The Project Gutenberg EBook of La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand

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Title: La Cour de Louis XIV

Author: Imbert de Saint-Amand

Release Date: January 12, 2004 [EBook #10689]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

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LA COUR DE LOUIS XIV

PAR

IMBERT DE SAINT-AMAND




INTRODUCTION


I


Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; que ne vous adressez-vous 
l'histoire? Le grand crivain avait raison. Le roman historique est
maintenant dmod. On se lasse de voir dfigurer les personnages clbres,
et l'on partage l'avis de Boileau:

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la ralit? Un
romancier, si ingnieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus
varies et des scnes plus mouvantes que les drames de l'histoire?
L'esprit le plus fcond imaginerait-il, par exemple, des types aussi
curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans
doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prtention de recommencer
la biographie de la reine Marie-Thrse, de Mme de Montespan, de la mre
du Rgent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des
soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska,
de Marie-Antoinette, de Madame lisabeth, de la princesse de Lamballe.
Mais je voudrais, sans dcrire l'ensemble de leur carrire, tenter de
tracer l'esquisse des hrones qui peuvent tre appeles: _les femmes de
Versailles_.

Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les matriaux qui
manquent, ils sont plutt trop abondants. Ce ne sont pas seulement les
anciens mmoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse
Palatine, de Mme de Caylus pour le rgne de Louis XIV; du duc de Luynes,
de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du prsident Hnault, de
l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le
rgne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte
de Sgur, de la baronne d'Oberkirch pour le rgne de Louis XVI, qui nous
serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri
Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la
science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavalle,
des Walckenar, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Souli, des
Rousset, des Pierre Clment, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de
la comtesse d'Armaill, de MM. Boutaric, Honor Bonhomme, Campardon, de
Barthlemy et de tant d'autres historiens et critiques distingus.

Assurment, il y a nombre de personnes qui connaissent  fond l'inventaire
de tous ces trsors. A de tels rudits je n'ai la pense de rien
apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels
matres. Mais peut-tre les gens du monde ne me blmeront-ils pas d'avoir
tudi, pour eux, tant d'ouvrages; peut-tre des jeunes filles qui ont
achev leurs tudes classiques me sauront-elles gr de rsumer  leur
intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de
vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la vrit, mme
lorsque je ne la dirai pas tout entire; de repeupler les salles dsertes,
de rsumer brivement les leons de morale, de psychologie, de religion,
qui sortent du plus grandiose des palais.

Puissent les femmes de Versailles tre pour moi autant d'Arianes dans ce
merveilleux labyrinthe!

Ce qui facilite la rsurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de
Louis XV, c'est la conservation du palais o se passa leur existence.


II


Une ville a rarement prsent un spectacle aussi frappant que celui
qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'arme contre la
Commune. Entre le grand sicle et notre poque, entre la majest de
l'ancienne France et les dchirements de la France nouvelle, entre les
horreurs lugubres dont Paris tait le thtre et les radieux souvenirs de
la ville du Roi-Soleil, le contraste tait aussi douloureux que
saisissant. Ces avenues o l'on se montrait le chef du gouvernement et le
glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombre de canons;
ces drapeaux rouges, tristes trophes de la guerre civile, qui taient
ports  l'Assemble,  la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce
magnifique palais, d'o semblait sortir une voix suppliante qui adjurait
nos soldats de sauver un si bel hritage de splendeurs historiques et de
grandeurs nationales, tout cela remplissait l'me d'une motion profonde.

A l'heure d'angoisses o l'on se demandait avec une inquitude, hlas!
trop justifie, ce qu'allaient devenir les otages, o l'on savait que
Paris tait la proie des flammes, o l'on se disait que peut-tre, de la
Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un
monceau de cendres, le Panthon de toutes nos gloires semblait nous
adresser des reproches et faire natre dans nos coeurs des remords. La
France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napolon,
protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune
avaient la prtention de faire natre sur les dbris de notre honneur.
On se croyait le jouet d'un mauvais rve. Il y avait quelque chose
d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de
ce chteau, calme et majestueuse ncropole de la monarchie absolue.

Mme dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
mmoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le
dsir de revoir ses appartements. Ils taient occups en partie par le
personnel du ministre de la Justice et par les commissions de
l'Assemble; mais on avait respect la chambre du Grand Roi, et aucun
fonctionnaire n'aurait os transformer en bureau le sanctuaire de la
royaut. Dans notre sicle de dmagogie, je ne contemplais pas sans
respect cette chambre o le souverain par excellence mourut en roi et en
chrtien. Que de rflexions me fit faire l'incomparable galerie des
Glaces! A quelques jours de distance, elle avait t une salle de
triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est l que notre vainqueur,
entour de tous les princes allemands, avait proclam le nouvel empire
germanique. C'est l que les blesss prussiens de Buzenval avaient t
ports. C'est l que les dputs de l'Assemble avaient couch quelques
jours en arrivant  Versailles.

Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie tincelante, cet asile des
splendeurs monarchiques, ce lieu d'apothose, o le pinceau de Lebrun a
ranim les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, o
l'imagination voque tant de brillants fantmes, o l'aristocratie
franaise ressuscite avec son lgance et sa fiert, son luxe et son
courage; cette galerie de ftes, qu'ont traverse tant de grands hommes,
tant de beauts clbres, hlas! dans quelles circonstances douloureuses
m'tait-il donn de la revoir! De l'une des fentres, je regardais ce
paysage grandiose o Louis XIV n'apercevait rien qui ne ft lui-mme, car
le jardin cr par lui tait tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur
cette nature vaincue, sur ces eaux amenes  force d'art qui ne
jaillissent qu'en dessin rgulier, sur cette architecture vgtale qui
prolonge et complte l'architecture de pierre et de marbre, sur ces
arbustes qui croissent avec docilit sous la rgle et l'querre. Je
comparais l'harmonieuse rgularit du parc  l'art incohrent des poques
rvolutionnaires, et au moment o l'astre que Louis XIV avait pris pour
devise se couchait  l'horizon, comme le symbole de la royaut vanouie,
je me disais:

Ce soleil, il reparatra demain aussi radieux, aussi superbe. O France,
en sera-t-il de mme de ta gloire?

Je me proccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle
visible, du potentat en l'honneur duquel tout tait  bout de marbre, de
bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet,
n'a pas mme joui de son spulcre. Dieu, me disais-je, lui a-t-il
pardonn cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de
Nabuchodonosor chrtien? Ce souverain qui chantait avec des larmes
d'attendrissement les hymnes composs  sa louange par Quinault, quelle
ide se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son me
s'meut-elle encore de nos intrts et de nos passions, ou bien le monde,
grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop misrable pour
appeler l'attention de ceux qui ont sond les mystres de l'ternit? Que
pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royaut absolue
qui devait, avant que le temps et noirci ses lambris dors, en tre le
tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos misres, de nos
humiliations? Lui, qui avait conserv un souvenir si amer des troubles de
la Fronde, comment juge-t-il les excs de la dmagogie actuelle? Son me
de roi et de Franais a-t-elle tressailli quand, dans cette salle dcore
de peintures triomphales, le nouveau matre de Strasbourg et de Metz a
restaur cet empire d'Allemagne que la France avait mis des sicles 
dtruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui
ornent le plafond! La Victoire tend ses ailes rapides, la Renomme
embouche sa trompette. Port sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis
XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se
relve pouvant de la vitesse avec laquelle il voit le monarque
traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les
villes prises sont reprsentes sous les traits de ces captives en pleurs.
L'Espagne, c'est le lion bless; l'Allemagne, c'est cet aigle prcipit
dans la poussire.

Tout en regardant avec mlancolie ces blouissantes et fastueuses
peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: Que nous reste-t-il
de ces grands noms qui ont autrefois jou un rle si brillant dans
l'univers? On sait ce qu'ils ont t pendant ce petit intervalle qu'a dur
leur clat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la rgion ternelle des
morts?

L'esprit plein de ces penses, je descendais l'escalier de marbre, cet
escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Cond, qui, affaibli
par l'ge et les blessures, ne montait que lentement:

Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas
monter trs vite quand on est charg, comme vous, de tant de lauriers.

Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir
m'avait si vivement impressionn pendant toute la dure du jour. La nuit
tait sereine. Sa beaut douce et recueillie contrastait doublement avec
les fureurs et les agitations des hommes. Son silence tait interrompu par
le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est
en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde
sur cette place, o il avait si souvent pass la revue de ses troupes. A
la lueur des toiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui
fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la
personnification glorieuse du droit qu'on a qualifi de divin.

Rpublicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel pass.
L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des ides
hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout
contre les puissances coalises, et quand on prononait en Europe ce mot
unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette
statue est bien l'image de l'homme habitu  vaincre,  dominer et 
rgner, du potentat qui triomphait de la rbellion avec un regard mieux
que Richelieu avec la hache.

Laissons les coryphes de l'cole rvolutionnaire chercher en vain 
dgrader ce bronze imprissable. La boue qu'ils voudraient jeter au
monument n'atteindra pas mme le pidestal. Dans cette nuit o les canons
de la Commune rpondaient  ceux du Mont-Valrien, la statue me semblait
plus imposante que jamais. On et dit qu'elle s'animait, comme celle du
Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus imprieux
que dans les poques moins troubles. Son bton de commandement  la main,
le Grand Roi, dont le regard est tourn du ct de Paris, semblait dire 
la ville insurge, comme le convive de marbre  don Juan: Repens-toi.


III


La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours
de la Commune est loin de s'tre affaiblie depuis ce moment. Des
circonstances bien imprvues ont fait occuper les appartements de la reine
par la direction politique du ministre des Affaires trangres. Ma
modeste table de travail a t, une anne, place au bout de la salle du
Grand-Couvert, en face du tableau qui reprsente le _doge Imperiali_
s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de rflchir sur les
pripties tranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les
employs du ministre dont je fais partie taient, pour ainsi dire, camps
au milieu de ces salles lgendaires.

Les cinq pices qui composent l'appartement de la reine ont toutes une
importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs.
Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la
reine. C'est l que, le 6 octobre 1789,  6 heures du matin, les gardes du
corps, victimes de la fureur populaire, dfendirent avec tant de courage,
contre une bande d'assassins, l'entre de l'appartement de
Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est l
que les reines dnaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins
d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple tait
admis  les contempler. Non seulement comme reine, mais dj comme
dauphine, Marie-Antoinette se soumit  cette bizarre coutume. Le dauphin
dnait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Mmoires, et chaque mnage
de la famille royale avait tous les jours son dner public. Les huissiers
laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le
bonheur des provinciaux. A l'heure des dners, on ne rencontrait dans les
escaliers que de braves gens qui, aprs avoir vu la dauphine manger sa
soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient
ensuite,  perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert.

Aprs la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la
souveraine se tenait dans cette pice, o l'on faisait les prsentations.
Son sige tait plac au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un
dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des
fentres. C'est l que brillrent les beauts clbres de la cour de Louis
XIV, avant que le roi allt s'emprisonner dans les appartements de Mme de
Maintenon. C'est l que le prsident Hnault et le duc de Luynes venaient
sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui
chacun se plaisait  reconnatre les vertus d'une bourgeoise, les manires
d'une grande dame, la dignit d'une reine. C'est l que Marie-Antoinette,
la souveraine  la taille de nymphe,  la marche de desse,  l'aspect
doux et fier digne de la fille des Csars, recevait, avec cet air royal de
protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les
trangers emportaient le souvenir  travers l'Europe comme un
blouissement.

La pice suivante est, de toutes, celle qui voque le plus de souvenirs.
C'est la chambre  coucher de la reine, la chambre o sont mortes deux
souveraines: Marie-Thrse et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine
de Bavire et la duchesse de Bourgogne;--la chambre o sont ns dix-neuf
princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi
d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un
sicle, a vu les grandes joies et les suprmes douleurs de l'ancienne
monarchie.

Cette chambre a t occupe par six femmes: d'abord par la vertueuse
Marie-Thrse, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier
soupir, le 30 juillet de l'anne suivante;--ensuite par la femme du Grand
Dauphin, la dauphine de Bavire, qui y mourut le 20 avril 1690,  l'ge de
vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y
tablit ds son arrive  Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde
trois princes, dont le dernier seul vcut et rgna sous le nom de Louis
XV, et y mourut le 12 fvrier 1712,  l'ge de vingt-six ans;--puis par
cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui tait fiance avec le
jeune roi de France, et qui demeura l, depuis le mois de juin 1722
jusqu'au mois d'avril 1725, poque o le mariage projet fut rompu;
--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre
le 1er dcembre 1725, y donna naissance  ses dix enfants, y habita
pendant un rgne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entoure
de la vnration universelle;--enfin par la plus potique des femmes, par
celle qui rsume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et
les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le
respect, par Marie-Antoinette. C'est l que vinrent au monde ses quatre
enfants et qu'elle faillit mourir  la naissance de sa premire fille, la
future duchesse d'Angoulme. Une antique et bizarre tiquette autorisait
le peuple  s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La
galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine,
taient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable,
perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint 
elle, Louis XVI lui prsenta la princesse qui venait de natre:

Pauvre petite, dit-elle, vous n'tiez pas dsire, mais vous n'en serez
pas moins chre. Un fils et plus particulirement appartenu  l'tat;
vous serez  moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur
et vous adoucirez mes peines.

Ce fut l aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine
martyrs: l'un, n le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, n le
27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus
tard s'appeler Louis XVII.

Dans cette chambre mmorable  tant de titres, commena l'agonie de la
royaut franaise. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789,
quand elle fut rveille par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans
le panneau o est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une
petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par l que la
malheureuse souveraine s'chappa pour aller chercher un refuge auprs de
Louis XVI, pendant que les meutiers assassinaient les gardes du corps.
Quelques instants aprs elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais
revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine.
Le thtre subsiste, les dcors sont  peine modifis; mais il faut faire
sortir de la poussire du temps les acteurs, les actrices surtout.

L'anne que j'ai passe dans ces salles encore si pleines de leur souvenir
m'a donn la premire ide du travail que je publie aujourd'hui. Que de
fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantmes, les femmes
illustres qui ont aim, qui ont souffert, qui ont pleur dans ce sjour!
Je voudrais me rendre un compte minutieux du rle qu'elles y ont jou,
mentionner avec prcision les appartements qu'elles ont habits, montrer
en dtail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une
expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mcanique_ de la
vie de la cour.

Je veux essayer l'histoire du chteau de Versailles lui-mme par les
femmes qui l'ont habit depuis 1682, poque o Louis XIV y fixa sa
rsidence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal o Louis XVI et
Marie-Antoinette le quittrent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie
absolue devait tre galement son tombeau.

Ni les nices de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de
La Vallire et de Fontanges, ne doivent tre considres comme des _femmes
de Versailles_. A l'poque o ces hrones brillrent de tout leur clat,
Versailles n'tait pas encore la rsidence officielle de la cour et le
sige du gouvernement.

Nous ne commencerons donc cette tude qu'en 1682, anne o Louis XIV,
quittant Saint-Germain, son sjour habituel, s'tablit dfinitivement dans
sa rsidence de prdilection.

Pendant plus d'un sicle,--de 1682  1789,--combien de curieuses figures
apparatront sur cette scne radieuse! Que de vicissitudes dans leurs
destines! que de singularits et de contrastes dans leurs caractres!
C'est la bonne reine Marie-Thrse, douce, vertueuse, rsigne, se faisant
aimer et respecter de tous les honntes gens. C'est l'orgueilleuse
sultane, la femme  l'esprit tincelant, moqueur, acr, l'altire,
l'omnipotente marquise de Montespan.

C'est la femme dont le caractre est une nigme et la vie un roman, qui a
connu tour  tour toutes les extrmits de la mauvaise et de la bonne
fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de
justesse que de grandeur, a eu du moins le mrite de rformer la vie d'un
homme dont les passions avaient t divinises: Mme de Maintenon. C'est la
princesse Palatine, la femme de Monsieur, frre du roi, la mre du futur
Rgent, Allemande enrage, invectivant sa nouvelle patrie, reprsentant, 
ct de l'apothose, la satire, exhalant dans ses lettres les colres d'un
Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus
caustique, plus passionne que Saint-Simon lui-mme; femme trange, au
style brusque, imptueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la
barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de
l'allemand en franais, s'il tient de Rabelais ou de Luther.

C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirne, l'enchanteresse du
vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort prcoce fut le signal de
l'agonie d'une cour nagure si blouissante.

Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le
modle du devoir, qui joue auprs de Louis XV le mme rle respect, mais
effac que Marie-Thrse auprs de Louis XIV. C'est l'intrigante, la
femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habitue 
tous les enchantements,  toutes les feries du luxe et de l'lgance,
mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opra plutt que pour
la cour.

Ce sont les six filles de Louis XV, types de pit filiale et de vertu
chrtienne: Madame Infante, si tendre pour son pre; Madame Henriette, sa
soeur jumelle, morte de chagrin  vingt-quatre ans pour ne s'tre pas
marie suivant son coeur; Madame Adlade et Madame Victoire,
insparables dans l'adversit comme dans les beaux jours; Madame Sophie,
douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmlite, qui,
dans le dlire de l'agonie, s'criait: Au paradis, vite, vite! Au
paradis, au grand galop!

C'est Mme Dubarry, dguise en comtesse et destine par l'ironie du sort 
branler les bases du trne de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV.
Puis aprs le scandale, sous le rgne qui est l'heure de l'expiation,
c'est Madame lisabeth, nature anglique et essentiellement franaise,
montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du
courage, mais de la gaiet; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et
touchante hrone de l'amiti; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul
est plus pathtique que tous les commentaires.

Dans la carrire de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi
que de leons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connatre la
cour, ce pays o les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins
cachs mais rels; la cour, qui ne rend pas content et qui empche qu'on
ne le soit ailleurs[1]!

[Note 1: La Bruyre, _De la Cour._]

Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: La condition la
plus heureuse en apparence a ses amertumes secrtes qui en corrompent
toute la flicit. Le trne est le sige des chagrins, comme la dernire
place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du
pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop
aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque
chose  notre bonheur[1].

[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._]

Un portrait de Mignard reprsente la duchesse de La Vallire avec ses
enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et
tient  la main un chalumeau,  l'extrmit duquel flotte une bulle de
savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, Ainsi passe la gloire du
monde. Ne pourrait-ce pas tre la devise de toutes les hrones de
Versailles?

Combien auraient pu dire comme Mme de Svign, riche aussi, honore,
adule, heureuse en apparence: Je trouve la mort si terrible, que je hais
plus la vie parce qu'elle m'y mne que par les pines dont elle est seme.
Vous me direz que je veux donc vivre ternellement? Point du tout; mais si
on m'avait demand mon avis, j'aurais bien mieux aim mourir entre les
bras de ma nourrice; cela m'aurait t bien des ennuis, et m'aurait donn
le ciel bien srement et bien aisment[2].

[Note 2: Mme de Svign, lettre du 16 mars 1672.]

La princesse Palatine, Madame, femme du frre de Louis XIV, crivait 
propos de la mort de la reine d'Espagne: J'entends et je vois tous les
jours tant de vilaines choses, que tout cela me dgote de la vie. Vous
aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse
que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme  elle et  sa mre, le
service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je
ne lui en saurais certes pas mauvais gr. [1]

[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]

Mme avant l'heure des grandes humiliations o il faudra descendre
l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de
Montespan cachait dans son triomphe extrieur un fond de tristesse [2].

[Note [2]: Mme de Svign, lettre du 31 juillet 1675.]

La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de
Maintenon, crivait  Mme de La Maisonfort: Que ne puis-je vous donner
mon exprience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dvore les
grands et la peine qu'ils ont  remplir leurs journes! Ne voyez-vous pas
que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine 
imaginer? J'ai t jeune et jolie; j'ai got les plaisirs; j'ai pass des
annes dans le commerce de l'esprit; je suis venue  la faveur, et je vous
proteste, ma chre fille, que tous les tats laissent un vide affreux.

C'est encore Mme de Maintenon qui disait  son frre, le comte d'Aubign:

Je n'y puis plus tenir, je voudrais tre morte.

C'est elle qui, rsumant les phases de sa carrire si surprenante,
crivait  Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: On rachte bien les
plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
que, depuis l'ge de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma
fortune, je n'ai pas t un moment sans peine, et qu'elles ont toujours
augment[1].

[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon  Mme de Caylus, 19 avril 1717.]

Les femmes du rgne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux
rflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au
milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle  l'oreille
de cruelles paroles. Semblables  des actrices qui ont devant elles un
public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les
applaudissements ne se changent en hues, et c'est avec un fond de terreur
que, malgr leur aplomb apparent, elles continuent  jouer leur triste
rle.

Les favorites des rois ne semblent-elles pas se runir toutes pour
s'crier avec saint Augustin: O mon Dieu! vous l'avez ordonn, et la
chose ne manque jamais d'arriver, que toute me qui est dans le dsordre
soit  elle-mme son supplice. Si l'on y gote certains moments de
flicit, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est
pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison aline revient bientt, et avec
elle reviennent les troubles amers, les penses noires et les cruelles
inquitudes[1].

[Note 1: Massillon, _Pangyrique de sainte Madeleine_.]

La jeune duchesse de Chteauroux, qui passe du matin au soir comme
l'herbe des champs, rsume dans sa courte carrire toutes les misres et
toutes 1es dceptions de la vanit. A l'apoge de sa faveur, Mme de
Pompadour est plonge dans la mlancolie. Sa femme de chambre, Mme du
Hausset, confidente de ses perptuels soucis, lui dit avec une
commisration sincre:

Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie.

Et la marquise, blase de faux plaisirs, tourmente par de vraies
souffrances, prononce cette parole si amre:

La sorcire a dit que j'aurais le temps de me reconnatre avant de
mourir. Je le crois, car je ne prirai que de chagrin.

A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oublie de tous. La
reine elle-mme en fait la remarque, lorsqu'elle crit au prsident
Hnault: Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle
n'et jamais exist. Voil le monde; c'est bien la peine de l'aimer.

Les destines des hrones de Versailles ne sont pas seulement
intressantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de
l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
femmes rsument, en effet, toute une socit, personnifient toute une
poque. Mme de Montespan, la beaut superbe, la grande dame fire de sa
naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, 
ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fentres,
parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que
les anciens auraient reprsente en Cyble portant Versailles sur son
front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altire et
triomphante de l'apoge du rgne de Louis XIV, de cette France qui
ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens
le souverain radieux dont elle est idoltre? Mais l'orgueil de la favorite
sera chti, et, pour elle de mme que pour le roi, les humiliations
succderont aux triomphes.

Les rayons du soleil n'ont plus la mme splendeur, l'astre-roi qui dcline
a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparat. Avec sa nature et
son style temprs, son respect pour les convenances et pour la rgle, sa
pit mle d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la
nouvelle cour.

Aprs Louis XIV, la Rgence; avec la Rgence, le scandale. La duchesse de
Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionne, n'est-elle pas
l'image de cette poque?

Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de
dignit, dont la duchesse de Chteauroux, la marquise de Pompadour, Mme
Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, mme
alors, il y a encore  et l des moeurs patriarcales, des sentiments
vraiment chrtiens, des caractres qui honorent la nature humaine. La
reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles
conservent  la cour les dernires traditions des convenances. Enfin vient
Marie-Antoinette, la femme qui reprsente, dans la plus saisissante et la
plus tragique de toutes les destines, non seulement la majest et les
douleurs de la monarchie, mais toutes les grces et toutes les angoisses,
toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.

Trop souvent, en tudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on
y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes
vertueuses qui s'crient: Vanit, tout est vanit. Ce sont les coupables
qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende
honorable devant la postrit.

[Note 1: Marie-Louise-lisabeth d'Orlans, fille du Rgent, pousa en 1710
le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve ds 1714; elle
mourut en 1719,  l'ge de vingt-quatre ans.]

Ces beauts, qui jettent un clat passager sur la scne du monde,
s'vanouissent comme des ombres; semblables  l'herbe des champs, elles
passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
devient une sorte de morale en action.

Le prsent volume est consacr aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la
jeunesse,  laquelle nous ddions cette dition spciale, y trouve quelque
intrt, il sera suivi de plusieurs autres.




LA COUR
DE
LOUIS XIV




I


LE CHTEAU DE VERSAILLES


Avant de rappeler le rle que les femmes de Versailles ont jou, il faut
dire quelques mots du thtre sur lequel leurs destines se sont
accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit
triste et sombre, plein de sables mouvants et de marcages, sans vue, sans
eau, sans fort, fut faonn, pour ainsi dire,  l'image du Grand Roi, et
devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces
grands fleuves qui,  leur source, sont  peine un petit ruisseau,
l'existence du palais destin  tant de splendeur commena dans les
proportions les plus modestes.

C'est en 1624 que Louis XIII fit btir  Versailles un rendez-vous de
chasse sur une minence o il y avait auparavant un moulin  vent. En
1627, dans une assemble de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
reprochait au roi de ne pas achever les btiments de la couronne, et il
disait  ce propos:

L'inclination de Sa Majest n'est point porte  btir; les finances de
la chambre ne seront point puises par ses somptueux difices, si ce
n'est qu'on veuille lui reprocher le chtif chteau de Versailles, de la
construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre
vanit[1].

[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
publi par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.]

En 1651, huit ans aprs la mort de son pre, Louis XIV, alors dans sa
treizime anne, vint pour la premire fois  Versailles. Il s'attacha ds
lors  ce sjour, et quelques annes plus tard il le choisit pour y donner
des ftes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit clbrer les
_Plaisirs de l'le enchante,_ divertissements emprunts au pome de
l'Arioste,  l'excution desquels concoururent Benserade et le prsident
de Prigny pour les rcits en vers, Molire et sa troupe pour la comdie,
Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour
les dcors, les illuminations et les feux d'artifice.

Le 7 mai, premire journe des ftes, il y eut une course de bagues en
prsence des deux reines[1], dans un cirque de verdure lev  l'entre de
ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert.

[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thrse.]

Le jeune Louis XIV, vtu d'un costume o tous les diamants de la couronne
resplendissaient, reprsentait le paladin Roger dans l'le d'Alcine. Aprs
le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arrivrent, pour le
fliciter, sur des chars que tranaient les nymphes, les satyres, les
dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent
les convives, abrits, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
Le lendemain, 8 mai, on reprsenta, sur un thtre lev au milieu de la
mme alle, la _Princesse d'lide_, pice dans laquelle Molire jouait les
rles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec
feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de ttes dans
les fosss du chteau; le 11, reprsentation des _Fcheux_, de Molire; le
12, loterie o se trouvaient des ameublements, des pices d'argenterie,
des pierres prcieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage
forc_; le 14, dpart du roi et de la cour pour Fontainebleau.

Versailles n'tait pas encore la rsidence royale; mais Louis XIV venait
de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines,
surtout quand il voulait blouir les yeux et fasciner les imaginations par
l'clat de ces ftes pompeuses qui ressemblaient  des apothoses.

Le 14 septembre 1665, il y eut  Versailles une grande chasse, o la
reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alenon,
chassrent en costume d'amazones; et, au mois de fvrier 1667, un
carrousel qui recula les bornes de la magnificence.

La _Gazette_ a soin de nous dcrire le cortge des dames de la cour,
toutes admirablement quipes et sur des chevaux choisis, conduites par
Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc houss de
brocart, sem de perles et de pierreries. Aprs l'escadron fminin
apparaissait le Roi-Soleil, ne se faisant pas moins connatre  cette
haute mine qui lui est particulire qu' son riche vtement  la
hongroise, couvert d'or et de pierres prcieuses, avec un casque ondoy de
plumes, et  la fiert de son cheval, qui semblait plus superbe de porter
un si grand monarque que de la magnificence de son caparaon et de sa
housse pareillement couverte de pierreries[1]. Venaient ensuite:
Monsieur, frre du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habill
en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles.

[Note 1: _Gazette_ de 1667.]

Le 10 juillet 1668, nouvelles rjouissances: dans la journe,
reprsentation des _Ftes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault,
musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, jou par Molire et par sa
troupe; le soir, festin et bal;  2 heures du matin, illuminations. Le
pourtour du parterre de Latone, la grande alle, la terrasse et la faade
du palais taient dcors de statues, de vases, de candlabres clairs
d'une manire ingnieuse, qui les faisait paratre comme enflamms 
l'intrieur. Les fuses des feux d'artifice se croisaient au-dessus du
chteau, et, lorsque toutes ces lumires s'teignaient, dit Flibien en
terminant le rcit de la fte, on s'aperut que le jour, jaloux des
avantages d'une belle nuit, commenait  poindre.

Le 17 septembre 1672, la troupe du roi reprsentait les _Femmes savantes_
de Molire, qui furent, dit la _Gazette_, admires d'un chacun. Du 8
fvrier au 19 avril 1674, Bourdalouc prchait le carme  Versailles; le
11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Molire, mort l'anne
prcdente; au mois d'aot, il y avait une srie de grandes ftes.
Flibien fait une description saisissante de la nuit du 31 aot 1674, o
l'on vit tout  coup, sous un ciel sans toiles et du noir le plus sombre,
un ruissellement inou de lumires. Tous les parterres tincelaient. La
grande terrasse qui est devant le chteau tait borde d'un double rang de
feux espacs  deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degrs du fer
 cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins
resplendissaient de mille flammes. De l'Italie tait venu cet art
pyrotechnique, ce mlange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait
ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal taient
ornes de statues et de dcorations d'architecture, derrire lesquelles on
avait dispos un nombre infini de lumires qui les faisaient paratre
transparentes. Le roi, la reine et toute la cour taient sur des gondoles
richement ornes. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et
l'cho rptait les sons d'une harmonie magique.

A partir de l'anne suivante, de grands travaux, commencs par Levau et
Dorbay, continus par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris 
Versailles, o Louis XIV voulait fixer sa rsidence dfinitive. Quels
motifs le dterminaient  renoncer  ce chteau de Saint-Germain o il
tait n,  ce chteau si admirablement situ, d'o l'on dcouvre un si
beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque 
Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et
salubre, et, du haut de la terrasse adosse  la fort, on contemple un
des panoramas les plus varis et les plus majestueux du globe.

Si Louis XIV avait dpens pour embellir et agrandir le vieux chteau,
--celui qui existe encore,--et le chteau neuf,--celui qui tait situ en
face de la Seine et qui fut dtruit sous Louis XVI,--la moiti des sommes
dpenses pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles
aurait-on admirs! Que n'aurait-on pas pu faire du chteau neuf de
Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce
chteau si lgant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des
arabesques en relief incrustes sur le flanc de la colline, et dont les
cinq terrasses successives, ornes de bosquets, de bassins, de parterres
de fleurs, descendaient jusqu' la Seine? Comment prfrer  une telle
rsidence,  un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entour
d'tangs fangeux, sur un terrain o, au lieu d'tre favoris par la
nature, il fallait la tyranniser, la dompter  force d'art et d'argent?

tait-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis,
dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain
antipathique  Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire  l'horizon:
_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il
l'ivresse de vie et de toute-puissance qui dbordait en lui?

Cette pense pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons
plutt  croire que ce qui loignait Louis XIV de Saint-Germain, c'tait
le souvenir du temps o, chass de Paris par les troubles de la Fronde, il
fut transport nuitamment dans le vieux chteau. Sans doute il n'aimait
pas voir, de sa fentre, cette capitale qui avait insult son enfance.

S'arracher  un souvenir importun, effacer compltement, mme dans la
pense, les derniers vestiges des actes de rbellion contre l'autorit
royale, choisir une rsidence qui n'tait rien pour en faire le plus
radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le
triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volont, tout crer
soi-mme: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature
 plier sous le joug et  s'avouer vaincue, comme la rvolution: tel fut
le rve de Louis XIV, et ce rve il le ralisa.

De 1675  1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une
tonnante activit. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier
dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces,  l'endroit o
une terrasse occupait le milieu de la faade, du ct des jardins. On
ajouta au chteau l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, 
droite et  gauche, les btiments qui bordent la premire cour avant le
chteau, et qu'on dsigne sous le nom d'ailes des Ministres. On leva la
grande et la petite curie.

Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du
salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril
1682, l'archevque de Paris, Franois de Harlay, bnit la nouvelle
chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa dfinitivement 
Versailles[1].

[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles,
on n'a qu' regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans
l'antichambre du roi (salle N 121 de la _Notice du Muse_, par M.
Souli). Ce tableau, qui porte le N 2145, reprsente Versailles tel qu'il
tait avant les travaux ordonns par Louis XIV.]

Le roi s'tablit au centre mme du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2]
tait alors divis en deux pices: la chambre des Bassans, ainsi nomme
parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce matre,--c'est l
qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et
l'ancienne chambre de Louis XIII, o Louis XIV coucha de 1682  1701. A
ct de cette chambre tait le grand cabinet, o se faisaient les
crmonies du lever et du coucher, o le roi donnait audience au nonce et
aux ambassadeurs, o il recevait le serment des grands officiers de sa
maison[3]. La salle suivante[4] tait alors spare en deux. La partie la
plus rapproche de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil,
--c'est l que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
dcisions de son rgne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des
Perruques.

[Note 2: Salle N 123 de la _Notice du Muse_.]

[Note 3: Salle N 124 de la _Notice_. Cette pice devint la chambre 
coucher de Louis XIV, et c'est l qu'il mourut.]

[Note 4: Salle du Conseil (N 125 de la _Notice_).]

La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier tage,
l'autre au rez-de-chausse, dans la portion mridionale de l'ancien
chteau de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la pice d'eau des
Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la
Paix,  la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A
l'autre extrmit de la galerie commenaient, avec le salon de la
Guerre, les salles dsignes sous le nom de grands appartements du roi,
pices d'apparat et de rception, portant des noms mythologiques: salle
d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vnus.

Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logrent dans l'aile du
nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-del de
l'emplacement o est la chapelle actuelle, on plaa les princes de Cond
et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de
grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les
enfants de France et la famille d'Orlans habitrent en face des jardins.
Enfin, les secrtaires d'tat, ministres de la maison du roi, des affaires
trangres, de la guerre, de la marine, s'installrent dans les deux corps
de btiment devant lesquels s'lvent aujourd'hui les statues d'hommes
clbres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivises  l'infini
dans l'intrieur, servait d'habitation  plusieurs milliers d'individus.

Versailles tait achev. A part trs peu de modifications, il offrait
l'aspect qu'il prsente aujourd'hui. Du ct de la ville, le monument,
quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste
qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le chteau
primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui tonne. De
l'autre ct, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, rgulier,
empreint d'une harmonie parfaite. Cette faade ou, pour mieux dire, ces
trois faades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le
jardin; ce corps de btiment o habite le matre, et qui fait saillie au
milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme
pour garder une respectueuse distance; ces bosquets faonns en murailles
de verdure, ces bassins encadrs dans des marbres prcieux, dpendant du
palais, dont ils sont le complment, tout cela frappe l'esprit et les yeux
d'un vritable saisissement.

Jamais peut-tre la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifie avec
la grandeur d'un homme.

L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours
dans les monuments quelque chose d'immatriel, de moral, pour ainsi dire,
et ils empruntent leur posie  la pense qui s'y rattache. C'est, pour
une cathdrale, l'ide de Dieu. C'est, pour Versailles, l'ide du Roi. La
mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une
allgorie magnifique dont Louis XIV est la ralit. C'est lui partout,
lui toujours. Les hros, les divinits de la fable, ne font que lui prter
leurs attributs ou se mler  ses courtisans.

En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se
croisent dans les airs en votes tincelantes. Apollon, son symbole
favori, prside  ce monde enchant, comme le dieu de la lumire,
l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu parat s'humilier devant celui
du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour clbrer
par un hosanna perptuel la gloire du souverain.




II


LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682


Lorsque Louis XIV tablit dfinitivement sa rsidence  Versailles, en
1682, les principales femmes de la cour qui s'y installrent avec lui
taient: la reine, ge comme lui de quarante-quatre ans, ne en 1638,
marie en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, ne en 1660, marie en
1680, ayant une mauvaise sant, un caractre doux et mlancolique;--la
duchesse d'Orlans, dsigne tantt sous le nom de Madame, tantt sous
celui de princesse Palatine, ne en 1652, marie en 1671  Monsieur, frre
du roi, Allemande ne pouvant s'habituer  sa nouvelle patrie;--la
princesse de Conti, ne en 1666, marie en 1681 au prince Armand de Conti,
neveu du grand Cond, jeune femme d'une grce et d'une beaut
exceptionnelles;--Mlle de Nantes, ne en 1673; Mlle de Blois, ne en 1677,
qui devaient pouser quelques annes plus tard, l'une le duc de Bourbon,
l'autre le duc de Chartres (le futur Rgent);--Mme de Montespan, leur
mre, alors ge de quarante et un ans, arrive au terme de sa puissance,
mais demeurant encore  la cour, en sa qualit de dame du palais de la
reine;--enfin Mme de Maintenon, dj trs influente sous des dehors
modestes, belle encore malgr ses quarante-sept ans, en aussi bons termes
avec la reine qu'avec le roi, et rcompense, depuis 1680, des soins
qu'elle avait donns, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
par une place, cre pour elle, qui ne l'astreignait  aucun service
assujettissant et la fixait  la cour dans une position honorable: la
place de seconde dame d'atours de la dauphine.

On ne peut comprendre le rle des femmes de Versailles qu'en tudiant
d'abord le souverain qui fut l'me de ce palais, et qui marqua de sa forte
empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entire.
Jamais monarque n'exera un pareil prestige personnel, et tout ce qui
brillait autour de lui n'tait qu'un ple reflet de cette blouissante
lumire.

La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise,  tre examine de prs.
Dfauts et qualits, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie
absolue, de la royaut de droit divin. Louis XIV n'tait pas seulement
majestueux, il tait aussi agrable. Les membres de sa famille, ses
ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.

Ce souverain, intimidant  ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon,
commencer par s'accoutumer  le voir, si, en lui parlant, on ne voulait
s'exposer  demeurer court, tait pourtant plein de bienveillance et
d'affabilit. Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si
fort mesure, ni qui distingut mieux l'ge, le mrite, le rang... Jamais
il ne lui chappa de dire rien de dsobligeant  personne[1].

[Note 1: Saint-Simon, _Mmoires_.]

La princesse Palatine, ordinairement si svre, si caustique, rendait
hommage  ses qualits d'homme priv autant qu' ses qualits de
souverain. Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il
tait l'homme le plus agrable et le plus aimable du monde. Il plaisantait
d'une manire comique et avec agrment... Quoiqu'il aimt la flatterie, il
s'en moquait souvent lui-mme... Il s'entendait parfaitement  contenter
les gens, mme en leur refusant leurs demandes; il avait les manires les
plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le
coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il tait toujours
bon et gnreux.

Ce souverain, qui a donn des marques d'un gosme cruel, avait cependant
parfois d'exquises dlicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en
matire de sentiment, le constate aussi dans ses Mmoires: Le roi, qui a
l'me bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes.
Avec son incontestable beaut de taille et de visage, sa douceur
majestueuse, le son de sa voix pntrante; avec cette courtoisie
chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang,
cette suprme lgance de manires et de langage, il aurait eu mme, comme
simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, comme le
roi des abeilles[1].

[Note 1: Saint-Simon, _Mmoires_.]

C'tait un suprme artiste, qui jouait avec aisance et conviction son rle
de roi; c'tait aussi un pote, qui aurait dit volontiers avec Alfred de
Musset:

tre admir n'est rien, l'affaire est d'tre aim.

Pote en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses
sujets, se droulait comme une srie non interrompue d'actes grandioses et
merveilleux; souverain pris de gloire et d'idal, qui se complaisait
dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'hrosme et de
courage, dans les appareils guerriers, dans les oprations du sige
savamment combines, dans les terribles mles de la guerre et au milieu
des forts, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1].

[Note 1: Walckenar, _Mmoires sur Mme de Svign_, t. V.]

Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aim la guerre; il
pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passe,
mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occup la premire
place. Pendant toute la dure de son rgne, il ne cessa jamais de
travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'crire, dans les
mmoires destins  servir d'instruction  son fils, que, pour un roi, ne
pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace  l'gard de Dieu,
de l'injustice et de la tyrannie  l'gard des hommes. Ces conditions,
disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et fcheuses dans
une si haute place, vous paratraient douces et aises, s'il s'agissait
d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisivet,
si vous aviez le malheur d'y tomber. Dgot premirement des affaires,
puis des plaisirs, vous seriez enfin dgot de l'oisivet elle-mme. Le
travail tait pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre
incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les
nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
princes et de tous les ministres trangers, tre inform d'un nombre
infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-mme
ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, dcouvrir les vues les plus
loignes de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne
quitterions pas pour celui-l, si la seule curiosit nous le donnait.

Louis XIV essayait ensuite de prmunir le dauphin contre le danger des
favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-mme se faisait
certaines illusions  leur gard et se vantait  tort, dans ce mmoire, de
n'avoir jamais t domin par aucune d'elles. Comme le prince devrait
toujours tre un parfait modle de vertu, disait-il enfin, il serait bon
qu'il se garantt des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant
qu'il est assur qu'elles ne sauraient demeurer caches.

On sait combien Louis XIV s'tait cart de ces sages et belles maximes;
mais 1682 est le commencement du repentir, l'anne o le roi revient
dfinitivement  la vertu, o il mdite pratiquement sur les avantages de
la rgle et du devoir, mme au point de vue humain. En outre, les paroles
des grands sermonnaires retentissaient  son oreille plus puissamment que
de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions.

Du fond du clotre o elle tait enferme depuis dj huit ans, la
duchesse de La Vallire, devenue soeur Louise de la Misricorde, lui
inspirait par l'exemple de sa pnitence de pieuses rflexions et de
salutaires rsolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux
critique[1], elle ne fut plus prsente  la pense du roi; jamais elle ne
lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonn
la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour
elle, mais pour des personnes de sa famille, et il tait heureux
d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient  la sainte carmlite
des marques d'intrt et de vnration. C'est ainsi qu'au pied des autels
soeur Louise de la Misricorde demandait  Dieu et obtenait la conversion
de Louis XIV.

[Note 1: Walckenar, _Mmoires sur Mme de Svign_, t.V.]

Quand on pense que ds l'ge de quarante-quatre ans, dans la plnitude de
la force morale et physique,  l'apoge de sa gloire, ce monarque
tout-puissant mit fin  tout scandale et mena jusqu' sa mort une vie
prive irrprochable au milieu de tant de sductions, on ne peut
s'empcher de rendre hommage  un pareil triomphe de la prire et du
sentiment religieux.

La conscience de la dignit royale, qu'on lui a reproche comme exagre,
n'tait pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect
de la Divinit. Croyant  l'autel et au trne, il avait foi d'abord en
Dieu, puis en lui-mme, oint du Seigneur. Son idal, c'tait le ciel, et,
au-dessous du ciel, la royaut;--la royaut reprsentant le droit de la
force et la force du droit, la royaut majestueuse, tutlaire, rpandant,
comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les
grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
lui-mme avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les
hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il
aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille:

Pour tre plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?

Le souverain qui aurait dfi tous les monarques runis s'agenouillait
humblement devant un prtre obscur. Le digne hritier de Charlemagne
demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce mlange
d'humilit chrtienne et de fiert royale qui donne  la physionomie de
Louis XIV un caractre si imposant. Les sentiments religieux que sa mre
lui avait inculqus ds le berceau lui revenaient sans cesse  l'esprit,
mme dans ses plus regrettables carts. Quand il tait enfant, cette mre
passionne s'agenouillait devant lui, en s'criant avec transport: Je
voudrais le respecter autant que je l'aime, cette exclamation n'tait pas
une flatterie banale. C'tait, pour ainsi dire, un acte de foi dans le
principe de la royaut.

Les premires impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans
l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de
l'tat, source de toute grce, de toute justice, de toute gloire, il se
considrait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette
qualit qu'il avait pour lui-mme une sorte de vnration dans laquelle
les grands prdicateurs eux-mmes ne faisaient que l'affermir. Les ides
gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique,
associe intimement  la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour
le grand vque comme pour le grand roi, la royaut est un sacerdoce, et
un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignit monarchique
serait presque aussi blmable qu'un prtre qui n'aurait pas le respect du
culte dont il est le ministre. Ce fut  cette thorie, essence mme du
pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale
que Saint-Simon appelle la dignit constante et la rgle continuelle
de son extrieur.

L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir
d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait
particulirement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa
cour, de sa famille, tait soumis aux mmes doctrines et aux mmes rgles
que les affaires d'tat. L'autorit paternelle se combinait en lui avec
l'autorit royale. Rien n'chappait  son contrle. Ses volonts taient
autant d'arrts irrvocables, et son fils, le dauphin, se conduisait  son
gard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans.
Les sicles rvolutionnaires peuvent critiquer un tel systme, il n'en
est pas moins apprciable. Le principe d'autorit, qui s'impose  la
nature elle-mme, comme la rgle gnrale de la cration, est la base de
toute socit bien organise.

La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir t le reprsentant convaincu, le
symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que l o il n'y a
point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
et que l o il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de
discipline militaire. Les mmes thories sont applicables aux glises, aux
palais et aux camps. L'autorit indispensable est plus prcieuse encore
que les liberts ncessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait
d'art, pas de beaut possible sans unit. L'aspiration constante vers
l'unit, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est
pour cela que Napolon, excusant les dfauts du souverain dont il tait
bien fait pour apprcier la gloire, disait avec admiration:

Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui
qui a lev la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne,
quel est le roi de France qu'on puisse comparer  Louis XIV sous toutes
ses faces?




III

LA REINE MARIE-THRSE


Trouver, au milieu de types agits par l'orgueil, l'ambition et l'amour du
plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractre vraiment
chrtien, une me pure, candide, anglique, c'est pour l'observateur une
satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicit sous
le diadme, l'humilit sur le trne, les qualits et les vertus d'une
religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie;
un rle en apparence effac, mais en ralit plus srieux et surtout plus
noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes clbres; de
grandes souffrances morales, chrtiennement et courageusement supportes;
enfin un type irrprochable de pit et de bont, de tendresse conjugale
et d'amour maternel, telle fut Marie-Thrse d'Autriche, la compagne
de Louis XIV.

La monarchie franaise a eu le privilge d'tre sanctifie par un certain
nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des
scandales de la cour, ont contribu  sauvegarder l'autorit morale du
trne. De mme que, sous le rgne des derniers Valois, Claude de France,
lisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la puret de
leur vie les vices de Franois 1er, de Charles IX, de Henri III, de mme
Marie-Thrse compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis
XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette
souveraine, qui portait avec dignit son manteau royal, tout en le
comparant  un suaire; cette pouse modle, qui aimait son mari de toutes
les forces de son me et ne l'approchait qu'avec un mlange de respect, de
frayeur et de tendresse; cette mre dvoue, qui s'appliquait  toucher le
coeur du jeune prince dont Bossuet tait charg de former l'esprit; cette
femme, qui a prouv une fois de plus qu'un palais peut devenir un
sanctuaire et qu'un coeur vritablement chrtien peut battre sous le
manteau royal comme sous la robe de bure.

Ne en 1638, la mme anne que Louis XIV, Marie-Thrse avait pour pre
Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mre Isabelle de France, fille de
Henri IV et de Marie de Mdicis. Elle tait donc cousine germaine de Louis
XIV. Les sentiments chrtiens de cette princesse, qui comptait au nombre
de ses aeules sainte lisabeth de Hongrie et sainte lisabeth de
Portugal, ne l'empchaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa
famille. Ses convictions sur l'origine et le caractre du pouvoir royal
taient absolument semblables  celles de son poux. Une religieuse, qui
l'aidait  faire son examen de conscience pour une confession gnrale,
lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherch 
plaire, ni dsir d'tre aime:

Non, rpondit navement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne?
Il n'y a point de roi  la cour de mon pre.

Au point de vue physique, Marie-Thrse n'avait rien de remarquable. Sa
physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses
cheveux trs blonds, ses grands yeux d'un bleu ple, ses lvres rouges et
pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu leve, ne la rendaient
ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manqu, au moment de son
mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le
Parnasse s'tait mis en frais. On avait compos une foule de vers franais
et latins dans le genre de ceux-ci:

    Thrse seule a pu vaincre par ses regards
    Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.

    _Victorem Martis praeda, spoliisque superbum
    Vincere quae posset, sola Theresa fuit._

Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionn la main, et dont
le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique,
fit le silence autour d'elle ds qu'elle fut installe au Louvre ou 
Saint-Germain. La timidit de son caractre, son horreur instinctive des
mdisances et des calomnies si frquentes dans les cours, son loignement
de toute intrigue, son admiration passionne pour le roi, qu'elle croyait
beaucoup trop suprieur  elle pour oser lui donner un conseil politique,
tout contribuait  la rendre trangre aux secrets du gouvernement.
Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la dcorait du titre de rgente.
C'tait  elle qu'taient adresss les bulletins de victoire, ce fut elle
qui reut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: Le
roi combat, la reine prie.

Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec
de grands gards, mais avec une relle tendresse. Lorsqu'elle devint mre
du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et,  5 heures du matin, il
alla se confesser et communier[1].

[Note 1: Mme de Motteville, _Mmoires_.]

Marie-Thrse eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les
perdit tous en bas ge et supporta ces morts cruelles, comme ses autres
douleurs, avec une rsignation admirable, tout en en ayant le coeur
dchir. Certes, c'tait un spectacle rvoltant de voir les favorites du
roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme
dont elles taient en ralit, malgr des dehors respectueux, les rivales
et les perscutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine
s'crier  propos de Mlle de La Vallire:

Cette fille-l me fera mourir!

En mme temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle
crainte du roi et une si grande timidit naturelle, qu'elle n'osait lui
parler ni s'exposer en tte--tte avec lui. J'ai ou dire  Mme de
Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoy chercher
la reine, la reine, pour ne pas paratre seule en sa prsence, voulut
qu'elle la suivt; mais elle ne fit que la conduire jusqu' la porte de
la chambre, o elle prit la libert de la pousser jusqu' la faire entrer
et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains
mmes tremblrent de frayeur.

[Note 1: Mme de Caylus, _Mmoires_.]

D'autre part, la princesse Palatine crit: Elle avait une telle affection
pour le roi, qu'elle cherchait  lire dans ses yeux tout ce qui pouvait
lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardt avec amiti, elle tait
heureuse tout la journe[1]. Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne
vivait que par lui et pour lui.

[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]

Louis XIV, qui se sentait  juste titre coupable  l'gard de cette reine
si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les
gards dont il l'entourait malgr tout. Soit en public, soit en
particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, 
partir de 1682, quand, aprs tant d'garements, il se fixa dfinitivement
 Versailles, la reine n'eut plus qu' se louer de l'affection qu'il lui
tmoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les
Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'tait pas
accoutume. Il la voyait plus souvent et cherchait  l'amuser,  la
distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Bavire,
avaient aussi pour elle une grande dfrence.

Ses appartements de Versailles, composs de cinq grandes pices, et
aboutissant, d'une part,  l'escalier de marbre, de l'autre  la galerie
des Glaces, taient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
chambre dont nous avons dj parl, et d'o l'on aperoit l'Orangerie, la
pice d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait  quitter ce
splendide sjour pour aller prier dans des couvents ou visiter des
hpitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur
porter leur nourriture comme une simple infirmire, et, lorsque les
mdecins lui faisaient, dans l'intrt de sa sant, des observations, elle
rpondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jsus-Christ
dans la personne des pauvres.

Malgr le retour de tendresse que lui tmoignait le roi, elle continuait 
vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non
des affaires de l'tat. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de
cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli  sa paroisse ses
devoirs de dvotion, ou qu'elle tait alle passer la journe aux
Carmlites de la rue du Bouloi.

Marie-Thrse, heureuse et console, se rjouissait aussi de la naissance
de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'prouver de la jalousie
pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en flicitait
comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne
lui serait venu  l'esprit que bientt, elle disparue, la veuve de
Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la
femme du roi et la reine de France, moins le nom.




IV


MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682


I

Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment o la cour se fixait 
Versailles, il faut voir ce qu'elle avait t  l'origine, puis au temps
de ses tristes succs.

Une beaut fire et opulente, des yeux d'azur remplis d'clairs, un teint
d'une clatante blancheur, une fort de cheveux blonds, une de ces figures
qui jettent la lumire partout o elles paraissent; un esprit incisif,
caustique, tincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de
plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de desse
usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
sans dignit, de l'clat sans posie, telle avait t Mme de Montespan au
temps de sa toute-puissance.

Ne en 1641, au chteau de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de
Diane de Grandseigne, elle avait t fille d'honneur de la reine en 1660
et marie en 1663 au marquis de Montespan. leve dans le respect de la
religion, rien ne pouvait alors faire prvoir le triste rle auquel la
vanit et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entraner sa
jeunesse. C'tait l'poque de l'enivrement des courtisans et de
l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espce d'Olympe
monarchique, dont Louis XIV tait le Jupiter. Des dieux et des desses
infrieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus taient exaltes,
leurs vices mmes taient tals avec une audace de supriorit qui
semblait mettre entre le peuple et le trne la diffrence d'une morale des
dieux  la morale des hommes. Louis XIV s'tait fait accepter comme une
exception en tout dans l'humanit. L'adulation tait pousse si loin,
qu'elle s'tendait aux favorites, et que leur rle  Versailles finissait
par tre considr comme une sorte de fonction publique, comme une grande
charge de cour ayant ses droits, son crmonial, son tiquette, presque
ses devoirs.

Mme de Montespan paraissait l dans son lment. C'tait la fire sultane,
l'idole encense, la desse de cet Olympe. Mme de Svign, grande
admiratrice au succs  tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
et exprimait un naf enthousiasme pour sa merveilleuse robe d'or sur or,
rebrod d'or et par-dessus un or fris, rebroch d'un or ml avec un
certain or qui fait la plus divine toffe qui ait jamais t imagine.
Elle crivait  sa fille: Mme de Montespan tait, l'autre jour, couverte
de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'clat d'une pareille divinit...
Oh! ma fille, quel triomphe  Versailles! quel orgueil redoubl! quel
solide tablissement!

Ce solide tablissement dura environ treize ans. Belle encore en 1682,
malgr ses quarante ans, Mme de Montespan continuait  jouir des gards
dus  sa naissance et  ses fonctions de surintendante de la maison de la
reine. Mais sa faveur avait cess. Malgr des efforts dsesprs pour
garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer  elle-mme son
irrmdiable dfaite. Elle n'essaya plus de lutter; dlaisse de tous, la
religion seule lui offrait un baume  mettre sur les plaies faites par
l'orgueil et le dpit. Elle se rfugia dans une obscure maison de Paris;
c'est l que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir
dans la bonne voie.

Les prdicateurs exeraient alors une influence relle sur toute la cour
et cherchaient  atteindre le roi lui-mme.

Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicit, si
vnrable dans sa modestie; ce dialecticien, irrsistible; cet adversaire
des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, 
livrer des batailles ranges  la conscience de ses auditeurs et dont le
grand Cond disait, en le voyant monter en chaire: Silence! voici
l'ennemi! Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs
de la conversion de Louis XIV. Il avait prch  la cour l'Avent de 1670
et les carmes de 1672, de 1674 et de 1675.

Hardi comme un tribun et courageux comme un aptre, il retournait le fer
dans la plaie. S'adressant un jour directement  Louis XIV, il s'tait
cri:

Ce qui sauve les rois, c'est la vrit; Votre Majest la cherche et elle
aime ceux qui la lui font connatre, elle n'aurait que des mpris pour
quiconque la lui dguiserait, et, bien loin de lui rsister, elle se fait
gloire d'en tre vaincue.

Les exhortations de Bossuet n'taient pas moins pressantes; ses fonctions
de prcepteur du dauphin lui donnaient un accs frquent auprs du roi, et
il en profitait pour plaider avec nergie la cause du devoir et de la
vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification,
prononc  la cour: Fuyons les occasions dangereuses et ne prsumons pas
de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut
employer contre soi-mme.

C'est encore lui qui crivait au marchal de Bellefonds: Priez Dieu pour
moi; priez-le qu'il me dlivre du plus grand poids dont un homme puisse
tre charg, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par
lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore song, durant tout le cours de
cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
tre comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre
vie, o tout parlt, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit,
dont toute la conduite ft cleste. Priez, priez, je vous en conjure.

Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermet et quelle noblesse de
langage et de pense, le grand vque s'adresse au Grand Roi: J'espre,
lui crit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de
plus en plus Votre Majest, serviront beaucoup  la gurir. On ne parle
plus que de la beaut de vos troupes et de ce qu'elles sont capables
d'excuter sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps,
je songe secrtement en moi-mme  une guerre bien plus importante et 
une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose.

Mditez, sire, crit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble
tre prononce pour les grands rois et pour les conqurants: Que sert 
l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son me? et
quel gain pourra le rcompenser d'une perte si considrable? Que vous
servirait, sire, d'tre redout et victorieux dehors, si vous tes dedans
vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie
sans cesse de tout mon coeur. Mes inquitudes pour votre salut redoublent
de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels
sont les prils. Dieu veuille bnir Votre Majest! Dieu veuille lui donner
la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
Votre Majest donnera sincrement son coeur  Dieu, plus elle mettra en
lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protge de sa main
toute-puissante.

Les conseils de Bossuet et les prdications de Bourdaloue ne portrent des
fruits durables qu'aprs bien des efforts, bien des luttes, bien des
alternatives de relvement et de chute. Cependant Louis XIV, dsormais
fix sur les amertumes, les dceptions, les angoisses des passions
coupables, revient  Dieu; l'oeuvre de Bossuet tait accomplie.
Saint-Simon, qui rend pleine justice  l'attitude du prlat, dit  son
sujet: Il parle souvent au monarque avec une libert digne des premiers
sicles et des premiers vques de l'glise; il interrompit plus d'une
fois le cours des dsordres; enfin, il les fit cesser.

La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractre dfinitif; mais
il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prdicateurs et de ne pas
y reconnatre pour une part l'influence de la femme dont nous allons
parler: Mme de Maintenon.


II


Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la postrit en
aient voulu  Mme de Maintenon d'un triomphe remport par la raison au
profit de l'honntet. N'ayant pas pu l'empcher de russir par la raison,
le monde s'en est ddommag en lui faisant une rputation de scheresse et
de roideur fort contraire  son caractre. Puisqu'il fallait que la raison
ft triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle ft aimable.

On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme
qu'on voulait reprsenter sous un jour triste, presque sinistre, fut une
charmeuse, une enchanteresse; que Fnelon dfinissait son esprit: la
raison parlant par la bouche des Grces; que Racine songeait  elle en
crivant ces vers d'_Esther_:

    Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce
    Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.

Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emport sur ses
admirateurs; mais notre poque, passionne pour la vrit historique, a
rvis un faux jugement.

Deux crivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Thophile
Lavalle, pleins de respect pour une mmoire injustement dcrie, sont
parvenus  ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le
baron de Walckenar avait dj fait observer, au sujet de cette femme si
diversement apprcie, qu'elle est le personnage historique sur lequel on
possde le plus de documents mans de sa bouche ou tracs par sa plume.
Il est donc  regretter, disait-il, que les historiens, mme les plus
judicieux, aient prfr des satires contemporaines aux tmoignages
certains et authentiques fournis par elle-mme, et qu'ils aient converti
une simple et intressante histoire en un vulgaire et incomprhensible
roman.

Aujourd'hui la vrit s'est fait jour. Les dfenseurs de Mme de Maintenon
n'ont rien laiss subsister des invectives de Saint-Simon et de la
princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, mrite, 
coup sr, l'estime de la postrit. Depuis la publication du bel ouvrage
du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de
tournoi littraire, et le grand critique Sainte-Beuve a t le juge du
camp. Il est arriv  M. Lavalle, a-t-il dit, ce qui arrivera  tous les
bons esprits qui approcheront de cette personne distingue et qui
Prendront le soin de la connatre dans l'habitude de la vie.... Il
a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement
vagues qui ont t longtemps en circulation sur le prtendu rle
historique de cette femme clbre. Il l'a vue telle qu'elle tait tout
occupe du salut du roi, de sa rforme, de son amusement dcent, de
l'intrieur de la famille royale, du soulagement des peuples.

L'cole rvolutionnaire, qui voudrait traner dans la boue la mmoire du
Grand Roi, dteste tout naturellement la femme minente qui fut sa
compagne, son amie et sa consolatrice. Les crivains de cette cole
prtendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais
disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans sduction.
On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme use,
roide et sche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On
oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son sicle, que
sa beaut se conserva d'une manire merveilleuse, et que, dans sa
vieillesse, elle garda cette supriorit de style et de langage, cette
distinction de manires, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et
cette fermet de caractre, ce charme et cette lvation d'esprit qui, 
toutes les poques de son existence, lui valurent tant d'loges et lui
attirrent tant d'amitis.

Un rapide coup d'oeil jet sur une carrire si invraisemblable suffit pour
faire comprendre tout ce qu'il y avait de sduisant chez une femme qui sut
plaire  Scarron et  Louis XIV,  Ninon de Lenclos et  Mme de Svign, 
Mme de Montespan et  la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux
prlats et aux enfants.

Franoise d'Aubign, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27
novembre 1635, dans une prison de Niort, o est enferm son pre, couvert
de dettes et accus d'intelligences avec l'ennemi. Berce de gmissements
pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son pre,
sorti de prison, la conduit  l'ge de trois ans  la Martinique, o il va
chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagn et
meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misre. Age de dix ans,
Franoise d'Aubign revient en France. Elle est confie par sa mre  une
tante, Mme de Villette, et on l'lve dans la religion protestante, dont
son aeul, Thodore Agrippa d'Aubign, a t le champion clbre. Je
crains bien, crit Mme d'Aubign  Mme de Villette, que cette pauvre
petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre
bont de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grce de l'en pouvoir
revancher!

[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]

Quelque temps aprs, Franoise est retire des mains protestantes de Mme
de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, trs zle
catholique, Mme de Neuillant. Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle
dit depuis, et c'est par l que mon rgne a commenc.... On nous mettait
au bras un petit panier o tait notre djeuner, avec un petit livre des
quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages  apprendre par
jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous
chargeait d'empcher que les dindons n'allassent o ils ne devaient point
aller.

Elle est ensuite place au couvent des Ursulines de Niort, puis  celui
des Ursulines de la rue Saint-Jacques  Paris, o elle abjure le
protestantisme, non sans une vive rsistance. Elle a dj ce don de plaire
qu'elle conservera toute sa vie. Dans mon enfance, a-t-elle dit
elle-mme[1], j'tais la meilleure petite crature que vous puissiez
imaginer.... J'tais vritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
manire que tout le monde m'aimait.... tant un peu plus grande, je
demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y tais aime de mes
matresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu' les obliger et  me
rendre leur servante  toutes depuis le matin jusqu'au soir.

[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.]

Orpheline et prive de toutes ressources, Franoise d'Aubign, qui n'avait
que dix-sept ans, pouse en 1652 le fameux pote Scarron, g de
quarante-deux ans, paralys, perclus de tous ses membres; Scarron,
l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de
_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-mme et de la
douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit,  un Z, tout en
ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi
bien que les bras, tout en tant enfin un raccourci de la misre
humaine, amuse la haute socit franaise par sa verve intarissable, par
sa franche et gauloise gaiet. Quand on dresse le contrat de mariage,
Scarron dclare qu'il reconnat  l'accorde quatre louis de rente, deux
grands yeux fort mutins, un trs beau corsage, une paire de belles mains
et beaucoup d'esprit. Le notaire lui demande quel douaire il constitue 
la marie:

L'immortalit, rpond-il.

Que de tact il va falloir  une jeune fille de dix-sept ans pour se faire
respecter dans la socit du pote burlesque qui dit: Je ne lui ferai pas
de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup. C'est le contraire qui
arrivera: Franoise d'Aubign moralisera Scarron. Elle fera de son salon
un des centres les plus distingus de Paris; la meilleure compagnie
regardera comme un honneur d'y tre admise. Ninon de Lenclos, l'amie de
Scarron, elle-mme s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne
sont pas les admirateurs qui manquent  la femme du pote,  la _belle
Indienne_, comme on se plat  l'appeler,  la sirne que Mlle de Scudry
clbre en termes enthousiastes dans le roman de _Cllie_, sous le
pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Sude dit  Scarron qu'elle
n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit,
malgr ses maux, l'homme de Paris le plus gai.

Avec une si bonne et si sduisante compagne, le pauvre pote a moins de
mrite  supporter la douleur plus courageusement que les stociens de
l'antiquit. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments
trs chrtiens, et dit, sur son lit de mort:

Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens  ma femme, de
qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer.

Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant
vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misre mme, mais
conqurir le nom de femme forte, mriter les sympathies et les suffrages
des gens srieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habille,
quoique trs simplement, discrte et modeste, intelligente et distingue,
ayant cette lgance inne que le luxe ne donne pas et qui provient
seulement de la nature; pieuse d'une pit vraie, s'occupant plus des
autres que d'elle-mme, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore,
sachant couter, s'intressant aux joies et aux chagrins de ses amis,
habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regarde
avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus suprieures
de Paris.

conome et simple dans ses gots, elle quilibre son modeste budget, grce
 une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la
reine Anne d'Autriche. Elle est reue avec empressement par Mmes de
Svign, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est
l'poque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie.
Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mre (20 janvier 1666), lui fait
perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur trs
riche et trs vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le
point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va
pouser le roi de Portugal. Son toile la retient en France, o elle sera
un jour presque reine. Elle crit  Mlle d'Artigny:

Mnagez-moi, je vous prie, l'honneur d'tre prsente  Mme de Montespan,
lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas  me reprocher
d'avoir quitt la France sans en avoir revu la merveille.

Mme de Montespan n'tait encore clbre que par sa beaut; mais sa
situation de dame du palais de la reine la rendait dj influente. Elle
trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le rtablissement de la
pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal.

Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonne aux bonnes oeuvres et
aux lectures srieuses, mditant le livre de Job et les Maximes de La
Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumne, malgr la
mdiocrit de ses ressources, s'installe de la faon la plus modeste dans
un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est l que la capricieuse
fortune va venir la surprendre. Sollicite par le roi lui-mme, Mme
Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'lever les enfants
de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrte, dvoue.
Mme Scarron se consacre courageusement  ce rle de mre adoptive. En
1672, elle s'tablit non loin de Vaugirard, dans un grand htel isol. Mme
de Coulanges crit alors  Mme de Svign; Pour Mme Scarron, c'est une
chose tonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce
avec elle. Louis XIV, d'abord prvenu contre la gouvernante qu'il
qualifiait de bel esprit, commence  lui reconnatre des qualits rares et
porte sa pension de deux mille  six mille livres.

En 1674, elle tait arrive  Versailles avec ses trois lves: le duc du
Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de l qu'elle crivait 
son frre, le 25 juillet: La vie que l'on mne ici est fort dissipe, et
les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont tablis, et je
crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel
endroit.

Ds qu'elle a mis le pied  la cour, Mme Scarron s'y est trac un
programme. Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irrprochable.

Mme de Montespan se flicite d'abord d'avoir prs d'elle une personne si
aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure
peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies,
commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation
respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes,
l'altire favorite et l'austre gouvernante. Louis XIV disait:

J'ai plus de peine  mettre la paix entre elles qu' la rtablir en
Turquie.

Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se dfend; le roi lui rend cette
justice et commence  reconnatre ses rares mrites. A la fin de 1674, il
lui avait donn la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la
marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies
savamment, les hypocrisies raffines, les calculs machiavliques que ses
dtracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intrts se
concilient avec ses devoirs, que la pit qui pour elle est un but
devienne un moyen, en est-elle, compltement responsable?

Veut-elle loigner Mme de Montespan, qui a t, il est vrai, sa
protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blmer? Non, assurment.
Aura-t-elle l'ide de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
avait supplant son amie Mlle de La Vallire? En aucune manire. Lorsque
Louis XIV, fatigu de l'orgueil et des violences de la favorite tonnante
et triomphante, l'loignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle
d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains
de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une faon si
soudaine, qu'on osera souponner contre toute justice Mme de Montespan de
l'avoir empoisonne, Mme de Maintenon aura-t-elle l'ide de remplacer
la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir
le roi, le ramener  la reine.

Ce but, elle l'atteindra.

C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile
gouvernante, mais elle est dsormais vaincue. Sans doute il est dur pour
cette fire Mortemart, qui a toujours tenu tte au Grand Roi, qui a
regard en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a
tire de la misre, devant une institutrice de sept ans plus ge qu'elle;
mais qu'y faire? Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les
courtisans suivent son exemple[1]. Mme de Svign crivait, le 6 avril
1680: Mme de Montespan est enrage. Elle pleura beaucoup hier. Vous
pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus
outrag par la haute faveur de Mme de Maintenon. A la mme poque, Mme de
Maintenon crivait: Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un
chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en
sommes pas mieux pour cela.

[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]

La position de Mme de Maintenon est dsormais inattaquable: elle n'a plus
besoin de se faire un pidestal du berceau de ses lves; elle a
maintenant, pour elle-mme, sa place marque  la cour. On la recherche,
on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours  son chteau de Maintenon,
les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme
dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France,
c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la reoivent  Schlestadt. Si Mme
la dauphine, crit Mme de Svign, croit que tous les hommes et toutes les
femmes aient autant d'esprit que cet chantillon, elle sera bien
trompe[1]. Ce bien qu'elle a tant dsir, la considration, Mme de
Maintenon le possde enfin. Le parti dvot la regarde comme un oracle. Les
prlats les plus minents la tiennent en haute estime; c'est elle qui
travaille avec eux  la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
de la reine; c'est elle qui, avec son loquence insinuante et douce,
plaide  la cour la cause de la morale et de la religion.

[Note 1: Lettre du 14 fvrier 1680.]




V


LA DAUPHINE DE BAVIRE


A ct des types dominateurs qui s'imposent  l'attention de la postrit,
il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces,
plus recueillies, qui de leur vivant restrent dans l'ombre, dans le
silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de
rserve mme au del du tombeau. Des princesses se sont rencontres, que
le tumulte du monde, l'clat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont
pu arracher  leur tristesse native, qui ont t humbles et timides au
milieu des grandeurs, qui se sont fait  elles-mmes une solitude, et qui,
suivant les expressions de Bossuet, ont trouv dans leur oratoire, malgr
toutes les agitations de la cour, le carmel d'lie, le dsert de Jean et
la montagne si souvent tmoin des gmissements de Jsus.

Il y a dans le sourire de ces femmes un mlange d'indulgence et de
douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bont. Elles
semblent n'avoir occup les situations les plus hautes que pour nous
inspirer des rflexions philosophiques et des penses chrtiennes; pour
nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
palais; que les choses extrieures ne donnent point les vritables joies;
que la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la
sant un nom trompeur [1].

[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funbre de la reine Marie-Thrse_.]

Parmi ces figures plaintives, ples apparitions de l'histoire dont la
carrire peu fconde en pripties dramatiques renferme des enseignements
chrtiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de
Ferdinand, lecteur, duc de Bavire, dauphine de France. La vie de cette
princesse, ne en 1660, marie en 1680 au fils de Louis XIV, morte 
Versailles en 1690,  l'ge de vingt-neuf ans, pourrait se rsumer par un
seul mot: mlancolie. C'tait une de ces natures dpayses sur la terre et
aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: La
terre, son origine et sa spulture, n'est pas encore assez basse pour la
recevoir; elle voudrait disparatre tout entire devant la majest du Roi
des rois. Son ducation avait t austre. La cour de Munich ressemblait
 un couvent. On s'y levait tous les jours  6 heures du matin, on y
entendait la messe  9, on dnait  10, on assistait aux vpres tous les
jours, et il n'y avait plus personne  6 heures du soir, heure  laquelle
on soupait, pour se coucher  7[1].

[Note 1: _Mmoires de Coulanges_.]

La jeune princesse, loin de se laisser blouir par l'clat de sa nouvelle
fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et
patriarcale o elle avait pass son enfance. Ds qu'elle parut dans sa
nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle
n'tait point belle; mais sa grce, ses manires, sa dignit naturelle, et
plus que cela, son mrite, son instruction, sa bont, lui donnaient du
charme. Une des personnes envoyes  sa rencontre par Louis XIV crivait
au roi: Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier
coup d'oeil, et vous en serez fort content. Elle accueillit Bossuet avec
une courtoisie parfaite  Schlestadt: Je prends part  tout ce que vous
avez enseign  M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie,
de me donner  moi-mme vos instructions, et soyez assur que je
m'efforcerai d'en profiter.

Le grand vque fut frapp du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte
connaissance des langues vivantes de l'Europe, et mme de la langue de
l'glise, qu'on lui avait apprise ds son enfance. Bossuet tait sincre
lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: Nous l'avons admire ds
qu'elle parut, et le roi a confirm notre jugement [1]. Nomm premier
aumnier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt  Versailles. Dans
le trajet eut lieu une crmonie qui contrastait avec les transports de
joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entre
en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le
front, dans la chapelle seigneuriale du chteau de Brignicourt-sur-Saulx:
Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tire de la poussire; il
t'y faudra retourner un jour.

[Note [1]: Bossuet, _Oraison funbre de la reine Marie-Thrse_.]

Hlas! dix ans aprs, la prdiction s'accomplira, et la princesse,
assiste  son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles
paroles de ce mercredi des Cendres [2].

[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet
prcepteur du Dauphin_.]


Louis XIV fit  sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus
amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour
seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles
de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le
roi venait l'aprs-dne passer plusieurs heures dans la chambre de la
princesse, o il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait  cette
visite le temps qu'il donnait autrefois  Mme de Montespan.

Les premires annes du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son
mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui tmoignait alors
un sincre attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne,
causa des transports d'allgresse non seulement  la cour, mais dans la
France entire. La joie tenait du dlire. Chacun se donnait la libert
d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui
mordit le doigt, et, l'entendant crier: Sire, dit-il, je demande pardon 
Votre Majest; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
garde  moi.

[Note 1: L'abb de Choisy, _Mmoires pour servir  l'histoire de Louis
XIV_.]

C'taient partout des danses, des illuminations, des transports. Le
peuple, qui faisait des feux de joie, brlait jusqu'aux parquets destins
 la grande galerie: Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
souriant, nous aurons d'autres parquets.

Il montrait le nouveau-n  la foule, et l'air retentissait d'acclamations
enthousiastes.

Le lendemain, Mme de Maintenon crivait  son amie Mme de Saint-Gran: Le
roi a fait un fort beau prsent  Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras
un moment le petit prince. Il flicita Monseigneur comme un ami; il donna
la premire nouvelle  la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est
adorable. Mme de Montespan sche de notre joie. Nous vivons avec toutes
les apparences d'une sincre amiti. Les uns disent que je veux me mettre
en place, et ne connaissent ni mon loignement pour ces sortes de
commerce, ni l'loignement que je voudrais en inspirer au roi.
Quelques-uns croient que je veux le ramener  Dieu. Il y a un coeur mieux
fait sur lequel j'ai de plus grandes esprances[1].

[Note 1: 7 aot 1682.]

Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage
du ct de la religion. Le temps des scandales tait pass. Tout nuage
avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thrse. Les
querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon taient apaises. Ces
deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout o elles
se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives
et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans tre au fait
des intrigues de la cour aurait cru qu'elles taient les meilleures amies
du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de
Maintenon: Le roi ne m'a jamais traite avec autant de tendresse que
depuis qu'il l'coute.

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]

L'anne 1683 s'annonait donc comme devant tre heureuse pour la compagne
de Louis XIV. Mais la mort s'avanait  grands pas. Une maladie
foudroyante allait enlever la reine, ge seulement de quarante-cinq ans.

Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: Elle marche
avec l'Agneau, car elle en est digne, cette reine, qui portait le manteau
fleurdelis comme un cilice, cette pieuse Marie-Thrse mourut comme elle
avait vcu, avec une douceur anglique. Louis XIV, qui lui avait donn
tant de soucis, la pleura sinrement: Eh quoi! s'criait-il, il n'y a
plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et
cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand
mrite.... Voil le premier chagrin qu'elle m'ait donn.

Louis XIV, si souvent et si justement accus d'gosme, s'tait cependant
dj montr capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
mre. Il crivit dans les Mmoires destins au dauphin:

Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'tait pas
possible qu'un fils attach par les liens de la nature pt voir mourir sa
mre sans un excs de douleur, puisque ceux-l mmes contre lesquels elle
avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empcher de la regretter et
d'avouer qu'il n'avait jamais t une pit plus sincre, une fermet plus
intrpide, une bont plus gnreuse. La vigueur avec laquelle cette
princesse avait soutenu ma dignit, quand je ne pouvais pas la dfendre
moi-mme, tait le plus important et le plus utile service qui me pt tre
jamais rendu... Mes respects pour elle n'taient point de ces devoirs
contraints que l'on donne seulement  la biensance.

Cette habitude que j'avais forme de n'avoir ordinairement qu'un mme
logis et qu'une mme table avec elle, cette assiduit avec laquelle on me
voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgr l'empressement de mes
plus importantes affaires, n'tait point une loi que je me fusse impose
par raison d'tat, mais une marque du plaisir que je prenais en sa
compagnie.

Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a crit ces lignes ne manquait
pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
ce dchirement qui vous arrach la moiti de votre me: la perte d'une
mre. Mlle de Montpensier, tmoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche,
dit qu'au moment o elle rendit le dernier soupir, Louis XIV touffait,
on lui jetait de l'eau, il tranglait. Il versa toute la nuit des
torrents de larmes.

La mort de la reine Marie-Thrse ne lui causa pas de si cruelles
angoisses; mais il n'en tmoigna pas moins  cette occasion une trs vive
sensibilit.

La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de
Maintenon, que je voyais de prs, me parut sincre et fonde sur l'estime
et la reconnaissance. Je ne dirai pas la mme chose des larmes de Mme de
Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon,
sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est
qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses
actions, fond sur celui de son esprit, et peut-tre sur la crainte de
retomber entre les mains de monsieur son mari.

Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thrse mourut, au chteau de
Versailles, dans la chambre  coucher dont nous avons dj eu plusieurs
fois l'occasion de parler[1]. Aprs la mort de la reine, cette pice fut
occupe par la dauphine, qui devenait, au point de vue hirarchique, la
femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa
belle-fille le centre le plus brillant de France.

[Note 1: Salle N 115 de la _Notice du Muse de Versailles_.]

Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare
en bijoux et en toffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste
composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se
trouvaient prsentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de
les jouer avec elle, et mme avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut  la
mode, et avant que le roi eut sagement dfendu un jeu aussi dangereux, il
le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de
louis que les particuliers mettaient de petites pices [1].

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._]

Cependant, malgr toutes les distractions de la cour, la dauphine se
laissait envahir par une invincible tristesse. Elle touffait dans cette
atmosphre d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Dgote de
ce pays o les joies sont visibles et les chagrins cachs, mais rels,
o l'empressement pour les spectacles, les clats et les applaudissements
aux thtres de Molire et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets,
les carrousels couvrent tant d'inquitudes et de craintes, elle trouvait,
comme La Bruyre, qu'un esprit sain puise  la cour le got de la
solitude et de la retraite.

Malgr toutes ses prvenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne
parvint pas  lui faire aimer le monde, et elle ne put se dcider  tenir
un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie  Versailles dans
les petites pices contigus  ses appartements, en n'ayant pour toute
compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse
Palatine reprsente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de
Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la
dauphine en chartre prive et de l'empcher de rpondre aux attentions
gracieuses du roi.

Le dauphin lui-mme, fatigu du perptuel tte--tte de sa femme et de
cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne
comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
dans son intrieur. Soit timidit, soit dfiance d'elle-mme, la dauphine
n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui chappait et
accepta son sort avec une rsignation douloureuse. Le dauphin prit
l'habitude de passer une partie de ses journes et de ses soires entre
Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine
s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'o elle ne voulait sortir 
aucun prix, et elle finit par tre abandonne de toute la cour et mme du
roi, qui dsespra de la consoler.

Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: Peut-tre que les
bonnes qualits de cette princesse contriburent  son isolement. Ennemie
de la mdisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre
la raillerie et la malignit du style de la cour, d'autant moins qu'elle
n'en entendait pas les finesses. Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
observation: J'ai vu les trangers, ceux mme dont l'esprit paraissait le
plus tourn aux manires franaises, quelquefois dconcerts par notre
ironie continuelle.

Un tableau peint par Delutel, d'aprs Mignard [1], reprsente la dauphine
entoure de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vtu d'un habit de
velours rouge, est assis prs d'une table et caresse un chien. De l'autre
ct de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry
[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du
Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours
soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, rpandent des
fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quitude et
d'apaisement. Mais le tableau, allgorique bien plus que rel, ne montre
pas la princesse sous son jour vritable. Ses chagrins, ses souffrances,
ses noirs pressentiments, y sont dissimuls.

[Note 1: N 2116 de la _Notice du Muse de Versailles_.]
[Note 2: Le duc de Berry, n le 31 aot 1686.]
[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), n le 19
dcembre 1683.]
[Note 4: Le duc de Bourgogne, n le 6 aot 1682.]

Ce n'est point l l'image fidle de la femme dont Mme de Lafayette a dit
dans ses Mmoires: Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle
et ne prend aucune part aux ftes. Elle a une fort mauvaise sant et une
humeur triste qui, joint au peu de considration qu'elle a, lui te le
plaisir qu'une autre que la princesse de Bavire sentirait de toucher
presque  la premire place du monde.

Loin de se rjouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, o
s'tait coule si modestement son enfance, et disait  une autre
Allemande, Mme la duchesse d'Orlans (la princesse Palatine): Nous sommes
toutes les deux malheureuses; mais la diffrence entre nous, c'est que
vous vous tes dfendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
 toute force venir ici. J'ai donc mrit mon malheur plus que vous.

Elle pensait, comme Massillon, que la grandeur est un poids qui lasse,
que tout ce qui doit passer ne peut tre grand; ce n'est qu'une
dcoration de thtre; la mort finit la scne et la reprsentation; chacun
dpouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain
comme l'esclave est rendu  son nant et  sa premire bassesse.

La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la
faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de rpter qu'elle se
sentait irrvocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien
que ses souffrances physiques et morales n'taient que trop relles,
souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: Il faudra que je meure
pour me justifier, disait-elle.

Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funbre de la reine
Marie-Thrse: Les mes innocente sont, elles aussi, les pleurs et les
amertumes de la pnitence. La mlancolie et la pit ne sont pas
incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses
nuages, et le Christ lui-mme a pleur.

Courte en dure, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte
d'un voile sombre. Cette jeune princesse,  qui la Providence paraissait
d'abord rserver les destines les plus brillantes, devait mourir 
vingt-neuf ans, puise par le chagrin et consume par une maladie de
langueur.

La terre, qui tait pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs,
mriter peu de regrets.

Elle mourut volontiers et avec calme, suivant les expressions de la
duchesse d'Orlans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir,
elle avait dit  cette princesse, sa compagne d'infortune: Aujourd'hui,
je vous prouverai que je n'ai pas t folle en me plaignant de mes
souffrances.




CHAPITRE VI


LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON


J'ai fait une tonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis
o vous me voyez sans l'avoir dsir, sans l'avoir espr, sans l'avoir
prvu. Je ne le dis qu' vous, car le monde ne le croirait pas.

Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les
demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins tranges que
les ralits de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, ge de
cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'tre
son poux, elle dut se croire le jouet d'un rve. On serait tent de
s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
dj perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le
contraire.

L'anne o Louis XIV pousa la veuve de Scarron fut l'apoge, le znith de
l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait t plus imposant,
jamais sa fire devise: _Nec pluribus impar_, n'avait t plus
blouissante. C'tait l'poque o, en face de ses ennemis immobiles, il
agrandissait et fortifiait les frontires du royaume, conqurait
Strasbourg, bombardait Gnes et Alger, achevait les constructions
fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et
l'idole de la France. Ses sentiments  l'gard de Mme de Maintenon taient
des plus complexes. Il y avait l un calcul de raison et un entranement
de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une
inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens franais
subjugu par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme minente, et
l'imagination espagnole, sduite par l'ide d'avoir arrach cette femme
d'lite  la misre pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV,
essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de
Maintenon avait reu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et
que les conseils de cette femme, qui savait rendre la dvotion aimable et
attrayante, lui semblaient tre autant d'inspirations d'en haut.

Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont
le prestige ait survcu  la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme
Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
merveilleuse. En la voyant, on pensait  ces belles journes o les rayons
du soleil, pour avoir perdu de leur clat, n'en ont pas moins encore une
douceur pntrante: Elle n'tait pas jeune; mais elle avait des yeux vifs
et brillants, l'esprit ptillait sur son visage [1].

[Note 1: L'abb de Choisy.]

Saint-Simon lui-mme, son impitoyable dtracteur, est oblig d'avouer
qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grce incomparable  tout, un air
d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux,
juste, en bons termes et naturellement loquent et court.

Lamartine, cet admirable gnie qui avait l'intuition de toutes choses, a
dfini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: En s'attachant  Mme
de Maintenon, il croyait presque s'attacher  la vertu. Les charmes de la
confiance, de la pit, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste,
l'orgueil d'lever jusqu' soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire 
l'honneur du roi, la sret des conseils qu'il trouvait dans cette femme
suprieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru
jusqu' une absolue domination l'empire fminin et viril  la fois de Mme
de Maintenon [2].

[Note 2: Lamartine, _tude sur Bossuet_.]

Au moment mme o la reine venait de rendre l'me, M. de La Rochefoucauld
l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
avait dit: Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de
vous[1].

[Note 1: Arnauld, lettre  M. de Vancel, 3 juin 1688.]

On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de
Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas  tre dmentie. Le roi prfrait
Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de
l'Europe;  peine veuf, il lui avait offert sa main.

M. Lavalle, qui a tudi avec tant de conscience la vie de Mme de
Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois
indiquer la date prcise, l'poque o fut contract le mariage secret. Il
fut mystrieusement clbr, dans un oratoire particulier de Versailles,
par l'archevque de Paris, en prsence du Pre de La Chaise, qui dit la
messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de
Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en
parle avec horreur, comme de l'humiliation la plus profonde, la plus
publique, la plus durable, la plus inoue; humiliation que la postrit
ne voudra pas croire, rserve par la fortune, pour n'oser ici nommer la
Providence, au plus superbe des rois. Tel n'tait point l'avis d'Arnauld:
Je ne sais pas, crivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage,
contract selon les rgles de l'glise. Il n'est humiliant qu'aux yeux des
faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'tre pu rsoudre 
pouser une femme plus ge que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce
mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la
vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents
qui le dlassent de ses grandes occupations[1].

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]

Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle tait trop
intelligente, elle avait jet sur les problmes de la destine humaine un
regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas tre en mme temps
saisie de tristesse. C'est elle qui crivait: Avant d'tre  la cour, je
pouvais me rendre tmoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais
j'en ai bien tt depuis, et je crois que je n'y pourrais rsister si je
ne pensais que c'est l o Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'
servir Dieu.

Cette mlancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de
Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant
plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voil une femme qui, 
cinquante ans, arrive  une situation vritablement prodigieuse et
s'empare d'un souverain dans tout l'clat, dans tout le prestige de la
victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habilet voisine de
l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus
riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une
n'aurait t fire de s'unir au Grand Roi; une femme qui, aprs avoir t
plusieurs fois rduite  la misre, devient la personnalit la plus
importante de France aprs Louis XIV! Et cependant elle n'est pas
heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les
lettres qu'il lui adresse, s'il est forc de passer quelques jours loin
d'elle, sont conues dans le style de celle-ci:

Je profite de l'occasion du dpart de Montchevreuil pour vous attester
une vrit qui me plat trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je
vous chris toujours, que je vous considre  un point que je ne puis
exprimer, et qu'enfin, quelque amiti que vous ayez pour moi, j'en ai
encore plus pour vous, tant de tout mon coeur tout  fait  vous[1].

[Note 1: Lettre crite pendant le sige de Mons, avril 1691.]

Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degr 
franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle
n'a pu changer en trne son fauteuil presque royal? En aucune manire.
Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeure triste toujours, et son
frre aurait pu encore lui dire:

Aviez-vous donc promesse d'pouser le Pre ternel?

Pendant plus de trente ans, elle devait rgner sans partage sur l'me du
plus grand des rois, et ce n'tait pas seulement le monarque, c'tait la
monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour
tait  ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les
dames de Saint-Cyr dans leurs notes: Des parlements, des princes, des
villes, des rgiments s'adressaient  elle comme au roi; tous les grands
du royaume, les cardinaux, les vques, ne connaissaient pas d'autre
route. Elle tait au point culminant du crdit, de la considration, de
la fortune, et cependant, je le rpte, elle n'tait pas heureuse!

Fnelon lui crivait, le 14 octobre 1689:

Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour
vous, il veut vous crucifier par des prosprits apparentes, et vous
montrer  fond le nant du monde par la misre attache  tout ce que le
monde lui-mme a de plus blouissant. Arrive au fate des grandeurs, Mme
de Maintenon prouvait cette inquitude, cette fatigue, qui est presque
toujours la compagne de l'ambition mme satisfaite. Elle tait tente de
dire avec La Bruyre:

Les deux tiers de ma vie sont couls, pourquoi tant m'inquiter sur ce
qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mrite point le tourment que
je me donne. Trente annes dtruiront ces colosses de puissance qu'on ne
voyait qu' force de lever la tte; nous disparatrons, moi qui suis si
peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui
j'esprais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens,
c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine.

Arrive  une incroyable lvation, la femme du plus grand roi de la terre
regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-mme qui l'a dit,--comme la
cane regrette sa bourbe. Instruite par l'exprience, elle constatait avec
La Fontaine:

Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit,
fatigu du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux
jours de la mdiocrit, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon,
ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle
possdait deux trsors bien autrement prcieux, qui lui appartenaient dans
la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
Roi-Soleil; deux trsors vraiment beaux, vraiment inestimables: la
Jeunesse et la Gaiet.




VII


L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON


Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus
edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon  Versailles; cet
appartement clbre, o, pendant trente annes, Louis XIV passa une grande
partie de ses journes et de ses soires, n'est plus maintenant qu'un
petit muse, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
de la Rvolution franaise. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un
portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui
rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.

La pense gnrale qui a prsid  la restauration du palais pouvait
avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue
patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
tait absolument dfectueuse.

Placer les fastes de la Rvolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la
Monarchie de droit divin, c'tait enlever toute sa physionomie  la
demeure du Grand Roi. L'image de Napolon n'est pas plus  sa place 
Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne
Vendme.

Toutefois, si l'on veut tre juste, il ne faut pas oublier que
Louis-Philippe, dans les rparations de Versailles, tait loin d'avoir ses
coudes franches. Un souffle rvolutionnaire si violent circulait dans
toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue
tait chose trs difficile et paraissait peu opportune. Au moment o
l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_:
Ici fut le sige d'un empire puissant; ces lieux maintenant si dserts,
jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs o rgne un
morne silence retentissaient des cris d'allgresse et de ftes, et
maintenant voil ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre
squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des
rois est devenu le repaire des btes fauves! Comment s'est clipse tant
de gloire? [1]

[Note 1: Volney, _les Ruines._]

Telle tait l'tat de dgradation du chteau de Versailles, quand
Louis-Philippe entreprit de le rparer, malgr les criailleries des
iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put dfendre le palais du
Roi-Soleil qu'en le plaant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des
gloires rpublicaines et impriales. Pour se faire pardonner une tentative
contraire aux intrts destructeurs des dmagogues, qui ont l'horreur du
pass, il dut faire des commandes  une foule d'artistes de second ordre,
dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par
le mrite. De l ce mlange entre les genres les plus disparates; de l
cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout tonnes de se
trouver cte  cte; de l ce Panthon qui a le caractre d'une Babel.

M. Lavalle le dit avec beaucoup de raison: Le muse national a fait
subir  l'intrieur du chteau de Versailles une transformation complte.
L'intention de ce muse tait excellente, l'excution n'y a pas rpondu.
Entreprise par des hommes peu verss dans l'histoire du XVIIe sicle, elle
a malheureusement boulevers les parties les plus intressantes du
chteau, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque
mconnaissable aujourd'hui, est occup par trois salles des campagnes de
1793, 1794, 1795.

L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit  un vestibule. A
gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite,
faisant face  cette salle, tait le logement de Mme de Maintenon. C'est 
peine aujourd'hui si l'on en dcouvre les traces.

[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Muse_, par M. Souli.]

Non seulement, en effet, il est entirement dmeubl, mais il est
rapetiss,  cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour
continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux
l'ancien appartement de la compagne du roi.

Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de
quatre pices, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
seule pice [2]. Aprs venait la chambre  coucher de Mme de Maintenon[3].

[Note 2: Salle no. 141, _id._]
[Note 3: Salle no. 142, _id._]

Cette salle, qui a t subdivise lors de l'tablissement des galeries
historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second tage,
formait, sous Louis XIV, une grande pice claire par trois fentres.
Entre la porte o l'on y entrait et la chemine actuellement dtruite[4],
taient, dit Saint-Simon: le fauteuil du roi adoss  la muraille, une
table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.

[Note 4: Cette chemine se trouvait au fond de la pice  droite du
tableau reprsentant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]

De l'autre ct de la chemine, une niche de damas rouge et un fauteuil o
se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin,
son lit dans un enfoncement [1]. Vis--vis les pieds du lit, une porte et
cinq marches [2].

[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon tait dans la partie actuellement
occupe par l'escalier de stuc construit sous le rgne de Louis-Philippe,
et qui continue l'escalier de marbre.]

[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient  monter dans la quatrime et
dernire pice de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle
N 143 de la _Notice_), ont t supprimes, le sol de cette dernire ayant
t baiss.]

Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, ils taient chacun dans
leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la
chemine, elle du ct du lit, le roi le dos  la muraille, du ct de la
porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le
ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac.

En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. Je ne sais, a dit M.
Lavalle [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se
contenterait de cette chambre unique o Louis XIV venait travailler, o
Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour,
o tout le monde passait, disait-elle, comme dans une glise.

[Note 3: Introduction aux _Curiosits historiques_ sur Louis XIII, Louis
XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]

Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-mme, n'taient pas plus
commodment logs. Tout avait t sacrifi au faste,  l'clat,  la
reprsentation dans ce magnifique chteau. Louis XIV tait perptuellement
en scne et y tenait sans interruption son rle de roi; mais au milieu de
toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait
pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
pices, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes
parts.

Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV,
jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait
ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitt  la messe, o elle
communiait trois ou quatre fois par semaine. La journe se passait en
bonnes oeuvres, en critures, en visites  Saint-Cyr. Le roi venait
rgulirement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
jusqu' 10, heure o il allait souper.

Le train de maison de Mme de Maintenon tait modeste. Le roi lui donnait
quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses
trennes, et cette somme passait presque tout entire en aumnes. Auprs
d'elle taient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours
d'adversit, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux.
Son rang, qui la plaait entre les simples particuliers et les reines,
n'tant pas bien dtermin, il et t difficile qu'elle vct
habituellement au milieu de l'tiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
gure de son appartement. Son lvation, dit Voltaire, ne fut pour elle
qu'une retraite.

Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout prs d'elle la cour
s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et
qui conduit  la fois aux appartements de la dauphine[1],  ceux de Mme de
Maintenon et  ceux de Louis XIV, est sans cesse encombr par ces hommes
qui sont matres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui
dissimulent les mauvais offices, sourient  leurs ennemis, dguisent leurs
passions[2]. C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et
au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans
l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, o ils
attendent le lever du monarque.

[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thrse, les appartements de la reine
taient occups par la dauphine.]
[Note 2: La Bruyre, _De la Cour_.]
[Note 3: Salle N 120 de la _Notice du Muse_.]
[Note 4: Salle N 121, _id_.]


     Avec vos brillantes hardes
     Et votre ajustement,
     Faites tout le trajet de la salle des gardes;
     Et vous peignant galamment,
     Portez de tous cts vos regards brusquement;
     Ne manquez pas, d'un haut ton,
     De les saluer par leur nom,
     De quelque rang qu'ils puissent tre.
     Cette familiarit
     Donne  quiconque en use un air de qualit.
     Grattez du peigne  la porte
     De la Chambre du roi,
     Ou si, comme je prvoi,
     La presse s'y trouve trop forte,
     Montrez de loin votre chapeau,
     Ou montez sur quelque chose
     Pour faire voir votre museau;
     Et criez sans aucune pause,
     D'un ton rien moins que naturel:
     Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].

[Note 1: Molire, _Remerciement au Roi_.]

La chambre des Bassans[2], ainsi nomme parce qu'on y voit des tableaux de
ce matre, est le salon d'attente qui prcde la chambre  coucher de
Louis XIV. Il y a plusieurs entres diffrentes: l'entre familire pour
les princes, la grande entre pour les grands officiers de la couronne; la
premire entre pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entre;
l'entre de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le
crmonial est rgl de la manire la plus prcise. Le garon de la
chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et
les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
se referme immdiatement.

[Note 2: _tat de France_ en 1694.]

On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et
des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir
les portes tant fermes, il n'est pas permis d'ouvrir soi-mme la porte;
mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1].

[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Muse_. Sous Louis XIV, cette
salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, tait divise en
deux pices: la premire tait la chambre des Bassans; la seconde servit
de chambre  coucher au roi jusqu'en 1691, anne ou il s'installa dans la
salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu' sa mort.]

A 8 heures, Louis XIV se lve et fait sa prire. Puis il sort de la
balustrade de son lit, et il dit: Au conseil! Jusqu' midi et demi, il
travaille avec ses ministres. Ensuite, escort par les princes, les
princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend  la messe,
traversant la galerie des Glaces, o tout individu peut le voir, lui
prsenter un placet, et mme lui parler. Il passe par les salons de la
Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vnus et de
l'Abondance[2], et arrive  la chapelle, qui s'lve dans toute la hauteur
du rez-de-chausse et du premier tage[3]. En bas se trouvent l'autel et
la chaire, o prchent tour  tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le
haut est occup par les tribunes.

[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice
du Muse_.]
[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
actuelle, qui ne fut inaugure qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de
la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entre aux grands.]

Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent
debout, le dos tourn directement au prtre et aux saints mystres, et les
faces leves vers leur roi, que l'on voit  genoux sur une tribune, et 
qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqus. On ne
laisse point de voir dans cet usage une espce de subordination, car ce
peuple parat adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1].

[Note 1: La Bruyre, _De la Cour_.]

Aprs la messe, le roi dne, ordinairement en petit couvert, seul dans sa
chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses
jardins, ou courre le cerf, soit  cheval, soit en calche. Vers 5 ou 6
heures du soir, il se rend, comme nous l'avons dj dit, chez Mme de
Maintenon; et l il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande
partie de la soire. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle,
il va soit  la comdie, soit  l'_appartement_.

[Note: appartements, fut de 1682  1710 la chapelle du chteau. La partie
du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule
au-dessous relie l'aile du nord  la partie centrale. C'est sur cet
emplacement que s'levait, dans toute la hauteur du rez-de-chausse et du
premier tage, la chapelle, dont un tableau, reprsentant Dangeau reu
grand matre de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition
intrieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Muse_ et
porte le no 164.]

On dsigne sous ce nom la runion de toute la cour dans les grands
appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description
curieuse de ces soires, dont l'usage s'tablit ds la premire anne de
l'installation dfinitive de Louis XIV  Versailles. Le roi, dit le
_Mercure_, permet l'entre de son grand appartement de Versailles le
lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer  toutes
sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu' 10, et ces jours-l sont
nomms jours d'_appartement_.

On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique
escalier que dcorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi
nomm parce que les bas-reliefs reprsentant l'Abondance sont au-dessus de
la porte de marbre. C'est dans cette salle, orne par des tableaux du
Carrache, du Guide, de Paul Vronse, que sont dresss les buffets pour
les rafrachissements. On trouve le salon de Vnus[3], rempli de meubles
splendides; puis le salon de Diane[4], o est le billard et o des
orangers s'panouissent dans des caisses d'argent.

[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appel aussi grand escalier du Roi,
tait situ dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de
Louis XIV. Il fut dtruit en 1750, par suite de remaniements faits au
logement de Louis XV.]
[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Muse_.]
[Note 3: Salle no 107, _id_.]
[Note 4: Salle no 108, _id_.]

Le salon de Mars[1], o l'on admire six portraits du Titien, _Jsus et les
plerins d'Emmas_ par Vronse, _la Famille de Darius aux pieds
d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle o l'on joue. Un _trou-madame_ de
marqueterie, pos sur une table de velours vert et entour de pentes de
velours cramoisi  franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des
tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle
suivante est le salon de Mercure[2], o il y a des Carrache, des Titien,
des Van Dyck; le lit de parade y est dress.

[Note 1: Salle N 109 de la _Notice_.]
[Note 2: Salle N 110, _id_.]

Puis apparat le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trne.
Au fond de la chambre s'lve une estrade couverte d'un tapis de Perse 
fond d'or. Un trne d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre
statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le sige
et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le
_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce
salon, o Louis XIV donne audience aux ambassadeurs trangers, et o, les
jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.

[Note 3: Salle N 111, _id_.]

Ces jours-l, tout s'agite, tout s'anime. A l'blouissante clart des
lustres, les diamants, les joyaux tincellent.

On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes
de France. Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arrtent  un
autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener
pour admirer l'assemble et la richesse de ces grands appartements.
Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un
rang distingu, tant hommes que femmes. La libert de parler y est
entire.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la
voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa
grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemble qui n'ont jamais eu un
pareil honneur. Ce prince va tantt  un jeu, tantt  un autre. Il ne
veut ni qu'on se lve, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1].

[Note 1: _Mercure galant_, dcembre 1682.]

A 10 heures, la runion cesse. C'est le moment o Louis XIV va souper,
ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la pice
qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est l qu'est la nef de vermeil,
qui a la forme d'un navire dmt. On y enferme, entre des coussins de
senteurs, les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
devant la nef, mme les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du
roi, quand on passe dans la chambre  coucher.

[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]

Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, o il reoit sa famille
intime, son frre, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il
cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus
grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir,
pendant que le souverain se dshabille. C'est, comme le remarque
Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a
l'art de donner l'tre  des riens.

La tche des courtisans est termine pour aujourd'hui. Les lumires sont
teintes. Tout est rentr dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure
du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La
Bruyre, qui est  quelque quarante-huit degrs d'lvation du ple et 
plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. L le
sommeil de la nuit est troubl par les rminiscences d'hier, comme par
les inquitudes relatives  demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni
ses soucis, parce qu'on se couche et on se lve sur l'intrt.




VIII


LA MARQUISE DE CAYLUS


Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attriste, apparaissent 
et l des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et smillants
visages qui clairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravit du
crmonial et sur les ennuis de l'tiquette.

Louis XIV aimait la jeunesse. Quant  Mme de Maintenon, qui n'eut jamais
d'enfants, elle se ddommageait de la cruaut du sort, en veillant, avec
une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
chrissait. C'est ainsi qu'elle fit l'ducation de sa nice  la mode de
Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Muray-Villette; un vrai type de
Franaise, gaie, rieuse, mme un peu caustique, anime, amusante,
entranante, entrane.

Elle mrite une mention spciale dans la galerie de Versailles, cette
petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'ventail, cette
femme d'esprit qui a eu l'honneur d'tre cite par Sainte-Beuve comme le
modle des qualits exquises dont il rsume l'ensemble par ce seul mot:
l'_urbanit;_ cette enchanteresse  qui Mme de Maintenon disait: Vous
savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se
passer de vous.

Marguerite de Muray-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673.
Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-pre, avait pous
Arthmise d'Aubign, fille du fameux Thodore-Agrippa d'Aubign, le
soldat-pote, l'austre et fougueux calviniste, le fier et satirique
compagnon d'Henri IV; Thodore-Agrippa d'Aubign, dont le fils fut pre de
Mme de Maintenon. La petite de Villette-Muray avait sept ans, et son
pre, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de
Maintenon rsolut de la convertir au catholicisme.

C'tait le moment o Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume.
L'enfant fut enleve  sa famille et conduite  Saint-Germain.

Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je
trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis  me faire
catholique,  condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me
garantirait du fouet. C'est l toute la controverse qu'on employa, et la
seule abjuration que je fis.

M. de Muray-Villette fut d'abord indign; mais il finit par s'adoucir et
par embrasser lui-mme la religion catholique dans des conditions plus
srieuses. Comme le roi l'en flicitait: C'est la seule occasion de ma
vie, rpondit-il, o je n'ai point eu pour objet de plaire  Votre
Majest.

Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spciales comme ducatrice, prit
plaisir  s'occuper de sa nice. On m'levait, dit celle-ci, avec un soin
dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien  la
cour sur quoi elle ne me ft faire des rflexions selon la porte de mon
esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je
pensais mal. Ma journe tait remplie par des matres, la lecture et des
amusements honntes et rgls; on cultivait ma mmoire par des vers qu'on
me faisait apprendre par coeur; et la ncessit de rendre compte de ma
lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forait  y donner de
l'attention. Il fallait encore que j'crivisse tous les jours une lettre 
quelqu'un de ma famille, ou  tel autre que je voulais choisir, et que je
la portasse tous les soirs  Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la
corrigeait, selon qu'elle tait bien ou mal.

A treize ans, Mlle de Villette tait dj charmante. Les plus grands
seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demandrent sa main. Mme
de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa nice des propositions
si brillantes: Ma nice n'est pas un assez grand parti pour vous,
dit-elle  M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez
faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai 
l'avenir comme mon neveu.

La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation
de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal place  faire
faire  sa charmante nice un mariage mdiocre et lui choisit un poux
sans mrite, sans fortune et mme sans conduite, M. de Tubires, marquis
de Caylus. La jeune marie n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui
donna une modique pension et un collier de perles de dix mille cus.

Mais bientt, aprs son mariage, elle eut un logement  Versailles, o sa
beaut ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
n'a pas l'admiration facile, s'crie  propos d'elle: Jamais un visage si
spirituel, si touchant, jamais une fracheur pareille, jamais tant de
grces ni plus d'esprit, jamais tant de gaiet et d'amusement, jamais de
crature plus sduisante. Mme de Caylus fut l'une des hrones de ces
reprsentations d'_Esther_, dont le souvenir est rest comme l'un des plus
gracieux pisodes de la seconde moiti du grand rgne.

Mme de Maintenon avait fond en 1685,  Saint-Cyr, tout prs de
Versailles, une maison pour l'ducation gratuite de deux cent cinquante
demoiselles nobles et pauvres. La religion et la littrature y taient
en grand honneur. Quelques-unes des lves de la classe des grandes,--_les
bleues_,--dclamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque,
Iphignie_. Mais on s'aperut vite qu'elles avaient trop de dispositions
pour le thtre, et Mme de Maintenon crivit  Racine: Nos petites
viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien joue qu'elles ne
la joueront plus, ni aucune de vos pices.

Mais, si la tragdie tait ainsi proscrite, on ne renonait pas  la
posie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de
composer, pour Saint-Cyr, une sorte de pome moral et historique, puis 
une source religieuse. On tait alors en 1688. Racine avait prs de
cinquante ans, et depuis douze annes il avait renonc au thtre, tout en
tant dans la plnitude de l'inspiration et du gnie. Les scrupules
religieux l'loignaient de la scne. Il avait fait  Dieu le plus hroque
des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'tait condamn,
ce grand pote, au silence, et de ses propres mains il avait dtel les
coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les sphres toiles
de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec
les sentiments qui l'en avaient dtourn, il tressaillit. Le pote et le
dvot allaient enfin tre d'accord. De leur alliance naquit _Esther_,
cette oeuvre exquise, qui tient  la fois de la tragdie et de l'lgie;
cette pice, pleine de tendresse et de larmes, digne du pote dont son
fils a dit: Mon pre tait un homme tout sentiment, tout coeur. Rveill
comme d'un long sommeil, Racine avait puis dans le repos une fracheur
d'impressions, une originalit nouvelle. A quinze ans, dit M. Michelet,
Mme de Caylus vit natre _Esther_, en respira le premier parfum, en
pntra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'motion de sa voix, y
ajouter quelque chose.

Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rle. Mais, un jour que
Racine tait en train de lire  Mme de Maintenon plusieurs scnes de la
pice, elle se mit  les dclamer d'une faon si touchante, que ce pote
enthousiasm composa pour elle un prologue, celui de la _Pit_.

La premire reprsentation eut lieu  Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le
vestibule des dortoirs, situ au deuxime tage du grand escalier des
_demoiselles_, tait partag en deux parties: l'une pour la scne, l'autre
pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux
amphithtres: l'un, petit, destin aux dames de la communaut; l'autre,
plus grand, rserv aux lves. Sur les gradins d'en haut taient les plus
jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en
bas les plus ges, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de
leur classe. La reprsentation se donnait le jour, mais on avait ferm
toutes les fentres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle,
tincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphithtres
taient des siges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle,  l'honneur d'applaudir
_Esther_.

Louis XIV arrive  3 heures de l'aprs-midi. Aussitt, la pice commence.
D'une voix attendrie et mlodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
Pit; un murmure d'motion, d'enthousiasme, circule dans le noble
auditoire:

    Du sjour bienheureux de la Divinit,
    Je descends dans ce lieu par la grce habit;
    L'Innocence s'y plat, ma compagne ternelle,
    Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidle.
    Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
    Tout un peuple naissant est form par mes mains.
    Je nourris dans son coeur la semence fconde
    Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
    Un roi qui me protge, un roi victorieux
    A commis  mes soins ce dpt prcieux.
    C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
    parses en cent lieux, sans secours et sans guides;
    Pour elles,  sa porte levant ce palais,
    Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...

Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et idale beaut, Mme de
Caylus ressemble  un ange. Ds les premiers vers du prologue, le succs
va aux toiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voil enfin une
distraction digne du Grand Roi. Comme on se reprsente bien cette
animation moiti sainte, moiti profane; ces jeunes filles naves et
charmantes, qui disent, avant d'entrer en scne, un _Veni Creator_; ces
actrices improvises, qu'lectrisent la musique, la posie, la rampe, et,
plus encore que tout cela, la prsence de celui qui est leur protecteur,
leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le
plus grand des potes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les
unes que les autres; des vers o tout est noble, idal, harmonieux; des
choeurs dont la cleste mlodie est l'hymne de la prire, le cantique de
l'amour divin; une mise en scne splendide, d'admirables dcors, des
costumes persans o resplendit l'clat des joyaux de la couronne, et,
choses plus sduisantes que le prestige du trne, que les rayons de
l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fracheur des imaginations, la
douce et pntrante posie des mes de jeunes filles, quel spectacle! quel
enivrement! Mlle de Veilhan reprsente Esther; Mlle de La Maisonfort,
lise; Mlle de Lastic, Assurus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly,
Zars; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rle de Mardoche est jou en
perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire 
Racine: J'ai trouv un Mardoche dont la voix va jusqu'au coeur.

Derrire le dcor, le pote surveille les entres, comme un rgisseur de
la scne. Mlle de La Maisonfort, intimide, a failli un instant manquer de
mmoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: Ah!
mademoiselle, voici une pice perdue.

Et la belle jeune fille se met  pleurer. Aussitt Racine la console, et,
tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on
ferait pour un enfant. Elle rentre en scne et joue comme une actrice
consomme. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV,  qui rien
n'chappe, dit tout bas: La petite chanoinesse a pleur.

Mme de Maintenon a peine  dissimuler l'extrme joie que lui cause le
succs de ses chres filles. Louis XIV, mu et ravi, accorde au pote et
aux actrices son suffrage, la plus prcieuse des rcompenses, et,  la fin
de la reprsentation, Racine se prcipite  la chapelle et tombe  genoux
dans un lan de reconnaissance.

Les reprsentations suivantes ont encore plus d'clat que la premire. Mme
de Caylus prend le rle d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement
d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La
faveur d'une invitation est plus envie, plus difficile  obtenir qu'un
voyage  Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient
debout, la canne  la main, sur le seuil de la porte, jusqu' ce que tous
les invits aient pntr dans l'enceinte. Mme de Svign, admise  la
reprsentation du 19 fvrier 1689, ne se possde pas de joie. Elle a pour
voisin le marchal de Bellefonds,  qui elle communique tout bas ses
impressions enthousiastes. Le marchal se lve dans un entr'acte et va
dire au roi combien il est content. Je suis auprs d'une dame,
ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_.

A la fin de la pice, Louis XIV adresse quelques paroles  plusieurs des
spectateurs. Il s'arrte devant Mme de Svign et lui parle avec
bienveillance. La marquise, toute fire d'un tel honneur, a mentionn
cette conversation dans une de ses lettres:

Le roi me dit: Madame, je suis assur que vous avez t contente. Racine
a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'tonner, je rponds:--Sire, il en a
beaucoup; mais, en vrit, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi;
elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre
chose.--

Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majest s'en alla et me laissa
l'objet de l'envie.

Ce dernier mot n'est-il pas caractristique? La femme la plus spirituelle
du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parl. Quel prestige
que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention
faisait l'objet de l'envie de toute la cour!

_Esther_ avait eu trop de succs. Soit par pit, soit par jalousie, on ne
tarda pas  critiquer ces reprsentations qui avaient t si brillantes.
Il fallait bien, bon gr malgr, reconnatre le gnie du pote, le
talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce
mlange de clotre et de thtre n'tait pas une bonne chose; que
l'amour-propre desjeunes filles serait surexcit par de pareils
divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assist aux
reprsentations, comme pour les approuver par leur prsence. Mais le
nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, vque de
Chartres, se pronona contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimes, et _Athalie_, commande aprs
le succs d'_Esther_ et dj apprise par les demoiselles de Saint-Cyr,
fut joue, en 1690, sans pompe, sans thtre, sans dcorations, sans
costume, dans la _classe bleue_, en la seule prsence du roi, de Mme de
Maintenon et d'une dizaine de personnes.

Ce ne furent pas seulement les reprsentations d'_Esther_ qu'on trouva
trop mondaines. La jeune femme qui s'y tait tant fait admirer, Mme de
Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur  la cour. Elle avait trop
d'esprit, trop de gaiet, trop de libert d'allures et de paroles, pour ne
pas s'attirer des disgrces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui
n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se
partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde
tait de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prires
passaient aprs les plaisirs. Son caractre mobile, malicieux,
superficiel, ne se prtait pas  l'austrit d'une dvotion srieuse, et,
quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait
dpayse. Marie  un homme sans mrite et toujours en campagne ou  la
frontire, Mme de Caylus fut, ds le dbut, livre  elle-mme. Aimant la
mdisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimiti
pour le plaisir de dire un bon mot, habitue  la socit et aux malices
de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mre, Mme
de Montespan, en avait les gots satiriques, Mme de Caylus se moquait un
peu de tout. C'tait l un genre de passe-temps que Louis XIV ne
pardonnait gure. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
cour: On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est tre exile que d'y
vivre.

Le roi la prit au mot et lui dfendit de reparatre dans ce pays o l'on
s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile 
se servir de l'arme du ridicule, si meurtrire dans la main d'une jolie
femme. Il pensait mme que cette ducation futile ne faisait que
mdiocrement honneur  Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas intrt 
laisser prs du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort 
Saint-Cyr. Aussi la disgrce de Mme de Caylus fut-elle de longue dure.
Pendant treize ans, la marquise resta loigne de la cour et comme en
pnitence. Elle n'acheta son pardon qu' force de tenue, de soumission, de
pit. Mais ce pardon fut complet.

Le 10 fvrier 1707, elle, reparut  Versailles, au souper du roi, et reut
le meilleur accueil. Veuve depuis deux annes environ, elle n'avait que
trente-trois ans et ne songeait pas  se remarier. Belle comme un ange et
plus sduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de
Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
Versailles jusqu' la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite  Paris, o
elle habita une petite maison contigu aux jardins du Luxembourg. Elle y
donnait  souper  des grands seigneurs,  des savants, et son salon tait
un centre intellectuel, o les traditions du XVIIe sicle se perptuaient
dans les premires annes du XVIIIe. Ce fut l qu'elle mourut en 1729,
ge de cinquante-six ans.

Quelques mois avant, elle avait rdig, sous le titre modeste de
_Souvenirs_, les courts et spirituels mmoires qui rendront son nom
immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
depuis longtemps d'crire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes
qu'elle contait si bien. Elle finit par cder  leur prire et jeta sur le
papier quelques rcits, quelques portraits. Quel bijou que ces
_Souvenirs_, crits au courant de la plume, sans prtention, sans dates,
sans ordre chronologique, et o, depuis un sicle, tous les historiens ont
puis[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
lignes que d'interminables volumes! Comme il est fminin et comme il est
franais! Le got de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend
sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux prcepte:
Glissez, mortels, n'appuyez pas!

[Note 1: Rests manuscrits bien longtemps aprs sa mort, les _Souvenirs de
Mme de Caylus_, qui sont inachevs, furent imprims pour la premire fois
en 1770,  Amsterdam, avec une prface et des notes attribues 
Voltaire.]

Elle tait de la race de ces crivains spontans, qui font de l'art sans
le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas
eux-mmes qu'ils ont la premire qualit du style: le naturel.

Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne
humeur! quelle simplicit! Quel aimable abandon! Quelle jolie srie de
portraits, tous plus vivants, plus anims, plus ressemblants les uns que
les autres!




IX


MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR


C'est entoure des religieuses et des lves d'un asile o l'ide de la
religion s'unit  celle de la noblesse, o il y a place pour la terre et
pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'pouse de Louis XIV nous
apparat dans son vritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette
femme qui n'a pas t mre; c'est l o un coeur moins sec, moins goste
qu'on ne le croit, dpense ce qui lui reste de force affective, de
tendresse.

Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple,  travers la brume
du pass, la carrire si accidente, si tonnante, qu'elle a parcourue.
C'est l qu'elle entend avec motion le lointain cho des flots orageux
qui ont battu son berceau, agit sa jeunesse, et qui, souvent encore,
troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
elle voque le temps o, malgr sa naissance illustre, elle tait pauvre,
abandonne. Elle pense  ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habilet,
de courage, pour lutter contre la misre. Elle se rappelle les piges que
lui avait dresss l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de
jeune femme, dont la prservrent sa haute raison et son bon sens; elle
rsume tous les enseignements que son exprience lui suggre. Dans cette
chapelle, dont le silence n'est pas troubl par le murmure de courtisans
plus occups du roi que de Dieu, elle rflchit  ce que la cour cache
d'intrigues, de vanits et de dceptions.

Dans ce calme sjour, o la gravit du monastre se trouve heureusement
tempre par la grce de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle
pense  l'aurore et  la nuit, au berceau et  la tombe. Entre Versailles
et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithse vivante:
Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr,
c'est la prface du ciel. Aussi, comme elle prfre son couvent bien-aim
 la cour de Marbre, aux appartements du roi,  la galerie des Glaces, aux
splendeurs du plus beau palais de l'univers!

Vive Saint-Cyr! s'crie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgr ses dfauts, on y
est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est
toujours fte pour moi.

En pntrant dans son cher asile, elle est apaise, console:

Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette
solitude d'o je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie.

Et quand elle retourne  Versailles:

J'prouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est
l ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est l o toutes les
passions sont en mouvement: l'intrt, l'ambition, l'envie et le plaisir.

Cette prfrence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre,
sa cration, le symbole mme de sa pense, se comprend d'ailleurs
facilement. C'est l, en effet, que se manifeste le mieux son caractre,
avec son got de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et
de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas
la religion seule qui lui fait prfrer le couvent au palais. A
Versailles, elle est contrainte, elle est gne, elle obit; les rayons du
soleil royal, bien que plissant, ont un prestige et un clat qui
l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle
gouverne. Csar aurait mieux aim tre le premier dans un village que le
second  Rome.

Mme de Maintenon trouve plus de plaisir  tre la suprieure de religieuses
que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-tre la couronne
et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas
besoin; car, l, sa royaut ne soulve point de contestation. Ses moindres
paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une
respectueuse motion, en prsence de toute la communaut, y sont l'objet
d'une admiration unanime. Les religieuses ou les lves  qui elles sont
adresses s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est
presque la reine de France, elle est tout  fait la reine de Saint-Cyr.

Inaugure le 2 aot 1686, la maison d'ducation de Saint-Cyr fut, pendant
trente annes, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y
rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent  6 heures du matin,
allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles,
difiant et instruisant les grandes, prfrant son rle d'institutrice 
tous les amusements et  toutes les splendeurs de Versailles. Rien de
Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou dplaisant.

Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront
gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine  tre leur
intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
pourvu que mes soins les mettent en tat de s'en passer.

Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de
la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journe, une heure
de rcration qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table,
 converser librement en travaillant  l'aiguille. Mme de Maintenon aimait
 venir  ces rcrations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait 
des entretiens,  la fois spirituels et difiants, dont la communaut
apprciait le charme instructif.

Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter
Saint-Cyr. Les demoiselles chantrent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac
regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont
les Anglais ont emprunt l'air  la France pour leur _God save the king_).
Louis XIV sourit  ces frais visages,  ces coeurs pleins d'motion et de
reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement 
Mme de Maintenon:

Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donn.

En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:

Je ne suis pas assez loquent pour vous bien exhorter; mais j'espre qu'
force de vous bien rpter les motifs de cette fondation, je vous
persuaderai et vous engagerai  y tre toujours fidles. Je n'pargnerai
ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles  produire
ce bel effet.

Pour Louis XIV, Saint-Cyr tait une consolation et une expiation, une
oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage  Dieu et  la France.

Ce qui me plat dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles
aiment l'tat, quoiqu'elles hassent le monde; elles sont bonnes
religieuses et bonnes Franaises.

A l'entre de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la
bndiction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les
prires devaient tre puissantes au paradis. Revenant du sige de Mons,
en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, o son me se reposait
des motions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes
filles lui reprochait de s'tre trop expos pendant le sige:

Je n'ai fait que ce que je devais, rpondit-il.

--Mais le bien de l'tat, rpliqua-t-elle, est attach  la conservation
de votre personne.

--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un
autre la remplirait mieux que moi.

Quant  Mme de Maintenon, son dvouement pour Saint-Cyr va jusqu'
l'enthousiasme.

Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre
maison tout le royaume.

Je donnerais de mon sang pour communiquer l'ducation de Saint-Cyr 
toutes les maisons religieuses qui lvent des jeunes filles. Tout m'est
tranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont
moins chers que la dernire des bonnes filles de la communaut.

Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa
plume et son aiguille sont galement actives, et c'est tout en brodant
qu'elle fait de vritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus
grands prdicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des
religieuses et celui des mres de famille.

J'en connais, dit-elle, qui sont estimes, respectes et admires de tout
le monde; leurs maris sont si charms d'elles, qu'ils disent avec
admiration: Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de
matre d'htel et de gouvernante pour mes enfants.

Parlant  des novices, elle s'crie:

Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne
religieuse, et rien de si malheureux et de si mprisable qu'une mauvaise.
Se taire, obir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter
l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se dcourager,
ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
sous aucun prtexte de consolation innocente, voil le royaume de Dieu qui
commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant  Dieu sans
rserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui
vous le rendra doux et lger.

Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant,
en crivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je
voyais vos demoiselles plier du linge avec une activit qui ne leur
laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant
en silence, et ensuite elles chantrent des cantiques; j'admirais
l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'viter tant de pchs, en
contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un ge si
dangereux.

Cette femme blase, dsabuse des vanits de la terre, voudrait inspirer 
autrui son dgot des biens qu'elle a possds. Avec quelle conviction
dans l'accent elle disait:

Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part,
et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent
trouver; ils vont de palais en palais,  Meudon,  Marly,  Rambouillet,
 Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux
admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y
ennuient parce que l'on s'accoutume  tout, et qu' la longue les plus
belles choses ne font plus plaisir et deviennent indiffrentes. De plus,
ce ne sont point ces choses-l qui nous peuvent rendre heureux; notre
bonheur ne peut venir que du dedans.

Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon
s'analysait elle-mme avec l'impartialit qu'elle mettait  juger les
qualits et les dfauts de son prochain. C'tait comme un perptuel examen
de conscience, une mditation continue, une dmonstration de l'inanit, du
nant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la
plus approfondie.

Austres et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles
sont-elles en tat de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'
moiti convaincue. Il en est peut-tre parmi elles qui disent qu'aprs
tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aim
au point de prfrer Scarron  un couvent; qu'elle a t, plus qu'aucune
autre femme, flatte des distinctions et des loges; que, dans sa
jeunesse, elle ne laissait pas que d'tre fire de ses succs dans les
brillants salons de l'htel d'Albret ou de l'htel de Richelieu.

Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que
la crainte des orages ne dgote pas de l'ocan, et qui, en dpit des
sages conseils de Mme de Maintenon, rvent d'en essayer et de se confier
aux flots sur une barque orne de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu
par l'exprience d'autrui. Ce sont nos propres dceptions, nos propres
souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et
cependant elle ne se dcourage pas dans ses exhortations.

Que ne puis-je, s'crie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur  toutes
les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que
ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi prs que je le vois de
quels plaisirs nous cherchons  abrger le songe de la vie!

En rcapitulant l'ensemble de sa destine, cette femme  l'esprit si
observateur, si judicieux et si pratique, en arrive  des conclusions qui
sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
asile o elle a marqu d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit
dans ses penses fortes et ses rflexions salutaires.




X


LA DUCHESSE D'ORLANS
PRINCESSE PALATINE


Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon prfrait Saint-Cyr
 Versailles, c'est qu' Saint-Cyr elle se croyait aime, tandis qu'
Versailles, elle sentait percer, sous une dfrence apparente et sous
d'obsquieuses protestations de dvouement et de respect, la
malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans
cesse et lui tmoignaient les plus grands gards, la dtestaient
cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en
apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secrtes contre
Mme de Maintenon, il faut citer l'inimiti sourde et violente de la
princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orlans.

Les accusations portes contre l'pouse de Louis XIV par cette Allemande
impitoyable sont si exagres et si invraisemblables, qu'elles font plus
de bien que de mal  la mmoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les
libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont invent
pareilles normits. C'est un torrent d'injures, une dbauche de haine,
le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des
calomnies qui ne reculent devant rien.

La femme qui se livrait, dans sa correspondance,  cette fureur de
diatribes, est,  coup sr, l'une des figures les plus originales de la
galerie fminine de Versailles. Physique, moral, style, caractre, tout
chez elle est bizarre. Ne ressemblant  personne et contrastant avec tout
ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beauts
fines et dlicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous,
mieux fait connatre que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y
est tout entire, avec ses dfauts et ses qualits, son curieux mlange
d'austrit de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande
dame et ses expressions de femme du peuple, son prtendu ddain pour les
grandeurs humaines et son amour acharn pour les prrogatives du rang.

C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement trac le portrait:
franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manires,
et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est d.
C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de
plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractre et dans
les gots quelque chose d'pre et de martial, aimant les chiens, les
chevaux, la chasse, dure pour elle-mme, se gurissant, si par hasard elle
est souffrante, en faisant  pied deux grandes lieues. Ce qu'elle
reprsente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
potique, sentimentale, rveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque
farouche.

Traduites en franais, les lettres de la princesse Palatine perdent
beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce got de
terroir, ces allures primesautires, ce ton parfois cynique, parfois
burlesque, qui en font le principal mrite. Si exagres, si passionnes
qu'elles soient, elles valent la peine d'tre consultes, mme aprs les
Mmoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du gnie de ce Tacite
franais; mais il y a, dans leur style et dans leur destine, plus d'une
analogie. Tous deux sont des tmoins essentiellement rcusables; car tous
deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions
qui intressent de trop prs leurs rancunes et leurs prjugs. Mais l'un
et l'autre n'essayent mme pas de dissimuler leur partialit; rien n'est
donc plus facile que de distinguer la vrit  travers leurs mensonges. Si
elle n'a pas le gnie de Saint-Simon, Madame en a les colres, les
indignations et les haines. Elle est honnte femme comme il est honnte
homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la vrit. Comme lui,
elle crit en secret, et se console d'une perptuelle contrainte par
l'exagration de sa libert de style. Comme lui, elle fait de sa plume et
de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous
allons essayer de retracer sa physionomie.

Fille de l'lecteur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de
Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orlans naquit au chteau de
Heidelberg. Enfant, elle prfrait les fusils aux poupes et annonait
dj les cts masculins de son caractre. Elle avait dix-neuf ans quand
son mariage avec le frre de Louis XIV fut dcid.

Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui dpcha trois vques
 la frontire pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait
tre dsormais la sienne. Les prlats commencrent leur oeuvre  Metz et
la terminrent  leur arrive  Versailles. La nouvelle duchesse d'Orlans
tait en tous points l'oppos de celle dont Bossuet fit l'oraison funbre.
La cour, qui avait admir dans la premire Madame le type de l'lgance et
de la beaut, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la
laideur. Autant l'une tait coquette, autant l'autre l'tait peu. C'tait,
pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagrer elle-mme ce
qu'elle pensait de son physique: J'ai de grandes joues pendantes et un
grand visage, crivait-elle. Cependant je suis trs petite de taille,
courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais
bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux
annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des
conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas
probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes.
Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car,
n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai
pris le parti de rire la premire de ma laideur, cela m'a trs bien
russi.

Si la princesse Palatine n'blouissait pas la cour, en revanche la cour ne
l'blouissait gure. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible.
J'aime mieux, crivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus
beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins orns de
statues et de jets d'eau; un ruisseau me plat davantage que de
somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment
plus de mon got que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne
plaisent qu'au premier aspect, et, aussitt qu'on y est habitu, elles
inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus. Ce qu'aimait, ce que
regrettait Madame, c'tait son Rhin allemand, c'taient les collines o,
enfant, elle allait voir se lever le soleil, et o elle mangeait des
cerises avec un bon morceau de pain.

Ne dans la religion protestante, instruite rapidement et sommairement
dans la religion catholique, elle n'y trouvait ni la lumire ni les
consolations que donne une foi plus claire; le mlange de la politique
et de la religion l'irritait, et on comprend que la rvocation de l'dit
de Nantes ait rvolt ses sentiments autant que ses souvenirs
d'enfance.[1] Je dois avouer, crivait-elle non sans raison, que lorsque
j'entends les loges qu'on donne en chaire au grand homme pour avoir
perscut les rforms, cela m'impatiente toujours. Je ne peux pas
souffrir qu'on loue ce qui est mal. Elle dplorait qu'on n'et pas fait
comprendre  Louis XIV que la religion est institue plutt pour
entretenir l'union parmi les hommes que pour les faire se tourmenter et se
perscuter les uns les autres.--Le roi Jacques, ajoutait-elle, dit qu'on
a bien vu Notre-Seigneur Jsus-Christ battre des gens pour les chasser du
temple, mais qu'on ne trouve nulle part qu'il en ait maltrait pour les y
faire entrer.

[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]

Madame, qui avait l'esprit trs observateur, analysait et commentait les
divers genres de pit des courtisans. Ce qui la choquait, ce n'tait
pas la dvotion et la foi sincre qu'elle respectait, c'taient les
hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait pas moins contre
le flot grandissant du scepticisme quand elle crivait, en 1699, avec
quelque exagration peut-tre: La foi est tellement teinte dans ce pays,
qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille
tre athe; mais ce qu'il y a de plus trange, c'est que le mme individu
qui fait l'athe  Paris, joue le dvot  la cour; on prtend aussi que
tous les suicides que nous avons en si grande quantit depuis quelque
temps sont causs par l'athisme.

La jeune noblesse franaise, malgr son lgance; son luxe et son entrain,
ne trouvait pas grce  ses yeux. Elle dclarait les jeunes gens
horriblement dbauchs et adonns  tous les vices, sans en excepter le
mensonge et la tromperie. Ils regarderaient comme une honte,
ajoutait-elle, de se piquer d'tre gens d'honneur... Le plus incapable
occupe parmi eux le premier rang; c'est celui-l qu'ils estiment le plus.
Vous pouvez aisment juger d'aprs cela quel grand plaisir il doit y avoir
ici pour les honntes gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes
dtails sur la cour, je ne vous cause le mme ennui que j'prouve souvent,
et que cet ennui ne devienne,  la fin, une maladie contagieuse[1].

[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]

Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend combien la
princesse Palatine devait se trouver mal  l'aise au milieu d'eux. En
outre, Allemande jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'tre force
de vivre  ct des ennemis de sa patrie, et les incendies du Palatinat
lui semblaient des flammes infernales.

Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on brlait les palais et
les chaumires d'Allemagne, lui devint un objet d'horreur. L'image des
malheureux expulss de leurs foyers, pills, dpouills, maltraits,
les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, de Bade, de Rastadt, de
Spire, de Worms, lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces images
comme par des fantmes, elle avait des angoisses, des dsespoirs
patriotiques, et, dans ce fastueux palais de Versailles, elle se sentait
comme en prison:

Dt-on m'ter la vie, s'criait-elle, il m'est impossible de ne pas
regretter d'tre, pour ainsi dire, le prtexte de la perte de ma patrie.
Je ne puis voir de sang-froid dtruire d'un seul coup, dans ce pauvre
Manheim, tout ce qui a cot tant de soins et de peines au feu
prince-lecteur mon pre. Oui, quand je songe tout ce qu'on a fait
sauter, cela me remplit d'une telle horreur, que chaque nuit, aussitt que
je commence  m'endormir, il me semble tre  Heidelberg ou  Manheim, et
voir les ravages qu'on y a commis. Je me rveille alors en sursaut, et je
suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. Je me reprsente
comment tout tait de mon temps et dans quel tat on l'a mis aujourd'hui,
et je considre aussi dans quel tat je suis moi-mme, et je ne puis
m'empcher de pleurer  chaudes larmes[1].

[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]

Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la princesse ne trouvait
personne avec qui elle sympathist. Tout l'offusquait, tout l'irritait;
seule la figure du roi, qu'elle appelait le grand homme, non sans une
pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, et encore trouvait-elle
beaucoup de taches au soleil.

Son intrieur n'tait pas pour elle un sujet de consolation. Elle ne
pardonnait pas  son mari d'tre sans cesse occup de futilits et de
mascarades, ni surtout de s'entourer d'hommes accuss d'avoir assassin sa
premire femme, la belle et potique Henriette d'Angleterre. Elle
souffrait au contact de ce caractre faible, timide, gouvern par des
favoris et souvent mme malmen par eux. Une de ses lettres, crite en
1696, contient ce curieux passage: Monsieur dit hautement, et il ne l'a
cach ni  sa fille ni  moi, que, comme il commence  se faire vieux, il
n'a pas de temps  perdre, qu'il veut tout employer et ne rien pargner
pour s'amuser jusqu' la fin, que ceux qui lui survivront verront  passer
le temps  leur guise, mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et
qu'en consquence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper que de lui, et
il le fait comme il le dit.

C'est ce prince que Saint-Simon dpeint ainsi: tracassier et incapable de
garder un secret, souponneux, dfiant, semant des noises dans sa cour
pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser[1].

[Note 1: Saint-Simon, _Mmoires_.]

Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, le futur Rgent, que dans
son mari. Le jugement qu'elle portait sur ce fils, qui gtait  plaisir
les belles qualits dont il tait dou par la nature, justifiait celui de
Louis XIV sur ce fanfaron de vices.

Lorsqu'il voulut pouser une des filles de Mme de Montespan, la princesse
Palatine se serait emporte contre lui au point de lui donner, en pleine
galerie de Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit si
bien dans les Mmoires de Saint-Simon[1]. Outre son mariage,
crivait-elle en 1700, mon fils m'a caus encore bien du chagrin.... Ce
que je trouve de pire dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne
puisse avoir son amiti; car autrement il est bon envers tout le monde. Je
n'ai cependant perdu son amiti que pour lui avoir donn toujours des
conseils dans son intrt. Maintenant j'en ai pris mon parti, je ne lui
dis plus rien, et je lui parle, comme au premier venu, de choses
indiffrentes; mais c'est quelque chose de bien pnible que de ne pouvoir
ouvrir son coeur  ceux qu'on aime.

[Note 1: Elle marchait  grands pas, son mouchoir  la main, pleurant
sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et reprsentant assez
bien Crs aprs l'enlvement de Proserpine.... On alla attendre 
l'ordinaire la leve du Conseil dans la galerie et la messe du roi; Madame
y vint, son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour
lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si
sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en prsence de toute la
cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis
spectateurs, dont j'tais, d'un prodigieux tonnement. (Saint-Simon,
_Mmoires_.) Notons en passant que Madame, dans une lettre  la Rhingrave
Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait soufflet son fils,
mais que cela est absolument faux.]

Tourmente dans son intrieur, exaspre contre les favoris de son mari,
attriste comme pouse, comme mre, comme Allemande, Madame se souciait
peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, o l'existence tait
pour elle un mlange de luxe et de misre.

J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix  la grandeur, si
l'on avait aussi tout ce qui doit l'accompagner, c'est--dire de l'or en
abondance pour tre magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons
et de punir les mchants, mais n'avoir de la grandeur que le nom sans
l'argent, tre rduit au plus strict ncessaire, vivre dans une
perptuelle contrainte, sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune
socit, cela me semble,  vrai dire, parfaitement insipide, et je n'y
tiens pas du tout. J'estime davantage une condition dans laquelle on peut
s'amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur et faire de son bien
l'usage qu'il vous plat[1].

[Note 1: Lettre du 21 aot 1695.]

Comment la princesse Palatine parvenait-elle  se distraire de tant de
tracas et de soucis? En chassant et en crivant. La chasse, et plus encore
le style pistolaire, voil ses deux passions, ses deux manies. Depuis
1671, anne de son mariage, jusqu' 1722, anne de sa mort, elle ne cessa
d'adresser lettres sur lettres aux membres de sa famille. Elle crivait le
lundi en Savoie, le mercredi  Modne, le jeudi et le dimanche en Hanovre.
Mais cette rage d'crire ne laissa pas que de lui tre fatale. Sa
correspondance, ouverte  la poste, fut remise  Mme de Maintenon.
Celle-ci montra  l'imprudente princesse une lettre toute remplie des
injures les plus violentes.

On peut penser, dit Saint-Simon, si,  cet aspect et  cette lecture,
Madame pensa mourir sur l'heure. La voil  pleurer, et Mme de Maintenon 
lui reprsenter modestement l'normit de toutes les parties de cette
lettre, et en pays tranger. La meilleure excuse de Madame fut l'aveu de
ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prires, des
promesses.... Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps,
la laissant s'engouer de parler, de pleurer et de lui prendre les mains.
C'tait une terrible humiliation pour une si rogue et si fire
Allemande.

Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la haine de la princesse
Palatine contre celle  qui elle appliquait, dans sa fureur, le vieux
proverbe germanique: O le diable ne peut aller, il envoie une vieille
femme.

Devenue veuve en 1701, Madame se calma.

Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de la mort de Monsieur,
qu'on ne me parle point de couvent!

Heureuse de rester  la cour, malgr tout le mal qu'elle en pensait, elle
s'adoucit envers Mme de Maintenon, au point d'crire en 1712: Bien que la
vieille soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant une
longue vie; car tout irait encore dix fois plus mal, si le roi venait 
mourir maintenant. Il a tant aim cette femme, qu'il ne lui survivrait
certainement pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de longues
annes.

Madame finit ses jours en bonne chrtienne, et Massillon, dans une belle
oraison funbre, rendit un juste hommage au courage qu'elle montra dans
ses dernires souffrances. A ceux qui entouraient son lit de mort, elle
avait dit, avec un calme digne de Louis XIV:

Nous nous retrouverons au ciel.

En rsum, Mme la duchesse d'Orlans est un type trange, qui s'impose,
bon gr malgr,  l'attention. Chez elle on trouve,  ct de grands
travers, de la droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanit. Il
y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de dtails insignifiants,
d'anecdotes plus ou moins exactes, de banalits et de commrages du monde,
des penses dignes d'un moraliste et des jugements frapps au coin de la
sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale en termes cyniques; mais,
si elle parle du mal, c'est pour le fltrir et en reprsenter les hontes.
Si elle regarde trop le vice, elle a du moins le mrite de le voir tel
qu'il est, de le dtester d'une haine martiale, agressive,
irrconciliable, et de le stigmatiser avec des accents que leur trivialit
mme rend peut-tre plus saisissants.




XI


MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE


crire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour des vrits toutes les
inventions de la malveillance ou de la haine, dire avec Beaumarchais:
Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose, rapetisser ce
qui est grand, dnaturer ce qui est noble, obscurcir ce qui brille, telle
est la tactique des ennemis jurs de nos traditions et de nos gloires, tel
est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer de nos annales
toutes les figures grandioses ou majestueuses. L'cole rvolutionnaire
dont ils sont les adeptes a dj sap l'difice; elle a contribu 
dtruire la chose indispensable aux socits bien organises: le respect;
elle a chang les livres en libelles, les jugements en invectives, les
portraits en caricatures; elle s'est accorde avec cette littrature
essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, pour travestir
les personnes et les choses, pour rpandre dans le public une foule
d'exagrations ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et
dans les ides, qui bouleversent les notions de la justice et du bon sens.
Un des hommes dont cette cole a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce
qu'il fut le reprsentant ou, pour mieux dire, le symbole du principe
d'autorit.

Elle s'est fatigue de l'entendre appeler le Grand, comme l'Athnien qui
se lassait d'entendre appeler Aristide le Juste. Elle a cru que, par son
souffle, elle pourrait teindre les rayons du soleil royal. Un potentat
affaibli men en lisire par une vieille dvote intrigante, voil l'image
qu'elle a voulu tracer, voil les traits sous lesquels on aurait la
prtention de faire passer  la postrit celui qui resta jusqu' la
dernire heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait t toute sa vie:
le type par excellence du souverain. Dshonorer Louis XIV dans la femme
qu'il choisit comme compagne de son ge mr et de ses vieux jours, tel a
t, tel est encore l'objectif des crivains de cette cole.

Ils ont appuy leurs jugements sur ceux de la princesse Palatine, dont
nous avons essay de retracer la physionomie, et sur ceux d'un autre
tmoin tout aussi rcusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne devrait
pourtant pas oublier que ce bouillant duc et pair, qui parlait souvent
comme Philinte, s'il pensait toujours comme Alceste, avait du moins la
bonne foi de dire lui-mme:

Le stoque est une belle et noble chimre. Je ne me pique donc pas
d'impartialit; je le ferais vainement.

Il s'indignait de n'tre rien dans ce gouvernement o plus d'un homme
mdiocre avait russi  capter la faveur du souverain. tre condamn 
l'existence dsoeuvre de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les
escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres
rsidences royales, c'tait pour sa vanit un sujet d'aigreur et de
mcontentement. Il s'en prenait donc  Louis XIV d'abord, et ensuite  la
femme qu'il considrait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce
n'est que dans ses Mmoires, crits clandestinement, enferms sous une
triple serrure, qu'il osait se livrer  ses colres. Devant le roi, il
tait le respect, la docilit mmes. Aprs s'tre beaucoup remu  propos
d'une certaine qute, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui
plaire, il aurait qut dans un plat, comme un marguillier de village. Il
ajoutait que Louis XIV tait, comme roi et comme bienfaiteur de tous les
ducs, despotiquement le matre de leurs dignits, de les abaisser, de les
lever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main. Il
n'tait pas plus fier en prsence de la crole, qu'il traite dans ses
Mmoires de veuve  l'aumne d'un pote cul-de-jatte. Il s'effora mme
de la mettre dans ses intrts d'ambition et d'obtenir, par elle, une
charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'tre point arriv aux
plus grandes positions de l'tat, il s'est donn le plaisir d'une
vengeance posthume, en reprsentant Mme de Maintenon sous les couleurs les
plus odieuses. Supplant par l'imagination  l'insuffisance des preuves,
il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vcu du plaisir dans sa
jeunesse, et de l'intrigue dans son ge mr.

Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.

Il la fait natre en Amrique, tandis qu'elle naqut  Niort. Il admet 
peine que son pre fut gentilhomme, bien qu'elle et une noblesse
absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de
fondement.

Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse
d'admirer ce style qui rappelle tour  tour la hardiesse de Bossuet, le
coloris de La Bruyre, l'allure de Mme de Svign, en revanche, plus on
tudie srieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnat que les fameux
Mmoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage
critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chruel a bien raison de dire:
L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, pntrante pour sonder les
replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'tendue et de
grandeur. A la cour, son horizon est born. Tout ce qui le dpasse ne lui
prsente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacit
de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialit du juge[1]. A
l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique matresse de la France,
l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine
dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force dtails, son incroyable
succs, l'entire confiance, la rare dpendance, la toute-puissance,
l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les gnraux
d'arme, la famille royale  ses pieds, tout bon et tout bien par elle,
tout rprouv sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix,
les justices, les grces, la religion, tout sans exception en sa main,
et le roi et l'tat ses victimes.

[Note 1: _Saint-Simon considr comme historien de Louis XIV_, par M.
Chruel.]

Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours rest le matre, et c'est lui
qui a trac les grandes lignes politiques du rgne. Mme de Maintenon a pu
lui donner des conseils, mais c'est lui qui dcidait en dernier ressort.

Chose digne de remarque: cette femme,  qui l'on voudrait maintenant
reprocher une immixtion tracassire dans toutes choses, tait accuse par
les hommes les plus minents de se tenir  l'cart. Fnelon lui crivait:
On dit que vous vous mlez trop peu des affaires. Votre esprit en est
plus capable que vous ne pensez. Vous vous dfiez peut-tre un peu trop de
vous-mme, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions
contraires au got que vous avez pour une vie tranquille et recueillie.
Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne
parat pas contestable; mais qu'elle ait,  elle seule, fait marcher tous
les ministres, c'est l une pure invention. Elle tait sincre,
croyons-nous, quand elle crivait  Mme des Ursins: De quelque faon que
les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une
personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y
tre habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne
veut pas que je m'en mle, et je ne veux pas m'en mler. On ne se cache
point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis trs souvent mal
avertie.

Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec
l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement
la parole que lorsqu'elle y tait formellement invite. Son attitude 
l'gard de Louis XIV tait toujours celle du respect. Le roi lui disait,
il est vrai:

On appelle les papes Votre Saintet, les rois Votre Majest. Vous,
madame, il faut vous appeler Votre Solidit.

Mais cet loge ne tournait pas la tte  une femme raisonnable et si
mesure.

En rsum, que reproche-t-on surtout  Louis XIV? Ses guerres, sa passion
pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation
peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser  la guerre,
elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix:

Je ne respire qu'aprs la paix, crit-elle en 1684; je ne donnerai jamais
au roi des conseils dsavantageux  sa gloire; mais si j'tais crue, on
serait moins bloui de cet clat d'une victoire, et l'on songerait plus
srieusement  son salut, mais ce n'est pas  moi  gouverner l'tat; je
demande tous les jours  Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le
matre, et qu'il fasse connatre la vrit.

M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle
regretta profondment la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que
les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif
Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lanait dans l'pouvantable
aventure qui allait tout engloutir.... De mme qu'elle se laissa arracher
son avis crit pour la rvocation de l'dit de Nantes, elle cda, se
soumit pour la succession[1].

[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.]

Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-mme avec une
extrme simplicit, elle cherchait  dtourner Louis XIV des constructions
fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de
Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se
reprocher les modestes dpenses qu'elle faisait pour son propre compte.
Attendant  la dernire extrmit pour se donner un habit, elle disait:

J'te cela aux pauvres. Ma place a bien des cts fcheux, mais elle me
procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empche que je manque
de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon ncessaire, toutes mes
aumnes sont une espce de luxe, bon et permis  la vrit, mais sans
mrite.

Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis
XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler  la simplicit
chrtienne, mais elle plaida sans cesse auprs de lui la cause du peuple,
dont elle plaignait les misres et dont elle admirait la rsignation. Ne
se laissant jamais enivrer par l'encens qui brlait  ses pieds, comme 
ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffes d'orgueil, ni cette soif de
richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des
favorites. Les pierreries, les riches toffes, les meubles prcieux, lui
taient indiffrents. Mme aux jours de sa jeunesse et de l'engouement
qu'excitait sa beaut, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et
l'clat extrieur ne l'avait jamais blouie.

Un autre grief formul par certains historiens contre Mme de Maintenon,
c'est la rvocation de l'dit de Nantes. Ils attribuent la perscution au
zle hypocrite d'une dvotion troite, uniquement inspire par Mme de
Maintenon. Or la rvocation de l'dit de Nantes fut, pour ainsi dire,
impose au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M.
Thophile Lavalle, les rforms gardaient en face du gouvernement un air
d'enfants disgracis, en face des catholiques un air d'ennemis ddaigneux;
ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. La France, a dit M.
Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se rjouissait des succs
de l'autre[2].

[Note 1: Lavalle, _Histoire des Franais_.]
[Note 2: Michelet, _Prcis sur l'Histoire moderne_.]

Ramener les dissidents  l'unit tait chez Louis XIV une ide fixe. Ce
devait tre, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre
caractre de son rgne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
avaient sollicit la rvocation avec instance. Quand le dcret parut, ce
fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le
cantique du vieillard Simon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus
rien  dsirer, aprs ce dernier acte de son long ministre.

Bossuet en arrivait  des transports lyriques: Ne laissons pas de publier
ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le rcit aux sicles futurs.
Prenez vos plumes sacres, vous qui composez les annales de l'glise....
Touchs de tant de merveilles, panchons nos coeurs sur la pit de Louis;
poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons  ce nouveau
Constantin,  ce nouveau Thodose,  ce nouveau Charlemagne, ce que les
six cent trente Pres dirent autrefois dans le concile de Chalcdoine:
Vous avez affermi la foi, vous avez extermin les hrtiques[1]

[Note 1: Bossuet, _Oraison funbre de Michel Le Tellier_.]


Saint-Simon, qui blme la rvocation avec tant d'loquence, avoue que
Louis XIV tait convaincu qu'il faisait une chose sainte:

Le monarque ne s'tait jamais cru si grand devant les hommes ni si avanc
devant Dieu dans la rparation de ses pchs et le scandale de sa vie. Il
n'entendait que des loges. Les laques n'applaudissaient pas moins que
le clerg. Mme de Svign crivait, le 8 octobre 1685: Jamais aucun roi
n'a fait et ne fera rien de si mmorable. Rollin, La Fontaine, La
Bruyre, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et
Flchier. Ces vers de Mme Deshoulires refltaient l'opinion gnrale:

    Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,
    Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.
    De quelques grands noms qu'on te nomme,
    On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.

Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraner par le sentiment unanime
du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative.
Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit:

On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la rvocation de l'dit
de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point.

Au sujet des abjurations qui n'taient pas sincres, elle crivait, le 4
septembre 1687: Je suis indigne contre de pareilles conversions: l'tat
de ceux qui abjurent sans tre vritablement catholiques est infme. On
lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: Mme de Maintenon, en
dsirant de tout son coeur la runion des huguenots  l'glise, aurait
voulu que ce ft plutt par la voie de la persuasion et de la douceur que
par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zle,
aurait voulu la voir plus anime qu'elle ne lui paraissait, et lui disait,
 cause de cela: Je crains, madame, que le mnagement que vous voudriez
que l'on et pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prvention
pour votre ancienne religion.

Fnelon lui-mme, reprsent comme l'aptre de la tolrance, approuvait en
principe la rvocation de l'dit de Nantes:

Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance intrieure de ses
sujets sur la religion, il peut empcher l'exercice public ou la
profession d'opinions ou crmonies qui troubleraient la paix de la
rpublique par la diversit et la multiplicit des sectes.

Tel est galement l'avis de Mme de Maintenon; mais les crivains
protestants eux-mmes ont reconnu qu'elle blmait l'emploi de la force.
L'historien des rfugis franais dans le Brandebourg le dit:

Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on
usa; elle abhorrait les perscutions, et on lui cachait celles qu'on se
permettait.

Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas trangers  la dclaration
du 13 dcembre 1698, qui, tout en maintenant la rvocation de l'dit de
Nantes, fonda une tolrance de fait qui dura jusqu' la fin du rgne.
Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossire de ceux qui
voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la
tolrance. Luther prchait l'extermination des anabaptistes. Calvin
faisait supplicier pour hrsie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin
Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'galent pas
celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises
taient d'une svrit draconienne; tout prtre catholique rsidant en
Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrass le culte anglican,
tait passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous
faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
protestant reprsentait le principe de la tolrance religieuse!

En rsum, qu'il s'agisse soit de la rvocation de l'dit de Nantes, soit
de tout autre acte du grand rgne, Mme de Maintenon n'a pas jou le rle
odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue
dans les limites de l'influence lgitime qu'une femme dvoue et
intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent
trompe, elle s'est trompe de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est
pas la dvote mchante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains
crivains imaginent; c'est une femme pieuse et sense, anime de nobles
intentions, aimant sincrement la France, sympathisant, du fond du coeur,
avec les souffrances du peuple, dtestant la guerre, ayant le respect du
droit et de la justice, austre dans ses gots, modre dans ses opinions,
irrprochable dans sa conduite.

Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands
seigneurs vritablement religieux, M. Michelet a dit:

Regardons cette petite socit comme un couvent au milieu de la cour,
couvent conspirateur pour l'amlioration du roi. En gnral, c'est la cour
convertie. Ce qui est beau, trs beau dans ce parti, ce qui en fait
l'honorable lien, c'est l'difiante rconciliation des mortels ennemis. La
fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
de Bthune-Charost, par un effort chrtien, devient l'amie, presque la
soeur des trois filles du perscuteur de son pre.

Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque
matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son me, cette
prire compose par elle:

Seigneur, donnez-moi de rjouir le roi, de le consoler, de l'encourager,
de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne
lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
n'aurait le courage de lui dire.

Non, une pareille pit n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis
XIV tait de bonne foi, quand elle disait  Mme de Glapion:

Je voudrais mourir avant le roi, j'irais  Dieu, je me jetterais aux
pieds de son trne, je lui offrirais les voeux d'une me qu'il aurait
rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumires, plus
d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'tat des provinces,
plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour
l'abus qu'on fait de son autorit, et Dieu exaucerait mes prires.




XII


LES LETTRES DE MME DE MAINTENON


Au dbut, Louis XIV n'aimait pas la femme destine  devenir l'affection
la plus srieuse et la plus durable de sa vie. Le roi ne me gotait pas,
a-t-elle crit elle-mme, et il eut assez longtemps de l'loignement pour
moi; il me craignait sur le pied de bel esprit.

Comment Louis XIV passa-t-il de la rpulsion  la sympathie, de la
dfiance  la confiance, de la prvention  l'admiration? En voyant de
prs des qualits morales qu'il n'avait pas distingues de loin. Le mme
fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui,
ayant  parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contents de notions
superficielles et ont soumis  une vritable analyse sa vie et son
caractre. Quand M. Thophile Lavalle fit paratre son _Histoire des
Franais_, il y peignit Mme de Maintenon d'une manire trs svre. Il
l'accusait de la scheresse de coeur la plus complte, d'un esprit de
dvotion troite et d'intrigue mesquine. Il lui reprochait d'avoir
inspir  Louis XIV des entreprises funestes, de trs mauvais choix.

Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obsda de gens mdiocres et
serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux dsastres
de la fin du rgne.

Quelques annes plus tard, M. Lavalle, mieux clair, disait dans sa
belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: Mme de Maintenon ne
donna  Louis XIV que des conseils salutaires, dsintresss, utiles 
l'tat et au soulagement du peuple. Que s'tait-il donc pass entre la
publication des deux ouvrages? L'auteur avait tudi. Aprs de patientes
recherches, il tait parvenu  recueillir les lettres et les crits de Mme
de Maintenon. Grce aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy,
de Cambacrs, de MM. Feuillet de Conches, Montmerqu, de Chevry, Honor
Bonhomme, il avait pu accrotre les trsors des archives de Saint-Cyr et
faire enfin une oeuvre d'un puissant intrt.


Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus crit.
Ses Lettres, si elle n'en avait pas dtruit un grand nombre, formeraient
toute une bibliothque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient
quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute
n'ont pas t conserves. Mme de Maintenon, toujours prudente, brla sa
correspondance avec Louis XIV, son poux; avec Mme de Montchevreuil, sa
plus intime amie; avec l'vque de Chartres, son directeur. Les lettres de
sa jeunesse sont trs rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui
rservait. Le recueil de M. Lavalle, forcment incomplet, n'en est pas
moins un monument historique d'une trs haute valeur. Deux volumes de
lettres et d'entretiens sur l'ducation des filles, deux autres de lettres
historiques et difiantes adresses aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
de correspondance gnrale, un de conversations et proverbes, un autre
d'crits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de
Caylus, les Mmoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel
est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumire une figure
minemment curieuse  tudier.

Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait,  ct de
beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes.
Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des
suppressions. Au moyen de pices fabriques, on avait insr des phrases 
effet, des rflexions piquantes, des maximes  la mode au XVIIIe sicle.
M. Lavalle a trouv moyen de sparer le bon grain de l'ivraie. Passant le
recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu 
rtablir le texte des lettres vraies et  prouver le caractre apocryphe
de celles qui taient fausses. Comme les vrais connaisseurs en
autographes, il se dfiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs
sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se
mettent  inventer un document, ils veulent que leur invention produise
une impression saisissante.

La correspondance des personnages clbres est en gnral beaucoup plus
simple, beaucoup moins apprte que les prtendus autographes qu'on leur
attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres o se trouvent soit
des portraits achevs, soit des jugements profonds, soit des prdictions
historiques. C'est l souvent un signe de falsification, et, plus on est
frapp par un autographe, plus il faut tudier avec soin sa provenance.

Les lettres de Mme de Maintenon mritaient la peine qu'on a prise pour en
tablir d'une manire exacte les dates et l'authenticit. L'historien de
Mme de Svign, le baron Walckenar, les place, sans hsiter, au premier
rang.

Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style pistolaire un modle plus
achev que Mme de Svign. Presque toujours celle-ci n'crit que pour le
besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime,
afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a
toujours en crivant un objet distinct et dtermin. La clart, la
mesure, l'lgance, la justesse des penses, la finesse des rflexions,
lui font agrablement atteindre le but o elle vise. Sa marche est droite
et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'carter
ni  droite, ni  gauche[1].

[Note 1: Walckenar, _Mmoires sur Mme de Svign, sa vie et ses crits_.]

Tel tait galement l'avis de Napolon Ier. Il prfrait de beaucoup les
lettres de Mme de Maintenon  celles de Mme de Svign, qui taient, selon
lui, des oeufs  la neige, dont on peut se rassasier sans se charger
l'estomac. En citant la prfrence de Napolon, M. Dsir Nisard fait ses
rserves. Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit
l'minent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne
sais quoi de plus sens, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas
bloui de la mobilit fminine, et le naturel en plat davantage, parce
qu'il vient plutt de la raison qui ddaigne les gentillesses sans se
priver des vraies grces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais o
le sujet manque, ces lettres sont courtes, sches, sans panchements[2].

[Note 2: M. Dsir Nisard, _Histoire de la littrature franaise_.]

Si Mme de Maintenon avait eu des proccupations littraires, si elle
s'tait imagin qu'elle crivait pour la postrit, elle aurait rdig des
lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni
recherche, ni prtention. Elle crit pour difier, pour convertir, pour
consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux
demoiselles de Saint-Cyr ne dpassent pas cette pieuse ambition. Trs
souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-mme. Tout en filant
ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de
secrtaires:  Mlle de Loubert ou  Mlle de Saint-tienne,  Mlle d'Osmond
ou  Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on
retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualits de style, cette
sobrit, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le
mot et l'ide, qui font l'admiration des meilleurs juges.

Les deux femmes du XVIIe sicle dont les lettres sont le plus clbres:
Mme de Svign et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
d'estime et de sympathie. Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron,
crivait Mme de Svign ds 1672; elle a l'esprit aimable et
merveilleusement droit. On se figure facilement ce que devait tre la
conversation de ces deux femmes, si suprieures, si instruites, si
spirituelles, et qui, avec des qualits diffrentes, se compltaient, pour
ainsi dire, l'une par l'autre.

Mme de Svign, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnte, mais
 l'humeur libre et hardie, blouissante Climne, soeur de Molire, comme
dit Sainte-Beuve, femme vive de caractre, de parole et de plume, justifie
ce que lui disait son amie Mme de La Fayette:

Vous paraissez ne pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits
pour vous. Votre prsence augmente les divertissements, et les
divertissements augmentent votre beaut lorsqu'ils vous environnent. Enfin
La joie est l'tat vritable de votre me, et le chagrin vous est plus
contraire qu' qui que ce soit.

Son image, tincelante comme son esprit, nous apparat au milieu de ces
ftes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne.

Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits
rebattus et brochs d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs,
embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allums, reculements et
gens rous; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans
rponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilits sans
savoir  qui l'on parle; les pieds entortills dans les queues.

Mme de Svign, dont les lettres passent de main en main dans les salons
et les chteaux, crit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-mme: Mon
style est si nglig, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
pouvoir s'en accommoder[1].

[Note 1: Lettre du 23 dcembre 1671.]

Mais cela ne l'empche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle
laisse trotter sa plume, la bride sur le cou; quand elle donne avec
plaisir  sa fille le dessus de tous les paniers, c'est--dire la fleur
de son esprit, de sa tte, de ses yeux, de sa plume, de son critoire, et
que le reste va comme il peut, elle sait trs bien que la socit
raffole de ce style, o toutes les grces et toutes les merveilles du
grand sicle se refltent comme dans un miroir. Ses lettres sont des
modles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe
sicle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remport la palme dans
ce genre de littrature o il faut tant d'esprit. Mme mile de Girardin a
t la Svign de notre poque.

Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer  cette
gloire toute mondaine. Loin de viser  l'effet, elle attnue
volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'clat de ses
regards, elle modre son style et tempre son esprit. Elle sacrifie les
qualits brillantes aux qualits solides; trop d'imagination, trop de
verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux htels d'Albret
ou de Richelieu; on ne doit point parler  des religieuses comme  des
prcieuses.

L'enjouement, la verve gauloise, la gaiet de bon aloi, sont du ct de
Mme de Svign; l'exprience, la raison, la profondeur, sont du ct de
Mme de Maintenon. L'une rit  gorge dploye; l'autre sourit  peine.
L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'
la navet, des extases en prsence des rayons de l'astre royal; l'autre
ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni
par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop prs et de trop haut
les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le nant, et ses
conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Svign a
bien aussi parfois des atteintes de mlancolie; mais le nuage passe vite,
et l'on se retrouve en plein soleil. La gaiet, gaiet franche,
communicative, rayonnante, fait le fond du caractre de cette femme
spirituelle, sduisante, amusante. Mme de Svign, brille par
l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse blouir,
enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagre les
splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est
plus femme; l'autre est plus matrone.




XIII


LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN


C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a pch par
orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait t
la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humilie. Ne
pouvant s'habituer  sa dchance, elle resta prs de onze ans  la cour,
bien qu'elle ft devenue  charge au roi et  elle-mme. On disait
qu'elle tait comme ces mes malheureuses qui reviennent dans les lieux
qu'elles ont habits expier leurs fautes[1]. Malgr la demi-conversion de
cette fire Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colre et
d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le cur
de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister  une runion de
charit:

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]

Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est
merveilleusement pare pour votre oraison funbre?

Le roi continuait  voir Mme de Montespan. Chaque jour, aprs la messe, il
allait passer quelques instants prs d'elle, mais comme par acquit de
conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du pass,
ni abandon, ni confiance, ni amiti. Aussi, dans cette cour nagure encore
remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment
ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser
s'accomplir, souvent ds ce monde, la vengeance de Dieu.

Aprs s'tre longtemps cramponne aux paves de sa fortune et de sa
beaut, comme un naufrag aux dbris du navire, Mme de Montespan se dcida
enfin  la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que
son parti tait bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles
pour toujours. Un mois aprs, Dangeau crivait:

Mme de Montespan a t quelques jours  Clagny, et s'en est retourne 
Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renonc  la cour, qu'elle
verra le roi quelquefois, et qu' la vrit on s'est un peu ht de faire
dmeubler son appartement.

L'ancienne favorite avait t prise au mot. Son logement au chteau de
Versailles tait dsormais occup par le duc du Maine; elle ne devait plus
y revenir. Elle vcut alternativement  l'abbaye de Fontevrault, dont sa
soeur tait abbesse; aux eaux de Bourbon, o elle allait tous les ts; au
chteau d'Oiron, qu'elle avait achet, et au couvent de Saint-Joseph,
situ  Paris, sur l'emplacement actuel du ministre de la Guerre. C'est
dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considrables de
la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien.

Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait  chacun comme
une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas mme  Monsieur,
ni  Madame, ni  la Grande Mademoiselle, ni  l'htel de Cond.

Au chteau d'Oiron, il y avait une chambre superbement meuble o le roi
ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi.

Peu  peu les penses srieuses succdrent aux ides de vanit ou de
rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La pnitente en arriva non
seulement aux remords, mais aux macrations, aux jenes, aux cilices.
Cette femme, jadis si raffine, si lgante, s'astreignit  ne porter que
des chemises de la toile la plus dure,  mettre une ceinture et des
jarretires hrisses de pointes de fer. Elle en vint  donner tout ce
qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par
jour  des ouvrages grossiers.

A ct de son chteau, elle fonda un hospice dont elle tait plutt la
servante que la suprieure; elle soignait les malades et pansait leurs
plaies. Comme le dit M. Pierre Clment dans la belle tude qu'il lui a
consacre, le scandale avait t grand; mais, de la part d'une si
orgueilleuse nature, le repentir et l'humilit doublaient en quelque sorte
de valeur. Elle se rsigna, sur l'ordre de son confesseur,  l'acte qui
lui cotait le plus: elle demanda pardon  son mari dans une lettre o, se
servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec
lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle rsidence qu'il
voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne rpondit pas.

Saint-Simon prtend que Mme de Montespan, dans les dernires annes de sa
vie, tait tellement tourmente des affres de la mort, qu'elle payait
plusieurs femmes dont l'emploi unique tait de la veiller.

Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies
dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu' toutes les fois
qu'elle se rveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
pour se rassurer contre leur assoupissement.

J'ai peine  croire  l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de
Montespan tait trop fire pour montrer une telle pusillanimit. De l'aveu
mme de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignit.

Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle
n'tait pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une
fin prochaine. Dans cette prvision, elle paya deux ans d'avance toutes
les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumnes habituelles. A peine
arrive  Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre.

Mon Pre, dit-elle au capucin qui l'assistait  l'heure suprme,
exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez.

Aprs avoir appel autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon
des scandales qu'elle avait causs, et remercia Dieu de ce qu'il
permettait qu'elle mourt dans un lieu o elle se trouvait loigne de
tous, mme de ses enfants.

Quand elle eut rendu l'me, son corps fut l'apprentissage du chirurgien
d'un intendant de je ne sais o, qui se trouva  Bourbon et qui voulut
l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]. La mort d'une femme qui,
pendant plus de trente ans, de 1660  1691, avait jou un si grand rle 
la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la
considrait comme morte. Dangeau se contenta d'crire dans son journal:
Samedi, 28 mai 1707,  Marly: Avant que le roi partt pour la chasse, on
apprit que Mme de Montespan tait morte  Bourbon, hier,  3 heures du
matin. Le roi, aprs avoir couru le cerf, s'est promen dans les jardins
jusqu' la nuit.

[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.]

Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux
duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mre;
d'Antin se couvrit de vtements noirs; mais il tait trop bon courtisan
pour tre triste, quand le roi ne l'tait point. Peu de jours aprs, il
recevait magnifiquement son souverain  Petit-Bourg et faisait disparatre
en une nuit une alle de marronniers qui n'tait pas du got du matre.
Quant  Mme de Montespan, l'on ne prononait mme plus son nom. Voil le
monde. C'est bien la peine de l'aimer.




XIV


LA DUCHESSE DE BOURGOGNE


Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait
d'arriver en France. Cette enfant, c'tait la fille du duc de Savoie,
Victor-Amde II, Marie-Adlade, la future duchesse de Bourgogne. Le
dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis tait en fte. Les cloches
sonnaient  grande vole. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau,
venait  la rencontre de la jeune princesse destine  pouser son
petit-fils, et tous les yeux taient fixs sur cette premire entrevue
entre elle et le Roi-Soleil. Il la reut au moment o elle descendait de
voiture, et dit  Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:

Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?

Ds le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction
de ses manires, sa gentillesse naturelle, ses petites rponses pleines de
grce et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa
la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement o
elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
prit la libert de lui demander s'il tait content de la princesse:

Je le suis trop, j'ai peine  contenir ma joie.

Puis, se tournant du ct de Monsieur:

Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mre pt tre ici quelques
instants pour tre tmoin de la joie que nous avons.

Il crivit ensuite  Mme de Maintenon:

Elle m'a laiss parler le premier, et aprs elle m'a fort bien rpondu,
mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai mene dans sa
chambre  travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en
approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces
lumires avec grce et modestie. Elle a la meilleure grce et la plus
belle taille que j'aie jamais vue, habille  peindre et coiffe de mme,
des yeux trs vifs et trs beaux, des paupires noires et admirables, le
teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le dsirer, les plus beaux
cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantit.... Elle n'a
manqu  rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire.

Marie-Adlade tait, par sa mre, la petite-fille de cette belle
Henriette d'Angleterre dont l'oraison funbre de Bossuet a immortalis la
vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
tant regrette, et sa prsence  Versailles y ramenait l'entrain et la
joie des beaux jours. On l'installa, ds son arrive, dans la chambre
autrefois occupe par la reine, puis par la dauphine de Bavire[1].

[Note: Salle no 115 de la _Notice du Muse de Versailles_.]

Le roi lui fit prsent de la belle mnagerie de Versailles qui faisait
face au palais de Trianon. Aucun grand-pre n'tait plus tendre, plus
affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingniait  lui trouver des
amusements et des rcrations. Madame (la princesse Palatine) crivait, le
8 novembre 1696: Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse
d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont jou avant-hier  colin-maillard
avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti,
Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons jou hier.

Mme de Maintenon fut naturellement charge d'achever l'ducation de la
jeune princesse. La premire fois qu'elle la mena  Saint-Cyr, elle la fit
recevoir avec un grand crmonial: la suprieure la complimenta; la
communaut, en longs manteaux, l'attendait  la porte de clture; toutes
les demoiselles taient ranges en haie sur son passage jusqu' l'glise;
des petites filles de son ge lui rcitrent un dialogue assaisonn de
louanges dlicates. La princesse ravie demanda  revenir. Alors Mme de
Maintenon la conduisit rgulirement  Saint-Cyr, deux ou trois fois la
semaine, pour y passer des journes entires et y suivre les cours de la
classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'tiquette. Marie-Adlade portait
le mme habit que les lves et se faisait appeler Mlle de Lastic.

Elle tait bonne, affable, gracieuse  tout le monde, s'occupant avec les
dames des diffrents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages,
de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la
maison, mme au silence; courant et se rcrant avec les _rouges_ dans les
grandes alles du jardin; allant avec elles au choeur,  confesse, au
catchisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et
faisait les honneurs de la maison  quelque illustre visiteuse,
principalement  la reine d'Angleterre[1].

[Note 1: _Mmoires des Dames de Saint-Cyr._]

Louis XIV, charm de la princesse, dcida qu'elle se marierait le jour
mme o elle aurait douze ans. Elle pousa, le 7 dcembre 1697, Louis de
France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fianc tait en
manteau noir brod d'or, pourpoint blanc  boutons de diamant; le manteau
tait doubl de satin rose. La fiance avait une robe et une jupe de
dessous en drap d'argent avec bordure de pierres prcieuses. Les diamants
qu'elle portait taient ceux de la couronne. La bndiction nuptiale fut
donne aux jeunes poux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de
Versailles. Aprs la messe, il y eut un grand festin de la maison royale
dans la pice dsigne sous le nom d'antichambre de l'appartement de la
reine[1].

[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Muse_.]

Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2],  un feu d'artifice
tir au bout de la pice d'eau des Suisses, puis  un souper servi, comme
le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine.

[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.]

Le 11 dcembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des
pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les
girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
dployt un grand luxe, et lui-mme, qui depuis longtemps ne portait plus
que des habits fort simples, en avait endoss de superbes. Ce fut  qui se
surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent 
peine. Le roi, qui avait encourag toutes ces dpenses, n'en dit pas moins
qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se
laisser ruiner par les habits de leurs femmes.

Deux jours aprs son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de
crmonie  ses amies de Saint-Cyr. Elle tait tout en blanc, et sa robe
avait une broderie d'argent si paisse, qu' peine pouvait-elle la porter.
La communaut reut la princesse en grande pompe, et la conduisit 
l'glise, o l'on chanta des hymnes.

En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme sduisante entre
toutes et indispensable  la cour. Sans elle les fleurs seraient moins
belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grce  son
charme sducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait  un
fastueux couvent, tout s'claire des rayons d'un soleil printanier. Elle
aime sincrement Louis XIV. On n'approche pas sans motion de cet homme
exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot
n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable
qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la
jeune princesse est sincre. Reconnaissante et flatte des bonts qu'il
lui tmoigne, elle le vnre comme le reprsentant le plus glorieux du
droit divin, et tout en le vnrant elle l'amuse. Elle lui saute au cou 
toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de
badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa prsence.
C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de ftes. Suivie
par un cortge de jeunes femmes, la princesse aime  monter en gondole sur
le grand canal du parc de Versailles, et  y rester plusieurs heures de la
nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comdies,
srnades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on
organise chaque jour une nouvelle distraction.

Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette
cour dont elle est l'ornement, l'esprance. Il faut qu'elle dride le
monarque lass de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
gnie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la
grande galerie, se refltent ses toilettes splendides, ses parures
blouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une
Armide, dans les forts comme une nymphe, sur l'eau comme une sirne.

Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait
en pied de la princesse. Elle est debout, habille d'une robe de drap
d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une
femme vtue  la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelis.
Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont poses des fleurs.
On aperoit dans le fond du tableau un jardin et un pidestal, sur lequel
on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien
fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le
sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un pote,
quand il dcrit les charmes de la princesse: ses yeux les plus parlants
et les plus beaux du monde, son port de tte galant, gracieux et
majestueux, son sourire expressif, sa marche de desse sur les nues. Il
n'admire pas moins ses qualits morales, tout en lui trouvant des dfauts.
Il se plat  reconnatre qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une
sage mesure, compatissante, peine de causer le moindre ennui, pleine
d'gards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour
son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une
amie, elle est l'me de la cour dont elle est adore. Tout manque 
chacun dans son absence, tout est rempli par sa prsence, son extrme
faveur la fait infiniment compter, et ses manires lui attachent tous les
coeurs.

[Note 1: Salle N 118 de la _Notice du Muse._]

Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas
certaines inconsquences, que la malice exploite en les exagrant.
Entoure d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent lgres et
malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut tre plus d'une fois atteinte
par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi
bien que contre les simples particulires. La duchesse ne se faisait pas
d'illusion  cet gard et s'en montrait afflige.

D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en
apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amde s'tait brouill avec la
France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
duchesse de Bourgogne tait oblige de refouler dans le fond de son coeur
ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les
cacher, plus ils taient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la
route de Pimont sa mre, sa grand'mre infirme, ses frres malades et le
duc, son pre, menac d'une ruine complte! Le 21 juin 1706, elle crivait
 sa grand'mre, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:

[Note 1: Voir l'intressante correspondance de la duchesse de Bourgogne et
de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publie, avec une
trs bonne prface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Lvy
(1 vol.)]

Jugez dans quelle inquitude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous
aimant fort tendrement, et ayant toute l'amiti possible pour mon pre, ma
mre et mes frres. Je ne puis les voir dans une situation aussi
malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse
qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chre
grand'mre, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce
qui m'est le plus cher au monde.[1]

[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
Charles-Amde de Savoie-Nemours et d'lisabeth de Vendme, pousa en 1665
le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, pre de Victor-Amde II.]

La duchesse de Bourgogne souffrait en mme temps des dsastres de ses deux
patries, la Savoie et la France.

Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix, disait Mme de
Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr.

La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les
circonstances prilleuses o se trouvait le pays, la dignit de la
premire femme de l'tat, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les
agitations d'une me qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son
ge. L'heure des grandes tristesses tait venue. Comme l'a trs bien dit
M. Capefigue: Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est
la vieillesse. Si la tte reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
fltrissent, les lauriers mme prennent une teinte de grisaille. On vous
respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets  plumes
Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le
jonc  pomme d'or n'est plus une faon de sceptre, mais un bton qui
soutient les jambes faibles et un corps vot. Pour la duchesse de
Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait
sincrement.

Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine  concevoir que les princes
agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez
prs pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche
toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments
rgls. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait  son pre, et
qu'elle tait, ds l'ge de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et
aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une
tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir
de prs, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le
grand ge de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle,
que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi.

Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa
perspicacit habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une
affection sincre. C'est  cause de cela que, de son ct, il lui
tmoignait un attachement exceptionnel. Semblable  une rose qui
s'panouit dans un cimetire, la jeune et sduisante princesse charmait et
consolait les tristes annes du Grand Roi. C'tait le dernier sourire de
la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hlas! la belle rose devait
se fltrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer
dans la nuit.

Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne tait
dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des
dames qui s'avisaient de la critiquer:

Elles auront  compter avec moi, et je serai leur reine.

Hlas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne
l'et cru avec elle?

Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle tait persuade de sa
fin prochaine. Madame s'exprime ainsi  ce sujet:

Un savant astrologue de Turin ayant tir l'horoscope de Mme la dauphine,
lui avait prdit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa
vingt-septime anne. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit  son
poux:

Voici le temps qui approche o je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester
sans femme  cause de votre rang et de votre dvotion. Dites-moi, je vous
prie, qui pouserez-vous?

Il rpondit:

J'espre que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si
ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit
jours, je vous suivrais au tombeau...

Pendant que la dauphine tait encore en bonne sant, frache et gaie,
elle disait souvent: Il faut bien que je me rjouisse, puisque je ne me
rjouirai pas longtemps, car je mourrai cette anne.

Je croyais que c'tait une plaisanterie; mais la chose n'a t que trop
relle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en rchapperait point.

Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'amliorait. On
aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort
prmature. La princesse Palatine l'avoue elle-mme: Ayant, dit-elle,
assez d'esprit pour remarquer ses dfauts, la dauphine ne pouvait que
chercher  s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point
d'exciter l'tonnement gnral. Elle a continu ainsi jusqu' la fin.

Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la manire la plus touchante:
L'histoire nous offre de temps  autre des personnages sduisants qui
attachent le lecteur jusqu' l'affection... Souvent, la Providence les
retire du monde ds leur jeunesse, orns des charmes que le temps enlve
et des esprances qu'elles auraient ralises. La duchesse de Bourgogne
fut une de ces gracieuses apparitions.

[Note 1: _Lettres indites de la duchesse de Bourgogne_ prcdes d'une
courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de
cinquante pages, imprim  un petit nombre d'exemplaires.)]

Atteinte d'un mal foudroyant, qui tait, parat-il, la rougeole, mais
qu'on attribua au poison, la duchesse fut enleve en quelques jours au roi
dont elle tait la consolation,  son poux dont elle tait l'idole,  la
cour dont elle tait l'ornement,  la France dont elle tait l'espoir.
Elle mourut dans les sentiments les plus religieux.

Ce fut  Versailles [1], le vendredi 12 fvrier 1712, entre 8 et 9 heures
du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque
jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre 
une femme tant aime. Six jours aprs, il la suivait au tombeau.

[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Muse._]
[Note: 2: Louis XV naquit le 15 fvrier 1710.]

La France, s'crie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier chtiment.
Dieu lui montra un prince qu'elle ne mritait pas. La terre n'en tait pas
digne; il tait mr dj pour la bienheureuse ternit.

Le jour mme de la mort du duc de Bourgogne, Madame crivait: Je suis
tellement branle que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce
que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement piti de
nous, car la tristesse qui rgne ici ne se peut dcrire.

Saint-Simon prtend que la douleur cause  Louis XIV par la mort de la
duchesse de Bourgogne fut la seule vritable qu'il ait jamais eue en sa
vie. Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regrett profondment sa
mre, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du
chagrin dont il fut accabl lors de la mort de son fils unique, le grand
dauphin: J'ai vu le roi hier  11 heures; il est en proie  une telle
affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se dpite pas,
il parle  tout le monde avec une tristesse rsigne et donne ses ordres
avec une grande fermet; mais,  tout moment, les larmes lui viennent aux
yeux, et il touffe ses sanglots[1].

[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]

Le 22 fvrier 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent
ports de Versailles  Saint-Denis sur un mme chariot. Le 8 mars suivant,
le dauphin, leur fils an, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques
mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le pre, la mre et le fils an
disparurent. Trois dauphins taient morts en moins d'un an.

Ces vnements, dj horribles par eux-mmes, s'assombrissaient encore par
la fausse ide gnralement rpandue que le poison tait la cause de fins
si prmatures. Contre toute justice, on accusait de la manire la plus
perfide le duc d'Orlans d'tre l'auteur des crimes, et l'on essayait de
faire entrer dans l'me de Louis XIV cet abominable soupon. Avec la
duchesse de Bourgogne s'clipsrent joie, plaisirs, amusements mmes et
toutes espces de grces... Si la cour subsista aprs elle, ce ne fut plus
que pour Languir [1].

[Note 1: _Mmoires du duc de Saint-Simon._]

Et cependant, sous le poids de tant d'preuves, la grande me de Louis XIV
ne faiblit pas. Au milieu des dbris lugubres de son auguste maison,
Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse postrit,
et en un instant elle tait efface comme les caractres tracs sur le
sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la
gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible tincelle,
sur le point mme alors de s'teindre... Il adore celui qui dispose des
sceptres et des couronnes, et voit peut-tre dans ces pertes domestiques
la misricorde qui expie, et qui achve d'effacer du livre des justices du
Seigneur ses anciennes passions trangres[1].

[Note 1: Massillon, _Oraison funbre de Louis le Grand._]

La France tout entire fut plonge dans le dsespoir. Ce temps de
dsolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si
profonde que, pendant la minorit de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2].

[Note 2: Voltaire, _Sicle de Louis XIV._]

M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exagre pour le
grand sicle, se laissa lui-mme attendrir quand il relata la mort de la
_charmante_ duchesse de Bourgogne. La cour, dit-il, fut  la lettre comme
assomme d'un coup. Cent cinquante ans aprs, on pleure encore en lisant
les pages navrantes o Saint-Simon a dit son deuil[3].

[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._]

Duclos a prtendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu' la
mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvrent
dans une cassette ayant appartenu  la princesse des papiers qui
arrachrent au roi cette exclamation:

La petite coquine nous trahissait.

D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos
tire consquence d'une correspondance par laquelle la fille de
Victor-Amde lui aurait livr des secrets d'tat. C'est l, croyons-nous,
un de ces innombrables anas avec lesquels on crit trop souvent
l'histoire. Les archives de Turin n'ont conserv nulle trace de cette
prtendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
Assurment, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais,
depuis ses adieux  la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie:
la France.

Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son
crin ces deux soeurs intelligentes et sduisantes qui toutes deux
moururent si prmaturment et laissrent un si touchant souvenir: la
duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante
compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque
toute la destine de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le chteau de
Versailles que doit figurer son portrait.

Combien de fois en 1871, quand le ministre des Affaires trangres tait,
pour ainsi dire, camp au milieu des appartements de la reine, nous
voquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre o
elle coucha, ds son arrive  Versailles, et o, seize ans et demi plus
tard, elle rendait le dernier soupir! C'est l qu' onze ans, enleve pour
toujours  sa famille,  ses amis,  sa patrie, elle se trouvait seule au
milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est l que
l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
tous les jours en attraits et en grces. C'est l que, dans le silence de
la nuit, elle croyait voir apparatre les brillants fantmes du monde, les
images de sduction contre lesquelles sa raison luttait peut-tre contre
son coeur. C'est l qu'elle se remmorait, pour rsister aux tentations
d'une me ardente, les austres enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
avait crit: Ayez horreur du pch. Le vice est plein d'horreur et de
maldiction ds ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de vritables
dlices qu' servir Dieu. C'est l qu'elle vit venir la mort et qu'elle
l'accueillit avec un noble et religieux courage.




XV


LES TOMBEAUX


C'est un spectacle mlancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la
tristesse et de la mort des endroits qui furent des thtres de splendeurs
ou de ftes. En entendant les prires des agonisants succder au bruit des
fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour
sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanit de la gloire, de la
richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV
durent l'prouver quand ce monarque de bonheur, de majest, d'apothose,
comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable
galerie des Glaces n'tait plus qu'un vestibule funbre. Les peintures
triomphales de Lebrun s'taient comme assombries, les dorures semblaient
couvertes d'un voile de crpe; on aurait dit que les jets d'eau versaient
des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne tait
branl devant un idal plus lev: l'ide chrtienne. Et ce roi, la
terreur de ses voisins, l'tonnement de l'univers, le pre des rois, plus
grand que tous ses anctres, plus magnifique que Salomon[1], semblait
dire avec l'Ecclsiaste: J'ai surpass en gloire et en sagesse tous ceux
qui m'ont prcd dans Jrusalem, et j'ai reconnu qu'en cela mme il n'y
avait que vanit et affliction d'esprit.

[Note 1: Massillon, _Oraison funbre de Louis le Grand_.]

Pendant la dernire maladie de celui qui avait t le Roi-Soleil, la cour
se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arrtait
dans l'Oeil-de-Boeuf, except les valets familiers et les mdecins. Quant
 Mme de Maintenon, malgr ses quatre-vingts ans et ses infirmits, elle
soignait avec un grand dvouement l'auguste malade et demeurait
quelquefois quatorze heures de suite prs de son lit.

Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de
Saint-Cyr: la premire en me disant qu'il n'avait de regret que celui de
me quitter, mais que nous nous reverrions bientt; je le priai de ne plus
penser qu' Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez
bien vcu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
qu'il m'avait toujours aime et estime galement. Il pleurait et me
demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:

--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait
surpris.

Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisime, il me dit:

--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?

Je lui rpondis:

--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu.

Et je le quittai.

Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mrite le nom de Grand. Il meurt mieux
qu'il n'a vcu. Tout ce qu'il y a d'lev, de majestueux, de grandiose
dans cette me d'lite, se rveille au moment suprme. Sa mort est celle
d'un roi, d'un hros et d'un saint. Comme les premiers chrtiens, il fait
une sorte de confession publique; il dit, le 29 aot 1715, aux personnes
qui avaient les entres:

Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai
donn. J'ai bien  vous remercier de la manire dont vous m'avez servi et
de l'attachement et de la fidlit que vous m'avez toujours marqus.... Je
sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande
pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois
de moi.

Le mme jour, il donne sa bndiction au petit dauphin et lui adresse ces
belles paroles:

Mon cher enfant, vous allez tre le plus grand roi du monde. N'oubliez
jamais les obligations que vous avez  Dieu. Ne m'imitez pas dans les
guerres, tchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur
de ne pouvoir faire par les ncessits de l'tat. Suivez toujours les bons
conseils, et songez bien que c'est  Dieu  qui vous devez tout ce que
vous tes. Je vous donne le Pre Le Tellier pour confesseur; suivez ses
avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez  Mme de
Ventadour [1].

[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitul _Curiosits historiques_, a
prouv que tels taient les termes exacts dont Louis XIV s'tait servi
dans son allocution  Louis XV.]

Dans la nuit du 27 au 28 aot, on voit  tous moments le moribond joindre
les mains; il dit ses prires habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe
la poitrine. Le 28 au matin, il aperoit dans le miroir de sa chemine
deux domestiques qui versent des larmes.

Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?

On lui prsente un lixir pour le rappeler  la vie. Il rpond, en prenant
le verre:

A la vie ou  la mort! Tout ce qu'il plaira  Dieu.

Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. Eh! non, rplique-t-il,
c'est ce qui me fche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de
mes pchs.

Le 29 aot, il lui chappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin
le jeune roi. Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est
autour de lui.

Eh! pourquoi?... s'crie-t-il. Cela ne me fait aucune peine.

C'est ce qui fait dire  Massillon: Ce monarque environn de tant de
gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de rveiller ou
ses dsirs ou sa tendresse, ne jette pas mme un oeil de regret sur la
vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanit n'a
jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grce qui en est la
vrit.

Dans la journe du 29 aot, le mourant perd connaissance, et l'on croit
qu'il n'a plus que quelques heures  vivre.

Vous ne lui tes plus ncessaire, dit son confesseur  Mme de Maintenon.
Vous pouvez vous en aller.

Le marchal de Villeroy l'exhorte  ne pas attendre plus longtemps et  se
retirer  Saint-Cyr, o elle doit se reposer de tant d'motions. Il envoie
des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et
lui prte son carrosse.

On peut craindre, lui dit-il, quelque motion populaire, et le chemin ne
sera peut-tre pas sr. Mme de Maintenon, affaiblie, trouble par l'ge
et la douleur, a le tort d'couter de si pusillanimes conseils. La
postrit lui reprochera toujours une dfaillance indigne de cette femme
de tte et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi
et prier  ct de son cadavre. Il faut blmer surtout les courtisans qui
lui dictent la rsolution de l'gosme et de la peur. Ah! comme ils sont
abandonns, les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de
poussire, quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont
seuls  les pleurer. La foule est indiffrente ou se rjouit. Les
courtisans se tournent du ct du soleil qui se lve. Hlas! Quel
contraste entre le trne et le cercueil! La mort d'un homme est toujours
un sujet de rflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui
meurt s'appelle Louis XIV!

Le 30 aot, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon.
L'on va la chercher  Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnat, lui
dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend
l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer 
Saint-Cyr pour toujours.

Le samedi 31 aot, vers 11 heures du soir, on dit  Louis XIV les prires
des agonisants. Il les rcite lui-mme d'une voix plus forte que celle de
tous les assistants, et il parat aussi majestueux sur son lit de mort que
sur le trne. A la fin des prires, il reconnat le cardinal de Rohan et
lui dit:

Ce sont les dernires grces de l'glise.

Il rpte plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_.

Puis il dit:

O mon Dieu, venez  mon aide, htez-vous de me secourir.

Ce sont l ses dernires paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la
nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715,  8 heures un quart du
matin, Louis XIV, g de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi
depuis soixante-douze ans, rend  Dieu sa grande me.

On ne termine pas l'tude d'un rgne mmorable sans un sentiment de
regret. Aprs avoir vcu pendant quelque temps de la vie d'un personnage
clbre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne
croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister  l'agonie de Louis XIV, et
ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on tait ml aux
serviteurs fidles qui pleurent le meilleur des matres et le plus grand
des rois?

Aussitt que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue  Saint-Cyr,
Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:

Madame, lui dit-elle, toute la maison est en prire, au choeur.

Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se
rendit  l'glise, o elle assista  l'office des morts. Puis elle
congdia ses domestiques et se dfit de sa voiture, ne pouvant se
rsoudre, disait-elle,  nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre
de demoiselles taient dans le besoin. Elle vcut dans son modeste
appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
rglements de la maison, autant que le permettait son ge, et ne sortait
que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand
Pierre le Grand se rendit  Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
octognaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme
dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander
par un interprte si elle tait malade. Elle rpondit que oui. Il voulut
savoir quel tait son mal:

Une grande vieillesse, rpliqua-t-elle.

Mme de Maintenon mourut  Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux
jours expose sur son lit, avec un air si doux et si dvot qu'on et dit
qu'elle priait Dieu[1].

[Note 1: _Mmoires des Dames de Saint-Cyr_.]

On l'ensevelit dans le choeur de l'glise; une humble plaque de marbre
indiqua l'emplacement o son corps reposait. C'est l que les novices
allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.

Au moment de quitter ces femmes clbres, dont nous avons essay d'voquer
les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes o elles sont
ensevelies. Mlle de La Vallire repose  Paris, dans la chapelle des
Carmlites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Thrse, les deux
duchesses d'Orlans, la dauphine de Bavire, la duchesse de Bourgogne, 
Saint-Denis. C'est l qu'il faut aller mditer, l qu'il faut couter la
grande parole chrtienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
reverteris_.

Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur
spulcre. Telle devait tre la destine de Louis XIV. Ce potentat, qui
avait donn des lois  l'Europe, ne possda pas mme son tombeau. Les
profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des princes
anantis, et malgr son arrire-garde de huit sicles de rois, comme dit
Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas dfendre la majest
de spulcres que tout le monde aurait crus inviolables.

Dans la sance du 31 juillet 1793, Barre lut  la Convention, au nom du
Comit de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour
fter l'anniversaire de la journe du 10 aot, l'on dtruist les
mausoles de Saint-Denis.

Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mmes avaient appris  flatter
les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce
thtre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux  la
France et  l'humanit semblent encore, mme dans la tombe, s'enorgueillir
d'une grandeur vanouie. La main puissante de la Rpublique doit effacer
impitoyablement ces mausoles, qui rappelleraient des rois l'effrayant
souvenir.

La Convention rendit par acclamation un dcret conforme  ce rapport.
Considrant que la patrie tait en danger et manquait de canons pour la
dfendre, elle dcida que les tombeaux et mausoles des ci-devant rois
seraient dtruits le 10 aot suivant. Elle nomma des commissaires chargs
de se transporter  Saint-Denis,  l'effet d'y procder  l'exhumation
des ci-devant rois et reines, princes et princesses, et ordonna de briser
les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.

Ce dcret odieux fut strictement excut. Rois, reines, princes et
princesses furent arrachs  leurs spulcres. On portait le plomb, 
mesure qu'on le dcouvrait, dans un cimetire o l'on avait tabli une
fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.

Le vandalisme des rvolutionnaires et des athes se dlectait de ce
spectacle. Assurment, Dieu, dans l'effusion de sa colre, comme crit
Chateaubriand, avait jur par lui-mme de chtier la France. Ne cherchons
pas sur la terre les causes de pareils vnements: elles sont plus haut.

Bientt aprs ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier
1794, pendant qu'on travaillait  transformer l'glise de Saint-Cyr en
salles d'hpital, les ouvriers aperurent au milieu du choeur dvast une
plaque de marbre noir enfouie dans les dcombres. C'tait la tombe de Mme
de Maintenon. Ils la brisrent, ouvrirent le caveau, en enlevrent le
corps, le tranrent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres,
et le jetrent, dpouill et mutil, dans un trou du cimetire. Ce
jour-l, l'pouse non reconnue de Louis XIV avait t traite en reine!

Ainsi donc, ces illustres hrones de Versailles, la bonne Marie-Thrse,
l'habile Maintenon, la mlancolique dauphine de Bavire, l'orgueilleuse
princesse Palatine, la sduisante duchesse de Bourgogne, furent
expropries de leurs tombeaux. Au rcit d'une telle rage iconoclaste et
sacrilge, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse.
A un sentiment de sainte colre contre d'odieuses profanations et contre
de sauvages fureurs se mlent des rflexions profondes sur le nant des
choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adules nous
apparaissent tour  tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles
semble nous dire, comme Fnelon: Que ne fait-on point pour trouver un
faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un
fantme de gloire mondaine? Quelles peines pour de misrables plaisirs
dont il ne reste que le remords! Du fond de la poussire des tombeaux
profans, l'oeil bloui aperoit tout  coup surgir une pure, une
incorruptible lumire qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour
vritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil
de Louis XIV: Dieu seul est grand, mes frres.


FIN




TABLE


INTRODUCTION

I.--Le chteau de Versailles

II.--Louis XIV et sa cour en 1682

III.--La reine Marie-Thrse

IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon

V.--La dauphine de Bavire

VI.--Le mariage de Mme de Maintenon

VII.--L'appartement de Mme de Maintenon

VIII.--La marquise de Caylus

IX.--Mme de Maintenon  Saint-Cyr

X.--La duchesse d'Orlans (princesse Palatine)

XI.--Mme de Maintenon, femme politique

XII.--Les lettres de Mme de Maintenon

XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan

XIV.--Le duchesse de Bourgogne

XV.--Les tombeaux






End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand

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information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


