The Project Gutenberg EBook of Derniers Contes, by Edgar Allan Poe

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Title: Derniers Contes

Author: Edgar Allan Poe

Release Date: June 8, 2004 [EBook #12562]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS CONTES ***




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ROMANS TRANGERS MODERNES


EDGAR ALLAN POE


DERNIERS CONTES

TRADUITS PAR F. RABBE

AVEC UN PORTRAIT PAR TH. BRENGIER




1887






INTRODUCTION


La vie d'Edgar Allan Poe n'est plus  raconter: ses derniers traducteurs
franais, s'inspirant des travaux dfinitifs de son nouvel diteur J.H.
Ingram, l'ont loquemment veng des calomnies trop facilement acceptes
sur la foi de son ami et _excuteur_ testamentaire, Rufus Griswold. En
dpit de ses mensonges, Edgar Poe reste pour nous et restera pour la
postrit, de plus en plus admiratrice de son gnie, ce que l'a si bien
dfini notre Baudelaire:

Ce n'est pas par ses miracles matriels, qui pourtant ont fait sa
renomme, qu'il lui sera donn de conqurir l'admiration des gens qui
pensent, c'est par son amour du Beau, par sa connaissance des conditions
harmoniques de la beaut, par sa posie profonde et plaintive, ouvrage
nanmoins, transparente et correcte comme un bijou de cristal,--par
son admirable style, pur et bizarre,--serr comme les mailles d'une
armure,--complaisant et minutieux,--et dont la plus lgre intention
sert  pousser doucement le lecteur vers un but voulu,--et enfin surtout
par ce gnie tout spcial, par ce temprament unique, qui lui a permis
de peindre et d'expliquer d'une manire impeccable, saisissante,
terrible, _l'exception dans l'ordre moral_.--Diderot, pour prendre un
exemple entre cent, est un auteur sanguin; Poe est l'crivain des nerfs,
et mme de quelque chose de plus--et le meilleur que je connaisse.

Ajoutons que ce fut une bonne fortune exceptionnelle pour Edgar Poe
de rencontrer un traducteur tel que Baudelaire, si bien fait par les
tendances de son propre esprit pour comprendre son gnie, et le rendre
dans un style qui a toutes les qualits de son modle. Pour notre part,
nous ne parcourons jamais son admirable traduction sans regretter
vivement qu'il n'ait pas assez vcu pour achever toute sa tche.

La voie ouverte avec tant d'clat par l'auteur des _Fleurs du Mal_
ne pouvait manquer de tenter aprs lui bien des amateurs du gnie
si original et si singulier que la France avait adopt avec tant de
curiosit et d'enthousiasme. A mesure que de nouveaux Contes de Poe
paraissaient, ils taient avidement lus et traduits. Quelques-uns mme
osaient, sous prtexte d'une littralit trop scrupuleuse, refaire
certaines parties de l'oeuvre de Baudelaire. C'est ainsi que parurent
tour  tour les _Contes indits_, traduits par William Hughes (1862),
les _Contes grotesques_, traduits par Emile Hennequin (1882), et les
_Oeuvres choisies_, retraduites aprs Baudelaire par Ernest Guillemot
(1884).

Les _Contes et Essais_ de Poe, dont nous publions aujourd'hui la
traduction, sont  peu prs indits pour le lecteur franais. Si nous
nous sommes permis d'en reproduire deux: _L'inhumation prmature_ et
_Bon-Bon_, dj excellemment traduits par M. Hennequin, c'est que, de
son propre aveu du reste, il y a dans sa traduction des lacunes qui nous
ont paru assez importantes pour qu'on pt regretter cette mutilation, et
la rparer au profit du lecteur.

Les morceaux critiques, tels que _La Cryptographie, le Principe
potique_, que nous traduisons pour la premire fois, complteront la
srie des _Essais_, si heureusement commence par Baudelaire.

Cet Essai de Potique, sous forme de Lecture, en nous rvlant le Poe
improvisateur et confrencier, nous initie  l'originale et contestable
thorie qui lui tenait tant au coeur, et qu'il a essay de mettre en
pratique dans un grand nombre de petites pices dont quelques-unes, sans
compter _Le Corbeau_ si connu, peuvent rivaliser avec ce qu'il y a de
plus parfait en ce genre. L'exposition de cette thorie nous a valu
l'Anthologie la plus exquise, la plus rare, qu'un dilettante aussi
dlicat que Poe pouvait recueillir parmi les petits chefs-d'oeuvre de la
posie Anglaise ou Amricaine.

Pour que l'Oeuvre de Poe ft parfaitement connue, il resterait 
traduire ses _Essais et Critiques littraires_ proprement dits, qui
renferment, avec des vues originales et profondes, tant de pages
tincelantes de bon sens, de verve malicieuse, de sagacit critique--et
forment  coup sr la meilleure histoire qui ait t crite de la
Littrature Amricaine. Puis il faudrait y ajouter en entier les
_Marginalia_, ou penses dtaches de Poe, dont l'excellente traduction
partielle qu'en a tente M. Hennequin nous a donn un prcieux
avant-got.--Nous esprons, avec le temps, remplir cette tche
intressante.

Il serait superflu de faire ici l'loge des Contes et Essais qui
composent ce volume. S'ils n'ont pas au mme degr les caractres
d'intrt et de pathtique poignant, les hautes qualits pittoresques
ou dramatiques de certains rcits plus connus que l'on est convenu
d'appeler les chefs-d'oeuvre de Poe, ils se recommandent singulirement
pour la plupart,  notre avis, par une veine d'humour et de malice
incomparable, et par une originalit de composition et de forme d'autant
plus frappante que les sujets semblaient moins prter  l'inattendu et
 la fantaisie. Le fantastique et le grotesque y revtent un air de
gravit et de sang-froid qui est du plus haut comique, et donne  la
satire ou  la leon morale un relief des plus saisissants.

A ct de ces qualits vraiment caractristiques du procd littraire
de Poe, on retrouvera dans quelques-uns de ces morceaux--le _Mellonta
tauta, le Mille et deuxime Conte de Schhrazade_, par exemple,--les
profondes vues philosophiques, l'rudition tendue et surtout
l'enthousiasme clair pour les merveilleuses dcouvertes de la science
moderne qui ont inspir l'admirable _Eureka_. En allant d'un essai
 l'autre, le lecteur sera merveill de l'tonnante souplesse avec
laquelle l'auteur sait passer de l'examen des problmes les plus ardus
des sciences physiques ou morales  la critique lgre des filous et des
Reviewers, ou  la charge pique d'un dandy franais ou d'un bas-bleu
amricain.

A y regarder de prs, il y a plus de philosophie dans un conte de Poe
que dans les gros livres de nos mtaphysiciens.

F. RABBE.




LE DUC DE L'OMELETTE


  _Il arriva enfin dans un climat plus frais._

  COWPER.


Keats est mort d'une critique. Qui donc mourut de l'_Andromaque_[1]?
Ames pusillanimes! De l'Omelette mourut d'un ortolan. _L'histoire en est
brve_[2]. Assiste-moi, Esprit d'Apicius!

Une cage d'or apporta le petit vagabond ail, indolent, languissant,
namour, du lointain Prou, sa demeure,  la Chausse d'Antin. De
la part de sa royale matresse la Bellissima, six Pairs de l'Empire
apportrent au duc de l'Omelette l'heureux oiseau.

Ce soir-l, le duc va souper seul. Dans le secret de son cabinet, il
repose languissamment sur cette ottomane pour laquelle il a sacrifi sa
loyaut en enchrissant sur son roi,--la fameuse ottomane de Cadet.

Il ensevelit sa tte dans le coussin. L'horloge sonne! Incapable de
rprimer ses sentiments, Sa Grce avale une olive. Au mme moment, la
porte s'ouvre doucement au son d'une suave musique, et!... le plus
dlicat des oiseaux se trouve en face du plus namour des hommes! Mais
quel malaise inexprimable jette soudain son ombre sur le visage du
Duc?--_Horreur!--Chien! Baptiste!--l'oiseau! ah, bon Dieu! cet oiseau
modeste que tu as dshabill de ses plumes, et que tu as servi sans
papier!

Inutile d'en dire davantage--Le Duc expire dans le paroxisme du
dgot....

       *       *       *       *       *

Ha! ha! ha! dit sa Grce le troisime jour aprs son dcs.

H! h! h! rpliqua tout doucement le Diable en se renversant avec un
air de hauteur.

Non, vraiment, vous n'tes pas srieux! riposta De l'Omelette. J'ai
pch--_c'est vrai_--mais, mon bon monsieur, considrez la chose!--Vous
n'avez pas sans doute l'intention de mettre actuellement  excution de
si.... de si barbares menaces.

Pourquoi pas? dit sa Majest--Allons, monsieur, dshabillez-vous.

Me dshabiller?--Ce serait vraiment du joli, ma foi!--Non, monsieur, je
ne me dshabillerai pas. Qui tes-vous, je vous prie, pour que moi, Duc
de l'Omelette, Prince de Foie-gras, qui viens d'atteindre ma majorit,
moi, l'auteur de la Mazurkiade, et Membre de l'Acadmie, je doive
me dvtir  votre ordre des plus suaves pantalons qu'ait jamais
confectionns Bourdon, de la plus dlicieuse robe de chambre qu'ait
jamais compose Rombert--pour ne rien dire de ma chevelure qu'il
faudrait dpouiller de ses papillottes, ni de la peine que j'aurais 
ter mes gants?

Qui je suis? dit sa Majest.--Ah! vraiment! Je suis Baal-Zebub,
prince de la Mouche. Je viens  l'instant de te tirer d'un cercueil en
bois de rose incrust d'ivoire. Tu tais bien curieusement embaum,
et tiquet comme un effet de commerce. C'est Blial qui t'a
envoy--Blial, mon Inspecteur des Cimetires. Les pantalons, que
tu prtends confectionns par Bourdon, sont une excellente paire de
caleons de toile, et ta robe de chambre est un linceul d'assez belle
dimension.

Monsieur! rpliqua le Duc, je ne me laisserai pas insulter
impunment!--Monsieur!  la premire occasion je me vengerai de cet
outrage!--Monsieur! vous entendrez parler de moi! En attendant _au
revoir!_--et le Duc en s'inclinant allait prendre cong de sa Satanique
Majest, quand il fut arrt au passage par un valet de chambre qui le
fit rtrograder. L-dessus, sa Grce se frotta les yeux, billa, haussa
les paules, et rflchit. Aprs avoir constat avec satisfaction son
identit, elle jeta un coup d'oeil sur son entourage.

L'appartement tait superbe. De l'Omelette ne put s'empcher de dclarer
qu'il tait _bien comme il faut_. Ce n'tait ni sa longueur, ni sa
largeur--mais sa hauteur!--ah! c'tait quelque chose d'effrayant!--Il
n'y avait pas de plafond--pas l'ombre d'un plafond--mais une masse
paisse de nuages couleur de feu qui tournoyaient. Pendant que sa Grce
regardait en l'air, la tte lui tourna. D'en haut pendait une chane
d'un mtal inconnu, rouge-sang, dont l'extrmit suprieure se perdait,
comme la ville de Boston, _parmi les nues_. A son extrmit infrieure,
se balanait un large fanal. Le Duc le prit pour un rubis; mais ce rubis
versait une lumire si intense, si immobile, si terrible! une lumire
telle que la Perse n'en avait jamais ador--que le Gubre n'en avait
jamais imagin--que le Musulman n'en avait jamais rv--quand, satur
d'opium, il se dirigeait en chancelant vers son lit de pavots,
s'tendait le dos sur les fleurs, et la face tourne vers le Dieu
Apollon. Le Duc murmura un lger juron, dcidment approbateur.

Les coins de la chambre s'arrondissaient en niches. Trois de ces niches
taient remplies par des statues de proportions gigantesques. Grecques
par leur beaut, Egyptiennes par leur difformit, elles formaient un
_ensemble_ bien franais. Dans la quatrime niche, la statue tait
voile; elle n'tait pas colossale. Elle avait une cheville effile, des
sandales aux pieds. De l'Omelette mit sa main sur son coeur, ferma les
yeux, les leva, et poussa du coude sa Majest Satanique--en rougissant.

Mais les peintures!--Cypris! Astart! Astoreth! elles taient mille et
toujours la mme! Et Raphal les avait vues! Oui, Raphal avait pass
par l; car n'avait-il pas peint la---? et par consquent n'tait-il
pas damn?--Les peintures! Les peintures! O luxure! O amour!--Qui donc,
 la vue de ces beauts dfendues, pourrait avoir des yeux pour les
dlicates devises des cadres d'or qui toilaient les murs d'hyacinthe et
de porphyre?

Mais le Duc sent dfaillir son coeur. Ce n'est pas, comme on pourrait le
supposer, la magnificence qui lui donne le vertige; il n'est point ivre
des exhalaisons extatiques de ces innombrables encensoirs. _Il est vrai
que tout cela lui a donn  penser--mais!_ Le Duc de l'Omelette est
frapp de terreur; car,  travers la lugubre perspective que lui ouvre
une seule fentre sans rideaux, l! flamboie la lueur du plus spectral
de tous les feux!

_Le pauvre Duc!_ Il ne put s'empcher de reconnatre que les glorieuses,
voluptueuses et ternelles mlodies qui envahissaient la salle,
transformes en passant  travers l'alchimie de la fentre enchante,
n'taient que les plaintes et les hurlements des dsesprs et des
damns! Et l! oui, l! sur cette ottomane!--qui donc pouvait-ce
tre?--lui, le _petit-matre_--non, la Divinit!--assise et comme
sculpte dans le marbre, et _qui sourit_ avec sa figure ple si
_amrement_!

_Mais il faut agir_--c'est--dire, un Franais ne perd jamais
compltement la tte. Et puis, sa Grce avait horreur des scnes. De
l'Omelette redevient lui-mme. Il y avait sur une table plusieurs
fleurets et quelques pes. Le Duc a tudi l'escrime sous B.....--_Il
avait tu ses six hommes._ Le voil sauv. Il mesure deux pes, et
avec une grce inimitable, il offre le choix  sa Majest.--Horreur! sa
Majest ne fait pas d'armes!

_Mais elle joue?_ Quelle heureuse ide! Sa Grce a toujours une
excellente mmoire. Il a tudi  fond le Diable de l'abb Gaultier.
Or il y est dit _que le Diable n'ose pas refuser une partie d'cart._

Oui, mais les chances! les chances!--Dsespres, sans doute; mais 
peine plus dsespres que le Duc. Et puis, n'tait-il pas dans le
secret? N'avait-il pas crm le pre Le Brun? N'tait-il pas membre du
Club Vingt-un? _Si je perds_, se dit-il, _je serai deux fois perdu_--je
serai deux fois damn--_voil tout!_ (Ici sa Grce haussa les paules).
_Si je gagne, je retournerai  mes ortolans--que les cartes soient
prpares!_

Sa Grce tait tout soin, tout attention--sa Majest tout abandon. A les
voir, on les et pris pour Franois et Charles. Sa Grce ne pensait qu'
son jeu; sa Majest ne pensait pas du tout. Elle battit; le Duc coupa.

Les cartes sont donnes. L'atout est tourn;--c'est--c'est--le Roi!
Non--c'tait la Reine. Sa Majest maudit son costume masculin. De
l'Omelette mit sa main sur son coeur.

Ils jouent. Le Duc compte. Il n'est pas  son aise. Sa Majest compte
lourdement, sourit et prend un coup de vin. Le Duc escamote une carte.

_C'est  vous  faire_, dit sa Majest, coupant. Sa Grce s'incline,
donne les cartes et se lve de table _en prsentant le Roi_.

Sa Majest parut chagrine.

Si Alexandre n'avait pas t Alexandre, il et voulu tre Diogne. Le
Duc, en prenant cong de son adversaire, lui assura _que s'il n'avait
pas t De l'Omelette, il et volontiers consenti  tre le Diable._




LE MILLE ET DEUXIME CONTE DE SCHHRAZADE


  _La vrit est plus trange que la fiction._ (Vieux dicton.)


J'eus dernirement l'occasion dans le cours de mes recherches
Orientales, de consulter le _Tellmenow Isitsoornot_, ouvrage  peu prs
aussi inconnu, mme en Europe, que le _Zohar_ de Simon Jochades, et
qui,  ma connaissance, n'a jamais t cit par aucun auteur amricain,
except peut-tre par l'auteur des _Curiosits de la Littrature
amricaine_. En parcourant quelques pages de ce trs remarquable
ouvrage, je ne fus pas peu tonn d'y dcouvrir que jusqu'ici le monde
littraire avait t dans la plus trange erreur touchant la destine
de la fille du vizir, Schhrazade, telle qu'elle est expose dans les
_Nuits Arabes_, et que le _dnoment_, s'il ne manque pas totalement
d'exactitude dans ce qu'il raconte, a au moins le grand tort de ne pas
aller beaucoup plus loin.

Le lecteur, curieux d'tre pleinement inform sur cet intressant sujet,
devra recourir  l'_Isitsoornot_ lui-mme; mais on me pardonnera de
donner un sommaire de ce que j'y ai dcouvert.

On se rappellera que, d'aprs la version ordinaire des _Nuits Arabes_,
un certain monarque, ayant d'excellentes raisons d'tre jaloux de la
reine son pouse, non seulement la met  mort, mais jure par sa barbe
et par le prophte d'pouser chaque nuit la plus belle vierge de son
royaume, et de la livrer le lendemain matin  l'excuteur.

Aprs avoir pendant plusieurs annes accompli ce voeu  la lettre,
avec une religieuse ponctualit et une rgularit mthodique, qui lui
valurent une grande rputation d'homme pieux et d'excellent sens, une
aprs-midi il fut interrompu (sans doute dans ses prires) par la visite
de son grand vizir, dont la fille, parat-il, avait eu une ide.

Elle s'appelait Schhrazade, et il lui tait venu en ide de dlivrer
le pays de cette taxe sur la beaut qui le dpeuplait, ou,  l'instar de
toutes les hrones, de prir elle-mme  la tche.

En consquence, et quoique ce ne ft pas une anne bissextile (ce qui
rend le sacrifice plus mritoire), elle dputa son pre, grand vizir,
au roi, pour lui faire l'offre de sa main. Le roi l'accepta avec
empressement: (il se proposait bien d'y venir tt ou tard, et il ne
remettait de jour en jour que par crainte du vizir) mais tout en
l'acceptant, il eut soin de faire bien comprendre aux intresss, que,
pour grand vizir ou non, il n'avait pas la moindre intention de renoncer
 un iota de son voeu ou de ses privilges. Lors donc que la belle
Schhrazade insista pour pouser le roi, et l'pousa rellement en
dpit des excellents avis de son pre, quand, dis-je, elle l'pousa
bon gr mal gr, ce fut avec ses beaux yeux noirs aussi ouverts que le
permettait la nature des circonstances.

Mais, parat-il, cette astucieuse demoiselle (sans aucun doute elle
avait lu Machiavel) avait conu un petit plan fort ingnieux.

La nuit du mariage, je ne sais plus sous quel spcieux prtexte, elle
obtint que sa soeur occuperait une couche assez rapproche de celle du
couple royal pour permettre de converser facilement de lit  lit; et
quelque temps avant le chant du coq elle eut soin de rveiller le bon
monarque, son mari (qui du reste n'tait pas mal dispos  son endroit,
quoiqu'il songet  lui tordre le cou au matin)--elle parvint, dis-je,
 le rveiller (bien que, grce  une parfaite conscience et  une
digestion facile, il ft profondment endormi) par le vif intrt d'une
histoire (sur un rat et un chat noir, je crois), qu'elle racontait 
voix basse, bien entendu  sa soeur. Quand le jour parut, il arriva que
cette histoire n'tait pas tout  fait termine, et que Schhrazade
naturellement ne pouvait pas l'achever, puisque, le moment tait venu
de se lever pour tre trangle--ce qui n'est gure plus plaisant que
d'tre pendu, quoique un tantinet plus galant.

Cependant la curiosit du roi, plus forte (je regrette de le dire)
que ses excellents principes religieux mmes, lui fit pour cette fois
remettre l'excution de son serment jusqu'au lendemain matin, dans
l'esprance d'entendre la nuit suivante comment finirait l'histoire du
chat noir (oui, je crois que c'tait un chat noir) et du rat.

La nuit venue, madame Schhrazade non seulement termina l'histoire du
chat noir et du rat (le rat tait bleu), mais sans savoir au juste
o elle en tait, se trouva profondment engage dans un rcit fort
compliqu o il tait question (si je ne me trompe) d'un cheval rose
(avec des ailes vertes), qui donnant tte baisse dans un mouvement
d'horlogerie, fut bless par une clef indigo. Cette histoire intressa
le roi plus vivement encore que la prcdente; et le jour ayant paru
avant qu'elle ft termine (malgr tous les efforts de la reine pour la
finir  temps) il fallut encore remettre la crmonie  vingt-quatre
heures. La nuit suivante, mme accident et mme rsultat, puis l'autre
nuit, et l'autre encore;--si bien que le bon monarque, se voyant dans
l'impossibilit de remplir son serment pendant une priode d'au moins
mille et une nuits, ou bien finit par l'oublier tout  fait, ou se
fit relever rgulirement de son voeu, ou (ce qui est plus probable)
l'enfreignit brusquement, en cassant la tte  son confesseur. Quoi
qu'il en soit, Schhrazade, qui, descendant d'Eve en droite ligne,
avait hrit peut-tre des sept paniers de bavardage que cette dernire,
comme personne ne l'ignore, ramassa sous les arbres du jardin d'Eden,
Schhrazade, dis-je, finit par triompher, et l'impt sur la beaut fut
aboli.

Or cette conclusion (celle de l'histoire traditionnelle) est, sans
doute, fort convenable et fort plaisante: mais, hlas! comme la
plupart des choses plaisantes, plus plaisante que vraie; et c'est 
l'Isitsoornot que je dois de pouvoir corriger cette erreur. Le mieux,
dit un Proverbe franais, est l'ennemi du bien; et en rappelant que
Schhrazade avait hrit des sept paniers de bavardage, j'aurais d
ajouter qu'elle sut si bien les faire valoir, qu'ils montrent bientt 
soixante-dix-sept.

Ma chre soeur, dit-elle  la mille et deuxime nuit, (je cite ici
littralement le texte de l'Isitsoornot) ma chre soeur, maintenant
qu'il n'est plus question de ce petit inconvnient de la strangulation,
et que cet odieux impt est si heureusement aboli, j'ai  me reprocher
d'avoir commis une grave indiscrtion, en vous frustrant vous et le roi
(je suis fche de le dire, mais le voil qui ronfle--ce que ne devrait
pas se permettre un gentilhomme) de la fin de l'histoire de Sinbad
le marin. Ce personnage eut encore beaucoup d'autres aventures
intressantes; mais la vrit est que je tombais de sommeil la nuit o
je vous les racontais, et qu'ainsi je dus interrompre brusquement ma
narration--grave faute qu'Allah, j'espre, voudra bien me pardonner.
Cependant il est encore temps de rparer ma coupable ngligence, et
aussitt que j'aurai pinc une ou deux fois le roi de manire  le
rveiller assez pour l'empcher de faire cet horrible bruit, je vous
rgalerai vous et lui (s'il le veut bien) de la suite de cette trs
remarquable histoire.

Ici la soeur de Schhrazade, ainsi que le remarque l'Isitsoornot, ne
tmoigna pas une bien vive satisfaction; mais quand le roi, suffisamment
pinc, eut fini de ronfler, et eut pouss un Hum! puis un Hoo!--mots
arabes sans doute, qui donnrent  entendre  la reine qu'il tait tout
oreilles, et allait faire de son mieux pour ne plus ronfler,--la reine,
dis-je, voyant les choses s'arranger  sa grande satisfaction, reprit la
suite de l'histoire de Sinbad le marin:

Sur mes vieux ans, (ce sont les paroles de Sinbad lui-mme, telles
qu'elles sont rapportes par Schhrazade) aprs plusieurs annes de
repos dans mon pays, je me sentis de nouveau possd du dsir de visiter
des contres trangres; et un jour, sans m'ouvrir de mon dessein 
personne de ma famille, je fis quelques ballots des marchandises les
plus prcieuses et les moins embarrassantes, je louai un crocheteur pour
les porter, et j'allai avec lui sur le bord de la mer attendre l'arrive
d'un vaisseau de hasard qui pt me transporter dans quelque rgion que
je n'aurais pas encore explore.

Aprs avoir dpos les ballots sur le sable, nous nous assmes sous un
bouquet d'arbres et regardmes au loin sur l'ocan, dans l'espoir de
dcouvrir un vaisseau; mais nous passmes plusieurs heures sans rien
apercevoir. A la fin, il me sembla entendre comme un bourdonnement ou
un grondement lointain, et le crocheteur, aprs avoir longtemps prt
l'oreille, dclara qu'il l'entendait aussi. Peu  peu le bruit devint de
plus en plus fort, et ne nous permit plus de douter que l'objet qui le
causait s'approcht de nous. Nous finmes par apercevoir sur le bord
de l'horizon un point noir, qui grandit rapidement; nous dcouvrmes
bientt que c'tait un monstre gigantesque, nageant, la plus grande
partie de son corps flottant au-dessus de la surface de la mer. Il
venait de notre ct avec une inconcevable rapidit, soulevant autour de
sa poitrine d'normes vagues d'cume et illuminant toute la partie de la
mer qu'il traversait d'une longue trane de feu.

Quand il fut prs de nous, nous pmes le voir fort distinctement. Sa
longueur galait celle des plus hauts arbres, et il tait aussi large
que la grande salle d'audience de votre palais,  le plus sublime et le
plus magnifique des califes! Son corps, tout  fait diffrent de celui
des poissons ordinaires, tait aussi dur qu'un roc, et toute la partie
qui flottait au-dessus de l'eau tait d'un noir de jais,  l'exception
d'une troite bande de couleur rouge-sang qui lui formait une ceinture.
Le ventre qui flottait sous l'eau, et que nous ne pouvions qu'entrevoir
de temps en temps, quand le monstre s'levait ou descendait avec les
vagues, tait entirement couvert d'cailles mtalliques, d'une couleur
semblable  celle de la lune par un ciel brumeux. Le dos tait plat et
presque blanc, et donnait naissance  plus de six vertbres formant 
peu prs la moiti de la longueur totale du corps.

Cette horrible crature n'avait pas de bouche visible; mais, comme
pour compenser cette dfectuosit, elle tait pourvue d'au moins
quatre-vingts yeux, sortant de leurs orbites comme ceux de la demoiselle
verte, aligns tout autour de la bte en deux ranges l'une au-dessus de
l'autre, et parallles  la bande rouge-sang, qui semblait jouer le rle
d'un sourcil. Deux ou trois de ces terribles yeux taient plus larges
que les autres, et avaient l'aspect de l'or massif.

Le mouvement extrmement rapide avec lequel cette bte s'approchait de
nous devait tre entirement l'effet de la sorcellerie--car elle n'avait
ni nageoires comme les poissons, ni palmures comme les canards, ni ailes
comme la coquille de mer, qui flotte  la manire d'un vaisseau: elle ne
se tordait pas non plus comme font les anguilles. Sa tte et sa queue
taient de forme parfaitement semblable, sinon que prs de la dernire
se trouvaient deux petits trous qui servaient de narines, et par
lesquels le monstre soufflait son paisse haleine avec une force
prodigieuse et un vacarme fort dsagrable.

La vue de cette hideuse bte nous causa une grande terreur; mais notre
tonnement fut encore plus grand que notre peur, quand, la considrant
de plus prs, nous apermes sur son dos une multitude d'animaux  peu
prs de la taille et de la forme humaines, et ressemblant parfaitement
 des hommes, sinon qu'ils ne portaient pas (comme les hommes) des
vtements, la nature, sans doute, les ayant pourvus d'une espce
d'accoutrement laid et incommode, qui s'ajustait si troitement  la
peau qu'il rendait ces pauvres malheureux ridiculement gauches, et
semblait les mettre  la torture. Le sommet de leurs ttes tait
surmont d'une espce de botes carres;  premire vue je les pris pour
des turbans, mais je dcouvris bientt qu'elles taient extrmement
lourdes et massives, d'o je conclus qu'elles taient destines, par
leur grand poids,  maintenir les ttes de ces animaux fermes et solides
sur leurs paules. Autour de leurs cous taient attachs des colliers
noirs (signes de servitude sans doute) semblables  ceux de nos chiens,
seulement beaucoup plus larges et infiniment plus raides--de telle sorte
qu'il tait tout  fait impossible  ces pauvres victimes de mouvoir
leurs ttes dans une direction quelconque sans mouvoir le corps en mme
temps; ils taient ainsi condamns  la contemplation perptuelle de
leurs nez,--contemplation prodigieusement, sinon dsesprment borne et
abrutissante.

Quand le monstre eut presque atteint le rivage o nous tions, il
projeta tout  coup un de ses yeux  une grande distance, et en fit
sortir un terrible jet de feu, accompagn d'un pais nuage de fume, et
d'un fracas que je ne puis comparer qu'au tonnerre. Lorsque la fume se
fut dissipe, nous vmes un de ces singuliers animaux-hommes debout prs
de la tte de l'norme bte, une trompette  la main; il la porta  sa
bouche et en mit  notre adresse des accents retentissants, durs et
dsagrables que nous aurions pu prendre pour un langage articul, s'ils
n'taient pas entirement sortis du nez.

Comme c'tait videmment  moi qu'il s'adressait, je fus fort
embarrass pour rpondre, n'ayant pu comprendre un tratre mot de ce qui
avait t dit. Dans cet embarras, je me tournai du ct du crocheteur,
qui s'vanouissait de peur prs de moi, et je lui demandai son opinion
sur l'espce de monstre  qui nous avions affaire, sur ce qu'il voulait,
et sur ces cratures qui fourmillaient sur son dos. A quoi le crocheteur
rpondit, aussi bien que le lui permettait sa frayeur, qu'il avait en
effet entendu parler de ce monstre marin; que c'tait un cruel dmon,
aux entrailles de soufre, et au sang de feu, cr par de mauvais gnies
pour faire du mal  l'humanit; que ces cratures qui fourmillaient sur
son dos taient une vermine, semblable  celle qui quelquefois tourmente
les chats et les chiens, mais un peu plus grosse et plus sauvage; que
cette vermine avait son utilit, toute pernicieuse, il est vrai: la
torture que causaient  la bte ses piqres et ses morsures l'excitait 
ce degr de fureur qui lui tait ncessaire pour rugir et commettre le
mal, et accomplir ainsi les desseins vindicatifs et cruels des mauvais
gnies.

Ces explications me dterminrent  prendre mes jambes  mon cou, et
sans mme regarder une fois derrire moi, je me mis  courir de toutes
mes forces  travers les collines, tandis que le crocheteur se sauvait
aussi vite dans une direction oppose, emportant avec lui mes ballots,
dont il eut, sans doute, le plus grand soin: cependant je ne saurais
rien assurer  ce sujet, car je ne me souviens pas de l'avoir jamais
revu depuis.

Quant  moi, je fus si chaudement poursuivi par un essaim des
hommes-vermine (ils avaient gagn le rivage sur des barques) que je fus
bientt pris, et conduit pieds et poings lis, sur la bte, qui se remit
immdiatement  nager au large.

Je me repentis alors amrement d'avoir fait la folie de quitter mon
confortable logis pour exposer ma vie dans de pareilles aventures; mais
le regret tant inutile, je m'arrangeai de mon mieux de la situation, et
travaillai  m'assurer les bonnes grces de l'animal  la trompette, qui
semblait exercer une certaine autorit sur ses compagnons. J'y russis
si bien, qu'au bout de quelques jours il me donna plusieurs tmoignages
de sa faveur, et en vint  prendre la peine de m'enseigner les lments
de ce qu'il y avait une certaine outrecuidance  appeler son langage. Je
finis par pouvoir converser facilement avec lui et lui faire comprendre
l'ardent dsir que j'avais de voir le monde.

_Washish squashish squeak, Sinbad, hey-diddle diddle, grunt unt
grumble, hiss, fiss, whiss_, me dit-il un jour aprs dner--mais je
vous demande mille pardons, j'oubliais que Votre Majest n'est pas
familiarise avec le dialecte des _Coqs-hennissants_ (ainsi s'appelaient
les animaux-hommes; leur langage, comme je le prsume, formant le lien
entre la langue des chevaux et celle des coqs.) Avec votre permission,
je traduirai: _Washish squashish_ et le reste. Cela veut dire: Je suis
heureux, mon cher Sinbad, de voir que vous tes un excellent garon;
nous sommes en ce moment en train de faire ce qu'on appelle le tour du
globe; et puisque vous tes si dsireux de voir le monde, je veux faire
un effort, et vous transporter gratis sur le dos de la bte.

Quand Lady Schhrazade en fut  ce point de son rcit, dit
l'Isitsornot, le roi se retourna de son ct gauche sur son ct droit,
et dit:

Il est en effet fort tonnant, ma chre reine, que vous ayez omis
jusqu'ici ces dernires aventures de Sinbad. Savez-vous que je les
trouve excessivement curieuses et intressantes?

Sur quoi, la belle Schhrazade continua son histoire en ces termes:

Sinbad poursuit ainsi son rcit:--Je remerciai l'homme-animal de sa
bont, et bientt je me trouvai tout  fait chez moi sur la bte. Elle
nageait avec une prodigieuse rapidit  travers l'Ocan, dont la surface
cependant, dans cette partie du monde, n'est pas du tout plate, mais
ronde comme une grenade, de sorte que nous ne cessions, pour ainsi dire,
de monter et de descendre.

Cela devait tre fort singulier, interrompit le roi.

Et cependant rien n'est plus vrai, rpondit Schhrazade.

Il me reste quelques doutes, rpliqua le roi, mais, je vous en prie,
veuillez continuer votre histoire.

Volontiers dit la reine. La bte, poursuivit Sinbad, nageait donc,
comme je l'ai dit, toujours montant et toujours descendant; nous
arrivmes enfin  une le de plusieurs centaines de milles de
circonfrence, qui cependant avait t btie au milieu de la mer par une
colonie de petits animaux semblables  des chenilles[3].

Hum! fit le roi.

En quittant cette le, continua Schhrazade (sans faire attention
bien entendu  cette jaculation inconvenante de son mari) nous
arrivmes bientt  une autre o les forts taient de pierre massive,
et si dure qu'elles mirent en pices les haches les mieux trempes avec
lesquelles nous essaymes de les abattre[4].

Hum! fit de nouveau le roi; mais Schhrazade passa outre, et continua
 faire parler Sinbad.

Au del de cette le, nous atteignmes une contre o il y avait une
caverne qui s'tendait  la distance de trente ou quarante milles dans
les entrailles de la terre, et qui contenait des palais plus nombreux,
plus spacieux et plus magnifiques que tous ceux de Damas ou de Bagdad.
A la vote de ces palais taient suspendues des myriades de gemmes,
semblables  des diamants, mais plus grosses que des hommes, et au
milieu des rues formes de tours, de pyramides et de temples, coulaient
d'immenses rivires aussi noires que l'bne, et o pullulaient des
poissons sans yeux.[5]

Hum! fit le roi.

Nous parvnmes ensuite  une rgion o nous trouvmes une autre
montagne; au bas de ses flancs coulaient des torrents de mtal fondu,
dont quelques-uns avaient douze milles de large et soixante milles de
long[6]; d'un abme creus au sommet sortait une si norme quantit de
cendres que le soleil en tait entirement clips et qu'il rgnait une
obscurit plus profonde que la nuit la plus paisse, si bien que mme
 une distance de cent cinquante milles de la montagne, il nous tait
impossible de distinguer l'objet le plus blanc, quelque rapproch qu'il
ft de nos yeux[7].

Hum! fit le roi.

Aprs avoir quitt cette cte, nous rencontrmes un pays o la nature
des choses semblait renverse--nous y vmes un grand lac, au fond
duquel,  plus de cent pieds au-dessous de la surface de l'eau, poussait
en plein feuillage une fort de grands arbres florissants[8].

Hoo! dit le roi.

A quelque cent milles plus loin, nous entrmes dans un climat o
l'atmosphre tait si dense que le fer ou l'acier pouvaient s'y soutenir
absolument comme des plumes dans la ntre[9].

Balivernes! dit le roi.

Suivant toujours la mme direction, nous arrivmes  la plus magnifique
rgion du monde. Elle tait arrose des mandres d'une glorieuse rivire
sur une tendue de plusieurs milliers de milles. Cette rivire tait
d'une profondeur indescriptible, et d'une transparence plus merveilleuse
que celle de l'ambre. Elle avait de trois  six milles de large, et ses
berges qui s'levaient de chaque ct  une hauteur perpendiculaire de
douze cents pieds taient couronnes d'arbres toujours verdoyants et
de fleurs perptuelles au suave parfum qui faisaient de ces lieux un
somptueux jardin; mais cette terre plantureuse s'appelait le royaume de
l'Horreur, et on ne pouvait y entrer sans y trouver la mort[10].

Ouf! dit le roi.

Nous quittmes ce royaume en toute hte, et quelques jours aprs, nous
arrivmes  d'autres bords, o nous fmes fort tonns de voir des
myriades d'animaux monstrueux portant sur leurs ttes des cornes qui
ressemblaient  des faux. Ces hideuses btes se creusent de vastes
cavernes dans le sol en forme d'entonnoir, et en entourent l'entre
d'une ligne de rocs entasss l'un sur l'autre de telle sorte qu'ils ne
peuvent manquer de tomber instantanment, quand d'autres animaux s'y
aventurent; ceux-ci se trouvent ainsi prcipits dans le repaire du
monstre, o leur sang est immdiatement suc, aprs quoi leur carcasse
est ddaigneusement lance  une immense distance de la caverne de la
mort[11].

Peuh! dit le roi.

Continuant notre chemin, nous vmes un district abondant en vgtaux,
qui ne poussaient pas sur le sol, mais dans l'air[12]. Il y en avait
qui naissaient de la substance d'autres vgtaux[13]; et d'autres qui
empruntaient leur propre substance aux corps d'animaux vivants[14].
Puis d'autres encore tout luisants d'un feu intense[15]; d'autres qui
changeaient de place  leur gr[16]; mais, chose bien plus merveilleuse
encore, nous dcouvrmes des fleurs qui vivaient, respiraient et
agitaient leurs membres  volont, et qui, bien plus, avaient la
dtestable passion de l'humanit pour asservir d'autres cratures, et
les confiner dans d'horribles et solitaires prisons jusqu' ce qu'elles
eussent rempli une tche fixe[17].

Bah! dit le roi.

Aprs avoir quitt ce pays, nous arrivmes bientt  un autre, o les
oiseaux ont une telle science et un tel gnie en mathmatiques, qu'ils
donnent tous les jours des leons de gomtrie aux hommes les plus sages
de l'empire. Le roi ayant offert une rcompense pour la solution de deux
problmes trs difficiles, ils furent immdiatement rsolus--l'un, par
les abeilles, et l'autre par les oiseaux; mais comme le roi garda ces
solutions secrtes, ce ne fut qu'aprs les plus profondes et les plus
laborieuses recherches, et une infinit de gros livres crits pendant
une longue srie d'annes, que les Mathmaticiens arrivrent enfin aux
mmes solutions qui avaient t improvises par les abeilles et par les
oiseaux[18].

Oh! oh! dit le roi.

A peine avions nous perdu de vue cette contre, qu'une autre s'offrit
 nos yeux. De ses bords s'tendit sur nos ttes un vol d'oiseaux d'un
mille de large, et de deux cent quarante milles de long; si bien que
tout en faisant un mille  chaque minute, il ne fallut pas  cette bande
d'oiseaux moins de quatre heures pour passer au dessus de nous; il y
avait bien plusieurs millions de millions d'oiseaux[19].

Oh! dit le roi.

Nous n'tions pas plus tt dlivrs du grand ennui que nous causrent
ces oiseaux que nous fmes terrifis par l'apparition d'un oiseau
d'une autre espce, infiniment plus grand que les corbeaux que j'avais
rencontrs dans mes premiers voyages; il tait plus gros que le plus
vaste des dmes de votre srail,  le plus magnifique des califes!
Ce terrible oiseau n'avait pas de tte visible, il tait entirement
compos de ventre, un ventre prodigieusement gras et rond, d'une
substance molle, poli, brillant, et ray de diverses couleurs. Dans ses
serres le monstre portait  son aire dans les cieux une maison dont
il avait fait sauter le toit, et dans l'intrieur de laquelle nous
apermes distinctement des tres humains, en proie sans doute au plus
affreux dsespoir en face de l'horrible destin qui les attendait. Nous
fimes tout le bruit possible dans l'esprance d'effrayer l'oiseau et de
lui faire lcher sa proie; mais il se contenta de pousser une espce de
ronflement de rage, et laissa tomber sur nos ttes un sac pesant que
nous trouvmes rempli de sable.

Sornettes! dit le roi.

Aussitt aprs cette aventure, nous remontmes un continent d'une
immense tendue et d'une solidit prodigieuse, et qui cependant tait
entirement port sur le dos d'une vache bleu de ciel qui n'avait pas
moins de quatre cents cornes[20].

Cela, je le crois, dit le roi, parce que j'ai lu quelque chose de
semblable dans un livre.

Nous passmes immdiatement sous ce continent (en nageant entre les
jambes de la vache) et quelques heures aprs nous nous trouvmes dans
une merveilleuse contre, et l'homme-animal m'informa que c'tait son
pays natal, habit par des tres de son espce. Cette rvlation fit
grandement monter l'homme-animal dans mon estime, et je commenai 
prouver quelque honte de la ddaigneuse familiarit avec laquelle je
l'avais trait; car je dcouvris que les animaux-hommes taient en
gnral une nation de trs puissants magiciens qui vivaient avec des
vers dans leurs cervelles[21]; ces vers, sans doute, servaient 
stimuler par leurs tortillements et leurs frtillements les plus
miraculeux efforts de l'imagination.

Balivernes! dit le roi.

Ces magiciens avaient apprivois plusieurs animaux de la plus
singulire espce; par exemple, il y avait un norme cheval dont les os
taient de fer, et le sang de l'eau bouillante. En guise d'avoine, il
se nourrissait habituellement de pierres noires; et cependant, en dpit
d'un si dur rgime, il tait si fort et si rapide qu'il pouvait traner
un poids plus lourd que le plus grand temple de cette ville, et avec une
vitesese surpassant celle du vol de la plupart des oiseaux[22].

Sornettes! dit le roi.

Je vis aussi chez ce peuple une poule sans plumes, mais plus grosse
qu'un chameau; au lieu de chair et d'os elle tait faite de fer et de
brique: son sang, comme celui du cheval, (avec qui du reste elle avait
beaucoup de rapport) tait de l'eau bouillante, et comme lui elle ne
mangeait que du bois ou des pierres noires. Cette poule produisait
souvent une centaine de petits poulets dans un jour, et ceux-ci aprs
leur naissance restaient plusieurs semaines dans l'estomac de leur
mre[23].

Inepte! dit le roi.

Un des plus grands magiciens de cette nation inventa un homme compos
de cuivre, de bois et de cuir, et le doua d'un gnie tel qu'il aurait
battu aux checs toute la race humaine  l'exception du grand calife
Haroun Al-Raschid[24]. Un autre construisit (avec les mmes matriaux)
une crature capable de faire rougir de honte le gnie mme de celui
qui l'avait invente; elle tait doue d'une telle puissance de
raisonnement, qu'en une seconde elle excutait des calculs, qui auraient
demand les efforts combins de cinquante mille hommes de chair et d'os
pendant une anne[25]. Un autre plus prodigieux encore s'tait fabriqu
une crature qui n'tait ni homme ni bte, mais qui avait une cervelle
de plomb mle d'une matire noire comme de la poix, et des doigts
dont elle se servait avec une si grande rapidit et une si incroyable
dextrit qu'elle aurait pu sans peine crire douze cents copies du
Coran en une heure; et cela avec une si exacte prcision, qu'on n'aurait
pu trouver entre toutes ces copies une diffrence de l'paisseur du plus
fin cheveu. Cette crature jouissait d'une force prodigieuse, au point
d'lever ou de renverser de son souffle les plus puissants empires; mais
ses forces s'exeraient galement pour le mal comme pour le bien.

Ridicule! dit le roi.

Parmi ces ncromanciens, il y en avait un qui avait dans ses veines le
sang des salamandres; il ne se faisait aucun scrupule de s'asseoir et de
fumer son chibouc dans un four tout rouge en attendant que son dner
y ft parfaitement cuit[26]. Un autre avait la facult de changer
les mtaux vulgaires en or, sans mme les surveiller pendant
l'opration[27]. Un autre tait dou d'une telle dlicatesse du toucher,
qu'il avait fait un fil de mtal si fin qu'il tait invisible[28]. Un
autre avait une telle rapidit de perception qu'il pouvait compter les
mouvements distincts d'un corps lastique vibrant avec la vitesse de
neuf cents millions de vibrations en une seconde[29].

Absurde! dit le roi.

Un autre de ces magiciens, au moyen d'un fluide que personne n'a jamais
vu, pouvait faire brandir les bras  ses amis, leur faire donner des
coups de pied, les faire lutter, ou danser  sa volont[30]. Un autre
avait donn  sa voix une telle tendue qu'il pouvait se faire entendre
d'un bout de la terre  l'autre[31]. Un autre avait un bras si long
qu'il pouvait, assis  Damas, rdiger une lettre  Bagdad, ou  quelque
distance que ce ft[32]. Un autre ordonnait  l'clair de descendre du
ciel, et l'clair descendait  son ordre, et une fois descendu, lui
servait de jouet. Un autre de deux sons retentissants runis faisait
un silence. Un autre avec deux lumires tincelantes produisait une
profonde obscurit[33]. Un autre faisait de la glace dans une fournaise
chauffe au rouge[34]. Un autre invitait le soleil  faire son portrait,
et le soleil le faisait[35]. Un autre prenait cet astre avec la lune et
les plantes, et aprs les avoir pess avec un soin scrupuleux,
sondait leurs profondeurs, et se rendait compte de la solidit de leur
substance. Mais la nation tout entire est doue d'une si surprenante
habilet en sorcellerie, que les enfants, les chats et les chiens
eux-mmes les plus ordinaires n'prouvent aucune difficult  percevoir
des objets qui n'existent pas du tout, ou qui depuis vingt millions
d'annes avant la naissance de ce peuple ont disparu de la surface du
monde[36].

Draisonnable! dit le roi.

Les femmes et les filles de ces incomparables sages et sorciers,
continua Schhrazade, sans se laisser aucunement troubler par les
frquentes et inciviles interruptions de son mari, les filles et les
femmes de ces minents magiciens sont tout ce qu'il y a d'accompli et de
raffin, et seraient ce qu'il y a de plus intressant et de plus beau,
sans une malheureuse fatalit qui pse sur elles, et dont les pouvoirs
miraculeux de leurs maris et de leurs pres n'ont pas t capables
jusqu'ici de les prserver. Les fatalits prennent toutes sortes de
formes diffrentes; celle dont je parle prit la forme d'un caprice.

Un quoi? dit le roi.

Un caprice, dit Schhrazade. Un des mauvais gnies, qui ne cherchent
que l'occasion de faire du mal, leur mit dans la tte,  ces dames
accomplies, que ce qui constitue la beaut personnelle consiste
entirement dans la protubrance de l rgion qui ne s'tend pas trs
loin au-dessous du dos. La perfection de la beaut, d'aprs elles, est
en raison directe de l'tendue de cette protubrance. Cette ide leur
trotta longtemps par la tte, et comme les coussins sont  bon march
dans ce pays, il ne fut bientt plus possible de distinguer une femme
d'un dromadaire.

Assez, dit le roi--je n'en saurais entendre davantage. Vous m'ayez
dj donn un terrible mal de tte avec vos mensonges. Il me semble
aussi que le jour commence  poindre. Depuis combien de temps
sommes-nous maris?--Ma conscience commence aussi  se sentir de nouveau
trouble. Et puis cette allusion au dromadaire ... me prenez-vous pour
un imbcile? En rsum, il faut vous lever et vous laisser trangler.

Ces paroles, m'apprend l'Isitsornot, affligrent et tonnrent  la
fois Schhrazade. Mais comme elle savait que le roi tait un homme
d'une intgrit scrupuleuse et incapable de forfaire  sa parole, elle
se soumit de bonne grce  sa destine. Elle trouva cependant (durant
l'opration) une grande consolation dans la pense que son histoire
restait en grande partie inacheve, et que, par sa ptulance, sa brute
de mari s'tait justement puni lui-mme en se privant du rcit d'un
grand nombre d'autres merveilleuses aventures.




MELLONTA TAUTA

(ce qui doit arriver)


_A bord du Ballon l'Alouette_,

1 avril, 2848.

Il faut aujourd'hui, mon cher ami, que vous subissiez, pour vos pchs,
le supplice d'un long bavardage. Je vous dclare nettement que je vais
vous punir de toutes vos impertinences, en me faisant aussi ennuyeux,
aussi dcousu, aussi incohrent, aussi insupportable que possible.

Me voil donc encaqu dans un sale ballon, avec une centaine ou deux de
passagers appartenant  la _canaille_, tous engags dans une partie de
plaisir (quelle bouffonne ide certaines gens se font du plaisir!) et
ayant devant moi la perspective de ne pas toucher la _terre ferme_ avant
un mois au moins. Personne  qui parler. Rien  faire. Or quand on n'a
rien  faire, c'est le cas de correspondre avec ses amis. Vous comprenez
donc le double motif pour lequel je vous cris cette lettre:--mon ennui
et vos pchs.

Ajustez vos lunettes et prparez-vous  vous ennuyer. J'ai l'intention
de vous crire ainsi chaque jour pendant cet odieux voyage.

Mon Dieu! quand donc quelque nouvelle _Invention_ germera-t-elle dans
le pricrne humain? Serons-nous donc ternellement condamns aux mille
inconvnients du ballon?

_Personne_ ne trouvera donc un systme de locomotion plus expditif?
Ce train de petit trot est,  mon avis, une vritable torture. Sur ma
parole, depuis que nous sommes partis, nous n'avons pas fait plus de
cent milles  l'heure. Les oiseaux mmes nous battent, quelques-uns
au moins. Je vous assure qu'il n'y a l aucune exagration. Notre
mouvement, sans doute, semble plus lent qu'il n'est rellement--et cela,
parce que nous n'avons autour de nous aucun point de comparaison qui
puisse nous faire juger de notre rapidit, et que nous marchons avec le
vent. Assurment, toutes les fois que nous rencontrons un autre ballon,
nous avons alors quelque chance de nous rendre compte de notre vitesse,
et je dois reconnatre qu'en somme cela ne va pas trop mal. Tout
accoutum que je suis  ce mode de voyage, je ne puis m'empcher de
ressentir une espce de vertige, toutes les fois qu'un ballon nous
devance en passant dans un courant directement au-dessus de notre tte.
Il me semble toujours voir un immense oiseau de proie prt  fondre sur
nous et  nous emporter dans ses serres. Il en est venu un sur nous ce
matin mme au lever du soleil, et il rasa de si prs le ntre que sa
corde-guide frla le rseau auquel est suspendu notre char, et nous
causa une srieuse panique. Notre capitaine remarqua que si ce rseau
avait t compos de cette vieille soie d'il y a cinq cents ou mille
ans, nous aurions invitablement souffert une avarie. Cette soie, comme
il me l'a expliqu, tait une toffe fabrique avec les entrailles d'une
espce de ver de terre. Ce ver tait soigneusement nourri de mres--une
espce de fruit ressemblant  un melon d'eau--et, quand il tait
suffisamment gras, on l'crasait dans un moulin. La pte qu'il formait
alors tait appele dans son tat primitif _papyrus_, et elle devait
passer par une foule de prparations diverses pour devenir finalement
de la _soie_. Chose singulire! cette soie tait autrefois fort prise
comme article de _toilette de femmes_! Gnralement elle servait aussi
 construire les ballons. Il parat qu'on trouva dans la suite une
meilleure espce de matire dans l'enveloppe infrieure du pricarpe
d'une plante vulgairement appele _euphorbium_, et connue aujourd'hui en
botanique sous le nom d'herbe de lait. On appela cette dernire espce
de soie _soie-buckingham_,  cause de sa dure exceptionnelle, et on
la rendait prte  l'usage en la vernissant d'une solution de gomme de
caoutchouc--substance qui devait ressembler sous beaucoup de rapports
 la _gutta percha_, ordinairement employe aujourd'hui. Ce caoutchouc
tait quelquefois appel gomme arabique indienne ou gomme de whist, et
appartenait sans doute  la nombreuse famille des _fungi_. Vous ne me
direz plus maintenant que je ne suis pas un zl et profond antiquaire.

A propos de cordes-guides, la ntre, parat-il, vient de renverser
par dessus bord un homme d'un de ces petits bateaux lectriques qui
pullulent au dessous de nous dans l'ocan--un bateau d'environ 600
tonnes, et, d'aprs ce qu'on dit, scandaleusement charg. Il devrait
tre interdit  ces diminutifs de barques de transporter plus d'un
nombre dtermin de passagers. On ne laissa pas l'homme remonter  bord,
et il fut bientt perdu de vue avec son sauveur. Je me flicite, mon
cher ami, de vivre dans un temps assez clair pour qu'un simple
individu ne compte pas comme existence. Il n'y a que la masse dont la
vritable Humanit doive se soucier. En parlant d'Humanit, savez-vous
que notre immortel Wiggins n'est pas aussi original dans ses vues sur la
condition sociale et le reste, que ses contemporains sont disposs  le
croire? Pundit m'assure que les mmes ides ont t mises presque
dans les mmes termes il y a  peu prs mille ans, par un philosophe
irlandais nomm Fourrier, dans l'intrt d'une boutique de dtail pour
peaux de chat et autres fourrures. Pundit est _savant_, vous le savez;
il ne peut y avoir d'erreur  ce sujet. Qu'il est merveilleux de voir se
raliser tous les jours la profonde observation de l'Indou Aries Tottle
(cite par Pundit):--Il faut reconnatre que ce n'est pas une ou deux
fois, mais  l'infini que les mmes opinions reviennent en tournant
toujours dans le mme cercle parmi les hommes.

_2 avril._--Parl aujourd'hui du cutter lectrique charg de la section
moyenne des fils tlgraphiques flottants. J'apprends que lorsque cette
espce de tlgraphe fut essaye pour la premire fois par Horse, on
regardait comme tout  fait impossible de conduire les fils sous la
mer; aujourd'hui nous avons peine  comprendre o l'on pouvait voir une
difficult! Ainsi marche le monde. _Tempora mutantur_--vous m'excuserez
de vous citer de l'trusque. Que _ferions-nous_ sans le tlgraphe
Atlantique? (Pundit prtend qu'Atlantique est l'ancien adjectif).
Nous nous arrtmes quelques minutes pour adresser au cutter quelques
questions, et nous apprmes, entre autres glorieuses nouvelles, que
la guerre civile svit en Afrique, tandis que la peste travaille
admirablement tant en Europe qu'en Ayesher. N'est-il pas vraiment
remarquable qu'avant les merveilleuses lumires verses par l'Humanit
sur la philosophie, le monde ait t habitu  considrer la guerre et
la peste comme des calamits? Savez-vous qu'on adressait des prires
dans les anciens temples dans le but d'carter ces _maux_ (!) de
l'humanit? N'est-il pas vraiment difficile de s'imaginer quel principe
d'intrt dirigeait nos anctres dans leur conduite? Etaient-ils donc
assez aveugles pour ne pas comprendre que la destruction d'une myriade
d'individus n'est qu'un avantage positif proportionnel pour la masse?

_3 avril._--Rien de plus amusant que de monter l'chelle de corde
qui conduit au sommet du ballon, et de contempler de l le monde
environnant. Du char au-dessous vous savez que la vue n'est pas si
tendue--on ne peut gure regarder verticalement. Mais de cette place
(o je vous cris) assis sur les somptueux coussins de la salle ouverte
au sommet, on peut tout voir dans toutes les directions. En ce moment
il y a en vue une multitude de ballons, qui prsentent un tableau trs
anim, pendant que l'air retentit du bruit de plusieurs millions de voix
humaines. J'ai entendu affirmer que lorsque Jaune ou (comme le veut
Pundit) Violet, le premier aronaute, dit-on, soutint qu'il tait
pratiquement possible de traverser l'atmosphre dans toutes les
directions, et qu'il suffisait pour cela de monter et de descendre
jusqu' ce qu'on et atteint un courant favorable, c'est  peine si
ses contemporains voulurent l'entendre, et qu'ils le regardrent tout
simplement comme une sorte de fou ingnieux, les philosophes (!) du jour
dclarant que la chose tait impossible. Il me semble aujourd'hui _tout
 fait_ inexplicable qu'une chose aussi simple et aussi pratique ait pu
chapper  la sagacit des anciens _savants_. Mais dans tous les temps,
les plus grands obstacles au progrs de l'art sont venus des prtendus
hommes de science. Assurment, _nos_ hommes de science ne sont pas tout
 fait aussi bigots que ceux d'autrefois;--et  ce sujet j'ai  vous
raconter quelque chose de bien drle. Savez-vous qu'il n'y a pas plus de
mille ans que les mtaphysiciens consentirent  faire revenir les gens
de cette singulire ide, qu'il n'existait que _deux routes possibles
pour atteindre  la vrit_? Croyez-le si vous pouvez! Il parat qu'il y
a longtemps, bien longtemps, dans la nuit des ges, vivait un philosophe
turc (ou peut-tre Indou) appel Aries Tottle[37]. Ce philosophe
introduisit, ou tout au moins propagea ce qu'on appelait la mthode
d'investigation dductive ou _ priori_. Il partait de principes qu'il
regardait comme des axiomes ou _vrits videntes_ par elles-mmes, et
descendait _logiquement_ aux consquences. Ses plus grands disciples
furent un nomm Neuclid[38] et un nomm Cant[39]. Cet Aries Tottle
fleurit sans rival jusqu' l'apparition d'un certain Hogg[40], surnomm
le _Berger d'Ettrick_, qui prcha un systme compltement diffrent, que
l'on appela la mthode _ posteriori_ ou mthode inductive. Tout son
systme se rduisait  la sensation. Il procdait par l'observation,
l'analyse et la classification des faits--_instantiae naturae_
(phnomnes naturels), comme on affectait de les nommer, ramens ensuite
 des lois gnrales. La mthode d'Aries Tottle, en un mot, tait base
sur les _noumnes_; celle de Hogg sur les _phnomnes_. L'admiration
excite par ce dernier systme fut si grande, qu' sa premire
apparition, Aries Tottle tomba en discrdit; mais il finit par recouvrer
du terrain, et on lui permit de partager le royaume de la vrit avec
son rival plus moderne. Ds lors les _savants_ soutinrent que les
mthodes Aristotlicienne et _Baconienne_ taient les seules voies qui
conduisaient  la science. Le mot _Baconienne_, vous devez le savoir,
fut un adjectif invent comme quivalent  _Hoggienne_, comme plus
euphonique et plus noble.

Ce que je vous dis l, mon cher ami, est la fidle expression du fait et
s'appuie sur les plus solides autorits; vous pouvez donc vous imaginer
combien une opinion aussi absurde au fond a d contribuer  retarder
le progrs de toute vraie science qui ne marche gure que par bonds
intuitifs. L'ide ancienne condamnait l'investigation  _ramper_, et
pendant des sicles les esprits furent si infatus de Hogg surtout, que
ce fut un temps d'arrt pour la pense proprement dite. Personne n'osa
mettre une vrit dont il ne se sentt redevable qu' son _me_. Peu
importait que cette vrit ft _dmontrable_; les _savants_ entts
du temps ne regardaient que la route au moyen de laquelle on l'avait
atteinte. Ils ne voulaient pas mme considrer la fin. Les moyens,
criaient-ils, les moyens, montrez-nous les moyens! Si, aprs examen des
moyens, on trouvait qu'ils ne rentraient ni dans la catgorie d'Aries
(c'est--dire de Blier) ni dans celle de Hogg, les _savants_ n'allaient
pas plus loin, ils prononaient que le thoriste tait un fou, et ne
voulaient rien avoir  faire avec sa vrit.

Or, on ne peut pas mme soutenir que par le systme _rampant_ il et t
possible d'atteindre en une longue srie de sicles la plus grande somme
de vrit; la suppression de l'_Imagination_ tait un mal qui ne pouvait
tre compens par aucune certitude suprieure des anciennes mthodes
d'investigation. L'erreur de ces Jurmains, de ces Vrinch, de ces
Inglitch, et de ces Amriccans (nos anctres immdiats, pour le dire en
passant) tait une erreur analogue  celle du prtendu connaisseur qui
s'imagine qu'il doit voir d'autant mieux un objet qu'il l'approche plus
prs de ses yeux. Ces gens taient aveugls par les dtails. Quand ils
procdaient d'aprs Hogg, leurs _faits_ n'taient jamais en rsum que
des faits, matire de peu de consquence,  moins qu'on ne se crt trs
avanc en concluant que _c'taient_ des faits, et qu'ils devaient tre
des faits, parce qu'ils apparaissaient tels. S'ils suivaient la mthode
de Blier, c'est  peine si leur procd tait aussi droit qu'une corne
de cet animal, car ils n'ont jamais mis un axiome qui ft un vritable
axiome dans toute la force du terme. Il fallait qu'ils fussent
vritablement aveugles pour ne pas s'en apercevoir, mme de leur temps;
car  leur poque mme, beaucoup d'axiomes longtemps _reus comme tels_
avaient t abandonns. Par exemple: _Ex nihilo nihil fit_; un
corps ne peut agir o il n'est pas; il ne peut exister d'antipodes;
l'obscurit ne peut pas sortir de la lumire--toutes ces propositions,
et une douzaine d'autres semblables, primitivement admises sans
hsitation comme des aximes, furent regardes,  l'poque mme dont je
parle, comme insoutenables. Quelle absurdit donc, de persister  croire
aux _aximes_, comme  des bases infaillibles de vrit! Mais d'aprs
le tmoignage mme de leurs meilleurs raisonneurs, il est facile de
dmontrer la futilit, la vanit des aximes en gnral. Quel fut le
plus solide de leurs logiciens? Voyons! Je vais le demander  Pundit, et
je reviens  la minute.... Ah! nous y voici! Voil un livre crit il y a
 peu prs mille ans et dernirement traduit de l'Inglitch--langue qui,
soit dit en passant, semble avoir t le germe de l'amriccan. D'aprs
Pundit, c'est sans contredit le plus habile ouvrage ancien sur la
logique. L'auteur, (qui avait une grande rputation de son temps) est un
certain Miller, ou Mill[41]; et on raconte de lui, comme un dtail de
quelque importance, qu'il avait un cheval de moulin qui s'appelait
Bentham. Mais jetons un coup d'oeil sur le Trait!

Ah!--Le plus ou moins de conceptibilit, dit trs bien M. Mill,
ne doit tre admis dans aucun cas comme critrium d'une vrit
axiomatique. Quel moderne jouissant de sa raison songerait  contester
ce truisme? La seule chose qui nous tonne, c'est que M. Mill ait pu
s'imaginer qu'il tait ncessaire d'appeler l'attention sur une vrit
aussi simple. Mais tournons la page. Que lisons-nous ici?--Deux
contradictoires ne peuvent tre vraies en mme temps--c'est--dire, ne
peuvent coexister dans la ralit. Ici M. Mill veut dire par exemple,
qu'un arbre doit tre ou bien un arbre, ou pas un arbre--c'est--dire,
qu'il ne peut tre en mme temps un arbre et pas un arbre. Trs bien,
mais je lui demanderai _pourquoi_. Voici sa rponse, et il n'en veut pas
donner d'autre:--parce que, dit-il, il est impossible de concevoir que
les contradictoires soient vraies toutes deux  la fois. Mais ce n'est
pas du tout rpondre, d'aprs son propre aveu; car ne vient-il pas
prcisment de reconnatre que dans aucun cas le plus ou moins
de conceptibilit ne doit tre admis comme critrium d'une vrit
axiomatique?

Ce que je blme chez ces anciens, c'est moins que leur logique soit, de
leur propre aveu, sans aucun fondement, sans valeur, quelque chose de
tout  fait fantastique, c'est surtout la sotte fatuit avec laquelle
ils proscrivent toutes les autres voies qui mnent  la vrit, tous
les _autres_ moyens de l'atteindre, except ces deux mthodes
absurdes--l'une qui consiste  se traner, l'autre  ramper--o ils ont
os emprisonner l'me qui aime avant tout  _planer_.

En tout cas, mon cher ami, ne pensez-vous pas que ces anciens
dogmatistes n'auraient pas t fort embarrasse de dcider  laquelle de
leurs deux mthodes tait due la plus importante et la plus sublime de
_toutes_ leurs vrits, je veux dire, celle de la gravitation? Newton
la devait  Kepler. Kepler reconnaissait qu'il avait _devin_ ses
trois lois--ces trois lois capitales qui amenrent le plus grand des
mathmaticiens Inglish  son principe, la base de tous les principes
de la physique--et qui seules nous introduisent dans le royaume de la
mtaphysique.

Kepler les _devina_--c'est--dire, les _imagina_. Il tait avant tout
un _thoriste_--mot si sacr aujourd'hui et qui ne fut d'abord qu'une
pithte de mpris. N'auraient-ils pas t aussi fort en peine, ces
vieilles taupes, d'expliquer par laquelle de leurs deux mthodes un
cryptographe vient  bout de rsoudre une criture chiffre d'une
difficult plus qu'ordinaire, ou par laquelle de leurs deux mthodes
Champollion mit l'esprit humain sur la voie de ces immortelles et
presque innombrables dcouvertes, en dchiffrant les hiroglyphes?

Encore un mot sur ce sujet, et j'aurai fini de vous assommer. N'est-il
pas plus qu'trange, qu'avec leurs ternelles rodomontades sur les
mthodes pour arriver  la vrit, ces bigots aient laiss de ct celle
qu'aujourd'hui nous considrons comme la grande route du vrai--celle
de la concordance? Ne semble-t-il pas singulier qu'ils ne soient pas
arrivs  dduire de l'observation des oeuvres de Dieu ce fait vital,
qu'une concordance parfaite doit tre le signe d'une vrit absolue?
Depuis qu'on a reconnu cette proposition, avec quelle facilit
avons-nous march dans la voie du progrs! L'investigation scientifique
a pass des mains de ces taupes dans celle des vrais, des seules vrais
penseurs, des hommes d'ardente imagination. Ceux-ci _thorisent_.
Vous imaginez-vous les hues de mpris avec lesquelles nos pres
accueilleraient mes paroles, s'il leur tait permis de regarder
aujourd'hui par dessus mon paule? Oui, dis-je, ces hommes
_thorisent_; et leurs thories ne font que se corriger, se rduire, se
systmatiser--s'claircir, peu  peu, en se dpouillant de leurs
scories d'incompatibilit, jusqu' ce qu'enfin apparaisse une parfaite
concordance que l'esprit le plus stupide est forc d'admettre, par
cela mme qu'il y a concordance, comme l'expression d'une absolue et
incontestable _vrit_[42].

_4 avril._--Le nouveau gaz fait merveille avec les derniers
perfectionnements apports  la gutta-percha. Quelle sret, quelle
commodit, quel facile maniement, quels avantages de toutes sortes
offrent nos ballons modernes! En voil un immense qui s'approche de nous
avec une vitesse d'au moins 150 milles  l'heure. Il semble bond
de monde--il y a peut-tre bien trois ou quatre cents passagers--et
cependant il plane  une hauteur de prs d'un mille, nous regardant;
nous pauvres diables, au dessous de lui, avec un souverain mpris. Mais
cent ou mme deux cents milles  l'heure, c'est l, aprs tout, une
mdiocre vitesse. Vous rappelez-vous comme nous volions sur le chemin de
fer qui traverse le continent du Canada?--Trois cents milles pleins 
l'heure. Voil qui s'appelait voyager. Il est vrai qu'on ne pouvait
rien voir--il ne restait qu' foltrer,  festoyer et  danser dans les
magnifiques salons. Vous souvenez-vous de la singulire sensation que
l'on prouvait, quand, par hasard, on saisissait une lueur des objets
extrieurs, pendant que les voitures poursuivaient leur vol effrn?
Tous les objets semblaient n'en faire qu'un--une seule masse. Pour moi,
j'avouerai que je prfrais voyager dans un de ces trains lents qui ne
faisaient que cent milles  l'heure! L on pouvait avoir des portires
vitres,--mme les tenir ouvertes--et arriver  quelque chose qui
ressemblait  une vue distincte du pays.... Pundit assure que _la route_
du grand chemin de fer du Canada doit avoir t en partie trace il y
a neuf cents ans! Il va jusqu' dire qu'on distingue encore les traces
d'une route--traces qui remontent certainement  une poque aussi
recule. Il parat qu'il n'y avait que deux voies; la ntre, vous le
savez, en a douze, et trois ou quatre autres sont en prparation. Les
anciens rails taient trs minces; et si rapprochs les uns des autres
qu' en juger d'aprs nos ides modernes, il ne se pouvait rien de plus
frivole, pour ne pas dire de plus dangereux. La largeur actuelle de la
voie--cinquante pieds--est mme considre comme offrant  peine une
scurit suffisante. Quant  moi, je ne fais aucun doute qu'il a d
exister quelque espce de voie  une poque fort ancienne, comme
l'affirme Pundit; car rien n'est plus clair pour moi que ce fait:
qu' une certaine priode--pas moins de sept sicles avant nous,
certainement,--les continents du Canada nord et sud n'en faisaient
qu'un, et que ds lors les Canadiens durent ncessairement construire un
grand chemin de fer qui traverst le continent.

_5 avril._--Je suis presque dvor d'_ennui_. Pundit est la seule
personne avec qui l'on puisse causer  bord, et lui, la pauvre me! il
ne saurait parler d'autre chose que d'antiquits. Il a pass toute
la journe  essayer de me convaincre que les anciens Amriccans
_se gouvernaient eux-mmes_!--A-t-on jamais entendu une pareille
absurdit?--qu'ils vivaient dans une espce de confdration chacun pour
soi,  la faon des chiens de prairie dont il est parl dans la fable.
Il dit qu'ils partaient de cette ide, la plus drle qu'on puisse
imaginer--que tous les hommes naissent libres et gaux, et cela au nez
mme des lois de _gradation_ si visiblement imprimes sur tous les tres
de l'univers physique et moral.

Chaque individu votait--ainsi disait-on--c'est--dire participait aux
affaires publiques--et cela dura jusqu'au jour o enfin on s'aperut que
ce qui tait l'affaire de chacun n'tait l'affaire de personne, et
que la _Rpublique_ (ainsi s'appelait cette chose absurde) manquait
totalement de gouvernement. On raconte, cependant, que la premire
circonstance qui vint troubler, d'une faon toute spciale, la
satisfaction des philosophes qui avaient construit cette rpublique,
ce fut la foudroyante dcouverte que le suffrage universel n'tait que
l'occasion de pratiques frauduleuses, au moyen desquelles un nombre
dsir de votes pouvait  un moment donn tre introduit dans l'urne,
sans qu'il y et moyen de le prvenir ou de le dcouvrir, par un parti
assez dhont pour ne pas rougir de la fraude. Une lgre rflexion sur
cette dcouverte suffit pour en tirer cette consquence vidente--que
la coquinerie doit rgner en rpublique--en un mot, qu'un gouvernement
rpublicain ne saurait tre qu'un gouvernement de coquins. Pendant que
les philosophes taient occups  rougir de leur stupidit de n'avoir
pas prvu ces inconvnients invitables, et  inventer de nouvelles
thories, le dnouement fut brusqu par l'intervention d'un gaillard du
nom de _Mob_[43], qui prit tout en mains, et tablit un despotisme, en
comparaison duquel ceux des Zros[44] fabuleux et des Hellofagabales[45]
taient dignes de respect, un vritable paradis. Ce Mob (un tranger,
soit dit en passant) tait, dit-on, le plus odieux de tous les hommes
qui aient jamais encombr la terre. Il avait la stature d'un gant; il
tait insolent, rapace, corrompu; il avait le fiel d'un taureau avec le
coeur d'une hyne, et la cervelle d'un paon. Il finit par mourir d'un
accs de sa propre fureur, qui l'puisa. Toutefois, il eut son utilit,
comme toutes choses, mme les plus viles; il donna  l'humanit une
leon que jusqu'ici elle n'a pas oublie--qu'il ne faut jamais aller en
sens inverse des analogies naturelles. Quant au rpublicanisme, on ne
pouvait trouver sur la surface de la terre aucune analogie pour le
justifier--except le cas des chiens de prairie,--exception qui,
si elle prouve quelque chose, ne semble dmontrer que ceci, que la
dmocratie est la plus admirable forme de gouvernement--pour les chiens.

_6 avril._--La nuit dernire nous avons eu une vue admirable d'Alpha
Lyre, dont le disque, dans la lunette de notre capitaine, sous-tend un
angle d'un demi-degr, offrant tout  fait l'apparence de notre soleil 
l'oeil nu par un jour brumeux. Alpha Lyra, quoique beaucoup plus grand
que notre soleil, lui ressemble tout  fait quant  ses taches, son
atmosphre, et beaucoup d'autres particularits. Ce n'est que dans
le sicle dernier, me dit Pundit, que l'on commena  souponner la
relation binaire qui existe entre ces deux globes. Chose trange, on
rapportait le mouvement apparent de notre systme cleste  un orbite
autour d'une prodigieuse toile situe au centre de la voie lacte.
Autour de cette toile, affirmait-on, ou tout au moins, autour d'un
centre de gravit commun  tous les globes de la voie lacte, que l'on
supposait prs des Alcyons dans les Plades, chacun de ces globes
faisait sa rvolution, le ntre achevant son circuit dans une priode
de 117,000,000 d'annes! Aujourd'hui, avec nos lumires actuelles, les
grands perfectionnements de nos tlescopes, et le reste, nous prouvons
naturellement quelque difficult  saisir sur quel fondement repose une
pareille ide. Le premier qui la propagea fut un certain Mudler[46].
Il fut amen, sans doute,  cette singulire hypothse par une pure
analogie qui se prsenta  lui dans le premier cas observ; mais au
moins aurait-il d poursuivre cette analogie dans ses dveloppements.
Elle lui suggrait, de fait, un grand orbe central; jusque-l Mudler
tait logique. Cet orbe central, toutefois, devait tre dynamiquement
plus grand que tous les orbes qui l'environnaient pris ensemble. Mudler
pouvait alors se poser cette question:--Pourquoi ne le voyons-nous
pas? nous, en particulier, qui occupons la rgion moyenne du groupe,
l'endroit mme le plus rapproch de cet inconcevable soleil central.
Peut-tre,  ce point de son argumentation, l'astronome s'est-il rfugi
dans la supposition que cet orbe pourrait bien n'tre pas lumineux; et
ici l'analogie lui faisait soudainement dfaut. Mais mme en admettant
un orbe central non lumineux, comment s'y serait-il pris pour expliquer
cette invisibilit rendue visible par une incalculable multitude de
glorieux soleils rayonnant dans toutes les directions autour de lui?
Sans doute il s'en tenait finalement  admettre un centre de gravit
commun  tous les globes volutionnants.--Mais ici encore l'analogie
devait lui faire dfaut.

Notre systme, il est vrai, opre sa rvolution autour d'un centre
commun de gravit, mais cette rvolution n'est que la consquence de sa
relation avec un soleil matriel dont la masse contrebalance et au del
le reste du systme. Le cercle mathmatique est une courbe compose
d'une infinit de lignes droites; mais cette ide du cercle--ide que,
par rapport  la gomtrie terrestre, nous ne considrons que comme une
pure ide mathmatique en contradiction avec l'ide pratique--est en
ralit la seule conception _pratique_ que nous soyons en droit de
nous faire par rapport  ces cercles gigantesques auxquels nous avons
affaire, au moins en imagination, quand nous supposons notre systme
avec ses annexes voluant autour d'un point situ au centre de la voie
lacte. Que les plus vigoureuses des imaginations humaines essaient
seulement de se faire la moindre ide d'un circuit ainsi inexprimable!
Ce serait  peine un paradoxe de dire qu'une lueur d'clair elle-mme,
parcourant ternellement la circonfrence de cet inconcevable cercle, la
parcourrait ternellement en ligne droite. Que le trajet de notre soleil
le long de cette circonfrence--que la direction de notre systme dans
un tel orbite puisse, pour une perception humaine, dvier dans la
moindre mesure de la ligne droite, mme dans l'espace d'un million
d'annes, c'est l une proposition insoutenable: et cependant ces
anciens astronomes semblent avoir t absolument induits  croire qu'une
courbe visible s'tait manifeste durant la courte priode de leur
histoire astronomique--dans la dure de ce point imperceptible, dans un
pur nant de deux ou trois mille ans! Il est vraiment incomprhensible
que des considrations telles que celles-ci ne les aient jamais clairs
sur le vritable tat des choses--celui d'une rvolution binaire de
notre soleil et d'Alpha Lyra autour d'un centre commun de gravit!

_7 avril._--Nous avons continu la nuit dernire nos amusements
astronomiques. Nous avons eu une vue magnifique des 5 astrodes
Nepturiens, et nous avons assist avec le plus grand intrt  la pose
d'une norme imposte sur deux linteaux dans le nouveau temple situ 
Daphnis dans la lune. Rien de plus amusant que de voir des cratures
aussi minuscules que celles de la lune, et ressemblant si peu  la race
humaine, dployer une habilet mcanique si suprieure  la ntre. Il
nous est difficile aussi de concevoir que les normes masses qu'elles
manient si aisment soient en ralit aussi lgres que notre raison
nous dit qu'elles sont.

_8 avril._--Eureka! Pundit triomphe! Un ballon venant du Canada nous
a parl aujourd'hui, et nous a jet quelques anciens papiers; ils
contiennent des informations excessivement curieuses touchant les
antiquits Canadiennes ou plutt Amriccanes. Vous savez, je prsume, que
des terrassiers ont pass plusieurs mois  prparer l'emplacement pour
l'rection d'une nouvelle fontaine  Paradis, le principal jardin
de plaisance de l'empereur. Paradis, parat-il, tait  une poque
immmoriale, une le--c'est--dire, qu'il tait born au nord par un
petit ruisseau, ou plutt par un bras de mer fort troit. Ce bras
s'largit graduellement jusqu' ce qu'il et atteint sa largeur
actuelle--un mille. La longueur totale de l'le est de neuf milles; sa
largeur varie d'une faon sensible. L'tendue entire de l'le (selon
Pundit,) tait, il y a quelque huit cents ans, encombre de maisons,
dont quelques-unes avaient vingt tages de haut: la terre (pour quelque
raison fort inexplicable) tant considre comme trs prcieuse dans ces
parages. Le dsastreux tremblement de terre de l'an 2050 engloutit si
totalement la ville (elle tait trop tendue pour l'appeler un village)
que jusqu'ici les plus infatigables de nos antiquaires n'avaient pu
recueillir sur les lieux des donnes suffisantes (en fait de monnaies,
de mdailles ou d'inscriptions) pour construire l'ombre mme d'une
thorie touchant les moeurs, les coutumes, etc. etc. etc. des premiers
habitants. Tout ce que nous savions d'eux  peu prs, c'est qu'ils
faisaient partie des Knickerbockers, tribu de sauvages qui infestaient
le continent lors de sa premire dcouverte par Recorder Riker,
chevalier de la Toison d'or. Cependant ils ne manquaient pas d'une
certaine civilisation; ils cultivaient diffrents arts et mme
diffrentes sciences  leur manire. On raconte qu'ils taient sous
beaucoup de rapports fort ingnieux, mais affligs de la singulire
monomanie de btir ce que, dans l'ancien amriccan, on appelait des
_glises_--des espces de pagodes institues pour le culte de deux
idoles connues sous le nom de Richesse et de Mode. Si bien qu' la fin,
dit-on, les quatre-vingt diximes de l'le n'taient plus qu'glises.
Les femmes aussi, parat-il, taient singulirement dformes par une
protubrance naturelle de la rgion situe juste au dessous du dos--et,
chose inexplicable, cette difformit passait pour une merveilleuse
beaut. Une ou deux peintures de ces singulires femmes ont t
miraculeusement conserves. C'est quelque chose de vraiment
drle--quelque chose entre le dindon et le dromadaire.

Voil donc presque tout ce qui nous tait parvenu touchant les anciens
Knickerbockers. Or, il parat qu'en creusant au centre du jardin de
l'empereur (qui, comme vous le savez, couvre toute l'tendue de l'le)
quelques-uns des ouvriers dterrrent un bloc de granit cubique et
visiblement sculpt, pesant plusieurs centaines de livres. Il tait
parfaitement conserv, et semblait avoir peu souffert de la convulsion
qui l'avait enseveli. Sur une de ses surfaces tait une plaque de
marbre, revtue (et c'est ici la merveille des merveilles) _d'une
inscription--d'une inscription lisible_. Pundit est dans l'extase. Quand
on eut dtach la plaque, on dcouvrit une cavit, renfermant une bote
de plomb remplie de diffrentes monnaies, une longue liste de noms,
quelques documents qui ressemblent  des journaux, et d'autres objets du
plus haut intrt pour les antiquaires! Il ne peut y avoir aucun
doute sur leur origine; ce sont des reliques amriccanes authentiques
appartenant  la tribu des Knickerbockers. Les papiers jets  bord de
notre ballon sont couverts des fac-simile des monnaies, manuscrits,
topographie, etc., etc. Je vous envoie pour votre amusement une copie de
l'inscription en knickerbocker qui se trouve sur la plaque de marbre:

  _Cette pierre angulaire d'un monument  la
                    Mmoire de
               GEORGES WASHINGTON
  a t pose avec les crmonies appropries
          le 19e jour d'octobre 1847,
        l'anniversaire de la reddition de
                 Lord Cornwallis
       au Gnral Washington  Yorktown,
                    A.D. 1781,
             sous les auspices de l'
   Association pour le monument de Washington
              de la cit de New-York._

C'est une traduction littrale de l'inscription, faite par Pundit
lui-mme, de telle sorte que vous pouvez tre sr de sa fidlit. Du
petit nombre de mots qui nous sont ainsi conservs, nous pouvons tirer
plus d'un renseignement important; et l'un des plus intressants est
assurment ce fait, qu'il y a mille ans, les monuments _rels_ taient
dj tombs en dsutude: on se contentait, comme nous aujourd'hui,
d'indiquer simplement l'intention d'lever un monument--quelque jour
 venir; une pierre angulaire tait pose solitaire et seule (vous
m'excuserez de vous citer le grand pote amriccan Benton!) comme
garantie de cette magnanime intention. Cette admirable inscription nous
apprend en outre d'une faon trs prcise le comment, le lieu et le
sujet de la grande reddition en question. Pour le _lieu_, ce fut
Yorktown (qui se trouvait quelque part;) quant au sujet, ce fut le
Gnral Cornwallis (sans doute quelque riche ngociant en bl[47]).
C'est lui qui se rendit. L'inscription mentionne celui  qui se
rendit--qui? Lord Cornwallis. Resterait  savoir pourquoi les sauvages
pouvaient dsirer qu'il se rendt. Mais quand nous nous souvenons que
ces sauvages taient sans aucun doute des cannibales, nous arrivons
naturellement  cette conclusion: qu'ils voulaient en faire un
saucisson. Quant au _comment_, rien ne saurait tre plus explicite que
cette inscription. Lord Cornwallis se rendit (pour devenir un saucisson)
sous les auspices de l'association du monument de Washington,--sans
doute une institution de charit pour le dpt des pierres angulaires.

Mais grands Dieux! qu'arrive-t-il? Ah! je vois ce que c'est: le ballon
vient d'en rencontrer un autre; il y a eu collision, et nous allons
piquer une tte dans la mer.

Je n'ai donc plus que le temps d'ajouter ceci: que d'aprs une htive
inspection des fac-simile des journaux, etc., etc. je dcouvre que les
grands hommes de cette poque parmi les Amriccans furent un certain
John, forgeron, et un certain Zacharie, tailleur.

Adieu, jusqu'au revoir. Recevrez-vous oui ou non cette lettre? c'est l
un point de peu d'importance, puisque je l'cris uniquement pour mon
propre amusement. Je vais mettre le manuscrit dans une bouteille bien
bouche et la jeter  la mer.

Eternellement vtre,

PUNDITA.




COMMENT S'CRIT UN ARTICLE A LA BLACKWOOD


  _Au nom du prophte--des figues!_

  CRI DU MARCHAND DE FIGUES TURC


Je prsume que tout le monde a entendu parler de moi. Je m'appelle la
Signora Psych Znobia. Voil un fait dont je suis sre. Il n'y a que
mes ennemis qui m'appellent Suky Snobbs.[48] Je sais de source certaine
que Suky n'est que la corruption vulgaire du mot _Psych_, qui est de
l'excellent grec, et signifie _l'me_, (c'est--dire Moi, car je suis
_tout_ me) et quelquefois aussi _une abeille_, sens qui fait videmment
allusion  mon aspect extrieur, dans ma nouvelle toilette de satin
cramoisi, avec le mantelet arabe bleu de ciel, la parure d'_agrafes_
vertes, et les sept volants en _oreillettes_ couleur orange. Quant 
_Snobbs_, on n'a qu' me regarder pour reconnatre tout de suite que je
ne m'appelle pas Snobbs. C'est miss Tabitha Turnip[49] qui a rpandu ce
bruit par pure envie. Oui, Tabitha Turnip! O la petite misrable! Mais
que peut-on attendre d'un navet? Ne se souvient-elle pas de l'adage sur
le sang d'un navet, etc...? (Mmorandum: le lui rappeler  la premire
occasion. Autre Mmorandum: lui tirer le nez.) Mais o en tais-je? Ah!
je sais aussi que _Snobbs_ est une pure corruption de Znobia, et que
Znobia tait une reine, (Moi aussi: le Dr Moneypenny m'appelle toujours
la Reine des Coeurs) et que Znobia, comme Psych, est de l'excellent
grec, et que mon pre tait Grec, et que par consquent j'ai droit 
cette appellation patronymique qui est Znobia, et pas du tout Snobbs.
Il n'y a que Tabitha Turnip qui m'appelle Suky Snobbs. Je suis la
Signora Psych Znobia.

Comme je l'ai dj dit, tout le monde a entendu parler de moi. Je suis
cette Signora Psych Znobia, si justement clbre comme secrtaire
correspondant du _Philadelphia, Regular, Exchange, Tea, Total, Young,
Belles, Lettres, Universal, Experimental, Bibliographical, Association,
To, Civilise, Humanity._ C'est le docteur Moneypenny qui nous a compos
ce titre, et il l'a choisi, dit-il, parce qu'il est aussi sonore qu'un
baril de rhum vide. (Le Dr est quelquefois un homme vulgaire--mais il
est profond.) Nous accompagnons notre signature des initiales de la
socit,  la mode de la R.S.A. (Royale Socit des Arts), de la
S.D.U.K, (socit pour la diffusion des connaissances utiles, etc.,
etc.) Le Dr Moneypenny dit que dans ce dernier titre S est l pour
_Stale_, que D.U.K. signifie _Duck_, et que S.D.U.K. reprsente _Stale
Duck_[50], et non la socit de Lord Brougham.--Mais le Dr Moneypenny
est un si drle d'homme que je ne suis jamais sre s'il me dit la
vrit. Quoi qu'il en soit, nous ne manquons pas d'ajouter  nos noms
les initiales P.R.E.T.T.Y.B.L.U.E.B.A.T.C.H.--ce qui veut dire:
Philadelphia, Regular, Exchange, Tea, Total, Young, Belles, Lettres,
Universal, Experimental, Bibliographical, Association, To, Civilise,
Humanity, une lettre pour chaque mot; ce qui est dcidment un progrs
sur lord Brougham. Le Dr Moneypenny prtend que nos initiales indiquent
notre vrai caractre--mais, sur ma vie, je ne vois pas ce qu'il veut
dire.

Malgr les bons offices du docteur, et le zle ardent dploy par la
Socit pour se faire connatre, elle n'eut pas grand succs jusqu' ce
que j'en fisse partie. La vrit est que ses membres se laissaient aller
dans la discussion  un ton trop lger. Les feuilles qui paraissaient
chaque samedi soir se recommandaient moins par la profondeur que par la
bouffonnerie. Ce n'tait que de la crme fouette. Aucune recherche des
premires causes, des premiers principes. Aucune recherche de rien du
tout. Pas la moindre attention donne  ce point capital: la convenance
des choses. En un mot, il n'y avait pas d'crit aussi tranchant. Tout y
tait bas--absolument bas!

Aucune profondeur, aucune lecture, aucune mtaphysique--rien de ce que
les savants appellent _idalisme_, et que les ignorants aiment mieux
stigmatiser du nom de _cant_. (Le Dr Moneypenny dit que je devrais
crire _cant_ avec un K capital--mais je m'entends.) Aussitt entre
dans la socit, j'essayai d'y introduire une meilleure mthode de
pense et de style, et tout le monde sait si j'y ai russi. Nous donnons
maintenant dans la P.R.E.T.T.Y.B.L.U.E.B.A.T.C.H. d'aussi bons articles
qu'on peut en rencontrer dans le _Blackwood_. Je dis le Blackwood, parce
que je suis convaincue que les meilleurs crits, sur toute sorte de
sujets, peuvent se trouver dans les pages de ce Magazine si justement
clbre. Nous le prenons maintenant pour modle en tout, ce qui nous met
en passe d'acqurir une rapide notorit. Aprs tout, il n'est pas si
difficile de composer un article dans le got du vrai Blackwood, pourvu
qu'on sache bien s'y prendre. Bien entendu, je ne parle pas des articles
politiques. Tout le monde sait comment ils se fabriquent, depuis que
le Dr Moneypenny l'a expliqu. M. Blackwood a une paire de ciseaux de
tailleur, et trois apprentis qui se tiennent prs de lui pour excuter
ses ordres. Un lui tend le _Times_, un autre l'_Examiner_, un troisime
le _Gulley's New Compendium of Slang-Whang_,[51] M. Blackwood ne fait
que couper et distribuer. C'est bientt fait--rien que Examiner,
Slang-Whang, et Times--puis Times, Slang-Whang et Examiner--puis Times,
Examiner, et Slang-Whang.

Mais le principal mrite du Magazine est dans ses articles de Mlanges;
et les meilleurs de ces articles rentrent dans la catgorie de ce que
le Dr Moneypenny appelle les _excentricits_ (qu'elles aient du sens ou
non) et ce que tous les autres appellent des _articles  sensation_.
C'est une espce d'crit que depuis longtemps j'avais appris 
apprcier; mais ce n'est que depuis ma dernire visite  M. Blackwood
(chez qui j'avais t dpute par la socit) que j'ai pu me rendre
parfaitement compte de l'exacte mthode de sa composition. Cette mthode
est fort simple, mais cependant moins que celle de la politique.

Introduite auprs de M. Blackwood, je lui fis connatre les dsirs de la
socit; il me reut avec une grande civilit, me fit entrer dans son
cabinet, et m'exposa clairement tout le procd.

Ma chre dame, dit-il, videmment frapp par mon extrieur majestueux,
car j'avais ma toilette de satin cramoisi, avec les agrafes vertes, et
les oreillettes couleur orange. Ma chre dame, asseyez-vous. Voici
comment il faut s'y prendre. En premier lieu, votre crivain d'articles
 sensation doit avoir de l'encre trs noire, et une plume trs grosse
avec un bec bien mouss. Et, remarquez bien, miss Psych Znobia!
continua-t-il, aprs une pause, avec une nergie et une solennit de ton
fort impressives, remarquez bien!--_cette plume--ne doit--jamais
tre taille_! L, madame, est tout le secret, l'me de l'article 
sensation. J'oserai vous affirmer que jamais un individu, de quelque
gnie qu'il ft dou, n'a crit avec une bonne plume--comprenez-moi
bien--un bon article. Vous pouvez tre sre, qu'un manuscrit lisible
n'est jamais digne d'tre lu. C'est l un des principaux articles de
notre foi, et si vous prouvez quelque difficult  l'accepter, nous
pouvons lever la sance.

Il s'arrta. Mais comme naturellement je tenais  ne pas suspendre la
confrence, je donnai mon assentiment  une proposition si naturelle, et
dont j'avais depuis longtemps reconnu la vrit. Il parut satisfait, et
continua ses instructions.

Peut-tre paratra-t-il prtentieux de ma part, miss Psych Znobia, de
vous renvoyer  un article ou  une collection d'articles, comme modles
d'tude; cependant il me semble bon d'appeler votre attention sur
quelques cas. Voyons. Il y a eu _le Mort vivant_, article capital!--la
relation des sensations prouves par un gentilhomme dans sa tombe avant
qu'il ait rendu l'me--article plein de got, de terreur, de sentiment,
de mtaphysique et d'rudition. Vous jureriez que l'crivain est n et
a t lev dans un cercueil. Puis nous avons eu les _Confessions
d'un mangeur d'opium_--remarquable, bien remarquable! splendide
imagination--philosophie profonde--spculation subtile--beaucoup de
feu et de verve--avec un assaisonnement suffisant de choses carrment
inintelligibles--une exquise bouillie qui coula dlicieusement dans
le gosier du lecteur. On voulait que Coleridge fut l'auteur de cet
article,--mais non. Il a t compos par mon petit babouin favori,
Juniper, aprs une rasade de gin hollandais et d'eau chaude sans sucre.
(J'aurais eu de la peine  le croire, si tout autre que M. Blackwood
m'et assur le fait). Puis il y a eu l'_Exprimentaliste
involontaire_, qui roule en entier sur un gentilhomme cuit dans un four,
et qui en sortit sain et sauf, non sans avoir eu une terrible peur.
Puis le _Journal d'un mdecin dfunt_, dont le mrite est de mler  un
langage d'nergumne un Grec indiffrent,--deux choses qui attachent
le public. Il y eut ensuite l'_Homme dans la Cloche_, un article, miss
Znobia, que je ne saurais trop recommander  votre attention. C'est
l'histoire d'un jeune homme qui s'endort sous la cloche d'une glise,
et est rveill par ses tintements funbres. Il en devient fou, et en
consquence, tirant ses tablettes, il y consigne ses sensations. Les
sensations, voil le grand point. Si jamais vous tiez noye ou pendue,
prenez note de vos sensations--elles vous rapporteront dix guines la
feuille. Si vous voulez faire de l'effet en crivant, miss Znobia,
soignez, soignez les sensations.

Je n'y manquerai pas, M. Blackwood, dis-je.

Trs bien, rpliqua-t-il. Mais je dois vous mettre au fait des dtails
de la composition de ce qu'on peut appeler un vritable _Blackwood_
 sensations--et vous comprendrez comment je considre ce genre de
composition comme le meilleur sous tous rapports.

La premire chose  faire, c'est de vous mettre vous-mme dans une
situation anormale o personne ne s'est encore trouv avant vous. Le
four, par exemple, c'tait un excellent truc. Mais si vous n'avez pas
de four ou de grosse cloche sous la main, si vous ne pouvez pas  votre
convenance culbuter d'un ballon, ou tre engloutie dans un tremblement
de terre, ou dgringoler dans une chemine, il faudra vous contenter
d'imaginer simplement quelque msaventure analogue. J'aimerais mieux
cependant que vous ayez un fait rel  faire valoir. Rien n'aide aussi
bien l'imagination que d'avoir fait soi-mme l'exprience de son
sujet.--La vrit, vous le savez, est plus trange que la fiction,--tout
en allant plus srement au but.

Je lui assurai alors que j'avais une excellente paire de jarretires, et
que je m'en servirais pour me pendre.

Bon! rpondit-il oui, faites-le;--quoique la pendaison soit quelque
chose de bien us. Peut-tre pourrez-vous trouver mieux. Prenez une dose
de pilules de Brandreth, et donnez-vous vos sensations. Toutefois mes
instructions s'appliqueront galement bien  toutes les varits de
msaventure; ainsi en retournant chez vous, vous pouvez avoir la tte
casse, ou tre renverse d'un omnibus, ou mordue par un chien enrag,
ou noye dans une gouttire. Mais venons au procd.

Une fois, votre sujet dtermin, vous avez  considrer le ton ou le
genre de la narration. Il y a le ton didactique, le ton enthousiaste,
le ton naturel, tous assez vulgaires. Mais il y ai le ton laconique, ou
bref, qui est devenu depuis peu  la mode. Il consiste  procder par
courtes sentences. Par exemple celles-ci:--On ne peut tre trop bref.
On ne saurait tre trop hargneux. Rien que des points. Jamais de
paragraphe.

Puis il y a le ton lev, diffus, et procdant par interjections.
Ce ton est patronn par nos meilleurs romanciers. Les mots doivent
tourbillonner tous ensemble et bourdonner comme une toupie; ce
bourdonnement tient lieu de sens. C'est le meilleur de tous les styles
possibles, quand l'crivain n'a pas le temps de penser.

Le ton mtaphysique est aussi un excellent ton. Si vous connaissez
quelques grands mots, c'est le cas de les employer. Parlez des coles
Ionique et Elatique--d'Archytas, de Gorgias, et d'Alcmon. Dites
quelque chose de l'objectivit et de la subjectivit. N'ayez pas peur
de dire beaucoup de mal d'un nomm Locke. Faites allusion aux choses en
gnral, et si vous avez laiss glisser une trop grosse absurdit, vous
n'avez pas besoin de vous mettre en peine de l'effacer; vous n'avez
qu' ajouter une note au bas de la page, o vous direz que vous tes
redevable de la susdite profonde observation  la _Kritik der
reinen Vernunft_ ou  la _Metaphysische Anfangsgrunde der
Naturwissenschaft_[52]. Cela paratra de l'rudition et ... et ...
et--de la franchise.

Il y a plusieurs autres tons galement clbres, mais je ne vous en
mentionnerai plus que deux:--le ton transcendantal et le ton htrogne.
Dans le premier, le mrite consiste  voir dans la nature des choses
beaucoup plus loin que les autres. Cette seconde vue fait beaucoup
d'effet, quand elle est bien mise en oeuvre. Quelques lectures du _Dial_
vous ouvriront la voie.

Evitez, dans ce cas, les grands mots; employez les plus courts
possible, et crivez-les  l'envers. Consultez les pomes de Channing,
et citez ce qu'il dit d'un petit homme gras avec la sduisante
apparence d'un pot. Touchez quelque chose de la Divine Unit. Ne dites
pas un mot de l'Infernale Dualit. Avant tout, tudiez-vous  insinuer.
Donnez toujours  entendre--n'affirmez rien. Si vous avez  parler d'une
tartine de _pain et de beurre_, ne le dites pas en propres termes, mais
dites quelque chose d'approchant. Vous pouvez faire allusion  un gteau
de bl noir; vous pouvez aller jusqu' insinuer une pte de gruau
d'avoine; mais si vous avez rellement en vue une tartine de pain et de
beurre, gardez-vous bien, ma chre miss Psych, de dire: tartine de pain
et de beurre.

Je lui assurai que je ne le dirais plus jamais de ma vie. Il m'embrassa
et continua:

Quant au ton htrogne, c'est tout simplement un mlange judicieux, en
gales proportions, de tous les autres tons, et par consquent tout ce
qu'il y a de profond, de grand, de bizarre, de piquant, d' propos, de
joli, entre dans sa composition.

Supposons maintenant que vous tes fixe sur les incidents et le ton.
La partie la plus importante, l'me de tout le procd, demande encore
votre attention--je veux dire: le _remplissage_. On ne saurait supposer
qu'une lady ou un gentilhomme a pass sa vie  dvorer les livres. Et
cependant il est ncessaire avant tout que votre article ait un air
d'rudition, ou qu'il offre au moins des signes vidents d'une
lecture tendue. Or je vais vous mettre  mme de vous tirer de
cette difficult. Regardez ici! (Il prit trois ou quatre livres qui
paraissaient fort ordinaires et les ouvrit au hasard.)

Vous n'avez qu' jeter les yeux sur la premire page venue du premier
livre venu, pour y dcouvrir mille bribes d'rudition ou de bel esprit,
et c'est l le vritable assaisonnement d'un article  la _Blackwood_.
Vous pouvez en noter quelques-unes, pendant que je vous les lis.
Je ferai deux divisions: 1 _Faits piquants pour la confection des
comparaisons_; et 2 _Expressions piquantes  introduire selon
l'occasion_. Ecrivez. Et j'crivis sous sa dicte.

1 FAITS PIQUANTS POUR COMPARAISONS:

_Il n'y eut originellement que trois Muses--Melete, Mneme, Aoede--la
mditation, la mmoire et le chant._ Vous pouvez tirer un grand parti
de ce petit fait, si vous savez vous en servir. Vous voyez qu'il n'est
pas gnralement connu, et qu'il semble _recherch_. Mais il faut avoir
soin de donner  la chose un air parfaitement improvis.

Autre exemple. _Le fleuve Alphe passa sous la mer, et en sortit sans
que la puret de ses eaux en reut aucune atteinte._ Il est bien un peu
vieilli; mais bien habill et bien prsent, il paratra aussi frais que
jamais.

Voici quelque chose de mieux:--_L'Iris de Perse semble possder pour
quelques personnes un doux et puissant parfum, tandis que pour d'autres
il est tout  fait sans odeur._

Voil qui est fin, et vraiment dlicat! En le tournant un peu, vous en
tirerez des merveilles. Nous trouverons encore quelque chose dans la
botanique. Il n'y a rien qui fasse si bien, surtout avec l'addition
d'une ligne de latin. Ecrivez!

_L'Epidendrum Flos Aeris de Java porte une trs belle fleur, et vit
encore mme quand il est dracin. Les indignes le suspendent par
une corde au plafond et jouissent pendant des annes de son
parfum_.--Morceau capital! Voil pour les comparaisons. Passons aux
expressions piquantes.

2 EXPRESSIONS PIQUANTES.

_Le vnrable roman chinois Ju-Kiao-Li._ Excellent. En introduisant
adroitement ces quelques mots, vous faites preuve d'une connaissance
approfondie de la langue et de la littrature chinoise. Avec cela vous
pouvez vous passer d'arabe, de sanscrit, ou de chickasaw. Mais aucun
sujet ne saurait se passer d'espagnol, d'italien, d'allemand, de latin
et de grec. Je dois vous donner un petit spcimen de chacune de ces
langues. Toutes ces citations seront bonnes et atteindront le but; ce
sera  votre ingniosit de les approprier  votre sujet. Ecrivez!

_Aussi tendre que Zare._ Franais. Allusion  la frquente rptition
de la phrase _la tendre Zare_, dans la tragdie franaise de ce nom.
Bien employe, cette citation prouvera non seulement votre connaissance
de la langue, mais encore votre lecture tendue et votre esprit. Vous
pouvez dire, par exemple, que le poulet que vous mangiez (dans un
article o vous raconteriez que vous tes morte trangle par un os de
poulet) n'tait pas aussi tendre que Zare. Ecrivez!

  Van muerte tan escondida,
  Que non te sienta venir,
  Porque el plazer del morir
  No me torne a dar la vida.

C'est de l'espagnol--de Miguel de Cervantes.--Viens vite,  mort!
mais ne me laisse pas voir que tu viens, de peur que le plaisir que
je ressentirai en te voyant paratre ne me rende malheureusement  la
vie.--Vous pouvez glisser cette citation fort  propos, quand vous vous
dbattez avec votre os de poulet dans la dernire agonie. Ecrivez!

  Il pover'uomo che non s'en era accorto,
  Andava combattendo, ed era morto.

C'est de l'italien, vous le devinez--de l'Arioste. Cela veut dire que
dans la chaleur du combat un hros ne s'apercevant pas qu'il est bel
et bien tu, continua de combattre vaillamment, tout mort qu'il tait.
L'application de ce passage  votre cas va de soi--car, j'espre bien,
miss Psych, que vous ne ngligerez pas de gigotter des jambes au moins
une heure et demie aprs que vous serez morte de votre os de poulet.
Veuillez crire!

  Und sterb' ich doch, si sterb'ich denn
  Durch sie--durch sie!

C'est de l'allemand, de Schiller.--Et si je meurs, au moins je mourrai
pour toi... pour toi!--Il est clair ici que vous apostrophez la cause
de votre malheur, le poulet. Et quel gentilhomme en vrit, (ou quelle
dame) de sens, ne consentirait pas, je voudrais bien le savoir,  mourir
pour un chapon bien engraiss d'aprs le vrai systme Molucca, farci
de cpres et de champignons, et servi dans un saladier avec une gele
d'orange en _mosaque_? (vous trouverez ce plat chez Tortoni)--Ecrivez,
je vous prie!

Voici une charmante petite phrase latine, et peu commune (on ne peut
tre trop _recherch_ ni trop bref dans une citation latine; c'est
chose si vulgaire)--_Ignoratio elenchi._ Il a commis une _ignoratio
elenchi_--c'est--dire: il a compris les mots de votre proposition, mais
non l'ide. Vous voyez qu'il s'agit d'un imbcile, d'un pauvre diable 
qui vous vous adressez tout en vous dbattant avec votre os de poulet
et qui n'a pas bien compris ce que vous lui disiez. Jetez-lui votre
_ignoratio elenchi_  travers la figure, et d'un seul coup vous l'avez
ananti. S'il ose rpliquer, vous pouvez lui citer du Lucain, l'endroit
(le voici) o il parle de pures _anemonae verborum_, de mots anmones.
L'anmone, qui  un grand clat, n'a pas d'odeur. Ou, s'il veut faire
le rodomont, vous pouvez le pourfendre avec les _Insomnia Jovis_,
les rveries de Jupiter--mots que Silius Italicus (voici le passage)
applique aux penses pompeuses et enfles. Cette citation est
infaillible et lui percera le coeur. Aprs cela il ne peut plus que
tourner sur lui-mme et mourir. Voulez-vous avoir la bont d'crire?

En grec, nous avons quelque chose d'assez joli--du Dmosthne, par
exemple--Anaer o pheugon chai palin machesetai. Il y a une assez bonne
traduction de cette phrase dans Hudibras:

  For he that flies may flight again,
  Which he can never do that's slain.[53]

Dans un article  la _Blackwood_, rien ne produit meilleur effet que
votre grec. Les lettres mmes vous ont un certain air de profondeur.
Regardez seulement, Madame, l'air ft de cet _Epsilon_! Et ce _Phi_,
certainement ce doit tre un vque! Quelle mine plus spirituelle que
celle de cet _Omicron_! Et ce _Tau_ avec quelle grce il se bifurque!
Bref, il n'y a rien de pareil au grec pour un vritable article 
sensation. Dans le cas prsent, l'application de cette citation est la
plus naturelle du monde. Relevez la sentence par un norme juron, en
guise d'_ultimatum_  l'adresse du mal appris, de la tte dure incapable
de comprendre votre bon anglais au sujet de cet os de poulet. Il saisira
l'allusion et il ne sera plus question de lui, vous pouvez y compter.

Ce furent l toutes les instructions que je pus tirer de M. Blackwood
sur le sujet en question; mais je compris qu'elles taient bien
suffisantes. J'tais donc enfin capable d'crire un vritable article 
la Blackwood, et je rsolus de m'y mettre sur-le-champ. En prenant cong
de moi, M. Blackwood me fit la proposition de m'acheter l'article quand
il serait crit; mais comme il ne pouvait m'offrir que cinquante guines
la feuille, je crus qu'il valait mieux en faire profiter notre socit,
que de le sacrifier pour une somme aussi chtive. Malgr sa lsinerie,
M. Blackwood me tmoigna d'ailleurs toute sa considration, et me traita
vritablement avec la plus grande civilit. Les paroles qu'il m'adressa
 mon dpart firent sur mon coeur une profonde impression, et je m'en
souviendrai toujours, je l'espre, avec reconnaissance.

Ma chre miss Znobia, me dit-il, des larmes dans les yeux, y a-t-il
encore quelque chose que je puisse faire pour aider au succs de votre
louable entreprise? Laissez-moi rflchir! Il est bien possible que vous
ne puissiez  votre convenance vous ... vous noyer, ou touffer d'un os
de poulet, ou tre pendue ou mordue par un ... Mais attendez! J'y pense:
il y a dans ma cour deux excellents boule-dogues--des drles distingus,
je vous assure--sauvages, et qui vous en donneront pour votre
argent--ils vous auront dvore, vous, vos oreillettes, et tout, en
moins de cinq minutes (voici ma montre!)--ne songez qu'aux sensations!
Ici! Allons!--Tom! Pter!--Dick, oh! le drle! lchez-les. Mais comme
j'tais rellement trs presse, et que je n'avais pas une minute 
perdre, je me vis force malgr moi de m'en aller, et de prendre cong
un peu plus brusquement, je l'avoue, que ne l'aurait demand la stricte
politesse.

Mon premier soin, en quittant M. Blackwood, fut de m'engager
immdiatement dans quelque mauvais pas, conformment  ses avis, et
dans cette vue, je passai la plus grande partie de la journe  errer
 travers Edinburgh, en qute d'aventures dsespres--capables de
rpondre  l'intensit de mes sentiments, et de s'adapter au grand effet
de l'article que je voulais crire. J'tais accompagne dans cette
excursion de mon domestique ngre Pompey, et de ma petite chienne Diane,
que j'avais amene avec moi de Philadelphie. Ce ne fut que tard dans
l'aprs-midi que je russis dans ma difficile entreprise. Il m'arriva
alors un grand vnement, dont l'article  la Blackwood qui suit,--dans
le ton htrogne, est la substance et le rsultat.

ARTICLE A LA BLACKWOOD DE MISS ZENOBIA

  Quel malheur, bonne dame, vous
  a ainsi prive de la vie?
  Comus.

Par une aprs-midi tranquille et silencieuse, je m'acheminai dans
l'agrable cit d'Edina. Il rgnait dans les rues une confusion et un
tumulte effroyables. Les hommes causaient. Les femmes criaient. Les
enfants s'gosillaient. Les cochons sifflaient. Les chariots grondaient.
Les boeufs soufflaient. Les vaches beuglaient. Les chevaux hennissaient.
Les chats faisaient le sabbat. Les chiens dansaient.--_Dansaient_!
Etait-ce donc possible? Oui, _dansaient_! Hlas! pensai-je, le temps
de danser est pass pour moi! Il n'est plus. Quelle cohue de souvenirs
obscurs se rveilleront de temps en temps dans un esprit dou de gnie
et de contemplation imaginative,--d'un gnie surtout condamn  la
durable, ternelle, continuelle, et pourrait-on dire--continue--oui,
_continue et continuelle_,  l'amre, harassante, troublante, et, si je
puis me permettre cette expression,  la trs troublante influence du
serein, divin, cleste, exaltant, lev et purifiant effet de ce
qu'on peut justement appeler la plus enviable, la plus _vraiment_
enviable--oui! la plus suavement belle, la plus dlicieusement thre,
et, pour ainsi dire, la plus _jolie_ (si je puis me servir d'une
expression aussi hardie) des _choses_ (pardonne-moi, gentil lecteur) du
monde;--mais je me laisse toujours entraner par mes sentiments. Dans un
tel esprit, je le rpte, quelle cohue de souvenirs sont remus par une
bagatelle! Les chiens dansaient! Et _moi_--moi, je ne le _pouvais_
pas! Ils sautaient--et moi je pleurais. Ils cabriolaient--et moi je
sanglotais bien fort. Circonstances touchantes! qui ne peuvent manquer
de rappeler au souvenir du lecteur lettr le passage exquis sur la
convenance des choses, qui se trouve au commencement du troisime volume
de cet admirable et vnrable roman chinois, le _Jo-go-Slow_.

Dans ma promenade solitaire  travers la cit, j'avais deux humbles,
mais fidles compagnons, Diane, ma petite chienne! la plus douce des
cratures! Elle avait une touffe de poils qui lui descendait sur un de
ses yeux, et un ruban bleu tait lgamment attach autour de son cou.
Diane n'avait pas plus de cinq pouces de haut, mais sa tte tait
presque  elle seule plus grosse que le reste de son corps, et sa
queue coupe tout  fait court donnait  l'intressant animal un air
d'innocence outrage qui la faisait bien venir de tous.

Et Pompey, mon ngre!--doux Pompey! Pourrai-je t'oublier jamais? J'avais
pris le bras de Pompey. Il avait trois pieds de haut (j'aime mettre
les points sur les _i_) et tait g de soixante-dix ou peut-tre
quatre-vingts ans. Il avait les jambes cagneuses, et tait obse. Sa
bouche n'tait pas prcisment petite, ni ses oreilles courtes. Ses
dents toutefois ressemblaient  des perles, et ses grands yeux largement
ouverts taient dlicieusement blancs. La Nature ne lui avait point
donn de cou et avait post ses chevilles (selon l'usage chez cette
race) au milieu de la partie suprieure du pied. Il tait habill avec
une remarquable simplicit. Il avait pour tout vtement un col de neuf
pouces de haut et un pardessus de drap brun presque neuf, qui avait
autrefois servi au grand, robuste et illustre docteur Moneypenny.
C'tait un excellent pardessus. Il tait bien taill. Il tait bien
fait. Il tait presque neuf. Pompey le relevait de ses deux mains pour
ne pas le laisser traner dans la boue.

Notre socit se composait donc de trois personnes, dont deux sont dj
connues. Il y en avait une troisime--cette troisime personne, c'tait
moi. Je suis la signora Psych Znobi_. Je _ne_ suis _pas_ Suky Snobbs.
Mon extrieur est imposant. Dans la mmorable occasion dont je parle,
j'tais vtue d'une robe de satin cramoisi et d'un mantelet arabe bleu
de ciel. La robe tait agrmente d'agrafes vertes, et de sept gracieux
volants de couleur orange. Je formais donc l troisime personne de la
socit. Il y avait le caniche. Il y avait Pompey. Il y avait moi. Nous
tions trois. Ainsi, dit-on, il n'y avait originellement que trois
Furies--Melty, Nimmy, et Hetty--la Mditation, la Mmoire, et le Violon.

Appuye sur le bras du galant Pompey, et suivie de Diane  distance
respectueuse, je descendis l'une des plus populeuses et des plus
plaisantes rues d'Edina, alors dserte. Tout  coup se prsenta  ma
vue une glise--une cathdrale gothique--vaste, vnrable, avec un haut
clocher qui se perdait dans le ciel. Quelle folie s'empara alors de
moi? Pourquoi courus-je au devant de mon destin? Je fus saisie du dsir
irrsistible de monter  cette tour vertigineuse et de contempler de
l l'immense panorama de la cit. La porte de la cathdrale ouverte
semblait m'inviter. Ma destine l'emportai. J'entrai sous la fatale
vote. O donc tait mon ange gardien?--si toutefois il y a de tels
anges. _Si!_ Monosyllabe troublant! Quel monde de mystre, de science,
de doute, d'incertitude est contenu dans tes deux lettres! J'entrai
sous la fatale vote! J'entrai, et sans endommager mes volants, couleur
orange, je passai sous le portail, et pntrai dans le vestibule. Ainsi,
dit-on, l'immense rivire Alfred passa intacte,  sec, sous la mer.

Je crus que les escaliers ne finiraient jamais. _Ils tournaient!_ Oui,
ils tournaient et montaient toujours, si bien que je ne pus m'empcher
d'appeler  mon aide l'ingnieux Pompey, et je m'appuyai sur son
bras avec toute la confiance d'une ancienne affection.--Je ne _pus_
m'empcher de m'imaginer que le dernier chelon de cette ternelle
chelle en spirale avait t accidentellement ou peut-tre  dessein
enlev. Je m'arrtai pour respirer, et au mme moment il se prsenta un
incident trop important au point de vue moral ainsi qu'au point de
vue mtaphysique pour tre pass sous silence. Il me sembla--j'avais
entirement conscience du fait--non, je ne pouvais m'tre trompe!
J'avais pendant quelques instants soigneusement et anxieusement
observ les mouvements de ma Diane--non, dis-je, je ne pouvais m'tre
trompe!--Diane _sentait un rat_! Aussitt j'appelai l'attention de
Pompey sur ce point, et Pompey--oui, Pompey fut de mon avis. Il n'y
avait plus aucun motif raisonnable de douter. Le rat avait t senti--et
senti par Diane. Ciel! pourrai-je jamais oublier l'intense motion de ce
moment? Hlas! Qu'est-ce que l'intelligence tant vante de l'homme? Le
rat--il tait l--c'est--dire quelque part. Diane avait senti le rat.
Et moi--_moi_ je ne _pouvais_ pas le sentir. Ainsi, dit-on, l'Isis
Prussienne a pour quelques personnes un doux et suave parfum, tandis que
pour d'autres elle est compltement sans odeur.

Nous tions venus  bout de l'escalier, et il n'y avait plus que trois
ou quatre marches qui nous sparaient du sommet. Nous montmes encore,
et il ne resta plus qu'une marche! Une marche! Une petite, petite
marche! Combien de fois d'une semblable petite marche dans le grand
escalier de la vie humaine dpend une destine entire de bonheur ou de
misre humaine! Je songeai  moi-mme, puis  Pompey, puis au mystrieux
et inexplicable destin qui nous entourait. Je songeai  Pompey!--Hlas!
Je songeai  l'amour! Je songeai  tous les faux pas qui ont t faits
et qui peuvent tre faits encore. Je rsolus d'tre plus prudente, plus
rserve.

J'abandonnai le bras de Pompey, et sans son assistance, je franchis la
dernire marche qui restait et gagnai la chambre du beffroi. Mon caniche
me suivit immdiatement. Pompey restait seul en arrire. Je m'arrtai au
dessus de l'escalier, et l'encourageai  monter. Il me tendit la main,
et malheureusement en faisant ce geste, il fut forc de lcher sa
redingote. Les Dieux ne cesseront-ils de nous perscuter? La redingote
tomba, et un des pieds de Pompey marcha sur le long et tranant pan de
l'habit. Il trbucha et tomba.--Cette consquence tait invitable.
Il tomba en avant, et sa tte maudite, venant me frapper en pleine
poitrine, me prcipita tout de mon long avec lui sur le dur, sale et
dtestable plancher du beffroi. Mais ma vengeance fut assure, soudaine
et complte. Le saisissant furieusement des deux mains par sa laine,
je lui arrachai une norme quantit de cette matire noire, crpue et
boucle, et la jetai loin de moi avec tous les signes du ddain. Elle
tomba au milieu des cordes du beffroi et y resta. Pompey se leva sans
dire un mot. Mais il me regarda piteusement avec ses grands yeux et
soupira. Grands Dieux!--quel soupir! Il pntra jusqu'au fond de mon
coeur. Et la chevelure--la laine! Si j'avais pu rattraper cette laine,
je l'aurais baigne de mes larmes en tmoignage de regret. Mais hlas!
elle tait maintenant bien loin. Comme elle pendillait au cordage de
la cloche, je m'imaginai qu'elle tait encore vivante. Je m'imaginai
qu'elle allait mourir d'indignation. Ainsi l'_happidandy Flos Aeris_
de Java porte, dit-on, une belle fleur, qui vit encore quand elle est
dracine. Les indignes la suspendent avec une corde au plafond, et
jouissent de son parfum des annes entires.

Notre diffrend termin, nous cherchmes dans la chambre une ouverture
qui nous permt de contempler la cit d'Edina. Il n'y avait pas de
fentre. La seule lumire qui pntrt dans ce rduit obscur venait
d'une ouverture carre ayant  peu prs un pied de diamtre, et  une
hauteur d'environ sept pieds au-dessus du plancher. Mais que ne peut
raliser l'nergie du vritable gnie? Je rsolus d'atteindre  ce trou.
Un norme attirail de roues, de pignons, et autres machines  l'air
cabalistique se trouvaient en face du trou, tout prs de lui, et 
travers le trou passait une baguette de fer venant du mcanisme. Entre
les roues et le mur il y avait juste de la place pour mon corps; mais
j'tais exaspre, et dtermine  aller jusqu'au bout. J'appelai Pompey
prs de moi.

Vous voyez cette ouverture, Pompey. Je voudrais y passer la tte pour
regarder. Vous allez vous tenir tout droit juste sous le trou,--comme
cela. Maintenant, Pompey, tendez une de vos mains, que je puisse y
monter--trs bien. Maintenant l'autre main, Pompey, et avec son aide,
j'arriverai sur vos paules.

Il fit tout ce que je dsirais, et quand je fus hisse sur ses paules,
je m'aperus que je pouvais facilement passer ma tte et mon cou 
travers l'ouverture. Le panorama tait sublime. Il ne se pouvait rien de
plus magnifique. Je ne m'arrtai un instant que pour appeler Diane et
assurer Pompey que je serais discrte, et pserais le moins possible sur
ses paules. Je lui dis que je serais  l'gard de ses sentiments d'une
dlicatesse tendre--_ossi tender qu'un beefsteak_. Aprs avoir rendu
cette justice  mon fidle ami, je m'abandonnai sans rserve  l'ardeur
et  l'enthousiasme de la jouissance du panorama qui s'tendait sous mes
yeux.

Cependant je me dispenserai de m'appesantir sur ce sujet. Je ne dcrirai
pas la cit d'Edinburgh. Tout le monde est all  Edinburgh--la
classique Edina. Je m'en tiendrai aux principaux dtails de ma
lamentable aventure. Aprs avoir jusqu' un certain point satisfait ma
curiosit touchant l'tendue, la situation, et la physionomie gnrale
de la cit, j'eus le loisir d'examiner l'glise o j'tais, et la
dlicate architecture de son clocher. Je remarquai que l'ouverture 
travers laquelle j'avais pass la tte s'ouvrait dans le cadran d'une
horloge gigantesque, et devait de la rue faire l'effet d'un large trou
de clef, tel qu'on en voit sur le cadran des montres franaises. Sans
doute le vritable but de cette ouverture tait de laisser passer le
bras d'un employ pour lui permettre d'ajuster quand il tait ncessaire
les aiguilles de l'horloge. J'observai avec surprise l'immense dimension
de ces aiguilles, dont la plus longue ne pouvait avoir moins de dix
pieds de long, et dans sa plus grande largeur moins de huit  neuf
pouces. Elles taient d'acier massif, et les bords paraissaient
tranchants. Aprs avoir not ces particularits et quelques autres, je
tournai de nouveau mes yeux sur la glorieuse perspective qui s'tendait
devant moi, et bientt je m'absorbai dans ma contemplation.

Quelques minutes aprs, je fus veille par la voix de Pompey, qui me
dclarait qu'il ne pouvait plus y tenir, et me priait de vouloir bien
tre assez bonne pour descendre. C'tait absurde, et je le lui dis assez
longuement. Il rpliqua, mais videmment en comprenant mal mes ides
 ce sujet. J'en conus quelque colre, et je lui dis en termes
premptoires, qu'il tait un imbcile, qu'il avait commis un _ignoramus
eclench-eye_, que ses ides n'taient que de pures _insommary Bovis_, et
que ses mots ne valaient gure mieux qu'une _ennemye-werry bor'em_. Il
parut satisfait, et je repris mes contemplations.

Il y avait  peu prs une demi-heure, aprs cette altercation, que
j'tais profondment absorbe par la vue cleste que j'avais sous les
yeux, lorsque je fus rveille en sursaut par quelque chose de tout 
fait froid qui me pressait doucement la partie suprieure du cou. Il est
inutile de dire que j'en ressentis une alarme inexprimable. Je savais
que Pompey tait sous mes pieds et que Diane, selon mes instructions
expresses, tait assise sur ses pattes de derrire dans le coin le plus
recul de la chambre. Qu'est-ce que cela pouvait bien tre? Hlas! je
ne le dcouvris que trop tt. En tournant doucement ma tte de ct, je
m'aperus,  ma plus grande horreur, que l'norme, brillante, petite
aiguille de l'horloge, semblable  un cimeterre, dans le cours de sa
rvolution horaire, tait _descendue sur mon cou_. Je compris qu'il
n'y avait pas une seconde  perdre. Je cherchai  retirer ma tte en
arrire, mais il tait trop tard. Il n'y avait plus d'espoir d'arracher
ma tte de la bouche de cette horrible trappe o elle tait si bien
prise, et qui devenait de plus en plus troite avec une rapidit qui
chappait  l'analyse. On ne peut se faire une ide de l'agonie d'un
pareil moment. J'levai les mains et essayai de toutes mes forces de
soulever la lourde barre de fer. C'est comme si j'avais essay de
soulever la cathdrale elle-mme. Elle descendait, descendait,
descendait toujours, de plus en plus serrant. Je criai  Pompey de
venir  mon aide; mais il me rpondit que je l'avais bless dans ses
sentiments en l'appelant un _ignorant et un vieux louche_. Je poussai
un hurlement  l'adresse de Diane; elle ne me rpondit que par un bow
wow-wow, ce qui voulait dire que je lui avais recommand de ne pas
bouger de son coin. Je n'avais donc point de secours  attendre de mes
associs.

En attendant, la lourde et terrible _faux du Temps_ (je comprenais
maintenant la force littrale de cette locution classique) ne s'tait
point arrte, et ne paraissait point dispose  s'arrter dans sa
carrire. Elle descendait et descendait toujours. Dj elle avait
enfonc sa tige tranchante d'un pouce entier dans ma chair, et mes
sensations devenaient indistinctes et confuses. Tantt je m'imaginais
tre  Philadelphie avec le puissant Dr Moneypenny, tantt dans le
cabinet de Mr Blackwood, recevant ses inestimables instructions. Puis le
doux souvenir d'anciens jours meilleurs se prsenta  mon esprit, et je
songeai  cet heureux temps ou le monde n'tait qu'un dsert, et Pompey
pas encore entirement cruel. Le tic-tac de la machine m'amusait.
_M'amusait_, dis-je, car maintenant mes sensations confinaient au
bonheur parfait, et les plus insignifiantes circonstances me causaient
du plaisir. L'ternel _clic-clac clic-clac, clic-clac_ de l'horloge
tait pour mes oreilles la plus mlodieuse musique,  certains instants
mme me rappelait les dlicieux sermons du Dr Ollapod. Puis les grands
signes du cadran--qu'ils semblaient intelligents! comme ils faisaient
penser! Les voil qui dansent la mazurka, et c'est le signe V qui la
danse  ma plus grande satisfaction. C'est videmment une dame de grande
distinction. Elle n'a rien de nos hontes, rien d'indlicat dans ses
mouvements. Elle faisait la pirouette  merveille,--tournant en rond sur
sa tte. J'essayai de lui tendre un sige, voyant quelle tait fatigue
de ses exercices--et ce ne fut qu'en ce moment que je sentis pleinement
ma lamentable situation. Lamentable en vrit! la barre tait entre
de deux pouces dans mon cou. J'tais arrive  un sentiment de douleur
exquise. J'appelai la mort, et dans ce moment d'agonie, je ne pus
m'empcher de rpter les vers exquis du pote Miguel de Cervantes:

  Vanny Buren, tan escondida
  Query no te senty venny
  Pork and pleasure, delly morry
  Nommy, torny, darry, widdy!

Un nouveau sujet d'horreur se prsenta alors  moi,--une horreur,
suffisante pour faire frissonner les nerfs les plus solides. Mes yeux,
sous la cruelle pression de la machine, sortaient littralement de leurs
orbites. Comme je songeais au moyen de m'en tirer sans eux, l'un se mit
 tomber hors de ma tte, et roulant sur la pente escarpe du clocher,
alla se loger dans la gouttire qui courait le long des bords de
l'difice. Mais la perte de cet oeil ne me fit pas autant d'effet que
l'air insolent d'indpendance et de mpris avec lequel il me regarda une
fois parti. Il tait l gisant dans la gouttire prcisment sous mon
nez, et les airs qu'il se donnait auraient t risibles, s'ils n'avaient
pas t rvoltants.

On n'avait jamais rien vu d'aussi miroitant ni d'aussi clignotant. Cette
attitude de la part de mon oeil dans la gouttire n'tait pas seulement
irritante par son insolence manifeste et sa honteuse ingratitude, mais
elle tait encore excessivement inconvenante au point de vue de la
sympathie qui doit toujours exister entre les deux yeux de la mme tte,
quelque spars qu'ils soient. Je me vis force bon gr, mal gr, de
froncer les sourcils et de clignoter en parfait concert avec cet oeil
sclrat qui gisait juste sous mon nez. Je fus bientt soulage par la
fuite de mon autre oeil. Il prit en tombant la mme direction (c'tait
peut-tre un plan concert) que son camarade. Tous deux roulrent
ensemble de la gouttire, et, en vrit je fus enchante d'tre
dbarrasse d'eux.

La barre tait entre maintenant de quatre pouces et demi dans mon
cou, et il n'y avait plus qu'un petit lambeau de peau  couper. Mes
sensations furent alors celles d'un bonheur complet, car je sentis
que dans cinq minutes au plus je serais dlivre de ma dsagrable
situation. Je ne fus pas tout  fait due dans cette attente. Juste 
cinq heures, vingt-cinq minutes de l'aprs-midi, l'norme aiguille avait
accompli la partie de sa terrible rvolution suffisante pour couper le
peu qui restait de mon cou. Je ne fus pas fche de voir la tte qui
m'avait occasionn un si grand embarras se sparer enfin de mon corps.
Elle roula d'abord le long de la paroi du clocher, puis alla se loger
pendant quelques secondes dans la gouttire, et enfin fit un plongeon
dans le milieu de la rue.

J'avouerai candidement que les sensations que j'prouvai alors
revtirent le caractre le plus singulier--ou plutt le plus mystrieux,
le plus inquitant, le plus incomprhensible. Mes sens changeaient de
place  chaque instant. Quand j'avais ma tte, tantt je m'imaginais que
cette tte tait moi, la vraie signora Psych Znobia--tantt j'tais
convaincue que c'tait le corps qui formait ma propre identit. Pour
claircir mes ides sur ce point, je cherchai ma tabatire dans ma
poche; mais en la prenant, et en essayant d'appliquer selon la
mthode ordinaire une pince de son dlicieux contenu, je m'aperus
immdiatement qu'il me manquait un objet essentiel, et je jetai aussitt
la bote  ma tte. Elle huma une prise avec une grande satisfaction,
et m'envoya en retour un sourire de reconnaissance. Peu aprs elle
m'adressa une allocution, que je ne pus entendre que vaguement, faute
d'oreilles. J'en saisis assez, cependant, pour savoir qu'elle tait
tonne de me voir encore vivante dans de pareilles conditions. Elle
cita en finissant les nobles paroles de l'Arioste:

  Il pover hommy che non sera corty
  And have a combat tenty erry morty;

me comparant ainsi  ce hros, qui dans la chaleur du combat, ne
s'apercevant pas qu'il tait mort, continuait de se battre avec une
inpuisable valeur. Il n'y avait plus rien maintenant qui pt m'empcher
de tomber du haut de mon observatoire, et c'est ce que je fis. Je
n'ai jamais pu dcouvrir ce que Pompey aperut de si particulirement
singulier dans mon extrieur. Mais il ouvrit sa bouche d'une oreille 
l'autre, et ferma ses deux yeux, comme s'il avait voulu briser des noix
avec ses paupires. Finalement, retroussant son pardessus, il ne fit
qu'un saut dans l'escalier et disparut. J'envoyai aux trousses du
misrable ces vhmentes paroles de Dmosthne:

  _Andrew O'Phlegeton, you really wake haste to fly._

Puis je me tournai du ct de la chrie de mon coeur, la mignonne  un
seul oeil, Diane au poil touffu. Hlas! quelle horrible vision frappa
mes yeux! _Etait-ce_ un rat que je vis rentrant dans son trou? _Sont-ce_
l les os rongs de ce cher petit ange cruellement dvor par le
monstre? Grands Dieu! Ce que je _vois_--_est-ce_ l'me partie, l'ombre,
le spectre de ma petite chienne bien-aime, que j'aperois assise avec
grce et mlancolie l, dans ce coin? Ecoutons! car elle parle, et,
Dieux du ciel! c'est dans l'allemand de Schiller.--

  Unt stobby duk, so stubby dun
  Duk she! Duk she!

Hlas! Ses paroles ne sont que trop vraies!

  Et si je meurs, je meurs
  Pour toi!--pour toi!

Douce crature! Elle aussi s'est sacrifie pour moi. Sans chien, sans
ngre, sans tte, que reste-t-il _maintenant_  l'infortune signora
Psych Znobia? Hlas--_rien_! J'ai dit.




LA FILOUTERIE CONSIDRE COMME SCIENCE EXACTE


  _H! filoutons, filoutons,
  Le chat et le violon._


Depuis que le monde a commenc, il y a eu deux Jrmie. L'un a crit une
Jrmiade sur l'usure, et s'appela Jrmie Bentham. Il a t fort admir
de M. John Neal[54], et fut un grand homme dans un petit genre. L'autre
a donn son nom  la plus importante des sciences exactes et fut un
grand homme dans un grand genre--je puis dire: dans le plus grand des
genres.

La filouterie--ou l'ide abstraite exprime par le verbe _filouter_ est
assez claire. Cependant le fait, l'action, la chose est quelque peu
difficile  dfinir. Nous pouvons toutefois arriver  une conception
passable du sujet, en dfinissant, non la chose elle-mme, mais l'homme,
comme un animal qui filoute. Si Platon avait song  cela, il se fut
pargn l'affront du poulet dplum.

On demandait fort pertinemment  Platon pourquoi un poulet dplum,
ou ce qui revient trs clairement au mme, un bipde sans plumes ne
serait pas, selon sa propre dfinition, un homme? Mais je n'ai pas 
craindre de m'entendre poser une semblable question. L'homme est un
animal qui filoute, et il n'y a pas d'autre animal qui filoute que
l'homme. Une cage entire de poulets dplums n'entamerait pas ma
dfinition.

Ce qui constitue l'essence, la nature, le principe de la filouterie
est, de fait, un caractre tout particulier  l'espce de cratures
qui portent jaquettes et pantalons. Une corneille drobe, un renard
escroque, une belette friponne; un homme filoute. Filouter est sa
destine. L'homme a t fait pour pleurer, dit le pote. Mais non; il
a t fait pour filouter. C'est l son but, son objet, sa _fin_. C'est
pour cela, que lorsqu'un homme a t filout, on dit qu'il est _refait_.

La filouterie, bien analyse, est un compos, dont les ingrdients sont:
la minutie, l'intrt, la persvrance, l'ingniosit, l'audace, la
nonchalance, l'originalit, l'impertinence et la grimace.

_Minutie_.--Notre filou est mticuleux. Il opre sur une petite chelle.
Son affaire, c'est le dtail; il lui faut de l'argent comptant ou un
papier bien en rgle. Si par hasard il est tent de se lancer dans
quelque grande spculation, alors il perd aussitt ses traits
distinctifs, et devient ce que l'on appelle un financier. Ce dernier
mot implique tout ce qui constitue la filouterie, except que le
financier travaille en grand. Un filou peut donc tre regard comme un
banquier _in petto_--et une opration financire, comme une filouterie
 Brobdignag. L'un est  l'autre ce qu'Homre est  Flaccus,--un
mastodonte  une souris, la queue d'une comte  celle d'un cochon.

_Intrt_.--Notre filou est uniquement guid par l'intrt. Il ddaigne
la filouterie pour le pur _amour_ de la filouterie. Il a toujours un
objet en vue;--sa poche--et la vtre. Il est toujours  l'afft d'une
chance dcisive. Il ne voit que le nombre un. Vous tes le nombre deux,
vous devez prendre garde  vous.

_Persvrance_.--Notre filou est persvrant. Il ne se laisse pas
facilement dcourager. La terre lui manqut-elle sous les pieds, il ne
s'en inquite pas, il poursuit imperturbablement son but, et

  Ut canis a corio nunquam absterrebitur uncto[55],

ainsi ne laissera-t-il jamais aller sa partie.

_Ingniosit_.--Notre filou est ingnieux. Il a la bosse de la
constructivit. Il saisit bien un plan. Il sait inventer et circonvenir.
Si Alexandre n'avait pas t Alexandre, il et voulu tre Diogne. S'il
n'tait pas un filou, il serait fabricant de souricires brevetes, ou
pcheur de truites  la ligne.

_Audace_.--Notre filou est audacieux. C'est un homme hardi. Il porte la
guerre en pleine Afrique. Il emporte tout d'assaut. Il ne craindrait pas
les poignards de Frei-Herren. Avec, un peu plus de prudence, Dick Turpin
aurait fait un excellent filou; Daniel O'Connel, avec un peu moins de
blague; et Charles XII, avec une livre ou deux de cervelle de plus dans
la tte.

_Nonchalance_.--Notre filou est nonchalant. Il n'est pas du tout
nerveux. Il n'a jamais _eu_ de nerfs. Il ne sait pas ce que c'est que
l'moi. On peut le mettre hors de la maison par la porte, mais non
hors de lui-mme. Il est froid--froid comme un concombre. Il est
calme--calme comme un sourire de Lady Bury. Il est souple--souple
comme un vieux gant, ou les demoiselles de l'ancienne Baes.

_Originalit_.--Notre filou est original--consciencieusement original.
Ses penses sont bien  lui. Il ddaignerait d'employer celles d'un
autre. Il a en aversion les trucs vents. Il rendrait plutt une
bourse, j'en suis sr, s'il dcouvrait qu'il la doit  une filouterie
qui ne soit pas originale.

_Impertinence_.--Notre filou est impertinent. Il fait le crne. Il met
les poings sur les rognons. Il fourre ses mains dans les poches de son
pantalon. Il ricane  votre barbe. Il marche sur vos cors. Il mange
votre dner, il boit votre vin, il vous emprunte votre argent, il vous
tire le nez, il donne des coups de pied  votre chienne, et il embrasse
vtre femme.

_Grimace_.--Le vrai filou termine toutes ses oprations par une
grimace. Mais personne ne la voit que lui. Il grimace, lorsque sa tche
du jour est remplie--quand ses divers travaux sont accomplis--le soir
dans sa chambre, et uniquement pour son amusement particulier. Il arrive
chez lui. Il ferme sa porte. Il se dshabille. Il teint sa chandelle.
Il se met au lit. Il tend sa tte sur l'oreiller. Aprs quoi, notre
filou _fait sa grimace_. Ce n'est pas une hypothse. Rien de plus
naturel. Je raisonne _ priori_, et dis qu'un filou ne serait pas un
filou sans sa grimace.

On peut faire remonter l'origine de la filouterie  l'enfance de la race
humaine. Adam fut peut-tre le premier filou. En tout cas, nous pouvons
suivre les traces de cette science jusqu' une trs haute antiquit.
Il est vrai que les modernes l'ont amene  un degr de perfection que
n'auraient jamais rve les ttes dures de nos anctres. Sans m'arrter
 parler des vieilles scies, je me contenterai de prsenter un rsum
de quelques-uns des cas les plus modernes.

Voici une excellente filouterie. Une matresse de maison a besoin d'un
sofa. Elle va visiter plusieurs magasins de meubles. Elle arrive enfin
dans un magasin bien assorti. A la porte, un individu poli et ayant la
langue bien pendue l'accoste et l'invite  entrer. Elle trouve un sofa
qui fait parfaitement son affaire; elle en demande le prix, et se trouve
surprise et enchante  la fois d'entendre articuler une somme de vingt
pour cent au moins au dessous de son attente. Elle se hte de conclure
le march, prend une facture et un reu, laisse son adresse, en priant
d'envoyer l'article  la maison le plus tt possible, et se retire
pendant que le marchand se confond en rvrences et en salutations. La
nuit vient, et point de sofa. Le jour suivant se passe, et toujours
rien. Un domestique va s'enqurir des causes de ce retard. On n'a
connaissance d'aucun march. Il n'y a point eu de sofa de vendu, point
d'argent de reu--except par le filou, qui a fort bien jou le rle du
marchand.

Nos magasins de meubles sont abandonns sans surveillance  la merci
du premier venu; ce qui donne toute facilit pour des tours de cette
espce. Les passants entrent, regardent les marchandises, et partent
sans qu'on les ait remarqus ni vus. Si quelqu'un dsire faire une
acquisition, ou s'enqurir du prix d'un article, une cloche est l sous
la main, et cette prcaution parat amplement suffisante.

Autre filouterie fort respectable. Un individu bien mis entre dans une
boutique; il y fait une emplette de la valeur d'un dollar. Mais  son
grand regret, il s'aperoit qu'il a laiss son portefeuille dans la
poche d'un autre habit. Il dit donc au boutiquier: Cela ne fait rien,
mon cher monsieur; vous m'obligerez en envoyant le paquet  la maison.
Mais attendez. Je crois bien qu'il n'y a pas  la maison de monnaie
infrieure  une pice de cinq dollars. Vous pouvez donc envoyer avec le
paquet quatre dollars pour le change.--Trs bien, monsieur,
rpond le boutiquier, concevant aussitt une grande ide de la haute
dlicatesse de sa pratique. J'en connais, se dit-il  lui-mme, qui
auraient mis la marchandise sous leur bras, et seraient partis en
promettant de revenir payer le dollar en passant dans l'aprs-midi.

Il envoie un garon avec le paquet et la monnaie. En chemin, tout  fait
accidentellement, celui-ci est rencontr par l'acheteur, qui s'crie:

Ah! c'est mon paquet, n'est-ce pas?--Je croyais qu'il tait depuis
longtemps  la maison. Allez, allez! Ma femme, mistress Trotter, vous
donnera les cinq dollars--je lui ai laiss des instructions  cet effet.
Mais vous pourriez aussi bien me donner la monnaie--j'aurai besoin
de quelque argent pour la poste. Trs bien! Un, deux... cette pice
est-elle bonne?--trois, quatre--Parfaitement bien! Dites  Mme Trotter
que vous m'avez rencontr et maintenant allez et ne vous amusez pas en
chemin.

Le garon ne s'amuse pas du tout--mais il perd beaucoup de temps avant
de revenir de sa commission. Pas plus de Mme Trotter que sur la main. Il
se console toutefois en se disant qu'aprs tout il n'a pas t assez sot
pour laisser les marchandises sans l'argent; il rentre  la boutique
l'air fort satisfait de lui-mme, et ne peut s'empcher de se sentir
bless et indign quand son matre lui demande ce qu'il a fait de la
monnaie.

Voici une filouterie tout  fait simple. Un vaisseau est sur le point de
mettre  la voile. Un individu  l'air officiel se prsente au capitaine
avec une facture des frais de ville extraordinairement modre. Enchant
de s'en tirer  si bon compte, et ne sachant auquel entendre, le
capitaine s'acquitte en toute hte. Au bout d'un quart d'heure, une
seconde facture, et celle-ci moins raisonnable, lui est prsente par un
autre individu qui lui a bientt fait comprendre que le premier receveur
tait un filou, et la premire recette une filouterie.

En voici une autre  peu prs semblable.

Un bateau  vapeur est sur le point de larguer. Un voyageur, son
porte-manteau  la main, accourt de toutes ses forces du ct de
l'embarcadre. Tout  coup, il s'arrte tout court, et ramasse avec une
grande agitation quelque chose sur le sol. C'est un portefeuille. Qui
a perdu un portefeuille? se met-il  crier. Personne ne peut assurer
avoir perdu son portefeuille; mais l'motion est vive, quand on apprend
que la trouvaille est de valeur. Le bateau, cependant, ne peut attendre.

Le temps et la mare n'attendent personne, crie le capitaine.

Pour l'amour de Dieu, encore quelques minutes! dit l'auteur de la
trouvaille; le vrai propritaire va se prsenter.

On ne peut attendre! rplique le capitaine; larguez, entendez vous!

Que vais-je donc faire? demande l'homme, en grande peine. Je vais
quitter le pays pour quelques annes, et je ne puis en conscience garder
cette somme norme en ma possession.--Pardon, monsieur, (s'adressant 
un gentilhomme sur la rive) mais vous m'avez l'air d'un honnte homme.
Voulez-vous me rendre le service de vous charger de ce portefeuille--je
vois que je puis me fier  vous--et de le faire publier? Les billets,
vous le voyez, montent  une somme fort considrable. Le propritaire,
sans aucun doute, tiendra  vous rcompenser de votre peine.

Moi?--non, vous! C'est vous qui l'avez trouv.

Oui, si vous y tenez.--Je veux bien accepter un lger
retour--uniquement pour faire taire vos scrupules. Voyons--ces billets
sont tous des billets de mille--Dieu me bnisse! un millier de dollars
serait trop--cinquante seulement, c'est bien assez!

Larguez! dit le capitaine.

Mais je n'ai pas la monnaie de cent, et en somme, vous feriez
mieux....

Larguez! dit le capitaine.

Attendez donc! crie le gentilhomme qui vient d'examiner pendant la
dernire minute son propre portefeuille. Attendez donc! J'ai
votre affaire. Voici un billet de cinquante sur la banque du North
America.--donnez-moi le portefeuille.

Le toujours trs consciencieux auteur de la trouvaille prend le billet
de cinquante avec une rpugnance marque, et jette au gentilhomme le
portefeuille, pendant que le steamboat fume et siffle en s'branlant.
Une demi-heure aprs son dpart, le gentilhomme s'aperoit que les
valeurs considrables ne sont que des billets faux, et toute l'histoire
une pure filouterie.

Voici une filouterie hardie. Un champ de foire, ou quelque chose
d'analogue doit se tenir dans un endroit o l'on n'a accs que par un
pont libre. Un filou s'installe sur ce pont, et informe respectueusement
tous les passants de la nouvelle loi qui vient d'tablir un droit de
page d'un centime par tte d'homme, de deux centimes par tte de cheval
ou d'ne, et ainsi de suite... Quelques-uns grondent, mais tous se
soumettent, et le filou rentre chez lui plus riche de quelque cinquante
ou soixante dollars bien gagns. Il n'y a rien de plus fatigant que de
percevoir un droit de page sur une grande foule.

Une habile filouterie est celle-ci. L'ami d'un filou garde une promesse
de paiement, remplie et signe en due forme sur billet ordinaire imprim
 l'encre rouge. Le filou se procure une ou deux douzaines de ces
billets en blanc, et chaque jour en trempe un dans sa soupe, le prsente
 son chien qui saute aprs, et finit par le lui donner _en bonne
bouche_. Le temps de l'chance arrivant, le filou et son chien vont
trouver l'ami, et l'engagement devient le sujet de la discussion. L'ami
tire le billet de son secrtaire, et fait le geste de le prsenter au
filou, quand le chien saute sur le billet et le dvore. Le filou est non
seulement surpris, mais vex et furieux de la conduite absurde de
son chien, et proteste qu'il est prt  faire honneur  son
obligation--aussitt qu'on pourra en fournir une preuve vidente.

Voici une filouterie assez mesquine. Une dame est insulte dans la rue
par le compre d'un filou. Le filou lui-mme vole au secours de la dame,
et, aprs avoir ross son ami d'importance, insiste pour accompagner la
dame jusqu' sa porte. Il s'incline, la main sur son coeur, et lui dit
trs respectueusement adieu. La dame invite son sauveur  la suivre,
disant qu'elle va le prsenter  son grand frre et  son papa. Le
sauveur soupire et dcline l'invitation. N'y a-t-il donc aucun moyen,
murmure-t-elle, de vous prouver ma reconnaissance?

Si, madame, il y en a un. Veuillez tre assez bonne pour me prter une
couple de shillings.

Dans la premire motion du moment, la dame songe  disparatre
sur-le-champ. Aprs y avoir pens deux fois, cependant, elle ouvre sa
bourse et s'excute. C'est l, dis-je, une filouterie mesquine--car il
faut que la moiti de la somme emprunte soit paye au monsieur qui a eu
la peine d'insulter la dame, et d'tre ross par dessus le march pour
l'avoir insulte.

Autre filouterie mesquine, mais toujours scientifique. Le filou
s'approche du comptoir d'une taverne et demande deux cordes de tabac. On
les lui donne, quand tout  coup aprs les avoir rapidement examines,
il se met  dire:

Ce tabac n'est pas de mon got. Reprenez-le et donnez-moi  la place un
verre de grog.

Le grog servi et aval, le filou gagne la porte pour s'en aller. Mais la
voix du tavernier l'arrte:

Je crois, monsieur, que vous avez oubli de payer votre grog.

Payer mon grog!--Ne vous ai-je pas donn le tabac en retour? Que vous
faut-il de plus?

Mais, s'il vous plat, monsieur je ne me souviens pas que vous ayez
pay le tabac.

Que voulez-vous dire par l, coquin?--Ne vous ai-je pas rendu votre
tabac? Attendez-vous que je vous paie ce que je n'ai pas pris?

Mais, monsieur, dit le marchand, ne sachant plus que dire, mais,
monsieur...

Il n'y a pas de mais qui tienne, monsieur, interrompt le filou,
faisant semblant d'entrer dans une grande colre, et fermant la porte
avec violence derrire lui, il n'y a pas de mais qui tienne, nous
connaissons vos tours d'escamotage.

Voici encore une trs habile filouterie, qui se recommande surtout par
sa simplicit. Une bourse a t perdue; et celui qui l'a perdue fait
insrer dans les journaux du jour un avertissement accompagn d'une
description trs dtaille.

Aussitt notre filou de copier les dtails de l'avertissement, en
changeant l'en-tte, la phrasologie gnrale, et l'adresse. Par
exemple, l'original, long et verbeux, porte cet en-tte: Un
portefeuille perdu! et invite  dposer l'argent, quand on l'aura
trouv, au n 1 de Tom Street.

La copie est brve; elle porte en tte ce seul mot perdu et indique le
n 2 ou le n 3 de Harry ou Dick Street, comme l'endroit o l'on peut
voir le propritaire. Cette copie est insre au moins dans cinq ou six
journaux du jour, de telle sorte qu'elle ne paraisse que peu d'heures
aprs l'original. Dt-elle tomber sous les yeux de celui qui a perdu la
bourse, c'est  peine s'il pourrait se douter qu'elle a quelque rapport
avec son infortune. Mais naturellement, il y a cinq ou six chances
contre une que celui qui l'aura trouve se prsente  l'adresse donne
par le filou plutt qu' celle du lgitime propritaire. Le filou paie
la rcompense, met l'argent dans sa poche et file.

Voici une filouterie qui a beaucoup d'analogie avec la prcdente. Une
dame du grand _ton_ a laiss glisser dans la rue une bague de diamant
d'un prix exceptionnel. Elle offre  celui qui la retrouvera quarante
ou cinquante dollars de rcompense--elle fait dans son annonce une
description dtaille de la pierre et de sa monture, et dclare qu'elle
paiera _instantanment_ la rcompense promise  celui qui la rapportera
au n tant, dans telle avenue, sans lui poser la moindre question. Un
jour ou deux aprs, la dame tant absente de son logis, on sonne au n
tant dans l'avenue indique. Une servante parat; l'inconnu demande la
dame de la maison; en apprenant qu'elle est absente, il s'tonne et
manifeste le plus poignant regret. C'est une affaire d'importance qui
concerne personnellement la matresse du logis. En effet il a eu la
bonne fortune de trouver sa bague de diamant. Mais peut-tre fera-t-il
bien de revenir une autrefois. Pas du tout! dit la servante: pas du
tout! disent en choeur la soeur et la belle-soeur de la dame qu'on a
appeles sur les entrefaites. L'identit de la bague est bruyamment
constate, la rcompense paye, et l'homme de dtaler au plus vite.
La dame rentre, et manifeste  sa soeur et  sa belle-soeur quelque
mcontentement de ce qu'elles aient pay quarante ou cinquante dollars
un fac-simile de sa bague--un fac-simile fait de vrai similor et d'un
infme strass.

Mais comme les filouteries n'ont pas de fin, cet essai ne finirait
jamais, si je voulais seulement indiquer les varits et les formes
infinies dont cette science est susceptible. Il faut cependant conclure,
et je ne saurais mieux le faire, qu'en racontant sommairement une
filouterie fort dcente et assez bien tudie dont notre ville a t
dernirement le thtre, et qui s'est reproduite depuis avec succs dans
d'autres localits de plus en plus florissantes de l'Union.

Un homme entre deux ges arrive dans une ville, venant on ne sait d'o.
Il parat remarquablement prcis, cauteleux, pos, rflchi dans ses
dmarches. Sa tenue est scrupuleusement irrprochable, mais simple et
sans ostentation. Il porte une cravate blanche, une ample redingote, qui
ne vise qu'au confort, de srieuses chaussures  paisses semelles, et
des pantalons sans sous-pied. Il a tout l'air, en ralit, d'un ais,
conome, exact et respectable _homme d'affaires_--l'homme d'affaires
_par excellence_, un de ces hommes durs et pres  l'extrieur, mais
doux  l'intrieur, tels que nous en voyons dans la haute comdie
--personnages dont les paroles sont autant d'engagements, et qui sont
connus pour rpandre d'une main les guines en charits, tandis que
de l'autre, quand il s'agit de transaction commerciale, ils se font
escompter jusqu' la dernire fraction d'un farthing.

Il fait beaucoup de bruit pour dcouvrir une pension  son gr. Il
dteste les enfants. Il est accoutum  la tranquillit. Ses habitudes
sont mthodiques--il s'tablirait de prfrence dans une petite famille
respectable, et ayant de pieuses inclinations. Les conditions ne sont
pas une question--il n'insiste que sur un point: c'est qu'on lui
prsentera sa quittance le premier de chaque mois (on est alors au deux
du mois), et lorsqu'enfin il a trouv ce qu'il lui faut, il prie sa
propritaire de ne pas oublier ses instructions sur ce point, de lui
envoyer sa facture et son reu  dix heures prcises le _premier_ jour
de chaque mois, et jamais le second sous aucun prtexte.

Ces arrangements pris, notre homme d'affaires loue un bureau dans un
quartier plutt respectable que fashionable de la ville. Il ne mprise
rien tant que les prtentions. Quand il y a tant de montre, dit-il,
il est rare qu'il y ait quelque chose de solide dessous,--observation
qui fait une si profonde impression sur l'esprit de sa propritaire,
qu'elle l'crit au crayon en guise de memorandum dans sa grande Bible de
famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon.

Puis il fait faire des annonces dans le genre de celle qui suit, dans
les principales maisons de publicit  six pennies--celles  un sou,
il les ddaigne comme peu respectables, et comme se faisant payer leurs
annonces  l'avance. Un des points de la profession de foi de notre
homme d'affaires, c'est que rien ne doit se payer avant d'tre fait.

DEMANDE.--Les soussigns, sur le point de commencer des oprations
d'affaires trs tendues dans cette ville, rclament les services de
trois ou quatre secrtaires intelligents et comptents,  qui il sera
fait de larges appointements. On exige les meilleures recommandations,
plus encore pour l'honntet que pour la capacit. Comme les affaires
en question impliquent de hautes responsabilits, et que des sommes
considrables doivent ncessairement passer par les mains de ces
employs, il a sembl opportun de demander  chacun des secrtaires
engags un dpt de cinquante dollars. Inutile donc de se prsenter,
si l'on ne peut verser cette somme entre les mains des soussigns,
ni fournir les tmoignages de moralit les plus satisfaisants. On
prfrerait des jeunes gens ayant de pieuses inclinations. On pourra se
prsenter entre dix et onze heures du matin, et entre quatre et cinq de
l'aprs-midi, chez Messieurs

  Bogs, Hogs, Logs, Frogs et Co.
  n 110, Dog Street.

Au 31 du mois, cette annonce avait amen  l'office de MM. Bogs, Hogs,
Logs, Frogs et Compagnie, quinze ou vingt jeunes gens ayant de pieuses
inclinations. Mais notre homme d'affaires n'est pas press de conclure
avec l'un ou avec l'autre--un homme d'affaires ne se presse jamais--et
ce n'est qu'aprs le plus svre examen des pieuses inclinations de
chacun des postulants que ses services sont agrs, et les cinquante
dollars reus, uniquement  titre de sage prcaution, sous la
respectable signature de MM. Bogs, Logs, Frogs et Compagnie. Le matin
du premier jour du mois suivant, la propritaire ne prsente pas
sa quittance selon sa promesse--grave ngligence pour laquelle le
respectable chef de la maison qui finit en _Ogs_ l'aurait sans doute
svrement rprimande, s'il avait pu se laisser entraner  rester dans
la ville un ou deux jours de plus dans ce dessein.

Quoi qu'il en soit, les constables ont un mauvais quart d'heure 
passer, bien des pas  faire en tout sens, et tout ce qu'ils peuvent
faire, c'est de dclarer que l'homme d'affaires, tait dans toute la
force du terme, un hen knee high, locution que quelques personnes
traduisent par N.E.I. initiales sous lesquelles il faudrait lire la
phrase classique _Non Est Inventus_[56].

En attendant, les jeunes secrtaires se sentent un peu peu moins
inclins  la pit qu'auparavant, pendant que la propritaire achte
un morceau de la meilleure gomme lastique Indienne de la valeur d'un
shilling, et met tous ses soins  effacer le mmorandum au crayon crit
par quelque folle dans sa grande Bible de famille, sur la large marge
des Proverbes de Salomon.




L'HOMME D'AFFAIRES


  _La Mthode est l'me des Affaires._

  Vieux Dicton.


Je suis un homme d'affaires. Je suis un homme mthodique. Il n'y a
rien au dessus de la mthode. Il n'y a pas de gens que je mprise plus
cordialement que ces fous excentriques qui jasent de mthode sans savoir
ce que c'est; qui ne s'attachent qu' la lettre, et ne cessent d'en
violer l'esprit. Ces gens-l ne manquent pas de commettre les plus
normes sottises en suivant ce qu'ils appellent une mthode rgulire.
C'est l,  mon avis, un vritable paradoxe. La vraie mthode ne
s'applique qu'aux choses ordinaires et naturelles, et nullement 
l'extraordinaire ou  l'_outr_. Quelle ide nette, je le demande,
peut-on attacher  des expressions telles que celles-ci; un dandy
mthodique, ou un feu-follet systmatique?

Mes ides sur ce sujet n'auraient sans doute pas t aussi claires
qu'elles le sont, sans un bienheureux accident qui m'arriva quand
j'tais encore un simple marmot. Une vieille nourrice irlandaise de
bon sens, (que je n'oublierai jamais s'il plat  Dieu) un jour que je
faisais plus de bruit qu'il ne fallait, me prit par les talons, me fit
tourner deux ou trois fois en rond, pour m'apprendre  crier, puis me
cogna la tte  m'en faire venir des cornes, contre la colonne du lit.
Cet vnement, dis-je, dcida de ma destine et fit ma fortune. Une
bosse se dclara sur mon sinciput, et se transforma en un charmant
organe d'_ordre_, comme on peut le voir un jour d't.

De l cette passion absolue pour le systme et la rgularit, qui m'a
fait l'homme d'affaires distingu que je suis.

S'il y a quelque chose que je hais sur terre, c'est le gnie. Vos hommes
de gnie sont tous des nes bts--le plus grand gnie n'est que le plus
grand ne--et  cette rgle il n'y a aucune exception. Ce qu'il y a de
certain, c'est que vous ne pouvez pas plus faire d'un gnie un homme
d'affaires, que tirer de l'argent d'un Juif, ou des muscades d'une pomme
de pin. On ne voit que des gens qui s'chappent toujours par la tangente
dans quelque entreprise fantastique ou quelque spculation ridicule, en
contradiction absolue avec la convenance naturelle des choses, et ne
font que des affaires qui n'en sont pas. Vous pouvez immdiatement
deviner ces sortes de caractres  la nature de leurs occupations.
Si, par exemple, vous voyez un homme s'tablir comme marchand ou
manufacturier, ou se lancer dans le commerce du coton ou du tabac, ou
dans quelque autre de ces carrires excentriques, ou s'engager dans
la fabrique des tissus, des savons, etc., ou vouloir tre lgiste,
forgeron, ou mdecin--ou toute autre chose en dehors des voies
ordinaires--vous pouvez du premier coup le taxer de gnie, et ds lors,
selon la rgle de trois, c'est un ne.

Or, je ne suis pas du tout un gnie, mais un homme d'affaires rgulier.
Mon journal et mon grand livre en feront foi en un instant. Ils sont
bien tenus, quoique ce ne soit pas  moi  le dire; et dans mes
habitudes gnrales d'exactitude et de ponctualit, je ne crains pas
d'tre battu par une horloge. En outre, j'ai toujours su faire cadrer
mes occupations avec les habitudes ordinaires de mes semblables. Non
pas que sous ce rapport je me sente le moins du monde redevable  mes
parents; avec leur esprit excessivement born, ils auraient sans aucun
doute fini par faire de moi un gnie fieff, si mon ange gardien n'tait
pas venu y mettre bon ordre. En fait de biographie la vrit est quelque
chose, mais surtout en fait d'autobiographie--et cependant on aura
peut-tre de la peine  me croire, quand je dclarerai, avec toute la
solennit possible, que mon pauvre pre me plaa, vers l'ge de quinze
ans, dans la maison de ce qu'il appelait un respectable marchand au
dtail et  la commission faisant un gros chiffre d'affaires!--Un gros
chiffre de rien du tout! La consquence de cette folie fut qu'au bout
de deux ou trois jours j'tais renvoy  mon obtuse famille, avec une
fivre de cheval, et une douleur trs violente et trs dangereuse au
sinciput, qui se faisait sentir tout autour de mon organe d'ordre.
Peu s'en fallut que je n'y restasse--j'en eus pour six semaines--les
mdecins prtendant que j'tais perdu et le reste. Mais, quoique je
souffrisse beaucoup, je n'en tais pas moins un enfant plein de coeur.
Je me voyais sauv de la perspective de devenir un respectable marchand
au dtail et  la commission, faisant un gros chiffre d'affaires, et je
me sentais rempli de reconnaissance pour la protubrance qui avait
t l'instrument de mon salut, ainsi que pour la gnreuse femme, qui
m'avait originairement gratifi de cet instrument.

La plupart des enfants quittent la maison paternelle  dix ou douze ans;
j'attendis jusqu' seize. Et je ne crois pas que je l'aurais encore
quitte, si je n'avais un jour entendu parler  ma vieille mre de
m'tablir  mon propre compte dans l'picerie. L'picerie!--Rien que d'y
penser! Je rsolus de me tirer de l, et d'essayer de m'tablir moi-mme
dans quelque occupation _dcente_, pour ne pas dpendre plus longtemps
des caprices de ces vieux fous, et ne pas courir le risque de finir par
devenir un gnie. J'y russis parfaitement du premier coup, et le temps
aidant, je me trouvai  dix-huit ans faisant de grandes et profitables
affaires dans la carrire d'_annonce ambulante_ pour tailleur.

Je n'tais arriv  remplir les onreux devoirs de cette profession qu'
force de fidlit rigide  l'instinct systmatique qui formait le trait
principal de mon esprit. Une _mthode_ scrupuleuse caractrisait mes
actions aussi bien que mes comptes. Pour moi, c'tait la mthode--et
non l'argent--qui faisait l'homme, au moins tout ce qui dans l'homme ne
dpendait pas du tailleur que je servais. Chaque matin  neuf heures, je
me prsentais chez lui pour prendre le costume du jour. A dix heures,
je me trouvais dans quelque promenade  la mode ou dans un autre lieu
d'amusement public. La rgularit et la prcision avec lesquelles je
tournais ma charmante personne de manire  mettre successivement en vue
chaque partie de l'habit que j'avais sur le dos, faisaient l'admiration
de tous les connaisseurs en ce genre. Midi ne passait jamais sans que
j'eusse envoy une pratique  la maison de mes patrons, MM. Coupe
et Revenez-Demain. Je le dis avec des larmes dans les yeux--car ces
messieurs se montrrent  mon gard les derniers des ingrats. Le petit
compte au sujet duquel nous nous querellmes, et finmes par nous
sparer, ne peut, en aucun de ses articles, paratre surcharg  qui
que ce soit tant soit peu vers dans les affaires. Cependant je veux me
donner l'orgueilleuse satisfaction de mettre le lecteur en tat de juger
par lui-mme. Voici le libell de ma facture:

  _MM. Coupe et Revenez-Demain, Marchands
  Tailleurs.

  A Pierre Profit, annonce ambulante._

                                              Doivent:

  10 Juillet.--Pour promenade habituelle, et pratique
       envoye  la maison                             L. 00, 25

  11 Juillet.--Pour it. it. it.                               25

  12 Juillet.--Pour un mensonge, seconde classe;
       habit noir pass vendu pour vert invisible.            25

  13 Juillet.--Pour un mensonge, premire classe,
       qualit et dimension extra; recommand une
       satinette de laine pour du drap fin.                   75

  20 Juillet.--Achet un col de papier neuf, ou
       dicky, pour faire valoir un Ptersham gris.             2

  15 Aot.--Pour avoir port un habit  queue doublement
       ouat (76 degrs thermomtriques  l'ombre)            25

  16 Aot.--Pour m'tre tenu sur une jambe pendant
       trois heures, pour montrer une bande de pantalons
       nouveau modle,  12-1/2 centimes par jambe
       et par heure                                       37-1/2

  17 Aot.--Pour promenade ordinaire, et grosse
       pratique envoye  la maison (un homme fort gras)      50

  18 Aot.--Pour it. it. (taille moyenne)                     25

  19 Aot.--Pour it. it. (petit homme et mauvaise paye.)       6

                                                    L. 2, 96-1/2

L'article le plus contest dans cette facture fut l'article bien modr
des deux pennies pour le col en papier. Ma parole d'honneur, ce n'tait
pas un prix draisonnable. C'tait un des plus propres, des plus jolis
petits cols que j'aie jamais vus; et j'avais d'excellentes raisons de
croire qu'il allait faire vendre trois Petershams. L'an des associs,
cependant, ne voulut m'accorder qu'un penny, et alla jusqu' dmontrer
de quelle manire on pouvait tailler quatre cols de la mme dimension
dans une feuille de papier ministre. Inutile de dire que je maintins la
chose en principe. Les affaires sont les affaires, et doivent se faire 
la faon des affaires. Il n'y avait aucune espce de _systme_, aucune
_mthode_  m'escroquer un penny--un pur vol de cinquante pour cent. Je
quittai sur-le-champ le service de MM. Coupe et Revenez-Demain, et je
me lanai pour mon propre compte dans l'_Offusque l'oeil_--une des
plus lucratives, des plus respectables, et des plus indpendantes des
occupations ordinaires.

Ici ma stricte intgrit, mon conomie, mes rigoureuses habitudes
sytmatiques en affaires furent de nouveau en jeu. Je me trouvai bientt
faisant un commerce florissant, et devins un homme qui comptait sur la
_Place_. La vrit est que je ne barbotais jamais dans des affaires
d'clat, mais j'allais tout doucement mon petit train dans la bonne
vieille routine sage de la profession--profession, dans laquelle, sans
doute, je serais encore  l'heure qu'il est sans un petit accident qui
me survint dans une des oprations d'affaires ordinaires au mtier.

Un riche et vieux harpagon, un hritier prodigue, une corporation en
faillite se mettent-ils dans la tte d'lever un palais, il n'y a pas
de meilleure affaire que d'arrter l'entreprise; c'est ce que sait tout
homme intelligent. Le procd en question est la base fondamentale du
commerce de l'_Offusque-l'oeil_. Aussitt donc que le projet de btisse
est en pleine voie d'excution, nous autres hommes d'affaires, nous nous
assurons un joli petit coin du terrain rserv, ou un excellent petit
emplacement attenant  ce terrain, ou directement en face. Cela fait,
nous attendons que le palais soit  moiti bti, et nous payons un
architecte de bon got, pour nous btir  la vapeur, juste contre ce
palais, une baraque ornemente,--une pagode orientale ou hollandaise, ou
une table  cochons, ou quelque ingnieux petit morceau d'architecture
fantastique dans le got Esquimaux, Rickapoo, ou Hottentot.
Naturellement, nous ne pouvons consentir  faire disparatre ces
constructions  moins d'un boni de cinq cents pour cent sur le prix
d'achat et de pltre. Le pouvons-nous? Je pose la question. Je la
pose aux hommes d'affaires. Il serait absurde de supposer que nous le
pouvons. Et cependant il se trouva une corporation assez sclrate pour
me demander de le faire--de commettre une pareille normit. Je ne
rpondis pas  son absurde proposition, naturellement; mais je crus
qu'il tait de mon devoir d'aller la nuit suivante couvrir le susdit
palais de noir de fume. Pour cela, ces stupides coquins me firent
fourrer en prison; et ces Messieurs de l'_Offusque-l'oeil_ ne purent
s'empcher de rompre avec moi, quand je fus rendu  la libert.

Les affaires d'_Assauts et Coups_, dans lesquelles je fus alors forc de
m'aventurer pour vivre, taient assez mal adaptes  la nature dlicate
de ma constitution; mais je m'y employai de grand coeur, et y trouvai
mon compte, comme ailleurs, grce aux rigides habitudes d'exactitude
mthodique qui m'avaient t si rudement inculques par cette dlicieuse
vieille nourrice--que je ne pourrais oublier sans tre le dernier des
hommes. En observant, dis-je, la plus stricte mthode dans toutes mes
oprations, et en tenant bien rgulirement mes livres, je pus venir 
bout des plus srieuses difficults, et finis par m'tablir tout  fait
convenablement dans la profession. Il est de fait que peu d'individus
ont su, dans quelque profession que ce soit, faire de petites affaires
plus serres que moi. Je vais prcisment copier une page de mon
Livre-Journal; ce qui m'pargnera la peine de trompeter mon propre
loge--pratique mprisable, dont un esprit lev ne saurait se rendre
coupable. Et puis, le Livre-Journal est une chose qui ne sait pas
mentir.

--_1 janvier._ Jour du nouvel an. Rencontr Brusque dans la rue--gris.
Mmorandum:--il fera l'affaire. Rencontr Bourru peu de temps aprs,
sol comme un ne. Mem: Excellente affaire. Couch mes deux hommes sur
mon grand livre, et ouvert un compte avec chacun d'eux.

_2 janvier._--Vu Brusque  la Bourse, l'ai rejoint et lui ai march sur
l'orteil. Il est tomb sur moi  coups de poing et m'a terrass. Merci,
mon Dieu!--Je me suis relev. Quelque petite difficult pour m'entendre
avec Sac, mon attorney. Je faisais monter les dommages et intrts 
mille; mais il dit que pour une simple bousculade, nous ne pouvons pas
exiger plus de cinq cents. Mem: Il faudra se dbarrasser de Sac:--pas le
moindre _systme_.

_3 janvier._--All au thtre, pour m'occuper de Bourru. Je l'ai vu
assis dans une loge de ct au second rang, entre une grosse dame et une
maigre. Lorgn toute la socit jusqu' ce que j'aie vu la grosse dame
rougir et murmurer quelque chose  l'oreille de B. Je tournai alors
autour de la loge, et y entrai, le nez  la porte de sa main. Allait-il
me le tirer?--Non: me souffleter? J'essayai encore--pas davantage.
Alors je m'assis, et fis de l'oeil  la dame maigre, et  ma grande
satisfaction, le voil qui m'empoigne par la nuque et me lance au beau
milieu du parterre. Cou disloqu, et jambe droite gravement endommage.
Rentr triomphant  la maison, bu une bouteille de champagne, et inscrit
mon jeune homme pour cinq mille.--Sac dit que cela peut aller.

_15 fvrier._--Fait un compromis avec M. Brusque. Somme entre dans le
journal: cinquante centimes--voir.

_16 fvrier._--Chass par ce vilain drle de Bourru, qui m'a fait
prsent de cinq dollars. Cot du procs: quatre dollars, 25 centimes.
Profit net--voir Journal--soixante-cinq centimes.

Voil donc, en fort peu de temps, un gain net d'au moins un dollar et 25
centimes--et rien que pour le cas de Brusque et de Bourru; et je puis
solennellement assurer le lecteur que ce ne sont l que des extraits
pris au hasard dans mon Journal.

Il y a un vieux dicton, qui n'en est pas moins vrai pour cela, c'est
que l'argent n'est rien en comparaison de la sant. Je trouvais que les
exigences de la profession taient trop grandes pour mon tat de sant
dlicate; et finissant par m'apercevoir que les coups reus m'avaient
dfigur au point que mes amis, quand ils me rencontraient dans la rue,
ne reconnaissaient plus du tout Peter Profit, je conclus que je n'avais
rien de mieux  faire que de m'occuper dans un autre genre. Je songeai
donc  travailler dans _la Boue_, et j'y travaillai pendant plusieurs
annes.

Le plus grand inconvnient de cette occupation, c'est que trop de gens
se prennent d'amour pour elle, et que par consquent la concurrence est
excessive. Le premier ignorant venu qui s'aperoit qu'il n'a pas assez
d'toffe pour faire son chemin comme Annonce-ambulante, ou comme compre
de l'Offusque-l'oeil, ou comme chair  pt, s'imagine qu'il russira
parfaitement comme travailleur dans la _Boue_.

Mais il n'y a jamais eu d'ide plus errone que de croire qu'on n'a pas
besoin de cervelle pour ce mtier. Surtout, on ne peut rien faire en ce
genre sans mthode. Je n'ai opr, il est vrai qu'en dtail; mais grce
 mes vieilles habitudes de _systme_, tout marcha sur des roulettes. Je
choisis tout d'abord mon carrefour, avec le plus grand soin, et je n'ai
jamais donn dans la ville un coup de balai ailleurs que _l_. J'eus
soin, aussi, d'avoir sous la main une jolie petite flaque de boue, que
je pusse employer  la minute. A l'aide de ces moyens, j'arrivai  tre
connu comme un homme de confiance; et, laissez-moi vous le dire, c'est
la moiti du succs, dans le commerce. Personne n'a jamais manqu de me
jeter un sou, et personne n'a travers mon carrefour avec des pantalons
propres. Et, comme on connaissait parfaitement mes habitudes en
affaires, personne n'a jamais essay de me tromper. Du reste, je ne
l'aurais pas souffert. Comme je n'ai jamais tromp personne, je n'aurais
pas tolr qu'on se jout de moi. Naturellement je ne pouvais empcher
les fraudes des chausses. Leur rection m'a caus un prjudice ruineux.
Toutefois ce ne sont pas l des individus, mais des corporations--et des
corporations--cela est bien connu--n'ont ni coups de pied  craindre
quelque part, ni me  damner.

Je faisais de l'argent dans cette affaire, lorsque, un jour de malheur,
je me laissai aller  me perdre dans l'_Eclaboussure-du-chien_--quelque
chose d'analogue, mais bien moins respectable comme profession. Je
m'tais post dans un endroit excellent, un endroit central, et j'avais
un cirage et des brosses premire qualit. Mon petit chien tait tout
engraisse, et parfaitement dgourdi. Il avait t longtemps dans le
commerce, et, je puis le dire, il le connaissait  fond. Voici quel
tait notre procd ordinaire: Pompey, aprs s'tre bien roul dans
la boue, s'asseyait sur son derrire  la porte d'une boutique, et
attendait qu'il vnt un dandy en bottes blouissantes. Alors il allait
 sa rencontre, et se frottait une ou deux fois  ses Wellingtons. Sur
quoi le dandy jurait par tous les diables, et cherchait des yeux un
cire-bottes. J'tais l, bien en vue, avec mon cirage et mes brosses.
C'tait l'affaire d'une minute, et j'empochais un sixpence. Cela alla
assez bien pendant quelque temps--de fait, je n'tais pas cupide, mais
mon chien l'tait. Je lui cdais le tiers de mes profits, mais il voulut
avoir la moiti. Je ne pus m'y rsoudre--nous nous querellmes et nous
sparmes.

Je m'essayai ensuite pendant quelque temps  _moudre de l'orgue_, et je
puis dire que j'y russis assez bien. C'est un genre d'affaires fort
simple, qui va de soi, et ne demande pas des aptitudes spciales. Vous
prenez un moulin  musique  un seul air, et vous l'arrangez de manire
 ouvrir le mouvement d'horlogerie, et vous lui donnez trois ou quatre
bons coups de marteau. Vous ne pouvez vous imaginer combien cette
opration amliore l'harmonie et l'effet de l'instrument. Cela fait,
vous n'avez qu' marcher devant vous avec le moulin sur votre dos,
jusqu' ce que vous aperceviez une enseigne de tanneur dans la rue, et
quelqu'un qui frappe habill de peau de daim. Alors vous vous arrtez,
avec la mine d'un homme dcid  rester l et  moudre jusqu'au jour du
jugement dernier. Bientt une fentre s'ouvre, et quelqu'un vous jette
un sixpence en vous priant de vous taire et de vous en aller, etc ...
Je sais que quelques mouleurs[57] d'orgue ont rellement consenti 
dguerpir pour cette somme, mais pour moi, je trouvais que la mise de
fonds tait trop importante pour me permettre de m'en aller  moins d'un
shilling.

Je m'adonnai assez longtemps  cette occupation; mais elle ne me
satisfit pas compltement, et finalement je l'abandonnai. La vrit est
que je travaillais avec un grand dsavantage: je n'avais pas d'ne--et
les rues en Amrique sont si boueuses, et la cohue dmocratique si
encombrante, et ces sclrats d'enfants si terribles!

Je fus pendant quelques mois sans emploi; mais je russis enfin, sous le
coup de la ncessit,  me procurer une situation dans la _Poste-Farce_.
Rien de plus simple que les devoirs de cette profession, et ils ne sont
pas sans profit. Par exemple:--De trs bon matin j'avais  faire mon
paquet de fausses lettres. Je griffonnais ensuite  l'intrieur
quelques lignes--sur le premier sujet venu qui me semblait suffisamment
mystrieux--signant toutes les lettres Tom Dobson, ou Bobby Tompkins, ou
autre nom de ce genre. Aprs les avoir plies, cachetes et revtues de
faux timbres--Nouvelle-Orlans, Bengale, Botany Bay, ou autre lieu fort
loign,--je me mettais en train de faire ma tourne quotidienne, comme
si j'tais le plus press du monde. Je m'adressais toujours aux grosses
maisons pour dlivrer les lettres et recevoir le port. Personne n'hsite
 payer le port d'une lettre--surtout un double port--les gens sont si
btes!--et j'avais tourn le coin de la rue avant qu'on ait eu le temps
d'ouvrir les lettres. Le grand inconvnient de cette profession c'est
qu'il me fallait marcher beaucoup et fort vite, et varier souvent mon
itinraire. Et puis, j'avais de srieux scrupules de conscience. Je ne
puis entendre dire qu'on a abus de l'innocence des gens--et c'tait
pour moi un supplice d'entendre de quelle faon toute la ville chargeait
de ses maldictions Tom Dobson et Bobby Tompkins. Je me lavai les mains
de l'affaire et lchai tout de dgot.

Ma huitime et dernire spculation fut l'_Elevage des Chats_. J'ai
trouv l un genre d'affaires trs agrable et trs lucratif, et pas la
moindre peine. Le pays, comme on le sait, tait infest de chats,--si
bien que pour s'en dbarrasser on avait fait une ptition signe d'une
foule de noms respectables, prsente  la Chambre dans sa dernire et
mmorable session. L'assemble,  cette poque, tait extraordinairement
bien informe, et aprs avoir promulgu beaucoup d'autres sages et
salutaires institutions, couronna le tout par la loi sur les chats. Dans
sa forme primitive, cette loi offrait une prime pour tant de _ttes_
de chats (quatre sous par tte); mais le Snat parvint  amender cette
clause importante, et  substituer le mot _queues_ au mot _ttes_. Cet
amendement tait si naturel et si convenable que la Chambre l'accepta 
l'unanimit.

Aussitt que le gouverneur eut sign le bill, je mis tout ce que j'avais
dans l'achat de Toms et de Tabbies[58]. D'abord, je ne pus les nourrir
que de souris (les souris sont  bon march); mais ils remplirent le
commandement de l'Ecriture d'une faon si merveilleuse, que je finis par
comprendre que ce que j'avais de mieux  faire, c'tait d'tre libral,
et ainsi je leur accordai hutres et tortues. Leurs queues, au taux
lgislatif, me procurent aujourd'hui un honnte revenu; car j'ai
dcouvert une mthode avec laquelle, sans avoir recours  l'huile de
Macassar, je puis arriver  quatre coupes par an. Je fus enchant de
dcouvrir aussi, que ces animaux s'habituaient bien vite  la chose, et
prfraient avoir la queue coupe qu'autrement. Je me considre donc
comme un homme arriv, et je suis en train de marchander un sjour de
plaisance sur l'Hudson.




L'ENSEVELISSEMENT PRMATUR


Il y a certains thmes d'un intrt tout  fait empoignant, mais qui
sont trop compltement horribles pour devenir le sujet d'une fiction
rgulire. Ces sujets-l, les purs romanciers doivent les viter, s'ils
ne veulent pas offenser ou dgouter. Ils ne peuvent convenablement
tre mis en oeuvre, que s'ils sont soutenus et comme sanctifis par la
svrit et la majest de la vrit. Nous frmissons, par exemple, de
la plus poignante des volupts douloureuses au rcit du passage de
la Brsina, du tremblement de terre de Lisbonne, du massacre de la
Saint-Barthlemy, ou de l'touffement des cent vingt-trois prisonniers
dans le trou noir de Calcutta. Mais dans ces rcits, c'est le
fait--c'est--dire la ralit--la vrit historique qui nous meut. En
tant que pures inventions, nous ne les regarderions qu'avec horreur.

Je viens de citer quelques-unes des plus frappantes et des plus fameuses
catastrophes dont l'histoire fasse mention; mais c'est autant leur
tendue que leur caractre, qui impressionne si vivement notre
imagination. Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur, que j'aurais pu,
dans le long et magique catalogue des misres humaines, choisir beaucoup
d'exemples individuels plus remplis d'une vritable souffrance qu'aucune
de ces vastes catastrophes collectives. La vraie misre--le comble de la
douleur--est quelque chose de particulier, non de gnral. Si l'extrme
de l'horreur dans l'agonie est le fait de l'homme unit, et non de
l'homme en masse--remercions-en la misricorde de Dieu!

Etre enseveli vivant, c'est  coup sr la plus terrible des extrmits
qu'ait jamais pu encourir une crature mortelle.

Que cette extrmit soit arrive souvent, trs souvent, c'est ce que ne
saurait gure nier tout homme qui rflchit. Les limites qui sparent la
vie de la mort sont tout au moins indcises et vagues. Qui pourra dire
o l'une commence et o l'autre finit? Nous savons qu'il y a des cas
d'vanouissement, o toute fonction apparente de vitalit semble cesser
entirement, et o cependant cette cessation n'est,  proprement parler,
qu'une pure suspension--une pause momentane dans l'incomprhensible
mcanisme de notre vie. Au bout d'un certain temps, quelque mystrieux
principe invisible remet en mouvement les ressorts enchants et les
roues magiciennes. La corde d'argent n'est pas dtache pour toujours,
ni la coupe d'or irrparablement brise. Mais en attendant, o tait
l'me?

Mais en dehors de l'invitable conclusion _a priori_, que telles causes
doivent produire tels effets--et que par consquent ces cas bien connus
de suspension de la la vie doivent naturellement donner lieu de temps
en temps  des inhumations prmatures--en dehors, dis-je, de cette
considration, nous avons le tmoignage direct de l'exprience mdicale
et ordinaire, qui dmontre qu'un grand nombre d'inhumations de ce
genre ont rellement eu lieu. Je pourrais en rapporter, si cela tait
ncessaire, une centaine d'exemples bien authentiques.

Un de ces exemples, d'un caractre fort remarquable, et dont les
circonstances peuvent tre encore fraches dans le souvenir de
quelques-uns de mes lecteurs, s'est prsent il n'y a pas longtemps dans
la ville voisine de Baltimore, et y a produit une douloureuse, intense
et gnrale motion. La femme d'un de ses plus respectables citoyens--un
lgiste minent, membre du Congrs,--fut atteinte subitement d'une
inexplicable maladie, qui dfia compltement l'habilet des mdecins.
Aprs avoir beaucoup souffert, elle mourut, ou fut suppose morte.
Il n'y avait aucune raison de supposer qu'elle ne le ft pas. Elle
prsentait tous les symptmes ordinaires de la mort. La face avait
les traits pincs et tirs. Les lvres avaient la pleur ordinaire du
marbre. Les yeux taient ternes. Plus aucune chaleur. Le pouls avait
cess de battre. On garda pendant trois jours le corps sans l'ensevelir,
et dans cet espace de temps il acquit une rigidit de pierre. On se
hta alors de l'enterrer, vu l'tat de rapide dcomposition o on le
supposait.

La dame fut dpose dans le caveau de famille, et rien n'y fut drang
pendant les trois annes suivantes. Au bout de ces trois ans, on ouvrit
le caveau pour y dposer un sarcophage.--Quelle terrible secousse
attendait le mari qui lui-mme ouvrit la porte! Au moment o elle se
fermait derrire lui, un objet vtu de blanc tomba avec fracas dans ses
bras. C'tait le squelette de sa femme dans son linceul encore intact.

Des recherches minutieuses prouvrent videmment qu'elle tait
ressuscite dans les deux jours qui suivirent son inhumation,--que les
efforts qu'elle avait faits dans le cercueil avaient dtermin sa
chute de la saillie sur le sol, o en se brisant il lui avait permis
d'chapper  la mort. Une lampe laisse par hasard pleine d'huile dans
le caveau fut trouve vide; elle pouvait bien, cependant avoir
t puise par l'vaporation. Sur la plus leve des marches qui
descendaient dans cet horrible sjour, se trouvait un large fragment du
cercueil, dont elle semblait s'tre servi pour attirer l'attention en
en frappant la porte de fer. C'est probablement au milieu de cette
occupation qu'elle s'vanouit, ou mourut de pure terreur; et dans sa
chute, son linceul s'embarrassa  quelque ouvrage en fer de l'intrieur.
Elle resta dans cette position et se putrfia ainsi, toute droite.

L'an 1810, un cas d'inhumation d'une personne vivante arriva en France,
accompagn de circonstances qui prouvent bien que la vrit est
souvent plus trange que la fiction. L'hrone de l'histoire tait une
demoiselle Victorine Lafourcade, jeune fille d'illustre naissance,
riche, et d'une grande beaut. Parmi ses nombreux prtendants se
trouvait Julien Bossuet, un pauvre littrateur ou journaliste de Paris.
Ses talents et son amabilit l'avaient recommand  l'attention de la
riche hritire, qui semble avoir eu pour lui un vritable amour. Mais
son orgueil de race la dcida finalement  l'vincer, pour pouser un
monsieur Renelle, banquier, et diplomate de quelque mrite. Une
fois mari, ce monsieur la ngligea, ou peut-tre mme la maltraita
brutalement. Aprs avoir pass avec lui quelques annes misrables, elle
mourut--ou au moins son tat ressemblait tellement  la mort, qu'on
pouvait s'y mprendre. Elle fut ensevelie--non dans un caveau,--mais
dans une fosse ordinaire dans son village natal. Dsespr, et toujours
brlant du souvenir de sa profonde passion, l'amoureux quitte la
capitale et arrive dans cette province loigne o repose sa belle,
avec le romantique dessein de dterrer son corps et de s'emparer de
sa luxuriante chevelure. Il arrive  la tombe. A minuit il dterre le
cercueil, l'ouvre, et se met  dtacher la chevelure, quand il est
arrt, en voyant s'entr'ouvrir les yeux de sa bien-aime.

La dame avait t enterre vivante. La vitalit n'tait pas encore
compltement partie, et les caresses de son amant achevrent de la
rveiller de la lthargie qu'on avait prise pour la mort. Celui-ci la
porta avec des transports frntiques  son logis dans le village.
Il employa les plus puissants rvulsifs que lui suggra sa science
mdicale. Enfin, elle revint  la vie. Elle reconnut son sauveur, et
resta avec lui jusqu' ce que peu  peu elle et recouvr ses premires
forces. Son coeur de femme n'tait pas de diamant; et cette dernire
leon d'amour suffit pour l'attendrir. Elle en disposa en faveur
de Bossuet. Elle ne retourna plus vers son mari, mais lui cacha sa
rsurrection, et s'enfuit avec son amant en Amrique. Vingt ans aprs,
ils rentrrent tous deux en France, dans la persuasion que le temps
avait suffisamment altr les traits de la dame, pour qu'elle ne ft
plus reconnaissable  ses amis. Ils se trompaient; car  la premire
rencontre monsieur Renelle reconnut sa femme et la rclama. Elle
rsista; un tribunal la soutint dans sa rsistance, et dcida que les
circonstances particulires jointes au long espace de temps coul,
avaient annul, non seulement au point de vue de l'quit, mais  celui
de la lgalit, les droits de son poux.

Le Journal Chirurgical de Leipsic--priodique de grande autorit et
de grand mrite, que quelque diteur amricain devrait bien traduire
et republier--rapporte dans un de ses derniers numros un cas analogue
vraiment terrible.

Un officier d'artillerie, d'une stature gigantesque et de la plus
robuste sant, ayant t jet  bas d'un cheval intraitable, en reut
une grave contusion  la tte, qui le rendit immdiatement insensible.
Le crne tait lgrement fractur, mais on ne craignait aucun danger
immdiat. On lui fit avec succs l'opration du trpan. On le saigna, on
employa tous les autres moyens ordinaires en pareil cas. Cependant, peu
 peu, il tomba dans un tat d'insensibilit de plus en plus dsespr,
si bien qu'on le crut mort.

Comme il faisait trs chaud, on l'ensevelit avec une prcipitation
indcente dans un des cimetires publics. Les funrailles eurent lieu un
jeudi. Le dimanche suivant, comme d'habitude, grande foule de visiteurs
au cimetire; et vers midi, l'motion est vivement excite, quand on
entend un paysan dclarer qu'tant assis sur la tombe de l'officier, il
avait distinctement senti une commotion du sol, comme si quelqu'un se
dbattait sous terre. D'abord on n'attacha que peu d'attention au dire
de cet homme; mais sa terreur vidente, et son enttement  soutenir son
histoire produisirent bientt sur la foule leur effet naturel. On se
procura des bches  la hte, et le cercueil qui tait indcemment 
fleur de terre, fut si bien ouvert en quelques minutes que la tte du
dfunt apparut. Il avait toutes les apparences d'un mort, mais il tait
presque dress dans son cercueil, dont il avait,  force de furieux
efforts, en partie soulev le couvercle.

On le transporta aussitt  l'hospice voisin, o l'on dclara qu'il
tait encore vivant, quoique en tat d'asphyxi. Quelques heures aprs
il revenait  la vie, reconnaissait ses amis, et parlait dans un langage
sans suite des agonies qu'il avait endures dans le tombeau.

De son rcit il rsulta clairement qu'il avait d avoir la conscience de
son tat pendant plus d'une heure aprs son inhumation, avant de tomber
dans l'insensibilit. Son cercueil tait ngligemment rempli d'une terre
excessivement poreuse, ce qui permettait  l'air d'y pntrer. Il avait
entendu les pas de la foule sur sa tte, et avait essay de se faire
entendre  son tour. C'tait ce bruit de la foule sur le sol du
cimetire, disait-il, qui semblait l'avoir rveill d'un profond
sommeil, et il n'avait pas plus tt t rveill, qu'il avait eu la
conscience entire de l'horreur sans pareille de sa position.

Ce malheureux, raconte-t-on, se rtablissait, et tait en bonne voie de
gurison dfinitive, quand il mourut victime de la charlatanerie des
expriences mdicales. On lui appliqua une batterie galvanique, et il
expira tout  coup dans une de ces crises extatiques que l'lectricit
provoque quelquefois.

A propos de batterie galvanique, il me souvient d'un cas bien connu et
bien extraordinaire, dans lequel on en fit l'exprience pour ramener 
la vie un jeune attorney de Londres, enterr depuis deux jours. Ce
fait eut lieu en 1831, et souleva alors dans le public une profonde
sensation.

Le patient, M. Edward Stapleton, tait mort en apparence d'une fivre
typhode, accompagne de quelques symptmes extraordinaires, qui avaient
excit la curiosit des mdecins qui le soignaient. Aprs son dcs
apparent, on requit ses amis d'autoriser un examen du corps _post
mortem_; mais ils s'y refusrent. Comme il arrive souvent en prsence
de pareils refus, les praticiens rsolurent d'exhumer le corps et de le
dissquer  loisir en leur particulier. Ils s'arrangrent sans peine
avec une des nombreuses socits de dterreurs de corps qui abondent 
Londres; et la troisime nuit aprs les funrailles le prtendu cadavre
fut dterr de sa bire enfouie  huit pieds de profondeur, et dpos
dans le cabinet d'oprations d'un hpital priv.

Une incision d'une certaine tendue venait d'tre pratique dans
l'abdomen quand,  la vue de la fracheur et de l'tat intact des
organes, on s'avisa d'appliquer au corps une batterie lectrique.
Plusieurs expriences se succdrent, et les effets habituels se
produisirent, sans autres caractres exceptionnels que la manifestation,
 une ou deux reprises, dans les convulsions, de mouvements plus
semblables que d'ordinaire  ceux de la vie.

La nuit s'avanait. Le jour allait poindre, on jugea expdient de
procder enfin  la dissection. Un tudiant, particulirement dsireux
d'exprimenter une thorie de son cru, insista pour qu'on appliqut la
batterie  l'un des muscles pectoraux. On fit au corps une violente
chancrure, que l'on mit prcipitamment en contact avec un fil, quand le
patient, d'un mouvement brusque, mais sans aucune convulsion, se leva de
la table, marcha au milieu de la chambre, regarda pniblement autour de
lui pendant quelques secondes, et se mit  parler. Ce qu'il disait
tait inintelligible; mais les mots taient articuls, et les syllabes
distinctes. Aprs quoi, il tomba lourdement sur le plancher.

Pendant quelques moments la terreur paralysa l'assistance; mais
l'urgence de la circonstance lui rendit bientt sa prsence d'esprit.
Il tait vident que M. Stapleton tait vivant, quoique vanoui. Les
vapeurs de l'ther le ramenrent  la vie; il fut rapidement rendu  la
sant et  la socit de ses amis-- qui cependant on eut grand soin
de cacher sa rsurrection, jusqu' ce qu'il n'y et plus de rechute 
craindre. Qu'on juge de leur tonnement--de leur transport!

Mais ce qu'il y a de plus saisissant dans cette aventure, ce sont les
assertions de M. Stapleton lui-mme. Il dclare qu'il n'y a pas eu un
moment o il ait t compltement insensible--qu'il avait une conscience
obtuse et vague de tout ce qui lui arriva,  partir du moment o ses
mdecins le dclarrent _mort_, jusqu' celui o il tomba vanoui sur le
plancher de l'hospice. Je suis vivant, telles avaient t les paroles
incomprises, qu'il avait essay de prononcer, en reconnaissant que la
chambre o il se trouvait tait un cabinet de dissection.

Il serait ais de multiplier ces histoires; mais je m'en abstiendrai;
elles ne sont nullement ncessaires pour tablir ce fait, qu'il y a des
cas d'inhumations prmatures. Et quand nous venons  songer combien
rarement, vu la nature du cas, il est en notre pouvoir de les dcouvrir,
il nous faut bien admettre, qu'elles peuvent arriver souvent sans que
nous en ayons connaissance. En vrit, il arrive rarement qu'on remue un
cimetire, pour quelque dessein que ce soit, dans une certaine tendue,
sans qu'on n'y trouve des squelettes dans des postures faites pour
suggrer les plus terribles soupons.

Soupons terribles en effet; mais destine plus terrible encore! On peut
affirmer sans hsitation, qu'il n'y a pas d'vnement plus terriblement
propre  inspirer le comble de la dtresse physique et morale que d'tre
enterr vivant. L'oppression intolrable des poumons--les exhalaisons
suffocantes de la terre humide--le contact des vtements de mort colls
 votre corps--le rigide embrassement de l'troite prison--la noirceur
de la nuit absolue--le silence ressemblant  une mer qui
vous engloutit--la prsence invisible, mais palpable du ver
vainqueur--joignez  tout cela la pense qui se reporte  l'air et
au gazon qui verdit sur votre tte, le souvenir des chers amis qui
voleraient  votre secours s'ils connaissaient votre destin, l'assurance
qu'ils n'en seront _jamais_ informs--que votre lot sans esprance est
celui des vrais morts--toutes ces considrations, dis-je, portent avec
elles dans le coeur qui palpite encore une horreur intolrable qui fait
plir et reculer l'imagination la plus hardie. Nous ne connaissons pas
sur terre de pareille agonie--nous ne pouvons rver rien d'aussi hideux
dans les royaumes du dernier des enfers. C'est pourquoi tout ce qu'on
raconte  ce sujet offre un intrt si profond--intrt, toutefois, qui,
en dehors de la terreur mystrieuse du sujet, repose essentiellement et
spcialement sur la conviction o nous sommes de la _vrit_ des
choses racontes. Ce que je vais dire maintenant relve de ma propre
connaissance, de mon exprience positive et personnelle.

Pendant plusieurs annes j'ai t sujet  des attaques de ce mal
singulier que les mdecins se sont accords  appeler la catalepsie, 
dfaut d'un terme plus exact. Quoique les causes tant immdiates que
prdisposantes de ce mal, quoique ses diagnostics mmes soient encore 
l'tat de mystre, ses caractres apparents sont assez bien connus. Ses
varits ne semblent gure que des varits de degr. Quelquefois le
patient ne reste qu'un jour, ou mme moins longtemps encore, dans
une espce de lthargie excessive. Il a perdu la sensibilit, et est
extrieurement sans mouvement, mais les pulsations du coeur sont encore
faiblement perceptibles; il reste quelques traces de chaleur; une lgre
teinte colore encore le centre des joues; et si nous lui appliquons
un miroir aux lvres, nous pouvons dcouvrir une certaine action des
poumons, action lourde, ingale et vacillante. D'autres fois, la crise
dure des semaines entires,--mme des mois; et dans ce cas, l'examen
le plus scrupuleux, les preuves les plus rigoureuses des mdecins ne
peuvent arriver  tablir quelque distinction sensible entre l'tat du
patient, et celui que nous considrons comme l'tat de mort absolue.
Ordinairement il n'chappe  l'ensevelissement prmatur, que grce 
ses amis qui savent qu'il est sujet  la catalepsie, grce aux soupons
qui sont la suite de cette connaissance, et, par dessus tout, 
l'absence sur sa personne de tout symptme de dcomposition. Les
progrs de la maladie sont, heureusement, graduels. Les premires
manifestations, quoique bien marques, sont quivoques. Les accs
deviennent successivement de plus en plus distincts et prolongs. C'est
dans cette gradation qu'est la plus grande scurit contre l'inhumation.
L'infortun, dont la _premire_ attaque revtirait les caractres
extrmes, ce qui se voit quelquefois, serait presque invitablement
condamn  tre enterr vivant.

Mon propre cas ne diffrait en aucune particularit importante des
cas mentionns dans les livres de mdecine. Quelquefois, sans cause
apparente, je tombais peu  peu dans un tat de demi-syncope ou de
demi-vanouissement; et je demeurais dans cet tat sans douleur, sans
pouvoir remuer, ni mme penser, mais conservant une conscience obtuse et
lthargique de ma vie et de la prsence des personnes qui entouraient
mon lit, jusqu' ce que la crise de la maladie me rendt tout  coup
 un tat de sensation parfaite. D'autres fois j'tais subitement et
imptueusement atteint. Je devenais languissant, engourdi, j'avais des
frissons, des tourdissements, et me sentais tout d'un coup abattu.
Alors, des semaines entires, tout tait vide pour moi, noir et
silencieux; un nant remplaait l'univers. C'tait dans toute la force
du terme un total anantissement. Je me rveillais, toutefois, de ces
dernires attaques peu  peu et avec une lenteur proportionne  la
soudainet de l'accs. Aussi lentement que point l'aurore pour le
mendiant sans ami et sans asile, errant dans la rue pendant une longue
nuit dsole d'hiver, aussi tardive pour moi, aussi dsire, aussi
bienfaisante la lumire revenait  mon me.

A part cette disposition aux attaques, ma sant gnrale paraissait
bonne; et je ne pouvais m'apercevoir qu'elle tait affecte par ce
seul mal prdominant,  moins de considrer comme son effect une
idiosyncrasie qui se manifestait ordinairement pendant mon sommeil. En
me rveillant, je ne parvenais jamais  reprendre tout de suite pleine
et entire possession de mes sens, et je restais toujours un certain
nombre de minutes dans un grand garement et une profonde perplexit;
mes facults mentales en gnral, mais surtout ma mmoire, tant
absolument en suspens.

Dans tout ce que j'endurais ainsi il n'y avait pas de souffrance
physique, mais une infinie dtresse morale. Mon imagination devenait
un vritable charnier. Je ne parlais que de vers, de tombes et
d'pitaphes. Je me perdais dans des songeries de mort, et l'ide d'tre
enterr vivant ne cessait d'occuper mon cerveau. Le spectre du danger
auquel j'tais expos me hantait jour et nuit. Le jour, cette pense
tait pour moi une torture, et la nuit, une agonie. Quand l'affreuse
obscurit se rpandait sur la terre, l'horreur de cette pense me
secouait--me secouait comme le vent secoue les plumes d'un corbillard.
Quand la nature ne pouvait plus rsister au sommeil, ce n'tait qu'avec
une violente rpulsion que je consentais  dormir--car je frissonnais en
songeant qu' mon rveil, je pouvais me trouver l'habitant d'une tombe.
Et lorsqu'enfin je succombais au sommeil, ce n'tait que pour tre
emport dans un monde de fantmes, au dessus duquel, avec ses ailes
vastes et sombres, couvrant tout de leur ombre, planait seule mon ide
spulcrale.

Parmi les innombrables et sombres cauchemars qui m'oppressrent ainsi en
rves, je ne rappellerai qu'une seule vision. Il me sembla que j'tais
plong dans une crise cataleptique plus longue et plus profonde que
d'ordinaire. Tout  coup je sentis tomber sur mon front une main glace,
et une voix impatiente et mal articule murmura  mon oreille ce mot:
Lve-toi!

Je me dressai sur mon sant. L'obscurit tait complte. Je ne pouvais
voir la figure de celui qui m'avait rveill; je ne pouvais me rappeler
ni l'poque  laquelle j'tais tomb dans cette crise, ni l'endroit o
je me trouvais alors couch. Pendant que, toujours sans mouvement, je
m'efforais pniblement de rassembler mes ides, la main froide me
saisit violemment le poignet, et le secoua rudement, pendant que la voix
mal articule me disait de nouveau:

Lve-toi! Ne t'ai-je pas ordonn de te lever?

Et qui es-tu? demandai-je.

Je n'ai pas de nom dans les rgions que j'habite, reprit la voix,
lugubrement. J'tais mortel, mais je suis un dmon. J'tais sans piti,
mais je suis plein de compassion. Tu sens que je tremble. Mes dents
claquent, pendant que je parle, et cependant ce n'est pas du froid de la
nuit--de la nuit sans fin. Mais cette horreur est intolrable. Comment
peux-tu dormir en paix? Je ne puis reposer en entendant le cri de
ces grandes agonies. Les voir, c'est plus que je ne puis supporter.
Lve-toi! Viens avec moi dans la nuit extrieure, et laisse-moi te
dvoiler les tombes. N'est-ce pas un spectacle lamentable?--Regarde.

Je regardai; et la figure invisible, tout en me tenant toujours par le
poignet, avait fait ouvrir au grand large les tombes de l'humanit, et
de chacune d'elles sortit une faible phosphorescence de dcomposition,
qui me permit de pntrer du regard les retraites les plus secrtes, et
de contempler les corps envelopps de leur linceul, dans leur triste et
solennel sommeil en compagnie des vers! Mais hlas! ceux qui dormaient
d'un vrai sommeil taient des millions de fois moins nombreux que ceux
qui ne dormaient pas du tout. Il se produisit un lger remuement, puis
une douloureuse et gnrale agitation; et des profondeurs des fosses
sans nombre il venait un mlancolique froissement de suaires; et parmi
ceux qui semblaient reposer tranquillement, je vis qu'un grand nombre
avaient plus ou moins modifi la rigide et incommode position dans
laquelle ils avaient t clous dans leur tombe. Et pendant que je
regardais, la voix me dit encore: N'est-ce pas, oh! n'est-ce pas une
vue pitoyable? Mais avant que j'aie pu trouver un mot de rponse, le
fantme avait cess de me serrer le poignet; les lueurs phosphorescentes
expirrent, et les tombes se refermrent tout  coup avec violence,
pendant que de leurs profondeurs sortait un tumulte de cris dsesprs,
rptant: N'est-ce pas-- Dieu! n'est-ce pas une vue bien pitoyable?

Ces apparitions fantastiques qui venaient m'assaillir la nuit tendirent
bientt jusque sur mes heures de veille leur terrifiante influence. Mes
nerfs se dtendirent compltement, et je fus en proie  une horreur
perptuelle. J'hsitai  aller  cheval,  marcher,  me livrer  un
exercice qui m'et fait sortir de chez moi. De fait, je n'osais plus
me hasarder hors de la prsence immdiate de ceux qui connaissaient ma
disposition  la catalepsie, de peur que, tombant dans un de mes
accs habituels, je ne fusse enterr avant qu'on ait pu constater mon
vritable tat. Je doutai de la sollicitude, de la fidlit de mes plus
chers amis.

Je craignais que, dans un accs plus prolong que de coutume, ils ne se
laissassent aller  me regarder comme perdu sans ressources. J'en vins
au point de m'imaginer que, vu la peine que je leur occasionnais, ils
seraient enchants de profiter d'une attaque trs prolonge pour se
dbarrasser compltement de moi. En vain essayrent-ils de me rassurer
par les promesses les plus solennelles. Je leur fis jurer par le plus
sacr des serments que, quoi qu'il pt arriver, ils ne consentiraient 
mon inhumation, que lorsque la dcomposition de mon corps serait assez
avance pour rendre impossible tout retour  la vie; et malgr tout, mes
terreurs mortelles ne voulaient entendre aucune raison, accepter aucune
consolation.

Je me mis alors  imaginer toute une srie de prcautions soigneusement
labores. Entre autres choses, je fis retoucher le caveau de famille,
de manire  ce qu'il pt facilement tre ouvert de l'intrieur. La plus
lgre pression sur un long levier prolong bien avant dans le caveau
faisait jouer le ressort des portes de fer. Il y avait aussi des
arrangements pris pour laisser libre entre  l'air et  la lumire,
des rceptacles appropris pour la nourriture et l'eau,  la porte
immdiate du cercueil destin  me recevoir. Ce cercueil tait
chaudement et molleusement matelass, et pourvu d'un couvercle arrang
sur le modle de la porte, c'est--dire muni de ressorts qui permissent
au plus faible mouvement du corps de le mettre en libert. De plus
j'avais fait suspendre  la vote du caveau une grosse cloche, dont la
corde devait passer par un trou dans le cercueil, et tre attache 
l'une de mes mains. Mais, hlas! que peut la vigilance contre notre
destine! Toutes ces scurits si bien combines devaient tre
impuissantes  sauver des dernires agonies un malheureux condamn 
tre enterr vivant!

Il arriva un moment--comme cela tait dj arriv--o, sortant d'une
inconscience totale, je ne recouvrai qu'un faible et vague sentiment de
mon existence. Lentement-- pas de tortue--revenait la faible et grise
lueur du jour de l'intelligence. Un malaise engourdissant. La sensation
apathique d'une douleur sourde. L'absence d'inquitude, d'esprance et
d'effort.

Puis, aprs un long intervalle, un tintement dans les oreilles; puis,
aprs un intervalle encore plus long, une sensation de picotement ou de
fourmillement aux extrmits; puis une priode de quitude voluptueuse
qui semble ternelle, et pendant laquelle mes sentiments en se
rveillant essaient de se transformer en pense; puis une courte rechute
dans le nant, suivie d'un retour soudain. Enfin un lger tremblotement
de paupires, et immdiatement aprs, la secousse lectrique d'une
terreur mortelle, indfinie, qui prcipite le sang en torrents des
tempes au coeur.

Puis le premier effort positif pour penser, la premire tentative de
souvenir. Succs partiel et fugitif. Mais bientt la mmoire recouvre
son domaine, au point que, dans une certaine mesure, j'ai conscience de
mon tat. Je sens que je ne me rveille pas d'un sommeil ordinaire. Je
me souviens que je suis sujet  la catalepsie. Et bientt enfin, comme
par un dbordement d'ocan, mon esprit frmissant est submerg par
la pense de l'unique et effroyable danger--l'unique ide spectrale,
envahissante.

Pendant les quelques minutes qui suivirent ce cauchemar, je restai sans
mouvement. Je ne me sentais pas le courage de me mouvoir. Je n'osais
pas faire l'effort ncessaire pour me rendre compte de ma destine; et
cependant il y avait quelque chose dans mon coeur qui me murmurait que
_c'tait vrai_. Le dsespoir--un dsespoir tel qu'aucune autre espce de
misre n'en peut inspirer  un tre humain--le dsespoir seul me poussa
aprs une longue irrsolution  soulever les lourdes paupires de mes
yeux. Je les soulevai. Il faisait noir--tout noir. Je reconnus que
l'accs tait pass. Je reconnus que ma crise tait depuis longtemps
termine. Je reconnus que j'avais maintenant recouvr l'usage de mes
facults visuelles.--Et cependant il faisait noir--tout noir--l'intense
et complte obscurit de la nuit qui ne finit jamais.

J'essayai de crier, mes lvres et ma langue dessches se murent
convulsivement  la fois dans cet effort;--mais aucune voix ne sortit
des cavernes de mes poumons, qui, oppresses comme sous le poids d'une
montagne, s'ouvraient et palpitaient avec le coeur,  chacune de mes
pnibles et haletantes aspirations.

Le mouvement de mes mchoires dans l'effort que je fis pour crier me
montra qu'elles taient lies, comme on le fait d'ordinaire pour les
morts. Je sentis aussi que j'tais couch sur quelque chose de dur,
et qu'une substance analogue comprimait rigoureusement mes flancs.
Jusque-l je n'avais pas os remuer aucun de mes membres;--mais alors
je levai violemment mes bras, qui taient rests tendus les poignets
croiss. Ils heurtrent une substance solide, une paroi de bois, qui
s'tendait au dessus de ma personne, et n'tait pas spare de ma face
de plus de six pouces. Je ne pouvais plus en douter, je reposais bel et
bien dans un cercueil.

Cependant au milieu de ma misre infinie l'ange de l'esprance vint me
visiter;--je songeai  mes prcautions si bien prises. Je me tordis, fis
mainte volution spasmodique pour ouvrir le couvercle; il ne bougea
pas. Je ttai mes poignets pour y chercher la corde de la cloche; je
ne trouvai rien. L'esprance s'enfuit alors pour toujours, et le
dsespoir--un dsespoir encore plus terrible--rgna triomphant; car je
ne pouvais m'empcher de constater l'absence du capitonnage que j'avais
si soigneusement prpar; et soudain mes narines sentirent arriver 
elles l'odeur forte et spciale de la terre humide. La conclusion tait
irrsistible. Je n'tais pas dans le caveau. J'avais sans doute eu une
attaque hors de chez moi--au milieu d'trangers;--quand et comment, je
ne pus m'en souvenir; et c'taient eux qui m'avaient enterr comme un
chien--clou dans un cercueil vulgaire--et jet profondment, bien
profondment, et pour toujours, dans une fosse ordinaire et sans nom.

Comme cette affreuse conviction pntrait jusqu'aux plus secrtes
profondeurs de mon me, une fois encore j'essayai de crier de toutes mes
forces; et dans cette seconde tentative je russis. Un cri prolong,
sauvage et continu, un hurlement d'agonie retentit  travers les
royaumes de la nuit souterraine.

Hol! Hol! vous, l-bas! dit une voix rechigne.

Que diable a-t-il donc? dit un second.

Voulez-vous bien finir? dit un troisime.

Qu'avez-vous donc  hurler de la sorte comme une chatte amoureuse? dit
un quatrime. Et l-dessus je fus saisi et secou sans crmonie pendant
quelques minutes par une escouade d'individus  mauvaise mine. Ils ne me
rveillrent pas--car j'tais parfaitement veill quand j'avais pouss
ce cri--mais ils me rendirent la pleine possession de ma mmoire.

Cette aventure se passa prs de Richmond, en Virginie. Accompagn d'un
ami, j'tais all  une partie de chasse et nous avions suivi pendant
quelques milles les rives de James River. A l'approche de la nuit, nous
fmes surpris par un orage. La cabine d'un petit sloop  l'ancre dans
le courant, et charg de terreau, tait le seul abri acceptable qui
s'offrt  nous. Nous nous en accommodmes, et passmes la nuit abord.
Je dormis dans un des deux seuls hamacs de l'embarcation--et les hamacs
d'un sloop de soixante-dix tonnes n'ont pas besoin d'tre dcrits. Celui
que j'occupai ne contenait aucune espce de literie. La largeur extrme
tait de dix-huit pouces; et la distance du fond au pont qui le couvrait
exactement de la mme dimension. J'prouvai une extrme difficult 
m'y faufiler. Cependant, je dormis profondment; et l'ensemble de
ma vision--car ce n'tait ni un songe, ni un cauchemar--provint
naturellement des circonstances de ma position--du train ordinaire de
ma pense, et de la difficult,  laquelle j'ai fait allusion, de
recueillir mes sens, et surtout de recouvrer ma mmoire longtemps
aprs mon rveil. Les hommes qui m'avaient secou taient les gens de
l'quipage du sloop, et quelques paysans engags pour le dcharger.
L'odeur de terre m'tait venue de la cargaison elle-mme. Quant au
bandage de mes mchoires, c'tait un foulard que je m'tais attach
autour de la tte  dfaut de mon bonnet de nuit accoutum.

Toutefois, il est indubitable que les tortures que j'avais endures
galrent tout  fait, sauf pour la dure, celles d'un homme rellement
enterr vif. Elles avaient t pouvantables--hideuses au del de toute
conception. Mais le bien sortit du mal; leur excs mme produisit en
moi une rvulsion invitable. Mon me reprit du ton, de l'quilibre.
Je voyageai  l'tranger. Je me livrai  de vigoureux exercices. Je
respirai l'air libre du ciel. Je songeai  autre chose qu' la mort. Je
laissai de ct mes livres de mdecine. Je brlai _Buchan_. Je ne lus
plus les _Penses Nocturnes_--plus de galimatias sur les cimetires,
plus de contes terribles _comme celui-ci_. En rsum je devins un homme
nouveau, et vcus en homme. A partir de cette nuit mmorable, je
dis adieu pour toujours  mes apprhensions funbres, et avec elles
s'vanouit la catalepsie, dont peut-tre elles taient moins la
consquence que la cause.

Il y a certains moments o, mme aux yeux rflchis de la raison,
le monde de notre triste humanit peut ressembler  un enfer; mais
l'imagination de l'homme n'est pas une Carathis pour explorer impunment
tous ses abmes. Hlas! Il est impossible de regarder cette lgion de
terreurs spulcrales comme quelque chose de purement fantastique; mais,
semblable aux dmons qui accompagnrent Afrasiab dans son voyage sur
l'Oxus, il faut qu'elle dorme ou bien qu'elle nous dvore--il faut la
laisser reposer ou nous rsigner  mourir.




BON-BON


  Quand un bon vin meuble mon estomac,
  Je suis plus savant que Balzac,
  Plus sage que Pibrac;
  Mon bras seul, faisant l'attaque
  De la nation cosaque,
  La mettrait au sac;
  De Charon je passerais le lac
  En dormant dans son bac;
  J'irais au fier Esque,
  Sans que mon coeur fit tic ni tac,
  Prsenter du tabac.

  _Vaudeville franais._


Que Pierre Bon-Bon ait t un _restaurateur_ de capacits peu communes,
personne de ceux qui, pendant le rgne de .... frquentaient le petit
caf dans le cul-de-sac Le Fbvre  Rouen, ne voudrait, j'imagine, le
contester. Que Pierre Bon-Bon ait t,  un gal degr, vers dans la
philosophie de cette poque, c'est, je le prsume, quelque chose encore
de plus difficile  nier. Ses _pts de foie_ taient sans aucun doute
immaculs; mais quelle plume pourrait rendre justice  ses _Essais
sur la nature_-- ses _Penses sur l'me_-- ses _Observations sur
l'esprit_? Si ses _fricandeaux_ taient inestimables, quel littrateur
du jour n'aurait pas pay une _Ide de Bon-Bon_ le double de ce qu'il
aurait donn de tout l'talage de toutes les _Ides_ de tout le reste
des savants? Bon-Bon avait fouill des bibliothques que nul autre
n'avait fouilles,--il avait lu plus de livres qu'on ne pourrait s'en
faire une ide,--il avait compris plus de choses qu'aucun autre n'et
jamais conu la possibilit d'en comprendre: et quoique au temps o il
florissait, il ne manqut pas d'auteurs  Rouen pour affirmer que ses
crits ne l'emportaient ni en puret sur l'Acadmie, ni en profondeur
sur le Lyce--quoique, (remarquez bien ceci) ses doctrines ne fussent
gnralement pas comprises du tout, il ne s'ensuivait nullement qu'elles
fussent difficiles  comprendre. Ce n'est que leur vidence absolue,
je crois, qui dtermina plusieurs personnes  les considrer comme
abstruses. C'est  Bon-Bon--n'allons pas plus loin--c'est  Bon-Bon que
Kant lui-mme doit la plus grande partie de sa mtaphysique. Bon-Bon
il est vrai, n'tait ni un Platonicien, ni,  strictement parler, un
Aristotlicien--et il n'tait pas homme, comme le moderne Leibnitz, 
perdre les heures prcieuses qui pouvaient tre employes  l'invention
d'une fricasse, et par une facile transition,  l'analyse d'une
sensation, en tentatives frivoles pour rconcilier l'ternelle
dissension de l'eau et de l'huile dans les discussions morales. Pas
du tout. Bon-Bon tait ionique--Bon-Bon tait galement italique. Il
raisonnait _ priori_, il raisonnait aussi _ posteriori_. Ses ides
taient innes--ou autre chose. Il avait foi en George de Trbizonde--il
avait foi aussi en Bessarion. Bon-Bon tait avant tout un Bon-Boniste.

J'ai parl des capacits de notre philosophe, en tant que
_restaurateur_. Je ne voudrais cependant pas qu'un de mes amis allt
s'imaginer, qu'en remplissant de ce ct ses devoirs hrditaires, notre
hros n'estimait pas  leur valeur leur dignit et leur importance.
Bien loin de l. Il serait impossible de dire de laquelle de ces deux
professions il tait le plus fier. Dans son opinion, les facults de
l'intellect avaient une liaison trs troite avec les capacits de
l'estomac. Je ne suis pas loign de croire qu'il tait assez  ce
sujet de l'avis des Chinois, qui soutiennent que l'me a son sige dans
l'abdomen. En tout cas, pensait-il, les Grecs avaient raison d'employer
le mme mot pour l'esprit et le diaphragme[59]. En lui attribuant
cette opinion, je ne veux pas insinuer qu'il avait un penchant  la
gloutonnerie, ni autre charge srieuse au prjudice du mtaphysicien. Si
Pierre Bon-Bon avait ses faibles--et quel est le grand homme qui n'en
ait pas mille?--si Pierre Bon-Bon, dis-je, avait ses faibles, c'taient
des faibles de fort peu d'importance--des dfauts, qui, dans d'autres
tempraments, auraient plutt pu passer pour des vertus. Parmi ces
faibles, il en est un tout particulier, que je n'aurais mme pas
mentionn dans son histoire, s'il n'y avait pas jou un rle
prdominant, et ne faisait pour ainsi dire une saillie du plus _haut
relief_ sur le fond uni de son caractre gnral:--Bon-Bon ne pouvait
laisser chapper une occasion de faire un march.

Non pas qu'il ft avaricieux, non! Pour sa satisfaction de philosophe
il n'tait nullement ncessaire que le march tournt  son propre
avantage. Pourvu qu'il pt raliser un march,--un march de quelque
espce que ce fut, en n'importe quels termes, ou dans n'importe quelles
circonstances--un triomphant sourire s'talait plusieurs jours de suite
sur sa face qu'il illuminait, et un clin d'oeil significatif annonait
clairement qu'il avait conscience de sa sagacit.

En toute poque il n'et pas t trs tonnant qu'un trait d'humeur
aussi particulier que celui dont je viens de parler et provoqu
l'attention et la remarque. A l'poque de notre rcit, il aurait t
on ne peut plus tonnant qu'il n'et pas donn lieu  de nombreuses
observations. On raconta bientt que, dans toutes les occasions de ce
genre, le sourire de Bon-Bon tait habituellement fort diffrent du
franc rire avec lequel il accueillait ses propres facties ou saluait
un ami. On sema des insinuations propres  intriguer la curiosit, on
colporta des histoires de marchs scabreux conclus  la hte, et dont il
s'tait repenti  loisir; on parla, avec faits  l'appui, de facults
inexplicables, de vagues aspirations, d'inclinations surnaturelles
inspires par l'auteur de tout mal dans l'intrt de ses propres
desseins.

Notre philosophe avait encore d'autres faibles, mais qui ne valent gure
la peine d'tre srieusement examins. Par exemple il y a peu d'hommes
dous d'une profondeur extraordinaire  qui ait manqu une certaine
inclination pour la bouteille. Cette inclination est-elle une cause
excitante, ou plutt une preuve irrfragable de la profondeur en
question? c'est chose dlicate  dcider. Bon-Bon, autant que je puis le
savoir, ne pensait pas que ce sujet ft suceptible d'une investigation
minutieuse--ni moi non plus. Cependant, dans son indulgence pour un
penchant aussi essentiellement classique, il ne faut pas supposer que le
_restaurateur_ perdt de vue les distractions intuitives qui devaient
caractriser,  la fois et dans le mme temps, ses _essais_ et ses
_omelettes_. Grce  ces distinctions, le vin de Bourgogne avait son
heure attitre, et les Ctes du Rhne leur moment propice. Pour lui le
Sauterne tait au Mdoc ce que Catulle tait  Homre. Il jouait avec un
syllogisme en sablant du Saint-Peray, mais il dmlait un dilemme sur du
Clos Vougeot et renversait une thorie dans un torrent de Chambertin.
Tout et t bien si ce mme sentiment de convenance l'et suivi dans le
frivole penchant dont j'ai parl; mais ce n'tait pas du tout le cas.
A dire vrai, ce trait d'humeur chez le philosophique Bon-Bon finit par
revtir un caractre d'trange intensit et de mysticisme, et prit une
teinte prononce de la _Diablerie_ de ses chres tudes germaniques.

Entrer dans le petit caf du cul-de-sac Le Fbvre, c'tait,  l'poque
de notre conte, entrer dans le _Sanctuaire_ d'un homme de gnie. Bon-Bon
tait un homme de gnie. Il n'y avait pas  Rouen un _sous-cuisinier_
qui n'ait pu vous dire que Bon-Bon tait un homme de gnie. Son norme
terre-neuve tait au courant du fait, et  l'approche de son matre
il trahissait le sentiment de son infriorit par une componction de
maintien, un abaissement des oreilles, une dpression de la mchoire
infrieure, qui n'taient pas tout  fait indignes d'un chien. Il est
vrai, toutefois, qu'on pouvait attribuer en grande partie ce respect
habituel  l'extrieur personnel du mtaphysicien. Un extrieur
distingu, je dois l'avouer, fera toujours impression, mme sur une
bte; et je reconnatrai volontiers que l'homme extrieur dans le
_restaurateur_ tait bien fait pour impressionner l'imagination du
quadrupde. Il y a autour du petit grand homme--si je puis me permettre
une expression aussi quivoque--comme une atmosphre de majest
singulire, que le pur volume physique seul sera toujours insuffisant 
produire. Toutefois, si Bon-Bon n'avait que trois pieds de haut, et
si sa tte tait dmesurment petite, il tait impossible de voir la
rotondit de son ventre sans prouver un sentiment de grandeur qui
touchait presque au sublime. Dans sa dimension chiens et hommes voyaient
le type de sa science--et dans son immensit une habitation faite pour
son me immortelle.

Je pourrais, si je voulais, m'tendre ici sur l'habillement et les
autres dtails extrieurs de notre mtaphysicien. Je pourrais insinuer
que la chevelure de notre hros tait coupe court, soigneusement lisse
sur le front, et surmonte d'un bonnet conique de flanelle blanche orne
de glands,--que son juste au corps  petits pois n'tait pas  la mode
de ceux que portaient alors les _restaurateurs_ du commun,--que les
manches taient un peu plus pleines que ne le permettait le costume
rgnant,--que les parements retrousss n'taient pas, selon l'usage en
vigueur  cette poque barbare, d'une toffe de la mme qualit et de la
mme couleur que l'habit, mais revtus d'une faon plus fantastique d'un
velours de Gnes bigarr--que ses pantoufles de pourpre tincelante
taient curieusement ouvrages, et auraient pu sortir des manufactures
du Japon, n'eussent t l'exquise pointe des bouts, et les teintes
brillantes des bordures et des broderies,--que son haut de chausses
tait fait de cette toffe de satin jaune que l'on appelle
_aimable_,--que son manteau bleu de ciel, en forme de peignoir, et
tout garni de riches dessins cramoisis, flottait cavalirement sur
ses paules comme une brume du matin--et que _l'ensemble_ de son
accoutrement avait inspir  Benevenuta, l'Improvisatrice de Florence,
ces remarquables paroles: Il est difficile de dire si Pierre Bon-Bon
n'est pas un oiseau du Paradis, ou s'il n'est pas plutt un vrai Paradis
de perfection. Je pourrais, dis-je, si je voulais, m'tendre sur tous
ces points; mais je m'en abstiens; il faut laisser les dtails purement
personnels aux faiseurs de romans historiques; ils sont au dessous de la
dignit morale de l'historien srieux.

J'ai dit qu' entrer dans le Caf du cul-de-sac Le Fbvre c'tait entrer
dans le _sanctuaire_ d'un homme de gnie;--mais il n'y avait qu'un
homme de gnie qui pt justement apprcier les mrites du _sanctuaire_.
Une enseigne, forme d'un vaste in-folio, se balanait au dessus de
l'entre. D'un ct du volume tait peinte une bouteille et sur l'autre
un _pt_. Sur le dos on lisait en gros caractres: _Oeuvres de
Bon-Bon._ Ainsi tait dlicatement symbolise la double occupation du
propritaire.

Une fois le pied sur le seuil, tout l'intrieur de la maison s'offrait
 la vue. Une chambre longue, basse de plafond, et de construction
antique, composait  elle seule tout le caf. Dans un coin de
l'appartement tait le lit du mtaphysicien. Un dploiement de rideaux,
et un baldaquin  la Grecque lui donnaient un air  la fois classique et
confortable. Dans le coin diagonalement oppos, apparaissaient, faisant
trs bon mnage, la batterie de cuisine et la _bibliothque_. Un plat
de polmiques s'talait pacifiquement sur le dressoir. Ici gisait une
cuisinire pleine des derniers traits d'Ethique, l une chaudire de
_Mlanges_ in-12. Des volumes de morale germanique fraternisaient avec
le gril--on apercevait une fourchette  rtie  ct d'un Eusbe--Platon
s'tendait  son aise dans la pole  frire--et des manuscrits
contemporains s'alignaient sur la broche.

Sous les autres rapports, le _Caf Bon-Bon_ diffrait peu des
_restaurants_ ordinaires de cette poque. Une grande chemine s'ouvrait
en face de la porte. A droite de la chemine, un buffet ouvert dployait
un formidable bataillon de bouteilles tiquetes.

C'est l qu'un soir vers minuit, durant l'hiver rigoureux de ... Pierre
Bon-Bon, aprs avoir cout quelque temps les commentaires de ses
voisins sur sa singulire manie, et les avoir mis tous  la porte,
poussa le verrou en jurant, et s'enfona d'assez belliqueuse humeur dans
les douceurs d'un confortable fauteuil de cuir, et d'un feu de fagots
flambants.

C'tait une de ces terribles nuits, comme on n'en voit gure qu'une ou
deux dans un sicle. Il neigeait furieusement, et la maison branlait
jusque dans ses fondements sous les coups redoubls de la tempte; le
vent s'engouffrant  travers les lzardes du mur, et se prcipitant avec
violence dans la chemine, secouait d'une faon terrible les rideaux du
lit du philosophe, et drangeait l'conomie de ses terrines de _pt_ et
de ses papiers. L'norme in-folio qui se balanait au dehors, expos 
la furie de l'ouragan, craquait lugubrement, et une plainte dchirante
sortait de sa solide armature de chne.

Le mtaphysicien, ai-je dit, n'tait pas d'humeur bien placide, quand
il poussa son fauteuil  sa place ordinaire prs du foyer. Bien des
circonstances irritantes taient venues dans la journe troubler la
srnit de ses mditations. En essayant des _Oeufs  la Princesse_, il
avait malencontreusement obtenu une _Omelette  la Reine_; il s'tait
vu frustr de la dcouverte d'un principe d'Ethique en renversant
un ragot; enfin, le pire de tout, il avait t contrecarr dans la
transaction d'un de ces admirables marchs qu'il avait toujours prouv
tant de plaisir  mener  bonne fin. Mais  l'irritation d'esprit cause
par ces inexplicables accidents, se mlait  un certain degr cette
anxit nerveuse que produit si facilement la furie d'une nuit de
tempte. Il siffla tout prs de lui l'norme chien noir dont j'ai parl
plus haut, et s'asseyant avec impatience dans son fauteuil, il ne put
s'empcher de jeter un coup d'oeil circonspect et inquiet dans les
profondeurs de l'appartement o la lueur rougetre de la flamme ne
pouvait parvenir que fort incompltement  dissiper l'inexorable nuit.
Aprs avoir achev cet examen, dont le but exact lui chappait peut-tre
 lui-mme, il attira prs de son sige une petite table, couverte
de livres et de papiers, et s'absorba bientt dans la retouche d'un
volumineux manuscrit qu'il devait faire imprimer le lendemain.

Il travaillait ainsi depuis quelques minutes, quand il entendit tout 
coup une voix pleurnichante murmurer dans l'appartement: Je ne suis pas
press, monsieur Bon-Bon.

Diable! jacula notre hros, sursautant et se levant sur ses pieds,
en renversant la table, regardant, les yeux carquills d'tonnement,
autour de lui.

Trs vrai! rpliqua la voix avec calme.

Trs vrai! Qu'est-ce qui est trs vrai?--Comment tes-vous arriv ici?
vocifra le mtaphysicien, pendant que son regard tombait sur quelque
chose, tendu tout de son long sur le lit.

Je disais, continua l'intrus, sans faire attention aux questions, je
disais que je ne suis pas du tout press--que l'affaire pour laquelle
j'ai pris la libert de venir vous trouver n'est pas d'une importance
urgente,--bref, que je puis fort bien attendre que vous ayez fini votre
Exposition.

Mon Exposition!--Allons, bon! Comment savez-vous?... Comment tes-vous
parvenu  savoir que j'crivais une Exposition? Bon Dieu! Chut!
rpondit le mystrieux personnage, d'une voix basse et aigu. Et se
levant brusquement du lit, il ne fit qu'un pas vers notre hros, pendant
que la lampe de fer qui pendait du plafond se balanait convulsivement
comme pour reculer  son approche.

La stupfaction du philosophe ne l'empcha pas d'examiner attentivement
le costume et l'extrieur de l'tranger. Les lignes de sa personne,
excessivement mince, mais bien au dessus de la taille ordinaire, se
dessinaient dans le plus grand dtail, grce  un costume noir us qui
collait  la peau, mais qui, d'ailleurs, pour la coupe, rappelait assez
bien la mode d'il y avait cent ans. Evidemment ces habits avaient t
faits pour une personne beaucoup plus petite que celle qui les portait
alors. Les chevilles et les poignets passaient de plusieurs pouces. A
ses souliers tait attache une paire de boucles trs brillantes qui
dmentaient l'extrme pauvret que semblait indiquer le reste de
l'accoutrement. Il avait la tte pele, entirement chauve, except  la
partie postrieure d'o pendait une queue d'une longueur considrable.
Une paire de lunettes vertes  verres de ct protgeait ses yeux de
l'influence de la lumire, et empchait en mme temps notre hros de
se rendre compte de leur couleur o de leur conformation. Sur toute sa
personne, il n'y avait pas apparence de chemise; une cravate blanche,
de nuance sale, tait attache avec une extrme prcision autour de
son cou, et les bouts, qui pendaient avec une rgularit formaliste
de chaque ct, suggraient (je le dis sans intention) l'ide d'un
ecclsiastique. Il est vrai que beaucoup d'autres points, tant dans son
extrieur que dans ses manires, pouvaient assez bien justifier une
telle hypothse. Il portait sur son oreille gauche,  la mode d'un clerc
moderne, un instrument qui ressemblait au _stylus_ des anciens. D'une
poche du corsage de son habit sortait bien en vue un petit volume noir,
garni de fermoirs en acier. Ce livre, accidentellement ou non,
tait tourn  l'extrieur de manire  laisser voir les mots
Rituel-Catholique crits en lettres blanches sur le dos. L'ensemble de
sa physionomie tait singulirement sombre, et d'une pleur cadavrique.
Le front tait lev, et profondment sillonn des rides de la
contemplation. Les coins de la bouche tirs et tombants exprimaient
l'humilit la plus rsigne. Il avait aussi, en s'avanant vers hros,
une manire de joindre les mains,--un soupir d'une telle profondeur et
un regard d'une saintet si absolue, qu'on ne pouvait se dfendre d'tre
prvenu en sa faveur. Aussi toute trace de colre se dissipa sur le
visage du mtaphysicien qui, aprs avoir achev  sa satisfaction
l'examen de la personne de son visiteur, lui serra cordialement la main,
et lui prsenta un sige.

Cependant on se tromperait radicalement, en attribuant ce changement
instantan dans les sentiments du philosophe  quelqu'une des causes qui
sembleraient le plus naturellement l'avoir influenc. Sans doute, Pierre
Bon-Bon, d'aprs ce que j'ai pu comprendre de ses dispositions d'esprit,
tait de tous les hommes le moins enclin  se laisser imposer par les
apparences, quelque spcieuses qu'elles fussent. Il tait impossible
qu'un observateur aussi attentif des hommes et des choses ne dcouvrt
pas, sur le moment, le caractre rel du personnage, qui venait de
surprendre ainsi son hospitalit.... Pour ne rien dire de plus, il y
avait dans la conformation des pieds de son hte quelque chose d'assez
remarquable--il portait lgrement sur sa tte un chapeau dmesurment
haut,-- la partie postrieure de ses culottes semblait trembloter
quelque appendice,--et les vibrations de la queue de son habit taient
un fait palpable. Qu'on juge quels sentiments de satisfaction dut
prouver notre hros, en se trouvant ainsi, tout d'un coup, en relation
avec un personnage, pour lequel il avait de tout temps observ le
plus inqualifiable respect. Mais il y avait chez lui trop d'esprit
diplomatique, pour qu'il lui chappt de trahir le moindre soupon sur
la situation relle. Il n'entrait pas dans son rle de paratre avoir
la moindre conscience du haut honneur dont il jouissait d'une faon si
inattendue; il s'agissait, en engageant son hte dans une conversation,
d'en tirer sur l'Ethique quelques ides importantes, qui pourraient
entrer dans sa publication projete, et clairer l'humanit, en
l'immortalisant lui-mme--ides, devrais-je ajouter, que le grand ge de
son visiteur, et sa profonde science bien connue en morale le rendaient
mieux que personne capable de lui donner.

Entran par ces vues profondes, notre hros fit asseoir son hte, et
profita de l'occasion pour jeter quelques fagots sur le feu; puis
il plaa sur la table remise sur ses pieds quelques bouteilles de
_Mousseux_. Aprs s'tre acquitt vivement de ces oprations, il poussa
son fauteuil vis--vis de son compagnon, et attendit qu'il voulut bien
entamer la conversation. Mais les plans les plus habilement mris sont
souvent entravs au dbut mme de leur excution--et le _restaurateur_
se trouva _ quia_ ds les premiers mots que pronona son visiteur.

Je vois que vous me connaissez, Bon-Bon dit-il; ha! ha! ha!--h! h!
h!--hi! hi! hi!--ho! ho! ho!--hu! hu! hu!--et le diable, dpouillant
tout  coup la saintet de sa tenue, ouvrit dans toute son tendue un
rictus allant d'une oreille  l'autre, de manire  dployer une range
de dents brches, semblables  des crocs; et renversant sa tte en
arrire, il s'abandonna  un long, bruyant, sardonique et infernal
ricanement, pendant que le chien noir, se tapissant sur ses hanches,
faisait vigoureusement chorus et que la chatte mouchete, filant par la
tangente, faisait le gros dos, et miaulait dsesprment dans le coin le
plus loign de l'appartement.

Notre philosophe se conduisit plus dcemment: il tait trop homme du
monde pour rire, comme le chien, ou pour trahir, comme la chatte, sa
terreur par des cris. Il faut avouer qu'il prouva un lger tonnement,
en voyant les lettres blanches qui formaient les mots _Rituel
Catholique_ sur le livre de la poche de son hte changer instantanment
de couleur et de sens, et en quelques secondes,  la place du premier
titre, les mots _Registre des condamns_ flamboyer en caractres rouges.
Cette circonstance renversante, lorsque Bon-Bon voulut rpondre  la
remarque de son visiteur, lui donna un air embarrass, qui autrement
sans doute aurait pass inaperu.

Oui, monsieur, dit le philosophe, oui, monsieur, pour parler
franchement ... je crois, sur ma parole, que vous tes ... le di ...
di....--C'est--dire, je crois ... il me semble ... j'ai quelque ide
... quelque trs faible ide ... de l'honneur remarquable....

Oh!--Ah!--Oui!--Trs bien! interrompit Sa Majest; n'en dites pas
davantage.--Je comprends. Et l-dessus, tant ses lunettes vertes, il
en essuya soigneusement les verres avec la manche de son habit, et les
mit dans sa poche.

Si l'incident du livre avait intrigu Bon-Bon, son tonnement s'accrut
singulirement au spectacle qui se prsenta alors  sa vue. En levant
les yeux avec un vif sentiment de curiosit, pour se rendre compte de
la couleur de ceux de son hte, il s'aperut qu'ils n'taient ni noirs,
comme il avait cru--ni gris, comme on aurait pu l'imaginer--ni couleur
noisette, ni bleus--ni mme jaunes ou rouges--ni pourpres ni bleus--ni
verts,--ni d'aucune autre couleur des cieux, de la terre, ou de la mer.
Bref, Pierre Bon-Bon s'aperut clairement, non seulement que Sa Majest
n'avait pas d'yeux du tout, mais il ne put dcouvrir aucun indice qu'il
en ait jamais eu auparavant,--car  la place o naturellement il aurait
d y avoir des yeux, il y avait, je suis forc de le dire, un simple
morceau uni de chair morte.

Notre mtaphysicien n'tait pas homme  ngliger de s'enqurir des
sources d'un si trange phnomne; la rplique de Sa Majest fut  la
fois prompte, digne et fort satisfaisante.

Des yeux! mon cher monsieur Bon-Bon--des yeux! avez-vous dit.--Oh!--Ah!
Je conois! Eh, les ridicules imprims qui circulent sur mon compte,
vous ont sans doute donn une fausse ide de ma figure. Des yeux!
vrai!--Des yeux, Pierre Bon-Bon, font trs bien dans leur vritable
place--la tte, direz-vous? Oui, la tte d'un ver. Pour _vous_ ces
instruments d'optique sont quelque chose d'indispensable--cependant je
veux vous convaincre que ma vue est plus pntrante que la vtre.
Voil une chatte que j'aperois dans le coin--une jolie
chatte--regardez-la,--observez-la bien. Eh bien, Bon-Bon, voyez-vous
les penses--oui, dis-je, les penses--les ides--les rflexions, qui
s'engendrent dans son pricrne? Y tes-vous? Non, vous ne les voyez
pas! Eh bien, elle pense que nous admirons la longueur de sa queue, et
la profondeur de son esprit. Elle en est  cette conclusion que je
suis le plus distingu des ecclsiastiques, et que vous tes le plus
superficiel des mtaphysiciens. Vous voyez donc que je ne suis pas tout
 fait aveugle; mais pour une personne de ma profession les yeux dont
vous parlez ne seraient qu'un appendice embarrassant expos  chaque
instant  tre crev par une broche ou une fourche. Pour vous, je
l'accord, ces brimborions optiques sont indispensables. Tchez,
Bon-Bon, d'en bien user--_moi_, ma vue, c'est l'me.

L dessus, l'tranger se servit du vin, et versant une pleine rasade 
Bon-Bon, l'engagea  boire sans scrupule, comme s'il tait chez lui.

Un excellent livre que le vtre, Pierre, reprit Sa Majest, en tapant
familirement sur l'paule de notre ami, quand celui-ci eut dpos son
verre aprs avoir excut  la lettre l'injonction de son hte, un
excellent livre que le vtre, sur mon honneur! C'est un ouvrage selon
mon coeur. Cependant, je crois qu'on pourrait trouver  redire 
l'arrangement des matires, et beaucoup de vos opinions me rappellent
Aristote. Ce philosophe tait une de mes plus intimes connaissances. Je
l'aimais autant pour sa terrible mauvaise humeur que pour l'heureux tic
qu'il avait de commettre des bvues. Il n'y a dans tout ce qu'il a crit
qu'une seule vrit solide, et encore la lui ai-je souffle par pure
compassion pour son absurdit. Je suppose, Pierre Bon-Bon, que vous
savez parfaitement  quelle divine vrit morale je fais allusion?

Je ne saurais dire....

Bah!--Eh bien, c'est moi qui ai dit  Aristote, qu'en ternuant, les
hommes liminaient le superflu de leurs ides par la proboscide.

Ce qui est....--(_Un hoquet_) indubitablement le cas! dit le
mtaphysicien, en se versant une autre rasade de Mousseux, et en offrant
sa tabatire aux doigts de son visiteur.

Il y a eu Platon aussi, continua Sa Majest, en dclinant modestement
la tabatire et le compliment qu'elle impliquait--il y a eu Platon
aussi, pour qui un certain temps j'ai ressenti toute l'affection d'un
ami. Vous avez connu Platon, Bon-Bon?--Ah! non, je vous demande mille
pardons.--Un jour il me rencontra  Athnes dans le Parthnon, et me dit
qu'il tait fort en peine de trouver une ide. Je l'engageai  mettre
celle-ci: o nous estin aulos. Il me dit qu'il le ferait, et rentra
chez lui, pendant que je me dirigeais du ct des pyramides. Mais ma
conscience me gourmanda d'avoir articul une vrit, mme pour venir
en aide  un ami, et retournant en toute hte  Athnes, je me trouvai
derrire la chaire du philosophe au moment mme o il crivait le mot
aulos. Donnant au [lambda] une chiquenaude du bout du doigt, je le
retournai sens dessus dessous. C'est ainsi qu'on lit aujourd'hui ce
passage: o nous estin augos, et c'est l, vous le savez, la doctrine
fondamentale de sa mtaphysique[60].

Avez-vous t  Rome? demanda le _restaurateur_, en achevant sa seconde
bouteille de Mousseux, et tirant du buffet une plus ample provision de
Chambertin.

Une fois seulement, monsieur Bon-Bon, rien qu'une fois. C'tait
l'poque, dit le diable,--comme s'il rcitait quelque passage d'un
livre,--c'tait l'poque o rgna une anarchie de cinq ans, pendant
laquelle la rpublique, prive de tous ses mandataires, n'eut d'autre
magistrature que celle des tribuns du peuple, qui n'taient lgalement
revtus d'aucune prrogative du pouvoir excutif--c'est uniquement 
cette poque, monsieur Bon-Bon, que j'ai t  Rome, et, comme je n'ai
aucune accointance mondaine, je ne connais rien de sa philosophie.[61]

Que pensez-vous de... (_Un hoquet_) que pensez-vous d'Epicure?

Ce que je pense de celui-l! dit le diable, tonn, vous n'allez pas,
je pense, trouver quelque chose  redire dans Epicure! Ce que je pense
d'Epicure! Est-ce de moi que vous voulez parler, monsieur?--C'est _moi_
qui suis Epicure! Je suis le philosophe qui a crit, du premier au
dernier, les trois cents traits dont parle Diogne Larce.

C'est un mensonge! s'cria le mtaphysicien; car le vin lui tait un
peu mont  la tte.

Trs bien!--Trs bien, monsieur!

--Fort bien, en vrit, monsieur! dit Sa Majest, videmment peu
flatte.

C'est un mensonge! rpta le _restaurateur_, d'un ton dogmatique;
c'est un .... (_Un hoquet_) mensonge! 

Bien, bien, vous avez votre ide! dit le diable pacifiquement; et
Bon-Bon, aprs avoir ainsi battu le diable sur ce sujet, crut qu'il
tait de son devoir d'achever une seconde bouteille de Chambertin.

Comme je vous le disais, reprit le visiteur, comme je vous
l'observais tout  l'heure, il y a quelques opinions outres dans votre
livre, monsieur Bon-Bon. Par exemple, qu'entendez-vous avec tout ce
radotage sur l'me? Dites-moi, je vous prie, monsieur, qu'est-ce que
l'me?

L'....(_Un hoquet_)--l'me, rpondit le mtaphysicien, en se
reportant  son manuscrit, c'est indubitablement...

Non, monsieur!

Sans aucun doute...

Non, monsieur!

Incontestablement....

Non, monsieur!

Evidemment....

Non, monsieur!

Sans contredit....

Non, monsieur!

(_Un hoquet_)

Non, monsieur!

Il est hors de doute que c'est un.....

Non, monsieur, l'me n'est pas cela du tout. (Ici, le philosophe,
lanant des regards foudroyants, se hta d'en finir avec sa troisime
bouteille de Chambertin.)

Alors, (_Un hoquet_) dites-moi, monsieur, ce que c'est.

Ce n'est ni ceci ni cela, monsieur Bon-Bon, rpondit Sa Majest,
rveuse. J'ai got.... je veux dire, j'ai connu de fort mauvaises
mes, et quelques-unes aussi--assez bonnes. Ici, il fit claquer ses
lvres, et ayant inconsciemment laiss tomber sa main sur le volume de
sa poche, il fut saisi d'un violent accs d'ternuement.

Il continua:

Il y a eu l'me de Cratinus--passable; celle d'Aristophane,--un fumet
tout  fait particulier; celle de Platon--exquise--non pas _votre_
Platon, mais Platon, le pote comique; votre Platon aurait retourn
l'estomac de Cerbre. Pouah!--Voyons, encore! Il y a eu Noevius
Andronicus, Plaute et Trence. Puis il y a eu Lucilius, Nason, et
Quintus Flaccus,--ce cher Quintus! comme je l'appelais, quand il me
chantait un _seculare_ pour m'amuser pendant que je le faisais rtir,
uniquement pour farcer, au bout d'une fourchette. Mais ces Romains
manquent de _saveur_. Un Grec bien gras en vaut une douzaine, et puis
cela _se conserve_, ce qu'on ne peut pas dire d'un Quirite.--Si nous
ttions de votre Sauterne.

Bon-Bon s'tait rsign  mettre en pratique le _nil admirari_; il se
mit en devoir d'apporter les bouteilles en question. Toutefois il lui
semblait entendre dans la chambre un bruit trange, comme celui d'une
queue qui remue. Quelque indcent que ce ft de la part de Sa Majest,
notre philosophe cependant ne fit semblant de rien;--il se contenta de
donner un coup de pied  son chien, en le priant de rester tranquille.
Le visiteur continua:

J'ai trouv  Horace beaucoup du got d'Aristote;--vous savez que je
suis amoureux fou de varit. Je n'aurais pas distingu Trence de
Mnandre. Nason,  mon grand tonnement, n'tait qu'un Nicandre
dguis. Virgile avait un fort accent de Thocrite. Martial me rappela
Archiloque--et Tite-Live tait un Polybe tout crach.

Bon-Bon rpliqua par un hoquet et Sa Majest poursuivit:

Mais, si j'ai un _penchant_, monsieur Bon-Bon,--si j'ai un penchant,
c'est pour un philosophe. Cependant, laissez-moi vous le dire, monsieur,
le premier dia....--pardon, je veux dire le premier monsieur venu,
n'est pas apte  bien _choisir_ son philosophe. Les longs ne sont pas
bons; et les meilleurs, s'ils ne sont pas soigneusement cals, risquent
bien de sentir un peu le rance,  cause de la bile.

Ecals?

Je veux dire: tirs de leur carcasse.

Que pensez-vous d'un--(_Un hoquet_)--mdecin?

Ne m'en parlez pas!--Horreur! Horreur! (Ici Sa Majest eut un
violent haut-le-coeur.) Je n'en ai jamais tt que d'un--ce
sclrat d'Hippocrate! Il sentait l'_assa foetida_.--Pouah! Pouah!
Pouah!--J'attrapai un abominable rhume en lui faisant prendre un bain
dans le Styx--et malgr tout il me donna le cholra morbus.

Oh! le... (_Hoquet_) le misrable! jacula Bon-Bon, l'a... (_Hoquet_)
l'avorton de bote  pilules! et le philosophe versa une larme.

Aprs tout, continua le visiteur, aprs tout, si un dia... si un
homme comme il faut veut vivre, il doit avoir plus d'une corde  son
arc. Chez nous une face grasse est un signe vident de diplomatie.

Comment cela?

. Vous savez, nous sommes quelquefois extrmement  court de
provisions. Vous ne devez pas ignorer que, dans un climat aussi chaud
que le ntre, il est souvent impossible de conserver une me vivante
plus de deux ou trois heures; et quand on est mort,  moins d'tre
immdiatement marin, (et une me marine n'est plus bonne) on
sent--vous, comprenez, hein! Il y a toujours  craindre la putrfaction,
quand les mes nous viennent par la voie ordinaire.

Bon... (_Deux hoquets_)--bon Dieu! comment vous en tirez-vous?

Ici la lampe de fer commena  s'agiter avec un redoublement de
violence, et le diable sursauta sur son sige. Cependant, aprs un lger
soupir, il reprit contenance et se contenta de dire  notre hros  voix
basse: Je voulais vous dire, Pierre Bon-Bon, qu'il ne faut plus jurer.

Le philosophe avala une autre rasade, pour montrer qu'il comprenait
parfaitement et qu'il acquiesait. Le visiteur continua:

H bien, nous avons plusieurs manires de nous en tirer. La plupart
d'entre nous crvent de faim; quelques-uns s'accommodent de la marinade;
pour ma part, j'achte mes mes _vivente corpore_; je trouve que, dans
cette condition, elles se conservent assez bien.

Mais le corps!... (_Un hoquet_) le corps!

Le corps, le corps! qu'advient-il du corps?... Ah! je conois. Mais,
monsieur, le corps n'a rien  voir dans la transaction. J'ai fait dans
le temps d'innombrables acquisitions de cette espce, et le corps n'en a
jamais prouv le moindre inconvnient. Ainsi il y a eu Can et Nemrod,
Nron et Caligula, Denys et Pisistrate, puis... un millier d'autres;
tous ces gens-l, dans la dernire partie de leur vie, n'ont jamais su
ce que c'est que d'avoir une me; et cependant, monsieur, ils ont fait
l'ornement de la socit. N'y a-t-il pas  l'heure qu'il est un A...[62]
que vous connaissez aussi bien que moi? N'est-il pas en possession de
toutes ses facults, intellectuelles et corporelles? Qui donc crit une
meilleure pigramme? Qui raisonne avec plus d'esprit? Qui donc....? Mais
attendez. J'ai son contrat dans ma poche.

Et ce disant, il produisit un portefeuille de cuir rouge, et en tira
un certain nombre de papiers. Sur quelques-uns de ces papiers Bon-Bon
saisit au passage les syllabes _Machi... Maa....Robesp_....[63] et les
mots _Caligula, George, Elizabeth_. Sa Majest prit dans le nombre une
bande troite de parchemin, o elle lut  haute voix les mots suivants:

En considration de certains dons intellectuels qu'il est inutile de
spcifier, et en outre du versement d'un millier de louis d'or, moi
soussign, g d'un an et d'un mois, abandonne au porteur du prsent
engagement tous mes droits, titres et proprit sur l'ombre que l'on
appelle mon me.

_Sign_: A.....

(Ici Sa Majest pronona un nom que je ne me crois pas autoris 
indiquer d'une manire moins quivoque.)

Un habile homme, celui-l reprit l'hte; mais comme vous, monsieur
Bon-Bon, il s'est mpris au sujet de l'me. L'me une ombre, vraiment!
L'me une ombre! Ha! Ha! Ha!--H! H! H!--Hu! Hu! Hu! Vous
imaginez-vous une ombre fricasse?

M'imaginer... (_Un hoquet_) une ombre fricasse! s'cria notre hros,
dont les facults commenaient  s'illuminer de toute la profondeur du
discours de Sa Majest.

M'imaginer une (_Hoquet_) ombre fricasse! Je veux tre damn (_Un
hoquet_) Humph! si j'tais un pareil--humph--nigaud! Mon me _ moi_,
Monsieur....--humph!

Votre me _ vous_, Monsieur Bon-Bon.

Oui, monsieur.....humph! mon me est...

Quoi, monsieur?

N'est pas une ombre, certes!

Voulez-vous dire par l....?

Oui, monsieur, mon me est... humph! oui, monsieur.

Auriez-vous l'intention d'affirmer...?

Mon me est.... humph!... particulirement propre .... humph!.... 
tre....

Quoi, monsieur?

Cuite  l'tuve.

Ha!

Souffle.

Eh!

Fricasse.

Ah, bah!

En ragot ou en fricandeau--et tenez, mon excellent compre, je veux
bien vous la cder.... Humph!... un march! Ici le philosophe tapa sur
le dos de sa Majest.

Pouvais-je m'attendre  cela? dit celui-ci tranquillement, en se
levant de son sige. Le mtaphysicien carquilla les yeux.

Je suis fourni pour le moment, dit Sa Majest.

Humph!--Hein? dit le philosophe.

Je n'ai pas de fonds disponibles.

Quoi?

D'ailleurs, il serait malsant de ma part....

Monsieur! 

De profiter de....

Humph!

De la dgotante et indcente situation o vous vous trouvez.

Ici le visiteur s'inclina et disparut--il serait difficile de dire
prcisment de quelle faon. Mais dans l'effort habilement concert que
fit Bon-Bon pour lancer une bouteille  la tte du vilain, la mince
chane qui pendait au plafond fut brise, et le mtaphysicien renvers
tout de son long par la chute de la lampe.




LA CRYPTOGRAPHIE


Il nous est difficile d'imaginer un temps o n'ait pas exist, sinon la
ncessit, au moins un dsir de transmettre des informations d'individu
 individu, de manire  djouer l'intelligence du public; aussi
pouvons-nous hardiment supposer que l'criture chiffre remonte  une
trs haute antiquit. C'est pourquoi, De la Guilletire nous semble dans
l'erreur, quand il soutient, dans son livre: _Lacdmone ancienne et
moderne_, que les Spartiates furent les inventeurs de la Cryptographie.
Il parle des _scytales_, comme si elles taient l'origine de cet art;
il n'aurait d les citer que comme un des plus anciens exemples dont
l'histoire fasse mention.

Les _scytales_ taient deux cylindres en bois, exactement semblables
sous tous rapports. Le gnral d'une arme partant, pour une expdition,
recevait des Ephores un de ces cylindres, et l'autre restait entre leurs
mains. S'ils avaient quelque communication  se faire, une lanire
troite de parchemin tait enroule autour de la scytale, de manire
 ce que les bords de cette lanire fussent exactement accols l'un 
l'autre. Alors on crivait sur le parchemin dans le sens de la longueur
du cylindre, aprs quoi on droulait la bande, et on l'expdiait. Si par
hasard, le message tait intercept, la lettre restait inintelligible
pour ceux qui l'avaient saisie. Si elle arrivait intacte  sa
destination, le destinataire n'avait qu' en envelopper le second
cylindre pour dchiffrer l'criture. Si ce mode si simple de
cryptographie est parvenu jusqu' nous, nous le devons probablement
plutt aux usages historiques qu'on en faisait qu' toute autre cause.
De semblables moyens de communication secrte ont d tre contemporains
de l'invention des caractres d'criture.

Il faut remarquer, en passant, que dans aucun des traits de
Cryptographie venus  notre connaissance, nous n'avons rencontr, au
sujet du chiffre de la scytale, aucune autre mthode de solution que
celles qui peuvent galement s'appliquer  tous les chiffres en gnral.
On nous parle, il est vrai, de cas o les parchemins intercepts ont t
rellement dchiffrs; mais on a soin de nous dire que ce fut toujours
accidentellement. Voici cependant une solution d'une certitude absolue.
Une fois en possession de la bande de parchemin, on n'a qu' faire
faire un cne relativement d'une grande longueur--soit de six pieds
de long--et dont la circonfrence  la base soit au moins gale  la
longueur de la bande. On enroulera ensuite cette bande sur le cne prs
de la base, bord contre bord, comme nous l'avons dcrit plus haut; puis,
en ayant soin de maintenir toujours les bords contre les bords, et le
parchemin bien serr sur le cne, on le laissera glisser vers le sommet.
Il est impossible, qu'en suivant ce procd, quelques-uns des mots, ou
quelques-unes des syllabes et des lettres, qui doivent se rejoindre, ne
se rencontrent pas au point du cne o son diamtre gale celui de
la scytale sur laquelle le chiffre a t crit. Et comme, en faisant
parcourir  la bande toute la longueur du cne, on traverse tous les
diamtres possibles, on ne peut manquer de russir. Une fois que par ce
moyen on a tabli d'une faon certaine la circonfrence de la scytale,
on en fait faire une sur cette mesure, et l'on y applique le parchemin.

Il y a peu de personnes disposes  croire que ce n'est pas chose si
facile que d'inventer une mthode d'criture secrte qui puisse dfier
l'examen. On peut cependant affirmer carrment que l'ingniosit
humaine est incapable d'inventer un chiffre qu'elle ne puisse rsoudre.
Toutefois ces chiffres sont plus ou moins facilement rsolus, et sur
ce point il existe entre diverses intelligences des diffrences
remarquables. Souvent, dans le cas de deux individus reconnus comme
gaux pour tout ce qui touche aux efforts ordinaires de l'intelligence,
il se rencontrera que l'un ne pourra dmler le chiffre le plus simple,
tandis que l'autre ne trouvera presque aucune difficult  venir  bout
du plus compliqu. On peut observer que des recherches de ce genre
exigent gnralement une intense application des facults analytiques;
c'est pour cela qu'il serait trs utile d'introduire les exercices de
solutions cryptographiques dans les Acadmies, comme moyens de former et
de dvelopper les plus importantes facults de l'esprit.

Supposons deux individus, entirement novices en cryptographie, dsireux
d'entretenir par lettres une correspondance inintelligible  tout autre
qu' eux-mmes, il est trs probable qu'ils songeront du premier coup
 un alphabet particulier, dont ils auront chacun la clef. La premire
combinaison qui se prsentera  eux sera celle-ci, par exemple: prendre
_a_ pour _z_, _b_ pour _y_, _c_ pour _x_, _d_ pour _n_, etc. etc.;
c'est--dire, renverser l'ordre des lettres de l'alphabet. A une seconde
rflexion, cet arrangement paraissant trop naturel, ils en adopteront
un plus compliqu. Ils pourront, par exemple, crire les 13 premires
lettres de l'alphabet sous les 13 dernires, de cette faon:

nopqrstuvwxyz
abcdefghijklm;

et, ainsi placs, _a_ serait pris pour _n_ et _n_ pour _a_, _o_ pour
_b_ et _b_ pour _o_, etc., etc. Mais cette combinaison ayant un air de
rgularit trop facile  pntrer, ils pourraient se construire une clef
tout  fait au hasard, par exemple:

  prendre a pour p
          b      x
          c      u
          d      o, etc.

Tant qu'une solution de leur chiffre ne viendra pas les convaincre de
leur erreur, nos correspondants supposs s'en tiendront  ce dernier
arrangement, comme offrant toute scurit. Sinon, ils imagineront
peut-tre un systme de signes arbitraires remplaant les caractres
usuels. Par exemple:

  ( pourrait signifier a
  .                    b
  ,                    c
  ;                    d
  )                    e, etc.

Une lettre compose de pareils signes aurait incontestablement une
apparence fort rbarbative. Si toutefois ce systme ne leur donnait
pas pleine satisfaction, ils pourraient imaginer un alphabet toujours
changeant, et le raliser de cette manire:

Prenons deux morceaux de carton circulaires, diffrant de diamtre entre
eux d'un demi-pouce environ. Plaons le centre du plus petit carton sur
le centre du plus grand, en les empchant pour un instant de glisser; le
temps de tirer des rayons du centre commun  la circonfrence du petit
cercle, et de les tendre  celle du plus grand. Tirons vingt-six
rayons, formant sur chaque carton vingt-six compartiments. Dans chacun
de ces compartiments sur le cercle infrieur crivons une des lettres de
l'alphabet, qui se trouvera ainsi employ tout entier; crivons-les
au hasard, cela vaudra mieux. Faisons la mme chose sur le cercle
suprieur. Maintenant faisons tourner une pingle  travers le centre
commun, et laissons le cercle suprieur tourner avec l'pingle, pendant
que le cercle infrieur est tenu immobile. Arrtons la rvolution du
cercle suprieur, et crivons notre lettre en prenant pour _a_ la lettre
du plus petit cercle qui correspond  l'_a_ du plus grand, pour _b_,
la lettre du plus petit cercle qui correspond au _b_ du plus grand, et
ainsi de suite. Pour qu'une lettre ainsi crite puisse tre lue par la
personne  qui elle est destine, une seule chose est ncessaire, c'est
qu'elle ait en sa possession des cercles identiques  ceux que nous
venons de dcrire, et qu'elle connaisse deux des lettres (une du cercle
infrieur et une du cercle suprieur) qui se trouvaient juxtaposes, au
moment o son correspondant a crit son chiffre. Pour cela, elle n'a
qu' regarder les deux lettres initiales du document qui lui serviront
de clef. Ainsi, en voyant les deux lettres _a m_ au commencement,
elle en conclura qu'en faisant tourner ses cercles de manire  faire
concider ces deux lettres, elle obtiendra l'alphabet employ.

A premire vue, ces diffrents modes de cryptographie ont une apparence
de mystre indchiffable. Il parat presque impossible de dmler le
rsultat de combinaisons si compliques. Pour certaines personnes en
effet ce serait une extrme difficult, tandis que pour d'autres qui
sont habiles  dchiffrer, de pareilles nigmes sont ce qu'il y a de
plus simple. Le lecteur devra se mettre dans la tte que tout l'art
de ces solutions repose sur les principes gnraux qui prsident  la
fonction du langage lui-mme, et que par consquent il est entirement
indpendant des lois particulires qui rgissent un chiffre quelconque,
ou la construction de sa clef. La difficult de dchiffrer une nigme
cryptographique n'est pas toujours en rapport avec la peine qu'elle
a cote, ou l'ingniosit qu'a exige sa construction. La clef, en
dfinitive, ne sert qu' ceux qui sont au fait du chiffre; la tierce
personne qui dchiffre n'en a aucune ide. Elle force la serrure.
Dans les diffrentes mthodes de cryptographie que j'ai exposes, on
observera qu'il y a une complication graduellement croissante. Mais
cette complication n'est qu'une ombre: elle n'existe pas en ralit.
Elle n'appartient qu' la composition du chiffre, et ne porte en aucune
faon sur sa solution. Le dernier systme n'est pas du tout plus
difficile  dchiffrer que le premier, quelle que puisse tre la
difficult de l'un ou de l'autre.

En discutant un sujet analogue dans un des journaux hebdomadaires de
cette ville, il y a dix-huit mois environ, l'auteur de cet article a eu
l'occasion de parler de l'application d'une _mthode_ rigoureuse dans
toutes les formes de la pense,--des avantages de cette mthode--de
la possibilit d'en tendre l'usage  ce que l'on considre comme les
oprations de la pure imagination--et par suite de la solution de
l'criture chiffre. Il s'est aventur jusqu' dclarer qu'il se faisait
fort de rsoudre tout chiffre, analogue  ceux dont je viens de parler,
qui serait envoy  l'adresse du journal. Ce dfi excita, de la faon
la plus inattendue, le plus vif intrt parmi les nombreux lecteurs de
cette feuille. Des lettres arrivrent de toutes parts  l'diteur;
et beaucoup de ceux qui les avaient crites taient si convaincus
de l'impntrabilit de leurs nigmes qu'ils ne craignirent pas de
l'engager dans des paris  ce sujet. Mais en mme temps, ils ne furent
pas toujours scrupuleux sur l'article des conditions. Dans beaucoup de
cas les cryptographies sortaient compltement des limites fixes.
Elles employaient des langues trangres. Les mots et les phrases se
confondaient sans intervalles. On employait plusieurs alphabets dans un
mme chiffre. Un de ces messieurs, d'une conscience assez peu timore,
dans un chiffre compos de barres et de crochets, trangers  la plus
fantastique typographie, alla jusqu' mler ensemble au moins _sept
alphabets diffrents_, sans intervalles entre les lettres, ou mme
entre les lignes. Beaucoup de ces cryptographies taient dates de
Philadelphie, et plusieurs lettres qui insistaient sur le pari furent
crites par des citoyens de cette ville. Sur une centaine de chiffres,
peut-tre reus en tout, il n'y en eut qu'un que nous ne parvnmes pas
immdiatement  rsoudre. Nous avons dmontr que ce chiffre tait une
imposture--c'est--dire un jargon compos au hasard et n'ayant aucun
sens. Quant  l'ptre des sept alphabets, nous emes le plaisir
d'ahurir son auteur par une prompte et satisfaisante traduction.

Le journal en question fut, pendant plusieurs mois, grandement occup
par ces solutions hiroglyphiques et cabalistisques de chiffres qui nous
venaient des quatre coins de l'horizon. Cependant  l'exception de ceux
qui crivaient ces chiffres, nous ne croyons pas qu'on et pu, parmi
les lecteurs du journal, en trouver beaucoup qui y vissent autre chose
qu'une hblerie fieffe. Nous voulons dire que personne ne croyait
rellement  l'authenticit des rponses. Les uns prtendaient que ces
mystrieux logogriphes n'taient l que pour donner au journal un air
_drle_, en vue d'attirer l'attention. Selon d'autres, il tait plus
probable que non seulement nous rsolvions les chiffres, mais encore
que nous composions nous-mme les nigmes pour les rsoudre. Comme les
choses en taient l, quand on jugea  propos d'en finir avec cette
diablerie, l'auteur de cet article profita de l'occasion pour affirmer
la sincrit du journal en question,--pour repousser les accusations de
mystification dont il fut assailli,--et pour dclarer en son propre nom
que les chiffres avaient tous t crits de bonne foi, et rsolus de
mme.

Voici un mode de correspondance secrte trs ordinaire et assez simple.
Une carte est perce  des intervalles irrguliers de trous oblongs, de
la longueur des mots ordinaires de trois syllabes du type vulgaire. Une
seconde carte est prpare identiquement semblable. Chaque correspondant
a sa carte. Pour crire une lettre, on place la carte perce qui sert
de clef sur le papier, et les mots qui doivent former le vrai sens
s'crivent dans les espaces libres laisss par la carte.

Puis on enlve la carte, et l'on remplit les blancs de manire  obtenir
un sens tout  fait diffrent du vritable. Le destinataire, une fois le
chiffre reu, n'a qu' y appliquer sa propre carte, qui cache les mots
superflus, et ne laisse paratre que ceux qui ont du sens. La principale
objection  ce genre de cryptographie, c'est la difficult de remplir
les blancs de manire  ne pas donner  la pense un tour peu naturel.
De plus, les diffrences d'criture qui existent entre les mots crits
dans les espaces laisss par la carte, et ceux que l'on crit une
fois la carte enleve, ne peuvent manquer d'tre dcouvertes par un
observateur attentif.

On se sert quelquefois d'un paquet de cartes de cette faon: Les
correspondants s'entendent, tout d'abord, sur un certain arrangement du
paquet. Par exemple: on convient de faire suivre les couleurs dans
un ordre naturel, les piques au dessus, les coeurs ensuite, puis les
carreaux et les trfles. Cet arrangement fait, on crit sur la premire
carte la premire lettre de son ptre, sur la suivante, la seconde, et
ainsi de suite, jusqu' ce qu'on ait puis les cinquante-deux cartes.
On mle ensuite le paquet d'aprs un plan concert  l'avance. Par
exemple: on prend les cartes du talon et on les place dessus, puis une
du dessus que l'on met au talon, et ainsi de suite, un nombre de fois
dtermin. Cela fait, on crit de nouveau cinquante-deux lettres, et
l'on suit la mme marche jusqu' ce que la lettre soit crite. Le
correspondant, ce paquet reu, n'a qu' placer les cartes dans l'ordre
convenu, et lire lettre par lettre les cinquante-deux premiers
caractres. Puis il mle les cartes de la manire susdite, pour
dchiffrer la seconde srie et ainsi de suite jusqu' la fin. Ce que
l'on peut objecter contre ce genre de cryptographie, c'est le caractre
mme de la missive. Un _paquet de cartes_ ne peut manquer d'veiller
le soupon, et c'est une question de savoir s'il ne vaudrait pas mieux
empcher les chiffres d'tre considrs comme tels que de perdre son
temps  essayer de les rendre indchiffrables, une fois intercepts.

L'exprience dmontre que les cryptographies les plus habilement
construites, une fois suspectes, finissent toujours par tre
dchiffres.

On pourrait imaginer un mode de communication secrte d'une sret peu
commune; le voici: les correspondants se munissent chacun de la mme
dition d'un livre--l'dition la plus rare est la meilleure--comme
aussi le livre le plus rare. Dans la cryptographie, on emploie les
nombres, et ces nombres renvoient  l'endroit qu'occupent les lettres
dans le volume. Par exemple--on reoit un chiffre qui commence ainsi:
121-6-8. On n'a alors qu' se reporter  la page 121, sixime lettre 
gauche de la page  la huitime ligne  partir du haut de la page. Cette
lettre est la lettre initiale de l'ptre--et ainsi de suite. Cette
mthode est trs sre; cependant il est encore _possible_ de dchiffrer
une cryptographie crite d'aprs ce plan--et d'autre part une grande
objection qu'elle encourt, c'est le temps considrable qu'exige sa
solution, mme avec le volume-clef.

Il ne faudrait pas supposer que la cryptographie srieuse, comme moyen
de faire parvenir d'importantes informations, a cess d'tre en usage
de nos jours. Elle est communment pratique en diplomatie; et il y a
encore aujourd'hui des individus, dont le mtier est celui de dchiffrer
les cryptographies sous l'oeil des divers gouvernements. Nous avons dit
plus haut que la solution du problme cryptographique met singulirement
en jeu l'activit mentale, au moins dans les cas de chiffres d'un ordre
plus lev. Les bons cryptographes sont rares, sans doute; aussi leurs
services, quoique rarement rclams, sont ncessairement bien pays.

Nous trouvons un exemple de l'emploi moderne de l'criture chiffre
dans un ouvrage publi dernirement par MM. Lea et Blanchard de
Philadelphie:--Esquisses des hommes remarquables de France actuellement
vivants. Dans une notice sur Berryer, il est dit qu'une lettre adresse
par la Duchesse de Berri aux Lgitimistes de Paris pour les informer de
son arrive, tait accompagne d'une longue note chiffre, dont on
avait oubli d'envoyer l clef. L'esprit pntrant de Berryer, dit le
biographe, l'eut bientt dcouverte. C'tait cette phrase substitue
aux 24 lettres de l'alphabet:--_Le gouvernement provisoire._

Cette assertion que Berryer eut bientt dcouvert la phrase-clef,
prouve tout simplement que l'auteur de ces notices est de la dernire
innocence en fait de science cryptographique. M. Berryer sans aucun
doute arriva  dcouvrir la clef; mais ce ne fut que pour satisfaire sa
curiosit, _une fois l'nigme rsolue_. Il ne se servit en aucune faon
de la clef pour la dchiffrer. Il fora la serrure.

Dans le compte-rendu du livre en question (publi dans le numro d'avril
de ce Magazine [64]) nous faisions ainsi allusion  ce sujet.

Les mots _Le gouvernement provisoire_ sont des mots franais, et
la note chiffre s'adressait  des Franais. On pourrait supposer
la difficult beaucoup plus grande, si la clef avait t en langue
trangre; cependant le premier venu qui voudra s'en donner la peine n'a
qu' nous adresser une note, construite dans le mme systme, et prendre
une clef franaise, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque
(ou en quelque dialecte que ce soit de ces langues) et nous nous
engageons  rsoudre l'nigme.

Ce dfi ne provoqua qu'une seule rponse, incluse dans la lettre
suivante. Tout ce que nous reprochons  cette lettre, c'est que celui
qui l'a crite ait nglig de nous donner son nom en entier. Nous le
prions de vouloir bien le faire au plus tt, afin de nous laver auprs
du public du soupon qui s'attacha  la cryptographie du journal dont
j'ai parl plus haut--que nous nous donnions  nous-mme des nigmes 
dchiffrer. Le timbre de la lettre porte _Stonington, Conn._

S...., Ct, 21 Juin, 1841.

_A l'diteur du Graham's Magazine._

Monsieur,--Dans votre numro d'avril, o vous rendez compte de la
traduction par M. Walsh des Esquisses des hommes remarquables de France
actuellement vivants, vous invitez vos lecteurs  vous adresser une
note chiffre, dont la phrase-clef serait emprunte aux langues
franaise, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque, et vous
vous engagez  la rsoudre. Vos remarques ayant appel mon attention sur
ce genre de cryptographie, j'ai compos pour mon propre amusement les
exercices suivants. Dans le premier la phrase-clef est en anglais--dans
le second, en latin. Comme je n'ai pas vu (par le numro de Mai) que
quelqu'un de vos correspondants ait rpondu  votre offre, je prends la
libert de vous envoyer ces chiffres, sur lesquels, si vous jugez qu'ils
en vaillent la peine, vous pourrez exercer votre sagacit.

Respectueusement  vous,

S.D.L.

N 1.

Cauhiif aud ftd sdftirf ithot tacd wdde rdchtdr tiu fuaefshffheo
fdoudf hetiusafhie tuis ied herh-chriai fi aeiftdu wn sdaef it iuhfheo
hiidohwid fi aen deodsf ths tiu itis hf iaf iuhoheaiin rdff hedr; aer
ftd auf it ftif fdoudfin oissiehoafheo hefdiihodeod taf wdd eodeduaiin
fdusdr ouasfiouastn. Saen fsdohdf it fdoudf iuhfheo idud weiie fi ftd
aeohdeff; fisdfhsdf a fiacdf tdar iaf fiacdr aer ftd ouiie iubffde
isie ihft fisd herdihwid oiiiiuheo tiihr, atfdu ithot ftd tahu wdheo
sdushffdr fi ouii aoahe, hetiu-safhie oiiir wd fuaefshffdr ihft ihffid
raeodu ftaf rhfoicdun iiir defid iefhi ftd aswiiafiun dshffid fatdin
udaotdrhff rdffheafhie. Ounsfiouastn tiidcou siud suisduin dswuaodf
ftifd sirdf it iuhfheo ithot aud uderdudr idohwid iein wn sdaef it
fisd desia-cafium wdn ithot sawdf weiie ftd udai fhoehthoa-fhie it ftd
ohstduf dssiindr fi hff siffdffiu.

N 2.

Ofoiioiiaso ortsii sov eodisdioe afduiostifoi ft iftvi sitrioistoiv
oiniafetsorit ifeov rsri afotiiiiv ri-diiot irio rivvio eovit
atrotfetsoria aioriti iitri tf oitovin tri aerifei ioreitit sov usttoi
oioittstifo dfti afdooitior trso ifeov tri dfit otftfeov softriedi ft
oistoiv oriofiforiti suiteii viireiiitifoi it tri iarfoi-siti iiti trir
uet otiiiotiv uitfti rid io tri eoviieeiiiv rfasiieostr ft rii dftrit
tfoeei.

La solution du premier de ces chiffres nous a donn assez de peine. Le
second nous a caus une difficult extrme, et ce n'est qu'en mettant en
jeu toutes nos facults que nous avons pu en venir  bout. Le premier se
lit ainsi[65]:

Various are the methods which have been devised for transmitting
secret information from one individual to another by means of writing,
illegible to any except him for whom it was originally destined; and
the art of thus secretly communicating intelligence has been generally
termed _cryptography_. Many species of secret writing were known to the
ancients. Sometimes a slave's head was shaved and the crown written
upon with some indelible colouring fluid; after which the hair being
permitted to grow again, information could be transmitted with little
danger that discovery would ensue until the ambulatory epistle safely
reached its destination. Cryptography, however pure, properly embraces
those modes of writing which are rendered legible only by means of some
explanatory key which makes known the real signification of the ciphers
employed to its possessor.

La phrase-clef de cette cryptographie est:

--A word to the wise is sufficient[66].

La seconde se traduit ainsi[67]:

Nonsensical phrases and unmeaning combinations of words, as the
learned lexicographer would have confessed himself, when hidden under
cryptographic ciphers, serve to _perplex_ the curious enquirer, and
baffle penetration more completely than would the most profound
_apophtegms_ of learned philosophers. Abstruse disquisitions of the
scoliasts were they but presented before him in the undisguised
vocabulary of his mother tongue....

Le sens de la dernire phrase, on le voit, est suspendu. Nous nous
sommes attach  une stricte pellation. Par mgarde, la lettre _d_ a
t mise  la place de _l_ dans le mot _perplex_.

La phrase-clef est celle-ci: _Suaviter in modo, fortiter in re._

Dans la cryptographie ordinaire, comme on le verra par la plupart
de celles dont j'ai donn des exemples, l'alphabet artificiel dont
conviennent les correspondants s'emploie lettre pour lettre,  la place
de l'alphabet usuel. Par exemple--deux personnes veulent entretenir une
correspondance secrte. Elles conviennent avant de se sparer que le
signe

  ) signifiera a
  (          b
  --         c
  *          d
  .          e
  ,          f
  ;          g
  :          h
  ?          i ou j
  !          k
  &          l
  o          m
  '          n
  +          o
  [I]        p
  [P]        q
  ->         r
  ]          s
  [          t
            u ou v
  [S]        w
            x
            y
  <-         z

Il s'agit de communiquer cette note:

We must see you immediately upon a matter of great importance.
Plots have been discovered, and the conspirators are in our hands.
Hasten[68]!

On crirait ces mots:

[chiffre]

Voil qui a certainement une apparence fort complique, et paratrait
un chiffre fort difficile  quiconque ne serait pas vers, en
cryptographie. Mais on remarquera que _a_, par exemple, n'est jamais
reprsent par un autre signe que ), _b_ par un autre signe que ( et
ainsi de suite. Ainsi, par la dcouverte, accidentelle ou non, d'une
seule des lettres, la personne interceptant la missive aurait dj un
grand avantage, et pourrait appliquer cette connaissance  tous les cas
o le signe en question est employ dans le chiffre.

D'autre part, les cryptographies, qui nous ont t envoyes par notre
correspondant de Stonington, identiques en construction avec le chiffre
rsolu par Berryer, n'offrent pas ce mme avantage.

Examinons par exemple la seconde de ces nigmes. Sa phrase-clef est:
_Suaviter in modo, fortiter in re._

Plaons maintenant l'alphabet sous cette phrase, lettre sous lettre;
nous aurons:

suaviterinmodofortiterinre

abcdefghijklmnopqrstuvwxyz

  o l'on voit que: a est pris pour c
                    d         m
                    e         g, u et z
                    f         o
                    i         e, i, s et w
                    m         k
                    n         j et x
                    o         l, n et p
                    r         h, q, v et y
                    s         a
                    t         f, r et t
                    u         b
                    v         d

De cette faon _n_ reprsente deux lettres et _e_, _o_ et _t_ en
reprsentent chacune trois, tandis que _i_ et _r_ n'en reprsentent pas
moins de quatre. Treize caractres seulement jouent le rle de tout
l'alphabet. Il en rsulte que le chiffre a l'air d'tre un pur mlange
des lettres _e_, _o_, _t_, _r_ et _i_, cette dernire lettre prdominant
surtout, grce  l'accident qui lui fait reprsenter les lettres qui par
elles-mmes prdominent extraordinairement dans la plupart des langues--
 savoir _e_ et _i_.

Supposons une lettre de ce genre intercepte et la phrase-clef inconnue,
on peut imaginer que l'individu qui essaiera de la dchiffrer arrivera,
en le devinant, ou par tout autre moyen,  se convaincre qu'un certain
caractre (_i_ par exemple) reprsente la lettre _e_. En parcourant la
cryptographie pour se confirmer dans cette ide, il n'y rencontrera rien
qui n'en soit au contraire la ngation. Il verra ce caractre plac de
telle sorte qu'il ne peut reprsenter un _e_. Par exemple, il sera fort
embarrass par les quatre _i_ formant un mot entier, sans l'intervention
d'aucune autre lettre, cas auquel, naturellement, ils ne peuvent tous
tre des _e_. On remarquera que le mot _wise_ peut ainsi tre form.
Nous le remarquons, nous, qui sommes en possession de la clef; mais 
coup sr on peut se demander comment, sans la clef, sans connatre une
seule lettre du chiffre, il serait possible  celui qui a intercept la
lettre de tirer quelque chose d'un mot tel que _iiii_.

Mais voici qui est plus fort. On pourrait facilement construire une
phrase-clef, o un seul caractre reprsenterait six, huit ou dix
lettres. Imaginons-nous le mot _iiiiiiiiii_ se prsentant dans une
cryptographie  quelqu'un qui n'a pas la clef, ou si cette supposition
est par trop scabreuse, supposons en prsence de ce mot la personne
mme  qui le chiffre est adress, et en possession de la clef. Que
fera-t-elle d'un pareil mot? Dans tous les manuels d'Algbre on trouve
la _formule_ prcise pour dterminer le nombre d'arrangements selon
lesquels un certain nombre de lettres _m_ et _n_ peuvent tre places.
Mais assurment aucun de mes lecteurs ne peut ignorer quelles
innombrables combinaisons on peut faire avec ces dix _i_. Et cependant,
 moins d'un heureux accident, le correspondant qui recevra ce chiffre
devra parcourir toutes les combinaisons avant d'arriver au vrai mot,
et encore quand il les aura toutes crites, sera-t-il singulirement
embarrass pour choisir le vrai mot dans le grand nombre de ceux qui se
prsenteront dans le cours de son opration.

Pour obvier  cette extrme difficult en faveur de ceux qui sont en
possession de la clef, tout en la laissant entire pour ceux  qui le
chiffre n'est pas destin, il est ncessaire que les correspondants
conviennent d'un certain _ordre_, selon lequel on devra lire les
caractres qui reprsentent plus d'une lettre; et celui qui crit la
cryptographie devra avoir cet _ordre_ prsent  l'esprit. On peut
convenir, par exemple, que la premire fois que l'_i_ se prsentera dans
le chiffre, il reprsentera le caractre qui se trouve sous le premier
_i_ dans la phrase-clef, et la seconde fois, le second caractre
correspondant au second _i_ de la clef, etc., etc. Ainsi il faudra
considrer quelle place chaque caractre du chiffre occupe par rapport
au caractre lui-mme pour dterminer sa signification exacte.

Nous disons qu'un tel _ordre_ convenu  l'avance est ncessaire pour que
le chiffre n'offre pas de trop grandes difficults mme  ceux qui en
possdent la clef. Mais on n'a qu' regarder la cryptographie de notre
correspondant de Stonington pour s'apercevoir qu'il n'y a observ aucun
ordre, et que plusieurs caractres y reprsentent, dans la plus absolue
confusion, plusieurs autres. Si donc, au sujet du gant que nous avons
jet au publi en avril, il se sentait quelque vellit de nous accuser
de fanfaronnade, il faudra cependant bien qu'il admette que nous avons
fait honneur et au del  notre prtention. Si ce que nous avons
dit alors n'tait pas dit _suaviter in modo_, ce que nous faisons
aujourd'hui est au moins fait _fortiter in re_.

Dans ces rapides observations nous n'avons nullement essay d'puiser le
sujet de la cryptographie; un pareil sujet demanderait un in-folio. Nous
n'avons voulu que mentionner quelques-uns des systmes de chiffres les
plus ordinaires. Il y a deux mille ans, Aeneas Tacticus numrait vingt
mthodes distinctes, et l'ingniosit moderne a fait faire  cette
science beaucoup de progrs. Ce que nous nous sommes propos surtout,
c'est de suggrer des ides, et peut-tre n'avons-nous russi qu'
fatiguer le lecteur. Pour ceux qui dsireraient de plus amples
informations  ce sujet, nous leur dirons qu'il existe des traits sur
la matire par Trithemius, Cap. Porta, Vignre, et le P. Nicron.
Les ouvrages des deux derniers peuvent se trouver, je crois, dans la
bibliothque de Harvard University. Si toutefois on s'attendait 
rencontrer dans ces Essais des _rgles pour la solution du chiffre_,
on pourrait se trouver fort dsappoint. En dehors de quelques aperus
touchant la structure gnrale du langage, et de quelques essais
minutieux d'application pratique de ces aperus, le lecteur n'y trouvera
rien  retenir qu'il ne puisse trouver dans son propre entendement.





DU PRINCIPE POTIQUE[69]


En parlant du Principe potique, je n'ai pas la prtention d'tre ou
complet ou profond. En discutant  l'aventure de ce qui constitue
l'essence de ce qu'on appelle Posie, le principal but que je me propose
est d'appeler l'attention sur quelques-uns des petits pomes anglais
ou amricains qui sont le plus de mon got, ou qui ont laiss sur mon
imagination l'empreinte la plus marque. Par _petits pomes_ j'entends,
naturellement, des pomes de peu d'tendue. Et ici qu'on me permette, en
commenant, de dire quelques mots d'un principe assez particulier, qui,
 tort ou  raison, a toujours exerc une certaine influence sur les
jugements critiques que j'ai ports sur la posie. Je soutiens qu'il
n'existe pas de long pome; que cette phrase un long pome est tout
simplement une contradiction dans les termes.

Il est  peine besoin d'observer qu'un pome ne mrite ce nom qu'autant
qu'il meut l'me en l'levant. La valeur d'un pome est en raison
directe de sa puissance d'mouvoir et d'lever. Mais toutes les
motions, en vertu d'une ncessit psychique, sont transitoires. La dose
d'motion ncessaire  un pome pour justifier ce titre ne saurait
se soutenir dans une composition d'une longue tendue. Au bout d'une
demi-heure au plus, elle baisse, tombe;--une rvulsion s'opre--et ds
lors le pome, de fait, cesse d'tre un pome.

Ils ne sont pas rares, sans doute, ceux qui ont trouv quelque
difficult  concilier cet axiome critique, que le Paradis Perdu est 
admirer religieusement d'un bout  l'autre avec l'impossibilit absolue
o nous sommes de conserver, durant la lecture entire, le degr
d'enthousiasme que cet axiome suppose. En ralit, ce grand ouvrage ne
peut tre rput potique, que si, perdant de vue cette condition vitale
exige de toute oeuvre d'art, l'Unit, nous le considrons simplement
comme une srie de petits pomes dtachs. Si, pour sauver cette
Unit,--la totalit d'effet ou d'impression qu'il produit--nous le
lisons (comme il le faudrait alors) tout d'un trait, le seul rsultat
de cette lecture, c'est de nous faire passer alternativement de
l'enthousiasme  l'abattement. A certain passage, o nous sentons une
vritable posie, succdent, invitablement, des platitudes qu'aucun
prjug critique ne saurait nous forcer d'admirer; mais si, aprs avoir
parcouru l'ouvrage en son entier, nous le relisons, laissant de ct le
premier livre pour commencer par le second, nous serons tout surpris
de trouver maintenant admirable ce qu'auparavant nous condamnions--et
condamnable ce qu'auparavant nous ne pouvions trop admirer. D'o il
suit, que l'effet final, total et absolu du pome pique, le meilleur
mme qui soit sous le soleil, est nul--c'est l un fait incontestable.

Si nous passons  l'Iliade,  dfaut de preuves positives, nous avons
au moins d'excellentes raisons de croire que, dans l'intention de son
auteur, elle ne fut qu'une srie de pices lyriques; si l'on veut y voir
une intention pique, tout ce que je puis dire alors, c'est que l'oeuvre
repose sur un sentiment imparfait de l'art. L'pope moderne est une
imitation de ce prtendu modle pique ancien, mais une imitation
maladroite et aveugle. Mais le temps de ces mprises artistiques est
pass. Si,  certaine poque, un long pome a pu tre rellement
populaire--ce dont je doute--il est certain du moins qu'il ne peut plus
l'tre dsormais.

Que l'tendue d'une oeuvre potique soit, toutes choses gales
d'ailleurs, la mesure de son mrite, c'est l sans doute une proposition
assez absurde--quoique nous en soyons redevables  nos Revues
trimestrielles. Assurment, il ne peut y avoir dans la pure tendue,
abstractivement considre dans le pur volume d'un livre, rien qui ait
pu exciter une admiration si prolonge de la part de ces taciturnes
pamphlets! Une montagne, sans doute, par le seul sentiment de grandeur
physique qu'elle veille, peut nous inspirer l'motion du sublime; mais
quel est l'homme qui soit impressionn de cette faon par la grandeur
matrielle de _la Colombiade_ mme? Les Revues du moins ne nous ont pas
encore appris le moyen de l'tre. Il est vrai qu'elles ne nous disent
pas crment que nous devons estimer Lamartine au pied carr, ou Pollock
 la livre;--et cependant quelle autre conclusion tirer de leurs
continuelles rodomontades sur l'effort soutenu du gnie? Si par un
effort soutenu un petit monsieur a accouch d'un pique, nous sommes
tout disposs  lui tenir franchement compte de l'effort--si toutefois
cela en vaut la peine; mais qu'il nous soit permis de ne pas juger de
l'oeuvre sur l'effort. Il faut esprer que le sens commun,  l'avenir,
aimera mieux juger une oeuvre d'art par l'impression et l'effet
produits, que par le temps qu'elle met  produire cet effet ou la somme
d'effort soutenu qu'il a fallu pour raliser cette impression. La
vrit est que la persvrance est une chose, et le gnie une autre,
et toutes les _Quarterlies_ de la Chrtient ne parviendront pas  les
confondre. En attendant, on ne peut se refuser  reconnatre l'vidence
de ma proposition et celle des considrations qui l'appuient. En tous
cas, si elles passent gnralement pour des erreurs condamnables, il n'y
a pas l de quoi compromettre gravement leur vrit.

D'autre part, il est clair qu'un pome peut pcher par excs de
brivet. Une brivet excessive dgnre en pigramme. Un pome trop
court peut produire  et l un vif et brillant effet; mais non un effet
profond et durable. Il faut  un sceau un temps de pression suffisant
pour s'imprimer sur la cire. Branger a crit quantit de choses
piquantes et mouvantes, mais en gnral ce sont choses trop lgres
pour s'imprimer profondment dans l'attention publique, et ainsi, les
crations de son imagination, comme autant de plumes ariennes, n'ont
apparu que pour tre emportes par le vent.

Un remarquable exemple de ce que peut produire une brivet exagre
pour compromettre un pome et l'empcher de devenir populaire, c'est
l'exquise petite _Srnade_ que voici:

  Je m'veille de rver de toi
      Dans le premier doux sommeil de la nuit,
  Lorsque les vents respirent tout bas,
      Et que rayonnent les brillantes toiles.
  Je m'veille de rver de toi,
      Et un esprit dans mes pieds
  M'a conduit--qui sait comment?
      Vers la fentre de ta chambre, douce amie!

  Les brises vagabondes se pment
      Sur ce sombre, ce silencieux courant;
  Les odeurs du champac s'vanouissent
      Comme de douces penses dans un rve;
  La complainte du rossignol
      Meurt sur son coeur,
  Comme je dois mourir sur le tien,
      O bien-aime que tu es!

  Oh! soulve-moi du gazon!
      Je meurs, je m'vanouis, je succombe!
  Laisse ton amour en baisers pleuvoir
      Sur mes lvres et mes paupires ples!
      Ma joue est froide et blanche, hlas!
      Mon coeur bat fort et vite;
  Oh! presse-le encore une fois tout contre le tien,
      O il doit se briser enfin.

Ces vers ne sont peut-tre familiers qu' peu de lecteurs; et cependant
ce n'est pas moins qu'un pote comme Shelley qui les a crits[70]. Tout
le monde apprciera cette chaleur d'une imagination en mme temps si
dlicate et si thre; mais personne ne la sentira aussi pleinement
que celui qui vient de sortir des doux rves de la bien-aime pour se
baigner dans l'air parfum d'une nuit d't australe.

Un des pomes les plus achevs de Willis[71], le meilleur assurment
 mon avis qu'il ait jamais crit, a d sans doute  ce mme excs de
brivet de ne pas occuper la place qui lui est due tant aux yeux des
critiques que devant l'opinion populaire.

  Les ombres s'tendaient le long de Broadway,
      Proche tait l'heure du crpuscule,
  Et lentement une belle dame
      S'y promenait dans son orgueil.
  Elle se promenait seule; mais invisibles,
      Des esprits marchaient  son ct.

  Sous ses pieds la Paix charmait la terre,
      Et l'Honneur enchantait l'air;
  Tous ceux qui passaient la regardaient avec complaisance,
      Et l'appelaient bonne autant que belle,
  Car tout ce que Dieu lui avait donn
      Elle le conservait avec un soin jaloux.

  Elle gardait avec soin ses rares beauts
      Des amoureux chauds et sincres--
  Son coeur pour tout tait froid, except pour l'or,
     Et les riches ne venaient pas lui faire la cour;--
  Mais quel honneur pour des charmes  vendre,
     Si les prtres se chargent du march!

  Maintenant elle marchait, vierge encore plus belle.
     Vierge thre, ple comme un lis:
  Et elle avait maintenant une compagnie invisible
      Capable de dsesprer l'me--
  Entre le besoin et le mpris elle marchait dlaisse,
      Et rien ne pouvait la sauver.

  Aucun pardon maintenant ne peut rassrner son front
      De la paix de ce monde, pour prier;
  Car pendant que la prire gare de l'amour s'est dissipe dans l'air,
      Son coeur de femme s'est donn libre carrire!
  Mais le pch pardonn par Christ dans le ciel
      Sera toujours maudit par l'homme!

Nous avons quelque peine  reconnatre dans cette composition le Willis
qui a crit tant de vers de socit. Non seulement elle est richement
idale; mais les vers en sont pleins d'nergie, et respirent une
chaleur, une sincrit de sentiment vidente, que nous chercherions en
vain dans tous les autres ouvrages de l'auteur.

Pendant que la manie pique--l'ide que pour avoir du mrite en posie,
la prolixit est indispensable--disparaissait peu  peu depuis quelques
annes de l'esprit du public, en vertu mme de son absurdit, nous
voyions lui succder une autre hrsie d'une fausset trop palpable pour
tre longtemps tolre; mais qui, pendant la courte priode qu'elle
a dj dur, a plus fait  elle seule pour la corruption de notre
littrature potique que tous ses autres ennemis  la fois. Je veux dire
l'hrsie du _Didactique_. Il est reu, implicitement et explicitement,
directement et indirectement, que la dernire fin de toute Posie est
la Vrit. Tout pome, dit-on, doit inculquer une morale, et c'est par
cette morale qu'il faut apprcier le mrite potique d'un ouvrage. Nous
autres Amricains surtout, nous avons patronn cette heureuse ide,
et c'est particulirement  nous, Bostoniens, qu'elle doit son entier
dveloppement. Nous nous sommes mis dans la tte, qu'crire un pome
uniquement pour l'amour de la posie, et reconnatre que tel a t notre
dessein en l'crivant, c'est avouer que le vrai sentiment de la dignit
et de la force de la posie nous fait radicalement dfaut--tandis qu'en
ralit, nous n'aurions qu' rentrer un instant en nous-mmes, pour
dcouvrir immdiatement qu'il n'existe et ne peut exister sous le soleil
d'oeuvre plus absolument estimable, plus suprmement noble, qu'un vrai
pome, un pome _per se_, un pome, qui n'est que pome et rien de plus,
un pome crit pour le pur amour de la posie.

Avec tout le respect que j'ai pour la Vrit, respect aussi grand que
celui qui ait jamais pu faire battre une poitrine humaine, je voudrais
cependant limiter, en une certaine mesure, ses moyens d'inculcation. Je
voudrais les limiter pour les renforcer, au lieu de les affaiblir en les
multipliant. Les exigences de la Vrit sont svres. Elle n'a aucune
sympathie pour les fleurs de l'imagination. Tout ce qu'il y a de plus
indispensable dans le Chant est prcisment ce dont elle a le moins
affaire. C'est la rduire  l'tat de pompeux paradoxe que de
l'enguirlander de perles et de fleurs. Une vrit, pour acqurir toute
sa force, a plutt besoin de la svrit que des efflorescences du
langage. Ce qu'elle veut, c'est que nous soyons simples, prcis,
lgants; elle demande de la froideur, du calme, de l'impassibilit. En
un mot, nous devons tre  son gard, autant qu'il est possible, dans
l'tat d'esprit le plus directement oppos  l'tat potique. Bien
aveugle serait celui qui ne saisirait pas les diffrences radicales qui
creusent un abme entre les moyens d'action de la vrit et ceux de la
posie.

Il faudrait tre irrmdiablement enrag de thorie, pour persister, en
dpit de ces diffrences,  essayer de rconcilier l'irrconciliable
antipathie de la Posie et de la Vrit.

Si nous divisons le monde de l'esprit en ses trois parties les plus
visiblement distinctes, nous avons l'Intellect pur, le Got et le Sens
moral. Je mets le Got au milieu, parce que c'est prcisment la place
qu'il occupe dans l'esprit. Il se relie intimement aux deux extrmes, et
n'est spar du Sens moral que par une si faible diffrence qu'Aristote
n'a pas hsit  mettre quelques-unes de ses oprations au nombre des
vertus mmes. Cependant, l'_office_ de chacune de ces facults se
distingue par des caractres suffisamment tranchs. De mme que
l'Intellect recherche le Vrai, le Got nous rvle le Beau, et le Sens
moral ne s'occupe que du Devoir. Pendant que la Conscience nous enseigne
l'obligation du Devoir, et que la Raison nous en montre l'utilit, le
Got se contente d'en dployer les charmes, dclarant la guerre au Vice
uniquement sur le terrain de sa difformit, de ses disproportions, de sa
haine pour la convenance, la proportion, l'harmonie, en un mot pour la
Beaut.

Un immortel instinct, ayant des racines profondes dans l'esprit de
l'homme, c'est donc le sentiment du Beau. C'est ce sentiment qui est la
source du plaisir qu'il trouve dans les formes infinies, les sons, les
odeurs, les sensations.

Et de mme que le lis se reproduit dans l'eau du lac, ou les yeux
d'Amaryllis dans son miroir, ainsi nous trouvons dans la simple
reproduction orale ou crite de ces formes, de ces sons, de ces
couleurs, de ces odeurs une double source de plaisir. Mais cette simple
reproduction n'est pas la posie. Celui qui se contente de chanter, mme
avec le plus chaud enthousiasme, ou de reproduire avec la plus vivante
fidlit de description les formes, les sons, les odeurs, les couleurs
et les sentiments qui lui sont communs avec le reste de l'humanit,
celui-l, dis-je, n'aura encore aucun droit  ce divin nom de pote. Il
lui reste encore quelque chose  atteindre. Nous sommes dvors d'une
soif inextinguible, et il ne nous a pas montr les sources cristallines
seules capables de la calmer. Cette soif fait partie de l'Immortalit de
l'homme. Elle est  la fois une consquence et un signe de son existence
sans terme. Elle est le dsir de la phalne pour l'toile. Elle n'est
pas seulement l'apprciation des Beauts qui sont sous nos yeux, mais un
effort passionn pour atteindre la Beaut d'en haut. Inspirs par
une prescience extatique des gloires d'au del du tombeau, nous nous
travaillons, en essayant au moyen de mille combinaisons, au milieu des
choses et des penses du Temps, d'atteindre une portion de cette Beaut
dont les vrais lments n'appartiennent peut-tre qu' l'ternit.
Alors, quand la Posie, ou la Musique, la plus enivrante des formes
potiques, nous a fait fondre en larmes, nous pleurons, non, comme
le suppose l'Abb Gravina, par excs de plaisir, mais par suite d'un
chagrin positif, imptueux, impatient, que nous ressentons de notre
impuissance  saisir actuellement, pleinement sur cette terre, une
fois et pour toujours, ces joies divines et enchanteresses, dont nous
n'atteignons, _ travers_ le pome, ou _ travers_ la musique, que de
courtes et vagues lueurs.

C'est cet effort suprme pour saisir la Beaut surnaturelle--effort
venant d'mes normalement constitues--qui a donn au monde tout ce
qu'il a jamais t capable  la fois de comprendre et de sentir en fait
de posie.

Naturellement, le Sentiment potique peut revtir diffrents modes de
dveloppement--la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Danse--la
Musique surtout--et dans un sens tout spcial, et fort large, l'art des
Jardins. Notre sujet doit se borner  envisager la manifestation du
sentiment potique par le langage. Et ici qu'on me permette de dire
quelques mots du rythme. Je me contenterai d'affirmer que la Musique,
dans ses diffrents modes de mesure, de rythme et de rime, a en posie
une telle importance que ce serait folie de vouloir se passer de son
secours,--sans m'arrter  rechercher ce qui en fait l'essence absolue.
C'est peut-tre en Musique que l'me atteint de plus prs la grande fin
 laquelle elle aspire si violemment, quand elle est inspire par le
Sentiment potique--la cration de la Beaut surnaturelle. Il se peut
que cette fin sublime soit en ralit de temps en temps atteinte
ici-bas. Il nous est arriv souvent de sentir, tout frmissant de
volupt, qu'une harpe terrestre venait de faire vibrer des notes non
inconnues des anges. Aussi est-il indubitable que c'est dans l'union de
la Posie et de la Musique, dans son sens populaire, que nous trouverons
le plus large champ pour le dveloppement des facults potiques. Les
anciens Bardes et Minnesingers avaient des avantages dont nous ne
jouissons plus--et Thomas Moore, chantant ses propres posies, achevait
ainsi fort lgitimement de leur donner leur vritable caractre de
pomes.

Pour rcapituler, je dfinirais donc en peu de mots la posie du
langage: _une Cration rythmique de la Beaut_. Son seul arbitre est le
Got. Le Got n'a avec l'Intellect ou la Conscience que des relations
collatrales. Il ne peut qu'accidentellement avoir quelque chose de
commun soit avec le Devoir soit avec la Vrit.

Quelques mots d'explication, cependant. Ce plaisir, qui est  la fois le
plus pur, le plus lev et le plus intense des plaisirs, vient, je
le soutiens, de la contemplation du Beau. Ce n'est que dans la
comtemplation de la Beaut qu'il nous est possible d'atteindre cette
lvation enivrante, cette motion de l'me, que nous reconnaissons
comme le sentiment potique, et qui se distingue si facilement de la
Vrit, qui est la satisfaction de la Raison, et de la Passion, qui est
l'motion du coeur. C'est donc la Beaut--en comprenant dans ce mot le
sublime--qui est l'objet du pome, en vertu de cette simple rgle de
l'Art, que les effets doivent jaillir aussi directement que possible
de leurs causes:--personne du moins n'a os nier que l'lvation
particulire dont nous parlons soit un but plus facilement atteint dans
un pome. Il ne s'ensuit nullement, toutefois, que les excitations de la
Passion, ou les prceptes du Devoir ou mme les leons de la Vrit ne
puissent trouver place dans un pome et avec avantage; tout cela peut,
accidentellement, servir de diffrentes faons le dessein gnral de
l'ouvrage;--mais le vritable artiste trouvera toujours le moyen de les
subordonner  cette Beaut qui est l'atmosphre et l'essence relle du
Pome.

Je ne saurais mieux commencer la srie des quelques pomes sur lesquels
je veux appeler l'attention, qu'en citant le Pome de _l'Epave_ de M.
Longfellow[72].

  Le jour est parti, et les tnbres
      Tombent des ailes de la Nuit,
  Comme une plume tombe emporte
      De l'aile d'un Aigle dans son vol[73].

  J'aperois tes lumires du village
      Luire  travers la pluie et la brume,
  Et un sentiment de tristesse m'envahit,
      Auquel mon me ne peut rsister;

  Un sentiment de tristesse et d'angoisse
      Qui n'a rien de la douleur,
  Et qui ne ressemble au chagrin
      Que comme le brouillard ressemble  la pluie.

  Viens, lis-moi quelque pome,
      Quelque simple lai, dict par le coeur.
  Qui calmera cette motion sans repos,
      Et bannira les penses du jour.

  Non pas des grands matres anciens,
     Ni des bardes-sublimes
  Dont l'cho des pas lointains retentit
     A travers les corridors du temps.

  Car, de mme que les accords d'une musique martiale,
      Leurs puissantes penses suggrent
  Les labeurs et les fatigues sans fin de la vie;
      Et ce soir j'aspire au repos.

  Lis-moi dans quelque humble pote,
      Dont les chants ont jailli de son coeur,
  Comme les averses jaillissent des nuages de l't,
      Ou les larmes des paupires;

  Qui  travers de longs jours de labeur
      Et des nuits sans repos,
  N'a cess d'entendre en son me la musique
      De merveilleuses mlodies.

  De tels chants ont le pouvoir d'apaiser
      La pulsation sans repos du souci,
  Et descendent comme la bndiction
      Qui suit la prire.

  Puis lis, dans le volume favori,
       Le pome de ton choix,
       Et prte  la rime du pote
  La beaut de ta voix.

      Et la nuit se remplira de musique,
  Et les soucis qui infestent le jour
      Replieront leurs tentes comme les Arabes,
  Et s'enfuiront aussi silencieux.

Sans beaucoup de frais d'imagination, ces vers ont t admirs  bon
droit pour leur dlicatesse d'expression. Quelques-unes des images ont
beaucoup d'effet. Il ne se peut rien de meilleur que:

     .... ces bardes sublimes,
  Dont l'cho des pas lointains retentit
     A travers les corridors du Temps.

L'ide du dernier quatrain est aussi trs saisissante. Toutefois,
le pome dans son ensemble, est surtout admirable par la gracieuse
_insouciance_ de son mtre, si bien en rapport avec le caractre des
sentiments, et surtout avec le laisser-aller du ton gnral. Il a t
longtemps de mode de regarder ce laisser-aller, ce naturel dans le style
littraire, comme un naturel purement apparent--et en ralit comme
un point difficile  atteindre. Mais il n'en est point ainsi:--un
ton naturel n'est difficile qu' celui qui s'appliquerait  l'viter
toujours,  tre toujours en dehors de la nature.

Un auteur n'a qu' crire avec l'entendement ou avec l'instinct, pour
que _le ton_ dans la composition soit toujours celui qui plaira  la
masse des lecteurs--et naturellement, il doit continuellement varier
avec le sujet. L'crivain qui, d'aprs la mode de la _North American
Review_, serait toujours, en toute occasion, uniquement _serein_, sera
ncessairement, en beaucoup de cas, simplement niais, ou stupide; et
il n'a pas plus de droit  tre considr comme un auteur _facile_
ou _naturel_ qu'un exquis Cockney, ou la Beaut qui dort dans des
chefs-d'oeuvre de cire.

Parmi les petits pomes de Bryant[74], aucun ne m'a plus fortement
impressionn que celui qui est intitul _Juin_. Je n'en cite qu'une
partie:

  L,  travers les longues, longues heures d't,
      La lumire d'or s'pandrait,
  Et des jeunes herbes drues et des groupes de fleurs
      Se dresseraient dans leur beaut;
  Le loriot construirait son nid et dirait
  Sa chanson d'amour, tout prs de mon tombeau;
      Le nonchalant papillon
  S'arrterait l, et l on entendrait
      La bonne mnagre abeille, et l'oiseau-mouche,

  Et les cris joyeux  midi,
      Qui viennent du village,
  Ou les chansons des jeunes filles, sous la lune,
      Mles d'un clat de rire de fe!
  Et dans la lumire du soir,
      Les amoureux fiancs se promenant en vue
  De mon humble monument!
  Si mes voeux taient combls, la scne gracieuse qui m'entoure
  Ne connatrait pas de plus triste vue ni de plus triste bruit.

  Je sais, je sais que je ne verrais pas
      Les glorieuses merveilles de la saison;
  Son clat ne rayonnerait pas pour moi,
      Ni sa fantastique musique ne s'pandrait;
  Mais si autour du lieu de mon sommeil
  Les amis que j'aime venaient pleurer,
      Ils n'auraient point hte de s'en aller:
  De douces brises, et la chanson, et la lumire, et la fleur
      Les retiendraient prs de ma tombe.

  Tout cela  leurs coeurs attendris porterait
      La pense de ce qui a t,
  Et leur parlerait de celui qui ne peut partager
      La joie de la scne qui l'entoure;
  De celui pour qui toute la part de la pompe qui remplit
      Le circuit des collines embellies par l't,
      Est:--que son tombeau est vert;
  Et ils dsireraient profondment, pour la joie de leurs coeurs,
      Entendre encore une fois sa voix vivante.

Le courant rythmique ici est, pour ainsi dire, voluptueux; on ne saurait
lire rien de plus mlodieux. Ce pome m'a toujours caus une remarquable
impression. L'intense mlancolie qui perce, malgr tout,  la surface
des gracieuses penses du pote sur son tombeau, nous fait tressaillir
jusqu'au fond de l'me--et dans ce tressaillement se retrouve la plus
vritable lvation potique. L'impression qu'il nous laisse est celle
d'une voluptueuse tristesse. Si, dans les autres compositions qui vont
suivre, on rencontre plus ou moins apparent un ton analogue  celui-l,
il est bon de se rappeler que cette teinte accuse de tristesse
est insparable (comment ou pourquoi? je ne le sais) de toutes les
manifestations de la vraie Beaut. Mais c'est comme dit le pote:

  Un sentiment de tristesse et d'angoisse
      Qui n'a rien de la douleur,
  Et qui ne ressemble au chagrin,
      Que comme le brouillard ressemble  la pluie.

Cette teinte apparat clairement mme dans un pome cependant si plein
de fantaisie et de brio, le _Toast_ d'Edward Coote Pinkney[75].

  Je remplis cette coupe  celle qui est faite
      De beaut seule--
  Une femme, de son gracieux sexe
      L'vident parangon;
  A qui les plus purs lments
      Et les douces toiles ont donn
  Une forme si belle que, semblable  l'air,
      Elle est moins de la terre que du ciel.

  Chacun de ses accents est une musique qui lui est propre,
      Semblables  ceux des oiseaux du matin,
  Et quelque chose de plus que la mlodie
      Habite toujours en ses paroles;
  Elles sont la marque de son coeur,
      Et de ses lvres elles coulent
  Comme on peut voir les abeilles charges
      Sortir de la rose.

  Les affections sont comme des penses pour elle,
      La mesure de ses heures;
  Ses sentiments ont la fragrance,
      La fracheur des jeunes fleurs;
  Et d'aimables passions, souvent changeantes,
      La remplissent si bien, qu'elle semble
  Tour  tour leur propre image--
      L'idole des annes coules!

  De sa brillante face un seul regard tracera
      Un portrait sur la cervelle,
  Et de sa voix dans les coeurs qui font cho
      Un long retentissement doit demeurer;
  Mais le souvenir, tel que celui qui me reste d'elle,
      Me la rend si chre,
  Qu' l'approche de la mort mon dernier soupir
      Ne sera pas pour la vie, mais pour elle.

  J'ai rempli cette coupe  celle qui est faite
      De beaut seule,
  Une femme de son gracieux sexe
      L'vident parangon--
  A elle! Et s'il y avait sur terre
      Un peu plus de pareils tres,
  Cette vie ne serait plus que posie,
      Et la lassitude un mot!

Ce fut le malheur de Mr Pinkney d'tre n trop loin dans le sud. S'il
avait t un Nouvel Englander, il est probable qu'il et t mis au
premier rang des lyriques amricains par cette magnanime cabale qui a
si longtemps tenu dans ses mains les destines de la littrature
amricaine, en dirigeant ce qu'on appelle la _North American Review_. Le
pome que nous venons de citer est d'une beaut toute spciale; quant 
l'lvation potique qui s'y trouve, elle se rattache surtout  notre
sympathie pour l'enthousiasme du pote. Nous lui pardonnons ses
hyperboles en considration de la chaleur vidente avec laquelle elles
sont exprimes.

Je n'avais nullement le dessein de m'tendre sur les mrites des
morceaux que je devais vous lire. Ils parlent assez loquemment pour
eux-mmes. Dans ses _Avertissements du Parnasse_, Boccalini nous raconte
que Zole faisant un jour devant Apollon une critique amre d'un
admirable livre, le Dieu l'interrogea sur les beauts de l'ouvrage.
Zole rpondit qu'il ne s'occupait que des dfauts. Sur quoi, Apollon,
lui mettant en main un sac de bl non vann, le condamna pour sa
punition  en enlever toute la paille.

Cette fable s'adresse admirablement aux critiques--mais je ne suis pas
bien sr que le Dieu ft dans son droit. Il me semble qu'il se mprenait
grossirement sur les vraies limites des devoirs de la critique.
L'excellence, dans un pome surtout, participe du caractre de l'axiome,
et n'a besoin que d'tre prsente pour tre vidente par elle-mme. Ce
n'est plus de l'excellence, si elle a besoin d'tre dmontre telle;--et
par consquent faire trop particulirement ressortir les mrites d'une
oeuvre d'Art, c'est admettre que ce ne sont pas des mrites.

Parmi les _Mlodies_ de Thomas Moore, il y en a une dont le remarquable
caractre potique semble avoir fort singulirement chapp 
l'attention. Je fais allusion aux vers qui commencent ainsi: Viens,
repose sur cette poitrine, et dont l'intense nergie d'expression n'est
surpasse par aucun endroit de Byron. Il y a deux de ces vers, o le
sentiment semble condenser dans toute sa puissance la divine passion de
l'Amour--sentiment qui peut-tre a trouv son cho dans plus de coeurs
et des coeurs plus passionns qu'aucun autre de ceux qu'ait jamais
exprims la parole humaine.

  Viens, repose sur cette poitrine, ma pauvre biche blesse,
  Quoique le troupeau t'ait dlaisse, tu as encore, ici ta demeure;
  Ici encore tu trouveras le sourire, qu'aucun nuage ne peut obscurcir
  Un coeur et une main  toi jusqu' la fin.
  Oh! pourquoi l'amour a-t-il t fait, s'il ne reste pas le mme
  Dans la joie et le tourment, dans la gloire et la honte?
  Je ne sais pas, je ne demande pas, si ton coeur est coupable;
  Je ne sais qu'une chose, c'est que je t'aime, quelle que tu sois.
  Tu m'as appel ton Ange dans les moments de bonheur,
  Je veux rester ton Ange, au milieu des horreurs de cette heure,
  A travers la fournaise, inbranlable, suivre tes pas,
  Te servir de bouclier, te sauver--ou mourir avec toi!

Depuis quelque temps c'est la mode de refuser  Moore l'Imagination
en lui laissant la Fantaisie--distinction qui a sa source dans
Coleridge--qui mieux que personne cependant a compris le gnie de Moore.
Le fait est que chez Moore la Fantaisie prdomine tellement sur toutes
ses autres facults, et surpasse  un si haut degr celle des autres
potes, qu'on a pu tre naturellement amen  ne voir en lui que de la
Fantaisie. Mais c'est une grave erreur, et c'est faire le plus grand
tort au mrite d'un vrai pote. Je ne connais pas dans toute la
littrature anglaise un pome plus profondment,--plus magiquement
_imaginatif_, dans le meilleur sens du mot, que les vers qui commencent
ainsi: Je voudrais tre prs de ce lac sombre--qui sont de la main de
Thomas Moore.

Je regrette de ne pouvoir me les rappeler.

L'un des plus nobles--et puisqu'il s'agit de Fantaisie, l'un des plus
singulirement fantaisistes de nos potes modernes, c'est Thomas
Hood[76]. La _Belle Ins_  toujours eu pour moi un charme inexprimable:

  Oh! n'avez-vous pas vu la belle Ins?
      Elle est partie dans l'Ouest,
  Pour blouir quand le soleil est couch,
      Et voler au monde son repos.
  Elle a emport avec elle la lumire de nos jours,
      Les sourires qui nous taient si chers,
  Avec les rougeurs du matin sur sa joue
      Et les perles sur son sein.

  Oh, reviens, belle Ins,
      Avant la tombe de la nuit,
  De peur que la lune ne rayonne seule,
      Et que les toiles ne brillent sans rivale;
  Heureux sera l'amoureux
      Qui se promnera sous leur rayon,
  Et exhalera l'amour sur ta joue,
      Je n'ose pas mme l'crire!

  Que n'tais-je, belle Ins,
      Ce galant cavalier,
  Qui chevauchait si gament  ton ct,
      Et te murmurait  l'oreille de si prs!
  N'y avait-il donc point l-bas de gentilles dames
      Ou de vrais amoureux ici,
  Qu'il dt traverser les mers pour obtenir
      La plus aime des bien-aimes!

  Je t'ai vue, charmante Ins,
      Descendre le long du rivage
  Avec un cortge de nobles gentilshommes.
      Et des bannires ondoyant en tte
  D'aimables jeunes hommes et de joyeuses vierges;
      Ils portaient des plumes de neige;
  C'et t un beau rve--
      Si ce n'avait t qu'un rve!

  Hlas! hlas! la belle Ins,
      Elle est partie avec le chant,
  Avec la musique suivant ses pas,
      Et les clameurs de la foule;
  Mais quelques-uns taient tristes, et ne sentaient pas de joie,
      Mais seulement la torture d'une musique.
  Qui chantait: Adieu, Adieu
      A celle que vous avez aime si longtemps.

  Adieu, adieu, belle Ins,
      Ce vaisseau jamais ne porta
  Si belle dame sur son pont,
      Ni ne dansa jamais si lger--
  Hlas! pour le plaisir de la mer
      Et le chagrin du rivage!
  Le sourire qui a ravi le coeur d'un amoureux
      En a bris bien d'autres!

_La Maison hante_, du mme auteur, est un des pomes les plus
vritablement pomes, les plus exceptionnels, les plus profondment
artistiques, tant pour le sujet que pour l'excution. Il est puissamment
idal--imaginatif. Je regrette que sa longueur m'empche de le citer
ici. Qu'on me permette de donner  sa place le pome si universellement
got: le _Pont des Soupirs_.

  Une plus infortune,
  Fatigue de respirer,
  Follement desespre,
  Est alle au devant de la mort!

  Prenez-la tendrement,
  Soulevez-la avec soin:--
  Son enveloppe est si frle,
  Elle est jeune, et si belle!

  Voyez ses vtements
  Qui collent  son corps comme des bandelettes;
  Pendant que l'eau continuellement
  Dgoutte de sa robe;
  Prenez-la bien vite
  Amoureusement, et sans dgot.

  Ne la touchez pas avec mpris;
  Pensez  elle tristement,
  Doucement, humainement;
  Ne songez pas  ses taches.
  Tout ce qui reste d'elle
  Est maintenant fmininement pur.

  Ne scrutez pas profondment
  Sa rvolte
  Tmraire et coupable;
  Tout dshonneur est pass,
  La mort ne lui a laiss
  Que la beaut.

  Silence pour ses chutes,
  Elle est de la famille d'Eve--
  Essuyez ses pauvres lvres
  Qui suintent si visqueuses.
  Relevez ses tresses
  Echappes au peigne,
  Ses belles tresses chtaines,
  Pendant qu'on se demande, dans l'tonnement:
  O tait sa demeure?

  Qui tait son pre?
  Qui tait sa mre?
  Avait-elle une soeur?
  Avait-elle un frre?
  Ou avait-elle quelqu'un de plus cher
  Encore, et qui lui tenait de plus prs
  Encore que tous les autres?

  Hlas! O raret
  De la chrtienne charit.
  Sous le soleil!
  Oh! Quelle piti!
  Dans toute une cit populeuse
  Elle n'avait point de foyer!

  Sentiments de soeur, de frre,
  De pre, de mre
  Avaient chang pour elle;
  L'amour, par une cruelle clart,
  Etait tomb de son fate;
  La providence de Dieu mme
  Semblait se dtourner.

  En face des lampes qui tremblotent
  Si loin sur la rivire,
  Avec ces mille lumires,
  Qui luisent aux fentres des maisons
  De la mansarde au sous-sol,
  Elle se tenait debout, dans l'effarement,
  Sans abri pour la nuit.

  Le vent glacial de mars
  La faisait trembler et frissonner,
  Mais non l'arche sombre,
  Ou la rivire qui coule noire.
  Affole de l'histoire de la vie,
  Heureuse d'affronter le mystre de la mort,
  Impatiente d'tre emporte,--
  N'importe o, n'importe o,
  Loin du monde!

  Elle se plongea hardiment,--
  Sans s'inquiter si, froidement,
  L'pre rivire coule--
  De sa berge.
  Reprsente-toi cette rivire--penses-y,
  Homme dissolu!
  Baigne-t-y, bois de ses eaux,
  Si tu l'oses!

  Prenez-la tendrement;
  Soulevez-la avec soin;
  Son enveloppe est si frle,
  Elle est jeune et si belle!
  Avant que ses membres glacs,
  Ne soient trop rigidement raidis,
  Dcemment--tendrement
  Aplanissez-les et arrangez-les;
  Et ses yeux, fermez-les;
  Ces yeux tout grands ouverts sans voir!

  Epouvantablement ouverts et regardant
  A travers l'impuret fangeuse,
  Comme avec le dernier regard
  Audacieux du dsespoir
  Fix sur l'avenir.

  Elle est morte sombrement,
  Pousse par l'outrage,
  La froide inhumanit,
  La brlante folie,
  Dans son repos.
  Croisez ses mains humblement,
  Comme si elle priait en silence,
  Sur sa poitrine!
  Avouant sa faiblesse,
  Sa coupable conduite,
  Et abandonnant, avec douceur,
  Ses pchs  son Sauveur!

Ce pome n'est pas moins remarquable par sa vigueur que par son
pathtique. La versification, tout en poussant la fantaisie jusqu'au
fantastique, n'en est pas moins admirablement adapte  la furieuse
dmence qui est la thse du pome.

Parmi les petits pomes de lord Byron il en est un qui n'a jamais reu
de la critique les hommages qu'il mrite incontestablement[77].

  Quoique le jour de ma destine ft arriv,
      Et que l'toile de mon destin ft sur son dclin,
  Ton tendre coeur a refus de dcouvrir
      Les fautes que tant d'autres ont su trouver;
  Quoique ton me ft familiarise avec mon chagrin,
      Elle n'a pas craint de le partager avec moi,
  Et l'amour que mon esprit s'tait fait en peinture,
      Je ne l'ai jamais trouv qu'en _toi_.

  Quand la nature sourit autour de moi,
      Le seul sourire qui rponde au mien,
  Je ne crois pas qu'il soit trompeur,
      Parce qu'il me rappelle le tien;
  Et quand les vents sont en guerre avec l'ocan,
  Comme les coeurs auxquels je croyais le sont avec moi,
  Si les vagues qu'ils soulvent excitent une motion,
      C'est parce qu'elles me portent loin de _toi_.

  Quoique le roc de mon esprance soit fracass,
      Et que ses dbris soient engloutis dans la vague,
  Quoique je sente que mon me est livre
      A la douleur--elle ne sera pas son esclave.
  Mille angoisses peuvent me poursuivre;
      Elles peuvent m'craser, mais non me mpriser--
  Elles peuvent me torturer, mais non me soumettre--
      C'est  _toi_ que je pense--non  elles.

  Quoique humaine, tu ne m'as pas tromp;
      Quoique femme, tu ne m'as point dlaiss;
  Quoique aime, tu as craint de m'affliger;
      Quoique calomnie, jamais tu ne t'es laisse branler;
  Quoique ayant ma confiance, tu ne m'as jamais reni;
      Si tu t'es spare de moi, ce n'tait pas pour fuir;
  Si tu veillas sur moi, ce n'tait pas pour me diffamer;
      Si tu restas muette, ce n'tait pas pour donner au monde
         le droit de me condamner.

  Cependant je ne blme pas le monde, ni ne le mprise,
      Pas plus que la guerre dclare par tous  un seul.
  Si mon me n'tait pas faite pour l'apprcier,
      Ce fut une folie de ne pas le fuir plus tt:
  Et si cette erreur m'a cot cher,
      Et plus que je n'aurais jamais pu le prvoir,
  J'ai trouv que malgr tout ce qu'elle m'a fait perdre,
      Elle n'a jamais pu me priver de _toi_.

  Du naufrage du pass, disparu pour moi,
      Je puis au moins retirer une grande leon,
  Il m'a appris que ce que je chrissais le plus
      Mritait d'tre chri de moi par dessus tout;
  Dans le dsert jaillit une source,
      Dans l'immense steppe il y a encore un arbre,
  Et un oiseau qui chante dans la solitude
      Et parle  mon me de toi.

Quoique le rythme de ces vers soit un des plus difficiles, on pourrait
 peine trouver quelque chose  redire  la versification. Jamais plus
noble _thme_ n'a tent la plume d'un pote. C'est l'ide, minemment
propre  lever l'me, qu'aucun homme ne peut s'attribuer le droit de
se plaindre de la destine dans le malheur, ds qu'il lui reste l'amour
inbranlable d'une femme[78].

Quoique je considre en toute sincrit Alfred Tennyson comme le plus
noble pote qui ait jamais vcu, je me suis  peine laiss le temps de
vous en citer un court spcimen. Je l'appelle, et le regarde comme le
plus noble des potes, non parce que les impressions qu'il produit sont
toujours les plus profondes--non parce que l'motion potique qu'il
excite est toujours la plus intense,--mais parce qu'il est toujours le
plus thr--en d'autres termes, le plus lev et le plus pur. Il n'y a
pas de pote qui soit si peu de la terre, si peu terrestre. Ce que je
vais vous lire est emprunt  son dernier long pome: _La princesse_.

  Des larmes, d'indolentes larmes, (je ne sais ce qu'elles veulent dire,)
  Des larmes du fond de quelque divin dsespoir
  Jaillissent dans le coeur, et montent aux yeux,
  En regardant les heureux champs d'automne,
  Et en pensant aux jours qui ne sont plus.

  Frais comme le premier rayon clairant la voile,
  Qui ramne nos amis de l'autre hmisphre,
  Tristes comme le dernier rayon rougissant celle
  Qui sombre avec tout ce que nous aimons sous l'horizon;
  Aussi tristes, aussi frais sont les jours qui ne sont plus.

  Ah! tristes et tranges comme dans les sombres aurores d't
  Le premier cri des oiseaux veills  demi,
  Pour des oreilles mourantes, quand sous des yeux mourants
  La croise lentement en s'illuminant se dessine;

  Aussi tristes, aussi tranges, sont les jours qui ne sont plus,
  Aussi chers que des baisers remmors aprs la mort,
  Aussi doux que ceux qu'imagine une pense sans espoir
  Sur des lvres rserves  d'autres; profonds comme l'amour,
  Profonds comme le premier amour, entnbrs de tous les regrets,
  O mort dans la vie! tels sont les jours qui ne sont plus.

En essayant ainsi de vous exposer, quoique d'une faon bien rapide et
bien imparfaite, ma conception du principe potique, je ne me suis
propos que de vous suggrer cette rflexion: c'est que, si ce principe
est strictement et simplement l'aspiration de l'me humaine vers la
beaut surnaturelle, sa manifestation doit toujours se trouver dans une
motion qui lve l'me, tout  fait indpendante de la passion qui
enivre le coeur, et de la vrit qui satisfait la raison. Pour ce qui
regarde la passion, hlas! elle tend plutt  dgrader qu' lever
l'me. L'Amour, au contraire,--l'Amour,--le vrai, le divin ros--la
Vnus Uranienne si diffrente de la Vnus Dionenne--est sans contredit
le plus pur et le plus vrai de tous les thmes potiques. Quant  la
Vrit, si par l'acquisition d'une vrit particulire nous arrivons
 percevoir de l'harmonie o nous n'en voyions pas auparavant, nous
prouvons alors en mme temps le vritable effet potique; mais cet
effet ne doit s'attribuer qu' l'harmonie seule, et nullement  la
vrit qui n'a servi qu' faire clater cette harmonie.

Nous pouvons cependant nous faire plus directement une ide distincte de
ce qu'est la vritable posie, en considrant quelques-uns des simples
lments qui produisent dans le pote lui-mme le vritable effet
potique. Il reconnat l'ambroisie qui nourrit son me dans les orbes
brillants qui tincellent dans le Ciel, dans les volutes de la fleur,
dans les bouquets forms par d'humbles arbustes, dans l'ondoiement des
champs de bl, dans l'obliquement des grands arbres vers le levant, dans
les bleus lointains des montagnes, dans le groupement des nuages, dans
le tintement des ruisseaux qui se drobent  demi, le miroitement des
rivires d'argent, dans le repos des lacs isols, dans les profondeurs
des sources solitaires o se mirent les toiles. Il la reconnat dans
les chants des oiseaux, dans la harpe d'Eole, dans le soupir du vent
nocturne, dans la voix lugubre de la fort, dans la vague qui se plaint
au rivage, dans la frache haleine des bois, dans le parfum de la
violette, dans la voluptueuse senteur de l'hyacinthe, dans l'odeur
suggestive qui lui vient le soir d'les loignes non dcouvertes, sur
des ocans sombres, illimits, inexplors. Il la reconnat dans toutes
les nobles penses, dans toutes les aspirations qui ne sont pas de la
terre, dans toutes les saintes impulsions, dans toutes les actions
chevaleresques, gnreuses, et supposant le sacrifice de soi-mme. Il
la sent dans la beaut de la femme, dans la grce de sa dmarche, dans
l'clat de ses yeux, dans la mlodie de sa voix, dans son doux sourire,
dans son soupir, dans l'harmonie du frmissement de sa robe. Il la
sent profondment dans ses attraits enveloppants, dans ses brlants
enthousiasmes, dans ses gracieuses charits, dans ses douces et pieuses
patiences; mais par dessus tout, oui, par dessus tout, il l'adore 
genoux, dans la fidlit, dans la puret, dans la force, dans la suprme
et divine majest de son _amour_.

Permettez-moi d'achever, en vous lisant encore un petit pome, un pome
d'un caractre bien diffrent de ceux que je vous ai cits. Il est de
Motherwell[79], et est intitul le _Chant du Cavalier_.

Avec nos ides modernes et tout  fait rationnelles sur l'absurdit
et l'impit de la guerre, nous ne sommes pas prcisment dans l'tat
d'esprit le mieux fait pour sympathiser avec les sentiments de ce
pome et par consquent pour en apprcier la relle excellence. Pour y
arriver, il faut nous identifier nous-mmes en imagination avec l'me du
vieux cavalier.

  Un coursier! Un coursier! d'une vitesse sans gale!
      Une pe d'un mtal acr!
  Pour de nobles coeurs tout le reste est peu de chose--
      Sur terre tout le reste n'est rien.
  Les hennissements du fier cheval de guerre,
      Le roulement du tambour,
  L'clat perant de la trompette,
      Sont des bruits qui viennent du ciel;
  Et puis! le tonnerre des chevaliers serrs qui se prcipitent
      En mme temps que grandit leur cri de guerre,
  Peut faire descendre du ciel un ange tincelant,
      Et rveiller un dmon de l'enfer.

  Montez donc! montez donc, nobles braves, montez tous,
      Htez-vous de revtir vos cimiers;
  Courriers de la mort, Gloire et Honneur, appelez-nous
      Au champ de guerre une fois encore.
  D'aigres larmes ne rempliront pas nos yeux,
      Quand la poigne de notre pe sera dans notre main;
  Nous partirons le coeur entier, sans un soupir
      Pour la plus belle du pays.
  Laissons l'amoureux jouer du chalumeau, et le poltron
      Se lamenter et pleurnicher;
  Notre affaire  nous, c'est de combattre en hommes,
      Et de mourir en hros!




QUELQUES SECRETS

DE LA PRISON DU MAGAZINE


L'absence d'une Loi internationale des droits d'auteur, en mettant
presque les auteurs dans l'impossibilit d'obtenir de leurs diteurs et
libraires la rmunration de leurs labeurs littraires, a eu pour effet
de forcer un grand nombre de nos meilleurs crivains de se mettre au
service des Revues et des Magazines; ceux-ci, avec une persvrance qui
leur donne quelque crdit, semblent faire un certain cas de l'excellent
vieux dicton, que mme dans l'ingrat champ des Lettres, tout travail
mrite son salaire. En vertu de quel revche instinct de l'honnte et du
convenable, ces journaux ont-ils eu le courage de persister dans leurs
habitudes payantes, au nez mme de l'opposition des Foster et des
Lonard Scott, qui pour huit dollars vous fournissent  l'anne quatre
priodiques anglais, c'est l un point qu'il nous est bien difficile de
rsoudre, et dont nous ne voyons pas de plus raisonnable explication que
dans la persistance de l'_esprit de patrie_. Que des Magazines puissent
vivre dans ces conditions, et non seulement vivre, mais prosprer, et
non seulement prosprer, mais encore arriver  dbourser de l'argent
pour payer des articles originaux, ce sont l des faits qui ne peuvent
s'expliquer que par la supposition fantastique, mais prcieuse, qu'il
reste encore quelque part dans les cendres une tincelle qui n'est pas
tout  fait teinte du feu de l'amour pour les lettres et les hommes de
lettres qui animait autrefois l'esprit amricain.

Il serait indcent (c'est peut-tre l leur ide) de laisser nos pauvres
diables d'auteurs mourir de faim, pendant que nous nous engraissons,
littrairement parlant, des excellentes choses que, sans rougir, nous
prenons dans la poche de toute l'Europe; il ne serait pas tout  fait
_comme il faut_ de laisser se commettre une pareille atrocit; voil
pourquoi nous avons des Magazines, et un certain public qui s'abonne 
ces Magazines (par pure piti); voil pourquoi nous avons des diteurs
de Magazines cumulant quelquefois le double titre d'diteurs et de
propritaires--des diteurs, dis-je, qui, moyennant certaines conditions
de bonne conduite, de poufs  l'occasion, et d'une dcente servilit, se
font un point de conscience d'encourager le pauvre diable d'auteur avec
un dollar ou deux, plus ou moins, selon qu'il se comporte dcemment, et
s'abstient de la vilaine habitude de relever le nez.

Nous esprons, cependant, n'tre pas assez prvenu o assez vindicatif
pour insinuer que ce qui, de leur part (des diteurs de Magazines)
semble si peu libral, soit en ralit une illibralit qui doive tre
mise  leur charge. De fait, il saute aux yeux que ce que nous avons dit
est prcisment l'inverse d'une pareille accusation. Ces diteurs paient
_quelque chose_--les autres ne paient rien du tout. Il y a l videmment
une certaine diffrence,--quoiqu'un mathmaticien pt prtendre que la
diffrence est infinitsimale. Mais enfin ces diteurs et propritaires
de Magazines _paient_ (il n'y a pas  dire), et pour votre pauvre diable
d'auteur les plus minimes faveurs mritent la reconnaissance. Non, le
manque de libralit est du ct du public infatu de ses dmagogues, du
ct du public qui souffre que ses dlgus, les oints de son choix (ou
peut-tre les maudits[80]) insultent  son sens commun, ( lui public),
en faisant dans nos Chambres nationales des discours o ils prouvent
qu'il est beau et commode de voler l'Europe littraire sur les grands
chemins, et qu'il n'y a pas de plus grossire absurdit que de prtendre
qu'un homme a quelque droit et quelque titre  sa propre cervelle ou 
la matire sans consistance qu'il en file, comme une maudite chenille
qu'il est. Si ces matires aussi fragiles que le fil de la vierge ont
besoin de protection, c'est que nous avons les mains pleines et de vers
 soie et de _morus multicaulis_[81].

Mais si nous ne pouvons pas, dans ces circonstances, reprocher aux
diteurs de Magazines un manque absolu de libralit (puisqu'ils
paient), il y a un point particulier, au sujet duquel nous avons
d'excellentes raisons de les accuser. Pourquoi (puisqu'ils doivent
payer) ne paient-ils pas de bonne grce et tout de suite? Si nous tions
en ce moment de mauvaise humeur, nous pourrions raconter une histoire
qui ferait dresser les cheveux sur la tte de Shylock.

Un jeune auteur, aux prises avec le dsespoir lui-mme sous la forme
du spectre de la pauvret, n'ayant dans sa misre aucun
soulagement--n'ayant  attendre aucune sympathie de la part du vulgaire,
qui ne comprend pas ses besoins, et prtendrait ne pas les comprendre,
quand mme il les concevrait parfaitement--ce jeune auteur est poliment
pri de composer un article, pour lequel il sera gentiment pay. Dans
le ravissement, il nglige peut-tre pendant tout un mois le seul emploi
qui le fait vivre, et aprs avoir crev de faim pendant ce mois, (lui
et sa famille) il arrive enfin au bout du mois de supplice et de son
article, et l'expdie (en ne laissant point ignorer son pressant besoin)
 l'_diteur_ bouffi, et au _propritaire_ au nez puissant qui a
condescendu  l'honorer (lui le pauvre diable) de son patronage. Un mois
(de crevaison encore) et pas de rponse. Un second mois, rien encore.
Deux autres mois--toujours rien. Une seconde lettre, insinuant
modestement que peut-tre l'article n'est pas arriv 
destination--toujours point de rponse. Six mois couls, l'auteur se
prsente en personne au bureau de l'diteur et propritaire. Revenez
une autre fois. Le pauvre diable s'en va, et ne manque pas de revenir.
Revenez encore--il s'entend dire ce: revenez encore, pendant trois ou
quatre mois. La patience  bout, il redemande l'article.--Non, il ne
peut pas l'avoir (il tait vraiment trop bon, pour qu'on pt le faire
passer si lgrement)--il est sous presse, et des articles de ce
caractre ne se paient (c'est notre rgle) que six mois aprs la
publication. Revenez six mois aprs l'affaire faite, et votre
argent sera tout prt--car nous avons des hommes d'affaire
expditifs--nous-mmes. L dessus le pauvre diable s'en va satisfait,
et se dit qu'en somme l'diteur et propritaire est un galant homme,
et qu'il n'a rien de mieux  faire, (lui, le pauvre diable), que
d'attendre. L'on pourrait supposer qu'en effet il et attendu ... si
la mort l'avait voulu. Il meurt de faim, et par la bonne fortune de sa
mort, le gras diteur et propritaire s'engraisse encore de la valeur
de vingt-cinq dollars, si habilement sauvs, pour tre gnreusement
dpenss en canards-cendrs et en champagne.

Nous esprons que le lecteur, en parcourant cet article, se gardera
de deux choses: la premire, de croire que nous l'crivons sous
l'inspiration de notre propre exprience, car nous n'ajoutons foi
qu'au rcit des souffrances actuelles,--la seconde, de faire quelque
application personnelle de nos remarques  quelque diteur actuellement
vivant, puisqu'il est parfaitement reconnu qu'ils sont tous aussi
remarquables par leur gnrosit et leur urbanit, que par leur faon de
comprendre et d'apprcier le gnie.

FIN





TABLE DES MATIRES


INTRODUCTION

LE DUC DE L'OMELETTE

LE MILLE ET DEUXIME CONTE DE SCHHERAZADE

MELLONTA TAUTA

COMMENT S'CRIT UN ARTICLE A LA BLACKWOOD

LA FILOUTERIE CONSIDRE COMME SCIENCE EXACTE

L'HOMME D'AFFAIRES

L'ENSEVELISSEMENT PRMATUR

BON-BON

LA CRYPTOGRAPHIE

DU PRINCIPE POTIQUE

QUELQUES SECRETS DE LA PRISON DU MAGAZINE





NOTES


[1] L'acteur Montfleury. L'auteur du _Parnasse rform_ le fait ainsi
parler dans l'Enfer: L'homme donc qui voudrait savoir ce dont je suis
mort, qu'il ne demande pas si ce fut de fivre ou de podagre ou d'autre
chose, mais qu'il entende que ce fut de l'_Andromaque_. (J.
Guret, 1668.) Montfleury jouait le rle d'Oreste dans la tragdie
d'_Andromaque_ lorsqu'il tomba malade et mourut en quelques jours.

[2] Les mots crits en italiques se trouvent en franais dans le texte
de Poe.

[3] Les coralites.

[4] Une des plus remarquables curiosits du Texas est en effet une
fort ptrifie, prs de la source de la rivire Pasigno. Elle se
compose de quelques centaines d'arbres, parfaitement droits, tous
changs en pierre. Quelques-uns, qui commencent  pousser, ne sont qu'en
partie ptrifis. C'est l un fait frappant pour les naturalistes,
et qui doit les amener  modifier leur thorie de la ptrification.
_Kennedy_.

L'existence de ce fait, d'abord conteste, a t depuis confirme par la
dcouverte d'une fort compltement ptrifie prs de la source de la
rivire Chayenne ou Chienne qui sort des Montagnes Noires de la chane
des Rocs.

Il y a peu de spectacles, sur la surface du globe, plus remarquables,
soit au point de vue de la science gologique, soit au point de vue du
pittoresque, que celui de la fort ptrifie prs du Caire. Le voyageur,
aprs avoir pass devant les tombes des califes et franchi les portes de
la ville, se dirige vers le sud, presque en angle droit avec la route
qui traverse le dsert pour aller  Suez, et, aprs avoir fait quelque
dix milles dans une valle basse et strile, couverte de sable, de
gravier, et de coquilles marines, aussi fraches que si la mare venait
de se retirer la veille, traverse une longue ligne de collines de sable,
qui courent pendant quelque temps dans une direction parallle  son
chemin. La scne qui se prsente alors  ses yeux offre un caractre
inconcevable d'tranget et de dsolation. C'est une masse de tronons
d'arbres, tous ptrifis, qui sonnent comme du fer fondu sous le talon
de son cheval, et qui semblent s'tendre  des milles et des milles
autour de lui sous la forme d'une fort abattue et morte. Le bois a une
teinte brun fonc, mais conserve parfaitement sa forme; ces tronons
ont de un  quinze pieds de long, et de un demi-pied  trois pieds
d'paisseur; ils paraissent si rapprochs les uns des autres, qu'un ne
gyptien peut  peine passer  travers; et ils sont si naturels, qu'en
Ecosse ou en Irlande, on pourrait prendre cet endroit pour quelque
norme fondrire dessche, o les arbres exhums et gisants pourrissent
au soleil. Les racines et les branches de beaucoup de ces arbres sont
intactes, et dans quelques-uns on peut facilement reconnatre les
vermoulures sous l'corce. Les plus dlicates veines de l'aubier, les
plus fins dtails du coeur du bois y sont dans leur entire perfection,
et dfient les plus fortes lentilles. La masse est si compltement
silicifie, qu'elle peut rayer le verre et recevoir le poli le plus
achev.--_Asiatic Magazine_.

[5] La caverne Mammoth du Kentucky.

[6] En Islande, 1783.

[7] Pendant l'ruption de l'Hcla en 1766, des nuages de cendres
produisirent une telle obscurit, qu' Glaumba,  plus de cinquante
lieues de la montagne, on ne pouvait trouver son chemin qu' ttons.
Lors de l'ruption du Vsuve en 1794,  Caserta,  quatre lieues de
distance, il fallut recourir  la lumire des torches. Le 1er mai 1812,
un nuage de cendres et de sable, venant d'un volcan de l'le Saint-
Vincent, couvrit toute l'tendue des Barbades, en rpandant une telle
obscurit qu'en plein midi et en plein air, on ne pouvait distinguer les
arbres ou autres objets rapprochs, pas mme un mouchoir blanc plac 
la distance de six pouces de l'oeil.--_Murray_, p. 215, _Phil. dit._

[8] En 1790, dans le Caraccas, pendant un tremblement de terre, une
certaine tendue de terrain granitique s'engouffra, et laissa  sa place
un lac de 800 mtres de diamtre, et de 90  100 pieds de profondeur. Ce
terrain tait une partie de la fort d'Aripao, et les arbres restrent
verts sous l'eau pendant plusieurs mois--_Murray_, p. 221.

[9] Le plus dur acier manufactur peut, sous l'action d'un chalumeau,
se rduire  une poudre impalpable, capable de flotter dans l'air
atmosphrique.

[10] La rgion du Niger. Voir le _Colonial Magazine de Simmond_.

[11] Le _Formicaleo_. On peut appliquer le terme de monstre aux petits
tres anormaux aussi bien qu'aux grands, les pithtes telles que celle
de _vaste_ tant purement comparatives. La caverne du Formicaleo est
_vaste_ en comparaison de celle de la fourmi rouge ordinaire. Un grain
de sable est aussi un _roc_.

[12] L'_Epidendron, flos aeris_, de la famille des Orchides, n'a que
l'extrmit de ses racines attache  un arbre ou  un autre objet d'o
il ne tire aucune nourriture; il ne vit que d'air.

[13] Les _Parasites_, telles que la prodigieuse _Rafflesia Arnaldii_.

[14] Schouw parle d'une espce de plantes qui croissent sur les animaux
vivants--les _Plantae Epizoae_. A cette classe appartiennent quelques
_Fuci_ et quelques _Algues_.

M. J.B. Williams de Salem, Mass. a prsent  l'Institut national un
insecte de la Nouvelle Zlande, qu'il dcrit ainsi: Le _Hotte_, une
chenille ou ver bien caractris, se trouve  la racine de l'arbre
_Rata_, avec une plante qui lui pousse sur la tte. Ce trs singulier et
trs extraordinaire insecte traverse les arbres _Rata_ et _Perriri_: il
y entre par le sommet, s'y creuse un chemin en rongeant, et perce le
tronc de l'arbre jusqu' ce qu'il atteigne la racine; il sort alors de
la racine et meurt, ou reste endormi, et la plante pousse sur sa tte;
son corps reste intact et est d'une substance plus dure que pendant sa
vie. Les indignes tirent de cet insecte une couleur pour le tatouage.

[15] Dans les mines et les cavernes naturelles on trouve une espce de
_fungus_ cryptogame, qui projette une intense phosphorescence.

[16] L'orchis, la scabieuse, et la valisnrie.

[17] La corolle de cette fleur (_l'aristolochia clematitis_), qui est
tubulaire, mais qui se termine en haut en membre ligul, se gonfle  sa
base en forme globulaire. La partie tubulaire est revtue intrieurement
de poils raides, pointant en bas. La partie globulaire contient le
pistil, uniquement compos d'un germen et d'un stigma, et les tamines
qui l'entourent. Mais les tamines, tant plus courtes que le germen
mme, ne peuvent dcharger le pollen de manire  le jeter sur le
stigma, la fleur restant toujours droite jusqu'aprs l'imprgnation.
Et ainsi, sans quelque secours spcial et tranger, le pollen doit
ncessairement tomber dans le fond de la fleur. Or, le secours donn
dans ce cas par la nature est celui du _Tiputa Pennicornis_, un petit
insecte, qui, entrant dans le tube de la corolle en qute de miel,
descend jusqu'au fond, et y farfouille jusqu' ce qu'il soit tout
couvert de pollen. Mais comme il n'a pas la force de remonter  cause de
la position des poils qui convergent vers le fond comme les fils d'une
souricire, dans l'impatience qu'il prouve de se voir prisonnier, il
va et vient en tous sens, essayant tous les coins, jusqu' ce qu'enfin,
traversant plusieurs fois le stigma, il le couvre d'une quantit de
pollen suffisante pour l'en imprgner; aprs quoi la fleur commence
bientt  s'incliner, et les poils  se retirer contre les parois du
tube, laissant ainsi un passage  la retraite de l'insecte. _Rev. P.
Keith: Systme de botanique physiologique._

[18] Les abeilles,--depuis qu'il y a des abeilles--ont construit leurs
cellules dans les mmes proportions, avec le mme nombre de cts et
la mme inclinaison de ces cts. Or il a t dmontr (et ce problme
implique les plus profonds principes des mathmatiques) que les
proportions, le nombre de ces cts, les angles qu'ils forment sont
ceux-l mmes qui sont prcisment les plus propres  leur donner le
plus de place compatible avec la plus grande solidit de construction.

Pendant la dernire partie du dernier sicle, les mathmaticiens
soulevrent la question de dterminer la meilleure forme  donner aux
ailes d'un moulin  vent en tenant compte de leur distance variable des
points de l'axe tournant et aussi des centres de rvolution. C'est l
un problme excessivement compliqu; en d'autres termes, il s'agissait
de trouver la meilleure disposition possible par rapport  une infinit
de distances diffrentes et  une infinit de points pris sur l'arbre
de couche. Il y eut mille tentatives insignifiantes de la part des plus
illustres mathmaticiens pour rpondre  la question; et lorsque enfin
la vraie solution fut dcouverte, on s'avisa que les ailes de l'oiseau
avaient rsolu le problme avec une absolue prcision du jour o le
premier oiseau avait travers les airs.

[19] J'ai observ entre Frankfort et le territoire d'Indiana un vol de
pigeons d'un mille au moins de largeur; il mit quatre heures  passer;
ce qui,  raison d'un mille par minute, donne une longueur de 240
milles; et, en supposant trois pigeons par mtre carr, donne
2,230,272,000 pigeons.--_Voyage au Canada et aux Etats-Unis par le
lieutenant F. Hall._

[20] La terre est porte par une vache bleue, ayant quatre cents
cornes. _Le Coran de Sale._

[21] Les _Entozoa_ ou vers intestinaux ont t souvent observs dans les
muscles et la substance crbrale de l'homme.--Voir la _Physiologie de
Wyatt_, p. 143.

[22] Sur le grand railway de l'Ouest, entre Londres et Exeter, on
atteint une vitesse de 71 milles  l'heure. Un train pesant 90 tonnes
fit le trajet de Paddington  Didcot (53 milles) en 51 minutes.

[23] L'_Eccolabion_.

[24] L'Automate joueur d'checs de Maelzel.--Po a dcrit en dtail cet
automate dans un Essai traduit par Baudelaire.

[25] La machine  calculer de Babbage.

[26] Chabert, et depuis lui une centaine d'autres.

[27] L'lectrotype.

[28] Wollaston fit avec du platine pour le champ d'un tlescope un fil
ayant un quatre-vingt-dix millime de pouce d'paisseur. On ne pouvait
le voir qu' l'aide du microscope.

[29] Newton a dmontr que la rtine, sous l'influence du rayon violet
du spectre solaire, vibrait 900,000,000 de fois en une seconde.

[30] La pile voltaque.

[31] Le tlgraphe lectrique transmet instantanment la pense au moins
 quelque distance que ce soit sur la terre.

[32] L'appareil du tlgraphe lectrique imprimeur.

[33] Exprience vulgaire en physique. Si de deux points lumineux on fait
entrer deux rayons rouges dans une chambre noire de manire  les faire
tomber sur une surface blanche, dans le cas o ils diffrent en longueur
d'un cent millionime de pouce, leur intensit est double. Il en est de
mme, si cette diffrence en longueur est un nombre entier multiple
de cette fraction. Un multiple de 2-1/4, de 3-2/3, etc ... donne une
intensit gale  un seul rayon; mais un multiple de 2-1/2, 3-1/2, etc
... donne une obscurit complte. Pour les rayons violets on observe
les mmes effets, quand la diffrence de leur longueur est d'un cent
soixante-sept millionime de pouce; avec tous les autres rayons
les rsultats sont les mmes--la diffrence s'accroissant dans une
proportion uniforme du violet au rouge.

Des expriences analogues par rapport au son produisent des rsultats
analogues.

[34] Mettez un creuset de platine sur une lampe  esprit, et
maintenez-le au rouge; versez-y un peu d'acide sulfurique; cet acide,
bien qu'tant le plus volatile des corps  une temprature ordinaire,
sera compltement fix dans un creuset chauff, et pas une goutte ne
s'vaporera--tant environn de sa propre ionosphre, il ne touche pas,
de fait, les parois du creuset. Introduisez alors quelques gouttes
d'eau, et immdiatement l'acide venant en contact avec les parois
brlantes du creuset, s'chappe en vapeur acide sulfureuse, et avec une
telle rapidit que le calorique de l'eau s'vapore avec lui, et laisse
au fond du vase une couche de glace, que l'on peut retirer en saisissant
le moment prcis avant qu'elle ne se fonde.

[35] Le Daguerrotype.

[36] Quoique la lumire traverse 167,000 milles en une seconde, la
distance des soixante et un Cygni (la seule toile dont la distance soit
certainement constate) est si inconcevable que ses rayons mettraient
plus de dix ans pour atteindre la terre. Quant aux toiles plus
loignes, vingt ou mme mille ans seraient une estimation modeste.
Ainsi,  supposer qu'elles aient t ananties depuis vingt ou mille
ans, nous pourrions encore les apercevoir aujourd'hui, au moyen de la
lumire mise de leur surface il y a vingt ou mille ans. Il n'est donc
pas impossible, ni mme improbable que beaucoup de celles que nous
voyons aujourd'hui soient en ralit teintes.

Herschel l'ancien soutient que la lumire des plus faibles nbuleuses
aperues  l'aide de son grand tlescope doit avoir mis trois millions
d'annes pour atteindre la terre. Quelques-unes, visibles dans
l'instrument de Lord Rosse doivent avoir au moins demand vingt millions
d'annes.

[37] Aristote.

[38] Euclide.

[39] Kant.

[40] Hogg, pote anglais,  la place de Bacon. Jeu de mots: _Bacon_ en
anglais signifiant _lard_, et _hog_, _cochon_.

[41] Le fameux John Stuart Mill, auteur d'un trait de Logique
exprimentale. Le mot Mill en anglais veut dire Moulin, d'o le jeu de
mot  l'adresse de Bentham, dont Mill tait le disciple.

[42] Poe a cit et dvelopp ces considrations philosophiques dans son
_Eureka_.

[43] Populace.

[44] Hros.

[45] Hliogabale.

[46] Madler. Poe a expos et rfut plus au long le systme de cet
astronome dans son _Eureka_.

[47] Le texte anglais explique ce jeu de mots intraduisible en franais:
_Cornwallis_ y devient: _some wealthy dealer in corn_, un riche
ngociant en bl.

[48] Cuistre prtentieux.

[49] Tabitha Navet.

[50] Vieux canard.

[51] Tintamarre dmagogique.

[52] _Critique de la Raison pure.--Elments mtaphysiques des sciences
naturelles._

[53]

  Le fuyard peut combattre encore,
  Ce que ne peut celui qui est tu.

[54] Romancier amricain, que Poe juge ainsi dans ses _Marginalia_: Son
art est grand et d'un haut caractre, mais massif et sans dtails. Il
commence toujours bien, mais il ne sait pas du tout achever; il est
excessivement volage et irrgulier, mais plein d'action et d'nergie.

[55] Comme un chien ne se laissera pas dtourner d'un lambeau de cuir
graiss.

[56] Nous ne l'avons pas trouv.

[57] Dans le sens de l'ancien mot _mouleer_, qui moud son bl au moulin
banal. (La Curne de Sante-Palaye.)

[58] Chats tigrs.

[59] phrenes

[60] Le mot attribu  Platon signifie l'me est immatrielle.
Le Diable, en changeant aulos en augos, prtend avoir enlev  la
dfinition de Platon tout sens intelligible.

[61] Cicron, Lucrce, Snque crivaient sur la philosophie, mais
c'tait la philosophie grecque.--Condorcet.

[62] Arouet de Voltaire.

[63] Machiavel, Mazarin, Robespierre.

[64] Graham's Magazine, 1841.

[65] On a imagin bien des mthodes diffrentes pour transmettre
d'individu  individu des informations secrtes au moyen d'une criture
illisible pour tout autre que le destinataire; et on a gnralement
appel cet art de correspondance secrte la _cryptographie_. Les anciens
ont connu plusieurs genres d'criture secrte. Quelquefois on rasait la
tte d'un esclave, et l'on crivait sur le crne avec quelque fluide
color indlbile; aprs quoi on laissait pousser la chevelure, et ainsi
l'on pouvait transmettre une information sans aucun danger de la voir
dcouverte avant que la dpche ambulante arrivt  sa destination. La
Cryptographie proprement dite embrasse tous les modes d'criture rendus
lisibles au moyen d'une clef explicative qui fait connatre le sens rel
du chiffre employ.

[66] Un mot suffit au sage.

[67] Des phrases sans suite et des combinaisons de mots sans
signification, comme le reconnatrait lui-mme le savant lexicographe,
caches sous un chiffre cryptographique, sont plus propres 
_embarrasser_ le chercheur curieux, et dfient plus compltement la
pntration que ne le feraient les plus profonds _apophthegmes_ des plus
savants philosophes. Si les recherches abstruses des scoliastes ne lui
taient prsentes que dans le vocabulaire non dguis de sa langue
maternelle....

[68] Nous avons besoin de nous voir immdiatement pour choses de grande
importance. Les plans sont dcouverts, et les conspirateurs entre nos
mains. Venez en toute hte.

[69] Cet essai, comme l'indique sa forme, n'est autre chose qu'une des
lectures ou confrences que Poe fit en 1844 et 1845 sur la posie et sur
les potes en Amrique.

[70] Cette version est emprunte  la traduction que nous avons publie
des _Posies compltes de Shelley_,(3 v. in-18, Albert Savine,
diteur.) Nous saisissons avec empressement cette occasion d'ajouter le
remarquable jugement de Poe sur Shelley aux nombreuses apprciations de
la Critique Anglaise que nous avons cites dans notre livre: _Shelley:
sa vie et ses oeuvres_ (1 v. in-18) qui commente et complte notre
traduction.

Si jamais homme a noy ses penses dans l'expression, ce fut Shelley.
Si jamais pote a chant (comme les oiseaux chantent)--par une impulsion
naturelle,--avec ardeur, avec un entier abandon--pour lui seul--et pour
la pure joie de son propre chant--ce pote est l'auteur de la _Plante
Sensitive_. D'art, en dehors de celui qui est l'instinct infaillible du
Gnie--il n'en a pas, ou il l'a compltement ddaign. En ralit il
ddaignait la Rgle qui est l'manation de la Loi, parce qu'il
trouvait sa loi dans sa propre me. Ses chants ne sont que des notes
frustes--bauches stnographiques de pomes--bauches qui suffisaient
amplement  sa propre intelligence, et qu'il ne voulut pas se donner la
peine de dvelopper dans leur plnitude pour celle de ses semblables.
Il est difficile de trouver dans ses ouvrages une conception vraiment
acheve. C'est pour cette raison qu'il est le plus fatigant des potes.
Mais s'il fatigue, c'est plutt pour avoir fait trop peu que trop; ce
qui chez lui semble le dveloppement diffus d'une ide n'est que la
concentration concise d'un grand nombre; et c'est cette concision qui le
rend obscur.

Pour un tel homme, imiter tait hors de question, et ne rpondait 
aucun but--car il ne s'adressait qu' son propre esprit, qui n'et
pas compris une langue trangre--c'est pourquoi il est profondment
original. Son tranget provient de la perception intuitive de cette
vrit que Lord Bacon a seul exprime en termes prcis, quand il a dit
Il n'y a pas de beaut exquise qui n'offre quelque tranget dans ses
proportions. Mais que Shelley soit obscur, original, ou trange, il est
toujours sincre. Il ne connat pas l'_affectation_.

[71] N.P. Willis, essayste, conteur et pote amricain. Poe lui a
consacr un long article dans ses Essais Critiques sur la littrature
amricaine. Il reproche surtout  ses compositions une teinte marque
de mondanit et d'affectation.

[72] Poe est revenu  plusieurs reprises sur ce morceau dans ses _Notes
marginales_. L'loge qu'il fait ici du pote amricain Longfellow ne
l'empche pas de le juger en maint endroit avec une singulire svrit.
H.W. Longfellow, dit-il dans un curieux essai intitul _Autographie_
o il rapproche le caractre et le gnie des crivains de leur criture,
a droit  la premire place parmi les potes de l'Amrique--du moins 
la premire place parmi ceux qui se sont mis en vidence comme potes.
Ses qualits sont toutes de l'ordre le plus lev, tandis que ses fautes
sont surtout celles de l'affectation et de l'imitation--une imitation
qui touche quelquefois au larcin.

[73] Poe critique ainsi cette strophe dans ses _Marginalia_:

Une _seule_ plume qui tombe ne peint que bien imparfaitement la
toute-puissance envahissante des tnbres; mais une objection plus
spciale se peut tirer de la comparaison d'une plume avec la chute d'une
autre. La nuit est personnifie par un oiseau, et les tnbres, qui sont
la plume de cet oiseau, tombent de ses ailes, comment? comme une autre
plume tombe d'un autre oiseau. Oui, c'est bien cela. La comparaison se
compose de deux termes identiques--c'est--dire, qu'elle est nulle.
Elle n'a pas plus de force qu'une proposition identique en logique.

[74] William Cullen Bryant, l'un des potes amricains les plus admirs
de Poe. M. Bryant, dit-il dans son essai critique sur ce pote,
excelle dans les petits pomes moraux. En fait de versification, il
n'est surpass par personne en Amrique, sinon, peut-tre, par M.
Sprague.... M. Bryant a du gnie et un gnie d'un caractre bien
tranch; s'il a t nglig par les coles modernes, c'est qu'il a
manqu des caractres uniquement extrieurs qui sont devenus le symbole
de ces coles.

[75] Pote amricain, professeur  l'Universit de Maryland, mort 
l'ge de vingt-six ans, 1828. En 1825, il publia  Baltimore le volume
de posies d'o celle que cite Poe est tire. Ce volume fut accueilli en
Amrique par les loges les plus enthousiastes.

[76] Poe a consacr  l'auteur si populaire de la _Chanson de la
chemise_ un assez long article critique o il dveloppe ce qu'il en dit
ici. A ct de la _Belle Ins_ et de la _Maison hante_, il met a peu
prs au mme niveau: L'Ode  la _Mlancolie_, le _Rve d'Eugne Aram_,
le _Pont des Soupirs_ et une pice qui lui semble peut-tre caractriser
le plus profondment le gnie de ce singulier pote fantaisiste: _Miss
Kilmanseg et sa Prcieuse jambe_. C'est l'histoire, dit-il, d'une trs
riche hritire excessivement gte par ses parents; elle tombe un jour
de cheval, et se blesse si gravement la jambe, que l'amputation devient
invitable. Pour remplacer sa vraie jambe, elle veut  toute force
une jambe d'or massif, ayant exactement les proportions de la jambe
originale. L'admiration que cette jambe excite lui en fait oublier les
inconvnients.

Cette jambe excite la cupidit d'un _chevalier d'industrie_ qui dcide
sa propritaire  l'pouser, dissipe sa fortune, et finalement lui vole
sa jambe d'or, lui casse la tte avec, et dcampe. Cette histoire est
merveilleusement bien raconte et abonde en morceaux brillants, et
surtout riches en ce que nous avons appel la _Fantaisie_.

[77] Ce pome est adress  Augusta Leigh, la soeur de Byron.

[78] Nous extrayons des _Marginalia_ de Poe un passage qui compltera
l'ide qu'il ne fait qu'indiquer ici, et o la potique amoureuse de
Byron jeune est admirablement caractrise:

Les anges, dit madame Dudevant, une femme qui sme une foule
d'admirables sentiments  travers un chaos des plus dhontes et des
plus attaquables fictions, les anges ne sont pas plus purs que le coeur
d'un jeune homme qui aime en vrit. Cette hyperbole n'est pas trs
loin de la vrit. Ce serait la vrit mme, si elle s'appliquait 
l'amour fervent d'un jeune homme qui serait en mme temps un pote.
L'amour juvnile d'un pote est sans contredit un des sentiments humains
qui ralise de plus prs nos rves de chastes volupts clestes.

Dans toutes les allusions de l'auteur de Childe-Harold  sa passion
pour Mary Chaworth, circule un souffle de tendresse et de puret presque
spirituelle, qui contraste violemment avec la grossiret terrestre qui
pntre et dfigure ses pomes d'amour ordinaires. Le _Rve_, o se
trouvent retracs ou au moins figurs les incidents de sa sparation
d'avec elle au moment de son dpart pour ses voyages, n'a jamais t
surpass (jamais du moins par lui-mme) en ferveur, en dlicatesse, en
sincrit, mles  quelque chose d'thr qui l'lve et l'ennoblit.
C'est ce qui permet de douter qu'il ait jamais rien crit d'aussi moins
universellement populaire. Nous avons quelque raison de croire que
son attachement pour cette Mary (nom qui semble avoir eu pour lui un
enchantement particulier) fut srieux et durable. Il y a de ce fait cent
preuves videntes dissmines dans ses pomes et ses lettres, ainsi que
dans les mmoires de ses amis et de ses contemporains. Mais le srieux
et la dure de cet amour ne vont pas du tout  l'encontre de cette
opinion que cette passion (si on peut lui donner proprement ce nom)
offrit un caractre minemment romantique, vague et imaginatif. Ne
du moment, de ce besoin d'aimer que ressent la jeunesse, elle fut
entretenue et nourrie par les eaux, les collines, les fleurs et les
toiles. Elle n'a aucun rapport direct avec la personne, le caractre
ou le retour d'affection de Mary Chaworth. Toute jeune fille, pour peu
qu'elle ne ft pas dnue d'attraction, et t aime de lui dans les
mmes circonstances de vie commune et de libres relations, que nous
rprsentent les gravures. Ils se voyaient sans obstacle et sans
rserve. Ils jouaient ensemble comme de vrais enfants qu'ils taient.
Ils lisaient ensemble les mmes livres, chantaient les mmes chansons,
erraient ensemble la main dans la main  travers leurs proprits
contigus. Il en rsulta un amour non seulement naturel et probable,
mais aussi invitable que la destine mme.

Dans de telles circonstances, Mary Chaworth (qui nous est reprsente
comme doue d'une beaut peu commune et de quelques talents) ne pouvait
manquer d'inspirer une passion de ce genre, et tait tout ce qu'il
fallait pour incarner l'idal qui hantait l'imagination du pote. Il est
peut-tre prfrable, au point de vue du pur roman de leur amour, que
leurs relations aient t brises de bonne heure, et ne se soient point
renoues dans la suite. Toute la chaleur, toute la passion d'me, la
partie relle et essentielle de roman qui marqurent leur liaison
enfantine, tout cela doit tre mis entirement sur le compte du pote.
Si elle ressentit quelque chose d'analogue, ce ne fut sur elle que
l'effet ncessaire et actuel du magntisme exerc par la prsence
du pote. Si elle y correspondit en quelque chose, ce ne fut qu'une
correspondance fatale que lui arracha le sortilge de ses paroles de
feu. Loin d'elle, le barde emporta avec lui toutes les imaginations
qui taient le fondement de sa flamme--dont l'absence mme ne fit
qu'accrotre la vigueur; tandis que son amour de la femme, moins idal
et en mme temps moins rellement substantiel, ne tarda pas  s'vanouir
entirement, par la simple disparition de l'lment qui lui avait donn
l'tre. Il ne fut pour elle en somme, qu'un jeune homme qui, sans tre
laid ni mprisable, tait sans fortune, lgrement excentrique et
surtout boiteux. Elle fut pour lui l'Egrie de ses rves--la Vnus
Aphrodite sortant, dans sa pleine et surnaturelle beaut, de
l'tincelante cume au-dessus de l'ocan orageux de ses penses.

[79] William Motherwell (1797-1835) critique et pote cossais; il
publia en 1822 la collection de ses posies sous ce titre: Poems,
narrative and Lyrical. On a publi en 1851 des _Pomes posthumes_. Il
est aussi remarquable dans ses pomes lgiaques et tendres que dans ses
chants de guerre.

[80] Jeu de mots intraduisible en franais, entre _anointed_, oint,
sacr, et _arointed_, mot fabriqu de _aroint_, exclamation de dgot:
_arrire!_ qui ne se trouve que dans Shakespeare.

[81] Mrier.





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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