The Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot

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Title: Ghislaine

Author: Hector Malot

Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES COMPLTES D'HECTOR MALOT



GHISLAINE

PAR

HECTOR MALOT




PREMIRE PARTIE


I

Une file de voitures ranges devant le double portique de l'ancien htel
de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait
la curiosit des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur
leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampes sur le cuivre et
l'argent des harnais:--couronne diadme et somme du globe crucifre
des princes du Saint-Empire, couronne rehausse de fleurons des ducs,
couronne des marquis et couronne des comtes.

--Un grand mariage.

Mais  regarder de prs, rien n'annonait ce grand mariage: ni fleurs
dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers;
comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui
montaient aux bureaux de l'tat-civil ou  la justice de paix, dont
c'tait le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de
conseils de famille.

Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier tage et dans
les troits corridors du greffe, ceux qui taient appels pour les
conciliations et pour les conseils de famille attendaient ple-mle; de
temps en temps un secrtaire appelait des noms et des gens entraient
tandis que d'autres sortaient dans l'escalier  double rvolution.
C'tait un murmure de voix qui continuaient les discussions que la
conciliation du juge de paix n'avait pas apaises.

Le secrtaire cria:

--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais
sont-ils tous arrivs?

Alors il se fit un mouvement dans un groupe compos de six hommes, d'une
dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu' leur
tenue, autant qu' leur air de n'tre pas l, il tait impossible de
confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle.

--Oui, rpondit une voix.

--Veuillez entrer.

--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant  celui qui venait de
rpondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner.

--Ma foi, je n'en sais rien.

--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de
regret et avec une intonation bizarre forme de l'accent anglais ml 
l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici.

--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne.

Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secrtaire,
lady Cappadoce, reste seule debout au milieu de la salle, regardait
autour d'elle.

--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un
croque-mort assis  ct de lui sur un banc, on peut lui faire une
petite place.

--Merci.

--O il y a de la gne, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur.

Elle s'loigna outrage dans sa dignit de lady que cet individu en
tablier se permt cette familiarit, suffoque dans sa pudibonderie
anglaise qu'il lui propost une pareille promiscuit; et elle se mit 
marcher d'un grand pas mcanique, les mains appliques sur ses hanches
plates, les yeux  quinze pas devant elle.

Pendant ce temps le conseil de famille tait entr dans le cabinet du
juge de paix.

La ligne paternelle  droite de la chemine, dit le secrtaire en
indiquant des fauteuils, la ligne maternelle  gauche.

Prenant une feuille de papier, il appela  demi-voix:

--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc
de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle?
demanda-t-il en s'arrtant.

--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'mancipation de laquelle
nous sommes ici, dit M. de Chambrais.

--Trs bien.

Puis se tournant vers la gauche, il continua:

--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon,
M. le marquis de Lucilire, amis.

Il vrifia sa liste:

--C'est bien cela. M. le juge de paix est  vous tout de suite.

Assis  son bureau, le juge de paix tait pour le moment aux prises avec
un boucher, dont le tablier blanc, retrouss dans la ceinture, laissait
voir un fusil  aiguiser les couteaux, et avec une petite femme ple,
puise manifestement autant par le travail que par la misre.

--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix  la
femme.

--Non, monsieur.

--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en crivant
quelques mots sur un bulletin imprim. Quand paierez-vous ces
vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour
avertissement, font vingt-huit francs cinquante?

--Aussitt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux
de devoir.

--Il faut une date; quel dlai demandez-vous?

--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends.

--Nous voil dans la morte saison. Mon homme est  l'hpital, il n'y a
que mon garon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure...
S'il y avait de l'ouvrage!

--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois rgulirement? demanda
le juge de paix.

--Je tcherai.

--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez
poursuivie.

--Je tcherai; la bonne volont ne manquera pas.

--C'est entendu, cinq francs par mois, allez.

Le boucher paraissait furieux, et la femme tait pouvante d'avoir 
trouver ces cinq francs tous les mois.

Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scne sans en perdre un
mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait:

--Envoyez, demain,  l'htel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle
vivement, on vous donnera une collection de musique  relier.

Et sans attendre une rponse, elle revint prendre sa place.

Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant  tous les
membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre.

--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous
tes convoqus pour examiner la question de savoir s'il y a lieu
d'manciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient
d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe?

--Parfaitement, rpondit le comte de Chambrais.

Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le
juge de paix garda sa gravit.

--C'est pour que vous voyiez vous-mme que ma nice est en tat d'tre
mancipe, continua M. de Chambrais, que je l'ai amene.

--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une
mancipe, dit le juge de paix en saluant.

C'tait, en effet, une mignonne jeune fille, plutt petite que grande,
au type un peu singulier, en quelque sorte indcis, o se lisait un
mlange de races, et dont le charme ne pouvait chapper mme au premier
coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en mches sur le
front, derrire en chignon tordu  l'anglaise sur la nuque, taient d'un
noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures taient si souples
et si lgres que cette chevelure profonde, coiffe  la diable, avait
des douceurs veloutes qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.

Bizarre aussi tait le visage fin, enfantin et fier  la fois,  l'ovale
allong, au nez pur, au teint ambr clair par d'tranges yeux gris
chatoyants, qui veillaient la curiosit, tant ils taient peu ceux
qu'on pouvait demander  cette figure moiti svre, moiti mlancolique
qui ne riait que par le regard et d'un rire ptillant. Il n'y avait pas
besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle tait ptrie d'une pte
spciale et pour se laisser pntrer par la noblesse qui se dgageait
d'elle. Sa bonne grce, sa simplicit de tenue ne pouvaient avoir
d'gales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu  pois
blancs, avec son petit paletot de drap mastic dmod dont la modestie
voulue montrait un mpris absolu pour la toilette, elle avait un air
royal que l'tre le plus grossier aurait reconnu, et qui forait le
respect; et c'tait prcisment  cet air que le juge de paix avait
voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il tait.

--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.

--Nous sommes d'accord sur l'opportunit de cette mancipation, rpondit
M. de Chambrais.

Les cinq membres du conseil firent un mme signe affirmatif.

--Alors, je n'ai qu' dclarer l'mancipation, continua le juge de paix,
et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu' nommer le curateur. Qui
choisissez-vous pour curateur?

Cinq bouches prononcrent en mme temps le mme nom:

--Chambrais.

--Comment! moi! s'cria le comte, et pourquoi moi, je vous prie,
pourquoi pas l'un de vous?

--Parce que vous tes l'oncle de Ghislaine.

--Parce que vous tes son plus proche parent.

--Parce que vous avez t son tuteur.

--Parce que ses intrts ne peuvent pas avoir un meilleur dfenseur que
vous.

Ces quatre rpliques taient parties en mme temps. Il allait leur
rpondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit,
plaa aussi son mot:

--Parce que, depuis huit ans, vous avez t le meilleur des tuteurs,
parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un
pre.

M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'motion en
mme temps que la contrarit:

--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais
qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un
peu, moi, et de penser  moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne
me suis pas mari. Quand mon an a pris femme, je suis rest auprs de
notre mre aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour
appuye sur un autre bras que le mien pour monter  sa chambre.
L'anne mme o nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna
vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai d veiller sur elle.
Aujourd'hui, la voil grande et, par le srieux de l'esprit, la sagesse
de la raison, la droiture du coeur, en tat de conduire sa vie; elle a
dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arrta et se reprit--enfin
j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-tre cinq ou six annes
pour vivre de la vie que j'ai toujours dsire...je vous demande de
m'manciper  mon tour; il n'en est que temps.

--Je ferai remarquer  ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le
comte de Chambrais, ayant t tuteur et ayant, en cette qualit, un
compte de tutelle  rendre, ne peut assister la mineure mancipe  la
reddition de ce compte en qualit de curateur, puisqu'il se contrlerait
ainsi lui-mme.

--Vous voyez, messieurs, s'cria M. de Chambrais triomphant.

--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ 
l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est
votre intention, confier la curatelle  M. le comte de Chambrais.

--Vous voyez, s'crirent en mme temps les cinq membres du conseil de
famille.

--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom.

--La mission du curateur ne consiste pas  agir pour le mineur mancip,
dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement  l'assister
pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres
actes.

--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma nice dans
l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administr la mienne?

--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille.

Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgr lui
et malgr tout, il fut nomm curateur.

Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arrire avec le
duc de Charmont.

--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.

--Nous dnons avec des gueuses au caf Anglais, et aprs nous allons 
la premire des Bouffes.

--Si Ghislaine ne me retient pas  dner, j'irai vous rejoindre; en tout
cas, gardez-moi une place dans votre loge.



II

Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce
qu'on voit de l'htel de Chambrais dans la rue Monsieur, o il a son
entre; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on
l'aperoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnes
qui, entre des murailles garnies de lierres et masques par des arbres 
haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppe
dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutt une
habitation de campagne que de ville, et ses deux tages en pierre jaune,
sans aucun ornement, levs au-dessus d'un perron bas, ses persiennes
blanches; son toit d'ardoises  lucarnes toutes simples accentuent
encore ce caractre.

videmment, quand les Chambrais ont, au dix-huitime sicle, abandonn
leur vieil htel du quartier du Temple pour faire btir celui-l, ils
avaient en vue le confortable et l'agrment plus que la richesse de
l'architecture ou de la dcoration, et leur but a t atteint: il y a de
plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a
pas de mieux ensoleille l'hiver et de plus discrtement ombrage l't,
de plus agrable  habiter, avec de la lumire, de l'air, de l'espace,
de plus tranquille, o l'on soit mieux chez soi.

Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils
n'entrrent pas dans l'htel.

--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de
Chambrais.

Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'tait le moyen que son
oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se
tenant  distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux
aguets: le temps tait doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout
lumineux et tout parfum des fleurs de mai avec les reflets rouges des
rhododendrons panouis qui clairaient les murs, les oiseaux chantaient
dans les massifs; ce dsir de promenade devait donc paratre tout
naturel sans qu'on et  lui chercher des explications de mystre ou de
secret, mais prcisment rien ne paraissait naturel  la curiosit de
lady Cappadoce, et tout lui tait mystres qu'elle voulait pntrer.

Pourquoi se serait-on cach d'elle? Ne devait-elle pas connatre tout
ce qui touchait son lve? Si  chaque instant elle affirmait bien haut
qu'elle n'tait pas de la famille, en ralit, elle estimait que
Ghislaine tait sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait
leve, c'tait en mre. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le
malheur des temps l'avait oblige,  la mort de son mari, officier dans
l'arme anglaise,  accepter de diriger l'ducation de cette enfant,
elle n'avait pas pour cela cess d'tre une lady, et c'tait en lady
qu'elle voulait tre traite, le malheur n'avait point abattu sa fiert,
au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et
mme, en remontant dans les ges, il tait facile de prouver qu'ils
valaient mieux.

Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit
quelques pas en avant pour se rattacher  eux:

--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous  Paris, ou
partons-nous pour Chambrais?

--Mon oncle, c'est  vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si
vous me faites le plaisir de rester  dner je couche ici, sinon je
retourne  Chambrais.

Le comte parut embarrass, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de
ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait
pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si
cruel dsappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont,
qu'il ne savait quel parti prendre.

--C'est que Charmont m'a demand de dner avec lui, dit-il enfin.

Le regard que sa nice attacha sur lui l'arrta.

--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien
que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insist, il s'agit
pour lui d'une dcision grave  prendre.

--Il faut y aller, mon oncle.

--Si tu le veux....

--Nous partirons pour Chambrais  cinq heures, dit Ghislaine en se
tournant vers lady Cappadoce.

--Comme tu dois revenir  Paris trs prochainement pour la reddition du
compte de tutelle, nous dnerons ensemble ce jour-l, je te le promets.

Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de
Chambrais passa son bras sous celui de sa nice, et l'emmena dans le
jardin. Pench vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe  la
Henri IV qui commenait  grisonner, il avait l'air d'un grand frre
qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un
oncle. Et en ralit, c'tait un frre qu'il avait toujours t pour
elle, en frre qu'il l'aimait, en frre qu'il l'avait toujours traite
sans pouvoir jamais s'lever  la dignit d'oncle ou de tuteur. Tuteur,
pouvait-on l'tre quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du
coeur on n'avait pas trente ans? Il et voulu jouer dans la vie les
Bartolo, que pour son lgance et sa dsinvolture, pour sa souplesse,
son entrain, on et bien plutt vu en lui Almaviva, un peu marqu
peut-tre, mais  coup sr un vainqueur.

--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent  l'abri des
oreilles curieuses, que comptes-tu faire?

--Comment cela, mon oncle?

--Je veux dire: maintenant que tu es mancipe, comment veux-tu arranger
ta vie?

--Est-ce que cette mancipation m'a mtamorphose d'un coup de baguette
magique?

--Certainement.

--Je suis autre aujourd'hui que je n'tais hier, cet aprs-midi que je
n'tais ce matin?

--Sans doute.

--Je ne le sens pas du tout, mme quand vous me le dites.

--Tu as la volont, la libert; et je te demande comment tu veux en
user.

--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la
semaine dernire: demain, M. Lavalette viendra  Chambrais et me fera
une confrence de littrature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny;
aprs-demain, je viendrai  Paris et je travaillerai de une heure 
trois, dans l'atelier de M. Casparis,  mon groupe de chiens qui avance;
vendredi, c'est le jour de M. Nictas; nous ferons de la musique
d'accompagnement.

--C'est le grand jour, celui-l; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de
Vigny, et M. Nictas que M. Lavalette.

--Je vous assure que M. Lavalette est trs intressant, il sait tout et
il vous fait tout comprendre.

--Cependant tu prfres le jour de M. Nictas.

--Je reconnais que la musique est ma grande joie.

--Pendant que j'ai encore une certaine autorit sur toi....

--Mais vous aurez toujours toute autorit sur moi, mon oncle.

--Enfin, laisse-moi te dire, ma chre enfant, que tu te donnes
trop entirement  la musique. Plusieurs fois, je t'ai adress des
observations  ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu
m'inquites.

--Vous n'aimez pas la musique!

--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas
comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir 
la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un
parfum par hasard, est agrable; vivre dans une atmosphre charge de
parfums, est aussi dsagrable que dangereux. Tandis que la pratique des
autres arts fortifie, celle de la musique pousse  l'excs affaiblit.
Quand tu as model pendant deux ou trois heures dans l'atelier de
Casparis, tu sors de ce travail allgre et vaillante; quand, pendant
deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nictas, tu sors de cette
sance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur troubl. On dit et
l'on rpte que la musique est le plus immatriel des arts; c'est le
contraire qui est vrai: il est le plus matriel de tous. Il semble
qu'elle agisse  l'gard de certaines parties de notre organisme en
frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les
cordes. Nos cordes  nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations
rptes, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent
pas ils finissent par s'user. De l ces virtuoses dvasts, dtraqus,
dsquilibrs que je pourrais te nommer, si cela n'tait inutile avec
les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nictas, avec
ses mouvements de hanneton pileptique, ses yeux convulsionns, ses
grimaces, soit un tre quilibr? Cependant il est grand, fort, bien
bti, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garon, sans
ces tics maladifs. Trouves-tu que son matre Soupert, qui n'est qu'un
paquet de nerfs, ne soit pas plus inquitant encore dans sa maigreur
dcharne?

--Est-ce que vraiment je suis menace de tout cela? demanda-t-elle avec
un demi-sourire.

--Je parle srieusement, ma mignonne, et c'est srieusement que je
te demande de comparer Soupert  Casparis, puisque ce sont les seuls
artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle
sant physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et
dsordonn.

--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il
est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est
musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur tat? En tout cas,
comme vous n'avez pas  craindre que j'approche jamais du talent de M.
Soupert, ni simplement de celui de M. Nictas, j'chapperai sans doute 
la maigreur de l'un comme aux tics pileptiques de l'autre. Je ne
suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de
beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'tais dans des
conditions particulires qui ont peut-tre eu plus d'influence sur moi
que mes dispositions propres. J'aurais eu des frres, des soeurs, des
camarades pour jouer, que j'aurais probablement oubli mon piano bien
souvent. Vous savez que mes seules lectures ont t celles que lady
Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas trs
tendu. Je n'ai jamais t au thtre. Dans la musique seule, j'ai eu et
j'ai libert complte. Voil pourquoi je l'ai aime; non seulement pour
les distractions prsentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais
encore pour les ailes qu'elle mettait  mes rveries... quelquefois
lourdes... et tristes.

Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra:

--Pauvre enfant! dit-il.

--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes  former,
je ne les adresserais certainement pas  vous, qui avez toujours t si
bon pour moi.

--Ce que tu dis des tristesses de tes annes d'enfance, je me le suis
dit moi-mme bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir.
C'est le malheur de ta destine que tu sois reste orpheline si jeune,
sans frre, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui
ne pouvait tre ni un pre ni une mre pour toi! Heureusement ces
tristesses vont s'vanouir puisque te voil au moment de faire ta vie et
de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses
qui ont manqu  ton enfance.

--Vous voulez me marier? s'cria-t-elle.

--Non; je veux que tu te maries toi-mme, et pour cela je demande qu'
partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes  ta
rverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la
musique pouvait suggrer  ton imagination enfantine, mais pour suivre
les penses srieuses que le mariage fait natre dans l'esprit et le
coeur d'une fille de dix-huit ans.

--Vous avez quelqu'un en vue?

--Oui.

--Quelqu'un qui m'a demande?

--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le
sais.

--Qui, mon oncle, qui?

--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras
l-dessus, tu n'auras plus ta libert; cherche dans notre monde qui tu
accepterais pour mari, et aussi qui peut prtendre  ta main; quelqu'un
que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet
examen, nous en reparlerons.

--Quel jour? demain?

--Non, non, pas demain?

--Alors, aprs-demain?

--Eh bien! oui, aprs-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis,
je dnerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir  ton
impatience que tu n'es pas rtive  l'ide de mariage.



III

Malgr le trouble que lui avaient caus les paroles de son oncle,
Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitt que M.
de Chambrais l'eut quitte, elle s'occupa  runir tout ce qu'elle put
trouver de musique non relie.

Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle
faisait l, et Ghislaine le lui expliqua.

--Comment! s'cria le gouvernante, vous allez donner votre musique 
relier  des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de
travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera
perdue. Croyez-moi, laissez une aumne si vous tenez  lui faire du
bien.

--Elle ne demande pas l'aumne.

--Si elle est rduite  la misre que vous dites, comment voulez-vous
qu'elle achte ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton,
le papier?

--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse
faire ces achats.

--Et dans la note qu'elle crivait pour indiquer comment elle voulait
que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs.

A cinq heures, un coup attel en poste vint se ranger devant le perron,
car pour aller  Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhry, ou
pour venir de Chambrais  Paris, ce n'tait point l'habitude qu'on prit
le chemin de fer: quatre postiers taient attachs  ce service, et en
leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives
de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.

Quand lady Cappadoce s'tait trouve exclue du tte--tte que M. de
Chambrais avait voulu se mnager avec Ghislaine, elle avait compt sur
ce voyage pour apprendre ce qui s'tait dit dans cette longue promenade
autour du jardin. Et ce n'tait pas une curiosit vaine qui la poussait,
le seul dsir de savoir pour savoir, c'tait son intrt.

Maintenant que Ghislaine tait mancipe, qu'allait-il se passer?
tait-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue?
La question. tait pour elle capitale. Bien qu'elle montrt une navrante
mortification d'en tre rduite, elle, une lady,  vivre dans une
position subalterne, en ralit, elle tenait  cette position qui
n'tait pas sans avantages. Et bien qu'elle affectt aussi de n'avoir
que du ddain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en
ralit elle tenait beaucoup  ne pas quitter cette France dteste pour
retourner dans son Angleterre adore. Superbe, l'Angleterre, admirable,
incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle
ft, elle ne craignait rien tant que d'tre oblige, par le mariage de
Ghislaine, de renoncer  son malheur et  son humiliation.

A peine le coup quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des
Invalides, qu'elle commena ses questions:

--Cette mancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes?
dit-elle de son ton le plus affable.

--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander.

--Et vous lui avez rpondu?

--Qu'tant aujourd'hui ce que j'tais hier, je ferais la semaine
prochaine ce que j'avais fait la semaine dernire.

--Il est certain que l'mancipation ne confre pas tout d'un coup des
grces spciales.

--Je ne sens pas qu'elle m'en ait confr; et, si vous le voulez bien,
je vais prparer ma leon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_.

Ce que lady Cappadoce voulait, c'tait continuer la conversation sur ce
sujet, mais dj Ghislaine avait pris le Thtre d'Alfred de Vigny dans
une poche de la voiture et sa lecture tait commence; elle dut donc
se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs tait
rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait
qu'une enfant.

Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine,
ordinairement attentive et applique, faisait sa lecture, l'inquitude
prit la place de la confiance; certainement il s'tait dit, entre
l'oncle et la nice, autre chose que ce que Ghislaine lui avait rpt,
et cette lecture n'tait qu'un prtexte pour penser librement  cette
autre chose.

A un certain moment, mordue plus fort par la curiosit, elle la
questionna de nouveau; mais cette fois indirectement:

--Il me semble que _Chatterton_ ne vous intresse gure?

--Je rflchis.

--C'est prcisment ma remarque.

--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dvorer ses lectures.

--Encore faut-il les suivre.

--C'est ce que je vais faire.

Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire,
au moins pour chapper  ces interrogations. Elle avait bien l'esprit 
la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du
quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses
oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle?

Elle n'avait pas attendu le jour de son mancipation pour se dire
qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les
tendresses qui avaient si tristement manqu  sa premire jeunesse; mais
les ides qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de
prendre corps par la forme prcise que son oncle leur avait donnes et
elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait.

Quel tait ce mari? Raliserait-il les rveries et les esprances dont
son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commenc  juger la vie?

Jusqu' sa dixime anne, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse
que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps taient
tous pleins de joies: un pre, une mre qui l'adoraient, et dont
l'unique souci semblait tre son bonheur; autour d'elle, une existence
de ftes qui lui avait laiss comme des visions de feries: au chteau,
dans les alles du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle tait
mle, galopant sur son poney  ct de sa mre;  l'htel de la rue
Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrive
des invits, et la musique qui, la nuit, la berait dans son lit, et
toujours  Paris,  la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour.

Et tout  coup la nuit s'tait faite: plus de pre, plus de mre, plus
de ftes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le pre avait
t tu dans un accident de chasse. Huit jours aprs, la mre tait
morte d'un accs de fivre chaude.

Du ct de son pre, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais,
dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la
rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie franaise; du ct
de sa mre, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes;
mais, fixs tous en Espagne, ils ne pouvaient gure s'acquitter de leurs
devoirs de parent envers cette petite Franaise qu'ils connaissaient 
peine.

Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la
maison dserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser
de son oncle quand il venait la voir au chteau ou  l'htel, et plus
souvent  l'htel qui tait  Paris qu'au chteau o l'on n'arrivait
qu'aprs un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste
solennel, la leon  propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans
le coeur, mais dans le caractre, les manires, l'attitude toujours
gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatue de sa
naissance, exaspre de sa pauvret, et convaincue qu'elle grandissait
sa situation par sa dignit.

A dix ans,  onze ans, jusqu' quatorze ans, Ghislaine avait accept
cette vie monotone, soumise et rsigne, sans chappe au dehors,
n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle pt tre autre.
Si enfant qu'elle ft, elle comprenait que c'tait par scrupule et pour
qu'on ne l'accust point de s'tre dbarrass d'un devoir difficile, que
son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette ducation.
Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir
les svrits; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et
toujours applique  sa tche, ne pas dire un mot, ne pas faire une
observation qui ne fussent dicts par la justice mme, elle sentait
qu'elle et t ingrate de se plaindre. On tait pour elle ce que les
circonstances permettaient qu'on ft: un oncle n'est pas un pre; une
gouvernante n'est pas une mre; c'tait l le malheur, la tristesse de
sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher.

Mais la floraison de la quinzime anne avait suscit en elle des
chappes au dehors, qui taient nes de ses souvenirs mmes.

C'tait en se rappelant les regards mus et les paroles de tendresse que
sa mre et son pre changeaient en l'embrassant, qu'elle s'tait
dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se
dissiperaient que le jour o elle se marierait. Pourquoi, alors, ne
serait-elle pas heureuse comme sa mre l'avait t? Pourquoi le babil
d'un enfant n'amnerait-il pas sur ses lvres ces sourires qu'elle avait
vu le sien provoquer sur celles de sa mre?

Et de mme c'tait en se rappelant les illuminations et les fleurs des
grands appartements de l'htel aujourd'hui toujours ferms; c'tait en
retrouvant dans sa mmoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du
chteau les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle
les soirs o l'on jouait la comdie, qu'elle avait compris que tout cela
ressusciterait quand elle se marierait.

Et voil que le mari qu'elle avait rv; sans lui donner un corps,
l'tre idal qui flottait indcis dans les feries de son imagination
devenait un personnage rel; il existait, il la connaissait; tout au
moins il l'avait vue.

O?

Elle n'tait point de ces petites bourgeoises mondaines qui,  dix-huit
ans, ont t partout; en vraie fille du monde o les traditions sont
une religion, elle n'avait t nulle part! les offices 
Saint-Franois-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche  Paris;
quelques rares visites chez des parentes  qui elle avait des devoirs 
rendre, en janvier ou  de certains anniversaires; en mai, des sances
d'tude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'tait
tout; il lui tait donc facile de remonter dans ses souvenirs en se
demandant o elle avait vu l'homme de son monde qu'elle accepterait
pour mari et qui pouvait prtendre  sa main.

videmment, elle n'avait pas  chercher au Salon. Jamais personne n'y
avait fait attention  elle. Tout d'abord, elle en avait t mortifie,
s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tard 
comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder
ce regard  une fille simplement habille, que pour le costume on
pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa
matresse, plutt que pour une fille de grande maison accompagne de sa
gouvernante.

C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer
avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient runir les
qualits dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui
les et toutes,--celles-l et beaucoup d'autres qu'elle tait dispose
 lui reconnatre,--le comte d'Unires. En tout elle ne l'avait pas vu
trois fois, et ils n'avaient pas chang dix paroles; mais certainement
il tait le seul qui ft l'incarnation vivante de l'tre idal dont elle
avait si souvent rv.

Pourquoi? En quoi? Elle et t bien embarrasse de le dire, ne sachant
rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en tait
ainsi.



IV

C'tait une rgle, tablie que Ghislaine se coucha tous les soirs 
neuf heures et demie. Mais ce jour-l, si elle entra dans sa chambre 
l'heure rglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle tait
trop agite pour penser  dormir, et aprs avoir fait le voyage de
Paris  Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la
quittaient pas, elle avait besoin d'tre libre pour rflchir: sa porte
close, elle l'tait.

Jusqu' quinze ans, elle avait habit sa chambre d'enfant,  ct de sa
gouvernante, au premier tage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle
prit l'appartement de sa mre, qui se composait de quatre pices au
rez-de-chausse, dans l'aile droite du chteau: un petit salon, une
chambre  coucher qui tait immense avec six fentres, deux sur la cour
d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste
cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet o couchait
une femme de chambre.

Lady Cappadoce s'tait oppose  ce changement qui lui semblait
amoindrir son autorit; mais c'tait justement en vue de cet
affaiblissement d'autorit que M. de Chambrais avait impos sa volont.
Ne fallait-il pas prparer l'enfant  l'mancipation? Pour cela le
mieux tait de l'habituer  une certaine libert. Chez elle, dans
l'appartement qu'avaient toujours habit les princesses de Chambrais
depuis deux cents ans, Ghislaine n'tait plus une petite fille.

Une fois dans sa chambre, Ghislaine commena par teindre sa lampe, puis
ouvrant une des fentres qui donnent sur les jardins, elle resta 
rver en laissant sa pense se perdre dans les profondeurs du parc
qu'clairait la pleine lune.

Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apport
aucun changement aux dispositions primitives de leur chteau et de leur
parc: tels ils les avaient reus de leurs pres, tels il les avaient
conservs. Chaque fois que les dgradations du temps l'avaient exig,
ils avaient fait rparer le chteau, mais sans jamais accepter des
restaurations plus ou moins savantes qui auraient altr son caractre.
De mme, pour le mobilier, ils avaient chang les toffes toutes les
fois qu'elles s'taient trouves uses, mais toujours en respectant
l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine,
qui dans son neuf, sous Louis XIV, tait en velours de Gnes, avait t
recouvert de velours  parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours
de Gnes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom.

Dessins par Le Ntre, les jardins et le parc qui leur faisait suite
n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis
qu'on voyait  Versailles le bassin de l'le d'Amour devenir le jardin
du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais
restait ce qu'il avait toujours t avec ses avenues droites, ses
arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et
ses cyprs taills, ses pices d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues.

Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle tait
ainsi venue s'asseoir  cette place. Certaine de n'tre pas surprise
par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette
fentre, elle pouvait rester l aussi longtemps qu'elle voulait.
C'taient les seuls moments de la journe o elle et sa libert
d'esprit et ne fut pas expose  entendre sa gouvernante, toujours aux
aguets, lui dire de sa voix des rappels  l'ordre: A quoi pensez-vous
donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la rverie,
n'est-ce pas?

Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'tre pas
bavard avec soi-mme; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres
que cette partie du jardin et du parc que de cette fentre son
regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle et pu bien
tranquillement se confesser  quelque coin de sa chambre ou  quelque
meuble, mais ils n'eussent t que de muets confesseurs, tandis que le
jardin et le parc taient des tres vivants qui lui parlaient. Que la
neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des
orangers passt dans l'air tide, pourvu que la lune brillt, c'taient
de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans
l'esprit, et ils lui rpondaient; et toujours elle les trouvait en
accord avec ses sentiments: triste, ils taient tristes aussi: Tu te
plains d'tre abandonne; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
la ntre? Tu penses mlancoliquement au prsent et  l'avenir en te
rappelant le pass; et nous?

Mais, ce soir-l, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents
lui rpondirent. Comme ils s'taient associs  ses tristesses, ils
s'associrent  ses esprances: on allait donc revoir les ftes
d'autrefois; les promenades des amis dans les alles; les danses dans
les charmilles illumines; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le
parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la fort.

L'entretien se prolongea, et la nuit tait si douce, claire par
la pleine lune de mai, parfume par les senteurs des roses et des
chvrefeuilles, qu'il tait tard lorsqu'elle se dcida  fermer
doucement sa fentre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas
tout de suite, et quand  la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer
son rve de la soire.

Le temps avait march: on clbrait son mariage avec le comte d'Unires,
dans l'glise Saint-Franois Xavier; elle avait la toilette ordinaire
des maries, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alenon. Mais
le comte tait en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_,
tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Dor: justaucorps de satin
rose, toque  plumes, pe; en mme temps, par un ddoublement de
personnalit tout naturel dans un songe, elle assistait au baptme de
son premier n.

Ce n'tait point l'habitude de Ghislaine d'tre distraite pendant ses
leons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication
de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
videmment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.

Quand, la leon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
l'accompagna jusque dans la cour o attendait la voiture qui devait le
reconduire  la station.

--Je suppose, dit-elle en marchant prs de lui, que vous avez remarqu
le trouble de votre lve?

--Mon Dieu non, rpondit le professeur qui n'tait pas homme  remarquer
quoi que ce ft quand il s'coutait parler.

--C'est  peine si elle vous a entendu.

--Vraiment?

--Son esprit tait ailleurs, et il n'y a rien d'tonnant  cela avec un
pareil sujet.

--Mais il est anglais, ce sujet.

--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous
l'accorde, mais pour les sentiments, les ides, les moeurs, les actions,
ces gens-l sont des Franais, et voil le mal, le danger: croyez-vous
qu'un pareil sujet, trait comme il l'est, ne soit pas de nature 
veiller les ides d'une jeune fille?

--Et comment voulez vous que j'enseigne notre littrature contemporaine
sans parler de ses oeuvres, typiques?

--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en  des modles
plus anciens; pour moi, j'ai appris le franais dans les _Mmoires de
Joinville_, et je m'en suis bien trouve.

--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager
une discussion inutile, je le soumettrai  M. le comte de Chambrais.

--Alors, je l'en entretiendrai moi-mme demain, rpliqua lady Cappadoce
qui n'avait jamais admis qu'on lui rpondit ironiquement.

Mais le lendemain elle ne put pas raliser ce dessein, car lorsque M. de
Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait
fait le jour de l'mancipation, et elle en fut rduite  les observer
de derrire une persienne pour tcher de comprendre  leur pantomime
ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle tait si discrte, cette
pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un
mariage, une affaire d'intrts, il pouvait tre aussi bien question de
ceci que de cela.

--Eh bien! mon enfant, as-tu pens  ce que je t'ai dit avant-hier,
avait commenc M. de Chambrais lorsqu'ils avaient t  une certaine
distance de la maison?

--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!

--Et tu as trouv?

--Comment voulez-vous que je sache?

--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus  l'esprit.

--Mais je vous assure que cela m'est tout  fait difficile; je n'ose
pas.

--Pourquoi? Nos sentiments ne se dcident-ils pas le plus souvent en
vertu de certaines affinits mystrieuses dans lesquelles notre volont
ne joue aucun rle? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les
jeunes gens que tu as vus et qui peuvent tre des maris pour toi, il en
est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien
de plus.

--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me
semble, accepter pour mari.

--Un seul?

--J'ai vu si peu de monde!

--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?

Elle hsita un moment, dtournant la tte pour cacher sa confusion, car
il lui semblait que c'tait l un aveu.

Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un
ton tout plein d'une tendre affection:

--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mriter d'tre ton confident?

--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence.
Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me dfendre
sottement: j'ai pens  M. d'Unires.

Il poussa une exclamation de joie.

--Eh bien! ma mignonne, c'est prcisment de d'Unires qu'il s'agit. Tu
vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette preuve... un
peu aventureuse, j'en conviens. Elle est dcisive, et me prouve que
nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera
heureux. Vous vous tes vus quatre ou cinq fois....

--Trois.

--C'est encore mieux; les affinits dont je parlais se manifestent plus
franchement; sans vous connatre, vous avez t l'un  l'autre attirs,
par une sympathie qui ne demande qu' devenir un sentiment plus tendre,
et qui le deviendra. Tu m'aurais demand un mari que je ne t'en aurais
pas choisi un autre que d'Unires; tu as fait ce choix toi-mme, c'est
beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observs en pensant que
j'aurais un jour la responsabilit de ton mariage, je n'en connais aucun
qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune
n'est pas l'gale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin
c'est un homme d'intelligence suprieure et d'esprit srieux. Au lieu de
perdre sa jeunesse dans les frivolits  la mode, il a travaill; il a
fait de bonnes tudes en droit; il a voyag, en sjournant dans les
pays trangers o il y a  apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux
tats-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on
peut tre certain que, quand il entrera  la Chambre, il sera un des
meilleurs dputs de notre parti.

--Quel ge a-t-il donc?

--Il aura juste vingt-cinq ans  son lection. C'est pour la prparer
qu'il est en ce moment dans son dpartement. Il en reviendra dans
six semaines. Et alors nous dciderons le mariage. Tu seras comtesse
d'Unires, ma mignonne; et comme tu apporteras  ton mari la Grandesse
d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale.



V

Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et  son corps
dfendant les leons de littrature franaise contemporaine, par contre
elle tait passionne pour celles de musique; que cette musique ft
allemande, italienne ou franaise, ancienne ou nouvelle, peu importait,
pour elle il n'y avait ni nationalit, ni ge. Tout  craindre de
Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que
des corrupteurs. Rien  redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont
des charmeurs. Infme le rapt de la fille de Triboulet par Franois Ier;
innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.

Pour elle, il en tait des professeurs comme de leur science ou de leur
art; c'tait ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou
en tendresse et qui leur donnait certaines qualits ou certains dfauts:
M. Lavalette, le professeur de littrature franaise, ne pouvait tre
qu'un sacripant, et Nictas, le professeur d'accompagnement, qu'un
charmant jeune homme. A la vrit, on lui avait dit et rpt sur tous
les tons que M. Lavalette tait un critique de grand talent, un esprit
distingu, une conscience droite, en tout le plus honnte homme du
monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait
pas, on se trompait. Au contraire, elle tait dispose  voir un ange
dans Nictas: en pouvait-il tre autrement avec l'me et la verve qu'il
mettait dans son excution?

Le supplice qu'elle prouvait  couter les leons de l'un toujours trop
longues, se changeait en ravissement  celles de l'autre toujours trop
courtes. Installe dans un fauteuil vis--vis de Nictas, elle ne le
quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il excutait,
elle restait plonge dans sa batitude, dodelinant de la tte, battant
la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps chapper de
petits cris que l'excs du plaisir lui arrachait.

Avec M. Lavalette, elle veillait de prs  ce que l'heure de la leon ne
ft pas dpasse, et s'il se laissaient entraner  des dveloppements
qui l'intressait lui-mme, ou s'il s'oubliait, elle avait une faon de
tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nictas, elle
n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle
coutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scne
de comdie ou comme une pice de vers; on va jusqu'au bout. Encore
avait-elle d'ingnieuses ressources pour allonger la sance et mme
quelquefois pour la doubler.

Tout  coup, retrouvant sa montre oublie, elle s'apercevait qu'il tait
trop tard pour que Nictas pt prendre le train; il partirait par le
suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
bien trop froid: et, passant par dessus les rgles de l'tiquette et des
convenances, qui pourtant lui taient si chres, elle le gardait  dner
au chteau. Que faire en attendant l'heure du dner? De la musique. Et
comme il et t indiscret de continuer le travail de la leon, ce qui
et ressembl  une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux
qui lui plaisaient.

Aucun autre professeur, n'et t honor par elle d'une pareille faveur,
et le soleil et pu dvorer la plaine, le verglas et pu rendre la route
impraticable sans qu'elle penst  les retenir, mais Nictas n'tait pas
un professeur comme les autres: d'abord il tait musicien, et ce titre
seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en
taient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes
et mme dans son attitude des cts mystrieux dont on parlait tout
bas, qui plaisaient  l'imagination romanesque et chevaleresque de lady
Cappadoce.

Jusqu' l'anne prcdente, le matre de musique de Ghislaine avait t
le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce
que c'tait un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait
facile de venir  Chambrais, sans grand drangement et sans perte de
temps. Mais si Soupert tait un musicien de talent, par contre c'tait
bien pour la rgularit le plus dtestable professeur qu'on pt trouver:
il n'y avait pas de meilleures leons que les siennes; seulement, il
fallait qu'il les donnt et surtout qu'il ft en tat de les donner, ce
qui n'arrivait que rarement.

Aprs une priode d'clat qui avait dur une vingtaine d'annes, Soupert
tait redevenu dans sa vieillesse le bohme qu'il avait t dans sa
jeunesse: rdeur de brasserie de dix-huit  trente ans; habitu des
salons o il promenait de trente  cinquante une fille de grande
naissance qu'il avait pouse;  soixante, il vivait dans une masure
du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa
seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui
sparait celle-ci de celle-l.

Quand il avait t question de le donner pour professeur  Ghislaine,
c'tait  l'auteur du _Crois_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais
avait pens et non au vieux bohme de Palaiseau: de l'auteur du _Crois_
il se rappelait les succs au temps o il l'avait rencontr dans le
monde, la rputation, le mariage extraordinaire; du bohme, il ne
savait rien, si ce n'est qu'il habitait  une assez courte distance de
Chambrais pour qu'on et l'ide de s'adresser  lui, plutt qu' un
musicien qui viendrait de Paris.

Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohme se montrt tel
que la vie, la lutte et le pas de chance l'avaient fait. Partant de
chez lui le matin pour venir  Chambrais, il s'arrtait au premier
cabaret de la cte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et
prendre la force d'accomplir cette odieuse corve qui consist  donner
une leon de piano, au lieu de rester attabl tranquillement avec les
ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa socit.
Au cabaret du bas de la cte, il faisait une seconde halte. Au caf de
la Gare, il en faisait une troisime. S'il ne trouvait personne  qui
causer, c'tait bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou
simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succdaient,
et au lieu d'tre  Chambrais dans la matine comme il le devait, il n'y
arrivait qu' deux ou trois heures de l'aprs midi.

--Retenu;  mon grand regret empch; vous comprenez.

Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait
parfaitement.

--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela.
Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-tre, nous
vaudra un nouveau chef-d'oeuvre.

En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard
valait  Ghislaine et  lady Cappadoce, c'tait une odeur de vin blanc
mle  celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand
Soupert se mettait au piano, c'tait qu'il frappt un _la_ ou un _fa_ au
lieu d'un _sol_, incapable qu'il tait de diriger ses doigts tremblants.

Un professeur de lettres ou de sciences et apport ces parfums, que
lady Cappadoce n'et prouv aucun embarras avec lui: elle l'et tout
de suite remerci; mais ce procd expditif tait-il applicable  un
musicien?  un matre tel que Soupert, dont elle avait les romances
dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas
pens. Il fallait aviser, s'ingnier, chercher, trouver quelque moyen
qui empcht ces accidents de se produire. Que Soupert partt de chez
lui pour venir directement sans s'arrter en route, il n'aurait pas
d'occasions de se parfumer  l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
avait qu' l'envoyer chercher en voiture.

Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle tait
capable, cette proposition, il avait commenc par refuser:

--La promenade du matin est hyginique.

Mais elle s'tait montre si pressante, qu'il avait d accepter.

Il avait t calcul qu'il arriverait au chteau un peu avant neuf
heures: la premire fois qu'on alla le chercher, il arriva  dix
heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le
professeur et le cocher taient exactement dans le mme tat, pour
s'tre arrts  tous les bouchons de la route.

Boire avec un valet!

Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait t prvenu que, 
cause de l'irrgularit dans ses heures, qui drangeaient tous les
autres professeurs, mademoiselle de Chambrais renonait  ses leons.

Un autre que Soupert se ft fch de ce remerciement; mais lui n'tait
pas homme  le prendre par le mauvais ct, et, bien qu'il lui enlevt
deux cents francs par semaine, qui taient  peu prs sa seule
ressource, il s'tait tout de suite consol en se disant que c'tait la
libert qu'il recouvrait; matre de son temps dsormais et n'ayant
plus  se proccuper de ces leons, il aurait le loisir de faire les
dmarches ncessaires pour que son rpertoire ft repris: c'tait
parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le ngligeait; il se
montrerait.

Une seule chose l'avait contrari: l'abandon d'une lve qui
l'intressait; elle tait ne musicienne, cette jeune fille, et il
serait vraiment dommage qu'elle tombt entre de mauvaises mains: il ne
fallait pas, il ne voulait pas qu'elle ret maintenant les leons de
gens qu'il mprisait; et pour que cela n'arrivt pas, il avait propos 
lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens lves, celui
qu'il avait form avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus
d'esprances, qui le continuerait peut-tre un jour: Nictas.

Bien que les dceptions que Soupert lui avait causes eussent t
cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance
en sa probit d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
Nictas offrait des garanties personnelles, il tait premier prix
de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix galement du
Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur
accompagnateur que pt trouver mademoiselle de Chambrais tait ce jeune
musicien, il semblait qu'on pouvait se fier  cette parole.

Mais Soupert, ne s'en tenant pas  ces titres srieux qui recommandaient
l'artiste, avait ajout tout bas et confidentiellement des dtails
particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'tait mue.

--Je dois vous dire que ce qu'est Nictas au juste, je n'en sais rien.

--Mais alors....

--videmment il flotte dans une atmosphre mystrieuse. Quelle est
sa nationalit? Je n'ai que des probabilits  ce sujet. Comment se
nomme-t-il de vrai? Je l'ignore.

--Et vous le recommandez!

--Qu'il soit Russe, Franais, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques,
Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble
que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est
lui qui m'a fait m'intresser  Nictas. Un jour il vint me trouver 
Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes leons. Nous tions en
t, et la poussire couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur
son visage comme s'il avait fait la route  pied. Je le questionnai.
Il me rpondit qu'en effet il tait venu  pied. Huit lieues aller et
retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se
rafrachir. Il dvora une miche de pain. Je me mis  sa disposition
pour lui donner autant de leons qu'il voudrait en prendre; ce fut le
commencement de nos relations. Elles continurent sans que j'apprisse
rien, ou  peu prs rien sur lui, tant il tait rserv et discret:
il tait remarquablement dou pour la musique; en toutes choses,
son ducation avait t pousse beaucoup plus avant que ne l'est
ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voil
tout ce que je savais de lui. Il y avait  peu prs un an que je le
connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes
lves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que
j'aurais voulu servir dans ce pays. La faon dont je m'exprimais lui
montra combien je m'intressais  elle.--Je puis lui donner des lettres
qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habit la
Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une tait pour une grande
duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse.
Vous comprenez ma stupfaction: comment avait-il des relations dans
ce monde, et telles qu'il pouvait y prsenter quelqu'un? Malgr ma
curiosit, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de l,
le hasard me fit monter chez lui, car aprs l'avoir fait engager aux
Concerts populaires, je lui avais trouv aussi quelques leons, et il
avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'tait la premire fois
que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur tait accroche
une gravure, un portrait, celui d'un personnage revtu d'un uniforme
tranger chamarr de dcorations: un nom avait t grav au dessous,
mais il tait effac;  ct se lisait, de l'criture de Nictas, que je
connais bien, cette trange inscription: Haine ternelle.

--Voil qui est bizarre.

--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui reprsente
ce portrait et Nictas, il y a une ressemblance frappante.

--Son pre, alors.

--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette
histoire du portrait, s'ajoutant  celle des lettres, m'intressa. Je
voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences
de Nictas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il
s'enveloppe.

--Et vous y tes arriv?

--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilits. Il serait
le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice,
aime pendant un sjour que ce personnage aurait fait dans le Midi.
Oblig de retourner en Russie, ce personnage maria sa matresse  un
professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le
paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit
ans, Nictas vit auprs du mari de sa mre, mais martyris par celui-ci,
il crit  son vrai pre qui vient le reprendre, le rachte, l'emmne en
Russie et le fait lever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
Ce serait pendant ce temps qu'il aurait t le camarade de ceux et de
celles pour qui il m'a donn des lettres de recommandation. Un jour son
pre meurt et l'enfant naturel est chass de la maison paternelle.
Jet sur le pav, il vient je ne sais comment  Vienne, entre au
Conservatoire o il obtient un premier prix, et arrive enfin  Paris o
il en obtient un autre.

Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce
s'enflammt; mais c'tait presque un personnage de roman, ce jeune
musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre,
 coup sr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affole de
supriorit aristocratique allait plus vite et plus loin que les
probabilits de Soupert.

--Amenez-le, cher monsieur Soupert.

Quand elle l'avait vu arriver au chteau, amen par Soupert, elle
n'avait plus dout de cette naissance illustre.

videmment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large
d'paules,  la tte nergique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui
lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frises, tait
quelqu'un.

Peut-tre y avait-il de l'affectation dans le dsordre voulu de cette
chevelure tortille en serpents; peut-tre les yeux ardents qui
brillaient,  travers ces mches ramenes en avant, au lieu d'tre
rejetes en arrire, cherchaient-ils  donner  leur regard une
expression peu naturelle, toujours en qute d'un effet quelconque;
mais qu'importait, cela n'empchait pas qu'il ft trangement
original,--comme il convenait  un homme de son sang.

Un Romanof--elle tait sre que c'en tait un--matre de musique de la
princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'tait bien.



VI

Autant Soupert avait t irrgulier dans ses leons, autant Nictas
tait exact dans les siennes; si l'un avait toujours t en retard,
l'autre tait toujours en avance.

Quand il arrivait ainsi trop tt, il demandait au concierge de ne pas
l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille
entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins:
lady Cappadoce le voyant alors errer  petits pas, la tte tourne vers
le chteau, s'attendrissait sur lui:

--Le pauvre garon, se disait-elle, il rve au chteau de ses pres.

Et, par la pense, elle s'envolait sur les bords de la Nva, o elle
avait dcid, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se
trouver ce chteau.

--Comme il doit souffrir de cette misrable vie de musicien en la
comparant  celle de ses frres, et jamais une plainte, jamais une
allusion; le stocisme!

Elle trouvait que, par l, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus
ne faisait allusion  ses grandeurs dchues, et cette ressemblance le
lui rendait plus sympathique encore.

Elle et voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait pass
par ces preuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.

Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingniait par de petits
moyens dtourns  lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi,
du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'cosse
incontestablement--compatissait  son infortune et qu'il n'tait pas
seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait  ce qu'il se
rchaufft avant sa leon; quand c'tait par une journe de soleil,
elle lui faisait servir des rafrachissements, quoi qu'il ft pour s'en
dfendre; tout cela accompagn de bonnes paroles, de clineries, de
cajoleries; une mre n'et pas eu plus de prvenances avec un fils.

Dans son lan de compassion elle et souhait que Ghislaine s'associt 
elle, sinon avec la mme franchise, au moins avec une sympathie secrte.
Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nictas qu'un professeur comme
les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait
l'art qu'il enseignait; mais c'tait tout. Si lorsqu'il entrait, elle
l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir tait simplement celui
d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle
n'avait aucune arrire-pense et ne se doutait pas que cet artiste,
rduit  toucher un cachet, tait un Romanof. Comment l'ide lui en
serait-elle venue? Ce n'tait pas  une jeune fille de son ge, leve
comme elle l'avait t, qu'on pouvait parler des hontes de cette
illustre origine.

C'tait le lundi et le vendredi que Nictas venait  Chambrais; le
vendredi qui suivit l'mancipation de Ghislaine, il arriva comme
toujours en avance. L'heure de la leon tait trois heures; un peu aprs
la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperut se promenant dans
le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des
plates-bandes, mais en ralit il tournait assez souvent la tte vers le
chteau pour qu'on devint sa proccupation: il pensait  la Nva!

La journe tait brlante; d'un ciel bleu vaporeux pommel de blanc
tombait une chaleur lourde qui le fora  s'abriter dans un berceau
d'ifs taills ras, et l, ne se sachant pas observ, il resta la tte
franchement leve sur l'aile du chteau qu'il avait devant lui,--celle
habite par Ghislaine. De la fentre derrire laquelle elle tait, lady
Cappadoce ne lui voyait point les yeux, cachs qu'ils taient comme
toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais  l'attitude
gnrale, on pouvait suivre sa pense: Chambrais lui rappelait le
chteau de la Nva, et en l'observant avec cette fixit, il revivait,
le pauvre jeune homme, les annes de sa jeunesse, celles qu'il avait
passes dans les joies de la famille et la paix du coeur, auprs de son
pre, entre ses frres et soeurs.

Au coup de trois heures, il se leva et, aprs avoir secou sa longue
chevelure emmle et l'avoir arrange avec ses doigts sur son cou et
sur son front, il se dirigea vers le chteau. Aussitt, lady Cappadoce
descendit pour tre auprs de Ghislaine quand il entrerait.

Elle tait toujours bizarre cette entre, et tudie pour produire un
effet quelconque. Tantt il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un
ravissement sraphique; tantt, au contraire, on aurait pu croire qu'il
surgissait directement de l'enfer, dsespr.

Ce jour-l, c'tait la priode du recueillement; aprs avoir adress une
longue et basse inclinaison de tte  Ghislaine sans prononcer un mot,
une autre un peu moins longue et moins basse  lady Cappadoce, il tira
son violon de la bote dans laquelle il dormait depuis trois jours,
l'accorda avec soin, et se mit  son pupitre; alors seulement il daigna
ouvrir les lvres:

--Quand vous voudrez, mademoiselle.

La sance devait se composer de deux parties l'une rserve au
dchiffrage, l'autre  l'excution de morceaux dj travaills; ce
fut par le dchiffrage qu'ils commencrent, et comme pendant les
hsitations, les arrts, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser
distraire par les choses extrieures, elle remarqua bientt que le ciel
se couvrait et que le vent s'tait lev.

--Un orage! Mais alors elle aurait un prtexte pour retenir Nictas, et
prolonger la musique de deux heures au moins.

Cependant, avec sa prudence accoutume, elle ne dit rien tout de suite;
ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprochrent
qu'elle prpara son invitation.

--Est-ce que votre soire est engage aujourd'hui? demanda-t-elle, entre
deux morceaux.

--Non, madame

--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir 
votre heure habituelle; je crois que nous allons tre assaillis par un
orage terrible.

Il ne rpondit rien, mais si elle l'avait observ d'un peu prs,
elle aurait remarqu qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont
l'expression tait pour le moins trange.

Les coups de tonnerre clatrent de plus en plus forts, l'obscurit
s'paissit, les nuages que roulait le vent crevrent en une trombe
d'eau.

Ghislaine s'arrta de jouer.

--Dcidment, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir.

Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps devin les malices de sa
gouvernante, et trouvait qu'il tait peu dlicat de payer d'un dner les
heures prises de cette faon, voulut intervenir:

--Si vous avez besoin de rentrer  Paris, dit-elle, on fera atteler pour
vous reconduire  la gare.

--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend.

--Alors nous vous gardons  dner, dit lady Cappadoce.

--Mais, madame....

--C'est entendu....

Elle sonna pour qu'on transmt ses ordres au matre d'htel.

L'orage, qu'elle avait annonc terrible, fut au contraire assez faible,
les roulements du tonnerre s'loignrent, la pluie cessa, et Nictas
aurait trs bien pu repartir pour la gare  son heure habituelle, mais
puisqu'il avait promis de rester, il n'tait pas dcent qu'il reprit sa
libert; aussi, quand la sance de travail fut finie, eut-elle la joie
de se faire jouer jusqu'au dner les morceaux qu'elle demandait.

Ce n'tait pas seulement pour Nictas que Ghislaine trouvait les
artifices de sa gouvernante dsagrables et mauvais, c'tait aussi pour
elle-mme. Tant que durait la leon, elle tait parfaitement  son
aise; tout  la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que
l'accompagnateur, et il ralisait toutes les qualits qu'elle pouvait
dsirer; c'tait bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien
que Soupert avait recommand. Mais  table, l'artiste devenait un
invit, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invit, ce
monsieur la mettait mal  l'aise;  table, elle ne se laissait pas
emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce
qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la faon dont il
la regardait  la drobe l'obligeait le plus souvent  tenir ses yeux
sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des
attitudes mlancoliques ou inspires qu'elle trouvait grossirement
ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il
adressait gnralement  lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui
tombaient de ses lvres une affectation  la bizarrerie, une tension 
la pose dont elle ne pouvait pas ne pas tre blesse, elle qui tait
la franchise mme. Cela l'avait frappe le premier jour, et, depuis,
s'tait toujours continu: l'un des valets qui faisait le service de
table lui ayant offert du vin, il avait refus en disant qu'il ne buvait
que de l'eau glace et que plus elle tait glace meilleure il la
trouvait.

Elle ne pensait point que boire du vin ft un mrite et boire de l'eau
un vice, mais le ton sublime de cette rponse l'avait choque, et comme
depuis,  chaque instant, il en avait eu du mme genre, elle dut le
juger pour ce qu'il tait et pour ce qu'elle mprisait le plus:--un
comdien.

Aussi quand lady Cappadoce avait russi  le retenir, ce qui d'ailleurs
n'tait gure difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours 
abrger le dner.

Ce soir-l, l'orage lui fournit un prtexte:

--Si vous voulez, dit-elle  sa gouvernante, un peu avant de quitter la
table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; aprs la pluie il est
agrable de marcher sous bois.

Il n'y avait pas  insister pour garder Nictas;  son grand regret,
lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer  l'humidit des bois, aurait
mieux aim passer la soire au coin du piano  entendre de la musique,
dut se conformer  cette invitation.

En sortant de la salle  manger, Nictas tourna  droite, Ghislaine
tourna  gauche accompagne de lady Cappadoce, et tandis qu'elles
descendaient le perron du vestibule qui accde aux jardins, il
descendait, lui, celui de la cour d'honneur.

--Je crois que nous aurions pu garder M. Nictas ce soir, dit lady
Cappadoce, continuant son ide.

--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai propos cette
promenade.

--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?

--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et dsire que
j'en fasse moins.

--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.

Comme il ne convenait pas  Ghislaine de soutenir une discussion sur
les ides et les gots de son oncle, elle ne rpondit pas, mais lady
Cappadoce, qui tait outre, continua:

--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adress son observation;
puisque j'ai la direction de votre travail, c'tait  moi qu'elle devait
tre prsente.

--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la
distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale
au lieu de vous l'adresser.

Si doux qu'et t le ton de cette rponse conciliante, il ne dsarma
point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle tait le plus furieuse,
ou de l'atteinte porte  son autorit, ou de la suppression des sances
supplmentaires de musique.

--Je ne connais pas de distractions mieux employes que celles qu'on
donne  la musique, plus saines, plus morales.

Ghislaine n'avait rien  rpondre; elle tait dbarrasse de ces dners,
cela suffisait, et pour l'heure prsente, plutt que de discuter, elle
aimait mieux tre tout au plaisir de la promenade et de la rverie: le
soir tombait, et de la terre trempe par l'orage montait avec des bues
blanches le parfum des fleurs du jardin ml  l'cre odeur des herbes
et des mousses du parc; aprs la chaleur du jour il tait rconfortant
de se baigner dans cette fracheur, comme il tait doux aux yeux, aprs
les violentes clarts du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui
rampaient aux extrmits des longues alles droites.

C'tait bien  Nictas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle
allait s'occuper!



VII

Ce n'tait point l'habitude de Nictas d'tre affable pour les
domestiques de Chambrais, hautain au contraire et ddaigneux avec
affectation,  ce point que ceux qui avaient de l'autorit dans la
maison s'taient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
conduire  la gare, c'tait le second cocher que dlguait le premier;
lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas
lui ouvrir la porte, et  table, le matre d'htel le livrait
ddaigneusement aux mains d'un subalterne.

Mais ce soir-l, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il
s'arrta pour changer quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait
la fentre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.

--Bonsoir, bonsoir.

--Bonsoir, Monsieur.

--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?

--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.

--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver  la
station sans pluie?

--Oh! pour sr.

Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se
regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions
peu naturelles.

Il tait parti d'un pas press en homme qui a hte d'arriver, mais il ne
tarda pas  ralentir sa marche, longeant le parc, il s'tait arrt  un
endroit o le mur abattu sur une vingtaine de mtres tait remplac par
un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour
empcher la sortie des livres, des chevreuils et des daims, ce grillage
n'tait qu'une dfense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
par-dessus en s'aidant des tas de moellons prpars de chaque ct des
fondations commences. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long
de la route vis--vis le mur, seulement des champs et des prairies, 
cette heure dserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne,
n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.

Il tait dans le parc d'o il venait de sortir en prenant soin de faire
constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le
chteau, mais en s'arrtant de temps en temps pour couter et regarder.
Il ne tarda pas  entrer dans les jardins, et bientt  arriver au
berceau d'ifs o dans l'aprs-midi il s'tait assis. Mais  ce moment,
il ne pouvait plus tre question de reprendre cette place o il se
trouverait en vue du chteau, aussi s'embusqua-t-il derrire, ne
risquant qu'un oeil par un trou qui s'tait fait dans ce mur de verdure.

Autour de lui, tout tait silencieux; depuis longtemps, les jardiniers
taient rentrs chez eux; et c'tait dans une partie oppose du parc que
Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirig leur promenade; il n'avait
donc pas  craindre que personne vnt le dranger. A ce moment mme,
une femme de chambre parut  l'une des fentres de l'appartement de
Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa 
une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule excepte,
qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de
faon  ce que l'air frais du dehors pntrt  l'intrieur.

De derrire son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre
de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il
entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle
manoeuvrait. Le mnage dura assez longtemps, puis une porte claqua et
rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre
tait partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du chteau
se trouvait abandonne, le personnel domestique dnant tranquillement 
l'office dans d'aile oppose.

La nuit se serait faite depuis quelques instants dj si la lune en
se levant n'avait ajout sa lumire frisante aux dernires lueurs du
couchant, mais cependant les ombres commenaient  tre assez confuses
pour que Nictas pt ne pas craindre d'tre aperu si par extraordinaire
quelqu'un regardait de ce cot. Sortant de derrire sa cachette, il vint
s'asseoir dans le berceau, o il resta prs de dix minutes, se levant
brusquement, se rasseyant aussitt, en homme qui balance une rsolution,
prise, abandonne et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant
de manire  ce que sa tte ne dpasst point les arbustes et les
plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnes pour
que son pas ne crit pas sur le gravier, il se dirigea vers la fentre
reste ouverte; son appui n'tant pas  plus d'un mtre cinquante du
sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.

Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soire,
il l'avait examine en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa
disposition comme son ameublement: ses six fentres sur trois faces, le
lit  baldaquin, dont le chevet tait adoss au mur, le paravent  six
feuilles, ses grands fauteuils en bois dor, mais dans la demi-obscurit
o la plongeaient les volets et les rideaux ferms, il fut un moment 
se retrouver. Peu  peu cependant, et successivement, chaque chose
se fit distincte en prenant sa forme relle; alors, allant  une des
fentres fermes, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le
prsumait, l'embrasure tait assez profonde pour qu'on pt se cacher
l en toute sret; par leur poids et leur paisseur, ces rideaux
en velours cisel formaient une sorte de mur, et il n'tait pas
vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite
fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'tait
pas embusqu derrire!

Maintenant que la premire partie de son plan avait russi, il n'avait
qu' rflchir  l'excution de la seconde, et il tait bien aise
d'avoir quelques instants  lui, avant le retour de mademoiselle de
Chambrais, pour se calmer.

Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint;  mesure que le temps
s'coulait, son agitation enfivre le dvorait, et par moment, touff
derrire les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui
tomber sur les mains.

Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les
deux cts des rideaux, claira sa cachette; le bruit des pas lui dit
que Ghislaine n'tait pas seule, comme il avait imagin qu'elle le
serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?

--Faut-il fermer la fentre?

C'tait une femme de chambre.

--Non, rpondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.

--Mademoiselle n'a pas besoin de moi?

--Pas du tout.

La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitt la
lampe fut teinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la
fentre reste ouverte.

Il attendit quelques instants que le silence se ft tabli, puis
cartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.

--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilit
qu'une autre personne que sa femme de chambre ft l.

--Non, mademoiselle.

Elle poussa un cri en se levant d'un bond.

--Ne craignez rien.

Il s'tait avanc, et dans le cadre clair de la fentre; il la voyait
haletante.

--N'approchez pas, j'appelle.

--Vous n'avez rien  craindre de moi, rien, je le jure.

--Pourquoi tes-vous ici? Comment?

--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.

Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement
pass, de reprendre courage:

--Je n'ai rien  entendre ici, en ce moment.

Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix
touffe, peut-tre parce que lui-mme avait pris ce ton.

--Partez, monsieur, demain je vous couterai.

Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle
voyait briller dans l'ombre, car il faisait face  la fentre, elle
continua:

--Me forcerez-vous  sonner?

--Vous ne sonnerez pas.

--Qui m'en empchera?

--Vous-mme; la rflexion; le souci de votre rputation; que
penserait-on, que dirait-on si, rpondant  votre coup de sonnette, on
nous trouvait en tte  tte, la lampe teinte, dans votre chambre?

Cette pense ne lui tait pas venue  l'esprit. C'tait vrai; que
dirait-on, jusqu'o irait le scandale? C'tait le calme, le sang-froid
qu'elle devait appeler seuls  son aide.

--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?

Il avait t un moment dmont, mais en voyant ce changement d'attitude,
l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:

--Vous dire ce que mes regards vous ont rpt cent fois, que je vous
aime, que je vous adore....

perdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite
elle les abaissa en relevant la tte pour le regarder en face:

--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous tes introduit ici,
partez, monsieur.

Il se mit  genoux, spar d'elle par le fauteuil qu'elle venait de
quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas
l'indignation de Ghislaine:

--Quelle ide vous tes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la
pense que je vous couterais?

--Et vous, quelle ide vous faites-vous de mon amour de trouver un
outrage dans son aveu; qu'ai-je demand?

--L'outrage est de vous tre introduit dans cette chambre; il est dans
votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez,
partez, partez.

A chaque mot, l'accent s'tait exaspr: ce n'tait pas seulement sa
pudeur et son honntet, sa dignit et sa fiert que cette brutale
dclaration blessait, c'taient aussi ses rves et ses esprances, ses
plus chres croyances; combien souvent avait-elle pens  la premire
parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rves radieux avait-elle
faits en les potisant, en les idalisant de tout ce que son imagination
inventait:--et voil quelle tait la ralit.

--Partez, rptait-elle.

--Pas avant que vous m'ayez entendu.

--Je n'ai rien  entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance
est odieuse; si vous tes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas?
partez.

--Je ne partirai pas.

--Eh bien! moi, je pars.

Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il
se plaa devant elle les bras tendus:

--Vous ne passerez pas.

Elle recula.

--Ne comprenez-vous pas que si je me suis dcid  cette rsolution
dsespre, c'est que je ne suis pas matre de mon amour, c'est lui qui
m'a amen ici contre toute raison, contre ma volont, c'est lui qui
m'oblige  parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.

--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.

--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, rpter. Je vous aime. Et
quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne
pas rester ignor. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis
heureux.

--Eh bien! je le sais, partez.

--Oui, je partirai puisque ma prsence ici vous jette dans cet moi,
mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien
 ce qui est. Je comprends que vous soyez blesse, qu'un homme pay par
vous, qui est  vos ordres, ait os lever les yeux jusqu' vous, mais si
cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'esprance cependant
lui est permise.

--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse:
jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parl comme vous venez de le
faire se retrouve  mes cts: cette fiert que vous invoquez pour vous,
doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps
votre prsence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en
advenir, je sonne.

--Je vous en empcherai bien.

--Alors j'appelle.

Ils se regardrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les
yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tte, dans son
regard une rsolution qui surprit Nictas; celle qui se tenait droite
devant lui n'tait plus la jeune fille, la petite fille, l'lve qu'il
tait habitu  voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait.
Alors, qu'arriverait-il?

--Et si je partais? dit-il.

C'tait un march qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.

--Partez, dit-elle.

--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras  tendre
pour vous empcher de sonner, que je n'avais qu' vous mettre la main
sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je
suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'
vous aimer... silencieusement, respectueusement.

Pendant qu'il se dirigeait vers la fentre, elle reculait autour du
fauteuil; il enjamba l'appui:

--Vous vous souviendrez.



VIII

Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que
l'heure tait trop avance pour qu'il pt prendre le dernier train de
Paris.

Que faire? Sa rsolution fut vite arrte: il n'avait qu' aller coucher
chez Soupert. Quelques kilomtres  travers les champs par cette
belle nuit lumineuse n'taient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant 
Palaiseau, la porte du vieux matre tait ferme, il frapperait et
on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitu  recevoir ainsi
quelquefois la visite de noctambules gars.

La route lui tait connue, il n'avait qu' aller droit devant lui par la
campagne dserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on
l'avait vu  cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine
silencieuse on n'entendait que le cri articul des perdrix, et de temps
en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand
il longeait une pice de trfle o ils gardaient leurs moutons parqus;
dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne
derrire les collines de Montlhry.

Tout en marchant  grands pas, la tte basse, il tait encore dans la
chambre de Ghislaine se demandant comment il en tait sorti et pourquoi.
Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle et
appel, il lui et ferm la bouche. Il ne comprenait pas encore comment
il s'tait laiss dominer. Quel prestige exerait-elle donc qu'il lui
avait obi si docilement, si btement? C'tait bien la peine vraiment
de se jeter dans cette aventure pour arriver  cette sortie piteuse.
Partez. Et il tait parti.

Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette
soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demand; ou bien sa
fiert persisterait-elle, comme elle l'en avait menac?

La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant
Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fiert.

Allant de l'une  l'autre de ces questions, les examinant, les
retournant, mais sans s'arrter  rien de satisfaisant, il fut tout
surpris de se trouver  Palaiseau qu'il traversa: pas une maison
ouverte; pas une lumire derrire les volets clos; certainement il
serait oblig de rveiller Soupert pour se faire ouvrir.

C'tait au haut de la cte, sur le plateau de Saclay, au milieu de la
plaine, que se trouvait la maisonnette o Soupert tait venu chouer,
heureux encore d'avoir cet abri o il vivait entre sa femme et sa
belle-mre, l'ancienne blanchisseuse. Entoure d'un jardin du ct des
champs, elle tait en faade sur la grande route de Versailles, et
c'tait sur cette disposition que Nictas comptait pour se faire ouvrir
en cognant  la porte.

Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison
dont il voyait dj la faade toute blanche claire par la lune, il
crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.

--Soupert faisant de la musique, voil qui serait trange!

Si trange que cela pt paratre, c'tait bien Soupert; non seulement
il jouait du piano, mais encore de sa voix casse et chevrotante il
chantait la romance du tnor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans
auparavant, avait eu une si grande vogue.

Nictas n'tait pas dans des circonstances  s'attendrir sur les autres,
cependant il fut mu, et avant de frapper il voulut attendre que la
romance ft acheve.

Comme il avanait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un
goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.

--Hol, qui est l?

--Moi, maestro.

--Qui toi?

--Nictas.

--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.

La porte ouverte, Nictas se trouva dans une pice assez grande qui
servait  la fois de salon, de salle  manger et de cabinet de travail;
un piano  queue, reste d'anciennes splendeurs, en tait le meuble
principal avec une immense bergre recouverte en velours d'Utrecht.

--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander 
coucher?

--Si vous le voulez bien.

--La bergre te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.

Sur la table taient poss une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon
tait retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit
un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille  Nictas de sa
main tremblante:

--Tu dois avoir soif.

--Un peu.

--Comme tu dis cela.

Il le regarda en face.

--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es
troubl.

--Mais non.

--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque
chose. Mais restons-en l si tu ne veux pas rpondre; tu me connais: pas
curieux. A ta sant, mon garon.

Il vida d'un coup la moiti de son verre et, en le reposant sur la
table, il continua de faon  changer de conversation:

--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse lve que
je t'ai donne l, n'est-ce pas? Elle est doue, cette petite, et
jolie;  ton ge, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus
d'amoureux--regardant le verre de Nictas encore plein--comme il n'y a
plus de buveurs;  quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?

--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?

--De mademoiselle de Chambrais?

Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table,
regardait Nictas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de
tenture.

--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans
une aventure, laquelle m'amne ici ce soir.

Incertain et perplexe, Nictas tait dans des conditions o le besoin
des confidences force les lvres les plus troitement fermes 
s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires
pour qu'on pt parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux
bonhomme dvoy et tomb qui ne pensait plus qu' boire, il avait t un
vainqueur.

Du doigt, Soupert montra le plafond:

--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.

Cette invitation directe dcida Nictas.

--Puisque vous auriez t amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il,
vous ne devez pas vous tonner que je le sois devenu.

--Ce serait le contraire qui m'tonnerait: une jolie fille, un garon
comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'tait crit.

--Quand je me suis aperu que je commenais  l'aimer, et 'a t tout
de suite, j'ai voulu me dfendre contre ce sentiment. Nictas amoureux
de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, o pouvait-elle
me conduire?

--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande
jamais o les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et
de l'avant.

--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me
manquaient pas, pour me dtacher, votre exemple, maestro, a pes
sur moi; ne vous tes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la
naissance, tait l'gale de mademoiselle de Chambrais?

--Elle lui tait suprieure.

--Et comme moi, vous n'tiez qu'un musicien.

--Oui, mais avec le prestige du talent.

--Enfin, je ne me suis pas dtach... au contraire; aprs chaque
leon je me retirais plus pris, possd, je l'aimais, je l'aimais
passionnment.

--Et elle?

--Nous allons y arriver. Je passe sur le dveloppement de mon amour, sur
ses esprances et ses craintes....

--Je connais a.

--Et j'arrive  ce soir. Dcid  lui parler.

--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle tait donc dispose 
t'couter?

--Je n'en savais rien, et c'tait justement pour le savoir que je
voulais lui parler. Ce soir, aprs avoir dn au chteau, pendant
qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa
chambre, et quand elle est entre je lui ai dit mon amour.

--Et puisque te voil ici, je devine la rponse. Flanqu  la porte.

--Elle m'a demand de partir, et comme je l'aime, je me suis laiss
toucher par son moi: je suis parti.

--C'est ce que j'appelle flanqu  la porte; maintenant que va-t-il
arriver?

--Je vous le demande.

--Affaire mal engage! Que diable veux-tu que je te rponde, je n'ai
jamais pass par l. Vois-tu, en amour, il y a trois faons de procder:
crire, ce qui est  l'usage des enfants; parler, ce qui est la manire
des trs jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai t
homme tout de suite, et j'ai pous une femme qui, comme tu le dis,
tait l'gale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arriv,
je t'assure, si j'avais eu l'ide juvnile de lui adresser un beau
discours. Il n'y a pas eu  me rpondre; elle d'abord, la famille
ensuite n'ont eu qu' accepter un mariage indispensable. Alors c'est
elle qui a parl pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas
ta rentre auprs de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.

--C'est justement ce qui prouve mon amour.

--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te prsenter devant elle comme si
rien ne s'tait pass entre vous? Quel jour donnes-tu ta leon?

--Lundi.

--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: Qu'est-ce
que nous jouons aujourd'hui?

--Je vous le demande.

--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter prs d'elle un matre
de musique qui lui a dclar sa flamme, et auquel elle a rpondu:
Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait t une curieuse ou une
gaillarde dispose  trouver dans cet amour des distractions ou autre
chose, si mme elle n'avait t simplement qu'une coquette, elle ne
t'aurait pas flanqu  la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas
comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou
aprs-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande criture anglaise,
t'crivait que les leons d'accompagnement sont momentanment
suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile 
la petite Ghislaine de trouver un prtexte pour justifier la suspension
de ces leons. Alors?

--Alors?

--Tu conviendras que l'ide est bizarre de t'introduire,  la brune,
dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est
mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: Je vous
aime; sans avoir pralablement prpar le terrain, et sans s'tre
demand comment cet aveu serait reu.

--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne
pas avoir. Je n'ai rien calcul; je ne me suis rien demand. Entran
malgr moi, pouss par une force inconsciente, j'ai prouv un besoin
irrsistible de lui dire: Je vous aime; et je n'ai pas vu autre chose
que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai crit
vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que
voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commenc comme vous par tre
homme.

--C'est donc vrai que tu es si bambino que a! Comment as-tu eu le
courage d'entrer dans la chambre et de parler?

--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces
quand ils sont pousss  bout... et je l'tais par mon amour. Une fois
sorti de ma rserve ordinaire, rien ne m'arrte plus.

--Esprons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de
toi. C'est gal, fichue aventure. Buvons un grog.

Il caressa son verre:

--Voil le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin;
tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie.
A ta sant.



IX

Sur la bergre o il avait pour toute couverture un vieux tapis de
table, Nictas dormit peu, et le matin, avant que la maison ft
veille, il partit pour prendre  Palaiseau le premier train de Paris.

Quand il s'tait dcid  raconter son aventure, il avait cru que
l'obscurit dans laquelle il se dbattait allait se dissiper, et que
Soupert, avec son exprience de la vie, clairerait son lendemain; mais
Soupert n'avait rien clair du tout, au contraire, et son lendemain
tait aussi plein d'indcision et d'incertitude que la veille.

De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tir qu'un seul
enseignement, c'est qu'il avait t plus que naf d'obir  Ghislaine
quand elle lui avait demand de partir, et cela il se l'tait dit vingt
fois dans le trajet de Chambrais  Palaiseau, mais ces railleries
pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il
avait pu s'adresser.

Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur
son mariage indispensable, il s'exasprait contre sa navet juvnile:
videmment la comparaison entre son procd et celui de Soupert n'tait
pas  son avantage: Soupert s'tait fait aimer par une fille qui tait
l'gale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait pouse; lui s'tait
fait flanquer  la porte.

Qu'il et procd comme Soupert, Ghislaine serait sa matresse; tandis
que maintenant il fallait bien reconnatre que les probabilits taient
pour que lady Cappadoce crivt la lettre annonce par Soupert.

Il l'attendit toute la journe, cette lettre, et  chaque instant, il
rentra demander si l'on n'avait rien reu pour lui.

Le soir, elle n'tait pas arrive; alors il se prit  esprer qu'elle ne
viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait t rellement blesse
par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son
indignation n'attendrait pas; fche, exaspre, elle commencerait sa
journe par lui faire signifier cong; les prtextes ne lui manqueraient
pas si, comme il tait probable, elle ne voulait pas confesser la
vrit. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il
lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons
s'enchanaient dans son imagination enfivre.

Pourquoi n'aurait-elle pas t touche de sa soumission? Parce qu'elle
avait repouss un amant alors qu'il se prsentait maladroitement et
de faon  effrayer une plus dlure qu'elle, il n'en rsultait pas
ncessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui
dplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait trs bien
lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il
tait tout dispos  se contenter de ce rle... au moins en attendant.
Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de
ne trouver que ses paupires baisses; ils s'entendraient  demi-mot,
d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une
au-devant de l'autre; leurs silences mme auraient une douceur et une
ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystre; enfin ce serait
un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majest
hrditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.

Ce fut le rve de sa nuit; tout plein de charme et de repos aprs les
angoisses de la journe.

Qu'elle acceptt cette situation, et sans fatuit on pouvait croire que,
plus tard, elle serait amene fatalement  en accepter une autre:  lui
de la prparer.

Le lendemain, qui tait un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir
descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa
concierge n'tant point femme  monter ses cinq tages pour la lui
remettre: chaque fois il eut la mme rponse: rien;  la dernire, sa
concierge qui voyait son trouble, crut  propos de lui adresser un mot
d'encouragement.

--Ce sera pour demain.

Dcidment, il pouvait s'affermir dans son esprance; Ghislaine n'avait
rien dit, lady Cappadoce n'crirait pas.

Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde  la porte de la
loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet
d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxit il se pencha
par-dessus l'paule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le
nez, faisait son tri.

--Encore rien pour vous, monsieur Nictas, ce sera pour la seconde.

Il n'avait pas cela  craindre; comme il devait partir  une heure pour
Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que dcidment Ghislaine
acceptait la dclaration avec ses consquences.

Il pouvait donc respirer; pas si juvnile, sa dclaration, que Soupert
le disait; pas si nave, sa sortie; dcidment, il tait vieux jeu, le
maestro.

Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.

--Monsieur Nictas, une dpche.

Il fallut redescendre; le doute tait difficile, la dpche srement
venait de Chambrais.

Elle en venait en effet, et elle tait signe de lady Cappadoce:

Empchement  la leon aujourd'hui; prviendrai quand pourra tre
reprise.

Il remonta  sa chambre. Soupert avait eu raison les leons taient
momentanment suspendues.

tait-ce momentanment?

Aprs un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait
attendre que lady Cappadoce le prvint; il fallait savoir et tout de
suite, car malgr ce que cette dpche, arrivant dans ces circonstances;
avait de significatif, il ne voulait pas dsesprer encore tout  fait.

Il crivit:

J'ai l'honneur de prsenter  lady Cappadoce mon respectueux hommage,
et de la prier de me faire savoir si les empchements dont parle sa
dpche semblent probables pour vendredi.

Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il tait rsolu, car
c'tait son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractre, violent
au contraire et emport; la rponse de la gouvernante dciderait la
question, et il voulait qu'elle le ft, incapable de rester dans le
doute.

Elle ne se fit pas attendre; ds le lendemain elle arriva:

Lady Cappadoce aura le plaisir de prvenir M. Nictas  l'avance
lorsque les leons pourront tre reprises, mais en ce moment il y a
empchement  fixer une date.

A ce court billet tait joint un chque pour le paiement du mois.

Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles  chafauder
pour chercher un doute, c'tait bien un cong, malgr la forme aimable
dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine
avait trouv un prtexte pour supprimer les leons, et avec sa navet
ordinaire, la vieille Anglaise croyait  une simple suspension.

Pour Ghislaine tout tait fini; elle voulait ne le revoir jamais, et
elle prenait ses prcautions pour qu'il en ft ainsi.

Pour lui, rien ne l'tait; et il n'avait qu' prendre les siennes pour
la revoir le jour mme.

Quand, cdant  ses demandes, il avait consenti  partir, un march
tait intervenu entre eux: Vous vous souviendrez; c'tait une
condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre
l'entretien au point o il avait eu la navet de l'interrompre, et
cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour
respectueux dont il se serait content;  elle la responsabilit de ce
qui arriverait.

Ce jour-l, elle venait ordinairement  Paris pour travailler dans
l'atelier de Casparis; avant d'arrter son plan, il voulut savoir si
elle viendrait; sans doute c'tait une sorte de faiblesse, quelque
chose comme une acceptation des empchements mis en avant par lady
Cappadoce; mais si comme il en tait sr  l'avance, les empchements
n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa
rsolution.

A l'heure o il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer
avenue de Villiers, et en se promenant  une petite distance de
l'atelier du statuaire, il attendit; bientt, il la vit descendre de
voiture, accompagne de lady Cappadoce, et aussitt, il partit pour la
gare de Sceaux.

Pour l'excution du plan qu'il avait combin, il fallait, en effet,
qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non aprs le dner,
mais pendant le dner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne
heure  Chambrais.

Que Ghislaine ft laisser ses fentres ouvertes le soir, quand elle
n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'tait plus
naturel, mais instruite par l'exprience, elle avait d prendre des
prcautions pour empcher une nouvelle surprise, et il y et eu navet
 lui de procder une seconde fois de la mme faon que la premire.
Qu'il se prsentt  la grille d'entre, et le concierge ne le
laisserait pas probablement passer. Qu'il essayt de pntrer dans la
chambre  la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait
donc manoeuvrer autrement.

C'tait  sept heures que Ghislaine dnait avec lady Cappadoce, et
c'tait  la mme heure que les jardiniers cessaient leur travail pour
rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept
heures, l'aile du chteau o se trouvait l'appartement de Ghislaine
devait tre abandonne;  sept heures les jardins devaient tre
dserts; enfin  sept heures, les maons qui rparaient le mur du parc
finissaient leur journe; si le hasard le favorisait, il avait des
chances pour arriver  cet appartement sans tre rencontr et aperu;
s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il
ne s'en tirerait pas; sa vie et-elle t en jeu que, dans l'tat de
surexcitation o il se trouvait, il n'aurait pas hsit.

Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins
qui, comme il l'avait prvu, taient dserts; mais ce qu'il n'avait pas
prvu, c'tait que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent
dj fermes, et cependant quand il arriva en vue du chteau, il vit
qu'elles l'taient. Il resta dcontenanc, ne pensant mme pas  se
cacher: c'tait l'anantissement de son plan.

Mais dans cette faade, un petit perron descendait au jardin; si la
porte n'tait pas ferme il pourrait entrer par l; assurment cette
voie tait plus prilleuse, mais il n'avait pas  choisir: cela ou
rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui
s'ouvrit.

N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas
n'attirerait-il pas l'attention?

Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la
premire porte qu'il trouva et qui, d'aprs son estime, devait conduire
dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurit l'empcha tout d'abord de
se reconnatre, mais bientt il vit que cette pice meuble simplement
devait tre habite par la femme de chambre qui couchait auprs de Mlle
de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se
trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.

Son intention n'tait pas de se cacher comme la premire fois, derrire
un rideau, car les prcautions prises indiquaient qu'il devait employer
des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'tait quelque coin
sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du chteau qu'il
connaissait, elles taient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;
n'tait-il pas logique d'en supposer dans les pices habites par
Ghislaine comme dans les autres?

Aprs un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du
choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisime, et se
dcida enfin pour un placard haut et profond qui servait  ranger les
balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de mnage. L,
il devait tre en sret; ce n'tait pas l'heure de se servir de ces
objets, et en ayant soin d'enlever la cl de la serrure il ne courait
pas risque d'tre enferm; il y entra et tira la porte sur lui.

Il n'avait plus qu' attendre; et comme il tait  son aise pour prendre
les positions qu'il voulait, il pouvait rester l une partie de la nuit.

Il y resta jusqu' neuf heures et demie;  ce moment, il entendit qu'on
entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.

--Fermez la porte  clef, dit Ghislaine.

--Oui, mademoiselle.

Il reconnut que cette voix tait celle de Jeanne, une jeune femme de
chambre attache spcialement au service de Ghislaine.

Il se fit un certain remue-mnage et un bruit d'alles et venues qui
vint faiblement jusqu' lui.

--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mre ce
soir? demanda la femme de chambre.

--Quand rentrerez-vous?

--Je ne serai qu'une heure partie, mon frre me ramnera.

--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la cl.

--Oui, mademoiselle.

La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans
sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi
Ghislaine devait se croire en sret.

Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignt; mais
peu importait, car son dessein n'tait pas d'aller dans la chambre, il
attendrait qu'elle vnt dans le cabinet de toilette.

Au bout d'un quart d'heure  peu prs un filet de lumire annona
qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit
poser sa bougie sur une console; elle tait  deux pas du placard, lui
tournant le dos.

Doucement, il sortit; avant qu'elle pt pousser un cri, il la prit dans
son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:

--Ce soir, je ne partirai pas.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE




DEUXIME PARTIE



I

Le lendemain  midi, Philippe, le valet de chambre du comte de
Chambrais, se dcidait, aprs avoir hsit plusieurs fois,  veiller
son matre qui, rentr seulement  cinq heures, dormait du lourd sommeil
des nuits prolonges.

--Je demande pardon  monsieur le comte de le rveiller, dit-il en
toussant discrtement. C'est une dpche que j'ai reue de Mlle de
Chambrais, il y a dj prs de deux heures; elle demande une rponse,
alors...

Brusquement le comte se mit sur son sant et prit le papier bleu que
Philippe lui prsentait sur un plateau.

--Tire les rideaux.

C'tait rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la
place de la Concorde, que demeurait le comte,  l'une des expositions
les plus claires et les plus ensoleilles de Paris assurment; cependant
la nappe de lumire crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de
dchiffrer la dpche qu'il tenait  bout de bras par coquetterie, il
n'avait pas voulu se rsigner encore aux lunettes ni aux pince-nez,
et pour qu'il pt lire, certaines conditions d'clairage lui taient
ncessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drap de rideaux de
satin rouge.

--Lis toi-mme, dit-il en rendant la dpche  Philippe.

Prvenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le
prie de venir  Chambrais. S'il est dj sorti au reu de cette dpche,
portez-la lui. Une voiture l'attendra  la gare  partir de deux
heures.

--Que me lis-tu l?

--Rien que ce qui est sur la dpche.

Le comte sauta  bas du lit et courut  la fentre o il trouverait
l'clairage qu'il lui fallait.

Mais s'il n'avait rien compris  la dpche quand Philippe la lui avait
lue, elle ne fut gure moins obscure quand il la lut lui-mme.

Que se passait-il donc  Chambrais pour qu'elle l'appelt ainsi en toute
hte? Il n'y avait pas  hsiter: il fallait partir.

--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de th, dit-il.

Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commena  s'babiller.

--Et je m'imaginais que l'mancipation me rendrait ma libert!
s'cria-t-il tout  coup.

Prcisment, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-l il ft
libre.

A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider
un de ses amis  choisir un cheval;  quatre heures, il prsidait une
sance d'escrime;  sept heures, il dnait au cabaret avec une petite
femme charmante qui vingt fois avait refus son invitation et capitulait
enfin.

Voil qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au
monde, crire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall,
la sance d'escrime, passe encore, mais le dner! elle pourrait trs
bien se fcher, la petite femme charmante, alors c'tait une occasion
perdue qui ne se retrouverait pas.

A la hte il crivit ses lettres,  la hte aussi il avala son djeuner,
et  trois heures il descendait de voiture devant le perron du chteau
o Ghislaine l'attendait, seule.

En la regardant il fut surpris de l'tranget de son attitude, comme en
coutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons
rauques de sa voix tremblante.

--Se serait-il pass quelque chose de plus grave que ce qu'il avait
imagin?

Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitt
qu'ils furent entrs dans le petit salon qui prcdait la chambre de
Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
remarquer; de mme il remarqua aussi que, malgr la chaleur, les
fentres donnant sur le Nord taient closes. Il chercha les yeux de sa
nice pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.

--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il  mi-voix d'un
ton affectueux et encourageant.

Elle ne rpondit pas.

--Tu as besoin de moi, me voil, tout  ta disposition.

Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brise, 
peine perceptible, elle murmura.

--La chose la plus infme, la plus monstrueuse....

L'motion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons
inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle pronona; puis,
brusquement, elle s'arrta et fondit en larmes.

Il comprit que ce qu'il avait imagin tait  ct de la vrit,
terrible  coup sr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser mme
l'envisager hardiment.

Pourtant, il fallait venir en aide  la pauvre enfant, et par de bonnes
paroles la pousser, la forcer:

--Ma chre enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton pre, ce qui
t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai
pas t tout  fait un pre pour toi, mais je t'assure que j'en ai
l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il
t'coutait.

Il s'tait approch d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya
contre lui, la tte basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.

Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'tait sans la
brusquer.

--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.

Puis, baissant encore la voix:

--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit  propos de mon got pour
la musique....

Un clair le frappa:

--Nictas, s'cria-t-il.

--Oui.

Tous deux en mme temps s'arrtrent, et un silence s'tablit. M. de
Chambrais se refusait  aller jusqu'o ce qu'il voyait du dsespoir de
Ghislaine le poussait; et Ghislaine hsitait, reculait devant ce qu'il
lui restait  dire.

Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entrant et
la soutnt en mme temps.

--Tu vois que j'avais raison de me dfier de ce Nictas et de te
recommander la rserve avec lui.

--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enferme dans cette
rserve.

Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole
de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire;
si elle ne s'tait pas laiss prendre aux regards passionns de ce
musicien, rien de bien grave n'tait  craindre, semblait-il. Sans
doute, il s'agissait de quelque dclaration ridicule dont elle s'tait
exagr la porte; il n'y avait qu' congdier le drle, et cela serait
facile.

--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pnible que
cela puisse tre.

--Comment?

--Tu n'avais donc jamais encourag Nictas?

--Oh! jamais.

--Cependant?

--Je n'avais mme jamais admis la pense qu'il pt prendre mon attitude
avec lui pour un encouragement:  la vrit, il tait quelquefois
trange, souvent il me regardait d'une faon gnante, il tenait des
discours incohrents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie
de son caractre. Comment supposer...

--videmment.

--Les choses en taient l, et je me proposais mme d'observer avec lui
une plus grande rserve encore, comme vous me l'aviez recommand, quand
vendredi lady Cappadoce l'a retenu  dner....

--Et pourquoi?

--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne ft mouill en
retournant  la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de
sympathie. Pendant le dner il s'tait montr ce que je l'avais toujours
vu, ni plus ni moins trange. En nous levant de table, lady Cappadoce et
moi, nous fmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cess, et...
lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
rentrant aprs notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans
doute il tait entr par une fentre ouverte et il s'tait cach
derrire un rideau d'o il sortit quand je fus seule. Mon premier
mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'tait plac entre
elle et moi. Je pensai aussi  appeler,  crier, mais la peur du
scandale me retint, la honte d'avoir  rougir devant les domestiques; et
avant d'en venir l je voulus essayer de me dfendre seule.

--Bien, ma fille.

--Dois-je vous rpter ce qu'il me dit?

--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.

--Il commena par me dire qu'il fallait qu'il me parlt, qu'il y allait
de sa vie; je lui rpondis que je n'avais rien  entendre; que je
l'couterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point
et alors il se jeta  genoux....

--Je comprends, passe.

--Je voulus sortir moi-mme, il se plaa devant la porte. Je recommenai
 le presser de partir, et il rpondit qu'il m'obirait si je voulais
prendre l'engagement que je serais pour lui aprs cet aveu ce que
j'tais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait  rester,  parler,
je le menaai d'appeler  l'aide. A mon accent, il comprit que j'tais
dcide  tout, plutt qu' supporter ses outrages une minute de plus;
il enjamba la fentre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obi.

--Et depuis?

--Il m'tait impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser
la vrit  lady Cappadoce, je la priai de lui crire pour le prvenir
que les leons taient interrompues: puis pour ne pas tre expose 
ce qu'il revnt dans ma chambre comme la premire fois, je recommandai
qu'on tnt toutes les fentres de mon appartement fermes, avant le
dner; je me croyais en sret. Hier soir....

Elle s'arrta, et sa voix qui s'tait raffermie s'altra au point d'tre
 peine intelligible.

--Hier soir je rentrai chez moi, accompagne de Jeanne; toutes les
fentres taient fermes, et rien ne se prsentait d'inquitant.
Rassure, je permis  Jeanne d'aller passer une heure chez sa mre, mais
en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la
clef: la mienne tait verrouille. Au bout d'un certain temps, je passai
dans le cabinet de toilette, et au moment o je posai ma bougie sur la
console....

--Il tait l!

--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus
appeler, me dbattre, me dgager, la force ma manqua. Quand je revins 
moi, il n'tait plus l; une fentre de ma chambre tait entrouverte.



II

Elle s'tait enfonc la tte dans la poitrine de son oncle, plore,
haletante, et lui la tenait sans trouver un mot  dire, boulevers par
la douleur et aussi frmissant d'indignation.

--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!

Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux
mouvements de fureur qui le soulevaient:

--Le misrable!

L'horreur de la ralit dpassait ce qu'il avait os craindre, et devant
le dsespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour
la premire fois il sentait toute l'tendue, il restait ananti.

Cependant il fallait qu'il lui parlt, il fallait qu'elle comprt
qu'elle pouvait se rfugier en lui, car si quelque chose devait la
relever et la soutenir c'tait  coup sr la certitude qu'elle ne serait
pas abandonne.

--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler  un petit
enfant, ta premire pense a t de m'envoyer cette dpche.

--N'tes-vous pas tout pour moi?

--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompe: je suis  toi,
entirement  toi et dsormais je veux que nous vivions comme pre et
fille. J'ai eu tort de penser que tu tais assez grande pour n'avoir
plus besoin de moi, et ma part de responsabilit est lourde dans ce
malheur. Si j'avais t ce que je devais tre, si j'tais rest prs
de toi je t'aurais protge, ma prsence seule et empch ce qui est
arriv.

Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu  peu la lumire se
faisait.

--Oh! mon oncle, murmura-t-elle.

--L'oncle fait place au pre; oncle, je l'tais quand je t'ai donn lady
Cappadoce, et je l'tais aussi quand j'ai provoqu ton mancipation;
pre, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au
jour....

Il allait dire de ton mariage; mais ce mot prononc en ce moment ne
pouvait qu'veiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint 
temps.

--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour o tu ne voudras plus de
moi.

Elle releva la tte, et le regarda avec une motion qui disait combien
profondment elle tait touche.

--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais prparer mon appartement ici,
celui que je suis venu occuper quand tu es reste seule.

--Qui aurait prvu alors que je pourrais tre plus malheureuse un jour
que je ne l'tais en ce moment?

N'ayant rien  rpondre  ce cri dsespr, il continua pour qu'elle ft
oblige de le suivre.

--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton
tat normal, et si tu tais force de te contraindre, si tu devais
amener un sourire sur tes lvres quand tu aurais des yeux pleins de
larmes, ce serait un supplice que je veux t'pargner. Nous partirons
donc demain ou aprs-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et
bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au chteau, n'emmenant que
Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que
s'il tait aveugle.

Il s'arrta quelques secondes, car ce qu'il avait  dire tait si
dlicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit
n'avait pas fait que Ghislaine ne ft encore l'innocente et pure jeune
fille qu'elle tait la veille, et il fallait qu'il parlt sans que cette
innocence ft effleure.

--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empchs de revenir 
Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-tre. Sans doute, il
est  esprer que cette crainte ne se ralisera pas, et mme les
probabilits sont pour la non ralisation; mais il faut la prvoir;
dans ce cas nous irions  l'tranger, quelque part o nous aurions la
certitude de n'tre pas connus, et nous attendrions.

Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de
sueur, il poursuivit:

--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le rpte, est en
dehors de la probabilit, c'est pour que ds maintenant tu aies la
certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous;
que ce qui s'est pass cette nuit et ce qui en peut rsulter ne sera
connu de personne; enfin que pour te dfendre, te sauver, compatir 
ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une
tendresse paternelles.

Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole,
touffe par les larmes.

--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps
qu'il nous reste  passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les
choses pour que notre dpart paraisse  tous la chose la plus naturelle
du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoy une dpche?

--Je ne crois pas.

--Dans le cas o elle le saurait, est-il possible que cette dpche soit
une rponse  une lettre que tu aurais reue de moi?

--Sans doute.

--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas t arrang
aujourd'hui; je te l'aurai propos il y a plusieurs jours--ce qui a son
importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous
entendre dfinitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais prsenter
les choses  lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une
voiture qui me conduira  Paris.

--Vous voulez?

--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que
j'ai dit: je suis  toi, entirement; si je vais  Paris c'est pour toi;
je dois voir ce misrable.

Elle eut un frmissement.

--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom;
aie confiance en moi.

Elle releva la tte et lui tendant la main:

--Toute confiance, mon oncle.

--Si tu ne veux pas rester ici, expose aux questions de lady Cappadoce
et  sa curiosit, viens avec moi  Paris, tu m'attendras  l'htel
tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la
veille d'un dpart, il est tout naturel qu'on ait des courses  faire
dans les magasins. Ce sera ton explication.

Pendant que le comte annonait son voyage  lady Cappadoce, si bahie
qu'on ne l'emment point qu'elle ne trouvait pas un mot  rpondre,
Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tchant d'effacer les
traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle tait
prte  partir.

En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: o
dsirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun dsir, bien qu'elle ne ft
pas plus blase sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient
t rservs pour ses premires annes de mariage. Si l't leur
interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord:
la Hollande, la Norvge. Le Danemark ne la tentait pas plus que la
Hollande, la Norvge que le Danemark.

Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou
au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux
qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutt fait cette rponse
qu'elle en comprit l'gosme, et tout de suite elle s'en excusa en
priant son oncle de choisir lui-mme le pays qu'il aurait plaisir  voir
ou  revoir, et ce fut sur la Hollande que dcidment tomba ce choix.

Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: oblige de
suivre son oncle, oblige de lui rpondre, Ghislaine se calma. La honte
de la confession commenait  perdre de son intensit premire, en
mme temps que l'horreur de sa situation s'attnuait dans la tendresse
qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compt sur cette tendresse, et
c'tait cette confiance qui lui avait donn la force de l'appeler  son
aide; mais comment et-elle imagin que son oncle, dont elle connaissait
les ides et les habitudes d'indpendance, allait sacrifier ses ides
et ses habitudes pour se donner  elle avec ce dvouement? L'motion
qu'elle prouvait  se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur.

En arrivant  Paris, M. de Chambrais la laissa  l'htel:

--Tche de n'tre pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que
je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-tre faudra-t-il que je
revienne  une heure o il y a chance de le trouver.

Il avait envoy chercher une voiture de place, il se fit conduire rue
de Savoie o demeurait Nictas;  sa demande, la concierge rpondit que
justement M. Nictas tait chez lui:

--Au cinquime, la porte et gauche, au fond du corridor.

Ces cinq tages, le comte les monta lentement; pour les mmes raisons
qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arrtait 
chaque palier: il fallait qu'il se calmt et ne se laisst pas entraner
par la colre indigne qui le poussait; c'tait de sang-froid, avec
dignit, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire  sa fin.

Au dernier palier il fit une longue pause, car malgr tout ce qu'il
s'tait dit et se rptait, il ne se sentait pas matre de ses nerfs.

La nature pas plus que l'ducation n'avaient fait de lui un de ces
hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et
prparent leur joue droite quand ils ont reu un soufflet sur la gauche.
En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un
gymnaste, les capacits et les exigences stomacales d'un gentilhomme
campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur,
galement fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas prdispos
 la retenue ou  la timidit.

Ordinairement, il allait droit devant lui, firement, crnement; la tte
haute et le nez au vent, ne subissant d'autres rgles que celles de sa
fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience.
Aussi lui en cotait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer
simplement chez ce misrable pour lui casser les reins et lui tordre le
cou comme il le mritait; ce qu'il et fait sans le moindre scrupule, si
l'honneur de cette pauvre petite n'et t en jeu.

Et c'tait cette lutte mme contre l'impulsion de son caractre qui le
rendait hsitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lche
gredin devant lui?

Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et
l'examina avec la curiosit d'une commre  l'afft de ce qui se passe
chez ses voisins, le dcida: sachant qu'on pouvait l'couter, il serait
plus matre de soi.

Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait
indique la concierge, la cl dans la serrure.

Il frappa. On ne rpondit pas. Il frappa plus fort.

--Entrez, dit la voix de Nictas du ton bourru d'un homme mcontent
qu'on le drange.

Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la cl accrocha
dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit:

Nictas qui tait assis  une table, crivant, tourna la tte d'un
mouvement impatient; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva
violemment:

--Monsieur de Cham...

Le comte leva sa main puissante et d'un geste nergique lui ferma la
bouche si violemment que le nom fut coup.

--Ne prononcez pas de noms.

De sa main leve il montra la porte et les quatre murs:

--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas.



III

La pice dans laquelle M. de Chambrais se trouvait tait plutt un
atelier de peintre qu'une chambre. Amnage dans les greniers de cette
vieille maison, elle recevait le jour par un chssis ouvert dans le
rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond
n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement  ces
hauteurs.

Mais par o elle se rapprochait de ces logements, c'tait par la
pauvret de son ameublement consistant en trois chaises de paille et
une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent
recouvert de papier peint dvelopp dans un angle pouvait le cacher
derrire ses feuilles; au mur, en belle place, tait accroche dans
un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure reprsentant un
militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort
provoqu l'tonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.

--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.

--Oui, monsieur.

--Le cri qui vous a chapp en me voyant entrer est l'aveu que vous
savez ce qui m'amne.

Nictas tait rest dans l'attitude polie de l'homme qui reoit un
personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de
dfense:

--Je suis  votre disposition, monsieur.

Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crisp; mais il se
retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un
peu de son sang-froid.

--A ma disposition! dit-il enfin les dents serres, en sifflant ses
paroles, ahi vraiment,  ma disposition, vous!

Et il le regarda de si haut, avec tant de dignit, que Nictas baissa
les yeux:

--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de
vous battre avec moi?

--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous tes ici.

Il avait relev la tte, regardant le comte en face, d'un air de dfi.

De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de rpondre,
et au lieu de rpliquer,  cette insolence, il continua:

--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!

--Le comte de Chambrais contre Nictas le musicien.

M. de Chambrais haussa les paules avec une piti mprisante:

--Dcidment, vous tes un sot.

--Monsieur le comte!

--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre
vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de
moi, ni de M. Nictas, le musicien, mais uniquement de... votre victime.
Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus
sr moyen de la dshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas
dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le mritez.

Cela fut dit avec une fiert si haute que Nictas, malgr son assurance,
ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait assn.

--On se bat entre honntes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que
vous tes.

--Alors, que voulez-vous?

--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air
menaant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on
ne me met dehors.

Il tait devant la porte,  laquelle il tournait le dos; sur sa large
poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings ferms.

--Ce que je veux de vous: mettre ma nice  l'abri de vos poursuites
en vous prvenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et
pntrer dans le chteau, on vous tuerait comme un chien! A partir
d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on
vous tire dessus.

Nictas secoua la tte en homme qui ne se laisse pas intimider.

--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je
compte pour vous tenir  distance, n'tant pas assez simple pour faire
appel  un autre ordre de sentiments.

--Peut-tre avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de
mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est
point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu couter cet appel 
d'autres sentiments.

--Vous voulez de l'argent, vous?

Nictas blmit, son visage prit une expression de sauvagerie froce: il
ne regardait plus  travers les mches de ses cheveux tortills qu'il
avait franchement rejets en arrire; dans sa face contracte, ses yeux
noirs lanaient des flammes.

--Vous ne savez pas  qui vous parlez, s'cria-t-il.

--A qui?

Nictas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment,
il la rabaissa.

--A un misrable, dit-il, oui, monsieur,  un misrable, mais qui ne
veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lche et vous entrez ici
la menace  la bouche, plein de mpris, plein de fureur.

--Que vous ne mritez pas?

--Que je mrite, cela est vrai; mais enfin  ma faute....

--Votre faute!

--....A mon crime il y a une explication et une excuse.

--Une excuse au crime le plus lche

--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...

--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.

--J'aime... celle pour laquelle vous tes ici; et c'est cet amour, cette
passion qui m'a entran. Est-ce ma faute si cet amour s'est empar de
moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
laisser vivre cte  cte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il
en rsulte autre chose qu'un change de politesses banales? croyez-vous
qu'ils peuvent excuter les morceaux les plus passionns de la musique,
rien qu'avec leurs doigts, mcaniquement, sans que la tte et le coeur
se prennent? Peut-tre est-ce possible pour certaines natures. Cela ne
l'a point t pour moi. Peu  peu l'amour s'est gliss dans mon coeur.
En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en dcouvrant
chaque jour une sduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est
venu un moment o je n'ai pas pu la taire. Je suis entr chez elle pour
lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
qu'elle l'aurait exig. Elle n'a pas voulu m'couter; elle n'a pas voulu
me comprendre. Elle m'a demand de partir, je lui ai obi, Si j'avais
t l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous tions seuls,
portes et fentres closes, je n'avais qu' la prendre, et cependant je
ne l'ai pas prise.

--Par grandeur d'me, par honntet, par dlicatesse? Non. Par calcul.
Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait prs d'elle
comme par le pass, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour
respectueux et soumis, elle se donnerait:

--Je n'ai point fait de calcul.

--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez
propos un march. lve de Soupert, vous vous tes souvenu que votre
matre s'tait fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous
vous tes demand pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il
l'avait bien force au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au mme
rsultat? L'affaire tait bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul
tait faux: vous ne vous tiez pas fait aimer, et maintenant vous vous
tes fait mpriser et har si profondment, que la malheureuse se
jetterait plutt dans les bras de la mort que dans les vtres.

--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je
n'ai pas  me dfendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais
que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne
reposent sur rien.

--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.

--A quoi bon? Et pourtant.

Brusquement il alla  la table o il tait assis quand M. de Chambrais
tait entr et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.

--Lisez cette lettre, dit-il je l'crivais  mademoiselle de Chambrais,
et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous
voyant vous l'a prouv,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
crite par calcul, pour ma dfense, et vous verrez si d'avance elle ne
rpondait pas  vos accusations.

--Et que m'importe votre lettre, rpondit le comte ddaigneusement sans
avancer la main.

Mais il n'eut pas plutt dit ces quelques mots, qu'une rflexion le fit
revenir sur ce premier mouvement de mpris.

Dj Nictas avait repos la lettre sur la table.

--Donnez, dit le comte.

Se plaant sous le chassis d'o la lumire tombait vive et crue, il lut:

Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?

Pourtant, il faudrait que vous sachiez.

A vous aussi il a manqu une mre, un pre, mais en grandissant vous
avez compris que vous aviez la fortune, la considration, l'honneur, le
nom; rien  mendier; pas d'indignation  dompter; pas de situation 
conqurir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute,
cependant aimable, brillante, solide, forte  jamais et pouvant s'emplir
de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
doucement, sans rien brusquer, et le bonheur tait l tout prt  vous
attendre,  vous guetter.

Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en
grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel dj charg, il fallait faire
ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonns, les solitaires,
les pauvres? Et je n'tais pas humble. Et j'ai toujours repouss les
platitudes avec dgot. Et je sentais dans mes artres la chaleur d'un
sang de sauvage.

Alors, j'ai considr la vie comme une bataille, bataille contre le
destin le plus injuste, le plus ingal qui soit. J ai donc combattu en
vindicatif que je suis,  coup d'paule,  coup de poing; c'est une
habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait
avec mon temprament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai t
l'esclave, mme dans l'amour.

Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais tre heureux par cet
amour.

Mais c'tait une nouvelle lutte, puisque c'tait vous que j'aimais.

Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien
recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort
qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me
conduist  une rsolution qui devnt ma force.

Les circonstances ont encore domin ma volont et c'est brutalement,
c'est par surprise que je vous ai avou mon amour, entran, pouss
malgr moi.

Ah! pourquoi m'avoir repouss, pourquoi n'avoir pas permis que je vous
revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre prs de vous,
vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais tre.

Repouss, chass, votre porte ferme, spar de vous pour toujours,
c'tait une nouvelle lutte plus dcisive et plus grave que toutes les
autres: je n'ai pas recul; je l'ai engage.

Oui, j'ai t indigne; oui, j'ai t criminel, et envers une femme
idoltre; mais je sentais que sans violence vous m'chappiez et que
vous n'aviez mme pas pour moi sympathie ou piti.

Maintenant cette piti, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous
jamais?

Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lche; j'aime et je demande
seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre
notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences;
les remords ont touff la rvolte, et c'est un malheureux repentant
soumis, qui se trane  vos pieds pour implorer son pardon.

--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.

--Ce soir mme.

--Je la prends.

Nictas hsita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la
mettait dans sa poche.

--La lira-t-elle? demanda-t-il.

--Allez-vous aussi  moi proposer un march? Je n'ai qu'une rponse
 vous faire, c'est vous rpter ce que je vous ai dit: une nouvelle
tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous tes un
sauvage; c'est en sauvage que vous serez trait.



IV

C'tait sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M.
de Chambrais avait compt pour occuper Ghislaine.

Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le
changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha 
elle-mme, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.

Depuis qu'elle tait orpheline, il s'tait montr le meilleur des
parents assurment, bon, prvenant, indulgent, affectueux, mais avec
l'acuit de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout prcisment
parce qu'il n'a rien; elle avait trs bien dml qu'il ne se donnait
pas entirement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vnt djeuner 
Chambrais comme il lui en faisait la fte assez souvent, il n'oubliait
jamais l'heure du dpart; toujours il avait les meilleures raisons pour
rentrer  Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire
importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus
longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgr son
affectueuse bont, il tait oncle comme elle n'tait pour lui qu'une
nice, et non une fille.

Mais fille elle tait devenue le jour o ils avaient quitt Paris pour
Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppe d'une tendresse
qu'elle avait si longtemps appele sans la trouver telle qu'elle
l'imaginait, son angoisse nerveuse s'tait fondue: elle n'avait point
dout de lui quand il avait dit que l'oncle dsormais ferait place au
pre, mais ce n'taient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague
pour son coeur boulevers, tandis que maintenant ces paroles taient
ralit.

Jusqu' ce moment la vie de M. de Chambrais s'tait partage en deux
parts ingales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant
les treize annes qu'il avait donnes  sa mre aveugle, l'accompagnant
partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture,
l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes
de sollicitude, de prvenance, de petits soins qui lui taient
instantanment revenus auprs de Ghislaine.

Dans ce rle l'homme de plaisir et t mal plac, mais l'homme de
devoir fut tout de suite  son aise; il n'eut qu' se souvenir.

Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris,
et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coup qu'il avait
fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de
contrarit et de mlancolie.

--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait
esclave; et quand la libert lui serait rendue, si jamais elle l'tait,
la vieillesse l'empcherait d'en profiter.

Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de
Ghislaine: ce n'tait pas  lui de l'attrister; aussitt il monta prs
d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les
prcautions d'un habitu des voyages.

--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va tre un plaisir pour
moi?

--Vraiment, vous tes trop bon, mon cher oncle.

--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincre. C'est la premire fois
que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme a, et je vais
jouir de tes tonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu
peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne
suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des
peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates,
mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu
sens, et ce me sera une joie de voir tes ides s'veiller. Quoi de plus
charmant qu'une aurore!

Il s'arrta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie
svre impose  la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette
svrit tenait  de certains scrupules: il voulait rserver  un mari
aim la joie de lui montrer le monde. Comment voquer un pareil souvenir
en ce moment? Comment faire allusion  un mari ou un mariage? Ce
mariage, c'tait celui qu'elle avait accept si franchement. Ce mari,
c'tait le comte d'Unires. Tout ce qui pourrait les voquer serait une
blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet
avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?

Pour combien l'anantissement de l'avenir qu'elle s'tait bti
entrait-il dans son dsespoir? car pour elle ce mariage qu'elle dsirait
tait rompu, et ce mari qu'elle aimait dj peut-tre tait perdu. Tout
ce qu'il aurait pu dire  ce sujet et t aussi inutile que dangereux.
Si ce projet pouvait tre jamais repris, ce qu'il ignorait lui-mme, ce
ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait 
cette situation, et c'tait dans un silence absolu qu'il devait se
renfermer en attendant.

Le train filait. A droite se dcoupaient, sur le bleu du ciel, les
hautes chemines et les combles du chteau d'couen;  gauche c'tait
Chantilly, ses tangs, sa fort et son chteau: les sujets de causerie
s'enchanaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arrire,
ni de rflchir.

Elle l'et bien moins encore  Bruges,  Ostende, o pour la premire
fois elle vit la mer,  Anvers o les Rubens de la cathdrale et les
Metsys du Muse ouvrirent  son esprit tout un monde nouveau.

Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut
succdrent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux
blouissements des Rubens, les rvlations des Rembrandt de La Haye et
d'Amsterdam.

Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journe coule,
s'applaudissait d'avoir eu cette ide de voyager, car chaque soir il
la trouvait plus calme que la veille, plus repose: videmment la
distraction et la fatigue opraient sans qu'elle en et conscience.
Ce n'tait pas seulement une distance matrielle qui l'loignait de
Chambrais, c'tait encore une distance morale: l'angoisse des premiers
moments s'affaiblissait.

A la vrit, lorsqu'elle venait le matin se mettre  sa disposition
pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son
vissage ou dans son attitude, des traces videntes de trouble; des plis
au front et aux lvres, des contractions aux paupires, une profondeur
de regard qui disaient que son sommeil avait t agit, mais il lui
semblait que ces plis taient maintenant moins profonds qu'en quittant
Paris, et comme pendant la journe ils s'effaaient peu  peu, il se
disait que bientt ils disparatraient entirement si des complications
ne se prsentaient pas.

C'tait un grand point obtenu que cette amlioration continue, et tel
qu'on pouvait esprer la gurison dans un dlai donn, mais il y en
avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour
quelques semaines encore.

Pre, il avait pu le devenir: mre, il ne le pouvait pas, et il y avait
certaines questions qu'une mre seule aurait su adresser  cette jeune
fille. Condamn au silence, il en tait rduit  l'observer pour tcher
de deviner ce qui tait impossible  demander, mais encore tait-ce avec
une extrme rserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement
il tait sr de la voir aussitt trouble et mal  l'aise, confuse et
honteuse pour plusieurs heures.

Ce n'tait donc qu' la drobe qu'il pouvait chercher en elle un
indice qui fut une lumire, et s'il en trouvait un plus ou moins
caractristique, il ne l'acceptait jamais sans hsitation: parce que ses
yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistr; parce que
son regard avait perdu de sa vivacit; parce que sa peau se dcolorait,
en rsultait-il ncessairement qu'il devait croire  une grossesse?
Et des raisons toutes simples ne se prsentaient-elles pas aussitt 
l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux
extrmes?

Si la grossesse pouvait tre possible, tait-elle probable?

Il et fallu un mdecin pour distinguer les nuances qui se prsentaient
dans ses observations, et il l'tait aussi peu que possible, surtout en
cette partie de la mdecine.

Quand il avait remarqu un indice qui lui paraissait offrir quelque
prcision il interrogeait Ghislaine, mais d'une faon si vague que les
rponses qu'il obtenait ne pouvaient gure avoir de sens.

Qu'elle ne manget pas  un repas, il lui demandait si elle avait mal 
l'estomac, et quand elle avait rpondu ngativement il n'insistait pas.

Cependant n'tait-il pas bizarre qu'elle ne voult jamais de bouillon
gras et qu'elle ne bt plus de vin? Ne l'tait-il pas qu'elle demandt
toujours de la salade et des fruits?

Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse,
souffert de nvralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir
si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son
insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du
tout.

--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux
dents, alors j'avais pens...

--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.

--Tant mieux!

Sans doute tant mieux, mais ce n'tait qu'un lger soulagement et un
mince sujet d'esprance: si la grossesse se manifeste quelquefois par
des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne
signifiait pas qu'ils n'avaient rien  craindre: Ghislaine ne souffrait
pas des dents, voil tout; rien ne prouvait qu'un autre symptme
n'claterait pas le lendemain, dcisif celui-l.

Depuis qu'ils taient  Amsterdam, leur temps se partageait en visites
aux muses, aux collections particulires et en promenades aux environs.
Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture
sur le quai de l'Y, et l ils montaient dans l'un des nombreux petits
bateaux  vapeur prts  partir; au hasard, ils verraient bien o ils
arriveraient.

Un jour qu'ils s'taient ainsi embarqus sur un vapeur sans autre
but que de passer entre des rives fraches et vertes, de chaque ct
desquelles s'talaient d'immenses prairies rayes de canaux, avec  et
l un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit
en tuiles noires, ils taient arrivs  un gros village appel
Monnickendam; l M. de Chambrais se rappela que c'tait l'endroit d'o
l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'le de Marken,
et il proposa cette excursion  Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce
serait sa premire promenade sur mer; le temps tait beau, la traverse
du dtroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'tait
charmant.

La barque quitta le petit port et bientt ils se trouvrent au milieu
d'une mer glauque, laissant derrire eux les clochers de Monnickendam,
et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume lgre se
dcoupait sur un ciel d'un gris tendre. C'tait  peine si la lgre
brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine
ne tarda pas  plir et  paratre souffrante; son regard se troubla.

tait-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le
mal de mer?

Quand, descendus  terre il s'assirent sur la digue qui protge l'le
contre les vagues, il l'interrogea avec une anxit qu'il n'avait jamais
mise dans ses questions:

--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?

Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'veillant, elle
avait des nauses.



V

D'ordinaire M. de Chambrais tait abondant dans ses discours quand il
connaissait le pays o ils se promenaient, mais bien qu'il ft dj venu
 Marken dans un prcdent voyage, ils parcoururent l'le sans une de
ces longues explications auxquelles il se plaisait.

Ils marchaient lentement sur les troites leves de terre qui coupent
ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient  un
groupe de maisons, toutes de la mme forme, ne variant entre elles que
par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles taient peintes,
ils s'arrtaient un moment.

Le retour sur la terre ferme et celui en bateau  vapeur  Amsterdam
furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais
prononait quelques mots insignifiants, et encore tait-ce plutt pour
parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitt  ses
rflexions.

Il n'y avait plus d'illusions  opposer  l'vidence ce mal de mer
survenant sans raisons, et l'aveu des nauses du matin n'taient que
trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptmes dj
observs: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac,
les dgots pour certains aliments,--c'tait bien une grossesse.

Cette conclusion, qui dj tant de fois s'tait prsente  son esprit,
ne pouvait plus tre repousse; les signes taient dsormais certains
et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilits qu'il n'avait
envisages que pour les rejeter aussitt taient devenues la ralit.

--Une Chambrais!

Et bien qu'il et combin et arrang longuement ce qu'il aurait  faire
dans ce cas, il restait paralys ce n'tait plus dans un dlai plus
ou moins recul, c'tait tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec
Ghislaine.

Depuis leur arrive  Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer
leur soire  une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin
zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait  s'asseoir  une
table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait
plaisir  jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux
noirs, le teint ambr, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la
beaut ple et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui
occupaient les tables voisines.

Quand, aprs le dner, il entra chez elle, croyant la trouver prte 
sortir, elle ne l'tait point.

--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.

--Souffrante, non; mais si trouble, si angoisse, qu'avant de sortir je
vous prie de me donner quelques instants.

--Tu as quelque chose  me demander?

Elle baissa la voix:

--Pourquoi, tantt, sur la digue de Marken, avez-vous insist afin de
savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?

--Ah! tu as remarqu que j'insistais.

--Avec inquitude, et cette insistance rapproche des questions que vous
m'adressez  chaque instant sur ma sant est la preuve que vous craignez
quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au
contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse 
vous demander.

Avant qu'il pt rpondre, elle continua:

--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prvenances pour
adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre dpart de
Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbe
dans la mme pense, c'est  cette sollicitude,  votre tendresse que je
le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas.
Peut-tre ce que je vous demande me l'avez-vous dj dit, quand vous
m'avez expliqu qu'il se pourrait que nous fussions empchs de revenir
 Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions  l'tranger,
o nous attendrions. Mais j'tais  ce moment si bouleverse, si peu en
tat d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher 
ces paroles qui ne sont peut-tre pas les vtres prcisment.

--Au moins est-ce leur sens.

--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre;
mais  bout d'anxit, j'imagine que la vrit, si cruelle qu'elle soit,
ne peut pas tre pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et
ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures
o je me demande si j'ai ma tte.

--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait dj, n'tait
la difficult, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines
paroles.

Elle lui prit la main et l'embrassant:

--Sre de votre appui et de votre affection, je suis peut-tre plus
forte que vous ne pensez.

--Ce n'tait pas de toi que je doutais, c'tait de moi; tu me montres ce
que je dois faire, comme une brave que tu es.

--Plus dsespre que brave, hlas! Mais c'est peut-tre dans le
dsespoir qu'on prend quelquefois le courage.

Ils restrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuye
contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et
s'arrtant devant l'une des fentres ouvertes, comme s'il regardait
ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaisses de
quais, formaient perspective pour l'htel, mais en ralit regardant en
lui-mme et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait
dire pour n'en pas trop dire.

--Tu ne t'es pas trompe en pensant que mes questions sur ta sant
visaient plus loin que l'heure prsente, et que leur intrt n'tait pas
seulement immdiat: elles avaient pour but de tcher d'apprendre si les
craintes dont je t'ai parl et que tu viens de rappeler ne menaaient
pas de se raliser.

--Et elles se ralisent? demanda-t-elle anxieusement.

Il inclina la tte d'un signe affirmatif.

--Elles paraissent se raliser.

Comme elle attachait sur lui ses yeux perdus, il baissa les siens:

--Fais appel  tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te
parler un langage que j'aurais voulu pargner  ta puret... nous avons
 craindre une grossesse.

Elle ne rpondit rien; mais comme il avait dtourn la tte pour ne pas
ajouter  sa honte en la regardant, il entendit qu'elle tait agite par
un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle tait appuye.

--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de
libert, car maintenant le mot terrible tait lch, mais enfin tu dois
t'habituer  l'ide qu'elle est possible... et mme probable si nous
ajoutons foi aux symptmes qui, depuis quelque temps, se sont manifests
dans ton tat; pour tre fixs, nous devrions sans douter consulter un
mdecin....

--Oh!

--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle
preuve puisque le temps nous fixera lui-mme; nous n'avons qu'
attendre en prenant nos prcautions.

Il releva les yeux. Elle tait dcolore, chancelante, et de ses doigts
crisps elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses
bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.

--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve
pas dsarms. Tu n'es pas une pauvre fille crase par le poids de sa
faute et abandonne. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une
grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonne tu ne
l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc
rsister. Je vais t'expliquer comment. Le jour o tu m'as racont...
ce qui s'est pass, je t'ai dit que peut-tre nous serions empchs de
revenir  Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions
 l'tranger; quelque part o nous ne serions pas connus. Je ne pouvais
pas, je n'osais pas  ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces
mnagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour
cacher cette grossesse qne nous irons  l'tranger, et ce sera pour
cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien,
n'est-ce pas, tu ne peux pas tre la mre.

Au long regard troubl qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le
comprenait pas, comme il l'avait cru.

--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie,
et que, dans les circonstances o nous nous trouvons, je dois savoir ce
qu'il convient de faire?

--Oh! sans doute.

--Eh bien! la vrit est que du jour o tu m'as appel  ton secours,
j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis prpar 
le recevoir; il ne me prend donc pas  l'improviste, et ce que je te dis
est rflchi: tu peux avoir confiance.

--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous
dites que cet enfant dont je serai mre ne peut m'avoir pour mre, c'est
l ce que je ne comprends pas.

--Tu vas comprendre. Le jour o tu seras assez matresse de ta volont
pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la
Hollande et nous rentrerons  Chambrais. Le plus tt sera le mieux; mais
je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu
me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps 
Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unires
y reviendra...

Un mouvement chappa  Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme
s'il ne l'avait pas remarqu:

--Le prtexte de ce nouveau voyage sera un got vif pour l'tude de
la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de
comparer les matres de ces pays avec les matres italiens. Ce prtexte
sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour
le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison
la chaleur serait dangereuse pour toi  Venise,  Florence,  Rome, nous
ferons un sjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac
de Cme, l o tu te trouveras le mieux; quand l't se calmera, nous
descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence,
Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces
tapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont,
mais alors mme qu'elles amneraient parfois un peu de fatigue et
d'ennui, elles devraient avoir lieu quand mme, afin que tu puisses en
parler  ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous crons. Quand
nous arriverons  Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas 
tre rencontrs par des personnes de connaissance. Alors nous partirons
pour la Sicile o nous passerons les derniers mois de la grossesse dans
un village perdu aux environs de Palerme,  l'abri des indiscrets, et
assez prs de la ville cependant pour avoir  notre disposition un bon
mdecin; ce sera ce mdecin qui fera la dclaration de l'enfant comme n
de pre et mre inconnus; aprs quelque temps de repos nous reviendrons
 Chambrais.

--Et lui?

--Qui?

--L'enfant, murmura-t-elle.

--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouve.

--Mais c'est l'abandonner!

--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, lever un enfant naturel;
peux-tu rentrer en France en l'ayant  tes cts? Je comprends ton cri:
C'est l'abandonner! Mais il y a un autre abandon auquel nous devons
penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom.
S'il tait possible que tu fusses la mre de cet enfant, toutes les
prcautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange
seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement
nous confesserions la vrit, en livrant le misrable  la justice. Pour
tre lev par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas
perdu.

--Et aprs?

--Quand il aura atteint un certain ge, il viendra en France et je
surveillerai son ducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai  entrer dans
la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car
il sera ton fils, c'est--dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce
que tu ne pourrais pas faire toi-mme. Peut-tre dira-t-on, peut-tre
croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux,
moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prvu, ou  peu
prs.



VI

Pour viter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de
Chambrais voulut que Ghislaine crivt  celle-ci leur projet de voyage
en Italie. En prsence d'un plan arrt, il n'y aurait rien  dire.

Mais il la connaissait mal: elle eut  dire, au contraire, et beaucoup.

--Pourquoi l'Italie aprs la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces
voyages qui s'enchanaient sans raison? tait-ce un prtexte pour lui
faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en
tait ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'tait pas
femme  s'imposer.

Aux premires questions, Ghislaine avait t dcontenance; mais ce
souci goste de ramener tout  soi la tira d'embarras: comme il n'avait
jamais t question de se priver des services de lady Cappadoce, elle
put dmontrer avec la persuasion de la vrit que cette ide ne reposait
sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui,
avait pris plaisir  lui montrer la peinture flamande et hollandaise,
voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voil tout;
c'tait bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentt de ces
explications.

Repousse de ce ct, elle se tourna vers M. de Chambrais  qui elle
essaya de prsenter des objections de convenance sur ce long tte--tte
entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut
reue de telle sorte qu'elle dut renoncer  se mettre en tiers dans ce
tte--tte comme elle l'aurait dsir.

videmment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que
cela ft, il fallait qu'elle le reconnt, et elle ne s'expliqua cette
bizarrerie que par la haute comptence qu'elle s'attribuait dans les
questions d'art: jaloux de cette comptence, M. de Chambrais, qui tait
un ignorant prsomptueux--comme tous les Franais d'ailleurs--prenait
ses prcautions pour n'avoir pas  subir,  chaque pas, des leons qui
l'auraient humili.

Que faire  cela? Il n'y avait pour elle que deux partis  prendre:
se soumettre ou se fcher. Son premier mouvement fut de retourner en
Angleterre; mais comme elle s'tait jur depuis longtemps de ne rentrer
dans son pays qu'aprs avoir recueilli un hritage qui devait la
rtablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore
attendre, elle trouva qu'il tait plus digne d'obir  son serment que
de se laisser emporter par l'amour-propre si justement bless qu'il ft,
et elle se soumit.

Lady Cappadoce n'tait pas la seule avec laquelle M. de Chambrais et
 prendre des prcautions pour sauver les apparences; il avait aussi
 faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui
s'intressaient  Ghislaine et qui auraient pu s'tonner d'une absence
de prs d'un an.

Ce fut  ces visites qu'ils employrent les quelques jours qu'ils
passrent  Paris. Partout l'accueil fut le mme: on flicita le comte
et on complimenta Ghislaine:

--Charmant voyage!

--tes-vous heureuse, ma chre enfant?

Et Ghislaine dut montrer sa joie et rpter  tous qu'elle tait
heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage.

Enfin ils purent partir. Il tait temps. Le sourire que Ghislaine avait
d mettre sur ses lvres pour parler des joies de ce charmant voyage
tait un supplice. Ce fut seulement quand, en s'loignant de Paris, elle
put dposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme.

Et cependant c'tait le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait.

Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystres dans laquelle elle
entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle?

Il y avait l un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se
penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosit ignorante: mre!
enfant! que de questions ces mots suggraient, sans qu'elle et personne
pour l'clairer.

Et c'tait avec un moi paralysant qu'elle revenait aux arrangements
pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils taient dicts
par l'exprience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le
croyait, n'imaginant pas qu'il y et de plus honnte homme au monde que
son oncle, de plus droit et de plus dlicat que lui, mais malgr tout,
au fond de sa conscience, une voix mystrieuse balbutiait de vagues
protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas 
touffer; les mres se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle
sacrifiait son enfant  son propre intrt,  l'honneur,  l'orgueil de
son nom.

Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pense, elle fut sur le point
de se confesser  son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et
n'tait rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel
titre? En appuyant sur quoi?

Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le
sentait-elle assez fermement pour avoir la force de rsister  son
oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle?

Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle tait oblige de convenir
que cet amour des mres pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices,
et ces hrosmes dont parle la tradition, tait bien faible en elle, si
mme il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans
son esprit, c'tait une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment
passionn. L'illusion n'tait pas possible: sa vie serait manque dans
tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans
l'amour; elle aurait un enfant sans la maternit.

Le programme trac par M. de Chambrais s'excutait rgulirement pendant
qu'elle tournait ses tristes penses, et si absorbantes qu'elles
fussent, elles cdaient cependant aux distractions du voyage.

Enferme  Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au
mme point: la grossesse, l'enfant, la maternit, l'abandon, la honte,
mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la
secouer.

A Chambrais, les journes s'enchanant les unes aprs les autres eussent
t ternelles  passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles taient si
remplies que le soir arrivait sans qu'elle en et trop conscience.

A Chambrais, les nuits sans sommeil, agites par la fivre et les
tristes rflexions, eussent t terriblement longues:  Andermatt ou 
la Furca, la fatigue les faisait courtes.

Les premiers jours, M. de Chambrais avait veill prcisment  ce que
Ghislaine ne se fatigut point, et leurs promenades avaient t limites
en consquence. Mais en voyant qu'au lieu de lui tre mauvaises, elles
avaient au contraire une heureuse influence sur son tat gnral, il les
avait peu  peu allonges.

Pour tre mignonne, Ghislaine n'tait ni faible ni chtive; leve 
la campagne dans la libert du plein air, elle n'avait pas besoin de
mnagements et de prcautions qui eussent t indispensables  une
Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme
le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle ft de l'exercice, elle
mangerait; qu'elle se fatigut, elle dormirait; qu'elle ft toujours en
mouvement, elle chapperait aux rveries de la rflexion et du retour
sur soi,--le point essentiel  obtenir.

La ralit justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et
elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'taient
manifests en Hollande disparurent.

Aprs un mois pass dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les
lacs de la frontire italienne, puis en septembre ils commencrent leur
vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver  Naples en novembre.

Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage
ou dans son attitude provoqut la curiosit, et les personnes de leur
monde qu'ils avaient rencontres  Pise,  Florence et mme  Rome
n'avaient pu faire aucune remarque inquitante:  la vrit, on pouvait
trouver qu'elle portait des vtements un peu larges, mais il y avait
 cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans
aller en chercher d'invraisemblables: la libert du voyage, la chaleur
et, plus que tout, le ddain de la toilette qui chez mademoiselle de
Chambrais tait notoire.

Mais  Naples le moment tait venu de ne plus s'exposer  ces rencontres
et de disparatre, comme il tait arriv aussi pour M. de Chambrais
de se dbarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine
confiance dans ce vieux domestique attach  son service depuis plus
de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu' le rendre
matre du secret de Ghislaine. Sous prtexte de lui faire surveiller des
travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue
de Rivoli, Philippe fut donc renvoy  Paris avec ordre de presser
les ouvriers de faon  ce que le comte trouvt tout prt le premier
janvier.

Alors ils s'embarqurent pour Palerme par une soire de beau temps, la
mer devant tre plus douce  Ghislaine que ne l'aurait t un voyage en
voiture  travers les Calabres et le Sicile.

Ce n'tait pas le hasard qui avait inspir le choix de M. de Chambrais.
Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette poque,
il n'imaginait gure qu'il remplirait plus tard les rles de pre, mais
il esprait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et
d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme,
Bagaria, l'ide lui tait venue qu'on serait l  souhait pour se
cacher avec une femme aime, dans un pays dlicieux,  l'abri de toute
surprise.

Ce rve ne s'tait pas ralis, mais le souvenir lui en tait rest
assez vivace pour s'imposer le jour o il s'tait demand dans quel pays
Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pens  la Sicile
et  Bagaria.

Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle
lui avait tant parl? Depuis trois mois la question s'tait pose 
chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrive 
Palerme approcha, alla-t-elle s'installer  l'avant du bateau. Elle
resta l assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de
l'horizon. Enfin un point plus sombre se dtacha sur la ligne indcise
o la mer et le ciel se confondent, et quand peu  peu le panorama
verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au
cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un merveillement.

--Tu vois! dit M. de Chambrais rpondant au regard charm qu'elle avait
fix sur lui.

Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompe; et quand elle se trouva
installe dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du
Monte-Catalfano, elle prouva un sentiment de tranquillit et de repos,
presque de confiance. A la vrit, ces jardins, tout pleins d'ermitages,
de ruines et de grottes avec des statues de personnages  figure de
cire ou de btes d'une cration trange, taient bien ridicules, mais
qu'importait? ces embellissements n'avaient pas supprim l'admirable
vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre
l, enferme ou  peu prs dans cette villa, n'ayant pour se promener
que les alles plantes d'orangers de ces jardins, cette vue lui
ouvrirait au moins des chappes au dehors et cela suffirait.

Cependant ces trois mois furent longs  passer et les promenades dans
les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi
pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouv
moyen de les couper de temps en temps.

Les raisons qui l'avaient empch de consulter un mdecin depuis leur
dpart de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de
toutes sortes, pour en appeler un qui le dcharget de responsabilits
dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant
peu  peu  ce mdecin, Ghislaine serait moins mal  l'aise avec lui au
moment dcisif; et, d'ici l, il l'clairerait sur plus d'un point que
lui, oncle, ne pouvait mme pas effleurer.

Bien entendu, le comte n'tait dbarqu en Sicile ni sous son vrai nom,
ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que
c'tait un client srieux qu'on avait tout intrt  contenter; aussi
quand il avait demand  un mdecin de Palerme, runissant  peu prs
les conditions de savoir et d'ge qu'il voulait, de venir une fois
par semaine  Bagaria, avait-il vu sa proposition accepte avec
empressement.

Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de
prcautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs annes.
On trouva une femme de pcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait
certaines garanties, et dont le mdecin, qui la connaissait, rpondit:
jeune encore, superbe de force et de sant, elle avait dj eu cinq
enfants; sans tre  son aise, elle n'tait point misrable, et sa
maisonnette, btie au bord de la mer, tait plus propre que celles de
ses voisins.

Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-mme et
dont elle surveilla l'excution pice par pice, sans que son oncle s'en
fcht: certes, il lui dplaisait de voir en elle le dveloppement d'un
sentiment maternel si faible qu'il ft, mais enfin il tait bon qu'elle
s'occupt  quelque chose.



VII

M. de Chambrais tait depuis trop longtemps loign de Paris pour ne pas
vouloir rentrer en France aussitt que possible, il le voulait pour lui,
car les journes commenaient  tre terriblement longues; et il le
voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait
dur quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur
dpart, fix pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il
fallait tre certain  l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter
les fatigues de la traverse de Palerme  Naples; et de Naples  Paris
celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant 
Chambrais personne ne pt trouver en elle le plus lger indice qui
permt un soupon.

--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le
mdecin venait  Bagaria.

Ce mdecin tait trop fin pour n'avoir pas devin une partie de la
vrit, et il tait trop italien pour ne pas accepter tout ce que le
comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donn une jeune femme 
soigner et  ses yeux Ghislaine tait une jeune femme; on l'avait pri
de dclarer l'enfant comme n de pre et de mre inconnus, il avait fait
cette dclaration sans laisser paratre la plus lgre surprise, et de
cette enfant--une fille--il avait voulu tre le parrain avec sa femme
pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines  Paris,
poste restante,  de certaines initiales, un bulletin de la sant
de l'enfant, il trouvait ces prcautions toutes naturelles et ne
s'offusquait pas qu'on les prt avec lui; jamais d'opposition, de
contradiction, de suspicion:--Vous voulez? rien de plus facile, et avec
le plus grand plaisir, trs heureux de vous tes agrable.

Cependant sur cette question du dpart de Ghislaine, il avait pour la
premire fois rsist.

--Je comprends votre dsir de rentrer en France, je dirai mme que je le
partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une
belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires,
les relations, les amitis, la famille. Je voudrais donc vous voir
partir, malgr le plaisir que j'aurais  vous garder toujours. Mais il
ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se
sont passes pour madame votre fille--il avait toujours appel Ghislaine
Madame votre fille--d'une faon extraordinairement providentiellement
favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
aucun trouble pathologique, et grce  certaines prcautions en usage
en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans
aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus
rgulires, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le rtablissement
s'opre si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me
demandait d'examiner madame votre fille, moi mdecin, je serais dans
l'impossibilit de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas
primipare.

Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point,
mais il ne convenait pas  son adresse de laisser voir jusqu'o il
allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de
faon  ce que le comte pt les interprter comme il voudrait:

--En ne considrant que la question de beaut chez la femme, c'est
quelque chose cela. On croit gnralement que la grossesse et
l'accouchement laissent des stigmates ineffaables; mais c'est l une
opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des mdecins. Sans doute
il arrive quelquefois et mme il arrive souvent que ces stigmates
existent, mais il se produit aussi des cas o ils manquent absolument,
et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutt sera celui de
madame votre fille, si vous permettez, en diffrant votre dpart de
quelques semaines encore, qu'elle se rtablisse compltement.

Comment rsister? Aprs tout, quelques semaines de plus ou de moins
taient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles taient dcisives
pour la sant de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
voulu rentrer  Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait
tre donne sans provoquer les interprtations.

Tant que Ghislaine avait gard la chambre, elle avait demand que la
nourrice lui ament sa fille tous les jours et quand elle avait commenc
 sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
nourrice.

De mme que M. de Chambrais avait t peu satisfait du soin qu'elle
mettait  la layette, de mme et plus vivement il fut fch de la voir
donner  cet enfant des tmoignages d'affection et de tendresse.

--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas
avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le pre?

A mesure que le moment du dpart approchait, les visites de Ghislaine
chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers
jours, elles n'avaient t que de quelques instants, mais peu  peu
elles s'taient prolonges, et au lieu de garder la voiture qui
l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre 
une heure chaque fois plus recule.

On tait en mars, et dans ce climat mditerranen les journes taient
dj chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de
l'ouest il apportait le parfum et mme les ptales des amandiers, des
abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de
Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait
au bord du rivage  l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait
apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la
nourrice, heureuse d'avoir un moment de libert, vaquait  son mnage,
ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin
d'elle.

Quand elle tait petite, Ghislaine avait assez souvent jou  la maman
avec ses poupes pour savoir comment on tient un bb, et tout de suite
sa fille s'tait trouve bien sur elle, y restant tranquille sans
pleurer.

Sa fille! car si c'tait celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser
qu'avec horreur, c'tait la sienne aussi, et cependant elle allait
l'abandonner!

Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer  son oncle et
qui l'avaient si douloureusement tourmente lui revenaient avec plus
d'intensit maintenant que cet enfant n'tait plus un tre vague, que
son imagination se reprsentait difficilement.

Le jour o il tait n, avant que la nourrice l'emportt, elle avait
voulu qu'on le lui montrt; mais dans son tat de prostration, elle
l'avait  peine regard, et le souvenir indcis qui lui en tait rest
tait celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant
 ce souvenir lorsqu'elle avait t seule, elle s'tait dit que
dcidment ce qu'elle avait prvu se ralisait: elle n'avait point le
sentiment de la maternit; et continuant son examen, elle s'tait dit
aussi que peut-tre valait-il mieux qu'il en ft ainsi c'est le
pre aim que la mre cherche et trouve dans son enfant, comment
aimerait-elle celui-l?

C'tait donc par devoir plutt que par tendresse qu'elle avait voulu que
la nourrice le lui apportt tous les matins; la seconde fois, elle ne
l'avait pas vu moins laid, ni la troisime, ni la quatrime non plus:
que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les
directions, au hasard, sans paratre rien voir, ces lvres qui ne
s'ouvraient que pour sucer le lait rest dans les plis de la bouche ou
pour crier?

Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans
sa petite main et le serra, en mme temps ses joues se plissrent et ses
yeux vagues exprimrent un sourire.

Alors une commotion secoua Ghislaine de la tte aux pieds, et fit sauter
son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle et
reue, ce sourire venaient d'veiller en elle ce sentiment maternel
qu'elle se croyait incapable d'prouver.

Chaque jour fut marqu par une dcouverte nouvelle. Le lendemain
l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mre faisait pour la
prendre; le surlendemain elle parut l'couter lorsqu'elle pronona son
nom:

--Claude.

Puis comme elle le rptait avec une intonation de tendresse, elle crut
remarquer que la petite la regardait de ses yeux ples en souriant,
comme si c'tait pour elle une agrable musique que cette voix qui la
caressait; elle le rpta:

--Claude, Claude.

Et le sourire de la petite s'panouit, en mme temps elle chercha 
produire des sons qui, bien que n'arrivant pas  l'articulation n'en
taient pas moins pour Ghislaine une rponse.

Ghislaine, qui n'avait aucune ide de la psychologie exprimentale,
n'tait pas en tat de dcider ni mme de se demander si ce sourire et
ces sons taient ns d'une intention, ou s'ils n'taient pas plutt le
produit d'un mcanisme mystrieux: Claude la voyait, l'entendait, lui
souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus loquente que
celle des savants, celle que la mre,--humaine ou bte, parle  son
enfant et que l'enfant parle  sa mre.

Et  partir de ce jour-l tout le temps qu'on lui permettait de rester
dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la
nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
d'elle les frres et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou
piaillaient.

Quand,  la fin d'avril, son oncle lui annona que le mdecin autorisait
enfin leur dpart, elle demeura anantie.

--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se mprenant sur la cause de
son motion.

--Je ne crains rien.

--Je t'assure que tu es aussi frache que l'anne dernire  pareille
poque;  vrai-dire mme, tu es peut-tre en meilleure sant, fortifie
par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus
lger soupon.

--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir?

--L't va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue
absence serait impossible  expliquer, elle n'a que trop dur. Je
comprends que dcidment j'ai eu tort de te laisser voir cette petite
tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
l'avait enleve le premier jour, comme il tait convenu, tu accepterais
aujourd'hui notre dpart sans penser  le retarder.

--C'est vrai;  ce moment, je le trouvais jusqu' un certain point
naturel, aujourd'hui, il me parat impossible.

--Impossible?

--A ce moment, cette enfant ne reprsentait pour moi qu'un sentiment
confus, aujourd'hui elle est ma fille.

--Dis qu'elle est celle de ce misrable.

--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un pre, faut-il
qu'elle n'ait pas de mre.

--Alors, que veux-tu?

--Je voudrais ne pas l'abandonner.

--Comment?

--Mais en restant prs d'elle, en la gardant avec moi.

--Ici?

--Ici o ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci.

--Et ta rputation, ton honneur?

--Dois-je sacrifier ma fille  mon honneur, ou mon honneur  ma fille?
C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je
suis libre, qui m'empche de vivre avec elle, quelque part  l'tranger,
sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de
Chambrais ne serait pas atteint.

--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi.
Si depuis bientt un an je t'ai aime et soutenue avec une tendresse
paternelle, j'ai par cela mme acquis sur toi les droits d'un pre, tu
en conviendras, n'est-ce pas?

--De tout coeur.

--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec
la libert dont tu parles: moi ton pre, moi chef de famille, je ne
permets pas la folie dans laquelle un coup de tte de jeunesse te
pousse. Me rsisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai
impose, je l'ai prise avec l'autorit que me donne l'exprience de la
vie et j'en assume toute la responsabilit. Assumeras-tu, toi, celle
de la dsobissance? Nous partons samedi  une heure; d'ici l tu
dcideras.

--N'admettez pas un seul instant la pense que je puisse vous dsobir,
nous partirons samedi.

--Pardonne-moi de t'avoir parl ainsi; il fallait t'empcher de te
suicider. Maintenant que ta rsolution est prise, comprends que pas plus
que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que
les soins de sa nourrice lui seront ncessaires; puis je viendrai la
chercher et l'amnerai en France, prs de Paris, o je pourrai la voir
et la surveiller.



VIII

Le jour mme du retour de Ghislaine  Chambrais, lady Cappadoce voulut
arranger avec elle la reprise des leons, telles qu'elles avaient lieu
avant le dpart pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire
immuable: elles taient la justification de son pouvoir, ces leons,
aussi y tenait-elle.

Dj, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donn leurs
heures; quant  Nictas, il avait quitt Paris pour l'Amrique du Sud,
le Brsil, la Plata, le Prou, o il donnait des concerts dont les
journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc
le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'tait entendue 
ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand
talent.

Mais les choses n'allrent point ainsi: par le seul fait de
l'installation de M. de Chambrais au chteau, les habitudes d'autrefois
se trouvaient changes du tout au tout; c'tait le comte qui tait le
matre dsormais et tout devait tre subordonn  son agrment; on ne
pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois
qui, seule, permettait d'assurer la rgularit des leons; le sacrifice
qu'il faisait en abandonnant Paris tait assez grand pour qu'on lui en
ft reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le
distraire et se remettre entirement  sa disposition, en tant toujours
prte  faire ce qu'il voudrait,  le suivre o il lui plairait d'aller,
 recevoir qui il voudrait inviter.

Lady Cappadoce avait t positivement renverse.

--Mais les leons....

--Je n'y renonce pas, bien qu' dix-neuf ans je pusse peut-tre employer
mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines tudes, et
je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai
disposer: ainsi nous verrons  nous entendre avec M. Lavalette et M.
Casparis....

--Et le Hongrois que m'a recommand Soupert? interrompit lady Cappadoce,
pousse par la passion musicale.

--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie
m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre
d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gneront pas mon oncle.

--La musique ne le gnerait pas plus que la littrature ou la sculpture.

Il fallait que Ghislaine justifit son refus:

--Peut-tre l'ennuierait-elle davantage.

--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce
avec un mlange d'aigreur et de compassion.

--Je dois donc la lui viter.

--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?

--Non, c'est moi pour lui tre agrable, et je vous serai reconnaissante
de les faciliter.

Si ce n'tait pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux
arrangements, au moins tait-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait
inspirs  Ghislaine.

Lorsque dans leurs longs tte--tte, de Bagaria ils avaient parl
de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annonc son
intention de se fixer au chteau, Ghislaine s'en tait inquite. Sans
doute elle tait touche de cette nouvelle marque de tendresse, mais
connaissant les gots mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas
se demander comment il s'habituerait  la vie de la campagne monotone et
rgulire; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence,
peu faite pour lui, c'tait sous le coup de la ncessit; mais 
quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?

Franchement, et aprs l'avoir remerci avec une effusion toute pleine de
gratitude mue, elle lui avait fait part de ses scrupules.

C'tait l que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle
n'tait pas de caractre  ne penser qu' elle gostement, l'attendait.

--Certainement la vie des champs n'est pas prcisment pour me plaire,
mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, rgulire
et retire? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.

--Comment serait-elle autre?

--En la changeant. Cette vie, tu l'as mene depuis que tu as perdu ton
pre, et ta mre, parce que tu n'tais qu'une petite fille; mais l'ge
est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche  neuf heures; tu es
mancipe, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au
chteau d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades 
moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si troitement ferme, et
gaieraient cette monotonie?

--Est-ce donc possible?

--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible,
et tout est faisable; il n'y a qu' vouloir.

--Je veux tout ce qui peut vous tre agrable.

--Eh bien! nous verrons  arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour
les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est
pas trs rcratif, mais Chambrais anim, gay, c'est diffrent. Et
d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.

C'tait dans ce dernier mot que se trouvait la raison dterminante qui
avait suggr l'ide de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il
n'avait prononc qu'une seule fois le nom du comte d'Unires, et au
trouble qu'elle avait laiss paratre, il avait compris qu'elle croyait
que le mariage dont il l'avait entretenue tait maintenant  jamais
impossible, ce qui tait pour elle une douleur d'autant plus grande
qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle dsirait vivement ce
mariage. Qu'il essayt de lui prouver qu'elle se trompait, il ne
russirait point  branler un sentiment contre lequel les raisonnements
les plus adroits seraient sans influence, prcisment par cela mme que
c'tait un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unires, et rien de
ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien
 dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.

De l cette ide de rendre le sjour de Chambrais moins triste:
d'Unires que, dans les circonstances prsentes il tait impossible
d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le
reste: la premire entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le
serait un peu moins: elle dsirerait, elle attendrait la cinquime ou la
sixime.

Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux
allis: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas
la bataille?

Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait t de
s'imaginer que l'mancipation lui donnerait cette libert.

Quand Ghislaine vit sur la liste des invits qu'il lui communiqua le nom
du comte d'Unires, elle ne fut pas matresse de retenir une exclamation
douloureuse:

--Vous avez invit M. d'Unires!

Il vita de la regarder.

--M'tait-il possible de faire autrement?

--Mais aprs ce qui s'est pass....

--C'est justement sa demande et ce qui s'est pass qui m'obligeaient 
l'inviter. Depuis notre dpart pour la Hollande, je ne t'ai pas parl de
lui, mais tu dois comprendre qu'au point o en taient les choses, nous
ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui
d'Italie, sans que je lui donne des explications.

--Des explications?

--Aprs t'avoir parl de lui et de son projet de mariage, je lui avais
crit que, lorsqu'il rentrerait  Paris, son lection faite, nous
examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se raliser,  mon grand
contentement.

--Vous avez dit cela?

--N'tait-ce pas la vrit; et pouvais-je  ce moment lui tenir un
autre langage? Il dsirait t'pouser, tu tais favorable  sa demande,
moi-mme je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: Arrivez,
je vous attends. Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait
une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.

--N'tait-ce pas le mieux?

--Je ne l'ai pas cru. D'Unires ne mritait pas cette injure, et je
n'tais pas en disposition d'en faire  un homme tel que lui, que
j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prvenu que nous partions en voyage
par ordonnance du mdecin. Il me fallait bien un prtexte. Depuis, nous
sommes rests en correspondance; il m'a crit, je lui ai rpondu; il m'a
parl de toi, je lui ai donn des nouvelles de ta sant. Nous rentrons,
la premire personne que je dois voir, c'est lui.

--Et aprs?

--C'est au prsent qu'il fallait penser; aprs, nous aviserons.

--Je vous assure qu'il m'est trs pnible de me trouver avec M.
d'Unires.

--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette
impression pnible se calmera et passera....

Le mot qui vint sur les lvres de Ghislaine fut: Avez-vous donc
l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas
paratre intervenir dans le choix des invits de son oncle.

--N'est-il pas  craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unires vous
entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?

--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.

--Alors?

--Je rpondrai ce que tu voudras.

--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.

--J'ai mes ides  ce sujet qui peuvent diffrer des tiennes; mais
puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne
sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas
tre devenu tout  coup impossible. Il faudrait des raisons et je
n'en ai pas  donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des
chappatoires; les mdecins conseillent de ne pas te marier trop jeune;
enfin je gagnerai du temps.

--Il faudra toujours se prononcer  un certain moment.

--Il peut arriver que d'Unires comprenne qu'on ne veut pas de lui et
qu'alors il se retire.

--Et s'il ne se retire pas?

--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment srieux,
profond, et dans ce cas ce sera  toi de voir comment tu veux rpondre
 cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas  nous proccuper de
cela. En vertu de certaines ides, dont je sens toute la force, tu crois
devoir renoncer  ton mariage avec d'Unires....

--Avec lui et avec tout autre.

--Il ne s'agit que de lui prsentement; si je ne romps pas ce mariage
brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou
en blessant d'Unires, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.

Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question
entre M. de Chambrais et le comte d'Unires, et les raisons les
meilleures s'enchanrent pour le justifier:

Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de
mariage, c'tait d'abord par estime et par amiti pour le mari qui se
prsentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu' dix-huit ans Ghislaine
tait parfaitement en ge de se marier. Mais quand l'indisposition qui
avait ncessit leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des
mdecins, il tait revenu sur cette opinion.

S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvnient se marier 
dix-huit ans et mme  seize, il en est d'autres pour lesquelles les
mariages prcoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux
fatigues de la maternit, doivent attendre leur complet dveloppement
qui, pour la Franaise, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans.
Sans doute, Ghislaine n'tait ni chtive ni maladive, cependant elle se
trouvait dans ce cas, et s'il n'tait pas indispensable qu'on attendt
ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait
retard, mieux s'en trouverait sa sant.

A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre
moral non moins grave pour M. de Chambrais.

S'il dsirait que Ghislaine se marit et poust le comte d'Unires, il
ne voulait cependant pas la marier  lui tout seul, et sans que par un
choix librement fait elle s'unt  lui. Comment choisir quand on ne
connat personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine
accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas
elle-mme--ce que justement il voulait. De l la vie nouvelle qu'il
avait adopte: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se
dciderait, ce serait en connaissance de cause.

--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de
d'Unires, aprs ces explications, le mariage dpend de vous et est
entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices,
j'espre que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de
meilleures conditions que vous.



IX

Pour M. de Chambrais, le comte d'Unires tait le seul homme qui pt
faire revenir Ghislaine sur sa rsolution: qu'il ne russit pas et
qu'elle s'obstint dans son ide, qu'elle n'tait pas digne de se
marier, elle en arriverait un jour  reconnatre Claude;  la vrit,
tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que
lui donnait sa qualit d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine,
empcher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle
serait libre, et ce jour-l il fallait qu'elle ft marie.

Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des
dputs, le comte d'Unires s'tait dj plac  la tte du parti
royaliste. Son lection violemment conteste l'avait, ds son entre
 la Chambre, amen  la tribune; et aux premires phrases il s'tait
rvl orateur. Il tait facile de contester ce qu'il disait, il tait
impossible de ne pas couter avec plaisir la langue qu'il parlait,
abondante, image, brillante, incorrecte souvent, diffuse et dcousue,
avec des redites et des priodes inacheves, mais originale toujours,
ne ressemblant pas plus  la phrasologie vague des avocats, qu' la
platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'lan,
passionne, ne mnageant rien, ni les conventions littraires, ni le
bon got, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entraner les
esprits et d'branler les coeurs.

On s'tait regard, surpris d'abord de cette rvlation, charm bien
vite, et son lection, qui pouvait tre casse dix fois, avait t
valide. Ce fort et ce violent, qui tait aussi un timide, serait
probablement rest longtemps silencieux  son banc; mais ce succs
l'avait oblig  prendre souvent la parole, et toujours il s'tait
montr l'homme de son dbut.

Sans doute ce n'taient pas l des qualits suffisantes pour se faire
aimer, mais d'Unires n'tait pas passionn seulement dans ses discours,
et les passionns enlvent tout: on ne rsiste pas  celui qui par sa
propre flamme met le feu  votre esprit et  votre coeur; avec cela beau
garon, d'une lgance simple, d'une distinction affable, tendre comme
une femme, il entranerait Ghislaine.

Sans qu'elle le connt, en vertu d'une affinit mystrieuse, pour
l'avoir rencontr trois fois, elle avait t  lui; maintenant, quoi
qu'elle voult, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence
qu'il exerait sur elle tait dans l'moi qu'elle avait laiss paratre,
en le voyant sur la liste des invits: indiffrent, elle n'et pas
craint de se trouver avec lui.

Analysant trs bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de
Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet moi,
tait la crainte que ce prtendant ne se prsentt en fianc; aussi
et-il voulu prvenir d'Unires de s'enfermer dans une prudente rserve,
mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient
t menes  un point si avanc l'anne prcdente, et quand il lui
disait: Faites-vous aimer. Il et fallu entrer dans des explications
telles que le mieux encore tait de s'en remettre au tact de d'Unires
qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.

Ce raisonnement s'tait trouv juste; un invit comme les autres,
d'Unires, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir
accaparer Ghislaine comme l'et fait un fianc; et quand, aprs le
djeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc,
il loua discrtement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la
premire fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles pt donner
 supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour.
S'il admira ces parterres rests tels qu'ils taient sortis des mains de
Le Ntre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cyprs taills 
l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox,
Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les alles et les pices
d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-tre, il tait l'homme de la
tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'tant
trouv en tte  tte un moment avec Ghislaine, il ne parla que des
oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, trs
simplement, sans aucune pdanterie, en caractrisant les oeuvres et
les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste,
pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-mme.

--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invits partis, il fut seul
avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unires; n'a-t-il pas t
parfait?

Elle fut oblige de convenir qu'il s'tait montr d'une grande
discrtion.

--Plus tu le connatras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.

Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux lvres et qui
tait qu'elle dsirait n'avoir pas l'occasion de le connatre mieux.
Mais elle ne voulait pas gner son oncle dans ses relations. Et en mme
temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlt franchement,
qu'elle dt qu'elle ne voulait pas voir d'Unires, et son oncle
assurment la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir 
distance s'il lui tait devenu indiffrent depuis qu'elle avait renonc
 se marier? Au contraire, s'il ne lui tait pas indiffrent, pourquoi
s'obstinait-elle  ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent
qu'elle laisst lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons
qu'elle opposerait  son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne
comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude ft
un empchement  ce mariage qu'il voulait.

Elle dut donc accepter de voir d'Unires aussi souvent qu'il plut  son
oncle, non seulement  Chambrais o il n'y eut pas de runion sans lui,
mais encore  Paris, au Salon, o elle le rencontra toutes les fois
qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis 
l'Opra, o son oncle se fit cder une loge par un de ses amis.

Ce fut un vnement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit
paratre dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crpe
blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration
et d'envie  plus d'une femme.

--Quelle tait cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait,
et qu'on voyait pour la premire fois  l'Opra?

Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde
affirmaient que c'tait la nice du comte, la princesse Ghislaine;
d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse,
ni ne l'ayant jamais rencontre.

Le collier trancha le diffrend; des femmes d'un certain ge, qui
avaient t en relations avec la mre de Ghislaine, reconnaissaient ce
collier fameux par la beaut et la puret des quatre cents perles qui le
composaient:

--C'est le collier des princesses de Chambrais.

--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette
importance?

C'tait le comte qui avait voulu qu'elle portt ce bijou comme il avait
exig la robe dcollete, au grand tonnement et  la grande gne de
Ghislaine qui avait essay de s'en dfendre en lui opposant un de ses
axiomes.

--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la
toilette tait la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre
distinction?

--Bon pour la journe le ddain de la toilette, ou quand on ne doit pas
se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.

Et il s'en tait tenu l ne jugeant pas  propos de donner ses autres
raisons qui taient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que,
quand le comte d'Unires viendrait dans sa loge, tout le monde et les
yeux tourns vers cette loge.

Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_,
on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte
d'Unires, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir
les fianailles d'une des plus nobles hritires du faubourg
Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques
du parti monarchique.

Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait,
non les franais bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond
mpris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas,
en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille
et mme de l'avant-veille, soigneusement plis sous le bras gauche, les
serrant sur son coeur, et les abandonnant  et l,  mesure qu'elle les
finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre  la trace, comme si elle
avait pris soin de jalonner son passage.

Trois jours aprs la soire de l'Opra, Ghislaine fut surprise un matin
de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agite un numro
du _Morning Post_, et elle crut, tant tait vive l'agitation de sa
gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle
qu'elle hritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se
fcha:

--Non, mademoiselle, je n'hrite point; ce n'est pas de moi qu'il
s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.

Et de son doigt tremblant elle lui dsigna quelques lignes du _Morning
Post_ en le lui mettant devant les yeux.

C'tait la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais
reproduisait, mais en la prcisant, sinon pour Ghislaine, qui restait
l'une des plus nobles hritires du faubourg Saint-Germain, au moins
pour le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti
monarchique, qui tait nomm tout au long.

--N'est-il pas trange que j'apprenne votre mariage par un journal?
demanda lady Cappadoce.

--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-mme de cette faon?

Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher
_Morning Post_ pt annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si
mthodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupfaite.

--Ce ne serait pas vrai?

--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.

--Il aura t tromp par quelque journal franais, rpondit lady
Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri;
alors, ce n'est pas vrai?

--Ce n'est pas vrai.

--Convenez que cette intimit avec M. d'Unires est bien faite pour
susciter ces bruits de mariage.

Ghislaine ne rpondit pas. Aprs un moment d'attente, lady Cappadoce
continua:

--Je vous flicite, ma chre enfant, que cette nouvelle soit fausse.
Vous connaissez mon opinion sur les mariages prcoces: ils sont rarement
heureux, trs rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage
doit tre rflchi. Un mari doit tre choisi, et non pris au hasard. Ce
n'est pas quand elle ne connat ni le monde, ni la vie, qu'une jeune
fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse
entraner par des considrations futiles: un nez bien dessin, une barbe
soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unires est
d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais aprs?

--Il me semble qu'il a autre chose.

--C'est de son rle politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.

--Est-ce que la place qu'il s'est faite  la Chambre ne dit pas ce qu'il
vaut?

--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui taient de pauvres
caractres.

--C'est que justement le caractre chez M. d'Unires est  la hauteur du
talent.

--Comme vous le dfendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce
ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.

--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de faon  en rester
l.

Si elle tait fche des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne
se trahissait que trop visiblement, elle ne l'tait pas moins
contre elle-mme. Au lieu de dfendre M. d'Unires et de confesser
maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'couter sa
gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?



X

Depuis longtemps dj tout le monde admettait que le comte d'Unires
tait le fianc de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de
leur mariage, et c'tait un tonnement que la date n'en ft pas encore
fixe; cela tait si bien accept que quelques prtendants, qui avaient
pens un moment  se mettre sur les rangs, s'taient retirs. A quoi bon
persvrer, puisque le choix tait arrt!

Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne
s'tait encore dite entre eux, bien que l'assiduit de d'Unires se ft
continus aussi constante  Paris qu' Chambrais, et qu'il n'et pas
manqu une seule des runions de chasses en plaine que le comte avait
organises  l'automne, ni celles des chasses  courre qui les avaient
remplaces en hiver.

Mais ce n'est pas des lvres seulement qu'on dit  une femme qu'on
l'aime; c'est mme rarement de cette faon que les duos d'amour
commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus
rien  s'apprendre.

Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait sembl
qu'elle tait dispose  l'couter et mme  lui rpondre, et toujours
 l'instant o il allait prononcer le mot dcisif, il s'tait arrt,
voyant trs clairement qu'ils n'taient plus  l'unisson, et que si
elle s'tait abandonne quelques secondes auparavant, dj elle s'tait
reprise.

Il se perdait dans ces contradictions qui, srement, n'taient pas
exclusivement fminines, et avaient des causes que d'autres plus experts
que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui
chappaient.

A la longue, la situation tait devenue difficile pour lui, et mme
jusqu' un certain point ridicule, croyait-il. Ce rle d'aspirant fianc
ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessint plus
franchement.

A bout de patience, il se dcida  s'en expliquer avec M. de Chambrais
qui, de son ct, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent
toujours au mme point, sans avancer d'un pas.

--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me
faire aimer, et vous avez ajout, avec la bienveillance que vous m'avez
toujours tmoigne, que cela ne me serait pas difficile, personne
n'tant dans de meilleures conditions que moi.

--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont mme
plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'taient  ce moment.

--Croyez-vous donc que si vous dites  mademoiselle Ghislaine que je la
demande en mariage, elle vous rpondra qu'elle m'accepte?

Le comte fut embarrass, car ce qu'il croyait prcisment c'tait que,
s'il adressait cette demande  Ghislaine dans ces termes, la rponse
qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il
avait risqu une allusion  son mariage, c'est--dire qu'elle ne pouvait
pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'anne prcdente.
Il fallait donc tourner cette difficult.

--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et
mme de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspirs.

--Vous le croyez?

--J'en suis sr. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai
pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer
m'a donn cette certitude, que la faon dont elle me parle lorsqu'il est
question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.

--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas  vous dire avec quelle
joie profonde je reois vos paroles, je crois que le moment est venu de
lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.

Ce ne fut plus de l'embarras que le comte prouva, ce fut une gne
inquite.

--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrment pour ce mariage, il ne me
reste plus qu' lui demander le sien. Aussi bien la situation dans
laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas
plus pour nous que pour le monde.

--videmment, rpondit le comte, cependant....

--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez
parl l'anne dernire pour retarder cette date existent encore; mais je
demande une rponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de
devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me prsenter
ouvertement comme son fianc, et j'attendrai.

Pendant que d'Unires parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au
pied du mur, se demandait comment sortir de l; ce dernier mot lui
ouvrit un moyen:

--Pouvez-vous dire cela  Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder
cette question de dlai avec elle?

--Assurment, c'est difficile.

--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile
de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous
voulez une rponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je
ne traiterai que le point du mariage et ne vous enlverai pas la joie de
lui dire votre amour.

Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unires, que
trop dur, il fallait en sortir; rien  attendre de bon  la prolonger,
au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficult tait grande
et la responsabilit lourde pour lui.

C'tait une lutte  engager, une bataille  livrer, et on pouvait
craindre de la perdre si le terrain n'tait pas bien choisi; avec
une volont rsolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur fru de
certaines ides de devoir comme le sien, il pouvait trs bien rencontrer
une invincible rsistance.

Ce fut  chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour
de Paris  Chambrais, o il trouva Ghislaine seule au travail dans
l'atelier de sculpture qu'elle avait fait amnager en ces derniers
temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.

D'un air indiffrent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe
de chiens qu'elle tait en train de modeler, un tablier de serge pass
par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.

Il lui adressa quelques encouragements aimables comme  l'ordinaire,
puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invits pour une
partie de pche.

--M. d'Unires n'en est pas? demanda-t-elle.

Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu' amener cette question.

--Ah! d'Unires, d'Unires, dit-il d'un air d'ennui.

Elle le regarda, surprise de ce ton si diffrent de celui qui tait
toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unires.

--Aprs tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.

--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'bauchoir en l'air,
en regardant son oncle.

--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unires... il se marie.

En prononant ces mots, il tenait les yeux attachs sur elle, il la vit
plir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais
dj il tait prs d'elle, et avant qu'elle s'abattt il la reut dans
ses bras.

--Oh! ma chre petite, s'cria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.

En rptant ces deux mots, il l'avait porte sur un fauteuil o il
l'avait allonge; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte
tout de suite de ce qui s'tait pass.

--C'tait un pige que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir
employ. Il fallait bien t'amener  avouer ton amour....

--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!

--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se
trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.

Elle avait baiss la tte pour cacher sa honte.

--C'est prcisment parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne
puis pas tre sa femme.

C'tait une discussion  soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne
la redoutait point: le coup avait ouvert une brche par o il devait
emporter toute rsistance s'il manoeuvrait adroitement.

--Tu l'aimes et tu ne peux pas tre sa femme!

--Je ne suis pas digne de lui.

--C'est la faute qui fait l'indignit: o est ta faute?

--Suis-je la jeune fille qu'il suppose?

Il eut un geste d'impatience:

--Quelle drle de faon de juger la vie quand on ne la connat pas.
Assurment il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions
sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il
faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne
pas exagrer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute,
tu entends, commet, c'est--dire qu'elle participe  la responsabilit
d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en tait ainsi
je t'assure que la statistique du mariage serait change. Quelle faute
as-tu commise, toi? O est ta responsabilit? De quoi es-tu coupable?
Une mauvaise pense-a-t-elle jamais travers ton esprit, occup ton
coeur? As-tu une lgret de conscience, une imprudence de conduite  te
reprocher?

--J'ai ma fille.

--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune
fille, la chaste jeune fille que tais il y a deux ans? A-t-elle laiss
une souillure dans ton me? une trace quelconque en toi?

--Une honte dans ma vie.

--Tu draisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant  vouloir toujours
partir du mme point tu arrives  l'absurde: que tu aies particip 
ce qui, s'est pass, tu ne serais que juste en t'accusant et je
t'accuserais moi-mme; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne
serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais
rien de tout cela n'existe. Tu n'as particip  rien. La naissance de
l'enfant est cache. Alors o est la faute, o est la honte? Notre brave
mdecin de Palerme me disait quand nous avons quitt Bagaria que tu
tais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie,
j'affirme en mon me et conscience que tu en es la plus honnte, ne
peux-tu pas me croire? D'Unires t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de
devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce
serait folie. Rflchis  cela. Songe que si, sous l'influence de cette
folie, tu refusais d'Unires, on chercherait la cause de ce refus
inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et
srement tu n'chapperais pas  cette honte dont tu parles.

Elle resta un moment silencieuse:

--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la
tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai
d'autres aussi....

--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! coute, et tu comprendras que
l'intrt mme de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je
serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi
cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort,
l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte
 notre maison; tu passeras donc une vie misrable dans la lutte,
tiraille d'un ct, tiraille de l'autre. pouse d'Unires et
j'installe Claude ici avant deux mois.

--Ici!

--Dangereux tant que tu n'es pas marie, l'enfant cesse de l'tre du
jour o tu es protge contre une imprudence ou un coup de tte maternel
par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc
te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amne 
Chambrais. Ton garde Lureau ne peut dcidment plus faire aucun service;
pour le remplacer, tu prends ce brave garon dont je t'ai parl,
Dagomer, qui, en dfendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un
bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnte garon qui
m'est dvou; sa femme a toutes les qualits pour faire une excellente
nourrice. Nous installons Dagomer  la place et dans le pavillon de
Lureau, et ils amnent avec eux et leurs autres enfants une petite fille
qui leur a t confie... la tienne.

--Vous voulez....

--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combin cet arrangement pour
enlever ton consentement. Aussitt marie, tu pars pour l'Espagne, o tu
visites tes parents, et o ton mari fait sa Couverture et remplit ses
devoirs auprs du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais  Palerme, je
ramne Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emmnage ici, et quand
tu reviens tu peux voir l'enfant  ton gr, en attendant que nous
l'envoyions  Paris pour son ducation.

--Oh! mon oncle, mon oncle.

--Autorise-moi  tlgraphier  d'Unires, et tout cela se ralise, tu
fais d'un mot notre bonheur  tous le sien, le tien, le mien et celui de
Claude.

Comme elle ne rpondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il
la vit frmissante.

--Qu'as-tu?

--J'ai peur.

--De quoi!

--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.

--De quoi pourrais-tu tre punie? Quant  ce malheur que tu veux
prvoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne
t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.

Comme elle ne rpondait pas, il se mit  une table sur laquelle se
trouvaient un encrier et une plume.

--J'cris la dpche, dit-il.


FIN DE LA DEUXIME PARTIE




TROISIME PARTIE



I

Dix ans s'taient couls depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix
annes avaient pass pour elle comme pour son mari rapides, lgres,
embellies de tout ce que la fortune, la considration, l'lvation du
rang peuvent donner de joies et de confiance.

Elle aimait son mari d'un amour passionn.

Le comte idoltrait sa femme.

Et la fiert qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un
tat d'enthousiasme qui mlait toujours  leur tendresse une part
d'exaltation.

Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils
n'en connaissaient pas le calme.

Une sparation de quelques jours exige par les ncessits de la
politique les angoissait comme un malheur; pendant ces sparations
ils s'crivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse
passionne, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle court
au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur premire treinte
ne leur donnassent un vertige.

Mmes ides, mmes gots, mme esprit, mme ducation; ils n'taient
vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un
regard, exprimant bien souvent ensemble la mme pense, en se servant
des mmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude
 l'avance d'un accord parfait.

Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques,
discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus
grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas
toujours se conformer  ce qu'elle lui avait conseill--ce qui tait
rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de
respect.

Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'tait
mieux qu'en gale qu'il la traitait, c'tait en suprieure: elle se
montrait en tout d'une intelligence si large, si sre, si quilibre,
d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance
dans son esprit, tant de foi dans son coeur!

Chambrais tait leur rsidence favorite pour plusieurs raisons, dont la
principale tait qu'ils s'y trouvaient plus troitement unis; et leur
sjour s'y partageait en deux sries bien distinctes: l't, pour le
repos et l'intimit; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le
monde et les grandes rceptions.

Mais c'tait l't qu'ils prfraient; et ils passaient alors deux mois
en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient
seulement troubler de temps en temps, car ces visites taient limites
par eux, de faon  ce qu'ils pussent revenir, sans avoir t
srieusement distraits,  la solitude qui leur tait chre et dont ils
tiraient de si profondes jouissances.

C'tait  cette poque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de
leurs tendres causeries. La rose  peine bue par le soleil, alors
que le matin avait encore toute sa fracheur, Ghislaine, habille de
flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son
mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.

Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme
un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se
terminaient par un hymne de gratitude  la Providence, qui leur donnait
un tel bonheur.

Que de fois, s'arrtant tout  coup, le comte avait pris les deux mains
de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement
murmur qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vnrait, qu'elle
tait sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.

Alors elle se dfendait, un peu serre au coeur et confuse:

--Non, disait-elle, c'est trop.

Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son motion et,
dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondment il tait
aim.

Souvent ils ne rentraient que pour le djeuner, fortifis tous deux dans
leur amour, contents de ce qu'ils s'taient dit et ayant toujours fait
en eux quelque dcouverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle
raison de s'aimer davantage.

Quand il devait parler  la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris
et il l'installait lui-mme dans une tribune, puis quand il avait pris
place  son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux
vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractristique
qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.

Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la
rponse qu'elle voulait.

Enfin, le prsident prononait les mots sacramentels:

--M. le comte d'Unires a la parole.

Elle sentait son coeur s'arrter et une chaleur lui brler les
paupires; elle connaissait les points principaux de son discours, mais
comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les
interruptions et le boucan?

Car, malgr l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'tait par un
tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.

Jusqu' la mort du Roy, il s'tait tenu enferm dans le royalisme le
plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa libert de conscience, il
avait inclin vers une sorte de socialisme chrtien qui, dans ses lans
populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrme gauche
en mme temps qu'il consternait ses amis de la droite.

Quel serait l'accueil de ce jour? C'tait ce qu'on pouvait se demander
chaque fois qu'il prenait la parole: de quel ct viendraient les
applaudissements? Duquel les exclamations ou les hues?

Cependant, il tait  la tribune les bras croiss, les yeux levs et
tourns vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu  peu
le silence s'tablissait et il commenait.

Quelle motion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant
au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu' elle; mais aussi quand la
Chambre entire restait attentive, quelle fiert!

Et le soir, en revenant  Chambrais, dans leur coup, ils se tassaient
l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa
gloire dans cette treinte; et alors, s'entranant, se rpondant, ils
faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que
le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa
conscience.

Les d'Unires taient devenus un modle qu'on citait chez tous dans leur
monde: leur amour; la beaut et la vertu de la femme, la fidlit et le
talent du mari foraient la bienveillance et mme l'admiration.

Aucun point faible o l'on pt les prendre. Si leur genre de vie, 
la campagne comme  Paris, tait princier et fastueux, digne de leur
fortune et de leur rang, la charit n'y perdait rien. Pas un lendemain
de fte qui ne ft le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile o la
comtesse d'Unires n'et sa place. Leur existence dans les plus petits
dtails tait l'application mme de leurs principes.

Ils ne voulaient pas tre riches pour eux seuls: et il fallait que ceux
qui les entouraient, qui dpendaient d'eux eussent leur part de cette
fortune: c'tait loin, trs loin que leur responsabilit s'tendait 
cet gard. Que de gens ils avaient soutenus, consols, relevs! Que de
devoirs ils s'taient imposs quand ils auraient pu si bien passer 
ct d'infortunes et de misres qui ne les touchaient pas directement,
en dtournant la tte, et dont ils prenaient la charge par cela seul
bien souvent que le hasard les leur avait rvles!

On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et
le mot n'tait que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le
souci de sa dignit et de son rang, sans qu'on pt jamais remarquer
une proccupation d'conomie ou d'gosme, pas plus qu'une ngligence
d'tiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout tait largement men,
et s'il n'tait pas  Paris d'quipages aussi parfaitement tenus que
les leurs, il n'y avait pas de maison o l'urbanit, la politesse, la
simplicit des manires, l'affabilit, ft pousse aussi loin, sans que
la correction la plus irrprochable en souffrit en rien.

Pour ces raisons et pour leurs mrites personnels leur situation tait
exceptionnelle, admire, respecte; on ne touchait pas aux d'Unires,
c'tait un honneur d'tre reu par eux, de les recevoir, de les imiter.
Malgr leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on tait
sr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unires
s'tait occupe de quelque chose, avait accept quelqu'un, s'tait
montre quelque part, on embotait le pas derrire elle, sans mme
songer  se retourner; quant  juger,  critiquer, c'et t un crime
que personne ne s'tait encore aventur  commettre.

Comment la blmer quand on ne pensait qu' la copier! Paris a de ces
engouements; il y a des priodes o il est de bon ton d'tre grasse
parce qu'une femme trs en vue est grasse, d'autres o il est dsirable
d'tre maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et
dans un certain monde une femme n'tait reconnue jolie et lgante que
si sa beaut pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unires. On
se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait mme fait adopter
l'extrme simplicit de ses toilettes, tailles dans des lainages
souples aux couleurs neutres, dont les faons ne subissaient jamais les
exagrations de la mode.

Pendant ces dix annes de bonheur, un seul nuage tait venu assombrir
leur ciel radieux: huit ans aprs leur mariage, ils avaient perdu M. de
Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse  courre, le
comte avait t renvers par son cheval tomb avec lui, et bless  la
poitrine d'un coup de pied. Il avait guri de cette blessure, ou plutt
il en avait paru guri, mais une myocardite chronique en tait rsulte
qui, au bout de quelques mois, avait amen la mort.

M. de Chambrais n'avait pas attendu d'tre malade pour assurer l'avenir
de Claude, comme il l'avait promis  Ghislaine, et ds le lendemain de
l'installation de l'enfant auprs du garde Dagomer, il avait dpos,
chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa
lgataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette
fortune qu' sa majorit ou  son mariage.

Quand il s'tait senti condamn, il n'avait pas davantage attendu trop
tard pour dire  Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle st, mais, avec ce
sentiment de prvenance qui avait toujours t sa rgle, il l'avait fait
de faon  ce qu'elle ne pt pas supposer qu'il se savait perdu.

--Me voil malade, ma chre petite, et bien que j'aie l'espoir que ce
n'est pas grivement, j'ai une prcaution  prendre, une recommandation
 t'adresser que je ne veux pas diffrer. Si je devais partir--mais,
rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais,
j'aurais cette suprme consolation de te laisser la plus heureuse des
femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde
de plus heureuse, que toi?

--Certes non, mon bon oncle.

--Il serait donc absurde de prvoir que ce bonheur puisse tre menac un
jour. Et je ne le prvois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que
sage de prendre toutes les prcautions mme contre l'impossible et
l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une
position critique, j'ai dpos chez notre notaire, Me Le Genest de La
Crochardire, des pices qui pourraient te servir.

Dj bouleverse, Ghislaine perdit contenance:

--Il est revenu, murmura-t-elle.

--Non; je te jure mme que je ne sais pas s'il est encore vivant malgr
les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu
depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui,
toutes les probabilits sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas 
craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour
ta dfense, je l'ai dpose chez notre notaire avec cette mention:
Pice  remettre  madame la comtesse d'Unires, si elle la rclame; si
cette rclamation n'a pas lieu, la brler sans la lire, aprs la mort de
madame d'Unires. Et je suis sr que cette rclamation n'aura jamais
lieu.



II

La mort de M. de Chambrais avait chang la situation et l'tat de
Claude.

Jusqu' ce moment elle avait vcu chez les Dagomer sans que personne et
 s'occuper d'elle--au moins au point de vue lgal.

Quelle tait cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait
pas  le savoir; arrive  Chambrais en mme temps que les Dagomer, on
l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus
attention  elle qu' ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni pre ni
mre, croyait-on, et encore n'en tait-on pas bien sr.

La seule chose en elle qui et provoqu la curiosit et mme parfois
quelques questions aux Dagomer, tait l'intrt que lui tmoignait M. de
Chambrais.

On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler
qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou  peu prs. A la vrit,
madame Dagomer aurait pu raconter comment,  Marseille, une femme qui
avait prononc quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui
avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommand
le silence l-dessus, et elle le gardait, son intrt tant de se taire:
pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas  se voir enlever une
enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.

Madame d'Unires aussi s'tait occupe de cette petite, c'est--dire que
plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant  l'enfant, lui
donnant des jouets, des vtements, des fruits, des friandises, mais quoi
d'tonnant  ce que la nice continut l'oncle et le supplt dans ses
soins et ses attentions pour lesquels il tait peu fait?

D'ailleurs ce n'tait pas seulement pour cette petite que madame
d'Unires se montrait bonne et gnreuse; elle l'tait galement pour
les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi
sans doute de n'en avoir pas elle-mme. Personne n'avait pu remarquer si
sa voix, lorsqu'elle s'adressait  Claude, avait des intonations plus
tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard tait plus
mu, plus caressant, plus maternel; il et fallu pour cela des facults
d'observations ou des soupons que n'avaient point les gens qui, par
hasard, s'taient rencontrs avec elle chez son garde, lorsqu'elle
s'entretenait avec la petite ou la caressait.

Pendant huit annes, bien fin et t celui qui et trouv quelque
mystre  chercher dans l'existence de cette petite fille qui
grandissait  ct de ses frres et soeurs, et se confondait avec eux
comme s'ils eussent eu tous le mme pre et la mme mre; aussi solide
qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lchant ses sabots pour mieux
courir, et parlant en j'_avons_ et j'_tons_ comme une vraie paysanne
de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de
l'affection que lui tmoignait M. de Chambrais pour tablir sa
supriorit sur ses camarades.

Mais  la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'tait rien
parce qu'elle n'avait rien, tait devenue, de par l'hritage qui lui
tombait, un personnage.

Il avait fallu lui crer un tat-civil, et l'acte de naissance manquant,
on l'avait remplac par un acte de notorit, qui, se basant sur une
pice trouve dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus
qu'elle n'avait rellement, la faisant natre en septembre au lieu de
fvrier.

Puis on lui avait institu un conseil de famille compos de gens
d'affaires, avec tuteur, subrog-tuteur, et toute la mcanique
judiciaire s'tait mise en marche pour elle.

De l'enfant qui s'levait ignore par les Dagomer, on avait pu ne pas
s'occuper, mais il n'en devait pas tre de mme de l'hritire du comte
de Chambrais.

Pendant que les gens d'affaires rglaient la situation lgale de Claude,
Ghislaine n'avait pas  intervenir: qu'et-elle fait, qu'et-elle dit,
et mme qu'et-elle compris? Son oncle avait pris toutes les prcautions
que ses conseils lui avaient indiques, et elle pouvait avoir toute
confiance dans ceux qu'il avait lui-mme choisis pour surveiller
l'excution de ses volonts.

Mais il n'en avait pas t de mme quand le conseil de famille, d'accord
avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude.

Hritire de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M.
de Chambrais avait trs gaillardement dpense, Claude ne pouvait pas,
semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait
la mettre dans un couvent o elle recevrait l'ducation qui convenait 
la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait
presque double par l'accumulation des intrts; mais par raisons de
convenances, on n'avait pas voulu dcider quel serait ce couvent, s'en
remettant, pour ce choix,  la comtesse d'Unires, dont on demandait
l'avis.

L'avis de Ghislaine avait t qu'on devait la laisser encore 
Chambrais: elle savait que son oncle dsirait que Claude n'entrt pas
au couvent avant dix ans,--ce qui tait vrai d'ailleurs, cette question
ayant t agite et rsolue entre eux depuis longtemps,--et elle
trouvait que la volont de son oncle devait tre respecte. Sans doute
l'instruction de l'enfant devait tre commence: mais il semblait
qu'elle pouvait l'tre ds maintenant, sans qu'on la mt au couvent tout
de suite, ou sans qu'on l'envoyt  l'cole communale, ce qui ne serait
pas dcent.

Lors de son mariage, Ghislaine s'tait bien entendu, spare de lady
Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle
en avait si souvent exprim le dsir, avait annonc son intention de
rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli
l'hritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays
que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance.
Jusque-l elle supporterait son exil avec dignit, quelque part dans un
village aux environs de Paris, dont le climat convenait  sa sant,--le
climat tait la seule chose qu'elle acceptt sans critique en France--et
o elle pourrait cacher sa mdiocrit.

Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert
dans le village une maisonnette qui, habite autrefois par l'intendant,
tait libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait accepte. Installe l
depuis huit ans, elle y vivait en attendant son hritage, partageant son
temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes
dans le jardin potager et les serres du chteau, pendant lesquelles elle
choisissait les lgumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi
que les fleurs qui devaient dcorer son salon, o Ghislaine seule lui
faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait
le chteau, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons
pour le voir passer portant sur sa tte une manne pleine de lgumes,
de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la
vieille Anglaise, racontait-il, lui et jamais adress un remerciement
ou donn un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas
l'ducation de Claude?

Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'tait rebiffe, outrage
videmment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des
leons  une gamine qui avait t leve avec des paysans! Si elle avait
consenti  accepter une position subalterne, c'est qu'elle la plaait
auprs d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un
rang des plus levs dans la noblesse franaise ds le dixime sicle
et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons
souveraines....

Comme elle dbitait cette rponse avec sa dignit des grands jours, tout
 coup elle s'tait arrte en souriant:

--Il est vrai que les probabilits disent que cette enfant est aussi une
Chambrais.

Ghislaine, stupfaite, avait dtourn la tte.

--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce
cher comte; les hommes ont en France des liberts qu'il faut bien
admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le
suppose, il est le pre de cette petite, la position se trouve change:
ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais.

Ds l que Claude tait une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter
la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien accepte
qu'elle avait propos de prendre l'enfant chez elle, de faon  la faire
travailler du matin au soir, en dirigeant son ducation qui laissait si
fort  dsirer et sur tant de points.

Mais c'tait plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert
depuis si longtemps de la scheresse de son ancienne gouvernante, ne
pouvait pas accepter que sa fille en souffrt  son tour. Le contraste
serait trop rude de passer de la libert dont elle jouissait chez les
Dagomer,  l'assiduit rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce.
Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'ide; elle tait
aime par son pre et sa mre nourriciers qui taient l'un et l'autre
de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses frres et
soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle
ne serait point aime, et condamne  une tenue correcte, elle devrait
perdre toute initiative.

Se retranchant derrire la volont de son oncle, elle n'avait donc pas
accept cette proposition d'internat, et Claude tait venue simplement
travailler quatre heures par jour--ce qui s'tait trouv dj si dur
pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des rvoltes.

--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce  Ghislaine,
mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduit viendra.

Sauvage, elle ne l'tait pas seulement pour le travail, elle l'tait
aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti 
donner des leons  une enfant habille en paysanne, on mettait  Claude
une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines
soigneusement laces, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre
heures de travail, elle restait fige dans cette tenue sous l'oeil
vigilant de la gouvernante. Mais aussitt rentre, en un tour de main,
elle se dbarrassait de sa belle robe, dnouait son ruban, lchait ses
bottines et, reprenant ses vtements de tous les jours, son casaquin et
ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois dnicher des nids, ou
bien, la faucille  la main, couper de la fougre et de l'herbe pour ses
vaches, rapportant sur sa tte la botte qu'elle venait de faire, sans
souci d'emmler ses cheveux tout  l'heure si bien peigns.

Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait
en cet attirail dans une alle de la fort.

--Une fille  laquelle elle donnait ses leons!

Et  dix reprises elle avait dit et expliqu  Ghislaine qu'on ne ferait
rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans:

--Une sauvage!



III

L'ge fix par Ghislaine elle-mme pour mettre Claude au couvent tait
pass depuis plus d'un an, et cependant l'enfant tait encore chez les
Dagomer.

Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduit et
l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, tait cependant
vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout 
coup chang; il avait sembl que cette intelligence et cet esprit
s'alourdissaient, l'attention manquait, mme pour ce qu'elle aimait; en
mme temps un arrt dans le dveloppement physique se produisait, elle
devenait grle et plissait, elle mangeait mal.

Inquite, Ghislaine avait appel son mdecin de Paris, et celui-ci, la
rassurant, avait ordonn simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de
travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'tait en
faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.

Dans ces conditions, il ne pouvait pas tre question de la mettre au
couvent, et les heures des leons de lady Cappadoce avaient t rduites
de quatre  deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt
minutes.

Mais la paysanne que Claude avait t, comme les filles de Dagomer,
jusqu' neuf ans, ne s'tait pas tout de suite retrouve, et mme il
avait paru  Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire
vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady
Cappadoce.

Un jour qu'elle tait arrive sans que personne se ft trouv l pour
la voir venir, elle l'avait aperue du dehors dans la cuisine du garde
Claude,  cheval sur une chaise renverse: elle se tenait assise de
ct, et au bas de sa jupe courte tranait un morceau d'toffe faisant
queue;  la main, elle tenait une baguette de coudrier qui tait une
cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui
trotte, elle criait de temps en temps: Hop! hop!

--Que fais-tu donc l? demanda Ghislaine en entrant.

Claude n'tait pas timide avec Ghislaine, ayant trs bien compris que
tout lui tait permis, aussi, aprs le premier moment de surprise, ne se
gna-t-elle pas pour rpondre franchement en souriant:

--Ma promenade au Bois.

Ghislaine fut stupfaite, n'ayant pas imagin que Claude savait ce que
c'tait que le Bois.

--Ah! tu vas au Bois?

--Mais oui.

--Souvent?

--Toutes les fois que j'en ai la libert.

--Et quand as-tu cette libert?

--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.

--On te dfend donc d'aller au Bois?

--Non, mais les autres se moquent de moi.

Ghislaine pensa que les autres, c'est--dire les filles de Dagomer,
avaient bien raison, mais elle ne dit rien.

--Tu sais ce que c'est que le Bois?

--Bien sr; c'est une promenade o les gens du monde se rencontrent, o
l'on se montre ses toilettes, o se font les grands mariages.

Ghislaine ne put s'empcher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une
voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait
pas tre intimide par ce rire.

--Et qui t'a parl du Bois? demanda-t-elle du mme ton affectueux.

--C'est lady Cappadoce.

--A propos de quoi?

--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon
col, elle me dit: Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous
vous tenez ainsi.

--Tu voudrais aller au Bois?

--Oh! oui.

--Pourquoi faire?

--Pour me promener donc, pour voir.

--Tu t'ennuies ici?

--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.

--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois.

--Je ne resterai pas toujours au couvent.

--Certes, non;  moins que tu ne le veuilles.

--Je ne le voudrai pas; je me marierai.

--Ah! tu penses  te marier?

--Mais oui, quelquefois, et mme souvent, je voudrais avoir un mari pour
qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni pre ni mre, et je voudrais
tre aime.

--Moi, je t'aime!

--Vous tes la comtesse d'Unires!

Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille
habitue  se faire une ide presque surnaturelle, religieuse, de cette
comtesse d'Unires si loin d'elle.

Ghislaine fut remue jusque dans les entrailles; c'tait donc vrai
qu'elle tait bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son
ignorance, n'admettait mme pas que cette distance pt tre jamais
franchie.

Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre
bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres;
personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une
faiblesse, elle qui toujours s'tait si rigoureusement observe;
d'un mouvement passionn, elle attira sa fille sur sa poitrine et,
longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne
comprenait pas.

Puis tout  coup le sentiment de la ralit lui revenant, elle s'arrta
brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser.

--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime
bien.

--C'est vrai, mais il n'est pas mon pre.

--On n'a pas toujours une mre et un pre;  ton ge je n'avais plus les
miens.

--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi....

C'tait l un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voult le
continuer, chaque parole de Claude lui tait une blessure.

--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutt pour changer l'entretien
que par curiosit relle, quelle trange odeur!

Claude se troubla.

--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une
pommade; est-ce une eau?

Elle lui flaira les cheveux et le visage.

--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mang des
bonbons?

--Non.

--Est-ce que tu ne veux pas me rpondre? Il n'y a pas de mal  manger
des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des
petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?

Claude hsita; enfin elle se dcida:

--C'est de la cire.

--Quelle cire?

--De la cire  cacheter les lettres.

--Tu manges de la cire  cacheter? Quelle ide!

--C'est trs bon; a fait une pte.

--Une mauvaise pte.

--Et puis, c'est amusant, a colle aux dents.

--O as-tu eu de la cire?

--J'en ai pris chez lady Cappadoce.

--Comment t'est venue cette ide?

--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau
de cire dans ma bouche sans penser  rien; a m'a paru bon; j'ai
continu; j'aime mieux a que les meilleurs bonbons.

--Mais tu peux te rendre malade, chre petite; la cire  cacheter n'est
pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger?

--Oh!

--Tu me feras plaisir.

Claude la regarda un moment profondment dans les yeux:

--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.

--Grand plaisir.

--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.

Ghislaine, en redescendant au chteau, se trouva trouble et mue.

Il tait rare qu'elle et l'occasion d'tre seule avec Claude et pt
l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir
 craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui tait permis d'en
montrer.

Que de rvlations dans cette entrevue d'une demi-heure!

N'tait-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour
tre aime! N'tait-ce pas ainsi qu'elle-mme rvait et raisonnait,
enfant, quand elle se dsolait de sa solitude? La pauvre petite aussi
souffrait de cette solitude et, dtournant les yeux d'un prsent triste,
les fixait sur l'avenir, que son imagination lui reprsentait tout plein
de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces rveries,
ces regards jets en avant; et par l elle trouvait entre sa fille et
elle, des points de ressemblance qui la rassuraient.

Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'tait-elle demand ce
qu'elle serait: fille de sa mre? fille de son pre? Et la question
tait assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes,
regards, attitudes, gots, dispositions, ides, humeur, caractre,
nature, tout lui avait t matire  observation. Claude tait une vraie
brune avec les cheveux onduls, mais cela ne tranchait rien, car si
elle-mme l'tait, lui aussi avait les cheveux noirs friss.

Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire
ranger d'un ct plutt que de l'autre, car l'expression du visage,
gnralement mlancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie,
pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait
t potele, mais voil qu'avec l'ge elle tournait  la maigreur et 
la scheresse de son pre.

Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une faon si particulire et ce
dsir de mariage taient quelque chose de caractristique qui pouvait
faire pencher la balance du ct maternel, si l'histoire de la cire 
cacheter n'tait pas venue la relever. Assurment, ce n'tait pas
un fait insignifiant que cette perversion de got. Jamais, dans son
enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries,
tandis que chez lui elles taient typiques. Combien en retrouvait-elle
maintenant dont le souvenir prcisment lui tait rest, parce qu'elles
taient aussi tonnantes que cette passion pour la cire  cacheter.

De l son trouble et son moi: justement parce que Claude tenait de son
pre par plus d'un ct, il aurait fallu qu'elle ft surveille avec une
sollicitude de tous les instants et redresse: l'ducation corrigerait
la nature; en lui montrant o conduisait le mauvais chemin, en la
mettant dans le bon, elle suivrait celui-l.

Une mre seule pouvait avoir une main assez ferme en mme temps qu'assez
douce pour cette tche; et elle ne pouvait pas se montrer mre pour
Claude.

De l aussi son inquitude de conscience en se demandant si jusqu' ce
jour elle avait fait tout ce qu'elle devait.

Certes il tait impossible que les conditions d'habitation pussent tre
meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde,
vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa faade de pierres
et de briques, bien expose  la lisire du parc et de la plaine,
abrite l'hiver, ombrage l't, entoure de communs qui abritaient deux
vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de
lgumes; et, puisque les mdecins voulaient qu'elle vcut en paysanne,
nulle part elle n'et t mieux que l.

De mme il tait impossible qu'elle et un meilleur pre nourricier
et une meilleure mre que les Dagomer, qui taient de braves gens,
honntes, rguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne
faisaient aucune diffrence entre elle et leurs vrais enfants.

Enfin l'institutrice qui la faisait travailler tait celle-l mme qui
l'avait leve, un peu sche il est vrai, rigide, austre, cependant
pleine des plus hautes qualits.

Mais tait-ce assez!

Quand dans cet entretien elle avait dit  Claude qu'on n'a pas toujours
un pre et une mre, l'enfant lui avait rpondu d'un mot qui ravivait
tous ses doutes: Vous avez connu les vtres.

Qui savait l'influence que le souvenir de ce pre et de cette mre aims
et respects avait eu sur sa destine, tandis que Claude seule, depuis
sa naissance, ne subissait que celle de la nature?



IV

Quand Ghislaine avait t un jour  la maison de Dagomer pour voir
Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne
fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop rptes,
deviendraient inexplicables; elle devait tre prudente, elle voulait
l'tre. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une
raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tnt pas la parole qu'elle
s'tait donne et manqut  sa promesse.

Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide
coup d'oeil dans la maison; elle n'changerait qu'un mot avec Claude;
peut-tre mme ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait.

Et de mme qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller  la
maison du garde, de mme elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil
et du seul mot. Arrive devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et
le temps passait sans qu'elle en et conscience: toujours elle avait des
questions  adresser  Claude, des recommandations  lui faire.

Elle avait bien essay de la rencontrer chez lady Cappadoce  l'heure
des leons, sous prtexte de savoir comment elle travaillait, mais elle
avait d y renoncer bientt. Chez les Dagomer, on pouvait s'tonner
qu'elle vint si souvent, mais c'tait tout, on n'allait pas au del de
cet tonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce
qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en tait
autrement.

La premire fois, la gouvernante avait t flatte que l'ancienne lve
voult assister  la leon de la nouvelle, et elle avait donn  cette
leon une importance considrable--elle avait pionn. Mais  la seconde
elle avait t surprise. A la troisime, son esprit curieux avait
travaill la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui
la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer
aux investigations de cette curiosit qui enregistrait les remarques les
plus insignifiantes avec une implacable mmoire.

D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours o le
comte allait  Paris sans elle, il en rsultait que celui qui le premier
aurait pu s'en tonner et s'en plaindre devait les ignorer.

Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tt qu'elle ne
l'attendait, et ne la trouvant pas au chteau, en amoureux press et non
en mari jaloux, il avait demand o elle tait pour la rejoindre au plus
vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'tait la vrit,
le domestique qu'il interrogeait avait rpondu que madame la comtesse
tait sortie, et qu'elle avait pris l'alle du pavillon du garde
principal. De mme, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait
aussi souvent parl de ces visites: C'est ce que madame la comtesse m'a
dit hier en venant voir la petite.

Voir la petite, il semblait que Ghislaine ne penst qu' cela; et
comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en
tonnait point, pas plus qu'il n'tait surpris qu'elle ne lui en dit
rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.

Longtemps il avait balanc s'il ne lui en parlerait pas le premier, et
un jour enfin il s'tait dcid:

--Vous venez de chez Dagomer?

--Oui.

--Comment va Claude?

--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins.

--Elle n'est videmment pas faite pour la vie de couvent.

--Je ne crois pas.

--Pourquoi l'y mettre?

--C'est la volont du conseil de famille.

--tes-vous presse de rentrer?

--Pas du tout, rpondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui
semblait tre le prlude d'une explication.

--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus
long; le temps est doux.

En effet, la fin de la journe tait sereine, et le soleil qui
s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumire dore;
dj une fracheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la
chaleur, recommenaient leurs chansons qui seules troublaient le silence
du parc.

Ils marchrent un moment cte  cte, Ghislaine se demandant, le coeur
serr, quelle allait tre cette explication qui, assurment porterait
sur Claude, s'efforant de ne trahir son motion ni par un mot qui lui
chapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait pose
sur le bras de son mari.

--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.

Lorsqu'ils n'taient point en tte  tte et pour les choses banales
de la vie ordinaire, leur habitude tait d'employer le vous; au
contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui tait tendresse,
ils se tutoyaient.

--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleverse.

--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paratre,
plus profonde.

Elle hsita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer
son regard et les tenant fixs sur sa main qu'elle sentait frmir.

Cependant il fallait rpondre:

--Il est vrai, dit-elle.

--Pourquoi t'en dfendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras
point que tu ne t'en caches pas?

Elle ne rpondit pas, incapable de trouver un mot.

--Vois comme te voil mue; c'est cette motion dont tu n'es pas
matresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donn
l'veil. Je me suis demand ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherch.

Si doux que ft l'accent de son mari, elle se sentait dfaillir.

--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au
sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu' la mort de ton oncle mon
observation ne me conduisait qu' des contradictions; c'est le testament
de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie.

C'tait en vain que Ghislaine cherchait  comprendre; les paroles
taient terribles, le ton tait affectueux et tendre comme 
l'ordinaire.

Il continua:

--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de
suite franchement, cela et tranch la situation. Je ne l'ai pas fait,
retenu par un sentiment de rserve envers ton oncle et plus encore
envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi.

Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son
mari, lui avouer la vrit? Elle s'arrta un moment, les jambes casses
par l'angoisse.

Mais il poursuivait, l'entranant doucement dans l'alle o, sur la
mousse veloute, elle tranait les pieds sans avoir la force de les
lever.

--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave,
mais....

Elle trbucha.

--Appuie-toi sur moi, dans ton motion tu ne regardes pas  tes pieds;
vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connatrais pas ta
tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment.
Revenant  notre sujet, je disait donc que par le seul fait de
l'institution de Claude comme lgataire universelle, M. de Chambrais
l'avait reconnue pour sa fille.

--Ah!

--....Et que dans ces conditions tu n'as pas  cacher les sentiments
affectueux qu'elle t'inspire.

Elle tait perdue, affole, un soupir de soulagement s'chappa de ses
lvres contractes.

--videmment j'aurais d m'expliquer avec toi l-dessus, le jour mme de
l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le
rpte, par un sentiment de respect pour la mmoire de ton oncle; mais
aujourd'hui ce respect, exagr, j'en conviens, n'est plus de mise, et
ce n'est pas porter atteinte  cette mmoire que d'accepter une parent
connue de tout le monde...  un certain point de vue c'est le contraire
plutt; n'est-ce pas ton sentiment?

--Oui... sans doute; je n'ai jamais pens  cela.

--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament
pour t'attacher  l'enfant, il est certain que la parent n'a pas t
tout d'abord la cause exclusivement dterminante de ton affection; si
tu as t  elle inconsciemment pour ainsi dire, a t parce que nous
n'avons pas d'enfants; ton affection a t celle d'une maternit qui n'a
pas d'aliment. Est-ce vrai?

--Peut-tre; je ne sais.

--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu
sur un mme objet, il y ramne tout; il est donc tout naturel que tu te
sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite,
avant mme de souponner que c'tait  la fille de ton oncle que tu
t'attachais,  ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation
change.

Il s'arrta, et lui prenant les deux mains, il la plaa en face de lui,
de manire  plonger dans ses yeux:

--Chre femme, chre bien-aime, dit-il d'une voix vibrante de passion,
toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que
j'adore, que je vnre, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur,
toute mon esprance dans l'avenir, toutes mes joies dans le pass, tu
n'admettras jamais la pense, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse
se cacher un reproche dtourn, ou mme une plainte. Si le chagrin de
notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende
responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre
moi-mme, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme.
N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou
tout au moins d'en tromper l'impatience?

Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait
pas.

--Tu ne vois pas comment?

--Non.

--En prenant Claude.

Elle poussa un cri.

--N'est-ce pas tout naturel? En ralit, cette petite est ta cousine
et par la mort de son pre tu te trouves sa seule parente, sa mre en
quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort
de M. de Chambrais, d'instinct, malgr toi, mais pousse par une force 
laquelle tu voulais en vain rsister, tu as t cette mre pour elle. En
ralit, 'a t en te dfendant, en te cachant, comme si tu faisais
mal et te le reprochais; mais enfin il en a t ainsi: une vraie mre
n'aurait pas t meilleure, plus affectueuse, plus prvenante, plus
dvoue que tu ne l'as t; plt  Dieu que tous les enfants en eussent
d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'ide m'est venue que tu sois
cette mre, franchement; pour cela il n'y a qu' prendre l'enfant avec
nous.

--Tu veux!

--Moi aussi je l'ai visite souvent en ces derniers temps, je l'ai
tudie: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour tre
heureuse il ne lui manque que d'tre aime; toi et moi nous pouvons la
faire heureuse.

Le saisissement avait t si profond que Ghislaine resta quelque temps
sans trouver un mot: sa fille lui tait rendue; aux yeux de tous, elle
devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles,
les caresses les plus tendres lui taient permises; plus de sourdine 
la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'lever, la former.
Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonne quel bonheur!

Dans un lan passionn, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute
palpitante elle le serra dans une vive treinte:

--Oh! cher lie, que je t'aime; quel coeur que le tien!

Il s'tait pench vers elle, et sur ses lvres il mit un long baiser.

Cette caresse la rappela  la ralit; elle n'tait pas que mre, elle
tait femme aussi; ce n'tait pas seulement  sa fille qu'elle devait
penser, c'tait encore et avant tout  son mari,  l'homme qui l'aimait
et qu'elle aimait.

Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit;
pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer?
tait-ce loyal?

Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser
le bonheur de ce mari?

Son angoisse l'touffait.

Cependant il fallait rpondre:

--Non, dit-elle d'une voix brise, cela est impossible.

--Et pourquoi?

--Personne ne doit tre entre nous; notre enfant  nous, si nous en
avons un, oui; un autre, jamais.

--Je croyais aller au-devant de ton dsir.

--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondment touche; mais
c'est  moi d'tre sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la
surveillerai de plus prs. Je serai sa mre, si tu le permets: toi, tu
ne dois pas tre son pre.



V

Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontr Soupert,
ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages
environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin,
attabl avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient chang une
parole.

Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses
grandes manires d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'tait tout.

Elle qui tait l'affabilit mme avec tout le monde n'avait jamais fait
arrter sa voiture quand elle l'avait rencontr seul sur la route,
et dans son salut se montrait une rserve qui aurait tenu Soupert 
distance s'il avait eu la pense de s'imposer.

Pourquoi cette rserve avec lui? Plus d'une fois il se l'tait demand,
ne pouvant pas deviner le sentiment de gne et mme de honte qu'il
inspirait  son ancienne lve; mais pour ne pas trouver de rponse
 cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir  cette
ancienne lve, dont il parlait toujours avec plaisir.

--Je lui ai donn des leons,  la comtesse d'Unires, quand elle tait
princesse de Chambrais, et vraiment elle tait doue pour la musique.
Quand ces leons m'ont ennuy, je me suis fait remplacer par un garon
qui tait bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.

Et quand il se trouvait avec des gens en tat de s'intresser 
l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force dtails sur
le portrait du grand seigneur russe:

--Celui-l aussi tait dou, il serait devenu un artiste de talent s'il
avait vcu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garon est
mort en Amrique o il avait t donner des concerts; depuis dix ans,
personne n'a entendu parler de lui.

Et l-dessus, aprs boire, Soupert philosophait volontiers. Quel
contraste rconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce
garon! N chtif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la
force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une
journe de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garon,
que la nature semblait avoir cr pour vivre cent ans, avait t se
faire tuer en Amrique dans la fleur de la jeunesse; et voil o se
montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art
pour but; Nictas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la
perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours trait avec le plus
parfait mpris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait
dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la
caisse tait vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne
occasion lui permt d'en acheter une autre. Cette philosophie, il
l'avait enseigne  Nictas, mais celui-ci n'avait pas profit de cette
leon, et il tait mort; c'tait dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais
regrett personne, donnait parfois un souvenir attrist  ce garon.

--Pauvre Nictas!

Un soir qu'il tait attabl tout seul dans sa salle  manger devant un
grog  l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant  petits coups, le soleil
qui se couchait derrire Saint-Cyr, en lui envoyant par la fentre
ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre
s'arrta sur la route devant cette fentre. C'tait celle d'un homme de
grande taille au visage brun ras, gras d'une mauvaise graisse bouille,
la physionomie fatigue, ravage, le vtement assez us et plus encore
dsordonn: pantalon noir, gilet de coutil, veston jauntre, cravate en
foulard bleu, chapeau-melon.

--Bonsoir, mastro.

Soupert n'tait certes pas fier, surtout au cabaret, o il acceptait
toutes les familiarits pour ne pas boire seul, mais chez lui il se
souvenait de ce qu'il avait t et retrouvait un peu de dignit. Cette
faon de le saluer, avec des manires amicales chez quelqu'un qu'il ne
connaissait pas, le fcha:

--Bonsoir, dit-il schement.

--Vous ne me reconnaissez pas?

--Je vous connais donc?

--Un peu.

--Alors pardonnez-moi.

Quittant sa chaise, du fond de la pice, Soupert vint  la fentre.

Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en
voquant ses souvenirs: ce grand corps fatigu et cette physionomie dure
ne lui disaient rien.

--Et o nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.

--Ici.

De nouveau il l'examina.

--Parlez un peu, dit-il, la tte, le corps, les manires changent, la
voix est plus fidle.

--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de
trouver.

--Est-ce possible! s'cria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que
les yeux.

--Il faut le croire.

--Le bambino!

--Lui-mme.

--Tu n'es donc pas mort?

--Vous voyez.

--Au moins tu as diablement chang.

--Il parat.

--Allons, allons, enjambe la fentre.

En mme temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider.

--Voil une agrable surprise; heureux de te voir, mon cher garon, et
de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre.

--Mais non.

--Prends une chaise, tu vas boire un grog.

Comme il s'occupait  remplir les verres, Nictas lui arrta la main:

--Pas d'eau, je vous prie.

Soupert se conforma  cette demande, mais se renversant, il l'examina de
nouveau:

--Sais-tu  quoi je pense? dit-il tout  coup en mettant ses deux coudes
sur la table. A une certaine soire qui remonte loin, une douzaine
d'annes au moins o tu es venu comme aujourd'hui frapper  cette
fentre; il tait plus tard seulement, mais la saison tait la mme,
le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais march dans la nuit
puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te dcider 
boire ton grog. T'en souviens-tu?

--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre
verre: Voil le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire,
illusion et folie!

--Et la vie t'a montr que j'avais raison?

--Que trop.

--Alors, tout n'a pas t rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que
tu es quitt la France?

--Pas prcisment, mais vous savez que je n'ai pas t vou au rose  ma
naissance.

Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un
trait.

--Il y a longtemps que tu es de retour  Paris?

--Quelques jours.

--C'est gentil  toi, d'tre venu me voir tout de suite.

--Vous tes, cher mastro, le seul homme en ce pays auprs de qui j'aie
trouv de la sympathie, le seul qui m'ait montr de l'intrt sans rien
attendre en retour, et comme je n'ai jamais t gt sous ce rapport, ma
premire pense a t pour vous.

Soupert lui tendit la main, touch ou tout au moins flatt de ce
souvenir.

--Et le violon? demanda-t-il:

--Il y a longtemps que j'ai renonc au violon.

--Avec ton talent!

--Le talent! Ah! mastro, en voil une illusion et une duperie. On croit
au talent  quinze ans,  celui qu'on aura; mais  vingt-cinq, on voit
celui qui vous manque et l'on est dgot de soi. C'est ce qui m'est
arriv. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'tait duperie de
travailler soi-mme au lieu de faire travailler les autres, et j'ai
vendu mon violon tout simplement  un plus naf que moi.

--Les journaux parlaient de tes succs l-bas.

--Les rclames me cotaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire
tait mauvaise.

--Et alors?

--J'ai essay un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaill aux mines
et j'ai gagn une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai
fait de la culture et n'ai pas russi. J'ai t agent d'migration pour
les Chinois vivants et de rexportation pour les Chinois morts. J'ai t
officier au service du Prou. En Colombie, je me suis un peu mari, mais
si peu que j'espre que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la
Nouvelle-Orlans, j'ai t directeur de thtre, et 'a t mon beau
temps: ayant des comdiens, des musiciens  diriger, je leur ai fait
payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai t journaliste
 Baton-Rouge, mormon  Lake-City, matre-d'htel  San-Francisco,
photographe au Canada; et voil. J'en oublie; pourtant, c'est assez
pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la
destine. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit.
Paris est un bon terrain pour la lutte.

--Et que veux-tu faire?

--Tout; ma vie cahote a eu cela de bon au moins de me donner des
aptitudes diverses en me dbarrassant d'un tas de prjugs gnants.

--Et le levier?

--Il est l.

Disant cela, il se frappa le front.

--Il vaudrait mieux qu'il ft l, rpondit Soupert en mettant la main
sur sa poche.

--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas.

Il y eut un moment de silence.

--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais
que la fortune et moi nous sommes brouills depuis pas mal de temps.
Pourtant, le jour o tu manqueras d'une pice de cent sous, viens la
chercher; s'il y en a une  la maison, elle sera pour toi.

Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une bote en bois blanc
dans laquelle sonnrent trois ou quatre pices de cinq francs; depuis
quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et
c'tait cette petite bote, trop grande encore, qui lui en tenait lieu.

--Partageons, dit-il.

Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pices de
monnaie: Nictas prit douze francs.

--Je vous rendrai a, dit-il, sans un mot de remerciement.

--Quand tu voudras, quand tu pourras.

Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet.

--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soire dont nous voquions le
souvenir tout  l'heure, nous avons discut la question de savoir si
tu avais bien ou mal manoeuvr pour forcer mademoiselle de Chambrais 
t'pouser!

--Mal, aussi btement que possible.

--Je crois me rappeler que a m'avait produit cet effet alors: tu lui
avais fait une dclaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait
flanqu  la porte?

--Prcisment.

--Elle s'est marie depuis; elle a pous le comte d'Unires; ils
s'adorent.

--J'ai vu a dans les journaux; c'tait la priode, prcisment, il y a
dix ans, o je rdigeais un journal franais  Baton-Rouge. Qu'est-ce
que c'est que ce comte d'Unires? Un imbcile, n'est-ce pas?

Il haussa les paules.

--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbcile?
C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs
orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon,
gnreux, digne de sa femme.

--Avec la fortune de sa femme, a lui est facile, il me semble; la
gnrosit des riches me fait rire.

--Elle a t diminue, la fortune de sa femme.

--Il a fait de mauvaises spculations?

--M. d'Unires ne spcule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais,
l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a
laiss toute sa fortune  un enfant naturel, une petite fille dont la
naissance est mystrieuse, mais qu'on croit tre sa fille. Ce qu'il y a
de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite....

--Quel ge a-t-elle?

--Une douzaine d'annes, onze ans peut-tre. Je te disais que du vivant
de M. de Chambrais elle tait leve chez un garde du chteau; et depuis
la mort du comte, c'est madame d'Unires qui la surveille. Par l, tu
peux voir que les d'Unires sont bien les braves gens dont je parlais,
puisqu'ils n'en veulent point  cette petite qui leur enlve une belle
fortune.



VI

La vieille bergre en velours d'Utrecht sur laquelle Nictas avait dormi
plus d'une fois, tait toujours le plus bel ornement de la salle 
manger de Soupert, car  l'ge avanc auquel elle tait arrive, douze
annes de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette
nuit-l, elle servit encore de lit  Nictas qui, le lendemain, aprs
un solide djeuner, descendit  Palaiseau, pour prendre le train et
retourner  Paris.

Mais comme il arrivait  la gare, il aperut un flot de Parisiens
dbarquant en habits de fte, qui lui rappela que c'tait dimanche.
Qu'irait-il faire  Paris, ou rien de particulier ne l'appelait
d'ailleurs, quand tout le monde venait  la campagne: errer par les rues
dsertes dans ce costume de besoigneux n'tait pas pour lui plaire;
pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les
douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mls aux
quelques pices de monnaie qu'ils avaient t rejoindre; aprs une
promenade de quelques heures il pourrait se payer un dner champtre et
le soir reprendre le train pour Paris.

Alors l'ide lui vint d'aller  Chambrais; autant l qu'ailleurs et mme
mieux, il aurait plaisir  revoir ces bois o tant de fois il s'tait
promen en rvant  Ghislaine.

Et par la plaine o les bls nouvellement pis ondulaient sous une
lgre brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le
pressait.

C'tait vrai qu'il l'avait aime cette petite Ghislaine, passionnment
aime; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune
n'avait mu son coeur comme celle-l, chez aucune il n'avait retrouv
cette grce, ce charme, cette sduction, 'avait t son beau temps dans
sa vie tourmente, le seul qui lut et laiss des souvenirs heureux,
auxquels il et plaisir  se reporter, le seul o il et envisag
l'avenir avec esprance, o il et eu confiance dans le prsent.

Quel fou, quel naf il avait t!

Ah! pourquoi ne s'tait-elle pas laisse aimer? pourquoi ne l'avait-elle
pas aim! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repouss, et voil o
il en tait arriv. Dcourag, il avait abandonn le mtier qu'il
avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard,
misrable jouet de sa destine, solitaire, sans soutien, sans but, sans
autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.

La sotte, l'orgueilleuse crature; c'tait un imbcile qu'il lui
fallait, ce d'Unires.

Et il avait forc le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet
imbcile et de lui rire au nez.

--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore.
Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chass et pourtant je suis
toujours entre elle et toi.

Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voil qui et
t vraiment drle.

Comme cette pense le faisait rire il s'arrta tout  coup, et se frappa
le front.

Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrap un? N'tait-il pas bizarre
qu'aprs son aventure elle et voyag  l'tranger, se sauvant? On ne se
sauve pas quand on n'a rien  cacher; on ne disparat pas pendant des
mois.

L'intressant serait de savoir combien de temps avait dur son absence
et o le comte l'avait cache.

Quand il avait appris qu'elle tait partie avec M. de Chambrais, cette
ide lui avait bien travers l'esprit, mais il ne s'y tait pas arrt;
se disant qu'il tait plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable
de croire qu'elle se sauvait pour n'tre pas expose  le rencontrer
et pour chapper  ses poursuites. Et pour se distraire lui-mme, pour
secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accept de
partir pour l'Amrique, sans attendre qu'elle ft de retour. Jamais,
depuis, cette ide d'enfant ne lui tait venue, mais ce que Soupert lui
avait racont devait le faire rflchir.

Quelle tait cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on levait
chez un garde du chteau,  qui le comte lguait sa fortune, sans que sa
nice s'en fcht?

Cela n'tait-il pas bizarre, alors surtout qu'en considrant l'ge de
cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si
Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci prcisment serait de cet ge.

N'tait-ce pas l une concidence extraordinaire ou tout au moins
curieuse?

--H, h!

Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le
sang, il s'assit  un carrefour o se trouvait un bouquet d'arbres;
l'endroit tait dsert; en cette journe du dimanche les champs taient
abandonns; personne ne le drangerait dans ses rflexions.

tait il possible que M. de Chambrais et organis cette supercherie de
l'enfant naturel? Pour lui, aprs la dmarche du comte et ses menaces,
la question n'tait pas douteuse: capable de tout, le comte pour
sauver l'honneur de son nom. Si sa nice tait dans une situation
embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant  son compte.

Mais ce qui ne l'tait pas, et ne se comprenait gure, c'tait que cet
enfant, n  l'tranger, ft amen en France et install justement au
chteau: si Ghislaine tait sa mre elle ne devait pas dsirer l'avoir
prs d'elle, et si le comte tait son oncle, il ne devant pas instituer
son lgataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait tre qu'un objet
d'excration dans le prsent et une menace de honte pour l'avenir.

La question tait plus complique qu'elle ne le paraissait au premier
abord, et pour la rsoudre il fallait autre chose que des suppositions
plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait tre la mre, le
comte pouvait tout aussi bien tre le pre.

Avant de rien dcider, le mieux tait donc de voir et de se renseigner,
c'est--dire de faire une enqute  Chambrais mme.

Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant
Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.

Si Ghislaine tait la mre de cette petite fille, il en tait le pre,
lui; et c'tait une situation que celle de pre d'une hritire pour un
homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Dcidment, il avait
t bien avis de revenir en France, et comme il le disait  Soupert,
Paris tait un bon terrain pour la lutte.

Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches:
sans doute, c'taient les vpres. Au temps o il tait le professeur de
Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en pousant un des chefs
du parti catholique elle n'avait pas d renoncer  ces pratiques
religieuses, il y avait donc chance de la trouver  l'glise; si en ce
moment elle habitait Chambrais.

Il hta le pas et ne tarda pas  entrer dans le village: de loin on
entendait les ronflements de l'ophiclide et les notes claires des voix
enfantines. Btie au quinzime sicle en pierres de grs et en pierres
meulires, comme dans la plupart des villages environnants, l'glise
de Chambrais est des plus simple, au moins  l'extrieur, ce genre de
matriaux ne comportant aucune dcoration; mais  l'intrieur la pit
des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures,
de tableaux, de statues qui lui donnent un caractre particulier
qu'accentue encore la chapelle funraire de la famille, prise dans le
collatral de gauche et ferme par une magnifique grille en fer forg
du quinzime sicle, achete en Flandre et offerte par le pre de
Ghislaine.

Ce fut  travers les barreaux de cette grille qu'aprs l'avoir longtemps
et minutieusement cherche dans l'glise, Nictas aperut madame
d'Unires, ayant prs d'elle un homme de tournure lgante qui ne
pouvait tre que son mari.

Alors, sans qu'il en et conscience, il murmura quelques mots qui le
firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les
entendirent:

--Dommage.

Ce cri de regret tait en mme temps un lan d'admiration la retrouvant
telle qu'il l'avait aime; il semblait que l'ge pour elle n'et pas
march, et qu'elle ft reste aussi fine, aussi mignonne qu' dix-huit
ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la mme douceur profonde, et sa
bonne grce, sa simplicit de tenue taient toujours les mmes.

Quel contraste entre elle et lui qui avait tant chang; qu'aprs douze
ans d'absence personne ne voulait le reconnatre!

Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'tait pas arrt, il
devait tre prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur
le parvis en attendant la fin des vpres. Ce fut seulement quand on
commena  sortir qu'il se rapprocha du porche de faon  ce qu'elle dt
passer devant lui.

En effet, elle ne tarda pas  paratre au bras de son mari,
s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait prs d'elle, tout en
rpondant d'une inclinaison de tte et d'un sourire affable aux saluts
qu'on lui adressait  gauche et  droite. Elle tait si bien absorbe
dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au
moins qu'elle ne le remarqua pas.

Mais il n'en fut pas de mme du comte d'Unires qui, en apercevant
cet inconnu, tourna la tte vers lui; quand leurs yeux se croisrent,
Nictas eut un mauvais sourire, et tout bas ses lvres rptrent le mot
qu'il avait dj dit plusieurs fois.

--Imbcile.

Mais il dut reconnatre que, pour la tournure et les manires, cet
imbcile n'tait pas le premier venu.

Il ne quitta sa place que lorsqu'il les et vus disparatre dans la rue
qui conduit au chteau.

Peut-tre celle pour laquelle il tait dans ce village, sa fille
avait-elle pass devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues,
comment l'et-il devine? C'tait son enqute qui devait la lui faire
connatre.

Cette enqute, bien entendu, il n'allait pas la commencer en
interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il
rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de
ne rien apprendre, en mme temps que ce serait le meilleur aussi de se
trahir.

--De quel droit,  quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui
tait-il? Que voulait-il?

Ces manires primitives n'taient point de son ge; l'preuve qu'il
avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naves et plus
sres.

Quand il venait pour ses leons, et qu'il arrivait ayant chaud, il
entrait quelquefois pour se rafrachir dans un cabaret situ  une
petite distance du chteau et portant prcisment pour enseigne: Au
Chteau; il s'tablirait l, et en restant longtemps attabl, ce serait
bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec
un paysan ou un domestique.

A cette poque il y avait des domestiques, particulirement les valets
d'curie, les garons jardiniers qui, n'tant point nourris au chteau,
prenaient l leurs repas; il devait en tre toujours ainsi.

De plus c'tait dimanche, et ce jour-l le cabaret tait toujours plein;
il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne
trouvait pas un bavard qui voult parler. Il est vrai que pour parler,
il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait
toute la journe, toute la soire  lui.

Quand il entra, la grande salle tait pleine, et sur l'ardoise des
tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres
on abattait des cartes grasses. A cot des paysans aux mains calleuses
et encrotes, au visage hl et tann, se trouvaient les domestiques
du chteau, valets d'curie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on
reconnaissait tout de suite  leur menton bleu et  leurs belles
manires.

Ce fut  une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.



VII

Avant de parler, Nictas jugea qu'il tait plus prudent d'couter; et
sans en avoir l'air, tout en buvant  petits coups son absinthe, il se
mit  tudier les gens du chteau qui l'entouraient, cherchant celui
qui, plus naf et plus bavard que les autres, se laisserait questionner
utilement.

Quand il tait entr on l'avait regard curieusement, mais bientt on
avait paru ne plus faire attention  lui, ce qui lui permit de se livrer
 son examen.

Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces
domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient tre tous plus
dcoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui tait borgne, un
autre boiteux. Alors il se prit  rire tout bas, se disant que c'tait
une drle de boutique qui runissait ces clops, et il conclut que le
d'Unires tait un avare qui ne ddaignait aucune conomie, mme celles
qui conduisent au ridicule, car srement il ne payait pas ces pauvres
diables aussi cher que de beaux gars dont on achte la prestance autant
que les services.

En quoi il se trompait et raisonnait  faux, en attribuant ce choix 
l'conomie. Chez le comte d'Unires, les pauvres diables taient pays
aussi bien que partout, seulement ils n'taient point repousss pour
leur infirmit comme ils le sont gnralement, et s'il n'y avait pas
de maison o cochers, valets de pied, matres d'htel fussent plus
dcoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers
taient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les
avait faits.

Pour les jardiniers spcialement, le spectacle qu'ils offraient le matin
quand ils se runissaient devant la loge du concierge pour recevoir les
ordres du chef, tait aussi curieux qu'instructif: les ordres reus, ils
se sparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux
casss par l'ge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bton, de
rhumatisants vots qui, clopin clopant, par les belles alles droites,
sous le regard des statues aux poses thtrales du grand sicle, se
rendaient  leur travail:  vingt qu'ils taient ils abattaient de
l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journe, non
d'aumne, ou tout au moins ils avaient la fiert d'en vivre.

Comme Nictas considrait avec un mpris croissant ces infirmes, un
garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent
timbre des armes des d'Unires surmontes de la couronne ducale, et sur
l'paule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court
 deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nictas taient plus
ou moins clops, celui-l tait un vrai invalide: il boitait tout bas
d'une jambe, et la bras gauche avait t amput de la main.

--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.

--Bonjour, la compagnie.

Il regarda autour de lui, mais toutes les tables taient occupes,
devant celle de Nictas seulement il restait deux tabourets.

Dagomer porta la main  sa casquette:

--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.

--Volontiers.

Alors, le garde, dpassant la bretelle de dessus son paule, prit un
tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.

--Il ne lche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.

--Mais non.

--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.

--Juste, rpondit Dagomer en riant, par jalousie.

C'tait un homme d'une quarantaine d'annes,  l'air ouvert et bon
enfant, mais rude en mme temps et surtout rsolu.

--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgr votre
main coupe vous ne manquez pas un lapin?

--Gnralement celui qui dboule est boul, mais dire que je n'en ai
jamais manqu, ce qui s'appelle un seul, a ne serai pas vrai.

--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous tes fait arranger
comme a, dit un paysan  l'air grincheux et qui avait probablement des
raisons personnelles pour en vouloir au garde.

--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le
premier, a n'est pas tonnant, mais malgr ma main gauche casse, j'en
ai tout de mme dmoli un de la main droite; c'est dommage que celui-l
ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup tait bon.

Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement  sucrer le caf
qu'on venait de lui servir; c'tait le dimanche seulement qu'il entrait
au cabaret, et ce jour-l, quel que ft le temps, froid ou chaud, il
s'offrait une tasse de caf.

--C'est ici que s'est passe cette lutte? demanda Nictas.

--Non,  Crvecoeur, o j'tais avant de venir ici. Vous connaissez
Crvecoeur?

--Non.

--Dans la Brie, sur la lisire de la fort de Crcy.

Le renseignement tait bon  retenir, et Nictas le casa dans sa
mmoire: Crvecoeur dans la Brie; peut-tre tait-ce l que l'enfant
avait vcu avant de venir  Chambrais!

Cependant Dagomer battait son caf  petits coups de cuillre, et le
dgustait batement sans plus faire attention  Nictas que s'il avait
eu en face de lui une figure de cire.

Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite
qui, pour Nictas, n'avaient pas d'intrt: de temps en temps un mot sur
les biens de la terre du ct des paysans; de l'autre une drlerie sur
les femmes de service du chteau, et c'tait tout.

Il fallait cependant que Nictas se dcidt; sans doute, ces domestiques
n'allaient pas rester l jusqu'au soir.

--Puisque le hasard nous place  la mme table, dit-il en s'adressant 
Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de
vous adresser une question?

--A votre service.

--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le chteau?

--Pour sr.

--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?

--Oui.

--Je serais bien contrari de rester ici jusqu' mardi.

--Dame!

En voyant l'effet que cette rponse produisait, Dagomer se ravisa; et
appelant:

--Monsieur Auguste.

Un grand garon belltre s'approcha avec un sourire protecteur:

--Monsieur Dagomer.

--Voil ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il dsigna
Nictas,--voudrait visiter le chteau et il demande s'il faudra qu'il
reste jusqu' mardi.

M. Auguste toisa Nictas ddaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que
produisait son costume sur ce personnage important, habitu  juger les
gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques
paroles habiles:

--Je suis charg par un journal amricain dont je suis correspondant,
dit-il, de lui envoyer la description du chteau de Chambrais, et je
serais trs gn de diffrer ma visite jusqu' mardi.

--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, videmment
parce qu'il admettait qu'un journaliste amricain pouvait tre nglig
dans sa tenue.

--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda
Nictas.

--Avec plaisir.

Il s'assit sur le tabouret libre et Nictas appela le le cabaretier. M.
Auguste dsirait un apritif, Dagomer un autre caf; quand ils furent
servis, l'entretien reprit:

--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M.
le comte ne va pas demain  la Chambre et si madame la comtesse ne
l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire,
je vous ferai visiter le chteau: venez  une heure, j'aurai fini de
djeuner.

Pour jouer son rle, Nictas demanda des renseignements sur le chteau,
sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'tendue du
parc, puis il passa aux matres.

--Il y a longtemps que M. le comte d'Unires a pous la princesse de
Chambrais?

--Dix ans.

--Combien d'enfants?

Disant cela d'un air indiffrent, il tira un carnet pour prendre des
notes.

--Ils n'ont pas d'enfants.

--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingnuit.

--Ils n'en ont jamais eu.

--S'ils mouraient,  qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a
pas un oncle?

--Il est mort.

--Alors au lieu que ce soit lui qui hrite de sa nice, c'est sa nice
qui a hrit de lui?

--Pas prcisment.

--Expliquez-moi donc a: vous savez, en Amrique, on est trs curieux
de ces dtails, et rien de ce qui touche le comte d'Unires, le grand
orateur, n'est indiffrent. Est-ce qu'il tait mal avec son oncle le
comte de Chambrais.

--Non.

--Alors l'oncle avait des enfants?

--Non; il a laiss sa fortune  une jeune fille pour laquelle il avait
de l'affection.

--Tiens! c'est drle, si elle n'tait qu'une jeune fille comme vous
dites.

--Une enfant qu'lve l'ami Dagomer.

--a n'intresse pas les Amricains, la jeune fille, interrompit
Dagomer, en donnant un coup de coude  M. Auguste.

Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au chteau, et le
garde, le fusil  l'paule, le suivit.

Ce fut inutilement que Nictas tenta d'entamer d'autres interrogations;
alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait
 Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire
causer l'aubergiste.

Et pour passer le temps, il s'en alla flner par les rues du village et
devant le chteau. Puis il dna longuement  ct des palefreniers, dont
les conversations, qu'il couta sans en perdre un mot, ne lui apprirent
rien d'intressant: la qualit des voitures du comte, les mrites de ses
chevaux lui tant tout  fait indiffrents.

Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put changer quelques
paroles avec l'aubergiste, jusqu' ce moment trop occup pour bavarder.

--C'est une histoire curieuse que celle que m'a conte M. Auguste.

--Quelle histoire?

--Celle de l'enfant du comte de Chambrais.

--La petite Claude?

--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unires
ne soit pas fche d'tre prive d'un hritage sur lequel elle devait
compter?

--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fchera pour des affaires
d'argent, le monde sera chang.

--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...

--Comment si c'est sa fille!

--Reconnue?

--Non, pas reconnue, elle n'a mme pas d'acte de naissance.

--Mais on a toujours un acte de naissance.

--Elle n'en a pas; on l'a bien vu  l'ouverture de la succession
puisqu'il a fallu un acte de notorit et que MM. Vaubourdin et Meunier
ont t tmoins.

--Et  combien se monte cette fortune? demanda Nictas qui n'eut pas la
patience de filer cette question.

--Soixante mille francs de rente.

Il avait cru  un plus gros chiffre, cependant celui-l tait encore
assez beau pour l'empcher de dormir quand il fut au lit.

--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mang la plus
grosse part de son hritage? Comment? Avec qui?

Mais il n'allait pas s'arrter  cette question oiseuse quand une autre
plus urgente et plus brlante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait
 son attention.

videmment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle
n'tait pas ne en France, ou qu'on avait cach l'accouchement de la
mre.

Et alors il tait non moins vident que cette mre tait Ghislaine,
emmene par son oncle dans quelque pays perdu, o elle avait pass le
temps de sa grossesse et o elle tait accouche.

C'tait quelque chose d'avoir appris cela, et dcidment il avait cd 
une bonne inspiration en venant  Chambrais.

--Soixante mille francs de rente!



VIII

Malgr l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essay de
parler de Claude, il voulut risquer une tentative auprs de celui-ci,
et le lendemain dans la matine il se dirigea vers le pavillon du garde
qu'il connaissait bien pour tre plus d'une fois, au temps de ses
leons, sorti par cette porte.

D'ailleurs, il tait bien aise de voir cette petite qui tait sa fille.
A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc
faire l'exprience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait ha
son pre, ses frres, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout  fait
intressante l'preuve dans les conditions o elle se prsentait; au
milieu des enfants du garde reconnatrait-il la sienne?

Son intention n'tait pas d'entrer simplement chez le garde et de
commencer un interrogatoire en rgle, car ce serait, semblait-il, le
plus sr moyen pour se faire mettre  la porte: il procderait avec
moins de navet.

En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs,
longe les murs du parc, et en dix minutes il tait arriv en vue du
pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.

Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se
composait de trois garons et de quatre filles, sans compter Claude,
ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir  faire un choix au
milieu de ces filles pour reconnatre la sienne; et comme il avait
appris aussi que Claude travaillait dans l'aprs-midi chez lady
Cappadoce, il tait  peu prs certain de la trouver chez le garde ou
aux alentours.

Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperut personne et n'entendit
aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fentres taient
ouvertes, les habitants srement n'taient pas loin: sur le seuil, deux
bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des
poules allaient de-ci de-l en picotant l'herbe des bas-cts.

Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il
s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit  dessiner
le pavillon. Sans tre en tat de faire un vrai dessin, il pouvait
cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa
prsence si Dagomer s'en inquitait, en mme temps que cela lui
permettait aussi de rester l autant qu'il voudrait: il verrait venir.

Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un btiment
attenant au pavillon; elle portait sur son paule une charge de linge
mouill qu'elle tendit sur une haie d'pine; deux petites filles de six
et sept ans vinrent l'aider; c'tait videmment madame Dagomer et ses
filles; elles ne parurent pas faire attention  lui; leur travail
achev, elles rentrrent dans le btiment.

Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une
prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixs sur le pavillon, il
entendit un bruit de pas derrire lui dans le chemin; se retournant, il
vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tte:
elle tait vtue d'une robe d'indienne toute mouille par le bas, et
chausse de sabots; bien qu'elle et l'ge de Claude, il n'admit point
qu'une fille dans ce costume de paysanne pt tre celle de la comtesse
d'Unires: une Dagomer, sans aucun doute.

Arrive prs de lui, elle jeta sa botte d'herbe  terre, et s'arrtant,
elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils
engageaient une conversation, il en pourrait peut-tre tirer quelque
chose.

--Bonjour, mademoiselle.

--Bonjour, monsieur.

Elle s'approcha avec curiosit: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait
en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes
auparavant, ni  leur mre.

Elles taient blondasses, elle tait brune; elles taient paisses, elle
tait svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux
profonds et ses cheveux noirs onduls,--les cheveux de Ghislaine.

Allons, dcidment, la voix du sang tait muette en lui:  la vue de
cette fillette dont il tait le pre, son coeur n'avait pas du tout
bondi.

Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.

--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?

--Papa Dagomer, oui, il fait sa tourne.

Il tait fix.

--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait tromp, vous tes
mademoiselle Claude.

--Vous me connaissez?

--J'ai entendu parler de vous.

Elle ne parut pas flatte que cet homme de mauvaise mine et entendu
parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce
costume:

--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe  mes lapins, dit-elle; pour
aller arracher des coquelicots dans les bls je n'allais pas m'habiller.

--Assurment.

Elle se pencha au-dessus du carnet:

--C'est notre maison que vous faites l?

--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!

--Oui et non.

--Vous dessinez?

--Non; je dessinerai l'anne prochaine au couvent.

--Vous allez au couvent l'anne prochaine?

--J'y serais dj si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder
parce que j'tais malade; il est venu un mdecin de Paris qui a dit que
je devais vivre en paysanne.

--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?

--Elle est bonne pour tout le monde.

--Je veux dire elle vous aime?

--Mais oui.

--Elle s'occupe de vous?

--Certainement.

--Vous la voyez souvent?

--Tous les jours quand elle est  Chambrais.

--Vous allez au chteau?

--Non, c'est elle qui vient.

Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua
une question plus dcisive:

--Elle est votre parente, n'est-ce pas?

Claude fixa sur lui ses yeux profonds:

--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?

--Par intrt pour vous, car enfin c'est un honneur, d'tre de la
famille de la comtesse d'Unires.

Elle prit un air de hauteur tonnant pour une fillette de cet ge, mais
qui, dans sa pense, avait pour but certainement de couper court  ces
questions:

--Je n'ai pas de parents.

--Qui vous a dit cela?

--Je le sais bien.

--Si vous vous trompiez?

--On me l'a dit.

--Si l'on vous avait trompe?

Elle le regarda de nouveau avec une anxit qui contractait son visage:

--Vous connaissez mes parents?

--Voudriez-vous les connatre, vous? un pre qui vous aimerait, prs de
qui vous pourriez vivre?

--Et une mre?

--Une mre aussi.

--Qui m'embrasserait?

--Qui vous embrasserait, qui vous chrirait.

--O sont mes parents?

Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble.

--Je ne peux vous le dire... en ce moment.

--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui tes-vous?

--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre pre.

--Vous croyez! Vous ne savez donc pas?

--Pour que je sois sr, il faudrait que j'eusse la preuve que vous tes
bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore
tout  fait. Vous savez que votre naissance est entoure de mystre?

--C'est vrai.

--Il faut m'aider  l'claircir, ce mystre.

--Comment?

--En me disant tout ce que vous savez vous-mme.

--Je ne sais rien.

--Intelligente comme vous l'tes, vous avez d remarquer dans votre
enfance, depuis que vous tes en ge de voir et de comprendre, des
choses qui ont d vous frapper.

--Ce qui m'a frappe, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'tais
pas sa fille, car je croyais que je l'tais, moi, vous comprenez?

--Elle vous a parl de vos parents?

--C'est moi qui lui en ai parl.

--Elle vous a dit?

--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car
c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je
ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un
pre pour moi. Et je suis bien sre qu'il a t aussi bon pour moi qu'un
vrai pre, le comte de Chambrais, quoiqu'il y et des moments o il me
regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais dplu, comme s'il
me dtestait. Mais j'tais bte de croire a puisqu'il m'a donn sa
fortune; et quand on donne sa fortune  quelqu'un c'est qu'on l'aime.

--Elle ne vous a jamais parl de votre maman, madame Dagomer?

--Jamais.

--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous
embrassant, vous aurait donn la pense qu'elle pourrait tre votre
mre?

--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse
d'Unires qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui
quelquefois me caresse, m'embrasse.

--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unires?

--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connat pas.

--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unires?

--Il est aussi trs bon pour moi.

--Est-ce qu'il vous embrasse?

--Non, mais il me parle trs doucement.

--Est-ce que vous vous rappelez avoir t dans un autre pays que
Chambrais?

--Non.

--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres
personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unires vous
tmoigner de l'intrt?

--Non, pas d'autres.

Tout cela tait clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette
petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais
s'tait fait le pre de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa
fille.

C'tait l le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne
qu'il adopterait: marie  un homme qu'elle aimait, disait-on, elle
tait l'esclave de son amour maternel.

Il et voulu la questionner encore, mais il tait dangereux de prolonger
cet entretien qui n'avait que trop dur; il ne fallait point qu'on
remarqut ce tte--tte.

--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis
quelques minutes, il est certain que vous tes une jeune fille capable
de rflexion et de discrtion. C'est dans votre intrt que j'agis et
pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un
hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amen devant cette maison.
Mais, pour que je puisse vous rendre  vos parents, comme je l'espre,
il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons
t vus, vous regardiez mon dessin, voil tout. Me le promettez-vous?

Elle inclina la tte.

--Je vais continuer mes dmarches et bientt, je vous le promets, nous
nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sre que je travaille
pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez
davantage.

A ce moment un chien courant parut dans le chemin.

--Papa Dagomer, dit-elle.

--Ne vous loignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner
autour de mon dessin.

C'tait en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant
Claude auprs de celui qui l'avait questionn la veille, il fit un geste
de mcontentement.

--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nictas, vous permettez que je fasse le
portrait de votre joli pavillon?

--La rue est  tout le monde, rpondit Dagomer d'un ton bourru.

Puis, s'adressant  Claude:

--Rentre donc  la maison; mouille comme tu l'es, tu vas gagner froid.

Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie;
instantanment il dpassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il
tira sur la pie qui passait en l'air  une dizaine de mtres; elle tomba
les ailes tendues.

--Vous tes adroit, dit Nictas, et prompt.

--Comme a: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-l; quand elles
ont leurs petits, elles dpeuplent tous les nids.



IX

Ghislaine n'ayant pas accompagn le comte  Paris Nictas ne put pas
visiter le chteau, mais il s'en consola: au point o en taient les
choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien
appris.

Ce n'tait pas  Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses
recherches: c'tait  Crvecoeur, l o Claude avait t remise 
Dagomer; il pouvait trs bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi
avoir la chance de tomber dans la bonne piste.

Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller  Crvecoeur, pour
payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire dlivrer les
actes qu'il dcouvrirait, s'il en dcouvrait, il fallait de l'argent, et
il n'en avait pas.

C'tait  bout de ressources qu'il s'tait dcid  revenir en France,
comme la bte chasse revient puise  son point de dpart, sans bien
savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vcu que grce 
l'hospitalit que lui avait donne un ancien camarade retrouv 
grand'peine. Mais le camarade n'tait gure en meilleure situation que
lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'tait pas expos  coucher
dehors. Aprs avoir essay de tous les mtiers en France, comme Nictas
en Amrique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son
nom prcd d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire
d'autant plus srement qu'il n'tait pas difficile: jeune fille dans
une situation intressante, veuve compromise, vieille comdienne, il
acceptait tout. Malheureusement la concurrence tait telle qu'elle lui
avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgr sa belle figure
et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il
ft <<petit rez-de-chausse, et il n'tait que sixime tage, et 
Montmartre encore:  quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne
pouvait pas donner son adresse!

--Compte sur moi quand je serai mari, avait-il dit.

Il semblait, tant donn le caractre bon enfant du baron, qu'on pouvait
faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il mari? Malgr les dix
ou douze affaires en train, la date tait problmatique; cependant, en
rentrant de Palaiseau, ce fut  lui que Nictas s'adressa:

--Moi aussi j'ai une affaire.

--Un mariage?

--Mieux que a: un entant.

--Dj!

Il fallut qu'il expliqut son affaire, et en la racontant, elle se
prcisa pour lui: les beaux cts qu'il voulait montrer lui apparurent
plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il
leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite apprcie  sa
relle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai,
ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrtion, ce fut par
prudence.

L'ami eut un mouvement d'envie en coutant ce rcit: une fillette de
onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le pre pendant
dix ans! Avait-il une chance, ce Nictas! mais ce mauvais sentiment
ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nictas devenait un
camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de dveine; il
tait temps vraiment que la roue tournt.

--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.

--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien tablir la situation de
l'enfant.

--Tu la veux, n'est-ce pas?

--Parbleu!

--La mre a pous un homme puissant!

--Trs puissant, disposant d'une influence norme.

--Riche?

--Trs riche.

--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'tat de ta caisse, il me
semble difficile que tu russisses tout seul, il te faudrait l'appui
de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais
deux, l'une derrire la Madeleine, l'autre au March-Saint-Honor, qui
je le crois, se chargeraient de l'affaire.

--Il faudrait partager avec elles, bien entendu.

--Dame!

--Soixante mille francs ne font dj pas une trop forte somme.

--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du
tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que
t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en
bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une faon quelconque
les premiers fonds pour entrer en campagne.

--Il le faut, mais comment?

--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire
appel Caffi, un ancien avou qui s'occupe de successions, de mariages,
et qui est trs fort.

--Il ne t'a pas mari.

--Pour deux raisons: la premire c'est que j'ai des exigences
pcuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientle de
Caffi; la seconde, c'est que cette clientle a des exigences,--comment
dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent
point. En effet, cette clientle se compose gnralement de parents qui
ont une tare, Caffi appelle a une _paille_, des comdiennes en peine
de filles  marier, des commerants qui ont fait quelques faillites ou
qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par
eux-mmes dans des conditions particulires, ils veulent pour leur fille
un gendre qui les relve; et ce gendre, c'est gnralement  l'arme
qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est dou d'un
prestige qui me manque. Caffi a un annuaire d'officiers pauvres, qui
offre un choix vari: les uns refusent, les autres acceptent, voil
l'homme, le veux-tu?

Nictas n'avait pas la libert du choix, autant celui-l qu'un autre,
c'tait dj beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences,
il saurait bien dfendre ses intrts.

Le lendemain matin, ils sonnrent  la porte de Caffi qui habitait rue
Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfum o
l'odeur des moisissures du pltre et de la pierre se mlait  celle des
paperasses.

En quelques mots la prsentation fut faite et d'Anthan se retira,
laissant Nictas en tte  tte avec le vieil agent d'affaires.

--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille
vote pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne
paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.

--Non, c'est pour un enfant naturel.

--Que vous voudriez lgitimer?

--Que je voudrais reconnatre.

--On peut toujours reconnatre un enfant naturel.

Caffi rpondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses
conseils peuvent tre utiles pour un acte aussi simple.

Et de son ct Nictas reut cette rponse en homme qui n'avait pas
besoin qu'on la lui ft; ne savait-il pas par lui mme, puisque c'tait
son cas, qu'on peut reconnatre et mme lgitimer un enfant dont on
n'est pas le pre?

--Voici mon histoire.

--C'est le mieux.

Mais cette histoire, il se garda bien de la faire vridique, surtout en
ce qui se rapportait  la fortune lgue  l'enfant; pour que l'homme
d'affaires n'et pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix
mille francs de rente; de mme pour la mre, il arrangea la ralit,
elle devint la femme d'un commerant.

Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffi le fora
 prciser plusieurs points qu'il aurait prfr laisser dans une
obscurit protectrice.

--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffi quand Nictas fut arriv au
bout de son rcit.

--Reconnatre ma fille.

--Pourquoi?

--Comment pourquoi? mais parce que je suis son pre.

--Dans quel but tenez-vous  tre son pre?

--Mais....

--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous
voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous tes  confesse; si
vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce  l'enfant que vous
tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a t lgue?

--A l'enfant et au revenu.

--L'enfant, vous pouvez le reconnatre, et d'autant mieux que la mre,
ne l'ayant pas reconnu elle-mme, n'a pas la parole devant la justice
pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez
mme indiquer la mre dans un but de recherche de maternit, si vous
trouvez un notaire qui consente  insrer cette indication, car un
officier de l'tat civil ne la recevrait pas;  la vrit, cette
indication de la mre faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet
contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans
que je prcise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce
pas?

--Parfaitement.

--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle conteste? Cela est
certain. Le tuteur de l'enfant aura mme de fortes raisons  vous
opposer, car vous ne savez mme pas o est n cet enfant que vous
rclamez, vous n'avez mme pas son acte de naissance.

--Parce qu'on m'a cach cette naissance.

--Je sais bien. Je vous prsente la dfense de l'adversaire, pour
vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra
manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra tre un
malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la
fortune qui lui a t lgue? C'est  savoir. Vous le croyez, mais vous
n'en tes pas sr. Il se peut trs bien que, par une sage prcaution,
un ge ait t fix par le testateur o elle aura la jouissance de
ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre
reconnaissance soit admise, rsulte-t-il de tout cela que vous allez, en
qualit de pre, jouir vous-mme de ce revenu et administrer la fortune
de votre fille?

--Le pre n'est-il pas le tuteur de ses enfants?

--Le pre lgitime, oui. Mais le pre naturel, c'est autre chose, et il
faut distinguer. Il n'est pas tuteur lgal, celui-l, et pour qu'il
ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit
confre par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de
famille compos de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient
trs probablement le juge de paix eu gard  votre situation, vous
confrerait la tutelle? J'admets que vous tes tuteur, cela vous donne
l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois
vous dire que l-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus
grand nombre refusent mme au pre naturel la jouissance de ce revenu.

A mesure que Caffi parlait, la figure de Nictas s'allongeait.

--Mais alors, s'cria-t-il, le pre qui reconnat son enfant n'a donc
aucuns droits sur lui?

--Si, il a le droit de garde, d'ducation, de correction, c'est--dire
que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus,
il a le droit de rechercher la maternit au nom de son enfant, et si la
mre est dans une situation o cette recherche doit la dshonorer, si
elle est riche, il y a l matire  organiser un chantage _au sal_....

--_Au sal?_

--C'est un mot d'argot qui, dans l'espce, signifie un enfant. Ce
chantage peut tre trs fructueux, et mme beaucoup plus que ne le
seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant.
Voil pourquoi, en commenant, je vous demandais de dire ce que vous
vouliez.

Nictas prouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux
bonhomme le troublait, il voyait trop loin.

Cependant, il fallait rpondre.

--Ce que je voulais, c'tait l'enfant, mais les difficults que vous me
montrez me rendent trs perplexe. Je rflchirai.

--Ah! ah! vous rflchirez. Voulez-vous que je vous dise  quoi vous
rflchirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien,
coutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus dlicates que celles
qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un
bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il
vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait
obtenir, que de n'avoir rien du tout.

--Et vos conditions?

--Nous partagerions.

--Je rflchirai.

--Prenez votre temps, dit Caffi, en jetant un regard ironique sur la
tenue de son futur client.



X

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Vraiment ce vieux crocodile en parlait  son aise.

La situation telle que Caffi venait de la prsenter n'tait pas du tout
celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait
que ce qu'il en avait appris par exprience: ainsi il avait vu que les
pres et mres jouissaient des revenus des hritages que faisaient leurs
enfants et il savait mme que cela s'appelait l'usufruit lgal, ce qui
dit tout,--tabli par la loi; de mme il avait vu aussi que les pres
avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle lgale, tablie
par la loi.

Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'tait pas un homme
 qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable 
admettre qu'il et cherch  l'effrayer: Il n'y a pas de questions plus
dlicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas
de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler; c'tait
peut-tre vrai, mais ce qui l'tait plus encore, c'tait ce qui se
cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon
guide, et pour cela il exagrait  l'avance les difficults et les
dangers du chemin.

Il et eu quelques louis en poche qu'il se serait adress  un avocat
pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et
aussi les pices de cinq francs, il n'avait qu' s'adresser  la loi
elle-mme. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliothque
tait devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner
un Code.

C'tait la premire fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne
l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'
chercher au mot Enfant naturel, il trouverait l srement les
indications qui lui taient ncessaires.

Il ne trouva rien du tout, pas mme le mot Enfant naturel, il
tait bien question de la prsentation des enfants  l'officier de
l'tat-civil, des enfants trouvs, des enfants de troupe, mais c'tait
tout.

Il resta un moment embarrass. O diable chercher dans cet norme
volume? Il rflchit un moment en feuilletant cette table. Que
voulait-il? Reconnatre sa fille. Le mot Reconnaissance le mettrait
peut-tre sur la voie: Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334. Il
tait sauv.

Mais ces petites phrases courtes prcdes d'un numro, rdiges en un
style simple qui semble la clart mme, ne livrent pas leur secret  une
premire lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent
vaguement qu' ct de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il
faut pralablement savoir pour s'y reconnatre.

Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants
naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins
il la comprit.

Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il
demanda qu'on lui indiqut les meilleurs livres de droit qui traitaient
la question des enfants naturels.

--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier,
Aubry et Rau? rpondit le conservateur, habitu  ne s'tonner d'aucune
demande du public, mme des plus htroclites, voulez-vous....

--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-mme.

--Je ne suis pas jurisconsulte, rpondit le conservateur qui tait
vaudevilliste.

--Ni moi non plus.

--Vous tudiez peut-tre pour le devenir?

--Pas prcisment.

--Je vais vous faire donner Demolombe.

Si le Code avait t obscur pour Nictas, parce qu'il n'en disait pas
assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; sche la loi;
diffus, confus le commentaire.

Ce n'tait pas sa premire exaspration contre cette loi barbare qui
l'avait fait le misrable qu'il tait, elle l'avait cras de tout son
poids, paralys, ananti; les autres en avaient tir contre lui tout le
parti qu'ils voulaient; et voil que quand,  son tour, il voulait en
tirer parti contre les autres, elle restait muette.

Il en tait encore  compulser son trait de la _Paternit et de
la filiation_, quand la Bibliothque ferma, et il se trouvait plus
embarrass, plus perplexe qu'en entrant.

Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dgageait un fait certain,
rsultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant
dont on recherchait la maternit, on devait prouver qu'il tait
identiquement le mme que celui dont la mre tait accouche, et qu'on
n'tait reu  faire cette preuve par tmoins que lorsqu'on avait dj
un commencement de preuve par crit.

N'avait-il pas eu une habilet diabolique, ce vieux comte de Chambrais,
d'enlever sa nice dans un pays tranger o il tait presque impossible
de la suivre?

S'il parvenait jamais  dcouvrir l'endroit o elle tait accouche, il
semblait que c'tait  Crvecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher;
il irait donc  Crvecoeur, si faibles que lui parussent les chances
d'obtenir un rsultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui
permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait  pied; la fort de
Crcy dans la Brie, cela ne devait pas tre trs loin de Paris.

Au temps o il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il
revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et  une
boutique de ce quai, il avait vu des cartes tales, qu'il s'tait
plus d'une fois amus  regarder. Peut-tre le hasard ferait-il, un
bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gt, qu'il y aurait une carte
en montre sur laquelle il pourrait tracer son itinraire.

Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothque.

Mais le hasard sur lequel il avait compt ne lui fut pas favorable;  la
vrit, une grande carte de France tait accroche  la devanture de la
boutique, mais si haut qu'il lui tait impossible de lire le nom des
pays au-dessus de la Loire. C'tait bien l sa chance habituelle.

Cependant il ne se fcha pas; mais entrant dans le magasin il demanda,
comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'tat-major qui
comprenaient la Brie, et les talant les unes  ct des autres, sur une
table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin  partir de Paris;
puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer
dans ses poches, il remercia et sortit.

Il tait fix: il quittait Paris par la barrire du Trne, traversait le
bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et
il arrivait  Crvecoeur, situ  l'entre de la fort de Crcy; en
tout, cinquante kilomtres environ.

Mais ce n'tait point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru
de plus longues sans chemins tracs quand il tait officier au Prou, ou
gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de
bon qu'elle donne de l'initiative  l'esprit et du courage aux jambes;
ce n'tait point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne
et de Paris qu'il aurait envisag d'un oeil calme cent kilomtres 
faire  pied et deux ou trois nuits  coucher  la belle toile.

Le lendemain matin,  deux heures, il quittait les hauteurs de
Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au
Chteau-d'Eau, une lueur blanche clairait le ciel au bout du boulevard
Voltaire;  la barrire du Trne, il faisait jour; et sur le cours de
Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue
file, s'en allaient  la halle, laissant derrire elles une bonne odeur
de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de
la cte, assis dans l'herbe,  l'ombre d'un petit bois, il djeuna en
regardant le panorama de Paris, qui, au del de la verdure du bois de
Vincennes, se perdait dans la brume et la fume.

--Oui, le terrain tait bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en
tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre.

Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas rgulier,
il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir,
il arrivait  la Houssaye, et peu de temps aprs il apercevait un tout
petit village qui se dtachait sur la masse sombre d'une fort: c'tait
Crvecoeur.

Alors il s'arrta; avec une branche casse et une poigne d'herbe,
il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une
paisse couche de poussire blanche, de faon  ce qu'on ne pt pas le
prendre pour un pauvre diable qui arrive  pied de Paris; de la station
voisine, c'tait admissible, mais de Paris il n'et trouv crdit nulle
part.

Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon
espoir; il n'tait pas possible que dans un pays compos seulement de
quelques maisons, o tout le monde devait tre amis ou ennemis, on n'et
pas gard le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais
encore de ce qui les touchait.

En route, il avait bti son plan, qui tait trs simple: il recherchait
des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer
dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros
hritage, et l'on paierait une forte prime  celui qui procurerait ces
renseignements... aussitt qu'ils auraient t reconnus bons.

Ce fut ce qu'il expliqua au secrtaire de la mairie, un vieil
instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitt Crvecoeur, devait se
rappeler Dagomer.

--S'il se rappelait Dagomer? Bien sr qu'il se le rappelait. Un brave
garon. Peut-tre un peu dur aux braconniers, mais il tait pay pour
a; et puis les braconniers n'taient vraiment pas raisonnables non
plus; jamais satisfaits. Seulement, quant  se rappeler un nourrisson
qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'tait impossible, par cette raison
que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.

--Pourtant ils taient arrivs  Chambrais avec une petite fille ge
maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitt Crvecoeur
depuis dix ans,  l'poque de leur dpart cette enfant avait plus d'un
an.

Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne
pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient
jamais eu: tout Crvecoeur le dirait comme lui.

Alors il fallut bien que Nictas admit ce qui lui tait venu plus d'une
fois  l'esprit, sans qu'il voult l'accepter: ne  l'tranger, Claude
avait t ramene en France au moment mme o Dagomer tait venu habiter
Chambrais, et personne,  l'exception de Ghislaine, ne devait connatre
le lieu de naissance de l'enfant.

La dception fut rude; mais il n'tait point dans son caractre de
s'abandonner; il fallait rflchir. En venant, il avait vu une prairie
o l'on mettait du foin en meules; il serait bien l pour passer la
nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient
quitt les champs.

Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au
soleil levant, il reprit le chemin de Paris.

Ce n'tait pas lui qui le voulait, c'tait la fatalit: puisqu'il ne
lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subt: tant pis pour
Ghislaine s'il le lui faisait au _sal_, comme disait Caffi.

Il tait las en montant  dix heures du soir les six tages de son ami
d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il
avait prpare:

Madame,

Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la vtre,
installe chez un garde, au lieu d'occuper auprs de sa mre, la place
 laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolrer cela et mon devoir est de
prendre sa dfense. Je vous attendrai aprs-demain,  trois heures, aux
abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous tait impossible de vous y
trouver, je me prsenterais au chteau.

NICTAS

Il redescendit l'escalier dont les marches taient terriblement dures
pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la bote d'un dbit de tabac.


FIN DE LA TROISIME PARTIE




QUATRIME PARTIE



I

Le jour o Ghislaine reut cette lettre, elle avait pass une partie
de la matine au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait
dfinitivement fix le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus
librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.

N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et  l'avance n'tait-elle
pas certaine que, quoi qu'elle ft, il ne s'en inquiterait pas?

Maintenant elle ne prenait plus des prtextes pour l'aller voir, et
franchement elle disait: Je vais prs de Claude; arrive chez le
garde, elle ne se cachait plus pour laisser paratre son affection, et
franchement aussi elle embrassait sa fille.

Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles taient
assises, en tte  tte,  l'abri de la curiosit des enfants Dagomer ou
des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.

Ce n'tait point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais
simplement sur ceux o, pouvant forcer par d'adroites questions
sa rserve toujours un peu craintive, elle l'amenait  se livrer.
N'tait-ce pas cela qui touchait son coeur de mre: savoir ce qu'tait
cette enfant qu'elle n'avait pas toujours prs d'elle, et qu'une
observation constante dans les choses importantes comme dans les riens,
dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colre, ne
pouvait pas lui faire connatre  fond, avec sa vraie nature.

Et c'tait cette vraie nature qui l'intressait, qui l'inquitait: par
o tenait-elle de son pre, par o s'en loignait-elle?

Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec
un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui
passait par la tte, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot,
Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle
arrangeait, par des exemples la conduisait o elle voulait qu'elle
allt.

Quelquefois aussi il tait question des leons, c'est--dire que Claude
en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilit de lady
Cappadoce, veillait  ne pas donner  son ancienne gouvernante des
sujets d'inquitude.

--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait
Claude.

--Lady Cappadoce est une matresse.

--Et vous?

--Moi, chre enfant, moi... je n'en suis pas une.

Et Ghislaine tait oblige de s'arrter, car le mot qui lui montait du
coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que,
par une imprudence, par un entranement, elle permt  Claude de le
prononcer elle-mme, sinon en ce moment, au moins plus tard.

On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence
et de recueillement o elles restaient les yeux dans les yeux; alors
Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait
doucement.

C'tait  Chambrais que Nictas avait adress sa lettre, et il avait
calcul qu' l'heure o Ghislaine la recevrait, M. d'Unires devrait
tre  la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait trouble, et
pour le succs de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une
trop vive motion devant son mari.

Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller  la Chambre, le comte
tait rest au chteau pour prparer un discours important qu'il devait
prononcer le lendemain, et aprs le djeuner il s'tait install dans
la bibliothque avec sa femme prs de lui, comme toujours lorsqu'il
travaillait. N'tait-elle pas son inspiration et sa conscience? Il
trouvait plus vite lorsqu'elle tait l. Et il n'tait sr d'un effet ou
d'un argument que lorsqu'aprs discussion elle l'avait approuv.

Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans
une corbeille ce qui tait pour le comte, et sur un plateau les lettres
 l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliothque, le
comte, qui tait devant une grande table couverte de volumes du _Journal
officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise 
un petit bureau dans l'embrasure d'une fentre, posa le livre qu'elle
lisait, et commena  ouvrir les lettres.

Bien qu'elle st  l'avance  peu prs ce qu'elles contenaient, et
justement mme par ce qu'elle savait qu'elles taient des demandes de
secours, il fallait qu'elle les lt tout de suite pour y rpondre sans
retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient
lieu.

Elles taient ce jour-l nombreuses et dj elle en avait lu plusieurs,
lorsqu'elle ouvrit celle de Nictas.

Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la vtre....

Elle n'alla pas plus loin: un voile avait pass devant ses yeux, son
coeur s'tait arrt.

Heureusement la lettre tait pose sur le bureau sans quoi elle
serait tombe, ou elle aurait t secoue de telle sorte dans sa main
tremblante que l'attention du comte et t provoque.

Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premires
annes; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de
confiance; si elle devait l'attendre, n'tait-il pas permis d'esprer
qu'il ne reviendrait point; douze annes s'taient coules sans qu'il
repart, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'coulassent
encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont
il ne connaissait mme pas l'existence?

Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tte basse,  la
drobe, rapidement elle jeta un coup d'oeil du ct de son mari:
absorb dans son travail, il n'avait rien remarqu, et pench sur sa
table, il continuait  prendre des notes; sa plume en crivant craquait
avec un bruit rgulier.

Elle tait comme paralyse de corps et d'esprit. Quelle contenance
tenir? Que faire? Elle ne savait. Et mme elle tait incapable de se
poser une question raisonnable.

La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle ost mme la faire
disparatre, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait
se lever, venir  elle comme il le faisait  chaque instant, et
machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette
feuille de papier, o le mot votre fille flamboyait, croyait-elle,
se dtachant en caractres d'affiche. Dans leur troite intimit, ils
n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses
lettres, si madame ouvrait les siennes, en ralit elles taient les
unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame
aussi bien que pour monsieur.

Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une ide, que la premire
chose  faire tait de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les
circonstances ordinaires, rien n'et t plus simple que d'ouvrir un
tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser
dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement
du papier allait crier sa honte.

Et la terrible feuille tait devant ses yeux, hypnotisante.

Comme elle allait se remettre  lire, elle sentit que son mari se
tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'tait point lev et
ne paraissait pas dispos  quitter son travail:

--Te rappelles-tu la date de mon discours  propos de l'ordre du jour
Bunou-Bunou.

L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle et
donn la date de jour, de mois, d'anne. Mais en ce moment, comment
rflchir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait rpondre
sans que sa voix trahit son bouleversement.

--A peu prs trois ans, il me semble.

--Trois ans. Dis plutt sept ans. Comment ta mmoire si ferme peut-elle
se tromper de tant d'annes?

--Sans doute, je fais une confusion.

--Ne cherche pas, je vais vrifier.

Quittant sa table, il passa dans une pice voisine qui servait d'annexe
 la bibliothque.

Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis
vivement elle la mit dans sa poche.

Il n'tait que temps, le comte rentrait, il vint  elle.

--Je te fais mes excuses, dit-il, tu tais plus prs que moi de la
vrit; il y a quatre ans.

Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'tonna pas
qu'elle ne rpondt point, et tranquillement il retourna  son travail.
Il fallait qu'elle prt un parti, et tout de suite, puisque c'tait pour
le lendemain mme qu'il fixait son rendez-vous.

S'attendant depuis son mariage  le voir surgir d'un moment  l'autre,
elle avait bien des fois examin la question de sa dfense, et elle
s'tait toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours  cette arme
dont son oncle lui avait parl avant de mourir.

Quelle tait cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre
sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle
qu'elle ft, elle devait tre efficace puisque son oncle lui avait
recommand d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la
rclamt au notaire chez qui elle tait dpose et que tout de suite
elle allt  Paris.

Bien qu'il ft scrupuleusement observ qu'elle restt auprs de son mari
quand il travaillait, elle n'hsita pas; n'tait-ce pas son honneur et
son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie mme de sa fille
qui se trouvaient en jeu?

--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforait
d'affermir, je partirai pour Paris.

Il fut stupfait:

--Comme a, tout de suite?

Il fallait qu'elle donnt une raison, bien qu'il ne lui en demandt pas,
et que pour la premire fois elle ne ft pas franche.

--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution
immdiate.

--Tu seras longtemps?

--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.

Il sonna et commanda d'atteler.

--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car a ne va pas
aller, et je suis sr que demain  la Chambre tu sentiras toi-mme que
ton aide m'a manqu.

Il voulut la mettre lui-mme en voiture, et la portire ferme, il
recommanda au cocher de marcher rondement.

A trois heures, les chevaux, blancs d'cume, s'arrtaient devant les
panonceaux de M. Le Genest de la Crochardire, et Ghislaine entrait dans
l'tude. C'tait la premire fois qu'elle venait chez son notaire, car
quoi qu'elle et d mettre bien souvent sa signature au bas d'actes
notaris, on tait toujours venu les lui faire signer  l'htel de la
rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande pice o sur des
tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs,
elle se trouva intimide sous le feu de tous ces yeux qui s'taient
levs sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui
dirigeait cette tude, accourut avec les dmonstrations de la plus
respectueuse politesse:

--Madame la comtesse dsire voir M. Le Genest, sans doute, je vais
m'informer s'il peut recevoir.

Le notaire lui-mme apporta la rponse en venant au-devant de sa cliente
qu'il fit entrer dans son cabinet.

La demande que Ghislaine avait  prsenter tait bien simple, cependant
ce fut avec un extrme embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis
longtemps le vieux notaire tait habitu  ne pas laisser deviner qu'il
remarquait la gne d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitt
qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla  une grande caisse
qu'il ouvrit, et en tirant la pice qui lui avait t confie par M. de
Chambrais, il la remit  Ghislaine.

Elle et voulu sortir au plus vite pour dchirer l'enveloppe et lire
cette pice, mais le notaire ne lui en laissait pas la libert: il
parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'coutt.

--Par M. le comte d'Unires, j'ai appris tout l'intrt que vous inspire
cette chre enfant et toute la tendresse que vous lui tmoignez. Dans
son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mre, me disait M.
le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.

Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en
gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.

Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa
voiture.



II

Accote dans un coin de son coup, les glaces releves, Ghislaine put
dchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.

Elle ne contenait qu'une lettre et une note crite par son oncle; ce fut
par cette note qu'elle commena: La lettre ci-jointe m'a t remise par
son auteur le jour mme o elle a t crite; elle est la preuve, elle
est l'aveu d'un crime qui, je l'espre, restera ignor; mais si jamais
il tait dcouvert, elle porterait tmoignage contre le coupable.

CHAMBRAIS.

Vivement elle passa  la lettre, et le dbut elle le lut sans trop
d'motion: que lui importaient ces dclamations, que lui importaient ces
plaintes et ces cris de rvolte!

Mais aux mots: Je vous aimais, l'indignation la suffoqua comme si
c'tait une dclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait,
et dans son coeur rsonnaient encore les clats sourds de sa voix
heurte.

Elle reprit, et sans s'arrter alla jusqu'au bout; mais arrive  la
dernire ligne, elle chercha si c'tait tout.

Une arme, disait son oncle; le crime dcouvert peut-tre, une accusation
au moins contre le coupable et ncessairement la dfense de l'innocente;
mais ce n'tait pas sur cela qu'elle avait compt; dcouvert le crime ne
l'tait pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'tait un moyen pour qu'il
ne le ft jamais.

A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le
voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystre l'pouvantait.
Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.

En sortant de chez le notaire, le cocher tait venu rue Monsieur pour
changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec
la note de son oncle dans un meuble o elles devaient tre en sret:
inutiles en ce moment, elles devenaient peut-tre le lendemain l'arme
qu'elle tait venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que
serait ce lendemain?

Ne trouvant rien pour se dfendre sous le coup immdiat de la dception,
elle s'tait dit qu'avec la rflexion et en se remettant de cet
crasement, il lui viendrait sans doute une ide.

Mais la route se faisait, les villages dfilaient devant elle!
Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait
paralyse dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la
surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture
l'engourdissait et elle se sentait entrane en imagination comme
elle l'tait en ralit: rien pour la retenir, rien pour la guider,
l'clairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle,
entrans par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.

C'tait vainement aussi qu'elle cherchait  prvoir ce qu'il pouvait
contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait crit cette
lettre.

Quand mme elle lui rsisterait, elle le repousserait, c'tait la lutte;
et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne
seraient-ils pas atteints?

A cette pense, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par
elle! Dix annes d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que
n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle
rpondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait
alors suspendue sur sa tte.

Dans son dsarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble
et son moi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la
possibilit de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la
verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire
fermer la porte quand il se prsenterait, c'tait remettre le danger au
lendemain et non l'carter: repouss par elle, que ne ferait-il pas, 
qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il
voulait. Aprs, elle aviserait.

La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, tait
un des endroits les plus sauvages et les plus dserts de la fort: une
combe troite entoure de collines boises, point de chemin pour y
arriver, mais seulement d'troits sentiers tortueux, des grands arbres
sur les bords de la mare et toute une vgtation foisonnante de roseaux,
sur les collines d'pais taillis, elle serait l  sa discrtion; si
personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne
viendrait  ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il
voudrait; bien qu'elle ft brave ordinairement, jamais elle ne
s'exposerait  ce danger; ce serait folie.

Mieux valait encore le laisser pntrer jusqu' elle dans le chteau,
malgr sa rpulsion et son dgot. Au moins, n'y serait-elle pas seule
et sans secours.

Ce lui fut un soulagement de s'tre arrte  cela.

Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se
dfendrait, mais au moins elle n'tait plus dans l'irrsolution.

Quand elle entra dans la bibliothque, elle trouva son mari au travail,
et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.

Tendrement il l'embrassa.

Mais il la connaissait trop bien, ils taient trop intimement, trop
profondment lis l'un  l'autre pour qu'il ne sentt pas dans cette
treinte qu'elle tait trouble.

--Tu as prouv une contrarit, dit-il en la regardant.

--Pas d'autre que celle de n'tre pas reste prs de toi.

--J'ai travaill quand mme; malgr tout, je crois que demain tu seras
contente.

Ainsi qu'il avait t convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait
le lendemain  la sance de la Chambre.

--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?

--Certainement.

Elle se dbarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son
petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table.
Alors il commena, les yeux fixs sur elle; mais il n'alla pas loin:

--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandt en
s'arrtant.

--Je ne trouve pas cela du tout.

--Tu as l'air de ne pas me suivre.

--Mon air te trompe.

Elle tait au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'
certains moments sa volont lui chappait; alors son regard trahissait
sa proccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite
il s'apercevait de ce dsaccord.

Il fallait qu'elle s'appliqut! n'en aurait-elle pas la force, faible
coeur qu'elle tait?

--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.

--Si tu trouves cela mauvais ou  ct, dis-le franchement, je t'en
prie.

--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette
ide?

Il reprit.

Ce fut elle  son tour qui ne le quitta pas des yeux.

De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle
murmurait:

--Bien, trs bien.

--N'est-ce pas?

Alors il s'chauffa, et de l'analyse toute sche de son discours,
il passa peu  peu  des dveloppement sous lesquels se sentait le
mouvement oratoire.

A le suivre ainsi, elle se laissa prendre  ce qu'il disait et  oublier
sa propre situation, suspendue qu'elle tait aux lvres et aux yeux de
son mari, compltant par la pense les effets qu'il laissait de ct.

Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait
toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux,
et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, pench
sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout  coup il s'arrta et
se mettant  sourire:

--Mais c'est une vraie rptition, dit-il.

Elle se jeta  son cou, dans un mouvement passionn:

--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'cria-telle en le serrant dans ses
bras.

--Alors c'est bien?

--C'est superbe.

--Vraiment?

--Vas-tu douter de moi, maintenant?

--Non, chre femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras
demain la force que m'aura donne ton appui d'aujourd'hui. Il me
semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'tais pas l, je ne
pouvais pas te consulter et ne savais que penser.

Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour
ne pas aller le lendemain  la Chambre. Quoi inventer? Quel prtexte
trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptt sans
s'inquiter, sans se peiner?

Ce fut  chercher ce prtexte que sa soire se passa, et partout, au
dner,  la promenade qui le suivit, elle porta, malgr ses efforts,
une proccupation vidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce
qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se
trahissait, elle se jetait dans une gat factice, dont bien vite elle
avait honte, et qu'elle cherchait aussitt  racheter par un lan de
tendresse sincre.

Jamais il ne l'avait vue dans cet tat, elle qui d'ordinaire tait si
bien quilibre, d'une humeur si douce, si juste, si calme.

Il n'osait pas l'interroger, et mme, il n'osait pas l'observer de peur
qu'elle se tourmentt.

Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication;
elle tait souffrante, nerveuse: peut-tre ce rapide voyage  Paris
l'avait-il fatigue.

Alors il s'appliqua  la distraire, en ayant soin de ne pas laisser
deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'tait habituellement.

La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans
bruit, couter derrire la portire qui sparait leurs chambres si elle
dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et
respirait d'une faon irrgulire.

Le matin, l'inquitude l'emporta sur la rserve, et il ne put pas
s'empcher de l'interroger; mais elle se dfendit: elle n'avait rien;
peut-tre tait-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps
orageux.

Alors il lui proposa de ne pas venir  Paris: son discours, elle le
connaissait, et il le dirait peut-tre beaucoup moins bien  la Chambre
qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps
orageux, l'atmosphre des tribunes serait touffante, comme le voyage 
Paris serait pnible dans la chaleur du midi.

Elle fut grandement soulage de le voir ainsi venir au devant d'elle, et
ne se dfendit tout juste, que ce qu'il fallait.

--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais  une condition.

--Toutes celles que tu voudras.

--Reviens aussitt que ta prsence ne sera plus indispensable  la
Chambre.

--Je te le promets.

--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta prsence, de ton amour.

--Veux-tu que je n'aille pas  la Chambre?

--Y penses tu?

--Pourquoi pas?

--Et ton discours?

--Un discours a-t-il jamais chang un vote?

--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est
perdu si l'honneur est sauf.

Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne
l'avait embrass avec l'ardeur passionne qu'elle mit dans son treinte,
lorsqu'il se spara d'elle pour monter en voiture.

--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.

--Aussitt, aussi vite que possible.



III

Si Nictas restait  la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes aprs
l'heure qu'il avait fixe, il pouvait arriver au chteau vers quatre
heures; c'tait donc  ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il
venait.

Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'esprance
dans cette pense que, par cela seul qu'elle n'avait pas t  son
rendez-vous, il renoncerait  la voir; mais enfin, elle se disait que
cela tait possible: ce refus d'obir  son injonction l'aurait fait
rflchir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait
 Paris.

Cependant elle se prpara  le recevoir, si malgr tout il venait,
et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre
se trouvait en communication directe avec le vestibule o se tenait
toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne
pouvait pas arriver distincte  ce vestibule, mais en l'levant il y
avait certitude qu'elle serait entendue.

Elle avait pris un livre pour tcher de ne pas penser, mais ses efforts
pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun rsultat, elle ne
savait pas mme ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes
noires, son esprit tait  la Mare aux Joncs.

Trois heures avaient sonn, puis le quart, puis la demie; incapable
de rester en place, elle se levait  chaque instant pour aller  une
fentre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu' la loge du
concierge.

Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des lvres
lorsque la cloche qui annonait l'arrive d'un visiteur sonna.

Elle alla vivement  la fentre, les jambes tremblantes, et sans se
montrer, derrire un rideau, elle regarda: dans la faon dont il se
prsenterait, elle verrait peut-tre ce qu'allait tre cette entrevue,
ce qu'elle avait  craindre ou  esprer.

Mais elle s'tait trompe en croyant que c'tait lui: l'homme qui
traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, tait bien
de grande taille, mais il tait gras ou plutt bouffi de visage comme de
corps, les cheveux taient courts, les joues et le menton rass; enfin
le vtement us, compos d'un pantalon noir, d'un veston jauntre et
d'un chapeau melon, annonait srement quelque pauvre diable qui venait
demander un secours.

Cependant le pauvre diable tait arriv au perron et,  la porte du
vestibule, il avait trouv Auguste de service ce jour-l.

--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste
amricain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas t 
Paris, je ne peux pas vous montrer le chteau.

--Je lui ai crit, veuillez lui remettre cette lettre.

Et sans paratre le moins du monde embarrass, Nictas lui tendit un
petit billet qu'il venait d'crire  l'auberge du Chteau.

--Mais je ne sais...

--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.

Quand Ghislaine vit sur ce billet la mme criture que celle de la
demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il crivait au lieu de venir,
c'est qu'il n'osait pas se prsenter; et  la pense de ne pas le
voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable tait un
commissionnaire.

Elle avait ouvert le billet.

Je pense que vous ne m'obligerez pas  forcer votre porte; donnez donc
l'ordre que je sois admis prs de vous.

NICTAS.

C'tait lui. Elle eut une seconde d'anantissement; lui, ce pauvre
diable; arriv  ce point de misre et de cynisme, de quoi ne serait-il
pas capable!

Cependant, le plateau  la main, le valet attendait devant elle, la
regardant  la drobe, en se demandant quelle pouvait tre la cause de
ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprim que le
calme et la srnit.

Il fallait qu'elle se contnt et prt un parti:

--Faites entrer, dit-elle.

Et pendant le court espace de temps que le valet mettait  traverser les
deux salons, elle tcha de se donner une contenance.

Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:

--Vous ne quitterez pas le vestibule.

Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais
elle n'tait pas en situation de s'arrter devant une considration
de ce genre: avant tout elle devait assurer sa scurit; comment se
dfendre si elle tait paralyse par la peur d'une surprise?

Ce fut lentement que Nictas traversa les deux salons pour venir jusqu'
elle.

Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien chang, vieilli,
ravag!

Lorsqu'il fut  quelques pas, elle l'arrta d'un mot:

--Que voulez-vous monsieur?

--Je vous l'ai crit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.

--C'est de la jeune fille leve chez notre garde que vous parlez?

--Prcisment.

Il prit une chaise et s'assit:

--D'elle-mme.

--Par quelle combinaison tes-vous arriv  trouver que cet enfant est
votre fille?

--Et la vtre. Cela serait bien long  raconter; mais un mot suffit;
c'est vous-mme qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la
vtre.

--Moi!

--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait
prendre toutes sortes de prcautions qu'on croyait habiles pour chapper
 cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce
que si cette enfant ne vous tait rien et ne m'tait rien vous m'auriez
reu aprs la lettre que je vous ai crite et aussi aprs ce qui s'est
pass entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire
les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgr vous en
rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui
emportait tout: rpulsion, mpris, horreur, haine; et cette raison se
trouve dans l'intrt que vous portez  cette enfant: vous avez peur
pour elle; vous voulez la dfendre.

Il s'arrta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant
devant lui, il eut lieu d'tre satisfait: elle tait atterre.

Il continua:

--L'ordre de m'introduire prs de vous tait un aveu; et si j'avais eu
besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutt  toutes celles que j'ai dj pu
runir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en
avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pices ncessaires pour
affirmer mes droits sur ma fille.

--Et ces pices? demanda-t-elle en essayant de se dfendre.

--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espre que nous n'en
viendrons pas  cette extrmit. En effet, je n'ai qu'un but: assurer
l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous
associer  moi.

--Cet avenir a t assur

--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je
l'avoue, surpris que vous considriez l'avenir d'un enfant assur par la
donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la
vie d'un enfant...

Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.

--... Il y a l'ducation, il y a les sentiments qui dirigent cette
ducation, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le
milieu dans lequel l'enfant est lev. Si Claude a la fortune, a-t-elle
cette ducation dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle?
Est-elle dans un milieu digne d'elle? leve chez le garde, ayant
pour camarades, pour frres et soeurs des enfants grossiers, de vrais
paysans...

--Elle devait entrer au couvent. C'est le mdecin qui a ordonn qu'elle
vive en paysanne.

--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de
garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une
fille de onze ans, la feriez-vous lever par un garde, sous prtexte que
les mdecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh
bien! pour n'tre pas ne de votre mariage, Claude n'en est pas moins
votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le
rappeler. Pour mon malheur, je sais par exprience ce que c'est que
d'tre lev dans une maison trangre; je ne veux pas que ma fille
souffre ce qu'a souffert son pre, et que l'absence d'une direction
affectueuse, ferme et douce  la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de
moi.

Ghislaine coutait stupfaite: tait-il possible que ce langage ft
sincre; c'tait lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignit, de
fiert! O voulait-il en venir? Qui se cachait derrire cet talage de
tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas?
Son premier mouvement avait t de rpondre lorsqu'il avait invoqu
l'affection maternelle; mais n'tait-ce pas l un pige dans lequel elle
ne devait pas tomber, un autre aveu plus prcis que ceux sur lesquels il
s'appuyait dj? Ne serait-ce pas se dfendre d'ailleurs?

--Enfin, que demandez-vous? dit-elle.

--C'est bien simple, rpondit-il. Ou Claude occupera prs de vous, dans
votre maison, la place  laquelle elle a droit par sa naissance, ou je
la prends prs de moi.

--Vous la prenez!

Ce cri qui lui avait chapp la trahissait par l'intensit de son moi;
elle voulut l'attnuer en l'expliquant:

--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui
vous n'avez jamais rien t?

--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.

--C'est impossible.

--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances
juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et mme trs
facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle tait votre
intention, il faudrait que vous eussiez un tat-civil en rgle 
m'opposer, avec indication du pre et de la mre; et je ne crois pas que
ce soit votre cas; les prcautions que vous avez prises pour cacher la
naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe,
vous n'avez qu' produire cet acte de naissance, et je me reconnais
battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?

Il attendit un moment, et comme elle ne rpondait pas, il poursuivit:

--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je
l'espre, heureuse par les soins et la tendresse de sa mre. Prs de
moi, elle n'est associe qu' une vie de travail et de lutte, mais
elle est aime, passionnment aime par un pre qui n'a pas d'autre
affection; sous une tendre direction son coeur se forme en mme temps
que son esprit; et comme elle est la lgataire de M. de Chambrais, elle
ne souffre pas de ma pauvret.

A ce mot elle l'interrompit:

--Vous avez t mal renseign.

--Elle n'est pas lgataire de M. de Chambrais?

--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pense de prvoyance dont je n'ai
compris toute la sagesse qu' l'instant mme, a mis une condition  son
legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu' sa majorit ou 
son mariage.

Si Nictas fut touch, il ne fut pas trop surpris puisque c'tait la
ralisation de ce que Caffi avait prvu; dcidment il tait le malin
qu'il avait dit, le vieux crocodile.

--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son
pre comme son pre travaillera pour elle;  deux on est fort; je l'ai
entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse
extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente
musicienne. Dans cinq ans elle sera en tat de donner des leons, et
par consquent de seize  vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin
d'elle. Vous voyez donc qu'alors mme que je n'obirais pas  un
sentiment d'affection paternelle et  la voix du devoir, j'aurais tout
intrt  prendre Claude avec moi et  la reconnatre pour ma fille: 
seize ans, elle gagnera sa vie largement;  vingt et un ans, elle jouira
de sa fortune; enfin si la fatalit et l'injuste Providence qui n'ont
cess de me poursuivre me l'enlevaient, j'hriterais d'elle.

--Est-ce donc l votre calcul? s'cria-t-elle avec horreur.

--Il est vrai qu'il y a des pres qui font mourir leurs enfants pour en
hriter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du
sort, je ne suis pas cependant un de ces pres, et la preuve c'est que
je suis prt  renoncer  tous les avantages qu'il y aurait pour moi 
reconnatre Claude, avantages moraux aussi bien que matriels,--si
vous vous engagez  la prendre prs de vous dans cette maison, et  la
traiter comme votre fille.

--Vous savez bien que c'est impossible, je suis marie.

--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose  son mari; je
serais vraiment surpris si vous me disiez que le vtre n'appartient pas
 la catgorie de ceux qui acceptent tout.

Sur ce mot, il se leva: il la voyait perdue, affole; c'tait
assez pour le succs de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que
l'affaiblir s'il le rptait ou le laissait discuter; au point o les
choses en taient arrives, la rflexion en ferait plus que lui.

--Je vous reverrai aprs-demain, dit-il,  la mme heure, d'ici vous
aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous
pourrez alors me faire part de la rsolution  laquelle vous vous
arrtez. Bien entendu, si M. le comte d'Unires tait au chteau, je
remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tte--tte.

Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrter aussitt.

--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu' vous, ce
serait une rponse ngative  mon dsir de vous voir prendre Claude;
alors je la reconnatrais.



IV

Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait t frappe d'un mot prononc
de faon, au moins lui semblait-il ainsi,  s'imposer  l'attention;
c'tait celui qui se rapportait aux avantages rsultant pour lui de la
reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas exist, il
n'aurait donc pas pens  cette reconnaissance, et il n'et jamais
rclam sa paternit si sa fille n'avait pas t l'hritire de M. de
Chambrais.

Donc, il tait homme d'argent et il n'y avait  cela rien que de naturel
dans la misre qui paraissait tre la sienne; c'tait par besoin
d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il
ne s'tait jamais proccup; par besoin d'argent qu'il cherchait 
exploiter sa paternit; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaait:

--Prenez l'enfant ou je la reconnais.

Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement  ce que Claude
sortt d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre
objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.

Arrive  ce point, Ghislaine respira; jusque-l elle avait eu le coeur
serr par l'angoisse comme si sa fille tait en danger de mort, sans
qu'elle pt rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il
semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la dfendre:
c'tait une lutte dans laquelle elle ne restait pas dsarme.

Cette esprance la releva, et bien qu'elle ne pt pas prvoir ce que
serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger
n'tait pas immdiat; elle avait un certain temps devant elle pour
aviser, pour chercher.

Quand le comte rentra, elle tait assez matresse de sa volont pour
l'accueillir comme  l'ordinaire et le questionner.

--Comment avait-il parl?

Il lui raconta la sance et elle l'couta sans donner des signes trop
manifestes de distraction ou de proccupation; comme il disait qu'il
serait sans doute oblig de reprendre la parole le lendemain, elle
manifesta le dsir de l'accompagner.

--Te sens-tu en tat de venir demain  Paris?

--Oh! certainement.

--Alors tu es tout  fait bien?

--Tout  fait.

--Tant pis.

--Comment tant pis?

Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:

--Une ide qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser  mon
discours, j'tais avec toi et me disais que ce malaise pourrait tre un
indice heureux.

--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.

--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'esprer! Tu as trente ans,
j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la premire fois qu'en te voyant
indispose je me suis rjoui. Sais-tu que j'ai tudi les signes
caractristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles,
signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais
peut tre autant que bien des mdecins? Enfin ce malaise n'a pas
persist.

--Pas du tout; et je suis sre que rien ne m'empchera d'aller demain
 Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses
indispensables. Quand dois-tu parler?

--Si je parle, ce sera au commencement de la sance.

--Eh bien! aprs ton discours, je quitterai la Chambre, de manire  ne
pas te faire attendre pour revenir ici.

Les choses s'arrangrent ainsi, elle assista  la premire partie de la
sance, puis, quand le comte eut parl, elle quitta la tribune et revint
rue Monsieur.

Par son contrat de mariage, il avait t stipul qu'elle toucherait une
pension pour ses besoins personnels; mais dans l'troite intimit o
elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait t observe:
tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et
d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs
besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une dpense, ou,
s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte aprs qu'elle tait
faite.

Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu
importante sans en parler  son mari; aussi n'tait-ce point de cette
faon qu'elle esprait se procurer l'argent ncessaire au rachat de
Claude.

Ce n'tait point seulement dans leur chteau et leur htel que les
princes de Chambrais avaient toujours pieusement conserv ce qu'ils
avaient reu de leurs pres; pour les meubles, pour les bijoux, il en
avait t de mme, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait
disparatre dans une pice recule, o l'on serrait dans des armoires
ce qui tait par trop antiquaille sans tre ancien, mais on ne s'en
dbarrassait point: les greniers taient bonds de meubles rococo, et
il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au
style Louis-Philippe.

C'est ainsi que Ghislaine possdait quelques bijoux de prix par la
valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables:
jamais elle ne les avait ports. Placs dans des crins, ils taient
conservs dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas
ouvert: ils taient l, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux
de la famille, et comme il avait une parfaite indiffrence pour les
pierreries, il ne s'en inquitait pas autrement; ce ne serait pas lui
assurment qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure,
puisqu'il ne les connaissait mme pas.

Oblige de trouver instantanment une forte somme, c'tait sur la vente
de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.

C'tait l une cruelle extrmit, et  la pense d'entrer dans
un magasin, elle, la comtesse d'Unires, pour vendre des pierres
prcieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le
choix des moyens, et cote que cote, il fallait qu'elle prt le seul
qu'elle trouvait, sans se laisser arrter par la honte et par la peur
des commentaires qu'elle allait provoquer.

Rentre chez elle, elle ouvrit le coffret o taient serrs ces bijoux,
et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est--dire ceux qui,
par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arrta  une
broche en rubis et en diamants,  un noeud avec deux glands et  un
bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait
trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la
prciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait ft au-dessous de
ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.

Puis, tassant le tout dans un journal, de manire  n'avoir pas  porter
un trop gros paquet, ce qui et provoqu l'attention, elle remonta en
voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers
de la rue de la Paix,  qui elle avait plus d'une fois achet des
bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir
convenablement. Sans doute elle et prfr s'adresser  des marchands
qui ne l'eussent pas connue; mais,  ces marchands, elle aurait d
donner son nom pour qu'on la payt, et dans ces conditions mieux valait
encore avoir affaire  Marche et Chabert, qui avaient une rputation
d'honntet.

Quand sa voiture s'arrta devant le magasin, un commis, qui avait
reconnu la livre, se hta de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre
prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.

Elle demanda  parler  l'un des matres de la maison, et presque
aussitt M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empress de
se mettre  la disposition de sa noble cliente; comme c'tait en
particulier qu'elle dsirait l'entretenir, il la fit passer dans son
cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa
demande.

Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle dsirait
vendre des pierreries qui ne lui servaient  rien.

Le bijoutier examina ces pierreries et dclara qu'il tait prt  les
acheter.

--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.

--Non.

--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont
d'un autre ge.

--C'est ce qui me dcide  m'en dbarrasser.

--Quand on possde des diamants et un collier de perles comme madame la
comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.

Il tait trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la
comtesse d'Unires ne se rsigne  une pareille dmarche que sous le
coup d'un imprieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain
temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il  Ghislaine
de lui verser immdiatement cinquante mille francs; plus tard il
complterait la somme; puis, rflchissant qu'une grosse liasse de
billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un chque sur la banque.

L'affaire ainsi arrange, il n'ajouta qu'un mot:

--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?

--Je viendrai.



V

Quelle somme tait-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite?
Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire
des apptits?

C'tait ce que Ghislaine se demandait, se trouvant  l'gard de l'argent
dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours t riches, connaissent mal
sa valeur.

Que reprsentaient cinquante mille francs pour Nictas?

Au temps o il donnait des leons et o il gagnait quatre cents francs
par mois pour venir deux jours par semaine  Chambrais, ils eussent t
certainement une fortune pour lui, le paiement de dix annes de travail.

Mais maintenant?

A la vrit, si l'on s'en tenait  l'apparence, et  la tenue, on
pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore,
puisqu'ils le tireraient de la misre.

Mais tait-il l'homme du temps des leons, et ces douze annes de misre
ne lui avaient-elles pas donn d'autres besoins et d'autres exigences?

De mme qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour,
de mme elle ne l'avait pas retrouv en l'entendant parler: dans sa voix
il y avait une duret, dans son regard une brutalit, et dans toute
sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'tait pas rest l'homme
d'autrefois.

Quelles taient les prtentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les
avait-il tablies? Car plus elle rflchissait  leur entrevue, plus
elle se confirmait dans l'ide qu'il avait jou une comdie dont le
dnouement devait tre l'offre d'une somme d'argent.

Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!

C'tait un march, et elle se sentait bien inexprimente, bien faible,
bien maladroite pour le dbattre comme il aurait fallu: pour la premire
fois de sa vie elle allait avoir  discuter une affaire d'argent, et
tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralyse de
toutes les manires, par son inexprience, par sa dignit, par sa
tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son
mari.

tait-il conditions plus fcheuses, situation plus terrible? Elle et
voulu n'avoir pas  attendre et que tout de suite ce march vnt en
discussion. Mais le lendemain prcisment son mari resta  Chambrais, et
elle dut veiller  ne pas trahir son anxit et son angoisse.

Elle y russit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait
pour lire en elle.

--Comme tu es nerveuse, dit-il  un certain moment.

Elle s'en dfendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientt
la preuve.

--Tu sais que je persiste dans mon ide.

--Quelle ide?

--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspire. videmment, il se
passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle
est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le
changement est certain: tu n'es pas dans ton tat ordinaire. Alors,
comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le
sens que je dsire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais
ce n'en est pas une d'esprer. La persistance de ton tat nerveux est
significative.

Aprs le dner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller  une
certaine distance du chteau, voir des poulains dans une prairie, 
laquelle on n'accdait que par un mauvais chemin charrois.

Comme ils revenaient  la nuit tombante, ils croisrent Nictas qui
flnait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher
dans une meule foin.

Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son
attention tant attire par la fixit des regards que Nictas attachait
sur lui.

--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rde dans
le pays? demanda-t-il.

Elle ne rpondit pas.

Alors il continua:

--Je l'ai dj vu dimanche  la sortie des vpres; il semble qu'il
cherche  nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer
aux curies, il faudrait que Franois prt sur lui des renseignements
srieux: il a bien vilaine tournure.

Et c'tait le pre de Claude; il voulait la prendre prs de lui pour
qu'elle y trouvt une direction affectueuse, dans un milieu digne
d'elle!

Aprs un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui
donna encore plus de force pour la journe du lendemain:  tout prix, il
fallait sauver Claude de ce misrable,--que le comte ne trouvait mme
pas bon pour ses curies.

Quant  trois heures quarante cinq minutes Nictas, annonc par le coup
de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui
tait encore de service ce jour-l.

--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise.

--Vous voyez; votre matresse m'a promis de rpondre aujourd'hui  mes
questions, et je viens chercher ses rponses: nous collaborons: c'est
beaucoup d'honneur pour moi.

--Alors, vous n'avez qu' lui demander l'autorisation de visiter le
chteau, elle ne pourra pas vous le refuser.

--C'est une ide; mais maintenant le chteau m'intresse moins.

Il trouva Ghislaine dans le mme salon et  la mme place que la
premire fois.

--Cet empressement  me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et
j'espre que nous nous entendrons.

--Vous vous trompez.

--Ah!

--Au moins quant  la condition que vous prtendez m'imposer.

--Mais il y a deux conditions que je prtends vous imposer: ou vous
prenez Claude, ou je la prends moi-mme.

--Cela est galement impossible.

--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas
prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empcher de la prendre, moi;
ne suis-je pas son pre?

--Et qu'en feriez-vous?

--Une honnte fille, une fille tendrement aime.

--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous.

--Oh! ne vous gnez pas, et dans un entretien de l'importance de
celui-ci, qui met tant d'intrts en jeu, l'avenir de votre fille, votre
honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de
ct; ce n'est ni le lieu, ni le moment.

--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une hritire
jouissant ds maintenant de ses revenus, vous pouviez penser  la
prendre.

--C'est--dire que je spculais sur ma paternit, n'est-ce pas? Dites-le
donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en
ralit, rien n'est pour me blesser.

Malgr la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas ne pas se
gner comme il disait, ni pousser les choses aux extrmes.

--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner
une existence large, en mme temps que vous vous la donniez  vous-mme.
Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous
puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car
dans la ralit son conseil de famille la dfendrait, et la justice
ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que
feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages matriels
retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour
vous, non une source de produit.

--O voulez-vous en venir?

--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages prcisment  ne pas
prendre Claude,  ne pas vous occuper d'elle,  m'abandonner ce soin
ainsi qu' son conseil de famille, enfin  la laisser, aussitt que sa
sant le permettra, entrer au couvent, o elle recevra une ducation
convenable, et d'o elle sortira pour se marier.

--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air tonn, et ne vois pas
o seraient ces avantages.

Elle avait plac le chque de Marche et Chabert sous un livre,  porte
de sa main; elle souleva le livre, et tirant le chque, elle le lui
tendit:

--Dans ceci.

Il prit le chque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais ds
qu'il eut jet les yeux dessus, son visage se contracta.

--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il.

--Vous m'avez offert un march, je vous en offre un autre.

--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du
sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du
sang de son pre, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant
pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de
faire une enqute dans le pays, et de connatre ainsi le chiffre prcis
de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple
pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille?

--On ne vend que ce qu'on possde, et de ces quinze cents mille francs
vous ne toucherez jamais un centime.

--C'est  voir, et vous prjugez le rsultat d'un procs que vous avez
tout intrt  ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en
prie, faites entrer cet intrt en compte dans vos calculs; il serait
imprudent de le ngliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une
vraie drision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais?

Ainsi elle ne s'tait pas trompe, il consentait, comme elle l'avait
pressenti,  renoncer  Claude et  la vendre; la contestation
maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque dgot
qu'elle en et, il fallait qu'elle entrt dans un marchandage.

Il examinait le chque.

--Votre offre est d'autant moins srieuse, reprit-il, que ce chque
dit lui-mme que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une
proposition plus convenable. Pour voir d'o proviennent ces cinquante
mille francs il n'y a qu' regarder le chque; videmment, vous ne les
avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas
emprunts. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate
simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez
cherch dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cess de vous plaire, et
vous les avez vendus  Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la
Paix qui vous les ont pays avec ce chque sur la Banque: voil leur nom
imprim et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu
assez.

Il fit une pause pour jouir de l'effet d'tonnement qu'il avait produit.

--Parlons net, reprit-il bientt, et ayons l'un et l'autre une gale
franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases chappatoires pour ne
pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce  quoi
vous tes parvenue jusqu' prsent, j'en conviens, mais ce qui a d bien
vous gner; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais
compt sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour lever
ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que
l'enfant ne trouverait pas auprs de moi l'existence que je voulais lui
faire. Dans son intrt donc, il est mieux qu'elle aille au couvent,
mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela mme  tous les
droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand
elle sera majeure, ou sur son hritage si elle venait  mourir; et cette
renonciation, je l'estime  trois cent mille francs. J'accepte ce chque
comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent
cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit.

--Et o voulez-vous que je les prenne? s'cria-t-elle.

--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit
jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous
demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent
cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me crer
une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le pre de votre
enfant cesse d'tre le misrable que vous voyez devant vous? Comme il
pourrait tre dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous
attendrai o vous voudrez, dans une glise, chez votre mdecin,
votre dentiste, votre couturire, tous endroits  souhait pour des
rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit  trois
heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des
pas perdus.



VI

Ce qui rendait la situation de Ghislaine dsespre, c'est qu'elle
n'avait personne  qui s'ouvrir, de qui elle pt attendre conseils et
secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sr  l'avance qu'il ne
trouverait pas un homme devant lui pour l'arrter; c'tait  une femme
qu'il avait affaire, en femme il la traitait.

Vendez ou empruntez.

Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adresst  quelqu'un;  qui? De
gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait
toujours t pour elle d'une dfrence parfaite; toutes les fois qu'il
lui avait fait signer un acte, il semblait que c'tait une faveur
qu'il lui rclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent
cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une
confession; elle serait morte de honte.

D'ailleurs, alors mme qu'elle se rsignerait  cette confession,
qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle ft au courant des choses de la loi,
elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance
de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurment l'objection
que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, procs pour
lui rsister, taient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle
n'et pu se procurer cette somme qu'auprs d'un parent ou d'un ami; et
elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service.
Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une
troite intimit avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a
peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.

Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de
nouveau des bijoux.

Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer
cinquante mille francs, elle s'tait imagine, sans rien prciser
d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte.
Certes, elle ne doutait pas de l'honntet de Marche et Chabert, qui
srement les avaient estims  leur prix marchand, mais elle doutait
de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant trs bien que les
pierreries comme toutes choses subissent des dprciations. Combien
tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on
remarqut leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs
peut-tre. Et de cette somme  celle qu'il exigeait il y avait loin, si
loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui tre d'aucune utilit.

A la vrit, son crin ne se composait pas que de ces respectables
antiquailles; il comprenait des bracelets, une rivire, des croissants,
un diadme, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son
mari lui avait donns, ainsi que le fameux collier de perles et les
diamants de sa mre; mais ceux-l elle ne pouvait pas les vendre; les
uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les
employer  la ranon de sa fille; les autres, parce qu'ils taient des
souvenirs.

Et cependant, puisqu'elle tait contrainte  une nouvelle vente, c'tait
de ces souvenirs qu'elle devait se sparer; l'hsitation n'tait
possible que pour le choix.

Aprs avoir balanc le pour et le contre, elle se dcida pour le collier
de perles; avec lui, au moins, elle tait certaine d'obtenir la somme
dont elle avait besoin, puisqu'il avait t estim  quatre cent mille
francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et
Chabert.

En effet, il ne pouvait pas tre question de vendre ce fameux collier,
car si le comte tait d'une indiffrence complte pour tous les bijoux,
il ne laisserait pas disparatre celui-l sans s'en apercevoir. Ce qu'il
fallait, c'tait faire mettre des perles fausses  la place des vraies
et vendre celles-ci. Dans l'crin o il resterait dsormais enferm, on
ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte
seul. Et encore tait-il possible qu'il ne le regardt plus jamais.

Pour vendre ses bijoux elle avait t tout droit chez Marche et Chabert
qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait  qui
les commander. Cependant, comme elle avait achet des parures de jais
pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne
se chargeait pas de ce travail, on lui dirait  qui elle pouvait
s'adresser. Le lendemain mme elle s'en alla en voiture de place au
boulevard des Italiens, et se faisant descendre  la Chausse d'Antin,
elle entra dans un magasin o,  ct du jais et du grenat, se
trouvaient exposes des pierreries et des perles fausses.

Bien qu'elle et prpar ses premires paroles, elle prouva un moment
d'hsitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui
elle tait, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait
pas ne pas s'tonner de sa commande et ne pas chercher  deviner ce qui
se cachait derrire.

Enfin elle se dcida:

--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le
composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux
yeux?

--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver  une imitation si
parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.

Ouvrant un tiroir, le bijoutier tala sur une vitrine une poigne de
perles:

--Voyez vous-mme.

Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux,
chatoyant, satin des vraies, mais enfin l'imitation tait suffisante
pour qu'elle s'en contentt.

--O est le collier? demanda le bijoutier.

--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que
possible, mme nombre, il y en a quatre cents...

Le bijoutier eut un sourire de surprise.

--... Mme grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher
ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une bote.

Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de
la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se
laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il dclara que
la copie serait digne du modle.

--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez
pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans
le monde de madame, j'en suis sr, vous pourrez porter votre collier
avec pleine scurit.

--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise.

--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen  la porte
de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses
n'ayant pas la solidit des vraies.

On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que
six; le samedi,  trois heures prcises, il fallait qu'on le lui livrt.

Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux
dans son crin, et dans une bote les perles vraies. Le bijoutier aurait
voulu qu'elle admirt longuement son oeuvre d'art; mais elle n'en
avait pas le temps; aprs avoir jet un rapide coup d'oeil au collier,
compt les perles vraies et pay sa facture, qu'on avait eu la
dlicatesse de prparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit
conduire  la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge
marquait trois heures vingt-huit minutes.

Elle chercha autour d'elle et ne l'aperut pas. Comme ce n'tait pas une
heure de dpart, la salle tait presque dserte; seuls quelques paysans
arrivs longtemps  l'avance taient assis sur des bancs, leurs paniers
et leurs paquets devant eux.

Ne sachant que faire, elle se mit  lire une affiche machinalement:
tourne contre la muraille, elle ne cdait point  la tentation de jeter
 et l des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.

Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'pret lui
donnerait de l'empressement.

Comme elle passait d'une affiche  une autre, elle crut voir que de loin
quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en
rien, par sa tenue, au misrable que deux fois elle avait reu, et dont
le dbraill s'tait imprim dans ses yeux de faon  ce qu'elle ne
l'oublit jamais: c'tait un gentleman de tournure lgante, la toilette
soigne: bottines  gutres mastic, pantalon quadrill noir et blanc,
gilet blanc, jaquette  carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains
gantes de chevreau clair, un jonc  pomme de lapis.

Et pourtant, c'tait sa taille leve; quand il se fut rapproch, le
doute n'tait plus possible: elle ne l'avait pas reconnu dguenill, et
maintenant elle ne le reconnaissait pas lgant.

Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:

--Oserai-je vous offrir mon bras?

Elle eut un mouvement de rpulsion.

--Marchez prs de moi.

Il l'accompagna, le chapeau  la main.

--Je n'ai pas l'argent, dit-elle.

Il mit son chapeau.

--Et alors? dit-il brutalement.

--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier
pesant plus de six mille grains, qui a t estim quatre cent mille
francs; prenez-les et vendez-les vous-mme, ce que je n'ai pu faire;
vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille
francs.

--En tes-vous sre?

--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.

--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.

--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu' Paris o elles sont
connues.

--Vos dsirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre
mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associs?

Elle lui tendait la bote; il fit mine de ne pas la prendre:

--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah!
madame, aimez-la bien.

Il prit la bote, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.



VII

Le calme avait succd aux angoisses dsespres qui avaient boulevers
Ghislaine pendant les quelques jours o elle tait reste sous le coup
des exigences de Nictas.

Certes, ce calme ne ressemblait en rien  l'heureuse srnit des annes
qui avaient prcd cet orage, mais elle respirait; si tout danger
n'tait pas  jamais cart, il tait au moins ajourn.

tait-il draisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner  l'tranger
et y rester? Puisqu'il avait pass onze ans sans revenir  Paris,
c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'tait pas sans
intention qu'elle lui avait demand de ne pas vendre les perles du
collier  Paris; et si tout d'abord il y avait l une raison de
prudence, il y en avait une aussi d'esprance: une fois  Londres, 
Vienne, ou  New York, il pouvait trs bien ne pas penser  rentrer 
Paris.

Cependant, comme c'et t folie de s'endormir dans cette esprance qui
ne reposait sur rien de prcis, elle voulut prendre quelques prcautions
contre un retour possible et une nouvelle attaque.

Pour elle, il n'tait que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme
elle avait t une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa
fantaisie, elle le serait toujours.

Mais pour Claude, il en tait autrement, et si aprs avoir agi contre
la mre, il trouvait de son intrt de se tourner contre l'enfant, il
fallait qu' ce moment celle-ci ft en sret.

Pour cela, le mieux tait de la mettre au couvent; s'il voulait tenter
quelque chose, o la chercherait-il quand les portes d'un couvent se
seraient refermes sur elle  Paris ou aux environs?

Mais elle ne voulut pas prendre cette rsolution sans avoir consult son
mdecin qu'elle fit venir  Chambrais, pour qu'il examint Claude de
nouveau.

Le mdecin fut d'avis qu' la rentre d'octobre elle pourrait travailler
comme toutes les filles de son ge, mais que pour le moment il importait
qu'elle passt les mois d't  la campagne sans faire grand'chose.

--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois
qu' l'automne elle sera en tat de supporter la rgle et le travail
d'un internat. Mais  condition cependant que ce ne sera pas  Paris.
L-dessus ma prescription est formelle: sa bonne sant dans l'avenir
dpend de la vie  la campagne. C'est une absurdit meurtrire de
maintenir des internats  Paris: lyces ou couvents; et il y a
longtemps qu'on les aurait transports aux champs, si dans toute maison
d'ducation on ne faisait point passer les convenances des directeurs et
des professeurs avant l'intrt des lves.

Ce n'tait pas pour ne pas suivre les conseils de son mdecin qu'elle
les avait demands; il aurait ordonn le couvent que Claude et tout
de suite quitt Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'
l'automne tait trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle
n'en ft pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.

En trois mois il ne dpenserait pas trois cent mille francs, sans doute,
et avant qu'il revnt  l'assaut--si comme elle le pressentait il devait
y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite
ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne pt pas la
dcouvrir.

Cependant, comme il tait sage de s'entourer de toutes les prcautions,
mme de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda 
Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser
sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait
chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait tre
accompagne. Elle n'tait plus une gamine qui peut s'en aller par les
chemins.

Cela organis de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre
sa vie ordinaire et tre tranquille.

Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se
trouva tout a coup menace prcisment par o elle se croyait le plus en
sret, c'est--dire du ct de son mari.

Pendant l't ils vivaient  Chambrais, mais cependant sans que l'htel
de la rue Monsieur ft compltement ferm; le comte y venait tous les
jours en allant  la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et,
jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis,
notamment des trangers, pour lesquels une excursion  Chambrais n'et
pas t un agrment; c'tait le moment o Ghislaine voyait ses parents
d'Espagne  Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'tait li
dans ses voyages.

Au commencement de juillet un dner fut ainsi donn en l'honneur d'une
infante d'Espagne qui tait venue passer  Paris le mois du Grand Prix,
et pour se rencontrer avec elle les d'Unires avaient choisi la fleur
de leurs amis, l'htel avait pris son air de gala et les serres de
Chambrais s'taient vides dans les appartements et dans le jardin de la
rue Monsieur.

Quand le comte revint de la Chambre o il y avait une sance importante,
il trouva Ghislaine dj habille et installe dans le grand salon prte
 recevoir ses invits: ce soir-l, elle avait renonce  ses habitudes
de simplicit, et portait une robe de crpe de Chine blanc brod d'or
qu'elle mettait pour la premire fois.

A quelques pas d'elle le comte s'arrta pour la regarder, pour
l'admirer:

--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beaut
brune; c'est une merveille d'harmonie.

Le premier coup d'oeil avait t, comme toujours, pour l'admiration,
mais le second fut pour la critique:

--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicit pour nos
htes.

--Oh! en cette saison, rpondit-elle surprise de cette observation, la
premire de ce genre qu'il se permt depuis dix ans.

--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je
ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton
collier de perles qui sur tes paules, clair par les reflets noirs
de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet
superbe.

Elle restait interdite.

--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en
l'examinant.

--Quelles raisons?

--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est srieusement que je te le
demande; non seulement par gard pour nos invits, mais encore pour mon
agrment.

Elle pensa  dire que le collier n'tait pas en tat, mais le comte
prvint cette objection:

--Il est en bon tat, puisque Marche et Chabert ont dernirement rpar
le fermoir.

Toute rsistance tait impossible.

--Je vais le mettre, dit-elle.

Elle monta  son cabinet de toilette, soumise  la fatalit.

--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, o
s'arrtera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres
serai-je encore entrane?

Elle se regarda dans la psych, mais son trouble la rendait incapable de
voir si la fausset des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si
l'on n'tait pas prvenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout
qu'on ne les examinerait pas de trs prs. Seulement ne se laissait-elle
pas influencer par les loges que le bijoutier s'tait lui-mme
dcerns? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles
fussent?

Il fallait redescendre, car les invits allaient arriver, et il fallait
aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand
elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui
ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la gnaient
plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir l?

En effet, chaque fois que, pendant le dner et la soire, elle sentit
les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'tait
naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on tait frapp par
l'tranget de ses perles et qu'on se demandait d'o elles provenaient:
les hommes, pour la plupart, ne se connaissent gure en bijoux, mais
combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si
parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en tat de deviner son
mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont
la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'tait dans son amour et
dans son honneur.

A un moment de la soire, elle prouva une motion qui la paralysa: une
de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces,
porta la main sur le collier:

--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais
bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il ft si
beau, laissez-moi le regarder de prs.

Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle tait jeune, la cousine,
et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, tant
sortie du couvent pour se marier; et puis, comment souponnerait-elle
que ce collier dont on parlait tant pouvait tre faux? C'tait  travers
son histoire et la tradition qu'on le regardait, non  travers la
ralit.

C'tait l surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et
prendre confiance.

Cependant quand la soire se termina et que les derniers convives
partirent, elle fut grandement soulage; enfin elle tait sauve; tout
au moins l'tait-elle pour cette fois; et aprs cette preuve, si
l'hiver prochain elle devait le mettre encore par ordre, elle serait
moins inquite.

Monte dans sa chambre, elle le dfit tout de suite pour le rintgrer
dans l'crin o elle esprait bien le tenir longtemps renferm; mais
au moment o elle allait ouvrir cet crin, elle entendit le pas de son
mari; alors, instinctivement, comme si elle tait en faute, elle posa le
collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles
dans lequel elle s'tait envelopp les paules en sortant du salon.

--Vous vous dshabillez? dit-il.

--Oui.

--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout  l'heure; ne vous
pressez pas; j'ai  lire ce paquet de lettres qu'on vient de me
remettre.

Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui
d'ailleurs, tait bien cach, croyait-elle.

Le comte s'assit auprs de la table, sur laquelle tait pose une grosse
lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se
trouvait en dehors du rayon de la lumire, il se leva et prit la lampe
pour la rapprocher.

En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un
coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une
fracture.

Qu'avait-il donc cass?

Il enleva le fichu et trouva le collier tal sur la malachite; il avait
cras deux perles.

Son premier mouvement fut du dpit et du chagrin.

--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va tre dsole;
son collier.

Mais il s'arrta surpris; si peu vers qu'il ft dans l'art de la
joaillerie, il savait que les perles sont formes d'une matire nacre,
compacte, solide, rsistante, qui ne s'crase pas sous le pied d'une
lampe, si lourde que soit cette lampe.

Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?

Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.

Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les
examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait l
quelque chose d'trange et de mystrieux.

Sa premire pense fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour
raconter cette aventure  Ghislaine; mais il avait dj fait deux pas,
quand il s'arrta, revint  la table, galisa les perles de faon  ce
que le vide qu'il avait fait dispart, et recouvrit le collier avec le
fichu.



VIII

Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis
auprs de la table, lisant ses lettres sous la lumire de la lampe.

Contrairement  ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour
la voir venir: au contraire, il resta absorb dans sa lecture.

Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au
lit.

C'tait en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou
quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre;
couche, il s'asseyait sur une chaise basse auprs de son lit, elle
tournait la tte de son ct, il lui prenait la main dans les siennes et
ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences
du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soire:
douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car aprs avoir
commenc par les autres, ils en arrivaient bien vite  eux mmes, et
alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu
dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu
dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle
s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il ft entr dans
sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les
yeux, elle trouvait ceux de son mari attachs sur elle, comme s'il avait
pass toute la nuit prs d'elle  la regarder dormir.

Mais ce soir-l, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.

--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle
aprs avoir attendu un moment.

--Des ennuis.

--Quels ennuis?

--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.

C'tait une rponse, mais elle n'tait pas suffisante pour expliquer
cette proccupation subite: pendant le dner et la soire, elle avait 
chaque instant rencontr ses regards pleins d'une tendre fiert qui la
suivaient, et voil que tout  coup, alors qu'ils taient libres, il
s'enfermait dans cette attitude trange. Qu'avait-il donc, et pourquoi
ce brusque changement?

Il vint cependant s'asseoir auprs d'elle, mais au lieu d'une causerie
affectueuse et abandonne o celui qui parlait exprimait les ides de
l'autre en mme temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que
de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer
chez lui. A peine avait-il ferm la porte qu'elle descendit doucement
de son lit, et allant  la table, guide par la faible lumire de la
veilleuse, elle mit le collier dans l'crin, un peu  ttons, mais avec
prcaution pour ne pas faire de bruit.

Une fois seul, le comte avait tch de rflchir et de se retrouver;
mais dans sa tte trouble, aucune rponse n'arrtait les questions qui
s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait  la
mme conclusion qui tait que les perles vraies ne peuvent pas s'craser
ainsi.

Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout  fait mystrieuses,
c'est que six semaines auparavant le collier avait t remis aux
bijoutiers Marche et Chabert pour une rparation au fermoir, et que par
consquent il semblait raisonnable d'admettre qu' ce moment toutes les
perles taient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manqu
de signaler celles qui taient fausses--leur responsabilit se trouvant
engage.

tait-il possible que l'ouvrier charg de la rparation et substitu
une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait dtournes? Il
se le demandait, mais sans croire beaucoup  cette explication.

Cependant, comme cela n'tait ni invraisemblable ni impossible, le
plus sage tait de ne pas lcher la bride  l'imagination, sans avoir
pralablement fait une enqute de ce ct.

Le lendemain matin, avant le djeuner, il se rendit chez les bijoutiers,
et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant
l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux
qu'on devait mettre en montre ce jour-l.

Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin,
il tait entr pour payer la rparation du collier de perles de madame
d'Unires.

--Madame la comtesse a pay elle-mme cette rparation.

Il le savait, mais il n'avait pas trouv d'autre prtexte que celui-l
qui lui permt de parler du collier.

--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indiffrent.

Les deux associs se regardrent.

--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon
tat?

--Mais, sans doute.

--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes  des maladies et ne
perdent pas leur beaut en vieillissant?

--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unires n'en sont
pas l, il s'en faut; jamais elles n'ont t plus belles. Quand la
rparation a t faite, nous avons laiss le collier dans son crin
ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos
clientes qui les ont vues. Je suis sr que madame la comtesse d'Unires
exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charit, qu' lui seul
il ferait recette.

--Vous croyez?

--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais
pour mon compte, je n'en connais pas une runion plus parfaite; quatre
cents perles pareilles sans qu'une seule soit infrieure aux autres,
cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardes moi-mme une 
une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du mtier c'tait une
jouissance.

Ainsi, quand le collier tait sorti des mains de ces bijoutiers, toutes
les perles taient vraies; c'tait donc depuis ce moment que la fraude
avait eu lieu.

Il restait au comte une question  poser.

--Est-il possible qu'un de vos employs ait substitu des perles fausses
aux perles vraies?

Mais cette question tait un aveu en mme temps qu'une accusation:
l'aveu qu'il avait dcouvert des perles fausses dans le collier de la
comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait port l'crin
de la rue de la Paix  la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette
fraude.

Elle tait donc impossible  tous les points de vue, et il devait s'en
tenir  ce qu'il avait obtenu.

Quand il fut sorti, les deux associs passrent dans leur cabinet et, la
porte ferme, en mme temps ils s'interrogrent du regard d'abord, puis
franchement?

--Marche?

--Chabert?

--a vous parait naturel tout cela?

--Le mari qui entre par hasard.

--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un
emploi secret.

--L'embarras de l'un.

--La confusion de l'autre.

--C'est--dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame
d'Unires, je dirais a y est.

--Et moi je dirais que le collier a t vendu comme les anciens bijoux.

--A qui?

--Pourquoi pas  nous!

--Voil qui n'est pas juste.

--Nous, nous la connaissons.

--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas  Freteau.

--On les aura envoyes  Londres.

--C'est gal, si les perles viennent dans le commerce, je les
reconnatrai.

--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier
comme celui-l ne peut pas disparatre sans que l'honneur de la famille
soit engag.

--Je vais crire  Londres.

--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.

Le comte rentra plus perplexe, plus angoiss qu'il ne l'tait en sortant
le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que
les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier,
depuis toujours peut-tre, tandis que maintenant,  moins d'accuser
Marche et Chabert d'tre des voleurs ou des ignorants, il fallait
reconnatre qu'elles n'y avaient t introduites que depuis la
rparation du fermoir.

Si la question de la date semblait rsolue, l'autre, celle du comment,
restait entire, et mme elle s'tait aggrave en se limitant, puisqu'il
tait dmontr que le collier ne se composait que de perles vraies quand
il avait t remis  Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas d
sortir.

Cela tait si grave, qu'il revint en arrire, sans oser aller plus loin.

Jusque-l il avait raisonn en partant de ce point que les perles
s'taient crases parce qu'elles taient fausses, et que, si elles
avaient t vraies, elles auraient rsist au coup port par la lampe.
Mais ce point tait-il indiscutable? Il le croyait. En ralit, il ne
le savait pas d'une manire certaine: il supposait que des perles ne
devaient pas s'craser, mais si elles avaient un dfaut cach, si elles
taient malades, ou mme si elles taient mortes, ne pouvaient-elles
pas tre brises par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se
produisant sur une matire dure telle que la malachite formant enclume?

C'tait cela maintenant qui avant tout devait tre lucid, et un seul
moyen se prsentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au
doute et aux tergiversations, c'tait de soumettre le collier  l'examen
d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait.

Aprs le djeuner, au lieu de retourner  Chambrais avec Ghislaine, il
resta seul  Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort,
dont ils avaient chacun une cl; il prit le collier, qu' cause de la
dimension de l'crin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et
s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne
pas le connatre.

L, il n'y avait besoin ni de finesse ni de rticence. Il apportait un
collier pour qu'on remplat deux perles qui manquaient.

Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'crin, mais presque tout de suite
il le referma:

--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.

--Vous ne vous chargez pas des rparations? demanda le comte que la
fermeture de l'crin avait pniblement impressionn.

--Mon Dieu, oui,  la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux.

--Ah!

--Vous trouverez, sous la galerie  ct, trois maisons plus bas.

Le mot qui tait venu aux lvres du comte tait Vous tes certain que
ces perles sont fausses mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait
pas se tromper, la rapidit avec laquelle il avait referm l'crin
prouvait que le doute mme n'tait pas possible pour un homme du mtier.

Et cependant, pouss par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer
dans le magasin qu'on lui avait indiqu; l'enseigne crite sur la glace
de la devanture tait trop tentante: Fabrique de perles et de bijoux;
c'tait bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les
fabriquait.

Sa demande fut la mme que chez le premier bijoutier: pouvait-on
remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles
exactement pareilles; et la rponse fut celle qu'il attendait, mais que
tout en lui repoussait:

--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il
faut fabriquer les perles exprs, et cela demandera quelques jours.

Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand
tonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire  un fou.

Fou, il l'tait, en effet; ses ides se heurtaient dans sa tte, le
ramenant toujours au mme point, celui sur lequel, prcisment, il ne
voulait pas s'arrter: les perles taient vraies en sortant de chez
Marche et Chabert; elles taient devenues fausses depuis ce moment,
et quand il avait demand  Ghislaine de mettre ce collier; il avait
rencontr une rsistance inexplicable.

S'expliquait-elle maintenant?

Non, car assurment il y avait l un mystre qu'elle claircirait
cependant d'un mot.

Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui
tait un doute et un outrage?

Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donn depuis dix
ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignit, tout se
dressait devant lui pour l'arrter.

Toute la journe il balana le parti  prendre: depuis dix ans, il
s'tait si bien habitu  ne rien dcider tout seul.

Quand il rentra tard dans la soire  Chambrais, il la trouva
l'attendant; alors, il lui annona que le lendemain matin,  la premire
heure, il tait oblig de partir pour son dpartement, o son comit
l'appelait d'urgence.

Il n'avait trouv que cela: se reconnatre; gagner du temps; ne rien
livrer aux hasards du premier mouvement.

Elle fut stupfaite; mais elle s'effora de n'en rien laisser paratre
et de cacher son motion.



IX

Le comte parti, Ghislaine avait t passer la matine avec Claude,
s'imaginant que prs de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle,
elle cesserait de chercher la cause de ce dpart, et aussi celles de ces
changements dans l'humeur de son mari, pour la premire fois ingale et
bizarre depuis dix ans.

Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramene  la
mme pense, tant elle-mme, la pauvre petite, la cause premire de
tout ce qui arrivait.

D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait  Chambrais dsoriente,
dsoeuvre, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller 
Paris, attendant l'heure o elle vivrait en lui crivant de longues
lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-l si son
dsoeuvrement tait le mme, l'inquitude enfivrait son esprit
boulevers.

Ce n'tait point de cette faon qu'il procdait quand un voyage
l'obligeait  une sparation:  l'avance il la prvenait en lui
expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il
la consultait; et le plus souvent c'tait elle qui, en fin de compte,
le forait  partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se
sauvait et la fuyait?

Comme elle se dbattait contre des suppositions sans rien trouver de
raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle
lut: Prince N. Amouroff.

Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.

--Vous avez donc dit que j'tais visible? demanda-t-elle contrarie.

--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse
tait au chteau; j'ai cru qu'elle tait attendue.

Ghislaine, dans l'tat d'agitation o elle se trouvait, n'tait pas
dispose  recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans
doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de
Paris  Chambrais mritant quelques gards.

Elle tait  ce moment dans la bibliothque, assise dans le fauteuil de
son mari, devant la table de celui-ci, se prparant  lui crire en se
servant de sa plume et de son buvard.

--O est cette personne? demanda-t-elle.

--Dans le salon d'attente.

Elle sortit de la bibliothque, et traversant le vestibule, prcde du
valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.

Celui qui l'attendait se tenait devant une fentre, regardant dans le
jardin, il se retourna: c'tait Nictas.

Elle retint un cri:

--Vous!

Malgr sa stupfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer
de la main le salon faisant suite  celui o ils se trouvaient, et il la
suivit.

--Vous ne deviez pas vous reprsenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne
dut plus tre entendue du vestibule.

--Bien que je n'ai pas pris d'engagement  cet gard, je le voulais, en
effet; les circonstances en ont dcid autrement; c'est pour attnuer
autant que possible les inconvnients de cette nouvelle visite que je me
suis prsent sous mon nom.

--Votre nom!

--Celui de mon pre, le mien, par consquent, comme je puis vous
l'expliquer et vous le prouver si vous le dsirez.

--C'est inutile, car ce n'est pas l, je pense, le but de cette visite.

--Pas prcisment, bien que cela ft peut tre  propos, mais enfin,
passons; je serai  votre disposition quand vous voudrez savoir ce
qu'est le pre de votre fille, pour vous donner tous les renseignements
que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le
vois  votre impatience inquite, c'est le motif qui m'amne.

Elle fit un signe de tte.

--En deux mots le voici! je n'ai pas trouv  vendre les perles que vous
m'avez remises:  Londres,  Amsterdam, o je me suis rendu, on ne m'en
a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce
chiffre maximum  celui que vous m'aviez annonc; il s'en manque juste
de cent mille francs pour parfaire la somme fixe entre nous; dans ces
conditions, je viens vous demander ce que vous dcidez; voulez-vous que
je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-mme, ce qui
vous serait peut-tre plus facile qu' moi, surtout si vous rtablissez
le collier dans son tat, avec son fermoir, ou bien tes-vous dispose 
parfaire la somme manquante?

Elle n'eut pas la navet de se laisser prendre  cette histoire qui,
certainement, n'avait t invente que pour lui soustraire cent autres
mille francs.

--C'est impossible, dit-elle nettement.

--Qu'est ce qui est impossible?

--Ce que vous demandez.

--Je demande deux choses ou plutt l'une des deux ou vous reprenez les
perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les
vends moi-mme cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent
mille francs seulement.

--Je n'ai pas les cent mille francs.

--Vous les trouverez.

--C'est impossible.

--Vraiment impossible?

--Absolument.

--Vous tes certaine qu'avec un peu de bonne volont et quelques efforts
vous ne russiriez pas  trouver ces cent mille francs?

--Ni efforts, ni bonne volont, rien ne me les procurerait.

Elle dit cela avec une fermet qui devait lui prouver que toute
insistance tait inutile.

Cependant il ne s'en montra ni embarrass, ni fch.

--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu' vous rendre vos perles...

Elle respira.

--... Et  reconnatre ma fille.

Ce fut elle qui laissa paratre son motion.

--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle
que je voulais, parce qu'elle tait conforme aux dsirs de mon coeur en
mme temps qu'aux rgles lgales, et dont je n'ai t dtourn que par
votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse
n'aurait pas d se laisser toucher.

Elle le regardait perdue, cherchant  dmler dans son accent et dans
son attitude s'il parlait sincrement ou s'il ne voulait pas plutt
par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi  payer ces cent mille
francs.

Mais il semblait impntrable: sa tenue tait d'une correction
dsesprante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et
froide, n'avait aucun accent, ni de colre, ni de reproche.

Il continua:

--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante
mille francs que vous m'avez verss, je pense, que vous voudrez les
offrir  votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,
car sans eux, jusqu' ce que j'aie pu raliser certaines affaires de
succession, elle serait expose, pendant les premiers mois au moins, 
une vie un peu dure, dont elle aurait  souffrir.

--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui
assurer la vie que son tat de sant exige pour elle?

--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un
sacrifice d'argent lui assurer cette vie?

--Parce que je ne le peux pas.

Il eut un geste de dignit blesse et d'impatience:

--Voila un dbat extrmement pnible, qu'il ne serait convenable ni pour
vous ni pour moi de prolonger.

Il se leva.

De la main, elle l'arrta.

--Ne partez pas, dit-elle.

--Et que voulez-vous, madame?

--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces
cent mille francs, je confesse la vrit.

--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez,
madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une
femme dans votre position, que la comtesse d'Unires, que la princesse
de Chambrais soit arrte par une aussi misrable somme.

--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unires qu'il m'est
impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous
avez touchs, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me dfaire. Pour les
perles qui sont entre vos mains, j'ai dtruit un collier que tout le
monde connat, et que sa notorit mme m'impose si bien, qu'il est
certaines runions dans lesquelles je ne puis pas paratre sans le
porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme marie ne
dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont
une misrable somme pour vous, pour moi, c'en est une considrable que
je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.

--Alors, restons-en l.

De nouveau il se leva.

Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir,
elle aurait  subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions
o elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer
devant rien pour l'empcher; Claude d'un ct, de l'autre son mari, elle
tait aux abois.

--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais
au moins vous en payer l'intrt, un gros intrt, et je prendrais
l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.

Il prit un air indign.

--Ces marchandages me sont trs pnibles, dit-il, cent mille francs ou
ma fille.

--Je vous rpte qu' aucun prix je ne puis trouver ces cent mille
francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis dj mis
dans une situation pleine de dangers, peut-tre mme dsespre...

--D'o viennent ces dangers? interrompit-il.

--De mon mari.

--Et vous croyez que c'est parce que les soupons et la jalousie de M.
d'Unires sont veills que je vais m'incliner devant vos scrupules?
Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser  persister dans ma
demande, ce sont ces soupons mmes. Jaloux, M. d'Unires, inquiet,
tourment, amen  chercher ce qui se passe,  le trouver, et que
puis-je souhaiter de mieux? Un procs s'engage, une sparation en
rsulte, un divorce, un scandale, mais c'est prcisment ce qu'il me
faut.

Elle poussa un cri touff.

--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cess
de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'tais il y a douze
ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.

Elle s'tait leve, et debout, adosse  la chemine, elle avait pris le
cordon de la sonnette.

--Vous n'avez rien  craindre, reprit-il. Dans votre intrt, je vous
engage  couter ce que j'ai  dire. Que votre mariage avec M. d'Unires
soit rompu  la suite du scandale que provoquerait un procs, vous me
trouvez prt  vous pouser, et notre fille grandit entre son pre et sa
mre. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nictas, le
pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien
celui d'Unires, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est
pour vous ni une msalliance ni une dchance; ma famille a occup et
occupe encore de grandes charges auprs de l'Empereur,  la Cour et
dans le gouvernement; les raisons qui m'empchaient dans ma jeunesse de
porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et
l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation,
pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration
d'un homme qui sera votre esclave.

Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'tait
plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous
la menace, affole par la peur, paralyse par la honte; elle s'tait
redresse, le regard fier, l'attitude rsolue, et il la retrouvait,
telle qu'elle tait le soir o elle l'avait oblig  sortir de sa
chambre.

--Vous avez eu raison de vouloir que je vous coute, dit-elle, puisque
vos paroles sont les dernires que j'entendrai de vous. Vous avez cru
qu'elles m'intimideraient et me mettraient  votre merci; elles m'ont
donn enfin le courage et la dignit de la rsistance. Faites ce que
vous voudrez, ralisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez
prte  dfendre ma fille et mon honneur le front haut.

Elle sonna.



X

Dcid  livrer bataille, Nictas ne voulait pas s'engager  la lgre:
il fallait que chaque coup portt; et pour cela il avait besoin des
conseils du vieux crocodile.

Depuis la visite o celui-ci lui avait propos de partager ce que son
habilet obtiendrait, il n'tait pas all le voir;  quoi bon? La lutte
se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de
personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun
et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.

En rentrant  Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc
que Caffi employait tait dj parti, et au coup de sonnette que
Nictas tira sans trop d'esprance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le
crocodile lui-mme qui parut, car, arriv le premier  son cabinet, il
en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.

Il n'avait fait qu'entrebiller la porte qu'il tenait de la main et du
pied:

--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.

Il n'aimait pas en effet  recevoir ses clients quand il tait seul,
plusieurs ayant eu la main trop leste.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nictas, je vous ai t recommand
par le baron d'Anthan.

--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.

Mais cet: entrez... Caffi ne le dit qu'aprs avoir tois son client.
Certainement, Nictas et eu la mme tenue qu' la premire visite qu'il
n'et point t reu  cette heure, quand le clerc n'tait plus l pour
protger son patron.

--Je vois avec plaisir que vous avez mis  profit le temps de la
rflexion, dit Caffi en l'examinant avec un sourire approbatif; que
puis-je pour vous?

--Me donner un conseil, ou plutt une consultation.

--Ah! c'est une consultation que vous demandez?

--Prcisment cela et rien de plus.

--Je suis  la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils
fixent eux-mmes, dit Caffi qui savait que, le premier pas franchi, il
conduirait son client, celui-l comme les autres, o il lui plairait.

--Voil la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit
remise.

--Auprs de qui?

--Auprs de la mre.

--Seule? en arrire du mari?

--Seule; je n'allais pas mler le mari  l'affaire sans savoir si oui ou
non je pouvais m'entendre avec la mre.

--Pas mal; et vous ne vous tes pas entendu avec la mre?

--Nous avons cess de nous entendre.

--Au premier mot? demanda Caffi, qui, comprenant trs bien ce qui se
cachait sous ces paroles discrtes, devinait  peu prs comment les
choses avaient d se passer: la nouvelle tenue de son client, compare
 l'ancienne, n'tait-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se
tromper?

--Non,  la longue.

--Par suite de mauvaise volont ou d'impossibilit? Les femmes ne font
pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains lies; et c'est une sage
prcaution du lgislateur, sans quoi on les conduirait loin.

--Elle a prcisment les mains lies.

--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?

--Je n'ai pas  me plaindre d'elle.

--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous
jugez le moment venu de faire intervenir le mari?

--Justement.

--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?

--A son aise.

--Vous ne voulez pas prciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur;
quand vous me connatrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de
questions inutiles; enfin il est en tat de prendre _hic et nunc_ une
certaine somme dans ses affaires sans en tre gn?

--Oui.

--Et il est considr?

--Trs considr.

--Aime-t-il sa femme?

--Passionnment.

--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a prouv un
accident?

--Jamais le plus lger doute n'a effleur sa confiance de mari.

--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre
fille, dites-vous?

--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prvu, l'enfant ne jouira qu'
sa majorit du revenu de la fortune qui lui a t lgue.

--Et cela ne change rien  vos intentions, au contraire, n'est-ce pas?
donc, vous tes dispos  rclamer l'enfant?

--Ce sont les formalits  remplir pour organiser cette rclamation que
je viens vous demander.

--C'est bien simple: demain, vous vous prsenterez chez un notaire et
vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez
la mre; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec
sommation d'avoir  vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir.
Et mme peut-tre n'arriverez-vous pas  la notification. Pour cela, il
n'y aurait qu' vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire
de la famille, si vous le connaissez.

--J'ai connu celui de la femme, c'est--dire que j'en ai entendu parler
autrefois.

--Vous avez retenu son nom?

Nictas hsita un moment.

--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne
vous gnez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous prviens
charitablement qu'il arrive un moment o ils s'en repentent, et souvent
il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez
comprendre que dans une affaire aussi dlicate, pour vous donner de bons
conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute
seule, votre affaire; on se dfendra, on vous tendra des piges, et si
vous n'avez personne  ct de vous, je vous l'ai dj dit, je crois,
vous serez roul; alors vous m'appellerez  votre secours et vous m'en
conterez long; commencez donc par l tout de suite; c'est le plus simple
et le plus court.

--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sr.

--Cherchez sur le tableau, dit Caffi en dsignant de la main une
affiche blanche attache au mur par deux pingles; en voyant le nom vous
le retrouverez plus facilement.

Le voil: Le Genest de la Crochardire.

--Un scrupuleux, vieille cole, c'est tomber  pic. Allez donc le voir
demain, entre dix et onze heures. Demandez  l'entretenir pour une
affaire particulire. Faites-lui part de votre intention de reconnatre
votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mre, en vue de
poursuivre plus tard la recherche de la maternit; et insistez sur ce
point; c'est l'essentiel.

--Je comprends.

--Le vieux notaire vous fera des observations, vous prsentera des
objections: ne rpondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de
faon  me le rapporter exactement; s'il trouve des prtextes pour ne
pas dresser l'acte sance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra
soumettre l'affaire  ses clients, et ce sera le moment dcisif. Vous
verrez alors ce que vous aurez  faire: si vous croyez pouvoir discuter
seul les propositions que trs probablement on vous prsentera, ou s'il
n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avis,
qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous
promnera. Vous tes averti, cela suffit.

Nictas voulut rgler le prix de cette consultation, mais Caffi refusa:

--Tout n'est pas fini; j'ose mme dire que rien de srieux n'est
commenc, car je ne considre pas comme srieux les pourparlers avec la
femme, quel qu'en ait t le rsultat; c'est  l'entre en scne du
mari que l'intrt va se dvelopper et qu'il faudra jouer serr; nous
ajouterons cette consultation  celle que vous demanderez alors; nous
sommes gens de revue.

Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffi le lui avait
conseill, Nictas se prsenta chez le notaire et demanda  parler 
Me Le Genest de la Crochardire en remettant sa carte, celle du prince
Amouroff, au clerc qui l'avait reu.

Malgr ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans
l'tude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passrent
avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair,
meubl aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis  un
bureau ministre, le notaire s'tait lev, mais sans quitter sa place, et
Nictas s'tait trouv en face d'un homme  l'air grave, de la vieille
cole, comme disait Caffi, le visage ras de frais, cravat de blanc,
vtu d'une longue redingote noire boutonne.

De la main il indiqua un fauteuil  Nictas, et s'tant lui-mme assis
il attendit.

--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens rclamer
votre ministre, dit Nictas.

Le notaire s'inclina sans rpondre.

--D'une fille dont je suis le pre et qui a pour mre une Franaise, et
si je m'adresse  vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'tre connu, c'est
que cette mre est votre cliente et que de plus vous tes le notaire de
l'enfant.

Me Le Genest s'tait fait depuis longtemps un masque impntrable, qui
ne traduisait que rarement l'motion ou la curiosit, mais en entendant
cette entre en matire, il laissa paratre un certain tonnement.
Un enfant naturel dont il tait le notaire, il n'en voyait qu'un: la
pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'tait pas non plus
dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes;
cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir  qui il avait
affaire.

--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous
connatre, mais je me suis trouv, il y a une vingtaine d'annes, avec
le lieutenant-gnral, aide de camp gnral, prince Amouroff, tes-vous
de la famille?

--C'tait mon pre.

Cela mritait considration, le notaire n'en devint que plus attentif.

--Cette enfant, continua Nictas, est celle que M. de Chambrais a faite
son hritire...

Bien que le notaire et toujours suppos que M. de Chambrais tait le
pre de Claude, il ne broncha pas: ce n'tait pas avec son exprience de
la vie qu'il allait s'tonner que deux hommes se crussent le pre d'un
mme enfant; et puis il s'intressait  cette petite, et il ne pouvait
tre que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel
tat civil: la fortune du comte de Chambrais d'un ct, de l'autre le
nom du prince Amouroff, elle n'tait pas  plaindre vraiment.

Nictas tait arriv au moment dcisif, au coup de thtre qu'il avait
prpar:

--Et la mre, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui
comtesse d'Unires; au moment de la naissance de l'enfant elle n'tait
pas encore marie.

Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux
mains les bras de son fauteuil, et avec une nergie qui disait sa
stupfaction, il resta ainsi, les yeux colls sur son buvard, sans
regarder Nictas.

--Si je vous demande d'insrer le nom de la mre dans l'acte de
reconnaissance, continua Nictas aprs un moment de silence, c'est que
j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de
maternit, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera
sur des prsomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les
soins donns  l'enfant par madame d'Unires, sa sollicitude, sa
tendresse.

La premire pense du notaire avait t de considrer le prince Amouroff
comme un fou, mais le mot recherche de maternit donna un autre cours 
ses soupons: le fou qu'il avait cru n'tait-il pas plutt un intrigant
et un coquin qui ne mritait que d'tre jet  la porte?

Au commencement de son notariat, il n'et pas hsit: Accuser la
princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misrable!; mais
l'exprience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est
sage de ne jeter les coquins  la porte que lorsqu'ils ont vid leur
sac, et celui-l n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce
qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unires et de l'enfant, il
devait les dfendre.

La fin du petit discours de Nictas lui avait donn le temps de
rflchir et de reprendre son calme professionnel.

--L'acte que vous demandez ne peut pas tre dress aujourd'hui, dit-il
d'une voix parfaitement tranquille.

--Et pourquoi donc? dit Nictas, qui pensa que dcidment le crocodile
tait bien le malin qu'il se vantait d'tre.

--Je n'ai pas l'honneur de vous connatre, c'est vous mme qui l'avez
dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'aprs que deux tmoins auront
attest votre identit. Simple formalit, vous le voyez. Et pour vous,
petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de
trouver ces tmoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,
aprs demain, je suis pris toute la journe.--Samedi vous convient-il?

--Parfaitement.

--Alors, samedi  onze heures.

Comme Nictas se levait, le notaire le retint.

--Votre adresse, je vous prie, pour le cas o j'aurais  vous crire.

--Champs-lyses, 44 ter.



XI

Nictas parti, le notaire appela son second clerc.

--Vous allez tout de suite courir  la Chambre des dputs et vous vous
arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unires doit venir  Paris
aujourd'hui.

--Mais  cette heure-ci je ne trouverai personne  la Chambre pour me
rpondre.

Il fallait vraiment que le notaire ft troubl pour n'avoir pas pens 
cela.

--Alors allez rue Monsieur, peut-tre le concierge pourra-t-il vous
rpondre. Tchez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez
pas de temps, prenez une voiture  l'heure; faites cela discrtement.

Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions
pouvaient paratre tranges, et il fallait les expliquer.

--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il prpar?

--Pas encore.

--Eh bien! dites qu'on le prpare de faon  ce que M. le comte
d'Unires puisse le signer.

Le clerc ne tarda pas  revenir: M. d'Unires tait dans son dpartement
depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la
comtesse ne quittait que trs rarement Chambrais.

M. Le Genest sonna son valet de chambre.

--Allez me commander tout de suite un coup  deux chevaux; qu'ils
soient bons, la course sera longue; qu'on me serve  djeuner
immdiatement.

Quand le coup arriva devant la porte, le notaire tait prt, il monta
en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orlans.

En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir  Paris, son
plan n'tait pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff;
au contraire; et dans les circonstances critiques qui se prsentaient,
il lui semblait que le mieux tait d'avoir tout d'abord un entretien
avec la comtesse seule; aprs, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne
pas dire au mari.

Madame d'Unires pouvait-elle vraiment tre la mre de cette enfant?
Cela lui paraissait difficile  admettre, et mme invraisemblable.
Cependant, comme il y avait incontestablement des points mystrieux dans
la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lcher la bride 
l'imagination, tcher de les claircir. Aprs, on verrait. Mthodique,
le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite  l'aprs
en ngligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne
l'emportaient jamais; sa rgle de conduite tait: Ne brusquons rien, ni
les hommes ni les choses, et il s'en tait toujours bien trouv,
pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de
suppositions, de soupons que la femme pouvait peut-tre arrter d'un
mot?

De l cette dmarche qu'il tentait auprs de madame d'Unires: elle
tait l'avant, le mari serait l'aprs, s'il le fallait,--mais seulement
s'il le fallait.

Quand il arriva  Chambrais, madame d'Unires n'tait pas au chteau; il
insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait tre au pavillon
du garde-chef, et il pria qu'on lui portt sa carte sur laquelle il
crivit: Affaire urgente.

Aprs une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unires qui lui
parut profondment trouble; mais prcisment parce que ce trouble tait
caractristique, il crut  propos de ne pas laisser deviner qu'il le
remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que
ce qu'elle voudrait elle-mme qu'il comprt et montrt; s'il recevait
les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais
aucune, et quand il n'tait pas indispensable qu'il les ret, il
s'arrangeait toujours pour les viter.

--Excusez-moi de vous avoir drange, dit-il, avec un salut respectueux
et affectueux  la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous
faire avertir de mon arrive, mais on m'a dit que vous tiez auprs de
la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore,
je vous ai fait porter ma carte.

Il avait prpar cette phrase d'entre en matire de faon  amener
tout de suite le nom de Claude, et rappeler du mme coup qu'il savait
l'affection qu'elle tmoignait  l'enfant; la situation tait assez
dlicate pour qu'il ne ngliget rien de ce qui pouvait en faciliter
l'abord; c'tait de la prudence, de la lgret, de la finesse qu'il
fallait, et s'il tait sr de ne pas commettre d'imprudence, il ne
l'tait pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.

--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.

Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si loquent dans son
angoisse qu'il dtourna les yeux et se hta de continuer:

--Ayant appris que M. d'Unires tait auprs de ses lecteurs et
concluant de l que selon votre habitude vous ne quitteriez pas
Chambrais, j'ai pens devoir venir moi-mme pour vous entretenir d'une
visite que j'ai reue ce matin au sujet de cette enfant.

Il fit une courte pause, car il tait arriv au nom qui devait ou tout
apprendre  madame d'Unires ou n'avoir aucun sens pour elle.

--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indiffremment qu'il put.

Il avait vit de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laiss
chapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit.

S'il avait lev les yeux sur elle, il l'aurait vue ple et dfaillante.

Il reprit:

--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il
reconnatrait cette enfant pour sa fille.

--Et vous avez dress cet acte? demanda-t-elle d'une voix  peine
perceptible.

--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer.

Elle laissa chapper un soupir de soulagement.

--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une
de mes clientes, je n'allais pas manquer  ce principe, qui a t ma
rgle de conduite depuis que je suis notaire.

De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unires?
C'tait ce qu'il se gardait bien de prciser.

--Mais le premier venu peut-il donc reconnatre ainsi un enfant?
demanda-t-elle.

Depuis qu'elle tait sous le coup de cette menace, elle se posait cette
question, qui pour elle tait devenue une vritable obsession, sans
qu'elle et pu l'adresser  personne: elle allait donc savoir.

--Parfaitement, rpondit le notaire, on peut reconnatre qui on veut,
mme un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a intrt  faire sien,
par une reconnaissance passe devant un officier de l'tat civil,
c'est--dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude
tant une riche hritire, vous sentez qu'il peut devenir productif
d'tre son pre, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses
revenus, au moins pour le jour de sa majorit ou de sa mort.

--Et personne ne peut empcher cette reconnaissance?

--La prvenir, non; arrter ses effets, oui. Ainsi, au cas o cette
reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester,
si rellement le prince n'est pas le pre de l'enfant. Nous aurions
alors  prouver l'impossibilit et l'invraisemblance d'une paternit
mensongre et frauduleuse, invoque dans un but de lucre; tandis que de
son ct le prtendu pre aurait  faire la preuve du bien fond de
sa prtention. Ce serait donc un procs avec tout ce qui s'ensuit,
publicit, enqute ordonne probablement par le tribunal et, comme
complication, le scandale autour du nom de la mre qu'on aurait
fait insrer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la
maternit.

C'tait une porte qu'il ouvrait  la comtesse. Qu'elle lui demandt si
le nom de la mre avait t donn, pour tre insr dans l'acte, il
rpondrait franchement. Qu'elle ne dt rien, de son ct il n'ajouterait
rien.

Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:

--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais
pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout
soumettre sa prtention  ceux qui s'intressent  l'enfant; de l ma
visite.

Cette fois, il n'avait plus qu' attendre, ayant dit tout ce qui tait
possible sans prciser et sans aller trop loin;  elle de rpondre si
elle le voulait et comme elle le voudrait.

Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible
pour Ghislaine.

Enfin elle se dcida:

--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prvenir la reconnaissance?

--Cela dpend; si celui qui veut reconnatre l'enfant est sincre, s'il
est rellement ou s'il se croit le pre, il est difficile d'empcher la
reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une spculation visant l'enfant
ou la mre, il y a  considrer s'il ne serait pas opportun de
s'entendre avec lui.

Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question
tait pose aussi nettement que possible, et c'tait  madame d'Unires
de dcider s'il n'avait pas eu la lgret et la finesse qu'il
aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune
maladresse: la comtesse tait prvenue, et il avait russi  se
maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne ft jamais
gne devant lui,--ce qui,  son point de vue, tait l'essentiel.

Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui tait tendue qu'en
confessant la vrit, mais si touche qu'elle ft de cette dmarche
dont elle sentait toute la dlicatesse, ce n'tait pas au vieux notaire
qu'elle pouvait faire sa confession: au point o les choses en taient
arrives, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la vrit devait
tre connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et
de sa honte; son parti tait arrt.

--M. d'Unires seul peut vous rpondre, dit-elle lentement, je vais le
prier de hter son retour.

Ces quelques mots furent prononcs d'un ton si dsespr et en mme
temps avec une si parfaite dignit que le notaire, qui cependant avait
t le tmoin pendant sa longue carrire de bien des douleurs et de bien
des misres qui lui avaient bronz le coeur, sentit l'motion lui serrer
la gorge.

--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est dcide  un aveu, et dj
son agonie a commenc: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont
tre gorgs par ce Cosaque.

N'aurait-il donc entrepris cette dmarche que pour arriver  ce
rsultait? Certes il n'tait pas chevaleresque et il se croyait le plus
froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet
gorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour
la sauver malgr elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours.

--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire
revenant  sa formule habituelle et la jetant avec une vivacit chez
lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unires? Il peut avoir
besoin l o il est, et rien ne rclame sa prsence immdiate ici; quand
on a attendu onze ans pour rclamer sa fille, on n'est pas tellement
affam des joies de la paternit qu'on ne puisse attendre quelques jours
de plus. Je n'ai point dress l'acte de reconnaissance au moment o on
me l'a demand, j'en diffrerai encore la passation tout le temps qu'il
faudra; c'est mon affaire. N'inquitez donc pas M. d'Unires. Il n'y
a pas urgence  lui parler de ma visite et du danger qui menace cette
pauvre enfant.

Il insista sur ces derniers mots de faon  ce qu'il ft bien compris
qu'il n'admettait pas qu'une autre que la pauvre enfant pouvait tre
menace; puis il continua:

--Car il n'y a pas d'illusion  se faire, cette reconnaissance est pour
elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier 
la recherche d'une spculation.

Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours recul, mais
qui maintenant devait tre faite:

--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il
est?

Il fallait que Ghislaine rpondt:

--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre:
il tait alors musicien et il ne s'appelait que Nictas.

--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voil qui est trange.

--Je l'ignore.

--Comment l'avez-vous connu?

--Il nous avait t recommand par Soupert.

--Le compositeur?

--Oui; il tait l'lve de Soupert.

--Alors, Soupert le connaissait.

--Je ne sais pas.

--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus
parler de lui.

--Il demeure dans nos environs,  Palaiseau.

--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en
rentrant  Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement
utile sur ce prince?

Ghislaine n'osa ni approuver ni dsapprouver; d'ailleurs, dans sa
dsesprance, elle s'tait abandonne  la fatalit, et n'avait plus ni
jugement ni volont.

--J'aurai l'honneur de vous crire, dit le notaire en prenant cong;
mais d'ici l dites-vous bien que ma petite cliente a un dfenseur
dvou.



XII

En arrivant aux premires maisons de Palaiseau, le notaire fit arrter
sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il
pria qu'on lui indiqut o demeurait M. Soupert.

--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?

--Non, M. Soupert, le musicien.

--Il n'y a pas de musiciens  Palaiseau; quand on en a besoin pour une
noce, on les fait venir de Longjumeau.

--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.

A la fin, il arriva cependant  se faire comprendre, grce  un indigne
un peu plus ouvert qui, tant entr pour acheter le _Petit Journal_,
comprit de qui il tait question, et ne confondit point le compositeur
Soupert avec le carrier Couvert, qui  vrai dire paraissait beaucoup
plus connu que le musicien.

--Au haut de la cte, sur la route de Versailles, la maison aux volets
verts dans la plaine.

Le notaire se remit en route, aprs avoir transmis ces renseignements 
son cocher.

Le village travers et la cte monte, il aperut dans la plaine la
maison aux volets verts qui lui avait t indique; assis sur un banc
devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux
blancs et au visage rouge congestionn, tait occup  se confectionner
gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par
le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la
bouteille d'eau-de-vie contre le verre.

Vraisemblablement le vieillard tait Soupert, bien qu'il ne le reconnt
qu' grand'peine, mais il fit arrter sa voiture comme s'il n'avait pas
le plus lger doute, et vint  lui la main tendue:

--M. Soupert.

Soupert le regarda sans le reconnatre.

--Matre Le Genest de la Crochardire, notaire.

--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.

Et Soupert, qui avait dj t sauv du naufrage par deux hritages
inesprs, s'imagina que c'en tait un troisime qui lui tombait du
ciel.

Le notaire s'tait assis sur le banc,  ct de Soupert.

--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un
entretien pt commencer autrement.

--Je vous remercie.

--Si, si, je vous en prie.

Et Soupert appela:

--Eulalie.

Eulalie, qui n'tait autre que madame Soupert, parut en camisole et en
tablier bleu, les pieds chausss de savates; si elle avait quarante ans
de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils taient 
peu prs du mme ge.

--Un autre verre, demanda Soupert.

Quand le verre fut apport, il prpara lui-mme le grog qu'il offrait au
notaire et le fit comme pour lui, c'est--dire avec beaucoup d'eau-de
vie et trs peu de sucre.

--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientt un pendant au
_Crois_?

--Ah! le _Crois_! C'tait le beau temps; il y avait des directeurs pour
monter les oeuvres srieuses, des artistes, pour les excuter, un public
pour les apprcier; mais maintenant! Ah! maintenant.

Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et
le public, et le notaire le laissa aller.

Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulag:

--Vous ne laisserez pas d'lve?

--Ma foi non; et c'est heureux.

--Vous en avez eu un cependant qui promettait.

--Qui donc?

--Vous avez oubli Nictas.

--Ah! vous connaissez Nictas; mais Nictas, qui avait des dispositions,
n'a jamais t qu'un virtuose.

--Ah! je croyais...

--Est-ce que s'il avait eu l'tincelle sacre, il aurait abandonn l'art
pour courir les aventures  travers les deux Amriques, se faire mineur,
gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...

--Et aujourd'hui prince.

--Comment, il est prince, Nictas?

--Prince Amouroff.

--Il a donc hrit du titre de son pre?

--Il parat.

--C'est une fire chance.

--N'est-il pas tout naturel d'hriter de son pre?

--Quand on est le fils de son pre, mais quand on a lgalement pour pre
un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fire chance
d'hriter de celui qui s'est dbarrass de sa paternit.

--Je ne comprends pas.

Le verre en main, Soupert ne demandait qu' bavarder, et pourvu qu'il
pt assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrtait que quand son
verre tait vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nictas,
en ralit fils du prince Amouroff, mais lgalement fils d'un professeur
au Conservatoire de Marseille, appel Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.

--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arriv au bout de son
histoire, il parat que les choses se sont arranges, car aujourd'hui
votre ancien lve est prince.

--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?

--Je ne suis pas au courant de la lgislation russe.

Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert
enchant de l'avoir revu, et d'avoir pass quelques instants avec lui;
mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pt croire que cette
visite n'tait pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il
continua tout droit comme s'il allait  Versailles;  Saclay, il
prendrait la route de Bivres pour revenir  Paris.

Aussitt rentr, il se mit  son bureau et crivit  Nictas:

Prince,

J'aurais quelques renseignements  vous demander avant de dresser
l'acte dont vous m'avez parl; voulez-vous prendre la peine de passer
demain jeudi  mon tude entre deux et trois heures; je vous serais
reconnaissant de m'crire ce soir mme un mot pour me dire si je dois
vous attendre.

Veuillez agrer l'expression de mes sentiments de haute considration.

LE GENEST.

Il relut sa lettre:

--Prince, se dit-il, haute considration enfin, il le faut.

Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hte que de
coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:

Mercredi soir, 10 heures.

Monsieur,

J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous
m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.

Agrez l'expression de mes sentiments de considration.

Prince AMOUROFF.

A deux heures, Nictas, que la curiosit rendait exact, entrait dans le
cabinet du notaire, prpar  une discussion serre sur les propositions
que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du
comte d'Unires aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser
entortiller par la vieille momie.

Debout, une main appuye sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son
bureau, le notaire tait si froid, si raide, si impassible, qu'on
pouvait le prendre en effet pour une momie.

--Lorsque vous vous tes prsent dans mon tude, dit-il, vous saviez,
n'est-ce pas, que j'tais le notaire de madame la comtesse et de M. le
comte d'Unires ainsi que de la jeune Claude?

--Je le savais; c'est prcisment pour cela que je me suis adress 
vous.

--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien,
car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite
que, notaire de M. et madame d'Unires ainsi que cette jeune fille, mon
devoir tait de prendre leur dfense.

--Leur dfense? je ne comprends pas.

--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous dsiriez
reconnatre la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame
d'Unires?

--Qui est.

--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de
naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pices qui peuvent tablir
un commencement de preuve par crit exig par la loi pour poursuivre les
recherches de la maternit. Vous avez ces pices?

Nictas ne put pas ne pas laisser paratre un certain embarras:

--Je les produirai plus tard.

--Quand?

--Lorsqu'il sera ncessaire.

--Mais il est ncessaire, car si vous ne faites pas cette production, on
pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pices
n'tant pas en votre possession.

--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?

--Il importe beaucoup dans l'espce, car ds l qu'on croit que vous
n'avez pas ces pices, on peut tre amen  supposer: 1 que vous n'tes
pas le pre de l'enfant que vous voulez reconnatre; 2 que madame
d'Unires n'en est pas la mre; 3 que cette reconnaissance n'est
qu'une spculation; 4 que la menace de rechercher la maternit est une
intimidation devant aider  cette spculation; vous voyez comme tout
s'enchane.

--O voulez-vous en venir? demanda Nictas brutalement.

--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de
renoncer  cette reconnaissance et  tout ce qui s'ensuit, attendu que
tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de dsagrments
graves.

--Vraiment!

--Mon Dieu oui.

--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon
vous, ces dsagrments?

--Volontiers: attaqus, mes clients se dfendraient et la premire chose
que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se
prtend le pre de cette enfant est un aventurier...

--Monsieur!

--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mrite pas, a usurp un
nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'tre le fils
d'un prince russe comme il le prtend, il est simplement celui d'un
professeur de musique de Marseille appel Clovis Blanc qui l'a lgitim
par mariage subsquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la
grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive
misrable, aprs un sjour de plus de dix ans en Amrique o il a fait
tous les mtiers, tour  tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat;
et qu' bout de ressources, il n'a invent cette reconnaissance d'un
enfant naturel riche que pour sortir de sa misre, sachant bien 
l'avance qu'il n'avait aucune chance de russir puisque sa prtention
ne s'appuie sur rien, mais esprant par l'intimidation, la menace du
scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur,
perdez cette esprance; on ne vous achtera rien du tout, par cette
raison que vous n'avez rien  vendre et que nous n'avons rien 
craindre.

--C'est ce que nous verrons.

--J'en appelle  votre exprience: entre le personnage que je viens
d'esquisser et la comtesse d'Unires entoure d'estime et de respect,
vous sentez bien qu'il n'y aurait mme pas de doute.

--Je vous rpte que c'est  voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de
reconnaissance avec indication du nom de la mre, quand j'aurai notifi
cet acte avec sommation d'avoir  me remettre ma fille, enfin quand
j'aurais commenc le procs en recherche de maternit, nous verrons si
madame d'Unires restera la femme entoure d'estime et de respect que
vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre
quand, de mon ct, je demandais que la paix.

--Encore un mot, le dernier: quand on se prpare  la guerre, il ne faut
pas donner d'armes  ses adversaires...

Il prit sur son bureau la lettre de Nictas et la lui montrant:

--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pices qui vous placent
sous le coup de certains articles du code pnal pour usurpation de nom
et de titre. J'ai dit. Vous rflchirez.

Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas
la moindre inclinaison de tte  Nictas qui sortit furieux.

Positivement il avait t abasourdi par cette vieille momie en cravate
blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi,
comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que
rpondre  un homme qui  chaque instant vous parle de la loi et du
code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les
jambes  chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard,
aux yeux bands, il ne pouvait que s'arrter quand on lui criait
casse-cou.

Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se
trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver
une bonne part de faux.

Comment s'y reconnatre? L tait l'embarras pour lui, mais non le
dcouragement, car pour tre battu d'un ct il ne renoncerait pas 
la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des
avocats ne feraient pas que Claude ne ft pas sa fille.

Il n'avait qu' consulter Caffi; sans doute il lui en cotait de
laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce
n'tait pas l'heure de marchander.

Malheureusement Caffi n'tait pas chez lui; il serait probablement
retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire
importante, dit le clerc.

Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne?
Dcidment, sa mauvaise chance le poursuivait.



XIII

Les menaces de Nictas avaient mu le notaire.

Assurment cette attitude hautaine et provocante n'tait pas du tout
celle d'un rsign.

Il n'avait rien  perdre  intenter un procs, cet aventurier, et il
pouvait esprer qu'il y gagnerait quelque chose.

Il fallait l'en empcher et, puisque le langage de la sage raison avait
chou, recourir  des moyens plus nergiques, et par cela peut-tre
plus efficaces.

Un quart d'heure aprs, il montait les trois tages de la grande caserne
de la Cit, et demandait  l'huissier de service d'tre admis auprs du
prfet de police pour affaire urgente. Comme  la prfecture toutes les
affaires sont urgentes, l'huissier se montra rsistant: c'tait l'heure
du rapport, M. le prfet tait occup.

Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et
porter cette carte au prfet.

C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le
premier venu.

Aprs une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le
notaire fut enfin reu, et il put exposer sa demande.

Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle,
ne de pre et de mre inconnus,  laquelle on avait lgu une
belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la
reconnatre.

--Ceci, interrompit le prfet, est du ressort de la justice.

--Mais derrire la reconnaissance il y a un chantage.

--Un chantage contre un enfant qui n'a ni pre ni mre n'est pas bien
dangereux.

--Mon aventurier ne rclame pas seulement la paternit de cette petite,
il prtend aussi lui imposer une mre; c'est--dire qu'il menace
une honnte femme de la compromettre dans un procs en recherche de
maternit.

--Mais la recherche de la maternit est admise par la loi; c'est affaire
au tribunal d'apprcier si cette femme est ou n'est pas la mre de cette
enfant.

--Elle ne l'est pas.

--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le rle de la police
n'est pas de prvenir les procs et de se substituer  la justice.

--N'est-il pas de prvenir les scandales et d'tre une sorte de
Providence pour les familles.

--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus
d'elle; la police a les mains lies par la lgalit, et quelquefois
aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.

Il est vident que le prfet rechignait  s'occuper de cette affaire et
ne cherchait qu' dcourager le notaire.

--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menaces par ce
chantage.

--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules
professionnels.

Si le prfet ne demandait pas ce nom, il tait certain, cependant, qu'il
l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait
pas livr: il fallait que de tout son poids il pest dans la balance.

--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait t
institue lgataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a
fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait
pour nice madame la comtesse d'Unires, la femme du dput.

--Qui s'est trouve dshrite.

--Prcisment. M. de Chambrais tait-il ou n'tait-il pas le pre de
cette enfant qu'on veut reconnatre aujourd'hui? C'est un secret qu'il a
emport dans la tombe. Et si les probabilits sont pour l'affirmative,
je reconnais que nous n'avons que des probabilits. Cependant elles
reposent sur un fait  mon sens considrable: madame d'Unires, seule
hritire lgitime de son oncle, se trouvant exhrde par le testament
dont j'ai parl, s'est charge de la surveillance et de l'ducation de
l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels.
Il y aurait l un esprit d'abngation si extraordinaire, qu'il est plus
logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopt cette enfant,
c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient  M. de Chambrais.
Eh bien! c'est madame d'Unires, c'est M. d'Unires que le chantage
menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni
acte de naissance, ni commencement de preuves par crit, cet aventurier
prtend que madame d'Unires serait la mre de cette enfant qu'elle
aurait eu avant son mariage. Et cette prtention, il ne veut pas, vous
pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en
servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et  la comtesse par
la menace d'un procs scandaleux.

Le notaire fit une pause, et la physionomie du prfet lui dit que les
dispositions auxquelles il s'tait tout d'abord heurt se modifiaient.

--C'est pour un adversaire politique que je rclame votre protection,
monsieur le prfet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous
toucher.

Le prfet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre
n'avaient jamais t en faveur dans la maison.

--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas
lui-mme la rclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son
honneur est menac. J'en ai t le premier inform par une dmarche de
notre personnage qui va  elle seule vous le faire connatre: sachant
que j'tais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unires,
il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour
que je le dresse rellement, mais pour que je prpare mes clients
effrays  un arrangement. Au lieu d'aller  eux, je viens  vous.

--L'affaire est dlicate.

--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier,
dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est par d'un nom et d'un titre
des plus honorables: celui de prince Amouroff, se prtendant le fils du
lieutenant-gnral, aide de camp gnral, prince Amouroff, qui a occup
une grande situation  la cour de Russie.

--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni  ce nom, ni  ce titre?

--Aucun droit.

--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre?

--J'ai cette lettre signe par lui.

Et le notaire mit sous les yeux du prfet la lettre qu'il avait eu la
prcaution de se faire crire par Nictas.

--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette
usurpation de nom et de titre.

--Il ne l'est pas.

--Une enqute doit tre faite; accordez-moi un certain temps.

--Il y a urgence.

--Je ne perdrai pas de temps; je vous prviendrai.

Le notaire allait partir, le prfet le retint:

--Pouvez-vous me donner le signalement de ce prtendu prince?

--Trente-cinq ans, taille leve, cheveux noirs, pas de barbe, gras,
bouffi; l'air d'un chenapan bien lev; il demeure au n 44 des
Champs-Elyses.

--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes
renseignements sont conformes aux vtres, on le conduira  la frontire.
Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille...
Dieu merci. Cela nous dbarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort
seule interrompt un bon chanteur dans son mtier et encore il laisse
bien souvent des hritiers.

Le notaire s'tant retir, le prfet fit appeler un de ses secrtaires,
car cette mission n'tait pas de celles qui se donnent au premier
venu, et le chargea d'aller tout de suite  l'ambassade de Russie: il
s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-gnral et aide
camp gnral, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se
trouvait aujourd'hui  Paris et s'il rpondait au signalement d'un homme
de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs.

Le secrtaire revint au bout d'une demi-heure:

--Le lieutenant-gnral Amouroff tait mort, il n'avait laiss qu'un
fils mort lui-mme depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son
titre taient teints: celui qui les portait n'y avait aucun droit,
c'tait un aventurier et probablement un escroc.

Immdiatement le prfet envoya au n 44 des Champs Elyses un inspecteur
charg de dire au prince Amouroff--parlant  sa personne--que le prfet
de police le priait de passer  son cabinet le lendemain matin  dix
heures. En mme temps, il fit prvenir Me Le Genest de la Crochardire
d'assister  cette entrevue.

Ce fut le notaire qui arriva le premier;  dix heures moins cinq
minutes, il tait introduit auprs du prfet, qui lui communiqua les
renseignements transmis par l'ambassade.

--Vous voyez, monsieur le prfet, dit le notaire.

--Ce que vous me disiez tait vrai, j'en avais la certitude; mais il
fallait une preuve qui fermt la bouche  votre coquin, et l'ambassade
nous la donne.

--Viendra-t-il?

--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne  penser qu'il voudra
payer d'audace; d'ailleurs, il a intrt  apprendre ce que nous savons,
ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons.

L'huissier entra portant une carte.

--Le voici; faites entrer.

Comme le prfet l'avait prvu, Nictas se prsenta la tte haute, froid
et calme,--au moins en apparence.

Il salua le prfet poliment, le notaire avec ddain.

--La prsence de Me Le Genest de la Crochardire doit vous apprendre
de quoi il s'agit, dit le prfet. Me Le Genest prtend que vous
n'avez aucun droit  vous dire le pre d'une enfant que vous voulez
reconnatre.

--Me Le Genest me parat bien audacieux dans ses affirmations; serait-il
dcent de lui demander sur quoi il les appuie?

--Et vous, monsieur, demanda le prfet qui avait souri au mot dcent,
sur quoi appuyez-vous les vtres?

--Sur des pices qui seront soumises au tribunal.

--Verriez-vous un inconvnient  les produire ici?

--Je ne crois pas que ce soit le lieu, rpondit-il insolemment.

--Au moins est-ce celui de produire d'autres pices que j'ai le droit
de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour
prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince.

Nictas ne se troubla point.

--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas
charg de ma gnalogie, qui constitue un ballot un peu lourd.

--C'est fcheux, car vous pourriez prouver  votre ambassade qu'elle
se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laiss qu'un fils mort
depuis trois ans, et,  moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage
que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous pargnerait le
dsagrment d'tre reconduit  la frontire par mes soins.

--Ce serait une illgalit.

Le prfet haussa les paules, car s'il parlait volontiers d'illgalit
quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on
lui en parlt.

--Rclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa
protection, je m'incline.

Nictas ne rpondit pas.

--Aimez-vous mieux dclarer que vous n'tes pas Russe? alors je vous
ferai remarquer que vous n'auriez pas d signer cette lettre--il montra
la lettre crite au notaire--Prince Amouroff, ce qui constitue un
faux.

--Oh! un faux!

Au lieu de rpondre, le prfet sonna:

--Prvenez un des messieurs les commissaires aux dlgations, dit-il 
l'huissier, que je le prie de se rendre ici.

En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nictas, il
annota quelques pices  grands coups de crayon rouge.

Quand le commissaire entra, le prfet lui dit quelques mots et celui-ci,
s'asseyant  un bureau, se mit  crire.

--C'est un procs-verbal, dit le prfet en s'adressent  Nictas, visant
votre lettre  Me Le Genest.

Il fut vite rdig, le commissaire le lut, et tendant une plume 
Nictas:

--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi  signer _ne varietur_
la lettre annexe.

Nictas hsita un moment.

--J'aime encore mieux la frontire.

--Avez-vous des prfrences? demanda le prfet d'un air un peu
goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse?

--La Belgique, si vous le voulez bien.

--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cdiez  la tentation de
descendre  Chantilly ou  Creil; si cela vous est utile, je peux vous
offrir les frais de ce petit dplacement.

--Merci; c'est moi qui veux les offrir  votre agent; je vous prie
seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en premire
classe sans se faire remarquer.

--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles 
midi trente.

--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.

Le prfet avait press le bouton d'une sonnerie et un agent tait
presque aussitt entr; si ce n'tait pas tout  fait le diplomate
annonc, cependant c'tait un compagnon de voyage suffisant.

Comme Nictas allait sortir, le prfet le retint d'un signe de main:

--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne
rentrez pas en France.

Quand la porte se fut referme sur l'agent qui embotait le pas derrire
Nictas, le prfet se tourna vers le notaire:

--C'est gal, j'aimerais mieux pour vous qu'il ft dedans plutt que
dehors; heureusement, c'est un violent, malgr son attitude ddaigneuse,
et des violents on peut esprer toutes les folies: nous le repincerons.



XIV

Bien que Nictas et son billet pour Bruxelles,  Mons il descendit de
wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre
qui, quelques minutes aprs, partait pour Charleroi.

De Paris  la frontire, assis en face de son agent, il avait eu tout le
temps de rflchir et de btir un plan qui lui donnerait sa revanche;
pour le bien tudier sans rien laisser  l'imprvu, il avait  Creil
achet un _Indicateur des chemins de fer trangers_, qu'il avait pu
consulter sans que l'agent s'en inquitt: n'tait-il pas tout naturel
de se tracer un itinraire, alors; surtout, qu'on partait aussi 
l'improviste?

Le propre de sa nature tait de ne pas se laisser abattre et par
consquent de s'acharner contre la chance, quand elle lui tait
contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, tant un rageur et un
vindicatif, non un rsign; il serait ce qu'il avait toujours t.

Aussi bien il avait jou un mtier de dupe en voulant se servir de la
loi; c'tait une arme  laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours
se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.

Depuis longtemps l'exprience lui avait appris qu'on ne fait bien ses
affaires que soi-mme, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-l valant
toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on
y est habitu. Son outil  lui, c'tait ses poings. Si au lieu de s'en
remettre  Caffi et de suivre les sentiers dtourns de la chicane que
le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours 
ses poings, et s'tait jet bravement dans le droit chemin sans souci
de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en
cartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roul par ce vieux
notaire et ce prfet de police du diable.

Si le jour o il s'tait dit que l'hritire de M. de Chambrais pouvait
bien tre sa fille, il l'avait simplement enleve et cache  l'tranger
quelque part, tout cela ne serait pas arriv: au lieu d'avoir 
s'adresser  madame d'Unires avec des dtours et des mnagements, c'et
t madame d'Unires qui aurait d s'adresser  lui; et pour ravoir
l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitult.

Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le ft
maintenant; et avec de la dcision et de l'nergie, toutes ses
maladresses pouvaient se rparer. Pour cela, il n'avait qu' prendre
Claude. Il n'tait plus le pauvre diable sans le sou que deux mois
auparavant la _Normandie_ dbarquait au Havre: il disposerait de plus de
trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement
la lutte contre la comtesse, le notaire et le prfet de police; au
bout, il faudrait bien cder; alors, il imposerait ses conditions et ne
rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions,
cette petite.

Mais pour que cette combinaison,  laquelle il avait dj pens plus
d'une fois, russt, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire,
conseill par le prfet de police, qui avait devin qu'un homme qu'on
expulse ne reste pas l o on le conduit, voudrait faire mettre Claude 
l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions
et le reste, les choses en taient arrives  un point o le procs en
reconnaissance serait une folie.

Jusqu' la frontire il n'avait consult son indicateur que pour
trouver des trains de Mons  Charleroi et de Charleroi  Givet, car une
surveillance devant tre, sans aucun doute, organise contre lui  la
gare du Nord, il n'allait pas tre assez naf pour rentrer  Paris par
l; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train
 Givet. Dbarrass de son agent  Quivrain, il put, sans veiller de
soupons, tudier la marche des trains de Givet  Paris en passant par
pernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.

Comment admettre qu'on et pris si vite des prcautions pour qu'il ne
pt pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurment pas
aussitt.

Dans ses prcdents voyages  Chambrais, il avait eu le temps de
s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus
grande partie de la journe chez Dagomer et que c'tait de quatre  cinq
heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc
qu' se trouver sur son passage  l'aller ou au retour, et  lui
donner rendez-vous  la nuit tombante, dans un endroit dsert o il
l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il ft vraiment bien
maladroit s'il ne la dcidait pas  venir avec lui pour voir son pre;
une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer.
A l'accent avec lequel elle s'tait crie: O sont mes parents? il
savait  l'avance qu'avec ces deux mots il la mnerait loin.

Il avait pris un billet direct de Givet  Paris, mais en route il
modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les
chances de son ct, mme celles peu vraisemblables o on le guetterait
 la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue,
et descendant  Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'
Longjumeau.

L il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-mme, et
choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'tre pas ratteint s'il
pouvait prendre un peu d'avance. C'et t navet de se montrer dans
les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre  l'auberge son cheval
 Villemeneu, qui est  deux kilomtres de Chambrais, et vers trois
heures et demie, il vint en promeneur flner dans le chemin que Claude
devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.

Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait t naturel chez une
fille qu'on laisse courir  travers les bls cueillir l'herbe de ses
lapins, mais quand il la vit venir, elle tait accompagne d'une
paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement
son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.

Quand elles passrent devant lui, madame Dagomer ne parut pas
s'inquiter de le voir l, et Claude, sans tourner la tte de son ct,
lui lana un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait
srement ce qu'il voulait.

Il attendrait son retour; mais comme il fallait prvoir qu'elle pouvait
tre encore accompagne, il prpara un billet qu'il devait trouver moyen
de lui remettre: Soyez ce soir,  la nuit tombante, au Calvaire de la
RSERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout.

Il ne s'tait pas tromp: au retour, la femme du garde, fidle aux
prescriptions de madame d'Unires, accompagnait encore Claude; il les
laissa venir jusqu' lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de
faon  se placer entre elle et Claude.

--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me
dire, si en suivant ce chemin j'arriverai  la Croix-du-Roi?

C'tait de la main gauche tendue qu'il montrait le chemin; de la
droite, place derrire son dos, il agitait doucement son papier: il
sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa
passer.

Rentr  Villemeneu, il dna gament, puis,  sept heures et demie, il
fit atteler et partit grand train comme s'il tait press; arriv  la
_Rserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval  un arbre; le
soleil venait de se coucher, et du ciel empourpr tombait une lumire
rose qui promettait une soire sereine.

Ce qu'on appelle la _Rserve_ est un grand tang long de prs d'un
kilomtre, et large d'une cinquantaine de mtres creus pour recevoir
les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais;
recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de
ce plateau elles s'emmagasinent l, et par des conduites souterraines,
elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc
et des jardins.

D'un ct, l'tang sert de clture au parc, de l'autre il est long par
une route--celle que Nictas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--
un endroit assez rapproch du pavillon du garde pour que Claude pt y
venir facilement, et assez loign cependant pour qu'on ne la suivit
point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales,
tait-il rest l  rver  celle qu'il aimait, imaginant les charmes
d'un tte  tte avec elle!

Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas chang, et il les
retrouvait, aprs cette longue absence, comme s'il les avait quittes la
veille: c'tait le mme calme, le mme silence, la mme douceur, la mme
vgtation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'tang,
le mme cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il
se rappelait que la dernire fois qu'il y tait venu des ouvriers
faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laiss
pousser librement, n'auraient pas tard  envahir l'tang et  le
transformer en un marais; maintenant ce travail tait encore en train,
et sur la rive, que longeait la route, retenue  un ttard par une
chane, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journe finie,
avaient attache l; si ce n'tait pas celle dans laquelle il s'tait
souvent promen, au moins en tait-ce une semblable,  fond plat, avec
des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.

Le temps s'coulait, le ciel plissait, la verdure des arbres et des
buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.

Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village,
on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la libert
d'aller et venir aux abords de la maison.

Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne
l'aperut point: la route, dserte, filait droit entre l'tang et les
champs, sans que personne s'y montrt.

L'impatience et l'inquitude commenaient  le prendre, lorsque de
l'autre ct de l'tang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver
en courant; mais l'autre ct de l'tang ne faisait pas du tout son
affaire; il eut un mouvement de colre; cependant, descendant au bord de
l'eau, il agita son mouchoir.

Elle ne tarda pas  se trouver en face de lui, alors mettant ses deux
mains autour de sa bouche, elle cria en touffant sa voix:

--Prenez la toue.

Il n'y avait pas pens. Vivement il dtacha la chane enroule autour
du saule, et  coups vigoureux d'avirons il traversa l'tang; bientt
l'avant de la toue toucha la rive.

--Montez, dit-il en se retournant.

--Dites-moi ce que vous avez  me dire, monsieur.

--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite;
dans les roseaux nous serons  l'abri.

Si dans la plus grande partie de l'tang les roseaux faucards
laissaient les eaux libres, il en restait une o ils n'avaient pas t
encore coups, et il n'y avait qu' amener la toue dans leur fourr pour
y tre cach.

Elle hsitait.

--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouvs.

Elle monta et vint prs de lui.

Alors il se mit  ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il
vira de bord pour gagner le calvaire.

--O allez-vous, monsieur?

--Je vous conduis prs de votre pre.

--O est-il?

--Vous ne tarderez pas  le voir.

--Monsieur, je ne veux pas, s'cria-telle effraye; si vous ne me
dbarquez pas, j'appelle.

--Je vais vous dbarquer de l'autre ct.

--Non, ici, tout de suite.

Il rama plus fort.

--Monsieur, je crie.

Et de fait elle se mit  appeler au secours; mais qui pouvait
l'entendre? la route tait dserte.

--Au secours,  moi,  moi...

--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre pre.

A ce moment, un homme sortant d'une alle se montra sur la rive du parc;
il accourait en boitant.

Claude et Nictas l'aperurent en mme temps.

--Papa Dagomer, cria Claude,  moi, on m'emporte.

--Arrtez, cria le garde.

Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il
ne pouvait pas traverser l'tang  la nage.

--A moi,  moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis
qu'elle esprait tre secourue.

--Arrtez, cria Dagomer ou je tire.

Nictas rama plus fort; ce ne serait pas la premire fois qu'il
sortirait sain et sauf d'une fusillade.

--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaiss son petit fusil.

Elle se laissa tomber au fond de la toue; une dtonation retentit, en
mme temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'crasait.



XV

C'tait le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite  Ghislaine,
et aprs qu'il tait parti en la rconfortant par des paroles
d'esprance, elle s'tait dit qu'elle devait s'en rapporter  lui.

Et pendant tout le reste de la journe, comme pendant celle du jeudi,
elle se l'tait rpt.

Cet homme calme, froid, honnte, connaissant la loi et les affaires
qu'elle ignorait, lui avait inspir une certaine confiance; il
trouverait un moyen de dfense; assurment, il ne se serait pas avanc 
la lgre.

Mais  mesure que cette visite s'tait loigne, elle avait perdu
de cette confiance qui  la vrit n'tait pas bien robuste, et en
rflchissant il lui avait sembl que c'tait son mari seul qui devait
la dfendre,--les dfendre, lui et elle, puisqu'ils taient l'un et
l'autre menacs.

Elle n'avait dj que trop attendu, et il y avait l un manque de
franchise et de foi qui tait une faute en mme temps qu'une injure.

Quelque dt tre le rsultat d'un aveu, il tait impossible qu'elle
recult davantage; c'tait inquiet qu'il tait parti, tourment,
peut-tre jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en
proie  des angoisses qu'elle ne se prcisait pas, mais qui certainement
n'taient que trop relles, elle le sentait.

Elle passa la nuit du jeudi dans ces hsitations, et aussi la matine
du vendredi, bouleverse, affole, voulant et ne voulant pas, ne se
dcidant que pour retomber bientt dans ses perplexits: enfin, dans
l'aprs-midi elle lui envoya une dpche ne contenant qu'un mot:
Reviens.

Puis, faisant atteler, elle alla  Paris prendre, rue Monsieur, la
lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la
sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant,
malgr ce doute, il fallait qu'elle les et aux mains, et pt les mettre
sous les yeux de son mari, s'il consentait  les regarder.

Le samedi matin, elle reut la rponse  son tlgramme: J'arriverai ce
soir  Paris par le train de six heures,  Chambrais  huit.

En temps ordinaire elle et t l'attendre au chemin de fer comme elle
le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de
rpondre  l'treinte de sa main par une treinte aussi tendre, aussi
passionne.

Mais ce jour-l, que dirait ce premier regard? Et puis, tait-ce dans
une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait dcider de
leur vie? Enfin, lui-mme ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne
comptait pas sur elle  la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce
qu'il n'avait jamais fait?

Ds sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, coutant avec
son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec
une lenteur qui faisait penser  l'ternit. Enfin, comme huit heures
sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitt elle
descendit le perron.

Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une
interrogation inquite, comme c'en fut une perdue et navre qu'il lut
lui-mme. En n'changeant que des paroles insignifiantes, ils montrent
 leur appartement, dont elle ferma la porte.

Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une
question:

--Que se passe-t-il?

Au lieu de rpondre, elle lui tendit la lettre de Nictas sur laquelle
se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main
tremblante.

Il les lut; alors la regardant avec des yeux effars:

--Je ne comprends pas, dit-il.

Elle hsita un moment:

--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai
aim, mais je n'ai pas eu une pense qui ne ft une franche adoration
pour vous. Rien ne m'a jamais dtourne de vous; vous seul existiez;
je ne voulais plaire qu' vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une
vertu particulire, cependant il me semble que peu de femmes vivent
ainsi pour un tre unique d'une faon si abandonne, et qu'il y a l une
preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais,
et qui n'a jamais t aussi profond, aussi passionn qu'en ce moment.
Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous
frappe, avant de me juger, de me condamner, songez  ce que j'ai t, 
cette longue suite de journes heureuses jamais troubles,  l'union de
notre esprit et de nos mes;  cette constante harmonie qui prouvait si
bien que nos deux coeurs n'taient plus qu'un, et cela non seulement
depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je
pensais  vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme  un
tre au-dessus des autres, pour lequel j'tais trop imparfaite, et
que je ne devais jamais sans doute mriter. Cependant  force d'amour
j'tais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la
tendresse et le dvouement.

Il la regardait, tchant de lire en elle ce que ces paroles laissaient
d'obscur et d'incomprhensible pour lui.

--La lettre, lui dit-il, la lettre.

--Cette lettre explique une fatalit qui me fait la plus misrable, la
plus malheureuse des femmes.

Haletante, la voix sourde, elle lui refit le rcit qu'elle avait fait 
son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur sjour en Sicile.

--Cet enfant, c'est Claude, s'cria-t-il.

Elle baissa la tte.

--Et l'homme, o est-il?

--Nous ne sommes pas arrivs au bout de notre malheur: laissez-moi la
force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai rsist avant de
devenir votre femme. Je n'ai cd qu'aux prires de mon oncle, et aussi
 mon amour qui m'a entrane. Je voulais parler, tout dire; avec
l'autorit d'un pre que sa tendresse lui avait donne sur moi, mon
oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lchet de cder.
C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a
crase; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'tais
sous le poids de cette fatalit, balanant toujours la rsolution de
tout vous dire, ne me laissant arrter que par la honte et plus encore
par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'tait
la pense qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a
crit cette lettre.

--Et cela est arriv?

--Le jour o vous prpariez votre dernier discours, vous devez vous
rappeler que vous m'avez vue bouleverse en recevant une lettre: elle
tait de lui; il me donnait un rendez-vous  la _Mare aux joncs_.

--Vous y tes alle?

--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec
moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commenait
un procs pour rechercher ma maternit. Malgr ce que cette menace
contenait de terrible, j'ai refus, car jamais cette enfant ne pouvait
se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la
prendre; j'ai persist dans cette rsolution. A la fin de l'entretien,
j'ai compris qu'il n'agissait que par spculation, et que ce qu'il
voulait c'tait de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux 
Marche et Chabert. Il ne s'est pas content de ce que je lui remettais.
Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait
remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis
les vraies.

Il l'arrta:

--Quelle douleur tu m'aurais pargne si tu avais parl alors et quelles
hontes tu te serais vites.

--Vous saviez?...

--Oui; c'est pour cela que je suis parti.

--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les lvres.

Elle se jeta aux genoux de son mari:

--Ainsi, s'cria-t-elle dans un lan affol, t'aimant, t'adorant,
n'ayant jamais eu dans le coeur que le dsir et la volont de te plaire
et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes,
toi qui mriterais le paradis en ce monde, je t'aurais apport, pour
prix de ton amour, la honte et le malheur.

Il la contempla longuement, puis la relevant:

--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut tre support quand on est
deux.

--Elie!

--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la
tienne  te pardonner, puisque tu es une victime.

A ce moment on frappa plusieurs coups forts  la porte. Ils ne
rpondirent pas, les coups furent plus prcipits.

Le comte alla ouvrir:

--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frapp:

--Je demande pardon  M. le comte de m'tre permis de frapper ainsi:
mais Dagomer est l, il dit qu'il vient d'arriver un malheur.

--Claude! s'cria Ghislaine.

perdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit.

Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air constern.

Arrive la premire, ce fut elle qui l'interrogea:

--Qu'est-ce qu'il y a? s'cria-t-elle.

--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un
homme. Qu malheur!

--Un braconnier? demanda le comte.

--H non, un monsieur qui voulait enlever Claude.

Le comte et la comtesse se regardrent; ils n'eurent pas besoin de
paroles pour se comprendre.

--V'l l'affaire, dit le garde, comme elle est arrive, aussi vrai que
je m'appelle Dagomer.

Il leva la main pour attester le ciel.

--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et  travers
la _Rserve_, il l'emmenait du ct de la grand'route, o il avait une
voiture toute prte, le cheval attach  un des arbres du Calvaire.
L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arriv; l'hasard m'avait
fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arrter. Il s'est mis
 ramer plus fort. Il allait aborder. Ni  gauche ni  droite je ne
pouvais courir aprs; personne sur la route; Claude tait perdue. Qu
que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tir pour sauver la
petite; je voulais lui casser un bras, a l'aurait arrt; il a roul au
fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibul.

--Et Claude? s'cria Ghislaine.

--Brave comme tout. Elle s'tait couche pour que je tire par-dessus
elle; en tombant il l'avait crase, mais a s'a releve et m'a cri:
J'ai rien! Pensez si j'ai t soulag. C'est elle qui a ramen la toue
au bord avec le mort au fond.

Le comte jeta un coup d'oeil  Ghislaine pour appeler son attention.

--Vous l'avez regard?

--Bien sr.

--Comment est-il?

--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.

Ghislaine, rpondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe
affirmatif: c'tait lui.

--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais dj l'homme de
Crve-coeur qui souvent la nuit se lve contre moi, v'l que je vas
avoir celui de la _Rserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever
Claude; il lui a dit que c'tait pour la conduire auprs de ses parents.

--Vous avez fait votre devoir, dit le comte.

--Vrai? monsieur le comte; a me fait du bien d'entendre a d'un homme
comme vous.

--Je l'expliquerai  la justice.

S'adressant au valet de chambre:

--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prvenir la
gendarmerie.

Puis, revenant  Dagomer:

--O est-il?

--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte!

--Je vais avec vous.

Ghislaine voulut le suivre.

--Restez, dit-il.

Mais aprs avoir fait quelques pas du ct du perron, il revint  elle.

--Je vais vous envoyer Claude.

Elle avait retrouv son mari tout entier, avec sa droiture, sa
gnrosit, sa confiance,--son amour.


FIN







NOTICE SUR GHISLAINE


J'ai toujours eu, mme jeune, la curiosit des enfants; et cela m'a valu
plus d'une msaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit
trs vite, qu'on s'intresse  lui, il s'apprivoise aussitt et se
familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard
chang, tout est dit; il sait jusqu'o il peut aller, c'est--dire
jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en
omnibus, cette familiarit spontane s'est-elle traduite en avances
qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains poteles, et
encore plus poisses de sucre ou de gteaux, sur mes genoux ou sur la
manche de mon vtement!

Au dbut, cette curiosit se partagea  peu prs galement entre les
petits garons et les petites filles, je n'avais pas de prfrences;
mais peu  peu les petites filles l'emportrent, non pas qu'elles
fussent plus faciles  suivre, au contraire, mais prcisment parce
qu'avec leurs dtours et leurs mystres, elles taient plus attrayantes.

L'enfant claire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire
dans celle-ci, sans avoir commenc  peler avec la petite fille, se
trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages
aprs pages sans y comprendre un tratre mot.

Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains
de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la
civilisation. S'il tait n avec cette perfection, l'homme des cavernes
n'aurait pas triomphe de ses premires luttes pour la vie, dans
lesquelles comptaient seules certaines forces que dveloppe la nature,
mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la frocit,
l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractre du
tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est vident qu'aujourd'hui,
l'homme polic, avec son ducation, ses relations, son milieu, s'est
loign,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant
qu'il subisse les leons de l'ducation, combien en est-il prs! Quel
enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si
parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les
domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles
l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez
elles une consquence de leur faiblesse en mme temps qu'une dlicieuse
satisfaction pour les fantaisies de leur chimre. Un prtre me disait
qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le mme
refrain:--J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi
avez-vous menti?--Je ne sais pas.--Et c'est la vrit qu'elles ne
savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la vrit d'avouer qu'elles
ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une
jouissance dont elles se grisent.

Ayant la curiosit des enfants, je devais donc tout naturellement, en
suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes
romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au
moins en cela que c'est seulement arriv au bout de ma tche que je me
suis rendu compte de l'importance exagre peut-tre de cette place.

En tous cas, je n'ai pas pris mon public en tratre et le premier
roman o j'ai mis des enfants en scne,--c'tait le quatrime que je
publiais,--je lui ai donn pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part
gale entre le garon et la fille.

Puis, tout de suite, j'crivis pour les enfants, et en vue d'tre lu par
eux, un roman: _Romain Kalbris_, o un garon tient le premier rle,
mais en ayant prs de lui une petite fille qui lui donne la rplique.

Un laps de temps assez long s'coule sans que je m'occupe de l'enfance
dans mes romans; une fille m'est ne et,  la regarder grandir,
ma curiosit trouve suffisamment  s'employer sans chercher des
combinaisons de roman; puisque j'ai la ralit sous les yeux, je ne
vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le
dveloppement et l'enchanement de la vie qui confirment ou contredisent
les faits dj nots. Mais pour cela, l'observation naturelle
n'en fonctionne pas moins spontanment avec la mmoire toujours
affectueusement en veil pour dgager ce qu'elle voit et l'enregistrer.

L'enfant, le mien, me ramne enfin aux enfants, et j'cris _Sans
famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail
de la journe.

Jusque-l, j'ai indiffremment mis en action des garons et des petites
filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garons, les
petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur,
Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir
par _En famille_.

Voil donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant.
Peut-tre est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai crits? Je ne
me suis pos cette question qu'en faisant ma rcapitulation en ce moment
mme: j'ai t o mon got me portait.

Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie,
je ne peux pas trouver dmesure celle que je lui ai donne: tout ne
part-il pas de l'enfant, tout n'y ramne-t-il pas?

Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnte
fille entoure d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son
mariage; cependant, si l'on veut bien tablir une statistique des
enfants ns hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont
nombreux.

C'est la situation de cette honnte fille et de son enfant que j'ai
voulu prsenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je
l'avais dj aborde dans des conditions diffrentes et sans lui faire
rendre tout ce qu'elle peut donner, limit que j'tais par mon sujet.
Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux
de les comparer, il verra comment, avec un point de dpart presque
le mme, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles,
Micheline et Claude, diffrent entre elles.

Parce que j'ai maintenant renonc au roman, je n'ai pas en mme temps
perdu ma curiosit des enfants, qui s'est porte sur ceux d'un ge
auquel on ne s'intresse gure gnralement,--les tout petits. J'ai une
petite-fille et c'est elle que je suis, c'est  elle,  la naissance et
au dveloppement, aux manifestations de ses facults, que s'appliquent
mes tudes exprimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne
seront jamais publies, je peux leur donner une sincrit incompatible
d'ordinaire avec l'imprim, ses scrupules et ses apprts; car ce n'est
pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commenc, mais
plus simplement encore,--en maillot.

Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant
plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la faon dont s'exerce la
premire succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le
premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses
dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent
avec eux des interprtations qui ne tiennent pas dans ce que les
philosophies d'un autre ge expliquent d'un mot commode,--l'instinct.

Le dveloppement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend
 chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser  croire
ce qu'il voit, retenu qu'il est par les ides qu'impose la tradition
accepte. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu' suivre les
diffrentes phases des transformations par o il lui plat de passer: la
sensibilit, la volont, l'intelligence, dans un ordre mystrieux qu'il
brouille et intervertit, et o ne se fera un peu de lumire qu' la
suite de nombreuses observations consciencieusement notes.








End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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