The Project Gutenberg EBook of Zzette : moeurs foraines, by Oscar Mtnier

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Zzette : moeurs foraines

Author: Oscar Mtnier

Release Date: September 16, 2004 [EBook #13478]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ZZETTE : MOEURS FORAINES ***




Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and  Distributed Proofreaders
Europe. This file was produced from images generously made available
by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.






ZZETTE
MOEURS FORAINES

PAR OSCAR MTNIER


PARIS
BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
11, RUE DE GRENELLE, 11

1891




I


Debout sur la parade, Chausserouge fit un signe et l'orchestre attaqua
les premires mesures d'une marche.

Puis, tandis que pistons et trombones s'vertuaient, il jeta un coup
d'oeil autour de lui.

A ses pieds, un cormoran dplum faisait claquer son bec, tandis que,
perch au sommet d'une chelle, un singe enchan promenait sur les
rares passants un regard rsign.

Une peau de lion et une peau d'ours, se faisant face, tapissaient le
rduit ouvert qui donnait accs dans la mnagerie. Au fond, un trophe
de cornes gigantesques entourait une tte de bison.

Soudain, Chausserouge remarqua que le contrle tait vide. Il courut 
l'entre des premires, souleva une portire effiloche, et de sa grosse
voix brutale:

--Zzette, cria-t-il, ah a! vas-tu venir, mauvaise gamine!

--Oui, papa! mais c'est Anatole qui ne veut pas me suivre...

--Eh bien! tape dessus!

Et presqu'aussitt apparut une petite fille de douze ans environ, dont
les yeux et les cheveux noirs faisaient encore ressortir la pleur,
tranant derrire elle, comme un chien, un jeune lionceau.

--Donne-moi a! fit l'homme en arrachant brusquement la laisse des
mains de l'enfant, colle-toi  ton comptoir et fais-moi le plaisir de ne
plus en bouger.

Puis comme l'animal rsistait, cherchant avec ses pattes de devant  se
dbarrasser du collier qui lui serrait la gorge, il lui allongea un coup
de pied qui l'amena au bord du plancher.

--Avance donc, sale bte!

Le lionceau fit entendre une sorte de miaulement plaintif et vint se
tapir au pied du piquet autour duquel Chausserouge enroula la laisse.

L'orchestre se tut; le dompteur fit, une minute durant, rsonner, un
gong retentissant; puis, tandis que le bonisseur achevait son invariable
discours, il vint se camper, face au public, le jarret tendu, les bras
croiss sur son dolman bleu-ciel  brandebourgs noirs.

Mais, ni cette mise en scne, ni les allchantes promesses du boniment,
ne parvenaient  fixer l'attention des rares passants qui sillonnaient
encore le cours de Vincennes.

Il tait dix heures du soir, et bien que la fte battit son plein, qu'on
ft encore dans la semaine de Pques, jamais peut-tre, de mmoire de
voyageur, la foire n'avait attir moins de monde.

En vain, de la place du Trne  la barrire, les orchestres faisaient
rage; en vain les bateleurs dployaient toutes les ressources de leur
esprit, le public passait indiffrent, accordant  peine un regard aux
parades, un sourire aux lazzis des pitres.

Depuis le matin, une chaleur lourde, accablante, avait fait regretter la
bise de la veille. Maintenant les nuages noirs amoncels  l'horizon se
rapprochaient; un petit vent, prcurseur de l'orage, faisait bruisser
les feuilles des arbres et voltiger l'toffe des drapeaux.

--Allons! messieurs, mesdames! glapissait le bonisseur, prenez vos
places! Entrez! Pour la dernire reprsentation de la soire, c'est 
cinquante centimes les premires, vingt-cinq centimes les secondes!
Travail dans toutes les cages par le clbre dompteur Chausserouge! Et
la sance sera termine par le repas des animaux! Entrez! Entrez!

Mais personne ne rpondait  cet appel. Les projections lectriques des
baraques voisines n'illuminaient que le vide; les animaux, nervs par
l'atmosphre pesante, se promenaient inquiets dans leurs cages poussant
des rugissements sourds, quand tout  coup de larges gouttes de pluie
mouchetrent les marches de bois de la mnagerie.

--V'l d'la lance! dit le bonisseur. Rien de fait pour ce soir...
Allons, rentre, Gustave!

Et il poussa devant lui le cormoran, qui, sentant la fracheur de la
pluie, lissait avec son bec les plumes de ses ailes.

--Bon Dieu! fit le dompteur en montrant le poing au ciel, quel gueux de
temps!

Et d'un geste colre, il rabattit l'auvent qui fermait la mnagerie.

Soudain l'horizon se dchira; un formidable coup de tonnerre retentit et
l'orage creva.

Comme par enchantement, le silence s'tait fait dans toute la foire; les
lumires s'taient teintes. Les animaux nerveux tout  l'heure
s'taient calms.

On n'entendit plus pendant un instant que le crpitement continu de
l'eau sur les bches de toile.

--C'est ce matin qu'il nous aurait fallu cela, dit Chausserouge, bourru;
au moins ce soir, avec de la fracheur, on aurait du monde. Allons, la
mme, compte la recette.

Zzette vida son tiroir sur le contrle et aligna les pices.

--Quatre-vingt-dix-huit francs cinquante! La recette d'une journe pour
donner  bouffer  cinquante-trois pensionnaires, hommes et btes! Allez
vous aligner avec a! Ah! chien de mtier! A la paye, vous autres!

Un  un, les musiciens de l'orchestre s'avancrent. Il remit  chacun
d'eux le prix de leur journe, puis, comme la pluie semblait tomber avec
moins d'abondance, les quatre hommes sortirent de la baraque aprs,
avoir souhait le bonsoir au patron.

--Comme on aurait envie, dans des moments comme a, de foutre la clef
sous la porte et de filer n'importe o! rptait le dompteur dcourag.
Enfin! heureusement qu'on a encore de la viande pour aujourd'hui. Je vas
aller servir les btes... pour leur enlever l'ide de se payer sur ma
peau demain matin.

--Alors, je peux disposer? demanda le bonisseur.

--Dam! puisqu'y a pas de sance! Je ferai l'affaire avec Jean.

--Bonsoir, patron?

--Bonsoir!

Rest seul, le dompteur se dvtit rapidement et tendit son dolman 
Zzette.

--Porte-moi cela dans la caravane. As-tu dn?

--Oui, papa, fit humblement la petite fille.

--Alors, tu peux filer chez la mre Tabary. Je n'ai plus besoin de toi.

Chausserouge rentra dans la mnagerie.

Dans un coin, un grand gaillard aux solides paules tait occup 
dcouper sur un large tal, support par deux roues, des quartiers de
viande de cheval.

--C'est fini, Jean? demanda le dompteur.

--A peu prs, mais tu sais, ils en auront pour une dent creuse, ce soir.

--Tant pis... c'est pas encore la recette d'aujourd'hui qui augmentera
leur ordinaire... A propos, tu rogneras la portion des vieux, de ceux
qui ne travaillent plus... Voyons, y sommes-nous?... Je vas te donner un
coup de main.

Ils allaient commencer la distribution quand la portire se souleva et
un vieillard, vtu d'une blouse bleue compltement mouille, fit son
entre.

--Bonjour, les petits fieux! Eh bien! En voil une de sauce!

Il secoua son chapeau dont les larges bords ruisselaient.

--Bonjour, pre Vermieux! firent les deux hommes en changeant un regard
mlancolique.

Le pre Vermieux tait l'usurier des forains.

Ancien voyageur, il avait un beau jour vendu le mange de chevaux de
bois avec lequel il avait fait fortune et s'tait retir dans le petit
trou d'Auvergne o il tait n.

Mais bientt repris de la nostalgie de la vie nomade, il avait rejoint
le Voyage et il s'tait constitu le banquier de ses anciens
confrres.

Aux uns, il prtait  la petite semaine; aux autres, aux riches,  ceux
dont l'installation offrait une garantie, il faisait des avances  plus
long terme, surveillant lui-mme l'emploi des fonds qu'il confiait,
pourtant  de gros intrts.

De temps en temps, le pre Vermieux faisait un tour au pays, puis on le
voyait rgulirement reparatre aux chances. Il tait avare et sa
parfaite connaissance du mtier et de la solvabilit de ses dbiteurs
l'assurait contre toute mauvaise spculation.

Plein d'indulgence pour ceux qu'il savait pouvoir se relever  la suite
d'une campagne malheureuse, il tait intraitable  l'gard de ceux qui
taient  la cte, et il les excutait alors sans piti.

On le craignait plus, encore qu'on ne le dtestait, car il n'tait
peut-tre pas un forain sur le Voyage qui n'et eu besoin dans sa vie
d'avoir recours  lui.

Justement Chausserouge tait son oblig. C'tait le surlendemain qu'il
devait payer  Vermieux une somme de trois cents francs; il l'avait
oubli; l'apparition du petit vieux venait brusquement de rappeler ce
lger dtail  sa mmoire.

--Eh bien, mes enfants, que pensez-vous de ce petit temps-l? a ne doit
pas faire aller le commerce?

--M'en parlez pas, pre Vermieux! Nous avons d fermer  dix heures.

--Eh pardieu! vous n'tes pas les seuls! Depuis le Trne, j'ai pas
rencontr me qui vive... Figurez-vous que j'arrive ce soir de mon
patelin... Allons faire un tour sur le Voyage, que je me suis dit...
j'ai mang un morceau prs de la gare et je m'en suis venu tout
doucettement. Je t'en fiche! A peine au pied de la colonne, v'l le
tonnerre, les clairs, tout le diable et son train!... Toutes les
baraques fermes... Ma foi, je marchais devant moi... sous la pluie...
j'ai reconnu l'enseigne de Chausserouge... et me voil!... Dis donc,
garon, t'aurais pas une blouse  me prter pour faire scher
celle-l...

--Mais si, mais si! pre Vermieux! Et si vous voulez, on va prendre
ensemble un verre de vin... a vous rchauffera!

--Ah! c'est pardieu pas de refus!

Et Chausserouge, prcdant l'usurier, le conduisit dans la caravane
adosse  la mnagerie.

--Tenez, pre Vermieux, voil de quoi vous mettre  l'aise. Pendant ce
temps, je vais retrouver Jean, car c'est l'heure de prparer  souper
aux animaux... Tout  l'heure nous serons  vous.

Dehors, l'orage redoublait de furie. Le vent s'engouffrait en sifflant
sous les toiles et la foudre tonnait sans relche.

Chausserouge rejoignit son aide.

--Encore trois cents francs  payer aprs-demain... et pas le premier
sou! Il avait bien besoin de venir... ce vieux cancre!

Il y eut un silence. Les deux hommes absorbs par les penses que
suscitait la prsence inopine de l'usurier, continuaient  dcouper les
quartiers de viande.

Jean parla le premier.

--Tout de mme, fit-il avec un mauvais rire, si on n'tait pas des
honntes gens, y aurait un riche moyen de s'acquitter en une fois.

--Lequel? demanda Chausserouge, qui avait compris.

--Oh! rien, une ide qui me passait par la tte...

Il s'arrta, puis:

--Comme a serait tout de mme un dbarras pour tout le Voyage, aussi
bien que pour nous! reprit-il en regardant fixement le dompteur.

--Ne parlons pas de a! interrompit Chausserouge, videmment sous le
coup d'une pareille obsession.

Mais Jean continua.

--Un homme qui n'a jamais l'habitude de mettre me qui vive dans la
confidence de ses petites affaires... qui n'aime personne et que
personne n'aime... qui dbarque un beau soir incognito  la gare de
Lyon... et qui vous tombe dans une mnagerie, sans que pas un chrtien
l'ait vu entrer... Enfin, voyons, y aurait-il pas de quoi tenter des
gens pas scrupuleux?...

--Nous sommes des honntes gens, fit observer Chausserouge.

--Sans doute! Et c'est Vermieux qui est une crapule!

--Et une belle!

--Alors... Je ne sais pas, moi... voyons, jusqu' quel point ce serait
une mauvaise action...

--Tais-toi!... un assassinat... Jamais!...

--Avec a qu'il se gnera aprs-demain... malgr que tu l'auras hberg
ce soir... de te faire des misres... mme de te faire vendre... si tu
ne payes pas!... Sans compter que le vieux, qui porte toujours son
argent sur lui, doit avoir la poche bien garnie...

Chausserouge leva les yeux et regarda  son tour bien en face son
interlocuteur.

--Alors, toi, tu n'hsiterais pas?

--Ah! moi... entendons-nous!... Moi... pas tout seul!...

--Enfin, que me conseilles-tu?

--Dame! c'est surtout toi que a regarde...

--Et alors si, en fin de compte... je me dcidais, je pourrais
compter?...

--Comme sur toi-mme... tu le sais bien, acheva Jean, mais part  deux,
car, faut tre juste, c'est moi qui ai eu l'ide...

--Soit! fit brusquement Chausserouge,  qui cet entretien pesait.

Pourtant,  cette seconde o il venait de prendre une si subite et si
terrible dtermination, il se sentit une sorte d'hsitation, comme si
l'ide du partage qu'il venait de consentir lui semblait un sacrifice
trop lourd, tant donn la responsabilit qu'il assumait. Mais il
rflchit que ce partage, en tablissant la complicit de son aide,
rassurait en mme temps de son silence, et il conclut:

--Dpchons-nous! Voil les btes qui s'impatientent.

Mais Jean posa sa main sur le bras du dompteur.

--Laisse donc! Ce sera de l'conomie pour demain, puisque c'est
dcid... ils vont en avoir, de la viande, tout  l'heure!

--Viens! fit Chausserouge.

Tous deux rentrrent dans la caravane.

Le pre Vermieux tait attabl.

--Vous avez dj fini! demanda-t-il.

--Non!... Nous avons fait les parts simplement... Ce n'est pas encore
l'heure. Ils n'ont l'habitude de manger qu' minuit.

En ce moment, un long rugissement partit de la mnagerie.

--C'est pas leur avis, en tout cas, fit l'usurier en ricanant. En voil
un qui rclame.

--Il ne perdra rien pour attendre, riposta Jean. Il sera servi tout 
l'heure.

--Vous savez, continua le pre Vermieux, je ne me gne pas, je fais
comme chez moi... Vous ne montiez pas... J'ai trouv une bouteille de
vin... je l'ai entame, en vous attendant...

--Vous avez bien fait, pre Vermieux!

L'usurier, quand il tait chez ses dbiteurs, saisissait toutes les
occasions de se payer en nature. C'tait autant de pris sur l'ennemi.

Chausserouge s'tait assis prs du vieillard. Jean tait debout, appuy
contre le lit qui garnissait le fond de la caravane.

--Viens donc par ici, garon, qu'on te voie, dit Vermieux. La mre
Tabary va toujours bien?

--Mais, pas mal... je vous remercie...

--J'irai demain lui dire un petit bonjour.

--a lui fera plaisir. Et vous, pre Vermieux, vous tes content?

--Pas trop! pas trop! J'ai perdu de l'argent ces temps derniers. J'avais
oblig ces gredins de Romillard, vous savez, le petit thtre de
Marionnettes... J'ai attendu trop longtemps... Bien contre mon gr, il
m'a fallu faire vendre... je n'ai pas retir mes frais... c'tait trop
tard... A votre sant, mes enfants!

Chausserouge et Jean trinqurent ensemble et changrent un regard.

Les Romillard taient de malheureux saltimbanques que les exigences de
Vermieux avaient ruin et qui mouraient littralement de faim.

--Sais-tu, continua le terrible vieux en s'adressant au dompteur, que tu
ne m'as pas l'air de faire beaucoup fortune? Ton costume, que je vois
pendu l, dans le coin, est rudement loqueteux.

--Ah! qu'est-ce que vous voulez... Je n'ai pas eu de chance non plus...
soupira le dompteur, et je suis log  la mme enseigne que les
camarades... Depuis que j'ai perdu ma pauvre femme, dont la maladie m'a
cot les yeux de la tte, il m'est survenu toutes sortes de malheurs.
Ma grande lionne est morte... Vous savez bien, Sultane, avec ses trois
lionceaux... Encore heureux que a s'est born l et que mes autres
btes n'y ont pas pass... De la viande malade qu'on nous avait
livre...

--Voil ce que c'est de ne pas acheter de la bonne marchandise. On y
perd plus qu'on y gagne, pronona Vermieux.

--Je comptais sur la foire du Trne pour me refaire un peu... Nous avons
eu un temps abominable... on ne voit pas un chat, des recettes
drisoires. Et dame! a cote cher, une mnagerie  entretenir.

--Mais, interrompit Vermieux, tu sais que ton billet vient aprs-demain?
Ton billet de trois cents francs?... Je pense que tu seras en mesure?

--Ayez pas peur, pre Vermieux, je serai en mesure aprs-demain!
rpliqua Chausserouge avec un sourire contenu. Mais vous ne buvez pas!

--C'est ma foi vrai! dit l'usurier rassnr, mais dame! a tient  ce
qu'il n'y a plus rien dans la bouteille.

--Je dois en avoir une autre par l... une bonne!

--Voyons donc voir cela! fit le vieux en passant sa langue sur sa
moustache grise.

Chausserouge se leva, passa derrire la table et fit mine de chercher
dans un petit meuble situ  un angle obscur de la caravane, au pied du
lit.

Jean fit un pas et mit dans la main du dompteur la hachette qui servait
 dpecer les viandes et dont il s'tait muni  tout hasard.

--Vois-tu, continua Vermieux, qui tournait le dos aux deux hommes, y a
rien de tel, par les temps de pluie, qu'un verre de bon vin, bu avec
des...

Il n'acheva pas. D'un coup formidable de sa hachette, Chausserouge
venait de lui fendre le crne.

Il s'abattit sans un cri, sans un geste, le nez sur la table, puis son
corps glissa lentement de la chaise et tomba sur le ct.

Les deux hommes se regardrent un instant en silence.

Enfin Jean se pencha, et souleva une main du vieillard. Elle retomba
inerte.

--a y est! fit-il, il a son compte! Allons, oust, perdons pas de temps!
Le magot!

Il fouilla dans les poches de l'assassin, en retira un portefeuille
qu'il soupesa une minute.

--Mtin! Il est lourd!

Il l'ouvrit et tala son contenu sur la table: des lettres, des traites
parmi lesquelles toutes celles de Chausserouge et vingt-cinq mille
francs en billets de banque.

--Ce qui fait, dit Jean, douze mille cinq cents francs pour chacun de
nous... et en plus, pour toi, ta dette liquide.

Jean, trs calme, avait conserv tout son sang-froid. Maintenant que le
coup tait fait, Chausserouge sentait une terreur singulire s'emparer
de tout son tre. Ses yeux papillotaient, il voyait des ombres danser
sur les murs... Ses dents claquaient...

--Allons, pas de sentiment, hein! Ce n'est pas le moment! Prends ce qui
te revient et brlons le reste!... Faut bien faire quelque chose pour
les copains... C'est eux qui seront pats de ne pas voir rappliquer
Vermieux...

--Tiens! fit Chausserouge qui considrait machinalement la liasse de
billets souscrits par lui, il y a mme celui d'aprs-demain. Il ne
l'avait donc pas pass  un banquier?..

--Pas si bte, le pre Vermieux... Il conomisait l'escompte... Allons!
Liquidons! Liquidons!

Il tordit la liasse des traites, en fit une torche qu'il alluma
au-dessus de la lampe fumeuse qui les clairait.

La flamme jetait autour d'eux des reflets rougetres qui firent de
nouveau frissonner le dompteur.

--Poule mouille! va! Tu as peur? dit Jean en haussant les paules.

--Je n'ai pas peur... mais je suis plus  mon aise quand j'entre dans
mes cages.

--Laisse-donc! Le feu purifie tout... Et voil, ajouta-t-il en broyant
sous son pied les cendres provenant de l'auto-da-f, les infamies de
Vermieux rpares et notre crime pardonn.

A ce moment, un clair illumina la caravane, suivi presque aussitt
d'un coup de foudre terrible, auquel rpondirent les rugissements des
btes fauves.

--V'l le bon Dieu qui dit oui! ricana Jean. Finissons-en!

Chausserouge, livide, les yeux hagards, s'tait cramponn, pour ne pas
tomber,  la cloison de la caravane. Il sentait ses jambes flageoler
sous lui.

--Ah! Tu m'embtes avec ta peur... fit Jean durement. Le vin est tir...
il faut le boire! Aide-moi!

--Je n'oserai jamais! balbutia le dompteur.

--Je le croyais plus d'aplomb que a, tu sais... Aide-moi seulement  le
dshabiller... Aprs, je me charge du reste!

Chausserouge rassembla ses forces. Il se pencha, ainsi que Jean, et tous
deux relevrent le cadavre toujours chaud qu'ils tendirent sur la
table.

Le visage, couvert de sang, tait mconnaissable. Le crne presque
chauve de l'usurier tait partag en deux par une large ligne sanglante.
A la hte et en silence, les deux hommes enlevrent les vtements
souills du vieillard qu'ils transportrent ensuite dans la mnagerie.

Rapidement, Jean dbarrassa l'tat roulant, il y coucha le corps et se
prpara  commencer son office.

--Barricade la portire... commanda-t-il, et viens m'clairer.

Chausserouge plaa devant l'entre deux larges planches qu'il assujettit
avec une barre de fer, puis, la lampe  la main, il regarda son aide
accomplissant sa terrible besogne.

Toujours calme, Jean avait saisi sa hachette et, mthodiquement, sans
apparence d'motion, il dtacha les membres du tronc.

Minuit sonna. Dans les cages, les lions et les tigres, allchs par
l'odeur du sang, rugissaient.

Tout  coup, dans un angle obscur de la mnagerie,  trente pas des
deux hommes, une tte mergea d'un monceau de paille.

C'tait Zzette, qui, contrevenant  l'ordre de son pre et pouvante
par l'orage, au lieu d'aller se coucher chez la mre Tabary, s'tait
tapie dans le rduit o le dompteur serrait le fourrage.

Elle reconnut son pre, puis Jean... Tout d'abord elle ne se rendit pas
compte de ce qu'elle voyait... puis soudain un cri s'trangla dans sa
gorge...

C'tait bien un homme... un homme mort... assassin sans doute... que
l'autre, l'aide, dpeait avec tranquillit...

Elle crut rver... Mais non, elle ne se trompait pas.

Un des lions, Nron, le plus rapproch des deux hommes, grattait avec
fureur le plancher de sa cage, les yeux injects, la crinire hrisse.

--Allons! patience donc, Nron! Voil que c'est fini! fit Jean en
poussant devant lui son tal roulant.

La petite charrette passa  trois pas de l'enfant... Ses yeux agrandis
par l'pouvante ne pouvaient se dtacher de l'horrible spectacle auquel
prsidait son pre.

Elle ne bougea pas, ne fit pas un mouvement, craignant de se montrer...
de faire voir qu'elle avait surpris cet affreux secret... On la tuerait
peut-tre aussi, elle, si on la trouvait l... et elle sentit tout son
petit corps frissonner des pieds  la tte.

Jean s'tait arm d'une fourche de fer; il commena la distribution.

--Les gros morceaux aux plus gourmands! dit-il d'une voix gouailleuse en
passant une cuisse  Nron, qui se jeta sur cette proie, dans laquelle
il enfona ses crocs avec rage.

--Et je vous recommande les os, mes enfants! continuait Jean, c'est un
morceau de roi... n'en laissez pas surtout!

--coute, dit Chausserouge, qui sentait une sueur froide perler  ses
tempes, n'en donne pas aux btes qui travaillent. J'ai entendu dire que
la chair humaine avait un got, et que quand ils en avaient mang une
fois...

--Allons donc, peureux! Il faut que chacun ait sa part!

Quelques instants aprs, l'tal tait vide. Il ne restait plus rien du
corps de Vermieux.

--Et voil... a y est! fit Jean tout joyeux. Maintenant je vais me
laver les mains et la police sera rudement fine si elle retrouve la
trace du vieux!

--Est-ce que... tu vas t'en aller? demanda le dompteur.

--Non! diable! ce n'est pas le moment de s'endormir. Il faut veiller 
ce que ces sacrs animaux-l n'en laissent pas une miette... Vois-tu
qu'on retrouve demain matin un doigt de pied du pre Vermieux? Aprs,
nous brlerons ses frusques!

Tout  coup un bruit semblable  un cri humain retentit derrire eux.

--As-tu entendu? fit Chausserouge en se retournant vivement.

--Mon Dieu! que tu es embtant... c'est un singe qui jacte... Il n'y a
ici que des amis... des croque-mort!

Les deux hommes prirent place sur un banc des premires.

--Et que comptes-tu faire de ta galette? demanda Jean.

--Dame! je ne sais pas... payer mes dettes... m'agrandir.

--Veux-tu que je te fasse une proposition? Associons-nous!

--Oui! c'est cela, associons-nous! rpliqua vivement le dompteur. Comme
cela, pensait-il, il restera prs de moi toujours et je ne serai plus
seul... en face de ces btes qui ont mang Vermieux.

Derrire eux gisait, vanouie sur la paille, Zzette qui avait compris.




II


Franois Chausserouge, g de trente-cinq ans environ, tait, par sa
mre, d'origine bohme, de cette race aujourd'hui  peu prs disparue
qu'on nomme sur tout le Voyage, _romanichelle_, par corruption
abrviative, _ramoni_.

Son pre, un robuste Auvergnat, dernier n d'une nombreuse famille,
avait, au temps de sa prime jeunesse, et fatigu de la vie des champs,
quitt le pays pour suivre une mnagerie de passage, en qualit de
palefrenier.

Trs satisfait de ses services, le directeur l'avait lev bientt au
rang de garon de mnagerie.

Peu  peu, le jeune homme s'tait familiaris avec les animaux et il
avait t mordu de la secrte ambition de travailler  son compte.

A force d'conomies, il avait fini par amasser un petit pcule et un
beau jour, profitant d'une occasion qui s'offrait  lui, il quitta son
patron, acheta un ours et deux loups et se fit montreur de btes.

Pendant des annes, il parcourut les campagnes, faisant travailler ses
pensionnaires sur les places publiques des villages.

Pas assez riche pour acheter un cheval, ni une caravane, il avait fait
l'acquisition d'une petite charrette trane par des chiens, dans
laquelle il renfermait ses vivres et son maigre matriel.

Cela dura jusqu'au moment o, ayant renforc sa troupe de plusieurs
singes et d'un perroquet, il songea  se joindre au Voyage, c'est--dire
 la runion gnrale des saltimbanques.

Il suivrait les foires, profiterait de la rclame de ses voisins,
pousserait peut-tre jusqu' Paris, si toutefois les circonstances le
favorisaient.

Il fut de prime abord assez mal reu.

Il n'existe pas d'association o l'on se sente davantage les coudes que
chez les Voyageurs. L, tout nouveau venu est un concurrent qui
accaparera forcment une nouvelle part de la recette gnrale. C'est un
ennemi qu'il faut vincer.

Mais Chausserouge tait homme  ne se laisser rebuter ni par les mauvais
procds, ni par les injustices.

Sa tnacit eut raison des jalousies et des colres qu'il excita. Comme
ses nouveaux collgues, il avait droit  sa place au soleil, il la prit.

Ceux-ci, forts de leur exprience, de leur anciennet, connaissaient les
bons endroits, s'installaient les premiers, ne laissant  l'intrus que
les coins dont ils ne voulaient pas.

Chausserouge ne rclamait jamais et triomphait gnralement, car
l'tranget du spectacle qu'il donnait captivait le public plus que ne
le pouvait faire les attractions dj vues de ses voisins.

Sans instruction, sans possder aucun des secrets des dompteurs de
profession, n'ayant pour tout aide qu'une patience  toute preuve, il
tait parvenu  obtenir des rsultats merveilleux et on s'crasait dans
le tour de toile en plein vent o il faisait travailler ses btes.

L'homme, du reste, n'tait pas moins curieux que ses animaux.

Invariablement vtu d'une blouse en grosse toile, qu'une ceinture de
cuir serrait autour de sa taille, coiff d'un vaste chapeau de feutre 
la mode de son pays, chauss de bottes fortes, on n'apercevait que ses
yeux noirs et ptillants au milieu d'un visage hirsute et broussailleux.

Le fouet en main, il allait et venait au milieu de ses pensionnaires
dmusels avec une insouciance et une tranquillit qui effrayaient et
faisaient penser  ces fantastiques meneux de loups, dont on conte
encore les exploits aux veilles dans certaines provinces.

Le succs de ce Voyageur d'une nouvelle espce, qui ne connaissait gure
que son patois natal, le fit mettre en quarantaine.

On fit courir sur lui de vilains bruits, mais Chausserouge n'en eut
cure. Il vivait isol, content de voir son magot s'arrondir de jour en
jour.

Toutes les prventions tomberaient, il le savait bien, le jour o sa
persvrance serait enfin rcompense, o il pourrait comme les autres
acheter une voiture, des chevaux, agrandir son installation si modeste
encore.

Du reste, il n'tait pas seul l'objet de l'ostracisme et de la haine des
forains.

Prs de lui et toujours  la gauche du campement, une famille de vrais
ramonis au teint basan vivait misrablement sans s'inquiter des
commentaires, sans se soucier des injures.

Cette famille se composait de trois personnes, le pre, la mre et une
fille de dix-sept ans, superbe avec ses grands yeux et sa chevelure
paisse. Des lvres rouges saignaient au milieu d'une peau brle par le
soleil, dont la couleur bistre faisait encore valoir l'clat de ses
dents trs belles.

Chausserouge s'tait dit souvent que Maria serait pour lui une rude
compagne. Il avait trente-cinq ans et bien que trs accoutum  la vie
d'anachorte qu'il menait depuis son enfance, il s'tait surpris bien
des fois  penser que les privations auxquelles il se soumettait,
seraient bien moins dures  supporter s'il avait prs lui quelqu'un pour
les partager.

Et puis, en somme, il tait seul au monde. Il ne se souciait pas de
revoir sa famille; n'tait-il pas temps pour lui de s'en crer une, pour
qui il travaillerait.

Il aurait des enfants, qui lui succderaient plus tard, qui
augmenteraient leur patrimoine ambulant, qui pourraient le venger des
rebuffades qui l'avaient accueilli.

Et jamais il n'avait rencontr dans sa vie aucune femme qui rpondit
autant que Maria  son idal... Mais un obstacle infranchissable les
sparait. Maria tait ramoni, paenne... lui tait chrtien et il savait
combien les ramonis, qui ne se marient qu'entre eux, sont fidles  leur
religion.

Toutefois, et comme si ces deux tres eussent senti entre eux une sorte
d'affinit, Maria n'avait pas pour Chausserouge le regard de mpris dont
elle couvrait les autres forains et parfois, tandis qu'accroupie 
l'ombre de sa caravane  moiti dtraque, la jeune fille occupait son
aprs-midi  tresser des paniers, Chausserouge, assis, la pipe aux
dents,  l'entre de sa tente, passait des heures  la contempler
silencieusement.

Le pre, connu seulement sous le prnom de Michel, raccommodait la
porcelaine et s'occupait pour le surplus des soins  donner aux btes,
un vieux cheval efflanqu, qui trouvait la plupart du temps sa pture le
long des routes, une chvre et une guenon.

La mre tait bonne-ferte, c'est--dire diseuse de bonne aventure.

Les jours de foire, on suspendait  la porte de la caravane un tableau
grossirement peint, et, pour dix centimes, vingt centimes, si l'on
voulait le grand jeu, elle talait ses tarots et dvoilait  tout venant
les secrets de l'avenir.

Et dans la bouche de cette vieille femme, semblable aux sorcires du
moyen ge, la moindre parole prenait l'importance d'un oracle.

Elle croyait  ses prophties et savait imposer sa croyance aux autres.
Si l'on ne sortait pas de chez elle convaincu, on en sortait
impressionn.

Aussi ses ennemis profitaient-ils de cette disposition pour l'accuser de
magie.

Quelque malheur frappait-il un Voyageur, c'tait la bonne-ferte qui
avait jet un sort.

Plusieurs fois, on tait parvenu  ameuter contre ces pauvres hres des
populations entires.

Alors, renferme dans sa caravane, la vieille faisait appel  la
science lgue par ses anctres, et si les divins tarots n'annonaient
aucun danger immdiat, elle laissait passer l'orage, sre que rien de
fcheux pour elle ne rsulterait de cette effervescence.

Les parents de Maria, eux aussi, voyaient Chausserouge d'un bon oeil.

Depuis un an qu'ils voyageaient cte  cte, ils s'taient rendus
mutuellement mille petits services, sans avoir peut-tre jamais chang
dix mots.

Une sympathie inavoue rapprochait ces parias du Voyage et il fallut
qu'un vnement grave survnt, pour faire clater entre eux ces
sentiments qui n'existaient qu' l'tat latent.

Un soir d't, dans un village berrichon, comme Chausserouge venait de
s'tendre sur le grabat, qui lui servait de lit, au fond de sa petite
charrette, quelqu'un vint gratter  la toile qui recouvrait son primitif
campement.

Les chiens n'aboyrent pas; ce devait tre une main amie. Le dompteur
prta l'oreille.

--M'sieu Chausserouge! disait une voix. M'sieu Chausserouge, je vous en
prie!

Chausserouge se dressa brusquement sur son sant.

Il avait reconnu la voix de Maria.

--M'sieu Chausserouge, continua la jeune fille, c'est papa qui est prs
de mourir, je vous en prie, venez!

Le dompteur sauta  bas de sa charrette et une minute aprs, il entrait
dans la caravane des ramonis.

tendu sur un matelas de varech, le pre Michel rlait.

Prs de lui, l'oeil sec, quoique empreint d'une souffrance indicible, la
vieille bonne-ferte s'occupait  faire chauffer sur un rchaud allum 
la hte un breuvage de sa composition.

--a l'a pris tout  l'heure, dit la jeune fille; ce soir il se sentait
mal  son aise... il est all panser Cadet... il a essay de manger et
il est tomb d'un seul coup... comme s'il tait frapp d'un coup de
maillet... Il respire encore, mais il ne nous reconnat plus... Il
faudrait un mdecin...

--Pas de mdecin! grogna la vieille. a ne sert  rien... qu' tuer le
monde.

--Si, m'man, je t'assure! implora la jeune fille, laisse M. Chausserouge
aller chercher un mdecin.

--Qu'il y aille, s'il veut; puisque a te fait plaisir!

--J'y vais, mam'zelle Maria! fit le dompteur, qui sortit et prit sa
course  travers les rues du village.

Une demi-heure aprs, il tait de retour.

Le docteur, qu'il tait parvenu  dcouvrir dans ce trou perdu du Berry,
se pencha sur le malade; il l'examina longuement, se fit raconter les
circonstances qui avaient prcd et accompagn sa chute, puis il secoua
la tte d'un air qui indiquait que tout espoir lui semblait perdu.

Le pre Michel avait t frapp d'une congestion pulmonaire.

Toutefois, avant de se retirer, le mdecin prescrivit quelques
mdicaments.

Sur le seuil de la caravane, Chausserouge l'interrogea:

--Il ne passera pas la nuit! fit le docteur.

Le dompteur lui glissa dans la main le prix de sa visite et courut de
nouveau au village pour faire excuter l'ordonnance.

Quand il revint, le malade, rappel  la vie par le breuvage que la
vieille, sans se soucier des prescriptions du mdecin, tait parvenue 
lui administrer, avait repris connaissance.

Ses yeux taient ouverts et fixs sur sa fille.

A la vue de Chausserouge, son regard, terne jusque-l, parut
s'illuminer; ses lvres remurent sans articuler une parole.

Les trois assistants s'agenouillrent alors au chevet du mourant.

Le vieux ramoni faisait des efforts inous pour parler; une sueur
froide perlait  ses tempes. Il parvint enfin  lever un bras, saisit la
main velue du dompteur et il la posa sur celle de sa fille.

--Que veux-tu, Michel? demanda la bonne-ferte. Que notre voisin pouse
Maria?...

--Vous me donnez votre fille?... articula le dompteur, la gorge serre
par l'motion.

Michel ne rpondit pas, mais ses paupires, qui battirent fbrilement,
disaient oui.

--Il sera fait selon ta volont, si Chausserouge consent, pronona la
vieille.

--Et si mamz'elle Maria... veut bien de moi, ajouta le dompteur en
implorant la jeune fille d'un regard si tendre, que celle-ci ne put
s'empcher de sourire  travers ses pleurs.

--Je consens! dit-elle, en prenant la main du meneur de loups.

Alors, le vieux ramoni pencha la tte en fermant les yeux. Tout son
corps reprit une immobilit cadavrique. Soudain, deux hoquets
soulevrent sa poitrine; une pleur de cire s'pandit sur son visage.

Le pre Michel tait mort.

Ce fut Chausserouge qui, le surlendemain, conduisit le deuil du ramoni.

Maria avait demand qu'un prtre accompagnt son pre jusqu' sa
dernire demeure.

Le Voyage tout entier,  quelques exceptions prs, fit cortge au
cercueil.

Les rancunes semblaient s'tre teintes devant la mort et peut-tre
aussi, les forains, peu curieux d'initier les populations  leurs
dissensions intimes, avaient-ils tenu  donner un gage public de leur
bonne entente.

Lorsque Chausserouge et Maria furent de retour du cimetire, ils
trouvrent la bonne-ferte accroupie dans un coin de la caravane, l'oeil
fix sur ses tarots tals.

Bien qu'elle ressentit une douleur relle de la perte de son mari, sa
croyance en la fatalit lui avait fait rapidement reprendre le dessus.

--Les cartes annonaient une mort, dit-elle, et je n'avais rien vu.

--Et les cartes annonaient-elles aussi... un mariage? demanda
timidement le dompteur.

--Oui, rpliqua la vieille. Il faut que tout s'accomplisse ici-bas. Il
n'y a rien  faire contre la destine. Tu te marieras, mon garon!
D'ailleurs, il y a longtemps que tu aimes ma fille, ajouta-t-elle. A
l'heure dernire, le regard des mourants est devin...

--Mais vous, mamz'elle Maria, m'aimez-vous aussi?

--Aurais-je t vous chercher si je ne vous avais pas mieux considr
que tous les autres forains du Voyage? rpliqua la jeune fille.

--Il n'est pas bon que des femmes soient seules dans la vie... pronona
la bonne-ferte. Tu es plus digne que tous les autres d'entrer dans la
grande famille des ramonis... C'est pourquoi le pre, qui voyait loin...
t'a choisi! Sa volont sera faite.

Le lendemain, Chausserouge fit publier les bans et les forains
comprirent pourquoi ils avaient vu le dompteur conduire le deuil du
vieux ramoni.

Toutefois, de ce jour la fusion fut complte entre les deux campements.

La jeune fille apportait en dot une caravane, un vieux cheval et
cinquante cus enfouis au fond d'un vieux bas.

Le dompteur apportait de son ct son pcule qui se montait  trois
mille francs environ et ses animaux.

La premire partie de son rve tait accomplie. Il allait maintenant
pouvoir marcher de pair avec les forains qui l'avaient si fort mpris
jusque-l.

Pour permettre  la noce de se faire dans ce pays berrichon dont il
garderait dsormais un ternel souvenir, il retarda son dpart et
utilisa le temps que lui laissaient les dlais lgaux,  apporter  son
nouvel tablissement d'utiles amliorations.

Il avait achet avant le dpart de ses confrres une caravane spacieuse
et presque neuve  un forain qui se retirait des affaires. Il se complut
 l'embellir pour la rendre digne de sa compagne, dont ce serait
dsormais le sjour habituel, maintenant qu'elle allait rester voue aux
soins uniques du mnage.

La vieille caravane de Michel, compltement mise  neuf, fut affecte au
transport des animaux.

Et une fois le mariage accompli, ce fut plein d'orgueil et le coeur
rempli d'espoir que, debout,  l'avant de sa maison roulante attele
d'un vigoureux cheval, il prit le chemin qui devait lui faire rejoindre
le Voyage.

A prsent, il ne doutait plus, il avait foi en son toile. Il avait tout
oubli, les dboires et les douleurs passes.

Son dsir le plus cher, le ciel l'avait pour ainsi dire miraculeusement
ralis, car comment expliquer autrement le geste suprme de ce mourant,
 qui il ne s'tait jamais ouvert de ses sentiments, mettant dans sa
main caleuse la petite main hle de Maria?

Par quelle divination, par quelle double vue le vieux ramoni avait-il lu
au plus profond de son coeur?

Il tait sr  prsent de faire fortune.

Aprs trois jours de marche, il atteignit Bourges o le Voyage tait
install.

Quand il dbarqua sur la place Seraucourt, les forains firent le cercle
autour de la belle caravane verte sur laquelle on lisait, peintes en
lettres jaunes d'un pied de haut, l'inscription suivante:

                     GRANDE MNAGERIE CHAUSSEROUGE

Aprs un moment de stupfaction, les principaux d'entre eux
s'approchrent et serrrent la main du dompteur un peu bahi.

Une fois de plus, le proverbe avait raison: On pardonne tout aux riches.

La fortune venait de rhabiliter Chausserouge, de lui donner droit de
cit.

Le soir mme, sous une tente neuve, il donnait sa premire
reprsentation.




III


Une re de prosprit et de bonheur s'ouvrit pour Chausserouge. Maria
tait en effet la femme forte, accoutume aux privations, aux misres et
aux fatigues du Voyage qu'il s'tait figur; la vieille mre, qui bien 
contre-coeur et sur la prire du dompteur, avait renonc  son mtier de
bonne-ferte, l'aidait dans les soins du mnage.

Elle avait pris got  la profession de son gendre et elle s'tait
institue l'infirmire des animaux malades.

Aide par sa grande connaissance des simples, possdant les recettes
traditionnelles de ceux de sa race, elle acquit bientt sur tout le
Voyage une rputation de gurisseuse telle qu'on venait la chercher des
mnageries voisines ds qu'une bte ne mangeait plus ou donnait des
signes de maladie.

Son concours fut  Chausserouge d'une utilit d'autant plus grande qu'il
ne perdait jamais une occasion d'augmenter sa collection.

Quelques campagnes heureuses lui avaient permis de reconstituer  peu
prs son capital; il en profita pour acheter une lionne, puis deux
hynes, puis une panthre.

La lionne mit bas, et deux lionceaux, qu'il fit lever par une chienne
Terre-Neuve, furent la souche de toute une gnration.

Sans demander plus de conseils aux spcialistes du mtier qu'il ne
l'avait fait jadis pour les loups et les ours, Chausserouge se livra 
l'ducation de ces nouveaux pensionnaires, dont il ne connaissait ni les
habitudes, ni le caractre, avec la mme insouciance et la mme nergie
qu'autrefois.

Un succs pareil couronna son effort.

Bref, il et t compltement heureux s'il ft n un enfant de son union
avec Maria.

Un enfant dont il aurait fait un monsieur, que, selon son expression, il
aurait mis dans la diplomatie, c'est--dire  qui il et donn une
profession librale, celle de mdecin ou d'avocat, par exemple.

Un enfant dont il pt, dans ses vieux jours, tre fier et qui n'aurait
pas besoin de tranailler comme lui par les routes pour gagner son pain.

Combien de fois n'interrogea-t-il pas  cet effet sa belle-mre, qui
passait  consulter ses cartes tout le temps que lui laissait ses
multiples occupations.

--Tu auras un fils, lui rptait toujours la vieille, mais ne dsire pas
trop sa venue, qui sera pour toi le signal d'un grand malheur!

Et si Chausserouge insistait pour savoir de quelle calamit il tait
menac:

--Les cartes ne le disent pas. Elles parlent d'un malheur, voil tout!

La prdiction de la vieille se ralisa. Maria devint enceinte aprs six
ans de mariage et accoucha d'un fils, mais une fivre puerprale
conscutive  son accouchement se dclara et l'enleva en trois jours.

La douleur de Chausserouge fut immense.

Une pidmie dcimant ses animaux, mme la dconfiture complte le
remettant au point d'o il tait parti, l'et trouv ferme et rsign,
prt  recommencer la lutte, mais l'irrmdiable catastrophe qui
l'atteignait brisa son courage en ruinant son esprance.

Six annes durant, Maria avait t la compagne dvoue, l'assistant dans
ses dboires, l'aidant dans ses entreprises.

Dsormais, une place allait rester vide ternellement, qui lui
rappellerait son bonheur pass; lui, qui sans appui tait parvenu  se
crer une situation indpendante et enviable, il se sentait  prsent
isol, faible, comme si le gnie qui avait prsid  sa fortune l'et
pour toujours abandonn.

Il se sentait vaincu et perdait toute foi dans l'avenir.

La vieille mre se montra plus forte. Aprs l'abattement du premier
moment, elle se releva plus courageuse, plus fataliste que jamais.

--Ainsi l'a voulu la destine! disait-elle.

Et elle lui montra le petit Franois, dont l'ducation restait  faire.

C'est pour celui-l que maintenant il allait falloir travailler.

Le pre, dsol, prit l'enfant dans ses bras et tout en conservant grav
ternellement dans son coeur le souvenir de sa chre Maria, il reporta
sur l'tre chri, dont la venue tant dsire avait cot si cher, toute
l'affection dont il tait capable.

Il se remit au travail avec plus d'acharnement que jamais, voulant
oublier; il se plut aux exercices les plus audacieux, tels qu'il
n'aurait pas os les tenter auparavant, et il dpassa en prouesses les
dompteurs les plus fameux.

Il se lanait avec une sorte de furie dans les aventures les plus
hardies, tonnant par le stoque mpris de la mort, le sang-froid avec
lequel il s'exposait au danger.

Quelques jours avant la mort de sa femme, il avait reu d'un marchand
d'animaux deux superbes tigres royaux adultes, qu'il avait baptiss Jim
et Toby.

Personne n'avait encore os pntrer dans leur cage et chaque jour il
remettait au lendemain cette dangereuse exprience.

Un soir, qu'il venait de terminer diffrents exercices dans la cage
centrale, devant une assistance nombreuse, il eut l'ide, soudain,
d'affronter les deux terribles fauves.

Au lieu de se retirer, comme il avait l'habitude de le faire pour
permettre de faire passer dans des cages voisines les animaux qui ne
devaient pas travailler, il frappa rsolument du pommeau de son fouet, 
la mince cloison de planches qui le sparait de Jim et de Toby.

--Ouvre! cria-t-il au garon de piste.

--Mais, monsieur Chausserouge, ce sont les tigres!

--Ouvre! rpta le dompteur d'un ton qui n'admettait pas de rplique.
Passe-moi la fourche et ouvre!

Tremblant  la pense de ce qui allait arriver, s'attendant  voir son
matre mis en pices par les monstres furieux, le garon obit.

A l'aide d'un croc en fer, il tira le portant et livra passage au
dompteur, qui s'avana brusquement, le fouet haut et la fourche en
arrt.

Un instant stupfait par cette visite inattendue, les deux tigres se
tapirent en grondant au fond de la cage, prts  bondir.

Chausserouge, sous les yeux d'un public haletant, marcha  leur
rencontre et fouailla...

Surpris par l'attaque, fascins par le regard du dompteur, Jim et Toby
s'lancrent, dcrivant autour de la tte de l'imprudent des cercles
vertigineux, branlant la voiture par leurs bonds dsordonns...

Lui, ne les quittait pas de l'oeil et fouaillait sans relche...

--La chasse au tigre, messieurs!

Et il dchargea sur eux ses pistolets chargs  poudre... les
poursuivant dans les angles de la cage, ne se laissant pas intimider par
leurs effroyables rugissements...

--Passe les barrires! cria-t-il tout  coup.

Et les deux tigres affols, harcels par le dompteur, dont la lutte
doublait l'audace et l'nergie, sautrent les barrires d'abord, puis
les cerceaux enflamms.

Sur les gradins, la foule trpignait d'enthousiasme.

Enfin, le garon tira de nouveau le portant de sortie et les deux
monstres se prcipitrent dans l'ouverture bante.

Le dompteur tait sauv.

Debout, sans une gratignure, toujours trs calme, quoique ruisselant de
sueur, il salua les spectateurs qui l'acclamrent.

--- Vous savez, patron, lui dit le garon encore tout tremblant
d'motion, c'est bon pour aujourd'hui, mais il ne faudrait pas
recommencer ce petit jeu-l!

--Pourquoi pas? rpliqua Chausserouge, les tigres sont dompte, ils ont
obi. Maintenant je suis sr de moi!

Et le lendemain, et les jours suivants, il renouvela son prilleux
exercice avec le mme succs que la veille.

Cependant le petit Franois grandissait.

Le pre l'entourait d'une affection jalouse; l'enfant ressemblait trait
pour trait  sa mre et il croyait voir revivre en lui sa dfunte.

La vieille bonne-ferte levait son petit-fils en vrai ramoni.

Si  sept ans, Franois ne connaissait pas ses lettres, il lisait
couramment les tarots et parlait sa langue originelle.

Habitu  vivre au milieu d'eux, les rugissements des fauves ne
l'effrayaient pas. Au contraire, son grand bonheur tait de pouvoir
passer son aprs-midi dans la mnagerie, tandis que son pre, enferm
dans la cage centrale, dressait les animaux.

Il lui arrivait de dire:

--Quand je serai grand, moi aussi je dompterai les lions!

Alors le pre l'interrompait:

--Quand tu seras grand, tu iras au collge et on fera de toi un savant
afin que tu puisses devenir un jour un monsieur, un diplomate!

L'enfant faisait la moue et ne rpondait rien, mais il tait facile de
voir que dans sa petite tte tait ne et s'affermissait la rsolution
bien arrte de vivre comme avaient vcu ses parents.

Nanmoins, le dompteur tint bon, malgr les avis de la bonne-ferte qui
soutenait l'enfant dans sa rvolte.

--Jamais un ramoni n'a t au collge... laisse-le donc vivre en ramoni!

Chausserouge n'entendit rien.

Quand l'enfant eut dix ans, malgr ses cris et ses protestations, il le
plaa dans une institution,  Saint-Mand.

Quatre jours aprs, il le retrouvait un soir dans la mnagerie,
installe alors boulevard de la Villette, blotti derrire la caisse aux
serpents.

Franois avait profit de la premire promenade pour s'chapper.

Le dompteur, inflexible, prit son fils par l'oreille et le reconduisit
incontinent, en le recommandant d'une faon particulire.

Franois Chausserouge passa cinq ans dans cette maison d'o on se serait
bien gard de le renvoyer, car le pre payait largement; mais jamais on
n'avait vu lve plus indocile, plus indisciplin, plus amoureux de sa
libert.

Il grandissait, s'adonnait avec passion  tous les exercices du corps,
mais il montrait pour l'tude une rpugnance invincible,  ce point
qu'il avait d redoubler toutes ses classes et qu'il dpassait de la
tte tous ses camarades de cours.

En vain son pre lui reprochait-il son apathie:

--Je ne puis pas, rpondait-il, c'est plus fort que moi!... Je veux tre
dompteur... comme toi!

Chausserouge s'enttait, mais  la fin il dut cder.

A quinze ans, son fils, s'il tait devenu un gaillard hardi et bien
plant, n'avait fait aucun progrs.

Justement, la vieille bonne-ferte, tombe en enfance, venait de mourir;
la solitude pesait au vieux belluaire.

Le soir de l'enterrement, il ne reconduisit pas son fils 
l'institution.

--Reste avec moi, lui dit-il avec un soupir, tu m'aideras... C'est
gal, j'aurais tout de mme bien voulu faire de toi un monsieur...

--Bah! j'en sais assez pour te remplacer... j'ai besoin pour vivre de
l'odeur de toutes ces bonnes btes... J'ai besoin d'entendre leurs
rugissements... je suis n pour cela, je te dis! J'ai le mtier dans le
sang!

Et il embrassa son pre si tendrement, que le dompteur ne sut s'il
devait dplorer le manque d'aptitude de son fils ou s'en rjouir.

Dans tous les cas, il avait fait l'impossible pour ouvrir au jeune homme
une carrire moins prilleuse; il ne regrettait pas les sacrifices qu'il
s'tait imposs, puisqu'il avait rempli son devoir.

--On ne peut pas rsister  sa destine, rptait sans cesse Franois, 
qui la vieille grand'mre avait inculqu son fanatisme et ses
superstitions.!

--Eh bien! advienne que pourra! pronona Chausserouge.

De ce jour, il eut un lieutenant sur lequel il pouvait aveuglment
compter.

A Franois tait dvolue la tche de surveiller les garons, d'assurer
le service des vivres, de seconder son pre en faisant l'explication
pendant le cours des reprsentations, de prsider au montage et au
dmontage de l'tablissement  chacun des dplacements de la mnagerie.

Mais Franois ne se rsignait qu' regret  ce rle qu'il jugeait par
trop effac.

Ce qu'il voulait, c'tait affronter, lui aussi, les crocs des fauves,
soumettre  sa volont les redoutables pensionnaires de la mnagerie.

Il avait soif des applaudissements qui saluaient son pre, chaque fois
qu'il avait termin ses exercices.

Vivre libre, courir les routes, ne plus tre oblig de plir sur des
livres entre quatre murs, c'tait trs bien, mais ce qui l'attirait,
c'tait l'appt du danger et le bruit des bravos, journalire rcompense
de la glorieuse victoire de l'homme sur la bte.

Lui aussi, il voulait voir fixs sur lui les yeux de tout un public
frmissant de crainte, partag entre l'effroi et l'admiration.

Mais quand il parla pour la premire fois  son pre d'entrer  son tour
dans les cages, de commencer son apprentissage, il se heurta  un refus
formel.

Cet homme qu'une sorte d'inconscience avait toujours protg contre la
peur, qui avait affront mille prils sans un battement de coeur,
tremblait  l'ide de voir son unique enfant s'exposer aux mmes
dangers.

Franois insista. Le pre tint bon, tout d'abord, mais il finit par se
laisser toucher.

Il fut convenu que le jeune homme dbuterait le jour o il aurait
atteint sa dix-huitime anne.

En attendant, le vieux dompteur lui enseigna les premiers principes de
son art.

Une lionne venait justement de mettre bas.

Chausserouge rsolut de confier  son fils le dressage des trois
lionceaux.

Tout d'abord, il lui rappela que, comme l'homme, l'animal nat avec des
instincts bons ou mauvais, qu'il n'tait pas rare de trouver dans des
sujets issus du mme pre et de la mme mre, des types de caractres
absolument dissemblables; les uns dociles et doux, les autres rebelles 
toute ducation.

La difficult norme pour le dompteur quand il s'adresse  des animaux
arrivs adultes chez lui, se trouve bien amoindrie quand il a affaire 
des btes qu'il a vu natre, dont il a eu le temps par consquent
d'tudier le temprament, de discerner le degr de franchise.

Il lui reste alors  habituer ses lves  sa prsence,  appliquer 
chacun le genre de travail qui lui convient, en ayant soin de ne pas
trop demander  la fois, afin de ne pas rebuter l'animal et provoquer
ainsi ses lgitimes rvoltes.

Se faire craindre, en sachant se faire aimer, telle devait tre le but
et la devise du dompteur.

Chausserouge fut charm de voir avec quel entrain son fils acceptait sa
nouvelle tche, avec quelle adresse il mettait en pratique ses conseils.

En effet, du moment o il fut institu le prcepteur des lionceaux,
Franois tint  ce que nul que lui ne les approcht.

Il les soignait, leur donnait  manger, entrait chaque jour dans leur
cage, afin de les familiariser avec lui.

Il avait  lui deux lionnes et un lion; il les baptisa Sada, Rachel et
Nron.

Au bout de quelques mois, il commena leur ducation.

Les lionnes taient assez dociles, surtout Rachel, mais Nron se
montrait rtif; le jeune homme dut dployer  l'gard de ce dernier,
beaucoup de patience et d'nergie.

Le pre qui suivait tous ces essais d'un oeil inquiet, sentit bientt
s'vanouir toutes ses apprhensions.

Son fils tait bien un vrai Chausserouge; il en avait les qualits,
l'audace et la persvrance, pourquoi fallait-il qu'il y joignit des
dfauts inconnus  sa race?

Car s'il remplissait avec une exemplaire rectitude tous les devoirs de
son nouvel tat, Franois depuis qu'il tait libre, laissait, en dehors
du service auquel il s'astreignait avec joie, un libre cours  ses
penchants naturels.

Son pre lui avait trac la voie; il n'avait pas  lutter comme lui avec
les difficults d'un pnible dbut.

La situation acquise, l'aisance dans laquelle il n'avait qu' se laisser
vivre le dispensait de compter et puisqu'il travaillait, pensait-il, il
tait juste aussi qu'il profitt de l'existence.

La vie nomade qu'on mne sur le Voyage est pleine de prils pour un
jeune homme; Franois y succomba.

Tandis que sur la masse des forains, les uns, les srieux et les
conomes, n'ont d'autre dsir, leur journe finie, que de rentrer chez
eux et d'y goter les joies de la famille, les autres se runissent
dans le cabaret dont ils ont fait choix et o ils se donnent rendez-vous
et attendent que l'heure tardive les oblige de regagner leurs caravanes.

Au fond d'une arrire-salle d'estaminet, on boit, on joue et plus d'un
voyageur a perdu l souvent le gain de sa journe.

Le soir, quand Chausserouge avait rabattu l'auvent qui fermait l'entre
de la mnagerie, Franois s'esquivait pour aller retrouver les nombreux
amis qu'il s'tait faits.

Il aimait le jeu, le vin; ces runions avaient pour lui un attrait
irrsistible.

Ce gros garon si fort, si insoucieux du danger, si audacieux, tait un
faible.

Il s'tait laiss entraner une premire fois par Jean Tabary, le fils
du directeur d'un Concert Tunisien; peu  peu il avait laiss prendre
sur lui par son compagnon de plaisir un ascendant contre lequel il
n'avait pu ragir.

Le pre Chausserouge, plein d'indulgence, n'avait d'abord vu dans ces
escapades qu'un passe-temps, qu'aprs tout son fils avait bien le droit
de prendre, puis quand il avait compris quelle influence fcheuse
pouvait avoir sur l'avenir de Franois cette habitude de godaille, il
s'tait gendarm, mais en vain.

Le pli tait form, et Jean Tabary tait l pour contrebalancer son
autorit.

--Est-ce qu'on ne peut pas rigoler un brin quand on a turbin toute une
sainte journe? Laisse-le donc dire, le vieux! Quand t'auras son ge,
t'auras toujours le temps d'tre srieux, ne cessait de rpter Jean
Tabary.

Et Franois passait outre; mais comme, le lendemain, il se mettait au
travail avec une nouvelle ardeur, le pre soupirait et fermait les yeux.

Ce fut  la foire de Neuilly que le fils Chausserouge parut pour la
premire fois en public.

Quand il apparut dans la cage centrale, serr dans un coquet dolman 
brandebourgs d'or, culott de blanc, chauss de bottes  l'cuyre, il y
eut parmi la foule des spectateurs un petit murmure d'admiration.

Tout fier et plus mu qu'il ne voulait le paratre, le pre se tenait en
avant des premires, dans l'alle qui longe les cages, un croc de fer 
la main.

Il n'avait voulu laisser  personne le soin de faire le service de
garon de piste.

Tour  tour dfilrent, aux applaudissements de la foule, les vieux
pensionnaires de la maison, lions, hynes, ours, loups et jusqu'aux deux
tigres, Jim et Toby, qui volurent sous le fouet et excutrent leurs
exercices habituels sans, de leur part, grande vellit de rsistance.

La volont du pre Chausserouge les avait rudement asservis; celle du
fils les tenait en respect plus rudement encore.

Ils comprenaient qu'ils avaient affaire  un matre et ils obissaient.

Le vieux dompteur tait radieux. Il ne regrettait plus maintenant
d'avoir permis au jeune homme de suivre une vocation pour laquelle il
tait si manifestement n.

Il y eut un entr'acte.

On jeta de la sciure sur le plancher de la cage, aprs quoi le pre
Chausserouge prit la parole:

--Mesdames et messieurs, pour terminer la reprsentation, mon fils
Franois Chausserouge--et il prononait ce nom avec orgueil,--va avoir
l'honneur de prsenter, pour la premire fois, un lion et deux lionnes
du Sahara, tous trois adultes et capturs rcemment, Nron, Rachel et
Sada!

Il se fit un grand silence.

Chausserouge venait de tirer le portant et d'introduire les trois fauves
dans la grande cage.

Nron tait maintenant g de trois ans. C'tait une bte superbe. Sa
tte norme disparaissait sous une paisse crinire.

Il promena un instant son regard torve sur l'assistance et poussa un
sourd rugissement auquel rpondirent les deux lionnes.

Franois frappa trois coups du pommeau de son fouet, puis il entra
brusquement, tandis que d'une voix de stentor, le pre clamait:

--Le dompteur Franois Chausserouge dans les cages!

A la vue du jeune homme, la crinire de Nron se hrissa.

Suivi des lionnes, la gueule menaante, les crocs prts  dchirer, il
s'lana au-devant du nouveau venu.

Tranquillement, Franois se dbarrassa de son fouet et marcha droit sur
le fauve, qu'il saisit par la crinire, malgr ses grondements.

Puis, rassemblant ses forces, il le mit debout et le jeta  la renverse.

L'animal retomba sur ses pattes  l'angle oppos de la cage.

Un tonnerre d'applaudissements salua cette nergique entre en matire.

Franois Chausserouge se tourna aussitt vers Sada, dont il entr'ouvrit
les mchoires, et  trois reprises il plaa son bras droit, puis son
visage entre les crocs aigus de la bte.

Il s'avana ensuite sur le bord de la cage.

A son commandement, Rachel se dressa contre lui, appuya ses lourdes
pattes contre sa poitrine et lui lcha la face...

Cette fois, l'enthousiasme fut  son comble; le pre Chausserouge
pleurait de joie.

Franois maniait ses btes avec autant de tranquillit et d'aisance que
s'il se ft agi de jeunes chiens.

Il se fit passer sur un plat d'tain un morceau de viande, noua autour
du cou de Nron une serviette, plaa la viande devant son nez, et
l'animal ne s'en saisit en grondant que lorsqu'il lui en donna l'ordre.

--Maintenant, sautez!

Et tour  tour il fit franchir  ses lves des barrires de un mtre
cinquante de haut.

Comme de simples caniches, il les fit passer  travers des cerceaux de
papiers et des cerceaux enflamms, puis pour couronner ses exercices, il
donna un signal.

Instantanment, le gaz fut baiss et la salle se trouva plonge dans
l'obscurit.

Quand on ralluma, Franois Chausserouge tait tendu  terre, la tte
appuye sur Nron et les deux lionnes taient couches  ses cts.

Puis tandis que la salle entire l'acclamait, il se leva, salua
profondment et sortit.

Il avait  peine disparu que les trois fauves se prcipitaient en
rugissant contre la grille, l'branlant sous leurs efforts, labourant le
plancher de leurs griffes.

--Allons! les agneaux! C'est trop tard, criait narquoisement le pre
Chausserouge, rentrez vos gousses d'ail! Y a rien  faire!

Et se tournant vers le public:

--Mesdames et messieurs, c'est pour avoir l'honneur de vous remercier.
Demain, deux grandes reprsentations, l'une  trois heures, l'autre 
neuf heures du soir, la dernire, suivie du repas des animaux!

Dans la caravane, o il le rejoignit, il treignit longuement son fils
dans ses bras.

Il pouvait mourir maintenant. Il avait un digne successeur.

Jamais, mme au temps de sa jeunesse, il n'aurait gal en hardiesse et
en vigueur ce galopin de dix-huit ans.

Il en avait honte, mais a lui faisait tout de mme bien plaisir.

Mais en mme temps que, de par son succs, Franois devenait grand
premier rle, un soudain changement s'opra chez lui.

Gris par ses triomphes quotidiens, il oublia son humble origine et par
quelle srie de privations son pre avait d passer pour atteindre  ce
degr de prosprit, qui lui avait permis de dbuter si brillamment.

Il n'attribua qu' lui l'engouement subit dont le public avait t saisi
et qui faisait chaque soir affluer dans la baraque le monde chic et
tout ce que Paris comptait de notabilits.

Certes, sa jeunesse, la crnerie avec laquelle il affrontait le pril
taient pour quelque chose dans cet enthousiasme, mais la vieille
renomme de son pre, qui l'avait faonn, instruit, qui l'avait fait
bnficier de ses trente annes de dure exprience, y tait aussi pour
beaucoup.

Plein d'orgueil, le jeune homme s'en rendit d'autant moins compte qu'il
tait en but  des sollicitations bien faites pour flatter sa vanit.

Comme les militaires, comme les acrobates, comme tout ce qui porte
lgamment un uniforme ou un costume brillant, il fut assailli de
dclarations, de demandes de rendez-vous et il en vint bonnement 
penser que ces marques d'une sympathie un peu outre s'adressaient bien
plus  son intime personnalit qu' son dolman soutach d'or.

Il y rpondit, et certaines dconvenues qui auraient d le convaincre
que son prestige tombait quand il n'apparaissait pas dans la cage,
debout au milieu de ses fauves, ne parvinrent pas  le dtromper.

Il ddaigna ds lors de coucher dans la caravane paternelle.

A proximit du campement, il choisissait un htel de belle apparence et
il y louait une chambre pour la dure de chaque sjour.

Le pre, aveugl par sa tendresse paternelle, laissait faire.

--Il jette sa gourme, pensait-il, il deviendra srieux quand il sera
temps.

Au contraire, la recherche de mauvais got avec laquelle son fils
s'habillait lui semblait le dernier mot de l'lgance.

Il trouvait un motif d'orgueil dans le genre de succs qu'obtenait
Franois et il finissait par fermer les yeux sur la vie qu'il lui voyait
mener, si en dsaccord pourtant avec l'existence austre qu'il avait
tenue lui-mme dans sa jeunesse.

Il avait rv de faire un monsieur de son enfant, et Franois avait
trouv le moyen de devenir un monsieur tout en restant dompteur.

Il rhabilitait la profession; c'tait l'idal.

Le pauvre homme n'apercevait pas le danger qu'il y avait  laisser
contracter  son fils des habitudes de plaisir et d'intemprance.

Mais peu  peu Franois se relcha de ses devoirs. S'il se livrait avec
la mme ardeur au prilleux exercice de son tat, il jugea bientt
indigne de lui de s'adonner comme par le pass aux mille petits dtails
que ncessite le bon entretien de la mnagerie.

En dehors des heures consacres au dressage des nouveaux pensionnaires
ou aux reprsentations, il devint impossible d'obtenir de lui le moindre
service.

C'et t droger.

C'est ce qu'il parvint  persuader  son pre, la premire fois que
celui-ci hasarda une timide observation.

Il parla mme de renforcer le personnel, d'engager de nouveaux employs.

--Tant que je serai l, rpliqua le vieillard, nous n'aurons pas besoin
d'augmenter nos frais dj si lourds, je suffirai  tout par mon travail
et mon active surveillance, mais si je venais  disparatre?...

--Bah! je gagne assez d'argent pour ne pas m'astreindre  une besogne de
manoeuvre et de domestique!

--Rien ne vaut l'oeil du matre! Tu te laisseras voler et les animaux
en souffriront. Un dompteur doit toujours tenir ses btes en haleine.

--J'ai mon fouet et cela suffit! rpondait le jeune homme.

Le pre hochait la tte, n'osait pas insister, et des semaines, des
mois, des annes passrent, sans que rien vint remdier  un tat de
choses qu'il ne pouvait s'empcher de dplorer.

A vingt-cinq ans, le fils Chausserouge tait devenu un dompteur
accompli, mais il s'tait acquis une rputation de noceur et de bourreau
des coeurs dont il tirait vanit.

Sur tout le Voyage, on ne l'appelait plus que le beau Franois.

Il tait le chef reconnu de la jeunesse foraine et la chronique
scandaleuse ne s'alimentait que du bruit de ses conqutes et de ses
exploits.

Puis peu  peu et  mesure que sa renomme grandissait, le jeune homme
se fit des relations en dehors de son monde.

Il s'tait trouv en rapport avec des reporters, des boulevardiers 
l'occasion des ftes de bienfaisance pour lesquelles on avait rclam
son concours; il se lia avec eux et, ds lors, on put chaque soir, aprs
sa reprsentation, le rencontrer sur le boulevard, habitu assidu des
restaurants de nuit et des tripots clandestins.

Le pre Chausserouge s'alarma srieusement et ce fut pour mettre fin 
cette vie de dbordements que, trs inquiet de l'avenir de son
tablissement, lorsqu'il ne serait plus l pour veiller aux intrts
matriels de la mnagerie, il conut un beau jour le projet de marier
son fils.

Peut-tre, lorsqu'il saurait trouver chez lui une femme gentille,
aimante, le jeune homme consentirait-il  renoncer aux joies turbulentes
et dispendieuses du dehors.

Justement, il avait quelqu'un  lui proposer.

Un de ses rares amis, originaire de la mme province et directeur d'un
Muse mcanique, le pre Collinet, avait une fille, qui passait sur tout
le Voyage pour une vertu inexpugnable.

Amlie avait vingt ans et tait fille unique.

A elle seule devait donc revenir un jour l'hritage du vieil Auvergnat,
un malin lui aussi, qui  force d'conomie, avait su arrondir sa pelote.

C'tait donc un parti. Le fils Chausserouge pouvait dcemment pouser.
Les deux compres eurent  ce sujet une longue conversation et ils
tombrent d'autant mieux d'accord, qu'Amlie, pressentie  ce sujet,
laissa comprendre que son union avec le jeune dompteur mettrait le
comble  ses voeux.

Franois tait son camarade d'enfance. Ils avaient t levs cte 
cte, la baraque de Collinet avoisinant toujours la mnagerie de
Chausserouge.

Puis,  mesure qu'ils avaient grandi, l'affection fraternelle que la
jeune fille portait  son ami s'tait change en une sorte d'admiration
muette qu'elle n'osait manifester.

Elle avait t, comme tout le monde sur le Voyage, spectatrice attriste
du changement si radical survenu dans la manire de vivre de Franois
et, plus que personne, elle en avait souffert tout bas.

Et voil que ce rve form au plus profond de son coeur de devenir un
jour la compagne du jeune dompteur allait peut-tre se transformer en
une ralit.

Certes, une bien vive tendresse l'attachait  son pre, dont elle tait
l'utile auxiliaire, mais elle n'hsiterait pas  quitter cette caravane
dans laquelle elle avait vu le jour pour se consacrer toute entire 
l'tre chri pour le bonheur duquel il lui semblait qu'elle tait ne.

Depuis ses rcents succs, Franois l'avait bien un peu nglige... Il
avait paru oublier son amie des premiers ans, cette petite Amlie si
douce, si aimante... Il lui en avait prfr d'autres plus belles, plus
riches... Mais elle lui pardonnait toutes ses fautes passes, puisqu'il
allait lui revenir et pour toujours!

Et elle lui montrerait tant de soumission aveugle, tant de dvouement,
qu'il finirait bien,  son tour, par l'aimer un peu!

Son illusion fut de courte dure.

Lorsque, le soir mme du jour o il avait pris des arrangements avec
Collinet, le pre Chausserouge s'ouvrit  son fils de son projet
d'avenir, il se heurta  un refus formel.

--Je n'pouserai pas Amlie, dclara nettement Franois, je n'aime pas
les gnangnans... C'est une bonne fille, mais a ne suffit pas!
D'ailleurs, je suis trop jeune pour me marier... Je n'ai que vingt-cinq
ans, j'ai le temps d'y penser!

--Amlie t'aime... Elle a une jolie dot... Le pre Collinet a l'ide de
vendre son Muse aussitt aprs le mariage de sa fille pour s'en aller
vivre au pays... Tu vois donc bien que c'est une bonne affaire... Je
n'insisterais pas s'il s'agissait d'une trangre, mais celle-l, tu la
connais... tu sais ce qu'elle vaut... Je te le dis, a sera une vraie
mnagre et, y a pas, une bonne femme, c'est un trsor!... Elle serait
rudement utile chez nous!

--C'est possible! mais je ne reviens pas sur ce que j'ai dit... Je ne
veux pas me marier!

Ce fut au tour du pre Chausserouge d'entrer dans une violente colre.

C'tait la premire fois que son fils lui rsistait aussi ouvertement.

--Eh bien! rpliqua-t-il durement, libre  toi de ne pas m'couter...
Jusqu'ici j'ai ferm les yeux, tu as fait ce que tu as voulu et je n'ai
rien dit, quoiqu'il m'en ait cot... A partir d'aujourd'hui, tout va
changer... Tu n'es plus que mon aide, mon employ... Tu seras victime,
entends-tu, de la vie que tu mnes... Mais comme je ne veux pas qu'il
soit dit que tant que je vivrai, une situation que j'ai eu tant de peine
 acqurir soit compromise, comme je ne veux pas que mes btes en
souffrent, je te retire toute autorit... dans ma maison. Aprs ma mort,
tu feras ce que tu voudras...

--Si l'tablissement marche,  qui le dois-tu? riposta insolemment
Franois. Il me semble que c'est  moi... Et si je te quittais?

--Tu le peux! Mais je resterai le matre! Le jour o tu partiras, je
rentrerai dans les cages et on verra une fois de plus ce que peut faire
le pre Chausserouge, sans culottes collantes et sans dolmans 
brandebourgs d'or! Je t'apporte le bonheur... tu le refuses, tant pis
pour toi! A la fin, si je cdais toujours, vous vous ficheriez de moi,
toi et toute ta squelle d'amis! Car, veux-tu que je te dise, tu es un
brave garon, fort et courageux comme pas un... mais tu as t perdu par
les galvaudeux dont tu fais ta socit! Il y a surtout Jean, Jean
Tabary!... Celui-l, que je lui voie jamais mettre les pieds dans la
mnagerie, je le flanque dans la cage  Nron!

--Jean Tabary n'a pas plus peur de Nron que de toi!

--C'est possible! Mais qu'il se le tienne pour dit! Et puis,
finissons-en! Tu ne sors pas de la culotte du pape... Tu es comme moi un
paysan, un Chausserouge... un saltimbanque... Tu vivras en saltimbanque,
puisque tu l'as voulu... puisque, malgr moi, c'est cet tat-l que tu
as choisi! Voil tout ce que j'ai  te dire!

--C'est ton dernier mot?

--C'est mon dernier mot!

Rentr seul dans sa caravane, le vieux Chausserouge pleura pour la
premire fois peut-tre depuis la mort de sa femme, mais n'importe, il
avait dcharg son coeur.

Il s'applaudit tout bas de l'nergie qu'il avait montre et il se jura
de ne pas cder. N'tait-ce pas le bonheur de son enfant qu'il adorait,
qui tait en jeu?

Il n'avait que trop tard  faire acte d'autorit. Il n'tait que temps
de ragir, avant que le pli ne ft pris irrmdiablement.

Et, en effet, il tint parole.

A partir de ce jour, il reprit en mains les rnes du gouvernement.

Il s'installa au contrle, s'occupa des multiples dtails de
l'administration et Franois, qui jadis puisait  pleines mains dans la
caisse commune, dut dsormais passer chaque samedi toucher sa paye,
comme le dernier des palefreniers.

En vain, il essaya de faire revenir son pre sur sa dcision.

Chausserouge resta inflexible.

--J'ai fait pour toi tous les sacrifices que me commandait mon
affection. Tu me rsistes... Je cesse de te traiter en fils, car je ne
veux pas voir gaspiller mon bien... Tu travailles, je te donne ton
salaire... Tu n'as le droit de rien exiger de plus... Je ne te dois plus
rien...

Furieux de cet enttement qu'il tait loin de prvoir, Franois
Chausserouge continua par amour-propre son habituel genre de vie, mais
il ne tarda pas  s'apercevoir que l'existence qu'il s'tait choisie
tait hors de proportion avec les ressources relativement modestes dont
il disposait  prsent.

Le premier, il dut s'avouer vaincu. Un soir de dveine, il perdit au
tripot et joua sur parole.

Le lendemain, il lui fallait mille francs pour acquitter sa dette.

Aprs de longues hsitations, il dut s'adresser  son pre.

Le vieux dompteur couta en silence, rflchit un instant, puis, levant
son regard vers son fils:

--Il faut toujours couter les anciens, dit-il, et voil le commencement
de ma prdiction qui se ralise. A ton ge, je n'avais pas mille francs
 perdre, ni surtout un pre derrire moi... N'importe! C'est entendu,
tu auras ton argent, mais  une condition... Nous partons demain en
villes mortes.

Partir en villes mortes! Quitter Paris, abandonner le Voyage! Courir la
province de chef-lieu en chef-lieu isolment! Mais a ne se pouvait pas.

--Alors nous ne partirons pas.

--Mais l'argent... les mille francs qu'il me faut!

--Alors partons! Je n'en ai pas autant, vois-tu, garon,  te donner
tous les jours, et je ne veux pas me voir oblig une belle fois, de
vendre mes btes pour payer tes dettes...

--Mais nous sommes en pleine fte de Montmartre! Tous les jours nous
faisons salle comble! La mnagerie est trs courue! C'est de la folie!

--Tant mieux! Nous ne ferons que de plus belles recettes en province, o
le bruit de tes succs est parvenu et o on ne te connat pas! Quand
nous reviendrons  Paris, plus tard... beaucoup plus tard... tu n'en
seras que mieux accueilli!... Nous partirons demain!

Devant cette dcision sans appel, il n'y avait qu' s'incliner.

--Soit! tu ne t'en prendras qu' toi de la btise que tu commets
aujourd'hui! rpliqua rageusement Franois.

Le pre Chausserouge donna sans regret les mille francs au moyen
desquels il payait le bonheur  venir de son fils.

Il tait heureux d'en tre quitte  si bon compte.

Maintenant qu'il allait le tenir loign de cet entourage funeste qui
l'avait perdu, qu'il tait sr de l'avoir prs de lui, toujours, il
tait certain de russir, de rveiller dans le coeur de ce grand enfant
tous les bons sentiments qui sommeillaient.

L'loignement de Paris, c'tait la rupture dfinitive des habitudes
prises; au milieu des vicissitudes d'une promenade  travers le monde,
Franois n'aurait ni le moyen, ni l'occasion de renouer des relations
dangereuses.

Oblig dsormais de consacrer tous ses instants  son mtier, il se
reprendrait  aimer la vie tranquille, et qui sait... peut-tre?...

Quand Franois rendit compte  Jean Tabary du rsultat de sont
entretien:

--Mais tu ne vas pas faire a! Menace de le lcher! Il n'a que toi... Il
n'osera pas te laisser aller... Dis-lui donc, au vieux, que Perdel, son
concurrent, t'offre un engagement magnifique...

--Tu voudrais que je quitte mon pre?

--Pourquoi pas? Puisqu'il te traite en gamin.

--Non! ne me demande pas a... parce que, voisin, il y a aussi mes
btes... Et je les aime, mes btes!... Le vieux passerait outre, quand
mme a lui ferait gros coeur... mais, moi, a me ferait encore plus de
peine de voir mes btes partir sans moi! On se reverra, un jour, va
donc!

--Tu es un lche, tiens! T'as pas plus de coeur qu'une poule!

Le soir mme, aprs la dernire reprsentation et  la grande
stupfaction du personnel de l'tablissement, le vieux dompteur donna
l'ordre de tout prparer pour le dpart.

Deux jours aprs, la mnagerie Chausserouge quittait le Voyage.

Au moment o Franois, qui s'tait attard pour prendre cong de ses
amis, la rejoignait  la barrire de Fontainebleau, il remarqua, suivant
les somptueuses voitures qui contenaient les cages et le matriel, une
humble caravane.

Il regarda plus attentivement.

C'tait Amlie Collinet qui la conduisait.

A la vue du jeune homme, elle sourit, mais Franois frona le sourcil,
fouetta nerveusement les poneys attels  sa charrette et passa.




IV


Ce fut la premire grande tourne entreprise par la mnagerie
Chausserouge depuis la conscration qu'elle avait reue  Paris.

Elle dpassa en succs tout ce qu'on tait en droit d'esprer.

Autant le sjour en villes mortes est dsastreux pour une installation
de peu d'importance, autant il est fructueux s'il s'agit d'un
tablissement connu, capable d'veiller la curiosit de la population
toute entire.

Du reste, une publicit savante, dans laquelle entrait pour beaucoup la
reproduction dans les journaux locaux d'articles dcoups dans les
feuilles parisiennes et signs de noms retentissants, prcdait, dans
chaque chef-lieu, l'arrive de Chausserouge pre et fils.

Et, avide d'motions, le public affluait, s'crasait dans la baraque,
pour applaudir ce jeune dompteur, qui avait fait courir tout Paris.

La srie d'ovations dont Franois fut l'objet dans toutes les villes
qu'il traversa lui fit bientt oublier le dpit qu'il avait prouv de
quitter le Voyage, et le pre ne tarda pas  s'applaudir de l'nergique
rsolution qu'il avait prise.

C'tait le seul moyen de faire chapper son fils aux influences nfastes
qui l'entouraient et, de jour en jour, il retrouvait ce Franois qu'il
avait si bien cru perdu.

Une autre personne que lui surveillait d'un oeil ravi ce changement qui
s'oprait lentement; c'tait Amlie Collinet.

Elle se reprenait maintenant  esprer, bien que la froideur que lui
avait tmoigne Franois pendant les premiers jours de la tourne et
bien t de nature  lui faire considrer sa cause comme perdue
dfinitivement.

La prsence de la jeune fille influait videmment beaucoup sur les
nouvelles faons d'tre du fils Chausserouge sans qu'il s'en rendit
compte exactement.

C'tait bien l-dessus qu'avait compt le vieux dompteur, lorsqu'il
avait eu l'ide de se faire accompagner par les Collinet.

--Vois-tu, avait-il dit  son ami, le jour o il avait d lui
communiquer la rponse de Franois, je connais mon fils... Il est bon et
il obit sans s'en rendre compte des conseillers avec lesquels il aurait
d ne jamais se lier... Je vais le forcer  s'loigner pour un temps...
Viens avec nous... Tu profiteras de ma rclame et il y aura toujours
pour ton muse une petite place  la gauche de mon campement... partout
o nous nous arrterons... Nous vivrons ensemble. Amlie prendra
provisoirement la place que je voudrais lui voir dfinitivement
occuper... Je la connais... Elle saura se faire aimer... se rendre
indispensable... Et comme mon fils est jeune, qu'il ne verra plus
qu'elle... il sera forc de rendre hommage  ses qualits,  ses
charmes... Alors, le reste nous regardera... Il s'agira seulement de
savoir profiter du bon moment...

Quelques objections qu'avait souleves le pre Collinet avaient t vite
aplanies, d'autant plus qu'Amlie avait accueilli avec joie la nouvelle
de cette combinaison, qui allait plus que jamais la faire vivre dans
l'ombre de celui qu'elle chrissait.

A la premire tape, cependant, sur la route de Melun, le jeune homme
avait manifest tout haut son mcontentement.

Il avait devin les intentions de son pre et s'tait montr froiss
qu'on voult lui forcer la main.

Alors Amlie s'tait approche de lui et, trs humblement:

--Vrai! a t'ennuie tant que a, Franois, que nous soyons partis
ensemble?

--Non... Mais je trouve que c'tait inutile...

--Je trouve, moi, interrompit Chausserouge, que c'tait indispensable.
Ne nous fallait-il pas quelqu'un pour s'occuper des dtails intrieurs
de nos deux maisons et, mon Dieu! personne mieux qu'Amlie ne pouvait
s'acquitter de ce soin, puisqu'elle consent  s'en charger. Du reste,
Collinet voulait depuis longtemps quitter le Voyage. a le rapprochera
de son pays et, pour le surplus, il n'avait pas de meilleure occasion,
s'il voulait gagner de l'argent, que d'entreprendre la tourne en notre
compagnie. Tu vois bien que tout est pour le mieux.

Franois ne rpondit rien et bouda trois jours, mais peu  peu il se
sentit insensiblement gagn par le dvouement que lui montrait la jeune
fille, les prvenances dont on l'entourait.

Lorsqu'il avait donn, les soirs de sjour, sa reprsentation, quand la
ville tait retombe dans le calme monotone des cits de province, et
une fois ses btes panses, il tait bien forc, ne connaissant
personne, de rentrer dans la caravane.

Il trouvait alors son souper servi, et dans un coin, prs du pole, les
deux vieux assis, fumant tranquillement leur pipe, tandis qu'Amlie se
multipliait pour qu'il ne lui restt rien  dsirer.

Aprs le dner, un rams familial ou un piquet  quatre les runissait
encore autour de la table et on allait se coucher, non sans avoir pris
pour le lendemain les dernires dispositions.

On demeurait au plus quatre ou cinq jours dans chaque ville, sauf 
Lyon,  Bordeaux,  Marseille et  Nice o la mnagerie stationna prs
d'un mois.

Le pre Chausserouge trouvait  cette vie nomade,  ces courses par les
chemins poudreux, un charme infini.

Cela lui rappelait l'poque pnible et pourtant si heureuse de ses
dbuts, alors qu'il campait sur le bord d'un champ,  la croise de deux
routes et que Maria prparait sur un fourneau improvis en plein vent
le repas du soir, tandis que les chevaux dtels broutaient l'herbe des
fosss.

Et c'tait certes le vrai sang des Chausserouge, qui circulait dans les
veines de Franois, puisqu'au bout de deux mois de cette existence,
nouvelle en somme pour lui, habitu comme il tait aux plaisirs de la
grande ville, toute trace d'ennui avait disparu de son front.

Maintenant, il taquinait Amlie, lui rappelait les jeux de leur enfance,
la remerciait d'un sourire ou d'un mot aimable chaque fois qu'elle
s'tait ingnie  lui faire une surprise agrable: un plat qu'il
aimait, un bibelot qu'elle avait achet et qu'elle cachait sous sa
serviette.

Et ce sourire, ce mot, faisaient oublier  la jeune fille tous les
ddains, toutes les rebuffades dont elle avait tant souffert.

L'intimit des deux caravanes avait grandi  ce point que, maintenant,
pour beaucoup de gens, les Collinet et les Chausserouge ne formaient
dj plus qu'une seule et mme famille.

Le vieux dompteur riait dans sa barbe et se frottait les mains.

--a marche! a marche. Laissons faire! Amlie est une fine mouche! Il
ne se passera pas longtemps avant que nous en soyons arrivs  nos
fins... et c'est mon garon, lui-mme, qui te demandera ta fille!

Ce fut dans un dlai plus court encore qu'il ne l'esprait.

La vie commune, cette constante cohabitation, ce rapprochement de tous
les instants, finissait par fouetter le sang du jeune homme.

Il ne tarda pas  voir en Amlie autre chose qu'une soeur; il remarqua
qu'elle tait grande, bien faite, presque jolie.

nerv peut-tre aussi par l'abandon naf de la jeune fille qui le
traitait en frre et qui, leve librement, n'avait aucune de ces
pudeurs fminines s'effarouchant d'un mot leste, les sens excits par
l'agaante quoique inconsciente coquetterie qu'elle dployait, il
sentait renatre en lui les instincts brutaux de sa race.

Un soir qu'il se trouva seul en face d'elle dans la mnagerie,
faiblement claire par le falot du veilleur, il fut pris du dsir subit
de la possder.

Il la saisit, appliqua ses lvres sur sa bouche... Trs souple,
confiante et cline, elle se laissa aller aux bras du jeune homme.

Elle fermait les yeux, secoue tout entire par la douceur de cette
premire caresse, si longtemps attendue.

Alors, il l'aimait donc un peu... comme elle voulait tre aime!...

Soudain, Franois fit un pas... Il cherchait  l'entraner dans l'angle
le plus obscur, l o les palefreniers avaient l'habitude de serrer le
fourrage...

Elle comprit, se redressa d'un tour de reins, s'arracha de l'treinte de
son amant; et dit un seul mot:

--Franois!

Le jeune homme, surpris de cette rsistance inattendue, s'arrta.

Il regarda Amlie un instant, puis, aprs un silence:

--Tu m'as quelquefois, dit-il, reproch de ne pas t'aimer; c'est toi qui
ne m'aimes pas!

--coute, Franois! je suis une honnte fille! Je veux bien tre ta
femme, mais je ne serai jamais ta matresse!... Si je te cdais
aujourd'hui, c'est alors que tu aurais le droit de penser que je ne
t'aime pas... que peut-tre j'ai cd  d'autres avant toi... tandis que
du plus profond de mon coeur, je n'ai jamais t qu' toi! Ah! je t'en
prie, jamais... jamais, entends-tu! ne recommence ce que tu viens de
faire!... Je penserais que tu ne me considres pas plus que toutes les
autres... celles qui te poursuivaient l-bas, tu sais bien...

--Celles-l, je n'prouvais pas pour elles le sentiment que j'ai pour
toi! s'cria le jeune homme. Oui! tu seras ma femme, je te le promets,
je te le jure!... Mais laisse-moi t'aimer... comme je le veux!... Je
suis un ramoni, moi... par ma mre! Et ceux de notre sang n'ont pas de
ces scrupules btes... On se prend quand on s'aime!... Et si, aprs, on
se convient toujours... on se marie devant le plus ancien de la tribu...
Allons... viens!

De nouveau il chercha  enlacer la jeune fille, mais elle le repoussa
avec force et, se campant rsolument en face de lui:

--Je ne suis pas une ramoni, moi!... Donc, je serai ta femme...
lgalement, et je t'appartiendrai toute entire... si non, je ne serai
jamais rien pour toi!... Choisis! je te prviens seulement que si je
dois continuer  tre en butte  de semblables obsessions, indignes de
l'affection que je te porte, demain je pars avec mon pre!

--Toi, partir! Ah! non, je ne veux pas! Voici des mois, que je te vois
tous les jours, que je me suis habitu  toi... Non! Non! je veux que tu
restes... toujours!

--Alors, tu sais ce qui te reste  faire! dit Amlie, en se dirigeant
vers la caravane o l'attendait le vieux Collinet.

--Eh bien! soit! Mais je veux t'avoir!

Et le soir mme, avant de se coucher, il prenait  part son pre et lui
demandait officiellement la permission d'pouser Amlie.

La joie du dompteur fut immense.

--Oh! je savais bien que tu y viendrais! Tiens! Tu me rends le plus
heureux des hommes! Maintenant je pourrai mourir tranquille!

Il sauta au cou de son fils et dans l'excs de sa joie, il courut  la
porte et appela son ami dj rentr dans sa caravane:

--Collinet! Collinet! arrive donc! c'est Franois qui veut se marier
avec ta fille!

--Si elle veut, ajouta Franois en riant.

Pour toute rponse, Amlie, qui tait accourue, tendit ses joues  son
ami, puis, pour clbrer cet heureux jour, tous les quatre
s'attablrent, et, autour d'un saladier de vin qu'on fit chauffer en
hte, discutrent les conditions du mariage.

Ce ne fut pas long, les deux compres en ayant arrt depuis longtemps
les dtails et les fiancs taient bien trop amoureux pour s'attarder en
des considrations qui leur paraissaitent si futiles!...

Il fut dcid toutefois que l'union serait clbre  Paris dans le plus
bref dlai possible; puis le pre Collinet vendrait son muse et se
retirerait  la campagne aprs avoir constitu en dot  sa fille le
montant de cette vente.

Il avait ralis assez d'conomies pour pouvoir vivre tranquille le
reste de ses jours dans le petit trou o il avait acquis dj une
maisonnette et quelques lopins de terre.

Un mois aprs cette soire mmorable, la mnagerie de retour  Paris
s'installait provisoirement aux Quatre-Chemins, sur la route
d'Aubervilliers, et sur le champ Franois envoyait  tous ses amis des
lettres de faire part.

L'moi fut grand sur le Voyage.

On ne s'attendait pas  cette solution.

Le beau Franois qu'on avait vu partir  contre-coeur, revenir si vite,
converti et amoureux... d'Amlie Collinet, c'tait  n'y pas croire!

Il fallait cependant se rendre  l'vidence, mais Jean Tabary se fit
l'interprte du sentiment gnral.

--Ce n'est pas la peine d'tre fort, d'tre brave, lui dit-il, d'tre la
coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris, pour finir aussi
piteusement. Je te croyais plus d'nergie. Tu te laisses mener comme un
gamin, c'est honteux! Tu te repentiras de ce que tu fais aujourd'hui...
il ne sera plus temps.

--Mon cher, je t'assure qu'Amlie est charmante... tu ne la connais pas.

--Un homme dans ta position doit rester libre et indpendant... Tu es
jeune, tu as de l'argent, il fallait profiter de la vie et ne pas
t'emberlinguer d'une femme dont tu auras assez dans six mois!

Cette fois les insinuations de Jean Tabary restrent sans cho.

Le parti de Franois tait pris irrvocablement.

Pour sa vengeance, il se contenta d'inviter son ami  sa noce, qui
devait se clbrer avec clat au Salon des Familles,  Saint-Mand.

On garda longtemps sur le Voyage le souvenir de cette fte  laquelle on
avait convoqu le ban et l'arrire-ban de l'industrie foraine.

Dans une salle immense, tapisse de peaux de lions, orne de trophes,
autour d'une table en fer  cheval, charge de victuailles, prirent
place toutes les illustrations, toutes les clbrits du Voyage.

D'abord, les collgues, les dompteurs fameux: Dozon, Perdel, Giovanni,
Gladiator, Julio et Bella-Mina, qui avaient tenu, en cette solennelle
circonstance,  donner  leur an dans la carrire des marques de leur
sympathie.

Puis Lamberty, directeur du Miroir Magique, celui que les ramonis
reconnaissaient pour chef suprme; puis Devisme, Deker, les grands
impresarios, Oiselli, directeur du Cirque des animaux savants, les
Romillard, d thtre des Marionnettes, Augustin Bay, du Grand tir
algrien, enfin la foule des montreurs de phnomnes, des patrons
d'entresorts, manges, massacres et tombolas; puis Bermondy, le grand
champion de la lutte, directeur des Grandes Arnes, puis ple-mle des
journalistes, des boulevardiers, des acteurs.

Amlie Collinet, toute rougissante et fire de s'appuyer sur le bras du
beau dompteur, manifestement gn dans son habit noir, tait charmante
dans son costume de marie.

Le pre Chausserouge tait rayonnant. Quant  Collinet, il ne pouvait
croire  tant de bonheur. Jamais, il n'aurait os esprer pour sa
fille, un parti aussi cossu.

La fte fut pleine de gaiet. On dansa jusqu'au matin aux sons de la
cornemuse, et le pre Chausserouge retrouva ses vingt ans pour ouvrir le
bal avec sa bru, en excutant aux applaudissements de tous, la danse de
son pays, la bourre traditionnelle.

Le lendemain, on tint conseil et on rechercha le parti auquel il
convenait de s'arrter.

La campagne en province avait t particulirement heureuse; Franois
fut d'avis de ne pas rester en si bon chemin, d'autant plus qu'il se
souciait peu de passer sa lune de miel au milieu de ses anciens amis.

Une pareille proposition ne devait trouver d'objection ni auprs
d'Amlie, ni auprs du vieux dompteur.

On avait exploit tout le Midi de la France; on exploiterait le Nord, et
l'on pousserait jusqu'en Belgique en faisant sjour  Amiens,  Arras, 
Lille, puis aprs cette dernire tourne, qu'on esprait fructueuse, on
rejoindrait dfinitivement le Voyage.

Huit jours aprs, le pre Collinet, le coeur un peu gros, embrassait sa
fille dont il se sparait pour la premire fois et la mnagerie se
mettait en route.

Les annes qui suivirent marqurent l'apoge de la fortune des
Chausserouge. Franois marchait de succs en succs; d'tapes en tapes,
les ovations succdaient aux ovations.

Puissamment aid par son pre, qui se faisait vieux, mais dont l'entrain
ne se ralentissait pas, il accomplit des exploits qui restrent clbres
dans les annales de la banque.

C'est ainsi qu'on le vit faire le pari de monter en ballon avec son lion
Nron, et gagner son pari.

A Bruxelles, une actrice clbre ayant manifest le dsir d'entrer avec
lui dans sa cage, il l'y autorisa et il sut tenir ses animaux en respect
tandis que l'intrpide comdienne, d'une voix calme, rcitait une pice
de vers de Victor Hugo devant un public frmissant d'enthousiasme.

A la suite de cet exploit, il devint  la mode d'assister le dompteur
dans ses exercices et nombre de personnalits connues dfilrent avec
lui dans la cage centrale.

Ce fut encore lui qui inaugura les sances d'hypnotisme au milieu
d'animaux divers runis pour la circonstance, et jamais un accident ne
vint attrister une seule de ses reprsentations.

Il fut engag dans les thtres pour jouer les rles de dompteur. Il
parut dans les _Pirates de la Savane_, le _Juif-Errant_, dans une ferie
surtout o il eut l'audace d'entrer en scne, au mpris des rglements
de police, suivi de deux lionnes en libert.

C'est  cette poque qu'il reut en Belgique la croix du Mrite civil.
Bref, Franois Chausserouge connut toutes les gloires, puisa les
honneurs.

Sa fortune s'arrondissait de jour en jour, et il se sentait si sr de
lui que rien dsormais ne pouvait branler sa confiance. Il tait n,
pensait-il, sous une heureuse toile, et c'tait tout.

Le pre Chausserouge marchait en plein rve, tant ce prodigieux succs
surpassait ses esprances. Quand il examinait le chemin parcouru, qu'il
se reportait  ses dbuts, il ne pouvait se dfendre d'une certaine
apprhension, d'un instinctif effroi.

C'tait trop de bonheur  la fois, d'autant plus que son fils tait
heureux jusque dans son mnage, Franois ayant justement trouv dans
Amlie la compagne dvoue et aimante qu'il lui fallait.

Quoique d'apparence frle, la fille du pre Collinet avait puis dans la
tendresse qu'elle portait  son mari la force de remplir les devoirs
nombreux qui lui incombaient dans cette incessante promenade  travers
le monde.

Elle avait bien eu  se plaindre parfois du caractre changeant, mme un
peu brutal de Franois, dont l'ardeur s'tait calme, mais elle s'tait
montre si dvoue, si attentive et si prvenante que jamais leur union
n'avait t trouble par un dsaccord grave.

Elle tenait  lui, elle l'aimait, elle et souffert mille morts plutt
que d'encourir la colre de cet homme  qui elle avait consacr son
existence, de s'aliner l'affection de ce hros qu'elle n'tait pas
loigne de prendre pour un demi-dieu.

Franois Chausserouge tait en reprsentations  Lige lorsqu'elle
accoucha d'une fille  qui on donna le prnom d'lisabeth.

Elle salua cette naissance avec joie; c'tait un lien de plus qui
l'attachait au jeune dompteur et elle reporta sur le petit tre, toute
la tendresse dont elle tait encore capable.

Le pre Chausserouge eut prfr un fils, mais il se rsigna bien vite,
quand il entendait sa bru lui dire en souriant:

--Laissez donc, papa, elle est de votre sang, cette enfant-l! Nous en
ferons une dompteuse... et vous n'aurez pas  rougir d'elle!

--Oui, mais je n'aurai pas le temps de la voir et de l'applaudir!
riposta le vieillard d'un ton mlancolique.

Peut-tre tait-il hant d'un sinistre pressentiment, car la venue de la
petite lisabeth, Zzette, comme l'appelait son grand-pre, fut la
dernire joie qu'il connut.

Un soir, comme il venait de rentrer dans sa roulotte, des cris touffs,
venant de la mnagerie, parvinrent jusqu' lui.

Il prta l'oreille, croyant avoir mal entendu. Cette fois, il ne s'tait
pas tromp, il reconnut la voix du veilleur appelant au secours.

Il courut frapper  la porte de la caravane de son fils:

--Franois, viens vite! Il se passe quelque chose de grave!

Comme il soulevait l'auvent de la mnagerie, un hennissement s'leva,
plaintif et douloureux, scand de rugissements furieux.

--Mes chevaux qu'on saigne!... Nom de Dieu!

Il s'lana, et en deux bonds parvint  l'angle de la baraque, dans
lequel il voyait,  la lueur de la lampe fumeuse du veilleur, s'agiter
des masses confuses.

Un spectacle terrifiant et inattendu s'offrit  son regard. Un lion,
chapp sans doute  la suite de l'imprudence du garon de piste charg
de prparer la litire des animaux, s'acharnait sur un des poneys qu'il
avait renvers dans son lan furieux, tandis que le second,  bout de
longe, renclait avec terreur.

Abrit derrire la balustrade des premires, le veilleur le visage en
sang, sans bouger, criait  l'aide.

Le vieux dompteur s'arma d'une fourche et marcha rsolument sur le lion,
 qui il s'effora de faire lcher prise.

L'animal releva la tte en grondant.

Chausserouge reconnut alors l'un de ses plus redoutables pensionnaires,
Pacha, une bte arrive adulte chez lui, et qui s'tait toujours montre
rebelle  toute ducation.

Sous les coups redoubls dont il l'accablait, le lion abandonna sa
proie; il recula en rampant, ses yeux injects de sang et qui lanaient
des flammes fixs sur son agresseur.

--Arrire, Pacha..., sale bte!... arrire!... criait le dompteur en
suivant le monstre dans sa retraite.

Tout  coup, l'animal se sentit accul... Il se dtendit comme un
ressort et bondit sur Chausserouge qu'il renversa...

Alors, accroupi sur sa victime, il commena  lui dchirer la poitrine
avec ses griffes.

Chausserouge, sans perdre son sang-froid, plongea ses mains dans la
crinire de la bte qu'il saisit  la gorge; mais ses forces
s'puisaient.

Lentement ses doigts se desserrrent, il rassembla toute son nergie et
cria une fois encore:

--A moi, Franois!

Puis il ferma les yeux et perdit connaissance.

Excits par le bruit et les grondements de Pacha, les animaux,
rveills, bondissaient dans leurs cages pouvantant de leurs
rugissements le veilleur, dont les dents claquaient de terreur, quand
soudain apparut Franois,  demi-vtu, suivi des garons de piste.

Alors commena une lutte effrayante.

Franois, arm d'une carabine, n'osait faire feu craignant d'atteindre
son pre.

Il saisit un sabre-baonnette que lui passa un des assistants et,  son
tour, il frappa le lion pour le forcer  reculer.

Mais le monstre ne lchait pas sa proie.

Rendu plus furieux encore par la douleur, bien que son sang s'chappt
par vingt blessures, il continuait  s'acharner sur le corps pantelant
du vieillard.

Franois Chausserouge fit appel  toute sa vigueur et  tout son
sang-froid.

Il se pencha, saisit le lion par la gorge et l'arracha de dessus sa
victime.

Puis quand il eut enfin dgag son pre de l'treinte affreuse, avant
mme que l'animal et eu le temps de bondir ou de revenir  la charge,
il se releva, tout sanglant lui-mme et dchargea les deux coups de sa
carabine charge  balle sur son terrible adversaire.

Le lion, bless  mort, roula  terre, se releva et chercha encore une
fois  s'lancer sur le dompteur, mais, vaincu dfinitivement, il
s'affaissa, creusant dans la terre de profonds sillons  l'aide de ses
ongles puissants et faisant une dernire fois retentir la mnagerie de
ses rugissements dsesprs.

Franois s'approcha de lui avec prcaution et, saisissant le moment, o
vaincu par la souffrance, il restait immobile, une cume sanglante  la
gueule, il lui plongea dans le ct son sabre-baonnette.

Secou par une suprme convulsion, le corps de l'animal eut un
soubresaut, puis retomba inerte... Le lion tait mort.

Alors, sans se proccuper de ses propres blessures, Franois souleva la
tte de son pre.

Le pre Chausserouge respirait encore. On tendit le bless sur un lit
de paille, en attendant l'arrive d'un mdecin.

Amlie qui, remplie d'pouvante, avait assist de loin  cette scne de
carnage, s'approcha et resta muette d'horreur.

Le corps du vieux dompteur n'tait plus qu'une plaie. A voir ce ventre
ouvert, cette poitrine dchire, cette face mconnaissable, on
s'tonnait qu'il pt vivre encore. Une des paules tait broye et le
bras pendait, presque dtach du tronc.

Agenouill prs de son pre, Franois tanchait les blessures  l'aide
d'un linge humide, lavait son visage souill...

Tout  coup, le pre Chausserouge ouvrit les yeux:

--C'est toi? articula-t-il d'une voix si faible que son fils seul put
l'entendre.

--Oui, pre, c'est moi!...

--Qu'y a-t-il?... Ah!... oui, je me souviens, c'est Pacha, le lion
chapp... L'as-tu fait rentrer... dans sa cage?

--Non, pre..., je l'ai tu!

--C'est dommage!... C'tait une belle bte!... Mais je ne sais plus...
Je souffre... C'est fini, va... je vais mourir!...

--Non, pre, tu ne mourras pas... le mdecin va venir! Laisse-toi
soigner... Ne parle pas!

--Je te dis que je vais mourir... et le mdecin n'y fera rien!... Eh
bien! J'aime mieux a!... Mourir en dompteur... comme tous les autres...
les grands... c'est une belle mort, a, tu sais, fils!... a vaut mieux
que de mourir dans un lit... Et puis, a m'est gal... Tu es content...
Tu es heureux... a me fait moins de peine de m'en aller... Oui...
Pacha... c'tait un beau lion... Il faut bien aimer tes btes, tu
sais!...

puis par l'effort, le bless s'arrta un instant, puis il reprit:

--Aime bien ta fille Zzette... et puis Mlie aussi... c'est une bonne
femme... Il faut les aimer toutes deux... Maintenant que tu vas tre le
matre tout seul... tche qu'on continue  dire que les Chausserouge
sont les premiers dompteurs... du monde!...

En ce moment, le mdecin arriva. Il jeta un coup d'oeil sur le
vieillard, et il eut un geste de dcouragement que surprit le vieux
dompteur.

--Je vais mourir, n'est-ce pas, monsieur le mdecin?

--Mais non, je n'ai pas dit a, mais pour vous panser il faudrait que
vous soyez sur un lit.

--Non... non... ne vous inquitez pas de moi... Moi, je suis rgl!...
Et je veux finir ici... dans ma mnagerie... Occupez-vous de Franois
qui est jeune, lui... et qui s'est fait blesser en me dfendant...
Garon, je veux embrasser Zzette!...

Puis, quand Franois eut apport l'enfant et rempli ainsi le dernier
dsir de son pre, le vieillard laissa tomber sa tte et resta sans
mouvement. Il ne reprit pas connaissance et mourut dans la nuit.

On fit au vieux dompteur des funrailles magnifiques, auxquelles la
ville entire assista.

Franois avait t cruellement touch par cet affreux accident:

--Je ne veux pas rester ici un jour de plus, dit-il  sa femme en
rentrant dans sa caravane... Partons!... le changement me fera oublier
mon chagrin!

--O allons-nous?

--A Paris!... retrouver le Voyage!

Amlie soupira, mais elle n'osa exprimer sa pense secrte.




V


La disparition du pre Chausserouge causa un plus grande vide dans la
mnagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer.

Bien que le vieux dompteur ne part plus dans les cages depuis les
dbuts de son fils, il s'tait rserv dans l'administration la part la
plus ingrate et la plus laborieuse.

Avec une abngation rare, il s'astreignait  une surveillance de tous
les instants.

Lev  la premire heure, il avait l'oeil  tout, ne se fiant qu' lui
pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins journaliers 
leur prodiguer.

C'est  ce dvouement absolu  la cause commune, joint  l'attrait du
spectacle, que la mnagerie devait cette prosprit tonnante qui ne
s'tait pas dmentie depuis des annes.

Franois ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au lendemain
des obsques de son pre, lorsqu'il se trouva seul en face des multiples
devoirs qui lui incombaient.

Il en ressentit un dcouragement d'autant plus profond que cette mort
avait t plus imprvue.

A ce sentiment s'en mlait un autre: une sorte de crainte superstitieuse
qu'il n'avait jamais prouve jusqu'alors.

--C'tait bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbuti le vieux
Chausserouge  sa dernire heure. Et ces paroles avaient rsonn  son
oreille comme un avertissement suprme, dict  son pre par cette sorte
de prescience que donne l'approche de la mort.

Ainsi il tait vou inluctablement  cette fin terrible par la dent de
ses btes et ce pouvait tre son tour dans un an, dans un mois, une
semaine, demain... ce soir peut-tre.

Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingnu sourire de
Zzette ne parvinrent  chasser le trouble qui s'empara de son me.

Pour recouvrer la pleine possession de lui-mme, il avait besoin de ne
plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des ftes, et
c'est ainsi qu'inconsciemment, m par une impulsion secrte qui
l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait rsolu de rejoindre
le Voyage.

Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps  Paris; il tenait  ne
pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait fait le
tour de la presse, qui s'tait montre unanimement sympathique.

Son nom allait revenir  la mode; c'tait l'heure ou jamais de mettre
fin  sa campagne et d'oprer sa rentre. Justement la fte des
Invalides allait commencer. Il tlgraphia, fit retenir sa place et il
se mit en route.

Ds son arrive, tous les forains dfilrent dans la mnagerie. On
tenait  savoir, de la bouche mme du jeune dompteur, les dtails du
terrible accident et  lui apporter le tribut des consolations d'usage.

Jean Tabary fut un des premiers  venir serrer la main de son ancien
ami.

--Reste, lui dit Franois, j'ai  te parler srieusement.

Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul  seul,
heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put s'pancher
librement et chez qui il tait sr de trouver un appui moral, le
dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernire sparation.

Il lui dit ses succs, la renomme acquise, la prosprit croissante de
la mnagerie, puis, subitement, la catastrophe inopine dont la
soudainet l'avait terrifi, bien que l'avenir lui appart, d'autre
part, plus souriant que jamais.

Il lui dit ses doutes, ses apprhensions folles de la mort, cet effroi
de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le chemin de
Paris, cette crainte idiote peut-tre, mais relle,  la pense qu'il
allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, assumer une
responsabilit qui lui semblait d'autant plus grave qu'il avait 
prsent charge d'mes.

Sa femme, cette petite Zzette qui avait t la joie des derniers jours
du pauvre pre Chausserouge et qui tait son unique enfant!

Ah! non, il avait t gt! S'il tait l'homme des audaces, des actes
hroques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-mme, sur qui il
pt aveuglment compter, qui remplt auprs de lui la place qu'avait
occupe son pre, pendant ces dernires annes.

Et c'est  cet gard, pour s'enlever toute espce de doute, qu'il avait
tenu  consulter son ami.

Jean Tabary haussa ddaigneusement les paules:

--Tu me fais rire, mon pauvre Franois! lui rpliqua-t-il. Tu seras donc
toujours le mme? A te voir mou comme une chique, peureux comme une
femme, irrsolu, je me demande o tu peux trouver le courage d'entrer
dans les cages et de faire manoeuvrer les btes! Ah a! mais
franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle situation
que tu puisses rver. Jusqu' aujourd'hui, tout ce que tu as entrepris
t'a russi... Tu as une collection... de l'argent de ct, une grande
renomme et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque chose...
l'indpendance! Certes, tu as videmment perdu beaucoup, en perdant ton
pre, qui tait un rude homme, un peu brute, mais rude homme tout de
mme!... mais il n'y a pas  dire,  ton ge, a devait te peser,
voyons, de ne pas te sentir ton matre! Surtout qu'en somme, ce n'est
pas lui qui l'a fait ta rputation... Tu te l'es bien faite tout seul!
Et voil qu'au moment o le vieux disparat... o tu deviens libre, tu
passes ton temps  gmir et  dsesprer!... Toi, l'homme le plus brave
qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce qu'il te manque quelqu'un
pour surveiller ton monde et veiller  ce qu'on ne laisse pas crever de
faim tes btes!... Car enfin, il ne faisait que a, ton pre! Tiens! tu
me fais de la peine! Laisse donc! va, un rgisseur, un administrateur,
a se trouve... On n'a qu' y mettre le prix! Ah bien! conclut-il en
soupirant, c'est moi qui voudrais tre  ta place, au lieu de panader
avec mon truc  la manque o il n'y a qu' manger de l'argent... Tu
verrais si je canerais!

--a ne va donc pas, ton entresort?

--Non, le mtier se perd. La Prfecture nous cause des ennuis. Voil
qu'elle se mle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle s'inquite
de l'ge des femmes qu'on occupe. Si a ne fait pas suer. Et puis nous
avons eu affaire, ces temps derniers,  des grincheux, qui ont form une
ligue anti-foraine sous le prtexte que nos installations et le bruit de
nos parades les empchaient de dormir... Ah! mon vieux, tout n'est pas
rose! Bien que nous ayons rsist nergiquement, que nous ayons maintenu
des droits, que nous achetons d'ailleurs assez cher en payant patente et
en louant nos places  des prix exorbitants, nous avons un mal du diable
 nous en tirer... Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui
qui ne veut pas entendre. Pas moyen de faire comprendre  ces gens-l
qu'une fte c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de
l'arrondissement remplie jusqu'aux bords...

--Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut des
amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on supprime
les ftes?

Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait
subitement  la mmoire, il ajouta:

--Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas  faire des
rvolutions!

--Nous avons eu des runions o on a dit tout a... reprit Tabary. a
n'a servi  rien. Et alors, chaque fois que nous allons nous installer
dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la permission
d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des conditions qui
rendent le travail, sinon impossible, du moins si onreux, que le mtier
de Voyageur, si a continue, va devenir un mtier de crve-la-faim...
Pour comble de malheur, v'l les saisons qui se dtraquent... On ne sait
plus comment on vit ni sur quoi compter... Il fait beau quand on se
repose. Il fait mauvais quand il devrait faire beau... Ah! non, mon
vieux, tu sais, c'est pas drle... Et certainement,--a, c'est encore ta
veine!--y a que toi depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et
encore parce que tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment.
Maintenant, on ne sait pas, peut-tre que ton retour va nous porter
bonheur!

--coute, dit Chausserouge, qui avait cout trs attentivement les
dolances de son ami, je te connais depuis longtemps, je sais que tu es
un dbrouillard... Il me faut quelqu'un pour m'aider... Veux-tu entrer
chez moi?

--Pourquoi faire?...

--Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, rpliqua Franois.
Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon pre? Tu seras
rgisseur ou administrateur...  ton choix.

--Aux appointements de?...

--Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu?

--Pour a, il faudra que je consulte ma mre.

--Va l'inviter  dner de ma part pour ce soir. Nous causerons et
j'espre bien que nous nous entendrons.

--Moi, j'en suis sr! dit Jean en se sparant de son ami.

Quand il fut rest seul, il sembla  Chausserouge qu'il tait dbarrass
d'un poids norme.

L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient.
Avec un aide comme celui-l, sa confiance renaissait; maintenant qu'il
tait sr de trouver constamment prs de lui un conseiller nergique,
habile  trouver des expdients,  tourner les difficults, l'avenir lui
paraissait moins sombre, moins hriss de prils.

Bien qu'g de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exerc une
norme influence sur Franois Chausserouge.

Sa seule prsence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, les
craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et
annihilaient la volont du dompteur.

Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hta d'aller
prvenir sa femme.

--Ce soir, dit-il  Amlie, tu feras dresser la table dans la grande
roulotte. Nous avons du monde  dner.

--Qui donc?

--Louise Tabary et son fils.

--Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint soucieux.

--Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes gens.
Qu'est-ce que tu as contre eux?

--Moi, rien! Je ne les aime pas, voil tout!

--Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme si tu les
aimais, parce que tu es expose  les voir souvent.

--Comment cela? demanda Amlie qui flairait un danger.

--Il est probable, continua Chausserouge, qu' partir de demain Jean
Tabary entrera chez nous comme rgisseur... Il nous faut quelqu'un. Jean
est bien au courant du mtier... Il remplacera le pre... Ainsi...

La jeune femme plit.

Jean Tabary entrant comme employ dans la mnagerie! Et pour remplacer
le pre, qui le dtestait tant! Ce Jean qui avait dtourn jadis son
mari, qui l'avait entran dans une vie de dbauches, dont elle avait
tant souffert,  laquelle le vieux Chausserouge avait eu tant de peine 
arracher son fils!

Et voici que ds la premire heure de son retour, Franois retombait
sous cette influence nfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes grandes les
portes de sa maison!

Elle en avait le pressentiment trs net, si elle ne s'opposait pas de
toutes ses forces  cette intrusion dangereuse, c'en tait fait de son
bonheur et peut-tre de la fortune de rtablissement.

Son devoir tait tout trac.

Elle devait  son titre d'pouse et mre de se rvolter contre cette
tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la premire victime.

Elle appuya sa main sur le bras de Franois et d'une voix trs ferme:

--Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel ton pre
avait tant de haine... ce serait insulter  sa mmoire! Je regrette
d'avoir  te le rappeler... Jean Tabary est un tre perdu, dont tu ne
peux ignorer la mauvaise rputation... Il a t ton mauvais gnie...
Qu'il vienne dner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mre, mais pour
moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en supplie!...
Tu trouveras assez autre part un rgisseur connaissant mieux le mtier!

Franois Chausserouge ne s'attendait pas  cette rsistance. Il haussa
les paules:

--Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnte homme, un excellent ami, qui
nous aime beaucoup, qui est trs malin et qui nous sera d'une grande
utilit. On t'aura mont la tte... Il ne faut jamais couter les
mauvaises langues.

--Jean Tabary, un honnte homme! Ta faiblesse pour lui, ou plutt
l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je suis du
Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce que que
tout le monde sait!... De quel mtier avouable a-t-il vcu jusqu' ce
jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les mastroquets
que sur la place! Et sa mre?... Sa mre, sais-tu ce qu'on dit
d'elle?... Connais-tu la rputation qu'elle s'est acquise... et qu'elle
a conserve depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-l que tu vas
faire asseoir... ici...  ct de moi...  cette table de famille... que
tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-l dont tu vas accepter
les conseils, en attendant qu'ils te donnent des ordres... chez toi!
Tiens, j'en rougis pour toi!

--Amlie! cria Chausserouge exaspr en levant la main.

Jamais la jeune femme ne lui avait parl d'un ton si ferme.

Jamais elle ne s'tait rvolte avant autant de violence contre ses
caprices et ses fantaisies.

La jeune femme s'tait laisse tomber sur une chaise et les coudes sur
la table, la tte dans ses mains, elle pleurait silencieusement, tonne
elle-mme d'avoir mis tant d'nergie dans son indignation.

La colre du dompteur tomba en prsence de cette douleur qu'il sentait
si relle; au fond pensa-t-il mme que la jeune femme pouvait avoir
raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre  ne vouloir point cder
soit que sa brutalit ordinaire qui ne s'exerait que contre les faibles
et repris le dessus, il s'avana et frappa du poing sur la table:

--Il n'y a, pronona-t-il durement, qu'un seul matre ici, c'est moi! Et
il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obisse, entends-tu, et je
te dispense de tes rcriminations!... Tu vas faire prparer  dner, et,
si cela me plat, Jean Tabary entrera chez nous!

Puis, fier de cet acte d'autorit, il sortit en faisant claquer la
porte.

Amlie se leva, le regarda s'loigner, puis elle eut un geste de
rsignation douloureuse, comme si un abme, ses efforts ne
parviendraient jamais  combler, venait de s'ouvrir devant elle...




VI


Louise Tabary tait une personnalit fort clbre sur le Voyage.

Elle tait ne au faubourg Saint-Antoine, d'un pre bniste et d'une
mre passementire.

Son enfance, peu surveille, s'tait coule au milieu de la promiscuit
des quartiers populeux; et, ds son jeune ge, elle avait montr une
grande prcocit.

Elle avait treize ans lorsque son pre, un alcoolique invtr, tait
mort  l'hpital et sa mre tait reste avec quatre enfants dont elle
tait l'ane.

Jolie, d'une taille bien prise, n'ignorant rien, elle avait t vite en
butte  des sollicitations dont elle comprenait la nature, mais sa jeune
exprience dj mre l'avait mise en garde contre le danger.

Un jour qu'avec un cynisme ingnu elle racontait  sa mre une de ces
aventures auxquelles elle tait journellement en butte:

--Moi, conclut-elle, je suis comme cela! Je me donnerai pour rien  qui
me plaira, ou pour beaucoup d'argent  qui me paiera!

Elle n'avait pas achev qu'elle recevait une paire de taloches.

Mais un jour qu'on avait faim  la maison et que les petits criaient
devant le buffet vide, elle rentra portant sous son bras un pain de six
livres et, ploy dans un papier graisseux, un magnifique poulet rti.

Puis elle tira de sa poche une pice de vingt francs qu'elle dposa sans
mot dire sur la table.

Cette fois, la mre embrassa sa fille. Pour son bon coeur, elle lui
pardonnait sa faute.

Tel fut le dbut dans la vie de la jeune Louise.

De ce jour, elle fut libre de vivre  sa guise et la maison ne chma
plus.

La mre, qui se faisait vieille et qui ne ddaignait pas de boire de
temps en temps un petit verre avec les voisins, abandonna son mtier et
s'habitua  ce rgime, si bien qu'un jour sa fille ne s'tant pas
trouve en mesure d'acquitter le montant du terme, elle leva la main sur
elle pour la rappeler au sentiment de ses devoirs.

Mais Louise allait avoir seize ans.

Outre de ce procd, elle ne reparut pas le lendemain, mais une lettre
prvenait la mre de la rsolution de la jeune fille.

Ma chre mre, j'ai rempli mon devoir; tu n'as pas rempli le tien, tant
pis pour toi! Je ne veux pas tre maltraite. Dbrouille-toi. Ne cherche
pas  me retrouver, tu n'y arriverais pas.

Ta fille dvoue, LOUISE.

La mre furieuse porta cette lettre au commissaire de police, qui
prescrivit des recherches, mais en vain. Elle ne revit plus la gamine.

Louise avait profit de la fin de la fte du Trne pour filer avec celui
de ses amoureux qui lui semblait non le plus digne d'tre aim, mais le
plus facile  conduire.

Elle n'avait choisi ni le plus jeune, ni le plus beau, ni le plus riche,
mais un simple photographe ambulant, qui oprait en palque,
c'est--dire derrire un tour de toile en plein vent.

Charles Tabary, de vingt ans plus vieux qu'elle, tait un garon
intelligent qui, par son activit et son savoir-faire, et pu se crer
une situation enviable sur le Voyage, sans son penchant immodr pour
l'absinthe.

Tout d'abord, il recula quand cette gamine lui offrit de partir avec
lui; mais elle l'assura si nettement qu'il n'avait rien  craindre et
tout  gagner en la gardant, qu'il accepta, flatt, au fond, d'un choix
qui l'avait fait prfrer  vingt autres.

Louise, trs belle fille, dj fort connue des forains, tait, il le
savait, l'objet des poursuites de nombre de ses collgues.

Elle passa deux jours dans la chambre noire, le temps de tout emballer,
puis ils partirent par une nuit obscure et quittrent Paris, sans
toutefois trop s'en loigner.

Ils firent ensemble toutes les ftes de la banlieue.

C'est alors qu'il put admirer de combien de ressources disposait
l'esprit inventif et commerant de sa jeune amie.

Elle se mit rapidement au courant des moindres dtails du mtier et la
baraque prospra. Jamais photographie n'avait eu marcheuse plus
engageante. Personne mieux qu'elle ne savait empaumer son monde.

Comme il s'tonnait par fois d'un rsultat semblable:

--Tout a, vois-tu, lui disait-elle dans l'argot spcial de la banque,
c'est du truc! Le tout est de savoir bien engrainer le trpe[1] et
prparer son lantodage[2].

[1] Engrainer le trpe.--Attirer le monde.

[2] Lantodage.--Entre du public en foule.

En effet, on ne passait pas impunment devant la baraque, vritable
toile d'araigne, dans laquelle elle excellait  faire tomber les
mouches.

--Monsieur, votre portrait... un franc... c'est pas cher... on ne vous
demande qu'une minute!

Et on ne rsistait pas au clin d'oeil de la jolie fille; on entrait
parfois dans l'espoir de trouver derrire ce jour de toile un recoin
tutlaire o l'on put tre  l'abri des regards indiscrets...

--Madame, le portrait de votre joli bb... en une seconde c'est
fait... en souvenir de la fte... Oh! mon Dieu! quel amour d'enfant!

Et la mre ravie suivait la marcheuse.

Et  l'intrieur, elle savait si bien enjler le client!

--Voil votre portrait!... Voyez comme il est russi! Malheureusement,
il sera bien vite brl...  cause du soleil... tandis qu'avec une
couche d'mail... Ce sera vraiment dommage... Une couche d'mail et vous
pourriez le conserver indfiniment... C'est si vite fait... Oui,
n'est-ce pas?... Charles, maille le portrait de monsieur!... Ce n'est
pas cher, ce n'est qu'un franc!

Puis, pour faire patienter le client tourdi par ce flot de paroles:

--Maintenant, continuait-elle, je vais prparer le cadre, un joli
cadre... n'est-ce pas... Vous ne voudriez pas le donner  votre
connaissance sans un cadre... Regardez celui-l, tenez!... Partout vous
le payeriez trois et quatre francs... Chez nous qui tenons  notre
clientle et qui ne cherchons pas  les estamper, ce n'est que trente
sous... Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!... Tu sais,
celui-l, pas un autre... c'est celui-l que monsieur a choisi!...

Et s'il s'agissait d'une jeune femme:

--Comment? pas de bijoux!... Oh! une femme sans bijoux... sur une
photographie!... Nous en avons de faux... qui imitent le vrai... pour la
pose... Et nous ne prenons rien pour cela!

Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, des
bracelets  ses poignets, elle jetait un cri d'admiration:

--Comme a vous va tout de mme! Comme a requinque tout de suite une
femme!... Ah! Et puis, y'a pas  dire vous tiez faite pour porter des
diamants!... Vous savez, s'ils vous font plaisir, ne vous gnez pas! Je
vous les vendrai... Oh! ce qu'ils me cotent... Nous ne gagnons pas
dessus... C'est pour faire plaisir  notre clientle! Et elle vendait sa
garniture de camelote quatre fois sa valeur.

Elle trouvait toujours un moyen de venir  bout des gens les plus
rtifs. C'est elle qui inventa ce truc, usit quelquefois sur le Voyage
par des malins qui ont affaire  des clients entts, mais timides.

Un jour qu'elle avait entran malgr lui, dans le tour de toile, un
vieux paysan porteur de deux normes paquets et que le bonhomme, trs
dfiant, s'tait fait photographier avec ses deux colis dposs  droite
et  gauche de sa chaise, toute son loquence se heurta  une
indiffrence peu commune.

Le paysan n'accepta ni maillage ni cadre.

Il allait partir et tendait dj sa pice de vingt sous, lorsque Louise
lui barra la route:

--Ah! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous amuser, mais
pour gagner notre vie! Ce n'est pas parce que vous tes un richard et
nous de pauvres voyageurs, qu'il faut nous exploiter... J'appellerais
plutt les hirondelles (gendarmes)... C'est vingt ronds pour vous tout
seul, mais vos deux paquets et vous a fait trois! Vous ne voudriez pas
que nous fournissions notre marchandise  l'oeil... Aboulez trois
francs!

Et force fut au vieux paysan de s'excuter, pour viter le scandale.

L'aventure resta lgendaire et quand on la lui rappelait:

--a prouve tout simplement que j'ai le gnie du commerce! disait-elle
modestement.

Charles Tabary tait merveill.

De bonne grce, il se rsignait au rle d'oprateur, comprenant que son
intrt tait de laisser un libre cours  l'imagination de sa matresse.

Elle avait une si grande entente des affaires et il tait si agrable de
n'avoir qu' se laisser vivre!

De fait, en mme temps qu'elle en tait l'me, Louise tait la vritable
patronne de l'tablissement.

Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu'elle devint enceinte.

Tabary offrit aussitt de rgulariser la position.

Il devait trop  la jeune fille pour ne pas saisir toutes les occasions
de lui montrer combien il tenait  lui tre agrable et c'tait du reste
une faon de la lier  lui.

--Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier avec toi, je
ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander l'autorisation  ma
mre, qui doit me chercher partout. Elle nous tombera dessus... elle et
toute sa marmaille! Soit, puisque tu le dsires, c'est entendu, mais
nous attendrons qu'elle soit morte... En attendant, tu te contenteras de
reconnatre le gosse... D'ailleurs, pour tout le monde, c'est-y pas la
mme chose... Je suis ta mistonne lgitime!... On m'appelle la femme 
Tabary! Pour ce que nous voulons en faire, va, ce sera toujours le temps
de s'y prendre!

Et comme toujours, Charles Tabary acquiesa.

Louise accoucha d'un fils qui reut le prnom de Jean et fut mis en
nourrice. La mre avait alors dix-sept ans.

Cependant le bruit de l'habilet de la jeune femme se rpandit sur le
Voyage.

--C'tait une roue qui la connaissait dans les coins! disait-on en
parlant d'elle.

Et ce qu'avait prvu Tabary arriva.

On vint de toutes parts lui faire des offres superbes si elle voulait
entrer qui dans un thtre de marionnettes, o il fallait une
explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir.

Mais Louise ne se laissa pas tenter.

Elle tait chez elle et ne se souciait pas de passer au service des
autres, mme  des conditions extraordinaires.

Toutefois, une de ces offres la fit rflchir.

Elle avait reu la visite de la mre Voiret, la directrice de
l'entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce langage:

--Ma fille, vous tes grande, jeune et bien faite... Vous avez du
bagout... En un mot, vous plaisez... Au lieu de vous exterminer 
poiroter par tous les temps, pour faire russir un truc de
roustissure[3], venez avec moi... Je monterai pour vous une baraque o
vous serez au chaud... Vous choisirez le genre qui vous plaira, la femme
tigre, la femme torpille, la femme coupe en deux, mme la femme
colosse. C'est facile, et vous ferez de l'or... ou bien, ce qui est
mieux et encore plus simple, vous serez simplement la belle Crole ou la
belle Amade... Je vous assure que c'est l votre vraie voie!...

[3] Qui ne rapporte pas la peine qu'on se donne.

Louise Tabary ajourna sa rponse, mais le soir mme, elle posait 
brle-pourpoint cette question  son amant:

--Combien avons-nous de ct?

--Dam! je ne sais pas... dans les quinze cents francs... peut-tre.

--Si nous lchions la photographie.

--Tu veux plaisanter.

--Pas du tout. Mais la mre Voiret m'a donn une ide. Dans notre
mtier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous... Dans le
sien, si on sait s'y prendre, on peut sans peine s'y faire des recettes
admirables.

Elle se leva, prit la lampe, s'examina un instant avec complaisance dans
une petite glace pendue  la muraille, puis, satisfaite sans doute, elle
revint s'asseoir et continua:

--Bien que j'aie eu un gosse, je ne suis pas trop dcatie. Au contraire,
ma parole, je crois que la maternit m'a embellie... Eh bien! nous
allons vendre notre matriel, tu n'en garderas que ce qu'il en faut pour
qu'il te soit possible de faire de la photographie en amateur, si a
t'amuse... Nous achterons une caravane, parce que j'en ai soup d'tre
oblige de loger en garni et de laisser sur le tas notre tour de toile
expos au mauvais temps et  la porte des voleurs... Puis nous
monterons un entresort... je choisirai un nom ronflant... Louise, c'est
pas assez chic... Losa, par exemple... tiens Losa, la belle Crole...
l'ide de la mre Voiret! Nous prendrons un bonisseur qui connatra 
fond les trucs du mtier et qui me les apprendra... Il suffit qu'on
sache bien engrainer le trpe, parce qu'une fois entr dans la baraque,
c'est moi qui me charge de le faire marcher... Voyons! qu'est-ce que tu
en penses?

--Je pense que c'est une bonne ide, mais a me fait gros coeur tout de
mme de lcher ma photographie... Y aurait pas moyen de faire les deux
ensemble?

--Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j'ai bien peur que
ce ne soit un four... Tu feras juste pour tes frais et t'auras la peine
en plus.

Ds le lendemain,--car avec la jeune femme, l'excution suivait toujours
de prs le projet,--la peu scrupuleuse Louise s'abouchait avec Joseph,
le bonisseur de la mre Voiret, et lui offrait, s'il voulait entrer 
son service, des avantages qu'il ne trouvait pas chez sa patronne
actuelle.

Joseph Dbucher, dit Boyau-Rouge, tait n  Arras. Venu tout jeune 
Paris, il s'tait dessal dans les faubourgs et avait exerc un peu
tous les mtiers. En dernier lieu, il avait t garon marchand de vins.

Pendant une fte, une des odalisques employes dans le Concert Tunisien
de la mre Voiret tait tombe amoureuse de son torse d'hercule et il
avait lch le tablier pour suivre sa conqute.

Justement la mre Voiret avait besoin d'un surveillant srieux et bien
dcoupl pour garder son harem; autant par intrt que pour faire
plaisir  sa pensionnaire, elle avait engag Boyau-Rouge qui s'tait
bientt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa roublardise.

On l'avait alors lev  la dignit de bonisseur et nul ne s'acquittait
mieux de cet emploi.

Sur tout le Voyage, ses lazzis taient clbres, et l'on pouvait tre
sr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de travailler.

Il tait avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en parade
de vritables reprsentations, reprenant pour son propre compte avec une
incomparable virtuosit tout le rpertoire de Plessis.

C'tait bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur nouvelle
affaire.

Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille.

Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bnfices. Ces dames
l'aimaient beaucoup et il et t compltement heureux, sans la jalousie
idiote de Lela, son odalisque particulire... Mais  part ce petit
dsagrment, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter de plus
beaux profits ni autant de satisfactions...

Il et donc t draisonnable  lui d'abandonner la proie pour l'ombre,
le certain pour l'incertain.

Et il accentuait sa dfense de sous-entendus grillards, sur le ton de
fatuit d'un homme habitu aux succs faciles et qui n'hsite pas, le
cas chant,  faire passer un triomphe d'amour-propre avant ses
intrts matriels.

Il y avait dix pensionnaires dans l'entresort de la mre Voiret; dans le
nouvel tablissement il travaillerait seul avec la patronne, une femme
bien engageante, bien intelligente certainement, mais dame... qui serait
toujours la patronne, et il ne voyait pas bien clairement l'avantage...

--J'engagerai Lela, si tu veux...

--Ah! non, par exemple! Si jamais j'acceptais, ce serait justement pour
ne plus la revoir... Je veux bien tre gentil, mais j'aime pas tre
cramponn!

Louise devina la secrte pense du rus bonisseur; un instant elle le
considra des pieds  la tte, en silence.

Cette inspection fut sans doute assez favorable  Boyau-Rouge, car elle
conclut:

--J'ai compris... Avec toi je suis sre du succs... donc je saurai
faire tous les sacrifices. Si tu veux... nous nous associons... part 
deux! Quant au reste, je tcherai que tu ne sois pas trop mcontent!

Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache blonde.

--Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de son
interlocuteur.

--Eh bien, soit!

Le pacte fut scell chez le prochain marchand de vins, entre deux prunes
 l'eau-de-vie.

A son retour, elle trouva Tabary compltement gris et elle lui exposa
les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en faire
connatre toutes les charges.

Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours aprs, la
mre Voiret vint chercher sa rponse:

--Je vous remercie, rpondit Louise, de votre dmarche et de
l'excellente ide que vous m'avez donne. Je vais la mettre en pratique,
mais comme j'ai quelques sous devant moi, je travaillerai pour mon
compte. Faut pas vous en fcher, ni que a nous empche de rester bonnes
amies... Chacun pense pour soi en ce bas monde...

--Il faut de l'exprience dans le mtier, ma petite, riposta la mre
Voiret d'un air pinc. Tant pis pour vous si vous buvez un bouillon,
tandis qu'avec moi, c'tait une affaire sre et sans risques...

--J'aurai tout ce qu'il faudra pour la faire russir, riposta Louise sur
le mme ton.

Mais la mre Voiret ne comprit bien le sens de cette dernire phrase que
quelques jours aprs, lorsque Boyau-Rouge lui demanda cong et lui
annona son projet de s'tablir de compte  demi avec les Tabary.

Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d'avoir indiqu cette voie 
l'ambitieuse gamine, qui tait bien capable de lui opposer une
concurrence srieuse.

Deux semaines s'taient  peine coules qu'une belle tente toute neuve
se dressait adosse au tour de toile de Tabary.

Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en gros
caractres:

                           VENEZ VOIR LOSA
                          =LA BELLE CROLE=

et derrire le comptoir une pancarte verte avec ces mots:

                   VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT

                     _Premires: 30 centimes._
       _Secondes: 20 centimes.--Les militaires: 10 centimes._

Boyau-Rouge avait prsid  l'amnagement intrieur de la baraque.

Sur une estrade tablie dans un des angles, Louise Tabary trnait,
moule dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonns dans de
hautes bottines laces.

Ses cheveux trs noirs, coups courts et friss avec soin, donnaient un
cachet original  sa frimousse toujours en veil, et son corsage
largement chancr laissait voir les trsors arrondis d'une gorge trs
blanche et trs ferme.

Sans tre une des sept merveilles de la cration ainsi que l'annonait
au dehors Boyau-Rouge, dans l'tourdissant boniment qu'il avait
spcialement compos pour la circonstance, Louise tait l'attraction la
plus agrable  voir de tout le Voyage.

Au pied de l'estrade, deux ranges de chaises pour les premires;
derrire une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes de
moleskine pour les secondes. Aux troisimes, le public restait debout.

Boyau-Rouge, costum en clown, recommenait sa parade et ses roulements
dix fois par heure...

On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur
argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de
pacotille... Cette demoiselle, clbre dans son pays pour sa beaut et
sa grce sans pareille, s'exhiberait en pleine nature. D'o
l'interdiction de pntrer faite aux femmes et aux jeunes gens de moins
de seize ans... Ce n'est qu' prix d'or et pour un temps limit qu'on
avait pu dterminer la belle Losa  paratre en public... Il fallait
donc profiler de cette occasion unique...

--Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent  ceux qui ne
seront pas contents!

A l'intrieur, Losa, ds qu'une assistance suffisante avait pris place
commenait son petit discours, le rcit de sa lamentable aventure, sur
un ton monotone de mlope.

Elle tait ne aux colonies, et ses parents avaient t assassins par
un ngre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait d venir en
France pour gagner sa vie... etc.

Puis, bien style par Boyau-Rouge, elle dtaillait elle-mme avec une
complaisance nave les charmes de sa personne, tendant son mollet
qu'elle laissait palper par les messieurs des premires, puis, comme le
public un peu dsappoint murmurait, peu satisfait de ne point voir la
pleine nature promise:

--Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer mon petit
chat... mais ceci tant rserv  mes bnfices personnels... je vais me
permettre de faire le tour de la socit.

Elle recueillait gnralement des spectateurs allchs une ample moisson
de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier dissimul
sous son fauteuil un petit chat noir, dont le cou tait orn d'une
faveur rose, et le posait sur ses genoux.

--Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... C'est pour
avoir l'honneur de vous remercier, et si vous tes contents et
satisfaits, vous voudrez bien en faire part  vos amis et connaissances.

Cette plaisanterie d'un got douteux obtenait le succs qu'elle
mritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir t
victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf
toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse relle
de la belle Crole avaient particulirement sduits...

Ceux-l prenaient gnralement pour confident Boyau-Rouge, qui, bien
pay, acceptait de se faire auprs de la jeune fille l'interprte de ses
admirateurs. C'tait en vain, Louise n'accordant aucune attention  ces
dclarations.

D'un autre ct, Tabary, livr  lui-mme, n'obtenait plus que des
rsultats insignifiants.

Depuis le dpart de la marcheuse, la photographie ne faisait plus ses
frais et il vint un moment o l'entreprise commune ne rapportant pas les
bnfices qu'on en esprait, Boyau-Rouge montra les dents.

L'activit qu'il dpensait ne portait pas ses fruits et il regrettait 
prsent son ancienne situation. Il exposa ses griefs  la jeune femme
qui, de son ct, commenait  rflchir, et tous deux tinrent conseil.

On ngligea de demander son avis  Tabary, qui, depuis qu'il n'tait
plus surveill, noyait rgulirement son ennui dans les pots.

--Ma chre amie, dit le bonisseur, nous perdons notre temps... et si a
continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir comme moi le
gnie de la rclame, a ne suffit pas... Dans une industrie comme la
notre, notre mtier consiste  nous moquer du public... En somme, on lui
demande son argent et on ne lui donne en retour rien d'intressant... Il
se laisse bien empiler une fois, mais il ne revient plus et il empche
les autres de venir. Que de fois dj n'ai-je pas vu des gens en
ballade sur la foire et sur le point d'entrer, tre arrts par l'un
d'eux:--Ah! non, pas l-dedans, je vous en prie, c'est des farceurs!
Dans un entresort, vois-tu, il faut savoir trouver et offrir des
compensations qui font passer sur la pauvret du spectacle.

--Je ne comprends pas, dit Louise.

--Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour o les beaux messieurs,
les rigolos qui viennent pour s'amuser aux ftes sauront trouver ici une
jolie fille... pas bgueule, il n'y aura plus besoin d'aller les
chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... et ils
mettront  la mode ton tablissement... Ce n'est pas autrement que la
mre Voiret a fait fortune...

--Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait admirablement, mais
qui voulait au moins avoir l'air de rsister.

--Charles!... Charles!... qu'est-ce que a peut lui faire... a ne
l'empche pas de le garder...

--Oh! oui, tu sais, dit Louise avec dignit, car il est le pre de mon
fils!

--Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton enfant...
avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc qui nous fera
bouffer jusqu' notre dernire galette. Ds l'instant que tout ira bien,
Charles n'aura rien  dire...

--Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme si elle
venait de prendre subitement une rsolution. Qui veut la fin veut les
moyens, et si nous avons envie de devenir riches.

--Parfaitement... Et tu n'as qu' te fier  moi... J'ai l'exprience de
ces sortes d'affaires... Quand je te dirai: Tu peux marcher! c'est
qu'en effet tu pourras y aller les yeux ferms... Tout sera dbattu
d'avance... Maintenant, pour rtablir un peu l'quilibre du budget, nous
allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte rien et engager
des chiqus... a m'aidera pour les parades et a ne nous cotera que
trente sous par jour et le dner... Tu as remarqu... mme quand il y a
beaucoup de monde devant la baraque, personne ne mange... Ds qu'il
entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est l'affaire des chiqus de
faire suivre le trpe, quand je l'ai engrain.

Toutes ces dispositions prises et approuves, Louise fit le soir mme,
part  Tabary de sa nouvelle dcision.

Elle rencontra d'abord une certaine rsistance; le photographe tenait 
son tablissement, ne voulant pas se rsigner  s'en sparer... Mais
Louise finit comme toujours par obtenir gain de cause.

Elle lui expliqua que l'intrt commun tait en jeu, qu'il fallait tre
pratique et que des scrupules btes taient dplacs dans la
circonstance.

On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du
service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se chargeait
du reste.

Tabary consentit  tout sans demander plus de dtails. Il comprenait
qu'une existence nouvelle, libre et indpendante, lui tait rserve en
rcompense de son effacement. Il pourrait  sa volont se livrer  son
penchant favori, sans que nul y trouvt  redire.

C'tait l'idal.

Ds ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il sut
toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associs lui surent
beaucoup de gr.

Tel fut le dbut de cette vie  trois, qui devint lgendaire sur le
Voyage et qui pendant les longues annes qu'elle dura ne reut jamais un
accroc.

Les prvisions de Boyau-Rouge s'taient ralises.

A partir du jour o l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours
facile... du moins jamais cruelle, ni indiffrente aux galanteries, le
public afflua dans le salon de la belle Losa, en dpit de
l'insignifiance ridicule du spectacle.

Elle devint mme tellement  la mode, que le directeur d'un grand
tablissement de Paris l'engagea et fit d'elle sa principale attraction.

Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe danseuses vaguement
exotiques, au milieu desquelles trnait Losa, qui tait dcidment
devenue une fille superbe.

Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'tait prise d'une vritable
affection pour ce grand garon, dont les conseils et l'appui lui avaient
t si utiles.

Elle lui tait reconnaissante du dvouement et de l'abngation qu'il lui
montrait, car lui aussi s'tait attach  elle et lui avait donn des
preuves nombreuses de son attachement.

Gamine avec Tabary, dj trop vieux et trop us pour elle, elle s'tait
rveille femme aux bras du bonisseur et femme dans toute l'acception du
mot, en proie  des passions aussi vives,  des dsirs aussi ardents que
si elle fut ne rellement sous le ciel brlant des Antilles, que si
elle et t une vritable crole.

Peut-tre fallait-il chercher dans cette rvolution de tout son tre, le
secret de cette beaut et de cet attrait, qui lui valaient tant
d'adorateurs.

Toujours est-il que cinq ans aprs ses dbuts, Losa tait clbre et
dj riche. Dans les vitrines s'talaient ses photographies; les chos
des journaux mondains clbraient sa gloire.

Elle resta toutefois fidle  son origine et se refusa toujours 
abandonner le Voyage.

Aprs chaque fugue,  la fin de chacun de ses engagements en province ou
 l'tranger, elle revenait  son point de dpart.

Elle avait conserv auprs d'elle la troupe de danseuses qu'on avait
forme  son intention et elle tait devenue patronne.

Propritaire de trois immenses caravanes, d'un matriel trs complet et
trs luxueux, elle rva d'organiser sous son unique direction, la srie
complte de toutes les attractions des entresorts.

C'tait encore une ide suggre par Boyau-Rouge.

C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle tait l'toile,
elle et une femme torpille, une femme colosse, une femme tigre...

Elle liait  elle ses pensionnaires par des engagements trs durs, leur
enlevant toute libert, afin de les avoir toujours sous la main...

Son installation devenait plus que jamais le rendez-vous du Paris qui
s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volont de
Boyau-Rouge trouvrent leur emploi.

Comme Losa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames
mirent  profil ses bons offices, toujours rendus avec tant de
discrtion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put
jamais les trouver en dfaut, et la belle crole gagna en argent tout ce
que la morale perdait en cette affaire.

Cependant Charles Tabary vieillissait  vue d'oeil, non qu'il fut trs
g--il avait dpasse  peine la quarantaine--mais l'oisivet dans
laquelle on le faisait vivre avait dvelopp en lui l'amour de la
boisson.

Son intelligence s'tait paissie, et un jour Boyau-Rouge constata que
l'ami Charles avait un commencement de tremblotte.

Il en avisa Louise Tabary. La belle crole s'mut de cet tat.

Elle rflchit longtemps et l'hypothse de la mort de Charles lui
apparut menaante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi
Tabary et elle tait toujours demoiselle.

Elle devait  sa dignit de ne pas rester plus longtemps dans une
situation qu'elle trouva quivoque, et, puisqu'elle avait le pre sous
sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'pouser, il fallait raliser ce
projet au plus vite.

La situation fausse de Charles, mari et pre _in partibus_, deviendrait
normale et honorable ds qu'il serait mari lgitime.

Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis, elle n'aurait plus
 craindre d'ennuis de la part de sa mre. Ses frres et soeurs devaient
tre grands.

Au besoin, maintenant qu'elle tait tablie, riche et considre, elle
prendrait sa famille avec elle.

Elle eut quelque peine  en retrouver la trace. Sa mre tait morte,
ainsi qu'un de ses frres.

Il restait un garon de dix-huit ans et une soeur de seize ans,
aujourd'hui tous les deux employs dans une fabrique de chaussures.

Elle leur fit quitter leur emploi, confia  son frre la surveillance
d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux soins de son
mnage particulier.

Fire d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne soeur, elle
songea  se montrer bonne mre.

--Vois-tu, dit-elle  Tabary, nous avons pu, dans notre jeunesse,
commettre quelques inconsquences... Aujourd'hui que nous sommes en
passe de devenir les forains les plus cals du Voyage... nous n'avons
pas le droit de vivre en dehors de la rgle commune...

Et elle ajouta srieusement:

--Pour notre dignit et pour notre considration, il faut que nous
soyons maris...

--On a bien vcu toujours comme a, objecta Tabary.

--a ne fait rien, vois-tu, a fait causer! rpliqua l'inconsciente
Losa. On se dit en parlant de toi:--En v'l un fainant, ce Tabary, qui
se fait nourrir par sa femme! Tandis qu'tant mon mari, on te respectera
et on ne dira plus rien.

--Alors, dit Tabary, si tu crois que c'est mieux comme a, je veux
bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense?

--Il pense comme moi... D'ailleurs, voil que notre fils grandit. Nous
allons le reprendre avec nous... Il sera pas long  comprendre
maintenant, ce petit-l... intelligent comme il est!... Tu ne voudrais
pas qu'il rougisse de ses parente.

Cette considration sentimentale fit grand effet sur Tabary.

--Oui... dcidment, tu as raison. A cause de notre fils, il faut que
nous soyons maris.

L'inconscience de Losa tait sincre.

Elle n'apercevait pas ce que sa conduite prive avait de parfaitement
scandaleux et ne se doutait pas du caractre ignoble de son industrie.

Elle avait fond un entresort. Elle avait accept de s'exhiber. Elle
avait d, pour obtenir un rsultat, se conformer aux obligations qui
constituent la seule chance de russite d'un tablissement de ce genre.

A sa vue, elle avait exerc son mtier habilement, voil tout. Mais son
honntet n'avait pour cela reu aucune atteinte.

Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considrable de
forains et d'amis que la dcision cocasse de Louise amusait autant que
l'attitude recueillie et srieuse qu'elle garda pendant les deux
crmonies,  la mairie et  l'glise.

Boyau-Rouge remplissait le rle de garon d'honneur.

Quant  Tabary, il tait tout heureux des marques de sympathie, trop
chaleureuses pour n'tre pas ironiques, qu'on prodiguait  sa femme, et
il serra consciencieusement toutes les mains qui se tendaient vers lui.

Dans la soire, aprs le repas, il fut pris d'un accs d'attendrissement
et il serra sur son coeur sa chre femme, ce modle des pouses, mais
Louise se dgagea doucement et elle l'envoya se coucher dans la caravane
particulire o il vivait depuis dj longtemps, seul, avec les
appareils photographiques dont il n'avait pas consenti  se sparer.

Quant  elle, elle continua  prsider la petite fte, sans qu'elle se
sentt autrement motionne par la gravit de l'acte qu'elle avait
accompli le matin.

Toutefois,  partir de ce jour, elle renona  figurer sur l'estrade, au
milieu de ses pensionnaires.

Elle tait la patronne, une femme tablie, lgitimement marie, ayant
de la surface, il ne lui convenait plus de se mler  un tas de
figurantes...

Nanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succs de
marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec
Boyau-Rouge, et la prosprit de son tablissement s'en accrut tant,
qu'elle ruina du coup l'industrie de la mre Voiret, trop vieille pour
pouvoir lutter.

On n'allait plus que chez la belle crole, dont l'installation devenait
de jour en jour trop petite pour contenir toutes les attractions qu'elle
avait su grouper.

Sous son intelligente direction, sa grande baraque tait devenue un
conservatoire o l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour des
Miracles o l'on rencontrait tous les phnomnes.

Mais elle n'exhiba jamais que des personnes du sexe.

Ce fut elle, notamment, qui lana la femme-poisson, un monstre
authentique, qui n'avait  chaque main que deux doigts en forme de
pinces de homard; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous
l'eau.

Ce fut elle qui perfectionna les trucs clbres, mais un peu uss, de la
femme-torpille et de la femme tigre.

Pour cette dernire exhibition, il suffisait de se procurer un sujet de
bonne volont de dix-huit  vingt-cinq ans, jolie autant que possible,
mais qui consentit  se dfigurer.

Par des brlures au ptrole ou  l'aide de la pierre infernale, on
marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une
jambe--toujours la mme, celle qu'elle dchaussait  la demande du
public et moyennant un petit supplment--et le tour tait jou.

Il ne restait qu' remaquiller la pauvre fille aux mmes endroits et
tous les deux jours.

Pour les femmes colosses, elle avait invent tout un systme de mollets
lastiques, de chaises trs hautes, de tabourets dissimuls sous des
tapis, ce qui donnait une apparence de gantes aux femmes vtues de
longues robes, tranantes et rembourres, et assises sur une estrade
leve, entoure de glaces de tous cts, les sujets fussent-ils de
taille moyenne.

Elle maintenait tout son monde sous une discipline trs dure. Le
personnel entier, parqu dans deux voitures transformes en dortoirs,
tait soumis  une surveillance svre. Dfense d'en sortir sans une
permission spciale.

Le salaire tait unique pour toutes: la nourriture et trois francs par
jour. Le _rouleau_, autrement dit la qute obligatoire  chaque sance,
tait un des bnfices de la direction.

Quant aux avantages extrieurs que ses pensionnaires pouvaient tirer de
leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que Boyau-Rouge,
d'intermdiaire officieux, tait seule juge de la suite qu'il convenait
de donner aux propositions.

Cette ingrence dans les affaires prives de ses lves, loin de nuire 
celles qui en taient l'objet, tait au contraire une sauvegarde pour
elles et au bout de quelques annes d'exercice, l'on citait telles
horizontales de grande marque qui avaient dbut dans l'entresort des
Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux conseils de Louise.

Aussi, tout en sachant trs bien que celle-ci avait d en retirer un
bnfice, lui savaient-elles nanmoins gr de son intervention.

Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement fut
facile.

Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se
prsentaient, puis, peu  peu, l'engouement passa.

Les anciennes pensionnaires, rebutes par les exigences croissantes de
la patronne, dgotaient les nouvelles venues d'un mtier aussi dur et
dans lequel,  tout prendre, les occasions vraiment avantageuses taient
rares, Louise, que l'ge tait loin d'avoir fatigue, sachant fort bien
se rserver les aubaines.

--Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois qu'elle
entrait en parade, disaient les envieuses, avaient t acquis la plupart
du temps au dtriment de pensionnaires plus jeunes et souvent plus
jolies.

C'tait le diable, pour les gens bien intentionns, de parvenir jusqu'
elles; il fallait franchir la double barrire leve entre le public et
l'estrade par la patronne et son fidle Boyau-Rouge, un gaillard qui
veillait au grain et dont les intrts, ajoutaient les mauvaises
langues, se confondaient dcidment trop, en dpit du mari, avec ceux de
Louise Tabary.

Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux oreilles
de l'intresse, ne parvenait pas  altrer sa srnit.

Elle tait sre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait son
magot s'arrondir.

Que lui importait le reste?

Elle se contentait seulement de tenir  l'oeil les mcontentes et  la
premire incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours profiter du
moment o leur renvoi mettait les rcalcitrantes dans le plus grand
embarras.

Puis, par un discours bien senti, elle prvenait charitablement celles
qui taient tentes de suivre un si dplorable exemple:

--Je vous avertis qu'avec moi il y a tout  gagner ou tout  perdre...
Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle  la porte la
premire qui rebiffe, le cul tout nu et les manches pareilles!... J'ai
commenc comme vous, et je ne m'en porte pas plus mal. Seulement, j'ai
toujours t srieuse... Faites comme moi, si vous voulez que nous
restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin de moi que je n'ai
besoin de vous!

Et elle disait vrai.

Mme lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pnurie de sujets dans les
entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand il le
fallait.

Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers commerants
et consultait les petites affiches faites  la main, sur papier colier
et colles  hauteur d'homme  tous les angles de rue.

C'taient des offres d'emploi:--_On demande des culottires, des
finisseuses de chaussures, etc._, ou des demandes d'ouvrage:--_Une jeune
fille connaissant bien la couture demande  entrer au pair... S'adresser
 Mlle X..., rue..., n..., etc._, toujours invariablement ornes d'un
timbre de quittance de dix centimes.

Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait
soigneusement les adresses et se rendait immdiatement au domicile de
celles qui demandaient de l'ouvrage.

C'taient la plupart du temps de pauvres filles, presses par le besoin,
tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de dignit
avait prserves jusque-l de l'irrmdiable chute...

Elle se prsentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui ne
demandait que de la bonne volont et un peu d'intelligence, sans
toutefois s'expliquer davantage.

Si la personne tait vieille ou difforme, ou seulement laide, aprs un
bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se
retirait.

--Dcidment, non...  mon grand regret, vous ne pouvez convenir pour
l'emploi que j'aurais dsir vous confier... Je vous demande pardon...
Ce sera pour une autre fois...

Si elle tait jolie, bien faite, Louise Tabary apprciait d'un coup
d'oeil le dnuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre
fille et aussitt commenait son boniment.

Mon Dieu! elle n'tait ni couturire, ni blanchisseuse, ni culottire,
mais elle tait  la tte d'une maison prospre, comptant beaucoup
d'employes, qu'elle traitait comme ses enfants... Chez elle, on
retrouvait une famille et c'tait vraiment une chance, pour une jeune
personne comme il faut et qui veut gagner honntement sa vie, de tomber
sur une femme comme elle.

--Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... Vous serez
loge, vtue, nourrie... Vous n'aurez que peu de chose  faire... Cela
vous va-t-il?

--Mais encore faudrait-il savoir?...

--C'est bien simple. Je suis  la tte d'un tablissement trs
important, d'un thtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrle de
jeunes personnes avenantes et sres... des caissires enfin! Quatre
heures d'un travail o vous n'aurez qu' sourire et  tre polie avec le
public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne vous
convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne cote rien
d'essayer!

Neuf fois sur dix, allche par les promesses et le ton maternel de
Louise Tabary, la jeune fille acceptait.

Pendant les premiers jours, en effet, l'associe de Boyau-Rouge faisait
tenir le contrle  la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci tait un
peu apprivoise, lorsqu'elle paraissait habitue  ce nouveau genre de
vie, la patronne revenait  la charge.

Il tait vraiment dplorable de voir une aussi jolie fille se contenter
d'un gain aussi drisoire, quand d'autres qui ne la valaient pas
paradaient sur l'estrade, ralisant des bnfices qu'elle n'atteindrait
jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa troupe une place
vacante.

--Vous n'avez pas  vous inquiter du costume... ni du linge... Je vous
fournirai tout...  crdit... Si vous restez  la maison, tout ce qui
vous aura servi vous sera acquis sans que vous ayez bourse  dlier...

La caissire, qui parfois avait regard avec envie ses compagnes plus
favorises, ornes d'oripeaux clatants, tentait l'exprience et la
baraque s'augmentait d'une pensionnaire rgulire de plus.

Louise Tabary comptait justement sur l'influence du milieu, les
liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers prjugs
et insensiblement elle la faisait rentrer sous la rgle commune.

Au bout de quelques annes de cette exploitation raisonne, elle trouva
dans son fils Jean un nouvel auxiliaire.

Aussitt aprs son mariage avec Tabary, qui de mois en mois, devenait
plus gteux, elle avait retir de nourrice son enfant et l'avait gard
avec elle jusqu' l'ge de dix ans.

Elle l'avait ensuite plac en pension, mais bientt le gamin avait
dclar qu'il entendait rester avec sa mre, et cette femme autoritaire,
brutale jusqu' la cruaut, ne s'tait pas senti la force d'imposer sa
volont.

Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait et  qui
elle exigeait qu'on laisst une libert entire. Aussi donnait-il un
libre cours  ses mauvais instincts.

Personne ne trouvait grce devant lui et il devint bientt le matre
absolu de l'tablissement.

Sa mre riait aux clats chaque fois que Jean commettait une mauvaise
farce.

Loin d'tre  l'abri des mchancets de son fils, le vieux Tabary devint
sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des tracasseries
du petit tyran.

Il partageait ses journes maintenant entre ses stations chez les
mastroquets et le dcoupage  l'aide de scies minuscules de petites
planchettes dont il confectionnait des tagres ou des coffrets. Il
avait mont,  cet effet, un tour dans la caravane qui lui tait
affecte.

Le plus grand plaisir de Jean tait de dmonter ou de briser les objets
qui avaient souvent cot  son pre de longues heures de travail.

Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants:

--M'man! c'est ton soulaud de mari qui vient encore nous embter avec
ses dcoupages.

--Et la mre, indulgente, souriait et congdiait l'ancien photographe.

--Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il s'amuse! C'est
de son ge!

Le seul, qui trouvt grce devant l'affreux galopin, tait Boyau-Rouge,
dont l'autorit d'associ et les violences lui en imposaient. Il se
souvenait toujours d'une correction que lui avait inflige le bonisseur,
un jour qu'il avait voulu toucher  son tambour.

Mais il en garda sournoisement rancune  cette espce de gant, qui seul
avait conserv quelque influence sur Louise.

A mesure qu'il grandissait, la mchancet et le cynisme de Jean
s'affinaient, encourags par l'aveuglement maternel.

A dix-huit ans, il tait rput sur tout le Voyage comme le plus fieff
garnement. Habitu de bals publics, coureur de guilledou, batailleur,
dbauch, joueur, il mettait toute son intelligence au service du mal.

Il avait li connaissance avec les pires individus, et il s'tait form
une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et  laquelle on
pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les mfaits
dont les auteurs restaient inconnus.

Il exerait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, une
influence relle et dont il se montrait fier. Malheur au garon honnte
et imprudent qui s'aventurait en sa socit; entran par l'exemple, il
devenait rapidement aussi tar que ses compagnons de plaisir.

C'est ce qui tait arriv  Franois Chausserouge, et au bout de
quelques mois d'intimit, il n'avait fallu rien moins que l'nergique
rsolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour
arracher le jeune homme  cet entourage funeste.

Cependant Franois tait de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; mais
son esprit faible et irrsolu avait vite capitul devant le caractre
allier et tout d'une pice de son cadet.

Mais l o Jean Tabary exerait sa tyrannie avec le plus d'pret,
c'tait dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mre l'avait rendu
matre absolu.

Il tait positivement l'effroi de toutes les pensionnaires.

Une de ces malheureuses refusait-elle d'obir  ses caprices,
repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle tait
impitoyablement chasse, non sans avoir essuy mille avanies pralables.

Elle n'avait qu'une ressource, rclamer l'appui de Boyau-Rouge,
l'associ de la patronne, qui voyait de trs mauvais oeil l'importance
croissante que prenait le jeune homme dans la maison.

Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait russi, tait devenu un homme
srieux et il pensait justement qu'il est aussi difficile de conserver
une situation acquise pniblement que de se la prparer.

Il en rsultait des scnes terribles entre son associe et lui, dans
lesquelles il donnait libre cours  sa mauvaise humeur et  sa violence
naturelle.

Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplac l'troite
intimit qui avait rgn entre lui et Louise Tabary.

Honteux du rle qu'on lui faisait jouer, dcid  tout, mme  rompre,
s'il en tait besoin, sa colre n'attendait pour clater qu'une occasion
favorable. Ce fut plus tt qu'il ne le pensait.

Un jour que Jean rclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui avait
rsist, il s'y opposa carrment.

--Cette femme, dont je suis trs satisfait, restera chez nous, et il n'y
a aucune raison pour que nous nous privions de ses services.

--Puisqu'elle a t inconvenante  l'gard de mon garon... puisque Jean
le dsire?

--Je m'en fous! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans son droit,
cette fille... elle a t engage ici pour travailler et non pas pour
servir de passe-temps  un morveux, qui aurait encore besoin d'une bonne
pour le moucher!... Je suis ici le matre autant que toi!... Ton Jean,
je lui interdis  partir d'aujourd'hui l'entre de la caravane des
femmes... Il n'a rien  y faire! Sinon, c'est moi qui le sortirai, et
sans mettre de mitaines!

--Jean me reprsente, riposta Louise Tabary, il a donc les mmes droits
que moi. J'ai besoin de lui pour dfendre mes intrts...

--Et moi je suis assez de tout seul pour dfendre les miens...
Seulement, comme je suis trop vieux pour cder, que je ne veux pas me
laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui
partira ou bien moi... Choisis!

--Mon fils ne me quittera pas!

--Eh bien! ce sera moi! D'aprs notre trait, nos parts sont gales...
la liquidation sera donc bien simple. La moiti du tout pour chacun de
nous...

--Joseph!... Tu n'y penses pas... Nous quitter aprs quinze ans d'une
association si heureuse?

--Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas  devenir
dsastreuse, si je n'tais rsolu  y mettre bon ordre... Je te le
rpte, choisis... lui ou moi!

--Mon choix est fait! rpliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime que mon
fils au monde... Il te gne! je refuse de te le sacrifier... Il restera
avec moi... Quant  toi, fais ce que tu voudras.

--C'est ton dernier mot.

--Oui.

--Eh bien! nous nous sparerons, et nous verrons la suite quand je ne
serai plus l pour rparer ses sottises. Moi, je ne suis pas inquiet, je
suis, au contraire, trs satisfait d'une circonstance qui me permettra
enfin d'tre seul matre chez moi. Au revoir!

Et ds le lendemain, les deux associs procdaient  la liquidation
gnrale de l'tablissement.

Le partage des fonds amasss en commun fut facile, Boyau-Rouge ayant
exig depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs.

Quant au matriel, on s'en rapporta  l'estimation d'un voyageur, choisi
comme arbitre, pour viter des frais.

Restait  rgler la question du personnel, mais une premire dsillusion
attendait l Louise Tabary.

Les engagements contracts par la Socit Tabary-Debucher taient
rsilis de droit. On mit les pensionnaires, libres dsormais, en
demeure de choisir entre les deux associs.

Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optrent en
faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi  la tte d'un tablissement
prt  fonctionner, tandis que Jean et sa mre avaient, rests seuls,
tout un personnel  reconstituer.

Pour la premire fois, Louise, qui sentait ses intrts gravement
atteints, s'emporta contre son fils:

--C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! Voil
maintenant nos ressources diminues de moiti et tout est  recommencer!
Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul,  notre nez,  notre
barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons  former une troupe
semblable  celle que nous perdons! C'est bien fait pour moi! a
m'apprendra  tre faible!

--Tu as tort, m'man! rpliqua Jean en clinant sa mre. Ne crains rien,
va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de faire... C'tait un
coup de balai ncessaire! Y avait trop longtemps que ce Boyau-Rouge
tait de trop dans notre existence. Fie-toi  moi et tu verras! Les
beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre succs... et nous
serons seuls  en profiter... C'tait pour toi et non pour lui qu'on
venait!...

Le pre Tabary apprit cette scission sans tonnement. Nanmoins, il
voulut demander une explication:

--Toi! tu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon  rien... On te donne 
manger...  boire, du bois pour tes dcoupages, eh bien! fous-nous la
paix!

Et le pauvre vieux,  demi gteux, se tut, n'osant rpliquer. Il avait
peur de son fils.

Jean se mit en campagne.

Quelques jours aprs, il avait racol,  et l, dans les quartiers
populeux, dans les bals de barrires, un premier noyau de pensionnaires,
qu'il costuma en mauresques, et  qui sa mre donna les premires
notions du mtier. Il se procura aussi deux phnomnes, une femme gante
et une naine.

Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette nouvelle
installation, en comparaison de l'ancienne, mme en comparaison de celle
de Boyau-Rouge.

La premire campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais rsultats.
Les Tabary mangeaient de l'argent.

Jean ne dcolrait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'tait la vue du
succs de son rival, dont l'tablissement ne dsemplissait pas.

Pour donner un appt aux clients, il engagea sa mre  se dpartir de la
svrit qu'elle avait toujours garde vis--vis de ses pensionnaires.
Quand on pourrait les approcher plus librement, on viendrait plus
volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda pas  dgnrer
en licence. De vritables scnes de dbauche se passaient dans
l'entresort et la police en eut vent.

Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier sur
lequel l'entresort tait install fit une descente. Le magistrat ayant
trouv, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, prvint
Louise Tabary que la Prfecture n'autorisait l'exhibition que de jeunes
filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de contravention 
cet article du rglement, son tablissement serait immdiatement ferm.

De mme si le bruit du moindre scandale venait  la connaissance de
l'administration.

--C'est idiot! dclara Louise Tabary, quand le commissaire fut parti,
avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis monte la premire
fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour cela!

--C'est--dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il n'y a plus
de commerce possible!

Il fallut nanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se
conformer aux volonts de la Prfecture. Les Tabary apportrent la plus
extrme prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais s'ils
parvinrent  apaiser les justes susceptibilits des autorits par qui
ils se savaient surveills, ils dcouragrent leur clientle par l'excs
de prcautions qu'ils se sentaient obligs de prendre. C'est ainsi que
de jour en jour et tandis que l'entresort de Boyau-Rouge continuait 
prosprer, leur tablissement perdit sa vogue ancienne.

Les frais dpassaient les recettes; chaque mois se soldait en perte, et
pour faire face aux dpenses, Louise se vit force d'attaquer le fonds
de rserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary devint ataxique et
compltement gteux.

Son tat ncessitait des soins particuliers qu'il fut bientt impossible
de lui donner.

Louise Tabary, d'accord avec son fils, se dcida  placer son mari en
pension dans une maison de refuge.

C'tait une charge de plus ajoute aux autres; mais elle ne regrettait
pas, disait-elle, ce surcrot de dpense; on se devait  sa famille!

Tel n'tait pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa pense.

--Comme si, dclara-t-il, en revenant de conduire son pre  l'hospice,
il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au moins, comme
cela, nous aurions t dbarrasss.

--Tais-toi! fils, tais-toi! rpliqua la mre, ne regrette rien, va! Le
pauvre cher homme n'est pas bien mchant... et il ne peut pas maintenant
en avoir pour bien longtemps! Quant  nous, maintenant, il faut voir 
nous dbrouiller!

L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient
trouv aucun moyen d'amliorer une situation qui semblait  beaucoup
sinon dsespre, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge reparut
sur le Voyage.

Le jour o le dompteur lui proposa d'entrer  son service, Jean comprit
qu'une planche de salut s'offrait  lui.

Franois tait riche; il tait faible. Il y avait l pour le rus coquin
un moyen de rtablir ses affaires; il lui suffisait de prendre pied dans
la maison et justement on venait lui en offrir l'occasion.

Bien qu'il ft dcid  ne pas la laisser chapper, il ajourna sa
rponse, prtextant qu'il devait, avant tout, consulter sa mre, mais
dans le but rel de ne pas faire paratre un empressement qui et pu
veiller les soupons de son ami.

--Mre! cria-t-il, en rentrant dans la caravane, nous sommes sauvs.
Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en penses-tu?

Louise Tabary regarda fixement son fils et rflchit un instant.

--Quel ge a-t-il, Franois?

--Cinq ans de plus que moi... a lui fait vingt-huit ans.

--Alors, il faut accepter.

--Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... Une fois
avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me demandes-tu son ge?

--Pour rien... une ide qui me passait par la tte.

--Tu sais... Je n'ai pas rpondu oui tout de suite... mais nous sommes
invits  dner tous les deux ce soir, chez lui... Au dessert nous
arrangerons l'affaire...

--Trs bien! En ce cas je vais me prparer.

Et lorsqu' six heures du soir, Louise Tabary sortit de sa caravane, son
fils resta merveill.

Pare de ses plus beaux habits, les poignets chargs de bracelets,
coiffe avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune.

--Mtin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand tu vas
voir des amis!

--Il faut toujours mieux faire envie que piti! riposta Louise Tabary
d'un ton nigmatique. Allons, viens, mon garon!

Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa mre et
tous deux s'acheminrent vers la mnagerie Chausserouge.




VII


Quand ils arrivrent, Chausserouge tait seul dans la caravane.

--Bonjour, madame Louise! bonjour, Jean! fit le dompteur en les voyant
entrer, c'est bien gentil  vous d'avoir accept mon invitation.

--Bonjour, Franois! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils sont dans le
malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon pauvre garon, j'ai
su cela, tu as t bien prouv!

--Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une perte
irrparable et dont je ne me consolerai pas de si tt... Mais que
voulez-vous, dans notre sacr mtier, il faut s'attendre  tout; hier,
c'tait mon pre... demain, a sera peut-tre mon tour... mais vous
savez, c'est dur tout de mme, mourir comme a, btement, quand, pendant
trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrap une gratignure!
Et dire que depuis deux ans, il n'entrait plus dans les cages. Enfin!

Et le dompteur dut raconter, faire connatre en dtail, les
circonstances de l'accident.

--Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qu'elle n'est pas
avec toi?

--Si! si! elle est  ct, elle va venir.

--Il parat que tu as une petite fille, un amour d'enfant?

--Oui, ma petite Zzette! Sa mre va nous l'apporter tout  l'heure.
Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; vous tes
aussi frache, aussi jeune que la dernire fois que je vous ai vue, le
jour de mon mariage, si je me souviens bien.

--a n'empche pas que je frise la quarantaine... Tiens, regarde-moi
celui-l, ajouta-t-elle, en lui dsignant son fils, en voil un qui ne
me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de bonne heure... a
fait que comme a, il n'a pas trop honte de sa mre. Et pourtant ce
n'est pas faute d'avoir eu des misres... Ah! c'est dur, un mtier comme
le ntre!

--Oui, Jean m'a dit un mot de tout a... Vous n'avez pas eu de chance?

--Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver o j'en suis,
tant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne connaissais que le
beau ct de la chose. Depuis, j'ai pay ma veine... Il parat qu'on ne
peut pas toujours tre heureux... a a d'abord t cette canaille de
Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la situation, pour qui je me suis
sacrifie, c'est le mot... qui me quitte, m'enlve mes pensionnaires et
organise une concurrence  deux pas de moi. Puis, mon bonhomme de
mari... encore un qui sans moi serait rest dans la crotte et  qui le
bon Dieu ferait une belle grce en l'appelant  lui... Le voil
maintenant paralys, impotent, plac dans un hospice, o il me cote les
yeux de la tte. Je ne regrette rien, parce qu'aprs tout il est mon
homme, et je ne fais que mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la
Prfecture,  qui il est venu des scrupules sur le tard, et qui me fait
mistoufle sur mistoufle. Non, l, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste
et je n'ai pas mrit tout a! Je fais un mtier reconnu, je paye
patente... Ne dirait-on pas,  entendre ces messieurs, que je dbauche
les petites filles de douze ans!

--Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et nous vous y
aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dnons!

En ce moment la porte s'ouvrit et Amlie parut, les yeux un peu rouges,
trs simplement mise et portant la petite Zzette dans ses bras.

Elle s'arrta sur le seuil et son regard se porta immdiatement sur
Louise Tabary.

Un instant les deux femmes se toisrent; enfin Louise se leva et
s'avana au-devant de la jeune femme.

--Bonjour, ma chre amie! fit-elle en lui tendant les bras. a me fait
bien plaisir de vous voir... J'espre que vous avez un joli bb!

Et elle embrassa tour  tour la mre et l'enfant.

Amlie la laissa faire, puis sans rpondre aux effusions de l'invite de
son mari:

--La table est mise  ct! dit-elle simplement. Si vous voulez venir!

Franois offrit galamment son bras  Louise et tous se rendirent dans la
caravane voisine qui servait de salle  manger.

Il y eut d'abord un instant de gne entre les convives.

Amlie gardait une attitude pleine de rserve, vitant de prendre aucune
part  la conversation.

Ds le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face
d'elle une ennemie et elle s'effora par son entrain, ses prvenances,
ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dner, de
dissiper la prvention de la mre de Zzette.

Elle affecta d'tre gaie et comme Chausserouge faisait la remarque que
le malheur n'avait altr en rien sa belle humeur:

--La gaiet, rpliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne conscience...
Quand on a t honnte toute sa vie... qu'on n'a rien  se reprocher...
on n'est jamais triste...

Puis, comme elle surprenait au coin de la lvre d'Amlie un pli
ironique, elle ajouta:

--A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le coup d'un ennui rcent,
comme cette pauvre Amlie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, ma chre
enfant? Est-ce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas heureuse?

--Si! rpliqua la jeune femme, trs heureuse! Mais c'est l'avenir qui
m'inquite... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai eu trop de
bonheur pendant longtemps... j'ai peur que a ne continue pas...

Cette dclaration jeta un froid, surtout  l'heure o le but avou de la
runion tait de prendre des rsolutions pour assurer cet avenir qui
semblait si menaant, et Chausserouge se hta de changer la
conversation.

Au dessert, il prit la parole:

--Ma chre amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la mort de
notre pre a caus chez nous un vide qui n'est pas prs d'tre rempli...
Rester seul pour veiller  tant d'intrts, ce serait, de ma part,
afficher une prsomption et une confiance dans mes propres forces que je
suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer que Jean Tabary
accepte de devenir mon second.

--C'est dcid? demanda Amlie.

--C'est dcid... absolument! dclara Franois en regardant fixement sa
femme,  moins que madame Louise ne s'y oppose?

--Moi! s'exclama Louise Tabary, m'opposer  ce que mon fils rende
service  un ami!... Ah! grands dieux! vous me connaissez bien peu! Et
d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas chez vous
une situation meilleure que celle que je puis lui offrir chez moi, par
le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule  faire marcher mon petit
truc!... Les affaires vont si mal!

--Il nous reste  rgler les conditions...  arrter le chiffre des
appointements, dit le dompteur.

Mais Louise Tabary l'arrta d'un geste:

--Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons fort bien
que vous ne voulez pas abuser de nous... Vos conditions seront les
ntres!

Amlie se leva, s'excusa, auprs de ses convives... il tait l'heure de
coucher Zzette, l'enfant tant peu habitue  veiller, et elle sortit,
laissant  sa femme de mnage, le soin de desservir.

Ds qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre sa
poitrine et clata en sanglots.

Ainsi, c'tait fini! Malgr ses prires, ses supplications, son mari
avait pass outre!

Jusqu' l'heure du dner elle avait espr...

Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question sous
toutes ses faces et elle aurait trouv des arguments pour qu'il ne ft
donn aucune suite au projet de Franois.

Mais voici qu'on ne lui avait mme pas fait l'honneur de la consulter.
Les arrangements avaient t pris hors de sa prsence et tout au plus
avait-on consenti  l'informer officiellement de la chose, quand la
rsolution avait t irrvocable!

Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet tre
que le pre Chausserouge dtestait tant qu'il ne parlait rien moins que
de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait seulement d'entrer
dans la mnagerie!

Et c'tait  lui que Franois allait dlguer son autorit! Et cette
femme, la mre, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, elle
tait destine  la voir tous les jours... elle devrait lui faire bon
visage pour complaire  son mari!

Dieu sait pourtant quelles coupables penses, quelles intentions
malfaisantes devaient s'agiter derrire ce visage, beau encore  la
vrit, mais dont l'expression mchante et vicieuse l'pouvantait!

Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne
l'attribut  la cause vritable qui l'avait provoque.

Elle essuya ses yeux, et, ayant couch son enfant, elle se disposa 
aller retrouver ses convives.

Quand elle rentra dans la salle  manger, les deux hommes, la pipe aux
dents, trs allums, prenaient le caf, tandis que, renverse sur sa
chaise, Louise Tabary fumait une cigarette.

--Je vous demande pardon, ma chre. C'est une vieille habitude. J'espre
que vous ne voyez aucun inconvnient...

--Aucun! balbutia Amlie; mais ce simple dtail, le ton mme de la
phrase de Louise, l'effrayrent sans qu'elle pt imaginer pourquoi.

--C'est moi, dit Franois, qui ai pri Madame Louise de faire comme chez
elle... Si on se gne avec les amis... il n'y a plus de raison.

Il s'arrta, considra un instant la fumeuse:

--Vous avez d tre tout de mme une rude belle fille dans votre temps,
ajouta-t-il la langue lgrement pteuse, car vous en avez de fameux
restes, y a pas  dire! Cr mtin! vous faites plaisir  voir!

--Franois! pronona Amlie toute ple, Franois, tu as bu!

--De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un compliment
maintenant... je la trouve bien, moi, madame Louise! je lui dis, voil
tout! Je lui dirais peut tre pas si je n'avais pas si bien dn! C'est
de ta faute!

--Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, a fait toujours plaisir...
quand on a mon ge...

--Tu sais, continua Franois, tout est arrang, conclu et bcl... Jean
aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour rien!... Pense
donc! je n'aurai plus  m'occuper de a... A ce propos, faut pas
oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que nos
btes--et il appuya sur nos--ne manquent de rien... D'ailleurs, il faut
bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu sais, y en a pas mal de
nouvelles... Tu vas voir...

Il se leva avec peine et descendit dans la mnagerie, suivi de ses
convives.

--Hep! le pisteur! a-t-on prpar le boulotage?

--Oui! m'sieu Chausserouge, le boucher a fait les parts! On attend
l'heure pour la distribution!

--C'est bon! claire-nous!

Et tandis que les animaux, rveills par la lumire et reconnaissant
leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux des cages, il
fit faire aux Tabary le tour de la mnagerie, appelant au passage chaque
bte par son nom, donnant des explications sur leurs moeurs, leurs
habitudes, leur travail, comme s'il avait affaire  son habituelle
clientle.

--Voil Nron... mon vieux Nron, le plus beau lion qu'il y ait sur tout
le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Sada... Voici Turc, une
sale bte qu'il faut tenir tout le temps  l'oeil si on ne veut pas tre
gratign... Voici Jim et Toby, les deux premiers tigres royaux qui
aient t dresss... encore deux camarades pas bien commodes... puis
quatre loups russes que je viens d'acheter et que je vais faire
travailler... Voil mon lopard Agsilas, bon garon quand il veut, mais
hypocrite endiabl... la Grandeur, un petit amour d'ours des cocotiers,
rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa gueule, quand je le
fais entrer dans la cage de Nron... Et puis voil Moquart, mon
lphant... toujours  ct de son ami Gustave... tu vois, l-bas, le
cormoran!

Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec
affectueusement:

--Bonjour, mon vieux dplum!

Puis il se retourna et montrant une cage vide:

--C'est de l que s'est chapp Pacha... le lion qui a tu mon pre! En
face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je fasse
abattre l'autre, la pauvre bte, que Pacha avait  moiti trangl.
Maintenant, mon vieux Jean,  part mes serpents, tu as tout vu;  partir
d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... mme dans les cages!

--Je ne dis pas non! riposta Jean.

--Ah! si tu veux, je te prends pour lve...  l'oeil! Dis-donc, sais-tu
que tu pourrais plus mal faire! En attendant, c'est convenu, je compte
sur toi  partir de demain, pour l'ouverture!

--C'est dit! rpondit Jean en serrant la main de son ami.

--Il me reste  te remercier, garon, ainsi que ta femme, dit Louise, de
la bonne soire que tu viens de nous faire passer... Ce ne sera pas la
dernire et tu sais, ajouta-t-elle en lui prenant  son tour la main et
en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me feras l'amiti de
venir me voir... en voisin... tu me feras plaisir!

--Alors vous me verrez souvent! rpliqua Franois sur le mme ton.

Il reconduisit ses htes jusqu' la porte et rentra dans sa caravane.

--Eh bien? demanda-t-il  sa femme, comment les trouves-tu?

--Je n'ai pas chang d'opinion, rpondit Amlie tristement.

--Tu ne les aime pas?

--Non! ils me font peur!

--Ah! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un bon
camarade... sa mre une femme charmante... Ah! pour sr, charmante!...
Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficele comme a... On la
prendrait quasiment pour la soeur de son fils... On doit pas s'ennuyer
avec une femme pareille!

--Franois, tu as bu, ce soir. Peut-tre demain te repentiras-tu de ce
que tu as fait aujourd'hui. coute, il est encore temps, ne prends pas
Jean avec toi!

--Nos paroles sont changes.

--Retire la tienne, je t'en supplie!

Le dompteur se leva, blme de colre:

--Alors, a va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne puis plus
tre tranquille et gai une journe entire! Faut que j'entende tout le
temps pleurnicher autour de moi! Je te prie de ne plus me parler de
cela! Tu as compris?

--Franois!

--Flanque-moi la paix et couche-toi.

Amlie soupira et obit.

Jean Tabary avait accompagn sa mre jusqu' sa caravane.

--Comment penses-tu que Franois m'ait trouve? lui demanda Louise en se
dbarrassant de ses bijoux.

--Mais trs bien... il te l'a dit, du reste.

--Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouve...  son got... mieux que sa
femme?

Jean Tabary regarda sa mre bien en face, puis il sourit:

--Tu es rudement forte tout de mme... Eh bien! puisque tu veux le
savoir, mon ide est que s'il ne t'a pas trouve mieux que sa femme...
a ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de rire!
Bonsoir, m'man!




VIII


Ce fut sur l'esplanade des Invalides que Franois Chausserouge fit sa
rentre, devant le public parisien, et d'une faon assez brillante.

Certes l'engouement d'autrefois tait pass, mais un affichage bien
compris et la relation rcente de la mort du vieux dompteur avaient
ramen l'attention sur la mnagerie.

Toutefois, ce premier rsultat ne satisfit point pleinement Jean Tabary.

--Tu sais, dit-il  Franois, maintenant que tu m'as pris pour ton
rgisseur, il faudra bien que tu m'coutes, de bon gr ou de force. Je
ne veux pas que tu puisses me reprocher d'avoir t pour toi une cause
de dbine... Eh bien! tu as dj commis une faute... Tu n'as pas assez
profit de la mort malheureuse de ton pre... Il y avait l un coup de
rclame patant...

Et comme Chausserouge lut faisait observer qu'un pareil moyen lui
rpugnait:

--Tais-toi donc! rpartit Jean, tu parles comme un petit enfant...
coute bien! Tu vas d'abord trouver un peintre qui te brossera un grand
tableau reprsentant ton pre terrass par le lion... Toi, luttant avec
l'animal et le forant  reculer... On n'est pas oblig de dire que tu
as tu Pacha... et personne ici ne te contredira... La bte peut tre
gurie de ses blessures et tu prsenteras au public l'un quelconque de
tes pensionnaires comme celui qui a boulotte ton pre... Nron, par
exemple, que tu connais bien et qui n'est pas trop mchant, bien qu'il
ait toujours l'air de vouloir tout avaler... Avec un peu de mise en
scne, un boniment bien senti  ton entre dans la cage du fauve
redoutable... tu verras l'effet norme...

--Non! non! c'est impossible! je ne veux pas faire a! dit Franois,
rvolt par cette ide de battre la grosse caisse sur le cadavre de son
pre, non! Et d'ailleurs, a serait tromper le public! Pacha est bien
mort et sa peau toute troue est suspendue dans la baraque... ainsi...

--a sera la peau d'un autre! Tous les lions se ressemblent, et Pacha
sera baptis Nron avec une tiquette indicative au bord de la cage...
Allons! c'est entendu et je vais m'occuper de a!

Et sans attendre que Chausserouge pt formuler une dernire objection,
il s'tait mis en campagne, afin de raliser le plus vite possible son
projet de rclame.

Amlie, lorsque Franois lui fit part de cette innovation, se montra
trs peine de ce manque de convenances:

--Voil le commencement! dit-elle, Tabary te fait commettre une premire
btise! Aprs celle-l ce sera une autre. Qu'as-tu besoin d'une
semblable rclame? Le public d'ailleurs n'y mord plus... Au temps de son
plus grand succs, la mnagerie n'a d sa vogue qu'au courage et  la
tmrit que tu montrais  tes dbuts... C'est par l qu'il faut
continuer  frapper l'imagination des spectateurs... Un dompteur qui a
le souci de sa gloire ne doit devoir qu' lui-mme sa clbrit et les
moyens malsains qu'on te force d'employer n'ajouteront rien  ta
valeur... au contraire. Ils ne serviront qu' te faire prendre pour un
saltimbanque et  loigner de toi les vritables amateurs...

Chausserouge protesta pour la forme. Il sentait combien le raisonnement
d'Amlie tait juste, mais il ne voulait pas avoir l'air d'avoir cd 
son rgisseur. Il s'attribua l'initiative de cette innovation, dont Jean
Tabary n'avait t que le metteur en oeuvre.

--Alors, rpliqua la jeune femme, tu as eu l une mauvaise inspiration,
pourquoi ne me consulterais-tu pas quand tu as une dcision  prendre,
tu ne t'en trouverais pas plus mal.

--Les femmes n'entendent rien  la rclame, riposta Franois d'un ton
bourru, pour mettre un terme  l'entretien.

Et,  part lui, il prit la rsolution de ne plus obir aux injonctions
de son aide.

Mais soit qu'il et devin dans l'attitude du dompteur cette vellit de
rsistance, soit qu'il se sentit assez sr de son influence pour ne pas
avoir  craindre un dsaveu, Tabary ne lui eu laissa pas le loisir.

A partir du jour o il inaugura ses nouvelles fonctions, de son
autorit prive il bouleversa tout dans la mnagerie.

Il commena par congdier le chef de piste, un vieux serviteur tout
dvou aux Chausserouge, qui, depuis dix ans, n'avait pas quitt
l'tablissement.

Sous prtexte d'conomies, il remplaa le garon charg de
l'explication, Auguste, qui passait  juste titre pour le meilleur
bonisseur de tout le Voyage, et que son dvouement seul avait fait
rester fidle  ses patrons, car il avait maintes fois refus les offres
les plus avantageuses de la part des concurrents de Chausserouge.

Franois, cette fois, se fcha pour tout de bon. Mais Tabary haussa
tranquillement les paules.

--Mais tu ne vois donc pas que tous ces gens-l t'exploitent! Tu manges
ton bnfice positivement en payant fort cher des gens qui ne valent
certainement pas l'argent que tu leur donnes... Je me charge, moi, de
faire le boniment aussi bien qu'Auguste... Tu te plains parce que je
prends tes intrts! Elle est raide, celle-l!

--Mais le chef de piste! C'est lui qui fait passer les animaux d'une
cage dans l'autre, pendant les reprsentations! Je ne tiens pas  ce
qu'on se trompe... Un accident est si vite arriv! Avec lui, j'tais
tranquille! Il savait faire entrer les animaux et les faire sortir au
moment prcis!

--Je m'en charge encore! dit Tabary.

--Mais tu ne peux pas tout faire... Et d'abord tu n'as pas l'habitude du
mtier!...

--Je la prendrai, en attendant que j'en dresse un jeune, qui te cotera
infiniment moins cher.

--Dans tous les cas, c'taient de vieux serviteurs qui avaient connu mon
pre, qui m'avaient vu enfant...

--Oh! Oh! si tu entres dans les considrations sentimentales, il n'y a
plus d'affaires possibles!

Et Franois, peut-tre pas persuad, mais vaincu par l'insistance de son
aide, laissait faire.

Jean Tabary ne s'en tint pas l; pour continuer l'puration, comme il
disait, il donna leurs huit jours aux musiciens franais de l'orchestre,
dont il fit prendre la place par des ramonis allemands.

Ceux-l, on les avait  moiti prix et ils jouaient des airs de leur
pays. Pas de droits d'auteur  payer.

--Le public va se fcher! objecta timidement Franois. Il y a dj eu
des histoires parce qu'on employait des trangers sur la parade.

--Je veux bien, moi! rpliquait Jean qui avait toujours une raison 
donner, expose-toi tous les jours  te faire bouffer par tes btes...
uniquement pour le plaisir d'enrichir tes compatriotes avec l'argent que
tu gagnes au pril de la vie, je veux bien! C'est stupide, mais c'est
d'un bon Franais!... Ah! tu comprends le commerce, toi!

Bref, au bout de peu de temps, il ne restait plus personne de l'ancien
personnel.

Il avait t tout entier remplac par des cratures de Jean Tabary, des
individus plus ou moins tars, qui avaient t les compagnons de
dbauche du rgisseur.

Maintenant le fils de Louise Tabary tait sr de ne se heurter  aucune
rsistance. On excutait ses ordres et tout pliait devant son autorit,
que celle de Chausserouge contrebalanait  peine.

Une seule volont lui faisait obstacle et l'empchait de se considrer
comme le chef occulte, mais suprme de la mnagerie, mais un obstacle
devant lequel se brisait toute sa diplomatie.

Amlie ne cessait de lui tmoigner l'antipathie, la plus franche, et
bien qu'elle ne prit aucune part  l'administration, elle ne perdait
jamais une occasion de s'lever avec force contre des rformes qui
devaient,  son avis, conduire l'tablissement  sa ruine.

C'tait entre elle et son mari un ternel sujet de discussion. Elle
n'avait pu prendre son parti de l'ingrence dans la maison de ce Jean,
dont elle avait tant redout ds le premier instant la funeste
influence.

Tabary avait bien fait tous ses efforts pour faire revenir la jeune
femme sur sa mauvaise impression.

Voyant qu'il ne pouvait y russir, qu'au contraire, elle cherchait par
tous les moyens  le perdre dans l'esprit de son mari, il entra
rsolument en lutte avec elle. On verrait bien qui resterait vainqueur.

--Je t'avais bien prvenu, dit-il  Franois, le jour o tu m'as fait
part de ton projet de te marier avec la fille du pre Collinet...
Maintenant tu n'es plus le matre chez toi... elle te mne par le bout
du nez... C'est facile  voir...

--Amlie s'occupe du mnage et pas d'autre chose... riposta
Chausserouge. Elle m'obit et je ne reois d'ordres de personne...

--Non... mais avec a que je ne m'aperois pas que tu n'es plus le mme
chaque fois que tu viens de la quitter... Elle te fourre des ides dans
la tte et il n'y a plus moyen de te faire entendre raison. Je voudrais
avoir une femme qui se permettrait de me faire... simplement des
observations. Nous verrions a!

--Le fait est qu'elle ne t'aime pas... Mais la preuve que je ne la
consulte pas, c'est que tu es ici... malgr elle.

--Pour une fois que tu as montr de l'nergie! Pardieu, il n'aurait plus
manqu que dans cette occasion-l tu n'aies pas prouv que tu tais le
matre! Je voudrais bien savoir comment tu aurais fait pour t'en tirer!
Mais, mon vieux, ne passe donc pas ta vie dans les jupes de ta femme!
Tiens, ce soir, il y a quelques amis qui viennent aprs la
reprsentation rigoler dans la caravane de la mre Tabary... On fera une
petite partie entre copains... Veux-tu venir?

--Je ne sais pas si...

--Tu vois! Tu n'oses pas rpondre sans consulter ta femme.

--Eh bien, j'irai! dit Chausserouge piqu au vif.

--C'est bon, je compte sur toi! On verra si tu es de parole!

Chausserouge rentra chez lui et prvint sa femme de son intention
d'aller passer la soire chez les Tabary.

--Je suis aujourd'hui un peu souffrante, dit Amlie triplement, et puis,
ces derniers temps, Zzette a pris froid; elle tousse... Si tu tais
gentil, ce soir, tu ne sortirais pas... tu resterais avec moi.

--J'ai promis. Il faut que j'y aille.

--Tu vois... tu prfres la socit de ces gens-l  la mienne. Ah!
Franois! Franois! prends garde... je ne sais pas, il me semble qu'un
nouveau malheur nous menace. Et, tu sais, mes pressentiments ne me
trompent pas...

--Oh! Mais tu m'ennuies  la fin... et si a continue, tu vas me rendre
l'existence insupportable! rpliqua durement Chausserouge. J'en ai assez
de toutes ces jrmiades... Je ne suis pas un gamin et je sais ce que
j'ai  faire!

Il dna rapidement, descendit  la mnagerie, et aussitt aprs la
dernire reprsentation, il se rendit chez les Tabary.

Louise, prvenue, avait prpar une collation.

Elle tait vtue d'un peignoir rose et elle n'avait nglig aucun des
artifices qui pt faire ressortir l'clat de son teint encore frais et
l'attrait de sa beaut dj un peu mre.

Puis tour  tour arrivrent Oiselli, dit le Bel-Homme, Romillard, le
marchand de marionnettes, comme l'appelaient les forains et Troubat,
propritaire d'un mange perfectionn: les chevaux au galop.

Tous taient des amis de la maison. Ils prirent place dans l'troite
caravane autour d'une table, dont le centre tait occup par un vaste
saladier rempli de vin chaud.

Louise Tabary avait fait  Chausserouge une place auprs d'elle.

--Sais-tu, dit Jean  sa mre, que nous avons failli ne pas avoir l'ami
Franois. La patronne voulait le garder ce soir pour elle toute seule.

--En voil une goste! dit Louise, elle n'avait qu' l'accompagner, son
cher et tendre, elle aurait t la bienvenue.

--Ma femme est un peu souffrante ce soir, dit Chausserouge.

--Non! Je sais ce que c'est... Elle est jalouse, fit Jean ironiquement.

--Il n'y a pourtant pas de quoi. Une vieille femme comme moi! rpliqua
Louise en servant le dompteur. Ah! Si j'avais dix ans de moins! Il y a
eu un moment, quand il a dbut, le petit...--je l'appelle toujours le
petit, je l'ai vu si jeune!-- l'poque o toutes les belles dames lui
couraient aprs, o je n'aurais pas t loigne d'avoir un regard pour
lui. J'tais encore pas trop mal dans ce temps-l, mais j'avais Tabary
qui, lui non plus, n'tait pas encore gteux, le pauvre cher homme, et
je n'aurais pas voulu lui faire de peine.

--Ah! Madame Louise! dit Chausserouge, trs flatt au fond, si j'avais
pu le deviner!...

--Voyez-vous! Tenez! le polisson!... Je n'aurais jamais os dans le
temps... Je dis cela maintenant parce que je sais bien qu'il n'y a plus
de danger.

Et en mme temps elle dcocha une oeillade au dompteur.

--Euh! Euh! fit Oiselli en riant.

--Tu peux rire, mon garon! C'est malheureusement trop vrai. Quand je me
regarde dans la glace, je ne me reconnais plus.

--Il y a des jeunes qui ne vous valent pas, madame Tabary, dit
Romillard, et je connais pas mal de camarades, qui seraient joliment
contents si...

--Disons pas de btises, interrompit Louise. Quand on a un laideron pour
femme, je ne dis pas, mais quand on est le mari d'Amlie Collinet, c'est
autre chose... C'est qu'il n'y a pas  dire, avant d'avoir eu sa gosse,
elle a t une des plus belles filles du Voyage, et sage avec a, et
douce et aimante... Toutes les qualits, quoi! C'est pas vrai, ce que je
dis l?

--Ne me forcez pas  dire ce que je pense, rpartit le dompteur,
visiblement gn par la tournure que prenait la conversation.

--Oui, c'est vrai! nous ne sommes pas l pour nous amuser. A vos sants,
mes enfants! Ensuite, on va faire une petite partie.

--Un rams, c'est a! dit Jean qui se leva, tendit un tapis sur la table
et apporta un jeu de cartes.

Louise avait rapproch sa chaise de celle de Franois.

--A propos, dit-elle, on peut fumer ici. Et je vais donner l'exemple.

Et la premire, elle alluma une cigarette.

On commena  jouer.

--Vous savez, dit Jean, la rgle ordinaire... Quand il n'y a pas de
rams, c'est la noce, tout le monde y va!

Au premier tour, Chausserouge ne leva pas un pli.

--V'l que a commence bien pour toi, mon vieux, dit le fils Tabary.

--Qui gagne en premier vaut pas jus de fumier! dclara sentencieusement
Romillard.

Chausserouge paya le rams, donna les cartes et annona:

--La dame! Et je vous attends, mes petits... J'y vais.

Mais cette fois encore, il perdit.

--C'est trop fort! s'cria-t-il, avec trois atouts et la dame garde!
C'est la guigne, y a pas  dire!

--Malheureux au jeu, heureux en femmes! pronona le Bel-Homme.

--En voil une erreur, par exemple... du moins en ce qui me concerne!
fit Chausserouge, en souriant  la matresse de maison.

--Plaignez-vous donc!... Tout le monde vous aime! riposta Louise.

En mme temps, elle approcha encore sa chaise et le dompteur sentit le
genou de sa voisine frler son genou.

Il la regarda. Louise Tabary, absorbe en apparence par l'examen de son
jeu, gardait un visage impassible. Peut-tre tait-ce une rencontre
fortuite. Il attendit une minute, puis, timidement, il hasarda  son
tour une pression significative  laquelle rpondit immdiatement une
autre pression.

Ds lors il n'eut plus de doute; c'tait bien de la part de sa voisine
une invitation  pousser plus loin les choses.

Et son esprit s'gara en mille suppositions.

tait-ce de la part de Louise un calcul ou bien un caprice, une
fantaisie subite  laquelle elle cdait irrsistiblement?

Il la considra  la drobe et elle lui apparut tout d'un coup sous un
jour nouveau.

Dcidment, et bien qu'elle frist la quarantaine, elle tait encore
trs bien. Pas de rides, des yeux noirs, des lvres sensuelles qui,
s'entr'ouvrant, laissaient apercevoir une irrprochable dentition, des
narines mobiles, un embonpoint lger qui tait un charme de plus, enfin
le fruit trs sain dans tout l'clat et la saveur de sa maturit.

Et son souvenir le reportant dix ans en arrire, il se rappela la
rputation de Louise, du temps qu'on l'appelait encore la belle Losa.

En mme temps qu'il avait t la coqueluche des belles dames, elle aussi
avait fait courir tout Paris... Et une lgende avait couru sur son
compte.

Elle avait t faible et l'on racontait sur le Voyage qu'elle mritait
son succs par son exprience consomme des choses de l'amour... On ne
l'oubliait plus quand on avait une fois obtenu ses faveurs...

Boyau-Rouge, avec qui sa liaison avait t publique et qui se
connaissait en femmes, n'avait-il pas dclar maintes fois, avec son
habituelle fatuit--car il ne brillait pas par la dlicatesse--qu'il
n'avait jamais eu matresse si experte!... Cependant elle tait jeune,
dans ce temps-l,  un ge o la femme n'est pas encore en pleine
possession de ses facults...

Et soudain le dsir naquit en lui, persistant, tenace, de possder cette
femme, qui semblait s'offrir  lui... un dsir de brute, pareil  celui
qu'il avait prouv jadis, en province, le jour o il avait tent de
prendre Amlie, avant son mariage...

Une comparaison s'imposa  son esprit qu'il ne put vaincre, entre cette
crature plantureuse et bien en chair et ce maigrichon d'Amlie,
toujours malade depuis la venue de Zzette, dj vieillotte, malgr ses
vingt-deux ans.

Jean Tabary avait bien eu raison, jadis, lorsqu'il l'avait mis en garde
contre l'entranement auquel il avait cependant cd... il avait bien
raison lorsqu'il lui reprochait sa faiblesse...

Non! Amlie n'tait certes pas la femme qu'il lui fallait,  lui,
l'homme d'action avant tout...

Elle n'avait pas su comprendre son caractre; il n'avait pas trouv
auprs d'elle la satisfaction qu'il tait en droit d'attendre.

Eh bien! il secouerait le joug, montrerait qu'il tait le matre et tant
pis pour elle, puisqu'elle le forait  chercher ailleurs quelqu'un dont
le temprament pt rpondre aux besoins de sa nature!...

Sa pense vagabondait... il n'tait plus au jeu et commettait fautes sur
fautes...

A une heure, il avait perdu vingt-cinq francs.

--On touffe ici! dit tout  coup Louise, en faisant signe  son fils
d'entrebiller la porte de la caravane.

En mme temps, elle entr'ouvrit son peignoir.

--Ah! madame Louise, dit Romillard en plaisantant, prenez garde, ils
vont se sauver.

--Pas de danger! rpliqua-t-elle, ils sont bien attachs, et pourtant
ils ont la partie belle... Je n'ai pas de corset...

Et elle mit de la coquetterie  dcouvrir sa gorge trs blanche.

--Vous voyez, je n'ai dessous que ma chemise!

A la vue de la peau mate de sa voisine, de ces seins fermes qui
pointaient sous la batiste, le dsir de Chausserouge s'accrut.

--Fermez cela, madame Louise! dit-il avec un rire forc, vous me donnez
des ides!

--Voyez-vous a! mais puisque vous avez chez vous une gentille femme qui
vous attend... il ne peut pas y avoir de danger!

--Non! non! Ce n'est pas la mme chose!

La partie continua sans que Chausserouge pt rattraper l'argent qu'il
avait perdu.

A deux heures, Oiselli se leva.

--Il ne faut pas oublier que nous avons  travailler demain... Ce n'est
pas que je m'ennuie dans votre socit, mais je crois qu'il est plus
sage...

--Alors, vous faites Charlemagne...

--Non, je vous jure, mais je suis forc, et puis ma caravane est tout au
bout de la fte.

--A ct des ntres! firent en se levant Romillard et Troubat. Eh bien!
venez-vous, Chausserouge?

--Non! Moi, je demeure  deux pas, j'ai le temps.

--Prends garde! dit Jean, en clatant de rire; tu vas te faire gronder
par ta femme!

--Tu m'ennuies  la fin! Et pour le prouver que non, je reste! Madame
Louise, voyons, y a-t-il encore un verre de vin chaud?

--Alors, nous te laissons, fit le jeune homme,  qui sa mre venait de
faire un signe.

--Tu t'en vas?

--Oh! dit Jean, n'ayez pas peur, je reviendrai. Je vais seulement
accompagner les amis au bout du chemin. Tu n'es pas  plaindre, toi! Tu
vas tenir compagnie  maman en attendant mon retour.

--Si elle consent?

--Moi, tout ce qu'on voudra. Je ne suis pas bgueule et jamais un homme
ne m'a fait peur.

Pourtant, quand les invits et son fils furent sortis et qu'elle se
trouva seule en face du dompteur, elle baissa les yeux et prit un air
gn.

Tous deux se regardrent en silence. Enfin, Chausserouge rompit le
silence le premier.

--Alors, c'est vrai, madame Louise, ce que vous disiez tout  l'heure?
C'est vrai que vous vous intressez  moi?

--Dame oui!... fit Louise, je m'intresse  toi... comme  quelqu'un
qu'on connat depuis longtemps, qu'on a vu grandir...

--Mais pas autrement? insista le dompteur, qui prit dans ses mains les
mains de sa voisine.

--Qu'entends-tu par l?

--coutez, madame Louise! dit Franois, laissez-moi vous dire tout ce
que je pense... Depuis que je vous ai revue, depuis l'autre jour, je ne
sais pas ce qui s'est pass en moi... je ne sais ce que j'prouve...
Tout  l'heure, quand je sentais votre genou qui s'appuyait contre le
mien, je n'tais plus au jeu... Madame Louise, je crois que je vous
aime...

Louise Tabary repoussa doucement les mains de Chausserouge.

--Oh! Est-ce que tu es fou... voyons! Aimer une vieille femme comme
moi... toi, l'ami de mon fils... Je pourrais presque tre ta mre!

--Y a-t-il une si grande diffrence?... J'ai cinq ans de plus que
Jean... a fait douze ans entre nous... C'est pas une affaire!... Ah!
tenez, je comprends qu'on vous ait aime, vous! Y a pas de femme plus
engageante que vous...

--Ne me dis pas a, Franois... ne me tente pas... D'abord, je suis
marie... Toi aussi... tu as une femme jeune, gentille... tu as un
enfant...

--Ah! oui! Amlie! fit Franois avec emportement, est-ce que c'est une
femme comme a qu'il me fallait... Un gnangnan, qui ne sait que geindre
et se plaindre, toujours malade... et qui me rend l'existence
insupportable. Ah! si je vous avais mieux connue plus tt, madame
Louise! Avec vous j'aurais t heureux... Et puis, c'est pas tout a,
aujourd'hui j'ai envie de vous... Vous me plaisez... je ne vous dplais
pas trop, n'est-ce pas?

--Il me demande s'il me dplat! soupira Louise, ah! c'est bien un
malheur pour nous deux que nous nous soyons rencontrs... parce que a
ne sera pour nous qu'une source de souffrances... Mon pauvre Franois!
Oui, je t'assure! Oui, je me sens attire vers toi!... Mais je ne suis
pas libre, je ne voudrais pas rougir devant mon fils! Ah! certes, c'est
bien un homme comme toi qu'il m'aurait fallu! A nous deux, nous aurions
gagn une fortune... Mais qu'est-ce que tu veux, puisque c'est
impossible, puisque nous ne pouvons tre l'un  l'autre!... C'est pas la
peine d'insister! Tiens! Tiens! je t'en prie, ne me parle plus...
Va-t'en! a vaudra mieux!

Mais cette rsistance,  laquelle Franois ne s'attendait pas, ne fit
qu'exasprer son dsir.

Il se leva, prit Louise Tabary dans ses bras et, avec la mme furie qui
l'avait jadis jet sur Amlie, il lui appliqua goulment ses lvres sur
la bouche:

--- Je te veux, je te dis! J'ai envie de toi!

Mais Louise se dfendait:

--Laisse-moi, je t'en prie! C'est impossible!

Impossible! Ce mot fouetta le sang du dompteur. Il serra  les briser
les poignets de Louise Tabary, puis, penche sur elle, et la regardant
bien dans les yeux:

--Je te dfends de prononcer ce mot-l! Tu n'en as pas le droit!
Pourquoi as-tu t coquette avec moi?... Pourquoi m'as-tu encourag?
Pourquoi as tu excit mes sens?... Tout  l'heure, ces mots
caressants... ces frlements de genou, pourquoi?... Et  l'heure o je
te demande de m'accorder ce que ta voix, tes gestes, ton attitude m'ont
promis, tu te refuses! Tu me rponds:

--Impossible! Je ne suis pas libre! Pour qui me prends-tu? Penses-tu
que j'ignore la vie? Dans un temps o tu tais encore moins libre,
puisque Tabary tait l, t'a-t-il t impossible de prendre Boyau-Rouge
pour amant,  la barbe de tout le Voyage, et sous le nez mme de
l'autre. Et ensuite, quand tu as tenu toute seule ton entresort...
t'es-tu gne... Je ne veux pas que tu fasses la fire avec moi... Je
t'en prie, Louise, je t'en prie!

Louise Tabary tait une femme forte. Elle se dgagea de l'treinte du
dompteur et d'une voix dure et sche:

--Eh bien! j'ai toujours fait ce que j'ai voulu! Mais jamais personne
n'a rien obtenu de moi en s'y prenant comme toi... Oui, tout  l'heure,
je ne sais quelles ides m'ont pass par la tte... Tu me plaisais et
peut-tre, si au lieu d'tre brutal... Maintenant c'est trop tard..
c'est fini...

--Louise! Louise! implora le dompteur, ne me dis pas a! Je ne savais
plus ce que je faisais... Quand je suis prs de toi... que je te
respire... je ne suis plus matre de moi-mme.

--Non, va-t'en! Il est tard et ta femme t'attend! D'ailleurs Jean va
rentrer, va-t'en, je te dis.

--Mais plus tard!... Demain?

--Plus tard! demain, on verra! Mais aujourd'hui va-t'en!

Elle tait debout; elle releva Chausserouge, qui entourait ses genoux de
ses bras et le poussa dehors.

A travers la petite fentre de la caravane, elle le regarda s'loigner
tte nue se dirigeant du ct de la mnagerie.

Puis elle revint  la table et enleva le couvert. Quelques instants
aprs, Jean tait de retour.

--Eh bien? fit-il en regardant sa mre.

--Eh bien! a y est, nous le tenons!

--Il t'a demand?... Et tu as consenti?

--Ah! non, pas le premier jour, mais sois tranquille, mon garon,
Amlie ne t'ennuiera plus et la mnagerie est  nous.

Dehors, Chausserouge arpentait fivreusement le terrain. Ses tempes
bourdonnaient. Mais de quoi tait faite cette femme pourtant mre,
presque vieille, pour l'avoir  ce point boulevers?

Il revint sur ses pas, rda encore une fois autour de l'entresort, puis,
quand la dernire lumire fut teinte, il rentra chez lui.

Amlie ne dormait pas. Elle considra un instant son mari qui se
dshabillait sans mot dire, puis:

--Tu rentres tard, mon ami?

--Je n'ai pas t libre plus tt, rpliqua-t-il durement.

Il se coucha, mais le sommeil le fuyait. Jusqu' l'aube il resta
veill, tout  ses penses.

Il se sentait une sorte de rpulsion, presque de la haine pour Amlie,
pour cette femme  qui il avait li sa vie, qui lui avait donn un
enfant, qui allait peut-tre demeurer pour lui un obstacle
insurmontable.

Il ne retrouvait en elle aucun des attraits qui l'avaient pouss jadis
dans ses bras; il s'tonnait d'avoir pu trouver quelque plaisir auprs
d'elle.

Et elle s'offrait  lui, elle tait sa chose... tandis que l'autre,
cette femme, qui avait excit tant de dsirs, allum tant de
convoitises... cette autre dont la chair l'avait gris subitement, se
refusait obstinment!

--Tu ne dors pas, Franois? dit tout  coup Amlie en se rapprochant de
lui; tu sais, Zzette a beaucoup touss, maintenant elle va mieux!

Elle entoura de ses deux bras la tte de son mari, se fit cline.

--Laisse-moi! dit Chausserouge brutalement. Je suis fatigu.

Amlie comprit que quelque chose de grave s'tait pass dans la soire.
Elle n'osa pas insister, se retira et pleura silencieusement. Le temps
des preuves venu pour elle.

Longuement, Franois repassa dans son esprit les incidents de cette
nuit. La rsolution qu'il prit le calma un peu. Oui, dcidment, il
irait jusqu'au bout... Il possderait Louise!

Au petit jour, il s'endormit.




IX


Le lendemain, Chausserouge, plus calme, ne sortit pas de la mnagerie.

Il retrouva Jean Tabary  son poste et il se sentit pris,  sa vue,
d'une sorte de confusion. tait-il au courant de la scne de la veille?

Mais le rgisseur ne laissa rien paratre dans sa manire d'tre, ni
dans son attitude, qui pt faire supposer au dompteur que sa mre lui
avait racont ce qui s'tait pass.

Au fond, Franois prouvait une honte et un dpit dont il n'tait pas
matre. Il s'tait montr insolent et brutal inutilement. Comment Louise
accueillerait-elle sa nouvelle proposition?

Il tait dvor du dsir de la revoir, de lui parler... Il et voulu
savoir si elle lui tenait rancune. Il ne se sentait ni la force, ni le
courage de se prsenter devant elle.

Enfin, le soir, un peu avant l'heure du dner, il n'y tint plus. Il
venait de donner sa reprsentation de jour. Il se dshabilla rapidement
et se dirigea vers l'entresort.

Louise Tabary tait assise  son contrle.

Il rougit  sa vue, s'approcha; elle lui tendit la main.

--Te voil, toi, homme terrible! dit-elle en souriant. M'en as-tu assez
dit hier soir? Et pourtant, si je t'avais cd, tu ne serais pas l
maintenant.

Chausserouge sentit tout son courage renatre.

On ne lui en voulait pas de son incartade.

--Non! riposta-t-il galamment, j'y aurais t plus tt.

--C'est gentil  toi, ce que tu dis l!

--Vous m'aimez donc toujours un peu?

--Ne me force donc pas  te le rpter, mais tu le sais bien, il y a des
scrupules, ajouta-t-elle en soupirant, dont on n'est pas matre, et tant
d'obstacles nous sparent!

--Je les supprimerai!

--Supprimeras-tu ta femme, ton enfant?

--En quoi notre amour peut-il leur causer un prjudice? Si nous nous
aimons, cela ne regarde que nous.

--Aprs... tu me trouveras vieillie... tu le repentiras d'avoir obi 
un caprice passager. Tu t'es bien lass de ta femme qui est plus
jeune... tu te lasseras encore plus vite de moi... et alors... je serai
seule  souffrir... Non, lu sais, Franois, c'est trs srieux... A un
tranger, si j'en avais eu la fantaisie, je n'aurais rien refus...
Comme tu me l'as dit si mchamment hier... j'ai bien eu d'autres amants,
dont j'ai  peine gard le souvenir, mais avec toi... vois-tu, non!...
je le sens, a serait trop grave!

--Bien vrai! demanda Chausserouge radieux. Vous pensez bien ce que vous
dites l?

--Assurment. Mais que me trouves-tu donc de si attrayant?

--Oh! Si vous saviez, hier... quand je vous ai tenue dans mes bras!...
Je ne peux pas vous expliquer, moi! Vous sentez bon la femme!

--Passionn, va! dit Louise Tabary en souriant.

--Appelez-moi comme vous voudrez! Dites que je suis fou, a m'est gal!
Rudoyez-moi! Demandez-moi ce que vous voudrez, mais laissez-moi
esprer...

--Il faut toujours esprer... dit Louise d'un ton impntrable.

--Alors... dites... pour que nous puissions causer mieux qu'ici... quand
est-ce que je vous verrai... seule?

--a, c'est plus grave!...

--Oh! si, dites, quand?

--Eh bien, dit Louise trs bas, quand tu voudras... Le soir... je suis
toujours seule... Dans ma roulotte... aprs la reprsentation!

--Merci! cria Chausserouge et il s'enfuit.

Six heures sonnaient quand il arriva  sa caravane. Toute la soire, il
resta proccup, plein de fivre;  chaque instant, il consultait sa
montre. Il avait dcid que le soir mme, il mettrait  profit la bonne
volont de Louise.

A peine s'il prit le temps, aprs la reprsentation, d'assister au repas
des animaux.

--J'ai affaire, dit-il  Jean, tu veilleras  ce qu'on ne parte pas sans
que tout soit en ordre.

--Compte sur moi! rpondit le jeune homme avec un sourire plein de
sous-entendus.

--Ah a! se douterait-il de quelque chose? pensa Chausserouge en se
glissant hors de la mnagerie... Aprs tout, tant pis! Il a tout intrt
 ne pas vendre la mche, puisqu'il s'agit de sa mre!...

Toutes les lumires taient teintes. Seuls, quelques rares becs de gaz
rpandaient leur lueur jaune et blafarde, le long de l'avenue qui borde
l'esplanade.

Franois se glissa silencieusement entre les caravanes sombres.

A son approche, les chiens  l'attache sous les voitures aboyaient, puis
se taisaient, ds qu'ils avaient reconnu dans l'homme qui passait, un du
Voyage.

Il atteignit enfin la roulotte des Tabary. Une petite lumire dansait
derrire la vitre de la fentre. Il frappa.

Presque aussitt la porte s'entr'ouvrit et une voix se fit entendre:.

--Entre, Franois!

Louise tait debout, en peignoir rose, plus attife et plus souriante
que jamais.

--Tu m'attendais? demanda Chausserouge, plus mu qu'il ne voulait le
paratre.

--J'tais sr que tu viendrais ce soir, rpondit simplement Louise
Tabary.

Elle s'assit dans un fauteuil,  la mme place que la veille, et elle
voulut faire asseoir Chausserouge prs d'elle.

Il ne prit pas garde  son invitation; il s'avana les yeux brillants,
les bras ouverts et voulut la prendre...

--Oh! c'est gentil  toi de m'avoir permis de venir! Mais elle le
repoussa doucement.

--Laisse, je t'en prie, j'ai dj des remords!

--Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime?

--Non! Vois-tu, nous allons commettre, peut-tre, une mauvaise action...
dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te cdant... en te
permettant de venir me retrouver ici... Je t'ai dtourn de ton mnage
et Dieu sait quels ennuis pourront en rsulter pour toi, quels regrets,
peut-tre, ma faiblesse t'aura prpars...

--J'accepte tout, riposta Franois qui s'tait agenouill aux pieds de
Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, les yeux
fixs dans les yeux de sa matresse...

--Bien! mais tu ne me connais pas!... Tu acceptes peut-tre ds 
prsent des ventualits devant lesquelles tu reculerais, si tu savais 
quoi tu t'exposes... C'est parce que je m'en rends compte que
j'hsite...

--Que veux-tu dire? demanda Franois, tonn du ton subitement srieux
de Louise Tabary.

--coute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce que j'ai
voulu, sans m'inquiter de l'opinion des gens... Pour arriver au point
o j'en suis... je n'ai recul devant aucun scrupule... J'ai eu des
amants, Boyau-Rouge et bien d'autres... parce que ma situation le
commandait... Mais l'intrt seul me guidait et je suis toujours reste
matresse de mon coeur... Dernirement quand je t'ai revu, je me suis
sentie pousse vers toi par un sentiment que je n'avais jamais prouv,
mme pour Tabary, dans les commencements de notre liaison... Il m'avait
prise gamine,  une poque o j'tais malheureuse et je n'avais gure
pour lui autre chose que de la reconnaissance. Boyau-Rouge, lui, m'a
prise par les sens, mais j'ai retrouv chez nombre d'amants les mmes
sensations sans m'attacher plus  eux qu' lui... Je l'ai donc quitt
sans regret... Toi, au contraire, toi qui n'as encore rien t pour
moi... tu t'es rendu matre, ds le premier instant, de mon tre tout
entier... Je t'aime parce que tu es beau, parce que tu es brave... parce
que tu es toi!... Je t'aime! et la preuve, c'est que je n'ai pu
m'empcher de te le faire comprendre, de te le dire!... La preuve, c'est
que je suis prte  me donner  toi!... Mais, prends garde! C'est un
malheur d'tre aim pareillement par une femme comme moi!... Quand tu
auras t  moi une fois, je voudrai te garder tout entier, je serai
jalouse... jalouse de tout ce qui t'entoure... jalouse de ceux qui
t'aiment... c'est affreux  dire! jalouse de ta femme, de ton enfant!...
A mon ge, tu sais, les passions sont plus fortes, l'amour plus
ardent... et la haine plus vivace. La pense continuelle, opinitre, qui
m'a fait reculer jusqu' ce jour, c'est la pense qu'une autre pourra te
possder aprs moi! Je me sens capable de tous les sacrifices, mais
aussi de toutes les fureurs... J'irai jusqu'au crime... peut-tre, pour
te conserver... pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier...
tu seras mon dernier amour! Te sens-tu le courage d'affronter une
situation qui serait pour toi un supplice de tous les jours, si tu
venais une belle fois  te dtacher de moi... Parle maintenant...
veux-tu encore de moi?

Louise Tabary avait rcit, cette tirade, tout d'une haleine, comme une
leon apprise.

Tout autre que Franois et recul ou du moins demand  rflchir
devant une pareille menace: elle ne fit que fouetter la passion de
l'amoureux dompteur.

--Tout! Tout! J'accepte tout, pourvu que tu sois  moi!

--Et... tu me jures de n'aimer jamais une autre femme que moi? demanda
l'astucieuse foraine.

--C'est pour Amlie que tu dis cela? Eh bien!  ton tour, coute! Tout
ce que je t'ai laiss entendre l'autre jour tait la vrit!... J'ai
fait, en me mariant avec elle, une imprudence... pis que cela, une
btise!... Je croyais l'aimer et j'tais pouss par mon pre.
Aujourd'hui, je m'aperois que je me suis tromp. Je n'ai jamais
ressenti pour elle ce que je ressens pour toi!... Tu vois bien, puisque
nos sensations sont identiques... que nous tions faits l'un pour
l'autre!... Rattrapons donc le temps perdu... laisse-moi t'aimer!...
Oui, je serai  toi... toujours, rien qu' toi... Amlie, je la dteste,
je la hais depuis que je te connais!

Il se leva et, dans un lan furieux de passion, il prit dans ses bras sa
matresse qui, cette fois, les yeux ferms, se laissa faire et commena
 la dlacer.

La poitrine de Louise se soulevait... Franois posa ses lvres sur cette
gorge palpitante...

Tout  coup une pense subite traversa son esprit.

--Et Jean? fit-il  l'oreille de Louise.

--Jean ne viendra pas!

Sans rpondre, le dompteur, d'un revers de main, teignit la lumire...

L'aube surprit les deux amants aux bras l'un de l'autre. Il faisait
grand jour quand Franois Chausserouge sortit de la caravane des Tabary.

Il tait tourdi, gris par la nuit qu'il venait de passer...

Certes, dans sa vie, il avait eu bien des matresses, mais jamais aucune
qui et  ce point nerv ses sens, fait vibrer tout son tre...

Il marchait sans ide... la tte vide, mais confondu devant une
exprience telle, une science si profonde qu'il n'aurait jamais os le
souponner, dlicieusement caress par le souvenir de ces heures
d'extase, n'ayant qu'une ide, les revivre, aujourd'hui, demain...
toujours!

Ah! Louise pouvait maintenant lui demander un serment de fidlit...
C'est lui qui viendrait la supplier de n'tre jamais qu' lui...  lui
seul!

C'est lui qui n'et recul devant rien, pour s'assurer l'ternelle
possession de cette femme, jamais rassasie, en qui semblait s'incarner
la joie de vivre!

Qu'tait-elle venue, la veille, lui parler de l'autre? Une colre le
secouait  la pense qu'Amlie serait dsormais l'ternel obstacle  un
bonheur qu'il et voulu avouer, rendre public!

En cet instant,--et il ne fut pas matre de rprimer ce sentiment,--la
nouvelle de la mort de sa femme l'et soulag.

--Aprs tout, la vie est courte, pensa-t-il comme pour se justifier
vis--vis de lui-mme, est-ce donc un crime de rechercher au dehors les
satisfactions que je ne puis trouver chez moi... Je travaille assez et
j'ai eu assez de dboires pour qu'il me soit permis de ne ngliger
aucune des occasions qui peuvent s'offrir d'oublier les ennuis de
l'existence...

C'est dans ces dispositions qu'il regagna la caravane o, dj leve, et
les yeux rougis par les pleurs, Amlie l'attendait.

--Bonjour! fit-il en jetant son chapeau sur le lit.

--J'ai t bien inquite, toute cette nuit, fit doucement la jeune
femme, je craignais qu'il ne te ft arriv quelque accident...

--Suis-je donc un enfant? riposta rudement Chausserouge. Tu n'as pas 
t'inquiter... Si je ne rentre pas, c'est que j'ai affaire ailleurs...

--Tu ne m'avais pas avertie... aussi je n'ai pu fermer l'oeil de la
nuit... Cent fois, je suis descendue pour voir si je ne t'apercevais
pas... J'ai pris froid... et ce matin je tousse...

--C'est de ta faute, il fallait te coucher!

--Franois! tu es dur!... Tu me fais bien de la peine!... Songe donc,
c'est la premire fois que tu demeurais une nuit entire dehors...

--Oh! mais, j'espre que tu ne vas pas recommencer  gmir! On dirait,
ma parole, que tu as  te plaindre! Que te manque-t-il?

--Franois... quelque chose se passe en toi que je ne puis
m'expliquer... Tu ne m'aimes plus... En entrant, tout  l'heure, tu ne
m'as pas mme embrasse...

--S'il n'y a que cela, c'est facile!

Et distraitement, du bout des lvres, press d'en finir, comme s'il et
accompli une corve, il effleura la joue de sa femme.

--Tu es contente, maintenant! Eh bien! fiche-moi la paix!

--Tu ne demandes pas de nouvelles de ta fille?

--Zzette? Eh bien! comment va-t-elle?

--Elle a pass une assez bonne nuit... Mais elle tousse toujours.

--C'est bien! Il n'y a rien de nouveau,  part a?

--Non, rien!

--J'ai faim... donne-moi  djeuner!

Il but et mangea sans rien dire, la pense absente, l'oeil vague.

Assise auprs de lui, se levant  chaque instant pour le servir, Amlie
l'observait en silence, touchant  peine aux mets qu'elle avait
prpars.

--Pourquoi ne manges-tu pas?

--Je n'ai pas faim.

Chausserouge haussa les paules, puis quand il eut fini, il se leva,
prit son chapeau et se disposa  sortir.

Amlie s'arma de courage; elle se planta devant son mari:

--Tu ne seras pas trop longtemps absent, n'est-ce pas?

--Je serai absent le temps qu'il faudra, rpondit-il en l'cartant.

--Franois, dit alors rsolument la jeune femme, tu ne sortiras pas
avant que nous ayons eu tous les deux une explication. Pourquoi ne
m'aimes-tu plus?... T'ai-je donn des motifs qui puissent justifier
l'abandon o tu me laisses... seule avec notre enfant malade...
Rponds-moi? Est-ce que... tu en aimerais une autre?...

Le dompteur croisa ses bras sur sa poitrine.

--Ma chre Amlie, dit-il, je sais ce que j'ai  faire... Si tu veux que
nous restions bons amis... il ne faut pas m'assassiner de tes questions,
ni de tes reproches... Je suis en ge de me conduire...

--Tu ne vois donc pas que je fais tout ce que je peux pour ne pas te
laisser voir combien le chagrin me dvore... Mais il est des heures o
j'touffe... Alors c'est plus fort que moi... Pardonne-moi!... Mais
laisse-moi te parler! C'est l'amour que je te porte qui dicte mes
paroles... Franois, tu es sur une mauvaise pente! Tu tais meilleur
pour moi, avant notre rentre  Paris. Si parfois tu me traitais
durement, tu savais si bien me faire oublier tes durets! Aujourd'hui,
ce que j'avais prvu est arriv... depuis que tu as introduit ici Jean
Tabary...

--Tais-toi! Tais-toi! interrompit le dompteur. Je te dfends d'accuser
Jean Tabary! Il est mon aide, mon second! Il est un autre moi-mme! Mais
il n'est, en aucune faon, responsable de ma conduite! Encore une fois,
je fais ce que je veux! Donc, trve  tes pleurnicheries et laisse-moi
passer!

--Tu aimes quelqu'un, Franois!... puisque tu me forces  te le dire, je
suis jalouse et ma souffrance est si grande que je ne puis la contenir!
Agis donc comme tu l'entendras, mais laisse-moi pleurer... laisse-moi te
dire quelle peine tu me fais!... Oh!, cette femme, si je la
connaissais!... Cette femme qui est venue me prendre mon bonheur!

--Tu ne la connatras pas! ricana le dompteur.

Amlie redressa la tte. Son mari avait avou!

Donc, il avait une matresse, avec qui il avait pass la nuit, et c'est
au sortir de ses bras, encore plein de son souvenir, qu'il venait lui
jeter le sarcasme  la face!

Et c'tait chez elle qu'il passerait peut-tre la nuit prochaine... les
autres! Et personne  qui conter sa peine!...

Ah! si Chausserouge, le pre, et t l, comme tout et chang et comme
il et su imposer sa volont.

Mais, hlas! elle tait seule et sans force contre cet homme, si faible
avec les autres et qui ne trouvait de courage que pour la braver et
l'humilier!

Eh bien! non, ce ne serait pas! Elle aussi, elle tait une enfant du
Voyage.

A la rude cole de son pre, elle avait appris  avoir de l'nergie,
quand il le fallait.

On voulait lui enlever l'affection de son mari... Elle dfendrait son
bien!

Comme, pour la seconde fois, Chausserouge se dirigeait vers la porte,
elle le saisit par le bras, et les yeux brillants de fivre, elle lui
cria:

--Eh bien! nomme-la donc, cette femme, si tu l'oses!

--Ah! tu sais..., tu m'embtes! riposta le dompteur en se dgageant.

Puis,  son tour, il lui mit la main sur l'paule, la rejeta rudement 
l'intrieur de la caravane et sortit en claquant la porte.

A travers la vitre, Amlie, vaincue, et brise, suivit de l'oeil son
mari qui s'loignait.

Elle le vit entrer dans la mnagerie. Alors, sre qu'il n'allait pas 
un nouveau rendez-vous, elle s'accouda  la table et resta longtemps
abme dans les larmes.

Le soir, craignant sans doute encore une nouvelle scne, Chausserouge ne
fit  la roulotte qu'une courte apparition. Il mangea du bout des dents.

Amlie ne dit pas un mot, mais on sentait qu'elle avait pris un grand
parti.

Quelques instants aprs que Chausserouge se ft rendu  la mnagerie,
elle s'assura que Zzette dormait bien et elle l'y suivit.

L, dissimule dans un coin, elle observa les spectateurs, les
spectatrices, esprant saisir au passage un signe d'intelligence qui
pt tre pour elle un indice. Elle voulait savoir... elle voulait
connatre sa rivale... Son mange n'chappa pas  Jean Tabary, qui en
prvint le dompteur.

--Tu as donc eu des histoires dans ton mnage? On dirait qu'elle est
jalouse... Si tu voyais la paire de z'yeux qu'elle envoie  chaque
cliente qui passe!

--Si elle est jalouse, rpondit Franois, faut esprer que a lui
passera. Dans tous les cas, ce soir, elle peut reluquer tout ce qu'elle
voudra, elle est sre de faire chou blanc.

--La particulire n'est pas l? demanda Tabary d'un ton trs innocent.

--Non, elle n'est pas l et elle n'est pas en train d'y venir, rpondit
le dompteur, trs satisfait de voir que Jean ne paraissait au courant de
rien, je me cache mieux que a, quand je fais mes farces!

A minuit, quand il eut quitt son costume, et qu'il se fut assur qu'il
laissait tout en ordre, il reprit, comme la veille, le chemin de la
caravane de Louise.

Il allait l'atteindre et se prparait  frapper, quand une ombre se
dtacha d'un arbre et lui barra le passage.

--C'est chez Louise Tabary que tu as t hier... et c'est chez elle que
tu reviens aujourd'hui! fit une voix qu'il connaissait bien. Eh bien, je
suis l, moi!... Je suis ta femme, tu n'iras pas!

Et Amlie, passant son bras sous celui de son mari, chercha 
l'entraner.

Surpris et un peu abasourdi par cette brusque apparition, Franois
Chausserouge ne sut d'abord que rpondre.

Toutefois, il recouvra rapidement son sang-froid.

--Alors, tu m'espionnes? demanda-t-il. Au lieu de t'occuper de ton
mnage, de veiller sur ta fille malade, tu cours les rues afin de savoir
o je vais, ce que je fais... Je ne veux pas de a, file et que je ne te
retrouve plus sur mes pas...

Il se contenait, apportant dans ses paroles une sorte de modration,
craignant que, dans le silence de la nuit, le bruit d'un scandale
n'veillt les forains endormis et ne les attirt sur le seuil de leurs
caravanes, mais sa voix tremblait de colre.

--Va-t'en! rpta-t-il encore une fois; va-t'en! ou a va tourner mal!

--Je ne m'en irai pas sans toi! fit Amlie en s'accrochant dsesprment
au bras de son mari. Je t'en prie, Franois! au nom de ton pre, au nom
de notre ancien amour, au nom de notre enfant!... Ne me laisse pas
retourner seule... Reste avec moi!

--Je te dis de me lcher... et de partir... j'ai affaire!

--Tu vas chez la Tabary! Elle est ta matresse maintenant! Cette femme
avec qui tout le Voyage a couch... qui pourrait tre ta mre! Ah! c'est
trop de honte! Eh bien! non, je ne lui cderai pas une place qui
m'appartient! Je crierai, j'appellerai!... Je dnoncerai  tous cette
femme qui m'a pris mon mari... et tandis que tu seras chez elle, je
resterai assise dehors, sur les marches de sa roulotte... Non, une fois
de plus, je ne partirai pas sans toi...

La main de Chausserouge serra  le briser le poignet de sa femme. Une
fureur l'tranglait, tempre par la peur du scandale.

--Tais-toi! balbutia-t-il frmissant, tais-toi... ou je cogne!

--Eh bien! frappe-moi... j'aime mieux a!... Mais tu ne m'empcheras pas
de me rvolter...

Elle n'acheva pas; les doigts du dompteur l'avaient saisie  la gorge et
la serraient  l'touffer.

--Te tairas-tu, sale bte! Te tairas-tu!

Puis, prenant rapidement une rsolution soudaine, il l'entrana du ct
de la mnagerie, sans un mot.

Il marchait vite, soutenant ou plutt tranant aprs lui la malheureuse
qui trbuchait  chaque pas.

Arriv et sa caravane, il lui fit monter les marches, ouvrit la porte et
brutalement, il poussa  l'intrieur la jeune femme qui tomba  la
renverse sur le plancher de la voiture.

Alors, donnant enfin un libre cours  sa fureur, dans l'obscurit, il
s'acharna sur sa victime, la pitinant, la frappant sans mesure, sans
relche, comme il frappait ses btes, quand elles refusaient d'obir.

Fatigu enfin de frapper, sur ce corps inerte, qui n'opposait aucune
rsistance, il alluma une bougie, releva la pauvre Amlie et la jeta sur
le lit.

--Je pense maintenant que tu seras corrige de t'occuper de ce qui ne te
regarde pas... Y en a autant pour toi chaque fois que a t'arrivera!

Il ressentait pour la misrable une haine froce, la rendant responsable
de tout ce qui lui arrivait de dsagrable, se vengeant sur elle, qui
n'offrait aucune dfense, de la sujtion dans laquelle il tait
inconsciemment maintenu d'autre part.

Il vengeait sur elle son autorit perdue comme s'il et t heureux de
saisir cette occasion de se prouver  lui-mme qu'il tait rest le
matre.

Et il tait aid, pouss dans cette revanche par la passion sensuelle
que Louise Tabary avait su faire natre et savait si bien entretenir au
fond de son coeur.

Toutefois, quand il vit sa femme, tendue sans force,  moiti nue sur
le lit, son visage boursoufl couvert d'ecchymoses et inond de larmes,
la poitrine souleve par les sanglots, il eut une minute d'hsitation.

Une sorte de remords l'treignit. Il avait t trop loin, il l'avait
frappe en brute. Mais aussi pourquoi l'avait-elle exaspr par ses
reproches, son insistance, ses pleurnicheries?

Il passa sa main sur son front comme pour se demander  quel parti il
allait s'arrter. Il regarda un instant autour de lui, puis, sa pense
se reportant vers Louise, qui,  cette heure, l'attendait, il fit un pas
vers la porte.

--Tu sors?... demanda Amlie d'un ton de voix si douloureux qu'elle le
fit se retourner.

C'tait la plainte du chien battu qui revient lcher la main de son
matre.

--Alors, continua la jeune femme, c'est bien entendu... Tu ne veux plus
de moi... Oh! ne crains rien, je ne me plaindrai jamais de tes
brutalits... Elles resteront un remords ternel pour toi... et un
souvenir terrible pour moi! Tu ne me trouveras plus, comme aujourd'hui,
en travers de ta route, mais je voudrais savoir si c'est entre nous le
commencement d'une rupture dfinitive... Tu l'aimes donc bien, cette
femme?...

Loin de toucher Chausserouge, cette plainte dsole, en jetant de
nouveau le nom de Louise dans la conversation, ne fit que confirmer la
rsolution du dompteur.

Aussi bien c'tait une occasion de notifier une fois pour toutes  sa
femme la nouvelle faon de vivre qu'il entendait dsormais mettre en
pratique.

--Eh bien! oui, je l'aime, l! Je l'ai dans le sang et je n'ai qu'un
regret, c'est de ne pas l'avoir connue plus tt!... Elle tait faite
pour moi... entends-tu! Maintenant que tu es prvenue, a te dispensera
de m'espionner  l'avenir... Bonsoir, je vais la retrouver!

Et il partit en faisant claquer la porte.

Reste seule, Amlie se demanda si elle avait t le jouet d'un rve.
Ses gratignures, la douleur sourde qu'elle ressentait  l'oeil gauche
congestionn et tumfi la convainquirent de la ralit de son malheur.

Ainsi donc, tout tait fini irrmdiablement.

Il n'y avait plus d'espoir que son mari s'arracht jamais des griffes de
cette femme dont elle savait la terrible rputation.

Mais par quels sortilges, par quels charmes avait-elle donc pu envoter
 ce point cet homme, qu'elle avait toujours connu bon quoique un peu
brutal, pour qu'il en arrivt  la traiter comme il venait de le faire?

Elle en avait le pressentiment.

Dans cet amour funeste, sombreraient  la fois et son bonheur  elle et
l'avenir mme de l'tablissement.

Elle n'aurait plus dsormais, comme suprme et unique consolation 
tant de dboires, que la prsence de sa chre petite Zzette,
l'innocente  laquelle la conduite, ou plutt la folie de son pre,
prparait un avenir si noir.

Et elle passa le reste de la nuit en proie  ces penses, les tempes
marteles par une souffrance morale pire que la souffrance physique
qu'elle endurait.

Chausserouge avait repris, au pas de course, le chemin de la caravane de
Louise.

Il avait besoin de s'tourdir, de ne pas penser  l'acte que sa
conscience lui reprochait et il avait hte, pour chapper au remords, de
se retrouver auprs de celle devant qui tout son tre s'annihilait,
avide de sensations et dvor de dsirs fous.

--Tu t'es fait bien dsirer ce soir, chri, dit Louise qui, ds l'entre
du dompteur, avait compris,  voir sa face dcompose, qu'un drame
intime avait d le retenir, j'ai cru un moment que tu ne viendrais pas.

--Moi... ne pas venir!... s'cria Chausserouge, quand je sais que tu
m'attends, quand tu es  moi!... Mais, j'ai d me fcher, montrer que
j'tais le matre et  partir d'aujourd'hui, c'est entendu... je serai
ici tous les soirs. Et personne n'aura rien  dire... j'y ai mis bon
ordre.

--Tu as avou  Amlie notre liaison? demanda Louise, le sourcil
contract  la pense que cette imprudence avait pu tre commise.

--Il a bien fallu! Elle tait l,  deux pas d'ici, il y a une
demi-heure, me guettant... voulant absolument m'empcher d'entrer, au
moment mme o j'allais mettre la main sur le loquet de la porte...

--Mais je n'ai rien entendu?

--Parce que pour viter tout scandale, je l'ai prise et ramene de force
 ma caravane. Et l, ajouta-t-il, je lui ai fait comprendre que de
pareilles histoires n'taient pas de mise, que j'aimais ailleurs et que
tout tait dsormais fini entre nous...

--C'est mal, ce que tu as fait l, Franois, c'est ta femme... et
peut-tre l'as-tu maltraite, frappe...  cause de moi?

--C'est la premire fois aujourd'hui, mais je te jure bien que ce ne
sera pas la dernire... Tu es ma vraie femme, toi, Louise... l'autre, si
je consens  la garder, c'est que je ne peux faire autrement... Et j'en
ai assez de regret...

--Tu as tort, Franois! rpta Louise Tabary. En somme, j'ai pris sa
place et vois combien de dsagrments peut nous causer ton indiscrtion.
D'abord, ne serait-ce que cela... le scandale qui va clater sur tout le
Voyage quand on connatra notre liaison...

--Eh! que m'importe l'opinion du monde! Je n'ai qu'une crainte, c'est
que tu cesses de m'aimer... Je ne sais pas ce que tu as, mais ds que je
t'approche, je suis un autre homme! Rien ne compte plus pour moi... que
toi!

--Pourvu que cela dure! soupira Louise Tabary.

--Cela durera tant que tu voudras m'aimer!

--Alors... toujours! s'cria Louise, qui entoura de ses deux bras le cou
de Chausserouge. Tu me sacrifies tout... Je ne veux rien te devoir!

De ce jour, Chausserouge devint l'hte assidu de la caravane.

Il n'habita presque plus chez lui, n'apparaissant  la mnagerie qu'aux
heures o sa prsence y tait indispensable, ou aux heures des repas.

Amlie avait compris que toute rsistance tait dsormais impossible.

Elle se rsigna, et les jours passaient sans qu'elle changet dix mots
avec son mari.

Parfois, pourtant, ne pouvant vaincre l'insomnie, elle se levait, la
nuit, jetait une mantille sur ses paules et sans se soucier de la bise
ni des intempries, elle errait des heures au milieu du Voyage endormi,
rdant autour de la roulotte claire d'une ple veilleuse, o son mari
reposait aux bras de la Tabary.

Elle allait l, sans but, comprenant bien l'inanit de sa dmarche,
mais pousse par un irrsistible besoin de se rapprocher de l'tre qui
la torturait si cruellement.

Puis, elle rentrait, frissonnante et glace, et se recouchait, serrant
dans ses bras et baignant de ses larmes la petite Zzette qui dormait
paisiblement.

Sa sant ne tarda pas  s'altrer; elle maigrissait visiblement; souvent
elle tait secoue de quintes de toux, qui lui brisaient la poitrine;
ses pommettes saillantes s'empourpraient de rose, tandis que le mal
donnait  ses yeux un fivreux clat.

Mais que lui importait la vie, maintenant qu'elle avait perdu toute
esprance de joie, que son bonheur tait  jamais envol...

Elle vgtait, ddaignant de se soigner, n'ayant d'autre souci dsormais
que la sant de sa fille qui, elle, se reprenait  vivre, puisant au
contraire dans cette existence nomade, ce perptuel changement d'air,
une vigueur nouvelle, qui la faisait s'panouir et grandir  vue d'oeil.

Bientt pour le Voyage, ce ne fut plus un secret que la liaison du
dompteur avec Louise Tabary.

La force de l'habitude aidant, Chausserouge cessa de dissimuler.

A chacun des dplacements du Voyage, une place tait rserve  la
gauche de la mnagerie pour l'entresort des Tabary.

N'ayant plus  se heurter aux rvoltes de sa femme, le dompteur devint
dans l'intimit moins brutal, presque tendre par moments mme.

On eut dit qu'ayant conscience de l'indignit de sa conduite, mais
n'osant y renoncer, il s'ingniait  se la faire pardonner.

La vrit tait que la rsignation et les larmes muettes de la jeune
femme avaient fait plus pour attendrir son coeur et exciter en lui des
remords que les rsistances de la premire heure, auxquelles il avait
rpondu par la violence.

Ce fut lui qui, le premier, et avant mme qu'elle et song  se
plaindre, s'aperut du changement qui s'tait opr chez Amlie.

--Tu souffres... tu es malade, je le vois... Il faut consulter un
mdecin, lui dit-il un jour que la jeune femme, secoue par de
continuelles crises de toux, n'avait pas touch au djeuner.

--Oh! c'est bien inutile... Je souffre d'un mal dont le mdecin ne me
gurira pas! avait rpondu Amlie en hochant douloureusement la tte.

Chausserouge avait eu un geste d'impatience.

--Tout a, c'est des btises! Quand on est malade, on se soigne! Tu
seras bien avance, quand tu ne pourras plus aller et qu'il te faudra
garder le lit... Tandis qu'en prenant le mal  temps...

--Je te dis que ce n'est pas mon corps qui souffre.

--Je t'en prie, ne faisons pas de sentiment! Il est avr aujourd'hui
que nous nous sommes tromps tous les deux, en croyant nous aimer. La
suite nous l'a bien montr. Il est clair que nous n'tions pas faits
l'un pour l'autre, mais puisqu'il n'y a pas moyen de revenir l-dessus,
je trouve tout  fait inutile de se faire du mal inutilement. Vivons
donc en bons amis, cte  cte, le mieux possible, tout n'en ira que
mieux, et au moins, nous n'aurons plus de ces tiraillements qui m'ont
fait porter la main sur toi, un jour que tu m'avais exaspr. Que
diable! personne n'est parfait en ce monde! Acceptons donc l'existence
telle qu'elle nous est faite, sans rechigner... Je ne t'ennuie pas...

--Pas assez! interrompit Amlie.

--Allons! pas de ces mots-l! c'est bte! Je ne t'ennuie pas, je ne te
laisse manquer de rien.., tu es matresse chez toi. De quoi te
plains-tu?

--Non! en effet, il ne me manque rien... Mais le bien-tre matriel ne
fait pas le bonheur... Je n'ose plus me montrer... Je sens tous les
regards qui s'attachent  moi, car on sait maintenant que Louise Tabary
est ta matresse... Tu ne prends mme plus la peine de te cacher... Si
je descends dans la mnagerie, j'y rencontre Jean qui, certes, ne me
manque pas de respect, mais son air narquois quand il me salue de son:
Bonjour, patronne! et la faon insolente dont il me suit des yeux, me
font mal... C'est  peine maintenant si tu t'intresses  ta fille... Et
je sens une terreur immense m'envahir,  la pense de ce qui adviendra
pour elle... le jour o je ne serai plus l... pour l'aimer... et pour
la dfendre peut-tre!... Pourra-t-elle si jeune--car je ne prvois pas
que je puisses vivre longtemps--pourra-t-elle compter sur son pre, dont
l'aveuglement est tel que je dsespre de le voir jamais s'arracher des
griffes qui l'enserrent...

Chausserouge avait cout cette tirade le sourcil fronc.

Il eut nanmoins un accs de franchise brutale.

--Eh bien! oui; l, j'ai peut-tre tort, mais que veux-tu, j'ai trouv
chez Louise ce que je n'ai jamais trouve chez aucune femme... Oui, elle
me tient... et je ne puis, quant  prsent, me passer d'elle... je t'en
demande pardon... mais cela ne m'empche pas d'avoir pour toi une
affection sincre... et pour Zzette donc! Tiens! veux-tu que je te
dise, tu ne connais pas Louise... Elle est trs bonne, au fond, elle a
des remords... Elle se reproche d'tre la cause de ton chagrin... Nous
n'avons pas t matres du sentiment qui nous a rapprochs... Il ne se
passe pas de jour que nous ne parlions de toi, de la petite... Elle
voudrait savoir... moi aussi... quelque chose qui te fasse beaucoup...
beaucoup de plaisir... pour te le donner... Voyons! dsires-tu quelque
chose?... quoi?

Amlie s'tait leve pour ne pas clater en sanglots. Ainsi, son mari en
tait l!... Tellement chang, tellement domin par son absurde passion,
qu'il n'apercevait pas, l'inconscient! l'normit de sa proposition.

Il fallait renoncer  tout jamais  l'espoir de le reconqurir. C'est
ainsi qu'il rpondait  ses plaintes si pleines de rsignation
douloureuse... par l'offre de compensations que lui donnerait la Tabary!

--Veux-tu, lui dit-elle suffoque par l'motion qui l'touffait,
veux-tu?... Nous ne reparlerons plus jamais de cela... plus jamais... Tu
vivras comme tu l'entendras... Je souffrirai en silence, mais je ne veux
plus voir personne... je ne veux plus rien entendre...

--Comme tu voudras! dit Chausserouge, qui ne comprenait rien 
l'indignation de sa femme. Seulement, tu sais, je tiens  ce que tu
voies un mdecin.

--Ce n'est pas la peine.

--Je le veux!

Et le soir mme, il revint accompagn d'un docteur qui interrogea la
jeune femme, l'ausculta longuement et laissa une ordonnance.

En sortant, il prit Chausserouge  part.

--Je n'ai pas voulu effrayer la malade, lui dit-il, mais  vous je dois
la vrit. Vous m'avez appel bien tard... Votre femme a les poumons
attaqus... Elle a besoin de grands mnagements... Le climat d'ici lui
est trs dfavorable, et si vous pouviez-la dcider  faire un voyage
dans le Midi... ce serait encore l la mdication la plus efficace de
toutes celles que je pourrais prescrire...

--Alors son tat?... demanda Chausserouge effray.

--Est grave, je ne vous le cache pas!

Pour la premire fois, Chausserouge prouva un rel chagrin.

Si au moment du dbut de sa liaison, il avait cru sentir natre au fond
de son coeur une sorte de haine contre sa femme, 'avait t un
sentiment factice, une crise irrflchie cause par l'enragement de sa
passion qui lui faisait considrer comme un ennemi quiconque cherchait 
y faire obstacle, mais au fond de son coeur l'affection sommeillait et
il avait suffi pour la rveiller de cette menace latente, du simple
avertissement de l'homme de science.

Le docteur avait ajout:

--Elle a d beaucoup souffrir physiquement... ou moralement.

Et Chausserouge songea  l'existence qu'il avait faite  sa femme depuis
les longs mois qu'il l'avait dlaisse. Pour la premire fois, il perut
nettement ce que sa conduite avait de rprhensible et de criminel.

C'tait lui qui avait rduit sa femme  ce dernier degr de misre et il
ne pensa plus qu' une chose, lui faire oublier le pass...

Si elle devait succomber, il voulait qu'elle mourt lui ayant
pardonn...

Il s'tonna lui-mme de cet excs de sensibilit. Pour la premire fois,
il se sentit la force non pas de rompre avec Louise, mais d'apporter
dans ses relations avec elle une discrtion dont lui saurait gr la
pauvre Amlie, habitue  moins de mnagements...

C'est dans cet tat d'esprit qu'il se rendit le soir a l'heure
habituelle dans la caravane de Louise, non sans inquitude toutefois.

Comment sa matresse accueillerait-elle la rsolution qu'il venait de
prendre?

Consentirait-elle  cette sorte de partage, elle dont l'amour s'tait
toujours montr si exclusif.

Ds les premiers mots que hasarda timidement le dompteur, il sentit
s'envoler toute apprhension.

Louise Tabary se rpandit en condolances.

Comment! cette pauvre Amlie tait si malade que cela! Oh! voil bien ce
qu'elle avait redout ds les premiers jours! Elle allait tre la cause,
peut-tre, de la mort de la pauvre femme! Elle ne se le pardonnerait
jamais!

Pourquoi fallait-il que sa situation fausse l'empcht d'aller la
soigner, la dorloter!

Elle aurait eu tant de joie  lui faire oublier le mal qu'elle lui avait
fait! Bien innocemment, hlas! et toute la faute en tait  son bte de
coeur, dont elle n'avait su refrner les lans!

Ah! cette ide la rendait rellement malheureuse... et elle esprait
bien que Franois allait faire son devoir.

Et comme Chausserouge coutait, ravi, tellement ces sentiments
rpondaient  ceux qu'il prouvait personnellement, elle continua:

--Ton devoir, il est tout trac! C'est nous qui, par notre faiblesse
coupable, avons frapp au coeur la pauvre Amlie. Il ne faut pas que
nous ayons  nous reprocher sa mort. Si elle doit partir, que ce ne soit
pas sans que nous lui ayons prodigu toutes les consolations, tous les
soins qui peuvent adoucir sa fin. A partir de ce soir, et jusqu' nouvel
ordre, je ne veux plus de toi... Ce sera pour moi un bien dur sacrifice,
mais auquel mon devoir me commande de me rsoudre. Ce sera aussi une
preuve... Je verrai si l'absence est capable de te faire oublier ton
amie... Tu vas rester prs d'elle... Le mdecin recommande un voyage
dans le Midi... Pars!... N'hsite pas!...

--Tu viendras avec nous!

--C'est impossible. Tu emmneras Jean... J'espre que tu m'criras...
Les tournes en province t'ont du reste toujours russi. Recommence
l'exprience... Tu n'as qu' y gagner, puisque, tu le vois comme moi, le
mtier se perd  Paris et que, quand on y fait ses frais, il faut
s'estimer heureux.

--M'loigner de toi... longtemps peut-tre? Tu n'y penses pas.

--Je n'y pense que trop... De cette faon, mon ami, ajouta-t-elle
tristement, tu me reviendras guri toi-mme... ou plus aimant... Il me
restera alors  bnir ou  maudire cette circonstance qui m'aura donn
la mesure de la sincrit et de la puissance de ton amour... Ne me fais
pas d'objections... Ne me dis rien... Va-t'en et  demain!

Lorsque, le soir venu, Louise Tabary rapporta  Jean la conversation
qu'elle avait eue avec son amant.

--Tu es folle! lui dit le jeune homme. Comment! Au moment o nous le
tenons, tu l'loignes! Tu le spares volontairement de lui  l'heure
mme o nous sommes sur le point de devenir les vritables matres de la
mnagerie! Je n'y comprends rien! Tu sais combien il est faible... Ds
qu'il t'aura quitte, comme il faut qu'il subisse toujours l'influence
de quelqu'un, il retombera sous celle d'Amlie, et alors, nisco!

Mais Louise Tabary se contenta de sourire en haussant les paules.

--Comme tu es simple, mon pauvre garon! Crois-tu donc que je n'ai pas
tout prvu? D'abord, tu seras l et je compte bien sur toi pour ne pas
lui laisser oublier qu'il reste  Paris une femme se mourant d'amour
pour lui. Et quant  Amlie, la pauvre, j'ai fait assez causer Franois
pour savoir que je n'ai ds  prsent plus rien  craindre d'elle... Je
me doutais un peu de tout a... La dernire fois que je l'ai rencontre,
par hasard, elle m'a fait peur!... Une vraie gueule de papier mch...
Elle a la mort dans les os... Elle sera douce, aimable et prvenante,
mais il est des satisfactions qu'elle ne lui donnera pas... des
satisfactions qu'il ne pourra jamais trouver avec d'autres qu'avec
moi... Si, pour mon malheur, je suis vieille dj... l'ge m'a donn de
l'exprience... Crois-moi! je sais par o il faut prendre Chausserouge,
je le tiens bien!

--Mais puisque tu ne seras pas l?

--Mon absence se fera alors plus cruellement sentir... L'habitude tuera
la piti qu'il prouve maintenant... L'existence que sa femme, toujours
plus malade, lui fera, finira par lui peser... Il regrettera son dpart,
aspirera aprs son retour... Il est probable que nous ne reverrons plus
Amlie... elle est dj trop bas!... Il reviendra donc veuf, libre... La
continence aura renouvel son ardeur, qui commence  prsent 
s'mousser et alors... plus que jamais, il sera  nous!...

--Mais l'enfant?

--Je lui servirai de mre, rpliqua Louise Tabary. Ne crains rien, mon
plan est tout trac... Et puis, continua-t-elle, pour tre sr qu'il ne
nous chappera pas, je vais profiter de ses bonnes dispositions
actuelles. Bien qu'il n'ait pas fait de brillantes affaires, depuis
qu'il est  Paris, il a pas mal d'conomies, bien places... Je vais lui
dire qu'en son absence, j'ai l'intention de donner de l'extension  mon
entresort... la mme extension qu'autrefois, pour faire la nique 
Boyau-Rouge, mais qu'il me manque des fonds. Comme il dteste
Boyau-Rouge, qui a t mon amant avant lui... j'aurai ce que je voudrai
et dsormais nos intrts d'argent tant communs, il sera bien forc de
penser  moi souvent... Ce sera une sret de plus.

Jean Tabary regarda sa mre avec admiration.

C'tait dcidment une matresse femme et il n'y avait plus qu' la
laisser faire; quiconque se ft occup de ses affaires n'et jamais su
en tirer un meilleur parti.

--M'man! lui dit-il en l'embrassant,  partir d'aujourd'hui, je ne fais
plus rien sans te consulter!

--Contente-toi seulement de suivre les instructions que je te donnerai
avant le dpart de Chausserouge. Cela suffira!... Ah! surtout, sois, le
plus respectueux et le plus prvenant que tu pourras pour Amlie! Elle
te croira converti et elle sera la premire  nous aider.

--Tu peux compter sur moi.

Amlie accueillit avec moins d'enthousiasme que Chausserouge le rcit
que lui fit son mari de son entretien avec Louise Tabary et des bons
conseils qu'il en avait reus.

Cette ingrence dans ses affaires ne pouvait au reste que lui dplaire,
de mme que cette attitude subitement sympathique lui inspirait une
secrte dfiance.

Elle ne put nanmoins s'lever contre un projet qui ralisait le plus
cher de ses voeux.

N'tait-ce pas en l'arrachant de vive force  l'influence du milieu dans
lequel il vivait que le pre Chausserouge avait pu une premire fois
ramener son fils  de meilleurs sentiments?

Mais cette fois, on emmenait Jean, et Amlie sentit que c'tait
assurment sur cette prsence que comptait Louise Tabary.

Le fils veillerait  ce que le souvenir de la mre ne sortit pas de la
mmoire du dompteur.

C'tait  elle  parer  ce danger, mais, hlas! dans son tat de sant,
elle ne se sentait gure de force  faire oublier l'autre!

Toutefois, on prpara tout en vue d'un prochain dpart. Il fut dcid
que la mnagerie se mettrait en route pour le Midi, marchant  petites
journes pour ne point trop fatiguer la malade, s'arrtant dans chacune
des villes o il serait possible de compter au moins sur deux ou trois
reprsentations fructueuses.

Quelques jours avant leur dpart,  l'une de leurs dernires entrevues,
Louise Tabary fit part  son amant du projet qu'elle caressait d'tablir
sur les mmes bases que jadis une concurrence srieuse  Boyau-Rouge.

C'tait un placement sr, tant donn sa grande entente et sa grande
exprience des affaires.

Comme elle s'y attendait, Chausserouge accda immdiatement  son dsir
et il lui remit entre les mains la partie la plus importante de son
fonds de rserve, pour l'appliquer  cette entreprise.

Louise promit  son nouvel associ de le tenir au courant du rsultat de
ses efforts et, par une belle matine de septembre, le convoi s'branla,
prenant ce mme chemin qui, dix ans plus tt, l'avait men  la fortune.




X


Ds les premires tapes, Franois Chausserouge apprcia pour quelle
large part l'exprience paternelle avait contribu  la prosprit de
l'tablissement.

Lors de la premire tourne, il s'tait toujours dcharg sur le vieux
dompteur du soin de l'administration.

Maintenant c'tait  Jean Tabary qu'tait chue cette tche plus lourde
qu'on ne le supposait.

Or, bien que le jeune homme apportt dans l'accomplissement de ses
devoirs une relle conscience, son ignorance des petits dtails du
mtier lui faisait commettre mille maladresses.

Il tait en outre insuffisamment second par le nouveau personnel qu'il
avait recrut; aussi le succs des premires reprsentations qui furent
donnes s'en ressentit-il. La publicit tait mal faite; les
emplacements mal choisis, l'installation dfectueuse.

Ou bien le service des vivres tait mal assur et il arriva par deux
fois qu'on dt,  dfaut de viande de cheval, mettre  sac les
boucheries pour nourrir les animaux.

C'tait dpenser en pure perte non seulement le bnfice, mais les deux
tiers de la recette, et au bout de trois semaines de voyage, aprs
plusieurs sjours, il se trouva que les frais n'ayant pas t couverts,
il fallut attaquer la caisse de rserve.

De plus, les animaux, confis  des mains inexprimentes, ne recevaient
plus les soins indispensables.

Dshabitus des longues prgrinations, plusieurs tombrent malades, et
un lion mme succomba un peu avant d'arriver  Lyon.

Chausserouge comptait se refaire dans cette ville, en y donnant une
longue srie de reprsentations, mais il n'atteignit pas le rsultat
espr, et au moment o il se prparait  continuer son chemin, une
circonstance survint qui le fora  prolonger son sjour.

Amlie qui, vaillamment, jusqu' ce jour, avait support sans se
plaindre les fatigues de la route, dut s'aliter.

Son tat empira et le mdecin, appel aussitt, ne jugea pas qu'il ft
possible, malgr le courage qu'elle montrait, de repartir avant un mois.

Il ne pouvait venir  la pense de Chausserouge de laisser sa femme dans
une maison de sant ou un hpital, puisque c'tait pour elle qu'il avait
entrepris cette longue tourne.

Il retarda donc son dpart et ce fut pour rtablissement un dsastre
d'autant plus grand que, bien que la curiosit des Lyonnais ft mousse
et qu'il ne ft plus possible de compter sur de nouvelles recettes, il
fallait nanmoins subvenir  l'entretien et aux frais si considrables
que comporte une mnagerie comptant plus de soixante pensionnaires,
hommes ou btes.

Chausserouge montra dans cette circonstance une abngation et une
rsignation qui toucha profondment la jeune femme et lui fit presque
oublier un pass qui pourtant lui avait t bien pnible.

C'est alors qu'elle se surprit peu  peu  ne plus mpriser autant
Louise Tabary; sans se calmer, son ressentiment s'apaisait.

Elle tait femme, elle avait aim son mari; malgr ses torts elle le
chrissait encore, et elle comprenait qu'une autre femme ait pu aimer
Franois.

Sa jalousie et son respect de la foi jure lui faisait blmer cette
liaison coupable; mais dans son besoin de pardonner, elle mit la
faiblesse du dompteur sur le compte de la nature humaine, si prompte aux
caprices et aux dsirs irraisonns.

Au fond, il l'aimait bien; il venait de le lui prouver en n'hsitant pas
 sacrifier pour un temps sa passion et elle ne put s'empcher de
savoir gr  Louise d'avoir t l'instigatrice de cette rsolution.

Cette excessive indulgence venant aprs les rvoltes des premiers
instants, ses doutes sur le mobile qui avait pouss la Tabary  suggrer
 son amant l'ide de se sparer d'elle et d'obir aux conseils du
mdecin, faisant ainsi preuve d'une abngation rare chez une amoureuse,
s'expliquait par l'tat maladif o elle se trouvait, un secret
pressentiment peut-tre de sa fin prochaine et inluctable.

Pendant les longues heures qu'elle passait seule, tendue sur son lit de
douleur, sa pense s'garait; elle revivait les heures passes et
l'excs de misre d'autrefois lui faisait trouver bien doux les soins
attentifs dont elle tait  prsent l'objet.

Elle en arrivait  juger presque lgitime le besoin qu'prouvait
Chausserouge d'aller chercher ailleurs un aliment  sa passion, puisque
sa sant lui interdisait dsormais de lui donner les satisfactions qu'il
tait en droit d'attendre de sa femme.

D'ailleurs, puisqu'elle restait son amie, sa meilleure amie, la mre de
son enfant, puisqu'il l'aimait avec son coeur comme il venait de le lui
prouver victorieusement, tait-il juste de lui faire un crime
irrmissible d'en aimer une autre avec ses sens?

Ce fut un phnomne curieux, bien fait pour exciter la sagacit des
philosophes, que ce revirement subit chez la pauvre malade.

Elle se trouvait heureuse, aprs tant de dboires, d'une situation
qu'elle n'tait pas matresse de changer et contre laquelle, quelques
mois plus tt, elle s'tait leve avec indignation et violence.

Le mme revirement s'opra en mme temps chez Chausserouge, et ces deux
tres se comprirent sans se donner le mot.

Durant les longues heures qu'il passait prs de sa femme, plus tendre et
plus dvou qu'il ne l'avait jamais t, il parlait de Louise Tabary, de
ses qualits, de sa franchise, des remords qu'elle avait montrs, de
ses hsitations, et Amlie l'coulait, sinon avec plaisir, du moins avec
intrt.

--Cette femme, pensait-elle, a suivi l'impulsion qui la poussait vers
mon mari; elle a cd, non sans avoir lutt, et elle a fait son possible
pour faire oublier le chagrin qu'elle m'avait caus...

Eh bien! mon Dieu! puisque fatalement Chausserouge tait destin, de par
son temprament,  avoir d'illgitimes faiblesses, il valait mieux pour
elle qu'il se ft rencontr avec cette femme trop facile peut-tre, mais
que la sincrit de sa passion excusait jusqu' un certain point.
Certainement Louise Tabary tait calomnie, car elle avait du coeur.

Et comme Jean faisait preuve depuis quelque temps  son gard d'une
condescendance  laquelle il ne l'avait pas habitue, lui tmoignait des
marques d'intrt qui la touchaient, comme en outre, il affectait,
malgr les embarras qu'avait suscits son administration dfectueuse, un
grand dvouement  la cause commune, elle revint peu  peu sur ses
prventions  son gard.

Mais la paix ne rgnait pas moins dans le mnage,  ce point que l'aveu
lui-mme du prt important que le dompteur avait consenti  Louise
Tabary, avant son dpart, ne souleva de la part de la jeune femme aucune
objection.

Elle ne pouvait qu'approuver son mari, puisqu'il avait cru bien faire.

Bref, Chausserouge et t le plus heureux des hommes, si d'une part il
et pu concevoir l'esprance du rtablissement de sa femme, et si la
prosprit de la mnagerie n'et reu aucun accroc.

Mais il ne faisait qu'entrer malheureusement, et il ne fut pas long 
s'en apercevoir, dans une priode de dveine.

Un mieux sensible, d peut-tre  la phase de quitude morale dans
laquelle vivait Amlie, s'tant manifest, il donna l'ordre du dpart,
et le convoi reprit la route du Midi.

Nulle part, et pas mme dans les villes sur lesquelles il comptait le
plus, il ne retrouva son succs d'autrefois.

Il ne pouvait comprendre pour quel motif une froideur ddaigneuse
remplaait aujourd'hui l'enthousiasme des anciennes annes.

C'tait pourtant le mme spectacle, augment d'attractions indites, le
mme travail... Peut-tre tait-on blas sur ce genre de
divertissement... Toujours est-il qu'il continuait  ne faire que des
recettes drisoires, insuffisantes mme pour couvrir les frais.

Partout, des demi-salles, un public sceptique que ne parvenaient 
mouvoir ni la tmrit de ses exercices, ni le dressage d'animaux
jusque-l rputs indomptables.

Bref, il vint un jour o, sinon rduit aux expdients, du moins trs
gn, il dut crire  Louise Tabary et la prier de lui venir en aide en
lui restituant une partie des sommes qu'il avait avances.

Mais,  Paris non plus, les affaires n'allaient pas.

Louise avait employ son argent comme il tait convenu. Elle avait fait
de grands frais, agrandi son tablissement, doubl, tripl son
personnel; le succs n'avait pas rcompens son effort et Boyau-Rouge
restait le matre de l'entresort le plus frquent et le plus  la mode
de tout le Voyage. Pourtant elle n'avait rien nglig pour ramener la
vogue.

Elle restait dans une situation identique, n'ayant pas encore perdu
d'argent, mais se demandant si elle arriverait  en gagner.

Dans ces conditions et  son grand regret, il lui tait impossible de
rpondre  la demande du dompteur et de mettre aucune somme  sa
disposition.

Cependant il fallait en sortir.

Le dompteur ne voulait pas s'exposer  rester en panne avec sa
mnagerie, loin de tout secours, dans un pays inconnu, o il n'avait
aucun crdit  attendre.

Il se consulta avec sa femme et Jean Tabary et, d'un commun accord, il
fut dcid qu'il se rendrait  Paris et que l il s'arrangerait pour
contracter un emprunt qui lui permit de faire face aux obligations qui
lui incombaient, en attendant une campagne plus heureuse.

--Le plus simple, dit Jean, ce sera de t'adresser  Vermieux. Il a prt
 bien d'autres sur le Voyage, puisque c'est son tat... Il sait qui tu
es, il n'ignore pas que ton tablissement vaut de l'argent, tu auras de
lui ce que tu voudras.

--Un usurier, dit Chausserouge en faisant la grimace.

--Usurier! Usurier tant que tu voudras! mais tu seras encore bien
content de le trouver. Ma mre le connat. Elle pourra te mettre en
rapport avec lui. C'est le seul qui puisse te tirer d'affaire.

Profitant de son sjour  Cette, o il n'avait pas l'espoir de raliser
des bnfices, il sauta en express et partit pour Paris.

Il tomba  l'improviste chez Louise Tabary; aprs l'effusion des
premiers instants, aprs qu'il eut donn des nouvelles de sa femme, il
expliqua sa situation embarrasse.

Justement, un nouveau revers et bien inattendu venait de frapper Louise.

Un nouveau rglement de police, concernant les fles foraines, venait
d'tre mis en vigueur et les conditions imposes  l'industrie dite des
entresorts, taient  ce point inacceptables qu'elles allaient rendre
impossible l'exercice de la profession, si elles taient appliques dans
toute leur rigueur. Ah! quand la malechance s'en mlait, ce n'tait
jamais fini!

En ce qui concernait l'intention de Chausserouge, Louise Tabary fut de
l'avis de son fils.

Il fallait s'adresser  Vermieux, qui justement tait  Paris en train
d'oprer divers recouvrements.

--Et tu as de la chance, conclut-elle, car il passe la moiti de son
temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu' l'poque des
chances.

--J'aurai recours  lui... videmment, dit Chausserouge, s'il m'est
impossible de faire autrement, mais auparavant je veux puiser tous les
autres moyens qui peuvent s'offrir  moi. Or, pendant la route, j'ai eu
une ide. Si je russis dans l'entreprise que je vais tenter, je serai
soutenu bien mieux que je ne pourrais l'tre par Vermieux et en mme
temps cela me cotera moins cher. Voil: par ma mre, je suis ramoni. Tu
sais qu'il existe, sur tout le Voyage, entre ramonis, une sorte de
franc-maonnerie, qui les oblige  se soutenir mutuellement. De l, leur
grande force qui les met  l'abri de la misre, bien que tous les
membres appartenant  cette race soient parpills sur tous les points
de la France. Ils forment une association occulte, qui a pour chef
Lamberty, le directeur du Miroir magique. C'est lui leur pape... ou leur
roi, et ils lui obissent, bien qu'il affecte des allures tout  fait
diffrentes. A le voir, on le prendrait pour un beau monsieur et rien ne
pourrait faire supposer l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il
dispose. En dehors de sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse
de rserve, car il y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment,
et qui est destine  venir en aide aux frres malheureux. Moi, je ne
lui demanderai pas un secours, mais un prt, avec hypothque sur mon
tablissement; il ne court aucun risque et je ne prvois pas qu'il
puisse me refuser. Il tait trs bien avec mon pre; il a assist  mon
mariage... Le jour o nous avons runi pour le clbrer tout le Voyage
au Salon des Familles,  Saint-Mand, il tait l. C'est un temps dont
on aime  se souvenir... Nous tions heureux... alors! Je le lui
rappellerai. Oui, dcidment; a me cotera moins... j'aime mieux a...

Louise Tabary hocha la tte d'un air de doute.

--Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien que toi... Sans
doute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela tre de
leur race... Tu n'en es qu' moiti... par ta mre et puis, ta
prosprit qui ne s'tait pas dmentie jusqu' ce jour, t'a fait des
jaloux... On ne sera pas fch, et Lamberty le premier, de te savoir
dans la crotte et on t'y laissera... On trouvera des prtextes pour te
refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu
demandes. Tandis qu'avec Vermieux, c'est une affaire que tu rgles. Il
ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y trouvez
votre compte et vous ne vous devez rien l'un  l'autre. Crois-moi, ne
perds pas de temps, et abouche-toi tout de suite avec Vermieux.

Mais Chausserouge persista; il tenait  son ide.

Le lendemain, il se prsentait chez Lamberty, install pour le moment
sur le boulevard Clichy.

Lamberty tait un homme gros et court; un long nez crochu partageait en
deux son visage et ses joues taient ornes d'une paire de favoris
poivre et sel, trs pais et clbres sur tout le Voyage.

Une lourde chane de montre en or, orne de breloques et de cornes de
corail, s'talait sur son ventre lgrement bedonnant; ses doigts velus,
gros et courts taient surchargs de bagues.

Indpendamment de la royaut qu'on lui attribuait, il jouissait d'une
grande influence parmi les forains qui n'taient pas de sa race.

On le craignait;  voir avec quelle facilit il obtenait les permissions
et les autorisations qu'il demandait, on le souponnait d'avoir des
attaches avec la police..

La vrit tait que Lamberty, dou d'une intelligence peu commune et
d'une activit sans pareille, connaissait son mtier  fond et qu'il
mettait les facults les plus rares au service de son tat.

Il tait possesseur de plusieurs baraques qui fonctionnaient
simultanment et personne mieux que lui ne savait prvoir la mode,
dcouvrir et mettre en oeuvres des attractions nouvelles.

Il avait pour principe qu'il ne faut jamais fatiguer le public, tenir
toujours sa curiosit en veil, en apportant constamment une
amlioration nouvelle  chacun des trucs dont il tait l'infatigable
inventeur. De l son succs.

Et si on le jalousait, on le jalousait tout bas, car on le savait homme
 ne jamais oublier une injure ni un mauvais procd.

Chausserouge le trouva dans sa caravane occup  se raser le menton
qu'il avait bleu comme un menton de cabot.

Lamberty reut le dompteur avec de grandes dmonstrations d'amiti, lui
prodiguant les marques de sa sympathie,  ce point que ds le premier
abord Franois augura trs bien du rsultat de sa dmarche.

Mais ds que celui-ci aborda le rcit de sa situation embarrasse, qui
le faisait avoir recours  lui, le visage de Lamberty se rembrunit
visiblement.

Quand il en vint  solliciter carrment le prt d'une somme de dix mille
francs, indispensable pour faire face  ses affaires, une impassibilit
glaciale remplaa l'enjouement de la premire minute chez le roi des
ramonis qui donnait  ce moment les derniers soins  sa toilette.

Il rflchit un instant, puis:

--Mon cher ami, dit-il  Franois, vous savez, je n'en doute pas,
combien est grand mon dsir de vous tre agrable. Vous ne seriez pas
ici sans cela... J'ai beaucoup connu votre pre qui tait un brave
homme, un honnte homme dans toute l'acception du mot, et dont le nom
restera comme une des gloires du Voyage... Je l'aimais beaucoup et il me
le rendait un peu... J'ai connu galement votre mre, une digne
femme..., et ma famille tait mme allie avec ses parents. Toutes
choses que l'on n'oublie pas. Ce prambule pour arriver  vous dire que
si je voyais la possibilit de vous rendre service, j'en serais trop
heureux... Je suis rond en affaires... je vous dirais:

Vous avez besoin de dix mille francs... Je les ai... Les voil!... Vous
me les rendrez quand vous pourrez! Nous toperions, et ce serait fait.
Avec vous, je ne serais pas inquiet. Malheureusement, il m'est
impossible de vous faire la moindre avance. On se mprend beaucoup sur
ma situation de fortune. On me croit trs riche parce que je travaille
beaucoup, parce qu'on voit mon nom partout, parce que je suis
propritaire de plusieurs tablissements. On a tort, et c'est justement
pour cela que je ne puis disposer d'un sou. Tout mon capital est
parpill. C'est ainsi que je viens de mettre en oeuvre diffrents trucs
qui me cotent les yeux de la tte, un Mer-sur-Terre, avec machine 
vapeur, tangage et roulis, perfectionnement de mon invention, de plus,
un Chemin de l'Amour, une ide extraordinaire, mais prendra-t-elle? Un
tonneau norme, perc aux deux bouts, dans lequel sont disposes des
banquettes sur lesquelles on attache les clients, hommes et femmes, et
on roule le tout... C'est trs drle, mais a donne mal au coeur...
C'est justement ce qui m'inquite...  moins que ce ne soit l une cause
de succs! Bref, tous ces essais me cotent gros et mon argent s'est
immobilis. Je vous raconte tout cela, mon cher ami, pour bien vous
faire comprendre qu'il n'y a pas de ma part mauvaise volont, bien au
contraire, seulement...

Sur ces mots il s'interrompit, complta sa phrase d'un geste dcourag
et se leva pour couper court, puis, voulant donner une conclusion
dfinitive  sa tirade, dont il ne savait comment sortir sans se
rpter, il tendit sa main au dompteur.

--Sans rancune, n'est-ce pas?

Mais ce n'tait pas l l'affaire de Chausserouge. Il insista, affectant
de ne pas comprendre que Lamberty lui donnait cong.

--Je suis trop du mtier, rpliqua-t-il, pour ne pas comprendre que vous
avez des charges, des obligations et que le nombre et la varit de vos
diverses entreprises ne vous permettent pas de disposer personnellement
d'une somme aussi importante; aussi, en venant vous trouver, ce n'tait
pas  Lamberty que je voulais m'adresser, mais  celui qu'avec raison
nous considrons, nous autres ramonis, comme notre chef. Moi aussi, vous
le savez, je suis ramoni par ma mre et je n'ignore pas qu'il est de
tradition, parmi ceux de notre race, de nous venir mutuellement en
aide... Je n'ignore pas non plus que vous tes le dispensateur suprme.
Notez d'ailleurs que ma demande, si elle est agre, ne videra pas la
caisse commune. Ce n'est pas un secours, mais un simple prt que je
sollicite, remboursable aux poques qu'il vous conviendra et garanti par
une hypothque sur mon tablissement...

Lamberty parut trs visiblement ennuy de la tournure que prenait
l'entretien.

Il rflchit un instant, puis avec un sourire contraint:

--Nous entrons dans un ordre d'ides tout diffrent. Mais tout d'abord
laissez-moi rectifier quelques petites erreurs. Je ne suis pas, comme
vous le dites, le roi, ni le chef suprme des ramonis... Ma situation
sur le Voyage, l'origine de ma famille me donnent seulement une certaine
autorit sur mes compatriotes... Ils me marquent de la confiance, ils me
choisissent pour arbitre dans leurs contestations prives; ils m'ont
institu leur trsorier et c'est moi qui suis charg de rpartir, entre
les plus ncessiteux, certains fonds dont j'ai en effet la disposition.
Mais il y a loin de cette situation  la royaut absolue que vous
m'attribuez... Je dois compte de mes actes, je ne suis que le gardien
fidle des usages et des coutumes de nos pres... Eh bien!  ce titre
encore, je ne puis vous venir en aide, attendu que vous ne remplissez
pas les conditions... D'abord, vous n'tes pas dans la misre, vous avez
une surface, une installation qui vaut de l'argent, et les sommes qui
vous seraient confies manqueraient  ceux de nos frres qui sont dans
le besoin... Nous sommes une Socit de secours, non un tablissement
de prt... De plus, et c'est l mme la principale et la meilleure
raison; vous n'tes pas des ntres, vous n'tes pas ramoni!

--Je vous demande pardon! rpliqua vivement Chausserouge, ma mre tait
une vrai ramoni et vous venez de me dire que sa famille tait allie
avec la vtre.

--C'est possible, mais votre mre est morte depuis longtemps; votre pre
tait originaire d'Auvergne, non du pays de Bohme, et le jour o,
contrairement aux coutumes de notre pays, Maria  pous Chausserouge,
elle s'est spare  tout jamais de ses frres pour prendre la
nationalit de son mari. Et elle pouvait mme s'estimer heureuse de
n'avoir pas attir sur sa tte les maldictions et les anathmes de ses
coreligionnaires.

Et Lamberty, pour mieux convaincre son interlocuteur, rappela en
quelques mots les bases fondamentales sur lesquels s'appuyaient, depuis
un temps immmorial, les usages des ramonis.

Chasss de leur pays, condamns  une existence nomade, ils avaient
nanmoins conserv leur autonomie, leur indpendance, parce qu'ils
avaient su s'astreindre  une rigoureuse et svre observation des
traditions.

Tandis que les uns parcouraient les campagnes, exerant les industries
les plus humbles, raccommodeurs de porcelaine, rempailleurs de chaises,
fabricants de corbeilles et de paniers, diseurs de bonne aventure,
rebouteurs ou sorciers, gtant au bord des routes, vivant  la grce de
Dieu ou plutt aux dpens de la compagnie, maraudant un brin, mendiant
ou braconnant  la barbe du champignol (garde-champtre), les autres, de
gots plus raffins ou plus ambitieux, avaient rejoint le Voyage,
s'taient installs et avaient eu des fortunes diverses.

Quelques-uns, les insouciants, continuaient  vgter dans les derniers
emplois, taient rests garons de piste, musiciens ou chiqus; tandis
que la plupart, comme lui, Lamberty, taient arrivs,  force de
travail,  acqurir  la fois de l'aisance et une certaine notorit.

Mais,  quelque degr de l'chelle sociale qu'ils pussent appartenir,
les raboins,--c'est le terme familier qui sert  dsigner les ramonis
sur le Voyage--sans exception obissent  la mme loi, et malheur  qui
la transgresse!

Un raboin ne peut pouser qu'une fille de raboins, et encore ce mariage
doit-il tre dpourvu de toutes les formalits ordinaires.

Pas de mairie, pas d'glise. Les futurs conjoints se runissent devant
le plus ancien de leur tribu,--car bien qu'errants, ils forment encore
des tribus--qui les unit sans autre forme de procs.

Les ramonis ne sont d'aucun pays; ils sont raboins, voil tout. Toujours
par monts, par vaux et par chemins, ils chappent  tout recensement, et
en fait d'impts, ne payent que la patente obligatoire inhrente  leur
tat.

Ils ngligent de faire inscrire leurs enfants  la mairie, esquivant par
ce moyen la conscription et le service militaire.

Ils ne tombent sous la rgle commune qui rgit la socit que le jour de
leur mort. Ne pouvant faire disparatre le cadavre, ils doivent faire la
dclaration de dcs  la mairie du pays qu'ils traversent. Mais c'est
l l'unique obligation  laquelle il ne leur est pas permis d'chapper.

Et s'ils sont parvenus  conserver ainsi leurs droits et leurs coutumes
traditionnelles dans toute leur intgrit, ils le doivent  la svrit
avec laquelle ils punissent quiconque y contrevient.

Les anciens s'rigent en tribunal et rendent des arrts sans appel.

Aussi tait-il tonnant que le mariage de Maria, clbr jadis
contrairement aux rgles, n'et pas donn lieu, de la part des ramonis,
 des reprsailles justifies par cette transgression.

De semblables msalliances n'avaient-elles pas souvent donn lieu  des
scnes sanglantes?...

Dernirement encore une troupe de raboins n'avait elle pas attendu un
soir,  Asnires, sur le bord de l'eau, un jeune homme qui devait
pouser le lendemain une ramoni?

Ils l'avaient saisi, dpouill, lard de coups de couteau et jet  la
Seine.

Certes, lui, Lamberty, tait loin d'approuver ces mesures extrmes, mais
il tait, comme ses coreligionnaires, respectueux des coutumes
anciennes.

On avait eu raison de laisser pouser Maria par Chausserouge, puisque
tel avait t son bon plaisir, mais  partir du jour o elle tait
devenue la femme d'un chrtien, elle avait dlibrment rompu tous les
liens qui rattachaient  ceux de sa race.

Elle avait cess d'exister pour eux et son fils n'avait pas qualit pour
se rclamer d'un titre qui ne lui appartenait pas.

--De telle sorte, conclut Lamberty, que si je me permettais de passer
outre, d'accder  votre dsir, je trahirais la cause que je suis charg
de dfendre et je m'attirerais de justes remontrances que je ne veux pas
encourir.

Chausserouge quitta tout penaud le directeur du Miroir magique.

Dcidment, Louise Tabary avait toujours raison: elle avait prvu la
rception qu'on venait de lui faire et c'tait en connaissance de cause
qu'elle l'avait tout d'abord engag avec tant d'insistance  s'adresser
 Vermieux.

Il rendit compte de sa dmarche  sa matresse:

--C'est bien fait, rpondit Louise, je t'avais prvenu, tu n'as pas
voulu m'couter... Pendant ton absence je n'ai pas perdu mon temps.
Comme je prvoyais la rponse qu'on t'a faite, je me suis mise
aujourd'hui en campagne et, ce soir, Vermieux sera l... je l'ai invit
 dner. Tu sais, joue serr avec celui-l. C'est un malin... Du reste,
je serai l pour t'appuyer.

Chausserouge ne connaissait Vermieux que de vue et de rputation. Par
ou-dire, il le savait impitoyable et rus comme un singe.

L'usurier passait pour avoir ruin dj pas mal de forains qui avaient
voulu jouer au plus fin avec lui. De l la rpugnance du dompteur 
entrer en relations avec lui.

Vermieux fut exact au rendez-vous.

--Bonjour, garon, dit-il  Chausserouge avec sa bonhomie cauteleuse, en
lui tendant la main. Eh bien? Quoi donc? c'est vrai ce que Louise m'a
dit? On a eu quelques malheurs... C'est bon, on en reviendra!... Je ne
veux pas te dire que je suis content de la circonstance qui me fournit
l'occasion de boire un verre avec toi, mais a me fait plaisir de
trouver le fils d'un vieux camarade, d'un pays... car le pre
Chausserouge aussi tait de l'Auvergne... Et si je peux t'tre utile,
par ma foi, j'en serai content!

Le repas fut trs anim.

Vermieux buvait beaucoup et mangeait comme quatre; il affecta pendant le
dner de ne faire aucune allusion au motif de leur runion.

Au dessert, il fallut aborder la question.

--Vermieux alluma sa pipe, et avec une nettet, une prcision que
Chausserouge fut surpris de rencontrer chez un homme qui venait de faire
de telles libations, il posa une srie de questions au dompteur.

Puis, lorsqu'il se fut renseign suffisamment.

--Hum! Hum! fit-il, tu dis, garon, qu'il te faudrait pour te
recaler?...

--Dix mille francs!

--Dix mille francs, c'est une somme, et a ne se trouve pas sous le pas
d'un cheval. C'est que, sais-tu, garon, qu'il y a rudement des risques
aujourd'hui, dans notre sacr mtier. Regarde  quoi tient le succs!
En dix ans de temps, ton pre, parti de rien, est parvenu  faire une
fortune. En cinq ans, et bien que n'ayant rien nglig pour russir, tu
as boulott toutes tes conomies... Moi, j'ai dbut sur le Voyage comme
galaupe (petit employ); j'ai russi  mettre quatre sous de ct.
Aujourd'hui il n'y aurait plus mche, tout a pour dire que les temps
ont bien chang!

Et le pre Vermieux passa en revue toutes les industries foraines.

Les vlocipdes vgtaient; les chevaux de bois taient uss; les bonnes
fertes ne gagnaient plus leur pain; les panoramas, les muses, les
phnomnes ne faisaient plus le sou.

Seuls, les entresorts avec la danse du ventre et les petites femmes
tenaient encore coup; la prfecture venait d'y mettre bon ordre et la
mre Tabary en savait quelque chose.

Plus moyen de faire de musique aprs onze heures; plus d'orchestre. Une
fte sans tambour, sans grosse caisse, sans cymbales, est-ce que a
pouvait se comprendre?

Les musiciens allemands, qui ne cotaient rien ou  peu prs, remplacs
obligatoirement par des musiciens franais, qui exigeaient des six
francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque dmolie par les
patriotes indigns.

Augmentation des frais, diminution des recettes, tel tait le bilan du
Voyage.

Et encore, il ne venait d'examiner que le petit ct de la question.

Voil que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester l'apanage
d'un petit nombre d'individus ayant mmes origines, mmes gots, mmes
ides, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un certain nombre
d'adhrents, dont la venue allait,  brve chance, causer la ruine des
entrepreneurs de petits spectacles.

Des compagnies franaises et anglaises se formaient tous les jours avec
un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient atteindre les
anciens du Voyage, des tablissements clairs  la lumire lectrique,
dors, marchant  la vapeur, avec un personnel en livre, des caissiers,
des contrleurs, des surveillants, etc., de vritables administrations,
quoi!

Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec la
complicit du placardier (dlgu au placement), des commissaires de
police, des municipalits qu'ils couvraient d'or, au grand dtriment de
ceux qui occupaient les mmes places avant eux.

C'taient les bateaux Mer-sur-Terre, grands comme de vritables
chaloupes, des chevaux mcaniques, grandeur naturelle et marchant au
galop, des Courses en ballons, un tas d'innovations dont se passaient
bien nos pres et qui tuaient l'industrie des petits, comme les grands
magasins menacent tous les jours d'englober tout le commerce parisien...

--Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et depuis leur
intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon  la gauche du Voyage, et
le mtre carr se paye des sommes exorbitantes. Ils ont eu beau
augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se presse dans
leurs baraques, attir par la nouveaut, et dlaisse les anciens. Ce
sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, nous ont mis 
dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils ont envahi le
Voyage qu'on a fond la Ligue anti-foraine, qui ne tend rien moins qu'
obtenir qu'on nous chasse en dehors des fortifications. Alors, du coup,
a sera la ruine!... Dj le public, par le luxe auquel on l'a habitu,
ne prend plus le mme plaisir  nos spectacles modestes, bientt si a
continue, il les dlaissera compltement... Alors ce sera la misre
complte... Pas de recettes, pas de pain  donner aux gosses! Et
pourtant faut manger tous les jours... Et on vient trouver le pre
Vermieux: Pre Vermieux! Voyez notre situation... Vous savez ce que
c'est... le mtier ne va pas... Je sais plus comment faire... Vous ne
pourriez pas me prter cent francs! Et le pre Vermieux, bonne bte, y
va de sa bonne galette... sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et
il en a comme a sur tout le Voyage! Ah! mon vieux Chausserouge, c'est
rudement triste tout de mme pour moi, quand je me vois oblig, pour
rentrer dans mes fonds, de faire vendre... De pauvres diables souvent,
qui savent pas o coucher le soir... Mais pourtant faut tre juste, je
peux pas me mettre sur la paille. Et on dit comme a, je le sais:

--Oh! le pre Vermieux, c'est une vieille crapule! Crapule! pas tant
que a! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement embarrasss
s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer  me rendre utile
 mes anciens confrres, faut que j'en garde le moyen, faut que je me
rserve et que je prenne mes prcautions, pas vrai? Tout a, garon,
pour arriver  te dire que je ne doute pas de ta bonne foi et de la
bonne volont, mais dame! dix mille balles, a me donne  rflchir...

--Mon tablissement, pre Vermieux, vaut quatre ou cinq fois la somme et
je ne fais que traverser une crise...

--Et si ta baraque brle... Et si tes pensionnaires crvent... Et si tu
meurs? Hein! dis un peu, qu'est-ce qui me restera?

--Vous cherchez la petite bte, pre Vermieux. Je sais soigner mes
animaux; de plus, je suis assur, et si je meurs, la mnagerie ne mourra
pas avec moi!...

--Ah! elle perdra rudement de sa valeur... Des lions sans dompteur,
c'est une marchandise qui cote au lieu de rapporter. Enfin, je veux
bien, c'est entendu, il n'arrivera rien de tout cela. Vous autres et les
lutteurs, vous tes encore ceux qui rsistez le mieux... Et encore, les
lutteurs, depuis qu'on a organis des matchs dans les grands
tablissements, depuis qu'on parle de fonder des Arnes nationales...
Enfin suppose que je te prte, comment comptes-tu t'acquitter?

--C'est  vous de rgler les conditions de remboursement.

Le pre Vermieux se gratta un instant le front, puis:

--Tu vas d'abord, dit-il, me donner hypothque sur ton tablissement...
Il est bien entendu, n'est-ce pas, que c'est une premire hypothque...
il n'y en a pas d'autre avant la mienne?

--- Je ne dois pas un sou, rpliqua Chausserouge, ainsi...

--Bon, cela! Tu me payeras les intrts  raison de dix du cent l'an, en
deux fois ou en quatre fois, si cela le fait plaisir; moi a m'est gal,
pourvu que cela corresponde  une fin de trimestre... C'est l'poque o
je reviens rgulirement  Paris... Comme je casque rubis sur
l'ongle..., c'est--dire comptant, je te retiens l'escompte,
c'est--dire dix du cent sur la valeur totale... Enfin, je te laisse
trois mois de rpit... et tu me rembourseras  partir du quatrime mois,
 raison de trois cents francs tous les trente jours... a te va-t-il?
J'espre que je te traite en ami... que ce sont l, vu les risques, des
conditions raisonnables et chrtiennes... Il est bien entendu qu'on
dduira les intrts exigs pour la somme totale, au fur et  mesure du
payement des billets que tu vas me signer.

Chausserouge fit la grimace.

--Vous voulez donc m'trangler, pre Vermieux!

--Ah! a c'est trop fort, s'exclama le vieil usurier. Je fais pour toi
un sacrifice norme, je te tire d'embarras... et tu te plains... Dis
donc, tu sais, tu n'es pas oblig de traiter avec moi... Tche donc d'en
trouver un autre qui te rendra le mme service, comme a, sans
rcriminer... Mais moi je ne te paye pas en crocodiles empaills... Ce
sont des bons billets de la Banque de France que je vais t'aligner en
change de ton papier... un papier que je ne pourrais mme pas passer
dans le commerce...

--M'est avis, dit alors Louise Tabary, qui n'avait pas ouvert la bouche
depuis le commencement de l'entretien, que pour un compatriote vous
auriez pu faire une exception. Si le pre Chausserouge, votre ancien
ami, vous avait demand le mme service, vous lui auriez fait des
conditions moins dures...

--Les mmes! articula nettement Vermieux. D'ailleurs, c'est  prendre ou
 laisser. Ah! on voit bien que vous n'tes pas dans les affaires, vous
autres!... Il faut se dfendre si on ne veut pas tre mang... Moi, je
vous dis que je suis moi-mme tonn des gards que je montre 
Franois... C'est plus fort que moi... Je me sens de l'amiti pour
lui... Si vous connaissiez les conditions que je fais aux autres!

Force fut  Chausserouge de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il
dut se rsoudre  passer par les exigences de Vermieux.

--Va donc, lui dit Louise Tabary, quand le vieil usurier fut parti,
aprs lui avoir donn rendez-vous pour le lendemain, va donc, a ne sera
pas toujours le tour des mmes. Aujourd'hui, nous avons besoin de son
argent, mais nous sommes aussi malins que lui... et nous lui revaudrons
sa petite canaillerie, n'aie pas peur... Il viendra bien un jour o on
le forcera de rendre gorge, le grigou!...

--Mais, en attendant, il faudra payer! dit le dompteur pensif. Trois
cents francs par mois... dix pour cent d'intrts! Mtin, il peut tre
riche!

Louise Tabary haussa les paules:

--J'ai pass par des moments qui n'taient pas drles... je te jure, et
j'tais autrement embarrasse quand, toute gosse, il m'a fallu dbuter
avec rien... Et j'avais cependant sur le dos un homme qui m'tait plus
dispendieux qu'utile!... a ne m'a pas empch de ressortir... Ah! Et 
propos de Tabary, tu sais qu'il ne va pas du tout, le pauvre vieux!...
De temps en temps, je vais le voir  son hospice... Il est rudement
bas... Il a la langue  peu prs paralyse... C'est  peine si on
comprend ce qu'il dit... Les mdecins prtendent qu'il a... Attends que
je me rappelle... C'est a, j'y suis!... Ils disent qu'il a de
l'ataxie... La dernire fois que j'ai t le voir, sitt qu'il m'a
aperue, il s'est mis a bredouiller... il me tendait la main... Eh bien!
tu sais, a m'a fait quelque chose... J'y avais apport du chocolat, des
oranges, du tabac, un tas de friandises... J'ai bien peur qu'il ne
finisse pas l'anne... C'tait une bonne bte, tu sais, pas un mchant
homme.

Elle parlait trs tranquillement, sans motion, comme s'il se fut agi
d'un pauvre  qui elle faisait la charit.

Cette indiffrence dplut  Chausserouge.

--Tout de mme, dit-il d'un ton choqu, tu ne montres pas grande
affection pour ce pauvre diable... C'est ton mari cependant.

--Oh! il l'a t si peu! rpliqua Louise. Il m'a aide  sortir du
milieu o je suis ne, o j'aurais vcu misrablement. Mais  part a,
il a plutt t pour moi un embarras. Il n'a fait qu'une chose de bien
dans sa vie, c'est son garon. Je le soigne du mieux que je peux...
Grce  moi, il vivra tranquille... Il n'a vraiment pas le droit
d'exiger davantage.

Chausserouge ne resta  Paris que le temps ncessaire pour arrter
dfinitivement les conventions de son emprunt avec Vermieux, puis il
rejoignit la mnagerie  Cette.

Il trouva Amlie debout. La chaleur, les effluves vivifiantes de la mer
avaient rendu  sa face si ple un peu de couleur.

Elle sauta au cou de son mari, les yeux brillants de larmes:

--Comme je suis contente de te revoir!... Tu sais, quand on est malade
comme moi... on a toujours peur de ne plus jamais revoir ceux dont on se
spare, mme pour quelques heures.

--Folle, va! Te voil dj grande fille. Avec un beau temps comme celui
qu'il fait aujourd'hui, tu vas te gurir et tu nous enterreras tous!...

--Oh! non, pas a, j'aurais trop de chagrin. Et ton voyage? a s'est-il
bien pass?

Chausserouge lui raconta ses dmarches, son insuccs avec Lamberty, ses
conditions avec Vermieux, conditions lonines, mais par lesquelles il
avait bien fallu passer.

--Seulement, ajouta-t-il, avec les neuf mille francs que je rapporte,
nous allons pouvoir nous refaire.

Intentionnellement et par dlicatesse, il ne parla pas de sa matresse.

--Et Louise Tabary? demanda Amlie, en baissant les yeux. Tu l'as vue?

--Oui, rpliqua Chausserouge, enchant que la demande vint de sa femme.
Elle s'est beaucoup inquite de toi et elle m'a charg de te dire bien
des choses... Ah! elle m'a t l-bas d'une bien grande utilit. C'est
une femme de bon conseil!... Et ici, tout a-t-il bien march?

--Oui, Jean a t trs bien pour moi... Je suis revenue un peu sur son
compte; tous les jours, ds que j'ai pu me lever, il m'a men faire un
tour de plage avec Zzette. Il s'est beaucoup occup des animaux, et il
n'y a eu aucun accroc...

Il sembla qu' partir du moment o la mnagerie disposait d'un nouveau
fonds de rserve, elle entrait dans une re nouvelle de prosprit.

A Marseille, puis  Nice, o elle sjourna une grande partie de l'hiver,
les reprsentations eurent beaucoup de succs.

--Ce que c'est tout de mme, disait Jean Tabary, de ne plus tre 
court... Ds que les recettes ne sont plus indispensables absolument
pour manger, elles grossissent... On peut bien dire que l'eau va  la
rivire.

Cependant Zzette grandissait. Elle allait atteindre sa huitime anne.

Comme l'existence nomade que menaient ses parents ne permettait pas de
lui faire suivre des cours, que d'autre part, la jeune femme, dont la
sant restait chancelante, ne voulait pas se sparer de sa fille, il
fallut aviser.

Le moment tait venu o il allait falloir s'occuper de son instruction.

Amlie se fit son institutrice; elle assuma la tche de lui apprendre 
lire, mais elle se heurta  une indocilit peu commune.

Chausserouge, plein de faiblesse pour sa petite, souriait de ces
efforts infructueux.

Il se rappelait sa propre jeunesse, l'poque o il s'chappait de
l'institution o son pre l'avait plac pour venir rejoindre le Voyage.

Aussi ne trouvait-il jamais un mot de reproche pour son enfant.

--Tu la gtes trop, disait la mre, tu es cause que je n'en puis venir 
bout.

--Laisse donc! Qu'est-ce que tu veux en faire, de ta fille? Pas une
princesse, n'est-ce pas? Alors,  quoi bon la tourmenter. On verra plus
tard, quand elle sera plus grande. Pour faire une femme de dompteur...
et peut-tre une dompteuse... elle en saura toujours assez!

--Ah! non, par exemple, reprenait la mre, je ne veux pas que ma fille
entre jamais dans les cages.

--Ce n'est pas moi qui l'y forcerai, mais elle y entrera tout de mme si
c'est son ide.

Et en effet, Chausserouge voyait loin. Longtemps, il avait regrett de
n'avoir pas un garon qui pt lui succder et perptuer la dynastie des
Chausserouge dompteurs.

L'amour de son mtier le faisait penser autrement que son pre, et il ne
croyait pas qu'il ft possible de choisir une carrire plus glorieuse.

Les dispositions naturelles de Zzette, certaines particularits qui ne
lui chapprent pas, flattrent son orgueil paternel. L'enfant
manifestait une vritable passion pour les pensionnaires de son pre.

Le soir, quand l'orchestre faisait rage, que le bonisseur conviait le
public  entrer pour la dernire reprsentation, il tait impossible
d'obtenir qu'elle restt  la caravane.

Alors sa mre la prenait par la main, l'amenait dans la mnagerie et
elle ne consentait  rentrer qu'au moment o, le repas des animaux tant
termin, on teignait les derniers becs de gaz.

Elle connaissait tous les lions par leurs noms; elle les appelait en
passant devant leurs cages, et on et dit que, de leur ct, les btes
s'intressaient a la petite amie qui tendaient vers elles ses
menottes...

Ils avanaient leurs grosses ttes vers les barreaux, comme s'ils
eussent voulu venir  elle.

Parfois, dans la nuit, quand un rugissement auquel rpondaient les
grognements des ours et le rire des singes, parvenait jusqu' elle, elle
s'accoudait sur son petit lit et rveillait son pre:

--Papa!.,. Tu n'entends pas, c'est Nron qui t'appelle!...

Elle distinguait, sans se tromper jamais, la voix de toutes les btes,
rsultat auquel n'tait jamais parvenu Chausserouge lui-mme.

Dans la journe, chaque fois qu'elle pouvait chapper  la surveillance
de sa mre, son grand plaisir tait de courir  la mnagerie pour
retrouver son grand ami l'lphant Moquart.

Moquart montrait  Zzette une affection singulire; il avait pour elle
des attentions dlicates.

Ds qu'elle arrivait, il allongeait sa trompe, sur laquelle elle se
mettait  cheval, puis il la soulevait et pendant des heures, il
balanait l'enfant qui s'abandonnait, ravie, les yeux ferms, ses deux
petits bras serrant troitement la trompe. Et il fallait se fcher pour
la faire descendre de cette escarpolette d'un nouveau genre.

Ou bien elle prlevait une dme sur son dner, rservait une crote de
pain, un morceau de gteau, qu'elle cachait soigneusement.

C'tait pour la Grandeur, le petit ours des cocotiers, le clown de la
troupe,  qui elle passait du bout des doigts et morceau par morceau
mille friandises, s'amusant des mines drles de la bte.

Quelquefois, pousse par une sorte d'instinct atavique, elle restait
assise devant les cages, sans rien dire, sans un geste, les pupilles
dilates, des heures durant.

Un jour que par suite de la ngligence des garons de piste, la
mnagerie tait dserte, son pre ne l'avait-il pas surprise, debout
dans l'alle qui longe les cages, en face de Nron!

Le lion tait couch, le muffle prs des barreaux, les yeux demi-clos,
une de ses pattes normes pendant au dehors.

Zzette caressait l'animal, lui passait la main alternativement sur la
patte et sur le nez!

Chausserouge plit. De peur d'effrayer le lion, il n'osait pas crier et
Zzette, inconsciente du danger, joyeuse de pouvoir toucher la bbte,
continuait son mange, auquel Nron paraissait prendre plaisir.

Le dompteur s'approcha doucement par derrire et quand il fut  porte
de l'enfant, il la saisit et la ramena brusquement  lui.

--Petite malheureuse! fit-il, tu veux donc te faire croquer!

Nron tait rput pour son affreux caractre et,  maintes reprises, il
avait failli faire un mauvais parti aux garons de piste qui avaient eu
l'imprudence de l'approcher de trop prs.

Alors, elle, d'un ton enfantin, qui dsarma le pre:

--Mais, papa, je ne voulais pas lui faire de mal!

Chausserouge serra sa fille contre lui. Son sang parlait en elle.
Celle-l aussi serait une dompteuse.

Il lui expliqua seulement que parfois les btes taient mchantes, soit
qu'elles eussent mal dormi, soit qu'elles eussent envie de dner et
qu'il n'tait jamais prudent aux petites filles de s'approcher trop prs
d'elles...

--Plus tard! dit-il, quand tu les connatras bien, quand elles aussi te
connatront, tu pourras les caresser.

--Et tu m'emmneras avec toi... dans les cages, dis, papa? demanda
l'enfant enthousiasme.

--Oui, si tu es sage et si tu m'coutes! Seulement, auparavant, il faut
bien travailler et contenter ta mre, qui se plaint que tu n'es pas
gentille.

--a m'ennuie d'apprendre  lire.

--Quand, on veut devenir dompteur, il faut apprendre  lire comme papa!

De ce jour, Zzette, au grand tonnement d'Amlie, devint une lve
docile et attentive et elle fit les plus rapides progrs.

Chausserouge expliqua  sa femme les motifs de ce changement si brusque,
qui l'enchantait.

--Voil l'indice d'une relle vocation! Notre Zzette paiera nos dettes
et rtablira la fortune de la mnagerie!

--S'il ne lui arrive pas malheur auparavant! soupirait la mre que ces
dispositions inquitaient.

Ds lors, chaque jour,  l'heure o il arrivait pour djeuner, Zzette
courait au-devant de Chausserouge:

--Papa, j'ai bien travaill, ce matin... Ma rcompense?

Le dompteur interrogeait la mre de l'oeil:

--Je suis trs contente d'elle, rpondait Amlie, elle a t trs sage.

Alors Chausserouge embrassait sa fille, puis, aprs le repas, il la
prenait par la main et tous deux descendaient  la mnagerie.

Et c'taient de longues explications sur la nature, les moeurs, le
caractre de chaque animal, dans un langage familier, presque enfantin,
 la porte de la gamine, qui n'en perdait pas un mot.

Puis, on faisait un petit tour de balanoire sur la trompe de Moquart,
un tour de promenade autour de l'tablissement,  califourchon sur le
dos d'un poney; on allait porter  Loustic, le grand cynocphale roux,
quelques friandises  grignoter. Ds qu'elle approchait, le singe
bondissait dans sa cage, s'accrochait aux barreaux et riait  l'enfant,
en dcouvrant ses dents blanches et en faisant entendre un cri guttural
pareil  un bruit de crcelle.

Puis il tendait sa main velue que Zzette saisissait et dans laquelle
elle dposait un fruit, une amande ou une noisette.

Et l'enfant s'amusait des mines de contentement de la bte et de sa hte
 enfouir dans les poches de ses joues les bonnes choses qu'elle lui
apportait.

--Tu as tort, disait parfois Amlie, d'encourager les gots de cette
petite, elle finira par aimer mieux ses btes que nous.

Alors Chausserouge posait la question  l'enfant:

--Qui aimes-tu mieux, papa et maman ou Loustic et Moquart?

--J'aime mieux, rpondait-elle invariablement, papa et maman et Loustic
et Moquart.

On ne put jamais arriver  lui faire prciser un choix, ni  obtenir
qu'elle ne mt pas sur la mme ligne son pre et sa mre et ses deux
animaux favoris.

Et c'est ainsi qu'elle grandit, prenant de jour en jour un got plus vif
 la profession paternelle, puisant dans cette vie au grand air une
vigueur extraordinaire.

Pendant quelque temps Chausserouge put croire que la mauvaise fortune
tait dfinitivement conjure, et que la mnagerie allait finir par
retrouver sa vogue d'antan.

Les mois passaient, la tourne se poursuivait avec des alternatives de
gain ou de perte, mais le rsultat gnral demeurait satisfaisant,  ce
point que sur la proposition d'un barnum, qui fit miroiter  ses yeux
l'esprance d'une campagne fructueuse, le dompteur se dcida  pousser
jusqu'en Italie.

Aussi bien, un mieux sensible s'tait dclar chez sa femme depuis
qu'ils voyageaient dans le Midi.

Si Amlie n'tait pas revenue  la sant, du moins son tat s'tait
maintenu stationnaire et n'inspirait plus les mmes inquitudes.

Jean Tabary avait acquis dans le mtier une exprience qui le mettait
dsormais a l'abri contre les imprudences des premiers jours,
imprudences qui eussent mis l'tablissement  deux doigts de sa perte,
si Chausserouge ne se ft rsign  avoir recours  Vermieux.

Le souvenir de la dette contracte tait du reste le seul souci qui
altrt le contentement du dompteur, sans l'inquiter toutefois outre
mesure.

Il avait pu payer sans trop de gne les premiers billets venus 
chance et l'espoir de la forte somme qu'avait fait luire  ses yeux le
barnum italien augmentait encore sa confiance dans l'avenir.

Malheureusement, il ne tarda pas  s'apercevoir que ce n'tait l qu'un
temps d'arrt dans l'adversit.

Il eut un brusque et douloureux rveil.

L'impresario s'tait engag  faire face aux frais considrables que
ncessitait le transport de la mnagerie de l'autre ct de la
frontire.

Il devait subvenir aux dpenses journalires jusqu'au jour de la
premire reprsentation.

C'tait encore par ses soins qu'une immense publicit par affiches et
dans la presse devait tre faite dans toutes les villes o le dompteur
devait sjourner.

Il devait ensuite encaisser et diviser en deux parties gales le montant
des recettes.

C'tait pour Chausserouge une excellente opration; pas un sou 
dbourser et des bnfices assurs.

Aussi n'hsita-t-il pas  signer le trait que le signor
Baldini--c'tait le nom de l'impresario--avait prpar.

Du reste, cet Italien, aux manires patelines, au parler grasseyant,
flatteur et cauteleux, inspirait  tous une gale confiance, sauf
toutefois  Jean Tabary.

--As-tu bien pris tes renseignements sur ce bonhomme-l? demanda-t-il au
dompteur.

--Tu es bte! rpliqua Chausserouge. Il a dj fait affaire jadis,
m'a-t-il dit, avec mon collgue Perdel, qu'il a transport  ses frais
et par mer avec toute sa troupe, de Marseille en Espagne. Ce n'est pas
sa premire entreprise... Il a russi dj, il n'y a pas de raison pour
qu'il ne russisse pas avec moi!

--C'est gal,  ta place j'aurais demand un cautionnement... quelque
chose enfin, une garantie!

--Par exemple! c'et t lui faire injure! C'est un homme trop loyal
pour cela. Avant de toucher un sou, il n'hsite pas  avancer des sommes
considrables, puisqu'il prend la charge de tous nos frais... Tu vois
bien que nous n'avons rien  craindre.

--Je le souhaite, mais prends bien tes prcautions... Il me parait bien
poli pour tre honnte et puis, en principe, je n'aime pas les
Italboches!

--N'aie donc pas peur! Il ne se sauvera pas..., il a trop d'argent
dehors.

--Oui, mais s'il nous laisse en plan...

--Je pense que tu es fou! Nous sommes l d'ailleurs!... Et puis, c'est 
nous d'y veiller. Tu es le seul  avoir de ces ridicules prventions.
Tiens, Amlie, qui est une femme trs entendue, me disait encore
hier:--C'est un coup de fortune qui nous tombe!

--Amlie n'est qu'une femme qui ne connat pas grand'chose aux affaires.
Il ne faut jamais s'illusionner et toujours voir les choses au pire. Si
le mal que l'on redoute n'arrive pas, tant mieux, seulement il faut
s'arranger pour n'tre pas pris, le cas chant, au dpourvu.

En attendant, pour ne pas rester au-dessous de sa rputation,
Chausserouge songea  corser son spectacle.

Outre les vieux numros traditionnels dans la mnagerie, il fallait
trouver une attraction indite, un exercice nouveau capable d'exciter la
curiosit et de passionner le public.

Chausserouge savait que les Italiens, fort friands de ce genre de
spectacle, ont chez eux des dompteurs renomms. Il ne voulut pas qu'il
pt rsulter de la comparaison, une infriorit pour les dompteurs
franais.

En un mot, pour russir il convenait de mettre tous les atouts dans son
jeu, mais il avait beau chercher, il ne pouvait rien trouver qui n'et
dj t fait.

Et le temps pressait, l'poque arrivait o il allait falloir se mettre
en route.

Ce fut le signor Baldini qui eut le premier une ide qui, disait-il,
devait rvolutionner l'Italie.

--Vous avez, dit-il  Chausserouge, dans son patois moiti franais
moiti italien, une petite fille bien intelligente et dont vous pourriez
tirer un parti excellent.

--Ma fille! s'exclama Chausserouge, qui comprit et qui frmit  la
pense d'exposer Zzette  un pareil danger. Vous n'y pensez pas! Me
servir de mon enfant! a, jamais!

--Pourquoi? Elle est trs brave, elle adore les animaux et vous avez sur
eux une puissance telle que votre seule prsence suffira pour la mettre
 l'abri de tout pril. N'avez-vous pas maintes fois fait entrer avec
vous dans vos cages des trangers avides d'motions indites?...

--Oui, des trangers! mais, ma fille! je ne me sentirais plus la mme
sret!

--Au contraire, votre autorit sera dcuple... Et ds l'instant que
vous tes sr de n'avoir pas  redouter de dfaillance de la part de
votre petite fille, qui est inconsciente du danger, qu'avez-vous 
craindre?

--Sa mre n'y consentira jamais, dit Chausserouge, qui faiblissait.

Baldini haussa les paules.

--Madame Chausserouge vous connat trop pour douter de vous. Et elle ne
peut pas; par son enttement, vous forcer  refuser une occasion de
fortune. Je vous assure, c'est la fortune assure.

--Mais alors, quelle sorte d'exercice ferons-nous?

--Je pensais d'abord  la restitution d'une scne biblique: Daniel dans
la fosse aux lions, par exemple... L'enfant figurerait Daniel, jet en
pture aux animaux et dlivr par l'ange... L'ange, ce serait vous...
Avec un joli dcor, de beaux costumes, une mise en scne soigne, a
ferait beaucoup d'effet.

--Oui, mais il faudrait laisser Zzette quelques instants seule dans la
cage?

--Naturellement.

--Alors, n'y pensons plus! Ce sera dj bien beau si je consens  la
faire entrer en mme temps que moi... La laisser seule, ce serait une
tmrit... Ce serait courir au-devant d'une catastrophe...

--Alors, une ide plus moderne. Vous pntrez comme d'habitude dans la
cage centrale, o sont rassembls vos animaux, et vous tes accompagn
de la petite Zzette, costume en clown. Vous accomplissez vos exercices
ordinaires que rpte comiquement votre petite fille, dans la mesure qui
vous paratra possible...

--J'aime dj mieux cette combinaison...

--Alors, c'est entendu?... Je vais m'occuper de la confection des
affiches.

--Attendez!... Pas avant que je n'aie consult ma femme...

Chausserouge se heurta, comme il s'y attendait,  la rsistance
d'Amlie.

Comme si elle n'avait pas assez des transes continuelles dans lesquelles
elle vivait tous les jours, chaque fois que son mari entrait dans les
cages!

Ah! oui, bien sr, elle se refusait  ce qu'on tentt une exprience si
prilleuse, qui mettrait en danger la vie de sa fille.

Si, plus tard, il devenait impossible d'empcher Zzette de suivre sa
vocation, elle se rsignerait, mais, au moins,  ce moment-l, sa fille
ne serait plus une enfant; elle comprendrait le danger auquel sa
profession l'exposerait chaque jour, et elle serait de taille  tenir
tte  ses terribles lves.

Mais pour le prsent, elle, la mre, s'opposait  ce qu'il fut donn
suite  un projet qui constituait  la fois une imprudence et une
mauvaise action.

Le dompteur, que les raisons de Baldini avaient pourtant  moiti
vaincu, fut branl de nouveau.

Toutefois, avant de s'arrter  un parti dfinitif, il jugea utile,
selon son habitude et comme il le faisait chaque fois qu'il s'agissait
de prendre une dcision importante, de consulter Jean Tabary.

Peut-tre mme au fond, son dilettantisme et son amour de l'imprvu, son
dsir de faire parler de lui le poussaient-ils tout bas  accepter?

En somme, n'avait-il pas jadis triomph d'une difficult bien plus
grande, lorsqu'en Belgique, il avait, sans qu'il fut jamais survenu
aucun accident, laiss excuter dans la cage centrale des expriences
d'hypnotisme?

Il se souvenait de l'effet immense produit, de l'enthousiasme qu'avaient
excit ses lions, rugissant et bondissant sous la cravache, par-dessus
la barrire que formait une femme raidie par la catalepsie, tendue en
travers sur deux chaises.

Il trouva, ainsi que Baldini, un appui solide chez Jean Tabary.

--Mais c'est une ide de gnie, s'cria le jeune homme, et pour la
premire fois je suis de l'avis de ton Italien. Mais, mon vieux, avec
cela, nous allons dgter les dompteurs passs, prsents et futurs!

--Il y a eu dj, objecta Chausserouge, le mouton que Perdel
introduisait avec lui dans sa cage centrale et qu'il parvenait  faire
respecter par ses animaux.

--Eh bien! c'est  cela que Perdel doit sa renomme! Que sera-ce quand
on saura que Chausserouge a remplac le mouton par son propre enfant!

--Oui, mais songes-tu quel sang-froid il me faudra, quelle motion je
ressentirai...

--Parbleu! si j'y songe, et c'est justement cela qui doublera ton
nergie et assurera le succs.

--C'est ce que Baldini me disait.

--Il a raison! Tu as tent tout ce que tes collgues ont tent... Tu les
a surpasss par l'audace que tu as dploye et c'est ainsi que tu es
parvenu  te faire un nom... Il s'agit aujourd'hui d'arriver  faire ce
qu'aucun d'eux n'a jamais essay et n'essaiera jamais... Je vais faire
comprendre  ta femme que c'est  la fois ta gloire et ta fortune qui
est en jeu... Songe donc, mon cher ami, tu auras ralis l'impossible!

--Jean, ne me dis pas cela! Tu ne sais pas quel combat se livre en
moi... Je ne crains rien pour moi... Mais songe donc, s'il allait
arriver un accident, quel remords!

--Je ne dis pas, s'il s'agissait de travailler avec la premire enfant
venue! Mais il s'agit de Zzette... une gamine qui fait mon
admiration... une gamine qui tient de toi... et qui, avec ses neuf ans,
est aussi brave que pre et mre. Elle a du sang de dompteur dans les
veines... Te souviens-tu quand tu l'a surprise en train de caresser
Nron? Et puis, on lui trouvera un petit numro bien tranquille et bien
drle. Elle va tre aux anges, ta mme! D'ailleurs toutes les btes la
connaissent... elle s'est leve au milieu d'elles... Il n'y en a pas
une qui voudrait lui faire du mal? conclut en riant Jean Tabary.

--Les btes, dit Chausserouge, n'ont ni reconnaissance, ni tendresse
aveugle... Elles ont leur nature, qui prend trop souvent le dessus et
quand on s'y attend le moins. Il ne faut pas te le dissimuler, si je
n'avais ni l'habitude, ni surtout une bonne ficelle entre les doigts, il
y a probablement longtemps que j'aurais t boulott. Et pourtant, il
n'y a pas de dompteur qui soit plus familier que moi avec ses animaux.
Le malheur vient quand on n'y pense pas... Vois mon pre, qui, pendant
trente ans de sa vie, n'a jamais eu une gratignure... Il a suffi pour
l'enlever d'une circonstance bte.

--Enfin, qui ne risque rien n'a rien! Veux-tu que je t'indique un moyen
de triompher srement, des rsistances de ta femme... Demande  Zzette,
si elle a envie de t'accompagner dans les cages?

--Oh! je suis sr de la rponse, dit Chausserouge en souriant.

--Essayons toujours, a ne cote rien!

Le Dompteur fit venir sa petite fille.

Zzette, dj grandette pour son ge, accourut joyeuse  l'appel de son
pre.

--coute, mignonne, lui dit Franois, trs tendre, tu sais que je t'ai
promis de te faire un grand, grand plaisir, si tu tais sage... et si tu
travaillais bien... Eh bien! je suis content de toi. Veux-tu entrer avec
moi dans les cages... Je te ferai faire un beau costume et tu feras
travailler les animaux, en mme temps que moi!

La petite fille regarda fixement son pre, les yeux brillants de
plaisir.

Un instant elle resta sans parole, comme si elle ne croyait pas qu'un
tel bonheur pt sitt lui tre rserv.

--C'est vrai, dis, petit pre, demanda-t-elle enfin la voix tremblante
d'motion, tu voudrais bien?... C'est pour de bon?...

--Je te le demande... Mais aussi, je veux tre sr que tu n'auras pas
peur.

--Moi, peur? De quoi? Je n'aurai pas plus peur que toi! Les btes, elles
ne sont pas mchantes... elles me connaissent! Dis! alors c'est vrai que
tu veux bien que j'entre avec toi, partout...

--Pas partout, mais dans la grande cage avec les lions...

--Et puis, la Grandeur... et puis Loustic? Hein! a va? Si tu veux, a
sera moi qui ferai danser la Grandeur!

Et la petite fille, sans attendre la rponse, s'chappa des bras de son
pre et courut au fond de la mnagerie.

--La Grandeur! cria-t-elle, c'est avec moi que tu vas travailler,
maintenant! Tu verras, mon petit, si tu n'obis pas!

--Qu'est-ce que je te disais? dit Chausserouge  Jean.

--coute, petit pre! dit l'enfant en revenant vers Franois, si tu veux
tre sur que je n'aurai pas peur, essaye-moi tout de suite! Tiens!
veux-tu que j'entre tout de suite avec la Grandeur?

--Ah! une ide! dis Jean, fais ce que demande ta fille. Si a va bien,
j'appelle ta femme. Quand elle verra comment manoeuvre Zzette, elle
finira par consentir. Et avec l'ours...

--Oh! celui-l, j'en rponds! interrompit Chausserouge. Je me
promnerais dans la rue avec lui sans rien craindre.

Sance tenante, le dompteur se fit ouvrir la cage de la Grandeur. Il
entra le premier et introduisit l'enfant derrire lui.

A la vue de Zzette, l'ours se dressa sur ses pattes de derrire et
marcha au-devant d'elle.

Le pre, son fouet  la main, se tenait prt  intervenir.

--Passe-moi la ficelle, dit la gamine, et laisse-moi faire. Ah!
donne-moi du sucre!

Alors, l'enfant, avec un srieux et une crnerie admirables, rpta pour
son compte tous les exercices qu'elle avait vu mille fois excuter par
son pre.

Quand elle fut  deux pas de l'animal, droite et la tte haute, elle lui
donna sur les pattes un lger coup du manche de son fouet, puis, levant
de la main gauche un morceau de sucre:

--- Voici pour vous, monsieur la Grandeur, mais il faut le gagner!
Dansez!

Mais au lieu d'obir, l'animal fit entendre un sourd grondement,
avanant le museau vers la friandise promise...

--Voulez-vous danser tout de suite! rpta l'enfant en tapant du pied.

Et se souvenant du procd de son pre pour le contraindre 
travailler, elle lui cingla de sa lanire les jambes de derrire,
jusqu' ce que, vaincu par la douleur, il se rsignt  sauter d'un pied
sur l'autre avec le balancement particulier aux animaux de son espce et
qu'il accompagnait d'une srie de grognements plaintifs.

--Allez! Allez... toujours! criait Zzette, tu vois, papa, il ne manque
plus que la musique!

--Courez chercher madame Chausserouge! dit Jean tout bas  un des
garons de piste, qui, debout devant la cage, s'merveillaient de
l'audace et de l'adresse de l'enfant.

Amlie arriva rapidement, sans se douter de rien. Elle resta stupfaite.

Au moment o elle apparaissait devant les barreaux, Zzette avait
interrompu l'exercice et elle tendait du bout des dents  la Grandeur un
morceau de sucre que l'animal vint docilement et toujours chantant
cueillir entre ses lvres.

--Et ce n'est pas plus difficile que cela! fit Zzette en battant des
mains, tandis que l'ours retombait sur ses quatre pattes. Tu vois,
maman, avec la Grandeur, nous sommes une paire d'amis!... Maintenant 
un autre!

--Ah! non, a suffit! dit Chausserouge tout  fait rassur maintenant.

Il saisit l'enfant, l'enleva dans ses bras et l'embrassa sur les deux
joues.

--Maintenant sortons! fit-il, en voil assez pour aujourd'hui.

--Dj! dit Zzette d'un ton chagrin, dj! Je m'amuse tant! Je n'ai
donc pas t assez sage?

Et avant que son pre ait pu s'y opposer, elle ressaisit son fouet,
courut vers l'ours qui, dans un coin de la cage, se lchait les babines.

--Couchez-vous! allons, couchez-vous, monsieur la Grandeur!

Elle l'empoigna par une oreille, le bouscula jusqu' ce qu'il se ft
tendu  terre.

Alors, elle s'assit tranquillement entre ses pattes, la tte appuye sur
le ventre de la bte, tandis que de la main droite, elle lissait le
plastron jaune et soyeux qui est la caractristique de l'ours des
cocotiers, puis, aprs une demi-minute de repos, elle se souleva sur un
coude, baisa brusquement la Grandeur sur le museau et se releva
prestement.

--Es-tu content, papa, et as-tu encore peur pour ta fille?

--Je n'aurai plus jamais peur! dit Chausserouge, les larmes aux yeux.

Il se fit ouvrir la porte et sortit avec sa fille.

Amlie, encore toute tremblante, embrassa longuement l'enfant, sans
pouvoir articuler un mot.

--Oh! maman! maman! Comme je serai sage! Si tu savais comme c'est
amusant! On recommencera, dis papa, et tu me feras entrer dans toutes...
toutes les cages?

--Eh bien! madame Amlie! craindrez-vous encore? demanda Jean Tabary,
triomphant.

La jeune femme ne rpondit pas. Elle leva les yeux de l'air de quelqu'un
qui se soumet, quoique bien  contre-coeur.

--Le sort en est jet! fit-elle, puisqu'il doit en tre ainsi, advienne
que pourra!

A partir de ce jour-l, Chausserouge commena officiellement l'ducation
de sa fille.

Toutes les aprs-midi, il descendait avec elle dans la mnagerie et
successivement il la fit entrer avec lui dans les cages des diffrents
animaux.

Non seulement Zzette montrait un courage extraordinaire, mais encore
elle prenait un plaisir extrme  ces tentatives.

Elle attendait chaque jour avec impatience l'heure de les renouveler et
elle enchantait son pre par son entrain et sa bonne volont.

Baldini assista  plusieurs sances et, comme tout le monde, il fut
frapp de l'aplomb et de l'nergie que dployait la petite fille.

--Mon cher, dit-il  Chausserouge, souvenez-vous de ce que je vous dis,
vous aurez un grand succs!

Quand on apporta pour la premire fois  Zzette le costume paillet
d'argent qu'elle devait revtir, son enthousiasme ne connut plus de
bornes.

Elle et voulu dbuter le lendemain.

On et quelque peine  calmer son ardeur. On y parvint en lui assurant
que l'heure approchait o bientt elle pourrait paratre devant le
public. En effet, Baldini, qui tait parti en fourrier, ayant
tlgraphi de Turin pour annoncer que tout tait prt, que l'arrive de
la mnagerie tait annonce et prpare, Chausserouge donna l'ordre du
dpart.

Amlie n'avait pu prendre son parti de cette double dcision: elle ne se
rsignait que bien  contre-coeur  quitter la France et  voir son
enfant aborder si brusquement une carrire si aventureuse. Elle avait
rv pour elle une autre existence.

Mais puisque le bonheur de Zzette d'une part, le succs de
l'tablissement de l'autre semblaient attachs  la tentative nouvelle,
elle fit taire ses regrets comme ses craintes et elle suivit son mari,
sans hasarder mme une observation.

Baldini avait bien fait les choses. Depuis huit jours, tous les journaux
taient pleins du rcit des actes de bravoure de Chausserouge.

La curiosit tait vivement excite et on annonait l'arrive dans la
ville de plusieurs dompteurs italiens, dsireux de voir de prs leur
illustre collgue franais.

Le soir du jour o la mnagerie fit son entre  Turin, au milieu d'une
affluence considrable accourue de tous les points de la cit, et
procda  son installation, le dompteur fit, avec sa fille, une
promenade dans la ville.

Sur tous les murs taient placardes des affiches multicolores en
franais et en italien, avec le nom de Chausserouge en lettres d'un
demi-pied.

--Vois-tu, dit Franois  sa fille, combien il est utile de savoir lire.

Et, s'arrtant devant une affiche:

--Tiens, comment y a-t-il, l?

Et Zzette, merveille, pela lentement:

                     CE SOIR ET LES JOURS SUIVANTS
                            8 h. 1/2 du soir
             AVEC LA PERMISSION DES AUTORITS DE LA VILLE.
                         GRANDE REPRSENTATION
                          du clbre dompteur
                        =FRANOIS CHAUSSEROUGE=
                         POUR LA PREMIRE FOIS
                  =LA FILLE DU DOMPTEUR, MADEMOISELLE=
                               =ZZETTE=
                             ge de 9 ans
                     =ENTRERA DANS LA CAGE AVEC SON PRE=

Suivait l'ordre des exercices et la nomenclature de tous les
pensionnaires de la mnagerie.

En voyant son nom imprim en gros caractres, au-dessous de celui de son
pre, Zzette sauta de joie.

--Tu verras, papa, tu seras content de moi, je te promets!

Et de retour  la mnagerie:

--Maman, cria-t-elle, je suis sur l'affiche! Si tu voyais... grand comme
a!

Le soir, elle ne mangea pas. Aussitt aprs dner, deux heures avant la
reprsentation, il fallut lui laisser endosser son costume, tant elle
avait hte de s'en revtir.

Avec une tristesse mle de fiert, Amlie remplit les fonctions
d'habilleuse.

Zzette tait charmante dans son maillot bleu et collant, sa veste trs
courte soutache d'argent qui laissait passer les paillettes de sa
ragrafe, et sa perruque  toupet de clown.

Son apparition en parade, au milieu du fracas de l'orchestre,  ct de
son pre, cambr dans son dolman  brandebourgs, causa une motion.

Elle se promenait, trs crne, devant le contrle, une minuscule
cravache  pommeau d'or passe sous le bras droit.

Parfois elle s'arrtait, faisait quelques agaceries  Loustic, perch au
haut d'un piquet, passait sa main sur le bec du cormoran Gustave et
mlait sa voix grle  celle du bonisseur, chaque fois que les cuivres
se taisaient.

--Entrez! messieurs! mesdames! La reprsentation va commencer! Entrez!

La salle tait comble quand son tour arriva de paratre dans les cages.
Dj son pre, dans les prilleux exercices par lesquels il avait
dbut, avait obtenu un grand succs, mais l'on peut dire que toute la
curiosit s'tait porte sur elle.

Qu'allait pouvoir faire en face de ces fauves terribles, qu'un homme
comme Chausserouge avait peine  mater, une enfant de neuf ans?

L'oeil brillant de plaisir, elle attendit derrire la cage que le
bonisseur aid du garon de piste eut termin la slection des animaux.

Amlie tait l; elle prit sa fille dans ses bras et la serra contre
elle avec tendresse.

--Il ne faut pas trembler, maman, il n'y a pas de quoi, regarde!... Moi,
je n'ai pas peur?

--Vrai! demanda Chausserouge, plus mu qu'il ne voulait le paratre, tu
n'as pas peur?

--Ah! tu vas bien voir, par exemple! dit la petite fille en levant la
tte d'un air de dfi.

--Aprs la rptition d'hier, fit Baldini, vous pouvez tre tranquille,
Chausserouge, et vous allez entendre les applaudissements.

--Franois!... La gosse!... demanda Jean Tabary, qui apparut derrire la
cage. tes-vous prts? Peut-on annoncer?

--Allez-y! cria la triomphante Zzette.

Alors, d'une voix de stentor qui retentit d'un bout  l'autre de la
mnagerie, Jean clama:

--Le dompteur Chausserouge et sa fille Zzette dans les cages!

Franois frappa trois coups du pommeau de sa cravache  la porte
intrieure, qui s'ouvrit, et il entra, souriant et le front haut,
donnant la main  sa fille.

Une salve d'applaudissements les accueillit. Tous deux salurent et
firent deux pas en arrire, tandis que Jean Tabary tirait un portant et
livrait passage aux deux lionnes Rachel et Sada.

--La barrire! commanda Chausserouge.

Puis, quand il eut fait en personne excuter  ses btes les exercices
ordinaires et comme il feignait de donner l'ordre de les faire sortir:

--Monsieur Chausserouge! dit Zzette, je ne trouve pas que ce soit bien
fort, votre entre de cage! J'en ferais bien autant!

--Vous, mademoiselle!

--Parfaitement, monsieur Chausserouge!

--Est-ce que par hasard, vous prtendriez faire mieux que moi?

--Certainement! si vous voulez bien le permettre!

--Si je permets?... Eh bien! je serais curieux de voir...

Zzette prit une pose, comme jadis le lgendaire Chadwick au Cirque
d'Hiver quand il s'adressait  M. Loyal, et interpellant Jean Tabary:

--Dites-moi, monsieur le bonisseur! Vous n'auriez pas dans votre
mnagerie une bte, un ours, ce que vous voudrez...  me confier pour
quelques instants?

--Un ours, si! J'aurais la Grandeur... Mais vous allez le faire croquer
par les deux lionnes, mademoiselle!

--Nous verrons bien!... Envoyez toujours!

--Faut-il, monsieur Chausserouge?

--Allez! allez! Rira bien qui rira le dernier!

Et Jean Tabary introduisit la Grandeur.

A peine entr et sur un signe de Zzette, l'ours se dressait sur ses
pattes de derrire et avanait, marchant presque  reculons l'oeil fix
sur les deux lionnes, qui, tapies dans un angle de la cage, les oreilles
basses et l'oeil sanglant, dcouvraient en grondant leurs terribles
mchoires.

--Est-ce que vous auriez peur, monsieur la Grandeur? demanda Zzette.
Voyons! allez dire bonjour  ces deux aimables personnes, qui vous
sourient si agrablement.

Mais comme la Grandeur secouait la tte en ronchonnant, peu soucieux
d'aller donner le baiser de paix aux deux fauves:

--Ah! c'est cela, monsieur la Grandeur! je ne me trompais pas. Vous avez
peur! Eh bien, il faut au moins que vous vous rendiez utile  quelque
chose. Puisque vous ne voulez pas aller au devant de Rachel et de Sada,
ce seront elles qui feront les premiers pas... Regardez bien, monsieur
Chausserouge! La barrire vivante!

Par la porte de sortie, on passait deux tabourets que l'enfant disposait
tout prs des barreaux.

Elle faisait alors monter la Grandeur sur ces pidestaux improviss, de
faon qu'il post galement sur les deux siges.

Elle retirait ensuite doucement le second tabouret jusqu'au milieu de la
cage de faon  ce que l'ours, dont la tte restait face au public,
formt une sorte de barrire vivante, puis elle marchait sur les deux
lionnes, la cravache haute:

--Sautez, mes belles!

Et les deux fauves, rugissant, rptaient par dessus le dos de la
Grandeur l'exercice que leur avait fait excuter l'instant d'avant
Franois Chausserouge.

--Je suis oblig de me rendre, proclamait alors le dompteur, ds que les
applaudissements qui saluaient Zzette avaient cess, vous tes plus
forte que moi, mademoiselle!

--Quand je vous le disais; mais ce n'est pas tout?

Sur un signe, Jean Tabary tirait un portant et rintgrait les deux
lionnes.

L'enfant faisait alors descendre la Grandeur, visiblement soulag,
couchait en travers les deux siges, passait un mors en bois dans la
gueule de l'animal, lui sautait sur le dos et,  cheval sur cette
monture d'un nouveau genre, elle trottait autour de la cage, aussi vite
que le lui permettait les jambes courtes de la bte pesante qu'elle
actionnait de sa houssine.

Elle la faisait sauter par dessus les tabourets, puis l'arrtait court
et saluait en envoyant des baisers  l'assistance.

L'aisance avec laquelle Zzette manoeuvrait son ours enleva le public,
qui ne lui mnagea pas les acclamations, et elle termina la
reprsentation en dansant une bourre d'Auvergne en face de la Grandeur,
heureux de sentir enfin la fin de ses preuves et l'heure de la
rcompense, le morceau de sucre traditionnel, qu'il devait cueillir sur
les lvres de sa petite matresse.

L'effet fut tel que l'avait prvenu Baldini, c'est--dire immense. Le
bruit se rpandit rapidement du dbut triomphal du petit prodige.

Il fut de mode d'aller l'applaudir et, pendant trente jours,
l'impresario encaissa des recettes que la mnagerie n'avait jamais
connues, mme au temps de sa plus grande vogue.

--Eh bien! dit Chausserouge  Jean Tabary, ai-je eu raison de passer
outre, de ne pas t'couter?... Je sentais bien que le succs tait au
bout de notre entreprise! Ah! Baldini est un malin...

--Trop malin peut-tre! dit Tabary, toujours sceptique. T'a-t-il rendu
des comptes?

--Non! il faut bien d'abord qu'il se rembourse de la part qu'il a
avance pour moi, puisqu'il a fait face, jusqu' ce jour,  tous les
frais... Aprs, nous compterons!...

--Alors, compte donc le plus tt possible!

Mais quand Chausserouge, que la dfiance du jeune homme avait rendu
souponneux  son tour, voulut parler intrts  Baldini:

--Mon cher, rpliqua l'Italien, une affaire comme celle-l ne se rgle
pas du jour au lendemain. J'ai toute une comptabilit  mettre en
ordre... Laissez-moi donc faire! Aussi bien, vous n'avez pas eu  vous
plaindre de moi jusqu' ce jour... Il faut que j'tablisse une balance
exacte des frais considrables dont j'ai d faire l'avance... que je
prpare en outre notre prochaine campagne, car voici le moment arriv o
il nous faudra quitter Turin... Je suis d'avis qu'il ne convient pas de
s'arrter en si beau chemin... A Milan, nous avons encore des recettes
pareilles  raliser... Nos bnfices actuels vont nous permettre de
jouer sur le velours sans rien risquer... Quand j'aurai fait dans la
capitale de la Lombardie une publicit semblable, que nos premires
reprsentations nous auront fait rentrer ces nouveaux dbours, il sera
temps de compter et, ce jour-l, vous ne vous plaindrez pas, je vous
jure, de m'avoir laiss la disposition des fonds qui, ds  prsent,
vous reviennent.

Il parla longtemps pour esquiver un rglement de comptes, et si bien que
Chausserouge se laissa convaincre...

Il fut d'ailleurs d'autant plus facile  persuader que son succs
l'avait gris. Il y avait si longtemps qu'il tait dshabitu des
comptes rendus flatteurs et des acclamations d'un public enthousiaste.

Quant  Zzette, chaque nouvelle reprsentation augmentait son
assurance. Maintenant son pre voyait sans inquitude approcher l'heure
de son entre en cage, les animaux s'taient accoutums  elle et, pour
un peu, il l'et  prsent laisse seule excuter ses exercices.

Pour renouveler la curiosit, Jean avait imagin un nouveau numro: la
prsentation en libert de Loustic, costum en gymnaste,  qui l'enfant
faisait faire des rtablissements au trapze et des sauts prilleux.

Moquart tait galement mis  contribution. Sous la direction et au
commandement de Zzette, l'intelligente bte, qu'on avait affuble d'une
couverture rouge brode d'or, d'une gigantesque paire de lunettes, d'une
collerette tuyaute et d'un chapeau pointu de clown, jouait de la grosse
caisse, de l'orgue de Barbarie, comptait jusqu' dix, dsignait la
personne la plus ivrogne de la socit,--il s'arrtait toujours devant
Jean Tabary,--la plus amoureuse et la plus jolie de l'assistance.

Le tout scand d'un accompagnement de cymbales que manoeuvrait Loustic
avec une virtuosit et une dextrit sans pareilles.

On inaugura galement, pour la plus grande joie de Zzette, les grandes
promenades dans la ville, en costumes, et c'tait toujours Zzette qui
clturait la marche, monte tantt sur Moquart, tantt sur l'Etourdi, le
poney de Chausserouge.

La petite prenait au srieux son rle d'toile et c'tait avec le plus
grand calme et la plus srieuse conviction qu'elle recueillait sur son
passage les tmoignages de sympathie de ses admirateurs.

Seule, Amlie conservait toujours une angoisse dont elle n'tait pas
matresse, chaque fois qu'elle assistait une reprsentation et qu'elle
voyait sa fille aux prises avec les lionnes.

La prsence de Chausserouge, attentif au moindre mouvement de l'enfant
et prt, en cas de danger,  intervenir vigoureusement, ne suffisait pas
pour la rassurer.

L'nergie de Zzette, qui puisait dans l'habitude une nouvelle
hardiesse, loin de la tranquilliser ne faisait qu'augmenter son effroi.

Qui sait si un jour un animal mal dispos n'accueillerait pas mal un
coup de houssine, appliqu imprudemment, et alors si le pre allait ne
pas arriver  temps!

Et elle voyait son enfant, tendue, rlant sur le plancher de la cage,
ses membres grles broys par les mchoires puissantes des fauves!

Zzette, de plus en plus insouciante, s'amusait des terreurs que sa mre
manifestait, bien  tort, selon elle.

--Mais puisque je te dis, maman, qu'il n'y a pas de danger!... Je le
sais bien, moi!

--Ma chrie, je t'en prie, sois bien prudente..., prends bien garde!

Et il fallait que Chausserouge intervint d'un ton bourru:

--Ma parole, si la petite n'tait si sre d'elle, si elle n'tait pas si
crne, il y en aurait assez pour lui ficher le trac!... Laisse-la donc
faire... elle n'est pas en peine. Tu vas voir,  Milan, a va bien tre
autre chose. Nous sommes en train d'imaginer une nouvelle attraction,
Tabary et moi!

Aprs un mois de sjour, Chausserouge donna sa reprsentation d'adieux
et, sur l'avis que Baldini lui envoya, l'informant que la publicit
tait faite, il partit pour la Lombardie.

Une dception terrible l'attendait. Au lieu de rencontrer, comme il s'y
attendait, son impresario  la porte de la ville, il tomba dans une cit
o, non seulement sa venue n'tait point prpare, mais o son nom tait
mme inconnu.

Pas une affiche sur les murailles; nulle curiosit de la part des
habitants. De l'tonnement seulement  la vue de ce matriel imposant,
dbarquant on ne savait d'o, arrivant  l'improviste.

A l'Htel de Ville, nul ne put renseigner Chausserouge. Baldini y tait
inconnu et personne n'tait venu demander une permission de sjour, ni
un emplacement pour la mnagerie.

On parut mme assez mal dispos pour ces trangers,  la dconvenue
desquels on n'ajoutait aucune crance.

Toutefois, on consentit, bien que d'assez mauvaise grce,  les laisser
stationner sur un des cours loigns de la ville.

Chausserouge revint dsespr, la rage au coeur. Jean Tabary avait eu
raison de se mfier. Ses prvisions ne l'avaient pas tromp!

Il avait flair dans Baldini un aventurier, un filou adroit, prparant
de longue main ses escroqueries, sachant amadouer ses dupes.

Pourquoi n'avait-il pas pris, lui, Chausserouge, ses prcautions, comme,
si souvent, Jean l'avait invit  le faire? Par quel aveuglement
avait-il donc t frapp pour ne rien voir, pour n'avoir pas eu une
minute de doute?

Ainsi, il tait maintenant en pays tranger, rduit  ses propres
ressources, ayant perdu le bnfice d'un mois de triomphe, o il avait
ralis les plus grosses recettes de sa vie!

Si maintenant ce succs allait l'abandonner, il allait se trouver dans
l'obligation de dpenser tout ce qui lui restait, ou  peu prs, de la
somme prte par Vermieux, et uniquement pour se rapatrier!

--Tu vois, dit Tabary avec un sourire forc, tu vois si je m'tais
tromp! Ton Baldini!... Eh bien, nous voil propres maintenant!

--Si je le tenais, hurla Chausserouge, je le fouterais  bouffer  mes
btes!

--Sais-tu ce que a fait, continua Tabary, c'est vingt-cinq mille francs
tout net qu'il nous emporte!... tout simplement... Il parat que a
t'amuse de travailler pour les autres.

--Tiens! tais-toi! tais-toi! dit le dompteur en cassant en deux, d'un
mouvement nerveux, la canne qu'il tenait  la main. Mais maintenant,
qu'allons-nous faire?... Puisque tu es si fort, donne-moi un conseil...,
je le suivrai aujourd'hui...

--C'est un peu tard... Mais, enfin, mieux vaut tard que jamais...
Puisque nous sommes ici, m'est avis qu'il faut en profiter. Ce n'est pas
le moment de s'endormir... Tu vas d'abord aller dposer la plainte chez
le procureur du roi, crire  celui de Turin. Moi, pendant ce temps-l,
je vais rparer le temps perdu, installer la mnagerie et commencer le
potin dans les journaux... Cette fois-ci, il n'y aura pas de Baldini et
la galette sera bien  nous...

Sance tenante, et pendant que Chausserouge courait au tribunal, Tabary
se mit  l'oeuvre, mais il se heurta  des difficults qu'il ne
souponnait mme pas.

Son ignorance de la langue italienne lui rendait extrmement difficiles
les relations avec les gens qu'il tait oblig de voir, avec lesquels il
lui fallait traiter.

Autant la population, la presse, la municipalit, bien prpares,
chauffes  blanc par un compatriote, s'taient montres sympathiques 
Turin, autant elles manifestaient de mfiance et de mauvaise volont 
Milan.

On et dit que brusquement le charme s'tait rompu.

Toutefois, il parvint tant bien que mal  organiser une srie de
reprsentations, mais le dompteur ne trouva plus ce public chaud devant
lequel il avait fait dbuter sa petite fille.

Il fut, au contraire, accueilli avec une sorte de prvention.

Des applaudissements maigres rcompensrent mal ses efforts, et les
exercices de Zzette, accomplis pourtant par la petite fille avec la
mme maestria, excitrent plus de piti que d'enthousiasme.

On s'indigna contre la barbarie de ce pre, qui contraignait une enfant
si jeune  ceindre la ragrafe traditionnelle et  affronter sans
dfense des animaux aussi redoutables.

Des journaux se firent les interprtes de la pense publique en
s'levant contre ce spectacle, qu'ils qualifiaient d'exhibition malsaine
et attentatoire  la morale.

Ils firent appel  la conscience des magistrats de la ville, les
invitant  ne pas tolrer plus longtemps que des saltimbanques trangers
donnassent l'exemple d'un semblable scandale...

A la suite de cette campagne, dont se ressentirent les recettes, un
commissaire dlgu par le Parquet vint faire une descente dans la
mnagerie, accompagn d'un mdecin.

Aprs s'tre fait reprsenter les papiers du dompteur et s'tre assur
que l'installation de la mnagerie tait telle qu'il ne pouvait, en cas
d'alerte ou de ngligence, en rsulter aucun danger pour les
spectateurs, il interrogea longuement Zzette.

Il avait pleins pouvoirs, au cas o la moindre infraction aux rglements
de police en vigueur dans le pays serait constate, pour interdire
impitoyablement toute reprsentation, mais il dut s'en retourner comme
il tait venu.

Outre qu'il ne put relever aucune contravention, les rponses de la
petite fille le convainquirent que non seulement il n'tait exerc  son
gard aucun svices, mais qu'au contraire l'empchement qui pouvait lui
tre notifi de paratre dans les cages serait pour elle la plus dure
des privations.

--Mais, monsieur, moi... j'aime mes btes... et mes btes m'adorent...
Papa me permet de les faire travailler sous ses yeux, parce que j'ai t
trs sage... et que je l'ai mrit par mon application...
Demandez-lui!... Oh! non; dites, n'est-ce pas, vous ne voulez pas
m'empcher de continuer...

Et comme le fonctionnaire, trs tonn, ne rpondait pas, elle fondit en
larmes.

--Mais qu'est-ce que a peut vous faire? Ce n'est pas vous qui entrez
dans les cages!

Puis, se rfugiant dans les bras de son pre, qui avait assist  cet
interrogatoire:

--Mais, explique donc, papa... qu'il n'y a pas de danger!

L'autorisation fut maintenue, mais il demeura vident qu'on n'attendait
qu'une occasion propice pour la retirer. Une circonstance sans
importance, mais qui et pu avoir des consquences graves, ne tarda pas
 la fournir.

Un soir,--c'tait  la cinquime soire--Zzette tait en train de faire
manoeuvrer les lionnes.

L'une d'elles, Sada, montrait une indocilit qui ne lui tait pas
habituelle. Tapie dans un angle de la cage, elle refusait d'obir.

Zzette voulait approcher, mais son pre l'arrta.

--Je veux qu'elle saute! criait la petite, en tapant du pied. Donne ton
fouet, papa!

Le pre se fit immdiatement passer une petite fourche pour se tenir
prt  parer  tout accident, et il marcha  ct de l'enfant, qui
s'avanait, le fouet lev, vers la bte.

A ce moment, Sada, entrane par l'exemple de sa compagne qui
obissait, bondit  son tour, mais, dans son lan, elle renversa la
petite fille, qui avait fait imprudemment un pas en avant au moment mme
o la bte s'enlevait.

Rapidement, Chausserouge fit volte-face, la fourche en arrt, pour tenir
en respect la lionne et l'empcher de revenir  la charge.

Dj Zzette s'tait releve, mais dans sa chute, son front avait
rencontr l'angle d'un des tabourets sur lesquels tait juch La
Grandeur et un mince filet de sang coulait le long de ses narines.

--La porte! cria le dompteur, incertain si son enfant n'avait pas reu
une blessure plus grave, un coup de griffe peut-tre...

Jean Tabary tira le portant, les deux lionnes bondirent hors de la cage
centrale et le dompteur ayant salu, ainsi que Zzette reste souriante,
malgr la douleur, sortit, entranant sa fille.

--- Tu es blesse? O te sens-tu mal? demanda-t-il d'une voix altre.

Maintenant que le danger tait pass, il tremblait de tous ses membres.

--Moi! je n'ai rien... je me suis cogn le front simplement! fit
stoquement la gamine, c'est ma faute... je n'avais qu' faire
attention.

Puis, remarquant que par hasard sa mre tait absente:

--Heureusement que maman n'est pas l! Elle m'aurait crue morte.

Un docteur qui se trouvait dans l'assistance vint offrir ses services.
Il bassina avec de l'eau froide le front de l'enfant, y appliqua une
compresse.

--a ne sera rien, dit-il, une contusion... Plus peur que de mal,
heureusement...

--Mais, monsieur! riposta Zzette, je n'ai pas mme eu peur!

Cependant la foule, inattentive dsormais aux nouveaux exercices,
restait dans la mnagerie, toujours sous le coup de l'motion que ce
commencement de drame avait fait prouver.

La petite Zzette tait-elle blesse grivement? Qu'tait-il rsult de
l'accident?

Il n'y avait qu'un moyen de rassurer les spectateurs, c'tait de faire
reparatre Zzette.

Le mdecin remplaa la compresse par un morceau de diachylum, qu'il prit
dans la pharmacie portative de la mnagerie, et l'enfant revint saluer
le public.

D'unanimes applaudissements accueillirent sa rentre. Mais l'incident
fit du bruit; grossi par l'imagination des assistants, il prit des
proportions inattendues dont s'murent les autorits.

Ds le lendemain, on notifiait  Chausserouge une interdiction en rgle
et l'ordre de quitter la ville au plus tt.

Cette msaventure mit le comble au dsastre provoqu par l'escroquerie
de l'impresario et atterra Chausserouge.

Il fallut alors carrment avoir recours au fonds de rserve,  ce qui
restait du prt consenti par Vermieux.

Jean Tabary fut le seul qui conservt dans cette dbcle un peu de
sang-froid.

--Eh bien! voila tout, c'est la guigne! Une premire imprudence en amne
fatalement une autre. Aprs t'tre confi ridiculement  cet Italien de
malheur, tu t'es laiss griser par ton succs  Turin, et tu n'as mme
pas pens  demander des garanties avant de partir pour Milan. Ici, tu
t'es trouv le bec dans l'eau, avoue que c'est pain bnit... Puis, nous
avons eu la dveine de tomber sur des gens  cerveau troit, qui
n'avaient qu'un dsir, nous tre dsagrables... Nous avons cop...
C'tait dans l'ordre des choses... Quant,  moi, on ne m'tera jamais de
l'ide que nous devons cette hostilit  la jalousie des dompteurs
italiens,  qui, si nous avions russi une seconde fois, nous enlevions
le pain de la bouche.

--Et maintenant, que nous faut-il faire? Nous sommes  cinquante lieues
de la frontire. a va nous coter les yeux de la tte pour nous
rapatrier... Si nous faisions des dmarches pour obtenir la leve de
l'interdiction?

--C'est inutile. Nous ne l'obtiendrions pas... A prsent l'Italie est
brle. Nous n'avons plus qu'une ressource... Revenir comme nous
pourrons et par les voies les plus rapides. Une fois en France, nous
verrons  nous dbrouiller... Nous les avons trop vus, pour notre
malheur, ces sales macaronis!

--Pourtant, c'est chez eux que Perdel a obtenu ses plus grands succs,
la conscration dfinitive de sa renomme... On l'a dcor en grande
pompe de l'Ordre national du pays... On peut dire qu'il y a fait sa
fortune!

--Il n'y a pas  discuter... Perdel a eu la chance... et nous avons la
guigne... Voil qui est clair. Et toutes les rflexions que nous
pourrions faire  ce sujet ne changeraient rien  la situation.

Comme si toutes les dveines se fussent conjures pour accabler le
malheureux dompteur, une aggravation subite se manifesta dans l'tat
d'Amlie. Une vritable rechute, qui rendait bien difficile la
continuation du voyage.

Il y avait  peine une semaine, qu' marches forces, la mnagerie avait
repris le chemin de la France et chacun de ces jours sans recettes
cotait gros.

Amlie fit preuve, en cette occasion, d'un courage et d'une abngation
admirable.

--Qu'importe, dit-elle, ma sant et ma vie! Le salut de l'tablissement
avant tout!

Et comme Chausserouge dclarait qu'il encourrait plutt la ruine totale
que de laisser, faute de soins, l'tat de sa femme empirer, elle reprit:

--Nous n'avons pas les moyens de nous arrter, aprs les pertes que nous
venons de subir... Me laisser en route pour me faire soigner dans un
hpital, je n'y consentirai jamais... je suis ne sur le Voyage. C'est
sur le Voyage que je mourrai... Donc, pas d'hsitations! Marchons!...
Une fois de retour  Paris, je verrai  rparer les forces perdues, 
moins que d'ici-l, je n'aie succomb. Mais au moins en mourant, j'aurai
la consolation de me dire que j'aurai lutt jusqu'au bout! C'est ma
volont!

Il fallut obir au voeu de la moribonde...

Ce fut dans une situation d'esprit bien triste et en proie  un rel
dcouragement que Chausserouge atteignit la frontire franaise.

Il poussa ce jour-l un soupir de soulagement, comme si le sol de la
patrie qu'il foulait de nouveau lui et communiqu une nouvelle force.

Il tait  prsent en pays ami; Il n'avait plus  redouter les
prventions qui accueillaient  l'tranger toute exhibition d'origine
franaise.

A Grenoble, o il fit son premier sjour, il organisa des
reprsentations, esprant faire des recettes qui lui permettraient aussi
de payer les derniers billets souscrits, lesquels avaient d tre
retourns impays a l'usurier.

Car c'tait l un souci de plus ajout  tous ceux qui le torturaient
dj. Quel accueil lui rservait l'ancien forain? Ne fallait-il pas
s'attendre  ce que ses demandes de renouvellement fussent repousses?

Vermieux avait bien pris ses prcautions; il tait arm contre lui et il
pouvait  son gr lui causer, ds son retour, des embarras terribles...
ou lui faire de nouvelles conditions telles qu'elles le mettraient
compltement dans sa main.

Heureusement, il rentrait en France avec un numro indit  sensation,
et dont il avait expriment  Turin l'excellence.

Il allait faire plir, avec le dbut nouveau de Zzette, l'toile de ses
concurrents, et il savait par exprience combien la vogue, mme
passagre, vous recale rapidement un homme.

Il ne prvoyait pas que le bruit de son affaire ft parvenu jusqu'
Grenoble et qu'il put avoir  se heurter de nouveau  des chicanes
administratives.

Ce fut cependant ce qui lui arriva.

L'autorisation de sjour lui fut accorde sans difficult, mais quand il
prsenta au visa son programme, on biffa au crayon rouge le numro sur
lequel il comptait tant.

Comme il s'tonnait et demandait des explications, l'employ de
prfecture auquel il s'adressait se retrancha derrire l'article de la
loi sur le travail des enfants, qui dfend d'employer dans des exercices
dangereux des enfants au-dessous de quinze ans.

Il eut beau arguer que sur tout le Voyage, dans les troupes
d'acrobates, ou au thtre, on utilisait des enfants trs jeunes.

Il lui fut rpondu qu'il tait loisible aux municipalits de fermer les
yeux ou de montrer une certaine tolrance,  leurs risques et prils,
mais que dans le cas spcial, le maire et le prfet, d'un commun accord,
se refusaient absolument  laisser paratre en public dans une cage de
lions, une enfant de neuf ans; que dj,  Milan, pareille interdiction
avait t faite,  laquelle il avait d se soumettre,  la suite d'un
accident, et que, dans ces conditions, l'administration ne pouvait
encourir une responsabilit aussi grave.

--Allons! pensa Chausserouge, c'est dcidment une srie  la noire!

Passer outre, il n'y fallait pas songer; mieux valait se rsigner. Il
donna donc des reprsentations o Zzette ne parut,  son grand
dsespoir, qu'en parade et dans ses exercices les plus anodins, avec
Loustic et l'lphant Moquart.

De ville en ville, les mmes embarras se rptaient.

A plusieurs reprises, la sant d'Amlie ncessita des arrts dans des
bourgades infimes qu'il et fallu brler, car les frais d'installation
n'eussent pas t couverts par la recette.

Et cependant il fallait chaque jour assurer la subsistance des animaux,
payer le personnel, subvenir aux dpenses de toutes sortes.

Dans une grande ville du centre de la France, il eut enfin le secret de
la difficult, qu'il prouvait a obtenir, depuis son dpart de Milan,
l'autorisation de s'installer.

L'histoire du pseudo-accident survenu  Zzette, grossi dmesurment par
la presse locale, avait t reprise par les journaux franais, et nulle
part on ne voulait assumer de responsabilit.

Il tait arriv  Nevers un matin et il avait t solliciter la
permission d'ouvrir au public sa mnagerie.

Il ne reut d'abord aucune rponse positive, mais l'indiscrtion d'un
employ de l'htel de ville lui ayant fait connatre que le maire tenait
 s'assurer par lui-mme qu'il ne pouvait rsulter de son exhibition
dans les cages aucune espce de danger, il donna l'ordre de surveiller
l'arrive du magistrat.

A deux heures, le maire se prsenta et demanda Chausserouge. On
l'introduisit dans la mnagerie et il trouva le dompteur dans la cage de
Nron, debout sur la tte de l'animal, qui lui servait d'escabeau, et
s'occupant  clouer une tenture.

--Voici la rponse  votre objection, monsieur le maire, dit
Chausserouge, quand le magistrat lui et fait connatre l'objet de sa
visite; Nron est mon plus dangereux pensionnaire. Allons, lve-toi, mon
vieux, dit-il en descendant et en flattant de la main le muffle du
fauve.

Le soir mme, il pouvait donner sa premire reprsentation.

Nanmoins et en dpit de ses efforts, quand la mnagerie atteignit enfin
Paris, Chausserouge,  bout d'expdients, avait puis son fonds de
rserve.

Pour vivre et teindre son passif, il tait dsormais rduit aux seules
ressources que comportait son travail.

Il retrouva Louise Tabary, vieillie, enlaidie et rendue acaritre par
son persistant insuccs. Si, de son ct, elle n'avait pas mang
compltement l'argent qui lui avait servi  remonter son tablissement,
elle tait dans l'absolue impossibilit de le rendre.

Il tait ncessaire au fonctionnement de l'entresort qu'il et fallu
raliser pour restituer en partie la somme que lui avait laisse le
dompteur.

Du reste, sur le Voyage, personne n'avait fait de bonnes affaires, et il
n'tait bruit que des excutions de Vermieux, rendu impitoyable par la
gne gnrale, qui empchait ses dbiteurs de tenir leurs engagements.

Ds lors, Chausserouge connut tout les dboires et toutes les amertumes
de la pire des misres, la misre en caravane.

Aussitt aprs son arrive, Vermieux s'tait prsent, non plus en
bonhomme heureux de se sacrifier pour tre utile  son semblable, mais
en crancier  qui on a fait tort et qui tient  sauvegarder ses
intrts.

Il n'avait trop rien dit tant que Chausserouge absent avait chapp par
son loignement mme  toute action judiciaire, mais maintenant qu'il
l'avait sous la main, il fit valoir ses droits avec la dernire nergie.

Pour donner au dompteur le temps de se refaire, il consentit  proroger
l'chance des prochains billets, mais  la condition que tous ceux
chus seraient pays immdiatement, et Chausserouge dut se rsigner  la
vente de quelques-uns de ses pensionnaires.

Moquart fut le premier animal dont il se spara, Moquart pour l'achat
duquel il avait reu jadis des propositions d'un de ses collgues.

Le dompteur n'en tira pas le prix qu'il en esprait, mais il put
nanmoins, grce  ce sacrifice, apaiser l'usurier et obtenir du rpit.

Ce fut un deuil pour tous et surtout pour Zzette, qui perdait son
grand ami, mais elle comprit  quelle ncessit son pre obissait, et
elle sut se taire pour ne pas augmenter le chagrin de Franois.

--Que veux-tu, ma pauvre Zzette, nous sommes maintenant trop pauvres
pour conserver Moquart, et puis, il faut bien soigner maman, dit
Chausserouge  sa fille, le jour o il donna livraison de l'lphant.
Va! nous avons toujours Loustic, la Grandeur et tous les autres. Quand
tu seras plus grande, que de nouveau on te permettra de travailler, nous
gagnerons encore beaucoup d'argent, tu verras!...

--Et nous le rachterons, dis, papa!

--Oui, ma fille, je te le promets.

En effet, Amlie que les fatigues du voyage avaient extnue,
contribuait pour une large part  augmenter les dpenses ordinaires de
l'tablissement.

Elle tait si malade  son arrive, qu'il avait fallu la transporter 
l'hospice Dubois; l, les bons soins l'avaient remise sur pied et elle
avait insist pour ne pas prolonger dans la maison de sant un sjour
coteux, mais de continuelles rechutes mettaient priodiquement sa vie
en danger.

--Le coffre est us..., la phtisie accomplit lentement, mais srement
son oeuvre, avait dclar le mdecin  Chausserouge, tout ce que la
science peut faire maintenant, c'est d'allger les souffrances de votre
femme, qui est perdue irrmdiablement.

--Je tiens, avait rpondu le dompteur,  ce que vous ne ngligiez
rien... Je veux n'avoir rien  me reprocher.

On et dit qu'il voulait faire oublier  la malade, par les soins dont
il l'entourait, toutes les amertumes dont il l'avait abreuve.

Sous le coup de tant de proccupations et d'ennuis de toutes sortes, sa
passion pour Louise Tabary avait reu une rude atteinte, et s'il avait
renou avec elle, du moins depuis son retour, il apportait dans ses
relations une discrtion  laquelle il n'avait pas accoutum sa femme.

Amlie, elle, avait tout oubli, et ne voulait rien voir. Elle se
rendait compte de son tat, et elle ne retenait que les preuves
d'affection que son mari ne cessait de lui prodiguer.

Elle savait la gne dans laquelle il se dbattait, les privations qu'il
s'imposait pour faire face  toutes ses obligations et elle admirait
trop ce dvouement pour lui tenir rigueur et lui reprocher ses
faiblesses.

Cette existence pnible, au jour le jour, se prolongea des mois, sans
qu'aucune amlioration se produisit, sans que Chausserouge pt
concevoir, dans un avenir mme loign, l'esprance de relever ses
affaires.

Zzette grandissait et prenait de l'ge; elle restait l'unique et
dernire consolation de la moribonde.

Bien que ne pouvant tre d'aucune utilit, puisque le dompteur s'tait
vu refuser, par la Prfecture, l'autorisation de la faire paratre, elle
travaillait sous l'oeil de son pre, acqurant tous les jours une
exprience et une hardiesse nouvelle. Elle tait raisonnable comme une
grande personne, ne montrait aucun des caprices des enfants de son ge
et sa vocation, depuis qu'elle avait dbut, s'tait affirme.

--N'aie pas peur, va, maman, disait-elle  Amlie, durant les longues
heures qu'elle passait  la veiller, je saurai vous rcompenser tous les
deux de toutes vos peines... Quand je serai plus grande, je me charge de
vous faire oublier vos chagrins d'aujourd'hui... Nous redeviendrons
riches... Tu verras et tu seras fire de ta fille...

--Quand tu seras plus grande, je serai morte et je ne pourrai te voir,
ma chre petite, rpondait la pauvre mre avec un sourire douloureux.

--Il ne faut pas dire cela, c'est mal!... Nous te soignerons si bien,
papa et moi, que tu reviendras  la sant... Je ne veux pas, entends-tu,
t'entendre dire de ces vilaines choses.

Mais Amlie secouait la tte:

--A l'automne, tu n'auras plus de petite mre... Promets-moi alors de
rester bien sage, et en souvenir de moi de rendre heureux ton pre. Il
ne faut pas qu'il ait jamais  se plaindre de toi.

Amlie avait en effet le pressentiment de sa fin prochaine. Il vint un
moment o les alternatives de mieux qui venaient  chaque instant rendre
 Chausserouge une lueur d'espoir, cessrent tout  fait.

La malade maigrissait  vue d'oeil, sentant de jour en jour ses forces
dcrotre. Bientt, son affaiblissement devint tel qu'elle ne dt plus
songer  se lever et, d'heure en heure, le dompteur et sa petite fille
redoutaient une issue fatale.

Des crises abominables secouaient la mourante et la laissaient froide et
quasi-inanime des heures durant. Quand elle revenait  elle, elle
promenait autour de son lit un regard teint, comme si elle ft tonne
elle-mme de revoir le jour.

Elle prenait alors doucement la main de sa petite fille et:

--Ce sera pour la prochaine fois, murmurait-elle, d'une voix  peine
perceptible.

Pourtant, un jour que les rayons du soleil d'automne filtraient 
travers la petite fentre de la caravane, elle se sentit plus forte,
plus dsireuse de vivre que jamais.

--J'ai faim, dit-elle, et j'aurais envie de manger un fruit... une poire
ou un raisin...

Zzette se leva et prsenta une superbe grappe  sa mre, qui commena 
manger avec avidit.

--Comme c'est bon! dit-elle, comme c'est frais! a fait du bien o a
passe! a teint l'incendie que je sens l-dedans!

Mais ds qu'elle et fini, une oppression la saisit; suivie d'une quinte
de toux terrible:

--Oh! mon Dieu! que je souffre, cela me dchire la poitrine!

On manda le mdecin, qui examina la malade...

Puis il prit Chausserouge  part:

--Armez-vous de courage! dit-il, c'est fini, elle ne passera pas la
journe.

Lut-elle l'arrt qui venait d'tre prononc sur le visage de son mari,
ou bien sentit-elle la mort tendre ses voiles sur elle, toujours est-il
qu'Amlie comprit que son heure tait venue.

Elle fit venir sa petite fille, Franois, les deux seuls tres qu'elle
aimt au monde, elle les regarda longuement, comme si elle et voulu
fixer  jamais leur image dans sa mmoire.

Des larmes jaillirent enfin de ses yeux... elle attira sa fille  elle,
elle l'embrassa, puis d'une voix pareille  un souffle:

--Aime-la bien! dit-elle  Chausserouge, soigne-la bien!... Et toi, mon
enfant, ajouta-t-elle en s'adressant  la petite fille, sois le bon ange
de ton pre... Console-le dans ses peines... Que j'aie au moins en m'en
allant... la pense... que quelqu'un veille et me remplace auprs de
lui... Adieu!

Elle ferma les yeux, tourna la tte, ses doigts se dtendirent et elle
fut prise d'un hoquet qui s'affaiblit graduellement.

A cinq heures du soir, tandis que le soleil disparaissait  l'horizon,
Amlie Collinet s'teignit doucement, aprs une agonie de deux heures.

Bien que ce ft l un dnouement prvu, attendu depuis longtemps,
Chausserouge ressentit une douleur profonde.

Par le vide qu'il se sentit tout  coup au fond du coeur, il comprit
quelle grande place, malgr le rle effac que paraissait jouer la jeune
femme, Amlie tenait dans son existence.

C'tait au fond son gosme d'homme faible qui se rvoltait. Ce qu'il
perdait aujourd'hui, c'tait la compagne fidle qui trouvait toujours
une parole d'encouragement aprs chacun de ses malheurs, qui s'tait
toujours efforce de lui rendre facile et aimable la vie commune, en lui
pargnant mille soucis.

Maintenant qu'il allait tre rduit  ses propres forces, seul pour
penser  tout, mme aux dtails intimes de la vie de forain, puisque
Zzette, qui atteignait  peine sa douzime anne, tait trop jeune pour
qu'il pt s'en remettre compltement  elle, la caravane allait lui
sembler bien grande et il allait comprendre seulement l'tendue de sa
perte.

Repassant ensuite dans sa mmoire la conduite qu'il avait tenue, depuis
son mariage, il se demanda, comment il avait pu infliger  une crature
si douce, si dvoue, un pareil martyre...

Il se souvint avec horreur de ce jour o il avait os lever la main sur
elle, l-bas, sur cette esplanade des Invalides o elle avait, en plein
hiver, pass des heures  l'attendre?

N'tait-ce pas l qu'elle avait pris les germes du mal qui l'emportait
aujourd'hui?

Ainsi il tait la cause de cette mort, qui venait mettre le comble 
tous les malheurs qui fondaient sur lui sans relche...

Certes, elle le lui avait rpt bien souvent, durant le cours de sa
longue maladie; elle lui pardonnait ses faiblesses, ses brutalits...
Mais en bonne conscience avait-il fait assez pour mriter ce pardon?...

Il fut distrait de ces tardifs remords, de ces rflexions sombres
auxquelles il se laissait aller, en face de ce lit o reposait la pauvre
Amlie, dont il avait pieusement ferm les yeux, par l'arrive de
Zzette.

La petite fille avait les yeux rouges, mais elle s'tait cache pour
pleurer. Par un effort de volont, elle tait parvenue  recouvrer un
peu de calme, et se souvenant de la promesse qu'elle avait faite  sa
mre, elle venait consoler Franois Chausserouge.

Il l'assit sur ses genoux, appuya contre son paule la tte de l'enfant,
et longtemps confondus dans une muette douleur, le pre et la fille
restrent embrasss.

Ds que le bruit de la mort d'Amlie se fut rpandu sur le Voyage, Jean
Tabary, aprs avoir rendu ses devoirs  la morte, ainsi que tout le
personnel de la mnagerie, courut prvenir sa mre.

Quelle conduite allait-on avoir  tenir dsormais?

Depuis longtemps, Louise avait louvoy, fait des concessions pour ne pas
paratre entrer en lutte avec la femme lgitime, dont elle avait prvu
la fin prochaine. En agissant ainsi, elle avait russi  faire taire les
derniers scrupules de Franois Chausserouge, avec la faiblesse duquel il
avait fallu compter.

Mais maintenant que la mort avait fait son oeuvre, maintenant qu'elle
avait dblay la route, la Tabary n'avait plus  redouter l'influence
hostile. C'tait  elle de regagner le terrain perdu.

Louise Tabary avait rflchi depuis longtemps  l'ventualit qui se
prsentait aujourd'hui. Aussi avait-elle un nouveau plan de campagne
tout dress.

--Maintenant, dit-elle, nous n'avons plus qu' marcher, Chausserouge
est  nous, nous devenons ses amis uniques, ses seuls conseillers. Il
s'agit simplement, et cela c'est facile et je m'en charge, de ne laisser
prendre  personne la place que nous occupons. Une fois matres de la
place, la mnagerie marchera, je t'en rponds... Tu sais que je m'y
entends.

--Mais, moi, que dois-je faire? Que dois-je dire?

--Rien. Rgle ta conduite sur la mienne. Ne crains rien... je suis de
bon conseil.

Elle s'habilla et se rendit  la mnagerie.

--Eh bien! mon pauvre ami, c'est fini! dit-elle en tendant la main au
dompteur.

Chausserouge, accabl, lui montra sans rpondre la couche mortuaire.

--Je suis venue, continua Louise, d'un ton hypocritement pitoyable, pour
t'offrir mes services. C'est dans ces occasions qu'on reconnat ses
amis.

--Merci! balbutia Franois.

--Eh bien! Va-t'en, occupe-toi des derniers devoirs  rendre  la
dfunte...

Puis remarquant Zzette qui pleurait silencieusement dans un coin.

--Chre enfant! dit-elle en l'attirant  elle, ne pleure pas... Nous
aurons soin de toi!

Mais la petite fille, comme si elle et conscience d'avoir affaire  une
ennemie, se recula instinctivement, en balbutiant:

--Laissez-moi, madame!

Les obsques eurent lieu le lendemain.

Rien n'est triste comme une mort au milieu d'un campement de forains.

Les diverses formalits qui accompagnent ordinairement les funrailles
ne pouvant avoir lieu  l'intrieur, vu l'exigut des caravanes, se
font dehors, au milieu d'un cercle invitable de curieux.

Chausserouge avait fait tendre de noir la faade de sa roulotte et,
tandis que les employs transformaient la voiture en chapelle ardente,
le cercueil de chne gisait  terre, prs de l'escalier mobile,
attirant tous les regards. Il resta l, expos  la vue des passants,
jusqu' l'heure de la mise en bire.

Tous ces amnagements, tous ces prparatifs se faisaient en hte, sans
recueillement, comme une besogne qu'on expdie.

Quand vint le moment o, l'heure approchant, il fallut prendre les
dernires dispositions, un des croque-morts se pencha hors de la
roulotte et, s'adressant  un collgue rest en bas:

--Passe-moi la boite! cria-t-il!

Et un instant aprs, on entendait trs distinctement, au milieu des
sanglots touffs, les coups de marteau assujettissant le couvercle pour
permettre de le visser ensuite plus facilement.

Puis  un signal du matre des crmonies, le cortge, compos de tous
les forains prsents sur le Voyage, s'branla, fit une station 
l'glise prochaine, et se mit en marche de nouveau, aprs une crmonie
courte, se dirigeant vers le cimetire de Bagneux.

La course tait longue; la tte du convoi pressait le pas, en sorte que
la queue s'allongeait indfiniment, les derniers suivant avec peine.

Quant la cloche du gardien annona l'entre, dans le champ funbre, du
corbillard, qui disparaissait presque sous les couronnes et les fleurs,
la foule des assistants tait rduite de moiti.

L'autre moiti tait reste en route; on la retrouva  la sortie, dj
attable  la porte des marchands de vin.

Chausserouge, qui avait voulu accompagner Amlie  sa dernire demeure,
revint, appuy sur le bras de Jean Tabary et donnant la main  sa fille
Zzette, qui, elle aussi, avait tenu  conduire le deuil  ct de son
pre.

Toutefois,  partir du moment ou il n'eut plus devant les yeux le
spectacle attristant de sa femme agonisant, puis tendue morte sur ce
lit o elle avait souffert de si longs mois, il recouvra un peu
d'nergie.

Cet homme fort, brutal, tait un impressionnable. De l, sa versatilit,
sa faiblesse, sa tendance continuelle  subir l'influence d'autrui.

C'tait ce qu'avait si bien compris Louise Tabary.

Essayer d'entrer en lutte avec Amlie  l'heure o dj condamne, elle
ne pouvait plus qu'exciter la piti du dompteur et par l provoquer des
remords dans l'me du mari, c'et t une mauvaise tactique.

Maintenant que cette ennemie d'autant plus dangereuse qu'elle tait plus
misrable avait disparue, elle restait seule matresse de la volont de
son amant qui, n'ayant rien compris  ce mange savant, lui savait gr
de l'abngation qu'elle avait sembl montrer. Il tait prt maintenant 
lui prouver sa reconnaissance.

Et ce que Louise avait prvu et espr arriva; plus que jamais, il
devint son esclave.

Quinze jours aprs l'enterrement d'Amlie,  son insu et sans qu'il s'en
rendit compte, il n'tait dj plus le vritable matre de son
tablissement.

Tout d'abord, et sous prtexte de le soustraire  des souvenirs
douloureux, Louise Tabary l'avait dcid a lire domicile dans sa
caravane  elle.

Cette cohabitation, dont Chausserouge, qui redoutait la solitude,
accueillit l'ide avec empressement, ne devait avoir dans le principe
qu'un caractre provisoire; l'habitude ne tarda pas  la rendre
dfinitive.

Zzette fut loge dans la caravane rserve aux sujets de l'entresort
et confie spcialement aux soins de l'une des pensionnaires.

Louise Tabary se montrait affectueuse, tendre, prvenante; Jean
recherchait tous les moyens d'effacer le pass du souvenir de son ami,
si bien qu'un mois ne s'tait pas cout que le dompteur avait recouvr
sa bonne humeur, oubli la dfunte et se ft trouv le plus heureux des
hommes si les affaires eussent t plus florissantes.

Mais la gne persistait et il ne parvenait qu'avec peine  joindre les
deux bouts.

--Enfin, disait-il, je suis tout de mme heureux, au milieu de mes
peines, d'avoir trouv  point nomm une nouvelle famille qui me soigne,
me dorlote... La tranquillit intrieure, a aide joliment  supporter
les ennuis. C'est maintenant seulement que je m'en aperois, moi, dont
la vie s'est coule, depuis la mort de mon pre, dans des tracas de
toutes sortes.

De l,  accuser Amlie d'avoir t la cause indirecte de tout ce qui
lui tait arriv de malheureux jusqu' ce jour, il n'y avait qu'un pas
et ce pas fut rapidement franchi.

Mais alors, s'il perait quelque amertume dans ses paroles, il tait
aussitt interrompu par Louise;

--Tais-toi! C'est mal ce que tu dis l! dclarait-elle d'un ton svre,
la pauvre femme avait bon coeur... Elle t'aimait... Elle tait plus 
plaindre qu' blmer... Ce n'tait pas sa faute si elle tait ne
incapable de rien... Elle a fait son possible... Ce serait un crime de
lui reprocher quelque chose.

--Tu es indulgente, reprenait Chausserouge, on voit bien que tu ne la
connaissais pas... Tu ne pourras jamais te rendre compte de son apathie
et de son insignifiance.

--Je ne suis pas indulgente... je suis juste, voil tout!... Tout ce
qu'on peut dire, c'est que vous vous tes tromps en vous pousant... Ce
n'tait pas une femme pour toi, simplement... Ajouter quelque chose de
plus ce serait insulter  sa mmoire et c'est ce que tu ne dois pas
faire, car aprs tout, elle est la mre de ton enfant. C'est comme si,
moi, je disais du mal de Tabary, qui n'a t pourtant qu'un embarras
dans ma vie. Est-ce que a m'empche de faire mon devoir  son gard?...

--Tu es une femme parfaite, rpliquait Chausserouge en embrassant sa
matresse, plein d'admiration pour ces sentiments si nobles.

Maintenant l'entresort dans lequel le dompteur avait des intrts ne
quittait plus la mnagerie. Les deux baraques se compltaient.

C'tait un mme tablissement sous une direction unique, celle de
Chausserouge en apparence, celle des Tabary en ralit.

On discutait en commun les mesures  prendre, et c'tait toujours l'avis
de Louise qui prvalait, Franois se rangeant invitablement  l'opinion
de cette dernire, dont il admirait l'entente et l'habilet.

--Moi, dclarait-il, si j'avais eu la chance de te connatre plus tt,
avec les veines que j'ai eues dans mon existence, je serais
millionnaire, positivement, au lieu de me trouver dans la pure.

Le plus grand souci de Louise Tabary tait la conduite  tenir vis--vis
de Vermieux.

Certes, grce aux sacrifices consentis, on avait pu viter tout accroc
et contenter ses exigences. Mais on avait obr l'avenir, qui se
prsentait gros de menaces, si la chance ne tournait pas.

--Il est vident, disait-elle, et je t'en avais prvenu, que Vermieux,
comme il le fait toujours, a profit du besoin urgent dans lequel tu te
trouvais, pour te mettre le pistolet sous la gorge. Il t'a vol, il n'y
a pas de doute, mais il t'a vol adroitement... Le prochain billet ne
vient que dans trois mois... A ce moment l, nous serons  la foire du
Trne et il faut bien esprer que nous y gagnerons quelqu'argent et que,
par consquent, nous serons en mesure de faire face  l'chance. Le
vieux sera l  l'heure, il faut s'y attendre... Quand il s'agit de
palper, il n'est jamais en retard, mais si d'ici ce temps-l, nous
pouvions lui jouer un tour de sa faon, un joli tour de cochon... avouez
que a serait pain bnit!

--Ah! pour sr! dit Jean.

--C'est justement le moyen d'en arriver l que je cherche et que je ne
trouve pas... pour le moment du moins... Mais patience! a peut me venir
tout d'un coup, et alors, gare dessous... nous serions deux!

--Tu veux dire trois! interrompit Chausserouge en riant. Je compte
aussi pour quelque chose l-dedans.

--C'est donc bien ton avis,  toi aussi? demanda Louise.

--- Ah! pour sr! Et vous verrez si je boude  l'ouvrage, quand il
s'agira de faire rendre gorge  ce vieux grigou, qui extermine le
Voyage.

--Et que j'ai connu jadis sans le sou! ajouta la Tabary. En voil un qui
a su faire suer ses confrres pour arriver  la position qu'il a! Ah! il
n'est pas Auvergnat pour rien.

--Ah! ne dis pas de mal des gens de l'Auvergne... Tu sais que j'en suis!

--Toi!... Auvergnat! Par ton pre, a ne compte Pas! On est plus fils de
sa mre que de son pre! Tu es un vrai ramoni... Tu en as toutes les
qualits, l'audace, la force, la brutalit mme, et aussi toutes les
faiblesses... tu es sensible, impressionnable, superstitieux... et trop
bon!... Ce sont ces dfauts-l qui t'ont fait perdre ce que tes qualits
t'avaient gagn... Avec moi, n'aie pas peur, a n'arrivera plus... Je
suis du faubourg Antoine et je ne m'emballe pas!

Ds lors, pour Chausserouge, commena une existence pour ainsi dire
contemplative. En dehors de ses entres de cage, il ne prenait plus
aucune part  l'administration de la mnagerie.

N'avait-il pas pour le seconder une femme de tte qui s'acquitterait de
ce soin, mieux qu'il n'et pu le faire lui-mme? Nanmoins toute la
rouerie et toutes les finesses de Louise ne firent pas affluer le
public.

Du reste, tout le Voyage tait log  la mme enseigne. Dans quelque
quartier qu'il ft install, nulle de ses attractions n'attirait la
foule.

C'tait une plainte gnrale de tous les propritaires de baraques
contre cette mauvaise chance persistante que tous leurs efforts ne
pouvaient parvenir  lasser.

Et l'poque avanait o il allait falloir trouver de l'argent pour
l'impitoyable Vermieux.

--Pourvu que nous puissions arriver  Pques sans encombre! disait Jean
Tabary, qui, charg des approvisionnements, se voyait rduit  la plus
stricte conomie s'il voulait tous les jours donner de quoi manger aux
pensionnaires de la mnagerie.

Un matin, Chausserouge fut rveill en sursaut par le veilleur, qui vint
frapper la porte de la caravane.

Il se leva en hte.

--Qu'y a-t-il? demanda le dompteur en passant sa tte par la petite
fentre de la voiture.

--Patron, je ne sais pas, mais c'est Sultane qui semble toute drle.
Elle est couche et elle se plaint... Je suis sr qu'elle est malade.

--Nom de Dieu! fit Chausserouge, pourvu que ce ne soit pas son lait.

Sultane avait mis bas deux mois avant et on l'avait immdiatement
spare de ses trois lionceaux qu'on avait donn  lever  une chienne
terre-neuve.

--O vas-tu? interrogea Louise, en voyant son amant s'habiller
rapidement.

--O je vais? Je vais  la mnagerie, pardieu! o Sultane est en train
de crever! C'est fait pour nous, ces choses-l!

--Sultane!... je te suis!

Un instant aprs, Chausserouge et les deux Tabary taient devant la cage
de la lionne, une ble superbe, pour laquelle le dompteur avait une
prdilection.

Elle tait tendue sur le plancher de la cage, qu'elle labourait de ses
griffes, en grondant...

Ses yeux rvulss exprimaient la douleur et de temps en temps, son
ventre avait des sursauts.

--Elle a les coliques... C'est sr! Y a-t-il longtemps qu'elle est comme
cela?

--Je m'en suis aperu  deux heures du matin, rpliqua le veilleur.

--Prparez du lait, vivement! commanda le dompteur. Est-ce qu'elle a
mang comme  l'ordinaire,  minuit?

--Oui, patron! Elle tait trs bien portante hier soir.

Tout  coup, une ide subite traversa la cervelle de Chausserouge.

--La viande! Je parie que c'est la viande! En reste-t-il encore de la
dernire distribution!

--Oui, patron! dit l'homme, il y en a encore deux gros quartiers.

Le dompteur courut  l'tal et examina les morceaux suspects. Il les
sentit, les palpa.

--Ce n'est pas tonnant, fit-il, la viande n'est pas saine, ni
frache... Ah a, nom de Dieu, o as-tu t pocher cette carne-l?
ajouta-t-il en se tournant vers Jean Tabary.

--Comme d'habitude, au March aux chevaux... Un carcan que j'ai achet
trente francs...

--Et qui va nous en coter dix mille ou cinquante mille!... Il tait
malade, ton sale canasson, et si toutes les bles en ont mang, a va
tre une crevaison gnrale... Ah! une fameuse conomie que tu as faite
l!... Allons! fous le camp! va chercher le vtrinaire... il n'est que
temps!

Tandis que Jean, atterr, disparaissait, il se fit clairer et passa
rapidement la revue de tous ses animaux.

Sans exception, les pensionnaires de la mnagerie taient couchs, mais,
sauf les ours,  qui on ne donnait pas de viande, tous paraissaitent
fatigus, accabls par le mme malaise, quoiqu' un degr bien moindre.

--C'est bien a... ils sont tous atteints... Mais c'est la lionne qui a
eu le morceau le plus attaqu... le sige du mal... Elle est
empoisonne... Si nous la sauvons, nous aurons de la veine!... Allons,
le pisteur, ouvre-moi la cage!

--N'entre pas! cria Louise, tu vas te faire dvorer!

--Elle n'a gure envie de manger, la pauvre bte... Tu ne veux pas que
je la laisse crever!...

Tout d'abord la lionne ne prit pas garde  la prsence du dompteur,
mais au moment o il voulut l'approcher, elle fut saisie de tranches
telles qu'elle devint inabordable.

Renverse sur le dos, elle battait l'air de ses pattes en rugissant de
douleur, puis tout  coup, elle se redressa, bondit, retomba, et courbe
en deux se mordit le vente comme pour en arracher le mal.

A la fin, puise par ses efforts rpts, vaincue par la souffrance,
elle s'allongea, faisant entendre une plainte continue et dchirante.

Le dompteur gui s'tait tenu tapi dans un angle de la cage, put alors
s'agenouiller auprs de la bte malade.

Il la caressa, tta son rentre gonfl et brlant, puis comme on
apportait du lait, il en fit remplir une jatte qu'il posa devant elle.

La lionne en lapa quelques gorges, puis sa tte retomba inerte.

En ce moment le vtrinaire apparut.

On lui expliqua rapidement ce qui s'tait pass; il examina  son tour
la viande qu'il dclara malsaine, puis aprs un rapide coup d'oeil jet
 la lionne:

--Cette bte est perdue, fit-il, et je vous donne le conseil de quitter
la cage... Tout  l'heure, avant de mourir, elle aura une srie de
crises qui mettraient votre vie en danger... D'ailleurs, c'est fini, il
n'y a plus rien  faire.

--Mais... si on la saignait? insista Chausserouge, qui ne pouvait se
rsigner.

--Trop tard! je vous dis, a ne servirait  rien! Allons, sortez, sortez
vite! Soyez prudent! Et occupons-nous des autres, qui ne sont peut-tre
pas aussi pincs!

--Je l'espre bien! dit le dompteur, que cette dernire observation
dcida  obir.

Il tait  peine hors de la cage que la lionne, les yeux injects, une
bave sanglante aux lvres, entra en agonie.

Elle bondissait dans l'troit espace o elle avait t enferme, se
frappant la tte aux barreaux, roulant  terre, tordue par d'atroces
convulsions.

A ses rugissements rpondaient les rugissements des autres fauves et
pendant un instant un concert effroyable rsonna dans la mnagerie.

--Ah! non! je ne pourrai pas voir a plus longtemps! fit Chausserouge.

--Alors, finissez-en, tuez-la! dit le vtrinaire, je vous dis qu'elle
est perdue.

Le dompteur courut chercher sa carabine et, profitant d'un moment o la
lionne ne bougeait pas, il passa le canon  travers les barreaux, le lui
appuya contre une oreille et pressa la dtente.

Le coup partit... la lionne frappe  mort fit un dernier bond, poussa
un dernier rugissement, puis son corps retomba inerte...

--Et voil dix mille francs de foutus! dit Chausserouge, le sourcil
fronc par l'motion, tout a pour quelques kilos de charogne! Ah! un
fameux mtier que le mtier de dompteur d'animaux!... Ma meilleure bte
de reproduction!

Immdiatement on s'occupa des autres animaux. Heureusement, il tait
encore temps.

Le vtrinaire tait adroit; il prodigua le contrepoison que
Chausserouge parvint  leur administrer et au petit jour, tout danger
paraissait conjur.

--Voil une nuit comme il n'en faudrait pas beaucoup pour me finir!
grommelait Franois dsespr, oh! voir souffrir ses btes, c'est pire
que si on souffrait soi mme!

A ce moment, il sentit une langue chaude qui lchait sa main. Il se
retourna.

C'tait Mirza, sa chienne Terre-Neuve.

--Pourquoi n'est-elle pas avec ses lionceaux, celle-l? Oui, c'est
vrai... les lionceaux de Sultane... Est-ce qu'ils seraient malades, eux
aussi?

Il courut  la caisse qui servait de niche  la petite famille et,
presque aussitt des miaulements rauques se firent entendre.

Pench sur la boite, il ne put d'abord rien distinguer dans l'obscurit,
puis, peu  peu, ses yeux s'accoutumrent. Les cris taient pousss par
l'un des trois lionceaux qui remuait encore au milieu de ses frres,
dont les cadavres taient dj raidis.

--Alors, c'est entendu, cria-t-il, on a donn de la charogne  toutes
les btes, mme aux lionceaux!

--Mais est-ce que tu n'as pas recommand de leur donner chaque jour un
peu de filet...

--De la viande saine!... hurla Chausserouge, de la viande saine!... Pas
de la charogne!... a va faire quinze mille francs!

Il retira le lionceau encore vivant, mais tous les soins qu'on lui
prodigua ne russirent pas  le ramener  la vie. Il expira une heure
plus tard.

En prsence d'un tel dsastre, Louise Tabary elle-mme n'osait risquer
aucune consolation.

En somme, c'tait son fils le coupable; c'tait lui qui avait commis
cette gaffe, qui mettait la mnagerie  deux doigts de sa perte.

--Allez vous aligner avec des seconds comme cela! Voil ce qui arrive
quand on ne fait pas tout soi-mme, ne cessait de rpter le malheureux
Chausserouge.

A cet tat de surexcitation, qu'il ne fallait pas pour le moment songer
 calmer, succda un abattement, une prostration dont profita Louise
Tabary.

--Aprs tout,  qui n'arrive-t-il pas malheur? La mme chose et pu lui
arriver,  lui Chausserouge, en personne!

--Ah! non, jamais! rpliquait le dompteur, j'aime trop mes btes! On ne
plaisante pas avec a. Je me serais pass de manger plutt que de leur
donner de la carne! a cote trop cher!

Le lendemain cependant, une raction s'tait produite et bien que
toujours attrist par ce malheur, il reprit le cours de ses ordinaires
occupations.

Mais il ne permit plus  Jean de faire le march et il se rserva
dsormais ce soin.

Sur ces entrefaites, Louise Tabary reut une lettre du directeur de
l'hospice o tait soign son mari.

Le bonhomme tait fort malade et on invitait sa femme  se hter si elle
voulait le revoir vivant.

--Est-ce que tu y vas? demanda Jean d'un air de dtachement
extraordinaire.

--Oui, rpliqua la mre d'un ton calme. Je sais bien que a ne fera ni
chaud, ni froid, mais enfin, il est de la famille. Je ne veux pas avoir
de torts envers lui... J'irai demain matin, car, ce soir, j'ai trop 
faire.

Mais lorsqu'elle arriva le lendemain  l'hpital, le corps de Tabary,
mort dans la nuit, tait dj tendu sur une dalle d'amphithtre.

--Le pauvre homme! dit Louise froidement. A-t-il bien souffert pour
mourir?

--Oh! oui, dit l'infirmier qui l'avait conduit. Toute la nuit il
appelait: Louise! Louise!

--Il pensait  moi, c'est bien cela!

Et ce fut toute l'oraison funbre de l'ancien photographe.

Elle racheta son corps, ne voulant pas, disait-elle, que quelqu'un de sa
famille fut dchiquet, paya les frais du convoi, qu'elle suivit en
grand deuil, accompagne de son fils, furieux de cette corve, et de
quelques vieux forains qui avaient connu jadis Jean Tabary et travaill
avec lui.

--a m'a fait beaucoup de peine, dit-elle en revenant de l'enterrement.
C'est toujours comme a! N'est-ce pas, un homme qu'on a connu tout
jeune. Mais enfin, depuis le temps qu'il souffrait... et  son ge...
Ah!, vaut mieux pour lui que ce soit fini..

Le soir, elle dit en dnant  Chausserouge.

--Tu ne te figures pas le poids que a m'te de dessus l'estomac! Quand
je t'ai connu, t'tais mari, moi aussi... J'avais beau t'aimer, j'avais
pas la conscience tranquille! Je me disais, comme cela, que ce n'tait
pas bien ce que nous faisions l... que nous n'avions pas le droit
d'tre l'un  l'autre... Aujourd'hui, nous sommes veufs tous les deux...
a me tranquillise, il me semble que je t'en aimerai mieux.

Et, trs froidement, elle fit la description du corps de Tabary, maigre
comme un squelette, qu'elle avait  peine reconnu l-bas, sur la dalle
froide...

--Je me suis demand comment j'avais pu m'attacher  ce magot-l!..
C'est vrai a, vois-tu, quand je le compare  toi!...

Et elle entourait de ses deux bras le cou de son amant, qui laissait
dire et laissait faire, flatt au fond de cette comparaison bizarre de
la mgre.

La situation de la mnagerie ne s'tait pas amliore, au contraire,
quand on arriva  Pques. Il avait fallu accomplir des prodiges pour
faire face aux frais journaliers.

Chausserouge congdia une partie de son personnel et promut Zzette, qui
venait d'avoir douze ans, aux fonctions de caissire. C'tait elle qui
tenait le contrle pendant les reprsentations.

Pendant la semaine sainte, il s'installa  sa place habituelle sur
l'avenue de Vincennes. La saison tait avance, et le soleil brilla
pendant tout le temps que dura le montage de la mnagerie. Les arbres
avaient dj des jeunes pousses et tout faisait prvoir que la fte
serait favorise par une temprature exceptionnelle.

--Qu'est-ce que je te disais, dclara triomphalement Jean Tabary, c'est
la foire du Trne qui va nous recaler...

--Je le souhaite, rpondait Chausserouge, car nous en avons rudement
besoin.

Mais ds le jour de Pques, Jean dut convenir qu'il s'tait trop ht
dans ses prvisions.

Une pluie torrentielle loigna le public et c'est  peine si les
baraques, durant une accalmie, purent donner une seule reprsentation.

--Pas de chance pour le premier jour, dit Jean: mais, bah! Ce n'est
qu'une pluie d'orage, il fera meilleur demain!

Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le temps ne se remit au
beau. On passait par des alternatives de chaleur crasante et de
vritables dluges. L'eau transperait les bches, dtriorait
l'installation intrieure et toujours le public rtif s'obstinait  ne
pas tenir compte des rclames habiles que rpandait  profusion dans
Paris le syndicat des forains.

Bref, ce fut la campagne la plus dsastreuse qu'eut jamais entreprise
Chausserouge.

La misre rgnait sur tout le Voyage et l'on vit de pauvres
saltimbanques obligs de s'adresser  l'Assistance pour donner du pain 
leurs familles.

De plus, on touchait  une poque redoute de tous les dbiteurs de
Vermieux; l'usurier avait l'habitude d'arriver le second dimanche de la
fte, chaque anne, pour raliser celles de ses crances, venues 
chance. Et cette fois, personne n'tait en mesure de faire face aux
obligations contractes.

Et comme on savait le vieil Auvergnat intraitable, plus d'un forain
s'attendait  se voir oblig d'abandonner en paiement un matriel
chrement acquis et peut-tre la caravane paternelle...

Et aprs que faire?

On se souvenait de l'aventure de Romillard, le directeur du
Thtre-des-Marionnettes, que Vermieux avait excut, lors de sa
dernire apparition sur le Voyage il qui mourait littralement de faim
avec ses petits.

Le second dimanche de Pques survint, puis le lundi s'coula, puis le
mardi, puis le mercredi...

Les forains intresss restrent pleins de stupeur.

L'chance tait passe et pour la premire fois de sa vie, Vermieux
n'avait pas paru!




XI


Le lendemain de l'arrive de Vermieux  Paris et de sa descente dans la
mnagerie, le petit jour trouva debout Franois Chausserouge et Jean
Tabary.

Ils avaient pass le reste de la nuit  faire disparatre les traces de
leur crime et rien ne subsistait qui pt faire souponner qu'un drame
terrible s'tait pass dans l'enceinte de la baraque.

Les cendres des habits de la victime avaient t disperses.

Les quelques dbris d'os qui avaient t recueillis dans les cages
avaient t enfouis au pied d'un arbre dont le sommet traversait la
toile; les taches de sang avaient t effaces.

Derrire les barreaux, les animaux repus somnolaient.

Aprs l'orage de la nuit, le vent du Nord avait balay l'horizon et
chass les derniers nuages.

Le soleil resplendissait dans un ciel bleu, schant la terre et donnant
 la sve une vigueur nouvelle.

Une vritable journe de printemps s'annonait.

Franois Chausserouge, ple, les traits tirs par les motions de la
nuit, assistait en silence  ce rveil de la nature.

Il se sentait peu  peu revivre; son courage s'affermissait maintenant
qu'il faisait clair, qu'il ne voyait plus danser sur les murailles,  la
lueur de la lanterne, l'ombre menaante du vieil usurier.

Jean Tabary tait gouailleur, comme d'habitude. La russite de son plan
si rapidement conu, si heureusement excut, l'absence de tout pril le
rendait guilleret.

A six heures du matin, la mnagerie tait nette et luisante de propret.

Tout tait en ordre.

--Tout de mme, dit-il, il faut avouer qu' quelque chose malheur est
bon... Si la misre ne t'avait pas contraint de renvoyer rcemment la
moiti de ton personnel, nous aurions eu le veilleur, le garon de piste
qui couchait habituellement ici et alors pas moyen de nous dbarrasser
de l'autre...

--Mais les autres employs, qui couchent dehors et qui viendront tout 
l'heure pour le mnage des btes, a ne leur paratra pas louche de
trouver leur travail fait?

--a, j'en fais mon affaire! rpliqua Jean Tabary. En attendant, je te
conseille de te dbarbouiller un peu... C'est inou ce que tu as une
sale tte.

Chausserouge tait en train de faire ses ablutions dans un seau d'eau
quand les employs arrivrent.

Jean Tabary les runit autour de lui:

--Il y a longtemps, dclara-t-il, que je me plains du travail... Tous
les jours, quand nous descendons  la mnagerie, nous trouvons sans
cesse quelque chose  redire... Aujourd'hui, nous avons voulu vous
montrer l'exemple... Voil comment je veux voir tous les matins la
besogne faite... Examinez-moi a et tenez-vous le pour dit!

Puis il rejoignit Chausserouge et l'entrana chez le prochain marchand
de vins. A part deux cochers qui buvaient au comptoir un verre de marc,
la boutique tait dserte. Ils purent s'attabler dans un coin et causer
tranquillement.

--Ce n'est pas tout a, dit le dompteur, mais maintenant que nous avons
de l'argent, comment expliquer cette fortune subite  Louise... pour
qu'elle n'ait pas de soupons?

Jean Tabary haussa les paules.

--Ce sera bien simple... Tout  l'heure, quand nous aurons fini de boire
notre verre de schnick, nous allons rentrer  la caravane et nous lui
raconterons tout bonnement la chose.

Franois Chausserouge sursauta en devenant subitement trs ple.

--Lui avouer... avouer... le crime!... Tu es fou!

--Tiens, c'est toi qui es fou! riposta tranquillement Jean.

--Mais, continua le dompteur, j'aime Louise... Elle aussi, elle
m'aime!... Elle ne voudra plus me voir, je lui ferai horreur... quand
elle saura ce que j'ai fait... quand elle saura... que je suis un
assassin!...

Jean Tabary lui mit brusquement la main sur le bras.

--Oh! mon vieux, pas d'histoires, si tu veux bien, et surtout pas de
gros mots! Nous ne sommes pas seuls ici... Nous avons fait ce que nous
devions et ce qui nous a convenu. Il ne s'agit pas d'avoir des regrets,
puisque aussi bien il serait trop tard... En ce qui concerne Louise, tu
me fais l'effet de ne pas la connatre... C'est une femme qui a les
ides larges et une femme sre dont l'avis sera prcieux en la
circonstance... Maintenant que nous avons gagn la partie, nous ne
pourrions nous perdre qu'en commettant une imprudence. Elle est de bon
conseil et si nous l'coutons, elle qui est dsintresse dans la
question et qui, par consquent, envisagera la situation plus nettement
que nous ne saurions le faire, nous sommes srs de ne jamais nous trahir
ni tre trahis.

--Tu es sur qu'elle ne s'indignera pas?

--Elle nous aurait encourags dans notre entreprise, si elle et pu la
prvoir.

--Eh bien! J'aime mieux a! pronona Chausserouge, que l'ide de trouver
dans sa matresse une allie ragaillardissait.

Il aurait moins honte devant elle... et aussi moins peur!

Il se souvenait des angoisses de la nuit terrible, tant que le soleil
n'tait pas venu chasser l'obscurit, il redoutait de voir disparatre
de nouveau l'astre brillant.

Peut-tre avec l'ombre, ses terreurs renatraient-elles et et-il pu
les cacher  Louise, dont il partageait la couche!

Au contraire, l'aveu que tous deux projetaient de faire la rendait
complice; elle serait l  toute heure pour le rconforter, chasser les
fantmes imaginaires qu'il avait vu se dresser devant lui et qui,
peut-tre, reviendraient troubler son sommeil.

Il lui semblait que la part de responsabilit qu'assumerait sur sa tte
Louise Tabary, en acceptant la confidence du crime, diminuerait d'autant
la sienne.

Et il ne put se tenir de rpter encore:

--Eh bien, oui! j'aime mieux a!

Il se leva, appela le garon et rgla la consommation, voulant partir
tout de suite.

--Oh! Oh! comme tu es press! dit Jean en riant de cette hte subite.

--Oui!... finissons-en... a sera un poids de moins!... Comme a, aprs,
il n'en sera plus question!

Quand ils arrivrent  la caravane, Louise Tabary tait leve.

Dj, trs tonne de n'avoir pas vu rentrer Chausserouge, de n'avoir
pas rencontr son fils, elle tait descendue  la mnagerie pour
demander des nouvelles.

Peut-tre un nouvel accident tait-il survenu qui avait ncessit leur
prsence toute la nuit. Alors pourquoi ne l'avait-on pas prvenue?

On l'avait rassure tout de suite.

Les employs  leur arrive avaient trouv le patron et Jean en train de
nettoyer la mnagerie; tous deux venaient de sortir.

Assurment ils ne devaient pas tre loin.

--Ah! vous voil, les jolis vadrouilleurs! cria-t-elle en les
apercevant. Ce n'est pas malheureux!... Ce que j'ai t inquite toute
la nuit! O diable avez-vous pass votre jeunesse? En voil une
conduite!

--Ferme la porte, dit Jean sans rpondre et en s'asseyant prs de la
table, nous avons  parler srieusement.

Et quand elle eut obi:

--Maintenant, prends un sige et coute-nous tranquillement.

Il tira de sa poche son portefeuille, tala sur la table les billets de
banque qui reprsentaient sa part, puis:

--Nous avons fait, dit-il, cette nuit, une excellente opration
commerciale... Tout ceci est  moi... Chausserouge en a autant... Voil
de quoi nous remettre  flot...

Louise Tabary devint subitement trs srieuse.

Tour  tour elle considra son fils, puis le dompteur, comme pour lire
dans leurs regards. Tous deux restrent impassibles.

Enfin elle passa sa main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne
rvait pas.

--Mais, demanda-t-elle, serait-ce encore... Vermieux?...

--Vermieux est mort, dit froidement Jean Tabary.

Et il ajouta avec un rire gouailleur:

--Mort et enterr!

--Je ne comprends pas... dit Louise Tabary... Alors vous l'avez...

--Nous l'avons tu, simplement, dclara le jeune homme.

Et sans se dpartir de son calme, il conta la nuit passe dans la
mnagerie, n'omettant aucun dtail: l'arrive de l'usurier, venant de la
gare de Lyon et s'abritant dans l'tablissement, l'ide subite qui avait
frapp les deux complices et la faon dont ils l'avaient mise 
excution, les terreurs inutiles de Chausserouge, enfin la russite
complte du plan qui avait t conu.

Le dompteur ne perdait pas de vue le visage de sa matresse, cherchant 
deviner les sentiments que faisait natre en elle le terrible rcit,
s'attendant peut-tre  une explosion d'indignation. Il lui sembla
qu'on lui enlevait un poids quand il entendit Louise demander
tranquillement:

--Au moins, tes-vous sr que nulle part la prsence de Vermieux n'a t
signale avant son arrive  la mnagerie?

--Parbleu! dit Jean, et c'est lui-mme qui a pris soin de nous
renseigner. Il n'a pas vu une me depuis la gare de Lyon o, comme
toujours, il tait arriv  l'improviste, sans avoir annonc  personne
son retour.

--Eh bien! mes enfants, vous avez bien travaill et je vous en fais mon
compliment! proclama la mgre.

--Alors, bien sr, insista Chausserouge, tu ne nous en veux pas? J'avais
peur que l'acte que nous avons commis ne t'inspirt une telle horreur...

--Je pense que tu es fou! riposta Louise. Ne t'ai-je pas dit l'autre
jour que je me creusais la tte pour trouver une faon d'estamper ce
vieux grigou, qui n'a pas craint, lui, de nous dvaliser... J'avoue que
je n'aurais jamais os vous conseiller un moyen aussi radical, mais
puisque l'occasion s'en est prsente, et que vous l'avez saisie, je ne
puis que vous fliciter hautement. Je n'appelle pas a un crime,
j'appelle a une bonne action. Vous avez fait expier en une seule fois 
ce vieux brigand, toutes ses canailleries passes. Vous avez, en mme
temps que les vtres, pay les dettes du Voyage tout entier... Ce sont
les confrres qui vont tre pats de ne pas voir rappliquer Vermieux
avec sa sacoche!

Et Louise ne put s'empcher d'clater de rire.

--Tiens, vois-tu, continua-t-elle en prenant la main de Chausserouge
qu'elle attira prs d'elle, bien souvent tu as manqu d'nergie, mais
l'acte de courage de cette nuit me fait tout oublier, je t'aimerais rien
que pour a!

--Merci! dit le dompteur,  mon tour de te dire ce que nous avons
dcid, Jean et moi. A partir d'aujourd'hui, nous nous associons. Tout
en restant matre de la plus grande part de la mnagerie, puisque mon
apport est plus considrable, je prends officiellement ton fils avec
moi... Nous rgulariserons notre situation en passant un acte devant
notaire, ds que la prudence nous permettra d'y songer. Il faut laisser
passer un peu d'eau sous le pont... Mais c'est ds  prsent chose
convenue.

--Alors, tous les bonheurs le mme jour! Plus de dettes! De l'argent!
Mon fils tabli dfinitivement... devenant patron!... Et c'est  toi que
je dois a... Je ne t'en remercierai jamais assez!

Elle saisit son amant par le cou et l'embrassa sur les deux joues.

--Maintenant, secoue-moi cet air d'enterrement... Un bon dner par
l-dessus et il n'y paratra plus...

Puis, comme si un soupon nouveau lui traversait la cervelle:

--Vous tes bien sur qu'il n'y avait personne dans la mnagerie quand
vous avez fait le coup?... Pas de veilleur... personne?

--Voyons, nous ne sommes pas des enfants, dit Jean en haussant les
paules.

--On n'a rien entendu du dehors?

--Allons donc! il faisait un orage du tonnerre de Dieu!... le tonnerre,
les clairs, tout le diable et son train... Je te dis que tout le monde
tait d'accord... jusqu'aux btes qui rclamaient de la pture... Il
fallait qu'il y passe... Sa dernire heure avait sonn... Ce n'est pas
notre faute... Nous n'avons t que des instruments...

--Qui ont obi  la destine! dit le superstitieux Chausserouge, heureux
de trouver dans l'argumentation de son complice une excuse propre 
calmer le cri de sa conscience.

Puis, comme l'heure du repas approchait:

--Maintenant, les enfants, vous savez, assez caus. Nous n'avons plus
rien  nous dire... Il ne s'est rien pass et nous ne savons rien.

Elle se pencha hors de la caravane et appela:

--Fatma, dis  Zzette de venir djeuner.

Fatma, une belle fille brune de vingt ans environ, sortit de la tente
qui avoisinait la caravane.

--Mme Tabary, dit-elle, je sais pas ce qu'elle a, Zzette, elle est
toute drle, ce matin!

--Elle est malade? demanda le dompteur vivement.

--Je ne sais pas... Elle est couche... elle ne se plaint pas et elle a
les yeux grands ouverts.

Chausserouge descendit et entra dans la tente.

La petite fille reposait sur le lit de camp qu'on lui dressait chaque
soir,--depuis que son pre avait lu domicile chez Louise Tabary-- ct
de ceux de Fatma et de deux autres pensionnaires de l'entresort.

Elle avait le visage empourpr, les yeux cerns, les mains brlantes.

A l'aspect de son pre, son regard se mouilla, tandis que ses traits se
contractaient. Sans doute la vue de son pre renouvelait en elle les
motions qu'elle avait ressenties durant la terrible veille, car un
tremblement convulsif secoua tout son corps.

Chausserouge s'tait assis, trs tendre et trs caressant, auprs de sa
petite fille. Il lui tta le pouls qui lui parut agit.

--Qu'est-ce que tu as, demanda-t-il, voyons, ma petite Zzette?

Elle regarda fixement son pre, comme pour se demander si elle n'avait
pas t l'objet d'un cauchemar, d'une hallucination effroyable.

Cet homme, si bon, si doux, tait-il bien le mme, qu'elle avait vu, la
nuit prcdente, distribuant  ses btes, des lambeaux de chair humaine?

Elle avait envie de lui crier:

--Dis, n'est-ce pas? dis que j'ai rv! Tu n'es pas un assassin!

Mais elle se contint et balbutia:

--J'ai eu peur... cette nuit!

--Cette nuit? dit Chausserouge dont les sourcils se froncrent. Peur de
quoi?

Elle fit un effort sur elle-mme:

--J'ai eu peur de l'orage.

Au ton dont son pre venait de lui poser cette dernire question, elle
venait de comprendre qu'elle ne s'tait point trompe. Un travail
s'opra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne devait
pas connatre, un secret qui mettait dans sa main et la vie et l'honneur
de son pre?

Et qui sait?

Peut-tre Franois n'tait-il si tendre avec elle que parce qu'il se
doutait... Peut-tre tait-ce une feinte et voulait-il s'assurer
qu'elle, Zzette, n'avait rien vu, rien entendu? Si elle laissait
entendre qu'elle savait...  quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un
homme qui n'hsite pas  tuer, n'hsiterait peut-tre pas  se
dbarrasser de l'unique tmoin de son crime?

Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggra une fable qu'elle
dbita d'une voix haletante, entrecoupe:

--Voil... je t'ai dsobi... Quand tu m'as dit d'aller me coucher... je
suis rentre dans la tente... Fatma et les deux autres... qui n'avaient
pas travaill taient dj couches... Quand j'ai vu qu'elles dormaient,
je suis ressortie... J'ai pens que malgr la pluie... il y avait
peut-tre une dernire reprsentation chez Decker... o on joue Peau
d'ne... J'avais envie de voir... J'ai profit d'un moment o a
tombait moins fort... et j'ai couru prs des colonnes de la place du
Trne o Decker est install... Mais c'tait ferm... Alors j'ai voulu
revenir, mais le tonnerre s'est mis  gronder... j'ai eu peur et je me
suis cache derrire un tour de toile... J'tais mouille... j'ai eu
froid... Quand je suis rentre et que je me suis mise au lit... je
grelottais... et je n'ai pas dormi de la nuit... Voil!

Chausserouge poussa un soupir de soulagement. La petite ne savait rien.

--C'est comme cela qu'on attrape du mal, dit-il, d'un ton fch... Tu
vas te tenir chaudement... On va te faire de la tisane et demain il n'y
paratra plus. Voil ce que c'est que de dsobir  son pre.

Et il s'loigna aprs avoir embrass sa fille, qui ne lui rendit pas son
baiser.

--Eh bien? quoi de nouveau, demanda Louise Tabary en le voyant rentrer.

--Oh! rien de grave! La petite a pris froid cette nuit, et ce matin,
elle a un peu de fivre nerveuse... C'est tout le temprament de sa
mre, cette sacre gamine, la moindre imprudence la flanque par terre!

La vrit tait que, depuis la mort d'Amlie, Zzette, habitue aux
clineries de la jeune femme, n'avait pu prendre son parti de l'abandon
dans lequel la laissait son pre.

Afin de ne pas la laisser seule dans la caravane que Chausserouge
dsertait chaque nuit, on avait imagin d'tablir son lit dans la tente
des pensionnaires de l'entresort, qui taient censes veiller sur elle.

Mais elle avait  souffrir d'un isolement encore plus pnible. Les trois
femmes ne couchaient jamais dans la tente. Elles guettaient le moment o
Louise rentrait dans sa caravane, et sres ds lors de ne pas tre
surprises, elles se glissaient sans bruit hors de la tente et couraient
rejoindre, dans les htels du voisinage, l'amant en titre ou l'amant de
rencontre, que leur avait fourni, dans la journe, le hasard des
reprsentations.

Tout d'abord, elles avaient t gnes par la prsence de l'enfant, mais
Fatma qui, par ses prvenances, avait conquis, ds l'abord, le coeur de
Zzette, s'tait assure de son silence, et bientt elles avaient pu
continuer leurs expditions nocturnes.

Zzette, d'ailleurs, trouvait son compte dans cet arrangement. Nglige
par son pre, elle avait report sur ses btes toute l'affection dont
elle tait capable.

Une fois seule, elle se levait  son tour, parvenait en talonnant
jusqu' la mnagerie, dans laquelle elle s'introduisait en passant
par-dessous le tour de toile et elle allait se blottir jusqu'au matin
dans un petit nid, au milieu du fourrage,  deux pas de l'Etourdi, son
poney.

Mirza, qui la reconnaissait, n'aboyait pas et venait au contraire passer
sa langue sur son visage. L'haleine chaude du cheval venait la caresser
et elle s'endormait, paisiblement, heureuse, sans peur, au milieu de ses
btes.

Parfois un rugissement la rveillait. Les yeux ferms, ses lvres
murmuraient le nom de la bte... qu'elle reconnaissait au son de sa
voix.

--Tiens!... Rachel qui ne dort pas!

Et elle reprenait son sommeil  peine interrompu.

Chaque nuit, depuis que le veilleur avait t supprim, elle rptait le
mme mange, ne regagnant la tente qu' l'heure prcise o les employs
allaient arriver pour nettoyer la mnagerie et prparer la
reprsentation.

Ses compagnes, rentrant quelques instants plus tard, la trouvaient
reposant trs calme, dans son petit lit et prte  se lever.

Ces escapades taient pour elle pleines de charme.

La mnagerie, c'tait sa raison d'tre; toutes les btes taient ses
amies; Elle respirait avec dlices la senteur du foin au milieu duquel
elle s'enfouissait, l'odeur cre des fauves... Elle tait l dans son
lment. L, elle oubliait tout, sa mre morte, ses chagrins de petite
fille...

La nuit du crime, pendant que le service tait termin, elle tait venue
s'installer  sa place accoutume, au moment mme o dans sa caravane,
le dompteur, aid de son complice, dpouillait Vermieux aprs l'avoir
assassin.

Elle n'avait rien entendu, aucun bruit, que les clats de la foudre qui
tonnait sans relche. Elle avait ferm les yeux, puis tout  coup un son
de voix l'avait veille et une lueur tremblante avait attir son
attention.

Souleve sur un coude elle avait alors vu Jean Tabary... et son pre,
poussant l'tal sur lequel gisaient pars des membres humains... qu'ils
distribuaient aux animaux!

Terrifie par ce spectacle, elle avait t sur le point de pousser un
cri... ce cri s'tait trangl dans sa gorge.

A chaque pas qu'ils faisaient, les deux hommes se rapprochaient
d'elle...

Et voil que tout  coup, au moment o ils taient parvenus  cinq pas
du fenil, en face de la cage de Nron, elle avait vu jeter  l'animal
une cuisse dcharne, une cuisse humaine!...

Puis la fourche de fer de Jean Tabary avait piqu sur l'tal un nouveau
morceau et elle avait reconnu la face sanguinolente de Vermieux!...

C'tait le vieil usurier que les deux hommes avaient tu... et qu'ils
avaient dpec avant de le distribuer aux btes!...

Cette fois, son effroi avait surpass ses forces... Ses yeux s'taient
voils et elle tait tomb sans connaissance au fond du petit nid
qu'elle s'tait mnag.

Quand elle revint  elle, ranime par l'haleine chaude du poney, qui
promenait son nez sur le visage glac de sa petite matresse, le jour
allait poindre.

Elle rassembla ses esprits, frmit au souvenir du spectacle auquel elle
avait assist, bien involontairement, crut un instant avoir rv, mais
la prsence des deux hommes qu'elle vit  l'autre bout de la mnagerie,
occups  un travail dont elle ne put se rendre compte  cause de
l'loignement, la convainquit qu'elle ne s'tait pas trompe.

Elle n'eut plus qu'une ide: se sauver, regagner la tente sans qu'on la
vt.

Et elle y parvint en profitant d'un moment o son pre et Jean Tabary
procdaient, toujours  l'aide de leur lanterne, au nettoyage de la cage
extrme, occupe par les tigres.

Elle ne respira  l'aise que lorsqu'elle se sentit tendue entre les
draps de son lit de camp. Mais sous le coup de la raction qui s'opra
en elle, une fivre la saisit qui ne la quitta plus jusqu' l'heure o
son pre vint prendre de ses nouvelles.

Toutefois, et en dpit des recommandations de Franois, elle se leva
dans l'aprs-midi.

Comme si la nature entire se rjouissait de la disparition de
l'usurier, un soleil splendide fit affluer le public sur le champ de
foire.

On et dit que le hasard taquin avait renonc  tenir rigueur aux
forains, maintenant qu' leur insu ils n'taient plus sous le coup d'un
remboursement qu'il leur et t, la veille, impossible d'effectuer.

Jamais depuis huit jours, on n'avait vu pareille affluence de monde,
mme le jour de Pques; jamais on n'avait ralis d'aussi belles
recettes.

Cette circonstance inspira  Jean Tabary quelques rflexions
philosophiques:

--Dire que si nous avions eu ce temps-l hier, murmura-t-il  l'oreille
de Chausserouge, Vermieux serait encore en vie... Demain nous
aboulerions les trois cents francs que nous gagnerons peut-tre
aujourd'hui et nous serions moins riches, moi de douze mille francs, toi
de la mme somme... et tes dettes en plus! A quoi tient la vie d'un
homme, tout de mme! A un orage!... Tu avais raison! Il n'y a pas 
dire! C'est la destine!

Mais le dompteur n'tait pas en train de philosopher. A mesure que
l'heure s'avanait, une sorte d'inquitude intime, sinon de peur, et
qu'il n'avait jamais prouve avant d'entrer dans les cages l'treignait
et le rendait nerveux.

Quand, aprs le djeuner, il descendit dans la mnagerie et qu'il passa
devant les cages, il se sentit agit par un petit frmissement.

Il prouvait un sentiment bizarre tel qu'il n'en avait jamais ressenti
en face de ses pensionnaires, une sorte de crainte superstitieuse qu'il
ne s'expliquait pas.

Invinciblement, et quelque effort qu'il ft pour la chasser, la vision
obsdante de la scne de la nuit revenait devant ses yeux.

Sur l'tal il revoyait les membres pantelants de Vermieux et, dans le
regard de ces btes qui avaient dvor le corps de l'usurier, il lui
semblait retrouver le regard de la victime.

Au moment d'entrer dans les cages une terreur nouvelle l'envahit. La
vieille tradition des dompteurs lui revint en mmoire. La chair humaine
avait un got... et, quand les animaux en avaient mang une fois...

Et ce Tabary qui avait pass outre, qui avait dfi la lgende, en
donnant au plus redoutable des fauves, au plus difficile  manier, les
plus gros morceaux!...

Avant de frapper les trois coups, il hsita...

Mais il songea que de l'autre ct de la cloison qui le sparait des
cages tout un public attendait, un public comme il tait dshabitu d'en
voir  la mnagerie.

L'amour-propre finit par dominer l'effroi, et, bien que le front baign
de sueur, il fit effort sur lui-mme et il heurta la porte du pommeau de
son fouet.

--Passez! cria de l'extrieur Jean Tabary.

Il entra et se trouva en face de ses deux lionnes sauteuses. Rien
d'insolite dans l'attitude des deux btes; alors, subitement, il
recouvra son sang-froid.

Il eut honte de lui-mme, et comme pour se punir de son instant de
faiblesse, il redoubla d'audace.

Bien que les lionnes fussent dociles, il se montra brutal, les
pourchassa  coups de fouet, les fouailla impitoyablement, trouvant une
sorte de plaisir cre  se venger sur elles de sa peur.

Et les exercices se succdaient; tous ses pensionnaires dfilrent
devant lui, mens rondement, manoeuvrs avec une vigueur et une tmrit
 laquelle il ne les avait pas habitus.

Et le public enthousiasm par cette furia dont il ne pouvait pas
souponner le mobile, acclamait le dompteur  chacune de ses entres de
cage.

nerv par la lutte, excit par les applaudissements, Chausserouge
accomplit des prodiges.

Il lui vint subitement en tte de nouvelles ides qu'il eut la fantaisie
de mettre immdiatement en pratique, et sa volont rduisait les animaux
affols  une obissance qu'il n'avais jamais obtenue jusqu'ici.

Jean Tabary suivait d'un oeil tonn les pripties mouvantes de ce
duel.

--Mtin! pensait-il, le patron est nerveux! C'est l'affaire d'hier qui
lui a secou le sang! Mais quel succs!...

Il y eut un petit entr'acte avant le dernier numro. Franois devait
terminer la reprsentation par les exercices habituels de Nron, le
grand lion  crinire noire, dont l'ge avait fait le pensionnaire le
plus redoutable de la mnagerie.

Pendant qu'on sablait  nouveau la cage centrale, Tabary rejoignit le
dompteur dans le rduit o il attendait que tout ft prpar et qu'on
et introduit l'animal. Franois Chausserouge, l'oeil fivreux,
pongeait son front baign de sueur.

--Eh bien! lui dit Jean, tu vas bien quand tu t'y mets. Mais, tu sais,
sois prudent, tout de mme... avec Nron. Il n'entend pas la
plaisanterie.

--Ne t'occupes pas de a, riposta le dompteur, d'un ton saccad, il
faudra qu'il marche... comme les autres!

Un instant aprs, il se trouva face  face avec le lion. Mais Nron
tait aussi dans ses heures de lubie. Il montra une indocilit qui
exaspra la nervosit de Chausserouge.

Ne pouvant contraindre l'animal  l'obissance par ses moyens habituels,
Chausserouge s'arma de sa fourche, marcha au devant du fauve qui, tapi
dans un coin, les oreilles basses et grondant la colre, le couvait
sournoisement du regard et il s'acharna sur lui.

Vaincu par la douleur, fascin par l'oeil brillant de son dompteur,
Nron bondit, sauta, lanant des coups de patte qu'esquivait  chaque
coup Chausserouge en rejetant le haut de son corps un arrire.

A chaque audace nouvelle,  chaque attaque pare, le public, que
passionnait cette lutte, applaudissait.

Enfin, puis, haletant, aprs avoir successivement accompli toute la
srie de ses exercices habituels, le lion s'accula dans un angle, le
poil hriss, la gueule sanglante...

Alors Chausserouge s'avana au bord de la cage, salua la foule, puis
rejetant son fouet et sa fourche, il s'approcha de Nron, saisit de ses
deux mains les mchoires puissantes de son adversaire et, se penchant en
avant, il introduisit la moiti de sa tte dans la gueule bante du
monstre...

Un cri d'effroi retentit dans l'assistance, devant cet acte inou de
tmrit.

Tout  coup, le dompteur se sentit pris comme dans un tau. Les
mchoires de la bte, dtendues par son effort, se refermaient
progressivement, les crocs s'enfonaient, comprimaient les os du crne.

Son corps eut un brusque ressaut en arrire, mais impossible d'chapper
 l'implacable treinte...

Dans cette seconde suprme, Chausserouge eut la conscience qu'il tait
perdu. Il fit appel  toutes ses forces, poussa un cri touff:

--A moi! Jean!

Puis, de ses doigts nerveux dont l'imminence du danger triplait la
puissance, il serra  l'touffer la gorge du monstre.

Par bonheur Jean Tabary, qui redoutait une catastrophe depuis le
commencement de cette extraordinaire sance, se tenant prt  porter
secours  son associ, avait gard  porte de sa main une barre longue
et aigu.

Il en porta,  travers les barreaux, un coup terrible dans les flancs du
lion qui entr'ouvrit la gueule et Chausserouge, profitant de ce
mouvement, se redressa d'un coup de reins.

Les crocs avaient creus de chaque ct de sa face de larges sillons.

Bien qu'aveugl par le sang, mconnaissable, il s'tait aussitt pench,
rapide comme l'clair, avait ramass sa fourche et de nouveau avec rage,
il tait revenu  la charge. Le public debout, mass devant la cage,
pouvant, poussait des cris d'effroi...

En vain Tabary continuait  harceler la bte pour l'empcher de se ruer
sur son dompteur, et il clamait de toute sa force:

--En arrire! En arrire! Sors! on va t'ouvrir!

Chausserouge n'entendait rien, il frappait en aveugle, trouant  chaque
coup la peau du fauve.

Hurlant de douleur, affol  son tour, rendu furieux par la souffrance,
saignant de toutes parts, le lion bondissait, s'crasant la tte contre
les barreaux.

Franois sans relche, poursuivait son oeuvre de vengeance, cognant au
hasard, comme un fou... Tout  coup, Nron poussa un rugissement
formidable, s'enleva des quatre pattes et retomba comme une masse, la
langue pendante. La fourche, pousse d'une main ferme, s'tait enfonce
tout entire dans son ct.

Ce fut alors un spectacle horrible...

Comme s'il et voulu le clouer vivant au plancher de la cage, sans se
soucier des coups de griffe que l'animal lanait dans le vide, le
dompteur s'acharnait sur son pensionnaire...

Enfin, les rugissements cessrent pour faire place  des grondements
touffs, la queue cessa de battre les barreaux et le corps du monstre
resta immobile baignant dans une mare de sang.

La frnsie du dompteur se calma immdiatement. Un voile passa devant
ses yeux, il trbucha et tomba dans les bras des garons de piste qui,
debout derrire la petite porte, taient entrs ds que l'animal,
dsormais sans mouvement, et cess de leur inspirer de la crainte.

Ds lors, ce fut dans tout l'tablissement un tumulte indescriptible.
Le dompteur tait-il bless grivement?... Le lion tait-il mort?

Jean Tabary, trs motionn par le spectacle auquel il venait
d'assister, eut toutes les peines du monde  faire vacuer la baraque;
puis, ds qu'il eut fait fermer l'auvent de la mnagerie, il courut  la
caravane o l'on venait de transporter le bless.

Dj, un mdecin qui s'tait trouv ml  l'assistance, s'occupait 
lui donner les premiers soins. Les blessures, bien que profondes,
n'taient pas graves.

Il lava soigneusement le visage de Chausserouge,  demi vanoui, pansa
les plaies bantes, et tout de suite, il put rassurer Louise qui se
lamentait.

--Je l'ai toujours dit! Il tait trop brave! trop tmraire! a devait
arriver!

--Ne craignez rien! rpliqua le docteur. La convalescence sera longue,
douloureuse, mais, ds  prsent, je rponds de sa vie!

A ct du lit, Zzette considrait le bless, l'oeil sec, comme si une
pense profonde la rendait indiffrente  l'accident dont venait d'tre
victime son pre.

Profitant d'un instant o on l'avait laisse seule, elle s'tait leve,
s'tait glisse dans la mnagerie et enfouie dans la cachette d'o elle
avait assist la veille au dpeage de Vermieux, elle avait suivi toutes
les phases de la lutte d'o Chausserouge tait sorti vainqueur, mais le
visage en lambeaux.

Comme hypnotise par ce spectacle, pas un cri ne s'tait chapp de sa
gorge, et maintenant dans sa petite tte s'agitaient des penses
confuses, nullement tonne d'une issue qui lui apparaissait la suite
logique du crime de la nuit.

N'tait-ce pas le commencement fatal de la punition rserve aux
criminels? N'tait-ce pas le commencement de la revanche de Vermieux?

Mais ni un mot, ni un geste, qui pt faire souponner  quiconque
quelles ides contradictoires bouillonnaient au fond de sa cervelle
d'enfant. Elle n'prouvait plus pour son pre l'affection d'autrefois...

Il lui semblait que son bon Franois tait mort et qu'il avait fait
place  un homme mchant... dont la vue ne lui causait pas d'horreur,
puisqu'il ressemblait  son pre, mais pour lequel elle prouvait une
aversion instinctive.

Aussi, quand Chausserouge revenu  lui et apercevant sa fille assise 
son chevet, l'attira  lui, en disant d'une voix lente:

--Tu as bien failli ne plus me revoir, fifille!

Elle hsita avant de lui tendre son front.

Elle finit cependant par se pencher, puis quand il l'et embrasse:

--Tu aurais t orpheline, vois-tu, continua le dompteur. J'aurais t
retrouver ta mre, si je n'avais pas eu la force d'abattre Nron... Mais
Louise aurait eu soin de toi, n'est-ce pas, Louise?

--Peux-tu en douter! s'exclama la Tabary. Ah! tant que je serai l, la
pauvre petite ne sera pas malheureuse. Mais tais-toi, ne parle pas, a
te fait mal et le mdecin l'a dfendu.

Elle voulut prendre la petite fille sur ses genoux, mais, boudeuse,
Zzette recula, repoussa les mains de Louise qui se tendaient vers elle
et resta accoude au lit de son pre. Cette Tabary, elle la dtestait...
sincrement, sans restriction!

Et ce Jean,, l'autre, qui avait certainement pouss Chausserouge 
commettre un crime!

--Ah! celui-l, elle n'eut jamais voulu se trouver en sa prsence. Il
tait le mauvais gnie de la maison. Que de fois n'avait-il pas fait
pleurer sa mre! Et aujourd'hui n'tait-il pas cause si elle ne pouvait
plus aimer son pre?

Cependant, Chausserouge,  qui revenait peu  peu la mmoire des faits,
maintenant que la douleur lgrement calme lui laissait un peu de
rpit, interrogea:

--Et Nron? Est-ce que je l'ai tu?

--Non, rpondit Jean, mais il n'en vaut gure mieux.

--Ah! dit le dompteur en fermant les yeux.

Et il n'en demanda pas davantage.

En effet, aussitt que les soins qu'on avait d prodiguer  Chausserouge
avaient laiss quelque rpit, on s'tait occup de Nron.

L'animal donnant encore signe de vie, on avait fait venir le
vtrinaire. Grce  l'tat de faiblesse du lion, qui respirait  peine,
on avait pu l'approcher, le panser, le faire glisser sur un lit de
paille hors de la cage centrale et l'tablir dans une cage voisine.

Quand Tabary interrogea le vtrinaire sur l'issue probable de
l'aventure:

--Je ne puis rien vous dire, rpliqua le praticien, avec ces btes-l,
on ne sait jamais... On les croit mortes et elles renaissent  la vie
comme par enchantement... Leur nature offre tant de rsistance... La
grande difficult ce sera de pouvoir soigner votre pensionnaire quand
ses forces seront un peu revenues... Ces animaux-l ont beaucoup de
mmoire et beaucoup de rancune. Il y aura  l'avenir, s'il en rchappe,
de grandes prcautions  prendre.

--Enfin, vous croyez que nous le sauverons?...

--Peut-tre!

--Ah! tant mieux, songez donc! la plus belle pice de la mnagerie!

Dans la soire, Chausserouge eut la fivre. On dut faire revenir le
mdecin. Celui-ci prescrivit un repos absolu, la dite, et dans la
crainte d'un rysiple, prodigua les antiseptiques, mais, aprs son
dpart et ds que la nuit fut compltement venue, la fivre se changea
en dlire.

Trs agit, le visage en feu, le dompteur pronona des mots sans suite.

--Fais sortir tout le monde, dit Jean tout bas  sa mre, il ne sait
plus ce qu'il dit... il serait capable de manger le morceau...

On envoya Zzette se coucher et Louise Tabary dclara qu'elle se
chargeait seule de veiller le malade. Au besoin, et pour le cas o elle
serait trop fatigue, son fils la supplerait. Bien lui en prit, car
vers une heure du matin, le mal empira et prit d'inquitantes
proportions.

Chausserouge eut le cauchemar. Au moment o on le croyait assoupi, de
terrifiantes hallucinations vinrent troubler son sommeil. Il se dressa
sur son sant, les pupilles dilates, arracha d'un geste brusque
l'appareil qui emprisonnait sa face et le doigt fix sur la porte:

--Nron! Voil Nron! attends, sale bte! Tu ne veux pas... Tu ne veux
pas sauter... Attends que je prenne ma fourche! Tiens! Tiens! attrape!

Et il battait l'air de ses deux bras, mimant la lutte de la veille.
Puis, tout  coup, il poussa un cri:

--Ce n'est pas Nron! C'est Vermieux... Il ricane. Il n'est pas mort! Il
s'avance! Il me prend! Il me mord! Ma tte! Ma tte! A moi! Au secours!
C'est Vermieux... Vermieux qui revient! Va-t'en, je te dis! Va-t'en!

Et il entourait son front de ses deux mains et, comme pour chapper 
une treinte imaginaire, enfouissait son front sous l'oreiller. Il
roulait sur son lit.

En vain, Louise Tabary et Jean consterns, craignant  chaque minute que
ses cris n'eussent un cho au dehors, tentaient-ils de te calmer.

--Mais non! Mais non! Il n'y a personne! Voyons! Calme-toi!

Chausserouge ne voulait rien entendre.

--Je vous dis que si! C'est Vermieux qui revient. Je le vois bien! Il
est l. Il ricane, tiens, l, dans le coin! Mais va-t'en donc, dmon!
C'est lui qui s'est veng! C'est lui qui m'a fait mordre par Nron! Mais
je le tuerai! Je vous jure, je le tuerai!

Enfin, la voix s'teignit dans sa gorge. puis par cet effort, il
retomba haletant sur son lit.

Louise pongea soigneusement le visage de Franois humide de sueur et
de sang, humecta et rafrachit les plaies  l'aide de compresses
imbibes d'aromates et le dompteur tomba dans une prostration qui
subsista jusqu'au matin.

--Il a eu une nuit fort agite, dit Louise au docteur, quand il revint
prendre des nouvelles du malade.

--Alors il serait peut-tre prudent de le faire transporter dans un
hpital ou une maison de sant... Il y serait plus aisment et plus
efficacement soign...

--Non! interrompit vivement Louise, qui ne se souciait pas qu'une
pareille scne se renouvelt devant des trangers. Franois a horreur
des hospices... Ici nous serons  mme de lui donner tous les soins que
ncessitera son tat, et l'ide qu'il est  ct de sa mnagerie, que
ses btes ont besoin de lui, htera sa convalescence.

Cependant, la nouvelle de l'aventure, grossie comme toujours, s'tait
rpandue rapidement, non seulement sur tout le Voyage, mais dans tout
Paris.

De plusieurs journaux on tait venu interroger Jean Tabary qui, heureux
de la rclame dont allait bnficier l'tablissement, s'tait prt trs
complaisamment aux interviews.

Des camelots parcouraient les rues, des feuilles sous le bras, criant:

                     DEMANDEZ LE TERRIBLE ACCIDENT
                     DE LA MNAGERIE CHAUSSEROUGE

                _Derniers dtails!--Cinq centimes!_

Ds le lendemain, la mnagerie fut littralement envahie. On venait
demander des nouvelles du dompteur. On voulait voir Nron. Jean Tabary
rsolt alors d'ouvrir au public les portes de l'tablissement.

Pour une somme modique, on tait admis  visiter les animaux et
plusieurs fois par jour, l'explicateur donnait les mmes dtails qu'aux
reprsentations ordinaires.

La foule stationnait longuement devant la cage o gisait le lion bless.

Au bas de cette cage, on avait accroch une large pancarte, portant ces
mots:

                                 NRON
                            LION DE L'ATLAS
    _qui le 7 avril a failli dvorer le dompteur Chausserouge._

Aprs le rcit mouvant que faisait de la lutte l'adroit bonisseur, les
assistants se retiraient pour faire place  de nouveaux curieux.

--Quel dommage! dit Jean Tabary  sa mre, que nous n'ayons personne
pour faire une entre de cage!... C'est toujours notre chance... Si,
comme j'en ai eu l'ide un moment, j'avais appris le mtier...

--Il n'y a pas que Chausserouge au monde, dit Louise. Tu ne pourrais pas
trouver un dompteur sans ouvrage, qui consentirait  servir chez nous,
en attendant le rtablissement de Franois?

--Pourvu qu'il se rtablisse! dit le jeune homme.

--Il le faut, riposta la mre, nous n'avons pas sign l'acte
d'association, aprs il pourra se faire boulotter, s'il veut..., et
ajouta-t-elle cyniquement, le plus tt sera le mieux... Avec ses
scrupules et ses cauchemars, il finira par nous compromettre, cet
animal-l!... Ce serait vraiment dommage, au moment o la veine parat
tourner et o nous voil presque au-dessus de nos affaires!... Au fond,
c'est trs heureux, cet accident... si jamais nous avions pu tre
souponn, le bruit qu'on fait autour de nous maintenant droutera les
recherches... C'est pas ici qu'on viendra demander des nouvelles de
Vermieux... alibi tout trouv! Chausserouge au lit! La mnagerie en
l'air, envahie par les curieux... Ce ne serait pas le moment de
commettre un crime... si la chose n'tait pas faite!

--C'est vrai tout de mme, dit Jean Tabary frapp de l'observation de sa
mre.

--Et pense, ajouta la mgre, si un second malheur, dfinitif cette
fois, allait arriver  Franois... aprs l'acte d'association sign...
C'est nous qui resterions les seuls matres... les patrons.

--Oui, mais il y a Zzette qui hriterait?

--Zzette est mineure... et c'est nous qui serions les tuteurs, dit
Louise avec un sourire mauvais. Aie donc confiance en moi, fillot!... En
attendant occupe-toi de me trouver un remplaant provisoire 
Chausserouge!

Le jour mme, Jean Tabary se mit en qute.

Sur les indications obligeantes d'un forain de ses amis, il parvint 
dcouvrir son homme.

Un jeune dompteur, trs connu sur le Voyage sous le nom de Giovanni,
tait actuellement sans emploi.

Il s'aboucha avec lui et tout de suite fit affaire.

--Vous arrivez, dit le belluaire, juste au moment o je me prparais 
aller vous faire mes offres de service. J'ai appris l'accident survenu 
Chausserouge et je pensais, en effet, que vous deviez vous trouver dans
l'embarras...

--Vous n'avez pas peur de prendre la succession de Chausserouge?

--Alors, je ne serais pas dompteur! rpliqua le jeune homme en souriant.
Pour nous autres, qui avons l'habitude du mtier, nous trouvons dans le
danger un attrait irrsistible et d'ailleurs, y a-t-il tant de danger? A
part Nron, qui doit tre mort...

--Non, il est grivement bless et nous esprons le sauver.

--Eh bien!  part Nron, les autres btes ne sont pas dangereuses. Je
connais Chausserouge, je sais ses exercices par coeur et je me fais fort
aprs une rptition pour habituer les btes  moi, de paratre en
public... Je vous demande seulement de chauffer un peu mon entre de
cage.

--Ne craignez rien! Nous allons profiter de la rclame de l'accident et
faire une srieuse publicit. Comptez sur moi.

--Eh bien! Alors, quand vous voudrez.

--Ds demain, dit Jean Tabary enchant.

Sance tenante, il fit signer  Giovanni un engagement, puis, aprs la
conclusion du trait, la conversation s'engagea, trs amicale, chacun
donnant  l'autre les renseignements qui pouvaient l'intresser.

Giovanni raconta son histoire. Il tait n  Montmartre avait fait chez
son pre, patron menuisier, son apprentissage.

Il n'avait pu s'accoutumer  une existence calme et tranquille; il
rvait de devenir acteur ou saltimbanque, trouvait un charme infini  la
vie libre, indpendante et bohme.

Le soir, ds qu'il avait dn, il s'chappait de la maison paternelle et
courait au thtre Montmartre, o on l'avait admis comme figurant, et
c'tait pour lui une grande joie de revtir les oripeaux brillants des
drames de cape et d'pe.

Puis, un beau jour, le Voyage tant venu s'installer boulevard de
Clichy, le jeune homme devint chez Devisme ou au thtre Decker une
_tte  l'huile_[4] trs assidue.

[4] On appelle _tte  l'huile_ les figurants qui prtent leur
concours gratuitement, pour l'amour de l'art.

On le remarqua; on l'encouragea; il finit par se faire engager  de
drisoires appointements et quand le Voyage leva le sige, sa rsolution
tait prise. Il abandonna la maison paternelle et le mtier de menuisier
et partit.

Depuis, il avait fait un peu tous les mtiers, bonisseur, pitre, etc. Il
ne tarda pas  trouver sa vritable voie.

Entr en dernier lieu comme garon de piste  la mnagerie Bella-Mina,
il dut dfendre la baraque de sa patronne contre l'envahissement d'une
bande d'nergumnes rclamant  grands cris le renvoi de l'orchestre
compos en grande partie de musiciens allemands.

Pour calmer l'effervescence, la dompteuse dut se rsoudre  remplacer
ces trangers par des Franais, mais il n'tait pas facile d'en recruter
du jour au lendemain.

Giovanni,--c'tait le pseudonyme qu'il avait choisi depuis son arrive
sur le Voyage, car il s'appelait de son vrai nom mile Pascaud,--s'offrit
de reconstituer la petite troupe; il se souvint que lui mme jadis avait
fait partie de l'_Harmonie Montmartroise_, en qualit de piston, et pour
prix de son service, il s'adjugea le titre de chef d'orchestre.

Ds lors, il devint le bras droit de Bella-Mina.

Il s'acquittait fort bien, avec une rare intelligence, de ses nouvelles
fonctions et la dompteuse n'eut pas  regretter le dpart de ses anciens
pensionnaires.

Elle s'adjoignait ordinairement un aide, ce qui rendait ses
reprsentations fort intressantes, mais, un beau jour, aprs une prise
de bec avec Gladiator, son second, elle resta seule pour diriger sa
maison et faire ses entres de cage.

Ce fut encore Giovanni qui la tira d'affaire.

--Patronne, lui dit-il, depuis que je vous vois, je me suis mis dans la
tte de faire comme vous... Chaque jour je vous admire et je vous
envie... Je crois qu'aprs avoir bien cherch, ma vocation s'est
rvle... Je veux tre dompteur!... Puisque vous voil seule, c'est
l'occasion de m'essayer... Voulez-vous me donner quelques leons et
m'autoriser  vous suppler?

--Mais, mon garon, le mtier ne s'apprend pas en une minute, ni en un
jour. Il ne suffit pas de vouloir, il faut un long apprentissage.

--Qui vous dit que je ne l'aie pas fait un peu, l'apprentissage
ncessaire... Moi, le danger m'attire... j'aime les btes et on dirait
qu'elles reconnaissent en moi un homme destin  vivre avec elles... Je
ne vous l'ai jamais dit, mais quand j'tais garon de piste et que
j'avais pour tche de nettoyer les cages, bien souvent, sans vous le
dire, je suis entr faire mon office, par bravade et par plaisir, sans
avoir pris le soin de faire au pralable sortir les animaux... Il ne
m'est jamais rien arriv... Et depuis je vous ai tant vu... qu'il me
semble que rien ne me sera plus facile que de vous imiter et de me faire
obir.

Bella-Mina considra curieusement ce grand garon si enthousiaste et si
sr de lui-mme. Aprs tout, n'tait ce pas comme cela que les vocations
se manifestaient d'ordinaire?

Giovanni tait inconnu du public. Il tait jeune--vingt ans 
peine--bien fait de sa personne, joli garon. Pourquoi ne russirait-il
pas?

Et alors, en le prsentant comme son lve, quelle rclame ne se
ferait-elle pas? De plus, il lui devrait tout et elle se l'attacherait.

Il y avait pour elle tout bnfice  accepter, d'autant plus que
Giovanni coterait moins cher qu'un professionnel. Elle accepta.
L'exprience ne tarda pas  la convaincre qu'elle avait eu raison.
Giovanni eut un dbut excellent.

Encourag, il prit, de jour en jour, plus de got  son mtier,
s'ingnia  imaginer des numros indits, difficiles, et au bout de
trois ans il galait sa patronne, qui pourtant jouissait d'une certaine
clbrit.

Bella-Mina en conut sinon de la jalousie, du moins un secret dpit, qui
se manifesta dans diverses circonstances o elle n'eut pas toujours pour
son aide le mnagement qu'il eut t en droit d'attendre.

Il avait toujours fait son service irrprochablement, avait contribu
pour beaucoup au succs de l'tablissement, et il eut mrit plus
d'gards qu'on n'en avait pour lui, mais deux raisons lui faisaient
supporter les petits ennuis de la vie commune: la premire, c'est qu'il
prouvait un grand attachement pour ses btes, dont il connaissait
aujourd'hui les moeurs, le caractre, le temprament; la seconde, c'est
qu'il caressait au fond de son coeur un rve quelque peu ambitieux.

La mnagerie appartenait en propre  Bella-Mina qui tait reste veuve
avec une fille, assez jolie, ge maintenant de dix-sept ans.

Cette jeune personne, trs bien leve, et  laquelle sa mre avait
refus de faire embrasser l'aventureuse carrire de dompteuse, tait
l'unique hritire et Giovanni se disait que s'il pouvait rester en
place jusqu' l'heure o sonnerait forcment pour Bella-Mina qui allait
maintenant sur ses quarante ans, l'heure de la retraite, il deviendrait
l'homme indispensable et probablement le mari de la reine.

Bella-Mina aimait trop ses animaux pour se rsigner  les voir passer
dans des mains trangres.

Mais il se trompa dans ses calculs. Il laissa voir qu'il fondait des
esprances sur l'ventuelle succession de la dompteuse, et celle-ci ne
le lui pardonna pas.

Les tiraillements entre sa patronne et lui s'accenturent de jour en
jour et un beau matin une scne violente clata. Bella-Mina lui reprocha
amrement de ne lui montrer que de l'ingratitude pour tout le bien
qu'elle lui avait fait.

Elle l'avait ramass dans la crotte, c'tait le cas de le dire, elle lui
avait donn gratuitement des leons. S'il tait aujourd'hui quelque
chose, c'tait  elle qu'il le devait et maintenant il abusait de la
situation... Il dsirait sa mort! Elle en avait assez de faire le bien!

Et avait-on jamais vu un pareil toupet! Lui, Giovanni, un garon de
piste, recueilli par elle, qui vgterait encore  quarante sous par
jour si elle ne l'et rencontr sur sa route, se permettre de lever les
yeux sur une jeune fille arrive du couvent, distingue et apportant en
dot une fortune!... une des plus belles mnageries du Voyage!

Non, dcidment, il n'y avait que les sans-le-sou pour ne douter de
rien!

Giovanni avait quelques conomies; furieux d'avoir t du dans son
espoir, humili d'une pareille sortie, rvolt de la malignit de cette
femme qui faisait sonner bien haut les services rendus en omettant de
tenir compte des succs personnels qu'il avait eus, lui, et qui
n'avaient pas nui  la prosprit de la mnagerie, il demanda son
compte.

Et depuis quinze jours il se reposait, lorsque Jean Tabary vint lui
proposer de l'engager.

--Je suis content de savoir tous ces dtails, dit Jean, parce qu'ils
vont nous servir. Nous allons faire pester la Bella-Mina. Elle se figure
videmment vous avoir irrmdiablement jet  la cte, nous allons lui
prouver, et victorieusement, qu'on peut travailler hors de chez elle.
Laissez-moi faire!

En effet, des annonces adroitement libelles furent, par les soins de
Jean Tabary, insres dans les journaux.

En substance, il y tait dit que seul, aprs l'accident survenu 
Chausserouge, un jeune homme s'tait senti le courage d'affronter, sans
exercice pralable, ces terribles animaux qui avaient failli dvorer
leur propritaire.

C'tait le fameux Giovanni, un dompteur de vingt-trois ans, dont on
avait pu apprcier chez Bella-Mina le sang-froid et la surprenante
audace.

On conviait donc le public  venir applaudir ces dbuts extraordinaires.
L'affluence fut norme et Giovanni, comme il l'avait prvu, aprs la
petite rptition  huis-clos qu'il avait exige, n'eut aucune peine 
se faire obir des animaux, rompus  tous les exercices par de longs
mois d'entranement.

Il n'avait pas eu, naturellement,  prsenter Nron, gisant toujours sur
sa litire.

Ds lors, la mnagerie redevint  la mode.

Il avait suffi d'un accident pour ramener l'attention sur cette
exhibition dlaisse,  moins, ajoutait _in petto_ Jean Tabary, que ce
ne soit la faon brusque dont nous avons dbarrass le Voyage de cette
crapule de Vermieux, qui nous ait port bonheur.

La fortune favorise les audacieux.

On fit part  Chausserouge du changement opr et de l'engagement de
Giovanni, avec toutes sortes de mnagements.

Le dompteur, dont la fivre s'tait calme, et qui passait maintenant
ses journes dans un profond mutisme, tout  ses penses et comme
accabl par le mal, se plaignit vivement qu'on et pris une semblable
dcision sans le prvenir.

--On pouvait me consulter, rptait-il, a ne me plat pas beaucoup que
mes btes, qui sont habitues  moi, soient manoeuvres par un autre.

--Mais, rpliqua Tabary, sais-tu que nous perdions tous les jours de
l'argent et que par le temps qui court, il ne s'agit pas de laisser
chapper une occasion. Songe donc que ton accident a fait un bruit
norme et que nos recettes se ressentent de la rclame, de la publicit
qui s'est faite autour de nous.

--a ne fait rien! a ne fait rien! ne cessait de rpter Franois
Chausserouge.

Pourtant, quand on lui eut dit sur quel homme le choix de Tabary s'tait
arrt:

--Puisqu'il le fallait absolument, dit-il, j'aime mieux que vous ayez
choisi Giovanni de prfrence  tout autre. Je connais son travail. Il
est adroit, jeune, courageux, j'ai plus confiance en lui qu'en un vieux,
qui et abruti mes btes et les et rendu quinteuses et rtives. Au
moins vous tes content de lui?

--Trs content! Il s'inspire de tes traditions, a sensiblement le mme
jeu que toi et il porte beaucoup sur le public.

--Bon!... je voudrais le voir...

Et Chausserouge, aprs avoir flicit le jeune homme, le retint prs de
lui, lui donna diverses explications, des conseils sur la manire de
traiter tel ou tel pensionnaire et d'en tirer la plus grande somme
possible d'obissance.

Il le flicita sur le courage qu'il avait montr en acceptant une si
prilleuse succession, et Giovanni laissa le dompteur si content de ses
rponses que celui-ci flicita presque Jean de son initiative.

--Si tu m'avais consult, j'aurais probablement refus et je confesse
que j'aurais eu tort. Ce garon me plat beaucoup.

Puis il retomba dans ses penses profondes qui l'absorbaient des
journes entires, ne retrouvant la parole que pour demander des
nouvelles de la recette ou du lion bless dont l'tat ne s'tait pas
aggrav.

Enfin, un jour, comme s'il eut cd  une secrte proccupation, il
appela  lui Louise et Jean Tabary.

--coutez, dit-il, je crois qu'il est temps maintenant d'assurer sur des
bases rgulires notre association. Dans la situation actuelle, cela
n'tonnera personne.

Et comme ses deux interlocuteurs se rcriaient, dclarant qu'on avait
bien le temps d'y penser.

--Non! non! insista le dompteur, on ne sait ni qui vit ni qui meurt!
Vous le voyez bien, aprs ce qui vient de m'arriver,  moi, qui depuis
plus de quinze ans que j'exerce le mtier, n'ai jamais attrap une
gratignure... Si Nron revient  la vie et qu'il ait un remords de
conscience, je serais capable de n'tre plus aussi heureux et puis, je
ne sais pas... mais je ne me sens pas tranquille... Je tiens  ce que
nous rgularisions les choses.

Il s'interrompit un instant.

--Ma mnagerie, mes btes, c'est ma vie! Eh bien, si je meurs, je ne
veux pas m'en aller avec la pense que tout cela sera dispers ou
tombera entre des mains trangres... Si Zzette avait l'ge, si c'tait
une grande fille, je serais tranquille... Elle est encore plus enrage
que moi!... Mais c'est une gamine... mine... Je ne veux pas qu'on
puisse dire quelque chose et que votre ingrence soit conteste... Vous
avez des droits, un apport social, vous m'avez rendu de nombreux
services... vous tes des amis auxquels je sais qu'on peut aveuglment
se fier... Tout a doit entrer en ligne de compte... Je dsire qu'aprs
moi vous soyez les tuteurs de l'enfant... et que vos parts de proprit
soient nettement tablies. En dfendant vos intrts, vous dfendrez
ceux de ma fille...

--Mais, mon vieux Franois, tu parles comme un homme qui va passer
demain! Est-ce que tu deviens fou?

--Non je ne suis pas fou et je n'ai pas envie de le devenir... Mais,
pour ma tranquillit, je veux que l'on fasse ce que je dis.

Il fallut obir. On manda un notaire, qui couta les dclarations du
dompteur, dressa un acte en rgle o Jean Tabary tait dclar
co-propritaire de la grande mnagerie Chausserouge. Les parts de
proprit furent divises par tiers. Franois en possdait deux tiers et
Jean un tiers seulement.

--Maintenant, dit Chausserouge, je suis plus tranquille.

Il fit venir Zzette,  qui il rendit compte de la dcision qu'il venait
de prendre dans l'intrt de son avenir pour le cas o un malheur
surviendrait.

Elle tait assez grande maintenant pour comprendre et il tait bien sr
que, le cas chant, elle saurait, comme toujours se montrer soumise et
reconnaissante pour les bons soins que prendraient d'elle  son dpart
ses tuteur et tutrice.

Sans rpondre, Zzette lana un regard haineux  Jean Tabary, puis elle
cacha sa figure dans ses mains et clata en sanglots.

--Mon Dieu! dit Louise, quelle ide aussi de faire inutilement de la
peine  cette petite!

Et elle chercha  attirer l'enfant vers elle, mais Zzette se rfugia
contre le chevet de son pre, montrant une rpugnance si nette 
rpondre aux avances de la mgre que celle-ci jugea inutile d'insister.

--Pourquoi n'es-tu pas plus gentille que cela pour Louise? demanda
Chausserouge  sa fille quand les Tabary furent sortis.

--Parce que, rpondit l'enfant en regardant fixement son pre; parce que
je ne les aime pas... Ce sont de mchantes gens.

--Maintenant, dit Louise  son fils ds qu'elle fut sortie de la
caravane o reposait le dompteur, Chausserouge peut mourir... je ne le
retiens plus!

--Tu sais que si a arrivait nous aurions rudement de fil  retordre
avec la gamine, dit Jean que l'aversion obstine de Zzette avait
frapp.

Louise Tabary haussa les paules:

--Alors... tant pis pour elle! pronona-t-elle d'un ton ferme. Tu ne
voudrais pas que je me laisse faire la loi par une morveuse!




XII


Pendant les premiers jours qui suivirent l'accident, il avait t facile
de soigner Nron. L'animal gisait sans force, presque sans mouvement,
entre la vie et la mort.

On l'avait nourri  l'aide de sondes, combattant la fivre et
l'affaiblissement des premires heures par les soins incessants que lui
prodiguaient les garons de piste, puis Giovanni, ds qu'il et pris son
service  la mnagerie.

Il n'y avait aucun pril  affronter cette bte, qui ne remuait plus ni
pieds ni pattes et dont toute la vie semblait s'tre rfugie dans le
regard.

C'tait le grand plaisir de Zzette de profiter de l'instant o l'on
ouvrait la porte de la cage pour se faufiler derrire le dompteur.

Elle prouvait un contentement infini  fouler de nouveau ce plancher, 
considrer,  travers les barreaux, les banquettes vides sur lesquels
une assistance nombreuse l'avait si souvent applaudie.

Elle s'agenouillait prs de l'animal, passait ses petites mains dans son
paisse crinire, tapotant la tte norme du fauve.

Et quand le pansement tait termin, elle se relevait  regret et il
fallait presque l'entraner de force hors de la cage.

Bientt les forces commencrent  revenir. Le lion put commencer  se
lever et il devint sinon dangereux, du moins imprudent de l'approcher.
Giovanni seul fut ds lors charg de lui administrer les remdes.

Un jour, en entrant comme d'habitude, il trouva pour la premire fois le
lion debout.

A la vue du jeune homme, Nron poussa un rugissement touff, et marcha
au-devant de lui, la gueule menaante.

Giovanni avait les mains embarrasses. Se sentant sans dfense, il
battit en retraite et eut le temps de sortir.

Ds lors, il ne fut plus possible d'entrer dans la cage de l'animal.
Chaque fois qu'il apercevait un homme, son regard tincelait, et il
faisait effort comme pour s'lancer.

Chez lui, la rancune tait tenace; on et dit qu'il s'tait jur de ne
plus se laisser approcher par personne.

C'tait, du reste, ce qu'avait prdit le vtrinaire, appel  lui
donner les premiers soins, le soir de l'accident.

Bien que la nature aidt beaucoup  la convalescence du fauve, bien
qu'il ft possible de le remettre dsormais  son ancien rgime, les
plaies n'taient pas encore  ce point cicatrises que des pansements
ne fussent plus ncessaires. Mais devant l'impossibilit de les
continuer, il fallut y renoncer.

Un jour que, vers deux heures de l'aprs-midi, la mnagerie tait
dserte, un garon de piste accourut tout effar  la caravane de Jean
Tabary.

--Hein? qu'y a-t-il? demanda celui-ci.

--Ah! patron!... fit l'autre sous le coup d'une motion indicible, tout
 l'heure, je m'tais absent de la mnagerie... En rentrant, qu'est-ce
que je vois... Mamz'elle Zzette... dans la cage de Nron!

--Dvore! dit Giovanni en se levant subitement.

--Non, dit le garon, bien vivante... et s'occupant  laver, comme elle
vous l'a vu faire cent fois les blessures de Nron avec une ponge
imbibe d'aromates! Et le lion ne bougeait pas!

Giovanni saisit une fourche, suivi de Jean Tabary; il courut  la
mnagerie, passa derrire la toile et se mit en devoir de pntrer dans
la cage.

Mais avant qu'il et eu le temps d'ouvrir la porte, Nron s'tait
prcipit, et, debout contre cette porte, passant ses pattes normes 
travers les barreaux de fer, il s'efforait, en grondant, d'atteindre le
jeune homme.

Zzette tait toujours debout, tranquille au milieu de la cage, son
ponge  la main.

--Mais c'est stupide, monsieur Giovanni, dit-elle d'un ton trs calme,
vous voulez donc vous faire boulotter... Puisqu'on vous dit qu'il ne
veut plus voir les hommes depuis que mon pre a failli le tuer!...

--Mais vous, mamz'elle Zzette?...

--Moi?... Il n'y a aucun danger... Il me connat, et j'ai des jupons!

Et elle revint vers le lion avec une telle assurance que Giovanni en
resta confondu. Il se retira et passa dans la mnagerie.

Nron, la crinire toujours hrisse, le suivait de l'oeil.

--Ne vous montrez pas, dit Zzette, a l'excite... et laissez-moi
faire...

Elle s'approcha de l'animal, le caressa doucement, le fit s'tendre 
terre et elle continua, trs calme, son pansement, comme elle l'avait vu
faire pendant les premiers jours de la maladie.

La bte docile ne remuait pas; elle avait allong son mufle sur le
plancher et faisait entendre une sorte de renclement.

--Voil! dit-elle enfin, en se relevant.

Elle tapota une dernire fois le nez de Nron, se retira  reculons,
entr'ouvrit brusquement la porte et disparut.

Dans toute la mnagerie, ce fut un indescriptible moi.

--Cette gamine! Quel toupet! Elle avait su calmer et faire obir un
fauve comme personne, mme le plus audacieux dompteur, n'et oser le
tenter!

Quant  elle, trs fire, elle affectait de ne pas comprendre ce que sa
tentative avait de tmraire. A toutes les marques d'admiration qu'on
lui tmoignait, elle se contentait de rpondre navement:

--Ben quoi! Puisque je ne lui fais que du bien!... Un lion, c'est pas
plus bte qu'un autre animal, au contraire!

Et au fond, un secret orgueil la faisait triompher en face de ces Tabary
dtests, qui, eux, n'taient bons qu' faire le mal et restaient
parfaitement incapables d'une action pareille  celle qu'elle venait
d'accomplir si simplement.

Mais celui que la nouvelle de l'exploit de l'enfant, toucha le plus
profondment, ce fut Franois Chausserouge.

Toujours couch tristement au fond de sa caravane, il sortit enfin du
mutisme persistant qu'il observait; il couta, les yeux noys, le rcit
que lui fit Giovanni et quand Zzette apparut sur le seuil, il ouvrit
les bras, ne trouvant qu'un mot:

--Ma fille!... Ma petite file!...

Et de nouveau il se fit raconter l'affaire par l'enfant, elle-mme,
comment l'ide lui tait venue d'entrer dans la cage de Nron, quelles
sensations elle avait prouves.

Quand elle vint  dcrire la fureur qu'avait montre la bte  la vue de
Giovanni, il l'interrompit:

--Maintenant, dit-il, je comprends et il sera dsormais impossible de
faire travailler Nron sans s'exposer  tre boulott... Il a gard
rancune de la correction qu'il a reue et il a pris l'horreur de
l'homme... Tu as fait exception parce que tu es une enfant et que tu as
une robe... Dsormais, Nron sera aussi docile avec toi qu'il restera
indomptable pour tout autre... Continue  entrer chaque jour avec lui
pour le soigner, mais veille bien  ce qu'aucun homme n'apparaisse aux
abords de la cage pendant tout le temps que tu seras enferme avec
lui... Il pourrait t'arriver malheur...

--Et quand il sera guri, dis, papa, tu me laisseras encore lui rendre
visite, pour entretenir l'amiti?

--Oui, aprs que moi-mme, j'aurai pris ma revanche avec lui...

--Mais toi, papa, il te dvorera, puisque tu dis qu'il se souvient.

--Je ne peux pas avoir le dessous, comprends donc! mon amour-propre est
engag. Il faudra bien que j'en vienne  bout, mais aprs cette
exprience, je te le laisserai. Ce sera ton lion  toi, pour quand tu
auras quinze ans et qu'on te permettra enfin de reparatre en public.

--Merci, petit pre! dit Zzette en baissant la tte, mais la rsolution
que son pre avait prise de se rencontrer de nouveau avec Nron, la
remplissait d'une crainte instinctive.

Un pressentiment l'avertissait que le fauve, si doux avec elle,
retrouverait en face de Chausserouge sa frocit native. Comme si par
une sorte d'affinit, les rancunes de l'animal eussent eu un cho dans
son me, elle tait sre qu'un malheur planait, inluctable, si son pre
persistait.

Mais il tait toujours au lit, toujours souffrant de ses blessures
longues  cicatriser; elle aurait le temps, et, elle l'esprait, le
pouvoir de s'opposer  une pareille imprudence.

Sur ces entrefaites, le dompteur reut une visite, qui le troubla
singulirement.

C'tait Romillard, l'ancien directeur des Marionnettes, une des
dernires victimes de Vermieux. Ce petit bonhomme, qui avait jadis joui
d'une situation aise sur le Voyage, tait cauteleux et insinuant.

Charg de famille et rduit depuis sa ruine  la plus affreuse misre,
il avait fini par trouver une place de rgisseur chez Oiselli, au Cirque
des Animaux Savants, mais ses faibles moluments taient loin de suffire
 faire vivre sa niche, qu'il abritait ple-mle au fond d'une vieille
caravane  moiti dmantele.

Il devait le surplus  la charit de ses anciens confrres, qui ne
voyaient pas sans piti un des leurs dans la mlasse, sachant fort
bien pour la plupart que le lendemain,  la suite d'une mauvaise
campagne, un pareil malheur pouvait les atteindre.

Chausserouge n'avait pas t un des moins pitoyables, et mme au temps
de sa plus grande dtresse, il avait toujours eu une pice  glisser
dans la main du vieux forain.

Donc Romillard se prsenta, sous le prtexte de venir demander des
nouvelles du bless, en ralit pour quter un petit secours. Mais ce
jour-l, il n'avait plus cette attitude humble et obsquieuse qu'il
affectait d'ordinaire. Ses yeux brillaient et il paraissait min par une
colre sourde.

Aprs avoir pris des nouvelles du dompteur, il clata.

--Eh bien! vous savez ce qui arrive... On ne parle que de a sur tout le
Voyage... Vermieux a disparu!...

Chausserouge eut un sursaut sous ses couvertures.

Louise Tabary, qui tait prsente ainsi que Jean, changea un regard
avec son fils.

--Oui, continua Romillard trs excit, disparu!... Voil bien ma
veine!... Trois mois plus tt et j'tais hors d'affaire, mais quand on a
la guigne...

Chausserouge, ple d'motion, avait  demi dissimul son visage derrire
l'oreiller.

Louise fit un effort pour contenir une motion secrte:

--- Mais, dit-elle, nous ne savons rien!... Depuis que Franois est
malade, nous vivons en dehors de tout... Racontez-nous cela?

--Je croyais, dit Romillard, que vous aviez des affairs avec Vermieux?

--Oui, dit Louise, une vieille dette, mais que nous tions parvenus 
liquider, malgr le malheur des temps, il y a quelque temps...
Aujourd'hui, nous sommes quittes...

--C'est ce qui explique que vous n'ayez pas t tonns de ne pas le
voir rappliquer le second dimanche de Pques, une de ses chances,
qu'il n'a jamais manques d'une heure... Bref, voici: vous savez combien
Vermieux tait exact... Il passait sa vie dans son patelin... mais tous
les trois mois, on le voyait rappliquer, sa sacoche au ventre, le
portefeuille bourr de tous les billets qu'on lui avait souscrits sur le
Voyage et qu'il s'arrangeait toujours pour faire tomber aux mmes
dates... Le jour o il apparaissait, il n'y avait pas besoin de
consulter le calendrier... Il dgotait la Banque de France pour la
rgularit... Eh bien! cette anne, nisco, pas de Vermieux!... D'abord,
on s'est dit:--Bah! il aura manqu le train... o il aura t malade...
 son ge, c'est permis... Il sera l demain! Mais ni le lendemain, ni
les jours suivants, pas de nouvelles... Jugez si on tait content de ce
rpit, car si la fte marche bien depuis quelques jours, la premire
semaine avait t dsastreuse et pas beaucoup des dbiteurs taient en
mesure!

--Y en a beaucoup qui l'attendaient? demanda Louise.

--Je vous crois... et j'en connais pas mal  qui a a tir une rude
pine du pied... Vous pensez bien que personne n'a os rclamer... On
tait bien trop content... Pourtant,  la fin, y en a un qui s'est mu,
cette vieille crapule de Lamberty... Je l'ai toujours souponn d'avoir
des affaires de compte  demi avec Vermieux... Je ne m'tais pas
tromp... C'est lui qui a donn l'veil!...

--L'veil! dit Chausserouge haletant, en se soulevant sur un coude.

--Allons, dit Louise, voyons, reste tranquille, Franois! tu vas prendre
froid.

Elle se leva, fora le dompteur  se recoucher en lui glissant 
l'oreille:

--Tais-toi et laisse-moi faire!

Puis elle revint et, pour donner une diversion  l'motion qu'elle
lisait galement sur le visage de Jean:

--a vous donne soif, Romillard, de parler comme cela! dit-elle
simplement. Vous prendrez bien un verre de vin?

--Ma foi! c'est pas de refus!

Et quand ils eurent trinqu:

--Voyons, dit Louise, continuez votre histoire... a nous intresse!...
Vous disiez que Lamberty avait donn l'veil... Comment a?

--Il a crit au pays pour savoir du nouveau... Et voil o l'affaire se
corse... Vermieux, trs bien portant, a pris le train dans la mtine de
dimanche de bonne heure, et il aurait d tre  Paris vers huit heures
et demie ou neuf heures... Personne ne l'a vu... Naturellement,  la
gare de Lyon, son arrive n'a pu tre remarque au milieu de tous les
autres voyageurs... Aucun accident n'est arriv sur la ligne pendant la
route... Vermieux serait donc  Paris... Pour qui le connat, il est
inexplicable qu'il n'ait pas paru, sinon le soir mme, du moins le
lendemain, sur le Voyage... Bref, sa trace est perdue  partir de son
dpart de l'Auvergne...

Louise Tabary ne bronchait pas.

Elle profita d'un moment o Romillard s'interrompait pour vider son
verre:

--Est-on bien sr, dit-elle tranquillement, qu'il a pris le train...

--On a montr  Lamberty,  la gare de Lyon, le seul billet venant de la
station de Vermieux et qui a t exactement remis  l'employ charg de
contrler la sortie... On est donc sr que le vieux a accompli son
voyage sans encombre, mais depuis?...

--Dame! opina Louise, Vermieux avait l'air d'un marchand de cochons, il
tait toujours cousu d'argent... a s'est peut-tre vu... et dame! le
canal n'est pas loin... On peut bien l'avoir foutu  l'eau pour le
voler... Il y a tant de crapules dans le monde...

--Lamberty est all  la Morgue... On n'a rien retrouv!

--Bah! il reviendra sur l'eau dans neuf jours... a sera un dbarras
pour le Voyage, voil tout... Est-ce qu'il a de la famille, ce vieux
magot?

--Il n'a plus qu'un cousin, avec qui il vivait en assez mauvaise
intelligence, mais comme ce petit monsieur a l'intention d'hriter, il a
dpos une plainte au procureur de la Rpublique de Riom... et
aujourd'hui la Sret marche. On n'est pas venu vous demander des
renseignements?

Il y et cette fois un silence plein de gne. Personne ne rpondit 
cette question dangereuse.

--Voil que la nuit tombe, dit Louise, pour couper court, je vais
allumer la lampe.

Dans son lit, Chausserouge suait  grosses gouttes. Jean Tabary sentait
un petit frisson lui parcourir les moelles.

--La Sret! La Sret! rpliqua-t-il d'un ton bourru, nous n'avons
rien  faire avec la Sret! Que lui dirions-nous de plus?

--Les agents vous demanderont comme  tout le monde si vous aviez une
chance, un billet  payer dimanche  Vermieux, afin de pouvoir au
moins reconstituer le capital en billets dont l'usurier devait tre
porteur, sans compter la monnaie.

La question tait pineuse. C'tait le point faible, qui pouvait les
faire souponner si, par une rponse imprudente, on parvenait un jour 
les taxer de mensonge. Aussi Louise tourna-t-elle la question:

--Et qu'est-ce qu'ont rpondu les autres... Ceux qu'on a dj
interrogs?

--Ma foi, eux pas btes, ils ont rpondu qu'ils ne devaient rien.

--Mais, hasarda Louise, s'il y a des livres?

--Bah! Vermieux savait  peine lire et crire... et il ne se fiait 
personne... Il n'y a srement pas d'autres preuves que celles qu'il
portait sur lui et bien sur, le petit cousin pourra se taper...

Il y eut dans la caravane un soupir de soulagement. Romillard n'y prit
pas garde et continua:

--C'est pourquoi je vous disais tout  l'heure que j'avais la guigne...
Une occasion unique de me librer  bon march, comme les autres et je
la rate! Trois mois plus tt et j'avais toujours mon thtre de
marionnettes, au lieu de crever la faim!

--Romillard, dit Louise, vous allez dner avec nous ce soir. a va-t-il?

--Ma foi, je veux bien... mais les petits... qui m'attendent!

--Nous avons un pot-au-feu... Et pour clbrer le retour  la sant de
Franois et vous remercier de votre bonne visite, nous allons faire une
petite bombance... Quant aux petits, ne vous inquitez pas! Ils auront
ce soir de quoi bouffer!

Louise tenait  garder Romillard le plus longtemps possible. Elle le
sentait sans dfiance, parfaitement renseign, et il y avait pour elle
un trs grand intrt  ne rien ignorer des dtails de cette aventure,
qui passionnait le Voyage.

Aussi la disparition fit-elle les frais de la conversation pendant toute
la soire. Romillard exhuma des anecdotes o clatait la rapacit de
l'usurier et la conclusion fut que c'tait un grand bonheur pour tout le
monde.

--S'il ne revient pas, dit l'ancien directeur, on pourra dire qu'au
moins une fois le bon Dieu aura t juste; oui, mais ne reviendra-t-il
pas? Pourvu qu'un beau jour on ne le voie pas surgir comme un diable
d'une boite  surprises.

--Je ne le crois pas, dit Louise froidement.

--Mais enfin, si, au lieu d'tre un malheur, c'tait tout simplement une
lubie ou un truc de sa part... Il peut avoir eu l'envie de se payer un
petit tour de promenade.

--Non, rpliqua Louise de nouveau, le Voyage n'a rien  craindre. Je
connaissais beaucoup Vermieux... J'ai eu, et pas pour mon plaisir, je
vous le jure, pas mal d'affaires avec lui... Eh bien! c'tait trop en
dehors de ses habitudes...

Chausserouge, qui s'tait lev pour faire honneur  son hte et que ces
propos avaient  peu prs rassrn, remarqua alors que sa fille
Zzette, assise prs de lui, ne mangeait pas. Son regard errait, vague
et incertain, de Louise  Jean Tabary, de son pre  Romillard; ses
petits doigts avaient des tressaillements nerveux.

--Est ce que tu souffres, ma chrie, tu ne manges pas, tu es malade?

--Non! je ne peux pas... Je n'ai pas faim.

--C'est la suite de son indisposition, dit Louise, si elle est fatigue,
elle ferait mieux d'aller se coucher.

--Oui, dit tout bas la petite fille  son pre, laisse-moi m'en aller,
je n'en puis plus!

Elle se leva et courut se rfugier dans la tente o elle couchait
d'habitude. L, elle s'tendit sur son lit, la tte enfonce dans les
couvertures, et elle pleura, toute frissonnante et secoue par la peur.

Ses nerfs, encore malades  la suite de l'pouvante qu'elle avait
ressentie pendant la nuit sinistre, venaient de recevoir une secousse
pareille.

Le cynisme effroyable des assassins parlant, des heures durant, devant
un tranger avec une aisance et une tranquillit telle qu'elle et t
tente de croire que le crime n'existait que dans son imagination,
l'avait remplie de terreur.

A chaque minute, elle avait eu la tentation de crier aux Tabary:

--C'est vous qui l'avez tu, Vermieux... Je vous ai vus!

Mais son pre, son pre tait l... aussi coupable que les autres et
qu'il fallait accuser en mme temps!

Combien elle tait punie de sa dsobissance! Combien ce secret fatal
lui semblait lourd  porter!

Son me d'enfant s'tait transforme. Depuis plusieurs jours, cette
pense unique l'obsdait et elle en tait arrive  considrer comme une
revanche la rvolte de Nron. L'accident de son pre, c'tait le
commencement du chtiment...

Dans son esprit, le lion devenait un justicier, qui se vengeait de la
mauvaise action  laquelle on l'avait associ, et c'est pourquoi elle
l'abordait sans crainte, elle dont le coeur tait pur.

Toute la nuit, elle eut encore la fivre, et l'indisposition persistant,
Chausserouge qui allait mieux, commena  s'alarmer.

Il se rendait parfaitement compte que sa fille pt tre malade, mais il
ne comprenait rien  cette nervosit subite, au changement subit
d'allures de la petite Zzette. Il finit par mettre sur le compte d'un
mal inconnu ces phnomnes inexplicables.

Quant  lui, son tat s'amliorait rapidement.

Le mdecin l'ayant autoris  sortir de la caravane, sa premire visite
fut pour ses btes.

La conversation de Romillard, le temps qui s'tait coul sans qu'aucun
danger part se dessiner  l'horizon, l'assurance qu'affectaient les
Tabary avaient fini par calmer ses premires apprhensions.

Louise n'avait rien nglig pour lui rendre la confiance perdue; d'autre
part, les recettes taient excellentes. Il descendit calme, presque
joyeux.

Il n'avait pas fait dix pas dans la mnagerie qu'un rugissement furieux
se fit entendre. Il leva les yeux.

A sa vue, Nron, dont la crinire s'tait hrisse tout entire, s'tait
jet contre les barreaux qu'il s'efforait d'branler sous son effort.

Les crocs menaants, la gueule cumante, il se tenait debout, puis
s'accroupissait comme pour prendre son lan et bondir sur le dompteur...
puis se redressait d'un coup de reins... Chausserouge s'approcha de la
cage.

L'animal passa ses pattes de devant par dessous les barreaux et,
toujours grondant, il cherchait  attirer l'homme  lui.

--Allons! allons! pas de mchancet, Nron, dit le dompteur, tout en se
tenant prudemment hors de l'atteinte des griffes du fauve.

Mais il plit et fit un pas en arrire. Au moment o son regard se
croisait avec le regard sanglant de la bte, la mme hallucination le
reprit, l'effrayante hallucination qui l'avait poursuivi pendant ses
nuits de fivre et d'insomnie.

Dans ces yeux brillants de colre, il retrouvait l'expression des yeux
de Vermieux... De Vermieux qui renaissait comme s'il se ft incarn dans
le lion!

Ds lors, tout lui parut chang dans la mnagerie; les btes que le
rugissement de Nron avait rveilles et qui rpondaient  l'appel de
leur redoutable voisin, lui parurent hurler  la mort!

Il lui sembla qu'une sorte d'obscurit envahissait tout  coup la
baraque, illumine seulement par les clairs du regard de Nron.

L'tal roulant, le corps dchiquet de Vermieux, les bras rouges de sang
de Tabary, les chairs pantelantes du vieillard dchires  belles dents
par les fauves affams, la scne toute entire du crime se reconstitua
subitement dans sa cervelle et, comme devant un kalidoscope, toutes les
pripties dfilaient devant ses yeux effars... Il se sentait
magntis, attir fatalement..

Vermieux lui criait:

--Viens donc!... approche donc, si tu l'oses, assassin!

Et ses jambes flchissant sur lui... il se laissa tomber sur une
banquette...

Tabary le retrouva l, hbt, l'oeil fix stupidement dans l'oeil du
lion et une sueur au front.

--Que fais-tu, Franois? cria le jeune homme frapp de l'attitude
trange du dompteur.

--L! fit Chausserouge, l! tiens, vois-tu... le lion!

--Eh bien quoi, Nron?

Et du doigt lui dsignant l'animal, le dompteur continua:

--Il est possd de Vermieux! L'as-tu jamais vu comme cela? Tiens,
regarde, il ne me quitte pas des yeux. S'il pouvait s'lancer! C'est
comme cela depuis le jour... le fameux jour, ajouta-t-il d'une voix
sifflante, en saisissant le bras de Jean Tabary, o malgr moi, tu lui
as donn  manger de la chair... de la chair humaine. Tu vois bien, il
est possd, je te dis!

--C'est toi qui est fou, mon pauvre vieux! rpliqua Jean qui jeta autour
de lui un regard inquiet, tu as la fivre! Viens, rentrons, ce n'est pas
prudent de rester l...

Il craignait  chaque instant de voir entrer un employ de la mnagerie
 qui une parole imprudente du dompteur pouvait tout rvler. Mais
l'autre s'obstinait.

--Non, je te dis, c'est Vermieux! Nron est possd par Vermieux!

Il se dbattit vigoureusement et parvint  chapper  l'treinte de
Tabary qui cherchait  l'entraner.

--Il faut que j'aie sa peau... ou qu'il ait la mienne!...

--Tais-toi! tais-toi! tu draisonnes!

--Non!... non!... je ne draisonne pas! Quand j'tais petit, ma
grand'mre, qui tait une savante, qui connaissait les choses de la vie,
me l'a rpt souvent:

--Il faut toujours avoir soin des animaux... car on ne sait pas ce
qu'on a  devenir... L'me des chrtiens passe souvent dans le corps des
btes! Eh bien! Cette fois, l'me de Vermieux est passe dans le corps
de Nron! C'est le vieux qui me poursuit, qui ne me lchera jamais... Je
ne veux plus de cela... J'en ai assez!... Je l'ai commenc... je le
finirai!... Je lui emmancherai ma fourche dans le coeur, pour ne plus
voir fixs sur moi, toujours, ces deux yeux-l!... Laisse-moi, je te
dis! Laisse-moi en finir!

Et compltement hallucin, le poing tendu, il marchait  la cage, face
au lion, qui grattait les planches avec ses griffes et lanait avec plus
de fureur,  chaque nouveau pas du dompteur, ses pattes dans le vide, 
travers les barreaux, comme pour saisir et attirer  lui son ennemi.

Enfin, Jean Tabary se rvolta. Il n'y avait pas  dire, Chausserouge
tait fou, et sa folie dangereuse risquait de compromettre d'autres que
lui. Il fallait  tout prix faire cesser cet accs.

Il passa rapidement entre la cage et le dompteur, saisit face  face son
associ qu'il fit pirouetter sur lui-mme. Puis il le poussa devant lui,
sans lui donner le temps de protester.

--Viens avec moi! viens vite! Louise nous attend!

--Mais je te dis que je veux le tuer!

--Louise nous attend! Tu le tueras plus tard!

A chaque enjambe nouvelle, la rsistance du dompteur diminuait. Un peu
de raison semblait luire dans son cerveau fatigu  mesure qu'il
s'loignait, maintenant qu'il ne subissait plus l'attraction dangereuse
du regard du fauve.

Tabary parvint  le faire rentrer  la caravane.

--Que s'est-il pass? demanda vivement Louise en considrant les deux
hommes, l'un Chausserouge, atone et affaiss, l'autre, Jean, nerveux et
tremblant d'motion.

--Il s'est pass, dit le jeune homme, que ce bougre-l va nous faire
arriver de sales histoires... Est-ce que je ne le trouve pas, divaguant
dans la mnagerie, en train de raconter l'affaire... Il regardait Nron
et croyait voir Vermieux!... Heureusement qu'il n'y avait personne l,
sans quoi... C'est de la folie!...

--Diable! il faut le surveiller, dit Louise, d'un ton trs bas. Ne dis
rien devant lui, s'il est fou, il ne faut pas l'exciter.

Cependant Chausserouge passait longuement sa main sur ses yeux, sur son
front, comme pour se rappeler. Il regardait alternativement sa
matresse, Jean Tabary.

--Est-ce que, par hasard, j'ai dit des btises?... interrogea-t-il. Je
ne me souviens pas!

--Oui! dit Jean, un peu de fivre seulement, tu croyais voir Vermieux!
Couche-toi et tu sais, je ne te permettrai plus de sortir avant d'tre
compltement rtabli.

--Ah!... fit le dompteur d'un ton soumis.

Il s'tendit sur son lit, la tte tourne vers le fond. Jean Tabary prit
sa mre  part.

--Tu sais, je ne suis pas tranquille du tout... mais pas du tout!...
Avec cela, pas moyen de consulter un mdecin... ni de le faire placer
dans un asile!... Vois-tu qu'il nous vende dans un accs de
somnambulisme... Sr, il doit avoir une flure depuis son accident. Une
flure par l! ajouta Jean en se frappant le front du doigt.

--Nous voil propres, avec un infirme pareil sur les bras, grogna
Louise. Toute ma vie, 'aura t la mme chose... je n'aurai toujours eu
affaire qu' des empltres... Mais, sois tranquille, celui-l ne nous
compromettra pas... Je lui serrerais plutt le cou pour l'empcher de
parler!

Et, ds lors, Chausserouge fut soumis  une surveillance attentive de la
part des Tabary. Mais il paraissait avoir recouvr son bon sens; il
agissait, parlait comme avant cette scne d'auto-suggestion qui avait si
fort effray Jean.

De temps en temps seulement, comme si une impulsion intrieure dont il
n'tait pas matre le faisait mouvoir, il se levait et se dirigeait vers
la porte de la caravane.

--O vas-tu? demandait Louise en lui barrant le chemin.

--A ct... l... dans la mnagerie... Voir si les btes sont bien
soignes...

--Elles ne manquent de rien... Giovanni et mon garon veillent  tout...

--Mais, je voudrais voir... les recettes... s'il y a du monde aux
reprsentations...

--Plus tard!... Quand tu seras mieux portant... Ne crains rien... On te
rendra compte de tout, ici, mais le mdecin ne veut pas que tu sortes
encore... Tu attraperais du mal...

Chausserouge fixait sur sa gardienne un regard o se lisait l'hypocrite
rsolution de dsobir, de suivre l'ide fixe qui paraissait le hanter 
toute heure sans qu'il s'en expliqut nettement, ds qu'une occasion
propice se prsenterait et il retombait dans une sorte d'indiffrence,
d'hbtude dont rien ne pouvait le sortir.

Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrs
qu'il devint bientt vident aux yeux de tous qu'une lsion devait
s'tre produite dans le cerveau du dompteur, lsion qui lui enlevait la
plnitude de ses facults.

Il en vint  se dsintresser de tout ce qui n'tait le souci exact de
la vie matrielle; il restait des journes plong dans une apathie
effrayante, sans prononcer une parole; son regard ne trouvait
d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses
btes, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu' lui. Il
tendait alors l'oreille, et comme s'il rpondait  un appel, il se
levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait
l'autorit de Louise ou la volont brutale de Jean pour le faire
rasseoir.

Zzette suivait avec effroi les progrs du mal qui dvorait son pre,
mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun
tonnement d'un changement tellement brusque qu'il avait stupfi tout
le monde.

Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutume  Nron, qui
allait maintenant tout  fait bien, elle trouva dans la caravane un
mdecin en train d'examiner son pre.

Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilit qui lui
incomberait si elle persistait  garder son malade en charte prive.

Quelque danger qu'il put en rsulter, elle avait enfin pris le parti de
faire revenir le docteur et elle avait profit d'un moment o
Chausserouge lui paraissait plus calme.

S'il parlait, maintenant que la dmence ou tout au moins l'inconscience
du dompteur tait bien constate, il serait toujours facile de mettre
ces divagations sur le compte de la maladie.

Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire.

Elle raconta en dtail au mdecin toutes les excentricits, les
hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis
quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu'
l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer sur
lui son lion Nron.

--Dernirement, dit-elle, un individu nomm Vermieux, que Chausserouge
a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a t
assassin... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, dans
quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident...
Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Nron, croit revoir
Vermieux. Il prtend que l'me du vieux bonhomme est passe dans le
corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et il veut 
toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gard contre lui
une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... Si nous
perdions le malheureux Franois de vue, un seul instant, il se ferait
dvorer srement...

Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas o un soupon
germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le mdecin sur la voie.

--Vous dites qu'il a t en proie  ces hallucinations quelques jours
aprs son accident? demanda-t-il.

--Oui... Mais ds les premiers jours, il avait commenc  divaguer. Nous
avions mis d'abord ces propos incohrents sur le compte de la fivre,
mais,  mesure que les blessures se cicatrisaient, l'inconscience a
augment, et positivement aujourd'hui, il nous fait assister  de
vritables actes de folie.

Le docteur dclara alors que ces explications confirmaient son
diagnostic.

En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en comprimant la
tte du malheureux dompteur, avaient caus une dpression des os du
crne.

De l les troubles crbraux qui enlevaient  Chausserouge toute
responsabilit et oblitraient sa raison.

--Il n'est pas encore dangereux pour les autres...  moins que, dans un
moment de crise, il n'chappe  votre surveillance et ne cause par son
inconscience un malheur irrparable en ouvrant par exemple la cage des
fauves; mais, pour plus de sret,  votre place, je m'adresserais au
commissaire de police pour obtenir son admission dans un asile o il
recevrait les soins appropris  son tat... Je vais, si vous le
dsirez, vous dlivrer un certificat dans ce sens.

--Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait bien
consulter un mdecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la
mnagerie l'attention de la police et de confier un malade si dangereux
 des trangers qui pourraient, un beau jour, prendre au srieux ses
divagations.

--Dans tous les cas, je vous ai prvenus, dit le mdecin en se retirant,
et j'entends dgager ma responsabilit personnelle.

--Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur!

Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient plus la
peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient une
aggravation dans l'tat de Chausserouge.

--Aprs tout, disait cyniquement Jean, une flure, a ne se remet pas.
Et le pauvre Franois est bel et bien foutu... Ah! mon Dieu! le plus tt
que a sera fini, mieux a vaudra pour lui... et pour nous! C'est pas
une existence de vivre comme une vritable brute, avec des ides fixes
qui peuvent compromettre l'tablissement tout entier et, pour nous, de
rester toujours sous le coup d'une parole imprudente qu'il prononcerait
dans un moment lucide!... Ah! non, franchement, il vaut mieux en finir!

--Si encore, dit Louise qu'une rflexion profonde paraissait absorber,
si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en danger... On le
laisserait aller dans la mnagerie... et se dbrouiller avec Nron...
avec Vermieux comme il dit, surtout si c'tait la nuit!...

Jean Tabary regarda longuement sa mre.

--C'est vrai, dit-il tout  coup, qu'un accident est si vite arriv!

Ils n'changrent pas un mot de plus. Chausserouge,  ce moment, se
rveillait. Il porta la main  sa bouche et balbutia:

--J'ai faim!

--Allons, la mre, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est un bon
signe, un malade qui demande  manger. a me fait plaisir, mon vieux
Franois, de te voir comme a reprendre got aux bonnes choses.

--Et le mdecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda le
souponneux dompteur en descendant du lit sur lequel il tait tendu.
Est-ce que je pourrai bientt sortir de nouveau?

--Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espre qu'avec deux
ou trois jours de repos...

La figure du dompteur s'claira. Il murmura:

--Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement sur ses
doigts, les yeux levs au plafond avec un sourire empreint d'une joie
profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement  dissimuler en
pinant les lvres.

Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans deux
ou trois jours, recommencement de la vie ancienne avec les motions des
entres de cages, les retentissants coups de gueule du bonisseur, les
applaudissements de la foule... Mais surtout, surtout... la revanche 
prendre avec Nron dans l'oeil duquel il fallait  jamais teindre le
regard obsesseur de Vermieux... Ce regard qui perait la toile de la
caravane, vrillait la cloison de la caravane pour le poursuivie,
tincelant et vengeur, jusque dans son sommeil...

Et c'tait cette proccupation unique dont se moquait Tabary, qui le
hantait obstinment... qui le rendait indiffrent  toutes choses...

Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'tait pas mort
compltement... Vermieux revivait dans le corps de cette bte... et il
n'achterait, lui Chausserouge, sa tranquillit qu'au prix de la mort de
Nron!...

Il l'avait manqu une premire fois... Il serait la seconde fois plus
heureux... Et alors, pour toujours dlivr de ce cauchemar, il le
sentait, il renatrait  la vie...

Il prouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui crasait les
paules... S'il faisait quelques pas, il marchait courb en deux, ainsi
qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible poids...

Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait par la pense l'issue
tant espre et attendue, de dire  haute voix, en secouant les paules
et en se redressant d'un coup de reins:

--Oh! tiens, vois-tu... APRS... je serai lger comme une plume... Je
sauterai... je danserai... Oh! je serai heureux!...

--_Aprs_... quoi?... demanda Jean intrigu.

--Aprs... rien!... rpliqua Chausserouge en retombant dans son mutisme
et en courbant  nouveau sa haute taille.

Et en mme temps, il baissait sournoisement les paupires, furieux de
s'tre vendu, apportant dans cette comdie l'hypocrisie du malade, qui
voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se dfier, dans
tous ceux qui l'entourent.

Et pour donner le change compltement, craignant d'tre devin et qu'on
ne prit de nouvelles mesures pour l'empcher de mettre son rve 
excution:

--Et Giovanni?... Comment va-t-il?... Es-tu toujours content de lui?

--Trs content!... Et le public lui fait fte!

Pendant la semaine qui suivit, Chausserouge se renferma dans une
immobilit et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'tre pris
pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et surtout le
soir,  l'heure o, le jour tombant, la mnagerie reste dserte, les
employs s'absentant invariablement pour aller boire l'absinthe chez le
mannezingue prochain; ou bien  partir de minuit, lorsque la
reprsentation dernire termine, chacun se retire pour aller se coucher
ou souper dans un cabaret proche de l'tablissement.

Mais il ne dormait que d'un oeil. A chaque instant, tremblant d'tre
pinc, comme un enfant qui craint d'tre pris en flagrant dlit de
dsobissance, il soulevait doucement la tte, pour s'assurer que Louise
veillait ou Jean Tabary.

S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, ouvrait
la porte avec des prcautions infinies, jetait un coup d'oeil autour de
la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient pour
l'arrter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son immobilit
premire.

Il ne voulait agir qu' coup sr, certain de n'tre pas drang, ni
ramen de force  la caravane, comme cela lui tait arriv une fois.

Et alors quand, dlivr de toute entrave, il pourrait enfin assouvir sa
haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de son duel
solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui!

On ne l'accuserait plus d'tre fou... et Tabary lui-mme serait oblig
de reconnatre qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui tait
complice du mme crime, de les avoir dlivrs  tout jamais de la
prsence dteste et menaante de ce Vermieux de malheur!

Plus le temps s'avanait, plus l'impatience de Chausserouge augmentait.
A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu' lui:

--Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas l... Je ne
puis pas lui rpondre!

Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin  la surveillance
dont on l'entourait incessamment, malgr la promesse ritre qu'on lui
avait faite de le laisser sortir aprs deux ou trois jours de repos,
il simula un changement d'allures, affecta de penser comme Tabary, de
traiter de lubie la proccupation qui l'avait obsde jusque-l...

--Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccad, je vais tout 
fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant ni le
docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvnient...

--Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit net... rpliquait
Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientt notre bonne
petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien prcipiter...
Attendons de pouvoir clbrer comme il convient ton rtablissement
complet, sans crainte d'une rechute...

Mais elle ne se mprenait pas sur ce mieux apparent.

Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur clat fivreux, ses
mains avaient des tremblements nerveux et la simulation tait flagrante.

--coute, Jean, dit-elle  Tabary, je crois que le moment est venu de le
laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais comme on le
croit guri ou  peu prs, personne ne pourra nous accuser d'avoir t
imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc faire!... Nous le
surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne s'agirait pas qu'il
commit une gaffe dont puissent ptir d'autres que lui... S'il cope,
tant pis... ou tant mieux...  ton choix!

--Tant mieux! dit Jean cyniquement.

Le soir mme, aprs dner:

--Mon vieux Franois, dit-il, aprs la reprsentation, c'est--dire vers
minuit, nous devons, ma mre et moi, aller souper chez Oiselli... Te
voil devenu grand... Je pense que tu seras raisonnable... Si tu avais
besoin de quelqu'un, tu appellerais Fatma... Du reste... nous ne
resterons pas longtemps...  deux heures nous serons de retour... Je
peux compter sur toi?

Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il ptrit fbrilement
dans ses doigts une crote de pain et rpondit en haussant les paules:

--Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et tranquille...
puisque je te dis que je suis guri... Les mdecins sont des
imbciles!...

Chausserouge, rest seul dans la caravane, attendit avec impatience que
l'heure fut venue de livrer ce combat suprme qui devait le dlivrer 
tout jamais de l'obsession terrible.

Pendant tout le cours de la reprsentation, il resta attentif au fond
de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu' lui.

Quand aprs le fracas des applaudissements saluant l'exercice final,
clatrent les rugissements des fauves, excits par l'odeur et la vue
des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'tal roulant, le
dompteur eut un sourire.

--Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout  l'heure, n'aie pas peur, va, je
serai l!

Craignant d'tre surpris par Jean, il se glissa tout habill dans son
lit et feignit de dormir.

La reprsentation termine, Louise entra avec son fils pour se prparer
 sortir, ainsi qu'ils en avaient prvenu Franois.

Ds le premier coup d'oeil, Louise acquit la certitude que son amant
cherchait  les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut pas dans
la respiration haletante du dompteur, le souffle rgulier du vrai
dormeur. Elle n'aperut pas les habits pendus  la patre, selon
l'habitude.

Pour ne rien laisser paratre, elle dit presque haut de manire  tre
entendue de Chausserouge:

--Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir!

Puis elle se pencha  l'oreille de son fils:

--Il ne dort pas... Il attend notre dpart... C'est srement pour ce
soir... filons vite!

Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la
baraque d'Oiselli, ils contournrent leur tablissement et sans tre vus
de personne sur ce champ de foire dsormais silencieux et dsert, ils
s'introduisirent sous l'auvent.

De l, en soulevant la portire, leurs regards pouvaient plonger dans
l'intrieur de la mnagerie.

Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand dans
l'angle oppos une lueur scintilla.

Chausserouge venait de soulever un pan du tour de toile et il s'tait
introduit furtivement, une lanterne sourde  la main.

Dans le rayon de lumire projet, son ombre se mouvait confusment. Un
instant, il s'arrta, respira longuement, comme si ses poumons taient
soudain rconforts par cet air rempli d'manations animales.

Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la mnagerie
et sr enfin d'tre seul... et libre, il se dirigea vers la cage de
Nron.

Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourn du ct o il venait,
l'oeil tincelant dans l'ombre, il grondait sourdement.

Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bte. Debout devant
la cage, il leva la lanterne  la hauteur de sa tte et, d'une voix
saccade:

--C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que nous allons
rgler notre dernier compte... Oui... oui! tu peux te battre les flancs
avec ta queue... Tu vas voir si Chausserouge a peur!... Tu vas voir s'il
cane!

Il accrocha sa lanterne  un poteau face  la cage, puis il se gratta la
tte. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-l ne suffisait
pas.

Un dernier coup d'oeil autour de lui.

Dcidment, il tait bien seul et il pouvait y aller sans danger. Du
reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne
durerait gure.

On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et aprs,
s'en aperut-on, il serait bien temps de l'empcher... quand il serait
dans la cage!

Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la rampe
de gaz qui courait en face des cages.

Puis il se dbarrassa rapidement de son paletot de velours marron et
vtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma
d'une fourche de fer, et se dirigea rsolument vers la porte d'entre.

Il l'avait entr'ouverte et il allait pntrer dans la cage, quand un
cri retentit et un bras l'arrta  son passage.

--Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres!

C'tait Zzette qui, couche selon son habitude  ct du poney, avait
suivi son pre des yeux et arrivait  temps pour l'arrter au moment o
il allait dpasser le seuil de la cage.

Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa fille:

--Laisse-moi!... cria-t-il. Il faut que je le tue!

Et il entra, la fourche en avant.

Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa
s'avancer le dompteur et, au moment o celui-ci, levant le bras,
s'apprtait  le frapper, il s'lana et dans son lan furieux, renversa
le malheureux Chausserouge avant mme qu'il eut le temps de se servir de
son arme.

Dj l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacrant de ses
griffes, faisant craquer ses os sous ses mchoires puissantes, quand de
nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zzette apparut!...

--Nron! ici, Nron!

Elle s'tait presque prcipite sur le fauve, l'avait saisi par la
crinire et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait,
s'efforant de l'arracher de dessus le corps quasi inanim de son pre,
mais en vain...

L'imminence du danger dcuplait ses forces. Elle criait d'une voix
trangle:

--A moi!  moi! au secours! Giovanni!

Mais l'cho seul rpondait  sa voix et le lion n'abandonnait pas sa
proie. Enfin,  bout d'expdients, n'en pouvant plus, elle se jeta en
travers sous les pattes et sous la gueule de la bte furieuse, couvrant
de son corps le corps de son pre.

Nron renifla un moment, hsita en reconnaissant sa petite amie et se
recula en grondant.

Elle se releva alors, le suivit et le fora  se coucher.

--Lve-toi! papa! Lve-toi donc et sors!

Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, Tabary accourut, suivi
de sa mre.

Il avait suivi de loin les pripties de la lutte sans se rendre compte
exactement de l'issue dfinitive; mais les cris de la petite fille
l'avaient averti de la victoire du fauve.

--Jean! Jean! cria la petite fille,  moi! Retirez mon pre! Je me
charge du lion!

--Tiens bon, Zzette! rpliqua Tabary, heureux de trouver un tmoin
pouvant attester de son zle et de la part qu'il avait prise au
sauvetage de Chausserouge.

Il passa derrire la cage et, tandis que Zzette maintenait le lion, il
tira comme il put et mit  l'abri des griffes le corps du dompteur.

Chausserouge tait vanoui. On appela  l'aide; des forains, dont la
caravane tait proche, accoururent, rveills par les cris. On
transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut le
dshabiller, on s'aperut qu'il avait le ventre ouvert. Les entrailles
s'chappaient; un des bras avait t broy par la mchoire du fauve.

Il tait  peine dpos sur le lit, qu'un hoquet souleva sa poitrine...
Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tte retomba sur l'oreiller,
tandis qu'une pleur de cire envahissait son visage. Les paupires
entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une cume
sanglante rougit les lvres du dompteur.

Chausserouge tait mort.

Zzette, dont personne ne s'tait occupe, tait sortie seule de la cage
du fauve. Elle accourut et s'agenouilla prs du lit de son pre. Le long
de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main.

--Tu es blesse? demanda Louise.

--Non, rien, rpliqua la petite fille, Nron, qui m'a touche quand je
cherchais  protger papa!

Et elle embrassait la main dj tide du dompteur, qui pendait hors du
lit, sans toutefois qu'une larme mouillt ses paupires.

Cette mort... c'tait pour elle l'expiation attendue et invitable...
Quand elle se releva et que Tabary voulut la prendre pour la reconduire
 sa tente:

-Laissez-moi! dit-elle.

Et dans son regard, la volont de venger son pre apparaissait, son pre
que l'influence des Tabary avait perdu...

Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant,
tandis que Louise, la voix basse et entrecoupe de sanglots hypocrites,
racontait aux assistants terrifis les dtails de l'aventure abominable:

-Ce pauvre Chausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa tte! Ah!
je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laiss seul... Le seul jour...
Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et nous sommes de
ceux-l!..




XIII


La mort de Chausserouge fut pour les Tabary, en mme temps que le
couronnement de leurs voeux les plus chers, un vritable soulagement.

L'auteur principal du crime dont ils taient coupables tous deux, Jean
et lui, avait disparu; le drame n'avait plus dsormais qu'un tmoin, et
un complice il est vrai, Louise, mais celui-l, sr et sur lequel on
pouvait compter.

De plus, cette disparition mettait dfinitivement aux mains des Tabary
l'tablissement zoologique, l'acte d'association, parfaitement en rgle,
ayant t dpos depuis quelque temps dj chez un notaire.

Il ne s'agissait plus pour Louise et son fils que de donner le change au
public, d'affecter une douleur qu'ils ne ressentaient gure. C'est 
quoi ils ne faillirent pas.

Cette mort bizarre tait du reste un nouveau prtexte  rclame.
L'intervention hroque de la petite fille, qui, si elle n'avait pu
sauver son pre, avait contribu  empcher que son corps ne fut mis en
pices par la bte furieuse, fut exploite largement.

Des colonnes entires furent consacres dans les journaux  ce fait
divers peu banal.

Nron et Zzette devinrent les clbrits du jour. On vint des quatre
coins de Paris contempler l'animal et l'nergique gamine.

--Ah! disait Jean  un reporter, si la Prfecture voulait donc
m'autoriser  exhiber Zzette en public... avec son lion Nron! Quel
succs!... Quelle fortune!...

--Vous n'y pensez pas! Mais la petite fille a chapp par miracle  la
mort... Une seconde fois, elle ne serait pas si heureuse.

--Mais il y a un mois qu'elle entre tous les jours, seule, dans la cage
de Nron et qu'elle panse ses blessures!... Le lion d'Androcls! je vous
dis, monsieur!.. Et, cette fois, Androcls est une gamine de douze ans!
Ce fauve terrible qui se dbarrasserait de n'importe quel dompteur aussi
facilement qu'il s'est dbarrass de ce pauvre Chausserouge, respecte
Zzette! il l'aime... il est avec elle caressant comme un chien... Je
vous dis que c'est trs tonnant... Les btes ont de ces sympathies ou
de ces antipathies!

Tabary tint  dployer un grand luxe pour afficher sa douleur et il
dpensa sans compter pour rendre les obsques du malheureux dompteur
dignes du bruit qui s'tait fait autour de cette mort.

Non seulement tout le Voyage, mais une foule imposante de curieux,
suivit le convoi et accompagna le dfunt jusqu' sa dernire demeure.

Ds le retour, il fallut penser  prendre la dtermination que
comportait la situation des Tabary vis--vis de la petite fille.

Un conseil de famille fut runi, compos de plusieurs forains notables,
qui avaient t les amis de Chausserouge.

Pour tenir compte des dernires volonts du dompteur, il fut unanimement
dcid que Jean Tabary serait nomm tuteur et qu' lui devait revenir en
mme temps que la garde de l'enfant, la dfense de ses intrts
matriels, jusqu'au jour de sa majorit.

L'administration entire resta donc de fait aux mains de Jean Tabary
qui, du reste, l'exerait en ralit depuis longtemps dj sans
contrle.

On dcida que Giovanni, dont le succs auprs du public s'tait affirm,
resterait le dompteur en titre de la mnagerie et qu' lui serait confi
le dressage gnral de tous les pensionnaires.

Quant  Zzette, et en attendant qu'elle put apporter  l'tablissement
son concours effectif, elle serait, sous la surveillance de Louise,
confie aux soins de Fatma, la premire et la plus ancienne de
l'entresort.

Fatma--de son vrai nom Charlotte Niclausse--tait Lorraine d'origine.

Trs brune, trs grande, elle jouait les premiers rles sous les ordres
de la mre Tabary; successivement femme-torpille, soeur Siamoise,
femme-camlon, elle s'tait assez vite dgote de ces trucs compliqus
qui tenaient constamment son imagination en veil et  l'apparition de
ces Concerts Tunisiens, dont la vogue fut si grande avant leur
interdiction par la police, elle s'tait improvise premier sujet de
danse.

A cette poque, elle tait dans tout l'clat de sa maturit. Bien en
chair, d'une figure agrable, saltimbanque adroite, elle tait devenue
une des trois cents Belles Fatmas, qui inondrent Paris, aprs le succs
de la premire, la vraie.

Mme aprs qu'elle eut renonc  ce nouvel exercice, elle avait conserv
le nom de Fatma.

Elle avait successivement pass par tous les tablissements similaires,
y compris celui de Boyau-Rouge, avant de venir prendre du service 
l'entresort des Tabary.

Louise avait de suite compris quelle auxiliaire prcieuse elle pouvait
trouver dans cette fille intelligente, jolie, fort au courant des
dtails de sa profession, connaissant tous les petits secrets du mtier
forain, et elle se l'tait attache par un contrat bien en rgle qui lui
garantissait sa fidlit et son dvouement.

Si,  de certaines poques, l'entresort avait connu des jours
malheureux, on ne pouvait pas s'en prendre raisonnablement  Fatma qui
n'avait pour sa part nglig aucun effort pour rendre,  l'industrie de
sa patronne sa splendeur premire.

Fatma tait une fille du peuple, trs bohme, mais doue d'un grand
coeur. Bien souvent, elle avait t tmoin des petites canailleries dont
tait coutumire la mre Tabary, mais elle ne s'y tait jamais associe.

Lorsque, pour la premire fois, aussitt aprs la mort d'Amlie, on
avait confi Zzette  ses soins, elle avait pris tout de suite son rle
au srieux et elle s'tait constitue la petite mre de l'enfant, autant
toutefois que pouvait s'y prter son caractre indpendant.

Elle ne fit, par affection pour la petite fille, le sacrifice d'aucune
de ses fantaisies, ni d'aucun des caprices dont elle maillait son
existence, mais Zzette tait toujours sre de trouver prs d'elle un
appui, un bon conseil, un secours moral, quand elle se sentait
abandonne par son pre, le seul homme qui l'aimt rellement.

Aussi, bien que la conduite prive de Fatma ne fut pas d'un excellent
exemple pour la petite fille, on pouvait dire que Zzette avait
rencontr dans la jeune femme le seul tre qui pt lui prodiguer les
consolations sincres, les marques d'affection dont son coeur avait
besoin.

Fatma n'tait pas insensible aux galanteries des visiteurs et elle se
montrait peu farouche, tirant une sorte de vanit des succs faciles
qu'elle remportait, mais, comme elle le disait elle-mme, tout cela
c'tait de la babiole et de la passade.

Elle avait beau s'offrir des bguins sans consquence, elle restait
immuablement amoureuse de son Charlot.

Charlot! Ce nom lui venait  la bouche mille fois par jour! Charlot, le
plus beau gars du Voyage, un lutteur travaillant chez Bertrand (de
Marseille), le directeur des Grandes Arnes Athltiques, celui qui vous
enlevait comme une plume,  bout de bras, l'haltre de trois cents ou au
choix un essieu de camion!

Elle l'avait connu trois ans auparavant,  une fte de Grenelle.

Un soir, qu'gare au cours d'une vadrouille avec des amies suspectes
dans un bouge de la rue Frmicourt,  l'heure de la fermeture, elle se
trouvait prise  deux pas de la porte dans une bagarre, elle s'tait
tout  coup sentie enleve par un bras vigoureux et entrane hors de la
zone dangereuse.

Une minute de plus elle copait, et peut-tre mme, mle  une sale
histoire de filles et de souteneurs, tombait-elle entre les mains de la
police, qui avait profit du potin pour oprer une rafle gnrale.

Revenue  elle et son motion un peu calme, elle avait reconnu Charlot,
le beau lutteur. Elle le connaissait pour l'avoir maintes fois vu dans
son entresort.

Charlot l'aimait depuis longtemps, et chaque fois que son service lui
laissait un peu de rpit, il ne manquait jamais de venir contempler dans
ses exercices, vtue d'clatants oripeaux, l'odalisque adore.

Mais Fatma, trs proccupe  ce moment par les recherches distingues
dont elle tait l'objet, avait nglig l'amoureux qui en avait t pour
ses oeillades et ses yeux doux.

Charlot ne s'tait pas tenu pour battu. Assur de trouver un jour une
occasion de montrer son dvouement  l'altire Fatma, il s'tait attach
 ses pas, l'avait surveille dans l'ombre et le hasard venait de lui
fournir l'occasion providentiellement attendue.

Fatma lui voua ds lors une reconnaissance qui ne se dmentit jamais. Le
soir mme, elle le forait d'accepter des consommations dites de
remerciement et la nuit des noces terminait cette idylle.

Chaque soir, lorsque, les lumires teintes, le Voyage tout entier
dormait, c'tait pour aller le retrouver qu'elle dsertait la tente de
la mre Tabary.

Quant  lui, son affection avait grandi de jour en jour pour sa bonne
amie. Il formait, avec elle, le couple le plus uni qu'on pt voir.

Cette entente provenait de la diffrence des caractres. Autant Fatma
tait fire, roublarde, dlure, autant ce gros garon tait naf et
bon.

Sans s'en rendre compte, il suivait l'impulsion de la jeune femme,
coutant ce qu'elle lui disait, prenant les moindres paroles pour des
articles de foi.

Il rvait un avenir impossible, une indpendance qu'il gagnerait au
moyen d'conomies ralises sur leur travail  tous les deux.

-Vois-tu, lui disait-il souvent, moi je ne suis pas fait pour mener une
vie de bohme... Je voudrais pouvoir ne plus rester au service des
autres; avoir pour moi tout seul une petite baraque, un tour de toile,
o je serais mon matre... et alors on gagnerait ce qu'on gagnerait,
mais au moins je n'aurais plus  obir... Toi, de ton ct, tu pourrais
aussi monter un petit entresort, alors ce serait le luxe, la richesse...
Dis, on se marierait tous deux... lgitimement... On pourrait coucher
dans une caravane  nous, au lieu d'tre oblig de se cacher dans un
htel meubl...

Mais Fatma haussait les paules.

-C'tait stupide tout simplement!... Qu'est-ce que c'tait que cette
existence de pot-au-feu!... Ah! non par exemple... D'ailleurs, il y a
pas besoin de cur pour s'aimer... C'tait bien plus drle de mener la
vie libre...

Et elle lui contait les mille petits vnements de sa vie de femme
d'entresort, les recherches et les poursuites dont elle tait l'objet de
la part des clients qui affluaient  chaque sance.

Elle lui lisait des dclarations crites qu'elle recevait et discutait
avec lui la suite qu'il convenait de donner aux propositions qui taient
faites.

Elle en tait arrive  lui faire considrer comme une des obligations
inhrentes  son tat et d'o dpendait le succs, la complaisance qu'il
fallait montrer aux amateurs.

--Tu comprends, disait-elle, si je n'tais pas gentille, ils ne
reviendraient plus et il faut qu'ils reviennent. Sans cela la mre
Tabary y trouverait un cheveu... Il y a que grce  eux que je peux
faire des conomies... pour nous!

Et Charlot riait d'un gros rire bte et bon enfant.

--Les autres, ajoutait Fatma, en lui passant son bras autour du cou,
clinement, c'est pour le pognon. C'est parce qu'il le faut, mais, toi,
c'est parce que je t'aime, tu le sais bien, gros polisson!

Et jamais un accroc n'altra cette intimit extraordinaire de deux tres
inconscients que la fatalit de la vie avait runis et qui acceptaient
comme une obligation normale les ncessits de leur bizarre existence.

De son ct, Charlot tenait Fatma au courant de toutes les aventures
dont il tait dans l'exercice de sa profession le tmoin ordinaire,
parfois le hros.

Il lui racontait les dessous de la vie de lutteurs, les mystres des
arnes, ignors du commun, et la jeune femme s'amusait de ces
confidences.

La baraque Bertrand (de Marseille) comptait comme pensionnaires neuf
lutteurs, tous des gars clbres dans le monde du sport athltique sans
compter les chiqus qui aidaient la parade.

Mais sur ce nombre, en dehors de quelques-uns, vritables
professionnels, n'ayant d'autres moyens d'existence que l'exercice de
leur art, il en existait au moins trois ou quatre, qui, s'ils pouvaient
dcemment entrer en lice, combattre et mriter les applaudissements et
les encouragements des vritables connaisseurs, comptaient plus sur les
avantages de leur plastique que sur leurs succs de lutteurs.

Dans les baraques, aux premires places, chaque fois que ces athltes,
tous jeunes--de vingt-cinq  trente ans au plus--paraissaitent sur
l'affiche, une foule se pressait, des gommeux en habit, des vieux
messieurs  cheveux gris, bagus et diamants, attirant dans les coins
celui qu'ils avaient le plus remarqu, s'ternisant en des interviews
dont on devinait le sujet...

--Y en a un, raconta un jour Chariot, qui s'est tromp et qui s'est
adress  moi... Ce que j'ai rigol!... J'ai pouss la blague jusqu'au
bout... et je me suis laiss emmener dans un caboulot... o les
autres... ceux que a amuse et  qui a plat... se runissent tous les
soirs... Ah! ma chre, ce que c'tait drle!... Et au dernier moment...
quand je l'ai plaqu... aprs lui avoir fait payer pour plus de vingt
francs de consommations... j'aurais voulu que tu voies sa tte!... Non!
c'tait  peindre!

Et comme Fatma s'indignait en coutant le rcit de ces aventures qui lui
semblaient invraisemblables:

--C'est tout naturel, dclarait le naf Charlot, de la mme faon que
toi, tu coutes les vieux messieurs qui viennent t'applaudir dans ton
entresort... les lutteurs de chez Bertrand laissent dire ceux qui
s'intressent  leurs exercices... et  eux... C'est aussi naturel ici
que l... puisque c'est le mtier qui veut a... Seulement, on en prend
que ce qu'on veut bien en prendre... Moi, on m'offrirait tout au
monde... Rien ne vaudra jamais ma petite Fatma... et rien ne la
remplacera!...

Ce couple trange, d'une honntet et d'une navet bizarres, s'tait
pris d'une affection extraordinaire pour Zzette.

Charlot, que tous les exercices de force et que la bravoure
enthousiasmait, parlait avec l'enfant amicalement, discutant comme avec
une grande personne.

N'avait-elle pas fait ses preuves, malgr sa jeunesse, et ne
pouvait-elle pas rivaliser avec lui?

S'il enlevait  bras tendu des poids de cinquante, des haltres de cent
kilos, elle entrait, elle, sans broncher dans la cage de fauves rputs
indomptables!

Elle avait rvolutionn Paris, mis la presse en mouvement  la suite de
son prodigieux exploit avec Nron!

Cela suffisait pour lui faire concevoir un respect norme pour cette
gamine tonnante.

Zzette rendait  Fatma et  Charlot l'amiti qu'ils lui montraient.

Aussi, quand il s'agit de rgler sa situation, n'hsita-t-elle pas, dans
son besoin d'expansion,  se confier  eux.

--Voulez-vous que je vous dise, leur raconta-t-elle confidentiellement,
eh bien! je connais les Tabary comme personne! Ce sont des gens dont il
faut se mfier... Je les tiens  l'oeil!... Vous verrez quand je m'y
mettrai! Si j'ai jamais besoin de vous, puis-je compter sur votre aide?

--Absolument, dit Charlot. J'ai des bras et des poings  ta disposition.

--D'autant plus, dit Fatma, que je garde une dent  Louise Tabary. Avec
le succs que je remporte tous les jours, je devrais avoir une autre
situation que celle que j'ai... Mais, l'goste,  elle tout le profit,
elle nous estime trop heureuses de trimer  son bnfice... Un jour on
se rvoltera, et quand j'en aurai assez... quand je pourrai me passer
d'elle... je lui montrerai qu'on ne se fiche pas de Fatma impunment.

--Laissez-moi avoir l'ge, disait alors Zzette. La mnagerie est  moi,
en somme, puisque je suis l'hritire de mon pre... Un jour viendra, o
fatigue de souffrir, je ferai valoir mes droits... Alors, nous nous
nuirons, et gare au grabuge... Je les forcerai  me cder la place... 
rsilier... Alors, comme je vous connais, je vous prendrai avec moi...
Est-ce convenu?

--Oui, disait Fatma, mais ce sont l des imaginations de gamine. Tu n'as
pas treize ans!

--Quand j'en aurai dix-huit, je pourrai me faire manciper. Nous rirons
alors... Je ne puis rien dire aujourd'hui, car je sais des choses... de
telles choses!.,. Vous verrez, je vous dis!... Vous serez tonne...

Zzette se mnageait des complices pour le jour o il lui serait
possible de se rvolter contre la sujtion dans laquelle on la
maintenait.

Elle trouva un autre aide dans le dompteur Giovanni.

Giovanni, si amoureux de son art qu'il fut, ne s'tait pas encore senti,
malgr son audace, le courage d'affronter Nron, le terrible animal qui
avait tu Chausserouge.

Il devinait en Zzette une dompteuse qui, dans l'avenir,
rvolutionnerait le Voyage et le public par l'audace qu'elle
dploierait, dans des exercices dont aucune femme n'aurait jamais donn
l'exemple, et il tmoignait pour elle une admiration qui n'avait d'gale
que le mpris qu'il professait _in petto_ pour Tabary.

De Jean il avait su deviner les instincts mauvais et les basses
cupidits.

Il avait compris l'hypocrisie des pleurs de Louise, accompagnant le
dompteur au cimetire. Dans le coeur de cette femme un autre sentiment
que celui de la piti et de l'amour devait avoir t la rgle de
conduite, depuis le jour o l'accident qui avait conduit Chausserouge au
tombeau l'avait force de venir faire appel  son concours pour ne pas
laisser la mnagerie sans dompteur,  l'heure mme o le public
motionn par le rcit publi dans les journaux avait rendu la vogue 
l'tablissement si longtemps dsert.

Il sentit rien qu'en parlant  Zzette, la haine que la petite fille
portait  ceux que le malheur lui avait donns pour tuteurs, et il se
promit,  l'occasion, de soutenir la gamine, dont il avait du reste
tout  attendre, puisqu'aussi bien elle tait appele  devenir la
relle propritaire de la mnagerie, les Tabary ne possdant qu'une part
peu importante.

Aprs tout, il n'avait, lui, que vingt-trois ans; Zzette en avait
treize bientt.

Dix ans! C'tait une diffrence frquente entre poux.

Il pouvait attendre l'mancipation dont parlait si souvent l'enfant et
devenir, en mme temps que le mari le matre de cet tablissement, un
des plus beaux du Voyage.

Son intrt se rencontrait avec les sympathies secrtes qui l'attiraient
vers cette petite fille, dsormais seule dans la vie, mais dont
l'nergie l'avait merveill...

Il ne devait rien  personne... il tait dsormais indispensable dans la
mnagerie... Eh bien! si son aide tait ncessaire  Zzette, il la lui
accorderait; il lui servirait de second dans la lutte qu'elle
entreprendrait certainement contre les Tabary, s'il en croyait les
dispositions qu'elle montrait...

Et advienne que pourra! Qui ne risque rien n'a rien... Quand on n'a rien
 perdre et tout  gagner... pourquoi hsiter  marcher,  aller de
l'avant?...

C'est ainsi que, ds le lendemain de la mort de son pre, Zzette tait
dj assure de l'aide de trois personnes, dont l'importance et le
dvouement pouvaient peut-tre contrebalancer l'influence, et la
toute-puissance provisoire des Tabary...

Aussi la jeune fille profita-t-elle de la premire occasion qui s'offrit
 elle pour entrer ouvertement en lutte avec ces gens qu'elle
considrait,  juste titre, comme les mauvais gnies de sa famille...




XIV


Durant les premiers mois qui suivirent la mort de Chausserouge, rien ne
fut notablement chang dans l'existence de Zzette.

Les Tabary affectrent tout d'abord de lui montrer des prvenances; des
gards auxquels ils l'avaient peu habitue, mais qui faisait dire sur
tout le Voyage:

--Quelle chance a eue cette petite Zzette de tomber sur les Tabary!
Comme ils sont gentils pour elle!

S'ils parlaient de la fin du dompteur, de l'avenir de l'enfant, c'tait
avec d'hypocrites apitoiements:

--Cette pauvre enfant!.. qui aimait tant son pre!.. Le malheur avait
fait d'elle une orpheline... Eh bien! elle ne restait pas seule,
abandonne dans la vie... Elle retrouvait une nouvelle famille!...

Pendant quelque temps, Fatma elle-mme se laissa prendre  ces marques
de tendresse,  cette sympathie qu'on tmoignait  la gamine.

Il lui parut bien qu'on avait d lui changer la Tabary qu'elle
connaissait, mais on s'amende  tout ge et elle mit sur le compte du
changement soudain de position cette faon d'tre si nouvelle et si
inattendue.

--L'argent rend meilleur... aussi la vue des malheurs d'autrui!...
Contrairement  mes prvisions, Zzette sera peut-tre plus heureuse
qu'il n'tait permis de l'esprer.

Seule, Zzette, dont tant d'vnements terribles avaient fortifi le
jugement, Zzette, qui gardait le souvenir du pass, n'ajoutait aucune
foi aux protestations des Tabary.

Leurs avances la laissaient froide et elle n'opposait qu'un mutisme
farouche aux tmoignages d'affection qu'on lui prodiguait.

Au contraire, chaque jour resserrait les liens qui l'unissaient  la
trinit d'amis qu'elle s'tait choisis, comme si elle et prvu qu'elle
aurait bientt  mettre leur dvouement  l'preuve.

La suite des vnements lui donna raison.

Au fur et  mesure que s'teignit le bruit qu'on avait fait autour de la
mort de Chausserouge, que le silence se fit sur ces incidents qui
avaient passionn le Voyage, un changement notable s'opra dans la
manire d'agir des Tabary...

Jean, qui tout d'abord affectait de consulter pour la forme Zzette, ou
tout au moins de la prvenir chaque fois qu'il apportait une
modification quelconque dans l'administration de la mnagerie, ngligea
de la considrer comme l'hritire ou tout au moins la matresse future
de la plus importante des deux parts de l'tablissement.

Il parlait en matre, achetait et vendait des animaux selon son bon
plaisir, changeait l'ordre des exercices, s'intressait au dressage des
pensionnaires, tche dont s'acquittait Giovanni avec beaucoup de
bonheur.

Le jeune dompteur, trs jaloux de ses prrogatives, subissait fort
impatiemment ce joug.

Il lui arriva un jour de rpondre  Tabary:

--Si vous tes plus fort que moi... prenez ma place!

Jean, piqu, l'eut pour cette rponse certainement mis  la porte, si la
collaboration du jeune homme, habitu aux animaux et trs sympathique au
public, ne fut devenue indispensable.

Toutefois, comme il ne voulait pas laisser le dernier mot  son
subordonn, il rpliqua aigrement:

--On dirait, ma parole, mon cher, que vous tes seul dompteur au
monde!... Vous exercez un mtier qui ne demande en somme que de l'audace
et un peu d'habitude... Si j'avais commenc  votre ge... il est
probable que je serais aussi fort que vous... Comme je veux vous prouver
que sans tre jamais entr dans une cage, je me connais en dressage
autant que vous pouvez vous y connatre, je vous prviens que je vais
faire moi-mme un numro. Ce sera pour vous autant de besogne de
moins...

Jean Tabary avait de la hardiesse et de l'imagination.

Il inventa un intermde comique dont la Grandeur, Loustic et trois
jeunes lionceaux firent les frais, et il mit son projet  excution.

Costum en clown, entre deux entres de cage de Giovanni, il donnait une
petite reprsentation qui plut beaucoup au public habituel de la
mnagerie.

Gris par ce succs, il rva bientt de s'attaquer  des animaux plus
redoutables; progressivement, il s'entrana, prit got  la profession,
mais pour garder un peu de varit dans les diffrents exercices, il
s'appliqua  ne soumettre au dressage que ceux qui ne servaient pas 
Giovanni.

C'tait ainsi qu'on le vit prsenter et faire travailler successivement
un ours blanc, puis des loups russes, puis deux hynes.

Louise Tabary applaudissait beaucoup  cette dcision nouvelle.

C'tait un pied de plus pour eux dans la mnagerie, d'autant plus que
maintenant Jean apportait un concours effectif, n'apparaissait plus
comme un intrus aux yeux des vritables dompteurs et cette nergique
dtermination coupait court  toutes les mdisances et  toutes les
calomnies.

Zzette souffrit beaucoup de cette innovation.

C'tait son succs  elle que Tabary lui volait en reprenant l'ide
qu'avait eue son pre en la faisant dbuter en Italie.

C'taient ses animaux  elle, Loustic et la Grandeur, que le dompteur
improvis prsentait au public et il rendait impossible sa rentre dans
les mmes exercices, le jour o la Prfecture lverait le veto, qui
avait suspendu le cours de ses reprsentations  elle.

Elle le sentait parfaitement. C'tait autant sa rivalit avec Giovanni
que le dsir de la faire oublier, de la dtacher du mtier, qui avait
pouss Jean Tabary  tenter cette aventure.

D'autant plus que, bien qu'elle approcht de quatorze ans, qu'elle et
grandi autant en taille qu'en sagesse, on ne parlait plus de renouveler
la demande de leve d'interdiction.

Elle dvorait tout bas son chagrin, sentant bien qu'elle n'tait pas
encore de force, et qu'elle se heurterait  un parti pris d'hostilit, 
la volont de lui tre dsagrable.

--Ah! j'aurai mon tour, disait-elle quelquefois  Fatima, l'existence
que je mne ici aura une fin, je vous jure, et je reviendrai matresse
inconteste de ma mnagerie!

Une seule pense la consolait, la pense que son lion, le terrible
Nron, lui restait. Ah! celui-l, il tait bien  elle... et il saurait
lui rester fidle!

Elle ne craignait pas que Jean Tabary vint le lui prendre... Mme 
Giovanni, il n'et pas t prudent de tenter une exprience.

Maintenant que Nron, qui avait plus de dix ans, c'est--dire qui se
trouvait dans la force de l'ge, tait guri de ses blessures, il
manifestait une frocit qui rendait  tout homme fort dangereuse  son
approche  moins d'un mtre de la cage.

A la vue de Jean Tabary, du jeune dompteur ou du moindre garon de
piste, sa crinire se hrissait, ses yeux lanaient des flammes.

Debout au bord de la cage, il passait ses pattes de devant  travers les
barreaux, lanait dans le vide de formidables coups de griffes, prt 
mordre,  dchirer quiconque eut t assez os pour passer  sa porte.

Il fallait prendre les plus grandes prcautions pour nettoyer sa cage,
pour lui donner  manger. On eut dit qu'il avait report sur le
personnel mle de la mnagerie toute la haine qu'il avait jadis voue
au malheureux Chausserouge.

Seule la vue de Zzette parvenait  le calmer, au milieu mme de ses
plus grandes fureurs. Devant elle, il se faisait petit, soumis, docile
et caressant.

La petite fille s'approchait sans crainte de la cage de la terrible
bte; le lion passait sa langue rugueuse sur la petite main qu'elle lui
tendait  travers ces barreaux qu'il branlait tout  l'heure sous son
effort.

C'tait l son triomphe, son orgueil; prs de Nron, elle oubliait ses
peines, ses chagrins, les humiliations qu'elle endurait.

Un jour, comme les Tabary achevaient de djeuner, Jean dit 
brle-pourpoint:

--J'ai trouv  vendre Nron... Un beau prix, vingt mille francs...
C'est une occasion superbe... pour un animal qui ne sert  rien...

Zzette se redressa, rvolte.

--Nron! Vendre Nron! Il est  moi, je le garde!

--D'abord, dit Jean qui avait t tout d'abord abasourdi par cette
interruption  laquelle il ne s'attendait pas, je suis juge de la
question... Je suis tuteur... et je suis matre... Il m'appartient de
sauvegarder nos intrts comme je l'entends.

--C'est possible! dit Zzette, bien que toutes tes innovations ne soient
pas de mon got, je n'ai rien dit jusqu'ici... Aujourd'hui, je me
fche... Tu m'as pris la Grandeur, Loustic, ces btes que j'avais
dresses et qui ne connaissaient que moi, j'ai laiss faire, tout en
souffrant beaucoup de les voir en d'autres mains que les miennes...
Aujourd'hui, tu veux m'enlever Nron... a ne sera pas! Je suis encore
quelque chose ici.

--Un animal qui a mang ton pre!... dit Jean Tabary avec colre..

--Oui... malheureusement... et qui dvorera quiconque l'approchera,
quand ce ne sera pas moi!... Eh bien, je tiens  Nron... Il est n dans
l'tablissement, il n'en sortira pas et c'est avec lui que je ferai ma
rentre devant le public, le jour o j'aurai l'ge... Du reste, ce
jour-l bien des choses seront changes, je t'en rponds!...

--Tudieu! dit Jean d'un air mauvais, en voil une gamine entte! coute
bien, Zzette, dans ton intrt, je ne te conseille pas de faire la
mauvaise tte avec moi... Tu as plus  y perdre qu' y gagner... Sinon,
j'agirai avec toi comme on agit avec les petites filles pas sages, je te
flanquerai le fouet...

--Viens-y donc! cria Zzette en se levant, les bras croiss.

Et il y avait dans le regard de l'enfant tant de fermet; on y lisait
une rsolution si arrte de ne pas se laisser traiter en gamine que
Tabary se sentit  moiti vaincu.

--coute bien, Jean, ajouta la fille de Franois Chausserouge sur un ton
qui ne laissa pas de troubler les Tabary, tu viens de dire un mot que je
vais retourner contre toi... Tu as dit que j'avais plus  perdre qu'
gagner en te contredisant...

--Parfaitement! dit le jeune homme qui devenait blanc de colre.

--A mon tour, je te dis: Prends garde!... Je te connais... bien, trs
bien... et je sais des choses... qu'il vaut mieux pour nous tous que je
ne rpte jamais!...

Et appuyant sur les mots, sans cesser de fixer sur son interlocuteur un
oeil enflamm, elle ajouta:

--Ne me force pas de parler!

Puis, sans attendre de rponse, elle sortit en faisant claquer la porte
de la caravane.

Les deux Tabary s'interrogrent du regard.

--Enfin, dit Jean, aprs un petit moment de silence, qu'a-t-elle voulu
dire? Y comprends-tu quelque chose?

--Moi, rien!... rpliqua la mre. Pourtant... si elle savait?...

--Tu n'as jamais laiss seul son pre avec elle? demanda le jeune homme
dont le sourcil se fronait.

--Jamais!... C'est gal... Il faut prendre garde et j'ai bien peur
qu'elle ne nous donne pas mal de fil  retordre... En attendant, que
vas-tu faire?

--Moi! passer outre! Je vends Nron!...

Il se leva, se promena un instant trs agit, puis, brusquement:

--Aprs tout, dit-il, si elle sait quelque chose,  propos de
Vermieux... il n'y a pas de preuves... Je m'en fous! Mais si c'est cela,
qu'elle fasse attention  elle!...

--Pas d'imprudence! interrompit la mre Tabary, laisse-moi rflchir et
aprs... je trouverai peut-tre un moyen...

Ds le lendemain, Jean Tabary recevait la visite d'un des forains, qui
avait t choisi pour composer le conseil de famille.

Zzette tait all se plaindre  lui. Il eut une longue confrence avec
le jeune homme, lui exposa qu'il valait peut-tre mieux ne pas se mettre
 dos sa pupille et garder le lion.

Aprs tout, si vingt mille francs taient une somme bonne  encaisser,
la mnagerie, en perdant Nron, un lion clbre, perdait une attraction
unique.

Il fit si bien qu'il persuada Jean de ne pas donner suite  son projet.

Le jeune homme se rsigna, mais jura de prendre sa revanche. Ce fut
Louise qui lui en fournit l'occasion,  bref dlai.

Un jour qu'elle venait d'avoir une violente discussion avec une de ses
pensionnaires, et que cette dernire, pousse  bout, avait quitt
l'entresort, elle conut l'ide de la remplacer par Zzette.

Comme elle s'attendait de la part de l'enfant  une rsistance srieuse,
elle rsolut de la brusquer.

--Ma fille, lui dit-elle un beau matin, tu te plains toujours de ne rien
faire. Voici pour toi une excellente occasion de te rendre utile...
Mariette vient de me quitter. Il y a une place vacante dans
l'entresort... Tu vas la prendre...

--Moi? demanda Zzette firement, oh! vous vous trompez, madame Tabary!
Je suis la fille de Franois Chausserouge... Je suis dompteuse... Je ne
monterai pas sur l'estrade de votre entresort... Je n'ai rien  y faire.

--Fatma y est bien! En voil une prtention! fit aigrement la mgre.
Mademoiselle ddaigne de se montrer en public  ct de jeunes personnes
qui te valent, tu sais, ma fille! Et leur socit n'est pas plus
dshonorante que celle des quatre lions pels de la mnagerie.

--N'importe! N'attendez pas cela de moi.

La mre Tabary s'emporta, mais ni les cris, ni les menaces, ni les
injures ne purent parvenir  faire flchir la volont de Zzette.

Les preuves par lesquelles elle passait depuis la mort de son pre
avait tremp durement le courage de l'enfant et l'avaient rendue forte.

Le soir mme, Louise Tabary rendit compte  son fils de ce nouvel
incident.

--Vois-tu la mijaure! dit-elle. Il faut absolument que nous prenions 
son gard des mesures srieuses... Il faut la pousser  bout... A la
fin, elle finira bien par tre mate.

Mais elle se trompait dans ses prvisions. Zzette ne fit aucune
concession et aucune des tentatives nouvelles n'obtint plus de rsultat
que la premire. Elle resta intraitable.

Ds lors, la vie pour elle devint insupportable. Plus de ces gards,
plus de ces prvenances insolites qu'avaient affects  son gard les
Tabary. Maintenant on ne s'occupait plus d'elle ou si on s'en occupait,
c'tait pour la pousser  bout et lui reprocher son enttement...

Pour elle, plus un instant de repos; chaque jour les mmes ennuis se
rptaient, les mmes taquineries aggraves et attises par la rancune
de son tuteur.

Jean Tabary surtout montrait une pret, qui indignait les tmoins
habituels de ses mchancets.

Zzette dvorait son chagrin en silence. Elle sentait que tous ces
efforts conjurs tendaient  la forcer  fuir loin de cet tablissement
qui tait sien,  quitter ce couple que sa prsence gnait et c'est
justement pourquoi elle tenait  se montrer tenace,  ne rien cder de
ses droits.

Aussi, comme un jour Fatma, rvolte du cynisme des Tabary, lui offrait
simplement de partir avec elle, de chercher un asile ailleurs qu' la
mnagerie, jusqu' l'heure de sa majorit, refusa-t-elle nergiquement.

--Je suis chez moi, ma pauvre Fatma. Je resterai chez moi, malgr eux.

--Mais nous ne quitterons pas le Voyage... Tu les surveilleras d'un peu
plus loin, voil tout... Charlot,  qui j'ai racont tes ennuis et qui
maintenant, est  la tte d'un petit pcule, t'offre de le mettre  ta
disposition... C'est de l'argent bien plac et il sera si heureux de
t'tre agrable!...

--Remercie-le de ma part... Peut-tre aurai-je bientt besoin de lui...
ou plutt de son aide... de sa protection. Puis-je toujours compter sur
lui?

--Comme sur moi!

--Merci!

--Mais enfin, que comptes-tu faire? La position est intolrable.

--C'est  quoi je rflchis... J'ai une dfense toute prte. Mais j'ai
besoin de beaucoup rflchir...

--Peut-tre pourrais-je donner un conseil...

--Jamais! Ce que j'ai  dire est trop grave... et nulle que moi ne doit
tre dans la confidence. C'est un secret qui ne m'appartient pas... Ce
n'est pas que je me mfie de toi... Mais je n'en suis pas matresse...

Les semaines se succdrent sans qu'elle se sentit le courage de prendre
une rsolution dfinitive. Il vint pourtant un jour o sa situation
devint si critique, o les exigences des Tabary devinrent si pressantes
qu'elle dut se rsigner  agir.

--Je ne sais pas, dit-elle  Fatma, comment les choses tourneront
aujourd'hui... A tout vnement, dis  Charlot de se tenir prt.

Sre de cet appui, elle s'adressa  Giovanni. Le dompteur, tmoin
discret de l'indigne traitement qu'on faisait subir  la jeune fille,
n'avait jamais laiss passer jusque-l une occasion de lui prouver sa
sympathie.

Elle comptait bien trouver aussi de ce ct une aide effective, mais
elle tait loin de s'attendre aux sentiments secrets qui firent
explosion ds la premire question qu'elle adressa au jeune homme.

Giovanni, dont l'ambition seule avait jusque-l dirig la conduite,
aimait aujourd'hui Zzette. Rien dans son attitude n'avait toutefois
laiss devin la passion qui grandissait dans son me.

Tout d'abord une piti immense l'avait fait s'intresser  cette enfant
que la mort de Chausserouge laissait seule en butte aux intrigues des
Tabary, pour lesquels il avait ds le premier abord ressenti une
instinctive aversion.

Puis cette piti avait fait place  un intrt dict par le calcul.
Zzette n'tait-elle pas destine  recueillir l'hritage de son pre?

A prsent, depuis qu'il avait vu les Tabary remplacer les prvenances de
la premire heure par des procds dont il devinait le motif un peu
inavouable, son honntet naturelle s'tait rvolte, et il eut souhait
pouvoir prendre ouvertement la dfense de la jeune fille.

De la jeune fille! Car il ne pouvait plus appeler que de ce nom la fille
de Chausserouge...

En quelques mois, Zzette, enfant lors du dcs de son pre, avait
grandie, s'tait compltement transforme...

Brusquement, il avait fallu remplacer les robes courtes... La pubert
aidant, en mme temps que ses traits s'taient accentus, la taille de
Zzette s'tait allonge... sa poitrine avait pris de l'ampleur.....
L'enfant avait disparue et comme une chrysalide devenant tout d'un coup
papillon, une jeune fille tait ne...

A la voir grande, ses yeux noirs brillant d'un clat singulier, ses
cheveux relevs en torsade, on lui et maintenant donn dix-huit ans.

Elle tait dsirable... et peut-tre tait-ce  ce changement soudain
qu'il fallait attribuer l'ide germe dans le cerveau de la mre Tabary,
de la faire dbuter dans son entresort...

L, elle aurait pu oublier les dures leons de sa jeunesse... Elle se
fut trouve en contact avec un monde nouveau, en but  des dclarations,
 des tentations auxquelles elle n'et peut-tre pas rsist... Et c'et
t l une drivation excellente...

Corrompue, dvoye, des sollicitations d'un tout autre ordre l'eussent
dtourne de ses devoirs, de ce qui avait t jusque-l le but de sa
vie...

L'association Tabary n'aurait plus en rien  craindre de l'hritire,
qui serait demain l'ennemie, lorsqu'il aurait fallu rendre des
comptes...

--Vous tes tmoin, Giovanni, dit Zzette, des traitements qu'on me fait
endurer ici... Je vais frapper un grand coup... Si j'ai besoin de vous,
serez-vous pour moi ou pour... eux?

--Pouvez-vous le demander, ma chre Zzette? dit le dompteur en
saisissant la main de la jeune fille.

En mme temps, il l'attira  lui, la regarda longuement dans les yeux:

--Demandez-moi... ce que vous voudrez! Tout!... Tout!...

--Mme de quitter la mnagerie, demain... s'il le fallait!

--Mme de quitter la mnagerie!... J'accepte tout, m'engageant d'avance
 vous obir aveuglment, sans mme vous demander de raisons.

--Alors... dit Zzette, en baissant les paupires, vous m'aimez donc?

--Oui... je vous aime! Il y a en vous quelque chose qui me
transporte... D'abord vous tes belle... Vous tes brave! Ah! je vous ai
vue  l'oeuvre, le jour o votre pauvre pre tait aux prises avec
Nron!... Je me suis dit ce jour-l, pour la premire fois, que celui-l
serait bien heureux qui parviendrait  se faire aimer de vous!

C'tait la premire parole d'amour qui rsonnait  l'oreille de Zzette.
Elle lui parut bien douce dans cet instant o elle allait aborder un
entretien d'o peut-tre allait dpendre sa destine.

--Giovanni, dit-elle solennellement, jamais je n'oublierai les paroles
que vous venez de prononcer... Elles m'ont fait tant de bien!...
Merci!... Je vous dirai bientt ce que j'attends de vous... Mais je
veux, avant tout, que vous sachiez que, depuis bien longtemps, moi
aussi, je vous estime pour votre courage et votre nergie!...

Elle s'enfuit, laissant le jeune homme stupfait et charm  la fois. En
vain, il se creusa la tte pour dcouvrir le sens des paroles
mystrieuses de la jeune fille.

Que pouvait tre ce danger imminent, cette circonstance si grave qui
avait forc Zzette  s'ouvrir  lui,  requrir son aide...

Il ne trouva rien et se rsigna  attendre que les vnements lui
donnassent la clef de cette nigme...

Toutefois, au moment d'agir, Zzette sentit une dernire hsitation.
Certes, elle tait rsolue  braver Tabary,  lui jeter  la face le
rcit de ce crime qu'il croyait inconnu de tous,  le menacer au besoin
de rvler ce forfait abominable, maintenant que son pre mort tait 
l'abri de toute poursuite...

Mais si l'autre ne se laissait pas intimider, s'il passait outre, sr de
l'impunit, comptant sur le dfaut de preuves?...

Quelle serait alors sa situation vis--vis de son ennemi, vis--vis de
cette femme, Louise Tabary? A quelles reprsailles ne s'exposait-elle
pas, elle et ceux qui prendraient ouvertement son parti?

Bien qu'elle fut dcide pour ne pas salir la mmoire de son pre,  ne
jamais rvler l'assassinat de Vermieux  la justice, il entrait dans
son plan de laisser croire  Tabary qu'elle tait dispose  le faire,
s'il ne lui laissait pas dsormais toute indpendance, s'il ne mettait
pas un terme aux vexations de toutes sortes dont elle tait l'objet.

Mais si Tabary, pour mettre  nant son accusation, prenait les devants
et l'accusait d'avoir voulu le calomnier, quelles preuves matrielles
pourrait-elle donner?

Aucune! Elle avait vu, mais personne ne pouvait affirmer aprs elle
qu'elle n'avait pas t le jouet d'une hallucination, qu'elle n'avait
pas invent de toutes pices, pour se venger, une fable destine 
perdre Tabary.

Voudrait-on croire que, mme par un jour d'orage, Vermieux avait pu
traverser le Voyage install sur un parcours de deux kilomtres, de la
place du Trne  la barrire de Vincennes,  dix heures du soir, en
pleine fte, sans avoir t remarqu par aucun forain? Car tous le
connaissaient.

L'hsitation de Zzette dura peu. Sa dtermination tait prise.

Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des semaines
et qui menaait de s'terniser. Dt-elle se perdre, elle parlerait!

Et ds le lendemain, elle mit son projet  excution.

Justement Tabary,  table, ayant trouv moyen de lui reprocher pour la
centime fois l'obstination qu'elle mettait  ne pas vouloir
travailler, elle se leva et toute frmissante de colre.

--Je te dfends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai assez de
vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une gamine, j'ai
quinze ans et je connais mes droits... Bien que la faiblesse de mon pre
vous ait fait dsigner pour mes tuteurs et que vous en abusiez... je ne
vous laisserai pas plus longtemps prendre sur moi un empire tel qu'il
semblerait,  vous voir faire, que vous tes dsormais les seuls matres
de la maison...

Jean Tabary, stupfait de cette sortie  laquelle il tait loin de
s'attendre, resta une minute silencieux, puis aprs avoir chang avec
sa mre un regard narquois:

--Qu'est-ce qui t'a mont le cou? demanda-t-il  Zzette. Je n'ai jamais
dit que tu n'tais rien dans la maison, mais jusqu' ta majorit, c'est
moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire pour la bonne
administration de l'tablissement... Tu n'auras le droit de me faire des
reproches que le jour o je te rendrai des comptes... Quand tu auras
vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, nous en
recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer ta
plaisanterie de tout  l'heure... Je ne suis pas en train de me laisser
faire la leon par une gamine...

--Et moi... je ne suis pas en train, rpliqua Zzette, de me laisser
tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous voudriez
tous les deux... Je vous gne, pardieu!... et si je n'tais pas l!...
Mais je vous connais trop bien et je saurai me dfendre... toute jeune
que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, j'exige que vous
me laissiez libre... indpendante...

Cette fois, ce fut Louise Tabary qui prit la parole.

Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lvre plisse, le regard
dur.

--Ma fille, dit-elle, je t'ai laisse dire ce que tu as voulu... par
respect pour la mmoire de mon pauvre Chausserouge... Mais si tu
dpasses la mesure, je te prviens que je saurai t'imposer silence, j'en
ai mat de plus malignes que toi!

--Et qu'est-ce que vous me ferez, s'il vous plat? riposta insolemment
Zzette. Vous agirez sans doute avec moi comme vous agissez avec tous
ceux qui vous gnent... comme vous avez agi avec mon pre, dont vous
saviez l'tat et que vous avez abandonn sans surveillance, sachant trs
bien qu'il abuserait de sa libert... Je n'ai rien dit jusqu'ici, mais
j'ai compris votre mange.. Je ne me suis pas laisse prendre  vos
prvenances, aux gards que vous avez fait semblant de me tmoigner...
a n'a pas dur longtemps du reste... Aujourd'hui, je me rvolte...

--Tais-toi! hurla Jean Tabary, dont une pleur subite envahit la face,
tais-toi, ou je te...

Et, la main leve, il s'avana menaant vers Zzette.

Mais la jeune fille l'attendit, sans reculer d'un pas, dcide  tout.

--Frappe! dit-elle froidement, mais je te prviens, si tu ne me tues pas
du coup, en sortant d'ici... j'irai tout raconter... tout,
entends-tu?... tout ce que je sais... Et dame! tant pis pour toi!

--Dire quoi?... Que sais-tu?... Je n'ai rien  craindre... on connat ma
vie! dit Jean Tabary, que cette vague menace venait de calmer  moiti.

--Dire au commissaire de police que je connais l'assassin de Vermieux!
articula Zzette, qui attendit l'effet de sa phrase.

La foudre clatant dans un ciel bleu n'eut pas frapp les Tabary d'une
terreur plus grande. Jean ne fit pas un geste, ne trouva pas un mot. La
mre et le fils restrent attrs sous le coup de cette accusation
terrible.

Ainsi, une autre qu'eux possdait ce secret d'o dpendait leur libert,
leur vie...

Ils taient  la merci de cette enfant qu'ils avaient rv de faire
disparatre pour rester les seuls matres d'une situation si chrement
acquise.

En quelques secondes, un monde de penses traversa leur esprit. Pour
montrer tant d'nergie, pour parler avec tant de sret, elle devait ne
pas tre seule  connatre ce secret abominable...

D'autres qu'elle devaient tre au courant de leurs machinations, de
leurs infamies qui commenaient  l'envotement de Chausserouge par
Louise Tabary, pour finir  l'assassinat de Vermieux...

D'autres, qui, prvenus, s'ils tentaient de retrancher ce tmoin gnant,
parleraient  leur tour et vengeraient Zzette...

Et quelles preuves avait l'enfant de leur crime?

Devait-elle la connaissance de l'attentat  une confidence _in extremis_
du dompteur plein de remords?

Avait-elle vu?

Ou possdait-elle une pice, remise en mains sres, attestant leur
culpabilit?

Alors, quelle conduite tenir, quelle phrase trouver pour arriver 
connatre la vrit ou dtourner les soupons si, par hasard,
l'accusation n'tait encore base que sur des soupons?

Ce fut Louise Tabary qui, la premire, recouvra la parole et trouva les
mots qu'il fallait pour arracher la vrit sans se compromettre
davantage.

--Ma chre Zzette, dit-elle solennellement, tu viens de formuler une
accusation telle que tu nous en vois, mon fils et moi, tout mus...
Certes, nous pouvons avoir eu des torts envers toi... Nous pouvons, tout
en cherchant  soutenir nos communs intrts, nous tre parfois
tromps... Personne n'est parfait en ce monde... mais notre conscience
ne nous reproche rien... Nous n'avons jamais commis une action coupable
et nous souffrons que tu puisses avoir eu un instant la pense que nous
tions pour quelque chose dans la disparition de Vermieux... Nous avons
droit  une explication... Au besoin, nous l'exigeons...

--Oui, appuya Jean, nous exigeons une explication.

Zzette contemplait tranquillement ses deux interlocuteurs.

Maintenant, elle tait tranquille. Elle comprenait en entendant cette
phrase embarrasse qu'elle avait frapp juste et que maintenant elle les
tenait tous les deux  sa discrtion.

--C'est bien simple, dit-elle tranquillement, je vous ai vus! J'tais
dans la mnagerie le jour o Vermieux, tremp de pluie, est venu
demander l'hospitalit... Cache dans la litire, prs de mon poney,
ajouta-t-elle en appuyant avec cruaut sur chaque mot, j'ai vu toute la
scne... une scne qui ne sortira jamais de ma mmoire, quand je devrais
vivre cent ans... Vermieux a t tu dans la caravane... J'ai vu mon
pauvre pre et toi, Jean, rapporter son corps, l'tendre sur l'tal...
le dcouper et le distribuer aux animaux... J'ai vu tout cela de mes
yeux... et je suis prte  le raconter aux juges...

--Mais tu es folle! cria Tabary. Moi... j'ai tu... moi, j'ai dcoup le
corps de Vermieux?... Tu as rv!

--Je n'ai pas rv... Et je pardonne  mon pre, parce que j'ai entendu
la conversation que vous avez eue tous les deux... Lui, honnte toute sa
vie, jusqu' ce jour de malheur!... Il ne voulait pas... c'est toi qui
l'a forc, entends-tu, de devenir un assassin... Il en est mort, du
reste!... Toi, tu restes... Dbarrass d'un complice... tu veux encore
te dbarrasser de moi... Non, vois-tu, Jean, c'est assez de deux
hommes... crois-moi... Moi, je n'ai plus personne  mnager!...

--Je te ferai rentrer tes paroles infmes dans la gorge, petite gueuse!

--Fais ce que tu voudras! J'ai pris mes prcautions... Si tu me touches
du bout du doigt, demain je serai venge!... Et mon pre aussi!

Tabary laissa tomber ses bras. C'tait l ce qu'il craignait... D'autres
que Zzette possdaient son secret!

Il fut assez matre de lui toutefois pour matriser l'motion qui le
poignait et sur un ton railleur:

--Qui donc, demanda-t-il, ajoutera foi  des imaginations d'enfant?
Jamais une de nos btes ne mangerait de chair humaine, quand mme on
leur en donnerait... Elles sont habitue  la viande de cheval!...

Tous tes dompteurs te le diront...

--Qu'importe! dit Zzette, s'ils se trompent! Alors, le lendemain du
jour o Vermieux a t tu et dpec, pourquoi le repas de la veille
tait-il intact... Il n'y a pas eu de distribution publique, puisqu'il
n'y a pas eu de reprsentation  minuit... Alors les animaux n'ont donc
pas mang cette nuit-l?

--Qui t'a dit?

--J'ai vu de mes yeux et d'autres que moi l'ont constat... Ils ont
constat aussi que, cette mme nuit, les employs,  leur arrive, ont
trouv, contre l'usage, la mnagerie lave et dans un tat de propret
admirable... Est-ce l'habitude que les patrons ne se couchent pas pour
faire l'ouvrage de leurs garons de piste?... Tu n'as qu' te rappeler
la date... dont je me souviens, moi... C'tait le second dimanche de
Pques, le jour mme o Vermieux tait attendu sur le Voyage... le jour
mme o a t signal  la gare de Lyon l'arrive du vieil usurier.
Penses-tu encore que j'ai rv?.. Nous ferons les magistrats juges de
tout cela...

--Zzette... Zzette!...

Mais Zzette, implacable, continua:

--Et les quinze mille francs ou  peu prs que mon pre devait encore 
Vermieux... et dont on n'a pas trouv trace... Et la subite opulence qui
t'a permis de t'associer, de mettre de l'argent dans cette mnagerie,
dont tu voudrais me chasser... Il y a longtemps que je pense  tout
cela... Par respect pour la mmoire de mon pre, j'aurais gard le
secret... si, par ta conduite... par ta faon d'agir vis--vis de moi,
tu ne m'avais forc de parler... Maintenant, fais ce que tu voudras...
Je suis prte  accepter la lutte!

Zzette parlait comme une femme instruite ds longtemps par
l'exprience; elle se dfendait pied  pied, avec un calme, une
tranquillit, une nergie dont ne pouvaient la faire dpartir ni les
violences, ni les railleries de Jean Tabary.

Ce dernier comprit qu'il tait bien cette fois dans les mains de la
jeune fille. Alors  quoi bon la pousser  bout?

Quand bien mme une enqute provoque n'amnerait aucun rsultat
srieux... Quand bien mme, il sortirait indemne de cette aventure, le
scandale serait si grand que son avenir resterait  jamais, sinon perdu,
du moins compromis.

Et tait-il bien sr que cette accusation, ces preuves morales ne
seraient pas une preuve suffisante pour motiver une condamnation?

Qui sait si Zzette ne conservait pas, pour dernier et dcisif argument,
une preuve qu'elle lui cachait et qui mettrait  nant tout
l'chafaudage de sa dfense?

Elle tait si forte, si sre d'elle-mme, cette gamine!

D'un regard furtif, il consulta sa mre, qui, de son ct, ne trouvait
rien  rpondre. Elle comprit, l'approuva d'un signe.

Alors il avoua.

--Oui, c'tait vrai!... Vermieux avait t assassin dans la mnagerie,
mais c'tait Chausserouge qui avait tu!.. Chausserouge sur la mmoire
duquel rejaillirait tout l'odieux du crime, puisqu'il tait chez lui,
puisque c'tait pour se librer vis--vis d'un crancier inexorable
qu'il avait frapp, profitant d'une occasion qui s'tait offerte
fortuitement!... Il n'y avait pas eu de prmditation... C'tait la
fatalit des choses qui leur avait livr le vieil usurier... Maintenant
que le silence s'tait fait sur cette disparition inexplique, Zzette
voudrait-elle, par sa dlation, dnoncer un crime qui la dshonorerait 
tout jamais? Certainement, il acceptait dans cette affaire une large
part de responsabilit. Mais il avait cd, ainsi que Chausserouge, 
une tentation qu'expliquait presque la canaillerie avre de Vermieux...
L'assassinat n'est pas un crime excusable, mais, dans ce cas spcial, ne
mritait-il pas des circonstances attnuantes?... Vermieux! un homme qui
avait ruin le Voyage, dont l'industrie elle-mme tait une infamie...
entre les mains de qui la mnagerie ft tombe forcment sans ce coup
d'audace, dont il avait personnellement gard, lui, Tabary, des remords
profonds et qu'il n'et jamais excut sans cet extraordinaire concours
de circonstances, qui avaient mis les deux complices  l'abri de toutes
recherches. Donc, pour toutes ces raisons, convenait-il de l'accabler,
de le traiter comme un criminel indigne de toute commisration, capable
de tous les forfaits?

Cette fois, Zzette triomphait.

Cet homme, si insolent tout  l'heure, devenu en un instant si humble,
finissait par lui inspirer plutt un dgot mlang de piti que de la
haine ou du mpris.

--Eh bien! reprit Jean, voyons, Zzette, faisons-nous la paix?

--Je n'ai pas de paix  faire... je veux vivre tranquille, indpendante,
je l'ai dj dit... Je ne dois rien, aprs tout, ni  toi, ni  ta
mre... J'entends donc, toute jeune que je suis, pouvoir agir  ma
guise, m'occuper de mes btes que je connais mieux que toi, sans subir
le contrle, ni avoir  couter les observations de personne...

--Oui, mais alors, je peux compter sur ton silence?...

--Je n'ai d'autre dsir, dit Zzette tristement, que celui de garder
ternellement ce secret dans ma mmoire, ne serait-ce que par respect
pour mon pre... Il n'en sortira que le jour o tu m'y auras forc...

--Tu n'as dit  personne que?... pronona Tabary, sans oser achever sa
phrase.

--Je n'ai pas  rpondre... j'ai simplement pris mes prcautions...
Tenez seulement votre promesse... je tiendrai la mienne...

Aprs cette conversation, les deux Tabary, rests seuls, eurent une
longue confrence.

Tandis que Jean restait sans parole, encore abasourdi par ce coup de
massue, Louise rflchissait, se demandant quelle conduite il convenait
 prsent de tenir.

La situation lui paraissait sans doute fort grave, car, contre son
habitude, elle manquait de cette merveilleuse spontanit de dcision
qui, en tant d'occasions, l'avait si bien servie.

Enfin, elle releva la tte et rpondant  son fils:

--Finalement, dit-elle, tu t'es laiss refaire par une gamine! Nous
voil dans de jolis draps!

--Est-ce que je pouvais m'imaginer qu'elle tait l...  deux pas de
nous... le jour o...

--Quand on fait de ces coups-l, dit la mgre brutalement, on prend ses
prcautions et on regarde derrire soi... C'est la moindre des choses...
Maintenant, nous voil dans la main de cette petite, qui nous fera
marcher comme elle voudra, qui nous tient... Ah! la mtine, conclut
Louise, qui, malgr sa colre, ne pouvait s'empcher de concevoir une
secrte admiration pour l'nergie de Zzette, je ne l'aurais pas crue si
forte!... Quel malheur que ds le premier jour nous n'ayons pas compris
son caractre... de quel secours elle nous aurait t! Maintenant, adieu
tous nos beaux projets... elle ne nous lchera pas, la petite rosse!

--coute, dit Jean, penses-tu srieusement qu'elle nous vendrait?

--Parfaitement, si nous la poussions  bout! Maintenant, il faudra avoir
raison d'elle par la douceur et la patience...

--Ce sera long, dit le jeune homme.

Il fit une pause, puis, comme si une pense qu'il craignait de formuler,
venait de se prsenter subitement  son esprit, il ajouta:

--Comme a serait plus sr, plus court et plus profitable... un bon
petit accident! N'aurons-nous donc jamais cette chance-l!

Mais Louise Tabary haussa les paules.

--Toi... veux-tu que je te dise?... tu finirais mal si je n'tais pas
l... Si tu n'as que des moyens comme cela  proposer, tu ferais mieux
de te tenir tranquille!... Tu as eu dans ta vie une bonne ide... a n'a
march qu' moiti, puisque si tu as pu dpister la justice, tu n'as pu
tre assez malin pour deviner, ni t'apercevoir que vous tiez
espionns... puisque demain, peut-tre, tu pourrais tre vendu  la
police... D'ailleurs, on ne russit jamais deux fois le mme coup... Et
puis, nous sommes surveills!

--Aprs tout, dit Jean, si Zzette parlait, il n'est pas si sr que cela
qu'on la croirait. Moi, de mon ct, je nierais, et qui donc pourrait
affirmer le contraire de ce que j'avancerais. Ce ne sont pas les lions,
je suppose?

--Mets-toi donc une bonne fois dans la tte, rpliqua la mre
impatiente, que d'une calomnie il reste toujours quelque chose et, dans
le cas prsent, ce n'est pas d'une calomnie qu'il s'agit... Rflchis
donc que tu as beaucoup de jaloux autour de toi... sur le Voyage, et
d'autant plus qu'on n'aura plus  redouter Vermieux, on sera trop
content de dauber sur ton dos... Tu ne seras plus bon  jeter aux chiens
et tu entendras dire par des gens qui te serrent la main aujourd'hui:
Ah! a ne m'tonne pas de la part de Tabary! La police qui est aux
abois,  qui tous les journaux reprochent son insuffisance prcisment 
cause de l'affaire Vermieux, sera enchante de trouver une nouvelle
piste, si invraisemblable qu'elle puisse paratre... Il lui faut son
coupable, elle marchera... et si par hasard il manque assez de preuves
matrielles pour que tu puisses tre condamn, il restera assez de
prsomptions pour te perdre  tout jamais... L'enqute, le scandale,
mme suivis d'une issue favorable, c'est pour toi la ruine et le
dshonneur... Ce  quoi il faut  tout prix parvenir, c'est  viter le
moindre bruit... La petite m'a l'air trs carre, je ne pense pas qu'il
y ait quelque chose  craindre d'elle, au moins jusqu' nouvel ordre...
Mais plus tard, quand elle aura l'ge,  vingt et un ans, lorsqu'elle
n'aura plus aucun mnagement  garder avec nous et qu'au contraire son
intrt sera de nous mettre dehors, si elle peut...

--Alors, je ne dis plus rien, que faut-il faire? Donne ton avis,
commande, j'obirai, dit Jean plus troubl qu'il ne voulait le paratre.

--Je ne te cacherai pas qu'il est trs difficile de prendre, de but en
blanc, comme cela, un parti dans une circonstance aussi critique.
Toutefois, moi, si j'tais  ta place, voil ce que je ferais... Je
tcherais d'arriver par les moyens doux parce qu'avec les moyens
violents on fait four... quand on ne se compromet pas!... Tu as dans les
trente ans bientt... la petite va sur ses quinze ans... Elle n'est pas
mal... Elle sera encore mieux dans quelques annes, toi, tu n'es pas
trop dchir... Il faudra toujours que tu te maries un jour ou
l'autre... quand je ne serai plus l... pour te soigner et veiller sur
toi. Fais-lui la cour et tche de te faire aimer.

--Faire la cour  Zzette!

--Pourquoi pas!... On a vu des choses plus drles.

--Une morveuse que j'ai fait sauter sur mes genoux?

--Une morveuse qui est aujourd'hui une grande fille... Une gamine  qui
la mnagerie appartient plus qu' toi... Une gamine qui n'a qu'un mot 
dire pour te faire fourrer en prison et avec qui il faut jouer un jeu
serr, car elle est fine comme l'ambre... Comprends-tu maintenant?

--Oui, dit Jean, je commence  voir plus clair dans ton projet. Aprs?

--Aprs! aprs! a te regarde, je n'ai pas  te dire ce que tu auras 
faire... Dans le temps, j'ai su me faire aimer de Chausserouge, et
c'tait autrement difficile, car j'avais une rivale et une rivale
lgitime... Amlie! Toi, ta n'as pas de concurrent. Tche de russir
aussi bien que moi. C'est grce  moi que tu es rentr dans la place.
Tche de t'y maintenir.

--L'enfant ne m'a jamais montr aucune sympathie, et maintenant, je
suis sre que c'est de l'horreur et de la haine qu'elle prouve pour
moi!

--Est-ce qu'on sait jamais avec les femmes! s'exclama la mre Tabary.
Encore une fois, fie-toi donc  moi! C'est peut-tre  cause de cela
qu'elle finira par t'aimer.

--Dans tous les cas, aprs la faon dont nous l'avons traite jusqu' ce
jour, elle est trop intelligente pour ne pas comprendre quel mobile me
fera agir.

Cette fois, Louise Tabary s'impatienta.

--Tu m'embtes  la fin! Je t'indique un moyen... le seul  mon sens,
capable de conjurer tout danger. Profites-en ou n'en profites pas...
aprs tout, a m'est gal! Tu cherches des si et des cas... Tu as tent
dans ta vie des choses plus difficiles que a... et qui n'taient pas si
utiles... Il nous faut cette petite dans notre jeu... Notre premier
procd a chou... Nous devons essayer du second. Voil tout.

--Je ne demande pas mieux que d'essayer, mais si, ds le premier jour,
elle me fait comprendre que toute recherche, toute poursuite est
inutile?...

--Tu en seras quitte pour insister... Mais si tu sais t'y prendre
adroitement, ne rien brusquer, laisser venir les choses en douceur, si
tu sais flatter ses manies, l'entourer de certaines prvenances, il n'y
a pas de raison pour que tu n'arrives pas  tes fins. Veux-tu que je
t'indique dj une faon de lui montrer combien tu dsires lui tre
agrable... Ds demain, cours  la Prfecture et demande pour elle 
l'administration la permission de reprendre ses anciens exercices, le
jour o elle aura atteint ses quinze ans. Je pense que a doit tre
possible, en s'y prenant bien... Ce sera un bon point pour toi... Aprs
tu la laisseras matresse de travailler avec les pensionnaires qu'elle
voudra, Nron et les autres. Pendant qu'elle pensera  faire du
dressage, elle ne pensera pas  autre chose. Au contraire, encourage-la
 tenter quelque chose d'indit... C'est peut-tre comme cela que nous
arriverons  un rsultat... Car enfin, on ne sait pas... Au cours d'une
entre de cage, si un accident providentiel allait nous l'enlever, a te
dispenserait du reste. Toutefois, ne compte pas trop l-dessus, car le
hasard est aveugle. La vie journalire, l'exprience t'apprendra comment
tu devras agir par la suite. Mais il faut... il faut que tu
aboutisses... de gr ou de force!

--Comment?... De gr ou de force? dit Jean.

--Quand elle aura quinze ans... il n'y aura plus de danger... dit
Louise, et il n'y aurait en somme que nous, ses tuteurs, qui puissions
porter plainte... Et dame! il peut arriver qu'un amant... dans un moment
d'garement... Il est des femmes qui ne dtestent pas une douce
violence...

--Comment tu me conseillerais... mme d'abuser?

--Pas de gros mots, fiston! Abuser!... jamais!... La passion excuse
tout... Mais s'il survenait jamais une petite complication...
pourrait-elle jamais, la jeune Zzette, accuser le pre de son enfant
d'tre un assassin?

--Maman! tu es trs forte! dit Jean que cette ide nouvelle de sa mre,
toujours si experte en combinaisons qui dfiaient les cas les plus
dsesprs, remplissait d'admiration.

--Tu me l'as dj dit... Tche de te montrer digne de moi!

--J'essaierai... Et je commence demain... Ce sera bien le diable si on
me refuse encore la permission de faire travailler Zzette.

--Fais-toi appuyer! Tu n'as qu' demander une lettre  un conseiller
municipal, ennemi de la Prfecture, un du parti ouvrier... Tu auras ce
que tu voudras... Un tas de froussards, dans cette bote-l!

--Adieu, maman!

Et Jean, qu'appelait la cloche du bonisseur, descendit plus tranquille
que deux heures avant  la mnagerie, o Giovanni se prparait pour la
reprsentation de la journe.




XV


A partir de ce jour, une existence nouvelle commena pour Zzette.

Libre dsormais, elle put vivre  sa guise, contenter ses caprices, sans
se heurter  aucune volont contraire.

Sur sa demande, on fit restaurer et amnager l'ancienne caravane de
Chausserouge, qu'il avait t un moment question de vendre et elle en
fit son domicile  elle.

Elle ne paraissait plus chez les Tabary que pour y prendre ses repas. La
vieille femme mielleuse et insinuante avait chang compltement de
tactique.

A l'entendre, elle avait agi avec la plus impardonnable des lgrets,
lgret dont elle se repentait joliment aujourd'hui, en traitant jadis
Zzette avec svrit. Que voulez-vous? Elle s'tait figure avoir
toujours affaire  une gosse!

Ayant fait jadis sauter la petite sur ses genoux, l'habitude l'avait
rendue aveugle comme il arrive  toutes les mres, qui ne voient pas
grandir leur enfant.

L'autre jour une nouvelle Zzette lui tait apparue, et c'est alors
seulement qu'elle avait compris  quel point elle s'tait trompe.

La fille de Chausserouge tait une jeune personne infiniment plus
raisonnable que ses compagnes du mme ge, bonne  marier pour tout
dire...

Joignez  cela l'influence des chagrins, des malheurs qui vous mrissent
avant l'ge... Ah! 'avait t positivement une rvlation que cette
dcouverte!

Mais elle avait confiance dans le bon sens et dans le coeur de Zzette.
Elle tait bien sre qu'on lui pardonnait son erreur.

Il en tait de mme pour Jean. Ce garon fruste, brutal par moments,
que la fatalit seule avait fait criminel en un jour d'garement, tait
au fond trs sensible et trs aimant.

Le rveil avait t encore plus sensible pour lui. Plus qu'elle encore,
il avait souffert en songeant aux manques d'gards dont il s'tait rendu
coupable et il tait rsolu par sa conduite  venir, non seulement  les
faire oublier, mais encore  mriter les bonnes grces de la jeune
fille.

Mais Louise Tabary avait beau se rpandre en protestations, Zzette
montrait par son mutisme qu'elle n'tait pas dupe de ce si brusque
changement d'allures, et qu'elle ne se mprenait pas sur le motif de ces
avances.

Si la vieille femme, si Jean la respectaient aujourd'hui, la traitaient
comme elle avait le droit d'tre traite, elle le devait  la crainte
qu'elle avait su leur inspirer, non pas  un salutaire retour sur
eux-mmes.

Et rien ne pouvait la faire revenir sur son premier mouvement, rien ne
pouvait diminuer l'horreur qu'elle prouvait pour ces tres  qui sa
destine tait lie encore pendant des annes.

Au contraire, ces prvenances inusites lui inspiraient une sorte de
dfiance. Elle se tenait d'autant plus sur ses gardes qu'on tait plus
aimable pour elle.

Ces gens, qui n'avaient pas hsit  faire disparatre un homme,
uniquement parce qu'ils lui devaient de l'argent, hsiteraient-ils  la
faire disparatre, elle, pour se dlivrer de la menace perptuelle d'un
tmoin dangereux, si jamais une occasion favorable se prsentait?

Elle tait sre du contraire, d'autant plus que sa mort laisserait les
Tabary seuls propritaires de la mnagerie.

Aussi se lia-t-elle plus intimement encore avec ses amis Fatma et
Charlot, et surtout Giovanni. Ceux-l taient sa sauvegarde.

L'indcision dans laquelle elle avait laiss les Tabary lorsqu'ils lui
avaient demand si elle s'tait confie  quelqu'un, l'affirmation
qu'elle leur avait donne qu'elle serait le lendemain venge, si quelque
chose de funeste lui survenait, la protgeait mieux que n'importe quelle
dnonciation.

Giovanni qui avait attendu, non sans une certaine inquitude, l'issue de
l'entrevue de la jeune fille avec les Tabary, fut tenu au courant du
rsultat:

--J'ai gagn la partie, lui dit-elle le lendemain joyeusement, 
prsent, je les tiens... vous verrez...  l'avenir, s'ils se permettront
de me malmener... Seulement, il faudra que je fasse attention, que je me
tienne sur mes gardes... Si je lchais pied, je sais qu'ils saisiraient
la premire occasion de reprendre le dessus... Alors... et subitement
elle devenait grave, presque solennelle,--alors je serais perdue!

Elle prit dans ses mains la main de son ami, qui la considrait d'un air
tonn, ne comprenant rien  ces mystres.

--Mais, encore, me faudrait-il savoir, pour vous dfendre efficacement,
de quoi il s'agit?...

--Ne me demandez rien... Je n'ai le droit de rien vous rvler, pour le
moment du moins... Ayez seulement confiance en moi... Mon secret est
grave... C'est peut-tre pour moi une question de vie ou de mort...
Faites comme si vous saviez...

Alors Giovanni n'insista pas et jamais plus il ne se permit une
question.

Souvent, il considrait cette jeune fille, hier encore une enfant, qui
tout d'un coup s'tait dveloppe au point de paratre avoir dj
dix-huit ans.

Il scrutait ces yeux noirs au fond desquels une lueur scintillait,
cherchant  y lire la vrit, mais le visage de Zzette, que venait par
instant clairer un sourire ple et triste, ne trahissait jamais les
secrets sentiments qui animaient l'me de cette fille des ramonis.

Elle, au contraire, avait devin tout de suite,  voir l'motion que
ressentait le dompteur chaque fois qu'il se trouvait seul avec elle,
quel amour il prouvait, et elle ne l'encourageait jamais que par la
confiance qu'elle lui tmoignait, l'abandon avec lequel elle se
suspendait  son bras lorsque, le soir, il l'accompagnait, aprs la
reprsentation, jusqu' la porte de sa caravane.

Mais bien qu'elle ne l'avout pas, elle sentait chaque jour son
affection grandir pour le jeune homme.

Elle l'aimait d'autant plus qu'elle dtestait davantage les autres,
qu'il tait le seul homme sur le dvouement sincre de qui elle pouvait
compter.

Certes, elle avait aussi Charlot, qui, sur un mot d'elle, et boulevers
la mnagerie et trangl Tabary, mais celui-l n'tait qu'une bonne bte
qui l'affectionnait par ricochet parce qu'elle tait l'amie de sa
matresse.

L'inexplicable changement des Tabary, leur humilit, l'autorit
subitement reconnue par eux de la petite Zzette causa dans le personnel
de l'tablissement une vritable stupfaction.

Que devait-il donc s'tre pass pour que l'enfant, sans dfense en
apparence, et pu venir  bout de mater les Tabary, dont tout le monde
redoutait la violence?

Les plus malins en trouvrent l'explication dans ce fait que la jeune
fille venait d'atteindre sa quinzime anne, et que son arrive  cet
ge constituait  Zzette des droits qu'il et t de la part des Tabary
imprudent de mconnatre.

Puis bientt cet incident fit place  d'autres. On s'habitua  cet tat
de choses, le seul normal en somme, et il n'en fut plus question.

Quelques mois s'coulrent encore sans que rien vint rompre, pour les
directeurs de la mnagerie, la monotonie de l'existence.

Les affaires allaient bien. L'tablissement encaissait de belles
recettes, et tout et t  souhait pour Zzette si un petit nuage ne
ft venu altrer cette belle tranquillit dont elle avait t si
longtemps prive.

Elle s'aperut qu'une hostilit sourde menaait d'clater entre Jean et
le dompteur Giovanni. Chaque jour son intimit augmentait avec le jeune
homme et il fut avr pour elle que Tabary en prenait ombrage. Le mobile
n'en devint bientt pour elle que trop vident.

Le fils de Louise tait jaloux.

Depuis le fameux jour o, selon l'expression de la mre Tabary, Jean
avait cess de la traiter en enfant, il ne l'avait plus regarde avec
les mmes yeux.

tait-ce calcul, tait-ce passion?

Elle voulut d'abord attribuer les gards dont il l'entourait  la
crainte qu'elle lui avait inspire, mais il ne lui fut bientt plus
possible de conserver un doute.

Tabary poursuivait un but. Il avait d se confier  sa mre, si elle en
jugeait d'aprs les insinuations constantes de la vieille femme, qui ne
perdait jamais une occasion de vanter les mrites de son fils, un garon
que de mauvaises frquentations avaient jadis dtourn du droit chemin,
mais qui, depuis, s'tait tant amend!

Ah! la femme qui l'pouserait ne serait pas  plaindre! Et puisqu'on
parlait mariage, n'allait-il pas bientt tre temps d'y songer?...
Zzette si grande, si srieuse pour ses quinze ans, tait maintenant en
ge...

Mais la vieille avait beau tendre la perche; Zzette faisait la sourde
oreille. Comment ces gens taient-ils assez aveugles pour ne pas voir
quelle haine elle gardait au fond de son coeur, avec quel dgot elle
subissait leur socit.

Le temps qu'elle passait dans la caravane de Tabary lui tait odieux,
mais c'tait une ncessit,--la dernire--qu'elle subissait...

Quand donc en serait-elle dlivre? Elle n'existait rellement que
pendant les longues heures qu'elle vivait dans la mnagerie, seule ou en
compagnie de Giovanni.

Maintenant elle avait pris l'habitude de faire, une fois les
reprsentations termines, avant de rentrer chez elle, une longue
promenade avec le jeune homme autour des baraques du Voyage. Ils
marchaient lentement, heureux de se sentir l'un prs de l'autre,
s'entretenant de mille choses, parlant des mille dtails du mtier...

Lui, racontait  sa petite amie ses dbuts difficiles, lui faisait part
en termes mesurs, de peur de la choquer, de ses projets d'avenir...

Le jour o il trouverait une femme le comprenant bien, gentille, combien
il serait heureux d'abandonner cette vie de clibataire qui lui pesait
plus qu'il ne pouvait le dire...

Combien il lui serait agrable, aprs les fatigues de la journe, de
rentrer chez lui, dans une caravane bien chaude et de finir la soire 
ct de la compagne qu'il aurait choisie. Oh! la fortune... l'argent...
a ne comptait pas pour lui... Il s'en moquait!... il mettait le bonheur
au-dessus de toutes les richesses...

Et Zzette ne rpondait pas... Seulement elle laissait peser davantage
son bras sur celui de son ami, toute  ses penses intimes.

Il leur arrivait parfois au moment o elle se sparait du jeune homme
pour aller prendre un peu de repos, de voir glisser, non loin d'eux,
dans l'obscurit, une ombre...

Tout d'abord, elle n'y prta aucune attention, mais le mme fait s'tant
renouvel le lendemain et les jours suivants, elle voulut en avoir le
coeur net, pia les alles et venues de l'intrus, videmment post pour
les surveiller et elle reconnut Jean Tabary.

--On nous observe! dit-elle tout bas  son ami. Je sais qui c'est!

Mais, bien que de son ct Giovanni et devin l'identit de cet
tranger si curieux, ni l'un ni l'autre ne prononcrent son nom.

Le lendemain, Zzette prit  part Jean Tabary:

--Pourquoi me surveilles-tu? lui demanda-t-elle. Je ne fais pas de
mal... et tu sais bien nos conventions.

Jean n'essaya pas de se disculper.

--Je te surveille, dit-il, parce que je t'aime et que je suis jaloux,
rpliqua-t-il avec franchise.

Zzette ne put s'empcher de plir.

--Tu m'aimes, toi? fit-elle effraye d'un pareil aveu.

--Pourquoi pas? Tu es assez jolie pour a... Avant aujourd'hui, je
n'avais pas os te le dire... Mais, puisque tu m'en fournis l'occasion!
Ne l'avais-tu donc pas devin?

Zzette mentit.

--Non! rpondit-elle d'un ton ferme. coute! le pass est pass... Nous
avons fait la paix et tu n'as rien  craindre de moi, puisque tu as
rempli tes engagements. C'est par prudence que tu veux me persuader que
tu prouves pour moi une passion subite... C'est bien inutile et je ne
te crois pas... D'ailleurs, quand a serait vrai--et elle appuya sur le
mot--nous ne pouvons pas nous aimer!...

--Alors, c'est l'autre... C'est Giovanni? demanda Jean en fronant le
sourcil.

--Je n'ai rien dit de pareil... J'ai beaucoup d'affection pour Giovanni,
dont j'admire le courage, qui exerce le mme mtier que moi, avec lequel
je parle de choses qui nous intressent tous deux... C'est pourquoi je
prends plaisir  me promener avec lui.. Voil tout.

--C'est bien sr? demanda encore Jean Tabary.

--Laissons l cette conversation, dit Zzette, et ne parlons jamais de
cela.

--Zzette! tu reconnatras un jour que tu as tort et que je ne suis pas
tel que tu penses. Ce n'est pas parce qu'on a fait des btises dans sa
vie qu'on est incapable d'un bon sentiment... La preuve que je ne mens
pas... c'est que je voudrais que tu me demandes n'importe quoi...
quelque chose de trs difficile... Pour t'tre agrable, je ne
reculerais devant rien... Et, sais-tu depuis quand je me suis aperu que
j'tais attir vers toi, que je t'aimais... c'est depuis que je t'ai vue
avec Giovanni... Zzette! je t'en prie, rflchis!

--Jean, je te sais gr de ce que tu me dis l, mais c'est inutile... Je
ne t'aime pas... et je ne puis pas t'aimer...

--Pourtant si je parvenais  te convaincre,  te prouver combien je suis
sincre...

--Je te remercierais et nous continuerions  vivre en bonne
intelligence...

--Alors, tu me dfends d'esprer?... Prends garde!...

--Tu me menaces? interrogea Zzette avec hauteur.

--Je te menace, rpliqua Jean en affectant de sourire, oui, mais pas
comme tu l'entends... Je veux vaincre ta rsistance et te conqurir,
malgr toi... par le dvouement que je te montrerai... Tu verras!

Sur ces mots, il s'loigna, et la jeune fille resta pensive, inquite
d'un revirement qui mettait dans sa vie une nouvelle complication, 
l'heure mme o elle pouvait esprer avoir, par son nergie, conquis
sinon le bonheur, sinon une existence calme, dnue de tous soucis.

S'il tait vrai que Jean Tabary prouvait pour elle une passion sincre,
ne pouvait-elle pas s'attendre, tant donn le naturel haineux et
foncirement mchant de son tuteur,  des procds dont elle ne pourrait
se dfendre, attendu qu'ils ne seraient pas employs contre elle, mais
qui la blesseraient profondment en atteignant l'homme qu'elle aimait,
Giovanni!

Elle s'attendait  tout et se promit de veiller, mais elle ngligea
toutefois d'informer le jeune dompteur de sa dcouverte et de lui faire
part de ses craintes.

Il serait toujours temps de le mettre en garde lorsque le danger serait
imminent.

Sa surprise fut grande, lorsque, le lendemain du jour o Tabary lui
avait fait l'aveu de son amour, il se prsenta  elle, souriant et
aimable comme il ne l'avait jamais t  son gard:

--Voil, lui dit-il, en lui tendant un papier sur lequel s'talait un
large timbre administratif, voil le commencement de ma vengeance... Il
y a huit jours que je me dpense, sans te le dire, en dmarches de
toutes sortes afin d'obtenir pour toi la permission de travailler...
J'ai fini, grce  certaines influences,  gagner mon procs...
Maintenant, tu es libre de reprendre tes exercices...

Zzette resta un moment sans voix, tremblante d'motion.

--Alors, c'est vrai... Je vais pouvoir?... On me permet?...

--On vient de me remettre, de la part du commissaire, la notification
qui vient de la Prfecture!

--Oh! merci! Je suis bien contente! dit la jeune fille en serrant la
main de Tabary et en saisissant le papier qu'elle lut avidement.

--Et ce n'est pas fini, va! Je te jure que je te forcerai bien de
m'aimer un peu!

Zzette dclara qu'elle entendait mettre immdiatement  profit
l'autorisation, mais Jean Tabary fit observer avec raison qu'il ne
fallait rien prcipiter et qu'il convenait au contraire de rserver un
dbut qui promettait d'tre clatant pour une occasion favorable.

La mnagerie se trouvait installe sur le boulevard de la Villette et la
fte touchait  son terme; d'autre part, il tait urgent de procder 
quelques rptitions; quelqu'entrans que fussent les animaux par les
exercices habituels auxquels les soumettait Giovanni, il tait
ncessaire de les habituer de nouveau  la jeune dompteuse.

Une grande fte de bienfaisance pour laquelle on avait rclam le
concours de la mnagerie se prparait  l'esplanade des Invalides.

On tait assur l d'un public de choix, qui saurait faire le succs
qu'elle mritait  Zzette.

La presse qui avait pris l'initiative de la fte ne manquerait pas de
clbrer ce petit prodige, et par une rclame habile de rendre 
l'tablissement la vogue qui jadis avait accueilli Franois Chausserouge
 ses dbuts.

La jeune fille avait un mois devant elle. Elle l'employa utilement et
ds les premiers jours,  en juger par l'entrain et la vigueur qu'elle
dploya, on ne put qu'augurer trs bien du rsultat de la prochaine
campagne.

Elle s'tait commande un superbe costume bleu ciel, soutach d'or,
compos d'un dolman qui moulait sa taille fine et d'une jupe courte
fendue sur le ct.

Des bottes vernies  glands d'or, un schapska compltaient son
ajustement.

Quelques jours avant l'ouverture de la mnagerie, alors que tout le
personnel s'occupait  monter la baraque, que pour l'occasion on se
disposait  dcorer fastueusement, Tabary, qui montrait une ardeur sans
pareille, tenant  ne rien laisser au hasard, vint de nouveau trouver
Zzette.

--Eh bien? lui demanda-t-il, es-tu contente de moi?

--Oui, bien contente...

--Alors, je viens te demander quelque chose... Dans quelques jours, tu
vas tre la dompteuse en pied de la grande mnagerie Chausserouge... Tu
seras chez toi absolument. Nous n'aurons donc plus besoin de personne...
Je suis l pour surveiller l'administration, et  nous deux, a
suffit... Toute autre dpense est inutile... J'ai dans l'intention de
remercier Giovanni... Mais je n'ai pas voulu le faire sans te
prvenir... C'est entendu, n'est-ce pas?

Mais Zzette n'entendait pas de cette oreille-l.

Elle rpondit nettement:

--Mon cher, tout ce que tu voudras, mais Giovanni restera chez nous.
Outre qu'il nous a rendu de grands services  une heure o nous tions
fort embarrasss, il a l'habitude de nos animaux et  moi, il sera
utile... J'entends que ce soit lui qui prpare mes entres de cage et
qui fasse la slection des btes pendant les reprsentations...

--Mais, moi?...

--Toi... tu auras assez  faire  t'occuper de l'administration. Ne me
parle plus de cela, encore une fois. Je tiens  ce que Giovanni reste
avec nous.

Tabary eut un sourire mauvais.

--Ainsi, dit-il, c'est dcid.. Tout ce que je pourrai jamais faire ne
servira  rien... C'est lui que tu aimes... que tu aimeras toujours?
Peut-tre est-il dj ton amant?

--Tais-toi! dit la jeune fille, je te dfends de calomnier Giovanni; et
je n'ai pas de comptes  te rendre. Je t'ai dit ce que je voulais, a
suffit!

--Alors, pronona lentement Tabary, tant pis pour lui!

--Tant pis pour lui! Que veux-tu dire? Explique-toi!

Tabary tait seul  ce moment devant la porte de la mnagerie.

La nuit tombait sous ces mmes arbres o jadis Amlie, la mre de
Zzette, avait pass tant de nuits  rder autour de sa caravane,
dserte par Franois Chausserouge, pour aller retrouver sa matresse.

Zzette avait gard le souvenir trs net de cette poque nfaste, et en
entendant le fils de cette Louise maudite murmurer  son oreille les
mmes paroles que l'autre, la mgre, avait d faire entendre  son
pre, elle ne put rprimer un petit frisson.

C'est l qu'avaient commenc les dsastres qui avaient frapp sa
famille; c'est l que sa mre s'tait alite, ressentant, aprs tant de
secousses terribles, les premires atteintes du mal qui devait
l'emporter.

Ce lieu allait-il encore lui porter malheur,  l'heure mme o la
fortune paraissait vouloir lui redevenir favorable?

Elle avait montr jusque-l trop d'nergie pour ne pas continuer; elle
entendait ne pas perdre un pouce du terrain qu'elle avait gagn, rester
matresse de la situation.

Aussi fut-ce d'une voix ferme qu'elle rpta:

--Que veux-tu dire?... J'entends que tu t'expliques?...

Tabary prit le bras de la jeune fille, le passa sous le sien, et tous
deux marchrent  l'ombre des hauts platanes, tous deux dcids  la
lutte.

--C'est tant pis pour lui, rpta-t-il sourdement, parce que tous les
jours la passion que j'ai pour toi augmente, parce que je veux que tu
sois  moi et que s'il se met en travers de mon chemin, ce sera entre
nous un duel sans merci...

--Tu le traiteras comme tu as trait Vermieux, sans doute? fit Zzette
durement... Tu le tueras!...

--Non... je ne le tuerai pas... Je ne sais pas ce que je ferai, mais je
te jures que je sortirai victorieux du combat dont tu seras la
rcompense...

--Alors, moi... mon consentement... tu ne le comptes pour rien? A mon
tour, coute-moi! Pour tout ce que tu tenteras de faire contre Giovanni,
tu trouveras en moi une adversaire rsolue... Tu sais de quelles armes
je dispose contre toi... Ainsi, rflchis...

--Tu n'as pas, je pense,  te plaindre de moi personnellement, et j'ai
tenu les engagements que j'ai pris envers toi, mais je ne puis commander
 ma passion et ce que je dois  toi, je ne le dois pas  Giovanni...

--En frappant Giovanni, c'est moi que tu atteins...

--Il est des circonstances o ton aide, ton concours et toute
l'affection que tu lui portes ne pourraient le sauver et qui te mettront
mme dans l'impossibilit de te servir contre moi du secret qui nous
lie...

--Alors c'est entendu, demanda Zzette en quittant le bras de Tabary,
c'est la guerre?

--La guerre avec Giovanni, oui!

--Alors, avec moi!

--Eh bien! si tu veux! dit Tabary en clatant enfin. Je t'ai fait toutes
les concessions que je pouvais te faire... je n'ai plus la force d'en
faire davantage... Duss-je me perdre... je gagnerai!

--J'attendrai que tu commences, dit la jeune fille.

Zzette sortit de cet entretien, plus trouble qu'elle ne voulait se
l'avouer  elle-mme.

De ce jour, elle connut l'tendue de son amour pour le jeune dompteur.

Aussitt en quittant Tabary, elle rejoignit le jeune homme,  qui cette
fois elle raconta tout, omettant toujours de parler du fameux secret.

Mais Giovanni, sans s'effrayer, hocha doucement la tte.

Les craintes qu'prouvaient  son endroit Zzette, ces dangers qu'elle
redoutait pour lui et qu'elle voulait  tout prix dtourner lui
semblaient exagrs.

Certes, on pouvait le renvoyer, le chasser, en trouvant un prtexte...
Mais puisque jamais sa conduite n'avait fourni l'occasion d'un reproche,
puisque sa conscience tait calme, qu'avait-il  craindre?

A eux deux, ils sauraient djouer les plans de cette vieille teneuse
d'entresort qui devait tre au fond l'instigatrice de ces complications
nouvelles.

--Tu ne connais pas les Tabary! dit Zzette, en tutoyant pour la
premire fois son amant. Ils sont capables de tout!

--Qu'importe! puisque je n'ai rien  me reprocher!

--a ne fait rien! dit Zzette, dont la pense se reportait
invinciblement  la scne du crime. Tu ne sais pas tout! Tu ne peux pas
tout savoir!

--Ne me raconteras-tu pas au moins un jour?...

--Pas encore! dit la jeune fille. Mais prends garde! C'est tout ce que
je puis te dire! En attendant, comme j'ai mes raisons pour n'avoir
confiance qu'en toi, c'est toi que je charge de m'assister pendant les
reprsentations.

--Cependant si Tabary, dont c'est l'emploi habituel, s'y oppose?

--C'est ma volont que je lui ai notifie nettement.

Quelques jours aprs, devant une assistance d'lite, Zzette faisait ses
vritables dbuts.

Tous les journaux avaient annonc  grand renfort de rclame cette
attraction nouvelle et indite.

On avait habilement rappel l'accident qui avait caus la mort de
Chausserouge; on avait annonc que pour la premire fois depuis cette
mort, un dompteur ou plutt une dompteuse affronterait le redoutable
fauve.

Et cette dompteuse tait la propre fille de la victime, la jeune
Zzette, ge de quinze ans  peine!

Aussi le succs dpassa-t-il les esprances de la jeune fille.

Elle avait gard pour la fin de la reprsentation l'entre dans la cage
de Nron. C'tait ce numro qu'on attendait avec impatience, le clou
vritable de la soire.

Aprs avoir provoqu d'unanimes applaudissements pour la maestria et
l'aisance avec laquelle elle manoeuvrait les pensionnaires ordinaires de
la mnagerie, elle excita l'admiration gnrale pour l'nergie avec
laquelle elle sut faire excuter au terrible Nron les exercices les
plus difficiles.

L'aspect de cette jeune fille au corps frle, jolie, aux prises avec un
animal dont la frocit lgendaire dfiait le courage des dompteurs les
plus intrpides, causait une motion norme.

Aussi Tabary put-il,  sa sortie, prdire  la jeune fille un triomphe
pareil  celui qui avait fait jadis la fortune de Chausserouge.

--Tout Paris dfilera dans la baraque, ma chre Zzette! Tout Paris
voudra t'applaudir! Il n'y a plus besoin de chercher autre chose! lui
dit-il en lui pressant la main. Ah! si tu voulais... comme nous serions
heureux et comme nous serions vite riches!

--Veux-tu me faire un plaisir? dit Zzette  qui ce retour  une
proposition qui lui faisait horreur gtait la moiti de sa joie, tu ne
me reparleras plus de cela.

--Comme tu voudras! dit Tabary schement en lui lanant un regard
furieux.

Giovanni tait aussi fier que sa matresse du succs qu'elle venait
d'obtenir. Que lui importait d'tre dsormais relgu au second rang,
lui, qui avait jusqu' ce jour rempli le premier rle dans la mnagerie!

--Il me semblait, lui dit-il, que ces applaudissements qui te saluaient
s'adressaient  moi... Tu tais si jolie... si dsirable... dans ton
costume bleu... faisant voluer tes btes  coup de fouet!...
Zzette!... Zzette! tu ne sauras jamais combien je t'aime!

--Si! je le sais! rpondait la jeune dompteuse en s'abandonnant. Mais
soyons prudent... Tabary veille!

Tabary en effet veillait. Comme Giovanni, la vue de la jeune fille avait
fouett ses sens, aviv son dsir.

Cette passion qu'il avait affecte par calcul, sur le conseil de sa
mre, avait revtu un nouveau caractre.

La rivalit de Giovanni l'avait rendu sincre. A prsent, il dsirait
vraiment Zzette, rvait de l'enlever au jeune dompteur... A prsent il
aimait rellement sa pupille.

Il oubliait tout et son crime et la menace de Zzette de le dnoncer et
les recommandations de sa mre, qui lui conseillait de ne rien
brusquer... jusqu' nouvel ordre. Jamais il n'avait ressenti au mme
degr le dsir violent de possder cette petite... qui le refusait pour
se donner  un autre.

Louise Tabary  qui il fit confidence de cette exaltation en fut tout
d'abord un peu effraye.

--Fais bien attention... lui dit-elle, il ne faut pas nous mettre dans
notre tort. Sois prudent! Avec une gamine aussi forte, il faut savoir
prendre ses prcautions...

--N'est-ce pas toi qui me conseillais l'autre jour de passer outre... de
la prendre?...

--Oui... de la prendre! Mais au moment prcis o tu aurais su l'amener 
dsirer tout bas ce qu'elle n'oserait te donner de bonne volont. Je
t'ai conseill de lui faire une douce violence. Il faut attendre qu'elle
te dise non, uniquement parce qu'elle ne se sent pas la force de dire
oui... Mais il faut qu'au fond du coeur, elle te remercie d'avoir pass
outre.

--Elle aime trop Giovanni et elle me dteste trop pour en tre l!

--Alors, je ne puis plus te conseiller... Tu es meilleur juge que moi.
Agis comme tu croiras devoir le faire... Mais sois prudent! Tu l'aimes
donc vraiment?

--A tuer pour elle un autre Vermieux!

--Eh bien, vas-y! Elle te pardonnera peut-tre, si elle comprend que la
passion t'a seule guid... Quant  Giovanni, j'en fais mon affaire! Dans
trois jours, nous en serons dbarrasss pour toujours!

--Comment?

--C'est mon secret.

--Je me fie  toi. Demain Zzette m'appartiendra.

Jean Tabary tait guid par deux sentiments qui se compltaient.

Tout d'abord, pouss par son instinct brutal, il voulait possder la
jeune fille pour satisfaire son apptit sensuel, subitement veill par
la prfrence qu'elle semblait accorder  Giovanni, puis il avait la
conscience que la conqute de Zzette, mme prise de force, l'assurerait
 jamais de l'impunit.

S'il parvenait  la mater une premire fois et puisque sa mre se
chargeait de le dbarrasser d'un rival gnant, il tait sr de la tenir,
d'en faire sa chose, de lui enlever pour toujours la tentation de
recouvrer l'indpendance qu'un instant de faiblesse de sa part lui avait
donne.

De nouveau il serait le matre, le matre absolu de la mnagerie. C'est
 lui que profiterait le succs de la dompteuse et ainsi dlivr du pire
des soucis, il pourrait en paix attendre l'heure de la reddition des
comptes.

D'ici au jour o Zzette aurait atteint sa vingt et unime anne, il
aurait le temps de se retourner, de voir venir et qui sait si d'ici-l
un hasard heureux n'aurait pas rendu la fille de Chausserouge sa
complice, aussi intresse que lui  ne pas divulguer son crime--ou sa
femme.

Il tait bien dcid. Plutt que de vivre dans cette incertitude qui le
tuait, il risquerait le tout pour le tout, se perdrait irrmdiablement
ou s'assurerait une victoire dfinitive.

Il comptait sans l'nergie de Zzette.

Bien que la dompteuse eut montr jusqu'alors une force de caractre dont
eussent t capables peu de jeunes filles de son ge, il tait loin de
supposer qu'elle pt rsister  l'assaut dsespr qu'il tait rsolu 
lui livrer.

Il se trompait. Les menaces qu'il lui avait faites fort imprudemment
avaient veill les soupons de l'enfant, qui, connaissant le caractre
de son tuteur, s'attendait  tout et avait pris ses mesures en
consquence.

Elle avait le pressentiment qu'elle courait un grand danger; elle
arrangea sa vie de faon  ne jamais demeurer seule.

Depuis huit jours, elle avait demand  Giovanni, qui logeait en ville,
de ne plus quitter les abords de la mnagerie, mme la nuit, surtout la
nuit.

Certes, elle n'tait pas peureuse, mais une sorte de superstition lui
faisait craindre, se sachant en butte aux poursuites de l'assassin, de
rester seule dans cette caravane, o avait t tu Vermieux.

Giovanni, sans demander d'explication, s'tait conform au dsir de sa
matresse.

Pendant tout le jour il tait son chevalier fidle, et le soir, il se
retirait dans une caravane voisine, d'o il lui tait facile d'accourir
au premier appel.

La journe du lendemain se passa sans incident. Jean Tabary, bien que
fort soucieux, se montra comme toujours trs prvenant, fort empress
pour la jeune fille.

Pourtant dans la soire, il lui demanda comme la veille, comme tous les
jours:

--Tu as bien rflchi, Zzette? Tu ne veux pas m'aimer?

--Tu m'ennuies... Je t'ai dj dit de ne plus revenir l-dessus...
jamais! rpliqua la jeune fille schement.

--Tant pis!

Lorsqu'aprs la dernire reprsentation, Zzette, appuye sur le bras du
dompteur fit comme d'habitude, avant de rentrer, le tour des baraques,
elle ne montra pas, ainsi que d'ordinaire, la mme expansion nave.

Elle tait triste, proccupe, et Giovanni s'alarma.

--Tu n'es pas malade au moins? demanda-t-il d'un ton trs tendre.

--Non... je m'embte...

--Pourtant tout a trs bien march aujourd'hui... Voyons! je ne
m'explique pas?...

--Je ne sais pas ce que j'ai... mais je suis nerveuse. Il me semble
qu'il va m'arriver un malheur...

--Je suis l, moi, tu sais bien! Et prt  te dfendre

--Vois-tu, dit Zzette, je voudrais avoir dix-huit ans... Alors je
serais plus forte... je me ferais manciper. Et puis, quand mme a ne
conviendrait pas  ces Tabary, qui t'en veulent tant, je ne sais pas
pourquoi... je pourrais me marier avec toi... Alors, nous serions
deux...

--Laisse passer le temps, ma chrie, le temps viendra...

--Oui... Mais d'ici l? Moi, je me tirerai toujours d'affaire... Ils
ont trop besoin de moi et, aprs tout, je les tiens! Mais toi, qui
restes malgr eux dans la mnagerie, toi, dont je leur ai impos la
prsence!... Ah! je t' en prie, prends bien garde!

Il tait une heure du matin quand les deux amants se quittrent. Zzette
rentra chez elle, alluma sa lampe et ferma sa porte  clef. Elle se
prparait  se dshabiller quand un bruit la fit retourner.

Derrire elle Jean Tabary debout la regardait l'oeil brillant de
convoitise.

--Toi, ici! que fais-tu? demanda Zzette qui se sentit devenir ple.

--Je t'ai prvenue, dit le jeune homme, la voix haletante. Je t'ai fait
l'aveu de la passion que j'prouve, tu n'as jamais voulu m'couter. Tu
me fermes la bouche chaque fois que je veux te faire entendre une parole
d'affection. Tu affectes de croire que parce que j'ai sur la conscience
un acte que j'ai regrett et qui me pse, je suis incapable de tout bon
sentiment. Je tiens  te prouver le contraire. C'est pourquoi je suis
venu ce soir...

--Je n'ai pas  t'couter... je ne veux rien entendre de toi! Va-t'en!
je t'ordonne de t'en aller!

--Non! je ne partirai pas avant que je t'aie dit tout ce que j'ai  te
dire. La vie dsormais m'est insupportable sans toi... Je te veux!...
Chaque fois que je te regarde, je sens en moi quelque chose qui m'enlve
la notion de tout ce qui m'entoure... Si je suis un misrable, je sens
que ton amour me rendrait meilleur... Je t'aime, je veux que tu m'aimes!

--Encore une fois, va-t'en! dit Zzette en passant derrire la table qui
la sparait du lit.

--Et depuis que tu prodigues  ce Giovanni les marques de ton affection,
 la vue de tout le monde, je suis pris d'une jalousie que je ne puis
refrner. Je voudrais le prendre, le tenir en mon pouvoir, le tuer, pour
tre  sa place... Ah! un jour ou l'autre, nous rglerons cette affaire
de lui  moi, je te le promets... Aprs tout, tu es ma pupille, j'ai
autorit sur toi! Et c'est lui qui t'a dtourne!

--As-tu donc dj oubli nos conventions? Un mot de plus et ds demain,
je mets ma menace  excution! cria Zzette dont les doigts se
crisprent sur le dossier d'une chaise.

--Eh bien! que m'importe! Tu me dnonceras! On m'arrtera! J'aime mieux
tout que la vie que je mne. Le scandale ruinera la mnagerie et je
serai veng!... Que m'importe la vie si je ne t'ai pas!... Aussi bien,
est-ce une vie que le supplice que j'endure sans trve?... Je te veux...
Nous serons l'un  l'autre toujours... Sinon...

--Sinon, quoi? demanda Zzette pouvante de l'expression du regard de
Tabary.

--Sinon... je te prends! De gr ou de force tu m'appartiendras!

Il carta la table et fit un pas vers la jeune fille.

--N'avance pas! dit Zzette rsolument en saisissant un chandelier qui
se trouvait plac sur une petite commode. N'avance pas ou j'appelle et
je frappe!...

--Tu appelleras! dit Jean narquoisement. Et qui donc? Giovanni sans
doute? Il est loin  prsent!... La mnagerie est isole. Les caravanes
voisines sont dsertes. Celles qui sont occupes renferment des gens qui
dorment et que tes cris n'veilleront pas. Crois-moi, ne rsiste pas...
Tes coups ne m'effraient pas plus que tes menaces!

Il n'avait pas achev que Zzette ayant d'un revers de main ouvert la
petite fentre, appelait de toute la force de ses poumons:

--Giovanni,  moi!  l'aide! au secours!

--Je dis qu'il ne viendra pas! gronda Tabary en renversant la table pour
s'lancer sur la jeune fille.

La lampe tomba et s'teignit.

Avant que la jeune fille et le temps de se servir de son arme, elle se
sentit enleve dans les bras nerveux de Jean Tabary.

Il la dposa sur le lit, lui faisant un billon avec sa main,
l'immobilisant sous le poids de son corps...

Maintenant, il ne sortait plus de sa bouche que des sons rauques,
inarticuls, elle succombait... quand une vitre de la porte d'entre
vola en clats et une voix retentit au dehors...

--Tiens bon, Zzette, me voici!

C'tait Giovanni. Mais la porte ferme en dedans tenait bon.

Jean Tabary s'tait  moiti redress, incertain s'il devait lcher sa
proie ou s'lancer au-devant du nouveau venu.

Il allait s'arrter a ce dernier parti, s'opposer  l'entre du dompteur
quand, la porte, branle par des efforts rpts, cda enfin...

Giovanni tait dans la place.

Jean abandonna alors la jeune fille; il se redressa compltement, les
poings ferms, prt  la lutte.

Mais le dompteur le prvint. D'un bond, il sauta sur cette ombre dans
laquelle son instinct lui fit reconnatre Tabary.

--Ah! brigand! tu me le paieras! hurla ce dernier. Mais dj Giovanni
avait saisi son adversaire, lui serrant la gorge comme dans un tau. Les
deux hommes s'enlacrent, puis leurs pieds s'embarrassrent dans la
table renverse et ils roulrent ensemble  terre.

On n'entendait plus que des sons touffs, des injures  peine
distinctes... Une masse vivante et indcise se tordait... sans qu'il ft
possible de distinguer qui avait le dessous.

Alors Zzette sauta  terre... grce  son exacte connaissance des
lieux, elle put trouver une allumette et une minute aprs la scne
s'claira.

Le dompteur avait vaincu. Il tenait sous son genou Tabary rlant.

--Avoue ton infamie! Repens-toi ou je te tue, misrable! Abuser d'une
enfant!

--Laisse-le, Giovanni! implora Zzette.

--Quand je serai sr qu'il ne recommencera pas! Et de son poing ferm il
martelait la face dj tumfie de Tabary.

Enfin las de cette lutte dsormais ingale, il obit. Il aida son
ennemi, aveugl par le sang,  se relever.

--Pars! lui dit-il, remercie-moi de ne pas t'avoir trangl, comme tu le
mritais!

Sans un mot, Jean sortit, mais ds qu'il fut dehors:

--Giovanni, cria-t-il, nous nous retrouverons!... Et quant  toi,
Zzette, prends bien garde!

Il disparut en courant dans l'obscurit, tandis que la jeune fille
tombait dans les bras de son sauveur.

--Merci! fit-elle tout bas... Ne me quitte plus!... Je t'aime!




XVI


L'attentat inou de Jean Tabary dtermina la rupture dfinitive de
Zzette avec son tuteur, sans toutefois que personne songet  tirer
parti d'une circonstance qui pourtant paraissait propice  satisfaire
toutes les rancunes.

Si d'une part Jean renona  se venger ouvertement de la rsistance de
la jeune fille et de l'intervention quelque peu brutale de Giovanni,
celle-ci de son ct ne pensa pas une minute  mettre ses menaces 
excution.

Bien que l'acte de Tabary, prvu par le Code et sanctionn par le
tmoignage du dompteur, ft une arme dangereuse, elle ne s'en servit pas
plus que de la connaissance du crime.

Le scandale qui fut rsult d'une double dnonciation eut amen
peut-tre la ruine de la mnagerie et, d'autre part, il eut fallu mler
le nom de Franois Chausserouge  toute cette affaire.

C'tait une extrmit  laquelle Zzette, quelque dsir et quelque
besoin qu'elle en et, ne pouvait se rsoudre, et qui rpugnait  son
caractre.

Comme tous ceux de sa race et de sa profession, elle avait pour la
police une instinctive horreur.

Il lui suffisait de continuer  inspirer  ses ennemis uns crainte
salutaire en les maintenant dans la persuasion qu'elle pouvait un jour
user de ce moyen.

Maintenant que Tabary, par la brutalit de son attentat et son insigne
maladresse, avait encore aggrav son cas, elle se sentait plus que
jamais matresse de la situation.

La scne de la veille lui permettait dsormais de dicter sa volont,
d'affirmer son autorit, de rompre avec son tuteur toute autre relation
que celles que la bonne administration de la mnagerie rendait
indispensable, cela lui suffisait.

Elle songea seulement  profiter de cette nouvelle victoire en se
mettant pour l'avenir compltement  l'abri d'une nouvelle agression.

La protection de Giovanni lui parut insuffisante; son intervention
constante lui sembla un danger pour le jeune homme.

Qui sait, maintenant que son amour n'tait plus un secret pour Jean, si
celui-ci, conseill par sa mre, ne serait pas capable, la jalousie
aidant, de profiter de son titre de tuteur pour causer des embarras 
cet amoureux d'une fille de quinze ans?

Il fallait donc mettre le dompteur  l'abri de toute tentative de ce
genre, et c'est alors qu'elle songea  avoir recours cette fois  la
protection de Charlot.

Avec un pareil appoint, elle se sentait de force  lutter contre les
Tabary.

Fatma, qui s'tait mise, ainsi que son lutteur, si aimablement  sa
disposition, fut la seule  qui elle fit la confidence de ce qui s'tait
pass.

Aucune indiscrtion n'tait naturellement  craindre de la part de Jean,
qui, ds son retour  la caravane de sa mre, s'tait mis au lit,
faisant rpandre par Louise le bruit d'une chute qui l'obligeait 
quelques jours de repos.

Fatma ne montra pas le moindre tonnement en entendant le rcit que lui
fit la jeune fille de la tentative de viol dont elle avait t victime.

--De la part de Tabary que je connais depuis des annes, dit-elle, il
faut s'attendre  tout, c'est crapule et compagnie!... Seulement dans
cette affaire-l, tu as le beau rle, il faut le garder. Tu as raison de
vouloir que ton amoureux ne se montre plus. Viens avec moi, nous allons
trouver Charlot, qui est  sa baraque... En route nous rflchirons sur
ce qu'il y a lieu de faire.

Il tait deux heures de l'aprs-midi; la mnagerie ne donnait qu'
quatre heures sa premire reprsentation de jour; ils avaient le temps
d'aviser.

--Je ne veux plus, dit Zzette, remettre jamais les pieds dans la
caravane des Tabary. Ce matin, j'ai djeun avec Giovanni au restaurant.
Mais tout  l'heure, quand je vais me trouver dans la mnagerie en face
de Louise, qu'est-ce que tu me conseilles de faire?

--Rien du tout. Attendre, agir comme si rien ne s'tait pass. Ne
souffle pas mot de ce qui t'est arriv dans la nuit, mais exige tout ce
que tu voudras. Ce que tu sais, ce qu'on t'a fait, te dgage
compltement et ils doivent s'estimer heureux que tu ne profites pas de
cette circonstance pour te plaindre. Et au fait, pourquoi ne te
plaindrais-tu pas?

--Parce que, dit Zzette, je ne veux avoir aucun
rapport avec la police. Cela m'entranerait  dire des choses qui ne
doivent pas sortir de ma bouche... Si jamais je juge utile, quand le
moment sera venu, de me venger, je veux le faire seule et n'avoir
recours  personne. J'ai mes raisons pour cela.

Et en parlant ainsi d'un ton trs modr, trs calme, les yeux de
Zzette brillaient d'un clat inaccoutum.

On et dit que maintenant qu'elle se sentait plus forte, mieux arme,
partant plus sre de russir, elle mrissait un plan, caressait un
projet, que la protection dont elle allait tre l'objet et le concours
des circonstances allaient rendre ralisable.

Elle sourit, puis, sur un ton assez indfinissable:

--Je me souviens, ajouta-t-elle, que mon pre m'a dit souvent: Zzette,
chez ceux de notre race, les vrais ramonis, il est un principe dont il
ne faut jamais s'carter, si l'on veut maintenir intactes sa dignit et
son indpendance: oeil pour oeil, dent pour dent! Eh bien! on m'a fait
souffrir, on a fait souffrir mon pre, j'acquitterai cette vieille
dette, je rendrai au centuple tout ce qu'on m'a fait... Je vengerai du
mme coup et mon pre et ma mre, que Louise Tabary a tue, et
moi-mme... Et cela toute seule, avec vous deux et Giovanni, si vous
voulez m'aider... quand le moment sera venu...

--Mais pour le moment? interrogea Fatma. Que veux-tu de nous?

--En attendant que l'heure ait sonn, je veux tre  l'abri d'une scne
semblable  celle d'hier... simplement.

--Zzette, ce n'est pas gentil... Pourquoi nous fais tu mystre,  nous,
tes amis, sur qui tu comptes, de tes projets d'avenir?... Nous pourrions
peut-tre ds  prsent t'aider plus utilement.

--Non! Non! riposta Zzette, plus tard... plus tard, je t'en prie!

Et elle ajouta en riant:

--Je ne me suis confie jusqu' ce jour qu' mon lion Nron, qui me
comprend, lui... et qui m'approuve... Je n'ai rien dit  personne, pas
mme  Giovanni... Mais, tu verras, tu verras!

En ce moment les deux femmes arrivaient  la baraque de Bertrand (de
Marseille), chez qui tait engag Charlot.

Le jeune lutteur, bien cambr dans son maillot, tait en parade, car le
patron des Arnes donnait sans discontinuer, toutes les demi-heures,
des reprsentations pendant l'aprs-midi entire.

Dj la foule nombreuse des curieux venus  la fte entouraient
l'estrade, le bonisseur avait embouch son porte-voix et conviait les
amateurs de belles luttes  entrer afin d'admirer la force et l'adresse
des plus redoutables champions franais, tous engags par M. Bertrand,
si soucieux de conserver  son tablissement unique au monde, son renom
et sa clientle.

--Crois-tu qu'il est beau! dit Fatma en s'arrtant subitement et en
dsignant  son amie le torse musculeux de Charlot. Il ne nous a pas
aperues. Nous allons entrer par derrire sans qu'il le sache et nous le
verrons lutter.

--Si tu veux! dit Zzette, auquel plaisaient tous les genres d'exercices
qui demandent du courage ou de la force.

Elles assistrent  la reprsentation, caches dans le coin le plus
sombre de la baraque.

Aprs l'enlvement des haltres par un colosse appel le Terrible
Toulousain, qui jongla galement avec des poids de cinquante
kilogrammes, on aborda la partie la plus intressante de la
reprsentation.

Charlot fut un des vainqueurs.

Fatma, les yeux bants d'admiration, serrait le bras de sa compagne 
chaque coup que portait son amant,  chacune de ses parades savantes.

--Tu sais, dit-elle tout bas, il lutte avec un comtois, un lutteur pay
pour cela, qui figure l'amateur, mais je crois qu'il nous a vues et
c'est pour de bon qu'il se tirait la bourre... Hein! est-il beau?
Crois-tu qu'avec un gars comme cela tu pourras tre tranquille?

Aprs la reprsentation, Fatma tomba dans les bras de son amant.

--Tu sais, je suis bien souvent mchante avec toi... Mais chaque fois
que je te vois travailler, a me fait la mme motion et le mme
plaisir. J'oublie tout!... Dans ces moments-l, tu pourrais me demander
ce que tu voudrais.

Charlot sourit d'un air un peu fat et embrassa sa matresse.

--Tout a, pronona-t-il, au fond c'est de la blague, si tu me voyais me
battre srieusement, a serait bien autre chose!

--Eh bien! y a peut-tre Zzette qui a de l'ouvrage  te donner.

--Ah! tout ce qu'elle voudra, dit Charlot galamment, du moment que a
vous fait plaisir  toutes deux.

Le lutteur tait un garon d'intelligence trs ferme, d'esprit un peu
lourd. Trs fier de ses biceps, il tait dvou  l'excs et s'il tait
heureux de mettre sa vigueur au service des faibles et des dames,
comme il disait, c'tait autant par orgueil que par bont d'me.

Pour Fatma, qui avait sur lui une influence norme, il se fut lanc sans
une objection dans les aventures les plus prilleuses, sans se soucier
le moins du monde, ni mme se douter du danger.

Il tait honnte, mais d'une honntet  lui, qui l'empchait de
concevoir et par consquent d'accomplir une mauvaise action, mais son
inconscience lui et fait commettre une infamie, sans du reste qu'il
s'en doutt, simple instrument dans la main de sa matresse.

--Attendez un peu, dit-il aux deux femmes, qu'on ait distribu le
rouleau. Aprs a, je suis  vous.

On appelle ainsi sur le Voyage, le montant des qutes invariablement
faites dans les baraques, aprs chaque exercice.

Ce rouleau appartient toujours dans tous les tablissements au patron.
Chez les lutteurs seulement, elle est partage galement entre les
pensionnaires de la maison.

Quelques instants aprs, tous les trois taient attabls dans un petit
bar tabli sur l'esplanade, non loin des Arnes, et Fatma exposait la
situation. Elle raconta l'attentat dont Zzette avait failli tre
victime.

--C'est un rude salaud, que votre Tabary! dit Charlot, Giovanni ne
pouvait donc pas le crever tout  fait?

--Oh! il a eu son compte et pour l'instant, il ne songe pas  rebiffer,
mais s'il y avait lieu de lui administrer dans l'avenir une correction
srieuse et digne de ses mrites, comme il est plus sage de ne pas
laisser Giovanni se compromettre davantage, puisqu'il est l'amant de
Zzette, j'ai dit  notre amie qu'elle pouvait compter sur toi.

--Je te crois! dit Charlot, j'aurai vraiment du plaisir  lui tarauder
les ctes  cet animal-l, surtout aprs ce que sa mre a fait 
Fatma... une bonne femme qui profite de sa situation pour nous
exploiter!

Alors Zzette prenant la main du lutteur:

--Je vous remercie, mon vieux Charlot, c'est gentil ce que vous faites
pour moi... Mais, ajouta-t-elle en le regardant dans les deux yeux, s'il
fallait m'aider dans une occasion o il pourrait y avoir du danger pour
nous deux... est-ce que je pourrais compter?...

--Pardi!... alors ce serait bien plus drle! dit le gant.

--Voil une cachottire qui ne veut pas nous dire ce qu'elle a envie de
faire... Pas vrai qu'elle a tort? dit Fatma.

--Si c'est pas le moment... elle a peut-tre raison. Ds l'instant que
je lui dis que je l'aiderai quand le moment sera venu...

Sur le champ, on prit les dispositions les plus urgentes.

Il fut entendu que Charlot passerait dsormais  la mnagerie toutes les
heures que lui laisserait son service. Zzette se faisait forte de
contraindre les Tabary  accepter ce contrle.

Puis, comme il n'tait pas prudent  la jeune fille de continuer 
habiter seule dans une caravane isole, o elle restait en butte  de
pareilles tentatives; que, d'autre part, cette caravane tait trop
troite pour donner asile  trois personnes, il fut entendu que la fille
de Chausserouge irait demeurer rue Cler, dans le petit htel meubl o
Charlot avait lu domicile.

C'est l que chaque soir, Fatma, s'chappant de la tente o elle tait
cense passer ses nuits, allait retrouver son amant.

Dans une chambre voisine du couple, Zzette n'aurait absolument rien 
craindre. De l, comme disait Charlot, et en prenant ses prcautions, on
pouvait voir venir.

Les deux femmes furent de retour  la mnagerie juste au moment o les
garons de piste prparaient la parade et donnaient  l'intrieur le
dernier coup de fion.

Fatma courut  son entresort et Zzette rentra dans sa caravane pour
s'habiller et se prparer  paratre.

Elle y tait depuis quelques minutes quand Louise Tabary y pntra  son
tour, aprs avoir frapp un lger coup  la porte.

Jamais elle n'avait eu mine plus pateline et plus cauteleuse.

--Eh bien! ma chre enfant, que se passe-t-il donc? Tu n'es pas venue
djeuner ce matin... Tu n'es pas malade?

La jeune fille regarda la vieille femme bien en face, stupfaite, aprs
ce qui s'tait pass d'une audace semblable.

--Non!... rpliqua-t-elle. Je ne suis pas malade, mais ce n'est pas la
faute de votre fils... Aprs la scne de cette nuit, vous ne voudriez
pas que je remette jamais les pieds chez vous?

--Oui... je sais. Jean est au lit bien plus malade  la pense du mal
qu'il t'a fait que des contusions qu'il a reues. Il t'aime tant qu'il
avait perdu la tte, et c'est lui qui m'envoie pour te demander
d'oublier.

--Madame Tabary, riposta Zzette nettement, si vous voulez bien, nous
ne parlerons plus de rien. Mon ge m'empche et m'empchera longtemps
encore de faire valoir mes droits, mais la connaissance du pass,
l'attentat d'hier, m'ont valu l'indpendance. Je ne veux pas l'aliner.
Il y a maintenant un abme entre nous. Je ne le franchirai pas. Du
reste, j'ai pris mes dispositions. Je saurai rsister mme par la force.

--Alors, dit Louise trs ple, c'est la guerre que tu nous dclares
dcidment? Tu ne veux plus qu'il y ait rien de commun entre nous que
nos intrts?

--Parfaitement.

--Eh bien!  mon tour, je te prviens que cette solution ne me convient
pas... Nous avons jusqu'ici t trop faibles... En somme, tu n'es qu'une
enfant. Nous t'avons jusqu' ce jour laiss suivre ton caprice et ta
fantaisie. C'est assez! Tu es notre pupille, nous avons des droits sur
toi. Nous les exercerons. Je te prviens qu' partir d'aujourd'hui nous
exigeons que tu reprennes la vie d'autrefois. Si tu refuses, nous
saurons t'y contraindre... Au besoin, si tu continues  faire la
mauvaise tte, nous runirons le conseil de famille qui avisera pour les
mesures  prendre...

--Eh bien! je parlerai!...

--Tu parleras! A ta volont! Nous acceptons la lutte... Il est probable
qu'on accordera plus de crdit  la parole de mon fils et  la mienne
qu'aux accusations dnues de preuves que tu pourras fournir et que
c'est toi qui supporteras les consquences de ta mauvaise action... La
mmoire de ton pre en souffrira et, d'autre part, si nous sortons
vainqueurs, je te prviens que tu peux t'attendre  tout... Nous verrons
qui cdera le premier... Est-ce ton dernier mot?...

Zzette hsita une minute. Une rougeur subite colora ses joues..

Voil que subitement et au moment o elle s'y attendait le moins, ses
adversaires se rvoltaient. Voici que furieux d'avoir t vaincus une
premire fois, ils se dcidaient  jouer leur dernire carte, le tout
pour le tout!

A quel parti s'arrter?

Son plan chouait puisqu'elle tait dsarme, puisque la menace d'une
dnonciation ne les effrayait plus. Elle pesa mentalement les
consquences de la dcision suprme qu'elle allait prendre.

Sans doute le rsultat de cette rflexion rapide la satisfit; elle
estima que mme livre  elle-mme, puisqu'elle avait depuis longtemps
renonc  mettre la justice en mouvement, et aide par ses complices,
elle tait de taille  gagner cette dernire partie, car un sourire
claira sa physionomie.

--Oui, dit-elle enfin, c'est mon dernier mot.

--Eh bien! au revoir, ma fille, nous allons rire! fit la Tabary en
prenant cong et cessant dsormais de dissimuler.

Elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane et courut
rejoindre son fils.

--Tu sais, dit-elle  Jean, la mme est  la rebiffe! Ah! ma foi, a m'a
tellement exaspre que je lui ai lch son paquet... Je l'ai mise en
demeure de nous dnoncer si bon lui semble, mais je lui ai signifi
qu'elle ait dsormais  nous obir comme par le pass.

--Tu as fait cela! dit Jean en se soulevant vivement sur un coude, alors
nous sommes fichus!

--Dors tranquille, mon fillot! La mre Tabary n'est pas de la rose de
ce matin, elle en a bien vu d'autres. Demain nous serons les matres,
car demain, comme je te l'ai promis, nous serons dbarrasss de l'autre,
de celui qui nous gne, du beau dompteur, du dfenseur des orphelins...
Quant  la petite, je sais d'avance qu'elle ne parlera pas!

--Mais si pourtant elle allait?..

--Je te dis de dormir tranquille... Laisse-moi faire, tu es malade, ne
t'occupe de rien...

--Mre, je veux me lever... Je n'ai plus rien et je puis t'tre utile...

--Il faut que tu ne prennes part  rien... au contraire. Demain soir tu
pourras sortir... Laisse-moi faire jusque-l.

Quant  Zzette, l'entretien qu'elle avait eu avec Louise Tabary la
laissa fort trouble.

Elle avait encore quelques minutes avant la reprsentation, elle courut
prvenir Fatma de ce qui venait de se passer.

videmment, un danger inconnu la menaait; elle pouvait  prsent
s'attendre  tout; il fallait qu'elle se sentit de suite vigoureusement
appuye.

--Fais vite venir Charlot... Je prvois qu'il y aura du grabuge... Tout
sera fini d'une faon ou de l'autre d'ici  quarante-huit heures, mais
je ne veux pas tre prise au dpourvu. Qu'il s'arrange pour tre libre,
je lui revaudrai cela...

--Que devra-t-il faire?

--Rien pour l'instant. M'obir ensuite! Mais qu'il soit l!

--C'est bon! tu peux y compter, puisque nous te l'avons promis!

Zzette tait  prsent une toute autre femme.

Trs bonne et trs dvoue en temps ordinaire, toute la sauvagerie, la
rancune froce des gens de sa race se rveillaient en elle, maintenant
qu'on la poussait  bout.

Le mme sentiment qui avait dcid Chausserouge, cet tre si faible, si
indcis,  frapper Vermieux, la dcidait  prsent  agir. Elle tait
rsolue  ne reculer devant aucune extrmit.

--C'est bon! C'est bon! On va voir! murmurait-elle tout bas, comment se
venge une ramoni!

Elle voulait sortir  tout prix victorieuse de la lutte qu'elle avait
accepte. Il lui fallait tous les atouts; elle prparait son jeu.

En descendant dans la mnagerie, elle s'arrta devant la cage de Nron.

Le lion vint en reniflant coller son nez devant les barreaux. Elle
passa sa petite main et flatta l'animal.

--Tu es avec moi, dis, mon vieux Nron? Tu ne m'abandonneras pas?

Et le fauve, relevant la tte, chercha  lcher le poignet de son amie,
comme s'il voulait rpondre  son affectueuse parole.

Lorsque la salle fut faite, que le bonisseur eut annonc le commencement
de la reprsentation, Zzette, redevenue calme, fit son entre.

Aprs les exercices de Giovanni, elle manoeuvra ses btes avec la mme
aisance qu' l'ordinaire.

Le dernier numro, c'est--dire son entre dans la cage de Nron,
remporta un norme succs.

Elle mit une sorte de coquetterie  obtenir de la docilit de l'animal
des rsultats qu'elle n'avait jamais obtenus jusque-l. Le fauve, sous
le fouet de sa dompteuse, devenait clin.

Elle le fit sauter, se coucha sur lui, introduisit sa tte boucle dans
sa gueule.

Nron excutait comme un simple caniche les exercices les plus varis
sans la moindre rsistance.

Elle sortit de l au milieu des applaudissements, encore plus calme
qu'auparavant.

Au premier rang des spectateurs, Charlot le lutteur, qu'un avis de Fatma
avait fait accourir, se faisait remarquer par son enthousiasme.

Quand la foule se fut coule, il resta seul dans la mnagerie et vint
complimenter Zzette.

--Je me suis arrang pour tre libre, dit-il bas  l'oreille de la jeune
fille. Je suis  votre disposition. Que faut il faire?

--Dire comme moi et me faire respecter mme par la force.

A ce moment, Louise Tabary s'approcha.

--Zzette, dit-elle d'un ton plein d'autorit, ce soir tu viendras
dner. Jean, du reste, pourra se lever. Je te prviens en outre que tu
coucheras  l'avenir dans notre caravane, comme par le pass. Il ne
convient pas qu'une jeune fille de ton ge aille loger loin de ses
parents, seule dans un htel meubl.

--D'abord, madame, dit Zzette, vous n'tes point mes parents, ni votre
fils, ni vous. Je vous ai dit ce matin que je ne remettrais jamais les
pieds chez vous. Donc, n'insistez pas! Je dnerai et je coucherai o bon
me semblera.

--Tu viendras, dit Louise furieuse. Tu nous dois obissance!

--Pardon! dit Zzette en reculant d'un pas, je refuse!

--Tu refuses?

--Oui, ce soir, demain et les jours suivants, je resterai sous la
protection de M. Charlot, qui rpond de moi. Donc, soyez tranquille, il
ne m'arrivera rien de fcheux.

--Charlot n'a rien  voir l-dedans. Tu es ma pupille.

--Eh bien! je m'mancipe, voil tout!

--Madame, dit Charlot, en avanant sur un signe de la jeune dompteuse,
mamz'elle Zzette s'est remise  moi pour la protger. Je m'en suis
charg. Le premier qui essaiera de lui manquer de respect... aura
affaire  Bibi. J'ai promis, je tiens ma promesse.

--Alors, dit Louise, ple de colre, ce n'est plus Giovanni, tu donnes
dans les lutteurs, maintenant, et tu choisis justement monsieur, l'amant
de Fatma, je crois! Je vais la prvenir, nous verrons comment elle
acceptera cela...

--Oh! d'autant plus facilement que c'est elle-mme qui a pri Charlot de
me prter son aide et il n'a rien  lui refuser, dit Zzette. Ainsi!...

--C'est bon! cria Louise, je ne veux pas maintenant de scandale inutile,
mais nous verrons comment tout cela finira.

Elle courut au contrle o Giovanni, en l'absence de Jean, comptait la
recette. Elle se fit rapidement rendre des comptes et revint  sa
caravane.

Une heure plus tard, et comme Charlot attendait sa matresse, en
compagnie de Zzette, dans le restaurant o ils avaient l'habitude de
prendre leur repas, ils virent arriver Fatma rouge de colre.

--Ah a! Voyons, m'expliquerez-vous, demanda-t-elle, ce qui s'est pass?
La mre Tabary est venue au moment o j'tais sur l'estrade... Entre
deux sances, elle s'est mise  m'agoniser de sottises... Je ne sais pas
tout ce qu'elle ne m'a pas racont..! Elle m'a traite comme la dernire
des dernires... Nous nous sommes engueules ferme et ma foi, j'ai fini
par lui ficher mon compte! Me voil libre maintenant! Demain, j'irai
trouver Boyau-Rouge... Je lui vendrai les trucs de la vieille et,
puisqu'elle fait la mchante, nous allons la flanquer en bas, elle et
son entresort.

On mit rapidement Fatma au courant de la scne qui venait de se passer.

--Eh bien! tant mieux! cria-t-elle, ce sera plus vite fini!... a
chauffe... nous allons rire...

On tait au dessert quand Giovanni, qui avait t retenu jusque-l par
les occupations multiples qui lui incombaient depuis l'indisposition de
Jean, vint retrouver ses amis.

--Je ne sais pas, dit-il  son tour, ce qu'a la mre Louise,
aujourd'hui. Je la connais, je suis sur qu'elle manigance un tour de sa
faon... Ouvrons l'oeil!

Zzette prtait, sans y prendre part, une oreille distraite  cette
conversation.

Enfin, et comme si elle sortait d'une rverie qui l'avait transporte 
mille lieues de ses complices:

--Aujourd'hui, l'heure est venue de tout vous dire... Je vais vous
rvler mon secret...

Et d'une voix haletante, pleine d'motion, elle raconta tout, les
intrigues des Tabary au lendemain de la mort de son grand-pre,
l'histoire de sa mre, morte  petit feu, mine autant par le chagrin
que par la maladie, l'influence nfaste de Tabary sur Chausserouge,
l'assassinat de Vermieux, auquel elle avait assist, la mort de son
pre, les scnes qui avaient suivi la fin du dompteur, et elle conclut:

--J'ai eu beau les menacer de tout dire. Je ne m'en sens pas le courage,
et d'ailleurs, je manque de preuves. Ils l'ont devin et veulent passer
outre. A tout prix, les Tabary veulent me faire disparatre pour rester
les seuls matres de la mnagerie. Demain, j'aurai gagn...  moins que
ce ne soit eux! Si nous restons victorieux, je veux que nous ne le
devions qu' nous-mmes, sans l'assistance d'aucune police et j'ai pris
une rsolution terrible...

Elle se tut.

Zzette avait parl d'un ton si solennel que tous les assistants
sentirent que la dcision de la jeune fille tait irrvocable.

--Laquelle? demanda enfin Fatma.

--Celle de me dbarrasser de Jean Tabary, rpliqua tranquillement la
fille de Chausserouge. Je vous ai racont tout  l'heure comment il
avait t le mauvais gnie de ma famille... Aujourd'hui il est encore
mon ennemi... A bref dlai, je serai sa victime, si je ne me rvolte
pas... Le moment est donc venu... Il faut que Jean Tabary ou moi
disparaissions... Hier, nous nous sommes lanc un dernier dfi, la mre
Louise et moi... Il faut que demain tout soit fini... Aprs-demain, il
sera peut-tre trop tard!

--Mais, interrompit Fatma, tu partes absolument de te dbarrasser d'un
homme comme de la chose la plus naturelle du monde... Et la police?...

--Il ne tiendrait qu' moi de la mettre en mouvement... Mais je vous ai
dj dit que je voulais agir par moi-mme... Il ne s'agit que de savoir
choisir son moyen pour qu'elle n'ait rien  dire...

--Il y a l'exemple de Vermieux, dit Giovanni, comme tu nous l'a racont
tout  l'heure. Je ne pense pas que ce soit ce moyen que tu as choisi.
a russit une fois, mais rarement deux fois...

--Il y a Nron, simplement... dit Zzette, mon Nron, qui m'obit comme
un chien docile et dont la frocit est connue de tout le personnel de
la mnagerie...

--C'est vrai que Nron ne ferait qu'une bouche de Jean Tabary, dit
Fatma, mais comment arriver ?..

--Je n'hsite qu'en ce qui concerne le moyen d'excution... Tabary, pour
son inoffensif numro, entre dans certaines cages... Une erreur du
garon de piste peut faire pntrer dans la cage centrale l'animal
furieux au lieu de Loustic ou de la Grandeur, mais a ne pourrait se
faire qu'en pleine sance, en public, au cours des reprsentations... Et
ce moyen-l est dangereux... Il en est un autre: Ouvrir la porte de la
cage et y jeter, la tte premire, Tabary. Avec l'aide d'un gars comme
Charlot, a serait facile, mais Charlot voudra-t-il se compromettre  ce
point?... conclut Zzette en regardant fixement le lutteur.

Charlot ne broncha pas. Devant cette interrogation muette de la jeune
fille, il haussa lgrement les paules..

--Puisque je t'ai dit que j'tais dcid  tout.,. S'il le faut, je te
le jure, j'empoignerai ton Tabary par la peau du cou et je me charge de
te l'enfourner comme un simple pain de quatre livres.

--Nous n'en arriverons l que si nous ne pouvons faire autrement, dit
Zzette, qui parlait de cette rsolution extrme de la faon la plus
naturelle du monde. Je ne voudrais pas compromettre pour rien l'ami
Charlot.

--Alors, que dcides-tu?

--Je ne sais pas, mais je voudrais que vous me disiez franchement si
vous m'approuvez?

--Absolument! dit Fatma. Dent pour dent, oeil pour oeil.

--Donc, nous attendrons les vnements. L journe de demain sera une
journe mmorable, d'o dpendra notre avenir  tous. Nous laisserons
les Tabary nous attaquer... Il suffit seulement que je sache
aujourd'hui que j'ai sous la main des amis dtermins  agir, et  en
venir aux dernires extrmits si la faon dont on nous traitera nous y
force. Donc, ne vous loignez pas... Ce soir, aprs la dernire
reprsentation, arrangez-vous pour passer la nuit, pas trop loin de moi,
afin d'tre prts  toute ventualit, et, ensuite,  la garde de Dieu!

Elle rentra la premire dans sa caravane. Les conjurs rests seuls
demeurrent confondus d'un tel calme, d'un courage pareil chez une
enfant, en somme.

Ils admiraient qu'elle et pu, jusqu' ce jour, porter le poids d'un
pareil secret et rsister si vaillamment aux entreprises de ses ennemis.

Aussi, trouvaient-ils tout naturel qu'elle songet  riposter, 
prparer une vengeance digne des tourments qu'on lui avait infligs.

A ces gens d'esprit droit, mais peu cultiv, la peine du talion semblait
une punition juste, mrite, et puisque la justice avait t impuissante
jusqu' ce jour  protger l'innocence perscute et  punir le mal, il
paraissait quitable de choisir une revanche digne du forfait.

--En voil une petite, dit Fatma, qui a de la tte! Tu l'pouseras,
Giovanni, et avec elle, quand vous serez tous deux redevenus les matres
de la mnagerie, qui n'aurait jamais d cesser de vous appartenir, o
les Tabary n'auraient jamais d mettre les pieds, vous ferez de l'or!
Vous deviendrez riches, je vous le dis!

--Dieu veuille que tu ne te trompes pas, dit en souriant le dompteur,
mais la lutte sera-t-elle gale, avec ces gens qui ont l'habitude du
crime, qui ont pour eux l'ge, presque le droit, puisqu'en somme, ils
sont les tuteurs?

--Mais puisque Charlot se charge de tout! riposta Fatma. N'est-ce pas,
Charlot?

--Pour sr! dit le lutteur, je les dteste, ces canailles-l, comme si
c'tait  moi qu'ils aient fait du tort! Et je n'hsiterai pas une
minute, quand je devrais y perdre mon nom!

Jusqu' l'heure des reprsentations de la soire, les conjurs restrent
ensemble, faisant leurs projets d'avenir.

Enfin, quand vers onze heures du soir, longtemps aprs le dpart de
Giovanni, le lutteur et sa matresse durent enfin se retirer, ils se
rendirent sans bruit, vitant de se faire remarquer, vers la caravane
dserte voisine de celle de Zzette, o ils avaient dcid de passer
cette nuit suprme.

Giovanni y couchait encore, mais on avait tendu un matelas  terre, sur
lequel devaient reposer les deux amants.

Ils approchaient de cette caravane, lorsque dans l'obscurit de la nuit,
ils aperurent une ombre qui les prcdait et se dirigeait vers la
voiture.

Fatma serra le bras de son amant.

--- Louise Tabary! dit-elle tout bas, que diable va-t-elle faire par l?

Tous les deux, trs intrigus de cette dcouverte, voulant en avoir le
coeur net, se dissimulrent dans l'angle form par deux baraques
accoles l'une  l'autre.

Louise s'arrta devant la caravane, jeta autour d'elle un coup d'oeil,
puis elle ouvrit la porte de la roulotte et entra.

Charlot s'avana alors doucement, monta sur une roue et jeta un coup
d'oeil  l'intrieur par la petite fentre.

Louise Tabary avait allum une bougie; elle s'tait arrte devant le
porte-manteau qui supportait les vtements ordinaires de Giovanni.

Le lutteur ne put exactement se rendre compte de ce que faisait la
vieille femme, qui presqu'aussitt souffla la lumire et ressortit, non
sans s'tre assure en promenant de nouveau autour d'elle un regard
investigateur qu'elle n'avait pas t pie, mais il se rserva
d'avertir le dompteur de cette dmarche insolite que rien n'expliquait.

La caravane appartenait  Chausserouge, mais Louise Tabary n'avait rien
 y faire et sa prsence  une pareille heure ne prsageait pas un but
honnte.

En effet, aprs la reprsentation, Charlot raconta ce qu'il avait vu 
Giovanni, mais personne ne put trouver le mot de l'nigme.

--Elle aura voulu savoir, dit le dompteur, si j'avais dmnag et si son
fils pouvait recommencer sans danger sa tentative rcente. Elle aura t
fixe, puisqu'il lui aura t possible de s'apercevoir que, non
seulement je ne me disposais pas  cder la place, mais encore que tout
tait prpar pour vous recevoir. Donc nous serons tranquilles cette
nuit... Attendons la suite!

En effet, Zzette put, toute cette nuit, reposer en paix.

Jean Tabary, absent depuis deux jours, ne se montra pas.

Le lendemain,  onze heures, Giovanni allait chercher la jeune fille
pour la conduire  leur restaurant habituel quand il fut accost par un
personnage qu'escortaient deux hommes  mine suspecte.

--Vous tes le dompteur Giovanni? dit l'inconnu.

--Oui, monsieur.

--Veuillez alors me conduire  votre caravane. Je suis commissaire de
police du quartier des Invalides et vous tes accus d'avoir vol  la
femme Tabary une somme de 550 francs.

--Mais, monsieur... protesta le dompteur..

--Vous vous expliquerez plus tard, dit le magistrat, je ne demande pas
mieux que de vous trouver innocent.

Une minutieuse perquisition n'amena aucun rsultat, quand tout  coup,
dans l'une des poches intrieures d'un veston du dompteur, un inspecteur
dcouvrit une petite liasse qu'il ouvrit...

Elle contenait cinq cent cinquante francs en cinq billets de cent francs
et un billet de cinquante, exactement la somme rclame par Louise
Tabary.

Giovanni tait atterr. Comment cet argent se trouvait-il dans sa poche?

Il y eut un moment de silence que rompit le premier le commissaire.

--Monsieur, dit-il, vous tes arrt. Je vous prie de me suivre  mon
bureau, o vous allez tre interrog rgulirement.

--Mais, monsieur le commissaire, interrompit le malheureux, je vous
assure, je vous jure...

--Vous vous expliquerez tout  l'heure, repartit le magistrat d'un ton
glacial.

--Monsieur le commissaire, dit alors Zzette, je vous affirme sur
l'honneur que Giovanni est innocent!... Je suis la fille du dompteur
Chausserouge, aussi intresse par consquent que Mme Tabary  ce que
ces cinq cents francs que l'on prtend avoir t vols se retrouvent et
je sais... je suis sre que Giovanni est l'objet d'une machination
infme... qu'il est innocent!...

--Nous verrons! dit le magistrat.

Il fit un signe et sortit, suivi des inspecteurs qui entranrent
Giovanni.

Zzette demeura seule, dsespre.

C'tait donc l le commencement de cette vengeance dont l'avait menace
Louise Tabary! Et maintenant  quelles reprsailles n'allait-elle pas se
livrer?

Aujourd'hui, c'tait le tour de Giovanni. Demain, ce serait le sien!

Et une haine sauvage mordait l'enfant au coeur, une haine qu'elle et
voulu assouvir de suite!

Giovanni arrt!... Ce garon si doux, si bon, si incapable d'une
mauvaise action!

Et se trouver dans l'impossibilit de le secourir, de l'arracher des
griffes de cette police dteste!

Courir  son tour derrire le jeune homme, au commissariat, rvler ce
qu'elle savait,  quoi bon!

On ne la croirait pas... On la croirait encore moins maintenant qu'on
pourrait penser qu'elle agissait dans un but de vengeance, uniquement
pour sauver son amant!

Car enfin, quelle autre preuve possdait-elle que son tmoignage, ce
tmoignage que l'arrestation de Giovanni rendait dsormais suspect.

Ah! certes, il fallait agir, agir promptement et srement.

La vieille femme s'tait promis une revanche... elle la prenait ou du
moins commenait  la prendre.

Non, elle, Zzette, ne donnerait pas  sa mortelle ennemie, une pareille
satisfaction!

Ce qui importait  prsent, c'tait de chercher un moyen de prouver
l'innocence de Giovanni et l'indignit de la conduite des Tabary.

C'tait de trouver une occasion de vengeance.

Et soudain revint  son esprit, le projet qu'elle avait form tout bas
et qu'elle caressait depuis si longtemps.

Ah! certes, il tait grand temps de le mettre  excution... mais
comment?

Elle en voulait bien plus  Jean, la cause premire de tous ses maux,
qu' Louise, mais Jean, retenu  la chambre, n'avait pas paru depuis
deux jours.

N'importe! il fallait agir! Peut-tre un hasard heureux la
favoriserait-il!

Et elle descendit  la mnagerie.

L'tablissement tait dsert. Les btes assoupies reposaient, tendues
dans leurs cages. Mlancoliquement, le cerveau rempli de penses, du
projets contradictoires, elle marcha lentement dans la petite alle qui
longe les barreaux.

En passant, elle appelait par son nom, chacun des pensionnaires, et
flattant, quand ils taient  proximit de sa main, ceux que leur bon
caractre dsignait  sa caresse.

Une inspiration ne lui viendrait donc pas... un moyen de se venger et de
faire une clatante justice!...

Et c'tait sur ces animaux qui avaient inconsciemment servi  accomplir
la plus terrible des besognes qu'elle comptait pour triompher!

Quand elle fut en face de son grand ami, du hros de tant de drames, de
Nron, elle s'accouda  la balustrade et demeura rveuse...

De nouveau son projet, ce projet qui la hantait, lui revint en tte...

Le lion,  la vue de la jeune fille, s'tait lev; il se battait les
flancs avec sa queue, reniflait aux barreaux et grattait le plancher
avec ses ongles...

L'oeil de Zzette s'illumina...

Pauvre Nron! C'tait sur lui qu'elle avait compt surtout...

Mais aucune occasion ne se prsentait...

Plus elle regardait le lion, plus l'ide fixe qui l'obsdait
s'implantait dans sa cervelle...

Et  ce moment o, toute  sa haine, elle tait prte  tous les
hrosmes, il ne lui sembla plus aussi impraticable.

Elle s'tonna de n'en avoir pas plus tt tent l'excution.

C'tait si simple!

Profiter d'une occasion o Jean Tabary seul avec elle dans la mnagerie
viendrait  proximit de la cage, faire un signe  Charlot rest aux
aguets, ouvrir la cage pendant que le lutteur, saisissant son ennemi par
la ceinture, l'enfournerait par l'troite ouverture jusque sous les
pattes du fauve!

Pourquoi avait-elle recul?

Ah! oui, elle se souvenait... Elle avait craint de compromettre Charlot,
malgr sa bonne volont.

Pourtant, il n'y avait rien  craindre...

On avait tu Vermieux et nul doute n'avait germ dans l'esprit des gens
de police.

Cette fois encore, sans tmoins, ils attribueraient la mort de Tabary 
un accident frquent dans les mnageries.

Dcidment, elle avait t faible et elle subissait aujourd'hui la peine
de son dfaut d'nergie.

Du coup elle et t venge; Giovanni n'et pas t arrt et, son crime
et-il t dcouvert, sa situation n'et certainement pas t pire.

Quel avenir lui tait rserv pendant les quatre annes qui la
sparaient encore de sa majorit, vis--vis de ses bourreaux, qui
avaient pour eux la force et la ruse?

Elle en tait l de ses dsolantes rflexions et elle s'oubliait 
caresser Nron, quand soudain la crinire de l'animal se hrissa et il
se dressa debout contre les barreaux, faisant entendre un sourd
rugissement.

Elle se retourna.

Jean Tabary, la face encore meurtrie, venait d'entrer dans la mnagerie.

Il avana, l'air goguenard, les lvres plisses par un sourire mauvais.

--Bonjour, Zzette!... Eh bien! tu te consoles avec Nron d'avoir perdu
ton amoureux.

L'enfant ne rpondit pas.

Elle se retourna et resta adosse  la cage.

--Un joli choix que tu avais fait l! Un voleur! Encore heureux que ma
mre s'est aperue  temps de son mange... Et ce n'tait probablement
pas son coup d'essai!

--Tais-toi! fit la jeune fille. Tais-toi! a vaudra mieux! Mieux que
personne, tu sais que tu mens!...

Ne crains rien! a ne te portera pas bonheur!

--Qu'est-ce que tu veux que a me fasse? Je suis le matre ici... Il a
port la main sur moi... Il est puni!

--Le dernier mot n'est pas dit... pronona Zzette, je suis l encore,
moi... et tu ne me feras pas arrter!...

--Non, mais je te prendrai... j'ai jur que tu serais  moi, Zzette...
je ne reculerai devant rien... je t'en prviens! Je t'avais prvenue, tu
vois que je tiens ma promesse...

--Il me reste d'autres dfenseurs... et ceux-l peut-tre auront raison
de toi!

--Qui cela?... Fatma... et Charlot, deux brutes!

--Il y a aussi Nron, dit Zzette, en montrant du doigt le lion qui, la
gueule sanglante, ne cessait de gronder en regardant Jean Tabary.

--Si celui-l me gne trop, rpliqua le jeune homme, je ne regarde pas 
un lion de plus ou de moins... Une balle un jour qu'il ne sera pas sage
ou une boulette dans sa viande, j'en aurai vite raison.

--Pas tant que je serai l! cria Zzette. Nron est  moi... et si aprs
m'avoir enlev Giovanni, tu tentais de toucher  celui-l, qui
m'appartient, alors, je ne sais pas ce que je ferai, mais je te le jure,
je trouverai un moyen de te faire payer toutes tes salets en une
fois!...

--Oh! pas de gros mots, ma petite! riposta Tabary en s'avanant. Je ne
sais mme pas pourquoi je discute avec toi. Je n'aime pas qu'on me
rsiste... Maintenant ou plus tard tu seras  moi et je saurai djouer
toutes tes finasseries! Ah! pauvre gamine! tu ferais bien mieux de
m'couter... au lieu de te mettre en travers... Tu y gagnerais
davantage...

Et tout en parlant, il s'avanait, l'oeil allum...

Il regarda autour de lui et comme s'il eut t aiguillonn par un dsir
subit, il ouvrit les bras et chercha  saisir la jeune fille.

Mais elle s'tait cramponne aux barreaux de la cage.

Trois pas seulement la sparaient encore de l'homme.

--N'avance pas davantage, sinon...

--Sinon?... interrogea Tabary en gouaillant, sinon quoi?

--Sinon... aussi vrai que nous sommes seuls ici, je te plante cette
fourche dans le ventre...

Elle venait d'apercevoir la fourche de fer qui servait aux entres de
cage, elle l'avait saisie et la tendait  son agresseur.

--Tu me fais rire, tiens! dit Jean.

Par un mouvement rapide, il saisit les dents de la fourche avec ses deux
mains et parvenant  l'arracher de celles de la jeune fille:

--Tu vois bien! fit-il en s'avanant de nouveau.

--Alors tant pis pour toi!

Elle se retourna, d'un vigoureux coup de pouce, fit sauter le solide
loquet, qui fermait la porte basse de la cage et elle l'ouvrit toute
grande.

--Ici! Nron! cria-t-elle.

Surpris par cet acte dsespr, Jean plit et recula.

--Tu es folle! Veux-tu fermer!

--Ah! tu as peur, ricana Zzette. Allez, Nron, hop, sautez!

A la vue de l'ouverture bante, Nron s'tait lanc en rugissant. En
deux bonds, il avait rejoint Tabary qui fuyait et, lui sautant sur les
paules, l'avait renvers sous lui...

Un instant, les yeux brillants de haine, Zzette considra le fauve,
effroyable, s'acharnant sur sa victime...

Jean rlait.

--Zzette! A moi! je t'en prie!

Mais l'enfant ne bougeait pas.

Aux rugissements du lion rpondaient maintenant les rugissements de tous
les pensionnaires.

On accourut, au bruit de l'horrible concert. Fatma, puis Charlot, puis
la mre Tabary... et tous restrent pouvants devant ce spectacle
terrible.

Maintenant, Jean, le corps dchir, mis en lambeaux, ne bougeait plus...

Zzette ramassa sa fourche.

--En arrire, Nron, rentrez!...

A cette injonction, le lion abandonna sa proie.

Devant l'enfant qui le tenait en respect, la fourche haute, il recula...
et deux minutes aprs, tandis qu'on tendait le cadavre sur un lit de
paille, il tait rintgr dans sa cage...

Alors Zzette marcha vers la mre Tabary et d'une voix haute:

--Votre fils a eu l'imprudence d'ouvrir la cage de Nron; je regrette de
n'tre pas arrive  temps pour le sauver.

La vieille femme ne trouva pas un seul mot. Le coup qui la frappait
tait si inattendu que son nergie habituelle et son sang-froid
ordinaire l'avaient abandonne.

Puis sur un ton plus bas:

--J'ai accept la lutte. Ne pensez-vous pas que mon pre est bien veng!

Louise Tabary comprit enfin. Elle clata:

--C'est possible! Mais je tiens l'autre! Je ne le lcherai pas,
Giovanni, le voleur!

En ce moment et comme s'il n'et attendu que ce mot pour se montrer,
Giovanni parut:

--Giovanni le voleur, pronona le jeune homme, qu'on vient de mettre en
libert... sur la dclaration de Charlot, qui vous a vue, la nuit
dernire, au moment o vous cachiez dans mes vtements la somme que vous
m'accusiez d'avoir vole.

--Tu mens! cria Louise.

--Nous avons vu! dclarrent d'une seule voix Fatma et le lutteur, qui
entraient derrire le dompteur.

Un instant, les yeux de Louise Tabary papillotrent... Elle tait cette
fois vaincue irrmdiablement, elle dfaillit et tomba sans force sur le
corps inanim de son fils...

Deux mois plus tard, des affiches couvraient les murs de Paris:

                                 DEMAIN
                      A LA MNAGERIE CHAUSSEROUGE
               _Dbuts dans leurs exercices nouveaux_
                         =Du dompteur GIOVANNI=
                             et de sa femme
                          =La clbre ZZETTE=

mancipe par le mariage, la jeune fille tait enfin redevenue seule
matresse de la mnagerie.

Fatma et Charlot taient propritaires d'un entresort qui rivalisait
avec celui de Boyau-Rouge.

Louise Tabary, sa liquidation termine, avait quitt le Voyage.







End of Project Gutenberg's Zzette : moeurs foraines, by Oscar Mtnier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ZZETTE : MOEURS FORAINES ***

***** This file should be named 13478-8.txt or 13478-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/4/7/13478/

Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and  Distributed Proofreaders
Europe. This file was produced from images generously made available
by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

