The Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Ghislaine

Author: Hector Malot

Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***




Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
generously made available by the Bibliotheque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr







OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT



GHISLAINE

PAR

HECTOR MALOT




PREMIERE PARTIE


I

Une file de voitures rangees devant le double portique de l'ancien hotel
de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait
la curiosite des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur
leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampees sur le cuivre et
l'argent des harnais:--couronne diademee et sommee du globe crucifere
des princes du Saint-Empire, couronne rehaussee de fleurons des ducs,
couronne des marquis et couronne des comtes.

--Un grand mariage.

Mais a regarder de pres, rien n'annoncait ce grand mariage: ni fleurs
dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers;
comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui
montaient aux bureaux de l'etat-civil ou a la justice de paix, dont
c'etait le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de
conseils de famille.

Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier etage et dans
les etroits corridors du greffe, ceux qui etaient appeles pour les
conciliations et pour les conseils de famille attendaient pele-mele; de
temps en temps un secretaire appelait des noms et des gens entraient
tandis que d'autres sortaient dans l'escalier a double revolution.
C'etait un murmure de voix qui continuaient les discussions que la
conciliation du juge de paix n'avait pas apaisees.

Le secretaire cria:

--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais
sont-ils tous arrives?

Alors il se fit un mouvement dans un groupe compose de six hommes, d'une
dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'a leur
tenue, autant qu'a leur air de n'etre pas la, il etait impossible de
confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle.

--Oui, repondit une voix.

--Veuillez entrer.

--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant a celui qui venait de
repondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner.

--Ma foi, je n'en sais rien.

--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de
regret et avec une intonation bizarre formee de l'accent anglais mele a
l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici.

--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne.

Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secretaire,
lady Cappadoce, restee seule debout au milieu de la salle, regardait
autour d'elle.

--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un
croque-mort assis a cote de lui sur un banc, on peut lui faire une
petite place.

--Merci.

--Ou il y a de la gene, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur.

Elle s'eloigna outragee dans sa dignite de lady que cet individu en
tablier se permit cette familiarite, suffoquee dans sa pudibonderie
anglaise qu'il lui proposat une pareille promiscuite; et elle se mit a
marcher d'un grand pas mecanique, les mains appliquees sur ses hanches
plates, les yeux a quinze pas devant elle.

Pendant ce temps le conseil de famille etait entre dans le cabinet du
juge de paix.

La ligne paternelle a droite de la cheminee, dit le secretaire en
indiquant des fauteuils, la ligne maternelle a gauche.

Prenant une feuille de papier, il appela a demi-voix:

--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc
de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle?
demanda-t-il en s'arretant.

--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'emancipation de laquelle
nous sommes ici, dit M. de Chambrais.

--Tres bien.

Puis se tournant vers la gauche, il continua:

--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon,
M. le marquis de Luciliere, amis.

Il verifia sa liste:

--C'est bien cela. M. le juge de paix est a vous tout de suite.

Assis a son bureau, le juge de paix etait pour le moment aux prises avec
un boucher, dont le tablier blanc, retrousse dans la ceinture, laissait
voir un fusil a aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pale,
epuisee manifestement autant par le travail que par la misere.

--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix a la
femme.

--Non, monsieur.

--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en ecrivant
quelques mots sur un bulletin imprime. Quand paierez-vous ces
vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour
avertissement, font vingt-huit francs cinquante?

--Aussitot, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux
de devoir.

--Il faut une date; quel delai demandez-vous?

--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends.

--Nous voila dans la morte saison. Mon homme est a l'hopital, il n'y a
que mon garcon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure...
S'il y avait de l'ouvrage!

--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois regulierement? demanda
le juge de paix.

--Je tacherai.

--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez
poursuivie.

--Je tacherai; la bonne volonte ne manquera pas.

--C'est entendu, cinq francs par mois, allez.

Le boucher paraissait furieux, et la femme etait epouvantee d'avoir a
trouver ces cinq francs tous les mois.

Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scene sans en perdre un
mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait:

--Envoyez, demain, a l'hotel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle
vivement, on vous donnera une collection de musique a relier.

Et sans attendre une reponse, elle revint prendre sa place.

Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant a tous les
membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre.

--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous
etes convoques pour examiner la question de savoir s'il y a lieu
d'emanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient
d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe?

--Parfaitement, repondit le comte de Chambrais.

Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le
juge de paix garda sa gravite.

--C'est pour que vous voyiez vous-meme que ma niece est en etat d'etre
emancipee, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenee.

--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une
emancipee, dit le juge de paix en saluant.

C'etait, en effet, une mignonne jeune fille, plutot petite que grande,
au type un peu singulier, en quelque sorte indecis, ou se lisait un
melange de races, et dont le charme ne pouvait echapper meme au premier
coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en meches sur le
front, derriere en chignon tordu a l'anglaise sur la nuque, etaient d'un
noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures etaient si souples
et si legeres que cette chevelure profonde, coiffee a la diable, avait
des douceurs veloutees qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.

Bizarre aussi etait le visage fin, enfantin et fier a la fois, a l'ovale
allonge, au nez pur, au teint ambre eclaire par d'etranges yeux gris
chatoyants, qui eveillaient la curiosite, tant ils etaient peu ceux
qu'on pouvait demander a cette figure moitie severe, moitie melancolique
qui ne riait que par le regard et d'un rire petillant. Il n'y avait pas
besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle etait petrie d'une pate
speciale et pour se laisser penetrer par la noblesse qui se degageait
d'elle. Sa bonne grace, sa simplicite de tenue ne pouvaient avoir
d'egales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu a pois
blancs, avec son petit paletot de drap mastic demode dont la modestie
voulue montrait un mepris absolu pour la toilette, elle avait un air
royal que l'etre le plus grossier aurait reconnu, et qui forcait le
respect; et c'etait precisement a cet air que le juge de paix avait
voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il etait.

--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.

--Nous sommes d'accord sur l'opportunite de cette emancipation, repondit
M. de Chambrais.

Les cinq membres du conseil firent un meme signe affirmatif.

--Alors, je n'ai qu'a declarer l'emancipation, continua le juge de paix,
et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'a nommer le curateur. Qui
choisissez-vous pour curateur?

Cinq bouches prononcerent en meme temps le meme nom:

--Chambrais.

--Comment! moi! s'ecria le comte, et pourquoi moi, je vous prie,
pourquoi pas l'un de vous?

--Parce que vous etes l'oncle de Ghislaine.

--Parce que vous etes son plus proche parent.

--Parce que vous avez ete son tuteur.

--Parce que ses interets ne peuvent pas avoir un meilleur defenseur que
vous.

Ces quatre repliques etaient parties en meme temps. Il allait leur
repondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit,
placa aussi son mot:

--Parce que, depuis huit ans, vous avez ete le meilleur des tuteurs,
parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un
pere.

M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'emotion en
meme temps que la contrariete:

--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais
qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un
peu, moi, et de penser a moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne
me suis pas marie. Quand mon aine a pris femme, je suis reste aupres de
notre mere aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour
appuyee sur un autre bras que le mien pour monter a sa chambre.
L'annee meme ou nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna
vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai du veiller sur elle.
Aujourd'hui, la voila grande et, par le serieux de l'esprit, la sagesse
de la raison, la droiture du coeur, en etat de conduire sa vie; elle a
dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arreta et se reprit--enfin
j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-etre cinq ou six annees
pour vivre de la vie que j'ai toujours desiree...je vous demande de
m'emanciper a mon tour; il n'en est que temps.

--Je ferai remarquer a ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le
comte de Chambrais, ayant ete tuteur et ayant, en cette qualite, un
compte de tutelle a rendre, ne peut assister la mineure emancipee a la
reddition de ce compte en qualite de curateur, puisqu'il se controlerait
ainsi lui-meme.

--Vous voyez, messieurs, s'ecria M. de Chambrais triomphant.

--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ a
l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est
votre intention, confier la curatelle a M. le comte de Chambrais.

--Vous voyez, s'ecrierent en meme temps les cinq membres du conseil de
famille.

--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom.

--La mission du curateur ne consiste pas a agir pour le mineur emancipe,
dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement a l'assister
pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres
actes.

--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma niece dans
l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administre la mienne?

--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille.

Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgre lui
et malgre tout, il fut nomme curateur.

Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arriere avec le
duc de Charmont.

--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.

--Nous dinons avec des gueuses au cafe Anglais, et apres nous allons a
la premiere des Bouffes.

--Si Ghislaine ne me retient pas a diner, j'irai vous rejoindre; en tout
cas, gardez-moi une place dans votre loge.



II

Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce
qu'on voit de l'hotel de Chambrais dans la rue Monsieur, ou il a son
entree; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on
l'apercoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnees
qui, entre des murailles garnies de lierres et masquees par des arbres a
haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppee
dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutot une
habitation de campagne que de ville, et ses deux etages en pierre jaune,
sans aucun ornement, eleves au-dessus d'un perron bas, ses persiennes
blanches; son toit d'ardoises a lucarnes toutes simples accentuent
encore ce caractere.

Evidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitieme siecle, abandonne
leur vieil hotel du quartier du Temple pour faire batir celui-la, ils
avaient en vue le confortable et l'agrement plus que la richesse de
l'architecture ou de la decoration, et leur but a ete atteint: il y a de
plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a
pas de mieux ensoleillee l'hiver et de plus discretement ombragee l'ete,
de plus agreable a habiter, avec de la lumiere, de l'air, de l'espace,
de plus tranquille, ou l'on soit mieux chez soi.

Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils
n'entrerent pas dans l'hotel.

--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de
Chambrais.

Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'etait le moyen que son
oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se
tenant a distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux
aguets: le temps etait doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout
lumineux et tout parfume des fleurs de mai avec les reflets rouges des
rhododendrons epanouis qui eclairaient les murs, les oiseaux chantaient
dans les massifs; ce desir de promenade devait donc paraitre tout
naturel sans qu'on eut a lui chercher des explications de mystere ou de
secret, mais precisement rien ne paraissait naturel a la curiosite de
lady Cappadoce, et tout lui etait mysteres qu'elle voulait penetrer.

Pourquoi se serait-on cache d'elle? Ne devait-elle pas connaitre tout
ce qui touchait son eleve? Si a chaque instant elle affirmait bien haut
"qu'elle n'etait pas de la famille," en realite, elle estimait que
Ghislaine etait sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait
elevee, c'etait en mere. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le
malheur des temps l'avait obligee, a la mort de son mari, officier dans
l'armee anglaise, a accepter de diriger l'education de cette enfant,
elle n'avait pas pour cela cesse d'etre une lady, et c'etait en lady
qu'elle voulait etre traitee, le malheur n'avait point abattu sa fierte,
au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et
meme, en remontant dans les ages, il etait facile de prouver qu'ils
valaient mieux.

Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit
quelques pas en avant pour se rattacher a eux:

--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous a Paris, ou
partons-nous pour Chambrais?

--Mon oncle, c'est a vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si
vous me faites le plaisir de rester a diner je couche ici, sinon je
retourne a Chambrais.

Le comte parut embarrasse, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de
ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait
pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si
cruel desappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont,
qu'il ne savait quel parti prendre.

--C'est que Charmont m'a demande de diner avec lui, dit-il enfin.

Le regard que sa niece attacha sur lui l'arreta.

--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien
que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insiste, il s'agit
pour lui d'une decision grave a prendre.

--Il faut y aller, mon oncle.

--Si tu le veux....

--Nous partirons pour Chambrais a cinq heures, dit Ghislaine en se
tournant vers lady Cappadoce.

--Comme tu dois revenir a Paris tres prochainement pour la reddition du
compte de tutelle, nous dinerons ensemble ce jour-la, je te le promets.

Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de
Chambrais passa son bras sous celui de sa niece, et l'emmena dans le
jardin. Penche vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe a la
Henri IV qui commencait a grisonner, il avait l'air d'un grand frere
qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un
oncle. Et en realite, c'etait un frere qu'il avait toujours ete pour
elle, en frere qu'il l'aimait, en frere qu'il l'avait toujours traitee
sans pouvoir jamais s'elever a la dignite d'oncle ou de tuteur. Tuteur,
pouvait-on l'etre quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du
coeur on n'avait pas trente ans? Il eut voulu jouer dans la vie les
Bartolo, que pour son elegance et sa desinvolture, pour sa souplesse,
son entrain, on eut bien plutot vu en lui Almaviva, un peu marque
peut-etre, mais a coup sur un vainqueur.

--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent a l'abri des
oreilles curieuses, que comptes-tu faire?

--Comment cela, mon oncle?

--Je veux dire: maintenant que tu es emancipee, comment veux-tu arranger
ta vie?

--Est-ce que cette emancipation m'a metamorphosee d'un coup de baguette
magique?

--Certainement.

--Je suis autre aujourd'hui que je n'etais hier, cet apres-midi que je
n'etais ce matin?

--Sans doute.

--Je ne le sens pas du tout, meme quand vous me le dites.

--Tu as la volonte, la liberte; et je te demande comment tu veux en
user.

--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la
semaine derniere: demain, M. Lavalette viendra a Chambrais et me fera
une conference de litterature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny;
apres-demain, je viendrai a Paris et je travaillerai de une heure a
trois, dans l'atelier de M. Casparis, a mon groupe de chiens qui avance;
vendredi, c'est le jour de M. Nicetas; nous ferons de la musique
d'accompagnement.

--C'est le grand jour, celui-la; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de
Vigny, et M. Nicetas que M. Lavalette.

--Je vous assure que M. Lavalette est tres interessant, il sait tout et
il vous fait tout comprendre.

--Cependant tu preferes le jour de M. Nicetas.

--Je reconnais que la musique est ma grande joie.

--Pendant que j'ai encore une certaine autorite sur toi....

--Mais vous aurez toujours toute autorite sur moi, mon oncle.

--Enfin, laisse-moi te dire, ma chere enfant, que tu te donnes
trop entierement a la musique. Plusieurs fois, je t'ai adresse des
observations a ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu
m'inquietes.

--Vous n'aimez pas la musique!

--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas
comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir a
la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un
parfum par hasard, est agreable; vivre dans une atmosphere chargee de
parfums, est aussi desagreable que dangereux. Tandis que la pratique des
autres arts fortifie, celle de la musique poussee a l'exces affaiblit.
Quand tu as modele pendant deux ou trois heures dans l'atelier de
Casparis, tu sors de ce travail allegre et vaillante; quand, pendant
deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicetas, tu sors de cette
seance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur trouble. On dit et
l'on repete que la musique est le plus immateriel des arts; c'est le
contraire qui est vrai: il est le plus materiel de tous. Il semble
qu'elle agisse a l'egard de certaines parties de notre organisme en
frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les
cordes. Nos cordes a nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations
repetees, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent
pas ils finissent par s'user. De la ces virtuoses devastes, detraques,
desequilibres que je pourrais te nommer, si cela n'etait inutile avec
les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicetas, avec
ses mouvements de hanneton epileptique, ses yeux convulsionnes, ses
grimaces, soit un etre equilibre? Cependant il est grand, fort, bien
bati, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garcon, sans
ces tics maladifs. Trouves-tu que son maitre Soupert, qui n'est qu'un
paquet de nerfs, ne soit pas plus inquietant encore dans sa maigreur
decharnee?

--Est-ce que vraiment je suis menacee de tout cela? demanda-t-elle avec
un demi-sourire.

--Je parle serieusement, ma mignonne, et c'est serieusement que je
te demande de comparer Soupert a Casparis, puisque ce sont les seuls
artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle
sante physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et
desordonne.

--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il
est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est
musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur etat? En tout cas,
comme vous n'avez pas a craindre que j'approche jamais du talent de M.
Soupert, ni simplement de celui de M. Nicetas, j'echapperai sans doute a
la maigreur de l'un comme aux tics epileptiques de l'autre. Je ne
suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de
beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'etais dans des
conditions particulieres qui ont peut-etre eu plus d'influence sur moi
que mes dispositions propres. J'aurais eu des freres, des soeurs, des
camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublie mon piano bien
souvent. Vous savez que mes seules lectures ont ete celles que lady
Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas tres
etendu. Je n'ai jamais ete au theatre. Dans la musique seule, j'ai eu et
j'ai liberte complete. Voila pourquoi je l'ai aimee; non seulement pour
les distractions presentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais
encore pour les ailes qu'elle mettait a mes reveries... quelquefois
lourdes... et tristes.

Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra:

--Pauvre enfant! dit-il.

--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes a former,
je ne les adresserais certainement pas a vous, qui avez toujours ete si
bon pour moi.

--Ce que tu dis des tristesses de tes annees d'enfance, je me le suis
dit moi-meme bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir.
C'est le malheur de ta destinee que tu sois restee orpheline si jeune,
sans frere, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui
ne pouvait etre ni un pere ni une mere pour toi! Heureusement ces
tristesses vont s'evanouir puisque te voila au moment de faire ta vie et
de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses
qui ont manque a ton enfance.

--Vous voulez me marier? s'ecria-t-elle.

--Non; je veux que tu te maries toi-meme, et pour cela je demande qu'a
partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes a ta
reverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la
musique pouvait suggerer a ton imagination enfantine, mais pour suivre
les pensees serieuses que le mariage fait naitre dans l'esprit et le
coeur d'une fille de dix-huit ans.

--Vous avez quelqu'un en vue?

--Oui.

--Quelqu'un qui m'a demandee?

--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le
sais.

--Qui, mon oncle, qui?

--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras
la-dessus, tu n'auras plus ta liberte; cherche dans notre monde qui tu
accepterais pour mari, et aussi qui peut pretendre a ta main; quelqu'un
que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet
examen, nous en reparlerons.

--Quel jour? demain?

--Non, non, pas demain?

--Alors, apres-demain?

--Eh bien! oui, apres-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis,
je dinerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir a ton
impatience que tu n'es pas retive a l'idee de mariage.



III

Malgre le trouble que lui avaient cause les paroles de son oncle,
Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitot que M.
de Chambrais l'eut quittee, elle s'occupa a reunir tout ce qu'elle put
trouver de musique non reliee.

Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle
faisait la, et Ghislaine le lui expliqua.

--Comment! s'ecria le gouvernante, vous allez donner votre musique a
relier a des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de
travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera
perdue. Croyez-moi, laissez une aumone si vous tenez a lui faire du
bien.

--Elle ne demande pas l'aumone.

--Si elle est reduite a la misere que vous dites, comment voulez-vous
qu'elle achete ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton,
le papier?

--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse
faire ces achats.

--Et dans la note qu'elle ecrivait pour indiquer comment elle voulait
que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs.

A cinq heures, un coupe attele en poste vint se ranger devant le perron,
car pour aller a Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhery, ou
pour venir de Chambrais a Paris, ce n'etait point l'habitude qu'on prit
le chemin de fer: quatre postiers etaient attaches a ce service, et en
leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives
de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.

Quand lady Cappadoce s'etait trouvee exclue du tete-a-tete que M. de
Chambrais avait voulu se menager avec Ghislaine, elle avait compte sur
ce voyage pour apprendre ce qui s'etait dit dans cette longue promenade
autour du jardin. Et ce n'etait pas une curiosite vaine qui la poussait,
le seul desir de savoir pour savoir, c'etait son interet.

Maintenant que Ghislaine etait emancipee, qu'allait-il se passer?
Etait-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue?
La question. etait pour elle capitale. Bien qu'elle montrat une navrante
mortification d'en etre reduite, elle, une lady, a vivre dans une
position subalterne, en realite, elle tenait a cette position qui
n'etait pas sans avantages. Et bien qu'elle affectat aussi de n'avoir
que du dedain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en
realite elle tenait beaucoup a ne pas quitter cette France detestee pour
retourner dans son Angleterre adoree. Superbe, l'Angleterre, admirable,
incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle
fut, elle ne craignait rien tant que d'etre obligee, par le mariage de
Ghislaine, de renoncer a son malheur et a son humiliation.

A peine le coupe quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des
Invalides, qu'elle commenca ses questions:

--Cette emancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes?
dit-elle de son ton le plus affable.

--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander.

--Et vous lui avez repondu?

--Qu'etant aujourd'hui ce que j'etais hier, je ferais la semaine
prochaine ce que j'avais fait la semaine derniere.

--Il est certain que l'emancipation ne confere pas tout d'un coup des
graces speciales.

--Je ne sens pas qu'elle m'en ait confere; et, si vous le voulez bien,
je vais preparer ma lecon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_.

Ce que lady Cappadoce voulait, c'etait continuer la conversation sur ce
sujet, mais deja Ghislaine avait pris le Theatre d'Alfred de Vigny dans
une poche de la voiture et sa lecture etait commencee; elle dut donc
se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs etait
rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait
qu'une enfant.

Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine,
ordinairement attentive et appliquee, faisait sa lecture, l'inquietude
prit la place de la confiance; certainement il s'etait dit, entre
l'oncle et la niece, autre chose que ce que Ghislaine lui avait repete,
et cette lecture n'etait qu'un pretexte pour penser librement a cette
autre chose.

A un certain moment, mordue plus fort par la curiosite, elle la
questionna de nouveau; mais cette fois indirectement:

--Il me semble que _Chatterton_ ne vous interesse guere?

--Je reflechis.

--C'est precisement ma remarque.

--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas devorer ses lectures.

--Encore faut-il les suivre.

--C'est ce que je vais faire.

Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire,
au moins pour echapper a ces interrogations. Elle avait bien l'esprit a
la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du
quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses
oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle?

Elle n'avait pas attendu le jour de son emancipation pour se dire
qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les
tendresses qui avaient si tristement manque a sa premiere jeunesse; mais
les idees qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de
prendre corps par la forme precise que son oncle leur avait donnees et
elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait.

Quel etait ce mari? Realiserait-il les reveries et les esperances dont
son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commence a juger la vie?

Jusqu'a sa dixieme annee, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse
que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps etaient
tous pleins de joies: un pere, une mere qui l'adoraient, et dont
l'unique souci semblait etre son bonheur; autour d'elle, une existence
de fetes qui lui avait laisse comme des visions de feeries: au chateau,
dans les allees du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle etait
melee, galopant sur son poney a cote de sa mere; a l'hotel de la rue
Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivee
des invites, et la musique qui, la nuit, la bercait dans son lit, et
toujours a Paris, a la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour.

Et tout a coup la nuit s'etait faite: plus de pere, plus de mere, plus
de fetes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le pere avait
ete tue dans un accident de chasse. Huit jours apres, la mere etait
morte d'un acces de fievre chaude.

Du cote de son pere, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais,
dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la
rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie francaise; du cote
de sa mere, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes;
mais, fixes tous en Espagne, ils ne pouvaient guere s'acquitter de leurs
devoirs de parente envers cette petite Francaise qu'ils connaissaient a
peine.

Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la
maison deserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser
de son oncle quand il venait la voir au chateau ou a l'hotel, et plus
souvent a l'hotel qui etait a Paris qu'au chateau ou l'on n'arrivait
qu'apres un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste
solennel, la lecon a propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans
le coeur, mais dans le caractere, les manieres, l'attitude toujours
gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuee de sa
naissance, exasperee de sa pauvrete, et convaincue qu'elle grandissait
sa situation par sa dignite.

A dix ans, a onze ans, jusqu'a quatorze ans, Ghislaine avait accepte
cette vie monotone, soumise et resignee, sans echappee au dehors,
n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle put etre autre.
Si enfant qu'elle fut, elle comprenait que c'etait par scrupule et pour
qu'on ne l'accusat point de s'etre debarrasse d'un devoir difficile, que
son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette education.
Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir
les severites; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et
toujours appliquee a sa tache, ne pas dire un mot, ne pas faire une
observation qui ne fussent dictes par la justice meme, elle sentait
qu'elle eut ete ingrate de se plaindre. On etait pour elle ce que les
circonstances permettaient qu'on fut: un oncle n'est pas un pere; une
gouvernante n'est pas une mere; c'etait la le malheur, la tristesse de
sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher.

Mais la floraison de la quinzieme annee avait suscite en elle des
echappees au dehors, qui etaient nees de ses souvenirs memes.

C'etait en se rappelant les regards emus et les paroles de tendresse que
sa mere et son pere echangeaient en l'embrassant, qu'elle s'etait
dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se
dissiperaient que le jour ou elle se marierait. Pourquoi, alors, ne
serait-elle pas heureuse comme sa mere l'avait ete? Pourquoi le babil
d'un enfant n'amenerait-il pas sur ses levres ces sourires qu'elle avait
vu le sien provoquer sur celles de sa mere?

Et de meme c'etait en se rappelant les illuminations et les fleurs des
grands appartements de l'hotel aujourd'hui toujours fermes; c'etait en
retrouvant dans sa memoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du
chateau les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle
les soirs ou l'on jouait la comedie, qu'elle avait compris que tout cela
ressusciterait quand elle se marierait.

Et voila que le mari qu'elle avait reve; sans lui donner un corps,
l'etre ideal qui flottait indecis dans les feeries de son imagination
devenait un personnage reel; il existait, il la connaissait; tout au
moins il l'avait vue.

Ou?

Elle n'etait point de ces petites bourgeoises mondaines qui, a dix-huit
ans, ont ete partout; en vraie fille du monde ou les traditions sont
une religion, elle n'avait ete nulle part! les offices a
Saint-Francois-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche a Paris;
quelques rares visites chez des parentes a qui elle avait des devoirs a
rendre, en janvier ou a de certains anniversaires; en mai, des seances
d'etude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'etait
tout; il lui etait donc facile de remonter dans ses souvenirs en se
demandant ou elle avait vu "l'homme de son monde qu'elle accepterait
pour mari et qui pouvait pretendre a sa main".

Evidemment, elle n'avait pas a chercher au Salon. Jamais personne n'y
avait fait attention a elle. Tout d'abord, elle en avait ete mortifiee,
s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tarde a
comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder
ce regard a une fille simplement habillee, que pour le costume on
pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa
maitresse, plutot que pour une fille de grande maison accompagnee de sa
gouvernante.

C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer
avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient reunir les
qualites dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui
les eut toutes,--celles-la et beaucoup d'autres qu'elle etait disposee
a lui reconnaitre,--le comte d'Unieres. En tout elle ne l'avait pas vu
trois fois, et ils n'avaient pas echange dix paroles; mais certainement
il etait le seul qui fut l'incarnation vivante de l'etre ideal dont elle
avait si souvent reve.

Pourquoi? En quoi? Elle eut ete bien embarrassee de le dire, ne sachant
rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en etait
ainsi.



IV

C'etait une regle, etablie que Ghislaine se coucha tous les soirs a
neuf heures et demie. Mais ce jour-la, si elle entra dans sa chambre a
l'heure reglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle etait
trop agitee pour penser a dormir, et apres avoir fait le voyage de
Paris a Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la
quittaient pas, elle avait besoin d'etre libre pour reflechir: sa porte
close, elle l'etait.

Jusqu'a quinze ans, elle avait habite sa chambre d'enfant, a cote de sa
gouvernante, au premier etage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle
prit l'appartement de sa mere, qui se composait de quatre pieces au
rez-de-chaussee, dans l'aile droite du chateau: un petit salon, une
chambre a coucher qui etait immense avec six fenetres, deux sur la cour
d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste
cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet ou couchait
une femme de chambre.

Lady Cappadoce s'etait opposee a ce changement qui lui semblait
amoindrir son autorite; mais c'etait justement en vue de cet
affaiblissement d'autorite que M. de Chambrais avait impose sa volonte.
Ne fallait-il pas preparer l'enfant a l'emancipation? Pour cela le
mieux etait de l'habituer a une certaine liberte. Chez elle, dans
l'appartement qu'avaient toujours habite les princesses de Chambrais
depuis deux cents ans, Ghislaine n'etait plus une petite fille.

Une fois dans sa chambre, Ghislaine commenca par eteindre sa lampe, puis
ouvrant une des fenetres qui donnent sur les jardins, elle resta a
rever en laissant sa pensee se perdre dans les profondeurs du parc
qu'eclairait la pleine lune.

Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporte
aucun changement aux dispositions primitives de leur chateau et de leur
parc: tels ils les avaient recus de leurs peres, tels il les avaient
conserves. Chaque fois que les degradations du temps l'avaient exige,
ils avaient fait reparer le chateau, mais sans jamais accepter des
restaurations plus ou moins savantes qui auraient altere son caractere.
De meme, pour le mobilier, ils avaient change les etoffes toutes les
fois qu'elles s'etaient trouvees usees, mais toujours en respectant
l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine,
qui dans son neuf, sous Louis XIV, etait en velours de Genes, avait ete
recouvert de velours a parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours
de Genes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom.

Dessines par Le Notre, les jardins et le parc qui leur faisait suite
n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis
qu'on voyait a Versailles le bassin de l'ile d'Amour devenir le jardin
du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais
restait ce qu'il avait toujours ete avec ses avenues droites, ses
arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et
ses cypres tailles, ses pieces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues.

Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle etait
ainsi venue s'asseoir a cette place. Certaine de n'etre pas surprise
par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette
fenetre, elle pouvait rester la aussi longtemps qu'elle voulait.
C'etaient les seuls moments de la journee ou elle eut sa liberte
d'esprit et ne fut pas exposee a entendre sa gouvernante, toujours aux
aguets, lui dire de sa voix des rappels a l'ordre: "A quoi pensez-vous
donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la reverie,
n'est-ce pas?"

Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'etre pas
bavard avec soi-meme; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres
que cette partie du jardin et du parc que de cette fenetre son
regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eut pu bien
tranquillement se confesser a quelque coin de sa chambre ou a quelque
meuble, mais ils n'eussent ete que de muets confesseurs, tandis que le
jardin et le parc etaient des etres vivants qui lui parlaient. Que la
neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des
orangers passat dans l'air tiede, pourvu que la lune brillat, c'etaient
de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans
l'esprit, et ils lui repondaient; et toujours elle les trouvait en
accord avec ses sentiments: triste, ils etaient tristes aussi: "Tu te
plains d'etre abandonnee; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
la notre? Tu penses melancoliquement au present et a l'avenir en te
rappelant le passe; et nous?"

Mais, ce soir-la, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents
lui repondirent. Comme ils s'etaient associes a ses tristesses, ils
s'associerent a ses esperances: on allait donc revoir les fetes
d'autrefois; les promenades des amis dans les allees; les danses dans
les charmilles illuminees; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le
parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la foret.

L'entretien se prolongea, et la nuit etait si douce, eclairee par
la pleine lune de mai, parfumee par les senteurs des roses et des
chevrefeuilles, qu'il etait tard lorsqu'elle se decida a fermer
doucement sa fenetre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas
tout de suite, et quand a la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer
son reve de la soiree.

Le temps avait marche: on celebrait son mariage avec le comte d'Unieres,
dans l'eglise Saint-Francois Xavier; elle avait la toilette ordinaire
des mariees, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alencon. Mais
le comte etait en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_,
tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Dore: justaucorps de satin
rose, toque a plumes, epee; en meme temps, par un dedoublement de
personnalite tout naturel dans un songe, elle assistait au bapteme de
son premier ne.

Ce n'etait point l'habitude de Ghislaine d'etre distraite pendant ses
lecons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication
de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
evidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.

Quand, la lecon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
l'accompagna jusque dans la cour ou attendait la voiture qui devait le
reconduire a la station.

--Je suppose, dit-elle en marchant pres de lui, que vous avez remarque
le trouble de votre eleve?

--Mon Dieu non, repondit le professeur qui n'etait pas homme a remarquer
quoi que ce fut quand il s'ecoutait parler.

--C'est a peine si elle vous a entendu.

--Vraiment?

--Son esprit etait ailleurs, et il n'y a rien d'etonnant a cela avec un
pareil sujet.

--Mais il est anglais, ce sujet.

--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous
l'accorde, mais pour les sentiments, les idees, les moeurs, les actions,
ces gens-la sont des Francais, et voila le mal, le danger: croyez-vous
qu'un pareil sujet, traite comme il l'est, ne soit pas de nature a
eveiller les idees d'une jeune fille?

--Et comment voulez vous que j'enseigne notre litterature contemporaine
sans parler de ses oeuvres, typiques?

--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en a des modeles
plus anciens; pour moi, j'ai appris le francais dans les _Memoires de
Joinville_, et je m'en suis bien trouvee.

--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager
une discussion inutile, je le soumettrai a M. le comte de Chambrais.

--Alors, je l'en entretiendrai moi-meme demain, repliqua lady Cappadoce
qui n'avait jamais admis qu'on lui repondit ironiquement.

Mais le lendemain elle ne put pas realiser ce dessein, car lorsque M. de
Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait
fait le jour de l'emancipation, et elle en fut reduite a les observer
de derriere une persienne pour tacher de comprendre a leur pantomime
ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle etait si discrete, cette
pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un
mariage, une affaire d'interets, il pouvait etre aussi bien question de
ceci que de cela.

--Eh bien! mon enfant, as-tu pense a ce que je t'ai dit avant-hier,
avait commence M. de Chambrais lorsqu'ils avaient ete a une certaine
distance de la maison?

--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!

--Et tu as trouve?

--Comment voulez-vous que je sache?

--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus a l'esprit.

--Mais je vous assure que cela m'est tout a fait difficile; je n'ose
pas.

--Pourquoi? Nos sentiments ne se decident-ils pas le plus souvent en
vertu de certaines affinites mysterieuses dans lesquelles notre volonte
ne joue aucun role? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les
jeunes gens que tu as vus et qui peuvent etre des maris pour toi, il en
est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien
de plus.

--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me
semble, accepter pour mari.

--Un seul?

--J'ai vu si peu de monde!

--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?

Elle hesita un moment, detournant la tete pour cacher sa confusion, car
il lui semblait que c'etait la un aveu.

Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un
ton tout plein d'une tendre affection:

--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour meriter d'etre ton confident?

--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence.
Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me defendre
sottement: j'ai pense a M. d'Unieres.

Il poussa une exclamation de joie.

--Eh bien! ma mignonne, c'est precisement de d'Unieres qu'il s'agit. Tu
vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette epreuve... un
peu aventureuse, j'en conviens. Elle est decisive, et me prouve que
nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera
heureux. Vous vous etes vus quatre ou cinq fois....

--Trois.

--C'est encore mieux; les affinites dont je parlais se manifestent plus
franchement; sans vous connaitre, vous avez ete l'un a l'autre attires,
par une sympathie qui ne demande qu'a devenir un sentiment plus tendre,
et qui le deviendra. Tu m'aurais demande un mari que je ne t'en aurais
pas choisi un autre que d'Unieres; tu as fait ce choix toi-meme, c'est
beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observes en pensant que
j'aurais un jour la responsabilite de ton mariage, je n'en connais aucun
qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune
n'est pas l'egale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin
c'est un homme d'intelligence superieure et d'esprit serieux. Au lieu de
perdre sa jeunesse dans les frivolites a la mode, il a travaille; il a
fait de bonnes etudes en droit; il a voyage, en sejournant dans les
pays etrangers ou il y a a apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux
Etats-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on
peut etre certain que, quand il entrera a la Chambre, il sera un des
meilleurs deputes de notre parti.

--Quel age a-t-il donc?

--Il aura juste vingt-cinq ans a son election. C'est pour la preparer
qu'il est en ce moment dans son departement. Il en reviendra dans
six semaines. Et alors nous deciderons le mariage. Tu seras comtesse
d'Unieres, ma mignonne; et comme tu apporteras a ton mari la Grandesse
d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale.



V

Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et a son corps
defendant les lecons de litterature francaise contemporaine, par contre
elle etait passionnee pour celles de musique; que cette musique fut
allemande, italienne ou francaise, ancienne ou nouvelle, peu importait,
pour elle il n'y avait ni nationalite, ni age. Tout a craindre de
Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que
des corrupteurs. Rien a redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont
des charmeurs. Infame le rapt de la fille de Triboulet par Francois Ier;
innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.

Pour elle, il en etait des professeurs comme de leur science ou de leur
art; c'etait ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou
en tendresse et qui leur donnait certaines qualites ou certains defauts:
M. Lavalette, le professeur de litterature francaise, ne pouvait etre
qu'un sacripant, et Nicetas, le professeur d'accompagnement, qu'un
charmant jeune homme. A la verite, on lui avait dit et repete sur tous
les tons que M. Lavalette etait un critique de grand talent, un esprit
distingue, une conscience droite, en tout le plus honnete homme du
monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait
pas, on se trompait. Au contraire, elle etait disposee a voir un ange
dans Nicetas: en pouvait-il etre autrement avec l'ame et la verve qu'il
mettait dans son execution?

Le supplice qu'elle eprouvait a ecouter les lecons de l'un toujours trop
longues, se changeait en ravissement a celles de l'autre toujours trop
courtes. Installee dans un fauteuil vis-a-vis de Nicetas, elle ne le
quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il executait,
elle restait plongee dans sa beatitude, dodelinant de la tete, battant
la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps echapper de
petits cris que l'exces du plaisir lui arrachait.

Avec M. Lavalette, elle veillait de pres a ce que l'heure de la lecon ne
fut pas depassee, et s'il se laissaient entrainer a des developpements
qui l'interessait lui-meme, ou s'il s'oubliait, elle avait une facon de
tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicetas, elle
n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle
ecoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scene
de comedie ou comme une piece de vers; on va jusqu'au bout. Encore
avait-elle d'ingenieuses ressources pour allonger la seance et meme
quelquefois pour la doubler.

Tout a coup, retrouvant sa montre oubliee, elle s'apercevait qu'il etait
trop tard pour que Nicetas put prendre le train; il partirait par le
suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
bien trop froid: et, passant par dessus les regles de l'etiquette et des
convenances, qui pourtant lui etaient si cheres, elle le gardait a diner
au chateau. Que faire en attendant l'heure du diner? De la musique. Et
comme il eut ete indiscret de continuer le travail de la lecon, ce qui
eut ressemble a une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux
qui lui plaisaient.

Aucun autre professeur, n'eut ete honore par elle d'une pareille faveur,
et le soleil eut pu devorer la plaine, le verglas eut pu rendre la route
impraticable sans qu'elle pensat a les retenir, mais Nicetas n'etait pas
un professeur comme les autres: d'abord il etait musicien, et ce titre
seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en
etaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes
et meme dans son attitude des cotes mysterieux dont on parlait tout
bas, qui plaisaient a l'imagination romanesque et chevaleresque de lady
Cappadoce.

Jusqu'a l'annee precedente, le maitre de musique de Ghislaine avait ete
le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce
que c'etait un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait
facile de venir a Chambrais, sans grand derangement et sans perte de
temps. Mais si Soupert etait un musicien de talent, par contre c'etait
bien pour la regularite le plus detestable professeur qu'on put trouver:
il n'y avait pas de meilleures lecons que les siennes; seulement, il
fallait qu'il les donnat et surtout qu'il fut en etat de les donner, ce
qui n'arrivait que rarement.

Apres une periode d'eclat qui avait dure une vingtaine d'annees, Soupert
etait redevenu dans sa vieillesse le boheme qu'il avait ete dans sa
jeunesse: rodeur de brasserie de dix-huit a trente ans; habitue des
salons ou il promenait de trente a cinquante une fille de grande
naissance qu'il avait epousee; a soixante, il vivait dans une masure
du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa
seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui
separait celle-ci de celle-la.

Quand il avait ete question de le donner pour professeur a Ghislaine,
c'etait a l'auteur du _Croise_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais
avait pense et non au vieux boheme de Palaiseau: de l'auteur du _Croise_
il se rappelait les succes au temps ou il l'avait rencontre dans le
monde, la reputation, le mariage extraordinaire; du boheme, il ne
savait rien, si ce n'est qu'il habitait a une assez courte distance de
Chambrais pour qu'on eut l'idee de s'adresser a lui, plutot qu'a un
musicien qui viendrait de Paris.

Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le boheme se montrat tel
que la vie, la lutte et "le pas de chance" l'avaient fait. Partant de
chez lui le matin pour venir a Chambrais, il s'arretait au premier
cabaret de la cote de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et
prendre la force d'accomplir cette odieuse corvee qui consiste a donner
une lecon de piano, au lieu de rester attable tranquillement avec les
ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa societe.
Au cabaret du bas de la cote, il faisait une seconde halte. Au cafe de
la Gare, il en faisait une troisieme. S'il ne trouvait personne a qui
causer, c'etait bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou
simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succedaient,
et au lieu d'etre a Chambrais dans la matinee comme il le devait, il n'y
arrivait qu'a deux ou trois heures de l'apres midi.

--Retenu; a mon grand regret empeche; vous comprenez.

Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait
parfaitement.

--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela.
Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-etre, nous
vaudra un nouveau chef-d'oeuvre.

En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard
valait a Ghislaine et a lady Cappadoce, c'etait une odeur de vin blanc
melee a celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand
Soupert se mettait au piano, c'etait qu'il frappat un _la_ ou un _fa_ au
lieu d'un _sol_, incapable qu'il etait de diriger ses doigts tremblants.

Un professeur de lettres ou de sciences eut apporte ces parfums, que
lady Cappadoce n'eut eprouve aucun embarras avec lui: elle l'eut tout
de suite remercie; mais ce procede expeditif etait-il applicable a un
musicien? a un maitre tel que Soupert, dont elle avait les romances
dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas
pense. Il fallait aviser, s'ingenier, chercher, trouver quelque moyen
qui empechat ces accidents de se produire. Que Soupert partit de chez
lui pour venir directement sans s'arreter en route, il n'aurait pas
d'occasions de se parfumer a l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
avait qu'a l'envoyer chercher en voiture.

Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle etait
capable, cette proposition, il avait commence par refuser:

--La promenade du matin est hygienique.

Mais elle s'etait montree si pressante, qu'il avait du accepter.

Il avait ete calcule qu'il arriverait au chateau un peu avant neuf
heures: la premiere fois qu'on alla le chercher, il arriva a dix
heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le
professeur et le cocher etaient exactement dans le meme etat, pour
s'etre arretes a tous les bouchons de la route.

Boire avec un valet!

Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait ete prevenu que, "a
cause de l'irregularite dans ses heures, qui derangeaient tous les
autres professeurs", mademoiselle de Chambrais renoncait a ses lecons.

Un autre que Soupert se fut fache de ce remerciement; mais lui n'etait
pas homme a le prendre par le mauvais cote, et, bien qu'il lui enlevat
deux cents francs par semaine, qui etaient a peu pres sa seule
ressource, il s'etait tout de suite console en se disant que c'etait la
liberte qu'il recouvrait; maitre de son temps desormais et n'ayant
plus a se preoccuper de ces lecons, il aurait le loisir de faire les
demarches necessaires pour que son repertoire fut repris: c'etait
parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le negligeait; il se
montrerait.

Une seule chose l'avait contrarie: l'abandon d'une eleve qui
l'interessait; elle etait nee musicienne, cette jeune fille, et il
serait vraiment dommage qu'elle tombat entre de mauvaises mains: il ne
fallait pas, il ne voulait pas qu'elle recut maintenant les lecons de
gens qu'il meprisait; et pour que cela n'arrivat pas, il avait propose a
lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens eleves, celui
qu'il avait forme avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus
d'esperances, qui le continuerait peut-etre un jour: Nicetas.

Bien que les deceptions que Soupert lui avait causees eussent ete
cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance
en sa probite d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
Nicetas offrait des garanties personnelles, il etait premier prix
de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix egalement du
Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur
accompagnateur que put trouver mademoiselle de Chambrais etait ce jeune
musicien, il semblait qu'on pouvait se fier a cette parole.

Mais Soupert, ne s'en tenant pas a ces titres serieux qui recommandaient
l'artiste, avait ajoute tout bas et confidentiellement des details
particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'etait emue.

--Je dois vous dire que ce qu'est Nicetas au juste, je n'en sais rien.

--Mais alors....

--Evidemment il flotte dans une atmosphere mysterieuse. Quelle est
sa nationalite? Je n'ai que des probabilites a ce sujet. Comment se
nomme-t-il de vrai? Je l'ignore.

--Et vous le recommandez!

--Qu'il soit Russe, Francais, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques,
Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble
que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est
lui qui m'a fait m'interesser a Nicetas. Un jour il vint me trouver a
Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes lecons. Nous etions en
ete, et la poussiere couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur
son visage comme s'il avait fait la route a pied. Je le questionnai.
Il me repondit qu'en effet il etait venu a pied. Huit lieues aller et
retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se
rafraichir. Il devora une miche de pain. Je me mis a sa disposition
pour lui donner autant de lecons qu'il voudrait en prendre; ce fut le
commencement de nos relations. Elles continuerent sans que j'apprisse
rien, ou a peu pres rien sur lui, tant il etait reserve et discret:
il etait remarquablement doue pour la musique; en toutes choses,
son education avait ete poussee beaucoup plus avant que ne l'est
ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voila
tout ce que je savais de lui. Il y avait a peu pres un an que je le
connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes
eleves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que
j'aurais voulu servir dans ce pays. La facon dont je m'exprimais lui
montra combien je m'interessais a elle.--Je puis lui donner des lettres
qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habite la
Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une etait pour une grande
duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse.
Vous comprenez ma stupefaction: comment avait-il des relations dans
ce monde, et telles qu'il pouvait y presenter quelqu'un? Malgre ma
curiosite, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de la,
le hasard me fit monter chez lui, car apres l'avoir fait engager aux
Concerts populaires, je lui avais trouve aussi quelques lecons, et il
avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'etait la premiere fois
que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur etait accrochee
une gravure, un portrait, celui d'un personnage revetu d'un uniforme
etranger chamarre de decorations: un nom avait ete grave au dessous,
mais il etait efface; a cote se lisait, de l'ecriture de Nicetas, que je
connais bien, cette etrange inscription: "Haine eternelle."

--Voila qui est bizarre.

--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui represente
ce portrait et Nicetas, il y a une ressemblance frappante.

--Son pere, alors.

--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette
histoire du portrait, s'ajoutant a celle des lettres, m'interessa. Je
voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences
de Nicetas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il
s'enveloppe.

--Et vous y etes arrive?

--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilites. Il serait
le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice,
aimee pendant un sejour que ce personnage aurait fait dans le Midi.
Oblige de retourner en Russie, ce personnage maria sa maitresse a un
professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le
paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit
ans, Nicetas vit aupres du mari de sa mere, mais martyrise par celui-ci,
il ecrit a son vrai pere qui vient le reprendre, le rachete, l'emmene en
Russie et le fait elever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
Ce serait pendant ce temps qu'il aurait ete le camarade de ceux et de
celles pour qui il m'a donne des lettres de recommandation. Un jour son
pere meurt et l'enfant naturel est chasse de la maison paternelle.
Jete sur le pave, il vient je ne sais comment a Vienne, entre au
Conservatoire ou il obtient un premier prix, et arrive enfin a Paris ou
il en obtient un autre.

Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce
s'enflammat; mais c'etait presque un personnage de roman, ce jeune
musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre,
a coup sur, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolee de
superiorite aristocratique allait plus vite et plus loin que les
probabilites de Soupert.

--Amenez-le, cher monsieur Soupert.

Quand elle l'avait vu arriver au chateau, amene par Soupert, elle
n'avait plus doute de cette naissance illustre.

Evidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large
d'epaules, a la tete energique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui
lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisees, etait
quelqu'un.

Peut-etre y avait-il de l'affectation dans le desordre voulu de cette
chevelure tortillee en serpents; peut-etre les yeux ardents qui
brillaient, a travers ces meches ramenees en avant, au lieu d'etre
rejetees en arriere, cherchaient-ils a donner a leur regard une
expression peu naturelle, toujours en quete d'un effet quelconque;
mais qu'importait, cela n'empechait pas qu'il fut etrangement
original,--comme il convenait a un homme de son sang.

Un Romanof--elle etait sure que c'en etait un--maitre de musique de la
princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'etait bien.



VI

Autant Soupert avait ete irregulier dans ses lecons, autant Nicetas
etait exact dans les siennes; si l'un avait toujours ete en retard,
l'autre etait toujours en avance.

Quand il arrivait ainsi trop tot, il demandait au concierge de ne pas
l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille
entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins:
lady Cappadoce le voyant alors errer a petits pas, la tete tournee vers
le chateau, s'attendrissait sur lui:

--Le pauvre garcon, se disait-elle, il reve au chateau de ses peres.

Et, par la pensee, elle s'envolait sur les bords de la Neva, ou elle
avait decide, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se
trouver ce chateau.

--Comme il doit souffrir de cette miserable vie de musicien en la
comparant a celle de ses freres, et jamais une plainte, jamais une
allusion; le stoicisme!

Elle trouvait que, par la, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus
ne faisait allusion a ses grandeurs dechues, et cette ressemblance le
lui rendait plus sympathique encore.

Elle eut voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passe
par ces epreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.

Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingeniait par de petits
moyens detournes a lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi,
du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Ecosse
incontestablement--compatissait a son infortune et qu'il n'etait pas
seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait a ce qu'il se
rechauffat avant sa lecon; quand c'etait par une journee de soleil,
elle lui faisait servir des rafraichissements, quoi qu'il fit pour s'en
defendre; tout cela accompagne de bonnes paroles, de calineries, de
cajoleries; une mere n'eut pas eu plus de prevenances avec un fils.

Dans son elan de compassion elle eut souhaite que Ghislaine s'associat a
elle, sinon avec la meme franchise, au moins avec une sympathie secrete.
Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicetas qu'un professeur comme
les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait
l'art qu'il enseignait; mais c'etait tout. Si lorsqu'il entrait, elle
l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir etait simplement celui
d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle
n'avait aucune arriere-pensee et ne se doutait pas que cet artiste,
reduit a toucher un cachet, etait un Romanof. Comment l'idee lui en
serait-elle venue? Ce n'etait pas a une jeune fille de son age, elevee
comme elle l'avait ete, qu'on pouvait parler des hontes de cette
illustre origine.

C'etait le lundi et le vendredi que Nicetas venait a Chambrais; le
vendredi qui suivit l'emancipation de Ghislaine, il arriva comme
toujours en avance. L'heure de la lecon etait trois heures; un peu apres
la demie de deux heures, lady Cappadoce l'apercut se promenant dans
le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des
plates-bandes, mais en realite il tournait assez souvent la tete vers le
chateau pour qu'on devinat sa preoccupation: il pensait a la Neva!

La journee etait brulante; d'un ciel bleu vaporeux pommele de blanc
tombait une chaleur lourde qui le forca a s'abriter dans un berceau
d'ifs tailles ras, et la, ne se sachant pas observe, il resta la tete
franchement levee sur l'aile du chateau qu'il avait devant lui,--celle
habitee par Ghislaine. De la fenetre derriere laquelle elle etait, lady
Cappadoce ne lui voyait point les yeux, caches qu'ils etaient comme
toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais a l'attitude
generale, on pouvait suivre sa pensee: Chambrais lui rappelait le
chateau de la Neva, et en l'observant avec cette fixite, il revivait,
le pauvre jeune homme, les annees de sa jeunesse, celles qu'il avait
passees dans les joies de la famille et la paix du coeur, aupres de son
pere, entre ses freres et soeurs.

Au coup de trois heures, il se leva et, apres avoir secoue sa longue
chevelure emmelee et l'avoir arrangee avec ses doigts sur son cou et
sur son front, il se dirigea vers le chateau. Aussitot, lady Cappadoce
descendit pour etre aupres de Ghislaine quand il entrerait.

Elle etait toujours bizarre cette entree, et etudiee pour produire un
effet quelconque. Tantot il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un
ravissement seraphique; tantot, au contraire, on aurait pu croire qu'il
surgissait directement de l'enfer, desespere.

Ce jour-la, c'etait la periode du recueillement; apres avoir adresse une
longue et basse inclinaison de tete a Ghislaine sans prononcer un mot,
une autre un peu moins longue et moins basse a lady Cappadoce, il tira
son violon de la boite dans laquelle il dormait depuis trois jours,
l'accorda avec soin, et se mit a son pupitre; alors seulement il daigna
ouvrir les levres:

--Quand vous voudrez, mademoiselle.

La seance devait se composer de deux parties l'une reservee au
dechiffrage, l'autre a l'execution de morceaux deja travailles; ce
fut par le dechiffrage qu'ils commencerent, et comme pendant les
hesitations, les arrets, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser
distraire par les choses exterieures, elle remarqua bientot que le ciel
se couvrait et que le vent s'etait eleve.

--Un orage! Mais alors elle aurait un pretexte pour retenir Nicetas, et
prolonger la musique de deux heures au moins.

Cependant, avec sa prudence accoutumee, elle ne dit rien tout de suite;
ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprocherent
qu'elle prepara son invitation.

--Est-ce que votre soiree est engagee aujourd'hui? demanda-t-elle, entre
deux morceaux.

--Non, madame

--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir a
votre heure habituelle; je crois que nous allons etre assaillis par un
orage terrible.

Il ne repondit rien, mais si elle l'avait observe d'un peu pres,
elle aurait remarque qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont
l'expression etait pour le moins etrange.

Les coups de tonnerre eclaterent de plus en plus forts, l'obscurite
s'epaissit, les nuages que roulait le vent creverent en une trombe
d'eau.

Ghislaine s'arreta de jouer.

--Decidement, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir.

Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps devine les malices de sa
gouvernante, et trouvait qu'il etait peu delicat de payer d'un diner les
heures prises de cette facon, voulut intervenir:

--Si vous avez besoin de rentrer a Paris, dit-elle, on fera atteler pour
vous reconduire a la gare.

--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend.

--Alors nous vous gardons a diner, dit lady Cappadoce.

--Mais, madame....

--C'est entendu....

Elle sonna pour qu'on transmit ses ordres au maitre d'hotel.

L'orage, qu'elle avait annonce terrible, fut au contraire assez faible,
les roulements du tonnerre s'eloignerent, la pluie cessa, et Nicetas
aurait tres bien pu repartir pour la gare a son heure habituelle, mais
puisqu'il avait promis de rester, il n'etait pas decent qu'il reprit sa
liberte; aussi, quand la seance de travail fut finie, eut-elle la joie
de se faire jouer jusqu'au diner les morceaux qu'elle demandait.

Ce n'etait pas seulement pour Nicetas que Ghislaine trouvait les
artifices de sa gouvernante desagreables et mauvais, c'etait aussi pour
elle-meme. Tant que durait la lecon, elle etait parfaitement a son
aise; tout a la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que
l'accompagnateur, et il realisait toutes les qualites qu'elle pouvait
desirer; c'etait bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien
que Soupert avait recommande. Mais a table, l'artiste devenait un
invite, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invite, ce
monsieur la mettait mal a l'aise; a table, elle ne se laissait pas
emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce
qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la facon dont il
la regardait a la derobee l'obligeait le plus souvent a tenir ses yeux
sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des
attitudes melancoliques ou inspirees qu'elle trouvait grossierement
ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il
adressait generalement a lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui
tombaient de ses levres une affectation a la bizarrerie, une tension a
la pose dont elle ne pouvait pas ne pas etre blessee, elle qui etait
la franchise meme. Cela l'avait frappee le premier jour, et, depuis,
s'etait toujours continue: l'un des valets qui faisait le service de
table lui ayant offert du vin, il avait refuse en disant qu'il ne buvait
que de l'eau glacee et que plus elle etait glacee meilleure il la
trouvait.

Elle ne pensait point que boire du vin fut un merite et boire de l'eau
un vice, mais le ton sublime de cette reponse l'avait choquee, et comme
depuis, a chaque instant, il en avait eu du meme genre, elle dut le
juger pour ce qu'il etait et pour ce qu'elle meprisait le plus:--un
comedien.

Aussi quand lady Cappadoce avait reussi a le retenir, ce qui d'ailleurs
n'etait guere difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours a
abreger le diner.

Ce soir-la, l'orage lui fournit un pretexte:

--Si vous voulez, dit-elle a sa gouvernante, un peu avant de quitter la
table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; apres la pluie il est
agreable de marcher sous bois.

Il n'y avait pas a insister pour garder Nicetas; a son grand regret,
lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer a l'humidite des bois, aurait
mieux aime passer la soiree au coin du piano a entendre de la musique,
dut se conformer a cette invitation.

En sortant de la salle a manger, Nicetas tourna a droite, Ghislaine
tourna a gauche accompagnee de lady Cappadoce, et tandis qu'elles
descendaient le perron du vestibule qui accede aux jardins, il
descendait, lui, celui de la cour d'honneur.

--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicetas ce soir, dit lady
Cappadoce, continuant son idee.

--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai propose cette
promenade.

--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?

--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et desire que
j'en fasse moins.

--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.

Comme il ne convenait pas a Ghislaine de soutenir une discussion sur
les idees et les gouts de son oncle, elle ne repondit pas, mais lady
Cappadoce, qui etait outree, continua:

--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adresse son observation;
puisque j'ai la direction de votre travail, c'etait a moi qu'elle devait
etre presentee.

--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la
distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale
au lieu de vous l'adresser.

Si doux qu'eut ete le ton de cette reponse conciliante, il ne desarma
point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle etait le plus furieuse,
ou de l'atteinte portee a son autorite, ou de la suppression des seances
supplementaires de musique.

--Je ne connais pas de distractions mieux employees que celles qu'on
donne a la musique, plus saines, plus morales.

Ghislaine n'avait rien a repondre; elle etait debarrassee de ces diners,
cela suffisait, et pour l'heure presente, plutot que de discuter, elle
aimait mieux etre tout au plaisir de la promenade et de la reverie: le
soir tombait, et de la terre trempee par l'orage montait avec des buees
blanches le parfum des fleurs du jardin mele a l'acre odeur des herbes
et des mousses du parc; apres la chaleur du jour il etait reconfortant
de se baigner dans cette fraicheur, comme il etait doux aux yeux, apres
les violentes clartes du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui
rampaient aux extremites des longues allees droites.

C'etait bien a Nicetas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle
allait s'occuper!



VII

Ce n'etait point l'habitude de Nicetas d'etre affable pour les
domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dedaigneux avec
affectation, a ce point que ceux qui avaient de l'autorite dans la
maison s'etaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
conduire a la gare, c'etait le second cocher que deleguait le premier;
lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas
lui ouvrir la porte, et a table, le maitre d'hotel le livrait
dedaigneusement aux mains d'un subalterne.

Mais ce soir-la, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il
s'arreta pour echanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait
la fenetre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.

--Bonsoir, bonsoir.

--Bonsoir, Monsieur.

--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?

--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.

--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver a la
station sans pluie?

--Oh! pour sur.

Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se
regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions
peu naturelles.

Il etait parti d'un pas presse en homme qui a hate d'arriver, mais il ne
tarda pas a ralentir sa marche, longeant le parc, il s'etait arrete a un
endroit ou le mur abattu sur une vingtaine de metres etait remplace par
un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour
empecher la sortie des lievres, des chevreuils et des daims, ce grillage
n'etait qu'une defense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
par-dessus en s'aidant des tas de moellons prepares de chaque cote des
fondations commencees. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long
de la route vis-a-vis le mur, seulement des champs et des prairies, a
cette heure deserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne,
n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.

Il etait dans le parc d'ou il venait de sortir en prenant soin de faire
constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le
chateau, mais en s'arretant de temps en temps pour ecouter et regarder.
Il ne tarda pas a entrer dans les jardins, et bientot a arriver au
berceau d'ifs ou dans l'apres-midi il s'etait assis. Mais a ce moment,
il ne pouvait plus etre question de reprendre cette place ou il se
trouverait en vue du chateau, aussi s'embusqua-t-il derriere, ne
risquant qu'un oeil par un trou qui s'etait fait dans ce mur de verdure.

Autour de lui, tout etait silencieux; depuis longtemps, les jardiniers
etaient rentres chez eux; et c'etait dans une partie opposee du parc que
Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirige leur promenade; il n'avait
donc pas a craindre que personne vint le deranger. A ce moment meme,
une femme de chambre parut a l'une des fenetres de l'appartement de
Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa a
une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptee,
qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de
facon a ce que l'air frais du dehors penetrat a l'interieur.

De derriere son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre
de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il
entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle
manoeuvrait. Le menage dura assez longtemps, puis une porte claqua et
rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre
etait partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du chateau
se trouvait abandonnee, le personnel domestique dinant tranquillement a
l'office dans d'aile opposee.

La nuit se serait faite depuis quelques instants deja si la lune en
se levant n'avait ajoute sa lumiere frisante aux dernieres lueurs du
couchant, mais cependant les ombres commencaient a etre assez confuses
pour que Nicetas put ne pas craindre d'etre apercu si par extraordinaire
quelqu'un regardait de ce cote. Sortant de derriere sa cachette, il vint
s'asseoir dans le berceau, ou il resta pres de dix minutes, se levant
brusquement, se rasseyant aussitot, en homme qui balance une resolution,
prise, abandonnee et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant
de maniere a ce que sa tete ne depassat point les arbustes et les
plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnees pour
que son pas ne criat pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenetre
restee ouverte; son appui n'etant pas a plus d'un metre cinquante du
sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.

Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soiree,
il l'avait examinee en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa
disposition comme son ameublement: ses six fenetres sur trois faces, le
lit a baldaquin, dont le chevet etait adosse au mur, le paravent a six
feuilles, ses grands fauteuils en bois dore, mais dans la demi-obscurite
ou la plongeaient les volets et les rideaux fermes, il fut un moment a
se retrouver. Peu a peu cependant, et successivement, chaque chose
se fit distincte en prenant sa forme reelle; alors, allant a une des
fenetres fermees, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le
presumait, l'embrasure etait assez profonde pour qu'on put se cacher
la en toute surete; par leur poids et leur epaisseur, ces rideaux
en velours cisele formaient une sorte de mur, et il n'etait pas
vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite
fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'etait
pas embusque derriere!

Maintenant que la premiere partie de son plan avait reussi, il n'avait
qu'a reflechir a l'execution de la seconde, et il etait bien aise
d'avoir quelques instants a lui, avant le retour de mademoiselle de
Chambrais, pour se calmer.

Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; a mesure que le temps
s'ecoulait, son agitation enfievree le devorait, et par moment, etouffe
derriere les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui
tomber sur les mains.

Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les
deux cotes des rideaux, eclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit
que Ghislaine n'etait pas seule, comme il avait imagine qu'elle le
serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?

--Faut-il fermer la fenetre?

C'etait une femme de chambre.

--Non, repondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.

--Mademoiselle n'a pas besoin de moi?

--Pas du tout.

La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitot la
lampe fut eteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la
fenetre restee ouverte.

Il attendit quelques instants que le silence se fut etabli, puis
ecartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.

--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilite
qu'une autre personne que sa femme de chambre fut la.

--Non, mademoiselle.

Elle poussa un cri en se levant d'un bond.

--Ne craignez rien.

Il s'etait avance, et dans le cadre clair de la fenetre; il la voyait
haletante.

--N'approchez pas, j'appelle.

--Vous n'avez rien a craindre de moi, rien, je le jure.

--Pourquoi etes-vous ici? Comment?

--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.

Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement
passe, de reprendre courage:

--Je n'ai rien a entendre ici, en ce moment.

Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix
etouffee, peut-etre parce que lui-meme avait pris ce ton.

--Partez, monsieur, demain je vous ecouterai.

Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle
voyait briller dans l'ombre, car il faisait face a la fenetre, elle
continua:

--Me forcerez-vous a sonner?

--Vous ne sonnerez pas.

--Qui m'en empechera?

--Vous-meme; la reflexion; le souci de votre reputation; que
penserait-on, que dirait-on si, repondant a votre coup de sonnette, on
nous trouvait en tete a tete, la lampe eteinte, dans votre chambre?

Cette pensee ne lui etait pas venue a l'esprit. C'etait vrai; que
dirait-on, jusqu'ou irait le scandale? C'etait le calme, le sang-froid
qu'elle devait appeler seuls a son aide.

--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?

Il avait ete un moment demonte, mais en voyant ce changement d'attitude,
l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:

--Vous dire ce que mes regards vous ont repete cent fois, que je vous
aime, que je vous adore....

Eperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite
elle les abaissa en relevant la tete pour le regarder en face:

--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous etes introduit ici,
partez, monsieur.

Il se mit a genoux, separe d'elle par le fauteuil qu'elle venait de
quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas
l'indignation de Ghislaine:

--Quelle idee vous etes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la
pensee que je vous ecouterais?

--Et vous, quelle idee vous faites-vous de mon amour de trouver un
outrage dans son aveu; qu'ai-je demande?

--L'outrage est de vous etre introduit dans cette chambre; il est dans
votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez,
partez, partez.

A chaque mot, l'accent s'etait exaspere: ce n'etait pas seulement sa
pudeur et son honnetete, sa dignite et sa fierte que cette brutale
declaration blessait, c'etaient aussi ses reves et ses esperances, ses
plus cheres croyances; combien souvent avait-elle pense a la premiere
parole d'amour qu'on lui adresserait; quels reves radieux avait-elle
faits en les poetisant, en les idealisant de tout ce que son imagination
inventait:--et voila quelle etait la realite.

--Partez, repetait-elle.

--Pas avant que vous m'ayez entendu.

--Je n'ai rien a entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance
est odieuse; si vous etes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas?
partez.

--Je ne partirai pas.

--Eh bien! moi, je pars.

Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il
se placa devant elle les bras etendus:

--Vous ne passerez pas.

Elle recula.

--Ne comprenez-vous pas que si je me suis decide a cette resolution
desesperee, c'est que je ne suis pas maitre de mon amour, c'est lui qui
m'a amene ici contre toute raison, contre ma volonte, c'est lui qui
m'oblige a parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.

--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.

--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, repeter. Je vous aime. Et
quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne
pas rester ignore. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis
heureux.

--Eh bien! je le sais, partez.

--Oui, je partirai puisque ma presence ici vous jette dans cet emoi,
mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien
a ce qui est. Je comprends que vous soyez blessee, qu'un homme paye par
vous, qui est a vos ordres, ait ose lever les yeux jusqu'a vous, mais si
cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'esperance cependant
lui est permise.

--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse:
jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parle comme vous venez de le
faire se retrouve a mes cotes: cette fierte que vous invoquez pour vous,
doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps
votre presence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en
advenir, je sonne.

--Je vous en empecherai bien.

--Alors j'appelle.

Ils se regarderent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les
yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tete, dans son
regard une resolution qui surprit Nicetas; celle qui se tenait droite
devant lui n'etait plus la jeune fille, la petite fille, l'eleve qu'il
etait habitue a voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait.
Alors, qu'arriverait-il?

--Et si je partais? dit-il.

C'etait un marche qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.

--Partez, dit-elle.

--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras a etendre
pour vous empecher de sonner, que je n'avais qu'a vous mettre la main
sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je
suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'a
vous aimer... silencieusement, respectueusement.

Pendant qu'il se dirigeait vers la fenetre, elle reculait autour du
fauteuil; il enjamba l'appui:

--Vous vous souviendrez.



VIII

Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que
l'heure etait trop avancee pour qu'il put prendre le dernier train de
Paris.

Que faire? Sa resolution fut vite arretee: il n'avait qu'a aller coucher
chez Soupert. Quelques kilometres a travers les champs par cette
belle nuit lumineuse n'etaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant a
Palaiseau, la porte du vieux maitre etait fermee, il frapperait et
on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitue a recevoir ainsi
quelquefois la visite de noctambules egares.

La route lui etait connue, il n'avait qu'a aller droit devant lui par la
campagne deserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on
l'avait vu a cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine
silencieuse on n'entendait que le cri articule des perdrix, et de temps
en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand
il longeait une piece de trefle ou ils gardaient leurs moutons parques;
dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne
derriere les collines de Montlhery.

Tout en marchant a grands pas, la tete basse, il etait encore dans la
chambre de Ghislaine se demandant comment il en etait sorti et pourquoi.
Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eut
appele, il lui eut ferme la bouche. Il ne comprenait pas encore comment
il s'etait laisse dominer. Quel prestige exercait-elle donc qu'il lui
avait obei si docilement, si betement? C'etait bien la peine vraiment
de se jeter dans cette aventure pour arriver a cette sortie piteuse.
Partez. Et il etait parti.

Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette
soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demande; ou bien sa
fierte persisterait-elle, comme elle l'en avait menace?

La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant
Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierte.

Allant de l'une a l'autre de ces questions, les examinant, les
retournant, mais sans s'arreter a rien de satisfaisant, il fut tout
surpris de se trouver a Palaiseau qu'il traversa: pas une maison
ouverte; pas une lumiere derriere les volets clos; certainement il
serait oblige de reveiller Soupert pour se faire ouvrir.

C'etait au haut de la cote, sur le plateau de Saclay, au milieu de la
plaine, que se trouvait la maisonnette ou Soupert etait venu echouer,
heureux encore d'avoir cet abri ou il vivait entre sa femme et sa
belle-mere, l'ancienne blanchisseuse. Entouree d'un jardin du cote des
champs, elle etait en facade sur la grande route de Versailles, et
c'etait sur cette disposition que Nicetas comptait pour se faire ouvrir
en cognant a la porte.

Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison
dont il voyait deja la facade toute blanche eclairee par la lune, il
crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.

--Soupert faisant de la musique, voila qui serait etrange!

Si etrange que cela put paraitre, c'etait bien Soupert; non seulement
il jouait du piano, mais encore de sa voix cassee et chevrotante il
chantait la romance du tenor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans
auparavant, avait eu une si grande vogue.

Nicetas n'etait pas dans des circonstances a s'attendrir sur les autres,
cependant il fut emu, et avant de frapper il voulut attendre que la
romance fut achevee.

Comme il avancait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un
goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.

--Hola, qui est la?

--Moi, maestro.

--Qui toi?

--Nicetas.

--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.

La porte ouverte, Nicetas se trouva dans une piece assez grande qui
servait a la fois de salon, de salle a manger et de cabinet de travail;
un piano a queue, reste d'anciennes splendeurs, en etait le meuble
principal avec une immense bergere recouverte en velours d'Utrecht.

--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander a
coucher?

--Si vous le voulez bien.

--La bergere te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.

Sur la table etaient poses une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon
etait retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit
un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille a Nicetas de sa
main tremblante:

--Tu dois avoir soif.

--Un peu.

--Comme tu dis cela.

Il le regarda en face.

--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es
trouble.

--Mais non.

--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque
chose. Mais restons-en la si tu ne veux pas repondre; tu me connais: pas
curieux. A ta sante, mon garcon.

Il vida d'un coup la moitie de son verre et, en le reposant sur la
table, il continua de facon a changer de conversation:

--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse eleve que
je t'ai donnee la, n'est-ce pas? Elle est douee, cette petite, et
jolie; a ton age, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus
d'amoureux--regardant le verre de Nicetas encore plein--comme il n'y a
plus de buveurs; a quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?

--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?

--De mademoiselle de Chambrais?

Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table,
regardait Nicetas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de
tenture.

--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans
une aventure, laquelle m'amene ici ce soir.

Incertain et perplexe, Nicetas etait dans des conditions ou le besoin
des confidences force les levres les plus etroitement fermees a
s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires
pour qu'on put parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux
bonhomme devoye et tombe qui ne pensait plus qu'a boire, il avait ete un
vainqueur.

Du doigt, Soupert montra le plafond:

--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.

Cette invitation directe decida Nicetas.

--Puisque vous auriez ete amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il,
vous ne devez pas vous etonner que je le sois devenu.

--Ce serait le contraire qui m'etonnerait: une jolie fille, un garcon
comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'etait ecrit.

--Quand je me suis apercu que je commencais a l'aimer, et c'a ete tout
de suite, j'ai voulu me defendre contre ce sentiment. Nicetas amoureux
de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, ou pouvait-elle
me conduire?

--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande
jamais ou les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et
de l'avant.

--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me
manquaient pas, pour me detacher, votre exemple, maestro, a pese
sur moi; ne vous etes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la
naissance, etait l'egale de mademoiselle de Chambrais?

--Elle lui etait superieure.

--Et comme moi, vous n'etiez qu'un musicien.

--Oui, mais avec le prestige du talent.

--Enfin, je ne me suis pas detache... au contraire; apres chaque
lecon je me retirais plus epris, possede, je l'aimais, je l'aimais
passionnement.

--Et elle?

--Nous allons y arriver. Je passe sur le developpement de mon amour, sur
ses esperances et ses craintes....

--Je connais ca.

--Et j'arrive a ce soir. Decide a lui parler.

--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle etait donc disposee a
t'ecouter?

--Je n'en savais rien, et c'etait justement pour le savoir que je
voulais lui parler. Ce soir, apres avoir dine au chateau, pendant
qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa
chambre, et quand elle est entree je lui ai dit mon amour.

--Et puisque te voila ici, je devine la reponse. Flanque a la porte.

--Elle m'a demande de partir, et comme je l'aime, je me suis laisse
toucher par son emoi: je suis parti.

--C'est ce que j'appelle flanque a la porte; maintenant que va-t-il
arriver?

--Je vous le demande.

--Affaire mal engagee! Que diable veux-tu que je te reponde, je n'ai
jamais passe par la. Vois-tu, en amour, il y a trois facons de proceder:
ecrire, ce qui est a l'usage des enfants; parler, ce qui est la maniere
des tres jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai ete
homme tout de suite, et j'ai epouse une femme qui, comme tu le dis,
etait l'egale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrive,
je t'assure, si j'avais eu l'idee juvenile de lui adresser un beau
discours. Il n'y a pas eu a me repondre; elle d'abord, la famille
ensuite n'ont eu qu'a accepter un mariage indispensable. Alors c'est
elle qui a parle pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas
ta rentree aupres de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.

--C'est justement ce qui prouve mon amour.

--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te presenter devant elle comme si
rien ne s'etait passe entre vous? Quel jour donnes-tu ta lecon?

--Lundi.

--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: "Qu'est-ce
que nous jouons aujourd'hui?"

--Je vous le demande.

--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter pres d'elle un maitre
de musique qui lui a declare sa flamme, et auquel elle a repondu:
Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait ete une curieuse ou une
gaillarde disposee a trouver dans cet amour des distractions ou autre
chose, si meme elle n'avait ete simplement qu'une coquette, elle ne
t'aurait pas flanque a la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas
comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou
apres-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande ecriture anglaise,
t'ecrivait que les lecons d'accompagnement sont momentanement
suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile a
la petite Ghislaine de trouver un pretexte pour justifier la suspension
de ces lecons. Alors?

--Alors?

--Tu conviendras que l'idee est bizarre de t'introduire, a la brune,
dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est
mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: "Je vous
aime"; sans avoir prealablement prepare le terrain, et sans s'etre
demande comment cet aveu serait recu.

--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne
pas avoir. Je n'ai rien calcule; je ne me suis rien demande. Entraine
malgre moi, pousse par une force inconsciente, j'ai eprouve un besoin
irresistible de lui dire: "Je vous aime"; et je n'ai pas vu autre chose
que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai ecrit
vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que
voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commence comme vous par etre
homme.

--C'est donc vrai que tu es si bambino que ca! Comment as-tu eu le
courage d'entrer dans la chambre et de parler?

--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces
quand ils sont pousses a bout... et je l'etais par mon amour. Une fois
sorti de ma reserve ordinaire, rien ne m'arrete plus.

--Esperons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de
toi. C'est egal, fichue aventure. Buvons un grog.

Il caressa son verre:

--Voila le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin;
tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie.
A ta sante.



IX

Sur la bergere ou il avait pour toute couverture un vieux tapis de
table, Nicetas dormit peu, et le matin, avant que la maison fut
eveillee, il partit pour prendre a Palaiseau le premier train de Paris.

Quand il s'etait decide a raconter son aventure, il avait cru que
l'obscurite dans laquelle il se debattait allait se dissiper, et que
Soupert, avec son experience de la vie, eclairerait son lendemain; mais
Soupert n'avait rien eclaire du tout, au contraire, et son lendemain
etait aussi plein d'indecision et d'incertitude que la veille.

De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tire qu'un seul
enseignement, c'est qu'il avait ete plus que naif d'obeir a Ghislaine
quand elle lui avait demande de partir, et cela il se l'etait dit vingt
fois dans le trajet de Chambrais a Palaiseau, mais ces railleries
pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il
avait pu s'adresser.

Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur
son mariage "indispensable", il s'exasperait contre sa naivete juvenile:
evidemment la comparaison entre son procede et celui de Soupert n'etait
pas a son avantage: Soupert s'etait fait aimer par une fille qui etait
l'egale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait epousee; lui s'etait
fait flanquer a la porte.

Qu'il eut procede comme Soupert, Ghislaine serait sa maitresse; tandis
que maintenant il fallait bien reconnaitre que les probabilites etaient
pour que lady Cappadoce ecrivit la lettre annoncee par Soupert.

Il l'attendit toute la journee, cette lettre, et a chaque instant, il
rentra demander si l'on n'avait rien recu pour lui.

Le soir, elle n'etait pas arrivee; alors il se prit a esperer qu'elle ne
viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait ete reellement blessee
par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son
indignation n'attendrait pas; fachee, exasperee, elle commencerait sa
journee par lui faire signifier conge; les pretextes ne lui manqueraient
pas si, comme il etait probable, elle ne voulait pas confesser la
verite. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il
lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons
s'enchainaient dans son imagination enfievree.

Pourquoi n'aurait-elle pas ete touchee de sa soumission? Parce qu'elle
avait repousse un amant alors qu'il se presentait maladroitement et
de facon a effrayer une plus deluree qu'elle, il n'en resultait pas
necessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui
deplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait tres bien
lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il
etait tout dispose a se contenter de ce role... au moins en attendant.
Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de
ne trouver que ses paupieres baissees; ils s'entendraient a demi-mot,
d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une
au-devant de l'autre; leurs silences meme auraient une douceur et une
ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystere; enfin ce serait
un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majeste
hereditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.

Ce fut le reve de sa nuit; tout plein de charme et de repos apres les
angoisses de la journee.

Qu'elle acceptat cette situation, et sans fatuite on pouvait croire que,
plus tard, elle serait amenee fatalement a en accepter une autre: a lui
de la preparer.

Le lendemain, qui etait un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir
descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa
concierge n'etant point femme a monter ses cinq etages pour la lui
remettre: chaque fois il eut la meme reponse: rien; a la derniere, sa
concierge qui voyait son trouble, crut a propos de lui adresser un mot
d'encouragement.

--Ce sera pour demain.

Decidement, il pouvait s'affermir dans son esperance; Ghislaine n'avait
rien dit, lady Cappadoce n'ecrirait pas.

Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde a la porte de la
loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet
d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiete il se pencha
par-dessus l'epaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le
nez, faisait son tri.

--Encore rien pour vous, monsieur Nicetas, ce sera pour la seconde.

Il n'avait pas cela a craindre; comme il devait partir a une heure pour
Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que decidement Ghislaine
acceptait la declaration avec ses consequences.

Il pouvait donc respirer; pas si juvenile, sa declaration, que Soupert
le disait; pas si naive, sa sortie; decidement, il etait vieux jeu, le
maestro.

Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.

--Monsieur Nicetas, une depeche.

Il fallut redescendre; le doute etait difficile, la depeche surement
venait de Chambrais.

Elle en venait en effet, et elle etait signee de lady Cappadoce:

"Empechement a la lecon aujourd'hui; previendrai quand pourra etre
reprise."

Il remonta a sa chambre. Soupert avait eu raison les lecons etaient
momentanement suspendues.

Etait-ce momentanement?

Apres un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait
attendre que lady Cappadoce le prevint; il fallait savoir et tout de
suite, car malgre ce que cette depeche, arrivant dans ces circonstances;
avait de significatif, il ne voulait pas desesperer encore tout a fait.

Il ecrivit:

"J'ai l'honneur de presenter a lady Cappadoce mon respectueux hommage,
et de la prier de me faire savoir si les empechements dont parle sa
depeche semblent probables pour vendredi."

Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il etait resolu, car
c'etait son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractere, violent
au contraire et emporte; la reponse de la gouvernante deciderait la
question, et il voulait qu'elle le fut, incapable de rester dans le
doute.

Elle ne se fit pas attendre; des le lendemain elle arriva:

"Lady Cappadoce aura le plaisir de prevenir M. Nicetas a l'avance
lorsque les lecons pourront etre reprises, mais en ce moment il y a
empechement a fixer une date."

A ce court billet etait joint un cheque pour le paiement du mois.

Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles a echafauder
pour chercher un doute, c'etait bien un conge, malgre la forme aimable
dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine
avait trouve un pretexte pour supprimer les lecons, et avec sa naivete
ordinaire, la vieille Anglaise croyait a une simple suspension.

Pour Ghislaine tout etait fini; elle voulait ne le revoir jamais, et
elle prenait ses precautions pour qu'il en fut ainsi.

Pour lui, rien ne l'etait; et il n'avait qu'a prendre les siennes pour
la revoir le jour meme.

Quand, cedant a ses demandes, il avait consenti a partir, un marche
etait intervenu entre eux: "Vous vous souviendrez"; c'etait une
condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre
l'entretien au point ou il avait eu la naivete de l'interrompre, et
cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour
respectueux dont il se serait contente; a elle la responsabilite de ce
qui arriverait.

Ce jour-la, elle venait ordinairement a Paris pour travailler dans
l'atelier de Casparis; avant d'arreter son plan, il voulut savoir si
elle viendrait; sans doute c'etait une sorte de faiblesse, quelque
chose comme une acceptation "des empechements" mis en avant par lady
Cappadoce; mais si comme il en etait sur a l'avance, les empechements
n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa
resolution.

A l'heure ou il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer
avenue de Villiers, et en se promenant a une petite distance de
l'atelier du statuaire, il attendit; bientot, il la vit descendre de
voiture, accompagnee de lady Cappadoce, et aussitot, il partit pour la
gare de Sceaux.

Pour l'execution du plan qu'il avait combine, il fallait, en effet,
qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non apres le diner,
mais pendant le diner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne
heure a Chambrais.

Que Ghislaine fit laisser ses fenetres ouvertes le soir, quand elle
n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'etait plus
naturel, mais instruite par l'experience, elle avait du prendre des
precautions pour empecher une nouvelle surprise, et il y eut eu naivete
a lui de proceder une seconde fois de la meme facon que la premiere.
Qu'il se presentat a la grille d'entree, et le concierge ne le
laisserait pas probablement passer. Qu'il essayat de penetrer dans la
chambre a la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait
donc manoeuvrer autrement.

C'etait a sept heures que Ghislaine dinait avec lady Cappadoce, et
c'etait a la meme heure que les jardiniers cessaient leur travail pour
rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept
heures, l'aile du chateau ou se trouvait l'appartement de Ghislaine
devait etre abandonnee; a sept heures les jardins devaient etre
deserts; enfin a sept heures, les macons qui reparaient le mur du parc
finissaient leur journee; si le hasard le favorisait, il avait des
chances pour arriver a cet appartement sans etre rencontre et apercu;
s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il
ne s'en tirerait pas; sa vie eut-elle ete en jeu que, dans l'etat de
surexcitation ou il se trouvait, il n'aurait pas hesite.

Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins
qui, comme il l'avait prevu, etaient deserts; mais ce qu'il n'avait pas
prevu, c'etait que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent
deja fermees, et cependant quand il arriva en vue du chateau, il vit
qu'elles l'etaient. Il resta decontenance, ne pensant meme pas a se
cacher: c'etait l'aneantissement de son plan.

Mais dans cette facade, un petit perron descendait au jardin; si la
porte n'etait pas fermee il pourrait entrer par la; assurement cette
voie etait plus perilleuse, mais il n'avait pas a choisir: cela ou
rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui
s'ouvrit.

N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas
n'attirerait-il pas l'attention?

Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la
premiere porte qu'il trouva et qui, d'apres son estime, devait conduire
dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurite l'empecha tout d'abord de
se reconnaitre, mais bientot il vit que cette piece meublee simplement
devait etre habitee par la femme de chambre qui couchait aupres de Mlle
de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se
trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.

Son intention n'etait pas de se cacher comme la premiere fois, derriere
un rideau, car les precautions prises indiquaient qu'il devait employer
des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'etait quelque coin
sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du chateau qu'il
connaissait, elles etaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;
n'etait-il pas logique d'en supposer dans les pieces habitees par
Ghislaine comme dans les autres?

Apres un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du
choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisieme, et se
decida enfin pour un placard haut et profond qui servait a ranger les
balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de menage. La,
il devait etre en surete; ce n'etait pas l'heure de se servir de ces
objets, et en ayant soin d'enlever la cle de la serrure il ne courait
pas risque d'etre enferme; il y entra et tira la porte sur lui.

Il n'avait plus qu'a attendre; et comme il etait a son aise pour prendre
les positions qu'il voulait, il pouvait rester la une partie de la nuit.

Il y resta jusqu'a neuf heures et demie; a ce moment, il entendit qu'on
entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.

--Fermez la porte a clef, dit Ghislaine.

--Oui, mademoiselle.

Il reconnut que cette voix etait celle de Jeanne, une jeune femme de
chambre attachee specialement au service de Ghislaine.

Il se fit un certain remue-menage et un bruit d'allees et venues qui
vint faiblement jusqu'a lui.

--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mere ce
soir? demanda la femme de chambre.

--Quand rentrerez-vous?

--Je ne serai qu'une heure partie, mon frere me ramenera.

--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la cle.

--Oui, mademoiselle.

La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans
sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi
Ghislaine devait se croire en surete.

Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignat; mais
peu importait, car son dessein n'etait pas d'aller dans la chambre, il
attendrait qu'elle vint dans le cabinet de toilette.

Au bout d'un quart d'heure a peu pres un filet de lumiere annonca
qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit
poser sa bougie sur une console; elle etait a deux pas du placard, lui
tournant le dos.

Doucement, il sortit; avant qu'elle put pousser un cri, il la prit dans
son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:

--Ce soir, je ne partirai pas.


FIN DE LA PREMIERE PARTIE




DEUXIEME PARTIE



I

Le lendemain a midi, Philippe, le valet de chambre du comte de
Chambrais, se decidait, apres avoir hesite plusieurs fois, a eveiller
son maitre qui, rentre seulement a cinq heures, dormait du lourd sommeil
des nuits prolongees.

--Je demande pardon a monsieur le comte de le reveiller, dit-il en
toussant discretement. C'est une depeche que j'ai recue de Mlle de
Chambrais, il y a deja pres de deux heures; elle demande une reponse,
alors...

Brusquement le comte se mit sur son seant et prit le papier bleu que
Philippe lui presentait sur un plateau.

--Tire les rideaux.

C'etait rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la
place de la Concorde, que demeurait le comte, a l'une des expositions
les plus claires et les plus ensoleillees de Paris assurement; cependant
la nappe de lumiere crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de
dechiffrer la depeche qu'il tenait a bout de bras par coquetterie, il
n'avait pas voulu se resigner encore aux lunettes ni aux pince-nez,
et pour qu'il put lire, certaines conditions d'eclairage lui etaient
necessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drape de rideaux de
satin rouge.

--Lis toi-meme, dit-il en rendant la depeche a Philippe.

"Prevenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le
prie de venir a Chambrais. S'il est deja sorti au recu de cette depeche,
portez-la lui. Une voiture l'attendra a la gare a partir de deux
heures."

--Que me lis-tu la?

--Rien que ce qui est sur la depeche.

Le comte sauta a bas du lit et courut a la fenetre ou il trouverait
l'eclairage qu'il lui fallait.

Mais s'il n'avait rien compris a la depeche quand Philippe la lui avait
lue, elle ne fut guere moins obscure quand il la lut lui-meme.

Que se passait-il donc a Chambrais pour qu'elle l'appelat ainsi en toute
hate? Il n'y avait pas a hesiter: il fallait partir.

--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de the, dit-il.

Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commenca a s'babiller.

--Et je m'imaginais que l'emancipation me rendrait ma liberte!
s'ecria-t-il tout a coup.

Precisement, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-la il fut
libre.

A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider
un de ses amis a choisir un cheval; a quatre heures, il presidait une
seance d'escrime; a sept heures, il dinait au cabaret avec une petite
femme charmante qui vingt fois avait refuse son invitation et capitulait
enfin.

Voila qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au
monde, ecrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall,
la seance d'escrime, passe encore, mais le diner! elle pourrait tres
bien se facher, la petite femme charmante, alors c'etait une occasion
perdue qui ne se retrouverait pas.

A la hate il ecrivit ses lettres, a la hate aussi il avala son dejeuner,
et a trois heures il descendait de voiture devant le perron du chateau
ou Ghislaine l'attendait, seule.

En la regardant il fut surpris de l'etrangete de son attitude, comme en
ecoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons
rauques de sa voix tremblante.

--Se serait-il passe quelque chose de plus grave que ce qu'il avait
imagine?

Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitot
qu'ils furent entres dans le petit salon qui precedait la chambre de
Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
remarquer; de meme il remarqua aussi que, malgre la chaleur, les
fenetres donnant sur le Nord etaient closes. Il chercha les yeux de sa
niece pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.

--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il a mi-voix d'un
ton affectueux et encourageant.

Elle ne repondit pas.

--Tu as besoin de moi, me voila, tout a ta disposition.

Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisee, a
peine perceptible, elle murmura.

--La chose la plus infame, la plus monstrueuse....

L'emotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons
inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononca; puis,
brusquement, elle s'arreta et fondit en larmes.

Il comprit que ce qu'il avait imagine etait a cote de la verite,
terrible a coup sur, mais sans pouvoir la deviner, sans oser meme
l'envisager hardiment.

Pourtant, il fallait venir en aide a la pauvre enfant, et par de bonnes
paroles la pousser, la forcer:

--Ma chere enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton pere, ce qui
t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai
pas ete tout a fait un pere pour toi, mais je t'assure que j'en ai
l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il
t'ecoutait.

Il s'etait approche d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya
contre lui, la tete basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.

Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'etait sans la
brusquer.

--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.

Puis, baissant encore la voix:

--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit a propos de mon gout pour
la musique....

Un eclair le frappa:

--Nicetas, s'ecria-t-il.

--Oui.

Tous deux en meme temps s'arreterent, et un silence s'etablit. M. de
Chambrais se refusait a aller jusqu'ou ce qu'il voyait du desespoir de
Ghislaine le poussait; et Ghislaine hesitait, reculait devant ce qu'il
lui restait a dire.

Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entrainat et
la soutint en meme temps.

--Tu vois que j'avais raison de me defier de ce Nicetas et de te
recommander la reserve avec lui.

--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermee dans cette
reserve.

Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole
de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire;
si elle ne s'etait pas laisse prendre aux regards passionnes de ce
musicien, rien de bien grave n'etait a craindre, semblait-il. Sans
doute, il s'agissait de quelque declaration ridicule dont elle s'etait
exagere la portee; il n'y avait qu'a congedier le drole, et cela serait
facile.

--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si penible que
cela puisse etre.

--Comment?

--Tu n'avais donc jamais encourage Nicetas?

--Oh! jamais.

--Cependant?

--Je n'avais meme jamais admis la pensee qu'il put prendre mon attitude
avec lui pour un encouragement: a la verite, il etait quelquefois
etrange, souvent il me regardait d'une facon genante, il tenait des
discours incoherents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie
de son caractere. Comment supposer...

--Evidemment.

--Les choses en etaient la, et je me proposais meme d'observer avec lui
une plus grande reserve encore, comme vous me l'aviez recommande, quand
vendredi lady Cappadoce l'a retenu a diner....

--Et pourquoi?

--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fut mouille en
retournant a la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de
sympathie. Pendant le diner il s'etait montre ce que je l'avais toujours
vu, ni plus ni moins etrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et
moi, nous fimes une promenade dans le parc, la pluie ayant cesse, et...
lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
rentrant apres notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans
doute il etait entre par une fenetre ouverte et il s'etait cache
derriere un rideau d'ou il sortit quand je fus seule. Mon premier
mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'etait place entre
elle et moi. Je pensai aussi a appeler, a crier, mais la peur du
scandale me retint, la honte d'avoir a rougir devant les domestiques; et
avant d'en venir la je voulus essayer de me defendre seule.

--Bien, ma fille.

--Dois-je vous repeter ce qu'il me dit?

--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.

--Il commenca par me dire qu'il fallait qu'il me parlat, qu'il y allait
de sa vie; je lui repondis que je n'avais rien a entendre; que je
l'ecouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point
et alors il se jeta a genoux....

--Je comprends, passe.

--Je voulus sortir moi-meme, il se placa devant la porte. Je recommencai
a le presser de partir, et il repondit qu'il m'obeirait si je voulais
prendre l'engagement que je serais pour lui apres cet aveu ce que
j'etais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait a rester, a parler,
je le menacai d'appeler a l'aide. A mon accent, il comprit que j'etais
decidee a tout, plutot qu'a supporter ses outrages une minute de plus;
il enjamba la fenetre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obei.

--Et depuis?

--Il m'etait impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser
la verite a lady Cappadoce, je la priai de lui ecrire pour le prevenir
que les lecons etaient interrompues: puis pour ne pas etre exposee a
ce qu'il revint dans ma chambre comme la premiere fois, je recommandai
qu'on tint toutes les fenetres de mon appartement fermees, avant le
diner; je me croyais en surete. Hier soir....

Elle s'arreta, et sa voix qui s'etait raffermie s'altera au point d'etre
a peine intelligible.

--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnee de Jeanne; toutes les
fenetres etaient fermees, et rien ne se presentait d'inquietant.
Rassuree, je permis a Jeanne d'aller passer une heure chez sa mere, mais
en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la
clef: la mienne etait verrouillee. Au bout d'un certain temps, je passai
dans le cabinet de toilette, et au moment ou je posai ma bougie sur la
console....

--Il etait la!

--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus
appeler, me debattre, me degager, la force ma manqua. Quand je revins a
moi, il n'etait plus la; une fenetre de ma chambre etait entrouverte.



II

Elle s'etait enfonce la tete dans la poitrine de son oncle, eploree,
haletante, et lui la tenait sans trouver un mot a dire, bouleverse par
la douleur et aussi fremissant d'indignation.

--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!

Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux
mouvements de fureur qui le soulevaient:

--Le miserable!

L'horreur de la realite depassait ce qu'il avait ose craindre, et devant
le desespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour
la premiere fois il sentait toute l'etendue, il restait aneanti.

Cependant il fallait qu'il lui parlat, il fallait qu'elle comprit
qu'elle pouvait se refugier en lui, car si quelque chose devait la
relever et la soutenir c'etait a coup sur la certitude qu'elle ne serait
pas abandonnee.

--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler a un petit
enfant, ta premiere pensee a ete de m'envoyer cette depeche.

--N'etes-vous pas tout pour moi?

--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompee: je suis a toi,
entierement a toi et desormais je veux que nous vivions comme pere et
fille. J'ai eu tort de penser que tu etais assez grande pour n'avoir
plus besoin de moi, et ma part de responsabilite est lourde dans ce
malheur. Si j'avais ete ce que je devais etre, si j'etais reste pres
de toi je t'aurais protegee, ma presence seule eut empeche ce qui est
arrive.

Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu a peu la lumiere se
faisait.

--Oh! mon oncle, murmura-t-elle.

--L'oncle fait place au pere; oncle, je l'etais quand je t'ai donne lady
Cappadoce, et je l'etais aussi quand j'ai provoque ton emancipation;
pere, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au
jour....

Il allait dire "de ton mariage"; mais ce mot prononce en ce moment ne
pouvait qu'eveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint a
temps.

--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour ou tu ne voudras plus de
moi.

Elle releva la tete, et le regarda avec une emotion qui disait combien
profondement elle etait touchee.

--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais preparer mon appartement ici,
celui que je suis venu occuper quand tu es restee seule.

--Qui aurait prevu alors que je pourrais etre plus malheureuse un jour
que je ne l'etais en ce moment?

N'ayant rien a repondre a ce cri desespere, il continua pour qu'elle fut
obligee de le suivre.

--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton
etat normal, et si tu etais forcee de te contraindre, si tu devais
amener un sourire sur tes levres quand tu aurais des yeux pleins de
larmes, ce serait un supplice que je veux t'epargner. Nous partirons
donc demain ou apres-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et
bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au chateau, n'emmenant que
Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que
s'il etait aveugle.

Il s'arreta quelques secondes, car ce qu'il avait a dire etait si
delicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit
n'avait pas fait que Ghislaine ne fut encore l'innocente et pure jeune
fille qu'elle etait la veille, et il fallait qu'il parlat sans que cette
innocence fut effleuree.

--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empeches de revenir a
Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-etre. Sans doute, il
est a esperer que cette crainte ne se realisera pas, et meme les
probabilites sont pour la non realisation; mais il faut la prevoir;
dans ce cas nous irions a l'etranger, quelque part ou nous aurions la
certitude de n'etre pas connus, et nous attendrions.

Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de
sueur, il poursuivit:

--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le repete, est en
dehors de la probabilite, c'est pour que des maintenant tu aies la
certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous;
que ce qui s'est passe cette nuit et ce qui en peut resulter ne sera
connu de personne; enfin que pour te defendre, te sauver, compatir a
ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une
tendresse paternelles.

Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole,
etouffee par les larmes.

--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps
qu'il nous reste a passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les
choses pour que notre depart paraisse a tous la chose la plus naturelle
du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoye une depeche?

--Je ne crois pas.

--Dans le cas ou elle le saurait, est-il possible que cette depeche soit
une reponse a une lettre que tu aurais recue de moi?

--Sans doute.

--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas ete arrange
aujourd'hui; je te l'aurai propose il y a plusieurs jours--ce qui a son
importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous
entendre definitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais presenter
les choses a lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une
voiture qui me conduira a Paris.

--Vous voulez?

--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que
j'ai dit: je suis a toi, entierement; si je vais a Paris c'est pour toi;
je dois voir ce miserable.

Elle eut un fremissement.

--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom;
aie confiance en moi.

Elle releva la tete et lui tendant la main:

--Toute confiance, mon oncle.

--Si tu ne veux pas rester ici, exposee aux questions de lady Cappadoce
et a sa curiosite, viens avec moi a Paris, tu m'attendras a l'hotel
tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la
veille d'un depart, il est tout naturel qu'on ait des courses a faire
dans les magasins. Ce sera ton explication.

Pendant que le comte annoncait son voyage a lady Cappadoce, si ebahie
qu'on ne l'emmenat point qu'elle ne trouvait pas un mot a repondre,
Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tachant d'effacer les
traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle etait
prete a partir.

En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: ou
desirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun desir, bien qu'elle ne fut
pas plus blasee sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient
ete reserves pour ses premieres annees de mariage. Si l'ete leur
interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord:
la Hollande, la Norvege. Le Danemark ne la tentait pas plus que la
Hollande, la Norvege que le Danemark.

Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou
au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux
qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutot fait cette reponse
qu'elle en comprit l'egoisme, et tout de suite elle s'en excusa en
priant son oncle de choisir lui-meme le pays qu'il aurait plaisir a voir
ou a revoir, et ce fut sur la Hollande que decidement tomba ce choix.

Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligee de
suivre son oncle, obligee de lui repondre, Ghislaine se calma. La honte
de la confession commencait a perdre de son intensite premiere, en
meme temps que l'horreur de sa situation s'attenuait dans la tendresse
qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compte sur cette tendresse, et
c'etait cette confiance qui lui avait donne la force de l'appeler a son
aide; mais comment eut-elle imagine que son oncle, dont elle connaissait
les idees et les habitudes d'independance, allait sacrifier ses idees
et ses habitudes pour se donner a elle avec ce devouement? L'emotion
qu'elle eprouvait a se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur.

En arrivant a Paris, M. de Chambrais la laissa a l'hotel:

--Tache de n'etre pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que
je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-etre faudra-t-il que je
revienne a une heure ou il y a chance de le trouver.

Il avait envoye chercher une voiture de place, il se fit conduire rue
de Savoie ou demeurait Nicetas; a sa demande, la concierge repondit que
justement M. Nicetas etait chez lui:

--Au cinquieme, la porte et gauche, au fond du corridor.

Ces cinq etages, le comte les monta lentement; pour les memes raisons
qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arretait a
chaque palier: il fallait qu'il se calmat et ne se laissat pas entrainer
par la colere indignee qui le poussait; c'etait de sang-froid, avec
dignite, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire a sa fin.

Au dernier palier il fit une longue pause, car malgre tout ce qu'il
s'etait dit et se repetait, il ne se sentait pas maitre de ses nerfs.

La nature pas plus que l'education n'avaient fait de lui un de ces
hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et
preparent leur joue droite quand ils ont recu un soufflet sur la gauche.
En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un
gymnaste, les capacites et les exigences stomacales d'un gentilhomme
campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur,
egalement fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas predispose
a la retenue ou a la timidite.

Ordinairement, il allait droit devant lui, fierement, cranement; la tete
haute et le nez au vent, ne subissant d'autres regles que celles de sa
fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience.
Aussi lui en coutait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer
simplement chez ce miserable pour lui casser les reins et lui tordre le
cou comme il le meritait; ce qu'il eut fait sans le moindre scrupule, si
l'honneur de cette pauvre petite n'eut ete en jeu.

Et c'etait cette lutte meme contre l'impulsion de son caractere qui le
rendait hesitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lache
gredin devant lui?

Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et
l'examina avec la curiosite d'une commere a l'affut de ce qui se passe
chez ses voisins, le decida: sachant qu'on pouvait l'ecouter, il serait
plus maitre de soi.

Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait
indiquee la concierge, la cle dans la serrure.

Il frappa. On ne repondit pas. Il frappa plus fort.

--Entrez, dit la voix de Nicetas du ton bourru d'un homme mecontent
qu'on le derange.

Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la cle accrocha
dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit:

Nicetas qui etait assis a une table, ecrivant, tourna la tete d'un
mouvement impatiente; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva
violemment:

--Monsieur de Cham...

Le comte leva sa main puissante et d'un geste energique lui ferma la
bouche si violemment que le nom fut coupe.

--Ne prononcez pas de noms.

De sa main levee il montra la porte et les quatre murs:

--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas.



III

La piece dans laquelle M. de Chambrais se trouvait etait plutot un
atelier de peintre qu'une chambre. Amenagee dans les greniers de cette
vieille maison, elle recevait le jour par un chassis ouvert dans le
rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond
n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement a ces
hauteurs.

Mais par ou elle se rapprochait de ces logements, c'etait par la
pauvrete de son ameublement consistant en trois chaises de paille et
une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent
recouvert de papier peint developpe dans un angle pouvait le cacher
derriere ses feuilles; au mur, en belle place, etait accrochee dans
un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure representant un
militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort
provoque l'etonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.

--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.

--Oui, monsieur.

--Le cri qui vous a echappe en me voyant entrer est l'aveu que vous
savez ce qui m'amene.

Nicetas etait reste dans l'attitude polie de l'homme qui recoit un
personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de
defense:

--Je suis a votre disposition, monsieur.

Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispe; mais il se
retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un
peu de son sang-froid.

--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrees, en sifflant ses
paroles, ahi vraiment, a ma disposition, vous!

Et il le regarda de si haut, avec tant de dignite, que Nicetas baissa
les yeux:

--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de
vous battre avec moi?

--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous etes ici.

Il avait releve la tete, regardant le comte en face, d'un air de defi.

De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de repondre,
et au lieu de repliquer, a cette insolence, il continua:

--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!

--Le comte de Chambrais contre Nicetas le musicien.

M. de Chambrais haussa les epaules avec une pitie meprisante:

--Decidement, vous etes un sot.

--Monsieur le comte!

--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre
vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de
moi, ni de M. Nicetas, le musicien, mais uniquement de... votre victime.
Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus
sur moyen de la deshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas
dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le meritez.

Cela fut dit avec une fierte si haute que Nicetas, malgre son assurance,
ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait assene.

--On se bat entre honnetes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que
vous etes.

--Alors, que voulez-vous?

--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air
menacant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on
ne me met dehors.

Il etait devant la porte, a laquelle il tournait le dos; sur sa large
poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermes.

--Ce que je veux de vous: mettre ma niece a l'abri de vos poursuites
en vous prevenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et
penetrer dans le chateau, on vous tuerait comme un chien! A partir
d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on
vous tire dessus.

Nicetas secoua la tete en homme qui ne se laisse pas intimider.

--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je
compte pour vous tenir a distance, n'etant pas assez simple pour faire
appel a un autre ordre de sentiments.

--Peut-etre avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de
mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est
point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu ecouter cet appel a
d'autres sentiments.

--Vous voulez de l'argent, vous?

Nicetas blemit, son visage prit une expression de sauvagerie feroce: il
ne regardait plus a travers les meches de ses cheveux tortilles qu'il
avait franchement rejetes en arriere; dans sa face contractee, ses yeux
noirs lancaient des flammes.

--Vous ne savez pas a qui vous parlez, s'ecria-t-il.

--A qui?

Nicetas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment,
il la rabaissa.

--A un miserable, dit-il, oui, monsieur, a un miserable, mais qui ne
veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lache et vous entrez ici
la menace a la bouche, plein de mepris, plein de fureur.

--Que vous ne meritez pas?

--Que je merite, cela est vrai; mais enfin a ma faute....

--Votre faute!

--....A mon crime il y a une explication et une excuse.

--Une excuse au crime le plus lache

--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...

--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.

--J'aime... celle pour laquelle vous etes ici; et c'est cet amour, cette
passion qui m'a entraine. Est-ce ma faute si cet amour s'est empare de
moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
laisser vivre cote a cote une jeune tille et un jeune homme sans qu'il
en resulte autre chose qu'un echange de politesses banales? croyez-vous
qu'ils peuvent executer les morceaux les plus passionnes de la musique,
rien qu'avec leurs doigts, mecaniquement, sans que la tete et le coeur
se prennent? Peut-etre est-ce possible pour certaines natures. Cela ne
l'a point ete pour moi. Peu a peu l'amour s'est glisse dans mon coeur.
En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en decouvrant
chaque jour une seduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est
venu un moment ou je n'ai pas pu la taire. Je suis entre chez elle pour
lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
qu'elle l'aurait exige. Elle n'a pas voulu m'ecouter; elle n'a pas voulu
me comprendre. Elle m'a demande de partir, je lui ai obei, Si j'avais
ete l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous etions seuls,
portes et fenetres closes, je n'avais qu'a la prendre, et cependant je
ne l'ai pas prise.

--Par grandeur d'ame, par honnetete, par delicatesse? Non. Par calcul.
Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait pres d'elle
comme par le passe, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour
respectueux et soumis, elle se donnerait:

--Je n'ai point fait de calcul.

--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez
propose un marche. Eleve de Soupert, vous vous etes souvenu que votre
maitre s'etait fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous
vous etes demande pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il
l'avait bien forcee au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au meme
resultat? L'affaire etait bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul
etait faux: vous ne vous etiez pas fait aimer, et maintenant vous vous
etes fait mepriser et hair si profondement, que la malheureuse se
jetterait plutot dans les bras de la mort que dans les votres.

--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je
n'ai pas a me defendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais
que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne
reposent sur rien.

--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.

--A quoi bon? Et pourtant.

Brusquement il alla a la table ou il etait assis quand M. de Chambrais
etait entre et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.

--Lisez cette lettre, dit-il je l'ecrivais a mademoiselle de Chambrais,
et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous
voyant vous l'a prouve,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
ecrite par calcul, pour ma defense, et vous verrez si d'avance elle ne
repondait pas a vos accusations.

--Et que m'importe votre lettre, repondit le comte dedaigneusement sans
avancer la main.

Mais il n'eut pas plutot dit ces quelques mots, qu'une reflexion le fit
revenir sur ce premier mouvement de mepris.

Deja Nicetas avait repose la lettre sur la table.

--Donnez, dit le comte.

Se placant sous le chassis d'ou la lumiere tombait vive et crue, il lut:

"Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?

"Pourtant, il faudrait que vous sachiez.

"A vous aussi il a manque une mere, un pere, mais en grandissant vous
avez compris que vous aviez la fortune, la consideration, l'honneur, le
nom; rien a mendier; pas d'indignation a dompter; pas de situation a
conquerir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute,
cependant aimable, brillante, solide, forte a jamais et pouvant s'emplir
de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
doucement, sans rien brusquer, et le bonheur etait la tout pret a vous
attendre, a vous guetter.

"Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en
grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel deja charge, il fallait faire
ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnes, les solitaires,
les pauvres? Et je n'etais pas humble. Et j'ai toujours repousse les
platitudes avec degout. Et je sentais dans mes arteres la chaleur d'un
sang de sauvage.

"Alors, j'ai considere la vie comme une bataille, bataille contre le
destin le plus injuste, le plus inegal qui soit. J ai donc combattu en
vindicatif que je suis, a coup d'epaule, a coup de poing; c'est une
habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait
avec mon temperament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai ete
l'esclave, meme dans l'amour.

"Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais etre heureux par cet
amour.

"Mais c'etait une nouvelle lutte, puisque c'etait vous que j'aimais.

Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien
recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort
qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me
conduisit a une resolution qui devint ma force.

"Les circonstances ont encore domine ma volonte et c'est brutalement,
c'est par surprise que je vous ai avoue mon amour, entraine, pousse
malgre moi.

"Ah! pourquoi m'avoir repousse, pourquoi n'avoir pas permis que je vous
revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre pres de vous,
vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais etre.

"Repousse, chasse, votre porte fermee, separe de vous pour toujours,
c'etait une nouvelle lutte plus decisive et plus grave que toutes les
autres: je n'ai pas recule; je l'ai engagee.

"Oui, j'ai ete indigne; oui, j'ai ete criminel, et envers une femme
idolatree; mais je sentais que sans violence vous m'echappiez et que
vous n'aviez meme pas pour moi sympathie ou pitie.

"Maintenant cette pitie, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous
jamais?

"Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lache; j'aime et je demande
seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre
notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences;
les remords ont etouffe la revolte, et c'est un malheureux repentant
soumis, qui se traine a vos pieds pour implorer son pardon."

--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.

--Ce soir meme.

--Je la prends.

Nicetas hesita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la
mettait dans sa poche.

--La lira-t-elle? demanda-t-il.

--Allez-vous aussi a moi proposer un marche? Je n'ai qu'une reponse
a vous faire, c'est vous repeter ce que je vous ai dit: une nouvelle
tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous etes un
sauvage; c'est en sauvage que vous serez traite.



IV

C'etait sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M.
de Chambrais avait compte pour occuper Ghislaine.

Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le
changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha a
elle-meme, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.

Depuis qu'elle etait orpheline, il s'etait montre le meilleur des
parents assurement, bon, prevenant, indulgent, affectueux, mais avec
l'acuite de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout precisement
parce qu'il n'a rien; elle avait tres bien demele qu'il ne se donnait
pas entierement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vint dejeuner a
Chambrais comme il lui en faisait la fete assez souvent, il n'oubliait
jamais l'heure du depart; toujours il avait les meilleures raisons pour
rentrer a Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire
importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus
longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgre son
affectueuse bonte, il etait oncle comme elle n'etait pour lui qu'une
niece, et non une fille.

Mais fille elle etait devenue le jour ou ils avaient quitte Paris pour
Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppee d'une tendresse
qu'elle avait si longtemps appelee sans la trouver telle qu'elle
l'imaginait, son angoisse nerveuse s'etait fondue: elle n'avait point
doute de lui quand il avait dit que "l'oncle desormais ferait place au
pere", mais ce n'etaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague
pour son coeur bouleverse, tandis que maintenant ces paroles etaient
realite.

Jusqu'a ce moment la vie de M. de Chambrais s'etait partagee en deux
parts inegales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant
les treize annees qu'il avait donnees a sa mere aveugle, l'accompagnant
partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture,
l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes
de sollicitude, de prevenance, de petits soins qui lui etaient
instantanement revenus aupres de Ghislaine.

Dans ce role l'homme de plaisir eut ete mal place, mais l'homme de
devoir fut tout de suite a son aise; il n'eut qu'a se souvenir.

Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris,
et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupe qu'il avait
fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de
contrariete et de melancolie.

--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait
esclave; et quand la liberte lui serait rendue, si jamais elle l'etait,
la vieillesse l'empecherait d'en profiter.

Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de
Ghislaine: ce n'etait pas a lui de l'attrister; aussitot il monta pres
d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les
precautions d'un habitue des voyages.

--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va etre un plaisir pour
moi?

--Vraiment, vous etes trop bon, mon cher oncle.

--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincere. C'est la premiere fois
que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ca, et je vais
jouir de tes etonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu
peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne
suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des
peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates,
mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu
sens, et ce me sera une joie de voir tes idees s'eveiller. Quoi de plus
charmant qu'une aurore!

Il s'arreta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie
severe imposee a la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette
severite tenait a de certains scrupules: il voulait reserver a un mari
aime la joie de lui montrer le monde. Comment evoquer un pareil souvenir
en ce moment? Comment faire allusion a un mari ou un mariage? Ce
mariage, c'etait celui qu'elle avait accepte si franchement. Ce mari,
c'etait le comte d'Unieres. Tout ce qui pourrait les evoquer serait une
blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet
avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?

Pour combien l'aneantissement de l'avenir qu'elle s'etait bati
entrait-il dans son desespoir? car pour elle ce mariage qu'elle desirait
etait rompu, et ce mari qu'elle aimait deja peut-etre etait perdu. Tout
ce qu'il aurait pu dire a ce sujet eut ete aussi inutile que dangereux.
Si ce projet pouvait etre jamais repris, ce qu'il ignorait lui-meme, ce
ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait a
cette situation, et c'etait dans un silence absolu qu'il devait se
renfermer en attendant.

Le train filait. A droite se decoupaient, sur le bleu du ciel, les
hautes cheminees et les combles du chateau d'Ecouen; a gauche c'etait
Chantilly, ses etangs, sa foret et son chateau: les sujets de causerie
s'enchainaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arriere,
ni de reflechir.

Elle l'eut bien moins encore a Bruges, a Ostende, ou pour la premiere
fois elle vit la mer, a Anvers ou les Rubens de la cathedrale et les
Metsys du Musee ouvrirent a son esprit tout un monde nouveau.

Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut
succederent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux
eblouissements des Rubens, les revelations des Rembrandt de La Haye et
d'Amsterdam.

Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journee ecoulee,
s'applaudissait d'avoir eu cette idee de voyager, car chaque soir il
la trouvait plus calme que la veille, plus reposee: evidemment la
distraction et la fatigue operaient sans qu'elle en eut conscience.
Ce n'etait pas seulement une distance materielle qui l'eloignait de
Chambrais, c'etait encore une distance morale: l'angoisse des premiers
moments s'affaiblissait.

A la verite, lorsqu'elle venait le matin se mettre a sa disposition
pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son
vissage ou dans son attitude, des traces evidentes de trouble; des plis
au front et aux levres, des contractions aux paupieres, une profondeur
de regard qui disaient que son sommeil avait ete agite, mais il lui
semblait que ces plis etaient maintenant moins profonds qu'en quittant
Paris, et comme pendant la journee ils s'effacaient peu a peu, il se
disait que bientot ils disparaitraient entierement si des complications
ne se presentaient pas.

C'etait un grand point obtenu que cette amelioration continue, et tel
qu'on pouvait esperer la guerison dans un delai donne, mais il y en
avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour
quelques semaines encore.

Pere, il avait pu le devenir: mere, il ne le pouvait pas, et il y avait
certaines questions qu'une mere seule aurait su adresser a cette jeune
fille. Condamne au silence, il en etait reduit a l'observer pour tacher
de deviner ce qui etait impossible a demander, mais encore etait-ce avec
une extreme reserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement
il etait sur de la voir aussitot troublee et mal a l'aise, confuse et
honteuse pour plusieurs heures.

Ce n'etait donc qu'a la derobee qu'il pouvait chercher en elle un
indice qui fut une lumiere, et s'il en trouvait un plus ou moins
caracteristique, il ne l'acceptait jamais sans hesitation: parce que ses
yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistre; parce que
son regard avait perdu de sa vivacite; parce que sa peau se decolorait,
en resultait-il necessairement qu'il devait croire a une grossesse?
Et des raisons toutes simples ne se presentaient-elles pas aussitot a
l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux
extremes?

Si la grossesse pouvait etre possible, etait-elle probable?

Il eut fallu un medecin pour distinguer les nuances qui se presentaient
dans ses observations, et il l'etait aussi peu que possible, surtout en
cette partie de la medecine.

Quand il avait remarque un indice qui lui paraissait offrir quelque
precision il interrogeait Ghislaine, mais d'une facon si vague que les
reponses qu'il obtenait ne pouvaient guere avoir de sens.

Qu'elle ne mangeat pas a un repas, il lui demandait si elle avait mal a
l'estomac, et quand elle avait repondu negativement il n'insistait pas.

Cependant n'etait-il pas bizarre qu'elle ne voulut jamais de bouillon
gras et qu'elle ne but plus de vin? Ne l'etait-il pas qu'elle demandat
toujours de la salade et des fruits?

Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse,
souffert de nevralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir
si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son
insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du
tout.

--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux
dents, alors j'avais pense...

--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.

--Tant mieux!

Sans doute tant mieux, mais ce n'etait qu'un leger soulagement et un
mince sujet d'esperance: si la grossesse se manifeste quelquefois par
des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne
signifiait pas qu'ils n'avaient rien a craindre: Ghislaine ne souffrait
pas des dents, voila tout; rien ne prouvait qu'un autre symptome
n'eclaterait pas le lendemain, decisif celui-la.

Depuis qu'ils etaient a Amsterdam, leur temps se partageait en visites
aux musees, aux collections particulieres et en promenades aux environs.
Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture
sur le quai de l'Y, et la ils montaient dans l'un des nombreux petits
bateaux a vapeur prets a partir; au hasard, ils verraient bien ou ils
arriveraient.

Un jour qu'ils s'etaient ainsi embarques sur un vapeur sans autre
but que de passer entre des rives fraiches et vertes, de chaque cote
desquelles s'etalaient d'immenses prairies rayees de canaux, avec ca et
la un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit
en tuiles noires, ils etaient arrives a un gros village appele
Monnickendam; la M. de Chambrais se rappela que c'etait l'endroit d'ou
l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'ile de Marken,
et il proposa cette excursion a Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce
serait sa premiere promenade sur mer; le temps etait beau, la traversee
du detroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'etait
charmant.

La barque quitta le petit port et bientot ils se trouverent au milieu
d'une mer glauque, laissant derriere eux les clochers de Monnickendam,
et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume legere se
decoupait sur un ciel d'un gris tendre. C'etait a peine si la legere
brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine
ne tarda pas a palir et a paraitre souffrante; son regard se troubla.

Etait-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le
mal de mer?

Quand, descendus a terre il s'assirent sur la digue qui protege l'ile
contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiete qu'il n'avait jamais
mise dans ses questions:

--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?

Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'eveillant, elle
avait des nausees.



V

D'ordinaire M. de Chambrais etait abondant dans ses discours quand il
connaissait le pays ou ils se promenaient, mais bien qu'il fut deja venu
a Marken dans un precedent voyage, ils parcoururent l'ile sans une de
ces longues explications auxquelles il se plaisait.

Ils marchaient lentement sur les etroites levees de terre qui coupent
ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient a un
groupe de maisons, toutes de la meme forme, ne variant entre elles que
par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles etaient peintes,
ils s'arretaient un moment.

Le retour sur la terre ferme et celui en bateau a vapeur a Amsterdam
furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais
prononcait quelques mots insignifiants, et encore etait-ce plutot pour
parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitot a ses
reflexions.

Il n'y avait plus d'illusions a opposer a l'evidence ce mal de mer
survenant sans raisons, et l'aveu des nausees du matin n'etaient que
trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptomes deja
observes: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac,
les degouts pour certains aliments,--c'etait bien une grossesse.

Cette conclusion, qui deja tant de fois s'etait presentee a son esprit,
ne pouvait plus etre repoussee; les signes etaient desormais certains
et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilites qu'il n'avait
envisagees que pour les rejeter aussitot etaient devenues la realite.

--Une Chambrais!

Et bien qu'il eut combine et arrange longuement ce qu'il aurait a faire
dans ce cas, il restait paralyse ce n'etait plus dans un delai plus
ou moins recule, c'etait tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec
Ghislaine.

Depuis leur arrivee a Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer
leur soiree a une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin
zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait a s'asseoir a une
table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait
plaisir a jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux
noirs, le teint ambre, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la
beaute pale et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui
occupaient les tables voisines.

Quand, apres le diner, il entra chez elle, croyant la trouver prete a
sortir, elle ne l'etait point.

--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.

--Souffrante, non; mais si troublee, si angoissee, qu'avant de sortir je
vous prie de me donner quelques instants.

--Tu as quelque chose a me demander?

Elle baissa la voix:

--Pourquoi, tantot, sur la digue de Marken, avez-vous insiste afin de
savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?

--Ah! tu as remarque que j'insistais.

--Avec inquietude, et cette insistance rapprochee des questions que vous
m'adressez a chaque instant sur ma sante est la preuve que vous craignez
quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au
contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse a
vous demander.

Avant qu'il put repondre, elle continua:

--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prevenances pour
adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre depart de
Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbee
dans la meme pensee, c'est a cette sollicitude, a votre tendresse que je
le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas.
Peut-etre ce que je vous demande me l'avez-vous deja dit, quand vous
m'avez explique qu'il se pourrait que nous fussions empeches de revenir
a Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions a l'etranger,
ou nous attendrions. Mais j'etais a ce moment si bouleversee, si peu en
etat d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher a
ces paroles qui ne sont peut-etre pas les votres precisement.

--Au moins est-ce leur sens.

--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre;
mais a bout d'anxiete, j'imagine que la verite, si cruelle qu'elle soit,
ne peut pas etre pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et
ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures
ou je me demande si j'ai ma tete.

--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait deja, n'etait
la difficulte, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines
paroles.

Elle lui prit la main et l'embrassant:

--Sure de votre appui et de votre affection, je suis peut-etre plus
forte que vous ne pensez.

--Ce n'etait pas de toi que je doutais, c'etait de moi; tu me montres ce
que je dois faire, comme une brave que tu es.

--Plus desesperee que brave, helas! Mais c'est peut-etre dans le
desespoir qu'on prend quelquefois le courage.

Ils resterent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyee
contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et
s'arretant devant l'une des fenetres ouvertes, comme s'il regardait
ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissees de
quais, formaient perspective pour l'hotel, mais en realite regardant en
lui-meme et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait
dire pour n'en pas trop dire.

--Tu ne t'es pas trompee en pensant que mes questions sur ta sante
visaient plus loin que l'heure presente, et que leur interet n'etait pas
seulement immediat: elles avaient pour but de tacher d'apprendre si les
craintes dont je t'ai parle et que tu viens de rappeler ne menacaient
pas de se realiser.

--Et elles se realisent? demanda-t-elle anxieusement.

Il inclina la tete d'un signe affirmatif.

--Elles paraissent se realiser.

Comme elle attachait sur lui ses yeux eperdus, il baissa les siens:

--Fais appel a tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te
parler un langage que j'aurais voulu epargner a ta purete... nous avons
a craindre une grossesse.

Elle ne repondit rien; mais comme il avait detourne la tete pour ne pas
ajouter a sa honte en la regardant, il entendit qu'elle etait agitee par
un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle etait appuyee.

--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de
liberte, car maintenant le mot terrible etait lache, mais enfin tu dois
t'habituer a l'idee qu'elle est possible... et meme probable si nous
ajoutons foi aux symptomes qui, depuis quelque temps, se sont manifestes
dans ton etat; pour etre fixes, nous devrions sans douter consulter un
medecin....

--Oh!

--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle
epreuve puisque le temps nous fixera lui-meme; nous n'avons qu'a
attendre en prenant nos precautions.

Il releva les yeux. Elle etait decoloree, chancelante, et de ses doigts
crispes elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses
bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.

--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve
pas desarmes. Tu n'es pas une pauvre fille ecrasee par le poids de sa
faute et abandonnee. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une
grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnee tu ne
l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc
resister. Je vais t'expliquer comment. Le jour ou tu m'as raconte...
ce qui s'est passe, je t'ai dit que peut-etre nous serions empeches de
revenir a Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions
a l'etranger; quelque part ou nous ne serions pas connus. Je ne pouvais
pas, je n'osais pas a ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces
menagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour
cacher cette grossesse qne nous irons a l'etranger, et ce sera pour
cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien,
n'est-ce pas, tu ne peux pas etre la mere.

Au long regard trouble qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le
comprenait pas, comme il l'avait cru.

--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie,
et que, dans les circonstances ou nous nous trouvons, je dois savoir ce
qu'il convient de faire?

--Oh! sans doute.

--Eh bien! la verite est que du jour ou tu m'as appele a ton secours,
j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis prepare a
le recevoir; il ne me prend donc pas a l'improviste, et ce que je te dis
est reflechi: tu peux avoir confiance.

--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous
dites que cet enfant dont je serai mere ne peut m'avoir pour mere, c'est
la ce que je ne comprends pas.

--Tu vas comprendre. Le jour ou tu seras assez maitresse de ta volonte
pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la
Hollande et nous rentrerons a Chambrais. Le plus tot sera le mieux; mais
je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu
me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps a
Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unieres
y reviendra...

Un mouvement echappa a Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme
s'il ne l'avait pas remarque:

--Le pretexte de ce nouveau voyage sera un gout vif pour l'etude de
la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de
comparer les maitres de ces pays avec les maitres italiens. Ce pretexte
sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour
le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison
la chaleur serait dangereuse pour toi a Venise, a Florence, a Rome, nous
ferons un sejour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac
de Come, la ou tu te trouveras le mieux; quand l'ete se calmera, nous
descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence,
Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces
etapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont,
mais alors meme qu'elles ameneraient parfois un peu de fatigue et
d'ennui, elles devraient avoir lieu quand meme, afin que tu puisses en
parler a ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous creons. Quand
nous arriverons a Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas a
etre rencontres par des personnes de connaissance. Alors nous partirons
pour la Sicile ou nous passerons les derniers mois de la grossesse dans
un village perdu aux environs de Palerme, a l'abri des indiscrets, et
assez pres de la ville cependant pour avoir a notre disposition un bon
medecin; ce sera ce medecin qui fera la declaration de l'enfant comme ne
de pere et mere inconnus; apres quelque temps de repos nous reviendrons
a Chambrais.

--Et lui?

--Qui?

--L'enfant, murmura-t-elle.

--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvee.

--Mais c'est l'abandonner!

--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, elever un enfant naturel;
peux-tu rentrer en France en l'ayant a tes cotes? Je comprends ton cri:
"C'est l'abandonner!" Mais il y a un autre abandon auquel nous devons
penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom.
S'il etait possible que tu fusses la mere de cet enfant, toutes les
precautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange
seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement
nous confesserions la verite, en livrant le miserable a la justice. Pour
etre eleve par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas
perdu.

--Et apres?

--Quand il aura atteint un certain age, il viendra en France et je
surveillerai son education. Enfin, plus tard, je l'aiderai a entrer dans
la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car
il sera ton fils, c'est-a-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce
que tu ne pourrais pas faire toi-meme. Peut-etre dira-t-on, peut-etre
croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux,
moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prevu, ou a peu
pres.



VI

Pour eviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de
Chambrais voulut que Ghislaine ecrivit a celle-ci leur projet de voyage
en Italie. En presence d'un plan arrete, il n'y aurait rien a dire.

Mais il la connaissait mal: elle eut a dire, au contraire, et beaucoup.

--Pourquoi l'Italie apres la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces
voyages qui s'enchainaient sans raison? Etait-ce un pretexte pour lui
faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en
etait ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'etait pas
femme a s'imposer.

Aux premieres questions, Ghislaine avait ete decontenancee; mais ce
souci egoiste de ramener tout a soi la tira d'embarras: comme il n'avait
jamais ete question de se priver des services de lady Cappadoce, elle
put demontrer avec la persuasion de la verite que cette idee ne reposait
sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui,
avait pris plaisir a lui montrer la peinture flamande et hollandaise,
voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voila tout;
c'etait bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentat de ces
explications.

Repoussee de ce cote, elle se tourna vers M. de Chambrais a qui elle
essaya de presenter des objections de convenance sur ce long tete-a-tete
entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut
recue de telle sorte qu'elle dut renoncer a se mettre en tiers dans ce
tete-a-tete comme elle l'aurait desire.

Evidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que
cela fut, il fallait qu'elle le reconnut, et elle ne s'expliqua cette
bizarrerie que par la haute competence qu'elle s'attribuait dans les
questions d'art: jaloux de cette competence, M. de Chambrais, qui etait
un ignorant presomptueux--comme tous les Francais d'ailleurs--prenait
ses precautions pour n'avoir pas a subir, a chaque pas, des lecons qui
l'auraient humilie.

Que faire a cela? Il n'y avait pour elle que deux partis a prendre:
se soumettre ou se facher. Son premier mouvement fut de retourner en
Angleterre; mais comme elle s'etait jure depuis longtemps de ne rentrer
dans son pays qu'apres avoir recueilli un heritage qui devait la
retablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore
attendre, elle trouva qu'il etait plus digne d'obeir a son serment que
de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blesse qu'il fut,
et elle se soumit.

Lady Cappadoce n'etait pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eut
a prendre des precautions pour sauver les apparences; il avait aussi
a faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui
s'interessaient a Ghislaine et qui auraient pu s'etonner d'une absence
de pres d'un an.

Ce fut a ces visites qu'ils employerent les quelques jours qu'ils
passerent a Paris. Partout l'accueil fut le meme: on felicita le comte
et on complimenta Ghislaine:

--Charmant voyage!

--Etes-vous heureuse, ma chere enfant?

Et Ghislaine dut montrer sa joie et repeter a tous qu'elle etait
heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage.

Enfin ils purent partir. Il etait temps. Le sourire que Ghislaine avait
du mettre sur ses levres pour parler des "joies de ce charmant voyage"
etait un supplice. Ce fut seulement quand, en s'eloignant de Paris, elle
put deposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme.

Et cependant c'etait le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait.

Que serait cette vie nouvelle si pleine de mysteres dans laquelle elle
entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle?

Il y avait la un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se
penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosite ignorante: mere!
enfant! que de questions ces mots suggeraient, sans qu'elle eut personne
pour l'eclairer.

Et c'etait avec un emoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements
pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils etaient dictes
par l'experience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le
croyait, n'imaginant pas qu'il y eut de plus honnete homme au monde que
son oncle, de plus droit et de plus delicat que lui, mais malgre tout,
au fond de sa conscience, une voix mysterieuse balbutiait de vagues
protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas a
etouffer; les meres se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle
sacrifiait son enfant a son propre interet, a l'honneur, a l'orgueil de
son nom.

Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensee, elle fut sur le point
de se confesser a son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et
n'etait rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel
titre? En appuyant sur quoi?

Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le
sentait-elle assez fermement pour avoir la force de resister a son
oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle?

Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle etait obligee de convenir
que cet amour des meres pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices,
et ces heroismes dont parle la tradition, etait bien faible en elle, si
meme il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans
son esprit, c'etait une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment
passionne. L'illusion n'etait pas possible: sa vie serait manquee dans
tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans
l'amour; elle aurait un enfant sans la maternite.

Le programme trace par M. de Chambrais s'executait regulierement pendant
qu'elle tournait ses tristes pensees, et si absorbantes qu'elles
fussent, elles cedaient cependant aux distractions du voyage.

Enfermee a Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au
meme point: la grossesse, l'enfant, la maternite, l'abandon, la honte,
mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la
secouer.

A Chambrais, les journees s'enchainant les unes apres les autres eussent
ete eternelles a passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles etaient si
remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eut trop conscience.

A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitees par la fievre et les
tristes reflexions, eussent ete terriblement longues: a Andermatt ou a
la Furca, la fatigue les faisait courtes.

Les premiers jours, M. de Chambrais avait veille precisement a ce que
Ghislaine ne se fatiguat point, et leurs promenades avaient ete limitees
en consequence. Mais en voyant qu'au lieu de lui etre mauvaises, elles
avaient au contraire une heureuse influence sur son etat general, il les
avait peu a peu allongees.

Pour etre mignonne, Ghislaine n'etait ni faible ni chetive; elevee a
la campagne dans la liberte du plein air, elle n'avait pas besoin de
menagements et de precautions qui eussent ete indispensables a une
Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme
le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fit de l'exercice, elle
mangerait; qu'elle se fatiguat, elle dormirait; qu'elle fut toujours en
mouvement, elle echapperait aux reveries de la reflexion et du retour
sur soi,--le point essentiel a obtenir.

La realite justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et
elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'etaient
manifestes en Hollande disparurent.

Apres un mois passe dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les
lacs de la frontiere italienne, puis en septembre ils commencerent leur
vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver a Naples en novembre.

Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage
ou dans son attitude provoquat la curiosite, et les personnes de leur
monde qu'ils avaient rencontrees a Pise, a Florence et meme a Rome
n'avaient pu faire aucune remarque inquietante: a la verite, on pouvait
trouver qu'elle portait des vetements un peu larges, mais il y avait
a cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans
aller en chercher d'invraisemblables: la liberte du voyage, la chaleur
et, plus que tout, le dedain de la toilette qui chez mademoiselle de
Chambrais etait notoire.

Mais a Naples le moment etait venu de ne plus s'exposer a ces rencontres
et de disparaitre, comme il etait arrive aussi pour M. de Chambrais
de se debarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine
confiance dans ce vieux domestique attache a son service depuis plus
de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'a le rendre
maitre du secret de Ghislaine. Sous pretexte de lui faire surveiller des
travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue
de Rivoli, Philippe fut donc renvoye a Paris avec ordre de presser
les ouvriers de facon a ce que le comte trouvat tout pret le premier
janvier.

Alors ils s'embarquerent pour Palerme par une soiree de beau temps, la
mer devant etre plus douce a Ghislaine que ne l'aurait ete un voyage en
voiture a travers les Calabres et le Sicile.

Ce n'etait pas le hasard qui avait inspire le choix de M. de Chambrais.
Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette epoque,
il n'imaginait guere qu'il remplirait plus tard les roles de pere, mais
il esperait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et
d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme,
Bagaria, l'idee lui etait venue qu'on serait la a souhait pour se
cacher avec une femme aimee, dans un pays delicieux, a l'abri de toute
surprise.

Ce reve ne s'etait pas realise, mais le souvenir lui en etait reste
assez vivace pour s'imposer le jour ou il s'etait demande dans quel pays
Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pense a la Sicile
et a Bagaria.

Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle
lui avait tant parle? Depuis trois mois la question s'etait posee a
chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivee a
Palerme approcha, alla-t-elle s'installer a l'avant du bateau. Elle
resta la assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de
l'horizon. Enfin un point plus sombre se detacha sur la ligne indecise
ou la mer et le ciel se confondent, et quand peu a peu le panorama
verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au
cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un emerveillement.

--Tu vois! dit M. de Chambrais repondant au regard charme qu'elle avait
fixe sur lui.

Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompee; et quand elle se trouva
installee dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du
Monte-Catalfano, elle eprouva un sentiment de tranquillite et de repos,
presque de confiance. A la verite, ces jardins, tout pleins d'ermitages,
de ruines et de grottes avec des statues de personnages a figure de
cire ou de betes d'une creation etrange, etaient bien ridicules, mais
qu'importait? ces "embellissements" n'avaient pas supprime l'admirable
vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre
la, enfermee ou a peu pres dans cette villa, n'ayant pour se promener
que les allees plantees d'orangers de ces jardins, cette vue lui
ouvrirait au moins des echappees au dehors et cela suffirait.

Cependant ces trois mois furent longs a passer et les promenades dans
les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi
pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouve
moyen de les couper de temps en temps.

Les raisons qui l'avaient empeche de consulter un medecin depuis leur
depart de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de
toutes sortes, pour en appeler un qui le dechargeat de responsabilites
dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant
peu a peu a ce medecin, Ghislaine serait moins mal a l'aise avec lui au
moment decisif; et, d'ici la, il l'eclairerait sur plus d'un point que
lui, oncle, ne pouvait meme pas effleurer.

Bien entendu, le comte n'etait debarque en Sicile ni sous son vrai nom,
ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que
c'etait un client serieux qu'on avait tout interet a contenter; aussi
quand il avait demande a un medecin de Palerme, reunissant a peu pres
les conditions de savoir et d'age qu'il voulait, de venir une fois
par semaine a Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptee avec
empressement.

Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de
precautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs annees.
On trouva une femme de pecheur, aux environs de Bagaria, qui offrait
certaines garanties, et dont le medecin, qui la connaissait, repondit:
jeune encore, superbe de force et de sante, elle avait deja eu cinq
enfants; sans etre a son aise, elle n'etait point miserable, et sa
maisonnette, batie au bord de la mer, etait plus propre que celles de
ses voisins.

Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-meme et
dont elle surveilla l'execution piece par piece, sans que son oncle s'en
fachat: certes, il lui deplaisait de voir en elle le developpement d'un
sentiment maternel si faible qu'il fut, mais enfin il etait bon qu'elle
s'occupat a quelque chose.



VII

M. de Chambrais etait depuis trop longtemps eloigne de Paris pour ne pas
vouloir rentrer en France aussitot que possible, il le voulait pour lui,
car les journees commencaient a etre terriblement longues; et il le
voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait
dure quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur
depart, fixe pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il
fallait etre certain a l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter
les fatigues de la traversee de Palerme a Naples; et de Naples a Paris
celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant a
Chambrais personne ne put trouver en elle le plus leger indice qui
permit un soupcon.

--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le
medecin venait a Bagaria.

Ce medecin etait trop fin pour n'avoir pas devine une partie de la
verite, et il etait trop italien pour ne pas accepter tout ce que le
comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donne une jeune femme a
soigner et a ses yeux Ghislaine etait une jeune femme; on l'avait prie
de declarer l'enfant comme ne de pere et de mere inconnus, il avait fait
cette declaration sans laisser paraitre la plus legere surprise, et de
cette enfant--une fille--il avait voulu etre le parrain avec sa femme
pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines a Paris,
poste restante, a de certaines initiales, un bulletin de la sante
de l'enfant, il trouvait ces precautions toutes naturelles et ne
s'offusquait pas qu'on les prit avec lui; jamais d'opposition, de
contradiction, de suspicion:--"Vous voulez? rien de plus facile, et avec
le plus grand plaisir, tres heureux de vous etes agreable."

Cependant sur cette question du depart de Ghislaine, il avait pour la
premiere fois resiste.

--Je comprends votre desir de rentrer en France, je dirai meme que je le
partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une
belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires,
les relations, les amities, la famille. Je voudrais donc vous voir
partir, malgre le plaisir que j'aurais a vous garder toujours. Mais il
ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se
sont passees pour madame votre fille--il avait toujours appele Ghislaine
"Madame votre fille"--d'une facon extraordinairement providentiellement
favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
aucun trouble pathologique, et grace a certaines precautions en usage
en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans
aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus
regulieres, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le retablissement
s'opere si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me
demandait d'examiner madame votre fille, moi medecin, je serais dans
l'impossibilite de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas
primipare.

Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point,
mais il ne convenait pas a son adresse de laisser voir jusqu'ou il
allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de
facon a ce que le comte put les interpreter comme il voudrait:

--En ne considerant que la question de beaute chez la femme, c'est
quelque chose cela. On croit generalement que la grossesse et
l'accouchement laissent des stigmates ineffacables; mais c'est la une
opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des medecins. Sans doute
il arrive quelquefois et meme il arrive souvent que ces stigmates
existent, mais il se produit aussi des cas ou ils manquent absolument,
et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutot sera celui de
madame votre fille, si vous permettez, en differant votre depart de
quelques semaines encore, qu'elle se retablisse completement.

Comment resister? Apres tout, quelques semaines de plus ou de moins
etaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles etaient decisives
pour la sante de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
voulu rentrer a Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait
etre donnee sans provoquer les interpretations.

Tant que Ghislaine avait garde la chambre, elle avait demande que la
nourrice lui amenat sa fille tous les jours et quand elle avait commence
a sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
nourrice.

De meme que M. de Chambrais avait ete peu satisfait du soin qu'elle
mettait a la layette, de meme et plus vivement il fut fache de la voir
donner a cet enfant des temoignages d'affection et de tendresse.

--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas
avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le pere?

A mesure que le moment du depart approchait, les visites de Ghislaine
chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers
jours, elles n'avaient ete que de quelques instants, mais peu a peu
elles s'etaient prolongees, et au lieu de garder la voiture qui
l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre a
une heure chaque fois plus reculee.

On etait en mars, et dans ce climat mediterraneen les journees etaient
deja chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de
l'ouest il apportait le parfum et meme les petales des amandiers, des
abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de
Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait
au bord du rivage a l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait
apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la
nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberte, vaquait a son menage,
ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin
d'elle.

Quand elle etait petite, Ghislaine avait assez souvent joue a la maman
avec ses poupees pour savoir comment on tient un bebe, et tout de suite
sa fille s'etait trouvee bien sur elle, y restant tranquille sans
pleurer.

Sa fille! car si c'etait celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser
qu'avec horreur, c'etait la sienne aussi, et cependant elle allait
l'abandonner!

Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer a son oncle et
qui l'avaient si douloureusement tourmentee lui revenaient avec plus
d'intensite maintenant que cet enfant n'etait plus un etre vague, que
son imagination se representait difficilement.

Le jour ou il etait ne, avant que la nourrice l'emportat, elle avait
voulu qu'on le lui montrat; mais dans son etat de prostration, elle
l'avait a peine regarde, et le souvenir indecis qui lui en etait reste
etait celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant
a ce souvenir lorsqu'elle avait ete seule, elle s'etait dit que
decidement ce qu'elle avait prevu se realisait: elle n'avait point le
sentiment de la maternite; et continuant son examen, elle s'etait dit
aussi que peut-etre valait-il mieux qu'il en fut ainsi c'est le
pere aime que la mere cherche et trouve dans son enfant, comment
aimerait-elle celui-la?

C'etait donc par devoir plutot que par tendresse qu'elle avait voulu que
la nourrice le lui apportat tous les matins; la seconde fois, elle ne
l'avait pas vu moins laid, ni la troisieme, ni la quatrieme non plus:
que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les
directions, au hasard, sans paraitre rien voir, ces levres qui ne
s'ouvraient que pour sucer le lait reste dans les plis de la bouche ou
pour crier?

Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans
sa petite main et le serra, en meme temps ses joues se plisserent et ses
yeux vagues exprimerent un sourire.

Alors une commotion secoua Ghislaine de la tete aux pieds, et fit sauter
son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eut
recue, ce sourire venaient d'eveiller en elle ce sentiment maternel
qu'elle se croyait incapable d'eprouver.

Chaque jour fut marque par une decouverte nouvelle. Le lendemain
l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mere faisait pour la
prendre; le surlendemain elle parut l'ecouter lorsqu'elle prononca son
nom:

--Claude.

Puis comme elle le repetait avec une intonation de tendresse, elle crut
remarquer que la petite la regardait de ses yeux pales en souriant,
comme si c'etait pour elle une agreable musique que cette voix qui la
caressait; elle le repeta:

--Claude, Claude.

Et le sourire de la petite s'epanouit, en meme temps elle chercha a
produire des sons qui, bien que n'arrivant pas a l'articulation n'en
etaient pas moins pour Ghislaine une reponse.

Ghislaine, qui n'avait aucune idee de la psychologie experimentale,
n'etait pas en etat de decider ni meme de se demander si ce sourire et
ces sons etaient nes d'une intention, ou s'ils n'etaient pas plutot le
produit d'un mecanisme mysterieux: Claude la voyait, l'entendait, lui
souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus eloquente que
celle des savants, celle que la mere,--humaine ou bete, parle a son
enfant et que l'enfant parle a sa mere.

Et a partir de ce jour-la tout le temps qu'on lui permettait de rester
dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la
nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
d'elle les freres et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou
piaillaient.

Quand, a la fin d'avril, son oncle lui annonca que le medecin autorisait
enfin leur depart, elle demeura aneantie.

--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se meprenant sur la cause de
son emotion.

--Je ne crains rien.

--Je t'assure que tu es aussi fraiche que l'annee derniere a pareille
epoque; a vrai-dire meme, tu es peut-etre en meilleure sante, fortifiee
par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus
leger soupcon.

--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir?

--L'ete va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue
absence serait impossible a expliquer, elle n'a que trop dure. Je
comprends que decidement j'ai eu tort de te laisser voir cette petite
tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
l'avait enlevee le premier jour, comme il etait convenu, tu accepterais
aujourd'hui notre depart sans penser a le retarder.

--C'est vrai; a ce moment, je le trouvais jusqu'a un certain point
naturel, aujourd'hui, il me parait impossible.

--Impossible?

--A ce moment, cette enfant ne representait pour moi qu'un sentiment
confus, aujourd'hui elle est ma fille.

--Dis qu'elle est celle de ce miserable.

--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un pere, faut-il
qu'elle n'ait pas de mere.

--Alors, que veux-tu?

--Je voudrais ne pas l'abandonner.

--Comment?

--Mais en restant pres d'elle, en la gardant avec moi.

--Ici?

--Ici ou ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci.

--Et ta reputation, ton honneur?

--Dois-je sacrifier ma fille a mon honneur, ou mon honneur a ma fille?
C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je
suis libre, qui m'empeche de vivre avec elle, quelque part a l'etranger,
sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de
Chambrais ne serait pas atteint.

--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi.
Si depuis bientot un an je t'ai aimee et soutenue avec une tendresse
paternelle, j'ai par cela meme acquis sur toi les droits d'un pere, tu
en conviendras, n'est-ce pas?

--De tout coeur.

--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec
la liberte dont tu parles: moi ton pere, moi chef de famille, je ne
permets pas la folie dans laquelle un coup de tete de jeunesse te
pousse. Me resisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai
imposee, je l'ai prise avec l'autorite que me donne l'experience de la
vie et j'en assume toute la responsabilite. Assumeras-tu, toi, celle
de la desobeissance? Nous partons samedi a une heure; d'ici la tu
decideras.

--N'admettez pas un seul instant la pensee que je puisse vous desobeir,
nous partirons samedi.

--Pardonne-moi de t'avoir parle ainsi; il fallait t'empecher de te
suicider. Maintenant que ta resolution est prise, comprends que pas plus
que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que
les soins de sa nourrice lui seront necessaires; puis je viendrai la
chercher et l'amenerai en France, pres de Paris, ou je pourrai la voir
et la surveiller.



VIII

Le jour meme du retour de Ghislaine a Chambrais, lady Cappadoce voulut
arranger avec elle la reprise des lecons, telles qu'elles avaient lieu
avant le depart pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire
immuable: elles etaient la justification de son pouvoir, ces lecons,
aussi y tenait-elle.

Deja, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donne leurs
heures; quant a Nicetas, il avait quitte Paris pour l'Amerique du Sud,
le Bresil, la Plata, le Perou, ou il donnait des concerts dont les
journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc
le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'etait entendue a
ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand
talent.

Mais les choses n'allerent point ainsi: par le seul fait de
l'installation de M. de Chambrais au chateau, les habitudes d'autrefois
se trouvaient changees du tout au tout; c'etait le comte qui etait le
maitre desormais et tout devait etre subordonne a son agrement; on ne
pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois
qui, seule, permettait d'assurer la regularite des lecons; le sacrifice
qu'il faisait en abandonnant Paris etait assez grand pour qu'on lui en
fut reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le
distraire et se remettre entierement a sa disposition, en etant toujours
prete a faire ce qu'il voudrait, a le suivre ou il lui plairait d'aller,
a recevoir qui il voudrait inviter.

Lady Cappadoce avait ete positivement renversee.

--Mais les lecons....

--Je n'y renonce pas, bien qu'a dix-neuf ans je pusse peut-etre employer
mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines etudes, et
je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai
disposer: ainsi nous verrons a nous entendre avec M. Lavalette et M.
Casparis....

--Et le Hongrois que m'a recommande Soupert? interrompit lady Cappadoce,
poussee par la passion musicale.

--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie
m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre
d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne generont pas mon oncle.

--La musique ne le generait pas plus que la litterature ou la sculpture.

Il fallait que Ghislaine justifiat son refus:

--Peut-etre l'ennuierait-elle davantage.

--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce
avec un melange d'aigreur et de compassion.

--Je dois donc la lui eviter.

--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?

--Non, c'est moi pour lui etre agreable, et je vous serai reconnaissante
de les faciliter.

Si ce n'etait pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux
arrangements, au moins etait-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait
inspires a Ghislaine.

Lorsque dans leurs longs tete-a-tete, de Bagaria ils avaient parle
de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annonce son
intention de se fixer au chateau, Ghislaine s'en etait inquietee. Sans
doute elle etait touchee de cette nouvelle marque de tendresse, mais
connaissant les gouts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas
se demander comment il s'habituerait a la vie de la campagne monotone et
reguliere; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence,
peu faite pour lui, c'etait sous le coup de la necessite; mais a
quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?

Franchement, et apres l'avoir remercie avec une effusion toute pleine de
gratitude emue, elle lui avait fait part de ses scrupules.

C'etait la que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle
n'etait pas de caractere a ne penser qu'a elle egoistement, l'attendait.

--Certainement la vie des champs n'est pas precisement pour me plaire,
mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, reguliere
et retiree? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.

--Comment serait-elle autre?

--En la changeant. Cette vie, tu l'as menee depuis que tu as perdu ton
pere, et ta mere, parce que tu n'etais qu'une petite fille; mais l'age
est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche a neuf heures; tu es
emancipee, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au
chateau d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades a
moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si etroitement fermee, et
egaieraient cette monotonie?

--Est-ce donc possible?

--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible,
et tout est faisable; il n'y a qu'a vouloir.

--Je veux tout ce qui peut vous etre agreable.

--Eh bien! nous verrons a arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour
les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est
pas tres recreatif, mais Chambrais anime, egaye, c'est different. Et
d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.

C'etait dans ce dernier mot que se trouvait la raison determinante qui
avait suggere l'idee de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il
n'avait prononce qu'une seule fois le nom du comte d'Unieres, et au
trouble qu'elle avait laisse paraitre, il avait compris qu'elle croyait
que le mariage dont il l'avait entretenue etait maintenant a jamais
impossible, ce qui etait pour elle une douleur d'autant plus grande
qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle desirait vivement ce
mariage. Qu'il essayat de lui prouver qu'elle se trompait, il ne
reussirait point a ebranler un sentiment contre lequel les raisonnements
les plus adroits seraient sans influence, precisement par cela meme que
c'etait un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unieres, et rien de
ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien
a dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.

De la cette idee de rendre le sejour de Chambrais moins triste:
d'Unieres que, dans les circonstances presentes il etait impossible
d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le
reste: la premiere entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le
serait un peu moins: elle desirerait, elle attendrait la cinquieme ou la
sixieme.

Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux
allies: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas
la bataille?

Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait ete de
s'imaginer que l'emancipation lui donnerait cette liberte.

Quand Ghislaine vit sur la liste des invites qu'il lui communiqua le nom
du comte d'Unieres, elle ne fut pas maitresse de retenir une exclamation
douloureuse:

--Vous avez invite M. d'Unieres!

Il evita de la regarder.

--M'etait-il possible de faire autrement?

--Mais apres ce qui s'est passe....

--C'est justement sa demande et ce qui s'est passe qui m'obligeaient a
l'inviter. Depuis notre depart pour la Hollande, je ne t'ai pas parle de
lui, mais tu dois comprendre qu'au point ou en etaient les choses, nous
ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui
d'Italie, sans que je lui donne des explications.

--Des explications?

--Apres t'avoir parle de lui et de son projet de mariage, je lui avais
ecrit que, lorsqu'il rentrerait a Paris, son election faite, nous
examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se realiser, a mon grand
contentement.

--Vous avez dit cela?

--N'etait-ce pas la verite; et pouvais-je a ce moment lui tenir un
autre langage? Il desirait t'epouser, tu etais favorable a sa demande,
moi-meme je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: "Arrivez,
je vous attends." Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait
une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.

--N'etait-ce pas le mieux?

--Je ne l'ai pas cru. D'Unieres ne meritait pas cette injure, et je
n'etais pas en disposition d'en faire a un homme tel que lui, que
j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prevenu que nous partions en voyage
par ordonnance du medecin. Il me fallait bien un pretexte. Depuis, nous
sommes restes en correspondance; il m'a ecrit, je lui ai repondu; il m'a
parle de toi, je lui ai donne des nouvelles de ta sante. Nous rentrons,
la premiere personne que je dois voir, c'est lui.

--Et apres?

--C'est au present qu'il fallait penser; apres, nous aviserons.

--Je vous assure qu'il m'est tres penible de me trouver avec M.
d'Unieres.

--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette
impression penible se calmera et passera....

Le mot qui vint sur les levres de Ghislaine fut: Avez-vous donc
l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas
paraitre intervenir dans le choix des invites de son oncle.

--N'est-il pas a craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unieres vous
entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?

--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.

--Alors?

--Je repondrai ce que tu voudras.

--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.

--J'ai mes idees a ce sujet qui peuvent differer des tiennes; mais
puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne
sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas
etre devenu tout a coup impossible. Il faudrait des raisons et je
n'en ai pas a donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des
echappatoires; les medecins conseillent de ne pas te marier trop jeune;
enfin je gagnerai du temps.

--Il faudra toujours se prononcer a un certain moment.

--Il peut arriver que d'Unieres comprenne qu'on ne veut pas de lui et
qu'alors il se retire.

--Et s'il ne se retire pas?

--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment serieux,
profond, et dans ce cas ce sera a toi de voir comment tu veux repondre
a cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas a nous preoccuper de
cela. En vertu de certaines idees, dont je sens toute la force, tu crois
devoir renoncer a ton mariage avec d'Unieres....

--Avec lui et avec tout autre.

--Il ne s'agit que de lui presentement; si je ne romps pas ce mariage
brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou
en blessant d'Unieres, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.

Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question
entre M. de Chambrais et le comte d'Unieres, et les raisons les
meilleures s'enchainerent pour le justifier:

Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de
mariage, c'etait d'abord par estime et par amitie pour le mari qui se
presentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'a dix-huit ans Ghislaine
etait parfaitement en age de se marier. Mais quand l'indisposition qui
avait necessite leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des
medecins, il etait revenu sur cette opinion.

S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvenient se marier a
dix-huit ans et meme a seize, il en est d'autres pour lesquelles les
mariages precoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux
fatigues de la maternite, doivent attendre leur complet developpement
qui, pour la Francaise, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans.
Sans doute, Ghislaine n'etait ni chetive ni maladive, cependant elle se
trouvait dans ce cas, et s'il n'etait pas indispensable qu'on attendit
ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait
retarde, mieux s'en trouverait sa sante.

A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre
moral non moins grave pour M. de Chambrais.

S'il desirait que Ghislaine se mariat et epousat le comte d'Unieres, il
ne voulait cependant pas la marier a lui tout seul, et sans que par un
choix librement fait elle s'unit a lui. Comment choisir quand on ne
connait personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine
accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas
elle-meme--ce que justement il voulait. De la la vie nouvelle qu'il
avait adoptee: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se
deciderait, ce serait en connaissance de cause.

--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de
d'Unieres, apres ces explications, le mariage depend de vous et est
entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices,
j'espere que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de
meilleures conditions que vous.



IX

Pour M. de Chambrais, le comte d'Unieres etait le seul homme qui put
faire revenir Ghislaine sur sa resolution: qu'il ne reussit pas et
qu'elle s'obstinat dans son idee, qu'elle n'etait pas digne de se
marier, elle en arriverait un jour a reconnaitre Claude; a la verite,
tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que
lui donnait sa qualite d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine,
empecher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle
serait libre, et ce jour-la il fallait qu'elle fut mariee.

Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des
deputes, le comte d'Unieres s'etait deja place a la tete du parti
royaliste. Son election violemment contestee l'avait, des son entree
a la Chambre, amene a la tribune; et aux premieres phrases il s'etait
revele orateur. Il etait facile de contester ce qu'il disait, il etait
impossible de ne pas ecouter avec plaisir la langue qu'il parlait,
abondante, imagee, brillante, incorrecte souvent, diffuse et decousue,
avec des redites et des periodes inachevees, mais originale toujours,
ne ressemblant pas plus a la phraseologie vague des avocats, qu'a la
platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'elan,
passionnee, ne menageant rien, ni les conventions litteraires, ni le
bon gout, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entrainer les
esprits et d'ebranler les coeurs.

On s'etait regarde, surpris d'abord de cette revelation, charme bien
vite, et son election, qui pouvait etre cassee dix fois, avait ete
validee. Ce fort et ce violent, qui etait aussi un timide, serait
probablement reste longtemps silencieux a son banc; mais ce succes
l'avait oblige a prendre souvent la parole, et toujours il s'etait
montre l'homme de son debut.

Sans doute ce n'etaient pas la des qualites suffisantes pour se faire
aimer, mais d'Unieres n'etait pas passionne seulement dans ses discours,
et les passionnes enlevent tout: on ne resiste pas a celui qui par sa
propre flamme met le feu a votre esprit et a votre coeur; avec cela beau
garcon, d'une elegance simple, d'une distinction affable, tendre comme
une femme, il entrainerait Ghislaine.

Sans qu'elle le connut, en vertu d'une affinite mysterieuse, pour
l'avoir rencontre trois fois, elle avait ete a lui; maintenant, quoi
qu'elle voulut, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence
qu'il exercait sur elle etait dans l'emoi qu'elle avait laisse paraitre,
en le voyant sur la liste des invites: indifferent, elle n'eut pas
craint de se trouver avec lui.

Analysant tres bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de
Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet emoi,
etait la crainte que ce pretendant ne se presentat en fiance; aussi
eut-il voulu prevenir d'Unieres de s'enfermer dans une prudente reserve,
mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient
ete menees a un point si avance l'annee precedente, et quand il lui
disait: "Faites-vous aimer." Il eut fallu entrer dans des explications
telles que le mieux encore etait de s'en remettre au tact de d'Unieres
qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.

Ce raisonnement s'etait trouve juste; un invite comme les autres,
d'Unieres, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir
accaparer Ghislaine comme l'eut fait un fiance; et quand, apres le
dejeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc,
il loua discretement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la
premiere fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles put donner
a supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour.
S'il admira ces parterres restes tels qu'ils etaient sortis des mains de
Le Notre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cypres tailles a
l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox,
Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allees et les pieces
d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-etre, il etait l'homme de la
tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'etant
trouve en tete a tete un moment avec Ghislaine, il ne parla que des
oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, tres
simplement, sans aucune pedanterie, en caracterisant les oeuvres et
les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste,
pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-meme.

--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invites partis, il fut seul
avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unieres; n'a-t-il pas ete
parfait?

Elle fut obligee de convenir qu'il s'etait montre d'une grande
discretion.

--Plus tu le connaitras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.

Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux levres et qui
etait qu'elle desirait n'avoir pas l'occasion de le connaitre mieux.
Mais elle ne voulait pas gener son oncle dans ses relations. Et en meme
temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlat franchement,
qu'elle dit qu'elle ne voulait pas voir d'Unieres, et son oncle
assurement la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir a
distance s'il lui etait devenu indifferent depuis qu'elle avait renonce
a se marier? Au contraire, s'il ne lui etait pas indifferent, pourquoi
s'obstinait-elle a ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent
qu'elle laissat lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons
qu'elle opposerait a son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne
comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fut
un empechement a ce mariage qu'il voulait.

Elle dut donc accepter de voir d'Unieres aussi souvent qu'il plut a son
oncle, non seulement a Chambrais ou il n'y eut pas de reunion sans lui,
mais encore a Paris, au Salon, ou elle le rencontra toutes les fois
qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis a
l'Opera, ou son oncle se fit ceder une loge par un de ses amis.

Ce fut un evenement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit
paraitre dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crepe
blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration
et d'envie a plus d'une femme.

--Quelle etait cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait,
et qu'on voyait pour la premiere fois a l'Opera?

Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde
affirmaient que c'etait la niece du comte, la princesse Ghislaine;
d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse,
ni ne l'ayant jamais rencontree.

Le collier trancha le differend; des femmes d'un certain age, qui
avaient ete en relations avec la mere de Ghislaine, reconnaissaient ce
collier fameux par la beaute et la purete des quatre cents perles qui le
composaient:

--C'est le collier des princesses de Chambrais.

--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette
importance?

C'etait le comte qui avait voulu qu'elle portat ce bijou comme il avait
exige la robe decolletee, au grand etonnement et a la grande gene de
Ghislaine qui avait essaye de s'en defendre en lui opposant un de ses
axiomes.

--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la
toilette etait la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre
distinction?

--Bon pour la journee le dedain de la toilette, ou quand on ne doit pas
se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.

Et il s'en etait tenu la ne jugeant pas a propos de donner ses autres
raisons qui etaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que,
quand le comte d'Unieres viendrait dans sa loge, tout le monde eut les
yeux tournes vers cette loge.

Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_,
on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte
d'Unieres, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir
les fiancailles "d'une des plus nobles heritieres du faubourg
Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques
du parti monarchique".

Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait,
non les francais bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond
mepris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas,
en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille
et meme de l'avant-veille, soigneusement plies sous le bras gauche, les
serrant sur son coeur, et les abandonnant ca et la, a mesure qu'elle les
finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre a la trace, comme si elle
avait pris soin de jalonner son passage.

Trois jours apres la soiree de l'Opera, Ghislaine fut surprise un matin
de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitee un numero
du _Morning Post_, et elle crut, tant etait vive l'agitation de sa
gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle
qu'elle heritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se
facha:

--Non, mademoiselle, je n'herite point; ce n'est pas de moi qu'il
s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.

Et de son doigt tremblant elle lui designa quelques lignes du _Morning
Post_ en le lui mettant devant les yeux.

C'etait la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais
reproduisait, mais en la precisant, sinon pour Ghislaine, qui restait
"l'une des plus nobles heritieres du faubourg Saint-Germain", au moins
pour "le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti
monarchique", qui etait nomme tout au long.

--N'est-il pas etrange que j'apprenne votre mariage par un journal?
demanda lady Cappadoce.

--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-meme de cette facon?

Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher
_Morning Post_ put annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si
methodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupefaite.

--Ce ne serait pas vrai?

--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.

--Il aura ete trompe par quelque journal francais, repondit lady
Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri;
alors, ce n'est pas vrai?

--Ce n'est pas vrai.

--Convenez que cette intimite avec M. d'Unieres est bien faite pour
susciter ces bruits de mariage.

Ghislaine ne repondit pas. Apres un moment d'attente, lady Cappadoce
continua:

--Je vous felicite, ma chere enfant, que cette nouvelle soit fausse.
Vous connaissez mon opinion sur les mariages precoces: ils sont rarement
heureux, tres rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage
doit etre reflechi. Un mari doit etre choisi, et non pris au hasard. Ce
n'est pas quand elle ne connait ni le monde, ni la vie, qu'une jeune
fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse
entrainer par des considerations futiles: un nez bien dessine, une barbe
soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unieres est
d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais apres?

--Il me semble qu'il a autre chose.

--C'est de son role politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.

--Est-ce que la place qu'il s'est faite a la Chambre ne dit pas ce qu'il
vaut?

--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui etaient de pauvres
caracteres.

--C'est que justement le caractere chez M. d'Unieres est a la hauteur du
talent.

--Comme vous le defendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce
ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.

--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de facon a en rester
la.

Si elle etait fachee des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne
se trahissait que trop visiblement, elle ne l'etait pas moins
contre elle-meme. Au lieu de defendre M. d'Unieres et de confesser
maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'ecouter sa
gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?



X

Depuis longtemps deja tout le monde admettait que le comte d'Unieres
etait le fiance de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de
leur mariage, et c'etait un etonnement que la date n'en fut pas encore
fixee; cela etait si bien accepte que quelques pretendants, qui avaient
pense un moment a se mettre sur les rangs, s'etaient retires. A quoi bon
perseverer, puisque le choix etait arrete!

Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne
s'etait encore dite entre eux, bien que l'assiduite de d'Unieres se fut
continues aussi constante a Paris qu'a Chambrais, et qu'il n'eut pas
manque une seule des reunions de chasses en plaine que le comte avait
organisees a l'automne, ni celles des chasses a courre qui les avaient
remplacees en hiver.

Mais ce n'est pas des levres seulement qu'on dit a une femme qu'on
l'aime; c'est meme rarement de cette facon que les duos d'amour
commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus
rien a s'apprendre.

Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semble
qu'elle etait disposee a l'ecouter et meme a lui repondre, et toujours
a l'instant ou il allait prononcer le mot decisif, il s'etait arrete,
voyant tres clairement qu'ils n'etaient plus a l'unisson, et que si
elle s'etait abandonnee quelques secondes auparavant, deja elle s'etait
reprise.

Il se perdait dans ces contradictions qui, surement, n'etaient pas
exclusivement feminines, et avaient des causes que d'autres plus experts
que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui
echappaient.

A la longue, la situation etait devenue difficile pour lui, et meme
jusqu'a un certain point ridicule, croyait-il. Ce role d'aspirant fiance
ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinat plus
franchement.

A bout de patience, il se decida a s'en expliquer avec M. de Chambrais
qui, de son cote, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent
toujours au meme point, sans avancer d'un pas.

--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me
faire aimer, et vous avez ajoute, avec la bienveillance que vous m'avez
toujours temoignee, que cela ne me serait pas difficile, personne
n'etant dans de meilleures conditions que moi.

--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont meme
plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'etaient a ce moment.

--Croyez-vous donc que si vous dites a mademoiselle Ghislaine que je la
demande en mariage, elle vous repondra qu'elle m'accepte?

Le comte fut embarrasse, car ce qu'il croyait precisement c'etait que,
s'il adressait cette demande a Ghislaine dans ces termes, la reponse
qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il
avait risque une allusion a son mariage, c'est-a-dire qu'elle ne pouvait
pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'annee precedente.
Il fallait donc tourner cette difficulte.

--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et
meme de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspires.

--Vous le croyez?

--J'en suis sur. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai
pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer
m'a donne cette certitude, que la facon dont elle me parle lorsqu'il est
question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.

--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas a vous dire avec quelle
joie profonde je recois vos paroles, je crois que le moment est venu de
lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.

Ce ne fut plus de l'embarras que le comte eprouva, ce fut une gene
inquiete.

--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrement pour ce mariage, il ne me
reste plus qu'a lui demander le sien. Aussi bien la situation dans
laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas
plus pour nous que pour le monde.

--Evidemment, repondit le comte, cependant....

--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez
parle l'annee derniere pour retarder cette date existent encore; mais je
demande une reponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de
devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me presenter
ouvertement comme son fiance, et j'attendrai.

Pendant que d'Unieres parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au
pied du mur, se demandait comment sortir de la; ce dernier mot lui
ouvrit un moyen:

--Pouvez-vous dire cela a Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder
cette question de delai avec elle?

--Assurement, c'est difficile.

--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile
de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous
voulez une reponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je
ne traiterai que le point du mariage et ne vous enleverai pas la joie de
lui dire votre amour.

Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unieres, que
trop dure, il fallait en sortir; rien a attendre de bon a la prolonger,
au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulte etait grande
et la responsabilite lourde pour lui.

C'etait une lutte a engager, une bataille a livrer, et on pouvait
craindre de la perdre si le terrain n'etait pas bien choisi; avec
une volonte resolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur feru de
certaines idees de devoir comme le sien, il pouvait tres bien rencontrer
une invincible resistance.

Ce fut a chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour
de Paris a Chambrais, ou il trouva Ghislaine seule au travail dans
l'atelier de sculpture qu'elle avait fait amenager en ces derniers
temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.

D'un air indifferent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe
de chiens qu'elle etait en train de modeler, un tablier de serge passe
par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.

Il lui adressa quelques encouragements aimables comme a l'ordinaire,
puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invites pour une
partie de peche.

--M. d'Unieres n'en est pas? demanda-t-elle.

Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'a amener cette question.

--Ah! d'Unieres, d'Unieres, dit-il d'un air d'ennui.

Elle le regarda, surprise de ce ton si different de celui qui etait
toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unieres.

--Apres tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.

--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ebauchoir en l'air,
en regardant son oncle.

--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unieres... il se marie.

En prononcant ces mots, il tenait les yeux attaches sur elle, il la vit
palir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais
deja il etait pres d'elle, et avant qu'elle s'abattit il la recut dans
ses bras.

--Oh! ma chere petite, s'ecria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.

En repetant ces deux mots, il l'avait portee sur un fauteuil ou il
l'avait allongee; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte
tout de suite de ce qui s'etait passe.

--C'etait un piege que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir
employe. Il fallait bien t'amener a avouer ton amour....

--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!

--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se
trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.

Elle avait baisse la tete pour cacher sa honte.

--C'est precisement parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne
puis pas etre sa femme.

C'etait une discussion a soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne
la redoutait point: le coup avait ouvert une breche par ou il devait
emporter toute resistance s'il manoeuvrait adroitement.

--Tu l'aimes et tu ne peux pas etre sa femme!

--Je ne suis pas digne de lui.

--C'est la faute qui fait l'indignite: ou est ta faute?

--Suis-je la jeune fille qu'il suppose?

Il eut un geste d'impatience:

--Quelle drole de facon de juger la vie quand on ne la connait pas.
Assurement il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions
sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il
faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne
pas exagerer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute,
tu entends, commet, c'est-a-dire qu'elle participe a la responsabilite
d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en etait ainsi
je t'assure que la statistique du mariage serait changee. Quelle faute
as-tu commise, toi? Ou est ta responsabilite? De quoi es-tu coupable?
Une mauvaise pensee-a-t-elle jamais traverse ton esprit, occupe ton
coeur? As-tu une legerete de conscience, une imprudence de conduite a te
reprocher?

--J'ai ma fille.

--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune
fille, la chaste jeune fille que etais il y a deux ans? A-t-elle laisse
une souillure dans ton ame? une trace quelconque en toi?

--Une honte dans ma vie.

--Tu deraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant a vouloir toujours
partir du meme point tu arrives a l'absurde: que tu aies participe a
ce qui, s'est passe, tu ne serais que juste en t'accusant et je
t'accuserais moi-meme; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne
serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais
rien de tout cela n'existe. Tu n'as participe a rien. La naissance de
l'enfant est cachee. Alors ou est la faute, ou est la honte? Notre brave
medecin de Palerme me disait quand nous avons quitte Bagaria que tu
etais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie,
j'affirme en mon ame et conscience que tu en es la plus honnete, ne
peux-tu pas me croire? D'Unieres t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de
devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce
serait folie. Reflechis a cela. Songe que si, sous l'influence de cette
folie, tu refusais d'Unieres, on chercherait la cause de ce refus
inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et
surement tu n'echapperais pas a cette honte dont tu parles.

Elle resta un moment silencieuse:

--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la
tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai
d'autres aussi....

--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! ecoute, et tu comprendras que
l'interet meme de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je
serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi
cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort,
l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte
a notre maison; tu passeras donc une vie miserable dans la lutte,
tiraillee d'un cote, tiraillee de l'autre. Epouse d'Unieres et
j'installe Claude ici avant deux mois.

--Ici!

--Dangereux tant que tu n'es pas mariee, l'enfant cesse de l'etre du
jour ou tu es protegee contre une imprudence ou un coup de tete maternel
par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc
te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amene a
Chambrais. Ton garde Lureau ne peut decidement plus faire aucun service;
pour le remplacer, tu prends ce brave garcon dont je t'ai parle,
Dagomer, qui, en defendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un
bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnete garcon qui
m'est devoue; sa femme a toutes les qualites pour faire une excellente
nourrice. Nous installons Dagomer a la place et dans le pavillon de
Lureau, et ils amenent avec eux et leurs autres enfants une petite fille
qui leur a ete confiee... la tienne.

--Vous voulez....

--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combine cet arrangement pour
enlever ton consentement. Aussitot mariee, tu pars pour l'Espagne, ou tu
visites tes parents, et ou ton mari fait sa Couverture et remplit ses
devoirs aupres du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais a Palerme, je
ramene Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emmenage ici, et quand
tu reviens tu peux voir l'enfant a ton gre, en attendant que nous
l'envoyions a Paris pour son education.

--Oh! mon oncle, mon oncle.

--Autorise-moi a telegraphier a d'Unieres, et tout cela se realise, tu
fais d'un mot notre bonheur a tous le sien, le tien, le mien et celui de
Claude.

Comme elle ne repondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il
la vit fremissante.

--Qu'as-tu?

--J'ai peur.

--De quoi!

--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.

--De quoi pourrais-tu etre punie? Quant a ce malheur que tu veux
prevoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne
t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.

Comme elle ne repondait pas, il se mit a une table sur laquelle se
trouvaient un encrier et une plume.

--J'ecris la depeche, dit-il.


FIN DE LA DEUXIEME PARTIE




TROISIEME PARTIE



I

Dix ans s'etaient ecoules depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix
annees avaient passe pour elle comme pour son mari rapides, legeres,
embellies de tout ce que la fortune, la consideration, l'elevation du
rang peuvent donner de joies et de confiance.

Elle aimait son mari d'un amour passionne.

Le comte idolatrait sa femme.

Et la fierte qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un
etat d'enthousiasme qui melait toujours a leur tendresse une part
d'exaltation.

Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils
n'en connaissaient pas le calme.

Une separation de quelques jours exigee par les necessites de la
politique les angoissait comme un malheur; pendant ces separations
ils s'ecrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse
passionnee, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courut
au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur premiere etreinte
ne leur donnassent un vertige.

Memes idees, memes gouts, meme esprit, meme education; ils n'etaient
vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un
regard, exprimant bien souvent ensemble la meme pensee, en se servant
des memes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude
a l'avance d'un accord parfait.

Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques,
discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus
grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas
toujours se conformer a ce qu'elle lui avait conseille--ce qui etait
rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de
respect.

Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'etait
mieux qu'en egale qu'il la traitait, c'etait en superieure: elle se
montrait en tout d'une intelligence si large, si sure, si equilibree,
d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance
dans son esprit, tant de foi dans son coeur!

Chambrais etait leur residence favorite pour plusieurs raisons, dont la
principale etait qu'ils s'y trouvaient plus etroitement unis; et leur
sejour s'y partageait en deux series bien distinctes: l'ete, pour le
repos et l'intimite; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le
monde et les grandes receptions.

Mais c'etait l'ete qu'ils preferaient; et ils passaient alors deux mois
en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient
seulement troubler de temps en temps, car ces visites etaient limitees
par eux, de facon a ce qu'ils pussent revenir, sans avoir ete
serieusement distraits, a la solitude qui leur etait chere et dont ils
tiraient de si profondes jouissances.

C'etait a cette epoque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de
leurs tendres causeries. La rosee a peine bue par le soleil, alors
que le matin avait encore toute sa fraicheur, Ghislaine, habillee de
flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son
mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.

Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme
un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se
terminaient par un hymne de gratitude a la Providence, qui leur donnait
un tel bonheur.

Que de fois, s'arretant tout a coup, le comte avait pris les deux mains
de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement
murmure qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la venerait, qu'elle
etait sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.

Alors elle se defendait, un peu serree au coeur et confuse:

--Non, disait-elle, c'est trop.

Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son emotion et,
dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondement il etait
aime.

Souvent ils ne rentraient que pour le dejeuner, fortifies tous deux dans
leur amour, contents de ce qu'ils s'etaient dit et ayant toujours fait
en eux quelque decouverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle
raison de s'aimer davantage.

Quand il devait parler a la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris
et il l'installait lui-meme dans une tribune, puis quand il avait pris
place a son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux
vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caracteristique
qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.

Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la
reponse qu'elle voulait.

Enfin, le president prononcait les mots sacramentels:

--M. le comte d'Unieres a la parole.

Elle sentait son coeur s'arreter et une chaleur lui bruler les
paupieres; elle connaissait les points principaux de son discours, mais
comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les
interruptions et le boucan?

Car, malgre l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'etait par un
tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.

Jusqu'a la mort du Roy, il s'etait tenu enferme dans le royalisme le
plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberte de conscience, il
avait incline vers une sorte de socialisme chretien qui, dans ses elans
populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extreme gauche
en meme temps qu'il consternait ses amis de la droite.

Quel serait l'accueil de ce jour? C'etait ce qu'on pouvait se demander
chaque fois qu'il prenait la parole: de quel cote viendraient les
applaudissements? Duquel les exclamations ou les huees?

Cependant, il etait a la tribune les bras croises, les yeux leves et
tournes vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu a peu
le silence s'etablissait et il commencait.

Quelle emotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant
au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'a elle; mais aussi quand la
Chambre entiere restait attentive, quelle fierte!

Et le soir, en revenant a Chambrais, dans leur coupe, ils se tassaient
l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa
gloire dans cette etreinte; et alors, s'entrainant, se repondant, ils
faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que
le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa
conscience.

Les d'Unieres etaient devenus un modele qu'on citait chez tous dans leur
monde: leur amour; la beaute et la vertu de la femme, la fidelite et le
talent du mari forcaient la bienveillance et meme l'admiration.

Aucun point faible ou l'on put les prendre. Si leur genre de vie, a
la campagne comme a Paris, etait princier et fastueux, digne de leur
fortune et de leur rang, la charite n'y perdait rien. Pas un lendemain
de fete qui ne fut le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile ou la
comtesse d'Unieres n'eut sa place. Leur existence dans les plus petits
details etait l'application meme de leurs principes.

Ils ne voulaient pas etre riches pour eux seuls: et il fallait que ceux
qui les entouraient, qui dependaient d'eux eussent leur part de cette
fortune: c'etait loin, tres loin que leur responsabilite s'etendait a
cet egard. Que de gens ils avaient soutenus, consoles, releves! Que de
devoirs ils s'etaient imposes quand ils auraient pu si bien passer a
cote d'infortunes et de miseres qui ne les touchaient pas directement,
en detournant la tete, et dont ils prenaient la charge par cela seul
bien souvent que le hasard les leur avait revelees!

On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et
le mot n'etait que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le
souci de sa dignite et de son rang, sans qu'on put jamais remarquer
une preoccupation d'economie ou d'egoisme, pas plus qu'une negligence
d'etiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout etait largement mene,
et s'il n'etait pas a Paris d'equipages aussi parfaitement tenus que
les leurs, il n'y avait pas de maison ou l'urbanite, la politesse, la
simplicite des manieres, l'affabilite, fut poussee aussi loin, sans que
la correction la plus irreprochable en souffrit en rien.

Pour ces raisons et pour leurs merites personnels leur situation etait
exceptionnelle, admiree, respectee; on ne touchait pas aux d'Unieres,
c'etait un honneur d'etre recu par eux, de les recevoir, de les imiter.
Malgre leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on etait
sur de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unieres
s'etait occupee de quelque chose, avait accepte quelqu'un, s'etait
montree quelque part, on emboitait le pas derriere elle, sans meme
songer a se retourner; quant a juger, a critiquer, c'eut ete un crime
que personne ne s'etait encore aventure a commettre.

Comment la blamer quand on ne pensait qu'a la copier! Paris a de ces
engouements; il y a des periodes ou il est de bon ton d'etre grasse
parce qu'une femme tres en vue est grasse, d'autres ou il est desirable
d'etre maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et
dans un certain monde une femme n'etait reconnue jolie et elegante que
si sa beaute pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unieres. On
se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait meme fait adopter
l'extreme simplicite de ses toilettes, taillees dans des lainages
souples aux couleurs neutres, dont les facons ne subissaient jamais les
exagerations de la mode.

Pendant ces dix annees de bonheur, un seul nuage etait venu assombrir
leur ciel radieux: huit ans apres leur mariage, ils avaient perdu M. de
Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse a courre, le
comte avait ete renverse par son cheval tombe avec lui, et blesse a la
poitrine d'un coup de pied. Il avait gueri de cette blessure, ou plutot
il en avait paru gueri, mais une myocardite chronique en etait resultee
qui, au bout de quelques mois, avait amene la mort.

M. de Chambrais n'avait pas attendu d'etre malade pour assurer l'avenir
de Claude, comme il l'avait promis a Ghislaine, et des le lendemain de
l'installation de l'enfant aupres du garde Dagomer, il avait depose,
chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa
legataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette
fortune qu'a sa majorite ou a son mariage.

Quand il s'etait senti condamne, il n'avait pas davantage attendu trop
tard pour dire a Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sut, mais, avec ce
sentiment de prevenance qui avait toujours ete sa regle, il l'avait fait
de facon a ce qu'elle ne put pas supposer qu'il se savait perdu.

--Me voila malade, ma chere petite, et bien que j'aie l'espoir que ce
n'est pas grievement, j'ai une precaution a prendre, une recommandation
a t'adresser que je ne veux pas differer. Si je devais partir--mais,
rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais,
j'aurais cette supreme consolation de te laisser la plus heureuse des
femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde
de plus heureuse, que toi?

--Certes non, mon bon oncle.

--Il serait donc absurde de prevoir que ce bonheur puisse etre menace un
jour. Et je ne le prevois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que
sage de prendre toutes les precautions meme contre l'impossible et
l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une
position critique, j'ai depose chez notre notaire, Me Le Genest de La
Crochardiere, des pieces qui pourraient te servir.

Deja bouleversee, Ghislaine perdit contenance:

--Il est revenu, murmura-t-elle.

--Non; je te jure meme que je ne sais pas s'il est encore vivant malgre
les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu
depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui,
toutes les probabilites sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas a
craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour
ta defense, je l'ai deposee chez notre notaire avec cette mention:
"Piece a remettre a madame la comtesse d'Unieres, si elle la reclame; si
cette reclamation n'a pas lieu, la bruler sans la lire, apres la mort de
madame d'Unieres." Et je suis sur que cette reclamation n'aura jamais
lieu.



II

La mort de M. de Chambrais avait change la situation et l'etat de
Claude.

Jusqu'a ce moment elle avait vecu chez les Dagomer sans que personne eut
a s'occuper d'elle--au moins au point de vue legal.

Quelle etait cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait
pas a le savoir; arrivee a Chambrais en meme temps que les Dagomer, on
l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus
attention a elle qu'a ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni pere ni
mere, croyait-on, et encore n'en etait-on pas bien sur.

La seule chose en elle qui eut provoque la curiosite et meme parfois
quelques questions aux Dagomer, etait l'interet que lui temoignait M. de
Chambrais.

On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler
qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou a peu pres. A la verite,
madame Dagomer aurait pu raconter comment, a Marseille, une femme qui
avait prononce quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui
avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommande
le silence la-dessus, et elle le gardait, son interet etant de se taire:
pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas a se voir enlever une
enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.

Madame d'Unieres aussi s'etait occupee de cette petite, c'est-a-dire que
plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant a l'enfant, lui
donnant des jouets, des vetements, des fruits, des friandises, mais quoi
d'etonnant a ce que la niece continuat l'oncle et le suppleat dans ses
soins et ses attentions pour lesquels il etait peu fait?

D'ailleurs ce n'etait pas seulement pour cette petite que madame
d'Unieres se montrait bonne et genereuse; elle l'etait egalement pour
les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi
sans doute de n'en avoir pas elle-meme. Personne n'avait pu remarquer si
sa voix, lorsqu'elle s'adressait a Claude, avait des intonations plus
tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard etait plus
emu, plus caressant, plus maternel; il eut fallu pour cela des facultes
d'observations ou des soupcons que n'avaient point les gens qui, par
hasard, s'etaient rencontres avec elle chez son garde, lorsqu'elle
s'entretenait avec la petite ou la caressait.

Pendant huit annees, bien fin eut ete celui qui eut trouve quelque
mystere a chercher dans l'existence de cette petite fille qui
grandissait a cote de ses freres et soeurs, et se confondait avec eux
comme s'ils eussent eu tous le meme pere et la meme mere; aussi solide
qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lachant ses sabots pour mieux
courir, et parlant en j'_avons_ et j'_etons_ comme une vraie paysanne
de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de
l'affection que lui temoignait M. de Chambrais pour etablir sa
superiorite sur ses camarades.

Mais a la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'etait rien
parce qu'elle n'avait rien, etait devenue, de par l'heritage qui lui
tombait, un personnage.

Il avait fallu lui creer un etat-civil, et l'acte de naissance manquant,
on l'avait remplace par un acte de notoriete, qui, se basant sur une
piece trouvee dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus
qu'elle n'avait reellement, la faisant naitre en septembre au lieu de
fevrier.

Puis on lui avait institue un conseil de famille compose de gens
d'affaires, avec tuteur, subroge-tuteur, et toute la mecanique
judiciaire s'etait mise en marche pour elle.

De l'enfant qui s'elevait ignoree par les Dagomer, on avait pu ne pas
s'occuper, mais il n'en devait pas etre de meme de l'heritiere du comte
de Chambrais.

Pendant que les gens d'affaires reglaient la situation legale de Claude,
Ghislaine n'avait pas a intervenir: qu'eut-elle fait, qu'eut-elle dit,
et meme qu'eut-elle compris? Son oncle avait pris toutes les precautions
que ses conseils lui avaient indiquees, et elle pouvait avoir toute
confiance dans ceux qu'il avait lui-meme choisis pour surveiller
l'execution de ses volontes.

Mais il n'en avait pas ete de meme quand le conseil de famille, d'accord
avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude.

Heritiere de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M.
de Chambrais avait tres gaillardement depensee, Claude ne pouvait pas,
semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait
la mettre dans un couvent ou elle recevrait l'education qui convenait a
la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait
presque doublee par l'accumulation des interets; mais par raisons de
convenances, on n'avait pas voulu decider quel serait ce couvent, s'en
remettant, pour ce choix, a la comtesse d'Unieres, dont on demandait
l'avis.

L'avis de Ghislaine avait ete qu'on devait la laisser encore a
Chambrais: elle savait que son oncle desirait que Claude n'entrat pas
au couvent avant dix ans,--ce qui etait vrai d'ailleurs, cette question
ayant ete agitee et resolue entre eux depuis longtemps,--et elle
trouvait que la volonte de son oncle devait etre respectee. Sans doute
l'instruction de l'enfant devait etre commencee: mais il semblait
qu'elle pouvait l'etre des maintenant, sans qu'on la mit au couvent tout
de suite, ou sans qu'on l'envoyat a l'ecole communale, ce qui ne serait
pas decent.

Lors de son mariage, Ghislaine s'etait bien entendu, separee de lady
Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle
en avait si souvent exprime le desir, avait annonce son intention de
rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli
l'heritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays
que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance.
Jusque-la elle supporterait son exil avec dignite, quelque part dans un
village aux environs de Paris, dont le climat convenait a sa sante,--le
climat etait la seule chose qu'elle acceptat sans critique en France--et
ou elle pourrait cacher sa mediocrite.

Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert
dans le village une maisonnette qui, habitee autrefois par l'intendant,
etait libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptee. Installee la
depuis huit ans, elle y vivait en attendant son heritage, partageant son
temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes
dans le jardin potager et les serres du chateau, pendant lesquelles elle
choisissait les legumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi
que les fleurs qui devaient decorer son salon, ou Ghislaine seule lui
faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait
le chateau, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons
pour le voir passer portant sur sa tete une manne pleine de legumes,
de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la
"vieille Anglaise," racontait-il, lui eut jamais adresse un remerciement
ou donne un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas
l'education de Claude?

Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'etait rebiffee, outragee
evidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des
lecons a une gamine qui avait ete elevee avec des paysans! Si elle avait
consenti a accepter une position subalterne, c'est qu'elle la placait
aupres d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un
rang des plus eleves dans la noblesse francaise des le dixieme siecle
et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons
souveraines....

Comme elle debitait cette reponse avec sa dignite des grands jours, tout
a coup elle s'etait arretee en souriant:

--Il est vrai que les probabilites disent que cette enfant est aussi une
Chambrais.

Ghislaine, stupefaite, avait detourne la tete.

--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce
cher comte; les hommes ont en France des libertes qu'il faut bien
admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le
suppose, il est le pere de cette petite, la position se trouve changee:
ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais.

Des la que Claude etait une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter
la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptee
qu'elle avait propose de prendre l'enfant chez elle, de facon a la faire
travailler du matin au soir, en dirigeant son education qui laissait si
fort a desirer et sur tant de points.

Mais c'etait plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert
depuis si longtemps de la secheresse de son ancienne gouvernante, ne
pouvait pas accepter que sa fille en souffrit a son tour. Le contraste
serait trop rude de passer de la liberte dont elle jouissait chez les
Dagomer, a l'assiduite rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce.
Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idee; elle etait
aimee par son pere et sa mere nourriciers qui etaient l'un et l'autre
de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses freres et
soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle
ne serait point aimee, et condamnee a une tenue correcte, elle devrait
perdre toute initiative.

Se retranchant derriere la volonte de son oncle, elle n'avait donc pas
accepte cette proposition d'internat, et Claude etait venue simplement
travailler quatre heures par jour--ce qui s'etait trouve deja si dur
pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des revoltes.

--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce a Ghislaine,
mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduite viendra.

Sauvage, elle ne l'etait pas seulement pour le travail, elle l'etait
aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti a
donner des lecons a une enfant habillee en paysanne, on mettait a Claude
une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines
soigneusement lacees, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre
heures de travail, elle restait figee dans cette tenue sous l'oeil
vigilant de la gouvernante. Mais aussitot rentree, en un tour de main,
elle se debarrassait de sa belle robe, denouait son ruban, lachait ses
bottines et, reprenant ses vetements de tous les jours, son casaquin et
ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois denicher des nids, ou
bien, la faucille a la main, couper de la fougere et de l'herbe pour ses
vaches, rapportant sur sa tete la botte qu'elle venait de faire, sans
souci d'emmeler ses cheveux tout a l'heure si bien peignes.

Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait
en cet attirail dans une allee de la foret.

--Une fille a laquelle elle donnait ses lecons!

Et a dix reprises elle avait dit et explique a Ghislaine qu'on ne ferait
rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans:

--Une sauvage!



III

L'age fixe par Ghislaine elle-meme pour mettre Claude au couvent etait
passe depuis plus d'un an, et cependant l'enfant etait encore chez les
Dagomer.

Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduite et
l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, etait cependant
vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout a
coup change; il avait semble que cette intelligence et cet esprit
s'alourdissaient, l'attention manquait, meme pour ce qu'elle aimait; en
meme temps un arret dans le developpement physique se produisait, elle
devenait grele et palissait, elle mangeait mal.

Inquiete, Ghislaine avait appele son medecin de Paris, et celui-ci, la
rassurant, avait ordonne simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de
travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'etait en
faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.

Dans ces conditions, il ne pouvait pas etre question de la mettre au
couvent, et les heures des lecons de lady Cappadoce avaient ete reduites
de quatre a deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt
minutes.

Mais la paysanne que Claude avait ete, comme les filles de Dagomer,
jusqu'a neuf ans, ne s'etait pas tout de suite retrouvee, et meme il
avait paru a Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire
vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady
Cappadoce.

Un jour qu'elle etait arrivee sans que personne se fut trouve la pour
la voir venir, elle l'avait apercue du dehors dans la cuisine du garde
Claude, a cheval sur une chaise renversee: elle se tenait assise de
cote, et au bas de sa jupe courte trainait un morceau d'etoffe faisant
queue; a la main, elle tenait une baguette de coudrier qui etait une
cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui
trotte, elle criait de temps en temps: "Hop! hop!"

--Que fais-tu donc la? demanda Ghislaine en entrant.

Claude n'etait pas timide avec Ghislaine, ayant tres bien compris que
tout lui etait permis, aussi, apres le premier moment de surprise, ne se
gena-t-elle pas pour repondre franchement en souriant:

--Ma promenade au Bois.

Ghislaine fut stupefaite, n'ayant pas imagine que Claude savait ce que
c'etait que le Bois.

--Ah! tu vas au Bois?

--Mais oui.

--Souvent?

--Toutes les fois que j'en ai la liberte.

--Et quand as-tu cette liberte?

--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.

--On te defend donc d'aller au Bois?

--Non, mais les autres se moquent de moi.

Ghislaine pensa que les autres, c'est-a-dire les filles de Dagomer,
avaient bien raison, mais elle ne dit rien.

--Tu sais ce que c'est que le Bois?

--Bien sur; c'est une promenade ou les gens du monde se rencontrent, ou
l'on se montre ses toilettes, ou se font les grands mariages.

Ghislaine ne put s'empecher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une
voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait
pas etre intimidee par ce rire.

--Et qui t'a parle du Bois? demanda-t-elle du meme ton affectueux.

--C'est lady Cappadoce.

--A propos de quoi?

--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon
col, elle me dit: "Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous
vous tenez ainsi."

--Tu voudrais aller au Bois?

--Oh! oui.

--Pourquoi faire?

--Pour me promener donc, pour voir.

--Tu t'ennuies ici?

--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.

--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois.

--Je ne resterai pas toujours au couvent.

--Certes, non; a moins que tu ne le veuilles.

--Je ne le voudrai pas; je me marierai.

--Ah! tu penses a te marier?

--Mais oui, quelquefois, et meme souvent, je voudrais avoir un mari pour
qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni pere ni mere, et je voudrais
etre aimee.

--Moi, je t'aime!

--Vous etes la comtesse d'Unieres!

Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille
habituee a se faire une idee presque surnaturelle, religieuse, de cette
comtesse d'Unieres si loin d'elle.

Ghislaine fut remuee jusque dans les entrailles; c'etait donc vrai
qu'elle etait bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son
ignorance, n'admettait meme pas que cette distance put etre jamais
franchie.

Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre
bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres;
personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une
faiblesse, elle qui toujours s'etait si rigoureusement observee;
d'un mouvement passionne, elle attira sa fille sur sa poitrine et,
longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne
comprenait pas.

Puis tout a coup le sentiment de la realite lui revenant, elle s'arreta
brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser.

--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime
bien.

--C'est vrai, mais il n'est pas mon pere.

--On n'a pas toujours une mere et un pere; a ton age je n'avais plus les
miens.

--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi....

C'etait la un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulut le
continuer, chaque parole de Claude lui etait une blessure.

--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutot pour changer l'entretien
que par curiosite reelle, quelle etrange odeur!

Claude se troubla.

--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une
pommade; est-ce une eau?

Elle lui flaira les cheveux et le visage.

--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mange des
bonbons?

--Non.

--Est-ce que tu ne veux pas me repondre? Il n'y a pas de mal a manger
des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des
petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?

Claude hesita; enfin elle se decida:

--C'est de la cire.

--Quelle cire?

--De la cire a cacheter les lettres.

--Tu manges de la cire a cacheter? Quelle idee!

--C'est tres bon; ca fait une pate.

--Une mauvaise pate.

--Et puis, c'est amusant, ca colle aux dents.

--Ou as-tu eu de la cire?

--J'en ai pris chez lady Cappadoce.

--Comment t'est venue cette idee?

--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau
de cire dans ma bouche sans penser a rien; ca m'a paru bon; j'ai
continue; j'aime mieux ca que les meilleurs bonbons.

--Mais tu peux te rendre malade, chere petite; la cire a cacheter n'est
pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger?

--Oh!

--Tu me feras plaisir.

Claude la regarda un moment profondement dans les yeux:

--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.

--Grand plaisir.

--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.

Ghislaine, en redescendant au chateau, se trouva troublee et emue.

Il etait rare qu'elle eut l'occasion d'etre seule avec Claude et put
l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir
a craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui etait permis d'en
montrer.

Que de revelations dans cette entrevue d'une demi-heure!

N'etait-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour
etre aimee! N'etait-ce pas ainsi qu'elle-meme revait et raisonnait,
enfant, quand elle se desolait de sa solitude? La pauvre petite aussi
souffrait de cette solitude et, detournant les yeux d'un present triste,
les fixait sur l'avenir, que son imagination lui representait tout plein
de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces reveries,
ces regards jetes en avant; et par la elle trouvait entre sa fille et
elle, des points de ressemblance qui la rassuraient.

Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'etait-elle demande ce
qu'elle serait: fille de sa mere? fille de son pere? Et la question
etait assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes,
regards, attitudes, gouts, dispositions, idees, humeur, caractere,
nature, tout lui avait ete matiere a observation. Claude etait une vraie
brune avec les cheveux ondules, mais cela ne tranchait rien, car si
elle-meme l'etait, lui aussi avait les cheveux noirs frises.

Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire
ranger d'un cote plutot que de l'autre, car l'expression du visage,
generalement melancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie,
pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait
ete potelee, mais voila qu'avec l'age elle tournait a la maigreur et a
la secheresse de son pere.

Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une facon si particuliere et ce
desir de mariage etaient quelque chose de caracteristique qui pouvait
faire pencher la balance du cote maternel, si l'histoire de la cire a
cacheter n'etait pas venue la relever. Assurement, ce n'etait pas
un fait insignifiant que cette perversion de gout. Jamais, dans son
enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries,
tandis que chez lui elles etaient typiques. Combien en retrouvait-elle
maintenant dont le souvenir precisement lui etait reste, parce qu'elles
etaient aussi etonnantes que cette passion pour la cire a cacheter.

De la son trouble et son emoi: justement parce que Claude tenait de son
pere par plus d'un cote, il aurait fallu qu'elle fut surveillee avec une
sollicitude de tous les instants et redressee: l'education corrigerait
la nature; en lui montrant ou conduisait le mauvais chemin, en la
mettant dans le bon, elle suivrait celui-la.

Une mere seule pouvait avoir une main assez ferme en meme temps qu'assez
douce pour cette tache; et elle ne pouvait pas se montrer mere pour
Claude.

De la aussi son inquietude de conscience en se demandant si jusqu'a ce
jour elle avait fait tout ce qu'elle devait.

Certes il etait impossible que les conditions d'habitation pussent etre
meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde,
vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa facade de pierres
et de briques, bien exposee a la lisiere du parc et de la plaine,
abritee l'hiver, ombragee l'ete, entouree de communs qui abritaient deux
vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de
legumes; et, puisque les medecins voulaient qu'elle vecut en paysanne,
nulle part elle n'eut ete mieux que la.

De meme il etait impossible qu'elle eut un meilleur pere nourricier
et une meilleure mere que les Dagomer, qui etaient de braves gens,
honnetes, reguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne
faisaient aucune difference entre elle et leurs vrais enfants.

Enfin l'institutrice qui la faisait travailler etait celle-la meme qui
l'avait elevee, un peu seche il est vrai, rigide, austere, cependant
pleine des plus hautes qualites.

Mais etait-ce assez!

Quand dans cet entretien elle avait dit a Claude qu'on n'a pas toujours
un pere et une mere, l'enfant lui avait repondu d'un mot qui ravivait
tous ses doutes: "Vous avez connu les votres."

Qui savait l'influence que le souvenir de ce pere et de cette mere aimes
et respectes avait eu sur sa destinee, tandis que Claude seule, depuis
sa naissance, ne subissait que celle de la nature?



IV

Quand Ghislaine avait ete un jour a la maison de Dagomer pour voir
Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne
fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop repetees,
deviendraient inexplicables; elle devait etre prudente, elle voulait
l'etre. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une
raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tint pas la parole qu'elle
s'etait donnee et manquat a sa promesse.

Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide
coup d'oeil dans la maison; elle n'echangerait qu'un mot avec Claude;
peut-etre meme ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait.

Et de meme qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller a la
maison du garde, de meme elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil
et du seul mot. Arrivee devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et
le temps passait sans qu'elle en eut conscience: toujours elle avait des
questions a adresser a Claude, des recommandations a lui faire.

Elle avait bien essaye de la rencontrer chez lady Cappadoce a l'heure
des lecons, sous pretexte de savoir comment elle travaillait, mais elle
avait du y renoncer bientot. Chez les Dagomer, on pouvait s'etonner
qu'elle vint si souvent, mais c'etait tout, on n'allait pas au dela de
cet etonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce
qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en etait
autrement.

La premiere fois, la gouvernante avait ete flattee que l'ancienne eleve
voulut assister a la lecon de la nouvelle, et elle avait donne a cette
lecon une importance considerable--elle avait pionne. Mais a la seconde
elle avait ete surprise. A la troisieme, son esprit curieux avait
travaille la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui
la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer
aux investigations de cette curiosite qui enregistrait les remarques les
plus insignifiantes avec une implacable memoire.

D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours ou le
comte allait a Paris sans elle, il en resultait que celui qui le premier
aurait pu s'en etonner et s'en plaindre devait les ignorer.

Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tot qu'elle ne
l'attendait, et ne la trouvant pas au chateau, en amoureux presse et non
en mari jaloux, il avait demande ou elle etait pour la rejoindre au plus
vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'etait la verite,
le domestique qu'il interrogeait avait repondu que madame la comtesse
etait sortie, et qu'elle avait pris l'allee du pavillon du garde
principal. De meme, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait
aussi souvent parle de ces visites: "C'est ce que madame la comtesse m'a
dit hier en venant voir la petite."

"Voir la petite", il semblait que Ghislaine ne pensat qu'a cela; et
comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en
etonnait point, pas plus qu'il n'etait surpris qu'elle ne lui en dit
rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.

Longtemps il avait balance s'il ne lui en parlerait pas le premier, et
un jour enfin il s'etait decide:

--Vous venez de chez Dagomer?

--Oui.

--Comment va Claude?

--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins.

--Elle n'est evidemment pas faite pour la vie de couvent.

--Je ne crois pas.

--Pourquoi l'y mettre?

--C'est la volonte du conseil de famille.

--Etes-vous pressee de rentrer?

--Pas du tout, repondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui
semblait etre le prelude d'une explication.

--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus
long; le temps est doux.

En effet, la fin de la journee etait sereine, et le soleil qui
s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumiere doree;
deja une fraicheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la
chaleur, recommencaient leurs chansons qui seules troublaient le silence
du parc.

Ils marcherent un moment cote a cote, Ghislaine se demandant, le coeur
serre, quelle allait etre cette explication qui, assurement porterait
sur Claude, s'efforcant de ne trahir son emotion ni par un mot qui lui
echapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posee
sur le bras de son mari.

--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.

Lorsqu'ils n'etaient point en tete a tete et pour les choses banales
de la vie ordinaire, leur habitude etait d'employer le "vous"; au
contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui etait tendresse,
ils se tutoyaient.

--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversee.

--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraitre,
plus profonde.

Elle hesita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer
son regard et les tenant fixes sur sa main qu'elle sentait fremir.

Cependant il fallait repondre:

--Il est vrai, dit-elle.

--Pourquoi t'en defendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras
point que tu ne t'en caches pas?

Elle ne repondit pas, incapable de trouver un mot.

--Vois comme te voila emue; c'est cette emotion dont tu n'es pas
maitresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donne
l'eveil. Je me suis demande ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherche.

Si doux que fut l'accent de son mari, elle se sentait defaillir.

--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au
sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'a la mort de ton oncle mon
observation ne me conduisait qu'a des contradictions; c'est le testament
de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie.

C'etait en vain que Ghislaine cherchait a comprendre; les paroles
etaient terribles, le ton etait affectueux et tendre comme a
l'ordinaire.

Il continua:

--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de
suite franchement, cela eut tranche la situation. Je ne l'ai pas fait,
retenu par un sentiment de reserve envers ton oncle et plus encore
envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi.

Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son
mari, lui avouer la verite? Elle s'arreta un moment, les jambes cassees
par l'angoisse.

Mais il poursuivait, l'entrainant doucement dans l'allee ou, sur la
mousse veloutee, elle trainait les pieds sans avoir la force de les
lever.

--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave,
mais....

Elle trebucha.

--Appuie-toi sur moi, dans ton emotion tu ne regardes pas a tes pieds;
vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaitrais pas ta
tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment.
Revenant a notre sujet, je disait donc que par le seul fait de
l'institution de Claude comme legataire universelle, M. de Chambrais
l'avait reconnue pour sa fille.

--Ah!

--....Et que dans ces conditions tu n'as pas a cacher les sentiments
affectueux qu'elle t'inspire.

Elle etait eperdue, affolee, un soupir de soulagement s'echappa de ses
levres contractees.

--Evidemment j'aurais du m'expliquer avec toi la-dessus, le jour meme de
l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le
repete, par un sentiment de respect pour la memoire de ton oncle; mais
aujourd'hui ce respect, exagere, j'en conviens, n'est plus de mise, et
ce n'est pas porter atteinte a cette memoire que d'accepter une parente
connue de tout le monde... a un certain point de vue c'est le contraire
plutot; n'est-ce pas ton sentiment?

--Oui... sans doute; je n'ai jamais pense a cela.

--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament
pour t'attacher a l'enfant, il est certain que la parente n'a pas ete
tout d'abord la cause exclusivement determinante de ton affection; si
tu as ete a elle inconsciemment pour ainsi dire, ca ete parce que nous
n'avons pas d'enfants; ton affection a ete celle d'une maternite qui n'a
pas d'aliment. Est-ce vrai?

--Peut-etre; je ne sais.

--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu
sur un meme objet, il y ramene tout; il est donc tout naturel que tu te
sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite,
avant meme de soupconner que c'etait a la fille de ton oncle que tu
t'attachais, a ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation
change.

Il s'arreta, et lui prenant les deux mains, il la placa en face de lui,
de maniere a plonger dans ses yeux:

--Chere femme, chere bien-aimee, dit-il d'une voix vibrante de passion,
toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que
j'adore, que je venere, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur,
toute mon esperance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passe, tu
n'admettras jamais la pensee, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse
se cacher un reproche detourne, ou meme une plainte. Si le chagrin de
notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende
responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre
moi-meme, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme.
N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou
tout au moins d'en tromper l'impatience?

Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait
pas.

--Tu ne vois pas comment?

--Non.

--En prenant Claude.

Elle poussa un cri.

--N'est-ce pas tout naturel? En realite, cette petite est ta cousine
et par la mort de son pere tu te trouves sa seule parente, sa mere en
quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort
de M. de Chambrais, d'instinct, malgre toi, mais poussee par une force a
laquelle tu voulais en vain resister, tu as ete cette mere pour elle. En
realite, c'a ete en te defendant, en te cachant, comme si tu faisais
mal et te le reprochais; mais enfin il en a ete ainsi: une vraie mere
n'aurait pas ete meilleure, plus affectueuse, plus prevenante, plus
devouee que tu ne l'as ete; plut a Dieu que tous les enfants en eussent
d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idee m'est venue que tu sois
cette mere, franchement; pour cela il n'y a qu'a prendre l'enfant avec
nous.

--Tu veux!

--Moi aussi je l'ai visitee souvent en ces derniers temps, je l'ai
etudiee: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour etre
heureuse il ne lui manque que d'etre aimee; toi et moi nous pouvons la
faire heureuse.

Le saisissement avait ete si profond que Ghislaine resta quelque temps
sans trouver un mot: sa fille lui etait rendue; aux yeux de tous, elle
devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles,
les caresses les plus tendres lui etaient permises; plus de sourdine a
la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'elever, la former.
Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnee quel bonheur!

Dans un elan passionne, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute
palpitante elle le serra dans une vive etreinte:

--Oh! cher Elie, que je t'aime; quel coeur que le tien!

Il s'etait penche vers elle, et sur ses levres il mit un long baiser.

Cette caresse la rappela a la realite; elle n'etait pas que mere, elle
etait femme aussi; ce n'etait pas seulement a sa fille qu'elle devait
penser, c'etait encore et avant tout a son mari, a l'homme qui l'aimait
et qu'elle aimait.

Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit;
pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer?
Etait-ce loyal?

Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser
le bonheur de ce mari?

Son angoisse l'etouffait.

Cependant il fallait repondre:

--Non, dit-elle d'une voix brisee, cela est impossible.

--Et pourquoi?

--Personne ne doit etre entre nous; notre enfant a nous, si nous en
avons un, oui; un autre, jamais.

--Je croyais aller au-devant de ton desir.

--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondement touchee; mais
c'est a moi d'etre sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la
surveillerai de plus pres. Je serai sa mere, si tu le permets: toi, tu
ne dois pas etre son pere.



V

Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontre Soupert,
ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages
environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin,
attable avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient echange une
parole.

Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses
grandes manieres d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'etait tout.

Elle qui etait l'affabilite meme avec tout le monde n'avait jamais fait
arreter sa voiture quand elle l'avait rencontre seul sur la route,
et dans son salut se montrait une reserve qui aurait tenu Soupert a
distance s'il avait eu la pensee de s'imposer.

Pourquoi cette reserve avec lui? Plus d'une fois il se l'etait demande,
ne pouvant pas deviner le sentiment de gene et meme de honte qu'il
inspirait a son ancienne eleve; mais pour ne pas trouver de reponse
a cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir a cette
ancienne eleve, dont il parlait toujours avec plaisir.

--Je lui ai donne des lecons, a la comtesse d'Unieres, quand elle etait
princesse de Chambrais, et vraiment elle etait douee pour la musique.
Quand ces lecons m'ont ennuye, je me suis fait remplacer par un garcon
qui etait bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.

Et quand il se trouvait avec des gens en etat de s'interesser a
l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force details sur
le portrait du grand seigneur russe:

--Celui-la aussi etait doue, il serait devenu un artiste de talent s'il
avait vecu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garcon est
mort en Amerique ou il avait ete donner des concerts; depuis dix ans,
personne n'a entendu parler de lui.

Et la-dessus, apres boire, Soupert philosophait volontiers. Quel
contraste reconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce
garcon! Ne chetif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la
force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une
journee de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garcon,
que la nature semblait avoir cree pour vivre cent ans, avait ete se
faire tuer en Amerique dans la fleur de la jeunesse; et voila ou se
montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art
pour but; Nicetas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la
perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traite avec le plus
parfait mepris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait
dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la
caisse etait vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne
occasion lui permit d'en acheter une autre. Cette philosophie, il
l'avait enseignee a Nicetas, mais celui-ci n'avait pas profite de cette
lecon, et il etait mort; c'etait dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais
regrette personne, donnait parfois un souvenir attriste a ce garcon.

--Pauvre Nicetas!

Un soir qu'il etait attable tout seul dans sa salle a manger devant un
grog a l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant a petits coups, le soleil
qui se couchait derriere Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenetre
ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre
s'arreta sur la route devant cette fenetre. C'etait celle d'un homme de
grande taille au visage brun rase, gras d'une mauvaise graisse bouille,
la physionomie fatiguee, ravagee, le vetement assez use et plus encore
desordonne: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunatre, cravate en
foulard bleu, chapeau-melon.

--Bonsoir, maestro.

Soupert n'etait certes pas fier, surtout au cabaret, ou il acceptait
toutes les familiarites pour ne pas boire seul, mais chez lui il se
souvenait de ce qu'il avait ete et retrouvait un peu de dignite. Cette
facon de le saluer, avec des manieres amicales chez quelqu'un qu'il ne
connaissait pas, le facha:

--Bonsoir, dit-il sechement.

--Vous ne me reconnaissez pas?

--Je vous connais donc?

--Un peu.

--Alors pardonnez-moi.

Quittant sa chaise, du fond de la piece, Soupert vint a la fenetre.

Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en
evoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigue et cette physionomie dure
ne lui disaient rien.

--Et ou nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.

--Ici.

De nouveau il l'examina.

--Parlez un peu, dit-il, la tete, le corps, les manieres changent, la
voix est plus fidele.

--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de
trouver.

--Est-ce possible! s'ecria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que
les yeux.

--Il faut le croire.

--Le bambino!

--Lui-meme.

--Tu n'es donc pas mort?

--Vous voyez.

--Au moins tu as diablement change.

--Il parait.

--Allons, allons, enjambe la fenetre.

En meme temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider.

--Voila une agreable surprise; heureux de te voir, mon cher garcon, et
de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre.

--Mais non.

--Prends une chaise, tu vas boire un grog.

Comme il s'occupait a remplir les verres, Nicetas lui arreta la main:

--Pas d'eau, je vous prie.

Soupert se conforma a cette demande, mais se renversant, il l'examina de
nouveau:

--Sais-tu a quoi je pense? dit-il tout a coup en mettant ses deux coudes
sur la table. A une certaine soiree qui remonte loin, une douzaine
d'annees au moins ou tu es venu comme aujourd'hui frapper a cette
fenetre; il etait plus tard seulement, mais la saison etait la meme,
le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marche dans la nuit
puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te decider a
boire ton grog. T'en souviens-tu?

--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre
verre: "Voila le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire,
illusion et folie!"

--Et la vie t'a montre que j'avais raison?

--Que trop.

--Alors, tout n'a pas ete rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que
tu es quitte la France?

--Pas precisement, mais vous savez que je n'ai pas ete voue au rose a ma
naissance.

Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un
trait.

--Il y a longtemps que tu es de retour a Paris?

--Quelques jours.

--C'est gentil a toi, d'etre venu me voir tout de suite.

--Vous etes, cher maestro, le seul homme en ce pays aupres de qui j'aie
trouve de la sympathie, le seul qui m'ait montre de l'interet sans rien
attendre en retour, et comme je n'ai jamais ete gate sous ce rapport, ma
premiere pensee a ete pour vous.

Soupert lui tendit la main, touche ou tout au moins flatte de ce
souvenir.

--Et le violon? demanda-t-il:

--Il y a longtemps que j'ai renonce au violon.

--Avec ton talent!

--Le talent! Ah! maestro, en voila une illusion et une duperie. On croit
au talent a quinze ans, a celui qu'on aura; mais a vingt-cinq, on voit
celui qui vous manque et l'on est degoute de soi. C'est ce qui m'est
arrive. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'etait duperie de
travailler soi-meme au lieu de faire travailler les autres, et j'ai
vendu mon violon tout simplement a un plus naif que moi.

--Les journaux parlaient de tes succes la-bas.

--Les reclames me coutaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire
etait mauvaise.

--Et alors?

--J'ai essaye un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaille aux mines
et j'ai gagne une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai
fait de la culture et n'ai pas reussi. J'ai ete agent d'emigration pour
les Chinois vivants et de reexportation pour les Chinois morts. J'ai ete
officier au service du Perou. En Colombie, je me suis un peu marie, mais
si peu que j'espere que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la
Nouvelle-Orleans, j'ai ete directeur de theatre, et c'a ete mon beau
temps: ayant des comediens, des musiciens a diriger, je leur ai fait
payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai ete journaliste
a Baton-Rouge, mormon a Lake-City, maitre-d'hotel a San-Francisco,
photographe au Canada; et voila. J'en oublie; pourtant, c'est assez
pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la
destinee. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit.
Paris est un bon terrain pour la lutte.

--Et que veux-tu faire?

--Tout; ma vie cahotee a eu cela de bon au moins de me donner des
aptitudes diverses en me debarrassant d'un tas de prejuges genants.

--Et le levier?

--Il est la.

Disant cela, il se frappa le front.

--Il vaudrait mieux qu'il fut la, repondit Soupert en mettant la main
sur sa poche.

--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas.

Il y eut un moment de silence.

--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais
que la fortune et moi nous sommes brouilles depuis pas mal de temps.
Pourtant, le jour ou tu manqueras d'une piece de cent sous, viens la
chercher; s'il y en a une a la maison, elle sera pour toi.

Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boite en bois blanc
dans laquelle sonnerent trois ou quatre pieces de cinq francs; depuis
quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et
c'etait cette petite boite, trop grande encore, qui lui en tenait lieu.

--Partageons, dit-il.

Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pieces de
monnaie: Nicetas prit douze francs.

--Je vous rendrai ca, dit-il, sans un mot de remerciement.

--Quand tu voudras, quand tu pourras.

Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet.

--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soiree dont nous evoquions le
souvenir tout a l'heure, nous avons discute la question de savoir si
tu avais bien ou mal manoeuvre pour forcer mademoiselle de Chambrais a
t'epouser!

--Mal, aussi betement que possible.

--Je crois me rappeler que ca m'avait produit cet effet alors: tu lui
avais fait une declaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait
flanque a la porte?

--Precisement.

--Elle s'est mariee depuis; elle a epouse le comte d'Unieres; ils
s'adorent.

--J'ai vu ca dans les journaux; c'etait la periode, precisement, il y a
dix ans, ou je redigeais un journal francais a Baton-Rouge. Qu'est-ce
que c'est que ce comte d'Unieres? Un imbecile, n'est-ce pas?

Il haussa les epaules.

--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbecile?
C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs
orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon,
genereux, digne de sa femme.

--Avec la fortune de sa femme, ca lui est facile, il me semble; la
generosite des riches me fait rire.

--Elle a ete diminuee, la fortune de sa femme.

--Il a fait de mauvaises speculations?

--M. d'Unieres ne specule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais,
l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a
laisse toute sa fortune a un enfant naturel, une petite fille dont la
naissance est mysterieuse, mais qu'on croit etre sa fille. Ce qu'il y a
de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite....

--Quel age a-t-elle?

--Une douzaine d'annees, onze ans peut-etre. Je te disais que du vivant
de M. de Chambrais elle etait elevee chez un garde du chateau; et depuis
la mort du comte, c'est madame d'Unieres qui la surveille. Par la, tu
peux voir que les d'Unieres sont bien les braves gens dont je parlais,
puisqu'ils n'en veulent point a cette petite qui leur enleve une belle
fortune.



VI

La vieille bergere en velours d'Utrecht sur laquelle Nicetas avait dormi
plus d'une fois, etait toujours le plus bel ornement de la salle a
manger de Soupert, car a l'age avance auquel elle etait arrivee, douze
annees de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette
nuit-la, elle servit encore de lit a Nicetas qui, le lendemain, apres
un solide dejeuner, descendit a Palaiseau, pour prendre le train et
retourner a Paris.

Mais comme il arrivait a la gare, il apercut un flot de Parisiens
debarquant en habits de fete, qui lui rappela que c'etait dimanche.
Qu'irait-il faire a Paris, ou rien de particulier ne l'appelait
d'ailleurs, quand tout le monde venait a la campagne: errer par les rues
desertes dans ce costume de besoigneux n'etait pas pour lui plaire;
pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les
douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet meles aux
quelques pieces de monnaie qu'ils avaient ete rejoindre; apres une
promenade de quelques heures il pourrait se payer un diner champetre et
le soir reprendre le train pour Paris.

Alors l'idee lui vint d'aller a Chambrais; autant la qu'ailleurs et meme
mieux, il aurait plaisir a revoir ces bois ou tant de fois il s'etait
promene en revant a Ghislaine.

Et par la plaine ou les bles nouvellement epies ondulaient sous une
legere brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le
pressait.

C'etait vrai qu'il l'avait aimee cette petite Ghislaine, passionnement
aimee; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune
n'avait emu son coeur comme celle-la, chez aucune il n'avait retrouve
cette grace, ce charme, cette seduction, c'avait ete son beau temps dans
sa vie tourmentee, le seul qui lut eut laisse des souvenirs heureux,
auxquels il eut plaisir a se reporter, le seul ou il eut envisage
l'avenir avec esperance, ou il eut eu confiance dans le present.

Quel fou, quel naif il avait ete!

Ah! pourquoi ne s'etait-elle pas laissee aimer? pourquoi ne l'avait-elle
pas aime! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repousse, et voila ou
il en etait arrive. Decourage, il avait abandonne le metier qu'il
avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard,
miserable jouet de sa destinee, solitaire, sans soutien, sans but, sans
autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.

La sotte, l'orgueilleuse creature; c'etait un imbecile qu'il lui
fallait, ce d'Unieres.

Et il avait force le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet
imbecile et de lui rire au nez.

--Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore.
Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chasse et pourtant je suis
toujours entre elle et toi.

Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voila qui eut
ete vraiment drole.

Comme cette pensee le faisait rire il s'arreta tout a coup, et se frappa
le front.

Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrape un? N'etait-il pas bizarre
qu'apres son aventure elle eut voyage a l'etranger, se sauvant? On ne se
sauve pas quand on n'a rien a cacher; on ne disparait pas pendant des
mois.

L'interessant serait de savoir combien de temps avait dure son absence
et ou le comte l'avait cachee.

Quand il avait appris qu'elle etait partie avec M. de Chambrais, cette
idee lui avait bien traverse l'esprit, mais il ne s'y etait pas arrete;
se disant qu'il etait plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable
de croire qu'elle se sauvait pour n'etre pas exposee a le rencontrer
et pour echapper a ses poursuites. Et pour se distraire lui-meme, pour
secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepte de
partir pour l'Amerique, sans attendre qu'elle fut de retour. Jamais,
depuis, cette idee d'enfant ne lui etait venue, mais ce que Soupert lui
avait raconte devait le faire reflechir.

Quelle etait cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on elevait
chez un garde du chateau, a qui le comte leguait sa fortune, sans que sa
niece s'en fachat?

Cela n'etait-il pas bizarre, alors surtout qu'en considerant l'age de
cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si
Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci precisement serait de cet age.

N'etait-ce pas la une coincidence extraordinaire ou tout au moins
curieuse?

--He, he!

Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le
sang, il s'assit a un carrefour ou se trouvait un bouquet d'arbres;
l'endroit etait desert; en cette journee du dimanche les champs etaient
abandonnes; personne ne le derangerait dans ses reflexions.

Etait il possible que M. de Chambrais eut organise cette supercherie de
l'enfant naturel? Pour lui, apres la demarche du comte et ses menaces,
la question n'etait pas douteuse: capable de tout, le comte pour
sauver l'honneur de son nom. Si sa niece etait dans une situation
embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant a son compte.

Mais ce qui ne l'etait pas, et ne se comprenait guere, c'etait que cet
enfant, ne a l'etranger, fut amene en France et installe justement au
chateau: si Ghislaine etait sa mere elle ne devait pas desirer l'avoir
pres d'elle, et si le comte etait son oncle, il ne devant pas instituer
son legataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait etre qu'un objet
d'execration dans le present et une menace de honte pour l'avenir.

La question etait plus compliquee qu'elle ne le paraissait au premier
abord, et pour la resoudre il fallait autre chose que des suppositions
plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait etre la mere, le
comte pouvait tout aussi bien etre le pere.

Avant de rien decider, le mieux etait donc de voir et de se renseigner,
c'est-a-dire de faire une enquete a Chambrais meme.

Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant
Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.

Si Ghislaine etait la mere de cette petite fille, il en etait le pere,
lui; et c'etait une situation que celle de pere d'une heritiere pour un
homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Decidement, il avait
ete bien avise de revenir en France, et comme il le disait a Soupert,
Paris etait un bon terrain pour la lutte.

Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches:
sans doute, c'etaient les vepres. Au temps ou il etait le professeur de
Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en epousant un des chefs
du parti catholique elle n'avait pas du renoncer a ces pratiques
religieuses, il y avait donc chance de la trouver a l'eglise; si en ce
moment elle habitait Chambrais.

Il hata le pas et ne tarda pas a entrer dans le village: de loin on
entendait les ronflements de l'ophicleide et les notes claires des voix
enfantines. Batie au quinzieme siecle en pierres de gres et en pierres
meulieres, comme dans la plupart des villages environnants, l'eglise
de Chambrais est des plus simple, au moins a l'exterieur, ce genre de
materiaux ne comportant aucune decoration; mais a l'interieur la piete
des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures,
de tableaux, de statues qui lui donnent un caractere particulier
qu'accentue encore la chapelle funeraire de la famille, prise dans le
collateral de gauche et fermee par une magnifique grille en fer forge
du quinzieme siecle, achetee en Flandre et offerte par le pere de
Ghislaine.

Ce fut a travers les barreaux de cette grille qu'apres l'avoir longtemps
et minutieusement cherchee dans l'eglise, Nicetas apercut madame
d'Unieres, ayant pres d'elle un homme de tournure elegante qui ne
pouvait etre que son mari.

Alors, sans qu'il en eut conscience, il murmura quelques mots qui le
firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les
entendirent:

--Dommage.

Ce cri de regret etait en meme temps un elan d'admiration la retrouvant
telle qu'il l'avait aimee; il semblait que l'age pour elle n'eut pas
marche, et qu'elle fut restee aussi fine, aussi mignonne qu'a dix-huit
ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la meme douceur profonde, et sa
bonne grace, sa simplicite de tenue etaient toujours les memes.

Quel contraste entre elle et lui qui avait tant change; qu'apres douze
ans d'absence personne ne voulait le reconnaitre!

Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'etait pas arrete, il
devait etre prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur
le parvis en attendant la fin des vepres. Ce fut seulement quand on
commenca a sortir qu'il se rapprocha du porche de facon a ce qu'elle dut
passer devant lui.

En effet, elle ne tarda pas a paraitre au bras de son mari,
s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait pres d'elle, tout en
repondant d'une inclinaison de tete et d'un sourire affable aux saluts
qu'on lui adressait a gauche et a droite. Elle etait si bien absorbee
dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au
moins qu'elle ne le remarqua pas.

Mais il n'en fut pas de meme du comte d'Unieres qui, en apercevant
cet inconnu, tourna la tete vers lui; quand leurs yeux se croiserent,
Nicetas eut un mauvais sourire, et tout bas ses levres repeterent le mot
qu'il avait deja dit plusieurs fois.

--Imbecile.

Mais il dut reconnaitre que, pour la tournure et les manieres, cet
imbecile n'etait pas le premier venu.

Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eut vus disparaitre dans la rue
qui conduit au chateau.

Peut-etre celle pour laquelle il etait dans ce village, sa fille
avait-elle passe devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues,
comment l'eut-il devinee? C'etait son enquete qui devait la lui faire
connaitre.

Cette enquete, bien entendu, il n'allait pas la commencer en
interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il
rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de
ne rien apprendre, en meme temps que ce serait le meilleur aussi de se
trahir.

--De quel droit, a quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui
etait-il? Que voulait-il?

Ces manieres primitives n'etaient point de son age; l'epreuve qu'il
avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naives et plus
sures.

Quand il venait pour ses lecons, et qu'il arrivait ayant chaud, il
entrait quelquefois pour se rafraichir dans un cabaret situe a une
petite distance du chateau et portant precisement pour enseigne: "Au
Chateau"; il s'etablirait la, et en restant longtemps attable, ce serait
bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec
un paysan ou un domestique.

A cette epoque il y avait des domestiques, particulierement les valets
d'ecurie, les garcons jardiniers qui, n'etant point nourris au chateau,
prenaient la leurs repas; il devait en etre toujours ainsi.

De plus c'etait dimanche, et ce jour-la le cabaret etait toujours plein;
il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne
trouvait pas un bavard qui voulut parler. Il est vrai que pour parler,
il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait
toute la journee, toute la soiree a lui.

Quand il entra, la grande salle etait pleine, et sur l'ardoise des
tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres
on abattait des cartes grasses. A cote des paysans aux mains calleuses
et encroutees, au visage hale et tanne, se trouvaient les domestiques
du chateau, valets d'ecurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on
reconnaissait tout de suite a leur menton bleu et a leurs belles
manieres.

Ce fut a une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.



VII

Avant de parler, Nicetas jugea qu'il etait plus prudent d'ecouter; et
sans en avoir l'air, tout en buvant a petits coups son absinthe, il se
mit a etudier les gens du chateau qui l'entouraient, cherchant celui
qui, plus naif et plus bavard que les autres, se laisserait questionner
utilement.

Quand il etait entre on l'avait regarde curieusement, mais bientot on
avait paru ne plus faire attention a lui, ce qui lui permit de se livrer
a son examen.

Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces
domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient etre tous plus
decoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui etait borgne, un
autre boiteux. Alors il se prit a rire tout bas, se disant que c'etait
une drole de boutique qui reunissait ces eclopes, et il conclut que le
d'Unieres etait un avare qui ne dedaignait aucune economie, meme celles
qui conduisent au ridicule, car surement il ne payait pas ces pauvres
diables aussi cher que de beaux gars dont on achete la prestance autant
que les services.

En quoi il se trompait et raisonnait a faux, en attribuant ce choix a
l'economie. Chez le comte d'Unieres, les pauvres diables etaient payes
aussi bien que partout, seulement ils n'etaient point repousses pour
leur infirmite comme ils le sont generalement, et s'il n'y avait pas
de maison ou cochers, valets de pied, maitres d'hotel fussent plus
decoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers
etaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les
avait faits.

Pour les jardiniers specialement, le spectacle qu'ils offraient le matin
quand ils se reunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les
ordres du chef, etait aussi curieux qu'instructif: les ordres recus, ils
se separaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux
casses par l'age et la fatigue, de boiteux tournant sur leur baton, de
rhumatisants voutes qui, clopin clopant, par les belles allees droites,
sous le regard des statues aux poses theatrales du grand siecle, se
rendaient a leur travail: a vingt qu'ils etaient ils abattaient de
l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journee, non
d'aumone, ou tout au moins ils avaient la fierte d'en vivre.

Comme Nicetas considerait avec un mepris croissant ces infirmes, un
garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent
timbree des armes des d'Unieres surmontees de la couronne ducale, et sur
l'epaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court
a deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicetas etaient plus
ou moins eclopes, celui-la etait un vrai invalide: il boitait tout bas
d'une jambe, et la bras gauche avait ete ampute de la main.

--Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.

--Bonjour, la compagnie.

Il regarda autour de lui, mais toutes les tables etaient occupees,
devant celle de Nicetas seulement il restait deux tabourets.

Dagomer porta la main a sa casquette:

--Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.

--Volontiers.

Alors, le garde, depassant la bretelle de dessus son epaule, prit un
tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.

--Il ne lache pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.

--Mais non.

--Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.

--Juste, repondit Dagomer en riant, par jalousie.

C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, a l'air ouvert et bon
enfant, mais rude en meme temps et surtout resolu.

--C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgre votre
main coupee vous ne manquez pas un lapin?

--Generalement celui qui deboule est boule, mais dire que je n'en ai
jamais manque, ce qui s'appelle un seul, ca ne serai pas vrai.

--Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous etes fait arranger
comme ca, dit un paysan a l'air grincheux et qui avait probablement des
raisons personnelles pour en vouloir au garde.

--Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le
premier, ca n'est pas etonnant, mais malgre ma main gauche cassee, j'en
ai tout de meme demoli un de la main droite; c'est dommage que celui-la
ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup etait bon.

Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement a sucrer le cafe
qu'on venait de lui servir; c'etait le dimanche seulement qu'il entrait
au cabaret, et ce jour-la, quel que fut le temps, froid ou chaud, il
s'offrait une tasse de cafe.

--C'est ici que s'est passee cette lutte? demanda Nicetas.

--Non, a Crevecoeur, ou j'etais avant de venir ici. Vous connaissez
Crevecoeur?

--Non.

--Dans la Brie, sur la lisiere de la foret de Crecy.

Le renseignement etait bon a retenir, et Nicetas le casa dans sa
memoire: Crevecoeur dans la Brie; peut-etre etait-ce la que l'enfant
avait vecu avant de venir a Chambrais!

Cependant Dagomer battait son cafe a petits coups de cuillere, et le
degustait beatement sans plus faire attention a Nicetas que s'il avait
eu en face de lui une figure de cire.

Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite
qui, pour Nicetas, n'avaient pas d'interet: de temps en temps un mot sur
les biens de la terre du cote des paysans; de l'autre une drolerie sur
les femmes de service du chateau, et c'etait tout.

Il fallait cependant que Nicetas se decidat; sans doute, ces domestiques
n'allaient pas rester la jusqu'au soir.

--Puisque le hasard nous place a la meme table, dit-il en s'adressant a
Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de
vous adresser une question?

--A votre service.

--Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le chateau?

--Pour sur.

--C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?

--Oui.

--Je serais bien contrarie de rester ici jusqu'a mardi.

--Dame!

En voyant l'effet que cette reponse produisait, Dagomer se ravisa; et
appelant:

--Monsieur Auguste.

Un grand garcon bellatre s'approcha avec un sourire protecteur:

--Monsieur Dagomer.

--Voila ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,--il designa
Nicetas,--voudrait visiter le chateau et il demande s'il faudra qu'il
reste jusqu'a mardi.

M. Auguste toisa Nicetas dedaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que
produisait son costume sur ce personnage important, habitue a juger les
gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques
paroles habiles:

--Je suis charge par un journal americain dont je suis correspondant,
dit-il, de lui envoyer la description du chateau de Chambrais, et je
serais tres gene de differer ma visite jusqu'a mardi.

--Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, evidemment
parce qu'il admettait qu'un journaliste americain pouvait etre neglige
dans sa tenue.

--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda
Nicetas.

--Avec plaisir.

Il s'assit sur le tabouret libre et Nicetas appela le le cabaretier. M.
Auguste desirait un aperitif, Dagomer un "autre cafe"; quand ils furent
servis, l'entretien reprit:

--Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M.
le comte ne va pas demain a la Chambre et si madame la comtesse ne
l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire,
je vous ferai visiter le chateau: venez a une heure, j'aurai fini de
dejeuner.

Pour jouer son role, Nicetas demanda des renseignements sur le chateau,
sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'etendue du
parc, puis il passa aux maitres.

--Il y a longtemps que M. le comte d'Unieres a epouse la princesse de
Chambrais?

--Dix ans.

--Combien d'enfants?

Disant cela d'un air indifferent, il tira un carnet pour prendre des
notes.

--Ils n'ont pas d'enfants.

--Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingenuite.

--Ils n'en ont jamais eu.

--S'ils mouraient, a qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a
pas un oncle?

--Il est mort.

--Alors au lieu que ce soit lui qui herite de sa niece, c'est sa niece
qui a herite de lui?

--Pas precisement.

--Expliquez-moi donc ca: vous savez, en Amerique, on est tres curieux
de ces details, et rien de ce qui touche le comte d'Unieres, le grand
orateur, n'est indifferent. Est-ce qu'il etait mal avec son oncle le
comte de Chambrais.

--Non.

--Alors l'oncle avait des enfants?

--Non; il a laisse sa fortune a une jeune fille pour laquelle il avait
de l'affection.

--Tiens! c'est drole, si elle n'etait qu'une jeune fille comme vous
dites.

--Une enfant qu'eleve l'ami Dagomer.

--Ca n'interesse pas les Americains, la jeune fille, interrompit
Dagomer, en donnant un coup de coude a M. Auguste.

Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au chateau, et le
garde, le fusil a l'epaule, le suivit.

Ce fut inutilement que Nicetas tenta d'entamer d'autres interrogations;
alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait
a Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire
causer l'aubergiste.

Et pour passer le temps, il s'en alla flaner par les rues du village et
devant le chateau. Puis il dina longuement a cote des palefreniers, dont
les conversations, qu'il ecouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent
rien d'interessant: la qualite des voitures du comte, les merites de ses
chevaux lui etant tout a fait indifferents.

Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put echanger quelques
paroles avec l'aubergiste, jusqu'a ce moment trop occupe pour bavarder.

--C'est une histoire curieuse que celle que m'a contee M. Auguste.

--Quelle histoire?

--Celle de l'enfant du comte de Chambrais.

--La petite Claude?

--Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unieres
ne soit pas fachee d'etre privee d'un heritage sur lequel elle devait
compter?

--Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fachera pour des affaires
d'argent, le monde sera change.

--Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...

--Comment si c'est sa fille!

--Reconnue?

--Non, pas reconnue, elle n'a meme pas d'acte de naissance.

--Mais on a toujours un acte de naissance.

--Elle n'en a pas; on l'a bien vu a l'ouverture de la succession
puisqu'il a fallu un acte de notoriete et que MM. Vaubourdin et Meunier
ont ete temoins.

--Et a combien se monte cette fortune? demanda Nicetas qui n'eut pas la
patience de filer cette question.

--Soixante mille francs de rente.

Il avait cru a un plus gros chiffre, cependant celui-la etait encore
assez beau pour l'empecher de dormir quand il fut au lit.

--Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mange la plus
grosse part de son heritage? Comment? Avec qui?

Mais il n'allait pas s'arreter a cette question oiseuse quand une autre
plus urgente et plus brulante,--celle de l'acte de naissance, s'imposait
a son attention.

Evidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle
n'etait pas nee en France, ou qu'on avait cache l'accouchement de la
mere.

Et alors il etait non moins evident que cette mere etait Ghislaine,
emmenee par son oncle dans quelque pays perdu, ou elle avait passe le
temps de sa grossesse et ou elle etait accouchee.

C'etait quelque chose d'avoir appris cela, et decidement il avait cede a
une bonne inspiration en venant a Chambrais.

--Soixante mille francs de rente!



VIII

Malgre l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essaye de
parler de Claude, il voulut risquer une tentative aupres de celui-ci,
et le lendemain dans la matinee il se dirigea vers le pavillon du garde
qu'il connaissait bien pour etre plus d'une fois, au temps de ses
lecons, sorti par cette porte.

D'ailleurs, il etait bien aise de voir cette petite qui etait sa fille.
A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc
faire l'experience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait hai
son pere, ses freres, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout a fait
interessante l'epreuve dans les conditions ou elle se presentait; au
milieu des enfants du garde reconnaitrait-il la sienne?

Son intention n'etait pas d'entrer simplement chez le garde et de
commencer un interrogatoire en regle, car ce serait, semblait-il, le
plus sur moyen pour se faire mettre a la porte: il procederait avec
moins de naivete.

En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs,
longe les murs du parc, et en dix minutes il etait arrive en vue du
pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.

Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se
composait de trois garcons et de quatre filles, sans compter Claude,
ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir a faire un choix au
milieu de ces filles pour reconnaitre la sienne; et comme il avait
appris aussi que Claude travaillait dans l'apres-midi chez lady
Cappadoce, il etait a peu pres certain de la trouver chez le garde ou
aux alentours.

Quand il arriva devant le pavillon, il n'apercut personne et n'entendit
aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenetres etaient
ouvertes, les habitants surement n'etaient pas loin: sur le seuil, deux
bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des
poules allaient de-ci de-la en picotant l'herbe des bas-cotes.

Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il
s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit a dessiner
le pavillon. Sans etre en etat de faire un vrai dessin, il pouvait
cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa
presence si Dagomer s'en inquietait, en meme temps que cela lui
permettait aussi de rester la autant qu'il voudrait: il verrait venir.

Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un batiment
attenant au pavillon; elle portait sur son epaule une charge de linge
mouille qu'elle etendit sur une haie d'epine; deux petites filles de six
et sept ans vinrent l'aider; c'etait evidemment madame Dagomer et ses
filles; elles ne parurent pas faire attention a lui; leur travail
acheve, elles rentrerent dans le batiment.

Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une
prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixes sur le pavillon, il
entendit un bruit de pas derriere lui dans le chemin; se retournant, il
vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tete:
elle etait vetue d'une robe d'indienne toute mouillee par le bas, et
chaussee de sabots; bien qu'elle eut l'age de Claude, il n'admit point
qu'une fille dans ce costume de paysanne put etre celle de la comtesse
d'Unieres: une Dagomer, sans aucun doute.

Arrivee pres de lui, elle jeta sa botte d'herbe a terre, et s'arretant,
elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils
engageaient une conversation, il en pourrait peut-etre tirer quelque
chose.

--Bonjour, mademoiselle.

--Bonjour, monsieur.

Elle s'approcha avec curiosite: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait
en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes
auparavant, ni a leur mere.

Elles etaient blondasses, elle etait brune; elles etaient epaisses, elle
etait svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux
profonds et ses cheveux noirs ondules,--les cheveux de Ghislaine.

Allons, decidement, la voix du sang etait muette en lui: a la vue de
cette fillette dont il etait le pere, son coeur n'avait pas du tout
bondi.

Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.

--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?

--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournee.

Il etait fixe.

--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompe, vous etes
mademoiselle Claude.

--Vous me connaissez?

--J'ai entendu parler de vous.

Elle ne parut pas flattee que cet homme de mauvaise mine eut entendu
parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce
costume:

--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe a mes lapins, dit-elle; pour
aller arracher des coquelicots dans les bles je n'allais pas m'habiller.

--Assurement.

Elle se pencha au-dessus du carnet:

--C'est notre maison que vous faites la?

--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!

--Oui et non.

--Vous dessinez?

--Non; je dessinerai l'annee prochaine au couvent.

--Vous allez au couvent l'annee prochaine?

--J'y serais deja si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder
parce que j'etais malade; il est venu un medecin de Paris qui a dit que
je devais vivre en paysanne.

--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?

--Elle est bonne pour tout le monde.

--Je veux dire elle vous aime?

--Mais oui.

--Elle s'occupe de vous?

--Certainement.

--Vous la voyez souvent?

--Tous les jours quand elle est a Chambrais.

--Vous allez au chateau?

--Non, c'est elle qui vient.

Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua
une question plus decisive:

--Elle est votre parente, n'est-ce pas?

Claude fixa sur lui ses yeux profonds:

--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?

--Par interet pour vous, car enfin c'est un honneur, d'etre de la
famille de la comtesse d'Unieres.

Elle prit un air de hauteur etonnant pour une fillette de cet age, mais
qui, dans sa pensee, avait pour but certainement de couper court a ces
questions:

--Je n'ai pas de parents.

--Qui vous a dit cela?

--Je le sais bien.

--Si vous vous trompiez?

--On me l'a dit.

--Si l'on vous avait trompee?

Elle le regarda de nouveau avec une anxiete qui contractait son visage:

--Vous connaissez mes parents?

--Voudriez-vous les connaitre, vous? un pere qui vous aimerait, pres de
qui vous pourriez vivre?

--Et une mere?

--Une mere aussi.

--Qui m'embrasserait?

--Qui vous embrasserait, qui vous cherirait.

--Ou sont mes parents?

Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble.

--Je ne peux vous le dire... en ce moment.

--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui etes-vous?

--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre pere.

--Vous croyez! Vous ne savez donc pas?

--Pour que je sois sur, il faudrait que j'eusse la preuve que vous etes
bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore
tout a fait. Vous savez que votre naissance est entouree de mystere?

--C'est vrai.

--Il faut m'aider a l'eclaircir, ce mystere.

--Comment?

--En me disant tout ce que vous savez vous-meme.

--Je ne sais rien.

--Intelligente comme vous l'etes, vous avez du remarquer dans votre
enfance, depuis que vous etes en age de voir et de comprendre, des
choses qui ont du vous frapper.

--Ce qui m'a frappee, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'etais
pas sa fille, car je croyais que je l'etais, moi, vous comprenez?

--Elle vous a parle de vos parents?

--C'est moi qui lui en ai parle.

--Elle vous a dit?

--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car
c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je
ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un
pere pour moi. Et je suis bien sure qu'il a ete aussi bon pour moi qu'un
vrai pere, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eut des moments ou il me
regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais deplu, comme s'il
me detestait. Mais j'etais bete de croire ca puisqu'il m'a donne sa
fortune; et quand on donne sa fortune a quelqu'un c'est qu'on l'aime.

--Elle ne vous a jamais parle de votre maman, madame Dagomer?

--Jamais.

--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous
embrassant, vous aurait donne la pensee qu'elle pourrait etre votre
mere?

--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse
d'Unieres qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui
quelquefois me caresse, m'embrasse.

--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unieres?

--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connait pas.

--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unieres?

--Il est aussi tres bon pour moi.

--Est-ce qu'il vous embrasse?

--Non, mais il me parle tres doucement.

--Est-ce que vous vous rappelez avoir ete dans un autre pays que
Chambrais?

--Non.

--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres
personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unieres vous
temoigner de l'interet?

--Non, pas d'autres.

Tout cela etait clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette
petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais
s'etait fait le pere de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa
fille.

C'etait la le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne
qu'il adopterait: mariee a un homme qu'elle aimait, disait-on, elle
etait l'esclave de son amour maternel.

Il eut voulu la questionner encore, mais il etait dangereux de prolonger
cet entretien qui n'avait que trop dure; il ne fallait point qu'on
remarquat ce tete-a-tete.

--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis
quelques minutes, il est certain que vous etes une jeune fille capable
de reflexion et de discretion. C'est dans votre interet que j'agis et
pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un
hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amene devant cette maison.
Mais, pour que je puisse vous rendre a vos parents, comme je l'espere,
il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons
ete vus, vous regardiez mon dessin, voila tout. Me le promettez-vous?

Elle inclina la tete.

--Je vais continuer mes demarches et bientot, je vous le promets, nous
nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sure que je travaille
pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez
davantage.

A ce moment un chien courant parut dans le chemin.

--Papa Dagomer, dit-elle.

--Ne vous eloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner
autour de mon dessin.

C'etait en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant
Claude aupres de celui qui l'avait questionne la veille, il fit un geste
de mecontentement.

--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicetas, vous permettez que je fasse le
portrait de votre joli pavillon?

--La rue est a tout le monde, repondit Dagomer d'un ton bourru.

Puis, s'adressant a Claude:

--Rentre donc a la maison; mouillee comme tu l'es, tu vas gagner froid.

Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie;
instantanement il depassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il
tira sur la pie qui passait en l'air a une dizaine de metres; elle tomba
les ailes etendues.

--Vous etes adroit, dit Nicetas, et prompt.

--Comme ca: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-la; quand elles
ont leurs petits, elles depeuplent tous les nids.



IX

Ghislaine n'ayant pas accompagne le comte a Paris Nicetas ne put pas
visiter le chateau, mais il s'en consola: au point ou en etaient les
choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien
appris.

Ce n'etait pas a Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses
recherches: c'etait a Crevecoeur, la ou Claude avait ete remise a
Dagomer; il pouvait tres bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi
avoir la chance de tomber dans la bonne piste.

Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller a Crevecoeur, pour
payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire delivrer les
actes qu'il decouvrirait, s'il en decouvrait, il fallait de l'argent, et
il n'en avait pas.

C'etait a bout de ressources qu'il s'etait decide a revenir en France,
comme la bete chassee revient epuisee a son point de depart, sans bien
savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vecu que grace a
l'hospitalite que lui avait donnee un ancien camarade retrouve a
grand'peine. Mais le camarade n'etait guere en meilleure situation que
lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'etait pas expose a coucher
dehors. Apres avoir essaye de tous les metiers en France, comme Nicetas
en Amerique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son
nom precede d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire
d'autant plus surement qu'il n'etait pas difficile: jeune fille dans
une situation interessante, veuve compromise, vieille comedienne, il
acceptait tout. Malheureusement la concurrence etait telle qu'elle lui
avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgre sa belle figure
et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il
fut <<petit rez-de-chaussee", et il n'etait que sixieme etage, et a
Montmartre encore: a quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne
pouvait pas donner son adresse!

--Compte sur moi quand je serai marie, avait-il dit.

Il semblait, etant donne le caractere bon enfant du baron, qu'on pouvait
faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marie? Malgre les dix
ou douze affaires en train, la date etait problematique; cependant, en
rentrant de Palaiseau, ce fut a lui que Nicetas s'adressa:

--Moi aussi j'ai une affaire.

--Un mariage?

--Mieux que ca: un entant.

--Deja!

Il fallut qu'il expliquat son affaire, et en la racontant, elle se
precisa pour lui: les beaux cotes qu'il voulait montrer lui apparurent
plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il
leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appreciee a sa
reelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai,
ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discretion, ce fut par
prudence.

L'ami eut un mouvement d'envie en ecoutant ce recit: une fillette de
onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le pere pendant
dix ans! Avait-il une chance, ce Nicetas! mais ce mauvais sentiment
ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicetas devenait un
camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de deveine; il
etait temps vraiment que la roue tournat.

--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.

--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien etablir la situation de
l'enfant.

--Tu la veux, n'est-ce pas?

--Parbleu!

--La mere a epouse un homme puissant!

--Tres puissant, disposant d'une influence enorme.

--Riche?

--Tres riche.

--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'etat de ta caisse, il me
semble difficile que tu reussisses tout seul, il te faudrait l'appui
de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais
deux, l'une derriere la Madeleine, l'autre au Marche-Saint-Honore, qui
je le crois, se chargeraient de l'affaire.

--Il faudrait partager avec elles, bien entendu.

--Dame!

--Soixante mille francs ne font deja pas une trop forte somme.

--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du
tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que
t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en
bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une facon quelconque
les premiers fonds pour entrer en campagne.

--Il le faut, mais comment?

--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire
appele Caffie, un ancien avoue qui s'occupe de successions, de mariages,
et qui est tres fort.

--Il ne t'a pas marie.

--Pour deux raisons: la premiere c'est que j'ai des exigences
pecuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientele de
Caffie; la seconde, c'est que cette clientele a des exigences,--comment
dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent
point. En effet, cette clientele se compose generalement de parents qui
ont une tare, Caffie appelle ca une _paille_, des comediennes en peine
de filles a marier, des commercants qui ont fait quelques faillites ou
qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par
eux-memes dans des conditions particulieres, ils veulent pour leur fille
un gendre qui les releve; et ce gendre, c'est generalement a l'armee
qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doue d'un
prestige qui me manque. Caffie a un annuaire d'officiers pauvres, qui
offre un choix varie: les uns refusent, les autres acceptent, voila
l'homme, le veux-tu?

Nicetas n'avait pas la liberte du choix, autant celui-la qu'un autre,
c'etait deja beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences,
il saurait bien defendre ses interets.

Le lendemain matin, ils sonnerent a la porte de Caffie qui habitait rue
Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfume ou
l'odeur des moisissures du platre et de la pierre se melait a celle des
paperasses.

En quelques mots la presentation fut faite et d'Anthan se retira,
laissant Nicetas en tete a tete avec le vieil agent d'affaires.

--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille
voutee pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne
paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.

--Non, c'est pour un enfant naturel.

--Que vous voudriez legitimer?

--Que je voudrais reconnaitre.

--On peut toujours reconnaitre un enfant naturel.

Caffie repondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses
conseils peuvent etre utiles pour un acte aussi simple.

Et de son cote Nicetas recut cette reponse en homme qui n'avait pas
besoin qu'on la lui fit; ne savait-il pas par lui meme, puisque c'etait
son cas, qu'on peut reconnaitre et meme legitimer un enfant dont on
n'est pas le pere?

--Voici mon histoire.

--C'est le mieux.

Mais cette histoire, il se garda bien de la faire veridique, surtout en
ce qui se rapportait a la fortune leguee a l'enfant; pour que l'homme
d'affaires n'eut pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix
mille francs de rente; de meme pour la mere, il arrangea la realite,
elle devint la femme d'un commercant.

Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffie le forca
a preciser plusieurs points qu'il aurait prefere laisser dans une
obscurite protectrice.

--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffie quand Nicetas fut arrive au
bout de son recit.

--Reconnaitre ma fille.

--Pourquoi?

--Comment pourquoi? mais parce que je suis son pere.

--Dans quel but tenez-vous a etre son pere?

--Mais....

--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous
voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous etes a confesse; si
vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce a l'enfant que vous
tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a ete leguee?

--A l'enfant et au revenu.

--L'enfant, vous pouvez le reconnaitre, et d'autant mieux que la mere,
ne l'ayant pas reconnu elle-meme, n'a pas la parole devant la justice
pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez
meme indiquer la mere dans un but de recherche de maternite, si vous
trouvez un notaire qui consente a inserer cette indication, car un
officier de l'etat civil ne la recevrait pas; a la verite, cette
indication de la mere faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet
contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans
que je precise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce
pas?

--Parfaitement.

--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestee? Cela est
certain. Le tuteur de l'enfant aura meme de fortes raisons a vous
opposer, car vous ne savez meme pas ou est ne cet enfant que vous
reclamez, vous n'avez meme pas son acte de naissance.

--Parce qu'on m'a cache cette naissance.

--Je sais bien. Je vous presente la defense de l'adversaire, pour
vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra
manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra etre un
malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la
fortune qui lui a ete leguee? C'est a savoir. Vous le croyez, mais vous
n'en etes pas sur. Il se peut tres bien que, par une sage precaution,
un age ait ete fixe par le testateur ou elle aura la jouissance de
ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre
reconnaissance soit admise, resulte-t-il de tout cela que vous allez, en
qualite de pere, jouir vous-meme de ce revenu et administrer la fortune
de votre fille?

--Le pere n'est-il pas le tuteur de ses enfants?

--Le pere legitime, oui. Mais le pere naturel, c'est autre chose, et il
faut distinguer. Il n'est pas tuteur legal, celui-la, et pour qu'il
ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit
conferee par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de
famille compose de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient
tres probablement le juge de paix eu egard a votre situation, vous
confererait la tutelle? J'admets que vous etes tuteur, cela vous donne
l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois
vous dire que la-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus
grand nombre refusent meme au pere naturel la jouissance de ce revenu.

A mesure que Caffie parlait, la figure de Nicetas s'allongeait.

--Mais alors, s'ecria-t-il, le pere qui reconnait son enfant n'a donc
aucuns droits sur lui?

--Si, il a le droit de garde, d'education, de correction, c'est-a-dire
que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus,
il a le droit de rechercher la maternite au nom de son enfant, et si la
mere est dans une situation ou cette recherche doit la deshonorer, si
elle est riche, il y a la matiere a organiser un chantage _au sale_....

--_Au sale?_

--C'est un mot d'argot qui, dans l'espece, signifie un enfant. Ce
chantage peut etre tres fructueux, et meme beaucoup plus que ne le
seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant.
Voila pourquoi, en commencant, je vous demandais de dire ce que vous
vouliez.

Nicetas eprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux
bonhomme le troublait, il voyait trop loin.

Cependant, il fallait repondre.

--Ce que je voulais, c'etait l'enfant, mais les difficultes que vous me
montrez me rendent tres perplexe. Je reflechirai.

--Ah! ah! vous reflechirez. Voulez-vous que je vous dise a quoi vous
reflechirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien,
ecoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus delicates que celles
qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un
bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il
vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait
obtenir, que de n'avoir rien du tout.

--Et vos conditions?

--Nous partagerions.

--Je reflechirai.

--Prenez votre temps, dit Caffie, en jetant un regard ironique sur la
tenue de son futur client.



X

Partager!

Vraiment ce vieux crocodile en parlait a son aise.

La situation telle que Caffie venait de la presenter n'etait pas du tout
celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait
que ce qu'il en avait appris par experience: ainsi il avait vu que les
peres et meres jouissaient des revenus des heritages que faisaient leurs
enfants et il savait meme que cela s'appelait l'usufruit legal, ce qui
dit tout,--etabli par la loi; de meme il avait vu aussi que les peres
avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle legale, etablie
par la loi.

Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'etait pas un homme
a qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable a
admettre qu'il eut cherche a l'effrayer: "Il n'y a pas de questions plus
delicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas
de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler"; c'etait
peut-etre vrai, mais ce qui l'etait plus encore, c'etait ce qui se
cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon
guide, et pour cela il exagerait a l'avance les difficultes et les
dangers du chemin.

Il eut eu quelques louis en poche qu'il se serait adresse a un avocat
pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et
aussi les pieces de cinq francs, il n'avait qu'a s'adresser a la loi
elle-meme. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliotheque
etait devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner
un Code.

C'etait la premiere fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne
l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'a
chercher au mot "Enfant naturel", il trouverait la surement les
indications qui lui etaient necessaires.

Il ne trouva rien du tout, pas meme le mot "Enfant naturel", il
etait bien question de la presentation des enfants a l'officier de
l'etat-civil, des enfants trouves, des enfants de troupe, mais c'etait
tout.

Il resta un moment embarrasse. Ou diable chercher dans cet enorme
volume? Il reflechit un moment en feuilletant cette table. Que
voulait-il? Reconnaitre sa fille. Le mot "Reconnaissance" le mettrait
peut-etre sur la voie: "Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334." Il
etait sauve.

Mais ces petites phrases courtes precedees d'un numero, redigees en un
style simple qui semble la clarte meme, ne livrent pas leur secret a une
premiere lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent
vaguement qu'a cote de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il
faut prealablement savoir pour s'y reconnaitre.

Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants
naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins
il la comprit.

Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il
demanda qu'on lui indiquat les meilleurs livres de droit qui traitaient
la question des enfants naturels.

--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier,
Aubry et Rau? repondit le conservateur, habitue a ne s'etonner d'aucune
demande du public, meme des plus heteroclites, voulez-vous....

--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-meme.

--Je ne suis pas jurisconsulte, repondit le conservateur qui etait
vaudevilliste.

--Ni moi non plus.

--Vous etudiez peut-etre pour le devenir?

--Pas precisement.

--Je vais vous faire donner Demolombe.

Si le Code avait ete obscur pour Nicetas, parce qu'il n'en disait pas
assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; seche la loi;
diffus, confus le commentaire.

Ce n'etait pas sa premiere exasperation contre cette loi barbare qui
l'avait fait le miserable qu'il etait, elle l'avait ecrase de tout son
poids, paralyse, aneanti; les autres en avaient tire contre lui tout le
parti qu'ils voulaient; et voila que quand, a son tour, il voulait en
tirer parti contre les autres, elle restait muette.

Il en etait encore a compulser son traite de la _Paternite et de
la filiation_, quand la Bibliotheque ferma, et il se trouvait plus
embarrasse, plus perplexe qu'en entrant.

Cependant, de tout ce qu'il avait lu se degageait un fait certain,
resultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant
dont on recherchait la maternite, on devait prouver qu'il etait
identiquement le meme que celui dont la mere etait accouchee, et qu'on
n'etait recu a faire cette preuve par temoins que lorsqu'on avait deja
un commencement de preuve par ecrit.

N'avait-il pas eu une habilete diabolique, ce vieux comte de Chambrais,
d'enlever sa niece dans un pays etranger ou il etait presque impossible
de la suivre?

S'il parvenait jamais a decouvrir l'endroit ou elle etait accouchee, il
semblait que c'etait a Crevecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher;
il irait donc a Crevecoeur, si faibles que lui parussent les chances
d'obtenir un resultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui
permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait a pied; la foret de
Crecy dans la Brie, cela ne devait pas etre tres loin de Paris.

Au temps ou il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il
revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et a une
boutique de ce quai, il avait vu des cartes etalees, qu'il s'etait
plus d'une fois amuse a regarder. Peut-etre le hasard ferait-il, un
bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gate, qu'il y aurait une carte
en montre sur laquelle il pourrait tracer son itineraire.

Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliotheque.

Mais le hasard sur lequel il avait compte ne lui fut pas favorable; a la
verite, une grande carte de France etait accrochee a la devanture de la
boutique, mais si haut qu'il lui etait impossible de lire le nom des
pays au-dessus de la Loire. C'etait bien la sa chance habituelle.

Cependant il ne se facha pas; mais entrant dans le magasin il demanda,
comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'etat-major qui
comprenaient la Brie, et les etalant les unes a cote des autres, sur une
table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin a partir de Paris;
puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer
dans ses poches, il remercia et sortit.

Il etait fixe: il quittait Paris par la barriere du Trone, traversait le
bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et
il arrivait a Crevecoeur, situe a l'entree de la foret de Crecy; en
tout, cinquante kilometres environ.

Mais ce n'etait point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru
de plus longues sans chemins traces quand il etait officier au Perou, ou
gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de
bon qu'elle donne de l'initiative a l'esprit et du courage aux jambes;
ce n'etait point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne
et de Paris qu'il aurait envisage d'un oeil calme cent kilometres a
faire a pied et deux ou trois nuits a coucher a la belle etoile.

Le lendemain matin, a deux heures, il quittait les hauteurs de
Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au
Chateau-d'Eau, une lueur blanche eclairait le ciel au bout du boulevard
Voltaire; a la barriere du Trone, il faisait jour; et sur le cours de
Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue
file, s'en allaient a la halle, laissant derriere elles une bonne odeur
de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de
la cote, assis dans l'herbe, a l'ombre d'un petit bois, il dejeuna en
regardant le panorama de Paris, qui, au dela de la verdure du bois de
Vincennes, se perdait dans la brume et la fumee.

--Oui, le terrain etait bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en
tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre.

Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas regulier,
il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir,
il arrivait a la Houssaye, et peu de temps apres il apercevait un tout
petit village qui se detachait sur la masse sombre d'une foret: c'etait
Crevecoeur.

Alors il s'arreta; avec une branche cassee et une poignee d'herbe,
il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une
epaisse couche de poussiere blanche, de facon a ce qu'on ne put pas le
prendre pour un pauvre diable qui arrive a pied de Paris; de la station
voisine, c'etait admissible, mais de Paris il n'eut trouve credit nulle
part.

Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon
espoir; il n'etait pas possible que dans un pays compose seulement de
quelques maisons, ou tout le monde devait etre amis ou ennemis, on n'eut
pas garde le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais
encore de ce qui les touchait.

En route, il avait bati son plan, qui etait tres simple: il recherchait
des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer
dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros
heritage, et l'on paierait une forte prime a celui qui procurerait ces
renseignements... aussitot qu'ils auraient ete reconnus bons.

Ce fut ce qu'il expliqua au secretaire de la mairie, un vieil
instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitte Crevecoeur, devait se
rappeler Dagomer.

--S'il se rappelait Dagomer? Bien sur qu'il se le rappelait. Un brave
garcon. Peut-etre un peu dur aux braconniers, mais il etait paye pour
ca; et puis les braconniers n'etaient vraiment pas raisonnables non
plus; jamais satisfaits. Seulement, quant a se rappeler un nourrisson
qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'etait impossible, par cette raison
que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.

--Pourtant ils etaient arrives a Chambrais avec une petite fille agee
maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitte Crevecoeur
depuis dix ans, a l'epoque de leur depart cette enfant avait plus d'un
an.

Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne
pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient
jamais eu: tout Crevecoeur le dirait comme lui.

Alors il fallut bien que Nicetas admit ce qui lui etait venu plus d'une
fois a l'esprit, sans qu'il voulut l'accepter: nee a l'etranger, Claude
avait ete ramenee en France au moment meme ou Dagomer etait venu habiter
Chambrais, et personne, a l'exception de Ghislaine, ne devait connaitre
le lieu de naissance de l'enfant.

La deception fut rude; mais il n'etait point dans son caractere de
s'abandonner; il fallait reflechir. En venant, il avait vu une prairie
ou l'on mettait du foin en meules; il serait bien la pour passer la
nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient
quitte les champs.

Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au
soleil levant, il reprit le chemin de Paris.

Ce n'etait pas lui qui le voulait, c'etait la fatalite: puisqu'il ne
lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subit: tant pis pour
Ghislaine s'il le lui faisait au _sale_, comme disait Caffie.

Il etait las en montant a dix heures du soir les six etages de son ami
d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il
avait preparee:

"Madame,

"Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la votre,
installee chez un garde, au lieu d'occuper aupres de sa mere, la place
a laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolerer cela et mon devoir est de
prendre sa defense. Je vous attendrai apres-demain, a trois heures, aux
abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous etait impossible de vous y
trouver, je me presenterais au chateau.

"NICETAS"

Il redescendit l'escalier dont les marches etaient terriblement dures
pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boite d'un debit de tabac.


FIN DE LA TROISIEME PARTIE




QUATRIEME PARTIE



I

Le jour ou Ghislaine recut cette lettre, elle avait passe une partie
de la matinee au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait
definitivement fixe le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus
librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.

N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et a l'avance n'etait-elle
pas certaine que, quoi qu'elle fit, il ne s'en inquieterait pas?

Maintenant elle ne prenait plus des pretextes pour l'aller voir, et
franchement elle disait: "Je vais pres de Claude"; arrivee chez le
garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraitre son affection, et
franchement aussi elle embrassait sa fille.

Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles etaient
assises, en tete a tete, a l'abri de la curiosite des enfants Dagomer ou
des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.

Ce n'etait point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais
simplement sur ceux ou, pouvant forcer par d'adroites questions
sa reserve toujours un peu craintive, elle l'amenait a se livrer.
N'etait-ce pas cela qui touchait son coeur de mere: savoir ce qu'etait
cette enfant qu'elle n'avait pas toujours pres d'elle, et qu'une
observation constante dans les choses importantes comme dans les riens,
dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colere, ne
pouvait pas lui faire connaitre a fond, avec sa vraie nature.

Et c'etait cette vraie nature qui l'interessait, qui l'inquietait: par
ou tenait-elle de son pere, par ou s'en eloignait-elle?

Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec
un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui
passait par la tete, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot,
Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle
arrangeait, par des exemples la conduisait ou elle voulait qu'elle
allat.

Quelquefois aussi il etait question des lecons, c'est-a-dire que Claude
en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilite de lady
Cappadoce, veillait a ne pas donner a son ancienne gouvernante des
sujets d'inquietude.

--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait
Claude.

--Lady Cappadoce est une maitresse.

--Et vous?

--Moi, chere enfant, moi... je n'en suis pas une.

Et Ghislaine etait obligee de s'arreter, car le mot qui lui montait du
coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que,
par une imprudence, par un entrainement, elle permit a Claude de le
prononcer elle-meme, sinon en ce moment, au moins plus tard.

On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence
et de recueillement ou elles restaient les yeux dans les yeux; alors
Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait
doucement.

C'etait a Chambrais que Nicetas avait adresse sa lettre, et il avait
calcule qu'a l'heure ou Ghislaine la recevrait, M. d'Unieres devrait
etre a la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublee, et
pour le succes de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une
trop vive emotion devant son mari.

Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller a la Chambre, le comte
etait reste au chateau pour preparer un discours important qu'il devait
prononcer le lendemain, et apres le dejeuner il s'etait installe dans
la bibliotheque avec sa femme pres de lui, comme toujours lorsqu'il
travaillait. N'etait-elle pas son inspiration et sa conscience? Il
trouvait plus vite lorsqu'elle etait la. Et il n'etait sur d'un effet ou
d'un argument que lorsqu'apres discussion elle l'avait approuve.

Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans
une corbeille ce qui etait pour le comte, et sur un plateau les lettres
a l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliotheque, le
comte, qui etait devant une grande table couverte de volumes du _Journal
officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise a
un petit bureau dans l'embrasure d'une fenetre, posa le livre qu'elle
lisait, et commenca a ouvrir les lettres.

Bien qu'elle sut a l'avance a peu pres ce qu'elles contenaient, et
justement meme par ce qu'elle savait qu'elles etaient des demandes de
secours, il fallait qu'elle les lut tout de suite pour y repondre sans
retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient
lieu.

Elles etaient ce jour-la nombreuses et deja elle en avait lu plusieurs,
lorsqu'elle ouvrit celle de Nicetas.

"Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la votre...."

Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passe devant ses yeux, son
coeur s'etait arrete.

Heureusement la lettre etait posee sur le bureau sans quoi elle
serait tombee, ou elle aurait ete secouee de telle sorte dans sa main
tremblante que l'attention du comte eut ete provoquee.

Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premieres
annees; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de
confiance; si elle devait l'attendre, n'etait-il pas permis d'esperer
qu'il ne reviendrait point; douze annees s'etaient ecoulees sans qu'il
reparut, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'ecoulassent
encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont
il ne connaissait meme pas l'existence?

Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tete basse, a la
derobee, rapidement elle jeta un coup d'oeil du cote de son mari:
absorbe dans son travail, il n'avait rien remarque, et penche sur sa
table, il continuait a prendre des notes; sa plume en ecrivant craquait
avec un bruit regulier.

Elle etait comme paralysee de corps et d'esprit. Quelle contenance
tenir? Que faire? Elle ne savait. Et meme elle etait incapable de se
poser une question raisonnable.

La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osat meme la faire
disparaitre, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait
se lever, venir a elle comme il le faisait a chaque instant, et
machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette
feuille de papier, ou le mot "votre fille" flamboyait, croyait-elle,
se detachant en caracteres d'affiche. Dans leur etroite intimite, ils
n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses
lettres, si madame ouvrait les siennes, en realite elles etaient les
unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame
aussi bien que pour monsieur.

Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idee, que la premiere
chose a faire etait de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les
circonstances ordinaires, rien n'eut ete plus simple que d'ouvrir un
tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser
dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement
du papier allait crier sa honte.

Et la terrible feuille etait devant ses yeux, hypnotisante.

Comme elle allait se remettre a lire, elle sentit que son mari se
tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'etait point leve et
ne paraissait pas dispose a quitter son travail:

--Te rappelles-tu la date de mon discours a propos de l'ordre du jour
Bunou-Bunou.

L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eut
donne la date de jour, de mois, d'annee. Mais en ce moment, comment
reflechir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait repondre
sans que sa voix trahit son bouleversement.

--A peu pres trois ans, il me semble.

--Trois ans. Dis plutot sept ans. Comment ta memoire si ferme peut-elle
se tromper de tant d'annees?

--Sans doute, je fais une confusion.

--Ne cherche pas, je vais verifier.

Quittant sa table, il passa dans une piece voisine qui servait d'annexe
a la bibliotheque.

Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis
vivement elle la mit dans sa poche.

Il n'etait que temps, le comte rentrait, il vint a elle.

--Je te fais mes excuses, dit-il, tu etais plus pres que moi de la
verite; il y a quatre ans.

Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'etonna pas
qu'elle ne repondit point, et tranquillement il retourna a son travail.
Il fallait qu'elle prit un parti, et tout de suite, puisque c'etait pour
le lendemain meme qu'il fixait son rendez-vous.

S'attendant depuis son mariage a le voir surgir d'un moment a l'autre,
elle avait bien des fois examine la question de sa defense, et elle
s'etait toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours a cette arme
dont son oncle lui avait parle avant de mourir.

Quelle etait cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre
sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle
qu'elle fut, elle devait etre efficace puisque son oncle lui avait
recommande d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la
reclamat au notaire chez qui elle etait deposee et que tout de suite
elle allat a Paris.

Bien qu'il fut scrupuleusement observe qu'elle restat aupres de son mari
quand il travaillait, elle n'hesita pas; n'etait-ce pas son honneur et
son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie meme de sa fille
qui se trouvaient en jeu?

--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforcait
d'affermir, je partirai pour Paris.

Il fut stupefait:

--Comme ca, tout de suite?

Il fallait qu'elle donnat une raison, bien qu'il ne lui en demandat pas,
et que pour la premiere fois elle ne fut pas franche.

--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution
immediate.

--Tu seras longtemps?

--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.

Il sonna et commanda d'atteler.

--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ca ne va pas
aller, et je suis sur que demain a la Chambre tu sentiras toi-meme que
ton aide m'a manque.

Il voulut la mettre lui-meme en voiture, et la portiere fermee, il
recommanda au cocher de marcher rondement.

A trois heures, les chevaux, blancs d'ecume, s'arretaient devant les
panonceaux de M. Le Genest de la Crochardiere, et Ghislaine entrait dans
l'etude. C'etait la premiere fois qu'elle venait chez son notaire, car
quoi qu'elle eut du mettre bien souvent sa signature au bas d'actes
notaries, on etait toujours venu les lui faire signer a l'hotel de la
rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande piece ou sur des
tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs,
elle se trouva intimidee sous le feu de tous ces yeux qui s'etaient
leves sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui
dirigeait cette etude, accourut avec les demonstrations de la plus
respectueuse politesse:

--Madame la comtesse desire voir M. Le Genest, sans doute, je vais
m'informer s'il peut recevoir.

Le notaire lui-meme apporta la reponse en venant au-devant de sa cliente
qu'il fit entrer dans son cabinet.

La demande que Ghislaine avait a presenter etait bien simple, cependant
ce fut avec un extreme embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis
longtemps le vieux notaire etait habitue a ne pas laisser deviner qu'il
remarquait la gene d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitot
qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla a une grande caisse
qu'il ouvrit, et en tirant la piece qui lui avait ete confiee par M. de
Chambrais, il la remit a Ghislaine.

Elle eut voulu sortir au plus vite pour dechirer l'enveloppe et lire
cette piece, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberte: il
parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'ecoutat.

--Par M. le comte d'Unieres, j'ai appris tout l'interet que vous inspire
cette chere enfant et toute la tendresse que vous lui temoignez. Dans
son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mere, me disait M.
le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.

Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en
gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.

Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa
voiture.



II

Accotee dans un coin de son coupe, les glaces relevees, Ghislaine put
dechirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.

Elle ne contenait qu'une lettre et une note ecrite par son oncle; ce fut
par cette note qu'elle commenca: "La lettre ci-jointe m'a ete remise par
son auteur le jour meme ou elle a ete ecrite; elle est la preuve, elle
est l'aveu d'un crime qui, je l'espere, restera ignore; mais si jamais
il etait decouvert, elle porterait temoignage contre le coupable.

"CHAMBRAIS."

Vivement elle passa a la lettre, et le debut elle le lut sans trop
d'emotion: que lui importaient ces declamations, que lui importaient ces
plaintes et ces cris de revolte!

Mais aux mots: "Je vous aimais", l'indignation la suffoqua comme si
c'etait une declaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait,
et dans son coeur resonnaient encore les eclats sourds de sa voix
heurtee.

Elle reprit, et sans s'arreter alla jusqu'au bout; mais arrivee a la
derniere ligne, elle chercha si c'etait tout.

Une arme, disait son oncle; le crime decouvert peut-etre, une accusation
au moins contre le coupable et necessairement la defense de l'innocente;
mais ce n'etait pas sur cela qu'elle avait compte; decouvert le crime ne
l'etait pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'etait un moyen pour qu'il
ne le fut jamais.

A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le
voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystere l'epouvantait.
Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.

En sortant de chez le notaire, le cocher etait venu rue Monsieur pour
changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec
la note de son oncle dans un meuble ou elles devaient etre en surete:
inutiles en ce moment, elles devenaient peut-etre le lendemain l'arme
qu'elle etait venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que
serait ce lendemain?

Ne trouvant rien pour se defendre sous le coup immediat de la deception,
elle s'etait dit qu'avec la reflexion et en se remettant de cet
ecrasement, il lui viendrait sans doute une idee.

Mais la route se faisait, les villages defilaient devant elle!
Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait
paralysee dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la
surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture
l'engourdissait et elle se sentait entrainee en imagination comme
elle l'etait en realite: rien pour la retenir, rien pour la guider,
l'eclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle,
entraines par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.

C'etait vainement aussi qu'elle cherchait a prevoir ce qu'il pouvait
contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait ecrit cette
lettre.

Quand meme elle lui resisterait, elle le repousserait, c'etait la lutte;
et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne
seraient-ils pas atteints?

A cette pensee, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par
elle! Dix annees d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que
n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle
repondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait
alors suspendue sur sa tete.

Dans son desarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble
et son emoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la
possibilite de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la
verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire
fermer la porte quand il se presenterait, c'etait remettre le danger au
lendemain et non l'ecarter: repousse par elle, que ne ferait-il pas, a
qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il
voulait. Apres, elle aviserait.

La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, etait
un des endroits les plus sauvages et les plus deserts de la foret: une
combe etroite entouree de collines boisees, point de chemin pour y
arriver, mais seulement d'etroits sentiers tortueux, des grands arbres
sur les bords de la mare et toute une vegetation foisonnante de roseaux,
sur les collines d'epais taillis, elle serait la a sa discretion; si
personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne
viendrait a ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il
voudrait; bien qu'elle fut brave ordinairement, jamais elle ne
s'exposerait a ce danger; ce serait folie.

Mieux valait encore le laisser penetrer jusqu'a elle dans le chateau,
malgre sa repulsion et son degout. Au moins, n'y serait-elle pas seule
et sans secours.

Ce lui fut un soulagement de s'etre arretee a cela.

Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se
defendrait, mais au moins elle n'etait plus dans l'irresolution.

Quand elle entra dans la bibliotheque, elle trouva son mari au travail,
et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.

Tendrement il l'embrassa.

Mais il la connaissait trop bien, ils etaient trop intimement, trop
profondement lies l'un a l'autre pour qu'il ne sentit pas dans cette
etreinte qu'elle etait troublee.

--Tu as eprouve une contrariete, dit-il en la regardant.

--Pas d'autre que celle de n'etre pas restee pres de toi.

--J'ai travaille quand meme; malgre tout, je crois que demain tu seras
contente.

Ainsi qu'il avait ete convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait
le lendemain a la seance de la Chambre.

--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?

--Certainement.

Elle se debarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son
petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table.
Alors il commenca, les yeux fixes sur elle; mais il n'alla pas loin:

--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandat en
s'arretant.

--Je ne trouve pas cela du tout.

--Tu as l'air de ne pas me suivre.

--Mon air te trompe.

Elle etait au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'a
certains moments sa volonte lui echappait; alors son regard trahissait
sa preoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite
il s'apercevait de ce desaccord.

Il fallait qu'elle s'appliquat! n'en aurait-elle pas la force, faible
coeur qu'elle etait?

--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.

--Si tu trouves cela mauvais ou a cote, dis-le franchement, je t'en
prie.

--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette
idee?

Il reprit.

Ce fut elle a son tour qui ne le quitta pas des yeux.

De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle
murmurait:

--Bien, tres bien.

--N'est-ce pas?

Alors il s'echauffa, et de l'analyse toute seche de son discours,
il passa peu a peu a des developpement sous lesquels se sentait le
mouvement oratoire.

A le suivre ainsi, elle se laissa prendre a ce qu'il disait et a oublier
sa propre situation, suspendue qu'elle etait aux levres et aux yeux de
son mari, completant par la pensee les effets qu'il laissait de cote.

Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait
toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux,
et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penche
sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout a coup il s'arreta et
se mettant a sourire:

--Mais c'est une vraie repetition, dit-il.

Elle se jeta a son cou, dans un mouvement passionne:

--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'ecria-telle en le serrant dans ses
bras.

--Alors c'est bien?

--C'est superbe.

--Vraiment?

--Vas-tu douter de moi, maintenant?

--Non, chere femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras
demain la force que m'aura donnee ton appui d'aujourd'hui. Il me
semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'etais pas la, je ne
pouvais pas te consulter et ne savais que penser.

Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour
ne pas aller le lendemain a la Chambre. Quoi inventer? Quel pretexte
trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptat sans
s'inquieter, sans se peiner?

Ce fut a chercher ce pretexte que sa soiree se passa, et partout, au
diner, a la promenade qui le suivit, elle porta, malgre ses efforts,
une preoccupation evidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce
qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se
trahissait, elle se jetait dans une gaite factice, dont bien vite elle
avait honte, et qu'elle cherchait aussitot a racheter par un elan de
tendresse sincere.

Jamais il ne l'avait vue dans cet etat, elle qui d'ordinaire etait si
bien equilibree, d'une humeur si douce, si juste, si calme.

Il n'osait pas l'interroger, et meme, il n'osait pas l'observer de peur
qu'elle se tourmentat.

Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication;
elle etait souffrante, nerveuse: peut-etre ce rapide voyage a Paris
l'avait-il fatiguee.

Alors il s'appliqua a la distraire, en ayant soin de ne pas laisser
deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'etait habituellement.

La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans
bruit, ecouter derriere la portiere qui separait leurs chambres si elle
dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et
respirait d'une facon irreguliere.

Le matin, l'inquietude l'emporta sur la reserve, et il ne put pas
s'empecher de l'interroger; mais elle se defendit: elle n'avait rien;
peut-etre etait-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps
orageux.

Alors il lui proposa de ne pas venir a Paris: son discours, elle le
connaissait, et il le dirait peut-etre beaucoup moins bien a la Chambre
qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps
orageux, l'atmosphere des tribunes serait etouffante, comme le voyage a
Paris serait penible dans la chaleur du midi.

Elle fut grandement soulagee de le voir ainsi venir au devant d'elle, et
ne se defendit tout juste, que ce qu'il fallait.

--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais a une condition.

--Toutes celles que tu voudras.

--Reviens aussitot que ta presence ne sera plus indispensable a la
Chambre.

--Je te le promets.

--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta presence, de ton amour.

--Veux-tu que je n'aille pas a la Chambre?

--Y penses tu?

--Pourquoi pas?

--Et ton discours?

--Un discours a-t-il jamais change un vote?

--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est
perdu si l'honneur est sauf.

Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne
l'avait embrasse avec l'ardeur passionnee qu'elle mit dans son etreinte,
lorsqu'il se separa d'elle pour monter en voiture.

--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.

--Aussitot, aussi vite que possible.



III

Si Nicetas restait a la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes apres
l'heure qu'il avait fixee, il pouvait arriver au chateau vers quatre
heures; c'etait donc a ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il
venait.

Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'esperance
dans cette pensee que, par cela seul qu'elle n'avait pas ete a son
rendez-vous, il renoncerait a la voir; mais enfin, elle se disait que
cela etait possible: ce refus d'obeir a son injonction l'aurait fait
reflechir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait
a Paris.

Cependant elle se prepara a le recevoir, si malgre tout il venait,
et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre
se trouvait en communication directe avec le vestibule ou se tenait
toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne
pouvait pas arriver distincte a ce vestibule, mais en l'elevant il y
avait certitude qu'elle serait entendue.

Elle avait pris un livre pour tacher de ne pas penser, mais ses efforts
pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun resultat, elle ne
savait pas meme ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes
noires, son esprit etait a la Mare aux Joncs.

Trois heures avaient sonne, puis le quart, puis la demie; incapable
de rester en place, elle se levait a chaque instant pour aller a une
fenetre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'a la loge du
concierge.

Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des levres
lorsque la cloche qui annoncait l'arrivee d'un visiteur sonna.

Elle alla vivement a la fenetre, les jambes tremblantes, et sans se
montrer, derriere un rideau, elle regarda: dans la facon dont il se
presenterait, elle verrait peut-etre ce qu'allait etre cette entrevue,
ce qu'elle avait a craindre ou a esperer.

Mais elle s'etait trompee en croyant que c'etait lui: l'homme qui
traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, etait bien
de grande taille, mais il etait gras ou plutot bouffi de visage comme de
corps, les cheveux etaient courts, les joues et le menton rases; enfin
le vetement use, compose d'un pantalon noir, d'un veston jaunatre et
d'un chapeau melon, annoncait surement quelque pauvre diable qui venait
demander un secours.

Cependant le pauvre diable etait arrive au perron et, a la porte du
vestibule, il avait trouve Auguste de service ce jour-la.

--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste
americain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas ete a
Paris, je ne peux pas vous montrer le chateau.

--Je lui ai ecrit, veuillez lui remettre cette lettre.

Et sans paraitre le moins du monde embarrasse, Nicetas lui tendit un
petit billet qu'il venait d'ecrire a l'auberge du Chateau.

--Mais je ne sais...

--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.

Quand Ghislaine vit sur ce billet la meme ecriture que celle de la
demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il ecrivait au lieu de venir,
c'est qu'il n'osait pas se presenter; et a la pensee de ne pas le
voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable etait un
commissionnaire.

Elle avait ouvert le billet.

"Je pense que vous ne m'obligerez pas a forcer votre porte; donnez donc
l'ordre que je sois admis pres de vous.

"NICETAS."

C'etait lui. Elle eut une seconde d'aneantissement; lui, ce pauvre
diable; arrive a ce point de misere et de cynisme, de quoi ne serait-il
pas capable!

Cependant, le plateau a la main, le valet attendait devant elle, la
regardant a la derobee, en se demandant quelle pouvait etre la cause de
ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprime que le
calme et la serenite.

Il fallait qu'elle se contint et prit un parti:

--Faites entrer, dit-elle.

Et pendant le court espace de temps que le valet mettait a traverser les
deux salons, elle tacha de se donner une contenance.

Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:

--Vous ne quitterez pas le vestibule.

Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais
elle n'etait pas en situation de s'arreter devant une consideration
de ce genre: avant tout elle devait assurer sa securite; comment se
defendre si elle etait paralysee par la peur d'une surprise?

Ce fut lentement que Nicetas traversa les deux salons pour venir jusqu'a
elle.

Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien change, vieilli,
ravage!

Lorsqu'il fut a quelques pas, elle l'arreta d'un mot:

--Que voulez-vous monsieur?

--Je vous l'ai ecrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.

--C'est de la jeune fille elevee chez notre garde que vous parlez?

--Precisement.

Il prit une chaise et s'assit:

--D'elle-meme.

--Par quelle combinaison etes-vous arrive a trouver que cet enfant est
votre fille?

--Et la votre. Cela serait bien long a raconter; mais un mot suffit;
c'est vous-meme qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la
votre.

--Moi!

--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait
prendre toutes sortes de precautions qu'on croyait habiles pour echapper
a cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce
que si cette enfant ne vous etait rien et ne m'etait rien vous m'auriez
recu apres la lettre que je vous ai ecrite et aussi apres ce qui s'est
passe entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire
les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgre vous en
rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui
emportait tout: repulsion, mepris, horreur, haine; et cette raison se
trouve dans l'interet que vous portez a cette enfant: vous avez peur
pour elle; vous voulez la defendre.

Il s'arreta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant
devant lui, il eut lieu d'etre satisfait: elle etait atterree.

Il continua:

--L'ordre de m'introduire pres de vous etait un aveu; et si j'avais eu
besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutat a toutes celles que j'ai deja pu
reunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en
avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pieces necessaires pour
affirmer mes droits sur ma fille.

--Et ces pieces? demanda-t-elle en essayant de se defendre.

--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espere que nous n'en
viendrons pas a cette extremite. En effet, je n'ai qu'un but: assurer
l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous
associer a moi.

--Cet avenir a ete assure

--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je
l'avoue, surpris que vous consideriez l'avenir d'un enfant assure par la
donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la
vie d'un enfant...

Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.

--... Il y a l'education, il y a les sentiments qui dirigent cette
education, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le
milieu dans lequel l'enfant est eleve. Si Claude a la fortune, a-t-elle
cette education dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle?
Est-elle dans un milieu digne d'elle? Elevee chez le garde, ayant
pour camarades, pour freres et soeurs des enfants grossiers, de vrais
paysans...

--Elle devait entrer au couvent. C'est le medecin qui a ordonne qu'elle
vive en paysanne.

--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de
garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une
fille de onze ans, la feriez-vous elever par un garde, sous pretexte que
les medecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh
bien! pour n'etre pas nee de votre mariage, Claude n'en est pas moins
votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le
rappeler. Pour mon malheur, je sais par experience ce que c'est que
d'etre eleve dans une maison etrangere; je ne veux pas que ma fille
souffre ce qu'a souffert son pere, et que l'absence d'une direction
affectueuse, ferme et douce a la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de
moi.

Ghislaine ecoutait stupefaite: etait-il possible que ce langage fut
sincere; c'etait lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignite, de
fierte! Ou voulait-il en venir? Qui se cachait derriere cet etalage de
tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas?
Son premier mouvement avait ete de repondre lorsqu'il avait invoque
l'affection maternelle; mais n'etait-ce pas la un piege dans lequel elle
ne devait pas tomber, un autre aveu plus precis que ceux sur lesquels il
s'appuyait deja? Ne serait-ce pas se defendre d'ailleurs?

--Enfin, que demandez-vous? dit-elle.

--C'est bien simple, repondit-il. Ou Claude occupera pres de vous, dans
votre maison, la place a laquelle elle a droit par sa naissance, ou je
la prends pres de moi.

--Vous la prenez!

Ce cri qui lui avait echappe la trahissait par l'intensite de son emoi;
elle voulut l'attenuer en l'expliquant:

--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui
vous n'avez jamais rien ete?

--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.

--C'est impossible.

--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances
juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et meme tres
facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle etait votre
intention, il faudrait que vous eussiez un etat-civil en regle a
m'opposer, avec indication du pere et de la mere; et je ne crois pas que
ce soit votre cas; les precautions que vous avez prises pour cacher la
naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe,
vous n'avez qu'a produire cet acte de naissance, et je me reconnais
battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?

Il attendit un moment, et comme elle ne repondait pas, il poursuivit:

--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je
l'espere, heureuse par les soins et la tendresse de sa mere. Pres de
moi, elle n'est associee qu'a une vie de travail et de lutte, mais
elle est aimee, passionnement aimee par un pere qui n'a pas d'autre
affection; sous une tendre direction son coeur se forme en meme temps
que son esprit; et comme elle est la legataire de M. de Chambrais, elle
ne souffre pas de ma pauvrete.

A ce mot elle l'interrompit:

--Vous avez ete mal renseigne.

--Elle n'est pas legataire de M. de Chambrais?

--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensee de prevoyance dont je n'ai
compris toute la sagesse qu'a l'instant meme, a mis une condition a son
legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'a sa majorite ou a
son mariage.

Si Nicetas fut touche, il ne fut pas trop surpris puisque c'etait la
realisation de ce que Caffie avait prevu; decidement il etait le malin
qu'il avait dit, le vieux crocodile.

--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son
pere comme son pere travaillera pour elle; a deux on est fort; je l'ai
entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse
extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente
musicienne. Dans cinq ans elle sera en etat de donner des lecons, et
par consequent de seize a vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin
d'elle. Vous voyez donc qu'alors meme que je n'obeirais pas a un
sentiment d'affection paternelle et a la voix du devoir, j'aurais tout
interet a prendre Claude avec moi et a la reconnaitre pour ma fille: a
seize ans, elle gagnera sa vie largement; a vingt et un ans, elle jouira
de sa fortune; enfin si la fatalite et l'injuste Providence qui n'ont
cesse de me poursuivre me l'enlevaient, j'heriterais d'elle.

--Est-ce donc la votre calcul? s'ecria-t-elle avec horreur.

--Il est vrai qu'il y a des peres qui font mourir leurs enfants pour en
heriter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du
sort, je ne suis pas cependant un de ces peres, et la preuve c'est que
je suis pret a renoncer a tous les avantages qu'il y aurait pour moi a
reconnaitre Claude, avantages moraux aussi bien que materiels,--si
vous vous engagez a la prendre pres de vous dans cette maison, et a la
traiter comme votre fille.

--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariee.

--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose a son mari; je
serais vraiment surpris si vous me disiez que le votre n'appartient pas
a la categorie de ceux qui acceptent tout.

Sur ce mot, il se leva: il la voyait eperdue, affolee; c'etait
assez pour le succes de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que
l'affaiblir s'il le repetait ou le laissait discuter; au point ou les
choses en etaient arrivees, la reflexion en ferait plus que lui.

--Je vous reverrai apres-demain, dit-il, a la meme heure, d'ici vous
aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous
pourrez alors me faire part de la resolution a laquelle vous vous
arretez. Bien entendu, si M. le comte d'Unieres etait au chateau, je
remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tete-a-tete.

Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arreter aussitot.

--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'a vous, ce
serait une reponse negative a mon desir de vous voir prendre Claude;
alors je la reconnaitrais.



IV

Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait ete frappee d'un mot prononce
de facon, au moins lui semblait-il ainsi, a s'imposer a l'attention;
c'etait celui qui se rapportait aux avantages resultant pour lui de la
reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existe, il
n'aurait donc pas pense a cette reconnaissance, et il n'eut jamais
reclame sa paternite si sa fille n'avait pas ete l'heritiere de M. de
Chambrais.

Donc, il etait homme d'argent et il n'y avait a cela rien que de naturel
dans la misere qui paraissait etre la sienne; c'etait par besoin
d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il
ne s'etait jamais preoccupe; par besoin d'argent qu'il cherchait a
exploiter sa paternite; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menacait:

--Prenez l'enfant ou je la reconnais.

Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement a ce que Claude
sortit d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre
objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.

Arrivee a ce point, Ghislaine respira; jusque-la elle avait eu le coeur
serre par l'angoisse comme si sa fille etait en danger de mort, sans
qu'elle put rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il
semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la defendre:
c'etait une lutte dans laquelle elle ne restait pas desarmee.

Cette esperance la releva, et bien qu'elle ne put pas prevoir ce que
serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger
n'etait pas immediat; elle avait un certain temps devant elle pour
aviser, pour chercher.

Quand le comte rentra, elle etait assez maitresse de sa volonte pour
l'accueillir comme a l'ordinaire et le questionner.

--Comment avait-il parle?

Il lui raconta la seance et elle l'ecouta sans donner des signes trop
manifestes de distraction ou de preoccupation; comme il disait qu'il
serait sans doute oblige de reprendre la parole le lendemain, elle
manifesta le desir de l'accompagner.

--Te sens-tu en etat de venir demain a Paris?

--Oh! certainement.

--Alors tu es tout a fait bien?

--Tout a fait.

--Tant pis.

--Comment tant pis?

Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:

--Une idee qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser a mon
discours, j'etais avec toi et me disais que ce malaise pourrait etre un
indice heureux.

--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.

--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'esperer! Tu as trente ans,
j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la premiere fois qu'en te voyant
indisposee je me suis rejoui. Sais-tu que j'ai etudie les signes
caracteristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles,
signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais
peut etre autant que bien des medecins? Enfin ce malaise n'a pas
persiste.

--Pas du tout; et je suis sure que rien ne m'empechera d'aller demain
a Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses
indispensables. Quand dois-tu parler?

--Si je parle, ce sera au commencement de la seance.

--Eh bien! apres ton discours, je quitterai la Chambre, de maniere a ne
pas te faire attendre pour revenir ici.

Les choses s'arrangerent ainsi, elle assista a la premiere partie de la
seance, puis, quand le comte eut parle, elle quitta la tribune et revint
rue Monsieur.

Par son contrat de mariage, il avait ete stipule qu'elle toucherait une
pension pour ses besoins personnels; mais dans l'etroite intimite ou
elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait ete observee:
tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et
d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs
besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une depense, ou,
s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte apres qu'elle etait
faite.

Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu
importante sans en parler a son mari; aussi n'etait-ce point de cette
facon qu'elle esperait se procurer l'argent necessaire au rachat de
Claude.

Ce n'etait point seulement dans leur chateau et leur hotel que les
princes de Chambrais avaient toujours pieusement conserve ce qu'ils
avaient recu de leurs peres; pour les meubles, pour les bijoux, il en
avait ete de meme, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait
disparaitre dans une piece reculee, ou l'on serrait dans des armoires
ce qui etait par trop antiquaille sans etre ancien, mais on ne s'en
debarrassait point: les greniers etaient bondes de meubles rococo, et
il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au
style Louis-Philippe.

C'est ainsi que Ghislaine possedait quelques bijoux de prix par la
valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables:
jamais elle ne les avait portes. Places dans des ecrins, ils etaient
conserves dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas
ouvert: ils etaient la, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux
de la famille, et comme il avait une parfaite indifference pour les
pierreries, il ne s'en inquietait pas autrement; ce ne serait pas lui
assurement qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure,
puisqu'il ne les connaissait meme pas.

Obligee de trouver instantanement une forte somme, c'etait sur la vente
de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.

C'etait la une cruelle extremite, et a la pensee d'entrer dans
un magasin, elle, la comtesse d'Unieres, pour vendre des pierres
precieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le
choix des moyens, et coute que coute, il fallait qu'elle prit le seul
qu'elle trouvait, sans se laisser arreter par la honte et par la peur
des commentaires qu'elle allait provoquer.

Rentree chez elle, elle ouvrit le coffret ou etaient serres ces bijoux,
et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-a-dire ceux qui,
par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arreta a une
broche en rubis et en diamants, a un noeud avec deux glands et a un
bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait
trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la
preciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fut au-dessous de
ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.

Puis, tassant le tout dans un journal, de maniere a n'avoir pas a porter
un trop gros paquet, ce qui eut provoque l'attention, elle remonta en
voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers
de la rue de la Paix, a qui elle avait plus d'une fois achete des
bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir
convenablement. Sans doute elle eut prefere s'adresser a des marchands
qui ne l'eussent pas connue; mais, a ces marchands, elle aurait du
donner son nom pour qu'on la payat, et dans ces conditions mieux valait
encore avoir affaire a Marche et Chabert, qui avaient une reputation
d'honnetete.

Quand sa voiture s'arreta devant le magasin, un commis, qui avait
reconnu la livree, se hata de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre
prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.

Elle demanda a parler a l'un des maitres de la maison, et presque
aussitot M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empresse de
se mettre a la disposition de sa noble cliente; comme c'etait en
particulier qu'elle desirait l'entretenir, il la fit passer dans son
cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa
demande.

Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle desirait
vendre des pierreries qui ne lui servaient a rien.

Le bijoutier examina ces pierreries et declara qu'il etait pret a les
acheter.

--Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.

--Non.

--Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont
d'un autre age.

--C'est ce qui me decide a m'en debarrasser.

--Quand on possede des diamants et un collier de perles comme madame la
comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.

Il etait trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la
comtesse d'Unieres ne se resigne a une pareille demarche que sous le
coup d'un imperieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain
temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il a Ghislaine
de lui verser immediatement cinquante mille francs; plus tard il
completerait la somme; puis, reflechissant qu'une grosse liasse de
billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un cheque sur la banque.

L'affaire ainsi arrangee, il n'ajouta qu'un mot:

--Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?

--Je viendrai.



V

Quelle somme etait-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite?
Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire
des appetits?

C'etait ce que Ghislaine se demandait, se trouvant a l'egard de l'argent
dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours ete riches, connaissent mal
sa valeur.

Que representaient cinquante mille francs pour Nicetas?

Au temps ou il donnait des lecons et ou il gagnait quatre cents francs
par mois pour venir deux jours par semaine a Chambrais, ils eussent ete
certainement une fortune pour lui, le paiement de dix annees de travail.

Mais maintenant?

A la verite, si l'on s'en tenait a l'apparence, et a la tenue, on
pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore,
puisqu'ils le tireraient de la misere.

Mais etait-il l'homme du temps des lecons, et ces douze annees de misere
ne lui avaient-elles pas donne d'autres besoins et d'autres exigences?

De meme qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour,
de meme elle ne l'avait pas retrouve en l'entendant parler: dans sa voix
il y avait une durete, dans son regard une brutalite, et dans toute
sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'etait pas reste l'homme
d'autrefois.

Quelles etaient les pretentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les
avait-il etablies? Car plus elle reflechissait a leur entrevue, plus
elle se confirmait dans l'idee qu'il avait joue une comedie dont le
denouement devait etre l'offre d'une somme d'argent.

Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!

C'etait un marche, et elle se sentait bien inexperimentee, bien faible,
bien maladroite pour le debattre comme il aurait fallu: pour la premiere
fois de sa vie elle allait avoir a discuter une affaire d'argent, et
tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysee de
toutes les manieres, par son inexperience, par sa dignite, par sa
tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son
mari.

Etait-il conditions plus facheuses, situation plus terrible? Elle eut
voulu n'avoir pas a attendre et que tout de suite ce marche vint en
discussion. Mais le lendemain precisement son mari resta a Chambrais, et
elle dut veiller a ne pas trahir son anxiete et son angoisse.

Elle y reussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait
pour lire en elle.

--Comme tu es nerveuse, dit-il a un certain moment.

Elle s'en defendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientot
la preuve.

--Tu sais que je persiste dans mon idee.

--Quelle idee?

--Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspiree. Evidemment, il se
passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle
est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le
changement est certain: tu n'es pas dans ton etat ordinaire. Alors,
comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le
sens que je desire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais
ce n'en est pas une d'esperer. La persistance de ton etat nerveux est
significative.

Apres le diner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller a une
certaine distance du chateau, voir des poulains dans une prairie, a
laquelle on n'accedait que par un mauvais chemin charrois.

Comme ils revenaient a la nuit tombante, ils croiserent Nicetas qui
flanait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher
dans une meule foin.

Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son
attention etant attiree par la fixite des regards que Nicetas attachait
sur lui.

--Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rode dans
le pays? demanda-t-il.

Elle ne repondit pas.

Alors il continua:

--Je l'ai deja vu dimanche a la sortie des vepres; il semble qu'il
cherche a nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer
aux ecuries, il faudrait que Francois prit sur lui des renseignements
serieux: il a bien vilaine tournure.

Et c'etait le pere de Claude; il voulait la prendre pres de lui pour
qu'elle y trouvat une direction affectueuse, dans un milieu digne
d'elle!

Apres un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui
donna encore plus de force pour la journee du lendemain: a tout prix, il
fallait sauver Claude de ce miserable,--que le comte ne trouvait meme
pas bon pour ses ecuries.

Quant a trois heures quarante cinq minutes Nicetas, annonce par le coup
de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui
etait encore de service ce jour-la.

--Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise.

--Vous voyez; votre maitresse m'a promis de repondre aujourd'hui a mes
questions, et je viens chercher ses reponses: nous collaborons: c'est
beaucoup d'honneur pour moi.

--Alors, vous n'avez qu'a lui demander l'autorisation de visiter le
chateau, elle ne pourra pas vous le refuser.

--C'est une idee; mais maintenant le chateau m'interesse moins.

Il trouva Ghislaine dans le meme salon et a la meme place que la
premiere fois.

--Cet empressement a me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et
j'espere que nous nous entendrons.

--Vous vous trompez.

--Ah!

--Au moins quant a la condition que vous pretendez m'imposer.

--Mais il y a deux conditions que je pretends vous imposer: ou vous
prenez Claude, ou je la prends moi-meme.

--Cela est egalement impossible.

--C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas
prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empecher de la prendre, moi;
ne suis-je pas son pere?

--Et qu'en feriez-vous?

--Une honnete fille, une fille tendrement aimee.

--Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous.

--Oh! ne vous genez pas, et dans un entretien de l'importance de
celui-ci, qui met tant d'interets en jeu, l'avenir de votre fille, votre
honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de
cote; ce n'est ni le lieu, ni le moment.

--Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une heritiere
jouissant des maintenant de ses revenus, vous pouviez penser a la
prendre.

--C'est-a-dire que je speculais sur ma paternite, n'est-ce pas? Dites-le
donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en
realite, rien n'est pour me blesser.

Malgre la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas "ne pas se
gener" comme il disait, ni pousser les choses aux extremes.

--Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner
une existence large, en meme temps que vous vous la donniez a vous-meme.
Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous
puissiez la prendre--mais je n'admets cela que pour la discussion, car
dans la realite son conseil de famille la defendrait, et la justice
ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que
feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages materiels
retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour
vous, non une source de produit.

--Ou voulez-vous en venir?

--A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages precisement a ne pas
prendre Claude, a ne pas vous occuper d'elle, a m'abandonner ce soin
ainsi qu'a son conseil de famille, enfin a la laisser, aussitot que sa
sante le permettra, entrer au couvent, ou elle recevra une education
convenable, et d'ou elle sortira pour se marier.

--Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air etonne, et ne vois pas
ou seraient ces avantages.

Elle avait place le cheque de Marche et Chabert sous un livre, a portee
de sa main; elle souleva le livre, et tirant le cheque, elle le lui
tendit:

--Dans ceci.

Il prit le cheque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais des
qu'il eut jete les yeux dessus, son visage se contracta.

--Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il.

--Vous m'avez offert un marche, je vous en offre un autre.

--Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du
sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du
sang de son pere, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant
pas hier--ce n'est pas votre faute, je le sais--vous m'avez permis de
faire une enquete dans le pays, et de connaitre ainsi le chiffre precis
de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple
pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille?

--On ne vend que ce qu'on possede, et de ces quinze cents mille francs
vous ne toucherez jamais un centime.

--C'est a voir, et vous prejugez le resultat d'un proces que vous avez
tout interet a ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en
prie, faites entrer cet interet en compte dans vos calculs; il serait
imprudent de le negliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une
vraie derision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais?

Ainsi elle ne s'etait pas trompee, il consentait, comme elle l'avait
pressenti, a renoncer a Claude et a la vendre; la contestation
maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque degout
qu'elle en eut, il fallait qu'elle entrat dans un marchandage.

Il examinait le cheque.

--Votre offre est d'autant moins serieuse, reprit-il, que ce cheque
dit lui-meme que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une
proposition plus convenable. Pour voir d'ou proviennent ces cinquante
mille francs il n'y a qu'a regarder le cheque; evidemment, vous ne les
avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas
empruntes. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate
simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez
cherche dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cesse de vous plaire, et
vous les avez vendus a Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la
Paix qui vous les ont payes avec ce cheque sur la Banque: voila leur nom
imprime et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu
assez.

Il fit une pause pour jouir de l'effet d'etonnement qu'il avait produit.

--Parlons net, reprit-il bientot, et ayons l'un et l'autre une egale
franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases echappatoires pour ne
pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce a quoi
vous etes parvenue jusqu'a present, j'en conviens, mais ce qui a du bien
vous gener; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais
compte sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour elever
ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que
l'enfant ne trouverait pas aupres de moi l'existence que je voulais lui
faire. Dans son interet donc, il est mieux qu'elle aille au couvent,
mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela meme a tous les
droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand
elle sera majeure, ou sur son heritage si elle venait a mourir; et cette
renonciation, je l'estime a trois cent mille francs. J'accepte ce cheque
comme un acompte.--Il le mit dans sa poche.--Vous m'en devez deux cent
cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit.

--Et ou voulez-vous que je les prenne? s'ecria-t-elle.

--Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit
jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous
demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent
cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me creer
une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le pere de votre
enfant cesse d'etre le miserable que vous voyez devant vous? Comme il
pourrait etre dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous
attendrai ou vous voudrez, dans une eglise, chez votre medecin,
votre dentiste, votre couturiere, tous endroits a souhait pour des
rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit a trois
heures et demie, gare de l'Est,--on y voit peu de Parisiens,--salle des
pas perdus.



VI

Ce qui rendait la situation de Ghislaine desesperee, c'est qu'elle
n'avait personne a qui s'ouvrir, de qui elle put attendre conseils et
secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sur a l'avance qu'il ne
trouverait pas un homme devant lui pour l'arreter; c'etait a une femme
qu'il avait affaire, en femme il la traitait.

Vendez ou empruntez.

Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressat a quelqu'un; a qui? De
gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait
toujours ete pour elle d'une deference parfaite; toutes les fois qu'il
lui avait fait signer un acte, il semblait que c'etait une faveur
qu'il lui reclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent
cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une
confession; elle serait morte de honte.

D'ailleurs, alors meme qu'elle se resignerait a cette confession,
qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fut au courant des choses de la loi,
elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance
de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurement l'objection
que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, proces pour
lui resister, etaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle
n'eut pu se procurer cette somme qu'aupres d'un parent ou d'un ami; et
elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service.
Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une
etroite intimite avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a
peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.

Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de
nouveau des bijoux.

Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer
cinquante mille francs, elle s'etait imaginee, sans rien preciser
d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte.
Certes, elle ne doutait pas de l'honnetete de Marche et Chabert, qui
surement les avaient estimes a leur prix marchand, mais elle doutait
de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant tres bien que les
pierreries comme toutes choses subissent des depreciations. Combien
tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on
remarquat leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs
peut-etre. Et de cette somme a celle qu'il exigeait il y avait loin, si
loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui etre d'aucune utilite.

A la verite, son ecrin ne se composait pas que de ces respectables
antiquailles; il comprenait des bracelets, une riviere, des croissants,
un diademe, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son
mari lui avait donnes, ainsi que le fameux collier de perles et les
diamants de sa mere; mais ceux-la elle ne pouvait pas les vendre; les
uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les
employer a la rancon de sa fille; les autres, parce qu'ils etaient des
souvenirs.

Et cependant, puisqu'elle etait contrainte a une nouvelle vente, c'etait
de ces souvenirs qu'elle devait se separer; l'hesitation n'etait
possible que pour le choix.

Apres avoir balance le pour et le contre, elle se decida pour le collier
de perles; avec lui, au moins, elle etait certaine d'obtenir la somme
dont elle avait besoin, puisqu'il avait ete estime a quatre cent mille
francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et
Chabert.

En effet, il ne pouvait pas etre question de vendre ce fameux collier,
car si le comte etait d'une indifference complete pour tous les bijoux,
il ne laisserait pas disparaitre celui-la sans s'en apercevoir. Ce qu'il
fallait, c'etait faire mettre des perles fausses a la place des vraies
et vendre celles-ci. Dans l'ecrin ou il resterait desormais enferme, on
ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte
seul. Et encore etait-il possible qu'il ne le regardat plus jamais.

Pour vendre ses bijoux elle avait ete tout droit chez Marche et Chabert
qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait a qui
les commander. Cependant, comme elle avait achete des parures de jais
pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne
se chargeait pas de ce travail, on lui dirait a qui elle pouvait
s'adresser. Le lendemain meme elle s'en alla en voiture de place au
boulevard des Italiens, et se faisant descendre a la Chaussee d'Antin,
elle entra dans un magasin ou, a cote du jais et du grenat, se
trouvaient exposees des pierreries et des perles fausses.

Bien qu'elle eut prepare ses premieres paroles, elle eprouva un moment
d'hesitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui
elle etait, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait
pas ne pas s'etonner de sa commande et ne pas chercher a deviner ce qui
se cachait derriere.

Enfin elle se decida:

--Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le
composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux
yeux?

--Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver a une imitation si
parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.

Ouvrant un tiroir, le bijoutier etala sur une vitrine une poignee de
perles:

--Voyez vous-meme.

Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux,
chatoyant, satine des vraies, mais enfin l'imitation etait suffisante
pour qu'elle s'en contentat.

--Ou est le collier? demanda le bijoutier.

--Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que
possible, meme nombre, il y en a quatre cents...

Le bijoutier eut un sourire de surprise.

--... Meme grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher
ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boite.

Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de
la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se
laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il declara que
la copie serait digne du modele.

--Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez
pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans
le monde de madame, j'en suis sur, vous pourrez porter votre collier
avec pleine securite.

--Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise.

--J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen a la portee
de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses
n'ayant pas la solidite des vraies.

On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que
six; le samedi, a trois heures precises, il fallait qu'on le lui livrat.

Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux
dans son ecrin, et dans une boite les perles vraies. Le bijoutier aurait
voulu qu'elle admirat longuement "son oeuvre d'art"; mais elle n'en
avait pas le temps; apres avoir jete un rapide coup d'oeil au collier,
compte les perles vraies et paye sa facture, qu'on avait eu la
delicatesse de preparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit
conduire a la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge
marquait trois heures vingt-huit minutes.

Elle chercha autour d'elle et ne l'apercut pas. Comme ce n'etait pas une
heure de depart, la salle etait presque deserte; seuls quelques paysans
arrives longtemps a l'avance etaient assis sur des bancs, leurs paniers
et leurs paquets devant eux.

Ne sachant que faire, elle se mit a lire une affiche machinalement:
tournee contre la muraille, elle ne cedait point a la tentation de jeter
ca et la des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.

Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'aprete lui
donnerait de l'empressement.

Comme elle passait d'une affiche a une autre, elle crut voir que de loin
quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en
rien, par sa tenue, au miserable que deux fois elle avait recu, et dont
le debraille s'etait imprime dans ses yeux de facon a ce qu'elle ne
l'oubliat jamais: c'etait un gentleman de tournure elegante, la toilette
soignee: bottines a guetres mastic, pantalon quadrille noir et blanc,
gilet blanc, jaquette a carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains
gantees de chevreau clair, un jonc a pomme de lapis.

Et pourtant, c'etait sa taille elevee; quand il se fut rapproche, le
doute n'etait plus possible: elle ne l'avait pas reconnu deguenille, et
maintenant elle ne le reconnaissait pas elegant.

Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:

--Oserai-je vous offrir mon bras?

Elle eut un mouvement de repulsion.

--Marchez pres de moi.

Il l'accompagna, le chapeau a la main.

--Je n'ai pas l'argent, dit-elle.

Il mit son chapeau.

--Et alors? dit-il brutalement.

--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier
pesant plus de six mille grains, qui a ete estime quatre cent mille
francs; prenez-les et vendez-les vous-meme, ce que je n'ai pu faire;
vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille
francs.

--En etes-vous sure?

--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.

--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.

--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'a Paris ou elles sont
connues.

--Vos desirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre
mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associes?

Elle lui tendait la boite; il fit mine de ne pas la prendre:

--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah!
madame, aimez-la bien.

Il prit la boite, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.



VII

Le calme avait succede aux angoisses desesperees qui avaient bouleverse
Ghislaine pendant les quelques jours ou elle etait restee sous le coup
des exigences de Nicetas.

Certes, ce calme ne ressemblait en rien a l'heureuse serenite des annees
qui avaient precede cet orage, mais elle respirait; si tout danger
n'etait pas a jamais ecarte, il etait au moins ajourne.

Etait-il deraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner a l'etranger
et y rester? Puisqu'il avait passe onze ans sans revenir a Paris,
c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'etait pas sans
intention qu'elle lui avait demande de ne pas vendre les perles du
collier a Paris; et si tout d'abord il y avait la une raison de
prudence, il y en avait une aussi d'esperance: une fois a Londres, a
Vienne, ou a New York, il pouvait tres bien ne pas penser a rentrer a
Paris.

Cependant, comme c'eut ete folie de s'endormir dans cette esperance qui
ne reposait sur rien de precis, elle voulut prendre quelques precautions
contre un retour possible et une nouvelle attaque.

Pour elle, il n'etait que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme
elle avait ete une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa
fantaisie, elle le serait toujours.

Mais pour Claude, il en etait autrement, et si apres avoir agi contre
la mere, il trouvait de son interet de se tourner contre l'enfant, il
fallait qu'a ce moment celle-ci fut en surete.

Pour cela, le mieux etait de la mettre au couvent; s'il voulait tenter
quelque chose, ou la chercherait-il quand les portes d'un couvent se
seraient refermees sur elle a Paris ou aux environs?

Mais elle ne voulut pas prendre cette resolution sans avoir consulte son
medecin qu'elle fit venir a Chambrais, pour qu'il examinat Claude de
nouveau.

Le medecin fut d'avis qu'a la rentree d'octobre elle pourrait travailler
comme toutes les filles de son age, mais que pour le moment il importait
qu'elle passat les mois d'ete a la campagne sans faire grand'chose.

--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois
qu'a l'automne elle sera en etat de supporter la regle et le travail
d'un internat. Mais a condition cependant que ce ne sera pas a Paris.
La-dessus ma prescription est formelle: sa bonne sante dans l'avenir
depend de la vie a la campagne. C'est une absurdite meurtriere de
maintenir des internats a Paris: lycees ou couvents; et il y a
longtemps qu'on les aurait transportes aux champs, si dans toute maison
d'education on ne faisait point passer les convenances des directeurs et
des professeurs avant l'interet des eleves.

Ce n'etait pas pour ne pas suivre les conseils de son medecin qu'elle
les avait demandes; il aurait ordonne le couvent que Claude eut tout
de suite quitte Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'a
l'automne etait trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle
n'en fut pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.

En trois mois il ne depenserait pas trois cent mille francs, sans doute,
et avant qu'il revint a l'assaut--si comme elle le pressentait il devait
y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite
ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne put pas la
decouvrir.

Cependant, comme il etait sage de s'entourer de toutes les precautions,
meme de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda a
Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser
sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait
chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait etre
accompagnee. Elle n'etait plus une gamine qui peut s'en aller par les
chemins.

Cela organise de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre
sa vie ordinaire et etre tranquille.

Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se
trouva tout a coup menacee precisement par ou elle se croyait le plus en
surete, c'est-a-dire du cote de son mari.

Pendant l'ete ils vivaient a Chambrais, mais cependant sans que l'hotel
de la rue Monsieur fut completement ferme; le comte y venait tous les
jours en allant a la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et,
jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis,
notamment des etrangers, pour lesquels une excursion a Chambrais n'eut
pas ete un agrement; c'etait le moment ou Ghislaine voyait ses parents
d'Espagne a Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'etait lie
dans ses voyages.

Au commencement de juillet un diner fut ainsi donne en l'honneur d'une
infante d'Espagne qui etait venue passer a Paris le mois du Grand Prix,
et pour se rencontrer avec elle les d'Unieres avaient choisi la fleur
de leurs amis, l'hotel avait pris son air de gala et les serres de
Chambrais s'etaient videes dans les appartements et dans le jardin de la
rue Monsieur.

Quand le comte revint de la Chambre ou il y avait une seance importante,
il trouva Ghislaine deja habillee et installee dans le grand salon prete
a recevoir ses invites: ce soir-la, elle avait renoncee a ses habitudes
de simplicite, et portait une robe de crepe de Chine blanc brode d'or
qu'elle mettait pour la premiere fois.

A quelques pas d'elle le comte s'arreta pour la regarder, pour
l'admirer:

--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beaute
brune; c'est une merveille d'harmonie.

Le premier coup d'oeil avait ete, comme toujours, pour l'admiration,
mais le second fut pour la critique:

--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicite pour nos
hotes.

--Oh! en cette saison, repondit-elle surprise de cette observation, la
premiere de ce genre qu'il se permit depuis dix ans.

--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je
ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton
collier de perles qui sur tes epaules, eclaire par les reflets noirs
de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet
superbe.

Elle restait interdite.

--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en
l'examinant.

--Quelles raisons?

--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est serieusement que je te le
demande; non seulement par egard pour nos invites, mais encore pour mon
agrement.

Elle pensa a dire que le collier n'etait pas en etat, mais le comte
prevint cette objection:

--Il est en bon etat, puisque Marche et Chabert ont dernierement repare
le fermoir.

Toute resistance etait impossible.

--Je vais le mettre, dit-elle.

Elle monta a son cabinet de toilette, soumise a la fatalite.

--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, ou
s'arretera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres
serai-je encore entrainee?

Elle se regarda dans la psyche, mais son trouble la rendait incapable de
voir si la faussete des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si
l'on n'etait pas prevenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout
qu'on ne les examinerait pas de tres pres. Seulement ne se laissait-elle
pas influencer par les eloges que le bijoutier s'etait lui-meme
decernes? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles
fussent?

Il fallait redescendre, car les invites allaient arriver, et il fallait
aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand
elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui
ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la genaient
plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir la?

En effet, chaque fois que, pendant le diner et la soiree, elle sentit
les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'etait
naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on etait frappe par
l'etrangete de ses perles et qu'on se demandait d'ou elles provenaient:
les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guere en bijoux, mais
combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si
parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en etat de deviner son
mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont
la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'etait dans son amour et
dans son honneur.

A un moment de la soiree, elle eprouva une emotion qui la paralysa: une
de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces,
porta la main sur le collier:

--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais
bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fut si
beau, laissez-moi le regarder de pres.

Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle etait jeune, la cousine,
et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, etant
sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupconnerait-elle
que ce collier dont on parlait tant pouvait etre faux? C'etait a travers
son histoire et la tradition qu'on le regardait, non a travers la
realite.

C'etait la surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et
prendre confiance.

Cependant quand la soiree se termina et que les derniers convives
partirent, elle fut grandement soulagee; enfin elle etait sauvee; tout
au moins l'etait-elle pour cette fois; et apres cette epreuve, si
l'hiver prochain elle devait le mettre encore "par ordre", elle serait
moins inquiete.

Montee dans sa chambre, elle le defit tout de suite pour le reintegrer
dans l'ecrin ou elle esperait bien le tenir longtemps renferme; mais
au moment ou elle allait ouvrir cet ecrin, elle entendit le pas de son
mari; alors, instinctivement, comme si elle etait en faute, elle posa le
collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles
dans lequel elle s'etait enveloppe les epaules en sortant du salon.

--Vous vous deshabillez? dit-il.

--Oui.

--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout a l'heure; ne vous
pressez pas; j'ai a lire ce paquet de lettres qu'on vient de me
remettre.

Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui
d'ailleurs, etait bien cache, croyait-elle.

Le comte s'assit aupres de la table, sur laquelle etait posee une grosse
lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se
trouvait en dehors du rayon de la lumiere, il se leva et prit la lampe
pour la rapprocher.

En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un
coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une
fracture.

Qu'avait-il donc casse?

Il enleva le fichu et trouva le collier etale sur la malachite; il avait
ecrase deux perles.

Son premier mouvement fut du depit et du chagrin.

--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va etre desolee;
son collier.

Mais il s'arreta surpris; si peu verse qu'il fut dans l'art de la
joaillerie, il savait que les perles sont formees d'une matiere nacree,
compacte, solide, resistante, qui ne s'ecrase pas sous le pied d'une
lampe, si lourde que soit cette lampe.

Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?

Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.

Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les
examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait la
quelque chose d'etrange et de mysterieux.

Sa premiere pensee fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour
raconter cette aventure a Ghislaine; mais il avait deja fait deux pas,
quand il s'arreta, revint a la table, egalisa les perles de facon a ce
que le vide qu'il avait fait disparut, et recouvrit le collier avec le
fichu.



VIII

Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis
aupres de la table, lisant ses lettres sous la lumiere de la lampe.

Contrairement a ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour
la voir venir: au contraire, il resta absorbe dans sa lecture.

Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au
lit.

C'etait en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou
quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre;
couchee, il s'asseyait sur une chaise basse aupres de son lit, elle
tournait la tete de son cote, il lui prenait la main dans les siennes et
ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences
du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soiree:
douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car apres avoir
commence par les autres, ils en arrivaient bien vite a eux memes, et
alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu
dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu
dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle
s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fut entre dans
sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les
yeux, elle trouvait ceux de son mari attaches sur elle, comme s'il avait
passe toute la nuit pres d'elle a la regarder dormir.

Mais ce soir-la, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.

--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle
apres avoir attendu un moment.

--Des ennuis.

--Quels ennuis?

--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.

C'etait une reponse, mais elle n'etait pas suffisante pour expliquer
cette preoccupation subite: pendant le diner et la soiree, elle avait a
chaque instant rencontre ses regards pleins d'une tendre fierte qui la
suivaient, et voila que tout a coup, alors qu'ils etaient libres, il
s'enfermait dans cette attitude etrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi
ce brusque changement?

Il vint cependant s'asseoir aupres d'elle, mais au lieu d'une causerie
affectueuse et abandonnee ou celui qui parlait exprimait les idees de
l'autre en meme temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que
de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer
chez lui. A peine avait-il ferme la porte qu'elle descendit doucement
de son lit, et allant a la table, guidee par la faible lumiere de la
veilleuse, elle mit le collier dans l'ecrin, un peu a tatons, mais avec
precaution pour ne pas faire de bruit.

Une fois seul, le comte avait tache de reflechir et de se retrouver;
mais dans sa tete troublee, aucune reponse n'arretait les questions qui
s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait a la
meme conclusion qui etait que les perles vraies ne peuvent pas s'ecraser
ainsi.

Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout a fait mysterieuses,
c'est que six semaines auparavant le collier avait ete remis aux
bijoutiers Marche et Chabert pour une reparation au fermoir, et que par
consequent il semblait raisonnable d'admettre qu'a ce moment toutes les
perles etaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manque
de signaler celles qui etaient fausses--leur responsabilite se trouvant
engagee.

Etait-il possible que l'ouvrier charge de la reparation eut substitue
une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait detournees? Il
se le demandait, mais sans croire beaucoup a cette explication.

Cependant, comme cela n'etait ni invraisemblable ni impossible, le
plus sage etait de ne pas lacher la bride a l'imagination, sans avoir
prealablement fait une enquete de ce cote.

Le lendemain matin, avant le dejeuner, il se rendit chez les bijoutiers,
et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant
l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux
qu'on devait mettre en montre ce jour-la.

Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin,
il etait entre pour payer la reparation du collier de perles de madame
d'Unieres.

--Madame la comtesse a paye elle-meme cette reparation.

Il le savait, mais il n'avait pas trouve d'autre pretexte que celui-la
qui lui permit de parler du collier.

--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifferent.

Les deux associes se regarderent.

--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon
etat?

--Mais, sans doute.

--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes a des maladies et ne
perdent pas leur beaute en vieillissant?

--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unieres n'en sont
pas la, il s'en faut; jamais elles n'ont ete plus belles. Quand la
reparation a ete faite, nous avons laisse le collier dans son ecrin
ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos
clientes qui les ont vues. Je suis sur que madame la comtesse d'Unieres
exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charite, qu'a lui seul
il ferait recette.

--Vous croyez?

--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais
pour mon compte, je n'en connais pas une reunion plus parfaite; quatre
cents perles pareilles sans qu'une seule soit inferieure aux autres,
cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardees moi-meme une a
une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du metier c'etait une
jouissance.

Ainsi, quand le collier etait sorti des mains de ces bijoutiers, toutes
les perles etaient vraies; c'etait donc depuis ce moment que la fraude
avait eu lieu.

Il restait au comte une question a poser.

--Est-il possible qu'un de vos employes ait substitue des perles fausses
aux perles vraies?

Mais cette question etait un aveu en meme temps qu'une accusation:
l'aveu qu'il avait decouvert des perles fausses dans le collier de la
comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porte l'ecrin
de la rue de la Paix a la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette
fraude.

Elle etait donc impossible a tous les points de vue, et il devait s'en
tenir a ce qu'il avait obtenu.

Quand il fut sorti, les deux associes passerent dans leur cabinet et, la
porte fermee, en meme temps ils s'interrogerent du regard d'abord, puis
franchement?

--Marche?

--Chabert?

--Ca vous parait naturel tout cela?

--Le mari qui entre par hasard.

--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un
emploi secret.

--L'embarras de l'un.

--La confusion de l'autre.

--C'est-a-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame
d'Unieres, je dirais ca y est.

--Et moi je dirais que le collier a ete vendu comme les anciens bijoux.

--A qui?

--Pourquoi pas a nous!

--Voila qui n'est pas juste.

--Nous, nous la connaissons.

--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas a Freteau.

--On les aura envoyees a Londres.

--C'est egal, si les perles viennent dans le commerce, je les
reconnaitrai.

--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier
comme celui-la ne peut pas disparaitre sans que l'honneur de la famille
soit engage.

--Je vais ecrire a Londres.

--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.

Le comte rentra plus perplexe, plus angoisse qu'il ne l'etait en sortant
le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que
les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier,
depuis toujours peut-etre, tandis que maintenant, a moins d'accuser
Marche et Chabert d'etre des voleurs ou des ignorants, il fallait
reconnaitre qu'elles n'y avaient ete introduites que depuis la
reparation du fermoir.

Si la question de la date semblait resolue, l'autre, celle du "comment",
restait entiere, et meme elle s'etait aggravee en se limitant, puisqu'il
etait demontre que le collier ne se composait que de perles vraies quand
il avait ete remis a Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas du
sortir.

Cela etait si grave, qu'il revint en arriere, sans oser aller plus loin.

Jusque-la il avait raisonne en partant de ce point que les perles
s'etaient ecrasees parce qu'elles etaient fausses, et que, si elles
avaient ete vraies, elles auraient resiste au coup porte par la lampe.
Mais ce point etait-il indiscutable? Il le croyait. En realite, il ne
le savait pas d'une maniere certaine: il supposait que des perles ne
devaient pas s'ecraser, mais si elles avaient un defaut cache, si elles
etaient malades, ou meme si elles etaient mortes, ne pouvaient-elles
pas etre brisees par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se
produisant sur une matiere dure telle que la malachite formant enclume?

C'etait cela maintenant qui avant tout devait etre elucide, et un seul
moyen se presentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au
doute et aux tergiversations, c'etait de soumettre le collier a l'examen
d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait.

Apres le dejeuner, au lieu de retourner a Chambrais avec Ghislaine, il
resta seul a Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort,
dont ils avaient chacun une cle; il prit le collier, qu'a cause de la
dimension de l'ecrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et
s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne
pas le connaitre.

La, il n'y avait besoin ni de finesse ni de reticence. Il apportait un
collier pour qu'on remplacat deux perles qui manquaient.

Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'ecrin, mais presque tout de suite
il le referma:

--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.

--Vous ne vous chargez pas des reparations? demanda le comte que la
fermeture de l'ecrin avait peniblement impressionne.

--Mon Dieu, oui, a la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux.

--Ah!

--Vous trouverez, sous la galerie a cote, trois maisons plus bas.

Le mot qui etait venu aux levres du comte etait "Vous etes certain que
ces perles sont fausses" mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait
pas se tromper, la rapidite avec laquelle il avait referme l'ecrin
prouvait que le doute meme n'etait pas possible pour un homme du metier.

Et cependant, pousse par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer
dans le magasin qu'on lui avait indique; l'enseigne ecrite sur la glace
de la devanture etait trop tentante: "Fabrique de perles et de bijoux";
c'etait bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les
fabriquait.

Sa demande fut la meme que chez le premier bijoutier: pouvait-on
remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles
exactement pareilles; et la reponse fut celle qu'il attendait, mais que
tout en lui repoussait:

--Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il
faut fabriquer les perles expres, et cela demandera quelques jours.

Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand
etonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire a un fou.

Fou, il l'etait, en effet; ses idees se heurtaient dans sa tete, le
ramenant toujours au meme point, celui sur lequel, precisement, il ne
voulait pas s'arreter: les perles etaient vraies en sortant de chez
Marche et Chabert; elles etaient devenues fausses depuis ce moment,
et quand il avait demande a Ghislaine de mettre ce collier; il avait
rencontre une resistance inexplicable.

S'expliquait-elle maintenant?

Non, car assurement il y avait la un mystere qu'elle eclaircirait
cependant d'un mot.

Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui
etait un doute et un outrage?

Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donne depuis dix
ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignite, tout se
dressait devant lui pour l'arreter.

Toute la journee il balanca le parti a prendre: depuis dix ans, il
s'etait si bien habitue a ne rien decider tout seul.

Quand il rentra tard dans la soiree a Chambrais, il la trouva
l'attendant; alors, il lui annonca que le lendemain matin, a la premiere
heure, il etait oblige de partir pour son departement, ou son comite
l'appelait d'urgence.

Il n'avait trouve que cela: se reconnaitre; gagner du temps; ne rien
livrer aux hasards du premier mouvement.

Elle fut stupefaite; mais elle s'efforca de n'en rien laisser paraitre
et de cacher son emotion.



IX

Le comte parti, Ghislaine avait ete passer la matinee avec Claude,
s'imaginant que pres de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle,
elle cesserait de chercher la cause de ce depart, et aussi celles de ces
changements dans l'humeur de son mari, pour la premiere fois inegale et
bizarre depuis dix ans.

Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenee a la
meme pensee, etant elle-meme, la pauvre petite, la cause premiere de
tout ce qui arrivait.

D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait a Chambrais desorientee,
desoeuvree, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller a
Paris, attendant l'heure ou elle vivrait en lui ecrivant de longues
lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-la si son
desoeuvrement etait le meme, l'inquietude enfievrait son esprit
bouleverse.

Ce n'etait point de cette facon qu'il procedait quand un voyage
l'obligeait a une separation: a l'avance il la prevenait en lui
expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il
la consultait; et le plus souvent c'etait elle qui, en fin de compte,
le forcait a partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se
sauvait et la fuyait?

Comme elle se debattait contre des suppositions sans rien trouver de
raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle
lut: "Prince N. Amouroff."

Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.

--Vous avez donc dit que j'etais visible? demanda-t-elle contrariee.

--La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse
etait au chateau; j'ai cru qu'elle etait attendue.

Ghislaine, dans l'etat d'agitation ou elle se trouvait, n'etait pas
disposee a recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans
doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de
Paris a Chambrais meritant quelques egards.

Elle etait a ce moment dans la bibliotheque, assise dans le fauteuil de
son mari, devant la table de celui-ci, se preparant a lui ecrire en se
servant de sa plume et de son buvard.

--Ou est cette personne? demanda-t-elle.

--Dans le salon d'attente.

Elle sortit de la bibliotheque, et traversant le vestibule, precedee du
valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.

Celui qui l'attendait se tenait devant une fenetre, regardant dans le
jardin, il se retourna: c'etait Nicetas.

Elle retint un cri:

--Vous!

Malgre sa stupefaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer
de la main le salon faisant suite a celui ou ils se trouvaient, et il la
suivit.

--Vous ne deviez pas vous representer ici, dit-elle lorsque sa voix ne
dut plus etre entendue du vestibule.

--Bien que je n'ai pas pris d'engagement a cet egard, je le voulais, en
effet; les circonstances en ont decide autrement; c'est pour attenuer
autant que possible les inconvenients de cette nouvelle visite que je me
suis presente sous mon nom.

--Votre nom!

--Celui de mon pere, le mien, par consequent, comme je puis vous
l'expliquer et vous le prouver si vous le desirez.

--C'est inutile, car ce n'est pas la, je pense, le but de cette visite.

--Pas precisement, bien que cela fut peut etre a propos, mais enfin,
passons; je serai a votre disposition quand vous voudrez savoir ce
qu'est le pere de votre fille, pour vous donner tous les renseignements
que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le
vois a votre impatience inquiete, c'est le motif qui m'amene.

Elle fit un signe de tete.

--En deux mots le voici! je n'ai pas trouve a vendre les perles que vous
m'avez remises: a Londres, a Amsterdam, ou je me suis rendu, on ne m'en
a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce
chiffre maximum a celui que vous m'aviez annonce; il s'en manque juste
de cent mille francs pour parfaire la somme fixee entre nous; dans ces
conditions, je viens vous demander ce que vous decidez; voulez-vous que
je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-meme, ce qui
vous serait peut-etre plus facile qu'a moi, surtout si vous retablissez
le collier dans son etat, avec son fermoir, ou bien etes-vous disposee a
parfaire la somme manquante?

Elle n'eut pas la naivete de se laisser prendre a cette histoire qui,
certainement, n'avait ete inventee que pour lui soustraire cent autres
mille francs.

--C'est impossible, dit-elle nettement.

--Qu'est ce qui est impossible?

--Ce que vous demandez.

--Je demande deux choses ou plutot l'une des deux ou vous reprenez les
perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les
vends moi-meme cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent
mille francs seulement.

--Je n'ai pas les cent mille francs.

--Vous les trouverez.

--C'est impossible.

--Vraiment impossible?

--Absolument.

--Vous etes certaine qu'avec un peu de bonne volonte et quelques efforts
vous ne reussiriez pas a trouver ces cent mille francs?

--Ni efforts, ni bonne volonte, rien ne me les procurerait.

Elle dit cela avec une fermete qui devait lui prouver que toute
insistance etait inutile.

Cependant il ne s'en montra ni embarrasse, ni fache.

--Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'a vous rendre vos perles...

Elle respira.

--... Et a reconnaitre ma fille.

Ce fut elle qui laissa paraitre son emotion.

--Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle
que je voulais, parce qu'elle etait conforme aux desirs de mon coeur en
meme temps qu'aux regles legales, et dont je n'ai ete detourne que par
votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse
n'aurait pas du se laisser toucher.

Elle le regardait eperdue, cherchant a demeler dans son accent et dans
son attitude s'il parlait sincerement ou s'il ne voulait pas plutot
par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi a payer ces cent mille
francs.

Mais il semblait impenetrable: sa tenue etait d'une correction
desesperante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et
froide, n'avait aucun accent, ni de colere, ni de reproche.

Il continua:

--Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante
mille francs que vous m'avez verses, je pense, que vous voudrez les
offrir a votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus,
car sans eux, jusqu'a ce que j'aie pu realiser certaines affaires de
succession, elle serait exposee, pendant les premiers mois au moins, a
une vie un peu dure, dont elle aurait a souffrir.

--Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui
assurer la vie que son etat de sante exige pour elle?

--Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un
sacrifice d'argent lui assurer cette vie?

--Parce que je ne le peux pas.

Il eut un geste de dignite blessee et d'impatience:

--Voila un debat extremement penible, qu'il ne serait convenable ni pour
vous ni pour moi de prolonger.

Il se leva.

De la main, elle l'arreta.

--Ne partez pas, dit-elle.

--Et que voulez-vous, madame?

--Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces
cent mille francs, je confesse la verite.

--Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez,
madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une
femme dans votre position, que la comtesse d'Unieres, que la princesse
de Chambrais soit arretee par une aussi miserable somme.

--C'est justement parce que je suis comtesse d'Unieres qu'il m'est
impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous
avez touches, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me defaire. Pour les
perles qui sont entre vos mains, j'ai detruit un collier que tout le
monde connait, et que sa notoriete meme m'impose si bien, qu'il est
certaines reunions dans lesquelles je ne puis pas paraitre sans le
porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariee ne
dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont
une miserable somme pour vous, pour moi, c'en est une considerable que
je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.

--Alors, restons-en la.

De nouveau il se leva.

Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir,
elle aurait a subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions
ou elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer
devant rien pour l'empecher; Claude d'un cote, de l'autre son mari, elle
etait aux abois.

--Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais
au moins vous en payer l'interet, un gros interet, et je prendrais
l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.

Il prit un air indigne.

--Ces marchandages me sont tres penibles, dit-il, cent mille francs ou
ma fille.

--Je vous repete qu'a aucun prix je ne puis trouver ces cent mille
francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis deja mis
dans une situation pleine de dangers, peut-etre meme desesperee...

--D'ou viennent ces dangers? interrompit-il.

--De mon mari.

--Et vous croyez que c'est parce que les soupcons et la jalousie de M.
d'Unieres sont eveilles que je vais m'incliner devant vos scrupules?
Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser a persister dans ma
demande, ce sont ces soupcons memes. Jaloux, M. d'Unieres, inquiet,
tourmente, amene a chercher ce qui se passe, a le trouver, et que
puis-je souhaiter de mieux? Un proces s'engage, une separation en
resulte, un divorce, un scandale, mais c'est precisement ce qu'il me
faut.

Elle poussa un cri etouffe.

--Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cesse
de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'etais il y a douze
ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.

Elle s'etait levee, et debout, adossee a la cheminee, elle avait pris le
cordon de la sonnette.

--Vous n'avez rien a craindre, reprit-il. Dans votre interet, je vous
engage a ecouter ce que j'ai a dire. Que votre mariage avec M. d'Unieres
soit rompu a la suite du scandale que provoquerait un proces, vous me
trouvez pret a vous epouser, et notre fille grandit entre son pere et sa
mere. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicetas, le
pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien
celui d'Unieres, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est
pour vous ni une mesalliance ni une decheance; ma famille a occupe et
occupe encore de grandes charges aupres de l'Empereur, a la Cour et
dans le gouvernement; les raisons qui m'empechaient dans ma jeunesse de
porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et
l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation,
pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration
d'un homme qui sera votre esclave.

Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'etait
plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous
la menace, affolee par la peur, paralysee par la honte; elle s'etait
redressee, le regard fier, l'attitude resolue, et il la retrouvait,
telle qu'elle etait le soir ou elle l'avait oblige a sortir de sa
chambre.

--Vous avez eu raison de vouloir que je vous ecoute, dit-elle, puisque
vos paroles sont les dernieres que j'entendrai de vous. Vous avez cru
qu'elles m'intimideraient et me mettraient a votre merci; elles m'ont
donne enfin le courage et la dignite de la resistance. Faites ce que
vous voudrez, realisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez
prete a defendre ma fille et mon honneur le front haut.

Elle sonna.



X

Decide a livrer bataille, Nicetas ne voulait pas s'engager a la legere:
il fallait que chaque coup portat; et pour cela il avait besoin des
conseils du vieux crocodile.

Depuis la visite ou celui-ci lui avait propose de partager ce que son
habilete obtiendrait, il n'etait pas alle le voir; a quoi bon? La lutte
se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de
personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun
et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.

En rentrant a Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc
que Caffie employait etait deja parti, et au coup de sonnette que
Nicetas tira sans trop d'esperance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le
crocodile lui-meme qui parut, car, arrive le premier a son cabinet, il
en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.

Il n'avait fait qu'entrebailler la porte qu'il tenait de la main et du
pied:

--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.

Il n'aimait pas en effet a recevoir ses clients quand il etait seul,
plusieurs ayant eu la main trop leste.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicetas, je vous ai ete recommande
par le baron d'Anthan.

--Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.

Mais cet: entrez... Caffie ne le dit qu'apres avoir toise son client.
Certainement, Nicetas eut eu la meme tenue qu'a la premiere visite qu'il
n'eut point ete recu a cette heure, quand le clerc n'etait plus la pour
proteger son patron.

--Je vois avec plaisir que vous avez mis a profit le temps de la
reflexion, dit Caffie en l'examinant avec un sourire approbatif; que
puis-je pour vous?

--Me donner un conseil, ou plutot une consultation.

--Ah! c'est une consultation que vous demandez?

--Precisement cela et rien de plus.

--Je suis a la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils
fixent eux-memes, dit Caffie qui savait que, le premier pas franchi, il
conduirait son client, celui-la comme les autres, ou il lui plairait.

--Voila la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit
remise.

--Aupres de qui?

--Aupres de la mere.

--Seule? en arriere du mari?

--Seule; je n'allais pas meler le mari a l'affaire sans savoir si oui ou
non je pouvais m'entendre avec la mere.

--Pas mal; et vous ne vous etes pas entendu avec la mere?

--Nous avons cesse de nous entendre.

--Au premier mot? demanda Caffie, qui, comprenant tres bien ce qui se
cachait sous ces paroles discretes, devinait a peu pres comment les
choses avaient du se passer: la nouvelle tenue de son client, comparee
a l'ancienne, n'etait-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se
tromper?

--Non, a la longue.

--Par suite de mauvaise volonte ou d'impossibilite? Les femmes ne font
pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liees; et c'est une sage
precaution du legislateur, sans quoi on les conduirait loin.

--Elle a precisement les mains liees.

--Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?

--Je n'ai pas a me plaindre d'elle.

--Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous
jugez le moment venu de faire intervenir le mari?

--Justement.

--Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?

--A son aise.

--Vous ne voulez pas preciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur;
quand vous me connaitrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de
questions inutiles; enfin il est en etat de prendre _hic et nunc_ une
certaine somme dans ses affaires sans en etre gene?

--Oui.

--Et il est considere?

--Tres considere.

--Aime-t-il sa femme?

--Passionnement.

--Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a eprouve un
accident?

--Jamais le plus leger doute n'a effleure sa confiance de mari.

--Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre
fille, dites-vous?

--J'oubliais un point: comme vous l'aviez prevu, l'enfant ne jouira qu'a
sa majorite du revenu de la fortune qui lui a ete leguee.

--Et cela ne change rien a vos intentions, au contraire, n'est-ce pas?
donc, vous etes dispose a reclamer l'enfant?

--Ce sont les formalites a remplir pour organiser cette reclamation que
je viens vous demander.

--C'est bien simple: demain, vous vous presenterez chez un notaire et
vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez
la mere; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec
sommation d'avoir a vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir.
Et meme peut-etre n'arriverez-vous pas a la notification. Pour cela, il
n'y aurait qu'a vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire
de la famille, si vous le connaissez.

--J'ai connu celui de la femme, c'est-a-dire que j'en ai entendu parler
autrefois.

--Vous avez retenu son nom?

Nicetas hesita un moment.

--Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne
vous genez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous previens
charitablement qu'il arrive un moment ou ils s'en repentent, et souvent
il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez
comprendre que dans une affaire aussi delicate, pour vous donner de bons
conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute
seule, votre affaire; on se defendra, on vous tendra des pieges, et si
vous n'avez personne a cote de vous, je vous l'ai deja dit, je crois,
vous serez roule; alors vous m'appellerez a votre secours et vous m'en
conterez long; commencez donc par la tout de suite; c'est le plus simple
et le plus court.

--Je cherche ce nom dont je ne suis pas sur.

--Cherchez sur le tableau, dit Caffie en designant de la main une
affiche blanche attachee au mur par deux epingles; en voyant le nom vous
le retrouverez plus facilement.

Le voila: Le Genest de la Crochardiere.

--Un scrupuleux, vieille ecole, c'est tomber a pic. Allez donc le voir
demain, entre dix et onze heures. Demandez a l'entretenir pour une
affaire particuliere. Faites-lui part de votre intention de reconnaitre
votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mere, en vue de
poursuivre plus tard la recherche de la maternite; et insistez sur ce
point; c'est l'essentiel.

--Je comprends.

--Le vieux notaire vous fera des observations, vous presentera des
objections: ne repondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de
facon a me le rapporter exactement; s'il trouve des pretextes pour ne
pas dresser l'acte seance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra
soumettre l'affaire a ses clients, et ce sera le moment decisif. Vous
verrez alors ce que vous aurez a faire: si vous croyez pouvoir discuter
seul les propositions que tres probablement on vous presentera, ou s'il
n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avise,
qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous
promenera. Vous etes averti, cela suffit.

Nicetas voulut regler le prix de cette consultation, mais Caffie refusa:

--Tout n'est pas fini; j'ose meme dire que rien de serieux n'est
commence, car je ne considere pas comme serieux les pourparlers avec la
femme, quel qu'en ait ete le resultat; c'est a l'entree en scene du
mari que l'interet va se developper et qu'il faudra jouer serre; nous
ajouterons cette consultation a celle que vous demanderez alors; nous
sommes gens de revue.

Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffie le lui avait
conseille, Nicetas se presenta chez le notaire et demanda a parler a
Me Le Genest de la Crochardiere en remettant sa carte, celle du prince
Amouroff, au clerc qui l'avait recu.

Malgre ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans
l'etude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passerent
avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair,
meuble aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis a un
bureau ministre, le notaire s'etait leve, mais sans quitter sa place, et
Nicetas s'etait trouve en face d'un homme a l'air grave, de la vieille
ecole, comme disait Caffie, le visage rase de frais, cravate de blanc,
vetu d'une longue redingote noire boutonnee.

De la main il indiqua un fauteuil a Nicetas, et s'etant lui-meme assis
il attendit.

--C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens reclamer
votre ministere, dit Nicetas.

Le notaire s'inclina sans repondre.

--D'une fille dont je suis le pere et qui a pour mere une Francaise, et
si je m'adresse a vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'etre connu, c'est
que cette mere est votre cliente et que de plus vous etes le notaire de
l'enfant.

Me Le Genest s'etait fait depuis longtemps un masque impenetrable, qui
ne traduisait que rarement l'emotion ou la curiosite, mais en entendant
cette entree en matiere, il laissa paraitre un certain etonnement.
Un enfant naturel dont il etait le notaire, il n'en voyait qu'un: la
pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'etait pas non plus
dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes;
cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir a qui il avait
affaire.

--Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous
connaitre, mais je me suis trouve, il y a une vingtaine d'annees, avec
le lieutenant-general, aide de camp general, prince Amouroff, etes-vous
de la famille?

--C'etait mon pere.

Cela meritait consideration, le notaire n'en devint que plus attentif.

--Cette enfant, continua Nicetas, est celle que M. de Chambrais a faite
son heritiere...

Bien que le notaire eut toujours suppose que M. de Chambrais etait le
pere de Claude, il ne broncha pas: ce n'etait pas avec son experience de
la vie qu'il allait s'etonner que deux hommes se crussent le pere d'un
meme enfant; et puis il s'interessait a cette petite, et il ne pouvait
etre que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel
etat civil: la fortune du comte de Chambrais d'un cote, de l'autre le
nom du prince Amouroff, elle n'etait pas a plaindre vraiment.

Nicetas etait arrive au moment decisif, au coup de theatre qu'il avait
prepare:

--Et la mere, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui
comtesse d'Unieres; au moment de la naissance de l'enfant elle n'etait
pas encore mariee.

Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux
mains les bras de son fauteuil, et avec une energie qui disait sa
stupefaction, il resta ainsi, les yeux colles sur son buvard, sans
regarder Nicetas.

--Si je vous demande d'inserer le nom de la mere dans l'acte de
reconnaissance, continua Nicetas apres un moment de silence, c'est que
j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de
maternite, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera
sur des presomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les
soins donnes a l'enfant par madame d'Unieres, sa sollicitude, sa
tendresse.

La premiere pensee du notaire avait ete de considerer le prince Amouroff
comme un fou, mais le mot recherche de maternite donna un autre cours a
ses soupcons: le fou qu'il avait cru n'etait-il pas plutot un intrigant
et un coquin qui ne meritait que d'etre jete a la porte?

Au commencement de son notariat, il n'eut pas hesite: "Accuser la
princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, miserable!"; mais
l'experience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est
sage de ne jeter les coquins a la porte que lorsqu'ils ont vide leur
sac, et celui-la n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce
qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unieres et de l'enfant, il
devait les defendre.

La fin du petit discours de Nicetas lui avait donne le temps de
reflechir et de reprendre son calme professionnel.

--L'acte que vous demandez ne peut pas etre dresse aujourd'hui, dit-il
d'une voix parfaitement tranquille.

--Et pourquoi donc? dit Nicetas, qui pensa que decidement le crocodile
etait bien le malin qu'il se vantait d'etre.

--Je n'ai pas l'honneur de vous connaitre, c'est vous meme qui l'avez
dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'apres que deux temoins auront
atteste votre identite. Simple formalite, vous le voyez. Et pour vous,
petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de
trouver ces temoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain,
apres demain, je suis pris toute la journee.--Samedi vous convient-il?

--Parfaitement.

--Alors, samedi a onze heures.

Comme Nicetas se levait, le notaire le retint.

--Votre adresse, je vous prie, pour le cas ou j'aurais a vous ecrire.

--Champs-Elysees, 44 ter.



XI

Nicetas parti, le notaire appela son second clerc.

--Vous allez tout de suite courir a la Chambre des deputes et vous vous
arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unieres doit venir a Paris
aujourd'hui.

--Mais a cette heure-ci je ne trouverai personne a la Chambre pour me
repondre.

Il fallait vraiment que le notaire fut trouble pour n'avoir pas pense a
cela.

--Alors allez rue Monsieur, peut-etre le concierge pourra-t-il vous
repondre. Tachez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez
pas de temps, prenez une voiture a l'heure; faites cela discretement.

Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions
pouvaient paraitre etranges, et il fallait les expliquer.

--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il prepare?

--Pas encore.

--Eh bien! dites qu'on le prepare de facon a ce que M. le comte
d'Unieres puisse le signer.

Le clerc ne tarda pas a revenir: M. d'Unieres etait dans son departement
depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la
comtesse ne quittait que tres rarement Chambrais.

M. Le Genest sonna son valet de chambre.

--Allez me commander tout de suite un coupe a deux chevaux; qu'ils
soient bons, la course sera longue; qu'on me serve a dejeuner
immediatement.

Quand le coupe arriva devant la porte, le notaire etait pret, il monta
en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orleans.

En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir a Paris, son
plan n'etait pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff;
au contraire; et dans les circonstances critiques qui se presentaient,
il lui semblait que le mieux etait d'avoir tout d'abord un entretien
avec la comtesse seule; apres, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne
pas dire au mari.

Madame d'Unieres pouvait-elle vraiment etre la mere de cette enfant?
Cela lui paraissait difficile a admettre, et meme invraisemblable.
Cependant, comme il y avait incontestablement des points mysterieux dans
la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lacher la bride a
l'imagination, tacher de les eclaircir. Apres, on verrait. Methodique,
le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite a l'apres
en negligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne
l'emportaient jamais; sa regle de conduite etait: "Ne brusquons rien, ni
les hommes ni les choses", et il s'en etait toujours bien trouve,
pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de
suppositions, de soupcons que la femme pouvait peut-etre arreter d'un
mot?

De la cette demarche qu'il tentait aupres de madame d'Unieres: elle
etait l'avant, le mari serait l'apres, s'il le fallait,--mais seulement
s'il le fallait.

Quand il arriva a Chambrais, madame d'Unieres n'etait pas au chateau; il
insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait etre au pavillon
du garde-chef, et il pria qu'on lui portat sa carte sur laquelle il
ecrivit: "Affaire urgente".

Apres une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unieres qui lui
parut profondement troublee; mais precisement parce que ce trouble etait
caracteristique, il crut a propos de ne pas laisser deviner qu'il le
remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que
ce qu'elle voudrait elle-meme qu'il comprit et montrat; s'il recevait
les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais
aucune, et quand il n'etait pas indispensable qu'il les recut, il
s'arrangeait toujours pour les eviter.

--Excusez-moi de vous avoir derangee, dit-il, avec un salut respectueux
et affectueux a la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous
faire avertir de mon arrivee, mais on m'a dit que vous etiez aupres de
la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore,
je vous ai fait porter ma carte.

Il avait prepare cette phrase d'entree en matiere de facon a amener
tout de suite le nom de Claude, et rappeler du meme coup qu'il savait
l'affection qu'elle temoignait a l'enfant; la situation etait assez
delicate pour qu'il ne negligeat rien de ce qui pouvait en faciliter
l'abord; c'etait de la prudence, de la legerete, de la finesse qu'il
fallait, et s'il etait sur de ne pas commettre d'imprudence, il ne
l'etait pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.

--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.

Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si eloquent dans son
angoisse qu'il detourna les yeux et se hata de continuer:

--Ayant appris que M. d'Unieres etait aupres de ses electeurs et
concluant de la que selon votre habitude vous ne quitteriez pas
Chambrais, j'ai pense devoir venir moi-meme pour vous entretenir d'une
visite que j'ai recue ce matin au sujet de cette enfant.

Il fit une courte pause, car il etait arrive au nom qui devait ou tout
apprendre a madame d'Unieres ou n'avoir aucun sens pour elle.

--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifferemment qu'il put.

Il avait evite de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laisse
echapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit.

S'il avait leve les yeux sur elle, il l'aurait vue pale et defaillante.

Il reprit:

--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il
reconnaitrait cette enfant pour sa fille.

--Et vous avez dresse cet acte? demanda-t-elle d'une voix a peine
perceptible.

--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer.

Elle laissa echapper un soupir de soulagement.

--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une
de mes clientes, je n'allais pas manquer a ce principe, qui a ete ma
regle de conduite depuis que je suis notaire.

De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unieres?
C'etait ce qu'il se gardait bien de preciser.

--Mais le premier venu peut-il donc reconnaitre ainsi un enfant?
demanda-t-elle.

Depuis qu'elle etait sous le coup de cette menace, elle se posait cette
question, qui pour elle etait devenue une veritable obsession, sans
qu'elle eut pu l'adresser a personne: elle allait donc savoir.

--Parfaitement, repondit le notaire, on peut reconnaitre qui on veut,
meme un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a interet a faire sien,
par une reconnaissance passee devant un officier de l'etat civil,
c'est-a-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude
etant une riche heritiere, vous sentez qu'il peut devenir productif
d'etre son pere, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses
revenus, au moins pour le jour de sa majorite ou de sa mort.

--Et personne ne peut empecher cette reconnaissance?

--La prevenir, non; arreter ses effets, oui. Ainsi, au cas ou cette
reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester,
si reellement le prince n'est pas le pere de l'enfant. Nous aurions
alors a prouver l'impossibilite et l'invraisemblance d'une paternite
mensongere et frauduleuse, invoquee dans un but de lucre; tandis que de
son cote le pretendu pere aurait a faire la preuve du bien fonde de
sa pretention. Ce serait donc un proces avec tout ce qui s'ensuit,
publicite, enquete ordonnee probablement par le tribunal et, comme
complication, le scandale autour du nom de la mere qu'on aurait
fait inserer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la
maternite.

C'etait une porte qu'il ouvrait a la comtesse. Qu'elle lui demandat si
le nom de la mere avait ete donne, pour etre insere dans l'acte, il
repondrait franchement. Qu'elle ne dit rien, de son cote il n'ajouterait
rien.

Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:

--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais
pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout
soumettre sa pretention a ceux qui s'interessent a l'enfant; de la ma
visite.

Cette fois, il n'avait plus qu'a attendre, ayant dit tout ce qui etait
possible sans preciser et sans aller trop loin; a elle de repondre si
elle le voulait et comme elle le voudrait.

Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible
pour Ghislaine.

Enfin elle se decida:

--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prevenir la reconnaissance?

--Cela depend; si celui qui veut reconnaitre l'enfant est sincere, s'il
est reellement ou s'il se croit le pere, il est difficile d'empecher la
reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une speculation visant l'enfant
ou la mere, il y a a considerer s'il ne serait pas opportun de
s'entendre avec lui.

Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question
etait posee aussi nettement que possible, et c'etait a madame d'Unieres
de decider s'il n'avait pas eu la legerete et la finesse qu'il
aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune
maladresse: la comtesse etait prevenue, et il avait reussi a se
maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fut jamais
genee devant lui,--ce qui, a son point de vue, etait l'essentiel.

Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui etait tendue qu'en
confessant la verite, mais si touchee qu'elle fut de cette demarche
dont elle sentait toute la delicatesse, ce n'etait pas au vieux notaire
qu'elle pouvait faire sa confession: au point ou les choses en etaient
arrivees, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la verite devait
etre connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et
de sa honte; son parti etait arrete.

--M. d'Unieres seul peut vous repondre, dit-elle lentement, je vais le
prier de hater son retour.

Ces quelques mots furent prononces d'un ton si desespere et en meme
temps avec une si parfaite dignite que le notaire, qui cependant avait
ete le temoin pendant sa longue carriere de bien des douleurs et de bien
des miseres qui lui avaient bronze le coeur, sentit l'emotion lui serrer
la gorge.

--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est decidee a un aveu, et deja
son agonie a commence: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont
etre egorges par ce Cosaque.

N'aurait-il donc entrepris cette demarche que pour arriver a ce
resultait? Certes il n'etait pas chevaleresque et il se croyait le plus
froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet
egorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour
la sauver malgre elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours.

--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire
revenant a sa formule habituelle et la jetant avec une vivacite chez
lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unieres? Il peut avoir
besoin la ou il est, et rien ne reclame sa presence immediate ici; quand
on a attendu onze ans pour reclamer sa fille, on n'est pas tellement
affame des joies de la paternite qu'on ne puisse attendre quelques jours
de plus. Je n'ai point dresse l'acte de reconnaissance au moment ou on
me l'a demande, j'en differerai encore la passation tout le temps qu'il
faudra; c'est mon affaire. N'inquietez donc pas M. d'Unieres. Il n'y
a pas urgence a lui parler de ma visite et du danger qui menace cette
pauvre enfant.

Il insista sur ces derniers mots de facon a ce qu'il fut bien compris
qu'il n'admettait pas qu'une autre que "la pauvre enfant" pouvait etre
menacee; puis il continua:

--Car il n'y a pas d'illusion a se faire, cette reconnaissance est pour
elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier a
la recherche d'une speculation.

Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours recule, mais
qui maintenant devait etre faite:

--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il
est?

Il fallait que Ghislaine repondit:

--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre:
il etait alors musicien et il ne s'appelait que Nicetas.

--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voila qui est etrange.

--Je l'ignore.

--Comment l'avez-vous connu?

--Il nous avait ete recommande par Soupert.

--Le compositeur?

--Oui; il etait l'eleve de Soupert.

--Alors, Soupert le connaissait.

--Je ne sais pas.

--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus
parler de lui.

--Il demeure dans nos environs, a Palaiseau.

--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en
rentrant a Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement
utile sur ce prince?

Ghislaine n'osa ni approuver ni desapprouver; d'ailleurs, dans sa
desesperance, elle s'etait abandonnee a la fatalite, et n'avait plus ni
jugement ni volonte.

--J'aurai l'honneur de vous ecrire, dit le notaire en prenant conge;
mais d'ici la dites-vous bien que ma petite cliente a un defenseur
devoue.



XII

En arrivant aux premieres maisons de Palaiseau, le notaire fit arreter
sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il
pria qu'on lui indiquat ou demeurait M. Soupert.

--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?

--Non, M. Soupert, le musicien.

--Il n'y a pas de musiciens a Palaiseau; quand on en a besoin pour une
noce, on les fait venir de Longjumeau.

--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.

A la fin, il arriva cependant a se faire comprendre, grace a un indigene
un peu plus ouvert qui, etant entre pour acheter le _Petit Journal_,
comprit de qui il etait question, et ne confondit point le compositeur
Soupert avec le carrier Couvert, qui a vrai dire paraissait beaucoup
plus connu que le musicien.

--Au haut de la cote, sur la route de Versailles, la maison aux volets
verts dans la plaine.

Le notaire se remit en route, apres avoir transmis ces renseignements a
son cocher.

Le village traverse et la cote montee, il apercut dans la plaine la
maison aux volets verts qui lui avait ete indiquee; assis sur un banc
devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux
blancs et au visage rouge congestionne, etait occupe a se confectionner
gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par
le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la
bouteille d'eau-de-vie contre le verre.

Vraisemblablement le vieillard etait Soupert, bien qu'il ne le reconnut
qu'a grand'peine, mais il fit arreter sa voiture comme s'il n'avait pas
le plus leger doute, et vint a lui la main tendue:

--M. Soupert.

Soupert le regarda sans le reconnaitre.

--Maitre Le Genest de la Crochardiere, notaire.

--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.

Et Soupert, qui avait deja ete sauve du naufrage par deux heritages
inesperes, s'imagina que c'en etait un troisieme qui lui tombait du
ciel.

Le notaire s'etait assis sur le banc, a cote de Soupert.

--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un
entretien put commencer autrement.

--Je vous remercie.

--Si, si, je vous en prie.

Et Soupert appela:

--Eulalie.

Eulalie, qui n'etait autre que madame Soupert, parut en camisole et en
tablier bleu, les pieds chausses de savates; si elle avait quarante ans
de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils etaient a
peu pres du meme age.

--Un autre verre, demanda Soupert.

Quand le verre fut apporte, il prepara lui-meme le grog qu'il offrait au
notaire et le fit comme pour lui, c'est-a-dire avec beaucoup d'eau-de
vie et tres peu de sucre.

--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientot un pendant au
_Croise_?

--Ah! le _Croise_! C'etait le beau temps; il y avait des directeurs pour
monter les oeuvres serieuses, des artistes, pour les executer, un public
pour les apprecier; mais maintenant! Ah! maintenant.

Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et
le public, et le notaire le laissa aller.

Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulage:

--Vous ne laisserez pas d'eleve?

--Ma foi non; et c'est heureux.

--Vous en avez eu un cependant qui promettait.

--Qui donc?

--Vous avez oublie Nicetas.

--Ah! vous connaissez Nicetas; mais Nicetas, qui avait des dispositions,
n'a jamais ete qu'un virtuose.

--Ah! je croyais...

--Est-ce que s'il avait eu l'etincelle sacree, il aurait abandonne l'art
pour courir les aventures a travers les deux Ameriques, se faire mineur,
gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...

--Et aujourd'hui prince.

--Comment, il est prince, Nicetas?

--Prince Amouroff.

--Il a donc herite du titre de son pere?

--Il parait.

--C'est une fiere chance.

--N'est-il pas tout naturel d'heriter de son pere?

--Quand on est le fils de son pere, mais quand on a legalement pour pere
un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fiere chance
d'heriter de celui qui s'est debarrasse de sa paternite.

--Je ne comprends pas.

Le verre en main, Soupert ne demandait qu'a bavarder, et pourvu qu'il
put assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arretait que quand son
verre etait vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicetas,
en realite fils du prince Amouroff, mais legalement fils d'un professeur
au Conservatoire de Marseille, appele Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.

--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrive au bout de son
histoire, il parait que les choses se sont arrangees, car aujourd'hui
votre ancien eleve est prince.

--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?

--Je ne suis pas au courant de la legislation russe.

Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert
enchante de l'avoir revu, et d'avoir passe quelques instants avec lui;
mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien put croire que cette
visite n'etait pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il
continua tout droit comme s'il allait a Versailles; a Saclay, il
prendrait la route de Bievres pour revenir a Paris.

Aussitot rentre, il se mit a son bureau et ecrivit a Nicetas:

"Prince,

"J'aurais quelques renseignements a vous demander avant de dresser
l'acte dont vous m'avez parle; voulez-vous prendre la peine de passer
demain jeudi a mon etude entre deux et trois heures; je vous serais
reconnaissant de m'ecrire ce soir meme un mot pour me dire si je dois
vous attendre.

"Veuillez agreer l'expression de mes sentiments de haute consideration.

"LE GENEST."

Il relut sa lettre:

--Prince, se dit-il, haute consideration enfin, il le faut.

Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hate que de
coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:

"Mercredi soir, 10 heures.

"Monsieur,

"J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous
m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.

"Agreez l'expression de mes sentiments de consideration.

"Prince AMOUROFF."

A deux heures, Nicetas, que la curiosite rendait exact, entrait dans le
cabinet du notaire, prepare a une discussion serree sur les propositions
que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du
comte d'Unieres aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser
entortiller par la vieille momie.

Debout, une main appuyee sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son
bureau, le notaire etait si froid, si raide, si impassible, qu'on
pouvait le prendre en effet pour une momie.

--Lorsque vous vous etes presente dans mon etude, dit-il, vous saviez,
n'est-ce pas, que j'etais le notaire de madame la comtesse et de M. le
comte d'Unieres ainsi que de la jeune Claude?

--Je le savais; c'est precisement pour cela que je me suis adresse a
vous.

--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien,
car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite
que, notaire de M. et madame d'Unieres ainsi que cette jeune fille, mon
devoir etait de prendre leur defense.

--Leur defense? je ne comprends pas.

--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous desiriez
reconnaitre la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame
d'Unieres?

--Qui est.

--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de
naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pieces qui peuvent etablir
un commencement de preuve par ecrit exige par la loi pour poursuivre les
recherches de la maternite. Vous avez ces pieces?

Nicetas ne put pas ne pas laisser paraitre un certain embarras:

--Je les produirai plus tard.

--Quand?

--Lorsqu'il sera necessaire.

--Mais il est necessaire, car si vous ne faites pas cette production, on
pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pieces
n'etant pas en votre possession.

--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?

--Il importe beaucoup dans l'espece, car des la qu'on croit que vous
n'avez pas ces pieces, on peut etre amene a supposer: 1 deg. que vous n'etes
pas le pere de l'enfant que vous voulez reconnaitre; 2 deg. que madame
d'Unieres n'en est pas la mere; 3 deg. que cette reconnaissance n'est
qu'une speculation; 4 deg. que la menace de rechercher la maternite est une
intimidation devant aider a cette speculation; vous voyez comme tout
s'enchaine.

--Ou voulez-vous en venir? demanda Nicetas brutalement.

--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de
renoncer a cette reconnaissance et a tout ce qui s'ensuit, attendu que
tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de desagrements
graves.

--Vraiment!

--Mon Dieu oui.

--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon
vous, ces desagrements?

--Volontiers: attaques, mes clients se defendraient et la premiere chose
que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se
pretend le pere de cette enfant est un aventurier...

--Monsieur!

--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne merite pas, a usurpe un
nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'etre le fils
d'un prince russe comme il le pretend, il est simplement celui d'un
professeur de musique de Marseille appele Clovis Blanc qui l'a legitime
par mariage subsequent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la
grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive
miserable, apres un sejour de plus de dix ans en Amerique ou il a fait
tous les metiers, tour a tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat;
et qu'a bout de ressources, il n'a invente cette reconnaissance d'un
enfant naturel riche que pour sortir de sa misere, sachant bien a
l'avance qu'il n'avait aucune chance de reussir puisque sa pretention
ne s'appuie sur rien, mais esperant par l'intimidation, la menace du
scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur,
perdez cette esperance; on ne vous achetera rien du tout, par cette
raison que vous n'avez rien a vendre et que nous n'avons rien a
craindre.

--C'est ce que nous verrons.

--J'en appelle a votre experience: entre le personnage que je viens
d'esquisser et la comtesse d'Unieres entouree d'estime et de respect,
vous sentez bien qu'il n'y aurait meme pas de doute.

--Je vous repete que c'est a voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de
reconnaissance avec indication du nom de la mere, quand j'aurai notifie
cet acte avec sommation d'avoir a me remettre ma fille, enfin quand
j'aurais commence le proces en recherche de maternite, nous verrons si
madame d'Unieres restera la femme entouree d'estime et de respect que
vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre
quand, de mon cote, je demandais que la paix.

--Encore un mot, le dernier: quand on se prepare a la guerre, il ne faut
pas donner d'armes a ses adversaires...

Il prit sur son bureau la lettre de Nicetas et la lui montrant:

--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pieces qui vous placent
sous le coup de certains articles du code penal pour usurpation de nom
et de titre. J'ai dit. Vous reflechirez.

Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas
la moindre inclinaison de tete a Nicetas qui sortit furieux.

Positivement il avait ete abasourdi par cette vieille momie en cravate
blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi,
comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que
repondre a un homme qui a chaque instant vous parle de la loi et du
code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les
jambes a chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard,
aux yeux bandes, il ne pouvait que s'arreter quand on lui criait
"casse-cou".

Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se
trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver
une bonne part de faux.

Comment s'y reconnaitre? La etait l'embarras pour lui, mais non le
decouragement, car pour etre battu d'un cote il ne renoncerait pas a
la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des
avocats ne feraient pas que Claude ne fut pas sa fille.

Il n'avait qu'a consulter Caffie; sans doute il lui en coutait de
laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce
n'etait pas l'heure de marchander.

Malheureusement Caffie n'etait pas chez lui; il serait probablement
retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire
importante, dit le clerc.

Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne?
Decidement, sa mauvaise chance le poursuivait.



XIII

Les menaces de Nicetas avaient emu le notaire.

Assurement cette attitude hautaine et provocante n'etait pas du tout
celle d'un resigne.

Il n'avait rien a perdre a intenter un proces, cet aventurier, et il
pouvait esperer qu'il y gagnerait quelque chose.

Il fallait l'en empecher et, puisque le langage de la sage raison avait
echoue, recourir a des moyens plus energiques, et par cela peut-etre
plus efficaces.

Un quart d'heure apres, il montait les trois etages de la grande caserne
de la Cite, et demandait a l'huissier de service d'etre admis aupres du
prefet de police pour affaire urgente. Comme a la prefecture toutes les
affaires sont urgentes, l'huissier se montra resistant: c'etait l'heure
du rapport, M. le prefet etait occupe.

Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et
porter cette carte au prefet.

C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le
premier venu.

Apres une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le
notaire fut enfin recu, et il put exposer sa demande.

Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle,
nee de pere et de mere inconnus, a laquelle on avait legue une
belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la
reconnaitre.

--Ceci, interrompit le prefet, est du ressort de la justice.

--Mais derriere la reconnaissance il y a un chantage.

--Un chantage contre un enfant qui n'a ni pere ni mere n'est pas bien
dangereux.

--Mon aventurier ne reclame pas seulement la paternite de cette petite,
il pretend aussi lui imposer une mere; c'est-a-dire qu'il menace
une honnete femme de la compromettre dans un proces en recherche de
maternite.

--Mais la recherche de la maternite est admise par la loi; c'est affaire
au tribunal d'apprecier si cette femme est ou n'est pas la mere de cette
enfant.

--Elle ne l'est pas.

--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le role de la police
n'est pas de prevenir les proces et de se substituer a la justice.

--N'est-il pas de prevenir les scandales et d'etre une sorte de
Providence pour les familles.

--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus
d'elle; la police a les mains liees par la legalite, et quelquefois
aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.

Il est evident que le prefet rechignait a s'occuper de cette affaire et
ne cherchait qu'a decourager le notaire.

--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacees par ce
chantage.

--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules
professionnels.

Si le prefet ne demandait pas ce nom, il etait certain, cependant, qu'il
l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait
pas livre: il fallait que de tout son poids il pesat dans la balance.

--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait ete
instituee legataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a
fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait
pour niece madame la comtesse d'Unieres, la femme du depute.

--Qui s'est trouvee desheritee.

--Precisement. M. de Chambrais etait-il ou n'etait-il pas le pere de
cette enfant qu'on veut reconnaitre aujourd'hui? C'est un secret qu'il a
emporte dans la tombe. Et si les probabilites sont pour l'affirmative,
je reconnais que nous n'avons que des probabilites. Cependant elles
reposent sur un fait a mon sens considerable: madame d'Unieres, seule
heritiere legitime de son oncle, se trouvant exheredee par le testament
dont j'ai parle, s'est chargee de la surveillance et de l'education de
l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels.
Il y aurait la un esprit d'abnegation si extraordinaire, qu'il est plus
logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopte cette enfant,
c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient a M. de Chambrais.
Eh bien! c'est madame d'Unieres, c'est M. d'Unieres que le chantage
menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni
acte de naissance, ni commencement de preuves par ecrit, cet aventurier
pretend que madame d'Unieres serait la mere de cette enfant qu'elle
aurait eu avant son mariage. Et cette pretention, il ne veut pas, vous
pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en
servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et a la comtesse par
la menace d'un proces scandaleux.

Le notaire fit une pause, et la physionomie du prefet lui dit que les
dispositions auxquelles il s'etait tout d'abord heurte se modifiaient.

--C'est pour un adversaire politique que je reclame votre protection,
monsieur le prefet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous
toucher.

Le prefet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre
n'avaient jamais ete en faveur dans la maison.

--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas
lui-meme la reclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son
honneur est menace. J'en ai ete le premier informe par une demarche de
notre personnage qui va a elle seule vous le faire connaitre: sachant
que j'etais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unieres,
il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour
que je le dresse reellement, mais pour que je prepare mes clients
effrayes a un arrangement. Au lieu d'aller a eux, je viens a vous.

--L'affaire est delicate.

--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier,
dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est pare d'un nom et d'un titre
des plus honorables: celui de prince Amouroff, se pretendant le fils du
lieutenant-general, aide de camp general, prince Amouroff, qui a occupe
une grande situation a la cour de Russie.

--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni a ce nom, ni a ce titre?

--Aucun droit.

--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre?

--J'ai cette lettre signee par lui.

Et le notaire mit sous les yeux du prefet la lettre qu'il avait eu la
precaution de se faire ecrire par Nicetas.

--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette
usurpation de nom et de titre.

--Il ne l'est pas.

--Une enquete doit etre faite; accordez-moi un certain temps.

--Il y a urgence.

--Je ne perdrai pas de temps; je vous previendrai.

Le notaire allait partir, le prefet le retint:

--Pouvez-vous me donner le signalement de ce pretendu prince?

--Trente-cinq ans, taille elevee, cheveux noirs, pas de barbe, gras,
bouffi; l'air d'un chenapan bien eleve; il demeure au n deg. 44 des
Champs-Elysees.

--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes
renseignements sont conformes aux votres, on le conduira a la frontiere.
Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille...
Dieu merci. Cela nous debarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort
seule interrompt un bon chanteur dans son metier et encore il laisse
bien souvent des heritiers.

Le notaire s'etant retire, le prefet fit appeler un de ses secretaires,
car cette mission n'etait pas de celles qui se donnent au premier
venu, et le chargea d'aller tout de suite a l'ambassade de Russie: il
s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-general et aide
camp general, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se
trouvait aujourd'hui a Paris et s'il repondait au signalement d'un homme
de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs.

Le secretaire revint au bout d'une demi-heure:

--Le lieutenant-general Amouroff etait mort, il n'avait laisse qu'un
fils mort lui-meme depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son
titre etaient eteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit,
c'etait un aventurier et probablement un escroc.

Immediatement le prefet envoya au n deg. 44 des Champs Elysees un inspecteur
charge de dire au prince Amouroff--parlant a sa personne--que le prefet
de police le priait de passer a son cabinet le lendemain matin a dix
heures. En meme temps, il fit prevenir Me Le Genest de la Crochardiere
d'assister a cette entrevue.

Ce fut le notaire qui arriva le premier; a dix heures moins cinq
minutes, il etait introduit aupres du prefet, qui lui communiqua les
renseignements transmis par l'ambassade.

--Vous voyez, monsieur le prefet, dit le notaire.

--Ce que vous me disiez etait vrai, j'en avais la certitude; mais il
fallait une preuve qui fermat la bouche a votre coquin, et l'ambassade
nous la donne.

--Viendra-t-il?

--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne a penser qu'il voudra
payer d'audace; d'ailleurs, il a interet a apprendre ce que nous savons,
ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons.

L'huissier entra portant une carte.

--Le voici; faites entrer.

Comme le prefet l'avait prevu, Nicetas se presenta la tete haute, froid
et calme,--au moins en apparence.

Il salua le prefet poliment, le notaire avec dedain.

--La presence de Me Le Genest de la Crochardiere doit vous apprendre
de quoi il s'agit, dit le prefet. Me Le Genest pretend que vous
n'avez aucun droit a vous dire le pere d'une enfant que vous voulez
reconnaitre.

--Me Le Genest me parait bien audacieux dans ses affirmations; serait-il
decent de lui demander sur quoi il les appuie?

--Et vous, monsieur, demanda le prefet qui avait souri au mot decent,
sur quoi appuyez-vous les votres?

--Sur des pieces qui seront soumises au tribunal.

--Verriez-vous un inconvenient a les produire ici?

--Je ne crois pas que ce soit le lieu, repondit-il insolemment.

--Au moins est-ce celui de produire d'autres pieces que j'ai le droit
de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour
prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince.

Nicetas ne se troubla point.

--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas
charge de ma genealogie, qui constitue un ballot un peu lourd.

--C'est facheux, car vous pourriez prouver a votre ambassade qu'elle
se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laisse qu'un fils mort
depuis trois ans, et, a moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage
que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous epargnerait le
desagrement d'etre reconduit a la frontiere par mes soins.

--Ce serait une illegalite.

Le prefet haussa les epaules, car s'il parlait volontiers d'illegalite
quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on
lui en parlat.

--Reclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa
protection, je m'incline.

Nicetas ne repondit pas.

--Aimez-vous mieux declarer que vous n'etes pas Russe? alors je vous
ferai remarquer que vous n'auriez pas du signer cette lettre--il montra
la lettre ecrite au notaire--"Prince Amouroff", ce qui constitue un
faux.

--Oh! un faux!

Au lieu de repondre, le prefet sonna:

--Prevenez un des messieurs les commissaires aux delegations, dit-il a
l'huissier, que je le prie de se rendre ici.

En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicetas, il
annota quelques pieces a grands coups de crayon rouge.

Quand le commissaire entra, le prefet lui dit quelques mots et celui-ci,
s'asseyant a un bureau, se mit a ecrire.

--C'est un proces-verbal, dit le prefet en s'adressent a Nicetas, visant
votre lettre a Me Le Genest.

Il fut vite redige, le commissaire le lut, et tendant une plume a
Nicetas:

--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi a signer _ne varietur_
la lettre annexee.

Nicetas hesita un moment.

--J'aime encore mieux la frontiere.

--Avez-vous des preferences? demanda le prefet d'un air un peu
goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse?

--La Belgique, si vous le voulez bien.

--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cediez a la tentation de
descendre a Chantilly ou a Creil; si cela vous est utile, je peux vous
offrir les frais de ce petit deplacement.

--Merci; c'est moi qui veux les offrir a votre agent; je vous prie
seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en premiere
classe sans se faire remarquer.

--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles a
midi trente.

--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.

Le prefet avait presse le bouton d'une sonnerie et un agent etait
presque aussitot entre; si ce n'etait pas tout a fait le diplomate
annonce, cependant c'etait un compagnon de voyage suffisant.

Comme Nicetas allait sortir, le prefet le retint d'un signe de main:

--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne
rentrez pas en France.

Quand la porte se fut refermee sur l'agent qui emboitait le pas derriere
Nicetas, le prefet se tourna vers le notaire:

--C'est egal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fut dedans plutot que
dehors; heureusement, c'est un violent, malgre son attitude dedaigneuse,
et des violents on peut esperer toutes les folies: nous le repincerons.



XIV

Bien que Nicetas eut son billet pour Bruxelles, a Mons il descendit de
wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre
qui, quelques minutes apres, partait pour Charleroi.

De Paris a la frontiere, assis en face de son agent, il avait eu tout le
temps de reflechir et de batir un plan qui lui donnerait sa revanche;
pour le bien etudier sans rien laisser a l'imprevu, il avait a Creil
achete un _Indicateur des chemins de fer etrangers_, qu'il avait pu
consulter sans que l'agent s'en inquietat: n'etait-il pas tout naturel
de se tracer un itineraire, alors; surtout, qu'on partait aussi a
l'improviste?

Le propre de sa nature etait de ne pas se laisser abattre et par
consequent de s'acharner contre la chance, quand elle lui etait
contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, etant un rageur et un
vindicatif, non un resigne; il serait ce qu'il avait toujours ete.

Aussi bien il avait joue un metier de dupe en voulant se servir de la
loi; c'etait une arme a laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours
se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.

Depuis longtemps l'experience lui avait appris qu'on ne fait bien ses
affaires que soi-meme, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-la valant
toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on
y est habitue. Son outil a lui, c'etait ses poings. Si au lieu de s'en
remettre a Caffie et de suivre les sentiers detournes de la chicane que
le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours a
ses poings, et s'etait jete bravement dans le droit chemin sans souci
de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en
ecartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roule par ce vieux
notaire et ce prefet de police du diable.

Si le jour ou il s'etait dit que l'heritiere de M. de Chambrais pouvait
bien etre sa fille, il l'avait simplement enlevee et cachee a l'etranger
quelque part, tout cela ne serait pas arrive: au lieu d'avoir a
s'adresser a madame d'Unieres avec des detours et des menagements, c'eut
ete madame d'Unieres qui aurait du s'adresser a lui; et pour ravoir
l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulat.

Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fit
maintenant; et avec de la decision et de l'energie, toutes ses
maladresses pouvaient se reparer. Pour cela, il n'avait qu'a prendre
Claude. Il n'etait plus le pauvre diable sans le sou que deux mois
auparavant la _Normandie_ debarquait au Havre: il disposerait de plus de
trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement
la lutte contre la comtesse, le notaire et le prefet de police; au
bout, il faudrait bien ceder; alors, il imposerait ses conditions et ne
rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions,
cette petite.

Mais pour que cette combinaison, a laquelle il avait deja pense plus
d'une fois, reussit, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire,
conseille par le prefet de police, qui avait devine qu'un homme qu'on
expulse ne reste pas la ou on le conduit, voudrait faire mettre Claude a
l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions
et le reste, les choses en etaient arrivees a un point ou le proces en
reconnaissance serait une folie.

Jusqu'a la frontiere il n'avait consulte son indicateur que pour
trouver des trains de Mons a Charleroi et de Charleroi a Givet, car une
surveillance devant etre, sans aucun doute, organisee contre lui a la
gare du Nord, il n'allait pas etre assez naif pour rentrer a Paris par
la; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train
a Givet. Debarrasse de son agent a Quievrain, il put, sans eveiller de
soupcons, etudier la marche des trains de Givet a Paris en passant par
Epernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.

Comment admettre qu'on eut pris si vite des precautions pour qu'il ne
put pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurement pas
aussitot.

Dans ses precedents voyages a Chambrais, il avait eu le temps de
s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus
grande partie de la journee chez Dagomer et que c'etait de quatre a cinq
heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc
qu'a se trouver sur son passage a l'aller ou au retour, et a lui
donner rendez-vous a la nuit tombante, dans un endroit desert ou il
l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fut vraiment bien
maladroit s'il ne la decidait pas a venir avec lui pour "voir son pere";
une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer.
A l'accent avec lequel elle s'etait ecriee: "Ou sont mes parents?" il
savait a l'avance qu'avec ces deux mots il la menerait loin.

Il avait pris un billet direct de Givet a Paris, mais en route il
modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les
chances de son cote, meme celles peu vraisemblables ou on le guetterait
a la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue,
et descendant a Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'a
Longjumeau.

La il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-meme, et
choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'etre pas ratteint s'il
pouvait prendre un peu d'avance. C'eut ete naivete de se montrer dans
les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre a l'auberge son cheval
a Villemeneu, qui est a deux kilometres de Chambrais, et vers trois
heures et demie, il vint en promeneur flaner dans le chemin que Claude
devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.

Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait ete naturel chez une
fille qu'on laisse courir a travers les bles cueillir l'herbe de ses
lapins, mais quand il la vit venir, elle etait accompagnee d'une
paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement
son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.

Quand elles passerent devant lui, madame Dagomer ne parut pas
s'inquieter de le voir la, et Claude, sans tourner la tete de son cote,
lui lanca un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait
surement ce qu'il voulait.

Il attendrait son retour; mais comme il fallait prevoir qu'elle pouvait
etre encore accompagnee, il prepara un billet qu'il devait trouver moyen
de lui remettre: "Soyez ce soir, a la nuit tombante, au Calvaire de la
RESERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout."

Il ne s'etait pas trompe: au retour, la femme du garde, fidele aux
prescriptions de madame d'Unieres, accompagnait encore Claude; il les
laissa venir jusqu'a lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de
facon a se placer entre elle et Claude.

--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me
dire, si en suivant ce chemin j'arriverai a la Croix-du-Roi?

C'etait de la main gauche etendue qu'il montrait le chemin; de la
droite, placee derriere son dos, il agitait doucement son papier: il
sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa
passer.

Rentre a Villemeneu, il dina gaiment, puis, a sept heures et demie, il
fit atteler et partit grand train comme s'il etait presse; arrive a la
_Reserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval a un arbre; le
soleil venait de se coucher, et du ciel empourpre tombait une lumiere
rose qui promettait une soiree sereine.

Ce qu'on appelle la _Reserve_ est un grand etang long de pres d'un
kilometre, et large d'une cinquantaine de metres creuse pour recevoir
les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais;
recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de
ce plateau elles s'emmagasinent la, et par des conduites souterraines,
elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc
et des jardins.

D'un cote, l'etang sert de cloture au parc, de l'autre il est longe par
une route--celle que Nicetas avait choisie comme lieu de rendez-vous,--a
un endroit assez rapproche du pavillon du garde pour que Claude put y
venir facilement, et assez eloigne cependant pour qu'on ne la suivit
point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales,
etait-il reste la a rever a celle qu'il aimait, imaginant les charmes
d'un tete a tete avec elle!

Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas change, et il les
retrouvait, apres cette longue absence, comme s'il les avait quittees la
veille: c'etait le meme calme, le meme silence, la meme douceur, la meme
vegetation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'etang,
le meme cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il
se rappelait que la derniere fois qu'il y etait venu des ouvriers
faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laisse
pousser librement, n'auraient pas tarde a envahir l'etang et a le
transformer en un marais; maintenant ce travail etait encore en train,
et sur la rive, que longeait la route, retenue a un tetard par une
chaine, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journee finie,
avaient attachee la; si ce n'etait pas celle dans laquelle il s'etait
souvent promene, au moins en etait-ce une semblable, a fond plat, avec
des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.

Le temps s'ecoulait, le ciel palissait, la verdure des arbres et des
buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.

Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village,
on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberte
d'aller et venir aux abords de la maison.

Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne
l'apercut point: la route, deserte, filait droit entre l'etang et les
champs, sans que personne s'y montrat.

L'impatience et l'inquietude commencaient a le prendre, lorsque de
l'autre cote de l'etang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver
en courant; mais l'autre cote de l'etang ne faisait pas du tout son
affaire; il eut un mouvement de colere; cependant, descendant au bord de
l'eau, il agita son mouchoir.

Elle ne tarda pas a se trouver en face de lui, alors mettant ses deux
mains autour de sa bouche, elle cria en etouffant sa voix:

--Prenez la toue.

Il n'y avait pas pense. Vivement il detacha la chaine enroulee autour
du saule, et a coups vigoureux d'avirons il traversa l'etang; bientot
l'avant de la toue toucha la rive.

--Montez, dit-il en se retournant.

--Dites-moi ce que vous avez a me dire, monsieur.

--Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite;
dans les roseaux nous serons a l'abri.

Si dans la plus grande partie de l'etang les roseaux faucardes
laissaient les eaux libres, il en restait une ou ils n'avaient pas ete
encore coupes, et il n'y avait qu'a amener la toue dans leur fourre pour
y etre cache.

Elle hesitait.

--C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouves.

Elle monta et vint pres de lui.

Alors il se mit a ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il
vira de bord pour gagner le calvaire.

--Ou allez-vous, monsieur?

--Je vous conduis pres de votre pere.

--Ou est-il?

--Vous ne tarderez pas a le voir.

--Monsieur, je ne veux pas, s'ecria-telle effrayee; si vous ne me
debarquez pas, j'appelle.

--Je vais vous debarquer de l'autre cote.

--Non, ici, tout de suite.

Il rama plus fort.

--Monsieur, je crie.

Et de fait elle se mit a appeler au secours; mais qui pouvait
l'entendre? la route etait deserte.

--Au secours, a moi, a moi...

--Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre pere.

A ce moment, un homme sortant d'une allee se montra sur la rive du parc;
il accourait en boitant.

Claude et Nicetas l'apercurent en meme temps.

--Papa Dagomer, cria Claude, a moi, on m'emporte.

--Arretez, cria le garde.

Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il
ne pouvait pas traverser l'etang a la nage.

--A moi, a moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis
qu'elle esperait etre secourue.

--Arretez, cria Dagomer ou je tire.

Nicetas rama plus fort; ce ne serait pas la premiere fois qu'il
sortirait sain et sauf d'une fusillade.

--Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaisse son petit fusil.

Elle se laissa tomber au fond de la toue; une detonation retentit, en
meme temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'ecrasait.



XV

C'etait le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite a Ghislaine,
et apres qu'il etait parti en la reconfortant par des paroles
d'esperance, elle s'etait dit qu'elle devait s'en rapporter a lui.

Et pendant tout le reste de la journee, comme pendant celle du jeudi,
elle se l'etait repete.

Cet homme calme, froid, honnete, connaissant la loi et les affaires
qu'elle ignorait, lui avait inspire une certaine confiance; il
trouverait un moyen de defense; assurement, il ne se serait pas avance a
la legere.

Mais a mesure que cette visite s'etait eloignee, elle avait perdu
de cette confiance qui a la verite n'etait pas bien robuste, et en
reflechissant il lui avait semble que c'etait son mari seul qui devait
la defendre,--les defendre, lui et elle, puisqu'ils etaient l'un et
l'autre menaces.

Elle n'avait deja que trop attendu, et il y avait la un manque de
franchise et de foi qui etait une faute en meme temps qu'une injure.

Quelque dut etre le resultat d'un aveu, il etait impossible qu'elle
reculat davantage; c'etait inquiet qu'il etait parti, tourmente,
peut-etre jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en
proie a des angoisses qu'elle ne se precisait pas, mais qui certainement
n'etaient que trop reelles, elle le sentait.

Elle passa la nuit du jeudi dans ces hesitations, et aussi la matinee
du vendredi, bouleversee, affolee, voulant et ne voulant pas, ne se
decidant que pour retomber bientot dans ses perplexites: enfin, dans
l'apres-midi elle lui envoya une depeche ne contenant qu'un mot:
"Reviens."

Puis, faisant atteler, elle alla a Paris prendre, rue Monsieur, la
lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la
sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant,
malgre ce doute, il fallait qu'elle les eut aux mains, et put les mettre
sous les yeux de son mari, s'il consentait a les regarder.

Le samedi matin, elle recut la reponse a son telegramme: "J'arriverai ce
soir a Paris par le train de six heures, a Chambrais a huit."

En temps ordinaire elle eut ete l'attendre au chemin de fer comme elle
le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de
repondre a l'etreinte de sa main par une etreinte aussi tendre, aussi
passionnee.

Mais ce jour-la, que dirait ce premier regard? Et puis, etait-ce dans
une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait decider de
leur vie? Enfin, lui-meme ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne
comptait pas sur elle a la gare, puisqu'il parlait de Chambrais--ce
qu'il n'avait jamais fait?

Des sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, ecoutant avec
son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec
une lenteur qui faisait penser a l'eternite. Enfin, comme huit heures
sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitot elle
descendit le perron.

Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une
interrogation inquiete, comme c'en fut une eperdue et navree qu'il lut
lui-meme. En n'echangeant que des paroles insignifiantes, ils monterent
a leur appartement, dont elle ferma la porte.

Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une
question:

--Que se passe-t-il?

Au lieu de repondre, elle lui tendit la lettre de Nicetas sur laquelle
se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main
tremblante.

Il les lut; alors la regardant avec des yeux effares:

--Je ne comprends pas, dit-il.

Elle hesita un moment:

--Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai
aime, mais je n'ai pas eu une pensee qui ne fut une franche adoration
pour vous. Rien ne m'a jamais detournee de vous; vous seul existiez;
je ne voulais plaire qu'a vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une
vertu particuliere, cependant il me semble que peu de femmes vivent
ainsi pour un etre unique d'une facon si abandonnee, et qu'il y a la une
preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais,
et qui n'a jamais ete aussi profond, aussi passionne qu'en ce moment.
Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous
frappe, avant de me juger, de me condamner, songez a ce que j'ai ete, a
cette longue suite de journees heureuses jamais troublees, a l'union de
notre esprit et de nos ames; a cette constante harmonie qui prouvait si
bien que nos deux coeurs n'etaient plus qu'un, et cela non seulement
depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je
pensais a vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme a un
etre au-dessus des autres, pour lequel j'etais trop imparfaite, et
que je ne devais jamais sans doute meriter. Cependant a force d'amour
j'etais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la
tendresse et le devouement.

Il la regardait, tachant de lire en elle ce que ces paroles laissaient
d'obscur et d'incomprehensible pour lui.

--La lettre, lui dit-il, la lettre.

--Cette lettre explique une fatalite qui me fait la plus miserable, la
plus malheureuse des femmes.

Haletante, la voix sourde, elle lui refit le recit qu'elle avait fait a
son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur sejour en Sicile.

--Cet enfant, c'est Claude, s'ecria-t-il.

Elle baissa la tete.

--Et l'homme, ou est-il?

--Nous ne sommes pas arrives au bout de notre malheur: laissez-moi la
force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai resiste avant de
devenir votre femme. Je n'ai cede qu'aux prieres de mon oncle, et aussi
a mon amour qui m'a entrainee. Je voulais parler, tout dire; avec
l'autorite d'un pere que sa tendresse lui avait donnee sur moi, mon
oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lachete de ceder.
C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a
ecrasee; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'etais
sous le poids de cette fatalite, balancant toujours la resolution de
tout vous dire, ne me laissant arreter que par la honte et plus encore
par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'etait
la pensee qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a
ecrit cette lettre.

--Et cela est arrive?

--Le jour ou vous prepariez votre dernier discours, vous devez vous
rappeler que vous m'avez vue bouleversee en recevant une lettre: elle
etait de lui; il me donnait un rendez-vous a la _Mare aux joncs_.

--Vous y etes allee?

--Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec
moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commencait
un proces pour rechercher ma maternite. Malgre ce que cette menace
contenait de terrible, j'ai refuse, car jamais cette enfant ne pouvait
se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la
prendre; j'ai persiste dans cette resolution. A la fin de l'entretien,
j'ai compris qu'il n'agissait que par speculation, et que ce qu'il
voulait c'etait de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux a
Marche et Chabert. Il ne s'est pas contente de ce que je lui remettais.
Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait
remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis
les vraies.

Il l'arreta:

--Quelle douleur tu m'aurais epargnee si tu avais parle alors et quelles
hontes tu te serais evitees.

--Vous saviez?...

--Oui; c'est pour cela que je suis parti.

--Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les levres.

Elle se jeta aux genoux de son mari:

--Ainsi, s'ecria-t-elle dans un elan affole, t'aimant, t'adorant,
n'ayant jamais eu dans le coeur que le desir et la volonte de te plaire
et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes,
toi qui meriterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporte, pour
prix de ton amour, la honte et le malheur.

Il la contempla longuement, puis la relevant:

--Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut etre supporte quand on est
deux.

--Elie!

--Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la
tienne a te pardonner, puisque tu es une victime.

A ce moment on frappa plusieurs coups forts a la porte. Ils ne
repondirent pas, les coups furent plus precipites.

Le comte alla ouvrir:

--Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappe:

--Je demande pardon a M. le comte de m'etre permis de frapper ainsi:
mais Dagomer est la, il dit qu'il vient d'arriver un malheur.

--Claude! s'ecria Ghislaine.

Eperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit.

Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterne.

Arrivee la premiere, ce fut elle qui l'interrogea:

--Qu'est-ce qu'il y a? s'ecria-t-elle.

--Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un
homme. Que malheur!

--Un braconnier? demanda le comte.

--He non, un monsieur qui voulait enlever Claude.

Le comte et la comtesse se regarderent; ils n'eurent pas besoin de
paroles pour se comprendre.

--V'la l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivee, aussi vrai que
je m'appelle Dagomer.

Il leva la main pour attester le ciel.

--Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et a travers
la _Reserve_, il l'emmenait du cote de la grand'route, ou il avait une
voiture toute prete, le cheval attache a un des arbres du Calvaire.
L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrive; l'hasard m'avait
fait prendre l'avenue de _Baccu_. J'y ai dit d'arreter. Il s'est mis
a ramer plus fort. Il allait aborder. Ni a gauche ni a droite je ne
pouvais courir apres; personne sur la route; Claude etait perdue. Que
que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tire pour sauver la
petite; je voulais lui casser un bras, ca l'aurait arrete; il a roule au
fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibule.

--Et Claude? s'ecria Ghislaine.

--Brave comme tout. Elle s'etait couchee pour que je tire par-dessus
elle; en tombant il l'avait ecrasee, mais a s'a relevee et m'a crie:
"J'ai rien!" Pensez si j'ai ete soulage. C'est elle qui a ramene la toue
au bord avec le mort au fond.

Le comte jeta un coup d'oeil a Ghislaine pour appeler son attention.

--Vous l'avez regarde?

--Bien sur.

--Comment est-il?

--Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.

Ghislaine, repondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe
affirmatif: c'etait lui.

--C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais deja l'homme de
Creve-coeur qui souvent la nuit se leve contre moi, v'la que je vas
avoir celui de la _Reserve_; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever
Claude; il lui a dit que c'etait pour la conduire aupres de ses parents.

--Vous avez fait votre devoir, dit le comte.

--Vrai? monsieur le comte; ca me fait du bien d'entendre ca d'un homme
comme vous.

--Je l'expliquerai a la justice.

S'adressant au valet de chambre:

--Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prevenir la
gendarmerie.

Puis, revenant a Dagomer:

--Ou est-il?

--Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte!

--Je vais avec vous.

Ghislaine voulut le suivre.

--Restez, dit-il.

Mais apres avoir fait quelques pas du cote du perron, il revint a elle.

--Je vais vous envoyer Claude.

Elle avait retrouve son mari tout entier, avec sa droiture, sa
generosite, sa confiance,--son amour.


FIN







NOTICE SUR "GHISLAINE"


J'ai toujours eu, meme jeune, la curiosite des enfants; et cela m'a valu
plus d'une mesaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit
tres vite, qu'on s'interesse a lui, il s'apprivoise aussitot et se
familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard
echange, tout est dit; il sait jusqu'ou il peut aller, c'est-a-dire
jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en wagon ou en
omnibus, cette familiarite spontanee s'est-elle traduite en avances
qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelees, et
encore plus poissees de sucre ou de gateaux, sur mes genoux ou sur la
manche de mon vetement!

Au debut, cette curiosite se partagea a peu pres egalement entre les
petits garcons et les petites filles, je n'avais pas de preferences;
mais peu a peu les petites filles l'emporterent, non pas qu'elles
fussent plus faciles a suivre, au contraire, mais precisement parce
qu'avec leurs detours et leurs mysteres, elles etaient plus attrayantes.

L'enfant eclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire
dans celle-ci, sans avoir commence a epeler avec la petite fille, se
trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages
apres pages sans y comprendre un traitre mot.

Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains
de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'oeuvre de la
civilisation. S'il etait ne avec cette perfection, l'homme des cavernes
n'aurait pas triomphe de ses premieres luttes pour la vie, dans
lesquelles comptaient seules certaines forces que developpe la nature,
mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant: la ferocite,
l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractere du
tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est evident qu'aujourd'hui,
l'homme police, avec son education, ses relations, son milieu, s'est
eloigne,--plus ou moins--de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant
qu'il subisse les lecons de l'education, combien en est-il pres! Quel
enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si
parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les
domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles
l'emportent-elles dans le mensonge! probablement parce qu'il est chez
elles une consequence de leur faiblesse en meme temps qu'une delicieuse
satisfaction pour les fantaisies de leur chimere. Un pretre me disait
qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le meme
refrain:--"J'ai menti, menti, menti.--Combien de fois?--Oh!--Et pourquoi
avez-vous menti?--Je ne sais pas."--Et c'est la verite qu'elles ne
savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la verite d'avouer qu'elles
ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une
jouissance dont elles se grisent.

Ayant la curiosite des enfants, je devais donc tout naturellement, en
suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes
romans; et c'est ce que j'ai fait, en quelque sorte inconsciemment, au
moins en cela que c'est seulement arrive au bout de ma tache que je me
suis rendu compte de l'importance exageree peut-etre de cette place.

En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traitre et le premier
roman ou j'ai mis des enfants en scene,--c'etait le quatrieme que je
publiais,--je lui ai donne pour titre: _Les Enfants_, en faisant la part
egale entre le garcon et la fille.

Puis, tout de suite, j'ecrivis pour les enfants, et en vue d'etre lu par
eux, un roman: _Romain Kalbris_, ou un garcon tient le premier role,
mais en ayant pres de lui une petite fille qui lui donne la replique.

Un laps de temps assez long s'ecoule sans que je m'occupe de l'enfance
dans mes romans; une fille m'est nee et, a la regarder grandir,
ma curiosite trouve suffisamment a s'employer sans chercher des
combinaisons de roman; puisque j'ai la realite sous les yeux, je ne
vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le
developpement et l'enchainement de la vie qui confirment ou contredisent
les faits deja notes. Mais pour cela, l'observation naturelle
n'en fonctionne pas moins spontanement avec la memoire toujours
affectueusement en eveil pour degager ce qu'elle voit et l'enregistrer.

L'enfant, le mien, me ramene enfin aux enfants, et j'ecris _Sans
famille_ que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail
de la journee.

Jusque-la, j'ai indifferemment mis en action des garcons et des petites
filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garcons, les
petites filles la prennent toute pour elles: _Pompon_, la _Petite soeur,
Paulette, Micheline_, le _Sang bleu_, et enfin _Ghislaine_, pour finir
par _En famille_.

Voila donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant.
Peut-etre est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai ecrits? Je ne
me suis pose cette question qu'en faisant ma recapitulation en ce moment
meme: j'ai ete ou mon gout me portait.

Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie,
je ne peux pas trouver demesuree celle que je lui ai donnee: tout ne
part-il pas de l'enfant, tout n'y ramene-t-il pas?

Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnete
fille entouree d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son
mariage; cependant, si l'on veut bien etablir une statistique des
enfants nes hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont
nombreux.

C'est la situation de cette honnete fille et de son enfant que j'ai
voulu presenter dans _Ghislaine_, un peu parce que dans _Micheline_ je
l'avais deja abordee dans des conditions differentes et sans lui faire
rendre tout ce qu'elle peut donner, limite que j'etais par mon sujet.
Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux
de les comparer, il verra comment, avec un point de depart presque
le meme, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles,
Micheline et Claude, different entre elles.

Parce que j'ai maintenant renonce au roman, je n'ai pas en meme temps
perdu ma curiosite des enfants, qui s'est portee sur ceux d'un age
auquel on ne s'interesse guere generalement,--les tout petits. J'ai une
petite-fille et c'est elle que je suis, c'est a elle, a la naissance et
au developpement, aux manifestations de ses facultes, que s'appliquent
mes etudes experimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne
seront jamais publiees, je peux leur donner une sincerite incompatible
d'ordinaire avec l'imprime, ses scrupules et ses apprets; car ce n'est
pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commence, mais
plus simplement encore,--en maillot.

Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant
plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la facon dont s'exerce la
premiere succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le
premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses
dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent
avec eux des interpretations qui ne tiennent pas dans ce que les
philosophies d'un autre age expliquent d'un mot commode,--l'instinct.

Le developpement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend
a chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser a croire
ce qu'il voit, retenu qu'il est par les idees qu'impose la tradition
acceptee. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'a suivre les
differentes phases des transformations par ou il lui plait de passer: la
sensibilite, la volonte, l'intelligence, dans un ordre mysterieux qu'il
brouille et intervertit, et ou ne se fera un peu de lumiere qu'a la
suite de nombreuses observations consciencieusement notees.








End of the Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***

***** This file should be named 13562.txt or 13562.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/5/6/13562/

Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online
Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
generously made available by the Bibliotheque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
