The Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand

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Title: Cyrano de Bergerac

Author: Edmond Rostand

Release Date: May 4, 2005 [EBook #1256]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CYRANO DE BERGERAC

Edmond Rostand

Comdie Hroque en Cinq Actes
en vers

Reprsente  Paris, sur le Thtre de la Porte-Saint-Martin
le 28 dcembre 1897

  C'est  l'me de CYRANO que je voulais ddier ce pome.

  Mais puisqu'elle a pass en vous, COQUELIN, c'est  vous
que je le ddie.

E. R.



Personnages:

  CYRANO DE BERGERAC
  CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
  COMTE DE GUICHE
  RAGUENEAU
  LE BRET
  CARBON DE CASTEL-JALOUX
  LES CADETS
  LIGNIRE
  DE VALVERT
  UN MARQUIS
  DEUXIME MARQUIS
  TROISIME MARQUIS
  MONTFLEURY
  BELLEROSE
  JODELET
  CUIGY
  BRISSAILLE
  UN FCHEUX
  UN MOUSQUETAIRE
  UN AUTRE
  UN OFFICIER ESPAGNOL
  UN CHEVAU-LGER
  LE PORTIER
  UN BOURGEOIS
  SON FILS
  UN TIRE-LAINE
  UN SPECTATEUR
  UN GARDE
  BERTRANDOU LE FIFRE
  LE CAPUCIN
  DEUX MUSICIENS
  LES POTES
  LES PATISSIERS
  ROXANE
  SOEUR MARTHE
  LISE
  LA DISTRIBUTRICE
  MRE MARGUERITE DE JSUS
  LA DUGNE
  SOEUR CLAIRE
  UNE COMDIENNE
  LA SOUBRETTE
  LES PAGES
  LA BOUQUETIRE

La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, ptissiers,
potes, cadets gascons, comdiens, violons, pages, enfants, soldats,
espagnols, spectateurs, spectatrices, prcieuses, comdiennes,
bourgeoises, religieuses, etc.

(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquime en 1655.)






Acte I.

Une Reprsentation  l'Htel de Bourgogne.

La salle de l'Htel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de
paume amnag et embelli pour des reprsentations.

La salle est un carr long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses
cts forme le fond qui part du premier plan,  droite, et va au dernier
plan,  gauche, faire angle avec la scne, qu'on aperoit en pan coup.

Cette scne est encombre, des deux cts, le long des coulisses, par
des banquettes. Le rideau est form par deux tapisseries qui peuvent
s'carter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On
descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque ct
de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.

Deux rangs superposs de galeries latrales: le rang suprieur est
divis en loges. Pas de siges au parterre, qui est la scne mme du
thtre; au fond de ce parterre, c'est--dire  droite, premier plan,
quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des
places suprieures, et dont on ne voit que le dpart, une sorte de
buffet orn de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal,
d'assiettes de gteaux, de flacons, etc.

Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entre du thtre.
Grande porte qui s'entre-bille pour laisser passer les spectateurs. Sur
les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus
du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.

Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurit, vide encore.
Les lustres sont baisss au milieu du parterre, attendant d'tre
allums.



Scne 1.I.

Le public, qui arrive peu  peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages,
tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
distributrice, les violons, etc.

(On entend derrire la porte un tumulte de voix, puis un cavalier
entre brusquement.)


LE PORTIER (le poursuivant):
  Hol! vos quinze sols!

LE CAVALIER:
  J'entre gratis!

LE PORTIER:
  Pourquoi?

LE CAVALIER:
  Je suis chevau-lger de la maison du Roi!

LE PORTIER ( un autre cavalier qui vient d'entrer):
  Vous?

DEUXIME CAVALIER:
  Je ne paye pas!

LE PORTIER:
  Mais. . .

DEUXIME CAVALIER:
  Je suis mousquetaire.

PREMIER CAVALIER (au deuxime):
  On ne commence qu' deux heures. Le parterre
  Est vide. Exerons-nous au fleuret.
  (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apports.)

UN LAQUAIS (entrant):
  Pst. . .Flanquin. . .!

UN AUTRE (dj arriv):
  Champagne?. . .

LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
  Cartes. Ds.
  (Il s'assied par terre):
  Jouons.

LE DEUXIME (mme jeu):
  Oui, mon coquin.

PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume
  et colle par terre):
  J'ai soustrait  mon matre un peu de luminaire.

UN GARDE ( une bouquetire qui s'avance):
  C'est gentil de venir avant que l'on n'claire!. . .
  (Il lui prend la taille.)

UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
  Touche!

UN DES JOUEURS:
  Trfle!

LE GARDE (poursuivant la fille):
  Un baiser!

LA BOUQUETIRE (se dgageant):
  On voit!. . .

LE GARDE (l'entranant dans les coins sombres):
  Pas de danger!

UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions
  de bouche):
  Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.

UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
  Plaons-nous l, mon fils.

UN JOUEUR:
  Brelan d'as!

UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
  Un ivrogne
  Doit boire son bourgogne. . .
  (il boit):
   l'htel de Bourgogne!

LE BOURGEOIS ( son fils):
  Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu?
  (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
  Buveurs. . .
  (En rompant, un des cavaliers le bouscule):
  Bretteurs!
  (Il tombe au milieu des joueurs):
  Joueurs!

LE GARDE (derrire lui, lutinant toujours la femme):
  Un baiser!

LE BOURGEOIS (loignant vivement son fils):
  Jour de Dieu!
  --Et penser que c'est dans une salle pareille
  Qu'on joua du Rotrou, mon fils.

LE JEUNE HOMME:
  Et du Corneille!

UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
  Tra la la la la la la la la la la lre. . .

LE PORTIER (svrement aux pages):
  Les pages, pas de farce!. . .

PREMIER PAGE (avec une dignit blesse):
  Oh! Monsieur! ce soupon!. . .
  (Vivement au deuxime, ds que le portier a tourn le dos):
  As-tu de la ficelle?

LE DEUXIME:
  Avec un hameon.

PREMIER PAGE:
  On pourra de l-haut pcher quelque perruque.

UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
  Or , jeunes escrocs, venez qu'on vous duque:
  Puis donc que vous volez pour la premire fois. . .

DEUXIME PAGE (criant  d'autres pages dj placs aux galeries suprieures):
  Hep! Avez-vous des sarbacanes?

TROISIME PAGE (d'en haut):
  Et des pois!
  (Il souffle et les crible de pois.)

LE JEUNE HOMME ( son pre):
  Que va-t-on nous jouer?

LE BOURGEOIS:
  Clorise.

LE JEUNE HOMME:
  De qui est-ce?

LE BOURGEOIS:
  De monsieur Balthazar Baro. C'est une pice!. . .
  (Il remonte au bras de son fils.)

LE TIRE-LAINE ( ses acolytes):
  . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la!

UN SPECTATEUR ( un autre, lui montrant une encoignure leve):
  Tenez,  la premire du Cid, j'tais l!

LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
  Les montres. . .

LE BOURGEOIS (redescendant,  son fils):
  Vous verrez des acteurs trs illustres. . .

LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
  Les mouchoirs. . .

LE BOURGEOIS:
  Montfleury. . .

QUELQU'UN (criant de la galerie suprieure):
  Allumez donc les lustres!

LE BOURGEOIS:
  . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupr, Jodelet!

UN PAGE (au parterre):
  Ah! voici la distributrice!

LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrire le buffet):
  Oranges, lait,
  Eau de frambroise, aigre de cdre!
  (Brouhaha  la porte.)

UNE VOIX DE FAUSSET:
  Place, brutes!

UN LAQUAIS (s'tonnant):
  Les marquis!. . .au parterre?. . .

UN AUTRE LAQUAIS:
  Oh! pour quelques minutes.
  (Entre une bande de petits marquis.)

UN MARQUIS (voyant la salle  moiti vide):
  H quoi! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
  Sans dranger les gens? sans marcher sur les pieds?
  Ah, fi! fi! fi!
  (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrs peu avant):
  Cuigy! Brissaille!
  (Grandes embrassades.)

CUIGY:
  Des fidles!. . .
  Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .

LE MARQUIS:
  Ah, ne m'en parlez pas! Je suis dans une humeur. . .

UN AUTRE:
  Console-toi, marquis, car voici l'allumeur!

LA SALLE (saluant l'entre de l'allumeur):
  Ah!. . .
  (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont
  pris place aux galeries. Lignire entre au parterre, donnant le bras 
  Christian de Neuvillette. Lignire, un peu dbraill, figure d'ivrogne
  distingu. Christian, vtu lgamment, mais d'une faon un peu
  dmode, parat proccup et regarde les loges.)



Scne 1.II.

Les mmes, Christian, Lignire, puis Ragueneau et Le Bret.

CUIGY:
  Lignire!

BRISSAILLE (riant):
  Pas encor gris!. . .

LIGNIRE (bas  Christian):
  Je vous prsente?
  (Signe d'assentiment de Christian):
  Baron de Neuvillette.
  (Saluts.)

LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allum):
  Ah!

CUIGY ( Brissaille, en regardant Christian):
  La tte est charmante.

PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
  Peuh!. . .

LIGNIRE (prsentant  Christian):
  Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .

CHRISTIAN (s'inclinant):
  Enchant!. . .

PREMIER MARQUIS (au deuxime):
  Il est assez joli, mais n'est pas ajust
  Au dernier got.

LIGNIRE ( Cuigy):
  Monsieur dbarque de Touraine.

CHRISTIAN:
  Oui, je suis  Paris depuis vingt jours  peine.
  J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.

PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
  Voil
  La prsidente Aubry!

LA DISTRIBUTRICE:
  Oranges, lait. . .

LES VIOLONS (s'accordant):
  La. . .la. . .

CUIGY ( Christian, lui dsignant la salle qui se garnit):
  Du monde!

CHRISTIAN:
  Eh, oui, beaucoup,

PREMIER MARQUIS:
  Tout le bel air!
  (Ils nomment les femmes  mesure qu'elles entrent, trs pares, dans
  les loges. Envois de saluts, rponses de sourires.)

DEUXIME MARQUIS:
  Mesdames
  De Gumn. . .

CUIGY:
  De Bois-Dauphin. . .

PREMIER MARQUIS:
  Que nous aimmes. . .

BRISSAILLE:
  De Chavigny. . .

DEUXIME MARQUIS:
  Qui de nos coeurs va se jouant!

LIGNIRE:
  Tiens, monsieur de Corneille est arriv de Rouen.

LE JEUNE HOMME ( son pre):
  L'Acadmie est l?

LE BOURGEOIS:
  Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
  Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
  Porchres, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
  Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau!

PREMIER MARQUIS:
  Attention! nos prcieuses prennent place:
  Barthnode, Urimdonte, Cassandace,
  Flixrie. . .

DEUXIME MARQUIS (se pmant):
  Ah! Dieu! leurs surnoms sont exquis!
  Marquis, tu les sais tous?

PREMIER MARQUIS:
  Je les sais tous, marquis!

LIGNIRE (prenant Christian  part):
  Mon cher, je suis entr pour vous rendre service:
  La dame ne vient pas. Je retourne  mon vice!

CHRISTIAN (suppliant):
  Non!. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
  Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.

LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
  Messieurs les violons!. . .
  (Il lve son archet.)

LA DISTRIBUTRICE:
  Macarons, citronne. . .
  (Les violons commencent  jouer.)

CHRISTIAN:
  J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffine,
  Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
  Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on crit,
  Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
  --Elle est toujours  droite, au fond: la loge vide.

LIGNIRE (faisant mine de sortir):
  Je pars.

CHRISTIAN (le retenant encore):
  Oh! non, restez!

LIGNIRE:
  Je ne peux. D'Assoucy
  M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.

LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
  Orangeade?

LIGNIRE:
  Fi!

LA DISTRIBUTRICE:
  Lait?

LIGNIRE:
  Pouah!

LA DISTRIBUTRICE:
  Rivesalte?

LIGNIRE:
  Halte!
  (A Christian):
  Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte?
  (Il s'assied prs du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)

CRIS (dans le public  l'entre d'un petit homme grassouillet et rjoui):
  Ah! Ragueneau!. . .

LIGNIRE ( Christian):
  Le grand rtisseur Ragueneau.

RAGUENEAU (costume de ptissier endimanch, s'avanant vivement vers
  Lignire):
  Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano?

LIGNIRE (prsentant Ragueneau  Christian):
  Le ptissier des comdiens et des potes!

RAGUENEAU (se confondant):
  Trop d'honneur. . .

LIGNIRE:
  Taisez-vous, Mcne que vous tes!

RAGUENEAU:
  Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .

LIGNIRE:
  A crdit.
  Pote de talent lui-mme. . .

RAGUENEAU:
  Ils me l'ont dit.

LIGNIRE:
  Fou de vers!

RAGUENEAU:
  Il est vrai que pour une odelette. . .

LIGNIRE:
  Vous donnez une tarte. . .

RAGUENEAU:
  Oh! une tartelette!

LIGNIRE:
  Brave homme, il s'en excuse! Et pour un triolet
  Ne donntes-vous pas?. . .

RAGUENEAU:
  Des petits pains!

LIGNIRE (svrement):
  Au lait.
  --Et le thtre, vous l'aimez?

RAGUENEAU:
  Je l'idoltre.

LIGNIRE:
  Vous payez en gteaux vos billets de thtre!
  Votre place, aujourd'hui, l, voyons, entre nous,
  Vous a cot combien?

RAGUENEAU:
  Quatre flans. Quinze choux.
  (Il regarde de tous cts):
  Monsieur de Cyrano n'est pas l? Je m'tonne.

LIGNIRE:
  Pourquoi?

RAGUENEAU:
  Montfleury joue!

LIGNIRE:
  En effet, cette tonne
  Va nous jouer ce soir le rle de Phdon.
  Qu'importe  Cyrano?

RAGUENEAU:
  Mais vous ignorez donc?
  Il fit  Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
  Dfense, pour un mois, de reparatre en scne.

LIGNIRE (qui en est  son quatrime petit verre):
  Eh bien?

RAGUENEAU:
  Montfleury joue!

CUIGY (qui s'est rapproch de son groupe):
  Il n'y peut rien.

RAGUENEAU:
  Oh! oh!
  Moi, je suis venu voir!

PREMIER MARQUIS:
  Quel est ce Cyrano?

CUIGY:
  C'est un garcon vers dan les colichemardes.

DEUXIME MARQUIS:
  Noble?

CUIGY:
  Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
  (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il
  cherchait quelqu'un):
  Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
  (Il appelle):
  Le Bret!
  (Le Bret descend vers eux):
  Vous cherchez Bergerac?

LE BRET:
  Oui, je suis inquiet!. . .

CUIGY:
  N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires?

LE BRET (avec tendresse):
  Ah, c'est le plus exquis des tres sublunaires!

RAGUENEAU:
  Rimeur!

CUIGY:
  Bretteur!

BRISSAILLE:
  Physicien!

LE BRET:
  Musicien!

LIGNIRE:
  Et quel aspect htroclite que le sien!

RAGENEAU:
  Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
  Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
  Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
  Il et fourni, je pense,  feu Jacques Callot
  Le plus fol spadassin  mettre entre ses masques:
  Feutre  panache triple et pourpoint  six basques,
  Cape que par derrire, avec pompe, l'estoc
  Lve, comme une queue insolente de coq,
  Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
  Fut et sera toujours l'alme Mre Gigogne,
  Il promne, en sa fraise  la Pulcinella,
  Un nez!. . .Ah! messeigneurs, quel nez que ce nez-l!. . .
  On ne peut voir passer un pareil nasigre
  Sans s'crier: "Oh! non, vraiment, il exagre!"
  Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais
  Monsieur de Bergerac ne l'enlve jamais.

LE BRET (hochant la tte):
  Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque!

RAGUENEAU (firement):
  Son glaive est la moiti des ciseaux de la Parque!

PREMIER MARQUIS (haussant les paules):
  Il ne viendra pas!

RAGUENEAU:
  Si!. . .Je parie un poulet
  A la Ragueneau!

LE MARQUIS (riant):
  Soit!
  (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paratre dans sa
  loge. Elle s'assied sur le devant, sa dugne prend place au fond.
  Christian, occup  payer la distributrice, ne regarde pas.)

DEUXIME MARQUIS (avec des petit cris):
  Ah, messieurs! mais elle est
  pouvantablement ravissante!

PREMIER MARQUIS:
  Une pche
  Qui sourirait avec une fraise!

DEUXIME MARQUIS:
  Et si frache
  Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur!

CHRISTIAN (lve la tte, aperoit Roxane, et saisit vivement Lignire
  par le bras):
  C'est elle!

LIGNIRE (regardant):
  Ah! c'est elle?. . .

CHRISTIAN:
  Oui. Dites vite. J'ai peur.

LIGNIRE (dgustant son rivesalte  petits coups):
  Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine.
  Prcieuse.

CHRISTIAN:
  Hlas!

LIGNIRE:
  Libre. Orpheline. Cousine
  De Cyrano,--dont on parlait. . .
  (A ce moment, un seigneur trs lgant, le cordon bleu en sautoir,
  entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)

CHRISTIAN (tressaillant):
  Cet homme?. . .

LIGNIRE (qui commence  tre gris, clignant de l'oeil):
  H! h!. . .
  --Comte de Guiche. pris d'elle. Mais mari
  A la nice d'Armand de Richelieu. Dsire
  Faire pouser Roxane  certain triste sire,
  Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
  Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
  Il peut perscuter une simple bourgeoise.
  D'ailleurs j'ai dvoil sa manoeuvre sournoise
  Dans une chanson qui. . .Ho! il doit m'en vouloir!
  --La fin tait mchante. . .coutez. . .
  (Il se lve en titubant, le verre haut, prt a chanter.)

CHRISTIAN:
  Non. Bonsoir.

LIGNIRE:
  Vous allez?

CHRISTIAN:
  Chez monsieur de Valvert!

LIGNIRE:
  Prenez garde:
  C'est lui qui vous tuera!
  (Lui dsignant du coin de l'oeil Roxane):
  Restez. On vous regarde.

CHRISTIAN:
  C'est vrai!
  (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine,  partir de ce
  moment, le voyant la tte en l'air et bouche be, se rapproche de
  lui.)

LIGNIRE:
  C'est moi qui pars. J'ai soif! Et l'on m'attend
  --Dans les tavernes!
  (Il sort, zigzaguant.)

LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une
  voix rassure):
  Pas de Cyrano.

RAGUENEAU (incrdule):
  Pourtant. . .

LE BRET:
  Ah! je veux esprer qu'il n'a pas vu l'affiche!

LA SALLE:
  Commencez! Commencez!



Scne 1.III.

Les mmes, moins Lignire; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.


UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse
  le parterre, entour de seigneurs obsquieux, parmi lesquels le vicomte
  de Valvert):
  Quelle cour, ce de Guiche!

UN AUTRE:
  Fi!. . .Encore un Gascon!

LE PREMIER:
  Le Gascon souple et froid,
  Celui qui russit!. . .Saluons-le, crois-moi.
  (Ils vont vers de Guiche.)

DEUXIME MARQUIS:
  Les beaux rubans! Quelle couleur, comte de Guiche?
  Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche?

DE GUICHE:
  C'est couleur Espagnol malade.

PREMIER MARQUIS:
  La couleur
  Ne ment pas, car bientt, grce  votre valeur,
  L'Espagnol ira mal, dans les Flandres!

DE GUICHE:
  Je monte
  Sur scne. Venez-vous?
  (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le
  thtre. Il se retourne et appelle):
  Viens, Valvert!

CHRISTIAN (qui les coute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
  Le vicomte!
  Ah! je vais lui jeter  la face mon. . .
  (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en
  train de le dvaliser. Il se retourne):
  Hein?

LE TIRE-LAINE:
  Ay!. . .

CHRISTIAN (sans le lcher):
  Je cherchais un gant!

LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
  Vous trouvez une main.
  (Changeant de ton, bas et vite):
  Lchez-moi. Je vous livre un secret.

CHRISTIAN (le tenant toujours):
  Quel?

LE TIRE-LAINE:
  Lignire. . .
  Qui vous quitte. . .

CHRISTIAN (de mme):
  Eh! bien?

LE TIRE-LAINE:
  . . .touche  son heure dernire.
  Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
  Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont posts!. . .

CHRISTIAN:
  Cent!
  Par qui?

LE TIRE-LAINE:
  Discrtion. . .

CHRISTIAN (haussant les paules):
  Oh!

LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignit):
  Professionnelle!

CHRISTIAN:
  O seront-ils posts?

LE TIRE-LAINE:
   la porte de Nesle.
  Sur son chemin. Prvenez-le!

CHRISTIAN (qui lui lche enfin le poignet):
  Mais o le voir!

LE TIRE-LAINE:
  Allez courir tous les cabarets: le Pressoir
  D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
  Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque,
  Laissez un petit mot d'crit l'avertissant.

CHRISTIAN:
  Oui, je cours! Ah! les gueux! Contre un seul homme, cent!
  (Regardant Roxane avec amour):
  La quitter. . .elle!
  (Avec fureur, Valvert):
  Et lui!. . .--Mais il faut que je sauve
  Lignire!. . .
  (Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
  gentilshommes ont disparu derrire le rideau pour prendre place sur
  les banquettes de la scne. Le parterre est compltement rempli. Plus
  une place vide aux galeries et aux loges.)

LA SALLE:
  Commencez.

UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pche
  par un page de la galerie suprieure):
  Ma perruque!

CRIS DE JOIE:
  Il est chauve!. . .
  Bravo, les pages!. . .Ha! ha! ha!. . .

LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
  Petit gredin!

RIRES ET CRIS (qui commencent trs fort et vont dcroissant):
  Ha! ha! ha! ha! ha! ha!
  (Silence complet.)

LE BRET (tonn):
  Ce silence soudain?. . .
  (Un spectateur lui parle bas):
  Ah?

LE SPECTATEUR:
  La chose me vient d'tre certifie.

MURMURES (qui courent):
  Chut!--Il parat?. . .--Non!. . .--Si!--Dans la loge grille.--
  Le Cardinal!--Le Cardinal?--Le Cardinal!

UN PAGE:
  Ah! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal!. . .
  (On frappe sur la scne. Tout le monde s'immobilise. Attente.)

LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrire le rideau):
  Mouchez cette chandelle!

UN AUTRE MARQUIS (passant la tte par la fente du rideau):
  Une chaise!
  (Une chaise est passe, de main en main, au-dessus des ttes. Le
  marquis la prend et disparat, non sans avoir envoy quelques baisers
  aux loges.)

UN SPECTATEUR:
  Silence!
  (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
  assis sur les cts, dans des poses insolentes. Toile de fond
  reprsentant un dcor bleutre de pastorale. Quatre petits lustres de
  cristal clairent la scne. Les violons jouent doucement.)

LE BRET ( Ragueneau, bas):
  Montfleury entre en scne?

RAGUENEAU (bas aussi):
  Oui, c'est lui qui commence.

LE BRET:
  Cyrano n'est pas l.

RAGUENEAU:
  J'ai perdu mon pari.

LE BRET:
  Tant mieux! tant mieux!
  (On entend un air de musette, et Montfleury parat en scne, norme,
  dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
  pench sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubanne.)

LE PARTERRE (applaudissant):
  Bravo, Montfleury! Montfleury!

MONTFLEURY (aprs avoir salu, jouant le rle de Phdon):
  Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
  Se prescrit  soi-mme un exil volontaire,
  Et qui, lorsque Zphire a souffl sur les bois. . .

UNE VOIX (au milieu du parterre):
  Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois?
  (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)

VOIX DIVERSES:
  Hein?--Quoi?--Qu'est-ce?. . .
  (On se lve dans les loges, pour voir.)

CUIGY:
  C'est lui!

LE BRET (terrifi):
  Cyrano!

LA VOIX:
  Roi des pitres!
  Hors de scne a l'instant!

TOUTE LA SALLE (indigne):
  Oh!

MONTFLEURY:
  Mais. . .

LA VOIX:
  Tu rcalcitres?

VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
  Chut!--Assez!--Montfleury, jouez!--Ne craignez rien!. . .

MONTFLEURY (d'une voix mal assure):
  Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .

LA VOIX (plus menaante):
  Eh bien!
  Faudra-t-il que je fasse,  Monarque des drles,
  Une plantation de bois sur vos paules?
  (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des ttes.)

MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
  Heureux qui. . .
  (La canne s'agite.)

LA VOIX:
  Sortez!

LE PARTERRE:
  Oh!

MONTFLEURY (s'tranglant):
  Heureux qui loin des cours. . .

CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croiss,
  son feutre en bataille, la moustache hrisse, le nez terrible):
  Ah! je vais me fcher!. . .
  (Sensation  sa vue.)



Scne 1.IV.

Les mmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.


MONTFLEURY (aux marquis):
  Venez  mon secours,
  Messieurs!

UN MARQUIS (nonchalamment):
  Mais jouez donc!

CYRANO:
  Gros homme, si tu joues
  Je vais tre oblig de te fesser les joues!

LE MARQUIS:
  Assez!

CYRANO:
  Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
  Ou bien je fais tter ma canne  leurs rubans!

TOUS LES MARQUIS (debout):
  C'en est trop!. . .Montfleury. . .

CYRANO:
  Que Montfleury s'en aille,
  Ou bien je l'essorille et le dsentripaille!

UNE VOIX:
  Mais. . .

CYRANO:
  Qu'il sorte!

UNE AUTRE VOIX:
  Pourtant. . .

CYRANO:
  Ce n'est pas encor fait?
  (Avec le geste de retrousser ses manches):
  Bon! je vais sur la scne en guise de buffet,
  Dcouper cette mortadelle d'Italie!

MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignit):
  En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie!

CYRANO (trs poli):
  Si cette Muse,  qui, Monsieur, vous n'tes rien,
  Avait l'honneur de vous connatre, croyez bien
  Qu'en vous voyant si gros et bte comme une urne,
  Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.

LE PARTERRE:
  Montfleury! Montfleury!--La pice de Baro!--

CYRANO ( ceux qui crient autour de lui):
  Je vous en prie, ayez piti de mon fourreau:
  Si vous continuez, il va rendre sa lame!
  (Le cercle s'largit.)

LA FOULE (reculant):
  H! l!. . .

CYRANO ( Montfleury):
  Sortez de scne!

LA FOULE (se rapprochant et grondant):
  Oh! oh!

CYRANO (se retournant vivement):
  Quelqu'un rclame?
  (Nouveau recul.)

UNE VOIX (chantant au fond):
  Monsieur de Cyrano
  Vraiment nous tyrannise,
  Malgr ce tyranneau
  On jouera la Clorise.

TOUTE LA SALLE (chantant):
  La Clorise, la Clorise!. . .

CYRANO:
  Si j'entends une fois encor cette chanson,
  Je vous assomme tous.

UN BOURGEOIS:
  Vous n'tes pas Samson!

CYRANO:
  Voulez-vous me prter, Monsieur, votre mchoire?

UNE DAME (dans les loges):
  C'est inou!

UN SEIGNEUR:
  C'est scandaleux!

UN BOURGEOIS:
  C'est vexatoire!

UN PAGE:
  Ce qu'on s'amuse!

LE PARTERRE:
  Kss!--Montfleury!--Cyrano!

CYRANO:
  Silence!

LE PARTERRE (en dlire):
  Hi han! B! Ouah, ouah! Cocorico!

CYRANO:
  Je vous. . .

UN PAGE:
  Miou!

CYRANO:
  Je vous ordonne de vous taire!
  Et j'adresse un dfi collectif au parterre!
  --J'inscris les noms!--Approchez-vous, jeunes hros!
  Chacun son tour! Je vais donner des numros!--
  Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste?
  Vous, Monsieur? Non! Vous? Non! Le premier duelliste,
  Je l'expdie avec les honneurs qu'on lui doit!
  --Que tous ceux qui veulent mourir lvent le doigt.
  (Silence):
  La pudeur vous dfend de voir ma lame nue?
  Pas un nom?--Pas un doigt?--C'est bien. Je continue.
  (Se retournant vers la scne o Montfleury attend avec angoisse):
  Donc, je dsire voir le thtre guri
  De cette fluxion. Sinon. . .
  (La main  son pe):
  le bistouri!

MONTFLEURY:
  Je. . .

CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est
  form, s'installe comme chez lui):
  Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune!
  Vous vous clipserez  la troisime.

LE PARTERRE (amus):
  Ah?. . .

CYRANO (frappant dans ses mains):
  Une!

MONTFLEURY:
  Je. . .

UNE VOIX (des loges):
  Restez!

LE PARTERRE:
  Restera. . .restera pas. . .

MONTFLEURY:
  Je crois,
  Messieurs. . .

CYRANO:
  Deux!

MONTFLEURY:
  Je suis sr qu'il vaudrait mieux que. . .

CYRANO:
  Trois!
  (Montfleury disparat comme dans une trappe. Tempte de rires, de
  sifflets et de hues.)

LA SALLE:
  Hu!. . .hu!. . .Lche!. . .Reviens!. . .

CYRANO (panoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
  Qu'il revienne, s'il l'ose!

UN BOURGEOIS:
  L'orateur de la troupe!
  (Bellerose s'avance et salue.)

LES LOGES:
  Ah!. . .Voil Bellerose!

BELLEROSE (avec lgance):
  Nobles seigneurs. . .

LE PARTERRE:
  Non! Non! Jodelet!

JODELET (s'avance, et, nasillard):
  Tas de veaux!

LE PARTERRE:
  Ah! Ah! Bravo! trs bien! bravo!

JODELET:
  Pas de bravos!
  Le gros tragdien dont vous aimez le ventre
  S'est senti. . .

LE PARTERRE:
  C'est un lche!

JODELET:
  Il dut sortir!

LE PARTERRE:
  Qu'il rentre!

LES UNS:
  Non!

LES AUTRES:
  Si!

UN JEUNE HOMME ( Cyrano):
  Mais  la fin, monsieur, quelle raison
  Avez-vous de har Montfleury?

CYRANO (gracieux, toujours assis):
  Jeune oison,
  J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
  Primo: c'est un acteur dplorable, qui gueule,
  Et qui soulve avec des han! de porteur d'eau,
  Le vers qu'il faut laisser s'envoler!--Secundo:
  Est mon secret. . .

LE VIEUX BOURGEOIS (derrire lui):
  Mais vous nous privez sans scrupule
  De la Clorise! Je m'entte. . .

CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
  Vieille mule!
  Les vers du vieux Baro valant moins que zro,
  J'interromps sans remords!

LES PRCIEUSES (dans les loges):
  Ha!--Ho!--Notre Baro!
  Ma chre!--Peut-on dire?. . .Ah! Dieu!. . .

CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
  Belles personnes,
  Rayonnez, fleurissez, soyez des chansonnes
  De rve, d'un sourire enchantez un trpas,
  Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas!

BELLEROSE:
  Et l'argent qu'il va falloir rendre!

CYRANO (tournant sa chaise vers la scne):
  Bellerose,
  Vous avez dit la seule intelligente chose!
  Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
  (Il se lve, et lanant un sac sur la scne):
  Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous!

LA SALLE (blouie):
  Ah!. . .Oh!. . .

JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
  A ce prix-l, monsieur, je t'autorise
  A venir chaque jour empcher la Clorise!. . .

LA SALLE
  Hu!. . .Hu!. . .

JODELET:
  Dussions-nous mme ensemble tre hus!. . .

BELLEROSE:
  Il faut vacuer la salle!. . .

JODELET:
  vacuez!. . .
  (On commence  sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
  Mais la foule s'arrte bientt en entendant la scne suivante, et la
  sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, taient dj debout,
  leur manteau remis, s'arrtent pour couter, et finissent par se
  rasseoir.)

LE BRET ( Cyrano):
  C'est fou!. . .

UN FCHEUX (qui s'est approch de Cyrano):
  Le comdien Montfleury! quel scandale!
  Mais il est protg par le duc de Candale!
  Avez-vous un patron?

CYRANO:
  Non!

LE FCHEUX:
  Vous n'avez pas?. . .

CYRANO:
  Non!

LE FCHEUX:
  Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom?. . .

CYRANO (agac):
  Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse?
  Non, pas de protecteur. . .
  (La main  son pe):
  mais une protectrice!

LE FCHEUX:
  Mais vous allez quitter la ville?

CYRANO:
  C'est selon.

LE FCHEUX:
  Mais le duc de Candale a le bras long!

CYRANO:
  Moins long
  Que n'est le mien. . .
  (Montrant son pe):
  quand je lui mets cette rallonge!

LE FCHEUX:
  Mais vous ne songez pas  prtendre. . .

CYRANO:
  J'y songe.

LE FCHEUX:
  Mais. . .

CYRANO:
  Tournez les talons, maintenant.

LE FCHEUX:
  Mais. . .

CYRANO:
  Tournez!
  --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.

LE FCHEUX (ahuri):
  Je. . .

CYRANO (marchant sur lui):
  Qu'a-t-il d'tonnant?

LE FCHEUX (reculant):
  Votre Grce se trompe. . .

CYRANO:
  Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?. . .

LE FCHEUX (mme jeu):
  Je n'ai pas. . .

CYRANO:
  Ou crochu comme un bec de hibou?

LE FCHEUX:
  Je. . .

CYRANO:
  Y distingue-t-on une verrue au bout?

LE FCHEUX:
  Mais. . .

CYRANO:
  Ou si quelque mouche,  pas lents, s'y promne?
  Qu'a-t-il d'htroclite?

LE FCHEUX:
  Oh!. . .

CYRANO:
  Est-ce un phnomne?

LE FCHEUX:
  Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder!

CYRANO:
  Et pourquoi, s'il vous plat, ne pas le regarder?

LE FCHEUX:
  J'avais. . .

CYRANO:
  Il vous dgote alors?

LE FCHEUX:
  Monsieur. . .

CYRANO:
  Malsaine
  Vous semble sa couleur?

LE FCHEUX:
  Monsieur!

CYRANO:
  Sa forme, obscne?

LE FCHEUX:
  Mais du tout!. . .

CYRANO:
  Pourquoi donc prendre un air dnigrant?
  --Peut-tre que monsieur le trouve un peu trop grand?

LE FCHEUX (balbutiant):
  Je le trouve petit, tout petit, minuscule!

CYRANO:
  Hein? comment? m'accuser d'un pareil ridicule?
  Petit, mon nez? Hol!

LE FCHEUX:
  Ciel!

CYRANO:
  norme, mon nez!
  --Vil camus, sot camard, tte plate, apprenez
  Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
  Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
  D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
  Libral, courageux, tel que je suis, et tel
  Qu'il vous est interdit  jamais de vous croire,
  Dplorable maraud! car la face sans gloire
  Que va chercher ma main en haut de votre col,
  Est aussi dnue. . .
  (Il le soufflette.)

LE FCHEUX:
  A!

CYRANO:
  De fiert, d'envol,
  De lyrisme, de pittoresque, d'tincelle,
  De somptuosit, de Nez enfin, que celle. . .
  (Il se retourne par les paules, joignant le geste  la parole):
  Que va chercher ma botte au bas de votre dos!

LE FCHEUX (se sauvant):
  Au secours! A la garde!

CYRANO:
  Avis donc aux badauds
  Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
  Et si le plaisantin est noble, mon usage
  Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
  Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir!

DE GUICHE (qui est descendu de la scne, avec les marquis):
  Mais  la fin il nous ennuie!

LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les paules):
  Il fanfaronne!

DE GUICHE:
  Personne ne va donc lui rpondre?. . .

LE VICOMTE:
  Personne?
  Attendez! Je vais lui lancer un de ces traits!. . .
  (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un
  air fat):
  Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .trs grand.

CYRANO (gravement):
  Trs!

LE VICOMTE (riant):
  Ha!

CYRANO (imperturbable):
  C'est tout?. . .

LE VICOMTE:
  Mais. . .

CYRANO:
  Ah! non! c'est un peu court, jeune homme!
  On pouvait dire. . .Oh! Dieu!. . .bien des choses en somme. . .
  En variant le ton,--par exemple, tenez:
  Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
  Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse!"
  Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse!
  Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap!"
  Descriptif: "C'est un roc!. . .c'est un pic!. . .c'est un cap!
  Que dis-je, c'est un cap?. . .C'est une pninsule!"
  Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule?
  D'critoire, monsieur, ou de bote  ciseaux?"
  Gracieux: "Aimez-vous  ce point les oiseaux
  Que paternellement vous vous proccuptes
  De tendre ce perchoir  leur petites pattes?"
  Truculent: "a, monsieur, lorsque vous ptunez,
  La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
  Sans qu'un voisin ne crie au feu de chemine?"
  Prvenant: "Gardez-vous, votre tte entrane
  Par ce poids, de tomber en avant sur le sol!"
  Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol
  De peur que sa couleur au soleil ne se fane!"
  Pdant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
  Appelle Hippocampelephantocamlos
  Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os!"
  Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est  la mode?
  Pour pendre son chapeau, c'est vraiment trs commode!'
  Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral,
  T'enrhumer tout entier, except le mistral!"
  Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne!"
  Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne!"
  Lyrique: "Est-ce une conque, tes-vous un triton?"
  Naf: "Ce monument, quand le visite-t-on?"
  Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
  C'est l ce qui s'appelle avoir pignon sur rue!"
  Campagnard: "H, ard! C'est-y un nez? Nanain!
  C'est queuqu'navet gant ou ben queuqu'melon nain!"
  Militaire: "Pointez contre cavalerie!"
  Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie?
  Assurment, monsieur, ce sera le gros lot!"
  Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
  "Le voil donc ce nez qui des traits de son matre
  A dtruit l'harmonie! Il en rougit, le tratre!"
  --Voil ce qu' peu prs, mon cher, vous m'auriez dit
  Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
  Mais d'esprit,  le plus lamentable des tres,
  Vous n'en etes jamais un atome, et de lettres
  Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot!
  Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
  Pour pouvoir l, devant ces nobles galeries,
  Me servir toutes ces folles plaisanteries,
  Que vous n'en eussiez pas articul le quart
  De la moiti du commencement d'une, car
  Je me les sers moi-mme, avec assez de verve,
  Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

DE GUICHE (voulant emmener le vicomte ptrifi):
  Vicomte, laissez donc!

LE VICOMTE (suffoqu):
  Ces grands airs arrogants!
  Un hobereau qui. . .qui. . .n'a mme pas de gants!
  Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses!

CYRANO:
  Moi, c'est moralement que j'ai mes lgances.
  Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
  Mais je suis plus soign si je suis moins coquet;
  Je ne sortirais pas avec, par ngligence,
  Un affront pas trs bien lav, la conscience
  Jaune encor de sommeil dans le coin de son oeil,
  Un honneur chiffonn, des scrupules en deuil.
  Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
  Empanach d'indpendance et de franchise;
  Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
  Mon me que je cambre ainsi qu'en un corset,
  Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
  Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
  Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
  Sonner les vrits comme des perons.

LE VICOMTE:
  Mais, monsieur. . .

CYRANO:
  Je n'ai pas de gants?. . .la belle affaire!
  Il m'en restait un seul. . .d'une trs vieille paire!
  --Lequel m'tait d'ailleurs encor fort importun:
  Je l'ai laiss dans la figure de quelqu'un.

LE VICOMTE:
  Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule!

CYRANO (tant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
  prsenter):
  Ah?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
  De Bergerac.
  (Rires.)

LE VICOMTE (exaspr):
  Bouffon!

CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
  Ay!. . .

LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
  Qu'est-ce encor qu'il dit?

CYRANO (avec des grimaces de douleur):
  Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
  --Ce que c'est que de la laisser inoccupe!--
  Ay!. . .

LE VICOMTE:
  Qu'avez-vous?

CYRANO:
  J'ai des fourmis dans mon pe!

LE VICOMTE (tirant la sienne):
  Soit!

CYRANO:
  Je vais vous donner un petit coup charmant.

LE VICOMTE (mprisant):
  Pote!. . .

CYRANO:
  Oui, monsieur, pote! et tellement,
  Qu'en ferraillant je vais--hop!-- l'improvisade,
  Vous composer une ballade.

LE VICOMTE:
  Une ballade?

CYRANO:
  Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois?

LE VICOMTE:
  Mais. . .

CYRANO (rcitant comme une leon):
  La ballade, donc, se compose de trois
  Couplets de huit vers. . .

LE VICOMTE (pitinant):
  Oh!

CYRANO (continuant):
  Et d'un envoi de quatre. . .

LE VICOMTE:
  Vous. . .

CYRANO:
  Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
  Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.

LE VICOMTE:
  Non!

CYRANO:
  Non?
  (Dclamant):
  Ballade du duel qu'en l'htel bourguignon
  Monsieur de Bergerac eut avec un bltre!

LE VICOMTE:
  Qu'est-ce que c'est que a, s'il vous plat?

CYRANO:
  C'est le titre.

LA SALLE (surexcite au plus haut point):
  Place!--Trs amusant!--Rangez-vous!--Pas de bruits!
  (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
  mls aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimps sur des
  paules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A
  droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
  Cuigy, etc.)

CYRANO (fermant une seconde les yeux):
  Attendez!. . .je choisis mes rimes. . .L, j'y suis.
  (Il fait ce qu'il dit,  mesure):
  Je jette avec grce mon feutre,
  Je fais lentement l'abandon
  Du grand manteau qui me calfeutre,
  Et je tire mon espadon;
  lgant comme Cladon,
  Agile comme Scaramouche,
  Je vous prviens, cher Mirmydon,
  Qu' la fin de l'envoi je touche!
  (Premiers engagements de fer):
  Vous auriez bien d rester neutre;
  O vais-je vous larder, dindon?. . .
  Dans le flanc, sous votre maheutre?. . .
  Au coeur, sous votre bleu cordon?. . .
  --Les coquilles tintent, ding-don!
  Ma pointe voltige: une mouche!
  Dcidment. . .c'est au bedon,
  Qu' la fin de l'envoi, je touche.
  Il me manque une rime en eutre. . .
  Vous rompez, plus blanc qu'amidon?
  C'est pour me fournir le mot pleutre!
  --Tac! je pare la pointe dont
  Vous espriez me faire don;--
  J'ouvre la ligne,--je la bouche. . .
  Tiens bien ta broche, Laridon!
  A la fin de l'envoi, je touche.
  (Il annonce solennellement):
  Envoi.
  Prince, demande  Dieu pardon!
  Je quarte du pied, j'escarmouche,
  Je coupe, je feinte. . .
  (Se fendant):
  H! l, donc!
  (Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
  A la fin de l'envoi, je touche!
  (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des
  mouchoirs tombent. Les officiers entourent et flicitent Cyrano.
  Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navr. Les amis
  du vicomte le soutiennent et l'emmnent.)

LA FOULE (en un long cri):
  Ah!. . .

UN CHEVAU-LGER:
  Superbe!

UNE FEMME:
  Joli!

RAGUENEAU:
  Pharamineux!

UN MARQUIS:
  Nouveau!. . .

LE BRET:
  Insens!

BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
  . . .Compliments!. . .flicite. . .bravo. . .

VOIX DE FEMME:
  C'est un hros!. . .

UN MOUSQUETAIRE (s'avanant vivement vers Cyrano, la main tendue):
  Monsieur, voulez-vous me permettre?. . .
  C'est tout  fait trs bien, et je crois m'y connatre;
  J'ai du reste exprim ma joie en trpignant!. . .
  (Il s'loigne.)

CYRANO ( Cuigy):
  Comment s'appelle donc ce monsieur?

CUIGY:
  D'Artagnan.

LE BRET ( Cyrano, lui prenant le bras):
  , causons!. . .

CYRANO:
  Laisse un peu sortir cette cohue. . .
  (A Bellerose):
  Je peux rester?

BELLEROSE (respecteusement):
  Mais oui!. . .
  (On entend des cris au dehors.)

JODELET (qui a regard):
  C'est Montfleury qu'on hue!

BELLEROSE (solennellement):
  Sic transit!. . .
  (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
  Balayez. Fermez. N'teignez pas.
  Nous allons revenir aprs notre repas,
  Rpter pour demain une nouvelle farce.
  (Jodelet et Bellerose sortent, aprs de grands saluts  Cyrano.)

LE PORTIER ( Cyrano):
  Vous ne dnez donc pas?

CYRANO:
  Moi?. . .Non.
  (Le portier se retire.)

LE BRET ( Cyrano):
  Parce que?

CYRANO (firement):
  Parce. . .
  (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
  Que je n'ai pas d'argent!. . .

LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
  Comment! le sac d'cus?. . .

CYRANO:
  Pension paternelle, en un jour, tu vcus!

LE BRET:
  Pour vivre tout un mois, alors?. . .

CYRANO:
  Rien ne me reste.

LE BRET:
  Jeter ce sac, quelle sottise!

CYRANO:
  Mais quel geste!. . .

LA DISTRIBUTRICE (toussant derrire son petit comptoir):
  Hum!. . .
  (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimide):
  Monsieur. . .Vous savoir jener. . .le coeur me fend. . .
  (Montrant le buffet):
  J'ai l tout ce qu'il faut. . .
  (Avec lan):
  Prenez!

CYRANO (se dcouvrant):
  Ma chre enfant,
  Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
  D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
  J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
  Et j'accepterai donc. . .
  (Il va au buffet et choisit):
  Oh! peu de chose!--un grain
  De ce raisin. . .
  (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
  Un seul!. . .ce verre d'eau. . .
  (Elle veut y verser du vin, il l'arrte):
  limpide!
  --Et la moiti d'un macaron!
  (Il rend l'autre moiti.)

LE BRET:
  Mais c'est stupide!

LA DISTRIBUTRICE:
  Oh! quelque chose encor!

CYRANO:
  Oui. La main  baiser.
  (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)

LA DISTRIBUTRICE:
  Merci, monsieur.
  (Rvrence):
  Bonsoir.
  (Elle sort.)



Scne 1.V.

Cyrano, Le Bret, puis le portier.


CYRANO ( Le Bret):
  Je t'coute causer.
  (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
  Dner!. . .
  (. . .le verre d'eau):
  Boisson!. . .
  (. . .le grain de raisin):
  Dessert!. . .
  (Il s'assied):
  L, je me mets  table!
  --Ah!. . .j'avais une faim, mon cher, pouvantable!
  (Mangeant):
  --Tu disais?

LE BRET:
  Que ces fats aux grands airs belliqueux
  Te fausseront l'esprit si tu n'coutes qu'eux!. . .
  Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
  De l'effet qu'a produit ton algarade.

CYRANO (achevant son macaron):
  norme.

LE BRET:
  Le Cardinal. . .

CYRANO (s'panouissant):
  Il tait l, le Cardinal?

LE BRET:
  A d trouver cela. . .

CYRANO:
  Mais trs original.

LE BRET:
  Pourtant. . .

CYRANO:
  C'est un auteur. Il ne peut lui dplaire
  Que l'on vienne troubler la pice d'un confrre.

LE BRET:
  Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis!

CYRANO (attaquant son grain de raisin):
  Combien puis-je,  peu prs, ce soir, m'en tre mis?

LE BRET:
  Quarante-huit. Sans compter les femmes.

CYRANO:
  Voyons, compte!

LE BRET:
  Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
  Baro, l'Acadmie. . .

CYRANO:
  Assez! tu me ravis!

LE BRET:
  Mais o te mnera la faon dont tu vis?
  Quel systme est le tien?

CYRANO:
  J'errais dans un mandre;
  J'avais trop de partis, trop compliqus,  prendre;
  J'ai pris. . .

LE BRET:
  Lequel?

CYRANO:
  Mais le plus simple, de beaucoup.
  J'ai dcid d'tre admirable, en tout, pour tout!

LE BRET (haussant les paules):
  Soit!--Mais enfin,  moi, le motif de ta haine
  Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi!

CYRANO (se levant):
  Ce Silne,
  Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
  Pour les femmes encor se croit un doux pril,
  Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
  Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille!. . .
  Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
  De poser son regard, sur celle. . .Oh! j'ai cru voir
  Glisser sur une fleur une longue limace!

LE BRET (stupfait):
  Hein? Comment? Serait-il possible?. . .

CYRANO (avec un rire amer):
  Que j'aimasse?. . .
  (Changeant de ton et gravement):
  J'aime.

LE BRET:
  Et peut-on savoir? tu ne m'as jamais dit?. . .

CYRANO:
  Qui j'aime?. . .Rflchis, voyons. Il m'interdit
  Le rve d'tre aim mme par une laide,
  Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me prcde;
  Alors, moi, j'aime qui?. . .Mais cela va de soi!
  J'aime--mais c'est forc!--la plus belle qui soit!

LE BRET:
  La plus belle?. . .

CYRANO:
  Tout simplement, qui soit au monde!
  La plus brillante, la plus fine,
  (Avec accablement):
  la plus blonde!

LE BRET:
  Eh! mon Dieu, quelle est donc cette femme?. . .

CYRANO:
  Un danger
  Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
  Un pige de nature, une rose muscade
  Dans laquelle l'amour se tient en embuscade!
  Qui connat son sourire a connu le parfait.
  Elle fait de la grce avec rien, elle fait
  Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
  Et tu ne saurais pas, Vnus, monter en conque,
  Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
  Comme elle monte en chaise et marche dans Paris!. . .

LE BRET:
  Sapristi! je comprends. C'est clair!

CYRANO:
  C'est diaphane.

LE BRET:
  Magdeleine Robin, ta cousine?

CYRANO:
  Oui,--Roxane.

LE BRET:
  Eh bien, mais c'est au mieux! Tu l'aimes? Dis-le-lui!
  Tu t'es couvert de gloire  ses yeux aujourd'hui!

CYRANO:
  Regarde-moi, mon cher, et dis quelle esprance
  Pourrait bien me laisser cette protubrance!
  Oh! je ne me fais pas d'illusion!--Parbleu,
  Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
  J'entre en quelque jardin o l'heure se parfume;
  Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
  L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
  Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
  Que pour marcher,  petits pas, dans de la lune,
  Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
  Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperois soudain
  L'ombre de mon profil sur le mur du jardin!

LE BRET (mu):
  Mon ami!. . .

CYRANO:
  Mon ami, j'ai de mauvaises heures!
  De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .

LE BRET (vivement, lui prenant la main):
  Tu pleures?

CYRANO:
  Ah! non, cela, jamais! Non, ce serait trop laid,
  Si le long de ce nez une larme coulait!
  Je ne laisserai pas, tant que j'en serai matre,
  La divine beaut des larmes se commettre
  Avec tant de laideur grossire!. . .Vois-tu bien,
  Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
  Et je ne voudrais pas qu'excitant la rise,
  Une seule, par moi, ft ridiculise!. . .

LE BRET:
  Va, ne t'attriste pas! L'amour n'est que hasard!

CYRANO (secouant la tte):
  Non! J'aime Cloptre: ai-je l'air d'un Csar?
  J'adore Brnice: ai-je l'aspect d'un Tite?

LE BRET:
  Mais ton courage! ton esprit!--Cette petite
  Qui t'offrait l, tantt, ce modeste repas,
  Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te dtestaient pas!

CYRANO (saisi):
  C'est vrai!

LE BRET:
  H! bien! alors?. . .Mais, Roxane, elle-mme,
  Toute blme a suivi ton duel!

CYRANO:
  Toute blme?

LE BRET:
  Son coeur et son esprit dj sont tonns!
  Ose, et lui parle, afin. . .

CYRANO:
  Qu'elle me rie au nez?
  Non!--C'est la seule chose au monde que je craigne!

LE PORTIER (introduisant quelqu'un  Cyrano):
  Monsieur, on vous demande. . .

CYRANO (voyant la dugne):
  Ah! mon Dieu! Sa dugne!



Scne 1.VI.

Cyrano, Le Bret, la dugne.


LA DUGNE (avec un grand salut):
  De son vaillant cousin on dsire savoir
  O l'on peut, en secret, le voir.

CYRANO (boulevers):
  Me voir?

LA DUGNE (avec une rvrence):
  Vous voir.
  --On a des choses  vous dire.

CYRANO:
  Des?. . .

LA DUGNE (nouvelle rvrence):
  Des choses!

CYRANO (chancelant):
  Ah, mon Dieu!

LA DUGNE:
  L'on ira, demain, aux primes roses
  D'aurore,--our la messe  Saint-Roch.

CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
  Ah! mon Dieu!

LA DUGNE:
  En sortant,--o peut-on entrer, causer un peu?

CYRANO (affol):
  O?. . .Je. . .mais. . .Ah! mon Dieu!. . .

LA DUGNE:
  Dites vite.

CYRANO:
  Je cherche!. . .

LA DUGNE:
  O?

CYRANO:
  Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le ptissier. . .

LA DUGNE:
  Il perche?

CYRANO:
  Dans la rue--Ah! mon Dieu, mon Dieu!--Saint-Honor!

LA DUGNE (remontant):
  On ira. Soyez-y. Sept heures.

CYRANO:
  J'y serai.
  (La dugne sort.)



Scne 1.VII.

Cyrano, Le Bret, puis les comdiens, les comdiennes, Cuigy, Brissaille,
Lignire, le portier, les violons.)


CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
  Moi!. . .D'elle!. . .Un rendez-vous!. . .

LE BRET:
  Eh bien! tu n'es plus triste?

CYRANO:
  Ah! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe!

LE BRET:
  Maintenant, tu vas tre calme?

CYRANO (hors de lui):
  Maintenant. . .
  Mais je vais tre frntique et fulminant!
  Il me faut une arme entire a dconfire!
  J'ai dix coeurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
  De pourfendre des nains. . .
  (Il crie  tue-tte):
  Il me faut des gants!
  (Depuis un moment, sur la scne, au fond, des ombres de comdiens et
  de comdiennes s'agitent, chuchotent: on commence  rpter. Les
  violons ont repris leur place.)

UNE VOIX (de la scne):
  H! pst! l-bas! Silence! on rpte cans!

CYRANO (riant):
  Nous partons!
  (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille,
  plusieurs officiers, qui soutiennent Lignire compltement ivre.)

CUIGY:
  Cyrano!

CYRANO:
  Qu'est-ce?

CUIGY:
  Une norme grive
  Qu'on t'apporte!

CYRANO (le reconnaissant):
  Lignire!. . .H, qu'est-ce qui t'arrive?

CUIGY:
  Il te cherche!

BRISSAILLE:
  Il ne peut rentrer chez lui!

CYRANO:
  Pourquoi?

LIGNIRE (d'une voix pteuse, lui montrant un billet tout chiffonn):
  Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
  A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
  Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
  Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit!

CYRANO:
  Cent hommes, m'as-tu dit? Tu coucheras chez toi!

LIGNIRE (pouvant):
  Mais. . .

CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allume que le
  portier balance en coutant curieusement cette scne):
  Prends cette lanterne!. . .
  (Lignire saisit prcipitamment la lanterne):
  Et marche!--Je te jure
  Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture!. . .
  (Aux officiers):
  Vous, suivez  distance, et vous serez tmoins!

CUIGY:
  Mais cent hommes!. . .

CYRANO:
  Ce soir, il ne m'en faut pas moins!
  (Les comdiens et les comdiennes, descendus de scne, se sont
  rapprochs dans leurs divers costumes.)

LE BRET:
  Mais pourquoi protger. . .

CYRANO:
  Voil Le Bret qui grogne!

LE BRET:
  Cet ivrogne banal?. . .

CYRANO (frappant sur l'paule de Lignire):
  Parce que cet ivrogne,
  Ce tonneau de muscat, ce ft de rossoli,
  Fit quelque chose un jour de tout  fait joli:
  Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
  Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bnite,
  Lui que l'eau fait sauver, courut au bnitier,
  Se pencha sur sa conque et le but tout entier!. . .

UNE COMDIENNE (en costume de soubrette):
  Tiens, c'est gentil, cela!

CYRANO:
  N'est-ce pas, la soubrette?

LA COMDIENNE (aux autres):
  Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre pote?

CYRANO:
  Marchons!
  (Aux officiers):
  Et vous, messieurs, en me voyant charger,
  Ne me secondez pas, quel que soit le danger!

UNE AUTRE COMDIENNE (sautant de la scne):
  Oh! mais, moi, je vais voir!

CYRANO:
  Venez!. . .

UNE AUTRE (sautant aussi,  un vieux comdien):
  Viens-tu, Cassandre?. . .

CYRANO:
  Venez tous, le Docteur, Isabelle, Landre,
  Tous! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
  La farce italienne  ce drame espagnol,
  Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
  L'entourer de grelots comme un tambour de basque!. . .

TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
  Bravo!--Vite, une mante!--Un capuchon!

JODELET:
  Allons!

CYRANO (aux violons):
  Vous nous jouerez un air, messieurs les violons!
  (Les violons se joignent au cortge qui se forme. On s'empare des
  chandelles allumes de la rampe et on se les distribue. Cela devient
  une retraite aux flambeaux):
  Bravo! des officiers, des femmes en costume,
  Et, vingt pas en avant. . .
  (Il se place comme il dit):
  Moi, tout seul, sous la plume
  Que la gloire elle-mme  ce feutre piqua,
  Fier comme un Scipion triplement Nasica!. . .
  --C'est compris? Dfendu de me prter main-forte!--
  On y est?. . .Un, deux, trois! Portier, ouvre la porte!
  (Le portier ouvre  deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque
  et lunaire parat):
  Ah!. . .Paris fuit, nocturne et quasi nbuleux;
  Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
  Un cadre se prpare, exquis, pour cette scne;
  L-bas, sous des vapeurs en charpe, la Seine,
  Comme un mystrieux et magique miroir,
  Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir!

TOUS:
  A la porte de Nesle!

CYRANO (debout sur le seuil):
  A la porte de Nesle!
  (Se retournant avant de sortir,  la soubrette):
  Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
  Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis?
  (Il tire l'pe et, tranquillement):
  C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis!
  (Il sort. Le cortge,--Lignire zigzaguant en tte,--puis les
  comdiennes aux bras des officiers,--puis les comdiens gambadant,--se
  met en marche dans la nuit au son des violons, et  la lueur falote
  des chandelles.)


Rideau.



Acte II.

La Rtisserie Des Potes.

La boutique de Ragueneau, rtisseur-ptissier, vaste ouvroir au coin
de la rue Saint-Honor et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperoit
largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les
premires lueurs de l'aube.

 gauche, premier plan, comptoir surmont d'un dais en fer forg,
auquel sont accrochs des oies, des canards, des paons blancs. Dans de
grands vases de faence de hauts bouquets de fleurs naves,
principalement des tournesols jaunes. Du mme ct, second plan,
immense chemine devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont
chacun supporte une petite marmite, les rtis pleurent dans les
lchefrites.

 droite, premier plan avec porte. Deuxime plan, un escalier montant
 une petite salle en soupente, dont on aperoit l'intrieur par des
volets ouverts; une table y est dresse, un menu lustre flamand y
luit: c'est un rduit o l'on va manger et boire. Une galerie de bois,
faisant suite  l'escalier, semble mener  d'autres petites salles
analogues.

Au milieu de la rtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire
descendre avec une corde, et auquel de grosses pices sont accroches,
fait un lustre de gibier.

Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
tincellent. Des broches tournent. Des pices montes pyramident, des
jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
effars, d'normes cuisiniers et de minuscules gte-sauces.
Foisonnement de bonnets  plume de poulet ou  aile de pintade. On
apporte, sur des plaques de tle et des clayons d'osier, des
quinconces de brioches, des villages de petits-fours.

Des tables sont couvertes de gteaux et de plats. D'autres, entoures
de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite,
dans un coin, disparat sous les papiers. Ragueneau y est assis au
lever du rideau; il crit.



Scne 2.I.

Ragueneau, ptissiers, puis Lise; Ragueneau,  la petite table,
crivant d'un air inspir, et comptant sur ses doigts.


PREMIER PATISSIER (apportant une pice monte):
  Fruits en nougat!

DEUXIME PATISSIER (apportant un plat):
  Flan!

TROISIME PATISSIER (apportant un rti par de plumes):
  Paon!

QUATRIME PATISSIER (apportant une plaque de gteaux):
  Roinsoles!

CINQUIME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
  Boeuf en daube!

RAGUENEAU (cessant d'crire et levant la tte):
  Sur les cuivres, dj, glisse l'argent de l'aube!
  touffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau!
  L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau!
  (Il se lve. A un cuisinier):
  Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte!

LE CUISINIER:
  De combien?

RAGUENEAU:
  De trois pieds.
  (Il passe.)

LE CUISINIER:
  Hein?

PREMIER PATISSIER:
  La tarte!

DEUXIME PATISSIER:
  La tourte!

RAGUENEAU (devant la chemine):
  Ma Muse, loigne-toi, pour que tes yeux charmants
  N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments!
  (A un ptissier, lui montrant des pains):
  Vous avez mal plac la fente de ces miches:
  Au milieu la csure,--entre les hmistiches!
  (A un autre, lui montrant un pt inachev):
  A ce palais de crote, il faut, vous, mettre un toit. . .
  (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
  Et toi, sur cette broche interminable, toi,
  Le modeste poulet et la dinde superbe,
  Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
  Alternait les grands vers avec les plus petits,
  Et fais tourner au feu des strophes de rtis!

UN AUTRE APPRENTI (s'avanant avec un plateau recouvert d'une assiette):
  Matre, en pensant  vous, dans le four, j'ai fait cuire
  Ceci, qui vous plaira, je l'espre.
  (Il dcouvre le plateau, on voit une grande lyre de ptisserie.)

RAGUENEAU (bloui):
  Une lyre!

L'APPRENTI:
  En pte de brioche.

RAGUENEAU (mu):
  Avec des fruits confits!
  L'APPRENTI:
  Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.

RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
  Va boire  ma sant!
  (Apercevant Lise qui entre):
  Chut! ma femme! Circule,
  Et cache cet argent!
  (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gn):
  C'est beau?

LISE:
  C'est ridicule!
  (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)

RAGUENEAU:
  Des sacs?. . .Bon. Merci.
  (Il les regarde):
  Ciel! Mes livres vnrs!
  Les vers de mes amis! dchirs! dmembrs!
  Pour en faire des sacs  mettre des croquantes. . .
  Ah! vous renouvelez Orphe et les bacchantes!

LISE (schement):
  Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
  Ce que laissent ici, pour unique paiement,
  Vos mchants criveurs de lignes ingales!

RAGUENEAU:
  Fourmi!. . .n'insulte pas ces divines cigales!

LISE:
  Avant de frquenter ces gens-l, mon ami,
  Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi!

RAGUENEAU:
  Avec des vers, faire cela!

LISE:
  Pas autre chose.

RAGUENEAU:
  Que faites-vous, alors, madame, avec la prose?



Scne 2.II.

Les mmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la ptisserie.


RAGUENEAU:
  Vous dsirez, petits?

PREMIER ENFANT:
  Trois pts.

RAGUENEAU (les servant):
  L, bien roux. . .
  Et bien chauds.

DEUXIME ENFANT:
  S'il vous plat, enveloppez-les-nous?

RAGUENEAU (saisi,  part):
  Hlas! un de mes sacs!
  (Aux enfants):
  Que je les enveloppe?. . .
  (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pts, il lit):
  Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pnlope. . .
  Pas celui-ci!. . .
  (Il le met de ct et en prend un autre. Au moment d'y mettre les
  pts, il lit):
  Le blond Phoebus. . . Pas celui-l!
  (Mme jeu.)

LISE (impatiente):
  Eh bien! qu'attendez-vous?

RAGUENEAU:
  Voil, voil, voil!
  (Il en prend un troisime et se rsigne):
  Le sonnet  Philis!. . .mais c'est dur tout de mme!

LISE:
  C'est heureux qu'il se soit dcid!
  (Haussant les paules):
  Nicodme!
  (Elle monte sur une chaise et se met  ranger des plats sur une crdence.)

RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants
  dj  la porte):
  Pst!. . .Petits!. . .Rendez-moi le sonnet  Philis,
  Au lieu de trois pts je vous en donne six.
  (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gteaux et
  sortent. Ragueneau, dfripant le papier, se met  lire en dclamant):
  Philis!. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre!. . .
  Philis!. . .
  (CYRANO entre brusquement.)



Scne 2.III.

Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.


CYRANO:
  Quelle heure est-il?

RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
  Six heures.

CYRANO (avec motion):
  Dans une heure!
  (Il va et vient dans la boutique.)

RAGUENEAU (le suivant):
  Bravo! J'ai vu. . .

CYRANO:
  Quoi donc!

RAGUENEAU:
  Votre combat!. . .

CYRANO:
  Lequel?

RAGUENEAU:
  Celui de l'htel de Bourgogne!

CYRANO (avec ddain):
  Ah!. . .Le duel!

RAGUENEAU (admiratif):
  Oui, le duel en vers!. . .

LISE:
  Il en a plein la bouche!

CYRANO:
  Allons! tant mieux!

RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
  A la fin de l'envoi, je touche!. . .
  A la fin de l'envoi, je touche!. . .Que c'est beau!
  (Avec un enthousiasme croissant):
  A la fin de l'envoi. . .

CYRANO:
  Quelle heure, Ragueneau?

RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
  Six heures cinq!. . .. . .je touche!
  (Il se relve):
  . . .Oh! faire une ballade!

LISE ( Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serr
  distraitement la main):
  Qu'avez-vous  la main?

CYRANO:
  Rien. Une estafilade.

RAGUENEAU:
  Courtes-vous quelque pril?

CYRANO:
  Aucun pril.

LISE (le menaant du doigt):
  Je crois que vous mentez!

CYRANO:
  Mon nez remuerait-il?
  Il faudrait que ce ft pour un mensonge norme!
  (Changeant de ton):
  J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
  Vous nous laisserez seuls.

RAGUENEAU:
  C'est que je ne peux pas;
  Mes rimeurs vont venir. . .

LISE (ironique):
  Pour leur premier repas.

CYRANO:
  Tu les loigneras quand je te ferai signe. . .
  L'heure?

RAGUENEAU:
  Six heures dix.

CYRANO (s'asseyant nerveusement  la table de Ragueneau et prenant du
  papier):
  Une plume?. . .

RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a  son oreille):
  De cygne.

UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
  Salut!
  (Lise remonte vivement vers lui.)

CYRANO (se retournant):
  Qu'est-ce?

RAGUENEAU:
  Un ami de ma femme. Un guerrier
  Terrible,-- ce qu'il dit!. . .

CYRANO (reprenant la plume et loignant du geste Ragueneau):
  Chut!. . .
  crire,--plier,--
  (A lui-mme):
  Lui donner,--me sauver. . .
  (Jetant la plume):
  Lche!. . .Mais que je meure,
  Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
  (A Ragueneau):
  L'heure?

RAGUENEAU:
  Six et quart!. . .

CYRANO (frappant sa poitrine):
  --un seul mot de tous ceux que j'ai l!
  Tandis qu'en crivant. . .
  (Il reprend la plume):
  Eh bien! crivons-la,
  Cette lettre d'amour qu'en moi-mme j'ai faite
  Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prte,
  Et que mettant mon me  ct du papier,
  Je n'ai tout simplement qu' la recopier.
  (Il crit.--Derrire le vitrage de la porte on voit s'agiter des
  silhouettes maigres et hsitantes.)



Scne 2.IV.

Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano,  la petite table, crivant,
les potes, vtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.


LISE (entrant,  Ragueneau):
  Les voici vos crotts!

PREMIER POTE (entrant,  Ragueneau):
  Confrre!. . .

DEUXIME POTE (de mme, lui secouant les mains):
  Cher confrre!

TROISIME POTE:
  Aigle des ptissiers!
  (Il renifle):
  a sent bon dans votre aire,

QUATRIME POTE:
  O Phoebus-Rtisseur!

CINQUIME POTE:
  Apollon matre-queux!. . .

RAGUENEAU (entour, embrass, secou):
  Comme on est tout de suite  son aise avec eux!. . .

PREMIER POTE:
  Nous fmes retards par la foule attroupe
  A la porte de Nesle!. . .

DEUXIME POTE:
  Ouverts  coups d'pe,
  Huit malandrins sanglants illustraient les pavs!

CYRANO (levant une seconde la tte):
  Huit?. . .Tiens, je croyais sept.
  (Il reprend sa lettre.)

RAGUENEAU ( Cyrano):
  Est-ce que vous savez
  Le hros du combat?

CYRANO (ngligemment):
  Moi?. . .Non!

LISE (au mousquetaire):
  Et vous?

LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
  Peut-tre!

CYRANO (crivant,  part,--on l'entend murmurer de temps en temps):
  Je vous aime. . .

PREMIER POTE:
  Un seul homme, assurait-on, sut mettre
  Toute une bande en fuite!. . .

DEUXIME POTE:
  Oh! c'etait curieux!
  Des piques, des btons jonchaient le sol!. . .

CYRANO (crivant):
  . . .vos yeux. . .

TROISIME POTE:
  On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfvres!

PREMIER POTE:
  Sapristi! ce dut tre un froce. . .

CYRANO (mme jeu):
  . . .vos lvres. . .

PREMIER POTE:
  Un terrible gant, l'auteur de ces exploits!

CYRANO (mme jeu):
  . . .Et je m'vanouis de peur quand je vous vois.

DEUXIME POTE (happant un gteau):
  Qu'as-tu rim de neuf, Ragueneau?

CYRANO (mme jeu):
  . . .qui vous aime. . .
  (Il s'arrte au moment de signer, et se lve, mettant sa lettre dans
  son pourpoint):
  Pas besoin de signer. Je la donne moi-mme.

RAGUENEAU (au deuxime pote):
  J'ai mis une recette en vers.

TROISIME POTE (s'installant prs d'un plateau de choux  la crme):
  Oyons ces vers!

QUATRIME POTE (regardant une brioche qu'il a prise):
  Cette brioche a mis son bonnet de travers.
  (Il la dcoiffe d'un coup de dent.)

PREMIER POTE:
  Ce pain d'pice suit le rimeur famlique,
  De ses yeux en amande aux sourcils d'anglique!
  (Il happe le morceau de pain d'pice.)

DEUXIME POTE:
  Nous coutons.

TROISIME POTE (serrant lgrement un chou entre ses doigts):
  Ce chou bave sa crme. Il rit.

DEUXIME POTE (mordant  mme la grande lyre de ptisserie):
  Pour la premire fois la Lyre me nourrit!

RAGUENEAU (qui s'est prpar  rciter, qui a touss, assur son bonnet,
  pris une pose):
  Une recette en vers. . .

DEUXIME POTE (au premier, lui donnant un coup de coude):
  Tu djeunes?

PREMIER POTE (au deuxime):
  Tu dnes!

RAGUENEAU:
  Comment on fait les tartelettes amandines.
  Battez, pour qu'ils soient mousseux,
  Quelques oeufs;
  Incorporez  leur mousse
  Un jus de cdrat choisi;
  Versez-y
  Un bon lait d'amande douce;
  Mettez de la pte  flan
  Dans le flanc
  De moules  tartelette;
  D'un doigt preste, abricotez
  Les cts;
  Versez goutte  gouttelette
  Votre mousse en ces puits, puis
  Que ces puits
  Passent au four, et, blondines,
  Sortant en gais troupelets,
  Ce sont les
  Tartelettes amandines!

LES POTES (la bouche pleine):
  Exquis! Dlicieux!

UN POTE (s'touffant):
  Homph!
  (Ils remontent vers le fond, en mangeant.)

CYRANO (qui a observ s'avance vers Ragueneau):
  Bercs par ta voix,
  Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent?

RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
  Je le vois. . .
  Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
  Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
  Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
  Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mang!

CYRANO (lui frappant sur l'paule):
  Toi, tu me plais!. . .
  (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un
  peu brusquement):
  H l, Lise?
  (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et
  descend vers Cyrano):
  Ce capitaine. . .
  Vous assige?

LISE (offense):
  Oh! mes yeux, d'une oeillade hautaine,
  Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.

CYRANO:
  Euh! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.

LISE (suffoque):
  Mais. . .

CYRANO (nettement):
  Ragueneau me plat. C'est pourquoi, dame Lise,
  Je dfends que quelqu'un le ridicoculise.

LISE:
  Mais. . .

CYRANO (qui a lev la voix assez pour tre entendu du galant):
  A bon entendeur. . .
  (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation,  la porte
  du fond, aprs avoir regard l'horloge.)

LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut  Cyrano):
  Vraiment, vous m'tonnez!. . .
  Rpondez. . .sur son nez. . .

LE MOUSQUETAIRE:
  Sur son nez. . .sur son nez. . .
  (Il s'loigne vivement, Lise le suit.)

CYRANO (de la porte du fond, faisant signe  Ragueneau d'emmener les
  potes):
  Pst!. . .

RAGUENEAU (montrant aux potes la porte de droite):
  Nous serons bien mieux par l. . .

CYRANO (s'impatientant):
  Pst! pst!. . .

RAGUENEAU (les entranant):
  Pour lire
  Des vers. . .

PREMIER POTE (dsespr, la bouche pleine):
  Mais les gteaux!. . .

DEUXIME POTE:
  Emportons-les!
  (Ils sortent tous derrire Ragueneau, processionellement, et aprs
  avoir fait une rfle de plateaux.)



Scne 2.V.

Cyrano, Roxane, la dugne.


CYRANO:
  Je tire
  Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
  Le moindre espoir!. . .
  (Roxane, masque, suivie de la dugne, parat derrire le vitrage. Il
  ouvre vivement la porte):
  Entrez!. . .
  (Marchant sur la dugne):
  Vous, deux mots, dugna!

LA DUGNE:
  Quatre.

CYRANO:
  tes-vous gourmande?

LA DUGNE:
  A m'en rendre malade.

CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
  Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .

LA DUGNE (piteuse):
  Heu!. . .

CYRANO:
  . . .que je vous remplis de darioles.

LA DUGNE (changeant de figure):
  Hou!

CYRANO:
  Aimez-vous le gteau qu'on nomme petit chou?

LA DUGNE (avec dignit):
  Monsieur, j'en fais tat, lorsqu'il est  la crme.

CYRANO:
  J'en plonge six pour vous dans le sein d'un pome
  De Saint-Amant! Et dans ces vers de Chapelain
  Je dpose un fragment, moins lourd, de poupelin.
  --Ah! Vous aimez les gteaux frais?

LA DUGNE:
  J'en suis frue!

CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
  Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.

LA DUGNE:
  Mais. . .

CYRANO (la poussant dehors):
  Et ne revenez qu'aprs avoir fini!
  (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrte, dcouvert,
   une distance respectueuse.)


Scne 2.VI.

Cyrano, Roxane, la dugne, un instant.


CYRANO:
  Que l'instant entre tous les instants soit bni,
  O, cessant d'oublier qu'humblement je respire
  Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire?. . .

ROXANE (qui s'est dmasque):
  Mais tout d'abord merci, car ce drle, ce fat
  Qu'au brave jeu d'pe, hier, vous avez fait mat,
  C'est lui qu'un grand seigneur. . .pris de moi. . .

CYRANO:
  De Guiche?

ROXANE (baissant les yeux):
  Cherchait  m'imposer . . .comme mari. . .

CYRANO:
  Postiche?
  (Saluant):
  Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
  Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.

ROXANE:
  Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
  Il faut que je revoie en vous le. . .presque frre,
  Avec qui je jouais, dans le parc--prs du lac!. . .

CYRANO:
  Oui. . .vous veniez tous les ts  Bergerac!

ROXANE:
  Les roseaux fournissaient le bois pour vos pes?. . .

CYRANO:
  Et les mas, les cheveux blonds pour vos poupes!

ROXANE:
  C'tait le temps des jeux. . .

CYRANO:
  Des mrons aigrelets. . .

ROXANE:
  Le temps o vous faisiez tout ce que je voulais!. . .

CYRANO:
  Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .

ROXANE:
  J'tais jolie, alors?

CYRANO:
  Vous n'tiez pas vilaine.

ROXANE:
  Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
  Vous accouriez!--Alors, jouant  la maman,
  Je disais d'une voix qui tchait d'tre dure:
  (Elle lui prend la main):
  'Qu'est-ce que c'est encor que cette gratignure?'
  (Elle s'arrte stupfaite):
  Oh! C'est trop fort! Et celle-ci!
  (Cyrano veut retirer sa main):
  Non! Montrez-la!
  Hein?  votre ge, encor!--O t'es-tu fait cela?

CYRANO:
  En jouant, du ct de la porte de Nesle.

ROXANE (s'asseyant  une table, et trempant son mouchoir dans un verre
  d'eau):
  Donnez!

CYRANO (s'asseyant aussi):
  Si gentiment! Si gaiement maternelle!

ROXANE:
  Et, dites-moi,--pendant que j'te un peu le sang,--
  Ils taient contre vous?

CYRANO:
  Oh! pas tout  fait cent.

ROXANE:
  Racontez!

CYRANO:
  Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
  Que vous n'osiez tantt me dire. . .

ROXANE (sans quitter sa main):
  A prsent, j'ose,
  Car le pass m'encouragea de son parfum!
  Oui, j'ose maintenant. Voil. J'aime quelqu'un.

CYRANO:
  Ah!. . .

ROXANE:
  Qui ne le sait pas d'ailleurs.

CYRANO:
  Ah!. . .

ROXANE:
  Pas encore.

CYRANO:
  Ah!. . .

ROXANE:
  Mais qui va bientt le savoir, s'il l'ignore.

CYRANO:
  Ah!. . .

ROXANE:
  Un pauvre garon qui jusqu'ici m'aima
  Timidement, de loin, sans oser le dire. . .

CYRANO:
  Ah!. . .

ROXANE:
  Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fivre.--
  Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lvre.

CYRANO:
  Ah!. . .

ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
  Et figurez-vous, tenez, que, justement
  Oui, mon cousin, il sert dans votre rgiment!

CYRANO:
  Ah!. . .

ROXANE (riant):
  Puisqu'il est cadet dans votre compagnie!

CYRANO:
  Ah!. . .

ROXANE:
  Il a sur son front de l'esprit, du gnie,
  Il est fier, noble, jeune, intrpide, beau. . .

CYRANO (se levant tout ple):
  Beau!

ROXANE:
  Quoi? Qu'avez-vous?

CYRANO:
  Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
  (Il montre sa main, avec un sourire):
  C'est ce bobo.

ROXANE:
  Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
  Que je ne l'ai jamais vu qu' la Comdie. . .

CYRANO:
  Vous ne vous tes donc pas parl?

ROXANE:
  Nos yeux seuls.

CYRANO:
  Mais comment savez-vous, alors?

ROXANE:
  Sous les tilleuls
  De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
  M'ont renseigne. . .

CYRANO:
  Il est cadet?

ROXANE:
  Cadet aux gardes.

CYRANO:
  Son nom?

ROXANE:
  Baron Christian de Neuvillette.

CYRANO:
  Hein?. . .
  Il n'est pas aux cadets.

ROXANE:
  Si, depuis ce matin:
  Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.

CYRANO:
  Vite,
  Vite, on lance son coeur!. . .Mais, ma pauvre petite. . .

LA DUGNE (ouvrant la porte du fond):
  J'ai fini les gteaux, monsieur de Bergerac!

CYRANO:
  Eh bien! lisez les vers imprims sur le sac!
  (La dugne disparat):
  . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
  Bel esprit,--si c'tait un profane, un sauvage.

ROXANE:
  Non, il a les cheveux d'un hros de d'Urfe!

CYRANO:
  S'il tait aussi maldisant que bien coiff!

ROXANE:
  Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine!

CYRANO:
  Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
  --Mais si c'tait un sot!. . .

ROXANE (frappant du pied):
  Eh bien! j'en mourrais, l!

CYRANO (aprs un temps):
  Vous m'avez fait venir pour me dire cela?
  Je n'en sens pas trs bien l'utilit, madame.

ROXANE:
  Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'me,
  Et me disant que tous, vous tes tous Gascons
  Dans votre compagnie. . .

CYRANO:
  Et que nous provoquons
  Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
  Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'tre?
  C'est ce qu'on vous a dit?

ROXANE:
  Et vous pensez si j'ai
  Trembl pour lui!

CYRANO (entre ses dents):
  Non sans raison!

ROXANE:
  Mais j'ai song
  Lorsque invincible et grand, hier, vous nous appartes,
  Chtiant ce coquin, tenant tte  ces brutes,--
  J'ai song: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .

CYRANO:
  C'est bien, je dfendrai votre petit baron.

ROXANE:
  Oh! n'est-ce pas que vous allez me le dfendre?
  J'ai toujours eu pour vous une amiti si tendre.

CYRANO:
  Oui, oui.

ROXANE:
  Vous serez son ami?

CYRANO:
  Je le serai.

ROXANE:
  Et jamais il n'aura de duel?

CYRANO:
  C'est jur.

ROXANE:
  Oh! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
  (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
  distraitement):
  Mais vous ne m'avez pas racont la bataille
  De cette nuit. Vraiment ce dut tre inou!. . .
  --Dites-lui qu'il m'crive.
  (Elle lui envoie un petit baiser de la main):
  Oh! je vous aime!

CYRANO:
  Oui, oui.

ROXANE:
  Cent hommes contre vous? Allons, adieu.--Nous sommes
  De grands amis!

CYRANO:
  Oui, oui.

ROXANE:
  Qu'il m'crive!--Cent hommes!--
  Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
  Cent hommes! Quel courage!

CYRANO (la saluant):
  Oh! j'ai fait mieux depuis.
  (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux  terre. Un silence. La
  porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tte.)



Scne 2.VII.

Cyrano, Ragueneau, les potes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la
foule, etc., puis De Guiche.


RAGUENEAU:
  Peut-on rentrer?

CYRANO (sans bouger):
  Oui. . .
  (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En mme temps,  la porte
  du fond parat Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux
  gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)

CARBON DE CASTEL-JALOUX:
  Le voil!

CYRANO (levant la tte):
  Mon capitaine!. . .

CARBON (exultant):
  Notre hros! Nous savons tout! Une trentaine
  De mes cadets sont l!. . .

CYRANO (reculant):
  Mais. . .

CARBON (voulant l'entraner):
  Viens! on veut te voir!

CYRANO:
  Non!

CARBON:
  Il boivent en face,  la Croix du Trahoir.

CYRANO:
  Je. . .

CARBON (remontant  la porte, et criant  la cantonade, d'une voix de
  tonnerre):
  Le hros refuse. Il est d'humeur bourrue!

UNE VOIX (au dehors):
  Ah! Sandious!
  (Tumulte au dehors, bruit d'pes et de bottes qui se rapprochent.)

CARBON (se frottant les mains):
  Les voici qui traversent la rue!

LES CADETS (entrant dans la rtisserie):
  Mille dious!--Capdedious!--Mordious!--Pocapdedious!

RAGUENEAU (reculant pouvant):
  Messieurs, vous tes donc tous de Gascogne!

LES CADETS:
  Tous!

UN CADET ( Cyrano):
  Bravo!

CYRANO:
  Baron!

UN AUTRE (lui secouant les mains):
  Vivat!

CYRANO:
  Baron!

TROISIME CADET:
  Que je t'embrasse!

CYRANO:
  Baron!. . .

PLUSIEURS GASCONS:
  Embrassons-le!

CYRANO (ne sachant auquel rpondre):
  Baron!. . .baron!. . .de grce. . .

RAGUENEAU:
  Vous tes tous barons, messieurs?

LES CADETS:
  Tous?

RAGUENEAU:
  Le sont-ils?. . .

PREMIER CADET:
  On ferait une tour rien qu'avec nos tortils!

LE BRET (entrant, et courant  Cyrano):
  On te cherche! Une foule en dlire conduite
  Par ceux qui cette nuit marchrent  ta suite. . .

CYRANO (pouvant):
  Tu ne leur as pas dit o je me trouve?. . .

LE BRET (se frottant les mains):
  Si!

UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
  Monsieur, tout le Marais se fait porter ici!
  (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises  porteurs, des
  carrosses s'arrtent.)

LE BRET (bas, souriant,  Cyrano):
  Et Roxane?

CYRANO (vivement):
  Tais-toi!

LA FOULE (criant dehors):
  Cyrano!. . .
  (Une cohue se prcipite dans la ptisserie. Bousculade. Acclamations.)

RAGUENEAU (debout sur une table):
  Ma boutique
  Est envahie! On casse tout! C'est magnifique!

DES GENS (autour de Cyrano):
  Mon ami. . .mon ami. . .

CYRANO:
  Je n'avais pas hier
  Tant d'amis!

LE BRET (ravi):
  Le succs!

UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
  Si tu savais, mon cher. . .

CYRANO:
  Si tu?. . .Tu?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardmes?

UN AUTRE:
  Je veux vous prsenter, Monsieur,  quelques dames
  Qui l, dans mon carrosse. . .

CYRANO (froidement):
  Et vous d'abord,  moi,
  Qui vous prsentera?

LE BRET (stupfait):
  Mais qu'as-tu donc?

CYRANO:
  Tais-toi!

UN HOMME DE LETTRES (avec une critoire):
  Puis-je avoir des dtails sur?. . .

CYRANO:
  Non.

LE BRET (lui poussant le coude):
  C'est Thophraste,
  Renaudot! l'inventeur de la gazette.

CYRANO:
  Baste!

LE BRET:
  Cette feuille o l'on fait tant de choses tenir!
  On dit que cette ide a beaucoup d'avenir!

LE POTE (s'avanant):
  Monsieur. . .

CYRANO:
  Encor!

LE POTE:
  Je veux faire un pentacrostiche
  Sur votre nom. . .

QUELQU'UN (s'avanant encore):
  Monsieur. . .

CYRANO:
  Assez!
  (Mouvement. On se range. De Guiche parat, escort d'officiers. Cuigy,
  Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano  la fin du
  premier acte. Cuigy vient vivement  Cyrano.)

CUIGY ( Cyrano):
  Monsieur de Guiche!
  (Murmure. Tout le monde se range):
  Vient de la part du marchal de Gassion!

DE GUICHE (saluant Cyrano):
  . . .Qui tient  vous mander son admiration
  Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.

LA FOULE:
  Bravo!. . .

CYRANO (s'inclinant):
  Le marchal s'y connat en bravoure.

DE GUICHE:
  Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
  N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.

CUIGY:
  De nos yeux!

LE BRET (bas  Cyrano, qui a l'air absent):
  Mais. . .

CYRANO:
  Tais-toi!

LE BRET:
  Tu parais souffrir!

CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
  Devant ce monde?. . .
  (Sa moustache se hrisse; il poitrine):
  Moi souffrir?. . .Tu vas voir!

DE GUICHE (auquel Cuigy a parl  l'oreille):
  Votre carire abonde
  De beaux exploits, dj.--Vous servez chez ces fous
  De Gascons, n'est-ce pas?

CYRANO:
  Aux cadets, oui.

UN CADET (d'une voix terrible):
  Chez nous!

DE GUICHE (regardant les Gascons, rangs derrire Cyrano):
  Ah! ah!. . .Tous ces messieurs  la mine hautaine,
  Ce sont donc les fameux?. . .

CARBON DE CASTEL-JALOUX:
  Cyrano!

CYRANO:
  Capitaine?

CARBON:
  Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
  Veuillez la prsenter au comte, s'il vous plat.

CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
  Ce sont les cadets de Gascogne
  De Carbon de Castel-Jaloux!
  Bretteurs et menteurs sans vergogne,
  Ce sont les cadets de Gascogne!
  Parlant blason, lambel, bastogne,
  Tous plus nobles que des filous,
  Ce sont les cadets de Gascogne
  De Carbon de Castel-Jaloux:
  OEil d'aigle, jambe de cigogne,
  Moustache de chat, dents de loups,
  Fendant la canaille qui grogne,
  OEil d'aigle, jambe de cigogne,
  Ils vont,--coiffs d'un vieux vigogne
  Dont la plume cache les trous!--
  OEil d'aigle, jambe de cigogne,
  Moustache de chat, dents de loups!
  Perce-Bedaine et Casse-Trogne
  Sont leurs sobriquets les plus doux;
  De gloire, leur me est ivrogne!
  Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
  Dans tous les endroits o l'on cogne
  Ils se donnent des rendez-vous. . .
  Perce-Bedaine et Casse-Trogne
  Sont leurs sobriquets les plus doux!
  Voici les cadets de Gascogne
  Qui font cocus tous les jaloux!
  O femme, adorable carogne,
  Voici les cadets de Gascogne!
  Que le vieil poux se renfrogne:
  Sonnez, clairons! chantez, coucous!
  Voici les cadets de Gascogne
  Qui font cocus tous les jaloux!

DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite
  apport):
  Un pote est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
  --Voulez-vous tre  moi?

CYRANO:
  Non, Monsieur,  personne.

DE GUICHE:
  Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
  Hier. Je veux vous servir auprs de lui.

LE BRET (bloui):
  Grand Dieu!

DE GUICHE:
  Vous avez bien rim cinq actes, j'imagine?

LE BRET ( l'oreille de Cyrano):
  Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine!

DE GUICHE:
  Portez-les-lui.

CYRANO (tent et un peu charm):
  Vraiment. . .

DE GUICHE:
  Il est des plus experts.
  Il vous corrigera seulement quelques vers. . .

CYRANO (dont le visage s'est immdiatement rembruni):
  Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
  En pensant qu'on y peut changer une virgule.

DE GUICHE:
  Mais quand un vers lui plat, en revanche, mon cher,
  Il le paye trs cher.

CYRANO:
  Il le paye moins cher
  Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
  Je me le paye, en me le chantant  moi-mme!

DE GUICHE:
  Vous tes fier.

CYRANO:
  Vraiment, vous l'avez remarqu?

UN CADET (entrant avec, enfils  son pe, des chapeaux aux plumets
  miteux, aux coiffes troues, dfonces):
  Regarde, Cyrano! ce matin, sur le quai
  Le bizarre gibier  plumes que nous prmes!
  Les feutres des fuyards!. . .

CARBON:
  Des dpouilles opimes!

TOUT LE MONDE (riant):
  Ah! Ah! Ah!

CUIGY:
  Celui qui posta ces gueux, ma foi,
  Doit rager aujourd'hui.

BRISSAILLE:
  Sait-on qui c'est?

DE GUICHE:
  C'est moi.
  (Les rires s'arrtent):
  Je les avais chargs de chtier,--besogne
  Qu'on ne fait pas soi-mme,--un rimailleur ivrogne.
  (Silence gn.)

LE CADET ( mi-voix,  Cyrano, lui montrant les feutres):
  Que faut-il qu'on en fasse? Ils sont gras. . .Un salmis?

CYRANO (prenant l'pe o ils sont enfils, et les faisant, dans un
  salut, tous glisser aux pieds de De Guiche):
  Monsieur, si vous voulez les rendre  vos amis?

DE GUICHE (se levant et d'une voix brve):
  Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
  (A Cyrano, violemment):
  Vous, Monsieur!. . .

UNE VOIX (dans la rue, criant):
  Les porteurs de monseigneur le comte
  De Guiche!

DE GUICHE (qui s'est domin, avec un sourire):
  . . .Avez-vous lu Don Quichot?

CYRANO:
  Je l'ai lu.
  Et me dcouvre au nom de cet hurluberlu.

DE GUICHE:
  Veuillez donc mditer alors. . .

UN PORTEUR (paraissant au fond):
  Voici la chaise.

DE GUICHE:
  Sur le chapitre des moulins!

CYRANO (saluant):
  Chapitre treize.

DE GUICHE:
  Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .

CYRANO:
  J'attaque donc des gens qui tournent  tout vent?

DE GUICHE:
  Qu'un moulinet de leurs grands bras chargs de toiles
  Vous lance dans la boue!. . .

CYRANO:
  Ou bien dans les toiles!
  (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
  s'loignent en chuchotant. Le Bret les raccompagne. La foule sort.)



Scne 2.VIII.

Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attabls  droite et  gauche
et auxquels on sert  boire et  manger.


CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
  Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .

LE BRET (dsol, redescendant, les bras au ciel):
  Ah! dans quels jolis draps.

CYRANO:
  Oh! toi! tu vas grogner!

LE BRET:
  Enfin, tu conviendras
  Qu'assassiner toujours la chance passagre,
  Devient exagr.

CYRANO:
  H bien oui, j'exagre!

LE BRET (triomphant):
  Ah!

CYRANO:
  Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
  Je trouve qu'il est bon d'exagrer ainsi.

LE BRET:
  Si tu laissais un peu ton me mousquetaire,
  La fortune et la gloire. . .

CYRANO:
  Et que faudrait-il faire?
  Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
  Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
  Et s'en fait un tuteur en lui lchant l'corce,
  Grimper par ruse au lieu de s'lever par force?
  Non, merci. Ddier, comme tous il le font,
  Des vers aux financiers? se changer en bouffon
  Dans l'espoir vil de voir, aux lvres d'un ministre,
  Natre un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre?
  Non, merci. Djeuner, chaque jour, d'un crapaud?
  Avoir un ventre us par la marche? une peau
  Qui plus vite,  l'endroit des genoux, devient sale?
  Excuter des tours de souplesse dorsale?. . .
  Non, merci. D'une main flatter la chvre au cou
  Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
  Et, donneur de sn par dsir de rhubarbe,
  Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe?
  Non, merci! Se pousser de giron en giron,
  Devenir un petit grand homme dans un rond,
  Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
  Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames?
  Non, merci! Chez le bon diteur de Sercy
  Faire diter ses vers en payant? Non, merci!
  S'aller faire nommer pape par les conciles
  Que dans des cabarets tiennent des imbciles?
  Non, merci! Travailler  se construire un nom
  Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres? Non,
  Merci! Ne dcouvrir du talent qu'aux mazettes?
  tre terroris par de vagues gazettes,
  Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois
  Dans les petits papiers du Mercure Franois?". . .
  Non, merci! Calculer, avoir peur, tre blme,
  Aimer mieux faire une visite qu'un pome,
  Rdiger des placets, se faire prsenter?
  Non, merci! non, merci! non, merci! Mais. . .chanter,
  Rver, rire, passer, tre seul, tre libre,
  Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
  Mettre, quand il vous plat, son feutre de travers,
  Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers!
  Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
  A tel voyage, auquel on pense, dans la lune!
  N'crire jamais rien qui de soi ne sortt,
  Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
  Soit satisfait des fleurs, des fruits, mme des feuilles,
  Si c'est dans ton jardin  toi que tu les cueilles!
  Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
  Ne pas tre oblig d'en rien rendre  Csar,
  Vis--vis de soi-mme en garder le mrite,
  Bref, ddaignant d'tre le lierre parasite,
  Lors mme qu'on n'est pas le chne ou le tilleul,
  Ne pas monter bien haut, peut-tre, mais tout seul!

LE BRET:
  Tout seul, soit! Mais non pas contre tous! Comment diable
  As-tu donc contract la manie effroyable
  De te faire toujours, partout, des ennemis?

CYRANO:
  A force de vous voir vous faire des amis,
  Et rire  ces amis dont vous avez des foules,
  D'une bouche emprunte au derrire des poules!
  J'aime rarfier sur mes pas les saluts,
  Et m'crie avec joie: un ennemi de plus!

LE BRET:
  Quelle aberration!

CYRANO:
  Eh bien, oui, c'est mon vice.
  Dplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me hasse.
  Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
  Sous la pistoltade excitante des yeux!
  Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
  Le fiel des envieux et la bave des lches!
  --Vous, la molle amiti dont vous vous entourez,
  Ressemble  ces grands cols d'Italie, ajours
  Et flottants, dans lesquels votre cou s'effmine:
  On y est plus  l'aise. . .et de moins haute mine,
  Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
  S'abandonne  pencher dans tous les sens. Mais moi,
  La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprte
  La fraise dont l'empois force  lever la tte;
  Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
  Qui m'ajoute une gne, et m'ajoute un rayon:
  Car, pareille en tous points  la fraise espagnole,
  La Haine est un carcan, mais c'est une aurole!

LE BRET (aprs un silence, passant son bras sous le sien):
  Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
  Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas!

CYRANO (vivement):
  Tais-toi!
  (Depuis un moment, Christian est entr, s'est ml aux cadets; ceux-ci
  ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul  une
  petite table, o Lise le sert.)



Scne 2.IX.

Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.


UN CADET (assis  une table du fond, le verre en main):
  H! Cyrano!
  (Cyrano se retourne):
  Le rcit?

CYRANO:
  Tout  l'heure!
  (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)

LE CADET (se levant, et descendant):
  Le rcit du combat! Ce sera la meilleure
  Leon
  (Il s'arrte devant la table o est Christian):
  pour ce timide apprentif!

CHRISTIAN (levant la tte):
  Apprentif?

UN AUTRE CADET:
  Oui, septentrional maladif!

CHRISTIAN:
  Maladif?

PREMIER CADET (goguenard):
  Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
  C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
  Pas plus que de cordon dans l'htel d'un pendu!

CHRISTIAN:
  Qu'est-ce?

UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
  Regardez-moi!
  (Il pose trois fois, mystrieusement, son doigt sur son nez):
  M'avez-vous entendu?

CHRISTIAN:
  Ah! c'est le. . .

UN AUTRE:
  Chut!. . .jamais ce mot ne se profre!
  (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
  Ou c'est  lui, l-bas, que l'on aurait affaire!

UN AUTRE (qui, pendant qu'il tait tourn vers les premiers, est venu
  sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
  Deux nasillards par lui furent extermins
  Parce qu'il lui dplut qu'ils parlassent du nez!

UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table o il
  s'est gliss  quatre pattes):
  On ne peut faire, sans dfuncter avant l'ge,
  La moindre allusion au fatal cartilage!

UN AUTRE (lui posant la main sur l'paule):
  Un mot suffit! Que dis-je, un mot? Un geste, un seul!
  Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul!
  (Silence. Tous autour de lui, les bras croiss, le regardent. Il se
  lve et va  Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a
  l'air de ne rien voir.)

CHRISTIAN:
  Capitaine!

CARBON (se retournant et le toisant):
  Monsieur?

CHRISTIAN:
  Que fait-on quand on trouve
  Des Mridionaux trop vantards?. . .

CARBON:
  On leur prouve
  Qu'on peut tre du Nord, et courageux.
  (Il lui tourne le dos.)

CHRISTIAN:
  Merci.

PREMIER CADET ( Cyrano):
  Maintenant, ton rcit!

TOUS:
  Son rcit!

CYRANO (redescendant vers eux):
  Mon rcit?. . .
  (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent
  le col. Christian s'est mis  cheval sur une chaise):
  Eh bien! donc je marchais tout seul,  leur rencontre.
  La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
  Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
  S'tant mis  passer un coton nuager
  Sur le botier d'argent de cette montre ronde,
  Il se fit une nuit la plus noire du monde,
  Et les quais n'tant pas du tout illumins,
  Mordious! on n'y voyait pas plus loin. . .

CHRISTIAN:
  Que son nez.
  (Silence. Tous le monde se lve lentement. On regarde Cyrano avec
  terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupfait. Attente.)

CYRANO:
  Qu'est-ce que c'est que cet homme-l?

UN CADET ( mi-voix):
  C'est un homme
  Arriv ce matin.

CYRANO (faisant un pas vers Christian):
  Ce matin?

CARBON ( mi-voix):
  Il se nomme
  Le baron de Neuvil. . .

CYRANO (vivement, s'arrtant):
  Ah! C'est bien. . .
  (Il plit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
  Je. . .
  (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
  Trs bien. . .
  (Il reprend):
  Je disais donc. . .
  (Avec un clat de rage dans la voix):
  Mordious!. . .
  (Il continue d'un ton naturel):
  que l'on n'y voyait rien.
  (Stupeur. On se rassied en se regardant):
  Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
  J'allais mcontenter quelque grand, quelque prince,
  Qui m'aurait srement. . .

CHRISTIAN:
  Dans le nez!. . .
  (Tout le monde se lve. Christian se balance sur sa chaise.)

CYRANO (d'une voix trangle):
  Une dent,--
  Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
  J'allais fourrer. . .

CHRISTIAN:
  Le nez. . .

CYRANO:
  Le doigt. . .entre l'corce
  Et l'arbre, car ce grand pouvait tre de force
   me faire donner. . .'

CHRISTIAN:
  Sur le nez. . .

CYRANO (essuyant la sueur  son front):
  Sur les doigts.
  --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois!
  Va, Cyrano! Et ce disant, je me hasarde,
  Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .

CHRISTIAN:
  Une nasarde.

CYRANO:
  Je la pare, et soudain me trouve. . .

CHRISTIAN:
  Nez  nez. . .

CYRANO (bondissant vers lui):
  Ventre-Saint-Gris!
  (Tous les Gascons se prcipitent pour voir, arriv sur Christian,
  il se matrise et continue):
  avec cent braillards avins
  Qui puaient. . .

CHRISTIAN:
   plein nez. . .

CYRANO (blme et souriant):
  L'oignon et la litharge!
  Je bondis, front baiss. . .

CHRISTIAN:
  Nez au vent!

CYRANO:
  et je charge!
  J'en estomaque deux! J'en empale un tout vif!
  Quelqu'un m'ajuste: Paf! et je riposte. . .

CHRISTIAN:
  Pif!

CYRANO (clatant):
  Tonnerre! Sortez tous!
  (Tous les cadets se prcipitent vers les portes.)

PREMIER CADET:
  C'est le rveil du tigre!

CYRANO:
  Tous! Et laissez-moi seul avec cet homme!

DEUXIME CADET:
  Bigre!
  On va le retrouver en hachis!

RAGUENEAU:
  En hachis?

UN AUTRE CADET:
  Dans un de vos pts!

RAGUENEAU:
  Je sens que je blanchis,
  Et que je m'amollis comme une serviette!

CARBON:
  Sortons!

UN AUTRE:
  Il n'en va pas laisser une miette!

UN AUTRE:
  Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi!

UN AUTRE (refermant la porte de droite):
  Quelque chose d'pouvantable!
  (Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les
  cts,--quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian
  restent face  face, et se regardent un moment.)



Scne 2.X.

Cyrano, Christian.


CYRANO:
  Embrasse-moi!

CHRISTIAN:
  Monsieur. . .

CYRANO:
  Brave.

CHRISTIAN:
  Ah a! mais!. . .

CYRANO:
  Trs brave. Je prfre.

CHRISTIAN:
  Me direz-vous?. . .

CYRANO:
  Embrasse-moi. Je suis son frre.

CHRISTIAN:
  De qui?

CYRANO:
  Mais d'elle!

CHRISTIAN:
  Hein?. . .

CYRANO:
  Mais de Roxane!

CHRISTIAN (courant  lui):
  Ciel!
  Vous, son frre?

CYRANO:
  Ou tout comme: un cousin fraternel.

CHRISTIAN:
  Elle vous a?. . .

CYRANO:
  Tout dit!

CHRISTIAN:
  M'aime-t-elle?

CYRANO:
  Peut-tre!

CHRISTIAN (lui prenant les mains):
  Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connatre!

CYRANO:
  Voil ce qui s'appelle un sentiment soudain.

CHRISTIAN:
  Pardonnez-moi. . .

CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'paule):
  C'est vrai qu'il est beau, le gredin!

CHRISTIAN:
  Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire!

CYRANO:
  Mais tous ces nez que vous m'avez. . .

CHRISTIAN:
  Je les retire!

CYRANO:
  Roxane attend ce soir une lettre. . .

CHRISTIAN:
  Hlas!

CYRANO:
  Quoi?

CHRISTIAN:
  C'est me perdre que de cesser de rester coi!

CYRANO:
  Comment?

CHRISTIAN:
  Las! je suis sot  m'en tuer de honte!

CYRANO:
  Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
  D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqu comme un sot.

CHRISTIAN:
  Bah! on trouve des mots quand on monte  l'assaut!
  Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
  Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
  Oh! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bonts. . .

CYRANO:
  Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrtez?

CHRISTIAN:
  Non! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble!--
  Qui ne savent parler d'amour.

CYRANO:
  Tiens!. . .Il me semble
  Que si l'on et pris soin de me mieux modeler,
  J'aurais t de ceux qui savent en parler.

CHRISTIAN:
  Oh! pouvoir exprimer les choses avec grce!

CYRANO:
  tre un joli petit mousquetaire qui passe!

CHRISTIAN:
  Roxane est prcieuse et srement je vais
  Dsillusionner Roxane!

CYRANO (regardant Christian):
  Si j'avais
  Pour exprime mon me un pareil interprte!

CHRISTIAN (avec dsespoir):
  Il me faudrait de l'loquence!

CYRANO (brusquement):
  Je t'en prte!
  Toi, du charme physique et vainqueur, prte-m'en:
  Et faisons  nous deux un hros de roman!

CHRISTIAN:
  Quoi?

CYRANO:
  Te sens-tu de force  rpter les choses
  Que chaque jour je t'apprendrai?. . .

CHRISTIAN:
  Tu me proposes?. . .

CYRANO:
  Roxane n'aura pas de dsillusions!
  Dis, veux-tu qu' nous deux nous la sduisions?
  Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
  Dans ton pourpoint brod, l'me que je t'insuffle!. . .

CHRISTIAN:
  Mais, Cyrano!. . .

CYRANO:
  Christian, veux-tu?

CHRISTIAN:
  Tu me fais peur!

CYRANO:
  Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur,
  Veux-tu que nous fassions--et bientt tu l'embrases!--
  Collaborer un peu tes lvres et mes phrases?. . .

CHRISTIAN:
  Tes yeux brillent!. . .

CYRANO:
  Veux-tu?

CHRISTIAN:
  Quoi! cela te ferait
  Tant de plaisir?. . .

CYRANO (avec enivrement):
  Cela. . .
  (Se reprenant, et en artiste):
  Cela m'amuserait!
  C'est une exprience  tenter un pote.
  Veux-tu me complter et que je te complte?
  Tu marcheras, j'irai dans l'ombre  ton ct:
  Je serai ton esprit, tu seras ma beaut.

CHRISTIAN:
  Mais la lettre qu'il faut, au plus tt, lui remettre!
  Je ne pourrai jamais. . .

CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a crite):
  Tiens, la voil, ta lettre!

CHRISTIAN:
  Comment?

CYRANO:
  Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.

CHRISTIAN:
  Je. . .

CYRANO:
  Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.

CHRISTIAN:
  Vous aviez?. . .

CYRANO:
  Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
  Des ptres  des Chloris. . .de nos caboches,
  Car nous sommes ceux-l qui pour amante n'ont
  Que du rve souffl dans la bulle d'un nom!. . .
  Prends, et tu changeras en vrits ces feintes;
  Je lanais au hasard ces aveux et ces plaintes:
  Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
  Tu verras que je fus dans cette lettre--prends!--
  D'autant plus loquent que j'tais moins sincre!
  --Prends donc, et finissons!

CHRISTIAN:
  N'est-il pas ncessaire
  De changer quelques mots? crite en divaguant,
  Ira-t-elle  Roxane?

CYRANO:
  Elle ira comme un gant!

CHRISTIAN:
  Mais. . .

CYRANO:
  La crdulit de l'amour-propre est telle,
  Que Roxane croira que c'est crit pour elle!

CHRISTIAN:
  Ah! mon ami!
  (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrasss.)



Scne 2.XI.

Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.


UN CADET (entr'ouvrant la porte):
  Plus rien. . .Un silence de mort. . .
  Je n'ose regarder. . .
  (Il passe la tte):
  Hein?

TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
  Ah!. . .Oh!. . .

UN CADET:
  C'est trop fort!
  (Consternation.)

LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
  Ouais?. . .

CARBON:
  Notre dmon est doux comme un aptre!
  Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre!

LE MOUSQUETAIRE:
  On peut donc lui parler de son nez, maintenant?. . .
  (Appelant Lise, d'un air triomphant):
  --Eh! Lise! Tu vas voir!
  (Humant l'air avec affectation):
  Oh!. . .oh!. . .c'est surprenant!
  Quelle odeur!. . .
  (Allant  Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
  Mais monsieur doit l'avoir renifle?
  Qu'est-ce que cela sent ici?. . .

CYRANO (le souffletant):
  La girofle!
  (Joie. Les cadets ont retrouv Cyrano: ils font des culbutes.)


Rideau.




Acte III.

Le Baiser de Roxane.

Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives
de ruelles.  droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que
dbordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fentre et
balcon. Un banc devant le seuil.

Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
retombe.

Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper
au balcon.

En face, une ancienne maison de mme style, brique et pierre, avec une
porte d'entre. Le heurtoir de cette porte est emmaillot de linge comme
un pouce malade.

Au lever du rideau, la dugne est assise sur le banc. La fentre est
grande ouverte sur le balcon de Roxane.

Prs de la dugne se tient debout Ragueneau, vtu d'une sorte de livre:
il termine un rcit, en s'essuyant les yeux.



Scne 3.I.

Ragueneau, la dugne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.


RAGUENEAU:
  . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire!
  Seul, ruin, je me pends. J'avais quitt la terre.
  Monsieur de Bergerac entre, et, me dpendant,
  Me vient  sa cousine offrir comme intendant.

LA DUGNE:
  Mais comment expliquer cette ruine o vous tes?

RAGUENEAU:
  Lise aimait les guerriers, et j'aimais les potes!
  Mars mangeait les gteaux qui laissait Apollon:
  --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long!

LA DUGNE (se levant et appelant vers la fentre ouverte):
  Roxane, tes-vous prte?. . .On nous attend!

LA VOIX DE ROXANE (par la fentre):
  Je passe
  Une mante!

LA DUGNE ( Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
  C'est l qu'on nous attend, en face.
  Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son rduit.
  On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.

RAGUENEAU:
  Sur le Tendre?

LA DUGNE (minaudant):
  Mais oui!. . .
  (Criant vers la fentre):
  Roxane, il faut descendre,
  Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre!

LA VOIX DE ROXANE:
  Je viens!
  (On entend un bruit d'instruments  cordes qui se rapproche.)

LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
  La! la! la! la!

LA DUGNE (surprise):
  On nous joue un morceau?

CYRANO (suivi de deux pages porteurs de thorbes):
  Je vous dis que la croche est triple, triple sot!

PREMIER PAGE (ironique):
  Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples?

CYRANO:
  Je suis musicien, comme tous les disciples
  De Gassendi!

LE PAGE (jouant et chantant):
  La! la!

CYRANO (lui arrachant le thorbe et continuant la phrase musicale):
  Je peux continuer!. . .
  La! la! la! la!

ROXANE (paraissant sur le balcon):
  C'est vous?

CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
  Moi qui viens saluer
  Vos lys, et prsenter mes respects  vos ro. . .ses!

ROXANE:
  Je descends!
  (Elle quitte le balcon.)

LA DUGNE (montrant les pages):
  Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses?

CYRANO:
  C'est un pari que j'ai gagn sur d'Assoucy.
  Nous discutions un point de grammaire.--Non!--Si!--
  Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
  Habiles  gratter les cordes de leurs griffes,
  Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
  "Je te parie un jour de musique!" Il perdit.
  Jusqu' ce que Phoebus recommence son orbe,
  J'ai donc sur mes talons ces joueurs de thorbe,
  De tout ce que je fais harmonieux tmoins!. . .
  Ce fut d'abord charmant, et ce l'est dj moins.
  (Aux musiciens):
  Hep!. . .Allez de ma part jouer une pavane
  A Montfleury!. . .
  (Les pages remontent pour sortir.--A la dugne):
  Je viens demander  Roxane
  Ainsi que chaque soir. . .
  (Aux pages qui sortent):
  Jouez longtemps,--et faux!
  (A la dugne):
  . . .Si l'ami de son me est toujours sans dfauts?

ROXANE (sortant de la maison):
  Ah! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime!

CYRANO (souriant):
  Christian a tant d'esprit?. . .

ROXANE:
  Mon cher, plus que vous-mme!

CYRANO:
  J'y consens.

ROXANE:
  Il ne peut exister  mon got
  Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
  Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
  Puis, tout  coup, il dit des choses ravissantes!

CYRANO (incrdule):
  Non?

ROXANE:
  C'est trop fort! Voil comme les hommes sont:
  Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garon!

CYRANO:
  Il sait parler du coeur d'une faon experte?

ROXANE:
  Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte!

CYRANO:
  Il crit?

ROXANE:
  Mieux encor! coutez donc un peu:
  (Dclamant):
  Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai!. . .
  (Triomphante,  Cyrano):
  H! bien?

CYRANO:
  Peuh!. . .

ROXANE:
  Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
  Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le vtre!

CYRANO:
  Tantt il en a trop et tantt pas assez.
  Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur?. . .

ROXANE (frappant du pied):
  Vous m'agacez!
  C'est la jalousie. . .

CYRANO (tressaillant):
  Hein!. . .

ROXANE:
  . . .d'auteur qui vous dvore!
  --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore?
  Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri,
  Et que si les baisers s'envoyaient par crit,
  Madame, vous liriez ma lettre avec les lvres!. . .

CYRANO (souriant malgr lui de satisfaction):
  Ha! ha! ces lignes-l sont. . .h! h!
  (Se reprenant et avec ddain):
  mais bien mivres!

ROXANE:
  Et ceci. . .

CYRANO (ravi):
  Vous savez donc ses lettres par coeur?

ROXANE:
  Toutes!

CYRANO (frisant sa moustache):
  Il n'y a pas  dire: c'est flatteur!

ROXANE:
  C'est un matre!

CYRANO (modeste):
  Oh!. . .un matre!. . .

ROXANE (premptoire):
  Un matre!. . .

CYRANO (saluant):
  Soit!. . .un matre!

LA DUGNE (qui tait remonte, redescendant vivement):
  Monsieur de Guiche!
  (A Cyrano, le poussant vers la maison):
  Entrez!. . .car il vaut mieux, peut-tre,
  Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
  Le mettre sur la piste. . .

ROXANE ( Cyrano):
  Oui, de mon cher secret!
  Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache!
  Il peut dans mes amours donner un coup de hache!

CYRANO (entrant dans la maison):
  Bien! bien! bien!
  (De Guiche parat.)



Scne 3.II.

Roxane, De Guiche, la dugne,  l'cart.


ROXANE ( De Guiche, lui faisant une rvrence):
  Je sortais.

DE GUICHE:
  Je viens prendre cong.

ROXANE:
  Vous partez?

DE GUICHE:
  Pour la guerre.

ROXANE:
  Ah!

DE GUICHE:
  Ce soir mme.

ROXANE:
  Ah!

DE GUICHE:
  J'ai
  Des ordres. On assige Arras.

ROXANE:
  Ah. . .on assige?. . .

DE GUICHE:
  Oui. . .Mon dpart a l'air de vous laisser de neige.

ROXANE (poliment):
  Oh!. . .

DE GUICHE:
  Moi, je suis navr. Vous reverrai-je?. . .Quand?
  --Vous savez que je suis nomm mestre de camp?

ROXANE (indiffrente):
  Bravo.

DE GUICHE:
  Du rgiment des gardes.

ROXANE (saisie):
  Ah? des gardes?

DE GUICHE:
  O sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
  Je saurai me venger de lui, l-bas.

ROXANE (suffoque):
  Comment!
  Les gardes vont l-bas?

DE GUICHE (riant):
  Tiens! c'est mon rgiment!

ROXANE (tombant assise sur le banc,-- part):
  Christian!

DE GUICHE:
  Qu'avez-vous?

ROXANE (toute mue):
  Ce. . .dpart. . .me dsespre!
  Quand on tient  quelqu'un, le savoir  la guerre!

DE GUICHE (surpris et charm):
  Pour la premire fois me dire un mot si doux,
  Le jour de mon dpart!

ROXANE (changeant de ton et s'ventant):
  Alors,--vous allez vous
  Venger de mon cousin?. . .

DE GUICHE (souriant):
  On est pour lui?

ROXANE:
  Non,--contre!

DE GUICHE:
  Vous le voyez?

ROXANE:
  Trs peu.

DE GUICHE:
  Partout on le rencontre
  Avec un des cadets. . .
  (Il cherche le nom):
  ce Neu. . .villen. . .viller. . .

ROXANE:
  Un grand?

DE GUICHE:
  Blond.

ROXANE:
  Roux.

DE GUICHE:
  Beau!. . .

ROXANE:
  Peuh!

DE GUICHE:
  Mais bte.

ROXANE:
  Il en a l'air!
  (Changeant de tone):
  . . .Votre vengeance envers Cyrano?--c'est peut-tre
  De l'exposer au feu, qu'il adore?. . .Elle est pitre!
  Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant!

DE GUICHE:
  C'est?. . .

ROXANE:
  Mais, si le rgiment, en partant, le laissait
  Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
  A Paris, bras croiss!. . .C'est la seule manire,
  Un homme comme lui, de le faire enrager:
  Vous voulez le punir? privez-le de danger.

DE GUICHE:
  Une femme! une femme! il n'y a qu'une femme
  Pour inventer ce tour!

ROXANE:
  Il se rongera l'me,
  Et ses amis les poings, de n'tre pas au feu:
  Et vous serez veng!

DE GUICHE (se rapprochant):
  Vous m'aimez donc un peu?
  (Elle sourit):
  Je veux voir dans ce fait d'pouser ma rancune
  Une preuve d'amour, Roxane!. . .

ROXANE:
  C'en est une.

DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachets):
  J'ai les ordres sur moi qui vont tre transmis
  A chaque compagnie, a l'instant mme, hormis. . .
  (Il en dtache un):
  Celui-ci! C'est celui des cadets.
  (Il le met dans sa poche):
  Je le garde.
  (Riant):
  Ah! ah! ah! Cyrano!. . .Son humeur bataillarde!. . .
  --Vous jouez donc des tours aux gens, vous?. . .

ROXANE (le regardant):
  Quelquefois.

DE GUICHE (tout prs d'elle):
  Vous m'affolez! Ce soir--coutez--oui, je dois
  tre parti. Mais fuir quand je vous sens mue!. . .
  coutez. Il y a, prs d'ici, dans la rue
  D'Orlans, un couvent fond par le syndic
  Des capucins, le Pre Athanase. Un lac
  N'y peut entrer. Mais les bons Pres, je m'en charge!. . .
  Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
  --Ce sont les capucins qui servent Richelieu
  Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
  --On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
  Laissez-moi retarder d'un jour, chre fantasque!. . .

ROXANE (vivement):
  Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .

DE GUICHE:
  Bah!

ROXANE:
  Mais
  Le sige, Arras. . .

DE GUICHE:
  Tant pis! Permettez!

ROXANE:
  Non!

DE GUICHE:
  Permets!

ROXANE (tendrement):
  Je dois vous le dfendre!

DE GUICHE:
  Ah!

ROXANE:
  Partez!
  (A part):
  Christian reste.
  (Haut):
  Je vous veux hroque,--Antoine!

DE GUICHE:
  Mot cleste!
  Vous aimez donc celui?. . .

ROXANE:
  Pour lequel j'ai frmi.

DE GUICHE (transport de joie):
  Ah! je pars!
  (Il lui baise la main):
  tes-vous contente?

ROXANE:
  Oui, mon ami!
  (Il sort.)

LA DUGNE (lui faisant dans le dos une rvrence comique):
  Oui, mon ami!

ROXANE ( la dugne):
  Taisons ce que je viens de faire:
  Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre!
  (Elle appelle vers la maison):
  Cousin!



Scne 3.III.

Roxane, la dugne, Cyrano.


ROXANE:
  Nous allons chez Clomire.
  (Elle dsigne la porte d'en face):
  Alcandre y doit
  Parler, et Lysimon!

LA DUGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
  Oui! mais mon petit doigt
  Dit qu'on va les manquer!

CYRANO ( Roxane):
  Ne manquez pas ces singes.
  (Ils sont arrivs devant la porte de Clomire.)

LA DUGNE (avec ravissement):
  Oh, voyez! le heurtoir est entour de linges!. . .
  (Au heurtoir):
  On vous a baillonn pour que votre mtal
  Ne troublt pas les beaux discours,--petit brutal!
  (Elle le soulve avec des soins infinis et frappe doucement.)

ROXANE (voyant qu'on ouvre):
  Entrons!. . .
  (Du seuil,  Cyrano):
  Si Christian vient, comme je le prsume,
  Qu'il m'attende!

CYRANO (vivement, comme elle va disparatre):
  Ah!. . .
  (Elle se retourne):
  Sur quoi, selon votre coutume,
  Comptez-vous aujourd'hui l'interroger!

ROXANE:
  Sur. . .

CYRANO (vivement):
  Sur?

ROXANE:
  Mais vous serez muet, l-dessus!

CYRANO:
  Comme un mur.

ROXANE:
  Sur rien!. . .Je vais lui dire: Allez! Partez sans bride!
  Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide!

CYRANO (souriant):
  Bon.

ROXANE:
  Chut!. . .

CYRANO:
  Chut!. . .

ROXANE:
  Pas un mot!. . .
  (Elle rentre et referme la porte.)

CYRANO (la saluant, la porte une fois ferme):
  En vous remerciant.
  (La porte se rouvre et Roxane passe la tte.)

ROXANE:
  Il se prparerait!. . .

CYRANO:
  Diable, non!. . .

TOUS LES DEUX (ensemble):
  Chut!. . .
  (La porte se ferme.)

CYRANO (appelant):
  Christian!



Scne 3.IV.

Cyrano, Christian.


CYRANO:
  Je sais tout ce qu'il faut. Prpare ta mmoire.
  Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
  Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
  Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .

CHRISTIAN:
  Non!

CYRANO:
  Hein?

CHRISTIAN:
  Non! J'attends Roxane ici.

CYRANO:
  De quel vertige
  Es-tu frapp? Viens vite apprendre. . .

CHRISTIAN:
  Non, te dis-je!
  Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
  Et de jouer ce rle, et de trembler toujours!. . .
  C'tait bon au dbut! Mais je sens qu'elle m'aime!
  Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-mme.

CYRANO:
  Ouais!

CHRISTIAN:
  Et qui te dit que je ne saurais pas?. . .
  Je ne suis pas si bte  la fin! Tu verras!
  Mais, mon cher, tes leons m'ont t profitables.
  Je saurai parler seul! Et, de par tous les diables,
  Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras!. . .
  (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
  --C'est elle! Cyrano, non, ne me quitte pas!

CYRANO (le saluant):
  Parlez tout seul, Monsieur.
  (Il disparat derrire le mur du jardin.)



Scne 3.V.

Christian, Roxane, quelques prcieux et prcieuses, et la dugne,
un instant.


ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle
  quitte: rvrences et saluts):
  Barthnode!--Alcandre!--Grmione!. . .

LA DUGNE (dsespre):
  On a manqu le discours sur le Tendre!
  (Elle rentre chez Roxane.)

ROXANE (saluant encore):
  Urimdonte!. . .Adieu!. . .
  (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se sparent et
  s'loignent par diffrentes rues. Roxane voit Christian):
  C'est vous!. . .
  (Elle va  lui):
  Le soir descend.
  Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
  Asseyons-nous. Parlez. J'coute.

CHRISTIAN (s'assied prs d'elle, sur le banc. Un silence):
  Je vous aime.

ROXANE (fermant les yeux):
  Oui, parlez-moi d'amour.

CHRISTIAN:
  Je t'aime.

ROXANE:
  C'est le thme.
  Brodez, brodez.

CHRISTIAN:
  Je vous. . .

ROXANE:
  Brodez!

CHRISTIAN:
  Je t'aime tant.

ROXANE:
  Sans doute! Et puis?

CHRISTIAN:
  Et puis. . .je serais si content
  Si vous m'aimiez!--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes!

ROXANE (avec une moue):
  Vous m'offrez du brouet quand j'esprais des crmes!
  Dites un peu comment vous m'aimez?. . .

CHRISTIAN:
  Mais. . .beaucoup.

ROXANE:
  Oh!. . .Dlabyrinthez vos sentiments!

CHRISTIAN (qui s'est rapproch et dvore des yeux la nuque blonde):
  Ton cou!
  Je voudrais l'embrasser!. . .

ROXANE:
  Christian!

CHRISTIAN:
  Je t'aime!

ROXANE (voulant se lever):
  Encore!

CHRISTIAN (vivement, la retenant):
  Non! je ne t'aime pas!

ROXANE (se rasseyant):
  C'est heureux!

CHRISTIAN:
  Je t'adore!

ROXANE (se levant et s'loignant):
  Oh!

CHRISTIAN:
  Oui. . .je deviens sot!

ROXANE (schement):
  Et cela me dplat!
  Comme il me dplairait que vous devinssiez laid.

CHRISTIAN:
  Mais. . .

ROXANE:
  Allez rassembler votre loquence en fuite!

CHRISTIAN:
  Je. . .

ROXANE:
  Vous m'aimez, je sais. Adieu.
  (Elle va vers la maison.)

CHRISTIAN:
  Pas tout de suite!
  Je vous dirai. . .

ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
  Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
  Non! Non! Allez-vous-en!

CHRISTIAN:
  Mais je. . .
  (Elle lui ferme la porte au nez.)

CYRANO (qui depuis un moment est rentr sans tre vu):
  C'est un succs.



Scne 3.VI.

Christian, Cyrano, les pages, un instant.


CHRISTIAN:
  Au secours!

CYRANO:
  Non monsieur.

CHRISTIAN:
  Je meurs si je ne rentre
  En grce,  l'instant mme. . .

CYRANO:
  Et comment puis-je, diantre!
  Vous faire  l'instant mme, apprendre?. . .

CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
  Oh! l, tiens, vois!
  (La fentre du balcon s'est claire):

CYRANO (mu):
  Sa fentre!

CHRISTIAN (criant):
  Je vais mourir!

CYRANO:
  Baissez la voix!

CHRISTIAN (tout bas):
  Mourir!. . .

CYRANO:
  La nuit est noire. . .

CHRISTIAN:
  Eh! bien?

CYRANO:
  C'est rparable.
  Vous ne mritez pas. . .Mets-toi l, misrable!
  L, devant le balcon! Je me mettrai dessous. . .
  Et je te soufflerai tes mots.

CHRISTIAN:
  Mais. . .

CYRANO:
  Taisez-vous!

LES PAGES (reparaissant au fond,  Cyrano):
  Hep!

CYRANO:
  Chut!. . .
  (Il leur fait signe de parler bas.)

PREMIER PAGE ( mi-voix):
  Nous venons de donner la srnade
  A Montfleury!. . .

CYRANO (bas, vite):
  Allez-vous mettre en embuscade
  L'un  ce coin de rue, et l'autre  celui-ci;
  Et si quelque passant gnant vient par ici,
  Jouez un air!

DEUXIME PAGE:
  Quel air, monsieur le gassendiste?

CYRANO:
  Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste!
  (Les pages disparaissent, un  chaque coin de rue.--A Christian):
  Appelle-la!

CHRISTIAN:
  Roxane!

CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
  Attends! Quelques cailloux.



Scne VII.

Roxane, Christian, Cyrano, d'abord cach sous le balcon.


ROXANE (entr'ouvrant sa fentre):
  Qui donc m'appelle?

CHRISTIAN:
  Moi.

ROXANE:
  Qui, moi?

CHRISTIAN:
  Christian.

ROXANE (avec ddain):
  C'est vous?

CHRISTIAN:
  Je voudrais vous parler.

CYRANO (sous le balcon,  Christian):
  Bien. Bien. Presque  voix basse.

ROXANE:
  Non! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en!

CHRISTIAN:
  De grce!. . .

ROXANE:
  Non! Vous ne m'aimez plus!

CHRISTIAN ( qui Cyrano souffle ses mots):
  M'accuser,--justes dieux!--
  De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus!

ROXANE (qui allait refermer sa fentre, s'arrtant):
  Tiens! mais c'est mieux!

CHRISTIAN (mme jeu):
  L'amour grandit berc dans mon me inquite. . .
  Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette!

ROXANE (s'avanant sur le balcon):
  C'est mieux!--Mais, puisqu'il est cruel, vous ftes sot
  De ne pas, cet amour, l'touffer au berceau!

CHRISTIAN (mme jeu):
  Aussi l'ai-je tent, mais. . .tentative nulle:
  Ce. . .nouveau-n, Madame, est un petit. . .Hercule.

ROXANE:
  C'est mieux!

CHRISTIAN (mme jeu):
  De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
  Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.

ROXANE (s'accoudant au balcon):
  Ah! c'est trs bien.
  --Mais pourquoi parlez-vous de faon peu htive?
  Auriez-vous donc la goutte  l'imaginative?

CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant  sa place):
  Chut! Cela devient trop difficile!. . .

ROXANE:
  Aujourd'hui. . .
  Vos mots sont hsitants. Pourquoi?

CYRANO (parlant  mi-voix, comme Christian):
  C'est qu'il fait nuit,
  Dans cette ombre,  ttons, ils cherchent votre oreille.

ROXANE:
  Les miens n'prouvent pas difficult pareille.

CYRANO:
  Ils trouvent tout de suite? Oh! cela va de soi,
  Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les reois;
  Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite.
  D'ailleurs vos mots  vous, descendent: ils vont vite.
  Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps!

ROXANE:
  Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

CYRANO:
  De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude!

ROXANE:
  Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude!

CYRANO:
  Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
  Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur!

ROXANE (avec un mouvement):
  Je descends.

CYRANO (vivement)
  Non!

ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
  Grimpez sur le banc, alors, vite!

CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
  Non!

ROXANE:
  Comment. . .non?

CYRANO (que l'motion gagne de plus en plus):
  Laissez un peu que l'on profite. . .
  De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
  Se parler doucement, sans se voir.

ROXANE:
  Sans se voir?

CYRANO:
  Mais oui, c'est adorable. On se devine  peine.
  Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui trane,
  J'aperois la blancheur d'une robe d't:
  Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clart!
  Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes!
  Si quelquefois je fus loquent. . .

ROXANE:
  Vous le ftes!

CYRANO:
  Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
  De mon vrai coeur. . .

ROXANE:
  Pourquoi?

CYRANO:
  Parce que. . .jusqu'ici
  Je parlais  travers. . .

ROXANE:
  Quoi?

CYRANO:
  . . .le vertige o tremble
  Quiconque est sous vos yeux!. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
  Que je vais vous parler pour la premire fois!

ROXANE:
  C'est vrai que vous avez une tout autre voix.

CYRANO (se rapprochant avec fivre):
  Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protge
  J'ose tre enfin moi-mme, et j'ose. . .
  (Il s'arrte et avec garement):
  O en tais-je?
  Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon moi,--
  C'est si dlicieux,. . .c'est si nouveau pour moi!

ROXANE:
  Si nouveau?

CYRANO (boulevers, et essayant toujours de rattraper ses mots):
  Si nouveau. . .mais oui. . .d'tre sincre:
  La peur d'tre raill, toujours au coeur me serre. . .

ROXANE:
  Raill de quoi?

CYRANO:
  Mais de. . .d'un lan!. . .Oui, mon coeur
  Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
  Je pars pour dcrocher l'toile, et je m'arrte
  Par peur du ridicule,  cueillir la fleurette!

ROXANE:
  La fleurette a du bon.

CYRANO:
  Ce soir, ddaignons-la!

ROXANE:
  Vous ne m'aviez jamais parl comme cela!

CYRANO:
  Ah! si loin des carquois, des torches et des flches,
  On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraches!
  Au lieu de boire goutte  goutte, en un mignon
  D  coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
  Si l'on tentait de voir comment l'me s'abreuve
  En buvant largement  mme le grand fleuve!

ROXANE:
  Mais l'esprit?. . .

CYRANO:
  J'en ai fait pour vous faire rester
  D'abord, mais maintenant ce serait insulter
  Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
  Que de parler comme un billet doux de Voiture!
  --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
  Nous dsarmer de tout notre artificiel:
  Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
  Le vrai du sentiment ne se volatilise,
  Que l'me ne se vide  ces passe-temps vains,
  Et que le fin du fin ne soit la fin des fins!

ROXANE:
  Mais l'esprit?. . .

CYRANO:
  Je le hais dans l'amour! C'est un crime
  Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime!
  Le moment vient d'ailleurs invitablement,
  --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment!--
  O nous sentons qu'en nous une amour noble existe
  Que chaque joli mot que nous disons rend triste!

ROXANE:
  Eh bien! si ce moment est venu pour nous deux,
  Quels mots me direz-vous?

CYRANO:
  Tous ceux, tous ceux, tous ceux
  Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
  Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'touffe,
  Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
  Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
  Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
  Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne!
  De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aim:
  Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
  Pour sortir le matin tu changeas de coiffure!
  J'ai tellement pris pour clart ta chevelure
  Que, comme lorsqu'on a trop fix le soleil,
  On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
  Sur tout, quand j'ai quitt les feux dont tu m'inondes,
  Mon regard bloui pose des taches blondes!

ROXANE (d'une voix trouble):
  Oui, c'est bien de l'amour. . .

CYRANO:
  Certes, ce sentiment
  Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
  De l'amour, il en a toute la fureur triste!
  De l'amour,--et pourtant il n'est pas goste!
  Ah! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
  Quand mme tu devrais n'en savoir jamais rien,
  S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
  Rire un peu le bonheur n de mon sacrifice!
  --Chaque regard de toi suscite une vertu
  Nouvelle, une vaillance en moi! Commences-tu
   comprendre,  prsent? voyons, te rends-tu compte?
  Sens-tu mon me, un peu, dans cette ombre, qui monte?. . .
  Oh! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux!
  Je vous dis tout cela, vous m'coutez, moi, vous!
  C'est trop! Dans mon espoir mme le moins modeste,
  Je n'ai jamais espr tant! Il ne me reste
  Qu' mourir maintenant! C'est  cause des mots
  Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux!
  Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles!
  Car tu trembles! car j'ai senti, que tu le veuilles
  Ou non, le tremblement ador de ta main
  Descendre tout le long des branches du jasmin!
  (Il baise perdument l'extrmit d'une branche pendante.)

ROXANE:
  Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne!
  Et tu m'as enivre!

CYRANO:
  Alors, que la mort vienne!
  Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer!
  Je ne demande plus qu'une chose. . .

CHRISTIAN (sous le balcon):
  Un baiser!

ROXANE (se rejetant en arrire):
  Hein?

CYRANO:
  Oh!

ROXANE:
  Vous demandez?

CYRANO:
  Oui. . .je. . .
  (A Christian bas):
  Tu vas trop vite.

CHRISTIAN:
  Puisqu'elle est si trouble, il faut que j'en profite!

CYRANO ( Roxane):
  Oui, je. . .j'ai demand, c'est vrai. . .mais justes cieux!
  Je comprends que je fus bien trop audacieux.

ROXANE (un peu due):
  Vous n'insistez pas plus que cela?

CYRANO:
  Si! j'insiste. . .
  Sans insister!. . .Oui, oui! votre pudeur s'attriste!
  Eh bien! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas!

CHRISTIAN ( Cyrano, le tirant par son manteau):
  Pourquoi?

CYRANO:
  Tais-toi, Christian!

ROXANE (se penchant):
  Que dites-vous tout bas?

CYRANO:
  Mais d'tre all trop loin, moi-mme je me gronde;
  Je me disais: tais toi, Christian!. . .
  (Les thorbes se mettent  jouer):
  Une seconde!. . .
  On vient!
  (Roxane referme la fentre. Cyrano coute les thorbes, dont l'un joue
  un air foltre et l'autre un air lugubre):
  Air triste? Air gai?. . .Quel est donc leur dessein?
  Est-ce un homme? Une femme?--Ah! c'est un capucin!
  (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne  la main,
  regardant les portes.)



Scne 3.VIII.

Cyrano, Christian, un capucin.


CYRANO (au capucin):
  Quel est ce jeu renouvel de Diogne?

LE CAPUCIN:
  Je cherche la maison de madame. . .

CHRISTIAN:
  Il nous gne!

LE CAPUCIN:
  Magdeleine Robin. . .

CHRISTIAN:
  Que veut-il?. . .

CYRANO (lui montrant une rue montante):
  Par ici!
  Tout droit,--toujours tout droit. . .

LE CAPUCIN
  Je vais pour vous!--Merci
  Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
  (Il sort.)

CYRANO:
  Bonne chance! Mes voeux suivent votre cuculle!
  (Il redescend vers Christian.)



Scne 3.IX.

Cyrano, Christian.


CHRISTIAN:
  Obtiens-moi ce baiser!. . .

CYRANO:
  Non!

CHRISTIAN:
  Tt ou tard!. . .

CYRANO:
  C'est vrai!
  Il viendra, ce moment de vertige enivr
  O vos bouches iront l'une vers l'autre,  cause
  De ta moustache blonde et de sa lvre rose!
  (A lui-mme):
  J'aime mieux que ce soit  cause de. . .
  (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)



Scne 3.X.

Cyrano, Christian, Roxane.


ROXANE (s'avanant sur le balcon):
  C'est vous?
  Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .

CYRANO:
  Baiser! Le mot est doux.
  Je ne vois pas pourquoi votre lvre ne l'ose;
  S'il la brle dj, que sera-ce la chose?
  Ne vous en faites pas un pouvantement:
  N'avez-vous pas tantt, presque insensiblement,
  Quitt le badinage et gliss sans alarmes
  Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes!
  Glissez encore un peu d'insensible faon:
  Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson!

ROXANE:
  Taisez-vous!

CYRANO:
  Un baiser, mais  tout prendre, qu'est-ce?
  Un serment fait d'un peu plus prs, une promesse
  Plus prcise, un aveu qui veut se confirmer,
  Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
  C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
  Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
  Une communion ayant un got de fleur,
  Une faon d'un peu se respirer le coeur,
  Et d'un peu se goter, au bord des lvres, l'me!

ROXANE:
  Taisez-vous!

CYRANO:
  Un baiser, c'est si noble, Madame,
  Que la reine de France, au plus heureux des lords,
  En a laiss prendre un, la reine mme!

ROXANE:
  Alors!

CYRANO (s'exaltant):
  J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
  J'adore comme lui la reine que vous tes,
  Comme lui je suis triste et fidle. . .

ROXANE:
  Et tu es
  Beau comme lui!

CYRANO ( part, dgris):
  C'est vrai, je suis beau, j'oubliais!

ROXANE:
  Eh bien! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .

CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
  Monte!

ROXANE:
  Ce got de coeur. . .

CYRANO:
  Monte!

ROXANE:
  Ce bruit d'abeille. . .

CYRANO:
  Monte!

CHRISTIAN (hsitant):
  Mais il me semble,  prsent, que c'est mal!

ROXANE:
  Cet instant d'infini!. . .

CYRANO (le poussant):
  Monte donc, animal!
  (Christian s'lance, et par le banc, le feuillage, les piliers,
  atteint les balustres qu'il enjambe.)

CHRISTIAN:
  Ah, Roxane!
  (Il l'enlace et se penche sur ses lvres.)

CYRANO:
  Ae! au coeur, quel pincement bizarre!
  --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare!
  Il me vient dans cette ombre une miette de toi,--
  Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te reoit,
  Puisque sur cette lvre o Roxane se leurre
  Elle baise les mots que j'ai dits tout  l'heure!
  (On entend les thorbes):
  Un air triste, un air gai: le capucin!
  (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
  Hol!

ROXANE:
  Qu'est ce?

CYRANO:
  Moi. Je passais. . .Christian est encor l?

CHRISTIAN (trs tonn):
  Tiens Cyrano!

ROXANE:
  Bonjour, cousin!

CYRANO:
  Bonjour, cousine!

ROXANE:
  Je descends!
  (Elle disparat dans la maison. Au fond rentre le capucin.)

CHRISTIAN (l'apercevant):
  Oh! encor!
  (Il suit Roxane.)



Scne 3.XI.

Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.


LE CAPUCIN:
  C'est ici,--je m'obstine--
  Magdeleine Robin!

CYRANO:
  Vous aviez dit: Ro-lin.

LE CAPUCIN:
  Non: Bin. B, i, n, bin!

ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui
  porte une lanterne, et de Christian):
  Qu'est-ce?

LE CAPUCIN:
  Une lettre.

CHRISTIAN:
  Hein?

LE CAPUCIN ( Roxane):
  Oh! il ne peut s'agir que d'une sainte chose!
  C'est un digne seigneur qui. . .

ROXANE ( Christian):
  C'est De Guiche!

CHRISTIAN:
  Il ose?. . .

ROXANE:
  Oh! mais il ne va pas m'importuner toujours!
  (Dcachetant la lettre):
  Je t'aime, et si. . .
  (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit,  l'cart,  voix basse):
  Mademoiselle,
  Les tambours
  Battent; mon rgiment boucle sa soubreveste;
  Il part; moi, l'on me croit dj parti: je reste.
  Je vous dsobis. Je suis dans ce couvent.
  Je vais venir, et vous le mande auparavant
  Par un religieux simple comme une chvre
  Qui ne peut rien comprendre  ceci. Votre lvre
  M'a trop souri tantt: j'ai voulu la revoir.
  loignez un chacun, et daignez recevoir
  L'audacieux dj pardonn, je l'espre,
  Qui signe votre trs. . .et caetera. . .
  (Au capucin):
  Mon Pre,
  Voici ce que me dit cette lettre. coutez:
  (Tous se rapprochent, elle lit  haute voix):
  Mademoiselle,
  Il faut souscrire aux volonts
  Du cardinal, si dur que cela vous puisse tre.
  C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
  Ces lignes en vos mains charmantes, d'un trs saint,
  D'un trs intelligent et discret capucin;
  Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
  La bndiction
  (Elle tourne la page):
  nuptiale sur l'heure.
  Christian doit en secret devenir votre poux;
  Je vous l'envoie. Il vous dplat. Rsignez-vous.
  Songez bien que le ciel bnira votre zle,
  Et tenez pour tout assur, Mademoiselle,
  Le respect de celui qui fut et qui sera
  Toujours votre trs humble et trs. . .et ctera.

LE CAPUCIN (rayonnant):
  Digne seigneur!. . .Je l'avais dit. J'tais sans crainte!
  Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte!

ROXANE (bas  Christian):
  N'est-ce pas que je lis trs bien les lettres?

CHRISTIAN:
  Hum!

ROXANE (haut, avec dsespoir):
  Ah!. . .c'est affreux!

LE CAPUCIN (qui a dirig sur Cyrano la clart de sa lanterne):
  C'est vous?

CHRISTIAN:
  C'est moi!

LE CAPUCIN (tournant la lumire vers lui, et, comme si un doute lui
  venait, en voyant sa beaut):
  Mais. . .

ROXANE (vivement):
  Post-scriptum:
  Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.

LE CAPUCIN:
  Digne,
  Digne seigneur!
  (A Roxane):
  Rsignez-vous?

ROXANE (en martyre):
  Je me rsigne!
  (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite
   entrer, elle dit bas  Cyrano):
  Vous, retenez ici De Guiche! Il va venir!
  Qu'il n'entre pas tant que. . .

CYRANO:
  Compris!
  (Au capucin):
  Pour les bnir
  Il vous faut?. . .

LE CAPUCIN:
  Un quart d'heure.

CYRANO (les poussant tous vers la maison):
  Allez! moi, je demeure!

ROXANE ( Christian):
  Viens!. . .
  (Ils entrent.)



Scne XII.

Cyrano, seul.


CYRANO:
  Comment faire perdre  De Guiche un quart d'heure.
  (Il se prcipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
  L!. . .Grimpons!. . .J'ai mon plan!. . .
  (Les thorbes se mettent  jouer une phrase lugubre):
  Ho! c'est un homme!
  (Le trmolo devient sinistre):
  Ho! ho!
  Cette fois, c'en est un!. . .
  (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, te son
  pe, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
  Non, ce n'est pas trop haut!. . .
  (Il enjambe les balustres et attirant  lui la longue branche d'un des
  arbres qui dbordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
  prt a se laisser tomber):
  Je vais lgrement troubler cette atmosphre!. . .



Scne 3.XIII.

Cyrano, De Guiche.


DE GUICHE (qui entre, masqu, ttonnant dans la nuit):
  Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire?

CYRANO:
  Diable! Et ma voix?. . .S'il la reconnaissait?
  (Lchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
  Cric! Crac!
  (Solennellement):
  Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac!. . .

DE GUICHE (regardant la maison):
  Oui, c'est l. J'y vois mal. Ce masque m'importune!
  (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant  la branche,
  qui plie, et le dpose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber
  lourdement, comme si c'tait de trs haut, et s'aplatit par terre, o
  il reste immobile, comme tourdi. De Guiche fait un bond en arrire):
  Hein? quoi?
  (Quand il lve les yeux, la branche s'est redresse; il ne voit que le
  ciel; il ne comprend pas):
  D'o tombe donc cet homme?

CYRANO (se mettant sur son sant, et avec l'accent de Gascogne):
  De la lune!

DE GUICHE:
  De la?. . .

CYRANO (d'une voix de rve):
  Quelle heure est-il?

DE GUICHE:
  N'a-t-il plus sa raison?

CYRANO:
  Quelle heure? Quel pays? Quel jour? Quelle saison?

DE GUICHE:
  Mais. . .

CYRANO:
  Je suis tourdi!

DE GUICHE:
  Monsieur. . .

CYRANO:
  Comme une bombe
  Je tombe de la lune!

DE GUICHE (impatient):
  Ah a! Monsieur!

CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
  J'en tombe!

DE GUICHE (reculant):
  Soit! soit! vous en tombez!. . .c'est peut-tre un dment!

CYRANO (marchant sur lui):
  Et je n'en tombe pas mtaphoriquement!. . .

DE GUICHE:
  Mais. . .

CYRANO:
  Il y a cent ans, ou bien une minute,
  --J'ignore tout  fait ce que dura ma chute!--
  J'tais dans cette boule  couleur de safran!

DE GUICHE (haussant les paules):
  Oui. Laissez-moi passer!

CYRANO (s'interposant):
  O suis-je? soyez franc!
  Ne me dguisez rien! En quel lieu, dans quel site,
  Viens-je de choir, Monsieur, comme un arolithe?

DE GUICHE:
  Morbleu!. . .

CYRANO:
  Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
  De mon point d'arrive,--et j'ignore o je chois!
  Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
  Que vient de m'entraner le poids de mon postre?

DE GUICHE:
  Mais je vous dis, Monsieur. . .

CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
  Ha! grand Dieu!. . .je crois voir
  Qu'on a dans ce pays le visage tout noir!

DE GUICHE (portant la main  son visage):
  Comment?

CYRANO (avec une peur emphatique):
  Suis-je en Alger? tes-vous indigne?. . .

DE GUICHE (qui a senti son masque):
  Ce masque!. . .

CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
  Je suis donc dans Venise, ou dans Gne?

DE GUICHE (voulant passer):
  Une dame m'attend!. . .

CYRANO (compltement rassur):
  Je suis donc  Paris.

DE GUICHE (souriant malgr lui):
  Le drle est assez drle!

CYRANO:
  Ah! vous riez?

DE GUICHE:
  Je ris,
  Mais veux passer!

CYRANO (rayonnant):
  C'est  Paris que je retombe!
  (Tout  fait  son aise, riant, s'poussetant, saluant):
  J'arrive--excusez-moi!--par la dernire trombe.
  Je suis un peu couvert d'ther. J'ai voyag!
  J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
  Aux perons, encor, quelques poils de plante!
  (Cueillant quelque chose sur sa manche):
  Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comte!. . .
  (Il souffle comme pour le faire envoler.)

DE GUICHE (hors de lui):
  Monsieur!. . .

CYRANO (au moment o il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer
  quelque chose et l'arrte):
  Dans mon mollet je rapporte une dent
  De la Grande Ourse,--et comme, en frlant le Trident,
  Je voulais viter une de ses trois lances,
  Je suis all tomber assis dans les Balances,--
  Dont l'aiguille,  prsent, l-haut, marque mon poids!
  (Empchant vivement de Guiche de passer et le prenant  un bouton du
  pourpoint):
  Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
  Il jaillirait du lait!

DE GUICHE:
  Hein? du lait?. . .

CYRANO:
  De la Voie
  Lacte!. . .

DE GUICHE:
  Oh! Par l'enfer!

CYRANO:
  C'est le ciel qui m'envoie!
  (Se croisant les bras):
  Non! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
  Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban?
  (Confidentiel):
  L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde!
  (Riant):
  J'ai travers la Lyre en cassant une corde!
  (Superbe):
  Mais je compte en un livre crire tout ceci,
  Et les toiles d'or qu'en mon manteau roussi
  Je viens de rapporter  mes prils et risques,
  Quand on l'imprimera, serviront d'astrisques!

DE GUICHE:
  A la parfin, je veux. . .

CYRANO:
  Vous, je vous vois venir!

DE GUICHE:
  Monsieur!

CYRANO:
  Vous voudriez de ma bouche tenir
  Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
  Dans la rotondit de cette cucurbite?

DE GUICHE (criant):
  Mais non! Je veux. . .

CYRANO:
  Savoir comment j'y suis mont.
  Ce fut par un moyen que j'avais invent.

DE GUICHE (dcourag):
  C'est un fou!

CYRANO (ddaigneux):
  Je n'ai pas refait l'aigle stupide
  De Regiomontanus, ni le pigeon timide
  D'Archytas!. . .

DE GUICHE:
  C'est un fou,--mais c'est un fou savant.

CYRANO:
  Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant!
  (De Guiche a russi  passer et il marche vers la porte de Roxane.
  Cyrano le suit, prt a l'empoigner):
  J'inventai six moyens de violer l'azur vierge!

DE GUICHE (se retournant):
  Six?

CYRANO (avec volubilit):
  Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
  La caparaonner de fioles de cristal
  Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
  Et ma personne, alors, au soleil expose,
  L'astre l'aurait hume en humant la rose!

DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano):
  Tiens! Oui, cela fait un!

CYRANO (reculant pour l'entraner de l'autre ct):
  Et je pouvais encor
  Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
  En rarfiant l'air dans un coffre de cdre
  Par des miroirs ardents, mis en icosadre!

DE GUICHE (fait encore un pas):
  Deux!

CYRANO (reculant toujours):
  Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
  Sur une sauterelle aux dtentes d'acier,
  Me faire, par des feux successifs de salptre,
  Lancer dans les prs bleus o les astres vont patre!

DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
  Trois!

CYRANO:
  Puisque la fume a tendance  monter,
  En souffler dans un globe assez pour m'emporter!

DE GUICHE (mme jeu, de plus en plus tonn):
  Quatre!

CYRANO:
  Puisque Phoeb, quand son arc est le moindre,
  Aime sucer,  boeufs, votre molle. . .m'en oindre!

DE GUICHE (stupfait):
  Cinq!

CYRANO (qui en parlant l'a amen jusqu' l'autre ct de la place, prs
  d'un banc):
  Enfin, me plaant sur un plateau de fer,
  Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air!
  a, c'est un bon moyen: le fer se prcipite,
  Aussitt que l'aimant s'envole,  sa poursuite;
  On relance l'aimant bien vite, et caddis!
  On peut monter ainsi indfiniment.

DE GUICHE:
  Six!
  --Mais voil six moyens excellents!. . .Quel systme
  Choistes-vous des six, Monsieur?

CYRANO:
  Un septime!

DE GUICHE:
  Par exemple! Et lequel?

CYRANO:
  Je vous le donne en cent!. . .

DE GUICHE:
  C'est que ce mtin-l devient intressant!

CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystrieux):
  Houh! houh!

DE GUICHE:
  Eh bien!

CYRANO:
  Vous devinez?

DE GUICHE:
  Non!

CYRANO:
  La mare!. . .
  A l'heure o l'onde par la lune est attire,
  Je me mis sur la sable--aprs un bain de mer--
  Et la tte partant la premire, mon cher,
  --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange!--
  Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
  Je montais, je montais doucement, sans efforts,
  Quand je sentis un choc!. . .Alors. . .

DE GUICHE (entran par la curiosit, et s'asseyant sur le banc):
  Alors?

CYRANO:
  Alors. . .
  (Reprenant sa voix naturelle):
  Le quart d'heure est pass, Monsieur, je vous dlivre:
  Le mariage est fait.

DE GUICHE (se relevant d'un bond):
  , voyons, je suis ivre!. . .
  Cette voix?
  (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des
  candlabres allums. Lumire. Cyrano te son chapeau au bord abaiss):
  Et ce nez--Cyrano?

CYRANO (saluant):
  Cyrano.
  --Ils viennent  l'instant d'changer leur anneau.

DE GUICHE:
  Qui cela?
  (Il se retourne.--Tableau. Derrire les laquais, Roxane et Christian
  se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
  lve aussi un flambeau. La dugne ferme la marche, ahurie, en petit
  saut de lit):
  Ciel!



Scne 3.XIV.

Les mmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la dugne.


DE GUICHE ( Roxane):
  Vous?
  (Reconnaissant Christian avec stupeur):
  Lui?
  (Saluant Roxane avec admiration):
  Vous tes des plus fines!
  (A Cyrano):
  Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
  Votre rcit et fait s'arrter au portail
  Du paradis, un saint! Notez-en le dtail,
  Car vraiment cela peut resservir dans un livre!

CYRANO (s'inclinant):
  Monsieur, c'est un conseil que je m'engage  suivre.

LE CAPUCIN (montrant les amants  De Guiche et hochant avec satisfaction
  sa grande barbe blanche):
  Un beau couple, mon fils, runi l par vous!

DE GUICHE (le regardant d'un oeil glac):
  Oui.
  (A Roxane):
  Veuillez dire adieu, Madame,  votre poux.

ROXANE:
  Comment?

DE GUICHE ( Christian):
  Le rgiment dj se met en route.
  Joignez-le!

ROXANE:
  Pour aller  la guerre?

DE GUICHE:
  Sans doute!

ROXANE:
  Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas!

DE GUICHE:
  Ils iront.
  (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
  Voici l'ordre.
  (A Christian):
  Courez le porter, vous, baron.

ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
  Christian!

DE GUICHE (ricanant,  Cyrano):
  La nuit de noce est encore lointaine!

CYRANO ( part):
  Dire qu'il croit me faire normment de peine!

CHRISTIAN ( Roxane):
  Oh! tes lvres encor!

CYRANO:
  Allons, voyons, assez!

CHRISTIAN (continuant  embrasser Roxane):
  C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .

CYRANO (cherchant  l'entraner):
  Je sais.
  (On entend au loin des tambours qui battent une marche.)

DE GUICHE (qui est remont au fond):
  Le rgiment qui part!

ROXANE ( Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraner):
  Oh!. . .je vous le confie!
  Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
  En danger!

CYRANO:
  J'essaierai. . .mais ne peux cependant
  Promettre. . .

ROXANE (mme jeu):
  Promettez qu'il sera trs prudent!

CYRANO:
  Oui, je tcherai, mais. . .

ROXANE (mme jeu):
  Qu' ce sige terrible
  Il n'aura jamais froid!

CYRANO:
  Je ferai mon possible.
  Mais. . .

ROXANE (mme jeu):
  Qu'il sera fidle!

CYRANO:
  Eh oui! sans doute, mais. . .

ROXANE (mme jeu):
  Qu'il m'crira souvent!

CYRANO (s'arrtant):
  a,--je vous le promets!


Rideau.




Acte IV.

Les Cadets de Gascogne.

Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au sige
d'Arras.

Au fond, talus traversant toute la scne. Au del s'aperoit un horizon
de plaine: le pays couvert de travaux de sige. Les murs d'Arras et la
silhouette de ses toits sur le ciel, trs loin.

Tentes; armes parses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune
Orient.--Sentinelles espaces. Feux.

Rouls dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de
Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont trs ples et trs maigris.
Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le
visage clair par un feu. Silence.



Scne 4.I.

Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.


LE BRET:
  C'est affreux!

CARBON:
  Oui. Plus rien.

LE BRET:
  Mordious!

CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
  Jure en sourdine!
  Tu vas les rveiller.
  (Aux cadets):
  Chut! Dormez!
  (A Le Bret):
  Qui dort dne!

LE BRET:
  Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu!
  Quelle famine!
  (On entend au loin quelques coups de feu.)

CARBON:
  Ah! maugrbis des coups de feu!. . .
  Ils vont me rveiller mes enfants!
  (Aux cadets qui lvent la tte):
  Dormez!
  (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochs.)

UN CADET (s'agitant):
  Diantre!
  Encore?

CARBON:
  Ce n'est rien! C'est Cyrano qui rentre!
  (Les ttes qui s'taient releves se recouchent.)

UNE SENTINELLE (au dehors):
  Ventrebieu! qui va l?

LA VOIX DE CYRANO:
  Bergerac!

LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
  Ventrebieu!
  Qui va l?

CYRANO (paraissant sur la crte):
  Bergerac, imbcile!
  (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):

LE BRET:
  Ah! grand Dieu!

CYRANO (lui faisant signe de ne rveiller personne):
  Chut!

LE BRET:
  Bless?

CYRANO:
  Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
  De me manquer tous les matins!

LE BRET:
  C'est un peu rude,
  Pour porter une lettre,  chaque jour levant,
  De risquer!

CYRANO (s'arrtant devant Christian):
  J'ai promis qu'il crirait souvent!
  (Il le regarde):
  Il dort. Il est pli. Si la pauvre petite
  Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau!

LE BRET:
  Va vite
  Dormir!

CYRANO:
  Ne grogne pas, Le Bret!. . .Sache ceci:
  Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
  Un endroit o je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.

LE BRET:
  Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.

CYRANO:
  Il faut tre lger pour passer!--Mais je sais
  Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Franais
  Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . .

LE BRET:
  Raconte!

CYRANO:
  Non. Je ne suis pas sr. . .vous verrez!

CARBON:
  Quelle honte,
  Lorsqu'on est assigeant, d'tre affam!

LE BRET:
  Hlas!
  Rien de plus compliqu que ce sige d'Arras:
  Nous assigeons Arras,--nous-mmes, pris au pige,
  Le cardinal infant d'Espagne nous assige. . .

CYRANO:
  Quelqu'un devrait venir l'assiger  son tour.

LE BRET:
  Je ne ris pas.

CYRANO:
  Oh! oh!

LE BRET:
  Penser que chaque jour
  Vous risquez une vie, ingrat, comme la vtre,
  Pour porter. . .
  (Le voyant qui se dirige vers une tente):
  O vas-tu?

CYRANO:
  J'en vais crire une autre.
  (Il soulve la toile et disparat.)



Scne 4.II.

Les mmes, moins Cyrano.

(Le jour s'est un peu lev. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore 
l'horizon. On entend un coup de canon immdiatement suivi d'une
batterie de tambours, trs au loin, vers la gauche. D'autres tambours
battent plus prs. Les batteries vont se rpondant, et se rapprochant,
clatent presque en scne et s'loignent vers la droite, parcourant le
camp. Rumeurs de rveil. Voix lointaines d'officiers.)


CARBON (avec un soupir):
  La diane!. . .Hlas!
  (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'tirent):
  Sommeil succulent, tu prends fin!. . .
  Je sais trop quel sera leur premier cri!

UN CADET (se mettant sur son sant):
  J'ai faim!

UN AUTRE:
  Je meurs!

TOUS:
  Oh!

CARBON:
  Levez-vous!

TROISIME CADET:
  Plus un pas!

QUATRIME CADET:
  Plus un geste!

LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
  Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste!

UN AUTRE:
  Mon tortil de baron pour un peu de Chester!

UN AUTRE:
  Moi, si l'on ne veut pas fournir  mon gaster
  De quoi m'laborer une pinte de chyle,
  Je me retire sous ma tente--comme Achille!

UN AUTRE:
  Oui, du pain!

CARBON (allant  la tente o est entr Cyrano,  mi-voix):
  Cyrano!

D'AUTRES:
  Nous mourons!

CARBON (toujours  mi-voix,  la porte de la tente):
  Au secours!
  Toi qui sais si gaiement leur rpliquer toujours,
  Viens les ragaillardir!

DEUXIME CADET (se prcipitant vers le premier qui mchonne quelque chose):
  Qu'est-ce que tu grignotes!

LE PREMIER:
  De l'toupe  canon que dans les bourguignotes
  On fait frire en la graisse  graisser les moyeux,
  Les environs d'Arras sont trs peu giboyeux!

UN AUTRE (entrant):
  Moi, je viens de chasser!

UN AUTRE (mme jeu):
  J'ai pch, dans la Scarpe!

TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
  Quoi!--Que rapportez-vous?--Un faisan?--Une carpe?--
  Vite, vite, montrez!

LE PCHEUR:
  Un goujon!

LE CHASSEUR:
  Un moineau!

TOUS (exasprs):
  Assez!--Rvoltons-nous!

CARBON:
  Au secours, Cyrano!
  (Il fait maintenant tout  fait jour.)



Scne 4.III.

Les mmes, Cyrano.


CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume  l'oreille, un livre
   la main):
  Hein?
  (Silence. Au premier cadet):
  Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui trane?

LE CADET:
  J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gne!. . .

CYRANO:
  Et quoi donc?

LE CADET:
  L'estomac!

CYRANO:
  Moi de mme, pardi!

LE CADET:
  Cela doit te gner?

CYRANO:
  Non, cela me grandit.

DEUXIME CADET:
  J'ai les dents longues!

CYRANO:
  Tu n'en mordras que plus large.

UN TROISIME:
  Mon ventre sonne creux!

CYRANO:
  Nous y battrons la charge.

UN AUTRE:
  Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.

CYRANO:
  Non, non; ventre affam, pas d'oreilles: tu mens!

UN AUTRE:
  Oh! manger quelque chose,-- l'huile!

CYRANO (le dcoiffant et lui mettant son casque dans la main):
  Ta salade.

UN AUTRE:
  Qu'est-ce qu'on pourrait bien dvorer?

CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient  la main):
  L'Iliade.

UN AUTRE:
  Le ministre,  Paris, fait ses quatre repas!

CYRANO:
  Il devrait t'envoyer du perdreau?

LE MME:
  Pourquoi pas?
  Et du vin!

CYRANO:
  Richelieu, du Bourgogne, if you please?

LE MME:
  Par quelque capucin!

CYRANO:
  L'minence qui grise?

UN AUTRE:
  J'ai des faims d'ogre!

CYRANO:
  Eh! bien!. . .tu croques le marmot!

LE PREMIER CADET (haussant les paules):
  Toujours le mot, la pointe!

CYRANO:
  Oui, la pointe, le mot!
  Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
  En faisant un bon mot, pour une belle cause!
  --Oh! frapp par la seule arme noble qui soit,
  Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
  Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fivres,
  Tomber la pointe au coeur en mme temps qu'aux lvres!

CRIS DE TOUS:
  J'ai faim!

CYRANO (se croisant les bras):
  Ah ! mais vous ne pensez qu' manger?. . .
  --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
  Du double tui de cuir tire l'un de tes fifres,
  Souffle, et joue  ce tas de goinfres et de piffres
  Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
  Dont chaque note est comme une petite soeur,
  Dans lesquels restent pris des sons de voix aimes,
  Ces airs dont la lenteur est celle des fumes
  Que le hameau natal exhale de ses toits,
  Ces airs dont la musique a l'air d'tre en patois!. . .
  (Le vieux s'assied et prpare son fifre):
  Que la flte, aujourd'hui, guerrire qui s'afflige,
  Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
  Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
  Qu'avant d'tre d'bne, elle fut de roseau;
  Que sa chanson l'tonne, et qu'elle y reconnaisse
  L'me de sa rustique et paisible jeunesse!. . .
  (Le vieux commence  jouer des airs languedociens):
  coutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
  Le fifre aigu des camps, c'est la flte des bois!
  Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lvres,
  C'est le lent galoubet de nos meneurs de chvres!. . .
  coutez. . .C'est le val, la lande, la fort,
  Le petit ptre brun sous son rouge bret,
  C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
  coutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne!
  (Toutes les ttes se sont inclines;--tous les yeux rvent;--et des
  larmes sont furtivement essuyes, avec un revers de manche, un coin de
  manteau.)

CARBON ( Cyrano, bas):
  Mais tu les fais pleurer!

CYRANO:
  De nostalgie!. . .Un mal
  Plus noble que la faim!. . . pas physique: moral!
  J'aime que leur souffrance ait chang de viscre,
  Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre!

CARBON:
  Tu vas les affaiblir en les attendrissant!

CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
  Laisse donc! Les hros qu'ils portent dans leur sang
  Sont vite rveills! Il suffit. . .
  (Il fait un geste. Le tambour roule.)

TOUS (se levant et se prcipitant sur leurs armes):
  Hein?. . .Quoi?. . .Qu'est-ce?

CYRANO (souriant):
  Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse!
  Adieu, rves, regrets, vieille province, amour. . .
  Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour!

UN CADET (qui regarde au fond):
  Ah! Ah! Voici monsieur de Guiche.

TOUS LES CADETS (murmurant):
  Hou. . .

CYRANO (souriant):
  Murmure
  Flatteur!

UN CADET:
  Il nous ennuie!

UN AUTRE:
  Avec, sur son armure,
  Son grand col de dentelle, il vient faire le fier!

UN AUTRE:
  Comme si l'on portait du linge sur du fer!

LE PREMIER:
  C'est bon lorsque  son cou l'on a quelque furoncle!

LE DEUXIME:
  Encore un courtisan!

UN AUTRE:
  Le neveu de son oncle!

CARBON:
  C'est un Gascon pourtant!

LE PREMIER:
  Un faux!. . .Mfiez-vous!
  Parce que, les Gascons. . .ils doivent tre fous:
  Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.

LE BRET:
  Il est ple!

UN AUTRE:
  Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable!
  Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
  Sa crampe d'estomac tincelle au soleil!

CYRANO (vivement):
  N'ayons pas l'air non plus de souffrir! Vous, vos cartes,
  Vos pipes et vos ds. . .
  (Tous rapidement se mettent  jouer sur des tambours, sur des
  escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues
  pipes de ptun):
  Et moi, je lis Descartes.
  (Il se promne de long en large et lit dans un petit livre qu'il a
  tir de sa poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air
  absorb et content. Il est trs ple. Il va vers Carbon.)



Scne 4.IV.

Les mmes, de Guiche.


DE GUICHE ( Carbon):
  Ah!--Bonjour!
  (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
  Il est vert.

CARBON (de mme):
  Il n'a plus que les yeux.

DE GUICHE (regardant les cadets):
  Voici donc les mauvaises ttes?. . .Oui, messieurs,
  Il me revient de tous cts qu'on me brocarde
  Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
  Hobereaux barnais, barons prigourdins,
  N'ont pour leur colonel pas assez de ddains,
  M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gne
  De voir sur ma cuirasse un col en point de Gne,--
  Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
  Qu'on puisse tre Gascon et ne pas tre gueux!
  (Silence. On joue. On fume):
  Vous ferai-je punir par votre capitaine?
  Non.

CARBON:
  D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .

DE GUICHE:
  Ah?

CARBON:
  J'ai pay ma compagnie, elle est  moi.
  Je n'obis qu'aux ordres de guerre.

DE GUICHE:
  Ah?. . .Ma foi!
  Cela suffit.
  (S'adressant aux cadets):
  Je peux mpriser vos bravades.
  On connat ma faon d'aller aux mousquetades;
  Hier,  Bapaume, on vit la furie avec quoi
  J'ai fait lcher le pied au comte de Bucquoi;
  Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
  J'ai charg par trois fois!

CYRANO (sans lever le nez de son livre):
  Et votre charpe blanche?

DE GUICHE (surpris et satisfait):
  Vous savez ce dtail?. . .En effet, il advint,
  Durant que je faisais ma caracole afin
  De rassembler mes gens la troisime charge,
  Qu'un remous de fuyards m'entrana sur la marge
  Des ennemis; j'tais en danger qu'on me prt
  Et qu'on m'arquebust, quand j'eus le bon esprit
  De dnouer et de laisser couler  terre
  L'charpe qui disait mon grade militaire;
  En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
  Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
  Suivi de tous les miens rconforts, les battre!
  --Eh bien! que dites-vous de ce trait?
  (Les cadets n'ont pas l'air d'couter; mais ici les cartes et les
  cornets  ds restent en l'air, la fume des pipes demeure dans les
  joues: attente.)

CYRANO:
  Qu'Henri quatre
  N'et jamais consenti, le nombre l'accablant,
  A se diminuer de son panache blanc.
  (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les ds tombe. La fume
  s'chappe.)

DE GUICHE:
  L'adresse a russi, cependant!
  (Mme attente suspendant les jeux et les pipes.)

CYRANO:
  C'est possible.
  Mais on n'abdique pas l'honneur d'tre une cible.
  (Cartes, ds, fumes, s'abattent, tombent, s'envolent avec une
  satisfaction croissante):
  Si j'eusse t prsent quand l'charpe coula
  --Nos courages, monsieur, diffrent en cela--
  Je l'aurais ramasse et me la serais mise.

DE GUICHE:
  Oui, vantardise, encor, de gascon!

CYRANO:
  Vantardise?. . .
  Prtez-la-moi. Je m'offre  monter, ds ce soir,
  A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.

DE GUICHE:
  Offre encor de gascon! Vous savez que l'charpe
  Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
  En un lieu que depuis la mitraille cribla,--
  O nul ne peut aller la chercher!

CYRANO (tirant de sa poche l'charpe blanche et la lui tendant):
  La voil.
  (Silence. Les cadets touffent leurs rires dans les cartes et dans les
  cornets  ds. De Guiche se retourne, les regarde: immdiatement ils
  reprennent leur gravit, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec
  indiffrence l'air montagnard jou par le fifre.)

DE GUICHE (prenant l'charpe):
  Merci. Je vais, avec ce bout d'toffe claire,
  Pouvoir faire un signal,--que j'hsitais  faire.
  (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'charpe en l'air.)

TOUS:
  Hein!

LA SENTINELLE (en haut du talus):
  Cet homme, l-bas qui se sauve en courant!. . .

DE GUICHE (redescendant):
  C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
  De grands services. Les renseignements qu'il porte
  Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
  Que l'on peut influer sur leurs dcisions.

CYRANO:
  C'est un gredin!

DE GUICHE (se nouant nonchalamment son charpe):
  C'est trs commode. Nous disions?. . .
  --Ah! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit mme,
  Pour nous ravitailler tentant un coup suprme,
  Le marchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
  Les vivandiers du Roi sont l; par les labours
  Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
  Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
  Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
  La moiti de l'arme est absente du camp!

CARBON:
  Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
  Mais ils ne savent pas ce dpart?

DE GUICHE:
  Ils le savent.
  Ils vont nous attaquer.

CARBON:
  Ah!

DE GUICHE:
  Mon faux espion
  M'est venu prvenir de leur agression.
  Il ajouta: "J'en peux dterminer la place;
  Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse?
  Je dirai que de tous c'est le moins dfendu,
  Et l'effort portera sur lui."--J'ai rpondu:
  "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
  Ce sera sur le point d'o je vous ferai signe."

CARBON (aux cadets):
  Messieurs, prparez-vous!
  (Tous se lvent. Bruit d'pes et de ceinturons qu'on boucle.)

DE GUICHE:
  C'est dans une heure.

PREMIER CADET:
  Ah!. . .bien!. . .
  (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)

DE GUICHE ( Carbon):
  Il faut gagner du temps. Le marchal revient.

CARBON:
  Et pour gagner du temps?

DE GUICHE:
  Vous aurez l'obligeance
  De vous faire tuer.

CYRANO:
  Ah! voil la vengeance?

DE GUICHE:
  Je ne prtendrai pas que si je vous aimais
  Je vous eusse choisis vous et les vtres, mais,
  Comme  votre bravoure on n'en compare aucune,
  C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.

CYRANO (saluant):
  Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.

DE GUICHE (saluant):
  Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
  Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
  (Il remonte, avec Carbon.)

CYRANO (aux cadets):
  Eh bien donc! nous allons au blason de Gascogne,
  Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
  Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor!
  (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne
  des ordres. La rsistance se prpare. Cyrano va vers Christian qui est
  rest immobile, les bras croiss.)

CYRANO (lui mettant la main sur l'paule):
  Christian?

CHRISTIAN (secouant la tte):
  Roxane!

CYRANO:
  Hlas!

CHRISTIAN:
  Au moins, je voudrais mettre
  Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre!. . .

CYRANO:
  Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
  (Il tire un billet de son pourpoint):
  Et j'ai fait tes adieux.

CHRISTIAN:
  Montre!. . .

CYRANO:
  Tu veux?. . .

CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
  Mais oui!
  (Il l'ouvre, lit et s'arrte):
  Tiens!

CYRANO:
  Quoi?

CHRISTIAN:
  Ce petit rond?. . .

CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naf):
  Un rond?. . .

CHRISTIAN:
  C'est une larme!

CYRANO:
  Oui. . .Pote, on se prend  son jeu, c'est le charme!. . .
  Tu comprends. . .ce billet,--c'tait trs mouvant:
  Je me suis fait pleurer moi-mme en l'crivant.

CHRISTIAN:
  Pleurer?. . .

CYRANO:
  Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
  Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voil l'horrible!
  Car enfin je ne la. . .
  (Christian le regarde):
  nous ne la. . .
  (Vivement):
  tu ne la. . .

CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
  Donne-moi ce billet!
  (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)

LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
  Ventrebieu, qui va l?
  (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)

CARBON:
  Qu'est-ce?. . .

LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
  Un carrosse!
  (On se prcipite pour voir.)

CRIS:
  Quoi! Dans le camp?--Il y entre!
  --Il a l'air de venir de chez l'ennemi!--Diantre!
  Tirez!--Non! Le cocher a cri!--Cri quoi?--
  Il a cri: Service du Roi!
  (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
  rapprochent.)

DE GUICHE:
  Hein? Du Roi!. . .
  (On redescend, on s'aligne.)

CARBON:
  Chapeau bas, tous!

DE GUICHE ( la cantonade):
  Du Roi!--Rangez-vous, vile tourbe,
  Pour qu'il puisse dcrire avec pompe sa courbe!
  (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de
  poussire. Les rideaux sont tirs. Deux laquais derrire. Il s'arrte
  net.)

CARBON (criant):
  Battez aux champs!
  (Roulement de tambours. Tous les cadets se dcouvrent.)

DE GUICHE:
  Baissez le marchepied!
  (Deux hommes se prcipitent. La portire s'ouvre.)

ROXANE (sautant du carrosse):
  Bonjour!
  (Le son d'une voix de femme relve d'un seul coup tout ce monde
  profondment inclin.--Stupeur.)



Scne 4.V.

Les mmes, Roxane.


DE GUICHE:
  Service du Roi! Vous?

ROXANE:
  Mais du seul roi, l'Amour!

CYRANO:
  Ah! grand Dieu!

CHRISTIAN (s'lancant):
  Vous! Pourquoi?

ROXANE:
  C'tait trop long, ce sige!

CHRISTIAN:
  Pourquoi?. . .

ROXANE:
  Je te dirai!

CYRANO (qui, au son de sa voix, est rest clou immobile, sans oser
  tourner les yeux vers elle):
  Dieu! La regarderai-je?

DE GUICHE:
  Vous ne pouvez rester ici!

ROXANE (gaiement):
  Mais si! mais si!
  Voulez-vous m'avancer un tambour?. . .
  (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
  L, merci!
  (Elle rit):
  On a tir sur mon carrosse!
  (Firement):
  Une patrouille!
  --Il a l'air d'tre fait avec une citrouille,
  N'est-ce pas? comme dans le conte, et les laquais
  Avec des rats.
  (Envoyant des lvres un baiser  Christian):
  Bonjour!
  (Les regardant tous):
  Vous n'avez pas l'air gais!
  --Savez-vous que c'est loin, Arras?
  (Apercevant Cyrano):
  Cousin, charme!

CYRANO (a'avanant):
  Ah ! comment?. . .

ROXANE:
  Comment j'ai retrouv l'arme?
  Oh! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
  March tant que j'ai vu le pays ravag.
  Ah! ces horreurs, il a fallu que je les visse
  Pour y croire! Messieurs, si c'est l le service
  De votre Roi, le mien vaut mieux!

CYRANO:
  Voyons, c'est fou!
  Par o diable avez-vous bien pu passer?

ROXANE:
  Par o?
  Par chez les Espagnols.

PREMIER CADET:
  Ah! qu'elles sont malignes!

DE GUICHE:
  Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes?

LE BRET:
  Cela dut tre trs difficile!. . .

ROXANE:
  Pas trop.
  J'ai simplement pass dans mon carrosse, au trot.
  Si quelque hidalgo montrait sa mine altire,
  Je mettais mon plus beau sourire  la portire,
  Et ces messieurs tant, n'en dplaise aux Franais,
  Les plus galantes gens du monde,--je passais!

CARBON:
  Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire!
  Mais on a frquemment d vous sommer de dire
  O vous alliez ainsi, madame?

ROXANE:
  Frquemment.
  Alors je rpondais: "Je vais voir mon amant."
  --Aussitt l'Espagnol  l'air le plus froce
  Refermait gravement la porte du carrosse,
  D'un geste de la main  faire envie au Roi
  Relevait les mousquets dj braqus sur moi,
  Et superbe de grce,  la fois, et de morgue,
  L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
  Le feutre au vent pour que la plume palpitt,
  S'inclinait en disant: "Passez, seorita!"

CHRISTIAN:
  Mais, Roxane. . .

ROXANE:
  J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne!
  Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
  Ne m'et laiss passer!

CHRISTIAN:
  Mais. . .

ROXANE:
  Qu'avez-vous?

DE GUICHE:
  Il faut
  Vous en aller d'ici!

ROXANE:
  Moi?

CYRANO:
  Bien vite!

LE BRET:
  Au plus tt!

CHRISTIAN:
  Oui!

ROXANE:
  Mais comment?

CHRISTIAN (embarrass):
  C'est que. . .

CYRANO (de mme):
  Dans trois quarts d'heure. . .

DE GUICHE (de mme):
  . . .ou quatre. . .

CARBON (de mme):
  Il vaut mieux. . .

LE BRET (de mme):
  Vous pourriez. . .

ROXANE:
  Je reste. On va se battre.

TOUS:
  Oh! non!

ROXANE:
  C'est mon mari!
  (Elle se jette dans les bras de Christian):
  Qu'on me tue avec toi!

CHRISTIAN:
  Mais quels yeux vous avez!

ROXANE:
  Je te dirai pourquoi!

DE GUICHE (dsespr):
  C'est un poste terrible!

ROXANE (se retournant):
  Hein! terrible?

CYRANO:
  Et la preuve
  C'est qu'il nous l'a donn!

ROXANE ( De Guiche):
  Ah! vous me vouliez veuve?

DE GUICHE:
  Oh! je vous jure!. . .

ROXANE:
  Non! Je suis folle  prsent!
  Et je ne m'en vais plus!--D'ailleurs, c'est amusant.

CYRANO:
  Eh quoi! la prcieuse tait une hrone?

ROXANE:
  Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.

UN CADET:
  Nous vous dfendrons bien!

ROXANE (enfivre de plus en plus):
  Je le crois, mes amis!

UN AUTRE (avec enivrement):
  Tout le camp sent l'iris!

ROXANE:
  Et j'ai justement mis
  Un chapeau qui fera trs bien dans la bataille!. . .
  (Regardant de Guiche):
  Mais peut-tre est-il temps que le comte s'en aille:
  On pourrait commencer.

DE GUICHE:
  Ah! c'en est trop! Je vais
  Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
  Le temps encor: changez d'avis!

ROXANE:
  Jamais!
  (De Guiche sort.)



Scne 4.VI.

Les mmes, moins De Guiche.


CHRISTIAN (suppliant):
  Roxane!. . .

ROXANE:
  Non!

PREMIER CADET (aux autres):
  Elle reste!

TOUS (se prcipitant, se bousculant, s'astiquant):
  Un peigne!--Un savon!--Ma basane
  Est troue: une aiguille!--Un ruban!--Ton miroir!--
  Mes manchettes!--Ton fer  moustache!--Un rasoir!. . .

ROXANE ( Cyrano qui la supplie encore):
  Non! rien ne me fera bouger de cette place!

CARBON (aprs s'tre, comme les autres, sangl, pousset, avoir bross
  son chapeau, redress sa plume et tir ses manchettes, s'avance vers
  Roxane, et crmonieusement):
  Peut-tre sirait-il que je vous prsentasse,
  Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
  Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
  (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
  prsente):
  Baron de Peyrescous de Colignac!

LE CADET (saluant):
  Madame. . .

CARBON (continuant):
  Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame
  De Malgouyre Estressac Lsbas d'Escarabiot.--
  Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot
  De Blagnac-Salchan de Castel Crabioules. . .

ROXANE:
  Mais combien avez-vous de noms, chacun?

LE BARON HILLOT:
  Des foules!

CARBON ( Roxane):
  Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
  Pourquoi?
  (Toute la compagnie fait le mouvement de s'lancer pour le ramasser.)

CARBON (le ramassant vivement):
  Ma compagnie tait sans drapeau! Mais ma foi,
  C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle!

ROXANE (souriant):
  Il est un peu petit.

CARBON (attachant le mouchoir  la hampe de sa lance de capitaine):
  Mais il est en dentelle!

UN CADET (aux autres):
  Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
  Si j'avais seulement dans le ventre une noix!. . .

CARBON (qui l'a entendu, indign):
  Fi! parler de manger lorsqu'une exquise femme!. . .

ROXANE:
  Mais l'air du camp est vif et, moi-mme, m'affame:
  Pts, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voil!
  --Voulez-vous m'apporter tout cela!
  (Consternation.)

UN CADET:
  Tout cela!

UN AUTRE:
  O le prendrions-nous, grand Dieu?

ROXANE (tranquillement):
  Dans mon carrosse.

TOUS:
  Hein?

ROXANE:
  Mais il faut qu'on serve et dcoupe, et dsosse!
  Regardez mon cocher d'un peu plus prs, messieurs,
  Et vous reconnatrez un homme prcieux:
  Chaque sauce sera, si l'on veut, rchauffe!

LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
  C'est Ragueneau!
  (Acclamations):
  Oh! Oh!

ROXANE (les suivant des yeux):
  Pauvre gens!

CYRANO (lui baisant la main):
  Bonne fe!

RAGUENEAU (debout sur le sige comme un charlatan en place publique):
  Messieurs!. . .
  (Enthousiasme.)

LES CADETS:
  Bravo! Bravo!

RAGUENEAU:
  Les Espagnols n'ont pas,
  Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas!
  (Applaudissements.)

CYRANO (bas  Christian):
  Hum! hum! Christian!

RAGUENEAU:
  Distraits par la galanterie
  Ils n'ont pas vu. . .
  (Il tire de son sige un plat qu'il lve):
  la galantine!. . .
  (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)

CYRANO (bas  Christian):
  Je t'en prie,
  Un seul mot!. . .

RAGUENEAU:
  Et Vnus sut occuper leur oeil
  Pour que Diane en secret, pt passer. . .
  (Il brandit un gigot):
  son chevreuil!
  (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)

CYRANO (bas  Christian):
  Je voudrais te parler!

ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargs de victuailles):
  Posez cela par terre!
  (Elle met le couvert sur l'herbe, aide des deux laquais
  imperturbables qui taient derrire le carrosse):

ROXANE ( Christian, au moment o Cyrano allait l'entraner  part):
  Vous, rendez-vous utile?
  (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquitude de Cyrano.)

RAGUENEAU:
  Un paon truff!

PREMIER CADET (panoui, qui descend en coupant une large tranche de
  jambon):
  Tonnerre!
  Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
  Sans faire un gueuleton. . .
  (Se reprenant vivement en voyant Roxane):
  pardon! un balthazar!

RAGUENEAU (lanant les coussins du carrosse):
  Les coussins sont remplis d'ortolans!
  (Tumulte. On ventre les coussins. Rires. Joie.)

TROISIME CADET:
  Ah! Vidaze!

RAGUENEAU (lanant des flacons de vin rouge):
  Des flacons de rubis!--
  (De vin blanc):
  Des flacons de topaze!

ROXANE (jetant une nappe plie  la figure de Cyrano):
  Dfaites cette nappe!. . .Eh! hop! Soyez lger!

RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrache):
  Chaque lanterne est un petit garde-manger!

CYRANO (bas  Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
  Il faut que je te parle avant que tu lui parles!

RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
  Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles!

ROXANE (versant du vin, servant):
  Puisqu'on nous fait tuer, morbleu! nous nous moquons
  Du reste de l'arme!--Oui! tout pour les Gascons!
  Et si De Guiche vient, personne ne l'invite!
  (Allant de l'un  l'autre):
  L, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite!--
  Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous?

PREMIER CADET:
  C'est trop bon!. . .

ROXANE:
  Chut!--Rouge ou blanc?--Du pain pour monsieur de Carbon!
  --Un couteau!--Votre assiette!--Un peu de crote?--Encore?
  Je vous sers!--Du bourgogne?--Une aile?

CYRANO (qui la suit, les bras chargs de plats, l'aidant  servir):
  Je l'adore!

ROXANE (allant vers Christian):
  Vous?

CHRISTIAN:
  Rien.

ROXANE:
  Si! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts!

CHRISTIAN (essayant de la retenir):
  Oh! dites-moi pourquoi vous vntes?

ROXANE:
  Je me dois
  A ces malheureux. . .Chut! Tout  l'heure!. . .

LE BRET (qui tait remont au fond, pour passer, au bout d'une lance, un
  pain  la sentinelle du talus):
  De Guiche!

CYRANO:
  Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche!
  Hop!--N'ayons l'air de rien!. . .
  (A Ragueneau):
  Toi, remonte d'un bond
  Sur ton sige!--Tout est cach?. . .
  (En un clin d'oeil tout a t repouss dans les tentes, ou cach sous
  les vtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre
  vivement--et s'arrte, tout d'un coup, reniflant.--Silence.)



Scne 4.VII.

Les mmes, De Guiche.


DE GUICHE:
  Cela sent bon.

UN CADET (chantonnant d'un air dtach):
  To lo lo!. . .

DE GUICHE (s'arrtant et le regardant):
  Qu'avez-vous, vous?. . .Vous tes tout rouge!

LE CADET:
  Moi?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge!

UN AUTRE:
  Poum. . .poum. . .poum. . .

DE GUICHE (se retournant):
  Qu'est cela?

LE CADET (lgrement gris):
  Rien! C'est une chanson!
  Une petite. . .

DE GUICHE:
  Vous tes gai, mon garon!

LE CADET:
  L'approche du danger!

DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
  Capitaine! je. . .
  (Il s'arrte en le voyant):
  Peste!
  Vous avez bonne mine aussi!

CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrire son dos, avec an
  geste vasif):
  Oh!. . .

DE GUICHE:
  Il me reste
  Un canon que j'ai fait porter. . .
  (Il montre un endroit dans la coulisse):
  l, dans ce coin,
  Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.

UN CADET (se dandinant):
  Charmante attention!

UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
  Douce sollicitude!

DE GUICHE:
  Ah a! mais ils sont fous!--
  (Schement):
  N'ayant pas l'habitude
  Du canon, prenez garde au recul.

LE PREMIER CADET:
  Ah! pfftt!

DE GUICHE (allant  lui, furieux):
  Mais!. . .

LE CADET:
  Le canon des Gascons ne recule jamais!

DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
  Vous tes gris!. . .De quoi?

LE CADET (superbe):
  De l'odeur de la poudre!

DE GUICHE (haussant les paules, le repousse et va vivement  Roxane):
  Vite,  quoi daignez-vous, madame, vous rsoudre?

ROXANE:
  Je reste!

DE GUICHE:
  Fuyez!

ROXANE:
  Non!

DE GUICHE:
  Puisqu'il en est ainsi,
  Qu'on me donne un mousquet!

CARBON:
  Comment?

DE GUICHE:
  Je reste aussi.

CYRANO:
  Enfin, Monsieur! voil de la bravoure pure!

PREMIER CADET:
  Seriez-vous un Gascon malgr votre guipure?

ROXANE:
  Quoi!. . .

DE GUICHE:
  Je ne quitte pas une femme en danger.

DEUXIME CADET (au premier):
  Dis donc! Je crois qu'on peut lui donner  manger!
  (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)

DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
  Des vivres!

UN TROISIME CADET:
  Il en sort de sous toutes les vestes!

DE GUICHE (se matrisant, avec hauteur):
  Est-ce que vous croyez que je mange vos restes?

CYRANO (saluant):
  Vous faites des progrs!

DE GUICHE (firement, et  qui chappe sur le dernier mot une lgre
  pointe d'accent):
  Je vais me battre  jeun!

PREMIER CADET (exultant de joie):
  A jeung! Il vient d'avoir l'accent!

DE GUICHE (riant):
  Moi?

LE CADET:
  C'en est un!
  (Ils se mettent tous  danser.)

CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrire le
  talus, reparaissant sur la crte):
  J'ai rang mes piquiers, leur troupe est rsolue!
  (Il montre une ligne de piques qui dpasse la crte.)

DE GUICHE ( Roxane, en s'inclinant):
  Acceptez-vous ma main pour passer leur revue?. . .
  (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se dcouvre
  et les suit.)

CHRISTIAN (allant  Cyrano, vivement):
  Parle vite!
  (Au moment o Roxane parat sur la crte, les lances disparaissent,
  abaisses pour le salut, un cri s'lve: elle s'incline.)

LES PIQUIERS (au dehors):
  Vivat!

CHRISTIAN:
  Quel tait ce secret?. . .

CYRANO:
  Dans le cas o Roxane. . .

CHRISTIAN:
  Eh bien?. . .

CYRANO:
  Te parlerait
  Des lettres?. . .

CHRISTIAN:
  Oui, je sais!. . .

CYRANO:
  Ne fais pas la sottise
  De t'tonner. . .

CHRISTIAN:
  De quoi?

CYRANO:
  Il faut que je te dise!. . .
  Oh! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
  En la voyant. Tu lui. . .

CHRISTIAN:
  Parle vite!

CYRANO:
  Tu lui. . .
  As crit plus souvent que tu ne crois.

CHRISTIAN:
  Hein?

CYRANO:
  Dame!
  Je m'en tais charg: j'interprtais ta flamme!
  J'crivais quelquefois sans te dire: j'cris!

CHRISTIAN:
  Ah?

CYRANO:
  C'est tout simple!

CHRISTIAN:
  Mais comment t'y es-tu pris,
  Depuis qu'on est bloqu pour?. . .

CYRANO:
  Oh!. . .avant l'aurore
  Je pouvais traverser. . .

CHRISTIAN (se croisant les bras):
  Ah! c'est tout simple encore?
  Et qu'ai-je crit de fois par semaine?. . .Deux?--Trois?--
  Quatre?--

CYRANO:
  Plus.

CHRISTIAN:
  Tous les jours?

CYRANO:
  Oui, tous les jours.--Deux fois.

CHRISTIAN (violemment):
  Et cela t'enivrait, et l'ivresse tait telle
  Que tu bravais la mort. . .

CYRANO (voyant Roxane qui revient):
  Tais-toi! Pas devant elle!
  (Il rentre vivement dans sa tente.)



Scne 4.VIII.

Roxane, Christian; au fond, alles et venues de cadets. Carbon et De
Guiche donnent des ordres.


ROXANE (courant  Christian):
  Et maintenant, Christian!. . .

CHRISTIAN (lui prenant les mains):
  Et maintenant, dis-moi
  Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
  A travers tous ces rangs de soudards et de retres,
  Tu m'a rejoint ici?

ROXANE:
  C'est  cause des lettres!

CHRISTIAN:
  Tu dis?

ROXANE:
  Tant pis pour vous si je cours ces dangers!
  Ce sont vos lettres qui m'ont grise! Ah! songez
  Combien depuis un mois vous m'en avez crites,
  Et plus belles toujours!

CHRISTIAN:
  Quoi! pour quelques petites
  Lettres d'amour. . .

ROXANE:
  Tais-toi! Tu ne peux pas savoir!
  Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
  D'une voix que je t'ignorais, sous ma fentre,
  Ton me commena de se faire connatre. . .
  Eh bien! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
  Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
  De ce soir-l, si tendre, et qui vous enveloppe!
  Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pnlope
  Ne ft pas demeure  broder sous son toit,
  Si le seigneur Ulysse et crit comme toi,
  Mais pour le joindre, elle et, aussi folle qu'Hlne,
  Envoy promener ses pelotons de laine!. . .

CHRISTIAN:
  Mais. . .

ROXANE:
  Je lisais, je relisais, je dfaillais,
  J'tais  toi. Chacun de ces petits feuillets
  tait comme un ptale envol de ton me.
  On sent  chaque mot de ces lettres de flamme
  L'amour puissant, sincre. . .

CHRISTIAN:
  Ah! sincre et puissant?
  Cela se sent, Roxane?. . .

ROXANE:
  Oh! si cela se sent!

CHRISTIAN:
  Et vous venez?. . .

ROXANE:
  Je viens ( mon Christian, mon matre!
  Vous me relveriez si je voulais me mettre
  A vos genoux, c'est donc mon me que j'y mets,
  Et vous ne pourrez plus la relever jamais!)
  Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
  De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure!)
  De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolit,
  L'insulte de t'aimer pour ta seule beaut!

CHRISTIAN (avec pouvante):
  Ah! Roxane!

ROXANE:
  Et plus tard, mon ami, moins frivole,
  --Oiseau qui saute avant tout  fait qu'il s'envole,--
  Ta beaut m'arrtant, ton me m'entranant,
  Je t'aimais pour les deux ensemble!. . .

CHRISTIAN:
  Et maintenant?

ROXANE:
  Eh bien! toi-mme enfin l'emporte sur toi-mme,
  Et ce n'est plus que pour ton me que je t'aime!

CHRISTIAN (reculant):
  Ah! Roxane!

ROXANE:
  Sois donc heureux. Car n'tre aim
  Que pour ce dont on est un instant costum,
  Doit mettre un coeur avide et noble  la torture;
  Mais ta chre pense efface ta figure,
  Et la beaut par quoi tout d'abord tu me plus,
  Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus!

CHRISTIAN:
  Oh!. . .

ROXANE:
  Tu doutes encor d'une telle victoire?. . .

CHRISTIAN (douloureusement):
  Roxane!

ROXANE:
  Je comprends, tu ne peux pas y croire,
  A cet amour?. . .

CHRISTIAN:
  Je ne veux pas de cet amour!
  Moi, je veux tre aim plus simplement pour. . .

ROXANE:
  Pour
  Ce qu'en vous elles ont aim jusqu' cette heure?
  Laissez-vous donc aimer d'une faon meilleure!

CHRISTIAN:
  Non! c'tait mieux avant!

ROXANE:
  Ah! tu n'y entends rien!
  C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien!
  C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore!
  Et moins brillant. . .

CHRISTIAN:
  Tais-toi!

ROXANE:
  Je t'aimerais encore!
  Si toute ta beaut tout d'un coup s'envolait. . .

CHRISTIAN:
  Oh! ne dis pas cela!

ROXANE:
  Si, je le dis!

CHRISTIAN:
  Quoi? laid?

ROXANE:
  Laid! je le jure!

CHRISTIAN:
  Dieu!

ROXANE:
  Et ta joie est profonde?

CHRISTIAN (d'une voix touffe):
  Oui. . .

ROXANE:
  Qu'as-tu?

CHRISTIAN (la repoussant doucement):
  Rien. Deux mots  dire: une seconde. . .

ROXANE:
  Mais?. . .

CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
  A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
  Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va!

ROXANE (attendrie):
  Cher Christian!. . .
  (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
  d'elle.)



Scne 4.IX.

Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.


CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
  Cyrano?

CYRANO (reparaissant, arm pour la bataille):
  Qu'est-ce? Te voil blme!

CHRISTIAN:
  Elle ne m'aime plus!

CYRANO:
  Comment?

CHRISTIAN:
  C'est toi qu'elle aime!

CYRANO:
  Non!

CHRISTIAN:
  Elle n'aime plus que mon me!

CYRANO:
  Non!

CHRISTIAN:
  Si!
  C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi!

CYRANO:
  Moi?

CHRISTIAN:
  Je le sais.

CYRANO:
  C'est vrai.

CHRISTIAN:
  Comme un fou.

CYRANO:
  Davantage.

CHRISTIAN:
  Dis-le-lui!

CYRANO:
  Non!

CHRISTIAN:
  Pourquoi?

CYRANO:
  Regarde mon visage!

CHRISTIAN:
  Elle m'aimerait laid!

CYRANO:
  Elle te l'a dit!

CHRISTIAN:
  L!

CYRANO:
  Ah! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela!
  Mais va, va, ne crois pas cette chose insense!
  --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pense
  De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot,
  Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop!

CHRISTIAN:
  C'est ce que je veux voir!

CYRANO:
  Non, non!

CHRISTIAN:
  Qu'elle choisisse!
  Tu vas lui dire tout!

CYRANO:
  Non, non! Pas ce supplice.

CHRISTIAN:
  Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau?
  C'est trop injuste!

CYRANO:
  Et moi, je mettrais au tombeau
  Le tien parce que, grce au hasard qui fait natre,
  J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-tre?

CHRISTIAN:
  Dis-lui tout!

CYRANO:
  Il s'obstine  me tenter, c'est mal!

CHRISTIAN:
  Je suis las de porter en moi-mme un rival!

CYRANO:
  Christian!

CHRISTIAN:
  Notre union--sans tmoins--clandestine,
  --Peut se rompre,--si nous survivons!

CYRANO:
  Il s'obstine!. . .

CHRISTIAN:
  Oui, je veux tre aim moi-mme, ou pas du tout!
  --Je vais voir ce qu'on fait, tiens! Je vais jusqu'au bout
  Du poste; je reviens: parle, et qu'elle prfre
  L'un de nous deux!

CYRANO:
  Ce sera toi!

CHRISTIAN:
  Mais. . .je l'espre!
  (Il appelle):
  Roxane!

CYRANO:
  Non! Non!

ROXANE (accourant):
  Quoi?

CHRISTIAN:
  Cyrano vous dira
  Une chose importante. . .
  (Elle va vivement  Cyrano. Christian sort.)



Scne 4.X.

Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
Ragueneau, de Guiche, etc.


ROXANE:
  Importante?

CYRANO (perdu):
  Il s'en va!. . .
  (A Roxane):
  Rien!. . .Il attache,--oh! Dieu! vous devez le connatre!--
  De l'importance  rien!

ROXANE (vivement):
  Il a dout peut-tre
  De ce que j'ai dit l?. . .J'ai vu qu'il a dout!. . .

CYRANO (lui prenant la main):
  Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vrit?

ROXANE:
  Oui, oui, je l'aimerais mme. . .
  (Elle hsite une seconde.)

CYRANO (souriant tristement):
  Le mot vous gne
  Devant moi?

ROXANE:
  Mais. . .

CYRANO:
  Il ne me fera pas de peine!
  --Mme laid?

ROXANE:
  Mme laid!
  (Mousqueterie au dehors):
  Ah! tiens, on a tir!

CYRANO (ardemment):
  Affreux?

ROXANE:
  Affreux!

CYRANO:
  Dfigur!

ROXANE:
  Dfigur!

CYRANO:
  Grotesque?

ROXANE:
  Rien ne peut me le rendre grotesque!

CYRANO:
  Vous l'aimeriez encore?

ROXANE:
  Et davantage presque!

CYRANO (perdant la tte,  part):
  Mon Dieu, c'est vrai, peut-tre, et le bonheur est l!
  (A Roxane):
  Je. . .Roxane. . .coutez!. . .

LE BRET (entrant rapidement, appelle  mi-voix):
  Cyrano!

CYRANO (se retournant):
  Hein?

LE BRET:
  Chut!
  (Il lui dit un mot tout bas.)

CYRANO (laissant chapper la main de Roxane, avec un cri):
  Ah!. . .

ROXANE:
  Qu'avez vous?

CYRANO ( lui-mme, avec stupeur):
  C'est fini.
  (Dtonations nouvelles.)

ROXANE:
  Quoi? Qu'est-ce encore? On tire?
  (Elle remonte pour regarder au dehors.)

CYRANO:
  C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire!

ROXANE (voulant s'lancer):
  Que se passe-t-il?

CYRANO (vivement, l'arrtant):
  Rien!
  (Des cadets sont entrs, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils
  forment un groupe empchant Roxane d'approcher.)

ROXANE:
  Ces hommes?

CYRANO (l'loignant):
  Laissez-les!. . .

ROXANE:
  Mais qu'alliez-vous me dire avant?. . .

CYRANO:
  Ce que j'allais
  Vous dire?. . .rien, oh! rien, je le jure, madame!
  (Solennellement):
  Je jure que l'esprit de Christian, que son me
  taient. . .
  (Se reprenant avec terreur):
  sont les plus grands. . .

ROXANE:
  taient?
  (Avec un grand cri):
  Ah!. . .
  (Elle se prcipite et carte tout le monde.)

CYRANO:
  C'est fini!

ROXANE (voyant Christian couch dans son manteau):
  Christian!

LE BRET ( Cyrano):
  Le premier coup de feu le l'ennemi!
  (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
  Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)

CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'pe au poing):
  C'est l'attaque! Aux mousquets!
  (Suivi des cadets, il passe de l'autre ct du talus.)

ROXANE:
  Christian!

LA VOIX DE CARBON (derrire le talus):
  Qu'on se dpche!

ROXANE:
  Christian!

CARBON:
  Alignez-vous!

ROXANE:
  Christian!

CARBON:
  Mesurez. . .mche!
  (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)

CHRISTIAN (d'une voix mourante):
  Roxane!. . .

CYRANO (vite et bas  l'oreille de Christian, pendant que Roxane affole
  trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arrach  sa
  poitrine):
  J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor!
  (Christian ferme les yeux.)

ROXANE:
  Quoi, mon amour?

CARBON:
  Baguette haute!

ROXANE ( Cyrano):
  Il n'est pas mort?. . .

CARBON:
  Ouvrez la charge avec les dents!

ROXANE:
  Je sens sa joue
  Devenir froide, l, contre la mienne!

CARBON:
  En joue!

ROXANE:
  Une lettre sur lui!
  (Elle l'ouvre):
  Pour moi!

CYRANO ( part):
  Ma lettre!

CARBON:
  Feu!
  (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)

CYRANO (voulant dgager sa main que tient Roxane agenouille):
  Mais, Roxane, on se bat!

ROXANE (le retenant):
  Restez encore un peu.
  Il est mort. Vous tiez le seul  le connatre.
  (Elle pleure doucement):
  --N'est-ce pas que c'tait un tre exquis, un tre
  Merveilleux?

CYRANO (debout, tte nue):
  Oui, Roxane.

ROXANE:
  Un pote inou.
  Adorable?

CYRANO:
  Oui, Roxane.

ROXANE:
  Un esprit sublime?

CYRANO:
  Oui,
  Roxane!

ROXANE:
  Un coeur profond, inconnu du profane,
  Une me magnifique et charmante?

CYRANO (fermement):
  Oui, Roxane!

ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
  Il est mort!

CYRANO ( part, tirant l'pe):
  Et je n'ai qu' mourir aujourd'hui,
  Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui!
  (Trompettes au loin.)

DE GUICHE (qui reparat sur le talus, dcoiff, bless au front, d'une
  voix tonnante):
  C'est le signal promis! Des fanfares de cuivres!
  Les Franais vont rentrer au camp avec des vivres!
  Tenez encore un peu!

ROXANE:
  Sur sa lettre, du sang,
  Des pleurs!

UNE VOIX (au dehors, criant):
  Rendez-vous!

VOIX DES CADETS:
  Non!

RAGUENEAU (qui, grimp sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus
  le talus):
  Le pril va croissant!

CYRANO ( de Guiche, lui montrant Roxane):
  Emportez-la! Je vais charger!

ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
  Son sang! ses larmes!. . .

RAGUENEAU (sautant  bas du carrosse pour courir vers elle):
  Elle s'vanouit!

DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
  Tenez bon!

UNE VOIX (au dehors):
  Bas les armes!

VOIX DES CADETS:
  Non!

CYRANO ( de Guiche):
  Vous avez prouv, Monsieur, votre valeur:
  (Lui montrant Roxane):
  Fuyez en la sauvant!

DE GUICHE (qui court  Roxane et l'enlve dans ses bras):
  Soit! Mais on est vainqueur
  Si vous gagnez du temps!

CYRANO:
  C'est bon!
  (Criant vers Roxane que de Guiche, aid de Ragueneau, emporte vanouie):
  Adieu, Roxane!
  (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blesss et viennent tomber en
  scne. Cyrano se prcipitant au combat est arrt sur la crte par
  Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)

CARBON:
  Nous plions! J'ai reu deux coups de pertuisane!

CYRANO (criant aux Gascons):
  Hardi! Reculs pas, drollos!
  (A Carbon, qu'il soutient):
  N'ayez pas peur!
  J'ai deux morts  venger: Christian et mon bonheur!
  (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance o est attach le mouchoir
  de Roxane):
  Flotte, petit drapeau de dentelle  son chiffre!
  (Il la plante en terre; il crie aux cadets):
  Toumb dssus! Escrasas lous!
  (Au fifre):
  Un air de fifre!
  (Le fifre joue. Des blesss se relvent. Des cadets dgringolant le
  talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le
  carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hrisse d'arquebuses, se
  transforme en redoute.)

UN CADET (paraissant,  reculons, sur la crte, se battant toujours, crie):
  Ils montent le talus!
  (et tombe mort.)

CYRANO:
  On va les saluer!
  (Le talus se couronne en un instant d'une range terrible d'ennemis.
  Les grands tendards des Impriaux se lvent):
  Feu!
  (Dcharge gnrale.)

CRI (dans les rangs ennemis):
  Feu!
  (Riposte meurtrire. Les cadets tombent de tous cts.)

UN OFFICIER ESPAGNOL (se dcouvrant):
  Quels sont ces gens qui se font tous tuer?

CYRANO (rcitant debout au milieu des balles):
  Ce sont les cadets de Gascogne,
  De Carbon de Castel-Jaloux;
  Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
  (Il s'lance, suivi des quelques survivants):
  Ce sont les cadets. . .
  (Le reste se perd dans la bataille.)


Rideau.




Acte V.

La Gazette de Cyrano.

Quinze ans aprs, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
occupaient  Paris.

Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
plusieurs portes. Un arbre norme au milieu de la scne, isol au milieu
d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis,
un banc de pierre demi-circulaire.

Tout le fond du thtre est travers par une alle de marroniers qui
aboutit  droite, quatrime plan,  la porte d'une chapelle entre-vue
parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette alle,
on aperoit des fuites de pelouses, d'autres alles, des bosquets, les
profondeurs du parc, le ciel.

La chapelle ouvre une porte latrale sur une colonnade enguirlande de
vigne rougie, qui vient se perdre  droite, au premier plan, derrire
les buis.

C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
fraches. Taches sombres des buis et des ifs rests verts. Une plaque de
feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scne,
craquent sous les pas dans les alles, couvrent  demi le perron et les
bancs.

Entre le banc de droite et l'arbre, un grand mtier  broder devant
lequel une petite chaise a t apporte. Paniers pleins d'cheveaux et
de pelotons. Tapisserie commence.

Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le parc;
quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus
ge. Des feuilles tombent.



Scne 5.I.

Mre Marguerite, Soeur Marthe, Soeur Claire, les soeurs.


SOEUR MARTHE ( Mre Marguerite):
  Soeur Claire a regard deux fois comment allait
  Sa cornette, devant la glace.
  MRE MARGUERITE ( soeur Claire):
  C'est trs laid.

SOEUR CLAIRE:
  Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
  Ce matin: je l'ai vu.
  MRE MARGUERITE ( soeur Marthe):
  C'est trs vilain, soeur Marthe.

SOEUR CLAIRE:
  Un tout petit regard!

SOEUR MARTHE:
  Un tout petit pruneau!
  MRE MARGUERITE (svrement):
  Je le dirai, ce soir,  monsieur Cyrano.

SOEUR CLAIRE (pouvante):
  Non, il va se moquer!

SOEUR MARTHE:
  Il dira que les nonnes
  Sont trs coquettes!

SOEUR CLAIRE:
  Trs gourmandes!

MRE MARGUERITE (souriant):
  Et trs bonnes.

SOEUR CLAIRE:
  N'est-ce pas, Mre Marguerite de Jsus,
  Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans!

MRE MARGUERITE:
  Et plus!
  Depuis que sa cousine  nos bguins de toile
  Mla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
  Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
  Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs!

SOEUR MARTHE:
  Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce clotre,
  Sait distraire un chagrin qui ne veut pas dcrotre.

TOUTES LES SOEURS:
  Il est si drle!--C'est amusant quand il vient!
  --Il nous taquine!--Il est gentil!--Nous l'aimons bien!
  --Nous fabriquons pour lui des ptes d'anglique!

SOEUR MARTHE:
  Mais enfin, ce n'est pas un trs bon catholique!

SOEUR CLAIRE:
  Nous le convertirons.

LES SOEURS:
  Oui! oui!

MRE MARGUERITE:
  Je vous dfends
  De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
  Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-tre!

SOEUR MARTHE:
  Mais. . .Dieu!. . .

MRE MARGUERITE:
  Rassurez-vous: Dieu doit bien le connatre.

SOEUR MARTHE:
  Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
  Il me dit en entrant: 'Ma soeur, j'ai fait gras, hier!'

MRE MARGUERITE:
  Ah! il vous dit cela?. . .Eh bien! la fois dernire
  Il n'avait pas mang depuis deux jours!

SOEUR MARTHE:
  Ma Mre!

MRE MARGUERITE:
  Il est pauvre.

SOEUR MARTHE:
  Qui vous l'a dit?

MRE MARGUERITE:
  Monsieur Le Bret.

SOEUR MARTHE:
  On ne le secourt pas?

MRE MARGUERITE:
  Non, il se fcherait.
  (Dans une alle du fond, on voit apparatre Roxane, vtue de noir,
  avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et
  vieillissant, marche auprs d'elle. Ils vont  pas lents. Mre
  Marguerite se lve):
  --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
  Avec un visiteur, dans le parc se promne.

SOEUR MARTHE (bas  soeur Claire):
  C'est le duc-marchal de Grammont?

SOEUR CLAIRE (regardant):
  Oui, je crois.

SOEUR MARTHE:
  Il n'tait plus venu la voir depuis des mois!

LES SOEURS:
  Il est trs pris!--La cour!--Les camps!

SOEUR CLAIRE:
  Les soins du monde!
  (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et
  s'arrtent prs du mtier. Un temps.)



Scne 5.II.

Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
Ragueneau.


LE DUC:
  Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
  Toujours en deuil?

ROXANE:
  Toujours.

LE DUC:
  Aussi fidle?

ROXANE:
  Aussi.

LE DUC (aprs un temps):
  Vous m'avez pardonn?

ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
  Puisque je suis ici.
  (Nouveau silence.)

LE DUC:
  Vraiment c'tait un tre?. . .

ROXANE:
  Il fallait le connatre!

LE DUC:
  Ah! Il fallait?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-tre!
  . . .Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours?

ROXANE:
  Comme un doux scapulaire, il pend  ce velours.

LE DUC:
  Mme mort, vous l'aimez?

ROXANE:
  Quelquefois il me semble
  Qu'il n'est mort qu' demi, que nos coeurs sont ensemble,
  Et que son amour flotte, autour de moi, vivant!

LE DUC (aprs un silence encore):
  Est-ce que Cyrano vient vous voir?

ROXANE:
  Oui, souvent.
  --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
  Il vient; c'est rgulier; sous cet arbre o vous tes
  On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
  En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
  --Car je ne tourne plus mme le front!--sa canne
  Descendre le perron; il s'assied; il ricane
  De ma tapisserie ternelle; il me fait
  La chronique de la semaine, et. . .
  (Le Bret parat sur le perron):
  Tiens, Le Bret!
  (Le Bret descend):
  Comment va notre ami?

LE BRET:
  Mal.

LE DUC:
  Oh!

ROXANE (au duc):
  Il exagre!

LE BRET:
  Tout ce que j'ai prdit: l'abandon, la misre!. . .
  Ses ptres lui font des ennemis nouveaux!
  Il attaque les faux nobles, les faux dvots,
  Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.

ROXANE:
  Mais son pe inspire une terreur profonde.
  On ne viendra jamais  bout de lui.

LE DUC (hochant la tte):
  Qui sait?

LE BRET:
  Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
  La solitude, la famine, c'est Dcembre
  Entrant  pas de loup dans son obscure chambre:
  Voil les spadassins qui plutt le tueront!
  --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
  Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
  Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.

LE DUC:
  Ah! celui-l n'est pas parvenu!--C'est gal,
  Ne le plaignez pas trop.

LE BRET (avec un sourire amer):
  Monsieur le marchal!. . .

LE DUC:
  Ne le plaignez pas trop: il a vcu sans pactes,
  Libre dans sa pense autant que dans ses actes.

LE BRET (de mme):
  Monsieur le duc!. . .

LE DUC (hautainement):
  Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
  Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
  (Saluant Roxane):
  Adieu.

ROXANE:
  Je vous conduis.
  (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)

LE DUC (s'arrtant, tandis qu'elle monte):
  Oui, parfois, je l'envie.
  --Voyez-vous, lorsqu'on a trop russi sa vie,
  On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal!--
  Mille petits dgots de soi, dont le total
  Ne fait pas un remords, mais une gne obscure;
  Et les manteaux de duc tranent dans leur fourrure,
  Pendant que des grandeurs on monte les degrs,
  Un bruit d'illusions sches et de regrets,
  Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
  Votre robe de deuil trane des feuilles mortes.

ROXANE (ironique):
  Vous voil bien rveur?. . .

LE DUC:
  Eh! oui!
  (Au moment de sortir, brusquement):
  Monsieur Le Bret!
  (A Roxane):
  Vous permettez? Un mot.
  (Il va  Le Bret, et  mi-voix):
  C'est vrai: nul n'oserait
  Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
  Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
  "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."

LE BRET:
  Ah?

LE DUC:
  Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.

LE BRET (levant les bras au ciel):
  Prudent!
  Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais!. . .

ROXANE (qui est reste sur le perron,  une soeur qui s'avance vers elle):
  Qu'est-ce?

LA SOEUR:
  Ragueneau vent vous voir, Madame.

ROXANE:
  Qu'on le laisse
  Entrer.
  (Au duc et  Le Bret):
  Il vient crier misre. tant un jour
  Parti pour tre auteur, il devint tour  tour
  Chantre. . .

LE BRET:
  tuviste. . .

ROXANE:
  Acteur. . .

LE BRET:
  Bedeau. . .

ROXANE:
  Perruquier. . .

LE BRET:
  Matre
  De thorbe. . .

ROXANE:
  Aujourd'hui que pourrait-il bien tre?

RAGUENEAU (entrant prcipitamment):
  Ah! Madame!
  (Il aperoit Le Bret):
  Monsieur!

ROXANE (souriant):
  Racontez vos malheurs
  A Le Bret. Je reviens.

RAGUENEAU:
  Mais, Madame. . .
  (Roxane sort sans l'couter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)



Scne 5.III.

Le Bret, Ragueneau.


RAGUENEAU:
  D'ailleurs,
  Puisque vous tes l, j'aime mieux qu'elle ignore!
  --J'allais voir votre ami tantt. J'tais encore
  A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
  Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
  De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fentre
  Sous laquelle il passait--est-ce un hasard?. . .peut-tre!--
  Un laquais laisse choir une pice de bois.

LE BRET:
  Les lches!. . .Cyrano!

RAGUENEAU:
  J'arrive et je le vois. . .

LE BRET:
  C'est affreux!

RAGUENEAU:
  Notre ami, Monsieur, notre pote,
  Je le vois, l, par terre, un grand trou dans la tte!

LE BRET:
  Il est mort?

RAGUENEAU:
  Non! mais. . .Dieu! je l'ai port chez lui.
  Dans sa chambre. . .Ah! sa chambre! il faut voir ce rduit!

LE BRET:
  Il souffre?

RAGUENEAU:
  Non, Monsieur, il est sans connaissance,

LE BRET:
  Un mdecin?

RAGUENEAU:
  Il en vint un par complaisance,

LE BRET:
  Mon pauvre Cyrano!--Ne disons pas cela
  Tout d'un coup  Roxane!--Et ce docteur?

RAGUENEAU:
  Il a
  Parl,--je ne sais plus,--de fivre, de mninges!. . .
  Ah! si vous le voyiez--la tte dans des linges!. . .
  Courons vite!--Il n'y a personne  son chevet!--
  C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait!

LE BRET (l'entranant vers la droite):
  Passons par l! Viens, c'est plus court! Par la chapelle!

ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'loigner par la
  colonnade qui mne a la petite porte de la chapelle):
  Monsieur Le Bret!
  (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans rpondre):
  Le Bret s'en va quand on l'appelle?
  C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau!
  (Elle descend le perron.)



Scne 5.IV.

Roxane seule, puis deux soeurs, un instant.


ROXANE:
  Ah! que ce dernier jour de septembre est donc beau!
  Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
  Se laisse dcider par l'automne, moins brusque.
  (Elle s'assied  son mtier. Deux soeurs sortent de la maison et
  apportent un grand fauteuil sous l'arbre):
  Ah! voici le fauteuil classique o vient s'asseoir
  Mon vieil ami!

SOEUR MARTHE:
  Mais c'est le meilleur du parloir!

ROXANE:
  Merci, ma soeur.
  (Les soeurs s'loignent):
  Il va venir.
  (Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
  L. . .l'heure sonne.
  --Mes cheveaux!--L'heure a sonn? Ceci m'tonne!
  Serait-il en retard pour la premire fois?
  La soeur tourire doit--mon d?. . .l, je le vois!--
  L'exhorter  la pnitence.
  (Un temps):
  Elle l'exhorte!
  --Il ne peut plus tarder.--Tiens! une feuille morte!--
  (Elle repousse du doigt la feuille tombe sur son mtier):
  D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux?. . .dans mon sac!--
  L'empcher de venir!

UNE SOEUR (paraissant sur le perron):
  Monsieur de Bergerac.



Scne 5.V.

Roxane, Cyrano et, un moment, soeur Marthe.


ROXANE (sans se retourner):
  Qu'est-ce que je disais?. . .
  (Et elle brode. Cyrano, trs ple, le feutre enfonc sur les yeux,
  parat. La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met  descendre le
  perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en
  s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille  sa tapisserie):
  Ah! ces teintes fanes. . .
  Comment les rassortir?
  (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
  Depuis quatorze annes,
  Pour la premire fois, en retard!

CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
  contrastant avec son visage):
  Oui, c'est fou!
  J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou!. . .

ROXANE:
  Par?. . .

CYRANO:
  Par une visite assez inopportune.

ROXANE (distraite, travaillant):
  Ah! oui! quelque fcheux?

CYRANO:
  Cousine, c'tait une
  Fcheuse.

ROXANE:
  Vous l'avez renvoye?

CYRANO:
  Oui, j'ai dit:
  Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
  Jour o je dois me rendre en certaine demeure;
  Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure!

ROXANE (lgrement):
  Eh bien! cette personne attendra pour vous voir:
  Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.

CYRANO (avec douceur):
  Peut-tre un peu plus tt faudra-t-il que je parte.
  (Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le
  parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperoit, lui fait un petit
  signe de tte.)

ROXANE ( Cyrano):
  Vous ne taquinez pas soeur Marthe?

CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
  Si!
  (Avec une grosse voix comique):
  Soeur Marthe!
  Approchez!
  (La soeur glisse vers lui):
  Ha! ha! ha! Beaux yeux toujours baisss!

SOEUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
  Mais. . .
  (Elle voit sa figure et fait un geste d'tonnement):
  Oh!

CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
  Chut! Ce n'est rien!--
  (D'une voix fanfaronne. Haut):
  Hier, j'ai fait gras.

SOEUR MARTHE:
  Je sais.
  (A part):
  C'est pour cela qu'il est si ple!
  (Vite et bas):
  Au rfectoire
  Vous viendrez tout  l'heure, et je vous ferai boire
  Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez?

CYRANO:
  Oui, oui, oui.

SOEUR MARTHE:
  Ah! vous tes un peu raisonnable, aujourd'hui!

ROXANE (qui les entend chuchoter):
  Elle essaye de vous convertir?

SOEUR MARTHE:
  Je m'en garde!

CYRANO:
  Tiens, c'est vrai! Vous toujours si saintement bavarde,
  Vous ne me prchez pas? c'est tonnant, ceci!. . .
  (Avec une fureur bouffonne):
  Sabre de bois! Je veux vous tonner aussi!
  Tenez, je vous permets. . .
  (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
  Ah! la chose est nouvelle?. . .
  De. . .de prier pour moi, ce soir,  la chapelle.

ROXANE:
  Oh! oh!

CYRANO (riant):
  Soeur Marthe est dans la stupfaction!

SOEUR MARTHE (doucement):
  Je n'ai pas attendu votre permission.
  (Elle rentre.)

CYRANO (revenant  Roxane, penche sur son mtier):
  Du diable si je peux jamais, tapisserie,
  Voir ta fin!

ROXANE:
  J'attendais cette plaisanterie.
  (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)

CYRANO:
  Les feuilles!

ROXANE (levant la tte, et regardant au loin, dans les alles):
  Elles sont d'un blond vnitien.
  Regardez-les tomber.

CYRANO:
  Comme elles tombent bien!
  Dans ce trajet si court de la branche  la terre,
  Comme elles savent mettre une beaut dernire,
  Et malgr leur terreur de pourrir sur le sol,
  Veulent que cette chute ait la grce d'un vol!

ROXANE:
  Mlancolique, vous?

CYRANO (se reprenant):
  Mais pas du tout, Roxane!

ROXANE:
  Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
  Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
  Ma gazette?

CYRANO:
  Voici!

ROXANE:
  Ah!

CYRANO (de plus en plus ple, et luttant contre la douleur):
  Samedi, dix-neuf:
  Ayant mang huit fois du raisin de Cette,
  Le Roi fut pris de fivre;  deux coups de lancette
  Son mal fut condamn pour lse-majest,
  Et cet auguste pouls n'a plus fbricit!
  Au grand bal, chez la reine, on a brl, dimanche,
  Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
  Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
  On a pendu quatre sorciers; le petit chien
  De madame d'Athis a d prendre un clystre. . .

ROXANE:
  Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire!

CYRANO:
  Lundi. . .rien. Lygdamire a chang d'amant.

ROXANE:
  Oh!

CYRANO (dont le visage s'altre de plus en plus):
  Mardi, toute la cour est  Fontainebleau.
  Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
  Non! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque!
  Le vingt-cinq, la Monglat  de Fiesque dit: Oui;
  Et samedi, vingt-six. . .
  (Il ferme les yeux. Sa tte tombe. Silence.)

ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et
  se levant effraye):
  Il est vanoui?
  (Elle court vers lui en criant):
  Cyrano!

CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
  Qu'est-ce?. . .Quoi?. . .
  (Il voit Roxane penche sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur
  sa tte et reculant avec effroi dans son fauteuil):
  Non! non! je vous assure,
  Ce n'est rien! Laissez-moi!

ROXANE:
  Pourtant. . .

CYRANO:
  C'est ma blessure
  D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .

ROXANE:
  Pauvre ami!

CYRANO:
  Mais ce n'est rien. Cela va finir.
  (Il sourit avec effort):
  C'est fini.

ROXANE (debout prs de lui):
  Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
  Toujours vive, elle est l, cette blessure ancienne,
  (Elle met la main sur sa poitrine):
  Elle est l, sous la lettre au papier jaunissant
  O l'on peut voir encor des larmes et du sang!
  (Le crpuscule commence  venir.)

CYRANO:
  Sa lettre!. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-tre,
  Vous me la feriez lire?

ROXANE:
  Ah! vous voulez?. . .Sa lettre?

CYRANO:
  Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .

ROXANE (lui donnant le sachet pendu  son cou):
  Tenez!

CYRANO (le prenant):
  Je peux ouvrir?

ROXANE:
  Ouvrez. . .lisez!. . .
  (Elle revient  son mtier, le replie, range ses laines.)

CYRANO (lisant):
  Roxane, adieu, je vais mourir!. . .

ROXANE (s'arrtant, tonne):
  Tout haut?

CYRANO (lisant):
  C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aime!
  J'ai l'me lourde encor d'amour inexprime,
  Et je meurs! jamais plus, jamais mes yeux griss,
  Mes regards dont c'tait. . .

ROXANE:
  Comment vous la lisez,
  Sa lettre!

CYRANO (continuant):
  . . .dont c'tait les frmissantes ftes,
  Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
  J'en revois un petit qui vous est familier
  Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .

ROXANE (trouble):
  Comme vous la lisez,--cette lettre!
  (La nuit vient insensiblement.)

CYRANO:
  Et je crie:
  Adieu!. . .

ROXANE:
  Vous la lisez. . .

CYRANO:
  Ma chre, ma chrie,
  Mon trsor. . .

ROXANE (rveuse):
  D'une voix. . .

CYRANO:
  Mon amour!. . .

ROXANE:
  D'une voix. . .
  (Elle tressaille):
  Mais. . .que je n'entends pas pour la premire fois!
  (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperoive, passe
  derrire le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la
  lettre.--L'ombre augmente.)

CYRANO:
  Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde,
  Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
  Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .

ROXANE (lui posant la main sur l'paule):
  Comment pouvez-vous lire  prsent? Il fait nuit.
  (Il tressaille, se retourne, la voit l tout prs, fait un geste
  d'effroi, baisse la tte. Un long silence. Puis, dans l'ombre
  compltement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains):
  Et pendant quatorze ans, il a jou ce rle
  D'tre le vieil ami qui vient pour tre drle!

CYRANO:
  Roxane!

ROXANE:
  C'tait vous!

CYRANO:
  Non, non, Roxane, non!

ROXANE:
  J'aurais d deviner quand il disait mon nom!

CYRANO:
  Non, ce n'tait pas moi!

ROXANE:
  C'tait vous!

CYRANO:
  Je vous jure. . .

ROXANE:
  J'aperois toute la gnreuse imposture:
  Les lettres, c'tait vous. . .

CYRANO:
  Non!

ROXANE:
  Les mots chers et fous,
  C'tait vous. . .

CYRANO:
  Non!

ROXANE:
  La voix dans la nuit, c'tait vous!

CYRANO:
  Je vous jure que non!

ROXANE:
  L'me, c'tait la vtre!

CYRANO:
  Je ne vous aimais pas.

ROXANE:
  Vous m'aimiez!

CYRANO (se dbattant):
  C'tait l'autre!

ROXANE:
  Vous m'aimiez!

CYRANO (d'une voix qui faiblit):
  Non!

ROXANE:
  Dj vous le dites plus bas!

CYRANO:
  Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas!

ROXANE:
  Ah! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nes!
  --Pourquoi vous tre tu pendant quatorze annes,
  Puisque sur cette lettre o, lui, n'tait pour rien,
  Ces pleurs taient de vous?

CYRANO (lui tendant la lettre):
  Ce sang tait le sien.

ROXANE:
  Alors pourquoi laisser ce sublime silence
  Se briser aujourd'hui?

CYRANO:
  Pourquoi?. . .
  (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)



Scne 5.VI.

Les mmes, Le Bret et Ragueneau.


LE BRET:
  Quelle imprudence!
  Ah! j'en tais bien sr! il est l!

CYRANO (souriant et se redressant):
  Tiens, parbleu!

LE BRET:
  Il s'est tu, Madame, en se levant!

ROXANE:
  Grand Dieu!
  Mais tout  l'heure alors. . .cette faiblesse?. . .cette?. . .

CYRANO:
  C'est vrai! je n'avais pas termin ma gazette:
  . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dn,
  Monsieur de Bergerac est mort assassin.
  (Il se dcouvre; on voit sa tte entoure de linges.)

ROXANE:
  Que dit-il?--Cyrano!--Sa tte enveloppe!. . .
  Ah, que vous a-t-on fait? Pourquoi?

CYRANO:
  "D'un coup d'pe,
  Frapp par un hros, tomber la pointe au coeur!". . .
  --Oui, je disais cela!. . .Le destin est railleur!. . .
  Et voil que je suis tu dans une embche,
  Par derrire, par un laquais, d'un coup de bche!
  C'est trs bien. J'aurai tout manqu, mme ma mort.

RAGUENEAU:
  Ah, Monsieur!. . .

CYRANO:
  Ragueneau ne pleure pas si fort!. . .
  (Il lui tend la main):
  Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrre?

RAGUENEAU ( travers ses larmes):
  Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molire.

CYRANO:
  Molire!

RAGUENEAU:
  Mais je veux le quitter, ds demain:
  Oui, je suis indign!. . .Hier, on jouer Scapin,
  Et j'ai vu qu'il vous a pris une scne!

LE BRET:
  Entire!

RAGUENEAU:
  Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire?. . ."

LE BRET (furieux):
  Molire te l'a pris!

CYRANO:
  Chut! chut! Il a bien fait!. . .
  (A Ragueneau):
  La scne, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet?

RAGUENEAU (sanglotant):
  Ah! Monsieur, on riait! on riait!

CYRANO:
  Oui, ma vie
  Ce fut d'tre celui qui souffle--et qu'on oublie!
  (A Roxane):
  Vous souvient-il du soir o Christian vous parla
  Sous le balcon? Eh bien! toute ma vie est l:
  Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
  D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire!
  C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
  Molire a du gnie et Christian tait beau!
  (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tint, on voit passer au
  fond, dans l'alle, les religieuses se rendant  l'office):
  Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne!

ROXANE (se relevant pour appeler):
  Ma soeur! ma soeur!

CYRANO (la retenant):
  Non! non! n'allez chercher personne:
  Quand vous reviendriez, je ne serais plus l.
  (Les religieuses sont entres dans la chapelle, on entend l'orgue):
  Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voil.

ROXANE:
  Je vous aime, vivez!

CYRANO:
  Non! car c'est dans le conte
  Que lorsqu'on dit: Je t'aime! au prince plein de honte,
  Il sent sa laideur fondre  ces mots de soleil. . .
  Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.

ROXANE:
  J'ai fait votre malheur! moi! moi!

CYRANO:
  Vous?. . .au contraire!
  J'ignorais la douceur fminine. Ma mre
  Ne m'a pas trouv beau. Je n'ai pas eu de soeur.
  Plus tard, j'ai redout l'amante  l'oeil moqueur.
  Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
  Grce  vous une robe a pass dans ma vie.

LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend  travers les branches):
  Ton autre amie est l, qui vient te voir!

CYRANO (souriant  la lune):
  Je vois.

ROXANE:
  Je n'aimais qu'un seul tre et je le perds deux fois!

CYRANO:
  Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
  Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .

LE BRET:
  Que dites-vous?

CYRANO:
  Mais oui, c'est l, je vous le dis,
  Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
  Plus d'une me que j'aime y doit tre exile,
  Et je retrouverai Socrate et Galile!

LE BRET (se rvoltant):
  Non, non! C'est trop stupide  la fin, et c'est trop
  Injuste! Un tel pote! Un coeur si grand, si haut!
  Mourir ainsi!. . .Mourir!. . .

CYRANO:
  Voil Le Bret qui grogne!

LE BRET (fondant en larmes):
  Mon cher ami. . .

CYRANO (se soulevant, l'oeil gar):
  Ce sont les cadets de Gascogne. . .
  --La masse lmentaire. . .Eh oui!. . .voil le hic. . .

LE BRET:
  Sa science. . .dans son dlire!

CYRANO:
  Copernic
  A dit. . .

ROXANE:
  Oh!

CYRANO:
  Mais aussi que diable allait-il faire,
  Mais que diable allait-il faire en cette galre?. . .
  Philosophe, physicien,
  Rimeur, bretteur, musicien,
  Et voyageur arien,
  Grand riposteur du tac au tac,
  Amant aussi--pas pour son bien!--
  Ci-gt Hercule-Savinien
  De Cyrano de Bergerac,
  Qui fut tout, et qui ne fut rien,
  . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
  Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre!
  (Il se retomb assis, les pleurs de Roxane le rappellent  la ralit,
  il la regarde, et caressant ses voiles):
  Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
  Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
  Que lorsque le grand froid aura pris mes vertbres,
  Vous donniez un sens double  ces voiles funbres,
  Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

ROXANE:
  Je vous jure!. . .

CYRANO (est secou d'un grand frisson et se lve brusquement):
  Pas l! non! pas dans ce fauteuil!
  (On veut s'lancer vers lui):
  --Ne me soutenez pas!--Personne!
  (Il va s'adosser  l'arbre):
  Rien que l'arbre!
  (Silence):
  Elle vient. Je me sens dj bott de marbre,
  --Gant de plomb!
  (Il se raidit):
  Oh! mais!. . .puisqu'elle est en chemin,
  Je l'attendrai debout,
  (Il tire l'pe):
  et l'pe  la main!

LE BRET:
  Cyrano!

ROXANE (dfaillante):
  Cyrano!
  (Tous reculent pouvants.)

CYRANO:
  Je crois qu'elle regarde. . .
  Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
  (Il lve son pe):
  Que dites-vous?. . .C'est inutile?. . .Je le sais!
  Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succs!
  Non! non! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!
  --Qu'est-ce que c'est tous ceux-l?--Vous tes mille?
  Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis!
  Le Mensonge?
  (Il frappe de son pe le vide):
  Tiens, tiens!--Ha! ha! les Compromis!
  Les Prjugs, les Lchets!. . .
  (Il frappe):
  Que je pactise?
  Jamais, jamais!--Ah! te voil, toi, la Sottise!
  --Je sais bien qu' la fin vous me mettrez  bas;
  N'importe: je me bats! je me bats! je me bats!
  (Il fait des moulinets immenses et s'arrte haletant):
  Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose!
  Arrachez! Il y a malgr vous quelque chose
  Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
  Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
  Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
  J'emporte malgr vous,
  (Il s'lance l'pe haute):
  et c'est. . .
  (L'pe s'chappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de
  Le Bret et de Ragueneau.)

ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
  C'est?. . .

CYRANO (rouvre les yeux, la reconnat et dit en souriant):
 Mon panache.

Rideau.








End of the Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC ***

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