The Project Gutenberg EBook of Les deux nigauds, by Comtesse de Sgur

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Title: Les deux nigauds

Author: Comtesse de Sgur

Release Date: September 14, 2004 [EBook #13456]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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La comtesse de Sgur

LES DEUX NIGAUDS



I

PARIS! PARIS!

M. et Mme Gargilier taient seuls dans leur salon; leurs enfants,
Simplicie et Innocent, venaient de les quitter pour aller se coucher.
M. Gargilier avait l'air impatient; Mme Gargilier tait triste et
silencieuse.

--Savez-vous, chre amie, dit enfin M. Gargilier, que j'ai presque envie
de donner une leon, cruelle peut-tre, mais ncessaire,  cette petite
sotte de Simplicie et  ce bent d'Innocent?

--Quoi? Que voulez-vous faire? rpondit Mme Gargilier avec effroi.

--Tout bonnement contenter leur dsir d'aller passer l'hiver  Paris.

--Mais vous savez, mon ami, que notre fortune ne nous permet pas cette
dpense considrable; et puis votre prsence est indispensable ici pour
tous vos travaux de ferme, de plantations.

--Aussi je compte bien rester ici avec vous.

--Mais. comment alors les enfants pourront-ils y aller?

--Je les enverrai avec la bonne et fidle Prudence; Simplicie ira chez
ma soeur, Mme Bonbeck,  laquelle je vais demander de les recevoir chez
elle en lui payant la pension de Simplicie et de Prudence, car elle
n'est pas assez riche pour faire cette dpense. Quant  Innocent, je
l'enverrai dans une maison d'ducation dont on m'a parl, qui est tenue
trs svrement, et qui le dgotera des uniformes dont il a la tte
tourne.

--Mais, mon ami, votre soeur a un caractre si violent, si emport; elle
a des ides si bizarres, que Simplicie sera trs malheureuse, auprs
d'elle.

--C'est prcisment ce que je veux; cela lui apprendra  aimer la vie
douce et tranquille qu'elle mne prs de nous, et ce sera une punition
des bouderies, des pleurnicheries, des humeurs dont elle nous ennuie
depuis un mois.

--Et le pauvre Innocent, quelle vie on lui fera mener dans cette
pension!

--Ce sera pour le mieux. C'est lui qui pousse sa soeur  nous
contraindre de les laisser aller  Paris, et il mrite d'tre puni. On
envoie dans cette pension les garons indociles et incorrigibles: ils
lui rendront la vie dure; j'en serai bien aise. Quand il en aura assez,
il saura bien nous l'crire et se faire rappeler.

--Et Prudence? Elle est bien bonne, bien dvoue, mais elle n'a jamais
quitt la campagne, et je crains qu'elle ne sache pas comment s'y
prendre pour arriver  Paris.

--Elle n'aura aucun embarras; le conducteur de la diligence la connat,
prendra soin d'elle ainsi que des enfant; une fois en chemin de fer, ils
auront trois heures de route, et ma soeur ira les attendre  la gare
pour les emmener chez elle.

Mme Gargilier chercha encore  dtourner son mari d'un projet qui
l'effrayait pour ses enfants, mais il y persista, disant qu'il ne
pouvait plus supporter l'ennui et l'irritation que lui donnaient les
pleurs et les humeurs de Simplicie et d'Innocent Il parla le soir mme 
Prudence, en lui recommandant de ne rien dire encore aux enfants. Elle
fut trs contrarie d'avoir  quitter ses matres, mais flatte en mme
temps, de la confiance qu'ils lui tmoignaient. Elle dtestait
Paris sans le connatre, et elle comptait bien que les enfants s'en
dgoteraient promptement et que leur absence ne serait pas longue.

Quelques jours aprs Simplicie essuyait pour la vingtime fois ses
petits yeux rouges et gonfls. Sa mre qui la regardait de temps en
temps d'un air mcontent, leva les paules et lui dit avec froideur:

--Voyons, Simplicie, finis tes pleurnicheries; c'est ennuyeux,  la fin.
Je t'ai dj dit que je ne voulais pas aller passer l'hiver  Paris et
que je n'irai pas.

SIMPLICIE.--Et c'est pour cela que je pleure. Croyez-vous que ce soit
amusant pour moi, qui vais avoir douze ans, de passer l'hiver  la
campagne dans la neige et dans la boue?

MADAME GARGILIER.--Est-ce que tu crois qu' Paris il n'y a ni neige ni
boue?

SIMPLICIE.--Non, certainement; ces demoiselles m'ont dit qu'on balayait
les rues tous les jours.

MADAME GARGILIER.--Mais on a beau balayer, la neige tombe et la boue
revient comme sur les grandes routes.

SIMPLICIE.-- m'est gal, je veux aller  Paris.

MADAME GARGILIER.--Ce n'est pas moi qui t'y mnerai, ma chre amie.

Simplicie recommence  verser des larmes amres; elle y ajoute de petits
cris aigus qui impatientent sa mre et qui attirent son pre occup 
lire dans la chambre  ct.

M. GARGILIER, avec impatience.--Eh bien! qu'y a-t-il donc? Simplicie
pleure et crie?

MADAME GARGILIER.--Toujours sa mme chanson: Je yeux aller  Paris.

M. GARGILIER--Petite sotte, va! Tu fais comme ton frre dont je ne peux
plus rien obtenir. Monsieur a dans la tte d'entrer dans une pension 
Paris, et il ne travaille plus, il ne fait plus rien.

MADAME GARGILIER.--Il serait bien attrap d'tre en pension; mal nourri,
mal couch, accabl de travail, rudoy par les matres, tourment par
les camarades, souffrant du froid l'hiver, de la chaleur l't; ce
serait une vie bien agrable pour Innocent, qui est paresseux, gourmand
et indocile. Ah! le voil qui arrive avec un visage long d'une aune.

Innocent entre sans regarder personne; il va s'asseoir prs de
Simplicie; tous deux boudent et tiennent les yeux baisss vers la terre.

MADAME GARGILIER.--Qu'as-tu, Innocent? Pourquoi boudes-tu?

INNOCENT.--Je veux aller  Paris.

M. GARGILIER.--Petit drle! toute la journe le mme refrain: Je veux
aller  Paris... Ah! tu veux aller  Paris! Eh bien! mon garon, tu iras
 Paris et tu y resteras, quand mme tu y serais malheureux comme un
ne.

--Et moi, et moi? s'cria Simplicie en s'lanant de sa chaise vers son
pre.

--Toi, nigaude?... tu mriterais bien d'y aller, pour te punir de ton
enttement maussade.

--Je veux y aller avec Innocent! Je ne veux pas rester seule 
m'ennuyer.

--Sotte fille! Tu le veux, eh bien! soit; mais rflchis bien avant
d'accepter ce que je te propose. J'crirai  ta tante, Mme Bonbeck, pour
qu'elle te reoive et te garde jusqu' l't; une fois que tu seras l,
tu y resteras malgr prires et supplications.

--J'accepte, j'accepte, s'cria Simplicie avec joie.

MADAME GARGILIER.--Tu n'as jamais vu ta tante, mais tu sais qu'elle
n'est pas d'un caractre aimable, qu'elle ne supporte pas la
contradiction.

--Je sais, je sais, j'accepte, s'empressa de dire Simplicie.

Le pre regarda Innocent, et Simplicie, dont la joie tait visible; il
leva encore les paules, et quitta la chambre suivi de sa femme.

Quand ils furent partis, les enfants restrent un instant silencieux,
se regardant avec un sourire de triomphe; lorsqu'ils se furent assurs
qu'ils taient seuls, qu'on ne pouvait les entendre, ils laissrent
clater leur joie par des battements de mains, des cris d'allgresse,
des gambades extravagantes.

INNOCENT.--Je t'avais bien dit que nous l'emporterions  force de
tristesse et de pleurs. Je sais comment il faut prendre papa et maman.
En les ennuyant on obtient tout.

SIMPLICIE.--Il tait temps que cela finisse, tout de mme; je n'y
pouvais plus tenir; c'est si ennuyeux de toujours bouder et pleurnicher!
Et puis, je voyais que cela faisait de la peine  maman: je commenais 
avoir des remords.

INNOCENT.--Que tu es bte! Remords de quoi? Est-ce qu'il y a du mal 
vouloir connatre Paris? Tout le monde y va; il n'y a que nous dans le
pays qui n'y soyons jamais alls.

SIMPLICIE.--C'est vrai, mais papa et maman resteront seuls tout l'hiver,
ce sera triste pour eux,

INNOCENT.--C'est leur faute; pourquoi ne nous mnent ils pas eux-mmes 
Paris? Tu as entendu l'autre jour Camille, Madeleine, leurs amies, leurs
cousins et cousines: tous vont partir pour Paris.

SIMPLICIE.--On dit que ma tante n'est pas trs bonne; elle ne sera pas
complaisante comme maman.

INNOCENT.--Qu'est-ce que cela fait? Tu as douze ans; est-ce que tu as
besoin qu'on te soigne comme un petit enfant?

SIMPLICIE.--Non, mais...

INNOCENT.--Mais quoi? Ne va pas changer d'ide maintenant! Puisque papa
est dcid, il faut le laisser faire.

SIMPLICIE.--Oh! je ne change pas d'ide, sois tranquille; seulement,
j'aimerais mieux que maman vint  Paris avec nous.

Et les enfants allrent dans leur chambre pour commencer leurs
prparatifs de dpart. Simplicie n'tait pas aussi heureuse qu'elle
lavait espr; sa conscience lui reprochait d'abandonner son pre et sa
mre. Innocent, de son ct, n'tait plus aussi enchant qu'il en avait
l'air; ce que sa mre avait dit de la vie de pension lui revenait  la
mmoire, et il craignait qu'il n'y et un peu de vrai; mais il aurait
des camarades, des amis; et puis il verrait Paris, ce qui lui semblait
devoir tre un bonheur sans gal.

Ils n'osrent pourtant plus en reparler devant leurs parents, qui n'en
parlaient pas non plus.

--Ils auront oubli, dit un jour Simplicie.

--Ils ont peut-tre voulu nous attraper, rpondit Innocent.

--Que faire alors?

--Attendre, et si dans deux jours on ne nous dit rien, nous
recommencerons  bouder et  pleurer.

--Je voudrais bien qu'on nous dit quelque chose; c'est si ennuyeux de
bouder?

Deux jours se passrent; on ne parlait de rien aux enfants; M. Gargilier
les regardait avec un sourire moqueur; Mme Gargilier paraissait
mcontente et triste.

Le troisime jour, en se mettant  table pour djeuner, Innocent dit
tout bas  Simplicie:

--Commence! il est temps.

SUPPLICIE.--Et toi?

INNOCENT.--Moi aussi; je boude. Ne mange pas.

Le pre et ta mre prennent des oeufs frais; les enfants ne mangent
rien; ils ont les yeux fixs sur leur assiette, la lvre avance, les
narines gonfles.

LE PRE.--Mangez donc, enfants; vous laissez refroidir les oeufs.

Pas de rponse.

LE PRE.--Vous n'entendez pas? Je vous dis de manger.

INNOCENT.--Je n'ai pas faim.

SIMPLICIE.--Je n'ai pas faim.

LE PERE.--Vous allez vous faire mal  l'estomac, grands nigauds.

INNOCENT.--J'ai trop de chagrin pour manger.

SIMPLICIE.--Je ne mangerai que lorsque je serai sre aller  Paris.

LE PRE.--Alors tu peux manger tout ce qu'il y a sur la table, car vous
vous mettrez en route aprs-demain; j'ai crit  ta tante, qui consent
 vous recevoir. Vous partirez avec Prudence, votre bonne, et vous y
resterez tout l'hiver, le printemps et une partie de l't: votre tante
vous renverra  l'poque des vacances de l'anne prochaine.

Simplicie et Innocent s'attendaient si peu  cette nouvelle, qu'ils
restrent muets de surprise, la bouche ouverte, les yeux fixes, ne
sachant comment passer de la bouderie  la joie.

--Vous viendrez nous voir  Paris? demanda enfin Simplicie.

LE PERE.--Pas une fois! Pour quoi faire? Nous dplacer, dpenser de
l'argent pour des enfants qui ne demandent qu' nous quitter? Nous nous
passerons de vous comme vous vous passerez de nous, mes chers amis.

SIMPLICIE.--Mais, vous nous crirez souvent?

LE PERE.--Nous vous rpondrons quand vous crirez et quand cela sera
ncessaire.

Simplicie se contenta de cette assurance, et commena  rparer le temps
perdu, en mangeant tout ce qu'il y avait sur la table. Innocent aurait
bien voulu questionner ses parents sur sa pension, sur son uniforme de
pensionnaire, mais l'air triste de sa mre et la mine svre de son pre
lui firent garder le silence; il fit comme sa soeur, il mangea.

Quand on sortit de table, les parents se retirrent, laissant les
enfants seuls. Au lieu de se laisser aller  une joie folle comme 
la premire annonce de leur voyage, ils restaient silencieux, presque
tristes.

--Tu n'as pas Fair d'tre contente, dit Innocent  sa soeur.

--Je suis enchante, rpondit Simplicie d'une voix lugubre, mais...

--Mais quoi?

--Mais... tu as toi-mme l'air si srieux, que je ne sais plus si je
dois tre contente ou fche.

--Je suis trs gai, je t'assure, reprit tristement Innocent; C'est un
grand bonheur pour nous; nous allons bien nous amuser.

SIMPLICIE.--Tu dis cela drlement! Comme si tu tais inquiet ou triste.

INNOCENT.--Puisque je te dis que je suis gai; c'est ta sotte figure qui
m'ennuie.

SIMPLICIE.--Si tu voyais la tienne, tu billerais rien qu' te regarder.

INNOCENT.--Laisse-moi tranquille; ma figure est cent fois mieux que la
tienne.

SIMPLICIE.--Elle est jolie, ta figure? tes petits yeux verts! un nez
coupant comme un couteau, pointu comme une aiguille; une bouche sans
lvres, un menton finissant en pointe, des joues creuses, des cheveux
crpus, des oreilles d'ne, un long cou, des paules...

INNOCENT.--Ta, ta, ta... C'est par jalousie que tu parles, toi, avec
tes petits yeux noirs, ton nez gras en trompette, ta bouche  lvres
paisses, tes cheveux pais et huileux, tes oreilles aplaties, tes
paules sans cou et ta grosse taille. Tu auras du succs  Paris, je te
le promets, mais pas comme tu l'entends!

Simplicie allait riposter, quand la porte s'ouvrit, et M. Gargilier
entra avec un tailleur qui apportait  Innocent des habits neufs et
un uniforme de pensionnaire. Il fallait les essayer; ils allaient
parfaitement... pour la campagne; dans la prvision qu'il grandirait et
grossirait, M. Gargilier avait command la tunique trs longue, trs
large; les manches couvraient le bout des doigts, les pans de la tunique
couvraient les chevilles; on passait le poing entre le gilet et la
tunique boutonne. Le pantalon battait les talons et flottait comme une
jupe autour de chaque jambe; Innocent se trouvait superbe, Simplicie
tait ravie: M. Gargilier tait satisfait, le tailleur tait fier
d'avoir si bien russi. Tous les habits taient confectionns avec la
mme prvoyance et permettaient  Innocent de grandir d'un demi-mtre et
d'engraisser de cent livres.

Simplicie fut appele  son tour pour essayer les robes que sa bonne
lui avait faites avec d'anciennes robes de grande toilette, de Mme
Gargilier: l'une tait en soie broche grenat et orange; l'autre en
popeline  carreaux verts, bleus, ross, violets et jaunes; les couleurs
de l'arc-en-ciel y taient fidlement rappeles; deux autres, moins
belles, devaient servir pour les matines habilles: l'une en satin
marron et l'autre en velours de coton bleu; le tout tait un peu pass,
un peu raill, mais elles avaient produit un grand effet dans leur
temps, et Simplicie, accoutume  les regarder avec admiration, se touva
heureuse et fire du sacrifice que lui en faisait sa mre; dans sa joie,
elle oublia de la remercier et courut se montrer  son frre, qui ne
pouvait se dcider  quitter son uniforme.

Ils se promenrent longtemps en long et en large dans le salon, se
regardant avec orgueil et comptant sur des succs extraordinaires 
Paris.

SIMPLICIE.--Tes camarades de pension n'oseront pas te tourmenter avec
tes beaux habits.

INNOCENT.--Je crois bien! Ce n'est pas comme dans leurs vestes
triques! On n'a pas mnag l'toff dans les miens; on leur portera
respect, je t'en rponds.

SIMPLICIE.--Et moi! Quand ces demoiselles me verront! Camille,
Madeleine, Elisabeth, Valentine, Henriette et les autres? Elles n'ont
rien d'aussi beau, bien certainement.

INNOCENT.--Elles vont crever de jalousie...

SIMPLICIE.--D'autant qu'on ne trouve plus d'toffes pareilles,  ce que
m'a dit maman.

INNOCENT.--Comme on nous traitera avec respect quand on nous verra si
bien habills!

SIMPLICIE.--Il ne faudra plus bouder, n'est-ce pas?

INNOCENT.--Non, non; il faut au contraire tre gais et aimables.

Leur entretien fut interrompu par Prudence, qui venait chercher les
habits neufs pour les emballer; Innocent et Simplicie se dshabillrent
avec regret et allrent aider leur mre et leur bonne  tout prparer
pour le dpart, qui devait avoir lieu le surlendemain.



II

LE DPART

Ces derniers jours se passrent lentement et tristement; M. Gargilier
regrettait presque d'avoir consenti  la leon d'ennui et de dception
que mritaient si bien ses enfants, Mme Gargilier s'affligeait et
s'inquitait de cette longue sparation  laquelle elle n'avait consenti
qu' regret; les enfants eux-mmes commenaient  entrevoir que leurs
esprances de bonheur pourraient bien ne pas se raliser,

L'heure du dpart sonna enfin; Mme Gargilier pleurait, M. Gargilier
tait fort mu. Simplicie ne retenait plus ses larmes et dsirait
presque ne pas partir; Innocent cherchait  cacher son motion et
plaisantait sa soeur sur les pleurs qu'elle versait. Prudence paraissait
fort mcontente.

--Allons, Mam'selle, montez en voiture; il faut partir puisque c'est
vous qui l'avez voulu!

--Adieu, Simplicie; adieu, mon enfant, dit la mre en embrassant sa
fille une dernire fois.

Simplicie ne rpondit qu'en embrassant tendrement sa mre; elle craignit
de n'avoir plus le courage de la quitter si elle s'abandonnait  son
attendrissement, et Simplicie voulait  toute force voir Paris.

Elle monta en voiture; Innocent y tait dj. Prudence se plaa en face
d'eux; elle avait de l'humeur et elle la tmoignait.

PRUDENCE.--Belle campagne que nous allons faire! Je n'avais jamais
pens. Monsieur et Mam'selle, que vous auriez assez peu de coeur pour
quitter comme a votre papa et votre maman!

INNOCENT.--Mais, Prudence, c'est pour aller  Paris!

PRUDENCE.--Paris!... Paris!... Je me moque bien de votre Paris! Une sale
ville qui n'en finit pas, o on ne se rencontre pas, o on s'ennuie 
mourir, o il y a des gens mauvais et voleurs  chaque coin de rue...

INNOCENT.--Prudence, tu ne connais pas Paris, tu ne peux en parler.

PRUDENCE.--Tiens! faut-il ne parler que de ceux qu'on connat? Je ne
connais pas Notre-Seigneur, et j'en parle pourtant tout comme si je
l'avais vu. Ce n'est pas lui qui aurait tourment sa maman, la bonne
sainte Vierge, pour aller  Paris!

INNOCENT.--Ntre-Seigneur a t  Jrusalem, c'tait le Paris des Juifs.

PRUDENCE.--Laissez donc! Vous ne me ferez pas croire cela, quand vous
m'corcheriez vive...; Tout de mme, Mam'selle Simplicie a meilleur
coeur que vous. Monsieur Innocent; elle pleure tout au moins.

INNOCENT.--C'est parce qu'elle est fille et que les filles sont plus
pleurnicheuses que les garons.

PRUDENCE.--Ma foi. Monsieur, s'il est vrai, comme on dit, que les larmes
viennent du coeur, a prouve qu'elles ont le coeur plus tendre et
meilleur.

Innocent leva les paules et ne continua pas une discussion inutile.
Simplicie finit par essuyer ses larmes; elle essaya de se consoler par
la perspective de Paris. Ils arrivrent bientt  la petite ville d'o
partaient la diligence qui devait les mener au chemin de fer; leurs
places taient retenues dans l'intrieur. Prudence fit charger sa malle
sur la diligence; il n'y en avait qu'une pour les trois voyageurs;
Prudence n'tait pas riche en vtements; Innocent n'avait que son petit
trousseau de pensionnaire; Simplicie possdait, en dehors de ses quatre
belles robes, deux robes de mrinos et peu d'accessoires.

--En route, les voyageurs pour Redon! cria le conducteur. M: Gargilier,
trois places d'intrieur!

Nos trois voyageurs prirent leurs places.

--M. Boginski, deux places! Mme Courtemiche, deux places! Mme
Petitbeaudoit, une place!

Les voyageurs montaient; il y avait six places, on y entassa les
personnes que l'on venait d'appeler; Mme Courtemiche avait pris deux
places pour elle et pour son chien, une grosse laide bte jaune puante
et mchante; elle se trouva voisine de Prudence qui, se voyant crase,
poussa  gauche; la grosse Bte, bien tablie sur la banquette, grogna
et montra les dents; Prudence la poussa plus fort; la bte se lana sur
Prudence, qui para cette attaque par un vigoureux coup de poing sur
l'chine; le chien jette des cris pitoyables, Mme Courtemiche venge son
chri par des cris et des injures. Le conducteur arrive, met la tte 
la portire.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-il avec humeur.

MADAME COURTEMICHE.--Il y a que Madame, que voici, veut usurper la place
de mon pauvre Chri-Mignon, qu'elle l'a injuri, pouss, frapp, bless
peut-tre.

PRUDENCE.--La diligence est pour les humains et pas pour les chiens;
est-ce que je dois accepter la socit d'une mchante bte puante, parce
qu'il vous plat de la traiter comme une crature humaine?

LE CONDUCTEUR.--Les chiens doivent tre sur l'impriale avec les
bagages; donnez-moi cette bte, que je la hisse.

MADAME COURTEMICHE.--Non, vous n'aurez pas mon pauvre Chri-Mignon, je
ne le lcherai pas, quand vous devriez me hisser avec.

--Tiens, c'est une ide, dit le conducteur en riant Voyons, Madame,
donnez-moi votre chien.

--Jamais! dit Mme Courtemiche avec majest.

LE CONDUCTEUR.--Alors montez avec lui sur l'impriale.

MADAME COURTEMICHE.--J'ai pay mes places  l'intrieur.

LE CONDUCTEUR.--On vous rendra l'argent.

MADAME COURTEMICHE.--Eh bien, oui, je monterai je n'abandonnerai pas
Chri-Mignon.

Mme Courtemiche descendit de l'intrieur, suivit le conducteur et se
prpara  grimper aprs lui l'chelle qu'on avait applique contre la
voiture. A la seconde marche, elle trbucha, lcha son chien, qui alla
tomber en hurlant aux pieds d'un voyageur, et serait tombe elle-mme
sans l'aide d'un des garons d'curie rest au pied de l'chelle, et du
conducteur, qui la saisit par le bras.

--Poussez, cria le conducteur; poussez, ou je lche.

--Tirez, cria le garon d'curie; tirez ou je tombe avec mon colis.

Le conducteur avait beau tirer, le garon avait beau pousser, Mme
Courtemiche restait au mme chelon, appelait d'une voix lamentable son
Chri-Mignon.

--Le voil, votre Chri-Mignon, dit un voyageur ennuy de cette scne. A
vous, conducteur! ajouta-t-il en ramassant le chien et en le lanant sur
l'impriale.

Le voyageur avait mal pris son lan; le chien n'arriva pas jusqu'au
sommet de la voiture; il retomba sur le sein de sa matresse, que le
choc fit tomber sur le garon d'curie; et tous trois roulrent sur
les bottes de paille places l heureusement pour le chargement de la
voiture, entranant avec eux le conducteur, qui n'avait pas pu dgager
son bras de l'treinte de Mme Courtemiche. La paille amortit le choc;
mais le chien, cras par sa matresse, redoublait ses hurlements, le
garon d'curie touffait et appelait au secours, le conducteur ne
parvenait pas  se dgager du chle de Mme Courtemiche, des pattes du
chien et des coups de pied du garon; les voyageurs riaient  gorge
dploye de la triste position des quatre victimes. Enfin, avec un
peu d'aide, quelques tapes au chien, quelques poussades  la dame et
quelques secours au garon, chacun se releva plus ou moins en colre.

--Madame veut-elle qu'on la hisse? dit un des voyageurs.

--Je veux user de mes droits, rpondit Mme Courtemiche, d'une voix
tonnante.

Et, saisissant son Chri-Mignon de ses bras vigoureux, elle s'lana,
avec plus d'agilit qu'on n'aurait pu lui en supposer,  la portire de
l'intrieur reste ouverte. De deux coups de coude elle refit sa place
et celle de Chri-Mignon, et dclara qu'on ne l'en ferait plus bouger.

Ses compagnons de l'intrieur voulaient rclamer, mais les autres
voyageurs taient impatients de partir, le conducteur se voyait en
retard; sans couter les lamentations de Prudence, de Mme Petitbeaudoit
et des deux Polonais (c'est--dire de Boginski et de son compagnon), il
monta sur le sige, fouetta les chevaux, et la diligence partit.

PRUDENCE.--Vous voil donc revenue avec votre vilaine bte. Madame,
Prenez garde toujours qu'elle ne gne ni moi ni mes jeunes matres, et
qu'elle ne nous empeste pas plus que de droit.

MADAME COURTEMICHE.--Qu'appelez-vous vilaine bte, Madame?

PRUDENCE.--Celle que vous avez sous le bras. Madame.

MADAME COURTEMICHE.--Bte vous-mme. Madame.

PRUDENCE.--Vilaine vous-mme, Madame.

--Mesdames, de grce, dit Mme Petitbeaudoit, de la douceur, de la
charit!

--Oui, Mesdames, reprit un des Polonais avec un accent trs prononc,
donnez-nous la paix.

PRUDENCE.--Je ne demande pas mieux, moi, pourvu que le chien ne se mette
pas de la partie comme tout  l'heure.

SECOND POLONAIS.--Moi vous promets que si chien ouvre sa gueule, moi,
faire taire.

PRUDENCE.--Avec quoi?

SECOND POLONAIS.--Avec le poignard qui a tu Russes  Ostrolenka.

PREMIER POLONAIS.--Et avec le bras qui a tu Russes  Varshava.

MADAME COURTEMICHE.--Ciel! mon pauvre Chri-Mignon! Malheureux Polonais,
la France qui vous reoit, la France qui vous nourrit, la France qui
vous protge! Et vous oserez percer le coeur d'un enfant de France?

PREMIER POLONAIS.--Chien pas enfant de France; moi tuer chien, pas tuer
Franais.

PRUDENCE, riant.--Ah! ah! ah! Je n'en demande pas tant; que ce chien
reste seulement tranquille et ne nous ennuie pas.

Innocent et Simplicie, placs en face de Prudence, de Mme Courtemiche
et de son chien, taient plus effrays qu'amuss de tout ce qui s'tait
pass depuis qu'ils taient installs dans la diligence. Le chien leur
causait une grande terreur, sa matresse plus encore. Ils se tenaient
blottis dans leur coin, ne quittant pas des yeux Chri-Mignon, toujours
prt  montrer les dents et  s'en servir; Mme Courtemiche leur lanait
des regards flamboyants, ainsi qu'aux Polonais, qu'elle prenait pour des
assassins, des gorgeurs.

Mme Courtemiche gardait son chien sur ses genoux; Prudence, se voyant
plus  l'aise, se calma entirement; fatigue de ses dernires veilles
pour les prparatifs du dpart, elle s'endormit; Innocent et Simplicie
fermrent aussi les yeux; le silence rgnait dans cet intrieur, si
agit une demi-heure auparavant. Chacun dormit jusqu'au relais; il
fallait encore deux heures de route.

Mais pendant ce calme, ce silence, Mme Courtemiche seule veillait
Chri-Mignon flairait des provisions dans le panier que Prudence avait
plac par terre sous, ses jambes; il luttait depuis quelques instants
contre sa matresse pour s'assurer du contenu du panier. Mme Courtemiche
l'avait pniblement retenu tant qu'un oeil ouvert pouvait le voir et le
dnoncer. Mais quand elle vit le sommeil gagner tous ses compagnons de
route, elle ne rsista plus aux volonts de l'animal gourmand et gt,
et, le dposant doucement prs du panier, non seulement elle le laissa
faire, mais encore elle aida au vol en dfaisant sans bruit le papier
qui enveloppait la viande. Chri-Mignon fourra son nez dans le panier,
saisit un gros morceau de veau froid, et se mit  le dvorer avec un
apptit dont se rjouissait le faible coeur de sa sotte matresse: A
peine avait-il aval le dernier morceau que la diligence s'arrta et
que chacun se rveilla. Les chevaux furent bientt attels; la voiture
repartit.

--Il est prs de midi, dit Prudence: c'est l'heure de djeuner;
avez-vous faim, Monsieur Innocent et Mademoiselle Simplicie?

--Trs faim, fut la rponse des deux enfants.

==Alors nous pouvons djeuner, et si ces messieurs les Polonais ont bon
apptit, nous trouverons bien un morceau  leur offrir.

Les yeux des Polonais brillrent, leurs bouches s'ouvrirent; les pauvres
gens n'avaient rien mang depuis la veille, pour mnager leur maigre
bourse et pouvoir payer le dner au Mans. Prudence les avait pris
en amiti  cause de leurs menaces contre le chien; elle reut avec
plaisirs les vifs remerciements des deux affams,

Prudence se baisse, prend le panier, le trouve lger, y jette un prompt
et mfiant regard.

--On a fouill dans le panier! s'crie-t-elle. On a pris la viande! Un
morceau de veau, blanc comme du poulet, pas un nerf, et pesant cinq
livres!

Prudence lve son visage tincelant de colre; elle parcourt de
l'oeil tous ses compagnons de route; les Polonais dsappoints, Mme
Petitbeaudoit stupfaite ne font natre aucun soupon. L'air mielleux et
placide de Mme Courtemiche veille sa mfiance: Chri-Mignon a le museau
gras, il y passe sans cesse la langue; son ventre est gonfl outre
mesure; de petits morceaux de papier gras paraissent sur son front et
sur une de ses oreilles.

--Voil le voleur! s'crie Prudence. C'est ce chien maudit qui a mang
notre djeuner, notre meilleur morceau! un morceau que j'avais choisi
entre cent chez le boucher, que j'avais fait rtir avec tant de soin!
Messieurs les Polonais, vengez-vous!

A peine Prudence avait-elle profr ces derniers mots,  peine Mme
Courtemiche avait-elle eu le temps de frmir devant la vengeance qu'elle
prvoyait, que les deux Polonais. obissant  un mme sentiment,
s'taient lancs sur le chien et l'avaient prcipit sur la grande
route par la glace reste ouverte.

La stupfaction de Mme Courtemiche donna  la diligence lance au galop,
le temps de faire un assez long trajet avant qu'elle, ft revenue de
son saisissement. Un silence solennel rgnait dans l'intrieur; chacun
contemplait Mme Courtemiche et se demandait  quel excs pourrait se
porter sa colre. Son visage, devenu violet, commenait  blmir, sa
lvre infrieure tremblait, ses mains se crispaient. Elle cherchait 
faire expier  Prudence le secours que lui avaient accord les
Polonais; elle n'osait pourtant s'attaquer  Prudence elle-mme; mais
l'attachement qu'elle paraissait avoir pour ses jeunes matres, dirigea
l'attaque de Mme Courtemiche. Elle poussa un cri sauvage, et, s'lanant
sur Innocent avant que personne et pu l'arrter, elle lui appliqua
soufflet sur soufflet, coup de poing sur coup de poing. Prudence n'avait
pas encore eu le temps de s'interposer entre cette femme furieuse et sa
victime, que les Polonais avaient ouvert la portire place au fond de
la voiture, et, profitant d'un moment d'arrt, ils avaient saisi Mme
Courtemiche et l'avaient dpose un peu rudement sur la mme grande
route o avait t lanc son Chri-Mignon. La diligence, en s'loignant,
leur laissa voir longtemps encore Mme Courtemiche, d'abord assise sur
la grande route, puis leve et menaant du poing la voiture qui
disparaissait rapidement  ses regards. Prudence approuva et remercia
les Polonais, Mme Petitbeaudoit les blma et leur dit qu'il pourrait
leur en arriver des dsagrments; les Polonais s'en moqurent et
demandrent  Prudence d'examiner le panier et ce qui restait. On
profita des places qui restaient libres pour se mettre  l'aise et pour
dfaire tout ce que renfermait le panier.

La prvoyance de la bonne reut sa rcompense; on trouva encore un gros
morceau de jambon, des oeufs durs, des pommes de terre, des galettes et
force poires et pommes. Le vin et le cidre n'avaient pas, t oublis.
Dans la joie de sa vengeance satisfaite. Prudence invita aussi Mme
Petitbeaudoit  partager leur repas; mais elle avait djeun avant de
partir et ne voulait rien devoir  Prudence, dont le langage et les
allures ne lui convenaient gure.

Les cinq autres convives s'acquittrent si bien de leurs fonctions, que
le panier demeura entirement vide; les Polonais en avaient consomm les
trois quarts; quand Simplicie demanda encore une poire et de la galette,
tout tait mang. Prudence se repentit de n'avoir pas mieux surveill
et mnag les provisions; elle jeta un regard de travers aux Polonais;
ceux-ci taient rassasis et contents: ils ne bougrent plus jusqu'
l'arrive  Laval, o les voyageurs descendirent pour attendre le train
qui devait les mener  Paris,



III

LE CHEMIN DE FER

--J'espre que nous serons plus agrablement en chemin de fer que dans
cette vilaine diligence, dit Simplicie.

C'taient les premires paroles qu'elle prononait depuis leur dpart;
Mme Courtemiche et son chien l'avaient terrifie ainsi qu'Innocent:

--Faites enregistrer votre bagage! cria un employ,

--O faut-il aller? dit Prudence.

--Par ici, Madame, dans la salle des bagages.

--Prenez vos billets, dit un second employ. On n'enregistre pas les
bagages sans billets.

Prudence ne savait auquel entendre, o aller,  qui s'adresser;
Simplicie  sa droite, Innocent  sa gauche gnaient ses mouvements;
elle demandait sa malle aux voyageurs, qui l'envoyaient promener, les
uns en riant, les autres en jurant. Enfin, les Polonais lui vinrent
obligeamment en aide: l'un se chargea des billets, l'autre du bagage. En
quelques minutes tout fut en rgle.

Prudence remerciait les Polonais, qui se rengorgeaient, ils la firent
entrer dans la salle d'attente des troisimes par habitude d'conomie,
ils avaient pris des troisimes pour leurs trois protgs comme pour
eux-mmes.

--Comme on est mal ici! dit Innocent.

--Il n'y a que des blouses et des bonnets ronds, dit Simplicie.

--La blouse vous gne donc, Mam'selle? s'cria un ouvrier  la face
rjouie. La blouse n'est pourtant pas mchante... quand on ne l'agace
pas.

--Est-ce que vous prfreriez le voisinage d'une crinoline qui vous
crase les genoux, qui vous serre les hanches, qui vous bat dans les
jambes? ajouta une brave femme  bonnet rond, en regardant de travers
Innocent et Simplicie.

Simplicie eut peur; elle se serra contre Prudence; celle-ci se leva
toute droite, le poing sur la hanche.

--Prenez garde  votre langue, ma bonne femme. Mam'selle Simplicie n'a
pas l'habitude qu'on lui parle rude; son papa, M. Gargilier, est un gros
propritaire d' huit lieues d'ici, je vous en prviens, et...

--Laissez-moi tranquille avec votre Monsieur propritaire. Je m'en moque
pas mal, moi. Je ne veux pas qu'on me mprise, moi et mon bonnet rond,
et je parlerai si je veux et comme je veux.

--Bien, la mre! reprit l'ouvrier  face rjouie. C'est votre droit de
vous dfendre; mais tout de mme, je pense que Mam'selle... Simplicie,
puisque Simplicie il y a, n'y a pas mis de malice; la voil tout
effraye, voyez-vous; les malicieux a ne s'effarouche pas pour si peu.
N'ayez pas peur, Mam'selle; vous n'tes pas ces habitus de troisimes,
je crois bien. Tenez votre langue et on ne vous dira rien, non plus qu'
ce grand garon qu'on dirait pass dans une filire, ni  cette brave
dame qui veille sur vous comme une poule sur ses poussins.

La bonhomie de l'ouvrier calma la bonne femme et rassura Prudence,
Innocent et Simplicie. Peu d'instants aprs, le sifflet, la cloche
et l'appel des employs annoncrent l'arrive du train; les portes
s'ouvrirent; les voyageurs se prcipitrent sur le quai, et chacun
chercha une place convenable dans les wagons.

Prudence voulut entrer dans les premires, les employs la repoussrent;
dans les secondes, elle fut renvoye aux troisimes, dont l'aspect lui
parut si peu agrable qu'elle commena une lutte pour arriver du
moins aux secondes. Mais les employs, trop occups pour continuer la
querelle, s'loignrent, la laissant sur le quai avec les enfants.

--Train va partir! cria un des Polonais tablis dans un wagon de
troisime.

--Montez vite! cria le second Polonais.

Prudence hsitait encore; le premier coup de sifflet tait donn; les
deux Polonais s'lancrent sur le quai, saisirent Prudence, Innocent et
Simplicie, les entranrent dans leur wagon et refermrent la portire.
Au mme instant le train s'branla, et Prudence commena  se
reconnatre. Elle tait entre ses deux jeunes matres et en face des
Polonais; le wagon tait plein, il y avait trois nourrices munies de
deux nourrissons chacune, un homme ivre et un grand Anglais  longues
dents.

BOGINSKI.--Sans nous, vous restiez  Laval, Madame, et vous perdiez
places et malle.

PRUDENCE.--La malle! Seigneur Jsus! O est-elle, la malle? Qu'en
ont-ils fait?

BOGINSKI.--Elle est dans bagage, Madame; soyez tranquille, malle jamais
perdue avec chemin de fer!

Prudence prenait confiance dans les Polonais; elle ne s'inquita donc
plus de sa malle et commena l'examen des voyageurs; les poupons
criaient tantt un  un, tantt tous ensemble. Les nourrices faisaient
boire l'un, changeaient, secouaient l'autre; les couches salies
restaient sur le plancher pour scher et pour perdre leur odeur
repoussante, Simplicie tait en lutte avec une nourrice qui lui dposait
un de ses nourrissons sur le bras. La nourrice ne se dcourageait pas
et recommenait sans cesse ses tentatives. Simplicie sentit un premier
regret d'avoir quitt la maison paternelle; ce voyage dont elle se
faisait une fte, qui devait tre si gai, si charmant, avait commenc
terriblement, et continuait fort dsagrablement.

--Prudence, dit-elle enfin  l'oreille de sa bonne, prends ma place, je
t'en prie, et donne-moi la tienne; cette nourrice met toujours son sale
enfant sur moi; tu, la repousseras mieux que moi.

Prudence ne se le fit pas dire deux fois; elle se leva, changea de place
avec Simplicie, et, regardant la nourrice d'un air peu conciliant, elle
lui dit en se posant carrment dans sa place:

--Ne nous ennuyez pas avec votre poupon, la nourrice. C'est vous qui en
tes charge, n'est-ce pas? C'est vous qui gardez l'argent qu'il vous
rapporte? Gardez donc aussi votre marmot: je n'en veux point, moi;
vous tes avertie; tant pis pour lui si j'ai  le pousser. Je pousse
rudement, je vous en prviens.

LA NOURRICE.--En quoi qu'il vous gne, mon enfant? Le pauvre innocent ne
sait pas seulement ce que vous lui voulez.

PRUDENCE.--Aussi n'est-ce pas  lui que je m'adresse, mais  vous. Je ne
veux que la paix moi, et pas autre chose.

--La paix arme, je crois, dit le grand Anglais avec un accent trs
prononc.

LA NOURRICE.--Ah! vous tes un milord, vous! Ne vous mlez pas de nos
affaires, s'il vous plat Quand les Anglais vous arrivent  la traverse,
ils font toujours du gchis!

--Quoi c'est gchis? demanda l'Anglais.

Un des Polonais voulut expliquer  l'Anglais dans son jargon ce qu'on
entend en franais par le mot gchis, il mla  son explication quelques
mots piquants contre le gouvernement anglais dans les affaires de
l'Europe.

Moi comprends pas, dit l'Anglais avec calme, et il resta silencieux;
mais sa rougeur, son air mcontent prouvaient qu'il avait compris.

Prudence approuvait le Polonais du sourire; on approchait du Mans;
les Polonais espraient voir rcompenser leur persvrance  aider et
soutenir Prudence et ses enfants par une invitation  dner.

Leur espoir ne fut pas tromp. Quand le train s'arrta et que
4es Polonais eurent fait comprendre  Prudence que les voyageurs
descendaient pour dner, elle sortit du wagon avec Innocent et
Simplicie, escorte de ses deux gardes du corps, qui la firent placer 
table. Ils allaient faire mine de se retirer, quand Prudence, effraye
du bruit et du mouvement. leur proposa de se mettre  fable avec eux et
de les faire servir. Les Polonais se regardrent d'un air triomphant
et prirent place, l'un  la droite, l'autre  la gauche de leurs trois
protgs et bienfaiteurs. Le service se fit rapidement; Prudence et les
enfants mangeaient et buvaient comme s'ils avaient la soire devant eux;
mais les Polonais dvoraient avec rapidit; ils connaissaient le prix du
temps en chemin de fer.

Quand les employs crirent: En voiture. Messieurs! en voiture! les
Polonais avaient bu et mang tout ce qu'ils avaient devant eux et tout
ce qu'on leur avait servi. Prudence et les enfants commenaient leur
rti.

--Comment! en voiture! Mais, nous n'avons pas fini. Dites donc,
conducteur, attendez un peu; laissez-nous finir, dit Prudence, alarme.

La cloche sonna. En voiture. Messieurs! fut la seule rponse qu'elle
reut. Les Polonais se chargrent du paiement avec la bourse de
Prudence; elle profita de ces courts instants pour remplir ses poches de
poulet, de gteaux, de pommes, et se laissa entraner ensuite par les
Polonais. Ils lui firent retrouver son wagon qu'elle avait perdu,
et chacun reprit sa place, except le milord, qui avait chang de
compartiment et l'homme ivre, qu'on avait tir du wagon et qu'on avait
couch sur un des bancs de la salle des bagages.



IV

ARRIVE ET DSAPPOINTEMENT

Simplicie et Innocent achevrent leur voyage silencieusement comme ils
l'avaient commenc. Ils furent enchants d'arriver enfin  Paris, objet
de leurs voeux. Ils s'attendaient  voir leur tante avec ses gens et une
voiture, les attendant  la gare. Personne ne vint les rclamer. Les
enfants, taient dsappoints; Prudence tait effraye. Qu'allaient-ils
devenir, au milieu de ce monde agit, de ce bruit? Heureusement, les
Polonais taient encore  ses cts et l'aidrent, comme  Redon, 
sortir d'embarras. Quand elle eut sa malle, quand les Polonais lui
eurent fait avancer un fiacre et l'y eurent fait entrer en lui demandant
o il fallait aller, la pauvre Prudence resta terrifie; elle avait
oubli l'adresse dela, tante des enfants et elle ne retrouvait pas sur
elle la lettre que M. Gargilier lui avait remise pour sa soeur.

La terreur de Prudence gagna les enfants; ils se mirent  pleurer. Le
cocher s'impatientait; les Polonais ne bougeaient pas; un nouvel espoir
se glissait dans leur coeur. Prudence serait oblige de coucher dans un
htel, ils lui offriraient de la garder jusqu' ce qu'elle et retrouv
la tante perdue, et ils vivraient jusque-l sans rien dpenser.

--Que faire? o aller? s'cria Prudence perdue.

--Malheureux voyage! s'cria Simplicie.

--O coucherons-nous? s'cria Innocent.

--a pas difficile, dit un des Polonais. Moi connatre htel excellent
pour coucher et manger.

--Excellents Polonais! sauvez-nous. Menez-nous dans quelque maison o
mes jeunes matres soient en sret, et ne nous quittez pas, ne nous
abandonnez pas.

--Rue de la Clef, 25! s'crirent les Polonais en sautant dans le
fiacre.

--C'est diablement loin, murmura le cocher en refermant la portire avec
humeur.

Le fiacre se mit en route; Prudence tranquillise par la prsence de
ses sauveurs, se mit  regarder avec une admiration croissante les
boutiques, les lanternes, le mouvement incessant des voitures et des
pitons.

Le coeur des Polonais nageait dans la joie; leur petite bourse restait
intacte; ils avaient vcu toute la journe aux dpens des Gargilier, et
ils taient certains de pouvoir continuer leur protection intresse
pendant deux ou trois jours encore.

Innocent et Simplicie pleuraient leurs esprances trompes; ils taient
humilis, dsols et dj dcourags. Les exclamations de Prudence les
tirrent pourtant de leur abattement, et ils admirrent  leur tour, en
longeant les quais, cette longue file de lumires reflte dans l'eau et
ces boutiques si bien claires.

Enfin, ils arrivrent rue de la Clef, 25. La maison tait de pauvre
apparence; les Polonais descendirent et demandrent les logements
ncessaires. Il fallut payer d'avance, Prudence leur remit dix francs,
prix des cinq lits ncessaires pour la nuit. On descendit la malle de
dessus l'impriale; on la monta le long de l'escalier sale, sombre
et infect qui, menait aux logements arrts, et on entra dans un
appartement compos de deux pices; la premire tait sans croises et
contenait deux lits pour les Polonais. La seconde avait une fentre et
trois lits pour Prudence et les enfants. On leur apporta leur malle, une
chandelle pour eux et une autre pour la premire pice.

--Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda la fille.

--Rien, rien, rpondit tristement Prudence.

La fille se retira en fermant la porte; les Polonais avaient allum
chacun leur pipe; ils fumaient et chantaient  mi-voix: _Boz cos
Polski_ en action de grces de la bonne chance que le bon Dieu leur
avait envoye.

--Nous heureux! nous heureux! disait  mi-voix Cozrgbrlewski.

--Pourvu cela dure, rpondit de mme Boginski. Si elle ne peut avoir
l'adress qu'en crivant  pre!

COZRGBRLEWSKI.--Non! non, pas comme a! Est facile  arranger. Nous
aiderons  dfaire paquets et chercher lettre; et si je trouve!

BOGINSKI.--Que feras-tu?

COZRGBRLEWSKI.--Tu verras! Ferons chose ensemble.

--Messieurs les Polonais, tes-vous couchs? dit la voix lamentable de
Prudence.

--Mon, non, Madame; toujours  votre service, rpondirent-ils d'un
commun accord en s'lanant dans la chambre.

--Je ne trouve pas la clef de ma malle; nos effets de nuit sont dedans;
nous ne pouvons rien avoir.

--Mille tonnerres! Comment faire, Boginski?

--Donne-moi quelque chose; as-tu un crochet?

Cozrgbrlewski tira de sa poche un crochet; il le fit entrer lui-mme
dans la serrure de la malle, tourna, retourna, et,  force de tourner
et de fouiller, il parvint  ouvrir la malle. La premire chose qu'il
aperut fut la lettre de M, Gargilier  Mme Bonbeck, rue Godot, No 15.
Il rpta plusieurs fois en lui-mme cette prcieuse adresse et fit
ensuite une exclamation de surprise comme s'il venait de dcouvrir la
lettre.

--Quoi! s'cria Prudence, la malle serait-elle vide?

--Bonheur, Madame, bonheur! Voici lettre!

--Imbcile! lui dit Boginski  l'oreille.

--Tu verras; tais-toi, rpondit de mme Cozrgbrlewski.

--Ma lettre! merci, Messieurs, merci! Que de reconnaissance nous vous
devons! Que de services vous nous avez rendus!

Les Polonais salurent d'un air satisfait et se retirrent dans leur
chambre, laissant, Prudence et les enfants fouiller dans la malle pour y
retrouver leurs affaires de nuit. Quand ils eurent ferm la porte:

BOGINSKI.--Pourquoi toi rendre lettre, imbcile? Nous maintenant devenus
inutiles.

COZRGBRLEWSKI.--Imbcile toi-mme! Toi pas voir pourquoi? Moi courir
vite chez Bonbeck; dire  elle que neveu, nice et bonne dame perdus,
embarrasss. Elle contente; nous ramener  elle neveu, nice et bonne
dame; tous remercier, contents; inviter toi, moi  venir voir; et nous
dner, djeuner, tout. Et puis moi commence  aimer les petits et la
dame; eux tristes; elle trs bonne, et confiante en nous.

--Trs bien, rpondit Boginski; moi rester, toi Vite partir chez
Bonbeck.

Cozrgbrlewski prit sa vieille casquette dix fois raccommode, descendit
l'escalier, sauta dans la rue et partit en courant.

Pendant qu'il courait, les enfants regardaient tristement leurs lits
sales et vieux. Simplicie pensait  celui qu'elle avait eu chez sa mre
et soupirait. Innocent faisait les mmes rflexions et rpondait par des
soupirs  ceux de sa soeur.

--Et bien, qu'avez-vous. Monsieur et Mam'selle? N'tes-vous pas
contents? Ne sommes-nous pas  Paris, votre beau Paris? Jolies auberges,
vraiment! Beau plaisir! Voyage bien agrable! Bonne nuit que nous allons
passer!

--Mon Dieu, mon Dieu! s'cria Simplicie, laissant couler ses larmes, si
j'avais devin tout cela, je n'aurais jamais demand  venir  Paris.

INNOCENT.--Attends donc! Tu vois que nous sommes perdus! Demain nous
irons chez ma tante; c'est alors que nous serons bien. C'est la faute de
Prudence qui a mis la lettre de papa dans la malle.

PRUDENCE.--Et o fallait-il donc que je la misse Monsieur?

INNOCENT.--Dans ta poche! tu l'aurais trouve en arrivant.

PRUDENCE.--Cest facile  dire: dans ta poche. Ma poche est si bourre
qu'on n'y ferait pas entier une pingle. Est-ce aussi ma faute si
ce gueux de chien et sa mchante matresse nous ont vol, mang nos
provisions? Et puis tout le reste, est-ce ma faute aussi?

INNOCENT.--Je ne dis pas cela. Prudence; seulement je dis que...,
que..., enfin que c'est ta faute.

PRUDENCE.--Cest cela| Et moi. Je dis que si vous n'aviez pas pleurnich,
ennuy, assot votre papa et votre maman, on ne nous aurait pas envoys
 Paris, et que nous, serions rests tranquillement chez nous.

SIMPLICIE.--C'est ta faute, Innocent: c'est toi qui m'as dit de pleurer
et de bouder.

INNOCENT.--Eh bien, n'avons-nous pas russi? Tu verras demain comme
tu seras contente!... Je suis fatigu, j'ai sommeil, ajouta-t-il en
billant.

Les enfants, se couchrent; Prudence se coucha aussi aprs avoir rang
sa malle, mais ce ne fut pas pour dormir. A peine la chandelle fut-elle;
teinte, que des centaines, des milliers de punaises commencrent leur
repas sur le corps des trois dormeurs. Ils se tournaient, s'agitaient
dans leurs lits; ils crasaient les punaises par centaines; d'autres
revenaient, et toujours et toujours. Simplicie se grattait, se relevait,
se recouchait, gmissait, pleurait. Innocent grognait, se fchait,
tapait son lit  coups de poing. Prudence comprimait sa colre,
maudissait Paris, sans oser toutefois maudire la fantaisie absurde
des enfants et l'incroyable faiblesse des parents. Le jour vint: les
punaises se retirrent bien repues, bien gonfles du sang de
leurs victimes, et les trois infortuns, succombant  la fatigue,
s'endormirent si profondment, qu'ils n'entendirent l'appel des Polonais
qu'au troisime coup de poing qui branlait la porte. Il faisait grand
jour; il tait neuf heures.

--Quoi? qu'est-ce? que me veut-on? s'cria Prudence  moiti endormie.

BOGINSKI.--Il est neuf heures. Madame. Tante Bonbeck attend  dix. Faut
partir bientt.

PRUDENCE.--Je ne comprends pas. Comment Mme Bonbeck sait-elle que nous
sommes ici?

BOGINSKI.--Mon ami est all hier soir; il a lu l'adresse sur la lettre,
a couru pour aider.

PRUDENCE.--Excellents Polonais! vous serez rcompenss! Vite, Monsieur,
Mademoiselle, levez-vous... Levez-vous promptement et partons.

COZRGBRLEWSKI.--Pas partir sans manger; pas sain  Paris sortir sans
estomac plein. Voil caf prt.

PRUDENCE.--Merci, chers sauveurs! Cinq minutes et nous sommes prts.

La toilette ne fut pas longue; un peu d'eau aux main et au visage, un
coup de brosse aux cheveux emmls, et la porte fut ouverte par Prudence
pour donner passage aux Polonais apportant un plateau charg de tasses,
de caf, lait, sucre, pain, beurre.

Vous permettez-nous manger avec vous? dit Boginski.

--Avec plaisir et reconnaissance, chers protecteurs, rpondit Prudence
attendrie.

Ils avaient tous faim et tous mangrent copieusement; mais, entre tous,
les Polonais se distingurent par leur apptit vorace; le pain de six
livres, le litre de caf, la cruche de lait, la motte de beurre, le
sucrier plein furent engloutis par les Polonais affams. Lorsqu'il n'y
eut plus rien  manger, ils se levrent, regardrent Prudence et les
enfants, et ne purent s'empcher de sourire en voyant leurs visages
rouges et bouffis.

--C'est puces qui ont mang visage? demanda Boginski en cherchant 
prendre un air de compassion.

PRUDENCE.--Non, ce sont des punaises; nous n'avons pas dormi jusqu'au
jour. Je ne pensais pas qu' Paris on ft mang de punaises.

COZRGBRLEWSKI.--Paris grand! Place pour tous.

--Il faut payer et partir, Madame, dit Boginski d'un air aimable.

PRUDENCE.--A qui faut-il payer?

BOGINSKI.--Moi vous pargner la peine. Donnez argent, et moi aller
payer.

Prudence remercia, salua et remit  son protecteur une pice de vingt
francs. Boginski revint bientt, lui apportant douze francs de monnaie.



V

MADAME BONBECK

Prudence acheva de tout ranger dans la malle, que les Polonais
chargrent sur leurs paules, et tous descendirent l'escalier noir et
tortueux, qui les mena jusque dans la rue. La malle fut pose  terre;
Cozrgbrlewski courut chercher un fiacre, qu'il ne tarda pas  amener
 la porte; on plaa la malle sur l'impriale; Prudence, Innocent,
Simplicie et les Polonais s'entassrent dans le fiacre.

15, rue Godot! cria Boginski; et le fiacre partit. A dix heures
sonnantes, il s'arrta  l'adresse indique. Tous descendirent; on prit
la malle.

--Mme Bonbeck? dit Boginski au portier aprs avoir pay le fiacre avec
l'argent de Prudence.

--Au cinquime, au bout du corridor, premire porte  gauche, rpondit
le portier sans regarder les entrants.

Tous montrent; au troisime tage, ils commencrent  ralentir le pas,
 souffler  s'arrter.

--Comme ma tante demeure haut! dit Simplicie.

--L'escalier est joli et clair! dit Innocent.

--Diable de Paris! marmotta Prudence. Tout y est incommode et pas du
tout comme chez nous. Cette ide de btir des maisons qui n'en finissent
pas; tage sur tage! a n'a pas de bon sens!

--Ouf! dirent les Polonais en dposant lourdement leur charge  la porte
de Mme Bonbeck;

Boginski, qui, tait au fait des usages de Paris, tira le cordon de la
sonnette; une femme assez sale et d'apparence maussade vint ouvrir,

--Qui demandez-vous? dit-elle d'un ton bref. C'est vous qui tes venu
hier soir pour parler  Madame?

--Oui, Madame, et nous demander Bonbeck, dit Cozrgbrlewski

--Qu'est c'est que a, Bonbeck? rpondit la bonne en fronant le
sourcil.

--Mme Bonbeck, tante de M. Innocent que voici et de Mlle Simplicie que
voil, s'empressa de rpondre Prudence en faisant force rvrences.

--Entrez, reprit la bonne en s'adoucissant... Et ces messieurs,
entrent-ils aussi? Qu'est-ce qu'ils veulent?

--Nous amis de Madame et des enfants; nous les dfendre les aider
beaucoup.

--Ce sont nos protecteurs, nos sauveurs, reprit Prudence avec vivacit.

--Entrez tous, continua la bonne, en jetant toutefois sur les Polonais
un regard de mfiance.

--Sac  papier! sabre de bois! vas-tu me laisser aller, toi, l'amour des
chiens! cria une voix presque masculine.

Au mme instant, la porte du salon s'ouvrit, et Mme Bonbeck fit son
entre tenant par les oreilles un superbe pagneul qui sautait sur elle
et gnait sa marche.

C'tait une femme de soixante-dix ans, sche, vigoureuse, dcide,
taille moyenne, cheveux gris, tte nue, petits yeux gris malicieux, nez
recourb, bouche maligne; l'ensemble bizarre et conservant des restes de
beaut.

--A bas! l'amour des chiens! Va embrasser tes nouveaux compagnons!
Bonjour, Simplette; bonjour pauvre Innocent; bonjour, dame Prude. On
vous a annoncs hier soir; je vous attendais; je n'ai pas t vous
prendre  la gare, comme le demandait mon frre, parce que j'avais de
la musique... chez moi, mais j'ai bien pens que vous vous tireriez
d'affaire sans moi. Ah! ah! ah! quelles mines vous avez!... Allons donc,
n'allongez pas vos visages! Sont-ils rouges, sont-ils drles! Et vous
autres, grands nigauds! Des Polonais, pas vrai? Je vous reconnais, mes
gaillards. Allons entrez tous chez la vieille tante. Pas de crmonies,
et pas d'air guind! J'aime qu'on rie chez moi! Celui qui ne rit pas
n'a pas une bonne conscience! Par ici, l'amour des chiens, par ici;
fais-leur voir comme tu es bon ami avec l'amour des chats... Tenez,
voyez-moi a! Voyez cet amour de chat! un peu pel parce qu'il est vieux
comme sa matresse, et qu'il bataille par-ci par-l avec l'amour des
chiens. A bas!  bas! l'amour des chats! Voyons, pas de batailles! A
bas, l'amour des chiens! Sac  papier! A bas! Je dis!

L'amour des chiens, l'amour des chats n'coutaient pas les paroles
conciliantes de leur matresse, ils se battaient comme des enrags;
l'amour des chiens arrachait  belles dents les poils dj endommags
de son ami; l'amour des chats griffait  pleines griffes le nez, les
oreilles, les yeux de son camarade. Mme Bonbeck criait, se jetait entre
eux, tapait l'un, tapait l'autre, sans pouvoir les sparer.

--Satanes btes! s'cria-t-elle. Ah! vous en voulez? On y va, on y va!

Et, saisissant un fouet, elle distribua des avertissements si frappants,
que chien et chat se sparrent et se rfugirent dans leurs coins,
hurlant et miaulant.

Mme Bonbeck remit son fouet en place, s'approcha en riant des enfants
consterns, de Prudence ptrifie et des Polonais bahis:

--Voil ma manire, dit-elle. Je fais tout rondement. Allons entrez
au salon. Prude, ma fille, va-t'en dans ta chambre; range tout,
Croquemitaine, t'aidera. C'est ma bonne que j'appelle Croquemitaine,
parce qu'elle  toujours l'air de vouloir avaler tout le monde. Allons,
ajouta-t-elle en poussant  deux mains les enfants et les Polonais, je
veux qu'on rie, moi.

--Ah! ah! ah! ont-ils l'air effars! Je ne vous mangerai pas allez!

COZRGBRLEWSKI.--Moi pas me laisser avaler, pas passer. Gorge troite,
moi large!

MADAME BONBECK.--Bien dit, mon garon! Comment vous appelez-vous?

COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mme Bonbeck.

MADAME BONBECK.--Eh? Coz... quoi?

COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mme Bonbeck.

MADAME BONBECK.--Diable de nom! Ces Polonais, a a des noms qu'une
langue franaise ne peut pas prononcer.

BOGINSKI.--Langue franaise doue, jolie, bonne, comme dames franais.

MADAME BONBECK.--Tiens, tiens, vous tes le flatteur de la bande! C'est
bien mon ami; c'est l'ancienne politesse franaise. Et comment vous
appelez-vous?

BOGINSKI--Boginski, Madame Bonbeck.

MADAME BONBECK.--A la bonne heure! Boginski! c'est un nom chrtien,
au moins. Cozi.. ki! je ne vous appellerai pas souvent, vous. Et toi,
Simplette, et toi, Innocent, allez-vous rester  tournoyer comme des
toupies d'Allemagne? Que veux-tu faire, toi?

SIMPLICIE, timidement.--Ce que vous voudrez, ma tante.

MADAME BONBECK, _l'imitant_.--Ce que vous voudrez, ma tante... Sotte,
va! Tche d'avoir une volont, sans quoi je t'en donnerai avec le fouet
de l'amour des chiens et l'amour des chats.

Simplicie frmit et regarda sa tante avec terreur.

MADAME BONBECK.--Et toi. Innocent, n'as-tu pas une volont?

INNOCENT.--Si, ma tante. Je veux entrer en pension.

MADAME BONBECK.--Pour quoi faire, imbcile? Pour crever d'ennui?

INNOCENT.--Je veux porter un uniforme comme Lonce qui est entr au
collge Stanislas.

MADAME BONBECK.--Si c'est pour porter un uniforme, je te ferai recevoir
dans les enfants de troupe, grand nigaud; tu aurais bien par-ci par-l
quelques coups de fouet et tes camarades  tes trousses, mais tu
courrais les champs et tu ne plirais pas sur ces diables de grec et de
latin auxquels ils ne comprennent rien, quoi qu'ils en disent.

INNOCENT.--Papa veut bien que j'entre en pension, ma tante; et il ma dit
que j'entrerais dans la pension des Jeunes savants.

MADAME BONBECK.--nes savants, tu veux dire, nigaud?

Innocent n'osa pas rpliquer; Mme Bonbeck lui donna en riant une
tape sur les reins, et s'assit dans un fauteuil. Elle interrogea les
Polonais, qui lui racontrent les aventures du voyage de Prudence et des
enfants; elle rit  se pmer; sa gaiet gagna, les Polonais et mme les
enfants.

--Je vois que vous tes de bons enfants, dit-elle aux Polonais. O
demeurez-vous? que faites-vous?

BOGINSKI.--Nous n'avons pas de demeure et pas rien  faire.

MADAME BONBECK.--De quoi vivez-vous?

BOGINSKI.--Gouvernement donne un franc cinquante par jour.

MADAME BONBECK.--Mais c'est une horreur! Comment peut-on vous faire
vivre avec si peu de chose? coutez-moi, mes amis; moi qui n'ai pas
comme le gouvernement dix ou quinze mille Polonais  nourrir, Je vous
offre une chambrette chez moi. Je ne suis pas riche, mais j'ai bon
coeur, moi. Vous m'aiderez  faire marcher mon mnage et vous aiderez
Croquemitaine. Est-ce entendu? cela vous convient-il?

BOGINSKI.--Mme Bonbeck trs bonne; mon camarade et moi trs contents,
trs reconnaissants. Nous faire tout pour Marne Bonbeck et Marne
Croquemitaine.

MADAME BONBECK.--Cest bien; suivez-moi tous, je vais vous tablir chacun
chez vous.

Mme Bonbeck sortit suivie des enfants, des Polonais, de l'amour des
chiens et de l'amour des chats; ils marchrent vers la cuisine en
traversant la salle  manger, la chambre de Mme Bonbeck, la chambre
destine  Innocent,  Simplicie et  Prudence, ensuite un bout du
corridor, puis la cuisine, o Croquemitaine fit connaissance avec
Prudence.

MADAME BONBECK.--Tiens, Croquemitaine, je t'amne de bons garons qui
vont t'aider et qui nous feront rire.

CROQUEMITAINE.--Madame veut loger ces messieurs?

--Et o Madame veut-elle les mettre?

MADAME BONBECK.--C'est ton affaire, mets-les o tu voudras, couche-les
comme tu pourras, et fais-les marcher rondement. Ils ont de drles de
noms, va; celui-ci s'appelle Boginski, et l'autre, Polonais pur sang,
Cozrrrbrrrgrr... je ne sais quoi. Nous l'appellerons Coz pour abrger.
L! vous, voil installs, les Polonais. Venez, vous autres, et toi
aussi, Prude, tu vas dfaire la malle des enfants.

Elle les mena dans leur chambre, donna une tape  l'un, tira l'oreille
de l'autre, et les quitta en riant pour tudier sur son violon un
morceau de Mozart qu'elle devait corcher le soir avec trois ou quatre
vieux amis qui grattaient comme elle du violon, de la contrebasse, ou
qui soufflaient dans des fltes.

--Innocent, dit Simplicie, quand ils furent seuls avec Prudence, ma
tante est singulire; elle me fait peur.

INNOCENT.--Pas  moi; il ne s'agit que de lui rpondre et de la faire
rire. C'est une bonne femme.

SIMPLICIE.--Bonne! tu as donc oubli comme elle a battu son chien et son
chat?

INNOCENT.--Je crois bien; ils se battent quand elle veut nous faire voir
comme ils sont bons amis!

SIMPLICIE.--Et puis, comme elle crie, comme elle rit fort, comme elle
jure! Mon Dieu! que je vais tre malheureuse! Pourquoi ne suis-je pas
reste avec maman et papa?

INNOCENT.--Laisse donc! tu t'habitueras. Je te dis qu'elle est trs
bonne femme.

PRUDENCE.--Je ne sais pas o mettre nos affaires; il n'y a ni commode,
ni armoire dans la chambre.

INNOCENT.--Tiens, voil un grand placard avec six tablettes; mets tout
cela dedans.

PRUDENCE.--C'est ais  dire, mets tout cela dedans! o voulez-vous que
j'accroche les robes de Mademoiselle et vos habits d'uniforme?

INNOCENT.--Laisse-les dans la malle; d'abord, pour les miens, j'espre
bien les emporter bientt  la pension.

PRUDENCE.--Et les robes de Mademoiselle, elles seront chiffonnes dans
la malle.

INNOCENT.--Bah! il n'y a pas grand malheur? a ira tout de mme.

SIMPLICIE.--Tu es bon, toi! Je ne veux pas que mes robes soient
chiffonnes; je veux qu'on les accroche.

PRUDENCE.--O Mademoiselle veut-elle que je les mette? Il n'y a ni
armoires ni portemanteaux.

SIMPLICIE.--Je veux qu'on sorte mes robes.

INNOCENT.--Non, on ne les sortira pas.

SIMPLICIE.--Je te dis que si; je les sortirai moi-mme.

Simplicie voulut tirer ses robes hors de la malle; Innocent se
jeta dessus et la repoussa. La lutte continua quelque temps assez
silencieuse, mais petit  petit s'anima; des paroles on en vint aux
tapes, et les enfants se querellaient avec acharnement, malgr les
remontrances de la bonne, quand la tante Bonbeck entra pour connatre la
cause des cris et du bruit qui troublaient sa musique.

Diables d'enfants! allez-vous finir! A-t-on jamais vu des enrags
pareils! Faut-il que je prenne mon fouet pour vous sparer comme l'amour
des chiens et l'amour des chats?

La menace fit son effet. Innocent lcha Simplicie, qu'il tenait par ses
jupes d'une main, pendant qu'H tapait de l'autre, et Simplicie abaissa
ses pieds qui battaient le tambour sur les jambes et les reins
d'Innocent. La tante les fit approcher, les gratifia chacun d'une paire
de claques, et retourna  son violon.

Prudence resta bahie de voir ainsi traiter ses jeunes matres; Innocent
et Simplicie, se frottaient les joues en pleurnichant tout bas.

--Tu vois comme elle est mchante, dit Simplicie  voix basse.

INNOCENT.--Elle tape joliment fort; sa main est sche et dure comme du
fer.

SIMPLICIE.--J'crirai  maman que je ne veux pas rester chez elle.

INNOCENT.--O iras-tu? Moi, c'est diffrent; J'irai  la pension des
Jeunes savants. Prudence, prends la lettre que papa a crite au matre
de pension; nous irons la porter aujourd'hui.

PRUDENCE.--La voici dans mon portefeuille, monsieur Innocent. Mais
comment trouverons-nous la rue et la maison?

INNOCENT.--Nous dirons  un des Polonais de nous y mener.

PRUDENCE.--C'est une bonne ide, a. Je vais vite ranger vos effets, et
nous appellerons les Polonais.

Prudence, aide d'Innocent et de Simplicie, parvint  tout mettre en
ordre; elle mit le linge entre les matelas; elle enveloppa dans une
serviette celui d'Innocent, dans une autre tes habits et chaussures du
collge; elle arrangea de son mieux ses robes et celles de Simplicie
dans les deux compartiments de la malle; ensuite elle donna aux enfants
de l'eau, du savon, des peignes et des brosses. Ils firent leur toilette
et s'apprtaient  sortir, quand Croquemitaine vint les prvenir qu'il
tait midi et, que leur tante les attendait pour djeuner. Ils n'osrent
pas rsister  la sommation, et, laissant Prudence djeuner de son ct
avec Croquemitaine, ils allrent au salon.

--Arrivez donc, sapristi! J'aime qu'on soit exact, moi; mettons-nous 
table, j'ai une faim d'enrage. Mets-toi l, Simplette,  ma droite; et
toi, par ici, nigaud, en face de moi. O sont les Polonais? Fais-les
venir, Croquemitaine. Je n'aime pas attendre, tu sais.

Deux minutes aprs, les Polonais, lavs, peigns, nettoys, entraient,
saluaient, remerciaient.

--Aurez-vous bientt fini vos rvrences? Je n'aime pas tout a. A
table, et mangeons.

Croquemitaine apporta une omelette. Mme Bonbeck la partagea en cinq
parts, rservant un bout pour Prudence et Croquemitaine.

--Tiens, Croquemitaine, emporte a et mange l-bas avec Prude, qui doit
avoir l'estomac creux. J'ai une faim terrible, moi!

Tous mangrent leur omelette sans souffler mot. Quand ils eurent fini,
la tante Bonbeck versa  boire.

--Peu de vin, beaucoup d'eau, dit-elle en riant; c'est mon rgime et
celui de ma bourse, qui est maigre et souvent vide, a ne vous va pas,
eh! les Polonais? Vous aimeriez beaucoup: de vin et peu d'eau! Pas vrai?

COZRGBRLEWSKI.--Je ne dis pas non, Mme Bonbeck; mais faut prendre quoi
on donne.

MADAME BONBECK.--Et dire merci encore, Monsieur Coz. Avec vos trente
sous par jour. Vous auriez chez vous de l'eau de Seine et du pain de
munition.

COZRGBRLEWSKI.--Je dis pas non, Mme Bonbeck; faut prendre quoi on a.

MADAME BONBECK.--Dites donc, mon cher, ne rptez pas  chaque phrase:
Mme Bonbeck. Avez-vous peur que je n'oublie mon nom, par hasard?

COZRGBRLEWSKI.--Oh! cela non, Mme Bon...

MADAME BONBECK.--Encore? Sac  papier! vous m'ennuyez, savez-vous?
Laissez parler Boginski; je l'aime mieux que vous avec votre nez rouge
et vos grosses moustaches rousses. Voyons, Boginski, mon garon,
racontez-nous quelque chose.

BOGINSKI.--Volontiers, moi savoir beaucoup; moi raconter comment un jour
j'tais beaucoup fatigu, avec camarades aussi; j'avais rest  cheval
quinze jours; j'avais pas t bottes; les Russes toujours prs; chevaux
pas t brides et selles; pieds  moi grattaient beaucoup; cheval buvait
eau frache; moi t bottes et voir pieds en sang, des btes mille et
dix mille courir partout sur pieds et jambes et manger moi; moi laver,
layer; btes mourir et, noyer; moi content; puis laver bottes pleines
des btes; moi plus content encore. Voil Russes arrivent. Nous sauter
 cheval, moi nu-pieds, galoper, tuer Russes, fendre ttes, percer
poitrines; Russes peur et sauver; moi rire, moi tout  fait content;
camarades aussi; aprs, pas content; moi plus de bottes, tombes l-bas.
Mais moi pas bte; descendre par terre; tirer bottes  Russe mort, laver
beaucoup, puis mettre; et c'est trs bien; bottes bonnes; pas trous
comme miennes; bonnes, trs bonnes; et moi toujours content et galoper 
camarades pour Ostrolenka.

MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que a, Olenka?

BOGINSKI.--C'est bataille terrible; longtemps, 1831; moi quinze ans, tu
vingt-cinq Russes, puis chapp bien loin et venir en bonne France et
avoir trente sous par jour. C'est bon a. Pas mourir de faim toujours,
c'est beaucoup. Pas mourir de froid, beaucoup aussi; et trouver bonne
Mme Bonbeck, c'est excellent, a!

--Pauvre garon! dit Mme Bonbeck touche de cette dernire phrase. Coz,
allez nous chercher le plat de viande.

Coz se prcipita, disparut et revint presque immdiatement apportant un
grand plat de boeuf aux oignons.

Mme Bonbeck donna chacun une part suffisante.

--Portez  Croquemitaine, mon ami Coz, dit-elle, et revenez vite manger
votre part.

Coz revint plus vite encore, et mangea avec empressement la grosse part
que lui avait servie Mme Bonbeck.

--Sapristi! quel apptit! s'cria-t-elle. Vous tes tous deux de
vrais Polonais. C'est gal, je vous utiliserai. Que savez-vous faire,
Boginski?

Moi faire critures comme matre; moi donner leons musique.

--Musique! dit Mme Bonbeck en sautant sur sa chaise. Vous aimez la
musique? vous jouez de quelque instrument?

--Moi aimer beaucoup musique; moi jouer piano et flte; moi savoir
accorder et raccommoder pianos, fltes, violons.

--Mon ami! mon bon ami! s'cria Mme Bonbeck en se jetant au cou de
Boginski surpris et enchant. Vous aimez la musique! c'est admirable!
Nous ferons de la musique ensemble.

--Tout le jour, si plait  Madame, rpondit Boginski; moi jamais fatigu
pour musique.

MADAME BONBECK.--Mon cher ami! Quel bonheur! Comme je vous remercie de
vouloir bien loger chez moi! Mais riez donc, vous autres! Ris donc,
Simplette; ris, nigaud; ris diable de Coz... Que sais-tu toi, mon pauvre
Coz?

COZRGBRLEWSKI.--Moi sais relier livres, graver musique.

MADAME BONBECK.--Graver musique! Mais c'est une bndiction! Vous
allez me graver des sonates crites  la main, vieilles mais superbes,
admirables. Nous les vendrons, nous gagnerons de l'argent; car je ne
suis pas riche, moi mes chers, mes bons amis, et je ne pourrais pas vous
garder longtemps si vous ne gagniez pas quelque argent.

INNOCENT.--Ma tante, je voudrais bien sortir aprs dner.

MADAME BONBECK.--Pour aller o, nigaud?

INNOCENT.--Pour porter  la pension la lettre de papa.

--MADAME BONBECK.--Tu es bien press, mon garon; mais je ne te retiens
pas. Va o tu voudras, restes-y si tu veux; emmne Simplette avec toi;
je garde mes Polonais, moi.

INNOCENT.--Mais, ma tante, nous ne savons pas le chemin; nous voudrions
un Polonais pour nous mener.

MADAME BONBECK.--Sac  papier! diables de nigauds, qui ne connaissent
pas Paris! Coz, allez avec eux, et revenez vite. Je garde mon ami
Boginski.

Pendant ce dialogue, Croquemitaine avait apport de la salade et du
fromage; on finissait le repas et Mme Bonbeck se leva de table, emmenant
avec elle Boginski. Peu d'instants aprs, on les entendit racler du
violon et souffler de la flte. Les enfants allrent chercher Prudence,
et descendirent, accompagns de Cozrgbrlewski et enchants de prendre
l'air.



VI

PREMIRE PROMENADE DANS PARIS

La pension tait situe dans une des rues qui avoisinent le jardin du
Luxembourg; ils mirent prs de deux heures pour arriver parce que les
enfants et Prudence s'arrtaient avec admiration devant chaque boutique,
et ne pouvaient se lasser de regarder les talages. Leurs cris de
joie faisaient retourner et rire les passants; la toilette bizarre de
Simplicie, qui avait mis sa robe de velours de coton bleu, l'air nigaud
d'Innocent, le bonnet de paysanne de Prudence et l'habit tap du
Polonais excitaient les moqueries et les quolibets.

--Drles de corps! disait l'un.--Toilettes impayables! disait un
autre.--Des chapps de Charenton! s'criait un troisime.--Combien
paye-t-on, pour les voir?--Ce sont des faiseurs de tours!--Belle famille
 montrer  la foire! etc., disaient des gamins en clatant de rire.

Simplicie et Innocent n'entendaient rien, ne s'apercevaient de rien:
Prudence commenait  comprendre qu'on se moquait de quelqu'un; elle
crut que c'tait du Polonais. Cozrgbrlewski voyait bien que ses trois
compagnons taient ridicules; il n'osait rien dire; mais il voyait avec
inquitude quelques gamins s'obstiner  les suivre; d'autres gamins
grossissaient leur cortge  mesure qu'ils avanaient. Ils arrivrent
ainsi jusqu'au Pont-Neuf. Les rires des gamins avaient fait place aux
hues; Prudence et les enfants s'aperurent enfin que c'tait eux qu'on
suivait, que c'tait d'eux qu'on se moquait. Prudence s'arrta tout
court au milieu du pont, et se retournant vers son escorte:

--A qui en avez-vous, polissons? De quoi riez-vous? Qu'avons-nous de
drle?

--Ha! ha! ha! rpondirent les gamins.

--Voulez-vous vous en aller et nous laisser tranquilles! Je ne veux pas
qu'on se moque de mes jeunes matres, entendez-vous?

--Ha! ha! ha! rpondirent encore les gamins.

--Monsieur le Polonais, chassez ces gamins.

--Comment, Madame, vous voulez que je fasse? ils sont beaucoup.

--Faites comme  votre Ostrolenka; chargez-les, faites-leur peur.

Le Polonais ne bougea pas. Prudence fut indigne.

--Puisque le Polonais manque de courage, j'en aurai, moi, pour dfendre
mes jeunes matres. Arrire, gamins!

Les gamins ne reculrent pas; mais l'air rsolu de la pauvre Prudence
prenant la dfense des enfants qu'elle conduisait, leur plut, et l'un
d'eux s'cria:

--Vive la bonne!--Vive le Polonais! ajouta un autre.--Vivent les
provinciaux! Vive la bande! Vive le bonnet rond! Honneur au bonnet rond
hurlrent-ils tous en choeur--Un triomphe au bonnet rond! Un triomphe
aux petits!

Et dans une seconde, Prudence et les enfants furent entours par, les
gamins et escorts, malgr leurs supplications et leur rsistance. Le
Polonais effar courait aprs eux muet de terreur; Prudence suppliait
en vain qu'on la laisst avec ses jeunes matres; les enfants se
rvoltaient, mais les rires des gamins touffaient leurs paroles. Le
Polonais cherchait des yeux un sergent de ville qui lui portt secours;
aucun ne se trouvait sur leur chemin. Les passants s'loignaient de ce
groupe devenu trs considrable; enfin un soldat, auquel le Polonais
exposa la cause de ce tumulte, courut chercher du secours au poste
voisin. Quand les gamins virent venir un caporal et trois soldats ils ne
jugrent pas prudent de les attendre ils se sauvrent dans toutes les
directions, poussant et culbutant Prudence, Innocent et Simplicie. Tous
trois se relevrent pleins de crotte et terrifis. Le Polonais les
rejoignit essouffl et ple de frayeur. Les soldats arrivrent pour
porter secours aux victimes, qu'ils croyaient blesses.

Prudence leur expliqua ce qui tait arriv, elle accepta l'offre caporal
qui leur proposa de les faire entrer au corps de garde pour enlever la
boue dont ils taient couverts. On emmena donc au poste Prudence, les
enfants et le Polonais qui ne voulut pas les abandonner. Ils entendaient
sur leur passage des rflexions peu agrables:

--Ce sont de mauvais sujets qu'on vient d'arrter.

--Une bande de voleurs, sans doute.

--Ou bien des gens qui se battaient au cabaret.

--Les petits ont l'air de sclrats.

--La femme a l'air froce tout  fait.

--C'est du sang qu'ils ont sur leurs habits et leurs visages.

--Peut-tre bien que oui, ils ont sans doute assassine quelqu'un.

--Le garon a-t-il l'air bte!

--Et la fille, est-elle grasse et laide!

--Et quels oripeaux elle a sur elle!

--L'homme a un air tout drle; on dirait que c'est lui qui a t
assassin.

--Imbcile! comment veux-tu qu'il soit assassine, puisqu'il se porte
bien et qu'il marche aussi ferme que toi et moi!

--Il est ple tout de mme.

--C'est qu'il a peur.

--Entrs au corps de garde, le Polonais et ses malheureux compagnons
furent entours par les soldats Quand ils surent que loin d'tre
des malfaiteurs, c'taient des victimes d'une gaiet populaire, ils
s'empressrent de leur venir en aide; ils leur apportrent de l'eau pour
enlever la boue qui couvrait leurs visages et leurs vtements. Simplicie
pleurait. Innocent tremblait de tous ses membres. Prudence grommelait
contre Paris et ses habitants; le Polonais pompait de l'eau, tordait
leurs mouchoirs et leurs jupes, allait de l'un  l'autre, et parlait
d'Ostrolenka, des Russes, de Varsovie, au grand amusement des soldats,
qui le prenaient pour un fou.

Quand la boue fut enleve, que les habits furent  moiti sches il
courut chercher un fiacre, y fit monter la bonne et les enfants, et s'y
plaa prs d'eux en donnant au cocher l'adresse de la pension des jeunes
savants Prudence avait fait force remerciements et rvrences aux
soldats, qui riaient sous cape de l'aventure burlesque des pauvres
provinciaux. Le cocher fouetta ses chevaux, la voiture se mit en marche.
Personne ne parlait. Le Polonais avait bonne envie de leur reprocher
leur toilette et leur tenue ridicule, cause du tumulte, mais il jugea
prudent de se taire. Prudence aurait bien voulu reprocher au Polonais
son attitude trop pacifique vis-a-vis des gamins, mais elle avala ses
remontrances tardives et inutiles. Innocent aurait volontiers rprimand
le Polonais et Prudence, mais il n'osa exprimer son mcontentement.
Simplicie aurait de grand coeur tmoign ses regrets d'avoir quitt la
paisible demeure paternelle, mais elle ne voulut pas avoir l'air de
revenir sur un dsir si vivement et si longuement tmoign.

On arriva ainsi  la pension. Prudence, suivie des enfants et du
Polonais et introduite par le portier, qui la priait d'attendre, entra,
sans couter sa recommandation, dans une cour o les pensionnaire
taient en rcration. Prudence, tenant en main la lettre de M.
Gargilier, s'avana vers un groupe de jeunes gens. Les coliers,
tonns ne rpondaient  ses rvrences que par des sourires et des
chuchotements.

Lequel de vous, Messieurs, voudrait bien m'indiquer le chef de la
pension? demanda Prudence de son air le plus aimable.

--C'est moi. Madame, qui suis son dlgu, rpondit le plus grand de la
bande. Que demandez-vous?

--Monsieur le dlgu du chef, voici une lettre de mon matre, M.
Jonathas Gargilier.

--Que dit cette lettre? rpondit l'colier, dont l'audace; n'allait pas
jusqu' ouvrir la lettre destine  son matre:

--M. Gargilier, mon matre, dsire placer dans votre estimable maison
mon jeune matre que voici. Saluez, Monsieur Innocent, saluez M. le
dlgu du chef et ses estimables collgues.

Innocent, salua, Simplicie fit un plongeon, le Polonais s'inclina.

Au nom de mes estimables collgues et de M. le chef de pension, dont je
suis le dlgu, dit l'lve en retenant avec peine un, clat de rire
prt  lui chapper, je reois dans mon estimable maison le jeune
provincial que voil, et je vous reois tous avec lui, car tous vous me
paraissez dignes de cet honneur.

--Monsieur est bien honnte, monsieur est trop honnte; mais je dois
ramener Mlle Simplicie, que voici,  sa tante, Mme Bonbeck et je dois
dire  Monsieur que je ne manque jamais  mon devoir.

--Gloire  vous, estimable dame! Venez, dans un lieu plus digne de vous
attendre la rception dfinitive de votre honorable matre.

Et marchant devant eux, suivi de tous les coliers chuchotants et
enchants, il se dirigea vers une petite cour isole.

Aprs avoir fait passer Prudence, Simplicie et le Polonais, il referma
la porte au nez d'Innocent bahi.

Venez, jeune postulant, venez au milieu de vos futurs camarades,
recevoir les honneurs dus  tout nouveau venu.

Et, entranant Innocent dans la grande cour de rcration, il le plaa
au milieu, et tous, se prenant la main, Se mirent  danser une ronde
effrne autour de lui: Chacun  son tour se dtachait du cercle et,
s'approchant d'Innocent, donnait une saccade au pan de sa redingote,
dmesurment longue en chantant sur l'air des _Lampions_: Le cordon,
s'il vous Plait. Innocent ne comprenait rien  cette trange rception;
il avait des inquitudes sur sa redingote, que les saccades rptes
menaaient de mettre en pices. Il voulut s'chapper; toute issue lui
tait ferme. La peur commenait  la gagner; il s'lana contre un
groupe moins serre que les autres; le groupe le repoussa. Innocent tomba
 la renverse en criant comme un possd.

--Tais-toi, imbcile! lui dirent  mi-voix les pensionnaires, qui
voyaient approcher le matre d'tude.

Et ils se dispersrent, ne laissant prs d'Innocent que quelques-uns
d'entre eux, qui s'empressaient comme pour le relever.

--Eh bien, qu'y a-t-il donc, Messieurs? Qui est-ce jeune homme? Pourquoi
a-t-on cri?

--M'sieu, c'est un petit jeune homme qui est tombe; il tait venu avec
sa famille, qui est alle chercher M. le chef, d'institution, et en
jouant il est tomb et nous le ramassons.

Innocent allait parler mais un des collgues, se baissant prs de son
oreille, lui dit:

--Tais-toi; si tu dis un mot, tu auras Une pousse.

Le matre d'tude regarda ses lves avec mfiance, Innocent avec un air
moqueur, et lui demanda o tait sa famille.

--L-bas! rpondit Innocent en montrant du doigt la petite cour o
taient enfermes Prudence et Cie.

--Comment, l-bas! s'cria le matre d'tude en jetant autour de lui un
regard menaant. Qui est-ce qui les a mens l?

INNOCENT.--C'est le dlgu.

LE MATRE D'TUDE.--Quel dlgu? Dlgu de qui?

INNOCENT.--Dlgu du matre.

LE MATRE D'TUDE--Ah a! Messieurs, quelle sotte farce avez-vous joue
l? Lequel de vous a os prendre le titre de dlgu de M. le chef de
pension?

Silence gnral. Personne ne bougea.

LE MATRE D'TUDE, _ Innocent_.--Jeune homme, indiquez-moi celui de ces
messieurs qui s'est dit dlgu de M. le chef du pensionnat.

Innocent regarda autour de lui: le coupable avait disparu. Innocent ne
rpondit pas.

LE MATRE D'TUDE.--C'est bien, Messieurs; nous verrons cela plus tard.

Il alla ouvrir la porte de la petite cour et en fit sortir, avec force
excuses. Prudence, Simplicie et le Polonais, assez tonns de leur
longue attente et du lieu o on les faisait attendre. Le matre d'tude
salua, s'excusa et proposa  Prudence de la mener  M. le chef de
pension, ce que Prudence accepta avec un plaisir vident. Aprs quelques
minutes passes dans une salle du parloir, le matre de pension entra,
salua, se nomma, reut la lettre que lui prsentait Prudence, la lut et
souriant, examina du regard Innocent, qui les avait rejoints quand ils
avaient travers la cour de rcration et il demanda s'il tait prt 
entrer en pension.

INNOCENT.--Oui, Monsieur, tout prt, quand vous voudrez.

LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, mon ami, puisque vous y voil, pourquoi
n'y resteriez-vous pas? Monsieur votre pre me demande de vous recevoir
le plus tt possible.

INNOCENT.--Je n'ai pas mes uniformes, Monsieur, ni mon linge; ils sont
rests  la maison.

LE CHEF DE PENSION.--On pourra vous les envoyer.

INNOCENT.--Je veux bien. Monsieur. Prudence, envoie-moi mes effets ce
soir, tout de suite en rentrant.

PRUDENCE.--Mais Je n'ai personne  envoyer, Monsieur Innocent.

INNOCENT.--Et les Polonais, donc! Monsieur Coz, vous voudrez bien
m'apporter un paquet, n'est-ce pas?

COZRGBRLEWSKI.--Moi porter tout; moi porter beaucoup plus aprs
Ostrolenka: selle, bagage, manger, tout.

LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, voil l'affaire arrange, mon ami. Votre
pre me donne les renseignements ncessaires sur vous, ainsi que sur son
banquier pour l'argent  toucher. Et vous voil reu.

INNOCENT.--Monsieur, je vous prie de dfendre  mes camarades de me
tourmenter; ils m'ont tiraill, jet par terre; ils ont presque dchir
ma redingote.

CHEF DE PENSION.--Je ferai les recommandations ncessaires, mon ami;
faites vos adieux  votre famille. Je vais vous prsenter  vos matres
et  vos camarades.

Innocent embrassa Prudence et Simplicie sans tmoigner le moindre
chagrin de la sparation, et suivit le matre avec une satisfaction
visible.



VII

AGRMENTS DIVERS

Prudence, tonne de ce brusque dpart, pleura un peu; Simplicie se
sentit aussi un peu mue. Le Polonais proposa de retourner  la maison.
Ils rentrrent chez Mme Bonbeck. aprs une absence de quatre heures.

--O diable avez-vous t tout ce temps? leur dit la tante en les voyant
entrer.

Prudence raconta les vnements de la journe et l'entre d'Innocent au
pensionnat.

--Petit animal! s'cria Mme Bonbeck; est-il nigaud, ce garon! Et tout
cela pour porter une espce d'uniforme qui n'a ni queue ni tte! Coz,
courez vite porter les effets de ce garon, et ne soyez pas en retard
pour le dner, car nous ne vous attendrons pas. Je vous prviens. A six
heures prcises, comme  l'ordinaire, nous nous mettront  la table;
tant pis pour les absents.

Coz ne se le fit pas dire deux fois. Le paquet fut bientt prt; il
le chargea sur son dos, marcha d'un pas acclr en allant, courut en
revenant, et rentra dans le salon au moment o six heures sonnaient.

--A la bonne heure! voil ce qui s'appelle tre exact! C'est bien, a!
J'aime les gens exacts s'cria Mme Bonbeck en donnant une tape sur le
dos fatigu du pauvre Coz. A table,  prsent! Simplette, tu mangeras,
tu causeras, et tu riras surtout; sans quoi nous ne serons pas amis.

--Oui, ma tante, rpondit tristement Simplicie.

--Petite sotte, tu as toujours l'air de venir d'un enterrement. Ris
donc! je n'aime pas les visages allongs, moi.

Simplicie fit un effort pour sourire, mais son air terrifi contrastait
tellement avec ce sourire forc, que Mme Bonbeck clata de rire, et que
les Polonais mme ne purent s'empcher de prendre part  sa gaiet.
Heureusement pour Simplicie que le rire la gagna aussi, et, quand
Croquemitaine apporta le potage, tous riaient  ne pouvoir lui rpondre.

--A la bonne heure! C'est bon, a! Avec moi, d'abord, il faut qu'on rie.
Mangeons,  prsent; Croquemitaine nous regarde avec indignation.

--Je crois bien! Laisser refroidir un si bon potage!

--Nous ne l'en avalerons que mieux, ma fille; ne te fche pas et va nous
chercher le plat de viande et la salades.

A la soupe succda un excellent haricot de mouton, puis la salade, et
puis des pruneaux pour dessert. Les Polonais se lchaient les lvres
aprs avoir aval tout ce que Mme Bonbeck leur servait. Simplicie, un
peu rassure par la gaiet de sa tante, passa une soire assez agrable
 couter d'abord les rcits bizarres des Polonais, les plaisanteries de
Mme Bonbeck, et puis le concert qui termina la soire. Boginski tait
rellement bon musicien; il joua bien du piano et de la flte, et trouva
moyen de marcher d'accord avec Mme Bonbeck, et de couvrir les sons faux,
discordants et piaillants qu'elle tirait de son violon. Mme Bonbeck
tait ravie; elle adorait les Polonais, surtout Boginski, et eut de
la peine  le laisser partir pour se reposer des fatigues de la nuit
prcdente.

Quand Simplicie eut dit adieu  sa tante et se fut retire dans sa
chambre, qu'elle partageait avec Prudence, elle s'assit sur une chaise
et, se mit  pleurer amrement.

PRUDENCE.--Eh bien, Mam'selle, qu'est-ce qui vous prend? Auriez-vous
dj assez de Paris?

SIMPLICIE.--Si j'avais su comment ce serait et tout ce qui nous arrive,
je n'aurais jamais demand de venir  Pans, rpondit Simplicie en
sanglotant.

PRUDENCE.--Je vous le disais bien; vous ne vouliez pas me croire. Il
en sera de mme pour M. Innocent; il se se fatiguera bien vite de la
pension, vous verrez a.

SIMPLICIE.--Tant pis pour lui, c'est sa faute: c'est lui qui m'a dit de
pleurer et de bouder pour qu'on nous mne  Paris; c'est lui qui ma dit
que je m'y amuserais, beaucoup. Joli plaisir que la promenade de ce
matin; un monde norme qui vous empche d'avancer, une boue affreuse qui
abme les robes et la chaussure, un bruit de voitures qui empche de
s'entendre! Cest bien amusant, en vrit!

PRUDENCE.--Ah bien! Mam'selle,  prsent que le mal est fait,  quoi
sert de se dsoler et de pleurer? Votre tante n'est pas si mchante
qu'il le parait, et vous vous accoutumerez aux ennuis de Paris;
d'ailleurs, ne suis-je pas l, moi, pour vous consoler?

SIMPLICIE.--Je voudrais retourner  Gargilier.

PRUDENCE.--a, c'est impossible; votre papa m'a dfendu de vous ramener
avant qu'il en donne l'ordre.

SIMPLICIE.--J'crirai demain  maman que je m'ennuie et que je veux
revenir.

PRUDENCE:--crivez, Mam'selle: J'crirai aussi moi comme votre papa me
l'a ordonn.

Simplicie allait rpliquer, lorsqu'elle entendit frapper contre le mur;
sa tante couchait dans la chambre  ct.

--Allez-vous bientt vous taire et me laisser dormir bavardes! Soufflez
la bougie; je n'aime pas qu'on brle mes bougies inutilement.

Simplicie et prudence se regardrent avec frayeur et se dshabillrent
promptement. Cinq minutes aprs une obscurit complte rgnait dans la
chambre; elles firent leur prire se couchrent  ttons et ne tardrent
pas  s'endormir. Simplicie tait fatigue; elle dormit tard. Prudence
s'tait leve de bonne heure, avait tout prpar pour la toilette de
Simplicie et avait dj crit la lettre suivante:

Monsieur et Madame,

J'ai l'honneur de vous faire part de notre arrive. Nous avons eu tout
plein d'aventures en route et dans cet affreux Paris, qui n'a pas du
tout l'air comme il faut; les gens ne sont pas honntes; ils vous rient
au nez, vous claboussent et vous bousculent en criant, puis ils vous
font tomber dans la crotte. Monsieur et Madame pensent que ce n'est pas
de bonnes manires. En diligence, un vaurien de chien a dvor le beau
morceau de veau rti que j'avais prpar pour mes jeunes matres;
heureusement qu'un brave Polonais a jet par la fentre le chien et la
dame avec. Les Polonais sont de braves gens; ils ont tu beaucoup de
Russes, parce qu'ils avaient les jambes dvores de vermine; ils ont
tout de mme t trs bons; ils nous ont mens dans une maison trs
laide, toute noire, o nous n'avons pas dormi par rapport aux punaises
qui nous ont mis la figure et les bras comme des boisseaux. La soeur de
Monsieur n'est pas trs mchante; seulement, qu'elle crie beaucoup, 
preuve que Mam'selle en a peur tout  fait. M. Innocent est entr  la
maison des _savants_ aprs que les bons soldats nous ont nettoys et
dbarbouills; la robe de Mam'selle est perdue de boue et d'eau. Le
Polonais roux nous a suivis, mais il s'est tout de mme sauv; ce
n'tait pas gentil. Il nous a ramens en voiture; elles ne sont pas
belles; si Monsieur voyait les chevaux et le cocher, il rirait, bien
sr; c'est maigre, c'est sale, a ne ressemble pas  la belle carriole
bleue de Monsieur, ni  son char  bancs rouge et vert. Mam'selle a bien
ri  dner, parce que Madame tait en colre, comme toujours, ce qui a
bien fait plaisir  Madame et, ce qui a fait bien pleurer Mam'selle en
se couchant, qui regrette Monsieur, Madame et Gargilier. Et M. Innocent
a des camarades qui me font l'effet d'tre des diables, et qu'ils nous
ont enferms dans un trou sale et qu'on nous a ouvert avec le Polonais
roux. Et Madame est si contente des Polonais, qu'elle les a gards et
qu'ils mangent comme des affams, et M. Boginski fait de la musique avec
Madame; elle racle sur ses cordes qui font comme si elles miaulaient, et
M. Boginski souffle dans une chose comme un mirliton; a fait une drle
de musique dont Madame est si contente que a fait rire. C'est aprs que
Mam'selle, qui dort, a pleur. J'ai dpens pas mal d'argent que m'a
donn Monsieur, mais j'en ai encore plein la bourse, je prsente bien
mes respects  Monsieur et  Madame; je puis dire que Mam'selle se
repent dj de son voyage et que la leon de Monsieur commence son
effet, et qu'elle sera bonne, et que Mam'selle reviendra tout autre et
que Monsieur n'aura plus  s'en plaindre. J'ai l'honneur de saluer bien
respectueusement Monsieur et Madame; je dis bien des amitis  Florence,
 Rigobert,  Chariot et  Amable.

Votre dvoue servante pour la vie, PRUDENCE CRPINET.

Elle finissait d'crire l'adresse: _A Monsieur et Madame Gargilier 
Castel-Gargilier_, lorsque Simplicie s'veilla en demandant s'il faisait
jour.

--Comment, Mam'selle, s'il fait jour? Madame a dj demand deux fois si
Mam'selle tait prte.

--Ah! mon Dieu! s'cria Simplicie en sautant  bas de son lit. Pourquoi
ne m'as-tu pas veille. Prudence?

--Ma foi, Mam'selle, vous dormiez si bien que je n'en pas eu le coeur.

--Vite de l'eau, du savon!

--Voil, voil, Mam'selle; tout est prt.

Simplicie se dbarbouilla, $e peigna, se coiffa en moins d'un quart
d'heure. Elle acheva de s'habiller, et elle finissait sa prire, lorsque
la porte s'ouvrit avec violence, et Mme Bonbeck parut:

--Quelle diable d'habitude avez-vous l, vous autres! Comme des
princesses! A peine habilles  neuf heures! Mon caf qui m'attend
depuis une heure! Ah! mais je n'aime pas a, moi; j'aime qu'on soit
exact. Entends-tu, petite?

--Pardon, ma tante; j'tais si fatigue que j'ai dormi plus longtemps.
Je ne savais pas... je ne croyais pas...

--C'est bon, c'est bon, tu t'excuseras plus tard. Vite, viens prendre
le caf; les Polonais ont les dents longues, prends garde qu'ils ne
t'avalent.

Mme Bonbeck, satisfaite de sa plaisanterie, partit en riant, suivie de
Simplicie. Les Polonais salurent; on se mit  table, et ils mangrent,
comme d'habitude, tout ce qu'on leur servit.

Mme Bonbeck donna ensuite  Cozrgbrlewski de la musique  graver; elle
lui apporta les outils ncessaires et l'tablit  son travail jusqu'au
second djeuner. Boginski fut employ  ranger la musique,  accorder le
piano et  nettoyer les violons et fltes, Simplicie s'ennuya, billa,
fut gronde, et se retira dans sa chambre pour crire  sa mre.



VIII

PREMIRE VISITE

Aprs djeuner, Simplicie, voyant que sa tante s'apprtait  reprendre
son violon, lui demanda la permission d'aller voir ses amies avec sa
bonne.

--Tes amies! Quelles amies as-tu ici?

--Mlles de Roubier, et bien d'autres que je vois  la campagne.

--Va, va, ma fille, fais ce que tu voudras; je ne suis pas un tyran,
moi; j'aime la libert. Boginski, nous allons faire de la musique
pendant une heure ou deux. Vous, Coz, vous allez accompagner Simplicie
avec Prude, et vous prendrez garde  ne pas laisser recommencer les
sottises d'hier.

--Madame Bonbeck, c'est pas ma faute  moi; c'est robe drle et manires
et tout; messieurs regarder, rire, gamins moquer et courir, Mam'selle
Simplette doit pas mettre robe comme hier.

--Ah! c'est pour a. Attendez, j'y vais, moi, et je vais la faire
habiller comme il faut.

Mme Bonbeck se dirigea comme une flche vers la chambre o Simplicie
achevait de boutonner sa robe de satin marron.

MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que cette toilette, Mademoiselle?
Etes-vous folle? Allez-vous vous faire suivre et huer, comme hier,
par tous les polissons des rues? tez-moi cela! Prude, enlve cela et
habille-la devant moi.

SIMPLICIE.--Mais, ma tante.

MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais, tu vas dfaire cette robe et en
mettre une autre tout de suite, devant moi.

PRUDENCE.--Mam'selle n'a pas de robe plus simple, Madame; c'est sa moins
belle.

MADAME BONBECK.--Comment diable t'a-t-on nippe? a a-t-il du bon sens!
Mets ta robe de voyage, si tu n'en as pas d'autre. Prude a de l'argent!
demain elle t'en achtera une avec Croquemitaine; mais Je ne veux pas
que tu sortes pare comme une chsse.

SIMPLICIE.--Ma tante, tout le monde s'habille comme cela.

MADAME BONBECK.--Personne, petite sotte, personne. Vas-tu m'en remontrer
 moi qui habite Paris depuis cinquante ans, sans en bouger?

SIMPLICIE.--Je vous en prie, ma tante,, laissez-moi mettre ma robe
aujourd'hui seulement, pour aller chez mes amies.

MADAME BONBECK.--Pour te faire insulter comme hier! Non, non, cent fois
non!

SIMPLICIE.--J'irai en voiture, ma tante; il n'y aura pas de danger
puisqu'on ne me verra pas.

MADAME BONBECK.--En voiture, vas-y si tu veux; sois ridicule, fais-toi
moquer dans les salons, si cela te fait plaisir; mais ne circule pas
dans les rues, entends-tu bien?

SIMPLICIE.--Non, ma tante, je ne marcherai pas, bien sr.

MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! quelle figure tu as! C'est  rire, en
vrit. Ma soeur a perdu la cervelle pour t'avoir affuble de ces vieux
oripeaux.

Simplicie tait fort choque de voir sa tante rire de ce qu'elle croyait
si beau et si enviable; mais elle n'osa pas le tmoigner et acheva de
s'habiller pendant que Mme Bonbeck appelait Coz pour aller chercher un
fiacre.

--Allez vite, mon ami Coz, courez, chercher fin petit fiacre pour
Simplette et Prude; vous les accompagnerez, car elles n'y entendent
rien; on les mnerait aux abattoirs ou au Jardin Turc sans qu'elles
pussent s'expliquer.

Coz expdiait vite les commissions: il fut bientt de retour; Simplicie
tait prte, Prudence attendait: elles montrent dans le fiacre, Coz
s'assit  ct du cocher, Prudence donna l'adresse de Mlles de Roubier,
et la voiture roula dans les beaux quartiers de Paris, les boulevards,
la place de la Concorde et le faubourg Saint-Germain; Clara et Marthe
demeuraient dans la rue de Grenelle. Le fiacre s'arrta  la porte du
91. Coz descendit, ouvrit la portire et fit descendre Prudence et
Simplicie. Il les mena chez le concierge, o elles demandrent Mlles de
Roubier. Au premier, en face, rpondit le concierge. Elles allaient
monter suivies de Coz, quand le cocher de fiacre courut aprs eux:

--H! bourgeois dites donc, et ma course?

COZRGBRLEWSKI:--On payera quand seront revenues les dames.

LE COCHER.--Ah! mais non! Dites donc, bourgeois, vous ne m'avez pas pris
 l'heure; vous me devez la course. Un franc cinquante.

Coz commena une dispute srieuse avec le cocher; Prudence s'en mla
pour ne pas abandonner son ami dans le danger; les gros mots se
faisaient dj entendre; le cocher jurait comme un templier. Coz
fit voir qu'il connaissait trs bien ce genre de langage; Prudence,
effraye, allait de l'un  l'autre, sans avoir l'ide de terminer ce
combat de langues en payant au cocher la somme qu'il demandait; les
fentres commenaient  se garnir de, ttes, lorsque le concierge,
jaloux de l'honneur de la maison, parvint  glisser dans F oreille de
Prudence:

--Payez-lui ses trente sous, tout sera fini.

--Tenez, monsieur le cocher, voil votre argent; prenez, je vous en
prie, prenez, s'empressa de dire Prudence en lui tendant deux pices
d'argent.

Le cocher, ne se le fit pas dire deux fois; il prit ses trente sous et
s'en alla en grommelant. Le concierge rentra dans sa loge, non sans
avoir jet un regard tonn sur la toilette de Simplicie et de Prudence.
Elle montrent l'escalier; Coz, faisant l'office de domestique, ouvrit,
dit au valet de chambre d'annoncer Simplicie et resta dans l'antichambre
avec Prudence.

Simplicie entra donc seule chez Clara et Marthe, qui s'amusaient  faire
des fleurs avec leurs amies, Elisabeth, Valentine, Marguerite et Sophie.
La toilette clatante et ridicule de Simplicie causa un tonnement
gnral; on la regardait sans parler. Simplicie fut un peu embarrasse
de ces marques de surprise; elle sentit pour la premire fois qu'elle
tait ridicule, ce qui lui donna un malaise si visible que Clara s'en
aperut et en eut piti.

--Bonjour, Simplicie, lui dit Clara en s'avanant vers elle et en lui
prenant la main; vous voil donc  Paris! Depuis quand? tes-vous venue
avec votre maman? Est-elle au salon, chez maman?

--Non, rpondit Simplicie avec un embarras croissant, maman est reste 
Gargilier.

--Vous tes donc seule avec votre papa? reprit Marthe.

--Non, rpondit Simplicie plus bas encore, papa est rest  Gargilier.

--Comment et pourquoi alors tes-vous  Paris? s'crirent les enfants.

Simplicie ne savait que rpondre; l encore elle commenait  voir le
tort qu'elle avait eu; elle ne savait comment expliquer son voyage, et
elle se taisait, roulant son mouchoir entre ses tenant les yeux baisss,
commenant un mot, puis un autre; enfin elle eut la pense de mettre son
voyage sur le dos de sa tante.

Ma tante ne nous connaissait pas; elle dsirait nous voir. On nous a
envoys chez elle avec ma bonne, Prudence.

MARGUERITE.--Je. vous plains, pauvre Simplicie; c'est un grand chagrin
pour vous d'tre spare de votre maman et de votre papa.

SOPHIE.--Pourquoi ayez-vous accept? Il fallait dire   votre maman que
vous ne vouliez pas; on ne vous aurait pas envoye de force.

SIMPLICIE.--C'est que..., c'est que... Innocent et moi, nous avions
envie de voir Paris.

Les enfants la regardrent avec surprise, et, malgr le silence qu'elles
gardrent toutes, Simplicie devina sans peine que ce silence mme tait
un blme, que ces demoiselles trouvaient qu'elle avait eu tort, et que
si elles ne le lui disaient pas, c'tait par politesse.

--Asseyez-vous donc, Simplicie, lui dit enfin Clara. Voyez les jolies
fleurs que nous faisons. Vous pourrez nous aider en coupant les bandes
de papier vert, en arrangeant les queues, les boutons, les feuilles.

Aprs avoir travaill quelque temps Simplicie leur demanda:

--Comment avez-vous pu faire ces jolies fleurs toutes seules?

MARTHE.--Nous avons eu une matresse de fleurs.

SIMPLICIE.--O donc en avez-vous trouv une?

SOPHIE.--Dans tous les magasins de fleurs il y a des demoiselles qui
viennent donner des leons.

SIMPLICIE.--C'est charmant; on trouve de tout  Paris. A la campagne il
n'y a rien de tout cela.

MARGUERITE.--Oui, mais  la campagne on vit bien plus  l'aise; on est
bien plus avec ses parents.

SOPHIE.--Tu dois penser que Simplicie ne tient pas beaucoup  voir ses
parents, puisqu'elle a mieux aim venir chez sa tante.

CLARA.--Pourquoi dis-tu cela, Sophie? Ses parents lui ont probablement
ordonn de partir.

SOPHIE.--Est-ce vrai, Simplicie? Est-ce que vous auriez mieux aim
rester chez vous?

Simplicie rougit, balbutia et ne savait comment rpondre sans trop
mentir, lorsque Cozrgbrlewski vint la tirer d'embarras en entr'ouvrant
la porte; il passa sa grosse tte rousse et fit signe du doigt 
Simplicie de venir. Et comme Simplicie ne rpondait pas  son appel, il
entra son corps  moiti, au grand bahissement des enfants, et fit:

--Pst, Pst, Mam'selle! faut venir de suite, Mme Prude demande venir. Mme
Bonbeck gronder si Mam'selle rester longtemps.

Les enfants, surpris et un peu troubls d'abord, partirent d'un clat de
rire qui rassura Coz. Il entra tout  fait. Les enfants, le prenant pour
un fou, se mirent  crier. Simplicie tait honteuse et dsole. Coz
avanait toujours en souriant; les enfants reculrent jusqu'au coin le
plus loign de la chambre en continuant  appeler leurs bonnes, deux
autres portes s'ouvrirent; la bonne de Clara et de Marthe entra par
l'une pendant que Prudence apparaissait par l'autre. La bonne, voyant
cet homme roux,  longs cheveux,  moustaches et  barbiche,, crut
que c'tait un voleur, et appela au secours de toutes la force de ses
poumons; deux domestiques accoururent, et, partageant l'erreur de la
bonne, Se jetrent sur Coz, qui se dbattait en criant:

--Moi Polonais; moi pas faire mal, moi chercher fiacre; moi ami de Mme
Bonbeck... Lchez! lchez!... Polonais mauvais en colre; moi tuer
beaucoup de Russes  Ostrolenka!

Plus il parlait et plus les domestiques tenaient  s'assurer de ce fou
dangereux. Ils l'avaient saisi, le tenaient fortement et s'apprtaient
 l'emmener, quand Prudence, s'lanant  son secours, cria aux
domestiques:

--Arrtez, Messieurs: c'est notre ami, notre sauveur! C'est M. Coz,
brave Polonais: il a accompagn Mlle Simplicie; il nous a protgs en
voyage; il a jet par la fentre le mchant chien qui nous a mang notre
veau, il nous a emmens dans une auberge; il nous suit partout, il est
trs bon, je vous assure.

La bonne, qui comprenait enfin son erreur, dit aux domestiques de
laisser aller le Polonais. Coz avait ses habits en dsordre; le noeud
de sa cravate tait  la nuque, ses cheveux taient bouriffs; il
arrangeait ses vtements, ces cheveux, sa cravate, tout en marmottant:

--Moi Polonais; moi tirer Russes, moi chercher voiture, moi appeler Mlle
Simplicie; moi pas content; moi dire  Mme Bonbeck!

Simplicie, rouge et humilie, restait muette et immobile; les enfants,
que la bonne avait calms, et qui comprenaient la mprise, cherchrent 
leur tour  rassurer Simplicie; Clara et Marthe lui proposrent de
venir les voir le soir pour passer plus de temps ensemble; Sophie et
Marguerite lui firent leurs excuses de la scne, qui venait d'avoir
lieu, et firent si bien que Simplicie crut que le tort venait d'elles
et non de Coz. Simplicie reprit son air satisfait et s'en alla en
promettant de revenir. Quand elle fut partie, les enfants furent pris
d'un fou rire, et toutes quatre se roulrent sur les canaps en riant 
suffoquer. La bonne partagea leur accs de gaiet.

--Quelle drle de visite nous avons eue l! s'cria enfin Marguerite.

SOPHIE.--Et quelle toilette ridicule avait Simplicie!

MARTHE.--Et quelle figure a cet homme roux qui l'accompagne!

--J'ai eu peur tout de bon! j'ai rellement cru que c'tait un fou!

MARGUERITE.--Si du moins Simplicie avait dit quelque chose pour nous
rassurer! Elle restait muette comme un poisson!

CLARA.--C'est que la pauvre fille tait honteuse. Il tait ridicule!

SOPHIE.--Pourquoi l'as-tu engage  venir le soir, Clara? Elle nous
ennuiera horriblement.

CLARA.--Parce qu'elle tait si embarrasse, qu'elle m'a fait piti.
Puisqu'on l'engageait  revenir, elle a d croire que nous la trouvions
ni ridicule ni ennuyeuse.

SOPHIE.--Tu as bien de la charit; je ne l'aurais pas engage, moi.

CLARA.--Tu aurais fait comme moi si tu avais vu comme moi combien la
pauvre fille tait honteuse de son Polonais et de sa bonne.

SOPHIE.--C'est bien fait! Cela lui apprendra  quitter ses parents pour
venir s'amuser  Paris et nous ennuyer de ses visites.

CLARA.--Ce n'est pas bien, ce que tu dis, ma petite Sophie; ses parents
l'ont probablement oblige  venir voir sa tante.

SOPHIE.--Laisse donc! Comme c'est probable! Envoyer sa fille  Paris
malgr elle! Je ne crois pas cela, moi.

CLARA.--Crois ce que tu voudras, mais ne le dis pas.

SOPHIE.--Ce qui veut dire que tu crois tout comme moi, mais que par
bont tu fais semblant de croire le contraire.

MARGUERITE.--Et quand cela serait, Sophie, c'est d'autant plus beau 
Clara, et tu ne devrais pas la taquiner l-dessus.

SOPHIE.--Je te prie, toi, de ne pas me prcher; tes sermons me mettent
toujours en colre.

MARGUERITE.--Parce que je dis vrai et que tu n'as rien  rpondre, ma
belle amie.

SOPHIE.--Parce que vous avez le talent d'impatienter, Mademoiselle, et
que vous parlez sans savoir ce que vous dites, comme une corneille qui
abat des noix.

MARGUERITE.--O Mademoiselle -t-elle entendu des corneilles parler?

SOPHIE.--Laisse-moi tranquille! Tu m'ennuies.

Marguerite allait rpliquer, mais Clara et Marthe l'engagrent  ne pas
continuer la dispute; elles en dirent autant  Sophie; une fois apaise,
elle se mit  rire et embrassa affectueusement Marguerite, qui venait
se jeter  son cou. Les enfants racontrent  leurs mamans la visite
de Simplicie, et leur terreur mal fonde; Sophie complta le rcit
imparfait de ses amies en dcrivant la toilette de Simplicie, en blmant
son sjour  Paris, en riant de la figure et du langage du Polonais et
de Prudence. Mme de Roubier mit fin  son caquet en lui reprochant son
peu d'indulgence; elle trouva pourtant que l'invitation de Clara tait
un peu trop charitable.



IX

SCNES DSAGRABLES

Lorsque Simplicie fut en voiture avec Prudence, elle lui reprocha de
l'avoir envoy chercher si tt et d'avoir laiss entrer le Polonais chez
ses amies.

PRUDENCE.--Et que fallait-il donc que je fisse, Mam'selle? Je n'osais
pas entrer, moi.

SIMPLICIE.--Mais pourquoi si tt?

PRUDENCE.--Parce que M. Coz tait all chercher une voiture, et le
cocher temptait  la porte parce qu'on le faisait attendre.

SIMPLICIE.--Par exemple! celui qui nous a amenes  ta pension
d'Innocent a attendu bien plus longtemps et il n'a rien dit.

PRUDENCE.--Parce qu'on l'avait prvenu qu'on lui payait l'heure,
Mam'selle.

SIMPLICIE.--Et pourquoi Coz ne l'a-t-il pas dit  celui-ci?

PRUDENCE.--Parce que, Mam'selle, quand on prend un cocher  l'heure,
c'est plus cher que quand on le prend  la course.

SIMPLICIE.--Qu'est-ce que a fait?

PRUDENCE.--a fait que monsieur votre papa ma bien recommand de mnager
l'argent, et que nous en avons terriblement dpens jusqu' prsent.

SIMPLICIE.--Ah bah! Nous ne dpenserons plus rien maintenant que nous
sommes chez ma tante.

PRUDENCE.--Pardon, Mam'selle; votre papa m'a ordonn de payer la moiti
de la dpense chez madame votre tante, qui n'est pas assez riche pour
nous garder sans rien payer.

SIMPLICIE.--C'est tout de mme ennuyeux. Ce Polonais est ridicule; ces
demoiselles se sont moques de lui... et de moi aussi bien certainement.

PRUDENCE.--Et que vous importe que ces pronnelles se rient de vous?
Est-ce que je m'en tourmente, moi? Est-ce que nous avons besoin d'elles?
Est-ce que a m'amuse d'y aller?

Pendant qu'on se moquait de vous au salon, les domestiques riaient de
moi et du pauvre Coz,  l'antichambre.

SIMPLICIE.--Que t'ont-ils dit? de quoi se sont-ils moqus?

PRUDENCE.--Que sais-je, moi? De tout! de notre cocher de fiacre, de
votre belle toilette, de la mienne, de mon bonnet breton, comme si
j'allais me mettre en marionnettes comme leurs filles, avec leurs
ridicules cages qui accrochent les passants et qui emportent les
boutiques des petits marchands. C'est pour cela que Coz, qui commenait
 se mettre en colre,  t chercher une voiture pour nous tirer de l.

SIMPLICIE.--C'est agrable de ne pas pouvoir rester chez mes amies parce
que Coz et toi vous dites des choses ridicules.

PRUDENCE.--Comment, Mam'selle! Qu'ai-je dit, moi, de ridicule? J'ai pris
parti pour vous, qui tes ma jeune matresse, et je le ferai toujours,
quoi que vous en disiez. Ce n'est pas ridicule cela. Et ce pauvre Coz
est un bien bon garon; il fait tout ce qu'on veut, ne se refuse  rien,
et ne demande qu' tre bien nourri. Vouliez-vous qu'il vous laisst
insulter sans rpondre?

SIMPLICIE.--Je veux que tu me laisses tranquille, toi; tu m'ennuies avec
tes explications qui sont sottes comme toi.

PRUDENCE.--Ah! Mam'selle, ce n'est pas bien ce que vous dites l! non,
ce n'est pas bien!

La pauvre Prudence se mit  pleurer; Simplicie, impatiente, lui tourna
le dos, tout en se reprochant sa duret envers la pauvre Prudence, si
dvoue et si affectionne. Elles arrivrent, sans avoir dit un mot de
plus,  la porte de Mme Bonbeck au moment o cette dernire descendait
l'escalier pour sortir. Prudence donna  Coz l'argent ncessaire peut
payer le cocher, et suivit tristement Simplicie, qui allait  la
rencontre de sa tante.

MADAME BONBECK.--Eh bien! dj de retour? Ta belle toilette n'a donc pas
produit l'effet que tu esprais! Quelle diable de mine boudeuse tu fais!
Et toi, Prude, pourquoi pleurniches-tu? Raconte-moi a! Vous n'avez
pourtant pas eu d'escorte de gamins?

PRUDENCE.--Hi! hi! hi! Madame, c'est Mam'selle qui me gronde, qui me
bouscule, qui me dit que je suis sotte, Ce n'est pourtant pas ma faute
si les domestiques sont mal levs  Paris et s'ils se moquent de la
robe de Mam'selle et de son chle, et de M. Coz, et du cocher. Que
pouvais-je faire que ce que j'ai fait? Dfendre Mam'selle, qui est ma
matresse, et M. Coz, qui est tout de mme bien complaisant et tout 
fait bon garon.

Le visage de Mme Bonbeck s'enflammait de colre  mesure que Prudence
parlait.

--Sotte! dit-elle en saisissant Simplicie par le bras. Ingrate! fais tes
excuses  Prude! Et tout de suite encore..., entends-tu? Embrasse-la et
demande-lui pardon.

SIMPLICIE.--Mais, ma tante...

MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais. Tu as chagrin cette bonne fille,
qui se dvoue  te servir, et je veux que tu lui fasses rparation.

SIMPLICIE.--Mais, ma tante...

MADAME BONBECK.--Ah! sapristi! tu rsistes, mauvais coeur! sans coeur! A
genoux, alors,  genoux!...

Simplicie n'obissait pas; son orgueil se rvoltait  la pense de
s'humilier devant une pauvre et humble servante. Mme Bonbeck, que
la colre gagnait de plus en plus, lui secoua les paules, la fit
pirouetter, lui donna un coup de genou dans les reins et lui cria de
rentrer, dans sa chambre pendant qu'elle emmnerait la pauvre Prude et
Coz. Avant que Prudence et Coz eussent pu se reconnatre, Mme Bonbeck
les avait saisis par le bras et entrans dans la rue.

--Viens, ma pauvre Prude; tu es une bonne fille. Tu vas venir avec moi
acheter deux robes raisonnables  Simplette, qui est une sotte et une
ingrate, puis un chapeau pour remplacer son extravagant chaperon 
plumes, puis une casaque pour complter sa toilette; Coz, mon ami, tu
vas avoir la complaisance de nous accompagner pour porter nos emplettes.

Coz salua et suivit, pendant que Prudence, plus embarrasse de la bont
de Mme Bonbeck que de ses colres, raccompagnait avec tremblement, mais
sans rsistance.

Simplicie, suffoque de honte et de colre d'avoir t traite si
brutalement devant tmoins, s'empressa de rentrer dans sa chambre, se
jeta sur son lit et se mit  sangloter avec violence,

Suis-je malheureuse, se dit-elle, de m'tre mise dans les mains de
cette mchante femme! Papa n'aurait pas d m'envoyer chez elle! Si
j'avais pu deviner tout ce qui m'arrive depuis mon dpart. Je n'aurais
pas cout Innocent et je n'aurais pas demand  venir  Paris. C'est
que je ne m'amuse, pas du tout! je m'ennuie  prir... Je suis mal
loge, l'appartement est si petit qu'on y touffe, perch au cinquime
tage; je n'ai rien pour m'amuser; j'ai une peur horrible de ma tante!
Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Et cette sotte Prudence qui
va se plaindre  ma tante! Je vais joliment la gronder ce soir.

Pendant longtemps Simplicie continua  former des projets sinistres, 
entretenir dans son coeur des sentiments de colre et de vengeance; mais
 force de pleurer, de s'ennuyer, elle eut enfin la pense de s'adresser
au bon Dieu pour qu'il lui vienne, en aide. Dieu exaua en amollissant
son coeur et en lui ouvrant les yeux sur ses propres torts; elle comprit
qu'elle avait t dure et injuste pour la pauvre Prudence, qui avait
montr au contraire une patience et une bont touchantes; qu'elle tait
injuste aussi pour le Polonais, qui tait complaisant et serviable,

Sa colre se calma; elle conserva seulement de la rancune contre sa
tante, qui la traitait avec une rudesse  laquelle ses parents ne
l'avaient pas habitue, et elle se mit  crire  sa mre pour lui
demander... non pas encore de la faire revenir prs d'elle, mais
seulement de ne pas la laisser trop longtemps  Paris.

Je commence dj  m'y ennuyer quelquefois, crivait-elle. Ma tante est
sans cesse en colre; je ne sais comment faire pour la mettre de bonne
humeur; elle veut que je rie toujours, et j'ai plus souvent envie de
pleurer que de rire. Mais bientt je m'amuserai beaucoup, parce que
Mlles de Roubier m'ont engage  aller chez elles le soir, et que j'irai
faire des visites  toutes ces demoiselles de la campagne. J'espre que
nous irons au spectacle et aux promenades. Je vous crirai, tout cela,
ma chre maman, etc.

Pendant qu'elle se consolait en crivant, Mme Bonbeck lui achetait une
robe de mrinos bleu fonc et une autre  fond marron avec pois bleus;
un chapeau marron et bleu orn d'un simple ruban et un manteau-paletot
de drap noir. Elle rentra dans le salon et y fit dposer le paquet que
Coz avait port.

--Allez me chercher Simplette, dit-elle  Prudence,

--Votre tante vous demande, Mam'selle, dit Prudence en entrant.

SIMPLICIE.--Je ne veux pas y aller, pour qu'elle recommence  me
secouer. J'aime mieux rester avec toi.

PRUDENCE.--Oh Mam'selle, je vous en supplie, allez-y; Mme Bonbeck n'est
gure patiente, vous savez. Si elle allait se mettre en colre!

SIMPLICIE.--D'abord, si elle me bat, je me sauverai avec toi.

PRUDENCE.--Et o irions-nous, Mam'selle?

SIMPLICIE.--Nous irions au chemin de fer et nous retournerions 
Gargilier. Dcidment, je m'ennuie chez ma tante  Paris.

PRUDENCE.--Est-ce que vous savez si vous vous y ennuierez! Nous n'y
sommes que depuis trois jours.

La sonnette s'agita avec violence.

--C'est votre tante, Mam'selle! c'est votre tante! s'cria Prudence avec
terreur. Allez-y; elle vous battrait.

Simplicie, qui partageait la frayeur de Prudence et qui devait se
soumettre aux exigences de sa tante, se rendit enfin  son appel et la
trouva avec un commencement de colre.

--Qu'est-ce qui te prend donc de ne pas venir quand je t'appelle! Je
n'aime pas  attendre, moi. Tiens, voici deux robes, un chapeau et un
manteau raisonnables; tu ne sortiras pas sans qu'une des robes soit
faite; travailles-y avec Prudence; Croquemitaine t'aidera quand elle
pourra. Emporte a, et  dner ne m'apporte pas un air grognon; je
n'aime pas cela. Tu as vu que je sais me servir de mes mains et de mes
pieds; ne me fais pas recommencer une seconde fois; je te secouerais
plus fort que la premire.

Simplicie ne rpondt pas, prit le paquet et le porta dans sa chambre.

SIMPLICIE.--Ma tante veut que nous fassions les robes nous-mmes; elle
dit que je ne sortirai que lorsqu'il y en aura une de faite.

PRUDENCE.--Soyez tranquille, Mam'selle, je vais bien me dpcher; quand
je devrais veiller un peu, vous l'aurez aprs-demain.

SIMPLICIE.--Il ne faut pas que tu te fatigues par trop, Prudence. Je
t'aiderai de mon mieux.

PRUDENCE.--Bien, bien, Mam'selle, vous m'aiderez si vous voulez; a n'en
marchera que mieux. Je vais me mettre tout de suite  en tailler une.
Laquelle voulez-vous avoir: la premire, Mam'selle?

SIMPLICIE.--Celle  pois bleus, elle me plat beaucoup.

Prudence prit la pice marron et bleu, et commena par tailler la jupe
pour donner  Simplicie une occupation facile. Leur journe s'acheva
paisiblement; Mme Bonbeck semblait avoir oubli sa colre et le reste;
les yeux seuls de Simplicie en tmoignaient.



X

INNOCENT AU COLLGE

Deux jours aprs, Simplicie eut sa robe. Prudence avait pass presque
toute la nuit  la terminer, et le lendemain, elle eut  supporter une
bonne gronderie de Mme Bonbeck, qui ne voulait pas qu'on veillt  cause
de la chandelle ou de l'huile qu'on brlait. Simplicie, qui s'tait
ennuye pendant deux jours et qui avait plus d'une fois regrett ses
parents  la campagne, fut enchante de s'habiller pour aller voir
Innocent  la pension. Cette fois elle n'alla pas en voiture, elle ne
s'arrta pas  toutes les boutiques, et Coz, qui les accompagnait,
n'eut pas  faire taire des gamins ni  dissiper des attroupements. Ils
arrivrent sans aventure  la pension et demandrent Innocent; on les
fit entrer au parloir, et ils attendirent.

Pendant que ces dames attendent, nous allons raconter comment Innocent
avait pass ses premiers jours avec ses nouveaux camarades.

Quand le matre de pension ramena Innocent dans la cour o jouaient les
lves, il les appela tous:

--Messieurs, leur dit-il, je vous recommande de l'indulgence et de la
charit envers ce nouveau camarade que je vous amne; vous l'avez dj
bouscul et maltrait. Je ne veux pas ces plaisanteries brutales qui
nuisent  la bonne renomme de ma maison,

--Nous n'avons rien fait. Monsieur; nous avons jou entre nous,
s'crirent les lves.

--Ce n'est pas vrai, dit Innocent; vous m'avez tir ma redingote,
vous m'avez jet  terre, vous avez enferm Prudence, Simplicie et le
Polonais dans la cour.

--Tu mens, dit un grand lve, ce n'est pas nous, qui avons fait cela.

INNOCENT.--C'est vous tous; et vous qui parlez, vous avez dit que vous
tiez le dlgu du matre.

LE MATRE.--Ah! c'est donc vous. Monsieur Lon. qui vous tes rendu
coupable de ce manque de respect, de cette haute inconvenance envers ma
maison et les personnes qui m'avaient amen un lve?

LEON.--Non, M'sieu; il ment, ce n'est pas moi.

INNOCENT.--C'est vous, je vous reconnais bien; et quand Prudence,
Simplicie et le Polonais viendront me voir, ils vous reconnatront bien
aussi.

LE MATRE.--Monsieur Lon, je vois  votre mine que vous tes coupable;
et l'accent de ce jeune homme est l'accent de la vrit.

LEON.--Mais, M'sieu...

LE MATRE.--Je ne vous parle pas de a. Je dis que c'est vous et que
vous serez priv de sortie dimanche prochain.

LEON.--Mais, M'sieu...

LE MATRE.--Je ne vous parle pas de a. Vous ne sortirez pas.

Le matre se retira,, laissant Innocent en proie aux vengeances de ses
ennemis.

--Rapporteur! capon! dit Lon en lui allongeant un coup de poing sur
l'paule.

--Mchant! langue de pie! dit un autre lve eu lui tirant les cheveux,

--Mouchard! crirent les autres en lui tirant les oreilles, les cheveux,
en lui assnant des coups de pied, des coups de poing.

--Ae, ae! au secours! ils me battent, ils m'arrachent les cheveux, ils
me griffent! cria Innocent en se dbattant.

Le matre d'tude, habitu  ces cris et  ces combats dans cette
pension mal tenue et mal compose, n'y fit aucune attention, jusqu' ce
que les cris furent devenus aigus et violents. Il marcha alors vers le
groupe, se fit jour jusqu' Innocent qu'il dgagea des mains et des
pieds de ses ennemis. Il le retira chevel et sanglotant.

--C'est une honte. Messieurs! un abus de force! une lchet! Tomber
cinquante  la fois sur un innocent, maigre, faible et incapable de se
dfendre. Vous tes tous au piquet, messieurs.

--Mais M'sieu, il a rapport; il a fait punir Lon; il mrite d'tre
puni lui-mme.

--Vous voyez bien que, venant d'arriver, il, ne connat pas les usages
de la pension. Fallait-il l'assommer pour cela? Au piquet tous, jusqu'
la fin de la rcration.

La rsistance tait inutile: les lves s'alinrent contre le mur,
laissant Innocent matre du champ de bataille, il remit en ordre ses
vtements, ses cheveux, regarda les lves d'un air de triomphe, et se
promena de long en large derrire eux. Quand il les approchait de trop
prs, il recevait un coup de pied lestement dtach; d'autres lui
tiraient la langue, lui lanaient de petits cailloux, du sable, lui
dcochaient des injures et des menaces.

--Tu ne l'emporteras pas en paradis, mauvais mouchard! lui dit Lon.

--Nous te corrigerons de faire le rapporteur, dit un autre.

--Je me mettrai prs du matre, rpondit Innocent.

--On saura, bien te trouver seul, mauvais Judas.

--M'sieu, dit Innocent, en s'approchant du matre d'tude, ils
m'appellent Judas, mouchard, rapporteur, et je ne sais quoi encore.

LE MATRE.--Taisez-vous, Monsieur; vous me fatiguez de vos plaintes. Ne
les agacez pas, ils ne vous diront rien.

INNOCENT.--Je ne leur dis rien, M'sieu; je me promne.

LE MATRE.--Vous les narguez. Monsieur. Est-ce que je ne vois pas votre
air moqueur et insolent?

INNOCENT.--Mais, M'sieu, puisqu'ils m'appellent Judas!

LE MATRE.--Ils ont raison. Monsieur. Et je vous prviens que si vous
continuez comme vous avez commenc ils vous rompront les os, ils vous
corcheront vif, sans que je puisse les en empcher.

INNOCENT.--Ah! mon Dieu! je ne peux pas rester ici; je veux m'en aller
chez ma tante.

LE MATRE.--Il n'y a plus de tante pour vous, Monsieur; vous tes ici,
vous y resterez; nous rpondons de votre personne, et personne n'a le
droit de venir vous reprendre.

INNOCENT.--J'crirai  papa,  maman; je ne peux pas rester ici pour
avoir les os rompus et la peau arrache. Les mchants garons! Je les
dteste!

LE MATRE.--Dtestez-les tant que vous voudrez, Monsieur, mais ne les
taquinez pas; c'est dans votre intrt que je vous le dis.

Le matre d'tude s'loigna, laissant Innocent tout penaud an milieu de
la cour. Quand il leva les yeux sur ses camarades, ils lui firent tous
les cornes.

Innocent resta immobile en face d'eux, cherchant, sans le trouver,
un moyen de dfense contre les agressions qu'il redoutait. Mais que
pouvait-il faire seul contre douze? La cloche sonnait pendant qu'il
rflchissait.

--En classe. Messieurs! en classe! cria le matre d'tude.

Les lves quittrent leur mur avec une vive satisfaction et se
dirigrent deux par deux vers la classe, ils dfilrent devant Innocent,
et chacun lui donna en passant une chiquenaude, un pinon, une claque,
un coup de pied. Innocent, au lieu de s'loigner, resta en place comme
un nigaud et suivit ses camarades en pleurnichant. Le matre d'tude lui
assigna sa place, lui fit donner un pupitre et les cahiers et livres
ncessaires.

Le voisin d'Innocent lui pina les parties charnues.

--Laisse-moi, mchant! Ne me touche pas!

--Silence, l-bas! dit te matre d'tude.

Quelques instants aprs, mme agacerie, mme rclamation d'Innocent.

--Monsieur, si vous parlez encore. Je vous marque dix mauvais points.

INNOCENT.--M'sieu, ce n'est pas ma faute; il me pince.

LE MATRE D'TUDE.--Taisez-vous, Monsieur...

INNOCENT.--M'sieu, c'est lui...

LE MATRE D'TUDE, _crivant sur le tableau_.--Dix mauvais points pour
Gargilier.

INNOCENT, _pleurant_.--M'sieu, ce n'est pas juste; ce n'est pas ma
faute.

LE MATRE D'TUDE, _crivant_.--Vingt mauvais.. points pour Gargilier.

INNOCENT, _sanglotant_.--Je le dirai au matre; ce n'est pas juste.

LE MATRE D'TUDE.--Deux cents vers  copier. Monsieur Gargilier, pour
insubordination et impertinences.

Des bravas et des battements de mains partirent de tous les bancs.

LE MATRE D'TUDE.--Silence, mauvais sujets! mauvais coeurs! Comme c'est
vilain de se rjouir du malheur d'un camarade.

PLUSIEURS VOIX.--M'sieu, puisqu'il est impertinent pour vous!

LE MATRE D'TUDE.--a vous chagrine beaucoup, n'est-il pas vrai, qu'il
soit impertinent envers moi? On dirait que vous ne l'tes jamais, vous
autres; un tas d'insolents, de braillards, de fainants!

QUELQUES VOIX.--Mais, M'sieu...

LE MATRE D'TUDE.--Silence! Le premier qui parle a trois cents vers 
copier.

La menace fit son effet; le silence le plus absolu rgna dans la salle;
on n'entendait d'autre bruit que celui des feuillets qu'on tournait, des
plumes grinant sur le papier, et les sanglots d'Innocent.

LE MATRE.--Aurez-vous bientt fini vos gmissements douloureux,
Gargilier! Cest assommant, a. Si j'entends encore un sanglot ou un
soupir, je vous donne cinq cents vers au lieu de deux cents.

Innocent se moucha fortement, essuya ses yeux, retint ses pleurs. Il
commena son pensum tout en pestant contre le matre, les lves, et en
regrettant dj de se trouver dans cette pension, objet de ses ardents
dsirs depuis plusieurs mois.

--Je mnerai une jolie vie dans cette maudite maison! pensait-il en
rpandant quelques larmes silencieuses, De mchants camarades, des
matres injustes et cruels! On me gronde, ou me punit  tort, et l'on
ne veut pas me laisser parler pour me justifier! Si j'avais su que la
pension ft si dsagrable, je n'aurait jamais demand  y entrer.

Les voisins d'Innocent, satisfaits de le voir puni, ne le tourmentrent
plus et le laissrent tranquillement achever ses deux cents vers, ce qui
fut facile; n'ayant pas de devoir  faire de la classe prcdente, il
employa les deux heures d'tude  faire son pensum.

Quand la cloche sonna la classe, Innocent prsente son cahier au matre
d'tude, qui l'examina, et le trouva bien.

--C'est bien, Monsieur. Je vous marque dix bons points.

--Merci, Monsieur, vous tes bien bon, rpondit Innocent enchant.

Le matre d'tude, qui n'tait pas habitu aux politesses et aux
compliments de ses lves, parut trs satisfait, et, sans en rien dire
effaa les vingt mauvais points qu'il avait marqus prcdemment.

La classe se passa, comme toutes les classes de cette pension: le matre
fat ennuyeux, svre, parfois injuste; les lves furent bruyants,
indociles, insupportables: un ange y aurait perdu patience. Innocent
tait bahi; il eut de la peine  comprendre la leon, tant il y eut
d'interruptions, de tumulte sourd, de rclamations. Deux lves furent
renvoys de la classe; Innocent croyait les retrouver tristes et
honteux; il fut surpris de les entendre,  la rcration, rire de leur
renvoi et raconter qu'ils avaient russi  le cacher au matre de
pension.

--Comment avez-vous fait? demanda Innocent.

LES LVES.--Pas difficile, va; au lieu de rentrer en tude, nous
sommes rests au parloir  nous reposer et  nous amuser. Et quand les
camarades sont rentrs, nous nous sommes mls  eux comme si nous
n'avions pas quitt les rangs.

INNOCENT.--Et si quelqu'un tait entr au parloir?

LES LVES.--Bah! personne n'y entre  cette heure; et si mme quelqu'un
tait venu, nous nous serions fourrs sous la table, qui est couverte
d'un grand tapis; personne ne nous aurait vus.

INNOCENT.--Et si le professeur dit au matre qu'il vous a renvoys?

LES LVES.--Pas de danger: une fois sorti de la classe, il ny pense
plus, et il ne voit pas souvent le matre.

--Dis donc, Gargilier, s'cria un lve, est-ce que tu ne manges rien
avec ton pain?

INNOCENT.--Je n'ai rien; il faut bien que je le mange sec.

L'LVE.--Et pourquoi n'achtes-tu pas quelque chose?

INNOCENT.--Quoi?

L'LVE.--Quoi? Du chocolat, parbleu! des tartes, des noix, des pommes,
etc.

INNOCENT.--O?

L'LVE.--Chez le portier, imbcile; il vend de tout.

INNOCENT.--Je ne sais pas comment faire.

L'LVE.--As-tu de l'argent? Je t'achterai ce qu'il te faut, moi.

INNOCENT.--J'ai vingt francs; mais, dans ma poche, je n'ai que vingt
sous.

--C'est bien, donne-les moi; tu vas voir.

L'lve courut chez le portier:

--Pre Frimousse, avez-vous de bonne marchandise, bien frache?

LE PORTIER.--Je crois bien. Monsieur! Voyez, choisissez.

L'LVE.--Je prends dix croquets, deux pommes, un quarteron de noix et
deux tartes. Combien le tout?

LE PORTIER.--Dix croquets, cent centimes; deux pommes, vingt centimes;
les noix, vingt-cinq centimes; les tartes, quarante centimes: total,
deux francs quinze centimes.

L'lve ne prit pas la peine de vrifier le compte du portier; il ne
s'aperut pas qu'on faisait payer trente centimes de trop.

L'LVE.--Tenez, voici toujours un franc  compte; mettez le reste sur
le mmoire de Gargilier.

PORTIER.--Gargilier? connais pas. Je ne fais pas crdit  l'inconnu.

L'LVE.--C'est le nouvel lve arriv ce matin; son pre est
immensment riche; il donne au fils tout ce qu'il veut il n'y a pas de
danger que vous perdiez avec lui.

LE PORTIER.--C'est possible! Mais, tout de mme, Je ne serais pas fch
d'avoir mon argent: si demain je ne suis pas pay; je fais du bruit.

L'LVE.--Vous serez pay demain, c'est moi qui vous le dis.

LE PORTIER.--Avec a que vous tes de bonne paye, vous qui n'avez jamais
un sou! C'est toujours les autres qui payent pour vous.

L'LVE.--Qu'est-ce que a vous fait, puisque, au total, vous n'y perdez
jamais rien! Je fais aller votre commerce, moi.

LE PORTIER.--Et vous vous nourrissez bien, aussi. Voil que vous avez
mang la moiti des provisions de votre protg. Comment l'appelez-vous,
ce brave garon?

L'LVE.--Gargilier! Une bonne pratique, allez! Bte comme il n'y en a
pas; niais comme on n'en voit pas, un vrai Jocrisse.

LE PORTIER.-Bien, bien, on en fera son profit; merci, Monsieur.. Tout de
mme ne mangez pas tout.

L'LVE.--Non, non, je n'en mange que juste la moiti; le reste est pour
lui.

L'lve partit en courant, et remit aux mains impatientes d'Innocent
cinq croquets, une pomme, dix noix et une tarte.

L'LVE.--Tiens, Gargilier, tu vas te rgaler; j'en ai pris beaucoup, tu
en auras pour deux ou trois jours; alors tu me redois un franc quinze,
que j'ai pays pour toi.

INNOCENT.--Comme c'est cher! Deux franco quinze pour si peu de chose!

L'LVE.--Tu appelles a peu de chose, toi! Cinq beaux Croquets...

INNOCENT.--Pas dj si beaux, et secs comme des pendus.

L'LVE.--Une pomme magnifique...

INNOCENT.--Petite et ride, tu appelles cela magnifique!

L'LVE.--Dix noix, une tarte excellente!

Innocent gota la tarte et dit, en faisant la grimace:

--La cuisinire de maman en faisait de meilleures; a sent le rance et
la poussire!

L'LVE.--Ma foi, mon cher, une autre fois achte toi-mme et choisis 
ton ide; Je ne fais plus tes commissions, moi. En attendant, rends-moi
mes vingt-trois sous.

INNOCENT.--Je te les donnerai quand nous rentrerons en tude; j'ai mis
mon argent dans mon pupitre.

L'lve, satisfait de son premier succs, n'insista pas. Innocent gota
 tout et y gota tant et tant qu'il ne lui resta plus rien pour le
lendemain. En rentrant  l'tude, il donna  l'lve infidle une pice
de cinq francs en le priant de lui rendre le reste en monnaie.

--Je n'en ai pas maintenant, Je te la rendrai  la premire occasion.

-Il courut chez le portier, et, lui remettant la pice de cinq francs:

--Tenez pre Frimousse, Gargilier vous envoie cinq francs.

Vous les garderez et il aura chez vous un compte courant. Il vous
donnera de temps en temps une ou deux pices de cinq francs. De cette
faon, vous tes pay d'avance, et vous tes bien sr de n'y rien
perdre.

Le portier enchant de cet arrangement au moyen duquel il pouvait faire
des gains considrables, remercia l'lve qui lui valait cette bonne
pratique et tmoigna sa satisfaction en lui offrant une tablette de
chocolat, que le coupable accepta et avala avec joie.



XI

LA POUSSE

Innocent croyait tre rentr en grce auprs de ses camarades; les
dernires rcrations s'taient bien passes; le matre d'tude, qui les
surveillait de prs, ne trouva rien  redire  la conduite des lves
envers Innocent, qu'il honorait d'une protection particulire, et
qui cherchait toutes les occasions de lui tre agrable. Les lves
s'apercevaient bien de la faveur d'Innocent; ils en parlaient; bas entre
eux, mais ils ne lui en faisaient voir ni jalousie ni rancune. Trois
jours s'taient passs depuis rentre d'Innocent en pension; il
paraissait s'habituer  ses camarades, et eux, de leur ct, ne
semblaient avoir conserv aucun souvenir des orages du premier jour.
Mais ce calme tait, un calme trompeur; l'oubli du pass n'tait
qu'apparent. Le grand lve ne perdait pas de vue sa vengeance, exaspr
par l'approche du dimanche, qui tait son jour de pnitence. Il avait
vainement cherch un moment d'absence ou d'inattention du matre
d'tude; toujours il le voyait  son poste et attentif  leurs
mouvements. Un vendredi enfin le matre d'tude fut demand par le
chef du pensionnat pour la vrification des bons et mauvais points des
lves; le grand lve s'aperut de l'absence, il fit un signal convenu
avec les lves de la classe suprieure qui taient dans le complot; un
hop! retentissant se fit entendre, et toute la grande classe se rua sur
le malheureux Innocent, l'entrana dans une encoignure, et l commena
ce que les collgiens appellent la presse ou une pousse. Tous se
jetrent sur Innocent pour le presser, l'craser contre le mur; les plus
rapprochs l'crasaient de leur poids, ceux qui suivaient aidaient  la
pousse. Le malheureux Innocent, effray, perdu, voulut crier, mais
ses cris furent touffs par les cris de joie et de triomphe de ses
bourreaux. Il suffoquait de plus en plus, la frayeur lui coupait la
respiration, qui devenait difficile, ses yeux s'injectaient de sang, sa
voix ne pouvait plus se faire passage, son regard suppliant demandait
grce, et les mchants lves poussaient, poussaient toujours, ne
croyant pas le mal aussi grand et riant des gmissements de leur
victime. A ce moment, un autre grand cri, parti d'un autre groupe, se
fit entendre. C'tait la classe moyenne, celle d'Innocent, qui, d'abord
spectatrice indiffrente de la pousse, commena  s'indigner et 
s'mouvoir quand elle vit la torture qu'on infligeait  Innocent.
Paul, Louis et Jacques se concertrent en un infant pour dlivrer leur
camarade; il ameutrent la classe, se mirent  sa tte, et, poussant
un hourra formidable, s'lancrent comme des lions, sur le groupe des
pousseurs; ils les tirrent par leurs habits, par les jambes, par les
cheveux, par les oreilles, les forcrent  lcher prise, arrivrent
ainsi jusqu' Innocent, qu'ils trouvrent haletant, sans parole, presque
sans regard. Pendant que Paul, aid de quelques camarades, emportait
Innocent au grand air, Louis et Jacques; menaient les amis au combat
contre les grands lves, qu'ils rossrent et culbutrent malgr leur
force. Au plus fort de la bataille, mais au moment o la dfaite des
grands tait constate par une fuite gnrale, le matre d'tude et le
matre de pension parurent, attirs par les cris tranges qu'ils avaient
entendus. Innocent tait couch par terre; Paul aid par trois de ses
camarades, lui avait dnou sa cravate, dboutonn son gilet; ils lui
mouillaient le front et les tempes d'eau froide qu'ils prenaient  la
pompe; les yeux d'Innocent taient ferms, ses dents taient serres,
ses mains raidies convulsivement; son front tait ple et crisp.

La cour de rcration tait un vaste champ de bataille; de tous cts on
se battait; des grands fuyaient devant les moyens qui taient en bien
plus grand nombre; d'autres se retiraient en montrant les poings et en
lanant des ruades  leurs poursuivants.

--Qu'est-ce donc qui se passe ici, pour l'amour de Dieu? s'cria le
matre alarm. Herv, tchez de tablir l'ordre, pendant que je tcherai
de mon ct, de savoir ce qui est arriv.

Et, s'approchant du groupe qui entourait Innocent, il demanda  Paul ce
qu'il y avait et pourquoi Innocent tait dans ce dplorable tat.

Monsieur, rpondit Paul avec force et avec calme, vous savez que jamais
je ne dnonce aucun de mes camarades, mais aujourd'hui je me croirais
coupable si je vous cachais la vrit. Par suite de la dnonciation de
Gargilier contre Lon Granier, celui-ci a jur avec Georges Crpu et
Alamir Dandin de se venger de ce pauvre garon, qui ne connaissait pas
les usages des pensions, et qui croyait sans doute agir loyalement en
disant la vrit. Ils ont attendu un moment o l'absence de M. Herv
donnait le champ libre  leur vengeance, ils ont press Gargilier, et
d'une manire inusite, car jamais nous ne prolongeons cette punition au
del d'une plaisanterie plus alarmante que pnible. Malgr sa terreur,
ses cris et ses supplications, ils l'ont press jusqu' ce qu'il ft
hors d'tat de se dfendre. Moi et mes camarades, nous nous sommes
prcipits pour le dlivrer quand nous avons reconnu qu'il courait un
danger sreux; mais nous n'y avons russi qu'aprs bataille; il y a eu
du temps perdu, et lorsque nous avons pu le dgager, il tait prs de
perdre connaissance. Nous l'avons apport ici pendant que les autres
continuaient  mettre la grande classe en droute, et nous ne sayons que
faire pour lui rendre le sentiment.

--Vite un mdecin! s'cria le matre, s'adressant  un garon de classe.
Vous avez bien agi, mes amis, ajouta-t-il en serrant fortement la main
 Paul,  Louis et  Jacques. Quant  ces mchants garnements, ils
recevront leur punition.

Le matre d'tude tait parvenu  rtablir l'ordre; la grande classe,
honteuse et alarme, l'oeil morne et la tte baisse, s'tait range
d'un ct de la cour; la classe moyenne, radieuse et triomphante,
s'tait place en face, la tte haute, les yeux brillants.

--Messieurs, dit le matre s'adressant  la classe moyenne, vous vous
tes comports bravement, avec humanit et gnrosit; vous avez, comme
preuve de ma satisfaction, une leve gnrale de mauvais points.

Cette annonce fut reue avec enthousiasme par des cris de:

--Vive Monsieur le chef de la pension!

Se tournant ensuite vers la grande classe:

--Messieurs, leur dit-il, vous vous tes conduits comme des barbares et
des lches! (Un frmissement de colre se fait sentir dans l'auditoire.)
Oui, Messieurs, comme des lches, rpta le matre avec force. Vous vous
tes mis douze contre un; vous avez us lchement et cruellement d'un
moyen barbare en lui-mme, et que des garons de coeur et d'honneur
devraient repousser avec indignation. Vous vous tes sauvs devant une
classe infrieure qui vous a battue et chass: elle, forte du sentiment
gnreux qui l'excitait contre vous; et vous, faibles par le sentiment
de votre propre dgradation. Messieurs Granier, Crpu et Dandin, vous
tes chasss de ma maison; vous resterez consigns dans les cachots
jusqu' ce que vos parents vous envoient chercher... Ah! pas de
rclamations, Messieurs! elles seraient inutiles, continua le matre;
je ne fais jamais grce aux fautes de coeur et d'honneur. Et vous,
Messieurs de la grande classe, vous tes tous en retenue; jusqu' nouvel
ordre; rentrez en tude, votre rcration est finies.

La grande classe dfila en silence et se rendit  l'tude; l'absence du
matre leur permit de raisonner de l'vnement dont les rendait victimes
leur'mchancet. Ils se disputrent, se reprochrent les uns aux autres
de s'tre entrans, se dsolrent de la retenue qui pouvait les priver
de la sortie du dimanche. L'un devait aller au spectacle; l'autre avait
un dner d'amis et de cousins; un troisime avait une soire de tours
merveilleux; un autre encore avait, chez un oncle fort riche, une
loterie o tous les numros taient gagnants, et de fort beaux lots.
D'autres frmissaient, pleuraient. Peu se repentaient sincrement et
s'affligeaient de la mauvaise action qu'ils avaient commise; parmi ces
derniers, l'un d'eux, Hector Froment, qui tait rest silencieux, la
tte cache dans ses main frappa tout  coup du poing sur la table et
s'cria:

--Eh bien, mes amis, c'est bien fait! Nous n'avons que ce que nous
mritons! Depuis six mois que nous nous laissons conduire par ces trois
mchants garons qui vont tre chasss (et j'en suis trs content), nous
n'avons que des retenues, des pensums, des rprimandes; je ne sais si
cela vous arrange, vous, mais moi, je dclare, que tout cela m'ennuie et
que je n'en veux plus; je veux redevenir ce que j'tais, un bon lve,
un brave garon, comme l'est ce Paul Rivier qui nous a dnoncs. Il a eu
raison; c'est...

--C'est un pestard et un lche! je ne le regarderai de ma vie! s'cria
un lve furieux.

--Je te dis, moi, que c'est un brave et honnte garon. Les lches,
c'est nous, comme a dit le matre.

--Ah a! vas-tu fouiner, capon?

--Je ne fouine pas, je ne caponne pas; mais je dis ce que je pense, et
je pense ce que je dis.

--Imbcile! dit l'lve en levant les paules.

Hector ne rpondit pas; il prit du papier et se mit  crire. Les
autres, aprs quelques instants de discussions, de gmissements et de
regrets, firent comme lui: les devoirs y gagnrent d'tre mieux, faits
que d'habitude; les leons apprises et bien sues; le silence fut gard
plus exactement que jamais. Le matre d'tude n'eut pas un mauvais point
 marquer.

Pendant que les coupables se rendaient, les uns au cachot, les autres en
tude, le garon de classe courait  toutes jambes chercher le mdecin,
qu'il ne trouva pas; et qu'il poursuivit de maison en maison en faisant
quelques haltes, soit au caf, soit au cabaret, quand il rencontrait un
ami qui lui proposait une tasse ou un petit verre; pendant ce
temps. Innocent se remettait petit  petit de sa frayeur et de son
vanouissement; il ouvrit les yeux, la bouche, avala de l'air  pleins
poumons, se releva, regarda autour de lui d'un air effar, voulut
marcher, et serait retomb si ses nouveaux amis ne l'eussent soutenu;
il les regarda avec surprise, essaya de parler, mais ne put parvenir 
articuler une parole.

Le matre et le matre d'tude Herv firent approcher un banc, sur
lequel on assit Innocent. On lui fit avaler quelques gorges d'eau
frache et d'arnica; on lui frotta d'eau et de vinaigre les tempes,
le front et le visage. Il revint compltement  lui, et, quand il put
parler, il remercia vivement les lves qui lui donnaient des soins, et
fondit en larmes.

--C'est bon cela, dit le matre, c'est une dtente. Laissez-le pleurer
c'est trs bon.

Innocent pleura pendant quelques minutes; il se calma graduellement,
et, se tournant vers le matre, il le remercia de ses bonts; il en fit
autant au matre d'tude; puis il demanda aux lves ce qui tait arriv
depuis qu'il avait perdu connaissance, qui l'avait sauv et o taient
ses ennemis.

Paul lui expliqua ce qui s'tait pass; le matre complta le rcit et
fit un grand loge de Paul, Louis et Jacques. Innocent leur demanda de
continuer  le protger.

--Tu peux tre tranquille, tu ne cours plus de dangers, M. le chef de
pension renvoie les trois mchants qui montaient toujours les mauvais
coups; les autres auront peur et se tiendront en repos. Mais si on
voulait te tourmenter, nous sommes l. C'est que nous avons gagn l une
fameuse victoire! Vingt-trois moyens qui ont fait fuir douze grands!

--Nous sommes les zouaves du collge! s'cria Louis.

--C'est a! 3 zouaves! rpondit Jacques.

--Mon pauvre garon, tu devrais aller  l'infirmerie prendre un bain de
pieds et te coucher, dit le matre d'tude.

--Oui Monsieur, rpondit Innocent en se levant.

Ses amis demandrent la permission de le conduire jusqu' l'infirmerie
et de le recommander  l'infirmire. Le matre y consentit, et Innocent
et son escorte firent une entre, triomphale et bruyante  l'infirmerie.
Il n'y avait heureusement aucun malade ce jour-l; ils racontrent
 l'infirmire ce qui tait arriv  Innocent; le rcit trana, fut
recommenc dix fois; enfin, la classe moyenne fut oblige de se rendre 
l'tude, et Innocent resta seul. Il tait dans son lit, seul, bien seul:
personne pour le plaindre, pour le consoler, pour l'amuser. L'infirmire
allait et venait, lisait, travaillait et ne regardait seulement pas
Innocent Il acheva tristement la journe, dormit mal, se leva le
lendemain aprs la visite du mdecin, qui dclara qu'il avait eu plus de
peur que de mal, et qui ne lui ordonna ni sangsues, ni vsicatoire, ni
dite, ni purgation. On lui apporta  manger; il mourait de faim, et
il aurait voulu manger quatre fois autant qu'on lui en donnait, mais
l'infirmire fut inflexible. Innocent passa encore une triste journe
sans aucune occupation. Quelques lves de la moyenne vinrent le voir
pendant quelques instants. Paul lui apporta un livre amusant, Jacques
lui donna un douzaine de billes; Louis lui glissa en cachette deux
croquets et une tablette de chocolat, qu'il mangea avec dlices;
l'infirmire ne s'en aperut qu' la dernire bouche: il n'y avait plus
rien,  confisquer; elle gronda, menaa de se plaindre. Innocent se
fcha, se plaignit de mourir de faim. Ce fut la seule distraction relle
de la journe. Le second jour, qui tait dimanche, il allait si bien
qu'on lui permit de quitter l'infirmerie et de sortir si on venait le
chercher. Mais, hlas! personne ne vint! Les lves taient tous partis,
except la grande classe, condamne  la retenue, et Innocent restait
l: ni sa tante, ni sa soeur, ni Prudence n'avaient pens  lui.



XII

LE PARLOIR

Aprs dner. Innocent s'tait retir tristement dans un coin de la cour,
lorsqu'il entendit appeler:

Monsieur Gargilier, au parloir!

Ses yeux brillrent, et il s'lana vers la porte qui menait au parloir.
En l'ouvrant il se trouva en, face de Simplicie, de Prudence et de
Cozrgbrlewski.

--Simplicie, Prudence, s'cria-t-il avec un accent de joie qui les
surprit, que je suis content de vous voir! Bonjour, Monsieur Coz.
Comment allez-vous vous? Comment va ma tante?

SIMPLICIE,--Nous allons bien et ma tante va bien. Qu'est-ce qui te
prend? Pourquoi es-tu si content de nous voir?

INNOCENT.--Oh oui! je suis content! Si tu savais comme c'est triste
d'tre seul, sans amis, sans personne qui vous aime, qui s'intresse 
vous!

SIMPLICIE.--Comment, seul? Vous tes prs de cent ici.

INNOCENT.--On est plus de cent, plus de mille dans la rue et pourtant
on est comme si on tait seul.

COZRGBRLEWSKI.--Tiens, tiens! vous pas content, Monsieur Nocent? Vous
pas aimer tre sans soeur et sans bonne femme?

INNOCENT.--Je m'ennuie. Je suis seul.

SIMPLICIE.--C'est bien ta faute! Pourquoi as-tu voulu venir  Paris et
en pension? Et moi aussi, je m'ennuie, et joliment va?

INNOCENT.--Tu as ma tante, toi.

SIMPLICIE.--Oui, c'est agrable, ma tante! Elle me donne des soufflets,
elle me gronde. Je la dteste.

INNOCENT.--Tu as Prudence.

SIMPLICIE.--Prudence est ma bonne; je ne peux pas faire d'elle ma
socit.

INNOCENT.--Elle t'aime. Ici personne ne m'aime,

SIMPLICIE.--Pourquoi as-tu voulu venir? C'est ta faute.

INNOCENT.--Oui, c'est ma faute; je m'en repens bien, Je t'assure.

SIMPLICIE.--Et moi donc, si je pouvais retourner  Gargilier, comme je
serais contente!

INNOCENT.--A quoi t'amuses-tu?

SIMPLICE.--A rien; je m'ennuie.

INNOCENT.--Et toi. Prudence?

PRUDENCE.--Oh! l'ouvrage ne me manque pas, Monsieur; je ne m'ennuie pas.
Je savonne, je repasse, je couds, je lave la vaisselle, j'aide  la
cuisine, je promne Mam'selle.

INNOCENT.--Tu es bien heureuse de ne pas t'ennuyer, MOI, je m'ennuie.

SIMPLICIE.--Tu ne fais donc rien?

INNOCENT.--Rien.

SIMPLICIE.--A quoi passes-tu ton temps? Je croyais qu'on travaillait
beaucoup en pension.

INNOCENT.--C'est vrai, on travaille; mais je n'ai pu rien faire parce
que j'ai t malade.

PRUDENCE.--Qu'avez-vous eu. Monsieur Innocent.

INNOCENT.--Ils m'ont press, j'ai manqu touffer je suis tomb sans
connaissance; Paul, Louis et Jacques m'ont dlivr.

PRUDENCE.--Mais c'est abominable! et pourquoi? et qui?

Innocent, enchant d'exciter la compassion, raconta longuement la
pousse dont il avait t victime et le renvoi des trois lves qui
avaient excit les autres et qui avaient dirig la presse. Simplicie
admirait plus le courage des dfenseurs d'Innocent qu'elle ne, plaignait
son frre. Quand il eut fini son rcit. Prudence pleurait  chaudes
larmes. Cozrgbrlewski regardait le plafond d'un air froce, serrait les
poings et rptait:

--Si moi l, moi aurais tu tous, comme  Ostrolenka. Brigands,
sclrats, btes brutes!

Simplicie restait impassible et disait de temps en temps: Voil ce que
c'est!... C'est bien ta faute! Tu as voulu tre en pension!... et voil
ce que tu as gagn  ton pensionnat.

INNOCENT.--Tais-toi donc, tu m'ennuies! Est-ce que je savais que ces
garons taient si mchants!

PRUDENCE.--Qu'allez-vous devenir, mon pauvre Monsieur Innocent, avec ces
mauvais garnements? Ils vont vous mettre en pices.

INNOCENT.--Le matre a chass les trois plus mchants; les autres
n'oseront pas; et puis j'ai des amis qui me dfendront contre les
grands.

COZRGBRLEWSKI.--C'est grand qui a fait cela.

INNOCENT.--Oui, c'est la grande classe.

COZRGBRLEWSKI.--Coquins! Grand contre petit! Lches! lches!

Au moment de la plus grande indignation de Coz, deux lves de la grande
classe entrrent au parloir. Coz s'lana vers eux:

--Vous, quelle classe? petit ou grand?

--Grande, comme vous voyez; nous ne sommes plus dans les moutards.

--Ah! vous grande! vous lches! vous presser M. Nocent? Voil pour
grands, voil pour lches, voil pour presser.

Et chaque voil fut accompagn d'un moulinet de bras et de jambes qui
terrassa les lves avant qu'ils eussent pu se reconnatre. Prudence
applaudissait, Simplicie criait. Innocent restait bahi; Coz, les poings
menaants, regardait avec un sourire satisfait les deux lves tendus 
ses pieds, se relevant lentement et avec effroi.

Quand ils furent debout, ils jetrent  Coz un regard menaant et
quittrent la salle, Coz se frottait les mains en riant et marchait 
grands pas en long et en large dans le parloir.

INNOCENT.--Vous avez fait mal, Coz; ils vont tre furieux contre moi.

COZRGBRLEWSKI.--Eux lches, pas oser vous rien faire. Vos amis petits
faire peur aux grands.

--Certainement que vous avez trs mal fait. Monsieur Coz, reprit
Simplicie avec aigreur, ces jeunes lves ont l'air trs bon et vous
avez t trs grossier pour eux.

COZRGBRLEWSKI--Moi pas grossier, Mam'selle, mais moi juste, punir
lches, grands comme petits.

SIMPLICIE,--Mais ils sont punis, puisqu'ils ne sortent pas aujourd'hui
dimanche.

COZRGBRLEWSKI.--Pas assez cela. Mam'selle, pas assez: moi donner coups,
c'est mieux.

--Ce Polonais est insupportable, marmotta Simplicie en haussant les.
paules.

--Est-ce que vous n'allez pas venir avec nous, Monsieur Innocent? dit
Prudence aprs une demi-heure de conversation. On sort le dimanche. Vous
dnerez, et le soir Coz vous ramnera.

INNOCENT.--Je ne demande pas mieux, je serai enchant; mais il faut une
permission.

PRUDENCE.--Et comment faire?

INNOCENT.--Je vais aller, la demander au matre. Attendez-moi, je vais
revenir.

Innocent se leva, ouvrit la porte, poussa un cri et rentra d'un bond
dans le parloir. Coz, Prudence et Simplicie rptrent ce cri, Innocent
tait noir comme un ngre; sa tte, son visage, ses habits, ses mains
taient couverts d'un enduit noir et gluant. Ils continurent tous
quatre  crier pendant que la porte, reste ouverte, laissait voir des
ttes d'lves qui apparaissaient et se retiraient aussitt; les clats
de rire de la cour rpondaient aux cris de dtresse du parloir.
Le portier arriva enfin, vit Innocent, devina le tour, et sortit
prcipitamment pour aller chercher les matres. Ils ne tardrent pas 
accourir et tmoignrent leur colre en voyant cette nouvelle mchancet
des lves. Les deux grands que Coz avait si bien rosss avaient pris
conseil de leurs camarades et avaient dcid que Coz ou Innocent
recevrait le grand baptme; ils taient alls accrocher un pot de
cirage  une ficelle au-dessus de la porte, de faon que la porte, en
s'ouvrant, devait faire basculer le pot et le vider sur la personne qui
sortirait la premire. Ils taient bien srs que ce serait Innocent
ou un des siens, puisqu'il n'y avait qu'eux au parloir, et ils se
vengeraient ainsi de la vole de coups que Coz leur avait donne.

Les matres emmenrent Innocent dans la cuisine, o on le savonna 
l'eau chaude des pieds  la tte. Prudence avait voulu le suivre et
donner ses soins  son jeune, matre. Simplicie et Coz taient rests
au parloir, Simplicie grondant Coz et lut reprochant d'avoir excit la
colre des lves en les injuriant et en les battant sans aucun motif.
Coz ne disait rien et supportait avec une patience imperturbable les
accusations malveillantes de Simplicie.

Enfin, Innocent rentra au parloir, blanc comme avant son baptme au
cirage, et vtu de sa plus belle redingote tranante, de son plus large
pantalon  la mamelouk,, de sa plus longue cravate  cornes menaantes,
et de ses bottes vernies  grands talons. Prudence tait fire de la
toilette de son jeune matre; Innocent tait si content de sortir avec
ses plus beaux vtements, qu'il ne songeait plus  sa teinture si
rcente. Le matre, qui pensait  l'honneur de sa maison, restait sombre
et mcontent; il dit  Prudence et  Simplicie de ne pas s'alarmer
du tour qu'on avait jou  Innocent, qu'il punirait svrement les
coupables afin que chose pareille ne recomment pas. Simplicie balbutia
quelques paroles de remerciement, Prudence fit rvrence sur rvrence,
Coz salua trois fois, et ils partirent avec Innocent.

Le matre entra dans la cour, il fit mettre en rang la grande classe, et
demanda le nom des nouveaux coupables. Le silence fut la seule rponse
de la classe,

--Les coupables ne peuvent pas rester impunis, Messieurs, dit le matre,
toute la classe est consigne jusqu' ce qu'ils se soient dclars; pas
de rcrations, pas de promenades. Le matre se retira: Les lves se
regardrent avec, anxit, et tous entourrent Grgoire et Honor, les
deux meneurs.

--Allez-vous nous laisser trimer jusqu'aux vacances, dites-donc? Cest
joliment aimable ce que vous faites l! Nous allons tous tre enferms
parce qu'il vous plat de vous faire rosser et de vous venger sur ce
grand dadais de Gargilier. Ce garon est un porte-malheur. Il nous a
donn plus d'ennuis depuis huit jours qu'il est ici que nous n'en avions
eu dans toute l'anne.

GREGOIRE.--Alors pourquoi vous plaignez-vous que nous l'ayons un peu
noirci! Il n'a pas eu ce qu'il mritait je dteste ce Gargilier.

LES LVES.--Mais ce n'est pas une raison pour faire une sottise qui
nous a fait consigner.

GREGOIRE.--Ah bah! Vous avez tous dit oui, quand Honor et moi nous
avons parl du grand baptme.

UN LVE.--Oui, mais nous n'avons pas attach le pot de cirage.

UN AUTRE LVE.--Et puis, il fallait bien dire comme vous, pour ne pas
se mettre en guerre avec vous.

LES LVES.--Vous allez vous dclarer, et ds ce soir, avant la
rcration; sinon, vous aurez les petites et les grandes misres,
soyez-en srs.

Grgoire, et Honor s'loignrent pour se consulter, pendant que
les lves continurent  s'agiter et  dlibrer sur les vexations
auxquelles seraient soumis les coupables. On dcida que leurs pupitres
seraient bouleverss, leurs copies dchires, leurs livres tachs
d'encre, leurs lits inonds, leurs chaussures enleves, leurs brosses 
cheveux brles, leurs provisions de bouche saupoudres de terre et de
cendre, leurs cheveux tirs, leurs oreilles, allonges, leurs habits
dchiquets, et quelques autres inventions aussi mchantes. Quand on
rentra dans les salles d'tude, Grgoire et Honor, qui avaient appris
par leurs camarades la dcision prise contre eux, jugrent prudent de
se dclarer, et ils prirent le matre d'tude d'aller dire au chef de
pension qu'ils taient les seuls coupables du tour jou  Innocent.
Le matre d'tude les engagea  y aller, eux-mmes et leur donna une
permission de sortie de classe.

--Que me voulez-vous. Messieurs? Pourquoi, quittez vous l'tude? leur
demanda rudement le matre en les voyant entrer.

Les deux lves prsentrent leur permission et balbutirent une phrase
pour expliquer que c'taient eux qui avaient accroch le pot de cirage 
la porte du parloir.

--C'est bien. Messieurs; vous faites bien d'avouer la vrit; votre
punition en sera plus lgre. Au lieu de vous renvoyer de ma maison,
comme je l'aurais fait si je vous avais reconnus coupables sans votre
aveu, je me borne  vous mettre en demi-retenue de rcration pendant
trois jours, et  vous priver de la promenade au bois de Vincennes,
jeudi prochain. Allez, Messieurs, et portez  M. Herv ce papier qui
lve la retenue de la classe.

Ce fut ainsi que se termina l'aventure d'Innocent au parloir. Depuis ce
jour, les vexations auxquelles il fut soumis furent moins pnibles et
moins apparentes, mais dans la grande classe il resta toujours des
sentiments de haine et de vengeance dont il eut souvent  souffrir, et
que nous aurons encore occasion de signaler.



XIII

LA SORTIE

Innocent partit enchant de se retrouver avec les siens. Il n'attendit
pas Simplicie, Prudence et Coz pour monter quatre  quatre l'escalier de
sa tante Et se prcipiter dans le salon, o elle jouait sur son violon
une symphonie de Beethoven, accompagne par la flte de Boginski.

--Bonjour, ma tante, comment vous portez-vous? s'cria Innocent en se
jetant  son cou, sans gard pour la symphonie, le violon et l'archet.

MADAME BONBECK.--Que le diable t'emporte! Tu m'as fait rouler mon
violon; tu as manqu briser mon meilleur archet, et tu nous as
interrompus au plus beau passage de cette admirable symphonie en la
bmol.

INNOCENT.--Pardon, ma tante; c'est que j'tais si content de vous voir!

MADAME BONBECK.--De me voir? Tiens! qu'est-ce qui te prend? tu me
connais  peine.

INNOCENT.--Oui, ma tante, mais je vous aime beaucoup, et je vous ai
regrette plus d'une fois depuis huit jours que je suis en pension.

MADAME BONBECK.--Ce qui ne veut pas dire que tu m'aimes, mon garon,
mais que tu dtestes la pension. Te voil donc sorti?

INNOCENT.--Oui, ma tante, je viens achever la journe avec vous.

MADAME BONBECK.--Mais tu ne vas pas m'ennuyer au salon, empcher ma
musique, briser mes violons et me faire enrager. Va-t'en chez Simplicie
et reviens pour dner. Allons, Boginski, reprenons _l'andante
pianissimo, con amore, maestoso_!

A peine eut-elle tir quelques sons du violon, qu'une nouvelle
interruption vint l'irriter contre Innocent. En se retirant, il marcha
sans voir sur la queue du chat,  demi-couch sur le ventre du chien. La
douleur fit faire au chat un bond prodigieux; en retombant, les
griffes de ses quatre pattes s'enfoncrent dans la peau du chien, qui,
bondissant  son tour, s'lana sur le chat, puis sur Innocent: le chat
le ret  coups de griffes, Innocent  coup de pied. La tante s'lana
sur Innocent et lui cassa son archet sur le dos; d'un coup de pied elle
lana l'amour des chats  l'autre bout de la chambre et d'un coup de
poing terrassa l'amour des chiens; Innocent se sauva chez sa soeur, le
chat se blottit sous un canap, le chien se rfugia derrire un rideau,
et Mme Bonbeck revint prs de Boginski, son archet cass  la main,
jurant contre Innocent, regrettant un excellent archet, tchant de le
remplacer en cherchant dans cent qu'elle avait en rserve, et pestant
contre les importuns, les enfants et les parents incommodes. Boginski
ne disait rien, mais cherchait  la calmer en l'approuvant du geste,
du regard et par quelques offres de service pour remettre en hon tat
l'archet cass. Pendant qu'elle grondait, jurait et menaait, Innocent
et Simplicie demandrent  Prudence de sortir  pied pour se promener et
pour viter la tante jusqu'au dner. Prudence, toujours aux ordres de
ses jeunes matres, y consentit sans peine, et ils sortirent tous trois
accompagns du fidle Coz.

Innocent et Simplicie marchaient en avant; Prudence suivait avec Coz,
qui lui offrit le bras pour avoir l'air de bons bourgeois faisant leur
dimanche avec leurs enfants. Prudence, enchante de se donner une
si noble apparence, prit le bras de Coz, et tous deux suivirent les
enfants.

Ils marchrent longtemps et toujours droit en avant. Ils taient arrivs
sans le savoir aux Champs-Elyses; c'tait pour eux un spectacle
magnifique; les voitures, le beau monde, les petites boutiques, les jeux
divers, les Guignols et autres thtres leur causaient une admiration
telle, que les enfants, oubliant Prudence et Coz, se perdirent dans la
foule, et que Prudence et Coz, oubliant les enfants, les perdirent de
vue. Innocent et Simplicie marchaient, s'arrtaient, regardaient! Ils
s'assirent devant un Guignol, et virent tous les crimes de Polichinelle
et sa punition par le diable. Comme ou finissait, une femme vint leur
demander trois sous par chaise; ils n'avaient pas d'argent et se
retournrent pour en demander  Prudence. Point de Prudence, ils taient
seuls.

--Nous n'avons pas d'argent, dit timidement Innocent.

--Comment, pas d'argent! Et pourquoi venez-vous prendre mes chaises, si
vous n'avez pas de quoi les payer?

--Nous croyions que ma bonne tait avec nous.

--Ma bonne! Voyez donc ce grand dadais qui se promne avec sa bonne!
Tout cela est bel et bon, mon brave garon, mais il me faut mes six
sous, et je saurai bien vous les faire dgorger.

Innocent et Simplicie regardaient alentour d'eux avec frayeur; la foule
les entourait et prenait parti, les uns pour la femme, les autres pour
les enfants. La femme les tarabustait, les menaait de les faire arrter
comme vagabonds, et terrifiait de plus en plus les enfants, qui finirent
par pleurera et appeler  leur secours Coz et leur bonne.

--a n'a pas de bon sens de tourmenter ainsi ces enfants, dit une bonne
femme avec un panier sous le bras; vous voyez bien qu'ils n'ont pas de
quoi vous payer; laissez-les donc tranquilles!

--Plus souvent que je me laisserais pigeonner de mes six sous! S'ils
n'ont pas d'argent, ils ont des vtements; ceux du garon sont assez
grands pour en vtir deux. J'ai tout juste besoin d'une calotte pour
mon petit gars; j'en trouverai une dans le trop-plein de sa redingote.
Voyons, mon garon, voici des ciseaux; vous allez vous tenir bien
tranquille pendant que je vais tailler ma calotte.

--Au secours! au secours! criais Innocent poursuivi par la femme et se
sauvant de chaise en chaise.

--Au secours! rptait Simplicie courant aprs son frre.

--Un sergent de ville arriva et s'informa de la cause de ce tumulte.

--Ils veulent me voler six sous! cria la femme.

--Elle veut me couper ma redingote, balbutia Innocent.

--Rendez  cette femme les six sous que vous lui avez vols, mauvais
garnements, dit le sergent de ville.

--Nous n'avons pas vol; nous n'avons pas d'argent pour payer ses
chaises; c'est ma bonne qui a l'argent, et ma bonne est perdue.

Aprs quelques informations prises de droite et de gauche, le servent
de ville dclara  la femme furieuse q'il prenait les enfants sous sa
protection.

--Mais soyez tranquille pour vos six sous, ajoute-t-il ces enfants
ont sans doute leurs parents  Paris; en sachant leur adresse, vous
rentrerez toujours dans vos six sous. O demeurez-vous, mon garon?

--Je loge  la pension des Jeunes savants, mais je suis sorti chez ma
tante, Mme Bonbeck.

Le sergent de ville sourit; la foule clata de rire  nom significatif,

--Un nom qui vous irait, dit un des rieurs  la bonne femme.

--O demeure votre tante? demanda le sergent de ville.

--Rue Godot, rpondit Innocent

--Quel numro?

--Je ne sais pas, j'ai oubli.

--Et comment donc ferez-vous pour payer cette brave femme? demanda le
sergent de ville.

--Mous reconnatrons bien la maison, Simplicie et moi; nous prendrons un
fiacre qui nous y mnera.

--Connu, connu, mon fiston, dit la femme. Le fiacre vous emmnera, mais
ne vous mnera pas chez la tante, et j'en serai pour mon argent.

--Mon Dieu! mon Dieu! comment faire? s'cria Innocent clatant en
sanglots.

Le sergent, qui reconnaissait dans Innocent un accent et un air de
vrit, lui dit de se calmer, qu'il ne leur arriverait rien de fcheux,
et qu'il les mnerait lui-mme rue Godot.

--Je vous avancerais bien les six sous, bonne femme, mais je ne les ai
pas sur moi, dit le sergent de ville; vous savez que je suis tous les
jours de garde ici; vous me retrouverez, c'est moi qui rponds des six
sous qu'on vous doit.

Cette assurance calma la femme, et le sergent de ville allait emmener
Innocent et Simplifie lorsque des cris se firent entendre, la foule fut
spare violemment, et une femme perdue, suivie par un homme  mine
trange, s'lana dans le cercle au milieu duquel se tenaient le
sergent, la loueuse de chaises et les enfants. Elle poussa la loueuse de
chaises, fit trbucher le sergent, et saisit les enfants dans ses bras.

--Mes pauvres enfants, mes pauvres jeunes matres, faut-il que j'aie eu
ce malheur! Vous perdre, et apprendre eu vous cherchant que vous tiez
accuss de vol par une mchante crature qui...

--Qu'est-ce  dire, mchante crature? interrompit la loueuse avec
colre. Crature vous-mme, et mauvaise crature, encore!...

--J'ai retrouv mes enfants, je me moque de vos injures, vieille rien du
tout, rpondit Prudence avec majest.

--Ah! vraiment! Moi, une rien du tout! Venez-y voir donc, perdeuse
d'enfants, coureuse, de promenades!

--Silence, Mesdames. Pas d'injures! Du calme, de la modration, dit le
sergent.

--Mes pauvres enfants! mes pauvres jeunes matres! pardonnez-moi ma
distraction; Je ne sais o j'avais la tte d'avoir pu vous perdre de vue
une seule minute! Je n'ai pas cess de courir et de vous appeler depuis
que je vous ai perdus.

Prudence les embrassait, leur baisait les mains elle ne songeait plus 
la loueuse de chaises, ni  ses injures; elle questionnait les enfants,
coutait leurs explications, remerciait le sergent de ville. La foule
s'attendrissait et laissa clater un murmure de dsapprobation quand la
loueuse de chaises, s'approchant de Prudence, lui demanda imprieusement
ses six sous.

--Quels six sous? que voulez-vous encore?

--Je veux mes six sous, ou je vous fais fourrer au violon.

Le sergent de ville expliqua  Prudence la rclamation de la loueuse.
Prudence s'empressa de tirer les six sous de sa poche et de les remettre
 la femme, en lui disant avec svrit:

--Les voil, ces six sous pour lesquels vous avez insult mes pauvres
jeunes matres. Cet argent ne vous profitera pas, c'est moi qui vous le
prdis.

La femme, contente de ravoir un argent qu'elle croyait perdu, l'empocha
sans rpondre. La foule se dispersa, et Prudence, tenant Innocent d'une
main, Simplicie de l'autre, et suivie de Coz, se mit en marche pour
retourner  la maison, non sans avoir remerci encore le sergent de
ville de la protection qu'il avait accorde  ses jeunes matres. Le
Polonais tait honteux d'avoir si mal rempli son rle.

--Si Madame, Prudence et Mam'selle et Monsieur veut rien dire  tante
et  camarade Boginski; moi pas bien faire; moi avoir oubli regarder
enfants, avoir regard chevaux et Mme Prudence. Moi mauvais, mal fait.
Tante gronder, camarade gronder! Et moi pauvre, triste. Je vous prie
rien dire du pauvre Coz.

PRUDENCE.--Non, mon pauvre Monsieur Coz, je ne dirai rien, ni mes jeunes
matres non plus, c'est ma faute plus que la vtre, moi la bonne, moi
qui les ai levs, C'est moi qui suis coupable.

INNOCENT.--Non, non. Prudence, console-toi; nous sommes bien plus
coupables que toi; nous marchions, nous nous arrtions sans penser  toi
et sans nous retourner pour voir si tu nous suivais. N'en parlons pas 
ma tante; elle serait probablement, en colre.

SIMPLICIE.--Et nous aurions des soufflets pour toute consolation.

COZRGBRLEWSKI.--Et moi chass; et n'avoir plus chambre ni dner; garder
seulement trente sous, donns par le gouvernement; c'est pas assez pour
tout acheter, tout payer.

PRUDENCE.--N'ayez pas peur. Monsieur Coz; Mme Bonbeck et votre camarade
ne sauront pas un mot de l'affaire. Dpchons-nous pour ne pas tre en
retard. Mme Bonbeck n'aime pas  attendre.



XIV

POLONAIS RECONNAISSANTS

Ils se dpchrent si bien qu'ils arrivrent  la maison juste  temps
pour dner. Six heures sonnaient comme ils entraient au salon. Coz
et Prudence, qui avaient longtemps couru  la recherche des enfants,
taient rouges et suants; il allrent chacun chez soi pour changer de
linge, mais? Coz n'eut que le temps de se baigner le visage; on l'appela
et il accourut dans la salle  manger; o Mme Bonbeck se mettait  table
avec Boginski et les enfants.

MADAME BONBECK.--Vous voila, mon ami Coz? Quelle diable de figure vous
avez! Plus rouge que vos cheveux! O avez-vous t pour vous mettre en
cet tat?

COZ.--Moi pas rouge, Mme Bonbeck; moi pas tat, moi comme toujours.

MADAME BONBECK.--Je n'ai pourtant pas la berlue; je vous dis que vous
tes rouge comme un homme qui a couru la poste. Et Je veux savoir
pourquoi vous tes rouge. Que diable! J'ai bien le droit de savoir
pourquoi vous tes rouge.

COZ.--Moi peux pas savoir, Mme Bonbeck.

MADAME BONBECK.--Ah! je vois bien; on me cache quelque chose. Simplicie,
qu'est-ce que c'est? Je veux que tu me le dises.

SIMPLICIE.--Je ne sais rien du tout, ma tante; M. Coz est rouge parce
qu'il a chaud probablement.

MADAME BONBECK.--Et pourquoi a-t-il chaud?

SIMPLICIT.--Je ne sais pas, ma tante; probablement parce qu'il fait
chaud.

MADAME BONBECK.--Alors pourquoi n'es-tu pas rouge, ni Innocent non plus?

SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante.

MADAME BONBECK.--Sotte, va! toujours la mme rponse: Je ne sais pas,
ma tante. Innocent, mon garon, tu n'es pas dissimul, toi; et tu vas
me dire pourquoi Coz est si rouge.

INNOCENT.--Ma tante, c'est parce qu'il a voulu se faire beau et qu'il a
tellement serr sa cravate, qu'il suffoque et qu'il en sue.

MADAME BONBECK.--Merci, mon ami; et toi, grand imbcile, veux-tu lcher
ta cravate tout de suite? A-t-on jamais, vu une sottise pareille!

Coz ne rpondit pas, il tait stupfait de l'invention d'Innocent et il
n'prouvait, nullement le besoin de dnouer sa cravate.

--Entt! coquet! s'cria Mme Bonbeck en se levant de table et se
dirigeant vers Coz, attends, mon garon, je vais te faire respirer
librement.

Elle saisit le bout de la cravate de Coz, qui voulant se dgager, tira
en arrire; la cravate se dnoua et resta dans les mains de Mme Bonbeck;
on vit alors,  la grande confusion du pauvre Coz, qu'il n'avait pas de
chemise et qu'au bas de la cravate tait attach un morceau de papier
formant devant de chemise. Mme Bonbeck s'aperut la premire du dnment
du malheureux Polonais.

--Pauvre garon! dit-elle. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous
manquiez de linge? Et vous, Boginski, tes-vous aussi pauvre que Coz?

Boginski ne rpondit pas, rougit et baissa la tte. Mme Bonbeck examina
sa cravate et vit qu'elle avait galement un morceau de papier comme
celle de Coz. Elle ne dit rien, se rassit, servit la soupe, et chacun la
mangea en silence. Le reste du dner fut srieux. Mme Bonbeck servit
les Polonais plus abondamment que de coutume. Aprs dner, elle appela
Croquemitaine, causa avec elle quelques instants, lui glissa dans la
main quelques pices d'argent, rentra dans le salon, donna  Coz de la
musique  graver, fit accorder le piano et les violons par Boginski, ne
s'occupa aucunement des enfants, qui s'amusrent  examiner les outils 
graver et la manire dont Coz s'en servait, et fut assez agite pendant
une heure que dura l'absence de Croquemitaine. Cette dernire revint
portant un gros paquet, qu'elle remit  Mme Bonbeck. Le paquet fut
ouvert, examin.

MADAME BONBECK.--Coz, Boginski, venez ici. Tenez, voil pour vous
apprendre  venir dner chez moi sans chemise, dit Mme Bonbeck en
leur jetant  la tte deux paquets dont ils eurent quelque peine  se
dptrer.

Ils ramassrent les effets pars sur le parquet, virent avec bonheur que
chacun d'eux avait six bonnes chemises dont trois blanches et trois
de couleur. Ils prirent les mains de Mme Bonbeck et les baisrent 
plusieurs reprises, avec affection et respect.

--C'est bien, c'est bien, mes amis, dit Mme Bonbeck avec motion; et une
autre fois, quand vous manquerez du ncessaire, venez me le dire. Je ne
laisserai pas dans le besoin des cratures humaines chasses de leur
pays par un abominable Nron.

Boginski et Coz essuyrent du, revers de la main (ils n'avaient pas de
mouchoirs) les larmes de reconnaissance qui coulaient malgr eux; Mme
Bonbeck se moucha deux ou trois fois, fit une pirouette:

--Allons, allons, s'cria-t-elle avec gaiet, nous voici  mme de
trouver la chose introuvable, dit-on: la chemise d'un homme heureux. Je
veux que dans ma maison toutes les chemises soient des chemises de gens
heureux.

--Ce ne sera pas toujours la mienne, dit Simplicie  mi-voix.

--Ni la mienne, ajouta Innocent de mme en soupirant.

MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que vous marmottez l-bas, vous autres?
Pourquoi soupirez-vous? Je veux qu'on rie moi; je veux que tout le monde
soit heureux.

INNOCENT.--Ma tante, je soupire parce que je ne suis pas heureux, et je
ne suis pas heureux parce que je vis loign de vous dans cette horrible
pension o je m'ennuie  mourir.

MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que je te disais, mon garon? tu as voulu
faire  ta tte, et voil. C'est bien tout de mme, ce que tu dis l.
Nous arrangerons cela; j'crirai  mon frre Gargilier; nous te tirerons
de ta pension, sois tranquille. Et toi, Simplicie, pourquoi fais-tu la
moue?

SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante.

MADAME BONBECK.--Diable de sotte! On n'a jamais vu une fille plus
impatientante. Je ne sais pas, ma tante. Pourquoi ne dis-tu pas comme
ton frre? A la bonne heure, celui-l. Il parle et parle trs bien.
Tiens, j'ai une furieuse dmangeaison de te donner une paire de claques.
Va-t'en. Vrai je ne rponds pas de moi; la main me dmange.

Simplicie ne se le fit pas dire deux fois; elle s'empressa de se
soustraire aux envies fcheuses de sa tante et courut se jeter sur une
chaise dans sa chambre; elle rflchit tristement  la vie qu'elle
menait  Paris: pas un plaisir, pas mme de repos, et beaucoup de
contrarits, de peines et d'ennuis. Elle commena  reconnatre le vide
que lui laissait l'absence de ses parents, de leur protection, de leur
tendresse; leur dvouement lui apparut sous son vrai jour; elle se
trouva ingrate et mchante; elle sentit combien elle les avait blesss,
chagrins; elle pensa avec effroi au temps considrable qui lui restait
encore  vivre loin d'eux et prs d'une tante qu'elle redoutait; Aprs
quelques hsitations elle se dcida  crire  sa mre et  la prier de
la laisser revenir  Gargilier.

Mme Bonbeck fut si satisfaite de la flatterie d'Innocent qu'elle le
garda jusqu'au lendemain matin. Coz fut charg de le ramener au collge,
o il fut reu par l'annonce d'une retenue de rcration pour n'tre pas
rentr la veille. Il eut beau rclamera le matre d'tude lui rpondait
toujours: C'est le rglement! je n'y puis rien changer. Il se soumit
en pleurant et, de mme que Simplicie, rflchit avec douleur aux
douceurs de la vie de famille dont il s'tait priv, et aux ennuis
pnibles que lui valaient son obstination et son ingratitude. Il
rflchit aux privations quotidiennes qu'il endurait, et l'heure
matinale du lever,  la nourriture mauvaise et insuffisante,  la
tyrannie des lves,  la longueur des leons, aux punitions infliges
pour la moindre ngligence, et il se repentit amrement d'avoir forc
son pre  l'envoyer dans cette maison d'ducation.



XV

LA POLICE CORRECTIONNELLE

Quelques jours aprs la visite d'Innocent, Mme Bonbeck sortait de table
avec ses Polonais reconnaissants, ayant chacun sur le corps une belle
chemise  carreaux lilas et bistre, lorsque Croquemitaine entra effare,
prsentant d'une main tremblante un papier  sa matresse. Mme Bonbeck
prit le papier avec empressement. Je parcourut, tapa du pied, laissa
chapper un juron et, se tournant vers les Polonais:

--C'est une horreur! C'est une infamie! Mes pauvres amis! on vous trane
en police correctionnelle! on vous accuse d'avoir voulu assassiner Mme
Courtemiche et son chien.

--Ha! ha! ha! rpondit Boginski en riant; moi savoir ce ce que c'est. Ce
n'est rien, pas de danger. Mme Courtemiche, vieille folle; son chien,
mchante bte. Coz et moi avoir jet chien par la fentre, puis Mme
Courtemiche avec chien; voil tout.

MADAME BONBECK.--Comment, voil tout? Mais c'est norme! Avec une femme
furieuse qui veut plaider, vous serez condamns  l'amende,  la prison.

BOGINSKI.--Eh bien, pas si mauvais! Amende, pas payer, pas d'argent;
prison, pas bien grand malheur: gouvernement nourrit et couche. Pauvre
Polonais habitus  mal coucher mal manger. Pas souvent rencontrer
des Bonbeck, si bon, si Boginski termina sa phrase eh baisant avec
attendrissement les mains rides de sa bienfaitrice; qui clata en
sanglots.

MADAME BONBECK.-Mon pauvre garon! hi! hi! hi! je suis dsole! hi!
hi! hi! Il faut aller demain au tribunal; le juge d'instruction vous
interrogera. Le papier dit que c'est  une heure, hi! hi! hi! J'irai
avec vous, mon ami, je vous protgerai; et le pauvre Coz aussi; car il
est galement appel devant le juge d'instruction.

A peine finissait-elle sa phrase, que Prudence entra perdue.

--Madame! Madame! quel malheur, mon Dieu! comment faire? Oh! Madame!
faut-il que J'aie vcu pour voir une chose pareille! Mes pauvres jeunes
matres! ils ne peuvent pas aller l-bas; n'est-ce pas. Madame? C'est
impossible! Mes pauvres jeunes matres!

MADAME BONBECK.--Quoi donc?... Qu'est-il arriv? Parle donc, parle donc,
folle que tu es!... Pourquoi cries-tu?... De quel malheur parles-tu?
Vas-tu rpondre oiseau de malheur si tu ne veux pas que je te rosse
d'importance.

PRUDENCE.--Voil, Madame! Lisez! Mes jeunes matres et moi, appels
devant le juge d'instruction, en police correctionnelle, pour avoir
battu et jet sur la route Mme Courtemiche et Chri-Mignon.

MADAME BONBECK.--Que diable! il n y a pas de quoi crier! Nous irons
tous; et nous verrons si l'on ose tourmenter mes braves Polonais et vous
autres. A demain! A nous deux, la police correctionnelle! Je lui en
dirai, ainsi qu' sa Courtemiche. Et j'emmnerai l'amour des chiens; il
dbrouillera l'affaire, avec ce Chri-Mignon, qui me fait l'effet d'tre
un vaurien, un animal fort mal lev.

PRUDENCE.--Pour a oui. Madame! Mal lev tout  fait! Grognon,
querelleur, mchant, voleur! rien n'y manque. Tout l'oppos de l'Amour.

MADAME BONBECK.--Comment? de l'Amour? Quel Amour?

PRUDENCE.--L'Amour de Madame, celui qui dort sous, la table.

MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! Tu veux dire Folo! C'est moi qui rappelle
l'amour des chiens; ce n'est pas son nom.

PRUDENCE.--Pardon, Madame, je croyais..,

MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon. Prparons-nous pour le tribunal
de demain. Raconte-moi bien en dtail ce qui est arriv.

PRUDENCE.--Une chose bien simple, Madame, il est arriv que ce maudit
chien a mang tout mon veau, un superbe morceau que j'avais choisi entre
mille.

MADAME BONBECK.--Ceci n'est pas un grand crime, Prude, certainement, si
tu tais chien, tu en ferais autant.

PRUDENCE, pique.--a se pourrait bien, Madame; mais comme je n'avais
pas l'honneur d'tre chien, et chien grognon, querelleur, mchant,
voleur, je ne puis dire  Madame ce que j'aurais fait, si j'avais eu
cette chance-l.

MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon! Faut pas te fcher. Prude; tu
pourrais tre pis qu'un chien. Mais qu'a-t-il fait encore, cet animal?

PRUDENCE.--Si Madame trouve que ce n'est pas assez comme a, j'ajouterai
qu'il empestait, qu'il montrait les dents, qu'il tait grognon,
hargneux.

MADAME BONBECK.--Ce n'est pas encore un grand mal. S'il empestait, c'est
que sa matresse ne l'avait pas lav; s'il montrait les dents, c'est
qu'il les avait belles et qu'il croyait vous plaire; s'il tait grognon,
c'est que vous ne le traitiez pas poliment. Vois-tu, Prude, un chien a
son amour-propre tout comme un autre; il ne faut pas le blesser.

PRUDENCE.--Puisque Madame trouve des excuses  toutes les sottises de
cet animal, je n'ai plus rien  dire.

MADAME BONBECK.--Boginski, mon ami, racontez-moi ce qui est arriv;
Prude parle comme une crcelle, sans rien dire,

BOGINSKI.--Voil, Mme Bonbeck. Chien mauvais; matresse mchante,
colre; donne claques terribles  M. Innocent. Mme Prude crier. Moi
punir. Courtemiche et jeter chien sur route. Courtemiche crier, crier;
vouloir battre tous, crever oeil  tous. Diligence arrter; camarade et
moi, prendre Courtemiche pousser  la porte; Courtemiche grosse, pas
passer, donner coups de pied; moi pousser, camarade pousser, Courtemiche
tomber assise sur la route, montrer poing, crier, hurler; diligence
repartir vite et rouler; nous rire, faire cornes  Courtemiche. Voil.

MADAME BONBECK.--Hem! hem! la Courtemiche va vous faire payer une
voiture et sa route jusqu' Paris.

BOGINSKI.--Moi pas payer; moi et camarade pas d'argent.

MADAME BONBECK.--Ce n'est pas une raison, mon ami; avec une Courtemiche,
il faut faire de l'argent.

BOGINSKI.--Moi veux bien; mais comment?

MADAME BONBECK.--Nous verrons cela demain. Soyez tranquilles, mes amis,
je ne vous laisserai pas pourrir en prison.

Les Polonais, suivant le conseil de Mme Bonbeck, restrent fort
tranquilles; Prudence continua  se dsoler,  s'inquiter pour ses
jeunes matres; Mme Bonbeck prit son violon; les Polonais profitrent
d'une sonate qu'elle s'acharnait  corcher en mesures ou hors de
mesures, pour s'chapper et faire une promenade dans les rues. Simplicie
resta dans sa chambre s'ennuyant, billant, pleurnichant et...
regrettant Gargilier.

Le lendemain Mme Bonbeck, escorte des Polonais, de Prudence et de
Simplicie, et tenant Folo en laisse, partit pour le Palais o se tenait
la police correctionnelle; ils attendirent longtemps; on jugeait
d'autres causes.

Enfin on les introduisit dans la salle; leur entre causa quelque
surprise, vu l'tranget des figures. Mme Courtemiche et Chri-Mignon
occupent le banc des plaignants. Mme Bonbeck et sa suite s'assoient sur
le banc des prvenus.

Le prsident du tribunal va parler; un grognement, puis un aboiement se
font entendre. C'est Chri-Mignon qui rcuse le tmoin Folo.

L'HUISSIER.--Silence, Messieurs!

Chri-Mignon aboie avec fureur.

LE PRSIDENT. _riant_--Huissier, faites taire le plaignant.

Tout le monde rit; Mme Courtemiche cherche  apaiser Chri-Mignon.

LE PRSIDENT.--Mme Courtemiche et le nomm Chri-Mignon par l'organe de
sa matresse, accusent de voies de faits et d'injures gaves les nomms
Prudence Crpinet, Innocent et Simplicie Gargilier, plus deux Polonais
faisant partie de leur suite. Madame Courtemiche, qu'avez-vous 
reprocher aux prvenus.

MADAME COURTEMICHE.--Je leur reproche tout: cruaut, mchancet,
injustice, assassinat.

LE PRSIDENT.--Prcisez votre accusation.

MADAME COURTEMICHE.--Mon prsident, je prcise en les accusant de tout
ce qu'on, peut reprocher  des tres  face humaine, mais qui sont plus
brutes que les brutes.

LE PRSIDENT.--Ne dites pas d'injures, et expliquez-vous plus
clairement.

MADAME COURTEMICHE.--Ce que je dis est pourtant assez clair, mon
prsident. Ce sont des gens  prir sur l'chafaud.

LE PRSIDENT.--Si vous continuez  ne vouloir rien dire de positif, on
va passer  une autre cause et renvoyer les prvenus de la plainte.

MADAME COURTEMICHE.--Renvoyez, mon prsident, renvoyez en prison, 
Mazas,  Vincennes, a m'est gal, pourvu qu'ils y restent. Pas vrai,
Chri-Mignon, tu veux bien qu'on les laisse en prison?

Chri-Mignon rpondit par un aboiement formidable auquel Folo rpliqua
par un grognement sourd. Chri-Mignon, s'lana des bras de sa
matresse, saute aux oreilles de Folo qui le reut avec un coup de dent.
Chri-Mignon, exaspr par cette dfense inattendue, se jeta de nouveau
sur Folo et lui fit au cou une morsure assez profonde.

Pille, Folo! lui cria Mme Bonbeck, irrite de l'acharnement du
caniche.

Folo ne se le fit pas dire deux fois; plus gros et plus fort que
Chri-Mignon, il le roula par terre et le couvrit de morsures sans lui
donner le temps de se relever.

Mme Courtemiche criait: Mme Bonbeck applaudissait; les juges riaient;
les spectateurs regardaient et s'amusaient; les Polonais battaient
des mains. Les cris des chiens, ceux de Mme Courtemiche, les
applaudissements de Mme Bonbeck et des Polonais, empchaient la voix
du prsident de se faire entendre; enfin, les huissiers saisirent les
chiens et remirent  Mme Courtemiche son favori, mordu et reint; Folo
alla recevoir les caresses de sa matresse et les flicitations de la
foule.

LE PRSIDENT.--Cette scne est inconvenante. Madame Courtemiche, pour la
dernire fois, expliquez-vous ou quittez l'audience.

MADAME COURTEMICHE.--Que Je m'explique! Que je m'explique devant une
Cour qui laisse insulter, dvorer mon Chri-Mignon, mon ami, mon
enfant! Plus souvent que je m'expliquerai, devant des sans-coeur et des
sans-cervelle...

LE PRESIDENT.--Madame Courtemiche, vous injuriez le tribunal. Je vous
engage  vous taire.

MADAME COURTEMICHE.--Ah! vous voulez me faire taire! Je veux parler,
moi; je veux qu'on sache comment le gouvernement rend la justice; que
c'est une honte, une humiliation pour le pays que je reprsente, d'tre
traite comme je le suis par un tas de gens...

LE PRESIDENT.--Huissier, faites sortir la plaignante; elle abuse de la
patience du tribunal.

MADAME COURTEMICHE.--Je ne veux pas sortir, moi; laissez-moi; ne me
touchez pas... Je veux leur dire... Ae! Ae! Ne me tirez pas... Je veux
leur dire qu'ils sont un tas... Ae ae! au secours!  l'assassin! Ne me
poussez pas! Ae!...

Le reste se perdit dans les couloirs du Palais; les huissiers avaient
appel main-forte et avaient russi  faire sortir Mme Courtemiche et
son chien. Mme Bonbeck, reste triomphante s'approcha du prsident,  la
grande surprise de tous les assistants, et, lui donnant une poigne de
main:

--Bien jug, prsident! Vous tes un brave homme, saperlotte! Folo s'est
sagement et bravement comport; l'autre est un lche, un chien, sans
coeur et sans ducation. Bonsoir, prsident; je voua salue. Messieurs,
et je vous prsente deux braves Polonais...

BOGINSKI.--Moi et camarade, tuer beaucoup de Russes  Ostrolenka, tuer
beaucoup. Moi prier prsident faire donner pension plus grande; Mme
Bonbeck bonne, trs bonne, mais pas riche; moi...

--Emmenez ces gens, dit le prsident  l'huissier; les prvenus sont
aussi fous que la plaignante. C'est la cause la plus ridicule que j'aie
jamais eu  juger.

L'huissier engage Mme Bonbeck et les Polonais a sortir; les Polonais
salurent humblement; Mme Bonbeck regimba et voulut rsister. L'huissier
essaya de lui prendre le bras.

--Ne me touchez pas, sapristi! Si vous mettez la main sur mo, je vous
fais dvorer par mon chien. Ici, Folo, partons mon ami; la justice,
c'est toujours la mme chose; nous la rendrions mieux nous deux.

Avant que le prsident se ft dcid  relever la phrase injurieuse
de Mme Bonbeck, celle-ci tait partie comme une flche... suivie des
Polonais, de Prudence et de Simplicie, ces deux dernires effrayes et
troubles.

--Eh bien, mes amis, nous nous sommes joliment tirs d'affaire; bravo,
mon Folo! toi tu as rendu la justice au moins. Ha! ha! ha! comme tu y
allais l'amour des chiens! A-t-on jamais vu un mauvais caniche, un chien
de rien du tout, montrer les dents  mon beau et brave Folo, et sauter
dessus, encore. Aussi a-t-il eu son affaire, ce vaurien, cet animal
digne de sa matresse. C'est  rire, parole d'honneur!

Ils rentrrent chez eux tout satisfaits de l'heureuse issue de cette
affaire, qui aurait pu tre fcheuse pour les Polonais si elle avait t
plaide par une personne moins sotte que Mme Courtemiche. Mme Bonbeck
rgala Folo d'un poulet maigre pour le rcompenser de sa belle conduite.
Prudence et Simplicie ne disaient rien, mais elles ne purent jamais
comprendre comment et pourquoi Mme Bonbeck tait si fire de Folo et de
quoi elle avait remerci, le prsident, pourquoi elle lui avait dit des
injures en se retirant, et par quelle action d'clat Folo avait mrit
un poulet. Les Polonais se couchrent satisfaits sans savoir de quoi,
et s'veillrent le lendemain en esprant, sans savoir pourquoi, une
augmentation de leur paye de un franc cinquante centimes par jour.



XVI

UNE SOIRE CHEZ DES AMIES

Quelques jours aprs la scne de police correctionnelle, Mme Bonbeck
dit  Simplicie de s'habiller pour aller passer la soire chez Mme de
Roubier. Simplicie, qui n'avait pas encore mis ses belles robes, courut
appeler Prudence.

--Vite, Prudence que je m'habille.

PRUDENCE.--Quelle robe Mademoiselle va-t-elle mettre?

SIMPLICIE.--Ma plus belle, en taffetas  carreaux.

PRUDENCE.--Et comment Mademoiselle se coiffera-t-elle?

SIMPLICIE.--Ah! mon Dieu! je n'ai pas pens  la coiffure. Je n'en ai
pas.

PRUDENCE.--Heureusement que Mademoiselle a de beaux cheveux, bien
pommads, bien gras; je les lisserai et je ferai une natte.

SIMPLICIE.--Ce ne sera pas assez beau. Va vite dire  Coz d'aller
m'acheter une couronne de fleurs.

PRUDENCE.--Oui, Mam'selle.

Prudence courut chercher Coz, qui courut  son tour faire l'emplette
demande par Simplicie. Un quart d'heure aprs il rentra tout essouffl,
apportant une magnifique couronne de pivoines rouges.

SIMPLICIE.--Qu'est-ce que ces normes fleurs? C'est beaucoup trop gros,
trop grand.

PRUDENCE.--Le marchand a dit  Coz qu'on les portait comme a, que
c'tait la grande mode.

SIMPLICIE.--Vraiment? Alors je les garde; attache cette couronne sur ma
tte. Prudence.

PRUDENCE.--Oui, Mam'selle; je vais vous arranger cela sur votre natte;
ce sera magnifique.

Prudence, ne sachant pas employer les pingles  cheveux, se mit 
coudre la couronne sur la natte de Simplicie, que le dsir d'tre belle
tenait immobile sur sa chaise. Quand Prudence eut fini son travail, elle
regarda Simplicie avec admiration.

--Oh! Mam'selle que c'est joli! que c'est beau! Si Mam'selle voulait
voir dans la glace? Ces pivoines sont presque aussi grosses que la tte
de Mademoiselle! Et rouges, presque comme les joues de Mademoiselle.

Simplicie se leva, regarda avec complaisance, admira le tour de fleurs
qui surmontait sa tte dj trop grosse et acheva de s'habiller.

SIMPLICIE.--Et toi, Prudence, va changer de robe pour me faire honneur.

PRUDENCE.--Mais je n'entre pas au salon avec Mademoiselle; pour rester 
l'antichambre, ma robe d'indienne est bien assez belle.

SIMPLICIE.--Pas du tout! les domestiques se moqueraient de toi, et c'est
sur moi que cela retomberait; on dirait que j'ai une servante de quatre
sous  mon service. Je ne veux pas recommencer les humiliations de
l'autre jour.

La pauvre Prudence, un peu mortifie et chagrine mais toujours dvoue 
ses matres, quitta la chambre sans mot dire et revint, au bout de dix
minutes, pare comme une chsse. Un grand bonnet breton, une croix  la
Jeannette un chle en foulard de coton, pliss  la bretonne, une robe
de laine raye rouge un tablier en laine noire, des souliers  boucles,
des bas  ctes formaient un ensemble breton pur sang. Simplicie
l'examina des pieds  la tte, et fut contente, son amour-propre tait
satisfait.

--C'est bien, dit-elle; dis  Coz d'aller chercher une voiture.

Peu d'instants aprs, Simplicie roulait avec Prudence et Coz vers le
faubourg Saint-Germain, cette fois, aucune discussion ne s'leva entre
Coz et le cocher. Simplicie entra au salon, laissant Prudence et Coz
 l'antichambre. Claire laissa chapper un: Ah! involontaire 
l'apparition de cette toilette singulire. L'exclamation de Claire fit
retourner une douzaine de cousines et d'amies qui taient runies dans
le salon, et chacune rpta le Ah! de Claire; un sourire gnral
succda  ce premier moment de surprise. Simplicie avana pour dire
bonjour  ces demoiselles; elle se mit en devoir d'adresser une
rvrence  chacune d'elles. A la cinquime, Sophie s'cria:

--Assez, assez, Simplicie; nous ne sommes pas en crmonie comme  une
prsentation; Claire, mne la dire bonjour  maman.

Claire, touffant un sourire, emmena Simplicie dans le salon  ct.

--Maman, dit-elle...

--Que veux-tu, Claire? dit Mme de Roubier sans se retourner

CLAIRE.--Maman, voici Simplicie Gargilier qui vient vous dire bonjour.

MADAME DE ROUBIER.--Bonjour, Mademoiselle. Vous me... Ah! mon Dieu!
quelle plaisanterie! Claire, pourquoi as-tu dguis si ridiculement
cette pauvre fille?

CLAIRE.--Ce n'est pas moi, maman, elle vient d'arriver.

MADAME DE ROUBIER.--Ha! ha! ha! Mais regardez donc cette toilette!
Quelle ide bizarre! Ma pauvre Simplicie,  Paris il n'est pas d'usage
de se dguiser autrement qu'aux jours gras, et nous en sommes encore
loin. tez tout cela, et gardez les vtements que vous avez sous cette
robe de grand'mre qui ne vous va pas du tout.

SIMPLICIE.--Mais, Madame...

MADAME DE ROUBIER.--Claire, explique-lui que c'est ridicule.

CLAIRE, _riant_.--Mais, maman...

MADAME DE ROUBIER.--Allez donc, Simplicie, vous voyez bien que tout le
monde rit de votre dguisement.

Simplicie rougit et parut agite; elle venait de comprendre le ridicule
de sa mise.

MADAME DE ROUBIER.--Eh bien, qu'avez-vous, ma pauvre enfant? tes-vous
souffrante?

Simplicie ne rpondit pas; elle quitta le salon et rentra dans celui
o taient les enfants; elle les trouva riant tous aux clats; le rire
gagna Claire, malgr ses efforts pour garder son srieux; Marguerite
et Sophie chuchotaient et riaient  se tordre. Simplicie, honteuse,
dsole, restait debout, tte baisse, plus ridicule encore par le
contraste de ses pivoines normes et de sa robe arc-en-ciel, avec sa
mine piteuse et ses yeux larmoyants.

CLAIRE.--On s'est moqu de vous, pauvre Simplicie, en vous habillant et
vous coiffant ainsi; laissez-moi vous ter ces fleurs horribles; vous
serez dj moins drle.

MADELEINE.--Nous allons toutes vous aider. Asseyez-vous sur ce tabouret;
ce ne sera pas long.

Simplicie s'assoit; les enfants se groupent autour d'elle Sophie tire
une pivoine.

SIMPLICIE.--Ae vous m'arrachez les cheveux.

SOPHIE.--J'ai  peine tir; je n'ai touch qu'une pivoine, une belle,
par exemple.

Marguerite et Valentine viennent en aide; elles tirent; Simplicie crie.

MARGUERITE.--Qu'y a-t-il donc  ces pivoines? On ne peut pas les
dtacher des cheveux!

--C'est cousu! s'cria Sophie.

--Cousu! rptrent les enfants, en se poussant pour voir,

SOPHIE.--Cousu, cousu; tiens, regarde. Des ciseaux vite des ciseaux!

Chacune apporta des ciseaux, et une douzaine de mains se disputrent la
tte de Simplicie pour couper les fils qui retenaient les pivoines.

Les ciseaux se pressaient, se poussaient, taillaient, et firent si bien
que, peu d'instants aprs la couronne de pivoines put tre enleve; mais
hlas! avec un accompagnement formidable de cheveux,

Claire poussa un cri. Simplicie leva la tte et vit les pivoines avec
une frange de ses cheveux.

SIMPLICIE.--Mes cheveux! mes pauvres cheveux!

Et, se levant avec prcipitation, elle courut  une glace, o un
spectacle dplorable s'offrit  ses regards; sa tte ressemblait  une
tte de loup: ses cheveux, coups en brosse, se dressaient de tous
cts; partout des mches tombantes, des bouts de nattes. Elle restait
immobile et consterne. Se retournant enfin avec colre:

--Vous tes des mchantes, Mesdemoiselles; c'est exprs que vous m'avez
rendue affreuse et ridicule.

MARGUERITE.--Affreuse, vous ne l'tes pas plus qu'avant, Mademoiselle;
et ridicule, vous l'tes moins que vous ne l'tiez.

SIMPLICIE.--C'est par jalousie que vous avez abm mes fleurs et mes
cheveux.

VALENTINE.--C'est par charit pour qu'on ne se moque pas de vous toute
la soire.

SIMPLICIE.--Il n'y a que chez vous o l'on se moque de moi;  Gargilier
et chez ma tante, personne ne s'en moque.

SOPHIE.--Et pourquoi venez-vous alors? Croyez-vous que nous ayons besoin
de vous pour nous amuser? Est-ce nous qui avons t vous chercher?

SIMPLICIE.--Pourquoi m'avez vous invite?

MARGUERITE.--C'est Claire, toujours bonne, qui la fait pour vous
consoler de votre aventure de l'autre jour.

CLAIRE.--coutez, Simplicie, je vous assure que nous sommes trs fches
de notre maladresse, laissez-nous vous recoiffer; avec quelques coups de
peigne, il ny paratra pas.

SIMPLICIE.--Non, je ne veux pas que vous me touchiez; vous m'arracheriez
le reste de mes cheveux. Je veux ma bonne, elle me recoiffera.

CLAIRE--O est votre bonne?

SIMPLICIE.--Dans l'antichambre... Prudence! Prudence! viens me
recoiffer.

Claire alla ouvrir la porte et appela Prudence qui s'empressa de se
rendre  l'appel de sa jeune matresse. Elle poussa un cri d'effroi en
voyant la tte hrisse de Simplicie, dpouille de ses belles pivoines.

SIMPLICIE.--Arrange-moi, Prudence; recoiffe-moi; vois ce qu'elles ont
fait par jalousie de mes pivoines.

PRUDENCE.--Pas possible, Mam'selle! Par jalousie! De si gentilles
demoiselles! Pas possible!

SIMPLICIE.--Regarde mes cheveux; vois comme elles les ont coups.

--Oh! Mesdemoiselles! c'est-y possible! Cette pauvre Mam'selle
Simplicie! Je n'aurais jamais cru...

CLAIRE.--Vous avez raison de ne pas croire que ce soit par jalousie
que nous avons coup si maladroitement les cheveux de votre pauvre
Simplicie; nous avons t maladroite en voulant la dbarrasser de sa
couronne de pivoines, qui tait ridicule.

PRUDENCE.--Mam'selle trouve! C'tait pourtant bien joli; je les avais
cousues bien solidement, et a faisait bon effet sur la tte de
Mam'selle.

Tout en parlant, Prudence dfaisait les nattes de sa jeune matresse;
on lui avait apport un peigne et une brosse. Quand tout fut dfait, il
n'en resta pas le quart sur la tte de Simplicie; presque tout tait
coup. Simplicie pleurait, Prudence se dsolait, les enfants taient
consterns, quoique Simplicie n'inspirt pas beaucoup de compassion.

--Que faire? s'cria enfin Claire. Comment la coiffer? Je vais demander
 maman de venir voir.

Claire courut raconter  sa mre ce qui tait arriv. Mme de Roubier ne
fut pas fche de cette leon donne  la vanit de Simplicie; elle alla
juger par elle-mme, avec ses soeurs, A et amies, de l'tendue du dgt;
elle sourit de la figure trange de Simplicie, et jugea qu'un coiffeur
seul pouvait trouver un remde  l'ouvrage de ces demoiselles. Elle
sonna, dit  un domestique d'aller chercher le coiffeur du coin, et
consola Simplicie en lui disant quelle la ferait coiffer  la Caracalla,
avec les cheveux courts et friss partout. Le coiffeur arriva sourit,
coupa les mches restantes, retailla les cheveux mal coups, mit les
fers au feu, roula et frisa tout, et Simplicie sortit de la frise comme
un bichon; elle se regarda dans la glace, se trouva bien et reprit sa
bonne humeur. La soire se passa  plaisanter sans mchancet de la
msaventure de Simplicie, quelques pointes lances par Marguerite et
par Sophie piqurent lgrement Simplicie, mais elle ne les comprit
pas toutes, et elle s'amusa beaucoup; des gteaux, du th des sirops
terminrent la soire. Quand Simplicie prit cong de Mme de Roubier,
celle-ci lui dit:

--Ma chre enfant, si vous revenez voir mes filles et leurs amies, soyez
habille simplement, comme le sont mes filles: le moyen de plaire n'est
pas de se faire des toilettes ridicules, mais de se mettre simplement,
de ne pas attirer sur soi l'attention des autres, mais de s'oublier
soi-mme, et ne pas chercher  tre mieux que les autres. Je suis fche
que vos cheveux soient au panier au lieu d'tre rests sur votre tte,
mais la faute en est  votre mauvais got et  votre vanit.

Simplicie rougit, ne dit rien, mais se rvolta dans son coeur contre
le bon conseil de Mme de Roubier. Coz dormais profondment sur une
banquette de l'antichambre, pendant que Prudence sommeillait sur une
chaise. On eut de la peine  rveiller le pauvre Coz; il courut chercher
un fiacre et ramena sans autre aventure Prudence, et Simplicie au
domicile de Mme Bonbeck. Simplicie tait loin de s'attendre  l'orage
qui avait grond en son absence et qui devait clater au retour sur sa
tte frise  la Caracalla.



XVII

COLRE DE MADAME BONBECK

Pendant que Simplicie se rendait chez Mme de Roubier Mme Bonbeck
attendait au salon que Boginski et revtu les beaux habits qu'elle lui
avait fait faire; elle-mme avait fait une toilette soigne; ses cheveux
gris taient orns d'un bonnet de gaze et de fleurs, sa robe tait en
soie broche d'meraude; ses mains rides taient caches par des gants
blanc en peau de daim, et ses pieds taient chausss de bas chins et
de souliers de peau, plus fins que ceux qu'elle mettait habituellement.
Boginski entra, bien peign, bien cravat, bien habill.

--C'est bien, mon ami, lui dit-elle aprs l'avoir inspect, vous tes
trs bien comme cela. Allez voir si Simplicie est prtes et envoyez
chercher un fiacre.

Boginski revint la mine effare.

Mme Bonbeck, Mam'selle partie. Coz parti; personne chez eux.

MADAME BONBECK.--Partis! Comment, partis! O partis?

BOGINSKI.--Moi pas savoir, Mme Bonbeck. Trouv personne, chambre vide.

MADAME BONBECK.--Mon ami, je vous ai dj dit de ne pas toujours rpter
Bonbeck. Cela m'agace je n'aime pas cela. Allez me chercher Prudence
Je vais lui laver la tte d'importance. A-t-on jamais vu une sotte
pareille, qui laisse courir cette pronnelle avec ce Polonais roux!

Boginski avait disparu aussitt aprs avoir reu l'ordre de chercher
Prudence; il rentra comme elle finissait de parler.

BOGINSKI.--Madame, Prudence partie, personne! chambre vide!

MADAME BONBECK.--Elle aussi. C'est trop fort! la misrable! Je lui
donnerai une danse, qui lui fera garder la chambre  l'avenir! Ah! elles
croient qu'on peut se moquer de moi et me planter l comme une vieille
guenille! Elles croient quelles iront en soire et que je resterai 
garder la maison! Et qu'allons-nous faire  prsent, mon ami? O aller
pour nous amuser?... Mais parlez-donc. O voulez-vous que j'aille?

BOGINSKI--Moi peut mener Mme, B.... (Boginski s'arrte  temps) au caf
Musard. Trs joli! Dames superbes! Musique bonne! Seulement...

MADAME BONBECK--Seulement quoi?... Parlez, donc, diable d'homme!

BOGINSKI.--Seulement, moi pas d'argent pour payer entre.

MADAME BONBECK.--Je payerai, imbcile! Donne-moi le bras et viens.

Mme Bonbeck, cumant de colre, saisit le bras de Boginski terrifi,
descendit l'escalier quatre  quatre, traversa, les rues, longea les
trottoirs en renversant tout sur son passage, et finit par se heurter
contre un homme qui avait un cigare entre les dents.

Doucement, la belle, dit l'homme en tendant les bras et lui barrant
le passage.

Mme Bonbeck le repoussa et voulut passer. L'homme, qui tait un peu pris
de vin et qui, dans l'obscurit, croyait reconnatre sa soeur qu'il
attendait, voulut l'attirer sous le rverbre pour se montrer  elle.

Lchez-moi! cria Mme Bonbeck.

L'homme lui prit les mains. Mme Bonbeck les retira avec violence, saisit
le cigare de l'homme, l'arracha d'entre ses dents, et le jeta dans le
ruisseau en s'criant:

Gredin!

Le rverbre clairait en ce moment le visage furibond et la personne
trange de Mme Bonbeck.

L'homme se recula pouvant en criant:

Le diable!

--A ce cri, la foule ne tarda pas  s'amasser; Boginski, embarrass de
l'attitude de sa compagne, la supplia de s'en aller.

--Non mon ami. Je n'ai jamais fui le danger! Qu'ils osent me toucher, et
ils verront ce que peut faire une femme, une vieille femme, contre un
tas de lches et de gredins!

Mme Bonbeck s'tait recule d'un pas sur le trottoir et s'tait mise
en position de boxe; la foule riait et grossissait; l'homme s'tait
esquiv, sentant le ridicule d'une bataille avec une vieille femme.

--Personne? dit-elle en respirant avec force. Personne n'ose
m'attaquer?... C'est bien, mes amis, vous tes de braves gens
Laissez-moi passer... Merci, mes amis; vous tes de bons enfants.

Et Mme Bonbeck s'loigna avec Boginski, dont elle avait pris le bras,
laissant la foule bahie et grandement amuse des allures et du langage
de la _vieille_.

--Rentrons  la maison, mon garon, dit Mme Bonbeck; cette scne m'a
mue; je ne suis pas en train de m'amuser et puis, je veux tre l quand
cette sotte de Simplicie reviendra avec Prude et Coz; ils auront chacun
leur paquet.

--Bonne Mme, dit Boginski de son air le plus clin, pas gronder fort
Pauvre Coz, lui pas faute: lui faire comme dit Mam'selle et Mme Prude;
lui pas savoir faut pas sortir. Lui aimer bonne Mme; lui triste,
triste, si Mme gronder; lui souffrir pauvre Coz.

--Bien! bien! mon ami! rpondit Mme Bonbeck d'une voix attendrie; vous
tes un brave garon, un bon ami; je ne gronderai pas votre ami; je lui
dirai seulement de me demander la permission quand ces sottes filles
veulent sortir.

--Et vous pas dire trop fort  pauvre ami, bonne Mme? reprit Boginski
en la regardant avec inquitude.

--Non, mon ami, non. Quand je te le dis, que diable! tu peux me croire,
dit Mme Bonbeck avec un commencement d'impatience.

Boginski jugea prudent de se taire; il se borna  serrer la main de sa
vieille amie en signe de reconnaissance, et ils continurent leur route
silencieusement. Mme Bonbeck marchait rapidement; elle rentra, dit 
Boginski d'aller se coucher et resta seule  attendre Simplicie et
Prudence.

Elle marchait  grands pas dans le salon, augmentant sa l'attente; son
irritation tait au comble quand elle entendit la porte s'ouvrir, elle
marcha  la rencontre de Simplicie et de Prudence.

--Pan! pan! Ae! ae! Deux soufflets et deux cris furent le signal du
retour. Puis une rude pousse  Prudence stupfaite, qui alla tomber sur
une chaise de l'antichambre.

--Insolentes! je vous apprendrai  me jouer des tours,  courir la
prtentaine,  me laisser droguer  la maison,  dbaucher mes Polonais,
 prendre des voitures! Ah! vous voulez faire les matresses! Vous
croyez pouvoir vous moquer de moi!

Et Mme Bonbeck, au plus fort de sa colre, saisit les cheveux friss de
Simplicie, lui donna une nouvelle paire de soufflets s'lana hors de
la chambre, revint sur Prudence, tremblante et immobile, lui secoua le
bras, lui arracha son bonnet, et, d'un coup de pied, l'envoya rejoindre
Simplicie. Toutes deux criaient  ameuter la maison; Boginski redoutant
pour son ami Coz, qui voulait aller au secours des victimes de la colre
de Mme Bonbeck, le retenait violemment sur le palier de l'escalier. Coz
parvint enfin  se dgager de l'treinte de son camarade et entra
dans le salon ou il trouva Mme Bonbeck cumant de colre, les yeux
tincelants, les lvres, tremblantes, le visage affreusement contract,
les poings crisps, haletant et suffoquant.

--Oh! Mme Bonbeck!

--Tais-toi! hurla-t-elle.

--Pourquoi vous battre pauvre Mam'selle et bonne Mme Prudence?

--Tais-toi! rpta-t-elle.

--Non! moi pas taire. Vous bonne pour moi, pour Boginski, pourquoi vous
mchante pour pauvre petite, et pour pauvre bonne? Pourquoi vous battre,
vous forte, vous tante, vous Madame pauvre enfant et pauvre bonne qui
fait rien mal. Pauvre Mme Prude aimer sa Mam'selle, suivre partout, et
vous battre, punir comme si Mme Prude mchante! Pas bien, Mme Bonbeck,
pas bien. Moi battez, si faire plaisir, moi homme moi fort; mais enfant,
femme, petite, faible, c'est pas bien! Oh! pas bien du tout.

A mesure que Coz parlait, la colre de Mme Bonbeck tombait; elle finit
par tre honteuse de sa violence, s'attendrit, prit les mains de Coz:

--Vous avez raison, mon ami, vous avez raison; j'ai eu tort! j'ai agi
comme une bte brute... J'tais en colre contre vous aussi, mon pauvre
Coz.

COZ.--Moi? Moi rien fait pour fcher! Pourquoi colre sur Coz?

MADAME BONBECK.--Parce que vous tiez parti avec Simplette et Prude
sans me le demander, et, que j'attendais pour aller avec Simplette et
Boginski chez Mme de Roubier.

COZ.--Ah! bon! Moi comprendre! Mais moi pas savoir! Eux croire aller
seules, sans tante ni Boginski. Moi, autre fois, demander permission 
vous.

MADAME BONBECK.--C'est bien, mon ami. Mais voyez donc Prude et
Simplette; amenez-les-moi, que je leur dise... que je leur explique...,
que je leur demande pardon, puisque ai eu tort.

Coz, content du changement d'humeur de Mme Bonbeck courut frapper 
la porte de Prudence et de Simplicie; personne ne rpondit. Il frappa
encore; mme silence.

--Mam'selle! Madame Prude! Mme Bonbeck vous demander; venir au salon
tout de suite.

Le silence continua. Coz frappa plus fort, appela, supplia d'ouvrir; on
continua  ne pas rpondre.

--Mam'selle et Mme Prude pas rpondre, vint dire Coz, constern,  Mme
Bonbeck, dont il redoutait la colre.

--Elles sont furieuses, dit Mme Bonbeck, jugeant les autres d'aprs
elle-mme. Demain elles seront calmes et je leur demanderai pardon, car
je dois avouer que je les ai menes un peu rudement. Bonsoir mon ami; il
est prs de onze heures; allez vous coucher; je vais en faire autant.

Coz salua, sortit, et alla rejoindre son ami Boginski, qui attendait
avec inquitude le rsultat des reproches hardis de son ami. Quand il
sut le retour de Mme Bonbeck et le succs vident de Coz, il fut content
et dit, en se frottant les mains:

--Bon a! Mme Bonbeck colre, furieuse, mais pas mchant. Mais dis pas
trop: c'est mal; c'est pas bon. Pas fcher Mme Bonbeck; elle bonne pour
nous, donner chambre, donner chemises, habits, donner pain, viande, vin.
Nous pauvres; nous heureux chez Bonbeck; nous rester toujours; nous gal
les autres. Entends-tu, Coz! Toi pas recommencera dire: Mchant, pas
bon.

COZ.--Moi recommencer toujours quand Bonbeck battre fille petite, femme
excellent. Moi pas aimer lche, pas aimer colre.

BOGINSKI.--Et si Bonbeck se fche et chasse nous?

COZ.--Moi alors partir et aller chez Prude et Simplette; elle a papa,
maman, bons; moi l-bas travailler, servir; moi pas aimer  faire
musique; moi aimer courir, travailler  terre,  chose qui fait remuer.

BOGINSKI.--Moi aimer, musique et dner chez Bonbeck; avec moi, Bonbeck
trs bon. Toi partir si veux moi rester.

Coz ne rpondit pas, se dshabilla et se coucha; Boginski en fit autant,
et tous deux ne tardrent pas  ronfler.



XVIII

LA FUITE

Le lendemain de bonne heure, Coz fut veill par trois lgers coups
frapps  sa porte. Il se leva, passa ses habits, entrouvrit la porte et
vit avec surprise Prudence qui lui faisait signe de la suivre.

Il voulut parler, elle lui fit signe de garder le silence. Surprit de
ce mystre, Coz la suivit sans bruit jusque, dans la chambre o tait
Simplicie tout habille, dfigure par les soufflets que lui avait
donns sa tante, et surtout par les larmes quelle n'avait cess de
rpandre depuis la veille. Prudence, ple et dfaite, avait pass la
nuit  la plaindre,  la consoler; elle avait enfin consenti  quitter
avec Simplicie la maison dteste de la tante Bonbeck et  chercher un
refuge chez Mme de Roubier, en qualit de voisine de campagne. Il leur
fallait l'aide de Coz pour descendre leur malle, avoir une voiture et
les mener chez Mme de Roubier. Prudence avait fait la malle pendant la
nuit, car Simplicie, terrifie par la violence de sa tante, ne voulait
pas la revoir, et il fallait tre parties avant huit heures pour
l'viter  son rveil.

--Mon bon Coz, dit Prudence  voix basse, vous voyez l'tat dans lequel
Mme Bonbeck  mis ma pauvre jeune matresse; elle veut s'en aller, je
veux l'emmener; il faut que vous nous aidiez. Allez nous chercher une
voiture, descendez-nous notre malle et venez avec nous chez Mme de
Roubier. J'ai peur qu'on ne veuille pas nous y garder; alors que
deviendrions-nous dans ce maudit Paris, seules, abandonnes? Ayez piti
de nous, mon bon Coz, aidez-nous  partir d'ici et ne nous abandonnez
pas.

--Pauvre Madame Prude! pauvre Mam'selle! rpondit Coz attendri. Moi tout
faire, aider  tout, moi aller partout, vous mettre bien. Ordonnez 
pauvre Coz; moi pas mauvais comme, Bonbeck, faire tout pour servir, pas
abandonner bonne Mme Prude et pauvre Mam'selle.

--Merci, mon bon Coz! c'est le bon Dieu qui vous envoy  nous. Allez
vite, mon ami, chercher une voiture.

Coz partit comme une flche; avant de chercher la voiture, il fit  la
hte un bout de toilette, un petit paquet de ses effets, courut arrter
un fiacre et revint sans bruit prvenir Prudence que la voiture
attendait  la porte.

--Emportons la malle  nous deux, dit Prudence.

--Moi porter seul. Madame Prude; malle lourd pour vous, lger pour moi.

Et chargeant la malle sur ses robustes paules, il descendit lentement
les cinq tages de Mme Bonbeck, suivi par Prudence et Simplicie. La peur
d'tre aperues et arrtes par Mme Bonbeck leur donnait des ailes; leur
terreur ne se dissipa que lorsqu'elles furent tablies dans le fiacre,
Coz sur le sige, la malle sur l'impriale.

Quand ils arrivrent chez Mme de Roubier, il tait huit heures. Le
concierge, surpris de les voir de si bon matin, plus surpris encore de
les voir dcharger une malle et renvoyer la voiture, et reconnaissant
le Polonais roux qui avait eu une scne violente avec un cocher quinze
jours auparavant, hsitait  les recevoir.

--Mme de Roubier ne reoit pas si matin, Madame et Mademoiselle. Ayez la
bont de revenir plus tard et de me dbarrasser de cette malle dont je
ne sais que faire.

PRUDENCE.--Et o voulez-vous que nous allions? O puis-je loger en
sret ma jeune matresse, si Mme de Roubier ne la reoit pas?

LE CONCIERGE.--Mais, Madame, cela ne me regarde pas; je suis charg de
garder la porte, de ne pas laisser entrer avant l'heure convenable; je
ne peux pas faire de la cour un dpt de malles et d'effets.

PRUDENCE.--Mon Dieu! mon Dieu! Ma pauvre petite matresse! Moi, cela
m'est bien gal, mais pour elle, pauvre entant, je vous supplie de nous
laisser entrer ou attendre chez vous les ordres de Mme de Roubier, qui
connat bien Mademoiselle et ses parents, puisque notre demeure est 
une-lieue de son chteau.

Le concierge tait bon homme, il se trouva plus embarrass encore, il
regardait d'un air indcis Prudence, dont le chagrin l'attendrissait,
Simplicie, dont le visage gonfl et marbr de plaques rouges lui
faisait compassion, et Coz, dont l'air dcid et la figure rousse lui
inspiraient de la mfiance.

--Entrez, Madame, avec votre petite, dit-il enfin; Monsieur attendra en
bas.

--Coz ne dit rien et s'appuya, les bras croiss, contre le mur. Prudence
lui fit signe d'y rester et entra dans l'htel avec Simplicie. La porte
tait ouverte, elles se dirigrent vers la chambre de Claire et de
Marthe et entrrent sans frapper. Claire se coiffait Marthe s'habillait.
Mme de Roubier tait chez ses filles. Toutes trois poussrent une
exclamation de surprise.

MADAME DE ROUBIER.--Qu'est-ce que c'est? Que vous est-il arriv?
Pourquoi Simplicie a-t-elle le visage enfl et rouge? Pourquoi
venez-vous de si bonne heure?

SIMPLICIE.--C'est ma tante qui m'a battue hier soir quand je suis
rentre; elle a battu aussi Prudence; je ne veux plus rester chez elle,
elle est trop mchante, elle me rend trop malheureuse.

MADAME DE ROUBIER.--Mais pourquoi, ma pauvre enfant, au lieu de venir
ici, ne retournez-vous pas  Gargilier chez vos parents?

Simplicie embarrasse ne rpondit pas; Prudence prit la parole.

Mam'selle ne peut pas y retourner sans la permission de Monsieur et de
Madame, parce que, voyez-vous Madame ils sont en colre contre Mam'selle
et son frre, qui ont tant pleur, tant tourment Monsieur et Madame
pour venir  Paris, que la moutarde a mont au nez de Monsieur; il m'a
appel et m'a dit:

--Prudence, tu as vu natre mes enfants, tu leur es dvoue; veux-tu les
suivre  Paris?

---Oh! Monsieur, que je lui dis, j'irai partout ou Monsieur voudra avec
lui et Madame, je ne crains pas Paris.

--C'est sans nous qu'il faut y aller, ma pauvre Prudence, qu'il me dit:
tu les mneras seule  Paris.

--Helas! Monsieur, que je lui rponds, j'aurais trop peur qu'il
n'arrivt malheur  mes jeunes matres; moi qui ne connais rien dans
cette grande caverne, je risquerais de m'y perdre.

--Sois tranquille, je te donnerai une lettre pour ma soeur Mme Bonbeck;
elle est bonne femme, quoique un peu vive; elle n'a pas quitt Paris et
elle ne m'a pas vu depuis quinze ans que je suis mari, mais elle m'aime
et je suis sr que vous y serez bien.

--J'ai dit oui, comme c'tait mon devoir de le dire; Monsieur me donna
des instructions, de l'argent plein deux bourses, et me dfendit de
ramener les enfants s'ils s'ennuyaient de Paris et demandaient 
revenir.

--Je veux, dit-il, leur donner une leon; je sais qu'ils y seront
ennuys et malheureux; mais ils le mritent par leur draison et leur
manque de tendresse et de reconnaissance pour moi et pour leur mre.
Je veux qu'ils passent l'anne  Paris, et qu'ils ne reviennent qu'aux
vacances.

--Madame pense bien que je ne puis enfreindre les ordres de Monsieur
et ramener Mam'selle au bout d'un mois, laissant M. Innocent dans son
collge de bandits et d'assassins, sans personne pour l'en tirer les
dimanches et ftes.

MADAME DE ROUBIER.--Mais que voulez-vous que je fasse, ma pauvre femme?
Je ne peux pas vous garder chez moi! je n'ai pas de quoi vous loger.

PRUDENCE.--Que Madame veuille bien nous garder seulement la journe,
et nous placer quelque part o Mam'selle soit en sret jusqu' ce que
j'aie la rponse de Monsieur.

MADAME DE ROUBIER.--Je vais tcher de vous caser dans une chambre
quelconque en attendant que vous ayez un logement convenable. Quant
 vous garder chez moi, en compagnie de mes enfants, je vous dirai
franchement que je ne le veux pas; Simplicie est trop mal leve, trop
vaniteuse, trop goste et trop volontaire, pour que j'en fasse
la compagnie de mes filles, de Sophie, ma fille d'adoption, et de
Marguerite, la soeur adoptive de mes filles. Venez avec moi, je vais
voir  vous tablir quelque part.

Mme de Roubier sortit, suivie de Prudence consterne des paroles de Mme
de Roubier, et de Simplicie profondment humilie de ces reproches si
mrits. Mme de Roubier appela un valet de chambre, donna des ordres,
et, aprs une courte attente. Prudence et Simplicie furent menes dans
un petit appartement de deux pices prcdes d'une antichambre et d'une
cuisine, habit ordinairement par une femme de charge et qui se trouvait
vacant en ce moment.

--Mme de Roubier est bien impertinente, dit Simplicie avec humeur quand
elles furent seules.

PRUDENCE.--coutez, Mam'selle, elle a dit vrai, voyez-vous. Je serais
elle que je dirais comme elle.

SIMPLICIE.--Ah! c'est ainsi que tu m'aimes et que tu me protge, comme
papa t'a dit de le faire?

PRUDENCE.--Pour vous aimer, Mam'selle, Dieu m'est tmoin que je vous
aime de tout mon coeur, pour vous protger, je me ferais hacher en
morceaux pour vous garantir d'un malheur. Mais a n'empche pas que je
voie clair et que je trouve comme d'autres que vous ne vous tes pas
comporte gentiment avec votre papa et votre maman. Parce que le fromage
sent mauvais, a n'empche pas de l'aimer et de le manger avec plaisir.
Parce que les gens ont des dfauts, ce n'est pas une raison pour qu'on
ne les aime pas et qu'on ne se dvoue pas  eux.

--Je te remercie de la comparaison, dit Simplicie pique et humilie; me
comparer  un fromage puant, c'est trop fort en vrit!

PRUDENCE.--Oh! Mam'selle, je n'ai pas dit que vous tiez un fromage;
j'ai seulement dit...

SIMPLICIE.--Tu as dit des choses ridicules et mchantes, et je te prie
de te taire; je ne veux plus t'couter et je ne veux plus que tu me
parles.

--Comme Mam'selle voudra, dit Prudence en soupirant et en essuyant une
larme qui roulait le long de sa joue.

Un domestique ne tarda pas  apporter le djeuner de ces dames; c'tait
du caf au lait avec des rties de pain et de beurre. Simplicie mangea
comme un requin malgr son chagrin et son irritation, et Prudence,
malgr son inquitude et sa tristesse, prit sa large part du djeuner.
Quand le domestique avait apporte le plateau, elle lui avait demand de
s'occuper du pauvre Coz et de le leur envoyer avec la malle quand
il aurait djeun Elles avalent  peine fini que Coz entra d'un air
inquiet.

--Madame Prude, moi o demeurer? Moi vouloir garder vous et Mam'selle.
Domestique me dire:

--Grand Polonais, pas entrer; Polonais roux, pas rester. Pas connatre
Polonais; pas aimer Polonais.

--Madame Prude, moi pas mchant, moi bon, moi rendre service moi aimer
Madame Prude trs bonne, Mam'selle triste et petite. Moi veux rester
pour aider et servir Madame Prude.

SIMPLICIE.--Oh! oui, Coz, restez avec nous, vous nous serez trs utile.

PRUDENCE.--Mais que dira Mme Bonbeck? Elle sera en colre contre Coz et
contre nous.

SIMPLICIE.--Je me moque bien de ma tante,  prsent que Je ne suis plus
chez elle; je ne la reverrai de ma vie,

COZRGBRLEWSKI.--Bonbeck peut pas colre. Pourquoi colre? Moi pas
esclave  Bonbeck? Moi aimer plus Madame Prude et Mam'selle, et moi
partir.

PRUDENCE.--Eh bien! mon brave Coz, montez-nous la malle qui est reste
dans la cour. Vous pourrez rester avec nous; vous coucherez dans
l'antichambre; vous nous aiderez  faire notre mnage; l'argent ne me
manque pas; nous mangerons chez nous et nous ne gnerons personne.

Coz, enchant, ne fit qu'un saut dans la cour et monta la malle. La
femme de chambre de Mme de Roubier vint apporter des draps et ce qui
tait ncessaire pour habiter l'appartement; elle leur dit, de la part
de sa matresse, qu'elle pouvaient y rester jusqu'au retour de la femme
de charge, qui tait dans son pays pour un mois encore, mais qu'elle
leur demandait de se mettre  leur mnage.

--Vous trouverez tout ce qui est ncessaire pour la cuisine et votre
mnage; la femme de charge y vit avec ses deux filles: elles faisaient
leur cuisine elles-mmes. Je vous trouverai une fille de cuisine qui
fera votre affaire.

--Merci bien. Madame, rpondit Prudence, je n'ai besoin de personne;
voici M. Coz qui veut bien nous aider; je, le ferai coucher dans
l'antichambre, et il nous achtera ce qui nous est ncessaire.

--Si vous avez besoin de quelque chose, Mademoiselle, j'espre bien que
vous ne vous gnerez pas pour le demander soit  moi, soit  la cuisine.

--Vous tes bien honnte. Madame; je profiterai de votre permission si
j'en ai besoin, mais j'espre n'avoir  dranger personne.

La femme de chambre se retira; Prudence dballa et rangea, pendant que
Simplicie boudait, assise dans un fauteuil, et que Coz courait au march
pour avoir de quoi djeuner et dner. Quand il apporta ses provisions.
Prudence les examina avec satisfaction, plaa le vin dans un endroit
frais; le charbon et le bois dans un rduit destin  cet usage, les
provisions de bouche dans un garde-manger attenant  la cuisine; Coz lui
fut d'un grands secours; Simplicie finit par se drider et par
aider aussi, non seulement  l'arrangement gnral, mais encore aux
prparatifs du djeuner; elle voulut mettre le couvert pour trois, mais
Prudence s'y opposa.

--Non, Mam'selle, les matres ne mangent pas avec les serviteurs; Coz
et moi, nous vous servirons, et nous djeunerons ensuite dans
l'antichambre.

En effet; quand le djeuner fut prt, Simplicie se mit  table; Prudence
lui apporta une omelette, deux ctelettes et une tasse de caf au lait
avec une brioche. Simplicie mangea avec apptit et trouva le service
trs bien fait. Coz y mettait toute son intelligence et sa bonne
volont; Prudence y avait mis tout son amour-propre et son amour pour sa
jeune matresse.

Aprs le repas, quand la table fut desservie et pendant que Prudence et
Coz mangeaient  leur tour, Simplicie, reste seule, sans livres, sans
occupations, rflchit beaucoup et profita de ses rflexions; elle
commena  tre touche! du dvouement de Prudence, qui ne trouvait mme
pas sa rcompense dans, l'amiti et les bonnes paroles de Simplicie;
toujours Simplicie la rudoyait et jamais elle ne lui tmoignait la
moindre reconnaissance, la moindre affection. La pauvre Prudence, comme
un chien fidle, supportait tout, ne se plaignait de rien, ne demandait,
ni rcompense, ni merci, et croyait n'accomplir qu'un devoir rigoureux
l o elle donnait des preuves du plus humble dvouement et de la plus
vive affection. Les reproches de Mme de Roubier revinrent  la mmoire
de Simplicit; son orgueil, d'abord rvolt, fut oblig de reconnatre
la vrit de ses accusations; elle rougit  la pense du peu d'estime
qu'elle inspirait; elle regretta d'tre relgue seule dans un, coin de
l'htel, au lieu de s'amuser avec ces charmantes petites, filles, si
aimables, si bonnes, si aimes. Elle n'tait pas encore change, mais
elle commenait  reconnatre qu'il y avait  changer en elle et 
rougir de ses dfauts. Elle eut le temps de rflchir, de rougir et de
soupirer, car, aprs le repas, Prudence et Coz rangrent l'appartement,
puis lavrent et essuyrent la vaisselle et les casseroles.

Il tait deux heures quand ils eurent fini leur ouvrage; on frappa  la
porte.

--Entrez! cria Prudence.

C'tait Mme de Roubier, avec Claire et Marthe, qui venait savoir des
nouvelles de Simplicie, voir si elle ne manquait de rien et si elle ne
dsirait pas quelques livres.

Prudence ouvrit la porte; Simplicie, tendue dans un fauteuil, s'y
tait profondment endormie; elle n'entendit pas entrer ces dames, qui
examinrent avec curiosit et piti les marques des soufflets de sa
tante.

--Comment cette tante a-t-elle pu se portera de tels actes de colre,
demanda Mme de Roubier, et pourquoi vous a-t-ellc ainsi battues toutes
deux?

Prudence raconta  Mme de Roubier la scne qu'elles avaient subie en
rentrant de chez elle la veille au soir.

--Pourquoi? c'est ce que je ne puis dire  Madame, j'ai bien vu, 
quelques paroles qui lui chappaient; qu'elle aurait voulu venir avec
Mam'selle chez Madame; mais comme elle n'en avait rien dit avant notre
dpart, ni Mam'selle ni moi nous n'tions pas plus coupables que
l'enfant que vient de natre. Madame juge que Mam'selle, qui n'a pas
l'habitude d'tre battue, a t impressionne  croire qu'elle allait
mourir; la pauvre enfant a pass la nuit  pleurer et  trembler.
Moi-mme, qui n'tais pas plus contente qu'elle, je ne trouvais rien
pour la consoler, sinon quand je lui ai propos de nous sauver de grand
matin. a l'a un peu remonte; et puis nous avons rsolu de demander
refuge  Madame, ne connaissant personne dans Paris. Ville de malheur,
nous n'y avons eu que de l'ennui! Madame me croira si elle veut, mais je
considre le temps que j'y ai pass comme un temps de galres. J'espre
bien que Monsieur me permettra de lui ramener Mam'selle et M. Innocent
qui n'est gure plus heureux dans sa pension. Le voil bien avanc avec
son uniforme qui lui bat les talons; joli respect qu'on lui porte! En
voila encore une ide!

Simplicie dormait toujours; elle rvait, elle gmissait, se tordait
les mains; des larmes coulrent de ses yeux et roulrent sur ses joues
gonfles. Claire et Marthe eurent piti d'elle.

--Maman, quand elle s'veillera, elle pourra venir chez nous n'est-ce
pas? Voyez comme elle a l'air malheureux, comme elle gmit.

--En rve, mon enfant, en rve, Il est probable qu'au rveil elle se
retrouvera dans son tat accoutum.

--Mais nous pourrons venir la voir pour la dsennuyer?

--Oui, nous reviendrons aprs notre promenade; en attendant, laissez-lui
les livres que nous lui avions apports.

Mme de Roubier sortit avec ses filles, laissant Simplicie toujours
endormie.



XIX

LES PREUVES D'INNOCENT

Innocent n'avait aucun soupon de ce qui s'tait pass chez sa tante et
de la fuite de sa soeur. Il continuait  la pension sa vie pnible et
accidente par les tours innombrables que lui jouaient ses camarades.
Paul, Jacques et Louis le protgeaient de leur mieux mais ils n'taient
pas de sa classe et ils ne pouvaient prvoir ni empcher les mchancets
de dtail dont il tait la victime.

Un jour, pendant le silence de l'tude, une lgre agitation se
manifesta sur les bancs. Une rvolte avait t prpare par la majorit
de la classe pour se venger des matres de cette pension o les lves
taient rudement traits, mal nourris, mal couchs et sans aucune des
distractions et des douceurs qu'on a souvent dans les bons collges;
c'tait Innocent qui avait t dsign pour servir de prtexte 
l'meute projete On se poussait du coude, on riait sous cape, on se
risquait mme  chuchoter, tous les regards se dirigeaient furtivement
sur Innocent, dont l'air bent et les vtements dmesurment longs et
et larges provoquaient les malices de ses camarades. Le matre d'tude
avait plusieurs, fois lev des yeux courroucs sur ses lves, mais ces
derniers semblaient deviner l'instant o le matre les regarderait, et
il n'avait pu encore surprendre un seul coupable. Innocent regardait
aussi, sans comprendre la cause de ce dsordre; il souriait et ne
prenait aucune prcaution pour s'en cacher, prcisment parce qu'il
n'avait aucune part au complot. Il arriva que le matre surprit un
regard d'Innocent, qui tournait la tte  droite et  gauche pour
trouver le motif de la gaiet de ses camarades.

--Monsieur Gargilier, s'cria le matre, qui croyait avoir trouv le
coupable. Monsieur Gargilier, venez ici.

Innocent se leva, mais, au premier pas qu'il fit il trbucha contre la
table; il se remit en quilibre, trbucha de nouveau, se dbattit contre
un lien qui le retenait  son banc et tomba le nez par terre. Ce fut le
signal d'un tumulte gnral, les uns se prcipitrent pour le relever,
d'autres pour aider ceux qui le ramassaient, le reste pour changer de
place et faire du bruit sous prtexte de le secourir. Le matre tapait
sur son pupitre, criait: En place, Messieurs! mais ils faisaient
semblant de ne pas entendre et de se montrer inquiets de la chute
d'Innocent.

--Dix mauvais points pour Gargilier! cria le matre... Deux cents vers
 copier pour Gargilier! ajouta-t-il, voyant qu'Innocent restait par
terre.

Et comment pouvait-il se relever? Les camarades venus  son secours le
tiraient par les jambes, l'aplatissaient  terre, le roulaient sous le
banc sous prtexte de lui venir en aide. Enfin le matre d'tude, outr
de colre, arriva lui-mme dispersa les lves en s'aidant des pieds et
des poings, et donna une taloche  Innocent toujours tendu. Innocent
tira les jambes, le banc suivit le mouvement; il se leva avana d'un
pas, toujours suivi du banc  la grande surprise du matre et  la
grande joie des lves qui laissrent chapper des rires contenus
jusqu'alors. Le matre se baissa et vit qu'une des jambes d'innocent
avait t attache au banc de la classe; les lves l'ayant quitt,
Innocent entranait le banc ainsi allg.

--Messieurs, cria le matre irrit, vous tes un tas de mauvais petits
drles, de vrais Satans, d'affreux Mphistophls, du gibier de
Lucifer, la honte de la maison! C'est une infamie, une ignominie! Quand
aurez-vous fini vos sclratesses  l'gard de ce jeune Innocent, dont
vous faites un martyr, dont vous tes les bourreaux, que vous rendrez
imbcile, idiot,  force de tortures! Je consigne toute la classe
jusqu' ce que j'aie pris les ordres de M. le chef de pension. Je vous
dfends de rire, parler, de bouger, de respirer....

Le matre fut interrompu par des rires partis de tous les coins de
l'tude.

--A bas le pion!  bas le tyran! cria-t-on de toutes parts.

--Messieurs...

--A la porte, le pion! A la porte! Une danse au pion! Une danse  son
capon!

--Messieurs...

Une foule compacte d'coliers lui coupa la parole en se ruant sur lui;
en une seconde il se vit entour d'une quarantaine de furieux; les uns
lui tiraient les jambes, les autres le mordaient, d'autres l'accablaient
de coups de poing, de coups de pied on le griffait, on le pinait, on le
secouait. La quantit devant  la longue l'emporter sur la qualit, le
matre jugea prudent de ne pas attendre; il se dbarrassa de ses ennemis
comme il put, et  grand'peine il parvint  gagner la porte, l'ouvrit,
se prcipita dehors, la referma  double tour et courut prvenir le
matre de l'meute qui venait d'clater. Le matre n'tait pas dans son
cabinet; il fallut le chercher dans la maison, et, avant que le matre
d'tude l'et rejoint et l'eut amen  la porte de la classe, les petits
misrables, excits par quatre ou cinq mauvais garnements qui avait
tram ce complot et qui avaient attach la pauvre d'Innocent pour amen
le dsordre se mirent en devoir de faire subir au pauvre Innocent la
punition de sa prtendue trahison.

Ds qu'ils furent enferms, ils comprirent l'abme dans lequel ils
s'taient jets, et le calme se rtablit subitement.

Innocent tait encore attach au banc et cherchait vainement  casser la
solide ficelle qui le retenait.

--Tire-toi de l si tu peux, mauvais capon! cria un des lves, tu iras
nous dnoncer aprs.

--Il faut l'empcher de sortir! cria un autre.

--Et le punir de ses caponneries, dit un troisime.

--Jugeons-le, procdons lgalement.

--Oui, pour qu'il s'chappe pendant que nous le jugerons!

--La porte a t ferme par le pion; comment veux-tu qu'il l'ouvre?

--Il sautera par la fentre.

--Nous saurons bien l'en empcher.

--Ne perdons pas de temps, jugeons-le. Moi, d'abord, je le dclare
coupable et je le condamne  recevoir cinquante coups de rgle sur les
reins.

--Moi aussi! moi aussi! crirent, la plupart des lves.

Une vingtaine des plus mauvais se jetrent sur Innocent, qui les mains
jointes, l'air effar, les yeux larmoyants, les suppliait d'avoir piti
de lui et de ne pas lui faire de mal.

--Je n'ai rien fait, je vous assure que je n'ai rien fait ni rien dit,
je vous eu prie, mes amis, ayez piti de moi.

--Nous ne sommes pas tes amis, tartufe! tu nous a fait tous punir; tu
vas tre puni, toi aussi.

Et sans couter ses supplications et ses cris, ils le jetrent par
terre, lui arrachrent sa redingote et tombrent sur lui arms chacun
d'une rgle. Innocent poussait des cris lamentables et demandait grce;
les mchants garons, s'animant les uns les autres, le frappaient
toujours.

Le groupe qui s'tait abstenu de l'excution commenait  murmurer et 
s'mouvoir.

--Assez!... cria enfin une voix qui ne fut pas coute.

--Assez! rptrent trois ou quatre voix.

--Assez! cria le groupe, en choeur sans plus de succs. Le groupe
s'agita, se concerta un instant, et tous, s'lanant d'un commun accord
sur les mchants camarades, dlivrrent le malheureux Innocent, dont les
vtements dchirs et les cris pitoyables tmoignaient de l'animosit
ainsi que de la malice de ses assaillants.

Pendant que quelques lves maintenaient de vive force les dix ou douze
qui avaient t les plus acharns au supplice du pauvre Innocent,
les autres le relevaient et le secouraient de leur mieux;  peine
avaient-ils eu le temps d'essuyer ses larmes et de le rassurer par des
promesses de protection, qu'on entendit du bruit au dehors; la porte
s'ouvrit et M chef d'institution, accompagn du matre d'tude et de
quelques hommes attachs  la maison, parut et parcourut du regard
les diffrents groupes qui, s'offraient  ses yeux. Dans un coin, un
demi-combat avait lieu entre les ennemis d'Innocent et ses dfenseurs;
 un autre bout se tenaient immobiles et craintifs ceux qui s'taient
abstenus  la fin et qui n'avaient pas lutt contre les librateurs
d'Innocent. Au milieu de la salle fait un groupe nombreux qui soutenait
Innocent et qui cherchait  mettre un peu d'ordre dans ses vtements en
lambeaux. Son visage tait couvert de sang par suite d'un rude coup de
poing qu'il avait reu sur le nez.

D'un coup d'oeil le matre comprit ce qui venait de se passer. Il
commena par appeler deux domestiques:

--Prenez cet infortun Gargilier, montez-le  l'infirmera et dites 
l'infirmire de voir si ces petits misrables ne lui ont pas fait un mal
srieux.

--Prenez dans le coin, l-bas, les mauvais garnements qui se dfendent
la rgle  la main et enfermez-les au cachot. Que deux hommes se
tiennent prts  porter les lettres aux parents de ces lves.

Puis, se tournant vers le matre d'tude:

--Pour les autres, tous coupables, mais  de moindres degrs grande
retenue jusqu' nouvel ordre. Nous ferons une enqute et nous sparerons
les sots des mchants pour leur faire des parts diffrentes.

Les ordres du matre s'excutrent sans aucune opposition; les lves
taient tous plus ou moins consterns, selon qu'ils se sentaient plus ou
moins coupables, car aucun n'tait innocent.

Le rsultat de l'enqute fut l'expulsion de cinq lves qu'on renvoya le
soir mme  leurs parents; la privation de sortie pendant un mois pour
douze autres lves, et la privation d'une sortie et d'une promenade
pour le reste de la classa Innocent contusionn, meurtri, resta quelque
jours  l'infirmerie. La nouvelle de sa maladie et de la scne qui
l'avait occasionne se rpandit promptement dans toutes les classes;
elles tmoignrent une curiosit gnrale et chacun voulut visiter
Innocent et lui tmoigner sa sympathie. Les plus charitables furent,
comme toujours, Paul, Jacques et Louis, qui se trouvaient absents de la
pension le jour de l'vnement ils inspirrent  Innocent une amiti qui
le disposa  la confiance; il leur raconta tout ce qu'il avait fait pour
obtenir de ses parents l'autorisation de venir  Paris et  la pension;
il un tmoigna un grand regret; ses amis profitrent de ses aveux pour
lui donner de bons conseils; ils lui firent voir combien sa
conduite avait t coupable et comme le bon Dieu le punissait par
l'accomplissement mme de ses dsirs.

--Si tu tais rest chez toi, tu aurais toujours regrett la pension; tu
n'en aurais pas connu les dsagrments, tu aurais eu de l'humeur contre
ton pre, dont tu ne savais pas apprcier la bont.

--Oh! oui tu as bien raison, mon bon Paul;  prsent, quand j'aurai le
bonheur de retourner  Gargilier, je ne demanderai  mon pre qu'une
seule grce, c'est de ne jamais le quitter. Je serai aussi obissant que
j'tais rvolt, aussi studieux, que j'tais paresseux. Oui, mes amis,
grce  vous je sais, je vois combien j'ai t coupable et combien je
dois remercier Dieu de m'avoir envoy de si rudes chtiments.

En sortant de l'infirmerie, Innocent devint; comme ses amis, un
excellent lve; quand il fut tout  fait rtabli, il crivit  son pre
la lettre suivante:

Mon pre, mon cher pre, pardonnez-moi, car j'ai t bien coupable;
ayez piti de moi, car j'ai bien souffert. Je vous ai pour ainsi dire
forc, par mes humeurs, mes tristesses hypocrites, mes rsistances  vos
ordres et  vos sages conseils, a vous sparer de moi en m'envoyant
dans cette pension dont je voulais si sottement et si mchamment porter
l'uniforme. J'ai entran Simplicie  faire comme moi,  bouder, 
pleurer, pour vous obliger,  force d'ennui et de contrarit,  me
donner une compagne de voyage. Je suis si malheureux dans cette maison,
j'y suis si maltrait, que vous auriez piti de moi si vous voyiez ma
tristesse, mon repentir et toutes mes souffrances; les matres sont
assez bons, mais il y en a de bien durs; les lves sont d'une
mchancet que je n'aurais jamais souponne; une fois ils m'ont presque
touff; J'ai t malade trois jours; une autre fois ils m'ont tant
battu avec leurs rgles, dans une rvolte, qu'ils ont dchir mes habits
et qu'ils m'ont tout meurtri; j'ai t oblig d'aller  l'infirmerie;
j'ai encore des plaques noires partout et je puis  peine m'asseoir: Je
n'ai pas vu Prudence ni Simplicie depuis quinze jours; je ne sais pas
pourquoi elles ne sont pas venues me voir.

Je vous en prie, mon cher papa, faites-moi revenir prs de vous et
gardez-moi toujours; je serai si heureux de vous revoir  Gargilier,
ainsi que maman, et de penser que je ne vous quitterai jamais et que je
ne reviendrai plus dans ce Paris que je dteste! J attends votre rponse
avec une grande impatience. Je ne veux pas croire que vous me refusez,
car je sens que je mourrais de chagrin si je restais ici. Je vous
embrasse, mon cher papa et ma chre maman et je suis votre fils bien
repentant et bien malheureux.

Innocent GARGILIER.

Quand cette lettre fut crite. Innocent se sentit le coeur soulag; il
savait combien ses parents l'aimaient, et il ne douta pas que son
pre ne vint immdiatement le chercher. Dans cet espoir, il crivit 
Prudence pour lui demander de venir le voir et pour lui raconter ce qui
venait de lui arriver et la demande qu'il avait adresse  son pre.

Le chef d'institution crivait de son ct  M. Gargilier:

Monsieur,

Je dois vous prvenir que monsieur votre fils a t pris en grippe
par ses camarades  la suite d'une dnonciation qu'il a faite, dans
l'ignorance des usages des pensions. On lui a fait subir deux preuves
dans lesquelles il a couru des dangers srieux et sans que les matres
chargs de la garde des lves aient pu l'empcher. Il est sans cesse en
proie  des vexations de toute sorte. Dans ces conditions et dans son
intrt, il m'est impossible de le garder, et je vous serai oblig de me
dlivrer le plus tt possible de l'inquitude dans laquelle je suis 
son gard!

Hraclius DOGUIN.

Ces deux lettres trouvrent M. et Mme Gargilier partis de la veille pour
un voyage de quinze jours. Ce ne fut qu' leur retour qu'ils apprirent
la triste position de leur fils.



XX

SIMPLICIE AU SPECTACLE

Simplicie dormit longtemps encore aprs le dpart de Mme de Roubier; En
s'veillant elle vit les livres que Claire et Marthe avaient pris soin
de lui apporter, et comme elle s'ennuyait elle fut contente de pouvoir
lire pendant qu'elle tait seule. Prudence, qui tait entre dix fois
pour voir si elle s'veillait, ne tarda pas  entr'ouvrir la porte et 
passer la tte.

--Vous voil donc enfin rveille. Mademoiselle: je me rjouissais de
vous voir si bien dormir. Voil votre visage dgonfl et repos: ces
demoiselles de Roubier sont venues vous voir avec Madame, mais vous
dormiez; elles sont revenues aprs leur promenade, vous dormiez encore.
Voulez-vous que j'aille leur dire que vous tes veille?

SIMPLICIE.--Non, j'aime mieux les voir plus tard, demain, Mme de Roubier
ne m'aime pas, je suis honteuse devant elle.

PRUDENCE.--Honteuse! Et pourquoi seriez-vous honteuse, Mam'selle? Ce
n'est pas votre faute si votre tante vous a battue.

SIMPLICIE.--Oh! ce n'est pas pour cela! C'est parce qu'elle a dit des
choses si dsagrables de moi et que je vois bien qu'elle a raison.

PRUDENCE.--Faut pas croire cela, Mam'selle; on dit comme a des choses
qu'on ne pense pas. C'tait pour expliquer comme quoi elle ne voulait
pas tre gne pour les leons de ces demoiselles.

SIMPLICIE.--Non, non, je te dis que je sens dans ma tte et dans mon
coeur qu'elle a raison. Je vois  prsent comme j'tais sotte de vouloir
venir  Paris, comme c'tait mal pour pauvre maman et pour papa, de
bouder, de pleurer, de les tourmenter pour nous laisser aller  Paris.
Innocent est cause de tout cela, mais je n'aurais pas d l'couter et
j'aurais d rester avec maman. Je voulais m'amuser. Je ne pensais pas 
autre chose, et me voila bien punie; je n'ai jamais t si malheureuse
que depuis que j'ai quitt maman. Le bon Dieu nous a envoy une quantit
de malheurs. Et puis ma tante qui est si mchante! Si j'avais su cela,
je n'aurais jamais dsir venir  Paris. Je m'y ennuie  mourir; on y
est toujours enferm; on ne peut pas se promener et courir  son aise;
les rues sont crottes et pleines de monde; on ne connat personne.
Je veux crire demain  maman pour la prier de me laisser revenir 
Gargilier. Veux-tu, Prudence?

PRUDENCE.--Si je veux! Oh! Mam'selle, je serai si contente! C'est moi
qui m'ennuie  Paris, allez! je ne vous ai pas fait voir le chagrin que
j'avais en m'en allant et celui que j'ai dans ce maudit Paris. crivez,
crivez, Mam'selle! Dieu de Dieu! serai-je contente quand il faudra
monter en voiture pour retourner l-bas! Je ne regretterai qu'une chose
 Paris; c'est ce pauvre Coz, qui nous a t si utile et qui nous sert
si bien et qui a vraiment l'air de nous aimer!

SIMPLICIE.--Pourquoi ne l'emmnerions-nous pas?

PRUDENCE.--Impossible, Mam'selle; que dirait votre papa? lui qui ne le
connat seulement pas? Et puis Coz n'aurait rien  faire l-bas, il ne
serait bon  rien.

Coz avait entendu la conversation par la porte reste entr'ouverte; il
avait pass sa grosse tte rousse aux dernires paroles de Prudence,
et il tait entr tout  fait pendant qu'elle donnait le dtail de ses
qualits.

--Moi bon  tout. Madame Prude, dit-il, moi savoir tout faire; soigner
chevaux, bcher terre, faucher herbe, servir dans maison, crire
comptes. Moi domestique-intendant chez comte Wieizikorgaczki; moi tout
dire, tout ordonner, tout faire. Moi aimer matre, moi vous aimer tous.

Prudence restait interdite; Simplicie riait.

SIMPLICIE.--Tu vois. Prudence, que Coz nous sera trs utile. Si maman
veut bien nous faire revenir  Gargilier, nous emmnerons certainement
Coz. Papa ne le renverra pas, j'en suis sre.

COZ.--Merci, Mam'selle; moi apprendre polonais  vous et  frre; moi
aimer campagne, moi aimer tout; seulement pas aimer Russes; moi tuer
Russes  Ostrolenka  Varshava, partout.

Simplicie riait toujours; Prudence se rassurait.

COZ.--Madame Prude, si Mam'selle veut dner, dner prt; moi tout
prparer. Et si Mam'selle et Mme Prude s'ennuient, moi mener au
spectacle trs joli; chevaux galopent, hommes sautent; femmes, enfants
dansent, courent sur chevaux; trs joli, trs joli.

Les yeux de Simplicie brillrent; elle sauta de dessus sa chaise et dit
 Prudence d'accepter la proposition de Coz.

PRUDENCE.--Mais, Mam'selle, vous tes fatigue, vous tes souffrante; il
faut vous coucher de bonne heure.

SIMPLICIE.--Non, non, je ne suis plus fatigue ni souffrante, dnons
vite et allons au spectacle.

Prudence soupira et cda. Simplicie mangea, pressa le dner de Prudence
et de Coz, mit son chapeau, et tous trois partirent pour le cirque des
Champs-Elyses. Coz les fit placer au premier rang, s'assit derrire
elles et attendit. Le spectacle allait commencer, lorsqu'un tumulte de
voix furieuses leur fit tourner la tte. Quel fut l'effroi de Simplicie,
quand elle reconnut sa tante accompagne de Boginski, et qui voulait 
toute force pntrer au premier rang!

--Vous voyez bien. Madame, dit un des spectateurs, que c'est plein comme
un oeuf; toutes les places sont occupes.

MADAME BONBECK.--Je me fiche pas mal des places occupes; j'ai pris deux
billets de premier rang et je veux m'y mettre, quand tous les diables y
seraient.

LE SPECTATEUR.--Vous ne passerez pas, corbleu! c'est moi qui vous le
dis.

MADAME BONBECK.--Je passerai, parbleu! Tant pis pour ceux qui se
trouveront sur mon chemin.

Et, enjambant sur le monsieur qui dfendait le passage, elle allait se
jeter sur une dame place devant, lorsque le monsieur tira si fortement
ses jupes, que sa jambe resta en l'air; un autre monsieur saisit cette
jambe pour prter main-forte  son voisin; Mme Bonbeck se mit  jurer
comme un templier,  vouloir se faire jour  coups de coude et  coups
de genou. Le public, impatient, cria:  la porte! On s'attendait 
une bataille en rgle, lorsque,  la stupfaction gnrale, Mme Bonbeck
resta immobile, la jambe dans les mains du monsieur, les bras sur les
paules, d'une dame et d'une demoiselle, la bouche ouverte, les yeux
effars: elle venait, d'apercevoir Simplicie, Prudence et Coz.

--Simplette! cria-t-elle; Prude! Coz! Comment diable tes-vous ici?

Et, redevenant douce comme un agneau, elle fit des excuses  droite, 
gauche, devant, derrire, se retira au dernier rang avec Boginski, qui
suait  grosses gouttes, et continua  appeler de sa voix la plus douce
Simplette Prude et Coz,

Simplicie, terrifie, supplia Prudence de l'emmener; Prudence, plus
effraye encore que sa jeune matresse, ne pouvait faire un mouvement
ni prononcer une parole. Coz regardait Mme Bonbeck d'un air froce et
Boginski d'un air de reproche. Boginski ne voyait ni n'entendait, tant
il tait honteux de la scne qui venait de se passer. Mme Bonbeck
continuait  appeler Simplette, Prude et Coz d'un ton plus lev.

--Taisez-vous donc, vieille folle! lui dit un vieux monsieur qu'elle
importunait.

MADAME BONBECK.--Je ne veux pas me taire, moi; je n'ai d'ordre 
recevoir de personne. Je n'empche personne de parler, et je veux parler
si cela me plat.

LE MONSIEUR.--Vous devez vous taire comme nous faisons tous. Vous n'avez
pas le droit de troubler la reprsentation.

MADAME BONBECK.--Je veux avoir ma nice, et je l'aurai.

LE MONSIEUR.--Quelle nice? Vous tes arrive en tte--tte avec cet
infortun qui sue sang et eau, tant il est honteux.

Mme Bonbeck se tourna vers Boginski.

--Venez ici, prs de moi, mon garon. Pas vrai, vous n'tes pas honteux?

BOGINSKI.--Non, Mme Bonbeck.

--Ah! ah! ab! firent les voisins de Mme Bonbeck, le nom est bien choisi!

MADAME BONBECK.--Combien de fois ne t'ai-je pas dit, imbcile, de ne pas
rpter mon nom  chaque parole!

--Oui, Mme Bonbeck, dit le malheureux Boginski, de plus en plus
troubl.

MADAME BONBECK.--Encore?

BOGINSKI.--Oui, Mme Bonbeck.

MADAME BONBECK.--Animal! tu mriterais...

BOGINSKI.--Oui, Mme Bonbeck.

--Ah! ah! ah! continurent les voisins; la bonne pice! c'est plus
amusant que les chevaux.

--Tas d'imbciles! leur cria Mme Bonbeck.

Des clats de rire furent la seule rponse que lui adressrent ses
voisins. Silence! criait-on de toutes parts! la reprsentation va
commencer!

Mme Bonbeck se tourna encore vers Simplicie: les places taient vides;
Coz avait profit de l'pisode de Boginski pour faire partir Prudence et
Simplicie demi-mortes de frayeur. Elles taient si tremblantes, qu'il
les fit monter en voiture pour les ramener, et il fit bien, car  peine
le fiacre s'tait-il loign de dix pas, que Mme Bonbeck parut  la
porte du thtre, cherchant Simplicie, Prudence et Coz; elle regarda
de tous cts, fit le tour du thtre, et ne voyant pas ce qu'elle
cherchait, elle reprit le bras de Boginski en jurant.

MADAME BONBECK.--Cest votre faute, nigaud! Sans vous je les aurais eus.

BOGINSKI.--Comment, ma faute, Mme, B...?

MADAME BONBECK:--Certainement! Votre sotte habitude de rpter  tout
propos: Mme Bonbeck, Mme Bonbeck, a fait rire ces mauvais drles; je
me suis fche, j'ai perdu de vue ma nice et les autres, et ils se sont
sauvs pendant, que vous dbitiez vos sottises.

BOGINSKI--Bien sr, Mme B... Mme, moi pas recommencer.

MADAME BONBECK.--A la bonne heure; je vous pardonne pour cette fois
encore. Marchons un peu vite; j'ai le sang au cerveau. Ces sottes gens,
cette diable de Simplicie L'ai-je cherche depuis ce matin!

Et Mme Bonbeck courait, courait d'un tel train, que Boginski avait peine
. la suivre. Ils furent arrts deux fois par des patrouilles; on les
prenait pour des malfaiteurs qui se sauvaient. Une troisime fois, un
sergent de ville, ayant la mme pense, leur barra le passage, et ne
consentit  les laisser aller qu' la condition de les accompagner
jusqu' l'adresse qu'ils indiquaient, pour s'assurer qu'ils taient
rellement innocents de tout vol et de tout dlit.

Mme Bonbeck rentra furieuse. Boginski, tout attrist de la vie 
laquelle il s'tait condamn, et presque dcider  faire comme son ami
Coz et  chercher un autre moyen d'tre log, nourri, habill gratis.

Simplicie rentrait, de son ct, dsole d'avoir manqu le spectacle
dont elle comptait tant s'amuser; Prudence, agite de la crainte d'tre
retrouves et enleves par Mme Bonbeck, et Coz content d'avoir sauv ses
protges des vivacits de cette excellente furie. En rentrant, elles
apprirent que Mlles de Roubier taient encore venues voir Simplicie et
avaient tmoign leur tonnement de la savoir sortie.

Simplicie se coucha et dormit profondment; Prudence en fit autant, Coz
mit son lit en travers de la porte d'entre. Rassur par cette mesure
contre toute attaque nocturne, il ne tarda pas  ronfler jusqu'au
lendemain.

Plusieurs jours se passrent ainsi: Simplicie voyait chaque soir Mlles
de Roubier; elle devenait meilleure en leur socit, et sentait de plus
en plus ses ridicules et ses dfauts. Elle attendait avec anxit une
rponse  la lettre qu'elle avait adresse  sa mre le jour mme
qu'Innocent crivait  son pre, et qui tait conue dans les fermer
suivants:

Ma chre maman,

Je ne suis plus chez ma tante; je me suis chappe avec Prudence et
Coz; ma tante m'a tant battue, que j'avais le visage et la tte rouges
et enfls; elle a battu aussi Prudence; nous ne savons pas pourquoi. Ma
tante m'avait dj donn plusieurs soufflets; elle est si colre et j'ai
si peur d'elle, que Prudence et moi nous nous sommes sauves chez Mme
de Roubier, qui nous a donn un petit appartement o nous vivons seules
avec Coz, qui est excellent; Mme de Roubier a dit que j'tais mchante,
vaniteuse, ridicule, et je ne sais quoi encore; elle a raison, c'est
pourquoi, ma chre maman, je vous demande bien pardon d'avoir t si
mchante, d'avoir voulu absolument vous quitter, et de vous avoir donn
beaucoup de chagrin. Le bon Dieu m'a bien punie; ma tante est mchante
comme une gale, Paris est horriblement ennuyeux; je suis trs triste et
trs malheureuse, et la pauvre Prudence aussi. Je vous en prie, ma chre
maman, faites-moi revenir prs de vous; jamais je ne m'ennuierai, jamais
je ne m'en irai, jamais je ne bouderai. Je vous| prie aussi, ma chre
maman, de laisser le pauvre Coz venir avec nous; il est si bon que je
ne sais pas ce que nous serions devenues sans lui; il sait tout faire,
ainsi il sera trs utile  papa. Adieu, ma chre maman, je vous embrasse
de tout mon coeur| ainsi que papa.

Votre pauvre Simplicie, malheureuse et repentante.



XXI

VISITE A LA PENSION. DETTES D'INNOCENT.

SIMPLICIE.--Prudence, il y a quinze jours que nous n'avons vu Innocent;
si nous allions lui faire une visite au collge?

PRUDENCE.--Trs volontiers; nous irons avec Coz, de peur de nous perdre.

Prudence alla prvenir Coz; Simplicie prit son chapeau et son mantelet,
et ils se mirent en route, Coz suivant Simplicie et Prudence. La
promenade tait longue, mais il faisait un temps superbe, et Simplicie
tait contente de marcher et de respirer. Ils arrivrent  la pension,
furent introduits dans le parloir et attendirent Innocent.

Quand il entra, Prudence et Simplicie poussrent toutes deux une
exclamation de surprise.

SIMPLICIE.--Ah! comme tu es chang! Est-ce que tu as t malade?

PRUDENCE.--Hlas! mon pauvre Monsieur Innocent, tes-vous ple et
maigre!

INNOCENT.--J'ai pass huit jours  l'infirmerie.

SIMPLICIE.--Pourquoi? Qu'est-ce que tu as eu?

INNOCENT.--Les lves m'ont tant battu avec leurs rgles, que j'tais
tout meurtri depuis les paules jusqu'aux jarrets.

--Les misrables! s'cria Prudence.

SIMPLICIE.--Pourquoi t'es-tu laiss faire?

INNOCENT.--Comment pouvais-je les empcher? Ils taient plus de vingt
aprs moi.

SIMPLICIE,--Pourquoi le matre ne t'a-t-il pas secouru?

INNOCENT.--Il avait t oblig de sortir pour chercher le chef
d'institution; toute la classe s'est rvolte; ils ont manqu
l'assommer.

PRUDENCE.--Et aucun d'eux n'a eu le coeur de vous dfendre? Tous se sont
mis contre vous?

INNOCENT.--Au commencement, oui; aprs, quand ils m'ont entendu tant
crier, plusieurs, sont venus  mon secours et ils ont chass les
mchants garons qui me frappaient toujours.

PRUDENCE.--Mais, mon pauvre Monsieur Innocent, vous ne pouvez pas rester
dans cette caverne d'assassins! ils vous tueront, mon pauvre petit
matre; ils vous tueront. Il faut sortir.

INNOCENT.--J'ai crit  papa pour le supplier de me faire revenir 
Gargilier; j'attends sa rponse. C'est tonnant que Je ne l'aie pas
encore! Et toi aussi, Simplicie, comme tu es change! Tu es trs
maigrie; tes joues ne sont plus grosses. Et puis tes cheveux! Pourquoi
les as-tu coups?

Simplicie raconta  Innocent les vnements qu'il ignorait et la fuite
de chez sa tante.

--Tu vois, dit-elle en finissant, que je n'ai pas t beaucoup plus
heureuse que toi; j'ai aussi crit  maman de me faire revenir; si maman
le veut bien, nous nous en retournerons ensemble. Dieu! que je serai
contente de me retrouver prs de maman!

Et elle se mit  pleurer.

--Et moi donc! Serai-je heureux d'tre chez nous! dit Innocent, qui
pleura de compagnie avec sa soeur. Quel voyage, mon Dieu! Quel bonheur
de le voir fini!

Prudence sanglota. Pendant que tous trois versaient des larmes amres,
la porte du parloir s'ouvrit, et Coz entra suivi du portier.

--Pourquoi tous pleurer? s'cria Coz. Qui tourmenter Mam'selle, Mme
Prude, M Nocent? Moi quoi peux faire.

PRUDENCE.--Ce n'est rien, hi, hi, hi, mon bon Coz. Nous sommes, hi, hi,
hi, trs heureux... Il n'y a, hi, hi, hi, rien  faire.

COZ.--Mme Prude tromper Coz; tous trois pas pleurer quand heureux. Coz
pas bte; moi sais quoi c'est pleurer, quoi c'est souffrir.

INNOCENT.--Je vous assure, Coz, que nous pleurons de joie  la pense de
revenir bientt chez nous; vous comprenez bien cela, n'est-ce pas?

--Oui, dit Coz avec tristesse; moi comprendre, mais moi Jamais heureux
comme vous; moi jamais, revenir chez parents, amis, pays; jamais. Moi
toujours seul, toujours triste; personne plaindre Coz; personne aimer
Coz.

--Mon pauvre Coz, dit Prudence attendrie, Mam'selle et moi nous vous
aimons beaucoup, et nous vous plaignons, je vous assure.

--Et vous partir, et moi rester; vous rire, et moi pleurer! rpondit
Coz.

--J'ai demand  maman la permission de vous emmener, s'cria Simplicie
avec empressement.

--Vrai, Mam'selle? Alors moi content.

Et le visage de Coz s'claircit.

Le portier attendait  la porte la fin de ce dialogue; voyant qu'il se
prolongeait, il fit: quelques pas et prsenta  Innocent une feuille de
papier pleine de chiffres.

INNOCENT.--Que me donnez-vous l, pre Frimousse.

LE PORTIER.--C'est la note de ce que vous avez consomm. Monsieur.
Faut-il pas que je sois pay  la longue?

INNOCENT.--Moi! Je n'ai jamais mange qu'une seule fois de vos croquets,
tartes, etc., et je n'ai eu aucune envie de recommencer.

LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur, mais tout cela a t consomm en
votre nom, et je rclame le payement, profitant de la prsence de Madame
qui tient sans doute les cordons de la bourse.

INNOCENT.--Je vous dis que je ne vous dois rien et que je ne vous
payerai rien, par consquent.

Il est trs fort, celui-l. Et a ne se passera pas comme a, mon petit
Monsieur, dit le portier, le poing sr la hanche. Vous me payerez
jusqu'au dernier sou; c'est moi qui vous le dis. Et je vais de ce pas
me plaindre  M. Doguin, qui vous rgalera d'une salade de retenues de
rcration, promenades et sorties. Et, nous verrons bien si je perdrai
mes tartes, croquets, noix, pommes, tablettes et autres friandises! Vous
me payerez, que je vous dis, et Madame ne sortira pas d'ici qu'elle ne
m'ait tout pay ou fait une reconnaissance comme quoi qu'elle me doit
trente-cinq francs et vingt-cinq centimes; pas un sou de moins.

--Mon pauvre Monsieur Innocent, si vous les devez, avouez-le-moi, je
payerai, dit Prudence  mi-voix.

INNOCENT.--Je t'assure, Prudence que je ne dois rien du tout; c'est au
contraire lui qui me doit trois francs et quelques sous sur une pice de
cinq francs.

--Seigneur! faut-il tre mchant et menteur! s'cria le portier.

Il ne put continuer, parce que Coz, le saisissant au collet, le secoua
rudement en disant: Toi taire! toi partir! toi insolent pour M. Nocent
et Mme Prude! Moi, Coz veux pas! Va garder porte!

--Oui, je garderai la porte, grand vaurien, vilain roux; je la garderai
si bien que ni toi ni tes matres vous n'en sortirez. Vous croyez que je
me laisserai voler sans dire gare! que des mchants provinciaux peuvent
venir gruger les gens de Paris, et puis, pst! disparatre! Vous verrez
cela, vous verrez!

Avant que Coz et pu abaisser le poing qu'il avait lev sur la tte du
portier, celui-ci s'esquiva et referma la porte sur lui.

--Monsieur Nocent, dit Coz, moi penser faut pas rester ici; maison
mauvaise, portier voleur, garons mchants; pas bon, a. Mme Prude et
moi emmener M. Nocent, c'est mieux.

--Que dira papa? On lui crira que je me suis sauv; il sera en colre.

--Non, non. Monsieur Nocent, papa pas colre, papa rien  dire, papa
trouver bon. Moi chercher habits, matres; Monsieur Nocent dire adieu et
puis partir.

Prudence trouvait bonne l'ide de Coz et donnait ses raisons  Innocent,
quand le matre entra.

--Monsieur Gargilier, dit-il, le portier rclame l'argent que vous lui
devez pour des friandises que vous avez eu tort d'acheter et de manger;
mais parce qu'on a eu tort d'acheter, a ne veut pas dire qu'on ne doive
pas payer, et je m'tonne que vous refusiez un payement que la justice
vous oblige  faire.

INNOCENT.--Je vous assure. Monsieur, que je ne dois rien au portier,
et que je n'ai achet qu'une fois quelque? tartes et croquets que j'ai
pays et sur lesquels il me redoit, plus de trois francs.

M. DOGUIN.--Mon ami, je comprends que vous ayez peur d'avouer la dette
devant Madame, qui pourrait en informer votre pre, mais ce que vous
faites n'est pas honnte, et il faudra bien que vous payiez.

--PRUDENCE.--M. Innocent n'a pas peur de moi. Monsieur, et il sait bien
que je n'irai pas rapporter de lui  son papa; je lui ai offert de payer
l'argent que rclame votre portier, mais il a refus, m'assurant qu'il
ne devait rien.

INNOCENT.--Voyez vous-mme la note. Monsieur. Comment pouvais-je lui
acheter des tartes quand j'tais malade,  l'infirmerie? Voyez, tous les
jours il y a une quantit de croquets, pommes, noix, tartes et je ne
pouvais ni bouger ni manger.

--C'est vrai, dit M. Doguin en examinant la note: il y a quelque chose
l-dessous. Hol! pre Frimousse!

--Voil, Monsieur, rpondit le portier, accourant  l'appel et croyant
qu'il allait tre pay par ordre du matre.

M. DOGUIN.--Pre Frimousse, vous portez tous les jours sur votre note
des objets achets par M. Gargilier, et je suis sr qu'il n'a pas boug
de l'infirmerie pendant plusieurs jours.

LE PORTIER.--Possible, Monsieur; je ne dis pas non.

M. DOGUIN.--Alors, comment a-t-il pu acheter les choses marques sur
votre note?

LE PORTIER.--Je n'ai pas dit, Monsieur, que ce soit par lui-mme que M.
Gargilier ait achet mes friandises; c'est par procuration.

M. DOGUIN.--Quelle procuration? Par qui les a-t-il achetes?

LE PORTIER.--Par M. Flix Oursinet, Monsieur.

INNOCENT.--Je n'ai jamais charg Oursinet d'un achat.

LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur M. Flix est venu me demander un
crdit pour faire affaire avec vous, et  preuve qu'il m'a donn cinq
francs pour commencer.

INNOCENT.--Oursinet est un fripon. Je prie Monsieur le chef
d'institution de vouloir bien le faire venir.

M. DOGUIN.--Pre Frimousse, amenez-moi Oursinet.

Le portier s'empressa d'obir, plein d'inquitude pour le payement de sa
note, il ne fut pas longtemps  faire comparatre devant le matre celui
qu'il souponnait dj d'avoir abus de sa bonne foi.

--Savez-vous pourquoi on me demande? demanda Oursinet.

--Comment puis-je savoir? Pour vous donner une sortie de faveur,
peut-tre... Attrape, se dit-il en lui-mme; tu vas avoir une bonne
danse, et moi je te secouerai jusqu' ce que j'aie retrouv mes
trente-cinq francs et vingt-cinq centimes.

Ils entrrent au parloir. Quand Oursinet vit Innocent, il devina ce qui
allait arriver et voulut payer d'audace.

--Monsieur m'a demand? dit-il d'un air patelin.

M. DOGUIN.--Oui, Monsieur Oursinet; nous avons besoin de vous pour
claircir une affaire plus que dsagrable pour| vous.

OURSINET.--Je devine ce que vous allez me dire Monsieur; c'est le pre
Frimousse qui rclam trente-cinq francs de Gargilier.

LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes. Monsieur.

OURSINET--Et Gargilier ne veut pas les payer?

INNOCENT.--Pourquoi payerais-je ce que je ne dois pas? Toi qui a pris
tout cela chez le pre Frimousse, tu sais bien que je ne t'en ai jamais
charg et que c'est toi-mme qui as tout mang, si tu les as pris.

Oursinet sourit, et ne rpondit pas.

M. DOGUIN.--Rpondez nettement Oursinet Avez-vous pris pour le compte,
de Gargilier les objets ports sur la note du pre Frimousse?

OURSINET.--Sans vouloir examiner la note, ce qui est inutile vu la
probit reconnue du pre Frimousse, je puis rpondre trs nettement,
oui.

M. DOGUIN.--Et pourquoi avez-vous pris au nom de Gargilier ce qui tait
pour vous, pour satisfaire votre gourmandise?

OURSINET.--Je n'ai rien pris pour moi. Monsieur. J'ai tout pris pour
Gargilier.

M. DOGUIN.--Oui, mais pour le dvorer comme un glouton et sans lui en
parler.

OURSINET.--Pardon, Monsieur, c'est Gargilier qui recevait et qui
mangeait tout.

--Menteur! s'cria Innocent en bondissant de dessus sa chaise. Je ne
t'ai seulement pas vu pendant que j'tais  l'infirmerie, et le reste du
temps je ne t'ai pas dit trois paroles.

OURSINET.--Ecoute, Gargilier, le pre Frimousse ne t'oblige pas  payer
tout de suite; il sait bien que nous autres lves nous n'avons pas
toujours trente-cinq francs sous la main...

LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes, Monsieur.

OURSINET.--Et je suis fch qu'il t'ait rclam cette somme devant tout
le monde; je comprends que tu ne veuilles pas, l'avouer, Laissez-nous,
pre Frimousse, ajouta-t-il tout bas, j'arrangerai cela.

--Tu es un calomniateur, un menteur et un voleur! s'cria Innocent
hors de lui. Restez, restez, pre Frimousse; je prie, M. le chef
d'institution de s'informer auprs de l'infirmire et auprs de
mes camarades si on m'a vu manger ou distribuer une seule fois des
friandises; et si, au contraire, nous ne nous sommes pas tonns de voir
Oursinet revenir de chez le portier les mains et la bouche pleines 
chaque rcration. Au reste, je dclare  Monsieur le chef d'institution
que si le mensonge et la dloyaut d'Oursinet ne sont pas prouvs, je
suis prt  tout payer, quoique je ne le doive pas, parce que je ne veux
pas que le pauvre pre Frimousse perde  cause de moi une somme aussi
considrable.

--Vous tes un brave garon. Monsieur, s'cria le portier. Si c'est M.
Oursinet qui a voulu nous attraper vous et moi, il faudra bien qu'il me
paye, car je m'adresserai  ses parents.

--C'est moi qui me charge de dbrouiller vtre affaire, pre Frimousse,
dit le matre; mais  l'avenir je vous dfends expressment de faire
crdit,  aucun des lves. Je vais m'occuper de l'enqute, Monsieur
Gargilier; dans un quart d'heure je vous en rendrai compte. Attendez-moi
tous ici.

Le matre sortit, laissant dans l'anxit les acteurs de la scne.
Innocent avait peur que les lves, par haine contre lui, ne rendissent
de faux tmoignages. Oursinet tremblait que les lves, n'tant pas
prvenus, ne disent l'exacte vrit, et que sa culpabilit ne ft par
l clairement dmontre. Le pre Frimousse s'inquitait encore de ses
trente-cinq francs vingt-cinq centimes, dont les parents d'Oursinet
pouvaient refuser le paiement. Prudence se dsolait de voir son jeune
matre faussement accus. Simplicie s'ennuyait d'tre retenue si
longtemps, au parloir. Cozrgbrlewski contenait difficilement sa colre
contre le calomniateur, qu'il aurait volontiers mis en pices, et contre
le portier insolent qui osait souponner la vracit d'Innocent. Ses
yeux exprimaient une telle fureur, que le pre Frimousse et Oursinet
s'loignrent par instinct jusqu'au coin le plus recul du parloir. Le
matre ne tarda pas  rentrer. Il tait'grave et svre.

--Monsieur Gargilier, approchez.

Innocent vint se placer devant lui, le regard calme, le front haut.

--Monsieur Oursinet, venez. Monsieur, venez donc.

Oursinet s'approche lentement la tte incline, les yeux  demi baisss.

Coz fait quelques pas; ses yeux lancent des clairs.

--Monsieur Gargilier, votre innocence est parfaitement reconnue. Il m'a
t dmontr que Flix Oursinet s'est servi de votre nom pour, dvorer
des masses de friandises, et que vous ne devez rien au pre Frimousses.

Coz se retire au fond de la chambre.

--Monsieur Oursinet, il m'est prouv que vous tes un menteur, un
voleur, un lche calomniateur; que votre prsence est une humiliation
pour vos camarades et une honte pour ma maison; en consquence, je vais
vous faire conduire au cachot et je vais faire prvenir vos parents afin
qu'ils viennent vous chercher ds ce soir.

Coz se frotte les mains.

--Grce! grce! Monsieur, s'cria Oursinet tombant  genoux. Ne
dites rien  mes parents, je vous en supplie, ils me battront, ils
m'enfermeront...

--Lche! dit le matre avec indignation, vous tremblez devant la
punition que vous avez si bien mrite, et vous n'avez pas craint de
faire passer Gargilier pour un gourmand, un menteur, un trompeur. Votre
terreur ne m'inspire aucune piti.

--Dgotant! dgotant! dit Coz  mi-voix.

--Pre Frimousse, menez Oursinet au cachot de la petite cour. Vous lui
porterez du pain et de l'eau pour son dner.

Le pre Frimousse saisit Oursinet par le collet, et, malgr sa
rsistance, il le mena au cachot dsign, sombre rduit  peine clair
par une lucarne, n'ayant pour meubles qu'un lit de planches avec une
couverture, une table, une chaise et la vaisselle strictement ncessaire
pour une si triste demeure.

--Madame, dit le matre  Prudence, j'ai crit il y a peu de jours  M.
Gargilier pour l'engager  retirer son fils de chez moi; sa position
n'est plus tenable, les lves l'ayant pris en grippe. Malgr la
plus grande surveillance, il est impossible d'empcher des scnes
dplorables, comme celles dont il vous a sans doute rendu compte. Je
crois dangereux pour lui de prolonger son sjour dans ma maison, et je
vous demande, dans son intrt, de le retirer le plus tt possible. La
scne d'aujourd'hui va s'bruiter, va tre interprte mchamment pour
lui par ses camarades, et il pourrait y avoir encore quelque complot qui
claterait un de ces jours.

--Je l'emmnerai tout de suite, Monsieur, tout de suite, s'empressa de
rpondre Prudence, terrifie.

--Oh! ce n'est pas press  ce point, reprit le matre en souriant; il
sera temps demain; d'ici l, je ferai prparer son paquet.

--Oui, j'aime mieux ne partir que demain, dit Innocent, parce
qu'aujourd'hui nous devons, aller  l'cole de natation; cela m'amusera
et me fera du bien.

--A demain donc, mon pauvre petit matre; prenez bien garde  vos
mchants camarades. Coz et moi, nous viendrons vous prendre demain, 
l'heure que vous voudrez.

--A midi, avant la rcration, dit Innocent.

--C'est bien;  midi nous serons ici.

Et l'on se spara,



XXII

LE BAIN

A quatre heures, les lves devaient aller au bain; la saison tait un
peu avance, mais il faisait encore trs chaud, et c'tait toujours une
grande joie quand on y allait: d'abord c'tait du nouveau, ensuite il y
avait une grande heure d'tude de moins. Innocent avait dsir se donner
ce dernier petit plaisir, et chacun sait que les plaisirs sont rares
en pension. On arriva aux bains; on assigna des cabinets aux lves
rpartis par groupes. Innocent se trouva avec trois ennemis et quatre
amis, de sorte qu'il se crut bien protg. Oh se dshabilla, on revtit
le caleon, chacun accrocha ses vtements au clou dsign, et on se
lana dans l'immense bassin. Innocent savait un peu nager, de sorte
qu'il se dirigea vers la partie profonde du bassin; plusieurs lves de
sa classe s'y trouvaient.

--Une passade  Gargilier! dit l'un d'eux.

--Hop! Il appuya ses mains sur la tte d'Innocent et le fit aller au
fond.

--Une passade  Gargilier! dit le second en le voyant revenir sur l'eau.

--Une passade  Gargilier! dit un troisime.

Innocent s'enfonait, se dbattait, revenait sur l'eau cherchait 
reprendre a respiration, replongeait de nouveau,  la quatrime
passade, il tait haletant, il touffait; il faisait des efforts inous
pour pousser un cri, un seul, esprant tre entendu par ses amis,
mais on ne lui en donnait pas le temps. Les petits malheureux, qui ne
voyaient pas le danger de ces passades multiplies, ne cessaient de
le faire plonger et replonger; son air de dtresse, ses mouvements
convulsifs les amusaient au lieu de les toucher. Enfin,  une dernire
passade, Innocent ne revint plus sur l'eau; il flottait au fond, ayant
perdu connaissance. A ce moment les grands lves arrivaient; Paul
sentit un corps que ses pieds repoussaient; il plongea et retira le
pauvre Innocent les yeux ferms, les mains crispes.

--Au secours! cria-t-il; au secours! Gargilier est noy!

Vingt lves et les matres arrivrent, prs de Paul et l'aidrent 
ramener sur le plancher le corps d'Innocent. On le porta dans la cabine
des noys, o les secours en usage lui fuient prodigus: frictions,
cendres chaudes, etc. Ce ne fut qu'aprs une demi-heure des soins les
plus assidus qu'il donna quelques signes de vie; bientt il ouvrit les
yeux, mais les referma aussitt. Le mdecin qui prsidait au sauvetage
le saigna au bras; le sang coula, donc il vivait et il tait sauv. Le
chef de pension, qu'on avait t prvenir et qui venait d'arriver, passa
de l'inquitude  la joie; il ne tarda pas  voir Innocent revenir tout
 fait  la vie, parler et vouloir se lever. Le matre le fit envelopper
dans des couvertures et emporter dans une voiture qui l'attendait. Ce
fut encore  l'infirmerie qu'on le dposa en rentrant  la pension.
Innocent songea avec bonheur que c'tait sa dernire nuit  passer dans
cette maison qu'il avait tant dsir habiter, et qui avait t pour lui
un lieu de torture et de misre.

Il remercia Dieu de l'avoir sauv de ce dernier danger, et, en
tmoignage de sa reconnaissance, il rsolut de rendre le bien pour le
mal et de ne nommer aucun des lves qu'il avait parfaitement reconnus,
et qui avaient manqu le faire prir. Cette rsolution lui cota
beaucoup, mais il n'y faillit pas, et quand le chef d'institution et
le matre d'tude vinrent le lendemain savoir de ses nouvelles et
le questionner sur accident dont il avait t victime, il rpondit
vaguement qu'il avait perdu connaissance sans savoir comment.

LE MATRE.--Mais de plus jeunes lves ont dit depuis avoir vu vos
camarades vous donner des passades, et les recommencer ds que vous
reveniez sur l'eau.

INNOCENT.--C'est possible; quand on est dans l'eau on n'a pas le
sentiment bien clair de ce qui se passe; j'ai enfonc, j'touffais, et
puis je me suis vanoui.

LE MATRE.--Mais vous avez d reconnatre ceux qui vous entouraient
quand vous avez enfonc.

INNOCENT.--Je n'ai regard personne; je m'amusait  nager et je ne
faisais pas attentions aux autres.

LE MATRE.--Je vois que vous ne voulez nommer personne; c'est bien
gnreux  vous vis--vis de ces mauvais garnements.

Innocent ne rpondit pas; il remerciait le bon Dieu de lui avoir donn
le courage de cette gnrosit. Le matre le quitta en lui serrant la
main.

Il avait pass une assez bonne nuit; il allait bien, de sorte que le
mdecin lui permit de se lever, de djeuner et de se prparer  quitter
la maison. Quand Prudence et Coz arrivrent. Innocent leur raconta
l'accident de la veille; Prudence faillit tomber  la renverse de
frayeur et de chagrin. Elle alla toute tremblante rgler ses comptes
avec le matre qui lui tmoigna sa satisfaction de voir emmener
Innocent.

--J'tais dsol, dit-il, de ne pas vous l'avoir laiss emmener hier,
quand je l'ai vu encore une fois victime de la mchancet de ses
camarades. Le voil de nouveau hors d'affaire; gardez-le  la maison,
croyez-moi, et ne le laissez plus remettre en pension ni au collge; il
y sera toujours le jouet des autres.

Coz avait mis les effets d'Innocent dans la voiture; Prudence y monta
avec son jeune matre; Coz prit sa place accoutume sur le sige, et,
quelques minutes aprs, de Roubier avait un hte de plus.



XXIII

VISITE IMPRVUE

Simplicie tait reste seule  la maison; elle prparait l'appartement
pour la rception de son frre, dont elle attendait le retour avec
impatience. Des pas se firent entendre sur l'escalier.

C'est Innocent, je reconnais son pas, dit Simplicie en courant
joyeusement ouvrir la porte. C'est toi. Innocent! Ah!

Et Simplicie, terrifie, repoussa la porte et alla se cacher dans le
lavoir.

La porte ne tarda pas  se rouvrir; les mmes pas se firent entendre
dans l'appartement, mais plus prcipits; Simplicie entendait aller,
venir, chercher, fureter. Plus morte que vive, elle se gardait bien de
bouger, car, en courant au-devant d'Innocent, elle avait vu apparatre
sa tante, accompagne de Boginski.

MADAME BONBECK--O diable a-t-elle pass? Cherchez donc, Boginski. Vous
tes l comme un bonhomme de pltre; regardez partout, ouvrez tout.

BOGINSKI.--Je vois rien, Mme.

MADAME BONBECK.--Voyez dans ce cabinet; c'est un sale lavoir, elle y est
peut-tre.

Boginski entra, aperut Simplicie blotti dans un coin; elle joignait les
mains d'un air suppliant pour qu'il ne la dnont pas, Boginski, qui
tait bon garon et qui, savait combien elle serait malheureuse si sa
tante la reprenait, fit un petit signe rassurant  Simplicie, eut l'air
de chercher partout, remua les marmites, les casseroles; il mit une
marmite sur la tte de Simplicie, un balai devant ses jambes, il
accrocha un torchon  la marmite.

--Rien, dit-il, personne; c'est tonnant!

Et il sortit du lavoir. Mme Bonbeck le regarda et, le menaant du doigt:

--Je crois que tu me trompes, mon garon; laisse-moi y aller voir
moi-mme.

Elle entra, regarda partout ne vit rien, sortit et allait partir, quand
un bruit retentissant la fit rentrer dans le cabinet, ou elle aperut
par terre Simplicie, que la peur et l'motion veinaient de faire tomber
en faiblesse; la marmite avait dgringol, le balai avait roul, et
Simplicie apparut aux yeux courroucs de sa tante.

--Je suis donc un diable, un Satan! Est-ce ainsi qu'on se comporte
envers sa tante? Allons, sors de l, je te pardonne; mets ton chapeau et
viens avec moi.

--Non, non, je ne veux pas, Boginski, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi,
ne me laissez pas emmener! gardez-moi jusqu' l'arrive de Prudence et
de Coz, qui sont alls chercher Innocent.

Mme Bonbeck s'lana vers sa nice pour la saisir et l'emmener de force;
mais, Boginski se plaa devant Simplicie.

--Non; non, Mme Bonbeck, moi pas laisser prendre par force pauvre
enfant. Pas bien, a, pas bien.

--Drle, cria Mme Bonbeck, misrable ingrat!

Et, se jetant sur Boginski, elle voulut passer; il la repoussa
doucement; elle l'accabla d'injures, de coups; il supporta tout et ne
bougea pas d'une semelle.

--Pas bien, Mme Bonbeck, pas bien. Battre moi, a fait rien, moi pas
faire mal; mais battre enfant, c'est mauvais. Pauvre petite! elle a
peur; veut pas venir, veut rester; faut la laisser.

--Animal! dit Mme Bonbeck en s'loignant, je te croyais plus plat.
J'aime mieux a: je n'aime pas les gens qui me cdent toujours. Vous
avez raison, mon ami, il faut laisser cette pronnelle. Qu'en ferais-je,
au total? Qu'elle aille au diable! a m'est parfaitement gal.

Mme Bonbeck regarda Simplicie avec ddain, et, tournant les talons, elle
marcha vers la porte d'entre.

--Ouvrez, dit-elle  Boginski.

Boginski ouvrit et attendit pour la laisser passer.

Passez donc, puisque vous tes l, continua-t-elle.

Boginski passa. Il n'eut pas plus tt franchi le seuil, que Mme Bonbeck
poussa la porte avec violence, mit le verrou et se retourna vers
Simplicie d'un air de triomphe:

--Te voil prise, ma fille; pas moyen d'chapper  la vieille tante. Ce
que je veux, je le veux bien! Sera bien fin celui qui m'attrapera...
Vas-tu finir ton train, toi, Polonais? cria-t-elle  Boginski, qui
frappait  la porte. Oui, oui, tambourine, mon garon, dmne-toi. Ah!
Ah! ah! je les tiens  prsent!

Boginski criait, appelait, frappait; Mme Bonbeck riait, jurait et se
frottait les mains. La malheureuse Simplicie, consterne, ple comme une
morte, tremblant de tous ses membres, n'osait ni rpondre aux cris de
Boginski ni faire un mouvement. Mme Bonbeck la regardait avec un rire
moqueur; elle se plaa devant elle, les bras croiss; Simplicie recula
jusqu'au mur, sa tante la suivit jusqu' ce que ses bras, qu'elle tenait
toujours croiss, touchassent  la poitrine de Simplicie.

--N'aie pas peur, je ne te battrai pas (ses yeux lanaient des clairs).
Je ne suis pas en colre; je yeux seulement te faire voir que je ne me
laisse pas jouer comme un enfant, que Boginski ne peut m'empcher de
faire ce que je veux, et que s'il me plat de t'emmener, je t'emmnerai.

Simplicie poussa un cri, auquel rpondit un cri sauvage: elle reconnut
la voix de Coz.

--Au secours! au secours! cria-t-elle. Coz, sauvez-moi!

Mme Bonbeck la saisit dans ses bras vigoureux malgr son ge, la poussa
dans la seconde chambre, dont elle verrouilla la porte, ouvrit une porte
qui donnait sur un petit perron, et, voyant qu'il n'y avait personne
dans la cour, elle empoigna Simplicie, sauta les trois marches du
perron, la tenant toujours et l'entranant aprs elle, et courut  la
voiture qui l'avait amene; elle y poussa Simplicie, y monta elle-mme,
et ordonna au cocher de retourner rue Godot, 15. Le cacher partit,
et Simplicie se trouva encore une fois au pouvoir de sa tante. Son
dsespoir fut terrible; son imagination lui reprsenta les scnes les
plus affreuses; elle sanglotait, et se tordait les bras.

--Simplette, dit Mme Bonbeck d'une voix radoucie, je t'ai cherche
partout le lendemain de la scne o je t'avais battue; je ne t'ai
pas trouve puisque tu t'tais sauve. Boginski et moi, nous t'avons
cherche  la pension o l'on ne t'avait pas vue, chez Mme de Roubier,
o l'on n'a jamais voulu me laisser entrer, malgr tout ce que j'ai pu
faire, j'ai t fche de ta fuite; j'ai craint de te laisser sans autre
protection qu'une sotte Bretonne et un rustre Polonais. J'ai vu en
retournant  la pension, il y a une demi-heure, descendre de voiture
Prude et Coz; je suis accourue ici, te sachant seule; je t'ai demande
poliment au concierge, il m'a indiqu ta porte et c'est toi qui m'as
ouverte Maintenant, coute-moi: je ne veux pas que tu restes  la charge
de Mme de Roubier; je suis ta tante, et c'est chez moi que tu dois
demeurer et tu y viendras, et tu vivras seule avec moi; je ne veux pas
de Prude, qui te gte et qui te laisse faire des sottises. Je ne veux
pas de Coz, qui a aid  ta fuite, et je ne veux, pas d'Innocent, qui
est un sot. Je te promnerai moi-mme, je te ferai travailler...

--Et moi, je me tuerai si papa me laisse chez vous!

--Ta, ta, ta! on ne se tue pas pour si peu de chose; mais nous voil
arrives; descends et monte l'escalier pendant que Je paye le cocher.

Mme Bonbeck, qui avait t si fine avec Boginski, le fut moins avec
Simplicie; celle-ci ne fut pas plus tt descendue de voiture, qu'elle
partit comme une flche et courut vers le boulevard; Mme Bonbeck,
bahie, appela d'abord, voulut courir ensuite, mais le cocher l'arrta.

--Mon argent, s'il vous plat, bourgeoise.

--Je vous payerai tout  l'heure, mon ami...

--Du tout, du tout! Je connais ces rubriques! On se fait voiturer, puis
on s'arrange pour disparatre sans payer.

--Malheureux! tu vas me faire perdre ma nice? la voil qui tourne sur
le boulevard?

--Eh bien! il n'y a pas de mal; elle n'avait pas dj l'air si joyeux
quand vous l'avez jete dans ma voiture comme un paquet de linge sale.

--Misrable! je te dis...

--Il n'y a pas d'injures qui tiennent! Vous avez la langue bien pendue,
mais je n'coute pas tout a, moi. Il me faut mes deux francs pour
l'heure, et je ne vous lche pas que vous ne me les ayez verss dans la
main que voici.

Et le cocher, maintenant fortement le bras de Mme Bonbeck, lui
prsentait la main reste libre.

Mme Bonbeck jura, tapa des pieds, mais paya. Il tait trop tard pour
courir aprs Simplicie; elle rentra de fort mauvaise humeur, s'en
prenant  tout le monde de sa msaventure, et se promettant de faire
repentir Boginski de la part qu'il y avait prise.



XXIV

RETOUR DE PRUDENCE ET DE COZ

Pendant que Simplicie se trouvait au pouvoir de Mme Bonbeck, Coz et
Prudence, informs par Boginski de ce qui s'tait pass, employaient
leurs efforts runis pour briser la porte on faire sauter la serrure
afin de dlivrer Simplicie, dont ils avaient entendu le cri de dtresse.
Prudence courut chercher du renfort; elle ne trouva que le concierge,
qui monta prcipitamment avec une seconde clef de l'appartement. La clef
tourna, mais le verrou tait mis; comment l'ouvrir? Coz, dsespr,
donna un si vigoureux coup d'paule que la porte tomba: toute la ferrure
s'tait brise; ils se prcipitrent dans l'appartement, personne; ils
ouvrirent la porte de la chambre  coucher personne encore; mais
la porte du perron, reste ouverte, leur apprit l'enlvement de la
malheureuse Simplifie.

Tous restrent consterns,

--Je cours, dit enfin Boginski; Mme Bonbeck emport pauvre Mam'selle,
moi la rapporter.

Prudence pleurait. Innocent se dsolait; Coz restait pensif, les bras
croiss, la tte baisse.

--Mme Prude, dit-il d'un air rsolu, moi vous aider. Moi courir chez
Bonbeck, moi demander Mam'selle; si Bonbeck pas vouloir donner, moi tout
casser, ouvrir portes, arracher Mam'selle et amener ici.

PRUDENCE.--C'est impossible, mon pauvre Coz; Mme Bonbeck porterait
plainte contre vous, et comme Polonais, vous seriez condamn et puis
chass hors de France.

COZ.--Moi pas vouloir quitter France; moi rester chez papa de Mam'selle
et M. Nocent. Alors, moi quoi faire pour aider?

PRUDENCE.--Attendons le retour de Boginski; peut-tre nous la
ramnera-t-il.

COZ.--Et si pas ramener?

PRUDENCE.--Alors j'crirai  M. Gargilier pour qu'il vienne tirer ma
pauvre petite matresse des griffes de cette femme abominable, et nous
retournerons tous  Gargilier.

COZ.--Dieu soit bni quand tre  Gargilier!

Coz se rsigna  attendre; Prudence le chargea d'avoir soin d'Innocent
pendant qu'elle irait informer Mme de Roubier de ce qui venait
d'arriver, et lui demander conseil sur ce qu'il y avait  faire pour
ravoir Simplicie.

Boginski courait  la rue de Godot, pendant que Simplicie courait  la
rue de Grenelle. Elle avait souvent parcouru la distance qui la sparait
de Mlles de Roubier; elle s'tait promene plusieurs fois aux Tuileries,
de sorte qu'elle trouva facilement son chemin; elle traversait les
Tuileries comme une flche, lorsqu'elle se sentit arrte; un sergent
de ville l'avait saisie par le bras: il la prenait pour une voleuse qui
s'chappait.

--O courez-vous donc si vite, la belle? On dirait, que vous avez cent
diables  vos trousses.

--Oh! laissez-moi, laissez-moi! elle va venir, elle va me reprendre;
elle me battra, me tuera, dit Simplicie avec dtresse.

--Qui cela, elle? dit le sergent de ville surpris.

--Elle, ma tante! Oh! je vous en prie, laissez-moi. Si elle m'attrape,
je suis perdue.

--Au contraire, la belle, vous tes retrouve.

--Au secours! laissez-moi; je veux voir ma bonne.

--O est-elle votre bonne? Pourquoi vous tes-vous sauve?

--Je ne me suis pas sauve, c'est ma tante qui ma vole; ma bonne, est
chez Mme de Roubier.

--Mme de Roubier? Dans la rue de Grenelle?

--Oui, oui, 91: c'est l o je demeure, o je veux aller.

--Tiens! c'est singulier, dit le sergent de ville  mi-voix elle n'a
pourtant pas mine d'appartenir  une bonne maison cette petite.

Il ne savait trop s'il devait la laisser aller ou la retenir, lorsque
Simplicie poussa un grand cri, donna une secousse si violente que le
sergent de ville la laissa chapper, et elle reprit sa course avec plus
de vitesse qu'auparavant, criant:

--Au secours! Boginski, ramenez-moi!

Le sergent de ville courut aprs elle de toute la vitesse de ses jambes,
et parvenait  la saisir au moment ou Simplicie tombait haletante et
demi-morte dans les bras de Boginski.

La foule, qui s'tait amasse autour d'eux pendant le premier
interrogatoire du sergent de ville, et qui courait avec lui pour
assister  la fin de cette scne trange, se rassembla plus compacte,
et couta avec, intrt les explications de Boginski et les paroles
entrecoupes, les exclamations joyeuses de la pauvre Simplicie.

--Pauvre Mam'selle! dit Boginski quand elle fut un peu remise de son
motion, Mme Prude l-bas, attendre dsole. Nous croire Mam'selle
chez Mme Bonbeck; moi courir pour arracher pauvre Mam'selle. Comment
Mam'selle ici?

--Je me suis sauve pendant que ma tante payait le cocher, et j'ai
couru, couru si vite, que j'touffais. C'est que j'avais si peur de la
voir arriver!

Le sergent de ville se retira et fit faire place  Simplicie et 
Boginski, qui se dirigrent vers le pont Royal et la rue du Bac.
Boginski rentra triomphant dans le petit appartement o l'attendaient
tristement Prudence, Innocent et Coz. Le retour de Simplicie fut
accueilli par des cris de joies; Prudence l'embrassa  l'touffer;
Innocent lui tmoigna plus d'affection qu'il ne l'avait jamais fait.
Coz, en la voyant, fit un bond de joie, la saisit dans ses bras et la
porta dans ceux de Prudence. On envoya Boginski prvenir Mme de Roubier
de l'heureux retour de Simplicie. Prudence voulut fter cet agrable
vnement par un bon repas; elle leur servit  dner un gteau
excellent, surmont d'une crme vanille et entoure d'une muraille de
fruits confits; elle y ajouta une bouteille de frontignan-muscat pour
clbrer la rentre en famille d'Innocent et le retour de Simplicie. Ils
invitrent Boginski  dner; celui-ci prit sa large part du festin, puis
il retourna chez Mme Bonbeck.

Il ne restait qu' prparer le coucher d'Innocent; Coz lui donna son lit
qu'il transporta dans la premire pice faisant salon.

--Et vous, o coucherez-vous, Coz? lui demanda Prudence.

--Moi coucher par terre; moi habitu, moi dormir partout.

--Mais vous aurez froid?

--Moi rouler dans manteau; pas froid, pas mauvais, trs bon.

Il fit comme il l'avait dit, et il dormit si bien, qu'il ronfla plus
fort que jamais.

Trois jours se passrent encore et l'on ne recevait aucune rponse ni de
M. ni de Mme Gargilier. Prudence s'inquitait de ce silence; Innocent
et Simplicie s'ennuyaient; Coz tait triste: il craignait qu'on ne le
laisst  Paris; il redoublait de soins et d'activit pour se faire
accepter. Prudence l'levait aux nues; Simplicie et Innocent ne
pouvaient plus s'en passer et lui donnaient toutes les assurances
possibles de son engagement chez leur pre.

Le quatrime Jour de l'arrive d'Innocent, le facteur entra:

--Une lettre pour Mme Prudence, trente centimes.

Prudence paya, ouvrit la lettre; elle tait de M. Gargilier. Les enfants
taient aussi impatients que Prudence de savoir ic contenu de la lettre.

--Lis tout haut, je t'en prie, s'crirent-ils. Prudence tut ce qui
suit:

Ma chre Prudence,

Ma femme et moi, nous avons t passer dix jours chez mon frre, et
hier,  notre retour, nous avons trouv les lettres des enfants, la
vtre et celle du matre de pension. Ne perdez pas un jour, pas une
heure, pas une minute pour retirer notre pauvre Innocent de cette maison
o l'ont fait entrer son enttement et ma faiblesse. Quant  Simplicie,
Je ne veux pas non plus qu'elle reste chez ma soeur; depuis quinze ans
que nous vivons, ma soeur  Paris, moi  la campagne, il parat que
son humeur violente a fait des progrs dplorables. J'accorde donc 
Simplicie comme  Innocent le pardon de leur conduite absurde, et je les
attends avec une impatience gal  la leur. Je n'aurais jamais consenti
 la sparation qu'ils dsiraient si ardemment si j'avais pu deviner les
peines et les souffrances qui en rsulteraient pour eux et pour vous ma
pauvre Prudence, si dvoue, si attache  mes enfants et  ma maison.
Je voulais partir moi-mme pour les ramener, mais ma femme s'est donn
une entorse en descendant de voiture; elle ne peut pas bouger, et je
reste prs d'elle pour la soigner et la distraire. Arrivez le plus
tt possible et tchez de trouver un homme, sr pour vous accompagner
jusqu' Gargilier. C'est  vous de voir si la personne que Simplicie
nomme dans sa lettre mrite confiance. Adieu, ma bonne Prudence;
embrassez bien tendrement pour nous les chers enfants. Je ne regrette
pas d'avoir cd  leurs dsirs, puisque la leon a t bonne et
complte et qu'ils me reviennent meilleurs qu'ils ne sont partis.
Dites-leur que nous leur pardonnons de grand coeur leur sotte quipe,
et remerciez Mme de Roubier de l'hospitalit qu'elle a bien voulu
accorder  ma pauvre petite folle Simplicie. Je vous embrasse, ma bonne
Prudence, avec tout rattachement que vous mritez si bien. J'cris  ma
soeur pour la prvenir de ma dtermination.

Hugues GARGILIER.

--Quel bonheur! Oh! Prudence, que je suis heureuse! Je reverrai ma
pauvre chre maman et mon pauvre papa!

Et Simplicie fondit en larmes. Innocent partagea sa joie et son
attendrissement. Prudence rayonnait; Coz restait triste et silencieux.

--Eh bien! mon pauvre Coz, qu'avez-vous? Vous n'tes pas content des
bonnes nouvelles que nous donne Monsieur.

--Pourquoi moi content? Moi voir partir et moi aimer vous tous! Moi
rester seul, triste! triste! et personne pour consoler pauvre Coz...

--Mon pauvre ami, mais vous n'avez donc pas entendu que Monsieur me dit
que si l'homme indiqu par Mam'selle Simplicie mrite confiance, il
nous ramnera; cet homme, c'est vous! C'est vous qui nous ramnerez 
Gargilier.

--Moi confiance? moi ramener? moi rester? moi pas quitter? Merci Madame
Prude! merci Mam'selle! merci Monsieur!

Et en disant ces mots, Coz riait, tournait comme un toton, touffait
Prudence, secouait les bras de Simplicie, crasait les mains d'Innocent;
il tait fou de joie; il demandait  partir tout de suite, de peur qu'on
ne changet d'avis. Prudence eut quelque peine  lui faire comprendre
qu'il fallait attendre au lendemain.

--Il nous faut le temps de faire nos paquets, dit-elle.

--Moi faire tout en une heure, rpondit Coz.

PRUDENCE.--Il faut faire nos adieux  Mme de Roubier, la remercier de
ses bonts.

COZ.--Cela pas long; moi dire pour vous.

PRUDENCE.--Non, ce ne serait pas poli; nous devons aller nous-mmes et 
une heure convenable de l'aprs-midi. Et puis, il faut que nous menions
les enfants dire adieu  leur tante.

--Ah! s'crirent les enfants avec effroi, je ne veux pas y aller! j'ai
trop peur.

PRUDENCE.--Avec moi et Coz, il n y aura aucun danger.

SIMPLICIE.--Mais si elle m'enferme comme l'autre jour?

PRUDENCE.--Elle ne le peut plus, maintenant que votre papa vous
redemande et qu'il le lui a crit.

SIMPLICIE.--Mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible visite! C'est
heureusement notre dernire corve  Paris.

Prudence, aide de Coz et des enfants emballa tous leurs effets; ceux
de Coz ne prirent pas beaucoup de place, il n'avait emport de chez Mme
Bonbeck qu'un peu de linge qu'il avait achet avec les trente sous qui
lui donnait chaque jour le gouvernement, et une paire de chaussures; du
reste, il ne possdait que les habits dont il tait vtu.

Aprs le djeuner de midi. Prudence mena les enfanta chez Mme de
Roubier, qui leur dit des choses fort aimables, et approuva beaucoup le
changement qui s'tait opr en eux.

--Je vous assure, Simplicie, dit-elle, que je ne vous ferais plus
aujourd'hui les reproches que je vous ai adresss il y a quinze jours;
vous vous tes corrige de vos dfauts, et je suis sre que lorsque
nous vous reverrons  la campagne l'anne prochaine, vous serez aussi
gentille, simple et bonne et aimable que vous l'tiez peu jadis. Il
en est de mme pour Innocent: ses malheurs au pensionnat ont servi
 l'amliorer sensiblement. Adieu donc, mes enfants, au revoir  la
campagne. Adieu, Prudence; vous n'avez rien  gagner, vous; vous tes
aussi bonne et aussi dvoue qu'il est possible de l'tre.

--Madame est mille fois trop bonne, rpondit Prudence, en faisant une
profonde rvrence, et trs flatte des loges adresss par Mme de
Roubier  ses jenes matres et  elle-mme.

--Moi saluer bonne Madame, remercier bonne Madame, dit Coz, qui tait
entr inaperu.

Mme de Roubier sourit et tendit la main  ce brave garon, dont elle
avait entendu faire un grand loge par les domestiques. Coz, enchante
crut bien faire de serrer la main qu'elle lui prsentait, et avec une
telle force de reconnaissance, que Mme de Roubier poussa un cri, et,
secouant sa main:

--Quelle vigueur de poignet, mon brave garon! dit-elle en riant. Un peu
plus, vous me broyiez les os.

Prudence fit signe  Coz de s'loigner, ce qu'il fit avec une
promptitude qui tmoignait de son obissance aux ordres de Prudence.

Aprs la visite  Mme et  Mlles de Roubier, Prudence et Coz menrent
les enfants chez Mme Bonbeck, qu'ils trouvrent fort mcontente de la
fuite de Simplicie et de la lettre qu'elle venait de recevoir de son
frre. Elle reut les enfants en colre, moiti riant; elle dit  Coz
qu'il tait un ingrat de l'avoir quitte.

--Pardon Mme Bonbeck; moi pas vouloir fcher; mais moi aimer pauvre
Mam'selle et bonne Mme Prude; moi triste quand voir battre pauvre
Mam'selle et colre quand Mme Bonbeck battre Prude. Elles besoin de
Coz, vous pas besoin: Vous avoir Boginski, plus savant que Coz; moi, en
Pologne domestique; lui, intendant.

--Ne me parlez pas de ce diable de Boginski, Je n'en peux plus rien
faire; il me met en colre dix fois par jour; je lui donne des tapes,
des coups d'archet, c'est comme si je chantais. Il me dit de son air
calme et imbcile. Mme Bonbeck bonne pour Boginski; moi laisser battre
si fait plaisir! comme si cela pouvait m'amuser de battre une pareille
bche! Et ne voil-t-il pas qu'hier il refuse de jouer du violon! Il
se couche, il prtend qu'il a mal  la tte. Aujourd'hui je ne l'ai
seulement pas vu! Allez donc voir, Coz, ce que fait cet imbcile; il n'a
pas djeun.

Coz alla voir et ne tarda pas  revenir, disant que son ami tait
malade, qu'il avait la fivre et mal  la tte. Mme Bonbeck s'inquita,
s'alarma, envoya chercher le mdecin, s'tablit prs de son lit et le
soigna jour et nuit pendant une semaine entire. Coz tait parti avec
Prudence et les enfants, le reste de la journe leur parut d'une
longueur insupportable. Le lendemain,  neuf heures, aprs avoir
djeun, Coz alla chercher une voiture, et tous y montrent, le coeur
plein de joie,



XXV

CONCLUSION

Nos quatre voyageurs, heureux et radieux prirent leurs places et
s'installrent dans un wagon: aucun incident fcheux ne contraria leur
bonheur; leurs compagnons de route ne disaient rien et ne les gnaient
pas. Prudence, toujours digne de son nom, avait emport abondance de
provisions; la joie, au lieu de leur ter l'apptit, le dveloppa si
bien, que le panier  ventre rebondi se trouva vide en arrivant. Du
chemin de ils passrent  la diligence; cette fois, ni Mme Courtemiche
ni Polonais ne l'encombraient, et on descendit sans autre aventure  la
ville o les attendait la voiture de M. Gargilier. Innocent et Simplicie
manqurent de sauter au cou du cocher, tant ils furent heureux de revoir
un visage ami. Prudence l'embrassa sur les deux joues.

--Bonjour, mon cousin.

--Bonjour, ma cousine.

En Bretagne comme en Normandie, on est cousin et cousine  trois lieues
 la ronde, vu que les parents ne se perdent jamais et que vingt
gnrations ne dtruisent pas le lien primitif du vingtime anctre.

Germain, le cocher, ayant Coz  sa gauche sur le sige partit au grand
trot; les chevaux s'animrent, Germain perdit la tte lcha les guides;
les chevaux s'emportrent, allrent comme le vent et auraient jet la
voiture dans un foss de vingt pieds de profondeur, si Coz n'et saisi
les rnes, n'eut maintenu et calm les chevaux et ne les et remis au
trot raisonnable de bons normands.

Prudence et les enfants n'avaient pas perdu une si belle occasion pour
crier et appeler au secours.

--Vous pas crier, disait Coz; chevaux s'effrayer, courir plus vite.

Quand les chevaux ralentirent leur marche, les cris cessrent de se
faire entendre. Coz se retourna,

--Vous voyez, pas danger; Coz sait conduire chevaux; cocher pas bien
tenir; laisser aller trop fort mauvais; chevaux toujours faut tenir.

Il voulut rendre Les rnes au cocher mais celui-ci refusa

--Je n'aime pas ces chevaux, dit-il, ils sont trop vifs, ils courent
trop fort. Monsieur vient de les acheter; il fera bien de les revendre.

--Non, pas revendre; chevaux bons, pieds bons; trop bon, tout bon.

--Alors Monsieur prendra un cocher plus habile que moi, car je ne me
charge pas de mener ces btes, qui s'emportent pour un rien.

--Moi mener; pas s'emporter avec Coz; moi tenir eux.

On arriva au petit castel de Gargilier. Innocent et Simplicie se
prcipitrent dans les bras de leur pre, qui les attendait au bas du
perron. Pardon, papa, pardon! disaient-ils tous deux. Que vous tes bon
de nous avoir pardonns, de nous avoir laisss revenir!

Pendant qu'ils couraient embrasser leur maman que son entorse retenait
dans sa chambre, M. Gargilier embrassait Prudence, la questionnait
sur les derniers vnements dont il ignorait les dtails, et faisait
connaissance avec Coz, que Prudence lui prsenta avec, un tel loge,
qu'il comprit tout de suite combien Coz avait d rendre de services
pour tre tellement vant par la sage Prudence. Il le questionna sur sa
position, ses moyens d'existence.

--Moi avoir rien, dit Coz; moi, pauvre Polonais, seul pas heureux. Si
moi rester ici, moi si content, moi faire tout pour Monsieur, Madame, M.
Nocent, Mam'selle et bonne Mme Prude. Moi aimer les trois, et moi pas
vouloir quitter.

MONSIEUR GARGILIER.--Mais, mon pauvre garon, je n'ai pas d'ouvrage 
vous donner ici; je ne peux pas faire de vous un domestique, un ouvrier.

COZ.--Pourquoi? Moi tout savoir: moi domestique chez Monsieur le comte,
moi cocher, moi bcher, faucher, tout faire chez vous.

MONSIEUR GARGILIER.--Je veux bien croire  vos talents, mon garon: mais
vous tes sans doute habitu  gagner beaucoup d'argent, et je n'ai pas
de quoi payer les gens comme font les grands seigneurs.

COZ.--Moi! beaucoup d'argent! Moi demander rien; seulement logement,
nourriture; moi avoir du gouvernement quarante-cinq francs par mois;
c'est assez, c'est trop.

MONSIEUR GARGILIER.--Nous verrons cela, mon ami; Je verrai comment vous
travaillez.

M. Gargilier alla rejoindre ses enfants; il les trouva  genoux prs du
canap de leur mre, lui baisant les mains, et tmoignant leur bonheur
avec une tendresse, dont elle n'avait pas l'habitude et qui la
remplissait de joie.

Quelques jours se passrent dans les mmes sentiments de bonheur; la
campagne apparaissait aux enfants sous un aspect nouveau et charmant Ils
ne comprenaient pas comment ils avaient pu dsirer de quitter la vie
tranquille, heureuse, utile de la campagne, pour l'agitation, les
ennuis, l'isolement de Paris. Ils faisaient de Paris, de la pension, de
la tante Bonbeck, une peinture si affreuse, que M. et Mme Gargilier en
riaient malgr eux. Prudence ne cessait de faire l'loge des Polonais,
surtout de Coz, et dclarait que sans lui ils eussent tous pri dix
fois. Coz travaillait comme un ngre, se mettait  tout, tait partout,
faisait l'ouvrage de trois hommes; jamais M. Gargilier n'avait eu un si
excellent serviteur; il ne tarda pas  le prendre dfinitivement  son
service en qualit de surveillant, cocher, ouvrier, domestique, etc. Coz
tait plus heureux que tous les rois de la terre: il ne manquait  son
bonheur que Boginski dont il n'avait pas de nouvelles. Un jour, le
facteur apporta  M. Gargilier une lettre qu'il lut tout haut  sa femme
et  ses enfants, moiti riant, moiti fch:

Mon frre,

Vos enfants sont des nigauds, surtout Simplette, qui n'a pas voulu
rester avec moi. Votre Prude est une sotte que vous devriez renvoyer
et qui gte vos enfants. Ils ont emmen un de mes Polonais; c'est un
ingrat, je ne le regrette pas. Voil mon imbcile de Boginski qui s'est
avis d'tre malade; il est guri, mais il ne peut pas faire de musique;
le mdecin lui ordonne d'aller passer une quinzaine de jours  la
campagne; comme je ne sais o le faire aller, je l'envoie demain chez
vous, j'ai gard votre sotte fille et sa sotte bonne pendant un mois.
vous pouvez bien me garder mon Polonais pendant quinze jours. Ne manquez
pas de me le renvoyer ds qu'il pourra jouer du violon. Adieu, mon
frre. Dites  Simplette qu'elle est plus bte qu'une oie. Vous avez
bien mal lev vos enfants; si je les avais eus, ils eussent t levs
autrement. Votre soeur,

Ambroisine BONBECK.

SIMPLICIE,--Tiens? ma tante qui envoie Boginski! je vais le dire 
Prudence.

INNOCENT.--Prudence, Boginski arrive ce soir! ma tante l'envoie.

PRUDENCE.--Que je suis contente! Quel plaisir son arrive va faire 
notre bon Coz!... Coz, Coz!... le voil qui passe passe tout juste. Coz!
votre ami Boginski arrive ce soir; Mme Bonbeck nous l'envoie!

--Bonheur! s'cria Coz, merci, Madame Prude, vous bien bonne de dire 
Coz; vous toujours bonne. Moi vous aider  tout prparer pour ami.

Coz et Prudence prparrent une chambre pour Boginski et Coz par ordre
de M. Gargilier, partit avec une carriole peur ramener son ami de la
ville.

Quand Boginski arriva, ni Prudence ni les enfants ne le reconnurent,
tant il tait chang, maigri et pli. Il avait t fort malade; Mme
Bonbeck avait t trs bonne pour lui, mais elle tait si agite, si
remuante, elle parlait tant, elle grondait tellement tout le monde que
le mdecin dclara que le malade mourrait si on ne lui donnait, du repos
en l'envoyant  la campagne; c'tait lui-mme qui avait demand aller
chez M. Gargilier.

Au bout d'un mois, il fallut rpondre  Mme Bonbeck, qui menaait de
venir elle-mme chercher son Polonais. M. Gargilier fit venir Boginski
et lui fit voir la lettre de sa soeur.

--Que dois-je lui rpondre, mon ami? Dsirez-vous nous quitter et
retourner chez ma soeur?

BOGINSKI.--Monsieur, moi dsire ne jamais vous quitter; moi suis trs
heureux ici. Chez Mme Bonbeck, c'est terrible; moi, j'ai t malade de
tristesse et fatigue; si j'y retourne, serai encore malade; la vie est
si terrible chez elle; toujours musique ou colre!

MONSIEUR GARGILIER.--Comme cela, mon ami, vous seriez bien aise de
rester chez moi, prs de mes enfants?

BOGINSKI.--Pas aise, mais heureux, heureux! Oh! Monsieur, si vous
garder moi, pauvre Polonais, jamais je n'oublierai; serai toujours
reconnaissant. J'apprendrai franais bien; je parle dj mieux; dans un
an ce sera bien tout  fait.

MONSIEUR GARGILIER.--Alors, mon cher, c'est une affaire dcide. Vous
me convenez beaucoup; vous tes un brave garon, dvou, reconnaissant,
sage et religieux. Je n'ai pas besoin d'un savant prs de mon fils; vous
en savez autant qu'il lui en faut, et je vous charge d'Innocent, que
vous ne quitterez plus.

La vie des habitants de Gargilier s'coula heureuse et paisible;
Innocent devint un charmant garon, instruit et bien lev, grce aux
soins de Boginski. Simplicie grandit, embellit et fut une agrable et
aimable personne.








End of the Project Gutenberg EBook of Les deux nigauds, by Comtesse de Sgur

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