Project Gutenberg's Les Pardaillan, Tome 04, Fausta Vaincue, by Michel Zvaco

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Title: Les Pardaillan, Tome 04, Fausta Vaincue

Author: Michel Zvaco

Release Date: September 25, 2004 [EBook #13523]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MICHEL ZVACO



LES PARDAILLAN

Tome 04

Fausta vaincue



I

LA FLAGELLATION DE JSUS

Une foule immense tait rassemble sur la Grve; elle allait assister au
dpart de la grande procession organise pour porter au roi Henri III
les dolances de la bonne ville de Paris.

Pour la grande majorit des Parisiens, il s'agissait de rconcilier le
roi avec sa capitale.

Pour une autre catgorie, moins nombreuse et initie  certains projets
de Mgr de Guise, il s'agissait d'imposer  Henri III une terreur
salutaire et d'obtenir de lui, moyennant la soumission de Paris et son
repentir de la journe des Barricades, une guerre  outrance contre les
huguenots, c'est--dire leur extermination.

Pour une troisime catgorie, il s'agissait de s'emparer du roi et de le
dposer aprs l'avoir pralablement tondu.

Enfin, pour une quatrime catgorie, rduite  une douzaine d'initis,
il s'agissait de tuer Henri III.

Non seulement la Grve tait noire de monde, mais encore les rues
avoisinantes regorgeaient de bourgeois qui, la pertuisane d'une main, un
cierge de l'autre, se disposaient  processionner jusqu' Chartres.

Le voyage  Chartres, en tenant compte des lenteurs d'un pareil exode,
devait durer quatre jours. Le duc de Guise avait fait crier qu'il avait
dispos trois gtes d'tape le long du chemin, et qu' chacun de ces
gtes on tuerait cinquante boeufs et deux cents moutons pour nourrir le
peuple en marche.

Ce jour-l, donc, vers huit heures du matin, les cloches des paroisses
de Paris se mirent  carillonner. Sur la place de Grve vinrent
se ranger, successivement, les dlgus de l'Htel de Ville, les
reprsentants des diverses glises, puis les confrries, les thories de
moines tels que feuillants, capucins, et enfin les Pnitents blancs.

Parmi les files interminables de cierges et d'arquebuses, on vit dans
cette procession des choses magnifiques. D'abord les douze aptres en
personne, revtus d'habillements tels qu'on en portait du temps de
Jsus-Christ, et quelques soldats romains portant les instruments de
supplice de Jsus-Christ.

En effet, Jsus-Christ lui-mme tait reprsent par Henri de Bouchage,
duc de Joyeuse, lequel avait pris l'habit de capucin sous le nom de
frre Ange, et devait plus tard rejeter le froc pour guerroyer, puis
rentrer encore en religion.

Le duc de Joyeuse, donc, ou frre Ange, comme on voudra, portait sur ses
paules une croix qui, par bonheur, tait en carton; sur sa tte, une
couronne d'pines galement en carton peint, et autour du cou, par un
bizarre anachronisme, le chapelet des ligueurs.

Derrire Joyeuse, dguis en Christ, venaient deux grands gaillards qui
le fouettaient ou faisaient semblant de le fouetter, ce qui soulevait
dans la foule des cris d'indignation. Et cette indignation, vraie ou
feinte, prenait des proportions de rage lorsque, par un anachronisme
plus bizarre encore (mais on n'y regardait pas de si prs), les deux
flagellants, tous les quinze ou vingt pas, s'criaient:

--C'est ainsi que les huguenots ont trait Notre-Seigneur Jsus!

--Mort aux parpaillots! reprenait la foule.

A une vingtaine de pas derrire Jsus, ou frre Ange, ou duc de Joyeuse,
marchaient, cte  cte, quatre pnitents qui, se tenant par le bras,
tte baisse, capuchon sur le visage, se faisaient remarquer par leurs
normes chapelets et par leur pit extraordinaire. Peu  peu, le
dsordre s'tant mis dans les rangs de la procession, ces quatre
pnitents finirent par se trouver derrire Jsus au moment o celui-ci,
d'une voix retentissante, criait:

Mes frres, mort aux huguenots qui m'ont flagell!...

Une acclamation salua ces paroles du Christ qui, ayant essuy la sueur
qui coulait de son front, continua:

--Puisque nous allons voir Hrode...

--Le roi! interrompit une voix imprieuse. Dites: le roi, messire,
puisque Paris se rconcilie avec Sa Majest!

--C'est juste, sire de Bussi-Leclerc! reprit Jsus-Christ. Donc, mes
frres, puisque nous allons voir le roi, nous devons avant tout obtenir
qu'il renvoie ses Ordinaires!...

--Trs juste, dit Bussi-Leclerc. Mort aux Quarante-Cinq!

--A mort! A mort! reprit la foule des pnitents.

La procession s'tendait sur une longueur d'une bonne lieue. Bien en
avant de ce troupeau. Guise, Mayenne et leur frres,  cheval, entours
d'une cinquantaine de gentilshommes bien arms, s'entretenaient  voix
basse de choses mystrieuses.

Quant aux quatre pnitents que nous avons signals, ils causaient entre
eux sans prcautions.

--Dis donc, Chalabre, disait l'un, as-tu entendu frre Ange?

--J'ai envie de frotter un peu les ctes de messire Jsus!

--Es-tu bien rtabli, mon cher Loignes?... Ta blessure?

--Eh! le coup fut bien appliqu. Le cher duc n'y va pas de main morte
quand il frappe. J'ai cru que j'tais mort. N'importe, je veux que Guise
reoive de ma main le mme coup qu'il m'a port!...

--Tu es ingrat, Loignes! dit Montsery. Comment serions-nous sortis de
Paris s'il n'avait eu l'ide d'aller en procession voir notre sire?...

--Oui, fit sourdement Loignes. Il va  Chartres pour demander nos ttes
au roi!

--Et les offrir ensuite  Bussi-Leclerc et  Joyeuse! continua
Sainte-Maline.

--Messieurs, dit Chalabre, Joyeuse a cri tout  l'heure: Mort aux
Ordinaires! Bussi-Leclerc a cri: Mort aux Quarante-Cinq!... Joyeuse
est un misrable fou et ne vaut pas son coup de poignard. Quant 
Leclerc, il n'arrivera pas  Chartres. Est-ce dit?...

--C'est dit! reprirent les trois autres.

Laissant les quatre spadassins--quatre des Ordinaires d'Henri III--
leurs projets de vengeance et de meurtre, nous suivrons la fantastique
procession en marche sur Chartres, et nous rejoindrons une litire
ferme qui vient  quelques centaines de toises derrire la colonne.

Cette litire tait entoure par une dizaine de cavaliers; dedans se
trouvaient deux femmes: Fausta et Marie de Montpensier.

--L'homme? demanda Fausta au moment o nous rejoignons la litire.

--Confondu dans la foule des pnitents, il chemine en silence.

--Vous tes bien sre que ce moine se trouve dans la procession?
insistait Fausta.

--Je l'ai vu, rpondit la duchesse, vu de mes yeux.

--Pardaillan m'avait dit vrai, soupira Fausta, Jacques Clment, libre,
marche  sa destine. Allons! Valois est condamn. Rien ne peut le
sauver maintenant...

--Que dites-vous, ma belle souveraine? Il me semble que vous avez
prononc un nom... celui du sire de Pardaillan...

--Oui! dit Fausta en regardant fixement la duchesse.

--C'est que, ce nom, mon frre et ses gentilshommes le prononcent bien
souvent depuis trois ou quatre jours...

--Eh bien, si vous voulez que votre frre ne prononce plus ce nom...

--Moi? Cela m'est gal! fit Marie en riant.

--Oui, cela vous est gal,  vous. Mais il est ncessaire que le duc de
Guise ait l'esprit libre pour ce qui va tre entrepris. Et, pour qu'il
ait l'esprit libre...

--Eh bien? demanda Marie.

--Dites-lui, faites-lui savoir, ds que nous serons entrs dans
Chartres, que Pardaillan est mort!... Et, afin qu'il n'ait point de
doute, dites-lui que c'est moi qui l'ai tu...

Ayant ainsi parl, Fausta baissa la tte et ferma les yeux comme pour
indiquer qu'elle voulait se renfermer dans ses penses. Et ces penses
devaient tre funbres, car son visage, dans son immobilit, semblait
reflter la mort...

Nos personnages sont donc ainsi disposs: en tte de ce long serpent de
foule qui se droule sur la route, un groupe de cavaliers: Guise,
ses frres, ses gentilshommes. Prs de lui, Maineville insoucieux
et Maurevert inquiet. Quant  Bussi-Leclerc, il s'intresse  la
procession, sans doute, car il en parcourt les rangs, et on le voit
tantt sur un point, tantt sr un autre.

Puis, derrire cette bande de seigneurs,  une certaine distance,
commence la procession.

Puis, presque  la queue de la colonne, un moine marche seul, le
capuchon sur la figure, et ses mains serrent contre sa poitrine une
dague solide: c'est Jacques Clment.

Enfin, trs en arrire, c'tait la litire de Fausta.

Le troisime jour de marche, la procession se reposa dans le village de
Latrape, l'un des gtes d'tape organiss par le sieur Cruc, marchal
des logis de cet exode. Les pnitents y taient arrivs vers quatre
heures, et aussitt s'taient mis  table, c'est--dire qu'ils avaient
envahi une immense prairie o ils s'taient assis dans l'herbe.

Naturellement, Guise et sa suite avaient pris leurs logis dans les
meilleures maisons du village.

Dans la prairie, les gens de Latrape allaient et venaient, empresss
 faire bon accueil aux pnitents. Ces braves gens avaient fait cuire
d'innombrables fournes de pain, mis en perce une trentaine de tonneaux
de cidre et de vin, et allum de grands feux dans la prairie. Devant
ces feux rtissaient des moutons entiers, des quartiers de boeuf et de
cochon.

Aprs cette norme ripaille, chacun s'enveloppa de son manteau et
chercha un coin pour dormir. Dix heures sonnrent au petit clocher du
village.

A ce moment, dans l'avant-dernire maison en allant vers Chartres, deux
hommes dormaient cte  cte, tendus sur des bottes de paille de la
grange.

Ou du moins, si l'un de ces deux hommes, en proie  quelque insomnie,
soupirait et se retournait sur la paille, l'autre dormait pour deux.

Dans cette mme maison, non plus dans la grange ni sur la paille, mais
dans une chambre assez convenable, dormait un autre personnage. Et qui
se ft approch de ce dormeur et reconnu l'un des plus fidles, des
plus solides et des plus brillants gentilshommes du duc de Guise,
c'est--dire messire de Bussi-Leclerc en personne.

Comme dix heures venaient de tinter au clocher, quatre hommes
s'approchrent de la maison que nous venons de signaler: c'taient
les quatre fidles de Henri III qui, profitant de la procession pour
rejoindre le roi sans danger d'arrestation, avaient jusque-l voyag
avec elle. C'taient Montsery, Sainte-Maline, Chalabre et Loignes qui
guettaient l'occasion d'exercer leurs talents de spadassins sur la
poitrine du sire de Bussi-Leclerc.

--Tu es sr que c'est l? demanda Sainte-Maline.

--Je ne l'ai pas perdu de vue, rpondit Chalabre. Srement, nous allons
trouver le sanglier dans sa bauge.

--Comment allons-nous procder? demanda Montsery.

--Moi, je veux me battre avec lui, dit Sainte-Maline.

--Et s'il te tue?

--Vous me vengerez...

--C'est cela! firent Chalabre et Montsery, bataille!...

--Messieurs, dit Loignes, je crois que vous perdez la tte. Parce que
ce maroufle vous a injuris de son mieux, quand il vous tenait  la
Bastille, vous voulez, par-dessus le march, qu'il vous tripe l'un
aprs l'autre...

Loignes tait le plus g des quatre; c'tait un homme srieux et
positif, exerant en conscience son mtier d'assassin royal.

Les trois autres, tout jeunes, comme nous avons dit, manquaient encore
d'exprience. Devant les sages observations de leur an--leur matre en
guet-apens--ils baissrent donc la tte.

--Que faut-il faire? demandrent-ils.

--C'est bien simple. Nous allons l'appeler comme si son duc le mandait 
l'instant. Nous aurons nos dagues  la main. Et, quand il sortira, nous
le larderons proprement jusqu' ce qu'il rende sa belle me au diable.

Il faut rendre cette justice aux trois jeunes cervels qu'ils se
rallirent instantanment  ce plan si limpide.

Par o entre-t-on? reprit le comte de Loignes.

--Il faut faire le tour, dit Chalabre qui, toute la journe, avait
guett pas  pas Bussi-Leclerc. Suivez-moi, messieurs!

Chalabre enfila aussitt un sentier, et,  vingt pas de la route, sauta
lestement par-dessus une porte  claire-voie. Les autres le suivirent.
Ils se trouvaient alors dans une cour dont le sol disparaissait sous
le fumier. Derrire eux, ils avaient une grange o, sur la paille,
dormaient les deux inconnus que nous avons signals tout  l'heure.
Devant eux, la maison, ou plutt la chaumire, divise en deux parties:
 droite, le logis assez vaste des matres de cans, et  gauche une
chambre isole, avec sa porte particulire. Chalabre dsigna la porte du
doigt.

Tous les quatre dgainrent leurs dagues; Sainte-Maline et Montsery
se placrent  gauche de la porte, le long du mur, prts  bondir sur
Bussi-Leclerc ds qu'il apparatrait. Chalabre se plaa  droite.
Puis Loignes, ayant jet un coup d'oeil satisfait sur ce dispositif
d'attaque, heurta rudement  la porte du pommeau de son pe.

--Hol! hol! messire de Bussi-Leclerc! vocifra le comte de Loignes.
Vite, veillez-vous et courez  monseigneur qui vous mande  l'instant!

--Au diable monseigneur! grommela Bussi-Leclerc. Attendez-moi, monsieur,
je m'habille.

--Non, non! Je cours rveiller M. de Maineville que le duc mande
galement. Htez-vous donc!...

L-dessus, Loignes s'effaa contre le mur, prs de Chalabre. Leclerc,
habitu  ces alertes continuelles, ne pouvait avoir aucune dfiance.
Les quatre, ramasss sur eux-mmes, la dague  la main, attendaient.
Tout  coup, ils entendirent le bruit que faisait Bussi-Leclerc en
commenant  ouvrir la porte.

--Bonsoir, messieurs! dit  ce moment une voix trs calme et sans nulle
raillerie apparente. Il parat que vous voulez meurtrir ce bon M. de
Bussi-Leclerc.

--Ouais! gronda Leclerc, qui,  l'intrieur, s'arrta d'ouvrir, que veut
dire cela?

--Trahison! crirent les quatre spadassins en s'lanant le poignard
lev sur l'homme qui venait de parler, et qui s'avanait en saluant
poliment et rptait:

--Bonsoir, messieurs!

Les poignards levs s'abaissrent; les trois jeunes gens s'arrtrent et
salurent trs bas. Un rayon de lune se jouait sur le visage audacieux
et paisible de celui qui venait d'intervenir, et, ce visage, ils
venaient de le reconnatre...

Loignes, ne comprenant rien  cette scne imprvue, fit un bond pour
s'lancer sur ce dfenseur de Bussi-Leclerc. Mais, en mme temps, il se
sentit saisi  bras-le-corps.

--C'est notre sauveur! dit Chalabre...

--C'est celui qui nous a tirs de la Bastille! dit Montsery.

--C'est le chevalier de Pardaillan! dit Sainte-Maline.

Loignes recula d'un pas, se dcouvrit et dit:

--Eussiez-vous t le pape que vous eussiez tt de mon fer pour le mal
que vous faites ici; mais vous tes M. de Pardaillan, et je n'ai rien
 dire. Retirez-vous donc, chevalier, et laissez-nous accomplir notre
besogne.

--Si je vous laisse faire, maintenant! cria la voix narquoise de
Bussi-Leclerc, derrire la porte.

--Bon, bon! patiente un peu, et tu verras comme on dfonce une porte et
une poitrine! rpondit Loignes. Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant 
Pardaillan, c'est Bussi-Leclerc qui est l; c'est votre ennemi autant
que le ntre; je pense que, si vous ne voulez pas nous aider, vous nous
laisserez du moins occire en paix ce sacripant.

--Messieurs, dit Pardaillan, lorsque j'eus le bonheur de vous tirer des
mains du gouverneur de la Bastille, vous m'avez promis, en change des
vtres, trois vies et trois liberts...

--C'est vrai! firent d'une seule voix Chalabre, Montsery et
Sainte-Maline.

--J'ai donc l'honneur de vous prier de payer cette nuit le tiers
de votre dette: je vous demande la vie et la libert de M. de
Bussi-Leclerc.

Les trois spadassins, d'un seul mouvement, s'inclinrent. Loignes
lui-mme rengaina aussitt sa dague et son pe qu'il avait tires.

--Monsieur, dit Sainte-Maline en saluant galamment, nous vous cdons
Bussi-Leclerc.

--Reste  deux, observa tranquillement le chevalier.

--Trs juste, dit Montsery, et nous tiendrons parole jusqu'au bout.

Les quatre hommes salurent et se retirrent sans rpondre 
Bussi-Leclerc qui, derrire sa porte, criait:

--Au revoir, messieurs! Je vais vous faire prparer un cabanon digne de
vous,  la Bastille...

Mais Sainte-Maline revint brusquement sur ses pas:

--Monsieur le chevalier, fit-il, y aurait-il de l'indiscrtion  vous
demander pourquoi vous sauvez ce damn Leclerc qui vous veut autant de
mal qu' nous?...

--Aucune, monsieur, rpondit Pardaillan. J'ai promis sa revanche  M.
de Bussi-Leclerc. Or, comment aurais-je tenu ma promesse, si je l'avais
laiss tuer ce soir?

Sainte-Maline regarda avec tonnement le chevalier qui souriait, salua
et se hta de rattraper ses compagnons.

Pardaillan s'tait approch de la porte derrire laquelle se trouvait
Bussi-Leclerc et avait frapp du poing:

--Monsieur! h! monsieur de Bussi-Leclerc! cria-t-il.

--Que dsirez-vous, sire de Pardaillan? demanda Leclerc, goguenard.

--Moi? Rien. Je veux simplement vous dire que, maintenant, je suis seul.
Alors, s'il vous convient d'essayer de prendre cette revanche aprs
laquelle vous courez depuis si longtemps, eh bien, je suis votre homme.

--Bon! je prfre attendre...

--Comme il vous plaira, monsieur, j'ai tant de chances d'tre tu par
d'autres qu'il ne vous en reste gure de me retrouver. Qui sait si
j'arriverai seulement jusqu' Chartres?

--Si vous mourez d'ici l, reprt Bussi-Leclerc haineux, soyez sr que
je le regretterai, car c'est ma plus douce esprance, maintenant, que de
penser  l'heureux moment o je vous mettrai les tripes au vent!

--Merci, dit Pardaillan. Qui donc vous empche, en ce cas, d'essayer de
satisfaire cette douce envie  l'instant?

--Ah! reprit Leclerc, c'est que je ne suis pas goste, moi. Je vais
vous dire. Nous sommes quatre qui vous hassons, et nous avons li
partie pour vous mettre  mal. Je puis mme vous dire comment les choses
se passeront.

--Je serai flatt de l'apprendre...

--Vous allez voir comme c'est simple: d'abord, je vous passerai mon pe
au travers du ventre, sans vous tuer toutefois; puis Maineville vous
attachera  l'aile du premier moulin; c'est une manie, chez lui, vous
comprenez? Puis, quand vous aurez tourn suffisamment, c'est--dire
jusqu' ce que mort s'ensuive, Maurevert vous arrachera le coeur, car il
a fait gageure de le manger saut aux petits lards; enfin, Mgr de Guise
abandonnera votre carcasse au bourreau pour la tirer  quatre chevaux.

Pardaillan comprit que Bussi-Leclerc, en parlant ainsi, devait cumer.
Il l'entendit grincer des dents.

--Vous comprenez, reprit Leclerc, que, si je vous tuais tout de suite,
mes trois associs m'en voudraient la malemort. Tchez donc de vivre
encore quelques jours, jusqu' ce que nous puissions mettre la main sur
vous...

--Je tcherai, fit doucement Pardaillan. Mais, vraiment, je vous rpte
que je crains de ne pas arriver vivant jusqu' Chartres. Vous devriez
profiter de l'occasion...

--Non! rugit Bussi-Leclerc.

--Allons donc, c'est que tu as peur, Leclerc!

La porte,  l'intrieur, fut laboure de coups de poignard. Il y eut un
trpignement furieux.

--Bussi-Leclerc a peur! cria Pardaillan  haute voix.

--Truand de sac et de corde! Si Maurevert te mange le coeur, je te
mangerai le foie!...

Bussi-Leclerc se mit  frapper la porte  coups de dague. Pardaillan
haussa les paules, et, dans la cour, sur le fumier,  la clart de
la lune, il vit les gens de la chaumire qui, rveills par le bruit,
taient sortis et livides d'effroi, assistaient  cette fantastique
conversation. Sans s'inquiter d'eux, sans les voir peut-tre, le
chevalier se dirigea vers la grange et, a l'entre, trouva son compagnon
qui, l'pe  la main, attendait les vnements.

--Oh! murmurait le jeune duc d'Angoulme, c'est affreux. Les menaces de
cet homme sont horribles.

--Oui, c'est assez hideux. Partons, monseigneur; l'air de ce village
est malsain pour nous maintenant. Et. quant  Maurevert, nous le
retrouverons srement  Chartres.

Les deux hommes s'envelopprent de leur manteau et d'un pas rapide,
prirent la route de Chartres. Bussi-Leclerc, la dague et l'pe aux
poings, sortit et grogna:

--O est-il?

Un paysan rpondit:

--Je ne sais par o il a pris, monseigneur, mais le fait est qu'il a
fui, et il doit tre loin.

--Je le retrouverai, grommela Leclerc.

Il sortit donc en toute hte de la chaumire, et, par un chemin de
traverse que lui indiqurent ses htes, gagna la place de l'glise, au
coin de laquelle se dressait un grand calvaire. Autour de ce calvaire,
quelques tentes avaient t dresses, et le duc de Guise dormait dans
l'une d'elles sur un lit de camp, tandis que Maurevert et un autre
officier dormaient sur des bottes de paille. Quant  Maineville, il
avait, comme Bussi, cherch gte dans le village.

Leclerc envoya chercher Maineville qui, une demi-heure plus tard, arriva
en pestant fort contre l'interruption de son sommeil. Alors, il fit
galement rveiller le duc, et, ayant eu la permission d'entrer dans la
tente, les quatre se trouvrent runis. Et Bussi-Leclerc fit le rcit
de ce qui venait de se passer. Guise profra une imprcation de rage;
Maineville sortit sa dague et en tta la pointe; Maurevert pronona ces
tranges paroles:

--Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, le voyage  Chartres est inutile:
nous ferions mieux de retourner  Paris.

--Pourquoi? s'crirent Maineville et Bussi-Leclerc.

--Parce que, dit sourdement Maurevert, si Pardaillan est dans l
procession, la procession est maudite! Parce que ce n'est pas Henri III
qui sera tu, mais nous!

Et ces quatre hommes, galement braves, passrent le reste de la nuit 
discuter comment ils se dbarrasseraient de l'aventurier. Guise, sombre
et pensif, coutait sans rien dire ses trois fidles conseillers. Mais,
comme le jour se levait, il donna l'ordre de se mettre en route.

--Pour Paris? demanda Maurevert.

--Pour Chartres! rpondit le duc.

Maurevert haussa les paules et s'assura que sa cotte de mailles tait
solidement boucle.

La procession se remit en marche et, s'engouffrant par la porte
Guillaume dans la bonne ville de Chartres, se dirigea vers la
cathdrale.

Une fois la porte franchie, la tte de la procession se trouva en
prsence d'une nombreuse troupe arme. Guise reconnut Crillon  cheval,
qui dit en saluant:

--Sa Majest, pour vous faire honneur, voulait absolument que je vinsse
 votre rencontre avec huit mille arquebusiers et les trois mille
cavaliers que nous avons assembls autour de Chartres. Mais j'ai fait
observer  Sa Majest que deux ou trois mille hommes suffisaient pour
escorter une procession...

--Vous avez bien fait, messire. O et quand pourrai-je voir le roi avec
les chevins de Paris?

--Le roi est en ce moment  la cathdrale.

--Allons donc  la cathdrale! dit Guise.

--Monseigneur, je vous montre le chemin. Il serait inutile que ces
dignes pnitents essayassent d'en trouver un autre. Eh effet, toutes
les rues sont pleines de nos gens d'armes qu'a attirs une lgitime
curiosit, sans compter les bourgeois de cette bonne ville venus
acclamer le roi.

--Allez, messire! dit Guise. Nous sommes venus en fidles sujets, et
nous joindrons nos acclamations  celles de la ville.

Et, levant sa toque empanache et orne d'un triple rang de perles.
Guise, d'une voix forte, cria:

--Vive le roi!

Mais, derrire lui, une immense acclamation rpondit:

--Vive Henri le Saint!...

C'tait la procession qui donnait ainsi son avis, si bien que Crillon se
demanda un instant s'il ne ferait pas mieux de fermer les portes et de
laisser hors des murs les trois quarts des pnitents qui attendaient.
Mais Crillon, brave, se dit qu'il serait ridicule d'avoir l'air de
redouter des porteurs de cierges. Ordonnant donc  ses hommes, d'un coup
d'oeil, de surveiller troitement les arrivants, il se dirigea vers la
cathdrale. Guise suivait avec ses gentilshommes. Derrire ce groupe,
venait la procession des Parisiens que les gens de la ville, du haut
de leurs fentres, examinaient curieusement et non sans une certaine
sympathie.

L'apparition de Jsus, suant sous son norme croix de carton et plus
flagell que jamais, fut salue par un long murmure de piti.

Devant la cathdrale, la foule tait plus serre, plus nerveuse, et
Guise put lire sur tous ces visages de bons provinciaux la curiosit
passionne qu'il inspirait. En effet, Henri III, aprs sa fuite, avait
t accueilli par les habitants de Chartres avec courtoisie, mais sans
enthousiasme. L, comme dans tout le royaume, le nom de Guise tait
populaire et celui du roi mpris ou dtest.

Le duc jeta les yeux autour de lui, comme pour chercher s'il
n'apercevait pas le moine. A ce moment, les portes de l'immense
cathdrale s'ouvraient, et une foule de gentilshommes en sortaient,
refoulant les bourgeois. En mme temps les soldats de Grillon, par une
habile manoeuvre, couprent la procession et ne laissrent autour de
Guise qu'une dizaine de ses familiers.

--On se mfie de nous, ici! dit le duc en fronant le sourcil.

--Non pas, monseigneur, on vous rend les honneurs, rpondit Grillon.

Joyeuse, quelques-uns de ses aptres et ses deux flagellants se
trouvaient dans ce cercle form par les gens d'armes, les gentilshommes
royaux et la foule.

--Frappez! Frappez! dit Joyeuse.

Les deux flagellants se mirent  frapper  tour de bras, avec leurs
fausses lanires.

--Sire! s'cria Jsus, o tes-vous? Voyez ce que font les huguenots!
et, pourtant, je ne me plains pas!...

Un grondement de la foule des bourgeois rpondit  ces paroles. Et dj,
comme  Paris, les cris de: Vive Henri le Saint! clataient, lorsque
Jsus, c'est--dire Joyeuse, se mit  pousser des lamentations qui,
cette fois, n'avaient rien de feint. En effet, quatre pnitents venaient
de s'approcher de lui et s'taient mis  le flageller, non plus avec
des lisires de drap ou des lanires de carton, mais avec de bonnes et
solides trivires de cuir.

Cela dura quelques minutes, pendant que les soldats contenaient la
foule, pendant que Guise, ple et stupfait, se demandait s'il n'tait
pas venu se jeter dans la gueule du loup. Les quatre enrags frappaient
de plus belle.

--Assez! dit tout  coup une voix forte.

Un homme venait de paratre sous le porche de la cathdrale. Les quatre
flagellants cessrent aussitt leur besogne, et, s'tant prcipits dans
l'glise ou ils se dpouillrent de leurs frocs, apparurent sous les
traits de Chalabre, Montsery, Loignes et Sainte-Maline...

L'homme qui venait de surgir s'avanait avec une sorte de dignit vers
le malheureux Joyeuse. A son aspect, un grand silence s'tablit, les
gens de Crillon prsentrent les armes. Guise mit pied  terre et, se
dcouvrant, s'inclina profondment...

Cet homme, c'tait le roi de France.



II

HENRI III

Le roi, sans faire attention  Guise, s'arrta devant Joyeuse et,
s'agenouillant, cria dans le silence:

--Monseigneur Jsus, vous m'avez appel, moi, pauvre roi que ses sujets
ont frapp, abandonn, chass! Me voici, mon doux seigneur Jsus! Et,
puisque vous avez tant fait que de m'appeler  votre aide, laissez-moi
essuyer le prcieux sang qui coule de vos plaies!...

A ces mots, Henri III se releva, saisit son mouchoir et se mit  essuyer
Joyeuse.

La foule est mobile dans ses sentiments. A la vue du roi s'agenouillant
devant le figurant qui reprsentait Jsus, s'incorporant pour ainsi dire
 la procession parisienne, des applaudissements furieux clatrent. Le
roi leva les bras pour commander le silence.

--Qu'on saisisse ces deux misrables! cria-t-il en dsignant les deux
flagellants effars; qu'on les jette en prison et puis qu'on les pende
haut et court!

--Mais, sire, bgaya Joyeuse, Votre Majest fait erreur... ce ne sont
pas eux...

--Ainsi seront traits les ennemis de Dieu et de l'Eglise! cria Henri
III.

Une immense acclamation salua ces paroles, et, cette fois, ce fut un
grand cri de Vive le roi! qui monta jusqu'au ciel; Henri III eut un
clair dans les yeux. Alors, il se tourna vers le duc de Guise:

--Mon cousin, dit-il, allons louer et bnir le Seigneur de la grande
joie qu'il nous accorde en ce jour. Et puis, nous couterons en l'htel
de messieurs les chevins de cette bonne ville les plaintes que nos
Parisiens vous ont charg de nous transmettre. Et, tournant le dos 
Guise, il se dirigea le premier vers le portail central ouvert  deux
battants.

--Oh! gronda Guise en lui-mme, ce fantme de roi ose me braver et se
moquer de moi! Et j'hsitais!...

Il suivit avec ses gentilshommes et pntra dans l'norme glise, o la
messe d'action de grces fut aussitt commence. Dehors, la foule des
pnitents parisiens et des bourgeois de Chartres confondus prenait de
cette messe ce qu'elle pouvait en prendre, c'est--dire ce qui lui
arrivait de cantiques et de bndictions par les portes ouvertes.

Quand la messe fut termine, Henri III, entour de gardes, sortit de
l'glise et se dirigea vers l'htel des chevins, o il recevait de la
ville de Chartres une hospitalit sinon royale, du moins trs suffisante
pour un roi sans royaume. Il n'avait pas adress un mot  Henri de
Guise.

Sur le parvis, le duc s'tait arrt, incertain de ce qu'il ferait,
dvorant sa rage et se demandant s'il n'allait pas reprendre  l'instant
le chemin de Paris.

A ce moment, l'un des gentilshommes d'Henri III s'approcha de lui et,
l'ayant salu, lui dit:

--Monsieur le duc, le roi mon matre m'a charg de vous dire qu'il vous
recevra demain matin  neuf heures, en audience  l'htel de ville,
ainsi que les robins et bourgeois qui vous servent d'escorte...

--Dites  Sa Majest, rpondit-il, que je la remercie de l'audience
qu'elle veut bien m'accorder et que je m'y trouverai  l'heure dite.

L-dessus, Guise et ses gens se dirigrent vers l'htellerie du
Soleil-d'Or. Quant au cardinal de Guise, quant  Mayenne, ils s'y
taient rendus directement et ne s'taient pas montrs depuis l'entre
de la procession de Chartres. Au moment o Guise et ses gentilshommes
entraient dans l'htellerie, Maurevert saisit le bras de Maineville prs
de lui, et, lui montrant une figure dans la foule, lui dit en plissant:

--Regarde...

--Qu'est-ce? fit Maineville, insoucieux.

--Non, ce n'est pas lui! reprit alors Maurevert en passant la main sur
son front... mais il m'a sembl d'abord que c'tait Pardaillan...

Le duc entendit ces mots et tressaillit.

--O est-il? demanda-t-il d'une voix basse et rauque.

--Il est mort! rpondit quelqu'un prs de lui.

Guise, Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert, d'un mme mouvement, se
retournrent et virent la duchesse de Montpensier qui souriait. Elle fit
signe  Guise de la suivre.

--Pardieu! grogna Bussi-Leclerc, s'il est mort, il n'y a pas longtemps!

Le duc, troubl, avait march jusqu' l'appartement qui lui tait
destin, entran par sa soeur.

--Mon frre, lui dit celle-ci quand ils furent seuls, vous devez cesser
de vous enqurir de ce Pardaillan.

--Vous dites qu'il est mort? Comment le savez-vous?

--Je le sais par celle qui sait tout, qui jusqu'ici ne s'est jamais
trompe, ne nous a jamais tromps...

--Fausta? fit le duc en tressaillant.

--Elle vient de me confirmer la chose.

Guise demeura pensif. Bussi-Leclerc s'tait-il tromp?... Fausta, elle,
ne se trompait jamais! Sans doute, elle savait que Pardaillan tait dans
la procession. Sans doute elle avait tabli quelque pige o cette nuit
mme le chevalier tait tomb, aprs sa rencontre avec Leclerc.

Guise dissimula soigneusement ses impressions. Mais le profond soupir
qui lui chappa prouva  sa soeur quel soulagement il prouvait de cette
nouvelle.

--Laissons cela, reprit-il. Que cet aventurier soit mort ou vif, cela
m'est gal. O est l'homme?

--Dans Chartres, rpondit tranquillement la duchesse. Il est venu avec
la procession. Etes-vous prt, mon frre?

--Prt?... Qu'entendez-vous par l? fit le duc en frmissant. Je ne
veux, d'aucune faon, tre ml  ce qui va se passer. Je suis perdu si
jamais on apprend...

--Soyez donc tranquille! La mort du roi ne sera qu'un de ces accidents
que Dieu permet parfois. Nul ne saura. Jacques Clment lui-mme ne sait
pas. Seulement soyez prt, mon frre!...

--Quand aura lieu... l'accident?

Marie de Montpensier regarda son frre et rpondit:

--Demain!...

--Si tt!... murmura le duc en tressaillant.

--Demain, aprs l'audience, Valois se rendra  la cathdrale, en
procession, les pieds nus, un cierge  la main et couvert d'un sac.
C'est un voeu qu'il a fait s'il se rconciliait avec Paris. Or, demain,
la rconciliation sera parfaite. Le moine marchera prs du roi, car,
dans ces processions, il est accessible  tous. Le coup sera port
devant la cathdrale. Vous, cependant, vous runirez hors des murs ce
que vous avez de gentilshommes et de ligueurs... le reste vous regarde!

Le duc de Guise, ayant fait appeler Mayenne et le cardinal, confra
longtemps avec eux. Puis, vers le soir, il se mit  table, et voulut que
Maurevert, Leclerc et Maineville prissent place  ses cts. Et,
malgr l'acte terrible qui se prparait dans l'ombre, ce fut encore de
Pardaillan qu'ils causrent. Bussi-Leclerc se rappela fort -propos que
le chevalier lui avait dit:

--Je n'arriverai peut-tre pas jusqu' Chartres!...

Il ne fallait plus en douter: Pardaillan tait mort.

Vers cette heure-l, celui qui faisait l'objet de ces penses sinistres
dnait tranquillement avec le duc d'Angoulme dans une petite auberge, 
une table accote contre une fentre. En face de l'auberge se dressait
un htel,, et, de temps  autre, Pardaillan, soulevant les rideaux de la
fentre, jetait un coup d'oeil sur la faade o tout tait teint.

--A qui appartient cet htel? demanda Pardaillan  la servante, en
soulevant encore une fois le rideau.

--Cet htel?... Ah! dame... il appartient comme qui dirait  personne.
C'est--dire, dans les temps jadis, c'tait l'htel des sires de
Bonneval. Mais, depuis que je vis, et il y a vingt-neuf ans de cela,
je n'ai vu personne entrer l-dedans, jamais la porte ou les fentres
s'ouvrir.

--Oui, murmura Pardaillan, mais, en ce moment, des gens sont rassembls
l-dedans. Et je voudrais bien savoir ce qu'ils font...

--Que voulez-vous qu'ils fassent, cher ami, grommela le duc d'Angoulme,
si ce n'est de conspirer quelque mauvais coup, puisque c'est la Fausta
qui les a assembls l?...

--C'est vrai. J'ai vu ma belle tigresse et ses gens se glisser dans
l'htel par la porte du jardin.

--Pardaillan, fit le jeune duc avec un soupir, comme nous sommes loin
de...

--De Violetta, hein?... Patience, mon prince. Patience! Il y a deux
tres au monde qui peuvent nous faire savoir de quel ct nous devons
nous tourner: c'est Fausta... et c'est Maurevert. Nous les suivons. Nous
les tenons. Il faudra bien que l'un ou l'autre tombe dans nos mains. En
tout cas, notre situation est moins tragique que lorsque j'tais dans la
nasse.

--Figurez-vous que, cette nasse, au lieu d'tre en osier, tait en fer,
un solide treillis en fer, et que, dans chaque maille, je pouvais 
peine passer les bras... Heureusement, il y avait des cadavres, sans
quoi je serais encore dans la nasse... C'est une jolie invention de Mme
Fausta, que Dieu veuille me garder saine et sauve, car j'ai rsolu de
lui rendre pouvante pour pouvante...

Le jeune duc frissonna. Il entrevoyait,  travers l'explication de
Pardaillan, une de ces hideuses aventures auxquelles succombent les
esprits les plus fermes.

Le chevalier n'avait cess de regarder  travers les petits vitraux
ronds et verts de la fentre. Charles regardait lui aussi, et, dans la
nuit de la ruelle, vit une ombre qui s'avanait.

Je savais bien qu'il viendrait! Et qu'il viendrait l! murmura
Pardaillan.

L'ombre se rapprochait de la grande porte de l'htel. C'tait un homme
envelopp d'un manteau qui lui cachait la figure. Mais, sans doute,
Pardaillan le reconnaissait  la taille et  la dmarche, car il rpta:

--C'est lui!

L'homme ne heurta pas le marteau de la porte, mais frappa dans ses
mains. La grande porte s'entrouvrit aussitt et l'inconnu se glissa dans
l'intrieur.

--Qui est-ce? demanda Charles.

--Vous le saurez tout  l'heure, dit Pardaillan. Lorsque je me
rveillai, j'tais assis, vous le savez,  califourchon sur deux poutres
dont l'une plongeait dans l'eau et dont l'autre partait en diagonale
pour aller soutenir le plancher de la salle o se tenait le trou
carr... l'entre de la nasse. J'avais dormi. Comment? Je n'en sais
rien. Je vis qu'il faisait jour; la lumire entrait par-dessous le
plancher qui tait au-dessus de ma tte, et je vis que j'tais entour
de poutres qui s'enlaaient comme les madriers d'un chafaudage:
Pardieu! me dis-je, je n'ai qu' gagner de poutre en poutre jusqu'
l'extrieur! Et je voulus gagner la poutre voisine qui me rapprochait
de la grande ouverture par o coulaient tout  la fois l'eau du fleuve
et la lumire du jour. Ce fut alors que je me heurtai au treillis de
fer... J'avais oubli la nasse!...

--Alors j'examinai cette machine  prendre les hommes. Et je vis que
j'tais perdu. En effet, la nasse formait comme un puits en treillis de
fer, qui partait du plancher mme, pour aller plonger dans l'eau. Je dus
abandonner l'ide qui m'tait venue de me hisser de maille en maille
pour arriver  passer par-dessus. L'ide inverse me parut la bonne:
c'est--dire que je m'accrochai aux mailles, et que je me mis 
descendre, dans l'espoir que je pourrais passer par-dessous en
plongeant. Arriv au ras de l'eau, je fus heurt de nouveau par les
cadavres. Comprenant que la folie allait me gagner si je ne sortais
au plus tt, je me laissai glisser parmi les cadavres. Et, alors, je
compris pourquoi les cadavres ne s'en allaient pas, pourquoi ils ne
plongeaient pas... Lorsque j'eus de l'eau jusqu'aux paules, je sentis
avec mes pieds que, de toutes parts, le treillis de fer se rejoignait
dans l'eau et que cela formait comme le fond d'une bouteille! Pas moyen
de sortir par en haut! Pas moyen de sortir par en bas!... Je me hissai
le long des mailles de fer pour viter l'attouchement des cadavres,
et, accroch  une certaine hauteur, je m'arrtai, et j'eus la pleine
horreur de ma situation: j'tais destin  mourir lentement dans ce
puits de fer!...

--C'est horrible! dit Charles en frmissant.

--Justement. Comme vous dites, c'tait horrible. Si bien qu'aprs
quelques heures je pris la rsolution de grimper jusqu'en haut et de
frapper au plancher jusqu' ce qu'on m'entendt, jusqu' ce qu'on
achevt de me tuer!

--Et comment tes-vous sorti?

Pardaillan se mit  rire et rpondit:

--C'est bien simple; je suis sorti avec les cadavres. Sans doute, cela
ne devait pas tre fort agrable  Fausta, de dormir au-dessus de ces
morts. Pour cette raison, ou pour d'autres, il est certain que, si les
morts taient prisonniers dans la nasse, Fausta devait avoir la pense
de leur rendre la libert. Et comment rendre libre ces cadavres
prisonniers? En les repchant l'un aprs l'autre? Non, non! Fausta est
la femme des combinaisons simples! Pour dlivrer les morts, il n'y avait
qu' les laisser partir au fil de l'eau!

Pardaillan se mit  rire, puis jeta  l'extrieur un coup d'oeil
inquiet.

--Il ne faut pas manquer la sortie de notre homme, dit-il, il prend les
derniers ordres de la belle Fausta... Donc, comme je vous l'ai dit,
j'tais depuis plusieurs heures accroch au treillis de fer,  demi
assis sur une poutre, lorsque j'entendis au-dessus de moi une sorte de
grincement; et, en mme temps, de l'autre ct du treillis, je vis une
chose que je n'avais pas remarque encore: une corde!... et cette corde
montait! D'en haut, on la tirait. Levant les yeux, je vis qu'elle
passait,  travers un trou pratiqu dans le plancher. Alors, d'un coup
d'oeil, je suivis la corde de haut en bas, et je fus  l'instant mme
rassur... En effet, monseigneur, la corde soulevait un carre du
treillis mnageant une large ouverture. Dans le mme instant, je vis les
cadavres qui s'en allaient en se bousculant comme s'ils eussent eu hte
de partir. Au bout de deux minutes, ils taient tous partis, entrans
par le fleuve.

Pardaillan avala un grand gobelet de vin et ajouta: Je fis comme eux...
voil tout! Je me laissai tomber dans l'eau, je franchis l'ouverture
d'une brasse frntique, et me trouvai hors de la nasse. Deux minutes
plus tard, j'abordai au quai.

Un long silence suivit ces paroles. Charles considrait son compagnon
avec une sorte d'effroi. Le chevalier sifflotait entre ses dents, et
regardait toujours par la fentre.

--Il est temps de sortir, dit-il enfin. Et, s'adressant  la servante:

--Dites-moi, la belle enfant, mon camarade et moi, nous voudrions
prendre l'air avant de nous coucher. Comment ferons-nous pour rentrer?
Je dis: rentrer sans frapper, ni rveiller personne...

--Dame! vous passerez par les curies, que je laisserai ouvertes; et,
une fois dans la cour, vous n'aurez qu' monter l'escalier de bois qui
est  l'intrieur.

Pardaillan s'tait sans doute rendu compte de la disposition des lieux,
car il approuva d'un signe de tte, et, suivi de Charles, sortit par la
porte de l'auberge qui, aussitt, se referma derrire eux. Dans la rue,
ou plutt dans la ruelle troite et tortueuse o ils se trouvaient,
Pardaillan fit une dizaine de pas, puis s'arrta dans un renfoncement.

--Attendons ici, murmura-t-il; notre homme ne saurait tarder  sortir.

--Qui est-ce? demanda Charles pour la deuxime fois.

--Vous ne l'avez pas reconnu?... C'est le moine! C'est Jacques Clment!
C'est l'homme qui,  l'auberge du Pressoir-de-Fer, tait assis prs de
nous et nous coutait...

--L'homme qui a dit qu'il vous vengerait en se vengeant...

--Oui: de Catherine de Mdicis!...

--C'est--dire en assassinant son fils Henri III, dit froidement le
chevalier.

--Pardaillan! fit le jeune duc, ceci est affreux.

--Eh quoi! vous vous plaignez! Songez que votre pre a t pouss au
dsespoir,  la folie,  la mort par trois tres qui taient: sa mre
Catherine, son frre le duc d'Anjou, aujourd'hui roi de France, et,
enfin, Mgr le duc de Guise! Vous voulez, vous cherchez un terrible
chtiment contre le roi?

--Oui. J'ai toujours pens que mon oncle Henri de France tomberait un
jour sous la morsure imprvue de l'une de ces douleurs qu'il a semes
sur la route de sa vie. Mais, si cela dpend de moi. Pardaillan, Jacques
Clment ne frappera pas le roi. Ce n'est pas cela que je voulais!...

--Ainsi, monseigneur, si vous le pouvez, vous arrterez le bras du
moine?

--Je l'arrterai, dit Charles, sourdement.

Pardaillan hocha la tte:

--Allons! murmura-t-il satisfait, Guise n'est pas encore roi de France!

A ce moment, il saisit le bras du jeune homme qu'il serra fortement.
D'un signe, il lui montra la porte de l'htel qui s'ouvrait  ce moment,
livrant passage  un moine encapuchonn qui sortait, et, lentement,
s'avanait vers eux.

--Je veux dire, reprit-il froidement, que vous tenez en ce moment le
sort du royaume et de la chrtient dans vos mains, monseigneur. Voyez
cet homme qui vient  nous. S'il passe, il marche au meurtre... demain,
votre oncle Henri III est poignard, demain le duc de Guise est roi...
Monseigneur, voici la destine qui passe! Un geste de vous, et la
fortune du monde est change...

Le moine arrivait  leur hauteur. Pardaillan se renfona contre le mur
et se croisa les bras. Le moine passait... Charles d'Angoulme, aprs
une hsitation, fit deux pas rapides, posa sa main sur l'paule de
l'homme et dit:

--Hol! sire moine, deux mots, s'il vous plat!...

Le moine s'tait arrt, avait relev sa tte penche, et, avec cet
tonnement ddaigneux de l'homme qui se sait protg par des destins
suprieurs, disait:

--Que me voulez-vous?

--Je veux vous prier de m'accorder quelques minutes d'entretien.

--Passez donc au large, gronda le moine, car, cette nuit, je ne puis
avoir d'entretien qu'avec Dieu!...

Pardaillan,  ce moment, s'avana rapidement et, de sa voix la plus
joyeuse, s'cria:

--Eh quoi! vous vous refusez donc  vous reposer un instant avec des
amis, messire Jacques Clment?

Le moine tressaillit; une joie profonde dtendit ses traits d'ivoire et
colora son front; il tendit la main.

--Le chevalier de Pardaillan! fit-il d'une voix change.

--Et Mgr le duc d'Angoulme, dit Pardaillan. Venez donc. Que diable,
mme en temps de procession, un verre de vin n'a jamais fait peur  un
moine!

Jacques Clment fit signe qu'il acceptait l'invitation, et tous trois
se dirigrent vers la petite auberge close, aveugle et muette  cette
heure. Mais, comme l'avait promis la servante, il n'y eut qu' pousser
la porte des curies voisines. Quelques instants plus tard, ils taient
assis autour d'une table qu'clairait une chandelle fumeuse et sur
laquelle se trouvaient quelques bouteilles d'un certain vin, trs estim
dans tout le pays.

Pardaillan remplit trois verres et vida le sien d'un trait. Jacques
Clment posa ses lvres sur les bords de son verre et le laissa presque
plein... Cependant, ses yeux ples taient anims d'une espce de
cordialit rayonnante.

--Ce vin rchauffe le coeur, dit-il. Mais, bien plus encore, mon coeur
se dilate prs d'un ami tel que vous, chevalier. Vous le dirais-je? Dans
ma triste vie, dans mes moments de dsespoir, quand je me sentais si
seul au monde, c'est  vous que je songeais. Moi qui ne portais dans mes
souvenirs ni l'image d'une mre ni celle d'un pre, il me semblait que
vous aviez t pour moi comme un grand frre... Vous souvenez-vous du
jour o je fabriquais des aubpines en papier et o vous vous tes
arrt prs de moi?

--Certes! fit Pardaillan, mu.

--Vous m'avez encourag... puis, je vous ai revu le jour terrible... o
vous m'avez montr la tombe de ma mre; et, de ce jour-l, vos traits
sont gravs dans mon coeur...

Jacques Clment frissonna, saisit la main de Pardaillan, et ajouta d'une
voix grave:

--Dans cette nuit qui est sans doute une des dernires de ma vie, si
prs de l'heure o un vnement terrible va s'accomplir, c'est une
trange rencontre que celle-ci! C'est la volont de Dieu que j'aie eu
cette dernire joie de rencontrer le seul homme au monde qui soit pour
moi toute la famille de mon coeur!... Pardaillan, mon coeur crie malheur
 ceux qui ont tu ma mre!

--Oui, vous ne l'avez jamais connue, fit Pardaillan pensif; et qui sait
si, de l, ne vient pas cet amour que vous conservez  sa mmoire!

--Je sais ce que vous voulez dire, gronda le moine en plissant. Je vous
dis que j'ai confess l'une des femmes de la vieille Catherine! Je vous
dis que j'ai su toute la vie de ma mre... et ses crimes!

--Alice ne fut pas criminelle, dit gravement le chevalier. Elle fut
malheureuse, voil tout.

--N'est-ce pas? s'cria le moine, radieux.

--Certes!... La vieille Mdicis fut seule coupable. Quant  votre mre,
martyre d'un amour, prise dans l'alternative ou d'tre mprise par
l'homme qu'elle adorait ou de tuer ce mme homme, sa vie fut d'une
admirable dfense! Ce qu'elle dpensa de force et d'esprit pour lutter
contre Catherine n'est pas supposable. Ce qu'elle souffrit dpasse les
chtiments les plus cruels!...

Jacques Clment avait rabattu son capuchon et on l'entendait sangloter
doucement.

--Pardaillan, reprit-il au bout de quelques minutes, je comprends votre
pense. Vous ne voulez pas dire au fils ce que fut la mre, et vous ne
voulez pas mentir.

--Nulle femme au monde autant qu'Alice de Lux ne mrita la piti, dit
Pardaillan.

Jacques Clment se leva et laissa retomber son capuchon sur ses paules.

--Chevalier, dit-il d'une voix morne, vous me rappelez  la ralit
terrible. Demain, ma mre sera venge. Demain, la vieille Catherine
connatra le dsespoir sans issue.

--Ainsi, vous voulez tuer le roi de France?

--C'est un secret entre moi, Dieu et deux de ses anges, dit Jacques
Clment. Oui, chevalier, demain je tuerai le roi de France!... Demain,
vous serez veng du mal que Catherine nous a fait! Demain, vous aussi,
fils de Charles IX, serez veng du mal que Catherine et Henri ont fait 
votre pre!...

Le moine demeura quelques instants pensif. Puis, comme il faisait un
mouvement pour se retirer:

--Puisque vous avez tant fait que de nous confier ce secret, dit
Pardaillan, achevez de nous instruire en nous disant comment vous
comptez procder...

--Soit! fit le moine aprs avoir rflchi. Je ne vois pas pourquoi je
vous cacherai ces dtails,  vous. Demain, donc,  neuf heures du matin,
Valois recevra le duc de Guise en audience  l'htel de ville. Aprs
l'audience, il doit se rendre  la cathdrale. Je sais que le roi sera
prvenu qu'un confesseur doit s'approcher de lui pour lui remettre
indulgence plnire de ses fautes. Ce confesseur viendra  ses cts, au
moment o il entrera dans la cathdrale. Ce confesseur, ce sera moi!...

Charles d'Angoulme frmit et demanda:

--Vous suivrez donc le roi pendant la procession?...

--Non, rpondit le moine: je l'attendrai  la porte de la cathdrale.
Alors seulement je m'approcherai de lui, et quand il s'agenouillera...
regardez bien alors... Valois s'agenouillera pour ne plus se relever.

Jacques Clment baissa la tte. Puis, d'une voix sourde, il rpta:

--Adieu, priez pour moi!...

Et il se dirigea vers la porte. Charles se leva vivement pour s'lancer.
Mais Pardaillan le retint de la main, et, au moment o le moine ouvrait
dj la porte:

--Jacques Clment, dit-il, j'ai un service  vous demander!...

Le moine s'arrta court, tressaillit, revint rapidement sur ses pas et,
rayonnant de joie, s'cria:

--Aurais-je vraiment ce bonheur de pouvoir tre utile avant de mourir!
Vous avez parl d'un service... Chevalier?

--Un grand, dit Pardaillan avec une simplicit qui avait je ne sais
quoi de solennel; voici: j'ai besoin qu'Henri III vive encore quelque
temps... je vous demande la vie d'Henri de Valois, roi de France...

--Vous avez besoin que Valois vive encore? balbutia Jacques Clment,
livide.

--Oui. Ma vie est lie  la vie de ce roi que vous voulez tuer. Et,
puisque Dieu, dites-vous, a voulu notre rencontre cette nuit, je vous
dis: Clment... je te demande de me laisser vivre en laissant vivre
Valois, roi de France!...

--Que maudite soit la minute o je t'ai rencontr! rla Jacques
Clment...

Il grelottait. Ses dents claquaient. Il fixait sur Pardaillan des yeux
hagards... Et, si Pardaillan et pu entendre la pense de ce moine,
voici ce qu'il et entendu:

La vie du roi! Il me demande cela!... Mais alors... L'ange... l'ange
d'amour. Elle m'attend  minuit!... J'aurai ma rcompense terrestre et
son amour!... Et Pardaillan me demande de renoncer  cela...  l'amour
de Marie!...

Comme Jacques Clment ruminait ces penses, minuit sonna dans le grand
silence de la ville endormie... Au premier coup, le moine se releva,
frissonnant de fivre. Au sixime coup, il joignit les mains et murmura:

--Grce, Pardaillan!...

Pardaillan assistait, tonn,  un drame qu'il ne pouvait comprendre. Le
douzime coup de minuit sonna.

Puis, il y eut un long silence. Alors, le moine se laissa tomber 
genoux, baissa la tte et murmura:

--Le roi de France vivra!... O ma mre, c'est pour le chevalier de
Pardaillan!...

--Je crois, dit Pardaillan, que ce moine vient de faire un acte
hroque!....



III

HENRI III (suite)

Le lendemain matin, le roi Henri III se rveilla de bonne heure dans
la chambre qu'il occupait en l'htel de M. Cheverni, gouverneur de la
Beauce.

Henri tait parti de Paris la mort dans l'me.

Mais, lorsqu'il eut trouv dans l'htel de ville de Chartres une
dputation de bourgeois venus pour le saluer, lorsqu'il eut pass en
revue les retres de Crillon, il commena  se dire que le mtier de roi
en exil ne serait peut-tre pas trop dplaisant.

Plus d'une fois, la pense lui vint de s'en retourner  Paris, de
rentrer dans son Louvre et de dire aux Parisiens:

--Me voil... tchons de nous entendre!

Car il ne manquait nullement de courage. Mais ses intimes, comme
Villequier, d'Epernon et d'O, ne manquaient pas de lui faire observer
que la reine mre tait reste  Paris pour arranger la situation, et
que le roi gterait tout par un retour prcipit!

Ce matin-l, donc, le roi se leva fort joyeux, passa dans l'appartement
voisin, o Catherine de Mdicis, arrive depuis huit jours, lui avait
fait dire qu'elle l'attendait. Il entra gaiement chez sa mre et
l'embrassa sur les deux joues, contre son habitude.

--Mon fils, dit Catherine, voil bien longtemps que vous n'aviez
embrass ainsi votre vieille mre.

--C'est que je suis bien content, madame; fit Henri en se jetant dans
un fauteuil. Grce  vous, ma mre, mes bons Parisiens veulent se
rconcilier avec moi, et, comme je ne vois pas d'obstacle  cette
rconciliation, je veux tre  Paris sous deux jours et y faire une
entre dont il sera parl, j'ose le dire.

Catherine de Mdicis regarda son fils avec tonnement; mais elle vit
qu'il tait sincre.

--Henri, dit-elle, si je vous disais tout ce que veut le peuple de
Paris, tout ce qu'attend le peuple de France, je vous tonnerais. Si
prs de la tombe, j'ai jet un regard plus clairvoyant sur l'univers,
mais je ne vous dirai rien de tout cela, sire... car vous n'entendriez
pas sans doute la langue que je parle... Par Notre-Dame, je suis rsolue
 me dfendre et  vous dfendre. Mon fils, coutez-moi: vous ne pouvez
retourner  Paris maintenant.

Henri III bondit. Il connaissait la prudence de Catherine; mais il
savait aussi qu'elle tait mortellement blesse dans son orgueil de
reine et de mre, qu'elle prparait avec ardeur la rentre  Paris et le
chtiment des Parisiens; il savait enfin qu'elle tait femme  braver
tous les dangers. Pour qu'elle se ft dcide  parler ainsi, il fallait
donc que le retour  Paris ft rellement impossible.

--Pourquoi, demanda-t-il avec une sourde irritation, pourquoi ne
pourrais-je rentrer  Paris? Ne suis-je donc pas le roi?... Qu'est-ce 
dire?

--C'est--dire, mon fils, qu'on veut vous attirer dans un pige et vous
massacrer! Vous, moi, mes amis...

Henri III s'croula dans son fauteuil et essuya son front mouill de
sueur, en disant:

--Que faut il faire, ma mre?... Chartres tait assez prs de Paris pour
que je pusse m'y rendre d'un bond. Dans la terrible conjoncture que vous
m'exposez, Chartres est trop prs de Paris!...

--Calmez-vous, mon cher fils, dit la vieille mre. Chartres est trop
prs de Paris! eh bien, nous avons Blois avec son chteau imprenable, o
l'on soutiendrait au besoin un sige de dix ans!...

--Oui, oui!... Partons, ma mre, partons! s'cria Henri.

Puis, se frappant brusquement le front:

--Et ces gens qui sont l!... Ces misrables!... Ce Guise imposteur!...
Oh! je ne veux pas les voir!

--Vous allez, mon fils, vous rendre  l'htel de ville comme c'est
convenu, interrompit Catherine. Vous aurez votre air le plus confiant
pour couter les dolances des bourgeois de Paris. Et, quand vous verrez
Guise triomphant, alors vous lui dchargerez le coup que je lui ai
prpar... Pas de rponse! Le silence! Un mot: un seul!... Et ce mot...
ce mot qui sera l'crasement de Guise vous ramnera le royaume presque
tout entier...

--Dites! dites! ma mre!... Quel sera ce mot?

--Le voici: le roi convoque les tats gnraux  Blois!... Les tats
gnraux! Comprenez-vous? Guise n'est plus rien! Les Parisiens ne sont
plus rien! Le roi discute avec les ordres assembls... sans compter que
nous gagnons du temps, ajouta Catherine avec un mince sourire.

Henri III respira bruyamment et clata de rire.

--Pardieu! fit-il, le tour est bien jou... Oui, vous avez raison,
madame! Les tats gnraux arrangent tout!

--Allez donc, mon fils, allez porter ce coup  Guise... Et, quant 
celui qu'on voulait vous porter,  vous, ds ce soir, mes espions auront
achev de me renseigner. Allez  l'htel de ville, puis faites votre
procession comme si rien ne vous menaait...

Henri embrassa de nouveau sa mre et se retira. Il tait bien le fils
de Catherine: s'il ne reculait pas devant un coup d'pe  donner ou 
recevoir, la ruse lui semblait la meilleure des armes. Il donna l'ordre
de porter douze cierges  Notre-Dame de Chartres pour la mettre dans
ses intrts, puis dclara qu'il tait temps de se rendre  l'htel de
ville.

Dix minutes plus tard, le roi, entour de ses gentilshommes, marchait
 l'htel de ville, dans une double haie de soldats que Crillon avait
disposs le long du chemin. Derrire chaque haie, la foule silencieuse
et presque hostile regardait. C'tait sinistre.

La route s'acheva sans le moindre incident, et le roi, tant entr 
l'htel de ville, prit place sur un trne qui lui avait t lev
dans la grande salle et donna l'ordre d'introduire la dputation des
Parisiens.

Il semblait que Guise et compris les soupons et et voulu rassurer
compltement le roi. En effet, ce n'tait pas  l'htel de ville que
devait se jouer le drame combin par Fausta: c'tait dans la cathdrale
que Jacques Clment devait frapper Henri III. Guise avait donc rassembl
hors des murs tout ce qu'il avait de gens en tat de se battre, ligueurs
et gentilshommes. Aussitt la rception, il devait les rejoindre et
attendre le signal: douze coups de la grosse cloche devaient signifier
que le roi tait mort; six coups que Jacques Clment avait manqu son
attaque.

Le chef de la Ligue entra donc, accompagn seulement de quelques
bourgeois que conduisait Maineville. A l'aspect de cette si faible
troupe, le roi respira. Guise traversa la salle dans toute sa longueur.
Il tait calme et grave. Parvenu devant le trne, il s'inclina
profondment.

--Mon cousin, dit gracieusement le roi, il parat que quelque sujet de
discorde s'est lev entre mes bons Parisiens et moi. On m'affirme
que vous avez voulu recueillir les plaintes de mes sujets pour me les
apporter. Parlez donc hardiment, et soyez sr que je suis rsolu 
donner pleine satisfaction  toute plainte.

--Oui, sire, rpondit Guise; c'est le premier devoir de la noblesse de
soutenir le roi... C'est pourquoi, sire, je suis rest  Paris pour
reprsenter aux bourgeois combien il tait ncessaire de rtablir une
paix durable entre le roi et ses sujets. L se borne mon rle. Et, quant
aux plaintes des Parisiens, je n'ai pas eu  les recueillir. Si j'ai eu
le bonheur de dcider les Parisiens  se rconcilier avec Votre Majest,
il ne m'appartient pas de connatre sur quelles bases doit se faire la
paix...

Ces paroles,  la fois modestes et fires, laissrent le roi impassible.

--Sire, continua le duc de Guise, voici les dputs du corps de ville.
Ils vous diront, si cela plat  Votre Majest, quels sont les dsirs de
votre peuple...

Les dputs s'inclinrent en signe d'assentiment.

--Parlez, messieurs: je suis prt  vous entendre, dit le roi.

Alors, du groupe des bourgeois, se dtacha un homme qu'Henri III
reconnut aussitt.

--Est-ce vous, monsieur de Maineville, qui parlez au nom des Parisiens?

C'tait Maineville, en effet. Il s'inclina et dit:

--Sire, la requte que je vais avoir l'honneur de vous soumettre est
adresse  Votre Majest par MM. les cardinaux, princes, seigneurs et
dputs de la ville de Paris et autres villes catholiques, associs et
unis pour la dfense de la religion...

Le roi tressaillit. Il ne s'agissait plus de quelques dolances des
Parisiens. C'tait tout le royaume, prlats, seigneurs et peuple, qui
parlait par la voix de Maineville.

--Voyons la requte, dit le roi d'un ton bref.

--Sire, reprit Maineville, lesdits associs, dont j'ai l'insigne honneur
d'tre ici le reprsentant, ont dcid et dcident de supplier Votre
Majest:

--Premirement, d'loigner M. le duc d'Epernon comme fauteur d'hrsie,
perturbateur et dilapidateur de finances.

D'Epernon clata de rire.

--Sire, dit-il, faut-il partir tout de suite?...

Il se fit un silence terrible. Le roi eut un ple sourire, tourna  demi
la tte vers d'Epernon et dit:

--Comme il vous plaira, monsieur le duc...

A ces mots, d'Epernon devint livide. Guise regarda le roi avec
stupfaction, et les bourgeois dputs acclamrent le roi.

Ple de rage, d'Epernon saisissait dj son pe, et il allait se livrer
 quelque acte de folie, lorsqu'il vit le regard du roi fix sur lui,
avec le mme sourire. Il comprit ou crut comprendre qu'Henri III jouait
la comdie.

--Sire, dit-il, je m'en irai, non pas quand il me plaira ni quand il
plaira aux bourgeois de Paris, mais quand Votre Majest, pour prix
de mes services et du sang vers pour elle, m'en donnera l'ordre. En
attendant, je reste!

--Continuez, monsieur de Maineville, dit le roi.

--Lesdits cardinaux, princes, seigneurs et dputs supplient Votre
Majest:

Deuximement, de marcher de votre personne contre les hrtiques de
Guyenne et d'envoyer M. le duc de Mayenne contre ceux du Dauphin; Sa
Majest la reine mre tiendrait Paris en repos pendant l'absence du roi.

Troisimement, d'ter au sieur d'O tout gouvernement ou commandement
dans la ville de Paris.

Quatrimement, d'approuver les lections des nouveaux, chevins et
prvts qui ont t faites tant  Paris qu'en diverses villes.

Cinquimement, de rentrer en votre dite ville de Paris, et de tenir
tous gens de guerre loigns de la capitale d'au moins douze lieues.

Maineville se tut: son rle tait termin.

Tout  coup, le roi se redressa dans son fauteuil et jeta sur cette
assemble ce coup d'oeil froid et vitreux qu'il tenait de sa mre:

--Monsieur de Maineville, dit-il d'une voix claire, et vous, messieurs
les bourgeois de Paris, et vous, mon cousin de Guise, coutez-moi. Ce
qui vient de nous tre expos ne touche pas seulement aux divisions qui
ont si malheureusement clat entre nous et notre bonne ville de Paris.
En ce cas, il ne sied pas que je rponde ici: c'est devant tout le
royaume que le roi doit sa franche rponse...

Ici, Henri III prit un temps, comme pour mieux porter  Guise le coup
qu'avait prpar Catherine:

--C'est en prsence des, dputs des trois ordres que nous devons
parler, reprit le roi d'une voix plus forte. Messieurs, veuillez donc
porter, en attendant, cette rponse, la seule qui soit digne de nous et
de notre peuple; le roi assemblera les tats gnraux...

Un tonnerre d'applaudissements clata dans la salle et se propagea
au-dehors, o la nouvelle se rpandit avec une foudroyante rapidit: le
roi consent  runir les tats gnraux!...

--Les tats gnraux, continua le roi, auront lieu dans notre ville de
Blois, et nous en fixons l'ouverture au quinzime de septembre.

--Vive le roi! crirent les dputs avec un sincre enthousiasme.

Et, dans la ville, bourgeois de Chartres et pnitents de Paris
reprenaient ce cri, avec une sorte d'orgueil: la convocation des tats
gnraux, c'tait en effet une victoire qu'on n'et os esprer.

Dans la rue, les bourgeois de Chartres, les moines et pnitents venus de
Paris se formrent en rang. Mais les ligueurs, qui taient venus arms,
n'taient pas l. Bientt, on vit apparatre Henri III, qui s'avanait
nu-tte, pieds nus et revtu d'une longue chemise de toile grossire. Il
portait le chapelet autour du cou et tenait un grand cierge  la main.
Il marchait seul dans un vaste espace vide;  quelques pas derrire lui,
venaient deux moines soigneusement encapuchonns.

Hors des murs, Mayenne et le cardinal de Guise attendaient. Ils avaient
runi l trois ou quatre cents ligueurs bien arms. Le duc de Guise
arriva au moment o toutes les cloches de la ville se mettaient 
carillonner. Le cardinal l'interrogea du regard.

--Eh bien! dit le duc en haussant les paules, il convoque les tats
gnraux pour le 15 septembre,  Blois.

--Oh! oh! dit le cardinal, voil qui pourrait bien sauver Valois si sa
destine ne devait s'accomplir aujourd'hui mme, dans quelques minutes.

--Comment saurons-nous la chose? demanda Mayenne.

--La grosse cloche sonnera douze coups... Six coups voudront dire que le
coup est manqu... mais il ne peut manquer!...

--Oh! s'cria  ce moment le cardinal, voici les cloches qui se
taisent... le roi est  la cathdrale... c'est la minute tragique...

Et tous trois, penchs sur l'encolure de leurs chevaux, coutrent ce
grand silence qui venait de la ville.

Quelques minutes se passrent... Les trois frres se regardaient.. La
grosse cloche de la cathdrale se taisait...

--Approchons-nous du camp royal, dit Guise pour chapper  cette
impression de terrible attente.

A ce moment, dans le silence de la campagne, une sorte de mugissement
aux larges et profondes sonorits s'pandit dans les airs... c'tait le
premier coup de la grosse cloche de la cathdrale!... Les trois frres
demeurrent ptrifis.

--Un! murmura le cardinal en tourmentant le manche de sa dague.

--Deux! fit Mayenne, dont les yeux s'exorbitaient.

--Trois!... quatre!... cinq!... comptait le cardinal, livide.

--Six, gronda le duc de Guise. Attention!...

Et, alors, un gmissement rla dans sa gorge; le cardinal baissa la
tte, Mayenne grommela entre les dents un juron... Et tous les trois,
se regardant encore, virent qu'ils avaient des visages convulss de
criminels qui ont peur!

Le septime coup ne sonnait pas!... La grosse cloche se taisait!...
Henri III n'tait pas mort!... Le moine n'avait pas frapp!...

Pendant prs d'une demi-heure encore, les Guise attendirent, muets,
terribles, immobiles et livides. Enfin, le duc de Guise se matrisa,
les veines de ses tempes se dgonflrent; ses yeux, stris de fibrilles
sanglantes, reprirent leur clat normal; le souffle rauque qui soulevait
sa poitrine s'apaisa.

--Mes frres, dit-il alors, c'est un immense malheur qui nous frappe...

--D'autant plus que la situation va changer, puisque Valois promet les
tats gnraux! dit le cardinal.

--Oui, et nous avons besoin de nous recueillir, d'examiner cette
situation avec le courage et la froideur des gens dont la tte ne tient
plus que par miracle sur les paules.

--Bah! fit Mayenne, Paris sera toujours  nous!

--C'est vrai! Allez donc m'attendre au village de Latrape o mes
gentilshommes doivent me rejoindre.

L, nous saurons ce qui s'est pass, et nous pourrons alors parler de
l'avenir avec plus de certitude.

Le cardinal et Mayenne firent un geste d'assentiment et, piquant leurs
chevaux, s'loignrent sur la route de Paris.

Guise s'avana sur les ligueurs, essayant de donner  son visage
l'expression d'un triomphe qui tait bien loin de sa pense.

--Mes bons amis, dit-il, nous venons de dcider Sa Majest  un acte qui
est plus qu'une grande victoire pour Paris: le roi promet d'assembler
les tats gnraux...

--Vive le grand Henri!... hurlrent les ligueurs.

--Vive le roi! reprit le duc avec une rage concentre. Sa Majest
tmoigne une bonne volont pour laquelle nous lui devons toute notre
reconnaissance. En une semblable et si heureuse conjoncture, mes bons
amis, vous n'avez plus qu' retourner paisiblement  Paris, pour y
prparer vos cahiers. Vous savez que je vous aiderai de tout mon coeur,
lorsqu'il s'agira de les prsenter  Sa Majest...

--Vive Lorraine! Vive le pilier de l'Eglise! vocifrrent avec frnsie
les ligueurs.

Mais dj le grand Henri avait mis son cheval au petit galop et
disparaissait vers le Nord, laissant derrire lui cette ville de
Chartres, o il tait venu chercher une couronne. Il tait sombre.
Bientt, ce calme qu'il s'tait impos se fondit comme la glace au
soleil. La fureur se dchana en lui. Seul, pareil  un fugitif, il
courait sur la route. Il labourait de coups d'peron les flancs de son
cheval. Au bout d'une heure de cette course folle, la bte s'abattit.

Guise, cavalier consomm, sauta, se retrouva sur ses pieds. Ce qui le
rongeait surtout, c'tait de ne pas savoir pourquoi le moine n'avait
pas frapp. La chose tait si bien combine!... Il avait fallu quelque
miracle pour sauver Henri III.

Comme il mditait ainsi, une quinzaine de cavaliers apparurent 
l'horizon et se rapprochrent de lui, rapidement. Bientt, il les
distingua clairement: c'tait une partie de ses gentilshommes qui
le rejoignaient. A leur tte couraient Bussi-Leclerc, Maineville et
Maurevert. En apercevant le duc de Guise  pied, debout prs de son
cheval fourbu, ils s'arrtrent.

L'un des gentilshommes mit pied  terre et cda sa monture au duc, qui
aussitt se mit en selle. Toute la troupe repartit en silence. Une
heure plus tard, on rejoignit le duc de Mayenne et le cardinal. Alors,
seulement, le duc de Guise interrogea ses familiers.

--Vous tiez  la cathdrale; vous avez tout vu... que s'est-il
pass?... Le moine...

--Le moine n'est pas venu, monseigneur, dit Bussi-Leclerc.

--Il a trahi! Je m'en doutais!...

--Le moine n'a pas trahi! Quelqu'un s'est empar de lui, cette nuit,..

--Ce quelqu'un, gronda le duc d'une voix tremblante de rage, qui
est-ce?... Vous ne le savez pas?...

--Pardon, monseigneur, nous le savons parfaitement.

Maurevert s'avana alors, et, avec un trange sourire qui courait sur
son visage livide:

--Eh bien, monseigneur, c'est Pardaillan!



IV

PARDAILLAN ET FAUSTA

Nous avons signal qu'au moment o la procession royale se mit en marche
vers la cathdrale, deux capucins vinrent se placer derrire Henri III.
Et, par les bribes d'entretiens que nous avons rapports, nous devinons
que ces frocs couvraient, l'un, la personne gracieuse et quand mme
toujours souriante de la duchesse de Montpensier, l'autre, la personne
majestueuse, sombre et fatale de Fausta.

Nul ne songeait  se dfier de ces deux moines, et, d'ailleurs, le roi
avait positivement ordonn qu'on ne mt pas de gardes autour de lui
pendant la procession. Revtu de son sac, les pieds nus, le cierge 
la main et la tte basse, le roi de France s'acheminait donc vers la
cathdrale.

A la porte de l'glise, le roi devait trouver un pre confesseur qui
venait en ligne droite de Rome et lui apportait force indulgences
plnires. Les deux capucins, en approchant de la cathdrale, jetrent
un avide regard sous le portail. L, tout le clerg de Chartres
attendait Sa Majest.

Mais,  gauche, un peu isol, sous une statue, se tenait, immobile, un
moine dont le chapelet se terminait par une croix d'or, destine sans
doute  le faire reconnatre.

--Le voici! murmura Marie de Montpensier.

Lorsque le roi parvint prs du choeur et s'agenouilla, Marie sentit ses
jambes flchir. Le moment terrible tait venu... C'tait  l'instant
prcis de l'agenouillement que Jacques Clment devait frapper.

Le roi s'agenouilla... Marie se pencha comme pour mieux voir... Et,  ce
moment, une sorte de terreur s'empara d'elle... Le roi s'agenouillait...
et le moine ne frappait pas!... Le moine s'agenouillait prs du roi!...

Le moine,  voix basse, parlait au roi!...

O salutaris hostia!... entonnait alors le roi.

Le cantique se droulait avec lenteur. La duchesse tombait  genoux,
n'ayant plus la force de se soutenir.

Que pensait Fausta pendant cette tragique minute o son regard glacial
demeurait riv sur le moine qui ne frappait pas?... Elle regardait le
moine et songeait:

--Ce n'est pas lui!... Qui est l?... Qui est ce moine?... Oh! je le
saurai!... je veux le savoir!...

La crmonie de l'adoration tait termine... le roi se relevait... le
roi se remettait en marche... Et le moine, s'tant redress lui aussi,
demeurait  la mme place!...

Marie de Montpensier jeta une sorte de gmissement rauque. Et, comme la
foule s'coulait, Fausta marcha au moine... s'arrta devant lui...
Une longue minute, ils se regardrent, tandis que la duchesse de
Montpensier, affole, perdue, cherchait le sonneur pour lui donner
l'ordre de sonner les six coups... le signal de la dfaite...

--Qui es-tu? demanda Fausta d'une voix rude.

En mme temps, elle chercha sous son froc le poignard qu'elle portait
toujours sur elle.

Au son de cette voix, le moine avait eu un mouvement, et Fausta perut
comme une espce d'clat de rire.

--Pardieu, madame, rpondit le moine, moi je n'ai pas besoin de voir
votre visage! Car votre voix est de celles qu'on n'oublie jamais,
surtout quand on a t dans la nasse!... Vous voulez savoir qui je
suis?... Regardez, madame!

Aux premiers mots, aux premiers sons de cette voix, Fausta avait recul
de deux pas. Sous son capuchon, son visage devint d'une pleur de morte.
Et, pendant que le moine parlait, elle se disait:

--C'est sa voix! C'est lui! Et il est mort! C'est sa voix que je hais
et... que j'aime!...

A ce moment, et comme le moine prononait les derniers mots, il rabattit
son capuchon, et la tte de Pardaillan apparut. Fausta vit cette
tte ple, o clatait l'ironie nuance de piti. Un frmissement la
bouleversa. Le dlire du meurtre, l'apptit de tuer se dchanrent en
elle. Et elle se ramassa comme pour bondir et frapper.

Pardaillan ne fit pas un geste. Un geste... Et il tait mort
peut-tre!... Cela dura un clair.

Cette immobilit de spectre sauva Pardaillan.

Fausta, vaincue encore une fois par cet homme qui n'tait rien dans le
gouvernement des hommes, s'appuya  un pilier pour ne pas dfaillir.
Pardaillan s'approcha d'elle. Sur son visage, il n'y avait plus
d'ironie.

--Madame, dit-il d'une voix basse, mais pntrante, laissez-moi vous
rpter ce que je vous ai dit  notre premire rencontre: vous tes
belle, vous tes la jeunesse radieuse. Retournez en Italie... Soyez
simplement une femme... et vous trouverez le bonheur.

Aimez l'amour. L'amour, c'est toute la femme et tout l'homme. tre reine
ou papesse, la belle affaire! Allez-vous-en, madame! Et laissez-nous
nous dbrouiller ici contre ceux qui sont rois, princes ou ducs, car
nous voulons notre part de soleil et de vie. Vous avez voulu me tuer.
Mais, en me tuant, vous pleuriez. C'est pourquoi, madame, avant de
parvenir aux luttes irrmdiables, j'ai voulu vous donner un fraternel
avis. Plus tard, ma piti serait un crime...

Fausta demeurait muette. Il semblait, que rien ne palpitt en elle.
Pas un frisson n'agitait les plis rigides de la robe de moine qui
l'enveloppait tout entire... Qui sait quelles mortelles penses
traversaient  ce moment son esprit?... Pardaillan continua:

--A ce sujet, madame, je dois vous dire que je me suis mis trois choses
dans la tte: d'abord que M. de Guise ne sera pas roi. Depuis ma
rencontre avec lui devant la Devinire, le compte que j'ai  rgler avec
lui s'est encore charg; ensuite, que je tuerai M. de Maurevert. Enfin,
que M. le duc d'Angoulme et la petite Violetta seront unis... Quoi,
madame, n'avez-vous pas piti de ces deux enfants? Voyons, madame,
qu'ayez-vous fait de Violetta?... Si vous ne me rpondez pas, je serai
forc d'en venir  de rudes extrmits...

Pardaillan se tut. L'glise fut pleine de silence. Des parfums d'encens
flottaient encore.

--Madame, reprit Pardaillan, songez que j'attends votre rponse: o est
la petite bohmienne Violetta?

Fausta jeta un rapide regard autour d'elle. Elle se vit seule, 
la merci du chevalier. Et comme elle avait rsolu de ne pas mourir
encore...

--Je l'ignore, dit-elle dans un souffle. Cette enfant ne m'intresse
pas. Elle n'est rien pour moi...

Pardaillan tressaillit. Fausta reprit de sa voix morne:

--Ne vous l'ai-je pas dit  Paris, alors que je n'avais nul besoin de
dguiser la vrit? Ce qu'est devenue cette enfant, je l'ignore depuis
qu'elle appartient  M. de Maurevert.

Pardaillan plit. Il n'y avait pas moyen de douter de ce que disait
Fausta. Il tait bien vident qu'elle n'avait eu aucun intrt  mentir
dans leur rencontre  Paris. Ce n'tait donc plus du ct de Fausta
qu'il fallait chercher: seul Maurevert pouvait parler.

--Adieu, madame, dit-il d'une voix altre par l'motion. J'prouve ici
une cruelle dception. Mais dois-je vous le dire? Je suis encore heureux
de savoir que, du moins, dans cette recherche, je ne vous ai point pour
ennemie.

--Je ne suis pas votre ennemie, dit Fausta  ce moment.

Et, ce mot, elle le pronona avec une telle douceur que Pardaillan
s'arrta. Fausta se rapprocha de lui, et posa sa main sur le bras du
chevalier.

--Attendez un instant, dit-elle toujours avec douceur.

--Que me veut-elle? grommela Pardaillan en lui-mme.

Fausta semblait hsiter. Sa main pose sur le bras du chevalier
tremblait lgrement.

--Vous avez parl, dit-elle enfin d'une voix oppresse,  mon tour,
voulez-vous?...

Fausta s'arrta soudain, comme si elle et regrett d'avoir parl. Et,
dans cette minute o un double flot de passions contraires venait se
heurter en elle, humilie dans son rve de puret extra humaine et de
divine domination, souleve par l'amour fminin qu'elle portait dans son
sein, Fausta comprit avec terreur qu'elle tait double, qu'il y avait
deux tres en elle...

Il y avait en elle un orgueil sublime et un amour dvorant. Et, par un
effort vraiment digne d'admiration, l'orgueil, jusqu'ici, avait vaincu
l'amour... Ces deux tres donc, ces deux mes contradictoires qui
habitaient le mme corps se livraient une effroyable bataille. Il
fallait le triomphe de l'un ou de l'autre; ils ne pouvaient plus
coexister.

Ou Fausta demeurerait la vierge, la prtresse, la dominatrice plus que
reine,--et il fallait la mort de Pardaillan.

Ou Fausta renoncerait  son rve, redeviendrait une femme--et il fallait
l'amour de Pardaillan...

Fausta, ayant annonc qu'elle voulait parler, Fausta se taisait. Une
dernire lutte se livrait en elle. Puis, peu  peu, cette forme de
statue s'anima; l'attitude devint fminine, et enfin, Pardaillan,
avec un tonnement ml de crainte et de piti, entendit que Fausta
sanglotait doucement.

Fausta pleurait sur son rve!... elle pleurait sur la droute de
son orgueil. L'amour, une fois de plus dans l'ternelle histoire de
l'humanit, l'amour tait vainqueur.

Elle se rapprocha un peu plus de Pardaillan. Sa main se crispa sur son
bras. Et, dans un murmure d'une douceur dsespre, elle pronona:

--Ecoute-moi. Mon coeur clate. Je dois dire aujourd'hui des choses
dfinitives. Et, si je te les dis,  toi, alors qu'il me semblait que
jamais aucun homme ne les entendrait, c'est que tu n'es semblable 
aucun homme... ou plutt! non! ceci est une excuse indigne... Si je dis
que j'aime, c'est que, malgr moi, l'amour est en moi. Pourquoi est-ce
toi que j'aime? Je ne sais pas. Dans mon palais, je te l'ai dit sans
crainte... Car, alors, j'tais sre de tuer mon amour en te tuant...
Tu es vivant! Et, lorsque je veux te crier que je te hais! mes lvres,
malgr moi, te disent que je t'aime... Me comprends-tu, Pardaillan?

--Hlas! madame, dit Pardaillan.

--Moi aussi, continua Fausta, par les printemps embaums, jeune, belle,
adule, je me disais: n'aimeras-tu pas? Non, tu n'aimeras pas comme les
autres femmes. Voil ce que je me disais, Pardaillan. Je t'ai vu et,
d'une seule secousse, tu m'as ramene du ciel sur la terre.

Fausta se tut. Pardaillan baissa la tte, et, aprs quelques secondes de
silence, il dit doucement:

--Madame, pardonnez-moi ma simplicit d'esprit. Pourquoi diable
vouliez-vous chercher le bonheur si haut et si loin, alors qu'il est
partout autour de vous?

--Pardaillan, reprit Fausta, comme si elle n'et pas entendu,
Pardaillan, tu connais maintenant ma pense. Or, coute-moi; tu m'as
dit, tu me rptes que je trouverai le bonheur autour de moi si je veux
renoncer  la domination sublime que je rvais. Pardaillan, j'y renonce!

Le chevalier tressaillit et ne put s'empcher de respirer.

--Je renonce  tout ce que j'avais patiemment labor. Demain, je dis
adieu  la France. Je vais chercher au fond de l'Italie la paix, la
joie, le bonheur et l'amour... Mais, continua Fausta, c'est toi qui me
conduis!... Voil ce que je t'offre... L-bas, j'ai des domaines, des
richesses. Si tu veux, demain, nous partons, Pardaillan, poursuivit-elle
avec une espce de fivre, celle qui s'offre  toi ne s'offrira plus
jamais ni  toi ni  personne.

Elle tait belle... non plus de cette beaut tragique et fatale qui
inspirait autant d'effroi que d'admiration, mais d'une beaut de
douleur, d'espoir et d'amour qui la transfigurait. Elle rayonnait et
palpitait. Pardaillan soupira et songea, frmissant:

Que de malheur va semer encore cet incomparable esprit de
malfaisance!... O ma pauvre petite Lose! Tu n'tais pas habile aux
sublimes discours, mais comme un seul regard de tes yeux bleus tait
plus sublime encore, puisque, aprs tant d'annes, c'est le souvenir de
ton dernier regard qui me pntre et me charme, tandis que la flamme de
ces magnifiques yeux noirs ne me donne que malaise et frisson!...

--Madame, reprit-il, que voulez-vous qu'un pauvre aventurier comme moi
rponde aux choses admirables que vous me dites? Que puis-je donc vous
dire, sinon ceci que vous savez dj: j'aimais une enfant, une jolie
petite fille d'amour qui s'appelait Lose. Elle est morte... et je
l'aime toujours... et toujours l'aimerai...

Il baissa la tte.

Fausta, d'un geste lent et raide, ramena son capuchon sur son visage
livide. Elle n'ajouta pas un mot et s'loigna. Quand elle fut  quelques
pas, elle se retourna et vit que Pardaillan pleurait... Alors, une sorte
de rage, une jalousie furieuse contre la morte clata dans son coeur.

Lorsque Pardaillan releva la tte, il vit qu'il tait seul et que Fausta
s'en tait alle. Il secoua la tte, et rapidement sortit  son tour.

Quant  Fausta, elle tait rentre dans le mystrieux htel qui se
trouvait en face de l'auberge du Chant-du-Coq, c'est--dire cette petite
auberge o Pardaillan et Charles d'Angoulme avaient pris leur logis.

Nul, dans l'entourage de Fausta, ne put se douter des motions terribles
qu'elle venait d'prouver. Peut-tre mme, ces motions, ne les
prouvait-elle plus, car, rentre dans sa chambre, elle murmura
froidement:

Soit!... la lutte continue!... En fin de compte, la victoire doit me
rester. Et, pour commencer, frappons le misrable moine qui a trahi!...

Elle saisit une plume et crivit en hte:

Majest, une amie dvoue du roi vous prvient qu'un moine de l'ordre
des Jacobins, nomm Jacques Clment, est venu  Chartres pour tuer le
roi. C'est un miracle du Seigneur Dieu que Sa Majest n'ait pas t
assassine pendant la procession.

Quelques minutes plus tard un gentilhomme dposait cette lettre 
l'htel de Cheverni et disparaissait aussitt.



V

L'AUBERGE DU CHANT-DU-COQ

HENRI III, cependant, aprs avoir accompli ses dvotions  la
cathdrale, tait rentr dans l'htel de M. de Cheverni o il se
mit aussitt  table et dna de grand apptit en prsence de ses
gentilshommes les plus intimes.

Lorsque, tout  coup, parut un envoy de la reine mre qui lui dit
quelques mots  l'oreille.

--Dites  Madame la reine que je me rendrai auprs d'elle aprs la
rfection, rpondit Henri III.

Et il continua de dner, riant et plaisantant. Comme le roi se levait de
table, le mme envoy de Catherine reparut.

--La reine est impatiente de connatre la dconfiture de M. de Guise,
dit le roi. Allons, j'y vais...

Et, cette fois, il se dirigea vers l'appartement de sa mre.

--Dieu soit lou! s'cria la vieille reine en le voyant.

--Qu'avez-vous madame? s'cria le roi. Vous voil toute ple, comme si
vous veniez de courir quelque grand risque.

--Le risque tait pour vous, mon fils... risque de mort!

Henri III plit et regarda autour de lui avec inquitude. Mais la
vieille reine le serra dans ses bras en lui disant:

--Rassurez-vous, Henri, tout danger est conjur, pour l'instant...

--Pour l'instant!... Mais ce danger, madame, pourrait donc se
reprsenter?...

--J'espre que non, si vous coutez mes avis. Au nom du Ciel, mou fils,
ne paraissez plus seul et sans armes dans ces processions. Savez-vous
que vous avez failli tre tu tout  l'heure? Lisez ceci, mon fils.

La reine tendit  Henri III la missive qu'elle venait de recevoir.

--Un moine! murmura le roi quand il eut lu. Et un moine de l'ordre
des jacobins! Je connais le prieur Bourgoing: c'est un homme qui
est incapable d'avoir tremp dans une aussi noire trahison... Qu'en
pensez-vous, madame?

--Je pense, dit Catherine, que votre confiance est la chose la plus
tonnante que j'aie vue. Dfendez-vous, mon fils. Chartres, vous l'avez
dit vous-mme, est trop prs de Paris. Eh bien! que ds demain, votre
dpart pour Blois se prpare. Une fois en sret dans le vieux chteau,
vous pourrez avec plus de sang-froid chercher le moyen de sauver la
religion, le peuple... et la monarchie. En attendant, il faut  tout
prix retrouver ce moine, s'il est encore dans Chartres, et en faire un
exemple terrible.

--Soyez tranquille, ma mre, dit Henri III en se levant. Si l'homme est
encore dans Chartres, il ne m'chappera pas!

La vieille reine, demeure seule, pressa son front rid dans ses doigts
maigres et jaunes comme de l'ivoire.

Clment! murmura-t-elle. O ai-je entendu dj ce nom?... Il y a
longtemps... bien longtemps... Qu'est-ce que ce Clment? Il faut que je
sache... allons voir Ruggieri!

Elle traversa deux pices et aboutit  un escalier qui conduisait aux
combles de l'htel Cheverni.

L, dans un de ces combles amnags en chambre, assis  une table
couverte de papiers, lisait un personnage que nous avons entrevu au
dbut de cette histoire: c'tait l'astrologue Ruggieri, alors bien
vieux, bien fatigu, mais travaillant toujours  son rve, courant
toujours aprs la chimre, qui fuyait ds qu'il croyait la tenir
enfin... La pierre philosophale!... L'lixir de la vie ternelle!...

Ruggieri, ayant lev la tte, vit Catherine assise devant lui et sourit.
Il aimait la vieille reine. Ces deux existences taient lies.

--Eh bien. Majest, fit Ruggieri, vous avez vu Loignes? Guri, bien
guri, tel qu'il tait aux jours o il donnait des rendez-vous  Mme la
duchesse de Guise, mais avec quelque chose de nouveau dans son coeur:
une belle haine bien froce contre le duc...

--Je ne suis venue te parler ni de Loignes, ni de Guise, dit la vieille
reine. Ruggieri, on veut tuer le roi!... On veut me tuer mon fils.
Pourquoi ne cherche-t-on pas  me percer le coeur? J'ai vers plus de
larmes que la dernire des malheureuses dans sa chaumire. Mais j'avais
une consolation. Si on me tue mon Henri, qu'est-ce que je vais devenir,
moi? Ruggieri, ce sont les Guise. J'en suis sre!... Ils ont arm contre
Henri le bras d'un moine...

--Un moine?...

--Oui. Un jacobin. Le moine devait frapper aujourd'hui. Il n'a pas os
peut-tre. Mais ce n'est pas cela qui m'pouvante le plus... Ruggieri,
ce moine, ce jacobin, porte un nom que je crois avoir entendu et
prononc moi-mme... O?... Quand?... Ton admirable mmoire va m'aider.

Ruggieri, tonn, considrait la vieille reine qui froissait dans ses
mains ples la lettre dnonciatrice.

--Ce moine, reprit-elle brusquement, s'appelle Jacques Clment... Ce
nom, Ruggieri, ce nom ne te dit-il rien?

L'astrologue tressaillit. Son visage devint plus ple. Il se rapprocha
de la reine et lui tendit la main, se pencha sur elle, et d'une voix o
il y avait de la terreur et de la piti:

--Madame, vous avez raison d'avoir peur!... Organisez autour de
vous-mme et de votre fils une incessante surveillance!

--Ruggieri, Ruggieri, tu m'pouvantes!... Cet homme! Oh! cet homme!...
qui est-ce?...

--Je vous pouvante, Catherine. Dans un instant, vous serez plus
pouvante encore. Car vous allez savoir! Car cet homme ne vient au nom
ni des huguenots ni des Lorrains, il vient en son propre nom! Car cet
homme, madame, vient pour venger sa mre martyrise et tue par vous!...
L'amant d'Alice de Lux s'appelait Clment! Et, Jacques Clment, c'est le
fils d'Alice de Lux!...

La reine demeura immobile, les yeux exorbits. Puis elle poussa une
espce de soupir rauque et rla:

--Le fis d'Alice de Lux!... mon fils condamn!...

Alors, avec un gmissement, elle leva les bras au ciel, et,  pas
tremblants, elle gagna la porte et disparut.

Ruggieri s'enveloppa d'un manteau et descendit.

Dans le grand vestibule de l'htel, une trentaine de gentilshommes
bavardaient et riaient. Lorsque Ruggieri traversa le vestibule, les
rires cessrent. Il traversa les groupes devenus soudain silencieux et
qui s'cartaient de lui.

Ruggieri, sans s'apercevoir de l'impression qu'il produisait, cherchait
des yeux quelqu'un dans cette foule et, ayant enfin aperu Chalabre, il
marcha droit  lui et lui dit:

--Monsieur de Chalabre, je voudrais vous parler, ainsi qu' vos deux
amis.

--A vos ordres, seigneur.

Il suivit donc l'astrologue en faisant signe  Sainte-Maline et
 Montsery de l'accompagner. Dans la rue, les trois jeunes gens
rejoignirent Ruggieri qui s'arrta:

--Messieurs, dit-il, je pense que vous tes dvous  Sa Majest... Je
sais aussi que vous tes braves, et que vous n'avez pas peur de trouer
une poitrine humaine...

--Quand c'est pour le service du roi, firent les trois spadassins en
s'inclinant.

--Justement, reprit vivement Ruggieri, c'est de cela qu'il s'agit...
Messieurs, voulez-vous sauver le roi? Un homme est venu  Chartres, dans
l'intention...

--De tuer le roi! interrompit Sainte-Maline. Nous le savons.

--Et Sa Majest vient de nous charger de retrouver cet homme! ajouta
Montsery.

--C'est cela mme, fit Chalabre.

--Voil qui simplifie beaucoup ce que j'avais  vous dire, reprit
Ruggieri. Messieurs, il faut que ce moine meure!

--C'est ce qui se fera ds que nous aurons mis la main sur lui, seigneur
astrologue, dit Sainte-Maline.

--Messieurs, fit Ruggieri, encore une question: connaissez-vous l'homme?

--Non!...

--En ce cas, messieurs, il faut suivre mes avis. Je connais le moine,
moi! S'il est encore dans la ville, je rponds de le trouver. Restez
donc  l'htel, ne vous cartez pas du roi, ne le perdez pas de vue un
instant.

Ruggieri, ayant parl, s'loigna aussitt. Pas un instant l'ide ne
vint aux trois spadassins de s'tonner du ton d'autorit qu'avait pris
l'astrologue. Ils rentrrent donc  l'htel, et, se conformant aux
instructions reues, se mirent  monter la garde devant la porte du roi.

Toute la journe ils attendirent le retour de Ruggieri. La nuit tomba.
Le roi reut ses gentilshommes comme d'habitude, et leur annona le
dpart pour Blois. La prsence des trois spadassins qu'il avait chargs
de retrouver le moine lui fit froncer les sourcils. Mais, habitu 
garder pour lui ses impressions, il ne souffla mot de cette affaire.

Le rsultat de ses rflexions fut qu'il modifia la date du dpart pour
Blois, et dcida que, ds le lendemain, on se mettrait en route. Puis il
s'alla coucher en recommandant  Crillon de doubler partout les gardes.

A onze heures, Ruggieri parut  l'htel et rveilla les trois jeunes
gens. Chacun s'assura qu'il avait bien son poignard, ils suivirent
l'astrologue, marchrent en silence. Ruggieri devant, les trois autres
venant ensuite de front. Ruggieri entra enfin dans une ruelle et
s'arrta devant une assez pauvre maison leve d'un seul tage.

La nuit tait noire. Une faible lumire, d'une fentre de l'tage,
jetait dans cette nuit de vagues lueurs qui clairaient confusment une
enseigne qui se balanait au bout de sa tringle. Cette maison tait une
auberge, et, cette auberge, c'tait celle du Chant-du-Coq... Ruggieri
leva le bras vers la fentre claire et dit:

--Il est l...

--Bon! grogna Chalabre, par o entre-t-on?

--Cette porte, fit Ruggieri. Vous arrivez dans une cour. Il y a un
escalier de bois. En haut de l'escalier, une porte vitre. C'est l!...

Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se glissrent vers la porte,
souples, nerveux, leurs poignards  la main. Ruggieri, en les voyant
disparatre, murmura:

--Jacques Clment est mort!... Un de plus!... Puisque la mre est morte,
le fils peut bien mourir!..

Il couta un instant et rentra  l'htel de Cheverni o, ayant trouv la
reine mre qui veillait, il lui dit:

--Rassurez-vous, Catherine. Si le roi doit mourir, ce ne sera pas de la
main de Jacques Clment...

--On a tu le moine? demanda la vieille reine.

--On le tue! rpondit Ruggieri, qui, alors, regagna les combles de
l'htel.

Sainte-Maline, Chalabre et Montsery avaient rapidement travers la cour.
Ils montrent l'escalier extrieur sans bruit.

Chalabre, doucement, trs doucement, essaya d'ouvrir la porte. Mais
la porte tait ferme au verrou  l'intrieur. Chalabre, d'un coup de
coude, fit sauter une vitre, passa la main, tira le verrou; la porte
s'ouvrit. Tous les trois, le poignard au poing, firent irruption dans la
pice.

--Voil, pardieu, une nouvelle mode d'entrer chez les gens! cria une
voix.

--Monsieur de Pardaillan, murmurrent les trois spadassins en s'arrtant
court, effars d'tonnement.

--a, messieurs, reprit le chevalier, tes-vous enrags? Ou bien est-ce
que vous venez me demander  boire? Dans le premier cas, je vais vous
jeter par la fentre; dans le deuxime, asseyez-vous et aidez-moi 
vider cette dame-jeanne de Beaugency...

Chalabre, Sainte-Maline et Montsery demeuraient hagards. Assis autour
d'une table, Pardaillan, Charles d'Angoulme et un troisime personnage
les regardaient. Pardaillan, qui tait plac le dos  la porte, s'tait
retourn vers les assaillants en pivotant sur son escabeau.

--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, excusez-nous de la faon un
peu vive avec laquelle nous sommes entrs chez vous; mais ce n'est pas
vous que nous comptions trouver ici... et ce digne rvrend que nous
voyons l pourrait peut-tre nous renseigner sur celui que nous
cherchons...

--Qui cherchez-vous? demanda le moine ainsi interpell, tandis que
Pardaillan faisait signe  Angoulme de se tenir prt  dgainer.

--Nous cherchons, dit Montsery, un certain frocard coupable de haute
trahison envers Sa Majest le roi... un frocard du nom de Jacques
Clment.

--Et que lui voulez-vous? reprit le moine.

--Nous voulons, dit Chalabre, lui faire faire connaissance avec les
trois dagues que voici.

Le moine se leva et, d'une voix trs calme, pronona:

--Jacques Clment, c'est moi!...

--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline se tournant vers le
chevalier, tes-vous fidle et dvou  Sa Majest?

--Ma foi, monsieur, dit Pardaillan avec sincrit, cela dpend des
jours... Ainsi, aujourd'hui, j'tais dvou au roi, puisque j'ai pris la
prcaution de l'accompagner jusqu' la cathdrale, faute de quoi il lui
ft sans doute arriv malheur... Est-ce vrai, messire Clment?

--C'est vrai, fit gravement le moine.

--La nuit dernire, reprit Pardaillan, j'tais encore tout dvou 
Sa Majest, puisque j'ai obtenu la faveur que le roi ne ft point tu
aujourd'hui. Est-ce vrai, messire?

--C'est vrai, rpta le moine.

--Et maintenant? demandrent Chalabre, Montsery et Sainte-Maline.

--Ce soir, dit tranquillement le chevalier, pas plus qu'hier, pas plus
que demain, je ne prends conseil de personne. Messieurs, moi vivant,
aucun de vous ne touchera un cheveu du rvrend jacobin qui est mon
hte...

Au mme instant, Pardaillan et Charles d'Angoulme furent debout, l'pe
 la main.

--Une minute, messieurs!... s'cria Sainte-Maline, chevalier, je dois
vous prvenir que la ville est sillonne par les patrouilles de M. de
Crillon. Vainqueur ou non, vous serez pris. Rflchissez, il en est
temps encore...

--Ce que vous dites l est plein de sens, fit Pardaillan en abaissant la
pointe de son pe. J'ai besoin de quitter Chartres au point du jour, et
je me soucie peu d'tre arrt. Aussi, messieurs, ne me battrai-je
pas contre vous,  moins que vous ne me forciez  vous tuer, ce dont
j'aurais le plus vif regret...

--Vous nous laissez donc faire? s'cria Chalabre.

--Non pas!... Seulement, j'avais marqu dans ma tte deux existences que
je comptais vous demander en paiement de votre dette. Je renonce 
l'une d'elles, et je vous demande la vie de messire Clment... C'est le
deuxime tiers de votre dette, messieurs.

En parlant ainsi, Pardaillan rengaina paisiblement sa rapire et reprit
place  table; il paraissait certain que les spadassins tiendraient
parole.

Il ne se trompait pas. Ces trois bravi qui, sur un signe de leur matre,
tuaient sans scrupules, taient gens d'honneur. Devant la soudaine
requte de Pardaillan, sans la moindre hsitation, les trois assassins
remirent poignards et pes au fourreau...

--Monsieur de Pardaillan, fit Montsery, cela fait deux existences
payes!

--Reste  une, dit Pardaillan.

--Nous serons heureux, dit Sainte-Maline, que cette une et dernire que
vous avez  nous rclamer soit la vtre!

--Quand je n'aurai plus que ma propre vie  demander c'est que tout ira
bien... dit-il en hochant la tte.

Et comme les trois faisaient un mouvement pour se retirer:

--Une minute, messieurs! faites-nous donc la grce de boire avec nous...

Les trois spadassins se regardrent, puis, prenant leur parti de la
situation, s'assirent en clatant de rire. Quelques moments plus tard,
ils choquaient leurs verres contre celui de l'homme qu'ils taient venus
tuer!...

--Ce n'est pas tout, reprit Chalabre, que dirons-nous au roi? Nous ne
pouvons lui raconter que, venus pour verser le sang, nous nous sommes
contents de verser du Beaugency en compagnie de messire Clment?

--Messieurs, intervint Pardaillan, voulez-vous me permettre?...

--Dites, dites! s'crirent les trois, car un homme comme vous doit tre
de prcieux conseil...

--Voici donc ce que je vous propose, reprit Pardaillan. Procurez-nous
trois bons chevaux. Conduisez-nous jusqu' la premire porte. Et, comme
vous avez srement le mot de passe, faites-nous ouvrir... Alors, nous
disparaissons... le rvrend rentre dans son couvent, vous n'entendez
plus parler de lui, et il vous est possible de dire au roi que vous
l'avez dbarrass de Jacques Clment.

--Par Notre-Dame, comme dit Sa Majest la reine, le conseil est
excellent! s'cria Sainte-Maline. Qu'en dis-tu, Chalabre?

--Je dis qu'il faut l'excuter  l'instant mme.

L'oeil de Pardaillan brilla d'un clair malicieux. Chalabre et Montsery
vidrent un dernier verre de Beaugency et s'loignrent aussitt.
Sainte-Maline demeura avec Pardaillan, le duc d'Angoulme et Jacques
Clment.

--C'est dommage, fit Sainte-Maline, que le digne pre jacobin n'ait pas
un habit de cavalier...

Pour toute rponse, Jacques Clment se dfit de son froc, le roula et
le jeta sous le lit. Il apparut alors en cavalier,  sa ceinture tait
pass le poignard que lui avait donn l'ange... le poignard avec lequel
il devait frapper Henri III. Il tait ainsi mconnaissable.

Charles d'Angoulme dposa sur la table un cu d'or en paiement de la
dpense qu'ils avaient faite. Puis, tous les quatre descendirent sans
faire de bruit. Quelques instants plus tard, ils se trouvaient dans la
rue.

---Voulez-vous que je vous dise? murmura le jeune duc  Pardaillan. Nous
allons  un bon guet-apens. Les deux autres ont t chercher du renfort,
et nous allons avoir tout  l'heure une vingtaine d'assaillants sur les
bras.

--Vous faites injure  ces gentilshommes, dit Pardaillan; ce sont des
assassins au service du roi de France, mais ils sont incapables de
manquer  la parole donne.

Un quart d'heure se passa dans le silence de l'attente. Au bout de
ce temps, deux cavaliers dbouchrent d'une rue voisine. Charles
d'Angoulme tressaillit et murmura:

--Vous aviez pardieu raison! Ce sont eux!...

Chalabre et Montsery taient  cheval. Montsery conduisait une troisime
monture par la bride. Les deux spadassins mirent pied  terre.
Pardaillan, Charles d'Angoulme et Jacques Clment enfourchrent les
trois btes. Alors Chalabre se dtacha en avant et alla parlementer
avec l'officier du poste qui gardait la porte. Une minute plus tard, on
entendit le grincement des chanes du pont-levis, et Chalabre, de loin,
cria:

--Quand il vous plaira, messieurs!

Le coeur de Charles battait avec violence. Tout cela lui semblait
exorbitant. Jacques Clment, tout insensible qu'il ft, murmurait une
prire. Pardaillan souriait:

--Messieurs, dit-il, jusqu'au plaisir de vous revoir...

Les trois cavaliers passrent sous la porte. Quelques instants aprs,
Jacques Clment, escort par Charles d'Angoulme et Pardaillan, galopait
sur la route de Paris. A l'aube, ils s'arrtrent dans un bourg pour
laisser souffler les chevaux, et entrrent dans un bouchon.

--Je vous quitte ici, dit Jacques Clment qui n'avait pas ouvert la
bouche depuis Chartres. Il faut que je rentre en mon couvent. Je n'en
tais sorti que pour accomplir les ordres de Dieu...

--Et de la signora Fausta! grommela Pardaillan

--Il a plu au Tout-Puissant, continua Jacques Clment, de vous mettre
sur ma route: c'est que l'heure de Valois n'est pas sonne encore. Je
rentre donc dans ma cellule, et j'y attendrai qu'un ordre nouveau me
soit donn. Car je ne doute pas que l'ange ne revienne me voir...

--Tenez, fit Pardaillan mu, voulez-vous que je vous dise? Vous devriez
quitter votre couvent, votre cellule, vos prires, vos macrations,
votre solitude. Vous tes jeune... vous pouvez aimer... tre aim...

Jacques Clment plit horriblement.

--Pardaillan, dit-il en secouant la tte, ma destine doit s'accomplir.
Je ne suis pas seulement l'envoy de Dieu, chevalier! Si Dieu m'a choisi
pour dbarrasser le monde de ce monstre qu'on nomme Valois, c'est sans
doute  l'intercession de celle qui a souffert, pleur, qui est morte en
maudissant Catherine de Mdicis... Pardaillan, c'est la voix de ma mre
qui me guide!...

--Allez donc, fit Pardaillan songeur, je vois que rien ne saurait vous
dtourner de la voie troite...

--Rien! dit le moine.

--Seulement, reprit le chevalier, puisque vous tes dcid  frapper le
roi de France... car vous tes dcid plus que jamais?

--Il serait mort  cette heure si vous ne m'aviez dit: J'ai besoin
qu'il vive encore... Valois vivra donc tant que vous aurez besoin de sa
vie... Je suis patient... j'attendrai!...

--Je vous l'ai dit et vous le rpte; la vie du roi de France m'est
indiffrente. Seulement, je ne veux pas que sa mort puisse servir les
intrts de M. de Guise.

--Oui... Tant que Guise peut devenir roi par la mort de Valois, vous ne
voulez pas que Valois meure!... Mais aprs, Pardaillan?

--Oh! alors... je vous assure bien que la mort ou la vie de Valois sera
le dernier de mes soucis.

--Bien. Recevez donc mon serment, dit le moine d'une voix solennelle,
Pardaillan, par la mmoire de ma mre, je vous jure que ce poignard ne
sortira pas de sa gaine tant que votre main sera tendue sur la tte de
Valois...

A ces mots, Jacques Clment sauta sur son cheval et s'loigna rapidement
dans la direction de Paris.

Sainte-Maline, Chalabre et Montsery taient rentrs  l'htel de
Cheverni. Comme ils allaient rentrer chez eux, une porte s'ouvrit dans
le corridor qu'ils longeaient, et un homme parut. Ils reconnurent
Ruggieri...

--Bonsoir, messieurs, dit l'astrologue.

--Bonsoir, monsieur de Ruggieri, firent trs poliment les trois
spadassins.

--Eh bien, messieurs... est-ce fait?

--Le moine est trpass! dit Sainte-Maline.

--Qu'avez-vous fait du corps? fit le vieillard, au bout de quelques
instants. Car je vous sais gens de prcaution...

--Le corps?... Ma foi, si vous aviez envie de le ressusciter, allez le
redemander aux flots de l'Eure...

--Bien, bien... vous tes de bons et fidles serviteurs... Bonsoir,
messieurs, bonsoir...

Les trois jeunes gens rentrrent chez eux et se htrent de pousser les
verrous. Quelques minutes plus tard, la vieille reine tait informe que
le moine Jacques Clment tait mort!...



VI

LA VIE DE COCAGNE

Croasse et Picouic, aprs les innombrables tribulations que nous avons
relates prcdemment, venaient de se trouver, l'un et l'autre, sans le
sou. Ils taient fort marris... et trs affams, se demandant ce qu'ils
allaient faire; soudain Croasse eut une ide merveilleuse qu'il expliqua
 Picouic:

--Dans ce couvent de bndictines, que tu vois tout prs de nous, sur
la hauteur de Montmartre, il y a une sainte femme  qui j'ai inspir un
amour extraordinaire: de par cet amour, c'est bien le moins que soeur
Philomne me nourrisse!

--Il est impossible, dit Picouic, que tu aies inspir une telle passion
 cette Philomne.

--Et pourquoi? demandait Croasse sans se vexer.

--Parce que tu es hideux.

--C'est peut-tre pour cela qu'elle m'aime!

Tout en discutant, les deux compres atteignirent le couvent des
bndictines et passrent par la brche. Cependant, Croasse, la main en
abat-jour sur les yeux, tudiait attentivement le terrain de culture des
bndictines.

Il vit bien passer deux ou trois soeurs, mais non celle que dsiraient 
la fois son coeur et son estomac.

Croasse se frappa le front, et dsignant l'enclos:

--Approchons-nous de ces palissades, dit-il, je suis sr que nous allons
trouver l celle que je cherche.

Mais, dans l'intrieur des palissades, il y avait un btiment et c'est
dans ce btiment, si l'on s'en souvient, que Croasse avait reu de
Belgodre une vole de coups de gourdin qu'il ne pouvait avoir oublie,
lui. Belgodre tait-il encore l?

Ce n'tait pas possible, puisque le bohmien n'tait l que pour
surveiller Violetta. Or, Violetta n'y tait plus, puisque lui, Croasse,
avait prvenu le chevalier de Pardaillan qui tait parti pour la
dlivrer. Malgr ces raisonnements, Croasse n'approchait de l'enceinte
qu'avec prudence.

L'enclos tait solitaire. Le btiment o il avait t ross paraissait
abandonn.

--Eh bien, demanda Picouic, ta belle Philomne?... Une chimre de ton
imagination!...

--Non, de par tous les diables! Elle existe bien, et je suis sr de sa
tendresse... O peut-elle tre?

Tout  coup, il tressaillit.

--Qu'y a-t-il? fit Picouic. Est-ce elle, enfin?...

--Regarde! rpondit lugubrement Croasse.

--Eh bien, mais je ne vois rien que deux jeunes filles qui viennent de
sortir de ce btiment...

--Oui... mais reconnais-tu l'une d'elles?...

--Attends... elles me tournent le dos... elles se promnent... ou
plutt on dirait qu'elles marchent avec prcaution... elles semblent
effrayes... Sur ma foi! on dirait des prisonnires qui cherchent 
se sauver... ce sont sans doute des religieuses qui en ont assez du
couvent!...

Les deux jeunes filles signales venaient de se retourner.

--Tu l'as reconnue? demanda Croasse.

--Violetta!...

--Allons-nous-en! reprit Croasse, car, du moment que la petite Violetta
est l, Belgodre y est aussi!...

--Qui peut tre l'autre? fit Picouic, suivant son ide.

--Peu importe... dtalons!...

Croasse allait joindre l'acte  la parole lorsqu'il demeura clou sur
place par ces mots prononcs derrire lui par une voix criarde:

--Que faites-vous l?...

Il se retourna timidement et poussa un cri de joie:

--Philomne!...

C'tait en effet Philomne qui, en reconnaissant Croasse, baissa
pudiquement ses paupires de vieille fille. Mais Philomne n'tait pas
seule: elle tait accompagne d'une vieille, sorte de paysanne mal
vtue, aux yeux dfiants,  la voix revche, et c'tait elle qui venait
de crier.

Cette vieille, c'tait soeur Mariange.

--Que faites-vous l?

--Mais, dit Croasse, nous venons voir Belgodre, notre excellent ami
Belgodre... il va bien?

--Belgodre?... Qu'est-ce que Belgodre? fit Mariange d'un air pointu.

--Le bohmien... vous savez bien... qui logeait l...

--Oui! Eh bien, il est parti. Dieu merci, le couvent est dbarrass de
ce paen!...

--Parti! s'exclama Croasse. Ah! Philomne, ma chre Philomne, que je
suis donc heureux de vous revoir!...

Et, avant que Philomne et pu s'en dfendre, il la saisissait, la
soulevait, l'embrassait sur les deux joues et la reposait ensuite sur le
sol. Mariange tait indigne.

--Sortez, dit-elle, htez-vous de sortir des terres du couvent, mauvais
sacripants que vous tes...

--Oh! ma soeur, dit doucement Philomne, M. Croasse n'est pas un
sacripant... il a une si belle voix!...

--Enfin, que faites-vous ici, mauvais drles? reprit la mgre qui
pourtant s'apaisait.

--Je vais vous le dire, madame, fit Picouic en tirant son chapeau.

--Appelez-moi soeur Mariange, dit la vieille.

--Eh bien, ma soeur, ma digne soeur Mariange, voici ce qui m'amne,
ce qui nous amne... Je dois vous dire que je suis l'ami intime de M.
Croasse que vous voyez ici,  tel point qu'on nous prend pour les deux
frres...

--Eh bien, depuis qu'il est venu ici, mon ami ne dort plus, ne mange
plus, il n'est plus que l'ombre de lui-mme, et, s'il continue  maigrir
ainsi, il n'en restera plus rien, pas mme l'ombre. Et tout cela,
demoiselles et seigneurs... je veux dire ma soeur, tout cela parce que
mon ami, mon frre, a oubli ici, en partant, un trsor...

--Un trsor! fit Mariange dont les petits yeux ptillrent.

--Son coeur! Oui, son coeur qu'il a laiss entre les mains de la belle
Philomne ici prsente!...

--Quelle infamie! cria soeur Mariange.

--Ma soeur... supplia Philomne palpitante.

Soeur Mariange allait rpliquer vertement, lorsque, tout  coup, elle
s'lana vers la porte de l'enclos qui venait de s'ouvrir, livrant
passage aux deux jeunes filles.

--Sainte Vierge! cria-t-elle, les deux paennes vont fuir!

Et elle se mit  courir de toute la force de ses jambes courtes...
Violetta et sa compagne, lgres comme des biches, bondissaient dj
vers la brche... Soeur Philomne et Croasse taient demeurs sur place,
ptrifis.

Picouic, avec le coup d'oeil sr et prompt de l'homme affam qui
entrevoit un moyen de s'assurer le gte et la pitance, tudia la
situation.

En un instant, sa dcision fut prise: il ouvrit l'immense compas de ses
jambes, et se mit  arpenter le terrain gagnant sur les deux fugitives
pour leur couper la retraite. En quelques enjambes, il eut atteint la
brche avant qu'elles n'y fussent arrives elles-mmes.

Violetta et sa compagne s'arrtrent. Une expression de dsespoir
envahit leurs visages; Violetta baissa la tte avec un soupir de
dtresse, et celle qui l'accompagnait se prit  pleurer.

--Hol! coquines! faisait  ce moment Picouic, o couriez-vous si vite?
On voulait donc fausser compagnie  ces bonnes religieuses pour courir
la prtantaine?...

--Monsieur... balbutia Violetta...

Et comme elle levait ses beaux yeux sur Picouic, elle le reconnut. Et
elle frissonna de terreur. Non pas que Picouic ou Croasse lui et jamais
fait du mal quand elle faisait partie de la troupe vagabonde... Mais,
du moment qu'elle voyait Picouic, elle pouvait supposer que Belgodre
n'tait pas loin...

--Ah! murmura-t-elle avec accablement, je suis perdue... Belgodre rde
par ici...

A ce moment Picouic les rejoignait et les saisissait chacune par un
bras. A voix basse, rapidement, il murmura:

--Ne craignez rien, n'ayez pas peur, mais surtout feignez de me
considrer comme un ennemi... et pourtant, par le ciel qui nous claire,
je suis votre ami et je vous sauverai... car je suis un serviteur fidle
de M. de Pardaillan et de Mgr le duc d'Angoulme...

Violetta demeura saisie, extasie... A ce nom que venait de prononcer
l'hercule, elle poussa un cri de joie.

--Silence! fit Picouic. a! reprit-il  haute voix, suivez-moi, que
je vous remette s-mains de cette digne, de cette sainte, de cette
excellente religieuse!

Mariange arrivait  ce moment toute essouffle.

--Ouais! grommelait-elle, sans ce digne cavalier, les deux paennes se
sauvaient, et je ne sais trop ce qui serait advenu de moi...

Picouic, continuant  tenir Jeanne et Violetta chacune par un bras, les
conduisit jusqu' la porte de l'enclos, les fit entrer, et referma la
porte.

Mariange, alors, leva la tte pour apercevoir le visage de Picouic, et
ce nez pointu, ces yeux en trous de vrille lui plurent sans doute.

--Comment vous appelez-vous? demanda-t-elle.

--Picouic, pour vous servir, ma soeur, ma chre soeur, l'homme le plus
catholique de tout Paris,  telles enseignes qu'il sait chanter au
lutrin, en voici la preuve!

Sur ce mot, Picouic, d'une voix de fausset qui n'avait rien de
dsagrable aux oreilles de Mariange, entonna:

Tantum ergo sacramentum...

Soeur Mariange joignit les mains avec une bate admiration. A ce moment,
la voix basse-taille profonde de Croasse se joignait  celle de Picouic.

--Quelle voix! Quelle voix! rptait soeur Philomne.

Soeur Mariange considrait du coin de l'oeil soeur Philomne qui,
palpitante, ne pouvait dtacher son regard de Croasse, lequel relevait
en croc ses moustaches.

--A coup sr, songeait soeur Mariange, si je fais accueil  ces deux
hommes, la pauvre soeur Philomne va tre induite en tentation de pch
mortel... Mais, grce  ce grand bel homme, les deux paennes n'ont pu
se sauver.,. coutez, matre Picouic... je vois que je m'tais trompe
sur votre compte. Vous tes un homme de coeur... En arrtant ces deux
malheureuses hrtiques au moment o elles s'enfuyaient, vous avez rendu
 la rvrende suprieure un service qu'elle ne saurait oublier... Je
vais de ce pas lui en parler, et vous serez rcompenss.

--Et quelle sera notre rcompense, ma soeur?...

--Je ferai en sorte que vous soyez choisis comme chantres de notre
chapelle.

--Ma soeur, dit Picouic, excusez encore cette question: quel est le
paiement accord  vos chantres?

--Nous ne les payons pas, dit Mariange avec dignit; les ressources du
couvent sont trop rduites pour le moment; mais le couvent ne saurait
manquer de devenir trs riche dans peu de temps... Alors, vous serez
pay double...

--Tenez, ma soeur, fit Picouic, j'aime autant vous le dire tout de
suite: je suis d'une modestie dont vous n'avez pas ide, je souffre
d'avance  l'ide de recevoir les loges de la sainte et rvrende mre
abbesse... je vous en prie, ne lui parlez pas de nous...

--Vraiment? fit Mariange, qui d'ailleurs, charge de veiller sur
Violetta, ne tenait nullement  raconter  l'abbesse la tentative de
fuite due  sa ngligence.

--C'est tel que je vous le dis. Ni mon ami M. Croasse ni moi-mme, nous
ne voudrions accepter les hautes fonctions de chantres, dont nous ne
sommes pas dignes. Nous nous contenterons de ce que vous venez de nous
promettre, c'est--dire la faveur du ciel, et la vtre.,.

--Ah! s'cria Croasse, nous ne vous quittons plus!

--Comment, vous ne nous quittez plus! s'cria soeur Mariange
interloque.

--Mon Dieu, oui, nous nous installons ici... Ne craignez rien, ma soeur!
Vous serez amplement ddommage de l'hospitalit que vous allez nous
donner. D'abord, nous cultiverons pour vous; ensuite, nous surveillerons
troitement les deux paennes...

Soeur Mariange entrevit le parti qu'elle pouvait tirer de deux
serviteurs qui feraient sa besogne, et surtout qui deviendraient deux
geliers pour les drlesses hrtiques dont elle avait la garde.

--C'est dit! fit-elle tout  coup.

--Quoi? s'cria Picouic, vous consentez  nous donner l'hospitalit?

--Certes... et de grand coeur...

--Et ... nous... nourrir?

--Sans aucun doute!...

--Venez, dit soeur Mariange aux deux hercules ravis.

Toute la bande se dirigea alors vers le pavillon voisin de la brche, et
y entra.

--Voil, reprit Mariange, vous habiterez l; ce soir,  la nuit, avec
soeur Philomne, nous vous apporterons de la bonne paille frache, que
nous prendrons dans les curies de l'abbesse. Vous ne vous montrerez
pas, lorsque nos soeurs seront dans le jardin; de plus, vous
surveillerez l'enclos et la brche...

--Pardon, ma soeur, dit Picouic, vous venez de nous promettre un lit.
Mais quelle sera notre nourriture?

--Vous mangerez ce que notre industrie nous procure tous les jours, car,
s'il fallait compter sur les vivres du couvent, il y a longtemps que
nous serions mortes... Dans un recoin cach, nous levons des poules...
Et le dimanche, ajouta Mariange, nous tordons le cou  un poulet.

--Admirable! fit Croasse.

--Enfin, nous avons les lgumes que nous cultivons, et dont nous faisons
une soupe presque tous les jours. Quand nous pouvons y joindre un
quartier de boeuf ou de lard, nous n'y manquons pas.

--Et le vin? s'cria tout  coup Picouic.

--Nous buvons de l'eau, fit modestement soeur Philomne.

Les deux hercules firent la grimace. Mais soeur Philomne, les yeux
baisss, ajouta du mme ton de modestie:

--J'ai le moyen d'entrer dans la cave de l'abbesse... je crois donc que
nous pouvons esprer au moins une bouteille ou deux par jour...

--Une dernire question, ma soeur?... fit Picouic en extase,  quelle
heure dnez-vous?

--Peut-tre ces braves cavaliers ont-ils faim? insinua Philomne.

--C'est--dire que nous avons fait un magnifique repas, sous un chne de
la porte Montmartre, mais comme la course nous a aiguis l'apptit...

--Ma soeur, dit Philomne, je vais qurir quelques oeufs que
j'accommoderai et que j'apporterai avec ce restant de venaison dont nous
fit hier cadeau le rvrend frre quteur.

Et, sans attendre cette fois l'assentiment de sa compagne, Philomne
s'loigna rapidement. Un quart d'heure plus tard, elle revenait avec les
provisions annonces.

--Quant au vin, dit-elle en rougissant, il faut attendre la nuit pour
s'en procurer.

Les deux nonnes s'loignrent alors pour vaquer  la grande occupation
qui leur tait dvolue, c'est--dire pour aller espionner et surveiller
les deux jeunes filles enfermes dans l'enclos. Picouic et Croasse, tout
aussitt, se mirent  table.

--Qu'est-ce que je te disais! fit Croasse en dvorant avec frnsie.

--Croasse, je te proclame le plus adroit compagnon!

--C'est comme cela que je suis... rpondit Croasse avec modestie.

--Si nous sommes habiles, notre fortune est faite quand nous nous en
irons d'ici! fit Picouic.

--Comment cela?...

--Ecoute... la petite Violetta est ici, dtenue prisonnire. Si M. le
chevalier de Pardaillan et M. le duc d'Angoulme sortent de la Bastille,
comme ils en sont bien capables, notre fortune est faite.

--Oui, mais sortiront-ils jamais de la Bastille?...

--En ce cas, j'aviserai d'autre manire; il faut que je voie la petite
Violetta et que je l'interroge... J'ai toujours pens que cette petite
tait de haute famille. Qui sait si cette famille ne la cherche pas?...
Je te dis que Violetta, c'est notre fortune. Croasse!...

--Veux-tu que j'aille la chercher et que je l'amne?

Picouic haussa les paules.

--Non, dit-il. Ne te mle de rien. Laisse-moi faire. Tu m'aideras
seulement quand il en sera temps... d'ici l, puisque nous sommes en
pays de cocagne, contente-toi d'engraisser un peu, tu en as besoin.



VII

MARIE DE MONTPENSIER

Jacques Clment, rentr  Paris, se dirigea tout droit vers son couvent,
rue Saint-Jacques.

Il tait sept heures du soir lorsqu'il arriva devant la porte du
couvent, ayant accompli dans sa journe les vingt lieues qui sparent
Chartres de Paris.

Le prieur Bourgoing tait  table. Il lisait une lettre qui venait de
lui tre remise et fronait les sourcils, ce qui ne l'empchait pas de
faire honneur  un excellent repas.

Bourgoing n'aimait pas beaucoup qu'on le dranget dans une aussi
importante occupation que le dner. Mais, lorsqu'il sut que le frre
Clment tait dans son antichambre, il replia vivement la lettre qu'il
lisait, et donna l'ordre d'introduire le jeune moine.

--Quoi, mon frre! s'cria Bourgoing en apercevant Jacques Clment. Dans
ce costume si peu conforme aux rgles de notre ordre!... Ce n'est pas
tout. Voil cinq jours que vous tes absent du monastre et que je vous
fais chercher partout dans Paris!... Vous n'avez reu aucune mission qui
puisse expliquer une si longue absence...

--Pardon, rvrendissime seigneur, dit froidement Jacques Clment, ou
vos esprits sont frapps d'un trouble que je ne conois pas, ou vous
devez vous souvenir...

--Je ne me souviens de rien!

--Quoi! vnrable pre... vous ne m'avez pas vous-mme donn votre
bndiction  mon dpart!...

--Le malheureux dlire! s'cria Bourgoing en levant les bras au ciel.

--Que ne suis-je devenu fou, en effet! dit amrement Jacques Clment.
Quoi!... ne m'avez-vous pas encourag vous-mme, m'affirmant que
l'criture autorise certains actes irrguliers, quand il s'agit du
service du Seigneur!

--Mais, au nom du Ciel! cria le prieur en agitant son couteau, de quels
actes irrguliers voulez-vous parler?

--D'un seul, mon rvrend pre, d'un seul!

--D'aucun! d'aucun! interrompit le prieur. Vous puisiez dans votre
imagination malade des penses qui sont sans aucun doute la suggestion
du malin esprit...

--C'en est trop! dit Jacques Clment. Je suis parti avec approbation,
avec votre bndiction, avec votre absolution! je suis parti, dis-je,
avec la grande procession de frre Ange, pour rejoindre  Chartres le
roi de France, et le tuer avec le poignard que voici!...

--Que dites-vous l? Tuer le roi!... Quel crime pouvantable osez-vous
concevoir!...

--Par le Dieu vivant, mon pre, je jure que...

--Ne jurez rien!... Estimez-vous heureux que je ne vous remette au bras
sculier! Allez, mon frre, allez. Mettez-vous  rciter les psaumes de
la Pnitence.

Jacques Clment baissa la tte: il comprenait que, le coup tant manqu,
Henri III n'ayant pas t tu, le digne prieur voulait garder le silence
sur cette tentative... Il supposa que le prieur le renvoyait dans sa
cellule pour y faire pnitence, mais, dans l'antichambre, il trouva
une douzaine de moines, solides gaillards, qui l'entourrent. Alors
seulement Jacques Clment comprit que non seulement on voulait lui
imposer silence, mais encore qu'on le punissait d'avoir manqu le
coup!... Il voulut pousser un cri, se dbattre... car le cachot de
pnitence tait une oubliette dont rarement on sortait vivant... mais il
fut billonn, li, entran...

Le cachot de pnitence se trouvait au-dessous des caves du couvent. On
y descendait par un escalier de quarante marches en spirale. Il y avait
seulement une vieille cruche que Jacques Clment trouva pleine d'eau et
un pain.

Ainsi, sa mise au cachot tait dcide avant qu'il n'et vu le
prieur!...

Il avait t dli et dbillonn au moment o il avait t pouss dans
le cachot de pnitence. Il tait donc libre de ses mouvements. Mais
l'obscurit tait opaque. Jacques Clment demeura donc immobile,
s'accroupit dans cet angle o du pied il avait heurt la cruche et le
pain, et, la tte sur les genoux, se mit  mditer.

Il y avait trois tres en Jacques Clment: le visionnaire, l'amoureux,
le vengeur. C'tait la triple manifestation d'un coeur passionn.

La vision, l'amour et la vengeance taient parfaitement d'accord dans
son esprit, son coeur et son me.

Henri III, tyran de la religion catholique parce qu'il ne consentait
pas  recommencer la Saint-Barthlmy, Henri III, fils de Catherine de
Mdicis, ne devait mourir que de sa main.

Aprs les premiers mouvements irraisonns et nerveux de la rpulsion
qu'il prouvait  se trouver dans cette tomb, il se dit qu'il n'avait
rien  redouter puisque le roi tait encore vivant... Puisqu'il tait,
lui, dsign pour tuer Henri III, rien ne pouvait l'atteindre tant que
l'acte ne serait pas accompli.

Quelques heures s'coulrent, au bout desquelles il se sentit faim et
soif. Il mangea donc une moiti du pain qu'on lui avait laiss, et but 
la cruche.

Il finit par s'endormir d'un sommeil sinon paisible, du moins exempt de
crainte. Lorsqu'il se rveilla, il eut encore faim et soif; il mangea
le reste du pain et but une partie de l'eau qui restait dans la cruche.
Cependant les heures s'coulrent sans qu'il entendt le moindre bruit.

Un moment vint o il n'y eut plus une goutte d'eau dans la cruche... Il
avait faim et soif. Mais ce n'tait pas encore la souffrance vritable
qui tord les entrailles.

Depuis des heures, dj, il marchait autour du cachot. Les tnbres
taient toujours aussi compltes, aussi absolues. Mais, par le toucher,
par le frlement de son paule contre les murailles, par la rgularit
des pas toujours poss de mme, il avait pris connaissance de son cachot
et il y marchait avec une certaine assurance. Cette marche monotone
finit par le briser de fatigue, et, une fois encore, il s'endormit.
Cette fois, son sommeil fut peupl de rves...

--Oh! que j'ai soif! rla Jacques Clment en se rveillant.

Il se leva et, pour tromper la soif, il voulut se remettre  marcher.
Et, alors, il s'aperut que ses jambes lui refusaient tout service. Et,
alors, il comprit l'horrible vrit: il tait en train de mourir de faim
et de soif!...

Il se trana vers l'endroit o il savait que se trouvait la porte, et
essaya de frapper; mais ses poings heurtrent  peine le chne...
il retomba puis... Alors, la souffrance se dclara avec une sorte
d'imptuosit... Puis, au bout d'un temps qu'il ne put apprcier, les
souffrances s'apaisrent, et il n'prouva plus qu'une infinie faiblesse.

Combien d'heures demeura-t-il ainsi, pantelant et rlant, tendu en
travers des dalles?... Il n'et su le dire... Il lui sembla enfin
qu'il s'endormait, et perdit la notion des choses. Dans cette sorte de
sommeil, ou plutt d'vanouissement, son rve prit une forme. C'tait
Marie de Montpensier qui lui apparaissait.

Il se trouvait dans un appartement o rgnait une exquise fracheur.
Il distinguait confusment qu'il tait tendu dans un lit d'une rare
magnificence. Dans cette chambre. Marie de Montpensier allait et venait,
lgre, gracieuse comme une apparition qu'elle tait.

Du fond de son rve, Jacques Clment la suivait des yeux, extasi,
tremblant de se rveiller bientt, ainsi qu'il arrive souvent dans ces
songes o l'esprit se ddouble.

--Tout  l'heure, songea-t-il, je vais recommencer  souffrir... puisque
tout ceci n'est qu'un rve.

Et il recommena  regarder Marie de Montpensier... Il fit un effort
pour joindre les mains et, dans ce mouvement, il s'aperut que ses mains
froissaient rellement une toffe trs fine et trs frache; dans le
mme instant, il s'aperut que ses yeux taient rellement ouverts et
que cette toffe c'taient les draps du lit...

Il ne rvait pas!... Et il n'tait plus sur les dalles du vieux
tombeau!... Comment se trouvait-il dans cette chambre?... Quand, comment
y avait-il t transport?...

A ce moment, et comme il venait de joindre les mains. Marie se rapprocha
de lui en souriant. Elle tenait  la main un gobelet d'or, tandis que de
l'autre elle soulevait lgrement la tte ple, asctique et pourtant
belle encore du jeune moine.

--Buvez un peu, dit-elle d'une voix de tendresse et de piti, en
prsentant  ses lvres les bords du gobelet.

A mesure qu'il buvait, Jacques Clment sentait une fracheur suave
l'envahir, en mme temps qu'il se ranimait et que la faiblesse se
dissipait.

Lorsque sa tte retomba sur les doubles oreillers il voulut balbutier un
mot... Mais elle plaa sa main sur sa bouche comme pour lui recommander
le silence. Et, sur cette main, il dposa un baiser qui la fit
frissonner.

--Dormez maintenant, reprit-elle doucement.

Il obit... il ferma les yeux, et presque aussitt tomba dans un profond
sommeil.

Quand il se rveilla, il se sentit fort, l'esprit dgag, les membres
souples. Sur un fauteuil, prs de lui, il aperut les vtements de
cavalier qu'il avait lorsqu'il avait fait la route de Chartres  Paris.
Il s'habilla promptement et alors chercha des yeux son poignard; mais le
poignard avait disparu.

Il n'eut pas le temps de s'inquiter de cette disparition, car  ce
moment ses yeux tombrent sur une table toute servie o deux couverts
taient dresss, et presque aussitt une porte s'ouvrit. Marie de
Montpensier parut. Avec cette dmarche sautillante qui lui servait 
dissimuler sa boiterie et qui tait un charme de plus chez elle, la
soeur du duc de Guise s'approcha et lui dit en souriant:

--Eh bien, messire, comment vous trouvez-vous?

--Madame, balbutia le moine, suis-je au ciel? L'ternel bonheur a-t-il
commenc pour moi?...

--Hlas! non. Ce n'est pas ici le paradis!... C'est tout bonnement
l'htel de Montpensier... et l'ange que vous voyez, messire, bien
loin d'tre un ange, n'est qu'une pauvre pcheresse qui a bien besoin
d'indulgence... Mais, asseyez-vous l... et moi ici...

La table tait admirablement servie en mets et friandises de haut got,
en vins gnreux. Nul n'tait l pour servir les deux convives: c'tait
la duchesse elle-mme qui, avec une dextrit savante et gracieuse,
dcoupait pts, venaison de chevreuil, remplissait les verres de ses
blanches mains charges de diamants.

C'tait comme un rve qu'et fait le jeune homme. Il mangeait et buvait
sans s'en apercevoir, et peu  peu l'ivresse montait  son cerveau. Mais
cette ivresse provenait surtout du spectacle merveilleusement impur
qu'il avait sous les yeux. En effet. Marie de Montpensier portait un
costume que lui et envi quelque opulente ribaude. C'est  peine si
les gazes lgres qui flottaient autour d'elle dissimulaient ses formes
dlicates. Un rire pervers, une volont malicieuse tincelaient dans ses
yeux. Cependant, ds l'instant o ils s'taient assis, ils s'taient mis
 causer de choses qui ne se rattachaient pas  leur principale pense
en ce moment--pense de sduction chez la duchesse, pense de dlire,
d'enivrement et de dfense chez le moine. Toute la scne tait pour la
sduction. Les paroles n'taient l qu'un prtexte.

--Je suis bien heureuse, disait Marie de Montpensier, que vous soyez
revenu  la vie, et  la sant. Vous voici maintenant hors d'affaire.
Mais depuis neuf jours que vous tes ici... que de fois j'ai trembl!...

--Neuf jours!...

--Sans doute!... Ne vous en souvenez-vous plus?... Au surplus la fivre
a d vous faire oublier...

--Je ne me souviens de rien, madame.

--Quoi! vous ne vous souvenez mme pas de l'instant o je vous ai trouv
 demi-mort... dans la Cit, derrire Notre-Dame. Il tait environ dix
heures du soir. Je regagnais mon htel en sortant d'une maison que vous
connaissez... Soudain, un de mes porte-torches s'cria qu'il y avait
un gentilhomme vanoui ou mort sur la chausse. Je me penchai de ma
litire... Je vous reconnus... Je descendis et, comme je me penchais sur
vous, vous revntes au sentiment, et vous me dites que des truands vous
avaient traqu et laiss pour mort...

--Je vous ai dit?... je vous ai vue?... je vous ai parl?

--La preuve, c'est que je vous fis placer dans ma litire et transporter
ici...

Jacques Clment tait stupfait. Mais, au fond, il admettait sans
discussion l'vnement, le miracle. L'ange l'avait enlev du cachot
de pnitence et dpos sur la route o Marie de Montpensier devait
infailliblement passer.

Jacques Clment passa lentement une de ses mains sur son front: le rve
le reprenait.

Ou bien le cachot tait un rve, ou bien c'tait l'heure prsente qui ne
pouvait tre qu'une illusion!...

En effet, Marie de Montpensier affirmait qu'elle l'avait trouv vanoui
dans la Cit le lendemain soir de la procession, c'est--dire au moment
o il entrait au cachot de pnitence o il avait sjourn au moins une
semaine!...

--Madame, s'cria-t-il, frapp d'une sourde terreur, je vous supplie
de rappeler exactement vos souvenirs... C'est bien le lendemain de la
procession de Chartres que vous m'ayez trouv?...

--Exactement, messire; le lendemain de ce jour o Valois devait mourir!

Jacques Clment tressaillit. Ceci, du moins, n'tait pas une
illusion!... Le roi devait mourir!...

--Et vous m'avez trouv dans la Cit? reprit-il.

--Priv de sens, tendu de votre long, non loin de l'auberge du
Pressoir-de-Fer.

--La reconnaissance dborde de mon coeur, dit ardemment Jacques Clment;
mais il n'est pas besoin de cette gratitude pour vous assurer que la vie
de Valois est seulement prolonge de quelques jours... Ce qui ne s'est
pas fait  Chartres, madame, se fera ailleurs...

Marie de Montpensier plit. Son rire frais et sonore se figea sur ses
lvres, et un clair funeste jaillit de ses yeux. Elle quitta vivement
sa place, repoussa la table et vint s'asseoir sur les genoux de Jacques
Clment dont elle entoura le cou de ses bras. Ils taient ainsi placs
comme dans la nuit o le duc de Guise avait surpris sa femme dans les
bras du comte de Loignes...

Jacques Clment, comme alors, sentait la double ivresse du vin et de
l'amour monter  son front brlant. Son coeur battit  grands coups
sourds; la passion le faisait vibrer tout entier, et, au fond de son
me, la terreur, la honte, le remords du pch mortel grondaient...

--Vraiment? murmura la sductrice, la jolie fe aux ciseaux d'or...
vraiment? vous seriez prt  frapper?... Ce n'est donc pas la peur qui
vous a retenu  Chartres?...

--La peur! gronda Jacques Clment. Non, non, madame, ce n'est pas la
peur qui m'a empch de frapper Valois. Ce n'est pas la piti non plus,
car ni lui ni les siens n'ont eu piti des miens...

--Alors... pourquoi? fit Marie d'une voix mourante et en resserrant son
treinte.

--Pourquoi?... Ah! madame, je dois penser que Dieu a voulu prolonger la
vie du tyran dans un but que seule connat sa suprme sagesse, car il
a plac sur mon chemin le seul tre qui pouvait saisir mon bras et me
dire: Clment, je ne veux pas que tu frappes aujourd'hui!... Cet
homme, madame! c'est le seul qui puisse disposer de ma volont et de ma
vie... car, lorsque ma mre souffrait la plus effroyable agonie, cet
homme est le seul qui ait eu piti d'elle!

--Pardaillan! s'cria Marie de Montpensier avec une soudaine
inspiration.

--Je n'ai pas dit que ce ft lui! fit sourdement Jacques Clment.
Seulement, l'homme dont je parle a tendu sa main sur le roi de France,
et ds lors le roi m'est sacr... Mais, bientt, cette protection
s'effacera, et alors, je le jure, le roi de France mourra de ma main!...

--Je vous crois, fit Marie frissonnante, je vous crois...

Et comme si, ds lors, elle n'et eu plus rien  dire, elle se leva
vivement et disparut. Jacques Clment demeura seul, en proie  un
trouble inexprimable.

La journe se passa sans que la duchesse ne repart. Il avait essay de
sortir, mais il avait trouv les portes fermes. Peu  peu il reprit
son sang-froid, n'ayant plus qu'une inquitude: celle de retrouver le
poignard sacr qui lui avait t confi par l'ange dans la chapelle des
jacobins.

Vers le soir, il se sentit quelque apptit; La table tait encore l,
offrant en vins et en mets des restes estimables. Jacques Clment dna
donc tout seul, puis, n'ayant rien de mieux  faire, se mit au lit
et tomba rapidement dans un profond sommeil... Rve peut-tre?...
Chimre!... Il lui sembla tout  coup qu'une trange sensation le
rveillait... dans le lit, prs de lui, se glissait une femme qui
l'enlaait de ses bras... il sentait, il reconnaissait son parfum
prfr!... et, soudain, il eut sur les lvres l'impression violente et
douce  en mourir d'un baiser d'amour...

Alors, il entrouvrit les yeux... et reconnut les yeux rieurs et
malicieux de Marie de Montpensier.

Il voulut balbutier quelques mots: elle touffa ses paroles sous ses
baisers...

Lorsqu'il redescendit sur terre, il portait au coeur un souvenir
imprissable, et il se murmurait  lui-mme que, pour une autre nuit
semblable, pour retrouver celle que ses mains brlantes de fivre
cherchaient encore, il donnerait plus que sa vie... Il damnerait son
me.

Marie, en effet, avait disparu.

Une soif ardente desschait la gorge de Jacques Clment. Prs du lit,
prs de lui, sur une petite table, il vit le gobelet d'or, le saisit
et but, reconnaissant le got et la reposante fracheur de la boisson
qu'elle lui avait verse pendant son dlire. Presque aussitt aprs
avoir bu, il retomba lourdement sur les oreillers et perdit la
connaissance des choses...

De rve en rve!... Jacques Clment vivait sans doute une partie
d'existence dans le fantastique. Rve ou ralit?... oh! o tait le
rve?... O tait la ralit?...

Il venait de se rveiller... Une trange torpeur engourdissait sa
pense... Il venait d'ouvrir les yeux qu'il promenait sur ce qui
l'entourait... Et ce n'tait plus le cachot de pnitence!... Mais ce
n'tait plus le lit  colonnes d'bne... la chambre de dlice et de
volupt... Il tait dans un lit troit, sur une dure couchette. Les
murs taient nus. Il apercevait seulement un crucifix, une petite table
charge de livres... Et il tressaillit violemment: sur cette table,
cet objet qui jetait une vive lueur... c'tait son poignard!... Et il
reconnut qu'il tait dans sa cellule du couvent des jacobins.

Il se leva, s'habilla de son froc jet au pied du lit sur un escabeau.
D'un geste rapide, il saisit le poignard et le baisa... Puis il le remit
dans la gaine qu'il trouva sur la table et l'accrocha  sa ceinture,
sous le froc.

A ce moment la porte de sa cellule, entrebille selon la rgle,
s'ouvrit tout  fait, et le prieur Bourgoing parut.

--Deo gratias! fit le prieur en entrant. Recevez ma bndiction, mon
frre. Cette mauvaise fivre vous a, donc quitt?... Ah! depuis dix
jours que vous tes rentr au couvent, que de soucis nous avons eus!...

--Depuis dix jours? fit Jacques Clment.

--Certainement, mon frre. C'est--dire depuis le soir o vous tes
revenu de ce voyage  Chartres, que vous aviez entrepris pour la plus
grande gloire du Seigneur...

--Ainsi, reprit le moine, je suis dans le couvent depuis mon retour de
Chartres?...

--Et vous n'avez pas boug de votre cellule, mon frre... Seulement,
le dlire ne vous a pas quitt; mais, grce au ciel, je vois que c'est
fini...

--Tout  fait fini, mon digne pre, rpondit Jacques Clment pensif.
Permettez-moi seulement de vous poser une question... Avant mon entre
au cachot... je veux dire avant mon dlire, votre haute bienveillance
m'avait accord certaines liberts compatibles avec un projet dont je
crois me rappeler que je vous ai fait part...

--Je ne me souviens nullement de ce projet, dit Bourgoing.

--Et bien, mon digne pre, je voudrais savoir si je jouis encore des
mmes privilges... des mmes liberts...

--Toujours, mon frre, toujours! s'cria le prieur. Vous tes libre
d'aller et de venir le jour ou la nuit, de vous absenter du couvent, et
mme sans m'en prvenir en cas de ncessit urgente. Venez donc, mon
frre, venez... Tous nos frres sont rassembls  la chapelle afin de
louer Dieu de votre heureux retour  la sant et  la raison...

Jacques Clment suivit le prieur  la chapelle et alla s'agenouiller 
sa place habituelle. Mais, tandis que les moines attaquaient un cantique
d'actions de grce, lui, prostern, sa tte ple dans ses mains, se
murmurait:

O est le rve?... O est la ralit?...



VIII

LE CALVAIRE DE MONTMARTRE

Nous avons laiss le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulme sur
la route de Chartres  Paris, arrts dans une pauvre auberge pour s'y
restaurer de leur mieux. La halte dura deux heures, au bout desquelles
ils se remirent en selle et poursuivirent leur chemin.

En somme, le voyage  Chartres n'avait donn aucun rsultat, du moins
en ce qui concernait l'amour du pauvre petit duc. En effet, la Fausta
n'avait pu donner aucune indication sur Violetta. Pardaillan avait
racont  Charles la scne de la cathdrale, et flegmatiquement ajout
qu'il n'avait aucune raison de supposer que Fausta avait menti. Donc
toute trace de la petite bohmienne tait perdue.

--Ah! a, monseigneur, dit  un moment Pardaillan, pourquoi tant de
tristesse?... Faites attention, monseigneur, que nagure vous tiez
enferm  la Bastille, et que moi-mme j'tais dans la nasse de Mme
Fausta... Or, nous voici chevauchant, sains de corps et d'esprit,
parfaitement capables de raliser l'impossible, mme de retrouver
Violetta... Que vous faut-il de plus?

--Retrouver Violetta! dit amrement le petit duc. Comme vous dites,
Pardaillan, il faudrait pour cela raliser l'impossible!...

--Et qui vous dit que c'est une oeuvre impossible que de retrouver une
jeune fille qui, de son ct, ne demande qu' voler vers vous?

--Nous n'avons aucune indication. O tourner nos pas?...

--Nous irons simplement o va Maurevert, dit Pardaillan.

Charles ignorait encore l'trange mariage qui s'tait accompli dans
l'glise Saint-Paul. Il ignorait que Maurevert et sur Violetta des
droits de mari.

--Maurevert, reprit Pardaillan, c'est l'me damne du duc de Guise. Or,
vous pouvez tenir pour certain que Guise est pour quelque chose dans la
disparition de votre jolie petite bohmienne. Pouvons-nous directement
nous attaquer  Guise, qui ne sort jamais sans une imposante escorte?...

--C'est vrai, Pardaillan, c'est vrai... mais Maurevert?...

--Eh bien, nous rentrons  Paris! nous retrouvons facilement Maurevert;
nous l'attirons dans un endroit  l'abri de tout regard indiscret: et,
quand nous le tenons, nous lui mettons la dague sur la gorge et nous lui
disons: Mon ami, vous passerez de vie  trpas si vous ne nous
dites pas ce que votre illustre matre a fait de Mlle Violetta. Que
dites-vous de mon plan?

--Je dis, cher ami, que vous tes le coeur le plus gnreux, le bras le
plus terrible, l'esprit le plus fcond en ressources...

--Fiez-vous donc  moi, reprit Pardaillan, du soin de mettre la main sur
Maurevert. Je sens que le moment approche o je vais pouvoir liquider
avec lui une vieille dette.

Les deux cavaliers, en devisant ainsi, continuaient  marcher au pas ou
au trot de leurs chevaux, sans se hter. Le lendemain, ils entraient
dans Paris et filaient tout droit sur la Devinire, o ils arrivrent
sans encombre sur le coup de midi. Huguette tait dans la cuisine,
surveillant, en dpit de son chagrin, les alles et venues des
domestiques, jetant un coup d'oeil sur les casseroles, encourageant le
tournebroche.

Elle tait fort ple et triste, la bonne htesse de la Devinire, Elle
croyait Pardaillan toujours  la Bastille. Pour le sauver, elle avait
essay une tentative dsespre. Cette aventure avait avort comme on va
le voir. Et la pauvre Huguette se dsesprait.

Elle passa dans la grande salle pour veiller  ce que tout ft en bon
ordre, et ce fut en passant cette inspection qu'el-le aperut tout
 coup Pardaillan, qui la regardait aller et venir avec un sourire
attendri. Huguette demeura ptrifie et se mit  trembler. Pardaillan se
leva, alla  elle, lui saisit les mains.

--Ah! monsieur le chevalier, murmurait Huguette toute ple, je n'ose en
croire mes yeux.

--Croyez-en donc alors ces deux baisers, fit Pardaillan qui l'embrassa
sur les deux joues.

Huguette se mit  rire en mme temps que les larmes coulaient de ses
yeux.

--Ah! monsieur, reprit-elle, vous voil donc libre!... Mais comment
avez-vous pu sortir de la Bastille?

--C'est bien simple, ma chre htesse, j'en suis sorti par la grande
porte...

--M. de Bussi-Leclerc vous fit donc grce?...

--Non, Huguette. C'est moi qui ai fait grce  M. de Bussi-Leclerc!

Rassrne, joyeuse, panouie par ce sentiment o il y avait peut-tre
autant l'affection d'une mre retrouvant son enfant que l'humble amour
d'une amante dvoue, elle courait  la cave et en rapportait bientt
une vnrable bouteille couverte de poussire authentique.

--C'est de celui que prfrait Monsieur vtre Pre, dit Huguette; il
n'en reste plus maintenant que cinq bouteilles...

Pardaillan dboucha la bouteille, remplit trois verres et avana un
sige pour l'htesse.

Huguette plit de plaisir.

--Ma chre Huguette, reprit Pardaillan lorsque les verres furent vides,
vous me parliez tout  l'heure du sire de Bussi-Leclerc. Vous connaissez
donc ce digne gouverneur de la Bastille?

Huguette devint pourpre. Le chevalier nota cet moi.

--Pourquoi rougissez-vous?

--M. de Bussi-Leclerc, balbutia Huguette, est souvent venu ici avec des
matres d'armes qu'il traitait magnifiquement aprs les avoir battus en
quelque passe d'escrime,..

--Voil qui est d'un galant homme... Et alors?

--Alors... murmura Huguette, je comptais sur lui... pour vous
dlivrer... Il m'a si souvent affirm...

--Quoi donc, chre amie?... Vous savez qu'on peut tout me dire,  moi...

--Qu'il tait tout prt...  se msallier!...

Elle redressa la tte firement.

--Veuve, reprit-elle avec plus de fermet, sans enfants, libre de ma
personne, sinon de mon coeur, j'eusse pu accepter la proposition qu'il
me fit  diverses reprises et m'engager  tre une pouse fidle... Ma
vie en et t un peu plus triste, voil tout...

Huguette disait ces choses trs simplement, n'ayant pas conscience de
ce qu'il y avait de sublime dans son dvouement. Le chevalier la
considrait avec un inexplicable attendrissement.

Donc, reprit-il, vous tes alle trouver ce Bussi-Leclerc?

--Oui, mais, le premier jour que j'y allai, je ne pus entrer  la
Bastille. Une sorte d'meute venait de se produire  Chartres, avec la
procession de M. de Guise... J'attendais son retour.

--Il doit tre rentr, fit Pardaillan, et cette fois, vous le trouverez
srement.

--Pour quoi faire, puisque vous voil libre? dit Huguette.

Pardaillan et Charles d'Angoulme reprirent dans l'htellerie les
chambres qu'ils y avaient occupes. La journe, la nuit, et encore la
journe et la nuit se passrent paisiblement. Ce repos n'tait pas de
trop aprs les secousses de toute nature qu'avaient subies Pardaillan
et son compagnon. Il tait d'ailleurs ncessaire pour leur permettre
d'tablir un plan d'oprations.

Le troisime jour au matin, ils sortirent de bonne heure. Et, pour
mettre un peu d'ordre dans la chronologie de ces divers vnements qui
se croisent, il n'est peut-tre pas inutile de faire remarquer que, ce
matin-l, il y avait quatre jours que Jacques Clment se trouvait dans
le cachot de pnitence du couvent des jacobins.

Pardaillan se prcipita vers la vieille rue du Temple.

--Nous allons donc  l'htel de Guise? demanda Charles, chemin faisant.

--Sinon  l'htel, du moins aux abords, pour y rencontrer, si possible,
le sire de Maurevert. Celui-ci n'ignore rien de ce que fait, dit ou
pense le duc de Guise. Or, vous admettrez que, si quelqu'un au monde
sait o se trouve la dame de vos penses, c'est Guise. Aprs tout,
peut-tre pensez-vous qu'il vaut mieux s'adresser  Dieu qu' ses
saints. Donc, si vous le voulez, nous allons entrer dans l'htel et
pntrer jusqu'au duc  travers les deux cents gardes ou gentilshommes
qu'il a autour de lui.

--Ce que vous dites l est impossible, dit le jeune duc. Mais, enfin
pourquoi nous adresser de prfrence  Maurevert plutt qu' tel autre
familier de Guise?

--Parce que je veux faire coup double, arranger  la fois vos affaires
et les miennes; vous savez que j'ai un vieux compte avec Maurevert et
que je cours aprs lui depuis fort longtemps...

L'explication tait plausible, et soulagea le jeune duc de la vague
inquitude qu'il commenait  prouver. Bientt, les deux compagnons
arrivrent prs de la grande porte de l'htel o stationnait toujours
une certaine foule de badauds qui discutaient en gesticulant. Dans
cette foule, Pardaillan et Charles d'Angoulme passrent parfaitement
inaperus et se glissrent dans un groupe assez pais au centre duquel
prorait un homme qui exposait ses ides.

Pendant deux heures, le chevalier et le petit duc demeurrent les
yeux fixs sur cette porte grande ouverte  tout venant, et Charles
commenait  trouver que l'ide d'aller trouver le duc lui-mme n'tait
pas mauvaise, quitte  y laisser ses os, lorsque Pardaillan le poussa
du coude, et, d'un signe de tte, lui montra trois gentilshommes qui
entraient dans l'htel.

C'tait Bussi-Leclerc, Maurevert et Maineville. Maurevert marchait au
milieu des deux autres. Un terrible sourire crispa les lvres soudain
plies de Pardaillan. Mais del les trois avaient disparu dans l'htel.

Cependant, le temps s'coulait. Midi sonna.

--Qui sait s'ils sortiront aujourd'hui... ou mme s'ils ne sont pas dj
sortis par une autre porte? murmura Charles.

Comme il disait ces mots, il aperut Bussi-Leclerc, Maineville et
Maurevert. Le chevalier les avait vus lui aussi... Dans la rue, les
trois gentilshommes s'arrtrent, causant entre eux  voix basse. Puis,
Bussi-Leclerc et Maineville, se donnant le bras, s'en allrent ensemble.
Maurevert demeura un instant  la mme place, puis se mit en marche.

Pardaillan ne quitta pas Maurevert des yeux. Celui-ci se dirigeait vers
la porte du Temple... Il la franchit.

Maurevert marchait tranquillement, tournant le dos aux marcages du
Carme-Prenant, et, suivant le chemin battu qui contournait l'enceinte
de Paris, chemin coup de bosquets et parfois de masures qui
permettaient aux deux suiveurs de s'effacer.

Maurevert allait  Montmartre... Lorsqu'il commena  monter la colline,
un sourire plus livide crispa les lvres de Pardaillan; Maurevert se
dirigeait vers le hameau, vers cette partie de la colline o se trouve
aujourd'hui le Calvaire du Tertre... C'tait le chemin qu'il avait
suivi, seize ans auparavant, avec Lose, avec le marchal de
Montmorency, avec son pre mourant dans une voiture!...

C'tait prs d'un champ de bl qu'on venait de faucher depuis quelques
jours... qu'il avait arrt la voiture... l que son pre tait mort
dans ses bras... l que Maurevert apparaissant tout  coup avait frapp
Lose avec le poignard empoisonn de Catherine de Mdicis!... Oui!...
C'tait vers ce point  jamais inoubliable dans la mmoire de Pardaillan
que Maurevert, ce jour-l, se dirigeait!...

Pardaillan tait devenu ple. D'un geste plus rapide, il s'assura qu'il
portait sa dague et son pistolet  la ceinture. Il s'arrta un instant,
amora le pistolet.

--Allez-vous donc l'abattre de loin? murmura Charles.

--Non, fit le chevalier en souriant, mais, comme il va essayer de se
sauver, comme il dtale avec une rapidit de cerf... je l'ai vu 
l'oeuvre... je veux m'assurer qu'il ne nous chappera pas; il suffira de
lui casser une jambe et nous pourrons alors causer...

Maurevert montait toujours... Pardaillan se remit en marche, et soudain,
 un dtour de roches boules, il apert la croix de bois qui marquait
l'endroit o il avait enterr son pre.

Contre cette croix, Pardaillan entrevit une forme immobile. Qu'tait-ce
que cette forme... Une femme?... Que faisait-elle l?... Pardaillan n'y
prta aucune attention et la vit  peine.

Maurevert, en passant prs de la tombe du vieux Pardaillan, s'tait
arrt. Lui aussi, sans aucun doute, songeait  cette lointaine journe
d'aot, rayonnante comme celle-ci, o, dans ce coin paisible, il avait
bondi d'un buisson pour frapper Lose de Montmorency!...

Maurevert jeta les yeux au loin, vers un point de la pente o se
trouverait aujourd'hui la place Ravignan. L, il vit un cheval attach
 un arbre, et, prs de ce cheval, une voiture attele de deux btes
vigoureuses. Un laquais surveillait le tout, assis  l'ombre des
chtaigniers.

--Bon! fit Maurevert. Tout est prt!... Dans vingt minutes la petite
bohmienne est  moi... Ce que j'en ferai? peu importe, pourvu qu'elle
ne soit ni  l'imbcile duc incapable de me protger, ni surtout  l'ami
de Pardaillan!... Je l'enferme dans la voiture, je saute  cheval...
Dans quatre jours au plus, je suis  Orlans... et, l nous verrons!...
Allons! Adieu, Guise! Adieu, Pardaillan!...

En prononant ces mots, Maurevert s'tait retourn vers Paris avec un
sombre regard...

Pardaillan tait devant lui,  vingt pas!

Sur un signe de Pardaillan, le duc d'Angoulme qui marchait prs de lui
s'arrta et, saisissant l'intention de son compagnon, se croisa les
bras, pour exprimer que, dans ce qui allait se passer, il allait tre
tmoin et non acteur. Le chevalier continua de s'avancer seul; mais,
quand il fut  dix pas de Maurevert, il s'arrta galement.

Maurevert tait seul... seul en face de Pardaillan!...

Il comprit que toute tentative de dfense tait vaine, car Pardaillan,
c'tait plus que le Droit et la Justice, c'tait la Reprsaille vivante
qui se dressait au nom des morts, pour un combat loyal,  armes
gales!...

Et, dans un combat  armes gales, Maurevert contre Pardaillan, c'tait
le chacal contre le lion.

Maurevert, ayant regard  droite et  gauche, avec cette expression
d'pouvant qui dcomposait son visage, murmura quelque chose de confus
qui voulait dire:

--Que me voulez-vous?...

Pardaillan parla alors,..

--Remarquez, monsieur, dit-il, que j'ai ma rapire et ma dague, mais que
vous avez aussi votre poignard et votre pe... Il est vrai que j'ai un
pistolet, mais je ne m'en servirai que si vous essayez de fuir. Ceci, me
semble-t-il, nous met sur un pied d'galit parfaite.

Maurevert fit un signe d'assentiment.

--Vous me demandez ce que je vous veux, continua Pardaillan. Je
veux vous tuer. En vous tuant, monsieur, je crois bien sincrement
dbarrasser la terre d'un tre qui doit lui procurer de l'horreur. Ce
que vous m'avez dit dans le cachot de la Bastille m'a prouv une chose
dont je pouvais encore douter: c'est que vous tes un venimeux reptile
qu'il faut craser. Je vous jure donc que, trois minutes aprs vous
avoir tu, j'aurai oubli jusqu' votre nom... Je vais donc vous tuer.
Mais pas ici. Je vous prierai de m'accompagner jusqu' Montfaucon. Vous
ne voudriez pourtant pas que votre sang tombt comme une rose maudite
sur ce coin de terre qui recouvre la dpouille de mon pre... Montfaucon
me parat un endroit favorable au combat que je vous propose et au repos
de vos os. Consentez-vous  m'accompagner jusque-l?

Maurevert fit un nouveau signe d'assentiment. Une esprance se levait
dans son esprit. La route tait assez longue de Montmartre  Montfaucon.
Peut-tre une occasion de fuite se prsenterait-elle. En tout cas,
c'tait plus d'une demi-heure de gagne... un sicle! Ce fut donc avec
une sorte de joie empresse qu'il rpondit:

--Montfaucon, soit! L o ailleurs, soyez sr que je ne me laisserai
pas tuer sans essayer de vous envoyer d'abord rejoindre Monsieur votre
pre...

Un peu rassur, Maurevert reprenait la forme de courage qui lui
convenait, c'est--dire l'insolence.

--Je ne sais si je succomberai dans le duel que je vous offre, dit
Pardaillan: c'est possible. Mais ce qui est sr, c'est que je vous
tuerai. Il me parat donc convenable de vous dire en deux mots pourquoi
j'ai rsolu de vous tuer. En mme temps, je vous poserai une question...

--Mille questions, monsieur de Pardaillan, rpondit Maurevert.

Au moment mme o il prononait ces mots, il fit un bond terrible en
arrire et se plaa derrire la croix qui surmontait la tombe du vieux
Pardaillan. Aussitt, il se mit  courir frntiquement vers le cheval
et la voiture qu'il avait tout  l'heure examins.

--Ah! misrable! hurla le duc d'Angoulme en s'lanant.

Pardaillan sourit, tira son pistolet et visa Maurevert. Il allait lcher
le coup... A cet instant, du pied de la croix o elle tait accroupie,
une ombre se dressa, s'interposa entre le canon du pistolet et
Maurevert...

Cette forme, c'tait une femme... Pardaillan eut un regard terrible vers
le ciel... Son bras retomba...

Toute droite, appuye  la croix, ses magnifiques cheveux d'or drouls
sur ses paules, elle semblait ne voir ni Pardaillan, ni rien de ce qui
tait autour d'elle...

Pardaillan la regarda  peine: ses yeux taient fixs sur Maurevert qui
fuyait et sur Charles qui le poursuivait... Maurevert faisait des bonds
insenss. Tout  coup, il eut l'impression que quelqu'un... passait 
son ct, le devanait, se retournait, et, soudain, il trouva devant lui
le jeune duc qui dgainait en disant:

--Arrire, monsieur, ou vous tes mort!...

La rapire de Maurevert flamboya au soleil: au mme instant, il tomba en
garde et fona furieusement. L'pe de Charles le piqua au visage... Il
recula!...

Silencieux, les deux adversaires se tenaient, les pes engages, sans
un geste... Soudain un bras se dtendait... Puis tous deux reprenaient
la garde.

Mais,  chaque coup port par Maurevert, Charles, aprs une parade,
demeurait en place; tandis qu' chaque fois que son bras,  lui, se
dtendait, la pointe touchait presque le visage de Maurevert qui
bondissait en arrire... Et, alors, le jeune duc avanait vivement de
plusieurs pas... cumant, livide, d'une pleur mortelle, Maurevert
essayait alors de passer  droite ou  gauche... Mais toujours, devant
son visage, il trouvait la pointe menaante. Il reculait, il remontait
vers la croix... et, comme il y arrivait enfin, il entendit un trange
clat de rire qui semblait sortir de la tombe.

Alors, un frisson glacial le saisit, et il jeta ou plutt laissa tomber
son pe et se retourna: il vit Pardaillan qui n'avait pas boug d'une
place... Il vit la femme aux cheveux d'or qui venait de pousser cet
clat de rire funbre...

--Monseigneur, fit Pardaillan, veuillez remettre  cet homme son pe.

Le duc obit, ramassa la rapire par la pointe et la prsenta par la
poigne  Maurevert qui la prit machinalement et la rengaina. Alors,
comme si rien ne se ft pass, comme si rien n'et interrompu les
paroles qu'il adressait tout  l'heure  Maurevert, Pardaillan continua:

--La question que j'ai  vous poser, monsieur, la voici: que vous
avait-elle fait, elle? que vous ayez essay dix fois, vingt fois, de
me frapper  mort, c'tait tout naturel. Que vous m'ayez cherch dans
l'htel Coligny, que vous ayez lanc contre mon pre et moi une troupe
de tueurs que le grand carnage rendait fous furieux, je le comprends
encore.

--Mais elle!... Que vous avait-elle fait? Que vous n'ayez pas eu piti
de tant d'innocence, de jeunesse et de beaut, voil ce que je cherche 
comprendre depuis seize ans sans y parvenir!

Et si fort qu'il ft, quelle que ft  ce moment la haine qui ravageait
son coeur, Pardaillan ne put touffer un rle de dtresse et d'amour...

--Voil ma question, reprit-il au bout de quelques instants. Vous ne
rpondez pas?...

Maurevert se taisait en effet... Et qu'et-il pu dire?...

Pardaillan s'approcha de lui jusqu' le toucher presque. Maurevert
laissa chapper un sourd gmissement. Il oubliait que Pardaillan lui
offrait un combat loyal. Il songeait seulement qu'il allait mourir...

--Vous ne rpondez pas, dit alors Pardaillan. Eh bien, il faut que je
vous le dise: c'est pour cela... que j'ai rsolu de vous tuer. Tout le
reste vous est pardonn. Mais, cela, j'ai voulu vous le faire expier par
seize ans d'pouvante. Et aujourd'hui je trouve que vous ayez assez eu
peur de la mort pour mourir enfin; et, puisque je vous rencontre sous
mon pied, je vous crase...

Maurevert s'abattit  genoux, leva son front ruisselant de sueur glace
et gronda d'une voix rauque:

--Laissez-moi vivre... Faites-moi grce de la vie!... Grce! Grce!...
Au nom de Lose! Ne me tuez pas!...

Pardaillan,  ce nom, frissonna. Puis, jetant vers le duc d'Angoulme un
regard que le jeune duc et trouv sublime s'il et connu le sacrifice
qu'exprimait ce regard:

--Relevez-vous... dit-il, coutez-moi... peut-tre puis-je vous faire
grce comme vous me le demandez...

D'un bond, Maurevert fut debout. Ses mains crispes se serrrent
convulsivement l'une contre l'autre.

--Oh! rla-t-il, que faut-il faire? Parlez!... Ordonnez! Oui, vous avez
droit de vie et de mort sur moi! Oui, j'ai t infme!... Mais vous...
vous dont on dit que vous tes le dernier chevalier de notre ge...
vous qui tes la bravoure et la gnrosit... oh! vous serez aussi le
pardon!...

Le rire de la femme aux cheveux d'or, le rire trangement funbre de
cette femme debout, appuye  la croix, retentit de nouveau... Et
Pardaillan tressaillit...

--Vous parlez de pardon, fit celui-ci en secouant la tte. Je puis faire
grce, mais non pardonner. Voici ce que je puis faire...

Ici, un soupir s'trangla dans la gorge de Pardaillan. Mais, reprenant
toute sa volont, il continua:

--Vous avez assassin une jeune fille... Il en est une autre  laquelle
vous pouvez rendre la vie et le bonheur: contre la vie de Violetta, je
vous fais grce pour la mort de Lose.

Charles se rapprocha d'un bond, saisit la main du chevalier, et, le
coeur dbordant, murmura:

--Pardaillan!... mon frre!...

--Violetta? fit Maurevert. Vous dites que, si je vous rends Violetta,
vous me faites grce de la vie?...

--Je le dis, rpondit simplement Pardaillan. Parlez donc: o est cette
jeune fille?

--Maurevert rpondit:

--Je l'ignore!... Sur Dieu qui m'entend, j'ignore o est cette jeune
fille... mais...

A ce dernier mot, Pardaillan respira. Charles, qui sentait le dsespoir
l'envahir, se reprit  esprer. Et tous deux s'crirent:

--Mais?... Vous savez donc quelque chose?...

--Il ne sait rien! C'est un imposteur! Qui peut savoir o est la
bohmienne?...

C'tait la femme aux cheveux d'or qui parlait ainsi. Mais ni Pardaillan
ni le duc d'Angoulme ne firent attention  elle...

Maurevert, pantelant, avait ferm les yeux pour ne pas laisser clater
la joie frntique et la pense infernale qui tait la source de cette
joie.

--Oui! fit-il d'une voix haletante, je sais quelque chose... Je puis...
par une trahison, il est vrai... mais qu'importe une trahison, puisque
vous me faites grce!...

Maurevert baissa la tte... Il n'avait qu'une peur  ce moment: c'est
que l'accent de sa voix ne part pas assez mouvant, c'est que son geste
ne rvlt la joie hideuse qui l'inondait...

--Vous dites, fit le chevalier, que vous ignorez o se trouve cette
jeune fille?

--Maintenant, oui! haleta Maurevert. Je le jure.

--Mais vous dites que vous pouvez le savoir?

--Ds ce soir, monsieur!... Cela ne tient qu' moi!... Oh! que n'ai-je
eu la prcaution de m'en enqurir avant de sortir de Paris!

--Pardaillan! supplia ardemment le jeune duc.

--Messieurs, messieurs! continua Maurevert en se tordant les mains, je
vous jure sur mon me que je puis vous donner cette satisfaction...
Tenez!... que l'un de vous m'accompagne!...

Pardaillan jeta un nouveau coup d'oeil sur Charles, qu'il vit boulevers
d'espoir et de dsespoir...

--Calmez-vous, monsieur, dit-il.

--Oh!... il y aurait donc un moyen?... Parlez!...

--Si ce que vous dites est vrai...

--Je le jure sur le paradis!...

--Je vous crois. Eh bien! nous ne pouvons en effet vous accompagner,
M. le duc d'Angoulme et moi, nous sommes rsolus  ne plus mettre les
pieds dans Paris o il y a trop de dangers pour nous...

Maurevert coutait avec une profonde attention.

--Nous nous sommes installs  la Ville-l'vque, continua Pardaillan.
Non pas ce soir, car la nuit est tratresse, mais demain, en plein jour,
 dix heures du matin, vous pouvez nous apporter l'indication moyennant
laquelle vous aurez la vie sauve. Viendrez-vous, monsieur?...

--Je viendrai! fit rsolument Maurevert blme de joie, comme, tout 
l'heure il avait t blme de terreur!

--C'est bien, dit Pardaillan. Allez: vous tes libre.

Pour la troisime fois s'leva le rire de la femme aux cheveux d'or,,.
Maurevert souleva son chapeau, salua du mme geste Pardaillan et Charles
immobiles et il s'loigna... Tant qu'il sentit peser sur lui les regards
des deux hommes, il put, par un effort de volont, marcher d'un pas
calme et mesur. Mais, ds qu'il pensa qu'on ne pouvait plus le voir, il
se mit  bondir d'une course insense.

--Il viendra! disait pendant ce temps le duc d'Angoulme.

--Je le crois! fit Pardaillan avec un soupir.

Et Charles tait si heureux qu'il lui et t impossible de comprendre
tout ce qu'il y avait d'amertume dans le soupir de cet homme qui venait
de renoncer  une haine vieille de seize ans pour assurer le bonheur de
son jeune ami...

--Mais pourquoi, reprit le duc, avez-vous dit que nous tions installs
 la Ville-l'vque, et que nous n'entrerions plus dans Paris?...

--Prcaution suprme... Maurevert viendra... Maurevert ne trahira pas
ceux qui viennent de lui donner vie sauve... je le crois!... Mais,
enfin, est-ce qu'on sait?...

Ils demeurrent quelques minutes pensifs. Charles se demandait si
Maurevert viendrait au rendez-vous. Pardaillan n'avait aucun doute  cet
gard. L sincrit de Maurevert lui semblait vidente. En tout cas,
si Maurevert trahissait encore une fois, lui, Pardaillan, saurait le
retrouver...

En songeant ainsi, il s'tait rapproch de la tombe et, chapeau bas,
la tte penche, se disait  lui-mme des choses par quoi il esprait
attnuer la douleur de son sacrifice. Et, comme il relevait les yeux, il
vit la femme aux cheveux d'or qui le regardait fixement.

Alors seulement il la reconnut. C'tait Sazuma la bohmienne. C'tait
la mre de Violetta... Charles d'Angoulme, lui aussi, l'avait reconnue
et s'tait approch.

Peut-tre le lecteur n'a-t-il pas oubli qu'aprs sa premire visite
au couvent des bndictines Pardaillan avait amen la bohmienne 
l'auberge de la Devinire, o il l'avait confie aux soins de dame
Huguette. Mais, ds le soir mme du jour o le chevalier s'tait rendu
au duc de Guise, Sazuma avait disparu de l'auberge.

Avait-elle t effraye par le tumulte? Qu'tait-elle devenue depuis ce
temps? Comment avait-elle vcu?... O avait-elle trouv un gte?...

Sazuma le regardait en souriant. Il tait vident qu'elle le
reconnaissait et qu'elle se souvenait parfaitement de la scne de
l'auberge de l'Esprance.

--Prenez garde au tratre! dit-elle d'une voix douce. Prenez garde 
ceux qui font des serments!

--Madame, dit Pardaillan, venez avec nous. Il n'est pas sant qu'une
Montaigues soit ainsi errante par les chemins...

--Montaigues! fit-elle frmissante. Quel est ce nom?...

--Lonore, baronne de Montaigues, c'est le vtre!

--Lonore? J'ai connu une pauvre fille qui s'appelait ainsi!... Elle est
morte!...

La bohmienne tait devenue toute blanche. Charles saisit, une de ses
mains et la pressa dans les siennes.

--Vous tes Lonore, rptait-il, vous tes la mre de celle que
j'aime!... Ah! madame. coutez-nous... rappelez-vous!... Souvenez-vous
du pavillon de l'abbaye o nous vous avons trouve... Vous tiez avec
celui qui vous a aime... avec celui qui nous a dit votre nom et le
sien... le prince Farnse... l'vque!...

Elle eut un sanglot... un instant la lueur de la raison claira ses yeux
splendides... car, dans ces yeux, il y avait de la haine!... Charles la
fixait avec angoisse.

Reconqurir la raison de cette infortune! Retrouver Lonore de
Montaigues dans la bohmienne Sazuma! Et rendre sa mre  Violetta,
retrouve elle-mme...

--Votre fille, madame! cria le jeune duc. Votre fille!... Votre
Violetta!...

--Je n'ai pas de fille... dit-elle d'une voix morne.

Charles laissa retomber sa main et dtourna son regard vers Pardaillan
comme pour lui dire:

--Qui donc au monde pourrait lui rendre la raison, puisque le nom de sa
fille la laisse indiffrente?...

En effet, si Charles et Pardaillan avaient su, dans le pavillon de
l'abbaye, le vrai nom de la bohmienne et qu'elle tait la mre de
Violetta, ils ignoraient encore en quelles terribles circonstances
l'enfant tait ne... Folle avant d'tre mre, Lonore s'tait rveille
en prison sans savoir qu'elle tait mre!...

Elle s'tait appuye  la croix, ses yeux regardaient au loin sur la
campagne solitaire, et elle tait bien ainsi, toute raide, adosse 
cette croix, d'une beaut tragique, mouvante, qui faisait frissonner
les deux hommes immobiles.

--Qui a cri ainsi? reprit-elle. De quel abme de honte et de dsespoir
a jailli ce cri atroce que j'entendrai toujours?... C'est l, dans la
vaste cathdrale, qu'a retenti cette clameur... Malheur  la sorcire!
Oh! tous les poings qui se tendent sur elle! et puis... plus rien!
Rien que le silence de la tombe, la nuit du cachot... le dlire de
l'agonie... Et puis, tout  coup, elle revoit le jour, un jour sombre
o le ciel voile sa face... Et voici la bohmienne que l'on conduit
l-bas... vers la hideuse machine de mort... et l... l... au pied du
poteau terrible, qui a encore cri?...

Sazuma s'interrompit soudain. Et, sur ces lvres dcolores, ce rire
que Pardaillan avait entendu tout  l'heure, ce mme rire funbre
clata.

--Adieu, dit-elle. Et surtout ne vous avisez pas de suivre la
bohmienne, car sa route est celle du malheur.

A ces mots, elle s'loigna de son pas majestueux. Hors de lui, haletant,
le duc d'Angoulme s'lana en criant:

--Lonore!

Elle se retourna, leva un doigt vers le ciel et dit:

--Pourquoi appelez-vous la morte? Si vous cherchez Lonore, allez au
pied du gibet.

--Le gibet! balbutia Charles perdu, clou sur place. Pourquoi la mre
de Violetta parle-t-elle du gibet?

A ce moment, Sazuma disparut derrire les roches boules. Les deux
amis s'lancrent sur le sentier qu'avait pris Sazuma pour s'loigner.
Mais, lorsqu'ils eurent contourn les roches, ils ne la virent plus.
Charles d'Angoulme et Pardaillan battirent en vain les environs.
Sazuma demeura introuvable. Alors, ils reprirent le chemin de Paris o
ils rentrrent par la porte Montmartre.

Ils passrent  la Devinire une nuit exempte de toute alerte et,
le lendemain,  la premire heure, se rendirent au rendez-vous que
Maurevert avait accept, mais ils s'arrtrent  mi-chemin de la
Ville-l'vque; Pardaillan tait persuad que Maurevert, enfin vaincu
dans son esprit de trahison, tiendrait parole. Mais, bien que Maurevert
et accumul les serments, il pouvait bien, en une nuit, les avoir
oublis. C'est pourquoi, sans aller jusqu' la Ville-l'vque, il prit
position avec le jeune duc dans un pais bosquet de chnes. Vers neuf
heures et demie, ils aperurent un cavalier qui s'avanait rapidement.

--C'est lui! dit tranquillement Pardaillan.

--C'est ma foi vrai! dit Charles lorsque Maurevert fut pleinement
visible.

--Avanons, dit Pardaillan.

Ils sortirent alors du bosquet et rejoignirent le sentier. Bientt
Maurevert sauta  terre, fut sur eux. Il se dcouvrit et dit:

--Me voici, messieurs...



IX

LA PAROLE DE MAUREVERT

Aprs tre rentr dans Paris, la veille,  la suite de sa rencontre avec
Pardaillan, Maurevert s'tait mis  parcourir la ville, au hasard, pour
le besoin de marcher.

Parfois, une sorte de rugissement de joie le soulevait. D'autres fois,
au contraire, venant  reconstituer cette minute horrible o il s'tait
vu en face de Pardaillan, il prouvait le choc en retour de l'pouvante
et se sentait dfaillir. Alors, il entrait dans le premier cabaret,
buvait d'un trait un verre de vin, jetait sur la table une pice de
monnaie, puis reprenait sa marche...

Il tenait Pardaillan!... Enfin! Enfin! Enfin!

Il ne mditait pas encore comment il s'emparerait de Pardaillan. Il le
tenait!...

Le soir tomba sur Paris, bientt il fit nuit... Maurevert allait
toujours, passant et repassant vingt fois par les mmes rues sans s'en
apercevoir. Il se dirigea vers l'auberge du Pressoir-de-Fer; en mme
temps qu'il recouvrit son calme, il s'tait aperu qu'il avait grand
apptit.

Il entra donc  l'auberge au moment o on allait fermer les portes. Et,
comme la Roussette lui faisait observer que l'heure du couvre-feu tait
passe, Maurevert rpondit par ce mme signe mystrieux qu'avait fait
Jacques Clment. Puis il ajouta:

--Maintenant, vous pouvez clore fentres et porte, et me prparer un bon
souper, car je meurs de faim.

La Roussette et Pquette, fascines sans doute par le signe, se htrent
d'obir. Les deux htesses, rallumant leurs feux, s'empressrent de
prparer un dner que Maurevert dpcha de grand apptit.

Puis, brusquement, il laissa inacheve sa bouteille, et tomba dans une
sombre mditation.

Enfin, Maurevert se leva et rajusta son pe. Dj la Roussette se
prcipitait pour lui ouvrir la porte. Mais il l'arrta d'un geste en
disant:

--Ce n'est pas par l que je m'en vais...

Et il refit le signe. L'htesse s'inclina, marcha devant Maurevert et
parvint  cette salle qui communiquait avec le palais de Fausta...
Maurevert frappa sur les clous disposs en forme de croix... L porte
s'ouvrit... il passa... Dans la lumire douce qui rgnait toujours en
cette pice, Maurevert aperut les deux suivantes favorites Myrthis et
La.

--Votre matresse peut-elle me recevoir? demanda-t-il. Est-elle
endormie?

Elles le regardrent d'un air tonn, comme s'il et t trange de
supposer que Fausta pt se reposer et dormir. Et, en effet,  peine
avait-il fini de parler que Fausta parut et prit place dans son
fauteuil. Les deux suivantes disparurent  l'instant.

--Je ne m'attendais pas  voir ce soir le sire de Maurevert, dit-elle.
Vous deviez attendre mes ordres  Orlans.

--C'est vrai, madame...

--Un cheval et une voiture vous attendaient sur les pentes de
Montmartre: la voiture pour elle, le cheval pour vous.

--J'ai vu le cheval et la voiture, madame; ils

taient bien au rendez-vous que vous m'avez indiqu.

--Je vous avais fait donner une mission par M. de Guise, afin que vous
soyez libre de toute entrave, et puissiez gagner huit jours.

--C'est vrai, madame. Et le duc me croit sur la route de Blois o j'ai
ordre de noter l'installation du roi et les forces dont il peut disposer
 l'occasion.

--Donc, tout tait parfaitement combin pour lgitimer votre absence et
prparer votre dpart. Je fais disposer pour vous vos relais pour une
marche rapide, Tout est prt. Vous n'avez qu' partir... Et vous voici!
Monsieur de Maurevert, vous jouez un jeu dangereux.

--C'est vrai, madame. La partie que je joue en ce moment est dangereuse.
Ma vie n'a tenu qu' un fil aujourd'hui, et peut-tre demain serai-je
mort. Sur les pentes de Montmartre, au moment o je me dirigeais vers
l'abbaye, je me suis heurt  un obstacle: Pardaillan.

-Fausta rougit lgrement, ce qui chez elle indiquait une violente
motion. Elle demeura quelques instants silencieuse, sans doute pour que
sa voix ne traht pas son trouble.

--Vous avez rencontr Pardaillan? demanda-t-elle froidement. Il vous a
vu?

--Il m'a parl! fit Maurevert avec un frisson. Madame, je vois dans vos
yeux l'tonnement de me voir vivant. Je vais vous tonner davantage:
Pardaillan est  nous!

Cette fois, en effet, la stupfaction fut si relle chez Fausta qu'elle
ne songea pas  la dguiser.

--Vous l'avez bless? fit-elle sans pouvoir dominer un sentiment que
Maurevert prit pour de la joie, et o il y avait en effet de la joie.

Maurevert secoua la tte.

--Expliquez-vous...

--Nous le tenons, madame, dit Maurevert en qui clata alors la haine.
Demain,  dix heures, nous n'avons qu' le prendre! Il ne s'agit que de
combiner une bonne embuscade, et il y viendra tte baisse...

Un rire terrible secoua Maurevert. Fausta alors comprit comme elle ne
l'avait pas encore compris...

--Pardonnez-moi, haleta l'homme, je ris depuis cet aprs-midi... je ris
comme jamais je n'ai pu rire depuis seize ans!... coutez-moi, madame,
nous n'avons qu' prparer l'embuscade: une centaine d'hommes solides et
bien arms suffiront. Car, Pardaillan ne se doute de rien. Sa confiance,
voyez-vous, est prodigieuse; au fond, c'est un imbcile... Il m'a donn
rendez-vous, demain,  dix heures,  la Ville-l'vque; le reste nous
regarde!...

Fausta, appuye sur le bras de son fauteuil, pensive, considrait cette
manifestation de haine avec une curiosit effrayante.

--Ils taient tous deux sur les pentes de Montmartre, continua
Maurevert, car ils n'osent rentrer dans Paris. Ils sont  la recherche
de la petite bohmienne. Je marchais, je montais, j'allais  l'abbaye...
et, tout  coup, j'ai vu Pardaillan... Et j'ai vu que j'allais mourir,
madame! j'ai vu cela dans ses yeux... Alors, la peur, la hideuse peur
qui me tient depuis tant d'annes, m'a mordu au coeur et je suis tomb
 genoux... et j'ai demand grce!... Ah! il ne manquait que cela  ma
haine!... Cette chose plus affreuse que tout ce que j'avais pu supposer:
il m'a fait grce.

Fausta eut un bref tressaillement.

--Il m'a fait grce de la vie! continua Maurevert. Et, je vous le dis,
madame, cela manquait  ma haine!... Voici: il m'a fait grce pour que
je puisse lui dire demain o se trouve la petite bohmienne!...

Maurevert fut secou de nouveau par son effroyable rire.

Demain! murmura Fausta. Demain...  dix heures...  la Ville-l'Evque.

Elle songeait... elle cherchait une solution...

Ah! certes, ce n'tait pas la solution extrieure qui l'occupait!...
Prendre Pardaillan? S'emparer de lui? C'tait facile en l'occurrence!...
Quels que fussent le courage, la force et la ruse de Pardaillan, il
succomberait infailliblement!...

Non! ce n'tait pas l ce qui l'inquitait! La solution qu'elle
cherchait tait intrieure...

Depuis la scne de la cathdrale de Chartres, un travail trange se
faisait dans le coeur de cette femme. Il y avait en elle de la haine et
de l'amour  poids gaux...

La haine, c'tait l'orgueil. L'amour, c'tait la vrit.

Une seconde avant que Maurevert et indiqu le moyen de s'emparer de
Pardaillan, Fausta songeait a le tuer. Une seconde aprs que Maurevert
eut parl, cette dcision n'existait plus. Dans les dix minutes
qui suivirent, elle voulut livrer, puis sauver, puis livrer encore
Pardaillan, et elle comprit avec une terrible angoisse qu'elle n'tait
plus matresse d'elle-mme.

Voil la solution que cherchait Fausta... Har!... Aimer?... Tuer, et
reprendre son rle d'ange, de vierge de statue?... Sauver Pardaillan...
et vivre dans la honte de cette dfaite?...

Maurevert tchait de suivre sur son visage le reflet de ses penses.
Tout  coup, Fausta releva la tte... Et, alors, Maurevert frmit.
L'clair qui jaillit une seconde des yeux de Fausta lui donna
l'impression qu'elle venait de prendre une rsolution terrible... Et
c'tait vrai!... La haine l'emportait!... Fausta venait de condamner
Pardaillan!...

Et Maurevert, qui venait de la voir si calme, la vit un instant ple
comme une morte...

Une fois la mort de Pardaillan rsolue, rapidement, elle combina le
lieu de la mort et le mode... En finir d'un coup!... Et, en mme temps,
dbarrasser le duc de Guise de l'amour qui l'obsdait et le paralysait.
Voil la question qui se posa alors dans cet esprit si terriblement
lucide... Oui, faire disparatre d'un coup, dans la mme catastrophe,
tout ce qui entravait sa marche au grand triomphe. Pardaillan et le
duc d'Angoulme!... Et Violetta!... Et le cardinal Farnse!... Et le
bourreau... matre Claude! Les anantir ensemble!

Et alors, dlivre, oublier cet pisode, et, plus forte, plus puissante,
son orgueil fortifi par cette victoire, reprendre le vaste projet de
domination. Devenir  la fois reine de France en pousant Guise, roi
par la mort de Valois.., et matresse de l'Italie... matresse de la
chrtient en crasant le vieux Sixte-Quint!...

--Monsieur de Maurevert, dit-elle alors, vous avez reu une mission du
duc de Guise?

--Grce  vous, oui, madame, fit Maurevert tonn.

--Eh bien, cette mission, il faut la remplir. Vous allez prendre le
chemin de Blois. Vous tudierez le chteau, les forces de Crillon et
leur disposition... l'installation du roi et les prcautions qu'on a pu
prendre pour le mettre  l'abri d'un coup de main... Quand vous aurez vu
tout cela, vous reviendrez en rendre compte  votre matre...

Maurevert tait stupfait. Il considrait Fausta avec une sorte de rage.

Tout cela, reprit-elle, peut vous demander huit jours, mettons dix...

--Madame, gronda Maurevert, je crois que vous n'avez pas...

--Je crois, interrompit Fausta froidement, que votre tte tient  peine
sur vos paules et que je puis la faire tomber rien qu'en la dsignant 
M. le duc...

--J'obis, madame, murmura Maurevert. Mais ma tte que vous menacez,
madame, je la donne!... Oui, je consens  mourir pourvu que je le voie
d'abord mourir, lui!...

--Prenez patience. Obissez, et vous le verrez mourir...

--Et le rendez-vous  la Ville-l'Evque? fit Maurevert haletant.

--Eh bien, vous irez... Vous irez seul...

Maurevert frissonna.

--Cela est ncessaire. Il faut que la confiance de l'homme que vous
voulez tuer soit absolue... Puisque votre voyage  Blois durera huit
jours... mettons dix... eh bien! vous direz  ces deux hommes que, s'ils
veulent revoir la petite bohmienne, ils doivent se trouver, le dixime
jour,  dater d'aujourd'hui,  la porte Montmartre, d'o vous les
conduirez...

--Et o les conduirai-je alors? haleta Maurevert.

--A la mort! dit Fausta d'une voix si calme et si glaciale que Maurevert
fut secou d'un frisson.

--Quelle heure devrai-je dsigner?...

--Midi, rpondit Fausta aprs un instant de rflexion. Vous pouvez leur
faire serment, cette fois sans parjure, qu'ils verront Violetta...

A ces mots, Fausta se leva et, avant que Maurevert et pu ajouter un
mot, disparut. Les suivantes, Myrthis et La, entrrent et lui firent
signe de les suivre. Elles l'escortrent jusqu' la porte, et Maurevert
se trouva dans la rue.

Maurevert regagna son logis, entra sans faire de bruit  l'curie, sella
son cheval et, laissant les portes ouvertes derrire lui, s'loigna,
tranant la bte par la bride. Vers huit heures du matin, il se retrouva
dans la campagne, galopant perdument pour se briser de fatigue, repris
d'une crise d'allgresse effrayante comme celle de la veille...

Enfin, il revint sur Paris, et, comme l'heure du rendez-vous approchait,
il se mit  trotter dans la direction de la Ville-l'Evque. Il vit alors
combien une embuscade et t difficile, lorsqu'il aperut Pardaillan
et le duc d'Angoulme qui, tant sortis du bosquet, arrivaient sur le
sentier.

Ce fut encore une minute de terrible angoisse pour Maurevert. Qui sait
si Pardaillan ne s'tait pas repenti de sa gnrosit!... Il marcha
cependant et, tant arriv prs d'eux, mit pied  terre en disant:

--Messieurs, ma prsence au rendez-vous que vous m'aviez assign doit
vous prouver que j'ai song,  tenir ma parole.

Il s'arrta un instant comme pour attendre un mot, un geste
d'approbation. Mais Pardaillan demeurait dans la mme immobilit.

--Messieurs, reprit Maurevert, en acceptant votre merci, je m'engageais
ou  vous donner satisfaction, ou  revenir me mettre  votre
disposition. Je dois vous dclarer que je n'ai pas russi aussi
compltement que je l'esprais. Et c'est pourquoi, si vous ne m'accordez
un nouveau crdit, je serai votre prisonnier...

Charles avait affreusement pli. Pardaillan, aux derniers mots de
Maurevert, le regarda avec tonnement.

--Votre attitude, monsieur, rachte bien des choses, dit-il avec une
sorte de douceur. Vous disiez que vous n'aviez pas entirement russi.
Ceci laisse supposer que vous avez russi tout au moins en partie.

Le jeune duc tait haletant.

--Voici, de trs exacte faon, fit Maurevert, ce que j'ai pu savoir, et
ce que je n'ai pas pu savoir: la jeune fille dont vous me parliez n'est
plus  Paris; cela est certain. Mais en quel lieu monseigneur le duc
l'a-t-il fait conduire? Voil ce que je n'ai pu tablir. Et pourtant,
messieurs, j'ai pass ma nuit  cette recherche.

--Perdue! Perdue pour toujours! murmura Charles.

--Monsieur, dit Maurevert avec une apparente motion, vous pouvez croire
que je n'ai aucun motif de haine contre cette jeune fille. Laissez-moi
donc vous dire que, peut-tre, tout n'est-il pas dit!...

--Parlez!... si vous avez un indice, si faible soit-il!

--Monsieur, dit Maurevert en se tournant vers Pardaillan, je vous
appartiens; pensez-vous que nous devons nous battre, ou bien
m'accordez-vous un nouveau crdit de quelques jour?

--Parlez, dit Pardaillan.

--Eh bien, voici, messieurs: je me ferais fort, dans dix jours, non
seulement de vous dire o se trouve la jeune fille, mais de vous mettre
en sa prsence... Dix jours, messieurs, cela peut vous sembler long.
Mais c'est juste le temps qu'il me faut pour aller dans une ville o je
suis sr de trouver l'indication cherche, et d'en revenir.

--Quelle est cette ville? demanda Pardaillan.

--C'est Blois, rpondit Maurevert du ton le plus naturel. L'homme  qui
la jeune fille a t confie est  Blois. Ceci, messieurs, est un secret
politique. Or, si je puis trahir le duc sur une question d'amour,
j'aimerais mieux tre tu sur place que de le trahir sur une question
d'Etat...

--Ceci tait admirable... Ceci confirmait la bonne volont de Maurevert.

--Que la jeune fille soit  Blois, continua Maurevert, j'en doute.
Mais  Blois, messieurs, je trouverai l'homme qui sait. Or, cet homme,
messieurs, n'a rien  me refuser, et, quand je lui aurai dit que ma vie
dpend du renseignement que je lui demande,  l'instant mme j'aurai
l'indication voulue...

Charles regarda Pardaillan. Et ce regard voulait dire:

--Il n'y a pas  hsiter...

C'tait aussi l'avis du chevalier, qui dit  Maurevert:

--Nous sommes au 12 octobre... le 21,  midi, aux environs de la porte
Montmartre, nous y serons, monsieur.

--Je puis donc partir, messieurs?

--Partez, monsieur, rpondit Pardaillan, de cette voix rude qu'il avait
depuis quelques minutes.

Maurevert sauta en selle.

--A vous revoir, messieurs, le 21 octobre,  midi, dit-il alors.
J'entreprends une besogne difficile et prilleuse. Mais y et-il
mille difficults, mille dangers, ce serait encore avec joie que je
l'entreprendrais, car le souvenir de la journe d'hier ne s'effacera
jamais de mon coeur.

Aussitt, il mit son cheval au petit galop et s'loigna pour rejoindre
directement la route de Blois. Pardaillan, pensif, le regarda tant qu'il
put le voir.

--Que dites-vous de cela? lui demanda alors le jeune duc.

--Je dis, fit Pardaillan en passant une main sur son front, que cet
homme est moins mauvais que je n'avais suppos...

--Il prend bien la route de Blois...

--La route du pardon! murmura Pardaillan.



X

LE CARDINAL

Le lendemain du jour o Maurevert s'tait mis en route sur Blois, Fausta
sortit de son palais en litire ferme, sans escorte. Elle portait un
vtement sombre.

La litire s'arrta sur la place de Grve, prs du fleuve. Fausta, sans
prendre les prcautions dont elle s'entourait toujours, marcha vers la
maison o nous avons  diverses reprises introduit le lecteur. Elle
heurta le marteau,  plusieurs reprises, jusqu' ce qu'un homme vint
ouvrir. Cet homme, ce n'tait pas celui qu'elle avait plac l, nagure;
dans la maison, il n'y avait plus une crature  elle...

--Je viens, dit-elle, pour consulter Son minence le cardinal Farnse...

Le serviteur la regarda avec tonnement et rpondit:

--Vous vous trompez, madame. Celui que vous dites n'est pas ici. Il n'y
a d'ailleurs dans toute la maison que moi qui suis charg de la garder.

--Mon ami, dit Fausta souriant, allez dire  votre matre que je viens
lui parler de Lonore de Montaigues...

Alors, du fond de l'ombre que formait la vote du porche, quelqu'un se
dtacha, s'approcha lentement, carta le serviteur, et d'une voix qui
tremblait:

--Daignez entrer, madame, dit-il.

Cette ombre, qui venait de s'avancer, cet homme aux yeux pleins de
feu et de passion, mais aux cheveux et  la barbe devenus entirement
blancs, c'tait le prince Farnse. Il offrit la main  sa visiteuse qui
s'y appuya, et, ensemble, ils montrent au premier tage, dans cette
large salle spacieuse qui donnait sur la place de Grve.

Fausta, tout naturellement, alla s'asseoir dans le fauteuil d'bne
recouvert d'un dais.

--Cardinal, dit Fausta d'une voix douce, en vain vous essayez de me
fuir. Oh! Je sais que vous ne craignez pas la mort. Vous avez voulu
vivre pour la revoir... elle!... Mais pourquoi vous carter de moi?...
Vous tiez en mon pouvoir. Notre tribunal vous avait condamn. Je
n'avais qu' vous laisser mourir... Et, cependant, je vous ai rendu 
la libert... C'est que je vous aimais encore malgr votre trahison,
Farnse...

Elle s'arrta un instant, puis, plus prement, reprit:

--D'ailleurs, si j'avais voulu me saisir de vous, je le pouvais,
cardinal!... Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez fait depuis
que, presque mort de faim, je vous ai fait ouvrir la porte de votre
prison?... Vous tes rest trois jours dans l'auberge de la Devinire...
Puis, sachant que j'tais revenue d'un voyage que je fis  Chartres,
vous avez trouv sans doute que la rue de la Calandre tait trop prs du
palais Fausta; vous vous tes dit que je ne pourrais pas supposer que
vous chercheriez un refuge ici mme... chez moi!... et, voyant la maison
vide, vous tes venu l'occuper.

--De terribles souvenirs m'y attiraient! murmura sourdement le cardinal.

--Je suis bien loigne de vous en faire un reproche. J'ai seulement
voulu vous prouver qu'il tait inutile de vous garder contre moi.

Un sourire livide sur les lvres, Fausta continua:

--Remarquez encore, Farnse, que je suis venue seule, en sorte que vous
pourriez facilement me tuer... Vous me tueriez peut-tre?

Le cardinal leva sur elle des yeux sans colre.

--J'en suis bien sre, dit Fausta. Mais je vous ai dit que j'avais 
vous entretenir de Lonore...

--Il n'est plus de bonheur pour moi, dit le cardinal.

--Qu'en savez-vous?... Jeune encore, un rayon d'amour peut faire fondre
cette glace qui pse sur votre coeur... Que Lonore revienne  la
sant... qu'elle vous pardonne le pass... que vous soyez relev de vos
voeux religieux...

Le cardinal coutait en frmissant. Un immense tonnement le stupfiait,
le paralysait...

Revoir Lonore! murmura-t-il.

Un clair illumina l'oeil de Fausta.

Elle comprit qu'elle venait de porter au cardinal un coup dcisif. Cet
homme tait donc encore ce qu'il avait toujours t... le faible qui
n'ose prendre de dcision.

--Cardinal, reprit Fausta, je n'essaierai pas de vous craser sous une
gnrosit qui n'existe pas; si je vous ai laiss vivre, si je vous
offre de vous rendre Lonore et de vous rendre votre fille, c'est que
j'ai besoin de vous.

--Violetta! murmura Farnse bloui... Toute ma vie!...

Et une esprance plus ferme, plus lucide rentra dans ce coeur. Car il
connaissait l'orgueil et l'ambition de Fausta, et il fallait, en effet,
qu'elle eut bien besoin de lui pour parler comme elle venait de faire.

--Parlez, madame, dit-il d'une voix frmissante.

--Eh bien, dit Fausta, j'ai besoin de vous, Farnse! Tandis que je suis
ici, tandis que je prpare les grand vnements que vous connaissez.
Sixte, rentr en Italie, travaille avec sa prodigieuse activit... Notre
plan initial, qui tait d'attendre la mort de ce vieillard pour nous
dclarer, ce plan est renvers... D'abord, Sixte ne meurt pas! Ensuite,
ce qui se passe en Italie nous oblige  prcipiter les choses... En
France, tout va bien... Valois va succomber et bientt ce royaume aura
le roi de notre choix.

--C'est donc en Italie que ma faible puissance pourrait vous tre
utile?... demanda Farnse, trs attentif.

--Oui, l'Italie m'chappe. Plusieurs de nos cardinaux ont fait leur
soumission au Vatican. Une grande quantit d'vques demeurent dans
l'attente, prts  se retourner contre moi au premier coup qui me
frappera. Or, c'est vous, Farnse. qui aviez entran la plupart de ces
vques et de ces cardinaux... C'est lorsqu'ils vous ont vu spar de
moi qu'ils ont tourn leur sourire vers le vieux Sixte.

Un profond soupir de sourde joie souleva la poitrine du cardinal. Oui,
tout cela tait vrai!

--Voici donc ce que je suis venue vous demander... Il s'agirait,
cardinal, de vous rendre en Italie, de voir les hsitants, et surtout
ceux qui se dclarent contre nous. Vous avez sur eux un ascendant qu'ils
ont tous reconnus. Mais, pour frapper leurs esprits d'une terreur
salutaire, vous leur direz ce qui est la stricte vrit...

Ici, Fausta s'arrta, hsitante.

--Parlez, madame, dit Farnse, parlez sans crainte: mme si nous devions
tre ennemis, les secrets que vous me confiez demeureront scells dans
mon coeur.

--Eh bien, s'cria Fausta, dites-leur donc,  ces prtres orgueilleux et
rebelles, dites-leur d'abord ce que vous savez dj: qu'Henri de Valois
va mourir! qu'Henri Ier de Lorraine va tre roi de France... qu'il va
rpudier Catherine de Clves... que je serai, moi, la reine de ce
grand et puissant royaume!... Mais dites-leur aussi une chose que vous
ignorez... Alexandre Farnse a prpar et runi dans les Pays-Bas une
arme, la plus forte, la plus terrible qu'on ait vue depuis la grande
arme de Charles Quint!... Ces troupes devaient tre embarques  bord
des vaisseaux de Philippe d'Espagne pour tre jetes en Angleterre...
Alexandre, sur un signe de moi, est prt  entrer en France... il
attend... et, ds que Valois sera mort, ses troupes viendront se joindre
aux troupes de la Sainte Ligue!... Vous savez l'admiration et la terreur
que le nom d'Alexandre Farnse inspire en Italie... Dites-leur donc
qu'il m'est tout dvou! Que ce torrent, je le prcipiterai sur
l'Italie!

Fausta s'arrta, frmissante... Et le cardinal, subjugu par cette
femme, courba la tte et murmura, vaincu.

--Que Votre Saintet veuille bien me donner ses ordres: ils seront
excuts...

--Cardinal, dit Fausta avec motion, vous tes donc de nouveau avec
nous, vous rentrez donc dans le giron de notre Eglise?

--Madame, dit sourdement Farnse, je vous ai promis de vous obir, mais
c'est parce que vous m'avez promis, vous, de me donner le moyen de
sortir de cette Eglise.

--C'est vrai, murmura Fausta, pensive, la passion est plus forte
chez vous que la foi. Farnse, vous tes donc rsolu  partir pour
l'Italie?...

--Ds que vous m'en donnerez l'ordre.

--Tenez-vous prt  partir le 22 de ce prsent octobre. Vous vous
demandez pourquoi le vingt-deuxime jour de ce mois, n'est-ce pas,
cardinal?

--Non, madame, dit le cardinal palpitant, mais vous m'avez fait tout 
l'heure une promesse.

--Celle de vous rendre Lonore et son enfant... Je m'explique, Farnse:
je ne prtends pas vous rendre la pauvre folle que le bohmien
Belgodre, un jour, rencontra, errante et sans gte, et qu'il attacha 
sa pitoyable destine. Celle dont je parle, Farnse, c'est Lonore de
Montaigues, c'est la fiance du prince Farnse... Je connais le moyen de
rappeler la raison dans cet esprit... y jeter le germe du pardon qu'elle
vous accordera... Quant  ramener l'amour dans son coeur, ceci vous
regarde!...

--Lonore...  Lonore!... balbutia Farnse, perdu.

--Je vous rendrai Lonore, reprit Fausta avec une sorte de gravit, et,
avec elle, je vous rendrai cette enfant qui est comme un trait d'union
entre vous et celle que vous aimez. Donc, vous partez le vingt-deuxime
d'octobre... mais vous ne partez pas seul... vous partez avec elles!...
Et, si j'ai choisi ce jour-l pour votre dpart, c'est que le vingt et
un d'octobre sera rassembl le saint concile qui vous relvera de vos
voeux, qui fera du cardinal un homme, et qui vous dira: voici ton
pouse, voici ta fille!...

Farnse tomba  genoux... Il saisit une main de Fausta et y appuya ses
lvres... Et il clata en sanglots...

Fausta s'loigna, laissant le cardinal bloui, fascin, perdu de
bonheur... Il la vit rejoindre sa litire qui bientt disparut. Alors il
poussa un profond soupir et remonta dans la pice du premier tage.
Un homme tait l, debout, qui l'attendait. Cet homme, c'tait matre
Claude.

--Vous avez entendu? demanda Farnse.

--Tout! dit Claude d'une voix sombre.

L'ancien bourreau regarda le cardinal:

--Je vous admire, dit-il avec un sourire d'une effrayante tristesse,
vous tes plus jeune de vingt ans...

--Oh! murmura Farnse, revoir Lonore et Violetta!... ma fiance... ma
fille... Toutes deux les emmener!...

--Et me laisser, moi, dans mon enfer!...

--Que voulez-vous dire?...

--La vrit, monseigneur! dit humblement matre Claude. Vous allez
partir avec celle que vous adorez... et, ajouta-t-il avec un soupir
touff, avec elle... avec l'enfant...

--Matre, j'ai assez souffert dans ma vie. Dieu me pardonne. N'est-il
pas juste que je connaisse une heure de joie aprs tant d'annes de
dsespoir?

--Oui, dit lentement Claude, Dieu vous pardonne  vous qui avez fait le
mal. Mais il ne me pardonne pas,  moi qui n'ai pas fait le mal. Ceci
est juste...

Le cardinal baissa les yeux, mais ne dit pas un mot. Claude se fit plus
humble encore:

--Je reste, monseigneur... Cette enfant que j'adore... qui est ma
fille... vous partez avec elle... vous me l'enlevez... Monseigneur,
n'avez-vous rien  me dire?...

--Que puis-je donc vous dire? fit sourdement le cardinal, sinon que je
compatis  votre douleur...

--Eh! quoi, monseigneur, dit Claude avec plus d'humilit encore, est-ce
vraiment tout ce que vous trouvez comme consolation?... Cette enfant,
ds que je l'eus prise dans mes bras, je me suis mis  l'aimer!
Monseigneur... de grce... ayez piti de ma dtresse!... Pourquoi
voulez-vous m'arracher le coeur en m'arrachant ma fille?...

--Parlez, balbutia le cardinal, que puis-je?... Qu'avez-vous espr?

--Pendant que cette femme parlait, j'ai espr que le bonheur vous
rendrait gnreux, monseigneur! Que vous auriez une minute assez de
courage pour me dire: tu es le bourreau, c'est vrai! Mais tu es le
vrai pre de Violetta!... Viens donc avec nous et prends ta part de
bonheur!...

--Jamais! gronda violemment le prince Farnse... Matre, perds-tu la
tte? Oublies-tu ce que tu as t?

--Monseigneur, vous me dites ce que je me suis dit maintes fois. Mais
sachez qu'elle sait, vous dis-je, ce que je fus! Et cet ange ne m'a pas
repouss...

--Mais, moi, moi... je mourrais de honte et d'horreur  voir ma fille te
donner la main...

--Monseigneur... vous ne me comprenez pas... Qu'est-ce que je
demande?... d'tre simplement un de vos serviteurs. Je ne vivrais mme
pas dans votre palais. Tenez, vous pourriez m'employer  cultiver vos
jardins...

--Matre Claude, dit froidement Farnse, renoncez  ces ides. Vous-mme
vous sentez et comprenez que l'ancien bourreau jur de Paris ne peut
vivre auprs d'une princesse Farnse, mme parmi ses serviteurs...
Seulement, je m'engage sur le salut de mon me  vous faire tenir tous
les trois ou six mois une lettre qui vous parlera d'elle...

--Vraiment? Vous me jurez cela?... Et c'est tout? Vous dites que jamais
vous ne consentiriez  me laisser vivre prs de mon enfant?

--Jamais!

Il y eut une longue minute de silence. Et le cardinal put croire qu'il
avait dompt le bourreau. Mais matre Claude, les sourcils contracts,
semblait faire un effort de mmoire... Enfin il alla  la porte et
poussa les verrous.

Farnse eut un livide sourire et s'apprta  combattre par le poignard.
Mais, au lieu de marcher sur lui, Claude s'adossa  la porte, les bras
croiss et, d'une voix change, trs calme, mais rude, o il y avait une
menace contenue, il pronona:

--Monseigneur, coutez. Vous avez le papier, que je vous ai sign de mon
sang! Voici maintenant, monseigneur, le papier que vous m'avez sign,
vous!... Nous avons droit de vie et de mort l'un sur l'autre! Me suis-je
bien conform  ce que j'avais sign de mon sang?...

--Oui! rpondit Farnse sourdement.

--Puisque notre pacte prend fin aujourd'hui par votre rconciliation
avec la femme nomme Fausta, suis-je bien dans mon droit en vous
rappelant que vous m'appartenez, quels que soient le jour et l'heure?...

--Oui! rpondit Farnse d'une voix d'pouvante.

Claude s'avana de quelques pas, s'arrta devant Farnse, sans le
toucher, et pronona:

--Monseigneur, ce jour et cette heure sont venus. Vous m'appartenez, et
je vais user de mon droit!...

--Soit! rla le cardinal avec un accent de farouche dsespoir... puisque
vous avez acquis droit de vie et de mort sur moi.., tuez-moi!

--Monseigneur, ce n'est pas vous que je dois tuer. Vous faites erreur...
rpondit simplement Claude.

--Et qui donc? balbutia le cardinal en tressaillant.

--Fausta! dit Claude.

--Fausta!... Pourquoi elle et non moi?...

--Parce que je veux que vous viviez, monseigneur! Tandis qu'en tuant
Fausta je ne fais qu'excuter le pacte qui nous lie!... Ensemble nous
avons convenu que cette femme doit mourir. coutez, monseigneur, je
tuerai Fausta... je la tuerai devant vous... mais, vous, je vous
laisserai vivre.

--Dmon! gronda le cardinal. Oh! je te comprends!...

--Le vingt et un octobre, on doit vous venir chercher de la part de
Fausta, continua Claude, pour vous conduire devant le concile. Ce
jour-l, vous devez Sortir de l'Eglise et recouvrer votre libert...
Le lendemain, monseigneur, vous devez quitter Paris avec Lonore et
Violetta... Eh bien, coutez ceci: le vingt et un octobre, il n'y aura
pas de concile! Nul ne viendra vous chercher de la part de Fausta, parce
que Fausta sera morte!...

Le cardinal haletait. Claude lui appuya sa large main sur l'paule.

--Grce! hurla Farnse en tombant  genoux.

--Me faites-vous grce, vous?...

--Oui! rugit Farnse avec un terrible soupir.

--Vous consentez donc?

--Oui, oui! Tout ce que tu m'as demand, je l'accorde!...

Le cardinal se releva alors et darda vers le ciel un regard o il y
avait une interrogation suprme... Claude, lui, avait baiss les yeux.
D'une voix redevenue humble, avec une douceur et une tristesse tranges,
il murmura:

--Je vous remercie, monseigneur!...

--Oh! gronda Farnse en lui-mme, honte affreuse! Ma fille vivant avec
le bourreau!...

Et,  ce moment, matre Claude le bourreau songeait  ceci:

--Ma Violetta, ne crains rien de moi! Ne redoute pas que je t'inflige la
honte de vivre prs du bourreau!... Que j'assure seulement ton bonheur!
Que je te voie une fois resplendissante de ta flicit prs du jeune
prince que tu aimes... que tu tiendras de moi!... Et alors... adieu pour
toujours... je disparatrai... dans la mort!...



XI

LA MRE

La matine tait pure. Huit heures venaient de sonner  la vieille
abbaye aux murs  demi crouls. Dans les fourrs des pentes de
Montmartre, les rouges-gorges, les pinsons et les moineaux chantaient 
coeur joie.

Pourtant, Fausta, qui montait  ce moment les rampes de la colline,
tait sourde  ces cris des oiseaux.

Au sommet, la litire s'arrta. Fausta descendit. Mais, au lieu d'aller
sonner  la grande porte de l'abbaye, elle se dirigea vers ces quelques
chaumires qui s'taient bties autour du couvent des bndictines, et
entra dans une pauvre maison. L'intrieur tait aussi misrable que
l'annonait l'extrieur de cette chaumire.

Une femme, assise  la porte, filait une quenouille. A la vue de Fausta,
cette femme se leva prcipitamment:

--La bonne dame de Paris! avait murmur la paysanne.

--Eh bien, bonne femme? dit gaiement la visiteuse. Dj de si bonne
heure  l'ouvrage?

--Hlas! ma noble dame! fit la paysanne. Voil que je me fais vieille et
que l'heure approche o il faudra que je dise adieu  ce monde,.. Alors,
je file mon linceul.

Fausta demeura saisie. La vieille la regardait, surprise de son
tonnement.

--Grce  vous, ma noble dame, reprit-elle, grce aux pices d'or que
vous m'avez donnes, mon linceul sera du plus beau lin, et il me restera
encore assez d'argent pour payer d'avance les messes ncessaires au
salut de mon me, et encore il en restera assez pour la layette de
l'enfant que ma fille va mettre au monde...

--Je vous en donnerai d'autres, dit Fausta. Mais, dites-moi, avez-vous
fait ce que je vous ai demand?

--Oui, ma noble dame. Depuis votre visite bnie, mon fils ne quitte plus
la bohmienne; il la suit pas  pas, selon vos ordres, sans se montrer 
elle, c'est entendu...

--Et, depuis, elle n'a pas essay de s'carter de cette montagne?...

--Non. La bohmienne rde autour de la sainte abbaye sans jamais y
entrer, mais sans jamais s'en loigner non plus... Quand elle a faim,
elle vient ici.

--Je vous tiendrai compte de votre zle, dit Fausta.

--Que votre volont s'accomplisse! dit la vieille en saisissant les
trois ou quatre cus d'or que lui tendait la visiteuse.

--Et o est maintenant la bohmienne? demanda Fausta.

--Partie ds le chant du coq. Elle va et vient, et aime souvent  se
reposer auprs de cette croix noire que vous n'aurez pas manqu de
remarquer, ma noble dame. Le plus souvent elle rde autour du couvent.

--C'est bien, bonne femme. Voulez-vous envoyer quelqu'un  la recherche
de votre fils?

La paysanne, sortant sur le pas de sa porte, dit quelques mots  un
marmot qui partit en courant.

Vingt minutes plus tard, le fils de la paysanne arrivait.

--O est la bohmienne? demanda Fausta.

--L-bas, fit le jeune homme en tendant le bras dans la direction du
couvent.

--Conduis-moi auprs d'elle...

Le paysan s'inclina et se mit  marcher devant Fausta. Il contourna les
murs du couvent et parvint  la brche situe prs du pavillon. L,
Fausta aperut Sazuma, qui, assise sur une pierre et dominant ainsi les
terrains de culture du couvent, regardait fixement devant elle.

--Tu peux te retirer, dit-elle  son guide.

Alors Fausta franchit la brche sans que la bohmienne part prendre
garde  elle. Quand elle fut dans le jardin, elle se retourna vers
Sazuma, et d'une voix trs douce:

--Pauvre femme... pauvre mre...

Sazuma abaissa son regard sur la femme qui lui parlait ainsi, et la
reconnut aussitt. Sazuma n'avait vu Fausta que peu d'instants dans
la chambre de l'abbesse, Claudine de Beauvilliers; et pourtant elle la
reconnut.

--Ah! dit-elle avec une sorte de rpulsion, c'est vous qui m'avez parl
de l'vque!...

Fausta fut stupfaite, mais rsolut de profiter de ce qu'elle prenait
pour un accs de lucidit.

--Lonore de Montaigues, dit-elle, oui, c'est moi qui vous ai parl de
l'vque. C'est moi qui vous ai conduite vers lui, dans ce pavillon.
Mais je croyais que, peut-tre, vous l'aimiez encore...

--L'vque est mort, dit Sazuma d'une voix sourde.

Fausta baissa la tte, rflchissant  ce qu'elle pourrait dire pour
veiller une tincelle de raison dans ce cerveau.

--Ainsi, reprit-elle, vous croyez que l'vque est mort?

--Sans doute! fit Sazuma avec une tranquillit farouche. Sans quoi,
serais-je vivante, moi?...

--Eh bien, vous avez raison plus que vous ne croyez peut-tre. Mais
coutez-moi, pauvre femme... Vous avez bien souffert dans votre vie...

--Mon mal n'est pas de ceux qu'on peut soulager, dit Sazuma avec
douceur, et il suffit que vous m'ayez plainte avec votre me... Comme
vous tes belle!

--Lonore, vous avez t plus belle encore, vous! dit sourdement Fausta.
Vous avez souffert dans votre coeur, Lonore! et c'est pourquoi vous
ne croyez plus au bonheur... Mais si je vous disais que le bonheur est
encore possible pour vous!

--Je ne suis pas Lonore; je suis Sazuma, bohmienne qui va par le
monde, lisant dans la main des gens...

--Tu es Lonore, affirma Fausta avec force. Et tu seras heureuse...
Ecoute, maintenant... Oui, l'vque est mort! Oui, celui-l ne te fera
plus souffrir... Mais il est quelqu'un qui est vivant encore, qui te
cherche et qui t'adore... Celui qui t'a aime. Celui que tu as aim...

--Qui est-ce? fit la bohmienne avec indiffrence.

--Jean...

Sazuma tressaillit et prta l'oreille comme  une voix qui lui et
parl de trs loin.

--Jean? murmura-t-elle. Oui... peut-tre... oui... je crois que j'ai
entendu ce nom...

--Jean! duc de Kervilliers! rpta Fausta.

Sazuma plit. Elle se leva toute droite.

--Quel est ce nom? balbutia-t-elle avec douleur.

--Le nom de celui que tu as aim! reprit Fausta avec autorit. Jean de
Kervilliers, c'est celui qui devait tre ton poux... Tu vois bien
que tu l'aimes encore, puisque tu frmis et plis  ce seul nom...
Souviens-toi, Lonore...

--Souviens-toi. Souviens-toi comme tu tais heureuse lorsque tu
l'attendais... lorsque, du balcon du vieil htel de Montaigues, tu
guettais son arrive.

--Oui... oui...! murmura la bohmienne dans un souffle.

--Souviens-toi comme il te prenait dans ses bras et comme tu te sentais
dfaillir sous ses baisers. Jean de Kervilliers t'adorait... et, si une
fatalit vous a spars, il en a souffert autant que toi. Lui-mme me
l'a dit. Il n'a cess de t'aimer!... Il te cherche... ne veux-tu pas le
voir?...

Sazuma, arrachant ses deux mains  l'treinte de Fausta, les avait
places devant ses yeux comme si une lumire trop vive les et blouis.
Elle palpitait. De rapides frissons la secouaient. De confuses images de
son pass lui revenaient par lambeaux.

Ce nom, Jean de Kervilliers, tait un flambeau qui clairait bien les
recoins tnbreux de son esprit.

Fausta la considrait avec l'attention passionne qu'elle apportait 
tout ce qu'elle entreprenait.

--Suis-moi, dit-elle, je te jure qu'un jour, bientt, tu reverras celui
que tu aimes.

Palpitante, Sazuma suivit cette femme qui exerait sur elle un
prodigieux ascendant. Elle ne savait pas exactement qui tait ce Jean de
Kervilliers. Mais elle savait que ce nom provoquait en elle une douleur
mle de joie.

Fausta entra dans le pavillon. Sazuma l'y suivit en tremblant.

--Oh! dit-elle, c'est ici que j'ai revu l'vque!... Si vous avez piti
de moi, faites que jamais plus je ne le revoie.

--Et Jean de Kervilliers?...

Un sourire illumina le charmant visage de la folle:

--Je voudrais le voir, lui!... Pourtant, je ne le connais pas... et je
dois l'avoir connu...

--Tu le reverras, je te le jure!... Maintenant, coute-moi, Lonore...
Ce n'est pas seulement Jean de Kervilliers que tu verras, mais ta
fille... comprends-tu... ta fille...

--Ma fille! murmura Sazuma pensive. Mais je n'ai pas de fille, moi...
Les deux gentilshommes m'ont dit aussi que j'avais une fille... Voil
qui est trange...

--Les deux gentilshommes? interrogea Fausta avec une sourde inquitude.

--Oui. Mais je ne les ai pas crus.

--Et pourtant, Lonore, tu te souviens de Jean de Kervilliers... son nom
et son image sont dans ton coeur...

Sazuma Jeta autour d'elle des yeux hagards et frissonna.

--Silence, madame, supplia-t-elle avec angoisse. Ne prononcez plus ce
nom... Si mon pre entrait tout  coup... S'il entendait!... Il faudrait
donc lui jurer encore qu'il n'y a personne dans la chambre!...

--Oui, gronda Fausta, ce serait terrible, Lonore!... Mais combien
plus terrible encore si le vieux baron se doutait de la vrit que tu
caches...

Sazuma, brusquement, porta les mains  son visage. Un faible cri
jaillit de ses lvres.

--Mon masque! murmura-t-elle. Mon masque rouge comme la honte de mon
front!... Je l'ai perdu!... Madame, vous ne savez pas... vous ne saurez
jamais...

--Je sais! Je sais quelle est ta honte et quel est ton bonheur,
Lonore!... Ton secret, ton cher secret que tu caches  ton pre, mais
que tu as dit  celui que tu aimes, je le sais!... Tu vas tre mre,
Lonore!...

Sazuma laissa tomber ses mains. Une immense stupfaction se lisait sur
son visage boulevers.

--Mre? demanda-t-elle. Vous avez dit cela?

--N'est-ce pas l ton secret?... N'est-il pas vrai que Jean le sait?...
et qu'il va t'pouser...

--Oui, oui, haleta l'infortune. Car il ne faut pas que mon pre
connaisse notre faute. Mon enfant, madame, mon pauvre chrubin, si vous
saviez comme je l'aime... comme je lui parle... Il aura un nom dont il
sera fier.

--Ton enfant... ta fille!... Oh! mais souviens-toi! fais un effort!...
Mre! tu l'as t!... Souviens-toi, Lonore!... Souviens-toi: la place
noire de monde, la foule, les cloches qui sonnent le glas, les prtres
qui te soutiennent...

--Le gibet... hurla Sazuma en reculant, affole, jusque dans un angle
du pavillon...

Toute  son infernale besogne, toute  son projet, transforme en
tourmenteuse sans piti, Fausta courut  elle et la releva:

--Ecoute!... On t'a fait grce! puisque tu vis!...

--Oui... oui!... Je vis!... Par quel miracle? Je vis!... mais que
s'est-il pass en moi?...

--Il s'est pass que tu es mre... Il s'est pass que l'enfant de
Jean de Kervilliers est venu au monde!... Et que, pour cette enfant
innocente, on t'a fait grce!...

--Quoi! balbutia la bohmienne. J'ai une fille!...

Un clat de rire, brusquement, rsonna sur ses lvres; et, presque
aussitt, elle se mit  pleurer. Peut-tre cette scne qui venait de
se drouler sortait-elle dj de son esprit. Mais, ce qui y demeurait
fortement, c'tait cette ide qu'elle tait mre... qu'elle avait une
fille...

--Eh bien, reprit alors Fausta, ne voulez-vous pas voir votre enfant,
Lonore de Montaigues?...

--Je l'ai appel bien souvent! murmura la folle  travers ses sanglots.
Je ne savais pas que j'tais mre.

--O peut tre mon enfant?... Si j'ai une fille, comment se fait-il
qu'elle n'est pas avec moi?...

--Je le sais, moi! dit Fausta.

--Oh! vous savez donc tout! gronda Sazuma d'une voix plus naturelle,
et srement une lueur de raison s'allumait dans ses yeux. Qui tes-vous
donc?

--Ah! clata Fausta, tu reviens donc  toi! Tu me demandes qui je suis?
Une femme qui a piti, voil tout! Un hasard m'a fait connatre les
secrets de ta pauvre vie, et m'a fait rencontrer deux tres que j'ai
voulu mettre en ta prsence: ton amant et ta fille... Vous tes devenue
mre en un temps o la douleur avait gar votre esprit et o vous tiez
en prison...

--Je me rappelle la prison, dit Sazuma en frmissant.

--Des mchants s'emparrent de votre enfant...

--Pauvre petite!... Comme elle a d souffrir!...

--Non! Rassurez-vous. Elle vcut au contraire heureuse. Il se trouva un
homme de bien, qui put soustraire l'enfant  ses perscuteurs et qui
l'leva comme sa propre fille...

--Cet homme, madame! Son nom, pour que je le bnisse?

--Il est mort, dit Fausta.

--Mort!...

--Il est mort misrable, au fond d'une prison...

Sazuma baissa la tte en pleurant.

--Son nom? fit-elle. Que je sache au moins son nom.

--Il s'appelait Fourcaud... c'tait un procureur...

--Fourcaud!... Ce nom est maintenant grav dans mon coeur pour
toujours... Mais comment un homme si bon a-t-il pu mourir misrable? Qui
fut cause de son malheur?...

--Votre fille!... Elle en fut la cause bien innocente, hlas! Car elle
adorait celui qu'elle croyait son pre... Le procureur Fourcaud, ce
digne homme, voulut lever votre fille dans une religion qui tait la
vtre... Souvenez-vous. Votre pre n'tait pas catholique...

--Non... nous n'allions jamais  l'glise catholique...

--Vous tiez ce qu'on appelle des huguenots... Le procureur Fourcaud
voulut donc que Jeanne... votre fille, ft leve dans la religion
des huguenots, qui tait celle de votre pre et la vtre.. religion
proscrite...

--Oui, oui, hlas!... Combien des ntres sont morts!

--C'est vrai. Fourcaud a donc t dnonc comme hrtique, et jet en
prison o il est mort...

--Dnonc!... Oh! si je connaissais le dnonciateur!... J'irais lui
arracher le coeur!

--Je sais par qui cet homme de bien a t dnonc, dit alors lentement
Fausta. Ce ne fut pas par un homme, mais par une femme... une jeune
fille...

--C'est atroce!

--Oui... vous avez raison... c'est atroce... car le pauvre Fourcaud fut
supplici... on l'attacha sur une croix... et on l'y laissa mourir...

--Et vous dites que vous la connaissez?

--Certes!... C'est elle-mme une hrtique, une de ces filles sans feu
ni lieu... une sorte de chanteuse qui suivait une troupe de bohmes...
son nom est Violetta...

--Violetta!... Et c'est elle qui l'a fait mourir sur une croix?...

--C'est elle!... Mais il semble que ce nom de Violetta ne vous soit pas
inconnu?...

--Je la connais, en effet, dit Sazuma d'une voix sombre. J'ai vcu avec
elle. Car, moi-mme, je suivais cette troupe de bohmes. Elle chantait.
Sa voix m'allait au coeur. Quelquefois, quand je la regardais, j'avais,
envie de la serrer dans mes bras... mais elle semblait avoir peur de
moi...

--Ou plutt, c'tait une crature perverse, dit sourdement Fausta.
Une de ces filles qui n'ont piti de rien ni de personne, puisqu'elle
n'avait pas piti de votre malheur...

--C'est vrai, dit Sazuma avec un soupir, il fallait que ce ft une
crature bien perverse pour dnoncer le bienfaiteur de ma fille...
Tenez, madame, ne parlons plus d'elle!...

--Elle mrite pourtant un chtiment!...

--Oui! oh! un chtiment terrible!... Malheur  cette fille du dmon si
mon enfant a souffert par elle!...

--Certes, elle a souffert, puisqu'elle-mme a t en prison!... Elle
vous le dira...

--Elle me le dira! Je la verrai donc!...

--Je vous l'ai promis...

--Quand?... Ah! madame... si cela tait!... Si je pouvais seulement
savoir le jour...

--Ds demain, dit Fausta, si c'est possible. Certainement d'ici quelques
jours... Je vous jure que vous reverrez aussi la Violetta maudite...
Seulement, il faut faire ce que je vous dirai... Il est ncessaire que,
pendant ces quelques jours, tandis que j'irai chercher votre Jeanne
pour l'amener... il est ncessaire qu'on ne vous voie pas... vous
comprenez?...

--Je resterai cache sur le haut de la montagne, je connais de braves
gens qui me donnent  manger et qui me laissent dormir la nuit chez
eux... C'est l que je me retirerai...

--Et c'est l que je vous amnerai votre fille Jeanne!

--Venez donc, dit Sazuma, radieuse, transfigure, venez que je vous
montre la demeure de ces gens...

La bohmienne s'lana, repassa par la brche et arriva  la chaumire
o Fausta tait entre tout  l'heure...

Maintenant, gronda Fausta en elle-mme, je crois que Dieu mme ne
pourrait pas les sauver.., je les tiens tous!...



XII

LA FILLE

Fausta entra alors dans le couvent et se fit conduire chez l'abbesse,
laquelle la reut comme toujours avec ce mlange d'inquitude et de
respect qu'elle avait pour ce personnage nigmatique. Elle tait dans le
secret de la grande conspiration. Elle savait que Valois tait condamn
et que le duc de Guise devait rgner. De l'avnement de Guise devait
dater sa fortune et celle de son couvent.

Claudine de Beauvilliers savait que son abbaye serait richement dote
par le nouveau roi. Elle savait d'autre part l'influence certaine
de Fausta sur le duc de Guise. C'tait plus qu'il n'en fallait pour
tmoigner  la mystrieuse Fausta un respect et une obissance trs
sincres.

Lorsque Fausta entra chez l'abbesse, celle-ci tait en train d'tablir
ses comptes. Et, navre, elle constatait qu'il lui manquait six mille
livres pour arriver  gagner la fin de l'anne.

Lorsque Fausta parut, Claudine se leva et fit la rvrence.

--Que faisiez-vous l, mon amie? demanda Fausta.

--Hlas! madame, dit Claudine en poussant elle-mme un fauteuil dans
lequel Fausta s'assit, je rvisais les comptes de l'abbaye...

--Et vous trouviez?...

--Que nos pauvres soeurs mourront de faim srement s'il ne nous tombe
quelque manne du ciel...

--Voyons, dit Fausta avec une sorte de bonhomie, vous disiez qu'il vous
manquait...

--Je ne le disais pas, madame, mais il me manque six mille livres...

--En sorte que, si je mettais encore  votre disposition une vingtaine
de mille livres...

--Ah! madame! je serais sauve...

--Et vous pourriez attendre le grand vnement!...

--Certes!... surtout s'il ne se fait pas trop dsirer, ajouta Claudine
en riant.

--Eh bien, coutez, mon enfant. Dans peu de jours.... prenons une date:
le vingt-deux octobre, par exemple...

--Ce jour me convient, madame.

--Ce jour-l, envoyez en mon palais un homme sr, il vous rapportera les
deux cent mille livres convenues.

Claudine fit un bond.

--Qu'avez-vous, mon enfant? demanda Fausta.

--Vous venez de dire... balbutia Claudine... mais c'est une erreur.

--J'ai dit deux cent mille livres.

--Cette somme... cette somme norme...

--Elle est  vous le jour que je vous ai dit,  condition que, la veille
de ce jour... c'est--dire le vingt et unime d'octobre, vous m'aidiez
dans une petite opration que j'ai rsolu de mener  bien.

--Ah! madame, est-ce que je ne vous appartiens pas tous les jours!...

--N'en parlons donc plus. Au moment voulu, je vous expliquerai mon
opration et vous assignerai votre rle. Pour le moment, veuillez
m'envoyez chercher celle de vos petites prisonnires qui s'appelle
Jeanne.

Claudine, encore tout blouie, s'lana. Quelques minutes plus tard,
elle revenait, conduisant par la main la compagne de captivit de
Violetta, c'est--dire Jeanne Fourcaud.

Depuis qu'elle tait enferme dans l'enclos du couvent, Jeanne Fourcaud
s'attendait toujours  voir apparatre sa soeur Madeleine, ainsi qu'on
le lui avait promis. Elle avait cent fois rpt  Violetta sa triste
histoire et sa merveilleuse dlivrance.

Condamne  mourir avec sa soeur Madeleine, une nuit, dans son cachot de
la Bastille, elle avait vu soudain entrer des gens; elle avait cru
que sa dernire heure tait venue et qu'on venait la chercher pour la
conduire au supplice. Mais une femme, un ange descendu dans cet enfer,
o la piti l'avait guide, s'tait penche sur elle en disant:

--Jeanne Fourcaud, vous ne mourrez pas. Et non seulement vous vivrez,
mais encore vous tes libre...

--Et Madeleine? s'tait crie Jeanne.

--Madeleine, avait rpondu la femme, est dj dlivre et en sret...

Alors, ivre de joie, elle avait suivi sa libratrice. On l'avait
conduite jusqu' une litire qui se trouvait dans la sombre cour de la
forteresse; on l'avait fait monter dans cette litire; un homme s'tait
install prs d'elle, la litire s'tait mise en route, et ne s'tait
arrte que devant la porte de l'abbaye de Montmartre... l, on l'avait
enferme dans le pavillon de l'enclos...

Et puis, elle attendait... songeant  cette inconnue qui l'avait
dlivre. Qui tait cette femme?

Lorsque Jeanne Fourcaud parut devant Fausta, elle ne la reconnut pas,
puisque Fausta portait un masque la nuit o elle tait descendue dans
les cachots de la Bastille. La pauvre petite tait tremblante. Elle
tait bien jolie aussi.

--Je suis, dit doucement Fausta, celle qui est descendue dans votre
cachot de la Bastille et vous a dlivre...

Jeanne jeta un cri de joie. Ses yeux s'illuminrent. Elle s'avana
rapidement, saisit une main de Fausta et la baisa...

--Oh! madame! murmura-t-elle, combien je suis heureuse de pouvoir vous
remercier!

Elle s'arrta, hsitante, et, timidement, leva sur Fausta ses yeux noys
de larmes.

--Parlez sans crainte, mon enfant, dit Fausta avec une douceur qui
bouleversa la pauvre petite.

--Oui, dit-elle, je sens, je devine combien vous devez tre bonne... je
puis donc vous dire que, si je vous ai bnie depuis cette nuit-l,
j'ai beaucoup pleur... madame, ma soeur Madeleine... quand dois-je la
retrouver?

Si impassible que ft Fausta, si terrible que ft la pense qui la
guidait, elle ne put s'empcher de frissonner.

--Vous reverrez votre soeur Madeleine, dit-elle... mais, mon enfant,
je suis venue vous trouver ici, o je vous ai mise  l'abri, pour vous
entretenir d'un sujet bien grave... Dites-moi, vous rappelez-vous votre
pre?...

--Hlas! madame, balbutia la malheureuse qui clata en sanglots, comment
pourrais-je l'avoir oubli, alors qu'il y a quatre mois  peine mon
pauvre pre, plein de vie, nous prodiguait encore ses caresses,  ma
soeur et  moi?...

--Et votre mre?

--Madame, vous ne savez donc pas que ma mre est morte peu de temps
aprs m'avoir donn le jour?

Ma soeur Madeleine, plus ge que moi, pourra sans doute vous parler
d'elle...

--Et qu'en disait votre soeur?... Quelle femme tait votre mre?...
Belle, n'est-ce pas?

--Trs belle, madame; Madeleine me disait que notre mre tait d'une
admirable beaut...

--N'avait-elle pas des yeux bleus?... De grands cheveux blonds?...

--C'est bien le portrait que m'en a souvent trac Madeleine... Mais,
madame... auriez-vous connu ma mre?...

--Je la connais, dit Fausta simplement.

--Oh!... mais... vous parlez comme si ma mre n'tait pas morte depuis
de longues annes dj...

--Dites-moi, mon enfant, reprit Fausta, est-ce que votre pre vous
parlait de votre mre?...

--Jamais, madame...

Fausta eut un tressaillement de joie.

--Sans doute mon pauvre pre cherchait  carter de lui de pnibles
souvenirs.

--Et si je vous disais qu'il y a une autre explication plus naturelle
au silence de votre pre?... Si je vous disais que votre mre n'est
pas morte? Supposez qu' la suite d'une grande terreur votre mre
soit tombe malade... Supposez qu'elle soit... par exemple... devenue
folle...

Jeanne frmissait de tout son tre.

--Si cela est, continua Fausta, si votre mre,  la suite de quelque
catastrophe, a perdu la raison, si votre pre a dsespr de la gurir,
si enfin dans un accs de sa folie, elle a disparu, et si votre pre,
aprs l'avoir longtemps cherche, a d renoncer  la retrouver, n'est-il
pas naturel qu'il vous ait fait croire qu'elle tait morte?... Eh bien,
Jeanne, tout ce que je viens de vous dire est l'exacte vrit!...

Jeanne tomba  genoux et se prit,  sangloter doucement. Fausta se
pencha vers Jeanne Fourcaud, la releva et lui dit doucement:

--Ne pleurez pas, pauvre petite... Ou plutt... oui, pleurez... car
votre mre, hlas! n'est pas encore gurie... Seulement je sais, moi, le
moyen de lui rendre la raison... C'est de vous conduire  elle... C'est
vous, vous seule, qui pouvez gurir votre mre...



XIII

FIN DE LA VIE DE COCAGNE

Quelques jours se passrent et l'on arriva  la veille de ce vingt
et unime d'octobre o Fausta devait dtruire d'un seul coup ses
ennemis--et Violetta!

Pardaillan et le duc d'Angoulme devaient tre amens  midi par
Maurevert et succomber sous les coups des gens d'armes de Guise.

Fausta se rservait de faire prvenir  onze heures le duc de Guise que
le chevalier et son compagnon se trouvaient  Montmartre; les gens
de Guise arriveraient  l'abbaye presque en mme temps que les deux
gentilshommes.

Fausta avait parfaitement calcul son affaire: prvenir le duc plus tt,
c'tait le mettre en prsence de Violetta vivante encore, et Guise,
amoureux de la petite bohmienne, tait tout  fait capable de la
sauver.

L'excution de Violetta tait fixe  dix heures, en prsence de son
pre et de sa mre, Fausta le voulait ainsi. Fausta comptait que la mort
de Violetta serait aussi la mort du cardinal Farnse et de Lonore.

Aprs cette hcatombe, il ne resterait plus  Fausta qu' consoler le
duc de Guise de la mort de Violetta, chose facile, pensait-elle.

Et, alors, on marcherait sur Blois. Alors, c'tait la mort de Henri
III. Alors, c'tait la royaut de Guise... le triomphe de la Ligue...
l'entre en France d'Alexandre Farnse... la marche sur l'Italie,
l'crasement de Sixte-Quint... la souverainet assure sur le monde
chrtien!...

La veille donc du vingt et un octobre, Picouic et Croasse virent avec
tonnement un certain nombre d'ouvriers pntrer dans le terrain de
culture. Depuis quelques jours,  leur grande surprise, l'une des deux
petites prisonnires avait disparu. Nos lecteurs ont vu que Jeanne
Fourcaud avait t conduite  Fausta. Que devint cette jeune fille
pendant ces quelques jours? Il est vraisemblable qu'elle fut mene 
Sazuma dans la chaumire o habitait celle-ci.

Picouic avait mis dans sa tte que Violetta serait l'instrument de sa
fortune. Il avait donc tout intrt  s'opposer  une fuite de la jeune
fille, mais, s'il la surveillait troitement, c'est qu'il voulait la
garder pour lui... nous voulons dire qu'en ramenant la petite chanteuse
 Pardaillan il esprait se faire payer trs cher son dvouement.

Malheureusement pour la pauvre petite Violetta, Picouic ne mit aucune
hte  raliser les esprances qu'il fondait sur elle. A quoi bon?...
Tant qu'il aurait le vivre et le couvert assurs, pourquoi et-il
contrari le destin?...

Quant  Croasse, il nageait en pleine flicit.

Quelles ne furent donc pas la stupeur et l'inquitude de Picouic,
lorsque, la veille du vingt et un octobre, il aperut des ouvriers
maons se diriger vers la brche et commencer  la boucher trs
convenablement au moyen de grosses pierres cimentes.

--Mais il me semble qu'on nous enferme, dit-il  Croasse.

Les deux compres s'taient placs de faon  tout voir sans tre vus.
Lorsque la brche fut entirement bouche, ils durent constater qu'en
effet ils ne pouvaient plus s'en aller, sinon par la grande porte du
couvent.

Les murs de cette abbaye taient ce qu'taient alors tous les murs: de
vritables fortifications. S'il tait possible  Picouic de franchir
les murailles, il lui serait sans doute presque impossible de les faire
escalader  Violetta.

Cette impossibilit d'emmener avec lui la jeune fille qui devait assurer
sa fortune devint une vidence lorsque Picouic aperut six hommes
d'armes portant des piques se diriger vers l'enclos o tait enferme la
petite chanteuse. Deux d'entre eux s'arrtrent  la porte de l'enclos,
deux autres se mirent  faire, les cent pas dans l'enclos, et les deux
derniers, enfin, se placrent  la porte mme de la btisse qui servait
de prison.

Cette fois, Picouic plit. Il se passait quelque chose de nouveau
et d'anormal dans le couvent. Alors il dcida d'aller observer les
vnements.

Se faufilant d'arbre en arbre, il ne tarda pas  gagner le pavillon, et
le contourna avec sa prudence habituelle. Un trange spectacle frappa
alors ses yeux. Derrire le pavillon, une vingtaine d'ouvriers
s'occupaient activement, sous les ordres de l'abbesse Claudine de
Beauvilliers elle-mme,  diverses besognes.

Il se prpare ici une fte religieuse...

Telle fut la premire pense de Picouic. En effet, voici ce qui se
passait.

Derrire le pavillon, s'tendait une esplanade borde d'un ct par le
pavillon lui-mme, d'un autre par le mur d'enceinte, et borde au fond
par un massif de cyprs entourant le cimetire des bndictines.

Sur le derrire du pavillon, s'ouvrait une porte; en sorte qu'une
personne entre dans ce vieux btiment par la porte situe prs de
la brche (maintenant bouche) pouvait, par cette porte de derrire,
aboutir directement sur cette esplanade face au massif de cyprs
clturant le cimetire.

Maintenant, qu'on se figure que ce pavillon lui-mme n'tait que le
prolongement ou pour mieux dire le vestibule d'une btisse plus vaste,
qui avait d jadis s'lever sur cette esplanade.

Cette btisse avait disparu; elle s'en tait alle en ruine. Mais
quelques dbris encore debout permettaient de supposer que le btiment,
ruin par le temps et l'incurie, avait d tre sans doute affect au
service religieux.

Entre deux colonnes, Picouic put apercevoir les restes d'un haussement
dall de marbre, et qui avait peut-tre support le matre-autel!... Il
regarda avec anxit.

Or,  quoi s'occupait cette compagnie d'ouvriers dont Picouic suivait
les faits et gestes? Une partie d'entre eux raclait l'herbe qui avait
pouss, nettoyait les marches de marbre, et cette sorte d'estrade dalle
sur laquelle sans doute s'tait lev le matre-autel. Ils raclaient
galement et lavaient  grande eau une stalle de marbre... une de ces
stalles rserves  l'officiant, dans les grandes crmonies.

Au-dessus de cette stalle, de ce sige marmoren, d'autres ouvriers
dressaient un dais en toffe broche. Et la stupfaction de Picouic fut
 son comble et confina  la terreur lorsqu'il eut constat que, sur
la retombe de ce dais, se croisaient les clefs symboliques de saint
Pierre...

Qui allait donc s'asseoir l?... et cette terreur du brave Picouic
devint plus aigu lorsque l'abbesse dit  ceux qui travaillaient sous
ses ordres:

--Maintenant, suivez-moi au cimetire...

Picouic, pouss par la curiosit, se glissa vers le rideau de cyprs. Le
soir enveloppait maintenant la colline de Montmartre, et les premires
toiles commenaient  clignoter dans le ciel ple. Deux torches
s'allumrent, et ce fut  la lueur de ces torches que Picouic put
assister au travail bizarre qui se faisait dans le cimetire.

Au centre du cimetire, s'levait une grande croix de bois qui tendait
dans l'ombre ses larges bras moussus verdis par l'eau du ciel... C'tait
cette croix que dplantaient les travailleurs nocturnes,  la lueur des
torches. Elle fut transporte sur l'esplanade qu'on venait de si bien
nettoyer, et on la dressa debout, contre le mur du pavillon, prs de la
porte.

--Creusez l le trou! commanda alors l'abbesse.

L'endroit qu'elle dsignait tait juste en face la porte de derrire
du pavillon, et  quelques pas sur le flanc de la stalle de marbre. La
croix fut alors porte au trou qui venait d'tre creus, et essaye;
elle s'y tenait parfaitement debout, et, l'ayant dplante, les
travailleurs de cette scne nocturne la couchrent sur le sol.

Quand tous ces prparatifs furent achevs, les ouvriers macabres
disparurent, et l'abbesse elle-mme regagna les btiments de l'abbaye.

Pour si peu dispos  la rverie que ft Picouic, il demeura longtemps
 la mme place, se demandant s'il ne rvait pas. Alors, il se dcida 
regagner l'endroit o il avait laiss Croasse, et le trouva tendu
dans l'herbe. Picouic avait son ide, comme on va voir. Il frappa sur
l'paule de son compagnon.

--Il faut fuir, dit-il.

--Fuir? Attendons au moins le jour, et achevons la nuit dans l'enclos.

Picouic jeta un coup d'oeil vers le btiment o Violetta tait enferme,
et le vit clair. Alors, il songea  ces six hommes arms, qui taient
venus prendre position dans l'enclos. Et ce souvenir se juxtaposa pour
ainsi dire  celui des prparatifs sinistres auxquels il avait assist
derrire le pavillon...

--Oh! murmura-t-il, est-ce que ce serait possible?...

--Quoi donc? As-tu vu quelque chose? fit Croasse en regardant avec
inquitude autour de lui.

--Rien. Fuyons si nous pouvons. Quant  l'enclos, il n'y faut pas
songer. Il est gard...

Croasse, sans plus d'objection, suivit machinalement son compre
qui, traversant avec rapidit le terrain de culture, parvint au mur
d'enceinte.

--Cher ami, dit alors Picouic, colle-toi contre ce mur, tu me feras la
courte chelle; aprs quoi, je te hisserai en haut, et nous n'aurons
qu' nous laisser tomber de l'autre ct.

Croasse prit la position indique par Picouic, lequel, en quelques
instants, se trouva hiss sur ses paules, du haut desquelles il put en
effet atteindre, non sans peine, le sommet du mur, sur lequel il s'assit
 cheval.

A mon tour, dit Croasse, penche-toi et me tends les mains.

--Excellent moyen de me faire retomber  l'intrieur, dit tranquillement
Picouic; tche de trouver une issue; quant  moi, il faut que je parte 
l'instant; mais, sois tranquille, je reviendrai te dlivrer.

L-dessus, laissant son compagnon stupfait, Picouic, se suspendant
par les mains, se laissa tomber de l'autre ct du mur, et se mit 
descendre bon train la colline.



XIV

MONSIEUR PERETTI

Or, dans cette soire mme, un cavalier, qui venait de franchir la
Porte-Neuve un peu aprs le coucher du soleil, se dirigeait vers le
moulin de la butte Saint-Roch, o nous avons eu nagure occasion de
conduire le lecteur. Parvenu au pied de la butte Saint-Roch, le cavalier
descendit de sa monture, qu'il attacha  un arbre.

--Halte-l! fit une voix tout  coup.

Un homme arm d'un poignard et d'un pistolet surgit d'une haie, et
braqua le canon de son arme sur le cavalier, qui pour toute rponse
montra sa main,  un doigt de laquelle brillait un anneau d'or.

--C'est bien, passez, dit alors respectueusement la sentinelle, aprs
avoir jet un coup d'oeil sur l'anneau.

Par trois fois encore, avant de pouvoir pntrer dans le moulin, le
cavalier fut arrt de cette faon, et,  chaque fois, grce  l'anneau,
il put continuer son chemin. Dans le moulin, on l'introduisit dans une
pice bien claire dont les fentres taient dissimules sous des
rideaux pais.

A cette lumire, quelqu'un qui se ft intress aux faits et gestes du
cavalier et reconnu en lui l'un des principaux acolytes de Fausta.
C'tait le cardinal Rovenni, celui-l qui, dans le palais Fausta, avait
lu l'acte d'accusation contre Farnse et matre Claude.

Dans la pice o il venait de pntrer, un vieillard tait enfoui au
fond d'un vaste fauteuil. Repli sur lui-mme, trs ple, secou par des
accs de toux, le vieillard semblait bien prs de sa fin. Le cardinal
Rovenni s'approcha du fauteuil, se courba, s'inclina, s'agenouilla et
murmura:

--Saint-Pre, me voici aux ordres de Votre Saintet...

--Relevez-vous, mon cher Rovenni, rla d'une voix bien faible le
vieillard, et causons en bons amis...

Ce mourant, c'tait en effet le meunier qui, dans cette pice mme,
avait eu, sous le nom de M. Peretti, un entretien avec le chevalier de
Pardaillan. C'tait Sixte-Quint...

--J'ai voulu, fit le pape, goter  la grandeur suprme, et voil que la
tiare m'crase... Ah! si je pouvais dposer le pouvoir!... mais il est
trop tard maintenant.

--Vous avez encore de longues annes  vivre, heureusement pour
l'Eglise, dit Rovenni.

Sixte-Quint haussa les paules.

--Six mois, mon bon Rovenni... voil ce que j'ai devant moi... et
encore!... Et tant d'affaires  arranger!... Cette conspiration dans
laquelle vous vous tes laiss entraner...

--Saint-Pre!...

--Ce n'est pas un reproche. Vous et d'autres, n'avez pch que par ma
faute... je me suis montr un peu dur... je croyais bien faire... n'en
parlons plus! Il faut donc, avant que je ne m'en aille rendre compte 
Dieu, laisser les clefs  un vigilant gardien de la Maison.

Rovenni tressaillit et considra le vieillard avec plus d'attention.

--Celui qui doit me remplacer... continua Sixte.

Un accs de toux l'interrompit, si dchirant que Rovenni se leva pour
appeler du secours.

--Vous voyez, fit-il tristement... Quand je dis six mois... je crains
d'exagrer... L'essentiel, dis-je, est que j'crase cette conspiration
avant de mourir, et puis que j'assure ma succession  quelqu'un qui en
sera digne...

Le pape darda un ple regard sur Rovenni palpitant.

--Ce quelqu'un, ajouta-t-il, vous le connaissez... c'est un de vos
amis... votre meilleur ami...

--Saint-Pre! balbutia Rovenni en plissant de joie.

--Chut!... Je n'ai pas dit que ce ft vous que je destine  me
remplacer, interrompit le pape avec un sourire; j'ai seulement dit que
c'tait votre meilleur ami...

--Je sais que je suis indigne d'un tel honneur...

--Pourquoi donc? dit Sixte. Parce que vous m'avez trahi?... Per bacco,
d'abord cela prouve que vous avez de l'nergie, et j'aime les gens
nergiques, moi! Ensuite, vous tes revenu  temps dans le giron de la
vritable Eglise... Eh! j'ai gard des pourceaux, moi, si vous avez
frquent des tratres!... Mon successeur, termina le pape, sera celui
qui m'aura aid  vaincre la terrible ennemie que m'a suscit Satan. Or,
c'est vous, mon bon Rovenni, qui m'apportez cette joie inespre...

Plus convaincu que jamais, Rovenni s'inclina en frmissant d'espoir.

--Sait-elle o je suis? reprit tout  coup le vieillard.

--Elle vous croit en Italie, Saint-Pre, bien loin de supposer que vous
tes aux portes de Paris. Elle a connu votre entrevue avec le roi de
Navarre et en a us avec une grande habilet pour dcider le duc de
Guise.

--Navarre! murmura Sixte-Quint. Le huguenot!

--Que vous avez excommuni, Saint-Pre, et exclu de tout droit  quelque
trne ou principaut que ce soit!...

--Certes! dit Sixte avec un sourire. Mais si l'hrtique rentrait dans
le sein de l'Eglise!... Si Henri de Barn abjurait, l'excommunication
serait leve, entendez-vous, Rovenni?. Henri de Barn reprendrait tous
ses droits. Je lui aurais ainsi donn la couronne de France... mais
j'aurais du mme coup dcapit l'hrsie!...

--Vos vues sont sages et profondes, murmura Rovenni.

--Les hommes sont des pourceaux. Il faut donc leur promettre ample
glande si on veut les faire rentrer, au soir... Le soir est venu pour
moi, Rovenni. Il faut que je fasse rentrer mon troupeau avant de me
coucher. Mais laissons Navarre pour le moment. Vous dites donc qu'elle
ne sait pas que je n'ai pas quitt la France?

--Elle vous croit en Italie, rpta Rovenni.

--Oui... Et vous me disiez donc, mon bon Rovenni, que peut-tre une
occasion pouvait se prsenter... tandis qu'elle me croit bien loin...
J'ai la tte si faible...

--Je vous disais, Saint-Pre, reprit le cardinal Rovenni, qu'une
circonstance devait se prsenter bientt o Votre Saintet pourrait
trouver les conspirateurs rassembls pour y prparer les vnements que
vous connaissez...

--C'est--dire la chute de Henri III et l'avnement des Guise au trne
de France.

--Oui, Saint-Pre!... Donc, les principaux d'entre les conspirateurs,
cardinaux ou vques, doivent s'assembler pour une de ces crmonies
qu'elle sait organiser avec son infernal talent. Vous saurez que nul
comme elle ne s'entend  frapper l'imagination de ceux qui l'entourent.

--Oui. C'est un point que j'ai trop nglig. Il faut aux hommes du
thtre, des spectacles magnifiques ou terribles. N'oubliez pas cela
quand vous serez pape, Rovenni...

--Ah! balbutia le cardinal, qui plit et joignit les mains, que dit l
Votre Saintet?...

--Cela m'a chapp... mais pas un mot!... Mettez que je n'ai rien dit...
poursuivez, mon bon ami...

--Eh bien, Saint-Pre, je disais que rien ne serait plus facile que de
profiter de cette runion...

--Mais Guise? interrogea le pape, dans l'oeil duquel s'alluma un clair.

--Le duc de Guise doit venir  cette crmonie avec ses gentilshommes et
ses gens d'armes... Or, savez-vous qui doit le prvenir?... C'est moi,
Saint-Pre!

--Eh bien, fit le pape comme s'il n'et pas dj compris.

--Eh bien, je ne le prviendrai pas, voil tout!... Toute la question
est de savoir si Votre Saintet pourra...

--Rassurez-vous, mon cher ami. Pour cette circonstance, Dieu fera un
miracle et me rendra les forces ncessaires.

--Et vous pouvez ajouter, Saint-Pre, que, grce  moi, la plupart des
conspirateurs sont maintenant hsitants, et qu'il faudrait bien peu de
chose pour les ramener  vous...

--Bien, mon ami... bien... Et o doit avoir lieu cette runion?... Dans
Paris?...

--Non, heureusement; dans un endroit solitaire, assez loign: 
l'abbaye de Montmartre.

--Va bene... J'enverrai en avant un homme  moi qui vous portera mes
instructions.

--A quoi le reconnatrons-nous, Saint-Pre?

--Il portera au doigt un anneau semblable  celui que je vous ai
donn... Il ne vous restera plus, mon bon Rovenni, qu' me prvenir du
jour...

--C'est de cela que je suis venu vous informer, Saint-Pre... C'est
demain! fit Rovenni triomphant. Si demain, vers dix heures du matin.
Votre Saintet entre  l'abbaye de Montmartre, elle y trouvera
rassembls autour de la rvolte des cardinaux qui persistent encore en
ce schisme trange.

Un imperceptible tressaillement agita le vieillard. Rovenni s'tait
lev, et ce ne fut pas sans angoisse qu'il demanda:

--Moi et ceux qui sont prts  rentrer dans le devoir, devrons-nous
attendre Votre Saintet?

--Oui, dit nettement Sixte-Quint. Lors mme que je serais plus malade
encore. Dieu fera un miracle... j'irai!

Le cardinal Rovenni tomba  genoux, reut la bndiction de Sixte-Quint,
puis, se relevant, sortit du moulin. Au bas de la butte Saint-Roch, il
retrouva son cheval o il l'avait laiss. Il considra le moulin qui se
profilait sur le front ple de la nuit et murmura:

--Pape!... Avant deux mois je serai pape!...

A peine le cardinal tait-il sorti de la pice o M. Peretti l'avait
reu que le vieillard affaiss dans son fauteuil redressa sa taille,
puis se releva et ricana:

--C'est trop facile dcidment de jouer les hommes! Avec une promesse,
on leur ferait trahir Dieu... Toi, pape!... Allons donc!... Et puis...
patience! je ne suis pas mort!...



XV

LE 21 OCTOBRE 1588

Vers huit heures du matin, le prince Farnse attendait dans la maison de
la place de Grve l'envoy de Fausta. Matre Claude, sombre et pensif,
allait et venait lentement. Bott, cuirass de buffle, le grand manteau
de voyage agraf aux paules, il tait prt pour le dpart. Parfois,
sa main, machinalement, s'arrtait  l'aumnire de cuir qu'il portait
suspendue  son ceinturon. L'aumnire contenait un petit flacon; dans
le flacon, il y avait du poison.

Pourtant, songeait matre Claude, il ferait bon vivre dans ce bonheur
qui va commencer pour elle et qui pourrait recommencer pour moi. Je n'en
suis pas moins l'ancien bourreau de Paris. M. le duc d'Angoulme, s'il
apprend la chose, verrait des taches de sang sur les mains de la petite,
parce que je les ai tenues dans mes mains... Tandis que moi mort...
oui... mais pas avant de la voir vraiment en sret, heureuse et
libre...

Le prince Farnse, assis prs de la fentre ouverte, rvait. Il allait
revoir Lonore et Violetta, partir avec elles.

Ce fut avec un sourire enjou qu'il reporta ses yeux sur la robe
rouge, sur les insignes cardinalices qu'il avait revtus selon la
recommandation de Fausta. Cette robe, il allait la dpouiller pour
toujours!

Ainsi, de ces deux hommes, par le mme coup de la destine, le meilleur
tait pouss  la mort, tandis que l'autre atteignait au bonheur. Tout 
coup, le cardinal se leva.

--Voici qu'on vient nous chercher, dit-il en frmissant de joie.

Claude poussa un soupir et, s'tant approch de la fentre, vit une
litire qui s'arrtait devant la porte de la maison. Quelques instants
plus tard, ils taient sur la place, et un homme remettait  Farnse un
billet qui contenait ces mots:

Suivez le porteur du prsent ordre et conformez-vous  ses indications.

Farnse et Claude prirent place dans la litire, qui se mit aussitt en
route. Mais, au lieu de se diriger vers le palais Fausta, comme l'avait
pens le cardinal, elle gagna la porte Montmartre et commena  monter
vers l'abbaye. Personne en vue. Le calme et le silence d'une belle
matine. La litire arriva sans incident  l'abbaye et s'arrta devant
le grand portail surmont d'une croix. Farnse, ayant mis pied  terre,
se dirigea vers la porte.

--Entrez, monseigneur, dit le guide, s'adressant  Farnse.

Farnse, frmissant, reconnut l'endroit o il avait vu Lonore. Il
poussa la porte en tremblant et se vit en prsence d'une quinzaine
de personnages qu'il connaissait tous: cardinaux en rouge ou vques
violets, ils avaient tous des visages d'une gravit funbre. Il chercha
des yeux Fausta et ne la vit pas. Avec un vague sourire o commenait
 percer de l'inquitude, il fit le tour de ces personnages; mais leur
silence tait effrayant, et leurs regards fixes pesaient sur lui comme
une rprobation.

--Messieurs, balbutia Farnse avec ce mme sourire d'angoisse,
j'attendais... j'esprais une autre rception, et je m'tonne de trouver
des visages aussi svres...

L'un d'eux, alors, se leva et dit:

--Cardinal Farnse, ce n'est pas de la svrit que vous voyez sur nos
visages: c'est de la tristesse, et n'est-elle pas bien naturelle 
l'heure o le plus distingu, le plus nergique de nous tous va nous
quitter pour toujours?...

Farnse respira... Non! Rien de funbre dans ce qu'il voyait...

--Veuillez donc attendre, continua celui qui parlait; la prsence du
trs rvrend Rovenni est ncessaire pour la crmonie de renonciation
qui nous assemble ici...

Farnse s'inclina; et,  ce moment mme, une porte qu'il n'avait pas
encore remarque dans le fond du pavillon s'ouvrit, et Rovenni parut. Il
tait ple; Farnse attribua cette pleur aux motifs qui venaient de lui
tre exposs. A l'entre de Rovenni, tous les assistants se levrent et
s'loignrent lentement,  l'exception du cardinal Farnse.

--Que signifie? balbutia Farnse. O est Sa Saintet? Elle seule a
qualit pour...

--Vous allez la voir, dit Rovenni. Prenez patience... Ce qui est dit
est dit. Si nous sommes rests seuls, Farnse, c'est que j'ai  vous
demander tout d'abord si vous avez bien consult votre conscience.

--Je suis dcid, rpondit fermement le cardinal. Celle qui est la
matresse de nos destines a d vous dire qu' cette condition et 
d'autres qu'elle connat j'ai accept la dangereuse mission de me rendre
en Italie...

Rovenni avait cout ces derniers mots avec une grande attention. Il se
rapprocha de Farnse, et murmura:

--Vous savez que je vous aime. Vous n'ignorez pas, d'autre part, qu'il
est impossible  un prtre de sortir de l'Eglise avec le consentement de
l'Eglise mme...

Fausta s'est engage  vous relever de vos voeux: elle inaugure l une
oeuvre de malfice qu'aucun pape n'a os consommer... Soyez franc,
poursuivit Rovenni en jetant un regard vers la porte. Pour quelle
mission tes-vous envoy en Italie?...

--Pour parler aux principaux d'entre nos affilis, rveiller leur zle,
faire des promesses et des menaces  ceux qui semblent vouloir revenir 
Sixte.

--Et, contre votre aide en cette circonstance, que vous a-t-on promis?

Farnse garda le silence. Une vague terreur l'envahissait maintenant.

--Parlez donc! gronda Rovenni en lui saisissant le bras. Dans un
instant, il sera trop tard.

--Eh bien, palpita Farnse, on m'a promis...

A ce moment, une sorte de gmissement s'leva au-dehors... un cri qui
traversa l'espace comme une plainte... puis tout retomba au silence.

--Trop tard! murmura Rovenni.

--Avez-vous entendu? bgaya Farnse pouvant.

--Farnse, coute ton vieux camarade... Veux-tu rentrer dans le devoir
et implorer ton pardon de Sixte?...

Un sanglot, du dehors, parvint au prince Farnse, qui rpta:

--N'entendez-vous pas?... Qui vient de crier?...

--C'est toi qui ne m'entends pas! gronda Rovenni. Bientt, Sixte va
mourir. Je sais qui sera dsign aux votes du conclave dans le testament
de Sixte! Farnse, il en est temps. Fais ta paix avec le pape mourant et
avec celui qui va le remplacer!

Dehors, le silence rgnait  nouveau. Farnse passa une main sur son
front et murmura:

--Que me proposez-vous?...

--Je te propose la fortune, les grandeurs... Fausta ne peut rien te
donner, et tu l'avais bien compris, puisque le premier tu l'as quitte!
Un mot!... Un seul!... Hte-toi...

--Fausta fait de moi un homme, puisqu'elle me fait poux en me rendant
celle que j'adore, puisqu'elle me fait pre en me rendant ma fille!...

--Votre fille! pronona Rovenni, d'une voix si glaciale que Farnse en
frissonna.

--Sans doute!... J'ai la parole de la Souveraine...

--La parole de la Souveraine!... tu crois en Fausta et en sa parole
sacre!... Eh bien, coute!...

Un son de cloche, grave et funbre, tomba dans le silence.

--Le glas! murmura Farnse perdu.

--Ecoute! Ecoute encore! gronda Rovenni.

Des voix, alors, derrire la porte du fond, s'levrent en un chant de
deuil... un chant aux larges modulations, qui tantt semblait se
perdre en gmissements d'horreur et tantt se gonflait, clatait en
imprcations menaantes... Farnse, d'une violente secousse, se dgagea
de l'treinte de Rovenni, et sa voix hurla son pouvante:

--Le glas de mort!... Le chant des supplicis!... Qui meurt ici?... Qui
est mort?...

--Farnse! pronona Rovenni d'un accent d'ironie terrible, la souveraine
Fausta t'attend l, derrire cette porte... Va donc lui demander ton
amante et ta fille!...

Farnse se rua vers la porte du fond, et, d'une sauvage pousse,
l'ouvrit toute grande. En un instant, il demeura hagard, les cheveux
hrisss, pris de vertige.

Dans le plein air, il put faire trois pas rapides et, soulevant les bras
vers la supplicie, d'une voix sans accent humain, il hurla le mme mot:

--Ma fille!...

Et c'tait bien sa fille! C'tait bien Violetta! C'tait bien pour sa
fille que tintait le glas, comme jadis en place de Grve il avait tint
pour Lonore!...

Et l, sur cette esplanade, se dressait l'estrade de marbre  demi en
ruine, sur laquelle s'taient rangs les cardinaux et les vques du
schisme; et, au centre de cette assemble, lui faisant un entourage
d'une solennit angoissante, sous son dais rouge, frang d'or, en son
costume de somptuosit orientale, belle, fatale, terrible, ses yeux
de velours trangement calmes, Fausta la souveraine, la papesse, lui
montrait Violetta la supplicie!...

Et c'tait, devant lui, une grande croix verdie par la mousse des
pluies... la croix du cimetire. Et, sur cette croix, attache par les
poignets et les chevilles, couronne de fleurs, toute blanche dans sa
robe de supplicie, robe de lin lgre comme une gaze ple, probablement
dj tourdie par quelque narcotique, vanouie... morte peut-tre...
c'tait Violetta! c'tait sa fille!...

Tout cet ensemble exorbitant, toute cette mise en scne somptueuse et
tragique, passrent dans l'oeil de Farnse avec la rapidit fantastique
d'un rve.

A cet instant, une femme, place prs de cette sorte de trne sur lequel
tait assise Fausta, se retourna vers lui... Et cette femme, d'un bond,
fut sur le cardinal, lui intercepta la scne hideuse, et, comme jadis
sur les marches de l'autel de Notre-Dame, ses deux mains crispes
s'appesantirent sur les paules de Farnse... Car, cette femme, c'tait
Lonore de Montaigues.

Lonore, flamboyante et livide  la fois, Lonore, belle comme une
lionne dchane, planta son regard dans les yeux de Farnse... Puis, ce
regard, avec une stupfaction o il y avait de la rage, de la haine,
du doute, du dsespoir, se tourna vers Jeanne Fourcaud, agenouille,
croule elle-mme de stupeur et d'effroi...

--Que dis-tu? fit-elle dans une sorte de grognement bref. Votre fille...
Jean Farnse!... notre fille... la voici!...

--La voil! rla Farnse en tendant les bras vers la supplicie....

--Violetta!...

--C'est ta fille!...

--La petite chanteuse que je repoussais?

--C'est ta fille!...

Lonore se retourna vers la croix. Ses mains tremblantes se levrent,
et, d'une voix faible, dans un gmissement trs doux, elle balbutia:

--Ma fille!... Est-ce vrai?... Est-ce, dis?... Oui, oui, c'est toi... je
te reconnais!... Ma fille... mon enfant!... Oh! aidez-moi  la descendre
de l, peut-tre n'est-elle pas morte...

Le cardinal Farnse demeurait  la mme place. L'effort qu'il faisait
pour se mettre en marche tait norme; mais il demeurait sur place; il
lui semblait qu'il tait de bronze... En ralit, il n'y avait plus de
vivant en lui que les yeux...

Les yeux rivs sur l'adore enfin retrouve... la bien-aime qui l'avait
reconnue!... Lonore, il ne voyait que Lonore!...

La mre avait treint de sa fille tout ce qu'elle pouvait en treindre,
c'est--dire le bas du corps; elle ne pleurait pas, elle ne gmissait
pas; elle disait en quelques secondes ce qu'elle et pu dire en seize
ans; elle ne s'arrtait que pour baiser furtivement les adorables petits
pieds que le& cordes faisaient enfler et marbraient de noir. Et, de
toutes ses forces dcuples, elle tentait de secouer la croix, de
l'arracher du trou.

--Aidez-moi donc... par piti, je vous dis qu'elle n'est pas morte, et,
si elle est morte, je la rchaufferai. Je suis sa mre... Messieurs,
ayez piti... je n'ai jamais vu mon enfant... je ne savais pas que
c'tait elle.

Elle fit un plus rude effort, et, dans cet effort mme, brisa ses
forces... Elle s'abattit  genoux... puis, tout  coup, elle se leva
toute droite, dans le mme instant retomba en arrire de toute sa
hauteur, sans un mouvement, livide, les yeux grands ouverts tourns vers
sa fille. Et elle ne respira plus... Pour toujours, elle fut immobile...

Voil ce que vit le cardinal Farnse dans cette minute d'horreur qui
suivit son entre sur l'esplanade.

Lorsqu'il vit tomber Lonore, lorsqu'il eut au coeur ce choc qui lui
apprenait qu'elle tait morte, il lui sembla que ses jambes se dliaient
enfin... Il se trana vers elle, se pencha et dit:

--Morte!...

Et ce fut un tel rle que les hallebardiers rangs en arrire du trne
de marbre frissonnrent et que les cardinaux parjures baissrent la
tte. Seule l'effroyable statue blanche et noire, seule Fausta demeura
immobile.

Alors, le cardinal tira le poignard qu'il portait  ct de la croix.
Son bras se tendit vers Fausta, et un long hurlement jaillit de ses
lvres tumfies:

Maudite!... Maudite!... A ton tour!...

Il crut qu'il s'lanait, qu'il se ruait, qu'il allait frapper Fausta...
En ralit, il demeura sur place; encore une fois, il comprit que
tout mourait en lui. Alors, il rpta son cri sinistre et, levant le
poignard, se frappa  la poitrine. Presque aussitt, il tomba non loin
de Lonore.

Quelle que ft l'impassibilit des gens qui assistaient  cette scne,
un frmissement d'horreur parcourut cette assemble. Peut-tre aussi un
autre sentiment agitait-il les dignitaires schismatiques; leurs regards
pleins d'une sourde anxit allaient de Fausta au cardinal Rovenni, qui,
lui-mme, ple et frmissant, jetait avidement les yeux du ct des
btiments de l'abbaye et murmurait:

--Pourquoi Sixte n'arrive-t-il pas? O est l'homme qui devait le
prcder ici, porteur de son anneau?...

Fausta, en voyant tomber Lonore, puis le cardinal Farnse, avait eu un
mystrieux sourire et prononc en elle-mme:

--Deux!... Que Maurevert maintenant m'amne les autres! Que Guise
arrive, et tout est fini!...

Alors, jetant un long regard sur les deux cadavres, elle se leva
lentement sous l'clatant soleil de cette matine, toute droite dans
son lourd et somptueux costume: ce n'tait plus une femme, ni mme la
souveraine aux attitudes d'irrsistible autorit; elle incarnait la
Puissance dans ce qu'elle a d'inhumain. D'une voix o il n'y avait ni
piti, ni colre, ni agitation, elle pronona:

--Prions pour les mes de ces deux malheureux, et demandons au Trs-Haut
de pardonner  la trahison du cardinal Farnse, mais aussi de frapper
les tratres comme celui-ci vient d'tre frapp. Ainsi priront tous
ceux qui...

Elle s'arrta brusquement. Ses lvres devinrent blanches. Un
tressaillement la parcourut tout entire, son regard noir se fixa sur
un point du mur d'enceinte, et, au fond d'elle-mme, il y eut un cri de
rage.

--Pardaillan!...

Dans le mme instant, Pardaillan sauta du mur; presque aussitt, Charles
d'Angoulme sauta derrire lui...

--Gardes! commanda Fausta, faites saisir ces deux hommes!...

Sur un signe du cardinal Rovenni, les hallebardiers s'lancrent.
Pardaillan porta la main  la garde de son pe.

--Il parat, madame...

Un cri atroce l'interrompit: c'tait Charles qui venait de reconnatre
Violetta sur la croix et qui, fou d'horreur et de dsespoir, se ruait
sur l'instrument de supplice...

--...qu' toutes nos rencontres, continuait Pardaillan sans se
retourner, je suis destin  vous prendre en flagrant dlit de meurtre!
Arrire, vous autres! tonna-t-il en tirant sa rapire.

Les hallebardiers l'entourrent. Pardaillan avait Rovenni directement
devant lui. Il tomba en garde, et il allait de la pointe de sa rapire
porter quelques coups destins  le dgager, lorsqu'il demeura immobile
et stupfait... Rovenni, au lieu de fuir, s'inclinait trs bas devant
lui!... Sur quelques mots brefs du cardinal, les hallebardiers
reculaient!... Et Rovenni murmurait:

--Quels sont vos ordres?... Dites vite!...

Que se passait-il?

Il se passait simplement ceci: qu'au moment o Pardaillan tait tomb en
garde, les yeux de Rovenni s'taient fixs sur sa main droite... et qu'
l'index de cette main brillait l'anneau d'or... que Sixte-Quint seul
pouvait lui avoir donn!...

Aux yeux de Rovenni, et presque aussitt aux yeux de tous ceux qui
entouraient Fausta, tout prts  la trahir, Pardaillan tait l'homme
envoy par le pape!... Et, cet anneau, c'tait celui que M. Peretti,
il y avait cinq mois, lui avait donn dans le moulin de la butte
Saint-Roch.

--Vos ordres! rpta Rovenni.

--Qu'on arrte cet homme! rugit Fausta...

--Mes ordres! dit Pardaillan  tout hasard: maintenez cette femme, en
attendant...

Fausta, livide, rugissante, pantelante de ce qu'elle entrevoyait,
descendit de son trne et marcha sur Pardaillan; mais, dans ce moment,
un chant clata parmi les cardinaux, un chant qui la glaa d'pouvant.
Et c'tait le _Domine, salvum fac Sixtum Quintum..._

Fausta porta les deux mains  son front. Ses yeux lancrent des clairs.
Un frisson convulsif l'agita...

Trahie!... Trahie!... murmura-t-elle.

A ce moment, au fond du terrain de culture, une fanfare de trompettes
clata, une trentaine d'hommes d'armes apparurent, s'avanant  grands
pas...

--Le duc de Guise! hurla Fausta; A moi, mon duc...

--Cajetan! rpondit le cardinal Rovenni. Sa Saintet Sixte-Quint!
_Domine, salvum fac Sixtum Quintum!_...

Fausta leva vers le ciel rayonnant un regard o il y avait une
maldiction suprme, puis elle baissa la tte; et, immobile,
ddaigneuse, redevenue la statue impassible, elle ne pronona plus un
mot...

Toute cette scne, depuis l'instant o Pardaillan s'tait laiss glisser
du haut de la muraille, avait dur moins d'une minute... Lorsqu'il eut
constat la soudaine, l'inexplicable et fantastique volte-face des
gardes qu'il s'apprtait  charger, Pardaillan rengaina tranquillement
sa rapire, et, d'un coup d'oeil, embrassa le terrible spectacle qu'il
avait sous les yeux: les deux cadavres, la croix fleurie; sur la croix,
la jeune fille attache par les poignets et les chevilles; au pied de la
croix, Charles agenouill, cras, tombait  la renverse...

Pardaillan se rua sur la croix... Il l'enlaa de ses deux bras
puissants, la secoua, cherchant  la soulever,  arracher le pied de son
alvole... La croix basculait, se balanait. Et plus fort  ce moment o
un vieillard apparaissait sur la scne, la dextre leve, plus violemment
les cardinaux et les vques prosterns tonnaient:

  Domine, salvum fac pontificem nostrum!

Fausta seule tait debout. Ses regards se croisrent avec ceux de
Sixte-Quint...

--A genoux, fille d'orgueil! dit le pape en levant ses trois doigts...
bndiction ou maldiction.

--Fils de la trahison, rpondit Fausta en se redressant, ce front
d'orgueil ne se courbera que sous la hache de ton bourreau.

A ce moment, la croix frntiquement secoue s'inclinait. Pardaillan
la soutenait dans ses bras, et doucement la posait sur le sol. En un
instant, il eut coup les cordes qui attachaient les poignets et les
chevilles de Violetta. Il posa sa main sur le sein de la jeune fille...

A ce moment aussi, Charles d'Angoulme, hagard,  genoux, se tranait
vers Violetta.

Pardaillan venait de lui jeter un mot: Vivante!...

Alors, sans un mot, n'ayant plus en lui que cette ide: fuir ce lieu
maudit... oubliant jusqu' Pardaillan, il souleva la jeune fille dans
ses bras et se mit en marche, dans la direction des btiments de
l'abbaye.

Lorsqu'il eut atteint la vote qui aboutissait  la grande porte
d'entre, il comprit que ses forces allaient l'abandonner; un brouillard
s'tendit sur ses yeux, et il sentit que la terre manquait sous ses pas
et qu'il tombait.



XVI

DEVANT L'ABBAYE

Pour que Violetta ft mise en croix, il avait fallu que Fausta trouvt
un excuteur, un bourreau secret; ce bourreau, elle l'avait sous la
main... c'tait le bohmien Belgodre, c'est--dire le pre de celle qui
s'appelait Jeanne Fourcaud... de Stella.

Mais, si puissant que ft dans l'me farouche et inculte du bohmien cet
veil de paternit que nous avons constat, point n'tait besoin d'y
faire appel pour dcider Belgodre: sa haine contre Claude suffisait...

Le bohmien s'tait donc trouv  l'abbaye, derrire le vieux pavillon
 l'heure prcise qui lui avait t fixe. On avait amen Violetta, ou
plutt on l'avait apporte, car, tourdie sans doute par quelque boisson
qui avait bris ses forces, elle n'et pu se soutenir. Belgodre, avec
un mouvement de joie hideuse, avait saisi la malheureuse, l'avait
couche sur la croix, et l'avait fortement attache par les bras et les
pieds. Puis, avec l'aide de quelques hallebardiers, la croix avait t
plante dans le trou prpar la veille par les gens de l'abbesse.

Fausta,  ce moment, tait seule avec une douzaine de gardes sur
l'esplanade. Lonore et Jeanne Fourcaud (Stella) taient enfermes dans
le pavillon avec Rovenni et les autres schismatiques. Une fois que
l'effroyable besogne fut termine:

--C'est bien, dit Fausta  Belgodre, tu peux te retirer. Va m'attendre
devant la porte du couvent.

--Stella? grogna le bohmien qui jeta un regard sanglant sur Fausta.

Et elle comprit alors pourquoi Belgodre n'avait plus voulu la
quitter!... Elle comprit que cet homme la tuerait srement si elle ne
tenait parole!... Mais Fausta tait bien dcide  rendre Stella au
bohmien.

--Ecoute, dit-elle... retire-toi en toute confiance  l'endroit que je
te dis, et, dans une heure, tu verras celle que tu me demandes.

A ce moment mme, Belgodre vit une litire s'arrter devant le portail.
Il reconnut aussitt les deux hommes qui en descendirent: c'taient
Famse et matre Claude.

Or, tandis que le cardinal seul tait entr dans l'abbaye, Claude
s'tait retir sous l'ombrage d'un grand chne, attendant que le
cardinal repart avec Lonore et Violetta. En le voyant le bohmien
gronda:

--Voil donc celui qui a pendu celle que j'aimais... la mre de mes
filles... ma pauvre Magda!... Voil celui qui a refus  un pre de lui
dire o se trouvaient ses enfants! Par les toiles funestes! ai-je assez
souffert! ai-je assez attendu cette minute!...

--Je le tiens!...

Belgodre eut un souffle rauque, secoua sa tte sauvage et s'avana
vers Claude. Le bourreau, en le voyant s'arrter devant lui, eut un
tressaillement et plit.

--Que veux-tu? demanda-t-il rudement.

--Ne t'en doutes-tu pas? dit le bohmien.

Ils taient l'un devant l'autre, pareils  deux dogues normes, tous
deux formidables, livides tous deux.

--Monsieur, fit Claude avec une sorte de douceur humilie, s'il s'agit
de vos filles, je vous ai expliqu...

--Bon! ricana Belgodre, voil que tu m'appelles monsieur tout comme si
j'tais gentilhomme...

--Je vous ai expliqu, dis-je, qu'en les confiant au procureur Fourcaud,
je croyais agir pour le mieux de leur bien... Hlas! pouvais-je prvoir
ce qui devait arriver  ce digne homme! Mais, maintenant que j'ai subi
vos reproches, passez votre chemin, croyez-moi...

--Mais avoue donc que tu as eu tort d'arracher au pre ses deux
enfants!...

--Oui, murmura Claude, comme s'il se ft parl,  lui-mme, l fut
peut-tre le crime que j'ai expi par tant de dsolation.

--Ton crime, dit Belgodre dans un rauque grondement, tu as bien dit le
mot, cette fois: ce fut ton crime!

--Ne m'as-tu pas enlev Violetta comme je t'avais enlev Flora et
Stella?...

--Ce n'est pas assez.

--N'ai-je pas subi la douleur mme que tu as subie? N'es-tu pas assez
veng pour avoir livr mon enfant  celle que tu sais, le jour mme o
je la retrouverais?...

--Ce n'est pas assez!...

A mesure qu'il faisait ces rponses, Belgodre s'tait redress, sa voix
avait fini par rugir.

--Parle donc, dit matre Claude. Dis-moi ce qu'il te faut. Ce que tu me
demanderas, je te l'accorderai!...

--Sang pour sang! Vie pour vie! Mort pour mort!...

--Sois donc satisfait. Car, bientt, je ne serai plus!...

--Tu plaisantes, bourreau! Ah! a, que veux-tu que ta mort me fasse?
Matre Claude, le supplice de Flora appelle le supplice de Violetta!...

Claude saisit une branche de chne qui pendait au-dessus de sa tte, la
brisa, la tordit, l'arracha, et, monstrueux, terrible, grogna:

--Va-t'en...

--Je m'en irai tout  l'heure, dit Belgodre, quand ma fille Stella
sortira de ce couvent. Car je puis bien te l'annoncer: on va me rendre
ma fille... Et, quant  la petite chanteuse...

--Je te conseille de ne pas profrer ici des menaces contre elle.

--Des menaces! hurla Belgodre avec un clat de rire. Tu ne me connais
pas, Claude! Je ne menace pas, moi! Je tue!... Et, si je te dis qu'il
me fallait le supplice de ta Violetta, c'est qu' cette heure elle est
supplicie!

Claude rejeta sa branche de chne. Sa main norme s'abattit sur l'paule
du bohmien qui ne plia pas et continua  le regarder les yeux dans les
yeux.

--Tu dis? fit-il presque  voix basse.

--Je dis, rugit Belgodre, que j'ai attach ta fille sur la croix, que
vingt hommes d'armes gardent cette croix, et qu' cette heure elle
expire! Ecoute!... Voici le glas qui sonne!

La parole expira soudain sur ses lvres. Claude venait de le saisir 
la gorge. Ses deux mains, tenailles vivantes, s'incrustrent dans les
chairs... Le bohmien, vigoureux et trapu, ses forces dcuples par la
haine, essayait, par violentes secousses, d'chapper  l'treinte. Et
lui aussi empoigna le bourreau  la gorge; ses deux bras nerveux, dans
un geste foudroyant, se levrent, ses doigts velus s'enfoncrent dans la
gorge de Claude...

Cela dura quelques instants... Enfin, les doigts de Belgodre se
desserrrent... sa tte tomba sur ses; paules. Il tait mort.

Les tintements funbres de la cloche de l'abbaye arrtrent l'attention
de Claude; mais il ne comprenait pas encore pourquoi sonnait cette
cloche. Brusquement un reflux de la mmoire le ramena dans la ralit.

--Le glas! rugit-il.

Et il se rua vers la porte du couvent.

--Halte-l! cria une sentinelle en voyant arriver Claude, hagard,
chevel, hurlant et lanc en bonds furieux.

Claude, sur son passage, renversa l'homme, sans s'arrter, simplement en
le heurtant. Et presque aussitt il s'arrta, avec une atroce clameur de
mortel dsespoir.

Il venait de reconnatre Violetta dans les bras du duc d'Angoulme qui
l'emportait. Violetta, blanche comme une morte. Morte sans aucun doute!.

A ce moment, le petit duc chancelait... il allait tomber... Claude
ouvrit ses bras de gant, et reut le double fardeau: Charles
d'Angoulme portant Violetta...

Et, d'un furieux effort, il les enleva tous les deux, s'lana au
dehors, ses yeux rouges fixs sur Violetta, mordant ses lvres jusqu'au
sang pour ne pas crier, courant, bondissant d'instinct vers la petite
source du calvaire... la source prs de laquelle, jadis, Lose de
Montmorency avait t frappe par Maurevert...

Et, l, il les dposait tous deux sur le gazon, s'agenouillait, trempait
ses mains dans l'eau et baignait le front de la jeune fille qui, presque
au mme instant, poussait un soupir, et, dans un sourire, murmurait:

--Mon pre... mon bon petit papa Claude!

Les minutes qui suivirent furent pour Claude, pour Violetta et pour
Charles, promptement revenu de son vanouissement, d'intraduisibles
minutes d'extase.

Pour Charles et pour Violetta, la situation tait rayonnante; leur
flicit les enivrait, ils resplendissaient de leur pure joie comme le
soleil resplendissait dans le ciel. Pour Claude elle tait sombre...

Puisque Violetta tait sauve, puisqu'elle tait runie enfin  celui
qu'elle aimait, l'heure de disparatre allait sonner pour lui... l'heure
de mourir!...

--Mon pre, dit Violetta, qu'avez-vous? Pourquoi, en un pareil moment,
n'tes-vous pas rayonnant de joie? Vous pleurez, pre!... Vous
sanglotez!

--C'est la joie!... Je te le jure...

--Non, dit-elle avec une fermet pleine de douceur, tandis qu'elle
plissait lgrement; non, non, pre, ce n'est pas la joie qui vous fait
pleurer en ce moment... c'est la douleur... Mon pre, continua Violetta,
c'est vous qui m'avez prise, enfant, dans vos bras protecteurs,
qui m'avez consacr votre vie et donn le meilleur de vous-mme...
Monseigneur, je vous aime. Dans le secret de mon coeur, j'ai uni ma
destine  la vtre... Je ne pense pas que je puisse jamais vous
oublier, et je crois que, s'il fallait jamais nous sparer,
ajouta-t-elle d'une voix altre, je serais bientt morte...

--O mon enfant! fille adore de mon coeur! sanglota matre Claude.

--Nous sparer! balbutia le duc d'Angoulme en frissonnant. Chre
fiance, vous voulez donc que je meure?...

--C'est pourtant ce qui arriverait, dit Violetta, s'il fallait que
mon bonheur ft au prix du malheur de mon pre!... coutez, mon cher
seigneur, mon pre s'appelle matre Claude...

--Mon enfant... par piti!... oui, par piti pour ton vieux pre
Claude... tais-toi!...

--Mon pre, continua Violetta, mon pre est un bourgeois de Paris. Le
voici. Je n'en connais pas d'autre. C'est lui qui m'a leve... Si je
vis, c'est  lui que je le dois... Or, aprs une longue sparation,
quand il me retrouva, ce fut encore pour sauver ma vie... Quand je
voulus savoir quel chagrin il y avait dans l'existence de ce juste, il
m'apprit qu'il n'tait pas digne de s'appeler mon pre, parce qu'il
tait autrefois bourreau jur de la ville de Paris. Monseigneur,
regardez-moi, je suis la fille de matre Claude!...

Charles d'Angoulme, livide, frissonnant, recula de deux pas, et jeta
une sorte de gmissement lamentable:

--Le bourreau!...

--Puissances du Ciel, je puis mourir heureux! cria en lui-mme matre
Claude, transfigur, le visage rayonnant d'une joie surhumaine...

A ces mots, il prit rapidement le flacon de poison qu'il portait dans
son aumnire et en avala le contenu. Violetta, les yeux fixs sur
Charles, n'avait pas vu ce geste!...

Pendant quelques secondes, ses yeux ferms sous ses mains, demeurrent
pourtant comme blouis par de sinistres lueurs... Quand il laissa
retomber ses mains, quand son regard se posa sur Violetta, la jeune
fille poussa un grand cri de joie perdue... Car, dans les yeux de
son fianc, elle venait de voir que l'amour tait vainqueur de la
rvlation.

Dans le mme instant, les deux amants taient dans les bras l'un de
l'autre... Charles prit une main de Violetta dans sa main, s'avana vers
Claude, et ple encore, mais la physionomie rayonnante de mle loyaut,
pronona:

--Monsieur, laissez-moi saluer en vous le pre de celle que j'adore et 
qui, devant vous, je consacre ma vie... Ce que vous ftes, je l'ignore.
Ce secret s'est dj vanoui de mon coeur. Voici ma main!...

Charles tendit sa main en frmissant malgr lui.

Claude la saisit et poussa un long soupir, en murmurant:

--Maintenant, je suis sr du bonheur de ma fille!...

--O mon noble Charles, balbutia Violetta. Comme je vous bnis!... O bon
pre... tu auras donc, toi aussi, ta part de bonheur!...

Claude sourit d'un sourire qui contenait srement tout le bonheur et
tout l'amour... Presque au mme instant, il sentit une sueur glaciale
pointer  la racine de ses cheveux, il chancela, tomba sur les genoux,
puis, comme tout se mettait  tourner autour de lui, il s'allongea sur
le sol, les mains crispes sur l'herbe.

--Pre! pre! cria Violetta en s'agenouillant.

--Ne t'inquite pas... c'est... c'est la joie...

--Oh! bgaya la jeune fille pouvante, mais son visage se dcompose...
ses mains se glacent... Seigneur! est-ce que mon pre va mourir?...

Claude se raidit. Un sourire illumina son visage monstrueux et, d'une
voix infiniment douce, il rpondit:

--Mourir... oui!... je meurs... Mon enfant, je meurs de joie... quelle
belle et heureuse fin! Monseigneur, ma bndiction vous accompagnera
dans la vie... Je vous donne cette enfant... Adieu... ta main, mon
enfant...

Dans un dernier effort, il saisit la main de Violetta... Il l'appuya sur
ses lvres et ferma les yeux...

Et comme Violetta, affaisse sur elle-mme, touffait ses sanglots dans
un pan de son manteau ramen sur son visage, le duc d'Angoulme, jetant
les yeux autour de lui, aperut le petit flacon qui avait roul presque
au bord de la source. Il tressaillit et jeta sur le mort un regard de
piti profonde...

Alors, il se baissa; et, pour que ce flacon ne ft pas vu de sa fiance,
pour qu'elle pt garder  jamais cette touchante illusion qu'avait voulu
crer le bourreau, il plongea la frle capsule dans l'eau pure de la
source...

A ce moment, une jeune fille sortit de l'abbaye, s'arrta un instant non
loin du chne sous lequel gisait Belgodre trangl, jeta autour d'elle
des yeux gars, et, apercevant enfin Charles d'Angoulme et Violetta,
descendit d'un pas affol par la terreur, et se pencha sur Violetta:

--Chre et douce compagne de captivit, murmura-t-elle. Nous sommes donc
libres!... Au prix de quelles horreurs, hlas!...

Violetta, levant son visage baign de larmes, reconnut Jeanne Fourcaud,
se leva et se jeta dans ses bras:

--Mon pre est mort!... sanglota-t-elle.

C'tait en effet la fille de Belgodre!

Le duc d'Angoulme vit un secours dans l'arrive de cette belle enfant
qu'il ne connaissait pas, mais qui semblait aimer tendrement sa
fiance. Il glissa quelques mots  l'oreille de Jeanne Fourcaud, qui
entrana Violetta loin du pauvre corps du bourreau.

Quelques paysans du hameau s'taient approchs... Charles leur fit signe
et, moyennant une pice d'or, obtint qu'ils enlevassent le cadavre,
qui fut dpos dans une chaumire. Quant  celui de Belgodre, il fut
enterr  l'endroit mme o il tait tomb.

Tandis que Jeanne Fourcaud, dans la chaumire o reposait le corps
de matre Claude, essayait de consoler Violetta, Charles d'Angoulme
s'tait rapproch de l'abbaye. Inquiet de Pardaillan, il allait pntrer
dans l'intrieur du couvent lorsqu'il le vit apparatre.

Le chevalier semblait fort calme. Mais Charles connaissait bien cette
physionomie. Et,  certains signes, il vit que Pardaillan devait tre
boulevers par quelque violente motion. Il se contenta donc de le
mettre au courant de ce qui venait de se passer prs de la source.

--Bien, dit Pardaillan, qui hocha la tte, vous n'avez plus,
monseigneur, qu' conduire votre fiance  Orlans.

--Et vous, cher ami?... Je vous prviens que je ne pars pas sans vous...

--Il le faut, dit Pardaillan. D'ailleurs, notre sparation ne sera
pas longue. Ds que j'aurai termin  Paris certaine affaire qui m'y
retient, je viendrai vous chercher  Orlans.

Aprs une brve discussion, Charles dut se rendre  l'vidence. Il
fallait, de toute ncessit, mettre Violetta en sret parfaite; et, sur
la promesse que le chevalier viendrait le chercher bientt  Orlans,
il se jeta dans ses bras pour lui faire ses adieux, puis regagna la
chaumire o Violetta pleurait prs du corps de Claude.

Le duc d'Angoulme passa cette journe  se procurer une litire pour sa
fiance et un cheval pour lui. Le lendemain matin, au lever du soleil,
matre Claude fut enterr. Charles, aprs la crmonie, fit monter
Violetta dans la litire o Jeanne Fourcaud prit galement place.
Lui-mme sauta en selle. Et la petite troupe se mit en route pour
contourner Paris et rejoindre la route d'Orlans.

Comme la litire s'branlait, le duc d'Angoulme vit surgir deux grands
diables qu'il reconnut, surtout Picouic, grce auquel il avait pu sauver
Violetta.

Picouic, en effet, avait eu la pense de se rendre  tout hasard 
l'auberge de la Devinire et, tant entr dans Paris  l'ouverture
des portes, il avait trouv dans l'auberge Pardaillan et Charles qui
s'apprtaient dj en vue du rendez-vous que Maurevert leur avait
assign pour ce jour-l mme... Et Picouic leur avait appris tout ce qui
se passait  l'abbaye de Montmartre, en les suppliant de s'y rendre au
plus vite.

Picouic et Croasse, donc, aprs la scne terrible qui s'tait droule
prs du pavillon de l'abbaye, s'taient rejoints, et, lorsqu'ils virent
le jeune duc prt  partir, s'approchrent de lui.

--Monseigneur, cria Picouic, ne nous abandonnez pas!...

Charles fut mu de piti... et, aprs tout, c'tait  Picouic qu'il
devait en partie son bonheur prsent.

--Eh bien, lui dit-il avec un sourire en lui jetant quelque argent,
voici pour faire la route d'ici  Orlans. Une fois  Orlans, venez
me trouver, et, si mon service vous plat, eh bien, vous resterez avec
moi...



XVII

LA RECONNAISSANCE DE FAUSTA

Le premier mouvement du chevalier de Pardaillan avait t de suivre le
jeune duc. En effet, Violetta sauve, le reste ne le regardait plus. Une
pense,  cet instant, fulgura dans son cerveau:

Maurevert!...

Maurevert, sans aucun doute, savait ce qui devait se passer dans
l'abbaye!... Maurevert lui avait donn rendez-vous pour ce jour-l, 
midi, prs de la porte Montmartre, et lui avait dit:

Non seulement je vous dirai o se trouve la petite chanteuse, mais je
vous conduirai  elle... vous la verrez!

Si Maurevert lui avait donn rendez-vous prs de la porte Montmartre,
c'tait pour le conduire  l'abbaye! Si le rendez-vous tait  midi,
c'tait pour qu'il arrivt trop tard. Oui, dans le plan de Maurevert,
lui et le jeune duc devaient voir la petite chanteuse... mais ils ne
devaient la voir que vers une heure de l'aprs-midi, alors qu'elle
aurait t crucifie  neuf heures du matin!...

Pardaillan frissonna. Un flot de haine monta  son cerveau  la pense
de cette trahison si misrable. A ce moment, son regard se reporta sur
Fausta et sur l'homme qui, vtu comme un bourgeois, tait acclam par
ces vques et ces cardinaux. Et il reconnut M. Peretti... le meunier
dont il avait sauv les sacs d'or!...

Le pape! murmura Pardaillan. Le pape et la papesse en prsence!...

--A genoux! rptait Sixte-Quint en levant sa dextre menaante, 
genoux! ou je te fais saisir et attacher sur cette croix!...

Fausta ne s'agenouilla pas. Elle redressa sa tte orgueilleuse dont
le calme faisait un trange contraste avec le visage du vieillard,
boulevers de fureur... Du bout des lvres, avec un ddain qui prouvait
tout au moins un courage  toute preuve, elle laissa tomber ces mots:

--Pape du mensonge, tu l'emportes aujourd'hui! Fais-moi mettre  mort
si tu l'oses; je ne te prcderai que de peu dans la tombe; mais tu
n'obtiendras pas de moi la soumission que tu espres!

Sa voix s'tait  peine leve au diapason du mpris. En prononant les
derniers mots, elle remonta sans hte les degrs de marbre et reprit sa
place sur son trne.

--Par le Dieu vivant! gronda Sixte-Quint, voil l'audace de l'hrsie!
voil le frntique orgueil du schisme! Gardes!... que cette femme
meure!...

Il y eut un tumulte; les gens d'armes de Sixte et les hallebardiers de
Fausta s'avancrent prcipitamment sur l'estrade de marbre... Fausta,
dans cette suprme seconde o la mort tait sur elle, ne fit pas un
geste de dfense; elle vit l'clair des piques et des poignards, elle
entendit le hurlement de la meute qui se ruait sur elle...

Dans cet instant o elle s'apprtait  mourir comme elle avait vcu, en
une attitude d'indestructible orgueil, un homme, d'un bond, venait de se
jeter devant elle...

Cet homme, avec un de ces gestes qui imposent l'effroi de l mort aux
multitudes, tirait du fourreau une longue, large et solide rapire;
la pointe de cette rapire, il la dirigeait sur la poitrine mme de
Sixte-Quint debout sur la dernire marche de l'estrade, et cet homme
disait:

--Saint-Pre, je serai au regret de vous tuer; mais, si vous n'arrtez
cette bande de loups, vous tes mort!...

Sixte fit un signe dsespr... Les gardes s'arrtrent net, n'osant
plus faire ni un pas ni un geste, car il tait trop vident que l'homme
 la rapire n'avait qu' pousser sa pointe... et c'en tait fait du
pape...

--Pardaillan! murmura Fausta dans un soupir de joie, d'espoir, de
renaissance  la vie, et d'admiration.

--Monsieur, dit Sixte d'une voix ferme, oseriez-vous frapper le suprme
pontife de la Chrtient!...

--Aussi vrai que vous osez frapper cette femme!...

Dans le mme instant, Pardaillan se rapprocha du pape, tandis que les
gardes cherchaient s'ils ne pourraient le frapper  l'improviste sans
danger pour Sixte.

--Ne bougez pas, enfants! dit le pape. Dieu terminera cette querelle au
mieux de ses intrts!...

--C'est sr! dit froidement Pardaillan, je ne comprends pas que les
hommes se veuillent  toute force mler des intrts de Dieu... Madame,
veuillez descendre... Pas un geste, vous autres... cartez-vous!...
Descendez, madame!... (Fausta, blouie, dompte, domine, obissait.)
Bien... Gagnez maintenant la porte de ce pavillon. Vous y tes?...
Attention, vous autres!...

Au mme moment, Pardaillan lcha Sixte-Quint. D'un saut, il fut en bas
de l'estrade. Vingt poignards se levrent; vingt piques ou hallebardes
se croisrent...

Pardaillan fona comme il fonait toujours dans les foules, c'est--dire
droit devant lui, sans un mot, la pointe de l'pe partout  la fois;
devant,  gauche,  droite, du sang gicla, des imprcations sauvages
retentirent, et, presque dans la mme seconde, le chevalier, sans
une blessure, mais son pourpoint dchir en deux ou trois endroits,
atteignait la porte du pavillon, se ruait  l'intrieur, et
s'enfermait... barricader les deux portes fut pour lui l'affaire de
quelques minutes.

Fausta s'tait assise dans l'un des fauteuils qui avaient t placs l
pour les cardinaux, et, ramenant son voile sur son visage, en proie
 cette terrible motion qui l'avait saisie dans la cathdrale de
Chartres, mditait...

Pardaillan, cependant, achevait sa besogne, tandis qu'au dehors les cris
de mort retentissaient plus violents et que dj les gardes de Sixte
cherchaient  enfoncer la porte. Quand il fut certain d'avoir gagn au
moins une heure de rpit, Pardaillan se mit  frapper sur la porte en
criant d'une voix qui couvrit les hurlements de mort:

--Un peu de silence, que diable! on ne s'entend pas! Je veux parler 
votre matre!...

Sans doute, Sixte-Quint dut faire un signe, car, bientt, le silence se
rtablit par degrs.

--Vnrable et saint pre de la Chrtient, dit Pardaillan, tes-vous
l?

--Que voulez-vous? dit une voix rude qu'il ne connaissait pas et qui
tait celle de Rovenni.

--Je ne veux rien, reprit Pardaillan. Veuillez seulement rappeler  M.
Peretti qu'en certaine circonstance et en certain moulin il n'a pas eu 
se plaindre de moi...

--Le service que cet homme nous rendit alors est aboli par son insolence
et ses criminelles menaces d'aujourd'hui, fit la voix du pape. Cardinal,
demandez-lui si c'est l tout ce qu'il a  nous dire, et ajoutez qu'en
reconnaissance de ce service pass je lui accorde une heure pour dire
ses prires...

--Vous avez entendu? gronda Rovenni.

--Oui! Dites  Sa Saintet qu'avant les trois heures que vous mettrez
certainement  dfoncer cette porte, avant ce temps, dis-je, ce couvent
sera envahi, par des gens qui n'auront peut-tre pas pour le Saint-Pre
tout le respect que j'ai pour lui... c'est encore un service que je
rends  Sa Saintet!

--Misrable et insolent impie, vocifra Rovenni. Gardes, enfoncez cette
porte!...

Mais le pape fit un geste, et la meute s'arrta court.

--J'ai vu, tudi, pes cet homme, dit-il. C'est l'audace incarne. Au
moulin de la butte Saint-Roch, il a accompli des prodiges. Partons!
Rovenni, je vous attendrai avec vos compagnons  Lyon. De l, nous
gagnerons l'Italie et Rome... Mon cher Rovenni, dites  vos compagnons
qu'il y a pour tous indulgence plnire... sans compter le reste. Quant
 vous, vous savez ce qui vous attend... Partons maintenant. Il serait
horrible que, sur la fin de mes jours, j'aie la douleur de voir les
meilleurs d'entre les ntres gorgs par des truands!...

Sixte-Quint, alors, s'avana jusqu' la porte du pavillon.

--Mon fils, dit-il, tes-vous l?...

--Certes, Saint-Pre. Tout  votre dvotion! rpondit Pardaillan.

--Recevez donc ma bndiction: c'est la seule vengeance que je veuille
exercer contre vous. Adieu. Si les hasards de votre vie aventureuse vous
conduisent un jour  Rome et que je sois encore de ce monde, venez sans
crainte frapper aux portes du Vatican. A dfaut de Sixte-Quint, vous y
trouverez srement M. Peretti, le meunier de la butte Saint-Roch...

--Saint-Pre, cria Pardaillan, je reois avec joie votre bndiction,
mais avec plus de plaisir encore l'invitation de M. Peretti, que j'ai
toujours considr comme un trs habile homme!

--Brigand! murmura Sixte-Quint qui, pourtant, ne put s'empcher de
sourire.

Et il s'loigna, suivi de ses gens d'armes et gentilshommes, tandis
que le choeur des schismatiques enfin rconcilis, Rovenni en tte,
entonnait avec plus d'ardeur que jamais le _Domine, salvum fac
pontificem_...

En somme, et bien que Fausta lui chappt, le but de Sixte-Quint tait
atteint: il venait de dtruire le schisme en le frappant au coeur mme.

Une demi-heure aprs le dpart du pape, Pardaillan, n'entendant plus
rien, se hasarda  dmolir en partie les fortifications qu'il avait
leves dans le pavillon. Ayant entrouvert la porte, il vit que
l'esplanade et l'estrade taient galement vides. Alors, il sortit,
inspecta l'tendue du terrain de culture et ne vit plus personne.

Il revint  l'esplanade et, pensif, s'arrta prs de la croix couche
sur le sol... la croix sur laquelle Fausta avait fait attacher Violetta
par Belgodre.

--Pauvre petite chanteuse! murmura-t-il, attendri. Pourquoi un tel
supplice. Elle n'est coupable que d'tre trop jolie...

Pardaillan se retourna et vit Fausta. Cette femme extraordinaire
semblait n'prouver aucune motion ni des scnes tragiques qui venaient
de se drouler, ni du danger auquel elle venait d'chapper.

Fausta le considra quelques instants, cherchant peut-tre  percer
du regard cette enveloppe d'ironie et d'insouciance, qui masquait la
physionomie du chevalier.

--Vous m'avez sauv la vie, dit-elle enfin. Pourquoi?

Pardaillan releva la tte fine sur laquelle les rayons du soleil
mettaient  ce moment une sorte d'aurole.

--Ah! fit-il, si vous me parlez ainsi, madame, si nous sortons de la
folie furieuse des hrsies, des mises en croix, si nous chappons au
cauchemar devenu mortel pour cette malheureuse et ce prtre (il montrait
les cadavres de Lonore et de Farnse), si nous rentrons enfin dans
le naturel, je vous rpondrai seulement ceci: j'ai vu une femme qu'on
allait tuer; j'ai vu des fauves se ruer avec des cris de mort sur un
tre sans dfense, et, sans me demander ni pourquoi ni comment, je me
suis trouv le fer au poing devant les fauves...

--Ainsi, reprit Fausta, si toute autre que moi se ft trouve  ma
place, vous l'eussiez dfendue.

--Sans doute! dit Pardaillan.

Fausta, pensive, baissa la tte, peut-tre pour cacher la pleur qui
envahissait son visage.

--Maintenant, madame, continua le chevalier, voulez-vous me permettre
de vous poser  mon tour une question?... Oui?... La voici: pourquoi le
sire de Maurevert m'avait-il donn rendez-vous aujourd'hui  midi, prs
de la porte Montmartre?...

--Parce que je lui en avais donn l'ordre, dit Fausta avec calme; parce
que Maurevert devait vous amener ici  un moment o mon triomphe tait
assur; que, sans la trahison des miens, vous eussiez t envelopp
ici par des gens de Guise; et, qu'enfin je devais sortir de ce couvent
laissant votre cadavre prs de ces deux corps...

Un frmissement agita Pardaillan. Dans son coeur se dchana la furieuse
envie de sauter sur cette femme, et de lui craser la tte comme  une
vipre...

Pendant quelques secondes, Fausta put croire que Pardaillan allait la
tuer... Pourtant, il ne bougeait pas... il ne faisait pas un geste... Sa
figure reprit son apparence d'insouciante audace, et le bon Pardaillan
se mit  rire, s'inclina, et, d'une voix exempte d'amertume, rpondit:

--Je suis vraiment au regret, madame, que vos voeux n'aient pas t
mieux accueillis par le Ciel. Puis-je, avant de nous quitter, vous tre
bon en quoi que ce soit?

Fausta devint blme. Son orgueil souffrit plus qu'il n'avait jamais
souffert. Elle fut crase par cette gnrosit simple et souriante, qui
lui apparut comme un prodigieux ddain. Des larmes perlrent  ses cils.

Une force inconnue la poussait vers cet homme qu'elle et voulu tuer et
qu'elle adorait. Le souvenir de la cathdrale de Chartres passa comme la
foudre dans son esprit... Elle entendit la rponse de Pardaillan:

J'ai aim... j'aime  jamais la morte... morte au monde, vivante
toujours dans mon coeur! Et vous, je ne vous aime ni jamais ne vous
aimerai...

Et les paroles qu'elle criait au fond d'elle-mme se figrent sur ses
lvres blanches. Elle demeura glace dans son attitude d'orgueil... Et
la haine, avec la honte de sa dfaite, une fois de plus triompha en
elle.

--Monsieur de Pardaillan, dit-elle avec un sourire, j'aurais en effet
un dernier service  vous demander: je crains que le dpart des gens de
Sixte ne soit un pige... Sous la garde de votre pe, je ne redouterais
pas une arme. Mais peut-tre ne voudriez-vous pas m'accompagner jusque
dans Paris?...

--Pourquoi non, madame? rpondit Pardaillan.

--Merci, monsieur, dit Fausta sans un tressaillement. Veuillez donc
m'attendre devant le portail de cette abbaye. Je vous y rejoindrai dans
quelques instants...

Le chevalier salua en soulevant son chapeau, mais sans s'incliner; puis,
d'un pas tranquille, sans retourner la tte, il s'loigna et traversa le
terrain de culture.

Alors, Fausta ramena son regard prs d'elle et vit les deux corps
abattus prs de la croix: Farnse et Lonore enlacs dans l'treinte du
suprme baiser qu'avait cherch l'amant... Un ple sourire vint crisper
ses lvres.

Celui-l, du moins, a reu le chtiment de la trahison, murmura-t-elle.
Quant aux autres, quant  ce misrable Rovenni, quant  ces lches, ces
fous, trois fois fous...

A ce moment, l'abbesse, Claudine de Beauvilliers, parut, toute ple et
tremblante.

--Ah! madame, dit-elle, quelle catastrophe!... Vaincues... nous sommes
vaincues!...

--Qui vous dit que je sois vaincue! gronda Fausta. Est-ce que je puis
tre vaincue!... Allons, ma pauvre fille, la terreur vous fait perdre
l'esprit. Mais, moi, je ne perds pas la mmoire de ce que je dois...
Vous m'avez bien servie, et ce n'est pas votre faute si un incident
recule de quelques jours l'excution de mes projets. Envoyez donc
quelqu'un  mon palais ds aujourd'hui, la somme convenue vous sera
remise...

Claudine s'inclina avec un cri de joie:

--Vous tes plus que la puissance, murmura-t-elle, vous tes la
gnrosit!

--Vous vous trompez, dit froidement Fausta; je sais seulement payer mes
dettes, d'argent, d'amiti... ou de haine. Prenez soin de ces deux corps
et veillez  ce qu'ils soient enterrs dans le cimetire de l'abbaye...

Fausta se dirigea alors vers l'appartement de l'abbesse qui l'aida
elle-mme  se dvtir de son lourd et splendide costume,  la fois
religieux et royal. Puis Fausta descendit, et, devant le portail de
l'abbaye, trouva Pardaillan qui l'attendait.

La litire, qui avait amen le prince Farnse et matre Claude, tait
toujours l. Le cheval de l'homme, qui tait venu les chercher, tait
attach  un anneau. Pardaillan sauta sur le cheval; Fausta monta dans
la litire; et ce groupe se dirigea vers Paris. Tant que l'on fut hors
des murs, Fausta, par une fente des rideaux, tint son regard fix sur le
chevalier, qui se tenait prs de la litire. Pardaillan entrerait-il,
oserait-il entrer dans Paris?...

On arriva  la porte: Pardaillan franchit le pont-levis, et passa sous
la vote. Alors, Fausta, un clair de joie aux yeux, retomba sur les
coussins en murmurant:

L'insens!...



XVIII

MAUREVERT

Tant que Pardaillan avait descendu les pentes de la colline, il avait
regard au loin et inspect les abords de la porte Montmartre. L'heure
que Maurevert lui avait assigne tait passe. Et Pardaillan ne doutait
pas que cet homme ne ft dj au courant de ce qui s'tait pass
 l'abbaye. Il ne fut donc nullement surpris de ne pas apercevoir
Maurevert.

Il avait donc franchi la porte et s'tait mis  suivre la rue
Montmartre. Au moment o il disparaissait sous la vote, une tte
ple surgit d'entre les touffes d'un buisson, deux yeux flamboyants
l'escortrent quelques instants, et l'homme, sortant de sa retraite,
demeura immobile, agit par un tressaillement de joie sauvage.

C'tait Maurevert...

Il eut le mme mot qu'avait eu Fausta:

L'insens!...

Maurevert avait accompli son voyage  Blois; il y avait rempli la
besogne d'espionnage que Guise lui avait confie. Puis, une fois en
possession de renseignements prcis sur la garnison du chteau, sur les
habitudes de Henri III, enfin sur la possibilit d'un coup de main 
tenter contre la personne et l'entourage du roi, il avait repris le
chemin de Paris de faon  se trouver le 21 octobre,  midi, aux
environs de la porte Montmartre.

Le 20 octobre au soir, il tait  Paris. Le lendemain matin, il
s'apprta, s'arma soigneusement, et, quand il fut habill, revtu de
sa cotte de mailles sous le pourpoint et de sa cuirasse de cuir sur le
pourpoint, quand il fut prt, il s'aperut qu'il avait encore quatre
heures devant lui. Mais il ne tenait plus en place et, tant sorti, il
gagna directement la porte Montmartre et choisit un endroit d'o il
pouvait tout voir sans tre vu.

S'tant assis dans l'herbe,  l'abri d'un fourr, il se mnagea une
ouverture  travers les feuillages pais, et ds lors ne bougea plus,
son regard fix sur la porte. Il souriait vaguement et s'ingniait 
compter le temps qui le sparait encore de midi. Puis il combinait la
scne...

Pardaillan et Charles d'Angoulme apparaissant... et lui, marchant 
leur rencontre, le visage empreint d'une gravit convenable, et disant:

--Messieurs, je vous ai promis qu'aujourd'hui,  midi, je me trouverais
ici... m'y voici! Je vous ai promis que vous verriez aujourd'hui celle
que vous cherchez... Suivez-moi et vous allez la voir!...

Et il se mettait aussitt en marche vers l'abbaye... il y entrait... et
l, que se passerait-il? Il ne savait pas... Mais, ce qu'il savait bien,
c'est que Fausta avait d prparer un traquenard o Pardaillan devait
succomber.

A cet instant, il fut secou d'un grand frisson et faillit jeter un cri:
trois hommes venaient de sortir de la porte Montmartre et s'lanaient
vers l'abbaye!...

Il reconnut aussitt les deux premiers: c'tait Pardaillan et Charles
d'Angoulme; quant au troisime, il ne le connaissait pas, et c'est 
peine d'ailleurs s'il le vit...

Maurevert demeura stupfi par l'horreur de ce qu'il entrevoyait. Si
Pardaillan se montrait  cette, heure, bien avant le rendez-vous, ce
n'tait pas pour le chercher! Bien mieux! Pardaillan montait  cette
abbaye o il devait le conduire!... Pardaillan tait donc prvenu!...

Oh! gronda Maurevert en se mordant les poings, c'est  devenir fou! Le
dmon m'chapperait encore!...

Il essuya son front ruisselant de sueur, et, comme Pardaillan avait
disparu, il se leva, sortit de sa cachette et  son tour s'lana vers
l'abbaye.

Lorsque deux heures plus tard il redescendit les pentes de Montmartre,
Maurevert pleurait... La secousse tait terrible. Il se sentait faible
comme un enfant. Plus d'espoir. Tout tait fini...

Comment eut-il l'ide de reprendre sa place dans ce buisson o il
s'tait abrit le matin? Qu'esprait-il encore?... Tout  coup, il
aperut Pardaillan, escortant la litire de Fausta!

Maurevert ne se demanda pas pourquoi Fausta et Pardaillan rentraient
ensemble. Ds qu'il eut vu Pardaillan franchir la porte, il rentra dans
Paris; un hraut d'armes passait. Maurevert l'obligea  descendre de son
cheval, sauta en selle, et, ventre  terre, prit le chemin de l'htel de
Guise.

Le duc tait en confrence dans son cabinet. Maurevert carta violemment
gardes et domestiques, ouvrit la porte, s'avana vers Guise stupfait,
et dit:

--Monseigneur, Pardaillan est dans Paris!

Guise, qui s'apprtait  rudoyer l'intrus, plit  ces mots.

--Monseigneur, rpta Maurevert, votre ennemi acharn, celui  qui vous
devez votre dfaite de Chartres, vient d'entrer dans Paris...

--Il faut saisir le drle! s'cria Maineville.

--Paix, Maineville! dit le duc de Guise. Voyons, Maurevert, prcise:
quand, comment l'as-tu rencontr?... Et d'abord, depuis quand es-tu de
retour?...

--Depuis une heure, monseigneur. Je me rendais ici lorsque je vis
Pardaillan qui cheminait le plus paisiblement du monde, venait de la
porte Montmartre qu'il venait de franchir. Ah! monseigneur, vous pouvez
croire que j'ai d me faire violence pour ne pas provoquer sur-le-champ
ce dmon... mais j'ai pens que ce gibier vous appartenait...

Guise grina des dents. Cette insolente audace de Pardaillan pntrant
dans Paris en plein jour et sans se donner la peine de se cacher
l'humiliait et l'exasprait.

A ce moment, un valet de chambre du duc entra et annona:

--Un homme est l, charg d'un important message de Mme la princesse
Fausta.

Maurevert recula de quelques pas en frmissant. Si le duc connaissait
ses secrtes accointances avec Fausta, il tait perdu. Guise avait fait
un signe. L'homme annonc pntra dans la pice et s'inclina devant le
duc.

--Parle! dit celui-ci.

--Voici, monseigneur, dit l'homme. Mme la princesse est sortie ce
matin de Paris pour une affaire que j'ignore. Selon la coutume, divers
serviteurs taient chelonns de distance en distance sur le trajet que
devait suivre Sa Seigneurie au cas d'un ordre  recevoir. J'tais post
prs de la porte Montmartre (Maurevert dressa les oreilles). J'ai vu
revenir la litire de Sa Seigneurie. Naturellement, je n'ai pas boug.
Mais, lorsque la litire est passe prs de moi, j'ai vu les rideaux
s'entrouvrir, et ce papier roul en boule est tomb  mes pieds, en mme
temps que ces mots me parvenaient: Htel de Guise!... Alors, je suis
venu, monseigneur, et voici le papier...

Guise droula rapidement le papier, et lut ces mots:

Faites cerner la Cit: j'y conduis Pardaillan!...

--Ah! ah! tu avais raison, Maurevert! s'cria Guise. En chasse donc!...
Bussi, prends cent hommes au Chtelet, postes-en cinquante au pont
Notre-Dame, et cinquante au Petit-Pont!... Maineville, prends cent
hommes  l'Arsenal: cinquante au pont aux Changeurs, cinquante au pont
Saint-Michel... Maurevert, prends cent hommes au Temple, dont tu mettras
cinquante au nouveau pont, et cinquante au pont des Colombes. Moi, je
vais me poster sur le parvis Notre-Dame avec tout ce que j'ai de monde
ici. Le drle est dans la Cit... Dusse-je dmolir l'le entire, cette
fois il ne m'chappera pas!...



XIX

L'CHAUFFOURE DE LA CIT

Pendant que le duc de Guise mettait sur pied prs de quatre cents gens
d'armes pour s'emparer d'un seul homme, que devenait le chevalier de
Pardaillan, cause involontaire de toute cette motion?

Pardaillan avait travers Paris, chevauchant toujours  une quinzaine de
pas devant la litire de Fausta. Il tait entr dans la Cit et avait
fini par s'arrter devant la sinistre maison de fer. Il sauta en bas
de sa monture et tendit le bras pour que Fausta pt s'y appuyer en
descendant de sa litire.

Pardaillan alla soulever le heurtoir. La porte s'ouvrit. Fausta regarda
fixement Pardaillan.

--Oserai-je vous prier, dit-elle, de vous reposer quelques instants en
mon logis?

Une seconde, Pardaillan fut tent de pousser la bravade jusqu'au bout;
mais, dcidment, le souvenir assez hideux de la nasse en treillis de
fer ne lui inspirait que des rflexions de dfiance.

--Madame, fit-il avec un sourire qui en disait long, je connais dj
l'intrieur de ce magnifique palais, je ne gagnerais donc rien  une
nouvelle visite, et, d'ailleurs, depuis certaine aventure qui m'arriva
justement dans une maison de la Cit, vous n'avez pas ide comme j'ai
horreur d'tre enferm; c'est  un tel point que je passe maintenant mes
nuits  la belle toile... Que dois-je faire de ce cheval?

--Gardez-le! fit gravement Fausta. sinon en amiti, du moins en souvenir
de moi.

Pardaillan attacha la bte  un anneau et rpondit:

--Hlas! madame, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme sans maison ni
curie... J'ai dj une monture quipe; si j'acceptais celle que vous
voulez bien m'offrir, je serais forc de la laisser mourir de faim. Sur
ce, madame, daignez me permettre de prendre cong...

--Je ne vous retiens pas, monsieur, dit Fausta. Adieu, et soyez
remerci!...

Pardaillan s'inclina profondment, tandis que Fausta rentrait 
l'intrieur de son palais.

Pardaillan longeait sans hte maintenant les bords du fleuve, et ce fut
ainsi qu'il parvint non loin du pont Notre-Dame, au moment mme o une
troupe d'une quinzaine de cavaliers prenait position sur ce pont.

Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Garons-nous,  tout hasard!

Il fit donc un crochet  gauche et parvint dans la rue de la Juiverie,
d'o il put constater que le pont Notre-Dame tait gard. Il tait
d'ailleurs bien loin de supposer que c'tait  lui qu'on en voulait. Il
fit volte-face et, suivant la rue de la Juiverie, se dirigea vers le
Petit-Pont. A cent pas il s'arrta. L encore, il y avait une troupe de
cavaliers, et la chane tait tendue!

Sans autre inquitude que celle du temps perdu, il se dirigea donc vers
la rue de la Barillerie; de ce ct, il pourrait dboucher soit sur le
quai de la Mgisserie par le pont aux Changeurs, soit sur la rue de la
Harpe par le pont Saint-Michel. Ce ne fut pas sans frmissement que le
chevalier vit ces deux pont galement barrs.

Enfin, lorsqu'il eut constat qu'il n'y avait pas davantage moyen de
passer par le pont aux Colombes, ni mme par les chafaudages des
constructions du Pont-Neuf, il dut bien s'avouer qu'il tait prisonnier
dans la Cit.

Du pont Notre-Dame au pont des Changeurs, des hommes d'armes s'taient
dtachs et s'chelonnaient de faon  former une haie.

A ce moment mme, Pardaillan s'aperut que, de toutes parts, ces troupes
pntraient dans les rues de la Cit... Non seulement, il tait cern,
mais il allait tre reconnu!...

Il tait vident qu'on traquait quelqu'un.

Une foule s'amassait peu  peu pour voir saisir et peut-tre pendre ou
brler les individus recherchs.

Pardaillan marchait, pouss par ce flot humain qui montait et dbordait.
Et ce fut  ce moment qu'il entendit prononcer son nom. Son nom prononc
d'abord par l'un des officiers qui dirigeaient l'opration le fut
ensuite par un autre, puis par un autre encore!...

Pardaillan sentit un frisson le parcourir. C'tait lui qu'on
recherchait! C'tait pour lui que la Cit tait envahie, c'tait contre
lui que retentissaient les cris de mort!...

Il jeta un regard  droite,  gauche, devant et derrire. Devant,
c'tait une troupe qui s'avanait lentement, s'arrtant de logis en
logis. Derrire, c'tait une troupe pareille devant laquelle il fuyait.
A gauche, c'tait les maisons de la rue de la Calandre, avec des gens
penchs aux fentres. A droite, enfin, c'tait un terrain vague, pel,
galeux,  l'herbe rare, au fond duquel se dressait l'arrire-btisse
du March-Neuf. Et, vers le milieu de ce terrain vague, s'levait une
maison solitaire aux fentres hermtiquement closes.

Mais, de son coup d'oeil sr et prompt, Pardaillan remarqua aussitt
que, si les fentres de ce logis taient fermes, il n'en tait pas de
mme de la porte, qui tait entrebille... Il s'y dirigea de son pas le
plus tranquille. La situation tait affreuse... Et, de l'effort qu'il
faisait pour paratre paisible et ne pas se prcipiter, Pardaillan
sentait la sueur couler de son front  grosses gouttes... Mais il
s'tait trouv dj  plus d'une aventure de ce genre et savait
conserver une allure et un visage de sang-froid, alors mme que son
coeur battait la chamade.

Au moment o il atteignait la porte entrebille de cette singulire
maison, les gens d'en face le virent de leurs fentres et lui crirent;

--Prenez garde! N'entrez pas!...

Mais Pardaillan n'entendit pas: il poussa la porte, pntra dans une
sorte de vestibule, et, ayant tranquillement pouss la porte derrire
lui, cria;

--Y a-t-il quelqu'un dans ce logis?...

Aucune rponse ne lui parvint. Alors, il se dcida  ouvrir; il se
trouva dans une pice assez vaste, garnie de quelques meubles d'aspect
svre; pour tout ornement aux murs, il n'y avait qu'un crucifix.

C'est le logis de quelque chanoine de Notre-Dame, songea Pardaillan. Si
ce brave prtre rentre, je suppose qu'il ne me trahira pas...

Mais, pendant qu'il songeait ainsi, Pardaillan remarqua qu'une paisse
couche de poussire couvrait les meubles. Il y avait d'ailleurs un
certain dsordre dans cette pice. Il y rgnait une atmosphre de
moisi...

Pardaillan sentait une sorte d'angoisse treindre son coeur. Enfin, ne
pouvant plus supporter cette pesante tristesse qui semblait descendre
des murs nus de cette pice, il se secoua et alla pousser une porte par
o il pntra dans une chambre voisine. Cette chambre tait plus claire
que la premire. En effet, dans la pice qu'il venait de quitter, les
fentres fermes ne laissaient filtrer qu'un faible rayon de jour.

Dans celle o il venait d'entrer, il n'y avait pas de fentre, mais
un oeil-de-boeuf plac trs haut et que, du dehors, on ne pouvait
certainement pas atteindre. La lumire arrivait par l sans obstacle.

Ouf! respira Pardaillan. J'ai cru que j'touffais! C'est sans doute
l'oratoire de ce chanoine... ici, au contraire, devait tre son lieu de
rcration...

Comme il murmurait ces mots, son regard tomba sur un certain nombre
d'objets qui garnissaient les murs. Car si, dans la premire pice, il
n'y avait aux murs qu'un crucifix, dans celle-ci, les murailles taient
trs ornes... Mais ces ornements firent plir le chevalier.

C'tait toute une collection de haches. C'taient des couteaux d'une
certaine forme, larges et effils comme des couteaux de boucher.
C'taient des masses de fer, hrisses de clous. C'taient des
paquets de corde accrochs en bon ordre. C'taient enfin de bizarres
instruments, des pinces, des tenailles. Tout cela mthodiquement rang,
et d'ailleurs couvert d'une paisse couche de poussire.

Pardaillan se sentit tressaillir, et un trange malaise s'empara de lui.
Sur une table, au milieu de cette pice, quelques parchemins taient
demeurs.

A ce moment, un murmure confus de la foule se rapprocha de la maison
solitaire. Mais Pardaillan n'entendait rien... Il s'approcha de la table
poussireuse sur un coin de laquelle, en bon ordre, s'entassaient l'un
sur l'autre une trentaine de parchemins... Et, ayant jet les yeux sur
celui de ces parchemins qui recouvrait les autres, il vit qu'il portait
le sceau de la grande prvt.

Sous la poussire, il put dchiffrer les premiers mots... Et, alors, il
recula, pris d'un frisson... La maison solitaire et triste venait de lui
rvler son secret!... Ces parchemins, c'taient des ordres d'excution!
Ces haches, ces tenailles, ces cordes, c'taient des instruments de
supplice! Cette maison, c'tait le logis du bourreau!

Comme il reculait, frmissant, n'ayant plus qu'une ide: sortir... comme
il atteignait le vestibule, des coups violents branlrent la porte
d'entre, et une voix, dehors, dominant le tumulte, cria:

--Il est l, monseigneur! Nous le tenons!

Pardaillan reconnut la voix de Maurevert!...

--Qu'on cerne cette maison! commanda une autre voix, que le chevalier
reconnut pour tre celle de Guise.

Il jeta un regard d'angoisse sur la porte. Elle tait solide,
heureusement. Il comprit qu'il avait quelques minutes devant lui pour
prendre une dcision. D'un bond, il fut dans la pice o il tait entr
d'abord, courut  la fentre, leva le chssis, et, par une fente des
lourds volets ferms, put voir ce qui se passait dehors:

Guise  cheval, au milieu d'une troupe de cavaliers. Devant la porte,
une vingtaine de gens d'armes qui soulevaient un madrier pour s'en
servir comme d'un blier. Maurevert tait l!... C'tait lui qui
dirigeait l'opration.

Prs de Guise, Pardaillan reconnut Bussi-Leclerc et Maineville, Derrire
cette troupe de cavaliers, c'tait la foule...

Pardaillan revint dans le vestibule au moment o un grand cri, dehors,
saluait un coup de madrier qui venait de fendre la porte du haut en bas.

--Allons, murmura-t-il, c'est la fin! Je vais laisser ici mes os... Et
quand je pense que ce Maurevert...

Il s'arrta court, les poings crisps; une pleur de dsespoir s'tendit
sur son visage...

Ayant franchi le vestibule, il parvint dans une troite pice qui
servait de cuisine  la servante du bourreau. La cuisine s'ouvrait sur
une cour entoure de hautes murailles. Mais, contre le mur du fond, se
dressait une chelle.

Pardaillan monta. De la tte, il dpassa la crte du mur... Il vit
alors qu'il dominait une infecte et troite ruelle, un boyau qui se
subdivisait en deux brandies dont l'une faisait communiquer la rue de
la Calandre avec le March-Neuf, et dont l'autre, perpendiculaire 
ce dernier, s'enfonait vers Notre-Dame et contournait le parvis pour
aboutir  la Seine.

Pardaillan vit tout cela d'un coup d'oeil. Mais il vit aussi qu'une
dizaine de gens d'armes gardaient la ruelle. Alors, il redescendit,
rentra dans la maison du bourreau, et, quelques instants aprs, reparut,
une hache  la main. Presque aussitt il se trouva de nouveau en haut de
l'chelle.

A ce moment, dans la rue de la Calandre, une furieuse clameur s'leva:
la porte tait dfonce; les troupes de Guise se ruaient dans la
maison... mais Maurevert n'tait pas entr!... Derrire lui, Pardaillan
entendit les hurlements, le bruit des armes, le tumulte des pas
prcipits...

--A mort! hurlait la foule.

Pardaillan s'assit sur le mur... et sauta...

--Place! rugit-il en tombant sur ses pieds.

Les gardes posts l, un instant stupfaits, cherchrent  se runir, et
dj Pardaillan se ruait sur le groupe, la hache leve s'abattit, toute
rouge, une troue se fit, et, pareil au sanglier qui, avant de mourir,
fonce  travers la meute, Pardaillan passa...

D'un bond, il s'carta, se rua en avant, et, se retournant tout  coup,
lana sa hache  toute vole... Trois hommes tombrent, blesss ou
morts...

--Alerte! alerte! vocifraient les gardes.

En un clin d'oeil, les gens d'armes de la rue de la Calandre
envahissaient la ruelle; du haut du mur de la maison de Claude, d'autres
se lanaient... Le boyau, en quelques secondes, fut rempli de gens qui
se heurtaient, se pressaient, s'touffaient...

Pardaillan s'tait lanc d'un bon pas. Il avait mis l'pe  la main,
et marchait droit devant lui, sans tourner la tte...

Toujours droit devant lui, toujours poursuivi par la meute hurlante,
Pardaillan dboucha tout  coup derrire Notre-Dame. La meute tait sur
ses talons, il sentait des souffles rauques sur sa nuque; il se disait:

--Si je fais un faux pas, si je m'arrte, si je me retourne, je suis
mort!

Et, pourtant, il fallait que cela fint!... La Cit tout entire tait
cerne; les berges gardes... ou aller?... Il n'avait qu'une ressource
unique: descendre sur une berge, et passer cote que cote, se jeter
dans la Seine!... Mais en aurait-il le temps?... Et pt-il mme se jeter
 l'eau, est-ce qu'il ne serait pas repris aussitt!...

Comme il dbouchait du boyau dont l'troitesse mme l'avait sauv, il
comprit que, sur cet espace plus large, il allait tre envelopp par les
poursuivants et qu'il allait tomber l, avec cette dernire esprance
de se faire tuer plutt que de retomber aux mains de Guise et de
Maurevert... Le dsespoir l'envahit.

Dans ce suprme regard d'adieu au monde qu'il jetait autour de lui,
il se vit devant une maison sinistre  la porte de fer. Le palais
Fausta!... Il tait venu mourir devant le palais de Fausta!...

Un clat de rire insens gronda sur ses lvres blanches, et il fit un
dernier bond vers l'auberge du Pressoir-de-Fer, escalada les marches,
renversa a coups de pommeau quelques buveurs qui lui barraient le
passage, et, toujours droit devant lui, de pice en pice, il fona...
sans savoir, perdu, enrag de mourir avant Maurevert!...

Dans le mme moment, l'auberge fut pleine de tumulte... Les poursuivants
s'y jetaient tous ensemble... De pice en pice, les hurlements
frntiques poursuivaient Pardaillan; fermer les portes lui tait
impossible... dj, il avait senti les rapires ou les piques des plus
avancs le heurter... Une clameur de mort, sinistre, affreuse, emplit
ses oreilles... et, accul dans la dernire pice de l'auberge,
continuant sa course perdue, il vit une fentre ouverte, l'enjamba...
sauta dans le vide!...

A la fentre, des coups d'arquebuse clatrent. Quelques instants,
l'auberge fut pleine de vocifrations, puis toute cette foule reflua,
l'auberge se vida rapidement, et tous se prcipitrent au bord de l'eau.

A ce moment, arrivait Maurevert, haletant, livide, sa dague  la main.
Derrire lui, le duc de Guise survint et gronda:

--O est le truand? Pourquoi n'est-il pas arrt?...

--Monseigneur, cria un officier, des bords de la Seine, le sire de
Pardaillan s'est jet dans la Seine; il est d'ailleurs bless.

--Qu'on dtache toutes ces barques, ordonna Guise; qu'on surveille le
fleuve, et, ds que l'homme apparatra, un bon coup d'arquebuse dans la
tte!...

Et, se tournant vers Maurevert:

--Je crois que nous le tenons bien, pour le coup!

Maurevert ne rpondit pas. Un sourire crispa ses lvres, et, l'un des
premiers, il se jeta dans une barque avec trois ou quatre hommes arms
d'arquebuses. Quelques secondes aprs la chute, ou plutt le saut de
Pardaillan, la Seine tait sillonne de barques, tandis que, sur les
rives, la foule attendait. Trois ou quatre cents hommes taient prts a
faire feu sur Pardaillan ds qu'il se montrerait  la surface de l'eau.

Une heure passa... Pardaillan ne reparut pas. Il fut vident pour tous
qu'il s'tait noy et que son corps roul par le courant avait d aller
se perdre plus loin.



XX

OU FAUSTA SE CONTENTE D'UNE COURONNE

Pardaillan, lorsqu'il sauta par la fentre de l'auberge, ne se doutait
pas qu'elle donnait sur la Seine. En se sentant s'enfoncer dans l'eau,
la pense lui vint qu'il pourrait peut-tre essayer de remonter le
courant et de prendre pied sur les berges de l'le Notre-Dame (le
Saint-Louis).

Mais, dans cette rapide seconde o l'eau bourdonnait dans ses oreilles,
o ses vtements colls  son corps le paralysaient, et o dj la
ncessit de remonter respirer lui apparaissait imminente et terrible,
car, remonter  la surface, c'tait courir au-devant des balles, dans
cette seconde, disons-nous, ses mouvements devinrent dsordonns; de
tout son effort, il lutta  la fois contre le courant qui l'entranait
et contre la pousse naturelle de bas en haut; il suffoquait; il
tournoyait sur lui-mme, pris dans le remous du fleuve venant se briser
 cette pointe de la Cit... Bientt, la respiration lui manqua... et il
tendit les bras, dans un dernier spasme...

Dans cet instant, il prouva le violent tressaillement de l'homme qui va
mourir et qui entrevoit un moyen de salut... En effet, dans ce mouvement
suprme que ses bras venaient de faire sous l'eau, sa main crispe
venait de heurter quelque chose... il ne savait quoi... c'tait un
poteau enfonc dans le fleuve... Ses doigts raidis s'amarrrent  cette
chose, et, tout aussitt, il s'y cramponna... En mme temps, il se
laissa remonter, se glissant, et, grimpant le long de ce poteau ou de
cette poutre, et l'instant d'aprs, toujours cramponn  la poutre, il
mergea...

Son premier regard fut pour chercher la fentre d'o il s'tait jet
et essayer une dernire dfense... Mais il ne vit rien au-dessus de sa
tte... rien qu'un plancher de bois...

Pardaillan touffa un rugissement de joie; il comprit que, dans la lutte
contre le courant, il s'tait jet sous la prison du palais Fausta! sous
cette pice o il y avait un trou par o Fausta faisait jeter dans l'eau
les cadavres des condamns! Au mme moment, il aperut un treillis de
fer... la nasse o il avait failli prir!...

Pardaillan se hissa le long de la poutre  laquelle il s'tait accroch,
sortit compltement de l'eau, et s'assit sur la premire bifurcation de
poteaux. Il tait sauv...

Du dehors, on ne pouvait le voir... Il entendait les cris de ceux qui le
cherchaient et  qui, naturellement, l'ide ne pouvait venir de remonter
le courant... En effet, peu  peu, les cris s'loignrent. Pardaillan
eut alors un rire silencieux. Soudain, il fut frapp par une ide qui
lui traversait le cerveau.

En effet, il se doutait bien que la Seine allait tre surveille dans
son cours et sur ses berges, et qu'il lui serait trs difficile de
s'loigner du refuge o il se trouvait. D'autre part, la pense pouvait
parfaitement venir  ceux qui le cherchaient de venir voir sous ce
plancher qui surplombait la Seine. Et comme, chez lui, l'excution
suivait toujours de prs la pense, Pardaillan, de poutre en poutre,
gagna le treillis de fer... la nasse de Fausta.

Il constata que le panneau qui formait ouverture tait relev; il
l'tait sans doute depuis le jour o l'on avait ouvert le passage aux
cadavres... Redescendant le long du treillis avec la fermet d'une
rsolution bien arrte, il plongea, et, bientt, se retrouva dans
l'intrieur de la nasse. Alors, il remonta jusqu'en haut, jusqu'au
plancher mme.

Cramponn d'un bras  la poutre  laquelle il s'accrochait, de l'autre
bras allong, il parvint  soulever la trappe qui fermait le trou carr.
Alors, il se suspendit aux bords de ce trou, et se souleva par un tour
de force musculaire. Quelques secondes plus tard, il tait dans la
pice o il s'tait battu contre les gens de Fausta, dans la salie des
supplices. Elle tait obscure, silencieuse...

La premire pense de Pardaillan fut de refermer la trappe. Puis il se
secoua, s'broua, se dfit de son pourpoint, prit toutes les mesures
propres  le scher autant qu'il tait possible de le faire en pareille
situation.

Plusieurs heures se passrent ainsi... Pardaillan rhabill,  peu prs
sch, commenait  sentir la faim le gagner. En effet, sorti le matin
de bonne heure de la Devinire, il n'avait rien pris de la journe.

La nuit vint. Dans le mystrieux palais, aucun bruit ne se faisait
entendre. Deux plans se prsentaient au chevalier. Le premier, c'tait
de profiter de la nuit pour redescendre au fleuve et gagner le bord. Le
deuxime, c'tait purement et simplement sortir du palais Fausta par
la porte. S'il ne restait l que quelques domestiques, Pardaillan se
faisait fort de les obliger  ouvrir cette porte! Il attendit donc deux
ou trois heures encore, et ce fut la faim qui le dcida  agir.

Se mettant donc en marche, sur la pointe des pieds, il gagna la porte de
la salle des supplices. Elle tait ouverte... Pardaillan traversa cette
pice qui ressemblait  l'avant-cachot de la mort... Aprs quoi, il se
trouva dans une galerie qu'il se mit  suivre.

Cependant, il tait plong dans une obscurit profonde et marchait vers
une vague de lumire, qu'il apercevait  une quinzaine de pas devant
lui, dans la galerie... Lorsqu'il eut atteint ce rais de lumire, il
s'aperut qu'il venait de l'entrebillement d'un double rideau de
velours qui formait une large baie, ouverte  cet endroit. Pardaillan
glissa un regard par cet entrebillement, et vit une vaste salle,
claire par quelques flambeaux, allums de place en place.

Cette salle, il la reconnut aussitt... C'tait la magnifique pice aux
colonnades, aux statues, aux torchres d'or... la salle du trne!...

Il allait s'loigner et continuer son excursion, lorsqu'il demeura clou
sur place... Il lui semblait qu'il venait d'entendre comme un lger
bruit de pas.

Ce bruit venait de la grande salle du trne. Pardaillan colla son oeil 
la fente des rideaux, et aperut une sorte de fantme vtu de blanc qui
marchait, ou plutt glissait d'un pas majestueux.

Fausta!

C'tait Fausta, en effet, calme, grave, sereine comme  son habitude.
Derrire elle, venait un homme qui, en entrant dans la salle, laissa
retomber le manteau dont il se couvrait  demi le visage.

Le duc de Guise!

Fausta s'tait arrte vers le milieu de la salle, et, prenant place
dans un fauteuil, avait indiqu un sige  Guise, qui s'assit lui-mme.

Voil donc, gronda Pardaillan dont le visage flamboya, voil la femme
qui a voulu me tuer  chacune de nos rencontres... et aujourd'hui mme!
Voici l'homme qui a jet une meute  mes trousses et a boulevers la
Cit pour me faire assassiner!... Je les tiens l, tous deux... ils
sont seuls... Si je me montrais tout  coup, et si, profitant de leur
stupeur, je les frappais mortellement l'un et l'autre, ne serait-ce pas
mon droit?


Pardaillan tourmentait le manche de son poignard. Mais, bientt sa
physionomie s'apaisa, sa main retomba, et, pensif, il murmura:

Ce serait mon droit peut-tre... mais, alors, j'aurais mrit ce mot
dont Guise m'a soufflet rue Saint-Denis... je serais un lche! Non, ce
n'est pas ainsi que je dois me venger... Ce mot, Guise doit en mourir...
Il en mourra. Je l'ai jur... mais il faut qu'il sache qu'un Pardaillan
ne frappe pas  l'improviste, et par derrire!...

Fausta, au moment o elle avait quitt Pardaillan, sur le seuil de son
palais, avait pu,  une lointaine rumeur, se douter que Guise avait bien
pris ses prcautions contre Pardaillan.

Ce fut pour Fausta une minute de joie, un court rpit dans la douleur
affreuse qu'elle tait parvenue jusque-l  cacher sous un visage
immuable. Mais,  peine fut-elle enferme, verrouille dans sa chambre,
seule, sa physionomie se dcomposa, et des imprcations tordirent ses
lvres. Tout ce que la rage et la fureur  leur paroxysme peuvent
suggrer  un esprit affol de blasphmes, de menaces, de projets
hideux, Fausta le jura dans sa pense, Fausta le bgaya en paroles
rauques.

Elle s'tait jete tout habille sur son lit, et la tte dans les
dentelles des oreillers qu'elle dchirait de ses ongles et de ses dents,
elle luttait contre la crise de dsespoir qui s'abattait sur elle et la
terrassait. Les noms de Sixte, de Rovenni, de Farnse, de Violetta, de
Pardaillan se succdaient parmi des cris inarticuls, des invectives,
des larmes, des gestes de folie...

Ces gentilshommes qu'elle avait enrichis, qui, le matin mme,
tremblaient devant elle, il avait suffi que Sixte appart pour qu'ils
tournassent contre elle les pes qu'elle avait solennellement
distribues en les bnissant!... Ces cardinaux qui s'agenouillaient 
ses pieds!... avec quelle lche ardeur ils avaient entonn le _Domine,
salvum fac Sixtum_...

Pendant des heures, Fausta pleura, rugit, sanglota, se tordit dans la
crise.

Et, dans ce coeur, le fiel s'amassa goutte  goutte.

Fausta redevint plus femme, peut-tre, et, rejete du rang des anges,
reprit sa place dans l'humanit. Lorsqu'elle remonta de cette descente
aux enfers, Fausta sentit le calme revenir dans son esprit, elle songea
 l'avenir, et voici ce qu'elle put nettement tablir:

Elle venait de subir une dfaite: elle perdait du coup toute possibilit
de raliser son rve. Jamais elle ne serait  Rome la grande prtresse
reprenant la tradition de la papesse Jeanne. Mais, si elle ne pouvait
tre la papesse, elle pouvait, elle devait tre reine...

Reine de France, c'tait encore un magnifique et rutilant hochet, pour
une imagination pareille! Reine de France par Guise, roi de France!...
Et, plus tard, peut-tre, reine absolue par la mort de Guise!...

D'abord, la mort de Henri III lui donnant la moiti de la royaut. Puis,
la mort de Guise lui donnant la royaut tout entire. Et, en attendant,
c'tait la vengeance assure!... Avec Guise, avec Alexandre Farnse,
elle entreprenait la conqute de l'Italie, enfermait le pape dans Rome,
ne lui laissant qu'une puissance illusoire... tout le rve de Machiavel,
de Csar Borgia, de tant de penseurs et de tant de retres conqurants.

Elle sauta  bas de son lit, s'assit devant une glace, chef-d'oeuvre des
fabriques de Venise, et, pendant une heure, par des lotions ritres,
par le secours des fards auxquels elle recourait bien rarement, s'tudia
 effacer de son visage ravag jusqu' la moindre trace de larmes.

Lorsqu'elle y fut parvenue, elle crivit une lettre qui fut aussitt
porte  l'htel de Guise. Deux heures plus tard, le duc, de Guise tait
au palais de Fausta.

--Je vous coute, madame, dit le duc de Guise lorsqu'il eut pris place
dans le fauteuil que Fausta venait de lui dsigner. Mais, avant de
commencer ce grave entretien, peut-tre serait-il bon que je m'assure...
que nous sommes bien seuls.

Et Guise, d'un regard, fouilla non seulement les coins d'ombre amasss
au fond de la vaste salle presque funbre dans sa somptuosit, mais
aussi le visage de Fausta.

--Oui, dit celle-ci, vous vous souvenez d'un entretien que vous avez eu
avec la reine Catherine, o vous vous tes cru bien seul, o vous avez
dit tout ce que vous aviez sur le coeur... et vous pensez que peut-tre,
moi aussi, j'ai post derrire un rideau quelque Sixte qui recueillera
vos paroles. Rassurez-vous. Nous sommes ici sous le regard de Dieu,
qui, seul, peut nous voir et nous entendre... Monsieur le duc, continua
Fausta, lorsque, voici trois ans de cela, vous vntes  Rome pour
implorer l'assistance de Sixte-Quint, Sa Saintet vous donna sa
bndiction... moi, je vous donnai deux millions en vieil or un peu
bruni par le temps, mais qui n'en avait pas moins cours... Vous me
demandtes alors ce que je voulais en change, et je vous rpondis:
Plus tard, vous le saurez!...

--C'est vrai, dit Guise en s'inclinant, et ma reconnaissance...

--Ne parlons pas de reconnaissance, duc; parlons de nos intrts... Je
continue. A notre deuxime entrevue, vous m'expostes vos esprances.
Vous vouliez tre roi!...

Guise plit et jeta autour de lui des regards inquiets.

--Nous sommes seuls, reprit Fausta, non sans une pointe de ddain et
d'impatience. Donc, vous vouliez tre roi. Et vous n'osiez pas!... Ce
que vous n'osiez pas faire, je l'ai fait!... Tous ces fils tnus de la
Ligue, je les ai rassembls. J'ai jet mes agents sur la France. En mme
temps, je vous montrais ce que cotait chaque homme, chaque dvouement,
chaque pense acquise; en sorte qu'avec les deux millions que je vous
ai remis  Rome vous savez maintenant que vous m'tes redevable de dix
millions...

--C'est vrai, dit Guise en passant une main sur son front.

--Par dix fois, par vingt fois, vous m'avez demand ce que j'exigeais en
retour. Je vous ai rpondu: Vous le saurez plus tard!... Et, si vous
n'tes pas dj sur le trne, ce n'est pas ma faute, c'est la vtre!...

--C'est encore vrai, dit le duc en frmissant.

--Aprs la fuite de Henri de Valois, reconnaissant que vous me deviez
votre victoire et votre future couronne, vous m'avez encore demand quel
tait mon but et ce que j'attendais de vous. Je vous ai rpondu: Vous
le saurez quand l'heure sera venue... L'heure est venue!

--Demandez-moi ma vie, madame, je serai heureux de vous l'offrir.

--Votre vie, duc, vous est  vous trop prcieuse et me serait  moi de
trop peu d'utilit. Gardez-la donc... Ce que j'ai  vous demander, en
revanche de tout ce que j'ai fait pour vous, continua Fausta, pourra
vous sembler plus difficile  donner que votre vie. Vous avez noblement
patient des annes... vous pouvez bien patienter encore quelques
minutes. Voici d'abord mes preuves. Vous voulez tre roi. Pour cela, il
faut d'abord que le roi rgnant meure; ensuite que vous puissiez carter
le prtendant naturel et lgitime, qui est Henri de Bourbon, roi de
Navarre; enfin, que vous puissiez viter une guerre civile et rgner
avec l'assentiment des parlements de Paris et des provinces. Tout cela
est-il juste?

--Parfaitement juste, madame!

--Je vais vous prouver, monsieur le duc, qu'aucun de ces vnements ne
peut arriver que par mon assentiment exprs et que, si je le veux, vous
ne serez pas roi de France; que, si je le veux, vous serez trait comme
rebelle et soumis au chtiment qui frappe les rebelles en ce beau pays
de France... Je reprends point par point. Nous disons qu'il nous faut,
d'abord, la mort du roi rgnant... Eh bien, si je veux, Henri de Valois
ne mourra pas. En effet, si je ne leur donne pas contrordre, deux
cavaliers vont partir  la pointe du jour, l'un pour Blois, l'autre pour
Nantes. Je vous le rpte, ces deux cavaliers, si je ne les vois pas
moi-mme cette nuit, si je ne leur retire pas leurs missives, seront en
route dans quelques heures. Le premier porte au roi de France la preuve
que vous le voulez assassiner...

Guise grina des dents; et, si son regard et pu foudroyer Fausta, elle
ft tombe  l'instant.

--Le deuxime, poursuivit Fausta imperturbable, est  destination de
Nantes, o se trouve le roi de Navarre, avec douze mille fantassins,
six mille cavaliers et trente canons. Ma dpche le prvient de vos
intentions et lui prouve qu'il n'y a qu'un moyen pour lui de conserver
la couronne  la mort de Henri III. C'est de s'unir au roi de France
et de marcher avec lui sur Paris. Monsieur le duc, combien avez-vous
d'hommes et d'argent pour rsister aux deux armes combines?...

--Trs forte! grommela Pardaillan qui ne perdait ni un mot, ni un geste,
ni un battement de paupires.

--Mais, madame, en vrit, je crois que vous me menacez... souffla
pniblement le duc.

--Pas du tout. Je vous donne mes preuves. Supposons maintenant Valois
supprim par un de ces accidents que la Providence met parfois sur la
route des rois... et des prtendants. Supposons aussi que Henri de
Navarre ne bouge pas. Bref, vous n'avez qu' vous laisser couronner...
si toutefois vos droits sont tablis...

Guise se mit  marcher  grands pas dans la direction de la baie
derrire les rideaux de laquelle se trouvait Pardaillan. Le Balafr
tait sombre. Et, de ses yeux, jaillissait une telle flamme qu'il tait
vident qu'une pense de meurtre hantait cette tte violente.

Oh! oh! murmura Pardaillan, je ne donnerais pas un denier de la vie de
la belle Fausta... si je n'tais l!... Mais je suis l, et je ne veux
pas qu'on me la tue...

A tout hasard, il se prpara et, la dague au poing, attendit le
moment d'intervenir. Pendant cette seconde terrible o Fausta comprit
parfaitement que sa vie ne tenait qu' un fil, elle ne fit pas un
mouvement...

Guise parvint jusqu'aux grands rideaux de velours, et Pardaillan sentit
sur son visage le souffle rauque de cet homme qui dbattait en lui-mme
la mort de Fausta. Mais, sans doute, le Balafr comprit qu'en tuant
Fausta il se tuait lui-mme; car, ayant fait demi-tour, et tant revenu
 elle, il s'assit  la place qu'il occupait et gronda:

--Vous me traitez un peu durement, madame, et les prcautions que vous
avez prises contre moi m'enlvent tout le plaisir que j'aurais eu 
m'acquitter de bon coeur envers vous.

--Mes preuves vous semblent-elles suffisantes? dit Fausta. Et maintenant
que je vous ai montr l'abme o vous roulerez si vous cessez de vous
appuyer sur la main que je vous offre, je vais vous montrer la gloire
blouissante qui vous attend si nous unissons  jamais nos forces... Ds
le lendemain de la mort de Valois, Alexandre Farnse entre en France.

--Farnse! fit le duc en tressaillant.

--C'est--dire l'arme qui devait dbarquer en Angleterre et qui,
l'invincible Armada tant dtruite, attend des ordres du roi
d'Espagne...  moins que je n'envoie, moi, les miens  Farnse!...

L'oeil de Guise tincela.

--Je crois que nous commenons  nous entendre, dit Fausta. Donc, Valois
mort, Farnse vous apporte son pe, appuye de cinq mille lances, douze
mille mousquets, dix mille estramaons de cavalerie, et soixante-dix
canons... ce qui, joint aux troupes royales dont vous devenez seul
chef, vous constitu l'arme qui vous permet de vous emparer du roi de
Navarre. Henri de Barn pris et... excut comme fauteur d'hrsie, vous
gagnez les chefs huguenots, en leur promettant quelques privilges...
Alors, vous tes  la tte de la plus formidable arme de l'Europe!...
Alors, vous allez  Reims vous faire couronner dans la vieille
basilique!...

Guise haletant. Guise, transport, bloui, fascin, prt  s'agenouiller
devant cette femme qu'il rvait de poignarder quelques minutes avant.
Guise s'cria:

--Pardon!... oh! pardon!... Je vous ai mconnue!...

A ces mots, le Balafr jeta sa dague, s'agenouilla, courba la tte, et
dit:

--Ordonnez, je suis prt  obir!...

Ce rve blouissant que Fausta venait de faire miroiter  ses yeux,
il tait certes capable de le raliser s'il en avait les moyens,
c'est--dire l'arme et l'argent. Fausta lui ouvrait la barrire
derrire laquelle il tait enferm;

--Duc, rpondit Fausta, en acceptant l'hommage du Balafr avec cette
srnit majestueuse qui lui tait particulire, duc, ce n'est pas votre
obissance que je vous demande.

--Que voulez-vous donc? fit le duc en se relevant.

--Votre nom! rpondit Fausta.

--Mon nom?...

--La moiti de votre puissance. La moiti de votre gloire. M'asseoir
prs de vous sur le trne o vous allez prendre place!... Etre enfin la
reine, comme vous allez tre le roi!... coutez-moi: vous avez, il me
semble, des motifs de rpudier Catherine de Clves... puisqu'elle vit
encore!... Il vous faut un mois pour obtenir cette rpudiation... Dans
les huit jours qui suivent, notre mariage sera clbr. Et c'est moi,
duc, qui tablirai le contrat que vous aurez  signer...

--Notre mariage! balbutia le duc.

--Le lendemain de notre mariage, continua Fausta, nous partons pour
Blois... le reste me regarde... tout le reste me regarde... tout le
reste, duc, jusqu'au jour o, plac  la tte de la triple arme de
Farnse, de Henri III et de Henri de Barn, vous prendrez le chemin de
l'Italie en laissant la rgence  la reine de France couronne comme
vous... sacre comme vous...  jamais lie  vos intrts,  votre
ambition et  votre gloire!... Duc, je vous donne trois jours pour vous
dcider...

Le Balafr rpondit:

--La rflexion est toute faite, madame!...

Fausta ne put s'empcher de tressaillir. Car, ce mot, elle l'esprait
ardemment. Le duc de Guise s'tait inclin. Il saisit une main de
Fausta, la porta  ses lvres.

--Duchesse de Guise, dit-il, reine de France, recevez l'hommage de votre
poux, de votre roi, qui ne veut tre que le premier de vos sujets...

--Duc, rpondit simplement Fausta, j'accepte l'engagement que vous
prenez par ces paroles.

tourdi, fascin... rellement dompt par cette simplicit autant qu'il
l'avait t par les menaces et par les promesses. Guise s'inclina de
nouveau trs bas. Fausta s'tait leve; elle saisit un flambeau et se
mit  marcher devant le Balafr.

--Que faites-vous, madame? s'cria Guise.

--C'est un privilge royal que d'tre clair par le matre de la
maison, rpondit Fausta. Vous tes le roi: je vous montre le chemin,
sire!

Mais, en accompagnant le duc de Guise, Fausta avait une autre ide que
celle de lui rendre un royal hommage. En arrivant dans le vestibule,
elle posa son flambeau sur un meuble, fit signe  un laquais d'ouvrir
la porte, et se tourna alors vers Guise comme pour prendre cong. Guise
tressaillit... il comprit qu'il allait apprendre quelque nouvelle...

--Adieu, monsieur le duc, dit Fausta. Mais, avant votre dpart, je
serais heureuse de savoir ce qu'est devenu l'homme qui a t poursuivi
aujourd'hui...

--Pardaillan!... Il est mort, dit Guise.

--Cet homme a mrit son chtiment, dit-elle.

Guise franchissait la porte, et, dj, faisait signe  ses gens de lui
approcher son cheval. Alors, Fausta, avec la mme simplicit, ajouta:

--Il a d'autant plus mrit la mort qu'aujourd'hui mme, sous mes yeux,
il a tu d'un coup de dague au coeur une pauvre jeune fille innocente...
une chanteuse... une bohmienne nomme Violetta...

Et la porte,  cet instant, se referma!... La porte de fer sparait
maintenant ces deux tres: Fausta et Guise. Mais, s'ils avaient pu se
voir, peut-tre eussent-ils eu piti l'un de l'autre.

Pardaillan est mort!

Morte!... Violetta morte!...

Ces deux penses de douleur palpitrent ensemble. Et, tandis que Fausta,
accable par cette mort qu'elle avait pourtant voulue, regagnait en
chancelant sa chambre  coucher, le duc demeurait devant la maison,
comme frapp d'un coup de foudre.



XXI

LA LETTRE

Le duc avait pass la nuit, les coudes sur la table devant laquelle
il s'tait assis, la tte dans les deux mains. Au bruit que fit le
serviteur, il se rveilla de cette longue torpeur et vit qu'il faisait
grand jour.

Adieu, murmura-t-il, adieu, Violetta, jeunesse, amour!... Tout cela
est mort!... Penses d'amour et de jeunesse, teignez-vous comme ces
flambeaux, et laissez la place aux rves d'ambition!... Le duc de Guise
amoureux de la petite bohmienne n'est plus... Guise le conqurant.
Guise roi de France et empereur,  l'oeuvre!

Il fit ouvrir les portes de son cabinet, et la foule de ses
gentilshommes y entra.

--Messieurs, dit le Balafr d'une voix forte. Sa Majest le roi 
convoqu les tats gnraux. Il me semble donc que notre place est
non pas  Paris mais  Blois, o de grands vnements nous attendent
peut-tre. A cheval, donc, messieurs, nous partons dans une heure!...

Les courtisans se retirrent, empresss, pour faire leurs prparatifs de
dpart. Le duc s'assit alors, et crivit la lettre suivante:

Madame,

Vous m'avez si bien convaincu que je ne veux pas attendre une minute
pour commencer l'excution de l'admirable plan que vous m'avez
dvelopp. Ce n'est donc ni dans un mois ni dans huit jours que je me
rendrai  Blois. J'y vais tout de ce pas. C'est donc  Blois mme que
j'aurai l'honneur de vous attendre, afin de hter ces deux vnements
que je souhaite avec une gale ardeur: la mort de qui vous savez et
l'union des deux puissances que vous connaissez.--Henri, duc de
Guise... pour le moment.

Guise cacheta sa lettre et, regardant autour de lui, ne vit que
Maurevert.

--Tiens! fit-il avec une rude ironie, vous tes l, vous?

--Monseigneur, dit Maurevert en s'inclinant, vous m'avez ordonn qu'en
dehors des missions qu'il vous plairait de me confier je me tienne
constamment prs de vous...

--Maurevert, je vous ai envoy  Blois. Savez-vous pourquoi? demanda le
duc.

--Je m'en doute. Blois est loin de l'abbaye de Montmartre, n'est-ce pas,
monseigneur?

--C'est vrai! dit Guise en plissant.

--Vous me voyez tout heureux d'avoir conquis la confiance de mon
matre...

--Oui, mais je ne vous ai pas dit pourquoi!... Maurevert, si je n'ai
plus de soupons, si vous tes libre d'aller  Montmartre  votre
convenance... c'est que... elle n'est plus!...

Le visage de Maurevert n'exprima que de l'tonnement, et non cette
douleur que le duc attendait.

--Monseigneur veut parler de la petite chanteuse?

--Elle est morte, te dis-je!...

--Ah! ah!... s'cria Maurevert de plus en plus tonn, mais sans donner
le moindre signe de regret.

--Morte!... fit Guise en touffant un sanglot. Morte, mon bon ami...
assassine par l'infernal Pardaillan...

--Ah! ah! rpta Maurevert stupfait.

--Heureusement, le sacripant est puni... son corps servira de pture aux
poissons... mais ce n'est pas ainsi que j'eusse voulu le frapper... la
mort est trop douce pour lui...

--Monseigneur, malgr toutes les recherches, le corps de Pardaillan n'a
pas t retrouv. Or, tant que je ne l'aurai pas vu mort de mes yeux,
je m'attendrai toujours  voir le truand reparatre au moment o on
l'attendra le moins...

--La peur que cet homme t'inspirait te fait radoter, mon pauvre ami.
Mais n'y pensons plus. Prends cette missive. Au palais de la Cit, le
plus tt possible. Et qu'elle ne sorte pas un instant de tes mains!

--Monseigneur, je place votre lettre dans mon pourpoint, je saute 
cheval, et, dans un quart d'heure, la missive sera  son adresse...

Maurevert, ds qu'il ne fut plus en vue de l'htel, passa du galop au
trot, et du trot au pas.

Imbcile! gronda-t-il, tandis qu'un double clair de haine jaillissait
de ses yeux. Monseigneur me rend sa confiance!... Vraiment!... Et tout
est dit!... Il oublie les humiliations dont il m'a abreuv! Ah! si
j'tais sr que Pardaillan soit mort!... Tu ne me reverras plus. Guise.

Tout en grommelant ainsi, Maurevert gagnait non pas la Cit, o il et
d se rendre directement, mais son propre logis. Ayant mis son cheval 
l'curie, il monta  son appartement, s'enferma  double tour, alluma
un flambeau et, saisissant la lettre destine  Fausta, se mit 
l'examiner, en la tournant en tous sens.

Alors, il commena  se livrer  un singulier travail au moyen d'une
pince lgre et d'un couteau  lame trs fine. Au bout de cinq minutes,
la lettre tait ouverte, son cachet intact.

Maurevert la lut et la relut, d'abord avec une grimace dsappointe,
puis avec un battement de coeur, puis avec la sourde joie de l'homme qui
a dchiffr une nigme...

Alors, il commena  se livrer  une autre opration: il recopiait la
missive, lettre par lettre, recommenant dix fois sa copie, jusqu' ce
qu'enfin il et obtenu une imitation parfaite de l'criture de Guise.
Puis, il brla les mauvaises copies, et crasa de son pied les cendres
lgres qu'elles faisaient. Puis, aprs un travail qui amena  son front
des gouttes de sueur, il finit par enlever le cachet de la vraie lettre
et l'adapta sur la fausse.

Ceci pour Fausta, dit-il en recachetant la fausse lettre.

Puis, avec un sourire livide, regardant la vraie lettre, celle qui tait
de la main de Guise:

Et ceci... Ce sera pour le roi de France!

Alors, il cacha la missive de Guise dans une poche secrte de son
pourpoint; et, tenant  la main la copie qu'il venait de faire,
descendit, sauta  cheval, et se rendit tout droit au palais de la Cit.
Quelques instants plus tard, la fausse lettre tait entre les mains de
Fausta...



XXII

LA ROUTE DE DUNKERQUE

Pardaillan, aprs le dpart de Fausta et de Guise, tait demeur  sa
place, dans la galerie, assez abasourdi de ce qu'il venait d'entendre.

Mordieu! songea-t-il, quel dommage que cette femme soit ptrie de
mchancet! Du courage, de grandes penses, une clatante beaut... quel
admirable type de conqurante!

Il en tait l de ses rflexions lorsqu'il vit entrer Fausta dans la
salle du trne.

Ce serait le moment, pensa-t-il, de me montrer et de lui reprocher la
vilenie qu'elle a commise  mon gard!... Mais que diable fait-elle?,..
Elle pleure?... Pourquoi?...

Fausta, en effet, tait tombe sur un sige et le bruit d'un sanglot
parvenait au chevalier. En proie  une motion trange, Pardaillan
allait peut-tre s'avancer lorsque Fausta, relevant et secouant la tte,
appela en frappant du marteau sur un timbre.

Un laquais parut aussitt. Alors Fausta se mit  crire. Sans doute
ce qu'elle crivait tait grave et difficile  dire, car souvent elle
s'arrtait, pensive.

La lettre tait longue. Ce ne fut qu'au bout d'une heure que Fausta la
cacheta. Alors elle se tourna vers le laquais, ou du moins l'homme qui
semblait tre un laquais.

--O est le comte?

--A son poste: prs de la basilique de Saint-Denis.

--Faites-lui parvenir cette lettre. Qu'il l'ait demain matin  huit
heures. Qu'il se mette aussitt en route. Qu'il gagne Dunkerque
directement. Et qu'il remette la missive  Alexandre Farnse.

L'homme disparut.

Bon! pensa Pardaillan. C'est la lettre qui ordonne  Farnse de tenir
son arme prte  entrer en France!

Bientt Fausta se leva et se retira. Puis, au bout de quelques minutes,
un autre laquais parut qui teignit les flambeaux.

Alors, Pardaillan, sa dague  la main, se mit en route. Il marchait au
hasard, et avec de telles prcautions qu'une demi-heure s'coula entre
le moment o il quitta son poste d'observation et celui o il parvint
dans une pice assez vaste qu'clairait faiblement une lanterne
accroche au mur. Pardaillan reconnut aussitt cette pice. C'tait le
vestibule du palais Fausta.

La porte, que du dehors on et t oblig d'enfoncer, tait au contraire
facile  ouvrir du dedans. Les normes verrous qui la barricadaient,
soigneusement entretenus, glissaient bien et sans bruit; en quelques
minutes, Pardaillan eut ouvert la porte et se trouva dehors.

A ce moment la demie de minuit sonnait  Notre-Dame. Pardaillan prit
d'un bon pas le chemin de la Devinire, o il arriva sans encombre.

L'auberge tait ferme. Mais, bien que tout y part plong dans un
profond sommeil, Pardaillan avait une manire  lui de frapper. Et il
parat que cette manire tait la bonne, car, au bout de dix minutes,
une servante mal rveille lui ouvrit.

--A dner! fit le chevalier qui mourait de faim.

--Monsieur le chevalier, je tombe de sommeil, fit la pauvre servante.

Pardaillan regarda la fille de travers. Mais ayant constat que vraiment
elle ne mentait pas:

--Eh bien, fit-il en souriant, va dormir, va. Seulement, te charges-tu
de me rveiller  six heures du matin?

--Oui-da, puisque je me lve.  cinq!

Le chevalier, pntrant dans la cuisine, alluma deux flambeaux; puis il
se dfit de son pe, ta son pourpoint et sa casaque de cuir. Comme
il connaissait admirablement la maison, il descendit  la cave et en
remonta avec deux bouteilles. Alors, il alla au bcher et en revint
avec un fagot qu'il jeta dans l'tre et auquel il mit le feu. La flamme
ptilla.

Si Mgr le duc de Guise, si Fausta, Bussi-Leclerc et Maineville... tous
ceux qui courent et ont couru aprs moi pour me tuer, qui n'ont pas
assez de pistolets, de rapires, de dagues et d'arquebuses pour me faire
la chasse, qui mettent une arme sur pied pour me prendre mort ou vif,
s'ils me voyaient, dis-je, en bras de chemise, allumant le feu et me
prparant  faire sauter une omelette... j'entends d'ici leur clat de
rire!...

Et Pardaillan, son polon  la main, se mit  rire... A ce moment,
derrire lui, comme un cho clata un autre rire...

--Hein! s'cria Pardaillan qui se retourna prt a sauter sur son pe.

Mais il se rassura aussitt. Le rire tait clair. Et il ne pouvait
sortir que d'une bouche jeune et amie. En effet, c'tait Huguette qui,
arrte sur le seuil de la cuisine, contemplait le chevalier en riant de
tout son coeur...

--Je renverrai Gillette, dit-elle en s'avanant et en arrachant le
polon des mains de Pardaillan.

--Ma chre amie, dit Pardaillan, c'est moi qu'il faut renvoyer en ce
cas. Car c'est moi qui ai forc la pauvre fille  aller dormir. Mais
laissez-moi faire...

--Asseyez-vous, dit Huguette. Ici, c'est moi qui commande.

En un tour de main, Huguette eut mis le couvert sur une petite table
qu'elle approcha de la grande flambe de l'tre. Quelques minutes plus
tard, Pardaillan, avec son bel apptit, attaquait l'omelette que lui
servait Huguette, et vidait le verre que la bonne htesse venait de lui
remplir ras bord.

Ce fut un dner complet. Un des meilleurs qu'et jamais fait Pardaillan,
qui en avait fait de si bons dans sa vie. La cuisine tait toute claire
de la flambe. Le vin exquis. L'htesse, en jupe courte, allait et
venait, souriante... Jamais Pardaillan n'avait senti un tel bien-tre
l'envahir peu  peu...

Huguette le contemplait en souriant. Et, certes, ce regard tait  ce
moment plutt celui d'une amie, d'une soeur, que d'une amante, Huguette
avait bien pu, dans une terrible circonstance, laisser chapper le
secret de son amour, mais, le calme revenu, elle redevenait ce qu'elle
tait en ralit, c'est--dire la bonne htesse.

--Savez-vous, ma chre Huguette, dit Pardaillan, que votre auberge est
un vritable paradis?... Voici que je commence  me rouiller quelque
peu... je suis las de la vie d'aventure!...

--Ah! monsieur le chevalier, dit Huguette en soupirant, si cela
tait!...

--Et cela est, pardieu! De vrai, le harnais commence  me peser;
toujours  cheval, toujours par monts et par vaux, par la pluie, par le
vent, par le soleil, ne jamais savoir le matin o l'on couchera le soir,
eh bien,  la longue, cela devient fatigant!...

--Que ne vous reposez-vous? s'cria Huguette palpitante de joie.
L'auberge est bonne, l'htesse pas mchante. Restez-y.

--Ah! Huguette, avec le bon dner que vous venez de m'octroyer, vous
m'en faites venir l'eau  la bouche!... A tel point que j'aurai toutes
les peines du monde  reprendre le collier et  me mettre en selle
demain matin!

--Demain matin! murmura Huguette qui plit.

--Il faut qu' sept heures je sois  Saint-Denis... j'ai envie de
visiter la basilique o dorment nos vieux rois...

--Ah! monsieur le chevalier, fit Huguette dont les beaux yeux tendres se
remplirent de larmes, vous m'avez trompe... vous me laissiez esprer...
c'est mal... vous reprenez la campagne!...

--Eh bien, oui, mon enfant, c'est vrai; mais coutez-moi. Je suis oblig
pour mon honneur et aussi pour autre chose... pour une vieille dette 
rgler... je suis oblig de reprendre campagne. Mais j'espre que cette
campagne sera courte... Et puis, si j'en reviens, si le besoin de
repos se fait sentir, si je suis debout encore aprs ce que je vais
entreprendre, je vous promets de ne pas chercher gte ailleurs qu' la
Devinire. Vous savez bien, Huguette, ajouta-t-il plus doucement, que
vous tes tout ce que j'aime au monde, maintenant. Vous tes mon pass,
ma jeunesse... Ici, mon pre a vcu... ici, j'ai... mais voici que je
me laisse entraner, et il faut que demain matin  six heures je sois
debout...

--Monsieur le chevalier, fit tristement Huguette.

--Bonsoir, ma chre htesse... dit gaiement le chevalier.

Quelques instants plus tard, il tait couch.

A six heures, la servante rveilla Pardaillan qui commena par aller
seller et brider son cheval, puis djeuna d'une tranche de pt et d'une
demi-bouteille de vin, puis fit ses adieux  Huguette en lui rptant
qu'il viendrait vieillir au coin du feu de la Devinire. Puis il se mit
en selle.

Le reverrai-je jamais? murmura Huguette.

Un peu aprs sept heures, Pardaillan s'arrtait prs de la basilique de
Saint-Denis, attachait son cheval  un anneau, et pour ne pas se
faire remarquer entrait dans un bouchon d'o il se mit  surveiller
attentivement la route.

--A sept heures et demie il vit arriver un cavalier venant de Paris,
cavalier arm en guerre, et ayant toute la tournure d'un gentilhomme. Il
le reconnut  l'instant. C'tait le laquais  qui Fausta avait remis la
lettre destine  Alexandre Farnse.

Le cavalier s'arrta comme s'tait arrt Pardaillan. Ayant mis pied 
terre  une centaine de pas du bouchon, il entra dans une maison o il
resta prs d'une demi-heure. Puis il sortit, se remit en selle et reprit
le chemin de Paris.

Bon, pensa le chevalier, voici la lettre entre les mains du messager.
Attendons le messager!

Dix minutes aprs le dpart du cavalier, la porte charretire de la
maison s'ouvrit, laissant le passage  un homme qui sortit tout  cheval
et prit au pas la route de Dommartin. Le chevalier sauta en selle et se
mit  le suivre de loin.

Le messager qui va  Dunkerque, songea-t-il. Celui que Fausta appelle
le comte. Comte, bon! Mais comte de quoi?...

Le cavalier se mit au trot; Pardaillan prit le trot, tout en se
maintenant  distance. Cependant le cavalier ne paraissait pas trs
press.

A un moment, cet homme s'aperut sans doute qu'il tait suivi; mais, au
lieu de piquer son cheval, il s'arrta court. Pardaillan s'arrta. Le
cavalier repartit au galop pour passer au trot quelques instants plus
tard: Pardaillan excuta les mmes manoeuvres. Ds lors il fut vident
pour le cavalier que Pardaillan le suivait.

Il ne s'arrta pas  Dammartin et poussa jusqu' Senlis. L, le messager
mit pied  terre devant le Tonneau-de-Bacchus, vieille htellerie
renomme. Pardaillan entra au Tonneau-de-Bacchus. Le messager dnait
dans la grande salle. Pardaillan dna dans la grande salle. Puis le
messager se retira dans sa chambre en ordonnant qu'on le laisst dormir
jusqu' huit heures du matin.

Bon! pensa Pardaillan, je veux tre pendu si mon homme n'est pas debout
 cinq heures!...

Et, se retirant  son tour, il donna l'ordre qu'on tnt son cheval prt
pour cinq heures. Avant de s'endormir, Pardaillan se mit  mditer sur
sa situation. Que voulait-il au bout du compte?...

La lettre destine  Farnse, pas davantage, se rpondit-il.

Pardaillan dormit d'une traite jusqu' cinq heures du matin, moment
auquel on vint le rveiller.

Je suis sr que mon homme ne va pas tarder  sortir, songeait-il.

Mais Pardaillan tait habill depuis longtemps et l'homme ne paraissait
pas.

A sept heures, Pardaillan n'y tint plus. Et appelant l'hte:

--J'espre, dit-il, que vous n'oublierez pas de rveiller  huit heures
ce digne gentilhomme.

--Quel gentilhomme? fit l'hte.

--Mais celui qui est arriv hier en mme temps, ou plutt un peu avant
moi. Je m'ennuie seul en route, et je serais fort dsireux de chevaucher
botte  botte avec ce cavalier dont l'air me revient tout  fait...

--En ce cas, monsieur, je suis contrari vraiment...

--Qu'est-ce  dire?...

--Ce gentilhomme s'est ravis...

--Et alors?...

--Eh bien, il est parti  trois heures du matin!...

Pardaillan retint un juron, s'lana sur son cheval qui l'attendait
depuis cinq heures, selon ses ordres, et prit  franc trier la route
d'Amiens.

En grommelant il poussait son cheval d'une pression des genoux. Le
cheval filait comme le vent. Mais Pardaillan s'aperut bien vite qu' ce
train-l la pauvre bte serait rapidement puise. Une fois dmont, il
n'tait pas sr de pouvoir acheter un autre cheval, outre qu'il tenait
fort au sien, outre enfin que sa bourse ne lui permettait pas de
dpenses exagres.

Toutes ces raisons firent que Pardaillan rsolut d'abandonner la
poursuite directe, et de tcher d'arriver  Dunkerque par des voies de
traverse qui abrgeraient son chemin. Mais,  Montdidier, o il s'arrta
pour laisser reposer une heure son cheval, il apprit qu'un cavalier
venait prcisment de se rafrachir dans la guinguette o il entra. A
la description qu'il provoqua par ses questions, il reconnut que ce
cavalier ne pouvait tre que le messager de Fausta... Il sut en outre
que son homme n'avait gure qu'une demi-heure d'avance sur lui.

C'est le moment de prendre ma revanche du tour qu'il m'a jou! pensa
Pardaillan.

Et, remontant en selle au bout de dix minutes qui furent employes 
bouchonner vigoureusement son cheval, il reprit sa course furieuse, au
risque, cette fois, de tuer sa bte.

Mais, lorsqu'il aperut au loin dans la plaine les clochers et les toits
d'Amiens, il n'avait pas rejoint le cavalier!

Le soir venait. Pardaillan s'arrta pour rflchir: Le rsultat de ses
rflexions fut qu'il se remit en route au petit trot, ce dont sa monture
tmoigna sa satisfaction en s'brouant et en faisant sauter l'cume
autour d'elle. Seulement, au lieu d'entrer dans Amiens, Pardaillan se
mit  en faire le tour en grommelant:

Guette-moi bien, mon brave comte, guette bien de ta fentre tout ce qui
entre dans Amiens...

Il imaginait le cavalier dans l'auberge la plus rapproche de la porte
de Paris, cach derrire les rideaux de sa fentre. Et il riait en
lui-mme du bon tour qu'il lui prparait. Lorsque, aprs avoir contourn
la ville, Pardaillan rejoignit la route du Nord, c'est--dire la route
de Doullens et Saint-Pol, il mit son cheval au pas et poursuivit son
chemin jusqu'au bourg de Villiers. La nuit tait tout  fait noire
lorsqu'il y arriva.

Villiers tait  cheval sur la route. Au milieu de la grand-rue, il y
avait une auberge. Un cavalier venant d'Amiens et allant  Saint-Pol
tait forc de passer devant cette auberge.

Pardaillan mit pied  terre, fit conduire son cheval  l'curie, le fit
bouchonner devant lui, et, lorsqu'il eut vu la brave bte bien sche,
les pieds dans une bonne litire, le nez dans la mangeoire bien garnie,
il songea enfin  lui-mme. Il tombait de fatigue et de faim. Un bon
dner eut raison de la faim. Mais, aprs la faim, Pardaillan avait la
fatigue  vaincre. Or, son intention tait de surveiller la route toute
la nuit s'il le fallait.

Il se fit conduire  sa chambre, qui donnait sur la route. Et il jeta un
regard d'envie sur l'excellent lit qui l'attendait.

--Veux-tu gagner deux cus? dit-il tout  coup au garon qui lui avait
indiqu la chambre.

Ce garon, avec une figure assez niaise, ouvrit de grands yeux  la
proposition du voyageur.

--Deux cus! s'cria-t-il.

--Deux cus de six livres. Les voici, dit Pardaillan qui exhiba les deux
pices d'argent. Ton service est fini, n'est-ce pas, car il n'y a plus
personne dans l'auberge...

--J'ai encore  fermer les portes des tables et des curies.

--Va donc, et reviens vite...

Au bout de dix minutes, le jeune paysan tait de retour.

--O dors-tu? fit Pardaillan.

--Dans l'curie, sur la paille.

--Eh bien, si tu veux passer la nuit dans cette chambre, sur cette
chaise que je mets prs de la fentre, tu auras les deux cus... Ce
n'est pas tout. Tout en veillant, comme tu t'ennuierais toute une nuit
sur cette chaise, tu t'amuseras  couter dans la rue... Et, s'il
passait un cheval,  n'importe quelle heure, tu me rveillerais... un
cheval venant d'Amiens et allant sur Doullens...

--J'ai compris! dit le garon.

Puis allant s'asseoir sur la chaise, et s'accotant aux vitraux de la
fentre:

--Me voici  mon poste, dit-il. Je vous garantis que, d'ici demain, il
ne passera personne que vous n'en soyez aussitt prvenu.

Pardaillan posa son pistolet d'aron sur une table prs de lui et sa
rapire debout  la tte du lit, sur lequel il se jeta tout habill avec
un soupir de satisfaction. Il s'endormit aussitt. Le paysan veilla
scrupuleusement, et, au petit jour, rveilla le chevalier, comme c'tait
convenu.

--Il n'est pass personne? demanda Pardaillan qui se mit sur pied et
remit au garon les deux cus.

--Personne, si ce n'est quelques charrettes.

Pardaillan djeuna prs de la fentre et fit boire au garon un grand
verre de vin, honneur dont le digne Picard se montra touch.

Puis, le jour tant tout  fait venu, Pardaillan sella son cheval et,
post dans la salle de l'auberge, attendit tranquillement.

Vers huit heures, un cavalier se montra au bout de la rue, Pardaillan se
mit  rire... Ce cavalier, c'tait celui qu'il attendait, le messager
envoy par Fausta  Alexandre Farnse! La revanche de Pardaillan tait
aussi complte qu'il l'avait rve.

Il laissa passer le messager qui s'en allait  un petit trot
raisonnable, comme un homme sr d'avoir dpist l'importun suiveur, puis
il se mit en selle  son tour. Cette fois, il eut bien soin de garder
une distance suffisante pour ne pas tre vu.

On traversa Doullens, on gagna Saint-Pol, puis Saint-Omer. Le cavalier
passa la nuit dans cette dernire ville, et Pardaillan ne trouva rien de
mieux que de se loger dans la mme htellerie en prenant les prcautions
ncessaires pour ne pas tre vu. Mais. le lendemain matin, comme il
reprenait sa poursuite, il dut sans doute commettre quelque imprudence
et se laisser voir, car le cavalier, au lieu de filer droit au nord,
bifurqua brusquement sur Calais en cherchant  tirer au large.

Pardaillan tait rsolu  l'aborder cote que cote. Il avait, pendant
tout ce voyage, inutilement cherche un moyen de se faire remettre la
lettre... Il la lui fallait pourtant!...

Vers midi, on fut en vue de Calais. Pardaillan cherchait  rattraper
l'homme qui, laissant la ville sur sa gauche, se mit  galoper sur la
route qui suivait la cte d'ailleurs toute droite.

Il gagnait du terrain, et se rapprochait de plus en plus du messager.
Tout  coup, celui-ci s'arrta net et, faisant volte-face, le pistolet
au poing, attendit de pied ferme, ce que voyant, le chevalier se mit
au trot, puis au pas, et enfin, arrivant  quelques pas du messager,
s'arrta de son ct, ta son chapeau, et se mit  sourire de son air le
plus engageant.

Le messager de Fausta demeura stupfait. Il tait impossible
d'accueillir  coups de feu un homme qui se prsentait avec une telle
politesse, et qui, devant le canon du pistolet braqu sur lui  cinq
pas, souriait si candidement et sans esquisser le moindre geste de
dfense.

Le messager salua donc  son tour avec courtoisie et remit son pistolet
dans l'une des fontes de sa selle.

--Monsieur, dit-il, on m'appelle Luigi Cappello, comte toscan. Et vous?

--Moi, monsieur, je me nomme Jean de Margency, comte franais.

--Serait-il indiscret, demanda le comte italien au bout de quelques
instants qu'il employa  examiner son compagnon, serait-il indiscret de
vous demander d'o vous venez?

--Mon Dieu, non! fit Pardaillan. Je viens tout bonnement de Paris, et
plus spcialement de l'le de la Cit...

A ces mots, Luigi Cappello eut un tressaillement, et, regardant son
compagnon avec fixit, esquissa dans l'air un signe avec sa main.
Pardaillan sourit.

--Monsieur le comte, dit-il, je ne rpondrai pas au signe de
reconnaissance que vous me faites, pour la raison bien simple que
j'ignore le signal de rponse que vous attendez sans doute: je ne suis
pas des vtres.

--Fort bien. Seriez-vous, en ce cas, assez obligeant pour me dire o
vous allez?...

--Mais...  Dunkerque o vous allez vous-mme.

Et, de Dunkerque, je pousserai, s'il le faut, jusqu'au camp de votre
illustre compatriote le gnralissime Alexandre Farnse.

Le messager devint pensif. Cet tranger qui le poursuivait tait-il un
affili de Fausta?... mais alors, pourquoi ne connaissait-il pas le
signe?... Et, d'autre part, comment tait-il si bien inform?...

--Monsieur, reprit-il rsolument, vous rpondez  mes questions
avec tant de bonne grce que je me hasarderai  vous en poser une
troisime... Pourquoi me suivez-vous depuis Dammartin?...

--Depuis Saint-Denis, rectifia Pardaillan.

--Soit. Pourquoi depuis Saint-Denis tes-vous sur ma route?

--Mais pour avoir le plaisir de voyager avec vous, d'abord!

--Comment pouviez-vous savoir que j'allais au camp de Farnse?

--Parce que je l'ai entendu dire  la trs noble signora Fausta, reprit
paisiblement le chevalier.

--Ah! ah! fit le messager, abasourdi.

Puis il reprit:

--Soit encore. Mais vous avez dit que votre acharnement  me rattraper
venait du dsir que vous aviez de voyager en ma compagnie... d'abord. Il
y a donc un autre motif?...

--Monsieur le comte, fit Pardaillan,  mon tour de vous questionner,
voulez-vous? Savez-vous ce que contient la lettre qui vous a t
remise  Saint-Denis de la part de la signora Fausta et  destination
d'Alexandre Farnse.

Le messager fut atterr. Il n'y avait plus de doute dans son esprit.
L'tranger n'tait pas, ne pouvait pas tre un envoy de Fausta, c'tait
un ennemi dangereux qui avait surpris de redoutables secrets.

Il regarda autour de lui. A sa droite, c'taient les champs. A sa
gauche, les falaises, au-del desquelles on entendait se lamenter la
mer. La solitude tait complte, et l'endroit excellent pour se dfendre
d'un gneur.

--Monsieur, dit-il, il me serait difficile de rpondre  votre question,
parce que, n'tant porteur d'aucune lettre, je ne puis vous dire le
contenu d'une missive qui n'existe pas.

--Ah! monsieur le comte! fit Pardaillan, vous rcompensez mal ma
franchise!

--Eh bien, gronda le messager en plissant, j'ai une lettre, c'est vrai.
Aprs?...

--Je vous demande si vous savez son contenu...

--Non. Et quand je le saurais...

--Vous ne me le diriez pas, c'est entendu. Mais vous ne le savez pas. Et
je vais vous le dire...

--Qui tes-vous, monsieur?...

--Vous m'avez demand mon nom, et je vous ai rpondu que je m'appelle le
comte de Margency. La lettre, monsieur, voici ce qu'elle contient: un
ordre de la signora Fausta au gnralissime d'avoir  se tenir prt 
entrer en France et  marcher sur Paris avec son arme au premier signe
qui lui en sera fait.

--Aprs? gronda le messager en plissant.

--Aprs? Eh bien, mon cher monsieur, je ne veux pas que cette lettre
arrive au camp de Farnse, voil tout!

--Vous ne... voulez pas?...

A ces mots, le messager saisit son pistolet. Pardaillan en fit autant.

--Rflchissez, dit-il. Remettez-moi cette lettre.

Et il braqua le canon du pistolet sur le messager. Celui-ci haussa les
paules:

--Vous ne songez pas  une chose, dit-il avec un calme que Pardaillan
admira. Mais je tiens  vous dire avant de vous tuer...

--Je suis tout oreilles.

--Eh bien, vous venez de me dire le contenu de la lettre, que
j'ignorais. Je pourrais donc, si j'avais peur, vous remettre la missive,
et transmettre l'ordre de vive voix...

--Non, fit Pardaillan, car le gnralissime n'obira qu' un ordre
crit...

--En ce cas, vocifra le messager, je vous tue!...

En mme temps, il fit feu... Pardaillan, d'un coup d'peron, fit faire 
son cheval un cart qui et dsaronn un cavalier ordinaire. La balle
passa  deux pouces de sa tte. Presque aussitt, il fit feu  son tour,
non pas sur le cavalier, mais sur la monture: la bte, frappe au crne,
s'affaissa. Dans le mme instant, le messager sauta et se trouva  pied,
l'pe  la main. Pardaillan avait saut aussi et tir sa rapire.

--Monsieur, dit-il gravement, avant de croiser nos deux fers, veuillez
m'couter un instant. Je me suis nomm comte de Margency, et j'en ai
le droit. Mais je porte aussi un autre nom: je suis le chevalier de
Pardaillan...

--Ah! ah! je m'en tais dout un instant! grommela furieusement le
messager.

--Vous me connaissez, dit Pardaillan. Tant mieux. Cela nous vitera les
longs discours. Puisque vous me connaissez, monsieur le comte, vous
devez savoir que votre matresse, votre souveraine, a voulu trois ou
quatre fois dj me faire assassiner. La dernire fois, il n'y a pas
longtemps, je venais de lui sauver la vie; en signe de gratitude, elle a
jet  mes trousses tous les gens d'armes du duc de Guise... Vous ne me
tuerez pas, monsieur! Et, comme je ne veux pas que la lettre arrive,
comme enfin vous tes le serviteur d'une femme qui veut ma mort, c'est
moi qui vais vous tuer!...

En mme temps, Pardaillan tomba en garde. Les fers se croisrent...

Le comte Luigi, en homme habile, se tint sur la dfensive. En somme,
il ne s'agissait pas pour lui de tuer et de remporter une victoire. Il
s'agissait simplement d'carter ou d'arrter un adversaire.

Pardaillan, selon son habitude, attaqua par une srie de coups droits
foudroyants. Le messager ne dut son salut qu' une marche en arrire.
Mais, tout en rompant, il se dfendait avec courage et habilet.

--Monsieur, dit tout  coup Pardaillan, vous me paraissez homme de
coeur, et je vous dois mes excuses...

--De quoi? fit le comte Luigi.

--De vous avoir pri de me remettre votre lettre. J'aurais d prvoir
qu'un homme comme vous peut tre vaincu par la fortune, mais qu'il ne
courbe pas volontairement la tte...

--Merci, monsieur, dit le messager, en prenant vivement une nouvelle
attaque.

--Recevez donc, acheva Pardaillan, toutes mes excuses pour la
proposition incongrue que je vous ai faite, et tous mes regrets d'tre
forc de vous traiter en ennemi...

En mme temps, il se fendit  fond. Le messager jeta un cri rauque,
laissa chapper son pe, tourna sur lui-mme et s'abattit...

--Hol! grommela Pardaillan, aurais-je vraiment t assez maladroit pour
le tuer?...

Il s'agenouilla, dfit le pourpoint du comte toscan et examina la
blessure en hochant la tte. A ce moment, le bless ouvrit les yeux.

--Monsieur, dit Pardaillan, je suis matre du champ. Je puis donc vous
prendre la missive que vous portez, Mais je serais au dsespoir de vous
quitter en ennemi, car vous tes un brave... Voulez-vous, de bonne
volont, me remettre cette lettre?... Voulez-vous que nous nous
sparions amis?...

Le bless fit pniblement un geste de la main pour dsigner une poche
intrieure de son pourpoint. Pardaillan prit la lettre. Les yeux du
bless indiqurent un profond dsespoir.

--Voyons, dit Pardaillan, mu de piti, qu'est-ce que cela peut vous
faire, au bout du compte?... Vous ne craignez pas, je suppose, que j'use
de cette lettre comme d'une arme contre la signorita Fausta?

--Je le crains, murmura le bless d'une voix  peine intelligible...
Vous allez... porter... cette lettre au roi de France... je suis un
homme.... dshonor.

--Vraiment, dit Pardaillan, vous craignez cela? Vous ne redoutez que
cela? Et si je vous prouve que vous vous trompez? que je ne rendrai
nullement cette missive  Valois?...

--Pas de preuve... possible! murmura le bless.

--Si! il y en a une, dit Pardaillan. Et la voici!

A ces mots, sans l'ouvrir, sans la dcacheter, sans jeter un coup d'oeil
sur la suscription, Pardaillan se mit  dchirer la lettre en petits
morceaux. Lorsqu'elle eut t ainsi rduite en miettes certainement
illisibles, ces fragments minuscules, il les jeta en l'air.

Pendant cette opration, le comte Luigi avait tenu attachs sur
Pardaillan ses yeux pleins de stupfaction. Puis, l'tonnement fit
place  une sorte d'admiration. Et, d'un ton qui traduisit toute sa
reconnaissance, il murmura:

--Merci, monsieur!...

Pardaillan haussa les paules.

--Je vous ai prvenu que j'avais seulement l'intention de jouer un tour
 votre Fausta. C'est fait. Quant  me servir d'une lettre tombe en
mon pouvoir pour faire assassiner une femme, ce n'est pas dans mes
habitudes. Cette lettre dtruite n'existe plus, mme dans mon souvenir.
tes-vous rassur?...

--Oui, monsieur... et je vous bnis... de m'avoir donn... une pareille
assurance... avant de mourir...

--Eh! mordieu, vous ne mourrez pas!

Le bless secoua tristement la tte. Puis, puis par les efforts qu'il
venait de faire, il s'vanouit.

Pardaillan alla  son cheval et fouilla vivement l'une des fontes. L,
sous le pistolet, il y avait des bandages, de la charpie, enfin tout ce
qu'il faut  un homme pour panser provisoirement une blessure. Puis il
se mit  dgringoler la falaise par un sentier presque  pic, mouilla
dans l'eau de mer un fort tampon de charpie, remonta au pas de charge,
lava la blessure, y appliqua de la charpie et banda le tout le plus
proprement du monde.

--C'est de l'eau sale, dit Pardaillan. Cela pique. Mais ce n'en est que
meilleur. Maintenant, monsieur, attention. Je vais vous soulever et vous
placer sur mon cheval...

Pardaillan se baissa, plaa ses mains sous les reins du bless et,
agissant  la fois avec douceur et avec force, le souleva et l'assit sur
le cheval.

--Pouvez-vous vous tenir ainsi jusqu' Gravelines? dit-il.

--Je le crois...

--En route donc. Si vous vous affaiblissez, appelez-moi.

Et, tranant son cheval par la bride, se retournant tous les deux pas
pour examiner son bless, Pardaillan se mit en chemin au petit pas.
Vingt minutes plus tard, il atteignait les premires maisons du village.

Gravelines ne se composait que d'une trentaine de cabanes de pcheurs.
Mais l'entre de ce cheval ramenant un bless avait attir autour de
Pardaillan quelques bonnes femmes et une bande effare de marmots.

--L'auberge? demanda Pardaillan.

--Il n'y a pas d'auberge! fit l'une des femmes.

--Qui d'entre vous veut gagner dix cus? reprit alors Pardaillan.

--Moi, dit la femme qui venait de parler. Si c'est pour loger et soigner
ce cavalier, je m'en charge.

Le bless fut transport  quelques pas devant une chaumire, et couch
sur un matelas de varech.

--Y a-t-il un chirurgien? un mdecin? demanda Pardaillan.

--Non, mais nous avons le sorcier. Un vieux qui sait tout, qui gurit
les fivres, et sait soigner les blessures.

A ce moment, celui que, dans le village, on appelait le sorcier, prvenu
sans doute de l'vnement, faisait son entre dans la chaumire. C'tait
un vieillard  physionomie intelligente,  l'oeil vif et malicieux. Sans
rien dire, il s'agenouilla prs du bless et dfit les bandages, puis se
mit  examiner la plaie.

--Qu'en dites-vous, monsieur? demanda Pardaillan.

--Je dis que c'est fort grave. Mais il en reviendra.

--Ah! fit Pardaillan avec un soupir de soulagement.

Mais aussitt une pense se fit jour dans sa tte. Si le bless en
revenait, il irait trouver Farnse, et lui raconterait ce qui s'tait
pass en lui donnant oralement le contenu de la lettre. Alors, tout ce
qu'avait fait Pardaillan devenait inutile! Il attira le sorcier dans un
coin.

--Vous tes sr, fit-il, qu'il en reviendra?

--Trs sr!

--Mais c'est que je voudrais bien que mon ami puisse continuer son
voyage...

Le sorcier secoua la tte:

--S'il bouge de ce matelas avant huit jours, il meurt, dit-il. S'il
essaie de marcher avant un mois, tout sera remis en question. S'il monte
 cheval avant deux mois, je ne rponds de rien!...

Deux mois!...

C'tait plus de temps qu'il n'en fallait  Pardaillan.

Quoi qu'il en soit, le sorcier fit si bien qu'au bout de quatre jours
il put positivement dclarer le bless hors de tout danger. Ces quatre
jours, Pardaillan les avait passs dans la chaumire. Sr que le comte
Luigi ne mourrait pas et serait convenablement soign, certain d'autre
part qu'il ne pourrait rejoindre et prvenir Farnse, le chevalier, un
beau matin, fit ses adieux  celui qu'il avait  moiti tu, et reprit
 petites journes le chemin de Paris. Il avait une double tche 
accomplir. Retrouver Maurevert, d'abord. Et ensuite pouvoir rencontrer
Guise...



XXIII

BLOIS

Pendant que Pardaillan courait sur la route de Dunkerque et s'emparait
de la lettre destine  Farnse, le duc de Guise, au milieu d'une
imposante escorte, s'avanait vers Blois o, de tous les points de
la France, accouraient les dputs de la noblesse, du clerg et du
Tiers-tat pour cette suprme confrence  laquelle Henri III avait
convi son peuple, et qu'on appelle les tats gnraux de Blois.

La scurit de Guise tait absolue, Maurevert lui avait rendu un compte
exact des forces dont Henri III pouvait disposer, soit environ quarante
mille hommes.

Ces forces considrables taient sous la main d'un hardi capitaine qui
avait fait ses preuves sur plus d'un champ de bataille. C'tait le brave
Crillon. Les troupes de Crillon occupaient le chteau et la ville.

Le roi tait donc dfendu, bien dfendu. Malgr cela, la scurit de
Guise tait complte.

Il savait, en effet, que chacun des cent cinquante gentilshommes qui
l'accompagnaient avait mis en lui toutes ses esprances et toute sa
fortune future. Il n'en tait donc pas un qui ne ft prt  se faire
massacrer pour sauver le chef. Il savait en outre qu'une fois arriv 
Blois il allait trouver les dputs des trois ordres, et que, parmi ces
dputs, seigneurs, bourgeois, prtres, il n'en tait pas un qui ne lui
ft dvou corps et me. En ralit donc, il allait tre le vritable
matre aux tats gnraux.

C'est de ces diverses choses que causait Guise pendant sa dernire
journe de marche. Il tait entour  ce moment de huit ou dix de ses
plus intimes qui, formant peloton, marchaient en avant du gros de
l'escorte. Et, peu  peu, dans ce groupe d'intimes, une slection
s'tait faite, en sorte que le duc avait fini par se trouver en avant,
entre Bussi-Leclerc et Maineville, ses insparables, ceux pour qui il
n'avait rien de cach.

Dans le petit clan que formaient ainsi le duc et ses deux fidles
agents, il tait tout naturellement question de Pardaillan.

--Enfin, disait Maineville, nous voil dbarrasss du quidam. Mais, pour
mon compte, j'en prouve quelque regret. La noyade fut trop douce pour
lui...

--C'est vrai, renchrit Bussi-Leclerc, et, quant  moi, j'eusse prouv
quelque plaisir  lui rendre...

--La leon d'escrime qu'il te donna? fit Maineville en riant.

--Non, pardieu! Cela, je le lui ai rendu... Ne te rappelles-tu pas que
je le dsarmai dans la Bastille?

--Je n'y tais pas... ainsi...

--Mais Maurevert y tait!... Est-ce vrai. Maurevert?

--Parfaitement vrai, fit Maurevert qui marchait derrire Guise. Tu lui
fis sauter l'pe des mains par trois fois, et le truand dut s'avouer
vaincu...

Bussi-Leclerc eut un geste de vive satisfaction et remercia Maurevert
d'un regard.

On arrivait au village de Villerbon...

--Allons, messieurs, dit Guise d'une voix sombre, ne parlons plus des
morts... Bussi, pique donc au galop jusqu' ces cavaliers que tu vois
l-bas, et sache ce qu'ils veulent.

Sur la place de l'Eglise, dans le village, une soixantaine de cavaliers,
en effet, taient arrts... mais Bussi-Leclerc n'eut pas le temps
d'excuter l'ordre qu'il venait de recevoir. Les cavaliers venaient
d'apercevoir la troupe de Guise et galopaient  sa rencontre. Un
instant. Guise se troubla et sa main descendit jusqu' l'pe de fer de
sa rapire. L'ide que Henri III lui avait mnag un guet-apens passa
dans son esprit comme un clair. Mais il se rassura aussitt. Les
cavaliers taient sur lui et criaient:

--Monseigneur, vous tes le bienvenu!...

C'tait une troupe de gentilshommes dpute par les seigneurs assembls
dans Blois pour aller a sa rencontre, le saluer et l'assurer de toute
fidlit...

A ce moment, le roi de France, ple et nerveux, se trouvait dans
l'appartement qu'il occupait au premier tage du chteau. Henri III,
avec une agitation qui contrastait avec son indolence habituelle, allait
et venait, s'approchait souvent d'une fentre d'o il pouvait voir la
cour carre et le porche majestueux du chteau.

Henri III attendait le duc de Guise!...

Sur la terrasse de la Perche aux Bretons, il y avait cinquante
gentilshommes arms en guerre. Une compagnie de Suisses occupait la cour
carre. Le grand escalier tait plein de seigneurs royalistes dont le
sombre visage annonait qu'ils n'attendaient rien de bon de l'arrive du
duc. Toutes les autres cours et les autres escaliers du chteau taient
occups par des gens d'armes.

Dans le salon lui-mme, une vingtaine de gentilshommes attendaient,
silencieux et les yeux fixs sur le roi. Dans un coin, Catherine de
Mdicis, causant avec son confesseur, contrastait par sa srnit et sa
gaiet avec toute cette sombre impatience.

--O est Biron? est-il de retour? fit tout  coup Henri III.

--Sire, me voici, fit le marchal de Biron Armand de Gontaut, baron de
Biron, tait alors g de soixante-quatre ans; mais il portait encore la
cuirasse avec une facilit que lui enviaient de plus jeunes.

--Ah! te voil, mon vieux brave! dit Henri III Je craignais que tu ne
fusses pas ici aujourd'hui, car je t'avais donne cong pour huit jours.

--Oui, mais j'ai appris l'arrive de M. le duc. Peste sire, je n'aurais
eu garde de manquer une si belle occasion de lui prsenter mes
respects!... Et sire vous voyez que je suis arriv  temps...

Le roi se mit  rire, les gentilshommes clatrent.

En effet,  ce moment mme, une rumeur montait de la cour carre:
c'tait un bruit de chevaux qui passaient sous le porche, un cliquetis
d'armes et d'perons de cavaliers mettant pied  terre... Henri III
plit.

--Comte de Loignes, dit-il d'une voix altre, voyez donc ce qui se
passe dans la cour.

Il le savait trs bien. Il devinait que c'tait Guise qui arrivait. Et,
avant d'avoir reu aucune rponse il se dirigea vers un grand fauteuil
plac sur une estrade et formant trne. Il s'y assit et, d'un geste
rageur enfona son chapeau sur son front.

--Sire! s'cria Chalabre qui s'tait prcipit  la fentre en mme
temps que Loignes, c'est M. le duc de Guise, que Dieu le tienne en sa
garde!

--A moins que le diable ne l'emporte! murmura Montsery prs du roi.

--Ah! fit Henri III d'un ton d'indiffrence si parfaitement joue qu'il
stupfia sa mre... Tiens! le duc de Guise?... Et que peut-il venir
faire cans?...

--Nous allons le savoir, sire, car le voici qui monte le grand
escalier...

C'tait vrai. Dans le grand escalier, on entendait la rumeur confuse
d'une foule qui monte. Cette foule, c'tait toute l'escorte du duc qui
l'accompagnait jusqu' la porte du roi... Il y avait l une menace qui
n'chappa point  Crillon. Arriv devant la porte du salon, il se tourna
vers les gentilshommes guisards et dit:

--Monseigneur, monsieur le duc de Mayenne, monsieur le cardinal, le roi
m'a charg de vous faire savoir qu'il vous accorde audience. Quant 
vous, messieurs, veuillez attendre...

L'escorte demeura donc chelonne dans l'escalier. Et, comme cet
escalier tait dj occup par un grand nombre de seigneurs royalistes
et de gens d'armes, il en rsulta qu'il se trouva plein de gens qui se
regardaient de travers et qui, sur un mot, se fussent rus les uns sur
les autres.

Crillon avait ouvert la porte, fait entrer messieurs de Lorraine et
soigneusement referm lui-mme la porte.

Les trois frres s'avancrent vers le fauteuil o Henri III, le chapeau
sur la tte, les regardait venir sans un geste, sans un tressaillement
de la physionomie.

Le duc de Guise, moins habile que Henri III  dissimuler ses sentiments,
n'avait pu s'empcher de plir devant la rception glaciale qui lui
tait faite. Il s'arrta  trois pas du trne et s'inclina profondment,
ainsi que ses frres.

Enfin, le roi abaissa son regard sur le duc, et, de sa voix lgrement
nasillante, d'une rare impertinence quand il le voulait, il demanda:

--C'est vous, monsieur le duc?... Qu'avez-vous  nous dire?...



XXIV

RCONCILIATION

Ces paroles du roi firent passer un frisson parmi les assistants, tous
royalistes: et les trois frres purent entendre le frmissement des
pes qui se heurtaient comme des feuilles d'acier.

--Sire, dit le duc d'une voix assure, vous savez que mon frre le
cardinal est prsident du clerg en mme temps que Mgr le cardinal de
Bourbon. Il n'y a donc rien que de naturel  sa prsence aux tats que
Votre Majest a daign convoquer en cette ville...

--Et vous, monsieur le duc? reprit Henri III avec la mme impertinence.

--Sire, continua Guise, vous savez que mon frre Mayenne est prsident
de la noblesse en mme temps que M. le marchal comte de Brissac...

--Marchal de barricades, comme M. de Bourbon est cardinal de
conspiration! dit sourdement le roi.

Et, cette fois. Guise plit. Car l'attaque tait directe, et srement
l'orage allait crever...

--Mais, reprit le roi, il ne s'agit pas de vos deux frres. Il s'agit de
vous. Je suis bien aise de les voir prs de vous... de vous voir
tous trois ensemble... mais je vous demande spcialement  vous: que
venez-vous faire ici?...

A ce moment, Catherine de Mdicis se rapprocha du roi et se tint debout
prs de l'estrade. Cette sombre figure de spectre qui apparut soudain
 Guise lui sembla le mauvais augure de quelque catastrophe. Il jeta
autour de lui un rapide regard, il vit les seigneurs royalistes prts
 sauter sur lui, et peu s'en fallut qu'il n'et  ce moment la parole
irrvocable.

S'il fait un signe suspect, pensa-t-il rapidement, j'appelle mes
gentilshommes... et... bataille!...

Il rsolut d'atermoyer encore s'il le pouvait, et rpondit:

--Sire, je pourrais vous dire que, dput de la noblesse au mme titre
que tant d'autres seigneurs, j'ai pu, j'ai d me rendre  la convocation
que Votre Majest...

--Il ne s'agit pas de votre prsence aux tats gnraux, interrompit
le roi qui avait l'obstination froide, terrible et parfois cruelle. Il
s'agit de votre prsence ici, chez moi, chez le roi! Qu'y venez-vous
faire?...

Ces paroles taient effrayantes. La situation l'tait plus encore.
Guise, perdu, balbutia quelques paroles confuses. Son frre, le
cardinal, lui marcha rudement sur le pied, d'un air qui voulait dire:

--Qu'attendez-vous? Dgainons, morbleu!...

L'angoisse qui pesait sur cette scne d'une terrible violence fut porte
 son comble par ces paroles que Henri III, plus nasillant que jamais,
ajouta tout  coup:

--En tout cas, j'ai pu voir que vous tes venus en bonne et nombreuse
compagnie. Peste! je vous en fais mon compliment!

--Sire... intervint la reine mre.

--Laissez, madame!... Par les saints, il y a ici un roi; il n'y a qu'un
roi; et, quand le roi parle, tout le monde doit se taire, mme vous,
madame!... Mon cher cousin, je vous faisais donc compliment sur votre
escorte. Mais, dites-moi, il me semble qu'il y manque quelqu'un...

--Qui cela, sire? dit le duc de Guise en devenant livide.

--Mais... le moine qui devait m'occire en la cathdrale de Chartres.
L'avez-vous donc oubli  Paris?

Ces paroles clatrent comme un coup de tonnerre.

Dj, le duc de Guise se tournait vers la porte, il allait pousser le
cri de rescousse, et qui peut savoir ce qui se ft alors pass?...
lorsque, tout  coup, Catherine de Mdicis, allongeant son bras maigre,
laissa tomber ces mots, de cette voix de suprme autorit dont elle
usait bien rarement:

--Messieurs de Lorraine, coutez-moi, coutez la reine! Le roi veut bien
que je parle. N'est-ce pas que vous le voulez, mon fils?

Les personnages qui assistaient  cette scne demeurrent figs dans
l'attitude qu'ils venaient de prendre. Seul, le duc de Guise fit un
demi-tour vers la reine mre. Alors, Catherine de Mdicis continua:

--Monsieur le duc, vous ignorez srement que nous avons dcouvert 
Chartres un complot contre Sa Majest; un moine, en effet, un moine
s'tait vant de frapper le roi... Mais Dieu veille sur le fils an
de l'Eglise... le complot avorta... Toujours est-il que ce moine, pour
pntrer dans Chartres, s'tait gliss  notre insu dans les rangs de la
grande procession... C'est cela que Sa Majest a voulu dire...

--J'ignorais, en effet, balbutia le duc, qu'il pt y avoir dans tout le
royaume un tre assez criminel, assez insens pour oser porter la main
sur la personne royale...

--Maintenant, reprit Catherine avec son plus gracieux sourire, le roi
ayant accord audience  notre cher cousin, lui demande simplement quel
est le but spcial de cette audience... Sa question n'a pas d'autre
porte.

Guise regarda Henri III qui, craignant d'avoir t trop loin et de
n'tre pas en mesure de sortir d'un mauvais pas, fit un signe de tte
affirmatif. Une dtente se produisit dans l'assemble, on comprit que le
roi venait de reculer.

--Sire, dit alors Guise d'une voix raffermie, et vous, madame et reine,
l'audience que Votre Majest a bien voulu nous accorder a, en effet, un
but spcial. Je suis venu non pas  Blois, mais prcisment au chteau
de Blois. Je suis venu non pas aux confrences, mais justement chez Sa
Majest. Et, si j'ai pri mes deux frres de m'accompagner, si j'ai
invit tout ce que je connaisse de gentilshommes amis  me suivre ici,
c'est que j'avais  dire des paroles solennelles... et j'eusse voulu que
toute la noblesse de France ft prsente dans ce salon...

--Qu' cela ne tienne! dit hardiment le roi. Qu'on ouvre les portes, et
qu'on fasse entrer tout le monde!...

Cet ordre fut immdiatement excut. La porte du salon ouverte  double
battant, un huissier cria:

--Messieurs, le roi veut vous voir!

Alors, tous les seigneurs qui attendaient dans l'escalier et sur la
terrasse entrrent. Le salon fut bientt bond. Ceux qui ne purent
entrer s'arrtrent sur le palier et jusque sur les marches de
l'escalier. Une intense curiosit pesait sur cette foule assemble.

--Mon cousin, dit le roi, vous avez maintenant auditoire  souhait.
Parlez donc hardiment.

--Je parlerai avec plus de franchise encore que de hardiesse, dit le duc
de Guise. Sire, lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir  Chartres, je
vous ai dit que votre ville de Paris rclamait  grands cris la
prsence de son roi dont elle ne peut se passer, sous peine de dprir.
Maintenant, sire, j'ajoute: c'est le royaume entier qui rclame la fin
des discordes, et supplie Sa Majest de reprendre visiblement les rnes
du gouvernement. A tort, bien  tort, sire, moi, Henri Ier de Lorraine,
duc de Guise, j'ai t considr comme brandon de guerre civile. A mon
grand regret, ceux qui voulaient porter le trouble dans le royaume ont
espr trouver en moi un chef de rvolte, alors que je suis seulement
le chef de l'une des armes royales. Ces esprances des fauteurs de
troubles seraient encourages par moi si, d'une voix haute je n'y
mettais un terme. Sire, je suis venu loyalement dposer mon pe  vos
pieds et vous proposer une rconciliation solennelle, si toutefois il y
a jamais eu de vritable querelle...

--Et, il n'y en a jamais eu! cria la reine mre.

Il serait difficile de donner une ide exacte de la stupfaction qui se
peignit sur le visage des gentilshommes tant guisards que royalistes,
lorsque le duc de Guise eut achev de parler. Pour les uns, c'tait
l'effondrement subit, inexplicable et inexpliqu d'une conspiration
qui durait depuis quinze ans. Pour les autres, c'tait une instinctive
mfiance devant une attitude si nouvelle chez l'orgueilleux duc.

Quant  Henri III, s'il fut tonn, joyeux ou non, nul ne put le savoir,
car son visage demeura impntrable. Seulement, il regarda sa mre, qui
lui fit signe et dit:

--Voil de nobles paroles que vient de prononcer l notre cousin! Quel
dommage qu'une scne aussi attendrissante n'ait pas le seigneur Dieu
pour tmoin!...

Le roi tait ds longtemps habitu  comprendre sa mre  demi-mot. Se
levant donc:

--Monsieur le duc, demanda-t-il, seriez-vous dispos  rpter ces
paroles devant le Saint-Sacrement?

Le duc eut une hsitation inapprciable, puis rpondit:

--Certainement, sire! Quand Votre Majest voudra...

--Ainsi, vous seriez prt  faire serment de rconciliation sur le
Saint-Sacrement expos  l'autel?...

--Je suis prt, sire... Ds que nous serons rentrs  Paris, s'il plat
 Votre Majest, nous irons  Notre-Dame, et...

--Monsieur le duc, interrompit le roi, il y a partout des autels, et
partout on trouve Dieu quand on le cherche. La cathdrale de Blois me
parat tout aussi favorable que Notre-Dame pour un tel serment...

--Je ne demande pas mieux, sire... Quand Votre Majest voudra... ds
demain!

--Demain!... qui sait o nous serons demain? C'est tout de suite,
monsieur le duc, c'est dans l'heure qui commence que nous devons aller
au pied de l'autel...

Guise eut une nouvelle hsitation; et, cette fois, si courte qu'elle et
t, Catherine, qui le dvorait des yeux, la remarqua. Mais dj le duc
rpondait d'une voix ferme:

--Tout de suite, si cela plat  Votre Majest!

--Crillon, dit le roi, nous allons  la cathdrale. Messieurs; vous en
tes tous. Il faut que ce soit un spectacle dont il soit parl dans tout
le royaume, et dont l'histoire garde le souvenir! Et maintenant, qu'on
me laisse seul.

Tout le monde sortit. La reine mre demeura seule auprs de Henri III.

--Eh bien, ma mre? dit gaiement le roi, nous allons donc rentrer 
Paris?... Ds que les confrences seront termines, nous nous mettrons
en route.

--Oui, dit alors la vieille reine, voil ce qui vous tient le plus au
coeur! Rentrer dans Paris! Reprendre vos amusements favoris dans le
Louvre et ailleurs, prparer ftes sur ftes, au risque de voir se
dchaner encore les bourgeois las de payer vos folies! La belle avance
de rentrer au Louvre, si vous y rentrez diminu, fantme de roi,
n'ayant plus qu'une ombre de pouvoir!... Vous croyez donc  cette
rconciliation?

--Pourquoi n'y crois-je pas, si M. de Guise le jure sur le
Saint-Sacrement? dit Henri III avec une sincrit qui fit sourire
amrement Catherine.

--Prenez garde, mon fils!...

--Oh! madame, fit le roi, se mprenant au sens de cet avertissement,
Crillon aura certainement pris les prcautions ncessaires... et
justement le voici! ajouta-t-il pour couper court  l'entretien...

Catherine de Mdicis poussa un soupir, jeta un profond regard sur son
fils et se retira lentement, tandis que Crillon faisait en effet son
entre dans le salon et annonait au roi qu'on n'attendait plus que son
bon plaisir pour se mettre en route vers la cathdrale...

Le roi descendit aussitt dans la cour carre et sourt  la vue de ces
gentilshommes qui formaient une masse imposante,  la vue plus imposante
encore des gens d'armes que Crillon avait disposs. Il monta  cheval.
Tous l'imitrent aussitt.

Le roi sortit du chteau, prcd d'une fanfare de trompettes, d'une
compagnie de mousquetaires, et encadr par un triple rang de ses
gentilshommes. Le duc de Guise venait immdiatement derrire lui et
se trouvait ainsi spar de ses partisans. Toute cette formidable et
brillante cavalcade se dirigea vers la cathdrale dans une sorte de
recueillement inquiet. On n'osait parler. Chacun se demandait si cette
crmonie ne cachait pas un guet-apens.

Le chapitre de la cathdrale, prvenu en toute hte, s'tait runi, et,
revtu de ses ornements sacerdotaux, attendait Sa Majest.

Le roi mit pied  terre devant l'glise o il entra aussitt, toujours
silencieux, et suivi par cette foule non moins silencieuse. Guise
marchait prs de lui, un peu en arrire.

En un instant, la cathdrale se trouva remplie. Le roi et Guise
marchrent jusqu'au matre'autel. Le cur doyen de la cathdrale
s'agenouilla alors, entour de ses vicaires, fit une courte oraison.
Puis, il monta les degrs de l'autel, ouvrit le tabernacle, dcouvrit
l'ostensoir d'or et, tandis que les prtres entonnaient le _Tantum
ergo_, il se retourna en soulevant l'emblme dans ses mains leves.

Toute l'assistance tait tombe  genoux; le roi avait le premier donn
l'exemple. Enfin, l'ostensoir ayant t expos sur l'autel, le roi se
releva et regarda fixement le duc de Guise. Celui-ci, d'un pas ferme,
monta les degrs de l'autel et tendit la main droite.

--Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, dit le duc d'une voix que tout
le monde put entendre, tant en mon nom qu'au nom de la Ligue dont je
suis lieutenant gnral, je jure rconciliation et parfaite amiti  Sa
Majest le Roi...

Henri III qui, jusque-l, avait conserv un doute, rayonna de joie, et,
montant  son tour, il tendit la main et dit:

--Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, je jure rconciliation et
parfaite amiti  mon fal cousin duc de Guise et  messieurs de la
Ligue...

Alors, des vivats clatrent parmi les royalistes, tandis que les
gentilshommes guisards demeuraient sombres et silencieux. Le roi tendit
la main au duc qui, profondment, s'inclina. La rconciliation tait
scelle.



XXV

CATHERINE REOIT LA LETTRE...

Le soir, pendant la grande rception qui eut lieu au chteau, les gens
de la Ligue montrrent un visage serein, joyeux, et mme quelque peu
moqueur quand leurs yeux s'arrtaient sur Henri III.

Le roi, qui dnait d'assez bon apptit, contre son habitude, ne
remarquait nullement ce qu'il y avait de singulier dans cette attitude
des guisards. Mais d'autres le remarquaient pour lui. Et, parmi ces
autres, se trouvaient Ruggieri et Catherine de Mdicis.

L'astrologue assistait au dner du roi du fond d'un cabinet perc d'un
invisible judas  travers lequel il pouvait tout voir. Catherine l'avait
mis l en lui recommandant d'tudier la physionomie des Guise. Jamais la
vieille reine n'avait prouv angoisse pareille. Il y avait un malheur
dans l'air.

A la table du roi avaient pris place le marchal de Biron, Villequier,
d'Aumont, du Guast, Crillon, les trois Lorrains et quelques seigneurs de
la Ligue. Les convives taient fraternellement mls les uns aux autres,
et, si le roi n'et t assis dans un fauteuil un peu plus lev que,
les autres, on ne l'et pas distingu de ses invits.


--Par Notre-Dame de Chartres,  qui, en partant, j'ai fait cadeau d'une
belle chape de drap d'or! s'criait  un moment le roi de France, je
voudrais bien savoir la figure que ferait le maudit Barnais s'il nous
voyait runis  la mme table!... J'en ris rien que d'y penser!...

Le roi se mit  clater. Le duc de Guise clata aussi, puis toute la
table, puis tous les seigneurs debout.

--Il me semble que je l'entends, continua le roi. Il en pousserait un
Ventre-Saint-Gris!...

Et Henri III rpta le juron favori du Barnais en imitant si bien son
accent gascon que, cette fois, les rires partirent d'eux-mmes et de bon
coeur.

--A propos, sire, savez-vous ce qu'il fait en ce moment? demanda le
cardinal de Guise. Eh bien, il est retourn  La Rochelle o il va
prsider l'assemble gnrale des protestants.

--Quelque chose comme les tats gnraux de la huguenoterie, fit le roi.
Nous ne le craignons plus. Qu'il assemble tout ce qu'il voudra. Nous
marcherons contre lui, et, avec l'aide de Dieu, avec l'aide de notre ami
(il regardait le duc), nous le taillerons en pices.

--Sire, dit le duc de Guise, s'il plat  Votre Majest, nous
prparerons cette expdition...

--Ds notre rentre  Paris, dit le roi. Nous n'aurons pas de repos tant
que La Rochelle sera aux mains des huguenots.

Ayant dit, le roi but un grand verre de vin, et tous les convives
l'imitrent. Ce fut ainsi que se passa ce dner, o il fut question
de tout, except des tats gnraux pour lesquels tout ce monde tait
runi.

Catherine de Mdicis, malgr son ge, malgr sa faiblesse, tait reste
jusqu' la fin. Quand elle fut seule, elle entra dans la salle  manger
et se dirigea vers le cabinet o elle avait laiss Ruggieri... A ce
moment, dans la demi-obscurit, un gentilhomme se dressa prs d'elle.

--Maurevert! dit sourdement la reine.

--Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant.

Puis, il se redressa, regarda la reine et reprit:

--Ce mme Maurevert qui tira sur l'amiral Coligny ce coup d'arquebuse
que vous n'avez pas oubli, sans doute. Ces temps sont lointains, et je
craignais fort que mes traits ne rappelassent plus rien au souvenir de
Votre Majest... je vois avec bonheur qu'il n'en est rien...

Catherine de Mdicis fixait un sombre regard sur l'homme qui lui parlait
avec une sorte d'insolente familiarit. Mais ce n'est pas Maurevert
qu'elle voyait... C'tait le pass formidable voqu soudain par la
prsence de cet homme. Elle examina plus attentivement Maurevert et dit:

--Oui, vous avez t un bon serviteur. Vous avez fait beaucoup pour mon
fils Charles IX.

--Non, madame, dit Maurevert; c'est pour vous ce que j'ai fait...

Catherine demeura pensive devant cette insistance. Elle connaissait
Maurevert pour un des plus mystrieux et des plus terribles serviteurs
qui eussent volu jadis dans son orbite. Elle savait qu'il ne faisait
rien sans motif.

--Monsieur de Maurevert, reprit-elle tout  coup, o tiez-vous le jour
des Barricades?

--Je vous comprends, madame, fit Maurevert. J'ai servi le duc de Guise.
Je l'ai servi avec ardeur et fidlit. J'ai fait, pour la russite de
ses projets, autant que je fis jadis pour la russite des vtres. Depuis
le jour des Barricades, je suis donc un ennemi du roi votre fils et de
vous-mme. Et, si, par hasard, le roi se dcidait  faire couper le cou
 M. de Guise, il est sr que je serais, moi,  tout au moins pendu.
C'est bien l la pense de Votre Majest?

--Je vois, monsieur de Maurevert, que vous tes toujours trs
intelligent, dit la reine avec un sourire mortel. Mais, enfin, je
suppose que ce n'est pas pour me prouver votre intelligence que vous
m'tes venu trouver?... Que voulez-vous donc? Parlez.

--J'attendais cet ordre de Votre Majest, dit Maurevert. Voici donc,
madame, ce que je suis venu vous dire. Lorsque nous exterminmes les
huguenots, lorsque, pour vous, pour vous seule, je risquai mon sang, ma
vie, non pas une fois, mais dix fois, sans compter, Votre Majest m'a
fait certaines promesses... J'en ai attendu l'excution pendant dix ans.
Un jour, je me mis sur votre passage, et votre regard me fit comprendre
que j'tais oubli... J'ai tenu  vous dire, madame, pourquoi je me suis
jet dans le parti de la Ligue, pourquoi j'ai tout fait pour soutenir
les prtentions avoues ou secrtes de M. de Guise, pourquoi enfin je
suis devenu un ennemi de la fortune des Valois...

--Vraiment, monsieur, vous avez tenu  me dire cela?

--Oui, madame, fit Maurevert avec calme. Et, maintenant que je me suis
soulag. Votre Majest peut me faire arrter... Mais vous saurez que, si
je vous ai trahie, c'est que vous m'avez tromp, vous!

--Ah! vipre! murmura sourdement la reine... Il faut bien que votre
Guise soit redoutable pour que vous osiez parler ainsi  votre reine! Je
ne vous fais pas arrter... mais je vous chasse!

A ce moment, une voix  la fois grave, humble et caressante se fit
entendre:

--Madame et reine vnre, pardonnez-moi si j'ose m'interposer entre
votre auguste colre et ce gentilhomme. Restez, monsieur de Maurevert.
La reine vous y autorise...

C'tait Ruggieri! Il avait tout vu et tout entendu de son cabinet...
Il fit un signe rapide  Catherine de Mdicis. Et la reine, toujours
matresse de ses passions, pronona:

--Monsieur de Maurevert, je vous pardonne ce que votre attitude et vos
paroles ont pu avoir d'trange...

Maurevert mit un genou  terre et dit:

--Je crois maintenant que je puis dire  la reine tout ce que j'tais
venu lui dire.

--Vous avez donc encore quelque chose sur le coeur, mon cher monsieur de
Maurevert?...

--Eh! s'cria Ruggieri, c'est bien simple. Il a sur le coeur de ne pas
avoir t rcompens selon son mrite. Et il faut le rcompenser, ce
digne gentilhomme.

Maurevert s'inclina.

--Et, sans doute que, pour tre plus sr d'obtenir une rcompense
digne de vous, continua l'astrologue, vous apportez quelque chose  la
reine?...

--En effet, monsieur... j'apporte quelque chose  Sa Majest... Je lui
apporte... ce que je lui apportai jadis au Louvre, le dimanche soir de
Saint-Barthlmy...

--Quoi donc? fit Ruggieri, tandis que la reine plissait.

--Une tte, rpondit Maurevert.

--Suivez-moi, ordonna Catherine.

La reine descendit par un escalier drob qui donnait sur son
appartement. Cet appartement, situ au rez-de-chausse, se trouvait
juste au-dessous de l'appartement du roi, et en reproduisait la
disposition.

Catherine de Mdicis fit entrer Ruggieri et Maurevert dans un petit
oratoire et, ayant renvoy ses suivantes, prit place dans un fauteuil.

--Que voulez-vous? dit la vieille reine en fixant son regard sur
Maurevert.

--Pardon, madame, intervint Ruggieri, Votre Majest veut-elle me
permettre de placer ici un mot? Eh bien, il me semble qu'avant de
demander  ce gentilhomme ce qu'il veut nous devons lui demander ce
qu'il donne...

Catherine secoua la tte.

--Que voulez-vous? rpta-t-elle  Maurevert.

--Peu de chose, madame, dit Maurevert. Je me contenterai de trois cent
mille livres. Et il ajouta:

--Ce que j'apporte vaut en effet un million. Et, ne demandant que trois
cent mille livres, j'estime donc  sept cent mille livres le plaisir que
j'ai  servir les intrts de Votre Majest...

--Bon! pensa la reine, prompte  comprendre. Il parat que tu as une
rude dent contre le Guise, et qu'au besoin tu le trahirais pour rien...

--Ruggieri, ajouta-t-elle tout haut, fouille dans ce meuble... l... le
troisime tiroir... et donne-moi l'un de ces parchemins que tu vois...

Ruggieri obit et plaa sur la table, devant la reine, un des parchemins
demands. Ces parchemins, c'taient des bons sur la cassette royale tout
prpars d'avance, scells du sceau de Henri III et signs de sa main.
La reine le remplit, et la feuille se trouva ainsi libelle:

Bon pour la somme de cinq cent mille livres que notre trsorier
versera, au vu des prsentes, s mains du sire de Maurevert, pour
services particuliers rendus  nous...

Catherine tendit le bon  Maurevert qui n'eut pas un tressaillement,
bien qu'il et aussitt remarque la majoration norme de la somme qu'il
avait indique lui-mme.

--Votre Majest est la gnrosit mme, se contenta-t-il de dire.

Mais, comme il disait ces mots, il eut un frmissement. En effet, le
libell du bon portait au bas cette formule crite d'avance:

Ladite somme payable ... le...

Ni le nom de la ville ni la date n'avaient t remplis par Catherine
de Mdicis. Ds lors, le bon n'avait aucune valeur. Catherine qui, des
yeux, suivait attentivement la physionomie de Maurevert, sourit et dit:




--Rendez-moi ce bon, monsieur; je crois que j'ai oubli...

--En effet, dit Maurevert en replaant le parchemin sur la table. Votre
Majest a omis la date et le lieu du paiement...

--O voulez-vous tre pay, mon cher monsieur de Maurevert? demanda la
reine avec un charmant sourire.

--Mais  Paris, s'il plat  Votre Majest...

--A Paris. Bien. Vous voyez, j'cris: Payable  Paris... Reste la
date... Quand voulez-vous tre pay?...

--Le plus tt possible, fit Maurevert en riant.

--Le plus tt possible, dit la reine. Trs bien. Voyez: j'indique la
date la plus rapproche possible, c'est--dire le jour mme o le roi
pourra disposer  son gr de ses finances... c'est--dire...

Et Catherine, les lvres serres, les sourcils contracts, la
physionomie devenue soudain terrible, acheva d'crire:

Payable  Paris, le LENDEMAIN DE LA MORT DE M. LE DUC DE GUISE.

Maurevert lut sans surprise les mots que Catherine venait d'crire. Il
prit le bon, le plia froidement, le fit disparatre dans une poche de
son pourpoint, et dit:

--Je remercie Votre Majest. La date qu'elle indique me convient
parfaitement.

--Cette date est donc bien rapproche? demanda la reine palpitante.

--Oh! cela ne dpend pas de moi, madame! Car moi, je ne suis ni Dieu
pour dcrter la mort de Mgr de Guise... ni le roi... pour l'envoyer 
l'chafaud...

--L'chafaud! dit sourdement Catherine qui se redressa, livide...

Ruggieri considrait ardemment Maurevert.

--Expliquez-vous nettement, dit  son tour l'astrologue... Il ne s'agit
donc pas...

--D'une arquebusade dans le genre de celle que j'envoyai  Coligny? fit
Maurevert. Nullement. Aussi, au lieu d'crire: Payable au lendemain de
la mort, Votre Majest et plus justement crit: Payable le lendemain
de l'excution de M. de Guise.

--Maurevert, dit la vieille reine haletante, tu aurais donc vraiment le
moyen de porter quelque terrible accusation contre le duc?... Parle, mon
ami!...

--Papier pour papier, dit Maurevert.

A ces mots, il tira de sa poche une lettre qu'il remit  la reine.
Catherine y jeta un avide regard et murmura:

L'criture de Guise...

Catherine et Ruggieri se penchrent en mme temps sur la lettre pose
sur la table.

Cette lettre, c'tait celle-l mme que Guise avait remise  Maurevert
pour Fausta, Maurevert avait copi la lettre, remis la copie
parfaitement imite  Fausta et gard l'original pour lui. La signature
Henri, duc de Guise... POUR LE MOMENT constituait l'aveu chapp  la
prudence du duc. Ce mot clairait la lettre. Qui vous savez, c'tait
le roi!...

Lorsque Catherine eut lu et relu cette lettre non pour en dcouvrir
le sens, car ce sens lui apparaissait trs clair,  elle, mais pour y
chercher la possibilit d'accabler le duc sous une accusation capitale,
elle demanda:

--A qui tait adresse cette lettre?

--A la princesse Fausta... dit Maurevert.

--Donc, elle ne l'a pas reue?...

--Pardon, madame. La princesse Fausta a reu la lettre... ou une copie
de la lettre.

Catherine le regarda avec une certaine admiration.

--Vous tes sr que nul autre que vous n'a vu cette lettre? reprit-elle.

--Parfaitement sr madame!...

Catherine appuya son coude sur la table, sa tte sur sa main, et les
yeux fixs sur le papier, se plongea en une profonde rverie.

La princesse Fausta! murmura-t-elle enfin.

A quoi songeait-elle donc en prononant ce nom?...



XXVI

PARDAILLAN AU COUVENT

Quelques jours se sont passs depuis le dpart du duc de Guise. Paris
est inquiet.

Au palais Fausta, une douzaine de jours aprs le dpart des Lorrains,
un mouvement se produit. Fausta a lu la lettre que Guise lui a fait
remettre par Maurevert. Fausta a pris la rsolution de rejoindre le duc
 Blois.

Tout est donc prt pour le voyage. Une litire attend devant la porte.
Douze hommes d'armes recruts depuis peu lui serviront d'escorte. Fausta
monte dans la litire avec ses deux suivantes: Myrthis et La.

Au moment du dpart, Fausta jette un long regard sur ce palais o elle
a pens, aim, souffert, calcul, combin la plus formidable des
conspirations. L'image de Pardaillan passe dans son esprit assombri.
Mais elle secoue la tte... Il est mort... elle est dlivre!...

Or,  l'heure mme o Fausta sortait de Paris par la porte
Notre-Dame-des-Champs, aprs une courte station au couvent des jacobins
situ dans le voisinage de cette porte, le chevalier de Pardaillan
rentrait dans la ville par la porte Saint-Denis, c'est--dire par
l'extrmit oppose.

Il s'en tait venu  petites journes. A Amiens, il s'tait arrt
deux jours. Il prouvait une certaine lassitude. Solitude d'me et de
corps... Il tait seul dans la vie...

En somme, il s'intressait  deux choses: d'abord frapper Maurevert.
Ensuite, faire rentrer dans la gorge du duc, moyennant sa bonne rapire,
les insultes que Guise avait profres contre lui, le jour o, pour
sauver Huguette, le chevalier s'tait rendu.

Supposons, songeait-il, que je terrasse Maurevert, et Guise, et Fausta.
Que ferai-je aprs?

Voil o tait la question... Que faire de sa vie?... Il s'ennuyait et
s'ennuyait tout simplement parce que la vieille cicatrice de son coeur
n'tait pas ferme encore et parce qu'il ne savait o aller quand il
aurait enfin rgl ses comptes,--s'il y arrivait.

Que ferai-je?... O irai-je? Demanderai-je l'hospitalit au petit duc,
et me laisserai-je vieillir dans l'espoir d'enseigner les mystres du
contre de sixte aux enfants de Violetta? M'en irai-je vieillir auprs
d'Huguette?

Longtemps, Pardaillan s'arrta sur cette pense avec un inexprimable
attendrissement.

Aprs tout, finit-il par se dire, il y a encore des grandes routes en
France et ailleurs. Il y aura toujours des arbres le long de ces routes,
du soleil dans l'air,  moins que ce ne soit de la pluie...

Lorsque Pardaillan reprit son chemin vers Paris, il n'avait en somme
dcid qu'une chose; c'est qu'il surveillerait de prs les faits et
gestes de M. de Guise. Aussi, en arrivant  peu prs  la mme heure o
Fausta sortait de Paris, lorsqu'il eut appris par le premier bourgeois
venu que le duc de Guise tait  Blois, Pardaillan se dit:

Eh bien, je continue ma route jusqu' Blois.

Mais sans doute une rflexion qui traversa son esprit le fit changer
d'ide. Seulement, il vita de passer par la rue Saint-Denis; il ne
voulait pas s'arrter  la Devinire, peut-tre dans la crainte d'tre
retenu par Huguette.

Parvenu  la Seine, Pardaillan traversa le pont Notre-Dame. Tout en
haut de la rue Saint-Jacques et prs des remparts, il arrta son cheval
devant le porche du couvent des jacobins, mit pied  terre, et heurta le
marteau de la porte.

Un judas s'entrouvrit,  travers lequel le frre portier lui demanda ce
qu'il voulait, l'informant aussitt qu'on ne recevait ni plerins ni
voyageurs dans ce couvent.

Pardaillan ayant rpondu qu'il venait simplement faire visite au
rvrend frre Jacques Clment, le portier, avec un empressement qui lui
parut bizarre, ouvrit la porte et le pria d'entrer.

--Veuillez attendre dans ce parloir. Notre bon frre Clment va tre
prvenu.

Et le frre portier partit en toute hte. Seulement, ce ne fut pas vers
la cellule de Jacques Clment qu'il se dirigea, mais vers l'appartement
du prieur Bourgoing,  qui il raconta qu'un lac voulait voir le frre
Clment.

Bourgoing ne douta pas un instant que ce visiteur ne ft un homme envoy
dans le but de s'aboucher avec Jacques Clment en vue du grand-oeuvre,
c'est--dire l'assassinat d'Henri III. Il donna donc l'ordre non pas de
faire venir frre Jacques au parloir, mais bien de conduire le visiteur
 la cellule du rvrend.

Il faut ajouter que ces alles et venues avaient peu surpris Pardaillan,
et qu'il n'y avait prt qu'une mdiocre attention. Lorsque le
frre portier revint, il se contenta donc de suivre le moine qui le
conduisait.

Aprs de nombreux tours et dtours, ce moine s'arrta devant la porte
entrebille d'une cellule et dit:

--C'est ici, vous pouvez entrer, mon frre...

Pardaillan poussa la porte, entra, et vit Jacques Clment qui, assis 
une petite table, crivait.


Lorsque le chevalier entra, le moine se retourna, l'aperut, cacha
prcipitamment sous un livre ce qu'il crivait, et une vive rougeur
envahit ses joues ples. Il se leva et s'avana vers Pardaillan, les
mains tendues.

--Que Dieu soit lou! dit-il.

--Mort Dieu! fit Pardaillan qui serra les mains du moine, qu'on a donc
du mal  parvenir jusqu' vous!... et jetant un regard autour de lui:
comment pouvez-vous vivre ici? fit-il avec un frisson. C'est le tombeau
anticip... pour des gens comme vous qui prennent les choses trop-
coeur.

Clment eut un sourire amer.

--Cher et digne ami, fit-il, vous tes comme un rayon de soleil qui
entrerait dans une tombe. Ds que vous paraissez, tout s'claire et
sourit... C'est si triste, ici!

--Pourquoi y restez-vous?

--Ce n'est pas moi qui l'ai voulu ainsi. lev dans un couvent, j'ai
vcu au couvent, comme le lierre vit attach  l'arbre au pied duquel il
est n.

---Que faisiez-vous donc quand je suis entr? reprit curieusement
Pardaillan au bout d'un instant de silence.

Jacques Clment rougit encore.

--C'est bien, c'est bien, fit le chevalier, je ne vous demande pas vos
secrets.

Mais, en mme temps, il jeta un rapide regard sur le bas de la feuille
que le moine avait cache, et qui dpassait sous le livre. Et il eut un
sourire de stupfaction.

--Des vers! s'cria-t-il. Vous ne m'aviez pas dit que vous tiez pote!

En effet, c'taient des vers qu'crivait le jeune moine.

--Oh! oh! continuait le chevalier, qui, sans faon, avait saisi la
feuille et la parcourait, quel zle... religieux! Or, a... quelle est
cette Marie?...

Le moine avait pli.

--Je me distrais parfois, balbutia-t-il,  ces amusements profanes...

Le chevalier tournait et retournait le papier en tous sens. Soudain, il
tressaillit et murmura:

--Marie de Montpensier!... Ah! ah!... C'est  la duchesse de Montpensier
qu'il fait ces dclarations enflammes!... Tenez, ajouta-t-il tout
haut en rendant le papier  Jacques Clment, je ne me connais gure en
posie; mais je trouve ces vers admirables, et il faudra que la personne
 qui ils sont destins soit bien difficile de n'tre pas de mon avis...

Le moine reprit sa feuille de papier et la cacha, cette fois, dans son
sein.

--Voyons, dit alors le chevalier, avez-vous un peu abandonn ces ides
effrayantes qui vous bouleversaient quand nous nous rencontrmes 
Chartres?

Et Pardaillan fit le geste de l'homme qui donne un coup de dague.

--Vous voulez parler, dit Jacques Clment d'une voix basse, mais ferme
et tranquille, de ma rsolution de tuer Valois?... Pourquoi y aurais-je
renonc?... Valois mourra!... J'ai pour vous, pour l'infinie gratitude
que je vous dois, recul l'heure de l'excution. Mais cette heure
viendra!...

Pardaillan frissonna. Il y avait dans l'attitude et la voix du moine une
effrayante rsolution.

--Pardaillan, reprit Jacques Clment, vous m'avez demand d'attendre.
Mais  votre tour, quand vos desseins sur Guise seront accomplis,
laissez-moi marcher  ma destine... La mre du roi a tu ma mre...
Eh bien, le fils d'Alice tuera le fils de Catherine!... Et rien, rien,
entendez-vous, ne peut le sauver si vous tes venu me dire: Allez! la
vie de Valois m'est  cette heure inutile!... Est-ce l ce que vous
tes venu me dire, chevalier?...

--Non, rpondit Pardaillan; pas encore!...

A ce moment, le prieur Bourgoing entra dans la galerie, sur laquelle
s'ouvraient les portes des cellules, et,  pas touffs, s'approcha de
faon  couter ce qui se disait chez Jacques Clment.

--J'attendrai donc, reprenait celui-ci. J'attendrai. Mais les paroles
que vous m'apporterez seront le signal de la mort de Valois.

--C'est bien ce que je pensais! songea le prieur. Ce gentilhomme est de
la conspiration, et c'est sans doute lui qui doit donner le signal!...

--Voyons, reprit Pardaillan, j'tais venu vous faire une proposition. Je
souhaite qu'elle vous agre...

--Voyons la proposition, fit le moine avec un sourire.

--C'est de m'accompagner  Blois o je me rends tout de ce pas...

--Parfait! songea le prieur dans la galerie.

--A Blois! s'cria sourdement Jacques Clment.

--Mon Dieu, oui. Figurez-vous, mon cher ami, que je m'ennuie depuis
quelque temps. Alors, pour me distraire, j'ai entrepris de voyager.

--A Blois! rpta Jacques Clment avec un frisson.

--Oui,  Blois, fit ngligemment le chevalier. Mais pourquoi  Blois, me
direz-vous?... D'abord on y voit le roi...

--Bravo! cria en lui-mme le prieur Bourgoing, de plus en plus persuad
que le visiteur cherchait  entraner le moine  l'excution de l'acte
attendu.

--Ensuite, continua Pardaillan, on y voit toute la noblesse du royaume
assemble pour les tats gnraux. Enfin, on y voit M. de Guise,
l'illustre duc de Guise...

--Brave gentilhomme! murmura le prieur.

--Et autour de Mgr le duc, acheva Pardaillan, une suite brillante,
spirituelle, sans compter de belles et nobles dames comme la duchesse de
Montpensier!...

Pardaillan lana ce dernier trait dans un clat de rire. Jacques Clment
plit affreusement, saisit la main du chevalier et murmura d'une voix
teinte:

--Vous tes sr... que celle... que vous dites...

--Est  Blois?... Dame! O voulez-vous qu'elle soit? Allons,
laissez-vous emmener par moi. Nous nous distrairons l'un l'autre...
Mais, au fait, j'y songe... peut-tre ne pouvez-vous pas  votre gr
sortir d'ici?...

A ce moment, quelqu'un parut, qui s'avana avec un large sourire de
bienveillance. C'tait le prieur.

--Eh bien, fit-il, mon cher frre, tes-vous content?... Oui, je vois
que vous tes content. Je suis certain que ce gentilhomme a d vous
donner d'excellents conseils... Il faut les suivre, mon enfant, il faut
couter ce gentilhomme.

--Mais, mon rvrend, murmura Jacques, stupfait.

--Pas de mais, fit Bourgoing. Ce gentilhomme, j'en suis sr, n'a pu que
vous conseiller des choses excellentes...

--Ma foi, mon rvrend, dit Pardaillan passablement tonn, lui aussi,
je lui conseillais tout simplement de voyager...

--Digne conseil! s'cria Bourgoing. Mais de quel ct?

--Je lui conseillais d'aller  Blois.

--C'est admirablement conseill. L'air de Blois est sublime. Du moins,
on me l'a assur. Or, notre cher frre est malade, trs malade... il lui
faut un air pur et fortifiant...

--C'est ce que je lui disais, fit Pardaillan.

--Et moi, je lui ordonne de vous couter. Vous entendez, mon frre? Je
vous ordonne de vous conformer  tous les conseils de ce gentilhomme.
Faites donc  l'instant vos prparatifs de dpart. Moi, je vais
commander qu'on vous selle mon meilleur cheval de route. Recevez ma
bndiction, mon frre, et vous aussi, monsieur.

Et le prieur Bourgoing, laissant le chevalier stupfait, se hta de
sortir en murmurant:

--Sur ma parole, dit-il, voil le plus agrable moine que j'aie
rencontr de ma vie. Ainsi donc, nous partons?

Pardaillan clata de rire.

--Oui, dit Jacques Clment, qui tremblait lgrement.

--Le grand jour est proche...

Une demi-heure plus tard, au parloir o Pardaillan tait descendu, le
moine parut, vtu de cet habit de cavalier qu'il portait pendant son
voyage  Chartres. Devant la porte du couvent, un cheval attendait
sell, prs de celui de Pardaillan. Le chevalier et le moine se mirent
en selle.



XXVII

MOURIR OU TUER?

Peut-tre Pardaillan avait-il une ide de derrire la tte en entranant
Jacques Clment  Blois. Toujours est-il qu'ils sortirent ensemble de
Paris et prirent aussitt le chemin de Chartres pour, de l, se rendre,
au but de leur voyage.

Il n'y avait pas une heure qu'ils avaient quitt le couvent des jacobins
lorsqu'un cavalier en sortit  son tour. Ce cavalier n'tait autre que
le frre portier en personne, lequel, mont sur une excellente mule,
s'en allait  Blois pour le compte du prieur Bourgoing.

Le moine portait une lettre cache sous son froc. La lettre tait 
l'adresse de la duchesse de Montpensier.

Ceci pos, nous laisserons Jacques Clment et Pardaillan. La scne que
nous allons retracer se passait une semaine aprs la remise  Catherine
de Mdicis de la lettre paye  Maurevert cinq cent mille livres.

Ce jour-l, donc, c'tait le dimanche 12 novembre. Un pais brouillard
montait de la Loire,  l'assaut de la colline sur laquelle s'tagent
les rues de Blois. Dans ces rues, on ne voyait personne. Par contre, le
chteau tait encombr de seigneurs.

Un courrier venait d'arriver de La Rochelle, au grand tonnement des
courtisans royalistes ou guisards unis dans une haine commune contre les
huguenots. Que pouvait bien vouloir le Barnais?...

Comme preuve de confiance et de grande amiti, le roi avait ouvert
devant tous la missive d'Henri de Navarre. Et il la lut  haute voix.
En rsum, le Barnais, parlant au nom des protestants rassembls  La
Rochelle, faisait une double demande:

1 Il demandait qu'on restitut aux huguenots les biens qui leur avaient
t confisqus; 2 il rclamait pour eux la libert de conscience.

Cette lecture, faite, comme nous avons dit,  haute voix par le roi
lui-mme, fut accueillie par des hues, des rires, des menaces contre le
messager qui, trs calme et trs digne, attendait la rponse.

--Que dois-je rpondre au roi mon matre? demanda le huguenot quand la
tempte des rires et des menaces se fut un peu apaise.

--Dites au roi de Navarre, dit Henri III, que nous rflchirons aux
questions qu'il nous soumet, et que, quand nous aurons pris une
dcision, c'est M. le duc de Guise, lieutenant gnral de nos armes,
qui lui portera notre rponse...

Cette rponse devait avoir d'incalculables consquences.

C'est en effet aprs l'avoir reue que Henri de Navarre prit la campagne
avec son arme, rsolu  conqurir, les armes  la main, ce qu'on lui
refusait de bonne foi.

Voil quels vnements s'taient passs en cette soire de novembre.

Le roi, mis de bonne humeur par les acclamations qui avaient accueilli
sa rponse, tait rest jusqu' dix heures, causant de prfrence avec
les gentilshommes de la Ligue, et faisant toutes sortes de caresses
au duc de Guise. Enfin, le signal de la retraite avait t donn. Les
appartements royaux s'taient vids. Le roi tait dans sa chambre.

A ce moment, la reine mre entra. Henri III, qui ne la voyait jamais en
tte--tte qu'avec ennui ou avec une sourde terreur, ne put s'empcher
de faire une grimace.

Catherine de Mdicis s'tait assise silencieusement.

--Henri, dit la vieille reine d'une voix douloureuse et presque
tremblante, bientt, je n'y serai plus. Alors, vous me regretterez
peut-tre. Alors, peut-tre, vous rendrez justice au sentiment qui m'a
toujours guide et qui est celui d'une affection... indestructible,
puisque votre ingratitude n'a pu l'attnuer...

--Je sais que vous m'aimez, ma mre, dit Henri III d'une voix
caressante.

--Ma mre! fit Catherine. Il vous arrive bien rarement de m'appeler
ainsi, Henri, et ce mot est doux  mon coeur. Oui, je vous aime, et
profondment. Mais vous, Henri, vous ne m'aimez pas. J'ai trouv plus
d'affection chez Charles et chez Franois, que je n'aimais gure, vous
le savez... et pourtant, ajouta-t-elle sourdement, je les ai... laisss
mourir... parce que je voulais vous voir sur le trne...

Catherine baissa la tte, et plus sourdement, ajouta:

--Henri!... savez-vous le premier mot que me dit votre pre lorsqu'il
m'pousa?...

--Non, madame, mais je pense que ce fut une parole d'amour... fit Henri
en billant.

--J'tais jeune... presque une enfant. J'arrivais d'Italie tout
enfivre par la joie de voir Paris, d'tre la reine dans ce grand beau
royaume de France... J'tais belle... Je venais, dcide  aimer de
tout mon coeur cet poux qui tait un si grand roi! et qu'on disait si
aimable... Je le vois encore... Il tait habill tout de satin blanc...
Il s'approcha donc, m'examina cinq minutes. Je dfaillis presque... Et
quand il m'eut bien examine, il se pencha sur moi et me dit: Mais,
madame, vous sentez la mort!... Et votre pre sortit de la chambre
nuptiale. Ce fut une triste vie que la mienne jusqu'au jour o le coup
de lance de Montgomery me fit veuve... Eh bien, Henri ma vieillesse est
aussi triste que le fut ma jeunesse...

--Madame, balbutia Henri III, ma mre...

Catherine l'arrta d'un geste.

--Je sais quels sont vos sentiments. pargnez-vous toute contrainte.
Votre pre me l'a dit: Je sens la mort, et toute ma vie s'est rsume
dans cette question qui s'est dresse devant moi tous les jours: tuer ou
tre tue!...

--Que voulez-vous dire? s'cria Henri, pris de cette sorte de terreur
que lui inspirait si souvent sa mre.

--Je veux dire que toute ma vie, j'ai d tuer pour ne pas l'tre... il
faut que je tue encore pour que vous ne mouriez pas, vous que j'aime...
vous, mon fils!...

--Je dois donc mourir! fit Henri d'une voix trangle. On veut donc me
tuer!...

--Vous l'eussiez t cent fois dj, si je n'avais t l!...

Henri III fut secou par un frisson; sa mre ne l'ennuyait plus... elle
l'pouvantait.

--Or, reprit Catherine avec un sourire amer, puisque votre pre a
dclar que je sens la mort, je ne dois pas le faire mentir.

En parlant ainsi, la vieille reine se redressa. Henri la considrait
avec une admiration mle d'effroi.

--Que disions-nous? reprt Catherine. Oui... que je ne voulais pas
faire mentir votre pre. Je dois rpandre autour de moi de la mort. Et
aujourd'hui encore, la terrible question revient plus pressante, plus
pre que jamais: mourir ou tuer!... Mon fils, voulez-vous mourir?
Voulez-vous tuer?... Choisissez!...

--Au nom de Notre-Dame! murmura Henri en faisant un signe de croix,
expliquez-vous, ma mre!

Catherine tira un papier de dessous les voiles noirs qui l'enveloppaient
et le tendit  Henri, qui le saisit avidement, s'approcha d'un flambeau
et se mit  lire. Quand il eut fini sa lecture, Henri se tourna vers sa
mre. Il tait livide, et ses mains tremblaient.

--Ainsi, gronda-t-il. Guise veut m'assassiner malgr son serment
d'amiti?

Catherine fit un signe de tte affirmatif.

--Qui vous a remis cette lettre? reprit Henri III.

--Un serviteur de Guise, un tratre,, car il a ses tratres comme nous
avons eu les ntres... le sire de Maurevert.

--Il faut rcompenser cet homme, madame!

--C'est fait.

--Et depuis quand avez-vous cette lettre?

--Depuis huit jours, rpondit Catherine.

Elle n'eut pas plus tt prononc ces mots qu'elle s'en repentit... En
effet, le roi s'tait cri:

--Huit jours!... La lettre est donc antrieure au serment d'amiti!...

--Oui! rpondit Catherine. Mais qu'importe! Si vous croyez que Guise a
voulu vous tuer, qu'importe le moment o il l'a voulu!...

--Madame, dit froidement Henri III, vos soupons vous garent. Rien
dans cette lettre ne prouve positivement que le duc a pu concevoir ce
forfait. Et l'et-il conu, le serment efface tout. Eh! n'ai-je pas
voulu le tuer moi-mme?... Cela m'empche-t-il de tenir mon serment de
bonne foi?

--Aveugle! murmura Catherine. Ainsi, vous refusez de me croire, mon
fils!

--Je crois, dit Henri fermement, que votre affection vous rend injuste.
Croyez-vous, madame, que j'prouve une amiti pour le duc? Il est fort,
il tient le royaume avec sa Ligue. Si je veux rentrer  Paris en roi, je
dois plier aujourd'hui, quitte  prendre ma revanche plus tard. Quant
 supposer qu'il veuille se parjurer, ceci, madame, est tout  fait
impossible.

--Et si je vous le prouvais, Henri?...

--Oh! malheur  lui, en ce cas!

--Sire, dit Catherine en se levant, je vous demande trois jours; dans
trois jours, je vous apporterai la preuve!

--Malheur! rpta le roi. Malheur sur lui!



XXVIII

LES FOSSS DU CHTEAU

Or, en ce mme dimanche dont nous venons d'esquisser la soire, tandis
que se passaient les vnements que nous venons de raconter, une autre
scne bien diffrente se droulait dans une autre partie de la ville.

Vers quatre heures et demie, en effet, c'est--dire  l'heure o la
nuit commenait  tomber et o, dj, le crpuscule s'tendait sur la
campagne de Blois, un moine mont sur une mule s'approchait au petit
trot de la porte de la ville. Ce moine n'tait autre que le frre
portier du couvent des jacobins, celui-l mme que le prieur Bourgoing
avait charg d'une mission de confiance pour la duchesse de Montpensier.

Frre Timothe avait plus d'une fois dj servi de messager au prieur
Bourgoing, et il avait mainte expdition sur ses tats de service.
C'tait un ancien retre qui avait fait les guerres de religion et
n'avait pas encore tout  fait dpouill le vieil homme. C'est--dire
qu'il avait conserv des habitudes de paillard, qui lui avaient t fort
chres dans sa jeunesse.

Lorsqu'il arriva en vue de Blois, par une brumeuse soire de novembre,
le soleil venait de se coucher, et la nuit venait rapidement, en sorte
qu'il entra dans la ville comme on allait fermer les portes.

Notre homme avisa une auberge qui se trouvait place, par son enseigne,
sous la protection du grand saint Matthieu. Mais, ayant jet par la
fentre grille du rez-de-chausse un coup d'oeil dans la grande salle,
il poussa un soupir en constatant que cette auberge n'tait point le
fait d'un pauvre moine.

Autour des tables charges de venaisons fumantes, de pts, de volailles
dores, de cruches de vin, une quarantaine de gentilshommes avaient
pris place, et, jurant, sacrant, pinant les servantes, riant  gorge
dploye, s'interpellant les uns les autres, faisaient joyeuse
ripaille. Ces gentilshommes taient tous de la suite de Guise, et leur
conversation qui roulait tantt sur les tats gnraux, tantt sur le
roi lui-mme, tait pleine de sous-entendus menaants  l'adresse de
Henri III.

Le moine n'entendait rien. Mais il voyait les visages illumins par le
vin, les pourpoints qui se dgrafaient, les mchoires qui fonctionnaient
avec frnsie, et il se disait:

--Ce doit tre bien bon!...

A ce moment, comme il poussait un deuxime soupir et qu'il allait se
remettre en qute d'une auberge plus modeste, il tressaillit, et ses
yeux se fixrent sur un gentilhomme qui, assis  l'cart  une table o
cinq ou six couverts taient dresss, attendait sans doute des convives
pour commencer  dner.

--Que vois-je? murmura le moine. Ne serait-ce pas ce bon M. de
Maurevert? C'est bien lui, de par saint Matthieu, patron de cette
auberge!... Je puis trs bien me confier  M. de Maurevert qui est un de
nos fidles, un intime du rvrend Bourgoing; je vais lui demander o je
pourrai bien trouver la duchesse de Montpensier... Et comme il m'estime,
peut-tre m'invitera-t-il  partager avec lui les choses succulentes
dont, selon toute vraisemblance, il va se nourrir ce soir... Allons!...

Cela dit, frre Timothe, qui en sa double qualit d'ancien retre et de
moine tait doublement imprudent, attacha sa mule  l'un des anneaux du
perron, entra majestueusement dans la salle et, le visage panoui se
dirigea droit sur Maurevert.

Maurevert, qui, en effet, tait en relations suivies avec le prieur
Bourgoing, de mme que les gentilshommes du service de Guise, reconnut
parfaitement le frre portier des jacobins.

--Ah! monsieur le marquis de Maurevert, commena le moine, la bouche en
coeur et les yeux luisants.

--Je ne suis pas marquis, fit Maurevert.

--Monsieur le baron, alors, je suis bien heureux...

--Je ne suis pas baron, interrompit Maurevert.

Le moine, qui avait mis dans sa tte que Maurevert paierait l'cot de
son dner, ne se laissa pas intimider par cet accueil svre. Tirant
donc  lui un escabeau, il s'assit sans y tre invit.

--Mon gentilhomme, dit-il, je suis sr que le rvrend Bourgoing
serait bien heureux s'il apprenait, en ce moment, en quelle excellente
compagnie je me trouve. Pare celle-l! ajouta Timothe en lui-mme.

En effet, Maurevert, qui, devant l'insistance du moine, fronait dj
les sourcils et s'apprtait  lui faire rudement sentir la distance qui
spare un frocard d'un gentilhomme, se drida soudainement au nom de
Bourgoing et prta l'oreille.

--Est-ce donc  dire, fit-il, en essayant de dmler les intentions du
frre portier, que le prieur vous adresse  moi?...

--Pas tout  fait... mais presque... Daignez permettre, mon gentilhomme,
je meurs de soif.

En mme temps, Timothe remplit un gobelet jusqu'aux bords et le vida
d'un seul trait.

--A votre sant,  celle de la Ligue, murmura-t-il en clignant de
l'oeil, et  la mort du tyran!...

Maurevert tressaillit... Il se pencha vers le moine et d'une voix basse,
rapide:

--Est-ce pour cela que vous venez  Blois?...

Timothe, encore, cligna de l'oeil, rponse qu'il jugeait apte 
concilier son dsir de bien dner et sa complte ignorance de la mission
dont il tait charg... il portait une lettre, voil tout. Mais cette
rponse, Maurevert l'interprta dans le sens de l'affirmative.

Sa haine contre le duc de Guise, plus encore que le dsir de passer
le plus tt possible chez le trsorier royal lui faisait souhaiter
ardemment la mort du duc.

On conoit l'intrt norme que prit tout  coup  ses yeux frre
Timothe, envoy de Bourgoing, c'est--dire d'un ligueur enrag.

--Buvez, puisque vous avez soif, dit-il d'une voix trs adoucie.

--Je ne meurs pas seulement de soif, mais aussi de faim. Songez donc,
messire, que j'ai fait en moins de quatre jours le voyage de Paris 
Blois... Cette fois, songea-t-il, tu m'invites  dner!

Et un troisime clignement des yeux indiqua toute l'importance de la
mission que le moine venait remplir  Blois.

--C'est donc bien press? fit Maurevert qui plit  cette ide que
Guise, peut-tre, allait agir le premier... Au nom des grands intrts
que vous connaissez, si vous m'tes envoy, je vous somme de parier. Et
si ce n'est pas moi que vous cherchez, je vous en prie...

--Mon cher monsieur de Maurevert, dit le moine, c'est bien vous que je
cherchais, car voil quatre heures que je cours aprs vous. Le rvrend
prieur m'a expressment recommand de ne rien faire sans vos amis. Je
parlerai donc. Mais je vous avoue qu'avant dner, mes ides ne sont
jamais bien nettes...

--Venez! dit Maurevert qui, tout  coup, se leva et gagna rapidement la
porte, de faon qu'on vt qu'il ne sortait pas en compagnie du moine.

Frre Timothe demeura un instant abasourdi, jeta un dernier regard
navr du ct de la cuisine, acheva par acquit de conscience le pot de
vin qui tait devant lui, et sortit  son tour sans avoir t autrement
remarqu. Dans la rue, il dtacha sa mule et, mlancolique, s'apprta 
suivre Maurevert qui l'attendait.

--Je veux vous traiter, dit Maurevert, selon vos mrites, c'est--dire
beaucoup mieux qu'en cette auberge. Suivez-moi donc  quelques pas, car
il importe qu'on ne nous voie pas ensemble, vous comprenez?

--Si je comprends! s'cria Timothe qui prit au mme instant une figure
rayonnante.

La nuit tait tout  fait venue. Les rues troites de Blois taient
plonges dans les tnbres que le brouillard faisait plus intenses.
Maurevert montait une ruelle escarpe, pave de cailloux pointus
destins  aider la descente des chevaux.

Si cet imbcile est porteur de quelque ordre grave, je le saurai,
rflchissait Maurevert. Et je prviendrai la vieille Mdicis. Alors, de
deux choses l'une: ou c'est le roi qui agit le premier, ou c'est Guise
qui tue Valois. Dans le premier cas, j'aurai rendu un immense service
 la monarchie, et il faudra bien qu'on m'en tienne compte. Dans le
deuxime cas, j'en serai quitte pour attendre une nouvelle occasion de
prouver  Guise qu'on ne me traite pas impunment comme un valet. Et
comme il ne sait rien, comme il ne peut rien savoir, je demeure son
intime!

Maurevert s'arrta devant une auberge de mdiocre apparence. C'est l
qu'il avait son logis. Timothe fit la grimace et soupira:

--L'auberge du Grand-Saint-Matthieu me paraissait infiniment
respectable.

--Ne vous fiez pas aux apparences, ricana Maurevert d'un ton qui, un
instant, donna le frisson  Timothe. Je vous ai promis de vous traiter
selon vos mrites, et je vous jure que vous le serez. Entrez donc,
faites mettre votre mule  l'curie, puis traversez la salle, montez
l'escalier qui se trouve au fond, et faites-vous donner la chambre n 3.

Timothe commenait  se repentir d'avoir suivi Maurevert. Il prouvait
un trange malaise. En somme, il et bien voulu s'en aller, quitte  mal
dner. Mais la rue tait dserte. Maurevert le surveillait.

Il se conforma donc aux instructions qu'il venait de recevoir.

L'htesse le conduisit  la chambre n 3, et se retira en emportant la
bndiction du moine qui demeura seul. Une demi-heure se passa.

Est-ce que, par hasard, se demanda le moine, ce M. de Maurevert se
moquerait de moi?

A ce moment la porte s'ouvrit, et Maurevert parut, en mettant un doigt
sur sa bouche. Le moine se contenta de suivre Maurevert qui, par un
deuxime geste, l'invitait  venir avec lui.

Le gentilhomme traversa le couloir sur lequel s'ouvraient diverses
chambres de l'htellerie, et pntra dans le logement situ juste en
face de celui du moine. Ds lors, le visage du frre Timothe rayonna
plus que jamais, et de rubicond qu'il tait, devint incandescent.

En effet, au beau milieu de cette pice o Maurevert venait d'entrer,
une table toute dresse offrait aux regards les lments d'un dner
prs duquel ceux du Grand-Saint-Matthieu n'eussent t que de simples
hors-d'oeuvre.

--Mon cher hte, dit Maurevert, asseyez-vous, et usez sans faon d'une
hospitalit qui vous est offerte de mme...

--En ce cas, je me dbarrasserai de ce froc qui me gne pour manger!

En mme temps, le digne frre portier, ayant jet son froc en travers du
lit, apparut en jaquette de cuir et s'assit rsolument, le couteau au
poing, jetant sur un pt un regard de dfi.

--Attaquons! dit Maurevert... Mais je vois que vous avez conserv
quelques habitudes de votre ancien mtier, puisque vous portez jaquette
de cuir. Vous avez donc t soldat avant d'tre jacobin?...

--Saint-Denis, Jarnac, Moncontour, Dormans, Couras... numra le moine
en brandissant son couteau.

Le repas se continua parmi ces propos et d'autres. Tout  fait revenu
de ses prventions, le moine mangeait comme deux hommes raisonnables et
buvait comme quatre.

Le moment vint o Maurevert s'aperut que son convive tait juste dans
l'tat d'esprit o il avait dsir.

--Et vous disiez donc, commena-t-il, que le rvrend Bourgoing vous
adressait  moi?

--Pas tout  fait; je suis venu voir la duchesse de Montpensier.

--Pourquoi? demanda Maurevert, en dbouchant un nouveau flacon.

--Pourquoi? bredouilla frre Timothe. Je n'en sais rien.

--Diable! Je suppose que, pourtant, ce n'est pas pour lui faire une
dclaration d'amour?

--Eh! eh!... je pourrais plus mal tomber! fit le moine avec
l'outrageante fatuit des ivrognes. Mais enfin, la vrit est que je lui
porte une lettre et que j'ignore ce qu'il y a dans cette lettre, et que
j'ignore o et quand je pourrai rencontrer la duchesse, et que j'ai
compt sur vous pour...

--Remettre la lettre? Je m'en charge!

--Non, non, s'cria le moine. Le trs rvrend Bourgoing m'a dit:
Timothe, plutt que de parler  qui que ce soit de cette lettre,
arrachez-vous la langue!...

--Mais puisqu'il vous a dit de m'en parler!

--Il a ajout, continua le moine qui, pris  son propre mensonge,
jugea convenable de ne pas entendre cette interruption... il a ajout:
Timothe, plutt que de vous laisser prendre cette lettre, faites-vous
tuer. Mais avant de mourir, avalez-la! Je ne puis donc, mon
gentilhomme, ni vous montrer ni vous remettre cette missive qui est l,
cousue  l'intrieur de mon froc...

--Alors, que voulez-vous de moi?

--Mais... que vous me conduisiez  la duchesse...

--Diable!... Ce sera difficile, car, srement, elle dort en ce moment...

--Aussi n'ai-je pas dit ce soir, tout de suite... Il suffira que je la
puisse voir aprs-demain...

--Il sera trop tard, fit Maurevert en secouant la tte.

--Demain matin, alors!

--Trop tard encore!... La duchesse quitte Blois demain matin. Je le
tiens de M. le duc de Guise lui-mme Bah! vous en serez quitte pour
attendre son retour. Car le duc m'a affirm qu'elle ne serait pas plus
d'un mois ou deux absente...

--Trop tard! trop tard! gmit le moine en faisant le geste de s'arracher
les cheveux. Que vais-je dire au rvrend?... Il va me chasser! ou
peut-tre, pis encore!

--C'est probable, dit froidement Maurevert. Mais voyons, votre chagrin
me fend le coeur. Peut-tre y a-t-il un moyen de tout arranger... Ce
serait de voir la duchesse tout de suite. Je suis assez bien en cour
pour prendre sur moi de la faire rveiller.

--Partons! dit le moine. O demeure la duchesse?

--Prs du chteau, rpondit Maurevert, Allons, remettez votre froc, et
prenez courage: je me charge de tout.

--Mais comment allons-nous sortir?

--Vous l'allez voir, dit Maurevert qui, traversant le couloir aprs
avoir teint les flambeaux, pntra dans la chambre qui portait le
numro 3, c'est--dire la chambre que le moine, sur sa recommandation,
avait demande.

Maurevert ouvrit la fentre. Et alors, frre Timothe put se rendre
compte qu'un de ces escaliers extrieurs, comme il y en avait  bien des
maisons, partait de cette fentre pour aboutir  la rue.

Si le moine et t moins tourment, et par ses penses et par le vin,
il et pu s'tonner que Maurevert lui et justement recommand cette
chambre et non une autre. Mais il ne pensait pas si long. Il descendit
et Maurevert le suivit, en laissant la fentre ouverte derrire lui.

A ce moment-l, il tait prs de minuit. Dans les rues de Blois, pas un
tre vivant ne se montrait. Frre Timothe marchait gravement prs de
Maurevert qui gagna les abords du chteau, et se mit  contourner les
fosss remplis d'eau. Tout  coup, il s'arrta et d'une voix trange:

--Alors, vous dites que cette lettre est cousue dans l'intrieur de
votre froc?

--L! fit le moine avec un rire pais. Bien malin qui viendrait la
chercher l!

--Et vous dites que c'est grave?... que vous ne la donneriez  personne
au monde?...

--Pas mme...  vous!...

--Et bien, tu me la donneras tout de mme! gronda sourdement Maurevert.

En mme temps, son bras se leva. L'clair de sa dague traversa l'espace.
Au mme instant, le moine jeta un grand cri et s'affaissa. La dague de
Maurevert avait pntr dans la gorge de frre Timothe, au-dessus de la
cuirasse...

Maurevert regarda autour de lui. Rien ne bougeait... Le cri du
malheureux moine, s'il avait t entendu, n'avait veill aucune alerte.
Froidement, Maurevert se baissa, tta le froc, sentit le papier, dchira
l'toff du bout de sa dague, et saisit la lettre... Puis, soulevant le
cadavre, le dpouilla de son froc, et alors, il le poussa dans l'eau du
foss. Quant au froc, il l'emporta chez lui.

C'est ainsi que prit frre Timothe, victime de sa gourmandise et de
son dvouement.

Rentr dans sa chambre, Maurevert ouvrit tranquillement la lettre et se
mit  la lire. Voici ce qu'elle contenait:

 Madame,

J'ai l'honneur et la joie d'aviser Votre Altesse Royale que notre homme
s'est soudainement dcid  se mettre en route pour Blois. Il emporte
le poignard, le fameux poignard qui lui fut octroy par l'ange que vous
connaissez.

Si Valois en rchappe, cette fois, il faudra qu'il ait le diable au
corps. Je ne sais si l'homme aura le courage de vous venir voir, et
c'est pourquoi je vous prviens. Il serait  souhaiter que Votre Altesse
Royale pt le dcouvrir dans Blois et lever ses derniers scrupules, s'il
en a: je crois qu'un regard de vous y suffira.

Je vous prie d'observer qu'il est accompagn d'un gentilhomme qui, sans
aucun doute, est des ntres. Grand, robuste, fire tournure, l'oeil
froid et moqueur, ce gentilhomme m'a paru possder toutes les qualits
d'audace, de vigueur et de sang-froid ncessaires pour le grand acte.

Je suis, madame, de Votre Altesse Royale, le trs dvou serviteur.

La lettre portait comme signature un signe sans doute convenu et servant
de pseudonyme.

Ayant achev sa lecture, Maurevert replia la lettre, la plaa dans son
pourpoint, s'enveloppa de sa cape, teignit le flambeau qu'il avait
allum, et murmura:

Il faut que la vieille Mdicis ait cela tout de suite... d'abord parce
que cette lettre complte la premire, ensuite parce qu'il faut que je
m'en dbarrasse  l'instant... Allons au chteau.

Malgr ces paroles, il ne bougea pas. Debout dans les tnbres,
envelopp de son manteau, il rflchissait profondment.

Voyons, gronda-t-il tout  coup, relisons. C'est une pense insense
qui m'a travers l'esprit quand j'ai lu ces mots...

Il battit le briquet et ralluma son flambeau. Et il se remit  lire.
Il ne relisait qu'un passage, toujours le mme, et tout ce qui tait
relatif au meurtre du roi lui tait indiffrent.

Un bruit dans le couloir, une planche qui venait de craquer sans doute,
le fit tressaillir violemment. Il se leva d'un bond, la dague au poing,
l'oeil exorbit, la sueur au front.

On a march l!... qui vient de marcher?...

Est-ce que Maurevert avait des remords?... Se repentait-il de sa
trahison?...

Ce n'tait point le remords qui l'immobilisait dans les tnbres...
c'tait la peur!... Car, lorsqu'il se dcida enfin  se remettre en
route, bas, trs bas, comme s'il et redout de s'entendre lui-mme, il
murmura:

Celui qui doit tuer le roi est accompagn d'un gentilhomme... l'oeil
froid et moqueur... fire tournure... grand... robuste... qui est ce
gentilhomme?...

Lorsqu'il eut descendu l'escalier extrieur qui aboutissait  la chambre
n 3, lorsqu'il eut fait cent pas dans la rue, il s'arrta encore et
haussa violemment les paules:

Allons donc! gronda-t-il. Ce ne peut tre lui!... Pourquoi serait-ce
lui?...

Et, arriv devant le porche du chteau, vers lequel il s'tait
machinalement dirig sans doute, la mme proccupation n'avait cess de
le hanter jusqu' lui faire oublier le motif de sa visite nocturne, car
il pronona sourdement:

La Cit tait cerne de toutes parts. Un renard n'et pas trouv le
moyen d'en sortir. La Seine tait surveille. Prs de quatre cents
hommes sont rests sur les bords et dans les barques jusqu'au soir,.. Il
est mort...

Furieusement, il crispa les poings et gronda:

Oui!... Mais alors... pourquoi n'a-t-on pas retrouv le cadavre?...

--Au large! cria une voix dans la nuit.

C'tait la sentinelle place devant le porche, qui venait d'apercevoir
Maurevert. Celui-ci tressaillit, s'enveloppa de son manteau jusqu'
cacher son visage et, de sa place, dit tranquillement:

Prvenez M. Larchant qu'il y a un courrier pour Sa Majest.

Larchant, c'tait le capitaine des gardes qui, sous le commandement
direct de Crillon, veillait  la sret du chteau.

La sentinelle appela. Il y eut des alles et venues de lanternes. Et
enfin, au bout d'une demi-heure, le capitaine Larchant parut, s'approcha
de Maurevert et, dans la nuit, chercha  le reconnatre.

--Monsieur, dit Maurevert en dissimulant son visage et changeant de
voix, veuillez aller prvenir Sa Majest la reine mre qu'il lui arrive
une nouvelle missive semblable  celle qu'elle a reue il y a huit
jours.

--Monsieur, dit Larchant, tes-vous fou? ou vous moquez-vous de moi?
Voir Sa Majest  cette heure?

--C'est vous qui tes fou, dit Maurevert froidement. Car, si demain il
arrive un malheur dans le chteau, je dirai que vous m'avez empch de
prvenir Sa Majest, et vous serez arrt comme complice. Bonsoir!

--Hol, un instant, monsieur. J'y vais. Mais je vous prviens que si la
reine ne vous reoit pas, et qu'elle soit mcontente d'tre veille 
deux heures du matin, je vous coupe les oreilles. Entrez au corps de
garde.

Un quart d'heure plus tard, Larchant tait de retour.

--Venez, monsieur, dit-il d'un ton d'tonnement, venez et excusez-moi.
La reine vous attend...

Lorsque Maurevert fut en prsence de Catherine de Mdicis dans
l'oratoire du rez-de-chausse, il lui tendit la lettre en disant:

--Du prieur des jacobins  Mme la duchesse de Montpensier...

La reine dvora la terrible lettre d'un regard. Mais elle garda pour
elle ses impressions.

--Il faut vous assurer de l'homme qui a apport cette missive, dit-elle
simplement.

--C'est fait, madame.

--O est-il?...

--Dans les fosss du chteau, o il boit de l'eau par sa gorge ouverte
pour avoir bu trop de vin chez moi.

La reine tressaillit, et jeta un regard pensif sur Maurevert.

Dix minutes plus tard, Catherine de Mdicis entrait dans la chambre
du roi, le rveillait, et, lui mettant sous les yeux la lettre de
Bourgoing, lui disait:

--Sire, je vous avais demand trois jours pour vous apporter la preuve.
Trois heures m'ont suffi. Maintenant, il n'y a plus une minute 
perdre!...



XXIX

LES CLEFS DU CHTEAU

Le surlendemain, il y eut, sur convocation du roi, sance solennelle des
tats gnraux. Aprs la messe qui fut clbre par le vieux cardinal de
Bourbon, Henri III se rendit  la salle des sances.

Comme pour bien marquer un contraste avec le duc de Guise, qui ne venait
jamais au chteau qu'avec une imposante escorte, le roi avait donn
l'ordre de placer dans la grande salle le nombre de gardes strictement
exig par l'tiquette.

Le roi prit place sur son trne, et Guise, en sa qualit de
grand-matre, s'assit devant lui, au pied des degrs. Alors, le roi
commena un assez long discours dans lequel il tablit en substance que
le royaume tait fatigu de ces luttes intestines, et qu'il fallait en
finir. Il adjura fortement les trois ordres de l'aider  pacifier les
consciences, et pour preuve de cette pacification des consciences, se
dclara prt  entreprendre l'extermination de l'hrsie.

En quittant la salle des sances, le roi avait regagn ses appartements
et tenu rception dans le salon d'honneur qu'on montre encore aux
voyageurs visitant le chteau de Blois.

Cependant, Henri III faisait bon visage parmi tous ces ennemis mortels
qui lui souriaient. Et il ne lui fallait pas peu de courage pour se
montrer paisible.

Il tait d'ailleurs soutenu par le regard fixe et ferme de Catherine,
qui ne le quittait pas des yeux.

Son plan tait admirable. Il consistait  inspirer  Guise une scurit
absolue.

Le roi commena par prendre  part le duc de Mayenne et lui promit
le gouvernement du Lyonnais. Mayenne se confondit en remerciements
sincres. Au cardinal de Guise, Henri III promit la lgation d'Avignon.

Rencontrant Maineville, il ajouta:

--Je sais combien M. le duc vous estime. Cela seul me serait un garant
si je n'avais, pour vous la mme estime. Monsieur de Maineville, j'ai
donn l'ordre  ma chancellerie de prparer votre brevet de nomination
au Conseil d'tat.

Pendant une heure, selon une liste arrte dans la nuit mme, le roi fit
pleuvoir les faveurs autour de lui...

Enfin, aprs avoir volu, souri, chuchot des promesses, distribu des
rentes, Henri III, sur un signe de sa mre, porta le dernier coup.

--Monsieur le duc? dit-il  haute voix.

A l'appel du roi, le Balafr s'lana et s'inclina devant Sa Majest.

--Vous tes grand-matre, duc? fit le roi.

--Je le suis, en effet, rpondit Guise.

--Comment se fait-il, en ce cas, que vous ne jouissiez pas pleinement de
toutes les prrogatives attaches  votre dignit?...

--Sire, je ne comprends pas, dit le Balafr sur ses gardes.

--Morbleu! reprit Henri III, je veux que toutes ces dfiances finissent!
Je ne veux plus de ces suspicions qui me rompent la tte, et puisque
c'est le grand-matre qui doit tenir les clefs du chteau, ds ce soir,
duc, vous aurez les clefs!...

A ces mots, il se fit un grand silence, puis presque aussitt un grand
murmure o il y avait de la stupfaction chez les royalistes, une joie
sourde chez les guisards, et presque de l'admiration pour tant de
confiance.

C'tait en effet une des prrogatives du grand-matre que de dtenir et
d'emporter tous les soirs les clefs du chteau. Mais, jamais Guise n'et
os la rclamer, cette prrogative, sous peine d'avouer ouvertement
qu'il avait de mauvais desseins contre le roi.

On peut dire que c'tait l un coup d'une prodigieuse habilet.

Le duc de Guise, lorsque le roi eut fini de parler, dut faire un violent
effort sur lui-mme pour ne trahir ni la joie ni l'incertitude qui
l'envahissaient  la fois. En consquence, il s'inclina et dit:

--Je remercie Votre Majest de l'honneur qu'elle veut bien me faire. Je
garderai les clefs du chteau, puisque le roi le veut!

Le roi se contenta de sourire et, ayant fait appeler le capitaine
Larchant, lui donna l'ordre de remettre tous les soirs au duc de Guise
les clefs de la forteresse.



XXX

AUX APPROCHES DE NOL

Le 15 dcembre 1588, il gela  pierre fendre. Le roi fit annoncer qu'il
tait malade et qu'il n'y aurait point conseil. En consquence, le
duc de Guise, qui, au matin, s'tait prsent comme d'habitude aux
appartements royaux, s'en retourna chez lui avec ses frres.

Dans la chambre du roi, un bon feu de htre flambait au fond de la
chemine monumentale. Henri III, pensif et ple, tait assis prs de
la chemine; parfois, il jetait un regard sur la fentre comme pour
interroger le silence extrieur. Il tait assis  droite du feu, face 
la fentre. A gauche de la chemine tait assise Catherine de Mdicis,
plus immobile, plus ple dans ses voiles noirs, plus spectrale que
jamais.

Un gentilhomme entra. Il tait si bien envelopp dans son manteau qu'il
et t impossible de voir son visage.

--C'est pour bientt, dit le gentilhomme  voix basse.

--Quand? demanda Catherine.

--Je ne sais pas le jour exact, qui n'est pas fix. Mais ce sera avant
Nol. Ds que le jour sera fix, vous le saurez, Majests.

Le roi remercia de la tte, sans un mot. Et la reine dit:

--Vous pouvez vous retirer... toujours par le petit escalier...

Le gentilhomme s'inclina et sortit. Alors le roi murmura:

--Un fier sacripant, ce Maurevert!...

La reine, cependant, s'tait leve et avait ouvert une porte. Le roi
n'avait pas boug de son coin de chemine, et tendait ses mains vers le
feu, bien qu'en ralit il ft chaud dans la chambre. Alors, un certain
nombre de gentilshommes, une quinzaine environ, entrrent chez le roi,
et la vieille reine elle-mme referma la porte.

Catherine se tourna vers ceux qui venaient d'entrer et dit:

--Asseyez-vous, messieurs...

Parmi ces gentilshommes, il y avait Crillon, le capitaine Larchant,
Montsery, Sainte-Maline, Chalabre, Loignes, Deseffrenat, Biron, Du
Guast, d'Aumont et d'autres. Quand ils furent tous assis, le roi les
regarda un moment et dit d'une voix trs calme:

--Messieurs, le duc de Guise veut m'assassiner...

Il serait difficile de donner une ide de l'effet produit par ces
paroles. Pourtant, tous savaient depuis longtemps quelle tait la
crainte du roi. Bien mieux, ils savaient que cela allait leur tre dit,
avant d'entrer dans la chambre. Et pourtant, ils se regardrent, tout
ples, et quelques-uns d'entre eux, se levant, dgainrent comme si le
duc de Guise et t l... Le roi les calma d'un geste et ajouta:

--Tant que j'ai pu douter, tant que j'ai pu fermer les yeux, je me suis
refus  croire  la mditation d'un tel crime chez un homme que j'ai
combl de mes bienfaits. Aujourd'hui, messieurs, il faut que je prenne
une dcision, car je dois tre tu avant la Nol... Or, je vous ai
runis pour vous demander votre aide et vos avis. Parle le premier,
Crillon.

--Sire, dit Crillon, il s'agit d'un crime, et il me semble que cela
regarde vos gens de loi...

--Ainsi, fit le roi, vous me conseillez de traduire le duc devant une
cour de justice?

--C'est ainsi que l'on procde pour tous les criminels, sire.

Brion et quelques autres appuyrent d'un geste.

--A moins, dit Henri III avec un ple sourire,  moins que les amis de
l'accus ne l'enlvent pendant le jugement et n'excutent l'accusateur.
Votre conseil ne vaut rien, Crillon!

--Sire, je suis soldat...

--Donc, reprit le roi aprs un moment de silence, en dehors du jugement,
vous ne voyez pas ce qu'on peut faire  un tratre,  un flon qui
conspire contre la vie de son roi?

--Non, sire, dit froidement Crillon. Plus le crime est norme, plus il
est de l'intrt du roi de le faire clater au grand jour.

--Mauvais conseil, rpta Henri III de sa voix lente et basse. Ce qu'il
faut faire, je vais vous le dire, moi!... Celui qui veut tuer, on le
tue!... Vous en chargez-vous, Crillon?

Le rude capitaine s'inclina, secoua la tte, et dit:

--Sire, ordonnez-moi de provoquer le duc de Guise. Je le provoquerai
au milieu de ses gentilshommes. Et quand nous aurons crois le fer, en
plein jour, devant tous. Dieu dcidera entre sa cause et la mienne...

Le roi, branl, jeta un regard  Catherine de Mdicis qui fit un signe
imperceptible.

--Non, reprt-il alors, non, mon brave Crillon. Je ne veux pas vous
exposer, prcieux que vous tes  ma couronne. Allez, Crillon, je vous
donne cong.

Le vieux capitaine s'inclina et sortit. Alors, Henri III se tourna vers
Biron:

--Et vous, Biron, que me conseillez-vous?

--Votre Majest est-elle parfaitement sre des mchants desseins de M.
de Guise? dit le marchal.

--Aussi sr que vous l'tes vous-mme. Car tous, autant que vous tes
ici, vous savez mieux que moi qu'un serment sur les autels n'est pas
fait pour arrter le duc de Guise...

--Eh bien, c'est vrai, Majest. Et je n'ai pas t le dernier  vous
conseiller de vous mettre en garde. Je dis donc que je suis de l'avis de
Crillon: que le duc soit jug et qu'il soit tir un terrible chtiment
de sa flonie...

--Et qui le jugera? fit amrement le roi.

--Le Parlement de Paris.

--Paris se lvera en masse pour le dlivrer, dit Catherine de Mdicis;
on mettra le feu au Palais de Justice, on dmolira le Louvre pour en
faire des barricades, on nous pillera et nous tuera tous, marchal,
depuis le roi jusqu'au dernier de nos soldats...

Biron baissa la tte, tandis qu'un frmissement parcourait les autres
membres de cet trange et terrible conseil priv.

--Merci, Biron merci, dit le roi affectueusement. Je comprends vos
scrupules, puisque je les ai eus. Mais l'heure des scrupules est passe.
Veuillez donc vous retirer.

--Sire, dit Biron, je me retire, mais pour ne pas m'loigner. A partir
de cette minute, je ne quitte plus votre antichambre; la nuit, je
dormirai en travers de la porte; homme ou diable, il faudra me passer
sur le ventre pour arriver  Votre Majest...

Aprs Biron, d'Aumont, interrog  son tour, fit des rponses
semblables, et se retira galement. Puis ce fut Matignon qui sortit.

Il est  noter que Henri III avait une confiance illimite dans ces
quatre hommes, et que cette confiance tait pleinement justifie. S'il y
avait bataille ou bagarre, on pouvait compter sur eux jusqu' la mort.
Ils n'taient pas pour le guet-apens, voil tout.

Aprs le dpart de Matignon, personne ne sortit: tous ceux qui restaient
taient d'accord. En effet, le comte de Loignes ayant t interrog 
son tour par le roi, rpondit tranquillement:

--Sire, je ne m'lverai pas contre les avis qui viennent d'tre donns
 Votre Majest. Ce sont de bons et fidles serviteurs que ceux qui
sortent d'ici, et on peut tre assur qu'ils veilleront sur les jours du
roi. Mais, en fait d'action, je n'en connais qu'une! En fait de juges,
je n'en connais qu'un! Le voici...

En mme temps, il tira son poignard.

--A mort! dit Chalabre. A mort, sire! Il n'y a que les morts qui ne
frappent pas!

--Je vous assure, sire, fit Sainte-Maline  son tour, que nous nous
chargerons et du jugement et de l'excution...

Pendant quelques minutes, il y eut dans la chambre du roi une rumeur
assourdie, chacun voulant dire son mot, chacun proposant son plan
d'attaque. Enfin, Catherine de Mdicis, qui avait cout toute cette
explosion en souriant, les calma d'un geste et dit:

--Mes braves amis, vous tes de hardis compagnons, tous, et le roi vous
devra la vie... il ne l'oubliera pas...

--Oui, oui! Nous marchons pour notre compte autant que pour celui du
roi!...

La reine savait parfaitement de quelle haine taient anims ces
gentilshommes. Mais il ne lui dplaisait pas d'en avoir provoqu
l'explosion. Elle reprit:

--Nous sommes donc tous d'accord? Il faut que Guise meure?...

Le roi s'tait tourn vers le feu et chauffait ses mains ples.

--Qu'il meure!...

Il semblait se dsintresser de l'effrayante question qui s'agitait
autour de lui.

Il reste donc  savoir o, quand, comment le sclrat flon sera frapp,
continua Catherine.

--Tout de suite! s'cria Montsery.

--Mes bons et braves amis, dit Catherine, ce n'est pas le tout que de
tailler. Il faut encore savoir recoudre. C'est  quoi le roi et moi nous
devons songer. Il faut donc que toutes nos prcautions soient prises
pour l'heure mme qui suivra la mort du duc. Or, nous avons encore deux
ou trois jours devant nous. Ne prcipitons rien et faisons les choses
raisonnablement. Nous avons trois points  lucider: o? quand?
comment?... O?... Ni chez lui, ni dans la rue: c'est ici mme, dans
l'appartement du roi, que doit se faire la chose. Quand? Nous le
saurons peut-tre demain matin. Comment? C'est le plan que je vais vous
exposer...



XXXI

AUX APPROCHES DE NOL (suite)

Le soir de ce jour o des dcisions suprmes furent prises chez le roi,
nous pntrons dans une auberge d'assez pauvre apparence, qui avoisine
le chteau, et qui s'appelait  cause de cela l'htellerie du Chteau.

Dans une chambre du premier tage, le chevalier de Pardaillan allait et
venait,  la lueur d'une chandelle fumeuse qui semblait n'tre l que
pour mieux montrer les tnbres. Cependant, la table tait dresse et
toute servie, comme si Pardaillan et attendu un convive. C'est--dire
que sur cette table, il y avait de quoi apaiser la fringale de trois ou
quatre bons mangeurs. Pardaillan tait ainsi prodigue et outrancier ds
qu'il traitait quelqu'un.

Ce quelqu'un arriva enfin, et Pardaillan appelant une servante fit
aussitt renforcer l'clairage par deux ou trois flambeaux. Alors,  la
lumire plus vive qui inonda la chambre, le visiteur de Pardaillan--son
convive--apparut, et ayant laiss tomber son manteau, montra les rudes
moustaches et le front cicatris coutur de balafres, et le regard loyal
du brave Crillon... c'tait Crillon qui rendait visite  Pardaillan!

Pourquoi! dans quel but?... Nous allons le savoir.

Le matin, Crillon, comme on l'a vu, avait quitt la chambre royale,
pour ne pas assister aux prparatifs d'un guet-apens qu'il rprouvait.
Crillon avait soigneusement visit les postes. Il renfora les points
faibles. Il doubla le nombre des patrouilles. En sorte qu' partir de ce
moment, le chteau ne retentit plus que du pas des soldats et du bruit
des armes.

Lorsqu'il eut donn les mots d'ordre et chang les consignes, Crillon
sortit du chteau dans l'intention d'en faire le tour et de s'assurer
qu'aucun coup de main n'tait possible. Comme il quittait l'esplanade
qui s'tendait devant le porche, il s'aperut qu'on le suivait 
distance. Il s'arrta en fronant les sourcils.

Cependant, l'homme qui semblait le suivre s'tait rapproch de Crillon
et marchait droit sur lui, envelopp dans sa cape jusqu'aux yeux, car le
froid tait violent, et un petit vent du nord balayait le plateau.

--Parbleu, monsieur, dit Crillon quand l'inconnu ne fut plus qu' deux
pas, est-ce  moi que vous en voulez?

--Oui, sire Louis de Grillon, fit tranquillement l'homme.

Mais en mme temps, cet homme laissa son visage  dcouvert et se mit 
regarder Crillon en souriant. Crillon le reconnut aussitt et tendit sa
main d'un mouvement cordial.

--Le chevalier de Pardaillan! s'cria-t-il...

--Lui-mme, capitaine, et qui court aprs vous... pour vous rappeler une
promesse que vous me ftes...

--Laquelle?

--Celle de me prsenter au roi.

--Ah! par la mortboeuf, ce n'est pas trop tt! fit Crillon avec un large
sourire de bienveillance. Peu m'importent les motifs pour lesquels vous
avez besoin de voir le roi. Il suffit que vous souhaitiez tre prsent
 Sa Majest. Ce sera fait. C'est moi qui m'en charge. Seulement, je
dois vous prvenir d'une chose... c'est que si vous ne connaissez pas
le roi, le roi vous connat parfaitement. Je lui ai dix fois racont la
manire dont vous m'avez aid  sortir de Paris. Mordieu! ce fut un beau
fait d'armes! Je vous vois encore levant haut votre rapire et donnant
le signal de la marche en avant. Je vous entends encore crier:
Trompettes, sonnez la marche royale!...

--Vous me voyez bien content de votre amiti, fit gravement le
chevalier; bien content et bien honor, car ce n'est pas en vain qu'on
vous appelle le Brave Crillon. Donc, puisque cela vous agre, je vous
attendrai ce soir en mon htellerie dont vous voyez d'ici l'enseigne.

--L'htellerie du Chteau, fit Crillon; je connais cela; on y boit
d'excellent Andrsy.

--A quelle heure vous attendrai-je?

--Mais entre le service de jour et le service de nuit, c'est--dire que
je serai libre environ de six  sept heures du soir. Nous arrterons le
jour o vous dsirez tre prsent  Sa Majest...

L-dessus les deux hommes se serrrent les mains, et Crillon continua sa
ronde autour du chteau.

Cependant, Pardaillan tait rentr  l'htellerie. Dans sa chambre, un
homme l'attendait, assis auprs du feu qu'il regardait fixement, comme
s'il et cherch dans les braises ardentes un signe quelconque de sa
destine. Cet homme, c'tait Jacques Clment. Il portait ce costume de
drap noir que nous lui avons vu et qui lui donnait une sorte d'lgance
funbre. A l'entre de Pardaillan. le moine releva vivement la tte et
sourit.

--Savez-vous qui je reois  dner ce soir? fit Pardaillan.

--Comment le saurais-je, mon ami?

--Crillon. Le brave Crillon en personne. C'est--dire le gouverneur du
chteau de Blois.

Ngligemment, il ajouta:

--Crillon doit me prsenter au roi...

Jacques Clment tressaillit, regarda fixement le chevalier comme pour
l'interroger, puis baissant sa tte pensive:

--Pardaillan, dit-il, il se passe en ce moment des choses que je ne
comprends pas. Pardaillan, qu'est-ce que le frre portier des jacobins
tait venu faire  Blois?

--a, je n'en sais rien, mon ami...

--Pardaillan, qui a tu frre Timothe?

--D'abord, tes-vous bien sr que le cadavre des fosss ft celui de ce
digne moine?

--Parfaitement sr, et vous-mme, Pardaillan, l'avez reconnu, bien que
vous n'ayez vu cet homme que peu d'instants...

--Oui, ce fut lui qui me conduisit  vous.

--Rien ne m'tera de l'ide, reprit Jacques Clment, que le frre
portier courait aprs moi et avait des instructions  me donner. Qui
sait si ce qui m'arrive aujourd'hui n'et pas t vit si j'avais vu le
moine avant sa mort...

--Tout s'arrangera! fit Pardaillan avec un sourire.

--Tout peut s'arranger, en effet, dit Jacques Clment! d'une voix morne,
tout, except les dsespoirs d'amour. Ah! si vous aviez vu de quel air
de mpris elle m'a reu!...

--La duchesse de Montpensier?

Jacques Clment ne parut pas avoir entendu. Il avait laiss tomber sa
tte dans ses mains, et, le regard fix sur le feu dont les reflets
coloraient sa tte ple, il songeait. Ce fut d'une voix amre qu'il
continua:

--On n'a plus besoin de moi, Pardaillan! J'ai hsit  frapper, et on me
rejette. Tout m'chappe  la fois: et l'amour et la vengeance.

--Je comprends que l'amour vous chappe, dit Pardaillan. D'aprs ce que
vous m'avez racont de votre visite, cette jolie diablesse que vous
appelez un ange vous a quelque peu malmen. Laissez-moi vous dire que
vous n'y perdez pas grand-chose, si toutefois vous la perdez...

---Que voulez-vous dire? balbutia Jacques Clment.

--Que vous ne la perdez pas--malheureusement pour nous--, qu'elle vous
reviendra!...

--Oh! si cela tait! Si je pouvais revivre!... la revoir!... l'aimer
encore!

Les deux hommes djeunrent ensemble. Ou plutt Pardaillan mangea pour
deux. Quant  Jacques Clment, il tait plong en des ides funbres, et
bientt, selon ce qui avait t convenu, il se retira dans sa chambre.

Pardaillan s'assit prs du feu et se mit  mditer profondment.
Il prenait des notes sur un morceau de papier; il raturait; il
recommenait. Quand enfin il eut fini ce singulier travail, il relut
avec un sourire de complaisance et murmura:

--Je crois que ce ne sera pas trop mal ainsi.

Ce que Pardaillan venait de mditer avec tant d'attention, c'tait
le menu du dner du soir. Il appela donc l'hte et lui donna les
instructions ncessaires pour que ce menu ft excut scrupuleusement.
Aussi, lorsque Crillon apparut, la table tait toute dresse et servie.

--Ah! ah! s'cria le brave Crillon, il parat que vous me voulez traiter
comme un prince.

--Non pas, dit Pardaillan, car alors je ne me fusse pas mis en frais...
Asseyez-vous donc ici, mon cher sire, le dos au feu, et moi l, devant
vous.

Crillon obit en prenant la place que lui indiquait Pardaillan. Nous
n'en suivrons pas les pripties, nous contentant de noter l'entretien
des deux convives... En effet, en mme temps que Crillon, bon mangeur,
bon buveur, attaquait les victuailles, Pardaillan attaquait son hte par
ces mots jets froidement et tout  coup:

--A propos, messire, vous savez qu'on veut tuer le roi?... On dirait que
cela vous tonne?

--Cela ne m'tonne pas, mon digne ami; seulement, je dois vous prvenir
que si on vous entend parler ainsi, et cette auberge est un nid 
espions, votre tte sera fort menace...

--On ne nous entendra pas, dit Pardaillan qui sourit; nous sommes
parfaitement seuls. Or, si l'on veut tuer le roi, je ne veux pas que le
roi soit tu!

--Mais enfin, dit Grillon abasourdi, comment savez-vous qu'on veut tuer
notre souverain?

--Je vois qu'il faut satisfaire votre curiosit. Sachez donc que j'ai
assist  la dernire runion des gens qui veulent assassiner le roi.

--Qui sont ces gens? fit Crillon devenu ple.

--Messire, si vous ne saviez pas leurs noms, je ne vous les dirais pas;
mais comme vous les savez aussi bien que moi, je vous en dirai un qui
les rsume: le duc de Guise...

--Et vous dites, reprit Crillon qui ne songeait plus ni  boire ni a
manger, vous dites que ces gens se sont runis?...

--Pour dcider la mort du roi, oui!...

--Et que vous avez tout vu, tout entendu?...

--C'est uniquement pour cela que je vous ai cherch, mon cher Crillon,
et c'est aussi pour cela que je vous ai pri  dner, outre le plaisir
et l'honneur de vous avoir  ma table.

Crillon demeura pensif quelques minutes.

--Voil donc, reprit-il tout  coup, pourquoi vous voulez tre prsent
au roi?

--Fi! monsieur... je ne suis pas un prvt pour aller raconter  Sa
Majest ce que j'ai pu entendre. M. de Guise veut tuer le roi. C'est son
affaire... Et cela ne me regarde pas. Mais ce qui me regarde, c'est que
je ne veux pas que le roi soit tu, et c'est pourquoi j'interviens...
Je veux vous persuader simplement que je puis et que je dois sauver Sa
Majest, si toutefois vous m'y aidez... et vous ne pouvez m'aider que
d'une seule manire: en me prsentant... non pas au roi, comme je
le disais, mais chez le roi... En me cachant ou sans me cacher, peu
importe. Seulement, il est certain que si le duc de Guise ou quelqu'un
des siens me voit rder autour des appartements royaux, cela pourra
peut-tre contrarier mon projet...

--Savez-vous, dit Crillon, que c'est bien grave ce que vous me demandez
l?

--J'ai commenc par proclamer moi-mme la gravit de la chose...
ainsi!...

--Savez-vous qu'en somme je ne vous connais pas beaucoup?

--Oui, mais moi, je vous connais, et c'est l'essentiel... Parlez sans
crainte de me vexer...

--Eh bien, mon cher, vous auriez envie de tuer le roi que vous n'agiriez
pas autrement.

--Dame... je comprends et approuve votre doute... Seulement, je vous
prviens que, si vous ne m'introduisez pas au chteau, je serai force
d'y entrer tout de mme et malgr vous. Or, dans une embuscade de ce
genre, j'eusse prfr vous avoir comme ami...

--Et aussi le suis-je, par la mortboeuf! Voyons. Je me fie  vous
entirement. Que voulez-vous?

--Entrer au chteau aux jour et heure qui seront ncessaires, y entrer
secrtement, et tre plac de telle sorte que, pour arriver au roi, il
faille d'abord me rencontrer.

--Je m'y engage sur ma parole, dit Crillon. Seulement, comment serai-je
prvenu de ce jour et de cette heure?...

--Je vous enverrai quelqu'un de confiance.

Sept heures approchaient; Crillon se leva en disant:

--Voici le moment d'aller tablir le service de nuit... Si, avant de
recevoir la visite de votre homme de confiance, j'avais besoin de vous
voir ou de vous parler?...

--Ici, mon cher capitaine. Je n'en bouge pas.

Les deux hommes se serrrent une dernire fois la main en s'assurant de
leur mutuelle estime. Lorsque Crillon fut parti, Jacques Clment entra.

--Vous avez entendu? demanda Pardaillan.

--Tout, dit Jacques Clment. Entendu et compris.



XXXII

AUX APPROCHES DE NOL (suite)

Dans un de ces vieux htels comme il en existe encore  Blois, il y
avait en cette soire une runion brillante par la qualit des gens qui
la composaient, mais peu nombreuse. Les abords de cet htel taient
soigneusement surveills par une triple chane de sentinelles perdues,
c'est--dire de gentilshommes disposs de distance en distance.

Nous suivrons un homme qui, vers huit heures du soir, sortit de cette
mauvaise Htellerie o le malheureux frre Timothe avait fait son
dernier repas que, pour comble, il n'avait mme pas eu le temps de
digrer. Cet homme, c'tait Maurevert. Il s'avanait avec d'tranges
prcautions. Sous son manteau, il tenait sa dague  la main. Il sondait
pour ainsi dire le terrain, et ne s'aventurait dans les opaques tnbres
glaciales qu'avec la certitude de n'y tre point heurt par quelque
ennemi ou truand.

Il faisait grand froid. Mais Maurevert essuyait la sueur qui coulait de
son front. Quelquefois, il haussait les paules et murmurait:

--Je suis fou... Si c'tait de lui que parlait la lettre du prieur, je
l'aurais dj vu... j'ai battu Blois de fond en comble...

En mme temps, Maurevert distingua une ombre qui barrait le passage de
l'troite rue. Maurevert avait bondi; mais en reconnaissant que cette
voix, tout menaante qu'elle ft, n'tait pas celle qu'il attendait, il
se rassura aussitt et rpondit:

--Pourquoi ne passerai-je pas? Est-ce que La l'aurait dfendu?

--Non, monsieur, si vous me dites chez qui vous allez.

--Je vais chez Myrthis, dit Maurevert.

Une fois encore, Maurevert fut arrt dans la rue et donna un deuxime
mot de passe. Enfin,  la porte de l'htel o avait lieu la runion que
nous avons cite, il changea une troisime parole de reconnaissance.

Lorsque Maurevert fut  l'intrieur de l'htel, nul ne s'occupa de
lui: du moment qu'il tait parvenu jusque-l, il devait connatre
parfaitement la maison. D'ailleurs,  peine le vestibule du
rez-de-chausse franchi, Maurevert ne trouva personne pour le guider.
Mais il parat qu'il n'avait nullement besoin d'tre guid, car il monta
hardiment le large escalier monumental qui s'ouvrait presque sur le
vestibule.

Cet htel paraissait dsert. Il y rgnait un profond silence.

Maurevert monta jusqu'au premier tage. Partout, mme silence et mmes
tnbres.

Maurevert monta plus haut. C'est--dire qu'il gagna les combles. L,
du fond du couloir, sortait une sorte de rumeur confuse comme celle de
plusieurs personnes qui parlent. Ce fut vers ce fond de couloir que se
dirigea Maurevert. Il aboutit dans une pice, troite, sombre, qui ne
devait gure tre habite que par les souris ou les araignes.

Maurevert alla jusqu'au fond de la pice. L, dans le mur,  peu prs 
hauteur d'homme, il drangea une brique. Et alors un rayon de lumire
tamise passa par ce trou. Ce trou tait masqu dans l'autre salle par
un treillis qui se confondait avec les tapisseries.

Nous avons dit que la runion tait peu nombreuse, mais qu'en revanche
elle tait fort brillante par la qualit des gens qui s'y trouvaient.
C'tait d'abord la duchesse de Nemours, accourue  Blois depuis peu. Les
trois frres: le duc de Guise, le duc de Mayenne et le cardinal. Puis le
duc de Bourbon. Plus la duchesse de Montpensier.

Au moment mme o Maurevert drangeait la brique, la duchesse de
Nemours, le cardinal de Bourbon, le duc de Mayenne et le cardinal
de Guise se retiraient. Il ne resta que le duc de Guise et Marie de
Montpensier. Celle-ci, alors, se dirigea vers une porte qu'elle ouvrit,
et dit:

--Vous pouvez entrer, messieurs...

Un certain nombre de gentilshommes, parmi lesquels Espinac et d'autres
pntrrent aussitt dans le grenier.

--Nous sommes au complet? dit le duc.

--Il manque Maurevert, fit Maineville.

--Maurevert, s'cria la duchesse de Montpensier, je ne l'ai pas convoqu
et ne lui ai pas fait parvenir les mots de passe. Il a depuis longtemps
de singulires attitudes. Un homme  surveiller, messieurs...

Maineville eut une lgre contraction des sourcils. Ce n'est pas
qu'il s'indignt de l'accusation porte contre son ami; mais il s'en
inquitait, car il avait lui-mme, dans la journe, donn les mots
 Maurevert. Cependant, il ne dit rien et garda pour lui ses
apprhensions.

--Messieurs, dit le duc de Guise, nous avons reu des renseignements du
chteau. Il parat qu'il y a chez Sa Majest de forts soupons contre
moi, et ce, malgr le serment que j'ai fait de bonne amiti au roi...
Que devons-nous faire en pareille occurrence?

--Qui quitte la partie la perd! s'cria aigrement la duchesse en agitant
ses ciseaux d'or.

--Cependant, madame, si l'illustre duc qui est le chef suprme de la
Ligue venait  prir, faute d'un peu de patience, que deviendrions-nous,
tous autant que nous sommes?... fit l'un des conjurs. Monseigneur, je
vous supplie de quitter Blois, ds demain, car je crois en mon me et
conscience que le danger de mort,  cette heure, est aussi grand pour
vous que pour Valois...

--Neuilli, fit le duc, quand je verrais la mort entrer par cette
fentre, ce ne serait pas une raison pour que je sorte par cette porte.
Valois a des soupons, mais il ne peut prendre contre moi aucune
rsolution mortelle...

--Vous en prenez bien contre lui! Pourquoi n'en prendrait-il pas contre
vous?

--Il n'oserait! rpondit Guise avec cette superbe assurance qui tait le
fond de son caractre. Messieurs, ajouta-t-il, puis-je compter sur vous?

Tous tendirent la main.

--A la vie jusqu' la mort! dit Bussi-Leclerc.

--Jusqu' la mort! rptrent les autres.

--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je dois vous dire que le jour et
l'heure sont dsormais arrts et que rien maintenant ne saurait
empcher Henri de Valois de succomber le 23 de dcembre,  dix heures
du soir... rien! sauf une intervention du ciel. Voici comment il sera
procd. C'est ce qui vient d'tre arrt entre mes frres et moi.
Chacun de vous, messieurs, est chef d'une compagnie de gentilshommes
dont vous aurez la liste  l'instant...

La duchesse de Montpensier remit  chacun des assistants une feuille de
papier sur laquelle taient inscrits des noms.

--Messieurs, continua alors le duc, vous tudierez soigneusement ces
listes, et vous en terez de votre pleine volont ceux qui ne vous
semblent pas dcids  mourir s'il faut mourir. Vous avez ainsi chacun
de trente  quarante gentilshommes sous vos ordres. Vous les prviendrez
dans l'aprs-midi du 23 dcembre qu'ils aient  se tenir prts  huit
heures du soir,  l'endroit spcifi pour chaque compagnie. Ces endroits
ne sont pas encore convenus, messieurs. Chacun de vous les connatra le
23  midi...

Ils coutaient en silence, en ces attitudes raidies que donne l'motion
des choses irrvocables. Le Balafr continua:

--L'attaque se fera sur trois points; il y aura donc trois corps
d'attaque: un sous les ordres du cardinal, un autre dirig par Mayenne,
et le troisime command par moi. Lorsque chacune de vos compagnies
seront runies,  huit heures du soir, vous saurez avec quel corps
chacun de vous devra marcher.

Et avec une sorte d'ironie plus funbre:

--L'excution de ce plan nous a t inspire par ce fait que les clefs
du chteau sont en notre pouvoir tous les soirs. Il n'y aura donc qu'
entrer... et...

--Tuer! dit violemment Bussi-Leclerc... Tuer tout!... Mort du diable! la
belle tuerie que nous allons voir!

Maurevert avait assist  toute cette scne, avait tout vu, tout
entendu. Aux derniers mots du Balafr, il comprit que la confrence
allait tre termine. Il remit donc en place la brique qu'il avait
drange, s'enveloppa de son manteau et s'loigna rapidement. Dans le
vestibule, il eut  donner pour sortir un mot de passe qui n'tait pas
celui qu'on donnait pour entrer.

La rue tait libre. Maurevert regagna en courant son htellerie o il
entra sans rveiller personne, grce  l'escalier extrieur. Il se
coucha  ttons, sans allumer de flambeau, et le coude sur le traversin
de son lit, l'oreille tendue, il couta...

Maurevert avait sagement fait de se hter. En effet, aprs quelques mots
que Guise avait ajouts, les conjurs s'taient disperss. Maineville,
en sortant du mystrieux htel, s'tait dirig en courant vers
l'htellerie o logeait Maurevert.

Il rveilla l'hte  grand vacarme et se fit conduire aussitt  la
chambre de Maurevert. La porte n'tait pas ferme  clef. Il ouvrit
brusquement et entrant une lampe  la main, jeta un regard avide sur le
lit, comme s'il et pens n'y pas trouver Maurevert... Mais Maurevert
tait l... profondment endormi.

Maineville referma la porte, posa sa lampe sur la table, et,
s'approchant du lit, examina un instant son compagnon d'armes dont il
tait l'ami depuis si longtemps. videmment, Maurevert tait couch
depuis le commencement de la soire... Il dormait rgulirement d'un
sommeil paisible. Maineville songea:

Je veux que le diable m'tripe si Maurevert songe  trahir. Et pourquoi
trahirait-il? Pauvre Maurevert! Aprs tout, il m'a rendu plus
d'un service, et je ne veux pas qu'il lui arrive de mal... Hol,
Maurevert!...

Par un excs d'habilet, Maurevert, au lieu de se faire appeler
plusieurs fois, ouvrit les yeux  l'instant, et ne tmoigna mme pas de
surprise. Il se contenta de dire:

--Tiens! c'est toi?... Qu'y a-t-il?...

--Maurevert, fit Maineville, pourquoi n'es-tu pas venu  la runion de
ce soir?

--Quelle runion?...

--Eh! celle dont je t'ai donn les mots de passe, ce matin!...

--Ah! oui! Eh bien?... Pourquoi y aurais-je t... Est-ce que mon
absence a t remarque?

--Oui, Maurevert, ton absence a t remarque... par le duc.

--Eh bien, fit Maurevert en s'accoudant, tu peux dire au cher duc qu'il
remarquera mon absence plus d'une fois. Tiens! pourquoi ne suis-je pas
convoqu comme les autres?

--Sais-tu pourquoi tu n'as pas t convoqu?

--Non, je ne le sais pas! Et je ne donnerais pas un blanc pour le
savoir. Le duc, plusieurs fois dj, m'a battu froid, puis il est
revenu. Il reviendra cette fois encore.

--Cette fois, c'est grave, mon ami; tu es souponn.

--Souponn?... Et de quoi donc?

--De tout et de rien, ce qui est bien pis qu'une accusation prcise. On
dit simplement qu'il faut se dfier de toi!... un conseil: tu avais fort
envie de voyager; eh bien, voyage.

--Excellent! Et quand, d'aprs toi, quand dois-je fuir?...

--Tout de suite. Ds cette nuit. Sur l'heure mme, mon bon ami.

--Merveilleux! Et avec quoi voyagerai-je?

--Avec quoi?... Avec ton cheval, pardieu! Ton cheval, ta rapire et tes
pistolets d'aron.

--Oui, mais avec quel argent? Est-ce avec les deux mille livres que le
duc me doit et qu'il me devra longtemps encore, hlas? Est-ce avec ma
paye d'officier qui est en retard de cinq mois?

Maineville eut une minute d'hsitation, poussa un soupir et profra
enfin:

--Ecoute, j'ai quelque chose comme deux cents pistoles qui s'ennuient
dans mon portemanteau. Fais-les voyager, cela nous rendra service  tous
les trois:  toi qui auras de quoi voyager, aux pistoles qui verront du
pays, et  moi qui ne serai plus tent de jouer  la bassette.

--Voil donc, dit amrement Maurevert,  quoi auront abouti dix ans de
bons services. Je suis oblig de fuir comme un vrai flon, comme un
tratre!

--Je me charge de ta rentre en grce, dit Maineville, avec vivacit.
Je prouverai ton innocence. Et le danger cart, tu reviendras. Est-ce
dit?... Pars-tu?...

--Il le faut bien, mort au diable!

--C'est bien. Dans vingt minutes, tu as les deux cents pistoles.

--Cent me suffisent. Je n'irai pas loin. J'irai... tiens: j'irai 
Chambord, et je t'attendrai l.

Maurevert s'habilla aussitt, serra prcieusement sur lui divers papiers
et notamment le bon de cinq cent mille livres payables le lendemain de
la mort de Guise. Bientt Maineville parut. Il apportait les deux cents
pistoles. Maurevert en prit cent. Les deux amis s'embrassrent, puis
descendirent ensemble.

--As-tu le mot de passe pour te faire ouvrir la porte? demanda
Maineville.

--Non... Je ne me souviens mme pas de ceux que tu me donnas dans la
matine.

--Catherine et Coutras. Et maintenant, adieu. Si par hasard il
t'arrivait un accident avant d'atteindre la porte, songe que tu ne m'as
pas vu...

L-dessus, Maineville jeta un regard inquiet dans la rue pleine de
tnbres, s'loigna rapidement en se glissant le long des murailles.

Maurevert demeurait immobile jusqu' ce qu'il ft bien sr que son
ami s'tait rellement loign. Alors  son tour, il se mit en route.
Seulement, ce ne fut pas vers les portes de la ville qu'il se dirigea,
mais vers le chteau. Il n'avait pas fait dix pas qu'il se frappa le
front et revint en grommelant:

--Imbcile! si je laisse mon cheval, Maineville saura que je ne suis pas
parti. Et s'il va demander demain matin si quelqu'un a franchi la porte
pendant la nuit?

Il sella et brida son cheval, sortit et marcha  pied jusqu'au chteau,
en tranant la bte par la bride. Un quart d'heure plus tard, il se
trouvait dans l'oratoire de la reine. Catherine de Mdicis, rveille
sur son ordre (car maintenant on lui obissait d'aprs un mot convenu),
ne tarda pas  se montrer et l'interrogea du regard.

--Madame, dit Maurevert, je sais le jour et l'heure et comment la chose
doit se faire.

Catherine eut un tremblement d'motion.

--Parlez, dit-elle, dvorant du regard celui qui portait une telle
nouvelle.

--Avant tout, fit Maurevert, je prierai Votre Majest de faire sortir de
Blois ds cet instant mme un officier quelconque qui devra monter le
cheval que j'ai laiss dans la cour carre et se couvrir de ce manteau.
Il est essentiel pour moi que cet homme, quel qu'il soit, parte bientt.

--Larchant! appela la reine.

Le capitaine entra, tandis que Maurevert se rejetait dans un coin
d'ombre.

--Larchant, dit Catherine, j'apprends qu'il y a des rassemblements de
huguenots du ct de Tours. Envoyez  l'instant mme quelqu'un de sr
pour voir ce qu'il en est et surveiller le pays une bonne huitaine.
Votre messager trouvera un cheval tout sell dans la cour carre... et
voici un manteau pour lui... Que dans cinq minutes il soit parti.

Larchant prit le manteau jet sur un fauteuil et sortit passivement,
sans un mot.

--Maintenant, reprit Maurevert, maintenant que je sors de Blois et
que je fuis, il faut que Votre Majest m'assure pour quelques jours
l'hospitalit dans le chteau.

--Ruggieri! appela la reine, dcide  donner entire satisfaction 
Maurevert.

Une minute s'coula, et dj Catherine fronait le sourcil, lorsque
l'astrologue parut en disant:

--On vient de m'veiller, et j'accours. Majest.

--Ruggieri, o es-tu log?

--Mais, fit l'astrologue tonn, dans les combles, c'est--dire le plus
loin possible de la terre et le plus prs possible des toiles.

--Es-tu souvent espionn l-haut?

Ruggieri sourit:

--Nul n'y vient qu'en tremblant; nul n'y vient s'il n'y est forc.
Vous savez que je passe pour un esprit malfaisant, capable de jeter un
mauvais sort.

--En effet, dit Catherine. Mon bon Ruggieri, tu cacheras ce gentilhomme
dans tes appartements et il y sera mieux  l'abri de la curiosit que
dans l'appartement du roi...

Ruggieri fit un signe pour dire qu'il avait compris. A ce moment la
reine plit et s'affaissa dans un fauteuil. Ses yeux se rvulsrent. Un
tremblement mortel agita ses mains. Ruggieri s'lana vers elle, sortit
vivement un flacon de son aumnire et laissa tomber quelques gouttes de
son contenu sur les lvres de Catherine. Bientt celle-ci respira plus
librement.

--Tu vois! fit-elle avec un morne dsespoir, c'est la fin qui
approche... Ruggieri, est-ce que je vais mourir? Dis-le sans crainte.

--Non! fit l'astrologue. Non, madame, rassurez-vous. La mort n'est pas
encore dans ce chteau...

--Je le crois, reprit la reine, qui sentait la vie lui revenir. Ce n'est
encore qu'une alerte. Mais je suis bien faible!

Catherine se tourna alors vers Maurevert, qui, pendant toute cette
scne, tait demeur immobile et silencieux.

--Eh bien, monsieur, dit-elle, vous pouvez parler maintenant...

Maurevert commena son rapport qui dura une heure environ et que
Catherine couta la tte dans les deux mains sans donner le moindre
signe d'tonnement ou d'motion. Quand Maurevert se tut, elle releva
lentement la tte et dit:

--Ruggieri, es-tu sr que je puisse vivre encore jusqu'au 23 dcembre?

--Je jure  Votre Majest que cette anne-ci mourra avant elle, dit
l'astrologue.

--Bon! fit-elle avec un ple sourire, tu me donnes huit jours de plus
que je ne demandais... Allez, monsieur de Maurevert, suivez Ruggieri.
Vous serez bien cach l o il vous mettra!

La reine rentra dans sa chambre et se remit au lit avec les premiers
symptmes de la fivre. Maurevert suivit Ruggieri, qui lui fit monter
des escaliers interminables et parvint enfin dans les combles.
L'astrologue conduisit son compagnon jusqu' une chambre fort spacieuse
et fort bien meuble.

--On vous apportera vos repas ici, dit-il. Voici sur ce rayon des
livres, dans cette armoire quelques flacons de bon vin. Le jour, vous
aurez encore pour vous distraire cette fentre d'o l'on voit la Loire.
Mais faites attention que qui regarde peut tre regard...

Le lendemain, l'astrologue descendit pour prendre des nouvelles de la
reine, qui ne se ressentait plus, en apparence du moins, de sa crise
nocturne. En remontant chez lui, Ruggieri rencontra Crillon qui l'aborda
poliment, le salua et lui dit:

--Voici: pour des raisons que vous saurez plus tard, mais qui concernent
le service et la sret du roi, j'aurais besoin de cacher pour quelques
jours dans le chteau un homme  moi... un mien parent. Comme je sais
que vous vivez retir et que nul ne vient vous dranger, j'avais pens
que votre appartement ferait justement l'affaire...

Ruggieri fut tonn, mais ne manifesta pas son tonnement, et il se
contenta de penser:

--Bon. Je mettrai auprs de Maurevert le parent du brave Crillon, et
j'aurai deux htes au lieu d'un. Eh bien, j'accepte, ajouta-t-il tout
haut. Amenez-moi votre homme, capitaine.

--Et vous vous faites fort de le cacher?

--Autant qu'il sera en mon pouvoir, la prsence de votre parent au
chteau ne sera connue de personne.

--Merci, mon digne astrologue.

--Enchant de vous tre agrable, mon digne capitaine.

Dans la journe, Crillon sortit du chteau et se rendit  l'htellerie
o il avait dn avec Pardaillan. Comme il l'avait dit, le chevalier ne
bougeait plus de l'htellerie. Crillon le trouva qui vidait  petits
coups une bouteille de muscat d'Espagne. Pardaillan, en voyant entrer
Crillon, se contenta de prendre un verre qu'il posa devant le capitaine
et qu'il remplit.

--Savez-vous pourquoi je viens? demanda Crillon.

--Pour me dire que vous avez trouv un moyen de m'introduire au chteau
et de m'y tenir cach?

--C'est cela mme. Et quand vous voudrez...

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--Si cela peut vous tre utile.

--A moi, non!... Au roi, oui! Vous savez ce que je vous ai dit...

--Eh bien, fit Crillon, ce soir,  la nuit. Trouvez-vous donc sur le
coup de six heures devant la porte du chteau; je me charge du reste.

Le soir,  six heures, c'est--dire  la nuit noire en cette saison,
Pardaillan, soigneusement envelopp, faisait les cent pas devant le
porche du chteau. Bientt Crillon arriva.

--Nous allons entrer, dit le capitaine. Vous me jurez que...

--Je ne vous jure rien, interrompit Pardaillan. Je vous rpte seulement
deux choses: la premire, c'est qu'on veut tuer le roi; la deuxime,
c'est que je ne veux pas qu'on le tue.

--Venez!...

Crillon passa son bras sous celui de Pardaillan et, causant gaiement
avec lui, franchit le porche, tandis que les sentinelles lui
prsentaient les armes. Ils montrent par un escalier drob, et au
second tage seulement Crillon s'cria:

--Maintenant, nous sommes sauvs!

--O allez-vous me cacher? demanda Pardaillan.

--Chez Ruggieri, fit Crillon. Vous pourrez vous faire tirer votre
horoscope, si le coeur vous en dit.

Lorsqu'ils furent arrivs dans les combles, Crillon poussa une porte, et
Pardaillan, dans la pice svrement meuble, aperut l'astrologue qui
lisait.

Crillon prsenta le chevalier comme son parent, et il ajouta  l'oreille
de Ruggieri qu'il comptait fort sur ce parent-l pour le service du roi.
Puis il se retira.

Ruggieri avait jet sur Pardaillan un vif et profond regard. Mais soit
que la physionomie du chevalier et bien chang depuis seize ans, soit
que l'ge et diminu en lui la facult de se souvenir, il ne reconnut
pas l'homme du Pressoir-de-Fer... celui dont jadis il avait essay de
faire couler le sang pour l'oeuvre de transfusion hermtique.

--Venez, monsieur, se contenta-t-il de dire.

Et il le conduisit dans une chambre voisine en lui disant:

--Vous tes ici chez vous. Cette porte donne sur mon cabinet de travail
que nous venons de quitter; celle-ci donne sur le couloir; cette
troisime, enfin, est condamne et donne sur une chambre semblable 
celle-ci. A ce propos, si vous tenez absolument  garder le secret
rigoureux, je vous engage  ne pas faire de bruit, car justement, dans
cette chambre, j'ai log un gentilhomme qui, comme vous, se cache
quelques jours dans le chteau.

L-dessus, Ruggieri salua et s'en alla.

--Tiens! songea Pardaillan, qui peut tre ce gentilhomme qui comme moi a
besoin de se cacher ici?



XXXIII

DUCHESSE DE GUISE

L scne qui va suivre se passe dans la nuit du 24 dcembre 1588, en cet
htel si bien gard o nous avons vu Maurevert assister  une runion de
conjurs.

Au premier tage, un immense salon occupait presque toute la longueur de
l'htel, avec six fentres donnant sur la cour d'honneur. Prcdant ce
salon se trouvait une pice de modestes dimensions. C'est l que nous
pntrons, vers dix heures du soir.

Une femme assise dans un fauteuil s'entretenait avec un homme debout
devant elle. L'homme venait de fournir une longue course. Ses habits
taient tachs de boue. Il semblait trs fatigu. Cette femme, c'tait
Fausta. Cet homme, c'tait un courrier qui arrivait de Rome.

--Je suis arriv  Rome le 20 de novembre, porteur de vos instructions
orales et crites. Faut-il vous dire quelles dmarches j'ai d faire?

--Passe, et arrive au principal. Sois bref et clair.

--Ce fut le cardinal Rovenni qui, au bout de trois jours, m'introduisit
auprs de Sixte. Je n'avais pas le choix des moyens et je dus accepter
l'aide que m'offrit le tratre, dans l'espoir, sans doute, de se
rconcilier avec vous.

---Peu importe qui t'a aid...

--Donc, je vis le pape. Je l'ai vu quatre fois de suite. La premire
fois, lorsque je lui ai dit que j'tais votre envoy, il commena par me
faire saisir et dclara que ma mort seule tait un chtiment suffisant
de mon audace. Je fus jet dans un cachot du chteau Saint-Ange... L,
Sixte vint me voir le lendemain et, brusquement, me demanda ce que la
rvolte, rebelle, relapse, hrtique, pouvait avoir  lui communiquer.
Je lui rpondis que j'apportais la paix, mais que je ne dirais rien tant
que je serais dtenu prisonnier, et que, vous reprsentant, je voulais
traiter de puissance  puissance.

---Et que dit alors le vieux gardeur de pourceaux?

--Il me tourna le dos et sortit en disant: Qu'il crve comme un
chien!... Mais, le lendemain, des gardes m'ouvrirent le cachot. Je fus
conduit dans un oratoire o Sixte tait seul. Il m'examina longtemps,
puis, d'un ton rude, il me dit; Parle, tu es libre... Alors j'exposai
votre renonciation. Je rptai vos offres. Il couta attentivement. Je
l'assurai que, jamais, vous ne reviendriez en Italie, et que vous
feriez tous vos efforts pour sauvegarder sa puissance temporelle ou
spirituelle. Alors, il me demanda ce que vous attendiez en retour, et je
lui rpondis: Une chose unique, une bulle de divorce cassant le mariage
du duc de Guise et de Catherine de Clves... Il ne parut pas surpris...
Il me dit de revenir trois jours plus tard. Au jour dit, je me prsentai
au Vatican, et je revis Sixte seul  seul... Alors il ouvrit une
cassette, en tira un tui d'argent. De l'tui, il sortit un parchemin et
le mit sous mes yeux... C'tait la bulle de divorce... Puis il remit le
parchemin dans l'tui, et me tendit l'tui en me disant: Je suis plus
confiant que ta matresse. Voici ce qu'elle me demande. Va me chercher
les papiers que tu m'as promis... Je sortis alors du Vatican, et
bientt je repris  franc trier la route de France.

En achevant ce rcit, l'homme mit un genou sur le tapis, comme il avait
fait devant le pape, sortit de son pourpoint un tui d'argent qu'il
portait attach par une chanette place autour du cou, Fausta prit
l'tui sans que rien pt faire comprendre si elle tait satisfaite, ou
simplement mue.

--C'est bien, dit-elle, retire-toi, et va te reposer. Tu as agi en
fidle serviteur et en bon diplomate.

Seule, Fausta demeura pensive. Elle considrait cet tui d'argent d'un
regard morne et comme s'il et contenu sa condamnation. Enfin, elle
l'ouvrit, en tira un parchemin scell aux armes pontificales de
Sixte-Quint, et le lut attentivement par deux fois.

C'tait bien ce que le messager avait annonc: l'acte cassant le mariage
du duc de Guise et de Catherine de Clves. Il n'y manquait que la
signature du duc.

Lorsqu'elle eut termin cette lecture, Fausta appela. Sa suivante
Myrthis parut.

--Est-ce qu'il est venu? demanda-t-elle.

--Pas encore, rpondit la suivante.

--Et le vieux Bourbon?

--Il ne doit venir qu' onze heures et demie.

--Quand il arrivera, fais-le entrer o tu sais, ainsi que Mayenne et le
cardinal de Guise. Je pense que tout a t apprt dans le grand salon?
Ds que le duc arrivera, fais-le entrer ici. Et les autres l...

Myrthis se retira. Fausta alla ouvrir la porte qui ouvrait sur le
grand salon. Deux flambeaux taient allums. Mais cette faible lumire
suffisait sans doute  Fausta, qui, de la porte, examina l'immense salle
dserte.

Alors, elle poussa un long soupir, referma la porte avec beaucoup de
soin, et revint se placer dans le fauteuil qu'elle occupait tout 
l'heure.

--Monseigneur le duc de Guise! annona une voix.

Fausta releva lentement la tte et vit le duc qui s'inclinait devant
elle. Il tait nerveux, agit. Cette fivre spciale qui saisit les
grands criminels au moment de l'action irrparable mettait une flamme
sombre dans son regard, et, sur son front couvert d'une ardente rougeur,
la large cicatrice de sa blessure apparaissait livide.

--Me voici  vos ordres, madame, dit le duc d'une voix o perait une
sourde impatience. Mais vraiment n'et-il pas mieux valu ne plus nous
voir jusqu'au jour...

--Jusqu'au jour o Henri III succombera, acheva la Fausta avec une
froideur glaciale. C'est--dire, continua-t-elle, jusqu'au jour ou je
dois unir ma destine  la vtre, duc!

Guise tressaillit. Voyant qu'il ne relevait pas les paroles qu'elle
venait de prononcer, Fausta reprit:

--Ainsi, mon duc, tout est prt... grce  moi. Le filet est bien tendu.
Valois doit mourir. J'ai distribu  chacun son rle.

--Tout cela est vrai, madame, dit Henri de Guise, d'une voix altre, et
ses sourcils se froncrent. C'est vrai; l o nous autres hommes nous
hsitions, vous avez dploy l'audace froide et l'implacable mthode
d'une grande conqurante. Vous avez tout prvu, tout agenc dans les
moindres dtails. Je le confesse, madame...

--Je voulais vous entendre dire ces vrits, dit Fausta. Mais vous
savez que ce n'est pas tout. Vous savez que j'ai envoy un courrier 
Alexandre Farnse. D'aprs les dates que j'avais prvues, Alexandre
Farnse,  cette heure, est srement en France et marche sur Paris. J'ai
donc fait plus que de dblayer le trne: je vous donne une arme...

--C'est encore vrai, madame. Mais n'avons-nous pas dj convenu ce que
nous devons faire de cette arme?

--Oui, rduire le Barnais, ramener  vous les huguenots qui sont
de rudes soldats, entreprendre la conqute de l'Italie d'abord, des
Flandres ensuite...

L'oeil de Guise tincela.

--Ah! s'cria-t-il, tout cela je l'accomplirai, madame! Roi de France,
je me sens de taille  soulever un monde...

Fausta reprit doucement:

--Et moi, duc, quelle sera ma part?...

--Ceci n'est-il pas convenu aussi? Ne vous ai-je pas jur que vous
seriez reine dans ce royaume dont je serai roi?...

--C'est vrai, duc... mais quand?...

--Quand? fit le duc assombri. Ds que, roi de France, j'aurai rpudi
Catherine de Clves.

--C'est bien loin, duc!... Et puis, tenez, vous connaissez ma franchise.
J'ai peur... vous pouvez m'oublier...

--J'ai jur! dit le duc.

--Et moi, fit la Fausta dans un grondement terrible, je ne crois pas aux
serments des princes... Dites-vous seulement que j'ai appris  lire dans
le coeur des hommes...

--Et qu'avez-vous lu dans le mien? bgaya le duc avec un livide sourire.

--Que le poignard qui va frapper Valois peut aussi bien frapper
Fausta!...

--Madame...

--Que l'instrument peut tre bris quand il a servi!... Que ma part
peut vous sembler trop belle quand je vous aurai couvert de la pourpre!
Alors, vous n'aurez qu'un geste  faire pour me noyer dans ce sang d'o
mergera le trne sur lequel vous serez assis! Voil ce que j'ai lu dans
votre coeur!...

--Madame... je vous coute et n'en crois pas mes sens.


--Pourtant, c'est la vrit qui frappe vos oreilles. Duc, la minute est
effroyable pour vous. Je puis d'un mot vous rejeter  l'abme. Valois,
si je veux, sera prvenu dans une heure... et demain, duc, ce n'est pas
sur le trne que vous monterez, c'est sur l'chafaud.

--Par le sang du Christ! rugit le duc partag entre la fureur,
l'tonnement et l'pouvante. Que vous faut-il donc?...

--Ma part, dit simplement Fausta. Et toute ma part,  moi, tient dans ce
mot: oui ou non suis-je ds cet instant duchesse de Guise?...

--Ceci est insens, madame! Catherine de Clves est vivante encore!

--Oui... mais, si vous le voulez, Catherine de Clves n'est plus votre
femme. Duc, voici la bulle de divorce qui casse votre mariage: c'est le
cadeau de noces que me fait,  moi, mon vieil ami Sixte-Quint, pape par
la grce de Dieu!...

En mme temps, Fausta ouvrit l'tui, en tira le parchemin, le dploya
et le tendit au duc de Guise. Celui-ci le saisit d'une main tremblante,
rapprocha violemment un flambeau et se mit  lire. Quand il eut
achev sa lecture, quand il eut constat que le parchemin aux armes
pontificales tait parfaitement authentique, il le laissa tomber sur la
table et baissa la tte dans un morne silence. Le coup tait terrible.

Fausta, sur la table, prit une plume, et la prsenta au duc de Guise,
qui la saisit machinalement. Puis, posant son doigt  l'endroit du
parchemin rserv pour la signature de Guise, elle dit:

--Signez...

Le Balafr la considra un instant avec des yeux hagards. Il tait en
proie  une de ces rages froides qui, lorsqu'elles clatent, tuent.
Non qu'il regrettt de rpudier Catherine de Clves qui le trompait et
faisait de lui le mari le plus ridicule de France, mais il se voyait
devin par la terrible Fausta, et il tait ds lors en son pouvoir.

Elle appuya son doigt sur le parchemin et rpta:

--Signez! Dans quelques minutes, il serait trop tard!

Le Balafr grina des dents. Il se courba lentement sur la table, et, de
sa grosse criture violente, signa!... Alors Fausta alla ouvrir la porte
du grand salon  double battant. Et le salon immense apparut, vivement
clair.

Au fond du salon, un autel avait t dress... ce n'tait plus un salon,
c'tait une chapelle!... Sur l'autel, prs du tabernacle, le vieux
cardinal de Bourbon attendait, prt  clbrer la messe.

Le cardinal de Guise, le duc de Mayenne, la duchesse de Nemours, la
duchesse de Montpensier taient assis dans des fauteuils et semblaient
attendre une crmonie qu'ils connaissaient d'avance. Alors Fausta se
tourna vers le Balafr, atterr de ce qu'il voyait et devinait, et elle
dit:

--Duc, donnez la main  votre fiance et conduisez-la  l'autel!...

Le duc, la rage au coeur, tendit sa main  Fausta...

Ils marchrent  l'autel.

Le premier geste de Fausta fut de remettre au cardinal de Bourbon la
bulle de divorce. Et, alors, la messe commena... la messe de mariage
qui unissait Fausta au duc de Guise!...



XXXIV

L'EFFONDREMENT

La chambre du roi donnait sur la cour carre. En avant, il y avait une
antichambre. Et en avant de cette antichambre, c'tait le salon dans
lequel nous avons introduit le lecteur. Ainsi donc, aprs avoir franchi
le porche du chteau de Blois et mont le grand escalier, on arrivait 
ce salon.

En entrant dans le salon et en allant chercher la porte du fond,
 droite, on se trouvait dans l'antichambre du roi. C'est cette
antichambre qui devient en ce moment le centre de notre scne. Il s'y
ouvrait trois portes. L'une par laquelle nous venons d'entrer et qui
ouvrait sur le salon. La deuxime, en face, qui ouvrait sur la chambre
 coucher du roi. La troisime,  gauche, qui ouvrait sur un cabinet
donnant sur une cour intrieure.

A la suite de ce cabinet, qui tait vaste et spacieux, il y avait
une autre pice qui donnait sur un escalier intrieur. Cet escalier
aboutissait en haut aux combles du chteau, et en bas  l'appartement de
Catherine de Mdicis. Lorsque le Balafr gagnait l'antichambre royale
aprs avoir fait entrer son escorte dans le salon, il demandait:

--O est Sa Majest?

Alors, quelqu'un montrait toujours du doigt soit la porte de la chambre
 coucher, soit la porte du cabinet de travail. Selon l'une ou l'autre
indication, le Balafr traversait l'antichambre, soit droit devant lui
pour aller  la chambre du roi, soit en obliquant  gauche pour gagner
le cabinet. Et il entrait familirement, car le roi le lui avait
command une fois pour toutes.

Ce matin-l, comme de coutume, les postes furent relevs et changs par
le capitaine Larchant. Seulement, on ne plaa que des postes simples. En
sorte que le chteau semblait dgarni de ses ordinaires dfenses.

Seulement, celui qui et jet un coup d'oeil sur la cour intrieure que
l'on voyait par la fentre du cabinet de travail, et aperu l trois
cents hommes d'armes immobiles et silencieux. Tous taient arms
d'arquebuses.

Seulement, aussi, celui qui et pu entrer dans une vaste salle situe
prs du corps de garde et qui servait ordinairement de magasin d'armes,
et aperu l quatre couleuvrines de campagne, montes sur leurs affts.
Les couleuvrines taient charges. Autour de chacune d'elles, les quatre
servants taient  leur poste.

Traversons maintenant le salon et pntrons dans cette antichambre,
centre de la scne que nous essayons de mettre en place. L, une
trentaine de gentilshommes attendent--de ceux que le roi appelait
ses ordinaires... de ceux que le peuple appelait les Quarante-cinq
assassins. Ils sont vtus comme d'habitude. Mais, sous le pourpoint de
soie ou de velours, tous ont endoss la cuirasse de cuir ou la cotte de
mailles.

Entrons dans la chambre du roi. Comme le soir o les grandes dcisions
ont t prises, Henri III est assis prs du feu vers lequel il tend ses
mains ples.

Debout prs de lui, Catherine de Mdicis, pareille  un spectre noir,
Catherine livide sous ses voiles de deuil.

Dehors, il fait un froid noir. Un ciel d'une infinie tristesse, un large
silence pesant sur toutes choses.

Catherine de Mdicis et le roi--deux fantmes--se parlent. Ils se
parlent  voix basse et lente.

--C'est le jour, dit Catherine, le grand jour... Le jour de votre
dlivrance, mon fils. Ce soir,  dix heures, comme une bande de loups
rus dans les tnbres, les gens de Guise doivent se prcipiter sur ce
chteau dont ils ont les clefs. Ce soir,  dix heures, on gorgera tout
ce qui tentera de s'opposer  la marche des assassins... on enfoncera la
porte de cette chambre... on poignardera le roi dans son lit... Si la
mre du roi ne veillait!... Mais elle veille!...

Elle clate de rire... d'un rire silencieux et fantastique sur cette
figure livide de spectre.

--Henri, reprend-elle, es-tu prt, mon fils?...

--Oui, ma mre! rpond le roi, d'une voix tragique.

Ple et chancelant, Henri III se lve. Sa mre le prend dans ses bras
et, longuement, frntiquement, d'une sauvage treinte o clate la
seule passion sincre de sa vie, elle le serre sur sa poitrine.

--Tu ne bougeras pas d'ici, murmura Catherine. Tu entends?

--Oui, ma mre, balbutie Henri III.

--Il suffit que, d'un mot, tu donnes l'ordre suprme  ces gentilshommes
qui attendent l... le reste me regarde!...

Alors, elle desserre son treinte. Lentement, elle va ouvrir la porte.
Les trente qui attendent dans l'antichambre frmissent. Le roi s'avance
jusqu' la porte et dit:

--Messieurs, je vous commande d'obir  la reine mre dans tout ce
qu'elle vous dira...

Puis, il recule jusqu' la fentre de sa chambre en frissonnant, soulve
les rideaux et se met  regarder dans la cour carre, les yeux fixs sur
le porche du chteau. Catherine de Mdicis passe en revue, d'un regard
rapide, les gentilshommes de l'antichambre. Elle en touche un  la
poitrine, puis un autre... elle en touche dix. Et,  ces dix, elle dit:

--Votre poste est dans la chambre du roi. L'pe et la dague  la main,
messieurs!

Les dix obissent.

--Dans la chambre, continua Catherine, barricadez-vous. Quoi que vous
entendiez, ne bougez pas. Et, s'il arrive un malheur, mourez jusqu'au
dernier avant qu'on ne touche au roi. Jurez!...

--Nous jurons! rpondent les dix d'une voix sourde.

Les dix pntrent dans la chambre royale, l'pe et la dague  la main.
Un instant plus tard, on les entend qui,  l'intrieur, barricadent la
porte. Catherine pousse un profond soupir. Alors, Catherine recommence
son inspection. Elle touche un gentilhomme  la poitrine, puis un autre;
elle en touche dix.

--Vous, dit-elle, dans le salon... Ds qu'il sera dans l'antichambre,
fermez la porte et placez-vous devant, l'pe et la dague  la main. Si
on essaie de forcer la porte de l'antichambre, si le salon est envahi,
mourez jusqu'au dernier avant qu'on ne puisse ouvrir... Jurez!

--Nous jurons! rpondent les dix.

Les dix passent dans le salon, et, tout aussitt, s'y disposent par
petits groupes, riant et causant de choses indiffrentes. Alors,
Catherine touche trois des gentilshommes restant dans l'antichambre. Ce
sont Chalabre, Sainte-Maline et Montsery.

--Vous, dit-elle, entrez dans le cabinet et attendez-moi.

Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obissent aussitt et passent dans
le grand cabinet de travail. Dans l'antichambre, il ne reste plus que
sept gentilshommes, parmi lesquels Dseffrenat et le comte de Loignes.

--Vous, dit Catherine, coutez: il entrera ici, ne trouvant pas le
roi dans le salon, et il vous demandera: O est Sa Majest?... Vous
rpondrez:

Sa Majest est dans son cabinet, monseigneur.

--Alors, il entrera dans le cabinet, et vous achverez l'homme. Si on ne
vous appelle pas, vous resterez ici. Au cas o ceux du salon seraient
attaqus, vous barricaderez la porte et vous mourrez jusqu'au dernier
avant qu'on ne puisse atteindre la porte du roi... Jurez!

--Nous jurons, rpondirent les sept.

Alors, lente et toute raide dans ses voiles de deuil, la vieille
reine passe dans le grand cabinet o attendent Chalabre, Montsery et
Sainte-Maline.

--Vous, dit-elle, je vous ai choisis entre tous. Le duc vous a
embastills. Le duc vous a menacs de mort. Est-ce vrai?

Les trois s'inclinrent.

--Quoi qu'il en soit, dit Catherine, vous avez t choisis parce qu'on a
suppos qu' votre dvouement pour le roi se joignait en vous une haine
naturelle contre celui qui a voulu vous mettre  mort. Eh bien, il va
venir. Le salon est gard. L'antichambre est garde. La chambre du roi
est garde. Le duc doit aboutir ici... Il ne faut pas qu'il en sorte
vivant...

Les trois se regardrent, les yeux flamboyants, les lvres crispes par
ces sourires terribles qu'on a dans les moments suprmes. Catherine les
vit dcids. Elle demanda:

--Le roi, messieurs, peut-il compter sur vous?

Ils tirrent leurs dagues d'un mouvement spontan.

--Si le duc entre ici, il est mort! dirent-ils.

--C'est bien, dit Catherine. Attendez donc... car il va venir! Adieu,
messieurs.

Elle passa devant les trois gentilshommes inclins, et disparut dans le
petit escalier intrieur.

L-haut, dans le cabinet, Chalabre, Sainte-Maline et Montsery prenaient
leurs dispositions--ce qu'on pourrait appeler le branle-bas de
l'assassinat. Ils poussrent la table contre la fentre. Ils entassrent
chaises et fauteuils dans un angle, de faon que la pice ft
entirement libre, et que Guise ne trouvt rien derrire quoi s'abriter
et se dfendre. Alors, ils convinrent de leurs gestes. Sainte-Maline, le
plus hardi des trois, prit naturellement la direction du combat.

--Moi, dit-il, j'ouvre la porte quand il arrive. Toi, Chalabre, tu te
tiens ici, au milieu du cabinet. Toi, Montsery, tu te places ici contre
la porte. J'ouvre donc et je dis: Entrez, monseigneur. Et je recule.
Il entre. Alors toi, Montsery, tu pousses la porte, et tu mets le
verrou. Chalabre et moi, nous l'attaquons par devant. Et toi, tu sautes
sur lui par derrire. Est-ce convenu?

--Convenu...

--Chacun  notre place, donc, et ne bougeons plus.

--Diable! fit tout  coup Montsery, et la porte du petit escalier?

--Il n'y a qu' pousser le verrou, dit Sainte-Maline. Vas-y, Chalabre,
et reprends ta place.

Chalabre se dirigea vivement vers la porte de l'escalier. Comme il
mettait la main sur le verrou, la porte s'ouvrit et un homme entra en
disant:

--Bonjour, messieurs!...

--Pardaillan! s'cria sourdement Chalabre en reculant.

--Pardaillan! rptrent les deux autres.

Pardaillan tait entr. Il avait ferm la porte, tranquillement.

--Monsieur, dit Sainte-Maline d'une voix qui tremblait d'impatience,
sortez  l'instant, quoi que vous ayez  nous dire, il nous est
impossible de vous couter en ce moment.

--Bah! fit Pardaillan, avant que le Balafr n'entre ici, nous avons bien
quelques minutes. Vous m'couterez... Les trois hommes changrent un
regarda de rage folle.

--Messieurs, dit Pardaillan, laissez vos poignards tranquilles. Si vous
m'attaquez, je suis capable de vous tuer tous les trois, et, alors,
vous ne pourrez pas tuer le duc. De plus, je vous prviens que, si je
n'arrive pas  vous tuer, je pourrai toujours ouvrir cette fentre,
et jeter un cri qui sera entendu parce qu'il est attendu. Et alors,
messieurs, celui qui entendra ce cri se prcipitera au-devant du Balafr
et lui criera: N'entrez pas au chteau, car on veut vous tuer... Et
rien, messieurs, ne pourra empcher mon ami de prvenir le duc, car mon
ami est  Blois pour sauver le duc et tuer le roi... vous le connaissez!
Vous l'avez vu  Chartres! Il s'appelle Jacques Clment!...

Les trois devinrent livides. Jacques Clment, qu'ils avaient jur de
tuer! Jacques Clment, qu'ils avaient affirm mort sous leurs coups...
En mettant les choses au mieux, en supposant que le roi ne serait pas
tu, Henri III ou Catherine apprendraient que Jacques Clment vivait.
C'tait pour eux la potence ou l'chafaud!

--Parlez donc! dit Chalabre en grinant des dents. Que voulez-vous?

--Messieurs, dit Pardaillan, vous me devez encore une vie. Je viens vous
rclamer le paiement immdiat de votre dette. Je viens vous demander
cette vie.

--La vie de qui? rugit Sainte-Maline.

--La vie de Henri de Guise, rpondit simplement Pardaillan.

Sainte-Maline baissa la tte et pleura.

Chalabre et Montsery restrent silencieux.

--Messieurs, dit Pardaillan, je vois que vous tes dcids  payer. Mais
je vois aussi que c'est trop vous demander. Je vais donc vous proposer
un arrangement. Au lieu de vous rclamer la vie de Guise, je me contente
de ne vous demander que dix minutes de cette vie.

Ils le regardrent, hagards, sans comprendre.

--Eh! oui, reprit Pardaillan. Je veux dire quelques mots au duc de
Guise. Cet entretien durera dix minutes. Aprs quoi, je vous tiendrai
quittes. Ecoutez-moi. Le duc va entrer ici, n'est-ce pas?

--Oui, firent-ils haletants.

--Vous admettez qu'une fois entr il ne peut plus sortir par
l'antichambre?

--Oui! mais il peut sortir par le petit escalier!...

--Eh bien, justement. Vous allez vous placer tous les trois dans le
petit escalier. Donc, toute retraite est coupe... et...

A ce moment, un grand bruit de chevaux, d'pes qui se heurtent, de
cliquetis d'perons se fit entendre.

--C'est lui! dit froidement Pardaillan. Messieurs, sortez!... A la
dixime minute, au plus tard. Guise vous appartient... Mais, pendant ces
dix minutes, il est  moi... Sortez!

Pardaillan s'tait redress. Et il y avait une telle flamme dans son
regard, une si sombre et si violente volont sur sa physionomie, une
telle autorit dans son geste et sa parole qu'ils comprirent que
l'attitude du chevalier cachait quelque secret terrible; et que cet
entretien qu'il voulait avoir avec le duc tait un entretien de vie ou
de mort.

Livides, haletants, hagards, faibles comme des enfants devant cette
force, ils reculrent, franchirent la porte et se postrent dans le
petit escalier.

--Dix minutes! balbutia Sainte-Maline.

--Dix minutes, pas plus! dit Pardaillan.

Et il ferma la porte de l'escalier. Alors, il eut un long soupir et
un sourire. Et, les bras croiss, il se tourna vers la porte de
l'antichambre au moment o les bruits lointains s'teignaient et o une
voix, dans l'antichambre, disait:

--Dans le cabinet, monseigneur! Sa Majest vous attend dans le cabinet.

Puis, un silence effrayant pesa sur le chteau. Pardaillan entendit le
pas lourd et violent qui traversait l'antichambre. La porte s'ouvrit. Le
duc de Guise parut, fit deux pas.

En une seconde. Guise vit que le roi n'tait pas dans le cabinet. Il vit
Pardaillan debout, immobile, les bras croiss. Il plit lgrement et,
d'un mouvement rapide, se retourna vers la porte pour sortir. Au mme
instant, cette porte se referma et Guise sentit qu'on la retenait
ferme, de l'antichambre. Alors, il se tourna vers Pardaillan, redressa
son buste, rejeta la tte en arrire par un mouvement de ddain qui lui
tait habituel, et dit:

--Qui tes-vous? Que voulez-vous? Que faites-vous l?

--Mon nom est inutile, dit Pardaillan. Vous me reconnaissez. Je suis
celui qui, dans la cour de l'htel Coligny, voici seize ans de cela,
vous a soufflet. Je suis celui qui, sur la place de Grve, voici huit
mois de cela, vous a cri devant dix mille personnes que vous vous
appeliez Henri le Soufflet, et non Henri le Balafr...

--Enfer! rugit Guise.

--Je suis celui qui, dans la rue Saint-Denis, pour sauver une pauvre
femme, s'est rendu  vous, celui que vous avez appel lche, celui qui
vous a dclar alors qu'il vous rentrerait ce mot dans la gorge, et que
vous ne pririez que de sa main... Henri de Guise! Henri le Soufflet!
Ce que je veux? Ton sang pour laver l'insulte!... Henri de Guise!
Assassin de Coligny et de tant de malheureux seigneurs, ce que je fais
ici? Je t'y attends pour t'offrir un combat loyal, pe contre pe,
dague contre dague, coeur contre coeur!...

--Vous tes fou, mon matre! grina le duc. Hol! Du monde pour arrter
ce fou!...

Et Guise voulut ouvrir une porte. Mais, alors, derrire cette porte, il
entendit des voix rauques;

--Tue! Tue! Mort  Guise! Hardi, Chalabre! Hardi, Sainte-Maline!...

Guise devint livide... dans un clair il comprit tout!...

--Monsieur, dit Pardaillan, il ne vous reste qu'un espoir; c'est de
sortir par cet escalier en tuant les trois gentilshommes qui vous y
attendent.. aprs m'avoir tu moi-mme, toutefois... Dcidez! Je vous
offre le combat loyal... Si vous refusez, j'ouvre ces portes, je laisse
entrer les bandes d'assassins, et je leur crie: Tuez cet homme! Il est
trop lche pour se dfendre!...

Le Balafr eut autour de lui ce regard morne qui semble attendre,
appeler une intervention surnaturelle. Dans cet instant tragique, il
comprit quel guet-apens avait t prpar contre lui. Il prouva le
regret dsespr de n'avoir pas agi plus tt... le roi le devanait...
il tait perdu!

Sans dire un mot, il tira son pe et fondit sur Pardaillan, dans
l'espoir que celui-ci n'aurait pas le temps de dgainer. Pardaillan se
rejeta d'un bond en arrire et, dans le mme instant. Guise le vit en
garde, la rapire au poing.

Ce fut bref, terrible, foudroyant. Pardaillan, sans une feinte, sans un
battement, risquant vie pour vie, se fendit d'un coup droit, un seul
coup furieux, irrsistible, et le Balafr lcha son pe, battit l'air
de ses bras et tomba en arrire: il avait la poitrine traverse de part
en part... Alors Pardaillan rengaina sa rapire, et, s'tant assur,
d'un dernier regard, que le duc tait bien mort, ouvrit la porte du
petit escalier.

--Messieurs, dit-il, les dix minutes ne sont pas coules. N'importe,
vous pouvez entrer. Je vous tiens quittes de votre dette, et je vous
rends le duc de Guise.

Et il se mit  monter tranquillement l'escalier. Chalabre Sainte-Maline
et Montsery se rurent dans le cabinet, le poignard  la main. Ils
virent le duc tendu, sans mouvement et perdant son sang par sa
blessure.

Que s'tait-il donc pass entre Pardaillan et le duc?

Mais,  ce moment, le duc fit un mouvement... Guise n'tait pas mort!...
Il ouvrit les yeux, essaya de se soulever, poussa un gmissement et
parvint  murmurer:

--A moi!... On me tue!...

Ces paroles furent entendues de l'antichambre. Et, alors, les sept qui
taient l aux aguets se mirent  hurler:

--Tue! Tue! Achve!...

Et, alors, une frnsie s'empara des trois spadassins. D'un mme
mouvement, ils se jetrent sur le duc et le labourrent de coups de
poignard.

--Messieurs... messieurs... put encore bgayer le duc, qui, d'un suprme
effort, essaya de se traner.

Les trois se mirent  vocifrer. Et la contagion de la frnsie gagna
l'antichambre. La porte fut violemment ouverte. Loignes, Dseffrenat et
les autres se rurent.

Alors, l'horreur emplit cette pice. La haine accumule, la rage des
terreurs passes, la vue du sang dchanrent en ces hommes l'esprit des
tigres qui s'acharnent sur la proie. Guise n'tait plus qu'un cadavre.
Et toujours ils frappaient...

Puis, ceux du salon, ceux de la chambre du roi accoururent. Ce fut une
effroyable mle d'insultes, de hurlements, un bondissement de dmons,
une rue fantastique sur le cadavre. Et tous avaient du sang aux mains
et au visage. Ils le tranrent dans l'antichambre.

Le roi sortit, le contempla un instant et murmura:

--Comme il est grand!... Mort, il apparat plus grand que lorsqu'il
vivait...

Brusquement, il posa son pied sur la tte du cadavre et dit:

--Maintenant, je suis seul roi de France!...

Pendant ce temps, Catherine de Mdicis rlait dans son lit, agonisante,
comme si elle n'et attendu que ce dernier coup de son effroyable gnie
pour mourir...

Pardaillan, avons-nous dit, avait remont l'escalier. Sans se soucier
du tumulte qui se dchanait dans le chteau, il montait sans hte, et,
bientt, il parvint  sa chambre. Tout droit, sans s'arrter, il alla 
la porte qui faisait communiquer cette chambre et passa dans la pice
voisine.

L, sur le lit, un homme tait tendu, billonn, garrott, dans
l'impossibilit de faire un mouvement. C'tait Maurevert.

Pardaillan dlia les jambes d'abord, puis les bras de Maurevert. Puis il
lui retira son billon.

--Levez-vous, dit Pardaillan.

Maurevert obit. Il tremblait de tous ses membres. Pardaillan tait
trangement calme. Mais sa voix frmissait, et un frisson, par moments,
passait sur son visage. Il tira son poignard et le montra  Maurevert.

--Grce! dit celui-ci d'une voix si faible qu' peine on l'entendait.

--Donnez-moi le bras, dit Pardaillan.

Et, comme Maurevert, dans le vertige de l'pouvante, ne bougeait pas, il
lui prit le bras et le mit sous son bras gauche. De la main droite,
il tenait son poignard sous son manteau qu'il venait de jeter sur ses
paules.

--L, dit-il alors. Maintenant, suivez-moi. Et pas un mot, pas un geste!
C'est dans votre intrt.

Et il lui montra la pointe de sa dague. Maurevert fit signe qu'il
obirait. Pardaillan se mit en marche, tranant Maurevert.

Il se mit  descendre, mais, cette fois, par le grand escalier. Le
chteau tait plein de rumeurs sauvages. Dans ce tumulte, Pardaillan et
Maurevert, enlacs, passrent comme des spectres.

Dans la cour carre, Maurevert eut un commencement de mouvement.
Pardaillan s'arrta et le regarda en face, en souriant. Ce sourire tait
terrible... Maurevert baissa la tte et poussa un faible gmissement.

--Allons! dit Pardaillan qui se remit en route.

Prs du porche, Crillon, l'pe  la main, criait des ordres. Des
soldats croisrent la pique devant Pardaillan.

--Monsieur de Crillon, dit Pardaillan, il faut que je sorte.

Crillon regarda Pardaillan une minute avec une sorte d'effroi et
d'tonnement mls. Puis, il se dcouvrit et pronona:

--Laissez passer la justice royale!...

Les gardes se rangrent et prsentrent les armes. Pardaillan franchit
le porche, entranant et soutenant Maurevert...

Sur l'esplanade,  vingt pas du porche, un homme se plaa prs de
Maurevert et se mit  marcher sans dire un mot. Tous trois--Maurevert
encadr entre Pardaillan et le nouveau venu--franchirent la porte de
Russy, passrent le pont et se mirent  remonter la Loire.

A une lieue environ du pont de Blois, ils s'arrtrent devant une masure
abandonne. Deux chevaux tout sells taient attachs  un restant
de palissade qui avait d entourer un jardinet attenant  la masure.
Pardaillan poussa Maurevert dans l'unique pice. L'inconnu entra
derrire eux et ferma la porte.

--Asseyez-vous, dit Pardaillan  Maurevert en lui dsignant un
escabeau. Maurevert obit. Pardaillan lui lia les jambes solidement, et,
ds lors, une lueur d'espoir se fit jour dans l'esprit de Maurevert,
car, du moment qu'on le liait, c'est qu'on ne devait pas le tuer tout de
suite.

--Messire Clment, dit alors Pardaillan, puis-je vraiment compter sur
vous?

--Cher ami, dit Jacques Clment, soyez tranquille, et allez sans crainte
 vos affaires. Je jure Dieu que vous retrouverez l'homme o vous le
laissez.

Pardaillan fit un signe de tte comme pour dire qu'il avait confiance
dans ce serment. Il sortit sans jeter un regard  Maurevert et reprit
en toute hte le chemin de Blois. Jacques Clment tira son poignard et
s'assit devant Maurevert.



XXXV

LE DERNIER GESTE DE FAUSTA

FAUSTA, ds le matin, avait pris ses dernires dispositions. Elle avait
expdi divers courriers et, entre autres, un cavalier charg de courir
au-devant de Farnse pour lui dire de hter sa marche sur Paris, car
elle ne doutait nullement qu'Alexandre Farnse ne ft entr en France
depuis plusieurs jours dj.

Puis, elle avait tout fait prparer pour son dpart le soir mme. En
effet, elle avait convenu avec Guise qu'aussitt aprs le meurtre du
roi, c'est--dire dans la nuit mme, ils marcheraient sur Beaugency,
Orlans et, de l, sur Paris. Ce devait tre une marche triomphante,
pendant laquelle le duc de Guise devait proclamer ses droits  la
couronne.

A Paris devait avoir lieu le couronnement, et Guise devait, dans
Notre-Dame, prsenter Fausta comme la reine de France.

Tout  coup, des bruits confus parvinrent jusqu' elle. Et, d'abord,
elle n'y prta pas attention, car les bourgeois criaient souvent par
les rues. Puis, brusquement, elle se dressa. Des coups d'arquebuse
clataient. Elle entendait des pitinements de chevaux, des cris de
terreur, des hurlements de bataille. Une sueur froide pointa  son
front. Que se passait-il? Haletante, ple comme une morte,  demi
penche, elle coutait ces bruits de dehors; des paroles lui
parvenaient, qui confirmaient la supposition atroce...

Prs de deux heures s'coulrent. Les bruits, peu  peu,
s'loignaient... Fausta frappa fortement sur un timbre et un laquais
apparut. Et, comme elle allait lui donner l'ordre de s'enqurir de la
cause de ces bruits qui agitaient la ville, le laquais lui dit:

--Madame, un gentilhomme est l, qui ne veut pas dire son nom et veut
parler  Votre Seigneurie.

--Qu'il entre!

Au mme instant, Pardaillan entra dans le salon. Fausta fut secoue
d'une sorte de frisson nerveux et fixa sur lui des yeux exorbits par
une indicible pouvante. Elle voulut pousser un cri, et sa bouche
demeura entrouverte, sans profrer aucun son.

Pardaillan s'approcha d'elle, le chapeau  la main, s'inclina
profondment et dit:

--Madame, j'ai l'honneur de vous annoncer que je viens de tuer M. le duc
de Guise...

Un soupir atroce gonfla la poitrine de Fausta. Elle se sentait mourir.
Pardaillan vivant! Elle rvait... C'tait un rve hideux, inconcevable,
mais ce n'tait qu'un rve... Srement elle allait se rveiller!

--Madame, continua Pardaillan, il m'a paru que c'tait une lgitime
satisfaction que je me donnais  moi-mme en venant vous annoncer ce que
j'ai fait. Je vous avais prvenu jadis, que, moi vivant. Guise ne serait
pas roi, et que vous ne seriez pas reine.

Un sourd gmissement s'chappa des lvres blmes de Fausta et elle put
murmurer:

--Pardaillan!

--Moi-mme, madame. Je conois votre tonnement, puisque, aprs, avoir
voulu m'assassiner un certain nombre de fois, vous m'avez livr aux gens
de Guise le jour mme o je vous arrachais aux griffes de Sixte.

--Pardaillan! rpta Fausta dans un souffle.

--En chair et os, madame, n'en doutez pas. Tenez, je vais vous dire.
Dans l'abbaye de Montmartre, le jour o vous avez crucifi la pauvre
petite Violetta, je vous ai vue si courageuse au milieu des tratres, si
orgueilleuse devant la mort, que, sans doute, ce jour-l, je vous aurais
pardonn tout le reste, et, par la mme occasion, j'eusse pardonn 
Guise. Mais vous m'avez oblig  faire un deuxime voyage dans la nasse.
Cela n'tait pas de jeu, madame. J'ai compris que vous tiez une force
inhumaine, et qu'il fallait vous craser. Eh bien, je vous crase, un
mot y suffit: Guise est mort, madame, mort quelques heures avant d'tre
roi et de vous couronner reine. Et c'est moi qui l'ai tu...

Fausta, alors, parla, d'une voix basse et pnible, comme si les mots
eussent eu de la peine  sortir.

Elle dit  peu prs ceci:

--Puisque vous vivez, vous, il n'est pas tonnant que je sois crase,
moi, et que, du haut de la plus tincelante destine entrevue, je sois
prcipite dans un abme de honte et de douleur...

Elle s'arrta, grelottante; une flamme de folie passa dans ses yeux.

Mon malheur est complet, reprit-elle. J'tais tout. Je ne suis plus
rien. Que faites-vous ici? Dehors! J'ai voulu vous tuer quand j'ai cru
que vous tiez un homme. Vous tes un laquais qui, par-derrire et dans
l'ombre, a frapp un matre, et je vous chasse. Dehors! Allez demander 
Valois le prix de votre assassinat!

Elle parlait d'une voix rauque et si prcipite qu' peine elle tait
intelligible. Son bras tendu vers la porte tremblait. Pardaillan avait
baiss la tte, pensif.

Soudain, en la relevant, il vit Fausta qui marchait sur lui, le poignard
 la main. Il la laissa s'approcher. Et, au moment o elle levait
le bras, il n'eut qu'un geste: il saisit le poignet de Fausta et le
maintint rudement dans ses doigts.

--Que faites-vous? dit-il. Allons, madame, on ne me tue pas ainsi, moi!
Car mon heure n'est pas venue. Tenez, je vous lche: osez me frapper!

Il la lcha et se croisa les bras. Fausta le regarda. Elle le vit si
calme, si tincelant de bravoure, vraiment plus fort que la mort, et
avec une telle piti dans les yeux, qu'elle laissa tomber son arme; elle
recula et clata en sanglots.

Madame, dit Pardaillan, avec une grande douceur, la scne de la
cathdrale de Chartres est vivante dans mon esprit: vos lvres ont
touch mes lvres, et c'est pour cela que je suis ici. Laissez-moi vous
dire qu'en venant ici j'avais un double but. D'abord vous dire que vous
ne serez pas reine. Ensuite, madame, au chteau, j'ai vu arrter, sous
mes yeux, le cardinal de Guise, et M. d'Essignac, et M. de Bourbon, et
d'autres. Et j'ai entendu le cardinal de Guise crier  M. d'Aumont qui
l'arrtait: C'est une trahison de la Fausta... J'ai pens, madame,
qu'on viendrait vous saisir, vous aussi, et, cette pe qui a bris
votre royaume, je me suis dit que je devais la mettre au service de
votre vie et de votre libert. Car vous tes jeune et belle. Vous
pouvez, vous devez vous refaire une existence, et, si vous n'avez pas
trouv le pouvoir, peut-tre trouverez-vous le bonheur. A une lieue
de Blois, j'ai prpar deux chevaux, un pour vous, un pour quelque
serviteur qui vous accompagnera. Htez-vous de me suivre, tandis qu'il
en est encore temps...

A mesure que Pardaillan parlait, les passions dchanes dans l'me de
Fausta prenaient un autre cours. Avec l'extraordinaire promptitude
de dcision qui la rendait si suprieure, elle prenait son parti de
l'abominable aventure. Elle s'apaisait. Elle rayait Guise de son esprit,
et la souverainet de ses esprances.

Il ne serait pas juste de dire que la passion pour Pardaillan se
rveillait, car, en ralit, elle n'avait jamais cess de l'aimer. Mais
qui savait s'il ne l'aimait pas, lui,  prsent?... Qui savait si
ce n'tait pas une jalousie inavoue qui avait arm son bras contre
Guise?...

Ainsi, une esprance nouvelle battait des ailes, perdument, dans
l'imagination de Fausta... Tout  coup, des coups sourds branlrent la
porte du vieil htel.

Elle bondit vers l'une des fentres qui donnaient sur la cour
intrieure. En quelques instants, la porte cda et une troupe nombreuse
envahit la cour, sous la conduite du capitaine Larchant qui cria:

--Qu'on fouille cet htel, et qu'on arrte tout ce qui s'y trouve,
hommes et femmes!

Fausta s'lana vers le chevalier, saisit ses deux mains, et, d'une voix
ardente, murmura:

--Tout  l'heure, je voulais mourir. Maintenant, je veux vivre encore!
Pardaillan, sauvez-moi!...

--Moi vivant, nul ne portera la main sur vous, dit Pardaillan.

Mais, ces paroles, il les pronona avec une si glaciale froideur qu'elle
sentit le dsespoir l'envahir.

--Pouvez-vous monter  cheval? demanda-t-il.

--Je suis prte!

--O trouverai-je des chevaux?

--Dans l'angle gauche de la cour et de l'curie. Il y a quatre chevaux
tout sells, et une litire attele.

En effet, Fausta, nous l'avons dit, avait voulu que, ds le matin, son
dpart ft prpar. Elle s'tait vtue en cavalier, comme elle en avait
l'habitude toutes les fois qu'elle prvoyait une expdition. Ce costume,
d'ailleurs, lui seyait  merveille, et elle portait l'pe au ct.

--Y a-t-il quelque escalier drob qui nous permette de gagner l'curie?
reprit Pardaillan.

Elle secoua ngativement la tte.

--Soit!

Cependant, la troupe de Larchant pntrait avec prudence dans l'htel;
les soldats avaient commenc par visiter le rez-de-chausse. Ils y
avaient trouv quelques laquais et quelques femmes, notamment Myrthis et
La. Femmes et laquais avaient t aussitt saisis et emmens hors de
l'htel.

--Madame, dit Pardaillan, vous allez me suivre. Je vais tenter de faire
une troue parmi ces soudards qui montent l'escalier. Serrez-moi de
prs. A peine dans la cour, gagnez l'curie, sortez-en deux de vos
chevaux et sautez sur l'un, le reste me regarde! Etes-vous prte?

Pardaillan, de ces gestes rapides qu'ont les gens au moment de l'action,
resserra sa ceinture de cuir, assura son chapeau, dgagea un peu sa
rapire, et se dirigea sur la porte qu'il ouvrit. D'un coup d'oeil,
il embrassa l'escalier o une vingtaine de soldats montaient. A
l'apparition de Pardaillan, le capitaine Larchant s'tait arrt,  dix
ou douze marches du palier.

--Hol, monsieur! cria Pardaillan, tes-vous Espagnol et sommes-nous
donc en ville conquise? Que faites-vous cans?

--Au nom du roi, monsieur! rpondit Larchant.

--Ah! c'est diffrent. Vous venez au nom du roi?...

--Oui, monsieur, pour arrter ici une femme accuse de haute trahison et
tentative de meurtre envers la personne royale. Je vous somme donc, si
vous tes de ses gens, de me rendre votre pe, si vous ne voulez tre
arrt comme complice!

--Trs bien, monsieur. Et moi, je vous somme de vous retirer 
l'instant!

--Vous faites donc rbellion au roi! hurla le capitaine.

--Vous faites bien rbellion  moi! rpondit Pardaillan.

--Gardes, en avant! vocifra Larchant.

--Gardes, gare  vous! tonna Pardaillan.

En mme temps, il saisit dans ses bras puissants la banquette du palier,
banquette en chne massif, longue et large, et pesante; et il la
souleva, la mit debout. A l'instant o les soldats,  la suite de
Larchant, s'lanaient  l'assaut, Pardaillan imprima une violente
pousse  la banquette et,  toute vole, l'envoya dans l'escalier.

La banquette bondit dans l'espace. Il y eut un hurlement d'imprcations
sauvages. Larchant avait bondi en arrire et, aplati contre le mur,
avait vu passer  quelques pouces de son visage le formidable engin.
Quand le tumulte s'apaisa, il constata que l'un des gardes gisait, le
crne fracass, et que quatre autres, contus, moulus, se retiraient de
la bagarre en gmissant.

Fausta avait assist  cette dbandade avec un trange sourire. Elle
vit les gardes se reformer. Et de nouveau la rue des gardes  l'assaut
remplit l'escalier de vocifrations. Alors, elle assista  ceci:

Pardaillan se retournait vers l'une des statues de marbre qui
garnissaient le palier, statue presque de grandeur nature. Elle
reprsentait Pallas, desse de la sagesse.

Et Pardaillan empoignait la belle Pallas, l'enlevait de son socle,
la soulevait dans ses bras, et brusquement, au moment o les gardes
allaient atteindre le palier, Pallas dcrivait dans l'air une parabole,
rebondissait, sautait de marche en marche, et finalement se brisait
 grand fracas, parmi les plaintes des clops, les rugissements de
Larchant, la fuite affole des survivants...

Pardaillan se pencha. La troupe  demi dcime s'tait masse au bas de
l'escalier.

--Monsieur le capitaine, cria Pardaillan, voulez-vous nous laisser
sortir? Je vous prviens que j'ai encore un Bacchus, un Mercure et un
Jupiter  vous briser sur la tte.

--Monsieur, rpondait Larchant, tout ce que je puis faire pour vous, en
estime de votre courage, c'est de vous prendre mort pour ne pas vous
livrer vivant au bourreau!

--Allons, rendez-vous! dit Pardaillan avec tranquillit.

Ivre de fureur, Larchant se mit  ranger ses hommes et leur donna ses
instructions, Il finissait  peine qu'un horrible fracas retentit
au-dessus de sa tte; une chose norme tombait en se heurtant  la
rampe... c'tait un lampadaire.

Cette magnifique pice de l'art Renaissance consistait en un ft de
colonne supportant sept branches; le ft tait viss au tournant de
rampe du palier; et Pardaillan, tandis qu'il parlait au capitaine,
s'tait mis  dvisser le monstre de bronze.

Au moment o Larchant achevait de ranger ses hommes, Pardaillan imprima
une secousse violente au lampadaire qui tomba, s'abattit, pareil  un
gigantesque oiseau de mort... et, cette fois, ce fut effroyable...
Larchant s'abattit, une jambe brise, trois hommes s'affaissrent, tus
net, quatre autres, blesss, se mirent  hurler, et les derniers, aprs
un moment de stupeur pouvante, reculrent en dsordre jusque dans la
cour.

--Suivez-moi! dit Pardaillan d'un ton bref.

Il s'lana, la rapire au poing, et Fausta derrire lui. En quelques
secondes, ils furent dans la cour.

--Aux chevaux! cria Pardaillan  Fausta.

En mme temps, il fonait sur les dix ou douze gardes rassembls dans la
cour.

--Tue! tue! vocifra Larchant en essayant de se soulever.

Fausta bondit jusqu' l'curie, en sortit deux chevaux et sauta sur l'un
d'eux.

--A sac!  mort! hurlaient les gardes en tchant d'entourer Pardaillan.

Celui-ci reculait jusqu'au cheval. Sa rapire voltigeait, cinglait,
piquait... Tout  coup, il sauta en selle, et, piquant des deux, bondit
au milieu des gardes.

--La porte! Fermez la porte! hurla le capitaine Larchant.

Mais dj Pardaillan l'avait franchie, en assnant un dernier coup de
pommeau  un garde qui saisissait la bride de son cheval. Il s'lana
 fond de train, suivi de Fausta. A ce moment, une troupe de quarante
hommes d'armes, commands par Crillon en personne, apparaissait  un
bout de la rue.

Crillon, prvenu de la rsistance oppose aux gens du roi dans l'htel
de Fausta, tait accouru. Dans la cour, il vit le dsordre des gardes
effars.

--Un damn! gronda Larchant. Un dmon! Un fou furieux! Je crois bien,
monsieur de Crillon, que c'est votre protg!...

--Pardaillan!...

--C'est cela mme! Ah! l'infernal truand!... Courez...

--Bah! fit Crillon, il est loin!...

--Monsieur... dit une voix prs de lui.

Crillon se retourna et dit:

--Que vous plat-il, monsieur de Maineville?...

--Monsieur de Crillon, fit Maineville, nous sommes vos prisonniers,
n'est-ce pas? Vous nous conduisez  Loches?

--Oui. Aprs?...

--Eh bien, monsieur, voici M. de Bussi-Leclerc et moi, Maineville, qui
avons dj un vieux compte  rgler avec M. de Pardaillan. Laissez-nous
courir aprs lui. Nous vous engageons notre parole d'honneur de revenir
nous rendre prisonniers, et vous rapporterons la tte du truand...

--Crillon! Crillon! vocifra Larchant, laissez courir ces gentilshommes.
Je me porte caution!

--Allez, messieurs! dit Crillon d'un ton goguenard, et tchez de
vaincre!

Maineville et Bussi-Leclerc s'lancrent. Alors, Crillon se baissa vers
Larchant:

--Si le hasard voulait qu'ils ramnent Pardaillan prisonnier, que
comptes-tu en faire?

--Pardieu! le faire pendre haut et court aux crneaux du donjon!

--Diable! Tu veux faire pendre un conntable?

--a! devenez-vous fou... ou bien ai-je le dlire?... Pardaillan
conntable?...

--Oui. Toi, tu veux le pendre. Et le roi le fait chercher pour le crer
conntable. Parce que, si le roi est vivant, si le roi est encore roi,
c'est  Pardaillan qu'il le doit! Parce que c'est Pardaillan qui a tu
le duc de Guise!...

Cependant, Pardaillan, suivi de Fausta, s'tait lanc vers la porte de
la ville qu'il franchit sans obstacle, et avait enfil le pont de la
Loire.

Fausta ne vivait plus qu'en lui, elle transposait en lui sa vie... Et sa
voix parut pre, violente, amre, et douce, lorsque, s'arrtant tout 
coup, elle pronona:

--Avant d'aller plus loin, chevalier, coutez-moi.

Pardaillan s'arrta. Ils taient au milieu du pont. Devant eux, de
l'autre ct de la Loire, c'tait l'espace libre.

--Mais, madame, dit Pardaillan, il me semble que nous devons piquer au
contraire. On peut nous poursuivre...

--Il faut que je parle avant d'aller plus loin, dit Fausta.

Elle baissa la tte. Sans doute l'instant tait suprme pour elle, car
Pardaillan la vit frissonner. Tout  coup, cette tte ple, si belle,
si orgueilleuse, et, en ce moment, pleine d'une sorte de srnit
majestueuse, se redressa, et ses yeux noirs se fixrent sur les yeux de
Pardaillan.

--Chevalier, dit-elle, vous aviez prpar, m'avez-vous dit, deux chevaux
pour ma fuite?...

--Oui, madame. Et ils vous attendent. Mais ils sont inutiles. Je les
garderai donc pour moi.

--Un de ces deux chevaux... reprit Fausta, il y en avait un pour moi,
n'est-ce pas?

--Certes, madame.

--Et l'autre? dit Fausta avec un trange frmissement. L'autre, pour qui
tait-il, selon vos prvisions?...

--Mais, dit Pardaillan, pour un de vos serviteurs... je vous l'ai dit.

--Ainsi, reprit lentement Fausta, ce cheval n'tait pas pour vous?...

Pardaillan tressaillit et regarda fixement Fausta. Une minute, leurs
regards se croisrent. Fausta tait ple comme la mort.

--Monsieur, dit-elle, plus ne m'est rien, rien ne m'est plus. Je ne suis
vivante qu'en vous. M'acceptez-vous telle que je suis dans votre pense,
dans votre coeur, dans votre vie?... Telle que je suis: criminelle,
peut-tre, hideuse, sans doute, capable srement d'inspirer l'effroi
et l'horreur par mes actes, car mes actes viennent de penses
incomprhensibles. Telle que je suis... Un mot: m'acceptez-vous? Je vis!
Vous cartez-vous de moi? Je suis morte... Un mot? Non! Pas mme: un
geste. Si je dois vivre, tendez-moi la main...

Le visage de Pardaillan se fit plus ferm, plus glacial.

Cette pense foudroyante venait de traverser son cerveau:

Elle ment! Ce n'est pas sa mort qu'elle veut! C'est la mienne...

Il resta immobile... Fausta poussa un soupir atroce. Elle leva vers
le ciel noir et charg de neige ses yeux profonds. Et, au fond de ses
paupires, Pardaillan vit scintiller deux larmes, diamants purs qui se
volatilisrent au feu de ses joues enfivres...

En mme temps, Fausta rassembla les rnes de son cheval. Puis,
brusquement, elle frappa la bte d'un coup d'peron furieux, en le
maintenant tte au parapet du pont. Elle lcha les rnes. Le cheval se
cabra, hennit de douleur, et, dans le mme instant, franchit le parapet,
sauta, tomba dans le vide... Dans la seconde qui suivit, Fausta disparut
dans les tourbillons de la Loire...

--Fausta! hurla Pardaillan.

Et, ce nom qu'il prononait pour la premire fois, ce nom retentit en
lui-mme comme un coup de tonnerre qui suit l'clair. Or,  la lueur de
cet clair qui incendiait sa pense, Pardaillan lut dans son esprit ce
sentiment qui l'accabla de stupeur et d'pouvant:

Je ne veux pas qu'elle meure!

Dans le mme moment, il sauta par-dessus le parapet, dans le vide...
dans la Loire!... Pardaillan alla d'abord au fond de l'eau. Mais il
garda la conscience prcise de tous ses faits et gestes.

L'eau grondait  ses oreilles. Il tait aveugl. Ses vtements le
gnaient. Mais, d'un vigoureux coup de talon, il remonta  la surface;
un remous le prit alors, et, pendant quelques instants, il disparut
encore sous les eaux grises,.. puis sa tte se montra, il jeta un
rapide regard devant lui, et vit le cheval de Fausta qui, nageant
vigoureusement, essayait de se diriger vers le bord...

Mais elle! oh! elle!... il ne la vit pas. Et, de cette mme voix
d'angoisse qui l'avait pouvant, il cria perdument:

--Fausta!...

Tout  coup, il la vit!... Elle se laissait entraner. On ne voyait en
elle aucun de ces gestes instinctifs qu'ont tous ceux qui se noient,
mme quand ils ont voulu fortement la mort. Peut-tre tait-elle morte
dj...

Pardaillan se mit  nager vers elle, dans une telle rue, dans une si
violente volont de la rejoindre, qu'il semblait fendre les eaux. Au
moment o Fausta allait s'abmer tout  fait sous les flots, il la
saisit par un bras...

Quelques minutes plus tard, il prenait pied sur un rivage bas et
sablonneux, non loin de l'endroit o le cheval de Fausta venait lui-mme
de regagner le bord et se secouait. Fausta n'tait pas vanouie. Elle
venait d'ouvrir les yeux et considrait Pardaillan avec une mortelle
expression de dsespoir et de reproche.

--Pourquoi? De quel droit m'avez-vous empche de mourir?...
demanda-t-elle.

--Appuyez-vous sur mon bras, dit Pardaillan avec une grande douceur,
avec une voix que Fausta ne lui connaissait pas. Appuyez-vous sur mon
bras, et je vous conduirai jusqu' cette cabane de mariniers... nous
nous scherons.

Ce fut tout. Fausta se mit  pleurer. Elle mit son bras sur le bras de
Pardaillan et s'appuya sur lui comme il avait dit. Ils tremblaient tous
les deux. En marchant, ou plutt en se laissant traner, elle pleurait,
et il lui semblait que c'tait toute sa vie passe qui s'en allait avec
ses larmes. Parfois, elle levait les yeux sur Pardaillan... non plus
ses yeux de diamants noirs, mais des yeux o il y avait comme une
timidit...

Deux ou trois fois, ils se sourirent... Et, lorsqu'elle fut convaincue,
lorsqu'elle eut compris qu'un grand bouleversement s'tait fait dans
l'me de Pardaillan, Fausta, tout  coup, clata en sanglots, murmura:
Seigneur!... et s'vanouit...

Alors Pardaillan prit dans ses bras ce corps de vierge aux formes si
pures... la tte de Fausta retomba sur son paule et, fermant les yeux
avec un long frissonnement, il approcha ses lvres de son front...
Alors, il marcha  la cabane qu'il avait aperue, dposa Fausta devant
le foyer, offrit une pice d'or aux habitants de la masure, et les pria
de faire un grand feu qui bientt flamba...

Une heure plus tard, Fausta et Pardaillan, compltement sches, taient
assis devant la haute flamme claire du foyer.

--Il faut que vous partiez, dit Pardaillan. Les gens de Blois pourraient
avoir envie de vous poursuivre.

--O irais-je?

--Ne pourriez-vous m'attendre? fit Pardaillan. J'ai diverses affaires 
rgler en France.

--Je puis vous attendre en Italie, dit Fausta. Rome est un sjour
dangereux pour moi,  cause de Sixte qui ne pardonne pas. Mais j'ai
un palais  Florence. Le palais Borgia. Je vous attendrai l, si vous
voulez.

--A Florence, palais Borgia, bien! dit Pardaillan. Mais cette route
est longue... ne craignez-vous pas... Ah! fit-il tout  coup. Et de
l'argent?...

Elle sourit.

--J'ai de l'argent  Orlans, dit-elle; j'en ai  Lyon; j'en ai
 Avignon. Une seule chose me gne. On a arrt mes deux pauvres
suivantes...

--Je les ferai relcher, dit vivement le chevalier.

--Si cela est, qu'elles me rejoignent  Orlans o je les attendrai cinq
jours... elles savent o.

Ils sortirent de la cabane en remerciant leur hte, un homme et une
jeune femme, de pauvres gens. Fausta fouilla ses poches, et, ne trouvant
rien, dfit la boucle de sa ceinture et la tendit  la femme du marinier
stupfaite... La boucle tait en diamants et valait cent mille livres.

--Ma chre, dit Fausta, quand je reviendrai en France, je vous
demanderai un service.

--Tout  vos ordres, madame, dit la femme, blouie.

--Ce sera, dit Fausta, de me vendre cette cabane. Je vous la paierai
cent mille livres, elle vaut pour moi cent fois cette somme...

Et, laissant les pauvres gens stupfaits, elle se dirigea rapidement
vers son cheval qui, aprs avoir pris terre, mordillait des ronces
d'hiver le long d'un champ. Lgrement, elle se mit en selle, laissa
tomber un long regard sur Pardaillan, et dit:

--A Florence, palais Borgia...

Pardaillan inclina la tte...

Ils ne se touchrent pas la main. Elle partit au pas, sans tourner la
tte, puis se mit au trot, puis prit le galop et disparut sur la route,
au loin.

Pardaillan tait demeur  la mme place, immobile, comme ptrifi...
Pendant une heure, il demeura l, en tte--tte avec lui-mme.

Tout  coup, une main se posa sur son paule. Pardaillan tressaillit
violemment, sortit de son rve, regarda autour de lui. Et il vit
Bussi-Leclerc avec Maineville.



XXXVI

LA POURSUITE

A ce moment, Pardaillan pensait ceci: sauve de l'ambition, dbarrasse
de cet ulcre, cette femme devient un tre d'amour et de beaut. Quant 
ce qu'elle prouve pour moi, bientt elle aura oubli... Entre elle et
moi, une belle amiti peut remplacer la haine... c'est tout!

Ce fut  cet instant que Maineville lui posa la main sur l'paule.

--Bonjour, monsieur de Pardaillan, fit Maineville.

--Mes saluts  mon ancien prisonnier, ajouta Bussi-Leclerc.

--Messieurs, je vous salue, dit Pardaillan, que puis-je pour votre
service?

--Nous accorder cinq minutes d'entretien, fit Bussi-Lederc.

--Mon Dieu, oui, mais pas ici! ajouta vivement Maineville.

--Et o cela, messieurs?...

--A Blois, o on vous cherche pour acte de rbellion, dit Bussi-Leclerc.
Suivez-nous, monsieur, vous tes notre prisonnier.

--Messieurs, dit Pardaillan, je veux bien vous suivre, mais non  Blois.
Ce sera plutt dans la direction de ce joli moulin dont on voit d'ici
tourner les ailes, et qui ressemble si bien au moulin de la butte
Saint-Roch.

Maineville eut un ple sourire plein de menaces, et Bussi-Leclerc se mit
 sacrer comme un paen.

--Dcidez-vous, messieurs, continua Pardaillan. Allons-nous au moulin?
Je vous suis. Voulez-vous aller  Blois? Je vous tire ma rvrence, car
je suis press.

--Par la mortboeuf, grogna Bussi-Leclerc, si vous ne nous suivez, je
vais vous charger!

--Faites, monsieur, riposta Pardaillan qui, dans le mme moment, tira sa
rapire et tomba en garde.

Bussi-Leclerc dgaina et Maineville en fit autant. Tous deux attaqurent
furieusement, sans nulle honte, d'ailleurs, d'tre  deux contre un.
Mais  peine les fers s'taient-ils baisss que Bussi jeta un cri de
rage: pour la troisime fois, depuis ses diverses rencontres avec
Pardaillan, son pe venait de lui sauter de la main et, dcrivant une
large parabole, allait tomber dans un foss.

--Ton poignard, Bussi! cria Maineville.

Mais l'ancien gouverneur de la Bastille, ivre de fureur et blme de
honte, n'entendit rien et courait ramasser son pe. En deux bonds, il
l'eut reprise, au fond du foss, se releva et bondit:  ce moment, il
vit Maineville qui battait l'air de ses bras et s'affaissait lourdement,
vomissant un flot de sang par la bouche. Un instant, il se tordit,
frappa le sol du talon, laboura la poussire de ses ongles, puis il
demeura immobile: Maineville tait mort...

Bussi-Leclerc demeura quelques secondes comme hbt. Puis il se rua sur
Pardaillan qui l'attendait de pied ferme.

--Cette fois, dit Pardaillan, j'envoie votre pe dans la Loire...

Et, en effet, il achevait  peine de parler que le fer de Bussi sauta et
alla tomber non pas dans l'eau, mais sur le bord du rivage.

--Ramassez! dit Pardaillan.

Bussi-Leclerc s'assit au rebord du foss, mit sa tte dans les deux
mains et pleura. Pardaillan rengaina sa rapire.

--Excusez-moi, monsieur, dit-il, mais,  chacune de nos rencontres, vous
avez voulu me tuer; moi, je n'ai fait qu'exercer vos jambes, avouez que
j'en use sans haine avec vous et pardonnez-moi d'tre plus agile que
vous... ce n'est pas ma faute... allons, ne pleurez pas ainsi, le seul
tmoin de votre dfaite est mort.

--Je suis dshonor! gronda Bussi-Leclerc.

--Si vous voulez que nous recommencions, peut-tre serez-vous plus
heureux, dit Pardaillan dans la sincrit de son me.

Bussi lui jeta un regard furieux.

--Adieu donc! acheva Pardaillan. Je ne vous en veux pas. J'ai sept ou
huit manires de faire sauter une pe. Si vous voulez, je vous les
enseignerai, et alors nous serons  armes gales pour une prochaine
rencontre...

--Dites-vous vrai? s'cria Bussi qui se releva, haletant.

--Monsieur, dit Pardaillan, croyez que je ne plaisante pas avec une
chose aussi srieuse qu'une passe d'armes d'o la vie d'un homme peut
dpendre. Quand vous voudrez, je vous montrerai mes sept manires...
vous en savez une, dj.

--Par tous les diables, s'cria Bussi, vous tes un honnte homme,
monsieur; et c'est grand dommage que nous ne vous ayons pas eu avec
nous. Votre main, s'il vous plat?

Pardaillan tendit sa main que Bussi-Leclerc serra avec une sorte
d'admiration mle d'effroi.

--Nous ne sommes donc plus ennemis? reprit le chevalier en souriant.

--Non! Et mme, si vous le permettez, je me dclare votre ami. Mais vous
me promettez...

--De vous enseigner ces quelques bottes; c'est entendu, je les tiens de
mon pre qui, sans avoir votre rputation, n'en avait pas moins appris
le fin du mtier des armes. Adieu, monsieur. Je vous retrouverai 
Paris...

L-dessus, Pardaillan salua et s'loigna  grand pas en remontant le
cours de la Loire.

A Maurevert, maintenant! murmura-t-il.


Et il hta le pas vers la masure dans laquelle il avait laiss Maurevert
sous la garde de Jacques Clment. Comme il n'tait plus qu' deux ou
trois cents pas de la masure, il vit un homme qui, dehors, sur le pas de
la porte, allait et venait avec agitation. Bientt, il reconnut que, cet
homme, c'tait Jacques Clment. Il prit le pas de course et rejoignit
Jacques Clment qui fit un signe de dsespoir.

--Maurevert! hurla Pardaillan.

--chapp! rpondit Jacques Clment.

Pardaillan bondit dans la masure, et vit qu'elle tait vide. Il
ressortit, et vit que l'un des deux chevaux attachs  la haie n'y tait
plus!... Une effrayante expression de colre dsespre--peut-tre le
premier mouvement de colre qu'il et eu de sa vie--bouleversa son
visage.

--Quel malheur! fit Jacques Clment. Ah! mon ami, je ne me pardonnerai
Jamais!...

--C'est un malheur, en effet, dit froidement Pardaillan. Mais comment
a-t-il pu arriver?...

--C'est d'une terrible simplicit, dit Jacques Clment... Je m'tais
assis devant le misrable, mon poignard  la main. Vous savez qu'il
avait les pieds lis, mais les mains libres... J'attendais... A force
d'attendre... et puis la physionomie livide de cet homme finissait
par me faire mal...  force d'attendre, donc, j'ai voulu voir si vous
arriviez. Je tenais mon poignard  la main. Je le dposai machinalement
sur cette table... Je me levai, j'allai jusqu' la porte...  peine y
restai-je quelques instants...

--Oui, fit Pardaillan, j'aurai d prvoir qu'un homme qui veut se sauver
guette avec plus d'ardeur et de patience que l'homme qui garde... Il a
pris le poignard et a coup ses liens, n'est-ce pas?...

--Oui!.., Au moment o je me retournais pour rentrer, j'ai reu sur
la tte un coup violent, et une pousse m'a envoy rouler dans la
poussire... Quand je me suis relev, j'ai vu Maurevert qui sautait sur
l'un des chevaux et partait ventre  terre...

--C'est bien, dit Pardaillan. Nous devions retourner ensemble  Paris,
retournez-y seul. Je vous y reverrai.

--Vous courez  sa poursuite?

--Parbleu!... fit Pardaillan en dtachant et en enfourchant le cheval
restant; quelle direction a-t-il prise?

--Il s'est lanc vers Beaugency... O vous retrouverai-je?...

--Au couvent des Jacobins, si vous voulez. Adieu!

--Un dernier mot, fit Jacques Clment, dont la sombre figure s'illumina
d'un clair. Suis-je libre, maintenant?...

--Libre de quoi?...

--De tuer Valois!...

Pardaillan frissonna. Il demeura un instant pensif, puis murmura:

--Accomplissez donc votre destine, puisqu'il le fau!...

Pardaillan piqua des deux et se lana dans un galop effrn.

A deux lieues de l, il rencontra un paysan qui conduisait une
charrette. Pardaillan interrogea le paysan en lui faisant une
description exacte de Maurevert et de son costume. Le paysan lui montra
 cent pas en avant une route qui s'loignait perpendiculairement  la
Loire.

--J'ai rencontr le cavalier que vous dites sur cette route que je
viens de quitter, dit-il. Cette route s'enfonce de cinq lieues dans les
terres, puis tourne  droite, et conduit  Tours...

Pardaillan jeta une pice d'argent au paysan, alla rejoindre la route
qui venait de lui tre signale et reprit son allure de galop furieux.

Bientt le chevalier dut modrer son allure, sous peine de crever son
cheval. Lorsqu'il atteignt le croisement des routes signal par le
paysan, la pauvre bte tait dj bien fatigue par un temps de galop
d'environ six heures.

Pardaillan mit donc pied  terre, devant une misrable auberge
qui, place au carrefour, s'appelait l'auberge des Quatre-Chemins.
L'aubergiste, interrog, prt un air trs tonn et rpondit hardiment
qu'il n'avait vu passer aucun cavalier.

Le chevalier sentit une sorte d'accablement s'emparer de lui. Il ne
dit rien, pourtant, et, s'tant occup de faire donner des soins  son
cheval, s'assit prs du feu et commanda qu'on lui servt  manger. La
nuit venait, le temps tait triste. Pardaillan rsolut de passer la nuit
dans cette auberge... Tout en mangeant, il examinait du coin de l'oeil
l'aubergiste, et se disait:

Quelle figure de truand est-ce l?...

En effet, l'homme avait fort mauvaise mine. De plus, il y avait deux
garons dans l'auberge, luxe insolite pour ce malheureux bouchon perdu
en pleine campagne. Et ces deux hommes avaient, eux aussi, de ces
physionomies louches, qui inspirent tout de suite au voyageur la pense
d'aller coucher ailleurs... Lorsqu'il eut fini de manger, Pardaillan
s'accouda  la table, les bottes au feu. L'aubergiste plaa sur la table
une chandelle fumeuse, et se retira.

Pardaillan vit qu'il tait seul. Il tait las. Sa pense si vivante
d'ordinaire, et si mthodique, devenait lourde. Peu  peu, il
s'assoupissait. Et, comme il faisait un effort pour garder les yeux
ouverts, son regard, tout  coup, tomba sur un fragment de miroir
accroch devant lui.

Ce miroir rflchissait la salle vaguement claire par le feu mourant
et par la chandelle. Comme il allait refermer les yeux, il vit dans le
miroir s'entrouvrir doucement la porte du fond de la salle.

La porte s'tait ouverte sans bruit. Il sembla  Pardaillan qu'il
apercevait alors la figure louche de l'aubergiste, dont les yeux de
braise taient fixs sur lui. Pardaillan s'immobilisa, le coude sur
la table, la tte sur la main. Pendant une longue minute, il eut la
sensation de ces yeux fixs sur lui par derrire.

Tout  coup, il vit que l'aubergiste se mettait en mouvement. Il devait
tre pieds nus, car le chevalier n'entendit pas le moindre bruit. Et
voici que, derrire le matre de l'auberge, apparurent les deux garons,
autres ombres silencieuses, sournoises. Et Pardaillan entendit ceci:

--Il dort... c'est le moment...

Pardaillan vit les trois ombres se glisser vers lui, et,  cet instant,
il lui sembla que quelque chose comme un couteau ou un poignard venait
de jeter une lueur soudaine, et que le bras de l'aubergiste se levait.

Je crois en effet que c'est le moment! pensa-t-il.

Au mme instant, il se leva brusquement, se retourna et renversa la
table d'une violente pousse. Aux dernires lueurs de l'tre, il vit
l'aubergiste, un couteau  la main et ses deux garons portant des
cordes. Les trois hommes taient demeurs ptrifis de stupeur.

--Eh bien, fit Pardaillan qui clata de rire, qu'attendez-vous pour
me garrotter, vous deux?... Et vous, est-ce bien le moment de me
saigner?...

En mme temps, il s'lana et projeta ses deux poings en avant; les deux
garons poussrent un cri de douleur, et dj Pardaillan se retournait
vers l'aubergiste, lorsque celui-ci, jetant son couteau, tomba  genoux
et s'cria:

--Grce, monseigneur, je vous dirai tout!...

--Comment, tu me diras tout... tu n'avais donc pas seulement l'intention
de me voler?

--Monseigneur, j'avais l'intention de vous tuer! fit piteusement
l'aubergiste.

--J'entends bien. Mais pour me voler...

--Hum! sans doute... Mais aussi pour obir  un gentilhomme qui m'a
pay.

--Ah! ha! voil qui devient intressant. Relve-toi, l'ami; et vous
deux, maroufles, disparaissez, car vous saignez du nez comme des gorets
gorgs...

Les deux garons obirent  cet ordre avec un vident plaisir et se
prcipitrent au dehors. L'aubergiste se releva en disant:

--Vous ne me ferez pas de mal?

--Si tu dis la vrit. Mais, si je m'aperois que tu mens, je te coupe
les oreilles. Maintenant, rallume la chandelle et va chercher du vin...

L'aubergiste excuta ces deux ordres avec promptitude.

--Parle, maintenant, dit Pardaillan, quand il fut install devant son
verre plein.

--Eh bien, monseigneur, voici la vrit pure: j'ai vu, en effet, ce
gentilhomme dont vous m'avez parl en arrivant...

--Quand cela?...

--Environ cinq heures avant vous.

--Il est entr, continua l'aubergiste, s'est assis  cette table mme
que vous venez de renverser et, aprs m'avoir fait boire avec lui, il
m'a fait de Votre Seigneurie une si exacte portraiture que je vous
ai reconnu  l'instant mme o vous avez mis pied  terre devant
l'auberge...

--Et alors?...

--Alors, il m'a affirm que vous me demanderiez par o il tait pass,
et il m'a donn trois cus pour vous rpondre que je ne l'avais pas
vu...

--Soit! Mais je pense qu'il ne t'a pas charg de m'assassiner? Car
c'est, au fond, un digne gentilhomme, incapable d'une mchante action...

--Lui! s'cria l'aubergiste. J'ai devin tout de suite que ce
gentilhomme avait contre vous, une haine mortelle. Et, en effet, aprs
avoir longtemps tourn autour du pot, il a fini par sortir de sa
ceinture cinq cus d'or et m'a charg, sinon de vous tuer, du moins de
vous blesser, de faon que vous soyez retenu une bonne quinzaine ici...

Pardaillan demeura silencieux quelques minutes. Discuter avec cette
brute lui parut oeuvre-inutile.

--Monseigneur, reprit timidement l'aubergiste, je pense que vous avez
confiance dans ce que je vous ai dit?... Je vous vois rflchir... et...

--Et tu crois que je me demande si je ne dois pas achever de
t'trangler? Eh bien, rassure-toi, je te donne vie sauve,  condition
que tu me dises par o il est parti.

--Ma foi, s'cria l'aubergiste, vaille que vaille, je vous dirai la
vrit. Car j'ai plus de sympathie pour vous que pour ce gentilhomme.

--Merci. Pourquoi?

--Parce que vous tes l'homme le plus fort que j'ai jamais vu. Eh bien,
il m'a charg de vous dire, au cas o vous me rosseriez au lieu de vous
laisser tuer... qu'il file sur Tours par le grand chemin qui passe  ma
porte.

--Tandis qu'au contraire?

--Il a repris le sentier qui rejoint la route de Beaugency...

--Y a-t-il,  Beaugency, un pont sur la Loire?

--Il y a le bac, monseigneur.

--C'est bien. Prpare-moi un lit, si c'est possible. Et, demain matin,
tu me rveilleras  l'aube.

L'aubergiste s'inclina et sortit. Dix minutes plus tard, il vint
annoncer  Pardaillan que son lit tait prt. Le chevalier suivit
l'homme et pntra dans une chambre qu'il fut tonn de trouver assez
propre.

L'aubergiste montra  Pardaillan qu'il y avait un fort verrou  la
porte.

--Pourquoi faire? dit Pardaillan. Comment peux-tu me rveiller si je ne
laisse pas la porte ouverte?...

L'aubergiste se retira, bahi.

Pardaillan connaissait les hommes, et il avait eu le temps d'tudier
l'aubergiste. Car, bien qu'il et laiss sa porte ouverte, non seulement
cet homme ne fit aucune tentative contre lui, mais encore il monta la
garde toute la nuit, de crainte que ses deux acolytes n'essayassent
d'entrer. Pardaillan dormit donc tranquillement, sous la garde de
l'homme que Maurevert avait pay pour l'assassiner. Vers sept heures
du matin, il se remit en route, non sans avoir sond une dernire fois
l'aubergiste:

--Mais enfin, lui dit-il en le quittant, pourquoi, pour un peu d'argent,
as-tu voulu tuer un homme qui ne t'a jamais fait aucun mal?

--Que voulez-vous, monseigneur, fit l'aubergiste, on ne mange pas tous
les jours  sa faim; la misre est dure. Pill par les huguenots, pill
par les catholiques, j'en suis tomb  essayer de tous les mtiers.

--Y compris celui d'assassin  gages. Voici un cu pour toi, outre
l'cot que je t'ai pay.

En laissant l'aubergiste, perplexe, se demander  quel diable d'homme il
avait eu affaire, Pardaillan prit d'un bon trot le sentier qui lui avait
t indiqu.

Deux heures plus tard, il retomba donc sur le chemin qu'il avait quitt
la veille. Il piqua sur Beaugency.

Comme il passait prs d'un gros bouquet de bouleaux et d'ormes, une
dtonation clata soudain, sur sa droite, et la balle de l'arquebuse
brisa une branche prs de lui, Pardaillan sauta  terre et s'lana
sous bois, dans la direction de la fume, qui,  vingt pas de l, se
dissipait lentement. Mais il eut beau battre les environs, il ne trouva
personne.

Qui avait tir? tait-ce l'un de ces innombrables malandrins qui
infestaient les routes? Maurevert avait-il pay et apost l'un de ces
brigands de grand chemin, en prvision que Pardaillan pt chapper 
l'aubergiste et retrouver sa piste? C'est ce qu'il tait impossible de
savoir.

Il se remit donc en selle et se lana au galop jusqu' ce qu'il se
trouvt en face de Beaugency. Comme on le lui avait dit, il y avait un
bac,  cet endroit. Le passeur se trouvait justement sur la rive o
tait Pardaillan lui-mme. Il n'eut donc qu' embarquer. Et le passeur
commena  haler sur la corde.

Pardaillan l'interrogea. Un cavalier avait-il, la veille au soir,
franchi la Loire? Le passeur rpondit qu'aucun cavalier n'avait franchi
le fleuve: mais que, se trouvant la veille au soir sur la rive gauche,
il avait t interpell par un gentilhomme fait comme celui dont il
lui parlait; et que ce gentilhomme lui avait demand si la route se
prolongeait bien jusqu' Orlans...

Bon, pensa Pardaillan, je rejoindrai par la rive droite Orlans, tandis
qu'il aura rejoint par la rive gauche.

Mais, comme il songeait ainsi et qu'on se trouvait  ce moment au beau
milieu de la Loire, le passeur imprima au bac un mouvement si maladroit
que le cheval de Pardaillan fut prcipit  l'eau.

Pardaillan tait rest  cheval comme le faisaient les cavaliers presss
sur ces larges bateaux plats. En sentant que son cheval s'enfonait, il
se dbarrassa vivement des triers et l'accrocha  la crinire du cheval
qui, libre de ses mouvements se mit  nager vigoureusement vers la rive
droite.

Il n'y avait personne en vue, le bac abordant un peu au-dessous de
Beaugency. Pourtant, au moment o Pardaillan, ayant d'abord plong,
revint  la surface et s'accrocha  la crinire, deux coups d'arquebuse
partirent de la rive droite, et le cheval, frapp  la tte, disparut
sous les flots.

Pardaillan plongea. Il prouvait une colre furieuse, car il lui
semblait manifeste que les arquebusiers avaient t aposts par
Maurevert, et que le passeur tait complice.

Il resta sous l'eau aussi longtemps qu'il put et, entran par un
courant trs rapide, ne reparut  la surface que cinquante pieds plus
bas.

Un regard jet sur la rive la lui montra dserte comme prcdemment.
Dans ce mme coup d'oeil, il vit que le passeur s'tait arrt au milieu
du fleuve et examinait cette scne sans manifester aucune intention de
lui porter secours. La complicit du passeur tait vidente.

--Toi, murmura Pardaillan entre ses dents serres, toi, tu me paieras ta
trahison!

Il nageait avec effort, gn qu'il tait par ses habits, mais, suivant
une diagonale allonge, il se rapprochait tout de mme de la rive,
lorsque deux nouveaux coups de feu clatrent... L'eau, frappe par les
balles, rejaillit autour de Pardaillan. Alors, une rage s'empara de lui.

Il comprit qu'il fallait tout risquer et tenter d'aborder au plus tt.
Il se mit  nager furieusement, coupant, cette fois, le plus droit qu'il
pouvait.

Une fois encore, aprs un temps pendant lequel les assassins avaient
recharg leurs armes, deux dtonations clatrent, sans qu'il ft
atteint... Il touchait presque au rivage et, en trois brasses, il prit
pied. Il s'lana, se secoua furieusement et regarda au loin dans la
direction des coups de feu. Mais il ne vit personne!... Alors, il se
dirigea vers Beaugency.

Dans la premire auberge qu'il rencontra, il entra tout mouill, et,
s'tant fait donner une chambre, se dshabilla et fit scher ses
vtements devant un grand feu... Lorsque Pardaillan se fut rhabill, il
sortit de la petite ville, non sans avoir vid, pour combattre l'effet
du bain, une bouteille de ce vin de Beaugency qui jouissait alors d'une
excellente rputation.



XXXVII

LA FORET DE MARCHENOIR

Le chevalier gagna rapidement le point d'atterrissage du bac sur la rive
droite,  un quart de lieue environ. De loin, il put constater que
le passeur se trouvait  ce moment sur la rive gauche, attendant des
clients.

Au bout d'une heure, deux paysans, conduisant une petite charrette
attele d'un ne, se prsentrent pour passer.

Charrette, ne et paysans embarqurent et le bateau commena sa
traverse le long de la corde. Lorsqu'il fut sur le point de toucher
terre, Pardaillan accourut, et, tranquillement, prit place dans le bac
au moment o les deux paysans s'en loignaient. Le passeur le reconnut,
et, devenant trs ple, se mit  trembler.

--Allons, fit Pardaillan du ton le plus paisible, passe-moi sur l'autre
bord et tche d'tre plus adroit que tout  l'heure sans quoi je ne te
paierai pas; au contraire, je te ferai payer mon cheval.

--Ah! monsieur, s'cria le passeur, entirement rassur, ce ne fut pas
de ma faute, allez, et je puis dire que j'ai eu bien peur pour vous,
surtout quand j'ai entendu l'arquebusade. Mais j'espre, puisque vous
voil sain et sauf, que vous avez rejoint ces deux misrables?...

--Tiens! Comment sais-tu qu'ils taient deux?...

--Je les ai aperus, balbutia le passeur, interloqu.

--Ah! c'est juste. Eh bien, moi, je n'ai pu les voir et les deux
sclrats m'ont chapp...

Entirement rassur, le passeur se mit  manoeuvrer, et Pardaillan
s'assit sur un banc, trs indiffrent en apparence. Seulement, lorsque
le bac fut  peu prs au milieu du fleuve, c'est--dire  l'endroit mme
o cheval et cavalier avaient t prcipits dans l'eau, Pardaillan se
leva, marcha rsolument sur l'homme, le poussa violemment par-dessus
bord. Au mme instant, il le saisit par le collet, et le maintint plong
dans l'eau jusqu'au cou.

--Grce! cria le passeur, livide de terreur. Laissez-moi remonter, je ne
sais pas nager!...

--Sclrat, avoue que tu as voulu me noyer...

--Non! gmit le passeur, fou d'pouvante.

Pardaillan lui plongea la tte dans l'eau, puis le retira  demi
suffoqu.

--Avoue que tu connais ceux qui m'ont arquebus!

--Non! Non!... je...

Un nouveau plongeon interrompit l'infortun. Cependant, tant parvenu 
redresser la tte hors de l'eau, il rla:

--Grce! Je dirai tout!...

--Parle donc! et tu auras vie sauve, foi de Pardaillan.

--Pardaillan! C'est bien ce nom que M. de Maurevert m'a dit!...

--Tu le connais donc?

--Depuis huit ans que je fais partie de la sainte Ligue, dit le passeur
en essayant d'esquisser un signe de croix. Eh bien, M. de Maurevert vint
hier, et me parla d'un terrible parpaillot qui avait tent d'assassiner
notre grand Henri... Il parat que vous avez manqu votre coup.
L-dessus, M. de Maurevert et d'autres se sont mis en campagne pour vous
rattraper et ont donn le mot d'ordre  tous les fidles ligueurs. Vous
voyez bien qu'en tout cas ce n'tait pas un pch que de vous noyer...

--Au contraire! dit Pardaillan qui aida alors le passeur  remonter dans
son bac. Mais, dis-moi, Maurevert s'est-il dirig sur Orlans comme tu
le prtendais?

--Eh bien, fit le passeur aprs une courte hsitation, la vrit, c'est
que je l'ai pass et qu'il est entr dans Beaugency o je sais qu'il a
pass la nuit au Lion-d'Or.

--Ramne-moi au bord! fit Pardaillan d'une voix rauque.

--Vers Beaugency?...

--Oui!...

Quelques minutes plus tard, sans plus s'inquiter du passeur, Pardaillan
courait vers la ville et se mettait en qute de l'auberge du Lion-d'Or.
Il apprit qu'elle tait situe  l'extrmit de la ville dans la
direction de Chteaudun. Pardaillan traversa Beaugency au pas de course.
Nul, d'ailleurs, ne fit attention  lui; la ville, depuis quelques
instants, s'tait emplie de rumeurs; la nouvelle venait de s'y rpandre
que le duc de Guise avait t tu.

Pardaillan atteignit enfin l'auberge du Lion-d'Or. L, comme dans toute
la ville, l'motion tait  son comble. Pardaillan se dirigea droit sur
l'htesse, vigoureuse commre qui prorait au milieu d'un groupe de
bourgeois.

--Madame, dit-il, j'arrive de Blois, o le duc de Guise a t tu...

Aussitt, Pardaillan, entour et suppli de donner des dtails, raconta
en quelques mots le meurtre de Guise. Il ajouta qu'il tait charg de
courir aprs l'un des meurtriers, et fit une description si exacte de
Maurevert que l'htesse s'cria:

--Mais cet homme tait l, il n'y a qu'un quart d'heure... Ah! le
misrable! Je comprends pourquoi il s'est enfui prcipitamment 
cheval!...

--Comment cela?

--Oui: deux hommes, deux de ses complices, sans doute, sont venus lui
parler mystrieusement et aussitt il a fait seller son cheval.

Pardaillan comprit que ces deux complices n'taient autres que ceux qui
l'avaient arquebuse.

--Madame, s'cria le chevalier, il faut que je rattrape cet homme.
Quelle direction a-t-il prise?...

--La route de Chteaudun...

--Avez-vous un bon cheval contre les cinquante cus de six livres que
voici?...

--Et un fameux, qui file comme le vent!...

Quelques instants plus tard, Pardaillan s'lanait sur un cheval que,
d'un coup d'oeil, il reconnut bon coureur.

Bientt, il vit se dessiner  l'horizon les premiers plans d'une masse
d'arbres dpouills de leur feuillage et dont les branches nues se
tordaient dans le ciel triste, comme des bras plors. C'tait la fort
de Marchenoir, qu'il lui fallait traverser d'un bout  l'autre.

Il y avait vingt minutes qu'il tait entr sous bois. La fort de htres
et d'ormes s'animait, autour de lui, d'une vie fantastique. Les bouleaux
fuyaient derrire lui, pareils  des fantmes blancs. En avant! Le
cheval bondissait, fendait l'air et dvorait l'espace.

Soudain, Pardaillan frissonna des pieds  la tte et devint ple comme
un mort:  une faible distance devant lui, derrire un tournant du bois,
il entendit un hennissement... Deux minutes plus tard, il aperut
le cavalier qui courait devant lui, et un sourire terrible, froce,
effrayant, tordit ses lvres... Ce cavalier, c'tait Maurevert!...

Maurevert galopait sans tourner la tte. Il se savait poursuivi. Il
savait qu'il allait mourir!... Il galopait, ou plutt se laissait
entraner par son cheval qu'il ne frappait mme plus...

Son visage, d'une pleur de cadavre, avait parfois d'effrayantes
contractions... et, parfois aussi, il lui semblait que son coeur
s'arrtait de battre, puis, brusquement, ce coeur se mettait  frapper
des coups terribles dans sa poitrine et bondissait, affol, perdu...

Depuis seize ans, Maurevert avait peur... peur de Pardaillan! Non pas
peur de la mort, mais peur de la mort que lui donnerait Pardaillan; non
pas peur de se battre, mais peur de se battre avec Pardaillan.

Tout  coup, son cheval, qu'il ne soutenait plus, buta et tomba.
Maurevert ne se fit pas de mal en tombant. Il put se relever.

Il n'avait plus aucune ide, aucune pense. Ses lvres blanches
tremblaient convulsivement. Il vit Pardaillan,  trente pas de lui, qui
mettait pied  terre.

Cette vue ranima en lui une tincelle d'nergie; il se baissa vivement,
tira un pistolet des fontes de sa selle, mit un genou  terre et visa
Pardaillan. Le chevalier marcha sur lui, tout droit, d'un bon pas, et,
quand il fut  dix pas, il dit:

--Tire, mais tu vas me manquer...

Maurevert le regarda une seconde. Pardaillan lui apparut dans une sorte
de nuage flamboyant o il ne distinguait que l'clair des deux yeux et
l'effrayante menace du sourire. Il fit feu... Et il vit qu'il avait
manqu Pardaillan!...

Un arbre se trouva derrire lui. Il s'appuya au tronc, et demeura
immobile, ses yeux exorbits fixs sur Pardaillan.

--Lors de notre rencontre sur les pentes de Montmartre, je t'avais fait
grce, dit Pardaillan. Pourquoi as-tu essay encore de m'assassiner?...

Maurevert ne rpondit pas. Pardaillan reprit:

--Assassin de Lose, toi qui as pay l'aubergiste des Quatre-Chemins
pour m'gorger, pay des gens pour m'arquebuser, pay le passeur pour
me noyer, rponds, assassin de Lose, que te ferai-je pour toute la
souffrance injuste que tu m'as inflige? Je te laisse le soin de
dterminer ton chtiment Rponds.

Maurevert ne vivait plus... il tait en agonie... Pardaillan le
considra un instant.

--Puisque tu ne rponds pas. c'est moi qui choisirai ton supplice. Et le
voici...

A ces mots, Pardaillan toucha du bout du doigt la poitrine de Maurevert,
 l'endroit o il voyait battre le coeur. A ce contact, ce coeur eut un
sursaut terrible. Maurevert ouvrit la bouche toute grande, et ses yeux
se rvulsrent... Il demeura appuy au tronc d'arbre, sur ses jambes
flchissantes, et il semblait n'tre plus maintenu que par le doigt de
Pardaillan appuy sur sa poitrine.

--Ton supplice, continua le chevalier, le voici: il durera des annes,
il durera tant que tu vivras; c'est un supplice de honte; toute ta
vie, tu te diras que, t'ayant ha, t'ayant poursuivi, t'ayant atteint,
t'ayant tenu en mon pouvoir, je t'ai mpris assez pour te laisser
vivre!... Maurevert, tu ne mourras pas!... Assassin de Lose, voici ton
chtiment, Pardaillan te fait grce!

A ce moment, Maurevert, n'tant plus soutenu, s'inclina sur le ct et
s'affaissa mollement...

Pardaillan tressaillit, se pencha sur lui avec une sorte d'tonnement
mystrieux, et alors, seulement, il vit que Maurevert tait mort!...

Mort!...

Maurevert ne venait pas de mourir lorsque Pardaillan s'tait recul...
Maurevert tait mort depuis quelques instants dj... Maurevert tait
mort  l'instant prcis o le doigt de Pardaillan s'tait appuy sur sa
poitrine... ce contact avait foudroy son coeur...

Un mdecin qui et dissqu le corps de Maurevert et sans doute trouv
qu'il avait succomb  la rupture de quelque vaisseau sanguin. Quant 
nous, nous dirons simplement que Maurevert tait mort de peur.



XXXVIII

UN SPECTRE QUI S'VANOUIT

Pardaillan demeura une heure immobile prs de ce cadavre. Une profonde
rverie l'emportait vers les lointains horizons de sa jeunesse. C'tait
Maurevert qu'il avait sous les yeux et c'tait Lose qu'il voyait.

Il la voyait telle qu'il l'avait vue  la minute de sa mort, au moment
o la pauvre petite avait, dans un dernier effort, jet ses bras autour
de son cou et avait fix sur lui ses yeux dsesprs et radieux...
contenant tout le rayonnement de l'amour le plus pur et tout le
dsespoir de l'ternelle sparation...

Et, maintenant, l'assassin de Lose gisait  ses pieds. Maurevert tait
mort!...

Alors, il sembla  Pardaillan qu'il n'avait plus rien  faire dans
la vie. Mortes ses amours, mortes ses haines, il se voyait seul,
affreusement seul, n'ayant plus rien pour le soutenir...

Un instant, l'image de Fausta passa devant ses yeux, mais, cette image,
il la regarda passer avec une morne indiffrence. Puis, ce fut Violetta,
le petit duc d'Angoulme, et quelque chose comme un triste sourire erra
sur ses lvres...

Puis, ce fut le doux visage de Huguette, de la bonne htesse, et
Pardaillan murmura:

--L, peut-tre, trouverai-je rellement la pierre o le voyageur repose
sa tte fatigue...

Le pas alourdi d'un bcheron le tira de sa rverie.

Il se rveilla, se secoua, et appelant le bcheron, le pria de lui
prter sa pioche, et lui offrit un cu en rcompense. Le bcheron,
apercevant le cadavre, obit en tremblant. Pardaillan creusa une fosse
dans la terre dure de gele. Quand elle fut assez profonde, il y plaa
le cadavre de son ennemi, le recouvrit avec la couverture de selle du
cheval de Maurevert; puis il combla la fosse et rendit la pioche au
bcheron, qui lui dit:

--Ce cheval est fourbu... Puis-je le prendre?

--Oui, dit Pardaillan, car son cavalier n'en a plus besoin.

Il se dirigea alors vers son propre cheval, que cette halte prolonge
avait repos; il passa la bride sous son bras; et,  pied, suivi par la
bte, suivit la route; une lieue plus loin, il se remit en selle et,
d'un temps de trot, gagna Chteaudun.

Il s'arrta dans une bonne auberge et y passa la nuit.

Le lendemain matin, tant remont  cheval, il reprit le chemin de
Blois, o la premire figure qu'il vit en entrant fut celle de Crillon,
le brave Crillon, occup  refouler une foule de bourgeois qui criaient
 tue-tte:

--Mort  Valois! Vengeons notre duc!...

--Eh! monsieur de Crillon! cria Pardaillan lorsqu'il vit que la besogne
tait termine et que la rue tait libre.

Crillon aperut Pardaillan et, poussant vers lui son cheval, lui tendit
la main.

--J'ai un service  vous demander, fit Pardaillan.

--Dix, si vous voulez!

--Un suffira, mais je vous en serai dix fois reconnaissant. On a arrt
l'autre jour, dans l'htel de la signora Fausta, deux pauvres filles qui
n'y doivent rien comprendre. Je voudrais obtenir leur libert...

--Dans une heure, elles seront libres, dit Crillon.

--Merci. Voulez-vous avoir l'obligeance de leur dire qu'on les attend 
Orlans, elles savent o...

--Ce sera fait, dit Crillon. Mais vous, mon digne ami, prenez garde 
Larchant.

--Bah! Il veut donc tre clop des deux jambes?...

--D'ailleurs, reprit Crillon, Sa Majest vous protgerait au besoin.
Venez, je vais vous prsenter...

--Pourquoi faire?...

--Mais, fit Crillon stupfait, parce que le roi veut vous voir et
rcompenser celui qui...

--Oui, mais, moi, je ne veux pas voir le Valois. Il a une triste figure.
Monsieur de Crillon, si on vous parle de moi, rendez-moi le service de
dire que vous ne m'avez pas vu.

--Soit! fit Crillon bahi.

Ils se serrrent la main, et Pardaillan gagna tranquillement l'intrieur
de la ville, o rgnait un grand silence.

Pardaillan se dirigeait vers l'auberge du Chteau o on se rappelle
qu'il avait loge. Il y chercha Jacques Clment, et ne l'y trouva pas.

--Bon! pensa-t-il, il sera parti pour Paris...

Et il reprit la chambre qu'il avait occupe prcdemment, avec l'ide de
se remettre en route aprs deux jours de halte.

Pardaillan se donnait  lui-mme comme prtexte qu'il avait besoin
de repos. En ralit, il avait surtout besoin de rflchir, de se
retrouver, de voir clair en lui-mme et de prendre une dcision d'o il
sentait que sa vie  venir allait dpendre.

En ce jour, Pardaillan apprit que la duchesse de Montpensier avait pu
fuir, que le duc de Mayenne s'tait galement chapp de Blois, ainsi
que tous les seigneurs de marque qui avaient afflu dans la ville au
moment des tats gnraux. Ainsi, Henri III n'avait pas profit de sa
victoire.

Seul, le cardinal de Guise avait succomb; il avait t lard de coups
de poignard le jour mme o Pardaillan rentra dans Blois.

Le surlendemain de sa rentre  Blois, Pardaillan apprit que le roi
tait parti pour Amboise.

Pardaillan, lui, aprs s'tre promis de partir au bout de quarante
heures, resta. D'abord parce qu'il tait indcis, irrsolu, et
qu'il cartait de sa pense ce point d'interrogation formidable qui
l'obsdait:

--Irai-je ou n'irai-je pas  Florence?

Quelques jours s'coulrent. La fin de l'anne se passa dans une
tranquillit relative. Cependant, on apprit, le 3 janvier, que Mayenne
avait runi une arme et qu'il se dirigeait sur Paris, acclam tout le
long du chemin par les populations rvoltes. Crillon avait environ
dix mille hommes de troupe camps sous Blois. Il se tint prt  tout
vnement... mais le roi ne rentrait toujours pas.

Cependant, le 5 au matin, Pardaillan, tant descendu dans la grande
salle pour se rendre ensuite au chteau o, tous les jours, il allait
voir Crillon, apprit que le roi tait revenu dans la nuit. Du moins,
c'tait la rumeur qui courait dans l'auberge. Comme il allait sortir,
il vit entrer par la porte du fond de la salle, qui communiquait avec
l'escalier du premier tage, un moine qui, le capuchon rabattu sur le
visage, s'avanait vers la porte de sortie.

Je connais cette tournure-l! fit en lui-mme Pardaillan, qui
tressaillit.

Et il se plaa devant le moine qui traversait la salle. Le moine
s'arrta un instant, puis murmura:

--Venez...

Pardaillan reconnut la voix de Jacques Clment!...

--Diable! songea-t-il, je crois que je vais assister  quelque grand
vnement. Il y a sous cette robe de bure un poignard qui, en prenant
contact avec la poitrine de Valois, pourrait bien changer l'histoire de
la monarchie. Il faut que je voie cela!

Et il se mit  suivre Jacques Clment, qui tait sorti. Sur la place, 
vingt pas du porche du chteau, Jacques Clment s'arrta.

--Ainsi, dit Pardaillan en l'abordant, vous tes revenu  Blois?

--Je ne suis pas revenu, dit le moine d'une voix sombre; je ne me suis
pas loign un instant de ma chambre; je savais que vous tiez dans
l'auberge; mais j'ai voulu tre seul... Pardaillan, l'heure est venue...
Rien ni personne ne pourra m'empcher de tuer Valois ce matin. Voil
quinze jours que je guette son retour... Dieu me l'envoie enfin!... Et
Dieu a voulu aussi vous faire rester  Blois afin que vous m'aidiez...
Pardaillan, il faut que vous me fassiez entrer au chteau. Prsentez-moi
 Crillon comme un de vos amis, faites ce que vous voudrez, mais il faut
que j'entre...

--Ainsi, vous avez compt sur moi pour vous aider  tuer le roi?

Pardaillan devint grave et rflchit une minute, non sur la dcision
qu'il allait prendre, mais sur la manire de communiquer cette dcision
 Jacques Clment.

--Mon cher ami, dit-il enfin, coutez-moi bien. Si vous me disiez: Tout
 l'heure, je me bats en duel, veuillez vous aligner avec le tmoin de
mon adversaire, je vous rpondrais: Trs bien, allons nous couper la
gorge avec cet inconnu. Si vous tiez attaqu, ft-ce par dix rois,
et que vous m'appeliez  l'aide, je tomberais sur les dix rois  bras
raccourcis, et, si Valois tait dans le tas, peut-tre aurait-il  se
repentir d'avoir port la main sur vous. Mais vous me demandez de vous
conduire par la main jusqu' celui que vous voulez tuer. Cela me drange
de mes habitudes...

--Vous refusez?

--De vous aider dans un assassinat, oui!

Jacques Clment demeura atterr.

--Maldiction! murmura-t-il sourdement.

A ce moment prcis, Pardaillan vit Crillon sortir du porche et avancer
vivement vers lui.

--Vous connaissez ce rvrend pre? dit le capitaine en rejoignant le
chevalier.

--Je le connais, dit Pardaillan.

--Cela suffit, reprit Crillon. Mon pre, ajouta-t-il en se tournant
vers Jacques Clment, le chapelain n'est pas au chteau. La reine mre,
malade, demande un confesseur  l'instant mme. Suivez-moi, je vous
prie...

Jacques Clment saisit le bras de Pardaillan stupfait, et, d'une voix
qui le fit frissonner:

--C'est Dieu qui m'envoie!...

Et le moine,  grands pas, suivit Crillon.

Jacques Clment entra dans le chteau  la suite de Crillon, qui,
rapidement, se dirigeait vers l'appartement de Catherine de Mdicis,
situ au rez-de-chausse.

Chose trange: personne ne semblait se proccuper de cette maladie de la
vieille reine, qui, pourtant, devait tre bien grave, puisque Catherine
voulait un confesseur.

Ce fut une chose effrayante que cette indiffrence de tous devant
l'agonie de Catherine de Mdicis. Seul, Ruggieri lui demeura fidle
jusqu'au bout.

Cette femme, qui avait fait trembler la France, qui avait tenu dans sa
main la destine du royaume, s'teignait sans que nul songet  elle...

Jacques Clment, en approchant de l'appartement de la reine, remarqua
parfaitement cette solitude, cette indiffrence, tandis que le reste
du chteau retentissait du bruit des armes, des conversations et mme
d'clats de rire.

Crillon avait introduit le moine dans une pice obscure o pesait une
infinie tristesse. Bien qu'il ft jour au dehors, les rideaux taient
ferms et un flambeau de cire se consumait sur la chemine.

Au bout de quelques instants, le moine vit un lit... et, dans ce lit,
une femme vieille, ride, livide, qui le regardait de ses grands yeux
trangement lumineux.

Autour du lit, il y avait comme une magnifique irradiation de terreur,
et les tnbres amonceles dans les angles vibraient de l'pouvante.
Mais Jacques Clment tait alors inaccessible  la peur... Il songeait
seulement ceci:

La mre de Henri III meurt; et celui qui la voit mourir, c'est le fils
d'Alice de Lux...

Cependant, un mouvement de la vieille reine l'arracha brusquement  sa
rverie. D'un geste lent de sa main affaiblie, Catherine lui faisait
signe d'approcher. Elle murmura:

--Plus prs, mon pre, plus prs...

Il vint  pas lents et s'arrta tout contre elle, au chevet du lit.
Catherine de Mdicis le regarda, et, dans son souffle haletant, reprit:

--Vous n'tes pas le chapelain du chteau...

--Non, madame, le chapelain est absent; je passais par hasard, et c'est
moi qu'on a appel...

--Mon fils? demanda la mourante. O est mon fils?...

--Le roi est  Amboise, madame...

Elle demeura une minute silencieuse, les yeux ferms. De ces paupires
soudes descendaient des larmes qui suivaient le sillon des rides... Et
elle dit:

--Je ne le verrai donc plus?... Je meurs, et mon fils n'est pas l...

Puis elle se mit  parler d'une voix rapide et indistincte. Le moine,
pench sur elle, ne put saisir au passage que quelques mots, des noms
plutt...

--Diane de France... Montgomery... ce n'est pas vrai... puis, vous,
Coligny... je ne veux pas... coute, Maurevert...

Jacques Clment coutait ardemment. Tout  coup, Catherine s'arrta.
Elle ouvrit des yeux tonns et, s'arrangeant sur ses oreillers, dans un
retour d'nergie vitale:

--Qu'ai-je dit? demanda-t-elle rudement.

--Rien, madame, fit le moine. J'attends qu'il plaise  Votre Majest de
me confier les secrets de son me.

La vieille reine se souleva, avec un long frisson. Elle fixa sur le
confesseur un regard ardent:

--Mon pre, dit-elle, si je me repens de mes fautes, Dieu me les
pardonnera-t-il?...

--Si vous les avouez, oui!

--coutez donc, puisqu'il le faut.

Le moine se recueillit, s'immobilisa,  demi pench pour recueillir les
suprmes aveux de la reine.

--Voil, dit l'agonisante dans un rle,  peine perceptible, j'ai tu ou
fait tuer quelques douzaines de pauvres diables, qui s'obstinaient  ne
pas couter mes avis... la hache, la corde, les oubliettes, le poison,
j'ai d employer tous ces moyens. J'avoue que J'eusse pu viter ces
meurtres, mais au dtriment du bon gouvernement de l'Etat...

--Passez, madame, dit le moine, ceci est peu de chose...

Catherine tressaillit de joie. Elle reprit avec plus d'hsitation:

--Montgomery tua mon poux Henri deuxime... j'avoue que ce coup de
lance malheureux n'tait pas tout  fait d au hasard...

--Le roi votre poux vous a fait subir mille avanies; quelque norme
que soit le crime, il se conoit et je crois que vous pouvez passer 
d'autres vnements...

Catherine respira, soulage.

--Jeanne d'Albret, continua-t-elle, est morte d'une fivre qui la prit
soudain au Louvre; j'avoue que, si je ne lui avais pas envoy certaine
bote de gants, la fivre n'et peut-tre pas t mortelle...

--Passez, madame! gronda le moine.

--Mon fils, haleta la mourante, mon fils Charles IX et peut-tre
longtemps vcu si je n'avais eu un ardent dsir de voir Henri sur le
trne...

Un sanglot expira sur les lvres de la reine en mme temps qu'elle
prononait le nom d'Henri...

--Coligny, continua-t-elle d'une voix plus faible, plus lointaine; oh!
que de gens l'entourent; ils sont des centaines... mon pre... ils sont
des milliers... c'est moi qui les fis mourir... mais c'tait pour sauver
l'Eglise!

--Ensuite? demanda le moine.

--C'est tout! rla Catherine, dont la tte se perdait. C'est tout!...

--Ensuite! gronda le moine en se redressant.

--C'est tout! Je le jure, pantelait la vieille reine, en essayant de se
soulever, mon pre, par grce! par piti!... L'absolution, ou je meurs
maudite!...

--Meurs donc maudite! rugit le moine. Meurs maudite, sous mes yeux!
Meurs sans absolution! Meurs pour subir les affres ternelles de
l'ternel chtiment!...

--Misricorde! murmura la reine dans le hoquet de l'agonie. Que dit ce
moine!... Damne! Maudite!

--Damne et maudite  jamais! Car, de tous les crimes plus nombreux que
les grains de sable dont parle l'Evangile, de tous tes forfaits qui font
de ton me une cour des Miracles de la sclratesse, coute, reine! tu
as oubli le plus hideux, le plus atroce!...

--Oh! hurla la reine, dmente de terreur et d'angoisse, qui es-tu?... Au
nom de quel spectre viens-tu?... Que m'annonces-tu?...

--Ce que je t'annonce! tonna le moine, plus livide que la mourante. Je
t'annonce ceci: que ton fils, ton bien-aim Henri, va mourir!... Mourir
de ma main! Mourir maudt comme toi!...

Un cri dchirant, lugubre, insens, jaillit des lvres de l'agonisante.
Elle tenta un suprme effort pour se jeter sur le moine, et retomba,
avec un hoquet funbre.

--Au nom de qui je viens! continua le moine, parvenu au paroxysme de
l'exaltation. Au nom de l'une de tes victimes! La plus belle! la plus
innocente! Celle dont tu as broy le coeur, celle que tu as assassine
par la plus effroyable torture... Alice de Lux!... Qui je suis! acheva
Clment en rabattant son capuchon. Regarde! Je suis celui qui, seul,
pouvait te refuser l'absolution, te dclarer maudite et damne au nom
du Dieu vivant, et te conduire par la main jusqu'aux portes de l'enfer.
Catherine de Mdicis, je suis le justicier! Je suis le vengeur de ma
mre! Je suis Jacques Clment, fils d'Alice de Lux!...

Un cri plus effrayant jaillit de la gorge de la vieille reine... Dans le
sursaut de l'agonie, elle se leva presque droite, retomba sur le lit, le
visage convuls par le dlire des angoisses sans nom; elle balbutia:

--Seigneur... tu es grand... tu es juste!... Seigneur, j'ai mrit cette
expiation! Seigneur, je meurs... je meurs maudite...

Une faible secousse agita la reine. Puis elle se tint  jamais immobile.
Catherine de Mdicis tait morte...

Henri III revint  Blois le lendemain. Lorsqu'on lui apprit la mort de
sa mre, il rpondit:

--Ah! Eh bien, qu'on l'enterre.

Un chroniqueur du temps rapporte qu'il ne prit aucun soin des
funrailles, et que, pendant la nuit, elle fut jete comme une charogne
(sic) dans un bateau. On creusa une fosse dans un coin obscur, et on y
enterra la reine mre. Ce ne fut qu'en 1609 que son corps fut retir de
l, transport  Saint-Denis et plac dans le magnifique tombeau que
Catherine s'tait fait construire dans la basilique.

Jacques Clment, lorsqu'il eut vu que la vieille reine tait morte,
sortit de la chambre funbre. A ce moment, un homme y entra,
s'agenouilla prs du lit, et se prit  sangloter. C'tait Ruggieri...
le seul qui et aim Catherine de Mdicis. Le soir mme de ce jour,
l'astrologue quitta Blois, et personne n'en eut plus jamais de
nouvelles.

Jacques Clment sortit du chteau sans tre inquit. Sur la place, il
retrouva Pardaillan, qui ne lui posa aucune question et se contenta de
lui dire:

--Le roi n'est pas  Blois...

--Je sais: il est encore  Amboise, dit Jacques Clment.

--Oui! mais ce que vous ne savez pas et ce que vient de m'apprendre
Crillon, c'est que l'arme royale va se mettre en marche sur Paris et
tcher de rencontrer l'arme de Mayenne.

--J'irai donc  Paris, fit simplement le moine.

Pardaillan tait rentr tout songeur dans l'auberge du Chteau. Quelques
minutes plus tard, il ressortait, tranant son cheval par la bride.
Crillon, install sous le porche en cas d'alerte bourgeoise, l'aperut
et vint  lui.

--Vous partez?...

--Je pars! dit Pardaillan. Je m'ennuie, la grande route me distraira.

--Restez! Le roi vous donnera un rgiment  commander.

--Bah! j'ai dj bien du mal  me commander moi-mme...

--Adieu, donc! O allez-vous?...

--Tiens! Au fait! fit Pardaillan. O vais-je?...

Il ta son chapeau et l'leva en l'air au bout de son bras.

--Connaissez-vous la rose des vents? dit-il. Faites-moi l'amiti de me
dire de quel ct le vent pousse la plume de mon chapeau.

--Ah! ah! dit le brave Crillon, les yeux carquills de surprise.

--Eh bien?...

--Eh bien, donc, voici... Voyons, de ce ct, Paris... par l,
Orlans... par l, Tours... et de ce ct-ci... monsieur de Pardaillan,
la plume de votre chapeau va vers l'Italie.

--L'Italie? fit Pardaillan avec un rire trange. Eh bien, pourquoi pas?
Va pour l'Italie!

Et Pardaillan, ayant remis son chapeau sur sa tte, serra les mains du
brave capitaine, sauta lgrement en selle et s'loigna en sifflant une
fanfare du temps du roi Charles IX.



XXXIX

LES FRAIS DE ROUTE DE PARDAILLAN

Pardaillan avait quitt Blois au moment o Henri III s'en approchait,
revenant d'Amboise.

Le chevalier partait avec une sorte de joie d'allgement, sans remords.
Il venait de rgler deux vieux comptes de haine qui, pendant seize
ans, avaient pes sur sa vie: le duc de Guise tu en combat loyal, et
Maurevert mort dans la fort de Marchenoir.

Il se retrouvait. Il renaissait. Il respirait  pleins poumons la
joyeuse ivresse de s'en aller libre, indpendant de tout et de tous, au
seul gr de sa fantaisie.

Excitant donc parfois son cheval d'un appel de langue, il suivait la
route qui, de Blois, allait  Beaugency, Meung et Orlans, par la rive
droite de la Loire. Arriv  Orlans, Pardaillan se dirigea tout droit
sur l'htel d'Angoulme, et ce fut avec un battement de coeur qu'il
approcha de la maison amie, o il allait revoir ce petit duc auquel il
s'tait si bien attach, cette Violetta qu'il avait arrach  la mort,
et cette potique Marie Touchet,  laquelle il rattachait le charme de
ses souvenirs de jeunesse.

C'tait une maison de briques rouges  encadrement de pierre blanche,
avec des balcons de fer forg, aux courbes gracieuses.

Pardaillan mit pied  terre dans la cour; sur un signe que fit un suisse
majestueux deux laquais s'lancrent pour s'emparer de son cheval et le
conduire aux curies. Alors, seulement, le suisse de cet hospitalier
logis s'enquit du nom du visiteur.

Le chevalier, sans rpondre, regardait autour de lui, lorsque d'une
porte surgit un tre immense, porteur d'une superbe livre toute
galonne, bouffi de graisse, avec des bras gros comme des cuisses, et
des cuisses grosses comme des fts de colonne. Cet tre, en apercevant
Pardaillan, ta son chapeau, s'approcha en donnant tous les signes d'une
respectueuse jubilation, et, d'une voix de basse-taille, s'cria:

--Dieu me pardonne!... Mais c'est M. le chevalier lui-mme!...

Pardaillan considra le phnomne sans le reconnatre.

--Est-il possible que M. le chevalier ne me reconnaisse pas! continua le
phnomne. Surtout, nous avons fait la guerre ensemble. En avons-nous
donn de ces coups d'estoc et de taille! A la chapelle Saint-Roch, 
l'abbaye de Montmartre,  l'auberge de la Devinire, en avons-nous
taill en pices et mis en droute!

--J'y suis! fit Pardaillan. Je vous reconnais  la voix, monsieur de
Croasse. C'est que vous tiez maigre, il y a quelques mois, tandis que
maintenant...

--Oui, fit Croasse avec dsinvolture, la maison est bonne. Dieu merci.
Plus de sabres  avaler, ni de cailloux, ni d'toupes enflammes, mais
de bons gigots de cerf, de bonnes tranches de sanglier, de bons...

Pardaillan coutait avec une inaltrable complaisance. Et il et cout
longtemps sans doute si un deuxime gant, mais un gant maigre, cette
fois, ne ft brusquement apparu: c'tait Picouic.

--Monsieur le chevalier, dit-il en s'inclinant, daignez pardonner le
bavardage de cet imbcile que la vie de cocagne a rendu positivement
idiot, et qui laisse dans la cour le meilleur ami de Monseigneur.

Picouic, se prcipitant, montra le chemin  Pardaillan, et laissa
Croasse en butte aux sarcasmes du suisse. Pardaillan, donc, suivant son
conducteur, traversa un vaste salon d'honneur, sur le grand panneau
duquel se dtachait un portrait en pied du roi Charles IX, monta un bel
escalier de chne cir, et entra dans une petite pice o il y avait
comme un parfum d'intimit charmante.

Un jeune homme qui crivait  une petite table, le dos tourn  la
porte, se leva prcipitamment, se tourna, tout ple, vers le chevalier,
demeura un instant immobile, puis courut se jeter dans les bras de
Pardaillan, qui, doucement mu par cette joie visible, par ce bonheur et
cette amiti, rendit treinte pour treinte...

--Vous, enfin! s'cria alors Charles d'Angoulme. Cher ami... mon bon,
mon grand frre, vous venez donc enfin contempler le bonheur qui est
votre oeuvre!...

--C'est--dire, fit le chevalier en souriant, je passais par Orlans,
venant d'un dsert et allant  un autre dsert... j'ai voulu m'arrter
dans une oasis...

Dj, le jeune duc s'tait lanc en appelant, et, quelques instants
plus tard, Violetta entrait, toute ros d'motion, s'approchait de
Pardaillan, et lui tendait son front en murmurant:

--Il ne manque donc plus rien au bonheur de mon noble poux et au mien,
puisque vous voici!...

Pardaillan, plus mu et plus tonn au fond qu'il n'et voulu l'tre de
cette explosion de gratitude et de fraternelle amiti, embrassa sur les
deux joues la gracieuse jeune femme. Au mme instant, apparut Marie
Touchet, la mre de Charles, et, comme Pardaillan s'inclinait
profondment, elle fit trois pas rapides, le saisit dans ses bras, et,
les larmes aux yeux, l'treignit sur son coeur en disant:

--Je suis heureuse, mon cher fils, heureuse de pouvoir vous dire tout
haut ce que je dis tout bas  Dieu dans mes prires de chaque soir:
Que le Seigneur protge le dernier reprsentant de la vieille
chevalerie!...

Et, se tournant vers un autre portrait de Charles IX, plus petit que
celui du salon:

--Hlas! ajouta-t-elle avec un soupir, il n'est pas l pour remercier le
sauveur de son enfant. Mais je vous aimerai pour deux, chevalier!

--Madame, dit le chevalier, en cherchant  dissimuler la joie puissante
que lui procurait cette adorable minute. Madame, je me trouve royalement
rcompens, puisque je vois un rayon de bonheur dans vos yeux, et un
sourire sur vos lvres...

Aprs les premiers moments d'effusion, ces quatre personnages
s'assirent, et Pardaillan, accabl de questions, dut raconter ce qui lui
tait arriv depuis la scne de l'abbaye de Montmartre. Il le fit avec
cette simplicit qui donnait un si grand prix  ses rcits, raconta
la mort de Guise, celle de Maurevert, et enfin celle de Catherine de
Mdicis, mais ne dit pas un mot de Fausta.

Il y eut le soir dner de gala auquel furent invits les notables
seigneurs d'Orlans. A table, Pardaillan, malgr sa rsistance, ft
plac dans le fauteuil du matre.

Ce fut pour Pardaillan une inoubliable soire. Mais, le lendemain,
lorsque Charles d'Angoulme pntra dans la chambre du chevalier pour
lui annoncer qu'il avait prpar  son intention une partie de chasse,
Pardaillan rpondit qu'il allait partir.

--Partir! fit le jeune duc en plissant, mais pour quelques heures sans
doute?... Car vous nous restez? Vous vous tablissez ici... Nous ne nous
sparons plus...

--Un jour, peut-tre, viendrai-je vous demander une plus longue
hospitalit, rpondit Pardaillan; pour le moment, il faut que je vous
dise adieu...

Ni les supplications de Marie Touchet, ni les larmes de Violetta, ne
purent retenir le chevalier. Pardaillan, violemment mu, serra leurs
mains, en disant:

--Eh bien, oui, mes amis, mes chers amis, je vous promets que, si jamais
je me trouve malheureux, c'est ici que je viendrai reposer ma tte, et
chercher la consolation de mes vieux jours...

Il les serra dans ses bras, et partit.

Maintenant, murmura-t-il quand il fut loin, je puis me vanter d'avoir
vu de prs ce que c'est que le bonheur.

A midi, il s'arrta dans une auberge pour dner et faire reposer son
cheval. Ayant alors fouill sa ceinture de cuir, il constata qu'il ne
lui restait plus que sept cus de six livres pour faire le voyage qu'il
entreprenait.

Diable! murmura-t-il avec une grimace. Et il faut qu'avec cela j'aille
jusqu' Florence... et que j'en revienne!...

Et, comme il eut besoin de fouiller dans ses fontes, il y trouva une
bote assez volumineuse qui contenait une miniature, une lettre, et cinq
rouleaux de monnaie. Pardaillan ouvrit les rouleaux, et constata qu'ils
taient de deux cents cus d'or chacun. Il regarda la miniature: c'tait
un portrait de Marie Touchet, du temps o elle habitait dans la rue
des Barrs. Ce portrait se trouvait plac dans un cadre de vieil or o
s'enchssaient douze diamants: c'tait un prsent de Charles IX. Alors,
Pardaillan ouvrit la lettre, et voici ce qu'il lut:

--Vous partez pour un long voyage. Mon cher fils, mon coeur a pens
que j'avais le droit de veiller  vos frais de route, comme j'ai, en
d'autres circonstances, veill aux frais de route de mon autre fils,
votre frre Charles. Quant au portrait, il m'a t donn en cette anne
1572, que vous avez peut-tre oublie, mais dont je garde l'imprissable
mmoire. C'est le plus cher de tous les souvenirs qui me rattachent 
celui que j'ai aim. Je vous le donne, car il vous tait destin comme
tant, selon mon coeur, l'an de mes enfants. Adieu, mon cher fils. Ce
me sera grande joie et consolation de vous revoir avant de mourir...
Songez-y! et que Dieu vous garde comme vous nous avez gards...

Pardaillan demeura une heure, cette lettre  la main, dans le coin
d'curie o cela se passait, absorb dans une profonde rverie. Le
garon d'auberge qui vint le chercher pour lui dire que son dner tait
 point le vit immobile, la tte penche sur la poitrine, et des larmes
aux yeux.



XL

LE PALAIS RIANT

Pardaillan arriva  Florence  la fin d'avril, ce qui prouve qu'il
prit le chemin des coliers--le plus long, mais aussi le plus amusant.
Voyager, c'tait pour lui une joie: se rendre d'un point  un autre
n'tait que le ct subalterne du voyage...

Le lendemain de son arrive, il se rendit au palais que lui avait
indiqu Fausta. Il trouva  la porte d'entre une sorte de suisse qui
lui demanda s'il tait bien l'illustre seigneur de Pardaillan. Le
chevalier rpondit qu'il avait en effet l'honneur d'tre le sire de
Pardaillan, bien qu'il ignort qu'il ft illustre. Ce  quoi le brave
gardien du palais ne rpliqua rien; mais, allant.  un meuble qu'il
ouvrit, il sortit d'un tiroir une missive cachete, que le chevalier
ouvrit sance tenante. Elle ne contenait que ces quatre mots:

Rome. Palais Riant.--Fausta.

Fausta l'attendait donc  Rome!

Que diable suis-je donc venu faire en Italie? grommelait-il le
lendemain en chevauchant le long d'une jolie route embaume par les
premires fleurs et inonde par les rayons du soleil de mai. Eh!... qui
m'empche de tourner bride et de reprendre le chemin d'Orlans o je
serais si bien l'hiver, les pieds au feu, l'automne  chasser le cerf,
et l't  crire mes mmoires  l'ombre des grands tilleuls?

Pardaillan se mit  rire  l'ide d'crire ses mmoires. Il devait
pourtant les crire, pour le plus grand plaisir des lecteurs qui
auraient la pense de les feuilleter, et pour la plus grande joie de
l'auteur de ce rcit, qui devait y trouver de prcieuses pages.

Pardaillan fit son entre dans Rome par une magnifique soire du 14 mai
de l'an 1589. Il prit gte  l'auberge du Franc-Parisien, mots qui,
crits en franais sur l'enseigne, lui parurent de bon augure. L'hte,
en effet, tait Franais et demi, c'est--dire Parisien de la rue
Montmartre; il tait tabli depuis quinze ans  Rome, o il faisait
tout doucement fortune en faisant manger aux Romains de la cuisine
parisienne, et aux Franais qui tombaient chez lui de la cuisine
romaine, ce qui, prtendait-il, devait infailliblement amener, tt ou
tard, une alliance entre les peuples de Paris  Rome.

Le chevalier dormit tout d'une traite jusqu' huit heures du matin,
s'habilla soigneusement, et, aprs dner, s'enquit de la situation du
Palais Riant, o Fausta lui avait donn rendez-vous. L'hte lui indiqua
le chemin  suivre et ajouta:

--Un monument qui a d tre bien beau dans le temps, mais qui tombe en
ruine; depuis Lucrce Borgia, il est inhabit.

Mais, dj, Pardaillan tait en route, et, suivant une rue parallle au
cours du Tibre, il ne tarda pas  se trouver devant le Palais Riant,
magnifique difice, rutilant et sombre comme un caprice de Lucrce
Borgia, orn de statues et de bas-reliefs qui en faisaient la splendeur,
et couvert de poussire, les fentres fermes, le grand atrium extrieur
ravag, la porte mure.

Il me semble, murmura Pardaillan, que c'est ici la rptition du Palais
de la Cit... Pourvu qu'il n'y ait pas de salle des supplices, ni de
nasse de fer!...

Comme il tait l, assez embarrass, puisque l porte tait mure, un
homme passa prs de lui, le toucha lgrement du coude et murmura:

--Suivez-moi...

Il parat que j'tais attendu, murmura Pardaillan qui se mit  suivre
sans faire d'observation, mais qui, en mme temps, s'assura rapidement
que sa dague tait  sa place,  sa ceinture.

L'homme enfila une sorte d'troit passage qui limitait le Palais. Riant
sur son ct droit et aboutissait au Tibre. Vers le milieu du passage,
il disparut par une porte basse, et Pardaillan entra derrire lui. L'un
marchant devant et l'autre suivant, toujours silencieux, ils longrent
un long couloir et dbouchrent enfin dans un immense vestibule qui,
videmment, occupait tout le rez-de-chausse de la faade. Ce n'tait
qu'un dsert de marbre, peupl par des statues impassibles qui, toutes,
avaient subi quelque convulsion populaire, car,  l'une il-manquait un
bras,  l'autre la tte. Des lampadaires tordus, des corniches ruines,
des colonnes jetes bas, les murs noircis par des traces de flammes
semblaient indiquer que quelque drame avait d drouler l ses sombres
pripties.

Pardaillan,  la suite de son conducteur, pntra dans une partie
du palais o se retrouvaient toute la magnificence et tout le faste
grandiose dont la princesse Fausta aimait  s'entourer. Il s'arrta et
s'aperut soudain que son conducteur avait disparu. Il attendit donc,
les yeux fixs sur un tableau de Raphal Urbain qui reprsentait une
jeune femme d'une clatante beaut,  l'oeil noir, au sourire imprieux,
aux formes  la fois dlicates et empreintes de majest: c'tait un
portrait de Lucrce Borgia... l'aeule de Fausta. Comme il rvait devant
l'image de cette fille de pape, il entendit derrire lui un lger bruit
se retourna, et, dans l'encadrement de velours d'une portire, il vit
une jeune femme qui le contemplait; et c'tait la mme beaut fatale,
les mmes yeux de mystre que la femme du tableau,..

--Vous regardez mon aeule? dit Fausta en s'avanant alors, sans autre
bienvenue qu'une lgre inclination de la tte. Par d'autres voies que
les miennes, par des moyens plus srs, elle a pu, pendant quelques
annes, raliser mon rve. Quelle vie enivrante c'et t l, si
j'avais pu, moi aussi, monter au fate de la puissance, et si, sous la
protection d'une pe invincible, d'un homme fort et brave entre les
hommes, j'habitais ce palais en souveraine redoute, non en proscrite
qui se cache!...

Fausta avait pris place dans un fauteuil et, d'un signe, avait invit
Pardaillan  s'asseoir galement.

--Madame, dit le chevalier, il me semblait que les terribles expriences
que vous venez de faire au-del des Alpes avaient d pour toujours
arracher de votre pense ce levain d'ambition qui vous ronge et vous
tuera. A quoi bon se tant dmener pour dominer, c'est--dire pour faire
le malheur des autres? Je m'arrte, madame: j'aurais l'air de prcher.
De tout ce que vous venez de dire, je ne veux donc retenir qu'une chose:
c'est que vous tes ici, vous cachant, et proscrite... Je croyais que
vous aviez fait votre paix avec Sixte?

Fausta secoua la tte avec une amertume dsespre.

--Entre Sixte et moi, dit-elle, c'est un duel  mort. J'ai cru un moment
que tout tait fini. Mais, en mettant le pied sur la terre d'Italie,
j'ai compris que< j'tais toujours la petite-fille de Lucrce, et que
je ne pouvais rien oublier. Vaincue, soit, je l'ai t! Vaincue surtout
parce que vous vous tes trouv sur mon chemin... Mais si vous n'tiez
plus contre moi! Si vous tiez avec moi! Oh! je recommencerais la
lutte... et, cette fois, je serais victorieuse...

Fausta s'arrta un instant, comme pour attendre un mot, un signe
d'approbation. Mais Pardaillan demeura glacial.

--Quant  Sixte, reprit Fausta, mme si j'avais pour toujours renonc 
la lutte, il n'aurait pas, lui, renonc  sa vengeance. Vous tes-vous
demand pourquoi je ne vous ai pas attendu  Florence?

--Je ne me suis rien demand, madame, vous m'attendiez  Rome, je suis
venu  Rome... j'eusse t au bout du monde.

Si Fausta avait bien connu Pardaillan, cette banale hyperbole lui et
justement dmontr la froideur du chevalier. Mais, tressaillant de joie,
elle continua d'une voix ardente:

--Si ce que vous dites est vrai, je puis esprer encore. Nous pouvons,
ensemble, accomplir de grandes choses. Mais, sachez d'abord que, si j'ai
quitt Florence o je vous attendais, c'est que j'y tais traque par
les sbires de Sixte. A Florence, mon palais a t cern, j'tais sur le
point d'tre prise... j'ai fui.

--Et c'est  Rome que vous avez cherch un refuge!...

--Oui, dit simplement Fausta. Je serai cherche partout, except dans
l'ombre du chteau de Saint-Ange. Sixte jette au loin son regard pour
deviner ma retraite, il oubliera de regarder  ses pieds.

--Bien jou, fit Pardaillan, qui ne put s'empcher de rire.

Et, pourtant, il prouvait un inexprimable malaise. Cette femme si belle
en vrit, cette vierge trop vierge et si peu femme, qui, vaincue,
mditait quelque terrible revanche, celle enfin pour qui, sur le pont
de Blois, il avait senti, ne ft-ce qu'un instant, battre son coeur...
Fausta ne lui inspirait maintenant qu'une sorte de rpulsion.

--Chevalier, reprit Fausta avec douceur, lorsque j'ai su que vous aviez
tu le duc de Guise, lorsque j'ai compris que vous tiez une de ces
forces de la nature contre lesquelles on ne peut rien, j'ai cru que ma
destine tait finie. Sur le pont de Blois, j'ai voulu mourir, et vous
m'avez arrache  la mort. Dans cette heure-l, chevalier, il s'est
pass entre nous un vnement grave... et, sur cet vnement, j'ai
rebti mon avenir. Ne protestez pas, taisez-vous... Quand j'aurai parl,
vous direz oui ou non...

Fausta se recueillit une minute, puis, fixant son regard de flamme sur
le chevalier:

--Voici, dit-elle. J'ai un peu partout, en Italie, des amis puissants.
pars, dissmins, dcourags par le triomphe de Sixte, ils deviendront
une formidable arme prte  tout entreprendre si je remporte ici une
seule victoire. A Rome, deux mille hommes d'armes sont prts  former le
premier noyau de cette arme, et j'ai des intelligences dans le chteau
Saint-Ange mme. Que Sixte vienne  mourir... ou simplement que je
m'empare de lui, que je le tienne ici prisonnier, et je suis matresse
absolue de la situation. Chevalier, j'ai compt sur vous pour prendre
Sixte dans son Vatican, le faire prisonnier de guerre, et me l'amener
ici. Ni l'argent ni les hommes ne vous manqueront pour mener  bien
cette tentative. Vous parat-elle possible?

--Tout est possible, madame.

--Bien, dit Fausta, dont l'oeil s'illumina d'un clair. Une fois Sixte
pris, avec mes deux mille retres, vous tenez Rome, et, moi, je prends
possession du Vatican. Les amis dont je vous parlais se rallient alors,
et m'amnent chacun leur contingent: au bout d'un mois, nous avons dans
la campagne romaine une arme que j'value  trente mille fantassins,
quinze mille cavaliers et quarante canons. Avec cette arme, chevalier,
je puis rentrer en France et y prendre une dcisive revanche... mais, 
cette arme, il faut un chef. Ce chef, je l'ai trouv: c'est vous... Que
dites-vous de cela?

--Je dis, madame, que tout est possible, rpta Pardaillan, mais, cette
fois, avec une si visible froideur que Fausta se sentit mordue au coeur
par un doute effroyable.

Elle demeura quelques instants plonge dans une sombre rverie. Puis,
lentement, elle reprit:

--Tout cet chafaudage est bti sur un sentiment...

Nous y voici, attention! songea Pardaillan.

Fausta se leva. Elle tremblait lgrement. Elle tait ple. Enfin,
prenant une soudaine dcision:

--Chevalier, dit-elle, tout dpend de la rponse que vous devez me
faire. Cette rponse, je ne la veux pas tout de suite. Revenez dans
trois jours et je parlerai. Si vous dites oui, mon triomphe et le vtre
sont assurs. Si vous dites non, vous reprendrez le chemin de la France,
et nous serons  jamais spars... oh! taisez-vous, maintenant... trois
jours... encore trois jours de rve...

Elle allait se laisser entraner. Elle se domina et, plus froidement,
ajouta:

--J'ai besoin de ces trois jours pour prendre mes dernires
dispositions. Vous en avez besoin, vous, pour rflchir avant de vous
engager... dans trois jours, au moment de la nuit, chevalier... adieu!

A ces mots, elle disparut derrire une tenture, et Pardaillan vit entrer
Myrthis, qui lui fit signe de la suivre. Il obit, tourdi de ce qu'il
venait d'entendre. Quelques minutes plus tard, il tait dans la rue et
regagnait l'auberge du Franc-Parisien.

Que diable suis-je venu faire ici? murmura-t-il quand il fut seul et
enferm dans sa chambre. La tigresse est reste tigresse. J'aurais d
m'en douter... Trois jours! Je ferais bien de les mettre  profit pour
prendre du champ... Bah! j'aurais l'air de fuir!...

Cependant, Fausta s'tait jete sur un lit de repos, et, la tte enfouie
dans les coussins, livide de l'effort qu'elle venait de faire pour se
contenir, grondait:

--Rien! Rien! Rien! Pas un battement, pas un tressaillement!... Oh! oui,
qu'il rflchisse, car c'est sa vie qui est en jeu! Qu'il rflchisse et
prenne garde! Car, maintenant, c'est moi qui le tiens!...

Que se passa-t-il au Palais Riant pendant ces trois journes? Quels
prparatifs y furent faits? Quels ordres donna Fausta?... Dans le
courant du troisime jour, d'tranges alles et venues se produisirent
au rez-de-chausse. Le soir venu, les vingt serviteurs qui taient
enferms dans le palais, hommes ou femmes, en sortirent comme d'un lieu
pestifr, et s'loignrent en hte. Dans le Palais Riant, il n'y eut
que Fausta et sa suivante Myrthis.

La nuit venue, Pardaillan, selon sa promesse, se prsenta  la petite
porte du passage, et fut introduit par Myrthis. Seulement, cette fois,
on lui fit monter un escalier drob, et on le conduisit au premier
tage.



XLI

FIN DU PALAIS RIANT

--Madame, dit Pardaillan lorsqu'il fut en prsence de Fausta, je vous
dois une explication aussi franche que celles que nous avons eues dj
 diverses reprises. Je commence par vous dire ceci: demain matin, je
reprendrai la route de France. Maintenant, j'ajoute: pendant ces trois
jours, je me suis interrog en toute conscience  l'gard des offres
que vous avez bien voulu me faire, et  toutes mes questions je me suis
rpondu: non. Je suis venu  vous parce qu'il m'avait sembl sur le pont
de Blois, d'abord, et ensuite chez ces pcheurs de la Loire  qui
vous ftes un si magnifique prsent, il m'avait sembl, dis-je, qu'un
bouleversement s'tait fait en vous, et qu'un rayon de lumire avait
enfin pntr les tnbres de cette me que je ne comprends pas. J'ai
mal vu. J'ai mal pens. J'ai conclu  tort que j'avais sans doute une
influence sur votre esprit, et que, vous ramenant fraternellement  la
bont, je pouvais viter bien des malheurs  vous-mme et  d'autres.
Non, je n'irai pas au chteau de Saint-Ange pour m'emparer de Sixte.
Non, je ne commanderai pas vos deux mille retres pour tenir Rome sous
votre pouvoir. Non, je ne serai pas le chef de l'arme que vous comptez
rassembler. Et, les raisons, les voici: j'ai horreur, madame, de ces
gens qui se mettent  la tte de cinquante ou soixante mille hommes
pour piller, tuer, ravager, incendier, traverser des contres comme des
mtores aprs le passage desquels il n'y a plus que dvastation.

--Ce sont l de pauvres raisons qu'un esprit politique tel que le vtre
doit tenir en pitre estime. Ce sont pourtant mes raisons. J'en ai
d'autres. Et, si je passe du gnral au simple, si j'envisage le fait
d'armes que vous me proposez, j'ai horreur de prparer un guet-apens
contre un vieillard qui ne gne en rien ma vie et ma libert. Sa
querelle avec vous ne me regarde pas. Lorsque j'ai eu  me venger
de Guise, je l'ai guett, je l'ai attendu, et je lui ai dit:
Dfends-toi... Et Guise, madame, comme Maurevert, savait tenir une
pe. Mais Sixte! Pourquoi, de quel droit, pour quelle injure, pour quel
attentat contre moi lui voudrais-je du mal? Il me reste deux choses 
ajouter: c'est que je partirai heureux si je sais que nous nous sparons
amis; et ensuite, c'est que, si ma franchise me vaut vtre haine. Je ne
serai jamais, moi, votre ennemi, rsolu que je suis  oublier, et la
nasse de fer, et les hommes de Guise lancs  mes trousses, et tout le
reste, pour me souvenir seulement du pont de Blois.

Pardaillan s'arrta et respira, soulag; la sueur perlait  son front.

Fausta avait cout Pardaillan les yeux ferms. Pas un frmissement
n'avait agit le marbre de ce front pur, demeur aussi serein que si
elle et entendu quelque flatterie de courtisan et de pote. Seulement,
lorsque Pardaillan eut fini de parler, elle ouvrit les yeux, et, d'un
geste nonchalant, frappa sur un timbre. Myrthis apparut aussitt.

--Fais ce que je t'ai ordonn, dit Fausta.

Pardaillan remarqua que Myrthis plissait, et que ses lvres s'agitaient
comme pour une rponse: un regard, foudroyant de Fausta arrta cette
rponse, prte  sortir. Myrthis jeta un coup d'oeil trange sur le
chevalier, puis elle s'loigna.

Pardaillan assura son pe, sa dague, et se tint prt  tout vnement.
Une pense rapide comme l'clair venait d'illuminer son cerveau, et il
se disait que Fausta venait de donner l'ordre de le tuer; sans aucun
doute, il allait voir entrer une douzaine de spadassins chargs de le
dpcher...

Fausta, l'oreille aux aguets, parut couter un bruit lointain.

--Madame, dit Pardaillan d'une voix assure, mais basse et menaante,
quel est cet ordre que doit excuter votre servante?

Fausta, en ce moment, cessait d'couter. Elle tourna vers le chevalier
un visage qu'il ne reconnut pas...

Tout ce que la passion dchane dans le coeur d'une femme peut avoir de
splendide et d'affolant, de radieux et de terrible, clatait, flamboyait
sur ce visage; le sourire des lvres pourpres, dessches par la fivre,
tremblait comme un frisson d'amour surhumain; la lave du regard
brlait; la vierge pure, la vierge ddaigneuse et hautaine, par une
transformation effrayante de soudainet, devenait la plus impure et la
plus rutilante des ribaudes... D'un seul geste, elle fit tomber sa robe
de lin toute blanche, et sa miraculeuse nudit apparut aux yeux de
Pardaillan bloui, fascin, perdu, comme la sublime cration de quelque
Michel-Ange en dlire...

Elle parla alors... Elle parla d'une voix de douceur trange, rauque
d'amour, haletante, brlante...

--Je t'aime, dit-elle, je t'aime, et tu me repousses... Je t'aime, et
tu m'as repousse... Je t'aime, moi, la Vierge qui portait dans son me
orgueilleuse le souverain mpris de l'homme... je t'aime et je me donne
 toi... prends-moi, je t'appartiens... je suis  toi tout entire, et
j'ai jur que, pour une heure, tu serais  moi tout entier.

Elle jeta ses bras autour de son cou, l'enlaa troitement...

Fausta!... bgaya Pardaillan insens de cette passion qui le pntrait
comme le plus subtil des Poisons.

Elle approcha ses lvres de ses lvres... Un instant, dans un sinistre
clair de sa raison, le chevalier entrevit qu'il courait un effroyable
danger... Mais, plus troitement, avec une sorte de rudesse farouche,
elle l'enlaa, et son treinte se fit plus furieuse. Alors le chevalier
haleta... Sa tte se perdit. Il oublia tout au monde. L'amour, pour une
minute, l'amour pareil  une fleur monstrueuse qu'un soleil inconnu
ferait clore en un instant, l'amour, plein d'angoisse ef de vertige,
s'empara de sa pense, de son coeur, de son me et de son corps...

--Vaincue! murmurait la vierge, vaincue par toi, j'obtiens dans ma
dfaite la plus clatante victoire... coute... Sais-tu ce que j'ai fait
pour te possder?...

--Oh! balbutia le chevalier, qu'importe! Ce rve qui s'ouvre  mes yeux
blouis efface tous les rves...

--Il faut que tu saches... j'ai voulu, ta mort... oui, ta mort dans le
premier baiser de passion que la vierge immacule offre  un homme...
Hier... oh! coute... hier, des fascines ont t entasses dans la salle
de ce palais... Myrthis a mis le feu, tu comprends?... Et, maintenant,
ce palais brle!... Myrthis est sortie en fermant toutes les portes...
conois-tu?... et, maintenant, nous sommes seuls... seuls au-dessus
d'un immense brasier d'incendie... seuls dans un somptueux brasier
d'amour!... Pardaillan! Pardaillan!... Tu m'aimes?...

--Je t'aime! bgaya Pardaillan. La mort!... Un brasier!... Soit!...
Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est passer d'un rve  des rves
inconnus...

Leurs lvres s'unirent. Le temps s'coula... une heure, peut-tre...
Pardaillan n'en eut pas conscience.

Lorsqu'il sortit de ce dlire, lorsqu'il revint  lui, Pardaillan
jeta des yeux hagards dans la chambre et il vit qu'une acre fume
l'emplissait en pntrant par les fissures des portes. Il chercha Fausta
prs de lui et, avec un rire trange, murmura:

--Mourir dans tes bras, mourir dans l'amour et les flammes!... Ce sera
une belle fin de ma vie tourmente!...

Et, prs de lui, il ne trouva pas Fausta!... A son rire touff rpondit
un clat de rire strident. Alors la raison rentra  flots presss dans
son esprit et, avec la raison, la terreur.

Pardaillan se souleva d'un bond. Il entendit les sifflements de
l'incendie, les craquements des poutres, le grondement des rumeurs
lointaines; et, dans le palais mme, sous ces bruits normes, le silence
de toute crature vivante...

La hideuse vrit se prsenta  lui tout entire... Il tait enferm
avec Fausta dans le Palais Riant! Et le palais brlait!... Il tait seul
avec elle! Et ils allaient mourir!...

Et, dans cette minute d'horreur, alors que dj il suffoquait, ce fut
une pense de piti, une pense de pardon et et de dvouement qui se fit
jour en lui et clata dans ce cri:

--Fausta!... Fausta!...

La sauver!... Sauver la vierge qui avait voulu sa mort, qui le tuait,
mais qui s'tait donne  lui!...

Ce mme clat de rire infernal lui rpondit... et tout  coup il la
vit... Il la vit dans la fume, au fond d'une vapeur rousse et noire,
pareille  un tre de mystre, qui rentre dans le mystre; il la vit
comme dans un loignement, avec des lignes imprcises, un visage 
peine devin o flamboyaient les deux diamants noirs, les deux diamants
funbres de ses yeux, fantme qui s'teint, crature indchiffrable,
enveloppe d'nigme... Pardaillan s'avana, titubant,  demi aveugl, et
rla:

--Viens!... Fuyons!... Oh! je te sauverai!... Tu vivras!...

Et, du nuage de fume, en mme temps que l'clair de ses yeux, sortit la
voix de Fausta, la voix calme, glaciale, imprieuse, douce et rude, la
voix souveraine:

--Je vivrai!... Oui, Pardaillan!... Mais, toi, tu meurs!... Vaincue tout
 l'heure encore une dernire fois, je prends ma revanche, et c'est mon
baiser d'amour qui t'assassine, puisque tu es invulnrable  l'acier!...
Adieu, Pardaillan!...

A mesure qu'elle parlait, Fausta semblait s'loigner, se confondre
avec la fume, se fondre dans le nuage, et sa voix elle-mme
s'affaiblissait... Au dernier mot, elle disparut tout  fait.

Pardaillan comprit qu'il allait mourir seul!... Mourir! oui! Car la
fume le suffoquait, les flammes rampaient sous la porte par laquelle il
tait rentr, et toute issue lui tait ferme puisqu'une porte de fer le
sparait d chemin qu'avait pris Fausta. Pardaillan marcha rsolument
vers les flammes. Au moment o il allait atteindre la porte par o il
avait pntr dans cette chambre, cette porte s'croula... Il recula...

Devant lui c'tait le brasier immense, la fournaise rouge d'un escalier
qui brlait...

A cet instant, c'est--dire moins de dix secondes aprs la disparition
de Fausta,  cet instant o Pardaillan comprenait qu'il allait sombrer,
 cet instant un bruit effroyable domina tous les tumultes, dans ce choc
norme de bruits qu'tait l'incendie... L'escalier s'croulait!...

Et,  ce moment o Pardaillan vacillait, o il sentait sa tte tourner
et o le vertige de la mort s'emparait de lui, tout  coup il respira
plus facilement, comme si un grand coup de vent et dissip la fume...
et il vit... oui, de l'autre ct de cet abme de l'escalier croul,
sur un pan de mur noirci, il vit une fentre dont les vitraux venaient
de sauter, dont les chssis venaient de tomber en mme temps que
l'escalier... Pardaillan se pencha davantage: il calcula l'espace qui le
sparait de cette fentre...

Ce fut un instant d'horreur indescriptible.

Pardaillan se dfit de son pe, de son pourpoint et recula jusqu' la
porte de fer... Et il s'lana!... Il s'lana au moment o le jet des
flammes montait en se tordant en spirales pourpres...

L'instant d'aprs, il se trouva accroch au rebord intrieur de la
fentre...

Il avait franchi l'abme! Il avait saut! Comment? par quelle
prodigieuse dtente de ses muscles prodigieusement tendus, par quel lan
de folie admirablement calcule?...

Il tait sur la fentre...

Au dehors,  ses pieds, trs loin, une foule norme grouillait, et ce
fut,  ses yeux, dans cette tragique seconde, le panorama sublime,
exorbitant, mystrieux et flamboyant de Rome, des clochers, des
coupoles, des colonnes, des temples aux artes de pourpre dans la nuit
noire... En dedans, c'tait la cage de l'escalier, la fournaise,
le palais qui flambait, les torrents de fume noire et rouge, les
crpitements les tumultes de l'effroyable bataille du feu, les
grondements de tonnerre des pans de murs qui s'abattaient... la fin, la
destruction de ce qui avait t le Palais Riant!...

Pardaillan posa les pieds sur une large corniche qui rgnait le long des
fentres  l'extrieur. Il respirait  pleins poumons.

Adoss au mur brlant, la face tourne vers le vide, il avanait de
ct... il allait... il s'cartait du foyer central... de plus en
plus, le sang-froid lui revenait... il ne regardait pas le vide, il ne
regardait rien. Brusquement, il atteignit le tournant de la corniche,
et, ayant jet les yeux un instant  ses pieds, il vit qu'il dominait le
Tibre...

--Je suis sauv, murmura-t-il.

Il tait sauv, en effet!... Cette partie du Palais Riant n'tait pas
encore atteinte par les flammes;  la premire fentre qu'il rencontra,
Pardaillan fit sauter les vitraux, sauta dans un escalier qu'il
descendit en quelques bonds et se trouva dans une vaste salle dalle
dont la porte du fond donnait sur le Tibre...

Il se jeta  la nage... Dix minutes plus tard, il abordait  une sorte
de petit quai, et, un quart d'heure aprs, il rentrait  l'hostellerie
du Franc-Parisien: tout le monde avait t voir l'incendie. Pardaillan
put se glisser jusqu' sa chambre, sans tre vu...

Il se mit au lit et, presque aussitt, s'endormit d'un sommeil de plomb.

Pardaillan fut rveill par l'hte en personne. Le chevalier l'envoya
lui procurer un pourpoint, une rapire, un chapeau et lui demanda
sa note. Le Parisien s'acquitta des commissions et revint avec une
cargaison dans laquelle Pardaillan put faire son choix, tout en
expliquant qu'il avait, dans la nuit, perdu ces objets de ncessit en
se dfendant contre une troupe de malandrins.

--Monsieur n'a pas vu le feu? demanda l'hte, qui assistait au grand
lever du chevalier.

--Non, dit Pardaillan, mais voici les dix cus et trois livres que
porte votre note. Et, maintenant, voici un noble d'or pour que vous me
racontiez l'incendie, car vous contez  merveille.

L'hte se lana dans un pittoresque rcit que Pardaillan couta trs
attentivement.

--Mais figurez-vous, mon gentilhomme, dit-il en terminant, figurez-vous
que ce palais qu'on croyait dsert depuis Lucrce Borgia, tait
habit... et, qui plus est, habit par une femme... une femme, monsieur,
sur laquelle courent toutes sortes de bruits et qui tait une faon de
rebelle, en rvolte ouverte contre l'autorit de notre Saint-Pre...

--Vous dites qui tait...

--C'est que cette femme a pri dans les flammes monsieur,  ce que tout
le monde assure.

Pardaillan se dtourna vivement, tandis que l'hte continuait son
lgante narration.

Le chevalier avait senti qu'il devenait tout ple. Ainsi, Fausta tait
morte!... Morte de cette mort effrayante dans le brasier allum par elle
pour lui!...

Il secoua la tte en murmurant:

Morte Fausta, mort le pass... tchons de regarder dans l'avenir!

Lorsqu'il fut  cheval, l'hte lui offrit lui-mme le coup de l'trier,
un verre d'un certain vin de Bourgogne qu'il gardait pour les grandes
circonstances. Une demi-heure plus tard, Pardaillan trottait sur le
chemin du retour.

Non, Fausta n'tait pas morte. Au moment o Pardaillan s'loignait de
Rome, elle tait enferme et garde  vue dans une chambre du chteau
Saint-Ange avec sa suivante Myrthis. Myrthis, aprs avoir mis le feu
aux fascines accumules au rez-de-chausse, tait sortie en fermant les
portes, selon les instructions qu'elle avait reues, et avait attendu sa
matresse, devant une porte basse  l'aile gauche que le feu ne
pouvait que difficilement gagner. L'incendie se dclara, et Myrthis se
dsesprait lorsque la porte basse s'ouvrit. Fausta parut...

A ce moment, des gens, qui avaient rd autour de la suivante,
s'approchrent vivement, envelopprent les deux femmes, et l'un d'eux,
passant sa main sur l'paule de Fausta, lui dit  voix basse:

--Vous tes la princesse Fausta! Depuis huit jours nous surveillons le
palais. Au nom de Sa Saintet, madame, je vous arrte. Veuillez nous
suivre sans scandale, si vous voulez garder quelque chance de vous
entendre avec le Saint-Pre.

Fausta leva un regard flamboyant vers le ciel menaant o l'incendie
mettait l'effroyable splendeur de son immense lueur de brasier... en
mme temps, elle fut entrane.



XLII

VENTRE SAINT-GRIS

Plus il s'loignait de Rome, plus Pardaillan reprenait cet esprit
d'insouciance raisonne qui le faisait si fort dans la vie. Lorsqu'il
rentra en France, la scne du Palais Riant ne vivait plus en lui que
comme un rve lointain. D'ailleurs, les tranges nouvelles qu'il
recueillait en route,  mesure qu'il avanait, suffisaient  elles
seules  donner un nouveau cours  ses penses.

Il apprit que le vieux cardinal de Bourbon avait t proclam roi de
France sous le nom de Charles X, que Mayenne tenait Paris, qu'Henri III
tait aux abois, que le roi de Navarre tenait la campagne vers Saumur
avec une forte arme, que Chartres, Le Mans, Angers, Rouen, Evreux,
Lisieux, Saint-L, Alenon et d'autres villes taient en tat de rvolte
arme contre le roi lgitime: bref, le royaume tait  feu et  sang, et
la grande bataille, la bataille dfinitive, commenait pour savoir  qui
serait ce royaume.

Vers le 20 juin, il tait  Blois. L, il apprit que le roi, avec une
arme bien rduite, campait entre Tours et Amboise. Le lendemain, il se
mit donc  descendre la Loire et, au-del d'Amboise, rencontra un
fort dtachement de royalistes battant l'estrade. A la tte de ce
dtachement, il reconnut Crillon  son cimier et piqua vers lui. Le
brave capitaine poussa un cri de joie en revoyant le chevalier; il
confia sa troupe  l'un de ses officiers et proposa  Pardaillan de le
suivre au camp royal, ce qu'accepta le chevalier.

Il me parat, capitaine, dit Pardaillan, que vous n'tes pas
parfaitement heureux?

--Si fait, mort diable, je suis heureux au contraire. Nous commenons la
campagne, il va y avoir des coups  donner et  recevoir!

--Alors, vous soupirez de joie?

--Non, par la mortboeuf!

--Alors, vous tes amoureux?

Crillon souleva la visire de son casque et montra au chevalier un
visage tout coutur d'entailles.

--Avec cette figure-l? fit-il en clatant de rire. Non, chevalier, je
soupire parce que je vois les affaires de mon pauvre Valois en fort
vilaine posture. Ah! si vous vouliez, chevalier...

--Si je voulais quoi, capitaine?

--Eh bien, dit Crillon, les hommes de haute bravoure manquent autour du
pauvre Valois que tout abandonne. Chevalier, si vous vouliez entrer au
service du roi...

--Merci, dit Pardaillan, de la bonne opinion que vous avez de moi, mais
je veux rester libre.

--C'est votre dernier mot?...

Pardaillan s'inclina. Crillon demeura tout soucieux.

--Mais, reprit alors le chevalier, puisque tout le royaume est soulev
contre Valois, puisque, avec ses faibles ressources, il ne peut tenir
tte  Mayenne, je sais bien ce que je ferais  sa place. Je chercherais
des alliances. Henri de Barn a une solide arme...

--Eh! pardieu! Valois ne le sait que trop, et ce n'est pas l'envie qui
lui manque de crier au secours. Mais il a peur. Un refus du Barnais
serait une telle honte!... Chevalier, savez-vous que j'ai pens  aller
trouver moi-mme le Barnais? Mais s'il me refuse... le refus atteindra
le roi, car je suis au roi!

--J'irais, moi, si cela peut vous plaire. Vous m'avez rendu service en
me faisant accorder l'hospitalit par Ruggieri: mon tour est venu.

--Oh! vous tes en avance, et je vous dois plus que vous ne me devez,
dit Crillon. Mais, enfin, si vous consentiez...

--Je m'en charge, dit Pardaillan avec fermet. Les propositions
viendront du Barnais  Valois...

--Mortboeuf! Si vous faisiez une chose pareille!... Le roi serait
sauv!...

--Vous croyez? fit Pardaillan avec un trange sourire. J'y vais de ce
pas. A une condition, pourtant: c'est que vous n'en parlerez pas au roi.
Je me charge de mettre les deux Majests en prsence, voil tout.

Dans la mme journe, Pardaillan atteignit le camp du Barnais qui,
n'ayant pu entrer dans Saumur, s'tait avanc dans la direction de
Tours, pour surveiller de plus prs les vnements. Comme il approchait
du camp, il vit deux officiers subalternes  tenue toute rpe et
rapice qui, venant sans doute de pousser une reconnaissance,
regagnaient leurs tentes au pas de leurs chevaux.

L'un d'eux, surtout, paraissait plus minable; il n'avait pas d'armure
comme son compagnon; sa jaquette tait troue aux coudes; le pourpoint
tait us aux paules, sans doute par l'usage de la cuirasse; il portait
un haut-de-chausses de velours feuille-morte, aussi us que le reste du
costume; seulement, deux dtails apparaissaient dans cet ensemble
et tranchaient sur le reste: ce cavalier portait, en effet, sur les
paules, un grand manteau carlate, et, sur la tte, un chapeau gris 
panache blanc.

L'autre cavalier portait sur la cuirasse une charpe blanche, mais
n'avait pas de panache  son casque.

Pardaillan s'tait approch de ces deux officiers dans l'intention de
leur demander le moyen de pntrer dans le camp et de voir le roi de
Barn. Ils continuaient leur chemin sans faire attention  lui et
causaient vivement entre eux avec cet accent piment qui ferait
reconnatre un Gascon au milieu d'une arme.

--Messieurs, dit le chevalier en mettant sa monture  hauteur des deux
hommes et en soulevant son chapeau, je dsirerais pntrer dans le camp.

Le cavalier au panache se retourna vers Pardaillan, qui le reconnut
alors...

Le roi de Barn! murmura-t-il en lui-mme.

Le futur Henri IV jeta sur Pardaillan un regard plus rus que profond.

--Pourquoi voulez-vous entrer au camp? fit-il d'un ton bref.

--Pour voir Sa Majest le roi de Navarre.

--Et que lui voulez-vous,  Sa Majest? fit le Barnais d'un ton
narquois.

--Lui faire une proposition qui l'intresse seul.

--De quelle part?

--De ma part, monsieur, dit Pardaillan.

Le roi de Navarre tressaillit et considra le chevalier avec plus
d'attention. Sans doute cette physionomie  la fois tincelante et calme
lui produisit une heureuse impression, car il reprit:

--Venez donc. Et je vous prsenterai au roi, monsieur?...

--Le chevalier de Pardaillan qui vous rend mille grces...

Le Barnais fit un signe de tte et se mit  marcher. Pardaillan suivit.
Au bout de dix minutes, le roi s'arrta devant une grande tente, mit
pied  terre et invita le chevalier  entrer avec lui.

--Monsieur, dit le Barnais lorsqu'ils furent seuls, on ne parle pas
ainsi au roi. Mais, si vous voulez me dire quelle est la proposition que
vous voulez faire  Sa Majest, je me charge de la lui transmettre.

--Sire, rpondit Pardaillan qui s'inclina avec cette sorte de hautaine
politesse qui n'tait qu' lui, je vois que nous sommes seuls. Je crois
me connatre en courage. Je me permets donc, sire, de vous faire mon
compliment, car, enfin, je pouvais tre anim de mauvaises intentions...

--Ainsi, vous m'avez reconnu?

--A ce panache blanc auquel se rallient les braves dans la bataille,
oui, sire.

Le roi eut un sourire, dposa le fameux chapeau de feutre gris sur une
mauvaise table, s'assit sur une caisse, et reprit:

--Et, maintenant que je n'ai plus le panache, me reconnaissez-vous?

--Oui, sire,  la pauvret de votre costume,  la richesse des penses
que je lis dans vos yeux.

--Ventre-Saint-Gris! fit le Barnais, vous me plaisez fort, monsieur de
Pardaillan.

--Sire, en 72, voil de cela seize ans passs, j'ai entendu votre
illustre mre, Mme d'Albret, m'honorer d'une bonne parole  peu prs
semblable  celle que vous venez de prononcer.

Le Barnais se leva, plus mu qu'on n'et pu l'attendre de lui.

--Ma mre, fit-il... l'an 1572... Pardaillan... attendez donc... Oh!
seriez-vous ce Pardaillan qui, un jour d'meute, sauva Mme d'Albret et
qui...

--Sire, dit Pardaillan en souriant  son tour, je vois que vous m'avez
reconnu aussi...

--Touchez l, monsieur! dit le roi de Navarre avec cette familiarit
qui, plus tard, devait faire le plus clair de sa popularit.

Pardaillan serra dans la sienne la main que lui tendait le roi de
Navarre, qui se mit  crier:

--Agrippa!... Hol!... Aubign!...

L'officier qui escortait le roi au moment o Pardaillan les avait
rencontrs apparut dans la tente.

--Agrippa, dit le Barnais, fais-moi donc envoyer, s'il te plat, une
bonne bouteille de saumurois, afin que j'aie le plaisir de choquer mon
verre contre celui de Monsieur que voici, et qui est un ami  moi, un
ami de Madame ma mre...

L'officier jeta un regard d'tonnement sur Pardaillan et sortit.
Bientt, un soldat entra, dposa sur la table une bouteille et deux
verres, puis disparut. Le Barnais saisit lui-mme la bouteille et,
remplit les deux verres.

--Que pensez-vous, monsieur? demanda le roi.

--Que, si Votre Majest est coutumire de cette simplicit royale, votre
fortune est assure, sire.

--Il serait temps que je fisse fortune, ventre-saint-gris! A votre
sant, monsieur!

--A la vtre, sire! dit Pardaillan.

--Fameux! dit le roi en claquant la langue, mais nous avons mieux aux
environs de Nrac.

--J'en doute, sire, dit Pardaillan avec flegme; les vins de votre Midi
sont jaunes, pais, et de lourde fume au cerveau; ce petit Saumur tout
ptillant et mousseux est une merveille... le vrai vin de France, sire!

--Ah! oui... un vin franais! fit le Barnais avec un sourire. Un vin
qui ne sera jamais  moi!

--Il ne tient qu' vous, sire!

--Et comment?... Voyons, vous tes un hardi compre,  tel point
que vous pouvez vous vanter d'avoir tonn le Barnais. Parlez donc
franchement. Si loin qu'aille votre franchise, ajouta-t-il, l'ombre
de Jeanne d'Albret vous couvrirait. Ainsi donc, quelle est cette
proposition?

--Sire, dit Pardaillan, je vous apporte la couronne de France et le
droit d'attacher  vos domaines les vignobles de Saumur qui sont bien
suprieurs  ceux de Nrac.



XLIII

DEUX DYNASTIES EN PRSENCE

--Expliquez-vous, monsieur, dit le Barnais lorsqu'il fut un peu revenu
de la stupeur que les derniers mots de Pardaillan lui avaient cause.

--Sire, dit Pardaillan, l'explication sera courte. Vous avez une
arme assez forte par le nombre et par l'enthousiasme de vos soldats.
Srement, ces officiers et ces soldats dguenills sont capables de se
faire tuer jusqu'au dernier  cause de votre panache blanc. Mais ils ne
sont pas capables de vous conqurir le royaume de France, ou, l'ayant
conquis, de vous le garder.

--Pourquoi, monsieur?...

--Parce qu'une arme telle que la vtre peut dtruire une arme, celle
de Henri III, par exemple, puis une autre arme, celle de M. de Mayenne,
puis d'autres armes encore. Mais, plus elle en dtruira, plus il y en
aura  dtruire. Si bien qu' la fin il ne vous restera plus de soldats,
 moins que vous ne dtruisiez jusqu'au dernier paysan de France, et,
alors, sur quoi rgnerez-vous?

--Mais pourquoi? Pourquoi, monsieur?

--Parce que vous vous heurtez  une passion,  la plus terrible,  la
plus irrductible des passions: la passion religieuse.

Le Barnais poussa un soupir et baissa la tte.

--Je crois, reprit Pardaillan, que Votre Majest m'a compris.

--C'est d'une politique simple et large comme toute politique de vrit.
Jamais je ne rgnerai en France.

--Si fait, sire, vous rgnerez, mais  deux conditions. La premire:
Henri de Valois reprsente en France un principe. On pourra tuer le roi,
mais le principe a encore la vie dure. Mme si on le dcouronne, la
parole du roi de France aura force de loi pour une foule de seigneurs
et de bourgeois dissmins un peu partout sur la surface du royaume. Si
Henri III dclare que vous tes apte  lui succder, s'il vous dsigne,
demain, sire, la moiti de la France sera pour vous.

--Monsieur, dit le Barnais qui se leva et se promena avec agitation,
vous m'expliquez avec une aveuglante clart des choses que je me suis
dites mille fois avec des rticences. Mais enfin, pour que Valois me
dsigne, que faudrait-il faire?

--Profiter de sa situation embarrasse pour lui offrir une aide
spontane: aller le trouver et lui dire: Mon frre, vous tes
malheureux, je viens  votre secours; vous n'avez pas de soldats, je
vous amne les miens.

--Et vous croyez que le roi de France accueillerait une telle ouverture?
Monsieur, soyez franc. Oui ou non, venez-vous de la part de Henri III?

--Sire, dit Pardaillan, je viens de ma part, et c'est bien assez. Mais
je rponds que le roi de France vous accueillera, et que, dans sa joie,
il vous dsignera pour son successeur... et Henri III, sire, est bien
malade.

--Oh! si j'en tais sr, murmura le Barnais.

--Sire, je m'engage  vous accompagner jusqu'auprs de Henri III. Si vos
offres sont repousses, je consens  tre pass par les armes!

--Soit!... Eh bien, supposons la chose faite. Me voici l'alli du roi de
France. Il me dsigne. Il meurt. J'ai pour moi la moiti de la France,
comme vous disiez. Mais l'autre moiti! Devrai-je donc passer ma vie 
faire la guerre civile?

--La guerre civile cessera quand l'autre moiti de la France vous
acceptera; et cette deuxime moiti vous acceptera quand vous voudrez,
fit tranquille ment le chevalier.

--Comment! comment! s'cria le Barnais avec imptuosit.

--Sire, quand vous aurez t proclam roi de France, quand vous aurez
la moiti de la France pour vous, quand vous aurez bien constat que la
guerre civile n'avance pas vos affaires, alors, sire, vous vous ferez
catholique.

--Jamais! dit le Barnais, avec plus de force apparente que de
conviction relle: Renoncer  la religion de mes pres!...

--Pour assurer une couronne  vos enfants!

--Capituler ainsi devant ces Parisiens!...

--Eh! sire! Paris vaut bien une messe!

--Ventre-saint-gris! fit le Barnais en clatant de rire. Je rpterai
le mot!...

--Quand vous irez  Notre-Dame!...

--Chut!... Ne parlons pas de cela... Parlons des secours que je puis
porter  Henri III.

Bon! pensa Pardaillan. Il est dj converti. Et dire que le dernier
garde d'curie de ce roi se ferait hacher menu plutt que de renoncer 
la religion de ses pres, comme il disait!

--Monsieur, reprit le roi, vous tes mon hte pour quelques jours. Je
vais expdier M. d'Aubign au camp du roi de France.

--Bon!... Il me garde prisonnier. Mais je m'en irai si je veux...
Oui, mais je veux voir la fin de la comdie. Sire, ajouta tout haut
Pardaillan, j'accepte l'hospitalit que Votre Majest veut bien m'offrir
jusqu'au moment o elle se sera entendue avec l'autre Majest...

Une heure plus tard. Agrippa d'Aubign partait pour le camp de Henri
III, porteur des propositions d'alliance du Barnais. Le lendemain soir,
il tait de retour et apportait la rponse de Valois: le roi de France
donnait rendez-vous au roi de Navarre au chteau de Plessy-ls-Tours.

La nouvelle se rpandit aussitt dans le camp huguenot. Le Barnais prit
immdiatement ses dispositions. Il annona qu'il partirait avec vingt
officiers et cent hommes d'armes. Le reste de l'arme suivrait sans se
hter. Le roi, le lendemain, partit avec la faible escorte qu'il avait
indique, tandis que son arme s'branlait lentement. Pardaillan
trottait parmi les officiers du roi. Le roi, parfois, l'appelait prs de
lui et l'interrogeait.

Lorsqu'on arriva devant le chteau de Plessis, on vit que toute l'arme
de Henri III tait campe l.

Henri III attendait dans le jardin, vtu d'un magnifique costume de
satin blanc, portant au cou le grand collier de l'ordre dont il tait le
fondateur, appuyant sa main sur une poigne d'pe toute constelle de
diamants, et les paules couvertes d'un court manteau de soie cerise.
Derrire lui, sur quinze ou vingt rangs de profondeur, ses courtisans et
ses officiers, revtus de leurs habits de crmonie, lui formaient un
cadre d'une splendeur trange. En arrire de cette masse de costumes
chatoyants,  gauche et  droite, un double rang de hallebardiers en
costume de cour, majestueux et imposants, fermaient trois cts
d'un grand carre dont un seul tait ouvert. Enfin, derrire les
hallebardiers, trois rgiments en tenue de campagne: au fond, les
arquebusiers;  droite et  gauche, les pertuisaniers. Au milieu de
cette norme mise en scne que contemplait la foule, Henri III, seul
dans un espace vide, attendait immobile.

Le Barnais s'avana, suivi de son escorte de trois hommes poussireux
de la route qu'ils venaient de faire. D'un geste, il arrta ses trois
compagnons, et s'avana seul.

Un silence de plomb s'abattit sur toute cette cour et sur le peuple
attentif, lorsque le Barnais s'arrta  trois pas de Henri III,
tout seul, avec son vieux pourpoint us, son chapeau gris orn d'une
mdaille, ses bottes aux semelles cules, aux perons rouills.

Brusquement, le Barnais ouvrit ses bras. Henri de Valois, la poitrine
oppresse, fit trois pas rapides et s'y jeta en murmurant:

--Mon frre! Ah! mon frre!... je suis bien malheureux!...

A ce spectacle, un frmissement prolong parcourut les rangs de la cour
et des soldats, gagna le peuple, s'accentua comme le bruit des feuilles
quand vient le coup de vent, monta, gonfla et, soudain, tandis que
toutes les ttes se dcouvraient, clata une immense acclamation: Vive
le Roi!... Et alors,  ce cri qu'il n'avait pas entendu depuis bien
longtemps, Henri III se mit  pleurer.

--Eh! ventre-saint-gris! fit joyeusement le roi de Navarre, prenez
courage, mon frre! Avec l'aide de mes montagnards, je vous ramnerai
dans Paris, jusque dans votre Louvre.

L'alliance tait consomme; cette alliance devait conduire le Barnais
sur le trne et instaurer la dynastie des Bourbons.

Trois jours plus tard, les deux armes combines marchaient ensemble,
repoussaient  Tours les troupes de Mayenne, marchaient sur Paris, et
tablissaient leurs quartiers depuis Saint-Cloud jusqu' Vaugirard.
Paris, terrifi de ces succs foudroyants, allait succomber...



XLIV

JACQUES CLMENT

Pardaillan avait suivi jusqu' Saint-Cloud les allis en spectateur
indpendant et curieux d'examiner quelque temps le rsultat d'une
alliance qui tait son oeuvre.

Mais c'est en vain que le Barnais et Henri III le firent chercher.
Le Barnais, par du Bartas, lui fit offrir un poste dans son conseil
intime. Et il le lui offrit, dit du Bartas, comme au plus fin et au plus
loyal diplomate qu'il et connu. Pardaillan se mit  rire et rpondit
qu'il avait dj assez de mal  se conseiller lui-mme. Henri III lui
fit offrir par Crillon une pe de marchal dans ses armes. Mais
Pardaillan rpondit qu'il prtendait se contenter de sa bonne rapire.

Le 2 aot, aprs avoir dn avec Crillon et du Bartas, Pardaillan leur
fit ses adieux en leur disant qu'il partait pour un lointain pays. Les
deux officiers le pressrent en vain de rester et, voyant qu'il tait
inbranlable, le serrrent dans leurs bras. Pardaillan monta  cheval
et, franchissant le pont de Saint-Cloud, se dirigea vers Paris, sans
savoir du reste s'il y pourrait rentrer. D'ailleurs, sa pense n'tait
pas fixe. S'il parvenait  entrer dans Paris, il comptait simplement se
reposer deux ou trois mois  l'auberge de la Devinire. Il tait riche
grce  Marie Touchet.

Pardaillan, donc, s'en allait au pas de son cheval, tout pensif, tantt
rvant  son pass si rempli, et tantt a cet avenir qui se trouvait si
vide.

A ce moment, et comme le soleil dclinait  l'horizon, son cheval fit
tout  coup un cart. Jetant les yeux autour de lui, il vit que, ce qui
avait effray sa bte c'tait un homme qui venait de s'arrter devant
lui et lui souriait. Cet homme portait le costume des Jacobins.
Pardaillan tressaillit en reconnaissait Jacques Clment.

--O allez-vous ainsi, cher ami? s'cria Jacques Clment d'une voix si
claire, si sonore et joyeuse que Pardaillan en fut stupfait et songea:

--Allons, il a renonc! Je vais  paris, fit-il tout haut. Jamais je ne
vous ai vu un pareil sourire aux lvres. Vous tes donc heureux?

--Au-del de toute expression, mon ami, mon cher ami...

--Ah! ah! fit le chevalier tourdi, et d'o venez-vous ainsi?

--De l'amour, dit Jacques Clment

--Mort diable,  la bonne heure!... Et o allez-vous de ce pas?

--A la mort, dit Jacques Clment.

Pardaillan demeura soudain glac. Il regarda mieux le moine. Et dans ses
yeux brillants, il entrevit un abme. Sous cette coloration du visage,
il vit la pleur spectrale d'un homme qui fait le sacrifice de sa vie.

--Mais, reprit Jacques Clment en clignant des yeux d'un air malicieux,
comment entrerez-vous  Paris? Allons, laissez-moi vous rendre un tout
petit service Prenez cette mdaille; avec cela, non seulement vous
pourrez franchir les portes, mais passer partout dans Paris.

Pardaillan prit la mdaille. Il posa sa main sur l'paule du moine;

--coutez-moi, dit-il.

--Taisez-vous! interrompit sourdement Jacques Clment dont les yeux
s'teignirent soudain et devinrent vitreux. Rien au monde, rien,
entendez-vous, ne peut m'empcher d'aller o je vais!

Pardaillan jeta un coup d'oeil sur le moine et, sur ce visage enflamm,
lut une si implacable rsolution qu'il comprit qu'en effet toute parole
serait vaine. Il fit donc en peu de mots ses adieux  Jacques Clment,
remonta sur son cheval et se mit en route vers Paris, o ce fut en effet
grce  la mdaille du moine qu'il put entrer sans difficult.

Il faut savoir que le Parlement de Paris avait t arrt en masse un
mois environ aprs la mort du duc de Guise.

Or, pendant les mois qui suivirent, les malheureux conseillers, n'ayant
plus d'espoir d'tre mis en libert par le roi, passrent leur temps
a essayer de correspondre avec lui. Mais ils taient troitement
surveills. Enfin,  la fin de juillet, un conseiller malade demanda
un confesseur. Ce confesseur fut un capucin que le conseiller sonda
adroitement. Le capucin avoua qu'il tait au roi dans l'me. Le
conseiller avoua alors qu'il n'tait pas malade, et demanda au
confesseur s'il voulait se charger de faire parvenir au roi un certain
nombre de lettres.

Le capucin accepta avec enthousiasme, partit en cachant les lettres sous
son froc et... les porta tout droit chez Mayenne o se tenait un conseil
auquel assistait la duchesse de Montpensier. Ceci se passait le 31
juillet. Le duc de Mayenne lut tout haut les lettres, et ajouta qu'il
fallait les brler.

--Il faut les envoyer  Valois! s'cria la duchesse de Montpensier.
Messieurs, je rponds que nous sommes sauvs, que dans trois jours Paris
ne sera plus assig, et que demain nous pourrons prier le diable pour
l'me d'Hrode!

Dans la soire mme, Jacques Clment avait les lettres. Marie de
Montpensier resta avec lui cette nuit-l et une partie de la journe du
lendemain, et sans doute elle employa activement ces heures  dvelopper
un plan de meurtre que le jeune moine finit par comprendre, car il se
mit en route...

Ce sont ces lettres des conseillers toujours enferms  la Bastille que
Jacques Clment portait  Saint-Cloud. Mais il portait aussi le poignard
que, sur le coup de minuit, dans la chapelle des Jacobins, un ange avait
jet  ses pieds.

Arriv  Saint-Cloud, le premier soin de Jacques Clment fut de
s'enqurir du roi. Le roi tait  Meudon ou le Barnais avait tabli son
quartier Le moine se fit montrer la maison qu'habitait Henri de Valois.
L'entre en tait garde par cinquante hommes.

Jacques Clment attendit non loin de cette porte jusqu' onze heures du
soir, heure  laquelle il vit dboucher dans la rue une nombreuse troupe
de cavalerie prcde et flanque de porteurs de torches Cette troupe
s'avana au grand trot, dans un grand bruit de sabots et d'armes...
Jacques Clment vit tout  coup le roi qui mettait pied  terre; sa
figure farde lui apparut dans la lumire des torches, tandis que
les gens de l'escorte se rangeaient en demi-cercle et rendaient les
honneurs.

Le moine, tout fivreux, coucha cette nuit-l dans une grange voisine.

A l'aube, comme les trompettes sonnaient, comme tout s'brouait et
s'veillait dans le vaste camp Jacques Clment se leva. Il grelottait et
claquait des dents. Il s'aperut alors que cette grange o il venait
de passer la nuit attenait  une auberge. Il entra dans la salle de
l'auberge, o une servante allumait le feu, et se fit servir une
bouteille dont il but la moiti. Puis, ayant pay, il sortit et se mit 
errer dans Saint-Cloud.

Vers neuf heures du matin, il se trouvait devant la porte du logis
royal. A chaque instant, des courriers y arrivaient ou en sortaient.
Jacques Clment demeura une heure  considrer ces alles et venues, ce
mouvement qui se faisait autour de la maison. Il marcha  la porte du
logis.

--Au large! cria la sentinelle en croisant sa pique.

--Je veux voir le roi! cria Jacques.

A ce moment, Henri III passait dans l'entre de la maison, d'une pice 
l'autre.

--Que veut cet homme? demanda-t-il  un officier.

--Je vais m'en enqurir, sire, rpondit l'officier.

--Que voulez-vous, mon digne pre? demanda l'officier en s'approchant de
Jacques Clment.

--Parler au roi, dit le moine d'une voix ferme.

--On n'entre pas ainsi chez Sa Majest.

--Je viens de Paris, dit alors Jacques Clment; au pril de ma vie,
j'apporte au roi des lettres importantes.

--Des lettres de Paris! Oh! c'est diffrent!... Donnez, messire,
donnez!...

Jacques Clment tira de son froc un paquet de sept ou huit lettres, en
prit une au hasard et la tendit  l'officier en lui disant:

--Que le roi lise celle-ci. S'il trouve que cela en vaille la peine,
il m'appellera; mais je jure que c'est moi seul qui lui remettrai les
autres.

L'officier, persuad que le moine ne voulait pas manquer une bonne
occasion de rcompense, approuva d'un signe de tte et porta la lettre 
Henri III... Quelques minutes, Jacques Clment demeura devant l'entre,
sous l'oeil des gardes. L'officier reparut et lui fit signe... le moine
se redressa.

Dans la pice o on l'introduisit, il vit Henri III assis dans un
fauteuil et entour d'une dizaine de ses principaux officiers. Le roi
jeta  peine un coup d'oeil sur le moine, et, d'un ton nonchalant,
demanda:

--Il parat que vous avez d'autres lettres? Donnez.

--Sire, fit Jacques Clment d'une voix contrainte, basse et rauque, une
voix qui fit frissonner les assistants, sire, les lettres ne sont rien,
ce que j'ai  vous dire est tout.

--Parlez donc... vous venez de Paris?... vous tes entr  la Bastille?

--Sire, je ne puis parler que seul  seul avec Votre Majest. Ce que
j'ai  dire est d'une importance mortelle...

Henri III fit un geste. Les officiers hsitrent. Mais le roi, muet,
rpta le geste; ils sortirent Jacques Clment les suivit des yeux... la
porte se ferma.

--Voici les lettres, sire, dit Jacques Clment qui tendit un paquet.

Le roi commena  dcacheter et  lire la premire en disant:

--Bien... trs bien... Oh! mais c'est admirable... Et vous, messire,
qu'aviez-vous  ajouter?... Je vous...

Un cri terrible jaillit de la gorge du roi, interrompant sa phrase: il
venait de voir un poignard dans la main du moine, et le moine, le visage
convuls, effrayant, se penchait sur lui en grondant:

--Hrode! J'ai  te dire de par Dieu que ta dernire heure est venue!...

Au mme instant, Henri III sentit comme un froid le pntrer au ventre.
Il voulut se lever et retomba en mme temps, il s'aperut qu'il tait
inond de sang et qu'il portait au bas-ventre un poignard enfonc
jusqu'au manche; le moine n'avait fait qu'un geste et s'tait recul,
les bras croiss...

Tout cela, depuis la remise des lettres, avait  peine dur trente
secondes, et dj, au cri pouss par le roi, la chambre se remplissait
d'officiers et de gardes qui saisissaient le moine.

--Sire! demanda Crillon, qu'y a-t-il? Cet homme vous a-J-il insult?

Alors tous virent ce qu'ils n'avaient pas aperu d'abord, le poignard
enfonc dans le ventre du roi qui, d'une voix teinte, murmura:

--Ah! le mchant moine!... il m'a tu!...

Dans le mme moment, Jacques Clment tomba, assomm par un coup de masse
que lui porta un garde: un autre lui dchargea son pistolet  bout
portant dans l'oreille, trois ou quatre, autres le lardrent de coups
d'pe; en une minute, ce corps ne fut plus qu'une plaie affreuse, et,
tout pantelant encore, ft tran dehors, livr  la foule norme qui
accourait, dchiquet, dmembr, rduit en bouillie.

Cependant, des courriers partaient dans toutes les directions; une heure
plus tard, le roi de Navarre arrivait, ventre  terre, et sautait d'un
bond dans la chambre o Henri III, tendu sur un lit de camp, tait
vanoui, tandis que deux chirurgiens pansaient la blessure...

Alors, un morne silence tomba sur le camp...

Ce ne fut que dans la soire que Henri III reprit connaissance. Il
dclara courageusement  tous ceux qui l'entouraient que ce n'tait
rien, qu'il avait la vie dure et qu'il en reviendrait. Puis, il ordonna
qu'on le laisst seul avec le roi de Navarre et qu'on lui apportt de
quoi crire.

--Sire, dit Henri d'une voix ferme...

--Mon frre! interrompit le Barnais en pleurant.

--Sire!... coutez-moi. Je vais mourir. J'ai une heure de vie environ.
C'est suffisant pour rdiger l'acte qui vous dsigne pour mon unique
successeur au trne de France!...

Et, saisissant la plume, il ajouta avec un sourire:

--Le roi va mourir... vive le roi!...



XLV

LA BONNE HTESSE

Pardaillan, comme nous l'avons dit, tait entr dans Paris, et, grce 
la mdaille que lui avait remise Jacques Clment, avait pu circuler. Il
put parvenir jusqu'aux Deux-morts-qui-parlent, un cabaret qu'il avait
autrefois frquent, lorsqu'il tait tenu par la digne Catho. C'tait
une auberge de bas tage et trs mal fame. Ribaudes et coupe-jarrets,
telle tait sa clientle.

Il demeura deux jours enferm l, riant et plaisantant avec les htes
peu recommandables de l'endroit, et rflchissant parfois  ce qu'il
allait devenir.

Au fond, Pardaillan se sentait sollicit par deux rsolutions qui ne
le satisfaisaient ni l'une ni l'autre; la premire, c'tait d'accepter
l'hospitalit qui lui avait t offerte  Orlans par Charles
d'Angoulme et sa mre; la deuxime, c'tait, comme il l'avait promis
 Huguette, et comme il y songeait lui-mme, d'aller se reposer  la
Devinire. Il carta promptement la premire solution. Et, quant  la
deuxime, il demeura en suspens.

Le matin du troisime jour, Pardaillan sortit  pied et s'en alla  la
Devinire. Paris tait en rumeur.

Une joie norme clatait par les rues. On dansait, on tirait des
bombardes; les gens portaient des charpes vertes, couleur d'esprance,
qui avaient t distribues par Mme de Nemours et sa fille, la duchesse
de Montpensier... Cette joie, ces charpes vertes, ces danses, ces
clameurs, cette ivresse de tout un peuple, c'tait Paris qui portait
le deuil de la dynastie des Valois. Aux premiers cris qu'il entendit,
Pardaillan comprit que c'tait fait. On vendait des placards o tait
imprim le portrait de Jacques Clment, martyr et sauveur du peuple.

--Pauvre malheureux! songea le chevalier, en voil un qui aura pay cher
quelques baisers de la boiteuse... oh! oh! que diable s'est-il pass 
la Devinire?

Il tait arriv rue Saint-Denis, devant le perron de la fameuse auberge.
La porte de la cuisine tait mure. Au lieu de la porte vitre qui
surmontait le perron, c'tait une belle porte en chne plein, orne de
clous. Le perron lui-mme tait modifi et enrichi d'une belle rampe
en fer forg; l'enseigne avait disparu; la maison repeinte, avec des
fentres neuves, tout avait un air bourgeois des plus cossus. Pardaillan
demeura dix minutes tout tourdi et quelque peu chagrin.

La Devinire n'est plus! fit-il dans un soupir. Voil bien la gloire de
ce monde!...

Il allait se retirer, tout triste, lorsque, sur le ct gauche de la
belle porte en chne, il remarqua une plaque de marbre sur laquelle
tait grave une inscription. Il s'approcha curieusement et lut ces
mots:

LOGIS PARDAILLAN

--Logis Pardaillan! rpta le chevalier avec stupeur. Ah a! j'ai un
logis  Paris, moi? Et je n'en savais rien!

Il escalada le perron et heurta le marteau. Une accorte servante ouvrit
aussitt, l'examina un instant et le pria d'entrer.

Et il entra dans la grande salle o une nouvelle surprise le fit cligner
des yeux: en effet, si l'auberge n'tait plus auberge  l'extrieur,
elle l'tait encore et plus que jamais  l'intrieur: rien n'tait
chang  la grande salle. C'taient les mmes tables en chne noirci
par le temps, les mmes chaises  dossiers sculpts, les mmes cuivres
accrochs et reluisant comme de l'or; et, au fond, la mme cuisine, avec
le mme tre o flambait un bon feu; Pipeau, le vieux chien Pipeau,
se roulait  ses pieds et se lamentait de joie, et Huguette, la bonne
htesse, apparaissait, souriante, les bras nus, l'accueillait en bonne
htesse en lui disant:

--Ah! monsieur le chevalier, c'est donc vous?... Vite, Margot, une bonne
omelette pour M. le chevalier qui doit avoir faim; vite, Gillette,  la
cave, car M. le chevalier doit avoir soif...

Et Huguette s'avanait, les mains tendues, vers Pardaillan, qui
l'embrassa sur les deux joues.

--Voyons, chre amie, dit alors le chevalier, je n'ai pas faim et je ne
mangerai pas votre omelette; je n'ai pas soif et je ne boirai pas votre
vin; mais je suis affam, assoiff de curiosit, expliquez-moi donc...

--Tout ce que vous voudrez, fit Huguette en souriant.

Et, tout  coup, elle rougit, puis elle plit, son sourire devint triste
et inquiet; et ce fut d'une voix plus tremblante qu'elle ajouta;

--Voyons, que voulez-vous savoir?

--Vous avez donc ferm la Devinire?

--Mon Dieu, oui, monseigneur... J'ai acquis une honnte aisance, et j'ai
pens... cette ide-l m'est venue un soir, au coin du feu, en regardant
Pipeau... j'ai pens que je ne voulais, plus tre l'htesse dont le
logis est ouvert  tout venant. Mais, si la Devinire n'existe plus pour
personne au monde, j'ai voulu qu'elle existt toujours et que toujours,
moi vivante, elle ft le bon gte pour quelqu'un qui m'a promis de venir
s'y reposer... Monsieur le chevalier, ajouta-t-elle en relevant la tte
et en fixant sur lui ses beaux yeux humides de larmes, la Devinire
n'est plus l'auberge de la rue Saint-Denis, elle est la bonne auberge
rserve  vous seul, elle est... le logis de Pardaillan...

Que voulez-vous, lecteur? Cette fidlit, cette constance d'une si jolie
navet, cette touchante dlicatesse, cette ide adorable de fermer
l'auberge et d'en faire tout de mme une auberge rserve  lui seul...
et puis l'htesse tait charmante... et puis Pipeau le sollicitait
de ses jappements plaintifs et joyeux... et puis ce coin lui faisait
revivre au coeur toute la posie de sa jeunesse... bref, mon cher
lecteur, Pardaillan ouvrit ses bras. Huguette s'y jeta toute tremblante
et pleura longtemps.


Un mois plus tard eut lieu le mariage d'Huguette, la bonne htesse, avec
le chevalier de Pardaillan. Et Huguette fut glorieuse, et heureuse, et
fire et extasie d'avoir un tel mari, c'est ce qu'il est  peine besoin
d'affirmer. Quant  Pardaillan, il fut assez gnreux pour se montrer
plus heureux encore que Huguette. Il avait accroch sa rapire dans sa
chambre, et ce n'est que lorsqu'il tait seul qu'un soupir lui chappait
parfois, et alors il s'interrogeait, il tait bien forc de s'avouer que
ce bonheur paisible ennuyait un peu le chevalier errant, l'aventurier,
le chercheur d'inconnu qu'il n'avait cess d'tre...

Au mois de dcembre suivant. Pipeau mourut d'ans et de flicit. Il
mourut des suites d'une indigestion, ayant un soir dvor une dinde
que, fidle  ses vieux instincts de maraudeur, il avait vole dans un
placard...

La pauvre Huguette ne devait pas jouir longtemps du bonheur qu'elle
s'tait cr par sa gentillesse et sa gracieuse constance. A peu prs
 l'poque o mourut Pipeau, elle gagna un refroidissement et dclina
rapidement. Pardaillan s'installa  son chevet et soigna la bonne
htesse, non pas mme comme un bon mari ou un bon frre, mais comme un
amant passionn.

Si bien qu'Huguette eut une agonie merveilleuse de bonheur. Malgr tout,
elle avait jusque-l dout de l'amour du chevalier. En le voyant si
dsespr, si empress aux mille soins de sa maladie, toujours l,
toujours s'ingniant  la consoler,  la faire rire,  lui prouver
qu'elle vivrait et serait heureuse, elle ne douta plus et, ds lors,
elle fut en effet parfaitement heureuse.

--Ah! cher ami, murmurait-elle parfois, que ne puis-je mourir cent fois
pour avoir cent agonies pareilles!...

Elle mourut pourtant, la bonne htesse!... Elle mourut, souriante, le
visage extasi de bonheur et d'amour, elle mourut dans un baiser que
son cher, son grand ami, comme elle disait, imprima sur sa bouche, 
l'instant suprme.

Le chevalier ferma pieusement ces yeux qui tant de fois lui avaient
souri. Il pleura pendant des jours et des jours. Un mois aprs la mort
d'Huguette, Pardaillan ouvrit le testament qu'avait laiss la bonne
htesse.

--Je laisse mes biens, meubles et immeubles,  mon bien cher poux le
chevalier de Pardaillan...

C'est par ces mots que commenait le testament. Suivait rmunration
desdits biens, meubles et immeubles, dont le total faisait la somme
ronde de deux cent vingt mille livres.

Pardaillan parcourut alors ce qui avait t l'auberge de la Devinire
et assembla quelques menus souvenirs, notamment un petit portrait
d'Huguette, qu'il fit enfermer dans un mdaillon d'or. Puis, il se
rendit chez le premier tabellion, lui montra le testament et lui dclara
qu' son tour il faisait don desdits biens, meubles et immeubles, aux
pauvres du quartier Saint-Denis.

L'auberge de la Devinire fut donc transforme en un hospice pour
vieillards et indigents. Pardaillan avait stipul que la grande salle
et la cuisine demeureraient intactes et qu'une partie des rentes serait
affecte  la confection quotidienne d'une bonne soupe qui serait
distribue gratuitement aux misrables sans feu ni lieu.

Ayant ainsi arrang son affaire, Pardaillan monta  cheval et sortit de
Paris.

C'tait par une soire de fvrier; un petit vent piquant lui gratignait
le visage; il trottait sur la route, et les sabots de son cheval
rsonnaient sur la terre durcie par la gele.

O allait-il?...

Il ne savait pas... il allait, voil tout!...

Quelquefois, il murmurait ce mot qui semblait contenir toute sa pense
et rsumer son pass, son prsent, son avenir... un mot qu'il prononait
sans amertume, avec une sorte de joie et de fiert:

SEUL!...

Le soleil se coucha. Le soir tomba. Le paysage tait mlancolique et
brumeux. L'espace s'tendait devant lui... Pardaillan s'enfona vers
les lointains horizons. Peu  peu, sa silhouette s'effaa au fond de
l'inconnu.



XLVI

En ce mme mois de fvrier, il se passa  Rome un vnement que nous
devons signaler. Au chteau Saint-Ange, dans une chambre pauvrement
meuble, sur un lit troit, une femme tait couche. Ses yeux de mystre
songeurs et fixes, les yeux de cette femme  la tte sculpturale, 
l'opulente chevelure noire dnoue sur les paules de marbre, les yeux
de cette femme aux attitudes de force et de grandeur, mme dans cette
heure o elle gisait, abattue par la nature, elle qui avait rv le
triomphe sur l'humanit, ses yeux de diamants funbres s'attachaient,
graves, profonds, sur un enfant qui dormait prs d'elle, un enfant, un
tout petit tre solide, muscl, aux poings nergiquement ferms. Une
servante, penche sur le lit, regardait.

Cette chambre tait une prison. Cette servante, c'tait Myrthis. La
femme couche, c'tait Fausta. L'enfant, c'tait le fils de Fausta et de
Pardaillan.

Fausta, arrte par les sbires de Sixte dans la nuit de l'incendie du
Palais Riant, avait t enferme au chteau Saint-Ange o, pour unique
faveur, on lui avait accord de garder Myrthis prs d'elle.

Sixte rassembla un concile secret qui eut  juger la rebelle. Plus de
deux cents questions furent poses  ce tribunal exceptionnel. A toutes
les questions, il fut rpondu  l'unanimit que Fausta tait coupable.
En consquence, au mois d'aot 1589, elle fut condamne  tre
dcapite, puis brle et ses cendres jetes au vent. Ce fut le 15 aot
que cette sentence fut communique  Fausta, dans la chambre o
elle tait dtenue prisonnire. Elle l'couta sans un frmissement.
L'excution devait avoir lieu le lendemain matin.

Quand les juges se furent retirs, Myrthis s'agenouilla en sanglotant
aux pieds de sa matresse et murmura:

--Quel horrible supplice!  matresse, est-il possible!...

Fausta sourit, releva sa suivante, tira de son sein un mdaillon d'or
qu'elle ouvrit, et en montra l'interieur  Myrthis.

--Rassure-toi, dit-elle, je ne serai pas supplicie; ils n'auront que
mon cadavre; vois-tu ces grains? Un suffit pour endormir, et on dort
plusieurs jours; deux endorment aussi, mais on ne se rveille plus;
trois foudroient en un temps plus rapide que le plus rapide clair, et
on meurt sans souffrance.

--Matresse, dit Myrthis, vous morte, ma vie ne serait plus qu'une
agonie; il y a trois grains pour vous et trois pour votre fidle
servante.

--Soit, dit simplement Fausta. Apprte-toi donc  mourir comme je vais
mourir moi-mme.

Fausta versa les trois grains de poison dans une coupe et trois dans une
autre coupe. Myrthis s'apprta  verser un peu d'eau dans les coupes...
A ce moment, Fausta devint affreusement ple, un tressaillement prolong
la secoua jusqu'au fond de son tre, elle porta les mains  ses flancs,
et un cri rauque, un cri o il y avait de l'angoisse, de la terreur, de
l'tonnement, de l'horreur, jaillit de ses lvres blanches...

--Arrte! gronda-t-elle. Je n'ai pas le droit de mourir encore!...

Les six grains de poison furent remis dans le mdaillon d'or que Fausta
cacha dans son sein.

Toute la nuit, Fausta parut s'interroger, couter en elle-mme, et,
doucement, de ses mains, elle caressait ses flancs; et son visage
exprimait tantt un tonnement infini, tantt un sombre dsespoir, et
tantt une sorte de ravissement...

Le matin, des pas nombreux s'approchrent de la porte, et Myrthis,
ignorant ce qui se passait dans l'tre de Fausta, se reprit  pleurer,
car on venait chercher sa matresse pour la conduire au supplice.
C'taient les juges, en effet, les juges et les gardes et le bourreau.
L'un des juges dplia un parchemin et fit une nouvelle lecture de la
sentence. Alors, le bourreau s'avana pour se saisir de Fausta et
l'entraner. Mais elle l'carta d'un geste, et, sereine, glaciale,
orgueilleuse, telle qu'elle avait toujours t, elle pronona:

--Bourreau, il n'est pas temps encore de remplir ton office. Juges, vous
ne pouvez me tuer encore... Parce que vous ne pouvez tuer deux vies,
n'en ayant condamn qu'une, parce que mes flancs portent une vie
nouvelle qui chappe  votre justice, parce que je ne suis plus la
vierge, parce que je vais tre mre!...

Les juges s'inclinrent et sortirent. C'tait en effet une loi sacre,
dominant toutes les lois dans tous les pays d'Europe, qu'une femme
enceinte ne pt tre excute... Sixte-Quint obtint du tribunal qui
avait condamn la rebelle qu'il ne lui ft pas fait grce de la vie,
mais qu'il ft sursis  l'excution jusqu' la naissance de l'enfant.
Cette sentence nouvelle fut communique  Fausta vers la fin de
septembre: elle l'accueillit en souriant...

Il y avait trois jours que l'enfant tait n. Tout, dans ce petit tre,
dnonait une trange vigueur, un furieux apptit de la vie; il fermait
les poings, se raidissait, criait comme d'autres enfants  trois mois;

Fausta fit signe de la tte que c'tait bien, jeta un coup d'oeil sur le
verre de poison qui tait sur une petite table  porte de sa main, et
alors, pour la premire fois, elle prit l'enfant dans ses bras. L'enfant
s'veilla et ses yeux clignotants parurent regarder... et alors Fausta
lui parla:

--Fils de Fausta... fils de Pardaillan... que seras-tu?... Te
dresseras-tu un jour devant ton pre?... Seras-tu le vengeur de ta
mre?... Fils de Fausta et de Pardaillan, puisses-tu avoir le coeur
cuirass d'un triple airain! Puisse ton me inaccessible ignorer 
jamais la piti, l'amour, les sentiments de faiblesse et d'esclavage!
Puisses-tu passer dans la vie comme un brlant mtore que pousse la
fatalit! Adieu, fils de Pardaillan!

En mme temps, elle saisit la coupe de poison, la vida d'un trait, la
rejeta, et, violemment, dans le spasme suprme de la mort, imprima son
baiser comme une morsure indlbile sur le front de l'enfant...

Et elle retomba sur l'oreiller... elle tait morte.

Que devait-il devenir, en effet, cet enfant, issu de deux tres de force
et de vie intense, aussi formidables l'un que l'autre, mais l'un,
type de chevalerie, synthse de gnrosit; l'autre, type d'ambition,
synthse d'orgueil? Oui, que devait figurer ce produit de deux figures
si dissemblables, l'enfant qui trouvait l'effroyable imprcation d'une
Fausta au seuil de la vie, qui hritait peut-tre l'incalculable force
de, mal qui rsidait dans l'esprit de Fausta, et en qui palpitait
peut-tre l'me magnanime de Pardaillan?...



TABLE

  I.--La flagellation de Jsus
  II.--Henri III
  III.--Henri III (suite)
  IV.--Pardaillan et Fausta
  V.--L'auberge du Chant-du-Coq
  VI.--La vie de Cocagne
  VIL.--Marie de Montpensier
  VIII.--Le calvaire de Montmartre
  IX.--La parole de Maurevert
  X.--Le cardinal
  XI.--La mre
  XII.--La fille
  XIII.--Fin de la vie de Cocagne
  XIV.--Monsieur Peretti
  XV.--Le 21 octobre 1588
  XVI.--Devant l'abbaye
  XVII.--La reconnaissance de Fausta
  XVIII.--Maurevert
  XIX.--L'chauffoure de la Cit
  XX.--O Fausta se contente d'une couronne
  XXI.--La lettre
  XXII.--La route de Dunkerque
  XXIII.--Blois
  XXIV.--Rconciliation
  XXV.--Catherine reoit la lettre
  XXVI.--Pardaillan au couvent
  XXVII.--Mourir ou tuer?
  XXVIII.--Les fosss du chteau
  XXIX.--Les clefs du chteau
  XXX.--Aux approches de Nol
  XXXI.--Aux approches de Nol (suite)
  XXXII.--Aux approches de Nol (fin)
  XXXIII.--Duchesse de Guise
  XXXIV.--L'effondrement
  XXXV.--Le dernier geste de Fausta
  XXXVI.--La poursuite
  XXXVII.--La fort de Marchenoir
  XXXVIII.--Un spectre qui s'vanouit
  XXXIX.--Les frais de route de Pardaillan
  XL.--Le palais Riant
  XLI.--Fin du palais Riant
  XLII.--Ventre saint-gris
  XLIII.--Deux dynasties en prsence
  XLIV.--Jacques Clment
  XLV.--La bonne htesse
  XLVI.--






End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 04, Fausta Vaincue
by Michel Zvaco

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 04, ***

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