The Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

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Title: Jim l'indien

Author: Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

Release Date: October 6, 2004 [EBook #13598]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***




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Gustave Aimard -- Jules Berlioz d'Auriac

JIM L'INDIEN
(1867)

Table des matieres

CHAPITRE PREMIER SUR L'EAU.
CHAPITRE II LEGENDES DU FOYER
CHAPITRE III UNE VISITE
CHAPITRE IV CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES.
CHAPITRE V UN AMI PROPICE.
CHAPITRE VI INDECISION.
CHAPITRE VII L'OEUVRE INFERNALE.
CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT.
CHAPITRE IX JIM L'INDIEN EN MISSION.
CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS.
CHAPITRE XI PERIPETIES.
CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS.
EPILOGUE

CHAPITRE PREMIER
_SUR L'EAU._

Par une brulante journee du mois d'aout 1862 un petit steamer
sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait
voir entasses pele-mele sur le pont, hommes, femmes, enfants,
caisses, malles, paquets, et les mille inutilites indispensables
a l'emigrant, au voyageur.

Les bordages du paquebot etaient couronnes d'une galerie mouvante
de tetes agitees, qui toutes se penchaient curieusement pour
mieux voir la contree nouvelle qu'on allait traverser.

Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus
variees: le speculateur froid et calculateur dont les yeux
brillaient d'admiration lorsqu'ils rencontraient la grasse
prairie au riche aspect, et les splendides forets bordant le
fleuve; le Francais vif et anime; l'Anglais au visage solennel;
le pensif et flegmatique Allemand; l'ecossais a la mine resolue,
aux vetements barioles de jaune; l'Africain a peau d'ebene. --
Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. -- Tous
les elements d'un monde miniature s'agitaient dans l'etroit
navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice,
vertus.

Sur l'avant se tenaient deux individus paraissant tout
particulierement sensibles aux beautes du glorieux paysage
deploye sous leurs yeux.

Le premier etait un jeune homme de haute taille dont les regards
exprimaient une incommensurable confiance en lui-meme. Un large
Panama ombrageait coquettement sa tete; un foulard blanc,
suspendu avec une savante negligence derriere le chapeau pour
abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait
moelleusement au gre du zephyr; une orgueilleuse chaine d'or
chargee de breloques s'etalait, fulgurante, sur son gilet; ses
mains, gantees finement, etaient plongees dans les poches d'un
leger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige.

Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli
d'esquisses artistiques et Croquis executes d'apres nature, au
vol de la vapeur.

Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus
Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans
le but d'enrichir sa collection de vues pittoresques.

Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs
des Montagnes Rocheuses avait rempli d'emulation le jeune
peintre; il brillait du desir de visiter, d'observer avec soin
les hautes terres de l'Ouest, et de recueillir une ample moisson
d'etudes sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les
lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus
sauvages de ces territoires fantastiques.

Il etait beau garcon; son visage un peu pale, colore sur les
joues, d'un ovale distingue annoncait une complexion delicate
mais aristocratique, On n'aurait pu le considerer comme un
gandin, cependant il affichait de grandes pretentions a
l'elegance, et possedait au grand complet les qualites sterling
d'un gentleman.

La jeune lady qui etait proche de sir Halleck etait une charmante
creature, aux yeux animes, aux traits reguliers et gracieux, mais
petillant d'une expression malicieuse. Evidemment, c'etait un de
ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale
les destine a servir d'epices dans l'immense ragout de la
societe.

Miss Maria Allondale etait cousine de sir Adolphus Halleck.

-- Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tete
de la jeune fille, les rivages fuyant a toute vapeur; oui,
lorsque je reviendrai a la fin de l'automne, j'aurai collectionne
assez de croquis et d'etudes pour m'occuper ensuite pendant une
demi-douzaine d'annees.

-- Je suppose que les paysages environnants vous paraissent
indignes des efforts de votre pinceau, repliqua la jeune fille en
clignant les yeux.

-- Je ne dis pas precisement cela... tenez, voici un effet de
rivage assez correct; j'en ai vu de semblables a l'Academie. Si
seulement il y avait un groupe convenable d'Indiens pour garnir
le second plan, ca ferait un tableau, oui.

-- Vous avez donc conserve vos vieilles amours pour les sauvages?

-- Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le
premier jour ou, dans mon enfance, j'ai devore les interessantes
legendes de Bas-de-Cuir, j'ai toujours eu soif de les voir face a
face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes ou
la nature est sereine, dans leur purete de race primitive,
exempte du contact des Blancs!

-- Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas d'occasions,
soyez-en sur; vous pourrez rassasier votre "soif" d'hommes
rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces poetiques
visions s'evanouiront plus promptement que l'ecume de ces eaux
bouillonnantes.

L'artiste secoua la tete avec un sourire:

-- Ce sont des sentiments trop profondement enracines pour
disparaitre aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces
gens-la, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais n'en
trouve-t-on pas chez les peuples civilises? Je maintiens et je
maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l'ame haute, noble,
chevaleresque; ils nous sont meme superieurs a ce point de vue.

-- Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu'ils sont perfides,
traitres, feroces!... c'est une repoussante population, qui
m'inspire plus d'antipathie que des tigres, des betes fauves, que
sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les
autres!

Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire
malicieux, sa charmante interlocutrice qui s'etait
extraordinairement animee en finissant.

-- Tres bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indigenes
du Minnesota. Par exemple, j'ose dire que la source ou vous avez
puise vos renseignements laisse quelque chose a desirer sur le
chapitre des informations; vous n'avez entendu que les gens des
frontieres, les _Borders_, qui eux aussi, sont sujets a caution.
Si vous vouliez penetrer dans les bois, de quelques centaines de
milles, vous changeriez bien d'avis.

-- Ah vraiment! moi, changer d'avis! faire quelques centaines de
milles dans les bois! n'y comptez pas, mon beau cousin! Une seule
chose m'etonne, c'est qu'il y ait des hommes blancs, assez fous
pour se condamner a vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui
vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgre elle;
vous vous moquez de ce que j'ai fait, tout l'ete, precisement ce
que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai
revenue chez nous a Cincinnati, cet automne, que vous ne me
reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur
cette route, si je n'avais promis a l'oncle John de lui rendre
une visite; il est si bon que j'aurais ete desolee de le
chagriner par un refus.

"L'oncle John Brainerd" n'etait pas, en realite, parent aux deux
jeunes gens. C'etait un ami d'enfance du pere de Maria Allondale;
et toute la famille le designait sous le nom d'oncle.

Apres s'etre retire dans la region de Minnesota en 1856, il avait
exige la promesse formelle, que tous les membres de la maison
d'Allondale viendraient le voir ensemble ou separement, lorsque
son _settlement_ serait bien etabli.

Effectivement, le pere, la mere, tous les enfants maries ou non,
avaient accompli ce gai pelerinage: seule Maria, la plus jeune,
ne s'etait point rendue encore aupres de lui. Or, en juin 1862,
M. Allondale l'avait amenee a Saint-Paul, l'avait embarquee, et
avait avise l'oncle John de l'envoi du gracieux colis; ce dernier
l'attendait, et se proposait de garder sa gentille niece tout le
reste de l'ete.

Tout s'etait passe comme on l'avait convenu; la jeune fille avait
heureusement fait le voyage, et avait ete recue a bras ouverts.
La saison s'etait ecoulee pour elle le plus gracieusement du
monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance
reguliere avec son cousin Adolphe n'avait pas ete la moins
agreable.

En effet, elle s'etait accoutumee a l'idee de le voir un jour son
mari, et d'ailleurs, une amitie d'enfance les unissait tous deux.
Leurs parents etaient dans le meme negoce; les positions des deux
familles etaient egalement belles; relations, education, fortune,
tout concourait a faire presager leur union future, comme
heureuse et bien assortie.

Adolphe Halleck avait pris ses grades a Yale, car il avait ete
primitivement destine a l'etude des lois. Mais, en quittant les
bancs, il se sentit entraine par un gout passionne pour les
beaux-arts, en meme temps qu'il eprouvait un profond degout pour
les grimoires judiciaires.

Pendant son sejour au college, sa grande occupation avait ete de
faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques
que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succes de rire
inextinguible; naturellement son pere devint fier d'un tel fils;
l'orgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut propose
par lui, et decrete par toute la parente qu'il serait artiste; on
ne lui demanda qu'une chose: de devenir un grand homme.

Lorsque la guerre abolitionniste eclata, le jeune Halleck bondit
de joie, et, a force de diplomatie, parvint a entrer comme
dessinateur expeditionnaire dans la collaboration d'une
importante feuille illustree. Mais le sort ne le servit pas
precisement comme il l'aurait voulu; au premier engagement, lui,
ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers.
Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un
officier qui avait ete son camarade de classe, a Yale. Halleck
fut mis en liberte, et revint au logis, bien resolu a chercher
desormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux.

Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que
lui faisait constamment sa cousine, finirent par decider le jeune
artiste a faire une excursion dans l'Ouest. -- Mais il fit tant
de stations et chemina a si petites journees, qu'il mit deux mois
a gagner Saint-Paul.

Cependant, comme tout finit, meme les flaneries de voyage,
Halleck arriva au moment ou sa cousine quittait cette ville,
apres y avoir passe quelques jours et il ne trouva rien de mieux
que de s'embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle
effectuait son retour chez l'oncle John.

Telles etaient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens
s'etaient reunis, au moment ou nous les avons presentes au
lecteur.

-- D'apres vos lettres, l'oncle John jouit d'une sante
merveilleuse? reprit l'artiste, apres une courte pause.

-- Oui, il est etonnant. Vous savez les craintes que nous
concevions a son egard, lorsque apres ses desastres financiers,
il forma le projet d'emigrer, il y a quelques annees? Mon pere
lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais l'oncle
persista dans ses idees de depart, disant qu'il etait trop age
pour recommencer cette vie la, et assez jeune pour devenir un
"homme des frontieres." Il a pourtant cinquante ans passes, et
sur sept enfants, il en a cinq de maries; deux seulement sont
encore a la maison, Will et Maggie.

-- Attendez un peu..., il y a quelque temps que je n'ai vu
Maggie, ca commence a faire une grande fille. Et Will aussi... il
y a deux ans c'etait presque un homme.

-- Maggie est dans ses dix-huit ans; son frere a quatre ans de
plus qu'elle.

Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu'elle parlait; il
fut tout surpris de voir qu'elle baissa les yeux et qu'une
rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptomes d'embarras ne
durerent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au
passage; cela lui avait mis en tete une idee qu'il voulut
eclaircir.

-- Il y a un piano chez l'oncle John, je suppose? demanda-t-il.

-- Oh oui! Maggie n'aurait pu s'en passer. C'est un vrai bonheur
pour elle.

-- Naturellement... Ces deux enfants-la n'ont pas a se plaindre;
ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il
l'intention de rester-la, et de suivre les traces de son pere?

-- Je ne le sais pas.

-- Il me semble qu'il a du vous en parler.

Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis
baisser les yeux. L'artiste en savait assez; il releva les yeux
sur le paysage, d'un air reveur, et continua la conversation.

-- Oui, le petit Brainerd est un beau garcon; mais, a mon avis,
il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de college?

-- Dans deux ans seulement.

-- Quel beau soldat cela ferait! notre armee a besoin de pareils
hommes.

-- Will a fait ses preuves. Il a passe bien pres de la mort a la
bataille de Bullrun. La blessure qu'il a recue en cette occasion
est a peine guerie.

-- Diable! c'etait serieux! quel etait son commandant; Stonewal,
Jackson, ou Beauregard?

-- Adolphe Halleck!!

L'artiste baissa la tete en riant, pour esquiver un coup de
parasol que lui adressait sa cousine furieuse.

-- Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre
ombrelle.

-- Pourquoi m'avez-vous fait cette question?

-- Pour rien, je vous l'assure...

La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans
rougir; mais cette tentative etait au-dessus de ses forces, elle
baissa la tete d'un air mutin.

--Allons! ne vous effarouchez pas, chere! dit enfin le jeune
homme avec un calme sourire. Ce petit garcon est tout a fait
honorable, et je serais certainement la derniere personne qui
voudrait en medire. Mais revenons a notre vieux theme, les
sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon sejour chez
l'oncle John?

-- Cela depend des quantites qu'il vous en faut pour vous
satisfaire. Un seul, pour moi, c'est beaucoup trop. Ils rodent
sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade
sans les rencontrer.

-- Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois?

-- Sur ce point, voici un renseignement precis. Prenez un des
plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le
visage une teinte de bistre cuivre; mettez-lui des cheveux blonds
retrousses en plumet et lies par un cordon graisseux; affublez-le
d'une couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur
sang.

-- Et les femmes, en est-il de meme

-- Les femmes!... des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est
exactement le meme.

-- Cependant nous sommes dans "la region des Dacotahs, le pays
des Beaute", dont parle le poete Longfellow dans son ouvrage
intitule Hiawatha.

-- Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites
allusion. Dans tous les cas, c'est pitoyable qu'il ne l'ait pas
visite avant d'ecrire son poeme, -- Neanmoins, poursuivit la
jeune fille, pour etre juste, je dois apporter une restriction a
ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au
christianisme sont tout a fait differents, ils ont laisse de
cote, leurs allures et vetements sauvages, pour adopter ceux de
la civilisation; ils sont devenus des creatures passables. J'en
ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu'ils offrent en
regard de leurs freres barbares, m'a porte a en dire du bien. Je
pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient
dignes de servir de modeles a beaucoup d'hommes blancs.

-- Ainsi, vous admettrez qu'il se trouve parmi eux des etres
humains?

-- Tres certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois
rendre visite a l'oncle John. Il est connu sous le nom de Jim
Chretien; je peux dire que c'est un noble garcon. Je ne
craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance,

-- Mais enfin, Maria, parlant serieusement, ne pensez-vous pas
que ces memes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne
sont devenus pervers que par la fatale et detestable influence
des Blancs. Ces trafiquants!... Ces agents!...

-- Je ne puis vous le refuser. Il est tout-a-fait impossible aux
missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils
intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voila des hommes
devoues! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une
longue et noble carriere, au milieu de ces peuplades farouches,
se heurtant sans cesse a la mort, a des perils pires que la mort!
tout cela pour leur ouvrir la voie qui mene au ciel! Et le Pere
Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle,
ou Jyedan, comme les Indiens l'appellent. C'est un second apotre
saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille
occasions sa vie a ete en peril; un jour sa miserable hutte brula
sur sa tete; il ne put s'echapper qu'a travers une pluie de
charbons ardents. Eh bien! il benissait le ciel d'avoir la vie
sauve, pour la consacrer encore au salut de ses cheres ouailles

-- Je suppose que ces pauvres missionnaires sont releves et
secourus de temps en temps, dans ces postes perilleux?

-- Pas ceux-la, du moins! Ils se croiraient indignes de
l'apostolat s'ils faiblissaient un seul instant; cette lutte
admirable, ils la continueront jusqu'a la mort. Pour savoir ce
que c'est que le sublime du devouement, il faut avoir vu de pres
le missionnaire Indien!

-- Ah! voici un changement de decor, a vue, dans le paysage;
regardez-moi ca! s'ecrie le jeune artiste en ouvrant son album et
taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchante.

-- Vous n'aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la
rive, a environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est
proche d'un bouquet de sycomores; elle est attelee d'un cheval;
un jeune homme se tient debout a cote.

Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l'oeil droit, et
inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de
repondre.

-- J'ai quelque idee d'avoir apercu ce dont vous me parlez. Quel
est le proprietaire, est-ce l'oncle John?... dit-il enfin.

-- Oui; et je pense que c'est Will qui m'attend. Un petit temps
de galop a travers la prairie, et nous serons arrives au terme de
notre voyage.

CHAPITRE II
_LEGENDES DU FOYER._

Apres avoir fait des tours et des detours sans nombre, le petit
steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre,
raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes
passagers debarquerent.

-- Ah! Will! c'est toi?... Comment ca va, vieux gamin?...

Cette exclamation d'Halleck s'adressait a un robuste et beau
garcon, bronze par le soleil et le hale du desert, mais qui
demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur.

-- Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe?
demanda Maria en riant.

-- Ha! ha! le soleil me donnait donc dans l'oeil de ce cote-la!
repondit sur le champ le jeune _settler_; ca va bien, Halleck?...
je suis ravi de vous voir! vous etes le bienvenu chez nous,
croyez-le.

-- Je vous crois, mon ami, repondit Halleck en echangeant une
cordiale poignee de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah!
mais! ah mais! vous avez change, Will! Peste! vous voila un
homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix
minutes, et, jamais je n'aurais soupconne votre identite, n'eut
ete Maria qui n'a su me parler que de vous.

-- Est-il impertinent! mais vous etes un monstre! Vingt fois j'ai
eu mon ombrelle levee sur votre tete pour vous corriger, mais je
vais vous punir une bonne fois!

-- Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol.

Chacun se mit a rire, on emballa valise, portefeuille, album et
boites de peinture dans le caisson; puis on songea au depart.

-- Crois-moi, Will, prend place a cote de moi, laissons-la
conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux
mains, de cette facon j'aurai peut-etre quelque chance de pouvoir
causer en paix avec toi. Y connait-elle quelque chose, aux renes?

-- Je vais vous demontrer ma science! s'ecria malicieusement la
jeune fille, pendant que Will Brainerd s'asseyait derriere elle,
a cote d'Adolphe.

-- Je vous ai en grande estime sur tous les points, commenca ce
dernier, mais vous etes peut-etre presomptueuse au-dela... -- Ah!
mon Dieu!

L'artiste ne put continuer, il venait de tomber en arriere dans
la voiture, renverse par le brusque depart de l'ardent trotteur
auquel la belle ecuyere venait de rendre la main. Apres avoir
telegraphie quelques instants des pieds et des mains, Halleck se
releva, non sans peine, en se frottant la tete; son calme
imperturbable ne l'avait point abandonne, il se reinstalla sur la
banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de
la conversation.

Cependant ses tribulations n'etaient pas finies; miss Maria avait
lance le cheval a fond de train, et lui faisait executer une
vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d'arbres,
ruisseaux et ravins; tellement que pour n'etre pas lance dans les
airs comme une balle, Adolphe se vit oblige de se cramponner a
deux mains aux courroies du siege: en meme temps la voiture
faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait
litteralement se livrer a des vociferations.

Au bout d'un mille, a peine, l'album sauta hors du caisson, ses
feuilles s'eparpillerent a droite et a gauche, dans un desordre
parfait. On mit bien un grand quart d'heure pour ramasser les
croquis indisciplines et les paysages voltigeants; puis,
lorsqu'ils furent dument emballes, on recommenca la meme course
folle.

Cependant la nuit arrivait, on avait deja laissee bien des milles
en arriere; le terme du voyage n'apparaissait pas.

-- Peut-on esperer d'atteindre aujourd'hui le logis de l'oncle
John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui
faire rendre l'ame.

-- Mais oui! nous ne sommes plus qu'a un mille ou deux de la
maison. Regardez la-bas, a, gauche; voyez-vous cette lumiere a
travers les feuillages?

-- Ah! ah! Tres bien; j'apercois.

-- C'est la case; nous y serons dans quelques instants.

-- Si vous le permettez, je prendrai les renes? j'ai peur, mais
reellement peur qu'il lui arrive quelque accident.

-- J'ai pris sur moi la responsabilite de l'attelage, et je ne
m'en considererai comme dechargee que lorsque je l'aurai amene
jusqu'a la porte.

-- Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d'ami
pendant le trajet qui nous reste a faire d'ici a la maison.
Mefiez-vous de votre science en sport; l'ete dernier, je
promenais une dame a Central Park, elle a eu la meme lubie que
vous; celle de prendre les renes et de conduire a fond de
train... vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras!
voila le tilbury en l'air; il est retombe en dix morceaux, nous
deux compris... Cout, vingt dollars!... Le cheval abattu,
couronne, hors de service... Cout, trente dollars!... Total,
cinquante: c'etait un peu cher pour une fantaisie feminine!

Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent
par arriver.

L'hospitaliere maison de l'oncle John, quoique dependant
actuellement du comte de Minnesota, avait ete originairement
construite dans l'Ohio.

Transportee ensuite vers l'Ouest, a, la recherche d'un site
convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon,
tout y avait ete fait par pieces et par morceaux; a tel point que
les accessoires en etaient devenus le principal. Finalement,
d'additions en additions, les batiments etaient arrives a
representer une masse imposante. Dans ce pele-mele de toits
ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs
d'arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d'escaliers, on
croyait voir un village; on y trouvait assurement le confortable,
le luxe, l'opulence sauvage.

Lorsque la voiture s'arreta, au bout de sa course bruyante, la
lourde et large porte s'ouvrit en grincant sur ses gonds; un flot
de lumiere en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette
d'un homme de grande taille, coiffe d'un chapeau bas et large, en
manches de chemise, et dont la posture indiquait l'attente.

Des que ses regards eurent penetre dans les profondeurs du
vehicule, et constate que trois personnes l'occupaient, il fut
fixe sur leur identite et se repandit en joyeuses exclamations.

-- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d'une voix de stentor; viens
recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en
prenant le cheval par la bride.

-- D'abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement
cet animal endiable; bon! Maintenant, je m'empresse de repondre;
oui, c'est moi, qui me rejouis de vous rendre visite.

-- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garcon! Allons,
saute en bas, et courons au salon. La, donne la main; voila ta
valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera
arrive.

Les trois voyageurs furent prompts a obeir et en entrant dans le
parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et
digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement
le piano pour courir au-devant de son frere et de sa cousine;
mais elle recula timidement a l'aspect inattendu d'un etranger.
Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait ete son
compagnon d'enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son
nom.

-- Eh quoi! c'est vous, mon cousin? s'ecria-t-elle avec un
charmant sourire; quelle frayeur vous m'avez faite!

-- Je m'empresse de la dissiper; repliqua l'artiste en lui
tendant la main avec son sans facon habituel; touchez-la!
cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os.

-- He! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit
l'oncle John, qui venait d'arriver; je ne crois pas necessaire de
vous demander si vous avez bon appetit.

-- Ceci va vous etre demontre, repondit Adolphe en riant; quoique
Maria m'ait secoue a me faire perdre tout bon sentiment, je sens
que je me remets un peu.

On s'attabla devant un de ces abondants repas qui rejouissent les
robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais
qui feraient palir un citadin; chacun aborda courageusement son
role de joyeux convive.

L'oncle John etait d'humeur joviale, grand parleur, grand
hableur, possedant la rare faculte de debiter sans rire les
histoires les plus heteroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un
peu solennelle, meticuleuse sur les convenances, grondait de
temps en temps lorsque quelqu'un de la famille enfreignait
l'etiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses
reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_
Brainerd.

Le jeune Will, modeste et reserve pour son age, quoiqu'il eut des
dispositions naturelles a une gaite communicative, etait loin
d'atteindre le niveau paternel. Maggie etait extremement timide,
parlait peu, se contentant de repondre lorsqu'on l'interrogeait,
ou lorsque l'imperturbable Adolphe la prenait malicieusement a
partie.

Quant a, Maria, c'etait la folle du logis; rien ne pouvait
suspendre son charmant babil; son intarissable conversation etait
un feu d'artifice; elle tenait tout le monde en joie.

Quoiqu'on fut a la fin du mois d'aout, la soiree etait tiede,
admirable, parfumee comme une nuit d'ete.

-- Oui! l'atmosphere est pure dans nos belles prairies de
l'Ouest, dit M. Brainerd en reponse a une observation d'Halleck;
toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les
mortelles emanations des villes.

-- Hum! je ne les ai pas entierement esquivees cette annee. En
juin, j'etais a New York, en juillet, a Philadelphie; il y avait
de quoi rotir!

-- Eh bien! puisque te voila avec nous, tu peux passer l'hiver
ici. Tu auras une idee du froid le plus accompli que tu aies
rencontre de l'autre cote du Mississipi.

-- Je m'apercois que vous etes disposes a proclamer la
superiorite de cette region, en tous points; mais si vous me
prophetisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l'Est, je
serai fort empresse de vous quitter avant cette lamentable
saison.

-- Froid!... un hiver froid... Pour voir ca, il aurait fallu etre
ici l'annee derniere. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez-
vous ceci, mon neveu? Les yeux d'un homme gelaient
instantanement, son nez se transformait en une pyramide de glace,
s'il se hasardait a aspirer une bouffee d'air exterieur, en
ouvrant la porte!

-- Si jamais chose pareille m'arrive, je considererai cela comme
une remarquable occurrence.

-- Oh ma femme ne l'oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos
porcs s'avise de sortir de l'ecurie. Je le suivais par derriere,
et je remarquais sa demarche; elle devenait successivement lente
et embarrassee, comme si ses nerfs s'etaient raidis
interieurement. Tout-a-coup il s'arreta avec un sourd grognement;
il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j'eus beau
le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m'apercus
que ses pieds etaient geles dans leurs empreintes, ils y etaient
fixes, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le
degel arriva au mois de fevrier; alors le pauvre animal put
rentrer a l'ecurie.

-- Combien de temps etait-il reste dans cette curieuse position?

-- Eh! une semaine, au moins; n'est-ce pas, Polly?

-- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche.

-- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie,
ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Etoile et Banniere,
frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis,
lorsqu'on fit du feu, l'atmosphere degela, les notes alors
s'envolerent une a une et jouerent un air bizarre. Le meme Jour,
l'argent vif du thermometre descendit si bas qu'il sortit par-
dessous l'instrument, depuis lors il n'a plus pu marcher. Oui,
mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids
pareils.

-- Eh bien, mon oncle, il n'y a pas de danger que je reste ici
pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils
les supporter?

-- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps
sans aborder ce sujet, s'ecria rieusement Maria; je m'etonnais a
chaque instant de ne pas l'avoir entendu faire une question la-
dessus.

Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire
qu'un Indien soit mort de froid?... Dans l'hiver dont je te
parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce
gaillard la avait tout juste assez de vetements pour ne pas nous
faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s'il avait
froid, il se mit a rire et retroussa ses manches.

-- J'aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda
Halleck avec une animation extraordinaire.

-- Il est Sioux; ces gens-la pullulent autour de nous.

-- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n'est-
ce pas?

Pour la premiere fois de la soiree, l'oncle John eclata d'un rire
retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-meme, ne put se
contenir. Quant a Maria, son hilarite n'avait pas de bornes.

-- Ah ca! mais, qu'avez-vous donc tous?... demanda l'artiste un
peu decontenance par l'accueil fait a son interjection.

-- Dans trois mois d'ici, tu riras plus fort que nous, mon cher
enfant, se hata de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la
poesie et le romantique de tes idees ne pourront tenir devant la
vulgaire realite.

-- Quel malheur! Maria m'en a dit autant sur le paquebot. Je
croyais avoir la chance de penetrer assez loin dans l'Ouest, pour
y voir la vraie race rouge, dans sa purete originaire.

-- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l'oncle John; tu verras
des specimens purs dans cette region; a premiere vue tu en auras
assez.

-- J'aimerais a en dessiner quelques-uns... les chefs les plus
soignes?... J'ai entendu parler d'un Petit-Corbeau, lorsque
j'etais a Saint-Paul. Voila un portrait que je voudrais faire,
ah! comme j'enleverais ca!

-- Dans mon opinion, ce sera plutot lui qui t'enlevera, si
l'occasion se presente. C'est un diable, un brigand incarne, un
vrai Sauvage.

-- A quoi doit-il sa reputation?

-- On ne sait pas trop; repondit Will; a peu de chose,
assurement: c'est lui qui...

Le jeune homme s'arreta court; il venait de rencontrer un regard
furibond de son pere, appuye d'un "Ahem" vigoureux qui fit
resonner les verres.

Ce telegramme echange entre le pere et le fils, ne fut cache pour
personne; peut-etre deux ou trois convives en devinerent la vraie
signification: tous demeurerent pendant quelques instants muets
et embarrasses. A la fin, Halleck, avec la presence d'esprit et
la courtoisie qui le caracterisaient, s'empressa de detourner la
conversation.

-- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n'aient
fourni quelques individus remarquables, dignes d'etre compares a
nos plus grands generaux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et
quelques autres; sans doute il n'y en n'a pas en abondance parmi
eux, mais, je voue le repete, mes amis, ce qui caracterise le
Sauvage, c'est la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant
autour de lui un regard convaincu.

-- Nul doute qu'Albert Pike ne se soit apercu de cela, depuis
longtemps; riposta l'oncle John avec un serieux perfide; et
j'estime que si nous avions accepte les alliances offertes par
les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait
aujourd'hui tranche.

-- Vous etes tous ligues contre moi, je perds mon eloquence avec
vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti?

La jeune fille rougit a cette interpellation inattendue, et
repondit avec une petite voix douce.

-- Je serais bien ravie, mon cousin, d'etre votre alliee. Jadis,
j'aurais eu un peu les memes idees que vous, mais une courte
residence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en verite, que
notre existence occidentale ne renferme aucun element romantique.

-- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous etes
tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le
Minnesota?

-- De toute espece. Depuis l'ours gris jusqu'a la fourmi.

-- Vous n'avez pas la pretention de me faire croire que, dans vos
parages, on trouve des monstres pareils?

Quoi? des fourmis?

-- Non; des ours grizzly.

-- On ne les voit gueres hors des montagnes; mais on rencontre
assez souvent les autres especes dans les prairies. Il n'y a pas
une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans
s'en douter, nez a nez avec un de ces gros messieurs bruns.

-- Vous voulez plaisanter! s'ecria Halleck dans la consternation:
et, comment cela s'est-il passe?

-- On ne pourrait dire lequel fut plus effraye, de la fille ou de
l'ours. Chacun s'est sauve a toutes jambes; l'ours, peut-etre,
court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une
tranche d'ours braise?

-- Oh! ne me parlez pas de ca! j'aimerais mieux manger du mulet
ou du cheval!

-- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre gout.... un
autre fumet...

-- Je vous crois, et ne desire pas faire la comparaison. Peut-on
bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer a un
habitue de la menagerie de New York des beefsteaks de Sampson
l'ours qui a mange le vieil Adam Grizzly!

-- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, apres
tout: et tu y prendrais gout, peut-etre.

Halleck fit une grimace negative et tendit son assiette a
_mistress_ Brainerd en disant:

-- Chere tante, veuillez me donner une petite tranche de votre
excellent _roastbeef_; je me sens un appetit feroce, ce soir.

-- Vous ne pouvez vous imaginer... Si c'etait bien cuit, bien
tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un
tranquille sourire; vous en digereriez tres bien une portion.

-- Impossible, impossible! je vous le repete. Il y a des choses
auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile a
contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter
pareille nourriture.

-- Mais les Indiens?...

-- Ah! si j'en etais un, le cas serait different; mais je suis
dans une peau blanche, et je tiens a mes gouts.

-- Enfin! poursuivit l'oncle John qui semblait prendre un plaisir
tout particulier a insister sur ce point; tu pourrais bien en
gouter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt.

-- Mon oncle! inutile! De l'ipecacuanha, du ricin, de l'eau-
forte, tout ce que vous voudrez, excepte cet horrible regal.

-- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois a ceci, observa
_mistress_ Brainerd en prenant l'assiette de l'artiste, avec son
sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table,
affame.

-- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce
soir, d'avoir un appetit aussi immodere, ou d'etre aussi
gourmand, car ce _roastbeef_ est delicieux.

-- Ah! mon garcon! quelqu'un sans appetit, dans ce pays-ci,
serait un phenomene; va! mange toujours! reprit l'oncle John
facetieusement; je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir te
convertir a l'ursophagie.

-- Voyons! ne me parlez plus de ca! je n'en toucherais pas une
miette, pour un million de dollars.

-- Finalement, vous etes content de votre souper?

-- Quelle question! c'est un festin digne de Lucullus.

-- Mon mignon! tu n'as pas mange autre chose que des tranches
d'ours noir !

-- Ah-oo-ah! rugit l'artiste en se levant avec furie, et prenant
la fuite au milieu de l'hilarite generale.

CHAPITRE III
_UNE VISITE._

La nuit -- une belle nuit du mois d'aout -- etait splendide,
calme, sereine, illuminee par une lune eclatante et pure;
l'atmosphere etait transparente et d'une douceur veloutee; il
faisait bon vivre!

Apres le souper, Maggie s'etait mise au piano et avait joue
quelques morceaux, sur l'instante requete de l'artiste; chacun
s'etait assis au hasard sous l'immense portique dont l'ampleur
occupait la moitie de la maison.

Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec beatitude;
l'oncle John avait prefere une enorme pipe en racine d'erable,
dont la noirceur et le culottage etaient parfaits.

Halleck etait a une des extremites du portail; apres lui etaient
Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite
M. et _mistress_ Brainerd.

La nuit etait si calme et silencieuse que, sans elever la voix,
on pouvait causer d'une extremite a l'autre de l'immense salle.
La conversation devint generale et s'anima, surtout entre Maria
et l'oncle John. Halleck s'adressait particulierement a Maggie,
sa plus proche voisine.

-- Maria m'a parle d'un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand
ami de votre famille? lui demanda-t-il.

-- Christian Jim, vous voulez dire?...

-- C'est precisement son nom. Savez-vous ou il habite?

-- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est
aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent
chez nous. Il a ete converti il y a quelques annees, dans une
occasion perilleuse, papa lui a sauve la vie; depuis lors Jim lui
garde une reconnaissance a toute epreuve: il nous aime peut-etre
encore plus que les missionnaires.

-- Un vrai Indien n'oublie jamais un service; ni une injure,
observa Halleck sentencieusement; quelle espece d'individu est
cet Indien?

-- Il personnifie votre ideal de l'Homme-Rouge, au moral, du
moins; sinon au physique. C'est tout ce qu'on peut rever de
noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race.

Maggie s'etonnait de soutenir si bien la conversation,
contrairement a ses habitudes de silence. Elle subissait, sans
s'en apercevoir, l'influence d'Halleck, dont la delicate urbanite
savait mettre a l'aise tout ce qui l'entourait; le jeune artiste
avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain
favorable pour la personne avec laquelle il s'entretenait.

Tout le monde n'a pas ce talent aussi rare qu'enviable.

Le coup d'oeil general de cette reunion intime aurait fait un
tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzee
du vieux Brainerd demi noye dans les nuages tourbillonnants
qu'exhalait sa pipe; a cote de lui, le visage calme et souriant
de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un
peu rude et de la bonte la plus douce. Au centre, eclairee par
les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, epanouie, alerte,
toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fete a la
nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l'oreille, les
jambes croisees, nonchalamment renverse dans son fauteuil,
envoyant dans l'air, par bouffees regulieres, les blanches
spirales de son cigare; Maggie, naive et gracieuse, ses grands
yeux noirs et expansifs fixes sur son cousin avec une attention
curieuse, toute empreinte de grace innocente et juvenile,
ressemblant a la fee charmante de quelque reve oriental.

Vraiment, c'etait un delicieux interieur qui aurait seduit
l'artiste le plus difficile.

Effectivement Adolphe etait ravi, surtout quand ses yeux
rencontraient les regards de sa gentille cousine.

-- J'aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il apres un long
silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a
ete donne au sujet de sa conversion.

-- C'est plutot, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui
a, merite ce titre. Lorsque mon pere l'a rencontre pour la
premiere fois, il etait tres mechant, ivrogne, brutal,
querelleur, et il avait tue, disait-on, plus d'un blanc. Il
rodait de preference dans les hautes regions du Minnesota, ou les
caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers.

-- Mais, depuis, il est completement change?

-- Si completement qu'on peut dire, a la lettre, que c'est un
autre homme. Il est alle jusqu'a prendre un nom anglais, comme
vous voyez. Il y a quelques annees, sa passion invincible etait
l'abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu
jusqu'au dernier haillon qu'il avait sur le corps. Depuis sa
conversion, en aucune circonstance il ne s'est laisse tenter; il
est reste sobre comme il se l'etait promis.

-- C'est la un type remarquable. Par consequent, miss Maggie,
continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous
admettrez que je ne me suis pas entierement trompe dans mon
appreciation du caractere indien.

-- Mais precisement l'Indien a disparu, le chretien seul est
reste.

Cette remarque incisive etait la refutation la plus complete qui
eut ete opposee au systeme d'Halleck; venant d'une aussi jolie
bouche, elle avait pour lui autant d'autorite que si elle eut
emane d'un philosophe ou d'un general d'armee.



Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration
devant le bon sens ingenu de la jeune fille.

-- Mais enfin, vous ne pourrez nier qu'il y ait eu des Sauvages,
meme non chretiens, dont le caractere et la conduite aient ete
chevaleresques et nobles, de facon a meriter des eloges?

-- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantite
d'Indiens que j'ai vus, il ne s'en est pas rencontre un seul
realisant ces belles qualites, -- Ah! mais, voici Jim en
personne, qui arrive.

La porte, en effet, venait de s'ouvrir sans bruit, l'artiste
apercut, s'avancant sous le portique, une haute forme brune
enveloppee des pieds a la tete par une grande couverture blanche.

Du premier regard, l'artiste reconnut un Indien; la demarche
assuree et confiante du nouveau venu faisait voir qu'il se
sentait dans une maison amie.

En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agreable, fit
entendre ce seul mot:

-- Bonsoir.

Chacun lui repondit par une salutation semblable, et, sans autre
discours, il s'assit sur une marche d'escalier, entre l'oncle
John et Maria.

Il accepta volontiers l'offre d'une pipe, et sembla absorbe par
le plaisir d'en faire usage; ensuite, la conversation recommenca
comme si aucune interruption ne fut survenue.

Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l'interet curieux que lui
inspirait ce heros du desert. Sa preoccupation a cet egard devint
si apparente que chacun s'en apercut et s'en amusa beaucoup. Il
cessa de causer avec Maggie, et se mit a contempler Jim
attentivement.

Ce dernier lui tournait le dos a moitie, de facon a n'etre vu que
de profil, et du cote gauche. Insoucieux de la chaleur comme du
froid, il etait etroitement enroule dans sa couverture; dans une
attitude raide et fiere, il exposait a la clarte de la lune son
visage impassible, mais dont les traits bronzes refletaient les
rayons argentes comme l'aurait fait le metal luisant d'une
statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa
pipe l'eclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient
etrangement sa physionomie caracteristique.

Cet enfant des bois avait un profil melange des beautes de la
statuaire antique et des trivialites de la race sauvage. Levres
fines et arquees; nez romain, droit, d'un galbe pur autant que
noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilees;
et a cote de cela, sourcils epais; visage carre, anguleux; front
bas et etroit, fuyant en arriere. La partie la plus
extraordinaire de sa personne etait une chevelure exuberante,
noire comme l'aile du corbeau, longue a recouvrir entierement ses
epaules comme une vraie criniere.

Tout ce qui avait ete dit precedemment sur son compte avait
fortement predispose Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme,
toujours absorbe par ses romanesques illusions sur les Indiens,
tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses
reves. Il s'oublia ainsi, renverse dans son fauteuil, les yeux
attentifs, dilates par la curiosite, tellement que, pendant dix
minute, il oublia son cigare au point de le laisser eteindre.

Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume,
pour le rappeler a lui; alors il tira une allumette de sa poche,
ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie:

-- Il arrive de la chasse, n'est-ce pas? Demanda-t-il

-- Le mois d'aout n'est pas une bonne saison pour cela.

-- Comment vous etes-vous procure cette chair d'ours que nous
avons mangee ce soir?...

-- Par un hasard tout a fait fortuit; et nous l'avons conservee,
specialement a votre intention aussi longtemps que le permettait
la chaleur de la saison. Jim parlez-nous!

-- Hooh! repondit le Sioux en tournant sur ses talons, de maniere
a faire face a la jeune fille.

-- Coucherez-vous ici cette nuit?

-- Je ne sais pas, peut-etre, repondit-il laconiquement en
mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-meme avec une
precision mecanique, et se remit a fumer vigoureusement.

-- Il a quelque chose dans l'esprit, observa Maria; car
ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier
quart d'heure de sa visite.

-- Peut-etre est-il gene par notre presence inaccoutumee?

-- Non; il lui suffit de vous voir ici pour savoir que vous etes
des amis.

-- On ne peut connaitre tous les caprices d'un Indien; je suppose
qu'a l'instar de ses congeneres il a aussi des fantaisies et des
excentricites.

La soiree etait fort avancee, M. Brainerd insinua tout doucement
qu'il etait l'heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans
leur chambre; alors l'oncle John se leva, invita tout le monde a
rentrer dans la maison. La lampe demi-eteinte fut rallumee; la
famille s'installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui
garnissaient!e salon.

A ce moment, tous les visages devinrent serieux, car on se
disposait a reciter les prieres du soir; M. Brainerd, lui-meme,
deposa momentanement son air rieur pour se recueillir; avec
gravite, il prit la Bible, l'ouvrit, mais avant de commencer la
lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui.

-- Ou est Jim? demanda-t-il.

-- Il est encore sous le portique, repondit Will; irai-je le
chercher?

-- Certainement! on a oublie de l'appeler.

Le jeune homme courut vers le Sioux et l'invita a entrer pour la
priere.

L'autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra,
apres un moment d'attente.

-- Il n'est pas dispose, a ce qu'il parait, ce soir dit-il en
revenant; il faudra nous passer de lui.

Maggie s'etait mise au piano, et avait fait entendre un simple
prelude a l'unisson; toute la portion adolescente de la famille
se reunit pour l'accompagner. Will avait une belle voix de basse;
Halleck etait un charmant tenor; on entonna l'hymne splendide
"sweet hour of Brayers" dont les accents majestueux, apres avoir
fait vibrer la salle sonore, allerent se repercuter au loin dans
la prairie.

Le chant termine, chacun reprit son siege pour entendre la
lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminerent
par une fervente priere que l'on recita a genoux.

Les jeunes filles allerent se coucher, sous la conduite de
M. Brainerd; les hommes rallumerent des cigares et s'installerent
de nouveau sur leurs sieges. Chacun d'eux avait une pensee
curieuse et inquiete a satisfaire: Halleck voulait approfondir la
question Indienne en se livrant a une etude sur Jim; L'oncle John
et le cousin Will avaient remarque un changement etrange dans les
allures du Sioux, ils desiraient eclaircir leurs inquietudes en
causant avec lui.

Ils s'acheminerent donc tout doucement hors du salon et allerent
rejoindre sous le portique leur hote sauvage. Ce dernier fumait
toujours avec la meme energie silencieuse, et sa pipe illuminait
vigoureusement son visage, a chaque aspiration qui la rendait
periodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstine
jusqu'au moment ou l'oncle John l'interpella directement.

-- Jim, vous paraissez tout change ce soir. Pourquoi n'etes-vous
pas venu prendre part a la priere? Vous ne refusez pas d'adresser
vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bonte.

-- Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui
parlez.

-- Dans d'autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de
vous joindre a nous pour ces exercices.

-- Jim n'est pas content: il n'a pas besoin que les femmes s'en
apercoivent.

-- Qu'y a-t-il donc d'extraordinaire?

-- Les trafiquants Blancs sont des mechants; ils trompent le
Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu'a ses
couvertures.

-- Ca a toujours ete ainsi.

-- L'Indien est fatigue; il trouve ca trop mauvais. Il tuera tous
les _Settlers_.

-- Que dites-vous? s'ecria l'oncle John.

-- Il brulera la cabane de l'Agency; il tuera hommes, femmes,
babys, et prendra leurs scalps.

-- Comment savez-vous cela?...

-- Il a commence hier; ca brule encore. Le Tomahawk. est rouge.

-- Dieu nous benisse! Et, viendront-ils ici, Jim?

-- Je crois pas, peut-etre non. C'est trop loin de l'Agency; ils
ont peur des soldats.

-- Enfin, les avez-vous vus, Jim?

-- Oui j'ai vu quelques-uns. Ca contrarie Jim. Il y a trop
chretiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C'est
mauvais, Jim n'aime pas voir ca, il s'est en alle.

-- Fasse le ciel qu'ils ne viennent pas dans cette direction. Si
je savais qu'il y eut danger pour l'avenir, nous partirions
instantanement.

-- Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le
Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulierement emu
par les inquietantes revelations de l'Indien.

-- Ah! repliqua l'oncle John en reflechissant, si nous quittons
la ferme, elle sera pillee par ces larrons a peau rouge, en notre
absence. Je n'aimerais pas, a mon age, perdre ainsi tout ce que
j'ai eu tant de peine a amasser.

-- Mais cependant, pere, si notre surete l'exige! observa Will.

-- S'il en etait ainsi je n'hesiterais pas un seul instant;
neanmoins, je ne crois pas qu'il y ait a craindre un danger
immediat. C'est probablement une terreur panique dont on s'emeut
aujourd'hui, comme cela est arrive au printemps dernier: le seul
vrai danger a redouter c'est que ce desordre prenne de
l'extension et arrive jusqu'a nous.

-- Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable
les a souleves, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un
autre Havane; mais, comme je le soutenais tout a l'heure a table,
leurs actions meme blamables reposent toujours sur une base
honorable.

-- Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois,
preferable a votre pipe.

-- Je n'en ai pas besoin, repliqua l'autre sans bouger.

-- A votre aise! il n'y a pas d'offense! Oncle John, nous disons
donc qu'il n'y a pas lieu de s'effrayer?

-- Ah! ah! mon garcon, il y a bien reellement un danger, c'est
certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu'a nous?... c'est
incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles
pendant que vous etiez sur le steamer?

-- Depuis que vous me parlez de tout ca, il me revient un peu
dans l'esprit que j'ai du ouir murmurer je ne sais quoi au sujet
des craintes qu'inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis
point preoccupe de ces fadaises; d'ailleurs, je commence a croire
que les Blancs par ici n'ont qu'une toquade, c'est de denigrer
les Peaux-Rouges.

-- Ah! pauvre enfant! comme vous aurez change d'opinion, lorsque
vous serez plus age d'un an seulement! dit le jeune Will qui
semblait beaucoup plus affecte que son pere des mauvaises
nouvelles apportees par le Sioux. Les plus funestes legendes que
nous aient leguees nos ancetres sur la barbarie Indienne, ont
pris naissance dans ce pays meme, dans le Minnesota.

-- Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne
voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l'oncle John sans
prendre garde a cette derniere remarque; je vais tirer cela au
clair avec lui. -- Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit?

L'Indien resta deux bonnes minutes sans repondre. Les bouffees
s'envolerent de sa pipe plus epaisses et plus rapides; son visage
se contracta sous les efforts d'une meditation profonde: enfin il
lacha une monosyllabe

-- Non.

-- Quand faudra-t-il partir? demanda Will.

-- Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d'en savoir
davantage; j'irai voir et je dirai ce que j'aurai vu; peut-etre
il vaudra mieux rester.

-- Enfin, il sera encore temps demain, n'est-ce pas.

-- Je l'ignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera a son retour.

-- Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette
nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il
fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fache, mon cher
Adolphe, qu'un semblable deplaisir trouble la joie que nous
eprouvions tous de votre visite.

-- Ne prenez donc pas cela a coeur, par rapport a moi, cher
oncle, repliqua l'artiste en renversant la tete et lancant
methodiquement des bouffees, tantot par l'un tantot par l'autre
coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela,
et je prolongerais, s'il le fallait, ma visite expres pour vous
convaincre de mon inalterable sang-froid en ce qui concerne les
Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je
suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau.

-- L'experience ne la modifiera que trop! repondit l'oncle John.

-- La verite parle par votre bouche, cher oncle! Lorsque j'aurai
ete temoin de ces atrocites dont on me menace tant, alors
seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent
pas a l'ideal de mes reves.

-- Je crains fort...

L'oncle John s'arreta court; en se retournant par hasard, il
venait d'apercevoir dans l'entrebaillement de la porte, le visage
inquiet de sa femme, plus pale que celui d'une morte.

-- John! murmura-t-elle; au nom du ciel! de quoi s'agit-il?

Le mari etait trop franc pour se permettre le moindre mensonge;
il se contenta dire:

-- Polly, regagnez votre chambre; je vous dirai ca tout a
l'heure.

_Mistress_ Brainerd resta un moment irresolue, hesitant a obeir
et a rester; enfin elle s'eloigna en disant a son mari

-- Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en
supplie.

Aussitot qu'elle fut hors de portee de la voix, l'oncle John
reprit:

-- Allons nous reposer; il est temps de dormir pour reparer nos
forces. Allons Jim!

-- Non, il faut partir, moi, repondit le Sioux.

-- Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami? lui
demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse.

-- Je ne peux rester; il faut aller loin, moi grommela l'Indien
en se levant et s'eloignant a grands pas.

Chacun se rendit a sa chambre respective et se coucha. Halleck ne
put s'endormir; il agitait dans son esprit les probabilites des
evenements, mais n'accordait aucune confiance aux apprehensions
que chacun manifestait autour de lui. Les jours nefastes de
massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient eloignes de
plus d'un siecle; il considerait comme une absurdite inadmissible
l'occurrence d'une catastrophe semblable, en plein Minnesota,
c'est-a-dire en pleine civilisation; decidement les terreurs de
ses amis lui faisaient pitie.

Neanmoins il eteignit sa bougie; deja un agreable assoupissement,
precurseur du sommeil, commencait a fermer ses paupieres,
lorsqu'une clarte indefinissable se montra au travers de ses
volets. Il sauta vivement a bas de son lit, et courut a la
fenetre pour explorer les alentours. Un coin de l'horizon lui
apparut rouge et sanglant des reflets d'un incendie; ce sinistre
semblait etre a une distance considerable, dans la direction des
basses prairies; l'obscurite ne permettait de distinguer aucun
detail du paysage.

Cependant, les regards investigateurs de l'artiste finirent par
remarquer une grande forme sombre decoupee en silhouette sur le
fonds lumineux; Ce fantome humain marchait a grands pas dans la
direction du feu; a sa longue couverture blanche, Halleck
reconnut Christian Jim; il resta longtemps a sa fenetre, le
regardant s'eloigner, jusqu'a ce qu'il ne fut plus visible que
comme un point mourant; enfin il alla se coucher en murmurant:

-- C'est un drole de corps que ce Sioux; bien certainement, lui
et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte
des pauvres Indiens... comme si ces malheureux Sauvages n'avaient
pas assez de leurs petites affaires, sans venir se meler des
notres!...

Sur quoi Halleck s'endormit et reva chevalerie indienne.

CHAPITRE IV
_CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES._

Dans la maison du _settler_, personne, excepte Halleck, n'avait
apercu la lueur nocturne de l'incendie. Il se garda bien d'en
parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait
qu'a fournir un theme inepuisable aux propos desobligeants sur
les pauvres Sauvages; il s'assura donc un secret triomphe en
gardant le silence.

La matinee suivante fut admirable, tiede, transparente; une de
ces splendides journees ou il fait bon vivre!

Halleck decida qu'il passerait sa matinee a croquer les paysages
environnants, et il invita Maria et Maggie a lui servir de guides
dans son excursion. Mais _Mistress_ Brainerd, pour diverses
necessites du menage, jugea convenable de retenir sa fille a la
maison; le nombre des touristes se trouva donc reduit a deux.

Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cicerone
a l'artiste; pendant son sejour d'ete elle avait parcouru le pays
en tous sens, ne negligeant pas un bosquet, pas une clairiere.
Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans
sa memoire, elle conservait comme dans un musee vivant, une
collection admirable de points de vue.

-- Et maintenant, tres excellent sir, dit-elle une fois en route,
quel genre de beaute pittoresque faut-il offrir a votre crayon
habile?

-- Tout ce qui se presentera.

-- Et vous pensez accomplir cette tache aujourd'hui?

-- Oh non! il me faudra des semaines, des mois peut-etre.

-- Cependant je desirerai connaitre vos preferences.

-- Peu m'importe. Je me rejouis de m'en rappeler a votre choix.

-- Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille
la-bas au pied des paisibles collines; il est a demi cache par un
rideau de nobles sapins qui se melent harmonieusement aux
bouleaux argentes. C'est tout petit, tout mignon; mais j'ai
souvent desire de posseder vos crayons pour reproduire ce
merveilleux coin du desert.

-- Allons-y!

Tous deux se dirigerent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils
marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de
laquelle dormaient de grands arbres couches comme des geants sur
un lit de velours vert; plus loin se presenterent de gracieuses
collines en rocailles jaunes, grises, bronzees, chatoyantes des
admirables reflets que fournit le regne mineral; au milieu de
tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux
feuillages dores, diamantes, des arbrisseaux bizarres, des
senteurs divines, des harmonies celestes murmurees par la nature
joyeuse.

Ils arriverent au lac; c'etait bien, comme l'avait dit Maria, une
perle enchassee dans la solitude. Tout au fond, formant le
dernier plan, s'elevait un entassement titanique de roches
amoncelees dans une majestueuse horreur. Leur aspect severe etait
adouci par un deluge de petites cascades mousseuses et
fretillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes,
grimacantes, froncees de ces geants de granit. Des touffes
d'herbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses,
s'epanouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des
corniches naturelles; des fleurs gigantesques, sorties du fond
des eaux, montaient le long des pentes abruptes que decoraient
leurs immenses petales de pourpre ou d'azur.

A droite, a gauche, des forets profondes, silencieuses,
incommensurables; des deserts feuillus, enguirlandes, mysterieux,
pleins d'ombres bleues, de rayons d'or, de murmures inouis!

Le lac, plus pur, plus uni qu'une opulente glace de Venise; le
lac, transparent comme l'air, dormait dans son palais sauvage,
sans une ride, sans une vague a sa surface d'emeraude
bleuissante.

Quelques grands oiseaux, fendant l'air avec leurs ailes a reflets
d'acier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond
renvoyait leur image.

Halleck poussa des rugissements de joie.

-- Je vous le dis, en verite, aucun pays du monde, pas meme la
Suisse, ou l'Italie ne sauraient approcher d'une sublimite
pareille. Cependant il y manque un element, la vie; sans cela le
paysage est mort.

Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs
tetes.

-- Non, ce n'est pas assez. Il me faudrait autre chose encore,
plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien
y figurer nous-meme; mais nous n'y sommes que des intrus.... et
pourtant, il me faut de la vie la-dedans!.... un daim se
desalterant au cristal des eaux; un ours grizzly contemplant d'un
air philosophe les splendeurs qui l'entourent; ou bien...

-- Un Indien sauvage, pagayant son canot?

-- Oui, mieux que tout le reste! La, un vrai Sioux, peint en
guerre, furieux, redoutable! ce serait le comble de mes desirs.

-- Bah! qui vous empeche d'en mettre un?... Je suis sure que vous
en avez l'imagination si bien penetree, que la chose sera facile
a votre crayon.

-- Sans doute, sans nul doute; mais, vous le savez, chere Maria,
rien ne vaut la realite.

-- Mon cousin, je crois que vous avez une chance ebouriffante? Si
je ne me trompe, voila la-bas un canot indien. Sa position, a
vrai dire, n'est guere favorable pour etre dessinee.

En meme temps, Maria montra du doigt, un coin du lac herisse d'un
gros buisson de ronces qui faisaient voute au-dessus de l'eau.
Dans l'ombre portee par cet abri, apparaissait d'une facon
indecise, un objet qui pouvait etre egalement une pierre, le bout
d'un tronc d'arbre, ou l'avant d'un canot.

Si l'oeil exerce d'un chasseur avait reconnu la un esquif, il
aurait constate aussi que son attitude annoncait la secrete
intention de se cacher, comme si le Sauvage qui s'en servait eut
cherche a se derober aux regards. Mais, quelle raison mysterieuse
aurait pu dicter cette conduite?... Et quel chasseur ou _settler_
aurait eu l'idee de concevoir quelque inquietude a l'apparition
de cette frele embarcation?

Quoiqu'il en soit, il fallut plusieurs minutes a l'artiste pour
distinguer l'objet que lui indiquait sa vigilante compagne;
lorsque enfin il l'eut apercu, sa forme et sa tournure
repondirent si peu aux idees preconcues du jeune homme qu'il ne
put se decider a y voir un canot.

-- Mais je suis sure, moi; insista Maria; j'en ai vu plusieurs
fois deja; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce
canot un fac-simile exact de ceux que Darley a si bien dessines
dans ses illustrations de Cooper. Vous etes donc force de
convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous.

-- Mais ou est son proprietaire, l'Indien lui-meme? Nous ne
pouvons guere tarder de le voir?

-- Il est sans doute a roder par la dans les bois. Adolphe!
s'ecria soudain la jeune fille; savez-vous que nous ne sommes pas
seuls!

-- Eh bien! quoi? repliqua vivement Halleck, ne sachant ce
qu'elle voulait dire.

-- Regardez a une centaine de pas vers l'ouest de ce canot; vous
me direz ensuite s'il vous manque l'element de vie, comme vous
dites.

-- Tiens! tiens! voila, un gaillard qui en prend a son aise, sur
ma vie! Eh! qui pourrait le blamer d'avoir choisi une aussi
ravissante retraite pour se livrer aux delices de la peche?

Nos deux touristes etaient fort surpris de ne l'avoir pas vu tout
d'abord. Il etait en pleine vue, assis sur un roc avance; les
pieds pendants; les coudes sur les genoux; le corps penche en
avant, dans l'attitude des pecheurs de profession. Sa contenance
annoncait une attention profonde, toute concentree sur la ligne
dont il venait de lancer l'hamecon dans le lac apres l'avoir
balance au-dessus de sa tete.

L'artiste commenca a dessiner; Maria choisit une place d'ou elle
pouvait facilement suivre les progres du travail.

Tout en faisant voltiger a droite et a gauche son crayon docile,
Halleck jasait gaiment et entretenait la conversation avec une
verve intarissable. Peu a peu les traits se multipliaient,
l'esquisse prenait une forme.

-- Si seulement nous avions a portee l'homme rouge, observa-t-il,
je le croquerais en detail. Mais, j'y pense, nous pouvons nous
procurer cette jubilation; je vais d'abord placer, dans mon
ebauche, le canot bien en vue, j'y dessinerai ensuite l'Indien
maniant l'aviron, lorsque nous serons parvenus a nous rapprocher
de ce pecheur.

-- Assurement voila un homme bien paisible et bien occupe; il a
l'air de poser pour son portrait. Croyez-vous qu'il se soit
apercu de notre presence?

-- Sans nul doute, car nous sommes aussi fierement en vue;
cependant j'affirmerais que son poisson le preoccupe beaucoup
plus que nous. Tenez! il a leve la tete et nous a regardes. Ah!
le voila qui regarde en bas; il vient d'enlever quelque chose au
bout de sa ligne.

-- Chut! fit Maria vivement; regardez encore ce canot la-bas. Ne
voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage
brillant d'un oiseau?

-- Je ne puis m'occuper que de mon dessin; je n'ai pas de temps a
perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me
voila en train.

-- Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez
quelque chose qui vous interessera; je suis sure maintenant qu'il
y a la une tete d'Indien.

L'artiste se decida enfin a jeter les yeux dans la direction
indiquee; il daigna meme admettre qu'il voyait quelque chose
d'extraordinaire dans ce buisson

-- Oui, murmura-t-il, c'est bien la touffe de chevelure ornee que
portent les guerriers sauvages; c'est leur panache bariole de
plumes eclatantes.

Pendant qu'il parlait, le Sauvage surgit entierement hors des
broussailles, faisant voir son corps peint en guerre; presque
aussitot il disparut.

-- Ah! en voila plus que vous ne demandiez! observa Maria; votre
element de vie a fait apparition, le cadre est complet.

-- Je me declare satisfait, reellement.

-- Vraiment! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous.
Combien elle se serait rejouie de ce spectacle enchanteur! je
suis bien desolee de son absence.

-- Et moi aussi; savez-vous, Maria, qu'elle m'a surpris et charme
bien agreablement hier soir; elle a une distinction et une
intelligence qu'envieraient nos plus belles dames des cites
civilisees; je vous assure qu'elle a fait impression sur moi.

-- Cela ne m'etonne pas; elle merite l'estime et l'amitie de
chacun. c'est le plus noble coeur que je connaisse; honnete,
pure, modeste, sincere, elle a toutes les qualites les plus
adorables.

L'artiste, tout en continuant de promener son crayon sur le
papier, leva les yeux sur sa cousine qui etait assise devant lui,
un peu sur la droite.

Elle considerait le lac, et ne s'apercut pas du regard furtif
d'Halleck. Ce dernier laissa apparaitre sur ses levres un
singulier sourire qui passa comme un eclair, puis il se remit
silencieusement a l'ouvrage.

-- Elle parait etre l'enfant gate de l'oncle John, reprit-il au
bout de quelques instants; je suppose que cette faveur lui
revient de droit, comme a la plus jeune?

-- Mais non, c'est a cause de son charmant naturel Adolphe,
remarquez-vous l'immobilite extraordinaire de ce pecheur?

Les deux jeunes gens s'amuserent a regarder cet individu qui, en
effet, paraissait identifie avec le roc sur lequel il etait
assis. Tout a coup il fit un bond en avant, tete baissee, et
tomba lourdement dans l'eau, avec un fracas horrible. En meme
temps les echos repetaient la, detonation d'un coup de feu; et
une guirlande de fumee qui planait au-dessus d'un roc peu eloigne
trahissait le lieu ou etait poste le meurtrier.

Un silence de mort suivit cette peripetie sanglante; Halleck et
Maria s'entreregarderent terrifies. Le jeune artiste ne tarda pas
a reprendre son sang-froid.

-- Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos
dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en
repliant son portefeuille methodiquement.

-- Ah!! mon Dieu! s'ecria Maria avec terreur, vous ne savez
pas... non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent!

Ces mots etaient a peine prononces qu'un second et un troisieme
coup de feu cinglerent l'air; des balles sifflerent a leurs
oreilles, indiquant d'une facon beaucoup trop intelligible que
cette dangereuse conversation s'adressait a eux.

-- Que l'enfer les confonde! grommela Halleck ce sont quelques
renegats qui deshonorent leur race.

Il s'arreta court, Maria venait de le saisir convulsivement par
le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac.
Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient
rapidement. Adolphe, malgre tout son sang-froid, ne put se
dissimuler qu'il fallait prendre un parti prompt et decisif.

-- Soyez courageuse, ma chere Maria, lui dit-il en la prenant par
la main, et venez vite.

Puis il l'entraina vers le fourre, en sautant de rocher en
rocher. La jeune fille s'apercevant qu'il avait l'intention de
fuir tout d'une traite jusqu'a la maison, lui dit, toute
essoufflee

-- Jamais nous ne pourrons nous echapper en courant; il vaut
mieux nous cacher.

Adolphe regarda hativement autour de lui, et avisa un vaste tronc
d'arbre creux enseveli dans un buisson inextricable.

-- Vite, la-dedans! dit-il a sa cousine; cachez-vous vite! Les
voila, ces damnes coquins!

-- Et vous? qu'allez-vous faire? lui demanda-t-elle en le voyant
rester dehors.

-- Je vais chercher une autre cachette, repondit-il; il ne faut
pas nous cacher tous deux dans en meme terrier, nous serions
decouverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile,
et ne bougez d'ici que lorsque je viendrai vous chercher.

Halleck tourna lestement sur ses talons, enfonca son chapeau sur
ses yeux, et, ainsi qu'il le raconta lui-meme plus tard, "se mit
a courir comme jamais homme ne l'avait fait jusqu'alors". Une
longue et constante pratique des exercices gymnastiques l'avait
rendu nerveux et agile a la course.

Mais ses muscles n'etaient point encore au niveau de ceux de ses
ennemis rouges, car a peine avait-il fait cent pas, qu'un Indien
enorme, le tomahawk leve, etait sur ses talons; avec un hurlement
feroce, il se lanca sur Halleck.

-- Inutile de discuter avec toi, mon coquin! pensa l'artiste.

Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son
adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans
l'epaule: il lacha successivement quatre autres coups, mais sans
l'atteindre; les deux derniers raterent.

Soudainement la pensee vint a Halleck, qu'il n'avait plus qu'une
charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer
qu'a coup sur.

L'entree en scene du revolver avait eu pourtant un resultat;
l'Indien s'etait arrete a quelques pas; mais aussitot qu'il
s'etait apercu que l'arme avait rate, il lanca furieusement son
tomahawk a la tete de l'artiste. Si ce dernier n'eut trebuche
fort a propos sur une pierre, evidemment le projectile meurtrier
lui aurait fendu le crane. Se relevant de toute sa hauteur,
Halleck brandit son pistolet et l'envoya dans la figure bronzee
de l'Indien avec tant de force et de precision, qu'il lui cassa
une douzaine de dents et lui dechira les levres.

L'Indien bondit en poussant un rugissement de bete fauve; mais il
fut recu par un foudroyant coup de pied dans les cotes qui
l'envoya rouler sur les cailloux.

La boxe pedestre aussi bien que manuelle, n'avait aucun mystere
pour Halleck, et sur ce terrain il etait maitre de son ennemi; sa
seule crainte etait de le voir employer quelque nouvelle arme,
car l'artiste n'avait plus que ses pieds et ses poings.

Aussi, ce fut avec un vif deplaisir qu'Adolphe le vit extraire du
fourreau un couteau enorme, puis se diriger sur lui avec
precaution.

Neanmoins, l'artiste, n'ayant pas le choix de mieux faire, se
preparait a une lutte corps a corps, lorsqu'il entendit
s'approcher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre
devait etre trop inegale pour qu'Halleck s'y engageat autrement
qu'a la derniere necessite. Aussi, reflechissant que ses jambes
s'etaient reposees, et qu'elles etaient admirablement pretes a
fonctionner, il s'elanca plus prestement qu'un lievre et se mit a
courir.

Inutile de dire que son adversaire acharne se precipita a sa
poursuite; cette fois l'artiste avait si bien pris son elan que
l'Indien fut distance pendant quelques secondes. Toutefois
l'avance gagnee par Halleck fut bientot reperdue; ce qui ne
l'empecha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras
son portefeuille, dont, avec une tenacite rare, il n'avait pas
voulu se dessaisir; on aurait pu croire qu'il le conservait comme
un talisman pour une occasion supreme.

Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous
les pas du Sauvage; son approche etait d'autant plus dangereuse
qu'il avait retrouve son tomahawk.

Craignant toujours de recevoir, par derriere, un coup mortel,
Halleck se retournait frequemment. Cet exercice retrospectif lui
devint funeste, il se heurta contre une racine d'arbre et roula
rudement sur le sol la tete la premiere.

Le Sauvage etait si pres de lui, que sans pouvoir retenir son
elan, il culbuta sur le corps etendu de l'artiste. Halleck se
releva d'un bond, recula de trois pas, et voyant que l'heure
d'une lutte supreme etait arrivee, il se prepara a vaincre ou
mourir; l'Indien, de son cote, allongea le bras pour le frapper.

Il n'y avait plus qu'une seconde d'existence pour Halleck,
lorsque la detonation aigue d'un rifle rompit le silence de la
solitude; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux
pieds du jeune homme.

Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour tacher de
decouvrir quel etait le Sauveur survenu si fort a propos; il ne
vit rien et ne parvint meme pas a deviner de quel cote etait
parti le coup de feu.

La premiere pensee de l'artiste fut que la balle lui etait
destinee, et s'etait trompee d'adresse, mais quelques instants de
reflexion le firent changer d'avis.

Cependant, songeant aussitot que les autres Indiens devaient
approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se
montra, la solitude etait rendue a son profond silence.

Apres s'etre convaincu, par une longue attente, que tout
adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit
philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en
cherchant une page blanche :

-- Si cette balle n'avait pas si bien ete ajustee, j'aurais du
imiter Parrhaseus; heureusement il ne s'agit plus de cela, je me
garderai bien de laisser echapper la plus sublime occasion de
faire un croquis magistral.

Sur ce propos, il se prepara a enrichir son album d'une etude sur
l'indien mort devant lui.

CHAPITRE V
_UN AMI PROPICE._

Il ne faudrait pas croire que la main de l'artiste tremblat
pendant qu'il crayonnait le portrait de l'Indien abattu; si
quelque agitation nerveuse se produisait dans sa main, c'etait la
suite de l'exercice force auquel il venait de se livrer, mais
l'emotion n'y entrait pour rien.

Comme un vieux soldat ou un chirurgien emerite familiarise avec
l'aspect de la mort, Adolphe considerait ce cadavre farouche et
hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple
modele de nature morte.

Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna,
arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa tete, placa tout le
corps dans le meilleur etat de symetrie possible, de facon a, lui
donner une jolie tournure.

Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger l'effet, il
se placa lui-meme en bonne situation; et tout etant ainsi ajuste
a sa grande satisfaction, il se mit a dessiner.

-- Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son
flegme habituel; je ne suppose pas qu'on puisse appeler cela un
modele qui pose, C'est un modele qui git.

Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut
bientot termine, range precieusement dans le portefeuille, et le
portefeuille lui-meme mis sous le bras; puis Halleck se leva,
lestement pour se mettre en quete de Maria.

A ce moment, il eprouvait une sorte d'inquietude vague, et comme
un remords de n'avoir pas couru sur le champ et avant tout a la
recherche de sa cousine; un pressentiment facheux s'empara de lui
au fur et a mesure qu'il se rapprochait hativement du lieu ou il
l'avait laissee.

Ce n'etait pas qu'il fut embarrasse pour retrouver sa cachette;
Halleck avait une memoire infaillible; d'ailleurs les
circonstances emouvantes dans lesquelles il avait explore cette
region, etaient de nature a imprimer dans son esprit les moindres
details.

Sur le point d'arriver il s'arreta, preta une oreille attentive,
mais aucun bruit ne se fit entendre; il fit encore quelques pas,
et se trouva devant le gros arbre entoure de ronces.

-- Maria! s'ecria-t-il, venez je crois le terrain deblaye; nous
pourrons retourner sains et saufs a la maison.

Ne recevant aucune reponse, il entra precipitamment dans la
cachette, et, avec un affreux battement de coeur, reconnut que la
jeune fille n'y etait plus.

Il demeura un moment interdit, respirant a peine, cherchant a
s'expliquer cette disparition.

Bientot, grace a ses habitudes optimistes, il fut d'avis qu'elle
avait profite d'un instant favorable pour quitter ce refuge et
revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que
Maria n'etait pas femme a se laisser enlever sans resistance; et
que si quelque mechante aventure lui etait arrivee, elle aurait
fait retentir l'air de ses cris desesperes.

Cependant l'artiste n'etait pas entierement convaincu, ni sans
inquietude: car il savait que des Indiens etaient dans le bois;
et il venait d'apprendre d'une facon memorable que la nature de
ces braves gens n'etait pas chevaleresque au point de respecter
quelqu'un dans les bois, ce quelqu'un fut-il une femme sans
defense.

Il etait la immobile, hesitant, ne sachant quel parti prendre,
lorsqu'une clameur aigue frappa son oreille; ce cri provenait du
lac, c'etait, a ne pas s'y meprendre, la voix de Maria qui
l'avait pousse.

Halleck bondit comme un daim blesse, se precipita tete premiere,
a travers branches, et ne s'arreta qu'au bord de l'eau, a
l'endroit ou il s'etait precedemment installe pour dessiner. La,
il regarda avidement dans toutes les directions, et apercut au
milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler a force
de rames.

Maria etait entre eux, pale, desesperee; a l'apparition de son
cousin elle poussa un cri d'appel, levant les bras
frenetiquement, et aurait saute a l'eau si ses ravisseurs ne
l'eussent retenue.

Halleck n'avait d'autre ressource que de gagner, en faisant le
tour du rivage, l'avance sur le canot, et de l'attendre au
debarquement; quoique seul et sans armes, il s'elanca bravement
avec l'agilite de la colere et de l'anxiete, bien resolu a ne pas
laisser echapper les Sauvages sans leur livrer une lutte a
outrance.

Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagne le
bord avant que le pauvre artiste eut parcouru la moitie seulement
de la distance. Les Indiens sauterent rapidement a terre,
entrainant Maria avec eux.

Adolphe, courant toujours a perte d'haleine, suivait avec des
regards furieux les fugitifs, lorsqu'il vit tout a coup un Indien
chanceler et tomber a la renverse. En meme temps les echos se
renvoyerent la detonation d'une carabine; le second Sauvage,
saisi de terreur, disparut comme s'il avait eu des ailes.

En cherchant des yeux quel pouvait etre ce sauveur arrive en ce
moment si propice, Halleck decouvrit Christian Jim, le fusil en
main, qui cheminait tout doucement a travers les rochers, et
arrivait aupres de la jeune fille eperdue.

Halleck les eut bientot rejoints; il serra affectueusement la
main de Maria, en murmurant quelques paroles que son emotion
rendait inintelligibles; puis il se tourna vers le Sioux qui
venait de jouer si fort a propos le role sauveur de la
Providence.

-- Votre main! mon brave! donnez-moi votre main, vous dis-je!
vous etes un vrai Indien, vous!

Jim ne lui rendit en aucune facon sa politesse. Il se contenta de
le toiser, un instant, des pieds a la tete, et dit :

-- Courez, allez-vous-en d'ici! Les Indiens sont souleves,
brulent les maisons; ils tuent tout. Vite! chez l'oncle John !

Malgre son exterieur glacial, il etait evident que Jim etait dans
une grande agitation. Ses yeux noirs lancaient ca et la des
regards flamboyants; il y avait dans ses allures quelque chose de
farouche et d'inquiet qui frappa les jeunes gens.

-- Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie! s'ecria Maria
encore pale et fremissante de terreur; conduisez-nous jusqu'en
dehors de ces bois terribles.

Sans repondre, le Sioux les fit monter dans le canot qu'il
repoussa vivement du rivage en y sautant: ensuite il traversa le
lac a force de rames et vint aborder devant une clairiere
traversee par un sentier qui conduisait aux habitations.

Jim passa devant, en eclaireur, l'oeil et l'oreille au guet, le
doigt a la detente du fusil, marchant sans bruit, se derobant
dans les broussailles.

On passa ainsi tout pres du lieu ou Maria s'etait cachee.

-- Comment avez-vous eu l'imprudence de quitter une aussi
excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid
habituel; je vous avais pourtant recommande, d'une facon
formelle, de n'en pas bouger jusqu'a mon retour.

-- Je me serais bien gardee d'en sortir; on m'en a arrachee. Ce
sont deux de vos honorables Indiens qui sont arrives droit sur
moi et se sont empares de ma personne.

-- Mais alors, pourquoi n'avez-vous pas crie? je me serais hate
d'accourir a votre secours.

-- Si j'avais pousse un cri, j'etais morte... Ces
"chevaleresques" bandits me l'ont parfaitement fait comprendre a
l'aide de leurs couteaux.

-- Ah! voici mon revolver que j'avais lance au visage du drole
qui m'a attaque.

L'artiste a ces mots, courut ramasser son arme, et dut se diriger
vers la gauche, car Jim avait change brusquement de route pour
eviter a Maria le spectacle hideux qu'offrait le cadavre du
Sauvage tue le premier. Halleck reprit:

-- Mon opinion est que...

Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une
brusque halte en pretant l'oreille dans toutes les directions, et
qui recula avec vivacite dans les broussailles :

-- Couchons-nous par terre, dit-il en donnant l'exemple, les
Sioux viennent!

Tous trois disparurent sous l'herbe, et resterent immobiles en
retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on n'entendit pas
le moindre bruit; Jim se hasarda a relever la tete, non sans
prendre des precautions infinies; l'artiste crut pouvoir en faire
autant. Ses yeux furent terrifies d'apercevoir une bande
d'Indiens qui cheminait dans le bois lui-meme, sans froisser une
branche ni une herbe, sans laisser autour d'elle le moindre
bruit.

Ils etaient nombreux, armes, peints en guerre; toutes ces figures
farouches semblaient autant de visages de demons.

Ce sinistre bataillon de fantomes passa comme une vision
effrayante, courant a la curee des blancs, aspirant le carnage,
preparant l'incendie. Le massacre du Minnesota etait commence;
c'etait l'avant-garde qu'on venait de voir.

Les fugitifs resterent encore immobiles et muets pendant une
demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre
en marche. Bientot ils furent sortis du bois sur le chemin direct
de la maison.

Maria etait agitee de sinistres pressentiments; quelque chose de
secret lui disait que, pendant son absence, tout n'etait pas bien
alle dans la maison hospitaliere de ses bons parents; elle
eprouvait une febrile impatience d'arriver, afin de s'assurer par
ses propres yeux de l'etat des choses.

Enfin, ils arriverent sur le dernier coteau devant lequel
s'elevait la case; ce fut avec un profond soupir de soulagement
que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux;
rien n'y etait change, rien n'y trahissait la presence de
l'ennemi.

Elle reprit aussitot son enjouement naturel, et poussant un grand
soupir de satisfaction:

-- Ah! mon Dieu! dit-elle, il me semble qu'on m'enleve une
montagne de dessus le coeur; j'avais les plus horribles
apprehensions!... il me semblait certain que quelque grand
malheur etait arrive, pendant notre absence, a l'oncle John ou a
quelqu'un de la famille.

-- Pensez-vous qu'il y eut ici quelque autre objet plus attractif
que vous aux yeux des galants Sauvages?

-- Quelle mauvaise plaisanterie! Tout individu, pourvu qu'il soit
blanc, offre un grand attrait a leurs tomahawks. Supposez que
cette pauvre petite Maggie eut ete a ma place, les Sauvages
l'auraient enlevee tout aussi bien que moi.

Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en
realite il ne quittait pas de l'oeil son interlocutrice encore
tout effaree et haletante. Le meme sourire etrange et mysterieux
se produisit encore sur ses levres; en resume il etait evident
que, malgre les terribles scenes qu'il venait de traverser, le
jeune homme se sentait d'humeur prodigieusement divertissante.

Quelques minutes s'ecoulerent dans un profond silence. Enfin
Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout-a-fait
different.

-- Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe?
regardez la-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que
signifie cette fumee, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel
en si grande abondance.

-- Je l'avais deja remarquee depuis quelque temps. Jim! dites-moi
ce que vous pensez de cela.

Le Sioux retourna la tete et repondit:

-- Ce sont les maisons des _settlers_ qui brulent, les indiens y
ont mis le feu.

-- Est-ce loin d'ici?

-- A six, huit, dix milles.

-- En verite, je le dis! s'ecrie Maria palissant de terreur, ces
horribles Sauvages seront bientot ici.

En depit de son stoicisme affecte, Halleck ne put dissimuler un
mouvement de malaise. Reellement le danger mortel qui etait
imminent ne pouvait se revoquer en doute, et les sinistres
pressentiments de la jeune fille terrifiee n'etaient que de trop
reelles propheties.

-- Que l'enfer les confonde! murmura l'artiste; quel esprit
malfaisant les anime donc? C'est le diable, a coup sur! Mais
enfin, peut-on savoir a quelle cause doit etre attribue ce
soulevement epouvantable?

-- Ils ne font qu'obeir a leurs invariables instincts.

-- Ma chere cousine, repondit Halleck d'un ton doctoral, vous
faites erreur d'une maniere grave; telle n'est pas la nature des
Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la
noblesse et la loyaute personnifiees; je les porte dans mon
coeur. Il ne s'agit ici, evidemment, que d'obscurs vagabonds,
d'un ramassis de coquins errants, desavoues par toutes les
tribus.

-- Ah! fit Maria sans lui repondre: il y a quelqu'un sur le
belvedere de la maison. Ils ont pressenti le danger.

Effectivement, au bout de quelques pas, ils apercurent le jeune
Will Brainerd, debout sur le toit, a demi cache par une cheminee,
et lancant ses regards dans toutes les directions. Il fit a Jim
un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais a la
suite duquel le Sioux hata le pas.

Toute la maison de l'oncle John etait bouleversee par les
preparatifs de combat et de fuite.

Les tourbillons de fumee qui obscurcissaient l'horizon avaient
parle un lugubre langage, facile a comprendre; du haut de son
observatoire, Will avait apercu le detachement indien qui avait
cotoye le lac.

Au premier abord, on avait pu croire qu'ils se dirigeaient vers
le _Settlement_, et dans l'attente d'une agression prochaine, on
avait attele les chevaux aux chariots, pour etre plus tot pret a
fuir.

Mais la horde sauvage ayant change de direction; d'autre part,
l'absence de Maria et d'Halleck se prolongeant, l'oncle John
suspendit son depart pour les attendre. Bien entendu que la
question de fuir ne fut pas mise en deliberation.

C'etait le seul parti a prendre.

Ces preparatifs de mauvais augure, ces chevaux atteles,
frapperent de suite les deux arrivants; Halleck lanca un regard a
Maria.

-- La prolongation de notre sejour ici, parait douteuse, observa-
t-il; l'oncle John a pris l'alarme.

-- Certes! il serait etrange qu'il eut pris quelque autre
determination, en presence de tous ces affreux presages. Mais,
qui aurait pu croire a de pareilles horreurs dans l'Etat de
Minnesota, au coeur de la civilisation? Pour moi, je n'ai qu'un
desir ardent, c'est de m'eloigner le plus promptement possible.

-- Eh bien! Non pas moi! chere cousine. Maintenant, je le
confesse, mon opinion sur les aborigenes devient douteuse; il y a
comme un brouillard dans mon imagination. Avant de m'en aller, je
veux eclaircir la question; je veux, s'il est possible,
rehabiliter ces pauvres Indiens a mes yeux, dans toute leur
splendeur.

-- O Adolphe! vous serez donc toujours une tete folle? Si vous
avez peur de perdre votre affreux fetichisme pour les Sauvages,
il vaut. mieux vous en aller sans pousser l'examen plus loin;
car, croyez-moi, la desillusion sera terrible.

-- Eh bien! donc, enlevez-moi! dit l'artiste en riant; Ah mais!
j'y songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis delicieux
que...

-- Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes
amis est en danger? riposta impatiemment la jeune fille en lui
tournant le dos pour courir dans la maison.

Au meme instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il
informa la famille qu'aucun ennemi n'etait visible a l'horizon,
bien que les symptomes de bouleversement et d'incendie se
multipliassent dans les alentours.

-- Je m'etonne, ajouta-t-il en terminant, que notre _Settlement_
a ete epargne jusqu'a ce moment.

Toute la famille se reunit alors en un vrai conseil de guerre;
les deliberations furent breves et concluantes. Une fuite tres
prompte fut decidee, comme etant le seul et unique moyen de
salut. En effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur
cent pour craindre l'irruption d'une bande de Peaux-rouges
apportant avec elle le carnage et l'incendie, et une seule chance
de ne pas etre envahi; toute minime que fut cette derniere
probabilite, elle inspira a l'oncle John quelques modifications
dans son plan de fuite.

Il fut resolu que M. et _mistress_ Brainerd, Maggie et Maria,
accompagnes par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le
plus leger, et, qu'ils se dirigeraient a toute vitesse, vers
Saint-Paul, de facon a sortir le plus tot possible du territoire
de Minnesota et eviter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens
souleves.

Will et Halleck devaient rester, attendant l'issue des
evenements, dans le but de proteger, s'il etait possible, le
_Settlement_ contre le pillage de quelques maraudeurs isoles.
Bien entendu, ils se tenaient tout prets a fuir en cas de
necessite.

En outre, ils etaient munis chacun d'une bonne carabine, d'un
revolver, d'un bon couteau de chasse; la poudre et les balles ne
leur manquaient pas. Moyennant ces preparatifs, ils pourraient se
defendre avec succes contre les rodeurs qui viendraient a se
presenter.

L'oncle John leur recommanda expressement de n'engager une lutte
que lorsque les chances de succes seraient evidentes; attendu que
lorsque le sang avait coule, les Sauvages du Minnesota devenaient
des demons incarnes. Halleck accepta fort legerement les
recommandations et l'opinion de son oncle; il pretendit "qu'on
calomniait ces pauvres gens."

-- Nous nous rendrons directement a Saint-Paul, conclut
M. Brainerd; si vous etes obliges de deguerpir, suivez nos
traces; Will connait assez le pays pour vous guider d'une facon
sure. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez obliges
de fuir absolument.

Fuir... non! mais nous en aller... oui! repliqua Halleck d'un ton
suffisant; si l'Indien se presente, de deux choses l'une: ou il
sera facile a apprivoiser, ou il sera mechant. Si bon il est, ma
theorie sera demontree; s'il fait le mechant nous le corrigerons;
voila tout!

Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe.

-- Puissiez-vous dire vrai! observa Maggie a laquelle cette
maniere sans facon d'envisager ces terribles realites semblait
incomprehensible.

-- Je suis dans la realite, Maggie, croyez-le bien, j'y suis!
Personne n'arrivera a me convaincre que ces pauvres indigenes du
Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait l'effet d'une
terreur panique; or, vous savez combien pareilles frayeurs
aveuglent l'esprit. Votre frere s'en est apercu l'ete dernier, a
Bull-Run.

L'oncle John, ainsi que sa femme, et Maria s'occupaient
activement d'entasser dans le chariot les objets de plus
indispensable necessite; pendant ce temps, Will, pensif et
soucieux, etait remonte a son observatoire aerien sur le toit de
la maison.

L'artiste avait fait quelques tentatives pour aider a
l'embarquement des colis, mais, dans son etourderie, il n'avait
reussi qu'a casser plusieurs pieces de porcelaine, et a faire
rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture;
il se resigna donc, en riant, a abandonner cette tache a des
mains plus prudentes ou plus adroites.

Maggie l'observait avec etonnement; son esprit doux et serieux ne
pouvait comprendre une telle legerete.

-- Votre indifference me confond, lui dit-elle; surtout apres
votre aventure que Maria m'a racontee.

-- Ah! oui, vraiment! murmura l'artiste, en distillant la fumee
avec symetrie par les deux coins de sa bouche; ecoutez, j'en ai
fait un dessin capital! J'ai quelque intention de l'envoyer a
Harper... mais c'est trop beau pour lui. De ma vie, je n'avais eu
un sujet dont la pose soit d'une docilite plus parfaite. Ah! mais
oui! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort!

-- Et, si Christian Jim ne s'etait pas trouve la?...

-- Ma foi! je conviens qu'il m'a rendu un fameux service, je me
rejouis d'en convenir; j'aimerais le recompenser magnifiquement
pour cela.

-- Il ne desire et n'acceptera rien qui ressemble a une
recompense; mais je puis vous dire ce qu'il recevrait avec un
plaisir extreme.

-- Quoi donc?

-- Une Bible; j'ai ete assez heureuse pour lui apprendre a lire
cet ete, il peut en faire un usage tres satisfaisant pour lui.
Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il desirait parvenir a
comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient
parle. On lui en a donne une copie partielle et grossiere qu'il
ne manque jamais de prendre avec lui et qu'il porte partout dans
ses courses; mais je sais qu'il sera dans le dernier ravissement
s'il devient possesseur d'un de ces beaux volumes qu'on trouve
dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous
n'en ayez avec vous.

L'artiste rougit et balbutia d'un ton embarrasse:

-- J'ai honte de vous avouer que je n'en ai pas ici; mais je
saurai bien m'en procurer et ce sera tout ce qu'on peut trouver
de splendide.

-- Oh!... vous dites que vous n'en avez pas avec vous?... demanda
avec etonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux
bleus, expressifs, empreints d'une affectueuse melancolie.

-- Non... pas avec moi... Mais j'en ai plusieurs a la maison! Ce
sont des cadeaux de ma mere, de mes soeurs, et de quelques jeunes
ladies qui s'interessent a mon salut.

-- Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui
presentant une bible qu'elle sortit de sa poche; Je ne vous
demanderai qu'une seule chose, c'est d'y jeter un coup d'oeil de
temps en temps. Aucune creature raisonnable ne doit laisser
passer un jour sans en lire quelques versets; je n'ose pas vous
en reclamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement.

-- Je vous le promets, du fond de mon coeur, lui repondit
l'artiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que
venait de lui faire sa jeune cousine.

Le ton serieux, les manieres graves et douces de Maggie, le
parfum d'ingenuite et de candeur affectueuse qui s'echappait de
ses moindres actions, tout en elle avait parle d'une maniere
etrange au coeur d'Adolphe. En sa presence, il se sentait moins
railleur, moins sceptique, moins fanfaron; peut-etre, s'ils
eussent eu, sur le moment, a braver la fureur des Sioux aurait-il
combattu avec un nouveau courage, entierement different de ses
bravades precedentes.

-- J'en ferai une bonne lecture, a la premiere occasion
favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec
une certaine emotion; aujourd'hui meme, dans l'apres-midi, apres
votre depart, j'aurai longuement du loisir pour cela.

-- Pas tant que vous le croyez, peut-etre, repondit la jeune
fille sans dissimuler un leger tremblement dans sa voix; je vous
l'assure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche
de nous, et vous n'y songez pas.

-- Ta! ta! ta! repliqua l'artiste en reprenant ses manieres
frivoles pour cacher son trouble, vous etes nerveuse et
impressionnable; chassez de pareilles idees pueriles.

Mais, en depit de son assurance, il sentit comme un frisson
traverser tout son etre; jamais, dans le cours de son existence,
pareille impression ne s'etait produite en lui; durant quelques
secondes, il se sentit glace et decourage.

Neanmoins, cette periode d'abattement ne fut pas de longue duree;
il reprit presque aussitot son assurance imperturbable :

-- Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse,
Maggie; mais j'avoue que vos timidites d'aujourd'hui, me jettent
vraiment dans le doute a cet egard.

-- J'ai l'ame ferme cependant il me semble, repartit la jeune
fille avec un sourire melancolique; mais vous ne pouvez exiger de
moi que je ne partage point des craintes manifestees par tout le
monde excepte par vous.

-- Rirons-nous assez de tout cela! lorsque nous serons arrives
sains et saufs a Saint-Paul; ou mieux, lorsque nous serons
revenus a la ferme!...

-- Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas! Qu'est devenu Jim?
voila longtemps que je ne l'ai pas vu.

-- Il est par la-bas, dans un petit coin de la prairie, en
observation de son cote; Will est en vedette sur le toit, il y a
donc peu de risques qu'un ennemi puisse nous aborder sans avoir
ete apercu. Soyez donc sans crainte pour le moment.

Ah! j'apercois l'oncle John et nos gens qui ont termine
l'amenagement du wagon.

Effectivement, le chariot etait rempli, bourre, leste de tous les
objets qu'il pouvait contenir: on eut dit un navire frete pour
quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille s'y
installerent; ce fut ensuite au tour de l'oncle John.

Et Jim, ou est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voila qui
arrive.

L'Indien apparaissait a peu de distance; M. Brainerd suspendit
son depart pour lui dire adieu.

-- Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite a son fils toujours
perche sur son observatoire.

On echangea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance;
enfin, le lourd vehicule s'ebranla, et s'eloigna en craquant.

-- Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous!
cria M. Brainerd.

-- Ne craignez rien pour moi, dit l'artiste en s'adressant plus
particulierement a Maggie; c'est vous qui meritez toute notre
sollicitude.

-- Adieu! repondit la jeune fille; n'oubliez pas la Bible.

Bientot on allait se perdre de vue, lorsqu'une exclamation
poussee par Will suspendit la marche.

Tous s'entreregarderent, haletants, dans une anxieuse attente.

CHAPITRE VI
_INDECISION._

Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en
position d'intercepter la route des fugitifs, trois Indiens
venaient d'etre signales par le jeune Brainerd. Selon toute
probabilite ce n'etaient pas des amis; dans l'incertitude
provoquee par cette crise redoutable, il y avait mille
precautions a prendre. Will s'etait donc empresse de prevenir le
depart de sa famille.

-- Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda l'oncle John en reprimant
tout signe d'inquietude, afin de moderer la terreur des femmes.

-- Il faut qu'on m'envoie Jim, cria Will; j'apercois, a l'est,
certains symptomes que je n'aime pas.

Le Sioux entra vivement dans la maison, et l'instant d'apres il
parut sur le toit, a cote de Will. Un seul regard lui suffit pour
reconnaitre que les apprehensions du jeune homme etaient
parfaitement fondees. Toute la famille en fut aussitot instruite.

-- Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les
eviter, s'ecria Will.

-- Je crois que vous pourriez supprimer l'ennui de cette
rebarbative rencontre, observa l'artiste en jetant un regard
farceur a Maria.

-- Comment donc? demanda cette derniere precipitamment.

-- En faisant un detour pour prendre une autre route, ou, plus
simplement, et ne partant pas du tout.

-- Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez
partir maintenant.

-- Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indifference;
tout ca n'est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens
qui prennent l'air, admirant les beautes de la nature et faisant
leurs petites observations. Qui sait?... ils ont peut-etre un
artiste parmi eux? Quant a moi, je suppose que, ne pouvant pas
dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la
nuit aux promenades sentimentales.

Chacun regarda Halleck pour savoir s'il ne donnait pas quelque
signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il
fumait son cigare plus methodiquement, plus tranquillement que
jamais. Tout a coup il porta la main a sa poche et la fouilla
vivement comme s'il se sentait illumine par une idee subite.

-- Ah! que je suis etourdi! s'ecria-t-il, j'ai la sur moi une
lorgnette, mieux que cela, un petit telescope; ce sera fort
commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends
pas que je n'y aie pas songe plutot; nous en aurions deja tire
fort bon parti, quand ce n'eut ete que pour reconnaitre le canot,
lorsque avec Maria nous etions sur le bord du lac.

Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d'un trait
jusqu'au toit. Il offrit d'abord son instrument au Sioux: celui-
ci l'ayant refuse; il le passa a Brainerd qui apres avoir regarde
un moment, s'ecria:

-- Je vois trois Indiens caches dans un bas fonds, comme s'ils
attendaient quelque chose... oui... il y en a plusieurs autres
couches a plat ventre dans l'herbe.

-- Sont-ils dans un buisson?

-- Non, au commencement d'une clairiere.

-- Eh bien! c'est tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de
fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi
la lunette, je vous prie.

-- Apercevez-vous ceux qui sont etendus sur le sol? demanda Will
a Jim, pendant que l'artiste faisait son inspection.

-- Oui, une demi-douzaine renverses par terre.

-- Que pensez-vous de ca?

-- Je ne peux pas savoir.

-- Ne pensez-vous pas qu'ils soient la pour nous epier?...

-- Mais, par le soleil! mon pauvre Will, a quoi cela leur
servirait-il, s'ecria l'artiste en repliant solennellement son
instrument de longue vue; du moment qu'on peut les signaler a
deux ou trois milles de distance, il leur est formellement
impossible de nous surprendre; s'ils ne peuvent reussir a nous
surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire
aucun mal, s'ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne
sont pas a craindre, pourquoi vous effrayez-vous? C'est raisonne,
ce que je vous dis-la, hein!

-- Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous repondre, sinon que je
regarde comme bien difficile de deviner les tenebreuses malices
des Indiens. Ils sont si ruses, si audacieux, si entreprenants
que fort souvent ils accomplissent des choses incomprehensibles.

Will reprit la lunette, et apres en avoir fait usage, annonca que
les Sauvages etaient sur pied; mais que leur nombre etait
augmente; sans doute les compagnons qu'ils attendaient les
avaient rejoints. A ce moment on pouvait les distinguer a l'oeil
nu, mais seulement d'une facon vague et incertaine.

-- Misericorde! juste ciel! ils viennent sur nous! s'ecria tout a
coup Will, incapable de maitriser son emotion.

-- Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garcon! ne va pas
t'agiter comme cela, au point d'epouvanter les autres la-bas dans
le chariot.

-- Epouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-la
seront ici dans une demi-heure!

-- Bah! qu'est-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux;
tu verras que precisement ils ne viennent pas de ce cote.

L'artiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait etre
sur de rien, car les mouvements des Sauvages etaient si
incertains, si errants, qu'on n'y pouvait rien comprendre. Apres
avoir marche a droite et a gauche sans but apparent, ils
commencerent a se diriger sur la maison.

Ces etranges rodeurs apercevaient certainement le _Settlement_,
duquel ils connaissaient d'ailleurs l'existence; suivant toute
probabilite, ils debattaient entre eux le point de savoir s'ils
s'en approcheraient ou non.

Pendant que le jeune Brainerd les epiait avec une consternation
toujours croissante, ils changerent de direction une troisieme
fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les
eloignait considerablement de la maison. Rien ne pourrait rendre
l'anxiete avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au
travers du telescope. Lentement, d'un mouvement imperceptible
comme celui d'une aiguille d'horloge, les Sauvages continuerent a
decrire une courbe qu'on aurait pu croire tracee avec un compas,
et qui ne semblait, ni les eloigner, ni les rapprocher de la
ferme.

-- Tout va bien! s'ecria alors l'artiste: ces Peaux-rouges ne
veulent pas nous inquieter le moins du monde. Que Diable! j'ai lu
assez de livres sur leur compte, pour m'y connaitre!

-- Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec
rapidite.

Will etait trop assiege de terreurs et d'apprehensions pour
quitter son poste aerien. Mais Adolphe n'avait pas les memes
raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin
d'echanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se
mit en route.

Les deux chevaux qui l'entrainaient, malgre son bagage
considerable, et le poids de cinq personnes, etaient de robustes
animaux accoutumes aux travaux de la ferme, et quoique un peu
lourds, ils etaient capables, lorsqu'on les pressait un peu, de
fournir rapidement une longue traite.

Halleck et son ami Will Brainerd resterent en observation toute
la journee. Leur poste etait tout simplement la partie plate du
toit; abritee par une cheminee, a laquelle on arrivait par
l'etroit chassis d'une lucarne.

L'artiste s'installa sur les tuiles avec la nonchalance etourdie
qui lui etait habituelle, s'arma de son telescope, et le braqua
sur les amis qui s'eloignaient, son intention etant, pour se
distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu'a leur
complete disparition.

Will, debout a cote de lui, se retenant d'une main a la cheminee,
partageait ses regards entre les regions ennemies ou il
soupconnait la presence des Indiens, et la region bien chere que
parcouraient les bien-aimes fugitifs.

Au milieu de ses investigations il apercut de nouveau les
Sauvages groupes qui semblaient avoir encore une fois change de
direction; peut-etre deliberaient-ils sur quelque plan diabolique
organise pour capturer les Blancs qui s'efforcaient de leur
echapper.

-- Halleck! dit-il enfin avec un soupir d'anxiete; quel infernal
projet trament ces Peaux-rouges? Je commence a perdre toute
esperance de salut!

-- Que pensent-ils?... que trament-ils?...repondit l'artiste sans
abaisser son telescope; Dieu quels grands mots! -- Moi je suppose
qu'ils ne songent a rien de particulier; ce dont je suis certain
c'est que vous etes terriblement soupconneux, mon cher enfant!
Contentez-vous donc d'inspecter votre part d'horizon, et laissez-
moi tranquille a la mienne.

-- Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les
mains avec anxiete, il m'est impossible d'etre tranquille lorsque
je vois de telles choses. Il se prepare la-bas des evenements
terribles et cruels, que Christian Jim meme ne soupconne peut-
etre pas. -- Hola! voici cette vermine qui se remet en marche!
Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction !

-- Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Ocean de
lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de
sang-froid, un peu de raison s'il vous plait, mon petit ami!
Continuez a inspecter tranquillement l'hemisphere qui vous est
echu en partage; quant a moi, je sonde mon horizon avec des yeux
infatigables; je ne laisserai rien echapper, soyez en sur!

Sans se laisser calmer par les affirmations de l'artiste, le
jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua
de surveiller la plaine ou les Indiens continuaient de roder
comme des betes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance
de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement a
l'extremite d'une clairiere; ils disparurent bientot derriere
l'impenetrable rideau des forets, et le coeur du jeune homme se
serra involontairement en les perdant de vue.

Apres etre reste muet pendant une demi-heure, il se retourna vers
l'artiste qui tenait activement sa lunette a hauteur des yeux,
comme si elle lui eut revele un spectacle tres interessant.

-- Les voyez-vous encore? demanda Will.

-- Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: repliqua
Halleck.

-- Et maintenant qu'apercevez-vous de suspect?

-- Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit l'autre, en
recommencant son inspection avec un soin tout particulier, comme
s'il eut voulu approfondir une question douteuse.

-- Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette a son
tour.

Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre.

-- Ce n'est guere la peine, a present, ils sont si loin! Vous
n'apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir a les
garder en vue, qu'en gardant ma lunette parfaitement immobile,
toujours dans la meme direction.

Heureusement, pour sa tranquillite d'esprit, Will n'apercut point
ce qui avait si fort attire l'attention de son cousin: il aurait
vu avec une inquietude horrible, une bande de Sauvages en pleine
poursuite, sur les traces des fugitifs.

Halleck n'avait pas voulu lui faire connaitre un mal sans remede;
dans la crainte qu'il ne vint a les decouvrir, Adolphe lui reprit
sur le champ le telescope, et le mit nonchalamment dans sa poche.
Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du desert
lui rappela de terribles souvenirs.

Il etait tard dans l'apres-midi; quelques bouffees de vent,
annoncant un orage, firent  ployer les cimes des arbres. Il en
resulta un peu de fraicheur, ce qui rendit la position des deux
jeunes gens plus supportable; car, jusque-la, ils avaient roti
sur les tuiles echauffees par le soleil.

Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s'assit a cote de
lui.

-- Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui
dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de
ces sombres enfants de la foret, je m'en rejouirai
considerablement, car ce sera pour moi une occasion superbe
d'enrichir mon album.

-- En verite! grommela Brainerd vexe au plus haut degre, je ne
puis deviner si votre indifference est reelle ou affectee.
Certes! votre experience de ce matin devrait avoir demoli une
notable portion de vos idees baroques sur les Indiens!

-- Pas une particule n'est changee chez moi, riposta l'artiste
avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n'aurait pu
tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour
a Saint-Paul!

-- Oui!... si le ciel nous accorde d'y revenir jamais... Vous
pouvez bien vous mettre une chose dans l'esprit, Adolphe; c'est
qu'avant d'etre sorti du Minnesota, vous aurez, plus d'une fois,
senti votre sang se figer d'horreur dans vos veines. J'ai vecu
assez longtemps chez les indiens pour savoir qu'ils ne reculent
devant aucun crime, ou plutot, il n'existe pas de crime pour eux.
Je vous le repete, Adolphe, la mort est pres de nous tous; une
mort plus cruelle que nous ne pouvons l'imaginer.

Cependant la nuit approchait, et avec elle l'ombre pleine de
perfidies et de mysteres. Brainerd devint plus triste, plus
inquiet encore.

Halleck, au contraire, redoubla d'aisance, d'indifference, de
sang-froid.

Apres avoir fait de nouveau usage du telescope, il se mit a
siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de
reflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre.

Le ciel continuait a se couvrir de gros nuages noirs; il devint
evident que la pluie ne tarderait pas a tomber avec une grande
abondance. Apres avoir complete toutes ses observations
meteorologiques et autres, Halleck songea a quitter le poste
aerien ou ils etaient juches depuis plus de cinq heures, il
demanda a Brainerd s'il ne jugerait pas a propos de descendre, du
moment que l'obscurite nocturne venait paralyser tous leurs
efforts d'observation.

-- Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexite est
grande, soupira Brainerd decourage; qu'on regarde au nord ou a
l'est, on ne voit partout que la reverberation des flammes dans
le ciel. Nous sommes en plein desastre Adolphe! Il y a autour de
nous une atmosphere de sang, de desastre, de desolation. Voyez
dans la direction du nord, a gauche de ce massif de foret, se
trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est a dix milles de
distance, environ, je suppose qu'elle recevra le premier choc des
sauvages.

-- Eh bien! lorsque l'incendie eclatera chez M. Smith, alors, a
mon avis, il sera temps de prendre une resolution.

-- Regardez, s'ecria Brainerd

Tremblant, eperdu, le jeune homme appuya sa main sur l'epaule de
l'artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de
parler. On y distinguait un point lumineux dont l'intensite
ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les
flammes elargies et devorantes completaient leur oeuvre de
destruction.

-- Que vous avais-je dit? regardez! repeta Will avec une sorte de
terreur triomphante.

-- Etes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posement
l'artiste

-- Assurement! je le connais mieux que je ne vous connais vous-
meme.

-- Quelle est sa famille?

-- Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants.

-- Quelle sorte de gens sont-ils?

-- Ah! Ca! mais ou voulez-vous en venir avec ces questions,
Adolphe?

-- Le pere ou la mere sont sans doute fort negligents? ils ne
surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger,
tete baissee?

-- Apres? ou voulez-vous en venir a la suite de ce verbiage?

-- A rien; seulement je pense qu'ils auront laisse les enfants
jouer avec le feu et ces petits droles auront allume un incendie.

-- Un idiot ou un imbecile pourraient seuls concevoir quelques
doutes sur l'origine de ce feu!

-- Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je
n'admets pas; que vous proposez-vous de faire?

-- Mon pere nous a confie la garde de ces lieux; nous sommes les
uniques defenseurs de presque toute notre fortune; il est de
notre devoir d'y rester jusqu'a la derniere extremite. Je vais
descendre a l'ecurie pour harnacher nos chevaux de facon a ce
qu'ils soient prets a partir a l'heure supreme; ensuite nous nous
remettrons en observation.

Will descendit pour faire les preparatifs dont il venait de
parler; l'artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune
Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors
de l'ecurie, et les cacha dans un fourre tout proche, ou il
pouvait esperer que l'oeil subtil des Indiens ne les decouvrirait
pas. Aussitot apres il rejoignit Halleck.

Il n'y avait pas moyen d'en douter; les hordes indiennes avaient
commence leur oeuvre de mort et de devastation: au nord, a
l'ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des
trainees de flammes qui semblaient rendre les tenebres plus
profondes et plus redoutables.

L'oreille du jeune homme effraye avait cru entendre, aussi, par
intervalles, des cris, des vociferations, des plaintes
dechirantes, eparses dans cette atmosphere d'epouvante.

Il lui aurait neanmoins ete impossible de discerner, a coup sur,
si c'etait une illusion ou une realite lugubre; lorsqu'il eut
rejoint Halleck, il lui demanda s'il n'avait rien entendu de
semblable. Ce dernier lui repondit negativement.

Il n'est pas certain que cette reponse fut l'expression de la
verite; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n'y regardait
pas de si pres.

CHAPITRE VII
_L'OEUVRE INFERNALE._

-- Avez-vous fait quelque autre decouverte particulierement
alarmante? demanda l'artiste a son cousin.

-- Non, pas pour le moment; et vous?

-- Peut-etre oui, suivant votre maniere de voir. Apercevez-vous
ce gros tronc d'arbre, la-bas, droit devant vous?

-- Oui.

-- Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens
caches derriere. Je n'en suis pas absolument sur, mais je
tiendrais un pari s'il le fallait.

Brainerd jeta un coup d'oeil dans la direction indiquee;

-- Halleck! murmura-t-il a voix basse apres un court examen; au
nom du ciel! quittons ce poste ou nous sommes si fort en vue!
voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible?

En meme temps il lui saisit le bras et l'entraina par la lucarne.
Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparaitre pour
examiner l'etat des choses.

-- Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnaitraient
immediatement que nous sommes en mefiance. Descendons au second
etage; la nous pourrons sans inconvenient les surveiller a notre
aise.

Les deux jeunes gens, munis chacun d'une carabine, descendirent
avec precaution, et traverserent doucement une grande chambre
fermee. Halleck, moins familiarise avec les lieux que son cousin,
se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un
tapage execrable, en punition duquel Brainerd aurait souhaite de
bon coeur qu'il se rompit le cou.

-- Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder
maintenant!

Les volets, en chene epais, etaient solidement fermes. Ils
portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les
pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses
pivots, le jeune Brainerd pratiqua une eclaircie, inapercue du
dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d'apercevoir
tout ce qui pouvais se passer autour d'eux.

Mais, au moment ou les deux cousins allaient placer l'oeil a ce
Judas improvise, un coup violent frappe a la porte d'entree les
fit tressaillir; en meme temps une voix rude cria en bon anglais:

-- Ouvrez-moi!

-- Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connaitre que
nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence a
l'artiste.

-- Il y en a une demi-douzaine je le parie, repondit l'autre sur
le meme ton, en quittant la fenetre pour aller vers une croisee
de l'escalier qui etait directement au-dessus du portail.

Avec des precautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit,
les deux assieges se rendirent ensemble a ce nouveau poste
d'observation.

Le premier coup d'oeil fut de nature a les consterner; plus de
douze Indiens gigantesques etaient groupes devant l'entree.

-- Ah! voila le moment d'agir! murmura Halleck.

-- Rien! rien a faire! mon pauvre ami, si ce n'est de songer a
fuir le plus tot et le plus adroitement possible.

Mais la porte commencait a s'ebranler sous les coups reiteres;
les cris "ouvrez!" se renouvelaient avec une violence imperieuse.
Les jeunes gens descendirent a pas de loup jusqu'au rez-de-
chaussee.

-- Maintenant, dit l'artiste, allez faire tous vos preparatifs
par la porte de derriere; moi, je vais parlementer avec eux.

-- Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extremite,
repliqua Brainerd, refusant d'obeir; d'autant mieux que vous
choisissez un parti qui frise la folie.

-- Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant
amicalement dans la direction indiquee; nous n'avons plus rien de
mieux a faire.

-- Qu'arrivera-t-il de vous?

-- Ah! tu m'ennuies! Est-ce que j'ai peur? moi! Mais, c'est mon
affaire toute speciale cette entrevue de parlementaire!

-- Decidement, c'est un vrai suicide auquel vous songez-la; je ne
m'en rendrai assurement pas complice! fit Brainerd en resistant
toujours.

-- Ce n'est point ainsi que je l'entends, parbleu! tu vas
t'evader, te mettre en selle, me tenir mon cheval pret, et je ne
tarderai pas a te suivre.

Il fallait bien se rendre a la genereuse obstination d'Halleck;
la porte de derriere fut doucement ouverte; aucun Indien
n'apparaissait de Ce cote. Will se glissa dehors sans bruit, et
Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences
redoublaient.

-- Qui va la? demanda-t-il d'une grosse voix.

-- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigues; ils
s'assoiront un peu pour se reposer.

-- Voulez-vous rester ici toute la nuit?

-- Non! ils s'en iront bientot, ne resteront pas longtemps,
fatigues; ils veulent s'asseoir un peu pour se reposer.

-- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un
peu ce qui en resultera; si ca, ne vous va pas, cherchez
ailleurs.

Un profond silence accueillit cette reponse. Puis, tout a coup,
la porte recut une telle bordee de coups qu'elle en trembla sur
ses gonds.

A ce moment l'artiste fut d'avis qu'il fallait "aviser." Sans
avoir de projet arrete, il s'elanca lestement par l'issue derobee
qu'avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de facon
a ne laisser aucun indice qui put trahir son mode d'evasion.

Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui
sauva la vie; car, a la minute meme ou il gagnait le large, la
grande porte etait enfoncee et les Sioux entraient en forcenes
dans la maison.

Bien en prit a Halleck d'avoir referme l'issue secrete, car, au
bout de quelques secondes, les Sauvages auraient ete sur ses
talons. Mais, n'apercevant rien au rez-de-chaussee, ils
supposerent que leur invisible interlocuteur avait gagne les
etages superieurs, et s'elancerent a sa poursuite dans les
escaliers.

D'abord, Halleck s'arreta dans le jardin pour observer les
environs et preta l'oreille, cherchant surtout a retrouver son
cousin. Au bout de quelques instants, n'apercevant et n'entendant
rien, il se mit a marcher tout doucement, la carabine en main, le
fameux album sous son bras, et un cigare non allume aux levres.

La seule mesaventure qui lui arriva, fut de rencontrer a hauteur
de visage une corde de lessive qui, suivant son expression,
"faillit lui scier le cou".

Une fois hors du jardin, sous l'abri d'un grand arbre, il
s'arreta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils
continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant
toujours les habitants qu'ils supposaient caches dans quelque
coin.

-- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la
nuit, si ca vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux;
il est dans l'opinion d'un certain gentleman de mon age et de ma
ressemblance, que vous chercherez tres longtemps sans trouver sir
Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivres! a l'avantage de
vous revoir.

Il aurait ete imprudent de s'attarder aupres d'un aussi dangereux
voisinage. L'artiste se mit donc a chercher l'endroit ou Brainerd
devait l'attendre avec les chevaux, mais, a son grand deplaisir,
il ne trouva rien; apres avoir tatonne dans les broussailles
pendant quelques Instants, il en fut reduit a croire que l'autre
l'avait abandonne seul au milieu de ce formidable danger.

Cette pensee ne le laissa pas sans emotion; il s'aventura meme a
appeler Will plusieurs fois, d'une voix contenue. Enfin, ne
recevant aucune reponse, il prit la resolution de se tirer
d'affaire tout seul.

La position, incontestablement, etait fort epineuse; seul, avec
une carabine a un coup pour toute defense, en regard d'une bande
d'Indiens enrages pour la magnanimite desquels il n'avait plus la
meme admiration, Halleck se voyait fort embarrasse sur le parti a
prendre.

Neanmoins, il delibera avec une lucidite qui lui faisait honneur.

Rester tapi dans le fourre jusqu'au matin, c'etait litteralement
se jeter dans la gueule du loup. D'autant mieux que, depuis
quelques instants, l'incendie qui devorait le _Settlement_
entier, eclairait comme un soleil tous les bois d'alentour; il
devenait impossible de s'y cacher.

D'autre part, fuir a travers champs dans la direction de Saint-
Paul, etait un moyen praticable, quoique chanceux, mais il
n'entrait pas "constitutionnellement" dans la tete de l'artiste,
d'adopter ce systeme "peu chevaleresque" d'evasion, autrement
qu'en cas de necessite absolue.

-- Que la peste l'etouffe! grommela-t-il; ou ce jeune animal
peut-il s'etre fourre avec ses chevaux? Hola he!

Seul, le craquement sinistre de l'incendie lui fit reponse; de
longues trainees de flamme, eblouissantes de blancheur, percerent
la fumee comme des eclairs. Halleck recula instinctivement
lorsqu'il se vit tout illumine par ce jour funeste.

Dans ce mouvement retrograde, il faillit se heurter contre un
grand Sauvage dont il n'avait assurement pas soupconne la
presence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant
qu'il l'eut arme sa main etait emprisonnee dans celle de
l'Indien. Cependant aucune lutte ne s'engagea, car l'artiste, a
sa surprise extreme, sentit l'etreinte de son adversaire se
relacher amicalement.

-- Moi, bon pour homme blanc. Courez la-bas. On attend.

Et le geant Sauvage disparut comme un meteore, laissant Adolphe
plus intrigue que jamais.

-- Voila le vrai Indien! Murmura-t-il apres quelques instants de
reflexion; il confirme pleinement mes theories! Que le diable
l'emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en
deux coups de crayon?... C'est un type splendide! J'aimerais
faire echange de cartes avec lui. Comment a-t-il reussi a
denicher Brainerd?

Il ne vint pas, une seule minute, a, l'esprit d'Halleck, la
pensee que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le
chemin au bout duquel l'attendait une mort horrible. Aussi, sans
hesiter, il marcha vivement au point designe. Pendant le trajet,
il apercut a droite et a gauche des Indiens a cheval;
heureusement il se faisait bien petit dans l'herbe et se glissait
fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point
decouvert; mais il convint, lui-meme, plus tard, que chaque
reflet d'incendie lui semblait l'eclair d'un rifle, et que plus
d'une fois il menaca de l'oeil quelque grosse racine, la prenant
pour un Indien embusque dans l'ombre.

Neanmoins ses opinions "constitutionnelles sur les aborigenes" ne
furent pas sensiblement modifiees; on l'aurait invite a exposer
sa theorie nouvelle, qu'il n'aurait pas hesite a dire: "Le Sioux
a des moments d'emportement inouis, mais, au milieu meme de ses
plus grandes exasperations, il sait user d'une chevaleresque
magnanimite envers l'homme blanc."

Apres avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit
trois formes vagues, groupees ensemble; c'etaient Brainerd et les
deux chevaux qu'il tenait par la bride.

Adolphe l'eut bientot rejoint.

-- Vous me pardonnerez, se hata de dire Will, si je ne vous ai
pas exactement tenu parole; j'ai ete force de m'eloigner, ma
cachette etait trop proche; j'aurais ete decouvert sur-le-champ.

-- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvre, car, en
effet, il y avait dans cette region infernale, des coups de jour
fort dangereux.

-- Comment avez-vous reussi a me trouver?

-- Un noble, majestueux, estimable Indien Americain m'a indique
ma route, spontanement, et sans aucune question de ma part!

-- Ah! oui c'etait Paul: un autre Sauvage converti.

-- Mais, s'il est chretien, que vient-il faire dans cette
bagarre?

-- Il a ete contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis
presque sur qu'il n'en fait que tout juste afin de se mettre a
l'abri des soupcons; et qu'au contraire il epie les occasions de
nous etre secourable. Nous le reverrons sans aucun doute.

-- J'aimerais a cultiver sa connaissance; a lui faire compliment
sur la noblesse de ses procedes.

-- Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons
prets a disparaitre.

Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournerent
pour jeter un regard vers le lieu de desolation qu'ils
abandonnaient. La maison toute entiere n'etait qu'une masse
incandescente du sein de laquelle s'echappaient a longs
intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes
d'un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphere
rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image
saisissante du chaos!

-- Ah vraiment! c'est trop, cent fois trop malheureux! murmurait
Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon pere est
ruine.

Quel malheur de voir bruler ainsi le seul asile de la famille,
sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours!

-- Pauvre Will! vous avez raison... mais, n'en doutez pas, ces
malheureux qu'egare un moment de passion retabliront ce qu'ils
ont ruine, lorsqu'ils seront rentres dans le calme de leur
conscience.

Brainerd ne parut accorder aucune attention a cette metaphysique
trop alambiquee pour etre consolante.

-- Au milieu du desordre qui preside a tous leurs mouvements,
poursuivit-il sans repondre au discours d'Halleck, ils ont l'air
de se grouper tous sur le cote oppose de la maison; je voudrais
bien savoir ce qu'ils veulent faire; faisons un detour pour nous
en assurer.

-- Vous attendrai-je ici?

-- Il n'y a aucun inconvenient, car le champ est libre pour
courir au premier signe de mauvais augure, elancez-vous dans la
prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je
vous rejoindrai le plus tot possible.

-- Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que j'aie des
craintes sur notre sort; mais j'ai hate d'en finir avec toutes
ces incertitudes.

Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de
facon a, tourner la maison, et a decouvrir sa facade opposee.
Halleck mit pied a terre et s'adossa a un gros arbre, apres avoir
passe a son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec
assez d'impatience, maugreant de ne pas avoir un cigare allume.

Bientot un "element" nouveau d'inquietude vint se joindre a ses
emotions premieres. Non contents d'avoir livre aux flammes le
batiment principal, les Sauvages avaient incendie toutes les
constructions accessoires; de sorte que la circonference du
desastre s'etait successivement agrandie, au point de refouler
les Indiens a une grande distance, tant la chaleur etait devenue
intolerable. Tout le voisinage, et notamment le point ou se
trouvait Halleck, etaient devenus fort dangereux a cause des
rodeurs qui s'y repandaient.

Son inquietude devint si vive qu'il fit un demi-tour vers l'Est,
et n'arreta sa monture que lorsqu'il eut place un mille entre lui
et le sinistre. La, il fit halte, et se remit a attendre.
Neanmoins la fascination exercee sur lui par l'aspect de
l'incendie etait si grande, qu'il ne put s'empecher de se
retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit.

A ce moment il entendit le galop d'un cheval.

"Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant a sa rencontre; ah! mon
ami! quel emouvant spectacle! J'y trouve une grande ressemblance
avec l'embrasement d'un vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous
pas?

Son compagnon ne lui repondit rien; aussitot il ajouta:

-- Je remarque une chose, Will; c'est que nous nous dirigeons
plutot au Nord qu'au Levant... Chut! J'entends des pas de
chevaux.

Tous deux s'arreterent, gardant un profond silence. Cependant le
cavalier survenant vint droit a eux comme s'il les eut apercus ou
entendus: c'etait un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude
de l'eclair.

Halleck, a son approche, avait cherche son revolver; mais a son
inexprimable regret, il s'apercut qu'il l'avait perdu.

-- Will! s'ecria-t-il, sus a cet indien! avant qu'il... Il
s'arreta brusquement, car il venait de reconnaitre, dans ce
silencieux compagnon, un enorme Sauvage qui remplacait fort
desavantageusement Brainerd.

Au meme instant il se trouva serre entre ces deux ennemis, sans
autre arme que sa carabine desormais inutile.

Avant qu'il eut fait un mouvement ou prononce un mot, l'indien
dernier arrive prit la parole :

-- Homme blanc, prisonnier -- s'il bouge, sera scalpe.

-- Je crois bien qu'il ne me reste aucune autre ressource,
repondit sans facon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la
courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si celebre dans
le monde.

-- Venez avec nous; lui fut-il brievement repondu.

Et on l'emmena dans la direction de l'incendie.

L'un des deux sauvages n'avait rien dit, n'avait fait aucune
demonstration. Il se contenta de prendre position a gauche du
prisonnier, qui, ainsi se trouvait garde a vue de tous cotes.
Tout en chevauchant, l'artiste chercha a distinguer les visages
de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines
lorsqu'il crut reconnaitre, dans l'un des deux, l'indien Paul qui
lui avait precedemment rendu un bon office.

Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole;
instinctivement il se contint, et la route s'effectua en silence.

Tout cela n'etait point sans mystere. L'artiste s'en preoccupait
fort, lorsque l'un de ses deux gardiens resta de quelques pas en
arriere; l'autre avec un mouvement de surprise, en fit autant.
Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se
retourna pour epier leurs mouvements.

Il apercut les deux sauvages marchant cote a cote, puis l'eclair
soudain d'un couteau: l'un d'eux tomba mort et glissa lourdement
a bas de son cheval.

-- Restez la, vous, dit aussitot le secourable Paul; l'autre
jeune Blanc va venir -- Les Indiens galopent contre les femmes --
courez apres. -- Il y aura des scalps.

Et l'Indien disparut plus prompt qu'un souffle d'orage, laissant
Adolphe tout palpitant d'emotion.

Son audace nonchalante commencait a l'abandonner, et il se
surprenait a rouler dans sa tete de sombres pressentiments,
surtout depuis que l'immense danger couru par ses amis venait de
lui etre si soudainement revele. Il desirait maintenant, avec
angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par consequent,
attendait Brainerd avec une impatience extreme.

Bientot le trot d'un cheval retentit a proximite, Halleck se tint
pret a recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu'il fut ami
ou ennemi. Heureusement toute precaution etait inutile; au bout
de quelques instants Brainerd apparut et recut avec une emotion
facile a comprendre la communication des evenements survenus
pendant son absence.

Apres avoir donne un dernier et triste regard a ce qui fut la
maison paternelle, les deux amis s'enfoncerent rapidement dans la
foret epaisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les
traces des fugitifs partis avant eux.

CHAPITRE VIII
_QUESTION DE VIE OU DE MORT._

Vers minuit, une pluie fine mais serree commenca a tomber sans
discontinuer jusqu'au matin. Les deux jeunes cavaliers etaient
perces jusqu'aux os, affames, fatigues; tout cela joint a la vive
inquietude qui les devorait, rendit leur position extremement
penible.

L'artiste insistait pour s'arreter et allumer du feu: mais
Brainerd s'opposa de toutes ses forces a une telle imprudence,
objectant, avec raison que la fumee inevitablement produite par
le foyer attirerait sur eux d'une facon tres perilleuse
l'attention des rodeurs Indiens.

L'aspect du pays avait successivement change. Au lieu de la
prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient
maintenant une vegetation plus abondante, des ruisseaux, des
collines assez elevees, et des groupes d'arbres qui annoncaient
une region forestiere.

Will, dont la jeune experience etait toujours en eveil, evitait
soigneusement les fourres, les buissons sombres, dont les flancs
pouvaient receler des embuscades, et s'en eloignait par de longs
detours.

Cependant, apres plusieurs heures d'une course rapide, ils
n'avaient rencontre aucun indice qui annoncat la presence d'un
ennemi. Will commenca a etre convaincu serieusement que les
hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des
Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n'avaient point encore penetre sur
ce territoire. Neanmoins ses apprehensions etaient loin d'etre
calmees, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les
difficultes, et devancent, dans leurs poursuites acharnees, les
fuites les plus promptes.

Midi approchait; les jeunes gens etaient tourmentes par une faim
intolerable; ils se deciderent a faire halte pour tacher de se
procurer la nourriture necessaire. Les ruisseaux et les lacs du
Minnesota abondent en poissons de toute espece, les bois sont
giboyeux a l'exces; ils ne devaient donc avoir aucune difficulte
a se procurer de la venaison.

Pour arriver a leur but, ils furent obliges de penetrer dans un
bois dont l'etendue paraissait etre d'environ vingt ou trente
ares. Mais lorsqu'ils en furent a une centaine de pas, Brainerd
arreta son cheval.

-- Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous
approchant ainsi de la foret; cependant nous agissons d'une
maniere qui ne me convient pas.

-- Pourquoi?

-- Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges.
Nous sommes loin d'etre hors de danger; si ce n'est en rase
prairie.

-- Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens la ont un
fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours a
nous attaquer ouvertement.

-- Ah! pauvre Adolphe, vous etes obstine dans vos ridicules
illusions! Oui, s'ils sont en nombre enormement superieur et surs
de nous ecraser, ils nous attaqueront effrontement mais
heureusement nous sommes bien montes, et suffisamment armes pour
les tenir a distance. Tout ce que je crains, ce sont les
embuscades; les Indiens n'ont pas d'autre idee en tete.

-- Si vous le preferez je vais battre le bois; vous m'attendrez
ici.

-- Non! je vais avec vous.

Ils penetrerent ensemble sous la voute de verdure, firent
quelques pas et ecouterent en regardant tout autour d'eux. La
foret etait silencieuse comme une tombe; pas un etre anime n'y
donnait signe de vie.

-- J'espere que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les
broussailles sont tres inextricables par ici, nous serons obliges
de mettre pied a terre et de nous separer quelque peu, afin de
chasser pendant quelques heures chacun de notre cote.

-- C'est parfait! repondit Halleck se mettant en devoir d'obeir;
nous nous retrouverons ici, charges du gibier que nous aurons pu
conquerir.

Ils se separerent ainsi; l'artiste prit a droite, son compagnon a
gauche. D'abord une grande quantite d'ecureuils s'offrit a leur
vue, mais ils dedaignerent d'aussi menues proies, reservant leurs
munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses
zigzags, l'artiste fit la rencontre d'une petite source, abritee
dans le creux d'un enorme rocher; tout autour de ce nid frais et
murmurant s'enlacaient les racines noueuses de grands arbres au
milieu desquelles ruisselaient avec une grace infinie les plus
mignonnes cascades.

Le site etait ravissant; aussi Halleck apres s'etre avidement
desaltere a cette glace liquide, ne put resister au desir d'en
faire le dessin.

En consequence, il ouvrit son inseparable album, et accomplit son
oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en
crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd
decharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au
contraire, il en conclut qu'il etait heureux en chasse, et que
des lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer a son cher dessin.

Neanmoins, il fit la reflexion que rentrer sans une seule piece
de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsqu'il eut fini, il
replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l'epaule.

Mais ses aventures n'etaient pas finies, a beaucoup pres. A
proximite d'une petite eclaircie, il s'arreta tout frissonnant:
son oreille aux aguets venait d'entendre une voix plaintive,
semblable au rale d'un agonisant. Il ecouta encore; il n'y avait
point a s'y meprendre, c'etait bien les gemissements d'une
creature humaine blessee a mort; ils partaient d'un buisson situe
a une cinquantaine de pas.

Halleck courut dans cette direction et decouvrit avec
consternation un homme etendu a la renverse sur le sol; il
paraissait mortellement blesse et n'avait plus qu'un souffle de
vie.

L'artiste se pencha sur lui d'une facon compatissante.

-- Comment vous trouvez-vous en ce miserable etat, pauvre
malheureux? lui demanda-t-il.

-- Helas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder
autour de lui comme s'il eut apprehende le retour d'un ennemi
feroce; ce sont ces Sauvages... ils ont massacre ma femme et mes
enfants, et m'ont traine jusqu'ici pour y expirer.

-- Ou sont-ils, les Indiens

-- Partout! vous n'en avez point rencontre?

-- Y a-t-il d'autres hommes Blancs dans ces bois?

-- Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis a la piste
depuis ce matin.

-- Que sont-ils devenus?

-- Trois gisent dans l'herbe pres d'une source, ou ils ont ete
fusilles.

L'artiste se releva, les cheveux herisses sur la tete, et alla au
lieu indique, pour verifier ce que venait de lui dire
l'agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants,
froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient ete
si brutalement haches a coups de tomahawks, que l'oeil d'un ami
n'aurait pu les reconnaitre.

Apres avoir contemple pendant quelques minutes avec egarement cet
effrayant spectacle, l'artiste revint au moribond; mais il ne
trouva plus qu'un cadavre.

Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre reverie.

Tout a coup, une detonation, suivie d'un sifflement qui lui passa
devant la figure, le rappela au sentiment de la realite, c'est-a-
dire du danger.

Sa premiere manoeuvre fut digne d'un veteran dans la guerre
forestiere: il bondit en arriere d'un arbre, et s'y cacha de
facon a etre garanti contre une nouvelle balle.

Il avait remarque la direction d'ou etait venu le message de
mort; il s'abrita en consequence, et se tint en observation.

Une pensee lui causait un certain malaise; si ses ennemis etaient
nombreux, l'issue de l'aventure pouvait devenir extremement
desagreable. Il eprouva un sentiment de soulagement lorsqu'il
apercut une figure sombre, une seule, se dessinant derriere les
feuillages.

-- Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour
juger du resultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre
la monnaie de ta piece.

Malheureusement, l'oeil experimente de l'Indien avait remarque le
canon de carabine qu'Adolphe dirigeait contre lui; il se deroba
subtilement derriere un arbre, au moment ou le coup partait, et
esquiva ainsi une conclusion precipitee de tous ses combats.

Sans s'arreter a savoir s'il avait touche le but, Halleck
rechargea son arme avec toute la rapidite possible; il venait
d'assurer la derniere bourre, lorsque avec un cri insultant de
triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui.

Quoiqu"il n'eut pas encore place la capsule, Halleck ne se
troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier,
trompe par ce sang-froid, crut que l'artiste avait une arme a
deux coups et se cacha vivement derriere un arbre.

Avec la rapidite de la pensee, Halleck mit sa capsule, arma la
batterie, et attendit, tout en reflechissant qu'au fond les
choses allaient pour le mieux puisque la partie etait egale.

Cependant, chacun des deux adversaires etant abrite, la bataille,
devenait une question de strategie. Le vainqueur devait etre
celui qui, le premier, parviendrait a surprendre l'autre hors de
garde.

Une histoire du desert revint alors en memoire a l'artiste; il se
rappela avoir lu qu'un Europeen se trouvant en position analogue,
avait imagine de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en
faisant apparaitre cauteleusement son chapeau ou un autre objet
paraissant indiquer que la tete etait dessous. L'Indien avait
fusille un bonnet suspendu au bout d'une branche, et lorsqu'il
etait arrive sur celui qu'il croyait mort, il avait recu lui-meme
le coup mortel.

Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scene reproduite
par un dessin qui l'avait charme.

Mettant aussitot ses souvenirs en pratique, l'artiste placa son
Panama sur le canon de la carabine, et l'eleva doucement un peu
au-dessus de l'arbre. Mais il avait compte sans la perspicacite
de son adversaire, et aussi sans sa propre inexperience; le
chapeau balancait sur son appui improvise, ses allures n'etaient
pas naturelles, il n'y avait pas trompe-l'oeil.

Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces
du tronc d'arbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire
meprisant, et ne bougea pas.

Halleck finit par comprendre que sa ruse etait eventee; il en
conclut que l'Indien devait avoir lu cette histoire et pris
connaissance de l'illustration qui l'accompagnait. Mais, en meme
temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une decouverte qui
lui causa un sensible plaisir. Son revolver qu'il avait cru
perdu, ayant glisse par une poche decousue, s'etait refugie un
peu plus bas entre un porte-cigares, un etui a crayons, un
couteau-fourchette et le telescope.

Cette trouvaille reconforta considerablement l'artiste, et lui
suggera, l'idee d'une autre ruse. Une sorte de protuberance
indecise ressemblant un peu a une tete abritee par une
couverture, se montra du cote de l'Indien, et disparut aussitot.
Quelques secondes apres, la meme apparition se reproduisit sur un
autre point. L'artiste comprit l'artifice; un demi-sourire plissa
ses levres, il epaula et fit feu.

Comme il s'y attendait, un hurlement de triomphe lui repondit, et
le Sauvage se precipita sur lui, le tomahawk leve. Halleck laissa
tomber son rifle et dirigea contre l'ennemi, avec la fermete
d'une tige d'acier, son poing arme du revolver. Le Sauvage sans
mefiance continua d'avancer; trois petites detonations seches et
breves retentirent, enfoncant chacune un messager de mort dans le
buste de l'Indien.

Il ne tomba qu'au troisieme coup.

-- Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres a la
fusillade, mon bel ami cuivre, murmura l'artiste en replacant
paisiblement son arme en lieu sur; ce petit engin fait peu de
fracas mais d'excellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a
mieux; pour le cas ou il y aurait d'autres vagabonds de meme
espece dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie.

En procedant a cette operation, il donna un coup d'oeil au vaincu
qui se debattait dans l'herbe, au milieu des dernieres
convulsions. Sa face contractee etait horrible a voir; c'etait le
type d'une ferocite infernale. Du reste, elle ne trompait pas,
cet homme avait commis tous les crimes depuis l'assassinat
jusqu'a l'incendie; sa ceinture portait en grand nombre les
scalps des femmes et des enfants. La mort qu'il venait de subir
etait une punition trop douce; ce n'etait pas en guerrier, mais
en supplicie qu'il devait finir.

Il lanca a Halleck des regards furieux, comme s'il avait voulu
l'aneantir; ses dents grincerent; ses mains se crisperent sur les
broussailles environnantes.

-- Va-t-en! va! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en! coquin! moi
tuer...

-- Je ne doute pas de vos bonnes intentions a mon egard, murmura
Halleck impassiblement; mais elles m'effrayent encore moins que
tout a l'heure.

-- Le chien Face-Pale peut courir, il arrivera trop tard dans la
prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de l'Oncle John
et de ses femmes.

Halleck sentit comme un coup de couteau dans le coeur; le
souvenir de ses amis et des dangers qu'ils pouvaient courir lui
revint en esprit:

-- Que dites-vous?... Ils ont ete surpris par cette canaille
rouge?... Ou?... Quand?... Mais, parle donc, gredin!... cria-t'il
en se penchant sur le blesse.

Tout fut inutile; l'Indien avait entonne son chant de mort, dont
rien ne pouvait le distraire; et au fond de ses yeux demi-
eteints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la
colere, de la haine, de la vengeance.

Halleck prit soudain son parti; abandonnant le monstre a la mort
qui s'en emparait, il courut en toute hate au rendez-vous
convenu.

La, il trouva les chevaux dans la position ou on les avait
laisses, mais Brainerd n'etait pas encore de retour. L'impatience
fievreuse d'Halleck etait telle qu'il fut sur le point de partir
sans l'attendre; heureusement le jeune _settler_ ne tarda pas a
paraitre, ployant litteralement sous le poids du gibier.

A peine fut-il arrive qu'Adolphe lui expliqua precipitamment tout
ce qui venait de se passer, insistant particulierement sur les
revelations de l'Indien concernant les dangers courus par leurs
amis.

Sur-le-champ ils se remirent en route; leur appetit, tout
surexcite qu'il fut par le besoin, s'etait evanoui devant ces
nouvelles inquietudes. Seulement, par mesure de precaution, les
jeunes gens chargerent en croupe une portion de leur gibier.

-- Cette race Indienne me parait avoir change un peu de cachet
par ici, observa l'artiste lorsqu'ils furent en pleine campagne;
je trouve surtout des types incroyables de vagabonds... ils ne me
deplaisent pas trop.

-- Eh! mon cher! ce sont ces nobles guerriers dont vous etes si
poetiquement entiche! ces hommes chevaleresques et genereux
daignent, a cette heure, courir sur la piste de mon pere, de ma
mere, de ma soeur, comme des limiers alteres de sang; ces braves
gens, comme vous les appelez, dansent peut-etre; a cette heure,
les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie!

-- Ecoutez donc Will; je deteste ces indiens vagabonds qui
pullulent sur les frontieres de la civilisation. Mais si nous
etions a cent milles plus loin dans les bois...

Eh! mon pauvre cousin, vous auriez deja subi vingt fois la mort
si la chose etait possible! interrompit Brainerd avec irritation;
il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies
sur les Sauvages, et de vous conduire un peu d'apres l'experience
de gens qui en savent plus que vous la-dessus !

-- Au moins, vous m'accorderez une chose; c'est qu'ils n'ont pas
commis un seul acte de cruaute, avant d'y avoir ete pousses par
la mechancete des Europeens.

-- C'est possible; mais ils ne se sont pas prives de prendre des
revanches feroces.

-- Remarquez-le bien, Will; les trafiquants, les emigrants, les
pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les
_settlers_, tout le monde s'est jete sur ce pauvre desert et sur
ses pauvres habitants comme sur une terre de conquete; on a pris,
on a pille, on a gaspille, on a brule, on a chasse, on a massacre
a tort et a travers; on a violente et exaspere les Indiens de
toutes manieres; on leur a tout pris, l'eau, la terre, et jusqu'a
l'air du ciel; on les a aneantis... Est-ce que tout cela ne crie
pas vengeance?

-- Dites ce que vous voudrez, Halleck; vous n'empecherez pas que
leur cruaute n'ait depasse toutes les dimensions de l'offense; il
y a longtemps qu'ils se sont venges au double, au triple, au
centuple!

-- Mon opinion est que ce soulevement n'est qu'une ebullition
passagere et locale; dans quelques jours il n'en sera plus
question.

-- Vous croyez cela?... Eh bien! priez Dieu pour que les
Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas a
l'insurrection; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne
reverrez plus Saint-Paul.

-- Mon Dieu! Will, comme vous amplifiez le danger! Parce que nous
avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds
dans les bois, voila-t-il pas que vous ne revez plus que
soulevement dans tout le Nord!

-- Si vous aviez seulement la moitie de mon experience, vous ne
seriez pas si aveugle.

-- Oh! quelle perspective splendide! s'ecria tout-a-coup
l'artiste avec enthousiasme; si j'en avais le temps, comme je
crayonnerais, cela!

-- Vous pouvez vous en donner ici a coeur joie, riposta aigrement
Brainerd, si vous considerez cela comme plus important que les
existences et le salut des notres.

-- La! la! calmez-vous, cher Will! je n'ai pas la moindre idee de
ce genre... il n'y a aucun mal, ce me semble, a admirer d'aussi
belles choses en passant. Dieu! que c'est admirable! Ces forets
d'un vert-bleu sombre!... Cette prairie de velours vert!... et ce
lointain de montagnes qui escaladent le ciel! Will! regardez! fit
soudain Halleck a voix basse, il y a sur cette colline quelqu'un
qui nous telegraphie des signaux!...

CHAPITRE IX
_JIM L'INDIEN EN MISSION._

Sur l'extreme sommite du coteau, les deux amis apercurent en
reflet la tige d'un arbre qui se balancait a droite et a gauche,
de facon a indiquer l'intervention active d'un homme ou d'un
animal.

L'artiste fit usage de son telescope pour inspecter longtemps en
silence ce phenomene inexplique.

-- Pouvez-vous me definir cela? demanda-t-il a son compagnon, en
lui passant la lunette.

-- Au moment ou l'arbre s'est incline a droite, reprit Will en
parlant lentement sans cesser de regarder, il m'a semble
apercevoir quelque chose comme une tete. Maintenant, appartient-
elle a un Indien ou a un blanc, je l'ignore. Voyez un peu
Adolphe.

L'artiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans
pouvoir determiner a quelle espece humaine appartenait l'etre
mysterieux, objet de sa curiosite.

Cependant les deux jeunes gens avaient arrete leurs chevaux;
cette halte fut sans doute remarquee par l'inconnu, car ses
signaux devinrent plus agites qu'auparavant.

-- Approchons-nous, dit Brainerd; au moins nous saurons a quoi
nous en tenir.

-- Ce sera quelque pauvre refugie, epuise par une longue course,
et ne sachant plus a quel saint se vouer.

-- Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour
se faire connaitre?

-- Impossible a dire; ma curiosite est piquee au plus haut degre,
il faut que j'aille savoir ce que c'est.

-- Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute
probabilite, il y a quelque bande Indienne blottie, la-haut, dans
les broussailles.

-- Bah! ils auraient deja fondu sur nous, pour nous envelopper.

-- Non; ils ne possedent sans doute pas de chevaux, et leur ruse
constitue a se cacher. Ils savent parfaitement qu'ils ne peuvent
rien contre nous, a moins que nous n'approchions a portee de
fusil: c'est la ce qu'ils attendent.

-- Nous ne saurons rien d'ici, reprit Halleck, il faut nous
approcher un peu.

Brainerd mesura soigneusement la distance du regard.

-- Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction; a
cette distance nous courons quelques chances d'etre fusilles sans
trop de danger. Il y a peu de tireurs capables d'atteindre leur
but a pareil eloignement; neanmoins j'ai connu des Indiens qui
s'en seraient charges.

Ils s'avancerent vers la colline, doucement et avec mille
precautions; puis, lorsqu'ils se crurent au point extreme qu'il
etait prudent de ne pas depasser, ils firent halte.

L'artiste regarda au travers de sa lunette; a ce moment l'arbre
tomba par terre, mais personne n'apparut derriere.

-- Qu'est-ce encore, cela? demanda-t-il en se retournant vers son
compagnon.

-- Il s'apercoit que nous venons a lui, et il juge convenable de
suspendre ses signaux.

-- Eh bien! s'il en est ainsi, tournons-lui le dos; il
recommencera son manege.

Les jeunes gens ramenerent leurs chevaux dans une direction
opposee, comme s'ils avaient voulu s'eloigner. Mais lorsqu'ils
eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva a leurs
oreilles; en retournant la tete ils apercurent un Indien qui
etendait vers eux sa couverture blanche.

-- Bon! fit Brainerd; le voila furieux de notre prudence, il nous
insulte de loin.

-- Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire
son portrait.

A ces mots, l'artiste braqua sur lui son telescope, le regarda
attentivement; puis, baissant soudain son instrument:

-- Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous?...

-- Un Petit-Corbeau, un Nez-Coupe quelque autre de cette
espece?...

-- C'est Christian Jim.

Au moment ou Brainerd, avec un signe d'incredulite, cherchait a
verifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim
accourant vers eux a grande vitesse.

Quoique certains, cette fois, d'avoir affaire a un ami, les
jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de
lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse demarche.

Mais, des qu'il fut a portee de la voix, Brainerd, incapable de
maitriser sa fievreuse impatience, s'ecria:

-- Ou les avez-vous laisses, Jim?

-- La-bas, a quarante milles environ dans les bois.

-- Et comment vous trouvez-vous ici?

-- Je vous cherche, riposta l'Indien d'un air mecontent; prenez-
moi vite sur un cheval, vite! les Indiens sont la!

Tous deux jeterent un regard inquiet sur les environs; mais
n'apercevant rien, ils interrogerent le Sioux du regard:

-- Ils sont la-bas, dans l'herbe; c'est pour ca que je restais
sur la colline; je n'aime pas ces Indiens fermiers.

-- Comment se sont passees les choses, au commencement de votre
fuite?

-- Bien; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers
le soir, il y a eu des pistes derriere nous; l'oncle John etait
parti trop tard; les Wacoutahs suivaient nos traces.

-- Ah! mon Dieu! Et, ma mere, ma soeur, que disaient-elles?

-- Rien; les femmes Faces-Pales ont ete courageuses, elles ont
charge les armes en se preparant au combat. L'oncle John a pousse
les chevaux; le char courait tres vite. Ensuite Christian Jim a
prete l'oreille jusqu'a terre, des plaintes volaient en l'air et
retombaient dans la prairie; les maisons craquaient dans les
flammes. Le massacre et l'incendie etaient partout, devant,
derriere, a cote, avec les Indiens.

-- Diable! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment
terrible?

-- Continuez, Jim! dit Brainerd impatiemment.

-- Alors, l'oncle John a dit: "Nous ne sommes pas en force pour
combattre un aussi grand nombre d'ennemis; il faut que Will et
Adolphe arrivent au plus tot.

-- Et alors?... demanda Halleck.

-- Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourre
impenetrable; il y a cache les femmes et le vieux guerrier.
Ensuite il a efface avec soin toutes les traces, et il a couru
chercher les amis qu'on attendait.

-- Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu
d'y rester occupe a manoeuvrer comme un telegraphe
incomprehensible? demanda Halleck.

-- Quand Christian Jim vous a vus, il a apercu en meme temps, une
bande d'Indiens a cheval qui cheminait a tres peu de distance.
Pour ne pas etre decouvert par eux, il est reste cache derriere
un arbre, tout en vous faisant des signaux capables d'attirer
votre attention.

-- Eh bien! nous l'avons echappe belle! murmura Will en
palissant. C'est une chose terrible! Un voyage ainsi cote a cote
avec la mort, sans meme le soupconner! Et ces indiens, que sont-
ils devenus?

Jim, au lieu de repondre, incline son oreille presque jusqu'a
terre, et ecouta pendant quelques instants avec une anxiete
profonde.

-- Ils partent au grand galop; entendez! fit-il en se relevant.

Les jeunes gens preterent l'oreille; un bruit semblable a un
tonnerre lointain parvint jusqu'a eux, accompagne d'une clameur
sauvage.

-- Oui, repondit Brainerd, c'est le galop de leurs chevaux; ils
s'eloignent.

-- Puissent-ils aller jusqu'en enfer et ne jamais revenir!
soupira sentencieusement Halleck.

Personne ne repondit, la marche continua silencieusement dans la
direction de l'ouest. La journee etait lourde et brulante, comme
il arrive souvent au mois d'aout; par cette suffocante
atmosphere, hommes et chevaux etaient accables; cependant les
jeunes gens, dans leur hate d'arriver, auraient surmene leurs
montures si Christian Jim ne les eut retenus.

-- La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont.

-- Mais pourtant, il nous faut joindre, a tout prix, les pauvres
fugitifs, repliqua Brainerd avec une legere disposition a la
mutinerie; ils peuvent avoir besoin de notre secours a chaque
instant:

-- Je ne le crois pas.

-- Mais, au nom du ciel! Jim, les croyez-vous en surete?

-- Ils sont entre les mains du Grand Pere! repondit l'Indien avec
une solennite qui impressionna vivement les jeunes gens.

-- Nous le savons, Jim, reprit Brainerd apres un moment de
silence; mais nous savons aussi que, pour meriter le secours du
Tout-Puissant, nous devons, nous-memes, remplir nos devoirs et
agir courageusement jusqu'a la derniere limite de nos forces.

-- Le Grand Pere fait ce qui lui parait le meilleur.

-- Parlez-moi d'eux... Que pensez-vous de leur situation, des
chances qu'ils ont d'echapper aux poursuites des Indiens?

-- Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas s'ils
restent caches dans le bois.

-- Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont du
laisser des traces profondes et faciles a reconnaitre. Les yeux
des Hommes-Rouges sont percants, ils apercoivent ce qui resterait
invisible pour nous.

-- Leurs regards sont voiles aujourd'hui par la fumee de
l'incendie; ils voient tout couleur de sang; ils n'apercoivent
que les scalps des femmes, des babies; ils ne regardent que le
pillage. Le demon est dans leurs coeurs, ils ne savent plus ce
qu'ils font.

Jusque-la l'artiste n'avait presque rien dit; mais, pour plaider
la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole :

-- Vous ne pouvez, dit-il, etablir aucun parallele entre ces
honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborigene. Le
vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans
la guerre; n'est-ce pas, Jim?

Le Sioux le regarda avec des yeux etonnes, dont l'expression
indiquait qu'il n'avait pas compris son interlocuteur. L'artiste
recommenca une explication;

-- Vos guerriers, c'est-a-dire vos vrais Indiens, ne sont pas
semblables a ces hommes-la.!... Ils sont meilleurs, plus senses,
plus moderes dans la guerre?... hein?...

-- Je n'en connais point comme ca, repliqua Jim en detournant la
tete.

Brainerd se mit a rire et ajouta:

-- Vous aurez besoin d'un fier microscope; mon pauvre Halleck,
pour decouvrir les phenomenes que vous revez. Car; vous venez de
vous en convaincre, ils sont invisibles a tous les yeux.

L'artiste eut une moue dedaigneuse et sardonique; indiquant que
sa foi n'etait nullement ebranlee, et qu'il admettait une seule
chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels etait
considerable sur les frontieres.

Devore d'inquietude, Brainerd n'avait pu se resoudre a faire
halte; il s'etait contente de ralentir le pas; mais, malgre cette
moderation a leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de
souffler et de transpirer d'une facon inquietante.

Pour ne pas imposer toujours au meme, une surcharge au-dessus de
ses forces, l'Indien montait en croupe tantot derriere Halleck,
tantot derriere Will.

Apres avoir marche pendant quelques heures Jim annonca qu'on
approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait
rejoint l'once John a la tombee de la nuit.

Mais, a peine eut-on fait cent pas que l'Indien poussa un
grognement de deplaisir.

-- Qu'y a-t-il encore? demanda Will, derriere lequel celui-ci
etait en croupe a ce moment.

-- Ugh! les Indiens! grommela Jim en indiquant le cote nord de
l'horizon.

Tous les yeux se tournerent dans cette direction -- les jeunes
gens apercurent a une grande distance un tourbillon qu'on aurait
pu prendre pour un troupeau d'animaux sauvages lances a fond de
train dans la prairie. Leur course impetueuse soulevait derriere
elle des nuages de poussiere; les yeux inexperimentes des deux
hommes Blancs ne virent d'abord la autre chose qu'une horde de
buffles ou de sangliers nomades. Mais bientot le telescope
d'Halleck revela des cavaliers qui caracolaient ca et la,
activant la marche de ce groupe effare.

-- Des Indiens chassant les bestiaux pilles dit le Sioux.

-- Quelle direction prennent-ils?

-- Droit sur nous.

-- Alors faisons vite un ecart pour nous dissimuler a leur vue,
nous courons les plus grands dangers; ils sont bien montes, et
nos chevaux sont trop epuises pour nous tirer d'affaire.

Mais une double difficulte se presentait; s'ils faisaient un trop
grand detour, il leur devenait impossible de joindre les amis
avant la nuit; s'ils ne se cachaient pas promptement et surement,
le danger etait pire encore.

En quelques secondes l'etat des choses empira de telle facon que
les fugitifs n'eurent meme plus le temps de deliberer. Les
Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux
les bestiaux affoles de terreur. Cette espece d'avalanche vivante
n'etait plus qu'a deux ou trois cents pas de distance, lorsque
Jim fit signe a ses compagnons de se jeter a terre et de
renverser leurs chevaux dans les grandes herbes.

Les pauvres animaux, epuises de fatigue, comprenant peut-etre
aussi le danger, resterent etendus sur le sol, sans faire aucun
mouvement, a cote de leurs maitres egalement immobiles et
silencieux.

Il etait temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante,
bestiaux et Indiens passerent si pres, qu'un moment Brainerd se
crut decouvert. Mais, aveuglee par la poussiere, enivree de
fureur et d'orgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien
apercevoir.

Les fugitifs les regarderent s'eloigner, toujours caches,
l'oreille et l'oeil au guet, la carabine au poing, prets a
disputer cherement leurs vies, si le malheur voulait qu'une melee
s'engageat.

Aussitot qu'ils furent hors de vue, Jim donna le signal du
depart, et on se remit vivement en route. Les premieres ombres du
soir ne tarderent pas a arriver, et, avec elles, une brise
agreable, dont la fraicheur ranima les hommes et les chevaux; la
marche se continua plus allegrement, plus promptement; bientot, a
l'extreme limite de l'horizon bleuissant, apparut un bouquet
d'arbres; c'etait le refuge ou l'oncle John et sa famille
attendaient anxieusement l'arrivee de leurs trois amis.

-- Si une horde de ces vagabonds vient a tomber sur les traces du
chariot, dit l'artiste, ils se mettront en tete de les suivre; et
alors, Dieu sait qu'il faut nous hater.

-- Cela peut arriver, repliqua Brainerd, mais c'est le cas le
moins a craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes
les directions, les Indiens auraient trop a faire pour suivre
toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que
quelque groupe ennemi ait eu l'idee fortuite de camper dans le
bois et ait ainsi decouvert nos amis; je crains aussi que ces
derniers aient eu la malheureuse idee de fuir.

La perspective immense de la prairie trompe comme celle de
l'Ocean; plus on marchait, moins on paraissait s'approcher du
petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente,
Brainerd manifesta le desir de lancer les chevaux au triple
galop; heureusement la sage influence de Jim tempera cette hate
imprudente qui n'aurait abouti qu'a epuiser les montures dont ils
avaient si grand besoin.

Sur la route s'offraient a eux, ca et la, un spectacle navrant,
des scenes effrayantes. Ici une ferme brulee; la des corps
sanglants, cribles d'affreuses blessures; plus loin des groupes
surpris dans leur fuite, des familles entieres massacrees, mais
qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort
comme elles l'avaient ete dans la vie; plus loin encore, les
restes mutiles d'un enfant, d'une jeune fille, d'un vieillard,
tombes sous l'horreur d'une mort solitaire, en un epouvantable
duel avec quelque bourreau plus acharne que les autres.

Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, a de
pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les
sourcils fronces, la main crispee sur son rifle, regardait des
yeux du coeur, plus loin, la-bas, ou peut-etre il faudrait
chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aimes de ceux
qui l'attendaient pleins d'angoisse.

Jim conservait son visage de bronze, vrai masque metallique de
l'Indien; cependant a quelques ressauts des muscles de ses joues,
au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur
attentif aurait pu deviner un orage interieur et de dangereuses
dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits.

Quant a l'artiste, il s'etait d'abord furieusement indigne de
tant d'atrocites et avait jete feu et flammes; mais au bout de
quelques instants son caractere mobile et frivole reprenant le
dessus, il s'etait remis a admirer le paysage, et avait meme
parle de s'arreter un peu pour dessiner un site "delirant". Mais
une severe rebuffade de Brainerd le ramena a des sentiments plus
serieux.

Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade
arriva, aupres du petit bois ou etait cachee la famille Brainerd,
Les jeunes gens ralentirent l'allure de leurs chevaux pour
laisser a leur ami Indien le soin de reconnaitre les lieux.

Mais a peine ce dernier eut-il fait quelques pas qu'il poussa une
exclamation etouffee. En reponse a la muette interrogation de
Will, il montra du doigt un mince filet de fumee qui surgissait
precisement du milieu du bois, et s'evanouissait dans l'azur du
ciel apres s'etre eleve tout droit dans l'air.

Cet indice, presque imperceptible, etait d'un facheux augure; il
pouvait deceler la presence des Indiens dans le fourre ou
s'etaient abrites l'oncle John et les siens; et, dans ce cas, que
s'etait-il passe!

Il serait impossible de definir les emotions qui bouleverserent
les deux jeunes gens a l'aspect de ce signe alarmant. Brainerd
terrifie voyait deja une scene de massacre et d'horreur; les
cheveux blancs de son pere souilles de son sang, sa mere gisante
sur le sol defiguree a coups de tomahawk, Maggie, Maria,
massacrees aussi, ou, sort egalement affreux! entrainees en
captivite?

L'artiste amorca et examina son revolver en proferant de
terribles menaces contre ces "vagabonds odieux qui deshonoraient
la race Indienne".

Le Sioux ne disait rien; il aurait ete difficile de savoir ce
qu'il pensait, car il ne repondit point aux questions que lui
adressaient les jeunes gens.

-- Il faut que j'examine le bois, avant tout, leur dit-il enfin;
retirez-vous derriere ces broussailles avec vos chevaux et ne
bougez qu'a la derniere extremite.

Aussitot l'Indien se mit a ramper dans l'herbe de facon a faire
le tour du bois, et arriver ainsi inapercu jusqu'a ce feu
mysterieux dont la fumee etait si inquietante.

CHAPITRE X
_UNE NUIT DANS LES BOIS._

Le Sioux deploya toute la ruse et l'agilite indiennes dans cette
difficile entreprise: les hautes broussailles, tout en le
favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles a
la marche qui devait rester entierement silencieuse. Aussi,
quoique la distance a parcourir fut courte, avancait-il
lentement; une heure s'ecoula ainsi, et la nuit etait venue
entierement lorsqu'il arriva sous la voute sombre du bois.

Jim s'etait fait aussi son opinion concernant la fumee suspecte
qu'on venait d'apercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu eut
ete allume par ses amis: la chaleur du jour en excluait la
necessite; d'autre part, les fugitifs avaient une trop grande
crainte d'attirer l'attention de leurs mortels ennemis, pour
commettre une pareille imprudence; enfin, l'oncle John etait trop
experimente pour se departir ainsi des regles d'une precaution
severe.

Jim n'etait donc pas sans apprehensions, et, quoiqu'il n'en
laissat rien voir, il se sentait agite de sombres pressentiments.

Progressant plus silencieusement qu'une ombre, il glissait au
milieu des branches sans froisser une feuille, sans deplacer un
brin d'herbe; l'oreille de son plus cruel ennemi n'aurait pu
l'entendre, eut-il rampe a ses pieds.

En arrivant vers le lieu ou s'etait cachee la famille Brainerd,
il s'arreta et ecouta, concentrant toutes ses facultes pour
saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua; un silence
de mort regnait sur toute la nature; il sembla a Jim d'un funeste
augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait
dans l'air, puis il expirait aussitot.

Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien
habilement sa presence!

Apres avoir avance encore un peu, il arriva pres du foyer demi-
eteint. Un seul coup d'oeil lui suffit pour reconnaitre qu'il
etait abandonne depuis plusieurs heures. Soupconnant tout a coup
la terrible realite, il se leva, marcha droit a la cachette et la
trouva vide.

Surement, une bande d'Indiens avait decouvert les fugitifs et les
avait emmenes en captivite! Les traces du campement etaient
visibles, les signes du depart etaient certains; tout cela
s'etait passe depuis quelques heures seulement.

Apres avoir verifie les lieux et s'etre assure qu'il n'y avait
personne, le Sioux desole revint dans la prairie, ou il fit un
signal pour appeler les deux jeunes gens.

Ceux-ci accoururent au galop.

-- Ou sont-ils? demanda Brainerd haletant.

-- Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec decouragement.

-- O ciel! est-il possible! s'ecria le jeune homme chancelant sur
sa selle. Bientot une ardeur febrile lui monta au cerveau; il
reprit:

-- Ou les aviez-vous laisses, Jim?

-- La-bas, droit devant nous.

-- Y a-t-il des signes du passage des Indiens?

-- Il fait trop noir pour suivre la piste.

-- Mais, Jim, demanda l'artiste, etes-vous sur qu'ils aient ete
captures par cette race de vagabonds?

-- Je ne sais pas; je le pense.

A ce moment Will mit pied a terre.

-- Qu'allez-vous faire, Will?

-- Ils doivent etre encore dans le bois; je vais me mettre a leur
recherche.

En agissant ainsi, Brainerd pensait bien qu'il faisait une chose
inutile; mais cette agitation meme temperait son desespoir.

Tous deux s'elancerent vers le fourre avec une egale ardeur.

Jim les regardait faire avec son stoicisme habituel, et resta
immobile.

-- Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa l'artiste;
divisons nos recherches; vous, Will, passez a gauche, moi a
droite; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons
a l'autre extremite du bois. Et vous, Jim, qu'allez-vous faire?

-- Vous attendre ici.

Brainerd commenca son exploration avec d'affreux battements de
coeur. Chaque bete fauve fuyant devant lui, chaque oiseau
s'envolant sur sa tete le faisait tressaillir; le murmure du vent
lui donnait des frissons involontaires.

Il avanca pourtant, avec la resolution du desespoir, et penetra
jusqu'au centre de la foret, cherchant, regardant, ecoutant avec
anxiete. Mais tous ses efforts furent inutiles; il ne rencontrait
que l'ombre et le silence.

Bientot il arriva au bout de la foret, et il put voir scintiller
les etoiles a travers les derniers arbres; tout a coup il
s'arreta eperdu, palpitant; une grande forme sombre se dressait
devant lui... c'etait le chariot!

N'en pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la
main sur une roue; le froid contact du fer dissipa tous ses
doutes.

-- Mon pere! mon pere! ma mere! chere mere! etes-vous la?
demanda-t-il d'une voix frissonnante.

Aucune reponse ne se fit entendre; Will sauta convulsivement dans
le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se
balancait en l'air, c'etait une courroie rompue. Il n'y avait pas
autre chose; plus rien, pas meme les sieges.

Il chercha le timon, les chevaux n'y etaient plus. Cette froide
et muette epave gardait son sinistre secret, tout en faisant
pressentir une formidable catastrophe.

Glace jusqu'au coeur, le jeune homme prit entre les mains sa tete
qu'il sentait prete a eclater; des larmes brillantes jaillirent
de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver
une pensee, sans savoir que devenir.

L'idee lui vint ensuite de retourner hativement aupres de Jim
pour lui faire part de sa decouverte. Mais il la rejeta aussitot,
et, pousse par une impatience devorante; il continua ses
recherches.

Courbe presque jusqu'a terre, il sondait chaque motte de gazon,
s'attendant toujours a y trouver un cadavre. L'obscurite etait si
profonde qu'il cherchait davantage avec les mains qu'avec les
yeux.

Il rencontra les empreintes profondes qu'avaient laissees les
sabots des chevaux. Ces traces etaient profondes et avaient
violemment dechire le sol. Evidemment il y avait eu la une lutte
furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs.
Effectivement c'etaient de nobles betes, pleines de race, et qui
n'avaient pas du supporter patiemment l'approche d'un etranger.

Apres avoir tatonne encore pendant quelques instants sans aucun
succes, il prit dans sa poche une allumette, et l'enflamma,
esperant que cette clarte auxiliaire pourrait l'aider a faire
quelque autre decouverte. Helas, la petite flamme tremblotante
alla se refleter sur les feuilles les plus proches, mais la se
borna sa faible action; en definitive elle n'aboutit qu'a faire
paraitre plus epais, plus impenetrable, le cercle de tenebres qui
se resserrait autour du jeune homme.

Au moment ou il laissait tomber l'imperceptible tison qui avait
survecu a la breve combustion de l'allumette, Will crut entendre
a peu de distance, un long et profond soupir, pareil a celui
d'une creature humaine oppressee par un lourd fardeau.

Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui s'emparerent de
lui, serait chose impossible! Mille fantomes tourbillonnerent
autour de lui, pendant que ses yeux egares ne voyaient partout
que des milliards d'etincelles. Jamais encore le pauvre enfant
n'avait eprouve d'epouvante pareille.

Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et
l'emporta sur tout autre sentiment. Il se remit a ecouter avec
une attention profonde, esperant que le son plaintif allait se
renouveler et lui reveler la voix de quelque personne chere.

Ce fut peine perdue; et le silence continua d'etre si profond, si
absolu, que Brainerd en vint a se demander si son oreille n'avait
pas ete le jouet d'une illusion effrayante.

Neanmoins il se raidit contre le decouragement et marcha dans la
direction ou il avait cru entendre gemir.

Quoiqu'il n'avancat qu'avec des precautions infinies, il trebucha
tout a coup, et tomba rudement sur un corps mou qui s'agita sous
lui. Ses mains, en cherchant a se retenir, rencontrerent la tete
d'un cheval; a cote, en etait un autre. Tous deux etaient vivants
et venaient d'etre reveilles par le jeune homme.

-- Cher pere! mere cherie! parlez, si vous etes la! s'ecria Will.

-- Eh! c'est donc toi, mon pauvre William? fit une voix bien
connue et aimee, celle de l'oncle John; nous t'avions pris pour
un de ces brigands Indiens, et nous n'osions souffler.

Alors une ombre s'approcha, puis une autre, puis une autre et une
autre encore; toute la famille!

-- Oh! pere! balbutia Will suffoque de joie; quelqu'un de vous
est-il blesse ou malade?

Il saisit tendrement la main de son pere et la serra; puis il se
jeta au cou de sa mere, en pleurant de joie; Maggie, Maria furent
aussi affectueusement embrassees.

-- Oh! Maria! bien chere Maria! murmura-t-il; que Dieu soit beni!
je vous revois donc? N'avez-vous aucun mal, aucune blessure?

-- Personne n'a a se plaindre, cher Will; nous sommes tous sains
et saufs. Et vous... et Adolphe?...

-- Nous allons parfaitement; mais quelle a ete notre inquietude a
votre sujet! comment donc se fait-il que vous ayez quitte votre
cachette?

-- Eh! repliqua l'oncle John, c'est une horde de ces damnes
Indiens qui est venue camper dans ce bois; il nous a fallu
deguerpir, sans quoi nous etions decouverts. Heureusement nous
nous sommes derobes avec une adresse parfaite, les marauds n'ont
pas seulement soupconne notre presence. Oh sont Halleck et Jim?

-- Sur l'autre limite de la foret; je vais leur faire un signal.

Ces deux derniers furent bientot arrives, et a l'aspect de leurs
amis, eprouverent une stupefaction joyeuse, facile a concevoir.
Il y eut encore des embrassades et des poignees de main a n'en
plus finir. L'artiste eprouvait une emotion telle qu'il ne
pouvait dire un mot, exalte qu'il etait par la joie et la
surprise.

Pendant quelques instants ce fut un pele-mele de questions et de
reponses presque joyeuses. A la fin l'oncle John demanda des
nouvelles de la ferme.

-- Ah! ma foi! qu'importe! qu'importe! s'ecria-t-il d'un ton
ferme, en apprenant qu'elle etait brulee; nos vies sont sauves,
c'est deja beaucoup. J'ai fait deux fois ma fortune; il n'est pas
trop tard pour recommencer.

-- Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils;
nous ferions bien de ne pas perdre un instant.

-- A mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit
M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusqu'au point du
jour. Nous pourrions perdre notre route, nous egarer en pays
ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de l'erreur, il ne
serait plus temps de la reparer.

-- Bast! Jim est un trop bon guide pour s'egarer ainsi, repliqua
l'oncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie
qu'il s'y reconnait les yeux fermes: N'est-ce pas Jim? que dites-
vous de ca?

-- Il faut rester ici jusqu'a demain et retourner au chariot; les
femmes y dormiront dedans.

L'Indien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un
pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus
rudes epreuves, et une tres longue marche leur etait encore
necessaire pour se tirer entierement hors du danger. D'autre
part, ce n'etait point un delai de quelques heures qui pouvait
accroitre les chances de danger, en augmentant d'une maniere
sensible le nombre des Indiens souleves; tout le mal qu'on
pouvait craindre sur ce point etant a peu pres realise.

On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les
hommes dans leurs couvertures, par terre; et on s'endormit
profondement.

Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupieres;
avec cette vigueur physique et morale qui caracterise l'Indien
dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuye
contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant
comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les
profondeurs de la nuit et de la foret.

Aux premieres clartes de l'aurore, tous les fugitifs furent sur
pied; l'oncle John fit la priere matinale, lut un chapitre de la
Bible; tous ensemble demanderent "au pere qui est dans les cieux"
le secours tout-puissant de la Providence paternelle.

C'etait un spectacle touchent de voir ces creatures affligees,
exilees dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une
autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains
misericordieuses de Celui dont la "bonte s'etend sur toute la
nature".

Les prieres terminees on songea au repas, et, quoique les vivres
fussent froids, on y fit grandement honneur.

Ensuite on partit. Ce ne fut pas une mediocre difficulte de tirer
le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route;
heureusement il y avait, a cette heure, deux chevaux de renfort:
l'operation fut accomplie sans trop de peine.

Une fois en bonne direction, le petit convoi s'arreta pendant
quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps d'examiner les
alentours afin de se convaincre qu'il n'y avait pas d'ennemis.

Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul.

CHAPITRE XI
_PERIPETIES._

Comme il importait de menager les chevaux dont la marche devait
se prolonger jusqu'a une heure avancee de la soiree, on regla
leur course a une allure moderee.

Jim avait pris place sur le siege de devant a cote de l'oncle
John qui tenait les renes avec la calme habilete d'un veteran du
sport. Chose bizarre! l'Indien, malgre les cahots de la voiture,
se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours
en mouvement, fouillait au loin les environs.

Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie; depuis
leur reunion il avait manifeste une preference marquee pour la
societe de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait
encore plus grave et plus pensive que de coutume; les dangers que
sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les
regrets du passe, les craintes de l'avenir avaient imprime a
cette ame impressionnable une teinte ineffacable de tristesse
melancolique.

Du reste, tous les visages etaient mornes et preoccupes; si, par
intervalles, une joyeuse saillie de l'oncle John, un eclat de
rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, c'etaient
comme des eclairs passant et s'eteignant aussitot dans un ciel
sombre.

Pendant que Maria et Will babillaient de leur cote, Halleck
poursuivait la conversation avec Maggie.

-- Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du
Minnesota en general? demanda la jeune fille en tournant vers
l'artiste ses doux yeux noirs.

-- Je pense a tout hasard, qu'il y a parmi eux un etrange
ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits!...

-- Enfin, croyez-vous que la majorite soit bonne ou mauvaise?

-- Je ne saurais trop... pour parler il faut connaitre...
repondit Adolphe avec un sourire embarrasse.

-- Vous etes desillusionne, je le vois, et revenu un peu de vos
poetiques theories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc,
dites votre pensee telle qu'elle est.

-- Ma franchise est indubitable, chere Maggie; aussi je vous
dirai que je ne desespere point d'y trouver quelque noble type.

-- Votre admiration pour le caractere Indien a quelque chose de
surprenant, reprit la Jeune fille avec une energie qui la surprit
elle-meme; mais irait-elle jusqu'a vous devouer pour
l'instruction de ces peuplades perdues dans la solitude? Irait-
elle jusqu'a vous faire oublier le confort, les delices de la
civilisation, pour aller vivre au milieu d'elles, afin de les
evangeliser?

-- Mon opinion est que j'aurais d'abord moi-meme besoin de
quelques sermons, repliqua l'artiste en riant.

--N'avez-vous pas quelque autre pensee plus reellement serieuse?
reprit Maggie. Pardonnez-moi d'amener la conversation sur un
sujet pareil; je suis franche au point de ne pouvoir garder
aucune secrete pensee. Nous sommes sur le bord d'un precipice,
celui de la mort; nous pouvons y tomber a chaque instant; il est
raisonnable d'etre prets... de songer a ce grand voyage de
l'Eternite.

-- Assurement, Maggie, vous seriez la digne femme d'un
missionnaire, vous etes deja une sainte, je l'affirme.

La jeune fille allait repliquer, lorsqu'une exclamation de Jim
attira l'attention de tout le monde.

Toujours debout, l'Indien paraissait regarder avec attention un
objet qui avait attire ses yeux.

-- Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? demanda l'oncle John.

-- Une ferme la-bas! repliqua le Sioux.

Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un
grand toit allonge dont l'aspect fut d'agreable augure pour les
voyageurs. La soiree s'avancait, la fatigue de la journee avait
ete accablante; c'etait une perspective attrayante que de pouvoir
se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier.

Ce _settlement_ avait une apparence confortable; les batiments,
de construction moderne, entoures de vastes dependances, etaient
construits pres d'un cours d'eau considerable.

Neanmoins, malgre cet exterieur satisfaisant, Will surprit dans
le regard de Jim une expression particuliere empreinte d'une
certaine inquietude. Il semblait trouver que tout n'y etait pas
pour le mieux.

Lorsqu'on fut arrive a une centaine de pas, apres avoir bien
examine les lieux, il demanda qu'on fit halte.

Comme chacun l'interrogeait des yeux, il repondit :

-- Ou sont les gens?

En effet, partout, en ce lieu, regnaient un silence, une
immobilite, une absence de vie, qui n'avaient rien de naturel. La
porte d'entree etait grande ouverte, semblable a une vaste plaie
beante; personne n'entrait ni ne sortait; on n'entendait pas un
souffle a l'interieur, pas de mugissements de bestiaux, rien...

-- C'est drole, tout ca! fit l'oncle John apres avoir promene en
tous sens ses yeux inquisiteurs: les fermiers se seraient-ils
tous endormis apres souper?...

-- Les Indiens sont passes par la, dit le Sioux en secouant la
tete; voyons donc, ajouta-t-il en sautant a terre et en courant
vers la maison.

Will et Halleck le suivirent de pres; un spectacle horrible les
attendait a l'interieur.

Au milieu de la premiere piece gisait, sanglant et froid, le
cadavre d'un homme d'un certain age, le pere de famille, sans
doute. Plus loin etait etendu celui d'une femme, litteralement
hache de blessures affreuses. Entre ses bras crispes etait serre
un petit enfant raide et glace; derriere, dans les cendres du
foyer, apparaissaient des debris humains qu'on pouvait
reconnaitre comme etant ceux d'un enfant.

Les Indiens avaient laisse la l'empreinte sanglante de leur
passage. Il avait du y avoir une terrible lutte: tous les meubles
etaient bouleverses, brises, macules de sang. Le pere avait vendu
cherement sa vie et celles de sa famille; dans ses mains raidies
etaient serrees des poignees de cheveux noirs et brillants,
arraches aux tetes de ses sauvages adversaires. Mais dans cette
lutte epouvantable, le nombre des assaillants l'avait emporte, le
_settler_ avait ete ecrase avec tous les siens.

-- Comment se fait-il qu'ils n'ont pas brule la maison? demanda
l'artiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid
et dessinait a la hate toutes ces scenes effrayantes.

-- Trop presses, n'ont pas eu le temps, avaient peur des soldats,
repondit laconiquement le Sioux.

-- Est-ce qu'il y a des troupes dans la voisinage? demanda, avec
empressement le jeune Brainerd.

-- Je ne sais pas, peux pas dire, c'est possible.

-- En tout cas, voila une triste affaire, reprit Halleck, et
suivant moi, si ces vagabonds.....

Une fusillade soudaine l'interrompit brusquement. Jim bondit,
rapide comme l'eclair; les deux jeunes gens le suivirent.

Ils apercurent le chariot entoure d'un groupe d'Indiens. Les deux
chevaux avaient ete tues raides. L'oncle John luttait comme un
lion. Maria, Maggie, _mistress_ Brainerd etaient aux mains des
Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux.

L'oncle John, debout sur l'avant du chariot, faisait
tourbillonner avec une force irresistible, une barre de chene
arrachee au siege de la voiture; plus d'une tete Indienne fut
brisee par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk
l'atteignit traitreusement par derriere; il tomba en jetant un
grand cri; au meme instant, son meurtrier eut le crane troue par
une balle que lancait l'infaillible carabine de Jim.

En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un
mouvement pour se jeter sur lui et l'achever par terre; mais le
coup de feu tire par Jim leur donna a reflechir, ils reculerent
de quelque pas et regarderent de tous cotes afin de decouvrir ces
adversaires imprevus.

Les deux jeunes gens voulurent s'elancer au secours de leur
famille; le Sioux, sombre et les sourcils fronces, leur barra
rudement le passage.

-- Ici! restez! grands fous! Eux vous tuer, vous scalper, comme
rien!

-- Allons donc! repliqua Will; resterons-nous la, a voir
massacrer nos amis?

-- Restez! mauvais sortir de la maison, feu par les fenetres!

Joignant l'exemple aux paroles, l'Indien arma sa carabine, visa
un Sauvage pret a poignarder l'oncle John, et l'abattit. Les
jeunes gens l'imiterent, et mettant le fusil a l'epaule, epierent
le moment favorable pour faire feu.

Les Sauvages ne s'attendaient nullement a ce qu'il y eut des
etres vivants dans la ferme, ils laisserent les femmes aux mains
de ceux qui les avaient saisies, et s'avancerent avec precaution
contre les batiments.

Les trois Indiens, charges des captives, prirent leur course dans
la direction du nord-est.

Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut a proximite, Jim et
ses deux compagnons firent feu. Ces detonations recues presque a
bout portant eurent un resultat prodigieux, les assaillants
firent halte, pleins d'hesitation.

Malheureusement la balle de Jim avait seule touche le but;
l'agitation exaltee des jeunes gens leur avait fait manquer leur
coup. Cependant les Sauvages, intimides par cette chaude
reception, craignant sans doute de rencontrer un nombre
considerable de combattants, se retirerent a l'ecart, et peu a
peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur
bande.

-- Chargeons vite! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle
John.

Effectivement, deux bandits rouges s'etaient detaches du gros de
la troupe, et se rapprochaient du chariot. L'oeil percant de Jim
les surveillait comme celui de l'aigle guettant sa proie.

Au moment ou ils passerent pres du char, celui qui marchait le
dernier lanca violemment son tomahawk contre John toujours etendu
sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au meme
instant; la direction du coup fut derangee, et le vieux _settler_
ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie a l'Indien
que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut
pas gaspiller inutilement ses munitions.

Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient
ralenti leur marche pour attendre les autres; lorsque ceux-ci les
eurent rejoints, toute la bande s'elanca ventre a terre dans la
direction du nord-est; au bout de quelques secondes elle avait
disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence
regna dans cette solitude desolee.

S'il avait ete possible a l'artiste de reproduire sur la toile le
tableau qu'il offrait lui-meme avec ses deux compagnons, il
aurait certainement realise une oeuvre capable, plus que toutes
les autres, de le rendre illustre.

Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et menacant, suivait
du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens
ravisseurs.

Will, pale, abattu, les yeux voiles, regardait aussi cette route
par laquelle venait de disparaitre ce qu'il cherissait le plus au
monde.

Halleck, l'air egare, les yeux errants au hasard, paraissait
perdu dans les idees les plus complexes; on aurait dit un homme
cherchant sa route par une nuit obscure.

Tous trois avaient oublie le vieux John Brainerd; ils revinrent
au sentiment de la realite en le voyant se relever et accourir
vers eux.

-- Vous n'etes donc pas blesse, pere? s'ecria Will en s'elancant
au-devant de lui.

-- Pas le moins du monde! etourdi seulement. Mais, O mon Dieu!
que vont-elles devenir aux mains de ces bandits?

-- Helas! qui peut le dire? murmura le jeune homme avec un
sanglot.

-- Nos chevaux, ou sont-ils? Les miens sont tues. Ne pourrions-
nous pas poursuivre cette canaille? Qu'en dites-vous, Jim?

Le Sioux secoua tristement la tete :

-- Impossible de les atteindre, dit-il; nous ne reussirons qu'a
nous faire tuer ou a faire tuer les prisonnieres.

-- Misericorde du ciel! mais voyez donc ces scenes d'horreur qui
nous entourent! N'est-ce pas la un menacant augure? Plus de
ressources; mon Dieu! plus de ressources!

Le visage bronze du vieillard s'abaissa convulsivement dans ses
mains, et des larmes brulantes jaillirent au travers de ses
doigts. Un silence douloureux regna pendant quelques instants au
milieu de ce groupe desole.

Le bras de Christian Jim s'etendit doucement vers lui et se
reposa sur son epaule :

-- Mon frere n'est pas sans espoir! lui dit-il de cette voix
douce et harmonieuse qui etonne quiconque n'a pas vecu parmi les
Indiens.

John releva la tete et le regarda :

-- Que mon frere parle au Pere qui est dans les Terres Heureuses;
son oreille entend toujours la voix qui pleure; sa main est
toujours ouverte pour soutenir celui qui est afflige.

-- Vous avez raison, Jim, repondit le vieillard en raffermissant
sa voix; vous me rappelez a mon devoir de chretien... Il est
vrai, le Seigneur est desormais notre unique appui, notre supreme
esperance...

Tous tomberent a genoux, et prierent ardemment au travers de
leurs larmes.

CHAPITRE XII
_AMIS ET ENNEMIS._

Les dernieres paroles de priere montaient encore vers le ciel,
lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le
lointain; il approcha successivement, devint plus distinct;
bientot une voix breve et retentissante cria: "Halte!"

En s'avancant de quelques pas, les quatre fugitifs apercurent un
peloton de cavalerie et son officier, portant l'uniforme des
Etats-unis.

-- Hola, he! par la! dit l'officier; quelles nouvelles?

En meme temps, il mit pied a terre et s'approcha de la ferme.

C'etait un homme de six pieds, gros a proportion de sa taille,
coiffe d'une cape ronde de chasse, ayant pistolets a la ceinture,
carabine en bandouliere, revolver suspendu a la boutonniere,
sabre a la main. Son visage, allonge demesurement par une barbe
pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son
visage, disons-nous, etait illumine par deux yeux d'un bleu clair
fulgurant; un nez prodigieux en bec d'epervier, des sourcils
noirs, de longs cheveux roux, un teint bronze, composaient a cet
etre extraordinaire le physique le plus etrange qu'on puisse
rever.

Quel type pour Halleck!... s'il eut eu le coeur a dessiner!

Le nouveau venu entama, la conversation avec une memorable
loquacite:

-- Avez-vous quelque notion d'un lot de Diables peints qui
doivent roder par ici? Ah! ah! Ils ont laisse dans ce lieu
l'empreinte de leurs satanees griffes! Hello! ouf! ils ont fait
du bel ouvrage! Ah! je vois que vous avez fait un prisonnier!
Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier a cette
vermine; vous allez voir.

Will n'eut que le temps de relever le revolver auquel l'officier
avait expeditivement recours. La balle siffla sur la tete de Jim
qui n'avait pas daigne faire un mouvement.

-- Eh bien! qu'y a-t-il donc, jeune cadet? demanda l'autre avec
un air surpris; pas de sensiblerie, jeune homme! pas de
sensiblerie! c'est mal porte!... vous allez voir.

Il coucha de nouveau l'Indien en joue.

-- Ne touchez pas a un seul cheveu de sa tete! s'ecria le jeune
homme; c'est notre meilleur ami!

-- Tiens! tiens! tiens! Je ne dis pas le contraire. Enchante de
faire sa connaissance!... Vous avez parle a temps, jeune homme;
un quart de seconde plus tard, il n'aurait plus ete temps de
sauver sa peinture. Je m'y connais.... vous auriez vu! Quel est
ce gaillard-la?

-- Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs
et les plus fideles services dans ces temps de trouble.

-- Tres bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous
n'avez pas repondu a ma premiere question. Avez-vous quelque
notion d'un lot de Peaux-rouges, en campagne par ici? Repondez-
moi, je vous le demande positivement.

-- Je suis pret a parler, mais lorsque vous m'en laisserez le
temps, repliqua Will.

Aussitot il s'empressa de lui raconter tous les evenements deja
connus du lecteur.

L'officier ecouta le recit avec un calme imperturbable; rien ne
semblait capable de l'etonner. En temps utile il se coupa une
enorme chique et en offrit une pareille a Jim. Puis il s'occupa
d'epousseter la poussiere qui couvrait ses grandes bottes. Enfin
il rechargea son revolver et promena methodiquement un cure-dent
entre ses incisives et ses molaires qui rappelaient celles d'une
bete fauve.

Lorsque le jeune Brainerd eut fini sa narration, l'officier
reprit:

-- Tout ca, c'est une rude affaire de sport... une rude affaire!
A la derniere campagne j'ai eu un cheval tue sous moi; oui,
Monsieur, tue comme un lapin par un grand drole peint en vert.
Celui-la, je l'ai embroche en tierce. Un autre cheval fourbu, et
un autre, couronne des deux genoux. Ah! c'etait trop fort; mais
je vous le dis.....

Il y eut un instant de silence pendant lequel l'honorable
gentleman lissa sa formidable moustache avec le bout de sa langue
et la tortilla fort agreablement en croc avec le pouce et
l'index; puis, il renouvela sa chique, et continua:

-- Je suis, moi, un veteran de la guerilla, voyez-vous. Il n'y a
pas un coin du Minnesota ou je n'aie tue net ma demi-douzaine de
Peaux-rouges. Le tout est de savoir s'y prendre; je vous en
avertis. D'abord...

A ce moment il fut interrompu par l'oncle John qui lui dit:

-- Sir, ne pensez-vous pas qu'il y ait urgence de nous mettre en
chasse? Ces bandits auront le temps de s'eloigner tellement qu'il
deviendra impossible de retrouver leur piste, si nous nous
laissons gagner par la nuit.

-- Mon ancien, repliqua le commandant, je partage votre avis et
je l'executerai en temps utile. Mais.... mais!... il faut de la
methode! en tout, Sir, il en faut! A ce sujet, souffrez que je
vous dise... les Indiens sont des brutes, des betes fauves dont
on ne fera jamais rien.... Savez-vous pourquoi?... Parce qu'ils
n'ont pas de methode; oui, Sir, parce qu'ils n'en ont pas. J'irai
meme plus loin, et je dirai qu'ils seraient de bons soldats,
s'ils avaient de la methode. Il me sera facile de vous demontrer
cela par une simple histoire vous allez voir.

-- Sir, reprit douloureusement le vieux Brainerd; ma femme, ma
fille, ma niece souffrent peut-etre en ce moment mille morts...
hatons-nous, je vous en supplie.

-- Du calme, honorable _Settler_, du calme! quel est votre nom?

-- Brainerd, sir; ou, si vous aimez mieux, l'oncle John Brainerd.

--Tres-bien, sir; votre nom etait arrive jusqu'a moi, comme celui
d'un intrepide chasseur d'ours grizzly. Vous avez mon estime.

-- Alors, nous pouvons faire nos preparatifs?...

L'officier lanca obliquement un long jet noiratre provenant de sa
chique, regarda le soleil et dit:

-- Oui, nous allons essayer une chasse en regle, destinee a
rendre la liberte a vos dames. Honneur au beau sexe! Mes hommes
ne sont pas des conscrits, la chose ne trainera pas en longueur
avec eux. Je desire avoir un renseignement prealable est-ce que
cet Apollon cuivre ne pourra pas nous etre de quelque utilite?

Jim ne sourcilla point jusqu'a ce qu'on l'eut interpelle
directement.

-- Je ne sais pas, repondit-il.

-- Je ne sais pas!... ne sais pas!... repeta impatiemment le
capitaine; ils font tous la meme reponse, ces sournois-la! Une
fois, je faisais de la guerilla en Virginie; nous avions besoin
d'un guide au milieu de ces regions diaboliques, j'avisai un Nez-
Coupe que m'avaient recommande les missionnaires; il commenca par
repondre a toutes mes questions: "Je ne sais pas... je ne sais
pas..." Tout comme celui-ci! Eh bien, sir, je n'ai jamais vu de
renard plus fute que ce garcon la; a lui seul il me depista un
demi-cent de Peaux-rouges que nous tuames fort proprement dans
l'espace de deux matinees. C'est ce qui arrivera aujourd'hui,
n'est-ce pas Jim? Il me plait vraiment, je vous le dis. J'aime
ces coquins silencieux. Maintenant, attention! il faut filer
vivement. Avez-vous des chevaux?

-- Il ne nous en reste que deux, repliqua Will; ceux du chariot
ont ete tues.

-- Eh! qu'importe? deux de perdus, trois de retrouves: regardez
la-bas.

Parlant ainsi, l'officier leur montra, rodant dans les environs,
les chevaux des Indiens abattus par la carabine de Jim.

Ce dernier, avec l'aide de Will, se fut bientot empare de deux de
ces animaux; la petite troupe se trouvait donc parfaitement
montee; on se mit en marche sans tarder.

Tout en cheminant au petit galop de chasse, l'infatigable
commandant reprit la conversation.

-- Vous allez voir, gentlemen; cette vermine sauvage peut etre
fort loin de nous; elle peut aussi etre fort pres. Les coquins ne
se doutent pas de ma presence par ici; ils n'ont eu aucune raison
pour se presser; au contraire, je pencherais a croire qu'il leur
sera venu en idee de se blottir dans quelque coin, pour se
reposer d'abord, et vous tendre une embuscade ensuite; car tout
doit leur faire presumer que vous tenterez de les poursuivre. Ils
savent les _settlers_ si stupides... pardon, je voulais dire; si
inexperimentes en matiere de strategie!... Enfin, a tort ou a
raison je pense ainsi; que dit Master Jim?

-- Je pense comme le capitaine; repondit le Sioux qui connaissait
l'officier de longue date, et qui trouvait fort satisfaisante
l'attention qu'avait eue celui-ci de lui offrir une superbe
chique.

-- Tres bien, Peau-rouge mon ami. Dans quelques minutes nous
allons voir un peu le dessous des cartes, comme disent les
_settlers_ franco-canadiens. Quand nous serons au sommet de cette
colline, tout un panorama de prairies s'etalera sous nos veux.

On galopa pendant pres d'un quart d'heure en silence; apres quoi
on arriva au sommet d'une eminence boisee qui dominait deux
plaines fort etendues.

Dans le lointain, sur le bord d'une foret epaisse, circulait un
cours d'eau important; a gauche, s'elevaient a perte de vue des
coteaux boises dont les elevations progressives aboutissaient a
des montagnes bleues qui se confondaient avec l'horizon; au pied
du mamelon occupe par la petite caravane serpentait une espece de
clairiere allongee et tortueuse, toute bordee d'arbres qui la
recouvraient en partie; cette avenue naturelle se prolongeait
jusqu'a un gros bouquet de sapins dont l'issue devait donner
immediatement sur la riviere.

-- Mes enfants! dit le commandant, ralentissons un peu notre
allure; vous savez l'axiome du parfait cavalier: En plaine au
trot, et la montee au galop, a la descente au pas! D'ailleurs, il
ne faut pas nous conduire comme des hannetons d'avril qui n'ont
jamais rien vu; notre affaire, maintenant, c'est de depister ces
_rascals_ sans etre depistes par eux. Or donc, pour arriver a cet
interessant resultat, nous devons nous remiser sous un abri
convenable, pendant que Master Jim ira en eclaireur flairer ce
que contient le gros bouquet de pins, la-bas. C'est drole, j'ai
comme un avant-gout d'_injuns_.

Le capitaine appuya en riant sur cette facon d'articuler le mot
Indien a la mode sauvage; en meme temps il regarda Jim d'un air
si facetieux, en imitant la pose d'un chef Corbeau bien connu,
que Jim faillit sourire et partit aussitot en rampant sous les
broussailles.

Pour charmer les ennuis de l'attente, l'officier, apres avoir
range son petit escadron dans une aile de foret qui finissait en
pointe du cote de la clairiere, renouvela copieusement sa chique;
apres quoi il passa en revue ses trois nouveaux amis.

-- Le major Hachtincson, commandant le 3 deg. escadron du 6 deg. regiment
de cavalerie legere, Minnesota's division, dit-il en saluant
tour-a-tour Brainerd pere, Will et Halleck; excusez-moi,
gentleman, si je me presente moi-meme, le manque absolu de
societe convenable dans ce desert, m'y oblige.

-- Will Brainerd mon fils, sir repondit John; Adolphus Halleck
mon neveu, un _Sketcher_ (dessinateur) distingue qui a fait, en
artiste, quelques campagnes de la guerre de cinq ans.

On s'entre salua avec tout le decorum convenable; les
presentations etaient faites regulierement, on pouvait causer.

Le major s'adressa sur-le-champ a l'artiste.

-- Sir Halleck, voua avez beaucoup pratique le champ de bataille?
lui demanda-t-il d'un ton qui ne dissimulait point une legere
ironie.

Adolphe rougit un peu, malgre son sang-froid habituel:

-- Fort peu, major, le troisieme coup de fusil tire a la bataille
de Bull-run m'a ecorne le bout d'une oreille; ma foi, comme je
n'avais pas precisement une vocation militaire transcendante,
j'ai renonce aux travaux de guerre...

-- Et maintenant, mon cousin fait des etudes sauvages... ajouta
malicieusement Will Brainerd: Voici une belle occasion mon cher
Adolphe de vous renseigner sur les vrais indiens, poursuivit-il
avec un leger sourire; le major doit s'y connaitre, lui!

Halleck eut un moment d'embarras et d'hesitation, sous les
regards moqueurs qui se fixaient sur lui. Cependant il reprit
bonne contenance et demanda a l'officier:

-- Certainement, je serais fort aise d'etre fixe sur le compte de
cette race d'hommes etranges, peu connus, diversement apprecies,
que les uns representent comme nobles et chevaleresques, les
autres...

-- Peu connus!... diversement apprecies!... Chevaleresques!...
interrompit l'officier avec un eclat de rire strident; ecoutez,
sir, un homme qui a vecu trente ans dans ce monde la, et que vous
pouvez croire sur parole, je vous le garantis. Voici la
photographie morale et physique du vrai Sauvage: tous les
instincts reunis du chat, de la hyene, du tigre, du vautour, et
generalement des carnassiers de bas etage; tous les vices
agglomeres des populations civilisees, des hordes barbares, des
bandits hors la loi; un amalgame de la bete fauve et du scelerat
sans conscience. Voila pour le cote moral... que j'adoucis
passablement... La force, la souplesse, l'agilite, la vigueur
indomptable, superieures a celles du singe, de la panthere, du
cerf, de l'aigle et de tous les animaux les plus surprenants; une
finesse de sens inouie; une adresse phenomenale a, tous les
exercices physiques; un corps de diamant, de bronze, d'acier, de
caoutchouc; le diable au corps et mille fois plus. Voila pour le
cote physique. Total, des monstres infernaux a figure humaine et
qui realisent l'impossible, l'inimaginable, surtout au point de
vue du crime et de la mechancete.

-- Le portrait ne me semble guere flatte, murmura Halleck avec un
rire force.

-- Peuh! J'en dis peut etre encore plus de bien qu'ils n'en
meritent. Et je vais vous etonner... Ces etres-la, si, par
hasard, le bon esprit du Christianisme reussit a s'introduire en
eux, ces etres-la deviennent des sujets d'elite, de nobles et
dignes creatures valant beaucoup mieux que nous tous hommes
civilises.

-- Mais alors! interrompit Halleck d'un ton triomphant.

-- Doucement, jeune homme! Distinguo... comme nous disions au
college. Le Sauvage christianise...

-- Eh bien?

-- Ce n'est plus un Sauvage! puisqu'il n'est plus mauvais.

Halleck se mordit les levres, en se souvenant que Maggie lui
avait fait exactement la meme reponse.

L'officier reprit:

--Tandis que le sauvage... le vrai sauvage... le sauvage pur...

-- Eh bien?

-- C'est un meprisable et haissable et redoutable monstre. Ergo!
ma demonstration est faite. Attention! continua l'officier en
changeant de ton, voila Jim qui nous fait un signe, la-bas.

La petite troupe se porta avec precaution vers le Sioux qui les
attendait

-- Eh bien! quelles nouvelles? demanda l'officier a voix si basse
qu'a peine l'Indien put l'entendre.

-- Rien, repondit celui-ci; je vais voir, attendez-la.

Il poursuivit sa marche silencieuse et invisible au bout d'une
demi-heure on le vit surgir de broussailles a une assez grande
distance, et faire des signaux pour que la cavalerie avancat avec
les plus meticuleuses precautions.

Lorsqu'on l'eut rejoint:

-- Une piste! fit-il d'une voix semblable a un souffle, en
montrant quelques vestiges a peine visibles sur l'herbe.  --
Attendez.

Cette fois, Jim repartit avec une prudence extraordinaire, et une
ardeur contenue qui etincelait dans ses yeux noirs; il sentait sa
proie!

Une heure s'ecoula ainsi dans une anxieuse attente; le major
commenca a perdre patience et a s'inquieter.

-- Ah ca! votre homme ne reparait plus, dit il a l'oreille de
Brainerd; qu'est-ce que cela veut dire? Nous trahirait-il comme
un vilain?

-- Oh non; il en est incapable, repliqua le _settler_.

-- Eh bien! alors, on nous l'a pris ou tue dans quelque coin.

-- Ah mon Dieu! il ne nous manquerait plus que ce nouveau
malheur!

-- Non, non! fit le major en etendant doucement son doigt vers la
prairie; voyez-vous, dans ce creux, l'herbe qui remue contre la
direction du vent... et puis cette tete noire qui se souleve un
peu pour nous regarder... cette main qui se montre avec
precaution et nous fait un petit signe. Tres bien! il nous
indique un autre bouquet d'arbres auquel il pourra arriver sans
etre vu de la riviere... il nous recommande de marcher doucement,
doucement, sans faire de bruit, de nous bien dissimuler le long
des grandes broussailles. C'est compris! ajouta le major en
repondant par un petit signe de tete; allons, enfants! et de la
prudence!

On se glissa, avec une adresse et des precautions incomparables
jusqu'au point indique; la on trouva Jim qui attendait avec un
visage preoccupe.

-- Pas de bruit, dit-il, ils sont la! S'ils nous entendent, ils
tueront les femmes.

On se groupa dans un recoin de la foret et on tint conseil. Le
soleil etait sur le point de quitter l'horizon; il importait
d'avoir une solution avant la nuit.

Le major se frottait les mains, au comble de la jubilation.

-- Il faut que ca chauffe tout de suite! dit-il; comme nous
allons bruler tous ces gredins-la! Vous autres, Continua-t-il en
s'adressant a ses hommes, ayez l'oeil au guet, le doigt sur la
detente, et visez juste; chaque coup de feu doit abattre son
Sauvage.

Brainerd, son fils et Halleck ne pouvaient parler, tant etait
terrible leur emotion. Ils appreterent convulsivement leurs
armes.

-- Marchons, dit Jim.

La moitie des cavaliers mit pied a terre; tout le monde se mit a
ramper dans le bois, suivant la direction indiquee par le Sioux.

L'arrivee des poursuivants fut tellement silencieuse, et les
Indiens s'attendaient si peu a etre poursuivis, qu'ils furent
surpris a cinquante pas de distance, au moment ou ils etaient
occupes a harnacher leurs chevaux pour le depart. Ainsi, tout le
desavantage etait de leur cote.

-- Feu! et chargez ensuite! cria le major d'une voix tonnante.

Un tourbillon de fumee et de flammes remplit la clairiere; des
hurlements de mort repondirent aux detonations; quatre Indiens
seulement resterent debout; tous les autres se tordaient sur
l'herbe dans les convulsions de l'agonie.

Les trois femmes tremblantes accoururent eperdues vers leurs
liberateurs. Maggie se trouvait la plus proche d'Halleck; il
s'elanca vers elle.

Au meme instant, un des Indiens survivants bondit sur la jeune
fille, le couteau a la main, et la saisit par les cheveux.

-- Veux-tu la lacher! demon maudit! hurla l'artiste en armant son
revolver et en faisant feu.

La premiere balle imprima dans la poitrine du Sauvage un point
noir, d'ou jaillit aussitot un mince filet de sang. Le bandit
chancela en grincant des dents, mais sans abandonner sa victime
sa main levee s'abaissa sur la tete courbee de la malheureuse
enfant, la lame brillante du couteau disparut jusqu'au manche
dans le cou frele et delicat qui fut a moitie tranche. Ensuite,
avec un cri insultant et sinistre, le monstre tomba a la
renverse, crible de balles qu'Adolphe lui avait envoyees
desesperement.

Le corps inanime de la jeune fille s'affaissa sur le sol
sanglant, comme la tige d'une fleur atteinte par la faux; Halleck
n'arriva meme pas a temps pour la recevoir dans ses bras. Il
s'agenouilla avec desespoir aupres d'elle, les yeux noyes de
larmes brulantes, et releva avec un soin pieux cette douce figure
dont les traits pales avaient conserve jusque dans la mort leur
expression resignee et angelique.

Cette horrible scene s'etait accomplie avec la rapidite de
l'eclair, comme un coup de foudre, sans que personne eut pu faire
un mouvement pour la prevenir. _Mistress_ Brainerd et Maria
etaient aussitot accourues haletantes et desesperees, mais, tout
etait fini, l'ange avait quitte son enveloppe d'argile pour
remonter au ciel.

Brises de douleur, les malheureux parents de la jeune victime
s'etaient jetes a genoux autour d'elle, essayant de lui prodiguer
des soins... helas! desormais inutiles. Chacun d'eux deposa sur
son front blanc et pur un long et douloureux baiser. En se
relevant, _Mistress_ Brainerd apercut Halleck, agonisant de
desespoir, et dont les yeux restaient fixes sur la morte cherie;
la bonne mere comprit tout ce que renfermait cette angoisse
comprimee; elle fit un signe au jeune homme, en lui disant

-- Donnez-lui aussi un dernier baiser.

Le pauvre Adolphe s'inclina sanglotant, eperdu, et posa ses
levres sur la joue froide de celle qu'il aimait tant, dans le
silence de son ame.

Puis il retomba a genoux et demeura immobile, priant, pleurant,
suppliant le ciel de lui envoyer aussi la mort.

Pendant ce temps, les Indiens avaient ete foudroyes par une
derniere decharge et le major Hachtincson avait pris le soin
personnel de s'assurer, le sabre a la main, que chacun d'eux
etait bien mort et ne jouait pas au cadavre.

Cette clairiere etait sinistre avec ses herbes ensanglantees,
noircies par la poudre, ecrasees par les corps inanimes mais
toujours farouches des Sauvages.

Dans un coin recule, la famille Brainerd pleurait et priait
autour de celle qui avait ete Maggie.

Au milieu du champ de bataille, le major vainqueur essuyait
lentement son epee, lorsque son regard se portait vers ce dernier
groupe, ses sourcils se froncaient, ses yeux clairs lancaient des
flammes.

-- Pauvre douce enfant! Grommelait-il; ah! canailles! ah!
gredins! ah! race infernale! on n'en tuera jamais assez!

Jim, immobile sur la lisiere du bois, regardait tout cela d'un
air impassible; on aurait dit une statue de bronze...

On se serait trompe en le croyant insensible, lorsque ses yeux
rencontraient la pale image de Maggie, une lueur humide tremblait
dans ses prunelles... Jim pleurait, lui aussi!

EPILOGUE

Trois jours apres les evenements qu'on vient de retracer, la
petite caravane arrivait en vue du territoire de Saint-Paul.

Le major Hachtincson, qui avait escorte jusque-la la famille
Brainerd, pour la proteger contre de nouveaux malheurs, fit faire
halte a sa troupe et se prepara a prendre conge de ses nouveaux
amis.

-- Que Dieu vous garde! sir, et vous rende plus heureux a
l'avenir, dit-il a Brainerd, en lui serrant la main: Je vous
quitte pour rentrer dans le desert ou m'appelle la chasse
Indienne. Vous pouvez compter qu'elle sera vengee plus d'une
fois...

-- Pas bon! venger: prier, meilleur, interrompit Jim, qui, pour
la premiere fois peut-etre, se melait a la conversation sans
avoir ete interpelle.

Le major le regarda pendant quelques minutes avec un serieux
incroyable: puis il secoua la tete d'une facon dubitative, et
ajouta en style Indien.

-- Jim avoir raison peut-etre... sang pour sang, mauvais!

Et il tortilla pendant quelques instants sa longue moustache en
reflechissant; ensuite il dit avec explosion.

-- Ah! pourtant, on ne peut soutenir le contraire; un assassin
doit mourir! autant il m'en tombera sous la main, autant j'en
tuerai!

-- Se defendre, bon! repliqua Jim; attaquer, mauvais.

-- Ces diables d'Indiens parlent peu, observa le major en
souriant, mais ils parlent bien. Adieu, mes amis, que Dieu vous
garde!

Le peloton de cavalerie etait deja a quelque distance, lorsque
l'officier entendit une voix qui l'appelait: c'etait Halleck,
revenant sur ses pas pour lui parler.

-- Sir, dit le jeune homme qui etait tres pale voulez-vous
accepter une mission?

-- Volontiers, mon jeune ami: de quoi s'agit-il?

Halleck tira de sa poche une petite croix sculptee qu'il avait
faconnee en route

-- Lorsque vous passerez pres de l'endroit... vous savez?... Je
vous prie de placer cette petite croix dans une incision que
porte le Sumac penche sur sa tombe.

-- Oui... je vous le jure! repondit le major en lui serrant
energiquement la main.

-- Ensuite, reprit Halleck d'une voix a peine intelligible, vous
vous agenouillerez, vous ferez une priere, et vous lui direz, de
ma part, "au revoir". Merci! Adieu, ajouta-t-il en s'enfuyant
brusquement pour cacher un flot de larmes qui venait de monter a
ses paupieres.

Le major continua sa route machinalement; au bout de quelques
secondes, il porta vivement un doigt a son oeil.

-- Diable d'homme! murmura-t-il, qu'avait-il besoin de venir me
tracasser ainsi?... voila-t-il pas que j'ai le coin d'une
paupiere humide!... Allons, enfants! un temps de galop! commanda-
t-il a ses hommes. Il faut un peu de mouvement pour me distraire,
reprit-il en monologue; comme ca, aussi, sa commission sera plus
tot executee.

Bientot la solitude reprit son silencieux empire; les Brainerd
avaient disparu d'ans la direction du Nord, les cavaliers dans
celle du Midi; toute trace humaine s'etait evanouie au milieu du
desert.

Une semaine apres l'arrivee des pauvres fugitifs dans la ville de
Saint-Paul, M. Brainerd recut une lettre portant la suscription
suivante:

A _mistress_ Brainerd, pour remettre e miss Maria Allondale.

La bonne dame se hata de la presenter a Maria, qui, a peine
remise de tant de secousses, etait encore au lit.

-- Oh mon Dieu! s'ecria la jeune fille en regardant l'adresse,
qu'y a-t-il encore? Il me semble que voila l'ecriture d'Adolphe
Halleck.

Et, brisant le cachet d'une main tremblante, elle lut:

"Chere Maria, quand ces lignes seront sous vos yeux, je serai
loin de vous, loin de toute ma chere famille, a laquelle je dis
un adieu supreme.

"Nous avions vecu pendant plusieurs annees, amis et fiances, dans
la pensee souriante qu'un jour nous serions maries ensemble.

"Mais, une catastrophe irreparable, qui a soudainement detruit
tout mon bonheur et mes esperances, m'a ouvert les yeux et m'a
appris que nous ne devons, pas.... que je ne dois pas vivre
desormais de la vie de ce monde.

"Soyez libre, Maria, je me suis apercu que votre coeur eprouve
une affection plus particuliere pour notre cher cousin Will...
soyez libre... et heureuse avec lui; je vous degage de toute
promesse envers moi.

"De notre ancienne amitie; il restera entre nous une affection
sincere et profonde qui nous, unira dans nos souvenirs, dans nos
prieres, dans nos esperances...

"Je ne vous demande plus qu'une seule chose, c'est d'adresser au
ciel des voeux pour que ma voix, qui va precher dans le desert,
trouve un echo dans l'ame des malheureux Sauvages; pour que le
Seigneur fertilise en eux la bonne parole que je leur porterai
jusqu'au sein de la solitude, pour qu'apres avoir mure la voie du
ciel aux autres, je parvienne a la suivre moi-meme jusqu'a la
fin.

"Adieu! a revoir dans la Patrie celeste.

"ADOLPHE, Missionnaire indigne de Jesus-Christ."

Quand elle est finie cette lecture, Maria fondit en larmes et
cacha sa tete dans le sein de _mistress_ Brainerd, et lui dit
d'une voix etouffee:

-- Lisez, ma bonne tante, je ne sais vraiment que vous dire.

-- C'est un noble coeur! murmura la vieille dame, apres avoir
parcouru la lettre, non sans s'essuyer plusieurs fois les yeux.
Puis elle ajout en regardant fixement la jeune fille: Il a choisi
la meilleure part, et je crois sa resolution aussi bonne pour
d'autres que pour lui.

Maria devint rouge comme une fleur de grenade sous le regard de
sa tante et s'abrita, sans repondre, sous son oreiller.

........................

Quelques mois plus tard un mariage etait celebre dans la
principale eglise de Saint-Paul.

L'assistance etait modeste, melancolique, peu nombreuse. Mais une
atmosphere de piete, d'affection douce et sincere s'exhalait de
cette petite reunion. Les jeunes epoux semblaient profondement
heureux et aimants.

C'etaient, on le devine, Maria Allondale et Will Brainerd qui
unissaient leur sort. La ceremonie terminee on quitta le sejour
de Saint-Paul pour aller habiter une petite ferme que les
nouveaux labeurs de John Brainerd avaient su conquerir dans une
vallee fertile du Minnesota.

La, on pouvait vivre et sans inquietude, en paix; car un poste
militaire garantissait le territoire contre toute invasion
indienne.

Pendant bien des annees, la Clairiere de la Sainte (c'etait le
nom donne au lieu ou etait la tombe de Maggie), fut visitee,
chaque automne, par deux pelerins silencieux et attristes...

L'un d'eux portait la robe noire du missionnaire; sur son visage
jeune encore, mais pali par les rudes epreuves de son saint
ministere, se lisait une pensee profonde et douloureuse.

L'autre, son inseparable compagnon, etait un Indien de haute
stature, dans la noire chevelure duquel l'age commencait a semer
de longs fils d'argent.

Tous deux s'agenouillaient sur un tertre gazonne qu'eux seuls
auraient pu reconnaitre, et ils priaient longtemps en silence
pendant que quelques larmes coulaient de leurs yeux desseches par
les orages et les soleils du Desert.

Puis, en se relevant, le plus jeune disait a l'autre

-- Oui, mon bon Jim, la priere est douce au coeur afflige.

-- Prier, penser, esperer, tres bon, repondait Jim.

Ensuite Halleck, le jeune missionnaire vieilli avant l'age, se
detournait avec un soupir, et, moissonneur infatigable, partait
pour recolter des ames.

Un jour l'Indien revint seul et portant une forme humaine:
enveloppee d'un suaire noir.

Il creusa une tombe a cote de celle de la sainte et y deposa son
precieux fardeau.

Pendant plusieurs mois on le vit errer dans les bois
environnants; quand l'hiver arriva, la neige n'etait pas plus
blanche que ses cheveux.

Le printemps suivant, au grand reveil de la nature, on trouva des
ossements blanchis etendus au pied du Sumac, qui portait la
petite croix defiguree, helas, par bien des orages.

C'etaient les restes du fidele Jim, du bon Indien devoue jusqu'a
la mort.

FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***

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