The Project Gutenberg EBook of Boule de Suif, by Guy de Maupassant

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Title: Boule de Suif

Author: Guy de Maupassant

Release Date: January 19, 2004 [EBook #10746]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOULE DE SUIF ***




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[Illustration: Boule de Suif]




LIBRAIRIE OLLENDORFF _48, CHAUSSE D'ANTIN, 50 PARIS_

_Collection des Grands Romans_

A 1 FRANC

GUY DE MAUPASSANT _Yvette. Mademoiselle Fifi. Boule de Suif._

GEORGES OHNET _Le Matre de Forges. Serge Panine. La Grande Marnire._

ALBERT DELPIT _Le Fils de Coralie._

ANDR THEURIET _Sauvageonne._

REN MAIZEROY _Petite Reine._

GUSTAVE TOUDOUZE _Madame Lambelle._

MARIO UCHARO _Mon Oncle Barbassou._

JEAN RAMEAU _Plus que de l'Amour._

PIERRE MAEL _Un roman de Femme._

JULES CASE _La Fille  Blanchard._

RODHA BROUGTHON _Comme une Fleur._

MATHILDE SERAO _Adieu Amour._

MAURICE MONTGUT _Un nom sur une Tombe._

MAURICE LEBLANC _Une Femme._


Envoi franco contre 1 fr. 25 par volume.




Boule de Suif




OEUVRES COMPLETES ILLUSTRES DU GUY DE MAUPASSANT


DITION DE LUXE

(_Voir Catalogue  la fin du volume_.)




GUY DE MAUPASSANT

BOULE DE SUIF


L'PAVE--DCOUVERTE--UN PARRICIDE--LE RENDEZ-VOUS--BOMBARD LE PAIN
MAUDIT--LES SABOTS--LA BUCHE MAGNTISME--DIVORCE--UNE SOIRE



PARIS 1907




BOULE DE SUIF


Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d'arme en droute avaient
travers la ville. Ce n'tait point de la troupe, mais des hordes
dbandes. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes
en guenilles, et ils avanaient d'une allure molle, sans drapeau, sans
rgiment. Tous semblaient accabls, reints, incapables d'une pense ou
d'une rsolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue
sitt qu'ils s'arrtaient. On voyait surtout des mobiliss, gens
pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil;
des petits moblots alertes, faciles  l'pouvante et prompts 
l'enthousiasme, prts  l'attaque comme  la fuite; puis, au milieu
d'eux, quelques culottes rouges, dbris d'une division moulue dans une
grande bataille; des artilleurs sombres aligns avec des fantassins
divers; et, parfois, le casque brillant d'un dragon au pied pesant qui
suivait avec peine la marche plus lgre des lignards.

Des lgions de francs-tireurs aux appellations hroques: les
Vengeurs de la Dfaite--les Citoyens de la Tombe--les Partageurs de la
Mort--passaient  leur tour, avec des airs de bandits.

Leurs chefs, anciens commerants en draps ou en graines, ex-marchands de
suif ou de savon, guerriers de circonstance, nomms officiers pour leurs
cus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d'armes, de flanelle
et de galons, parlaient d'une voix retentissante, discutaient plans de
campagne, et prtendaient soutenir seuls la France agonisante sur
leurs paules de fanfarons; mais ils redoutaient parfois leurs propres
soldats, gens de sac et de corde, souvent braves  outrance, pillards et
dbauchs.

Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.

La Garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances
trs prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres
sentinelles, et se prparant au combat quand un petit lapin remuait
sous des broussailles, tait rentre dans ses foyers. Ses armes, ses
uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle pouvantait nagure
les bornes des routes nationales  trois lieues  la ronde, avaient
subitement disparu.

Les derniers soldats franais venaient enfin de traverser la Seine pour
gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard; et, marchant aprs
tous, le gnral, dsespr, ne pouvant rien tenter avec ces loques
disparates, perdu lui-mme dans la grande dbcle d'un peuple habitu
 vaincre et dsastreusement battu malgr sa bravoure lgendaire, s'en
allait  pied, entre deux officiers d'ordonnance.

Puis un calme profond, une attente pouvante et silencieuse avaient
plan sur la cit. Beaucoup de bourgeois bedonnants, masculs par le
commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu'on ne
considrt comme une arme leurs broches  rtir ou leurs grands couteaux
de cuisine.

La vie semblait arrte; les boutiques taient closes, la rue muette.
Quelquefois un habitant, intimid par ce silence, filait rapidement le
long des murs.

L'angoisse de l'attente faisait dsirer la venue de l'ennemi.

Dans l'aprs-midi du jour qui suivit le dpart des troupes franaises,
quelques uhlans, sortis on ne sait d'o, traversrent la ville avec
clrit. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la
cte Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs
apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les
avant-gardes des trois corps, juste au mme moment, se joignirent sur
la place de l'Htel-de-Ville; et par toutes les rues voisines, l'arme
allemande arrivait, droulant ses bataillons qui faisaient sonner les
pavs sous leur pas dur et rythm.

Des commandements cris d'une voix inconnue et gutturale montaient le
long des maisons qui semblaient mortes et dsertes, tandis que, derrire
les volets ferms, des yeux guettaient ces hommes victorieux, matres
de la cit, des fortunes et des vies, de par le droit de guerre. Les
habitants, dans leurs chambres assombries, avaient l'affolement que
donnent les cataclysmes, les grands bouleversements meurtriers de la
terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car
la mme sensation reparat chaque fois que l'ordre tabli des choses est
renvers, que la scurit n'existe plus, que tout ce que protgeaient
les lois des hommes ou celles de la nature, se trouve  la merci d'une
brutalit inconsciente et froce. Le tremblement de terre crasant sous
les maisons croulantes un peuple entier; le fleuve dbord qui roule les
paysans noys avec les cadavres des boeufs et les poutres arraches aux
toits, ou l'arme glorieuse massacrant ceux qui se dfendent, emmenant
les autres prisonniers, pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au
son du canon, sont autant de flaux effrayants qui dconcertent toute
croyance  la justice ternelle, toute la confiance qu'on nous enseigne
en la protection du Ciel et en la raison de l'homme.

Mais  chaque porte des petits dtachements frappaient, puis
disparaissaient dans les maisons. C'tait l'occupation aprs l'invasion.
Le devoir commenait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les
vainqueurs.

Au bout de quelque temps, une fois la premire terreur disparue, un
calme nouveau s'tablit. Dans beaucoup de familles, l'officier prussien
mangeait  table. Il tait parfois bien lev, et, par politesse,
plaignait la France, disait sa rpugnance en prenant part  cette
guerre. On lui tait reconnaissant de ce sentiment; puis on pouvait,
un jour ou l'autre, avoir besoin de sa protection. En le mnageant on
obtiendrait peut-tre quelques hommes de moins  nourrir. Et pourquoi
blesser quelqu'un dont on dpendait tout  fait? Agir ainsi serait moins
de la bravoure que de la tmrit.--Et la tmrit n'est plus un dfaut
des bourgeois de Rouen, comme au temps des dfenses hroques o
s'illustra leur cit.--On se disait enfin, raison suprme tire de
l'urbanit franaise, qu'il demeurait bien permis d'tre poli dans son
intrieur pourvu qu'on ne se montrt pas familier, en public, avec le
soldat tranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans la
maison on causait volontiers, et l'Allemand demeurait plus longtemps,
chaque soir,  se chauffer au foyer commun.

La ville mme reprenait peu  peu de son aspect ordinaire. Les Franais
ne sortaient gure encore, mais les soldats prussiens grouillaient dans
les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui tranaient avec
arrogance leurs grands outils de mort sur le pav, ne semblaient pas
avoir pour les simples citoyens normment plus de mpris que les
officiers de chasseurs, qui, l'anne d'avant, buvaient aux mmes cafs.

Il y avait cependant quelque chose dans l'air, quelque chose de subtil
et d'inconnu, une atmosphre trangre intolrable, comme une odeur
rpandue, l'odeur de l'invasion. Elle emplissait les demeures et les
places publiques, changeait le got des aliments, donnait l'impression
d'tre en voyage, trs loin, chez des tribus barbares et dangereuses.

Les vainqueurs exigeaient de l'argent, beaucoup d'argent. Les habitants
payaient toujours; ils taient riches d'ailleurs. Mais plus un ngociant
normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de toute
parcelle de sa fortune qu'il voit passer aux mains d'un autre.

Cependant,  deux ou trois lieues sous la ville, en suivant le cours de
la rivire, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les
pcheurs ramenaient souvent du fond de l'eau quelque cadavre d'Allemand
gonfl dans son uniforme, tu d'un coup de couteau ou de savate, la tte
crase par une pierre, ou jet  l'eau d'une pousse du haut d'un pont.
Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages et
lgitimes, hrosmes inconnus, attaques muettes, plus prilleuses que
les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire.

Car la haine de l'tranger arme toujours quelques Intrpides prts 
mourir pour une Ide.

Enfin, comme les envahisseurs, bien qu'assujtissant la ville  leur
inflexible discipline, n'avaient accompli aucune des horreurs que la
renomme leur faisait commettre tout le long de leur marche triomphale,
on s'enhardit, et le besoin du ngoce travailla de nouveau le coeur des
commerants du pays. Quelques-uns avaient de gros intrts engags au
Havre que l'arme franaise occupait, et ils voulurent tenter de gagner
ce port en allant par terre  Dieppe o ils s'embarqueraient.

On employa l'influence des officiers allemands dont on avait fait la
connaissance, et une autorisation de dpart fut obtenue du gnral en
chef.

Donc, une grande diligence  quatre chevaux ayant t retenue pour ce
voyage, et dix personnes s'tant fait inscrire chez le voiturier, on
rsolut de partir un mardi matin, avant le jour, pour viter tout
rassemblement.

Depuis quelque temps dj la gele avait durci la terre, et le lundi,
vers trois heures, de gros nuages noirs venant du Nord apportrent la
neige qui tomba sans interruption pendant toute la soire et toute la
nuit.

A quatre heures et demie du matin, les voyageurs se runirent dans la
cour de l'Htel de Normandie, o l'on devait monter en voiture.

Ils taient encore pleins de sommeil, et grelottaient de froid sous
leurs couvertures. On se voyait mal dans l'obscurit; et l'entassement
des lourds vtements d'hiver faisait ressembler tous ces corps 
des curs obses avec leurs longues soutanes. Mais deux hommes se
reconnurent, un troisime les aborda, ils causrent:--J'emmne ma
femme,--dit l'un.--J'en fais autant.--Et moi aussi.--Le premier
ajouta:--Nous ne reviendrons pas  Rouen, et si les Prussiens
approchent du Havre nous gagnerons l'Angleterre.--Tous avaient les
mmes projets, tant de complexion semblable.

Cependant on n'attelait pas la voiture. Une petite lanterne, que portait
un valet d'curie, sortait de temps  autre d'une porte obscure
pour disparatre immdiatement dans une autre. Des pieds de chevaux
frappaient la terre, amortis par le fumier des litires, et une voix
d'homme parlant aux btes et jurant s'entendait au fond du btiment. Un
lger murmure de grelots annona qu'on maniait les harnais; ce murmure
devint bientt un frmissement clair et continu, rythm par le mouvement
de l'animal, s'arrtant parfois, puis reprenant dans une brusque
secousse qu'accompagnait le bruit mat d'un sabot ferr battant le sol.

La porte subitement se ferma. Tout bruit cessa. Les bourgeois gels
s'taient tus; ils demeuraient immobiles et roidis.

Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en
descendant vers la terre; il effaait les formes, poudrait les choses
d'une mousse de glace; et l'on n'entendait plus, dans le grand silence
de la ville calme et ensevelie sous l'hiver, que ce froissement vague,
innommable et flottant, de la neige qui tombe, plutt sensation que
bruit, entremlement d'atomes lgers qui semblaient emplir l'espace,
couvrir le monde.

L'homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d'une corde un cheval
triste qui ne venait pas volontiers. Il le plaa contre le timon,
attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais,
car il ne pouvait se servir que d'une main, l'autre portant sa lumire.
Comme il allait chercher la seconde bte, il remarqua tous ces voyageurs
immobiles, dj blancs de neige, et leur dit:--Pourquoi ne montez-vous
pas dans la voiture, vous serez  l'abri, au moins.

Ils n'y avaient pas song, sans doute, et ils se prcipitrent. Les
trois hommes installrent leurs femmes dans le fond, montrent ensuite;
puis les autres formes indcises et voiles prirent  leur tour les
dernires places sans changer une parole.

Le plancher tait couvert de paille o les pieds s'enfoncrent. Les
dames du fond, ayant apport des petites chaufferettes en cuivre avec un
charbon chimique, allumrent ces appareils, et, pendant quelque temps, 
voix basse, elles en numrrent les avantages, se rptant des choses
qu'elles savaient dj depuis longtemps.

Enfin, la diligence tant attele, avec six chevaux au lieu de quatre
 cause du tirage plus pnible, une voix du dehors demanda:--Tout le
monde est-il mont?--Une voix du dedans rpondit:--Oui.--On partit.

La voiture avanait lentement, lentement,  tout petits pas. Les
roues s'enfonaient dans la neige; le coffre entier geignait avec des
craquements sourds; les btes glissaient, soufflaient, fumaient; et le
fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les
cts, se nouant et se droulant comme un serpent mince, et cinglant
brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort
plus violent.

Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons lgers qu'un
voyageur, Rouennais pur sang, avait compars  une pluie de coton, ne
tombaient plus. Une lueur sale filtrait  travers de gros nuages obscurs
et lourds qui rendaient plus clatante la blancheur de la campagne o
apparaissaient tantt une ligne de grands arbres vtus de givre, tantt
une chaumire avec un capuchon de neige.

Dans la voiture, on se regardait curieusement,  la triste clart de
cette aurore.

Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l'un de
l'autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue
Grand-Pont.

Ancien commis d'un patron ruin dans les affaires, Loiseau avait achet
le fonds et fait fortune. Il vendait  trs bon march de trs
mauvais vin aux petits dbitants des campagnes et passait parmi ses
connaissances et ses amis pour un fripon madr, un vrai Normand plein de
ruses et de jovialit.

Sa rputation de filou tait si bien tablie, qu'un soir,  la
prfecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant
et fin, une gloire locale, ayant propos aux dames qu'il voyait un peu
somnolentes de faire une partie de Loiseau vole, le mot lui-mme vola
 travers les salons du prfet, puis, gagnant ceux de la ville, avait
fait rire pendant un mois toutes les mchoires de la province.

Loiseau tait en outre clbre par ses farces de toute nature, ses
plaisanteries bonnes ou mauvaises; et personne ne pouvait parler de lui
sans ajouter immdiatement:--Il est impayable, ce Loiseau.

De taille exigu, il prsentait un ventre en ballon surmont d'une face
rougeaude entre deux favoris grisonnants.

Sa femme, grande, forte, rsolue, avec la voix haute et la dcision
rapide, tait l'ordre et l'arithmtique de la maison de commerce, qu'il
animait par son activit joyeuse.

A ct d'eux se tenait, plus digne, appartenant  une caste suprieure,
M. Carr-Lamadon, homme considrable, pos dans les cotons, propritaire
de trois filatures, officier de la Lgion d'honneur et membre du Conseil
gnral. Il tait rest, tout le temps de l'Empire, chef de l'opposition
bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement
 la cause qu'il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre
expression. Mme Carr-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari,
demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoys  Rouen
en garnison.

Elle faisait vis--vis  son poux, toute petite, toute mignonne, toute
jolie, pelotonne dans ses fourrures, et regardait d'un oeil navr
l'intrieur lamentable de la voiture.

Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Brville, portaient un
des noms les plus anciens et les plus nobles de Normandie. Le comte,
vieux gentilhomme de grande tournure, s'efforait d'accentuer, par les
artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roy Henri IV
qui, suivant une lgende glorieuse pour la famille, avait rendu grosse
une dame de Brville dont le mari, pour ce fait, tait devenu comte et
gouverneur de province.

Collgue de M. Carr-Lamadon au Conseil gnral, le comte Hubert
reprsentait le parti orlaniste dans le dpartement. L'histoire de
son mariage avec la fille d'un petit armateur de Nantes tait toujours
demeure mystrieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait
mieux que personne, passait mme pour avoir t aime par un des fils
de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fte, et son salon
demeurait le premier du pays, le seul o se conservt la vieille
galanterie, et dont l'entre ft difficile.

La fortune des Brville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on,
cinq cent mille livres de revenu.

Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le ct de la socit
rente, sereine et forte, des honntes gens autoriss qui ont de la
Religion et des Principes.

Par un hasard trange, toutes les femmes se trouvaient sur le mme
banc; et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes soeurs qui
grenaient de longs chapelets en marmottant des _Pater_ et des _Ave_.
L'une tait vieille avec une face dfonce par la petite vrole comme si
elle et reu  bout portant une borde de mitraille en pleine figure.
L'autre, trs chtive, avait une tte jolie et maladive sur une poitrine
de phtisique ronge par cette foi dvorante qui fait les martyrs et les
illumins.

En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les
regards de tous.

L'homme, bien connu, tait Cornudet le dmoc, la terreur des gens
respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa grande barbe rousse dans
les bocks de tous les cafs dmocratiques. Il avait mang avec les
frres et amis une assez belle fortune qu'il tenait de son pre, ancien
confiseur, et il attendait impatiemment la Rpublique pour obtenir enfin
la place mrite par tant de consommations rvolutionnaires. Au Quatre
Septembre, par suite d'une farce peut-tre, il s'tait cru nomm prfet,
mais quand il voulut entrer en fonctions, les garons de bureau,
demeurs seuls matres de la place, refusrent de le reconnatre, ce qui
le contraignit  la retraite. Fort bon garon, du reste, inoffensif et
serviable, il s'tait occup avec une ardeur incomparable d'organiser la
dfense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous
les jeunes arbres des forts voisines, sem des piges sur toutes les
routes, et,  l'approche de l'ennemi, satisfait de ses prparatifs, il
s'tait vivement repli vers la ville.

Il pensait maintenant se rendre encore plus utile au Havre, o de
nouveaux retranchements allaient tre ncessaires.

La femme, une de celles appeles galantes, tait clbre par son
embonpoint prcoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif.
Petite, ronde de partout, grasse  lard, avec des doigts bouffis,
trangls aux phalanges, pareils  des chapelets de courtes saucisses;
avec une peau luisante et tendue, une gorge norme qui saillait sous sa
robe, elle restait cependant apptissante et courue, tant sa fracheur
faisait plaisir  voir. Sa figure tait une pomme rouge, un bouton de
pivoine prt  fleurir; et l-dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux
noirs magnifiques, ombrags de grands cils pais qui mettaient une ombre
dedans; en bas, une bouche charmante, troite, humide pour le baiser,
meuble de quenottes luisantes et microscopiques.

Elle tait de plus, disait-on, pleine de qualits inapprciables.

Aussitt qu'elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les
femmes honntes, et les mots de prostitue, de honte publique furent
chuchots si haut qu'elle leva la tte. Alors elle promena sur ses
voisins un regard tellement provocant et hardi qu'un grand silence
aussitt rgna, et tout le monde baissa les yeux  l'exception de
Loiseau, qui la guettait d'un air moustill.

Mais bientt la conversation reprit entre les trois dames, que la
prsence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes.
Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs
dignits d'pouses en face de cette vendue sans vergogne; car l'amour
lgal le prend toujours de haut avec son libre confrre.

Les trois hommes aussi, rapprochs par un instinct de conservateurs 
l'aspect de Cornudet, parlaient argent d'un certain ton ddaigneux pour
les pauvres. Le comte Hubert disait les dgts que lui avaient fait
subir les Prussiens, les pertes qui rsulteraient du btail vol et
des rcoltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix
fois millionnaire que ces ravages gneraient  peine une anne. M.
Carr-Lamadon, fort prouv dans l'industrie cotonnire, avait eu soin
d'envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif
qu'il se mnageait  toute occasion. Quant  Loiseau, il s'tait arrang
pour vendre  l'Intendance franaise tous les vins communs qui lui
restaient en cave, de sorte que l'tat lui devait une somme formidable
qu'il comptait bien toucher au Havre.

Et tous les trois se jetaient des coups d'oeil rapides et amicaux. Bien
que de conditions diffrentes, ils se sentaient frres par l'argent, de
la grande franc-maonnerie de ceux qui possdent, qui font sonner de
l'or en mettant la main dans la poche de leur culotte.

La voiture allait si lentement qu' dix heures du matin on n'avait pas
fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des
ctes  pied. On commenait  s'inquiter, car on devait djeuner 
Ttes et l'on dsesprait maintenant d'y parvenir avant la nuit. Chacun
guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence
sombra dans un amoncellement de neige et il fallut deux heures pour la
dgager.

L'apptit grandissait, troublait les esprits; et aucune gargote, aucun
marchand de vin ne se montraient, l'approche des Prussiens et le passage
des troupes franaises affames ayant effray toutes les industries.

Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du
chemin, mais ils n'y trouvrent pas mme de pain, car le paysan dfiant
cachait ses rserves dans la crainte d'tre pill par les soldats qui,
n'ayant rien  se mettre sous la dent, prenaient par force ce qu'ils
dcouvraient.

Vers une heure de l'aprs-midi, Loiseau annona que dcidment il se
sentait un rude creux dans l'estomac. Tout le monde souffrait comme lui
depuis longtemps; et le violent besoin de manger, augmentant toujours,
avait tu les conversations.

De temps en temps, quelqu'un billait; un autre presque aussitt
l'imitait; et chacun,  tour de rle, suivant son caractre, son
savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou
modestement en portant vite sa main devant le trou bant d'o sortait
une vapeur.

Boule de Suif,  plusieurs reprises, se pencha comme si elle cherchait
quelque chose sous ses jupons. Elle hsitait une seconde, regardait ses
voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures taient ples et
crispes. Loiseau affirma qu'il payerait mille francs un jambonneau.
Sa femme fit un geste comme pour protester; puis elle se calma. Elle
souffrait toujours en entendant parler d'argent gaspill, et ne
comprenait mme pas les plaisanteries sur ce sujet. Le fait est que je
ne me sens pas bien, dit le comte, comment n'ai-je pas song  apporter
des provisions?--Chacun se faisait le mme reproche.

Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum; il en offrit; on
refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu'il
rendit la gourde, il remercia: C'est bon tout de mme, a rchauffe, et
a trompe l'apptit.--L'alcool le mit en belle humeur et il proposa de
faire comme sur le petit navire de la chanson: de manger le plus gras
des voyageurs. Cette allusion indirecte  Boule de Suif choqua les gens
bien levs. On ne rpondit pas; Cornudet seul eut un sourire. Les deux
bonnes soeurs avaient cess de marmotter leur rosaire, et, les mains
enfonces dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles,
baissant obstinment les yeux, offrant sans doute au Ciel la souffrance
qu'il leur envoyait.

Enfin,  trois heures, comme on se trouvait au milieu d'une plaine
interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant
vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d'une
serviette blanche.

Elle en sortit d'abord une petite assiette de faence, une fine timbale
en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers,
tout dcoups, avaient confi sous leur gele; et l'on apercevait encore
dans le panier d'autres bonnes choses enveloppes, des pts, des
fruits, des friandises, les provisions prpares pour un voyage de
trois jours, afin de ne point toucher  la cuisine des auberges. Quatre
goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle
prit une aile de poulet et, dlicatement, se mit  la manger avec un de
ces petits pains qu'on appelle Rgence en Normandie.

Tous les regards taient tendus vers elle. Puis l'odeur se rpandit,
largissant les narines, faisant venir aux bouches une salive abondante
avec une contraction douloureuse de la mchoire sous les oreilles. Le
mpris des dames pour cette fille devenait froce, comme une envie de
la tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa
timbale, son panier et ses provisions.

Mais Loiseau dvorait des yeux la terrine de poulet. Il dit: A la bonne
heure, madame a eu plus de prcaution que nous. Il y a des personnes qui
savent toujours penser  tout. Elle leva la tte vers lui: Si vous en
dsirez, monsieur? C'est dur de jener depuis le matin. Il salua: Ma
foi, franchement, je ne refuse pas, je n'en peux plus. A la guerre comme
 la guerre, n'est-ce pas, madame? Et, jetant un regard circulaire, il
ajouta: Dans des moments comme celui-ci, on est bien aise de trouver
des gens qui vous obligent.--Il avait un journal qu'il tendit pour ne
point tacher son pantalon, et sur la pointe d'un couteau toujours log
dans sa poche, il enleva une cuisse toute vernie de gele, la dpea des
dents, puis la mcha avec une satisfaction si vidente qu'il y eut dans
la voiture un grand soupir de dtresse.

Mais Boule de Suif, d'une voix humble et douce, proposa aux bonnes
soeurs de partager sa collation. Elles acceptrent toutes les deux
instantanment, et, sans lever les yeux, se mirent  manger trs vite
aprs avoir balbuti des remerciements. Cornudet ne refusa pas non plus
les offres de sa voisine, et l'on forma avec les religieuses une sorte
de table en dveloppant des journaux sur les genoux.

Les bouches s'ouvraient et se fermaient sans cesse, avalaient,
mastiquaient, engloutissaient frocement. Loiseau, dans son coin,
travaillait dur, et,  voix basse, il engageait sa femme  l'imiter.
Elle rsista longtemps, puis, aprs une crispation qui lui parcourut les
entrailles, elle cda. Alors son mari, arrondissant sa phrase, demanda
 leur charmante compagne si elle lui permettait d'offrir un petit
morceau  Mme Loiseau. Elle dit: Mais oui, certainement, monsieur,
avec un sourire aimable, et tendit la terrine.

Un embarras se produisit lorsqu'on et dbouch la premire bouteille
de bordeaux: il n'y avait qu'une timbale. On se la passa aprs l'avoir
essuye. Cornudet seul, par galanterie sans doute, posa ses lvres  la
place humide encore des lvres de sa voisine.

Alors, entours de gens qui mangeaient, suffoqus par les manations des
nourritures, le comte et la comtesse de Brville, ainsi que M. et Mme
Carr-Lamadon souffrirent ce supplice odieux qui a gard le nom de
Tantale. Tout d'un coup la jeune femme du manufacturier poussa un soupir
qui fit retourner les ttes; elle tait aussi blanche que la neige
du dehors; ses yeux se fermrent, son front tomba: elle avait perdu
connaissance. Son mari, affol, implorait le secours de tout le monde.
Chacun perdait l'esprit, quand la plus ge des bonnes soeurs, soutenant
la tte de la malade, glissa entre ses lvres la timbale de Boule de
Suif et lui fit avaler quelques gouttes de vin. La jolie dame remua,
ouvrit les yeux, sourit et dclara d'une voix mourante qu'elle se
sentait fort bien maintenant. Mais, afin que cela ne se renouvelt plus,
la religieuse la contraignit  boire un plein verre de bordeaux, et
elle ajouta:--C'est la faim, pas autre chose. Alors Boule de Suif,
rougissante et embarrasse, balbutia en regardant les quatre voyageurs
rests  jeun: Mon Dieu, si j'osais offrir  ces messieurs et  ces
dames ... Elle se tut, craignant un outrage. Loiseau prit la parole:
Eh, parbleu, dans des cas pareils tout le monde est frre et doit
s'aider. Allons, mesdames, pas de crmonie, acceptez, que diable!
Savons-nous si nous trouverons seulement une maison o passer la nuit?
Du train dont nous allons nous ne serons pas  Ttes avant demain
midi.--On hsitait, personne n'osant assumer la responsabilit du
oui.

Mais le comte trancha la question. Il se tourna vers la grosse fille
intimide, et, prenant son grand air de gentilhomme, il lui dit: Nous
acceptons avec reconnaissance, madame.

Le premier pas seul cotait. Une fois le Rubicon pass, on s'en donna
carrment. Le panier fut vid. Il contenait encore un pt de foie
gras, un pt de mauviettes, un morceau de langue fume, des poires de
Crassane, un pav de Pont-l'Evque, des petits-fours et une tasse pleine
de cornichons et d'oignons au vinaigre, Boule de Suif, comme toutes les
femmes, adorant les crudits.

On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. Donc
on causa, avec rserve d'abord, puis, comme elle se tenait fort bien, on
s'abandonna davantage. Mmes de Brville et Carr-Lamadon, qui avaient un
grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec dlicatesse. La comtesse
surtout montra cette condescendance aimable des trs nobles dames
qu'aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme
Loiseau, qui avait une me de gendarme, resta revche, parlant peu et
mangeant beaucoup.

On s'entretint de la guerre, naturellement. On raconta des faits
horribles des Prussiens, des traits de bravoure des Franais; et tous
ces gens qui fuyaient rendirent hommage au courage des autres. Les
histoires personnelles commencrent bientt, et Boule de Suif raconta,
avec une motion vraie, avec cette chaleur de parole qu'ont parfois les
filles pour exprimer leurs emportements naturels, comment elle avait
quitt Rouen: J'ai cru d'abord que je pourrais rester, dit-elle.
J'avais ma maison pleine de provisions, et j'aimais mieux nourrir
quelques soldats que m'expatrier je ne sais o. Mais quand je les ai
vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi! Ils m'ont tourn le sang
de colre; et j'ai pleur de honte toute la journe. Oh! si j'tais un
homme, allez! Je les regardais de ma fentre, ces gros porcs avec leur
casque  pointe, et ma bonne me tenait les mains pour m'empcher de leur
jeter mon mobilier sur le dos. Puis il en est venu pour loger chez moi;
alors j'ai saut  la gorge du premier. Ils ne sont pas plus difficiles
 trangler que d'autres! Et je l'aurais termin, celui-l, si l'on ne
m'avait pas tire par les cheveux. Il a fallu me cacher aprs a. Enfin,
quand j'ai trouv une occasion, je suis partie, et me voici.

On la flicita beaucoup. Elle grandissait dans l'estime de ses
compagnons qui ne s'taient pas montrs si crnes; et Cornudet, en
l'coutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant d'aptre; de
mme un prtre entend un dvot louer Dieu, car les dmocrates  longue
barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont
celui de la religion. Il parla  son tour d'un ton doctrinaire, avec
l'emphase apprise dans les proclamations qu'on collait chaque jour
aux murs, et il finit par un morceau d'loquence o il trillait
magistralement cette crapule de Badinguet.

Mais Boule de Suif aussitt se fcha, car elle tait bonapartiste. Elle
devenait plus rouge qu'une guigne, et, bgayant d'indignation: J'aurais
bien voulu vous voir  sa place, vous autres. a aurait t du propre,
ah oui! C'est vous qui l'avez trahi, cet homme! On n'aurait plus qu'
quitter la France si l'on tait gouvern par des polissons comme vous!
Cornudet, impassible, gardait un sourire ddaigneux et suprieur, mais
on sentait que les gros mots allaient arriver quand le comte s'interposa
et calma, non sans peine, la fille exaspre, en proclamant avec
autorit que toutes les opinions sincres taient respectables.
Cependant la comtesse et la manufacturire, qui avaient dans l'me la
haine irraisonne des gens comme il faut pour la Rpublique, et cette
instinctive tendresse que nourrissent toutes les femmes pour les
gouvernements  panache et despotiques, se sentaient, malgr elles,
attires vers cette prostitue pleine de dignit, dont les sentiments
ressemblaient si fort aux leurs.

Le panier tait vide. A dix on l'avait tari sans peine, en regrettant
qu'il ne ft pas plus grand. La conversation continua quelque temps, un
peu refroidie nanmoins depuis qu'on avait fini de manger.

La nuit tombait, l'obscurit peu  peu devint profonde, et le froid,
plus sensible pendant les digestions, faisait frissonner Boule de Suif,
malgr sa graisse. Alors Mme de Brville lui proposa sa chaufferette
dont le charbon, depuis le matin, avait t plusieurs fois renouvel, et
l'autre accepta tout de suite, car elle se sentait les pieds gels. Mmes
Carr-Lamadon et Loiseau donnrent les leurs aux religieuses.

Le cocher avait allum ses lanternes. Elles clairaient d'une lueur vive
un nuage de bue au-dessus de la croupe en sueur des timoniers, et, des
deux cts de la route, la neige qui semblait se drouler sous le reflet
mobile des lumires.

On ne distinguait plus rien dans la voiture; mais tout  coup un
mouvement se fit entre Boule de Suif et Cornudet; et Loiseau, dont
l'oeil fouillait l'ombre, crut voir l'homme  la grande barbe s'carter
vivement comme s'il et reu quelque bon coup lanc sans bruit.

Des petits points de feu parurent en avant sur la route. C'tait Ttes.
On avait march onze heures, ce qui, avec les deux heures de repos
laisses en quatre fois aux chevaux pour manger l'avoine et souffler,
faisait quatorze. On entra dans le bourg et devant l'Htel du Commerce
on s'arrta.

La portire s'ouvrit! Un bruit bien connu fit tressaillir tous les
voyageurs; c'taient les heurts d'un fourreau de sabre sur le sol.
Aussitt la voix d'un Allemand cria quelque chose.

Bien que la diligence ft immobile, personne ne descendait, comme si
l'on se ft attendu  tre massacr  la sortie. Alors le conducteur
apparut, tenant  la main une de ses lanternes qui claira subitement
jusqu'au fond de la voiture les deux rangs de ttes effares, dont
les bouches taient ouvertes et les yeux carquills de surprise et
d'pouvante.

A ct du cocher se tenait, en pleine lumire, un officier allemand, un
grand jeune homme excessivement mince et blond, serr dans son uniforme
comme une fille en son corset, et portant sur le ct sa casquette plate
et cire qui le faisait ressembler au chasseur d'un htel anglais. Sa
moustache dmesure,  longs poils droits, s'amincissant indfiniment
de chaque ct et termine par un seul fil blond, si mince qu'on n'en
apercevait pas la fin, semblait peser sur les coins de sa bouche, et,
tirant la joue, imprimait aux lvres un pli tombant.

Il invita en franais d'Alsacien les voyageurs  sortir, disant d'un ton
raide:--Foulez-vous tescentre, messieurs et tames?

Les deux bonnes soeurs obirent les premires avec une docilit de
saintes filles habitues  toutes les soumissions. Le comte et la
comtesse parurent ensuite, suivis du manufacturier et de sa femme, puis
de Loiseau poussant devant lui sa grande moiti. Celui-ci, en mettant
pied  terre, dit  l'officier: Bonjour monsieur, par un sentiment de
prudence bien plus que par politesse. L'autre insolent comme les gens
tout-puissants, le regarda sans rpondre.

Boule de Suif et Cornudet, bien que prs de la portire, descendirent
les derniers, graves et hautains devant l'ennemi. La grosse fille
tchait de se dominer et d'tre calme: le dmoc tourmentait d'une main
tragique et un peu tremblante sa longue barbe rousstre. Ils voulaient
garder de la dignit, comprenant qu'en ces rencontres-l chacun
reprsente un peu son pays; et pareillement rvolts par la souplesse
de leurs compagnons, elle, tchait de se montrer plus fire que ses
voisines, les femmes honntes, tandis que lui, sentant bien qu'il devait
l'exemple, continuait en toute son attitude sa mission de rsistance
commence au dfoncement des routes.

On entra dans la vaste cuisine de l'auberge, et l'Allemand, s'tant fait
prsenter l'autorisation de dpart signe par le gnral en chef et o
taient mentionns les noms, le signalement et la profession de chaque
voyageur, examina longuement tout ce monde, comparant les personnes aux
renseignements crits.

Puis il dit brusquement:--C'est pien, et il disparut.

Alors on respira. On avait faim encore; le souper fut command. Une
demi-heure tait ncessaire pour l'apprter; et, pendant que deux
servantes avaient l'air de s'en occuper, on alla visiter les chambres.
Elles se trouvaient toutes dans un long couloir que terminait une porte
vitre marque d'un numro parlant.

Enfin on allait se mettre  table, quand le patron de l'auberge
parut lui-mme. C'tait un ancien marchand de chevaux, un gros homme
asthmatique, qui avait toujours des sifflements, des enrouements, des
chants de glaires dans le larynx. Son pre lui avait transmis le nom de
Follenvie.

Il demanda:

--Mademoiselle lisabeth Rousset?

Boule de Suif tressaillit, se retourna:

--C'est moi.

--Mademoiselle, l'officier prussien veut vous parler immdiatement.

--A moi?

--Oui, si vous tes bien mademoiselle lisabeth Rousset.

Elle se troubla, rflchit une seconde, puis dclara carrment:

--C'est possible, mais je n'irai pas.

Un mouvement se fit autour d'elle; chacun discutait, cherchait la cause
de cet ordre. Le comte s'approcha:

--Vous avez tort, madame, car votre refus peut amener des difficults
considrables, non seulement pour vous, mais mme pour tous vos
compagnons. Il ne faut jamais rsister aux gens qui sont les plus forts.
Cette dmarche assurment ne peut prsenter aucun danger; c'est sans
doute pour quelque formalit oublie.

Tout le monde se joignit  lui, on la pria, on la pressa, on la
sermonna, et l'on finit par la convaincre; car tous redoutaient les
complications qui pourraient rsulter d'un coup de tte. Elle dit enfin:

--C'est pour vous que je le fais, bien sr!

La comtesse lui prit la main:

--Et nous vous remercions.

Elle sortit. On l'attendit pour se mettre  table.

Chacun se dsolait de n'avoir pas t demand  la place de cette fille
violente et irascible, et prparait mentalement des platitudes pour le
cas o on l'appellerait  son tour.

Mais, au bout de dix minutes, elle reparut, soufflant, rouge 
suffoquer, exaspre. Elle balbutiait: Oh! la canaille! la canaille!

Tous s'empressaient pour savoir, mais elle ne dit rien; et comme le
comte insistait, elle rpondit avec une grande dignit: Non, cela ne
vous regarde pas, je ne peux pas parler.

Alors on s'assit autour d'une haute soupire d'o sortait un parfum de
choux. Malgr cette alerte, le souper fut gai. Le cidre tait bon, le
mnage Loiseau et les bonnes soeurs en prirent, par conomie. Les autres
demandrent du vin; Cornudet rclama de la bire. Il avait une faon
particulire de dboucher la bouteille, de faire mousser le liquide, de
le considrer en penchant le verre, qu'il levait ensuite entre la lampe
et son oeil pour bien apprcier la couleur. Quand il buvait, sa grande
barbe, qui avait gard la nuance de son breuvage aim, semblait
tressaillir de tendresse; ses yeux louchaient pour ne point perdre
de vue sa chope, et il avait l'air de remplir l'unique fonction pour
laquelle il tait n. On et dit qu'il tablissait en son esprit un
rapprochement et comme une affinit entre les deux grandes passions qui
occupaient toute sa vie: le Pale Ale et la Rvolution; et assurment il
ne pouvait dguster l'un sans songer  l'autre.

M. et Mme Follenvie dnaient tout au bout de la table. L'homme, rlant
comme une locomotive creve, avait trop de tirage dans la poitrine pour
pouvoir parler en mangeant; mais la femme ne se taisait jamais. Elle
raconta toutes ses impressions  l'arrive des Prussiens, ce qu'ils
faisaient, ce qu'ils disaient, les excrant, d'abord, parce qu'ils lui
cotaient de l'argent, et, ensuite, parce qu'elle avait deux fils 
l'arme. Elle s'adressait surtout  la comtesse, flatte de causer avec
une dame de qualit.

Puis elle baissait la voix pour dire des choses dlicates, et son mari,
de temps en temps, l'interrompait:

--Tu ferais mieux de te taire, madame Follenvie. Mais elle n'en tenait
aucun compte, et continuait:

--Oui, madame, ces gens-l a ne fait que manger des pommes de terre et
du cochon, et puis du cochon et des pommes de terre. Et il ne faut pas
croire qu'ils sont propres.--Oh non!--Ils ordurent partout, sauf le
respect que je vous dois. Et si vous les voyiez faire l'exercice pendant
des heures et des jours; ils sont l tous dans un champ:--et marche en
avant, et marche en arrire, et tourne par-ci, et tourne par-l.--S'ils
cultivaient la terre au moins, ou s'ils travaillaient aux routes dans
leur pays!--Mais non, madame, ces militaires, a n'est profitable 
personne! Faut-il que le pauvre peuple les nourrisse pour n'apprendre
rien qu' massacrer!--Je ne suis qu'une vieille femme sans ducation,
c'est vrai, mais en les voyant qui s'esquintent le temprament 
pitiner du matin au soir, je me dis:--Quand il y a des gens qui font
tant de dcouvertes pour tre utiles, faut il que d'autres se donnent
tant de mal pour tre nuisibles! Vraiment, n'est-ce pas une abomination
de tuer des gens qu'ils soient Prussiens, ou bien Anglais, ou bien
Polonais, ou bien Franais?--Si l'on se revenge sur quelqu'un qui vous a
fait tort, c'est mal, puisqu'on vous condamne; mais quand on extermine
nos garons comme du gibier, avec des fusils, c'est donc bien, puisqu'on
donne des dcorations  celui qui en dtruit le plus?--Non, voyez-vous,
je ne comprendrai jamais a!

Cornudet leva la voix:

--La guerre est une barbarie quand on attaque un voisin paisible; c'est
un devoir sacr quand on dfend la patrie.

La vieille femme baissa la tte:

--Oui, quand on se dfend, c'est autre chose; mais si l'on ne devrait
pas plutt tuer tous les rois qui font a pour leur plaisir?

L'oeil de Cornudet s'enflamma:

--Bravo, citoyenne! dit-il.

M. Carr-Lamadon rflchissait profondment. Bien qu'il ft fanatique
des illustres capitaines, le bon sens de cette paysanne le faisait
songer  l'opulence qu'apporteraient dans un pays tant de bras
inoccups et par consquent ruineux, tant de forces qu'on entretient
improductives, si on les employait aux grands travaux industriels qu'il
faudra des sicles pour achever.

Mais Loiseau, quittant sa place, alla causer tout bas avec l'aubergiste.
Le gros homme riait, toussait, crachait; son norme ventre sautillait de
joie aux plaisanteries de son voisin, et il lui acheta six feuillettes
de bordeaux pour le printemps, quand les Prussiens seraient partis.

Le souper  peine achev, comme on tait bris de fatigue, on se coucha.

Cependant Loiseau, qui avait observ les choses, fit mettre au lit son
pouse, puis colla tantt son oreille et tantt son oeil au trou de la
serrure, pour tcher de dcouvrir ce qu'il appelait: les mystres du
corridor. Au bout d'une heure environ, il entendit un frlement,
regarda bien vite, et aperut Boule de Suif qui paraissait plus replte
encore sous un peignoir de cachemire bleu, brod de dentelles blanches.
Elle tenait un bougeoir  la main et se dirigeait vers le gros numro
tout au fond du couloir. Mais une porte,  ct, s'entr'ouvrit, et,
quand elle revint au bout de quelques minutes, Cornudet, en bretelles,
la suivait. Ils parlaient bas, puis ils s'arrtrent. Boule de Suif
semblait dfendre l'entre de sa chambre avec nergie. Loiseau,
malheureusement, n'entendait pas les paroles, mais,  la fin, comme ils
levaient la voix, il put en saisir quelques-unes. Cornudet insistait
avec vivacit. Il disait:

--Voyons, vous tes bte, qu'est-ce que a vous fait?

Elle avait l'air indign et rpondit:

--Non, mon cher, il y a des moments o ces choses-l ne se font pas; et
puis, ici, ce serait une honte.

Il ne comprenait point, sans doute, et demanda pourquoi. Alors elle
s'emporta, levant encore le ton:

--Pourquoi? Vous ne comprenez pas pourquoi? Quand il y a des Prussiens
dans la maison, dans la chambre  ct, peut-tre?

Il se tut. Cette pudeur patriotique de catin qui ne se laissait point
caresser prs de l'ennemi, dut rveiller en son coeur sa dignit
dfaillante, car, aprs l'avoir seulement embrasse, il regagna sa porte
 pas de loup.

Loiseau, trs allum, quitta la serrure, battit un entrechat dans sa
chambre, mit son madras, souleva le drap sous lequel gisait la dure
carcasse de sa compagne qu'il rveilla d'un baiser en murmurant:
M'aimes-tu, chrie?

Alors toute la maison devint silencieuse. Mais bientt s'leva quelque
part, dans une direction indtermine qui pouvait tre la cave aussi
bien que le grenier, un ronflement puissant, monotone, rgulier, un
bruit sourd et prolong, avec des tremblements de chaudire sous
pression. M. Follenvie dormait.

Comme on avait dcid qu'on partirait  huit heures le lendemain, tout
le monde se trouva dans la cuisine; mais la voiture, dont la bche avait
un toit de neige, se dressait solitaire au milieu de la cour, sans
chevaux et sans conducteur. On chercha en vain celui-ci dans les
curies, dans les fourrages, dans les remises. Alors tous les hommes se
rsolurent  battre le pays et ils sortirent. Ils se trouvrent sur la
place, avec l'glise au fond, et, des deux cts, des maisons basses
o l'on apercevait des soldats prussiens. Le premier qu'ils virent
pluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la boutique
du coiffeur. Un autre, barbu jusqu'aux yeux, embrassait un mioche qui
pleurait et le berait sur ses genoux pour tcher de l'apaiser; et les
grosses paysannes dont les hommes taient  l'arme de la guerre,
indiquaient par signes  leurs vainqueurs obissants le travail qu'il
fallait entreprendre: fendre du bois, tremper la soupe, moudre le caf;
un d'eux mme lavait le linge de son htesse, une aeule tout impotente.

Le comte, tonn, interrogea le bedeau qui sortait du presbytre. Le
vieux rat d'glise lui rpondit: Oh! ceux-l ne sont pas mchants;
c'est pas des Prussiens  ce qu'on dit. Ils sont de plus loin; je ne
sais pas bien d'o; et ils ont tous laiss une femme et des enfants au
pays; a ne les amuse pas, la guerre, allez! Je suis sr qu'on pleure
bien aussi l-bas aprs les hommes; et a fournira une fameuse misre
chez eux comme chez nous. Ici, encore, on n'est pas trop malheureux pour
le moment, parce qu'ils ne font pas de mal et qu'ils travaillent comme
s'ils taient dans leurs maisons. Voyez-vous, monsieur, entre pauvres
gens, faut bien qu'on s'aide ... C'est les grands qui font la guerre.

Cornudet, indign de l'entente cordiale tablie entre les vainqueurs et
les vaincus, se retira, prfrant s'enfermer dans l'auberge. Loiseau eut
un mot pour rire: Ils repeuplent. M. Carr-Lamadon eut un mot grave:
Ils rparent. Mais on ne trouvait pas le cocher. A la fin on le
dcouvrit dans le caf du village, attabl fraternellement avec
l'ordonnance de l'officier. Le comte l'interpella:

--Ne vous avait-on pas donn l'ordre d'atteler pour huit heures?

--Ah! bien oui, mais on m'en a donn un autre depuis.

--Lequel?

--De ne pas atteler du tout.

--Qui vous a donn cet ordre?

--Ma foi! le commandant prussien.

--Pourquoi?

--Je n'en sais rien. Allez lui demander. On me dfend d'atteler, moi je
n'attelle pas.--Voil.

--C'est lui-mme qui vous a dit cela?

--Non, monsieur, c'est l'aubergiste qui m'a donn l'ordre de sa part.

--Quand a?

--Hier soir, comme j'allais me coucher. Les trois hommes rentrrent fort
inquiets.

On demanda M. Follenvie, mais la servante rpondit que Monsieur,  cause
de son asthme, ne se levait jamais avant dix heures. Il avait mme
formellement dfendu de le rveiller plus tt, except en cas
d'incendie.

On voulut voir l'officier, mais cela tait impossible absolument, bien
qu'il loget dans l'auberge, M. Follenvie seul tait autoris  lui
parler pour les affaires civiles. Alors on attendit. Les femmes
remontrent dans leurs chambres, et des futilits les occuprent.

Cornudet s'installa sous la haute chemine de la cuisine o flambait un
grand feu. Il se fit apporter l une des petites tables du caf, une
canette, et il tira sa pipe qui jouissait parmi les dmocrates d'une
considration presque gale  la sienne, comme si elle avait servi
la patrie en servant  Cornudet. C'tait une superbe pipe en cume
admirablement culotte, aussi noire que les dents de son matre, mais
parfume, recourbe, luisante, familire  sa main, et compltant sa
physionomie. Et il demeura immobile, les yeux tantt fixs sur la flamme
du foyer, tantt sur la mousse qui couronnait sa chope; et chaque fois
qu'il avait bu, il passait d'un air satisfait ses longs doigts maigres
dans ses longs cheveux gras pendant qu'il humait sa moustache frange
d'cume.

Loiseau, sous prtexte de se dgourdir les jambes, alla placer du vin
aux dbitants du pays. Le comte et le manufacturier se mirent  causer
politique. Ils prvoyaient l'avenir de la France. L'un croyait aux
d'Orlans, l'autre  un sauveur inconnu, un hros qui se rvlerait
quand tout serait dsespr: un du Guesclin, une Jeanne d'Arc peut-tre?
ou un autre Napolon Ier? Ah! si le prince imprial n'tait pas si
jeune! Cornudet, les coutant, souriait en homme qui sait le mot des
destines. Sa pipe embaumait la cuisine.

Comme dix heures sonnaient, M. Follenvie parut. On l'interrogea bien
vite; mais il ne put que rpter deux ou trois fois, sans une variante,
ces paroles: L'officier m'a dit comme a: Monsieur Follenvie, vous
dfendrez qu'on attelle demain la voiture de ces voyageurs. Je ne veux
pas qu'ils partent sans mon ordre. Vous entendez. a suffit.

Alors on voulut voir l'officier. Le comte lui envoya sa carte o M.
Carr-Lamadon ajouta son nom et tous ses titres. Le Prussien fit
rpondre qu'il admettrait ces deux hommes  lui parler quand il aurait
djeun, c'est--dire vers une heure.

Les dames reparurent et l'on mangea quelque peu, malgr l'inquitude.
Boule de Suif semblait malade et prodigieusement trouble.

On achevait le caf quand l'ordonnance vint chercher ces messieurs.

Loiseau se joignit aux deux premiers; mais comme on essayait d'entraner
Cornudet pour donner plus de solennit  leur dmarche, il dclara
firement qu'il entendait n'avoir jamais aucun rapport avec les
Allemands; et il se remit dans sa chemine, demandant une autre canette.
Les trois hommes montrent et furent introduits dans la plus belle
chambre de l'auberge o l'officier les reut, tendu dans un fauteuil,
les pieds sur la chemine, fumant une longue pipe de porcelaine, et
envelopp par une robe de chambre flamboyante, drobe sans doute dans
la demeure abandonne de quelques bourgeois de mauvais got. Il ne
se leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il prsentait
un magnifique chantillon de la goujaterie naturelle au militaire
victorieux.

Au bout de quelques instants il dit enfin:

--Qu'est-ce que fous foulez?

Le comte prit la parole:

--Nous dsirons partir, Monsieur.

--Non.

--Oserai-je vous demander la cause de ce refus?

--Parce que che ne feux pas.

--Je vous ferai respectueusement observer, Monsieur, que votre gnral
en chef nous a dlivr une permission de dpart pour gagner Dieppe; et
je ne pense pas que nous ayons rien fait pour mriter vos rigueurs.

--Che ne feux pas ... foil tout ... Fous poufez tescentre.

S'tant inclins tous les trois, ils se retirrent.

L'aprs-midi fut lamentable. On ne comprenait rien  ce caprice
d'Allemand; et les ides les plus singulires troublaient les ttes.
Tout le monde se tenait dans la cuisine et l'on discutait sans fin,
imaginant des choses invraisemblables. On voulait peut-tre les garder
comme otages--mais dans quel but?--ou les emmener prisonniers? ou,
plutt, leur demander une ranon considrable? A cette pense, une
panique les affola. Les plus riches taient les plus pouvants, se
voyant dj contraints, pour racheter leur vie, de verser des sacs
pleins d'or entre les mains de ce soldat insolent. Ils se creusaient
la cervelle pour dcouvrir des mensonges acceptables, dissimuler leurs
richesses, se faire passer pour pauvres, trs pauvres. Loiseau enleva sa
chane de montre et la cacha dans sa poche. La nuit qui tombait augmenta
les apprhensions. La lampe fut allume, et comme on avait encore deux
heures avant le dner, Mme Loiseau proposa une partie de trente-et-un.
Ce serait une distraction. On accepta. Cornudet lui-mme, ayant teint
sa pipe par politesse, y prit part.

Le comte battit les cartes--donna--Boule de Suif avait trente-et-un
d'emble; et bientt l'intrt de la partie apaisa la crainte qui
hantait les esprits. Mais Cornudet s'aperut que le mnage Loiseau
s'entendait pour tricher.

Comme on allait se mettre  table, M. Follenvie reparut; et, de sa voix
graillonnante, il pronona: L'officier prussien fait demander  Mlle
Elisabeth Rousset si elle n'a pas encore chang d'avis.

Boule de Suif resta debout, toute ple; puis, devenant subitement
cramoisie, elle eut un tel touffement de colre qu'elle ne pouvait
plus parler. Enfin elle clata: Vous lui direz  cette crapule,  ce
saligaud,  cette Charogne de Prussien, que jamais je ne voudrai; vous
entendez bien, jamais, jamais, jamais.

Le gros aubergiste sortit. Alors Boule de Suif fut entoure, interroge,
sollicite par tout le monde de dvoiler le mystre de sa visite. Elle
rsista d'abord; mais l'exaspration domina bientt: Ce qu'il veut?...
ce qu'il veut? Il veut coucher avec moi! cria-t-elle. Personne ne se
choqua du mot, tant l'indignation fut vive. Cornudet brisa sa chope en
la reposant violemment sur la table. C'tait une clameur de rprobation
contre ce soudard ignoble, un souffle de colre, une union de tous
pour la rsistance, comme si l'on et demand  chacun une partie du
sacrifice exig d'elle. Le comte dclara avec dgot que ces gens-l
se conduisaient  la faon des anciens barbares. Les femmes surtout
tmoignrent  Boule de Suif une commisration nergique et caressante.
Les bonnes soeurs, qui ne se montraient qu'aux repas, avaient baiss la
tte et ne disaient rien.

On dna nanmoins lorsque la premire fureur fut apaise; mais on parla
peu: on songeait.

Les dames se retirrent de bonne heure; et les hommes, tout en fumant,
organisrent un cart auquel fut convi M. Follenvie qu'on avait
l'intention d'interroger habilement sur les moyens  employer pour
vaincre la rsistance de l'officier. Mais il ne songeait qu' ses
cartes, sans rien couter, sans rien rpondre; et il rptait sans
cesse: Au jeu, messieurs, au jeu. Son attention tait si tendue qu'il
en oubliait de cracher, ce qui lui mettait parfois des points d'orgue
dans la poitrine. Ses poumons sifflants donnaient toute la gamme de
l'asthme, depuis les notes graves et profondes jusqu'aux enrouements
aigus des jeunes coqs essayant de chanter.

Il refusa mme de monter, quand sa femme, qui tombait de sommeil, vint
le chercher. Alors elle partit toute seule, car elle tait du matin,
toujours leve avec le soleil, tandis que son homme tait du soir,
toujours prt  passer la nuit avec des amis. Il lui cria: Tu placeras
mon lait de poule devant le feu, et se remit  sa partie. Quand on vit
bien qu'on n'en pouvait rien tirer, on dclara qu'il tait temps de s'en
aller, et chacun gagna son lit.

On se leva encore d'assez bonne heure le lendemain avez un espoir
indtermin, un dsir plus grand de s'en aller, une terreur du jour 
passer dans cette horrible petite auberge.

Hlas! les chevaux restaient  l'curie, le cocher demeurait invisible.
On alla, par dsoeuvrement, tourner autour de la voiture.

Le djeuner fut bien triste; et il s'tait produit comme un
refroidissement vis--vis de Boule de Suif, car la nuit, qui porte
conseil, avait un peu modifi les jugements. On en voulait presque 
cette fille, maintenant, de n'avoir pas t trouver secrtement
le Prussien, afin de mnager, au rveil, une bonne surprise  ses
compagnons. Quoi de plus simple? Qui l'et su, d'ailleurs? Elle aurait
pu sauver les apparences en faisant dire  l'officier qu'elle prenait en
piti leur dtresse. Pour elle, a avait si peu d'importance!

Mais personne n'avouait encore ces penses.

Dans l'aprs-midi, comme on s'ennuyait  prir, le comte proposa de
faire une promenade aux alentours du village. Chacun s'enveloppa avec
soin et la petite socit partit,  l'exception de Cornudet, qui
prfrait rester prs du feu, et des bonnes soeurs, qui passaient leurs
journes dans l'glise ou chez le cur.

Le froid, plus intense de jour en jour, piquait cruellement le nez et
les oreilles; les pieds devenaient si douloureux que chaque pas tait
une souffrance; et lorsque la campagne se dcouvrit, elle leur apparut
si effroyablement lugubre sous cette blancheur illimite que tout le
monde aussitt retourna, l'me glace et le coeur serr.

Les quatre femmes marchaient devant, les trois hommes suivaient, un peu
derrire.

Loiseau, qui comprenait la situation, demanda tout  coup si cette
garce-l allait les faire rester longtemps encore dans un pareil
endroit. Le comte, toujours courtois, dit qu'on ne pouvait exiger d'une
femme un sacrifice aussi pnible, et qu'il devait venir d'elle-mme. M.
Carr-Lamadon remarqua que si les Franais faisaient, comme il en tait
question, un retour offensif par Dieppe, la rencontre ne pourrait avoir
lieu qu' Ttes. Cette rflexion rendit les deux autres soucieux.--Si
l'on se sauvait  pied,--dit Loiseau. Le comte haussa les paules:--
Y songez-vous, dans cette neige? avec nos femmes? Et puis nous
serions tout de suite poursuivis, rattraps en dix minutes, et ramens
prisonniers  la merci des soldats.--C'tait vrai; on se tut.

Les dames parlaient toilette; mais une certaine contrainte semblait les
dsunir.

Tout a coup, au bout de la rue, l'officier parut. Sur la neige qui
fermait l'horizon, il profilait sa grande taille de gupe en uniforme,
et marchait, les genoux carts, de ce mouvement particulier
aux militaires qui s'efforcent de ne point maculer leurs bottes
soigneusement cires.

Il s'inclina en passant prs des dames, et regarda ddaigneusement les
hommes qui eurent, du reste, la dignit de ne point se dcouvrir, bien
que Loiseau baucht un geste pour retirer sa coiffure.

Boule de Suif tait devenue rouge jusqu'aux oreilles; et les trois
femmes maries ressentaient une grande humiliation d'tre ainsi
rencontres par ce soldat, dans la compagnie de cette fille qu'il avait
si cavalirement traite.

Alors on parla de lui, de sa tournure, de son visage. Mme Carr-Lamadon,
qui avait connu beaucoup d'officiers et qui les jugeait en connaisseur,
trouvait celui-l pas mal du tout; elle regrettait mme qu'il ne ft pas
Franais, parce qu'il ferait un fort joli hussard dont toutes les femmes
assurment raffoleraient.

Une fois rentrs, on ne sut plus que faire. Des paroles aigres furent
mme changes  propos de choses insignifiantes. Le dner, silencieux,
dura peu, et chacun monta se coucher, esprant dormir pour tuer le
temps.

On descendit le lendemain avec des visages fatigus et des coeurs
exasprs. Les femmes parlaient  peine  Boule de Suif.

Une cloche tinta. C'tait pour un baptme. La grosse fille avait un
enfant lev chez des paysans d'Yvetot. Elle ne le voyait pas une fois
l'an, et n'y songeait jamais; mais la pense de celui qu'on allait
baptiser lui jeta au coeur une tendresse subite et violente pour le
sien, et elle voulut absolument assister  la crmonie.

Aussitt qu'elle fut partie, tout le monde se regarda, puis on rapprocha
les chaises, car on sentait bien qu' la fin il fallait dcider quelque
chose. Loiseau eut une inspiration: il tait d'avis de proposer 
l'officier de garder Boule de Suif toute seule, et de laisser partir
les autres. M. Follenvie se chargea encore de la commission, mais il
redescendit presque aussitt. L'Allemand, qui connaissait la nature
humaine, l'avait mis  la porte. Il prtendait retenir tout le monde
tant que son dsir ne serait pas satisfait.

Alors le temprament populacier de Mme Loiseau clata:--Nous n'allons
pourtant pas mourir de vieillesse ici. Puisque c'est son mtier,  cette
gueuse, de faire a avec tous les hommes, je trouve qu'elle n'a pas le
droit de refuser l'un plutt que l'autre. Je vous demande un peu, a a
pris tout ce qu'elle a trouv dans Rouen, mme des cochers! oui, madame,
le cocher de la prfecture! Je le sais bien, moi, il achte son vin  la
maison. Et aujourd'hui qu'il s'agit de nous tirer d'embarras, elle fait
la mijaure, cette morveuse!... Moi, je trouve qu'il se conduit trs
bien, cet officier. Il est peut-tre priv depuis longtemps; et nous
tions l trois qu'il aurait sans doute prfres. Mais non, il se
contente de celle  tout le monde. Il respecte les femmes maries.
Songez donc, il est le matre. Il n'avait qu' dire: Je veux, et il
pouvait nous prendre de force avec ses soldats.

Les deux femmes eurent un petit frisson. Les yeux de la jolie Mme
Carr-Lamadon brillaient, et elle tait un peu ple, comme si elle se
sentait dj prise de force par l'officier.

Les hommes, qui discutaient  l'cart, se rapprochrent. Loiseau,
furibond, voulait livrer cette misrable pieds et poings lis, 
l'ennemi. Mais le comte, issu de trois gnrations d'ambassadeurs, et
dou d'un physique de diplomate, tait partisan de l'habilet: Il
faudrait la dcider,--dit-il.

Alors on conspira.

Les femmes se serrrent, le ton de la voix fut baiss, et la discussion
devint gnrale, chacun donnant son avis. C'tait fort convenable du
reste. Ces dames surtout trouvaient des dlicatesses de tournures,
des subtilits d'expression charmantes, pour dire les choses les plus
scabreuses. Un tranger n'aurait rien compris, tant les prcautions du
langage taient observes. Mais la lgre tranche de pudeur dont
est barde toute femme du monde ne recouvrant que la surface, elles
s'panouissaient dans cette aventure polissonne, s'amusaient follement
au fond, se sentant dans leur lment, tripotant de l'amour avec la
sensualit d'un cuisinier gourmand qui prpare le souper d'un autre.

La gaiet revenait d'elle-mme, tant l'histoire leur semblait drle 
la fin. Le comte trouva des plaisanteries un peu risques, mais si bien
dites qu'elles faisaient sourire. A son tour Loiseau lcha quelques
grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point; et la pense
brutalement exprime par sa femme dominait tous les esprits: Puisque
c'est son mtier  cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-l plus
qu'un autre? La gentille Mme Carr-Lamadon semblait mme penser qu' sa
place elle refuserait celui-l moins qu'un autre.

On prpara longuement le blocus, comme pour une forteresse investie.
Chacun convint du rle qu'il jouerait, des arguments dont il
s'appuierait, des manoeuvres qu'il devrait excuter. On rgla le plan
des attaques, les ruses  employer, et les surprises de l'assaut, pour
forcer cette citadelle vivante  recevoir l'ennemi dans la place.

Cornudet cependant restait  l'cart, compltement tranger  cette
affaire.

Une attention si profonde tendait les esprits, qu'on n'entendit point
rentrer Boule de Suif. Mais le comte souffla un lger: Chut! qui
fit relever tous les yeux. Elle tait l. On se tut brusquement et
un certain embarras empcha d'abord de lui parler. La comtesse, plus
assouplie que les autres aux duplicits des salons, l'interrogea:
Etait-ce amusant, ce baptme?

La grosse fille, encore mue, raconta tout, et les figures, et les
attitudes, et l'aspect mme de l'glise. Elle ajouta: C'est si bon de
prier quelquefois.

Cependant, jusqu'au djeuner, ces dames se contentrent d'tre aimables
avec elle, pour augmenter sa confiance et sa docilit  leurs conseils.

Aussitt  table, on commena les approches. Ce fut d'abord une
conversation vague sur le dvouement. On cita des exemples anciens:
Judith et Holopherne, puis, sans aucune raison, Lucrce avec Sextus,
Cloptre faisant passer par sa couche tous les gnraux ennemis, et
les rduisant  des servilits d'esclave. Alors se droula une histoire
fantaisiste, close dans l'imagination de ces millionnaires ignorants,
o les citoyennes de Rome allaient endormir  Capoue Annibal entre leurs
bras, et, avec lui, ses lieutenants, et les phalanges des mercenaires.
On cita toutes les femmes qui ont arrt des conqurants, fait de leur
corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont
vaincu par leurs caresses hroques des tres hideux ou dtests, et
sacrifi leur chastet  la vengeance et au dvouement.

On parla mme en termes voils de cette Anglaise de grande famille qui
s'tait laiss inoculer une horrible et contagieuse maladie pour la
transmettre  Bonaparte sauv miraculeusement, par une faiblesse subite,
 l'heure du rendez-vous fatal.

Et tout cela s'tait racont d'une faon convenable et modre, o
parfois clatait un enthousiasme voulu propre  exciter l'mulation.

On aurait pu croire,  la fin, que le seul rle de la femme, ici-bas,
tait un perptuel sacrifice de sa personne, un abandon continu aux
caprices des soldatesques. Les deux bonnes soeurs ne semblaient point
entendre, perdues en des penses profondes, Boule de Suif ne disait
rien.

Pendant tout l'aprs-midi, on la laissa rflchir. Mais, au lieu
de l'appeler madame comme on avait fait jusque-l, on lui disait
simplement mademoiselle, sans que personne st bien pourquoi, comme
si l'on avait voulu la faire descendre d'un degr dans l'estime qu'elle
avait escalade, lui faire sentir sa situation honteuse.

Au moment o l'on servit le potage, M. Follenvie reparut, rptant sa
phrase de la veille: L'officier prussien fait demander  Mlle Elisabeth
Rousset si elle n'a point encore chang d'avis.

Boule de Suif rpondit schement: Non, monsieur. Mais au dner la
coalition faiblit. Loiseau eut trois phrases malheureuses. Chacun se
battait les flancs pour dcouvrir des exemples nouveaux et ne trouvait
rien, quand la comtesse, sans prmditation peut-tre, prouvant un
vague besoin de rendre hommage  la Religion, interrogea la plus ge
des bonnes soeurs sur les grands faits de la vie des saints. Or,
beaucoup avaient commis des actes qui seraient des crimes  nos yeux;
mais l'glise absout sans peine ces forfaits quand ils sont accomplis
pour la gloire de Dieu, ou pour le bien du prochain. C'tait un argument
puissant: la comtesse en profita. Alors, soit par une de ces ententes
tacites, de ces complaisances voiles, o excelle quiconque porte un
habit ecclsiastique, soit simplement par l'effet d'une inintelligence
heureuse, d'une secourable btise, la vieille religieuse apporta  la
conspiration un formidable appui. On la croyait timide, elle se montra
hardie, verbeuse, violente. Celle-l n'tait pas trouble par les
ttonnements de la casuistique; sa doctrine semblait une barre de fer;
sa foi n'hsitait jamais; sa conscience n'avait point de scrupules.

Elle trouvait tout simple le sacrifice d'Abraham, car elle aurait
immdiatement tu pre et mre sur un ordre venu d'En Haut; et rien,
 son avis, ne pouvait dplaire au Seigneur quand l'intention tait
louable. La comtesse, mettant  profit l'autorit sacre de sa complice
inattendue, lui fit faire comme une paraphrase difiante de cet axiome
de morale: La fin justifie les moyens.

Elle l'interrogeait.

--Alors, ma soeur, vous pensez que Dieu accepte toutes les voies, et
pardonne le fait quand le motif est pur?

--Qui pourrait en douter, madame? Une action blmable en soi devient
souvent mritoire par la pense qui l'inspire.

Et elles continuaient ainsi, dmlant les volonts de Dieu, prvoyant
ses dcisions, le faisant s'intresser  des choses qui, vraiment, ne le
regardaient gure.

Tout cela tait envelopp, habile, discret. Mais chaque parole de la
sainte fille en cornette faisait brche dans la rsistance indigne de
la courtisane. Puis, la conversation se dtournant un peu, la femme aux
chapelets pendants parla des maisons de son ordre, de sa suprieure,
d'elle-mme, et de sa mignonne voisine, la chre soeur Saint-Nicphore.
On les avait demandes au Havre pour soigner dans les hpitaux des
centaines de soldats atteints de la petite vrole. Elle les dpeignit,
ces misrables, dtailla leur maladie. Et tandis qu'elles taient
arrtes en route par les caprices de ce Prussien, un grand nombre de
Franais pouvaient mourir qu'elles auraient sauvs peut-tre! C'tait sa
spcialit,  elle, de soigner les militaires; elle avait t en Crime,
en Italie, en Autriche, et, racontant ses campagnes, elle se rvla tout
 coup une de ces religieuses  tambours et  trompettes qui semblent
faites pour suivre les camps, ramasser des blesss dans des remous des
batailles, et, mieux qu'un chef, dompter d'un mot les grands soudards
indisciplins; une vraie bonne soeur Ran-tan-plan dont la figure
ravage, creve de trous sans nombre, paraissait une image des
dvastations de la guerre.

Personne ne dit rien aprs elle, tant l'effet semblait excellent.

Aussitt le repas termin, on remonta bien vite dans les chambres pour
ne descendre, le lendemain, qu'assez tard dans la matine.

Le djeuner fut tranquille. On donnait  la graine seme la veille le
temps de germer et de pousser ses fruits.

La comtesse proposa de faire une promenade dans l'aprs-midi; alors le
comte, comme il tait convenu, prit le bras de Boule de Suif, et demeura
derrire les autres, avec elle.

Il lui parla de ce ton familier, paternel, un peu ddaigneux, que les
hommes poss emploient avec les filles, l'appelant: ma chre enfant,
la traitant du haut de sa position sociale, de son honorabilit
indiscute. Il pntra tout de suite au vif de la question:

--Donc, vous prfrez nous laisser ici, exposs comme vous-mme  toutes
les violences qui suivraient un chec des troupes prussiennes, plutt
que de consentir  une de ces complaisances que vous avez eues si
souvent en votre vie?

Boule de Suif ne rpondit rien.

Il la prit par la douceur, par le raisonnement, par les sentiments. Il
sut rester monsieur le comte, tout en se montrant galant quand il le
fallut, complimenteur, aimable enfin. Il exalta le service qu'elle
leur rendrait, parla de leur reconnaissance; puis soudain, la tutoyant
gaiement: Et tu sais, ma chre, il pourrait se vanter d'avoir got
d'une jolie fille comme il n'en trouvera pas beaucoup dans son pays.

Boule de Suif ne rpondit pas et rejoignit la socit. Aussitt rentre,
elle monta chez elle et ne reparut plus. L'inquitude tait extrme.
Qu'allait-elle faire? Si elle rsistait, quel embarras!

L'heure du dner sonna; on l'attendit en vain. M. Follenvie, entrant
alors, annona que Mlle Rousset se sentait indispose, et qu'on pouvait
se mettre  table. Tout le monde dressa l'oreille. Le comte s'approcha
de l'aubergiste, et, tout bas: a y est?--Oui. Par convenance, il ne
dit rien  ses compagnons, mais il leur fit seulement un lger signe de
la tte. Aussitt un grand soupir de soulagement sortit de toutes
les poitrines, une allgresse parut sur les visages. Loiseau cria:
Saperlipopette! je paye du Champagne si l'on en trouve dans
l'tablissement; et Mme Loiseau eut une angoisse lorsque le patron
revint avec quatre bouteilles aux mains. Chacun tait devenu subitement
communicatif et bruyant; une joie grillarde emplissait les coeurs.
Le comte parut s'apercevoir que Mme Carr-Lamadon tait charmante, le
manufacturier fit des compliments  la comtesse. La conversation fut
vive, enjoue, pleine de traits.

Tout  coup, Loiseau, la face anxieuse et levant les bras, hurla:
Silence! Tout le monde se tut, surpris, presque effray dj. Alors il
tendit l'oreille en faisant Chut! des deux mains, leva les yeux
vers le plafond, couta de nouveau, et reprit, de sa voix naturelle:
Rassurez-vous, tout va bien.

On hsitait  comprendre, mais bientt un sourire passa.

Au bout d'un quart d'heure il recommena la mme farce, la renouvela
souvent dans la soire; et il faisait semblant d'interpeller quelqu'un 
l'tage au-dessus, en lui donnant des conseils  double sens puiss dans
son esprit de commis voyageur. Par moments il prenait un air triste pour
soupirer: Pauvre fille; ou bien il murmurait entre ses dents d'un air
rageur: Gueux de Prussien, va! Quelquefois, au moment o l'on n'y
songeait plus, il poussait, d'une voix vibrante, plusieurs:Assez!
assez! et ajoutait, comme se parlant  lui-mme: Pourvu que nous la
revoyions; qu'il ne l'en fasse pas mourir, le misrable!

Bien que ces plaisanteries fussent d'un got dplorable, elles amusaient
et ne blessaient personne, car l'indignation dpend des milieux comme le
reste, et l'atmosphre qui s'tait peu  peu cre autour d'eux tait
charge de penses grivoises.

Au dessert, les femmes elles-mmes firent des allusions spirituelles et
discrtes. Les regards luisaient; on avait bu beaucoup. Le comte, qui
conservait, mme en ses carts, sa grande apparence de gravit, trouva
une comparaison fort gote sur la fin des hivernages au ple et la joie
des naufrags qui voient s'ouvrir une route vers le sud.

Loiseau, lanc, se leva, un verre de Champagne  la main: Je bois 
notre dlivrance! Tout le monde fut debout; on l'acclamait. Les deux
bonnes soeurs, elles-mmes, sollicites par ces dames, consentirent 
tremper leurs lvres dans ce vin mousseux dont elles n'avaient jamais
got. Elles dclarrent que cela ressemblait  la limonade gazeuse,
mais que c'tait plus fin cependant.

Loiseau rsuma la situation.

--C'est malheureux de ne pas avoir de piano parce qu'on pourrait pincer
un quadrille.

Cornudet n'avait pas dit un mot, pas fait un geste; il paraissait mme
plong dans des penses trs graves, et tirait parfois, d'un geste
furieux, sa grande barbe qu'il semblait vouloir allonger encore. Enfin,
vers minuit, comme on allait se sparer, Loiseau, qui titubait, lui
tapa soudain sur le ventre et lui dit en bredouillant: Vous n'tes pas
farce, vous, ce soir; vous ne dites rien, citoyen? Mais Cornudet releva
brusquement la tte, et, parcourant la socit d'un regard luisant et
terrible: Je vous dis  tous que vous venez de faire une infamie!
Il se leva, gagna la porte, rpta encore une fois: Une infamie! et
disparut.

Cela jeta un froid d'abord. Loiseau, interloqu, restait bte; mais il
reprit son aplomb, puis, tout  coup, se tordit en rptant: Ils sont
trop verts, mon vieux, ils sont trop verts. Comme on ne comprenait pas,
il raconta les mystres du corridor. Alors il y eut une reprise de
gaiet formidable. Ces dames s'amusaient comme des folles. Le comte et
M. Carr-Lamadon pleuraient  force de rire. Ils ne pouvaient croire.

--Comment! vous tes sr? Il voulait....

--Je vous dis que je l'ai vu.

--Et, elle a refus....

--Parce que le Prussien tait dans la chambre  ct.

--Pas possible?

--Je vous le jure.

Le comte touffait. L'industriel se comprimait le ventre  deux mains.
Loiseau continuait:

--Et, vous comprenez, ce soir, il ne la trouve pas drle, mais pas du
tout.

Et tous les trois repartaient, malades, essouffls.

On se spara l-dessus. Mais Mme Loiseau, qui tait de la nature des
orties, fit remarquer  son mari, au moment o ils se couchaient, que
cette chipie de petite Carr-Lamadon avait ri jaune toute la soire:
Tu sais, les femmes, quand a en tient pour l'uniforme, qu'il soit
Franais ou bien Prussien, a leur est, ma foi, bien gal. Si ce n'est
pas une piti, Seigneur Dieu!

Et toute la nuit, dans l'obscurit du corridor coururent comme des
frmissements, des bruits lgers,  peine sensibles, pareils  des
souffles, des effleurements de pieds nus, d'imperceptibles craquements.
Et l'on ne dormit que trs tard, assurment, car des filets de lumire
glissrent longtemps sous les portes. Le champagne a de ces effets-l;
il trouble, dit-on, le sommeil.

Le lendemain, un clair soleil d'hiver rendait la neige blouissante. La
diligence, attele enfin, attendait devant la porte, tandis qu'une arme
de pigeons blancs, rengorgs dans leurs plumes paisses, avec un oeil
ros, tach, au milieu, d'un point noir, se promenaient gravement entre
les jambes des six chevaux, et cherchaient leur vie dans le crottin
fumant qu'ils parpillaient.

Le cocher, envelopp dans sa peau de mouton, grillait une pipe sur le
sige, et tous les voyageurs radieux faisaient rapidement empaqueter des
provisions pour le reste du voyage.

On n'attendait plus que Boule de Suif. Elle parut.

Elle semblait un peu trouble, honteuse; et elle s'avana timidement
vers ses compagnons, qui, tous, d'un mme mouvement, se dtournrent
comme s'ils ne l'avaient pas aperue. Le comte prit avec dignit le bras
de sa femme et l'loigna de ce contact impur.

La grosse fille s'arrta, stupfaite; alors, ramassant tout son courage,
elle aborda la femme du manufacturier d'un bonjour, madame humblement
murmur. L'autre fit de la tte seule un petit salut impertinent qu'elle
accompagna d'un regard de vertu outrage. Tout le monde semblait
affair, et l'on se tenait loin d'elle comme si elle et apport une
infection dans ses jupes. Puis on se prcipita vers la voiture o elle
arriva seule, la dernire, et reprit en silence la place qu'elle avait
occupe pendant la premire partie de la route.

On semblait ne pas la voir, ne pas la connatre; mais Mme Loiseau,
la considrant de loin avec indignation, dit  mi-voix  son mari:
Heureusement que je ne suis pas  ct d'elle.

La lourde voiture s'branla, et le voyage recommena. On ne parla point
d'abord. Boule de Suif n'osait pas lever les yeux. Elle se sentait en
mme temps indigne contre tous ses voisins, et humilie d'avoir cd,
souille par les baisers de ce Prussien entre les bras duquel on l'avait
hypocritement jete.

Mais la comtesse, se tournant vers Mme Carr-Lamadon, rompit bientt ce
pnible silence.

--Vous connaissez, je crois, Mme d'trelles?

--Oui, c'est une de mes amies.

--Quelle charmante femme!

--Ravissante! Une vraie nature d'lite, fort instruite d'ailleurs, et
artiste jusqu'au bout des doigts; elle chante  ravir et dessine dans la
perfection.

Le manufacturier causait avec le comte, et au milieu du fracas des
vitres un mot parfois jaillissait: Coupon--chance--prime-- terme.

Loiseau, qui avait chip le vieux jeu de cartes de l'auberge, engraiss
par cinq ans de frottement sur les tables mal essuyes, attaqua un
bsigue avec sa femme.

Les bonnes soeurs prirent  leur ceinture le long rosaire qui pendait,
firent ensemble le signe de la croix, et tout  coup leurs lvres se
mirent  remuer vivement, se htant de plus en plus, prcipitant leur
vague murmure comme pour une course d'_oremus_; et de temps en
temps elle baisaient une mdaille, se signaient de nouveau, puis
recommenaient leur marmottement rapide et continu.

Cornudet songeait, immobile.

Au bout de trois heures de route, Loiseau ramassa ses cartes: Il fait
faim, dit-il.

Alors sa femme atteignit un paquet ficel d'o elle fit sortir un
morceau de veau froid. Elle le dcoupa proprement par tranches minces et
fermes, et tous deux se mirent  manger.

--Si nous en faisions autant, dit la comtesse. On y consentit et elle
dballa les provisions prpares pour les deux mnages. C'tait, dans un
de ces vases allongs dont le couvercle porte un livre en faence,
pour indiquer qu'un livre en pt gt au-dessous, une charcuterie
succulente, o de blanches rivires de lard traversaient la chair brune
du gibier, mle  d'autres viandes haches fin. Un beau carr de
gruyre, apport dans un journal, gardait imprim: faits divers sur sa
pte onctueuse.

Les deux bonnes soeurs dvelopprent un rond de saucisson qui sentait
l'ail; et Cornudet, plongeant les deux mains en mme temps dans les
vastes poches de son paletot sac, tira de l'une quatre oeufs durs et
de l'autre le croton d'un pain. Il dtacha la coque, la jeta sous ses
pieds dans la paille et se mit  mordre  mme les oeufs, faisant tomber
sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair qui semblaient, l
dedans, des toiles.

Boule de Suif, dans la hte et l'effarement de son lever, n'avait pu
songer  rien; et elle regardait, exaspre, suffoquant de rage, tous
ces gens qui mangeaient placidement. Une colre tumultueuse la crispa
d'abord, et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un flot
d'injures qui lui montait aux lvres; mais elle ne pouvait pas parler
tant l'exaspration l'tranglait.

Personne ne la regardait, ne songeait  elle. Elle se sentait noye
dans le mpris de ces gredins honntes qui l'avaient sacrifie d'abord,
rejete ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea
 son grand panier tout plein de bonnes choses qu'ils avaient goulment
dvores,  ses deux poulets luisants de gele,  ses pts,  ses
poires,  ses quatre bouteilles de Bordeaux; et sa fureur tombant
soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prte 
pleurer. Elle fit des efforts terribles, se raidit, avala ses sanglots
comme les enfants, mais les pleurs montaient, luisaient au bord de
ses paupires, et bientt deux grosses larmes, se dtachant des yeux,
roulrent lentement sur ses joues. D'autres les suivirent plus rapides,
coulant comme des gouttes d'eau qui filtrent d'une roche, et tombant
rgulirement sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle restait
droite, le regard fixe, la face rigide et ple, esprant qu'on ne la
verrait pas.

Mais la comtesse s'en aperut et prvint son mari d'un signe. Il haussa
les paules comme pour dire: Que voulez-vous, ce n'est pas ma faute.
Mme Loiseau eut un rire muet de triomphe et murmura: Elle pleure sa
honte.

Les deux bonnes soeurs s'taient remises  prier, aprs avoir roul dans
un papier le reste de leur saucisson.

Alors Cornudet, qui digrait ses oeufs, tendit ses longues jambes sous
la banquette d'en face, se renversa, croisa ses bras, sourit comme un
homme qui vient de trouver une bonne farce, et se mit  siffloter la
_Marseillaise_.

Toutes les figures se rembrunirent. Le chant populaire, assurment, ne
plaisait point  ses voisins. Ils devinrent nerveux, agacs, et avaient
l'air prts  hurler comme des chiens qui entendent un orgue de
barbarie. Il s'en aperut, ne s'arrta plus. Parfois mme il fredonnait
les paroles:

  Amour sacr de la patrie,
  Conduis, soutiens, nos bras vengeurs,
  Libert, libert chrie,
  Combats avec tes dfenseurs!

On fuyait plus vite, la neige tant plus dure; et jusqu' Dieppe,
pendant les longues heures mornes du voyage,  travers les cahots du
chemin, par la nuit tombante, puis dans l'obscurit profonde de la
voiture, il continua, avec une obstination froce, son sifflement
vengeur et monotone, contraignant les esprits las et exasprs  suivre
le chant d'un bout  l'autre,  se rappeler chaque parole qu'ils
appliquaient sur chaque mesure.

Et Boule de Suif pleurait toujours; et parfois un sanglot, qu'elle
n'avait pu retenir, passait, entre deux couplets, dans les tnbres.




L'pave


C'tait hier, 31 dcembre.

Je venais de djeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le domestique
lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres trangers.

Georges me dit:

--Tu permets?

--Certainement.

Et il se mit  lire huit pages d'une grande criture anglaise, croise
dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention
srieuse, avec cet intrt qu'on met aux choses qui vous touchent le
coeur.

Puis il posa la lettre sur un coin de la chemine, et il dit:

Tiens, en voil une drle d'histoire que je ne t'ai jamais raconte,
une histoire sentimentale pourtant, et qui m'est arrive! Oh! ce fut un
singulier jour de l'an, cette anne-l. Il y a de cela vingt ans ...
puisque j'avais trente ans et que j'en ai cinquante!...

J'tais inspecteur de la Compagnie d'assurances maritimes que je dirige
aujourd'hui. Je me disposais  passer  Paris la fte du 1er janvier,
puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de fte, quand je
reus une lettre du directeur me donnant l'ordre de partir immdiatement
pour l'le de R, o venait de s'chouer un trois-mts de Saint-Nazaire,
assur par nous. Il tait alors huit heures du matin. J'arrivai  la
Compagnie,  dix heures, pour recevoir des instructions; et, le soir
mme, je prenais l'express, qui me dposait  La Rochelle le lendemain
31 dcembre.

J'avais deux heures avant de monter sur le bateau de R, le
_Jean-Guiton_. Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville bizarre
et de grand caractre que La Rochelle, avec ses rues mles comme un
labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin, des
galeries  arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais basses, ces
galeries et ces arcades crases, mystrieuses, qui semblent construites
et demeures comme un dcor de conspirateurs, le dcor antique et
saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion hroques et
sauvages. C'est bien la vieille cit huguenote, grave, discrte, sans
art superbe, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si
magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie svre, un peu
sournoise aussi, une cit de batailleurs obstins, o doivent clore les
fanatismes, la ville o s'exalta la foi des calvinistes et o naquit le
complot des quatre sergents.

Quand j'eus err quelque temps par ces rues singulires, je montai sur
un petit bateau  vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire  l'le
de R. Il partit en soufflant, d'un air colre, passa entre les deux
tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue
construite par Richelieu, et dont on voit  fleur d'eau les pierres
normes, enfermant la ville comme un immense collier; puis il obliqua
vers la droite.

C'tait un de ces jours tristes qui oppressent, crasent la pense,
compriment le coeur, teignent en nous toute force et toute nergie; un
jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie,
froide comme de la gele, infecte  respirer comme une bue d'gout.

Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu
profonde et sablonneuse de ces plages illimites, restait sans une ride,
sans un mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau grasse, d'eau
stagnante. Le _Jean-Guiton_ passait dessus en roulant un peu, par
habitude, coupait cette nape opaque et lisse, puis laissait derrire
quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se calmaient
bientt.

Je me mis  causer avec le capitaine, un petit homme presque sans
pattes, tout rond comme son bateau et balanc comme lui. Je voulais
quelques dtails sur le sinistre que j'allais constater. Un grand
trois-mts carr de Saint-Nazaire, le _Marie-Joseph,_ avait chou, par
une nuit d'ouragan, sur les sables de l'le de R.

La tempte avait jet si loin ce btiment, crivait l'armateur, qu'il
avait t impossible de le renflouer et qu'on avait d enlever au plus
vite tout ce qui pouvait en tre dtach. Il me fallait donc constater
la situation de l'pave, apprcier quel devait tre son tat avant le
naufrage, juger si tous les efforts avaient t tents pour le remettre
 flot. Je venais comme agent de la Compagnie, pour tmoigner ensuite
contradictoirement, si besoin tait, dans le procs.

Au reu de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu'il
jugerait ncessaires pour sauvegarder nos intrts.

Le capitaine du _Jean-Guiton_ connaissait parfaitement l'affaire, ayant
t appel  prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage.

Il me raconta le sinistre, trs simple d'ailleurs. Le _Marie-Joseph,_
pouss par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, naviguant au
hasard sur une mer d'cume,--une mer de soupe au lait, disait le
capitaine,--tait venu s'chouer sur ces immenses bancs de sable qui
changent les ctes de cette rgion en Saharas illimits, aux heures de
la mare basse.

Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre
l'ocan et le ciel pesant restait un espace libre o l'oeil voyait au
loin. Nous suivions une terre. Je demandai:

--C'est l'le de R?

--Oui, monsieur.

Et tout  coup le capitaine, tendant la main droite devant nous, me
montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit:

--Tenez, voil votre navire!

--Le _Marie-Joseph_?...

--Mais, oui.

--J'tais stupfait. Ce point noir,  peu prs invisible, que j'aurais
pris pour un cueil, me paraissait plac  trois kilomtres au moins des
ctes.

Je repris:

--Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau  l'endroit que
vous me dsignez?

Il se mit  rire.

--Cent brasses, mon ami!... Pas deux brasses, je vous dis!...

C'tait un Bordelais. Il continua:

--Nous sommes mare haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en
par la plage, mains dans vos poches, aprs le djeuner de l'htel du
_Dauphin_, et je vous promets qu' deux heures cinquante ou trois heures
au plusse vous toucherez l'pave, pied sec, mon ami, et vous aurez une
heure quarante-cinq  deux heures pour rester dessus, pas plusse, par
exemple; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle
revient vite. C'est plat comme une punaise, cette cte! Remettez-vous
en route  quatre heures cinquante, croyez-moi; et vous remontez  sept
heures et demie sur le _Jean-Guiton_, qui vous dpose ce soir mme sur
le quai de La Rochelle.

Je remerciai le capitaine et j'allai m'asseoir  l'avant du vapeur,
pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions
rapidement.

Elle ressemblait  tous les ports en miniature qui servent de capitales
 toutes les maigres les semes le long des continents. C'tait un gros
village de pcheurs, un pied dans l'eau, un pied sur terre, vivant de
poisson et de volailles, de lgumes et de coquilles, de radis et de
moules. L'le est fort basse, peu cultive, et semble cependant trs
peuple; mais je ne pntrai pas dans l'intrieur.

Aprs avoir djeun, je franchis un petit promontoire; puis, comme la
mer baissait rapidement, je m'en allai,  travers les sables, vers une
sorte de roc noir que j'apercevais au-dessus de l'eau, l-bas, l-bas.

J'allais vite sur cette plaine jaune, lastique comme de la chair,
et qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout  l'heure, tait l;
maintenant, je l'apercevais au loin, se sauvant  perte de vue, et je ne
distinguais plus la ligne qui sparait le sable de l'Ocan. Je croyais
assister  une ferie gigantesque et surnaturelle. L'Atlantique tait
devant moi tout  l'heure, puis il avait disparu dans la grve, comme
font les dcors dans les trappes, et je marchais  prsent au milieu
d'un dsert. Seuls, la sensation, le souffle de l'eau sale demeuraient
en moi. Je sentais l'odeur du varech, l'odeur de la vague, la rude et
bonne odeur des ctes. Je marchais vite; je n'avais plus froid; je
regardais l'pave choue, qui grandissait  mesure que j'avanais et
ressemblait  prsent  une norme baleine naufrage.

Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense tendue plate
et jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin, aprs une
heure de marche. Elle gisait sur le flanc, creve, brise, montrant,
comme les ctes d'une bte, ses os rompus, ses os de bois goudronn,
percs de clous normes. Le sable dj l'avait envahie, entr par toutes
les fentes, et il la tenait, la possdait, ne la lchait plus. Elle
paraissait avoir pris racine en lui. L'avant tait entr profondment
dans cette plage douce et perfide, tandis que l'arrire, relev,
semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel dsespr, ces deux
mots blancs sur le bordage noir: _Marie-Joseph_.

J'escaladai ce cadavre de navire par le ct le plus bas; puis, parvenu
sur le pont, je pntrai dans l'intrieur. Le jour, entr par les
trappes dfonces et par les fissures des flancs, clairait tristement
ces sortes de caves longues et sombres, pleines de boiseries dmolies.
Il n'y avait plus rien l-dedans que du sable qui servait de sol  ce
souterrain de planches.

Je me mis  prendre des notes sur l'tat du btiment. Je m'tais assis
sur un baril vide et bris, et j'crivais  la lueur d'une large fente
par o je pouvais apercevoir l'tendue illimite de la grve. Un
singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de
moment en moment; et je cessais d'crire parfois pour couter le bruit
vague et mystrieux de l'pave: bruit des crabes grattant les bordages
de leurs griffes crochues, bruit de mille btes toutes petites de la
mer, installes dj sur ce mort, et aussi le bruit doux et rgulier du
taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes les
vieilles charpentes, qu'il creuse et dvore.

Et, soudain, j'entendis des voix humaines tout prs de moi. Je fis
un bond comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une
seconde, que j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux
noys qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut pas
longtemps pour grimper sur le pont  la force des poignets: et j'aperus
debout,  l'avant du navire, un grand monsieur avec trois jeunes filles,
ou plutt un grand Anglais avec trois misses. Assurment, ils eurent
encore plus peur que moi en voyant surgir cet tre rapide sur le
trois-mts abandonn. La plus jeune des fillettes se sauva; les deux
autres saisirent leur pre  pleins bras; quant  lui, il avait ouvert
la bouche; ce fut le seul signe qui laissa voir son motion.

Puis, aprs quelques secondes, il parla:

--Aoh, msieu, vos t la propritaire de cette btiment?

--Oui, monsieur.

--Est-ce que je pv la visiter?

--Oui, monsieur.

Il pronona alors une longue phrase anglaise, o je distinguai
seulement ce mot: _gracious_, revenu plusieurs fois.

Comme il cherchait un endroit pour grimper, je lui indiquai le meilleur
et je lui tendis la main. Il monta; puis nous aidmes les trois
fillettes, rassures. Elles taient charmantes, surtout l'ane, une
blondine de dix-huit ans, frache comme une fleur, et si fine, si
mignonne! Vraiment les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres fruits
de la mer. On aurait dit que celle-l venait de sortir du sable et que
ses cheveux en avaient gard la nuance. Elles font penser, avec leur
fracheur exquise, aux couleurs dlicates des coquilles ross et aux
perles nacres, rares, mystrieuses, closes dans les profondeurs
inconnues des ocans.

Elle parlait un peu mieux que son pre; et elle nous servit
d'interprte, il fallut raconter le naufrage dans ses moindres dtails,
que j'inventai, comme si j'eusse assist  la catastrophe. Puis, toute
la famille descendit dans l'intrieur de l'pave. Ds qu'ils eurent
pntr dans cette sombre galerie,  peine claire, ils poussrent
des cris d'tonnement et d'admiration; et soudain le pre et les trois
filles tinrent en leurs mains des albums, cachs sans doute dans leurs
grands vtements impermables, et ils commencrent en mme temps quatre
croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre.

Ils s'taient assis, cte  cte, sur une poutre en saillie, et les
quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes
noires qui devaient reprsenter le ventre entr'ouvert du _Marie-Joseph_.

Tout en travaillant, l'ane des fillettes causait avec moi, qui
continuais  inspecter le squelette du navire.

J'appris qu'ils passaient l'hiver  Biarritz et qu'ils taient venus
tout exprs  l'le de R pour contempler ce trois-mts enlis. Ils
n'avaient rien de la morgue anglaise, ces gens; c'taient de simples
et braves toqus, de ces errants ternels dont l'Angleterre couvre le
monde. Le pre, long, sec, la figure rouge encadre de favoris blancs,
vrai sandwich vivant, une tranche de jambon dcoupe en tte humaine
entre deux coussinets de poils; les filles, hautes sur jambes, de petits
chassiers en croissance, sches aussi, sauf l'ane, et gentilles
toutes trois, mais surtout la grande.

Elle avait une si drle de manire de parler, de raconter, de rire, de
comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m'interroger,
des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner,
de se remettre au travail et de dire yes ou n, que je serais
demeur un temps indfini  l'couter et  la regarder.

Tout  coup, elle murmura:

--J'entendai une petite mouvement sur cette bateau.

Je prtai l'oreille; et je distinguai aussitt un lger bruit,
singulier, continu. Qu'tait-ce? Je me levai pour aller regarder par la
fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints; elle
allait nous entourer!

Nous fmes aussitt sur le pont. Il tait trop tard. L'eau nous
cernait, et elle courait vers la cte avec une prodigieuse vitesse. Non,
cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une
tache dmesure. A peine quelques centimtres d'eau couvraient le sable;
mais mais on ne voyait plus dj la ligne fuyante de l'imperceptible
flot.

L'Anglais voulut s'lancer; je le retins; la fuite tait impossible, 
cause des mares profondes que nous avions d contourner en venant, et o
nous tomberions au retour.

Ce fut, dans nos coeurs, une minute d'horrible angoisse. Puis, la
petite Anglaise se mit  sourire et murmura:

--Ce t nous les naufrags!

Je voulus rire; mais la peur m'treignait, une peur lche, affreuse,
basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions
m'apparurent en mme temps. J'avais envie de crier: Au secours! Vers
qui?

Les deux petites Anglaises s'taient blotties contre leur pre, qui
regardait, d'un oeil constern, la mer dmesure autour de nous.

Et la nuit tombait, aussi rapide que l'Ocan montant, une nuit lourde,
humide, glace:

Je dis:

--Il n'y a rien  faire qu' demeurer sur ce bateau.

L'Anglais rpondit:

--Oh! yes!

Et nous restmes l un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en
vrit, combien de temps,  regarder, autour de nous, cette eau jaune
qui s'paississait, tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur
l'immense grve reconquise.

Une des fillettes eut froid, et l'ide nous vint de redescendre,
pour nous mettre  l'abri de la brise lgre, mais glace, qui nous
effleurait et nous piquait la peau.

Je me penchai sur la trappe. Le navire tait plein d'eau. Nous dmes
alors nous blottir contre le bordage d'arrire, qui nous garantissait un
peu.

Les tnbres,  prsent, nous enveloppaient, et nous restions serrs
les uns contre les autres, entours d'ombre et d'eau. Je sentais
trembler, contre mon paule, l'paule de la petite Anglaise, dont les
dents claquaient par instants; mais je sentais aussi la chaleur douce
de son corps  travers les toffes, et cette chaleur m'tait dlicieuse
comme un baiser. Nous ne parlions plus; nous demeurions immobiles,
muets, accroupis comme des btes dans un foss, aux heures d'ouragan.
Et pourtant, malgr tout, malgr la nuit, malgr le danger terrible et
grandissant, je commenais  me sentir heureux d'tre l, heureux du
froid et du pril, heureux de ces longues heures d'ombre et d'angoisse 
passer sur cette planche, si prs de cette jolie et mignonne fillette.

Je me demandais pourquoi cette trange sensation de bien-tre et de
joie qui me pntrait.

Pourquoi? Sait-on? Parce qu'elle tait l? Qui, elle? Une petite
Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et je
me sentais attendri, conquis! J'aurais voulu la sauver, me dvouer pour
elle, faire mille folies? trange chose! Comment se fait-il que la
prsence d'une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa
grce qui nous enveloppe? la sduction de la joliesse et de la jeunesse
qui nous grise comme ferait le vin?

N'est-ce pas plutt une sorte de toucher de l'amour, du mystrieux
amour qui cherche sans cesse  unir les tres, qui tente sa puissance
ds qu'il a mis face  face l'homme et la femme, et qui les pntre
d'motion, d'une motion confuse, secrte, profonde, comme on mouille la
terre pour y faire pousser des fleurs!

Mais le silence des tnbres devenait effrayant, le silence du ciel,
car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement lger,
infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone
clapotement du courant contre le bateau.

Tout  coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises
pleurait. Alors son pre voulut la consoler, et ils se mirent  parler
dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la
rassurait et qu'elle avait toujours peur.

Je demandai  ma voisine;

--Vous n'avez pas trop froid, miss?

--Oh! si. J'av froid beaucoup.

Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa; mais je l'avais t;
je l'en couvris malgr elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa
main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps.

Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau
plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai; un grand souffle
me passa sur le visage. Le vent s'levait!

L'Anglais s'en aperut en mme temps que moi, et il dit simplement:

--C'tait mauvaise pour nous, cette ...

Assurment c'tait mauvais, c'tait la mort certaine si des lames, mme
de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'pave, tellement
brise et disjointe que la premire vague un peu rude l'emporterait en
bouillie.

Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales
de plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais
dans les tnbres des lignes blanches paratre et disparatre, des
lignes d'cume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du
_Marie-Joseph_, l'agitait d'un court frmissement qui nous montait
jusqu'au coeur.

L'Anglaise tremblait; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais
une envie folle de la saisir dans mes bras.

L-bas, devant nous,  gauche,  droite, derrire nous, des phares
brillaient sur les ctes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants,
pareils  des yeux normes,  des yeux de gant qui nous regardaient,
nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un
d'eux surtout m'irritait. Il s'teignait toutes les trente secondes pour
se rallumer aussitt; c'tait bien un oeil, celui-l, avec sa paupire
sans cesse baisse sur son regard de feu.

De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour regarder
l'heure; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout  coup, il me
dit, par-dessus les ttes de ses filles, avec une souveraine gravit:

--Mosieu, je vous souhaite bon anne.

Il tait minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra; puis il pronona
une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent  chanter
le _God save the Queen_, qui monta dans l'air noir, dans l'air muet, et
s'vapora  travers l'espace.

J'eus d'abord envie de rire; puis je fus saisi par une motion
puissante et bizarre.

C'tait quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufrags,
de condamns, quelque chose comme une prire, et aussi quelque chose de
plus grand, de comparable  l'antique et sublime _Ave, Caesar, morituri
te salutant!_

Quand ils eurent fini, je demandai  ma voisine de chanter toute seule
une ballade, une lgende, ce qu'elle voudrait, pour nous faire oublier
nos angoisses. Elle y consentit et aussitt sa voix claire et jeune
s'envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car
les notes tranaient longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et
voletaient, comme des oiseaux blesss, au dessus des vagues.

La mer grossissait, battait maintenant notre pave. Moi, je ne pensais
plus qu' cette voix. Et je pensais aussi aux sirnes. Si une barque
avait pass prs de nous, qu'auraient dit les matelots? Mon esprit
tourment s'garait dans le rve! Une sirne! N'tait-ce point, en
effet, une sirne, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur ce
navire vermoulu et qui, tout  l'heure, allait s'enfoncer avec moi dans
les flots?...

Mais nous roulmes brusquement tous les cinq sur le pont, car le
_Marie-Joseph_ s'tait affaiss sur son flanc droit. L'Anglaise tant
tombe sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement, sans
savoir, sans comprendre, croyant venue ma dernire seconde, je baisais
 pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait
plus; nous autres aussi ne bougions point.

Le pre dit: Kate! Celle que je tenais rpondit yes, et fit un
mouvement pour se dgager. Certes,  cet instant j'aurais voulu que le
bateau s'ouvrt en deux pour tomber  l'eau avec elle.

L'Anglais reprit:

--Une petite bascule, ce n't rien. J'av mes trois filles conserves.

Ne voyant point l'ane, il l'avait crue perdue d'abord!

Je me relevai lentement, et, soudain, j'aperus une lumire sur la mer,
tout prs de nous. Je criai; on rpondit. C'tait une barque qui nous
cherchait, le patron de l'htel ayant prvu notre imprudence.

Nous tions sauvs. J'en fus dsol! On nous cueillit sur notre radeau,
et on nous ramena  Saint-Martin.

L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait:

--Bonne souper! bonne souper!

On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le _Marie-Joseph_.

Il fallut se sparer, le lendemain, aprs beaucoup d'treintes et de
promesses de s'crire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en fallut que
je ne les suivisse.

J'tais toqu; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes,
si nous avions pass huit jours ensemble, je l'pousais! Combien
l'homme, parfois, est faible et incomprhensible!

Deux ans s'coulrent sans que j'entendisse parler d'eux; puis je reus
une lettre de New-York. Elle tait marie, et me le disait. Et, depuis
lors, nous nous crivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me raconte
sa vie, me parle de ses enfants, de ses soeurs, jamais de son
mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du
_Marie-Joseph_ ... C'est peut-tre la seule femme que j'aie aime
... non ... que j'aurais aime ... Ah!... voil ... sait-on?... Les
vnements vous emportent ... Et puis ... et Puis ... tout passe ...
Elle doit tre vieille,  prsent ... je ne la reconnatrais pas ... Ah!
celle d'autrefois ... celle de l'pave ... quelle crature ... divine!
Elle m'crit que ses cheveux sont tout blancs ... Mon Dieu!... a m'a
fait une peine horrible ... Ah! ses cheveux blonds ... Non, la mienne
n'existe plus ... Que c'est triste ... tout a!...




DCOUVERTE




Dcouverte


Le bateau tait couvert de monde. La traverse s'annonant fort belle,
les Havraises allaient faire un tour  Trouville.

On dtacha les amarres; un dernier coup de sifflet annona le dpart,
et, aussitt, un frmissement secoua le corps entier du navire, tandis
qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remue.

Les roues tournrent quelques secondes, s'arrtrent, repartirent
doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant cri
par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: En
route! elles se mirent  battre la mer avec rapidit.

Nous filions le long de la jete, couverte de monde. Des gens sur le
bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amrique,
et les amis rests  terre rpondaient de la mme faon.

Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les
toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Ocan  peine remu par
des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit btiment fit une
courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la cte lointaine entrevue 
travers la brume matinale.

A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt
kilomtres. De place en place les grosses boues indiquaient les bancs
de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du
fleuve qui, ne se mlant point  l'eau sale, dessinaient de grands
rubans jaunes  travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer.

J'prouve, aussitt que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de
long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais
rien. Donc je me mis  circuler sur le pont  travers la foule des
voyageurs.

Tout  coup, on m'appela. Je me retournai. C'tait un de mes vieux amis,
Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans.

Aprs nous tre serr les mains, nous recommenmes ensemble, en parlant
de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais
tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux
lignes de voyageurs assis sur les deux cts du pont.

Tout  coup Sidoine pronona avec une vritable expression de rage:

--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!

C'tait plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient
l'horizon d'un air important qui semblait dire: C'est nous, les
Anglais, qui sommes les matres de la mer! Boum, boum! nous voil!

Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs
avaient l'air des drapeaux de leur suffisance.

Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les
constructions navales de leur patrie, serrant en des chles multicolores
leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux
paysage. Leurs petites ttes, pousses au bout de ces longs corps,
portaient des chapeaux anglais d'une forme trange, et, derrire
leurs crnes, leurs maigres chevelures enroules ressemblaient  des
couleuvres lofes.

Et les vieilles misses, encore plus grles, ouvrant au vent leur
mchoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes
et dmesures.

On sentait, en passant prs d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau
dentifrice.

Sidoine rpta, avec une colre grandissante:

--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empcher de venir en France?

Je demandai en souriant:

--Pourquoi leur en veux-tu? Quant  moi, ils me sont parfaitement
indiffrents.

Il pronona:

--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai pous une Anglaise. Voil.

Je m'arrtai pour lui rire au nez.

--Ah! diable. Conte-moi a. Et elle te rend donc trs malheureux?

Il haussa les paules:

--Non, pas prcisment.

--Alors ... elle te ... elle te ... trompe?

--Malheureusement non. a me ferait une cause de divorce et j'en serais
dbarrass.

--Alors je ne comprends pas!

--Tu ne comprends pas? a ne m'tonne point. Eh bien, elle a tout
simplement appris le franais, pas autre chose! Ecoute:

Je n'avais pas le moindre dsir de me marier, quand je vins passer l't
 tretat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux.
On ne se figure pas combien les fillettes y sont  leur avantage. Paris
sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.

Les promenades  nes, les bains du matin, les djeuners sur l'herbe,
autant de piges  mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil
qu'une enfant de dix-huit ans qui court  travers un champ ou qui
ramasse des fleurs le long d'un chemin.

Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au mme htel
que moi. Le pre ressemblait aux hommes que tu vois l, et la mre 
toutes les Anglaises.

Il y avait deux fils, de ces garons tout en os, qui jouent du matin au
soir  des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes;
puis deux filles, l'ane, une sche, encore une Anglaise de bote 
conserve; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutt une blondine
avec une tte venue du ciel. Quand elles se mettent  tre jolies, les
gredines, elles sont divines. Celle-l avait des yeux bleus, de ces
yeux bleus qui semblent contenir toute la posie, tout le rve, toute
l'esprance, tout le bonheur du monde!

Quel horizon a vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme
comme ceux-l! Comme a rpond bien  l'attente ternelle et confuse de
notre coeur!

Il faut dire aussi que, nous autres Franais, nous adorons les
trangres. Aussitt que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une
Sudoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons
amoureux instantanment. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme,
drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et ... femmes. Nous avons
tort, cependant.

Mais je crois que ce qui nous sduit le plus dans les exotiques, c'est
leur dfaut de prononciation. Aussitt qu'une femme parle mal notre
langue, elle est charmante; si elle fait une faute de franais par
mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une faon tout  fait
inintelligible, elle devient irrsistible.

Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire  une mignonne
bouche rose: J'aim bcoup la gigotte.

Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y
comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots
inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et
gai.

Tous les termes estropis, bizarres, ridicules, prenaient sur ses lvres
un charme dlicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino,
de longues conversations qui ressemblaient  des nigmes parles.

Je l'pousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Rve. Car les
vrais amants n'adorent jamais qu'un rve qui a pris une forme de femme.
Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:

  Tu n'as jamais t, dans tes jours les plus rares,
  Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
  Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
  J'ai fait chanter mon rve au vide de ton coeur.

Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, a t de donner  ma femme
un professeur de franais.

Tant qu'elle a martyris le dictionnaire et supplici la grammaire, je
l'ai chrie.

Nos causeries taient simples. Elles me rvlaient la grce surprenante
de son tre, l'lgance incomparable de son geste; elles me la
montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupe de chair faite
pour le baiser, sachant numrer  peu prs ce qu'elle aimait, pousser
parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une faon coquette,
a force d'tre incomprhensible et imprvue, des motions ou des
sensations peu compliques.

Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent papa et maman, en
prononant--Baba--et Bamban.

Aurais-je pu croire que ...

Elle parle,  prsent.... Elle parle ... mal ... trs mal.... Elle fait
tout autant de fautes.... Mais on la comprend ... oui, je la comprends
... je sais ... je la connais....

J'ai ouvert ma poupe pour regarder dedans ... j'ai vu. Et il faut
causer, mon cher!

Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les ides, les thories
d'une jeune Anglaise bien leve,  laquelle je ne peux rien reprocher,
et qui me rpte, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire
de la conversation  l'usage des pensionnats de jeunes personnes.

Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dors qui
renferment d'excrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai dchire. J'ai
voulu manger le dedans et suis rest tellement dgot que j'ai des
haut-le-coeur,  prsent, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes.

J'ai pous un perroquet  qui une vieille institutrice anglaise aurait
enseign le franais: comprends-tu?

       *       *       *       *       *

Le port de Trouville montrait maintenant ses jetes de bois couvertes de
monde.

Je dis:

--O est ta femme?

Il pronona:

--Je l'ai ramene  tretat.

--Et toi, o vas-tu?

--Moi? moi je vais me distraire  Trouville. Puis, aprs un silence, il
ajouta:

--Tu ne te figures pas comme a peut tre bte quelquefois, une femme.




UN PARRICIDE




Un Parricide


L'avocat avait plaid la folie. Comment expliquer autrement ce crime
trange?

On avait retrouv un matin, dans les roseaux, prs de Chatou, deux
cadavres enlacs, la femme et l'homme, deux mondains connus, riches,
plus tout jeunes, et maris seulement de l'anne prcdente, la femme
n'tant veuve que depuis trois ans.

On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas t vols.
Il semblait qu'on les et jets de la berge dans la rivire, aprs les
avoir frapps, l'un aprs l'autre, avec une longue pointe de fer.

L'enqute ne faisait rien dcouvrir. Les mariniers interrogs ne
savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier
d'un village voisin nomm Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se
constituer prisonnier.

A toutes les interrogations, il ne rpondait que ceci:

--Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils
venaient souvent me faire rparer des meubles anciens, parce que je suis
habile dans le mtier.

Et quand on lui demandait:

--Pourquoi les avez-vous tus?

Il rpondait obstinment:

--Je les ai tus parce que j'ai voulu les tuer.

On n'en put tirer autre chose.

Cet homme tait un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice
dans le pays, puis abandonn. Il n'avait pas d'autre nom que Georges
Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulirement intelligent,
avec des gots et des dlicatesses natives que n'avaient point ses
camarades, on le surnomma le bourgeois, et on ne l'appelait plus
autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le mtier de
menuisier qu'il avait adopt. Il faisait mme un peu de sculpture sur
bois. On le disait aussi fort exalt, partisan des doctrines communistes
et nihilistes, grand liseur de romans  drames sanglants, lecteur
influent et orateur habile dans les runions publiques d'ouvriers ou de
paysans.

       *       *       *       *       *

L'avocat avait plaid la folie.

Comment pouvait-on admettre, en effet, que cet ouvrier et tu ses
meilleurs clients, des clients riches et gnreux (il les connaissait),
qui lui avaient fait faire depuis deux ans pour trois mille francs
de travail (ses livres en faisaient foi). Une seule explication se
prsentait: la folie, l'ide fixe du dclass qui se venge sur deux
bourgeois de tous les bourgeois, et l'avocat fit une allusion habile 
ce surnom de _le bourgeois_, donn par le pays  cet abandonn; il
s'criait:

--N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce
malheureux garon qui n'a ni pre ni mre? C'est un ardent rpublicain.
Que dis-je? il appartient mme  ce parti politique que la Rpublique
fusillait et dportait nagure, qu'elle accueille aujourd'hui  bras
ouverts,  ce parti pour qui l'incendie est un principe et le meurtre un
moyen tout simple.

Ces tristes doctrines, acclames maintenant dans les runions publiques,
ont perdu cet homme. Il a entendu des rpublicains, des femmes mme,
oui, des femmes! demander le sang de M. Gambetta, le sang de M. Grvy;
son esprit malade a chavir; il a voulu du sang, du sang de bourgeois!

Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune!

Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause tait
gagne pour l'avocat. Le ministre public ne rsista pas.

Alors le prsident posa au prvenu la question d'usage:

--Accus, n'avez-vous rien  ajouter pour votre dfense?

L'homme se leva.

Il tait de petite taille, d'un blond de lin, avec des yeux gris, fixes
et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frle garon
et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'tait
faite de lui.

Il parla hautement, d'un ton dclamatoire, mais si net que ses moindres
paroles se faisaient entendre jusqu'au fond de la grande salle:

--Mon prsident, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et
que je prfre mme la guillotine, je vais tout vous dire.

J'ai tu cet homme et cette femme parce qu'ils taient mes parents.

Maintenant, coutez-moi et jugez-moi.

Une femme, ayant accouch d'un fils, l'envoya quelque part en nourrice.
Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit tre
innocent, mais condamn  la misre ternelle,  la honte d'une
naissance illgitime, plus que cela:  la mort, puisqu'on l'abandonna,
puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait,
comme elles font souvent, le laisser dprir, souffrir de faim, mourir
de dlaissement!

La femme qui m'allaita fut honnte, plus femme, plus grande, plus mre
que ma mre. Elle m'leva. Elle eut tort en faisant son devoir. Il vaut
mieux laisser prir ces misrables jets aux villages des banlieues,
comme on jette une ordure aux bornes.

Je grandis avec l'impression vague que je portais un dshonneur. Les
autres enfants m'appelrent un jour btard. Ils ne savaient pas ce
que signifiait ce mot, entendu par l'un d'eux chez ses parents. Je
l'ignorais aussi, mais je le sentis.

J'tais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'cole. J'aurais
t un honnte homme, mon prsident, peut-tre un homme suprieur, si
mes parents n'avaient pas commis le crime de m'abandonner.

Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis. Je fus la victime, eux
furent les coupables. J'tais sans dfense, ils furent sans piti. Ils
devaient m'aimer: ils m'ont rejet.

Moi, je leur devais la vie--mais la vie est-elle un prsent? La mienne,
en tous cas, n'tait qu'un malheur. Aprs leur honteux abandon, je leur
devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le plus
inhumain, le plus infme, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir
contre un tre.

Un homme injuri frappe; un homme vol reprend son bien par la force.
Un homme tromp, jou, martyris, tue. Un homme soufflet tue; un
homme dshonor tue. J'ai t plus vol, tromp, martyris, soufflet
moralement, dshonor, que tous ceux dont vous absolvez la colre.

Je me suis veng, j'ai tu. C'tait mon droit lgitime. J'ai pris leur
vie heureuse en change de la vie horrible qu'ils m'avaient impose.

Vous allez parler de parricide! taient-ils mes parents, ces gens pour
qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d'infamie; pour
qui ma naissance fut une calamit, et ma vie une menace de honte? Ils
cherchaient un plaisir goste; ils ont eu un enfant imprvu. Ils ont
supprim l'enfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.

Et pourtant, dernirement encore, j'tais prt  les aimer.

Voici deux ans, je vous l'ai dit, que l'homme, mon pre, entra chez
moi pour la premire fois. Je ne souponnais rien. Il me commanda deux
meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprs
du cur, sous le sceau du secret, bien entendu.

Il revint souvent; il me faisait travailler et payait bien. Parfois mme
il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de l'affection
pour lui.

Au commencement de cette anne il amena sa femme, ma mre. Quand elle
entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie
nerveuse. Puis elle demanda un sige et un verre d'eau. Elle ne dit
rien; elle regarda mes meubles d'un air fou, et elle ne rpondait que
oui et non,  tort et  travers,  toutes les questions qu'il lui
posait! Quand elle fut partie, je la crus un peu toque.

Elle revint le mois suivant. Elle tait calme, matresse d'elle. Ils
restrent, ce jour-l, assez longtemps  bavarder, et ils me firent une
grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner; mais
un jour voil qu'elle se mit  me parler de ma vie, de mon enfance, de
mes parents. Je rpondis: Mes parents, madame, taient des misrables
qui m'ont abandonn. Alors elle porta la main sur son coeur, et tomba
sans connaissance. Je pensai tout de suite: C'est ma mre! mais je me
gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.

Par exemple, je pris de mon ct mes renseignements. J'appris qu'ils
n'taient maris que du mois de juillet prcdent, ma mre n'tant
devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchot qu'ils
s'taient aims du vivant du premier mari, mais on n'en avait aucune
preuve. C'tait moi la preuve, la preuve qu'on avait cache d'abord,
espr dtruire ensuite.

J'attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagne de mon pre. Ce
jour-l, elle semblait fort mue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment
de s'en aller, elle me dit: Je vous veux du bien, parce que vous m'avez
l'air d'un honnte garon et d'un travailleur; vous penserez sans doute
 vous marier quelque jour; je viens vous aider  choisir librement la
femme qui vous conviendra. Moi, j'ai t marie contre mon coeur une
fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis riche, sans
enfants, libre, matresse de ma fortune. Voici votre dot.

Elle me tendit une grande enveloppe cachete.

Je la regardai fixement, puis je lui dis: Vous tes ma mre?

Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me
voir. Lui, l'homme, mon pre, la soutint dans ses bras et il me cria:
Mais vous tes fou!

Je rpondis: Pas du tout. Je sais bien que vous tes mes parents. On ne
me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret; je ne vous
en voudrai pas; je resterai ce que je suis, un menuisier.

Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui commenait
 sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans ma poche, et
je repris: Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma mre.

Alors il s'emporta, devenu trs ple, pouvant par la pense que le
scandale vit jusqu'ici pouvait clater soudain; que leur situation,
leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup; il balbutiait:
Vous tes une canaille qui voulez nous tirer de l'argent. Faites donc
du bien au peuple,  ces manants-l, aidez-les, secourez-les!

Ma mre, perdue, rptait coup sur coup: Allons-nous-en,
allons-nous-en!

Alors, comme la porte tait ferme, il cria: Si vous ne m'ouvrez
pas tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et
violence!

J'tais rest matre de moi; j'ouvris la porte et je les vis s'enfoncer
dans l'ombre.

Alors il me sembla tout  coup que je venais d'tre fait orphelin,
d'tre abandonn, pouss au ruisseau. Une tristesse pouvantable, mle
de colre, de haine, de dgot, m'envahit; j'avais comme un soulvement
de tout mon tre, un soulvement de la justice, de la droiture, de
l'honneur, de l'affection rejete. Je me mis  courir pour les rejoindre
le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de
Chatou.

--Je les rattrapai bientt. La nuit tait venue toute noire. J'allais 
pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma
mre pleurait toujours. Mon pre disait: C'est votre faute. Pourquoi
avez-vous tenu  le voir? C'tait une folie dans notre position. On
aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne
pouvons le reconnatre,  quoi servaient ces visites dangereuses?

Alors, je m'lanai devant eux, suppliant. Je balbutiai: Vous voyez
bien que vous tes mes parents. Vous m'avez dj rejet une fois, me
repousserez-vous encore?

Alors, mon prsident, il leva la main sur moi, je vous le jure sur
l'honneur, sur la loi, sur la Rpublique. Il me frappa, et comme je le
saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.

J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche; je
l'ai frapp, frapp tant que j'ai pu.

Alors elle s'est mise  crier: Au secours!  l'assassin! en
m'arrachant la barbe. Il parat que je l'ai tue aussi. Est-ce que je
sais, moi, ce que j'ai fait  ce moment-l?

Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jets  la
Seine, sans rflchir.

Voil.--Maintenant, jugez-moi.

       *       *       *       *       *

L'accus se rassit. Devant cette rvlation, l'affaire a t reporte
 la session suivante. Elle passera bientt. Si nous tions jurs, que
ferions-nous de ce parricide?




LE RENDEZ-VOUS




Le Rendez-vous


Son chapeau sur la tte, son manteau sur le dos, un voile noir sur le
nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle
serait monte dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son
ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,
ne pouvant se dcider  sortir pour aller  ce rendez-vous.

Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'tait habille ainsi,
pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change trs
mondain, pour rejoindre dans son logis de garon le beau vicomte de
Martelet, son amant!

La pendule derrire son dos battait les secondes vivement; un livre
 moiti lu billait sur le petit bureau de bois de rose, entre les
fentres, et un fort parfum de violette, exhal par deux petits bouquets
baignant en deux mignons vases de Saxe sur la chemine, se mlait  une
vague odeur de verveine souffle sournoisement par la porte du cabinet
de toilette demeure entr'ouverte. L'heure sonna--trois heures--et la
mit debout. Elle se retourna pour regarder le cadran, puis sourit,
songeant: Il m'attend dj. Il va s'nerver. Alors, elle sortit,
prvint le valet de chambre qu'elle serait rentre dans une heure au
plus tard--un mensonge--descendit l'escalier et s'aventura dans la rue,
 pied.

On tait aux derniers jours de mai,  cette saison dlicieuse o le
printemps de la campagne semble faire le sige de Paris et le conqurir
par-dessus les toits, envahir les maisons,  travers les murs, faire
fleurir la ville, y rpandre une gaiet sur la pierre des faades,
l'asphalte des trottoirs et le pav des chausses, la baigner, la griser
de sve comme un bois qui verdit.

Mme Haggan fit quelques pas  droite avec l'intention de suivre, comme
toujours, la rue de Provence o elle hlerait un fiacre, mais la douceur
de l'air, cette motion de l't qui nous entre dans la gorge en
certains jours, la pntra si brusquement, que, changeant d'ide, elle
prit la rue de la Chausse-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurment
attire par le dsir de voir des arbres dans le square de la Trinit.
Elle pensait: Bah! il m'attendra dix minutes de plus. Cette ide, de
nouveau, la rjouissait, et, tout en marchant  petits pas, dans la
foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la
fentre, couter  la porte, s'asseoir quelques instants, se relever,
et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait dfendu les jours de
rendez-vous, jeter sur la bote aux cigarettes des regards dsesprs.

Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par
les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si
peu dsireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des prtextes
pour s'arrter.

Au bout de la rue, devant l'glise, la verdure du petit square l'attira
si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage
 enfants, et fit deux fois le tour de l'troit gazon, au milieu des
nounous enrubannes, panouies, barioles, fleuries. Puis elle prit une
chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune
dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.

Juste  ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en
entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagne, plus
un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes
encore de flnerie,--une heure! une heure vole au rendez-vous! Elle y
resterait quarante minutes  peine, et ce serait fini encore une fois.

Dieu! comme a l'ennuyait d'aller l-bas! Ainsi qu'un patient montant
chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolrable de
tous les rendez-vous passs, un par semaine en moyenne depuis deux ans,
et la pense qu'un autre allait avoir lieu, tout  l'heure, la crispait
d'angoisse de la tte aux pieds. Non pas que ce ft bien douloureux,
douloureux comme une visite au dentiste, mais c'tait si ennuyeux, si
ennuyeux, si compliqu, si long, si pnible que tout, tout, mme une
opration, lui aurait paru prfrable. Elle y allait pourtant, trs
lentement,  tous petits pas, en s'arrtant, en s'asseyant, en flnant
partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore
celui-l, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte deux fois de
suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tt.
Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris
l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison  donner  ce malheureux
Martelet quand il voudrait connatre ce pourquoi! Pourquoi avait-elle
commenc? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aime? C'tait
possible! Pas bien fort mais un peu, voil si longtemps! Il tait bien,
recherch, lgant, galant, et reprsentait strictement, au premier coup
d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait dur trois
mois--temps normal, lutte honorable, rsistance suffisante--puis elle
avait consenti, avec quelle motion, quelle crispation, quelle peur
horrible et charmante  ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres,
dans ce petit entresol de garon, rue de Miromesnil. Son coeur?
Qu'prouvait alors son petit coeur de femme sduite, vaincue, conquise,
en passant pour la premire fois la porte de cette maison de cauchemar?
Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oubli! On se souvient d'un
fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient gure, deux ans
plus tard, d'une motion qui s'est envole trs vite, parce qu'elle
tait trs lgre. Oh! par exemple, elle n'avait pas oubli les autres,
ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux
stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nause lui
montait aux lvres en prvision de ce que ce serait tout  l'heure.

Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller l, ils ne
ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses
ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'
la faon dont ils la regardaient, et ces yeux de cochers de Paris sont
terribles! Quand on songe qu' tout moment, devant le tribunal, ils
reconnaissent, au bout de plusieurs annes, des criminels qu'ils ont
conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque  une
gare, et qu'ils ont affaire  presque autant de voyageurs qu'il y a
d'heures dans la journe, et que leur mmoire est assez sre pour qu'ils
affirment: Voil bien l'homme que j'ai charg rue des Martyrs, et
dpos, gare de Lyon,  minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!
n'y a-t-il pas de quoi frmir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune
femme allant  un rendez-vous, en confiant sa rputation au premier venu
de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employ, pour ce voyage
de la rue Miromesnil, au moins cent  cent vingt, en comptant un par
semaine. C'taient autant de tmoins qui pouvaient dposer contre elle
dans un moment critique.

Aussitt dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, pais
et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait
le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne
pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus dj? Oh! dans cette rue de
Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnatre les passants, tous
les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arrte, elle sautait
et passait en courant devant le concierge toujours debout sur le seuil
de sa loge. En voil un qui devait tout savoir, tout,--son adresse,--son
nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces concierges sont les
plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle voulait l'acheter,
lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet de cent francs
en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait os faire ce petit
mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier roul! Elle
avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'tre rappele, s'il ne
comprenait point? D'un scandale? D'un rassemblement dans l'escalier?
D'une arrestation peut-tre? Pour arriver  la porte du vicomte, il n'y
avait gure qu'un demi-tage  monter, et il lui paraissait haut comme
la tour Saint-Jacques! A peine engage dans le vestibule, elle se
sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit devant ou derrire
elle, lui donnait une suffocation. Impossible de reculer, avec ce
concierge et la rue qui lui fermait la retraite; et si quelqu'un
descendait juste  ce moment, elle n'osait pas sonner chez Martelet et
passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle montait,
montait, montait! Elle aurait mont quarante tages! Puis, quand
tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle
redescendait en courant avec l'angoisse dans l'me de ne pas reconnatre
l'entresol!

Il tait l, attendant dans un costume galant en velours doubl de soie,
trs coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien
chang  sa manire de l'accueillir, mais rien, pas un geste!

Ds qu'il avait referm la porte, il lui disait: Laissez-moi baiser vos
mains, ma chre, chre amie! Puis il la suivait dans la chambre, o
volets clos et lumires allumes, hiver comme t, par chic sans doute,
il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air
d'adoration. Le premier jour a avait t trs gentil, trs russi, ce
mouvement-l! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la
cent vingtime fois le cinquime acte d'une pice  succs. Il fallait
changer ses effets.

Et puis aprs, oh! mon Dieu! aprs! c'tait le plus dur! Non, il ne
changeait pas ses effets, le pauvre garon! Quel bon garon, mais
banal!...

Dieu, que c'tait difficile de se dshabiller sans femme de chambre!
Pour une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait
odieux! Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une
pareille corve! Mais s'il tait difficile de se dshabiller, se
rhabiller devenait presque impossible et nervant  crier, exasprant
 gifler le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air
gauche:--Voulez-vous que je vous aide.--L'aider! Ah oui!  quoi? De quoi
tait-il capable? Il suffisait de lui voir une pingle entre les doigts
pour le savoir.

C'est  ce moment-l peut-tre qu'elle avait commenc  le prendre en
grippe. Quand il disait: Voulez-vous que je vous aide! elle l'aurait
tu. Et puis tait-il possible qu'une femme ne fint point par dtester
un homme qui, depuis deux ans, l'avait force plus de cent vingt fois 
se rhabiller sans femme de chambre?

Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,
aussi peu dgourdis, aussi monotones. Ce n'tait pas le beau baron de
Grimbal qui aurait demand de cet air niais: Voulez-vous que je vous
aide? Il aurait aid, lui, si vif, si drle, si spirituel. Voil!
C'tait un diplomate; il avait couru le monde, rd partout, dshabill
et rhabill sans doute des femmes vtues suivant toutes les modes de la
terre, celui-l!...

L'horloge de l'glise sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le
cadran, se mit  rire en murmurant Oh! doit-il tre agit! puis elle
partit d'une marche plus vive, et sortit du square.

Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez 
nez avec un monsieur qui la salua profondment.

--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de
penser  lui.

--Oui, madame.

Et il s'informa de sa sant, puis, aprs quelques vagues propos, il
reprit:

--Vous savez que vous tes la seule--vous permettez que je dise de
mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes
collections japonaises.

--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garon!

--Comment! comment! en voil une erreur quand il s'agit de visiter une
collection rare!

--En tout cas, elle ne peut y aller seule.

--Et pourquoi pas? mais j'en ai reu des multitudes de femmes seules,
rien que pour ma galerie! J'en reois tous les jours. Voulez-vous que
je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut tre discret
mme pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant
d'entrer chez un homme srieux, connu, dans une certaine situation, que
lorsqu'on y va pour une cause inavouable!

--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-l.

--Alors vous venez voir ma collection.

--Quand?

--Mais tout de suite.

--Impossible, je suis presse.

--Allons donc. Voil une demi-heure que vous tes assise dans le square.

--Vous m'espionniez?

--Je vous regardais.

--Vrai, je suis presse.

--Je suis sr que non. Avouez que vous n'tes pas presse.

Mme Haggan se mit  rire, et avoua:

--Non ... non ... pas ... trs....

Un fiacre passait  les toucher. Le petit baron cria: Cocher! et la
voiture s'arrta. Puis, ouvrant la portire:

--Montez, madame.

--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.

--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence  nous
regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous
enlve et nous arrter tous les deux, montez, je vous en prie!

Elle monta, effare, abasourdie. Alors il s'assit auprs d'elle en
disant au cocher: rue de Provence.

Mais soudain elle s'cria:

--Oh! mon Dieu, j'oubliais une dpche trs presse, voulez-vous me
conduire, d'abord, au premier bureau tlgraphique?

Le fiacre s'arrta un peu plus loin, rue de Chteaudun, et elle dit au
baron:

--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis
 mon mari d'inviter Martelet  dner pour demain, et j'ai oubli
compltement.

Quand le baron fut revenu, sa carte bleue  la main, elle crivit au
crayon:


Mon cher ami, je suis trs souffrante; j'ai une nvralgie atroce qui me
tient au lit. Impossible sortir. Venez dner demain soir pour que je me
fasse pardonner.

JEANNE.


Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: Vicomte de
Martelet, 240, rue Miromesnil, puis, rendant la carte au baron:

--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la
bote aux tlgrammes.




BOMBARD




Bombard


Simon Bombard la trouvait souvent mauvaise, la vie! Il tait n avec une
incroyable aptitude pour ne rien faire et avec un dsir immodr pour
ne point contrarier cette vocation. Tout effort moral ou physique, tout
mouvement accompli pour une besogne lui paraissait au-dessus de ses
forces. Aussitt qu'il entendait parler d'une affaire srieuse il
devenait distrait, son esprit tant incapable d'une tension ou mme
d'une attention.

Fils d'un marchand de nouveauts de Caen, il se l'tait coul douce,
comme on disait dans sa famille, jusqu' l'ge de vingt-cinq ans.

Mais ses parents demeurant toujours plus prs de la faillite que de la
fortune, il souffrait horriblement de la pnurie d'argent.

Grand, gros, beau gars, avec des favoris roux,  la normande, le
teint fleuri, l'oeil bleu, bte et gai, le ventre apparent dj, il
s'habillait avec une lgance tapageuse de provincial en fte. Il riait,
criait, gesticulait  tout propos, talant sa bonne humeur orageuse avec
une assurance de commis-voyageur. Il considrait que la vie tait faite
uniquement pour bambocher et plaisanter, et sitt qu'il fallait mettre
un frein  sa joie braillarde, il tombait dans une sorte de somnolence
hbte, tant mme incapable de tristesse.

Ses besoins d'argent le harcelant, il avait coutume de rpter une
phrase devenue clbre dans son entourage:

--Pour dix mille francs de rente, je me ferais bourreau.

Or, il allait chaque anne passer quinze jours  Trouville. Il appelait
a faire sa saison.

Il s'installait chez des cousins qui lui prtaient une chambre, et, du
jour de son arrive au jour du dpart, il se promenait sur les planches
qui longent la grande plage de sable.

Il allait d'un pas assur, les mains dans ses poches ou derrire le dos,
toujours vtu d'amples habits, de gilets clairs et de cravates voyantes,
le chapeau sur l'oreille et un cigare d'un sou au coin de la bouche.

Il allait, frlant les femmes lgantes, toisant les hommes en gaillard
prt  se _flanquer une tripote_, et cherchant ... cherchant ... car il
cherchait.

Il cherchait une femme, comptant sur sa figure, sur son physique. Il
s'tait dit:

--Que diable, dans le tas de celles qui viennent l, je finirai bien par
trouver mon affaire. Et il cherchait avec un flair de chien de
chasse, un flair de Normand, sr qu'il la reconnatrait, rien qu'en
l'apercevant, celle qui le ferait riche.

Ce fut un lundi matin qu'il murmura:

--Tiens--tiens--tiens.

Il faisait un temps superbe, un de ces temps jaunes et bleus du mois de
juillet o on dirait qu'il pleut de la chaleur. La vaste plage couverte
de monde, de toilettes, de couleurs, avait l'air d'un jardin de femmes;
et les barques de pche aux voiles brunes, presque immobiles sur l'eau
bleue, qui les refltait la tte en bas, semblaient dormir sous le grand
soleil de dix heures. Elles restaient l, en face de la jete de bois,
les unes tout prs, d'autres plus loin, d'autres trs loin, sans remuer,
comme accables par une paresse de jour d't, trop nonchalantes pour
gagner la haute mer ou mme pour rentrer au port. Et, l-bas, on
apercevait vaguement, dans la brume, la cte du Havre portant  son
sommet deux points blancs, les phares de Sainte-Adresse.

Il s'tait dit:

--Tiens, tiens, tiens! en la rencontrant pour la troisime fois et en
sentant sur lui son regard, son regard de femme mre, exprimente et
hardie, qui s'offre.

Dj il l'avait remarque les jours prcdents, car elle semblait aussi
en qute de quelqu'un. C'tait une Anglaise assez grande, un peu maigre,
l'Anglaise audacieuse dont les voyages et les circonstances ont fait une
espce d'homme. Pas mal d'ailleurs, marchant sec, d'un pas court, vtue
simplement, sobrement, mais coiffe d'une faon drle, comme elles
se coiffent toutes. Elle avait les yeux assez beaux, les pommettes
saillantes, un peu rouges, les dents trop longues, toujours au vent.

Quand il arriva prs du port, il revint sur ses pas pour voir s'il la
rencontrerait encore une fois. Il la rencontra et il lui jeta un coup
d'oeil enflamm, un coup d'oeil qui disait:

--Me voil.

Mais comment lui parler?

Il revint une cinquime fois, et comme il la voyait de nouveau arriver
en face de lui, elle laissa tomber son ombrelle.

Il s'lana, la ramassa, et, la prsentant:

--Permettez, madame ...

Elle rpondit:

--Ah, vos tes fort gracious.

Et ils se regardrent. Ils ne savaient plus que dire. Elle avait rougi.

Alors, s'enhardissant, il pronona:

--En voil un beau temps.

Elle murmura:

--Ah, dlicious!

Et ils restrent encore en face l'un de l'autre, embarrasss, et ne
songeant d'ailleurs  s'en aller ni l'un ni l'autre. Ce fut elle qui eut
l'audace de demander.

--Vos t pour longtemps dans cette pays.

Il rpondit en souriant:

--Oh! oui, tant que je voudrai!

Puis, brusquement, il proposa:

--Voulez-vous venir jusqu' la jete? c'est si joli par ces jours-l!

Elle dit simplement:

--Je vol bien.

Et ils s'en allrent cte  cte, elle de son allure sche et droite,
lui de son allure balance de dindon qui fait la roue.

Trois mois plus tard les notables commerants de Caen recevaient, un
matin, une grande lettre blanche qui disait:

_Monsieur et Madame Prosper Bombard ont l'honneur de vous faire part du
mariage de Monsieur Simon Bombard, leur fils, avec Madame veuve Kate
Robertson._

Et, sur l'autre page:

_Madame veuve Kate Robertson a l'honneur de vous faire part de son
mariage avec Monsieur Simon Bombard._

Ils s'installrent  Paris.

La fortune de la marie s'levait  quinze mille francs de rentes bien
claires. Simon voulait quatre cents francs par mois pour sa cassette
personnelle. Il dut prouver que sa tendresse mritait ce sacrifice; il
le prouva avec facilit et obtint ce qu'il demandait.

Dans les premiers temps tout alla bien. Mme Bombard jeune n'tait plus
jeune, assurment, et sa fracheur avait subi des atteintes; mais elle
avait une manire d'exiger les choses qui faisait qu'on ne pouvait les
lui refuser.

Elle disait avec son accent anglais volontaire et grave: Oh! Simon, n
allons n coucher, qui faisait aller Simon vers le lit comme un chien
 qui on ordonne  la niche. Et elle savait vouloir en tout, de jour
comme de nuit, d'une faon qui forait les rsistances.

Elle ne se fchait pas; elle ne faisait point de scnes; elle ne criait
jamais; elle n'avait jamais l'air irrit ou bless, ou mme froiss.
Elle savait parler, voil tout, et elle parlait  propos, d'un ton qui
n'admettait point de rplique.

Plus d'une fois Simon faillit hsiter; mais devant les dsirs imprieux
et brefs de cette singulire femme, il finissait toujours par cder.

Cependant comme il trouvait monotones et maigres les baisers conjugaux,
et comme il avait en poche de quoi s'en offrir de plus gros, il s'en
paya bientt  satit, mais avec mille prcautions.

Mme Bombard s'en aperut, sans qu'il devint  quoi; et elle lui annona
un soir qu'elle avait lou une maison  Nantes o ils habiteraient dans
l'avenir.

L'existence devint plus dure. Il essaya des distractions diverses qui
n'arrivaient point  compenser le besoin de conqutes fminines qu'il
avait au coeur.

Il pcha  la ligne, sut distinguer les fonds qu'aime le goujon, ceux
que prfre la carpe ou le gardon, les rives favorites de la brme et
les diverses amorces qui tentent les divers poissons.

Mais en regardant son flotteur trembloter au fil de l'eau, d'autres
visions hantaient son esprit.

Il devint l'ami du chef de bureau de la sous-prfecture et du capitaine
de gendarmerie; et ils jourent au whist, le soir, au caf du Commerce,
mais son oeil triste dshabillait la reine de trfle ou la dame de
carreau, tandis que le problme des jambes absentes dans ces figures 
deux ttes embrouillait tout  fait les images closes en sa pense.

Alors il conut un plan, un vrai plan de Normand rus. Il fit prendre
 sa femme une bonne qui lui convenait; non point une belle fille,
une coquette, une pare, mais une gaillarde, rouge et rble, qui
n'veillerait point de soupons et qu'il avait prpare avec soins  ses
projets.

Elle leur fut donne en confiance par le directeur de l'octroi, un ami
complice et complaisant qui la garantissait sous tous les rapports. Et
Mme Bombard accepta avec confiance le trsor qu'on lui prsentait.

Simon fut heureux, heureux avec prcaution, avec crainte, et avec des
difficults incroyables.

Il ne drobait  la surveillance inquite de sa femme que de trs courts
instants, par-ci par-l, sans tranquillit.

Il cherchait un truc, un stratagme, et il finit par en trouver un qui
russit parfaitement.

Mme Bombard qui n'avait rien  faire se couchait tt, tandis que Bombard
qui jouait au whist, au caf du Commerce, rentrait chaque jour  neuf
heures et demie prcises. Il imagina de faire attendre Victorine dans le
couloir de sa maison, sur les marches du vestibule, dans l'obscurit.

Il avait cinq minutes au plus, car il redoutait toujours une surprise;
mais enfin cinq minutes de temps en temps suffisaient  son ardeur, et
il glissait un louis, car il tait large en ses plaisirs, dans la main
de la servante, qui remontait bien vite  son grenier.

Et il riait, il triomphait tout seul, il rptait tout haut, comme le
barbier du roi Midas, dans les roseaux du fleuve, en pchant l'ablette:

--Fichue dedans, la patronne.

Et le bonheur de ficher dedans Mme Bombard quivalait, certes, pour lui,
 tout ce qu'avait d'imparfait et d'incomplet sa conqute  gages.

       *       *       *       *       *

Or, un soir, il trouva comme d'habitude Victorine l'attendant sur les
marches, mais elle lui parut plus vive, plus anime que d'habitude, et
il demeura peut-tre dix minutes au rendez-vous du corridor.

Quand il entra dans la chambre conjugale, Mme Bombard n'y tait pas. Il
sentit un grand frisson froid qui lui courait dans le dos et il tomba
sur une chaise, tortur d'angoisse.

Elle apparut, un bougeoir  la main.

Il demanda, tremblant:

--Tu tais sortie?

Elle rpondit tranquillement:

--Je t dans la cuisine boire un verre d'eau.

Il s'effora de calmer les soupons qu'elle pouvait avoir; mais elle
semblait tranquille, heureuse, confiante; et il se rassura.

Quand ils pntrrent, le lendemain, dans la salle  manger pour
djeuner, Victorine mit sur la table les ctelettes.

Comme elle se relevait, Mme Bombard lui tendit un louis qu'elle tenait
dlicatement entre deux doigts, et lui dit, avec son accent calme et
srieux:

--Ten, ma fille, voil vingt francs dont j'av priv v, hier au soir.
Je v les rend.

Et la fille interdite prit la pice d'or qu'elle regardait d'un air
stupide, tandis que Bombard, effar, ouvrait sur sa femme des yeux
normes.




LE PAIN MAUDIT




Le Pain maudit

I


Le pre Taille avait trois filles. Anna, l'ane, dont on ne parlait
gure dans la famille, Rose, la cadette, ge maintenant de dix-huit
ans, et Claire, la dernire, encore gosse, qui venait de prendre son
quinzime printemps.

Le pre Taille, veuf aujourd'hui, tait matre mcanicien dans la
fabrique de boutons de M. Lebrument. C'tait un brave homme, trs
considr, trs droit, trs sobre, une sorte d'ouvrier modle. Il
habitait rue d'Angoulme, au Havre.

Quand Anna avait pris la clef des champs, comme on dit, le vieux
tait entr dans une colre pouvantable; il avait menac de tuer
le sducteur, un blanc-bec, un chef de rayon d'un grand magasin de
nouveauts de la ville. Puis, on lui avait dit de divers cts que la
petite se rangeait, qu'elle mettait de l'argent sur l'tat, qu'elle ne
courait pas, lie maintenant avec un homme d'ge, un juge au tribunal de
commerce, M. Dubois; et le pre s'tait calm.

Il s'inquitait mme de ce qu'elle faisait; demandait des renseignements
sur sa maison  ses anciennes camarades qui avaient t la revoir; et
quand on lui affirmait qu'elle tait dans ses meubles et qu'elle avait
un tas de vases de couleur sur ses chemines, des tableaux peints sur
les murs, des pendules dores et des tapis partout, un petit sourire
content lui glissait sur les lvres. Depuis trente ans il travaillait,
lui, pour amasser cinq ou six pauvres mille francs! La fillette n'tait
pas bte, aprs tout!

Or, voil qu'un matin, le fils Touchard, dont le pre tait tonnelier au
bout de la rue, vint lui demander la main de Rose, la seconde. Le coeur
du vieux se mit  battre. Les Touchard taient riches et bien poss; il
avait dcidment de la chance dans ses filles.

La noce fut dcide; et on rsolut qu'on la ferait d'importance. Elle
aurait lieu  Sainte-Adresse, au restaurant de la mre Jusa. Cela
coterait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois n'tait pas
coutume.

Mais un matin, comme le vieux tait rentr au logis pour djeuner, au
moment o il se mettait  table avec ses deux filles, la porte s'ouvrit
brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des
bagues, et un chapeau  plume. Elle tait gentille comme un coeur avec
tout a. Elle sauta au cou du pre, qui n'eut pas le temps de dire
ouf, puis elle tomba en pleurant dans les bras de ses deux soeurs,
puis elle s'assit en s'essuyant les yeux et demanda une assiette pour
manger la soupe avec la famille. Cette fois, le pre Taille fut attendri
jusqu'aux larmes  son tour, et il rpta  plusieurs reprises: C'est
bien, a, petite, c'est bien, c'est bien. Alors, elle dit tout de
suite son affaire.--Elle ne voulait pas qu'on ft la noce de Rose 
Sainte-Adresse, elle ne voulait pas, ah! mais non. On la ferait
chez elle, donc, cette noce, et a ne coterait rien au pre. Ses
dispositions taient prises, tout arrang, tout rgl; elle se chargeait
de tout, voil!

Le vieux rpta: a, c'est bien, petite, c'est bien. Mais un scrupule
lui vint. Les Touchard consentiraient-ils? Rose, la fiance, surprise,
demanda: Pourquoi qu'ils ne voudraient pas, donc? Laisse faire, je m'en
charge, je vais en parler  Philippe, moi.

Elle en parla  son prtendu, en effet, le jour mme; et Philippe
dclara que a lui allait parfaitement. Le pre et la mre Touchard
furent aussi ravis de faire un bon dner qui ne coterait rien. Et ils
disaient: a sera bien, pour sr, vu que monsieur Dubois roule sur
l'or.

Alors ils demandrent la permission d'inviter une amie, Mlle Florence,
la cuisinire des gens du premier. Anna consentit  tout.

Le mariage tait fix au dernier mardi du mois.


II


Aprs la formalit de la mairie et la crmonie religieuse, la noce se
dirigea vers la maison d'Anna. Les Taille avaient amen, de leur ct,
un cousin d'ge, M. Sauvetanin, homme  rflexions philosophiques,
crmonieux et compass, dont on attendait l'hritage, et une vieille
tante, Mme Lamondois.

M. Sauvetanin avait t dsign pour offrir son bras  Anna. On les
avait accoupls, les jugeant les deux personnes les plus importantes et
les plus distingues de la socit.

Ds qu'on arriva devant la porte d'Anna, elle quitta immdiatement son
cavalier et courut en avant en dclarant: Je vais vous montrer le
chemin.

Elle monta, en courant, l'escalier, tandis que la procession des invits
suivait plus lentement.

Ds que la jeune fille eut ouvert son logis elle se rangea pour laisser
passer le monde qui dfilait devant elle en roulant de grands yeux et en
tournant la tte de tous les cts pour voir ce luxe mystrieux.

La table tait mise dans le salon, la salle  manger ayant t juge
trop petite. Un restaurateur voisin avait lou les couverts, et les
carafes pleines de vin luisaient sous un rayon de soleil qui tombait
d'une fentre.

Les dames pntrrent dans la chambre  coucher pour se dbarrasser de
leurs chles et de leurs coiffures, et le pre Touchard, debout sur
la porte, clignait de l'oeil vers le lit bas et large, et faisait aux
hommes des petits signes farceurs et bienveillants. Le pre Taille, trs
digne, regardait avec un orgueil intime l'ameublement somptueux de son
enfant, et il allait de pice en pice, tenant toujours  la main son
chapeau, inventoriant les objets d'un regard, marchant  la faon d'un
sacristain dans une glise.

Anna allait, venait, courait, donnait des ordres, htait le repas.

Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle  manger dmeuble,
en criant: Venez tous par ici une minute. Les douze invits se
prcipitrent et aperurent douze verres de madre en couronne sur un
guridon.

Rose et son mari se tenaient par la taille, s'embrassaient dj dans
les coins. M. Sauvetanin ne quittait pas Anna de l'oeil, poursuivi sans
doute par cette ardeur, par cette attente qui remuent les hommes, mme
vieux et laids, auprs des femmes galantes, comme si elles devaient par
mtier, par obligation professionnelle, un peu d'elles  tous les mles.

Puis on se mit  table, et le repas commena. Les parents occupaient un
bout, les jeunes gens tout l'autre bout. Mme Touchard la mre prsidait
 droite, la jeune marie prsidait  gauche. Anna s'occupait de tous et
de chacun, veillait  ce que les verres fussent toujours pleins et les
assiettes toujours garnies. Une certaine gne respectueuse, une certaine
intimidation devant la richesse du logis et la solennit du service
paralysaient les convives. On mangeait bien, on mangeait bon, mais on ne
rigolait pas comme on doit rigoler dans les noces. On se sentait dans
une atmosphre trop distingue, cela gnait. Mme Touchard, la mre, qui
aimait rire, tchait d'animer la situation; et, comme on arrivait au
dessert, elle cria: Dis donc, Philippe, chante-nous quelque chose.
Son fils passait dans sa rue pour possder une des plus jolies voix du
Havre.

Le mari aussitt se leva, sourit, et se tournant vers sa belle-soeur,
par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose de
circonstance, de grave, de comme il faut, qu'il jugeait en harmonie avec
le srieux du dner.

Anna prit un air content et se renversa sur sa chaise pour couter. Tous
les visages devinrent attentifs et vaguement souriants.

Le chanteur annona Le pain maudit, et arrondissant le bras droit, ce
qui fit remonter son habit dans son cou, il commena:

  Il est un pain bni qu' la terre conome
  Il nous faut arracher d'un bras victorieux.
  C'est le pain du travail, celui que l'honnte homme,
  Le soir,  ses enfants, apporte tout joyeux.
  Mais il en est un autre,  mine tentatrice,
  Pain maudit que l'Enfer pour nous damner sema _(bis)_
  Enfants, n'y touchez pas, car c'est le pain du vice!
  Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-l! _(bis.)_

Toute la table applaudit avec frnsie. Le pre Touchard dclara: a,
c'est tap. La cuisinire invite tourna dans sa main un croton
qu'elle regardait avec attendrissement. M. Sauvetanin murmura: Trs
bien! Et la tante Lamondois s'essuyait dj les yeux avec sa serviette.

Le mari annona: Deuxime couplet et le lana avec une nergie
croissante:

  Respect au malheureux qui, tout bris par l'ge,
  Nous implore en passant sur le bord du chemin,
  Mais fltrissons celui qui, dsertant l'ouvrage,
  Alerte et bien portant, ose tendre la main.
  Mendier sans besoin, c'est voler la vieillesse.
  C'est voler l'ouvrier que le travail courba _(bis.)_
  Honte  celui qui vit du pain de la paresse,
  Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-l _(bis.)_

Tous, mme les deux servants rests debout contre les murs, hurlrent
en choeur le refrain. Les voix fausses et pointues des femmes faisaient
dtonner les voix grasses des hommes.

La tante et la marie pleuraient tout  fait. Le pre Taille se mouchait
avec un bruit de trombone, et le pre Touchard affol brandissait
un pain tout entier jusqu'au milieu de la table. La cuisinire amie
laissait tomber des larmes muettes sur son croton qu'elle tourmentait
toujours.

M. Sauvetanin pronona au milieu de l'motion gnrale: Voil des
choses saines, bien diffrentes des gaudrioles.

Anna, trouble aussi, envoyait des baisers  sa soeur et lui montrait
d'un signe amical son mari, comme pour la fliciter.

Le jeune homme, gris par le succs, reprit:

  Dans ton simple rduit, ouvrire gentille,
  Tu sembles couter la voix du tentateur!
  Pauvre enfant, va, crois-moi, ne quitte pas l'aiguille.
  Tes parents n'ont que toi, toi seule es leur bonheur.
  Dans un luxe honteux trouveras-tu des charmes
  Lorsque, te maudissant, ton pre expirera? _(bis)_
  Le pain du dshonneur se ptrit dans les larmes.
  Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-l, _(bis.)_

Seuls les deux servants et le pre Touchard reprirent le refrain. Anna,
toute ple, avait baiss les yeux. Le mari, interdit, regardait autour
de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisinire avait
soudain lch son croton comme s'il tait devenu empoisonn.

M. Sauvetanin dclara gravement, pour sauver la situation: Le dernier
couplet est de trop. Le pre Taille, rouge jusqu'aux oreilles, roulait
des regards froces autour de lui.

Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes, dit aux valets d'une
voix mouille, d'une voix de femme qui pleure: Apportez le champagne.

Aussitt une joie secoua les invits. Les visages redevinrent radieux.
Et comme le pre Touchard, qui n'avait rien vu, rien senti, rien
compris, brandissait toujours son pain et chantait tout seul, en le
montrant aux convives:

  Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-l,

toute la noce, lectrise en voyant apparatre les bouteilles coiffes
d'argent, reprit avec un bruit de tonnerre:

  Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-l.




LES SABOTS




Les Sabots


Le vieux cur bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus
des bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommads des
paysans. Les grands paniers des fermires venues de loin pour la messe
taient poss  terre  ct d'elles; et la lourde chaleur d'un jour
de juillet dgageait de tout le monde une odeur de btail, un fumet de
troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et
aussi les meuglements des vaches couches dans un champ voisin. Parfois
un souffle d'air charg d'aromes des champs s'engouffrait sous le
portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures,
il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout
des cierges ... Comme le dsire le bon Dieu. Ainsi soit-il! prononait
le prtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque
semaine,  recommander  ses ouailles les petites affaires intimes de
la commune. C'tait un vieux homme  cheveux blancs qui administrait
la paroisse depuis bientt quarante ans, et le prne lui servait pour
communiquer familirement avec tout son monde.

Il reprit: Je recommande  vos prires Dsir Vallin, qu'est bien
malade et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses couches.

Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier poss dans un
brviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: Il ne faut pas que
les garons et les filles viennent comme a, le soir, dans le cimetire,
ou bien je prviendrai le garde-champtre.--M. Csaire Omont voudrait
bien trouver une jeune fille honnte comme servante. Il rflchit
encore quelques secondes, puis ajouta: C'est tout, mes frres, c'est
la grce que je vous souhaite au nom du Pre, et du Fils, et du
Saint-Esprit.

Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.

       *       *       *       *       *

Quand les Malandain furent rentrs dans leur chaumire, la dernire du
hameau de la Sablire, sur la route de Fourville, le pre, un vieux
petit paysan sec et rid, s'assit devant la table, pendant que sa femme
dcrochait la marmite et que sa fille Adlade prenait dans le buffet
les verres et les assiettes, et il dit: a s'rait p't'tre bon, c'te
place chez matr' Omont, vu que le v'l veuf, que sa bru l'aime pas,
qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p't'tre ben d'y envoyer
Adlade.

La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle,
et, pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une
odeur de choux, elle rflchit.

L'homme reprit: Il a d'quoi, pour sr. Mais qu'il faudrait tre
dgourdi et qu'Adlade l'est pas un brin.

La femme alors articula: J'pourrions voir tout d'mme. Puis, se
tournant vers sa fille, une gaillarde  l'air niais, aux cheveux
jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria:
T'entends, grande bte. T'iras chez mat' Omont t'proposer comme
servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera.

La fille se mit  rire sottement sans rpondre. Puis tous trois
commencrent  manger.

Au bout de dix minutes, le pre reprit: coute un mot, la fille, et
tche d'n' point te mettre en dfaut sur ce que j'vas te dire....

Et il lui traa en termes lents et minutieux toute une rgle de
conduite, prvoyant les moindres dtails, la prparant  cette conqute
d'un vieux veuf mal avec sa famille.

La mre avait cess de manger pour couter et elle demeurait, la
fourchette  la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour 
tour, suivant cette instruction avec une attention concentre et muette.

Adlade restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.

Ds que le repas fut termin la mre lui fit mettre son bonnet, et elles
partirent toutes deux pour aller trouver M. Csaire Omont. Il
habitait une sorte de petit pavillon de briques adoss aux btiments
d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'tait retir du
faire-valoir, pour vivre de ses rentes.

Il avait environ cinquante-cinq ans; il tait gros, Jovial et bourru
comme un homme riche. Il riait et criait  faire tomber les murs, buvait
du cidre et de l'eau-de-vie  pleins verres, et passait encore pour
chaud, malgr son ge.

Il aimait  se promener dans les champs, les mains derrire le dos,
enfonant ses sabots de bois dans la terre grasse, considrant la leve
du bl ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur  son aise, qui
aime a, mais qui ne se la foule plus.

On disait de lui: C'est un pre Bontemps, qui n'est pas bien lev tous
les jours.

Il reut les deux femmes, le ventre  table, achevant son caf. Et, se
renversant, il demanda:

--Qu'est-ce que vous dsirez?

La mre prit la parole:

--C'est no't fille Adlade que j'viens vous proposer pour servante, vu
c'qu'a dit u matin monsieur le cur.

Matre Omont considra la fille, puis, brusquement:

--Quel ge qu'elle a, c'te grande bique-l?

--Vingt-un ans  la Saint-Michel, monsieur Omont.

--C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends
d'main, pour faire ma soupe du matin.

Et il congdia les deux femmes.

Adlade entra en fonctions le lendemain et se mit  travailler dur,
sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.

Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine,
monsieur Omont la hla.

--Adlade!

Elle accourut.

--Me v'l, not' matre.

Ds qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnes, l'oeil
troubl, il dclara:

--coute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre nous. T'es ma
servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mlerons point nos
sabots.

--Oui, not' matre.

--Allons, c'est bien, va  ton ouvrage.

Et elle alla reprendre sa besogne.

A midi elle servit le dner du matre dans sa petite salle  papier
peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prvenir M.
Omont.

--C'est servi, not' matre.

Il entra, s'assit, regarda autour de lui, dplia sa serviette, hsita
une seconde, puis, d'une voix de tonnerre:

--Adlade!

Elle arriva, effare. Il cria comme s'il allait la massacrer.

--Eh bien, nom de D ... et t, ousqu'est ta place?

--Mais ... not'matre ...

Il hurlait:

--J'aime pas manger tout seul, nom de D ...; tu vas te mett' l ou bien
foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'n assiette et ton verre.

pouvante, elle apporta son couvert en balbutiant:

--Me v'l, not' matre.

Et elle s'assit en face de lui.

Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait des
histoires qu'elle coutait les yeux baisss, sans oser prononcer un mot.

De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre,
des assiettes.

En apportant le caf, elle ne dposa qu'une tasse devant lui, alors,
repris de colre, il grogna:

--Eh bien, et pour t?

--J'n'en prends point, not' matre.

--Pourquoi que tu n'en prends point?

--Parce que je l'aime point.

Alors il clata de nouveau:

--J'aime pas prend' mon caf tout seul, nom de D ... Si tu n'veux pas
t'mett'  en prendre itou, tu vas foutre le camp, nom de D ... Va
chercher une tasse et plus vite que a.

Elle alla chercher une tasse, se rassit, gota la noire liqueur, fit la
grimace, mais, sous l'oeil furieux du matre, avala jusqu'au bout. Puis
il fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le second
du pousse-rincette, et le troisime du coup-de-pied-au-cul.

Et M. Omont la congdia.

--Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une bonne fille.

Il en fut de mme au dner. Puis elle dut faire sa partie de dominos,
puis il l'envoya se mettre au lit.

--Va te coucher, je monterai tout  l'heure.

Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa prire,
se dvtit et se glissa dans ses draps. Mais soudain elle bondit,
effare. Un cri furieux faisait trembler la maison:

--Adlade?

Elle ouvrit sa porte et rpondit de son grenier:

--Me v'l, not' matre.

--Ousque t'es?

--Mais j'suis dans mon lit, donc, not' matre.

Alors il vocifra:

--Veux-tu bien descendre, nom de D ... J'aime pas coucher tout seul, nom
de D ..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre le camp, nom de D ...

Alors, elle rpondit d'en haut, perdue, cherchant sa chandelle:

--Me v'l, not' matre!

Et il entendit ses petits sabots dcouverts battre le sapin de
l'escalier; et, quand elle fut arrive aux dernires marches, il la prit
par le bras, et ds qu'elle eut laiss devant la porte ses troites
chaussures de bois  ct des grosses galoches du matre, il la poussa
dans sa chambre en grognant:

--Plus vite que a, donc, nom de D ...!

Et elle rptait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait:

--Me v'l, me v'l, not' matre.

       *       *       *       *       *

Six mois aprs, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son
pre l'examina curieusement, puis demanda:

--T'es-ti point grosse?

Elle restait stupide, regardant son ventre, rptant:

--Mais non, je n'crois point.

Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir:

--Dis-m si vous n'avez point, quque soir, ml vos sabots?

--Oui, je les ons mls l'premier soir et puis l's autres.

--Mais t'es pleine, grande futaille.

Elle se mit  sangloter, balbutiant:

--J'savais ti, m? J'savais ti, m?

Le pre Malandain la guettait, l'oeil veill, la mine satisfaite. Il
demanda:

--Quque tu ne savais point?

Elle pronona,  travers ses pleurs:

--J'savais ti, m, que a se faisait comme a d's'fants!

Sa mre rentrait. L'homme articula, sans colre:

--La v'l grosse,  c't'heure.

Mais la femme se fcha, rvolte d'instinct, injuriant  pleine gueule
sa fille en larmes, la traitant de manante et de trane.

Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour
causer de leurs affaires avec mat' Csaire Omont, il dclara:

--All' est tout d'mme encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait
point c'qu'all' faisait, c'te niente.

Au prne du dimanche suivant, le vieux cur publiait les bans de M.
Onufre-Csaire Omont avec Cleste-Adlade Malandain.




LA BUCHE




La Bche


Le salon tait petit, tout envelopp de teintures paisses, et
discrtement odorant. Dans une chemine large, un grand feu flambait;
tandis qu'une seule lampe pose sur le coin de la chemine versait une
lumire molle, ombre par un abat-jour d'ancienne dentelle, sur les deux
personnes qui causaient.

Elle, la matresse de la maison, une vieille  cheveux blancs, mais une
de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme un fin
papier et parfume, tout imprgne de parfums, pntre jusqu' la chair
vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si longtemps,
l'piderme: une vieille qui sent, quand on lui baise la main, l'odeur
lgre qui vous saute  l'odorat lorsqu'on ouvre une bote de poudre
d'iris florentine.

Lui tait un ami d'autrefois, rest garon, un ami de toutes les
semaines, un compagnon de voyage dans l'existence. Rien de plus
d'ailleurs.

Ils avaient cess de causer depuis une minute environ, et tous deux
regardaient le feu, rvant  n'importe quoi, en l'un de ces silences
amis des gens qui n'ont point besoin de parler toujours pour se plaire
l'un prs de l'autre.

Et soudain une grosse bche, une souche hrisse de racines enflammes,
croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lance dans le salon,
roula sur le tapis en jetant des clats de feu tout autour d'elle.

La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis
que lui,  coup de botte, rejetait dans la chemine l'norme charbon
et ratissait de sa semelle toutes les claboussures ardentes rpandues
autour.

Quand le dsastre fut rpar, une forte odeur de roussi se rpandit; et
l'homme se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant: Et
voil, dit-il en montrant la bche replace dans l'tre, voil pourquoi
je ne me suis jamais mari.

Elle le considra, tout tonne, avec cet oeil curieux des femmes qui
veulent savoir, cet oeil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, o
la curiosit est rflchie, complique, souvent malicieuse; et elle
demanda: Comment a?

Il reprit: Oh! c'est toute une histoire, une assez triste et vilaine
histoire.

Mes anciens camarades se sont souvent tonns du froid survenu tout 
coup entre un de mes meilleurs amis qui s'appelait, de son petit nom,
Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux
insparables comme nous tions, avaient pu tout  coup devenir presque
trangers l'un  l'autre. Or, voici le secret de notre loignement.

Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions
jamais; et l'amiti qui nous liait semblait si forte que rien n'aurait
pu la briser.

Un soir, en rentrant, il m'annona son mariage.

Je reus un coup dans la poitrine, comme s'il m'avait vol ou trahi.
Quand un ami se marie, c'est fini, bien fini. L'affection jalouse d'une
femme, cette affection ombrageuse, inquite et charnelle, ne tolre
point l'attachement vigoureux et franc, cet attachement d'esprit, de
coeur et de confiance qui existe entre deux hommes.

Voyez-vous, madame, quel que soit l'amour qui les soude l'un  l'autre,
l'homme et la femme sont toujours trangers d'me, d'intelligence; ils
restent deux belligrants; ils sont d'une race diffrente; il faut qu'il
y ait toujours un dompteur et un dompt, un matre et un esclave; tantt
l'un, tantt l'autre; ils ne sont jamais deux gaux. Ils s'treignent
les mains, leurs mains frissonnantes d'ardeur; ils ne se les serrent
jamais d'une large et forte pression loyale, de cette pression qui
semble ouvrir les coeurs, les mettre  nu, dans un lan de sincre
et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier et de
procrer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui les
abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir avec
lui dans cette communion de penses qui ne peut exister qu'entre deux
hommes.

Enfin mon ami Julien se maria. Elle tait jolie, sa femme, charmante,
une petite blonde frisotte, vive, potele, qui semblait l'adorer.

D'abord, j'allais peu dans la maison, craignant de gner leur tendresse,
me sentant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant m'attirer,
m'appeler sans cesse, et m'aimer.

Peu  peu je me laissai sduire par le charme doux de cette vie commune;
et je dnais souvent chez eux; et souvent, rentr chez moi la nuit, je
songeais  faire comme lui,  prendre une femme, trouvant bien triste 
prsent ma maison vide.

Eux, paraissaient se chrir, ne se quittaient point. Or, un soir, Julien
m'crivit de venir dner. J'y allai. Mon bon, dit-il, il va falloir que
je m'absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne serai pas de
retour avant onze heures; mais  onze heures prcises, je rentrerai.
J'ai compt sur toi pour tenir compagnie  Berthe.

La jeune femme sourit: C'est moi, d'ailleurs, qui ai eu l'ide de vous
envoyer chercher, reprit-elle.

Je lui serrai la main: Vous tes gentille comme tout. Et je sentis sur
mes doigts une amicale et longue pression. Je n'y pris pas garde. On se
mit  table; et, ds huit heures, Julien nous quittait.

Aussitt qu'il fut parti, une sorte de gne singulire naquit
brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous tions encore jamais
trouvs seuls, et, malgr notre intimit grandissant chaque jour, le
tte--tte nous plaait dans une situation nouvelle. Je parlai d'abord
de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit les
silences embarrassants. Elle ne rpondit rien et restait en face de moi,
de l'autre ct de la chemine, la tte baisse, le regard indcis, un
pied tendu vers la flamme, comme perdue en une difficile mditation.
Quand je fus  sec d'ides banales, je me tus. C'est tonnant comme il
est difficile quelquefois de trouver des choses  dire. Et puis, je
sentais du nouveau dans l'air, je sentais de l'invisible, un je ne
sais quoi impossible  exprimer, cet avertissement mystrieux qui vous
prvient des intentions secrtes, bonnes ou mauvaises, d'une autre
personne  votre gard.

Ce pnible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit: Mettez
donc une bche au feu, mon ami, vous voyez bien qu'il va s'teindre.
J'ouvris le coffre  bois, plac juste comme le vtre, et je pris une
bche, la plus grosse bche, que je plaai en pyramide sur les autres
morceaux aux trois quarts consums.

Et le silence recommena.

Au bout de quelques minutes, la bche flambait de telle faon qu'elle
nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux,
des yeux qui me parurent tranges. Il fait trop chaud, maintenant,
dit-elle; allons donc l-bas, sur le canap. Et nous voil partis sur
le canap. Puis tout  coup, me regardant bien en face: Qu'est-ce que
vous feriez si une femme vous disait qu'elle vous aime?

Je rpondis, fort interloqu: Ma foi, le cas n'est pas prvu, et puis,
a dpendrait de la femme.

Alors, elle se mit  rire, d'un rire sec, nerveux, frmissant, un de ces
rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta:

Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins.

Elle se tut, puis reprit:

Avez-vous quelquefois t amoureux, monsieur Paul?

Je l'avouai, oui, j'avais t amoureux.

Racontez-moi a, dit-elle.

Je lui racontai une histoire quelconque. Elle m'coutait attentivement,
avec des marques frquentes d'improbation et de mpris; et soudain:
Non, vous n'y entendez rien. Pour que l'amour ft bon, il faudrait, il
me semble, qu'il bouleverst le coeur, tordt les nerfs et ravaget la
tte; il faudrait qu'il ft--comment dirai-je?--dangereux, terrible
mme, presque criminel, presque sacrilge, qu'il ft une sorte de
trahison; je veux dire qu'il a besoin de rompre des obstacles sacrs,
des lois, des liens fraternels; quand l'amour est tranquille, facile,
sans prils, lgal, est-ce bien de l'amour?

Je ne savais plus quoi rpondre, et je jetais en moi-mme cette
exclamation philosophique: O cervelle fminine, te voil bien!

Elle avait pris, en parlant, un petit air indiffrent, sainte-nitouche;
et, appuye sur les coussins, elle s'tait allonge, couche, la tte
contre mon paule, la robe un peu releve, laissant voir un bas de soie
rouge que les clats du foyer enflammaient par instants.

Au bout d'une minute: Je vous fais peur, dit-elle. Je protestai. Elle
s'appuya tout  fait contre ma poitrine et, sans me regarder: Si je
vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous? Et avant que
j'eusse pu trouver ma rponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient
attir brusquement ma tte, et ses lvres joignaient les miennes. Ah!
ma chre amie, je vous rponds que je ne m'amusais pas! Quoi! tromper
Julien? devenir l'amant de cette petite folle perverse et ruse,
effroyablement sensuelle sans doute,  qui son mari dj ne suffisait
plus! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l'amour pour le seul
attrait du fruit dfendu, du danger brav, de l'amiti trahie! Non, cela
ne m'allait gure. Mais que faire? Imiter Joseph! rle fort sot et, de
plus, fort difficile, car elle tait affolante en sa perfidie, cette
fille, et enflamme d'audace, et palpitante et acharne. Oh! que celui
qui n'a jamais senti sur sa bouche le baiser profond d'une femme prte 
se donner, me jette la premire pierre ...

... Enfin, une minute de plus ... vous comprenez, n'est-ce pas? Une
minute de plus et ... j'tais ... non, elle tait ... pardon, c'est lui
qui l'tait!... ou plutt qui l'aurait t, quand voil qu'un bruit
terrible nous fit bondir.

La bche, oui, la bche, madame, s'lanait dans le salon, renversant la
pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant
le tapis et se gtant sous un fauteuil qu'elle allait infailliblement
flamber.

Je me prcipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la
chemine le tison sauveur, la porte brusquement s'ouvrit! Julien, tout
joyeux, rentrait. Il s'cria: Je suis libre, l'affaire est finie deux
heures plus tt!

Oui, mon amie, sans la bche, j'tais pinc en flagrant dlit. Et vous
apercevez d'ici les consquences!

Or, je fis en sorte de n'tre plus repris dans une situation pareille,
jamais, jamais. Puis je m'aperus que Julien me battait froid, comme on
dit. Sa femme videmment sapait notre amiti; et peu  peu il m'loigna
de chez lui; et nous avons cess de nous voir. Je ne me suis point
mari. Cela ne doit plus vous tonner.




MAGNTISME




Magntisme


C'tait  la fin d'un dner d'hommes,  l'heure des interminables
cigares et des incessants petits verres, dans la fume et
l'engourdissement chaud des digestions, dans le lger trouble des ttes
aprs tant de viandes et de liqueurs absorbes et mles.

On vint  parler du magntisme, des tours de Donato et des expriences
du docteur Charcot. Soudain ces hommes sceptiques, aimables,
indiffrents  toute religion, se mirent  raconter des faits tranges,
des histoires incroyables mais arrives, affirmaient-ils, retombant
brusquement en des croyances superstitieuses, se cramponnant 
ce dernier reste de merveilleux, devenus dvots,  ce mystre du
magntisme, le dfendant au nom de la science.

Un seul souriait, un vigoureux garon, grand coureur de filles et
chasseur de femmes, chez qui une incroyance  tout s'tait ancre si
fortement qu'il n'admettait mme point la discussion.

Il rptait en ricanant: Des blagues! des blagues! des blagues! Nous ne
discuterons pas Donato qui est tout simplement un trs malin faiseur de
tours. Quant  M. Charcot qu'on dit tre un remarquable savant, il me
fait l'effet de ces conteurs dans le genre d'Edgar Poe, qui finissent
par devenir fous  force de rflchir  d'tranges cas de folie. Il a
constat des phnomnes nerveux inexpliqus et encore inexplicables,
il marche dans cet inconnu qu'on explore chaque jour, et ne pouvant
toujours comprendre ce qu'il voit, il se souvient trop peut-tre
des explications ecclsiastiques des mystres. Et puis je voudrais
l'entendre parler, ce serait tout autre chose que ce que vous rptez.

Il y eut autour de l'incrdule une sorte de mouvement de piti, comme
s'il avait blasphm dans une assemble de moines.

Un de ces messieurs s'cria:

--Il y a eu pourtant des miracles autrefois.

Mais l'autre rpondit:

--Je le nie. Pourquoi n'y en aurait-il plus?

Alors chacun apporta un fait, des pressentiments fantastiques, des
communications d'mes  travers de longs espaces, des influences
secrtes d'un tre sur un autre. Et on affirmait, on dclarait les faits
indiscutables, tandis que le nieur acharn rptait: Des blagues! des
blagues! des blagues!

A la fin il se leva, jeta son cigare, et les mains dans les poches: Eh
bien, moi aussi, je vais vous raconter deux histoires, et puis je vous
les expliquerai. Les voici:

Dans le petit village d'tretat les hommes, tous matelots, vont chaque
anne au banc de Terre-Neuve pcher la morue. Or, une nuit, l'enfant
d'un de ces marins se rveilla en sursaut en criant que son p tait
mort  la m. On calma le mioche qui se rveilla de nouveau en hurlant
que son p tait ney. Un mois aprs on apprenait en effet la mort du
pre enlev du pont par un coup de mer. La veuve se rappela les rveils
de l'enfant. On cria au miracle, tout le monde s'mut; on rapprocha les
dates; et il se trouva que l'accident et le rve avaient concid  peu
prs; d'o l'on conclut qu'ils taient arrivs la mme nuit,  la mme
heure. Et voil un mystre du magntisme.

Le conteur s'interrompit. Alors un des auditeurs fort mu demanda:--Et
vous expliquez a, vous?

--Parfaitement, Monsieur, j'ai trouv le secret. Le fait m'avait surpris
et mme vivement embarrass; mais moi, voyez-vous, je ne crois pas par
principe. De mme que d'autres commencent par croire, je commence par
douter; et quand je ne comprends nullement, je continue  nier toute
communication tlpathique des mes, sr que ma pntration seule est
suffisante. Eh bien, j'ai cherch, cherch, et j'ai fini,  force
d'interroger toutes les femmes des matelots absents, par me convaincre
qu'il ne se passait pas huit jours sans que l'une d'elles ou l'un des
enfants rvt et annont  son rveil que le p tait mort  la m.
La crainte horrible et constante de cet accident fait qu'ils en parlent
toujours, y pensent sans cesse. Or, si une de ces frquentes prdictions
concide, par un hasard trs simple, avec une mort, on crie aussitt au
miracle, car on oublie soudain tous les autres songes, tous les autres
prsages, toutes les autres prophties de malheur, demeurs sans
confirmation. J'en ai pour ma part considr plus de cinquante dont les
auteurs, huit jours plus tard, ne se souvenaient mme plus. Mais si
l'homme, en effet, tait mort, la mmoire se serait immdiatement
rveille, et l'on aurait clbr l'intervention de Dieu selon les uns,
du magntisme selon les autres.

Un des fumeurs dclara:

--C'est assez juste, ce que vous dites l, mais voyons votre seconde
histoire?

--Oh! ma seconde histoire est fort dlicate  raconter. C'est 
moi qu'elle est arrive, aussi je me dfie un rien de ma propre
apprciation. On n'est jamais quitablement juge et partie. Enfin la
voici:

J'avais dans mes relations mondaines une jeune femme  laquelle je ne
songeais nullement, que je n'avais mme jamais regarde attentivement,
jamais remarque, comme on dit.

Je la classais parmi les insignifiantes, bien qu'elle ne ft pas laide;
enfin elle me semblait avoir des yeux, un nez, une bouche, des cheveux
quelconques, toute une physionomie terne; c'tait un de ces tres sur
qui la pense ne semble se poser que par hasard, ne se pouvoir arrter,
sur qui le dsir ne s'abat point.

Or, un soir, que j'crivais des lettres au coin de mon feu avant de me
mettre au lit, j'ai senti au milieu de ce dvergondage d'ides, de
cette procession d'images qui vous effleurent le cerveau quand on reste
quelques minutes rvassant, la plume en l'air, une sorte de petit
souffle qui me passait dans l'esprit, un tout lger frisson du coeur, et
immdiatement, sans raison, sans aucun enchanement de penses logique,
j'ai vu distinctement, vu comme si je la touchais, vu des pieds  la
tte, et sans voile, cette jeune femme  qui je n'avais jamais song
plus de trois secondes de suite, le temps que son nom me traverst la
tte. Et soudain je lui dcouvris un tas de qualits que je n'avais
point observes, un charme doux, un attrait langoureux; elle veilla
chez moi cette sorte d'inquitude d'amour qui vous met  la poursuite
d'une femme. Mais je n'y pensai pas longtemps. Je me couchai, je
m'endormis. Et je rvai.

Vous avez tous fait de ces rves singuliers, n'est-ce pas, qui
vous rendent matres de l'impossible, qui vous ouvrent des portes
infranchissables, des joies inespres, des bras impntrables?

Qui de nous dans ces sommeils troubls, nerveux, haletants, n'a tenu,
treint, ptri, possd avec une acuit de sensation extraordinaire,
celle dont son esprit tait occup? Et avez-vous remarqu quelles
surhumaines dlices apportent ces bonnes fortunes du rve! En quelles
ivresses folles elles vous jettent, de quels spasmes fougueux elles vous
secouent, et quelle tendresse infinie, caressante, pntrante, elles
vous enfoncent au coeur pour celle qu'on tient dfaillante et chaude, en
cette illusion adorable et brutale, qui semble une ralit.

Tout cela, je l'ai ressenti avec une inoubliable violence. Cette femme
fut  moi, tellement  moi que la tide douceur de sa peau me restait
aux doigts, l'odeur de sa peau me restait au cerveau, le got de
ses baisers me restait aux lvres, le son de sa voix me restait aux
oreilles, le cercle de son treinte autour des reins, et le charme
ardent de sa tendresse en toute ma personne, longtemps aprs mon rveil
exquis et dcevant.

Et trois fois en cette mme nuit, le songe se renouvela.

Le jour venu, elle m'obsdait, me possdait, me hantait la tte et les
sens,  un tel point que je ne restais plus une seconde sans penser 
elle.

A la fin, ne sachant que faire, je m'habillai et je l'allai voir.
Dans son escalier j'tais mu  trembler, mon coeur battait, un dsir
vhment m'envahissait des pieds aux cheveux.

J'entrai. Elle se leva toute droite en entendant prononcer mon nom; et
soudain nos yeux se croisrent avec une surprenante fixit. Je m'assis.

Je balbutiai quelques banalits qu'elle ne semblait point couter. Je
ne savais que dire ni que faire; alors brusquement je me jetai sur elle,
la saisissant  pleins bras; et tout mon rve s'accomplit si vite, si
facilement, si follement, que je doutai soudain d'tre veill ... Elle
fut pendant deux ans ma matresse ...

--Qu'en concluez-vous? dit une voix.

Le conteur semblait hsiter.

--J'en conclus ... je conclus  une concidence, parbleu! Et puis, qui
sait? C'est peut-tre un regard d'elle que je n'avais point remarqu et
qui m'est revenu ce soir-l par un de ces mystrieux et inconscients
rappels de mmoire qui nous reprsente souvent des choses ngliges par
notre conscience, passes inaperues devant notre intelligence!

--Tout ce que vous voudrez, conclut un convive, mais si vous ne croyez
pas au magntisme aprs cela, vous tes un ingrat mon cher monsieur!




DIVORCE




Divorce


Matre Bontran, le clbre avocat parisien, celui qui depuis dix ans
plaide et obtient toutes les sparations entre poux mal assortis,
ouvrit la porte de son cabinet et s'effaa pour laisser passer le
nouveau client.

C'tait un gros homme ventru, sanguin et vigoureux. Il salua:

--Prenez un sige, dit l'avocat

Le client s'assit et aprs avoir touss:

--Je viens vous demander, monsieur, de plaider pour moi dans une affaire
de divorce.

--Parlez, monsieur, je vous coute.

--Monsieur, je suis un ancien notaire.

--Dj!

--Oui, dj. J'ai trente-sept ans.

--Continuez.

--Monsieur, j'ai fait un mariage malheureux, trs malheureux.

--Vous n'tes pas le seul.

--Je le sais et je plains les autres; mais mon cas est tout  fait
spcial et mes griefs contre ma femme d'une nature trs particulire.
Mais je commence par le commencement. Je me suis mari d'une faon trs
bizarre. Croyez-vous aux ides dangereuses?

--Qu'entendez-vous par l?

--Croyez-vous que certaines ides soient aussi dangereuses pour certains
esprits que le poison pour le corps?

--Mais, oui, peut-tre.

--Certainement. Il y a des ides qui entrent en nous, nous rongent, nous
tuent, nous rendent fou, quand nous ne savons pas leur rsister. C'est
une sorte de phylloxera des mes. Si nous avons le malheur de laisser
une de ces penses-l se glisser en nous, si nous ne nous apercevons
pas ds le dbut qu'elle est une envahisseuse, une matresse, un tyran,
qu'elle s'tend heure par heure, jour par jour, qu'elle revient sans
cesse, s'installe, chasse toutes nos proccupations ordinaires, absorbe
toute notre attention, change l'optique de notre jugement, nous sommes
perdus.

Voici donc ce qui m'est arriv, monsieur. Comme je vous l'ai dit,
j'tais notaire  Rouen, et un peu gn, non pas pauvre, mais pauvret,
mais soucieux, forc  une conomie de tous les instants, oblig de
limiter tous mes gots, oui, tous! et c'est dur  mon ge.

Comme notaire, je lisais avec grand soin les annonces des quatrimes
pages des journaux, les offres et demandes, les petites correspondances,
etc., etc.; et il m'tait arriv plusieurs fois, par ce moyen, de faire
faire  quelques clients des mariages avantageux.

Un jour je tombe sur ceci:

Demoiselle jolie, bien leve, comme il faut, pouserait homme
honorable et lui apporterait deux millions cinq cent mille francs bien
nets. Rien des agences.

Or, justement, ce jour-l, je dnais avec deux amis, un avou et un
filateur. Je ne sais comment la conversation vint  tomber sur les
mariages, et je leur parlai, en riant, de la demoiselle aux deux
millions cinq cent mille francs.

Le filateur dit: Qu'est-ce que c'est que ces femmes-l?

L'avou plusieurs fois avait vu des mariages excellents conclus dans ces
conditions, et il donna des dtails; puis il ajouta, en se tournant vers
moi:

--Pourquoi diable ne vois-tu pas a pour toi-mme? Cristi, a t'en
enlverait, des soucis, deux millions cinq cent mille francs.

Nous nous mmes  rire tous les trois, et on parla d'autre chose.

Une heure plus tard je rentre chez moi.

Il faisait froid cette nuit-l. J'habitais d'ailleurs une vieille
maison, une de ces vieilles maisons de province, qui ressemblent  des
champignonnires. En posant la main sur la rampe de fer de l'escalier,
un frisson glac m'entra dans le bras, et comme j'tendais l'autre
pour trouver le mur, je sentis, en le rencontrant, un second frisson
m'envahir, plus humide, celui-l, et ils se joignirent dans ma poitrine,
m'emplirent d'angoisse, de tristesse et d'nervement. Et je murmurai,
saisi par un brusque souvenir: Sacristi, si je les avais, les deux
millions cinq cent mille!

Ma chambre tait lugubre, une chambre de garon rouennais faite par une
bonne charge aussi de la cuisine. Vous la voyez d'ici, cette chambre!
un grand lit sans rideaux, une armoire, une commode, une toilette, pas
de feu. Des habits sur les chaises, des papiers par terre. Je me mis 
chantonner, sur un air de caf-concert, car je frquente quelquefois ces
endroits-l:

  Deux millions,
  Deux millions
  Sont bons
  Avec cinq cent mille
  Et femme gentille.

Au fait, je n'avais pas encore pens  la femme et j'y songeai tout 
coup en me glissant dans mon lit. J'y songeai mme si bien que je fus
longtemps  m'endormir.

Le lendemain, en ouvrant les yeux, avant le jour, je me rappelai que je
devais me trouver  huit heures  Darntal pour une affaire importante.
Il fallait me lever  six heures--et il gelait.--Cristi de cristi, les
deux millions cinq cent mille!

Je revins  mon tude vers dix heures. Il y avait l dedans une odeur
de pole rougi, de vieux papiers, l'odeur des papiers de procdure
avancs--rien ne pue comme a--et une odeur de clercs--bottes,
redingotes, cheveux et peau, peau d'hiver peu lave, le tout chauffe 
dix-huit degrs.

Je djeunai, comme tous les jours, d'une ctelette brle et d'un
morceau de fromage. Puis je me remis au travail.

C'est alors que je pensai trs srieusement  la demoiselle aux deux
millions cinq cent mille. Qui tait-ce? Pourquoi ne pas crire? Pourquoi
ne pas savoir?

Enfin, monsieur, j'abrge. Pendant quinze jours cette ide me hanta,
m'obsda, me tortura. Tous mes ennuis, toutes les petites misres dont
je souffrais sans cesse, sans les noter jusque-l, presque sans m'en
apercevoir, me piquaient  prsent comme des coups d'aiguille, et
chacune de ces petites souffrances me faisait songer aussitt  la
demoiselle aux deux millions cinq cent mille.

Je finis par imaginer toute son histoire. Quand on dsire une chose,
monsieur, on se la figure telle qu'on l'espre.

Certes, il n'tait pas naturel qu'une jeune fille de bonne famille,
dote d'une faon aussi convenable, chercht un mari par la voie des
journaux. Cependant, il se pouvait faire que cette fille ft honorable
et malheureuse.

D'abord, cette fortune de deux millions cinq cent mille francs ne
m'avait pas bloui comme une chose ferique. Nous sommes habitus, nous
autres qui lisons toutes les offres de cette nature,  des propositions
de mariage accompagnes de six, huit, dix ou mme douze millions. Le
chiffre de douze millions est mme assez commun. Il plat. Je sais bien
que nous ne croyons gure  la ralit de ces promesses. Elles nous
font cependant entrer dans l'esprit ces nombres fantastiques, rendent
vraisemblables, jusqu' un certain point, pour notre crdulit
inattentive, les sommes prodigieuses qu'ils reprsentent et nous
disposent  considrer une dot de deux millions cinq cent mille francs
comme trs possible, trs morale.

Donc, une jeune fille, enfant naturelle d'un parvenu et d'une femme de
chambre, ayant hrit brusquement de son pre, avait appris du mme coup
la tache de sa naissance, et pour ne pas avoir  la dvoiler  quelque
homme qui l'aurait aime, faisait appel aux inconnus par un moyen fort
usit qui comportait en lui-mme une sorte d'aveu de tare originelle.

Ma supposition tait stupide. Je m'y attachai cependant. Nous autres,
notaires, nous ne devrions jamais lire des romans; et j'en ai lu,
monsieur.

Donc j'crivis, comme notaire, au nom d'un client, et j'attendis.

Cinq jours plus tard, vers trois heures de l'aprs-midi, j'tais en
train de travailler dans mon cabinet, quand le matre clerc m'annona:

--Mlle Chantefrise.

--Faites entrer.

Alors apparut une femme d'environ trente ans, un peu forte, brune, l'air
embarrasse.

--Asseyez-vous, mademoiselle.

Elle s'assit et murmura:

--C'est moi, monsieur.

--Mais, mademoiselle, je n'ai pas l'honneur de vous connatre.

--La personne  qui vous avez crit.

--Pour un mariage?

--Oui, monsieur.

--Ah! trs bien!

--Je suis venue moi-mme, parce qu'on fait mieux les choses en personne.

--Je suis de votre avis, mademoiselle. Donc vous dsirez vous marier?

--Oui, monsieur.

--Vous avez de la famille?

Elle hsita, baissa les yeux et balbutia:

--Non, monsieur ... Ma mre ... et mon pre ... sont morts.

Je tressaillis.--Donc j'avais devin juste,--et une vive sympathie
s'veilla brusquement dans mon coeur pour cette pauvre crature. Je
n'insistai pas pour mnager sa sensibilit, et je repris:

--Votre fortune est bien nette?

Elle rpondit, cette fois, sans hsiter:

--Oh! oui, monsieur.

Je la regardais avec grande attention, et, vraiment, elle ne me
dplaisait pas, bien qu'un peu mre, plus mre que je n'avais pens.
C'tait une belle personne, une forte personne, une matresse femme. Et
l'ide me vint de lui jouer une jolie petite comdie de sentiment, de
devenir amoureux d'elle, de supplanter mon client imaginaire, quand je
me serais assur que la dot n'tait pas illusoire. Je lui parlai de ce
client que je dpeignis comme un homme triste, trs honorable, un peu
malade.

Elle dit vivement:--Oh! monsieur, j'aime les gens bien portants.

--Vous le verrez, d'ailleurs, mademoiselle, mais pas avant trois ou
quatre jours, car il est parti hier pour l'Angleterre.

--Oh! que c'est ennuyeux, dit-elle.

--Mon Dieu! oui ou non. tes-vous presse de retourner chez vous?

--Pas du tout.

--Eh bien, restez ici. Je m'efforcerai de vous faire passer le temps.

--Vous tes trop aimable, monsieur.

--Vous tes descendue  l'htel?

Elle nomma le premier htel de Rouen.

--Eh bien, mademoiselle, voulez-vous permettre  votre futur ... notaire
de vous offrir  dner, ce soir.

Elle parut hsiter, inquite, indcise; puis elle se dcida:

--Oui, monsieur.

--Je vous prendrai chez vous  sept heures.

--Oui, monsieur.

--Alors,  ce soir, mademoiselle?

--Oui, monsieur.

Et je la reconduisis jusqu' ma porte.

       *       *       *       *       *

A sept heures, j'tais chez elle. Elle avait fait des frais de toilette
pour moi et me reut d'une faon trs coquette.

Je l'emmenai dner dans un restaurant o j'tais connu, et je commandai
un menu troublant.

Une heure plus tard, nous tions trs amis, et elle me contait son
histoire. Fille d'une grande dame sduite par un gentilhomme, elle avait
t leve chez des paysans. Elle tait riche  prsent, ayant hrit de
grosses sommes de son pre et de sa mre, dont elle ne dirait jamais
les noms, jamais. Il tait inutile de les lui demander, inutile de la
supplier, elle ne le dirait pas. Comme je tenais peu  les savoir, je
l'interrogeai sur sa fortune. Elle en parla aussitt en femme pratique,
sre d'elle, sre des chiffres, des titres, des revenus, des intrts
et des placements. Sa comptence en cette matire me donna aussitt une
grande confiance en elle, et je devins galant, avec rserve cependant;
mais je lui montrai clairement que j'avais du got pour elle.

Elle marivauda, non sans grce. Je lui offris du champagne, et j'en bus,
ce qui me troubla les ides. Je sentis alors clairement que j'allais
devenir entreprenant, et j'eus peur, peur de moi, peur d'elle, peur
qu'elle ne ft aussi un peu mue et qu'elle ne succombt. Pour me
calmer, je recommenai  lui parler de sa dot, qu'il faudrait tablir
d'une faon prcise, car mon client tait homme d'affaires.

Elle rpondit avec gaiet:--Oh! je sais. J'ai apport toutes les
preuves.

--Ici,  Rouen?

--Oui,  Rouen.

--Vous les avez  l'htel?

--Mais oui.

--Pouvez-vous me les montrer?

--Mais oui.

--Ce soir.

--Mais oui.

Cela me sauvait de toutes les faons. Je payai l'addition, et nous voici
rentrant chez elle.

Elle avait, en effet, apport tous ses titres. Je ne pouvais douter, je
les tenais, je les palpais, je les lisais. Cela me mit une telle joie
au coeur que je fus pris aussitt d'un violent dsir de l'embrasser.
Je m'entends, d'un dsir chaste, d'un dsir d'homme content. Et je
l'embrassai, ma foi. Une fois, deux fois, dix fois ... si bien que ...
le champagne aidant ... je succombai ... ou plutt ... non ... elle
succomba.

Ah! monsieur, j'en fis une tte, aprs cela ...--et elle donc! Elle
pleurait comme une fontaine, en me suppliant de ne pas la trahir, de ne
pas la perdre. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je m'en allai dans
un tat d'esprit pouvantable.

Que faire? J'avais abus de ma cliente. Cela n'et t rien si j'avais
eu un client pour elle, mais je n'en avais pas. C'tait moi, le client,
le client naf, le client tromp, tromp par lui-mme. Quelle situation!
Je pouvais la lcher, c'est vrai. Mais la dot, la belle dot, palpable,
sre! Et puis avais-je le droit de la lcher, la pauvre fille, aprs
l'avoir ainsi surprise? Mais que d'inquitudes plus tard!

Combien peu de scurit avec une femme qui succombait ainsi!

Je passai une nuit terrible d'indcision, tortur de remords, ravag de
craintes, ballott par tous les scrupules. Mais, au matin, ma raison
s'claircit. Je m'habillai avec recherche et je me prsentai, comme onze
heures sonnaient,  l'htel qu'elle habitait.

En me voyant, elle rougit jusqu'aux yeux.

Je lui dis:

--Mademoiselle, je n'ai plus qu'une chose  faire pour rparer nos
torts. Je vous demande votre main.

Elle balbutia:

--Je vous la donne.

Je l'pousai.

       *       *       *       *       *

Tout alla bien pendant six mois.

J'avais cd mon tude, je vivais en rentier, et vraiment je n'avais pas
un reproche, mais pas un seul  adresser  ma femme.

Cependant je remarquais peu  peu que, de temps en temps, elle faisait
de longues sorties. Cela arrivait  jour fixe, une semaine le mardi,
l'autre le vendredi. Je me crus tromp, je la suivis.

C'tait un mardi. Elle sortit  pied vers une heure, descendit la rue
de la Rpublique, tourna  droite, par la rue qui suit le palais
archipiscopal, prit la rue Grand-Pont jusqu' la Seine, longea le pont
de Pierre, traversa l'eau. A partir de ce moment, elle parut inquite,
se retournant souvent, piant tous les passants.

Comme je m'tais costum en charbonnier, elle ne me reconnut pas.

Enfin, elle entra dans la gare de la rive gauche; je ne doutais plus,
son amant allait arriver par le train d'une heure quarante-cinq.

Je me cachai derrire un camion et j'attendis. Un coup de sifflet ... un
flot de voyageurs ... Elle s'avance, s'lance, saisit dans ses bras
une petite fille de trois ans qu'une grosse paysanne accompagne, et
l'embrasse avec passion. Puis elle se retourne, aperoit une autre
enfant, plus jeune encore, fille ou garon, port par une autre
campagnarde, se jette dessus, l'treint avec violence, et s'en va,
escorte des deux mioches et des deux bonnes, vers la longue et sombre
et dserte promenade du Cours-la-Reine.

Je rentrai effar, l'esprit en dtresse, comprenant et ne comprenant
pas, n'osant point deviner.

Quand elle revint pour dner, je me jetai vers elle, hurlant:

--Quels sont ces enfants?

--Quels enfants?

--Ceux que vous attendiez au train de Saint-Sever?

Elle poussa un grand cri et s'vanouit. Quand elle revint  elle, elle
me confessa, dans un dluge de larmes qu'elle en avait quatre. Oui,
monsieur, deux pour le mardi, deux filles, et deux pour le vendredi,
deux garons.

Et c'tait l--quelle honte!--c'tait l l'origine de sa fortune.--Les
quatre pres!... Elle avait amass sa dot.

Maintenant, monsieur, que me conseillez-vous de faire?

L'avocat rpondit avec gravit:

--Reconnatre vos enfants, monsieur.




UNE SOIRE




Une Soire


Le marchal des logis Varajou avait obtenu huit jours de permission pour
les passer chez sa soeur, Mme Padoie. Varajou, qui tenait garnison
 Rennes et y menait joyeuse vie, se trouvant  sec et mal avec sa
famille, avait crit  sa soeur qu'il pourrait lui consacrer une semaine
de libert. Ce n'est point qu'il aimt beaucoup Mme Padoie, une petite
femme moralisante, dvote, et toujours irrite; mais il avait besoin
d'argent, grand besoin, et il se rappelait que, de tous ses parents, les
Padoie taient les seuls qu'il n'et jamais ranonns.

Le pre Varajou, ancien horticulteur  Angers, retir maintenant des
affaires, avait ferm sa bourse  son garnement de fils et ne le voyait
gure depuis deux ans. Sa fille avait pous Padoie, ancien employ des
finances, qui venait d'tre nomm receveur des contributions  Vannes.

Donc Varajou, en descendant du chemin de fer, se fit conduire  la
maison de son beau-frre. Il le trouva dans son bureau, en train de
discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur sa
chaise, tendit la main par-dessus sa table charge de papiers, murmura:
Prenez un sige, je suis  vous dans un instant, se rassit et
recommena sa discussion.

Les paysans ne comprenaient point ses explications, le receveur ne
comprenait pas leurs raisonnements; il parlait franais, les autres
parlaient breton, et le commis qui servait d'interprte ne semblait
comprendre personne.

Ce fut long, trs long. Varajou considrait son beau-frre en songeant:
Quel crtin! Padoie devait avoir prs de cinquante ans; il tait
grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui
faisaient sur ses yeux deux votes de poils. Coiff d'un bonnet de
velours orn d'un feston d'or, il regardait avec mollesse, comme il
faisait tout. Sa parole, son geste, sa pense, tout tait mou. Varajou
se rptait: Quel crtin!

Il tait, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n'a pas de
plus grands plaisirs que le caf et la fille publique. En dehors de ces
deux ples de l'existence, il ne comprenait rien. Hbleur, bruyant,
plein de ddain pour tout le monde, il mprisait l'univers entier du
haut de son ignorance. Quand il avait dit: Nom d'un chien, quelle
fte! il avait certes exprim le plus haut degr d'admiration dont ft
capable son esprit.

Padoie, ayant enfin loign ses paysans, demanda:

--Vous allez bien?

--Pas mal, comme vous voyez. Et vous?

--Assez bien, merci. C'est trs aimable d'avoir pens  venir nous voir.

--Oh! j'y songeais depuis longtemps; mais, vous savez, dans le mtier
militaire, on n'a pas grande libert.

--Oh! je sais, je sais; n'importe, c'est trs aimable.

--Et Josphine va bien?

--Oui, oui, merci, vous la verrez tout  l'heure.

--O est-elle donc?

--Elle fait quelques visites; nous avons beaucoup de relations ici;
c'est une ville trs comme il faut.

--Je m'en doute.

Mais la porte s'ouvrit. Mme Padoie apparut. Elle alla vers son frre
sans empressement, lui tendit la joue et demanda:

--Il y a longtemps que tu es ici?

--Non,  peine une demi-heure.

--Ah! je croyais que le train aurait du retard. Si tu veux venir dans le
salon.

Ils passrent dans la pice voisine, laissant Padoie  ses chiffres et 
ses contribuables.

Ds qu'ils furent seuls:

--J'en ai appris de belles sur ton compte, dit-elle.

--Quoi donc?

--Il parat que tu te conduis comme un polisson, que tu te grises, que
tu fais des dettes.

Il eut l'air trs tonn.

--Moi! Jamais de la vie.

--Oh! ne nie pas, je le sais.

Il essaya encore de se dfendre, mais elle lui ferma la bouche par une
semonce si violente qu'il dut se taire.

Puis elle reprit:

--Nous dnons  six heures, tu es libre jusqu'au dner. Je ne puis te
tenir compagnie parce que j'ai pas mal de choses  faire.

Rest seul, il hsita entre dormir ou se promener. Il regardait tour 
tour la porte conduisant  sa chambre et celle conduisant  la rue. Il
se dcida pour la rue.

Donc il sortit et se mit  rder, d'un pas lent, le sabre sur les
mollets, par la triste ville bretonne, si endormie, si calme, si morte
au bord de sa mer intrieure, qu'on appelle le Morbihan. Il regardait
les petites maisons grises, les rares passants, les boutiques vides, et
il murmurait: Pas gai, pas folichon, Vannes. Triste ide de venir ici!

Il gagna le port, si morne, revint par un boulevard solitaire et
dsol, et rentra avant cinq heures. Alors il se jeta sur son lit pour
sommeiller jusqu'au dner.

La bonne le rveilla en frappant  sa porte.

--C'est servi, monsieur.

Il descendit.

Dans la salle humide, dont le papier se dcollait prs du sol, une
soupire attendait sur une table ronde sans nappe, qui portait aussi
trois assiettes mlancoliques.

M. et Mme Padoie entrrent en mme temps que Varajou. On s'assit, puis
la femme et le mari dessinrent un petit signe de croix sur le creux de
leur estomac, aprs quoi Padoie servit la soupe, de la soupe grasse.
C'tait jour de pot-au-feu.

Aprs la soupe vint le boeuf, du boeuf trop cuit, fondu, graisseux, qui
tombait en bouillie. Le sous-officier le mchait avec lenteur, avec
dgot, avec fatigue, avec rage.

Mme Padoie disait  son mari:

--Tu vas ce soir chez M. le premier prsident?

--Oui, ma chre.

--Ne reste pas tard. Tu te fatigues toutes les fois que tu sors. Tu n'es
pas fait pour le monde avec ta mauvaise sant.

Alors elle parla de la socit de Vannes, de l'excellente socit o
les Padoie taient reus avec considration, grce  leurs sentiments
religieux.

Puis on servit des pommes de terre en pure, avec un plat de
charcuterie, en l'honneur du nouveau venu.

Puis du fromage. C'tait fini. Pas de caf.

Quand Varajou comprit qu'il devait passer la soire en tte--tte avec
sa soeur, subir ses reproches, couter ses sermons, sans avoir mme
un petit verre  laisser couler dans sa gorge pour faire glisser
les remontrances, il sentit bien qu'il ne pourrait pas supporter ce
supplice, et il dclara qu'il devait aller  la gendarmerie pour faire
rgulariser quelque chose sur sa permission.

Et il se sauva, ds sept heures.

A peine dans la rue, il commena par se secouer comme un chien qui
sort de l'eau. Il murmurait: Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, quelle
corve!

Et il se mit  la recherche d'un caf, du meilleur caf de la ville. Il
le trouva, sur une place, derrire deux becs de gaz. Dans l'intrieur,
cinq ou six hommes, des demi-messieurs peu bruyants, buvaient et
causaient doucement, accouds sur de petites tables, tandis que deux
joueurs de billard marchaient autour du tapis vert o roulaient les
billes en se heurtant.

On entendait leur voix compter: Dix-huit,--dix-neuf.--Pas de
chance.--Oh! joli coup! bien jou!--Onze.--Il fallait prendre par la
rouge.--Vingt.--Bille en tte, bille en tte.--Douze. Hein! j'avais
raison?

Varajou commanda: Une demi-tasse et un carafon de fine, de la
meilleure.

Puis il s'assit, attendant sa consommation.

Il tait accoutum  passer ses soirs de libert avec ses camarades,
dans le tapage et la fume des pipes. Ce silence, ce calme
l'exaspraient. Il se mit  boire, du caf d'abord; puis son carafon
d'eau-de-vie, puis un second qu'il demanda. Il avait envie de rire
maintenant, de crier, de chanter, de battre quelqu'un.

Il se dit: Cristi, me voil remont. Il faut que je fasse la fte. Et
l'ide lui vint aussitt de trouver des filles pour s'amuser. Il appela
le garon.

--H, l'employ!

--Voil, m'sieu.

--Dites, l'employ, ousqu'on rigole ici?

L'homme resta stupide  cette question.

--Je n'sais pas, m'sieur. Mais ici!

--Comment ici? Qu'est-ce que tu appelles rigoler, alors, toi?

--Mais je n'sais pas, m'sieu, boire de la bonne bire ou du bon vin.

--Va donc, moule, et les demoiselles, qu'est-ce que t'en fais?

--Les demoiselles! ah! ah!

--Oui, les demoiselles, ousqu'on en trouve ici?

--Des demoiselles?

--Mais, oui, des demoiselles!

Le garon se rapprocha, baissa la voix:

--Vous demandez ousqu'est la maison?

--Mais oui, parbleu!

--Vous prenez la deuxime rue  gauche et puis la premire 
droite.--C'est au 15.

--Merci, ma vieille. V'l pour toi.

--Merci, m'sieu.

Et Varajou sortit en rptant: Deuxime  gauche, premire  droite,
15. Mais au bout de quelques secondes, il pensa: Deuxime 
gauche,--oui,--Mais en sortant du caf, fallait-il prendre  droite ou 
gauche? Bah? tant pis, nous verrons bien.

Et il marcha, tourna dans la seconde rue  gauche, puis dans la premire
 droite, et chercha le numro 15. C'tait une maison d'assez belle
apparence, dont on voyait, derrire les volets clos, les fentres
claires au premier tage. La porte d'entre demeurait entr'ouverte, et
une lampe brlait dans le vestibule. Le sous-officier pensa:

--C'est bien ici.

Il entra donc et, comme personne ne venait, il appela:

-Oh! Oh!

Une petite bonne apparut et demeura stupfaite en apercevant un soldat.
Il lui dit:

--Bonjour, mon enfant. Ces dames sont en haut?

--Oui, monsieur.

--Au salon?

--Oui monsieur.

--Je n'ai qu' monter?

--Oui, monsieur.

--La porte en face?

--Oui, monsieur.

Il monta, ouvrit une porte et aperut, dans une pice bien claire
par deux lampes, un lustre et deux candlabres  bougies, quatre dames
dcolletes qui semblaient attendre quelqu'un.

Trois d'entre elles, les plus jeunes, demeuraient assises d'un air un
peu guind, sur des siges de velours grenat, tandis que la quatrime,
ge de quarante-cinq ans environ, arrangeait des fleurs dans un vase;
elle tait trs grosse, vtue d'une robe de soie verte qui laissait
passer, pareille  l'enveloppe d'une fleur monstrueuse, ses bras normes
et son norme gorge, d'un rose rouge poudrederiz. Le sous-officier
salua:

--Bonjour, mesdames.

La vieille se retourna, parut surprise, mais s'inclina:

--Bonjour, monsieur.

Mais, voyant qu'on ne semblait pas l'accueillir avec empressement, il
songea que les officiers seuls taient sans doute admis dans ce lieu; et
cette pense le troubla. Puis il se dit: Bah! s'il en vient un, nous
verrons bien. Et il demanda:

--Alors, a va bien?

La dame, la grosse, la matresse du logis sans doute, rpondit:

--Trs bien! merci.

Puis il ne trouva plus rien, et tout le monde se tut.

Cependant il eut honte,  la fin, de sa timidit, et riant d'un rire
gn:

--Eh bien, on ne rigole donc pas. Je paye une bouteille de vin ...

Il n'avait point fini sa phrase que la porte s'ouvrit de nouveau, et
Padoie, en habit noir, apparut.

Alors Varajou poussa un hurlement d'allgresse, et, se dressant, il
sauta sur son beau-frre, le saisit dans ses bras et le fit danser tout
autour du salon en hurlant: V'l Padoie ... V'l Padoie ... V'l Padoie
... Puis, lchant le percepteur perdu de surprise, il lui cria dans la
figure:

--Ah! ah! ah! farceur!... farceur. Tu fais donc la fte, toi,... Ah!
Farceur.... Et ma soeur!... Tu la lches, dis!...

Et songeant  tous les bnfices de cette situation inespre, 
l'emprunt forc, au chantage invitable, il se jeta tout au long sur le
canap et se mit  rire si fort que tout le meuble en craquait.

Les trois jeunes dames, se levant d'un seul mouvement, se sauvrent,
tandis que la vieille reculait vers la porte, paraissait prte 
dfaillir.

Et deux messieurs apparurent, dcors, tous deux en habit. Padoie se
prcipita vers eux:

--Oh! monsieur le prsident ... il est fou ... il est fou ... On nous
l'avait envoy en convalescence ... vous voyez bien qu'il est fou....

Varajou s'tait assis, ne comprenant plus, devinant tout  coup qu'il
avait fait quelque monstrueuse sottise. Puis il se leva, et se tournant
vers son beau-frre:

--O donc sommes-nous ici? demanda-t-il.

Mais Padoie, saisi soudain d'une colre folle, balbutia:

--O ... o ... o nous sommes.... Malheureux ... misrable ...
infme.... O nous sommes ... Chez monsieur le premier prsident!...
chez monsieur le premier prsident de Mortemain ... de Mortemain ... de
... de ... de ... Mortemain.... Ah!... ah!... canaille!... canaille!...
canaille!...




TABLE

  Boule de Suif
  L'pave
  Dcouverte
  Un Parricide
  Le Rendez-vous
  Bombard
  Le Pain Maudit
  Les Sabots
  La Bche
  Magntisme
  Divorce
  Une Soire





End of the Project Gutenberg EBook of Boule de Suif, by Guy de Maupassant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOULE DE SUIF ***

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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