The Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot

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Title: Cara

Author: Hector Malot

Release Date: July 26, 2004 [EBook #13027]

Language: French

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CARA

PAR

HECTOR MALOT

E.D.

PARIS

E. DENTU, DITEUR

_Libraire de la Socit des Gens de Lettres_

PALAIS ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLANS

1878




Ddi

 FERDINAND FABRE

Son ami

H.M.




CARA

PREMIRE PARTIE

HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** _orfvre fournisseur des cours
d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grce_, rue Royale, maisons 
Londres Regent street, et  Madrid, calle de la Montera.--(0)
1802-6-19-23-27-31-44-40.--(P.M.) Londres, 1851.--(A) New-York,
1853.--Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.

C'est ainsi que se trouve dsigne dans le _Bottin_ une maison
d'orfvrerie qui, par son anciennet,--prs d'un sicle
d'existence,--par ses succs artistiques,--(0)(A) mdailles d'or et
d'argent  toutes les grandes expositions de la France et de
l'tranger,--par sa solidit financire, par son honorabilit, est une
des gloires de l'industrie parisienne.

Jusqu'en 1840, elle avait t connue sous le seul nom de Daguillon; mais
 cette poque l'hritier unique de cette vieille maison tait une
fille, et celle-ci, en se mariant, avait ajout le nom de son mari 
celui de ses pres: Haupois-Daguillon.

Ce Haupois (Ch. P.) tait un Normand de Rouen venu, dans une heure
d'enthousiasme juvnile, de sa province  Paris pour tre statuaire,
mais qui, aprs quelques annes d'exprience, avait, en esprit avis
qu'il tait, pratique et industrieux, abandonn l'art pour le commerce.

Il n'et trs-probablement t qu'un mdiocre sculpteur, il tait devenu
un excellent orfvre, et sous sa direction, qui runissait dans une
juste mesure l'inspiration de l'artiste  l'intuition et  la prudence
du marchand, les affaires de sa maison avaient pris un dveloppement qui
aurait bien tonn le premier des Daguillon si, revenant au monde, il
avait pu voir,  partir de 1850, la chiffre des inventaires de ses
hritiers.

Il est vrai que dans cette direction il avait t puissamment aid par
sa femme, personne de tte, intelligente, courageuse, rsolue, pre au
gain, dure  la fatigue, en un mot, une de ces femmes de commerce qu'il
n'tait pas rare de rencontrer il y a quelques annes dans la
bourgeoisie parisienne, assises  leur comptoir ou derrire le grillage
de leur caisse, ne sortant jamais, travaillant toujours, et n'entrant
dans leur salon, quand elles en avaient un, que le dimanche soir.

En unissant ainsi leurs efforts, le mari et la femme n'avaient point eu
pour but de quitter au plus vite les affaires, aprs fortune faite, pour
vivre bourgeoisement de leurs rentes. Vivre de ses rentes, l'hritire
des Daguillon l'et pu, et mme trs-largement,  l'poque  laquelle
elle s'tait marie. Pour cela elle n'aurait eu qu' vendre sa maison de
commerce. Mais l'inaction n'tait point son fait, pas plus que les
loisirs d'une existence mondaine n'taient pour lui plaire. C'tait
l'action au contraire qu'il lui fallait, c'tait le travail qu'elle
aimait, et ce qui la passionnait c'taient les affaires, c'tait le
commerce pour les motions et les orgueilleuses satisfactions qu'ils
donnent avec le succs.

Il tait venu ce succs, grand, complet, superbe, et  mesure qu'taient
arrives les mdailles et les dcorations,  mesure qu'avait grossi le
chiffre des inventaires, les satisfactions orgueilleuses taient venues
aussi, de sorte que d'annes en annes le mari et la femme, avaient t
de plus en plus fiers de leur nom: Haupois-Daguillon, c'tait tout dire.

Deux enfants taient ns de leur mariage, une fille, l'ane, et, par
une grce vraiment providentielle, un fils qui continuerait la dynastie
des Daguillon.

Mais les rves ou les projets des parents ne s'accordent pas toujours
avec la ralit. Bien que ce fils et t lev en vue de diriger un
jour la maison de la rue Royale et de devenir un vrai Daguillon, il
n'avait montr aucune disposition  raliser les esprances de ses
parents, et la gloire de sa maison avait paru n'exercer aucune
influence, aucun mirage sur lui.

Cette froideur s'tait manifeste ds son enfance; et alors qu'il
suivait les cours du lyce Bonaparte et qu'il venait le jeudi ou pendant
les vacances passer quelques heures dans les magasins, on ne l'avait
jamais vu prendre intrt  ce qui se faisait ni  ce qui se disait
autour de lui. Combien tait sensible la diffrence entre la mre et le
fils, car les distractions les plus agrables de son enfance, c'tait
dans ce magasin que mademoiselle Daguillon les avait trouves, coutant,
regardant curieusement les clients, admirant les pices d'orfvrerie
exposes dans les vitrines, et la plus heureuse petite fille du monde
lorsqu'on lui permettait d'en prendre quelques-unes (de celles qui
n'taient pas termines bien entendu) pour jouer  la marchande avec ses
camarades.

Mais tait-il sage de s'inquiter de l'apathie d'un enfant? plus tard la
raison viendrait, et, quand il comprendrait la vie, il ne resterait
assurment pas insensible aux avantages que sa naissance lui donnait.

L'ge seul tait venu, et lorsque, ses tudes finies, Lon tait entr
dans la maison paternelle, il avait gard son apathie et son
indiffrence, restant de glace pour les joies commerciales, insensible
aux bonnes aussi bien qu'aux mauvaises affaires.

Sans doute il n'avait pas nettement dclar qu'il ne voulait point tre
commerant, car il n'tait point dans son caractre de procder par des
affirmations de ce genre. D'humeur douce, ayant l'horreur des
discussions, aimant tendrement son pre et sa mre, enfin tant habitu
depuis son enfance  entendre les esprances de ses parents, il ne
s'tait pas senti le courage de dire franchement que la gloire d'tre un
Daguillon ne l'blouissait pas, et qu'il ne sentait pas la vocation
ncessaire pour remplir convenablement ce rle.

Mais, ce qu'il n'avait pas dit, il l'avait laiss entendre, sinon en
paroles, au moins en actions, par ses manires d'tre avec les clients,
avec les employs, les ouvriers, avec tous et dans toutes les
circonstances.

Si M. et madame Haupois-Daguillon avaient exig de leur fils le zle et
l'exactitude d'un commis ou d'un associ, ils auraient pu s'expliquer
son apathie et son indiffrence par la paresse; mais cette explication
n'tait malheureusement pas possible.

Lon n'tait pas paresseux; collgien, il avait figur parmi les
laurats du grand concours; lve de l'cole de droit, il avait pass
tous ses examens rgulirement et avec de bonnes notes; enfin, dans
l'atelier o il avait appris le dessin, il avait acquis une habilet et
une sret de main qu'une longue application peut seule donner.

Et puis, d'autre part, ce n'tait pas du zle, ce n'tait mme pas du
travail qu'ils lui demandaient. Le jour o ils l'avaient fait entrer
dans leur maison, ils ne lui avaient pas dit: Tu travailleras depuis
sept heures et demie du matin jusqu' neuf heures du soir, et tu
emploieras ton temps sans perdre une minute. Loin de l. Car ce jour
mme ils lui avaient offert un appartement de garon luxueusement
amnag, avec deux chevaux dans l'curie, un pour la selle, l'autre pour
l'attelage, voiture sous la remise, cocher, valet de chambre; et un
pareil cadeau, qui lui permettait de mener dsormais l'existence d'un
riche fils de famille, n'tait pas compatible avec de rigoureuses
exigences de travail. Aussi ces exigences n'existaient-elles ni dans
l'esprit du pre ni dans celui de la mre. Qu'il s'amust. Qu'il prt
dans le monde parisien la place qui selon eux appartenait  l'hritier
de leur maison, cela tait parfait; ils en seraient heureux; mais par
contre cela n'empchait pas (au moins ils le croyaient) qu'il
s'intresst aux affaires de cette maison, qui en ralit serait un
jour, qui tait dj la sienne.

C'tait l seulement ce qu'ils attendaient, ce qu'ils espraient, ce
qu'ils exigeaient de lui.

Cependant si peu que cela ft, ils ne l'obtinrent pas.

 quoi pouvait tenir son indiffrence, d'o venait-elle?

Ce furent les questions qu'ils agitrent avec leurs amis et
particulirement avec le plus intime, un commerant nomm Byasson, mais
sans leur trouver une rponse satisfaisante, chacun ayant un avis
diffrent.

Ils s'arrtrent donc  cette ide, que les choses changeraient si,
comme l'avait soutenu leur ami Byasson, on donnait  Lon un rle plus
important dans la direction de la maison, plus d'initiative, plus de
responsabilit, et pour en arriver  cela, ils dcidrent de s'loigner
de Paris pendant quelque temps.

Depuis plusieurs annes, les mdecins conseillaient  M. Haupois d'aller
faire une saison aux eaux de Balaruc, dans l'Hrault. Il avait toujours
rsist aux mdecins. Il cda. La femme accompagna le mari.

Lon, rest seul matre de la maison, serait bien forc de prendre
l'habitude de diriger tout et de commander  tous; mme aux vieux
employs, qui jusqu' ce jour l'avaient trait un peu en petit garon.

Cependant il ne dirigea rien et ne commanda  personne, ni aux jeunes ni
aux vieux employs.




II


Le dpart de son pre et de sa mre lui avait impos une obligation
qu'il avait d accepter, si dsagrable qu'elle ft: c'tait
d'abandonner son appartement de la rue de Rivoli pour coucher rue
Royale.

Lorsque le dernier des Daguillon, qui tait le pre de madame Haupois,
avait quitt le quartier du Louvre, o sa maison avait t fonde, pour
la transfrer rue Royale, il avait install son appartement  ct de
ses magasins; mais plus tard lorsque, sous la direction de M. Haupois,
les affaires de la maison s'taient dveloppes et avaient atteint leur
apoge, il avait fallu prendre cet appartement pour le transformer en
salons d'exposition, en bureaux, en magasins. De ce qui jusqu' ce jour
avait servi  l'habitation particulire on n'avait conserv qu'une
chambre avec une cuisine. Et pour loger la famille on avait d louer un
appartement rue de Rivoli, entre la rue de Luxembourg et la rue
Saint-Florentin. C'tait l que les enfants avaient grandi, en bon air,
au soleil, les yeux gays par la verdure des Tuileries. Mais cet
appartement confortable, madame Haupois-Daguillon ne l'avait gure
habit, car oblige de rester rue Royale, o l'oeil du matre tait
ncessaire, elle avait conserv sa chambre auprs de ses magasins, la
premire leve, la dernire couche, ne vivant de la vie de famille que
le dimanche seulement.

Tant que durerait l'absence de ses parents, Lon devait habiter cette
chambre, remplacer ainsi sa mre, et comme elle faire bonne garde sur
toutes choses.

Mais pour coucher rue Royale Lon ne s'tait pas trouv oblig 
s'occuper plus attentivement des affaires de la maison: il avait rempli
le rle de gardien, voil tout, et encore en dormant sur les deux
oreilles.

Pour le reste, il avait laiss les choses suivre leur cours, et quand le
vieux caissier, le vnrable Savourdin, bonhomme  lunettes d'or et 
cravate blanche le priait chaque soir de vrifier la caisse, il
s'acquittait de cette besogne avec une nonchalance vritablement
inexplicable. Quelle diffrence entre la mre et le fils! et le bonhomme
Savourdin, qui avait des lettres, s'criait de temps en temps: _O
tempora, o mores!_ en se demandant avec angoisse  quels abmes courait
la socit.

Il y avait dj douze jours que M. et madame Haupois-Daguillon taient
partis pour les eaux de Balaruc, lorsqu'un jeudi matin, en classant le
courrier que le facteur venait d'apporter, le bonhomme Savourdin trouva
une lettre adresse  M. Lon Haupois, avec la mention personnelle et
presse crite au haut de sa large enveloppe.

Aussitt il appela un garon de bureau:

--Portez cette lettre  M. Lon.

--M. Lon n'est pas lev.

--Eh bien, remettez-la  son domestique en lui faisant remarquer qu'elle
est presse.

--Ce ne sera pas une raison pour que M. Joseph prenne sur lui d'veiller
son matre.

--Vous lui direz, ajouta le caissier en haussant doucement les paules
par un geste de piti, que ce n'est pas une lettre d'affaires;
l'criture de l'adresse est de la main de M. Armand Haupois, l'oncle de
M. Lon, et le timbre est celui de Lion-sur-Mer, village auprs duquel
M. l'avocat gnral habite ordinairement avec sa fille pendant les
vacances pour prendre les bains. Cela dcidera sans doute Joseph, ou
comme vous dites M. Joseph,  rveiller son matre.

Le garon de bureau prit la lettre et, secouant la tte en homme bien
convaincu qu'on lui fait faire une course inutile, il sortit du magasin
et alla frapper  une petite porte btarde,--celle de la cuisine,--qui
ouvrait directement sur l'escalier.

Une voix lui ayant rpondu de l'intrieur, il entra: deux hommes se
trouvaient dans cette cuisine; l'un d'eux, en veste de velours bleu,
videmment un commissionnaire, tait en train de cirer des bottines;
l'autre, en gilet  manches, assis sur deux chaises, les pieds en l'air,
tait occup  lire le journal.

--Tiens! monsieur Pierre, dit ce dernier en abandonnant sa lecture.

--Moi-mme, monsieur Joseph, qui me fais le plaisir de vous apporter une
lettre pour M. Lon.

--Monsieur n'est pas veill.

Et comme le commissionnaire qui cirait les bottines avait ralenti le
mouvement de son bras droit:

--Frottez donc, pre Manhac; vous avez dj batt les vtements tout 
l'heure, n'ayez pas peur d'appuyer sur le cuir, vous savez: ce n'est pas
monsieur qui paye, c'est moi, donnez-m'en pour mon argent.

Puis se tournant vers le garon de bureau:

--Ma parole d'honneur, c'est agaant de ne pouvoir pas avoir une minute
de tranquillit; si vous vous relchez de votre surveillance, rien ne va
plus.

Pendant cette observation faite d'un ton rogue, le pre Manhac avait
achev de cirer les bottines; les ayant poses dlicatement sur une
table, il sortit le dos tendu en homme qui trouve plus sage de fuir les
observations que de les affronter.

--Ne portez-vous pas ma lettre  M. Lon? demanda le garon de bureau.

--Non, bien sr.

--Ce n'est pas une lettre d'affaires.

--Quand mme ce serait une lettre d'amour, je ne le rveillerais pas.

--C'est une lettre de famille, le bonhomme Savourdin a reconnu
l'criture; il dit qu'elle est de M. Armand Haupois, l'avocat gnral de
Rouen, l'oncle de M. Lon; ce qui est assez tonnant, car les deux
frres ne se voient plus; mais ils veulent peut-tre se rconcilier; M.
Armand Haupois a une fille trs jolie, mademoiselle Madeleine, que M.
Lon aimait beaucoup.

--Elle n'a pas le sou, votre fille trs-jolie; cela m'est donc bien gal
que M. Lon l'ait aime, car l'hritier de la maison Haupois-Daguillon
n'pousera jamais une femme pauvre; je suis tranquille de ce ct, les
parents feront bonne garde, ils ont d'autres ides, que je partage
d'ailleurs jusqu' un certain point.

--Oh! alors....

--Est-ce que vous vous imaginez, mon cher, qu'un homme comme moi aurait
accept M. Lon Haupois si j'avais admis la probabilit, la possibilit
d'un mariage prochain? Allons donc! Ce qu'il me faut, c'est un garon
qui mne la vie de garon; c'est une rgle de conduite. Voil pourquoi
je suis entr chez M. Lon; c'tait un fils de bourgeois enrichi et je
m'tais imagin qu'il irait bien: mais il m'a tromp.

--Il ne va donc pas?

Joseph haussa les paules.

--Pas de femmes, hein? insista le garon de bureau en clignant de
l'oeil.

--Mon cher, les hommes ne sont pas ruins par les femmes, ils le sont
par une; plusieurs femmes se neutralisent; une seule prend cette
influence dcisive qui conduit aux folies.

--Eh bien, vous m'tonnez, car,  l'poque o M. Lon n'tait encore que
collgien, je croyais qu'il irait bien, comme vous dites. Il venait
souvent le jeudi au magasin avec un de ses camarades, le fils Clergeau,
et, tout le temps qu'ils taient l, ils restaient le nez cras contre
les vitres  regarder le dfil des voitures qui vont au Bois ou qui en
reviennent, et qui naturellement passent sous nos fentres. De ma place
je les entendais chuchoter, et ils ne parlaient que des cocottes  la
mode; ils savaient leur nom, leur histoire, avec qui elles taient, et,
en les coutant, je me disais  part moi: Il faudra voir plus tard, a
promet. Je suis joliment surpris de m'tre tromp. En tout cas, si j'ai
raisonn faux, pour le fils, j'ai tomb juste pour la fille.

--Mademoiselle Haupois-Daguillon s'occupait aussi des cocottes?

--Quelle btise! Comme son frre, mademoiselle Camille restait aussi le
nez coll contre les vitres, mais le dfil qu'elle regardait, c'tait
celui des gens titrs. Tout ce qui avait un nom dans le grand monde
parisien, elle le connaissait; il n'y avait que ces gens-l qui
l'intressaient; elle parlait de leur naissance; elle savait sur le bout
du doigt leur parent; elle annonait leur mariage, et alors comme pour
le frre je me disais: Il faudra voir; j'ai vu; elle a pous un
noble.

--Baronne Valentin, la belle affaire en vrit.

--Enfin elle a des armoiries, et la preuve c'est qu'on vient de lui
finir  la fabrique une garniture de boutons en or pour un de ses
paletots, avec sa couronne de baronne grave sur chaque bouton; c'est
trs-joli.

--Ridicule de parvenu, mon cher, voil tout; on fait porter ses armes
par ses valets, on ne les porte pas soi-mme.

Un coup de sonnette interrompit cette conversation.




III


Lorsque Joseph entra dans la chambre de son matre, celui-ci tait
debout, le dos appuy contre un des chambranles de la fentre, occup 
allumer une cigarette: les manches de la chemise de nuit retrousses, le
col rejet de chaque ct de la poitrine, les cheveux bouriffs, il
apparaissait, dans le cadre lumineux de la fentre, comme un grand et
beau garon, au torse vigoureux, avec une tte aux traits rguliers,
harmonieux, aux yeux doux,  la physionomie ouverte et bienveillante.

--Une lettre pour monsieur, dit Joseph. L'adresse porte: Personnelle et
presse.

--Donnez, dit-il nonchalamment.

Mais aussitt qu'il eut jet les yeux sur l'adresse, l'intrt remplaa
l'indiffrence.

--Vite une voiture, s'cria-t-il en jetant cette lettre sur la table, un
cheval qui marche bien; courez.

Comme Joseph se dirigeait vers la porte, son matre le rappela:

--Savez-vous  quelle heure part l'express pour Caen?

-- neuf heures.

--Quelle heure est-il prsentement?

--Huit heures quarante.

--Allez vite; trouvez-moi un bon cheval; quand la voiture sera  la
porte, courez rue de Rivoli et mettez-moi dans un sac  main du linge
pour trois ou quatre jours, puis revenez en vous htant de manire  me
remettre ce sac.

Tout en donnant ces ordres d'une voix prcipite, il s'tait mis  sa
toilette; en quelques minutes il fut habill et prt  partir.

Alors, sortant vivement de sa chambre, il passa dans les magasins et se
dirigea vers la caisse:

--Savourdin, je pars.

--C'est impossible. J'ai des signatures  vous demander.

--Vous vous arrangerez pour vous en passer.

Le vieux caissier leva au ciel ses deux bras par un geste dsespr,
mais Lon lui avait dj tourn le dos.

--Monsieur Lon, cria le bonhomme, monsieur Lon, je vous en prie, au
nom du ciel....

Mais Lon avait gagn le vestibule et descendait l'escalier.

Au moment o il franchissait la porte cochre, une voiture, avec Joseph
dedans, s'arrtait devant le trottoir.

-- la gare Saint-Lazare! dit Lon, montant brusquement dans la voiture,
et aussi vite que vous pourrez!

Le cheval, enlev par un vigoureux coup de fouet, partit au grand trot;
aussitt Lon voulut reprendre la lecture de la lettre, dont les
premires lignes l'avaient si profondment boulevers.

Mais la voiture franchit en moins de cinq minutes la distance qui spare
la rue Royale de la rue Saint-Lazare: quand elle entra dans la cour de
la gare, il n'avait pas encore tourn le premier feuillet; l'horloge
allait sonner neuf heures.

Il tait temps: on ferma derrire lui le guichet de distribution des
billets.

Ce fut seulement quand il se trouva install dans son wagon, o il tait
seul, qu'il reprit sa lecture, non au point o il l'avait interrompue,
mais  la premire ligne:

Mon cher Lon,

Ma dpche tlgraphique d'hier, par laquelle je te demandais si tu
serais  Paris libre de toute occupation pendant la fin de la semaine, a
d te surprendre jusqu' un certain point.

En voici l'explication:

Je vais mourir, et tu es la seule personne au monde, mon cher neveu,
qui puisse assister ma fille, ta cousine; dans cette circonstance, il
fallait donc que je fusse certain qu'aussitt prvenu tu pourrais
accourir prs d'elle.

Cette certitude, ta rponse me la donne, et, comme d'avance je suis sr
de ton coeur, je puis maintenant accomplir ma rsolution.

Tu connais ma position, je n'ai pas de fortune. Ns de parents pauvres,
ton pre et moi nous n'avons pas eu de patrimoine. Mais tandis que ton
pre, jetant un clair regard sur la vie, embrassait la carrire
commerciale au lieu d'tre artiste, comme il l'avait tout d'abord
souhait, j'entrais dans la magistrature. Et, d'autre part, tandis que
ton pre pousait une femme riche qui lui apportait des millions, j'en
pousais une qui n'avait pour dot et pour tout avoir qu'une cinquantaine
de mille francs.

Cette dot avait t place dans une affaire industrielle; je ne
changeai point ce placement, car il ne me convenait pas de dfaire ce
qui avait t fait par mon beau-pre, et d'un autre ct j'tais bien
aise de tirer de ces cinquante mille francs un revenu assez gros pour
que ma femme et ma fille n'eussent point trop  souffrir de la
mdiocrit de mon traitement de substitut.

C'est grce  ce revenu qu'aprs avoir perdu ma femme au bout de quatre
annes de mariage, je pus garder ma fille prs de moi, et qu'elle a t
leve sous mes yeux, sur mon coeur.

En la mettant dans un pensionnat, j'aurais pu faire de srieuses
conomies, car, lorsqu'on prend, pour instruire un enfant dans la maison
paternelle, les meilleurs professeurs dans chaque branche d'instruction,
pour la peinture un peintre de mrite, pour la musique des artistes de
talent, cela cote cher, trs-cher, et en employant utilement ces
conomies, soit  former un capital, soit  constituer une assurance sur
la vie, payable entre les mains de ma fille le jour de son mariage, je
serais arriv  lui constituer une dot moiti plus forte que celle que
sa mre avait reue. Mais je n'ai point cru que c'tait l le meilleur.
Plusieurs raisons d'ordre diffrent me dterminrent: j'aimais ma fille,
et ce m'et t un profond chagrin de me sparer d'elle; je n'tais pas
partisan de l'ducation en commun pour les filles; jeune encore, je ne
voulais pas m'exposer  la tentation de me remarier, ce qui et pu
arriver si je n'avais pas eu ma fille prs de moi; enfin je me disais
que, si les hommes ne cherchent trop souvent qu'une dot dans le mariage,
il en est cependant qui veulent une femme, et c'tait une femme que je
voulais lever; toi qui connais Madeleine, ses qualits d'esprit et de
coeur, tu sais si j'ai russi.

Tu as pass quelques-unes de tes vacances avec nous; tu sais quelle
tait notre vie dans notre petite maison du quai des Curandiers et notre
troite intimit dans le travail comme dans le plaisir; tu as assist 
nos soires de lecture,  nos sances de musique,  nos runions entre
amis, je n'ai donc rien  te dire de tout cela;  le faire je
m'attendrirais dans ces souvenirs si doux, si charmants, et je ne veux
pas m'attendrir.

Cependant, en rappelant ainsi un pass que tu connais dans une certaine
mesure, je dois relever un point que tu ignores peut-tre, et qui a son
importance: nos dpenses dpassrent chaque anne mes prvisions et
m'entranrent dans des embarras d'argent qui furent les seuls tourments
de ces annes si heureuses; mais ton pre me vint en aide, et, grce 
son concours fraternel, je pus en sortir  mon honneur.

Malgr ces embarras d'argent causs le plus souvent par des besoins
imprvus, mais dans plus d'une circonstance aussi, je l'avoue, par une
mauvaise administration, j'esprais pouvoir suivre jusqu'au bout le plan
que je m'tais trac pour l'ducation de Madeleine, quand un incident
dsastreux vint bouleverser toutes mes combinaisons: la maison dans
laquelle notre capital tait plac se trouva en mauvaises affaires, et
de telle sorte que si nous n'apportions pas une nouvelle mise de fonds
tout tait perdu. Sans conomies, sans ressources autres que celles
provenant de mon traitement, il m'tait difficile, pour ne pas dire
impossible, de me procurer la somme ncessaire pour cet apport. J'aurais
pu, il est vrai, la demander  ton pre; mais j'en tais empch par des
raisons,  mes yeux dcisives: ton pre m'ayant dj aid dans plusieurs
circonstances, je ne pouvais m'adresser  lui sans augmenter les
obligations que j'avais dj contractes  son gard dans des
proportions qui n'taient nullement en rapport avec ma situation
financire; en un mot, je n'empruntais plus, je me faisais donner;
enfin, je ne voulais pas m'exposer  voir nos relations fraternelles
gnes par des questions d'argent, et mme  voir les liens d'amiti qui
nous unissaient briss par ces questions. Mais ce que je n'avais pas
voulu faire, un de nos cousins le fit  mon insu, et ton pre apprit les
difficults de ma situation; il vint  Rouen et voulut rgler cette
affaire d'aprs certains principes de commerce qui n'taient pas les
miens. Une discussion s'ensuivit entre nous; tu sais combien nos ides
sont diffrentes sur presque tous les points; cette discussion
s'envenima et se termina par une rupture complte, telle que nos
relations ont t brises et que depuis ce jour nous ne nous sommes pas
revus, malgr certaines avances que j'ai cru devoir faire, mais qui ont
trouv ton pre implacable.

Si difficile que ft ma position, je parvins cependant  me procurer
la somme qu'il me fallait, mais ce fut au prix d'engagements trs-lourds
que je ne contractai que parce que j'avais la conviction que notre
affaire devait reprendre et bien marcher. Elle ne reprit point. Elle
vient de s'effondrer, me laissant ruin, et ce qui est plus terrible,
endett pour des sommes qu'il m'est impossible de payer.

Si l'insolvabilit est grave pour tout le monde, combien plus encore
l'est-elle pour un magistrat! admets-tu que le chef d'un parquet
poursuivi par les huissiers soit oblig de parlementer avec eux, d'user
de finesses plus ou moins lgales, de les abuser, de les prier
d'attendre? Les prier!

Ce n'est pas tout.

Il y a quatre mois je remarquai un affaiblissement dans ma vue, ou plus
justement du trouble et de l'obscurit. Tout d'abord je ne m'en
inquitai pas. Mais bientt les objets ne m'apparurent plus qu'entours
d'un nuage et avec des formes confuses; en lisant, les lettres
semblaient vaciller devant mes yeux, et se runir toutes ensemble au
point que je n'apercevais plus qu'une ligne noire uniforme.

Je consultai le docteur La Ro, que tu connais bien; il constata une
amaurose qui dans un temps plus ou moins long devait me rendre aveugle.

On ne reste pas impassible sous le coup d'une pareille menace.
Cependant je ne me laissai pas accabler, je rsolus d'employer ce que
j'avais d'nergie et d'intelligence  lutter. Un de mes collgues et des
plus minents est aveugle; ce qui ne l'empche pas de remplir les
devoirs de sa charge: j'esprai pouvoir suivre son exemple et remplir
aussi les miens.

Tu as fait ton droit, tu sais que notre travail est de deux espces,
celui du cabinet et celui de l'audience; dans le cabinet on lit les
dossiers, on prend des notes, c'est--dire qu'on fait usage des yeux; 
l'audience on conclut, c'est--dire qu'on fait surtout usage de la
parole. Lorsque je sortis de chez mon mdecin, je rentrai chez moi et
aussitt je rvlai la vrit ou tout au moins une partie de la vrit 
Madeleine, en lui expliquant d'autre part notre situation financire;
puis je lui demandai si elle voulait me servir de secrtaire et me lire
les dossiers que j'avais  tudier, en un mot tre, selon l'expression
de Sophocle, la fille dont les yeux voient pour elle et pour son pre.

Elle non plus ne s'abandonna pas, et si un mouvement irrsistible de
dsespoir la fit jeter dans mes bras, elle ragit contre cette
faiblesse, et tout de suite nous nous mmes au travail.

Ces doigts habitus  manier le pinceau et le crayon ou  courir sur
les touches du piano tournrent les feuillets poudreux des dossiers; ces
lvres qui jusqu' ce jour n'avaient prononc que des phrases
harmonieuses savamment arranges par nos grand crivains, prononcrent
les mots baroques du grimoire en usage chez les notaires et les avous.

Et moi, assis en face d'elle, je l'coutais, mais sans pouvoir
m'empcher de la regarder de mes yeux obscurcis et de me laisser
distraire par les penses qui m'oppressaient; plus d'une fois je
dtournai la tte et d'une main furtive j'essuyai les larmes qui
roulaient sur mes joues; pauvre Madeleine! elle tait charmante ainsi!
bientt je ne la verrais plus! entre elle et moi la nuit ternelle!

Mes affaires prpares, je devais prendre mes conclusions  l'audience
sans notes, sans pices, mme sans code et en parlant d'abondance. La
tche tait d'autant plus difficile pour moi, que jusqu'alors j'avais eu
l'habitude de me servir trs-peu de ma mmoire, parlant le plus souvent
avec mon dossier sous les yeux, et, dans les circonstances importantes,
m'aidant de notes manuscrites qui me servaient de canevas. Malgr mon
application et mes efforts, j'chouai misrablement. Que cette
impuissance ft le rsultat de ma maladie, ce qui est possible, car
l'amaurose est souvent une consquence de certaines lsions du cerveau;
qu'elle ft due au contraire  l'absence de cette facult que les
phrnologues appellent la _concentrativit_, cela importait peu, ce qui
tait capital, c'tait cette impuissance mme; et par malheur elle est
absolue.

Convaincu par cette dplorable exprience que bientt je ne pourrais
plus remplir mes fonctions d'avocat gnral, je fis faire des dmarches
 Paris pour voir s'il me serait possible d'obtenir un sige de
conseiller; je n'avais gure l'esprance de russir, mais enfin je
devais ne rien ngliger et tenter mme l'absurde. Tu trouveras ci-jointe
la rponse que j'ai reue: c'est la copie de mes notes individuelles et
confidentielles qu'un de mes amis, un de mes camarades a pu prendre  la
chancellerie. Tu la liras, et non-seulement elle t'apprendra que je n'ai
rien  esprer, rien  attendre, mais encore elle te montrera ce que je
suis; au moment d'excuter la rsolution que la fatalit m'impose, j'ai
besoin de penser que lorsque tu parleras de moi avec ma fille, tu le
feras en connaissance de cause.

Voici donc ma situation: le magistrat et l'homme sont perdus, l'un par
les dettes, l'autre par la maladie: si je n'offre pas ma dmission, on
me la demandera; si je la refuse, on me destituera.

Destitu, ruin, aveugle, que puis-je?

Deux choses seules se prsentent: mendier auprs de mes parents et de
mes amis, ou bien me faire nourrir par ma fille qui travaillera pour moi
 je ne sais quel travail, puisqu'elle n'a pas de mtier.

Je n'accepterai ni l'une ni l'autre; ce n'est pas pour entraner cette
pauvre enfant dans ma chute et la perdre avec moi que je l'ai leve.

Tant que je serai vivant, Madeleine sera ma fille; le jour o je serai
mort elle deviendra la fille de ton pre.

Il faut donc qu'elle soit orpheline.

Je n'ai pas besoin de te dvelopper cette ide, qui s'imposera  ton
esprit avec toutes ses consquences; c'est elle qui a dtermin ma
rsolution.

Nos dissentiments et notre rupture n'ont point chang mes sentiments 
l'gard de ton pre; je sais quelle est sa gnrosit, sa bont, son
affection pour les siens, et quant  toi, mon cher Lon, je connais ton
coeur plein de tendresse et de dvouement; Madeleine va perdre en moi un
pre qui lui serait un fardeau; elle trouvera en vous une famille, en
toi un frre.

Je sais que je n'ai pas besoin de consulter ton pre  l'avance et de
lui demander son consentement; il acceptera Madeleine, parce qu'elle est
sa nice; mais  toi, mon cher Lon, je veux la confier par un acte
solennel de dernire volont.

La pauvre enfant va prouver la plus horrible douleur qu'elle ait
encore ressentie; je te demande d'tre prs d'elle  ce moment, afin
que, lorsqu'elle sera frappe, elle trouve une main qui la soutienne, et
un coeur dans lequel elle puisse pleurer.

Demain tout sera fini pour moi.

Je ne peux pas retarder davantage l'excution de ma rsolution: ma
gurison est impossible, ma destitution est imminente, et la perte
complte de la vue peut se produire d'un moment  l'autre; j'ai pu
encore crire cette lettre tant bien que mal en enchevtrant
trs-probablement les lignes et les mots, dans huit jours je ne le
pourrais peut-tre plus; dans huit jours je ne pourrais pas davantage me
conduire, et Madeleine ne me laisserait pas sortir seul.

Et prcisment, pour accomplir ce que j'ai arrt, il faut que je sorte
seul; nous sommes  la veille d'une grande mare, et demain la mer
dcouvrira une immense tendue de rochers jusqu' deux kilomtres au
moins de la cte; je partirai pour aller  la pche ainsi que je l'ai
fait souvent; je n'en reviendrai point; je serai tomb dans un trou, ou
bien je me serai laiss surprendre par la mare montante; ma mort sera
le rsultat d'un accident comme il en arrive trop souvent sur ces
grves; toi seul sauras la vrit, et j'ai assez foi en ta discrtion
pour tre certain que personne,--je rpte et je souligne
_personne_,--personne au monde ne la connatra.

Cette lettre reue, quitte Paris, fais diligence, et quand tu arriveras
 Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien encore, je l'espre; au moins
j'aurai tout arrang pour cela.

Adieu, mon cher Lon, mon cher enfant, je t'embrasse tendrement.

ARMAND HAUPOIS.

 cette longue lettre tait attache une feuille de papier portant un
en-tte imprim,--la copie des notes de la chancellerie;--mais Lon n'en
commena pas la lecture immdiatement, et ce fut seulement aprs tre
rest assez longtemps immobile, ananti par ce qu'il venait d'apprendre,
tourdi par la secousse qu'il avait reue, qu'il revint  ces notes et
qu'il se mit  lire machinalement.

_Note individuelle_.

Nom et prnoms du magistrat.--Haupois (Armand-Charles).

Lieu et dpartement o il est n.--Rouen (Seine-Infrieure).

Son tat ou profession avant d'tre magistrat.--Avocat.

tat ou profession de son pre.--Officier retrait.

Dire s'il parle ou crit quelque langue trangre ou quelque idiome
utile.--L'anglais, l'italien.

Quel est son revenu indpendamment de son traitement?--Nul.

Demande-t-il quelque avancement?--Il accepterait les fonctions de
conseiller, mais il ne demande rien.

Dire s'il irait partout o il pourrait tre envoy en France.--Non.

Quel est le ressort o il dsire tre plac?--Rouen.

_Renseignements confidentiels_.

Caractre.--Trs ferme.

Conduite prive.--Irrprochable.

Conduite publique.--Lgre.

Impartialit.--Incontestable.

Travail.--Suffisant.

Exactitude, assiduit.--Bonnes.

Zle, activit.--Suffisants.

Fermet.--Mal applique.

Sant.--Bonne; menac d'une maladie des yeux.

Rapports avec ses chefs.--Officiels et froids.

Rapports avec les autorits.--Officiels et froids.

Rapports avec le public.--Affables.

Habitudes sociales.--Homme de bonne compagnie, mais ses relations
artistiques l'obligent  frquenter des personnes qui ne sont pas dignes
de lui.

Capacit.--Relle.

Sagacit.--Grande.

Jugement.--Droit.

Style.--Simple, ferme.

locution.--Facile.

S'il est propre au service de l'audience civile.--Oui.

S'il est propre au service de l'audience correctionnelle.--Oui.

S'il est propre au service de la cour d'assises.--Oui.

S'il convient  la magistrature assise.--Non.

S'il se livre  des occupations trangres  ses fonctions.-- la
musique,  la posie.

S'il jouit de l'estime publique.--Oui.

S'il a encouru des peines disciplinaires.--Non.

Si ses liens de parent apportent quelque obstacle au service.--Non.

S'il a droit  quelque avancement.--Non,  cause de ses gots
artistiques qui le distraient de ses fonctions et l'entranent dans la
frquentation de gens peu convenables.

_Faits particuliers_.

Ses gots d'artiste lui font mener une vie difficile.

Embarras d'argent.

Dettes.

Magistrat intgre.




IV


Le train marchant  grande vitesse avait dpass Poissy et ces stations
qui sont sans nom pour les express; Lon, le front appuy contre la
vitre, regardait machinalement et sans les voir les coteaux boiss
devant lesquels il dfilait.

La lecture entire de cette lettre ne l'avait pas tir de la
stupfaction dans laquelle l'avaient jet ses premires lignes; et son
esprit tait emport dans un tourbillon comme il tait emport lui-mme
dans l'espace.

Mais si extraordinaire, si inimaginable que ft cette rsolution de
suicide chez un homme tel que son oncle, il fallait bien cependant
s'habituer  la considrer comme relle:--Demain tout sera fini pour
moi.

Le seul point sur lequel l'esprance tait encore possible tait celui
qui avait rapport au moment o ce suicide s'accomplirait;  l'heure
prsente, neuf heures quarante minutes, tait-il ou n'tait-il pas
accompli? Tout tait l?

Aprs quelques instants de douloureuse rflexion, il se dit que dans dix
minutes, le train allait s'arrter  Mantes, o se trouve un bureau
tlgraphique, et qu'il fallait saisir cette occasion pour envoyer une
dpche  Madeleine.

Il avait dans son sac papier, plume et encre; sans perdre une minute, il
se mit aussitt  rdiger sa dpche:

_Mademoiselle Madeleine Haupois_,

_maison Exupre Hroult_.

_Saint-Aubin-sur-Mer, par Bernires_.

(_Avec exprs_).

Je viens de voir un mdecin de Rouen qui me dit qu'il est dangereux de
laisser mon oncle sortir seul; veille sur lui; ne le quitte pas; je
serai prs de vous vers quatre heures de soir.

LON HAUPOIS.

Il et fallu tre plus prcis, mais cela n'tait possible qu'en disant
la vrit entire; or, cette vrit, il ne pouvait la dire qu'en
commettant un abus de confiance.

De l cette dpche trange.

C'tait cette tranget mme qui faisait prcisment son mrite;--si
elle arrivait  Saint-Aubin avant que son oncle sortit de chez lui,
elle tait assez claire pour que Madeleine ne le laisst point partir,
ou tout au moins pour qu'elle l'accompagnt; si au contraire, elle
arrivait trop tard, elle tait assez obscure pour ne pas rvler le
suicide et permettre des explications telles quelles.

D'ailleurs les minutes s'coulaient, et il n'avait pas le loisir de
prendre le meilleur; il fallait prendre ce qui se prsentait  son
esprit; cette premire dpche termine, il en crivit une seconde
adresse au chef de la gare de Caen pour le prier de lui retenir une
voiture attele de deux bons chevaux, qui devrait l'attendre au train de
deux heures dix-huit minutes, et le conduire aussi vite que possible 
Saint-Aubin.

Il crivait ces derniers mots lorsque le sifflet de la machine annona
l'arrive  Mantes: avant l'arrt complet du train, Lon sauta sur le
quai et courut au tlgraphe; il n'avait que trois minutes.

En sortant du bureau, ses dpches expdies, il passa devant la
bibliothque des chemins de fer, et ses yeux tombrent par hasard sur un
paquet de journaux parmi lesquels se trouvait le _Journal de Rouen_.
Instantanment le souvenir lui revint qu'au temps o il passait une
partie de ses vacances chez son oncle, il lisait dans ce journal un
bulletin mtorologique donnant l'heure des mares sur la cte. Il
acheta un numro et, remont dans son compartiment, il chercha vivement
ce bulletin; l'heure de la pleine mer allait lui dire si son oncle
pouvait tre ou ne pas tre sauv par sa dpche: la pleine mer tait
annonce pour six heures au Havre; par consquent; c'tait  midi
qu'avait lieu la basse mer, et c'tait entre onze heures et une heure
que son oncle devait accomplir son suicide.

La dpche arriverait-elle  temps?

Si elle arrivait avant que M. Haupois ft sorti, il tait sauv; si elle
arrivait aprs, il tait perdu; sa vie dpendait donc du hasard.

Comme la plupart de ceux qui n'ont point eu encore le coeur bris par la
perte d'une personne aime, Lon repoussait l'ide de la mort pour les
siens; que ceux qui nous sont indiffrents meurent, cela nous parat
tout naturel, non ceux que nous aimons.

Et il aimait son oncle, bien qu'en ces derniers temps, par suite de la
rupture survenue entre les deux frres, il et cess de le voir.
Pourquoi son oncle et son pre s'taient-ils fchs? Il le savait 
peine. Ils avaient eu de srieuses raisons sans doute, aussi bonnes
probablement pour l'un que pour l'autre; mais pour lui il n'avait jamais
voulu prendre parti dans cette rupture, qui n'avait chang en rien les
sentiments d'affectueuse tendresse et de respect qu'il avait, ds son
enfance, conus pour cet oncle si bon, si jeune de coeur, si prvenant,
si indulgent pour les jeunes gens dont il savait se faire le camarade et
l'ami avec tant de bonne grce.

Et, entran par les souvenirs que la lecture de cette lettre venait de
rveiller en lui, il revint  ce temps de sa jeunesse.

Il retourna  Rouen et se retrouva dans cette petite maison du quai des
Curandiers o il avait eu tant de journes de gaiet et de libert. Il
la revit avec sa parure de plantes grimpantes dont le feuillage jauni
par les premiers brouillards de septembre produisait de si curieux
effets dans la Seine, quand le soleil couchant les frappait de ses
rayons obliques. Devant ses yeux passa tout une flotte de grands
navires arrivant de la mer avec le flot; ceux-ci carguant leurs voiles
et jetant l'ancre devant l'le du Petit-Gay; ceux-l continuant leur
route pour aller s'amarrer au quai de la Bourse.

 son oreille retentit la voix claire de Madeleine comme au moment o
surprise par le sifflet d'un remorqueur ou du bateau de La Bouille, elle
appelait son cousin pour qu'il vnt avec elle au bord de la rivire;
sans l'attendre, elle courait jusqu' l'extrmit de la berge, et quand
le remous des eaux soulev par les roues du vapeur arrivait frang
d'cume, elle se sauvait devant cette vague en poussant des petits cris
joyeux, ses cheveux dors flottant au vent.

Le soir, quelques amis sonnaient  la porte verte; quand tous ceux qu'on
attendait taient venus, le pre prenait son violon, la fille s'asseyait
au piano et l'on faisait de la musique. Bien que Madeleine ne ft encore
qu'une enfant, elle chantait, parfois seule, parfois tenant sa partie
dans un ensemble o se trouvaient de vritables artistes auprs desquels
elle savait se faire applaudir; car elle tait dj trs-bonne
musicienne et sa voix tait charmante. Vers dix heures, ces amis s'en
allaient, on les reconduisait en suivant la rivire dont le courant
miroitait sous les reflets de la lune ou du gaz, et on ne les quittait
que quand ils s'embarquaient dans un de ces lourds bachots recouverts
d'un _carrosse_  peu prs comme les gondoles de Venise, mais qui, pour
le reste, ne ressemblent pas plus aux barques lgres de la lagune que
le ciel bleu de la reine de l'Adriatique ne ressemble au ciel brumeux de
la capitale de la Normandie.

Cette existence modeste et tranquille, dans laquelle les plaisirs
intellectuels occupaient une juste place, n'avait rien de la vie
affaire que ses parents menaient  Paris, et c'tait justement pour
cela qu'elle avait eu tant de charmes pour lui: elle avait t une
rvlation et, par suite, un sujet de rverie et de comparaison; il n'y
avait donc pas que l'argent et les affaires en ce monde; on pouvait donc
causer d'autre chose que d'chances et de recouvrements; il y avait
donc des pres qui faisaient passer avant tout l'ducation de leurs
enfants!

De souvenir en souvenir, il en revint aux discussions qui tant de fois
s'taient engages entre sa soeur et lui, alors qu'elle l'accompagnait 
Rouen.

Autant il avait de plaisir  passer quelques semaines dans la maison du
quai des Curandiers, autant Camille avait d'ennui; elle la trouvait
misrablement bourgeoise, cette maisonnette; son mobilier tait dmod;
les gens qui la frquentaient taient vulgaires, communs, sans nom;
Madeleine s'habillait mesquinement, le blond de ses cheveux tait fade,
ses manires ne seraient jamais nobles. Que le mobilier ft dmod, il
avouait cela; mais les tableaux, les dessins, les gravures, les objets
d'art, sculptures, faences, antiquits, curiosits qui couvraient les
murs, n'taient-ils pas d'une tout autre importance que des fauteuils ou
des tables? Que Madeleine s'habillt sans coquetterie, il le concdait
encore, mais non que ses manires ne fussent pas nobles: Pas noble,
Madeleine! Mais en vrit elle tait la noblesse mme, ayant reu sa
distinction de race de sa mre, qui descendait des conqurants normands,
ainsi que le prouvait d ailleurs son nom de Valletot, venant du mot
germain _tot_, qui signifie demeure. De sa mre aussi elle avait reu
ce type de beaut scandinave qui lui donnait un cachet si particulier:
la tte ovale avec des pommettes un peu saillantes, le front moyennement
dvelopp, le nez droit, le teint ros, les yeux d'un bleu clair
limpide, au regard doux et pensif, les cheveux blond dor, la figure
suave avec une expression candide, la taille svelte, les mains fines et
allonges, le pied petit et cambr.

Comme elle avait d grandir, embellir depuis qu'il ne l'avait vue! Ce
n'tait plus une petite fille, mais une jeune fille de dix-neuf ans.




V


 deux heures dix-huit minutes, le train entrait dans la gare de Caen; 
deux heures vingt minutes, Lon montait dans la voiture qui l'attendait.

--Nous allons  Saint-Aubin, dit le conducteur.

--Oui, et grand train.

Le conducteur cingla ses chevaux de deux coups de fouet vigoureusement
appliqus.

--Combien vous faut-il de temps? demanda Lon.

--Nous avons vingt kilomtres.

--Faites votre compte.

--Il y a la traverse de la ville.

Cette manire normande de se drober au lieu de rpondre exaspra Lon:

--Combien de temps? rpta-t-il.

--Si nous disions une heure et demie?

--Ne soyez qu'une heure en route, et il y a vingt francs pour vous.

Le cocher ne rpondit pas, mais  la faon dont il empoigna son fouet,
il fut vident qu'il ferait tout pour gagner ces vingt francs. Epron,
Cambes, Mathieu furent promptement atteints et dpasss; tendant son
fouet en avant, le cocher se retourna vers son voyageur:

--Voil le clocher de la chapelle de la Dlivrande, dit-il.

En sortant de la Dlivrande, Lon se trouva en face de la mer, qui
dveloppait son immensit jusqu'aux limites confuses de l'horizon; une
plaine nue sans arbres, sans haies, descendant en pente douce au rivage
bord d'une ligne de maisons, puis les eaux se dressant comme un mur
azur et le ciel abaissant dessus sa coupole nuageuse.

 l'entre de Saint-Aubin, le cocher arrta pour demander  une femme
qui faisait de la dentelle, assise sur le seuil de sa porte, o se
trouvait la maison Exupre Hroult; puis, aussitt qu'il eut obtenu ce
renseignement, il repartit grand train; la voiture roula encore pendant
une minute ou deux, puis elle s'arrta devant une maison de chtive
apparence contre les murs de laquelle taient accrochs des filets
tanns au cachou.

Au mme moment une jeune femme parut sur la porte.

--Mon cousin! s'cria-t-elle.

Mais, avant de descendre, Lon l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil:
aucune trace de chagrin ne se montrait sur son visage souriant.

Il sauta vivement  bas de la voiture, et prenant dans ses deux mains
celles que Madeleine lui tendait:

--Mon oncle? demanda-t-il.

--Il est  la pche.

Lon resta un moment sans trouver une parole: il arrivait donc trop
tard.

--Tu n'as pas reu ma dpche? demanda-t-il enfin; car sous peine de se
trahir il fallait bien parler.

--Si mais papa tait dj parti; je l'avais conduit jusqu' la porte
d'un de nos amis, M. Soullier, et c'est en revenant le long de la grve
que l'homme du smaphore, m'ayant rejointe, me remis ta dpche; j'ai
t pour retourner sur mes pas, mais j'ai rflchi que papa ne courait
aucun danger, puisque M. Soullier l'accompagne.

--Ah! ce monsieur l'accompagne?

--Comme tu me dis cela.

--C'est que, ne connaissant pas ce M. Souillier, je m'tonne qu'il
accompagne mon oncle.

--M. Soullier est un magistrat de la cour de Caen qui habite Bernires
pendant les vacances; papa et lui se voient presque tous les jours et
bien souvent ils vont  la pche ensemble; il va ramener papa tout 
l'heure et tu feras sa connaissance; je suis mme surprise qu'ils ne
soient pas encore arrivs. Mais entre donc; donne-moi ton sac; on le
portera  l'htel, o je t'ai retenu une chambre, car nous n'en avons
pas  te donner dans cette maison qui n'est pas grande, tu le vois.

Pendant que Madeleine lui donnait ces explications, Lon eut le temps de
se remettre et de composer son visage.

La vrit n'tait que trop vidente: l'irrparable tait  cette heure
accompli, et les dispositions prises par son oncle s'taient ralises:
Quand tu arriveras  Saint-Aubin, Madeleine ne saura rien, au moins
j'aurai tout arrang pour cela. Ils taient faciles  deviner ces
arrangements, et certainement cette visite  ce M. Soullier avait t
une tromperie invente par le pre pour abuser la fille. Maintenant il
n'y avait plus qu' attendre que cette tromperie se rvlt; il n'y
avait plus qu' se conformer aux dsirs de la lettre: Au moment o elle
sera frappe, qu'elle trouve une main qui la soutienne et un coeur dans
lequel elle puisse pleurer. S'il arrivait trop tard pour sauver son
oncle, au moins arrivait-il assez tt pour tendre la main  sa cousine.
Cependant telles taient les circonstances, qu'il ne devait pas devancer
les vnements, mais au contraire n'intervenir qu'aprs qu'ils auraient
parl.

--Es-tu fatigu? demanda Madeleine.

--Pas du tout.

--Je te demande cela pour savoir si tu veux attendre papa ici, ou bien
si tu veux que nous allions dans notre cabine au bord de la mer.

--Je ferai ce que tu voudras, dit-il.

--Eh bien! allons sur la plage, c'est le mieux pour voir papa plus tt.

Ayant mis vivement un chapeau et un manteau, elle tendit la main  son
cousin.

--M'offres-tu ton bras? dit-elle.

Avant de prendre le chemin qui conduit  la plage, Madeleine frappa
doucement au carreau d'une fentre.

--Madame Exupre, dit-elle  la femme qui ouvrit cette fentre,
voulez-vous avoir la complaisance de dire  papa, si par hasard il
revenait par la grande route, que je suis dans la cabine avec mon cousin
Lon; vous n'oublierez pas, n'est-ce pas, mon cousin Lon?

La pauvre enfant, comme elle tait loin de prvoir le coup pouvantable
qui allait la frapper dans quelques instants, dans quelques secondes
peut-tre! Et Lon sa demanda s'il n'tait pas possible d'amortir la
violence de ce coup en la prparant  le recevoir. Mais comment? Que
dire? Lorsque la vrit serait connue, n'clairerait-elle pas d'une
lueur sinistre ce qu'il aurait tent en ce moment? Toute parole
n'tait-elle pas imprudente?

Madeleine ne lui laissa pas le temps de rflchir.

--Sais-tu, dit-elle, que ta dpche m'a caus autant de surprise que de
joie? Te souviens-tu du dernier jour o nous nous sommes vus?

--Il y a environ deux ans.

--Il y a deux ans, trois mois et onze jours.

--J'ai d par respect et par convenance ne pas donner un dmenti  mon
pre.

--Qu'allons-nous inventer pour expliquer ton voyage, il ne faut pas
l'effrayer, et il s'inquite tant du danger qui le menace que ce serait
lui porter un coup pnible, que de lui dire que tu as t averti de ce
danger par ... par qui? Est-ce par le docteur La Ro?

Lon avait prpar sa rponse  cette question, car il avait bien prvu
qu'elle lui serait pose: il raconta donc l'histoire qu'il avait
invente  l'avance.

--Ne peux-tu pas dire que tu faisais une excursion de plaisir sur le
littoral?

--Prcisment, et comme mon oncle me parlera sans doute de sa maladie,
je pourrai tout naturellement lui demander si je peux lui tre utile 
quelque chose.

Ils taient arrivs sur la plage.




VI


La mer calme, que frappaient les rayons obliques du soleil, arrivait
menaante comme une inondation, et sur la grve plate, dj aux trois
quarts recouverte, les pointes verdtres des rochers qui mergeaient
encore de l'eau semblaient sombrer tout  coup au milieu des vagues
clapoteuses, exactement comme une barque qui aurait coul  pic; l o
quelques secondes auparavant on avait vu des amas de pierres et de
gomons, ou des sables jaunes, on ne voyait plus qu'une ligne d'cume
blanche qui se rapprochait d'instants en instants.

Et devant la mare montante, tous ceux qui avaient profit de la basse
mer pour aller au loin, sur les roches qui ne se dcouvrent que
rarement, pcher des coquillages ou ramasser des varechs, se htaient
vers le rivage;  l'entre des chemins qui du village ou des champs
aboutissent  la grve, c'tait un long dfil de voitures charges
d'toiles de mer, de moules, de fucus, d'algues, de gomons que les
cultivateurs des environs rapportaient pour fumer leurs champs, et aussi
toute une procession de pcheurs et de pcheuses, le filet  crevette
sur l'paule ou le crochet  la main, qui, mouills jusqu'aux paules,
s'en revenaient gaiement.

--Tout le monde rentre, dit Madeleine, nous ne devons pas tarder
maintenant  voir mon pre arriver avec M. Soullier.

Et guidant Lon elle le conduisit  leur cabine, dont elle ouvrit les
deux portes vitres, puis l'ayant fait asseoir et s'tant elle-mme
installe en se tournant du ct de Bernires:

--Ainsi place, dit-elle, je verrai mon pre arriver de loin et je te
prviendrai:

C'tait toujours la mme ide qui revenait comme si Madeleine eut t
sous l'oppression d'un funeste pressentiment. Il eut voulu l'en
distraire, mais comment? Ne valait-il pas mieux aprs tout qu'elle ft
jusqu' un certain point prpare  recevoir le coup suspendu au-dessus
de sa tte, et qui d'un moment  l'autre, dans quelques minutes,
peut-tre allait la frapper; n'en serait-il pas moins dangereux, s'il
n'en tait pas moins rude?

--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle aprs un moment de silence.

--Je pense  mon oncle.

--Tu es inquiet, n'est-ce pas?

--Inquiet, pourquoi? Je pense  sa maladie.

--Si tu savais comme il en souffre, non par le mal lui-mme, mais par
l'angoisse qu'il lui cause pour le prsent et plus encore pour l'avenir,
car tu comprends que sa position se trouve compromise. Aussi voudrait-il
cacher  tous le danger qui le menace. S'il se doute que quelqu'un de
Rouen t'a parl de sa maladie, cela le tourmentera beaucoup.

--N'est-il pas convenu que je suis arriv ici en me promenant?

--Enfin, fais le possible pour qu'il n'ait pas cette pense, et fais le
possible aussi pour le rassurer. Pour moi, c'est l ma grande
proccupation, et c'est pour qu'il ne s'inquite pas que je ne
l'accompagne pas toujours comme je le voudrais; il me semble que quand
il est seul, comme il ne peut pas douter de ma sollicitude ni de ma
tendresse, il en arrive parfois  douter de la gravit de son mal, et 
se faire illusion sur le danger qui le menace. Je voudrais tant lui
rendre un peu de tranquillit!

Tandis qu'elle parlait, Lon regardait ce qui se passait sur la grve et
remarquait un mouvement parmi les baigneurs qui n'existait pas lorsqu'il
tait arriv avec Madeleine.

Des groupes s'taient forms,  et l, dans lesquels on paraissait
s'entretenir avec animation: ceux qui parlaient gesticulaient avec de
grands mouvements de bras, ceux qui coutaient prenaient des attitudes
affliges ou consternes.

En face de la cabine dans laquelle ils taient assis, mais  une
certaine distance sur la plage se trouvaient de grandes jeunes filles
qui jouaient au croquet: bien qu'elles fussent trop loignes pour qu'on
entendt ce qu'elles disaient, il tait vident,  leurs exclamations et
 la faon dont elles accompagnaient, dont elles poussaient leur boule
lance de la tte, des paules ou du maillet qu'elles apportaient un
trs-vif intrt  leur partie. Tout  coup, une personne tant venue
parler  l'une d'elles, toutes cessrent instantanment de jouer et
formrent le cercle autour de la nouvelle arrivante; et alors, ce que
Lon avait dj remarqu pour les groupes se reproduisit: mme animation
dans celle qui parlait, mme consternation dans celles qui coutaient;
puis l'une de ces jeunes filles s'tant tourne vers la cabine de
Madeleine en levant les bras au ciel, on lui abaissa vivement les mains,
et aussitt elle reprit sa place dans le cercle.

Prs de ces jeunes filles des enfants s'amusaient  construire des
fortifications en sable pour les opposer  la mare montante; l'un d'eux
abandonna ce travail pour aller couter ce que disaient les joueuses de
croquet; puis tant revenu prs de ses camarades, ceux-ci l'entourrent
et les fortifications furent abandonnes sans dfenseurs  l'assaut des
vagues.

Il tait impossible de ne pas reconnatre que tout cela tait
significatif. Quelque chose d'extraordinaire venait de se passer.

Tout  coup Madeleine s'arrta, et se levant vivement:

--Veux-tu venir avec moi? s'cria-t-elle. J'ai peur. Cette animation
n'est pas naturelle. On nous regarde et comme si l'on osait pas nous
regarder. Il faut que je sache. Je vais interroger ceux qui paraissent
savoir quelque chose.

Comme elle venait de faire quelques pas en avant pour se diriger vers
les joueuses de croquet, elle s'arrta brusquement.

--M. Soullier s'cria-t-elle en dsignant de la main un monsieur qui
s'avanait marchant  grands pas.

Et elle se mit  courir, sans plus s'inquiter de Lon, qui la suivit.

Ils arrivrent ainsi tous deux ensemble prs de M. Soullier.

--Mon pre! s'cria Madeleine.

--Mais je ne l'ai pas vu.

--Mon Dieu!

Lon posa un doigt sur ses lvres en regardant M. Souiller, mais
celui-ci, qui ne le connaissait pas, ne fit pas attention  ce signe;
d'ailleurs, il tait tout  Madeleine.

--Avez-vous eu de mauvaises nouvelles de mon oncle? demanda Lon.

La question avait l'avantage de permettre  M. Soullier de ne pas
rpondre directement  Madeleine; celui-ci le sentit, et se tournant
aussitt vers Lon:

--On m'a parl de monsieur votre oncle, dit-il, ou tout au moins j'ai
cru que c'tait de lui qu'il s'agissait.

Lon s'tait rapproch de Madeleine et il lui avait pris la main.

--Que vous a-t-on dit? demanda-t-elle, qu'avez-vous appris? O est mon
pre? Courons prs de lui.

Sans lui rpondre directement, M. Soullier s'adressa  Lon:

--Ne voyant pas monsieur votre oncle venir, je restai chez moi, tout
d'abord l'attendant, ensuite me disant qu'il avait sans doute renonc 
son projet de pche. Il y a une heure environ, un de mes voisins, qui
avait profit de la grande mare pour aller pcher sur les roches qu'en
appelle les de Bernires, vient de me dire qu'un ... accident ... un
malheur tait arriv.

--Mon Dieu! s'cria Madeleine.

Sans s'adresser  elle, M. Soullier continua vivement, en homme qui a
hte d'achever ce qu'il doit dire:

--Une personne reste en arrire, quand dj tout le monde revenait vers
le rivage, avait t surprise par la mare montante. Cette personne se
trouvait alors sur un lot, et c'est l ce qui explique comment elle
n'avait pas senti la mer monter. Mais entre cet lot et la terre se
trouvait une large fosse qu'il fallait traverser avant qu'elle ft
remplie. Ceux qui virent la situation prilleuse de ce pcheur attard
poussrent des cris pour lui signaler le danger qu'il courait. Aussitt
le pcheur se dirigea vers cette fosse, mais soit qu'il se ft laiss
tomber dans un trou, soit que la fosse ft dj remplie, il disparut
sans qu'il ft possible de lui porter secours.

--Mon pre, mon pre! s'cria Madeleine.

--Mon enfant, il n'est nullement prouv que cette personne ft votre
pre ... on ne m'a pas affirm que c'tait lui. Il est vrai que le
signalement qu'on m'a donn se rapportait jusqu' un certain point 
votre pre; c'est l ce qui m'a inquit, c'est ce qui m'a fait accourir
ici pour voir....

--Et vous voyez qu'il n'est pas l; oh! mon Dieu!

Elle resta un moment perdue, affole; puis, son regard se dgageant des
larmes qui emplissaient ses yeux, elle vit devant elle son cousin qui
lui tendait les bras, et elle s'abattit sur son paule.




VII


Lorsqu'elle sortit enfin de sa longue crise nerveuse, sa premire parole
fut une prire adresse  son cousin:

--La mare basse aura lieu cette nuit  une heure, dit-elle; tu
m'accompagneras, n'est-ce pas?

Elle ne dit point o elle voulait aller ni ce qu'elle voulait faire,
mais il n'tait pas ncessaire qu'elle s'expliqut plus clairement pour
tre comprise de Lon.

--Nous irons ensemble, rpondit-il.

Mais ce n'tait pas seuls qu'ils pouvaient tenter la recherche que
Madeleine demandait; qu'eussent-ils pu faire sur la grve, au milieu des
rochers, en pleine nuit?

Abandonnant Madeleine un moment, Lon s'entendit avec la propritaire
pour que celle-ci s'occupt de runir une dizaine d'hommes de bonne
volont, marins ou pcheurs, qui les accompagneraient la nuit sur les
les de Bernires, munis de torches ou de lanternes; puis, cela fait, il
envoya un mot  M. Soullier, en le priant de retrouver quelques-unes des
personnes qui avaient vu disparatre M. Haupois dans la fosse, et qui
par consquent pouvaient indiquer d'une faon exacte la place o il
avait disparu.

Et, ces dispositions prises, il revint vers Madeleine, non pour
dtourner ou tourdir son dsespoir par de banales paroles de
consolation, mais pour tre prs d'elle, pour qu'elle ne ft pas seule.

Elle marchait en long et en large; tournant autour de la table devant
laquelle il s'tait assis, puis, quand dans le silence arrivait le
ronflement de la mer qui battait son plein, elle s'arrtait parfois tout
 coup, et avec un tressaillement qui la secouait de la tte aux pieds
elle coutait; la brise passait, la plainte des vagues s'teignait et
Madeleine reprenait sa marche.

Parfois aussi elle restait immobile devant son cousin, et alors, comme
si elle se parlait  elle-mme, elle rptait un mot que dix fois, que
vingt fois dj elle avait dit:

--Mais comment ne l'a-t-on pas secouru?

Vers dix heures, on entendit dans la pice voisine un bruit de pas
lourds et de voix touffes; c'taient les marins et les pcheurs, qui
arrivaient: Lon en avait demand dix, une vingtaine rpondirent  son
appel, car en apprenant la mort de M. Haupois et le service qu'on
demandait, chacun avait voulu venir en aide au chagrin de cette pauvre
jeune fille qui pleurait son pre; et puis sur les ctes on est
compatissant aux catastrophes causes par la mer; aujourd'hui notre
voisin, demain nous-mme.

Quand Madeleine entra dans la pice o ces gens taient runis, tous les
bonnets de laine se levrent devant elle, et ces rudes visages hals par
la mer exprimrent la compassion et la sympathie; cela s'tait fait
silencieusement, sans que personne dit un seul mot.

Alors un homme sortit du groupe et s'avana vers Madeleine.

C'tait un pcheur nomm Pcune, dont le pre et le fils avaient t
noys, trois mois auparavant, dans une de ces sautes de vent si
frquentes et si dangereuses sur ces ctes sans ports, o les barques de
pche qui doivent chouer par tous les temps sur la grve presque plate
sont mal construites pour rsister  un coup de vent.

--Mademoiselle, dit-il, comptez sur nous: j'ai retrouv mon pre, nous
retrouverons le vtre.

Un autre s'avana aussi d'un pas:

--La mer ne garde rien, tout le monde sait cela, mademoiselle.

Madeleine voulut prononcer une parole de remercment, mais de sa gorge
contracte il ne sortit qu'un son touff et qu'un sanglot.

On se mit en marche, Madeleine enveloppe dans un manteau et s'appuyant
sur le bras de Lon, qui la guidait; les pcheurs s'avanant par groupes
de deux ou trois, silencieux.

--En peu de temps, par les rues sombres et dsertes du village, ils
arrivrent sur la grve; la mer s'tait dj retire  une assez grande
distance, et le sable humide rflchissait  et l avec des
miroitements argentins la lumire de la lune, dont le disque commenait
 s'chancrer; il soufflait une brise de terre qui poussait les nuages
vers l'embouchure de la Seine, et, de ce ct, ils s'entassaient en des
profondeurs sombres au milieu desquelles scintillaient les deux yeux des
phares de la Hve.

Madeleine eut un frisson, et ses doigts se crisprent sur le bras de son
cousin: la vague, qui dferlait sur la plage, frappait sur son coeur.

En moins d'une demi-heure, par la grve, ils arrivrent devant le
smaphore de Bernires; alors trois ombres se dtachrent de la terre
pour venir au-devant d'eux sur la plage: M. Soullier et deux pcheurs
qui avaient vu la catastrophe.

Mais les recherches ne purent pas commencer aussitt, car la mare lente
 descendre tait encore trop haute: il fallut attendre; et les hommes
se promenrent de long en large tandis que Madeleine appuye sur le bras
de Lon restait immobile, regardant la mer, se demandant si elle ne se
retirerait jamais.

Elle se retira cependant et l'on alluma les torches goudronnes dont les
flammes avives par la brise et refltes par le sable humide, par les
flaques d'eau et par les gomons ruisselants clairrent toute cette
partie de la grve  une assez grande distance.

Mais, au moment de commencer les recherches, une discussion s'engagea
entre les deux pcheurs de Bernires sur la question de savoir le point
prcis o M. Haupois avait t englouti; l'un soutenait que c'tait 
gauche d'un long rocher encore couvert par la vague cumeuse, l'autre
que n'tait au contraire  droite.

Lon, pour trancher le diffrend, qui entre Normands menaait de prendre
les proportions d'un procs  plaider, dcida qu'on se diviserait en
deux groupes; l'une explorerait la droite, l'autre la gauche; ceux qui
trouveraient le corps devaient balancer trois fois leurs torches, car le
ressac empcherait d'entendre les paroles comme les cris.

Madeleine voulut suivre l'une de ces troupes, mais Lon la retint.

--Non, dit-il, restons ici, c'est le plus sr moyen d'arriver vite
auprs de ceux qui nous avertiront.

Elle n'tait pas en tat de discuter, encore moins de raisonner; elle se
laissa retenir et ses yeux suivirent anxieusement le va-et-vient des
torches, secoue  chaque instant par le balancement d'une de ces
torches, attendant le second; et reconnaissant avec dsespoir que ce
qu'elle avait pris tout d'abord pour un signal tait en ralit le
rsultat du hasard ou de l'ingalit des rochers sur lesquels les hommes
marchaient.

Une heure s'coula ainsi, la plus longue assurment, la plus cruelle
qu'elle et jamais passe; puis, un  un, les pcheurs se rapprochrent
d'elle, et la runion des torches fit revenir ceux qui s'taient le plus
loigns; chez tous ce fut la mme signe de tte ou la mme parole:
rien.

 la faon dont elle s'appuya contre lui, Lon sentit combien profonde
tait la douleur qu'elle prouvait, combien affreux tait son dsespoir.

--Ne voulez-vous pas chercher encore? demanda-t-il.

-- quoi bon?

--L'ombre a pu vous tromper.

--Je vous en prie! s'cria Madeleine.

Pcune s'avana:

--Voyez-vous, mamzelle, dit-il, il ne faut pas croire que c'est par
dsesprance que nous vous disons a; seulement nous connaissons la mer,
vous pensez bien; il y a un courant infernal par cette grande mare.

--Prcisment, interrompit Lon, c'est ce courant qui nous oblige 
persvrer; il peut avoir entran le corps plus loin que l o vos
recherches se sont arrtes.

Une nouvelle discussion s'engagea entre les pcheurs, chacun mit son
avis, mais sans rien affirmer, d'une faon dubitative et comme si l'on
raisonnait en thorie; en ralit, tous semblaient convaincus que pour
le moment de nouvelles recherches tait entirement inutiles.

Ce qui, depuis plusieurs heures, soutenait Madeleine, c'tait
l'esprance, c'tait la croyance qu'elle allait retrouver son pre. Dans
son dsespoir, c'tait l pour elle une sorte de consolation, au moins
c'tait une occupation pour son esprit. Se dtachant du pass, sa pense
se portait sur l'avenir; ce n'tait pas le vide pour son coeur, et c'est
l un point capital dans la douleur.

En coutant cette discussion et en voyant les pcheurs disposs 
abandonner toutes recherches, elle eut un moment de dfaillance et elle
s'affaissa contre l'paule de Lon; mais presque aussitt elle ragit
contre cette faiblesse, et relevant la tte:

--Messieurs, dit-elle d'une voix entrecoupe, encore un peu de courage,
je vous en supplie.

L'appel tait si dchirant qu'il toucha ces rudes natures.

--Mamzelle a raison, dit Pcune; il ne faut pas lcher comme a; ce que
la mer n'a pas fait il y a un moment, elle peut le faire maintenant.
Allons-y!

--J'irai avec vous! s'cria Madeleine.

Lon comprit qu'il valait mieux la laisser agir; cette attente dans
l'immobilit, cette anxit taient horribles et devaient fatalement
briser le courage le plus rsolu.

--Oui, dit-il, allons avec eux.

--Je vas vous clairer, dit Pcune.

Et ayant mouch sa torche  demi consume, en posant son sabot dessus,
il la leva en l'air, clairant Madeleine et Lon qui le suivirent,
tandis que les autres pcheurs se dispersaient a et l dans les
rochers.

Ils arrivrent assez rapidement sur l'lot de rochers o M. Haupois
avait disparu, ce qui rendit leur marche plus lente, plus difficile et
plus pnible, car les pierres taient couvertes d'herbes glissantes, et
 et l se trouvaient des crevasses pleines d'eau qu'il fallait
traverser en se mouillant  mi-jambes; mais Madeleine n'tait sensible
ni  la fatigue, ni  l'eau; elle allait courageusement en avant,
regardant autour d'elle bien plus qu' ses pieds et se cramponnant  la
main de Lon quand elle faisait un faux pas.

Pendant longtemps ils explorrent ainsi cet lot, mais, hlas!
inutilement; ce qui de loin et dans l'ombre avait une forme humaine, de
prs et sous la lumire de la torche n'tait qu'une pierre recouverte de
gomons  la longue chevelure.

La mare, en montant, les fora de revenir en arrire prs des pcheurs
runis sur le sable.

L'un d'eux comprit le dsespoir de cette pauvre fille.

--Nous reviendrons  la basse mer du jour, dit-il.

Pour Madeleine, cette parole tait une esprance.

On revint lentement  Saint-Aubin. La nuit tait avance, et, dans
l'aube qui blanchissait dj l'orient, l'clat des phares de la Hve
plissait.




VIII


Lon ayant reconduit Madeleine jusqu' sa porte pria Pcune de bien
vouloir le guider jusqu' l'htel o une chambre lui avait t retenue,
et qu'il et t bien embarrass de trouver seul.

D'ailleurs il voulait consulter le pcheur, ce qu'il n'avait pu faire
en prsence de Madeleine.

--Croyez-vous donc que nous devons renoncer  l'esprance de retrouver
mon oncle? demanda-t-il.

--Non, monsieur, je ne crois pas a; mme qu'on le trouvera pour sr;
c'est le courant qui aura entran le corps, mais il le ramnera. Et
puis, voyez-vous, il n'y a pas de danger: Haupois tait bien vtu, il
avait un bon pantalon de laine, un paletot, une grosse cravate et des
bottes; je l'ai vu passer quand il est parti pour la pche; les crabes,
les pieuvres et toute la vermine de la mer ne pourront pas lui faire de
mal. Ce n'est pas comme mon pauvre pre et mon garon que j'ai perdus il
y a trois mois; eux, ils n'avaient qu'une mauvaise blouse et des sabots,
et les sabots, vous savez, a flotte, a ne coule pas avec le corps.
Quand il a t bien certain qu'ils taient noys, je me disais: S'ils
pouvaient seulement revenir pour que j'aille les chercher tous les deux,
le pre et le garon. C'tait toute mon esprance, toute ma
consolation. Ils sont revenus; mais en quel tat, mon Dieu! Vous n'avez
pas a  craindre pour votre oncle. Et mademoiselle Madeleine, la chre
demoiselle, pourra embrasser son pre une dernire fois; a lui sera
bon.

--Mais quand?

--Le bon Dieu seul le sait!

--Je voudrais qu'un bateau croist toujours dans ces parages  la mer
haute, et qu' la mer basse on continut les recherches.

--Le bateau, c'est trop tt.

--Peut-tre, mais cela rassurera Madeleine, elle verra que son pre
n'est pas abandonn. Trouvez-moi ce bateau, et qu'on soit ce matin mme
sur les les de Bernires pour ne plus s'en loigner.

--Eh bien, j'irai, si vous voulez, avec mon bateau; seulement je ne vous
cache pas qu'il y a pour le moment plus de chance sur la grve.

--Je placerai des hommes sur la grve.

--Il faudrait prvenir aussi les douaniers.

--Je m'occuperai de cela.

Lon ne se coucha pas mais, s'tant fait allumer un grand feu, il se
scha et se rchauffa; puis, quand les maisons commencrent  s'ouvrir,
il fit ce que Pcune lui avait recommand.

Quand il se prsenta chez Madeleine, il la trouva assise devant la
chemine de sa petite salle: elle non plus ne s'tait pas couche:

--Je t'attendais, dit-elle, veux-tu que nous allions sur la plage?

--Ce que tu veux, je le veux.

Ils se dirigrent vers le rivage, et quand ils arrivrent en vue de la
mer, Lon vit les yeux de Madeleine prendre une expression affole.

Alors, tendant la main dans la direction de l'ouest, il lui montra une
barque aux voiles d'un roux de rouille qui courait une borde devant le
smaphore de Bernires.

--C'est la barque de Pcune, dit-il, elle restera l  croiser en
examinant la mer, tant qu'il sera utile, et ne rentrera que la nuit.

Il lui expliqua aussi ce qu'il avait fait pour mettre des hommes en
vedette sur la cte depuis le phare de Ver jusqu' l'embouchure de
l'Orne.

Elle marchait prs de lui, seule, sans lui donner le bras; tout  coup
elle s'arrta, et, lui tendant la main:

--Tu es bon, dit-elle.

Il garda cette main dans la sienne, puis la plaant sous son bras, il se
remit en marche se dirigeant vers Bernires.

--Je n'ai pas voulu parler de toi jusqu' prsent, dit-il, de moi, ni de
nous; c'tait  un autre que nous devions tre entirement d'esprit et
de coeur; mais il faut que tu saches que tu n'es pas seule au monde,
chre Madeleine, et que tu as un frre.

Elle tourna vers lui son visage convuls, et dans ses yeux hagards,
quelques instants auparavant, il vit rouler des larmes
d'attendrissement.

Il continua.

--Dans mon pre, dans ma mre, dans ma soeur, sois certaine que tu
trouveras une famille, sois certaine aussi que le diffrend survenu si
malheureusement entre nos parents n'a altr en rien les sentiments de
mon pre; il m'a toujours parl de toi avec tendresse, et s'il tait ici
il te tiendrait ce langage avec plus d'autorit seulement, mais non avec
plus d'amiti, avec plus d'affection; notre maison est la tienne.

--Je voudrais rester ici, dit-elle.

--Assurment nous y resterons tant que cela sera ncessaire, j'y
resterai avec toi; tu comprends bien que je ne te parle pas
d'aujourd'hui.

--Je comprends, je sens que tu es la bont mme, mais tout le reste je
le comprends mal, pardonne-moi, mon esprit est ailleurs.

Disant cela, elle dtourna les yeux et par un mouvement rapide elle les
jeta sur la ligne blanche des vagues qui frappaient le rivage.

--Je ne veux pas te distraire, continua Lon, et je ne te dirai que ce
qui doit tre dit.

--Descendons  la mer, je te prie.

--Si tu le veux, mais en tant que cela ne nous loignera pas de
Bernires, o je vais pour prvenir par dpche mon pre de ce qui est
arriv; il faut que tu aies prs de toi ceux qui t'aiment.

Mais la rponse de M. Haupois-Daguillon ne fut pas ce que Lon avait
prvu: malade en ce moment, il ne pourrait pas quitter Balaruc avant
plusieurs jours, le mdecin s'y opposait formellement, et madame
Haupois-Daguillon restait prs de lui pour le soigner. Ils taient l'un
et l'autre dsols de ne pouvoir pas accourir auprs de Madeleine  qui
ils envoyaient l'assurance de leur tendresse et leur dvouement.

--C'est prs de ton pre que tu devrais tre, dit Madeleine, lorsque
Lon lui lut cette dpche, pars donc, je t'en prie.

--Si mon pre tait en danger je partirais, mais cela n'est pas, ses
douleurs se sont exaspres sous l'influence des eaux, voil tout; mon
devoir est de rester ici, j'y reste, et j'y resterai jusqu'au moment o
nous pourrons partir ensemble.

Ce moment n'arriva pas aussi promptement que Lon l'esprait; les jours
s'coulrent et chaque matin, chaque soir, les nouvelles qu'il reut des
gens posts le long de la cte furent toujours les mmes: rien de
nouveau.

Chaque jour, chaque heure qui s'coulaient augmentaient l'angoisse de
Madeleine: jamais plus elle ne verrait son pre qui n'aurait pas une
tombe sur laquelle elle pourrait venir pleurer.

Elle ne quittait pas la grve et du matin au soir on la voyait marcher
sur le rivage, avec Lon prs d'elle, depuis Langrune jusqu'
Courseulles, et, suivant le mouvement du flux et du reflux, remontant
vers la terre quand la mer montait, l'accompagnant quand elle
descendait.

Devant cette jeune fille en noir, au visage ple, au regard dsol, tout
le monde se dcouvrait respectueusement; mais elle ne rpondait jamais 
ces tmoignages de sympathie, qu'elle ne voyait pas, et lorsqu'elle les
remarquait, elle le faisait par une simple inclinaison de tte, sans
parler  personne.

C'tait seulement aux douaniers et aux gens qui taient chargs
d'explorer le rivage qu'elle adressait la parole, encore tait-ce d'une
faon contrainte:

--Rien de nouveau encore? demandait-elle.

Mais elle ne prononait pas de nom, et le mot dcisif elle l'vitait.

On lui rpondait de la mme manire, et le plus souvent sans parole, en
secouant la tte.

Le septime jour aprs la mort de M. Haupois, le temps, jusque-l beau,
se mit au mauvais.

Le vent, qui avait constamment t au sud, passa  l'est, puis au nord,
d'o il ne tarda pas  souffler en tempte: toutes les barques revinrent
 la cte, et sur la mer dmonte on n'aperut plus  l'horizon que de
grands navires: le bateau de Pcune, que depuis sept jours on tait
habitu  voir du matin au soir courir des bordes devant Bernires, dut
aborder ne pouvant plus tenir la mer.

Aussitt  terre, Pcune vint trouver Madeleine dans la cabine o elle
se tenait avec Lon.

--J'ai rsist tant que j'ai pu, dit-il, mais il n'y avait plus moyen
de rester  la mer, excusez-moi, mamzelle.

Madeleine inclina la tte.

--Faut pas que cela vous dsole, continua Pcune, c'est un bon vent pour
votre malheureux, il porte  le cte; soyez sure que demain ou
aprs-demain il doit aborder.

Comme elle levait la main avec un signe d'incrdulit et de
dsesprance, Pcune se pencha vers elle, et d'une voix basse:

--Croyez-moi, mamzelle, quand je vous dis que le neuvime jour les noys
qui n'ont pas t retrouvs se lvent eux-mmes dans la mer et se
mettent en marche pour venir se coucher dans la terre bnite; s'ils ne
sont pas trop loin ou si le vent est favorable ils abordent; ils ne
restent en route que si le chemin  faire est trop long ou si le vent
leur est contraire. Vous voyez bien que le vent est bon prsentement.
Rentrez chez vous, mamzelle, et mettez des draps blancs au lit de votre
pauvre pre.

Le vent continua de souffler du nord pendant trente-six heures, puis il
faiblit mais sans tomber compltement.

Le matin du neuvime jour Lon vit arriver l'homme qui avait la garde du
rivage de Bernires: M. Haupois venait d'aborder sur la grve, selon la
prdiction de Pcune.

L'enterrement eut lieu le mme jour  trois heures de l'aprs-midi, et
le soir Lon monta avec Madeleine dans le train qui arrive  Paris 
cinq heures du matin.

Pendant ces neuf jours il avait excut l'acte de dernire volont de
son oncle, il tait rest prs de Madeleine, elle avait trouv en lui
une main qui l'avait soutenue, et un coeur dans lequel elle avait pu
pleurer.

Mais sa tche n'tait pas finie.




IX


Avant de quitter Saint-Aubin, Lon avait envoy une dpche pour qu'on
prpart  Madeleine un appartement dans la maison de la rue de
Rivoli,--celui que sa soeur occupait avant son mariage.

En arrivant il la conduisit lui-mme  son appartement:

--Te voil chez toi, dit-il; tu vois que cette chambre est celle de
Camille; maintenant elle est la tienne: la soeur cadette prend la place
de la soeur ane.

Il se dirigea sers la porte de sortie, mais aprs avoir fait quelques
pas il revint en arrire:

--Tu vas sans doute manquer de beaucoup de choses; ne t'en inquite pas
trop, mon intention est d'aller ce soir ou demain  Rouen pour m'occuper
des affaires de mon oncle, tu me donneras une liste de ce que tu veux et
je le rapporterai.

--J'aurais voulu aller  Rouen.

--Pourquoi?

--Mais....

Elle hsita.

Aussitt il lui vint en aide:

--Tu voudrais aussi, n'est-ce pas, t'occuper de ses affaires?

Elle inclina la tte avec un signe affirmatif.

--Sois tranquille, elles seront arranges  la satisfaction de tous;
aussi bien  l'honneur de ... mon oncle, qu' l'intrt de ceux avec qui
il tait en relations; je ne ferai rien sans te consulter. Mais c'est
trop causer.  tantt!

Elle le retint

--Un seul mot.

--Mais....

--Mieux vaut le dire tout de suite que plus tard, puisqu'il est
douloureux et qu'il doit tre dit: ces affaires sont embarrasses ...
trs-embarrasses; nous avons des dettes qui certainement dpasseront
notre avoir; de combien, je ne sais, car mon pauvre papa, pour ne pas
m'effrayer, ne me disait pas tout; mais enfin ces dettes se rvleront
assez lourdes, je le crains: qu'il soit bien entendu que je veux
qu'elles soient toutes payes.

--C'est bien ainsi que je le comprends.

--On n'est pas la fille d'un magistrat sans entendre parler des choses
de la loi; j'ai des droits  faire valoir comme hritire de ma mre;
j'abandonne ces droits, j'abandonne tout, je consens  ce que tout ce
que je possde soit vendu pour que ces dettes soient payes.

Mais Lon ne partit pas le soir pour Rouen comme il le dsirait, car il
trouva rue Royale une dpche de son pre annonant son arrive  Paris
pour le soir mme.

Ce que Lon voulait en se rendant  Rouen, c'tait prendre connaissance
des affaires de son oncle, et dire aux cranciers qui allaient s'abattre
menaants qu'ils n'avaient rien  craindre, qu'ils seraient pays
intgralement et qu'il le leur garantissait, lui Lon Haupois-Daguillon,
de la maison Haupois-Daguillon de Paris.

Son pre  Balaruc, cela lui tait facile, il n'avait personne 
consulter, il agissait de lui-mme, dans le sens qu'il jugeait
convenable.

Mais l'arrive de son pre  Paris changeait la situation.

Il fallait laisser  celui-ci le plaisir de sa gnrosit envers cette
pauvre Madeleine; cela tait convenable, cela tait juste, et, de plus,
cela tait, jusqu' un certain point, habile; on s'attache  ceux qu'on
oblige; le service rendu serait un lien de plus qui attacherait son pre
 Madeleine; il l'aimerait d'autant plus qu'il aurait plus fait pour
elle.

C'tait par le train de six heures que M. et madame Haupois-Daguillon
devaient arriver  la gare de Lyon.  six heures moins quelques minutes,
Lon les attendait  la porte de sortie des voyageurs. Tout d'abord il
avait pens  demander  Madeleine si elle voulait l'accompagner, ce qui
et t une prvenance  laquelle son pre et sa mre auraient t
sensibles; mais la rflexion l'avait fait vite renoncer  cette ide; il
ne pouvait pas,  Paris, sortir seul avec Madeleine.

De la gare de Lyon  la rue de Rivoli, le temps se passa pour M. et
madame Haupois en questions, pour Lon en rcit.

Il y avait une demande qu'il attendait et pour laquelle il avait prpar
sa rponse: Comment tait-il arriv  Saint-Aubin juste au moment de la
mort de son oncle?

Ce fut sa mre qui la lui posa:

Son explication fut celle qu'il avait dj donne  Madeleine: le
mdecin de Rouen qu'il rencontre par hasard et qui le prvient que son
oncle est menac de devenir aveugle.

Cette histoire du mdecin avait l'inconvnient de ne pas expliquer la
lettre de son oncle; mais devait-on supposer que Savourdin parlerait de
cette lettre? Cela n'tait pas probable; si contre toute attente le
vieux caissier en parlait, il serait temps alors de l'expliquer d'une
faon telle quelle.

lev par un pre et une mre qui l'aimaient, Lon n'avait pas t
habitu  mentir, aussi se serait-il assez mal tir de son rcit fait
dans le calme et en tte  tte avec ses parents; mais en voiture, au
milieu du bruit et des distractions, il en vint  bout sans trop de
maladresse.

En entrant dans le salon o Madeleine se tenait, M. Haupois-Daguillon
ouvrit ses bras  sa nice et l'embrassa tendrement.

Puis aprs l'oncle vint la tante.

Mais ce fut plutt en pre et en mre qu'ils l'accueillirent qu'en oncle
et en tante.

Madame Haupois-Daguillon eut soin d'ailleurs de bien marquer cette
nuance:

--Dsormais cette maison sera la tienne, lui dit-elle, et tu trouveras
dans ton oncle un pre, dans Lon un frre; pour moi tu peux compter sur
toute ma tendresse.

Madeleine tait trop mue pour rpondre, mais ses larmes parlrent pour
elle.

Madame Haupois Daguillon tait depuis trop longtemps loigne de sa
maison de commerce pour ne pas vouloir reprendre ds le soir mme les
habitudes de toute sa vie; aussi, malgr les fatigues d'un voyage de
vingt-deux heures, voulut-elle, aprs le dner, aller coucher rue
Royale.

--Je vais t'accompagner, lui dit son fils.

 peine dans la rue, Lon se pencha  l'oreille de sa mre:

--Comment trouves-tu Madeleine? lui demanda-t-il.

L'intonation de cette question tait si douce, que madame
Haupois-Daguillon s'arrta surprise et, s'appuyant sur le bras de son
fils, elle fora celui-ci  la regarder en face:

--Pourquoi me demandes-tu cela? lui dit-elle.

--Mais pour savoir ce que tu penses maintenant de Madeleine, que tu
n'avais pas vue depuis deux ans.

--Et pourquoi tiens-tu tant  savoir ce que je pense de Madeleine?

--Pour une raison que je te dirai quand tu auras bien voulu me rpondre.

Ces quelques paroles s'taient changes rapidement; la voix du fils
tait mue; celle de la mre tait inquite.

Cependant tous deux avaient pris le ton de l'enjouement.

--Sur quoi porte ta question? demanda madame Haupois-Daguillon, qui
paraissait vouloir gagner du temps et peser sa rponse avant de la
risquer.

--Comment sur quoi? Mais sur Madeleine, puisque c'est d'elle que je te
parle.

--J'entends bien, mais toi aussi tu m'entends bien; tu me demandes
comment je trouve Madeleine; est-ce de sa figure que tu parles? de son
esprit, de son coeur, de son caractre?

--De tout.

--Quand je voyais Madeleine, elle tait une bonne petite fille,
intelligente.

--N'est-ce pas?

--Douce de caractre et d'humeur facile.

--N'est-ce pas? et pleine de coeur.

--Elle tait tout cela alors, mais ce qu'elle est maintenant je n'en
sais rien; deux annes changent beaucoup une jeune fille.

--Assurment, mais moi qui, depuis dix jours, vis prs d'elle, je puis
t'assurer que, s'il s'est fait des changements dans le caractre de
Madeleine, ils sont analogues  ceux qui se sont faits dans sa personne.

--Il est vrai qu'elle a embelli et qu'elle est charmante.

--Alors que dirais-tu si je te la demandais pour ma femme?

--Je dirais que tu es fou.




X


Lorsque pendant trente ans on a dirig une grande maison de commerce,
avec une arme d'employs ou d'ouvriers sous ses ordres, on a pris bien
souvent dans cette direction des habitudes d'autorit qu'on porte dans
la vie et dans le monde; partout l'on commande, et  tous, sans admettre
la rsistance ou la contradiction.

C'tait le cas de madame Haupois-Daguillon qui, mme avec ses enfants
qu'elle aimait cependant tendrement, tait toujours madame
Haupois-Daguillon.

Lorsqu'elle avait pris le bras de son fils, c'tait en mre qu'elle lui
avait tout d'abord parl d'un ton affectueux et vraiment maternel; mais
ce ne fut pas la mre qui s'cria: Tu es fou; ce fut la femme de
volont, d'autorit, la femme de commerce.

Lon connaissait trop bien sa mre peur ne pas saisir les moindres
nuances de ses intonations, et c'tait prcisment parce qu'il avait au
premier mot senti chez elle de la rsistance qu'il avait t si net et
si prcis dans sa demande: c'tait l un des cts de son caractre; mou
dans les circonstances ordinaires, il devenait ferme et mme cassant
aussitt qu'il se voyait en face d'une opposition.

--En quoi est-ce folie de penser  prendre Madeleine pour femme?
demanda-t-il.

Ils taient arrivs sur la place de la Concorde, madame Haupois s'arrta
tout  coup, puis, aprs un court mouvement d'hsitation, elle tourna
sur elle-mme.

--Rentrons rue de Rivoli, dit-elle.

--Et pourquoi?

--Ton pre n'est pas encore couch, tu vas lui expliquer ce que tu viens
de me dire....

--Mais....

--Madeleine est la nice de ton pre; elle est son sang; par le malheur
qui vient de la frapper, elle devient jusqu' un certain point sa
fille, c'est donc  lui qu'il appartient de dcider d'elle. Je ne veux
pas, si la rponse de ton pre est contraire  tes dsirs ... que tu
m'accuses d'avoir pes sur lui et d'avoir inspir cette rponse.

--Mais c'tait l justement ce que je voulais, dit-il avec un sourire,
tu l'as bien devin.

--Rentrons, explique-toi franchement avec ton pre, il te dira ce qu'il
pense.

--Mais toi?

--Je te le dirai aussi.

--Tu me fais peur.

Et, sans changer d'autres paroles, ils revinrent  l'appartement de la
rue de Rivoli.

M. Haupois fut grandement surpris en voyant entrer dans sa chambre sa
femme et son fils.

--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

--Lon va te l'expliquer, mais en attendant qu'il le fasse longuement,
je veux te le dire en deux mots,--il dsire prendre Madeleine pour
femme.

--Il est donc fou!

--C'est justement le mot que je lui ai rpondu.

Puis, s'adressant  son fils:

--Tu ne diras pas que ton pre et moi nous nous tions entendus.

Lon resta dconcert, et pendant plusieurs minutes il regarda son pre
et sa mre, ses yeux ne quittant celui-ci que pour se poser sur
celle-l.

Enfin il se remit.

--Il y a une question que j'ai adresse  ma mre, veux-tu me permettre
de te la poser?

--Laquelle?

--En quoi est-ce folie de vouloir pouser Madeleine?

--Elle n'a pas un sou.

--Je ne tiens nullement  pouser une femme riche.

--Nous y tenons, nous!

--Je ne t'obligerai jamais, dit M. Haupois,  pouser une femme que tu
n'aimerais pas, mais je te demande qu'en change tu ne prennes pas une
femme qui ne nous conviendrait pas.

--En quoi Madeleine peut-elle ne pas vous convenir? ma mre
reconnaissait tout  l'heure qu'elle tait charmante sous tous les
rapports.

--Sous tous, j'en conviens, rpondit M. Haupois, sous un seul except,
sous celui de la fortune; ta position....

--Oh! ma position.

--Notre position si tu aimes mieux, notre position t'oblige  pouser
une femme digne de toi.

--Je ne connais pas de jeune fille plus digne d'amour que Madeleine.

--Il n'est pas question d'amour.

--Il me semble cependant que, si l'on veut se marier, c'est la premire
question  examiner, rpliqua Lon avec une certaine raideur, et pour
moi je puis vous affirmer que je n'pouserai qu'une femme que j'aimerai.

Peu  peu le ton s'tait lev chez le pre aussi bien que chez le fils,
madame Haupois jugea prudent d'intervenir.

--Mon cher enfant, dit-elle avec douceur, tu ne comprends pas ton pre,
tu ne nous comprends pas; ce n'est pas sur la femme, ce n'est pas sur
Madeleine que nous discutons, c'est sur la position sociale et
financire que doit occuper dans le monde celle qui pousera l'hritier
de la maison Haupois-Daguillon. Aie donc un peu la fiert de ta maison,
de ton nom et de ta fortune. Autrefois on disait: noblesse oblige; la
noblesse n'est plus au premier rang; aujourd'hui c'est fortune qui
oblige. Tu sens bien, n'est-il pas vrai, que tu ne peux pas pouser une
femme qui n'a rien.

Depuis que ce gros mot de fortune avait t prononc, Lon avait une
rplique sur les lvres: Mon pre n'avait rien, ce qui ne l'a pas
empch d'pouser l'hritire des Daguillon; mais, si dcisive qu'elle
ft, il ne pouvait la prononcer qu'en blessant son pre aussi bien que
sa mre, et il la retint:

--Il y aurait un moyen que Madeleine ne ft pas une femme qui n'a rien,
dit-il en essayant de prendre un ton lger.

--Lequel? demanda M. Haupois, qui n'admettait pas volontiers qu'on ne
discutt pas toujours gravement et mthodiquement.

--Elle est, par le seul fait de la mort de mon pauvre oncle, devenue ta
fille, n'est-ce pas?

--Sans doute.

--Eh bien! tu ne marieras pas ta fille sans la doter; donne-lui la
moiti de ma part, et en nous mariant nous aurons un apport gal.

--Allons, dcidment, tu es tout  fait fou.

--Non, mon pre, et je t'assure que je n'ai jamais parl plus
srieusement; car je m'appuie sur ta bont, sur ta gnrosit, sur ton
coeur, et cela n'est pas folie.

--Tu as raison de croire que je doterai Madeleine; nous nous sommes dj
entendus  ce sujet, ta mre et moi, de mme que nous nous sommes
entendus aussi sur le choix du mari que nous lui donnerons.

--Charles! interrompit vivement madame Haupois en mettant un doigt sur
ses lvres; puis tout de suite s'adressant  son fils: C'est assez; nous
savons les uns et les autres ce qu'il tait important de savoir; ton
pre et moi nous connaissons tes sentiments, et tu connais les ntres:
il est tard; nous sommes fatigus, et d'ailleurs il ne serait pas sage
de discuter ainsi  l'improviste une chose aussi grave; nous y
rflchirons chacun de notre ct, et nous verrons ensuite chez qui ces
sentiments doivent changer. Reconduis-moi.




XI


Les mauvaises dispositions manifestes par son pre et sa mre ne
pouvaient pas empcher Lon de s'occuper des affaires de Madeleine: tout
au contraire.

Le lendemain, il parla  son pre de son projet d'aller  Rouen pour
voir quelle tait prcisment la situation de son oncle.

Mais, aux premiers mots, M. Haupois l'arrta:

--Ce voyage est inutile, dit-il, j'ai dj crit  Rouen, et j'ai charg
un de mes anciens camarades, aujourd'hui avou, de mener  bien cette
liquidation; il vaut mieux que nous ne paraissions pas; un homme
d'affaires viendra plus facilement  bout des cranciers.

Le mot liquidation avait fait lever la tte  Lon, l'ide de venir
 bout des cranciers facilement le souleva:

--Pardon, s'cria-t-il, mais l'intention de Madeleine est d'abandonner
tous les droits qu'elle tient de sa mre, pour que les cranciers soient
pays; il n'y a donc pas  venir  bout d'eux.

--Ceci me regarde et ne regarde que moi; les droits de Madeleine sont
insignifiants, et si c'est pour en faire abandon que tu veux aller 
Rouen, ton voyage est inutile.

--Je te rpte ce que Madeleine m'a dit.

--C'est bien, je sais ce que j'ai  faire. Mais puisqu'il est question
de Madeleine, revenons, je te prie, sur notre entretien d'hier soir: ce
n'est pas srieusement que tu penses  prendre Madeleine pour ta femme,
n'est-ce pas?

--Rien n'est plus srieux.

--Tu veux te marier?

--Je dsire devenir le mari de Madeleine.

-- vingt-quatre ans, tu veux dire adieu  la vie de garon,  la
libert, au plaisir! Il n'y a donc plus de jeunes gens?

--La vie de garon n'a pas pour moi les charmes que tu supposes, et je
me soucie peu d'une libert dont je ne sais bien souvent que faire. J'ai
plutt besoin d'affection et de tendresse.

--Il me semble que ni l'affection ni la tendresse ne t'ont manqu,
rpliqua M. Haupois. Je t'ai dit hier que tu tais fou, je te le rpte
aujourd'hui, non plus sous une impression de surprise, mais de
sang-froid et aprs rflexion. Toute la nuit j'ai rflchi  ton projet,
 ta fantaisie; et de quelque ct que je l'aie retourn, il m'a paru
ce qu'il est rellement, c'est--dire insens; aussi, pour ne pas
laisser aller les choses plus loin, je te dclare, puisque nous sommes
sur ce sujet, que je ne donnerai jamais mon consentement  un mariage
avec Madeleine. Jamais; tu entends, jamais; et en te parlant ainsi, je
te parle en mon nom et au nom de ta mre; tu n'pouseras pas ta cousine
avec notre agrment; sans doute tu toucheras bientt  l'ge o l'on
peut se marier malgr ses parents; mais, si tu prends ainsi Madeleine
pour femme, il est bien entendu ds maintenant que ce sera malgr nous.
Nous avons d'autres projets pour toi, et je dois te le dire pour tre
franc, nous en avons d'autres pour Madeleine. Quand je t'ai crit que
notre intention tait de recueillir cette pauvre enfant et de la traiter
comme notre fille, nous pensions, ta mre et moi, que tu n'prouverais
pour elle que des sentiments fraternels, en un mot qu'elle serait pour
toi une soeur et rien qu'une soeur; mais ce que tu nous a appris hier
nous prouve que nous nous trompions.

--Jusqu' ce jour Madeleine n'a t pour moi qu'une soeur.

--Jusqu' ce jour; mais maintenant, si vous vous voyez  chaque instant,
et si vous vivez sous le mme toit, les sentiments fraternels seront
remplacs par d'autres sans doute; tu te laisseras entraner par la
sympathie qu'elle t'inspire et tu l'aimeras; elle, de son ct, pourra
trs-bien ne pas rester insensible  ta tendresse et t'aimer aussi. Cela
est-il possible, je le demande?

--Que voulez-vous donc, ma mre et toi?

--Nous voulons ce que le devoir et l'honneur exigent, puisque nous
sommes dcids  ne pas te laisser pouser Madeleine.

--Lui fermer votre maison! ah! ni toi ni ma mre vous ne ferez cela.

--Il dpend de toi que Madeleine reste ici comme si elle tait notre
fille.

--Et comment cela?

--Tu comprends, n'est-ce pas, qu'aprs ce que tu nous as dit nous ne
pouvons pas, nous qui ne voulons pas que Madeleine devienne ta femme,
nous ne pouvons pas tolrer que vous viviez l'un et l'autre dans une
troite intimit.

--Vous reconnaissez donc de bien grandes qualits  Madeleine, que vous
craignez qu'une intimit de chaque jour dveloppe un amour naissant? Si
Madeleine n'est pas digne d'tre aime, le meilleur moyen de de me le
prouver n'est-il pas de me laisser vivre prs d'elle pour que j'apprenne
 la connatre et  la juger telle qu'elle est?

--Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous ne devez pas vivre sous le
mme toit, et bien que tu aies ton appartement particulier, il en serait
ainsi si nous laissions les choses aller comme elles ont commenc;
rgulirement, beaucoup plus rgulirement qu'autrefois, tu djeunerais
avec nous, tu dnerais avec nous, tu passerais tes soires avec nous,
c'est--dire avec Madeleine. Pour que cela ne se ralise pas, il n'y a
que deux partis  prendre: ou Madeleine quitte notre maison, ou tu
t'loignes toi-mme.

--C'est ma mre qui a eu cette ide?

--Ta mre et moi; mais ne nous fais pas porter une responsabilit qui
t'incombe  toi-mme, et si ce que je viens de te dire te blesse,
n'accuse que celui qui nous impose ces rsolutions.

--Et o dois-je aller?

-- Madrid, o ta prsence sera utile, trs-utile aux affaires de notre
maison. Tu acceptes cette combinaison, Madeleine reste chez nous, et
nous avons pour elle les soins d'un pre et d'une mre; tu la refuses,
alors je m'occupe de trouver pour elle une maison respectable o elle
vivra jusqu'au jour de son mariage.

Lon resta assez longtemps sans rpondre.

--Eh bien? demanda M. Haupois. Tu ne dis rien?

--Je sens que votre rsolution est par malheur bien arrte, je ne lui
rsisterai donc pas. J'irai  Madrid, car je ne veux pas causer 
Madeleine la douleur de sortir de cette maison. Mais pour me rendre 
votre volont, je ne renonce pas  Madeleine. Loin d'elle j'interrogerai
mon coeur. L'absence me dira quels sentiments j'prouve pour elle,
quelle est leur solidit et leur profondeur;  mon retour je vous ferai
connatre ces sentiments, j'interrogerai ceux de Madeleine et nous
reprendrons alors cet entretien. Quand veux-tu que je parte!

--Le plus tt sera le mieux.




XII


Ce n'tait pas la premire fois que Lon se trouvait en opposition avec
les ides ambitieuses de son pre et de sa mre; il les connaissait donc
bien et, mieux que personne, il savait qu'il n'y avait pas  lutter
contre elles.

Quand sa mre avait dit avec modestie et les yeux baisss: notre
position, tout tait dit.

Et, pour son pre, il n'y avait rien au-dessus de la fortune gagne
loyalement dans le commerce.

Tous deux avaient au mme point la fiert de l'argent et le mpris de la
mdiocrit.

Plus jeune que sa soeur de deux ans, il avait vu, lorsqu'il avait t
question de marier celle-ci, quelle tait la puissance tyrannique de ces
ides, qui avaient fait repousser, malgr les supplications de Camille,
les prtendants les plus nobles, mais pauvres, pour accepter en fin de
compte un baron Valentin,  peine noble mais riche. Combien de fois
Camille, qui voulait tre duchesse et qui n'admettait qu'avec rage la
possibilit d'tre simple marquise, avait-elle vers des torrents de
larmes. Mais ni larmes ni rage n'avaient touch M. et madame Haupois.

--Nous ne nous amoindrirons pas dans notre gendre.

Cette rponse avait toujours t la mme en prsence d'un mari pauvre.

S'amoindrir! s'abaisser! pour eux c'tait faire faillite moralement.

Que rpondre  son pre et  sa mre lui disant: Ce n'est pas Madeleine
que nous repoussons, c'est la fille sans fortune?

Toutes les raisons du monde les meilleures et les plus habiles ne
feraient pas Madeleine riche du jour au lendemain; et ce qu'il dirait,
ce qu'il tenterait en ce moment, tournerait en ralit contre elle.

Ce qu'il fallait pour le moment, c'tait que Madeleine restt prs de
son pre et de sa mre et qu'elle devnt de fait ce qu'elle n'tait
encore qu'en parole: leur fille.

Et puis d'ailleurs ce temps d'attente aurait cela de bon qu'il serait
pour lui-mme un temps d'preuve. Loin de Madeleine, il sonderait son
coeur. Et, s'tant dgag du sentiment de sympathie et de tendresse qui
 cette heure le poussait vers elle, il verrait s'il aimait rellement
sa cousine, et surtout s'il l'aimait assez pour l'pouser malgr son
pre et sa mre.

La chose tait assez grave pour tre mrement pese et ne point se
dcider  la lgre par un coup de tte ou dans un mouvement de rvolte.

Rsolu  partir, il voulut l'annoncer lui-mme  Madeleine, et pour cela
il choisit un moment o, sa mre tant occupe rue Royale et son pre
tant  son cercle, il tait certain de la trouver seule et de n'tre
point drangs dans leur entretien.

--Je viens t'annoncer mon dpart pour demain, dit-il.

 ce mot, Madeleine ne montra ni surprise ni motion, mais tirant un
morceau de papier d'un carnet, elle le plia en quatre et le tendit  son
cousin.

--Voici la liste des objets que je te prie de me faire expdier,
dit-elle.

--Mais je ne vais point  Rouen, je pars pour Madrid.

--Madrid!

Et cette motion que Lon lui reprochait tout bas de n'avoir point
manifeste quelques secondes auparavant fit trembler sa voix et plir
ses lvres frmissantes.

--Tu pars! rpta-t-elle tout bas et machinalement: Ainsi tu pars.

--Demain.

--Et tu seras longtemps absent?

Il hsita un moment avant de rpondre.

--Je ne sais.

--C'est--dire pour tre franc que tu ne peux pas prvoir le moment de
ton retour, n'est-ce pas? Tu as t si bon, si gnreux pour moi, que me
voil tout attriste.

Puis baissant la voix:

--Avec qui parlerai-je de lui?

Et deux larmes coulrent sur ses joues.

C'tait la pense de son pre qui, assurment, faisait couler les
larmes, et cette pense seule.

--Et pourquoi n'en parlerais-tu pas avec mon pre? demanda Lon aprs
quelques minutes de rflexion; tu sais qu'ils se sont aims tendrement
comme deux frres, et je t'assure qu'avant cette rupture qui a bris nos
relations, mon pre avait plaisir  raconter des histoires de son
enfance et de sa jeunesse, auxquelles son frre Armand se trouvait
ml: tu seras agrable  mon pre en lui parlant de ce temps.

--Certes je le ferai.

--Puisque je te demande d'tre agrable  mon pre, veux-tu me permettre
de te donner un conseil, ma chre petite Madeleine?...

Il s'arrta brusquement, car, se laissant entraner par son motion il
avait t plus loin, beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller.

Mais aussitt il reprit en souriant:

--Tiens! voil que je parle comme lorsque tu n'tais qu'une petite fille
et que nous jouiions au mariage.

Elle dtourna la tte et ne rpondit pas.

--Ce que je veux te demander, poursuivit Lon vivement, c'est que tu
t'appliques  faire la conqute de mon pre et de ma mre. Cela te sera
facile, gracieuse, bonne, charmante, fine comme tu l'es.

--Tu ne me crois donc pas modeste, que tu me parles ainsi en face,
dit-elle en s'efforant de sourire.

--Je dirai, si tu veux, que tu n'es que charmante, et cela, il faut bien
que je l'exprime brutalement, puisque je te demande de faire usage de
cette qualit.

--Adresse-toi  mon dsir de t'tre agrable  toi-mme, c'est assez.

--Enfin, je veux que tu charmes mon pre et ma mre de telle sorte qu'
mon retour tu sois leur fille, leur vraie fille, non-seulement par
l'adoption, mais encore par l'affection. Prsentement tu sais qu'ils
t'aiment et que tu peux compter sur eux. Je te demande de faire en sorte
qu'ils t'aiment plus encore. Tu me diras qu'on plat parce qu'on plat,
sans raison bien souvent; mais on plat aussi parce qu'on veut plaire.
Fais-moi l'amiti, chre petite ... cousine, de leur plaire  tous
deux,  l'un comme  l'autre. Ce qui sera le plus sensible  ma mre, ce
sera l'intrt que tu porteras aux affaires de notre maison. Si tu veux
bien aller souvent lui tenir compagnie au magasin, si tu l'aides 
crire quelques lettres dans un moment de presse, si tu admires
intelligemment quelques belles pices d'orfvrerie, elle t'adorera.
Quant  mon pre, il sera trs-heureux que tu l'accompagnes dans sa
promenade de tous les jours aux Champs-lyses, et quand il sera fier de
toi pour les regards d'admiration que tu auras provoqus en passant
appuye sur son bras, sa conqute sera faite aussi, et solidement, je
t'assure. Ne dis pas que tu ne provoqueras pas l'admiration.

--Je ne dis rien pour que tu n'insistes pas, mais pour cela seulement.

--Maintenant il me reste  parler d'un membre de notre famille avec qui
tu n'as pas besoin de te mettre en frais, je veux parler de Camille. Il
n'est mme pas  souhaiter que tu fasses sa conqute.

--Et pourquoi donc ne veux-tu pas que je sois aimable avec elle?

--Parce qu'elle voudrait te marier.

Elle ne put retenir un mouvement de rpulsion.

--Tu ne sais pas comme cette manie matrimoniale a fait de progrs en
elle, depuis qu'elle est marie; elle a toujours  offrir une collection
de jeunes gens et de jeunes filles, portant tous, bien entendu, les plus
beaux noms de la noblesse franaise ou trangre, car elle n'a pas de
prjugs patriotiques.

--Malheureusement pour Camille, il n'y a pas de maris pour les filles
pauvres.

--Tu crois cela, petite cousine, tu as tort, il ne faut pas tre si
pessimiste: il y a, tu peux m'en croire, des hommes qui cherchent dans
une femme autre chose que la fortune, et qui se laissent toucher par la
beaut, par la grce, par les qualits de l'esprit et de l'me....

Il avait prononc ces paroles avec lan, il s'arrta, et reprenant le
ton enjou:

--Comme dans la collection de Camille il peut y avoir des hommes ainsi
faits, je ne veux pas qu'elle te les propose, car je me rserve de te
marier....

Elle le regarda interdite, ne sachant videmment que penser de ces
paroles et cherchant leur sens.

Il continua en souriant:

--Plus tard,  mon retour, nous parlerons de cela; aussi ne permets 
personne de t'en parler, n'est-ce pas, ou bien si l'on t'en parle malgr
toi, cris-moi. Je sais bien qu'il n'est pas convenable qu'une jeune
fille crive ainsi, mme  son cousin; mais dans une circonstance aussi
grave, ce ne serait pas  ton cousin que tu crirais, ce serait  ... ce
serait  ton frre. Me le promets-tu?

Il lui tendit la main, elle lui donna la sienne.

--Maintenant, dit-il, j'ai encore quelque chose  te demander. Je
voudrais emporter un souvenir de mon oncle ... et de toi, qui ne me
quitterait pas. Veux-tu me donner le petit mdaillon qui tait suspendu
 la chane de mon oncle et dans lequel se trouve l'mail fait d'aprs
ton portrait quand tu tais petite fille?

--Si je veux, ah! de tout coeur!

Et vivement elle courut chercher ce mdaillon qu'elle tendit  Lon.

--Merci, dit-il.

Et lui prenant les deux mains il les retint dans les siennes en la
regardant dans les yeux.

 ce moment la porte s'ouvrit, et madame Haupois, entrant, les couvrit
d'un coup d'oeil.

--Je faisais mes adieux  Madeleine, dit Lon aprs un court moment
d'embarras, car j'avance mon dpart, je me mettrai en route demain
matin.




XIII


Aprs le dpart de Lon, Madeleine s'appliqua de tout coeur  suivre les
conseils qu'il lui avait donns, et cela lui fut d'autant plus facile
qu'elle dsirait elle-mme trs-franchement plaire  son oncle et  sa
tante.

Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le
dgot, ni le mpris, et ce n'tait nullement un ennui pour elle d'aller
passer quelques heures de sa journe auprs de sa tante; elle prenait
intrt  ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait
des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives
pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame
Haupois-Daguillon tait enchante d'elle.

Si elle n'prouvait pas non plus un plaisir extrme  monter chaque jour
les Champs-lyses jusqu' l'Arc de Triomphe et  les redescendre 
l'heure o le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale
promenade, cela ne lui tait pas en ralit une bien grande fatigue:
son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnt, elle tait
elle-mme contente du contentement de son oncle.

M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garon et homme  bonnes
fortunes, avait, malgr l'ge et ses occupations commerciales, conserv
l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un
statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles  la beaut fminine
que ce riche bourgeois. Sa nice et t laide ou mal btie, il ne l'et
point pour cela repousse; mais les sentiments de compassion qu'il et
prouvs pour elle n'eussent en rien ressembl  ceux de tendre
sympathie qui tout de suite l'avaient touch lorsqu'aprs une sparation
de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'tre laide ou mal btie, elle
tait au contraire fort belle et surtout admirablement modele cette
jeune nice: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses paules
tombantes sans saillies osseuses, son torse entier taient dignes de la
sculpture, et comme sur ces paules se dressait une tte gracieuse et
fine d'une beaut dlicate, que la douleur en ces derniers temps avait
ptrie pour lui donner quelque chose de tendre et de potique, qu'elle
n'avait pas en sa premire jeunesse, elle produisait une vive sensation
sur ceux qui la voyaient, alors mme qu'il ne la connaissaient pas. Et
pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil  la dmarche modeste,
il arrivait souvent qu'on se retournt ou qu'on s'arrtt alors qu'elle
accompagnait son oncle qui, lui, s'avanait en vainqueur superbe: il
marchait la tte haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate
longue et sur une chemise d'une blancheur blouissante formant le
plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonne
qui maintenait au majestueux un ventre prominent; tenant dans sa main
soigneusement gante une canne dont la pomme en argent tait cisele et
nielle avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du
trottoir; tendant le mollet, il passait  travers la foule, heureux de
sa bonne sant, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et
fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait
 son bras.

En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le dsir de Lon, la
conqute de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux
un pre et une mre, elle sentit au moins qu'elle tait adopte avec
tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce
qu'il le faut.

Dans l'apaisement que le temps amena peu  peu en elle, deux points
noirs restrent cependant inquitants pour son esprit et menaants pour
son repos.

L'un se trouva dans les soins gnants dont l'entoura le principal
employ de son oncle, un jeune homme de l'ge de Lon et son camarade de
classes, nomm Eugne Saffroy;--l'autre dans l'ignorance o son oncle la
laissait  propos du rglement des affaires de son pre.

Le premier souci de son oncle, ds qu'elle s'tait installe  Paris,
avait t de provoquer son mancipation, et, aussitt qu'il l'eut
obtenue, de se faire donner une procuration gnrale, de telle sorte que
Madeleine n'et  se proccuper ni  s'occuper de rien. Si elle avait
os, elle aurait dit qu'elle dsirait au contraire rgler elle-mme tout
ce qui touchait la succession de son pre; mais une extrme rserve lui
tait impose en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait os
risquer, son oncle lui avait ferm la bouche:

--As-tu confiance en moi?

--Oh! mon oncle.

--Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Lon m'a dit que tu
abandonnais tous tes droits, nous aurons gard  ta volont, qui est
respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter
 ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux
mains les quittances de tous ceux  qui ton pre devait; cela, il me
semble, doit te suffire.

videmment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle tait
parfaitement juste. N'tait-ce pas lui qui payait? Il avait bien le
droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin
de compte, lui coterait assez cher.

Elle se disait, elle se rptait tout cela, et cependant elle tait
tourmente autant qu'afflige que son oncle ne lui parlt jamais de ce
qui se passait  Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait
prendre  coeur de sauver l'honneur de son pre et de dfendre sa
mmoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvret, celui-l tait
pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait
rien, pas mme parler, pas mme savoir; elle n'avait qu' attendre dans
son impuissance et surtout dans une confiance apparente.

Du ct d'Eugne Saffroy, son tourment, pour tre moins profond, n'tait
pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.

Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugne Saffroy avait t
recueilli, aprs la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon,
qui l'avait fait lever et instruire avec Lon, jusqu'au jour o
celui-ci avait quitt le collge pour l'cole de droit.  cette poque
Eugne Saffroy tait entr dans la maison de la rue Royale, et
rapidement, par son zle, par son activit, par son intelligence des
affaires, il tait devenu un employ modle, ralisant ainsi le secret
dsir de madame Haupois-Daguillon qui avait t de faire de lui le
soutien de Lon, c'est--dire l'homme de travail et le directeur rel de
la maison dont Lon serait bientt le chef en nom beaucoup plus qu'en
fait.

Lorsqu'on a de pareilles vises sur un homme qui, par son activit et
son intelligence, peut se crer partout une bonne situation, on ne
saurait trop le mnager pour se l'attacher solidement.

C'tait ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double
rapport des intrts et des relations, elle l'avait trait aussi
gnreusement que possible; non-seulement il avait une part dans les
bnfices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les
dimanches,  Paris pendant l'hiver, et pendant l't au chteau de
Noiseau: il tait presque un associ, et jusqu' un certain point un
membre de la famille.

Cette position l'avait mis en relations frquentes avec Madeleine, qu'il
voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait
dans les magasins de la rue Royale auprs de sa tante, et le dimanche
quand il venait dner  Noiseau.

Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde  ses attentions et  ses
politesses, mais bientt elle avait d reconnatre qu'il n'tait pour
personne ce qu'il tait pour elle.

Alors elle s'tait renferme dans une extrme rserve; mais, sans se
dcourager, il avait persist, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle
arrivait, cherchant sans cesse  lui adresser la parole, et, ce qu'il y
avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame
Haupois-Daguillon taient prsents, comme s'il se savait assur de leur
consentement.

Madeleine tait assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces
politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait  lui
plaire;  la vrit, c'tait avec toutes les marques du plus grand
respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il tait visible
pour tous.

Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en
apercevant, comment ne disaient-ils rien?

Cela tait trange.

La soeur de Lon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la
campagne, se chargea de l'clairer  ce sujet.

Au temps o Camille venait passer une partie de ses vacances  Rouen,
elle n'avait pas grande amiti pour sa cousine Madeleine, mais
maintenant la situation n'tait plus la mme, Madeleine tait
malheureuse, orpheline, pauvre, et c'tait assez pour que la baronne
Valentin, qui ne dsirait rien tant que de trouver des personnes
intressantes qu'elle pt conseiller, secourir et protger, lui
tmoignt une active sympathie.

Son premier mot, lorsqu'elle avait trouv Madeleine installe chez ses
parents et l'avait embrasse affectueusement, avait t pour lui dire
tout bas  l'oreille:

--Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus
belles relations.

Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqu l'attitude de
Saffroy, elle s'tait expliqu franchement et vigoureusement sur les
prtentions du commis:

--Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,--elle se plaisait 
se moquer des roturiers en leur donnant la particule,--tu vois que
monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-tre
pas, c'est qu'il est encourag par mon pre et ma mre.

--Ils te l'ont dit? s'cria Madeleine.

--Non, mais cela n'tait pas ncessaire; j'ai des yeux pour voir, il me
semble. D'ailleurs, cette faveur que mon pre et ma mre accordent 
Saffroy entre dans leur systme: ils veulent se l'attacher et ils vont
jusqu' vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien
certains qu'il ne se sparera jamais de Lon et qu'il s'exterminera
toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas.
D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a dj que trop de
puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir.
Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Braut de Valletot! Sois
tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquire.




XIV


Dans ces circonstances, Madeleine crut que le mieux tait de se
conduire, avec Saffroy de faon  ce que celui-ci comprit bien qu'elle
ne serait jamais sa femme: si elle lui inspirait cette conviction, il
renoncerait sans doute  son projet; on n'pouse pas volontiers une
jeune fille qui vous dit sur tous les tons, qui vous crie bien haut et
bien clairement qu'elle ne vous aime pas.

Mais la choses ne tournrent point comme elle l'avait espr; Saffroy ne
montra aucun dcouragement, et, comme elle persistait dans sa rserve et
sa froideur, sa tante intervint entre eux.

--Que t'a donc fait Saffroy? lui demanda-t-elle un soir que le jeune
commis avait t tenu  distance avec plus de raideur encore que de
coutume.

--Mais rien.

--Alors, mon enfant, permets-moi de te dire que je te trouve bien
hautaine avec lui.

--Hautaine!

--Dure, si tu aimes mieux, raide et cassante. Saffroy, tu le sais, est
notre ami bien plus que notre employ; il a toute notre confiance. Et
j'ajoute qu'il la mrite pleinement sous tous les rapports, il mrite
d'tre aim; jeune, beau garon, intelligent, instruit, il rendra
heureuse la femme qu'il pousera et il lui donnera une belle position
dans le monde.

Disant cela elle regarda Madeleine avec attention, l'enveloppant
entirement d'un coup d'oeil profond.

Puis, aprs un moment de rflexion, elle continua:

--Puisque nous avons parl de Saffroy, il convient d'aller jusqu'au
bout, dit-elle.

Et, lui prenant les deux mains, elle l'attira vers elle, de manire  la
bien tenir sous ses yeux:

--Tu n'as pas oubli que nous t'avons dit que tu serais notre fille. Ce
rle que nous voulons prendre dans ta vie nous impose des obligations
srieuses; la premire et la plus importante est de penser  ton avenir,
c'est--dire  ton mariage.

--Mais ma tante....

--Pour une jeune fille toute l'existence n'est-elle pas dans le mariage?
Tu veux me dire sans doute que ce n'est point en ce moment que tu peux
songer au mariage. Nous partageons ton sentiment. Mais nous serions
coupables, tu en conviendras, si nous n'avions souci que de l'heure
prsente; nous devons nous proccuper du lendemain, et c'est ce que nous
faisons.

Madeleine coutait avec inquitude, car elle ne voyait que trop
clairement o l'entretien allait aboutir.

--En raisonnant ainsi, continua madame Haupois-Daguillon, nous ne
voulons pas, comme certains parents gostes, nous dcharger au plus
vite de la responsabilit qui nous incombe, et il n'est nullement dans
nos intentions d'avancer le jour o nous nous sparerons. Nous t'aimons,
ton oncle et moi, avec tendresse, et ce sera un chagrin pour nous que
cette sparation, un chagrin trs-vif, je t'assure. Cela dit, je reviens
 Saffroy dont, en ralit, je ne me suis pas loigne autant que
l'incohrence de mes paroles peut te le faire supposer. Nous avons donc
un double dsir: te marier, te bien marier, et aussi ne pas nous sparer
de toi. Ce double dsir, nous croyons avoir trouv le moyen de le
raliser. Ne devines-tu pas comment?

Madeleine ne rpondit pas. Peut-tre, en attendant, trouverait-elle une
rponse qui ne blesserait pas sa tante. Elle attendit donc.

--Le projet de ton oncle et le mien, continua madame Haupois Daguillon,
c'est de te donner Saffroy pour mari.

Prvenue, Madeleine ne broncha pas.

--Tu ne dis rien?

--Je n'ai qu'une chose  dire, c'est que je dsire ne pas me marier.

--En ce moment, je te rpte que nous comprenons cela. Mais je ne parle
pas de demain. Je parle de l'avenir.

Cette ouverture fut pour elle un sujet de douloureuses penses; que
diraient son oncle et sa tante lorsqu'elle dclarerait qu'elle ne
voulait pas accepter Saffroy? Ne verraient-ils pas dans cette rponse
une marque d'ingratitude? Et alors la tendresse qu'ils lui tmoignaient,
et qui tait si douce  son coeur bris, ne se changerait-elle pas en
froideur? Elle n'tait pas leur fille; et si elle voulait tre aime
d'eux il fallait qu'elle se ft aimer, et c'tait prendre une mauvaise
route pour arriver au but que de les contrarier et de les blesser.

Comme elle cherchait, sans les trouver, hlas! les raisons qui
pourraient convaincre son oncle et sa tante qu'ils ne devaient pas se
fcher de son refus, elle reut de Rouen une lettre qui, tout en lui
causant un trs-vif chagrin, lui parut propre  rompre compltement tout
projet de mariage avec Saffroy.

Quelques jours auparavant, son oncle lui avait remis une liasse de
papiers qui taient les reus des sommes dues par son pre.

--Je t'avais promis de mener  bien le rglement des affaires de ton
pauvre pre, j'ai tenu ma promesse, tu trouveras dans cette liasse que
tu devras conserver avec soin, les reus pour solde,--il avait soulign
ce mot,--de ses cranciers, de tous ses cranciers.

Elle s'tait jete alors dans ses bras et, ne trouvant pas de paroles
pour lui exprimer sa reconnaissance, elle l'avait tendrement embrass.

L'honneur de son pre tait sauf et c'tait  son oncle qu'elle le
devait. Il avait tout pay puisque les cranciers, tous les cranciers
avaient sign des quittances pour solde: on ne donne des quittances que
contre argent.

La lettre de Rouen lui prouva qu'en raisonnant ainsi, elle se trompait
et connaissait mal les affaires.

Elle tait d'une vieille dame, cette lettre, avec qui Madeleine s'tait
trouve assez souvent en relations dans une maison amie, et c'tait en
rappelant le souvenir de ces relations que cette vieille dame s'appuyait
pour lui crire.

Crancire de l'avocat gnral pour une somme de dix mille francs prte
d'une faon assez irrgulire, elle avait t appele par l'homme
d'affaires charg de liquider la succession de M. Haupois, et on lui
avait offert cinq mille francs pour tout paiement, en exigeant d'elle
une quittance entire; tout d'abord elle avait refus; mais l'homme
d'affaires, ne se laissant mouvoir par rien, lui avait dmontr que si
elle refusait ces cinq mille francs elle perdrait tout, et, aprs avoir
pris conseil de ceux qui pouvaient la guider, elle avait contre
quittance entire de 10,000 francs, touch les cinq mille qu'on lui
proposait. Son cas n'avait pas t unique; d'autres comme elle avaient
perdu la moiti de ce qui leur tait d et cependant avaient sign les
reus qu'on exigeait d'eux. Mais, si ces cranciers avaient pu supporter
ce sacrifice, elle n'tait pas dans une aussi bonne situation qu'eux;
cette perte de cinq mille francs tait une ruine pour elle, et c'tait
pour cela qu'elle s'adressait directement  mademoiselle Madeleine
Haupois, en faisant appel  ses sentiments de justice, d'honneur et de
pit filiale.

La lecture de cette lettre avait atterr Madeleine. Eh quoi! c'tait l
ce que son oncle appelait mener  bien le rglement des affaires de son
pre!

Mais, aprs une nuit d'insomnie, elle crut avoir trouv un moyen qui
non-seulement payerait entirement les dettes de son pre, mais qui
encore empcherait Saffroy de persister dans ses projets de mariage.

Et le jour mme,  l'heure de sa promenade ordinaire avec son oncle,
profondment mue, mais aussi fermement rsolue, elle s'ouvrit  lui.




XV


M. Haupois tait un homme mthodique en toutes choses, mme en ses
distractions et ses plaisirs; ce qu'il avait fait une fois, il le
faisait une seconde fois, une troisime, et toujours. Ainsi, ayant pris
l'habitude de monter chaque jour les Champs-lyses et de les
redescendre, il ne dpassait jamais le rond-point de l'toile; arriv
l, il faisait le tour de l'Arc de Triomphe, regardait pendant dix ou
douze minutes le mouvement des voitures dans l'avenue du bois de
Boulogne, et revenait  petits pas  Paris, prenant pour descendre le
trottoir oppos  celui qu'il avait suivi pour monter.

Madeleine monta les Champs-lyses, appuye sur le bras de son oncle,
sans oser aborder son sujet, s'excitant au courage, se fixant un arbre,
une maison, un endroit quelconque o elle parlerait, et dpassant cette
maison, cet arbre sans avoir rien dit; combien de prtextes, combien de
raisons mme n'avait-elle pas pour se taire! son oncle tait distrait;
on les avait salus; on allait les aborder.

Enfin, ils arrivrent au rond-point de l'toile: il fallait se dcider
ou renoncer.

--Est-ce que nous n'irons pas un jour jusqu'au Bois? dit-elle en
s'efforant de prendre un ton enjou alors que son coeur tait serr 
touffer.

--Jusqu'au Bois!

Et M. Haupois resta un moment stupfait, se demandant ce que pouvait
signifier une pareille extravagance. Mais c'tait une voix douce et
harmonieuse qui venait de lui parler, c'taient de beaux yeux tendres
qui le regardaient, il se laissa toucher.

--Au fait, dit-il, pourquoi n'irions-nous pas au Bois?

--C'est ce que je me demande. Le temps est  souhait pour la promenade,
ni chaud ni froid; pas de poussire, pas de boue et un splendide
coucher de soleil qui se prpare derrire le Mont-Valrien.

--Eh bien! allons au Bois si tu n'as pas peur de marcher.

En peu de temps, ils arrivrent  l'entre du Bois: le soleil s'tait
abaiss derrire le Mont-Valrien, dont la dure silhouette se dcoupait
en noir sur un fond d'or, et dj des vapeurs blanches s'levaient  et
l au-dessus des arbres dpouills de feuilles.

Puis, ayant pris l'alle des fortifications ils se trouvrent seuls au
milieu du bois, dans le silence qui n'tait troubl que par le bruit des
feuilles sches souleves par leurs pas: le moment tait venu de parler.

Comme elle rflchissait depuis quelques instants, son oncle
l'interpella:

--Je te trouve bien mlancolique, si tu es fatigue, dis-le franchement,
ma mignonne, nous rentrerons.

--Ce n'est pas la fatigue qui m'attriste, mon oncle, c'est le souvenir
d'une lettre que j'ai reue, une lettre de Rouen.

--De Rouen?

--De madame Monfreville.

 ce nom, qui tait celui de la vieille dame crancire de l'avocat
gnral, M. Haupois ne put retenir un mouvement de contrarit.

--Et que te veut madame Monfreville?

--Elle me dit qu'elle n'a touch que cinq mille francs sur les dix mille
qui taient dus par mon pre, et elle me demande, elle me prie de lui
faire payer ces cinq mille francs.

--Ah! vraiment, et comment madame Monfreville veut-elle que tu lui payes
ces cinq mille francs? Cette vieille folle sait bien cependant qu'il ne
t'est rien rest, ce qui s'appelle rien, de la succession de ta mre.
Elle veut t'apitoyer aprs avoir vu qu'elle n'obtiendrait rien de moi.
Tu me donneras sa lettre, et je me charge de lui rpondre moi-mme de
faon  ce qu'elle te laisse tranquille dsormais.

--Mais, mon oncle.

Il ne la laissa pas prendre la parole comme elle le voulait.

--Les comptes faits, le passif de ton pre s'est trouv de 75% suprieur
 son actif augment de l'abandon de tes droits, j'ai pris  ma charge
25% et nous sommes ainsi arrivs  offrir aux cranciers 50%, qui ont
t accepts avec une vritable reconnaissance, je te l'assure. Pour un
bon nombre c'tait plus qu'il ne leur tait d rellement, et ils
avaient encore un joli bnfice, tant ton pauvre pre avait mal arrang
ses affaires. C'tait le cas particulirement de ta vieille madame
Monfreville,  qui, je le parierais, ton pre ne devait pas lgitimement
plus de quatre ou cinq mille francs. Au reste, pas un seul n'a fait de
rsistance pour donner une quittance entire, et cela prouve mieux que
tout la valeur de ces crances.

Cette explication pouvait tre bonne, mais elle ne porta nullement la
conviction dans l'esprit de Madeleine, et encore moins dans son coeur:
que son pre dt lgitimement ou non, elle ne s'en inquitait pas; il
devait, c'tait assez pour qu'elle voult payer.

--Mon cher oncle, dit-elle en le regardant avec des yeux suppliants, je
suis pntre de reconnaissance pour ce que vous avez fait, et cependant
j'ose encore vous demander davantage.

--Tu veux que je paye madame Monfreville; cela ne serait pas juste, et
je ne la ferai pas.

--Vous tes un homme d'affaires, moi je ne suis qu'une femme; cela vous
expliquera comment j'ose avoir une manire de comprendre et de sentir
les choses autrement que vous. Pardonnez-le-moi. Je voudrais que tout ce
que mon pre doit ft pay.

--Tout ce qu'il devait rellement a t pay.

--J'entends tout ce qu'on lui rclamait.

--C'est de la folie.

--Je ne viens pas vous demander de vous imposer ce nouveau sacrifice,
mais ma tante m'a dit que, dans votre gnrosit, vous vouliez me donner
une dot, afin de rendre possible un mariage que vous jugez avantageux
pour moi, eh bien, mon bon oncle, je vous en prie, je vous en supplie,
ne me donnez pas cette dot, et employez-la  payer ce que mon pre doit.

--Ton pre ne doit rien, je te le rpte, et ce que tu me demandes l
est absurde  tous les points de vue.

--Il n'y en a qu'un qui me touche, c'est la mmoire de mon pre;
permettez-moi de l'honorer comme je crois, comme je sens qu'elle doit
l'tre, alors mme que cela serait absurde.

--Une fille dans ta position, orpheline et sans fortune, est folle de
repousser un bon mariage. C'est son indpendance qu'elle refuse.

--Mais l'indpendance ne peut-elle pas aussi s'acqurir, pour une
orpheline sans fortune, par le travail? Si vous consacrez la dot que
vous me destiniez  payer ces dettes, ce sera prcisment et seulement
cette permission de travailler que je vous demanderai. Et, m'accordant
ces deux grces, vous aurez t pour moi le meilleur des parents.
Pourquoi ne me permetteriez-vous pas de travailler dans vos bureaux? ma
tante, qui n'est pas jeune comme moi, et qui, au lieu d'tre pauvre
comme moi, est riche, y travaille bien du matin au soir.

M. Haupois-Daguillon s'arrta, et durant assez longtemps il regarda sa
nice, dont le visage pli par l'motion recevait en plein la lumire du
soleil couchant.

--Ainsi, dit-il, tu me demandes trois choses: 1 payer ce que tu crois
que ton pre doit encore; 2 ne pas pouser Saffroy; 3 travailler, et
surtout travailler dans notre maison, n'est-ce pas?

--Oui, mon oncle, dit-elle.

--Eh bien! je ne consentirai  aucune de ces trois choses,--je ne
payerai pas ce que ton pre ne doit pas,--je ferai tout au monde pour
que tu pouses Saffroy,--je ne te permettrai jamais de travailler dans
ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons  te
donner, tu les connais dj ou tu les sens. Mais comme tu pourrais
t'tonner que je ne veuille pas te donner  travailler dans notre
maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille,
j'admets que des explications sont ncessaires; les voici donc: tu es
jeune, jolie, sduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut
pas vivre sur le pied de l'intimit avec un homme jeune aussi, beau
garon aussi, qui est son cousin. Il y a l un danger pour tous. Marie,
nous ne nous sparerions jamais, puisque ton mari serait notre associ.
Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme
employe de la maison, nous serions obligs de tenir notre fils loin de
Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant  Madrid malgr le
chagrin que nous prouvions  nous sparer de lui. Il y restera tant que
tu n'auras pas accept Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous
crera pour tous une situation bien difficile. Rflchis  tout cela, et
plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme
tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici 
Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.




XVI


Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les
bruits de la maison se furent teints, Madeleine rflchit  ce que son
oncle lui avait demand.

Qu'on ne voult pas payer les dettes de son pre, c'tait ce qu'elle ne
comprenait pas. Son oncle, elle en tait convaincue, tait un honnte
homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'tait la
rputation de probit commerciale dont il jouissait. D'autre part, il
poussait jusqu' l'orgueil la fiert de son nom. Alors comment se
faisait-il qu'il ne voult pas payer intgralement les dettes de son
propre frre, et qu'il s'abaisst  chercher un arrangement avec les
cranciers de celui-ci?

Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le
dterminer  procder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on
rclamait  la succession de son frre ft d rellement, avait-il dit.
Mais qu'importait? ce n'tait pas cette succession qui tait engage,
c'tait la mmoire de ce frre.

Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-mme.

Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne
possde rien?

Sans doute, il y avait un moyen qui se prsentait  elle, et qui
trs-probablement russirait,--c'tait d'accepter Saffroy pour mari.
Qu'elle allt  lui et franchement qu'elle lui dt: Je serai votre
femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon
pre avec la dot ou plutt sur la dot que mon oncle me donnera, et il
semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce
n'tait pas l'amour, ce serait l'intrt qui lui dirait d'accepter cette
condition.

Mais pour agir ainsi il et fallu qu'elle ft libre, et elle ne l'tait
pas.

Pour donner sa vie en change de l'honneur de son pre, il eut fallu
qu'elle ft matresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas.

Ce n'tait plus l'heure des mnagements et des compromis avec soi-mme,
et et-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'et pas pu, les
paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Lon.

Dans sa puret virginale elle avait repouss cet aveu chaque fois que de
son coeur il lui tait mont aux lvres. Ingnieuse  se tromper
elle-mme, elle s'tait dit et rpt que les sentiments qu'elle
prouvait pour Lon taient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une
soeur pour son frre, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait
pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.

Mais cela tait hypocrisie et mensonge.

La vrit, la ralit c'tait qu'elle l'aimait non comme son cousin, non
comme son frre, non pas par reconnaissance; c'tait l'amour qui
emplissait son coeur.

Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le
repousser quand, pensant  un mariage avec Saffroy, elle se sentait
touffe par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son pre,
elle et ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aim Lon?
c'tait son coeur qui se rvoltait contre sa tte, c'tait l'amour de
l'amante, qui refusait de se sacrifier  l'amour de la fille.

Libre, elle et pu accepter Saffroy mme ne l'aimant pas,--la tendresse
sinon l'amour natrait peut-tre plus tard.

Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle
tait  un autre? 'et t tromperie de se dire que la tendresse
natrait peut-tre plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait
bien qu'elle n'aimerait jamais que Lon.

Mme pour l'honneur de son pre, elle ne pouvait pas se dshonorer ni
dshonorer son amour.

Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la
mmoire de son pre ft dshonore.

Jamais elle n'avait prouv pareille angoisse: par moments son coeur
s'arrtait de battre; et par moments aussi, le sang bouillonnait dans sa
tte  croire que son crne allait clater, puis tout  coup un
anantissement la prenait, et, s'enfonant la tte dans son oreiller,
elle pleurait comme une enfant; mais ce n'taient pas des larmes qu'il
fallait, et alors s'indignant contre sa faiblesse, se raidissant contre
son dsespoir, elle se disait qu'elle devait tre digne de son amour
pour son pre, aussi bien que de son amour pour Lon.

Oui, c'tait cela, et cela seul qu'elle devait.

Elle ne pouvait donc compter que sur elle seule, et,  cette pense,
elle se sentait si petite, si faible, si incapable que ses accs de
dsesprance la reprenaient: ah! misrable fille qu'elle tait, sans
initiative et sans force.

 qui s'adresser,  qui demander conseil?

Il y avait dans sa chambre, qui avait t autrefois celle de Camille, un
portrait de Lon fait  l'poque o celui-ci avait vingt ans, et que
Camille, se mariant, n'avait pas emport chez son mari. Combien souvent,
portes closes et sre de n'tre pas surprise, Madeleine tait-elle
reste devant ce portrait qui lui rappelait son cousin  l'ge
prcisment o, sans qu'elle et conscience du changement qui se faisait
dans son coeur de quinze ans, il tait devenu pour elle plus qu'un
cousin.

Anantie par l'angoisse qui l'oppressait, elle descendit de son lit, et,
allumant une lumire, elle alla s'agenouiller sur un fauteuil plac
devant ce portrait, et elle resta l longtemps, plonge dans une muette
contemplation.

La pendule sonna trois heures du matin; partout, dans la maison comme au
dehors, le silence et le sommeil; dans la chambre l'ombre que ne perait
pas la flamme de la bougie qui n'clairait gure que le portrait devant
lequel elle brlait comme un cierge devant une sainte image.

Et de fait pour Madeleine n'en tait-ce point une: celle de son dieu,
devant qui elle restait agenouille lui demandant l'inspiration.

Elle lui avait promis de lui crire si on la pressait de se marier, mais
la promesse qu'elle lui avait faite alors tait maintenant impossible 
tenir.

Il arriverait, cela tait bien certain, si elle lui crivait qu'on
voulait la marier  Saffroy. Mais alors que se passerait-il?

Ou Lon prendrait son parti, et alors il se fcherait avec son pre et
sa mre.

Ou il l'abandonnerait, et alors la blessure serait si affreuse pour elle
qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter un pareil malheur,
quelque invraisemblable qu'il ft pour son coeur.

Non, elle ne devait pas l'appeler  son secours, et seule elle devait
agir.

--N'est-ce pas, Lon? dit-elle en s'adressant au portrait d'une voix
suppliante, parle-moi, inspire-moi.

Et elle resta les yeux attachs sur cette image, les mains tendues vers
elle.

La bougie s'tait consume et, arrivant  sa fin, elle jetait des lueurs
ingales et vacillantes: tout  coup Madeleine crut voir les yeux du
portrait lui sourire; ils la regardaient avec une tristesse attendrie;
ils lui parlaient. Et comme elle cherchait  les bien comprendre,
brusquement la nuit se fit paisse et noire; la bougie venait de mourir.

Elle se releva, et  ttons, elle gagna son lit sans avoir l'ide
d'allumer une autre bougie:  quoi bon? elle savait maintenant ce
qu'elle avait  faire, sa route tait trace.

Elle sauverait l'honneur de son pre,--et elle sauverait la puret de
son amour.




XVII


Au temps o l'avocat gnral runissait souvent le soir, dans sa maison
du quai des Curandiers, des amis pour faire de la musique, on avait dit
 Madeleine qu'elle gagnerait quand elle le voudrait cent mille francs
par an au thtre avec sa voix et son talent.

--Quel malheur que vous ne soyez pas dans la misre; lui rptait
souvent un vieil ami de son pre qui en sa jeunesse avait t un grand
artiste; la position de votre pre privera la France d'une chanteuse
admirable.

Alors elle avait souri de ces compliments aussi bien que de ces regrets,
et jamais l'ide ne lui tait venue qu'elle pourrait chanter un jour
pour d'autres que pour son pre, pour ses amis ou pour elle-mme.
Comdienne, chanteuse, la fille d'un magistrat, c'et t folie.

Ce qui lui avait paru folie  cette poque ne l'tait plus maintenant.

Elle n'tait plus la fille d'un magistrat, elle tait celle d'un homme
ruin, et ce que la haute position de celui-l aurait dfendu si elle
en avait eu le dsir, la misrable position de celui-ci le commandait
malgr la rpugnance instinctive qu'elle prouvait  accueillir cette
ide.

Il ne s'agissait plus  cette heure de ses dsirs ou de ses rpugnances,
il s'agissait de son pre et de son amour.

Le jour naissant la surprit sans qu'elle et ferm les yeux une seule
minute; mais sa nuit avait t mieux employe qu' dormir: sa rsolution
tait arrte; elle n'avait plus qu' trouver les moyens de la mettre 
excution; heureusement cela ne demandait pas la mme intensit de
rflexion, et elle n'aurait pas besoin de consulter le portrait de Lon,
qui, d'ailleurs, sous la lumire blanche du matin avait perdu
l'animation et la vie.

Et pendant toute la journe, au milieu de ses banales occupations
ordinaires, des alles et venues, des conversations, elle tcha de btir
un plan de conduite exempt de trop grosses maladresses et qui ft d'une
ralisation pratique.

Bien qu'elle n'et pas une grande exprience des choses du monde, elle
n'tait ni assez simple ni assez nave pour s'imaginer qu'elle n'avait
qu' crire au directeur de l'opra pour lui demander une audition qui
serait immdiatement accorde et  la suite de laquelle on lui offrirait
un engagement.

Elle sentait qu'elle ne pourrait pas procder ainsi, et, prcisment
parce qu'elle avait acquis un certain talent, elle savait combien ce
talent tait insuffisant, surtout pour le thtre: quand on a chant
pendant plusieurs annes avec des chanteurs de profession, on sait la
diffrence qui spare l'amateur, mme le meilleur, d'un artiste, mme
mdiocre.

Elle avait beaucoup  tudier, beaucoup  acqurir avant de pouvoir
paratre sur un thtre.

Au point de vue du travail, cela n'avait rien pour l'effrayer; elle se
sentait forte et vaillante.

Mais, au point de vue des moyens de travail, elle tait au contraire
pleine d'inquitude: comment tudier, comment payer les matres qui la
feraient travailler, quand elle ne possdait rien que quelques centaines
de francs, des bijoux et des effets personnels?

Elle pouvait  la vrit se prsenter au Conservatoire dont les cours
sont gratuits, mais on n'est admis au Conservatoire que sur le dpt
d'un acte de naissance, et ds lors il serait trop facile de savoir ce
qu'elle tait devenue, c'est--dire que son oncle, sa tante, Lon
lui-mme interviendraient aussitt pour l'empcher d'excuter son
dessein.

Elle avait assez vu et assez entendu les artistes qui venaient chez son
pre pour savoir qu'il y a des professeurs avec lesquels les lves
pauvres peuvent faire des arrangements: tant que l'lve est lve et
tudie, il ne paye point son professeur, mais du jour o il est artiste
et o il a des engagements, il abandonne sur ses appointements un tant
pour cent plus ou moins fort et pendant une priode plus ou moins longue
au professeur qui l'a form.

C'tait un de ces professeurs qu'il lui fallait, qui ne se fit payer que
dans l'avenir; une part pour le matre, une autre pour les cranciers de
son pre, et tout tait sauv.

Le point le plus dlicat maintenant tait de savoir comment elle
vivrait pendant le temps de ces leons et jusqu'au moment o elle serait
en tat de paratre sur un thtre; elle fit le compte de son argent, il
lui restait quatre cent vingt-cinq francs sur un billet de cinq cents
francs que son oncle lui avait donn rcemment pour ses menues dpenses;
de plus elle possdait quelques bijoux et enfin des vtements et du
linge qu'elle ne pouvait gure estimer  leur prix de vente. En tous cas
cela runi formait un total qui semblait-il devrait lui permettre de
vivre, avec une rigoureuse conomie, pendant prs de deux ans; et
c'tait assez sans doute en travaillant nergiquement, pour gagner le
moment o elle pourrait dbuter.

Si elle avait eu l'habitude de sortir seule, elle aurait pu aller chez
les professeurs de chant dont elle connaissait le nom pour leur demander
s'ils consentaient  l'accepter comme lve, mais ayant toujours t
accompagne, par son oncle, par sa tante ou par une femme de chambre, il
lui tait impossible de faire ces visites.

Pour cela il fallait qu'elle ft libre, et pour tre libre il fallait
qu'elle quittt cette maison dans laquelle elle ne rentrerait jamais.

 cette pense son coeur se serra et une dfaillance morale l'envahit
tout entire. C'taient les liens de la famille qu'elle allait briser de
ses propres mains. Que serait-elle pour son oncle et pour sa tante
lorsqu'elle serait sortie de cette maison qui lui avait t si
hospitalire? Que serait-elle pour Lon,  qui elle ne pourrait pas dire
la vrit, et de qui elle devrait se cacher comme de tous autres? Que
penserait-il d'elle? Comment la jugerait-il? S'il allait la condamner?
Lui!

Son angoisse fut telle qu'elle en vint  se demander si son dessein
tait ralisable et s'il n'tait pas plus sage de l'abandonner; mais
elle se raidit contre cette faiblesse en se disant que ce qu'elle
appelait sagesse, tait en ralit lchet.

Oui, tout ce qu'elle venait d'entrevoir et de craindre tait possible,
mais quand mme son oncle et sa tante la condamneraient, quand mme Lon
la chasserait de son souvenir, elle devait persvrer. Est-ce que son
dpart qui allait la sparer de sa famille, n'allait pas justement
ramener dans cette famille celui qui  cause d'elle en avait t
loign, un fils bien-aim?

En agissant comme elle l'avait rsolu, ce n'tait pas seulement  son
pre qu'elle donnait sa vie, c'tait encore  Lon.

Il n'y avait donc plus  hsiter, elle quitterait cette maison, et
seule, sans appui, laissant derrire un souvenir condamn, elle
s'embarquerait  dix-neuf ans, sur la mer du monde, sans espoir de
retour, mais au moins avec cette force que donne le sacrifice  ceux
qu'on aime et le devoir accompli.

Cependant, son parti fermement arrt, elle en diffra, elle en retarda
l'excution; c'tait chose si grave, si cruelle, de dire adieu
volontairement aux joies tranquilles du foyer,  la tendresse de la
famille,  l'amour.

Mais madame Haupois-Daguillon, en lui parlant de Saffroy, vint
l'arracher  ses hsitations.

--Tu as rflchi  ce que je t'ai dit? lui demanda-t-elle un soir.

--Oui, ma tante.

--Bien rflchi, n'est-ce pas, en jeune fille raisonnable?

--Oui, ma tante, bien rflchi, longuement au moins et avec toute
l'attention dont je suis capable.

--Et qu'as-tu dcid au sujet de Saffroy? Ton oncle, qui lui aussi t'a
demand de rflchir, voudrait savoir comme moi ce que tu as dcid; il
y a pour nous urgence  ce que tu te prononces.

--Voulez-vous me donner jusqu' demain soir, je vous crirai?

--Pourquoi crire quand nous pouvons nous expliquer de vive voix,
franchement, amicalement?

--Si vous le voulez, j'aime mieux crire; je dirai ainsi moins
difficilement ce que j'ai  vous dire.




XVIII


En disant  sa tante qu'il lui serait moins difficile d'crire que de
parler, Madeleine ne se flattait pas de la pense que cette lettre
serait facile,--dans sa position rien n'tait facile, ni lettres, ni
paroles, ni actes.

Mais ce n'tait pas devant les difficults qu'elle devait s'arrter,
c'tait devant les impossibilits, et encore devait-elle les affronter,
quitte  tre vaincue.

Lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle se mit  crire cette
lettre:

Ma chre tante,

C'est  mon oncle aussi bien qu' vous que j'adresse cette lettre;
c'est vous deux avant tout que je veux remercier du tendre accueil que
j'ai reu dans cette maison. Avec les douces penses qui m'emplissent le
coeur lorsque je songe  l'affection que vous m'avez montre ce m'est un
profond chagrin de ne pas pouvoir vous prouver ma reconnaissance en me
rendant  vos dsirs.

Mais je ne deviendrai jamais la femme d'un homme que je n'aimerai pas,
et je n'aime pas M. Saffroy, malgr toutes les qualits que je lui
reconnais.

Je sens qu'une pareille rponse me cre des devoirs et que, puisque je
refuse l'existence fortune que dans votre gnreuse tendresse vous
vouliez m'assurer, c'est  moi de prendre dsormais la direction de
cette existence.

En demandant  mon oncle les moyens de travailler, je ne cdais pas 
un caprice, mais  une volont pose et arrte, celle de pouvoir
prendre librement la responsabilit de mes dterminations. Mon oncle a
cru devoir me refuser. Je respecte les raisons qui l'ont guid, mais il
m'est impossible de les accepter.

Je dois travailler et, puisque je veux avoir la libert de mes
rsolutions et de mes actes, gagner moi-mme par le travail cette
libert.

Je comprends qu'il m'est impossible d'excuter ma volont en restant
prs de vous; demain j'aurai donc quitt cette maison o j'ai t si
tendrement reue.

Je vous prie de ne pas faire faire de recherches pour me dcouvrir, en
tous cas je vous prviens que mes dispositions sont prises pour qu'on ne
puisse pas me retrouver; je veux poursuivre jusqu'au bout
l'accomplissement de ce que je crois un devoir, et vous sentez bien,
n'est-ce pas, que pour cela je dois me mettre  l'abri de vos
reproches. Si je n'avais craint de faiblir en face de vous qui l'un et
l'autre m'avez tmoign, en ces dernires circonstances, une tendresse
si douce  mon coeur, est-ce que je ne me serais par explique
franchement au lieu de vous crire cette lettre que mes larmes
interrompent  chaque ligne?

Permettez-moi de vous embrasser tous deux et laissez-moi vous dire que
je vivrai avec votre souvenir et avec la pense de rester digne de votre
affection, si vous voulez bien me la conserver.

MADELEINE HAUPOIS

Cette lettre acheve, il lui en restait une autre  crire, car elle ne
voulait pas sortir de cette maison o elle avait t amene par Lon,
sans qu'il ft prvenu de son dpart.

Mais avec lui aussi elle ne pouvait pas tout dire.

Tu m'as fait promettre de t'crire, mon cher Lon, dans le cas o l'on
me parlerait de mariage. On m'en a parl. Ton pre et ta mre m'ont
demand de devenir la femme de M. Saffroy. Comme je ne puis pas l'aimer,
j'ai refus malgr les instances de mon oncle et de ma tante qui, je te
l'assure, ont t vives.

Si je ne t'ai pas appel  mon aide comme je t'avais promis de le
faire, c'est que j'ai t retenue par cette considration que tu ne
pouvais venir  mon secours qu'en te mettant en opposition avec ton pre
et ta mre, en les blessant, en te fchant avec eux peut-tre.

Je dois me dfendre seule, et pour cela je n'ai qu'un moyen: quitter
cette maison et vivre de mon travail.

Pardonne-moi de ne pas te dire o je me retire; je ne le puis, sachant
bien que tu viendrais m'y offrir ta protection; ce que je ne peux pas
accepter dans la maison de ton pre, je le puis encore moins hors de
cette maison.

Il faut donc que nous ne nous voyions pas. Ce m'est, ai je besoin de te
le dire, un cruel chagrin, et tel qu'il m'a fait diffrer longtemps
l'excution d'une rsolution qui, quoi qu'il nous en cote  tous, doit
s'accomplir.

O que je sois, je vivrai avec le souvenir de ton affection.

Toi, je l'espre, tu ne me fermeras pas ton coeur; ce me sera un
soutien dans la vie, o je vais entrer seule et rester seule, de savoir
et de me dire que tu penses avec tendresse  ta pauvre

MADELEINE.

Aprs avoir crit cette lettre, elle resta longtemps perdue dans ses
penses et accable sous le poids de son motion.

C'tait fini, elle ne le verrait plus. Aimant et n'ayant pas t aime,
elle n'aurait pas dans toute sa vie le souvenir d'une journe d'amour et
de bonheur, et elle avait dix-neuf ans.

Derrire elle, rien; devant elle, rien que l'inconnu.

Quand elle s'veilla, son plan tait trac.

Ordinairement on la laissait seule le matin dans l'appartement de la rue
de Rivoli; elle profiterait de ce moment, et, aprs avoir loign les
domestiques sous un prtexte quelconque, elle irait elle-mme chercher
un fiacre sur lequel elle ferait charger ses malles par un
commissionnaire.

Les choses s'arrangrent  souhait pour le succs de son dessein: la
cuisinire tait sortie pour aller  la halle, elle envoya en course le
valet de chambre ainsi que la femme de chambre, et alors elle put aller
chercher son fiacre et son commissionnaire.

Lorsque le commissionnaire fut sorti, emportant sur son dos la dernire
caisse, Madeleine resta un moment immobile au milieu de cette chambre o
elle avait cru que s'coulerait sa vie, o elle tait reste si peu de
temps.

Elle alla s'agenouiller devant le portrait de Lon, comme dans la nuit
o il lui avait parl, et, l'ayant embrass, elle s'enfuit sans se
retourner: le bruit de la porte qu'elle tira pour la fermer lui crasa
le coeur, et en descendant l'escalier elle fut oblige de s'appuyer sur
la rampe.

Elle se fit conduire  la gare Saint-Lazare, o elle prit un billet pour
Argenteuil.  Argenteuil, elle descendit du train et se promena pendant
une demi-heure. Puis, revenant au chemin de fer, elle prit un billet
pour Paris (gare du Nord), o elle arriva deux heures aprs avoir quitt
Paris (gare de l'ouest). Si on la cherchait, il y avait bien des chances
pour qu'on ne devint pas cet itinraire; on la croirait plutt partie
pour Rouen.

Arrive  la gare du Nord, elle y laissa ses bagages, se proposant de
venir les prendre quand elle aurait un logement, et tout de suite elle
se mit en route, mais  pied, pour les Batignolles, o elle voulait
chercher ce logement. C'tait la premire fois qu'elle sortait seule
dans les rues de Paris; mais ce qui l'et assez vivement trouble
quelques jours auparavant ne pouvait plus l'inquiter ou l'mouvoir;
elle avait maintenant bien d'autres dangers  braver, et de plus
srieux.

Si elle avait t libre, elle aurait pris une chambre dans une maison
meuble ou dans une pension bourgeoise, ce qui et t beaucoup plus
simple et beaucoup plus facile pour elle; mais quand on est fille de
magistrat on a maintes fois entendu parler des lois de police qui
rgissent les maisons meubles ou les htels, et l'on sait que c'est l
qu'on s'adresse tout d'abord pour trouver les gens qu'on recherche; il
ne fallait pas que son oncle la trouvt.

Elle se logerait donc chez elle dans ses meubles, ce qui, en changeant
de nom, rendrait les recherches presque impossibles.

Aprs avoir march pendant trois heures dans les rues les plus
tranquilles de Batignolles, et mont cinq ou six cents marches, elle
trouva enfin dans le quartier qui s'incline vers la plaine de Clichy,
cit des Fleurs, au dernier tage d'une modeste maison, une chambre et
un cabinet qui taient vacants et  peu prs habitables.

Les deux pices taient mansardes; mais, par la fentre de la chambre,
on apercevait un coin de campagne par-dessus des chemines d'usines, et,
tout au loin, un horizon qui se confondait avec le ciel. Cela cotait
deux cent quarante francs par an; et, comme elle arrivait de la province
sans pouvoir indiquer quelqu'un chez qui on pouvait prendre des
renseignements, on lui fit payer un terme d'avance.

Elle n'avait plus qu' acheter les meubles qui lui taient
indispensables: un lit avec sa literie, une chaise en paille, quelques
objets de toilette et cinq ou six ustensiles de cuisine: casserole,
gril, assiettes, verres, couteau, cuillre et fourchette.

Au moment o la nuit tombait, elle se trouva seule dans sa chambre, au
milieu des meubles et des objets qu'on venait de lui apporter.

Elle avait jur qu'elle serait forte, et cependant, quoi qu'elle ft,
elle ne put retenir ses larmes.

Seule!




XIX


Elle tait rsolue  ne pas perdre de temps et  chercher immdiatement
le professeur qui voudrait bien la prendre pour lve.

Le lendemain matin, elle s'habilla pour commencer ses visites, et
quittant ses vtements de deuil, qui, lui semblait-il, devaient la faire
remarquer et par l mettre sur ses traces, si, comme cela tait
probable, on la cherchait, elle revtit une de ses anciennes robes qui,
sans tre noire, tait cependant de couleur sombre.

Le professeur auquel elle voulait s'adresser tait un ancien chanteur
retir du thtre depuis quatre ou cinq ans, et qui avait quitt la
scne en pleine possession de son talent ainsi que de ses moyens. Sans
se conqurir un de ces noms glorieux qui s'imposent  une poque et la
datent, il s'tait plac cependant parmi les trois ou quatre bons
artistes de son temps. Assez mal dou par la nature qui ne lui avait
donn qu'une voix ingrate et qu'un extrieur peu agrable, c'tait 
force de travail, d'tudes, de volont et d'intelligence qu'il tait
arriv  cette position. Le succs avait t d'autant plus lent qu'il
n'avait t aid par aucun de ces petits moyens qu'emploient si souvent
ceux qui veulent russir  tout prix: la rclame, la bassesse ou
l'intrigue. Honnte homme, galant homme dans la vie, il avait voulu
l'tre,--ce qui est plus difficile,--mme au thtre, et il l'avait t;
aussi, lorsque dans la conversation on voulait citer un artiste qui
honorait sa profession, son nom se prsentait-il toujours le premier:
Voyez Maraval. C'tait non-seulement par ces qualits qu'il s'tait
impos aux sympathies bourgeoises, mais c'tait encore par la fortune:
conome, soigneux, rang, il avait mis de ct la grosse part de ce
qu'il avait gagn, et en ces dernires annes il s'tait fait construire
avenue de Villiers un petit htel qui rehaussait singulirement la
considration dont il jouissait dans un certain monde. C'tait l qu'il
vivait bourgeoisement, entre son fils, avocat distingu, et son gendre,
associ d'une maison de soieries de la place des Victoires; bon poux,
bon pre, bon bourgeois de Paris, il n'avait plus d'autre ambition que
de former des lves dignes de lui.

Sans l'avoir jamais vu autre part qu'au thtre, Madeleine savait tout
cela, et c'tait ce qui l'avait dtermine  s'adresser  lui.
N'avait-il pas tout ce qu'elle pouvait dsirer: le talent et
l'honntet?

Sortant de la cit des Fleurs, elle se dirigea vers l'avenue de
Villiers, o elle ne tarda pas  arriver; mais, ignorant o demeurait
Maraval, elle demanda son adresse  un sergent de ville du quartier, qui
de la main lui dsigna une petite maison btie dans le style moiti
romain, moiti gyptien, avec une dcoration polychrome pour la faade.

Son coeur battit fort lorsqu'elle souleva le marteau de bronze vert
appliqu sur une porte peinte en rouge trusque. M. Maraval tait
occup, il donnait une leon et ne serait libre que dans une demi-heure.
Elle attendit dans un petit salon, dont les murs taient couverts de
portraits (lithographies, photographies), offerts  mon cher camarade,
 mon cher matre,  mon cher ami Maraval.

Au bout d'une demi-heure la porte s'ouvrit et Maraval, vtu d'un
pantalon gris et d'une redingote noire boutonne, parut devant elle; de
la main il lui fit signe d'entrer et elle se trouva dans un vaste
atelier tendu de tapisseries anciennes, dans l'ameublement duquel
respirait un ordre mticuleux.

--Qui ai-je l'honneur de recevoir? demanda Maraval en lui indiquant de
la main un fauteuil.

--Mademoiselle Harol.

C'tait le nom qu'elle avait choisi et sous lequel elle voulait tre
connue dsormais, non-seulement au thtre, mais dans le monde.

C'tait  elle d'expliquer le but de sa visite, et si grand que ft son
trouble, il fallait qu'elle parlt.

--Je viens, dit-elle, vous demander si vous voulez bien me donner des
leons.

Sans rpondre, Maraval fit un signe qui pouvait passer pour un
assentiment.

Madeleine continua:

--Je ne suis pas tout  fait une commenante, j'ai travaill, j'ai mme
beaucoup travaill.

--Avec qui, je vous prie?

Madeleine avait prvu cette question et elle avait prpar sa rponse en
consquence.

--Je ne suis pas de Paris, j'habite la province, Orlans.

--Je connais les bons professeurs d'Orlans; est-ce Ferriol, qui a t
votre matre, Delecourt, ou Bortha?

--J'ai travaill sous la direction de mon pre, qui n'tait point
artiste de profession.

--Ah! trs bien, dit Maraval avec un geste involontaire qu'il tait
facile de comprendre.

Madeleine le comprit et vit que Maraval avait son opinion faite sur les
professeurs qui n'taient point artistes de profession; il fallait donc
effacer au plus vite et tout d'abord cette mauvaise impression.

--Voulez-vous me permettre de vous dire un morceau? demanda-t-elle.

--Volontiers. Soprano, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur. Que voulez-vous?

--Ce que vous voudrez vous-mme, vous pouvez vous accompagner?

--Oui, monsieur.

Avec une politesse o il y avait une lgre nuance d'ennui, il lui
montra un piano.

Elle s'assit. Autant elle s'tait sentie faible quelques instants
auparavant, autant maintenant elle tait rsolue.

Sa pense n'tait plus dans ce salon, mais plus loin,  Saint-Aubin,
dans le cimetire o son pre reposait, et c'tait le souvenir de ce
pre bien-aim qu'elle invoquait.

C'tait son jugement que Maraval allait prononcer: elle voulut qu'il
ft rendu en connaissance de cause, et elle choisit le grand air du
_Freyschutz_.

Aux premires mesures Maraval, qui avait gard son attitude compose,
prta l'oreille.

Madeleine commena le rcitatif:

    Le calme se rpand sur la nature entire.

Maraval ne la laissa pas aller plus loin:

--Parfait! s'cria-t-il, brava, brava, tous mes compliments  la
pianiste et  la chanteuse; vous avez choisi un morceau aussi difficile
pour l'une que pour l'autre, et il est inutile que vous alliez plus loin
pour que je voie de quoi vous tes capable; mais pour mon plaisir je
vous demande la grce de continuer.

Jamais parole plus douce n'avait caress son oreille, jamais
applaudissements ne l'avaient si profondment mue: les portes du
thtre s'ouvraient devant elle.

N'tant plus paralyse par l'motion, elle se livra entirement, et
quand elle eut achev cet air qui a fait le dsespoir de tant de
chanteuses de talent, les applaudissements de Maraval recommencrent,
non pas insignifiants dans leur banalit mais tels qu'un matre pouvait
les donner.

--Alors, demanda Madeleine timidement, vous croyez que je pourrais
bientt dbuter au thtre?

Instantanment, la physionomie souriante de Maraval changea:

--Au thtre, s'criait-il, c'est pour le thtre que vous me consultez?

--Mais oui.

--J'ai cru qu'il s'agissait du monde et des salons, et je ne retire rien
de ce que j'ai dit: la nature a t gnreuse pour vous et vous avez
acquis un talent remarquable, mais le thtre demande autre chose.

Alors, changeant brusquement de ton et mettant brusquement ses mains
dans ses poches.

--a n'est plus a, ma chre enfant.

La chute fut crasante, et Madeleine resta un moment anantie.

Pendant ce temps, Maraval, qui s'tait lev, avait tourn autour d'elle
en l'examinant curieusement.

--Comment, s'cria-t-il, vous voulez entrer au thtre, quelle mauvaise
fantaisie vous a pass par la tte?

--Ce n'est pas une fantaisie, mais une raison imprieuse, la ncessit
non-seulement pour moi, mais encore pour ma famille.

Et, sans tout dire, elle lui expliqua comment elle tait oblige de se
faire chanteuse.

--Pour gagner de l'argent, n'est-ce pas, dit Maraval, beaucoup d'argent
et de la gloire; vous voyez le thtre de loin, c'est de prs qu'il faut
le regarder  l'envers.

Une fois encore il la regarda longuement; mais cette fois Madeleine crut
remarquer que ce n'tait plus seulement de la curiosit qui se montrait
dans ses yeux, c'tait plus, c'tait mieux, c'tait de la sympathie, et
de l'intrt.

--Qui vous a conseill de vous adresser  moi? demanda-t-il.

--Personne: je suis venue  vous pour ce que je savais de vous.

--De moi, le chanteur?

--De vous le chanteur et de vous monsieur Maraval.

--Ah!

Et il laissa paratre un sourire de satisfaction.

Puis, aprs avoir march pendant quelques minutes de long on large dans
le salon, il vint s'asseoir prs de Madeleine.

--Mademoiselle, dit-il, le tmoignage, de confiance et d'estime que vous
m'avez donn en venant ici m'impose un devoir, celui de vous clairer.
Bien que je n'aie pas l'honneur de vous connatre depuis longtemps, il
ne m'est pas difficile de voir que vous tes une jeune fille bien
leve, distingue, intelligente, instruite, pleine de puret,
d'innocence et d'ignorance, cela saute aux yeux; laissez-moi donc vous
le dire, ce n'est point un compliment banal, et je ne parle de ces
qualits que pour pouvoir justifier le rle que je crois devoir prendre
auprs de vous; soyez convaincue que ce que j'ai  vous dire est tout 
fait en dehors du jugement que j'ai pu porter sur votre talent tout 
l'heure. Il est possible qu'aprs un certain temps d'tudes srieuses ce
talent se dveloppe et devienne un grand talent; mais il est possible
aussi qu'il ne se dveloppe pas et qu'il reste ce qu'il est en ce
moment, suprieur dans le monde, j'en conviens volontiers, insuffisant
au thtre. L n'est donc pas absolument la question. Elle est o ma
conscience la place: dans la carrire que vous voulez embrasser, et
c'est l ce qui m'oblige  vous clairer sur les terribles difficults,
sur les insurmontables difficults que vous voulez affronter sans les
connatre. Mon ge et mon exprience me donnent pour cela une autorit,
qui, je l'espre, vous fera rflchir srieusement pendant qu'il en est
temps encore. Vous m'coutez, n'est-ce pas?

--Si je vous coute! Oh! oui monsieur.

--L'existence d'un comdien et surtout celle d'une comdienne est, mon
enfant, la plus difficile et la plus misrable des existences. Ne croyez
pas que j'exagre. Regardez autour de vous. Voyez dans quelles
conditions on dbute ordinairement, je ne dis pas sur les petits
thtres, qui ne doivent pas nous occuper, mais sur une scne honorable.
Il faut dix ans et beaucoup de talent pour arriver  une situation qui
soit moins prcaire que celle des premires annes, et vous voyez
combien peu y arrivent, combien au contraire, mme avec beaucoup de
talent, restent dans des positions effaces. C'est l une cruelle
blessure, qui n'est rien cependant auprs de celles que vous font chaque
jour les rivalits: la jalousie, l'envie, la calomnie vous attaquent de
tous les cts; il faut se dfendre, et dans cette lutte les hommes
laissent une bonne partie de leur amour-propre et de leur dignit, les
femmes se perdent infailliblement. Je vous parlais de vos qualits tout
 l'heure; elles seraient justement des dfauts, de grands dfauts pour
cette existence: l'honntet, la distinction, la bonne ducation, que
voulez-vous qu'on en fasse, et si vous croyez pouvoir les conserver,
vous vous trompez; ce n'est pas en restant ce que vous tes aujourd'hui
que vous surmonterez jamais les obstacles que je vous signale, jamais,
vous entendez, jamais. Maintenant avez-vous pens au public,  sa
frivolit,  ses caprices; avez-vous pens  la critique,  son
incapacit,  son ignorance,  ses exigences? J'ai quitt le thtre dix
ans plus tt que je ne devais par peur de l'un et par dgot de l'autre.
Laissez-moi vous ouvrir les yeux, ma chre enfant, et donnez-moi la
satisfaction de vous sauver d'une vie qui ne doit pas tre la vtre.
Tout, tout plutt que le thtre pour une femme. Mais voyons,
regardez-moi, n'tes-vous pas charmante, mariez-vous donc: vous tes
faite pour tre aime et pour aimer. Je ne sais si vous tes convaincue,
mais j'ajoute que je refuse de vous donner des leons, car ce serait
vous aider dans votre suicide. Je refuse positivement.

 ce moment, deux enfants entrrent bruyamment dans le salon, un petit
garon et une petite fille.

--Mais viens donc djeuner, grand-pre, cria celle-ci, c'est moi qui ait
fait cuire ton oeuf, il va tre froid.

Madeleine se leva.

D'un coup d'oeil Maraval embrassa ses deux petits enfants, et les lui
montrant:

--Voil ce qu'il y a seulement de vrai et de bon dans la vie, dit-il;
mariez-vous, mariez-vous, ma chre enfant. Je suis sr que dans quelques
annes, tenant vos bbs par la main, vous viendrez me remercier de mes
conseils. Au revoir, mademoiselle.




XX


Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment
sans savoir de quel ct tourner ses pas.

Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pense. Non pas qu'elle n'et
point t touche par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent
si convaincu et si sympathique; elle en avait t bouleverse au
contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne ft parfaitement
vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt
seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne
pouvaient pas l'arrter. Elle s'abaisserait en se faisant comdienne. Eh
bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutt que de
subir cet abaissement, elle devait se marier. En thorie, cela pouvait
tre vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle.
C'tait, au contraire, dans le mariage, qu'tait pour elle l'abaissement
le plus dshonorant.

Il fallait qu'elle ft chanteuse; et, puisque s'tait pour elle le seul
moyen de ne pas laisser dshonorer la mmoire de son pre et de ne pas
fltrir son amour, il le fallait malgr tout et malgr tous.

C'est--dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvt un matre qui
la mt au plus vite en tat de paratre sur un thtre, puisque Maraval,
par intrt et par sympathie pour elle, refusait d'tre ce matre.

Mais o tait-il, ce matre?

Debout devant la porte de Maraval, immobile, rflchissant et ne
trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumire
sur laquelle elle avait tenu les yeux fixs, et qui l'avait guide,
venant de s'teindre tout  coup.

Sa mmoire trouble ne retrouvait mme plus les noms des matres qui
quelques jours auparavant lui taient vaguement connus.

Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, o les
passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris.
En marchant, une bonne inspiration, une ide, se prsenteraient sans
doute  son esprit.

Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinit, o l'enseigne et la
devanture d'un cabinet de lecture lui suggrrent enfin ce qu'elle avait
 faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach
des adresses.  l'article des professeurs et compositeurs de musique
elle trouva le nom qu'elle avait vainement demand  sa mmoire: Lozs,
rue Blanche.

Ce qu'elle savait de Lozs, c'tait qu'il tait chanteur assez mdiocre,
mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette
rputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire o il avait
pour lves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du
vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses lves en public, et
plusieurs de ceux qu'il avait forms avaient obtenu des succs
retentissants en ces dernires annes.

Elle monta la rue Blanche jusqu'au numro que l'almanach lui avait
indiqu; mais, n'tant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait
saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle
courait lui revint; si on allait la reconnatre! et il lui semblait que
chacun de ceux qui la regardaient taient des amis ou des employs de
son oncle; alors elle assurait d'une main fbrile le voile pais qui lui
cachait le visage.

L'cole de Lozs tait situe au fond d'une cour, dans un atelier vitr
qui avait servi autrefois  un photographe; et on y arrivait de
plain-pied aprs avoir travers un petit vestibule, sans que personne
ft dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.

Lorsque Madeleine eut pouss la porte de ce vestibule, elle s'arrta un
moment sans oser entrer.

Au fond de l'atelier, un jeune home  la figure nergique et de carrure
athltique chantait le grand air de _Rigoletto_, qu'un gros homme au
teint jaune, vtu d'une robe de chambre crasseuse et chauss de
chaussons de feutre, coutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant
des yeux blancs,--Lozs, sans aucun doute, qui donnait une leon; et ce
n'tait pas le moment de le dranger.

Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de
l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait
pas une place o elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Dj
les gros yeux blancs de Lozs, qui s'taient fixs sur elle  son
entre, ne l'avaient que trop intimide. Dans un coin formant
enfoncement, elle aperut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et
bizarrement accoutres, assises sur des banquettes; elle se dirigea
doucement de leur ct et s'assit derrire elles.

Aussitt elles se retournrent, et longuement, attentivement elles la
dvisagrent, en tachant de percer son voile.

--C'est-y pour prendre une leon de msieu Lozs que vous venez? demanda
l'une d'elles  voix basse.

Madeleine sans rpondre fit un signe affirmatif.

--Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a t
drang.

L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, thtral,
contrasta singulirement, avec celui de la premire vieille; elle posa
une srie de questions  Madeleine, qui ne rpondit que par signes
exactement comme si elle avait t muette.

Heureusement pour elle, la voix de Lozs vient faire taire les
vieilles:

--Silence donc dans le coin des mres, cria-t-il, fermez vos botes.

Le silence se fit aussitt, et Madeleine dlivre put suivre la leon.

L'lve chantait:

    Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-n-e
    Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-ne.

Lozs sauta de son fauteuil.

--Mais va donc, s'cria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'me; quel
pot--feu  remuer que ce garon-l.

Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.

L'lve recommena avec le mme calme, exactement comme s'il donnait la
bndiction aux cour-ti-sans race vi-le.

Lozs tait rest prs de lui dans un tat de violente exaspration;
tout  coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant
grossirement.

Alors cet hercule, qui tait dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se
mit  pleurer et  beugler:

--Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....

--Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec
les veaux.  un autre.

Une jeune fille sortit d'un coin et s'avana auprs du fauteuil o Lozs
s'tait rassis: elle avait quinze ou seize ans  peine, jolie, lgante
et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.

Au moment o elle ouvrait la bouche, Lozs l'arrta:

--Dis donc, toi, je t'ai dj fait remarquer qu'on devait m'embrasser en
arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.

La jeune fille ne dit rien, mais s'avanant vers Lozs qui, sans se
lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rase, qui,
de loin, paraissait toute bleue.

La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tte aux pieds, et
son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce
comdien!

La pense lui vint de se sauver au plus vite, mais la rflexion la
retint; il fallait persvrer quand mme.

La leon avait commenc, mais elle n'alla pas loin.

--Ce n'est pas a, s'cria Lozs, arrte, et va t'asseoir sur cette
chaise l-bas; tu croiseras tes bras derrire et tu respireras
fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer
la poitrine.  un autre.

Un tnor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir
sur sa chaise et s'appliqua  faire descendre sa respiration.

Ou bien Lozs n'tait pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais
caractre, car le jeune tnor avait  peine dit quelques mots, qu'il se
fcha:

--Toi, je t'ai dj dit de choisir; veux-tu chanter  la manire
franaise, en ouvrant la bouche en rond, ou bien  la manire italienne,
en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tte  sourire, souris
donc; a charmera les femmes.

Le tnor recommena en ouvrant si largement la bouche qu'il montra
toutes ses dents.

Tout en l'coutant, Lozs surveillait la jeune fille, qui avait t
s'asseoir sur sa chaise; tout  coup, il courut  elle et la fit lever:

--Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.

Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:

--Couche-toi l-dessus, dit-il, tale-toi tout de ton long et en mesure,
tu diras do, do, do, do.

Malgr la gravit de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire.

La leon avait t reprise, mais bien que Madeleine voult y apporter
attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derrire elle;
machinalement elle tourna la tte; elle ne vit qu'une petite porte
ferme. C'tait de derrire cette porte que venait ce chuchotement,
auquel se mlait depuis quelques instants comme un bruit de baisers
touffs.

Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'oue d'une finesse
extrme, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne
souponnaient mme pas. Cependant ces chuchotements taient si forts
qu'elle fut surprise qu'ils n'veillassent point la curiosit de ses
voisines.

Brusquement l'une d'elles se leva et courut  la petite porte:

--Ursule, je t'y prends encore  te faire embrasser dans les escaliers,
viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.

Madeleine et voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants
auparavant elle et voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se
demanda si elle ne devait pas sortir immdiatement de cette maison,
mais, se raidissant contre le dgot qui l'envahissait, elle resta.




XXI


Cependant la prsence de Madeleine avait produit une certaine sensation:
on avait remarqu cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue,
ressemblait si peu aux lves qui venaient ordinairement chez Lozs, et
trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu  peu avaient fini par
s'asseoir sur les banquettes, et ils s'taient mis  la regarder, la
toisant des pieds  la tte, l'examinant, la dshabillant comme si elle
avait t expose l pour leur plaisir.

Bien qu'elle vitt de tourner ses yeux de leur ct, elle avait senti
le feu de ces regards braqus sur elle et le rouge lui tait mont au
visage.

C'taient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient,
se mouchaient avec des poses scniques, la tte de trois quarts, le
poing sur l'paule, le sourire aux lvres, s'coutant entre eux comme on
coute au thtre avec des attitudes fausses.

Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer,
puisque entre eux ils se tutoyaient tous Bonjour, ma petite
chatte.--Comment vas-tu, ma vieille?

Lozs annona que c'tait fini pour aujourd'hui.

Enfin, elle allait pouvoir approcher ce matre terrible, et, tout de
suite, pendant que les lves s'empressaient joyeusement vers la porte
de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil o Lozs tait rest assis.

 mesure qu'elle avana, elle se sentit enveloppe par un regard
curieux.

Arrive prs de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son
courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:

--Je voudrais entrer au thtre, dit-elle d'une voix qui, malgr ses
efforts, tait tremblante, et je viens vous demander vos leons.

Il n'avait pas boug de dessus son fauteuil; la tte renverse, il la
regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'tait pas satisfait
de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec
son accent mridional:

--Dfaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot.

Elle obit, dcide  tout.

--Bon, dit-il aprs l'avoir regarde en dodelinant de la tte avec
approbation, pas mal, pas mal.

Et comme elle rougissait sous ce regard qui tait un outrage pour son
innocence de jeune fille:

--Vous savez que vous tes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez
le type d'Ophlia, ce n'est pas mauvais, a, et c'est rare; marchez un
peu.

Elle se mit  marcher.

--Prsentez votre poitrine comme un bouquet; les paules effaces; bien,
cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?

Madeleine rpta ce qu'elle avait dj dit  Maraval.

--Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozs; ils
sont _toc_ en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez.

Elle proposa l'air du _Freyschutz_: puisqu'elle avait russi auprs de
Maraval, Lozs ne serait pas plus difficile sans doute.

Mais Lozs refusa:

--Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour
le moment, c'est votre voix; savez-vous le _Brindisi_ de la _Traviata_?

--Oui, Monsieur.

--Eh bien! allez-y alors: je vous coute.

Et de fait il l'couta attentivement, le coude appuy sur le bras de son
fauteuil et le menton pos dans sa main.

--Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitt qu'elle se tut.

--Vous m'acceptez?

-- bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozs, vous serez une
grande artiste.

--Ah! monsieur!

--Si vous travaillez et si vous suivez mes leons, bien entendu; parce
que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.

--Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous
promets que vous n'aurez jamais eu d'lve plus attentive, plus
applique.

--S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous
serez en tat de dbuter, et, comme dbute une lve de Lozs, d'une
faon splendide; ces nes du Conservatoire verront un peu ce que je sais
faire d'une lve qui est doue.

Le moment tait venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les
dispositions dans lesquelles elle voyait Lozs lui donnaient du courage
et de l'espoir.

Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.

--Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces
arrangements-l: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi,
c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gner et payer vos leons
comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par
mois qu'il vous faut; votre famille est ruine me disiez-vous, eh bien,
une belle fille comme vous ne doit pas tre embarrasse pour trouver
cinq cents francs par mois.

Bien que Madeleine se ft promis de tout entendre sans broncher, elle ne
put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte
l'touffait.

Puis elle fit quelques pas pour se retirer, dsespre.

Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'loignait lentement,
parce que ses yeux troubls la guidaient mal, il la rappela tout  coup.

--Voyons, ne vous en allez pas comme a; et tout d'abord croyez bien que
je suis fch de ne pas vous donner des leons; je sens qu'on peut faire
quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous cotera
peut-tre cher, trs-cher mme.

--Jamais trop cher, je suis prte  tous les sacrifices.

--Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-tre le fera. Si
nous tions en Italie, poursuivit Lozs, rien ne serait plus facile. Il
y a l des gens toujours disposs  se faire les entrepreneurs d'un
jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont
pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont
des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un
petit capital et ils l'emploient  l'exploitation de celui ou de celle
qu'ils ont dcouvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit
avec le sujet lui-mme, c'est--dire qu'ils l'achtent pour un certain
temps. Pendant les premires annes, ils lui donnent le logement, la
nourriture, l'habillement et surtout l'ducation musicale, et, en
change, le jeune homme ou la jeune fille abandonne  son matre ce
qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il
commence  gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me
direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens  Paris.
Prcisment, j'en connais un qui, aprs avoir fait ce mtier pendant sa
jeunesse, s'est fix  Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de
Chteaudun, une boutique de bric--brac, de curiosits, de meubles
italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et
de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de
vous. Mais, avant que je fasse cette dmarche, il faut que vous me
disiez si vous, de votre ct, vous tes dispose  accepter la
direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.

--Avec reconnaissance et de tout coeur.

--N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec
Sciazziga,--c'est mon italien; dfendez vos intrts puisque vous tes
orpheline et que vous n'avez personne pour vous protger, c'est un
avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera pre;
vous, de votre ct, soyez ferme et ne lui cdez pas tout ce qu'il vous
demandera. Accordez-lui seulement la moiti de ses exigences, et ce sera
dj beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas
paratre dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu' l'avance je
vous prviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozs avec
reconnaissance. On vous dira peut-tre bien des choses de lui; vous
rpondrez alors: Voil ce qu'il a fait pour moi.

L'impression premire produite par Lozs s'tait un peu efface: il
pouvait tre brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'tait pas
certainement un mchant homme.

Cette pense fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait
honorer celui qui lui tendait la main.

--Encore un mot, dit Lozs, je vous ai expliqu que notre homme se
chargerait de pourvoir  tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est
pas tout. Vous tes seule; que ferez-vous le jour o vous aborderez le
thtre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien,
en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif,
d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour prparer
vos succs, pour gagner ou clairer la critique, qui ne voit que ce
qu'elle a intrt  voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce
quelqu'un, et grce  lui le succs vous arrivera agrable et
apptissant, comme un poulet bien rti arrive sur la table de ceux qui
ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine.
C'est quelque chose cela, en un temps comme le ntre, qui n'est que de
rclame. O voulez-vous que je vous envoie notre Italien?

Elle rougit et balbutia en pensant  sa misrable mansarde.

--Est-ce que vous n'tes pas seule comme vous me le disiez? demanda
Lozs remarquant son embarras.

--Oh! monsieur, s'cria-t'elle avec confusion.

--Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?

--Oui, cit des Fleurs,  Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans
ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal dispos  m'accorder les
conditions que vous me conseillez d'exiger.

--Je n'avais pas pens  cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il
vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez aprs-demain 
quatre heures.

--Oh! monsieur, combien je suis touche de votre bont!

--Vous verrez, ma petite, que bont et talent sont synonymes: tout se
tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.




XXII


Le surlendemain,  trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez
Lozs, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'tait pas encore
arriv.

--J'ai vu notre homme, dit Lozs, il va venir; seulement, il est
possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour
but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amnera
quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de
s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et
faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de
got ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix
emplira l'Opra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier.

Ce fut  quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un
vieux petit bonhomme ratatin, fit son entre dans l'atelier de Lozs;
pour lui, c'tait un homme de cinquante  cinquante-cinq ans, gras,
gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre,
doucereux, mieilleux, obsquieux. Madeleine, qui malgr son motion
l'observait anxieusement, prouva  sa vue un mouvement rpulsif; et
cependant il s'avanait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux
que pour admirer un gros brillant qu'il portait  son doigt.

Arriv prs d'elle, il la salua avec des grces de thtre, les bras
arrondis, le dos vot, marchant en rond comme les comdiens qui veulent
remplir la scne.

--La signora, n'est-_c_ pas? dit-il avec un trs-fort accent italien en
s'adressant  Lozs.

--Apparemment.

Alors, tirant un face--main en or et le braquant sur Madeleine, il se
mit  tourner autour d'elle.

--_armante, armante_, disait-il  chaque pas en souriant  son
acolyte; _figoure_ expressive, avec de la _nobilit_, belle taille,
_cvloure_ splendide.

Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas pass un
examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter:
jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle tait
pourpre de honte.

--Et la signora nous _fra_ la grce _d_ nous _anter oun_ morceau?

Cette parole lui fut une dlivrance; chanter, elle tait l pour
chanter; elle chapperait ainsi  cet examen de sa personne.

--Mon _er_ ami _l_ maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien
accompagner la signora.

Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozs s'approcha
d'elle et, lui parlant  voix basse:

--Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va
vous juger; il a t, dans son temps, un de nos meilleurs chefs
d'orchestre.

Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozs, elle
chanterait avec confiance.

Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style
diffrent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son
mieux, ainsi que Lozs le lui avait recommand.

Sciazziga couta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de
blme.

Seul Lozs applaudit des mains et de la voix.

--Si, si, dit Sciazziga, _qu c_ n'est pas mal, _grazia_.

Quant  Maffeo, son attitude tait trange; il semblait qu'il voult
applaudir et qu'il n'ost pas.

Lorsque Madeleine eut achev son troisime morceau, elle crut que
Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en
fut rien.

--Qu'il est ncessaire que _z_ cause avec mon _er_ ami Maffeo,
dit-il; pour cela _ze_ prie la signora de venir demain matin, _roue_
Chteaudun, avec son _touteur_.

--Je n'ai pas de tuteur.

--Vous avez _plous_ de vingt _oun_ ans?

--Je suis mancipe.

--Ah! _diavolo, perfetto._

Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles;
videmment cela faisait son affaire.

--_Qu z_ pense que la signora voudra bien nous faire _l_ plaisir de
_dzouner_ avec nous,  onze _houres_; nous causerons avant.

Elle n'avait plus qu' remercier et  se retirer, ce qu'elle fit; Lozs
la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga
s'entretenaient  voix basse.

--Ne vous inquitez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tchez de
vous dfendre demain;  bientt, ma chre lve.

Naturellement elle fut exacte, et  onze heures prcises, le lendemain,
elle entrait dans le magasin de bric--brac de la rue de Chteaudun.
Elle y trouva une grande femme enveloppe dans un chle des Indes us et
la tte couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir
cinquante ans environ et d'une ancienne beaut dont on voyait encore des
traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point
ordinairement le caractre distinctif des marchandes  la toilette; mais
avant d'tre marchande, mise Sciazziga avait t chanteuse, et au milieu
de sa boutique, drape dans son vieux cachemire, elle tait toujours
Norma ou dona Anna.

Sans quitter le fauteuil dans lequel elle tait pose, elle rpondit 
Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pice qu'elle lui
indiqua d'un geste sculptural.

Il tait assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui,
en train d'crire sur une feuille timbre; l'entassement des meubles,
bahuts, chaises, fauteuils, casiers, tait tel que Madeleine ne put que
difficilement arriver  cette table.

--_Z_ travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; _l_ petit
engagement _qu z_ prpare, et qu'il est _zouste qu_ vous signiez, si
nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense _qu_ vous avez des
dispositions, _ma_ il vous faudra des _lons_, des _toudes_, toutes
_oses_ qui cotent trs-_er_. On ne sait pas combien _l_ maestro
Lozs _s_ fait payer _er_; c'est _oune rouine_.

Sa figure prit une expression dsole, en pensant aux exigences de
Lozs.

--De _plous_, pour _oune_ personne comme vous, _zolie_, il faut _d_ la
toilette, il faut un logement, _oune_ bonne _nourritoure_; c'est trs
_outile_, la bonne _nourritoure_: tout cela fait _oune_ grosse somme de
dpenses, et pendant _plousieurs_ annes; il est donc _zouste qu z_
rentre dans ces avances, et _qu z_ fasse _oun_ bnfice. Est-_c
zouste_?

--Trs juste.

--_Enant qu_ vous compreniez _qu z souis_ l'homme de la _joustice_
et aussi l'ami des artistes: _l_ reste, entre nous, va maintenant aller
tout facilement. _Zousqu'au_ jour o vous aurez _oun_ engagement, je
payerai toutes vos dpenses, _lons_, toilettes, _nourritoure_,
plaisirs, et trs _larzement_; si vous _m_ connaissiez, vous sauriez
combien _z souis larze_, c'est _joustement_ pour _cla qu z_ _n
souis_ pas _rie_. Vous _d_ votre ct, quand vous aurez _oun
engazement_, nous en _partazerons l_ montant.

Prvenue par Lozs, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait
prpar sa rponse:

--Pendant combien de temps?

--_Zoustement_ c'est la question  dbattre; il me semble honnte _d_
mettre dix ans.

--En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs
que vous toucherez?

--Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante
mille _qu z_ toucherai; mais pour _cla_ il faut _qu_ vous
_reoussissiez_, il faut _qu_ vous viviez, et si vous mourez, _ousque
z_ retrouverai _c qu z'aurai_ dbours? Il faut _calcouler l_
risque, signora. N'est-_c_ pas _zouste_?

Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine  l'avance tait
vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'tait pas
gale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les
discussions d'intrt humiliantes.

Cependant, se renfermant dans ce que Lozs lui avait conseill, elle
obtint que les dix annes de partage seraient rduites  cinq; mais
Sciazziga ne cda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre:
tant que Madeleine serait au thtre, elle lui abandonnerait dix pour
cent sur ses appointements, et si elle quittait le thtre avant dix
annes, comptes du jour de son dbut, pour une cause autre que maladie
grave ou perte de voix, elle payerait  Sciazziga une somme de deux cent
mille francs.

Bien qu'elle ft incapable de soutenir une discussion, elle voulut se
dfendre, mais elle ne tarda pas  tre enlace par l'Italien qui
l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer
_l_ petit _engazement_ qu'il avait prpar.

--Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donn un double de
l'engagement et qu'il eut serr l'autre, nous avons encore _oune ptite
ose_  arranger. _Qu_ c'est relativement  votre vie avec nous; a
_n_ s'crit pas parce _qu_ nous sommes des gens d'_honnour_, mais _a
s_ dit. Vous tes orpheline, vous n'avez pas _d_ parents, alors _z_
voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre
famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la _vertou_; c'est
la _vertou_ qui conserve la voix et aussi la taille des _zounes_
personnes, quand elles sont _zolies_ comme vous.

Et comme si ces paroles n'taient pas assez claires, il les expliqua et
les prcisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine.

--_Cez_ nous, dans notre intrieur vous _srez protze_ contre tous les
dangers, toutes les _sdouctions_ qui  Paris entourent _oune joune_
fille; madame Sciazziga, qui est l'_honnour_ mme, vous _accompagnra_
partout, aux _lons_,  la promenade; vous _lozerez cez_ nous, sous
notre clef; vous _manzerez_ avec nous. Vous serez notre fille. Et je
vous _assoure_, signora, qu'il faut que _zaie oune_ bien grande
sympathie pour vous, car en _azissant_ ainsi, _z_ vous _introuduis_ en
tiers dans notre _intriour_, et _z pouis_ le dire, madame Sciazziga et
moi, nous nous adorons. Mais nous _frons_ cela, certainement nous _l
frons_, pour _oune_ personne aussi bien leve _qu_ vous. Cela vous
convient-il?

Madeleine avait sign tout ou  peu prs tout ce que Sciazziga lui avait
impos; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame
Sciazziga tait la dernire goutte, la plus amre et la plus coeurante
du calice; elle eut un mouvement de dgot qui la fit frissonner des
pieds  la tte.

Mais la rflexion lui dit qu'elle devait se rsigner  accepter ce
dgot comme tant d'autres, elle n'en tait plus  les compter.

Aprs tout, la prsence de madame Sciazziga la prserverait de bien des
ennuis.

--Eh bien? fit Sciazziga en insistant.

Ne pouvant pas rpondre, elle fit un signe d'acquiescement.

--Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que _ze_ vous montre
votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous
m'accompagner?

Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond,
ils montrent au sixime tage.

--_Oun_ tage encore, disait-il, _ma l'ezalier_ est _doux_.

La chambre destine  Madeleine tait une sorte de grenier encombr de
meubles de toutes sorte.

--Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la _loumire_;
avec _oun_ bon piano vous _srez_ ici comme _oune_ reine; vous pourrez
travailler _dou_ matin au soir sans tre _dranze_: demain _z_ ferai
prendre vos _moubles_ chez vous.

Quand ils redescendirent le djeuner tait servi sur une toile cire.

Dj assise  sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitt ni son
cachemire ni son fichu de dentelle, dsigna une chaise  Madeleine avec
un geste de reine de thtre.

--Entre nous deux, dit-elle en souriant  son mari.

Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa
gorge tait serre.

C'tait l sa nouvelle famille, c'tait avec ces gens qu'elle allait
vivre--de leur vie.

Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner
sur le verre leur petite maison de Rouen o s'tait coule son enfance,
comme aux jours o sous les rayons du soleil couchant, elle se refltait
dans la Seine.




XXIII


Le jour mme o Madeleine signait avec Sciazziga _oun_ petit
_engazement_, Lon arrivait de Madrid  Paris.

En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au tlgraphe et il
avait envoy  sa cousine une dpche, avec la mention personnelle sur
l'adresse:

N'accomplis pas ta rsolution avant de m'avoir vu; je pars  l'instant
pour Paris, o j'arriverai aprs-demain matin.

Mais, malgr la mention personnelle, cette dpche n'avait pas t
remise  Madeleine, qui avait quitt la maison de la rue de Rivoli
depuis deux jours quand le facteur du tlgraphe s'tait prsent.

Avant mme d'entrer chez lui, Lon monta rapidement  l'appartement de
son pre. Personne n'tait encore lev, mais la faon dont il sonna
rveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte.

C'tait le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, tait au
service de ses parents.

--Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Lon.

Sans rpondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.

--Rponds donc, mon vieux Jacques.

--Elle est partie.

--O?

--On ne sait pas; c'est--dire que mardi matin, au moment o il n'y
avait personne dans la maison, elle a t chercher un commissionnaire et
une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le
commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a
t bien tonn, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme?

--Mais depuis?

--On a cherch mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par
la police, et ... on ne l'a pas trouve.

--Conduis-moi  la chambre de mon pre.

--Monsieur dort.

--Je vais le rveiller; claire-moi.

L'ide de rveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable 
Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant
matre, qu'il resta immobile; sans insister, Lon lui prit la lumire
des mains et se dirigea vers la chambre de son pre.

Celui-ci avait t rveill par le carillon de la sonnette, et quand
Lon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiff d'un
foulard de soie cerise nou  l'espagnole autour de sa tte,
trs-noblement.

--Toi! s'cria M. Haupois.

--Quelles nouvelles de Madeleine?

M. Haupois fut suffoqu par cette demande.

--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquites de la sant de
ta mre?

--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a boulevers:
Madeleine partie sans qu'on sache o elle est, ce qu'elle est devenue!

--Madeleine est une ingrate.

--Vous vouliez la marier.

--Qui t'a dit?

--Elle m'a crit.

--Ah! vous tiez en correspondance!

--Cette lettre a t la premire que j'aie reue d'elle depuis mon
sjour  Madrid.

--C'est trop d'une.

--Enfin, o est-elle?

--Dans le premier moment d'inquitude et malgr le scandale de sa
conduite, nous avons eu la bont de la faire chercher; nous avons mme
prvenu la police; tout ce qu'on a pu dcouvrir a t un indice: le
commissionnaire qui a port ses bagages l'a entendue donner au cocher
l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point t
retrouv; concluant de ce renseignement qu'elle aurait d aller  Rouen,
j'ai fait prendre des renseignements  Rouen, on ne l'y a point vue, et
il parat mme  peu prs certain qu'elle n'y est point venue; dans les
htels de Paris, dans les maisons meubles, les recherches n'ont point
abouti, bien qu'elles aient t diriges par une main habile.

--Eh bien, je les ferai aboutir, moi.

--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce
pas? nous ne la recevrions pas.

--Tu lui fermerais ta maison?

--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.

--Quand tu m'as demand de partir pour Madrid, j'ai cd  ton dsir
qui, tu le sais, n'tait pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour
toi et pour ma mre. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin
qu'elle pt rester dans cette maison, prs de vous qui l'aimeriez et la
consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi
devions partir, je n'ai pas voulu que ce ft elle, et je me suis exil 
Madrid, o je n'avais que faire, et o je suis rest malgr mon ennui.
Mais je m'imaginais que Madeleine tait heureuse, tranquille, choye,
aime, c'est--dire console, et je ne parlais pas de revenir  Paris.
Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.

--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'tait notre devoir.

--Et le mien, vous l'avez oubli. Ma mre et toi vous saviez quelles
taient mes intentions  l'gard de Madeleine, quels taient mes
sentiments.

Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrire du ct de la porte.

--O vas-tu?

--Chercher Madeleine.

--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.

--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la
chercher et la trouver.

--Lon!

Mais il tait arriv  la porte; il l'ouvrit.

--Au revoir, mon pre,  bientt, tu diras  ma mre que malgr tout je
l'embrasse tendrement.

Et, sans couter la voix de son pre, il sortit en refermant vivement la
porte.

De ce que son pre lui avait dit, il rsultait pour lui la probabilit
que Madeleine tait retourne  Rouen. Pourquoi et-elle dit  son
cocher de la conduire  la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu
aller  Rouen? D'ailleurs n'tait-il pas raisonnable d'admettre que
quittant Paris elle avait voulu se rfugier chez des amis de son pre?
On avait fait  Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne
prouvait pas que Madeleine ne ft pas  Rouen. On avait mal cherch,
voil tout. Il chercherait mieux.

Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de
huit heures du matin.

Il resta pendant plusieurs jours  Rouen, frquentant tous les endroits
o il pouvait la rencontrer, et o naturellement il ne la rencontra pas.

De guerre lasse, il se dit qu'elle s'tait peut-tre rfugi 
Saint-Aubin auprs de son pre, et il partit pour Saint-Aubin.

Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetire, et
cela tait bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une
jeune femme lgante paratra dans un petit village sans qu'on la
remarque;  plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue
de tout le monde.

Il revint  Rouen; puis aprs quelques jours de recherches il rentra 
Paris, dsol, et aussi plein d'inquitude.

Qu'tait devenue Madeleine? o le dsespoir avait-il pu l'entraner?

Il continuerait ses recherches  Paris, et il les ferait poursuivre par
des gens capables de les mener  bonne fin.

Si grandes que fussent ses inquitudes, il ne voulait pas cependant
parler de Madeleine  son pre ni  sa mre; mais celle-ci vint lui en
parler elle-mme.

--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?

Il secoua la tte par un geste dsol.

--Je crois que tu aurais pu t'pargner ce voyage  Rouen; comme toi,
nous avons t inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le
dpart de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous
nous tourmentions  tort: Madeleine ne possde rien, elle n'a mme pas
un mtier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitt une
maison, o elle tait heureuse et o elle tait aime, il fallait
qu'elle ft certaine d'en trouver une autre o elle serait et plus
heureuse et plus aime encore.

Lon, qui tait assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise,
puis il s'avana vers sa mre, ple et les lvres tremblantes.

Mais, prt  parler, il s'arrta.

Puis, aprs quelques secondes, qui parurent terriblement longues 
madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.

On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il
n'crivit pas  ses parents: o tait-il? personne n'en savait rien.

Quand il rentra, ni son pre, ni sa mre n'osrent lui parler de son
voyage.

Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononc.




FIN DE LA PREMIRE PARTIE




DEUXIME PARTIE


I


C'tait un samedi, le Cirque des Champs-lyses donnait une
reprsentation extraordinaire pour la rentre du gymnaste Otto, loign
de Paris depuis plusieurs annes, et pour les dbuts de son lve
Zabette.

Depuis quinze jours les murs de Paris taient couverts d'affiches
reprsentant deux hommes lancs dans l'espace, l'un aux membres
athltiques, muscls comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre
mince, dli, gracieux comme un phbe athnien; aux quatre cts de
cette affiche s'talaient en gros caractres les noms d'Otto et de
Zabette. Ce nom d'Otto tait bien connu  Paris dans le monde des
thtres et de la galanterie, car les succs de celui qui le portait
avaient t aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que
dans l'autre, et pendant plusieurs annes il avait t de mode pour le
gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices,
lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapze en trapze, arrachait
des cris d'admiration  ses spectateurs; comme, dans un autre public
plus spcial et plus restreint, il avait t de mode aussi de
s'arracher Otto qui sans maillot tait plus merveilleux encore.

Quant au nom de Zabette, il tait nouveau  Paris; mais, grce aux
journaux bien informs, on avait bientt su que Zabette tait un jeune
crole qu'Otto avait rencontr en Amrique, et dont il avait fait son
lve pour l'associer  ses exercices. Puis d'autres journaux, mieux
informs encore, avaient racont que ce jeune Zabette, bien que portant
des vtements d'homme, tait en ralit une jeune fille qui adorait son
matre. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette tait
un garon ou si cette Zabette tait une fille avait suffi pour occuper
la badauderie parisienne, toujours prte  rester bouche ouverte,
attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile
d'ailleurs, de l'exploiter.

C'tait assez, on le comprend, pour que cette rentre d'Otto et ce dbut
de Zabette fussent un vnement.  deux heures toutes les premires
taient loues, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places
hautes, demandes par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste
et que leur honntet bourgeoise prservait de la curiosit de chercher
 savoir si Zabette tait un jeune garon on une jeune fille.

 huit heures et demie, devant une salle  moiti remplie pour les
places loues et comble pour les autres, le spectacle commenait par les
exercices ordinaires des cirques franais, anglais, amricains ou
espagnols, des Champs-lyses ou d'ailleurs: _Jupiter_, cheval dress et
prsent en libert; _entre comique_; _Jeanne d'Arc_, scne  cheval.

Qu'il s'agisse d'une premire reprsentation aux Franais,  l'Opra,
aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la mme,
qui du 1er janvier au 31 dcembre se rencontre invitablement dans ces
soires, et qui, bien entendu, se connat sans avoir eu souvent les plus
petites relations personnelles: on est habitu  se voir et l'on se
cherche des yeux.

Au milieu de la scne de _Jeanne d'Arc_, deux jeunes gens firent leur
entre au moment o Jeanne,  genoux sur sa selle, les yeux en extase,
entendait ses voix, et leurs noms coururent aussitt de bouche en
bouche:

--Lon Haupois-Daguillon.

--Henri Clorgeau.

C'tait en effet Lon qui, accompagn de son ami intime Henri Clorgeau,
le fils de la trs-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et
Dammartin, venait assister aux dbuts de Zabette. Ils gagnrent leurs
places au quatrime rang, et, au lieu de donner leurs pardessus 
l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les dposrent sur les deux
places qui taient devant eux et qu'ils avaient loues pour tre  leur
aise.

Puis, ayant tir leurs lorgnettes, ils se mirent  passer l'inspection
de la salle, sans s'inquiter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une
attitude inspire, pressait religieusement son pe sur son coeur en
criant: Hop! hop! Le cheval allongeait son galop, et, prenant son pe
 deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais
invisibles: la musique jouait un air guerrier.

Lon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant  l'oreille de son
ami:

--Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle
pleine sans m'imaginer que je vais peut-tre apercevoir ma cousine
Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite,
si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre
chose  faire qu' passer ses soires dans les thtres. Mais c'est
gal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans
les rues ou dans les promenades, o je dois avoir l'air d'un chien qui
qute.

--Elle te tient bien au coeur.

--Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une faon
toute particulire, avec quelque chose de vague et je dirais mme de
potique, si le mot pouvait tre appliqu  notre existence si banale;
c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux 
respirer que les sentiments qui l'ont form sont plus purs; je penserai
toujours  elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse mue.

--La police n'a pu rien dcouvrir?

--Rien. Elle m'a seulement donn une terrible motion pendant que tu
tais  Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouv dans la
Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par
certains points de celui de Madeleine. J'ai couru  la Morgue, dans quel
tat d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en prsence du
cadavre; c'tait celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai
cru tout d'abord que c'tait elle; mais je m'tais tromp. Jamais je
n'ai prouv plus cruelle motion; je vois encore, je verrai toujours ce
cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pense de Madeleine tant
qu'elle n'aura pas t retrouve.

Jeanne d'Arc venait de mourir brle sur son bcher, et quelques
personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.

Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore
Henri Clorgeau et Lon, celui-ci, qui n'tait nullement  ce qui se
passait dans la salle ni  la salle elle-mme, continua  parler 
l'oreille de son ami.

--Comme je me disposais  sortir de la Morgue, la porte que j'allais
ouvrir s'ouvrit devant mon pre. Lui aussi avait t prvenu et il tait
accouru presque aussi vite que moi. Par l, je vis qu'il faisait faire
des recherches de son ct. Lorsqu'il entra, il tait aussi ple que le
cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement  lui en criant: Ce
n'est pas elle! Dieu soit lou! murmura-t-il, et il me tendit la
main. Ce tmoignage de tendresse me toucha, et il en rsulta que mes
rapports avec mon pre et ma mre furent moins tendus; mais je crains
bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont t. Ils ont cru tre
trs-habiles en forant Madeleine  quitter leur maison; ils se sont
tromps dans leur calcul.

--Tu ne l'aurais pas pouse malgr eux.

--Ils ont eu peur que je les amne  accepter Madeleine, et pour ne pas
s'exposer  cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est
sauve pouvante. Qui sait ce qui s'est pass? La lettre que Madeleine
m'a crite est pleine de rticences, et je n'ai jamais pu avoir
d'explications ni avec mon pre ni avec ma mre.

L'exercice qui suivait la scne de Jeanne d'Arc tait un quadrille 
cheval; l'orchestre se mit  faire un tel tapage, que toute conversation
intime devint impossible.

Alors Lon et son ami s'amusrent au spectacle de la salle, qui assez
rapidement se remplissait, car l'heure arrivait o Otto et Zabette
allaient s'lancer sur leurs trapzes; de tous cts apparaissaient des
figures de connaissance, des habitus des clubs et des courses;  et l
quelques femmes honntes accompagnes d'amis intimes, et partout les
autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'talant et provoquant les
lorgnettes.  l'une des entres, juste en face d'eux, de l'autre ct de
l'arne, surgit une femme de trente ans environ, vtue de blanc avec une
simplicit et un got qui auraient srement affirm  ceux qui ne la
connaissaient pas que c'tait une honnte femme.

--Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, l-bas, en face de nous, en blanc
comme une vierge; elle adresse des discours  l'ouvreuse, ce qui indique
qu'elle n'a pas de place numrote.

Prenant sa lorgnette, Lon se mit  la regarder.

--Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.

Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand
nous la regardions, de tes fentres, passer dans sa voiture, elle tait
exactement ce qu'elle est aujourd'hui.

--Moins bien.

--Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de
ceux qui l'ont forme.

--Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.

--Et du meilleur.

--Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.

--Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne
de la valle de Montmorency; jusqu' dix ans elle a travaill  la
terre.

--On ne le croirait jamais  la finesse de ses mains.

--Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux,
est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez
mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille
longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?

--Avec qui est-elle prsentement?

--Personne: aprs avoir ruin Jacques Grandchamp si compltement qu'il
me disait dernirement que, s'il ne l'avait pas quitte, elle lui aurait
tout dvor: chteaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison
paternelle; elle s'est fait ruiner  son tour par une sorte de ruffian
de la grande bohme, moiti homme politique, moiti financier, Ackar, de
qui elle s'tait btement toque.

Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques
instants aprs, elle se montrait  l'entre qui desservait leurs places
et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en dsignant de la main
leurs pardessus.

--Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Lon.

--Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.

Et, sans attendre une rponse, il se leva:

--Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.




II


 cette invitation, Cara rpondit par un signe de main accompagn d'un
sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une
couleuvre, jusqu' la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut
fait si adroitement, si prestement que personne ne fut drang.

--C'est une femme  passer par le trou d'une aiguille, dit Lon tout bas
en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avanait.

--Oui, mais avec grce.

Et de fait il tait impossible de mettre plus de grce dans la
souplesse: ce n'taient pas seulement ses lvres qui souriaient en
passant devant les gens qu'elle frlait avec une molle caresse,
c'taient ses bras, c'tait sa taille flexible, c'tait toute sa
personne.

En arrivant  sa place elle tendit la main  Henri Clergeau et adressa 
Lon une gracieuse inclination de tte.

--Est-ce qu'il n'y a pas indiscrtion de ma part  accepter votre place?
dit-elle.

--Pas du tout; ces deux places taient loues pour nos paletots et
surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gnants; vous voyez que
vous pouvez accepter sans scrupule.

Elle parlait doucement, posment, en s'adressant tout autant  Henri
Clergeau qu' Lon, et cependant c'tait la premire fois qu'elle se
trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme
lui-mme la connaissait, mais sans qu'une parole et jamais t change
entre eux.

Lon remarqua que le timbre de sa voix tait harmonieux et doux; il fut
frapp aussi de la rserve de ses manires, de la correction de ses
gestes, de la limpidit de son regard.

Pendant qu'il l'examinait, elle continuait  s'entretenir avec Henri
Clergeau, et elle le faisait sans clats de voix, sans rires forcs,
convenablement, dcemment, comme une femme du monde.

Cependant, la premire partie du programme avait t remplie, et l'on
s'occupait  dresser un immense filet au-dessus de l'arne et  le bien
raidir de faon  attnuer le danger des chutes pour les gymnastes.

Cela avait amen tout naturellement la conversation sur Otto, et Lon
remarqua que Cara montrait une complte indiffrence sur la question de
savoir si Zabette tait ou n'tait pas une femme, question qui  ce
moment mme passionnait tant de curiosits fminines et mme masculines,
et faisait  l'avance prparer tant de lorgnettes.

Cara parlait d'Otto avec un mpris qu'elle ne prenait pas la peine de
dissimuler.

--Vous ne l'aimez pas, dit Lon.

--J'avoue que je le dteste; il a tu une de mes amies, cette pauvre
Emma Lajolais, qu'il a ruine et martyrise[1]. Ah! c'est un grand
malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.

[Note 1: Voir la _Fille de la Comdienne_.]

--Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.

--J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un
tre vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet
amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingu, un caractre
honnte, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'tre aime?
Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?

--C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.

--Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Lon.

--C'est  la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne
vous est pas arriv quelquefois de regarder votre pendule  un moment
donn de la journe, puis aprs qu'un temps assez long s'est coul, de
voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes
seulement aprs l'heure que vous aviez note; elle s'est arrte, voil
tout, et vous avez vcu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me
semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps;
les jours, les mois, les annes s'coulent sans qu'on s'en aperoive;
quoi de plus dlicieux qu'une existence qui est un rve? Mais, voici
Otto, Ah! comme il a vieilli.

--Et voici Zabette.

En voyant paratre les deux gymnastes, un brouhaha s'tait lev dans la
salle et toutes les lorgnettes s'taient braques sur eux.

Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui
ne variaient gure:

--C'est un homme.

--Mais non, c'est une femme.

Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de
faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa
taille; il tenait ses bras  demi plis pour faire saillir les biceps,
et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui
disait clairement: Admirez-moi. Quant  Zabette, revtu d'un maillot
gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple,
et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient
en dedans.

Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arne, chacun d'eux se
suspendit  celle qui lui tait destine, et, sans qu'ils fissent un
mouvement, on les hissa jusqu' leur trapze.

Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur bton, vis--vis l'un
de l'autre; Zabette portant ses doigts  sa bouche, envoya un salut, un
baiser  Otto.

Instantanment un silence absolu s'tablit dans toute la salle; de
l'arne au cintre les respirations s'arrtrent, bien des coeurs
cessrent de battre.

Ils taient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapze
en trapze: Otto remplissait le rle de la force, Zabette celui de la
lgret.

Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara dtourna
la tte comme si elle tait trop mue pour les suivre; elle tait
justement place devant Lon, et en se dtournant ainsi elle le frlait
aux genoux avec ses paules.

Les gymnastes avaient termin la partie gracieuse de leurs exercices;
mais, aprs les applaudissements donns  l'adresse et  la souplesse,
il fallait en arracher d'autres plus nerveux  l'motion et  l'effroi:
remonts sur leurs trapzes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains
mouilles par la sueur.

Otto tait assis sur un trapze suspendu  la moiti de la hauteur du
cirque  peu prs, Zabette l'tait sur un qui se trouvait presque dans
les combles; il devait s'lancer de l, et, le saisissant par les deux
mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arrter dans
sa chute.

Otto s'tait suspendu  son trapze par les pieds; Zabette, aprs s'tre
balanc un moment lcha son trapze, et on le vit, lanc dans l'espace
comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'motion avait suspendu le
souffle des spectateurs.

Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol
que par une seule; l'impulsion qu'il reut n'tant plus galement
partage lui fit glisser les pieds, ils se desserrrent, et dans une
sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombrent sur le
filet; soit que celui-ci et t trop fortement tendu, soit tout autre
cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta
dans l'arne.

Tous deux restrent tendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de
l'arne.

Une clameur, un immense cri d'pouvante s'tait chapp de toutes les
poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices
s'taient dtourns pour ne pas voir cette chute ou s'taient cach la
tte entre leurs mains.

Se rejetant brusquement en arrire, Cara s'tait renverse sur une des
jambes de Lon, et elle restait l sans mouvement. Il se pencha vers
elle, mais elle ne bougea pas.

Au milieu du dsordre et de la confusion, personne ne pouvait faire
attention  l'trange situation de cette femme  demi vanouie; on
allait, on venait, on criait. Otto s'tait relev et avait gliss  bas
du filet, mais Zabette avait t emport vanoui ou mort: on ne savait.

Cara se releva lentement, les yeux gars, le visage ple, les lvres
tremblantes.

--Vous tes souffrante? dit Lon.

--Oui, je ne me sens pas bien.

--Voulez-vous sortir? demanda Lon.

--Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.

Lon descendit prs d'elle et, la soutenant par le bras, ils se
dirigrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme
si de nouveau elle allait dfaillir. Il la porta plutt qu'il ne la
conduisit dehors.

Ils la firent asseoir sur une chaise,  l'abri d'un massif d'arbustes;
cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.

La chute de ces malheureux m'a brise, dit-elle d'une voix dolente, mais
ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous
accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une
voiture pour que je me fasse conduire chez moi.

Ce fut Henri Clergeau qui se mit  la recherche de cette voiture, et
pendant ce temps Lon resta prs de Cara: l'effort qu'elle avait fait en
parlant paraissait l'avoir puise, elle se tenait  demi renverse dans
sa chaise, respirant pniblement.

Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.

--Nous allons vous reconduire chez vous, dit Lon en lui donnant le
bras.

--Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal,
maintenant.

Le ton de ces paroles leur donnait un dmenti; elle paraissait fort mal
 l'aise au contraire.

La voiture amene par Henri Clergeau tait une voiture  deux places; il
fallait que l'un des deux amis abandonnt Cara.

Il tait plus logique que ce ft Lon, qui la connaissait moins que
Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.

Il est vrai que cela se fit sans qu'il en et trop conscience.

Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voil tout.

Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des rles qu'il ne
remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir
prs d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir  ses cts, ainsi qu'il
tait naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante.

Ce fut seulement quand ils furent tous deux installs que Lon remarqua
qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais
celui-ci ne lui en donna pas le temps.

--J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il  Cara.

Puis, s'adressant au cocher:

--Boulevard Malesherbes, 17 _bis_.




III


Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut
d'une voix faible et dolente, par mots entrecoups, que pendant le
trajet elle rpondit aux questions que de temps en temps, avec
sollicitude, Lon lui adressait:

--J'ai hte d'tre arrive.

--Voulez-vous que nous allions chez votre mdecin, ou que je le
prvienne de se rendre chez vous?

--Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se drange jamais la nuit
pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos
suffiront.

Ils approchaient du boulevard Malesherbes.

--L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installe
 la campagne,  Saint-Germain, et mes domestiques sont  Saint-Germain.

--Je vais vous accompagner jusque chez vous.

--Oh! non, s'cria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscrtion
jusque-l; c'est dj trop.

--Il n'y a pas d'indiscrtion; je vous assure que je soigne trs-bien
les malades, c'est ma vocation.

--Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une
femme, mais c'est impossible.

--Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu' obir.

--Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser l? C'est
pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez t mon
garde-malade?

--Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiter de cela.

--Ah! Et Berthe?

--Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.

--Et Raphalle?

--Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Raphalle, si l'on peut
appeler fini ce qui a  peine commenc: vous tes mal renseigne.

La voiture venait de s'arrter devant le numro 17 _bis_; Lon descendit
le premier et tendit la main  Cara; elle s'appuya contre sa poitrine
pour se laisser glisser  terre, lentement.

Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnt
pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas dcemment
l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'ide d'abord.

--Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais
vous n'entrerez pas, vous descendrez aussitt.

Elle demeurait au second tage, et l'escalier, bien que doux, lui parut
long  monter.

Elle voulut ouvrir sa porte elle-mme, mais elle n'en put pas venir 
bout; il fallut que Lon lui prt la clef des mains.

--Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc
faibles!

Comme il n'y avait pas de lumire dans l'appartement, elle prit Lon par
la main pour le guider.

--Allons lentement, dit-elle.

Et ils allrent lentement, trs-lentement, la main dans la main au
milieu de l'obscurit.

--Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.

Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire viter
quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.

Ils traversrent ainsi plusieurs pices; puis, tout  coup, Cara
s'arrta et l'arrta:

--Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester l en
attendant que j'aie allum une bougie.

Elle lui lcha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car
les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pntrer la plus lgre
lueur qui pt le guider; cela avait quelque chose d'trange et de
mystrieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait
une pntrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne
pouvait provenir que de fleurs naturelles.

Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanment
une faible lumire lui montra qu'il tait dans une vaste chambre dont
les murs taient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles
taient recouverts de tapisseries du mme genre, et sur le parquet tait
tal un vieux tapis de Caboul; par la svrit, le got et mme le
style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes  la mode o
il tait jusqu' ce jour entr.

--Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe  esprit de vin, dit-elle
en se dbarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de
tilleul, car je me sens vraiment mal  l'aise.

--Mais pas du tout, rpondit Lon, c'est moi qui vais vous faire cette
infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous
prie.

--Vous y mettez trop de bonne grce pour que j'ose vous rsister;
passons dans mon cabinet de toilette o nous trouverons ce qui nous sera
ncessaire.

Ce cabinet de toilette tait aussi grand que la chambre, mais meubl
dans un tout autre style, plein d'lgance et de coquetterie; ce qui
attira surtout l'attention de Lon, bien plus que le satin, les
brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les
bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui taient en
argent niell;--il y avait l un luxe aussi remarquable par le ddain de
la valeur de la matire premire que par le got et l'art de
l'ornementation; aussi, malgr le peu d'estime que Lon professait pour
le mtier auquel il devait sa fortune, fut-il gagn par un sentiment
d'admiration; cela tait vraiment charmant et original.

Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une
bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: tilleul.

--Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.

Aussitt Lon emplit la bouilloire et alluma la lampe.

Quant  Cara, elle s'tendit sur un large canap en satin gris et se
cala la tte avec deux coussins: elle paraissait  bout de force, ses
dents claquaient.

--Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,--et j'avoue que j'ai
grand besoin de soins,--soyez donc assez bon pour me donner un chle, je
suis glace; vous en trouverez un dans cette armoire.

Il prit ce chle dans l'armoire qu'elle lui dsignait d'une main
tremblante, et il l'enveloppa avec prcaution en le lui passant sous les
pieds.

--Comme vous tes bon! dit-elle d'une voix mue.

L'eau ne tarda pas  bouillir; il prpara l'infusion de tilleul et la
lui donna aprs l'avoir sucre.

Cependant elle ne se rchauffa point, et elle continua de claquer des
dents, avec des frissons par tout le corps.

--Laissez-moi donc vous aller chercher un mdecin, dit-il.

--Non, rpondit-elle, le sommeil va me calmer.

--Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canap, vous ne vous
rchaufferez pas.

--Vous croyez?

--Assurment.

--Si j'osais....

Et elle s'arrta.

--Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son mdecin, dites donc ce que vous
feriez.

--Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre,
je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand
je serai dans mon lit, il est certain que je me rchaufferai tout de
suite; d'ailleurs, quand j'prouve des crises de ce genre, il n'y a que
le lit qui me gurit.

--Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.

Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de
toilette, prparant une nouvelle tasse d'infusion.

Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva
dans le lit pelotonne jusqu'au cou dans les draps; elle continuait 
trembler; il lui prsenta l'infusion; alors elle se souleva  demi pour
boire; elle avait revtu une chemise de nuit borde de dentelles, et il
tait impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la
sienne.

--Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller;
je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu' tirer la
porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai
jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.

Plaant son bras sous sa tte, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose
tait pleine de grce et d'abandon; le cou cach dans les dentelles, sa
tte brune encadre dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante,
elle tait vraiment ravissante ainsi sous la faible lumire de la
bougie.

Assis  une assez grande distance d'elle et accoud sur une table, Lon
se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle
pouvaient tre vraies: en tout cas, il tait impossible d'tre plus
simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie,
charmante.

Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point:
 chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de
position.

--Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.

--Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes
tomber l devant moi.

--Voulez-vous une autre tasse de tilleul?

--Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fivre brlante a remplac
la fivre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait
de ne plus penser  ces malheureux. Voulez-vous que nous causions?

--Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.

--Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empchera de s'garer.
Mais puisque vous voulez bien causer, vous dplairait-il de vous
rapprocher, vous tes  une telle distance que nous aurons peine  nous
entendre.

Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il tait assis il se
rapprocha du lit.

--Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise.

Et de la main elle lui indiqua un fauteuil plac tout contre le lit et
de telle sorte qu'une fois assis l ils se trouveraient en face l'un de
l'autre.

--Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut install, une question, je vous
prie. Comment vous nommez-vous?

--Mais....

--Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point
o nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous
dise, monsieur Haupois-Daguillon?

--Lon.

--Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me
donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus 
notre aise. Voulez-vous tre Lon pour moi et voulez-vous que je sois
Hortense pour vous?

--Cela est convenu.

--Eh bien, mon cher Lon, j'ai une demande  vous adresser, c'est celle
qui commence la plupart des contes des _Mille et une Nuits_: Vous
contez si bien, contez-moi donc une histoire.

--C'est que justement je ne sais pas du tout conter.

--Ah! quel malheur! en faisant un effort.

--Mme en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.

--Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce
serait, j'en suis sre, un merveilleux remde: je ne verrais plus ces
malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous
imposer une tche ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer
d'ingratitude. Seulement, comme je tiens  l'histoire, voulez-vous que
je vous en conte une, moi.

--Vous allez vous fatiguer.

--Au contraire, je vais me gurir, mais il est bien entendu que si je
vous endors vous m'arrterez.

--C'est entendu.

--Mon rcit aura pour titre, si vous le voulez bien: _Histoire d'une
pauvre fille de la valle de Montmorency_; c'est un conte vrai,
trs-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.




IV


Elle commena son rcit:

--Puisque je vais vous raconter l'histoire d'une pauvre fille de la
valle de Montmorency, il serait peut-tre convenable de vous faire la
description de cette valle. Mais comme elle est dcouverte depuis
longtemps dj, et comme les descriptions m'ennuient quand j'en trouve
dans certains romans, o trop souvent elles ne figurent que pour masquer
le vide du rcit, je passe cette description et vous dis tout de suite
que notre petite fille est n  Montlignon. Elle tait le dernier enfant
d'une famille qui en comptait trois: un garon, l'an, et deux filles.
Cette famille tait pauvre, trs-pauvre; le pre tait terrassier chez
un ppiniriste et la mre travaillait  la terre avec son mari; c'tait
elle qui mettait dans les rigoles les graines ou les plants que son
homme recouvrait  la houe ou au rteau. Notre jeune fille.... Si nous
lui donnions un nom? cela serait plus commode. Mais j'ai si peu
d'imagination que je n'en trouve pas.

--Si nous la baptisions Hortense.

--C'est cela. Hortense donc, ne connut pas son pre, qui mourut quand
elle n'avait que deux ans. Si la vie avait t difficile quand le pre
apportait son gain  la maison, elle le fut bien plus encore quand la
mre se trouva seule pour travailler et nourrir ses trois enfants. Plus
d'une fois on ne mangea pas, et tous les jours on resta sur son apptit,
ce qui, prtendent les gens qui se donnent des indigestions, est
excellent pour la sant ... des autres. Devant cette misre, la mre se
remaria, non par amour, mais par spculation, pour trouver quelqu'un qui
l'aidt  nourrir sa famille. Se vendre ainsi sans mariage est une
infamie; mais se vendre avec le mariage, c'est tout autre chose. L'homme
que la mre d'Hortense avait pris tait une sorte de brute, terrassier
aussi, et qui n'avait d'autre mrite que de travailler comme deux. C
tait justement ce qu'il fallait. Malheureusement  ct de cette
qualit il y avait un dfaut; il buvait, et l'argent qu'il gagnait s'en
allait, pour une bonne part, sur les comptoirs en zinc des marchands de
vin. Il ne lchait son argent  la maison que quand on le lui arrachait;
et pour obtenir cela les enfants jouaient, de bonne foi et avec une
terrible conviction, je vous assure, ce qu'on peut appeler le drame de
la faim; quand il rentrait les jours de paye, ils l'entouraient et se
mettaient  pleurer en criant: J'ai faim. Et ils criaient cela
d'autant mieux que c'tait vrai.

Cependant Hortense grandit et devint jolie, car ce n'est pas le
bien-tre qui donne la beaut, ni la sant, heureusement. Elle poussa et
se dveloppa en libert  courir les champs et les bois, se nourrissant
surtout de bon air, ce qui, parat-il, est plus nutritif qu'on ne le
croit gnralement.

Comme elle atteignait ses neuf ans, sans qu'il ft question de l'envoyer
 l'cole comme vous le pensez bien, une vieille dame riche,  qui elle
portait des fraises des bois dans l't, et dans l'hiver des branches de
houx ou de fragons garnies de leurs fruits rouges, se prit de piti pour
sa gentillesse, et l'envoya dans un couvent  Pontoise, promettant de se
charger de son instruction et plus tard de son avenir.

Ce fut le beau temps, le bon temps d'Hortense, qui ne se plaignit pas,
comme beaucoup de ses camarades, de la mauvaise nourriture du couvent.
Elle ne se plaignit pas davantage du travail, et bien vite elle devint
la meilleure lve de sa classe.

Mais cette vie heureuse ne pouvait pas durer, la vieille dame riche
mourut sans avoir pens  Hortense dans son testament, et, comme ses
hritiers n'taient pas disposs  se charger de cette petite fille
qu'ils ne connaissaient pas, une des soeurs la ramena chez sa mre 
Montlignon. Elle avait alors treize ans et quelques mois.

La question qu'elle se posait en revenant tait de savoir  quoi on
allait l'employer lorsqu'elle serait rentre dans la maison maternelle,
car une enfance comme celle qu'elle avait eue rend l'esprit pratique et
prvoyant.

Cette question fut vite rsolue.--Te voil, dit sa mre en la voyant
entrer.--Oui, je viens pour rester avec vous.--Rester, tu n'y pense pas;
pour que le pre fasse de toi ce qu'il a fait de l'ane, jamais; tu vas
t'en aller, et tout de suite.--O,--N'importe o, ft-ce en enfer, tu
serais mieux qu'ici: sauve-toi, malheureuse.

Si une enfant de treize ans ne comprenait pas toutes ces paroles, elle
en comprenait le ton et sentait bien qu'il tait inutile d'insister.
Aprs une assez longue discussion ou plus justement une longue
recherche, il fut dcid qu'elle irait  Paris demander l'hospitalit 
une de ses tantes, fruitire dans le quartier des Invalides. Seulement,
comme le prix d'un billet cote dix-neuf sous d'Ermont  Paris et qu'il
n'y avait que onze sous  la maison, il fut dcid qu'elle irait prendre
le train  Saint-Denis, ce qui ne coterait que huit sous. Sa mre
l'accompagna, et, le billet de chemin de fer pris, elle lui donna les
trois sous qui lui restaient.

Ce fut avec ces trois sous qu'elle entra dans la vie,  treize ans,
aprs avoir embrass sa mre, qu'elle ne devait pas revoir.

Quand elle entra chez sa tante la fruitire, vous pouvez vous imaginer
les hauts cris que celle-ci poussa. Cependant, comme ce n'tait point
une mchante femme, elle ne la renvoya pas, et deux jours aprs elle
l'installa  un des coins de l'esplanade des Invalides devant une petite
table charge de fruits verts ou  moiti pourris. Vous reprsentez-vous
une jeune fille de treize ans, jolie, trs-jolie, disait-on, leve dans
un couvent, instruite jusqu' un certain point, vendant des pommes  un
sou le tas aux invalides et aux gamins de ce quartier.

Quelle chute! Quelle souffrance!

Pendant prs de trois ans elle vcut de cette misrable existence,
dehors par tous les temps, le froid, le chaud, le vent, la pluie; et
cependant ce qu'elle endura physiquement ne fut rien auprs du supplice
moral qui lui fut inflig.

Pourquoi ne faisait-elle pas autre chose, me direz-vous? Et que
vouliez-vous qu'elle ft, elle n'avait pas de mtier, et elle tait trop
misrable pour se payer un apprentissage, mme qui ne lui et rien
cot. De quoi et-elle vcu pendant le temps de cet apprentissage?

Il y a une saison o les pommes manquent; alors elle vendait des fleurs
et elle quittait les Invalides pour des quartiers o l'on a de l'argent
 dpenser aux superfluits du luxe. Un jour qu'elle se tenait au coin
du pont de l'Alma et du Cours-la-Reine, avec un ventaire charg de
violettes pendu  son cou, un phaton s'arrta devant elle, et un jeune
homme lui demanda un bouquet de deux sous. Elle le prsenta, le jeune
homme la regarda longuement et, lui ayant donn les deux sous, il
continua son chemin: elle le suivit des yeux jusqu'au moment o il
disparut dans la confusion des voitures.

Elle le connaissait bien, ce jeune homme, pour le voir souvent passer:
c'tait le duc de Carami, clbre alors par sa grande existence, ses
pertes au jeu, ses chevaux, ses matresses et ses folies toutes marques
au coin de l'originalit.

Le lendemain, Hortense se trouvait  la mme place, quand le duc
s'arrta devant elle; mais cette fois il descendit de voiture, et, au
grand bahissement des gens qui passaient, il resta  causer avec elle
pendant un grand quart d'heure, lui demandant qui elle tait et bien
surpris de ses rponses.

Il revint le lendemain encore, puis le surlendemain, puis pendant toute
la semaine, chaque jour  la mme heure, et quinze jours aprs il
installait Hortense, la pauvre petite fille de la valle de Montmorency,
dans un htel de la rue Franois Ier, qui cotait dix mille francs de
loyer; elle qui, quelques jours auparavant, n'avait aux pieds que des
savates ou des sabots, elle trouvait six chevaux dans son curie.

C'est depuis ce jour qu'Hortense, en quelque saison que ce ft, a
toujours eu un bouquet de violettes prs d'elle,--souvenir des fleurs
qu'elle vendait sur le Cours-la-Reine.

Disant cela, Cara regarda le bouquet plac sur la table o, quelques
instants auparavant Lon tait accoud; puis elle continua:

--Ne blmez pas la pauvre fille de s'tre ainsi jete dans les bras du
duc, elle n'a pas rflchi si elle se vendait ou si elle se donnait;
elle tait fascine, blouie par ce beau jeune homme, qu'elle adorait et
qui l'aimait. Car il l'aimait passionnment, et la meilleure preuve en
est dans ce nom de Cara qu'il lui donna et qu'elle a depuis port.

Elle s'arrta avec une sorte de confusion, puis se mettant  sourire:

--J'aurais voulu garder la forme impersonnelle dans mon rcit, dit-elle,
mais, bien que je me sois coupe nous la reprendrons si vous le
permettez.--Je ne puis pas te faire duchesse ni te donner mon nom, lui
dit-il, mais je veux t'en donner une part, et dsormais tu t'appelleras
Cara. Ils s'aimrent pendant quatre ans. Et ce fut ainsi qu'Hortense
devint  la mode. tait-il possible qu'il en ft autrement pour la
matresse d'un homme comme le duc, sur qui tout Paris avait les yeux? Le
duc, vous devez le savoir, tait poitrinaire, et la vie  outrance qu'il
menait ruinait sa faible sant. Les choses en vinrent  ce point qu'on
lui ordonna le sjour de Madre. Hortense l'y accompagna. Il s'y ennuya
et voulut revenir. En bateau, il mourut dans les bras de celle qu'il
aimait; et ce fut son cadavre qu'elle ramena  Paris.

Elle s'arrta, la voix voile par l'motion; mais aprs quelques minutes
elle continua:

--Le duc par son testament lui avait laiss une grosse part de ce qui
restait de sa fortune. Ce testament fut attaqu par la duchesse de
Carami, remarie  cinquante-trois ans avec un jeune homme de trente
ans, et il fut cass par la justice pour captation. Vous avez d
entendre parler de ce procs, qui a t presque une cause clbre, je ne
vous en dirai donc rien qu'une seule chose: il avait, cela se conoit de
reste, appel l'attention sur Hortense, et si elle avait voulu donner
des successeurs au duc, elle n'aurait eu qu' faire son choix parmi les
plus illustres et les plus riches. Mais elle voulait tre fidle au
souvenir et au culte de celui qu'elle avait ador, et dont elle se
considrait comme la veuve. Cependant la misre tait devant elle, car
ce procs l'avait ruine, et elle avait une peur effroyable de la
misre, la peur de ceux qui l'ont connue dans ce qu'elle a de plus
hideux. Parmi ceux qui la pressaient se trouvait un riche financier,
Salzondo, cet Espagnol dont tout Paris a connu la vanit folle et les
prtentions, et qui, portant perruque sur une tte nue comme un genou,
se faisait chaque matin ostensiblement couper quelques mches de sa
perruque chez le coiffeur le plus en vue du boulevard, pour qu'on crt
qu'il avait des cheveux. Salzondo ne demandait  sa matresse qu'une
seule chose, qui tait qu'elle ft croire et ft dire qu'il avait une
matresse, comme ses perruques faisaient croire qu'il avait des cheveux,
quand, en ralit, il n'avait pas plus de matresse que de cheveux.
Hortense accepta ce march, qui n'tait pas bien honorable, j'en
conviens, mais qui, pour elle, valait encore mieux que la misre, et
pendant plusieurs annes, le tout Paris dont se proccupait tant
Salzondo put croire que celui-ci avait une matresse. C'est l un fait
bizarre, n'est-ce pas? et cependant il est rigoureusement vrai, ces
choses-l ne s'inventent pas.

Sans rpondre, Lon inclina la tte par un mouvement qui pouvait passer
pour un acquiescement.

--Encore un mot, continua Cara, et j'aurai fini. Au bout de quelques
annes, Hortense se lassa de ce jeu ridicule. Depuis longtemps elle
aspirait  une vie rgulire, sa rputation la suffoquait, et le milieu
dans lequel elle brillait lui inspirait le plus profond dgot. Elle
crut avoir trouv dans un homme intelligent, plein d'ardeur pour le
travail, ambitieux, un mari qui lui donnerait dans le monde le rang dont
elle ne se croyait pas tout  fait indigne. Elle sacrifia  cet homme la
plus grande partie de ce qu'elle possdait; et trop tard elle s'aperut
qu'elle s'tait trompe sur lui. De toutes les blessures qui l'ont
frappe, celle-l a t la plus douloureuse, non pas qu'elle aimt cet
homme,--elle n'a jamais aim que celui qui est mort dans ses bras;--mais
elle aimait l'honneur et la dignit de la vie, et c'tait sur la main de
cet homme qu'elle avait compt pour les atteindre.

Voil l'histoire de la pauvre fille de la valle de Montmorency. J'ai
tenu  vous la dire pour que vous sachiez bien ce qu'est la femme  qui
vous avez tmoign tant de bont, non Cara, mais Hortense.

Disant cela, elle lui tendit la main, et quand il lui eut donn la
sienne, elle la serra doucement.

--Maintenant, dit-elle, j'ai dans le coeur et dans l'esprit des ides,
qui m'empcheront de penser  ces malheureux acrobates; je vous demande
donc de rentrer chez vous; je ne veux pas vous faire passer la nuit
entire.

--Mais....

--Si demain vous pensez encore  moi et si vous voulez bien venir savoir
quel a t l'effet de vos bons soins, je serai ici toute la journe.

-- demain alors.




V


Lorsque la porte du vestibule se fut referme avec un petit bruit sec,
et qu'il fut ds lors bien certain que Lon sorti ne pouvait pas
rentrer, Cara glissa vivement  bas de son lit, et, en chemise comme une
femme qui ne craint pas le froid, elle se dirigea, une bougie  la main,
vers sa cuisine.

Elle ne tremblait plus: et elle marchait rsolument sans ces hsitations
qui l'avaient oblige  s'appuyer sur le bras de Lon.

Ayant pos sa bougie sur une table, elle se mit  fureter dans les
armoires de la cuisine, ne trouvant pas sans doute ce qu'elle cherchait.

Enfin dans l'une elle prit une bouteille ou plus justement un litre 
moiti rempli d'un gros vin noirtre, et dans l'autre un croton de pain
qui, plac un peu brusquement sur la table, sonna comme un caillou tant
il tait dur et sec.

Mais elle ne parut pas s'en inquiter autrement, et prenant un couteau
de cuisine, elle parvint  en couper ou plutt  en casser un morceau.
Alors, versant son vin noir dans un verre, elle s'assit sur le coin de
la table une jambe ballante, et elle trempa son morceau de pain dans ce
vin.

videmment le tilleul quelle avait bu lui avait creus l'estomac ou lui
avait affadi le coeur, et elle avait besoin de se rconforter; les
infusions calmantes n'taient pas le remde qui lui convenait
prsentement.

Aprs ce frugal souper, elle regagna sa chambre; mais, avant de se
coucher, elle atteignit un rveil-matin, dont elle plaa l'aiguille sur
huit heures; puis, aprs l'avoir remont, elle se mit au lit et, dix
minutes aprs, elle dormait d'un profond sommeil, dont le calme et
l'innocence taient attests par la rgularit de la respiration.

Elle dormit ainsi jusqu'au moment o partit la sonnerie du rveil;
alors, sans se frotter les yeux, sans s'tirer les bras, elle sauta 
bas de son lit comme une femme de rsolution ou d'humeur facile.

En un tour de main elle fut habille, chausse, coiffe, et elle sortit.

Arrive rue du Helder, elle monta au second tage d'une maison de bonne
apparence et sonna; un domestique en tablier blanc vint lui ouvrir.

--Monsieur Riolle.

--Mais monsieur n'est pas visible.

--Il n'est pas seul?

--Oh! madame peut-elle penser? monsieur travaille....

--Alors, c'est bien; j'entre.

Et, sans se laisser barrer la passage, elle se dirigea par un troit et
sombre passage vers une petite porte qu'on ne pouvait trouver que quand
on la connaissait bien.

Elle la poussa et se trouva dans un cabinet de travail encombr de
livres et de paperasses parpilles partout sur le tapis et sur les
meubles. Devant un bureau, un homme d'une quarantaine d'annes,  la
figure rase, vtu d'une robe de chambre qui avait tout l'air d'une robe
de moine, travaillait la tte enfonce dans ses deux mains.

Au bruit de la porte, qui d'ailleurs fut bien faible, il ne se drangea
pas, et Cara put arriver jusqu' lui, glissant sur le tapis, sans qu'il
levt la tte; sans doute il croyait que c'tait son valet de chambre;
alors, se penchant sur lui, elle l'embrassa dans le cou.

Il fit un saut sur son fauteuil.

--Tiens, Cara! s'cria-t-il.

Elle le menaa du doigt, et se mettant  rire

--Il y a donc d'autres femmes que Cara qui peuvent t'embrasser dans le
cou, que tu parais surpris que ce soit elle? Oh! l'infme!

--Es-tu bte!

--Merci. Mais ce n'est pas pour que tu te mettes en frais de compliments
que je suis venue te dranger si matin.

--Tu viens me demander un conseil?

--Tu as devin, avocat perspicace et malin.

--Il s'agit d'une question de doctrine ou d'une question de fait?

--D'une question de personne.

--C'est plus dlicat alors.

--Pas pour toi, qui connais ton Paris financier et commercial sur le
bout du doigt et qui devrais faire partie du conseil d'escompte de la
Banque de France.

--Tu me flattes; c'est donc bien grave?

--Trs-grave. Que penses-tu de la maison Haupois-Daguillon?

--Ah bah! est-ce que le fils?...

--Je te demande ce que tu penses de la maison Haupois-Daguillon.

--Excellente; fortune considrable et solidement tablie,  l'abri de
tous revers, et j'ajoute, si cela peut t'intresser, honorabilit
parfaite.

--Ce ne sont pas des phrases de palais que je te demande; que vaut-elle?
Voil tout.

--Huit, dix millions.

--Au plus ou au moins?

--Au moins; mais tu comprends qu'il est difficile de prciser.

--Ton  peu prs suffit. Deux enfants, n'est-ce pas?

--Un fils et une fille; celle-ci a pous le baron Valentin.

--Un imbcile orgueilleux et avaricieux, mais cela importe peu. Quelle
sont les relations du pre et du fils? Le pre est-il un homme dur, un
vrai commerant?

--Je n'en sais rien; mais on dit que c'est la mre qui est la tte de la
maison.

--Mauvaise affaire!

--Pourquoi?

--Parce que les femmes de commerce n'ont pas le coeur sensible
gnralement. Sais-tu si le fils est associ ou intress dans la
maison, et s'il a la signature?

--Je suis oblig de te rpondre que je n'en sais rien, je n'ai pas de
relation dans la maison.

Elle se renversa dans son fauteuil; et jetant sa jambe gauche par-dessus
sa jambe droite en haussant les paules:

--Comme on se fait sur les gens des ides que la ralit dmolit,
dit-elle. Ainsi te voil, toi: tu es assurment un des hommes
d'affaires les plus habiles de Paris, ta vie le prouve, car aprs avoir
commenc par tre l'avocat des actrices, des cocottes et des comtesses
du demi-monde, ce qui personnellement avait des agrments, mais ce qui
pcuniairement ne valait rien, tu es devenu l'avocat, c'est--dire, le
conseil des gens de la finance et de la spculation; au lieu de plaider
simplement pour eux comme tes confrres, tu as fait leurs affaires, tu
as t les arranger  Constantinople,  Vienne,  Londres, partout; il
parat que cela n'est pas permis dans votre corporation; tu t'es moqu
de ce qui tait dfendu ou permis, tu as t rcompens de ton courage
par la fortune, la grosse fortune que tu es en train d'acqurir.
Aujourd'hui, quand on parle de Riolle  quelqu'un, on vous rpond
invariablement: C'est un malin. Tu as la rputation de connatre ton
Paris comme pas un. Eh bien, je viens  toi, et tu me rponds que tu ne
peux pas me rpondre!

Riolle se mit  rire de son rire chafouin en ouvrant largement ses
lvres minces, ce qui dcouvrit ses dents pointues comme celles d'un
chat.

--Que tu es bien femme, dit-il, une ide te passe par la cervelle et
tout de suite il faut qu'on la satisfasse; que ne m'as-tu dit hier qu'il
te fallait des renseignements prcis sur la maison Haupois-Daguillon, tu
les aurais aujourd'hui.

--Hier, je n'y pensais pas.

--Eh bien, donne-moi jusqu' ce soir, et je te promets de te les porter
prcis et circonstancis, tels que tu les veux en un mot.

--Ce soir, c'est impossible.

--Tu es cruelle.

--J'aime mieux venir les chercher demain matin.

--Eh bien, soit.

--Alors, adieu,  demain.

--Dj!

--Il faut que je passe chez Horton.

--Tu es malade?

--Non, j'ai seulement besoin d'une ordonnance.

Et elle s'en alla chez son mdecin, auquel elle raconta ce qui lui tait
arriv la veille, et qui lui crivit l'ordonnance qu'elle
dsirait,--c'est--dire insignifante; puis, avant de rentrer, elle
envoya une dpche  ses gens  Saint-Germain, pour leur dire de revenir
 Paris.

Toutes ces prcautions prises, elle fit une gracieuse toilette de
malade, coiffure aussi simple que possible, peignoir en mousseline
blanche, et, s'installant dans sa chambre avec une fiole et une tasse
prs d'elle, elle attendit la visite de Lon.

Elle l'attendit toute la journe, et elle se demandait s'il ne viendrait
pas,--ce qui,  vrai dire, l'tonnait prodigieusement,--lorsqu' neuf
heures du soir il arriva. Elle avait donn des instructions pour qu'on
le ret et qu'on ne ret que lui.

Il trouva dans le vestibule une femme de chambre pour le recevoir, lui
prendre des mains son pardessus et le conduire prs de Cara.
L'appartement n'avait plus le mme aspect que la veille, le salon tait
clair et les housses qui recouvraient les meubles avaient t
enleves. Cependant ce n'tait pas dans ce salon que se tenait Cara;
elle tait dans la chambre o il avait pass une partie de la nuit
prcdente, allonge sur une chaise longue, ple et dolente.

--Comme vous tes bon d'avoir pens  moi, dit-elle en lui tendant la
main, et que c'est gnreux  vous de venir faire visite  une malade
chagrine et dsagrable!

--Comment allez-vous?

--Assez mal, et vous voyez tous les remdes qu'Horton m'ordonne; j'ai
fait venir mes domestiques; il ne veut pas que je quitte Paris.

--Sans faire de mdecine, j'ai voulu, moi aussi, vous apporter mon
remde; en venant, j'ai pass par le cirque; Otto n'a rien et Zabette en
sera quitte pour la peur.

--Mais vous avez donc toutes les dlicatesses du coeur aussi bien que de
l'esprit, s'cria-t-elle d'une voix mue; j'envie la femme que vous
aimez; comme elle doit tre heureuse!

--Je n'aime personne.

--C'est impossible.

Une discussion s'engagea sur le point de savoir qui il aimait.

Tandis qu'elle suivait son cours plus ou moins lgrement, plus ou moins
spirituellement, dans la chambre de Cara, une autre d'un genre tout
diffrent prenait naissance dans le vestibule.

Peu de temps aprs l'arrive de Lon, le timbre avait retenti, et un
homme  mine rbarbative s'tait prsent: c'tait un crancier,
l'usurier Carbans, que Louise, la femme de chambre, ne connaissait que
trop bien.

--Je veux voir votre matresse, dit-il, je sais qu'elle est revenue; en
passant j'ai aperu les fentres claires et je suis mont.

 cela Louise rpondit que sa matresse ne pouvait recevoir; mais
Carbans n'tait pas homme  se laisser ainsi conduire; il connaissait
la manire d'arriver auprs des dbiteurs les plus rcalcitrants.

--Votre matresse se fiche de moi; je veux la voir et lui dire que si
demain je n'ai pas un fort -compte, je la poursuis  outrance et la
fais vendre.

--Je le dirai  madame.

--Non pas vous, mais moi en face; a la touchera et la fera se remuer.

Il avait lev la voix et il commenait  crier fort lorsque Louise, qui
tait une fine mouche et qui connaissait toutes les roueries de son
mtier, se posa le doigt sur les lvres, en faisant signe  Carbans
qu'il ne fallait pas parler si haut:

--Vous pensez bien que si je ne vous introduis pas auprs de madame,
c'est que quelqu'un est avec elle.

--Eh bien, tant mieux; si c'est un quelqu'un srieux, il s'attendrira.

--S'il est srieux, tenez, jugez-en vous-mme.

Et, allant au pardessus de Lon, elle prit dans la poche de ct un
petit carnet, dont on voyait le coin en argent se dtacher sur le noir
du drap; puis l'ouvrant et tirant une carte qu'elle prsenta  Carbans:

--Trouvez-vous ce nom-l srieux? dit-elle.

--Bigre! fit-il en souriant, mes compliments  votre matresse.

Puis tout  coup se ravisant:

--Mais alors pourquoi ne paye-t-il pas?

--Parce que a ne fait que commencer.

--Et si a ne dure pas?

--Le meilleur moyen que a ne dure pas, c'est de l'effrayer ds le
dbut; si cela vous parat adroit, entrez, je me retire de devant la
porte.

--Je repasserai dans huit jours, ma mignonne, non plus pour un -compte,
mais pour les 27,500 francs qui me sont dus, capital, intrts et frais;
et il faudra me payer, ou bien le lendemain je commence la danse ... 
boulet rouge. Dites bien cela  votre charmante matresse. Huit jours,
pas une heure de plus; et c'est bien assez pour elle.




VI


Lon ne se contenta pas de cette seule visite  Cara; aprs la premire
il en fit une seconde, aprs la seconde une troisime.

N'taient-elles pas justifies par l'tat maladif dans lequel elle se
trouvait; cette chute lui avait rellement caus une violente motion,
et cela tait aprs tout bien naturel.

Et puis pourquoi n'aurait-il pas t sincre avec lui-mme? il avait
plaisir  la voir; elle ressemblait si peu aux femmes qu'il avait
connues jusqu' ce jour.

Discrte, intelligente, instruite, causant de tout avec -propos et
mesure, intarissable sans bavardages futiles, ayant beaucoup vu,
beaucoup entendu, beaucoup retenu, jugeant bien les hommes et les choses
d'une faon amusante, avec malice sans mchancet, dlicate dans ses
gots, distingue dans ses manires, c'tait,  ses yeux, une vraie
femme du monde avec laquelle on aurait la libert de tout dire et de
tout risquer,  la seule condition d'y mettre un certain tour. Avec cela
mieux que jolie, et faite de la tte aux pieds pour provoquer le dsir,
mais en le contenant par un air de dcence et un charme naturel qui
taient un aiguillon de plus et non des moins forts.

Chaque fois que Lon la quittait, elle lui disait  demain, et le
lendemain il revenait; le premier jour, il tait arriv  neuf heures,
le second  huit heures et demie, le troisime  six heures, le
quatrime  cinq heures, et, aprs deux heures de conversation qui
avaient pass sans qu'il et conscience du temps, il tait rest  dner
avec elle, sans faon, en ami, pour continuer leur entretien, et ce
jour-l il ne s'tait retir qu' deux heures du matin. Et alors,
marchant par les rues dsertes et silencieuses, il s'tait dit
trs-franchement qu'il prouvait plus, beaucoup plus que du plaisir  la
voir.

Depuis la disparition de Madeleine, il avait vcu fort mlancoliquement,
ne s'intressant  rien, et portant partout un ennui insupportable aussi
bien  lui-mme qu'aux autres.

Et voil que pour la premire fois depuis cette poque il retrouvait de
l'entrain, de la bonne humeur; voil que pour la premire fois le temps
passait sans qu'il comptt les heures en billant.

Qui avait opr ce miracle?

Cara.

Pourquoi ne pousserait-il pas les choses plus loin? Elles avaient t
pour lui si vides ces journes, si longues, si pnibles, qu'il avait
vraiment peur d'en reprendre le cours, ce qui arriverait infailliblement
s'il se refusait  ce que Cara les remplt, comme depuis quelques jours
elle les remplissait.

En ralit, le sentiment qu'il avait prouv et qu'il prouvait toujours
pour Madeleine, aussi vif, aussi tendre, n'tait point de ceux qui
commandent la fidlit. Cara ferait-elle qu'il gardt ce souvenir moins
vivace ou moins charmant? Il ne le croyait point. Ah! s'il avait d
revoir Madeleine dans un temps dtermin, la situation serait bien
diffrente; mais la reverrait-il, jamais? De mme, cette situation
serait toute diffrente, si elle l'avait aim, comme elle le serait
aussi s'il lui avait avou son amour et si tous deux avaient chang un
engagement, une promesse, ou tout simplement une esprance. Mais non,
les choses entre eux ne s'taient point passes de cette manire; il n'y
avait eu rien de prcis; et il tait trs-possible que Madeleine ne se
doutt mme pas de l'amour qu'elle avait inspir. Alors, s'ils se
revoyaient jamais, ce qui tait au moins problmatique, dans quelles
dispositions Madeleine serait-elle  son gard? N'aimerait-elle pas? Ne
serait-elle pas marie? Qui pourrait lui en faire un reproche? Pas lui
assurment, puisqu'il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait et qu'il
voulait la prendre pour femme.

Raisonnant ainsi, il tait arriv devant sa porte; mais, au lieu
d'entrer, il continua son chemin sous les arcades sonores de la rue de
Rivoli. Paris endormi tait dsert, et de loin en loin seulement on
rencontrait deux sergents de ville qui faisaient leur ronde, silencieux
comme des ombres et rasant les murs sur lesquels leurs silhouettes se
dtachaient en noir.

Il tait arriv au bout des arcades, il revint vers sa maison, mais en
prenant par la colonnade du Louvre et par les quais; il avait besoin de
marcher et de respirer l'air frais de la rivire.

Quel danger une pareille liaison avec Cara pouvait-elle avoir? Aucun. Au
moins il n'en voyait pas, car si sduisante que ft Cara, ce n'tait pas
une femme qui pouvait prendre une trop grande place dans sa vie;--malgr
toutes ses qualits, et il les voyait nombreuses, elle ne serait
toujours et ne pourrait tre jamais que Cara.

Cara, oui; mais Cara charmante avec ce sourire, avec ces yeux profonds
qu'il ne pouvait plus oublier depuis qu'ils s'taient plongs dans les
siens.

Et  cette pense, malgr la fracheur du matin et le brouillard de la
rivire qui le pntraient, une bouffe de chaleur lui monta  la tte
et son coeur battit plus vite.

Si l'heure n'avait pas t si avance, il serait retourn chez elle;
mais dj l'aube blanchissait les toits du Palais-Bourbon, et dans les
tilleuls de la terrasse du bord de l'eau on entendait des petits cris
d'oiseaux; ce n'tait vraiment pas le moment d'aller sonner  la porte
d'une femme endormie depuis deux heures dj.

Il se dirigea vers la gare de l'Ouest; l il prit une voiture et se fit
conduire au bois de Boulogne en disant au cocher de le promener
n'importe o dans les alles du bois.

 neuf heures seulement, il se fit ramener  Paris, boulevard
Malesherbes.

Cara n'tait pas encore leve bien entendu, mais Louise ne fit aucune
difficult pour aller la rveiller et lui dire que M. Lon
Haupois-Daguillon l'attendait dans le salon.

Moins de deux minutes aprs son entre Cara le rejoignait, vtue d'un
simple peignoir:

--Eh bien! s'cria-t-elle d'une vois tremblante, que se passe-t-il donc?

Mais il lui montra un visage souriant.

Alors elle le regarda curieusement de la tte aux pieds, ne comprenant
rien au dsordre de sa toilette et  la poussire qui couvrait ses
bottines.

--D'o venez-vous donc? demanda-t-elle.

--Du bois de Boulogne, o j'ai pass la nuit.

--Ah! mon Dieu!

--Rassurez-vous, il s'agissait seulement d'un examen de conscience,--de
la mienne, que j'ai fait srieusement dans le recueillement et le
silence.

--Vous ne me rassurez pas du tout.

--C'est la conclusion de cet examen que je viens vous communiquer si
vous voulez bien m'entendre.

Et, la prenant par la main, il la fit asseoir prs de lui, devant lui:

--Vous tes trop fine, dit-il, pour n'avoir pas remarqu que je suis
parti d'ici hier soir fort troubl, profondment mu: ce trouble et
cette motion taient causs par un sentiment qui a pris naissance dans
mon coeur. Avant de m'abandonner  ce sentiment, j'ai voulu sonder sa
profondeur et prouver quelle tait sa solidit; voil pourquoi j'ai
pass la nuit  marcher en m'interrogeant, et a t seulement quand
j'ai t fix, bien fix, que je me suis dcid  venir vous voir si
matin pour vous dire ... que je vous aime.

Il lui tendit la main; mais Cara, au lieu de lui donner la sienne, la
porta  son coeur comme si elle venait d'y ressentir une douleur; en
mme temps, elle regarda Lon avec un sourire plein de tristesse:

--J'aurais tant voulu tre Hortense pour vous! dit-elle aprs un moment
de silence, et n'tre que Hortense; mais, hlas! il parat que cela
tait impossible, mme pour un homme dlicat tel que vous, puisque c'est
 Cara que vous venez de parler.

--Mais je vous jure....

Elle ne le laissa pas continuer.

--Je ne vous adresse pas de reproches, mon ami; combien d'autres  votre
place seraient venus  moi et m'auraient dit: Vous me plaisez, Cara;
combien me demandez-vous par mois pour tre ma matresse? Vous tes
trop galant homme pour tenir un pareil langage; vous m'avez parl d'un
sentiment n dans votre coeur, et vous m'avez dit que vous m'aimiez. Je
suis touche de vos paroles; mais, pour tre franche, je dois dire que
j'en suis peine aussi. Il me semble que l'amour ne nat point ainsi et
ne s'affirme pas si vite: le got peut-tre, le caprice peut-tre aussi,
mais non,  coup sr, un sentiment srieux.

De nouveau elle le regarda longuement avec cette expression de tristesse
dont il avait dj t frapp.

--Ne croyez pas au moins que je repousse cet amour, dit-elle, ou que je
le ddaigne. J'en suis vivement touche au contraire, j'en suis fire,
car je ressens pour vous autant de sympathie que d'estime. Mais, depuis
le peu de temps que je vous connais, ce sont ces sentiments seuls qui
sont ns en moi. D'autres natront-ils plus tard? Je ne sais: cela est
possible puisque mon coeur est libre, et que de tous les hommes que je
connais vous tes celui vers qui je me sens la plus tendrement attire.
Mais l'heure n'a pas sonn de mettre ma main dans la vtre, et j'espre
que vous m'estimez trop pour me croire capable de dicter  mes lvres un
langage qui ne viendrait pas de mon coeur.  ma place, une coquette vous
dirait peut-tre qu'elle ne veut pas que vous lui parliez de votre
amour. Moi, qui ne suis ni coquette ni prude, je vous dis, au contraire,
parlez m'en souvent, parlez m'en toujours.

Puis, s'interrompant pour lui tendre les deux mains:

--Et j'ajoute: faites-vous aimer.




VII


Contrairement  ce qui se voit le plus souvent dans le monde auquel Cara
appartenait, Louise, la femme de chambre de celle-ci, tait laide et
d'une laideur repoussante qui inspirait la rpulsion ou la piti, selon
qu'on tait dur ou compatissant aux infortunes d'autrui.

Si Cara avait pris et conservait chez elle une pauvre fille que la
petite vrole avait dfigure, ce n'tait point par un sentiment de
prudente jalousie ou pour avoir  ses cts un repoussoir donnant toute
sa valeur  son teint blanc, velout, vraiment superbe, qui pour le
grain de la peau (la pte comme diraient les peintres), rappelait les
ptales du camellia. Elle n'avait pas de ces petitesses et de ces
prcautions, sachant bien ce qu'elle tait, et connaissant sa puissance
mieux que personne pour l'avoir mainte fois exerce et prouve jusqu'
l'extrme.

Si elle avait accept pour femme de chambre cette fille laide, a avait
t par piti, par sentiment familial et aussi par intrt. Louise en
effet tait sa cousine et elles avaient t leves ensemble; mais
tandis qu'Hortense se rendait  Paris pour y devenir Cara, Louise
restait dans son village pour y travailler et y gagner honntement sa
vie comme couturire. Par malheur, au moment o Louise allait se marier
avec un garon qu'elle aimait depuis quatre ans, elle avait eu la petite
vrole qui l'avait si bien dfigure, que lorsqu'elle avait t gurie,
son fianc n'avait plus voulu d'elle et qu'il avait pous une autre
jeune fille, bien que celle qu'il abandonnait ft enceinte de cinq mois.
Louise avait alors quitt son village, o elle tait devenue un objet de
rise et de moquerie pour tous, et elle tait arrive auprs de sa
cousine Hortense,  ce moment matresse en titre du duc de
Carami,--c'est--dire une puissance.

Si la misre et les hontes des annes de jeunesse avaient tremp le
coeur de Cara pour le durcir comme l'acier, elles ne l'avaient pas
pourtant ferm aux sentiments de la famille: Louise tait sa camarade,
son amie d'enfance; pour cela elle l'avait accueillie, lui avait fait
apprendre  coiffer,  habiller,  servir  table, et aprs avoir pay
ses couches et envoy son enfant en nourrice en se chargeant de toutes
les dpenses, elle l'avait prise pour femme de chambre.

Femme de chambre devant les trangers, attentive, polie et
respectueuse, Louise redevenait la camarade d'enfance et l'amie,
lorsqu'elle tait en tte  tte avec sa matresse, en ralit sa
cousine, et une amie dvoue, une sorte d'associe qui avait son
franc-parler pour conseiller, blmer ou approuver librement, sans
mnagements, comme si elle soutenait ses propres intrts.

Cependant il tait rare qu'elle en ust pour interroger Cara ou pour
aller au-devant des intentions de celle-ci, et presque toujours, elle se
contentait de rpondre  ce qu'on lui demandait, ne prenant directement
la parole que lorsque des circonstances graves l'exigeaient.

Les menaces de Carbans lui parurent de nature  lgitimer une
intervention nergique. Bien entendu, elle avait racont  Cara la
visite de l'usurier, puis elle avait racont aussi comment elle avait pu
le renvoyer, grce au bienheureux pardessus de Lon, et naturellement
elle avait cru que les 27,500 francs seraient verss avant le dlai de
huit jours fix comme date fatale; mais,  son grand tonnement, elle
avait vu les choses suivre une marche qui n'indiquait nullement que le
versement de ces 27,500 francs dt se faire prochainement.

Et comme elle considrait qu'il y avait urgence, elle se dcida 
intervenir la veille du jour o Carbans devait se prsenter, prt 
tirer  boulet rouge, suivant son expression, s'il n'tait pas pay.
Pour cela elle attendit le dpart de Lon, et comme il s'en alla  deux
heures du matin, exactement comme il s'en allait tous les soirs, elle
aborda l'entretien en aidant Cara  se dshabiller.

--Tu sais que Carbans doit revenir demain soir, dit-elle.

--Je ne l'ai pas oubli.

--Tu as des fonds?

--Pas le premier sou.

--Mais alors?

--Alors il sera pay.

--Avec quoi? par qui?

--Avec quoi? Avec de l'argent ou avec des lettres de change, je ne puis
prciser. Par qui? Par M. Lon Haupois-Daguillon qui sort d'ici.

--Alors il paye d'avance, M. Lon Haupois-Daguillon?

--Parbleu! M. Lon Haupois est d'une espce particulire, l'espce
sentimentale; le sentiment, c'est le grand ressort qui chez lui met
toute la machine en mouvement. Et vois-tu, ma bonne Louise, pour
conduire les gens, il n'y a qu' chercher et  trouver leur grand
ressort; une fois qu'on les tient par l, on les manoeuvre comme on
veut.--Ne me tire pas les cheveux.--Si j'avais brusqu les choses de
telle sorte que Lon, mon amant depuis deux ou trois jours seulement,
et d payer 27,500 francs  Carbans, il et trs-probablement t
bless, et il et trs-bien pu se dire que je ne l'avais accept que
pour battre monnaie sur son amour;--de l, rflexion, dception,
humiliation et finalement sparation dans un temps plus ou moins
rapproch. Or, cette sparation je n'en veux pas.

--Mais Carbans?

--Carbans viendra demain  neuf heures, Lon sera avec moi; tu dfendras
ma porte de manire  ce que Carbans exaspr te mette de ct, et
entre quand mme. Carbans est d'ordinaire brutal, et quand la colre
l'emporte il l'est encore beaucoup plus. Il me rclamera son argent
grossirement en me reprochant de ne pas avoir us du dlai qu'il
m'avait donn pour me procurer les fonds. Alors, si Lon est l'homme que
je crois, et je suis certaine qu'il l'est, il interviendra, et Carbans
s'en ira avec la promesse d'tre pay le lendemain par l'hritier de la
maison Haupois-Daguillon, ce qui, pour lui, vaudra de l'argent. Quel
sera le rsultat de cette scne due au hasard seul? Ce sera de prouver 
Lon que je ne suis pas une femme d'argent, et que, mme sous le coup de
poursuites qui me menacent d'tre chasse d'ici, je ne cde pas 
l'intrt. D'un autre ct, il sera heureux et fier, n'tant pas mon
amant, de m'avoir donn cette marque de son amour. Enfin je pourrai tre
touche de cette marque d'amour et l'en rcompenser, ce qui simplifiera
et ennoblira le dnoment. Sois tranquille, nous sommes dans une bonne
voie, et la situation va changer.

--Il tait temps.

--Il n'tait pas trop tard, tu vois. Pour commencer nos changements, qui
iront du haut en bas de l'chelle, tu renverras demain Franoise; elle
nous a fait l'autre jour un dner que Lon a trouv excrable, et comme
il mangera ici souvent, je veux que ce soit avec plaisir. Tu auras soin
de me choisir un vrai cordon bleu, Lon est sensible aux satisfactions
que donne la table. J'tudierai son got; il me faut quelqu'un qui soit
en tat non-seulement de le contenter, mais, ce qui est autrement
important, de lui donner des ides. Tu payeras  Franoise ses huit
jours.

--Sois tranquille, je n'aurai pas de peine  la renvoyer, elle ne
demande que cela.

--De quoi se plaint-elle?

--De tout, du vin qu'on prend  mesure et au litre, du charbon qu'on
achte au sac plomb, mais principalement de la viande que tu veux qu'on
aille chercher  la Halle en ne prenant que celle de basse qualit.

--Il faudrait la nourrir avec des morceaux de choix peut-tre; moi j'ai
dn pendant trois ans avec les restes que j'achetais aux garons de
salle des Invalides pour deux sous.

--Elle aurait voulu gagner sur tout; l'autre jour je l'entendais dire 
la concierge: Il n'y a rien  faire ici, madame est trop bonne pour sa
famille, elle veut qu'on lui donne les restes.

--Pardi; et ni mon oncle ni ma tante ne font les difficiles, ils ne se
plaignent pas que la viande est de basse qualit. Tu me dbarrasseras
donc de Franoise.

--Celle qui la remplacera sera peut-tre aussi difficile qu'elle; une
cuisinire conome ne se trouve pas du premier coup.

--On ne fera plus d'conomie, sans rien gaspiller on prendra le
meilleur; tu veilleras  cela. Mais assez pour aujourd'hui, il se fait
tard.

Et Cara se mit au lit.

Le lendemains, Carbans, ainsi qu'elle l'avait prvu, arriva pendant
qu'elle tait en tte en tte avec Lon, et, comme elle l'avait prvu
aussi, exaspr par Louise il fora la porte du salon o il entra la
menace  la bouche.

Cara courut au devant de lui pour lui imposer silence, mais en quelques
paroles il dit tout ce qu'il avait  dire: on lui devait 27,500 francs,
il les voulait, et puisque le dlai de huit jours qu'il avait accord
n'avait servi  rien, il allait commencer des poursuites vigoureuses.

Ce fut alors  Lon de se lever et d'intervenir.

En cela encore Cara ne s'tait pas trompe dans ses prvisions.

--Monsieur, je voudrais avoir deux minutes d'entretien avec vous, dit
Lon.

-- qui ai-je l'honneur de parler?

--Haupois-Daguillon.

Carbans, qui ne saluait gure, s'inclina tout bas.

--Je suis  vos ordres.

Mais Cara  son tour se mit entre eux, et tirant Lon par la main, elle
l'emmena dans l'embrasure d'une fentre:

--Je vous en prie, dit-elle d'une voix suppliante, ne vous mlez pas de
cela; n'ajoutez pas la honte  mes regrets.

--C'est moi qui suis honteux que vous m'ayez si mal jug; si vous avez
un peu d'amiti pour moi; un peu d'estime, laissez-moi seul un moment
avec cet homme.

--Mais....

--Je vous en prie.

Il fallut bien qu'elle cdt et qu'elle se retirt dans sa chambre.

Alors Lon revint vers Carbans qui avait abandonn son attitude
provoquante et insolente pour en prendre une plus convenable, et surtout
beaucoup plus conciliante.

--Monsieur, dit Lon, j'ai l'honneur d'tre l'ami de la personne que
vous venez de menacer, je ne puis donc pas souffrir que ces menaces
soient mises  excution; si les 27,500 francs que vous rclamez sont
dus lgitimement, je vous payerai demain; voulez-vous attendre jusqu'
demain et d'ici l, vous contenter de mon engagement, de ma parole?

--Votre engagement suffit, monsieur, je vous attendrai demain jusqu'
six heures.

Et, sans en dire davantage, il dposa sa carte sur le coin de la table,
qui se trouvait  porte de sa main.

Cependant ce ne ft que le surlendemain que Lon paya ces 27,500 francs,
car il ne les avait pas et il fallut qu'il se les procurt, ce qui tait
assez embarrassant pour un homme qui, comme lui, n'avait pas des
relations avec ceux qui prtent ordinairement aux jeunes gens.

Heureusement, Cara lui vint en aide, elle connaissait un ancien cocher
nomm Rouspineau, pour le moment marchand de fourrage rue de Suresnes et
propritaire de quelques chevaux de courses, qui procurait de l'argent,
sans prlever de trop grosses commissions ni de trop gros intrts, aux
gens du monde riches et bien tablis qui se trouvaient par hasard gns.

Si Rouspineau avait eu les sommes qu'on lui demandait, il les aurait
prtes  6 pour 100 seulement  M. Haupois-Daguillon puisqu'il n'y
avait pas de risques  courir, mais il ne les avait pas, ces sommes, et
l'argent tait bien dur et bien difficile  trouver.

Bref, contre six billets s'levant au chiffre total de 60,000 francs, il
put prter  Lon une somme de 50,000 francs, et encore ft-ce seulement
pour entrer en affaire, car il y perdait. Bien entendu, sa perte et t
difficile  prouver, cependant son bnfice n'tait pas aussi gros
qu'on pouvait le croire au premier abord, car il avait t oblig de
prlever dessus une somme de 2,000 francs offerte  Cara pour la
remercier de lui avoir procur la connaissance de M. Haupois-Daguillon,
qui, il fallait l'esprer, pourrait devenir avantageuse.

Sur les 50,000 francs qu'il reut, Lon paya les 27,500 francs dus 
Carbans, offrit  Cara une parure et garda 12,000 francs pour ses
dpenses courantes qui naturellement allaient tre un peu plus fortes
que par le pass.




VIII


Une femme en vue comme l'tait Cara ne prend pas un amant sans que cela
devienne un sujet de conversation dans un certain monde, et mme sans
que quelques journaux, qui ont un public pour ces sortes d'histoires, en
fassent ce qu'ils appellent une indiscrtion.

Bientt tout Paris, le tout Paris qui s'intresse  ces cancans, sut que
Lon Haupois-Daguillon (--Le fils du bijoutier de la rue
Royale?--Lui-mme.) tait l'amant de Cara (--Celle qui a t la
matresse du duc de Carami?--Elle-mme.); et alors, pendant quelques
jours, cela devint un sujet de conversation.

--Il tait temps.

Comme cela arrive presque toujours, la dernire personne qui apprit la
liaison de Cara et de Lon fut celle qui avait le plus grand intrt 
la connatre,--c'est--dire le papa.

Il est vrai que M. Haupois-Daguillon s'occupait fort peu de ce qui se
passait dans le monde des cocottes, qu'il appelait des lorettes ou des
courtisanes. Bel homme et gt en sa jeunesse par des succs qui
s'taient continus jusque dans son ge mr, il n'avait jamais compris
qu'on se commt avec des femmes qui font marchandise de leur amour. 
quoi bon, quand il est si facile de faire autrement.

Cependant le bruit fut tel qu'il arriva un jour  ses oreilles; alors il
voulut tout naturellement savoir s'il tait fond, et comme il lui tait
difficile d'interroger celui qui pouvait lui faire la rponse la plus
prcise, c'est--dire Lon, il s'en expliqua avec son ami Byasson, qui
devait avoir des renseignements  ce sujet.

En effet, bien que Byasson n'et pas de relations dans le monde de Cara,
il savait  peu prs ce qui s'y passait, comme il savait ce qui se
passait dans d'autres mondes, auxquels il n'appartenait pas plus qu'
celui des cocottes, simplement en qualit de curieux qui veut tre
inform de ce qui se dit et se fait autour de lui. Cette curiosit, il
ne l'appliquait pas seulement aux bavardages de la chronique parisienne
plus ou moins scandaleuse, mais il la portait encore sur les sujets d'un
ordre tout autre, sur tout ce qui touchait  la littrature,  la
peinture,  la musique. Bien qu'il ne ft qu'un commerant, il ne
laissait pas paratre un livre nouveau un peu important sans le lire, et
sans se faire lui-mme,--et l'un des premiers,--une opinion  son sujet
dont rien plus tard ne le faisait dmordre, pas plus l'loge que le
blme. Dans tous les bureaux de location des thtres de Paris, son nom
tait inscrit pour qu'on lui rserva un fauteuil d'orchestre aux
premires reprsentations, et pour savoir s'il devait rire, pleurer ou
applaudir, il n'attendait pas que le visage des critiques influents, en
ce jour-l srieux et rservs comme des augures qui croient  leur
sacerdoce, lui et rvl leurs sentiments. Avant que le Salon de
peinture s'ouvrit, il connaissait les oeuvres principales qui devaient y
figurer; il avait t les voir dans les ateliers, il avait caus avec
les artistes, et pour elles aussi, il ne recevait pas son opinion toute
faite des journaux ou des gens du mtier. Toutes les fois qu'une vente
intressante avait lieu  l'htel des commissaires-priseurs, il recevait
un des premiers catalogues tirs, et s'il n'assistait point  toutes les
vacations, il traversait au moins toutes les expositions qui mritaient
une visite. O trouvait-il du temps pour cela? C'tait un prodige; et
cependant il en trouvait, de mme qu'il en trouvait encore pour arriver
presque chaque jour  la fin du djeuner de M. et madame
Haupois-Daguillon, de faon  prendre une tasse de caf avec eux;--il
est vrai que la famille Haupois-Daguillon tait sa famille  lui qui ne
s'tait point mari, comme Lon et Camille taient ses enfants; et il
est vrai aussi que les satisfactions de l'esprit qu'il recherchait si
avidement ne l'avaient pas rendu insensible aux joies du coeur.

Personne mieux que lui assurment n'tait en tat de savoir ce qu'tait
cette Cara, dont M. Haupois avait entendu parler plusieurs fois sans
jamais s'inquiter d'elle, et qui maintenant, disait-on, tait la
matresse de son fils.

Au premier mot, il fut vident que Byasson pourrait rpondre s'il le
voulait, car le nom de Cara lui fit faire une grimace tout  fait
significative.

--Vous savez qu'elle est la matresse de Lon? demanda M. Haupois.

--On le dit; mais je n'en sais rien.

--Ne faites pas le discret, mon cher, vous ne vaudrez pas une mercuriale
 mon fils en m'apprenant ce que vous savez.  vrai dire, et tout  fait
entre nous, je ne suis pas fch de cette liaison.

--Ah! vraiment.

--Entendons-nous: certainement je suis offusqu de voir un homme comme
Lon, beau garon, intelligent, distingu, mon fils, qui pourrait
prendre des matresses o il voudrait, devenir l'amant d'une lorette,
d'une courtisane  la mode; oui, trs-certainement cela me blesse; mais
enfin, d'un autre ct, ce n'est pas sans un sentiment de soulagement
que je vois Lon chapper  l'influence sous laquelle il tait;--Cara le
gurira de Madeleine.

--Moi, mon cher, je ne vois pas du tout les choses  votre point de vue,
et je ne peux pas me rjouir de voir Lon l'amant de Cara.

--Vous la connaissez?

--Je sais d'elle ce que sait tout Paris, et voil pourquoi je suis
jusqu' un certain point effray de penser que Lon va subir son
influence. N'oubliez pas comment Lon a t lev et quelles taient ses
dispositions dans sa premire jeunesse.

--Il me semble que Lon a t aussi bien lev qu'il pouvait l'tre.

--Certainement, mais rappelez-vous ses admirations de collgien pour ces
femmes qui,  un degr quelconque, taient des Cara. Vous vous
contentiez de hausser les paules quand nous le voyions, le nez coll
contre les vitres, regardant leur dfil. Et vous haussiez les paules
encore quand vous le preniez  lire ces journaux ou ces romans qui ont
la prtention d'tre l'expression du _high-life_ parisien. Il ne vous
faisait point part de ses ides, bien entendu, mais avec moi il
regimbait quand je me moquais de lui, et j'ai pu juger alors combien
tait vive sa curiosit de savoir quelle tait cette existence qui
l'attirait et le fascinait. Pour moi c'est un miracle que jusqu' ce
jour il n'ait pas fait de grosses folies, et je ne m'explique sa sagesse
que par la nullit ou la sottise des femmes qui n'auront pas su le
prendre et le retenir. Mais Cara n'est pas de ces femmes: elle n'est pas
nulle, elle n'est pas sotte.

--Qu'est-elle, donc? C'est pour que vous me le disiez que je vous parle
d'elle, ou tout au moins pour que vous me disiez ce que vous en savez.

--Cara, que dans son monde on appelle Carafon, Caramel, Carabosse,
Caravane, Carapace et surtout Caravansrail,--ce qui, eu gard  ses
moeurs hospitalires, est une sorte de qualificatif parfaitement
justifi,--Cara, de son vrai nom, est mademoiselle Hortense Binoche, ne
 Montlignon, dans la valle de Montmorency, de parents pauvres et peu
honntes. Son enfance ne fut pas trop malheureuse, car  neuf ans elle
sduisit par sa gentillesse,--vous voyez qu'elle a commenc de bonne
heure,--une vieille dame riche qui la fit lever dans un couvent.
Malheureusement, la vieille dame mourut, et alors commena pour la jeune
fille une existence de misre horrible. On la retrouve au bout de
quelques annes la matresse du duc de Carami. C'est le temps de sa
splendeur. Elle tue le duc ou il se tue tout seul, ce dont d'ailleurs il
tait bien capable, et par son testament il laisse une partie de ce qui
restait de sa fortune  sa matresse. Le testament est attaqu pour
captation, et c'est Nicolas qui plaide contre Cara. Vous savez quelle
est la manire de plaider de Nicolas, quel est son systme de
personnalits et d'injures; il a form son dossier avec des notes qui
lui ont t fournies par la prfecture de police, il lit ces notes et
montre ce qu'a t Cara depuis l'ge de treize ans, c'est--dire depuis
son arrive  Paris. Jamais rquisitoire n'a t plus crasant, et ce
qui lui donne un caractre de cruaut relle, c'est la prsence de Cara
 l'audience. Quand Nicolas se tait, elle se lve et s'avance  la barre
dans sa toilette de deuil de veuve, simple, chaste cependant lgante.
Elle demande  donner quelques explication et prend la parole: Tout ce
qu'on vient de dire de moi est vrai, au moins pour le fond; oui, je suis
ne dans le ruisseau, j'en conviens, mais peut-on me faire responsable
de la fatalit de ma naissance? oui, mon enfance s'est passe dans la
fange, mais quand j'ai eu la force de vouloir et de lutter, j'en suis
sortie. Mais que dire de celles qui, nes dans le ciel, descendent
volontairement dans le ruisseau; que dire de la fille d'un des plus
riches banquiers de Paris, d'un pair de France, qui se marie, enceinte
de cinq mois? L-dessus, comme vous le pensez bien, le prsident,
indign, lui coupe la parole. Elle s'assied avec calme; elle avait dit
ce qu'elle voulait dire: La fille du pair de France se mariant enceinte,
c'tait la duchesse de Carami. Voil qui vous fera connatre Cara,
mieux que de longues explications. Vous voyez de quoi elle est capable,
et quelle est sa rsolution, quelle est son audace quand on l'attaque.

Et M. Haupois-Daguillon resta un moment absorb dans la rflexion;
depuis quelques instants dj, il avait perdu le sourire de confiance et
d'assurance avec lequel il avait abord cet entretien.

--J'allais oublier de vous dire que Cara a une soeur ane, Isabelle.
Toutes deux ont suivi la mme carrire; mais, tandis qu'Isabelle a
demand la fortune au monde de la politique et de l'administration, ce
qui lui a valu de puissantes protections, Cara l'a demande au monde
commercial et financier. Aprs l'exprience du duc de Carami, qui avait
mal fini, elle s'est adresse aux fils de famille de la haute banque et
du haut commerce, trouvant l des avantages moins brillants peut-tre
que ceux que rencontrait sa soeur, mais  coup sr plus srieux et plus
productifs. Vous donner la liste des gens  la fortune desquels elle a
fait une large brche m'est difficile en ce moment; mais nous trouverons
des noms si vous en dsirez.

--Alors elle doit tre riche?

--Elle l'tait, mais elle s'est fait ruiner en ces derniers temps par un
aventurier qu'elle voulait pouser. C'est le juste retour des choses
d'ici-bas.

--Tout ce que vous me dites-l est assez effrayant.

--Aussi avez-vous eu grand tort de vous rjouir en pensant que Cara le
gurirait de Madeleine; il y a des remdes gui sont pires que le mal; et
cette chre Madeleine n'tait pas un mal. Ah! la pauvre fille, que
n'est-elle l pour nous sauver!

--Elle serait l que je n'accepterais pas son secours; d'ailleurs Lon
n'est pas perdu, je le surveillerai; et, s'il le faut, je lui parlerai.
En tout cas, il y a un moyen d'empcher les choses d'aller trop loin.
Puisque Cara est une femme d'argent, je tiendrai Lon serr, et alors
elle s'en fatiguera bien vite.

-- moins que Lon ne trouve des prteurs, ce qui, vous le savez comme
moi, ne lui sera pas bien difficile; qui refusera un billet sign
Haupois-Daguillon?

--Allons, dcidment je parlerai  Lon.




IX


Bien que M. Haupois voult parler  son fils, il ne lui parla point; la
situation n'tait pas assez franche pour qu'il l'affrontt volontiers,
sans raisons dcisives sur lesquelles il pt s'appuyer; si Lon devait
faire des folies pour Cara, il n'en avait point encore fait.

Il valait donc mieux ne pas se hter et attendre pour voir quelle
tournure les choses prendraient. On ne fait des folies pour une femme
que lorsqu'on l'aime, et par cela que Lon tait l'amant de Cara, il
n'tait nullement dmontr qu'il l'aimt; cette liaison pouvait trs
bien n'tre qu'un caprice, et il n'tait pas de sa dignit de pre de
famille d'intervenir dans une amourette. Lorsqu'il avait t question
d'un sentiment srieux, il n'avait pas hsit  agir: bien que cela
part peu probable, ce sentiment pouvait redevenir menaant, et il
paraissait sage de garder intacte l'autorit paternelle pour ce moment,
au lieu de la compromettre dans des enfantillages. Un seul point tait
urgent  l'heure prsente: c'tait de surveiller Lon et, autant que
possible, de le retenir  la maison de commerce, de faon  ce qu'il ne
donnt pas trop de temps  Cara, et sur ce point il fut trs-net avec
son fils.

Lon et voulu faire ce que son pre lui demandait, car il se sentait en
faute vis--vis de ses parents, mais ce qu'on attendait de lui et ce que
lui-mme voulait tait par malheur impossible.

Son pre et sa mre savaient bien qu'il les aimait et il n'avait pas 
leur prouver son affection, tandis que, par le seul fait de sa position
auprs de Cara, il tait oblig de faire  chaque instant,  propos de
tout comme  propos de rien, la preuve de son amour.

La situation en effet avait t nettement dessine par elle:

--Il est bien entendu, mon cher Lon, que je ne veux pas de ton argent,
lui avait-elle dit le jour o il lui avait apport le cadeau qu'il avait
pay avec l'emprunt de Carbans. Tu m'as dbarrasse de cet horrible
Carbans, et j'ai accept ce service parce que je le considre comme un
prt que prochainement je pourrai te rembourser. J'ai des valeurs dont
la ngociation est en ce moment difficile, mais qui  un moment donn
redeviendront ce qu'elles sont en ralit, excellentes; je te les
montrerai et tu verras que je ne me trompe pas. J'accepte aussi ce
cadeau, parce que c'est le premier que tu me fais, parce que ce serait
te peiner que de le refuser, et enfin parce qu'il marquera une date
dans notre vie. Mais, quant aux choses d'intrt, je veux qu'il n'en
soit jamais question entre nous.

--Cependant....

--Tu veux dire que c'est une grande joie de donner, et qu'il n'y en a
pas de plus douce que de partager ce qu'on a avec ceux qu'on aime. Cela
est vrai et je le crois. Pourtant il faudra que tu renonces  cette
joie, et j'aurai le chagrin de t'en priver. C'est l une fatalit de ma
position. N'oublie pas que je suis Cara. N'oublie pas la rputation qui
m'a t faite. On a cru que j'tais avide, et bien que je n'aie par rien
justifi une pareille rputation, elle s'est rpandue dans Paris, o
elle s'est solidement tablie, parat-il.

--Qu'importe, si je sais qu'elle n'est pas fonde!

--Cela importe peu en effet, au moins pour le moment. Mais, du jour o
tu pourrais douter de mon dsintressement, cela importerait beaucoup.
Je ne veux pas qu'entre nous il puisse s'lever l'ombre mme d'un
soupon, et ce soupon pourrait natre si tu n'avais pas la preuve que
je ne suis pas une femme d'argent. Quelle meilleure preuve que celle que
tu te donneras toi-mme en te disant: Elle n'a jamais voulu accepter un
sou de moi? Que deviendrais-je, mon Dieu, si tu croyais jamais que je
t'aime par intrt?

--Ne crains point cela.

--Je sais bien qu'il est encore une autre preuve que tu pourrais te
donner si le doute effleurait ton esprit: c'est que, si j'avais t une
femme avide, si j'avais t inspire par l'intrt dans le choix de mon
amant, je n'aurais pas t assez maladroite ni assez mal avise pour te
prendre.

Disant cela, elle l'avait regard  la drobe, mais il n'avait pas
bronch.

Alors elle avait continu de faon  prciser ce qu'elle voulait dire:

--Cela t'tonne, n'est-ce pas, de m'entendre parler ainsi d'un homme tel
que toi, et cependant, si tu veux rflchir, tu sentiras combien mes
paroles sont raisonnables. Si ton pre est riche, il l'est d'une bonne
petite fortune bourgeoise qui n'a rien  voir avec le grand luxe; et
puis il connat le prix de l'argent; c'est un commerant, et il ne
laisserait assurment pas corner un morceau de cette fortune sans s'en
apercevoir, et sans pousser des cris de chat qu'on corche tout vivant.
D'autre part, elle n'est pas  toi cette fortune, elle est  ton pre, 
ta mre, qui sont jeunes encore, et qui, je te le souhaite de tout
coeur, ont peut-tre vingt ans, ont peut-tre trente ans  vivre. Il y
aurait donc l encore, tu le vois maintenant, une sorte de preuve pour
dmontrer que je ne suis pas celle qu'on dit; mais elle ne me suffit
pas.

--Que veux tu donc?

--Je te l'ai dit, qu'aucune question d'argent ne puisse se mler  notre
amour; voil pourquoi dsormais tu ne me feras plus des cadeaux qui
valent 15 ou 20,000 francs. Mais, si je ne veux pas accepter de toi ce
qui a une valeur matrielle, je te demande et j'exige ce qui  mes yeux
est sans prix: tes soins, ton temps, ta tendresse, ton amour, ton
amiti, ton estime, tout ce que le coeur, mais le coeur seul, peut
donner. Et, de ce ct, tu verras que je te demanderai beaucoup. Ainsi
laisse-moi te faire un reproche  ce sujet: depuis que nous nous aimons,
c'est  peine si tu as dn ici cinq ou six fois. a n'tait pas l ce
que j'avais espr et la preuve c'est que j'avais pris une cuisinire
pour toi. La premire fois que tu as accept mon dner, j'ai trs-bien
vu que mon ordinaire ne te convenait pas et que tu tais plus difficile
que moi; alors tout de suite j'ai renvoy ma cuisinire, qui tait bien
suffisante pour moi, et j'ai pris  ton intention un cordon bleu.

--Tu as fait cela!

--Et j'en ferai bien d'autres. Comment m'en as-tu rcompense? Tu as
trouv ma cuisine meilleure, cela est vrai; mais tu ne lui as gure fait
plus d'honneur que si elle avait continu d'tre mdiocre. Est-ce que tu
ne devrais pas rester  djeuner avec moi tous les matins; est-ce que tu
ne devrais pas revenir dner tous les soirs? Comprends donc que je suis
affame de joies que je ne connais pas: celles de l'intrieur, du
tte--tte, du mnage. Rvle-les moi ces joies, fais-les moi goter,
que je te doive ce bonheur! As-tu peur de t'ennuyer prs de moi? Non,
n'est-ce pas? Eh bien, restons ensemble le plus que nous pourrons,
toujours. Est-ce que nous n'avons pas mille choses  nous dire, et,
lorsque nous nous sparons, est-ce que nous ne nous apercevons pas que
nous n'avons presque rien dit? Ah! cette vie  deux,  un, comme je la
voudrais troite et ferme, si intime qu'il n'y ait place entre nous que
pour ce qui est toi et pour ce qui est moi!

Cette vie intime  deux c'tait celle que Lon avait si souvent rve,
si souvent dsire en ses heures d'isolement; aussi ce langage dans la
bouche de sa matresse l'avait-il profondment mu.

--Si tu n'tais pas libre, avait-elle dit en continuant, je ne te
parlerais pas ainsi, et je ne serais pas femme, je l'espre,  te faire
manquer ta vie, pour la satisfaction de notre bonheur. Mais justement tu
es matre de toi, et je ne pense pas que tu oseras me dire que tu dois
me sacrifier  ta boutique. Me le dis-tu?

Au moment o elle parlait ainsi, elle connaissait dj assez Lon pour
savoir qu'elle le frappait  son endroit sensible.

--Je ne dis rien, si ce n'est que ce que tu dsires, je le dsire
moi-mme.

--Eh bien, alors, vivons comme je te le demande, et prouve-moi que tu
m'aimes comme je veux tre aime, prouve-le moi tous les jours,  chaque
instant, dans tout. Ah! si j'tais ce qu'on appelle une femme honnte ou
si tout simplement j'tais ta femme, je serais moins exigeante, mais je
suis Cara, et tu sens bien, n'est-ce pas que c'est par la tendresse, par
les soins, par les prvenances, par les gards que tu me le feras
oublier, et que tu me prouveras que tu ne vois en moi qu'une femme qui
t'adore et qui serait heureuse de donner sa vie pour toi.

La question se trouvant ainsi pose par son pre et par Cara, c'tait du
ct de celle-ci qu'il avait t entran. Comment rester  sa
boutique quand il tait attendu? Comment ne pas venir dner quand elle
l'attendait? Elle se fcherait. Pouvait-il la fcher?

S'il lui avait plu, 'avait t un hasard.

Mais maintenant, il voulait mieux que lui plaire, il voulait tre
aim,--ce qui tait un choix.

Et, il faut bien le dire, ce choix le flattait et lui tait doux.

Ce rve de collgien mancip, qu'il avait fait si souvent, d'tre aim
par une de ces femmes sur qui tout Paris a les yeux, tait ralis.

Cara l'aimait et elle voulait tre aime par lui.

Il y avait l de quoi le chatouiller admirablement dans sa vanit. Ce
n'est pas seulement de tendresse ou de dsir qu'est fait l'amour et
surtout l'amour qu'inspire une femme  la mode, une femme comme Cara.

Combien de fils de famille ont t jets dans les folies ou les hontes
de la passion, parce que leur matresse tait une Cara.

Combien ont t perdus, ruins, dshonors, non par l'amour, mais par
l'amour-propre.

Amant d'une Cara! mais c'est un titre dans le monde, c'est presque un
titre de noblesse. On tait fils d'un bourgeois enrichi: on devient
quelqu'un.




X


Bien que Cara voult avoir toujours Lon prs d'elle, il y avait deux
jours de la semaine cependant o elle lui rendait la libert, non pas
franchement, mais d'une faon dtourne, avec des raisons sans cesse
renouveles: ces deux jours taient le jeudi et le dimanche.

En plus de ces deux jours, il y en avait un aussi par mois o elle
s'arrangeait pour tre seule,--le 17.

Si habiles que fussent les raisons qu'elle lui donnait, Lon n'avait pas
tard  remarquer qu'il y avait l quelque chose d'trange: l'habilet
mme des prtextes mis en avant avait frapp son attention.

Si une matresse telle que Cara peut flatter quelquefois la vanit et
l'amour-propre; par contre, elle enfivre bien souvent la jalousie d'un
amant.

Assurment Lon ne croyait pas, ne croyait plus tout ce qu'il avait
entendu dire de Cara; maintenant qu'il la connaissait, il savait mieux
que personne ce que valaient les histoires racontes sur son compte et
sur ses prtendus amants; mais cependant ses audaces de rhabilitation
n'allaient pas jusqu' la faire immacule; elle avait t aime, elle
avait eu des liaisons.

Toutes taient-elles rompues?

O allait-elle?

Pourquoi s'enveloppait-elle de tant de prcautions pour cacher ses
absences?

Certainement elle tait intelligente et fine, mais lui-mme n'tait ni
naf ni aveugle, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour voir
qu'elle n'tait pas sincre dans les explications qu'elle lui donnait et
qu'il ne lui demandait pas.

Quand mme elle ne se serait pas trouble (et sont trouble prouvait bien
qu'elle n'tait pas aussi roue qu'on le prtendait), Louise l'et
clair par son embarras, lorsque, rentrant  l'improviste, il
l'interrogeait et n'obtenait d'elle que des rponses vasives, telles
qu'en peut faire une femme de chambre dvoue qui ne veut pas trahir sa
matresse.

Tout cela formait un ensemble de faits qui n'taient que trop
significatifs et qui pour lui ne s'expliquaient pas.

En effet, comment expliquer que Cara sortait tous les dimanches depuis
midi jusqu' sept heures du soir? Elle tait pieuse, cela tait vrai, et
bien qu'elle se cacht pour dire ses prires, et qu'elle et plac son
prie-Dieu dans un cabinet retir, o personne ne pntrait, au lieu de
l'exposer  l'endroit le plus en vue de sa chambre  coucher, comme tant
de femmes le font, il tait impossible de ne pas savoir, quand on avait
vcu de sa vie, qu'elle accomplissait avec rgularit certaines
pratiques religieuses; mais, si dvote qu'on soit, on ne reste pas dans
les glises de midi  sept heures, mme le dimanche.

Il n'y a pas d'offices le jeudi qui durent quatre ou cinq heures.

Il n'y en a pas davantage qui reviennent priodiquement et rgulirement
le 17 de chaque mois.

Et puis, si telle avait t la raison qui la faisait sortir et la
retenait dehors, pourquoi ne l'et-elle pas dit tout simplement?

Mais, loin de la dire cette raison, elle la cachait avec un soin qui, 
lui seul, devenait un indice grave: elle n'eut pas montr tant de
prcautions, tant de craintes si elle n'avait pas voulu se cacher.

C'taient la logique des choses et le raisonnement qui l'amenaient ainsi
 s'inquiter, et non pas la jalousie, non pas la mfiance.

De jalousie, il n'en avait jamais eu et encore moins de mfiance, tant
au contraire port par sa nature  croire le bien beaucoup plus
facilement que le mal.

Cependant, dans le cas prsent, il fallait fatalement qu'aprs avoir
cherch le bien sans le trouver nulle part, il en arrivt au mal malgr
lui, et il y avait des jours o il se disait qu'il fallait qu'il apprt,
n'importe comment, o Cara allait lorsqu'elle sortait, qui elle voyait,
ce qu'elle faisait.

Plusieurs fois il le lui avait demand sur le ton de la plaisanterie,
n'osant pas l'interroger srieusement; mais toujours elle lui avait
rpondu par des rponses vasives qui, malgr sa finesse, criaient le
mensonge.

Un jour, cependant, elle s'tait fche et, sous le coup de la colre,
elle lui avait rpondu franchement:

--Ainsi, tu es jaloux et tu l'avoues; Eh bien! s'il en est ainsi, mieux
vaut nous sparer tout de suite. Je te jure, tu entends bien, je te jure
que je ne te trompe point. Mais te donner d'autres explications que
celles que je te donne est impossible. Accepte-moi telle que je suis, ou
renonce  moi. Comprends donc que montrer de la jalousie, c'est
justement le contraire des gards et des sentiments d'estime que je te
demandais. Il y a des femmes, elles sont bien heureuses celles-l, dont
on peut tre jaloux sans qu'elles en soient blesses; il y en a
d'autres, au contraire, pour lesquelles la jalousie est la plus cruelle
des blessures: est-ce qu'il n'y a pas un dicton qui dit qu'il ne faut
pas parler de corde dans la maison d'un pendu? Tu ne l'oublieras point,
n'est-pas?

Il n'oublia point ce dicton, mais il n'oublia pas non plus qu'il tait
jaloux: comment et-il cess de l'tre, alors que les causes qui avaient
provoqu cette jalousie ne cessaient point. Et il souffrit d'autant plus
de ces inquitudes que, pour le reste, Cara s'appliquait  le rendre
aussi heureux que possible: toujours prvenante, toujours caressante,
toujours tendre, la plus douce, la plus agrable des matresses; gaie et
enjoue d'humeur, gale de caractre, passionne de coeur, ravissante
d'esprit, ne cherchant qu' lui plaire, s'ingniant  le charmer avec
une souplesse, une fcondit de ressources, une richesse d'invention qui
le frappaient d'autant d'admiration que de gratitude. Comme elle
l'aimait!

Et cependant?

Cependant, ce point d'interrogation restait enfonc comme un clou dans
sa tte,  l'endroit le plus sensible, lui faisant une blessure de jour
en jour plus profonde et plus douloureuse, car chaque dimanche, chaque
jeudi, Cara sortait rgulirement comme si elle ne s'apercevait pas du
supplice qu'elle lui imposait.

Les choses continuaient d'aller ainsi, sans qu'il ft rien d'ailleurs
pour en changer le cours, lorsqu'un jour, un 17 prcisment, il reut un
billet pour assister  l'enterrement d'un jeune Espagnol, avec lequel il
s'tait li  Madrid, et qui venait de mourir  Paris. Il hsita
d'autant moins  se rendre  cet enterrement qu'il ne devait pas voir
Cara ce jour-l.

Deux ou trois personnes seulement se trouvrent avec lui  l'glise;
alors, pour que ce pauvre garon ne ft pas conduit tout seul au
cimetire, il l'accompagna et il resta le dernier au bord de la fosse,
qui avait t creuse dans la partie haute du Pre-Lachaise, au del de
la grande alle transversale.

Comme il redescendait mlancoliquement vers Paris en suivant l'alle des
Acacias qui vient aboutir au monument de Casimir Prier, il aperut une
femme qui, de loin, lui parut ressembler  Cara d'une faon frappante:
mme taille, mme port de tte, mmes paules, elle tait penche sur la
vasque en marbre d'un monument, et dans la terre qui emplissait cette
vasque elle plantait des fleurs qu'elle prenait dans une corbeille pose
prs d'elle. Comme elle lui tournait le dos, il ne pouvait pas la
reconnatre srement. Elle fit un mouvement, c'tait elle. Alors il se
jeta derrire un monument pour qu'elle ne le vt pas et ne crt point
qu'il tait ici pour la surveiller. Pendant un certain temps elle
continua sa plantation, creusant et tassant la terre avec ses maints
gantes, puis quand elle eut tout nivel, un jardinier lui apporta un
arrosoir plein d'eau, et elle arrosa elle-mme les fleurs qu'elle venait
de planter. Cela fait, elle s'agenouilla et, aprs une assez longue
prire, elle partit.

Alors Lon, vivement mu, s'approcha, et sur le monument devant lequel
elle venait d'arranger ces fleurs, il lut: Amde-Claude-Franois-Rgis
de Galaure duc de Carami.

Ainsi celui qu'il avait cru un rival tait un mort.

Le jardinier qui avait apport l'arrosoir, tait en train de placer dans
sa corbeille les plantes fanes arraches par Cara; Lon s'approcha de
lui:

--Voil une tombe pieusement entretenue, dit-il.

--Ah! il n'y en a pas beaucoup comme a dans le cimetire: tous les
mois, le 17, _recta_, la garniture est change, et jamais rien de trop
beau, rien de trop cher.

Lon revint  Paris, marchant la tte dans les nuages, et il s'en alla
droit chez Cara qui, bien entendu, tait rentre.

L'air radieux avec lequel il l'aborda la frappa:

--Comme tu as l'air joyeux! dit-elle.

--Oui, je suis heureux, trs-heureux.

Et, sans en dire davantage, il l'embrassa avec une tendresse mue.

Il avait son projet.

On tait au mercredi, et le lendemain, selon son habitude, Cara devait
tre absente depuis deux heures jusqu' six; il tait rsolu  la
suivre, car maintenant il n'avait plus honte de l'espionner, bien
certain de dcouvrir une tromperie du jeudi analogue  celle du 17.

 deux heures moins dix minutes, il tait dans une voiture devant le
numro 19 du boulevard Malesherbes, et quand Cara sortit, descendant
vivement de voiture, il la suivit de loin  pied.

Elle le conduisit ainsi jusqu' la rue Legendre,  Batignolles: elle
allait droit devant elle, rapidement, sans se retourner; mais dans la
rue Legendre un embarras sur le trottoir la fora  s'arrter et  se
coller contre une maison; alors, levant la tte, elle aperut Lon qui
arrivait.

En quelques pas, il fut prs d'elle.

--Toi ici! s'cria-t-elle, d'une voix touffe.

Mais, sans se laisser arrter par ces paroles et par son regard
courrouc, il lui dit ce qu'il avait vu la veille, et dans quelle
intention il l'avait suivie.

Elle garda un moment de silence.

--Tu mriterais, dit-elle, que je t'avoue que je vais chez un amant; je
ne le ferai point, et d'ailleurs tu en sais trop maintenant pour ne pas
tout savoir. Je t'ai dit que j'avais eu un frre. Il est mort, laissant
trois enfants qui sont orphelins, car leur mre est plus que morte pour
eux. Je les ai pris, je les lve, et je viens passer quelques heures
avec eux le dimanche et le jeudi. Quand ils ne sont pas  l'cole, je
les interroge et joue avec eux, et je leur prouve par un peu de
tendresse qu'ils ne sont pas seuls au monde. Nous voici devant leur
porte; monte avec moi. Ne rsiste pas; je le veux; ce sera ta punition,
jaloux!

Ils montrent; il n'y avait personne dans l'escalier et toutes les
portes taient fermes; en arrivant au palier du premier tage, il la
prit dans ses deux bras, et l'embrassant:

--Tu es un ange! dit-il.

Durant quelques secondes elle le regarda tendrement; puis tout  coup se
mettant  rire:

--Et toi, dit-elle, sais-tu ce que tu es?--de ses lvres elle lui
effleura l'oreille,--une grande bbte.

C'tait au dernier tage qu'habitaient les enfants, dans un logement
simple, trs-simple, mais cependant convenable: pour les garder et les
soigner ils avaient avec eux une vieille paysanne, ce fut elle qui vint
ouvrir la porte.

Aussitt les trois enfants accoururent et se jetrent sur Cara, sans
faire attention  Lon qui se tenait un peu en arrire.

--Bonjour tante, bonjour tante, quel bonheur!




XI


Carbans n'tait pas le seul crancier de Cara: Lon ne fut pas longtemps
sans dcouvrir cette fcheuse vrit.

Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'tait
expliqu une bonne fois avec lui  propos de ses affaires, et elle
n'tait pas femme  revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait
pas qu'il y et de questions d'argent entre eux, cela avait t
nettement formul; elle lui avait seulement montr les valeurs dont se
composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but,
se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Lon, qui
n'tait pas lui-mme bien au courant des choses financires, avait d
interroger quelques personnes comptentes, et il avait eu le trs-vif
chagrin de venir dire  sa matresse que ce qu'elle considrait comme
une fortune n'tait qu'un ensemble de titres dprcis et qui pour la
plupart mme n'taient pas ralisables.

Cara avait reu cette mauvaise nouvelle sans en tre trop vivement
affecte, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle tait loin
d'avoir une pareille pense), mais parce qu'elle savait par exprience
que des valeurs dclars mauvaises par des gens de Bourse peuvent
devenir,  un moment donn, une source de fortune: il n'y a pas de femme
dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce
prince qui fit cadeau  une de ses matresse de quelques titres de
proprit sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien
prter, et qui, du jour au lendemain, quand on commena  exploiter les
sources de ptrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes
croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotes cinq
francs  la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs
centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et
elles y tiennent.

Ce fut par Louise que Lon connut la situation vraie de Cara: interroge
par lui, la fidle femme de chambre commena par se dfendre de parler,
mais elle finit par tout dire:

--Je vois bien que monsieur a remarqu l'inquitude de madame, et qu'il
a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentes dans la maison; je ne
veux pas que cette inquitude et nos airs mystrieux lui fassent
supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux,
et, si monsieur tait malheureux, cela ferait le chagrin de madame.
C'est l ce qui me dcide  parler. Seulement, monsieur voudra bien me
promettre  l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai racont
et que c'est moi qui l'ai averti.

--Parlez.

--Eh bien, madame va tre saisie et vendue.

Lon respira; ce n'tait pas cela qu'il craignait aprs ces savantes
recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers
n'taient pas graves, et leur gurison tait facile.

--Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce misrable M. Ackar,
en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de
madame; il les a vendues ou changes et a remplac celles qui lui
avaient t confies par d'autres qui ont tellement baiss que les
vendre maintenant serait une ruine. Madame tait loin de se douter de
cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a
dcouvert la vrit ou tout au moins une partie de la vrit, car  ce
moment il y avait une certaine quantit de ces valeurs qui, tant
dprcies, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru  cette
hausse, et elle a compt dessus pour payer ses dpenses. Ce n'est pas la
hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a
pas diminu ses dpenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses
fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le
boucher, l'picier, mme le boulanger; c'est  en perdre la tte. Si
elle voulait que tout cela ft pay du jour au lendemain, rien ne serait
plus facile, elle n'aurait qu'un mot  dire, qu'un signe de tte 
faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se
ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce
signe, elle aime trop monsieur.

 une pareille confidence il n'y avait qu'une rponse possible: demander
les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Lon.

Mais Louise refusa:

--Si monsieur croit que c'est pour en arriver  ce rsultat que je lui
ai racont, bien malgr moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce
que j'ai demand  monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai
parl. Si monsieur payait lui-mme les fournisseurs, madame comprendrait
tout de suite le rle que j'ai jou et dans sa colre elle me
renverrait. Je ne veux pas de a et voil pourquoi, avant d'ouvrir la
bouche, j'ai fait promettre  monsieur que madame ne saurait jamais rien
de ce que je lui aurais racont; monsieur a promis, je lui demande de
tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parl, c'est pour
monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquite pas de ce qu'il
peut remarquer d'trange. Maintenant il est bien certain, que si
monsieur pouvait dbarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais
heureuse, mais comment?

Lon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il
la voyait dvoue  Cara; mais, malgr tout, elle lui inspirait un
sentiment de rpulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette
confidence.

--Voil une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les
dettes de sa matresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener 
demander  Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle
me croit plus jeune que je ne suis.

Et il se dcida  demander  Cara l'tat de ses dettes, bien convaincu
qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot
qui l'obligeait  intervenir: Si elle voulait, elle n'aurait qu'un
signe  faire pour que tout ft pay du jour au lendemain. Si cela
n'tait pas compltement vrai, il suffisait que ce ft possible pour que
Lon trouvt son honneur engag  payer tout lui-mme. Seulement il
aurait mieux aim qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins
adroitement dguis, Cara s'adresst franchement  lui, cela et t
plus digne, plus conforme au caractre qu'il avait cru trouver en elle,
qu'il avait t si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui
gtait la Cara qui peu  peu s'tait rvle  lui, et qui, justement
par les qualits qu'il avait dcouvertes en elle, s'tait empare de son
coeur d'une manire si forte et si profonde. Mais cette dception
n'tait pas telle qu'elle dt l'empcher de s'acquitter de son devoir
envers elle: il tait son amant, son seul amant, elle avait des dettes,
il devait les payer, cela tait oblig.

Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignit et son honneur,
mais il le devait encore pour le monde, c'est--dire pour sa rputation.
Malgr son amour du tte--tte et de l'intimit, Cara n'avait pas rompu
avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un
certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient  son
monde, les hommes appartenaient  tous les mondes, au vrai comme au
faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude,
les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle tait une
femme dsirable, ceux-l pour rien, pour aller quelque part o l'on
s'amuse, o l'on est libre, et o de temps en temps on trouve un bon
dner. Pour tous il tait l'amant en titre et si les huissiers
saisissaient sa matresse, c'tait exactement comme s'ils le
saisissaient lui-mme, avec cette circonstance aggravante qu'il la
laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y tait pas lui-mme.

Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir
entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il
payt tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-tre
assez difficile; car ce qu'il s'tait rserv sur le prt de Rouspineau
tait dpens depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il
ferait un nouvel emprunt  Rouspineau.

Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement
pris avec Louise; il avait trouv dans l'antichambre un monsieur qui
avait la tournure d'un huissier et il dsirait savoir ce que cet
huissier venait faire.

Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette
question nettement pose, elle avait voulu se lancer dans de longues
explications; mais s'tant coupe deux ou trois fois sans pouvoir se
reprendre, elle avait t oblige  la fin, et  sa grande confusion,
d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.

--J'aurais pay depuis longtemps dj, car je n'aime pas plus que toi
les huissiers, sois-en certain, si je n'avais attendu la hausse de mes
_Docks de Naples_ et de mes _Mines du Centre_ qu'on m'annonait comme
prochaine; elle commence, on parle d'une fusion pour les mines; dans
quelque temps, prochainement, je serai dbarrasse de cet huissier.

--Laisse-moi t'en dbarrasser tout de suite.

--Restons-en l; cet huissier sera pay, sois tranquille; pourquoi
soulever entre nous une cause de dsaccord? tu aimes donc bien les
querelles? Si tu veux quereller  toute force, choisis au moins un autre
sujet.

Il avait insist: elle s'tait fche.

Alors lui aussi s'tait fch, et il lui avait reprsent les raisons
personnelles qui l'obligeaient  ne pas la laisser expose aux
poursuites des huissiers: sa dignit, son honneur taient en jeu.

Tout d'abord, elle n'avait pas voulu l'couter; mais peu  peu elle
s'tait laiss toucher par les raisons qu'il lui donnait; assurment il
tait dsagrable pour lui qu'on dt que sa matresse tait poursuivie;
mais ne serait-il pas plus dsagrable, dshonorant pour elle qu'on dt
qu'elle l'exploitait et le ruinait, ce qui arriverait infailliblement
s'il payait des dettes qui, en ralit, n'taient pas les siennes?

Elle ne pouvait donc pas cder  ce qu'il lui demandait, et elle ne
cderait pas: tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, c'tait de vendre
ses _Docks de Naples_ et ses _Mines du Centre_, sans attendre la hausse;
sans doute ce serait une perte d'argent, mais elle lui ferait ce
sacrifice de bon coeur.

Ce fut  son tour de rsister: il ne pouvait pas accepter un pareil
sacrifice.

Une nouvelle discussion reprit plus ardente que la premire et
peut-tre plus longue. Cependant elle se termina par un arrangement bien
simple: afin d'viter dsormais entre eux toute discussion d'affaires,
afin d'tre  l'abri des poursuites des huissiers, afin de ne pas faire
inutilement un gros sacrifice d'argent qui pouvait en ralit tre
vit, Cara remettrait  Lon toutes ses valeurs, celui-ci emprunterait
dessus une certaine somme, et plus tard, quand une hausse raisonnable se
serait produite sur ces valeurs, il vendrait ce qu'il faudrait de
titres, pour se couvrir de ce qu'il aurait avanc.

Qui eut l'ide de cet arrangement, qui terminait d'une faon si heureuse
cette difficult au premier abord presque insurmontable? Personne en
propre. Elle leur fut suggre  l'un aussi bien qu' l'autre par la
logique mme des choses.




XII


Quand on est fils de bourgeois, et quand on a t lev bourgeoisement
au milieu d'ides bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes
bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine
dveloppe par celle de son ducation, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on
veuille, on ne peut pas ne pas tre bourgeois, au moins par quelque
ct. Chez Lon, qui non-seulement tait fils de bourgeois, mais qui de
plus avait pour pre un Normand et pour mre une femme de commerce, ce
ct bourgeois se manifestait dans une certaine mfiance qui
apparaissait chez lui aussitt qu'il s'agissait d'une question d'argent;
c'est--dire, pour prciser en employant une expression bourgeoise,
qu'il tait volontiers port  s'imaginer qu'on voulait lui tirer des
carottes. Et comme ds son enfance, au collge, o il tait arriv avec
de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois  subir
cette extraction dsagrable, il avait pris des habitudes de rserve et
de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il
se mettait sur la dfensive.

On comprend combien fut doux son soulagement quand, aprs son entretien
avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas
envoy Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant.

Elle tait donc bien rellement la femme qu'il avait cru, et non pas
celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait
maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.

Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que
deux choses  faire: savoir tout d'abord  combien se montaient les
sommes que devait sa matresse, et ensuite se procurer l'argent
ncessaire pour qu'elle pt elle-mme payer ces sommes.

Profitant d'un jeudi, c'est--dire d'une absence de Cara, il s'adressa 
Louise pour qu'elle lui donnt le montant de ces sommes: mais ce fut
difficilement qu'il la dcida  parler.

 mesure qu'elle lui numrait les noms des cranciers, couturier,
modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc.,
avec le chiffre de ce qui tait d  chacun, il crivait ces noms et ces
chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces
chiffres aligns les uns au-dessous des autres:

67,694 francs.

Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa
mine s'allonger.

En effet, le total tait un peu fort; de plus  ces 67,694 fr. il
fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total gnral
de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour
Cara ne serait nullement le total de ses dettes  lui. Pour payer 27,500
fr.  Carbans, il avait emprunt 60,000 fr.  Rouspineau; combien
faudrait-il qu'il empruntt pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000
fr. C'est--dire que sa dette  lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre
devait donner  rflchir.

Aprs avoir emprunt, il faudrait payer. O prendrait-il ces 160,000
francs?

Une pareille question pouvait trs-justement allonger la mine. Jusqu'
ce moment Lon n'avait point eu de dettes. Il avait vcu facilement avec
la trs-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'tait
trouv arrir de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot 
dire  son pre pour que celui-ci les lui donnt; cela rentrerait dans
les frais gnraux auxquels la maison Haupois-Daguillon tait tenue:
noblesse oblige.

Mais de quelques milliers de francs  160,000 francs, la marge est
large, et n'y avait pas  esprer que son pre continut maintenant  se
montrer aussi facile.

Malheureusement de pareilles rflexions taient  cette heure
compltement inutiles; c'tait avant de prendre Cara pour matresse
qu'il fallait les faire, et non maintenant.

Maintenant il tait engag, et il fallait qu'il allt jusqu'au bout,
c'est--dire qu'il devait,  n'importe quel prix, se procurer ces 67,694
francs.

Heureusement Rouspineau tait l; mais quand le marchand de fourrage de
la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,--Lon avait arrondi
la somme,--il poussa les hauts cris.

--Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il
abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses
rentes dans son pays natal,  Beaugency, un joli pays comme chacun sait,
o le vin n'est pas tant cher; il s'tait saign aux quatre membres pour
trouver les soixante mille francs qu'il avait dj prts et qui taient
toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'tait pas 
lui qu'il fallait s'adresser, c'tait  un capitaliste.

En coutant ce discours, Lon ne s'tait pas beaucoup inquit, se
disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces
quatre-vingt mille francs; mais bientt il avait compris qu'il ne
trouverait pas l la somme qu'il lui fallait.

--Je ne vois gure que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous
connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie
anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet
d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les
courses.

--J'en ai entendu parler, mais je n'ai point t en relations avec lui.

--Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain,
vous saurez sa rponse: mais,  l'avance, je crois pouvoir vous assurer
qu'elle sera ce que vous dsirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les
trouvera; il a une riche clientle, et il fait valoir l'argent de plus
d'une de nos femmes  la mode, qui chez lui trouvent de gros bnfices
qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher
que moi.

Cette rponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prvue, et le
lendemain Lon se prsenta chez M. Brazier; mais on ne pntrait pas
chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses
clients dans un petit bureau o il tenait sous clef, dans des coffres
sur lesquels on s'asseyait, des chantillons d'avoine et de son. Chez
Brazier, on trouvait un lgant magasin meubl  l'anglaise, dans lequel
de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous,
s'informant poliment de ce que vous dsiriez. Ce que Lon dsirait,
c'tait voir M. Brazier; et, comme celui-ci tait occup, il dut
l'attendre pendant prs d'une heure, assez mal  l'aise au milieu de ce
magasin.

Enfin, il vit paratre une sorte de patriarche  cheveux blancs, d'une
tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-mme, qui le
pria de passer dans son bureau particulier.

En quelques mots Lon lui exposa l'objet de sa visite.

--L'affaire est faisable, rpondit gravement Brazier: elle se rsout
dans une question de garantie; autrement dit, en change des 80,000
francs qui vous sont ncessaires, qu'offrez-vous?

--Ma signature.

Brazier s'inclina avec une politesse affecte.

--Moralement, c'est beaucoup, mais financirement, c'est moins, si j'ose
me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de
fortune propre.

--J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.

--J'ai l'honneur de connatre M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui
j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et
l'autre, pleins de sant; ils peuvent vivre longtemps encore.

--Je l'espre.

--J'en suis convaincu; on ne dsire pas gnralement la mort de ses
parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas
notre cas. Nous sommes donc en prsence d'un fils de famille, qui aura
une belle fortune un jour, mais qui prsentement n'offre comme garantie
que des esprances; encore ces esprances peuvent-elles ne pas se
raliser; il peut mourir avant ses parents; il peut tre pourvu d'un
conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans;
vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas
cependant qu'elles soient telles qu'il faille considrer ce prt comme
impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je
ne suis qu'un intermdiaire; et je dis encore que cette absence de
garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le
proportionnera au risque couru.

Il ne fallut pas longtemps  Brazier pour consulter ses clients, et le
surlendemain il communiqua  Lon la rponse que celui-ci attendait,
sinon avec inquitude, il avait prvu que l'affaire se ferait, au moins
avec une curiosit impatiente de savoir quelles en seraient les
conditions.

Elles furent dures, trs-dures.

Le temps n'est plus o les usuriers vendaient  leurs clients des
collections de crocodiles empaills ou de vieux habits; mais si les
crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procds de
messieurs les usuriers sont toujours les mmes, sinon dans la forme, au
moins dans le fond.

--Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu' une condition,
c'est que nous prendrons toutes nos srets contre les procs. Pour cela
il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable  notre
prt. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si
grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez.
Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit dfaut
honnte qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis
charg de vous proposer. Nous vous vendons une curie de course: oh! en
steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons  des prix
de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des
affaires, vous subissez des pertes, notre prt s'explique et se
justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les
explications  donner en justice; car, en ralit, j'espre, je suis sr
que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent;
en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites
pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est _Aventure_, _Diavolo_
et _Robber_. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous
prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?

Lon ne dit rien, pas plus  propos du capitaine Thunder qu' propos
d'_Aventure_, de _Diavolo_, de _Robber_, de l'assurance sur la vie qu'on
l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit
signer pour lui livrer l'curie de course et les 80,000 francs; il tait
pris; il n'avait rien  dire. Au reste l'curie de course ne lui
dplaisait pas trop. C'tait un billet  la loterie qu'il prenait, et,
dans les conditions o il allait se trouver avec les chances qui le
menaaient, c'tait une sorte de soutien pour lui que ce billet de
loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?

Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte
qu'elle ne pt pas croire qu'il avait des doutes sur la ralit du
chiffre des dettes accus par Louise.

--Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il  Cara en lui
remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu
m'as parl, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.

Elle se jeta dans ses bras:

--Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'cria-t-elle, je t'ai
tromp, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois
connatre la vrit entire.

Et, aprs avoir longuement cherch, elle remit une srie de factures
dont le chiffre s'levait  67,694 francs.

Cela fut encore un soulagement pour Lon d'avoir la preuve que ce que
Louise lui avait annonc tait rellement d: il avait t lev dans
des habitudes de probit commerciale qui ne sont pas celles de toutes
les maisons de Paris; ce n'tait pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on
aurait fait deux factures avec des chiffres diffrents: l'une pour tre
montre  celui qui fournissait l'argent, l'autre pour tre rellement
paye.




XIII


_Aventure_, _Diavolo_ et _Robber_ portrent assez convenablement les
couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque carlate), mais
ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il esprait; et, quand
le premier des effets Rouspineau arriva  chance, Lon n'avait pas les
fonds ncessaires pour le payer.

Sign Haupois-Daguillon, ce billet fut prsent  la maison de la rue
Royale. Habitu  venir souvent  cette caisse, et  ne s'en retourner
jamais sans tre pay, le garon de recette passa son billet par le
guichet et alla s'asseoir sur une chaise.

En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'tait pas inscrit
sur son carnet d'chances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux,
mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnatre l'criture et la
signature de Lon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et
prit sa loupe pour l'examiner: c'tait bien dix mille francs, il n'y
avait ni grattage, ni surcharge d'criture ou de chiffre.

Il resta un moment  rflchir, tenant le billet dans ses mains, que
l'motion faisait trembler, puis tout  coup il ferma la porte en fer de
sa caisse, enfona sa toque de velours bleu sur sa tte, plaa le billet
dans la poche de ct de sa redingote et se dirigea rapidement vers le
bureau de madame Haupois-Daguillon.

--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?

 madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus
pour reconnatre l'criture de son fils; mais la surprise fut si forte
chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu
 peu, elle tourna vers Savourdin un visage ple, mais calme:

--Mon fils ne vous avait donc pas prvenu? dit-elle.

--Non, madame, et voil pourquoi je viens vous demander s'il faut payer.

--Vous demandez s'il faut payer un billet sign Haupois-Daguillon, vous!
Payez vite: c'est dj trop de retard.

Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrta d'un signe
de la main:

--Je vous autorise  faire remarquer  mon fils qu'il doit vous prvenir
des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui
fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.

Ce fut tout; mais les employs qui dans la journe eurent affaire 
madame, comme on l'appelait dans la maison, furent reus de telle
faon qu'il fut vident pour tous qu'il se passait quelque chose de
grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on
ne sut pas ce qui motivait cette humeur.

Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu' l'heure ordinaire
pour aller dner rue de Rivoli: elle trouva son mari install dans la
salle  manger,  sa place, et l'attendant tranquillement les deux
coudes sur la table, lisant son journal tal devant lui. Cette table
tait servie comme  l'ordinaire, c'est--dire avec trois couverts,
ceux du matre et de la matresse de maison en face l'un de l'autre,
celui de Lon  un bout; car bien qu'il ne partaget plus souvent les
repas de ses parents, son couvert tait mis chaque jour comme si on
l'attendait srement, et c'tait avec cette place vide devant les yeux
que son pre et sa mre avaient le chagrin de dner presque chaque soir
on tte--tte; moins tristes encore cependant quand ils taient seuls
que lorsqu'ayant des invits, ils taient obligs d'excuser leur fils
empch, qui ventait de les prvenir qu' son grand regret, il lui
tait impossible de dner avec eux ce soir-l.

Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dner, mais pour elle il lui
fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'aprs le
dpart du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle
prit dans sa poche le billet de Lon et le tendit  son mari:

--Voici un billet qu'on a prsent tantt et que j'ai pay, dit-elle.

--Lon! dix mille francs, s'cria-t-il, et tu as pay!

--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!

Dix mille francs n'taient pas une somme pour eux; mais combien de
billets de dix mille francs avaient-ils t dj signs par Lon? L
tait la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la
rsoudre: c'tait d'interroger Lon. Mais, aprs ce qui s'tait pass 
propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une
explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce
n'tait pas pousser Lon  une rupture, loin de l; c'tait tout au
contraire le ramener  la maison paternelle. Il fallait donc procder
avec prudence et avec douceur; interroger Lon, obtenir de lui une
confession par l'amiti plutt que par la svrit, et n'agir ensuite
nergiquement que si l'nergie tait commande par les circonstances.

Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours,
il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions taient maintenant
une sincure, dclara qu'avant de sortir monsieur ne lui avait rien
dit.

Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui crire chez cette femme:
ils n'avaient qu' attendre son retour.

Mais en attendant ainsi ils reurent une nouvelle qui modifia leurs
sentiments: un banquier avec qui la maison tait en relations crivit 
Haupois-Daguillon qu'on lui avait demand d'escompter trois billets de
10,000 fr. chacun, signs Haupois-Daguillon, et qu'avant de les
accepter ou de les refuser dfinitivement il se croyait oblig de l'en
prvenir.

M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces
billets taient souscrits  l'ordre de M. Tom Brazier, ngociant, rue de
la Paix; et aussitt, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci.

Le patriarche anglais le reut avec les dmonstrations du plus profond
respect, et il ne fit aucune difficult de lui apprendre que M. son
fils, un charmant jeune homme, tait son dbiteur pour une somme de
cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prt
et pour une autre part du prix de vente d'une curie de course, trois
chevaux excellents qui feraient honneur  leur propritaire, _Aventure_,
_Diavolo_ et _Robber_.

Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter
par la colre et de dire son fait au vnrable ngociant; mais il
s'arrta heureusement aux premires paroles de son allocution, et,
plantant l M. Tom Brazier lgrement suffoqu de cette algarade, il
alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le
temps des mnagements tait pass; il n'avait que trop attendu;
maintenant il fallait agir et au plus vite.

C'tait Favas qui depuis vingt ans tait son avocat; il fut d'avis, lui
aussi, qu'il fallait agir au plus vite.

--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter 
votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura
d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demand. Il
faut l'arrter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met  votre
disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel
votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.

 ces mots, M. Haupois-Daguillon se rcria: mon fils pourvu d'un conseil
judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!

--Voulez-vous que votre fils dissipe ds maintenant la fortune que vous
lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous
ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas
qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il
soit quitt par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le
moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter
et qui n'aura que de l'amour  lui offrir? Non. Le conseil judiciaire,
malgr ses inconvnients, est la seule voie que vous puissiez suivre;
c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si
j'tais  votre place.

Il n'y eut pas d'explication entre le pre et le fils, il ne fut mme
pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait t pay;
mais un matin comme Lon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet
de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbrs,
qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait cachs
pour que personne ne les vt.

Rest seul, Lon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier tait la
copie d'une requte au prsident du tribunal de premire instance de la
Seine tendant  la nomination d'un conseil judiciaire  la personne de
Lon-Charles Haupois;--le second tait un avis du conseil de famille
runi sous la prsidence de M. le juge de paix du premier arrondissement
de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la
nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisime tait un
jugement ordonnant qu'il devrait comparatre le surlendemain en la
chambre du conseil pour y tre interrog.

Il resta abasourdi: il avait cru  des explications plus ou moins vives
avec son pre et sa mre, mais non  ce coup droit.

Que devait-il faire?

L'habitude, plus que la volont, le porta au boulevard Malesherbes, et,
arriv devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette
porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prvenir Cara qu'il
ne rentrerait peut-tre pas  l'heure convenue.

 ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air
sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se
passer quelque chose de grave, et, cela constat, il ne lui fallut pas
longtemps pour obtenir une confession complte.

Il fut bien tonn de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni
indignation:

--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas  cela, je
m'attendais  quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frre, qui
n'est entr dans votre famille que pour s'emparer de toute votre
fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir
aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entire de la
maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te dfends
pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un
an l'interdiction. Il est habile.

En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter
nergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les
premires victimes.

Il ne fut plus question que de choisir l'avocat  qui il devait confier
sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'tait
pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en tait un
qui apportt un peu de son autorit et de sa considration  son client;
elle proposa Gontaud qui runissait ces conditions.

Lon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour tudier
l'affaire, puis, au bout de huit jours, il rpondit: Qu'il ne plaidait
pas des affaires de ce genre; et il ajouta avec son sourire narquois:
Allez trouver Nicolas, il vous dfendra.

Cara n'avait pas de prjugs; bien que Nicolas l'et trane dans la
boue lors du procs  propos du testament du duc de Carami, elle
conseilla  Lon de s'adresser  lui. Et Nicolas, qui avait encore moins
de prjugs que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une
occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il
avait dit d'excessif dans la premire: En ralit, messieurs, cette
femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc.,
etc.

Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin,
ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons; mais il perdit son
affaire; sur les conclusions conformes du ministre public, M.
Haupois-Daguillon fut nomm conseil judiciaire de son fils.




XIV


Il semblait raisonnable et logique de croire que le premier effet de la
nomination du conseil judiciaire serait, ainsi que l'avait dit Favas,
d'amener une rupture immdiate entre Lon et Cara: une femme comme Cara
ne garde pas un amant qui n'a que de l'amour; ce mot de l'avocat avait
t rpt par M. Haupois-Daguillon et il tait devenu celui de la
famille entire. Le baron Valentin lui-mme, que M. et madame
Haupois-Daguillon coutaient comme un oracle lorsqu'il parlait des
usages et des moeurs du monde et du demi-monde, dclarait qu'il tait
impossible que la liaison de son beau-frre avec cette fille se
prolonget longtemps:

--Vous ne savez pas, disait-il  sa belle-mre, qui le consultait 
chaque instant avec des angoisses toutes maternelles, vous ne savez pas
quel est le train de maison de ces femmes qui payent toutes choses deux
ou trois fois plus cher qu'elles ne valent. Il en est de Cara comme de
ces ngociants qui ont trois ou quatre cents francs de frais gnraux
par jour, et qui ne font pas un sou de recette. Comment voulez-vous
qu'ils aillent, s'ils ne trouvent pas sans cesse de nouveaux
commanditaires? Il faut que Cara, elle aussi, fasse comme eux. Sans
doute cela lui sera dsagrable, car lorsqu'elle a jet le grappin sur
Lon elle tait au bout de son rouleau, et elle esprait bien avec lui
refaire sa fortune et en mme temps se refaire elle-mme dans une
existence calme et bourgeoise, o elle pourrait enfin se reposer de
toutes ses fatigues. Mais, quand il y a ncessit, on ne s'arrte pas
devant ce qui est dsagrable. Cara congdiera donc Lon, soyez-en
certaine, au moins en qualit d'amant en titre; si elle le gardait, ce
serait en compagnie de plusieurs autres, et je ne crois pas que Lon
accepte un pareil rle.

--Mon fils! s'cria madame Haupois-Daguillon. Et  cette pense sa
fiert se rvolta indigne au moins autant que son honntet.

C'tait un petit bonhomme assez ridicule que M. le baron Valentin, mais
il avait au moins cette supriorit sur des gens tout aussi ridicules
que lui, de savoir qu'il l'tait, et par o il l'tait. C'tait parce
qu'il tait peu fier de sa baronnie, qu'il avait voulu l'illustrer par
quelque action d'clat et qu'il avait recherch obstinment les gloires
du tir aux pigeons, n'tant point en tat d'en briguer d'autres, plus
difficiles ou plus dispendieuses  obtenir. C'tait encore parce qu'il
se savait de tournure chtive et jusqu' un certain point htroclite,
qu'il prenait  propos des choses les plus simples des grands airs de
dignit. En entendant sa belle-mre pousser son exclamation, il se
redressa de toute sa hauteur sur ses petites jambes:

--Vous vous mprenez sur le sens de mes paroles, chre mre, dit-il avec
noblesse, je n'ai jamais eu la pense que votre fils pt accepter le
rle que je vous indiquais; bien que l'avocat de Lon ait parl de moi
en termes peu convenables, m'a-t-on rapport, mes sentiments  l'gard
du frre de ma femme n'ont pas chang et ils ne changeront pas.

--Soyez certain que ce n'est pas lui qui a inspir cette plaidoirie.

--Je le pense; il y a l une tratrise trop forte pour n'tre pas
fminine.

Cependant les prvisions de Favas ne se ralisrent pas plus que celles
du baron Valentin: Cara ne congdia point l'amant qui n'avait plus que
de l'amour  lui offrir, et Lon, du premier rang, ne passa point au
dernier.

Si l'intention premire de Cara avait t de se sparer de Lon le jour
o celui-ci avait eu les mains si bien lies par la justice qu'il ne
pouvait signer le moindre engagement, elle n'avait pas tard  adopter
un plan tout oppos.

La demande en nomination de conseil judiciaire avait exaspr Lon
contre ses parents, non pas prcisment  cause mme de cette demande,
mais  cause de la faon dont elle avait t introduite. Que ses parents
voulussent l'empcher de continuer un systme d'emprunts qui en
quelques mois avait dvor plus de deux cent mille francs, il
l'admettait et trouvait mme qu'ils n'taient point tout  fait dans
leur tort; mais qu'ils eussent procd de cette manire, en arrire de
lui, sans le prvenir, c'tait ce qui le suffoquait. Pourquoi ne lui
avaient-ils rien dit? il se serait expliqu avec eux et il leur aurait
fait comprendre qu'il avait t entran, mais que son intention n'tait
pas du tout de marcher sur ce pied. En ralit, deux cent mille francs
n'taient pas dans sa position une dpense constituant des habitudes de
prodigalit telles, qu'on devait les rprimer brutalement, par la
nomination d'un conseil judiciaire.

En raisonnant ainsi, il oubliait que le reproche qu'il adressait  son
pre et  sa mre tait celui-l mme qu'ils pouvaient le plus justement
lui retourner. Indign qu'ils eussent introduit leur demande sans le
prvenir, il trouvait tout naturel de ne pas les avoir avertis qu'on
prsenterait  leur caisse un billet de 10,000 francs souscrit  l'ordre
de Rouspineau. Il avait eu ses raisons pour agir ainsi, et dans une
explication il les et facilement donnes. Mais il n'admettait pas que
ses parents en eussent eu de leur ct pour agir comme ils l'avaient
fait. Quelle diffrence, d'ailleurs, entre une somme de 10,000 francs 
payer et une demande en nomination de conseil judiciaire!

Le rsultat naturel de cette exaspration avait t de le rapprocher de
Cara: cela tait oblig, tant donn sa nature; il avait besoin d'tre
plaint, d'tre aim, de ne pas se sentir isol.

Et c'tait de la meilleure foi du monde qu'il se trouvait abandonn et
isol. Enfant, il avait vu ses parents absorbs par le soin de leurs
affaires n'avoir presque pas de temps  lui donner et consacrer tous
leurs efforts  faire fortune, le grand but, la joie suprme de leur
vie. Plus tard, c'tait encore ce souci de la fortune qui les avait
empchs de lui accorder Madeleine pour femme. Et maintenant, c'tait
toujours  la question d'argent qu'ils le sacrifiaient.

Cara, voyant cet accs de tendresse et en comprenant trs-bien la cause,
n'avait eu garde de le contrarier; elle l'avait plaint comme il lui
tait si doux de l'tre, elle l'avait aim comme il dsirait l'tre;
elle avait t toute  lui, entirement pleine de ces prvenances et de
ces clineries qu'une mre a pour son enfant malheureux: matresse,
mre, soeur et mme soeur de charit, elle avait t tout cela  la
fois.

Comment ne l'et-il pas aime pour cet amour qu'elle lui tmoignait
alors qu'il se sentait si malheureux. Ce n'tait plus la brillante Cara
qu'il voyait en elle, c'tait la douce et affectueuse Cara qui le
consolait, une femme de coeur tendre et aimante.

Avant que le jugement ft rendu, Capa avait pu apprcier les changements
qui s'taient faits, non-seulement dans le coeur de son amant, mais
encore dans son esprit; elle avait pu se rendre compte de l'empire
qu'elle avait pris sur lui et de la solidit des liens par lesquels il
lui tait attach: il ne sentait plus que par elle, il ne voyait plus
que par elle, et, ce qui tait d'une bien plus grande importance encore,
il ne voyait plus que comme elle voulait qu'il vt, et cela sans dsir
de la flatter, mais tout naturellement, par accord de la pense.

Cet tat changeait si compltement la situation, qu'aprs avoir
commenc par souhaiter ardemment que la demande en nomination d'un
conseil judiciaire ft repousse, elle en vint  se demander s'il ne
valait pas mieux au contraire qu'elle ft admise: repousse, Lon
pouvait se rconcilier avec ses parents; admise, il ne le pouvait plus
et alors il tait tout  elle.

Il est vrai qu'il l'tait sans rien pouvoir faire; mais son incapacit
d'emprunter et d'aliner ne serait pas ternelle; et puis, d'ailleurs,
elle ne s'applique qu'aux biens, cette incapacit.

Et quand cette ide se prsenta pour la premire fois  son esprit, elle
se mit  rire toute seule silencieusement: ils taient vraiment prudents
et prvoyants les gens qui faisaient les lois; ah! oui, bien prudents,
bien perspicaces dans les savantes prcautions qu'ils prenaient pour
empcher les jeunes gens de se ruiner!

Le jour du jugement, elle voulut accompagner Lon jusqu' la porte du
Palais, et elle l'attendit l,  moiti cache au fond de sa voiture. 
la faon dont il descendit les marches du grand escalier, elle vit que
le conseil judiciaire tait accord, mais elle n'en ressentit aucune
contrarit. Cependant, quand il monta en voiture, elle l'enveloppa
maternellement dans ses deux bras et elle le tint longuement,
passionnment serr contre elle, puis, le regardant en face avec des
yeux un peu gars:

--Si tout est fini avec tes parents, dit-elle, je te reste, moi, je te
reste seule; c'est quand on est malheureux qu'il est bon d'tre aim; tu
verras comme je t'aime.

Et comme il restait accabl, elle le gronda doucement.

--Ne vas-tu pas te dsoler pour une chose qui, en ralit, n'est qu'une
chose d'argent.

--Ce n'est pas pour moi que je me dsole, c'est pour toi.

--Pour moi! Mais tu sais bien que je n'en veux pas, que je n'en ai
jamais voulu de ton argent. D'ailleurs, mon plan est fait.

Il la regarda avec inquitude.

--Tu comprends bien que maintenant nous ne pouvons pas rester dans la
mme situation.

--Que veux-tu dire? demanda-t-il avec des yeux de plus en plus inquiets.

--Qu'on ne vit pas exclusivement d'amour, et que, puisque te voil sans
le sou, tandis que moi-mme je n'ai que des valeurs ... qui ne valent
pas grand'chose, il faut que nous prenions une rsolution srieuse.

--Et tu l'as arrte dans ton esprit, cette rsolution?

--Je l'ai arrte.

--Et c'est cette heure que tu choisis pour me la faire connatre?

--Il le faut bien.

Alors, voyant par l'inquitude de Lon les choses au point o elle
voulait les amener, elle continua:

--Voici ce que j'ai dcid: continuer  vivre comme je vis actuellement
est dsormais impossible; je prends donc une mesure radicale: je vends
tout mon mobilier, bijoux, voitures, chevaux; liquidation gnrale et
force comme disent les marchands; je ne garde que ce qui est
indispensable pour meubler un appartement modeste et lgant: salle 
manger, petit salon, deux chambres, le strict ncessaire: et c'est dans
cet appartement que nous allons nous tablir.

 mesure qu'elle parlait, la figure assombrie de Lon s'tait claire;
quand elle fit une pause, il la prit dans ses bras et lui ferma les
lvres par un baiser.

--Tu es la meilleure des femmes, la plus tendre, la plus dvoue!

--Je t'aime, c'est l ma seule qualit, ne m'en cherche pas d'autres;
serons-nous heureux ainsi!

La rflexion revint  Lon, et avec elle un sentiment de dignit.

--C'est impossible, dit-il.

--Parce que?

--Mais....

Il n'osa pas continuer, ce qui d'ailleurs tait inutile, car elle avait
compris.

--Es-tu bbte, dit-elle, tu ne veux pas de cet arrangement parce que tu
serais honteux de vivre chez moi, entretenu par moi; a serait cependant
un joli triomphe. Mais, sois tranquille, je comprends tes scrupules et
je les respecte. C'est moi qui serai entretenue par toi. Je ne voulais
pas de ton argent quand tu tais riche, je l'accepte maintenant que tu
es pauvre. J'accepte ce que tu ne peux pas me donner, vas-tu dire?
Rassure-toi. Tu m'as prt environ 100,000 francs, je te les rendrai sur
le prix de vente de mon mobilier, et ce sera avec ces 100,000 francs que
nous vivrons. Qu'en dis-tu?

--Je dis que tu es un ange!




XV


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intressent la vente de Cara.

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et de commentaires. Combien de bonnes amies s'crirent avec des larmes
dans la voix et le sourire aux lvres:

--C'est donc vrai que cette pauvre Cara est tout  fait ruine!

 quoi il y avait des gens moins nafs qui rpliquaient que ce n'est pas
toujours parce qu'une femme est ruine qu'elle vend son mobilier, mais
que bien souvent c'est pour s'en faire donner un autre plus riche et
tout neuf.

--Ce n'est pas toujours le fils Haupois-Daguillon qui lui en donnera un,
puisque ses parents l'ont pourvu d'un conseil judiciaire.

--Il lui donnera peut-tre mieux que cela.

--Quoi donc?

--Son nom?

Il y eut foule  l'exposition particulire, qui se fit un samedi, et
plus grande foule encore  l'exposition du dimanche, car ces bavardages
avaient donn un attrait particulier  cette vente: puisqu'on en
parlait, il fallait voir a.

Et l'on tait venu voir a, non-seulement ceux qui, de prs ou de loin,
touchaient au monde de la cocotterie, mais encore ceux et celles qui,
appartenant au monde honnte, taient curieux d'apprendre et de
s'instruire.

Comment font ces femmes-l? Comment sont-elles meubles? Ont-elles des
meubles spciaux  leur mtier? Comment est leur chambre  coucher?

On prouva une irritante dception  ce sujet en venant voir
l'exposition de mademoiselle C.... Bien que la chambre  coucher en
tapisseries anciennes ft le premier article inscrit au catalogue,
celui sur lequel les yeux se portaient tout d'abord curieusement, elle
ne figura pas  l'exposition, et les femmes qui taient venues  cette
exposition pour voir cette fameuse chambre, de mme que les hommes qui
s'y taient rendus comme  une sorte de plerinage pour la revoir, en
furent pour leur temps perdu: la propritaire s'tait, au dernier
moment, rserv le mobilier de cette chambre.

Ceux qui taient venus pour revoir ce qu'ils avaient dj vu, les uns
pendant un ou plusieurs mois, les autres pendant une courte soire,
constatrent que ce n'tait pas seulement le mobilier de la chambre 
coucher qui ne figurait pas  l'exposition; celui du cabinet de
toilette, si curieux et si original, avait t distrait aussi; de mme
avaient t rservs encore par la propritaire d'autres meubles ou
d'autres objets pris  et l; il tait donc vident qu'un choix avait
t fait et que la rubrique du catalogue et des affiches pour cause de
dpart n'tait pas vraie; elles auraient d dire, ces affiches: pour
cause de changement de domicile.

En effet, avec ce que Cara avait retir de son mobilier, elle avait
meubl pour Lon et pour elle un appartement rue Auber, petit, il est
vrai, mais tout  fait lgant, et, bien entendu, elle n'avait eu garde
de laisser vendre les choses auxquelles elle tenait pour une raison
quelconque, valeur intrinsque ou affection.

C'tait ainsi qu'elle avait rserv sa chambre entire, tout son cabinet
de toilette, une partie des meubles du salon et de la salle  manger, si
bien que sans dpenser presque rien elle s'tait organis un intrieur
charmant, un vrai nid, au centre de Paris, de faon  faire de srieuses
conomies sur les voitures.

Et cependant, malgr ce prlvement, son catalogue, grossi d'ailleurs
par une assez grande quantit d'objets fournis par le
commissaire-priseur et l'expert chargs de la vente, avait prsent un
chiffre total de trois cent quarante numros bien suffisants pour
attirer les acheteurs: sous la rubrique bijoux, il y avait onze montres
non chiffres, dix-sept cravaches  pomme d'or sans initiales et
vingt-deux porte-mine aussi en or et galement sans initiales, le tout
entirement neuf et n'ayant jamais servi, car aussitt donnes, montres
ou cravaches avaient t serres pour tre vendues un jour.

De tout ce qui peut allumer les enchres, Cara n'avait refus que deux
moyens: vendre chez elle, ce qui est la suprme attraction pour le monde
bourgeois, et diriger sa vente ou mme simplement y assister; mais ni
l'un ni l'autre de ces moyens n'entraient dans ses habitudes discrtes,
et les employer, si avantageux qu'ils pussent tre, et t donner un
dmenti  sa vie entire: elle ressemblait ou tout au moins elle avait
la prtention de ressembler  ces fleurs qu'on voyait toujours chez
elle; elle se cachait comme la violette, et il fallait la chercher pour
la trouver.

Malgr cette absence, sa vente obtint un trs-beau succs; elle
produisit le chiffre respectable (respectable en tant que chiffre, bien
entendu), de trois cent et quelques mille francs, qui, reproduit par
les journaux bien informs, fit rver plus d'une pauvre fille,
acharne  l'ouvrage de sept heures du matin  dix heures du soir et
gagnant quinze sous par jour.

Pendant que les commissionnaires de l'htel des ventes dmnageaient
l'appartement du boulevard Malesherbes, et pendant que, de leur ct,
les tapissiers amnageaient l'appartement de la rue Auber, Cara et Lon,
pour chapper  ces ennuis, passaient quelques jours  Fontainebleau, se
promenant sentimentalement dans la fort, seuls, en tte  tte,
oublieux du pass et se jetant passionnment dans les jouissances de
l'heure prsente.

Ce fut  Fontainebleau que Cara reut la lettre de son
commissaire-priseur, lui annonant que le produit de sa vente s'levait
 319,423 francs. Elle n'en dit rien  Lon, et ce fut seulement quand
le tapissier la prvint que tout tait prt dans l'appartement de la rue
Auber qu'elle parla de revenir  Paris.

Elle avait voulu s'occuper seule du choix et de l'arrangement de ce
nouvel appartement, et ce devait tre une surprise pour Lon d'y faire
son entre pour la premire fois.

C'en fut une en effet, ou, pour mieux dire, la soire fut remplie pour
lui par une srie de surprises.

Partis de Fontainebleau dans l'aprs-midi, ils taient arrivs  Paris
pour l'heure du dner, et  peine entrs dans le salon, avant mme
d'avoir pu visiter l'appartement, Louise tait venue les prvenir que le
dner tait servi.

--Offre-moi ton bras, dit Cara vivement, et passons dans la salle 
manger.

Elle tait toute petite, cette salle  manger, et faite pour l'intimit
la plus troite: deux couverts taient mis sur la table, mais  ct
l'un de l'autre, et non en face l'un de l'autre; le linge tait
blouissant, l'argenterie brillait, les cristaux rflchissaient par
leurs facettes la douce lumire de la lampe; sur le pole, dans une
jardinire place devant la fentre, sur le buffet, des fleurs fraches
et odorantes taient arranges avec got dans des mousses veloutes.

Le menu n'tait compos que de trois plats, poisson, rti et lgumes,
mais ces plats bien prpars taient ceux prcisment que Lon
prfrait; aussitt aprs les avoir placs sur la table et avoir chang
le couvert, Louise sortait de la salle, de sorte qu'ils dnaient en tte
 tte comme deux amants enferms dans un cabinet particulier.

Comme ils finissaient le dessert, le timbre du vestibule retentit; alors
Cara se levant sortit vivement; mais, restant peu de temps absente, elle
revint prendre le bras de Lon pour le conduire dans le salon, o, sur
un petit guridon, deux tasses taient prpares, flanquant une bote de
cigares.

Elle lui versa, elle lui sucra elle-mme son caf, puis allumant une
allumette en papier  la lampe, elle la lui prsenta; ce fut alors
seulement qu'elle s'assit sur le canap auprs de lui, tout contre lui.

--Maintenant, dit-elle, c'est le moment de parler raison et de rgler
nos comptes.

Alors tirant de sa poche une grosse liasse de billets de banque, elle la
posa sur le guridon:

--27,000 francs et 67,000 francs, cela fait 94,000 fr., n'est-ce pas?
dit-elle, c'est--dire ce que tu as bien voulu me prter: les voici,
c'est  toi qu'il appartient maintenant de nous les distribuer avec
conomie; sois certain qu'en cela je t'aiderai et que cet argent durera
longtemps. J'ai dj pris mes arrangements pour cela. Notre loyer n'est
pas cher; je n'aurai pas besoin de toilette avant deux ans; Louise sera
notre seule domestique, car elle a bien voulu apprendre la cuisine, et
tu as vu ce soir qu'elle aura avant peu un vrai talent de cordon bleu;
nous ne dpenserons presque rien, douze ou quinze mille francs peut-tre
par an, et encore ce sera beaucoup. Tu vois donc que nous pouvons ne pas
nous inquiter, et nous aimer librement, sans autre souci que de nous
rendre heureux l'un l'autre, comme ... mieux que comme mari et femme.

Alors se levant avec un sourire et se posant devant lui gravement, les
paules effaces, la tte haute, d'un air majestueux:

--M. Lon Haupois-Daguillon ici prsent, permettez-vous  votre
matresse,  votre esclave de vous rendre heureux? rpondez, je vous
prie, comme vous rpondriez  M. le maire, oui ou non.

Il la prit dans ses bras, mais presque aussitt elle se dgagea:

--Comme j'avais prvu ta rponse, j'ai dispos  l'avance ce qui, selon
mon sentiment, devait, en satisfaisant les ides, te plaire. Veux-tu me
suivre?

Elle prit la lampe et marcha devant lui. La pice qui faisait suite au
salon tait la chambre  coucher, exactement meuble, aux dimensions
prs, comme au boulevard Malesherbes; puis aprs cette chambre en venait
une autre assez grande qui avait t transforme en un cabinet de
toilette qui tait le mme aussi que celui du boulevard Malesherbes.

Il semblait que c'tait l que finissait l'appartement; cependant Cara
ouvrit une porte dans une armoire et dit  Lon de la suivre.

Ils se trouvrent dans une petite chambre, assez simple d'ameublement,
puis, aprs cette chambre, ils passrent dans un petit salon.

--Cela, dit Cara, c'est l'appartement de mon petit homme, et il a une
entre particulire sur l'escalier, afin que mon petit homme ait
l'apparence, pour le monde, de demeurer chez lui, car il serait gn, je
le parierais, qu'on dt qu'il demeure chez sa petite femme.

Alors, revenant dans la chambre et relevant vivement le couvre-pied du
lit:

--Seulement, tu sais, dit-elle en lui jetant les bras autour du cou, que
ce lit dans ton appartement particulier, c'est un lit de parade, un lit
de semblant; il ne deviendra un lit vritable que quand tu le voudras.




XVI


Ainsi que Cara l'avait pressenti, Lon aurait t gn qu'on dt qu'il
demeurait chez sa petite femme; plus que gn, honteux, et il n'y
aurait point demeur. Mais l'arrangement de l'appartement particulier
leva tous les scrupules: aux yeux du monde il tait l chez lui, et
c'tait chez lui qu'on pouvait venir le trouver, chez lui qu'il pouvait
donner des rendez-vous, non chez sa matresse. Les convenances taient
sauves, et Lon n'tait pas homme  se mettre volontiers au-dessus des
convenances,--cette religion bourgeoise. En ralit c'tait lui qui
payait le loyer, lui qui payait toutes les dpenses, et l'argent avec
lequel il ferait ses paiements lui avait cot assez cher pour qu'il le
considrt comme lui appartenant. Sa conscience tait donc en repos; en
tout cas il pouvait trouver des arguments pour la calmer lorsqu'elle
avait des vellits de protestation ou de rvolte, ce qui,  vrai dire,
arrivait assez souvent.

Pendant ce temps M. et madame Haupois-Daguillon, pleins de confiance en
ce que Favas leur avait dit, et aussi en ce que leur gendre, le baron
Valentin, leur avait rpt, attendaient leur fils et, pour sa rentre,
M. Haupois-Daguillon avait, avec sa femme, prpar une petite allocution
dont l'effet, croyaient-ils, devait produire un heureux rsultat:

--De ce que tu as t entran  des actes de prodigalit que nous avons
d, bien malgr nous, arrter, il ne s'en suit pas que nous recourrons
contre toi  des mesures de rigueur. Il n'y aura qu'une chose de change
dans notre situation, tu continueras donc de toucher ta pension comme
par le pass et aussi tes appointements; seulement comme nous dsirons
que tu prennes une part plus active dans la direction de notre maison,
nous augmentons ta part d'intrt, nous la portons  10 pour 100,
certains  l'avance que par ton assiduit au travail tu voudras
justifier notre confiance.

Ce petit discours dbit simplement, amicalement, bras dessus, bras
dessous en se promenant, en ami indulgent plutt qu'en pre justement
irrit, devait tre selon eux tout  fait irrsistible.

Cependant ce n'tait pas tout; la mre, elle aussi, aurait quelque chose
 dire  son fils, amicalement; tendrement:

--Pour ton avenir, il ne faut pas que des billets signs de ton nom
soient protests; chaque fois qu'on en prsentera un, la caisse refusera
de le payer, mais tu m'avertiras et je te donnerai les fonds que tu
porteras toi-mme chez l'huissier.

Le "toi-mme" serait lgrement soulign et seulement de faon  bien
marquer le tmoignage de confiance.

Comment l'enfant prodigue rentrant dans la maison paternelle ne
serait-il par touch par ces tmoignages d'affection!

Mais l'enfant prodigue n'tait pas rentr; et, les affiches annonant la
vente de Cara avaient frapp leurs yeux: _Mobilier moderne, diamants_,
par suite du dpart de mademoiselle C....

"Par suite de dpart"; comme ces mots leur avaient t doux! Et M.
Haupois-Daguillon, rentrant de sa promenade et ayant dit  sa femme
qu'il avait vu cette affiche, celle-ci avait voulu descendre dans la rue
pour la lire elle-mme. Ah! comme son coeur de mre avait battu en
lisant cette ligne: "Par suite du dpart de mademoiselle C..."; mais
comme en mme temps son imagination de femme honnte avait travaill en
lisant la longue numration de l'affiche: _Meubles d'art, marbres,
tableaux, diamants, voitures_, c'tait par le luxe que ces femmes
sduisaient les jeunes gens, et c'tait pour entretenir ce luxe que
ceux-ci se ruinaient.

Enfin elle partait cette femme et bientt ils en seraient dlivrs:
aprs tout, il tait jusqu' un certain point admissible que Lon et
voulu, en restant avec elle pendant quelques jours, lui adoucir les
chagrins de ce dpart et de cette vente: il tait si bon, si tendre le
brave garon.

Mais la vente avait eu lieu et le brave garon n'tait pas revenu  la
maison paternelle comme on l'esprait; ou plutt, s'il tait revenu rue
de Rivoli, ce n'avait point t pour y rester et y reprendre son
domicile: tout au contraire.

Un matin que M. et madame Haupois-Daguillon djeunaient rue Royale comme
ils le faisaient chaque jour, ils avaient vu entrer leur vieux valet de
chambre, Jacques, avec une mine effare.

Le pre et la mre, qui n'avaient qu'une pense dans le coeur, avaient
senti tous deux en mme temps qu'il s'agissait de leur fils; et, comme
Saffroy tait  table avec eux, ils avaient fait un mme signe  Jacques
pour qu'il ne parlt pas. Saffroy tait trop fin pour n'avoir pas saisi
ce signe, et bien qu'il et le plus vif dsir de savoir ce que Jacques
venait annoncer, car il avait bien devin lui aussi qu'il s'agissait de
Lon, il avait quitt la table pour rentrer au magasin.

--Eh bien, Jacques?

Ce fut le mme cri qui s'chappa des lvres de M. et de madame
Haupois-Daguillon.

--M. Lon est venu il y a environ deux heures  son appartement; par
malheur, je ne l'ai pas vu entrer, car je serais accouru pour prvenir
monsieur et madame.

--Alors, comment l'avez-vous su?

--C'est Joseph qui, tout  l'heure, est venu me le dire. M. Lon a donn
cong  Joseph et il l'a pay.

Le pre et la mre se regardrent avec inquitude.

Jacques, qui s'tait arrt un moment, comme s'il n'osait continuer,
reprit bientt:

--Ce n'est pas tout: M. Lon a fait mettre dans des malles son linge,
ses vtements, ses livres au moins une partie de ses livres; on a port
le tout dans une voiture, et avant de partir M. Lon a dit  Joseph de
m'apporter la clef de son appartement; alors j'ai cru que je devais
prvenir monsieur et madame.

Jacques ayant achev ce qu'il avait  dire, sortit laissant ses deux
matres crass.

Ils se regardaient, n'osant ni l'un ni l'autre exprimer les penses qui
les touffaient, lorsque leur ami Byasson entra, venant comme tous les
jours leur serrer la main et prendre une tasse de caf avec eux; s'il
avait t fidle  cette coutume amicale pendant vingt annes, il
l'tait plus encore depuis l'absence de Lon; quand ses amis taient
heureux, il venait les voir quand ses occupations le lui permettaient;
maintenant qu'ils taient malheureux, il venait avec la rgularit
qu'inspire l'accomplissement d'un devoir.

Du premier coup d'oeil il comprit qu'il arrivait au milieu d'une crise;
mais on ne lui laissa pas le temps de poser une seule question. En
quelques mots, madame Haupois-Daguillon lui rapporta ce que Jacques
venait de leur dire.

--Et qu'avez-vous dcid? demanda-t-il.

--Rien; nous ne savons  quel parti nous arrter.

--Mon mari parlait d'crire, mais o voulez-vous qu'il adresse cette
lettre? Chez cette femme, est-ce possible?

--Si je ne puis pas crire  mon fils chez cette femme, je puis encore
bien moins aller l'y chercher, dit M. Haupois.

--Ce n'est pas vous, continue Byasson, qui devez l'aller trouver, c'est
moi, et j'irai. Sans doute on pourrait vous faire rencontrer avec Lon
ailleurs que chez Cara, mais cela pourrait tre dangereux. Vous tes
exaspr contre lui, et de son ct il croit avoir, il a des griefs
contre vous: de votre rencontre, il pourrait rsulter un choc qui, dans
les circonstances prsentes, mettrait les choses au pire: je le verrai,
moi, et je lui ferai comprendre qu'il est fou.

--Vous parlez de griefs, interrompit M. Haupois.

--Sans doute, il est vident que Lon s'est jet dans les bras de cette
femme et s'est rapproch d'elle plus troitement parce qu'il a t
bless par la demande en nomination de conseil judiciaire. Quand, sur
l'avis de Favas, vous avez adopt cette mesure, je ne vous ai rien dit
parce que vous ne m'avez pas consult, et que rien n'est plus grave que
d'intervenir dans une guerre de famille; mais je n'en ai augur rien de
bon, et j'ai mme fait des dmarches auprs de trois membres du conseil
de famille pour qu'ils n'accueillent pas votre demande, je vous le dis
franchement.

--Vouliez-vous donc qu'il nous ruint?

--Je ne crois pas qu'il et t jusque-l, tout au plus aurait-il fait
une brche  la fortune que vous lui laisserez un jour; enfin cette
brche et-elle t large, trs large, tout n'et pas t perdu; il faut
savoir faire des sacrifices indispensables avec les jeunes gens, surtout
quand ils sont passionns, et sous son apparence calme Lon est
passionn, il est tendre, et quand il aime il est capable de toutes les
folies. Vous avez cru que vous aviez un moyen infaillible de l'arrter,
vous en avez us, et ce moyen s'est retourn contre vous. Vous avez fait
comme les gens qui ont une arme aux mains et qui s'en servent aussitt
qu'ils se croient en danger au lieu d'attendre jusqu' la dernire
extrmit. Si je vous parle ainsi, ce n'est pas, vous le savez, pour
ajouter  votre douleur, mais pour vous expliquer, dans une certaine
mesure, comment je comprends que Lon ait t entran  la rsistance
et finalement  cette folle rsolution. J'ai voulu que vous sachiez 
l'avance dans quels termes je lui parlerai, et je crois qu'ils seront de
nature  le toucher: c'est par la douceur et la sympathie qu'on peut
agir sur lui.

--Quand comptez-vous le voir? demanda madame Haupois-Daguillon.

--Aussitt que possible, aujourd'hui, demain, aussitt que je l'aurai
trouv.

--Eh bien, mon ami, allez, continua-t-elle, et ce que vous croirez
devoir dire, dites-le, nous abdiquons entre vos mains.

Comme Byasson, aprs les avoir quitts, traversait le vestibule, Saffroy
se trouva devant lui.

--Eh bien, demanda celui-ci, a-t-on des nouvelles de Lon?

Byasson n'avait pas une trs-grande sympathie pour Saffroy; il le
trouvait trop ambitieux, et il le souponnait de spculer sur l'absence
de Lon pour s'avancer de plus en plus dans les bonnes grces de M. et
de madame Haupois-Daguillon, de faon  devenir un jour le seul chef de
la maison, le fils tant cart.

--Je vais le chercher, dit-il, afin qu'il reprenne sa place ici;
j'espre que, quand il dirigera tout  fait la maison, il ne pensera
plus qu'au travail.




XVII


Trouver Lon n'tait pas bien difficile, il n'y avait qu' trouver Cara;
pour cela Byasson se rendit chez le commissaire-priseur qui avait fait
la vente de celle-ci. Tout d'abord le clerc auquel il s'adressa
prtendit n'avoir pas cette adresse, mais il finit par la trouver et la
donner: rue Auber, n 9.

Arriv au quatrime, il sonna  la porte de gauche comme le concierge le
lui avait recommand, et il sonna fort.

Ce ne fut pas cette porte qui s'ouvrit, ce fut celle de droite qui
s'entre-billa, et Byasson, qui tout en attendant comptait machinalement
les dessins gomtriques du tapis de l'escalier, leva la tte pour voir
si dans sa proccupation il ne s'tait pas tromp; il aperut le bonnet
blanc d'une femme de chambre, puis la porte se referma vivement.

Puis bientt aprs la porte de gauche fut ouverte par Lon lui-mme,
qui, en apercevant Byasson, recula d'un pas.

--Je suis indiscret? dit celui-ci.

--Pas du tout, entrez donc, je vous prie, je suis heureux de vous voir,
au contraire, vous me trouvez en train d'emmnager.

Tout en s'asseyant, Byasson regarda autour de lui, bien surpris de voir
cet intrieur simple et dcent o rien ne rappelait la femme  la mode,
et surtout une femme telle que Cara.

--Mon cher enfant, dit-il, tu supposes bien, n'est-ce pas? que je ne
viens pas te relancer pour le seul plaisir de te serrer la main; ce
plaisir est vif, car je t'aime de tout mon coeur, comme un enfant que
j'ai vu natre et grandir; cependant je ne serais pas mont ici si je
n'avais eu  te parler srieusement. Je quitte tes parents  l'instant
mme, et comme, peu de temps avant mon arrive, Jacques tait venu leur
annoncer ton dmnagement, tu peux t'imaginer dans quel tat de
dsespoir ils sont; ta mre, ta pauvre mre est baigne dans les larmes;
ton pre est accabl dans une douleur morne; ils te pleurent comme si tu
tais mort.

--Qui m'a tu?

--Qui tout d'abord les a dsesprs? Ne rcriminions point: je ne suis
venu te trouver que pour te parler amicalement, mais comme je ne me
trouve pas  mon aise ici,--il regarda autour de lui comme pour sonder
les tentures,--je te demande de sortir quelques instants avec moi.

Lon, assez mal  l'aise, montra les caisses et les malles places au
milieu du salon:

--J'aurais voulu achever mon emmnagement, dit-il.

--Je ne te demande qu'une heure: refuseras-tu ton vieil ami?

--Et o voulez-vous que nous allions?

--Sois sans inquitude, je ne te mnage pas une surprise, ces moyens ne
sont pas dans mes habitudes; je te demande tout simplement de
m'accompagner chez moi pour que nous puissions nous entretenir, portes
closes, librement.

--Je suis tout  vous; je vous demanda seulement deux minutes pour me
prparer.

Et il passa dans sa chambre, dont il tira la porte sur lui; mais ce ne
fut pas deux minutes qu'il lui fallut pour se prparer; il resta prs
d'un quart d'heure absent.

Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de
temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de
choses insignifiantes, et plus d'une fois Lon laissa tomber la
conversation comme un homme qui suit sa propre pense: le quart d'heure
qu'il avait employ  se prparer, selon son expression, l'avait
singulirement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le
laisser sortir, Cara l'avait styl. Ce n'tait donc plus seulement
contre lui que Byasson allait avoir  lutter; ce serait encore contre
elle; mais, si formelles que pussent tre les promesses qu'elle avait
exiges de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces
conditions dfavorables que de l'avoir elle-mme derrire soi,
invisible, mais menaante et prte  paratre au moment dcisif.

Au lieu de recevoir Lon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le
fit monter  sa chambre, o il tait sr que personne ne pourrait venir
les dranger et o il n'y avait pas d'oreilles indiscrtes  craindre.
Mais si cette chambre tait un lieu sr, elle tait en mme temps un
lieu encombr et si plein de toutes sortes de choses places  et l
avec un beau dsordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de
travail avant de pouvoir trouver deux siges pour s'asseoir. Sur le
canap tait un tableau tout nouvellement achet et auquel il ne fallait
pas toucher, car il n'tait pas encore sec; les chaises taient prises,
celle-ci par un vase en bronze, celle-l par un ivoire, une autre par un
tas de gravures; sur un fauteuil taient de vieilles faences, et debout
dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis
et des toffes qui attendaient l depuis longtemps le moment o le
matre s'tant dcid  faire construire la maison de campagne dont
depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau,
toujours changeant dans sa tte, on les emploierait enfin  l'usage pour
lequel ils avaient t successivement achets au hasard des occasions.

--Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle
est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton pre et de ta mre,
le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu tais mon fils,
moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux
dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et
lgitime que je me jette entre tes parents et toi au moment o vous
allez vous sparer. Et que produira cette sparation? votre malheur,
votre dsespoir  tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un;
mais ce quelqu'un mrite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton
avenir, et ton honneur?

--Celle dont vous parlez sans la connatre m'aime et je l'aime.

--Sans la connatre! Mais je la connais comme tout Paris; sa notorit
est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la
certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirm par vingt, par cent
tmoins qui viendront dposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te
peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que
j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes
paroles ne sont pas l'loge de celle que tu crois aimer. Quelle est
cette femme que tu prfres  ton pre,  ta mre,  la famille,  la
fortune,  l'honneur, et auprs de qui tu veux vivre misrablement dans
une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue
possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?

--Je l'aime.

--A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la
jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les
folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes  elle; pour combien de temps?
Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse
et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous sparer dans un avenir
prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son ge.
Elle pourrait tre ta mre; ce n'est pas  toi qu'il faut le dire, toi
qui l'as vue sous la cruelle lumire du matin, si terrible pour une
femme de son ge.

Lon, bless par ces paroles, ne pouvait gure s'en fcher, il voulut
essayer de sourire:

--Vous qui aimez tant les choses d'art, rflchissez donc un peu,
dit-il,  l'ge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la
reprsenta nue.

--Quelle niaiserie!

--Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle tait adore par son amant, qui
en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle
n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.

--Elle en aura soixante le jour o tombera le bandeau qu'elle t'a mis
sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu
entendras, la satit peut-tre, mieux que cela, la voix de ta dignit
et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient
que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle
n'a jamais veill en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de
grand, rien de ce qui est la consquence ordinaire de l'amour lorsqu'il
existe entre deux tres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est
digne de toi, toi que j'ai connu honnte, tendre, bon, gnreux, toi qui
portes crites sur ton visage toutes les qualits qui sont dans ton
coeur?

--Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas.

--Oui, mais tu ne me diras pas que tu as t sduit et entran par ces
qualits qui, tant aussi en elle, se sont maries aux tiennes. Tu as
t sduit par ses dfauts, par ses vices, par son savoir de vieille
femme, qui depuis vingt-cinq ans a tudi, pratiqu, expriment sur le
sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries
de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art
incomparable. Je les connais, ces habilets de vieilles femmes qui se
font les mres en mme temps que les matresses de leurs jeunes amants,
leur prparant d'une main exprimente la cantharide ou le haschisch et
de l'autre les enveloppant de flanelle. Voil ce qui m'pouvante pour
toi et me fait te tenir ce discours, que je t'pargnerais comme je me
l'pargnerais moi-mme, si, au lieu d'tre aux mains de cette femme, tu
aimais la premire venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de
ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangren.

--C'tait  mon pre qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand
j'aimais Madeleine.

--Je l'ai fait.

--Et vous n'avez point t cout, pas plus que je ne l'ai t moi-mme;
vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon pre
et ma mre veulent mettre  l'abri de mes prodigalits, c'est encore mon
coeur qu'ils veulent protger contre mes garements, c'est ma vie qu'ils
veulent prendre pour la diriger au gr de leurs ides, de leurs
intrts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis rvolt, et puisqu'on
m'avait empch de prendre pour femme, une jeune fille digne entre
toutes de respect et d'amour, auprs de laquelle j'aurais vcu heureux
dans ma famille, tranquillement, sans autres motions que celles du
bonheur et de la paix, j'ai pris pour matresse une femme qui a t
assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aime, celle que
j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de
Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il
fallait en effet que son art ft grand, trs-grand. Mais pour tout le
reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide
et la flanelle, ce n'est pas par l qu'Hortense me tient comme vous le
pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination
n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes
complications l o les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la
connaissance d'Hortense, j'ai obi  un caprice: elle me plaisait, voil
tout. Mais bientt j'ai appris  la connatre, et j'ai vu qu'elle valait
mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis
heureux d'tre aim par elle. C'est l ce que vous appelez de la folie.
Peut-tre au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la
folie, mais j'ai le malheur d'tre ainsi fait que je prfre la folie
qui me donne le bonheur  la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui.

--Mais, malheureux enfant....

--Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis dj
dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose 
tre jug svrement par ceux qui s'appellent les honntes gens, cela
est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aim, je vis, je
me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles:
cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de
l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien
pose dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus
de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la
connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime,
et rien ne me sparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me
dshonorait, o ai-je trouv de l'affection et de l'appui, si ce n'est
prs d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, o sur la demande de mon
pre et de ma mre ... de ma mre, Byasson, on venait de faire de moi
une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir?
les siens. Et vous voulez que maintenant je me spare de cette femme qui
m'a consol dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruine,
pour rester ma matresse, quand vous qui tes riche vous m'avez
dshonor de peur que la centime, la millime partie peut-tre de votre
fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je
ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lchet et une infamie dont je
ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est
donc incurable.

--Que tu penses  elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas  ton
pre, ne penseras-tu pas  ta mre?

-- qui ont-ils pens lorsqu'ils ont prsent cette demande?  moi ou 
eux?

--Ne parlons point du pass; parlons du prsent. Que vas-tu faire?

--Rien pour le moment, je suis incapable de rien faire.

--Alors de quoi vivras-tu? Est-ce toi qui vas tre l'amant de Cara
puisque tu ne peux plus l'entretenir comme ta matresse?

--Vous oubliez que pour mes deux cent mille francs de dettes j'ai reu
de l'argent, il me reste cent mille francs, nous vivrons avec.

--Et quand ces cent mille francs seront dpenss, ton pre et ta mre,
morts de chagrin, t'auront laiss leur fortune, n'est-ce pas, et alors
tu pourras la partager avec l'amie des mauvais jours, ce qu'elle espre?

Lon allait rpondre; mais au moment mme o il tendait le bras, on
frappa  la porte du salon qui prcdait la chambre.

--Laissez-nous, cria Byasson.

Mais on frappa de nouveau. Alors Byasson se levant avec colre alla
ouvrir la porte.

--C'est une lettre presse pour M. Lon Haupois, dit le commis qui
entra.

Byasson voulut repousser cette lettre, mais malgr la distance Lon
avait entendu ces quelques mots.

Il arriva; de loin il reconnut le papier et le chiffre de Cara. Il prit
la lettre, mais, chose trange, l'adresse tait d'une criture qu'il ne
connaissait pas; vivement il l'ouvrit.

Madame vient de se trouver mal; le mdecin est trs-inquiet; Madame
prononant votre nom  chaque instant j'ose vous prvenir de ce qui se
passe.

LOUISE.

Alors s'adressant  Byasson:

--Nous reprendrons cet entretien quand vous voudrez, dit-il, il faut que
je vous quitte.




XVIII


Lorsque Lon arriva rue Auber, il trouva sa matresse sans connaissance
tendue sur son lit, et auprs d'elle un jeune mdecin qu'on avait t
chercher au hasard du voisinage, qui s'appliquait  la faire revenir 
elle.

--C'est une syncope, rassurez-vous, il n'y a pas de danger; d'ailleurs
je crois qu'elle va cesser.

En effet, au bout de quelques instants, Cara promena ses yeux autour
d'elle d'un air gar, puis apercevant Lon, le reconnaissant, elle lui
jeta les deux bras autour du cou, et, l'attirant  elle par un mouvement
passionn, elle clata en sanglots spasmodiques.

--Maintenant, dit le mdecin, madame n'a plus besoin que de repos et de
calme; je puis me retirer.

Et il s'en alla, avec l'attitude modeste d'un homme qui n'a pas la
conviction d'avoir accompli un miracle.

Lon s'installa auprs du lit de Cara, et celle-ci lui ayant pris la
main, qu'elle garda dans la sienne, ils restrent ainsi assez longtemps
sans parler; malgr le dsir qu'il en avait, Lon n'osait l'interroger,
le mdecin ayant prescrit le repos et le calme.

Enfin, Cara se trouva assez bien elle-mme pour prendre la parole:

--Pauvre ami, dit-elle, comme je suis heureuse que tu sois revenu! c'est
ta voix qui ma ressuscite; je crois bien que j'tais en train de
mourir; je ne soufrais pas, je ne sentais rien, je ne voyais rien; je
serais peut-tre reste longtemps, toujours dans cet tat, si tout 
coup ta voix n'avait retenti dans mon coeur, et alors il m'a sembl que
je me rveillais; comme tu as t bien inspir de revenir!

--Je n'ai pas t inspir; je suis revenu parce que Louise m'a crit que
tu tais malade.

--Comment, Louise?

--Elle m'a crit parce qu'elle tait effraye, et elle m'a dit de venir
tout de suite.

--Je comprends qu'elle ait t effraye. Aprs ton dpart, j'ai pens 
ce que tu venais de me dire, et je me suis imagin, pardonne-moi, que
ton ami Byasson allait si bien te prcher et te circonvenir que nous ne
nous verrions plus. Alors, j'ai t prise d'un anantissement, mon coeur
a cess de battre, mes yeux ont cess de voir, j'ai pouss un cri,
Louise est accourue et je ne sais plus ce qui s'est pass: quand j'ai
recouvr la vue, j'ai rencontr tes yeux.

--C'est pendant cette syncope que Louise effraye m'a crit; mais
comment a-t-elle su que j'tais chez Byasson?

--Je ne sais pas, il faudra le lui demander. Assurment ce n'est pas moi
qui le lui ai dit, car je suis fche qu'elle t'ait crit.

--Comment, tu es fche que je sois revenu?

--Cela parat absurde, n'est-ce pas, cependant cela ne l'est pas. Oui,
je suis heureuse, la plus heureuse des femmes que tu sois revenu, mais
j'aurais voulu que tu revinsses de ton propre mouvement et non pas
ramen par la lettre de Louise. Si ton ami Byasson t'a emmen chez lui,
ce n'tait point, n'est-ce pas, pour te montrer ses tableaux ou ses
curiosits, c'tait pour tcher de te dcider  te sparer de moi et 
rentrer chez ton pre. Ne me dis pas non, c'est cette pense, ce sont
ces discours que j'entendais qui m'ont touffe et qui ont provoqu ma
syncope. Quand j'en suis venue  bien prciser la situation et  me
dire: coutera-t-il la voix de son ami ou coutera-t-il celle de son
amour? retournera-t-il chez son pre ou reviendra-t-il ici? l'angoisse a
t si poignante que je me suis vanouie. Mais, malgr tout, malgr
l'tat affreux dans lequel j'tais, j'aurais voulu que Louise ne
t'crivt pas. Livr  toi-mme tu aurais seul dcid cette situation,
c'est--dire notre avenir  tous deux, ma vie  moi. C'tait une
preuve, elle et t telle qu'il ne serait plus rest de doute aprs.
Si tu avais t chez ton pre, je serais peut-tre morte, mais
qu'importe la mort, c'est la fin. Au contraire, si tu tais revenu prs
de moi, librement, quelle joie! Tu veux me dire que tu es venu, cela est
vrai, mais tu es venu, tu l'as reconnu tout  l'heure, parce que Louise
t'a crit que j'tais en danger. Il n'y a pas eu lutte dans ton coeur;
il n'y a pas eut choix. Et c'tait sortir triomphante de cette lutte que
j'aurais voulu. C'tait ce choix qui aurait calm mes alarmes. Tu es
accouru aprs avoir lu la lettre de Louise, la belle affaire en vrit
chez un homme tel que toi qui est la bont mme! Piti n'est pas amour.
Aussi je veux que tu retourne chez ton ami Byasson, non tout de suite,
mais demain, aprs-demain, il reprendra son prche o il a t
interrompu, et tu dcideras en connaissance de cause, librement.

Il arrive bien souvent qu'on ne permet une chose que pour la dfendre.

Lon, devant retourner chez Byasson pour faire un choix entre sa famille
et sa matresse, n'y retourna pas, car y aller et t avouer qu'il
pouvait tre indcis, et que la lettre de Louise l'avait prcisment
arrach  cette indcision.

Quant  la faon dont cette lettre lui tait parvenue, il en avait eu,
mme sans la demander, l'explication la plus simple et la plus
naturelle: dans sa crise, Cara avait prononc plusieurs fois, sans en
avoir conscience, le nom de Byasson, et Louise, perdant la tte, avait
imagin qu'il fallait envoyer chez ce monsieur dont elle avait trouv
l'adresse dans le _Bottin_.

Byasson, ne voyant pas Lon revenir bientt comme celui-ci en avait pris
l'engagement, lui crivit; mais Lon ne reut pas ses lettres qui furent
remises  Louise par la concierge, et par Louise  Cara; alors il vint
lui-mme rue Auber, mais il eut beau sonner, sonner fort, on ne lui
ouvrit pas. Il sonna  la porte de Cara, Louise lui rpondit que madame
tait  la campagne. Il revint le lendemain; le concierge, sans le
laisser monter, l'arrta pour lui dire que M. Lon Haupois tait en
voyage; quelques jours aprs on lui fit la mme rponse.

C'tait videmment un parti pris; le mieux dans des conditions tait
donc de ne pas brusquer les choses; il tait plus sage d'attendre, de
veiller et de saisir une occasion favorable quand elle se prsenterait;
ce qui devait arriver un jour ou l'autre.

Cara eut alors toute libert de pratiquer sur Lon le systme de
l'absorption,  petites doses, lentement, savamment, et chaque jour elle
se rendit plus chre, surtout plus indispensable.

Vivant sous le mme toit, ils ne se quittrent plus, et, peu  peu, ils
en vinrent  sortir ensemble, le soir d'abord pour aller au thtre dans
une baignoire qu'ils louaient pour eux seuls et o ils se tenaient
serrs l'un contre l'autre, les jambes enlaces, la main dans la main,
coutant, riant, s'attendrissant ensemble.

Mais le soir ne leur suffit plus, et on les vit tous deux aux courses,
d'abord  la Marche,  Porchefontaine, au Vsinet, o l'on a pour ainsi
dire l'excuse de la partie de campagne, puis  Chantilly, puis enfin 
Longchamps, devant tout Paris.

Le jeudi, il l'accompagna  Batignolles, rue Legendre, et rapidement il
devint l'ami, le pre des enfants qui, trs franchement, se prirent pour
lui d'une belle passion; il joua avec eux; il prit plaisir  leur faire
des surprises de joujoux, de gteaux ou de bonbons; il les emmena  la
campagne; en voiture, avec leur tante, bien entendu, dner dans les bois
ou au bord de l'eau.

--Quel bon pre, quel bon Papa-Gteau tu ferais! disait-elle.

Bientt il n'y eut plus qu'un jour par mois, le 17, o Cara le laissa
seul, celui o elle allait au Pre-Lachaise, en plerinage au tombeau du
duc de Carami. Une fois il vint avec elle jusqu' la porte du cimetire.
Puis, la fois suivante, comme elle tait souffrante et pouvait  peine
se traner, il lui donna le bras pour l'aider  monter jusqu'au tombeau,
et ensuite il l'accompagna toujours.

C'tait beaucoup pour Cara que Lon ne pt pas se passer d'elle, mais ce
n'tait pas assez pour ses desseins; il lui fallait plus; il fallait
qu'il s'habitut  voir en elle plus qu'une matresse, si agrable, si
sduisante que ft cette matresse.

Lorsqu'ils allaient aux courses, Lon ne restait pas toujours  ses
cts comme un jaloux, et alors quand elle tait seule dans sa voiture,
ses anciens amis, quelques-uns de ses anciens amants, les hommes du
monde dans lequel elle avait vcu l'entouraient, les uns pour lui donner
une banale poigne de main, les autres pour causer plus intimement avec
elle.

Un jour, en revenant, elle se montra si distraite, si proccupe que
Lon ne put pas ne pas lui demander ce qu'elle avait. Elle rpondit
qu'elle n'avait rien; mais son ton dmentait ses paroles.

Enfin, aprs le dner, lorsqu'ils furent en tte  tte, cte  cte,
elle se dcida  parler:

--Sais-tu qui j'ai vu tantt  Longchamps? Salzondo.

Lon laissa chapper un mouvement de contrarit; car, malgr l'histoire
des perruques, la liaison de Salzondo avec Cara avait t si notoire, si
publique, que ce nom ne pouvait pas tre doux  ses oreilles.

--Sais-tu ce qu'il m'a propos? continua-t-elle. Tout d'abord, et pour
la centime fois, de redevenir pour lui ce que j'tais il y a quelques
annes; puis, quand il a t bien convaincu que je n'y consentirais
jamais, il m'a tout simplement demand d'tre sa femme, sa vraie femme,
c'est--dire devant le maire.

--Et tu as rpondu? demanda-t-il d'une voix mal assure.

--Que je rflchirais; car enfin la chose mrite d'tre pese. tre la
femme de Salzondo n'est pas plus srieux que d'tre sa matresse;
seulement, on a un mari, une position dans le monde, une belle fortune;
et tout cela c'est quelque chose. Tu me diras que ce n'est rien quand on
aime et qu'on est aime; cela est vrai, mais il faut remarquer qu'un
pareil mariage n'empche pas d'tre aime par celui qui est matre de
votre coeur et d'tre  lui corps et me. De plus, ce mariage, s'il se
faisait, te permettrait de te rconcilier avec ta famille, et c'est l
encore une considration d'un poids considrable. Combien de fois,
pensant  cette rupture, je me dis que, si jamais tu cesses de m'aimer,
ce sera elle qui te dtachera de moi: femme de Salzondo....

--Hortense! s'cria-t-il en se levant avec colre.

Alors elle aussi se leva et, le prenant dans ses deux bras:

--Tu me tuerais, n'est-ce pas? dis-moi que tu me tuerais si j'tais
assez misrable pour couter de pareilles considrations. Mais, sois
tranquille, si je sais voir o est la sagesse, je ne puis aller que l
o est l'amour.

Et tout de suite ouvrant son buvard, elle se mit  crire:

Mon cher Salzondo.

J'ai rflchi  votre proposition et j'en suis touche comme je dois
l'tre, mais ... mais quand le coeur est pris, (et il est bien pris, je
vous le jure), la raison, la sagesse, mme le vice, ne peuvent rien
contre lui.

Je resterai toujours votre amie, mais rien que votre amie

CARA.

Elle donna ce billet  lire  Lon, puis l'ayant mis dans une enveloppe,
elle sonna.

Louise parut:

--Va jeter tout de suite cette lettre  la poste.

Quand Louise fut sortie, Cara vint se rasseoir prs de Lon:

--tes-vous content, mon matre? moi, je suis la plus heureuse des
femmes, et toute ma vie je serai reconnaissante  Salzondo d'abord de
m'avoir montr qu'il m'estimait assez pour m'pouser, et aussi et
surtout de t'avoir inspir ce geste de colre qui prouve mieux que tout
combien tu m'aimes. Tu m'aurais tue!




XIX


Pendant ce temps, Byasson attendait toujours l'occasion favorable qui
devait lui permettre de faire auprs de Lon une nouvelle tentative plus
efficace que la premire.

Mais il attendit en vain: on avait des nouvelles de Lon par
quelques-uns de ses anciens camarades et notamment par Henri Clergeau;
mais Lon lui-mme ne donnait pas signe de vie; aux lettres les plus
pressantes aussi bien qu'aux demandes de rendez-vous, il ne rpondait
point, et quand ses anis, cdant aux instances de Byasson, voulaient
aborder ce sujet avec lui, il leur fermait la bouche ds le premier mot;
Henri Clergeau, ayant voulu insister et revenir  la charge, n'avait
obtenu que des paroles de colre qui avaient amen une brouille entre
eux.

--J'ai assez d'un conseil judiciaire, avait dit Lon, je ne veux point
d'un conseil d'amis.

Avec ses cranciers, Rouspineau, Brazier, Lon avait pratiqu ce mme
systme de faire le mort, et il les avait renvoys  son conseil
judiciaire; il n'avait rien, (son appartement tait au nom de Cara), il
ne pouvait rien: c'tait  son pre de payer si celui-ci le voulait
bien, sinon il payerait plus tard lui-mme quand il le pourrait; et il
n'avait pas pris autrement souci de leurs rclamations, se disant qu'ils
lui avaient fait payer assez cher l'argent qu'ils lui rclamaient pour
attendre. L'attente n'tait-elle pas justement un des risques sur
lesquels ils avaient bas leurs oprations?

Heureusement pour Rouspineau et pour Brazier, M. et madame
Haupois-Daguillon s'taient montrs de bonne composition: afin de sauver
l'honneur de leur nom commercial, ils avaient pris l'engagement de payer
les billets  leur chance, mais  condition qu'ils seraient protests
pour la forme, et surtout  condition plus expresse encore que cet
arrangement serait tenu secret, de manire  ce que Lon ne le connt
jamais. Le jour o une indiscrtion serait commise ils ne payeraient
plus.

Fatigu, agac de voir qu'il n'obtiendrait rien de Lon, Byasson voulut
risquer une tentative auprs de Cara, et il lui crivit pour lui
demander une entrevue.

Si Cara ne voulait pas que Lon ft expos aux attaques amicales de
Byasson, qui pouvaient l'mouvoir et  la longue l'branler, elle
n'avait pas les mmes craintes pour elle-mme. D'avance elle bien
certaine de ne pas se laisser toucher, si pathtique, si entranante que
ft l'loquence de Byasson; c'est au thtre qu'on voit les Marguerite
Gauthier se laisser prendre aux arguments d'un pre noble et se
contenter d'un baiser, le seul vraiment chaste qu'elles aient reu,
pour le paiement de leur sacrifice; dans la ralit les choses se
passent d'une faon moins scnique peut-tre, mais  coup sr plus
sense. D'ailleurs, elle avait intrt  voir Byasson et  apprendre de
lui combien M. et madame Haupois taient disposs  payer la libert de
leur fils.

Elle donna donc  Byasson le rendez-vous que celui-ci lui demandait, et,
pour tre sre de n'tre point drange, elle envoya Lon  la campagne.

Byasson arriva  l'heure fixe, et, pour la premire fois, cette porte,
 laquelle il avait si souvent sonn, s'ouvrit toute grande devant lui.

Cara tait dans sa chambre, et, comme une bonne petite femme de mnage,
elle s'occupait  recoudre des boutons aux chemises de Lon, dont une
pile, revenant de chez le blanchisseur, tait place devant elle sur une
table  ouvrage; ce fut donc l'aiguille  la main, travaillant, que
Byasson la surprit.

Elle se leva vivement, avec une sorte de confusion, pour lui offrir un
sige.

Byasson avait prpar ce qu'il aurait  dire, il entama donc l'entretien
rapidement et franchement:

--Vous savez, dit-il, que je suis un commerant, nous parlerons donc, si
vous le voulez bien, le langage des affaires, et j'espre que nous nous
entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous tes une femme
pratique.

Cara se mit  sourire.

--Je viens vous faire une proposition: combien vaut pour vous mon ami
Lon?

--La question est originale.

--Il y a acheteur.

--Mais vous ne savez pas s'il y a vendeur, il me semble?

--C'est  vous de le dire: vous avez; moi je demande.

-- livrer quand?

--Tout de suite.

--Et vous payez tout de suite aussi?

--Nous ne sommes pas prcisment presss, mais je vous ferai remarquer
qu'entre vos mains la valeur que vous avez se dprcie.

--Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque
jour qui s'coule, tant un jour de vie, rend plus prochaine la
ralisation de mes esprances.

--Enfin c'est  vous de faire votre prix, et non  moi.

--J'avoue que vous me prenez au dpourvu, car il me faudrait une table
de probabilits pour la mortalit, comme en ont les compagnies
d'assurances, et je n'ai pas cette table; en ralit votre question se
rsume  ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame
Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps  vivre; et franchement je
n'en sais rien; vous tes mieux que moi renseign  ce sujet; ont-ils
des infirmits, suivent-ils un bon rgime, le coeur est-il solide, les
poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment
loyaut  vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore?
Mourront-ils bientt? Faites-moi une offre raisonnable; nous
discuterons, et j'espre que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout
lieu de le supposer, vous tes un homme pratique.

Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur
march de Cara, il vit qu'il s'tait tromp, et il resta un moment sans
rpondre.

--Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en
continuant; je croyais que vous me l'aviez propos, mettons que je me
suis trompe. C'est donc  moi de faire mon compte. Je vais essayer.
Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de
600,000 fr. Votre ami s'tant trouv dans une mauvaise situation, j'ai
d pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une
vente force. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tir 300,000 fr.
environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De
plus je lui ai prt 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son
compte diverses dpenses, dont je puis fournir tat, s'levant  environ
100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis
crancire et sur lesquels il n'y a pas un sou  diminuer. Maintenant, 
ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est ncessaire pour vivre
honntement en veuve de Lon, et je ne pense pas que vous trouverez que
ma demande est exagre si je la porte  25,000 francs de rente, c'est 
dire un capital de 500,000 francs. En tout, et rpondant  votre
question, je vous dis que pour moi votre ami Lon vaut un million, si je
vends tout de suite et comptant, deux si je vends  terme. Qu'est-ce que
vous offrez?

Quand on est n sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de
flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:

--Vous vous imaginez donc que Lon vous aimera toujours? s'cria-t-il.

--Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage
des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle tait votre intention;
est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer
un autre langage?

--Mais....

--Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; trs-volontiers,
et  vrai dire cela m'agre: le sentiment, mais c'est notre fort  nous
autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Lon
m'aimerait toujours. Je ne peux pas rpondre  cela, car toujours, c'est
bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai
Lon m'pousera.  combien estimez-vous la fortune de M. et de madame
Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la
part d'hritage de Lon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq
millions que j'abandonne pour un million. C'est--dire que si j'tais
une femme d'argent et rien que cela, je ferais un march de dupe. Mais
si je ne suis pas une honnte femme selon vos ides, je suis une femme
d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de
dire que j'ai le sentiment de la famille. Voil pourquoi je n'ai pas
voulu jusqu' ce jour que Lon m'pouse. Mais vous comprendrez qu'aprs
cette entrevue, je n'aurais plus les mmes scrupules si vous, mandataire
de cette famille que je voulais mnager, vous repoussiez l'arrangement
que je n'ai pas t vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux
bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et
j'exagre mon pouvoir sur Lon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari,
et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sre de ma force,
puisqu' l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une
rsistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons
pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Lon, son caractre, sa
nature; c'est un garon au coeur tendre et  l'me sensible. Quand ces
gens-l aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne
m'aimait pas il serait rentr dans sa famille, lui qui est la bont
mme, pour ne pas dsoler sa mre et son pre. Pourquoi ne l'a-t-il pas
fait? Parce qu'il ne peut pas se dtacher de moi, attendu que je le
tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son tre;
en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que
vous ne l'ayez pas mari jeune; comme il et aim sa femme! il a tout ce
qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer
et aussi la fidlit: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une
femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis
passionnment comme dans le jeu des marguerites, puis toujours
davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les
timides, les btes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Lon
mieux que moi; je n'ai donc rien  vous dire. C'est vous qui avez  me
rpondre.

--Je vous aurais rpondu si vous m'aviez parl srieusement.

--Je vous jure que je n'ai jamais t plus srieuse, et il me semble
que, si vous voulez bien rflchir  mes chiffres, vous verrez combien
ils sont modrs. Je voudrais que la question pt se traiter devant
Lon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donn
ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a
pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satit. Croyez-vous que
cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est
extermine pour offrir  un homme cette chose rare et prcieuse qu'on
appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne
la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre
heureux vos beaux fils de famille, levs niaisement, qui ne prennent
intrt  rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'nergie que
pour satisfaire leur vanit bourgeoise, et qui nous prennent, non pour
ce que nous sommes, non pour notre beaut ou notre esprit, mais pour
notre rputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la
tche est rude et que celles qui la russissent gagnent bien leur
argent. Mais je ne veux pas insister; vous rflchirez, et vous verrez
combien ma demande est modeste.

Elle se leva, et comme Byasson restait dcontenanc par le rsultat de
leur entretien, elle continua:

--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas o vos
rflexions seraient longues, que Lon peut attendre sans tre trop
malheureux?

Et, souriante, lgre, elle le promena dans son appartement, le salon,
la salle  manger, mme le cabinet de toilette:

--Voil mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous
autres, c'est la pice la plus importante de notre appartement.

Et elle se mit  lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce
qui lui restait de bijoux et de curiosits. Pour cela, elle venait 
chaque instant s'asseoir prs de lui, sur un sopha, et il tait
impossible de dployer plus de gracieuset, plus de chatteries qu'elle
n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle et voulu
sduire Byasson qu'elle n'et pas t plus aimable.

Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils taient l'un
contre l'autre, les yeux dans les yeux.

-- quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec clinerie.

--Je pense que si j'tais le pre de Lon, je vous tranglerais l sur
ce sopha comme une bte malfaisante.

Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientt  rire:

--videmment ce serait conomique, mais a ne se fait plus ces
choses-l: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un
compliment.




XX


Un million!

Ce fut le mot que Byasson se rpta en allant de la rue Auber  la rue
Royale, pour raconter  M. et  madame Haupois-Daguillon son entrevue
avec Cara.

Byasson, qui avait gagn lui-mme ce qu'il possdait, sou  sou d'abord,
franc  franc ensuite, et seulement aprs plusieurs annes de travail
acharn par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et
ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une
ide bien exacte, reprsentait d'efforts, de peines et de combinaisons
mme pour les heureux de ce monde.

Un million! Elle avait bon apptit mademoiselle Hortense Binoche, et
elle s'estimait  haut prix.

Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million,
ils faillirent tre suffoqus tout d'abord par la surprise et ensuite
par l'indignation.

--Assurment vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et
cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'tais bien
convaincu qu'il vous dbarrassera  jamais de cette femme.

--Y pensez-vous!

--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de
prs et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable,
parfaitement capable, de se faire pouser par Lon.

--Mon fils!

Si Cara n'avait demand qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer
en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un
million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les
aurait donns; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu
de chances de russir.

Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre,
Byasson qui avait vu Cara en sentait la ncessit, et il avait fait
partager ses craintes  madame Haupois-Daguillon.

Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas dsesprs:
tandis que madame Haupois-Daguillon, qui tait pieuse, demandait un
miracle  Dieu,  la Vierge et  tous les saints du paradis, Byasson qui
n'avait pas la mme confiance dans les moyens surnaturels se dcidait 
risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et
assistance auprs de l'autorit. Ancien juge au tribunal de commerce,
membre de plusieurs commissions permanentes du ministre de
l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde
officiel dont il pouvait user et mme abuser, et il n'hsita pas a
recourir  leur influence plus ou moins lgitime pour arracher Lon des
mains de Cara. Il lui tait rest dans la mmoire des histoires de
femmes appartenant au monde de Cara qui avaient t expulses de Paris
ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une
mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-tre lui procurerait-on,
peut-tre lui suggrerait-on un autre moyen d'arriver  ses fins: ce
n'tait pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se
permettre de rien ngliger; le possible, l'impossible devaient tre
tents.

Il connaissait  la prfecture de police un haut fonctionnaire sous la
direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi
que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagn de M.
Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur
ami, Lon Haupois-Daguillon, tait l'amant d'une femme connue sous le
nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menaait de
se faire pouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces
conditions, que faire? Le jeune homme tait si aveugl, si fascin qu'il
se pouvait trs-bien qu'il se laisst entraner  ce honteux mariage.

M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui
il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu' un
certain point, rassur de ce ct, il n'en dsirait pas moins voir finir
une liaison dshonorante qui faisait son dsespoir et celui de toute sa
famille.

--Et qui vous fait esprer que ce mariage n'est pas possible? demanda le
fonctionnaire de la prfecture.

--Les ides d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a t
lev.

--Vous tes heureux, monsieur, d'avoir vcu dans un monde o l'on croit
 la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'tre arriv 
votre ge sans avoir reu de l'exprience de cruelles leons. Pour nous,
nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous
voyons chaque jour  quels abmes les passions peuvent entraner les
hommes, mme ceux qui ont reu les plus pures leons d'honneur et de
vertu; aussi ne disons-nous jamais  l'avance qu'une chose est
impossible, par cela seul qu'elle a les probabilits les plus srieuses
contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, mme
l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.

--La passion n'est pas la folie, s'cria M. Haupois-Daguillon.
Assurment, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme
passionn a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il
fait le bien ou le mal, et l'homme passionn agit en sachant ce qu'il
fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a
que satisfaction de sa passion; on a dit: l'homme s'agite et Dieu le
mne, mais il faut dire aussi: l'homme s'agite et ses passions le
mnent. O la passion dont monsieur votre fils est possd le
conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux esprer avec vous que ce ne
sera pas  ce mariage dont M. Byasson se montre effray. Cependant, je
dois vous dire que, si cette femme veut se faire pouser, elle est
parfaitement capable d'arriver  ses fins. Je la connais, et je l'ai eue
dans ce cabinet,  cette place mme o vous tes assis en ce moment,
monsieur,--il adressa ces paroles  M. Haupois-Daguillon-- l'poque o
elle tait la matresse du duc de Carami. Effraye, elle aussi, de voir
son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense
de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce
moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive
bien souvent, trop souvent, hlas! que des familles perdues, qui n'ont
plus de secours  attendre de personne, s'adressent  nous comme  la
Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas
alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu
de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur
elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je
m'imaginai,--j'tais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je
m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait
immdiatement sa matresse, si grand que pt tre l'amour qu'il
ressentait pour elle.

--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.

--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la navet de les lui
communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que
ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant pris aurait-il ajout
foi  ceux qui parlaient de sa matresse? Il fallait quelque chose de
plus prcis. Je fis cacher le duc derrire ce rideau, cela ne fut pas
trs-facile; mais enfin j'en vins  bout, et lorsque mademoiselle de
Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai  celle-ci sa
vie entire, avec pice  l'appui de chaque fait allgu; de telle sorte
qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'tait
pour le duc que je racontais, et comme sa matresse tait contrainte par
les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation 
chaque fait, il tait  croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait
difi quand j'arriverais au bout de mon rcit. Je n'y arrivai pas.  un
certain moment, Cara dont les soupons avaient t veills par le ton
dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard
maladroitement lanc du ct du rideau, se leva vivement et courut  ce
rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de thtre, et
alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu' ce
moment. Quel fut selon vous le rsultat de cette explication? Cara
manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de
mon cabinet plus fortement lis l'un  l'autre que lorsqu'ils taient
entrs. Dsole de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint
que Cara serait mise  Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le
troisime, je reus l'ordre de la faire mettre en libert; et il n'y
avait pas  discuter cet ordre, qui avait t obtenu grce aux
toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain
monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car
cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara
elle-mme d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence,
ont eu la sagesse de se partager les rles, l'une a travaill dans le
monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aides,
elles ne se sont pas contraries. Aujourd'hui, par considration pour
vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara 
Saint-Lazare, mais je vous prviens d'avance qu'elle n'y restera pas
longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis dsol. Mais,
hlas! il n'y a plus de pouvoir qui protge les familles; nous ne sommes
plus au temps o l'on pouvait expdier Manon Lescaut  la Louisiane.
Nous ne sommes mme plus au temps o, par la contrainte par corps, on
pouvait, en coffrant les jeunes gens  Clichy, les sparer de leurs
matresses: M. Lon Haupois a fait pour deux cent mille francs de
billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois
 Clichy, il aurait eu le temps de se dshabituer de sa matresse, et la
force de l'accoutumance, si puissante en amour, brise, vous auriez eu
bien des chances pour rompre dfinitivement cette liaison. Je me sens si
incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur,
je vous vois si faible en prsence du danger qui vous menace que j'en
viens  vous dire: souhaitez que votre fils manque  cet honneur que
vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse
condamner, et nous l'arrachons  cette femme: il serait en prison, il
serait  la Nouvelle-Caldonie, je vous le rendrais et il reviendrait,
j'en suis sr, un honnte homme; il est dans la chambre de Cara, je ne
puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.




XXI


Bien que la parole du fonctionnaire de la prfecture de police et
produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne
l'avait cependant pas convaincu que Lon pt jamais en venir  prendre
Cara pour femme.

--Assurment, dit-il  Byasson en sortant, il y a de l'exagration. Le
spectacle continuel du mal conduit  un pessimisme dsolant: la
passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, trs-petite
chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en ralit, il n'y a pas
urgence  agir ds demain; certes, j'ai grande hte de voir cette
liaison rompue, et j'ai grande hte aussi de voir l'enfant prodigue
revenir  la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre.

Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de rflchir
et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il
l'avait espr, car une lettre du cur de Noiseau vint  quelques jours
de l lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence 
agir pour empcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a dj
dit que c'tait  Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient
leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait  la famille
Daguillon depuis plus de cinquante ans, les hritiers de cette famille
taient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne
compte gure plus de cent cinquante habitants: maire, cur, conseillers,
instituteur, garde champtre, tout le monde dpendait,  un titre
quelconque, du chteau et des fermes, et par consquent s'intressait 
ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propritaires actuels ou
futurs de ce chteau et de ses terres.

C'tait  Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'tait marie; c'tait
dans le cimetire de Noiseau que ses pres taient enterrs; enfin
c'tait sur les registres de Noiseau qu'avaient t inscrits les actes
de naissance et de baptme de Camille et de Lon, ns l'un et l'autre au
chteau.

Dans sa lettre d'un style vraiment ecclsiastique, c'est--dire aussi
peu clair et aussi peu prcis que possible, le cur de Noiseau croyait
devoir prvenir sa bonne dame madame Haupois-Daguillon qu'une personne
fort lgante de toilette, et tout  fait bien dans sa tenue, tait
ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Lon Haupois-Daguillon.
Il savait d'une faon indirecte, mais certaine cependant, qu' la mairie
la mme personne avait aussi demand une copie lgalise de l'acte de
naissance de M. Lon. Il ne lui appartenait pas de scruter les
intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laiss une
offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la
chapelle de la trs sainte Vierge, mais il croyait nanmoins de son
devoir de porter cette demande  la connaissance de sa bonne dame
madame Haupois-Daguillon, afin que celle-ci prt les mesures que la
prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures  prendre,
ce que lui ignorait et ne cherchait mme pas  savoir. Il regrettait
bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en
question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mystrieux
dans les allures, tait venue elle-mme commander et prendre ces actes,
de sorte qu'il avait t impossible, malgr certaines avances faites 
ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'tait mme la
rserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donn 
penser au cur de Noiseau que sa bonne dame madame Haupois-Daguillon
devait tre avertie.

Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination  M. et  madame
Haupois Daguillon pour comprendre que cette personne fort lgante de
toilette, tout  fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir
s'envelopper dans une rserve mystrieuse, n'tait autre que Cara et
ils avaient compris aussi que le moment tait venu d'agir nergiquement
et de se dfendre: si l'on se trompait une premire fois, on
recommencerait une seconde, une troisime, toujours, tant qu'on n'aurait
pas russi.

Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait
agit dans la solitude et dans la fivre cent projets qui, tous,
n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns
fous, elle le reconnaissait elle-mme, les autres senss, au moins elle
les jugeait tels, il y en avait un auquel elle tait toujours revenue,
et qui prcisment par cela lui inspirait une certaine confiance. Au
moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le sjour de Paria
dsagrable et pnible  Lon, qui, elle le savait mieux que personne,
avait l'horreur des rclamations d'argent; quand ces deux cranciers,
dont ils taient matres, l'auraient bien harcel, on lui ferait
proposer d'une faon quelconque (cela tait  chercher) de quitter
Paris, d'entreprendre un voyage seul, o il voudrait, et  son retour,
aprs trois mois, aprs deux mois d'absence, il trouverait toutes ses
dettes payes.

Dcide  agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet  son mari, et
tout de suite on lana en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux
d'avoir la certitude d'tre intgralement pays sans rabais et sans
procs, se prtrent avec empressement au rle qu'on exigeait deux;
pendant un mois Lon ne put point faire un pas sans tre expos  leurs
rclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs
demandes d'argent, tantt poliment, ils savaient bien que paralys par
son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce
l'tait pas la totalit de leurs crances qu'ils demandaient, c'tait un
simple -compte; tantt au contraire grossirement: Quand on avait
assez d'argent pour vivre  ne rien faire, on devait tre juste envers
ceux qui s'taient ruins pour vous. Et les choses avaient pris une
telle tournure qu'un jour Rouspineau tait venu annoncer a madame
Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M.
son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'tre jet
du haut en bas de l'escalier.

Ce jour-l, madame Haupois-Daguillon avait jug que le moment tait
arriv d'intervenir personnellement; elle tait, il est vrai, malade et
oblige de garder le lit; mais, loin d'tre une condition mauvaise, cela
pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas  chercher le
moyen de faire faire sa proposition  son fils, elle la lui adresserait
elle-mme directement, car elle n'admettait pas que Lon, la sachant
malade, refust de venir la voir.

Elle n'avait donc qu' le prvenir de cette maladie.

Mais, voulant mettre toutes les chances de son ct, elle pria son mari
de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours  leur maison de
Madrid: par cette absence, il n'tait pour rien dans sa tentative, ce
qui devait drouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Lon
craignait des reproches, il serait rassur, sachant son pre en Espagne.

Ce fut le coeur mu et les mains tremblantes que madame Haupois
Daguillon se dcida  crire  son fils aprs le dpart de son mari:

Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule
 Paris, ton pre tant retenu  Madrid; je voudrais te voir; toi, ne
voudras-tu pas embrasser ta mre qui t'aime et que ton baiser gurira
peut-tre?

Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains
de Lon, et pour cela il n'tait pas prudent de la confier  la poste;
elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute
confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n 9
de la rue Auber.

--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui
disant que je suis malade; s'il est accompagn, vous ne lui remettrez et
ne lui direz rien; vous attendrez.

Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi
jusqu' cinq heures du soir, et ce fut seulement  ce moment qu'il put
remettre sa lettre  Lon qui rentrait seul.

Tout d'abord Lon, qui avait reconnu l'criture de l'adresse, voulut
repousser cette lettre, mais le vieux Jacques pronona alors les paroles
que, depuis qu'il avait commenc sa faction, il se rptait
machinalement:

--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre  monsieur.

Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot,  pas rapides il
se dirigea du ct de la rue de Rivoli.

Le temps de l'attente avait t terriblement long pour madame
Haupois-Daguillon de deux heures  cinq; enfin, un coup de sonnette
retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'tait lui! elle ne se
trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agite d'un
fils inquiet sonne ainsi.

La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle
lui tendit les bras et ils s'embrassrent.

Elle avait fait prparer une chaise prs de son lit, elle le fit
asseoir, et elle l'eut en face d'elle, aprs tre reste si longtemps
sans le voir, l'attendant, le pleurant.

Comme il tait chang! Il avait pli; ses traits taient fatigus, des
plis coupaient son front.

Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes rflexions que cet
examen provoquait en elle; elle ne l'et pu qu'en les accompagnant de
reproches, et ce n'tait point pour lui adresser des reproches qu'elle
lui avait crit et qu'elle l'avait appel prs d'elle.

D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment rpondre,
car elle, aussi avait chang sous l'influence du chagrin d'abord, de la
maladie ensuite, et Lon lui posait question sur question pour savoir
depuis quand elle tait souffrante, ce qu'elle prouvait, ce que le
mdecin disait.

Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton galement affectueux
chez la mre aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs
paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion  ce qui
s'tait pass de grave entre eux.

Il s'informa de la sant de son pre, de celle de sa soeur, de celle de
quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frre, prenant
ainsi la responsabilit de la plaidoirie de Nicolas.

Le temps s'coula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie
aprs six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses
bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit  dresser le
couvert sur une petite table.

--Tu manges donc? demanda Lon.

--Oui, depuis deux jours, mais jusqu' prsent, j'ai mang du bout des
dents, le pain avait un got de pltre, il me semble aujourd'hui que
j'ai presque faim, tu me guris.

La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui tait
ncessaire en une seule fois, tait sortie.

--Si j'osais? dit madame Haupois.

--Quoi donc, maman?

--Je te demanderais de dner avec moi ... si tu n'es pas attendu
toutefois; je suis sre que je dnerais tout  fait bien si je t'avais
l en face de moi, me servant.

Assurment, il tait attendu; et, comme il devait rentrer  cinq heures,
il y avait dj longtemps qu'Hortense s'exasprait, car elle n'aimait
pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes?
comment partir quand sa mre lui disait qu'elle dnerait bien s'il tait
en face d'elle pour la servir? Hortense elle-mme lui dirait de rester,
si elle tait l; il lui expliquerait comment il avait t retenu sans
pouvoir la prvenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour
ne pas comprendre qu'il avait d accepter, elle tait trop bonne pour se
fcher.

Il rencontra les yeux de sa mre; leur expression anxieuse l'arracha 
son irrsolution et  ses raisonnements.

--Mais certainement, dit-il, je dne avec toi.

--Oh! mon cher enfant!

Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'motion, elle
le pria de sonner pour qu'on mt un second couvert.

--Et puis il faut savoir s'il y a  dner pour toi, dit-elle en
souriant, le rgime d'une malade ne doit pas tre le tien.

On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pt en manger un
peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'tait point l le dner que madame
Haupois voulait offrir  son fils; heureusement le menu put tre
renforc par les provisions de la maison: une terrine de Nrac qu'un ami
envoyait de Nrac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les
marchands; du fromage de Brie fabriqu  la ferme de Noiseau exprs pour
les propritaires et qui ne ressemblait en rien  celui du commerce; des
fruits du chteau; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait
ordinairement que dans les jours de fte, et que Jacques alla chercher 
la cave, enfin ces ptisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces
chatteries, toutes ces choses caractristiques de la vie de famille et
qui rappellent si doucement les annes d'enfance.

Ainsi compos, le dner dura longtemps. Lon et voulu cependant
l'abrger, mais le moyen? il tait plus de huit heures quand il se
termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqu que, malgr la
joie que Lon prouvait  dner avec elle, il tait proccup, et elle
avait compris quelle tait la cause de cette proccupation. Elle ne
voulut pas pousser  l'extrme le triomphe si considrable qu'elle
venait d'obtenir.

--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours,
mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous sparions. Te
verrai-je demain?

--Tu le demandes?

--Eh bien,  demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que
je te dise un mot srieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point
question de reproches, cette soire a trop bien commenc pour que je la
termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.

Elle lui serra la main.

--Quand nous avons recouru  la mesure du conseil judiciaire,--je dis
nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de
responsabilit de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil
judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous
dsesprait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus
troite et plus intime; et, au lieu de revenir  nous, tu t'en es
loign davantage.

--Mais....

--coute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas
t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas tromp; ce n'est
pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as
prise, tu t'es mis dans l'impossibilit de payer tes cranciers, qui te
tourmentent et te harclent. Je les ai vus. Je comprends que leurs
rclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.

--Trs malheureux, cela est vrai.

--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payes. Elles le
seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne
veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme
tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction 
ton pre et de lui prouver que ton coeur n'est pas ferm  la voix de la
conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois
mme, seul bien entendu; fais un voyage o il te plaira, et,  ton
retour, je te donnerai moi-mme, j'en prends l'engagement, tous tes
billets acquitts. Voil ce que j'ai obtenu de ton pre, et voil ce que
je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance
envers ton pre, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changs
du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera
pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la
solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible  Paris,
et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te
le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas
besoin de te dire ce que je demanderai  Dieu. Mais enfin, quoi que tu
fasses, tu auras lutt; et, si ce n'est pas  nous que tu reviens, tu
auras au moins la satisfaction de nous avoir donn un tmoignage de bon
vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te
condamnerons plus. Rflchis  cela, mon enfant. Tu me rpondras demain,
plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fix. Pour aujourd'hui,
embrasse-moi.

Ils s'embrassrent, mus tous deux.

--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journe je n'ai
qu' t'attendre.  demain.




XXII


Si Lon n'avait pas t en retard, il se serait assurment abandonn, en
sortant de la chambre de sa mre, aux douces motions qui emplissait son
coeur; mais, malgr lui, la pense d'Hortense s'imposa imprieusement 
son esprit.

Dans quel tat allait-il la trouver? C'tait la premire fois qu'il la
faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut
quatre  quatre qu'il monta les marches de son escalier.

Comme il allait, courb en avant, la tte basse, il fut tout surpris, un
peu avant d'arriver  son palier, de se trouver brusquement arrt; en
mme temps deux bras se jetrent autour de son cou:

--Enfin, te voil!

C'tait Hortense, haletante, perdue.

Ils achevrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce
ft seulement  la porte du salon close qu'Hortense, aprs l'avoir
passionnment embrass  plusieurs reprises, put trouver des paroles
pour l'interroger:

--O as-tu t? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arriv? Qui t'a retard?
Comment n'as-tu pas pu me prvenir? Ah! si tu savais quelles ont t mes
angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc;
tu es l et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le
franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le
vois, je le sais.

Elle voulait qu'il parlt, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir
les lvres.

Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par
les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.

Mais, au moment o il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire
que le dner tait servi:

--Ah! c'est vrai, s'cria Cara, j'oubliais, tu dois tre mort de faim,
viens dner,  table tu me raconteras tout.

--Mais j'ai dn.

--Ah! tu as dn; et moi, pendant que tu dnais tranquillement,
joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dn?

--Avec ma mre.

Cara tait ordinairement matresse de ses impressions, elle ne put pas
cependant retenir un mouvement de stupfaction:

--Ta mre!

Alors il voulut commencer son rcit; mais, aprs l'avoir si vivement
press de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:

--Je n'ai pas dn, dit-elle, car j'tais trop tourmente pour manger,
mais maintenant que je vois que j'ai t comme toujours beaucoup trop
nave, je vais me mettre  table si tu veux bien le permettre; tu me
conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?

Elle se mit  table, mais aprs le potage il lui fut impossible de
manger.

--Non, dit-elle, cela m'touffe; je sens qu'il se passe quelque chose
de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.

Elle avait eu le temps de rflchir et de prendre une contenance, elle
couta donc Lon sans l'interrompre.

Il lui dit comment, au moment o il rentrait, Jacques, le valet de
chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mre; comment
en apprenant que sa mre tait malade il avait couru rue de Rivoli, sans
penser  rien autre chose qu' cette nouvelle inquitante; comment il
avait trouv sa mre alite, souffrant de douleurs rhumatismales fort
pnibles; comment celle-ci, au moment de dner, lui avait demand de
partager son dner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin
comment, malgr le dsir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne
pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.

Elle l'avait cout les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il
se tut, elle s'avana de deux pas et, lui prenant la tte entre les
mains en se penchant doucement, de manire  l'effleurer de son souffle:

--Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien
ta bont, ta gnrosit, ta tendresse; ta mre, s'associant  ton pre,
t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu
oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une
pense: l'embrasser; et tu cours  elle les bras ouverts. Oh! mon cher
Lon, comme je t'aime et que je suis fire de toi! Oh! le brave garon,
le bon coeur!

Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux,
puis, avec effusion passionne, elle l'embrassa encore:

--Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pens  moi.

--Je te jure....

--Tu me jures que quand ta mre t'a gard  dner tu as t pein de ne
pouvoir me prvenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux
dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'ide de monter ici quand ton
vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mre, car cela ne t'aurait pris
que quelques minutes  peine, et tu ne m'aurais pas laiss dans
l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en
est une autre: tu as eu peur que je te garde.

--Je t'assure que non.

--Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empcher
d'aller voir ta mre malade, car la vrit est qu'il y a longtemps que
je t'aurais envoy prs d'elle, mme alors qu'elle tait en bonne sant,
si je l'avais os. Est-ce que je n'ai pas tout intrt, grand enfant, 
ce que tu sois bien avec ta famille? Au dbut, oui, j'aurais pu craindre
que ta famille te spart de moi. Mais maintenant il faudrait que je
fusse une femme sans coeur et mme sans intelligence pour avoir cette
crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu
m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous sparera? Cette crainte
carte, combien d'avantages j'aurais  une rconciliation! Je ne parle
pas d'avantages matriels, ceux-l sont de peu d'importance pour moi.
Mais si jamais ma suprme esprance se ralise, si jamais tu me prends
publiquement, lgitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec
l'assentiment de ta famille et non malgr elle. C'est donc d'elle que
j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien
j'aurais t heureuse que ta mre pt apprendre que c'tait moi qui
t'envoyais prs d'elle? Elle m'aurait su gr de ce commencement de
rconciliation, et elle aurait compris que je n'tais pas la femme
qu'elle s'imagine d'aprs de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te
retenir, j'aurais t la premire  te dire d'aller l'embrasser.

--Quand Jacques m'a dit que ma mre tait malade, je n'ai pens qu'
cette maladie, et je suis parti sans autre rflexion; mais, quand elle
m'a demand de dner avec elle, la pense m'est venue alors que si tu
pouvais me parler tu me dirais: Reste.

--Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.

Ce n'tait pas la premire fois que Cara parlait de son mariage, c'tait
peut-tre la centime; mais toujours elle avait eu grand soin de le
faire d'une faon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une ide
folle, puis comme d'un rve irralisable, puis peu  peu en prcisant,
mais de telle sorte cependant que Lon ne pt pas lui rpondre d'une
faon catgorique: cette rponse et d tre un oui, elle l'et
bravement provoque; mais comme  l'embarras de Lon, lorsqu'elle
abordait ce sujet, il tait vident que ce oui n'tait pas prt  venir,
elle n'avait jamais voulu brusquer un dnoment qui ne s'annonait pas
comme devant s'accorder avec ses dsirs. Il fallait attendre, patienter,
cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le
lui livrer sans dfense, et encore n'tait-il pas du tout certain que
cette heure sonnt jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette
occasion sur cette ide de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'
prsent, et comme si elle n'en avait parl que par hasard, elle passa 
un autre sujet.

Que lui avait dit sa mre dans cette longue entrevue? Tout leur temps
n'avait pas t employ  manger. Une rconciliation tait-elle
probable, tait-elle prochaine?

Il hsita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne
pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il
voulait cacher.

--Cette rconciliation  laquelle tu pousses toi-mme, dit-il enfin,
serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement
qu'on me propose.

--Quel qu'il soit, il faut le subir.

--Mme s'il doit nous sparer?

--Mon Dieu!

--Oh! pour deux mois seulement.

Alors il raconta la proposition de sa mre, trs-franchement et telle
qu'elle lui avait t faite.

--Et qu'as-tu rpondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

--Je n'ai pas rpondu.

--Que rpondras-tu?

--Je ne rpondrai pas pour ne point peiner ma mre, et elle ne tardera
pas  comprendre que je ne peux pas me sparer de toi, je ne dis pas
pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.

--Pas pour une heure.

Ce rcit donna  rflchir  Cara, et pour elle la nuit entire se passa
dans ces rflexions.

Il tait vident que la famille de Lon, qui pendant assez longtemps
avait laiss aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la
satit ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se dfendre
vigoureusement: de l cette feinte maladie de la mre qui tait invente
pour attendrir le fils; de l cette proposition de payer les billets
Rouspineau et Brazier  condition que Lon quitterait Paris pendant deux
mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait,
on l'entranerait.

Si Brazier et Rouspineau avaient t si menaants en ces derniers temps,
n'tait-ce pas prcisment pour rendre le sjour de Paris insupportable
 Lon?

Dj Cara avait eu des soupons  ce sujet, et il lui avait sembl que
les rclamations de ces deux cranciers, que leurs poursuites et que
leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le dsir d'tre
pays par Lon.

La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste aprs la
priode la plus violente de rclamations, persuada Cara que ses soupons
taient fonds.

Rclamations insolentes des cranciers, maladie et proposition amicale
de la mre, tout cela s'enchanait et tendait  un mme but: loigner
Lon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait guri de son
amour.

Bien que cela part logique  Cara, elle ne voulut pas s'en tenir  des
prsomptions si bien fondes qu'elles pussent tre, il lui fallait une
certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu' interroger
Rouspineau et Brazier.

Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le
patriarche anglais tait assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait
bien dire.

Mais avec Rouspineau il pouvait en tre tout autrement: si Rouspineau
avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi tait paysanne
d'origine, et la vie de Paris avait singulirement aiguis chez elle la
finesse qu'elle avait reue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait
sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens
d'intimidation qui le feraient parler quand mme il voudrait se taire.

Ce serait donc  lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait
le rle que madame Haupois avait jou dans les tracasseries qui en ces
derniers temps avaient rendu Lon si malheureux.

Que dirait Lon lorsqu'il verrait sa mre, sa mre malade, sa bonne mre
poussant en avant les gens qui l'avaient harcel et exaspr?




XXIII


Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le
marchand de fourrages de la rue de Suresnes.

Rouspineau tait occup  rentrer une voiture de paille; mais quand il
aperut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche  l'un de ses
garons pour se rendre dans son bureau, o Cara l'attendait le visage
svre et dans l'attitude d'une personne indigne:

--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il
l'accablait avec l'obsquiosit et la platitude d'un homme qui n'a pas
la conscience sre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je
puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de
ce que vous possdez.

--a c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.

--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous
engage  rien envers moi.

--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....

--coutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M.
Lon Haupois de vos rclamations d'argent, vous m'avez dit que vous
tiez gn, que vous tiez menac de la faillite, enfin vous avez si
bien jou votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous tes moqu de
moi. Vous n'avez tourment M. Lon Haupois que parce que vous aviez
intrt  le faire.

--Si l'on peut dire!

--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela
vous cotera cher.

Le moyen employ par Cara tait celui qui russit si souvent dans les
querelles d'amant et de matresse: je sais tout, c'est--dire
l'affirmation de la probabilit; avec Rouspineau, il devait tre
infaillible si le fameux tout tait bien dit avec l'assurance de la
certitude.

Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; ds lors, bien
certaine d'avoir touch juste, Cara n'eut plus qu' jouer sa scne de
manire  arriver  des aveux. Rouspineau se dfendit; il ne savait pas
ce que tout cela voulait dire, il tait innocent comme l'enfant qui
vient de natre; s'il avait demand de l'argent  M. Haupois fils,
c'tait parce qu'il en avait besoin; et,  l'appui de cette dernire
assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se
renfermant troitement dans son tout, si bien qu'aprs plus d'une
heure de discussion, Rouspineau dut reconnatre qu'il n'avait pas pu
faire autrement que d'accepter le rle qu'on lui avait impos; son coeur
saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent  M. Haupois fils,
un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon,
qui tait une matresse femme, ne voulant payer les billets qu' cette
condition.

--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.

--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous
gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas
pays.

Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employ l'adresse,
elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau
n'et jamais parl: sous le coup d'une dnonciation au parquet pour
usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et
qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et,
peut-tre ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges
admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le rcit
qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son
avantage:

--Maintenant que vous voil raisonnable, dit-elle, vous allez m'crire
tout ce que vous venez de me conter.

--Oh! cela jamais.

--coutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas
me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame
Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.

--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sr; songez donc, vingt mille
francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres
diables.

--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, mme pour tous
ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier
que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins
qui pourrait vous arriver, ce serait d'tre condamn  restituer
l'excdant de ce qui vous tait d lgitimement, et de plus,  payer une
amende s'levant  la moiti de ce que vous avez prt; rappelez-vous
Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et
voyez si le total de tout cela n'excderait pas les vingt mille francs
pour lesquels vous criez si fort.

--Vous ne ferez pas cela.

--Je ne le ferais que si vous refusiez d'crire la lettre que je vous
demande, laquelle ne sera pas montre  madame Haupois-Daguillon, je
vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'crivez, je vais
prendre l'engagement de vous payer moi-mme vos deux billets dans le cas
o madame Haupois-Daguillon les refuserait.

--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'cria Rouspineau. Dictez-moi
ce que vous voulez que j'crive; ds lors que vous vous engagez  payer
si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas 
craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet crit.

Cara dicta et Rouspineau crivit:

Je soussign, reconnais: 1 que c'est par ordre de madame
Haupois-Daguillon que j'ai fait des dmarches pour tre pay par M. Lon
Haupois de ce qu'il me doit; 2 que les quatre premiers billets
souscrits par M. Lon Haupois ont t pays  l'chance par la maison
Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont t protests que pour la forme.

ROUSPINEAU.

Cela fait, Cara crivit elle-mme l'engagement de payer les vingt mille
francs restant dus, si les billets n'taient pas acquitts par M. et
madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de
compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de
vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame
Cara, et il valait mieux tre de ses amis que de ses ennemis.

En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle
se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.

Comme le jour o elle tait venue demander  Riolle ce que valait la
maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet
de l'avocat, et, comme ce jour-l encore, elle trouva Riolle pench sur
ses dossiers et travaillant.

Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait
alors, elle ferma la porte avec bruit, de faon  s'annoncer.

Riolle leva la tte pour voir qui venait le dranger.

--En voil une surprise; on ne te vois plus: tu ngliges tes amis, et
quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu
bourgeoise plus range.

--J'aime.

--Il me semble que ce n'est pas la premire fois, et quand cette
indisposition te prenait, elle ne t'empchait pas d'tre convenable avec
tes amis.

--Maintenant c'est autre chose.

--Je m'en aperois.

--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.

--Tu t'imagines peut-tre que tu aimes pour la premire fois?

--Justement; au moins, c'est la premire fois que j'aime ainsi; il est
vrai que chaque fois que j'ai aim je me suis dit: Celui-l, c'est le
bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.

--Et tu as toujours trouv au nouveau des mrites que l'ancien n'avait
pas ou plus justement n'avait plus.

--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas
Lon, c'est le meilleur garon du monde, bon enfant, simple, tendre,
affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre proccupation, d'autre
passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez btes
pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux ides ou qu'aux
affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il
n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garon, tendre,
sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et
voil prcisment Lon.

--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui
me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me
diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?

--Un conseil  te demander.

--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Lon.

--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un ct, il le perdrait de
l'autre.

--C'est aimable.

--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais t qu'une tte, drle il
est vrai, mais une simple tte; c'est  cette tte que je m'adresse
aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Franais contract 
l'tranger sans le consentement des parents et sans publication?

--Ton mariage n'en est pas un, a n'est rien, a n'existe pas aux yeux
de la loi.

--De votre loi.

--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le
Code, au titre cinquime Du mariage.

--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu' ct de
votre loi contenue dans votre Code au titre cinquime, sixime ou
vingtime, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me
dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te
l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?

--Pourquoi t'adresses-tu  moi pour une chose qui n'est pas de ma
spcialit? tu n'as donc pas dans le clerg du diocse de Paris un
conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de
la cour de Paris pour tes affaires civiles?

--Tu sais que je n'ai jamais tolr la plaisanterie sur ce sujet, assez
donc, je te prie, et si tu le veux bien, rponds plutt  ma question,
que je prcise: le mariage religieux de deux Franais clbr 
l'tranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le
mariage civil?

--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la mme comptence que dans
les affaires civiles; je ne puis donc te rpondre que des -peu-prs: un
mariage clbr religieusement, selon les lois de l'glise, est valable
aux yeux de l'glise, et n'est attaquable pour elle que si une des
prescriptions qu'elle exige n'a pas t observe.

--Je te propose un exemple: je me marie  l'tranger avec Lon devant un
prtre catholique en observant toutes les rgles du mariage catholique,
et je reviens ensuite en France, suis-je marie?

--Non, pour la loi.

--Mais, pour l'glise?

--Oui sans doute.

--C'est--dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier  l'glise
une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?

-- la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre,  l'glise vous
ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage
soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par
l'autorit ecclsiastique au cas o les formalits exiges n'auraient
pas t toutes observes.

--C'est bien ce que je pensais, je te remercie.

--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne
signifie rien.

--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire,
comme un incrdule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles
sont nombreuses, qui, mme sans pratiquer la dvotion, considrent le
mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il
n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient  prendre un mari
qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'glise; tu vois
donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et
mme qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit,
et je t'en remercie.

--Veux-tu me payer mes honoraires?

--C'est selon.

--Avec une rponse.

--Oh! alors volontiers.

-- quand ce mariage?

--La date n'est pas fixe, mais ce sera peut-tre pour bientt; au
revoir, cher ami, et encore une fois merci.

--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_.

--Cela veut dire?

--_De profundis_.




XXIV


Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Lon qui l'attendait avec une
impatience au moins gale  celle qu'elle avait eue elle-mme la veille:

--Enfin, te voil? D'o viens-tu? Qu'as-tu fait?

--Voil que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier;
tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assur que ce
n'tait point pour te faire connatre mes angoisses que je suis sortie
ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit.

--Malade?

--Non, inquite, tourmente: j'ai rflchi  ce que tu m'as dit  propos
de ce voyage que ta mre te voudrait voir entreprendre.

--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait
pas?

--Et c'est justement pour cela que je me tourmente.

--Ne m'as-tu pas dit toi-mme que tu ne voulais pas que nous nous
sparions?

--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a
t le cri de l'gosme et de la passion: je n'ai pens qu' moi, qu'
mon amour, qu' mon bonheur; je n'ai pens ni  ton repos, ni  la sant
de ta mre. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute
la nuit j'ai donc rflchi  ce cri qui m'avait chapp, et j'ai fait
mon examen de conscience, me disant que quand, de ton ct, toi aussi tu
rflchirais, tu me condamnerais pour cette pense goste.

--Te condamner serait me condamner moi-mme.

--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu' un certain
point, de celui de ta mre. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais
je n'ai pas voulu m'en tenir aux rflexions d'une nuit de fivre, ce
matin j'ai voulu demander un conseil sr.

--Et  qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?

-- quelqu'un de qui tu ne peux pas tre jaloux, car si bon que tu
sois, il est encore meilleur que toi; si sens, si ferme que tu sois, il
est encore plus sens et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de
la Madeleine. J'ai t bien longtemps, cela est possible, mais j'ai pri
jusqu' ce que la lumire se fasse dans mon esprit troubl et me montre
la route  suivre.

--Et de quelle route parles-tu? demanda Lon, qui tait fort peu
religieux de nature et d'ducation.

--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta
mre: il faut que tu acceptes cette proposition.

--Tu veux que je parte en voyage, s'cria-t-il, toi! c'est toi qui me
donnes un pareil conseil?

--Oh! le mauvais regard que tu m'as jet. Ne dtourne pas les yeux, j'ai
lu ce qu'ils disaient; c'est une pense de jalousie qui t'a arrach ce
cri.

--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me
conseiller de partir.

--Oh! l'ingrat! Je pense  lui, je ne pense qu' lui et  sa mre, je me
sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage
pour tre libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma
libert, qui m'empcherait de la prendre? Sommes-nous maris? Non,
n'est-ce pas? Je ne suis que ta matresse, et je puis te quitter demain,
tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce
pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accept
cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non
pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voil en quoi le
conseil judiciaire que tes parents t'ont donn est bon, c'est qu'en te
liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve  chaque
instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les
choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je
trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment mme o cet amour
s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne
veux ni quereller ni me fcher. Tu as eu une mauvaise pense,
oublions-la et revenons  ce que je te disais. Ta mre est malade, et tu
dois tout faire pour lui rendre la sant; pour cela, le meilleur moyen
c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre,
en Amrique, en Asie, tandis que je serai  Paris, et tout de suite elle
se rtablira. Voil pour elle,  qui nous devons tout d'abord penser; si
plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-mme conseill ce
voyage, elle m'en saura peut-tre gr. Maintenant, occupons-nous de toi.
Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourment et
humili par ces rclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. 
ton retour, tu serais dbarrass d'eux, et cela aussi est un point
important  considrer. Ce n'est pas le seul: au lieu de mnager ton
argent, tu as t vite; esprant faire des bnfices qui te
permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as pari aux courses et
tu as perdu; de plus, toujours pour le mme motif, tu as confi d'assez
fortes sommes  ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait
ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruin
lui-mme en te perdant ton argent; de sorte que tu es prsentement dans
une assez mauvaise situation financire. Si tu voyages, tes parents
seront obligs de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans
doute assez largement pour que tu puisses conomiser dessus quelque
bonne somme qui,  ton retour, te sera utile. Voil les penses qui me
sont venues  l'glise, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la
proposition de ta mre; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu
feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille
et satisfaite, ce qui est quelque chose.

Tout cela tait si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en
tre touch. videmment son devoir de fils tait de donner  sa mre
malade la satisfaction qu'elle demandait. videmment son intrt 
lui-mme tait de se dbarrasser au plus vite de Brazier et de
Rouspineau. videmment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec
une dlicate gnrosit: cela tait d'une femme de coeur.

Il ne pouvait vritablement que remercier celle qui avait eu assez
d'abngation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.

Ce fut aprs avoir djeun avec sa chre Hortense, plus chre que
jamais, qu'il se rendit chez sa mre.

Quand celle-ci apprit qu'il consentait  partir, elle pleura de joie.
C'tait la premire fois qu'il la voyait pleurer, car madame
Haupois-Daguillon n'tait pas femme  s'abandonner facilement  ses
motions.

--Je ne mets qu'une condition  mon voyage, dit Lon en souriant
doucement; si quinze jours aprs mon dpart tu ne m'cris pas que tu es
gurie, compltement gurie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce
pas, que ce voyage sera un plerinage pour obtenir ton rtablissement.

--Avant huit jours je serai gurie.

Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son
mari, pour qu'il vt Lon avant le dpart de celui-ci, mais elle crut
qu'il tait plus sage d'viter une rencontre dans laquelle pourraient
s'changer des reproches rciproques, et, au lieu de lui crire de
revenir, elle le pria de prolonger son absence.

'avait t une question longuement dbattue de savoir o Lon
voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le
choix du pays  son fils, Cara avait fait adopter l'Amrique.

--Ne fais pas les choses  demi, lui avait-elle dit, et pour que tes
parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux
tats-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intressera, et puis, comme
la dpense sera grosse, les conomies que tu feras seront grosses aussi.

Pendant les jours qui prcdrent son dpart, Lon alla chaque matin
passer deux heures avec sa mre, et le reste de son temps il le donna 
Hortense: jamais elle n'avait t plus tendre pour lui; jamais elle ne
l'avait aim plus passionnment.

Il devait s'embarquer  Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux
hasard (arrang il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des
affaires qui l'appelaient  Manchester, il avait t convenu qu'il
accompagnerait son jeune ami jusqu' bord du paquebot. Comme cela on
aurait la certitude que Cara n'tait pas du voyage, au moins pour sa
premire partie.

Ce fut donc seulement jusqu' la gare du Nord que Cara put conduire son
amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amens qu'ils se
sparrent: que de baisers que d'treintes, que de promesses, que de
serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures;
jure encore. Cara tait affole; Lon tait plus calme, mais cependant
trs-mu, trs-attendri.

Cependant, lorsque la portire de la voiture eut t referme, et
lorsque Lon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son
appartement, elle tait tout  fait calme.

Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge
et des robes; les malles taient bientt pleines.

--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras
les reprendre et tu iras les dposer  la gare de l'Ouest, bureau de la
consigne; prenons toutes nos prcautions, et si la mre me fait
surveiller, ce qui me parat probable, elle en sera pour ses frais. Tu
diras  la concierge que je suis malade et que je garde le lit.

Lon devait s'embarquer le samedi  Liverpool;  midi, madame
Haupois-Daguillon reut une dpche de Byasson:

Liverpool, 11 heures.

Ai quitt Lon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps.

Deux heures aprs, on remit  madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un
exprs venait d'apporter:

La personne que nous avions mission de surveiller n'tait point malade
comme elle le prtendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout
lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il
rechercher o elle a pu aller?

Avant de rpondre, madame Haupois-Daguillon tudia l'indicateur des
chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller
de Paris  Liverpool; cet examen la rassura; si Cara tait partie le
vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver 
Liverpool avant le dpart du _Pacific_.

Alors elle rpondit un seul mot  cette lettre: Cherchez.

Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le rsultat de cette recherche:
le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller s'tait
embarque au Havre sur le _Labrador_, en route pour New-York.




XXV


Les deux vapeurs le _Pacific_ et le _Labrador_ courent  toute vitesse
sur l'Ocan; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la
Manche; les mmes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur
qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumes noires
tracent la ligne qu'ils suivent.

Sur le pont du _Labrador_ une femme  la toilette lgante, une
Parisienne, Cara, une jumelle de courses  la main, sonde les
profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui
demande, mais sans prciser la question; si tous les vapeurs partis
d'Europe le samedi pour l'Amrique suivent la mme route.

Sur le pont du _Pacific_, Lon regarde aussi la mer, mais il ne cherche
rien  l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en
vue; s'il promne les yeux  et l, c'est en rvant mlancoliquement.

Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de libert;
il avait t si bien pris, si troitement envelopp par Cara, qu'il
avait peu  peu cess de s'appartenir, pour lui appartenir  elle,
n'ayant pas une pense, une sensation, un sentiment qui lui fussent
propres ou personnels, tous lui taient suggrs par elle, ou tout au
moins taient partags avec elle. On ne se dgage pas facilement d'une
pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille
servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se faonne par
l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisment, tout
aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent
leur personnalit: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide
douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie  bord et la
monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et
grosse houle rendaient encore plus pesants.  qui parler? L'oreille qui
l'coutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels
il cherchait l'accord de sa pense ne pouvaient lui rpondre.

Mais peu  peu il se laissa gagner par le charme mlancolique du voyage,
la monotonie mme des choses qui l'entouraient le pntra, la rptition
rgulire de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain
intrt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer
celles qui avaient t si brusquement rompues par son dpart.

D'ailleurs la vie mme du bord avait pris une activit pour l'quipage
et pour les passagers un intrt qu'elle n'avait pas pendant les
premires journes o l'on s'loignait de l'Europe; on approchait de
Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours
le moment critique de la traverse.

La temprature s'tait refroidie, l'air s'tait obscurci, et l'on avait
rencontr de grands icebergs qui, descendant du ple, s'en venaient
fondre dans les eaux chaudes du _Gulf Stream_; plusieurs fois le vapeur
avait brusquement vir de bord, changeant sa route pour ne pas aller
donner contre ces cueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis
d'pais brouillards, plus froids que la neige avaient envelopp le
navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents,
avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.

--Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous couls par
eux?

De pareilles questions discutes avec les officiers qui, dans leurs
caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le
pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'motion.

Quand Lon dbarqua  New York, son tat moral ne ressemblait en rien 
celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'tait arrach des bras de
Cara  la gare du Nord.

Si son pre et sa mre, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru
que les esprances du fonctionnaire de la prfecture de police taient
en train de se raliser: la puissance de l'accoutumance tait
considrablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journes de
voyage encore sans doute pour qu'elle ft tout  fait dtruite. Alors,
que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle
tait rellement?

Avant son dpart de Paris il avait t convenu qu'il descendrait au
grand htel de la cinquime avenue, et c'tait l qu'on devait lui
envoyer des dpches, s'il tait besoin qu'on lui en envoyt; en tout
cas, c'tait l qu'on devait lui adresser ses lettres.

De dpches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'tat de sa
mre avait d s'amliorer, et il n'y avait pas  craindre qu'Hortense
ft malade; triste, oui, ennuye, mais non malade. Ce ne fut donc que
par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de
dpche  son nom.

Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit
une, et sa main trembla en l'ouvrant:

Arriverai par _Labrador_ peu aprs toi; n'cris  personne, ne
tlgraphie pas sans nous tre vus.

HORTENSE.

Il resta stupfait.

Que se passait-il? Pourquoi cette dpche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi
ne devait-il pas crire? Pourquoi ne devait-il pas tlgraphier?

Toutes ces questions se pressaient dans sa tte trouble sans qu'il leur
trouvt une rponse satisfaisante ou raisonnable.

Cette dpche, en plus de l'inquitude qu'elle lui causa, n'eut qu'un
rsultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus
qu'elle, il ne pensa plus qu' elle, il fut  elle comme s'il tait
encore  Paris et comme s'il venait de la quitter.

Pourquoi arrivait-elle?

tait-elle jalouse?

Il n'y avait gure que cette explication qui part sense, et encore
avait-elle un ct absurde: une femme jalouse n'envoie pas une dpche 
celui qu'elle souponne.

Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique franaise pour
savoir quand devait arriver le _Labrador_; on lui rpondit que, parti du
Havre le samedi, il tait attendu d'un moment  l'autre.

Ainsi Hortense avait quitt le Havre le jour o lui-mme s'embarquait 
Liverpool: c'tait l un fait qui rendait ce mystre de plus en plus
inextricable.

Le mieux tait donc d'attendre sans chercher  comprendre ce qui
chappait  des conjectures raisonnables.

Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier o sa mre lui
avait ouvert un crdit; cela occuperait son temps et calmerait son
impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la
finance.

Il fit passer sa carte  ce banquier qui, depuis longtemps, tait en
relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le reut
plus que froidement. Alors Lon parla de son crdit.

Sans rpondre, le banquier prit une dpche dans un tiroir et la lui
prsenta; elle tait en franais et ne contenait que quelques mots:

Considrez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de crdit
annule.

Haupois-Daguillon.

C'tait marcher de surprise en surprise; mais, si la premire tait
stupfiante, celle-l en plus tait outrageante.

C'tait sa mre qui annulait, par une dpche adresse  son banquier
et non  lui-mme, le crdit qu'elle lui avait ouvert avant son dpart,
gracieusement, gnreusement, sans mme qu'il le demandt, et d'une
faon beaucoup plus large qu'il ne paraissait ncessaire.

videmment c'tait quand sa mre avait appris le dpart d'Hortense,
qu'elle avait envoy une dpche; mais alors, pourquoi l'avoir adresse
au banquier et non  lui? il y avait l une marque de mfiance qui lui
causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait t celle faite
par la demande de conseil judiciaire.

Qu'elle crt qu'il l'avait trompe en se faisant accompagner par
Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop
se fcher de cette absence de confiance; mais qu'elle le suppost
capable de s'approprier indlicatement un argent qu'on lui refusait,
cela malgr ses efforts pour se calmer, l'exasprait et lui donnait la
fivre.

Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le _Labrador_ arriv,
mais retenu  la quarantaine, pt dbarquer ses passagers.

Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspir la dpche
au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait ncessit son
voyage; il n'aurait plus  aller d'une interrogation  une autre, les
brouillant, les enchevtrant et n'arrivant  rien.

De loin il l'aperut, appuye sur le bastingage, lui faisant des signes
avec son mouchoir.

Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des
passagers qui ne se htaient point, n'tant attendus par personne, elle
arriva  Lon, et mue, palpitante, elle se jeta dans ses bras.




XXVI


Ils montrent en voiture pour se rendre  l'htel, et aussitt Lon
voulut interroger Cara.

Mais, sans rpondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras:

--Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis prs de
toi; je te tiens; on ne nous sparera plus; oh! ces douze jours! j'ai
vieilli de dix ans. M'aimes-tu?

--Tu le demandes?

--Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que
je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.

--Mais qu'arrive-t-il?

--Tu ne le sais pas?

Disant cela, elle plongea dans ses yeux.

--Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux
honntes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu' te
voir pour tre rassure.

--Mais encore....

--On a prpar une terrible machination pour nous sparer.

--Qui?

--Tes parents, ta mre: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu
auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons t tromps,
dups.

Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne
bronchait pas, qu'il ne se rvoltait pas,--et cela tait un point d'une
importance dcisive qu'il coutt les accusations contre sa mre, sans
mme tenter de les arrter.

--Que dois-je lire?

-- l'htel; jusque-l laisse-moi tout  la joie de te voir; puisque
nous sommes runis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que
nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arrire-pense, et
que nous sachions  quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure
prsente, mais pour l'avenir.

Il voulut insister, elle lui ferma les lvres avec un baiser.

--Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je
t'ai, je te tiens, je n'couterai qu'un mot si tu veux bien me le dire:
m'aimes-tu?

Ils arrivrent  l'htel et alors il voulut la prendre dans ses bras,
mais elle se dgagea et le tint  distance.

--Maintenant, dit-elle, l'heure des explications dcisives a sonn; j'ai
voulu, pendant ce trajet, n'tre qu' la tendresse et  l'amour;
maintenant c'est notre vie qui va se dcider.

De son carnet elle tira un papier pli en quatre et le lui tendit:

--Lis, dit-elle.

Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce
papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis
qu'il restait assis.

--Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je
dois faire.

Ayant ouvert ce papier il courut  la signature; mais, aprs avoir lu le
nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui
dire qu'il jugeait inutile de continuer:

--Lis, dit-elle d'une voix saccade, ne vois-tu pas que tu me fais
mourir?

Il lut:

Je soussign reconnais: 1 que c'est par ordre de madame
Haupois-Daguillon que j'ai fait des dmarches pour tre pay par M. Lon
Haupois de ce qu'il me doit; 2 que les quatre premiers billets
souscrits par M. Lon Haupois ont t pays  l'chance par la maison
Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont t protests que pour la forme.

Comme il restait immobile, accabl, elle dit:

--Tu connais l'criture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne
les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu
vois donc que cette reconnaissance est bien crite par lui.

Il ne rpondit pas.

--Tu vois aussi quel a t le rle de Rouspineau, et comment on s'est
servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer  quitter
Paris, o l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie
insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont jou
le rle qui leur tait impos, et ta mre elle-mme a jou le sien dans
la comdie de la maladie; enfin, on s'est moqu de toi.

C'tait lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant
que chaque mot et produit son effet, de faon  n'arriver que
progressivement  sa conclusion.

Tout  coup Lon releva la tte, et la regardant en face:

--As-tu vu ma mre? dit-il.

--Non.

--As-tu vu quelqu'un envoy par elle?

--Personne.

--Lui as-tu crit?

--Tu es fou.

Comme elle ne connaissait pas la dpche envoye au banquier, elle se
demandait ce que signifiaient ces tranges questions; mais son plan
tant trac  l'avance, elle ne voulut pas s'en carter:

--Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai
appris le rle jou par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en
l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, t bien surprise par les demandes
insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens  te
poursuivre me paraissait trange et jusqu' un certain point
inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille  qui ils ont prt
de l'argent: tu tais le premier  qui ils le rclamaient de cette
faon. Le vendredi, veille de ton dpart, Rouspineau, depuis longtemps
dj press par moi, se dcida  parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai
ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui
payer les deux billets que tu dois encore, il consentit  m'crire ce
papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le
samedi matin  Liverpool. Que faire? Il m'tait impossible de te
rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une dpche, craignant
qu'elle ft intercepte par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre
maintenant, ne t'avait accompagn que pour te surveiller et t'expdier
comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les prcautions
taient bien prises. Alors je rsolus de te rejoindre ici. J'eus le
temps de rentrer chez moi, de faire mes malles  la hte, avec l'aide de
Louise, et de prendre le train du Havre, qui part  minuit dix minutes.
Arrive au Havre, j'allai au tlgraphe pour t'envoyer ma dpche, puis
je m'embarquai sur le _Labrador_; et me voici. Dans quelle situation
morale je fis la traverse, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde
conjur pour te sparer de moi et je me demandais si tu n'tais pas
d'accord avec tes parents.

--Moi!

--Cela tait absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi
aussi tu conviendras qu'il tait bien difficile d'admettre que ta mre
qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il tait
bien difficile d'admettre que ta mre avait pu toute seule machiner un
pareil plan. J'ai quitt Paris dcide, je te l'avoue,  pousser les
choses  l'extrme, pour trancher notre situation dans un sens ou dans
un autre: ou nous nous sparerons franchement, ou je deviens ta femme;
tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgr ton pre et ta
mre,  la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme
je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que
prs de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu
vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donn un conseil
judiciaire, qui t'as dshonor en te livrant aux moqueries des usuriers,
qui s'est joue de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul intrt de
son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hsites pas  me donner ton
nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours tmoign; si tu
hsites, retenu par je ne sais quelles lches considrations mondaines,
je n'hsite pas, moi,  me sparer d'un homme qui n'est pas digne d'tre
aim.

Elle avait prononc ce discours, videmment prpar  l'avance, en
dtachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Lon; c'tait en
arrivant seulement  son projet de mariage qu'elle avait press son
dbit, de manire  n'tre pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait 
dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers
mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.

Or, ce qu'elle lisait n'tait pas pour la satisfaire: tout d'abord la
surprise, puis l'embarras, puis enfin la rpulsion.

Mais elle n'tait pas femme  se fcher et encore moins  se dcourager
en voyant l'accueil fait  son projet.

 vrai dire, elle l'avait prvu cet accueil. Elle connaissait trop bien
Lon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traverse
elle prparait ce discours, qu'il allait lui rpondre en lui sautant au
cou et en crivant  un notaire de Paris pour que celui-ci procdt aux
sommations respectueuses. Cette hardiesse de rsolution n'tait pas dans
le caractre de Lon. Si mont qu'il pt tre contre ses parents,--et de
ce ct elle l'avait trouv dans les dispositions les plus favorables 
ses desseins,--si exaspr qu'il ft, il avait trop le sentiment de la
famille, il tait trop petit garon, il tait trop domin par le respect
humain pour risquer aussi franchement une dclaration de guerre 
visage dcouvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tte,
elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amrique, et  Paris mme elle
se ft fait pouser. Si, malgr ses prvisions, elle avait cependant
parl de ce mariage prcd de sommations, c'est parce qu'il tait dans
ses principes de ne jamais rien ngliger de ce qui avait une chance, si
faible qu'elle ft, de russir. Or, comme il se pouvait que Lon, en se
voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrt dans un accs
d'exaspration qui lui ferait accepter cette ide de mariage, elle avait
cru devoir la mettre en avant, quitte  se replier sur une autre, si
celle-l tait repousse. Et, en consquence, elle avait prpar cette
autre ide dont la ralisation, pour lui donner des avantages moins
complets que la premire, n'en serait pas moins cependant pour elle un
superbe succs qui couronnerait ses efforts.

L'exaspration ne s'tant pas produite chez Lon au point de l'entraner
aux dernires extrmits, Cara ne commit point la maladresse de lui
faire une scne de reproches, qui n'aurait abouti  rien de pratique.
Elle tait indigne de voir son embarras et son trouble, et c'et t
avec une vritable jouissance qu'elle lui et reproch sa lchet en
l'accablant de son mpris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce
monde, et elle n'avait pas travers l'Ocan pour s'offrir des
jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces
hsitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux  faire; plus
tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne
devait lui dire que ce qui tait utile.

Jusqu'alors elle avait parl debout devant Lon en le tenant sous son
regard; mais, si cette position tait bonne pour l'observer et le
dominer, elle tait mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de
trouble passionn lui faire perdre la tte.

Elle vint donc se placer prs de lui sur le canap o il tait assis:

--Voil dans quelles dispositions j'ai quitt Paris, dit-elle, dcide 
t'obliger  la rupture ou au mariage,  la rupture si tu tais le
complice de ta famille, ou au mariage si tu en tais la victime. Et ma
rsolution tait si bien arrte que j'ai eu soin de prendre avec moi
tous les papiers ncessaires  ce mariage: tes actes de naissance et de
baptme, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en
quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux
pas qu' cet gard il s'lve un doute dans ton esprit: j'avais ces
actes depuis quelque temps dj, bien avant que ton voyage ft dcid,
les lgalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par
leur date.

Pourquoi avait-elle lev ces actes bien avant que le voyage de Lon ft
dcid? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succs de son
plan que Lon ne pt pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir
entre le moment o Rouspineau avait parl et celui o elle tait partie,
et la date de la lgalisation tait une rponse suffisante  cette
question si Lon se la posait.

Elle continua:

--Pendant les premiers jours de la traverse, je m'affermis dans ma
rsolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il
n'y avait que cela de digne.

--Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?

--Remarque que j'tais dans une situation terrible: si je n'admettais
pas que tu me trompais, je devais admettre que c'tait ta mre qui te
trompait, et, malgr tout, je n'osais porter une pareille accusation
contre celle qui tait ta mre, tant jusqu' ce jour je m'tais habitue
 la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse
affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces
jours de douleur, je n'ai pas quitt ma cabine. Cependant, cet tat de
maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calm la fivre et la
colre qui me dvoraient quand j'ai quitt Paris. Une nuit que tout le
monde dormait dans le navire et que le silence n'tait troubl que par
le ronflement de la machine et le gmissement du vent dans la mture,
j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un rve, car je ne dormais
pas. coute-moi srieusement.

--Je t'coute.

--Sans douter de la ralit de cette vision, malgr ton irrligion. J'ai
vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes ides, je sais que cela doit
te paratre insens; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses
paroles: Tu serais coupable de pousser ton ami  peiner ses parents.
Mais tu serais coupable aussi de persvrer plus longtemps dans la vie
qui est la vtre. Puis la vision disparut, et je restai livre  mes
penses, m'efforant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient
bouleverse. Le premier avertissement me parut assez facile 
comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les
sommations respectueuses  tes parents, qui seraient une si cruelle
blessure pour leur vanit et leur orgueil; donc je devais renoncer 
mon projet de mariage tel que je l'avais arrang dans ma tte pendant
ces si longues journes. Je ne suis pas femme  dsobir  la volont de
Dieu; je renonai donc  ce mariage.

Elle baissa les yeux comme si elle tait profondment mue, mais elle
avait t doue par la nature d'une qualit que l'usage avait
singulirement perfectionne, celle de voir sans paratre regarder; elle
remarqua que le visage de Lon, jusqu'alors douloureusement contract,
se dtendit.

Aprs un moment donn  l'motion, elle poursuivit:

--Le second avertissement tait moins clair: comment ne pas persvrer
dans la vie qui tait la ntre? La premire ide qu'il s'offrit  mon
esprit fut celle de la rupture: je devais me sparer de toi. S'il
m'avait t cruel de renoncer  ce projet de mariage qui assurait mon
bonheur pour l'ternit, combien plus cruelle encore me fut la pense de
la sparation! J'avais pu, aprs bien des combats, abandonner
l'esprance d'tre ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner
toi-mme, renoncer  notre amour,  mon bonheur,  la vie. Je me dis
qu'il tait impossible que telle ft la volont de Dieu, et je cherchai
un autre sens  ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouv, et de
ce moment j'ai abandonn ma cabine, gurie, pour monter sur le pont
comme si j'tais insensible au mal de mer; voil pourquoi je ne suis pas
trop dfaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je
n'tais qu'un spectre: comment suis-je?

Elle resta un moment assez long  le regarder dans les yeux, en face de
lui, et si prs, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe.

Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui
abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa
tendrement.

--coute-moi, dit-elle, je t'en prie, coute-moi avec toute ton me,
sans distraction, sans pense trangre  ce qui nous occupe, car c'est
ma vie que tu vas dcider par un oui ou par un non; coute-moi.

Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais
cette fois fivreusement, passionnment.

--Ce qui m'avait tromp, dit-elle, c'tait la pense que je devais
renoncer  devenir ta femme. Ta femme par un mariage lgal avec
consentement de tes parents et publications, oui,  cela je dois
renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de
tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu;
oui, voil ce que je dois poursuivre, voil ce que Dieu exige, voil ce
que je te demande, voil ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voil ce
que je vais exiger de toi et ce qui amnerait notre sparation si tu me
le refusais. Je t'ai demand de m'couter tout  l'heure, je te rpte
ma prire  tes genoux; avant de parler, avant de rpondre, avant de
prononcer le oui ou non qui va dcider notre vie  tous deux, notre
bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, coute-moi jusqu'au bout.

Elle se laissa glisser  terre, et, jetant les bras autour de Lon, elle
resta serre contre lui, la tte leve, le regardant ardemment:

--Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus
grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me
vois  tes genoux te priant, te suppliant  mains jointes comme si je
m'adressais  Dieu. J'aurais persist dans ma premire ide d'exiger de
toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais
dit simplement ce que je dsirais et j'aurais attendu la rponse sans
appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage lgal
m'aurait donn des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais.
Par un mariage lgal je me serais trouve ta femme aux yeux de la loi,
c'est--dire que j'aurais partag ta fortune, celle que tu recueilleras
un jour dans la succession de tes parents, j'aurais port ton nom,
j'aurais t ton hritire pour le cas o tu serais mort avant moi. Cela
et compliqu ma demande de questions d'argent et d'intrts qui
m'eussent impos une grande rserve. Dieu merci, cette rserve n'existe
pas maintenant, et je n'ai pas  me renfermer dans une froide dignit.
Je peux te prier, te supplier, faire appel  ta tendresse,  l'amour, 
nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans
craindre de mler l'argent au sentiment, car ce mariage purement
religieux, ne me donnera aucuns droits  ta fortune, je ne serai pas ta
femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union
sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voil
pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des
hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.

Ce n'tait pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'tait
encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se
serrant contre lui, l'enveloppant, l'treignant, le fascinant: s'il y
avait de l'habilet dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en
avait-il dans la faon dont elle le disait: ce discoure et pu laisser
calme un indiffrent, mais ce n'tait pas  un indiffrent qu'elle
s'adressait, c'tait  un homme qui l'aimait, qui tait spar d'elle
depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps tudi dans son fort
aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste
connat son clavier. Pendant toute la traverse, elle avait
soigneusement travaill les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et,
dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'tait livr aux
hasards dangereux de l'improvisation.

Que n'et-elle pas espr si elle avait pu savoir que celui sur qui elle
exerait dj tant de puissance venait d'tre frapp au coeur par un
coup qui lui enlevait toute force de rsistance! Connaissant la dpche
au banquier, ce n'et peut-tre pas t le seul mariage religieux
qu'elle et poursuivi.

Elle reprit:

--Pour tre sincre, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de
ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entire,
celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes
parents poursuivront notre sparation; le pass nous annonce l'avenir;
ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne russiront pas? On est
bien fort quand on est prt  tout. Ce mariage nous dfendra contre eux,
et il me donnera la scurit sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu
leur diras la vrit, et alors ils seront bien forcs de renoncer  la
guerre. Qui sait mme si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils
auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras
aussi comment les choses se sont passes, comment je n'ai voulu, comment
je n'ai demand que le mariage religieux quand je pouvais exiger
l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par l  me
connatre et, je l'espre,  m'estimer: Qui sait ce que deviendront
alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous runis?

Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser  la rflexion le
temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.

Puis, aprs avoir treint Lon une dernire fois et lui avoir bais les
mains longuement en les mouillant de ses larmes brlantes, elle se
releva:

--J'ai tout dit.  toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons
travers une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas
choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester  jamais,
n'ayant d'autre souci que de me consacrer  toi tout entire et de te
rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a t
ador. Tu dis non, et je m'loigne pour ne te revoir jamais, car mon
amour ne rsisterait pas au mpris que tu me tmoignerais en me refusant
une juste satisfaction qui te cotera si peu. Rduite aux termes dans
laquelle je la pose, la question que tu as  trancher en ce moment
consiste simplement  savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu
m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc l le mot, le
seul que tu as  dire: je t'aime. Tes lvres l'ont prononc bien
souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?

Parlant ainsi, elle avait fivreusement remis son chapeau et son
manteau, puis,  chaque mot, elle avait avanc peu  peu vers la porte
qu'elle touchait.

Lon l'avait suivie.

Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses
yeux dans ceux de son amant.

Ils restrent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle
s'abattit sur sa poitrine.

Qu'avait-elle  demander de plus?--Il l'avait retenue.




XXVII


Elle n'tait pas femme  s'endormir dans le succs et  attendre
patiemment que Lon ft dispos  raliser l'engagement tacite qu'elle
avait eu tant de peine  lui arracher.

Il pouvait rflchir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur
cet engagement.

D'autre part il y avait  craindre que ses parents n'intervinssent
auprs de lui, soit en accourant eux-mmes d'Amrique, soit en faisant
agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi  changer
sa rsolution, qui n'tait pas assez ferme pour qu'on pt avoir pleine
confiance en elle.

Dans ces circonstances, le mieux tait donc de ne pas perdre une minute
et de faire clbrer aussi promptement que possible le mariage
religieux.

Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et
rapidement en Amrique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste
cette facilit et cette rapidit. On lui avait dit que l'acte de
naissance et l'acte de baptme taient les seules pices qu'on exigeait;
cela tait-il vrai? tait-il vrai aussi que les dlais entre la demande
et la clbration taient insignifiants? Elle voulait mieux que des
on-dit plus ou moins vagues; c'tait des certitudes qu'il lui fallait.

Le lendemain matin, alors que Lon tait encore au lit, elle sortit
pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques
minutes, le temps d'aller  l'glise la plus voisine, et elle revenait.

Ce fut en effet  l'glise catholique la plus rapproche qu'elle se fit
conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra  la
sacristie et demanda si elle pouvait parler  un prtre qui ft Franais
ou qui entendt le franais.  ces mots, un prtre qui arrangeait des
surplis dans un tiroir lui rpondit avec un accent tranger
trs-prononc qu'il tait  sa disposition.

Il se prparait  entrer dans l'glise, croyant qu'il s'agissait d'une
confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil
pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui
raconta l'histoire qu'elle avait prpare.

Elle venait d'arriver  New-York avec son fianc, et ils taient presss
de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire bnir leur union
par l'glise, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs dlais;
car si ces dlais devaient les retenir  New-York, ils seraient obligs
de se mettre en route avant d'avoir reu le sacrement du mariage, ce qui
serait une grande douleur pour leurs mes chrtiennes: elle dsirait
donc qu'on abrget ces dlais autant que possible; elle tait dispose
 payer toutes les dispenses ncessaires, et de plus  faire  la
chapelle de la trs-sainte Vierge un cadeau proportionn au service
qu'on lui aurait rendu.

L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point
dcisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les marit avant leur dpart
pour l'Ouest. Mais le succs dpassa ses esprances, car le prtre
consentit  les marier  l'instant mme, s'ils avaient les pices
exiges pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le prtre
l'avait mal comprise, et elle recommena ses explications. Le prtre,
aprs l'avoir patiemment coute, lui rpta ce qu'il lui avait dj
dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne ft pas valable; mais le
prtre lui assura qu'il tait au contraire indissoluble. Elle pouvait
donc se prsenter avec son fianc quand elle le voudrait; ce jour mme,
le lendemain, et aprs s'tre l'un et l'autre confesss, ils seraient
maris; ils n'auraient pas besoin d'amener des tmoins, on leur en
fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.

Tout autre qu'un prtre lui et tenu ce langage, elle et cru qu'on se
moquait d'elle; mais ces paroles taient videmment srieuses; il ne lui
restait donc qu' profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus
vite; elle remercia ce prtre si complaisant et lui dit qu'elle allait
revenir bientt avec son fianc.

Avant de rentrer  l'htel, elle s'arrta chez un bijoutier et elle
acheta un anneau ainsi qu'une pice de mariage.

Arrive  l'htel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta 
la chambre de Lon; il tait en train de s'habiller.

--Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.

--Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus 
mon aise.

--Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses
en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.

--Nous marier! s'cria-t-il en riant.

Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le
prtre de Saint-Franois venait de lui apprendre: ils taient attendus;
elle avait promis de revenir avant une demi-heure.

Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire,
simple et svre.

--Eh bien? dit-elle.

--Mais un pareil mariage est absurde, dit Lon, il ne vaut rien.

--Que t'importe? ne t'inquite pas de cela; dis-moi que tu reviens sur
ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que
j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis
pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison prcisment
pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera  rien; s'il ne
l'est pas, ce que j'espre, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu
aujourd'hui quand tu l'as accept hier?

Il n'y avait pas  rpondre, ou plutt il y avait trop de choses 
rpondre.

La crmonie fut bcle en peu de temps; ils signrent sur un registre,
un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize
ou quatorze ans signrent aprs eux, puis le prtre qui avait clbr la
messe signa  son tour;--ils taient maris.

Dans un rve, les vnements n'auraient pas march plus vite.

tait-ce possible?

Prcisment parce que la validit d'un mariage conclu dans ces
conditions paraissait plus que douteuse  Lon, il voulut faire quelque
chose de positif et de solide pour Hortense.

Aprs leur djeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au
cocher de les conduire dans Broadway  un numro qu'il lui indiqua.

--O allons-nous? demanda-t-elle.

--Tu vas le voir.

Ils s'arrtrent  la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et
l, tout aussi promptement qu' l'glise Lon conclut une assurance en
vertu de laquelle la compagnie s'engageait  payer  madame Hortense
Binoche, sa femme, si elle lui survivait et aprs son dcs la somme de
cinquante mille dollars.

Quand Lon eut pay la premire prime, il montra son portefeuille 
Hortense, il ne lui restait que quelques billets.

--Voil toute ma fortune, dit-il assez gaiement.

Et il lui raconta comment le crdit qui lui avait t ouvert avait t
presque aussitt supprim.

--Ce qui est  la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons,
et comme avec ce que j'ai apport nous ne sommes pas tout  fait  sec,
nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le
Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes maris en Suisse
ou en Italie.

Trois jours aprs le dpart de Lon et de Cara, madame Haupois-Daguillon
dbarquait  New-York et descendait  l'htel que son fils venait de
quitter.

Elle accourait ayant tout quitt, tout brav pour le sauver, mais elle
arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, o? on n'en savait rien, pour
l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas  le chercher, ni  courir aprs
lui. O le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher  cette femme?

Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas compltement
inutile; grce au consul, pour qui elle avait une lettre de
recommandation, grce  un homme d'affaires actif et intelligent avec
qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour
l'Europe, que Lon s'tait mari  l'glise Saint-Franois devant l'abb
O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.

Mari! Lui, son fils!

Mari avec cette femme, une fille!

Lon et Cara employrent trois mois  visiter la rgion des grands lacs
et  descendre le Saint-Laurent; c'tait un vrai voyage de noces; jamais
on n'avait vu jeunes maris plus tendres; cependant il y avait des
heures o le mari paraissait sombre et proccup; quant  la femme, elle
tait radieuse, tout lui plaisait, la sduisait, l'enchantait.

Enfin ils s'embarqurent  Qubec pour Glasgow, et ce fut seulement
aprs une promenade en cosse, non moins sentimentale que celle du
Canada, qu'il rentrrent  Paris.

Une surprise,--cruelle pour Cara,--les y attendait; le concierge de la
rue Auber remit  Lon toute une liasse de papiers timbrs.

De la lecture de ces assignations, il rsultait que M. et madame
Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullit d'un
prtendu mariage conclu par leur fils, Lon Haupois-Daguillon, avec une
demoiselle Hortense Binoche, devant un prtre de l'glise de
Saint-Franois,  New-York (tats-Unis), lequel mariage n'avait t
prcd d'aucune publication, et avait t fait sans le consentement des
pre et mre du mari; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le
mariage ainsi contract tait nul, et qu'il importait aux demandeurs de
ne pas laisser couler le dlai prvu par l'article 183 du mme Code
pour porter leur action en nullit devant la justice.

Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Lon les porta
immdiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de
l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien  faire et qu'il tait
inutile de se dfendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en
France qui ne prononcerait la nullit d'un mariage conclu dans de
semblables conditions: une seule chose tait possible, c'tait
d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, aprs les dlais
lgaux et les formalits en usage, de prcder  un nouveau mariage.

--Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je
vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.

Comme Lon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la
Madeleine, il aperut une dame en grand deuil qui traversait le
boulevard comme pour entrer  l'glise; cette dame ressemblait d'une
faon frappante  sa mre: mme tournure, mme taille, mme dmarche,
c'tait  croire que c'tait elle.

Mais cette pense ne se fut pas plus tt prsente  son esprit qu'il la
chassa: cela n'tait pas possible, c'tait sa vision intrieure qu'il
voyait; sa mre n'tait pas en deuil.

De qui serait-elle en deuil?

Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barr le passage 
cette dame, celle-ci s'arrta et tourna  demi la tte du ct de Lon.

C'tait-elle! le doute n'tait pas possible, c'tait bien elle; mais
alors que signifiait ce deuil?

Instinctivement et sans rflchir il traversa le boulevard en courant.

Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les
premires marches de l'escalier.

--Mre? s'cria-t-il d'une voix touffe.

Elle se retourna et en l'apercevant tout prs d'elle elle recula.

--En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?

Elle le regarda un moment.

--De mon fils, dit-elle.

Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant
cras, suffoqu.


FIN DE LA DEUXIME PARTIE.




TROISIME PARTIE




I


Le thtre de l'Opra annonait _Hamlet_, pour les dbuts de
mademoiselle Harol, dans le rle d'Ophlie.

C'tait la premire fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les
journaux de thtres, tait celui d'une jeune chanteuse, Franaise
d'origine, mais dont la rputation s'tait faite en Italie  la Scala, 
la Fenice,  la Pergola. Quelques articles avaient parl des succs
qu'elle avait obtenus sur ces scnes, mais Paris a autre chose  faire
que de s'occuper de ce qui se passe  l'tranger, et toute rputation
qu'il n'a pas consacre, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas
pour lui.

Faite simplement, modestement et sans rclames tapageuses, l'annonce de
ce dbut n'avait pas produit une bien vive curiosit dans le public:
aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'tait-elle pas celle d'une
reprsentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus
avaient daign se dranger, parce qu'on leur avait fait un service et
surtout parce qu'ils n'avaient pas  employer mieux leur soire
ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil
d'orchestre tait vide.

Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils:
il n'y avait pas de premire reprsentation ce soir-l, et, ne sachant
que faire, il tait venu  l'Opra plutt pour ne pas se coucher trop
tt que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il
n'avait pas souci; ce n'tait pas une de ces dbutantes qui, par le
bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.

Hamlet, en scne, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la
fragilit des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se
mit  examiner la salle, allant de loge en loge.

Il tait absorb dans cet examen et il tournait le dos  la scne
lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur
le thtre: une voix qu'il avait dj entendue venait de rciter les
premiers mots du rle d'Ophlie:

    Hlas! votre me, en proie
    A d'ternels regrets, condamne votre joie!
    Et le roi, m'a-t-on dit, a reu vos adieux!

Ce n'tait pas seulement cette vois qu'il avait dj entendue; celle qui
chantait, il l'avait dj vue aussi!

Madeleine!

Et, n'coutant plus, il regarda; mais l'clairage de la rampe change les
traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de
thtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps
la lorgnette braque sans savoir  quoi s'en tenir.

Il avait si souvent pens  Madeleine qu'il devait tre en ce moment le
jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait
son esprit.

Cependant la ressemblance tait vritablement merveilleuse: c'tait
elle, c'tait sa tte ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux
blonds, sa figure douce et pensive.

Mais n'tait-ce point Ophlie qui prcisment ressemblait  Madeleine?
quoi d'tonnant  cela; le type de la beaut de Madeleine n'tait-il pas
celui de la beaut blonde, vaporeuse et potique?

Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements
clataient dans toute la salle s'adressant non-seulement  Hamlet, mais
encore, mais surtout  Ophlie: en quelques minutes, le public,
indiffrent pour elle, avait t gagn et charm.

Byasson avait t trop occup  regarder mademoiselle Harol pour avoir
pu la bien couter. Cependant il lui avait sembl que la voix tait
belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de
l'opra, et la voix de Madeleine, au temps o il l'avait entendue, tait
loin d'avoir cette tendue et cette sret.

Il est vrai que, depuis cette poque, c'est--dire depuis plus de trois
ans, cette voix avait pu se dvelopper par le travail.

Mais o Madeleine, si c'tait Madeleine, avait-elle pu travailler?

On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; aprs avoir
quitt la maison de son oncle, c'tait donc en Italie que Madeleine
avait t: cela expliquait que les recherches entreprises  Paris et 
Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.

C'tait donc la passion du thtre qui l'avait fait abandonner la maison
de sans oncle.

Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon
n'eussent permis  leur nice de se faire comdienne: en se sauvant,
elle avait obi  une irrsistible vocation.

Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection trs-vive et
trs-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette
fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu
qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle
voulait accomplir, il tait fier de voir qu'il ne s'tait pas tromp
dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.

C'tait pendant la cavatine de Larte et le choeur des officiers qu'il
rflchissait ainsi; aussitt qu'il put quitter sa place sans troubler
ses voisins, il se hta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans
l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il st.

Et il se dirigea vers l'entre des artistes; mais, aprs avoir fait
quelques pas, il s'arrta, retenu par une rflexion qui venait de
traverser son esprit.

Pour que Madeleine sauvt Lon, il fallait qu'elle ft toujours
Madeleine, la Madeleine d'autrefois.

Qui pouvait dire ce qui s'tait pass? qu'tait devenue l'honnte et
pure jeune fille aprs trois annes de vie thtrale, seule, sans
affection, sans appui autour d'elle?

Avant de voir Madeleine, avant de tenter une dmarche auprs d'elle, il
importait donc de savoir quelle femme il trouverait.

Il revint sur ses pas, dcid  rentrer dans la salle et chercher
quelqu'un, un journaliste ou un homme de thtre, qui pt lui donner ces
renseignements.

Comme il traversait le vestibule, il aperut justement un jeune musicien
qui, faisant partie de l'administration de l'Opra, devait tre en
situation mieux que personne de l'clairer; il alla  lui.

--Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous
notre nouvelle chanteuse?

--Charmante.

--C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai
jamais dout de son succs, mais j'avoue qu'il dpasse ce que je j'avais
espr. Ce que c'est que la beaut et le charme. Voici une jeune femme
qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir;
croyez-vous qu'elle et fait la conqute du public avec cette rapidit,
si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.

--Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de
son jeune ami et en l'accaparant.

--Oui, mais c'est une Franaise, d'Orlans je crois. Elle est lve de
Lozs, ce qui est bien tonnant, car l'animal n'a jamais form une femme
de talent; mais elle a travaill aussi en Italie, o elle a dbut avec
assez de succs pour qu'on m'ait envoy la chercher. Elle a pour cornac
un vieux sapajou d'Italien appel Sciazziga, qui est bien l'tre le plus
insupportable de la cration: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec
lui.

Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.

--Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga,
l'ide que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire
qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est
bien garde, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan
qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite
qu'elle a t leve. Je n'ai pas entendu la moindre mdisance sur son
compte, et cela prouve bien videmment qu'il n'y a rien  dire, car sa
vie a t passe au crible, soyez-en sr. Mais rentrons, le deuxime
acte va commencer, et vous savez qu'elle parat tout de suite; je vous
recommande son air: Adieu, ayez foi!

Byasson ne se laissa pas drouter par le mot Orlans; se tenant bien,
leve, honnte, c'tait Madeleine; ce ne pouvait tre qu'elle; Orlans
ne devait tre qu'une tromperie pour drouter les recherches; il n'tait
pas plus vrai que ne l'tait le nom de Harol.

Ah! la chre et charmante fille! elle tait reste la Madeleine
d'autrefois; elle pouvait donc sauver Lon et l'arracher des mains de
Cara.

Cette pense empcha Byasson de bien couter l'air d'Ophlie; mais les
applaudissements lui apprirent comment il avait t chant; c'tait un
triomphe.

 l'entr'acte suivant Byasson ne rsista plus  l'envie d'aller voir
Madeleine, car c'tait bien, ce ne pouvait tre que Madeleine; sans
doute le moment n'tait gure favorable  une visite, et la pauvre
petite devait tre toute  l'motion de son dbut, mais il ne lui dirait
qu'un mot.

La faon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la
porter sans retard.

Il n'attendit pas longtemps la rponse: un petit homme gros, gras,
souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante o tait M.
Byasson.

Celui-ci s'avana, croyant qu'on allait le conduire prs de Madeleine.

--_Z'est_ donc vous qui dsirez voir la signora, dit le petit homme,
_z'est oune_ impossibilit en ce moment, nous n'avons pas _oune
minoute_. Vous _comprnez_, pas _oune minoute_. Dsolation; _z souis
zarg d_ vous _l_ dire _d_ la part _d_ la signora, _ma_ demain elle
vous _rcvra_ avec satisfaction, _roue_ Chteaudun _noumero
quarante-huit_, si vous _l_ voulez bien. _Escousez, ze souis_ oblig
_d_ vous _qouitter_; vous savez _l_ jour _d'oun dbout_, pas _oune
minoute_  soi.

C'tait-l assurment le vieux sapajou nomm Sciazziga dont on avait
parl  Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.

Il s'loigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait _dbout_
lui-mme, il n'aurait certes pas t plus affair, plus mu; mais, en
ralit, n'tait-ce pas pour lui que Madeleine dbutait?




II


Le lendemain matin, aprs avoir lu trois ou quatre journaux qui tous
taient unanimes pour constater le grand, l'clatant succs obtenu la
veille  l'Opra par mademoiselle Harol dans le rle d'Ophlie, Byasson
se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.

Dans ses vtements de deuil, madame Haupois-Daguillon tait dj au
travail penche sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver,
parcourait les journaux du matin.

--J'ai du nouveau  vous annoncer, dit-il  ses amis, en leur serrant
la main joyeusement.

--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reu une bonne nouvelle, et
j'allais aller chez vous tout  l'heure pour vous la communiquer.
L'homme que nous avons charg de surveiller Cara est venu nous apprendre
hier soir qu'il avait la certitude que Lon tait tromp. Il parat que
cette coquine n'a pu jouer son rle plus longtemps. Aprs s'tre impos
la sagesse pour arriver  ses fins, elle a trouv que le carme tait
trop long, et elle est retourne  son carnaval. Elle va une fois par
semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les
perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engoue d'un caprice pour
Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la
solidit du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Lon que c'est  peine
si elle prend des prcautions pour lui cacher cette double intrigue.

--De qui est cette rflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre
homme?

--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves
matrielles de ce qu'il a dcouvert, mais il espre les avoir bientt,
et alors nous serons sauvs. Lorsque Lon aura ces preuves sous les
yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il
connatra cette femme et comprendra comment il a t abus, entran,
comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hsitera pas  se
runir  nous pour demander  la cour la confirmation du jugement qui
dclare nul son prtendu mariage; de mme il se runira  nous encore
pour poursuivre  Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez
bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen tait le seul
bon pour russir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou
l'autre retourner  son ruisseau? cela tait logique, cela tait fatal,
il n'y avait qu' attendre ce jour.

--Je n'ai jamais prtendu que Cara ne retournerait pas  son ruisseau,
rpliqua Byasson, j'aurais plutt cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que
vous m'apprenez ne me surprend pas.

--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne parat pas vous
causer la mme satisfaction qu' nous.

--C'est que je ne puis pas partager vos esprances.

--Mon cher, vous avez toujours t trop pessimiste, dit M. Haupois avec
humeur.

--Et vous, mon cher, vous avez toujours t trop optimiste.

--Les situations n'taient pas les mmes, dit madame Haupois-Daguillon.

--Cela est parfaitement juste, rpondit Byasson, et si je rappelle que
j'ai cru ce mariage possible et mme imminent quand vous ne vouliez pas
l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours
tromp. Eh bien, dans le cas prsent, je crois que je ne me trompe pas
encore en disant que ces preuves matrielles qu'on vous promet, on ne
les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez
maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des
preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis dispos 
croire, c'est dans des conditions o elle peut nier toutes les
accusations de faon  abuser Lon, la seule chose importante pour elle.
Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles
convainquissent Lon, qui est trop compltement aveugl pour voir clair
en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans
certaines prparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se runisse  vous
pour demander devant la cour la nullit de son mariage, pas plus que
celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas
d'importance, la cour prononcera cette nullit, avec ou contre lui,
comme le tribunal de premire instance l'a prononce. Mais, pour le
mariage religieux, la situation est bien diffrente; jamais la cour de
Rome ne prononcera cette nullit si Lon lui-mme ne la demande pas, et,
s'il la demande, il n'est mme pas du tout certain que vous l'obteniez.
Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les rsultats que vous
esprez, et j'ai la conviction que, lors mme qu'elles seraient
clatantes, Lon n'en poursuivrait pas moins ses sommations
respectueuses, tant il est incapable de volont entre les mains de Cara;
n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisime acte, et qu'un mois
aprs il pourra se marier,  Paris, malgr vous, et lgitimement.

Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long
et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colre; pour
madame Haupois, elle coutait attentivement, examinant Byasson.

Comme son mari allait rpondre, elle lui coupa la parole.

--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi
si vous n'aviez pas un autre moyen  nous proposer; vous auriez piti de
nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau  nous annoncer;
qu'est-ce? je vous en prie, parlez.

--Madeleine est  Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule
que Lon peut tre arrach des mains de Cara, une femme seule sera assez
forte pour dlier ce qu'une femme a li; une influence salutaire
dtruira l'influence nfaste.

--Lon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a pous cette coquine.

--Lon n'a aim Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demand 
l'une de lui faire oublier l'autre; aprs une longue sparation, sans
avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir mme si elle
vivait encore, il a pu se laisser sduire par Cara; mais le jour o
Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra;
j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mmes de Lon, quand
il m'a affirm qu'il n'avait pris une matresse que pour se consoler,
mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aime, celle qu'il
aimait toujours.

M. Haupois laissa chapper un geste de mcontentement.

--O avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.

Byasson aurait voulu ne pas rpondre tout de suite  cette question, et
c'tait avec intention qu'il avait tout d'abord insist sur l'influence
dcisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que
Lon prouvait pour sa cousine.

Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il et t maladroit de
vouloir s'chapper, et mieux valait encore aborder de front la
difficult.

--Vous avez, dit-il, cherch toutes sortes d'explications au dpart de
Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine tait ne artiste, elle
voulait tre artiste. C'est pour cela qu'elle a quitt votre maison;
c'est pour se faire chanteuse; elle a dbut hier  l'Opra avec un
succs que les journaux sont unanimes ce matin  constater: une grande
artiste nous est ne.

--Comdienne!

--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous rpondrai que
Madeleine est devenue chanteuse comme Lon est devenu le mari de Cara:
chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation  une
femme, l'autre au travail et  l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et
je l'ai retrouve hier  l'Opra chantant Ophlie avec le succs que je
viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la
scne que je l'ai reconnue, ma premire pense a t d'aller  elle pour
lui demander si elle voulait sauver Lon. Heureusement je me suis arrt
en chemin. D'abord il tait sage de s'assurer si Madeleine tait
toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donne telle que je la
pouvais dsirer. Puis il tait sage aussi de savoir si vous tiez
disposs  accepter son concours et  le payer du prix qu'il mrite au
cas o elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous
demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant
d'ici. Si Madeleine vous rend Lon, puis-je, en votre nom, prendre
l'engagement que vous consentirez  son mariage avec votre fils; puis-je
loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez  rien
de pratique et qui seul peut empcher Lon de persister dans la voie o
Cara le pousse?

--Mais, cher ami ... s'cria M. Haupois videmment suffoqu.

Une fois encore la mre coupa la parole au pre, la femme au mari:

--Qui vous dit que Madeleine a prouv pour Lon les sentiments que vous
croyez? Si cela a t, qui vous dit que cela est encore?

--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour
Lon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle
avait quitt votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner  un
sentiment qu'elle savait n'tre jamais approuv par vous; enfin je crois
que si, dans la carrire qu'elle a embrasse, elle a pu rester honnte
comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a t garde par ce sentiment.
Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est
certain aussi que si, contrairement  mon esprance, ce sentiment
n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour
votre belle-fille, Lon, avant deux mois, sera mari avec Cara par un
mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclsiastiques ne
pourront rompre. La question prsentement se rduit  ceci: Qui
prfrez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Dcidez.
Maintenant laissez-moi vous rpter encore ce que je vous ai dj dit.
Lon ne consentira  voir les preuves dont vous attendez merveille que
si Madeleine lui te le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez
de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hterez son
mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis
pas un grand matre dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens
possds par la passion, et de ce que j'ai vu est rsulte pour moi la
conviction que, quand une femme est parvenue  mettre des verres roses
aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut
changer ces verres, celle-l les remplace avec une extrme facilit, et
de ce jour ce qui tait rose devient noir pour lui, c'est d'un autre
ct qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait.
Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intrt de votre fils
et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une
jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle
Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.

--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.

Mais madame Haupois intervint de nouveau.

--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tte; pour moi je suis
accable; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de
notre part, que nous n'aurons rien  refuser  celle qui nous aura rendu
notre fils..., si elle est digne de lui.




III


Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame
Haupois-Daguillon, c'tait un point capital d'avoir obtenu qu'ils
accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur
fils; il s'tait attendu  des luttes; et celle qu'il avait d soutenir
avait t beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand l'ide lui
tait venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer  Cara.

Cependant, pour avoir russi de ce ct, tout n'tait pas dit:
maintenant il fallait voir ce que Madeleine rpondrait; accepterait-elle
le rle qu'il lui destinait? Aimait-elle Lon? Voudrait-elle pour mari
d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle 
abandonner le thtre?

Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se
rendait de la rue Royale  la rue de Chteaudun, et il tait oblig de
reconnatre qu'elles taient graves, trs-graves.

Au _noumro qouarante-houit_, comme disait Sciazziga, le concierge  qui
il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui rpondit de monter au
troisime tage; l, une femme de chambre  l'air discret et honnte lui
ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon trs-convenable,
qui n'avait que le dfaut d'tre beaucoup trop encombr; en le meublant,
Sciazziga, qui avait fait pendant son absence grer sa maison de
commerce, avait profit de cette occasion pour vendre trs-cher  son
lve une quantit de meubles dont celle-ci n'avait aucun besoin.

Byasson n'eut pas longtemps  attendre: presque aussitt Madeleine parut
et vint  lui les deux mains tendues:

--Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et
tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie de
m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma rponse?

--Ce serait moi, ma chre enfant, qui devrait vous demander si vous me
pardonnez ma visite.

--J'tais si mue que je n'ai pu ajouter  cette motion celle que
votre visite m'aurait donne; j'avais besoin de calme, il me fallait
aller jusqu'au bout sans dfaillance, et j'avais peur de moi; c'est
chose si terrible de paratre devant ce public indiffrent qui, en
quelques minutes, peut vous condamner  une mort honteuse; mais ne
parlons pas de cela.

--Votre triomphe a t splendide.

--J'ai t heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, comment se porte mon
oncle, comment se porte ma tante?

--Ils vont bien, quoique depuis votre dpart ils aient t cruellement
prouvs; quand vous les verrez, vous les trouverez bien vieillis; votre
oncle n'est plus le vieux beau qui montait si firement les
Champs-lyses, et votre tante n'a plus son activit d'autrefois; mais
vous ne me demandez pas de nouvelles de Lon?

Parlant ainsi, il l'avait regarde en face; il vit qu'elle plissait.

--J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux.

--Ah! vous savez?

--Je sais ce que les journaux ont rapport de ce procs, qui, je le
comprends, a d causer de terribles chagrins  mon oncle et  ma tante.
Et lui ... je veux dire Lon, comment a-t-il support cette crise?

--Nous n'avons pas vu Lon depuis longtemps; il a rompu toutes relations
avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui.

--Ah! pauvre Lon!

--Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce.

--Il est malheureux?

--Trs-malheureux, le plus malheureux homme du monde.

--Mon Dieu!

De nouveau il la regarda, elle paraissait profondment mue et trouble,
et cependant elle n'tait plus une enfant qui s'abandonne sans
rsistance  ses impressions; de grands changements s'tait faits en
elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la libert et de
l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermet, son geste de
l'ampleur, la jeune fille tait devenue une jeune femme.

--Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais tre sincre
avec vous et tout vous apprendre: Lon est tomb sous l'influence d'une
femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le
bonheur pour lui consiste  rendre heureux ceux qu'il aime, il a t
promptement domin, sa volont a t annihile, et si compltement, que
dans une heure de folie, n'ayant personne auprs de lui, seul en
Amrique, il s'est laiss marier  cette femme. Comment cette folie
a-t-elle t provoque? c'est l le point intressant, et je vous
demande, mon enfant, de m'couter avec la confiance que vous accorderiez
 votre pre, si vous l'aviez encore, comme un ami dvou, qui a
toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son
coeur.

Sans rpondre, elle lui serra la main dans une treinte mue.

--C'est non-seulement de Lon que je dois parler, c'est encore de vous,
c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des vtres. Le sujet
est difficile, dlicat, soyez indulgente, soyez patiente. Lon n'a pas
pu vous voir sans vous aimer....

--Oh! monsieur Byasson! s'cria-t-elle on dtournant la tte.

--Je vous ai demand toute votre confiance et toute votre indulgence;
laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de
Lon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Lon est
revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert  son pre
et  sa mre en leur disant qu'il dsirait vous prendre pour femme. M.
et madame Haupois-Daguillon ont refus leur consentement  ce mariage,
par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualit qui, pour eux, 
cette poque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoy
Lon en Espagne, et en son absence,  son insu, on a voulu vous faire
pouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitt la maison de votre
oncle, entrane par votre vocation pour le thtre, et domine plus
encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ...
qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon
intention n'est pas de chercher  savoir quel tait alors l'tat de
votre coeur. Lorsque Lon revint, il fut vritablement dsespr. Il
vous chercha partout,  Paris,  Rouen,  Saint-Aubin, et, de retour 
Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle
tait sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme
pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut
alors que Lon fit la connaissance de cette femme. Comment se
laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous rpter les mots mmes dont
il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oublis:
Puisque ma famille m'empchait d'pouser celle auprs de laquelle
j'aurais vcu heureux, j'ai pris pour matresse une femme qui a t
assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aime, que j'aime
toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine,
mais pour me consoler. Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il
a cherch auprs de cette femme; il y a trouv la folie et la honte. Je
vous ai dit qu'il s'tait mari  New-York. Je vous ai dit que ses
parents avaient demand la nullit de ce mariage, laquelle a t
prononce. Mais Lon, de plus en plus aveugl, affol, a fait faire des
sommations respectueuses  son pre, et dans deux mois, si d'ici l rien
ne l'arrte, il va pouser cette femme par un mariage cette fois
indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arrter, voulez-vous le sauver?

--Moi!

--Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents rduits
au dsespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus
misrable crature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il
est au contraire sauv, car il vous aime, je vous le rpte, il vous
aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement 
devenir sa femme. Vous allez me rpondre que ses parents n'ont pas voulu
de vous il y a trois ans, chre enfant, que leur orgueil a refus ce
mariage, mais depuis cet orgueil a t cruellement humili; ils ont
pendant ces trois ans durement expi leur faute, et aujourd'hui c'est en
leur nom que je parle; voulez-vous accepter Lon pour votre mari? Je
vous l'ai dj dit, laissez-moi vous le rpter, c'est son honneur qui
est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.

Byasson se tut; mais, au lieu de rpondre, Madeleine ne balbutia que
quelques paroles  peu prs inintelligibles; alors il reprit:

--Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquitudes, vos
angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets trs-bien qu'avant de me
rpondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est
toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont t mieux justifies que
les vtres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je
serais le premier  vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un
engagement immdiat et dfinitif que j'attends de vous; ce n'est pas le
oui sacramentel qu'on prononce  la mairie, c'est seulement, et pour le
moment, votre aide et votre concours; voyez Lon, voyez-le, sachant 
l'avance le danger qu'il court et comment il peut tre sauv, puis
ensuite vous dciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon
enfant.

--Mais je ne suis pas libre.

Ce mot abattit instantanment toutes les combinaisons de Byasson.

--Votre coeur ... dit-il.

--Ce n'est pas de mon coeur que je parle, rpondit-elle avec un sourire
dsol, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, pour neuf
annes encore, est  celui qui a pay mon ducation musicale.

Byasson respira.

--Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce
souci; ce contrat qui vous lie  votre entrepreneur se dliera avec de
l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous
parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par
l'argent.

--Mais j'appartiens au thtre. Si lorsque j'ai embrass cette carrire
je n'tais pas pousse par une irrsistible vocation, cette vocation est
venue, je suis une artiste, j'aime mon art.

--Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne viens
pas vous blouir de la fortune que vous trouverez dans ce mariage; c'est
le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-l seul et
non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour Lon, ce
n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis
avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette
affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez piti de
lui, ma chre fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle dont
seule vous tes capable; sauvez-le.

Madeleine resta pendant quelques minutes sans rpondre, suivant sa
pense intrieure, le coeur serr, ne respirant pas; tout  coup elle se
leva et passa dans la pice d'o elle tait sortie quand Byasson avait
t introduit dans le salon. Elle resta peu de temps absente: quand elle
reparut, elle avait un chapeau sur la tte et un manteau sur les
paules.

--Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle.




IV


Byasson offrit son bras  Madeleine, et ils se dirigrent vers la rue
Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses tudes, sur ses
dbuts, sur sa vie de thtre, et elle lui raconta combien les
commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient t
durs; elle lui fit aussi le rcit de ses visites  Maraval et  Lozs.

--J'ai eu bien des dfaillances; j'ai eu aussi bien des dgots, dont le
plus amer s'est trouv dans l'existence en commun, une existence
troite, intime avec ceux  qui j'appartiens prsentement, M. et madame
Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de mchantes gens, mais nos gots,
nos ides ne sont pas les mmes, nous n'avons pas t levs de la mme
faon, nous n'envisageons pas les choses au mme point de vue. Depuis
trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quitte d'une minute, je suis
un capital pour eux et ils me gardent avec des prcautions dont ils ne
souponnent mme pas l'inconvenance rvoltante. C'est seulement
lorsqu'il a t question de venir  Paris que j'ai stipul une certaine
libert: pouvais-je consentir  paratre devant les personnes qui ont
connu mon pre ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga 
mes cts comme une dugne du thtre espagnol? C'est la peur que je ne
consente pas  venir  Paris, qui a arrach cette concession 
Sciazziga. Aussi, depuis mon arrive, le mari et la femme vivent-ils
dans des transes continuelles; et, tout  l'heure, quand nous sommes
sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme
nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne
nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le thtre?
C'est l leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer
l'engagement qui me lie  lui, il a stipul un ddit de 200,000 francs
au cas o je quitterais le thtre avant l'expiration de cet engagement.
 ce moment 200,000 francs c'tait une grosse somme; mais maintenant je
vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en
continuant de partager mes appointements avec eux.

Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.

En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous
le sien.

Il s'arrta, et se penchant vers elle en parlant  mi-voix:

--N'oubliez pas, chre enfant, que dans cette maison dsole vous allez
remplir le rle de la Providence.

La premire personne qu'ils trouvrent en entrant dans les magasins fut
Saffroy, qui, lorsqu'il aperut Madeleine au bras de Byasson, resta
immobile comme s'il tait ptrifi.

En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une
importance de plus en plus prpondrante; les chagrins, les
proccupations, les voyages avaient paralys M. et madame
Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient d abandonner une part
de leur autorit, c'tait Saffroy qui s'en tait empar pour ne plus la
cder. Il voyait le jour proche o il prendrait en main la direction
entire de la maison. Lon mari par un vrai mariage avec Cara, M. et
madame Haupois-Daguillon accabls, ne pourraient pas rester  Paris; ils
se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, 
Noiseau; alors qui hriterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se
dvouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que
voulait-elle? Qu'avait-il  craindre d'elle?

Ces questions s'taient  peine prsentes  son esprit que Madeleine,
ayant pass devant lui avec une courte inclination de tte, tait entre
dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.

--Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos
dsirs, et elle a voulu vous apporter elle-mme sa rponse  vos
propositions.

Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,--celle-ci
la serrant avec effusion dans ses bras,--Byasson sortit en ayant soin de
bien refermer la porte.

Aprs le premier moment donn aux embrassements, il y eut un temps
d'embarras pour tous, qui, bien que court en ralit, leur parut long et
pnible: ils ne disaient rien; ils vitaient mme de se regarder.

Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos  la
chemine, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait
prononcer un discours, il se tourna  demi vers Madeleine:

--Ma chre enfant, dit-il, je n'ai pas  revenir sur les propositions
que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous
souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Lon
pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous
n'avons pas cru devoir accueillir cette ide de mariage lorsque Lon
nous en a parl pour la premire fois. D'abord il faut que tu saches
qu' ce moment Lon ne nous a pas dit qu'il prouvait pour toi une
passion toute-puissante, il n'a alors parl que d'un sentiment de vive
tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement aprs
ton dpart qu'il nous a avou cet amour. Cette explication pralable
tait indispensable, car elle te fait comprendre notre rponse. En
principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportt une
fortune gale  la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait
de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir 
un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune tait le seul
reproche que nous eussions  t'adresser, mais, avec nos ides, il tait
dcisif. Et il l'tait d'autant plus que nous ne savions pas, je viens
de te le dire, quelle tait la nature du sentiment que Lon prouvait
pour toi; nous croyions  une simple inclination,  une affection entre
cousins; c'tait un amour, un amour rel, profond. Aujourd'hui, ma chre
Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles taient alors, et ce
que nous demandons  celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle
nous ramne notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le
sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne
renonons pas entirement  nos ides de fortune pour Lon. Nous les
modifions, voil tout.

Jusqu' ce moment, M. Haupois avait parl avec une certaine gne; mais,
arriv  ce point de son discours, car c'tait bien un discours, il
reprit toute son aisance. videmment il se sentait sr de lui, et
maintenant il avait confiance dans sa parole:

--Ce que nous voulons, c'est que Lon soit dans une belle position; il a
t lev pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne
peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est  nous de
fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre nice, il est tout naturel
que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de
commerce  notre fils le jour de son mariage, et  toi notre nice et sa
femme, nous donnerons un million.

C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois
il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que
dans la ralit. Un million de dot!

Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait d produire.

--Je suis oblig de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse
avec ta tante, j'espre te retrouver.

Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit
entendre  Madeleine; elle ne chercha point  l'blouir en faisant
miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que
d'affection, que de tendresse, que de famille.

Et ce que Byasson avait dit elle le rpta, mais en mre qui cherche 
sauver son fils.

Madeleine fut beaucoup plus sensible  ce langage qu'elle ne l'avait t
 celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blesse.

Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de
pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Lon, ce ne
serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par
amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par
un sentiment de dvouement.

Sa tante, en s'adressant  ce sentiment, produisit donc sur elle un tout
autre effet que le million.

L'motion de la mre, sa tendresse, ses angoisses passrent en elle, et
quand elle vit sa tante, nagure si haute et si fire, se mettre  ses
genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Lon, elle la releva en
la serrant dans ses bras:

--Je verrai Lon, dit-elle.

--Mais il t'aime, chre enfant, il n'a jamais cess de t'aimer, c'est
pour t'oublier qu'il s'est jet dans les bras de cette femme.

--Qui sait si elle n'a pas russi? avant que je vous rponde,
permettez-moi donc de m'entretenir avec Lon, et soyez certaine que si
je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous
voulez croire....

--Auquel nous croyons tous.

--Soyez certaine que je ne penserai qu' ce sentiment. Je n'ai pas le
droit, chre tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi
aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai  me faire pardonner.

Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosit:

--Et quoi donc? demanda-t-elle.

--Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour
femme  votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comdienne, et,
quoique ma conscience me permette de me tenir la tte haute partout et
devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une
tache sur mon front.

 ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.

--Nous avons caus; Madeleine est la meilleure des filles, la plus
tendre, la plus gnreuse, nous nous entendrons.

Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela
que pour lui c'tait l'heure de sa promenade habituelle.

--Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-lyses?
dit-elle.




V


Comment faire savoir  Lon que Madeleine tait  Paris?

Ce fut la question qu'on agita.

Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui
crire; d'ailleurs, se dcidt-on  employer ce moyen, il tait  peu
prs certain que Cara recevait elle-mme toutes les lettres qu'on
adressait  Lon, et qu'elle ne les lui remettait qu'aprs un examen
pralable; elle garderait donc celle o l'on parlerait de Madeleine.

Byasson fut d'avis que le mieux tait de procder ouvertement,
publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il
raconterait  un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est--dire
l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans
tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrange avec la
seule proccupation de cacher plus ou moins habilement la source o on
l'avait puise.

Si Cara exerait son contrle sur les lettres, elle ne pouvait pas se
dfier des journaux. Lon serait donc srement inform de la prsence de
Madeleine  Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que
mademoiselle Harol n'tait autre que mademoiselle Madeleine Haupois,
fille d'un ancien magistrat, et nice de M. Haupois-Daguillon, le
clbre orfvre de la rue Royale; mais c'tait l un secret qui devait
clater tt ou tard, et mieux valait le rvler utilement que de laisser
cette rvlation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.

Les choses s'arrangrent ainsi, et grande fut la surprise de Lon
lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frapp par
son nom. En ces derniers temps, il avait eu le dsagrment de voir son
nom assez souvent imprim dans les journaux, pour le reconnatre 
premire vue, mme lorsqu'il tait noy au milieu d'un article. Cette
fois ce n'tait pas  la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait,
c'tait  celle des thtres.

Madeleine  Paris! Madeleine tait cette chanteuse qui venait de dbuter
 l'Opra avec un succs que tous les journaux clbraient!

Justement Cara tait absente; il n'eut point d'explication  donner,
point de prtexte  inventer, il courut  l'Opra et de l'Opra rue
Chteaudun.

--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se
prsenta.

Il dit son nom; et ce fut en marchant fivreusement en long et en large,
les mains contractes, les lvres frmissantes, qu'il attendit dans le
salon o on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de
ce qui l'entourait.

Une porte s'ouvrit:--c'tait elle.

Il s'avana les bras ouverts.

Elle s'arrta.

De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hsitation.

Elle lui tendit la main.

Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.

Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'tait
donc avec les sentiments d'autrefois, c'est--dire ceux de l'affection
familiale, qu'il l'abordait.

Elle l'embrassa comme lui-mme l'embrassait.

--Chre Madeleine, dit-il en s'asseyant prs d'elle, te voil, te voil
donc enfin!

Sa voix tait haletante, saccade, ses mains tremblaient, videmment il
tait sous l'influence d'une motion profonde.

Il la regarda longuement; puis avec un sourire:

--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux
ont de l'clat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta
physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?

--Mais oui.

Elle-mme tait profondment trouble, cette motion l'avait gagne;
elle voulut ragir et ne pas s'abandonner:

--Tu crois donc, dit-elle en s'efforant de prendre un ton enjou,
qu'une comdienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne
peuvent pas tre doux?

--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imagin, j'ai
t boulevers, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir
ici. C'est en te regardant que le souvenir de ce que j'avais lu m'est
revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais,
compar celle que je voyais, que je revoyais aprs l'avoir crue perdue,
 celle dont j'avais gard l'image dans mon coeur.

Tout cela tait bien tendre, bien passionn, et tel que Madeleine devait
croire que Byasson ne s'tait pas tromp en disant que Lon l'aimait
toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amiti?
d'amour?

Lorsqu'elle avait pens  la visite de Lon, elle s'tait dit qu'elle
devait garder son sang-froid et s'appliquer  l'couter avec un esprit
calme,  l'examiner,  le juger pour savoir ce qui se passait en lui et
quels taient prsentement ses sentiments; mais voil qu'elle n'tait
plus matresse de sa volont, voil qu'elle l'coutait avec un coeur
palpitant et troubl, voil qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui,
elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irrsistiblement
entrane par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'tendue
ni la force,--elle l'aimait, malgr tout, malgr sa liaison, malgr son
mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit o, faisant
son examen de conscience, elle avait d s'avouer cet amour, et mme plus
passionnment, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait
souffert par lui.

--Mais comment t'es-tu dcide  entrer au thtre, dit-il, quand tu
m'avais promis de m'crire?

--Je t'ai crit.

--Pour me dire que tu quittais la maison de mon pre; c'tait avant de
prendre cette rsolution que tu devais m'crire. Que ne l'as-tu fait!

Il pronona ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus
profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de
regrets, que de reproches, que de douleurs!

--Tu ne pouvais venir  mon secours qu'en te mettant en opposition avec
tes parents, et je n'ai pas voulu tre la cause d'une rupture entre
vous.

--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et  ton occasion!

Il s'arrta brusquement; puis, ayant pass sa main sur son front, il
continua:

--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne
convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi
donc ce que tu as fait, o tu as t, o tu t'es cache? Ta lettre
reue, je suis accouru  Paris pour te chercher, j'ai t  Rouen, 
Saint-Aubin. Revenu  Paris, j'ai mme fait faire des recherches par la
police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais
pour....

Il allait dire: pour moi, il se retint et reprit:

--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pens au chagrin, au
dsespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au dsespoir, le mot
n'est pas trop fort appliqu au sentiment ...  l'affection que
j'prouvais pour toi. Mais voil que je me laisse entraner, ce n'est
pas  moi de parler; c'est  toi.

Alors elle lui fit le rcit qu'elle avait dj fait  Byasson, mais
plus longuement, avec plus de dtails, de manire  ce qu'il la suivt
dans son existence  Paris, en Italie,  ce qu'il vt et connt ceux qui
l'avaient entoure, particulirement Sciazziga.

Au moment o l'on parlait de lui, Sciazziga, annonc par la femme de
chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme tait chez
Madeleine, et il venait voir quel tait ce jeune homme. Bien entendu il
avait un prtexte, un bon prtexte bien arrang, pour se prsenter et
interrompre, malgr _loui_, la signora _oune_ raison _impriouse_; mais
Madeleine, qui ne se laissa pas prendre  cette raison _impriouse_, lui
rpondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait 
causer d'affaires srieuses avec son cousin,--ce fut toute la
prsentation,--et que plus tard elle l'entendrait.

--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en
riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu' moiti
fche de cette visite, elle te montre, au moins pour un ct, quelle a
t ma vie depuis que j'ai quitt la rue de Rivoli: il y a un mois,
Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrang pour assister 
notre entretien.

Puis elle acheva son rcit.

--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas t trop
malheureuse; les commencements, il est vrai, ont t durs, mais enfin
j'ai t favorise par la chance; maintenant que j'ai vu de prs les
dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver
heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?

Il ne rpondit pas tout de suite, et ce fut aprs quelques secondes
d'embarras qu'il la regarda:

--Tu as vu mes parents? demanda-t-il.

--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.

--Alors, je n'ai rien  t'apprendre.

--Ce n'tait pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines
bien, tes parents m'ont parl de toi; je te disais que je me trouvais
assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement,
affectueusement: et toi?

Il lui tendit la main:

--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te rpondre franchement, car c'est
l'amiti qui inspire ta question.

Cependant, bien qu'il annont qu'il voulait rpondre, il resta pendant
assez longtemps silencieux, la tte basse:

--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chre Madeleine, je ne suis pas
heureux. Le bonheur pour moi aurait t dans la vie de famille, avec la
femme aime, avec des enfants qui auraient t ceux de mon pre et de ma
mre. C'tait l le rve que j'avais fait quand j'tais jeune ... il y a
trois ans. La fatalit a voulu qu'il ne se ralist point. Je n'ai pas
d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me
plaindre la vie que je me suis faite.

Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entraner 
en dire davantage.

--Je te verrai bientt, dit-il.

--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je
sois prise par le thtre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que
je serais heureuse de chanter pour toi?

--Tu chantes ce soir?

--Oui.

--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.

--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester  dner avec moi: tu
ferais un mauvais dner, car je mange peu quand je dois chanter, mais
nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et anim; et
aprs dner tu me conduirais au thtre; tu aurais ainsi le plaisir de
faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui
tous les soirs marche dans mon ombre et ne ddaigne pas de remplacer mon
habilleuse pour porter la queue de ma robe.

Il eut un moment trs-court, un clair d'hsitation.

Pour Madeleine, cette hsitation fut cruelle.

--Qui va-t-il prfrer? se demanda-t-elle avec angoisse.

Elle voulut cacher son motion sous un sourire:

--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dnette avec ta cousine?

--Avec bonheur!




VI


Lon fut oblig d'inventer une histoire bien complique pour expliquer
et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout
simplement qu'il tait rest  dner avec sa cousine Madeleine et
qu'aprs dner il avait pass sa soire  l'Opra. Qu'et dit Cara qui,
pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scnes de
jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrog curieusement sur cette
cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manires 
savoir s'il l'avait aime! Ne serait-elle pas malheureuse de ce dner et
de cette soire? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu
inutile? Pourquoi veiller ses soupons? Pourquoi la faire souffrir dans
le prsent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les
souffrances de la jalousie, et il tenait  les pargner  celle envers
qui il se sentait des torts.

Mais si cette histoire fut accepte sans veiller les dfiances de Cara,
celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer
ses absences, ne le furent point de la mme manire: jusqu'alors il
sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?

Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du
mensonge ne s'acquiert pas facilement;  des dispositions naturelles, il
faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et
par le mtier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a
invit de manire  le rpter la vingtime fois  l'improviste, comme
on l'a dit la premire aprs une savante prparation, voil ce qui exige
des qualits de mmoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualits,
Lon ne les possdait pas; non-seulement il n'avait pas le don de
l'invention, mais encore il manquait de mtier; ses histoires, qu'il
cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les
disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce
de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractre
de vraisemblance et d'autorit.

S'il avait prudemment confisqu le journal o il avait lu le nom de
Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle
Harol, dont tout Paris parlait, tait la cousine de Lon, et de l 
conclure que c'tait pour voir cette cousine que Lon s'absentait, il
n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.

--Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine,
mademoiselle Harol? lui avait-elle demand le lendemain du jour o elle
avait su qui tait mademoiselle Harol.

Il fut oblig de dire et de soutenir malgr l'vidence qu'il ne l'avait
point vue encore.

--Pourquoi ne la vois-tu pas?

--Parce que je ne vois plus personne de ma famille.

--Oh! une comdienne ne doit pas, il me semble, avoir la bgueulerie de
tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma
cousine; nous irons ce soir  l'Opra.

--Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.

--Parce que?

--Parce que je ne veux pas m'exposer  rencontrer mon pre ou ma mre
qui doivent suivre les reprsentations de leur nice.

C'tait la premire fois que Cara rencontrait une rsistance srieuse
chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut
bien caractristique, quoi qu'elle ft, elle ne parvint point  la
briser. Elle alla  l'Opra, mais Lon ne l'accompagna point, au moins
dans la salle, car il profita de sa libert pour aller rendre visite 
Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.

Si Cara avait appris ces visites, elle et vu tous les dangers de sa
situation; mais n'ayant pas pris de prcautions pour surveiller Lon,
elle ignora o il avait pass sa soire.

--Je me suis promen, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait
employ son temps.

Mais bientt un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller  l'Opra
vint jeter sur cette situation une blouissante lumire.

Le moment tait venu pour Lon d'adresser  ses parents le troisime
acte respectueux aprs lequel, selon le langage de la loi, il pourrait
passer outre  la clbration de son mariage. Deux jours avant
l'expiration du dlai dans lequel cet acte pouvait tre signifi, il
reut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de
passer  son tude. Bien entendu, ce fut  Cara qu'on la remit; mais en
voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de
dcacheter une lettre dont elle croyait connatre le contenu. C'tait
par Riolle que lui avait t recommand le notaire de la Branche comme
un homme capable de donner un peu de la considration dont il jouissait
 ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de
son ami Riolle.

Lon se rendit donc  l'invitation de son notaire; celui-ci le reut
avec une figure grave et un air recueilli:

--Monsieur, lui dit-il, le moment arrive o, selon vos instructions, je
dois notifier  M. votre pre et  madame votre mre le troisime et
dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de procder  cet
acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas
chang. De tous les actes de notre ministre, celui-l est peut-tre le
plus grave, et c'est chose tellement srieuse qu'un mariage contract en
opposition avec la volont de nos parents, que je croirais manquer aux
devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une
nouvelle et dernire affirmation de votre volont calme et rflchie. Il
ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon rle,
puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et
c'est ce que je fais en vous demandant de ne me rpondre qu'aprs vous
tre recueilli.

Lon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui prter encore
quelques instants d'attention:

--En tout tat de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces
observations, qui pour moi, je vous le rpte, sont affaire de
conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai
reu une visite qui enlve  mon intervention tout caractre de
spontanit, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille,
M. Byasson. Il m'a apport des documents dont il m'a, jusqu' un certain
point, oblig  prendre connaissance, lesquels documents portent contre
la personne que vous vous proposez d'pouser, des accusations de la plus
haute gravit. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les
communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai
pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas procder 
la dernire sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M.
Byasson.

Lon aimait peu qu'on lui donnt des leons; cette faon de disposer de
lui l'exaspra.

--Il me semblait, dit-il, que vous tiez mon notaire et non celui de M.
Byasson ou de ma famille.

M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualit rare de ne
pas se fcher et de ne jamais se laisser emporter:

--Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre
notaire, c'est--dire, en prenant  coeur ce que je crois vos intrts,
que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure,
monsieur, d'couter la vtre plutt que votre susceptibilit qui, j'en
conviens, peut en ce moment se trouver blesse. Mais rflchissez,
surtout voyez M. Byasson, et, aprs avoir fait acte d'homme raisonnable
qui ne ferme point de parti pris les yeux  la lumire, nous reprendrons
cet entretien. D'aujourd'hui en huit,  pareille heure, si vous le
voulez bien, je serai  votre disposition.

Lon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fch contre
celui-ci, irrit contre son pre et sa mre, furieux contre Cara qui ne
l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspr contre lui-mme et
changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il
suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq
jours il ne vit point Madeleine, il s'enfona de plus en plus dans sa
colre. Enfin, se disant qu'il ne devait point paratre avoir peur des
rvlations qu'on lui annonait, il arriva un matin chez Byasson.

Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage  Liverpool, le
reut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:

--Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu
pntrer jusqu' toi, je t'aurais vit la peine de venir jusqu'ici, ce
qui te fera peut-tre gronder, et je t'aurais port certains
renseignements que tu dois connatre.

--Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.

--Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a t charg par tes parents
de surveiller Cara....

--Vous voulez dire ma femme, sans doute.

--Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point
l-dessus, je te prie. Tes parents ont donc charg un homme de
surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute
s'il a dress contre elle un acte d'accusation au lieu d'crire un
pangyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement,
sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte
d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne
pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la navet de
vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire
ta femme tait ... tait indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pices
que des faits dont tu pourras contrler l'exactitude. Quand tu auras lu,
tu seras fix. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la
Branche, et me trouvant assez embarrass pour te faire parvenir ces
pices, j'ai pens un moment  charger Madeleine de te les remettre.

--Vous n'auriez pas fait cela!

--Voil un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien 
ajouter. Prends ces pices, tu les liras seul.

Il hsita.

--Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les brleras.

Il ne les brla point.

La plus longue de ces pices tait la copie des rapports de police
dresss au moment o la duchesse Carami avait voulu arracher son fils
des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu' cette
poque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'tait omis.

Les autres pices taient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara
tait revenue d'Amrique, l'avait surveille jour par jour. Ils
relataient les visites  Salzondo et  Otto dont M. Haupois avait parl
 Byasson; mais bien que dtaills et amplement circonstancis avec ce
soin mticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus
insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve
matrielle. C'taient des allgations qui avaient tous les caractres de
la vraisemblance; mais taient-elles fondes?

Il fallait les contrler.





VII


Le temps n'tait plus o le soupon ne pouvait pas s'lever jusqu' la
zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immacule; elle
tait descendue de ce trne et n'tait plus qu'une simple mortelle.

Pourquoi aprs tout?

Pourquoi croire aveuglment qu'elle valait mieux que les autres?

Terrible question que celle-l, et,  l'heure o elle se pose devant un
amant, il y a dj bien des chances pour qu'il admette que la femme
qu'il a aime et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison,
vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.

Fatalement elle conduisait  une seconde: pourquoi tant d'accusations
contre Cara (elle tait Cara maintenant), et pas une seule contre
Madeleine? pour celle-ci, l'unanimit dans l'loge, pour celle-l
l'unanimit dans le blme.

Il saisirait la premire occasion qui se prsenterait, pour faire ce
contrle, et si les rapports taient vrais, elle ne tarderait pas  se
prsenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite  Salzondo; il
verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il
verrait plus tard.

Mais le jeudi suivant, qui justement tait le lendemain, cette occasion
ne se prsenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas
davantage.

Se savait-elle surveille, ou bien ces rapports taient-ils faux?

En ralit elle se tenait sur ses gardes.

Tant qu'elle avait t sre de Lon, elle avait agi librement, sans gne
et selon ses fantaisies: pourquoi et-elle pris des prcautions inutiles
pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardt,
qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il coutt? Pourquoi se
cacher d'un aveugle et d'un sourd!

Mais du jour o elle avait remarqu des changements chez Lon et o elle
s'tait sentie menace dans la toute-puissance de son influence,
Salzondo et Otto lui-mme l'avaient attendue inutilement; ce n'tait pas
le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient  courir avant
le mariage, il fallait les consacrer  la raison et  la prudence;
Pques arriverait aprs ce temps de carme.

Et, comme elle voulait que ce carme ft aussi court que possible, elle
veillait avec soin  ce que les dlais imposs par la loi pour les
sommations respectueuses fussent rigoureusement observs. Grande ft sa
surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point
notifi  M. et madame Haupois-Daguillon le troisime et dernier acte.

Que pouvait signifier un pareil retard? tait-il le fait du notaire ou
de Lon?

Elle s'en expliqua avec celui-ci:

--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas t faite? demanda Lon.

--Riolle.

--Riolle se mle de ce qui ne le regarde pas: c'est  moi de demander la
notification de cet acte, et non  d'autres.

Et tu ne l'as pas demande?

--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrt de la
cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui dclare notre
mariage nul, nous n'avons pas besoin de procder  un nouveau mariage,
et ds lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle
le confirme, il sera temps  ce moment-l de recourir au dernier acte
respectueux.

--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu tais franc, tu dirais que
tu espres qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette
esprance que tu ne veux pas que cette dernire sommation soit notifie.

--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce
moment de pousser les choses  l'extrmit; mon pre et ma mre sont
malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.

--C'tait lors de la premire sommation qu'il fallait faire ces
touchantes rflexions.

--Lors de la premire sommation, j'tais exaspr par le procs en
nullit de mariage, et tu as su mettre cette exaspration  profit pour
m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus
sous ce coup immdiat de la colre, je me suis calm.

--Dis que tu as rflchi.

--Si tu le veux: j'ai rflchi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais
des devoirs envers mes parents.

--N'en as-tu pas envers moi?

--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer
ta conscience qui s'veillait; je l'ai accept, bien qu'il ne me part
pas srieux....

--Parce qu'il ne te paraissait pas srieux plutt.

--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur  en supporter
une; au revoir.

Elle se jeta sur lui pour le retenir:

--Lon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par piti....

Il se dgagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre  quatre,
et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber  la rue de
Chteaudun.

Il tait furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez
Madeleine.

Il resta trois heures rue Chteaudun  couter Madeleine travailler:
jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'me et tant de charme; il
tait ravi, merveill, transport.

Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner prs de Cara.

--Quand te verrai-je? demanda Madeleine.

--Bientt.

--Sais-tu que tu as t cinq jours sans venir.

--Pardonne-moi, j'ai t trs-occup ... et surtout trs-proccup,
trs-pein.

--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consol, au moins
j'aurais essay de te distraire.

-- bientt.

--Quand tu pourras, quand tu voudras.

S'il s'tait sauv pour viter une scne, il tait peu dispos  en
subir une  son retour.

Bien que ce ft l'heure du dner, il ne trouva ni lumire allume ni
couvert mis dans la salle  manger; il sonna Louise, elle ne rpondit
pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour dner
dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profit pour aller se
promener?

S'il en tait ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et
dner avec elle.

De la salle  manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne;
dans la chambre, elle tait vide. Il crut entendre un bruit dans le
cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment o il se
dirigeait de ce ct, son flambeau  la main, une odeur doucetre et
vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il
aperut Hortense couche tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne
bougea pas. Ses yeux taient clos, sa face tait dcolore, une lgre
cume moussait au coins de ses lvres. Il la prit et la releva, elle fit
entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour
de lui. Sur la table o il avait pos son flambeau se trouvait une fiole
noire entoure d'tiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle tait
vide: sur l'tiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint
 Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout
sur ses pieds.

Ce n'tait pas la premire fois qu'elle s'empoisonnait, c'tait la
seconde.  leur retour d'Amrique, au moment o il tait question
d'adresser des sommations  M. et madame Haupois et o il se refusait 
cette mesure, elle avait dj vid une fiole de laudanum; il l'avait
soigne et secourue en perdant la tte, ne sachant trop ce qu'il
faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de
tendresse, la couvrant de baisers, se jetant  ses genoux, lui disant de
douces paroles, et il l'avait sauve; peu d'instants aprs lui avoir dit
qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.

Cette fois, ce ne fut point de la mme manire qu'il la soigna, ce ne
fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Aprs
l'avoir plante sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la
poussant, la secouant, il l'obligea  marcher jusqu' la cuisine; l, il
l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille o se
trouvait le caf que Louise prparait  l'avance pour ses djeuners, il
lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer
les dents, il les lui carta avec une cuillre, de force, et il lui
entonna le caf dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son
bras, il la fit marcher en long et en large  travers tout
l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait nergiquement.

Quelle diffrence entre ce second traitement et le premier; entre les
caresses de l'un et les bousculades de l'autre!

Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait t
celui du premier: elle ne tarda pas  ouvrir les yeux et  prononcer
quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, 
plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en
regardant Lon, et tout  coup elle clata en sanglots.

Il s'tait assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant
que cette crise nerveuse ft calme avant de lui parler.

Ils demeurrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart
d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui rflchissant; ce fut elle qui
la premire rompit ce silence:

--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'cria-t-elle.

--Parce que tu ne voulais pas mourir.

--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?

--Parce que, n'y et-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide
ft vrai, je devais te soigner.

--Brutalement; mais comment m'tonner de cette brutalit chez un homme
qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle
que tu as couru; c'est aprs t'avoir vu entrer au numro 48 que je suis
revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la
prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infme! la misrable!

--Qui infme? qui misrable? s'cria-t-il.

--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comdienne, la matresse
de celui qui la trane de ville en ville: tout le monde sait que ce
vieil Italien est son amant: il est pay en nature.

D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux
poings crisps; le geste fut si furieux qu'elle courba la tte, mais il
ne frappa pas. Aprs l'avoir regarde durant une ou deux secondes, il
s'lana dans le salon; elle courut aprs lui; mais quand elle arriva
dans la salle  manger, il fermait la porte de l'entre; elle l'ouvrit;
il avait dj descendu deux tages: le rejoindre tait impossible,
l'appeler tait inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle
prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire paisse; ainsi
habille elle descendit  son tour l'escalier; quand elle fut dans la
rue, une voiture vide passait; elle arrta le cocher et lui dit de la
conduire rue de Chteaudun, n 48; l il attendrait.




VIII


En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il
avait besoin de marcher; la colre grondait dans son coeur et dans sa
tte, la fivre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmt
l'une et qu'il ust l'autre par le mouvement.

Il alla ainsi  grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans
savoir o il tait pendant prs de deux heures. Puis, se trouvant sur la
place de la Concorde, l'ide lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait
par Madeleine que son ancien appartement tait dans l'tat o il l'avait
quitt; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara.
S'il avait eu sa clef, il aurait ralis cette ide; mais,  la pense
d'aller sonner  la porte de son pre pour demander cette clef 
Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'tait pas ainsi
qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.

Depuis longtemps, il n'avait point os passer rue Royale, mais  cette
heure il n'avait point  craindre la rencontre d'un employ. Arriv
devant la maison de son pre, il vit une faible lumire  une fentre,
celle du bureau de ses parents; sa mre tait l penche sur ses livres,
travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse motion le serra 
la gorge.

Il continua sa marche jusqu' la gare Saint-Lazare, et l il se souvint
qu'il n'avait pas dn. Il entra dans un restaurant, et dit au garon de
lui servir  manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de prt.

Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer
toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez
lui rue Auber, puisqu'il tait dcid  ne revoir jamais Cara.

 ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit
au garon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du
Havre.

Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggra l'ide d'aller
au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait chang un billet de
cinq cents francs le matin et il en avait gard la monnaie, c'tait plus
qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.

Bien qu'il ft seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il
tait trop agit, trop fivreux, et puis il soufflait au dehors un vent
de tempte qui secouait les vitres du wagon  croire qu'elles allaient
se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, clairs par
la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis
tout  coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages
noirs, et des ondes rapides fouettaient les vitres.

 Motteville, il aperut une range d'normes sapins couchs dans le
champ les racines en l'air.

En dbarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au
cocher de le conduire  la jete, mais celui-ci ne put aller beaucoup
plus loin que le muse.

--Ma voiture serait culbute par le vent, dit-il, en criant ces quelques
mots dans l'oreille de Lon.

Lon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en
zigzag, la figure cingle par le gravier: contre ce pavillon et contre
la batterie des gens se tenaient abrits, risquant de temps en temps un
oeil pour regarder la mer.

Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui
arrivaient de l'ouest on tranant sur la mer:  et l dans ce mur noir
s'ouvraient des troues jaunes qui clairaient l'horizon, mais, aussi
loin que la vue pouvait s'tendre on n'apercevait qu'une immense nappe
d'cume, sans une seule voile; bien que la mare ne ft pas encore
haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jete.

Lon resta environ une heure  regarder ce spectacle, puis l'ide lui
vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau prt 
sortir: ce temps tait  souhait pour son tat moral.

Pour revenir  l'avant-port il n'eut qu' se laisser pousser par le
vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se
prparaient  sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait  Caen.
Que lui importait un pays ou un autre jusqu' ce qu'il st ce qu'il
ferait? pour aller  Caen la traverse serait plus longue, et cela ne
pouvait pas lui dplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul
passager qui et os braver ce gros temps; un matelot  qui il
s'adressa, une pice blanche dans la main, lui prta une vareuse et un
_surouet_ impermables, et ainsi quip, il resta pendant toute la
traverse appuy contre le mt d'artimon, secou par la mer, bouscul
par le vent, arros par les vagues, mais prouvant intrieurement un
sentiment d'apaisement.

Arriv  Caen, il ne s'y arrta pas: Qu'avait-il  y faire? Il s'en
alla  Saint-Aubin pour penser  Madeleine et revoir le pays o ils
avaient vcu ensemble pendant huit jours. Le village tait dsert, ou
tout au moins les maisons bties au bord du rivage taient closes; il
semblait qu'on tait dans une ville morte, dont tous les habitants
avaient miraculeusement disparu: Pompi ou le chteau de la _Belle au
bois dormant_. Il trouva cependant un htel o l'on voulut bien le
recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine,
une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la
grve o les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons
dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu' Courseulles, dna dans
une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arrtant de
place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la
lune, ou pour chercher les deux phares de la Hve qui disparaissaient
souvent dans des embruns.

Comme cette nuit ressemblait  celle o il tait venu avec Madeleine et
les pcheurs, chercher  cette mme place le cadavre de son oncle! cette
lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les
deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.

Que n'avait-il parl alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, 
Paris, elle n'eut pas quitt la maison de la rue de Rivoli, elle ne
serait pas devenue chanteuse, et lui....

Il voulut chasser la pense qui se prsenta  son esprit, mais il n'y
parvint qu'en voquant l'image de Madeleine.

Ah! comme il l'aimait!

Et c'tait l justement le malheur de sa situation: il aimait une femme
qui ne pouvait tre  lui, et il n'aimait plus celle  laquelle il tait
li.

Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le
croyait, il devait tre un objet de rise ou de mpris pour ceux qui le
connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il tait
dshonor; on peut donner sa fortune, son coeur  une femme perdue, on
ne lui donne pas son nom.

Et pendant toute la soire, pendant la nuit surtout o il dormit peu,
rveill qu'il tait  chaque instant par le hurlement de la tempte, le
tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la chemine, les secousses
qu'il imprimait  la porte et  la fentre, le balancement de la maison,
cette pense lui revint sans cesse, l'obsda, l'hallucina. Quand il
s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses ides
tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en
tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la
cte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.

Quand il se leva le lendemain matin, le vent tait calm et la pluie
tombait  torrents; comme il tait impossible de sortir, il resta au
coin du feu; enfin les nuages passrent et le temps s'claircit. Il put
alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre  la mer, il
remonta dans le village pour aller au cimetire,  la tombe de son
oncle. Comme il longeait l'glise, il aperut devant cette tombe une
femme incline dans l'attitude du recueillement et de la prire: bien
qu'enveloppe dans un gros manteau et encapuchonne, cette femme
ressemblait  Madeleine.

Il avana vivement: c'tait elle.

Mais, soit qu'elle ne l'et pas entendu marcher sur la terre humide,
soit qu'elle ft absorbe dans ses penses, elle ne tourna pas la tte;
alors  quelques pas d'elle, derrire elle, il s'arrta et resta
silencieux, la regardant, le coeur mu, l'esprit troubl.

Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout  coup, elle eut
un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en mme temps un
sourire se montra sur son visage baign de larmes.

--Toi! s'cria-t-elle en lui serrant les deux mains.

Il les prit et les serra longuement.

--Comment, tu as pens  l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un
ton heureux et avec l'accent de la gratitude.

--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que
je suis ici; j'ai quitt Paris parce que j'tais malheureux, et je suis
venu  Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser  toi et de revoir
le pays o nous avions vcu ensemble pendant huit jours.

Il dit ces dernires paroles comme si elles lui taient arraches par
une force  laquelle il ne pouvait rsister, puis, mettant le bras de
Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetire.

Ils se dirigrent du ct de la mer, et jusqu' ce qu'ils fussent
descendus sur la grve dserte, Lon ne parla que de choses
insignifiantes, l seulement il revint au sujet qu'il avait abord dans
le cimetire:

--Sais-tu que ton arrive ici est vraiment providentielle pour moi?
dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer  Paris.

--Tu veux ne pas revenir  Paris?

--Chre Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par
chagrin, je me suis jet dans une liaison honteuse, et plus follement
encore je me suis laiss entran  un mariage, qui, pour tre nul
lgalement, n'en fera pas moins le dsespoir de ma vie. Cette liaison,
je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a pouss 
cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me
cacher en Amrique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans
ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas
emprunter. Or, m'en aller en Amrique sans rien, c'est m'exposer 
mourir de faim. Veux-tu m'aider  aller en Amrique, et  y gagner ma
vie en me prtant l'argent ncessaire  cela? Cela est trange, n'est-ce
pas, que moi, hritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte
quelques milliers de francs  une pauvre fille comme toi; enfin, c'est
ainsi; ta pauvret te permet elle de me prter; de me donner ce que je
demande  ton amiti,  notre parent?

--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider 
partir.

--Il faut que je parte, cependant.

--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sr que cette rupture est
irrvocable?

--Parce que ...--il hsita assez longtemps,--parce que, quand je me suis
jet dans cette liaison, a t pour oublier une personne que ...
j'avais aime; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu
cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais
plus que je ne l'avais aime. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le
pt-elle, je ne puis pas lui demander d'tre ma femme, car elle n'a pas
de fortune et mes parents ne consentiraient jamais  l'accueillir comme
leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une
seconde fois sans le consentement de mon pre et de ma mre; et tu
comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.

--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?

--Je ne pourrais pas l'avoir.

--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?

--Madeleine!...

--Si je te disais que ton pre et ta mre m'ont demand d'tre ta
femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que
celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?





IX


Ils allrent jusqu'au smaphore de Bernires, et tous deux,  ct l'un
de l'autre, Madeleine lisant ce que Lon crivait, Lon lisant ce
qu'crivait Madeleine, ils rdigrent leurs dpches:

Cher oncle,

Tuez le veau gras; invitez pour dner demain M. Byasson, et faites
mettre le couvert de Lon ainsi que celui de votre fille.

MADELEINE.

Chre mre,

Je te prie de vouloir bien faire prparer mon ancien appartement pour
recevoir Madeleine; quant  moi, je demande  te remplacer rue Royale et
 rparer le temps perdu,

LON.

Lorsque le lendemain soir ils arrivrent rue de Rivoli, ils trouvrent
l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entre de
l'appartement de M. et de madame Haupois taient grandes ouvertes, et
dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravat de blanc,
gant, prt  annoncer les invits comme en un jour de grande fte.

Et quelle plus grande fte pouvait-il y avoir, pour ce pre et cette
mre si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue 
la maison paternelle!

Madeleine avait voulu prendre le bras de Lon, mais il ne s'tait pas
prt  cet arrangement.

--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens  ce qu'il soit bien
marqu que c'est toi qui me ramnes.

Mais ni le pre ni la mre n'taient en tat de faire cette remarque:
dans leur lan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul
l'observa:

--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il
ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est  vous seule qu'est
d ce miracle.

La dpche de Madeleine avait t excute  la lettre par madame
Haupois-Daguillon: Elle avait tu le veau gras, et jamais dner plus
splendide et plus, exquis en mme temps n'avait t servi chez elle; ce
fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:

--Il ne faut pas tre trop heureux pour bien manger, dit-il; nous
manquons de recueillement pour apprcier ce merveilleux dner.

Madeleine et Lon croyaient passer la soire dans une troite intimit,
mais  neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annona M. Le
Genest de la Crochardire, le notaire de la famille.

Que venait-il faire?

M. Haupois-Daguillon se chargea de rpondre  cette question que Lon
s'tait pose: il le fit avec une dignit tempre par l'motion.

--Comme tu nous as fait part de ton dsir de rentrer dans notre maison,
dit-il, nous avons pens, ta mre et moi, que ce ne pouvait pas tre
dans les mmes conditions qu'autrefois; nous avons donc pri M. le
Genest de dresser un projet d'acte de socit dont il va te donner
lecture et que nous raliserons quand tu auras t relev de ton conseil
judiciaire. Notre Socit est forme pour cinq annes; elle te reconnat
une part de proprit gale  la notre; la raison sociale sera:
Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid
sera, si tu le veux bien, confie  Saffroy.

Ces derniers mots s'adressrent  Madeleine autant qu' Lon.

La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le
Genest de la Crochardire, homme discret et prolixe,-presque aussi
prolixe en ses discours qu'en son nom,-occuprent tout le reste de la
soire.

Lon voulut conduire Madeleine jusqu' la porte de son ancien
appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi
reconduire Byasson, car il avait  entretenir celui-ci d'une affaire
dlicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses
parents.

--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associ de la
maison Haupois-Daguillon pour lui prter trois cent mille francs?

--Je te prviens que si tu veux employer cet argent  payer le ddit de
Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton pre
prend ce ddit  sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant 
l'engagement que Madeleine a sign  l'Opra, il sera expir avant que
vous puissiez vous marier.

--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu
son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.

--On prtend, au contraire, qu'elle lui a donn un gros bnfice.

--Ceci est affaire d'apprciation: de plus elle m'a prt diverses
sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnit que je lui dois
valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je
ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai oblig de m'adresser
 mes parents, et cela me cotera beaucoup; je ne voudrais pas mettre
cette nouvelle dpense  leur charge, je voudrais, au contraire,
l'acquitter avec mes premiers bnfices.

--Eh bien! je te les prterai, mais  une condition qui est que je ne
les verserai  Cara que le jour de ton mariage; et ds demain j'irai
rgler cette affaire avec elle.

Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut reu
avec empressement.

--O est Lon? demanda-t-elle avec anxit.

--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il
devient l'associ: cette association est consentie en vue de son
prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se clbrera quand la
nullit du vtre aura t prononce par la cour de Rome.

Cara ne broncha pas.

--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est
parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empcher:
Lon aime sa cousine, et rien ne gurit mieux un ancien amour qu'un
nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez
cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie
d'engager une lutte qui, pour n'tre pas dangereuse, n'en serait pas
moins agaante, je vous offre trois cent mille francs que je prends
l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici
l vous nous laissez en paix.

--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validit de
mon mariage?

--Rien; nous sommes srs d'obtenir la nullit que nous demandons, nous
ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs
c'est une belle somme et qui reprsente largement les sacrifices que
vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.

Elle plit et ses lvres se dcolorrent; mais elle se raidit et, par un
effort de volont, elle parvint  amener un sourire sur ses lvres
frmissantes:

--Vous aviez voulu m'trangler comme une bte malfaisante, dit-elle,
vous ralisez aujourd'hui votre dsir.

--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les
chiffons de papier qui les enveloppent.

Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la
force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait
pas reconqurir Lon en perdant Madeleine, ce qui tait sa seule chance
de succs; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider;
d'ailleurs, aprs un moment de dpit, il s'tait rsign  toucher ses
deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment
pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret
_qu d_ voir _oune_ grande artiste finir misrablement dans _oune
mariaze bourzeois_.

Battue de ce ct, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille
francs, n'eut plus d'esprance que dans la validit de son mariage, car
il tait bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas
pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullit de ce mariage, elle lui
payerait cher son acquiescement  la demande en nullit: c'tait une
dernire carte  jouer, et il fallait la jouer srieusement;
malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.

Malgr l'apparente confiance de Byasson, il n'tait pas du tout prouv
que Rome pronont jamais cette nullit.

M. et madame Haupois s'taient adresss  un personnage influent,
disait-on, et qui dj avait fait prononcer la nullit d'un mariage
conclu entre un banquier allemand et une Franaise; mais ce personnage,
tout en se faisant donner de l'argent, n'avanait  rien, et rpondait
toujours que l'affaire tait grave, qu'il fallait attendre, etc.

Impatiente d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et,
se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'loquence d'une
mre comment son fils avait t mari. Elle obtint alors qu'une enqute
serait ouverte  l'archevch de Paris, conformment  la bulle de
Benoit XIV (_Dei miseratione_) et que le rsultat en serait transmis 
la sacre congrgation du concile qui examinerait la validit de ce
mariage.

Ce fut devant ce tribunal de l'officialit diocsaine que comparurent
Lon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu
connaissance des faits se rapportant  ce mariage; malgr l'habilet de
sa dfense, Cara fut convaincue de n'avoir t en Amrique que pour
luder la loi canonique et d'avoir tromp l'abb O'Connor. Comme il
fallait innocenter celui-ci de la lgret avec laquelle il avait
clbr ce mariage, elle fut charge de toute la responsabilit, et la
nullit fut prononce.

Aussitt les publications lgales furent faites  Noiseau et  Paris, et
tout se prpara pour le mariage de Lon et de Madeleine.

Bien que Cara et paru subir les conditions qui lui avaient t imposes
par Byasson, celui n'tait pas sans crainte pour le jour de la
crmonie. Comment l'empcher d'entrer  l'glise, et au pied de l'autel
de se jeter entre Lon et Madeleine.

Elle tait parfaitement capable de jouer cette scne mlodramatique, et
le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procs engag 
propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines
circonstances elle pouvait trs-bien prfrer la vengeance  l'intrt.

La peur de ce scandale dtermina Byasson  aller voir l'ami qu'il avait
 la prfecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la
crmonie  l'glise et  la mairie, plusieurs invits  l'air martial,
paraissant assez mal  l'aise dans leurs gants et que personne ne
connaissait.

Rien ne troubla cette double crmonie, ni le dner, ni le bal qui eut
lieu sous une tente dresse dans la cour d'honneur du chteau de
Noiseau.

De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua  cette soire; il
quitta Noiseau aprs le dner, et  dix heures, il arrivait rue Auber,
portant dans ses poches trois cent mille francs.

Cara l'attendait; elle reut les billets et les compta avec un calme
parfait:

--Maintenant, dit-elle, nous avons une dernire affaire  traiter:
combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de
Lon, trs-tendres, quelquefois passionnes, d'autres fois lgres, et
si j'en envoie une chaque jour  madame Haupois jeune, je crois que
celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.

Byasson resta un moment embarrass, puis il allongea la main vers le
paquet de lettres:

--Vous permettez? dit-il.

--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.

--Non, merci, je ne tiens pas  entendre, il me suffit de voir.

Et il feuilleta les lettres qui talent ranges dplies les unes
par-dessus les autres:

--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il aprs son examen, cela
leur te pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles
portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont
en cet tat, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez  madame
Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous
avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'criture de son mari.
Dsol de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espre que celle
des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve
de Lon, comme vous en manifestiez le dsir autrefois.

Ces trois cent mille francs ne suffirent pas  cela cependant, car deux
ans aprs, le lendemain du baptme de son second petit-fils, M.
Haupois-Daguillon reut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara
tait dans une fcheuse situation:

Monsieur,

Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont
celles que votre fils m'crivit, et c'est tout ce qui me reste de lui.

Je vous les remets ne voulant pas m'adresser  lui pour me secourir
dans la position dsespre o je me trouve: je vais tre expulse de
mon logement et mon pauvre mobilier va tre vendu si jeudi je ne paye
pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille
francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue
Drouot.

Veuillez agrer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une
femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne
sera plus pour tous que

CARA.

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Cara, by Hector Malot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARA ***

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