The Project Gutenberg EBook of Le Ct de Guermantes, Troisime Partie
by Marcel Proust

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Title: Le Ct de Guermantes, Troisime Partie

Author: Marcel Proust

Release Date: October 14, 2004 [EBook #13743]
Last Updated: November 20, 2017

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE CT DE GUERMANTES




OEUVRES DE MARCEL PROUST

_nrf_

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CT DE CHEZ SWANN (_2 vol._).
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).
LE CT DE GUERMANTES (_3 vol._).
SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).
LA PRISONNIRE (_2 vol._).
ALBERTINE DISPARUE.
LE TEMPS RETROUV (_2 vol._.).

PASTICHES ET MLANGES.
LES PLAISIRS ET LES JOURS.
CHRONIQUES.
LETTRES A LA N.R.F.
MORCEAUX CHOISIS.
UN AMOUR DE SWANN
(_dition illustre par Laprade_).

_Collection in-8 A la Gerbe_

OEUVRES COMPLTES (_18 vol._).




MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

VIII

LE COT DE GUERMANTES

(_TROISIME PARTIE_)

_nrf_

GALLIMARD






Les jours qui prcdrent mon dner avec Mme de Stermaria me furent, non
pas dlicieux, mais insupportables. C'est qu'en gnral, plus le temps
qui nous spare de ce que nous nous proposons est court, plus il nous
semble long, parce que nous lui appliquons des mesures plus brves ou
simplement parce que nous songeons  le mesurer. La papaut, dit-on,
compte par sicles, et peut-tre mme ne songe pas  compter, parce que
son but est  l'infini. Le mien tant seulement  la distance de trois
jours, je comptais par secondes, je me livrais  ces imaginations qui
sont des commencements de caresses, de caresses qu'on enrage de ne
pouvoir faire achever par la femme elle-mme (ces caresses-l
prcisment,  l'exclusion de toutes autres). Et en somme, s'il est vrai
qu'en gnral la difficult d'atteindre l'objet d'un dsir l'accrot (la
difficult, non l'impossibilit, car cette dernire le supprime),
pourtant pour un dsir tout physique, la certitude qu'il sera ralis 
un moment prochain et dtermin n'est gure moins exaltante que
l'incertitude; presque autant que le doute anxieux, l'absence de doute
rend intolrable l'attente du plaisir infaillible parce qu'elle fait de
cette attente un accomplissement innombrable et, par la frquence des
reprsentations anticipes, divise le temps en tranches aussi menues que
ferait l'angoisse.

Ce qu'il me fallait, c'tait possder Mme de Stermaria, car depuis
plusieurs jours, avec une activit incessante, mes dsirs avaient
prpar ce plaisir-l, dans mon imagination, et ce plaisir seul, un
autre (le plaisir avec une autre) n'et pas, lui, t prt, le plaisir
n'tant que la ralisation d'une envie pralable et qui n'est pas
toujours la mme, qui change selon les mille combinaisons de la rverie,
les hasards du souvenir, l'tat du temprament, l'ordre de disponibilit
des dsirs dont les derniers exaucs se reposent jusqu' ce qu'ait t
un peu oublie la dception de l'accomplissement; je n'eusse pas t
prt, j'avais dj quitt la grande route des dsirs gnraux et m'tais
engag dans le sentier d'un dsir particulier; il aurait fallu, pour
dsirer un autre rendez-vous, revenir de trop loin pour rejoindre la
grande route et prendre un autre sentier. Possder Mme de Stermaria dans
l'le du Bois de Boulogne o je l'avais invite  dner, tel tait le
plaisir que j'imaginais  toute minute. Il et t naturellement
dtruit, si j'avais dn dans cette le sans Mme de Stermaria; mais
peut-tre aussi fort diminu, en dnant, mme avec elle, ailleurs. Du
reste, les attitudes selon lesquelles on se figure un plaisir sont
pralables  la femme, au genre de femmes qui convient pour cela. Elles
le commandent, et aussi le lieu; et  cause de cela font revenir
alternativement, dans notre capricieuse pense, telle femme, tel site,
telle chambre qu'en d'autres semaines nous eussions ddaigns. Filles de
l'attitude, telles femmes ne vont pas sans le grand lit o on trouve la
paix  leur ct, et d'autres, pour tre caresses avec une intention
plus secrte, veulent les feuilles au vent, les eaux dans la nuit, sont
lgres et fuyantes autant qu'elles.

Sans doute dj, bien avant d'avoir reu la lettre de Saint-Loup, et
quand il ne s'agissait pas encore de Mme de Stermaria, l'le du Bois
m'avait sembl faite pour le plaisir parce que je m'tais trouv aller y
goter la tristesse de n'en avoir aucun  y abriter. C'est aux bords du
lac qui conduisent  cette le et le long desquels, dans les dernires
semaines de l't, vont se promener les Parisiennes qui ne sont pas
encore parties, que, ne sachant plus o la retrouver, et si mme elle
n'a pas dj quitt Paris, on erre avec l'espoir de voir passer la jeune
fille dont on est tomb amoureux dans le dernier bal de l'anne, qu'on
ne pourra plus retrouver dans aucune soire avant le printemps suivant.
Se sentant  la veille, peut-tre au lendemain du dpart de l'tre
aim, on suit au bord de l'eau frmissante ces belles alles o dj une
premire feuille rouge fleurit comme une dernire rose, on scrute cet
horizon o, par un artifice inverse  celui de ces panoramas sous la
rotonde desquels les personnages en cire du premier plan donnent  la
toile peinte du fond l'apparence illusoire de la profondeur et du
volume, nos yeux passant sans transition du parc cultiv aux hauteurs
naturelles de Meudon et du mont Valrien ne savent pas o mettre une
frontire, et font entrer la vraie campagne dans l'oeuvre du jardinage
dont ils projettent bien au del d'elle-mme l'agrment artificiel;
ainsi ces oiseaux rares levs en libert dans un jardin botanique et
qui chaque jour, au gr de leurs promenades ailes, vont poser jusque
dans les bois limitrophes une note exotique. Entre la dernire fte de
l't et l'exil de l'hiver, on parcourt anxieusement ce royaume
romanesque des rencontres incertaines et des mlancolies amoureuses, et
on ne serait pas plus surpris qu'il ft situ hors de l'univers
gographique que si  Versailles, au haut de la terrasse, observatoire
autour duquel les nuages s'accumulent contre le ciel bleu dans le style
de Van der Meulen, aprs s'tre ainsi lev en dehors de la nature, on
apprenait que l o elle recommence, au bout du grand canal, les
villages qu'on ne peut distinguer,  l'horizon blouissant comme la mer,
s'appellent Fleurus ou Nimgue.

Et le dernier quipage pass, quand on sent avec douleur qu'elle ne
viendra plus, on va dner dans l'le; au-dessus des peupliers
tremblants, qui rappellent sans fin les mystres du soir plus qu'ils n'y
rpondent, un nuage rose met une dernire couleur de vie dans le ciel
apais. Quelques gouttes de pluie tombent sans bruit sur l'eau antique,
mais dans sa divine enfance reste toujours couleur du temps et qui
oublie  tout moment les images des nuages et des fleurs. Et aprs que
les graniums ont inutilement, en intensifiant l'clairage de leurs
couleurs, lutt contre le crpuscule assombri, une brume vient
envelopper l'le qui s'endort; on se promne dans l'humide obscurit le
long de l'eau ou tout au plus le passage silencieux d'un cygne vous
tonne comme dans un lit nocturne les yeux un instant grands ouverts et
le sourire d'un enfant qu'on ne croyait pas rveill. Alors on voudrait
d'autant plus avoir avec soi une amoureuse qu'on se sent seul et qu'on
peut se croire loin.

Mais dans cette le, o mme l't il y avait souvent du brouillard,
combien je serais plus heureux d'emmener Mme de Stermaria maintenant que
la mauvaise saison, que la fin de l'automne tait venue. Si le temps
qu'il faisait depuis dimanche n'avait  lui seul rendu gristres et
maritimes les pays dans lesquels mon imagination vivait--comme d'autres
saisons les faisaient embaums, lumineux, italiens,--l'espoir de
possder dans quelques jours Mme de Stermaria et suffi pour faire se
lever vingt fois par heure un rideau de brume dans mon imagination
monotonement nostalgique. En tout cas, le brouillard qui depuis la
veille s'tait lev mme  Paris, non seulement me faisait songer sans
cesse au pays natal de la jeune femme que je venais d'inviter, mais
comme il tait probable que, bien plus pais encore que dans la ville,
il devait le soir envahir le Bois, surtout au bord du lac, je pensais
qu'il ferait pour moi de l'le des Cygnes un peu l'le de Bretagne dont
l'atmosphre maritime et brumeuse avait toujours entour pour moi comme
un vtement la ple silhouette de Mme de Stermaria. Certes quand on est
jeune,  l'ge que j'avais dans mes promenades du ct de Msglise,
notre dsir, notre croyance confre au vtement d'une femme une
particularit individuelle, une irrductible essence. On poursuit la
ralit. Mais  force de la laisser chapper, on finit par remarquer
qu' travers toutes ces vaines tentatives o on a trouv le nant,
quelque chose de solide subsiste, c'est ce qu'on cherchait. On commence
 dgager,  connatre ce qu'on aime, on tche  se le procurer, ft-ce
au prix d'un artifice. Alors,  dfaut de la croyance disparue, le
costume signifie la supplance  celle-ci par le moyen d'une illusion
volontaire. Je savais bien qu' une demi-heure de la maison je ne
trouverais pas la Bretagne. Mais en me promenant enlac  Mme de
Stermaria, dans les tnbres de l'le, au bord de l'eau, je ferais comme
d'autres qui, ne pouvant pntrer dans un couvent, du moins, avant de
possder une femme, l'habillent en religieuse.

Je pouvais mme esprer d'couter avec la jeune femme quelque clapotis
de vagues, car, la veille du dner, une tempte se dchana. Je
commenais  me raser pour aller dans l'le retenir le cabinet (bien
qu' cette poque de l'anne l'le ft vide et le restaurant dsert) et
arrter le menu pour le dner du lendemain, quand Franoise m'annona
Albertine. Je fis entrer aussitt, indiffrent  ce qu'elle me vt
enlaidi d'un menton noir, celle pour qui  Balbec je ne me trouvais
jamais assez beau, et qui m'avait cot alors autant d'agitation et de
peine que maintenant Mme de Stermaria. Je tenais  ce que celle-ci ret
la meilleure impression possible de la soire du lendemain. Aussi je
demandai  Albertine de m'accompagner tout de suite jusqu' l'le pour
m'aider  faire le menu. Celle  qui on donne tout est si vite remplace
par une autre, qu'on est tonn soi-mme de donner ce qu'on a de
nouveau,  chaque heure, sans espoir d'avenir. A ma proposition le
visage souriant et rose d'Albertine, sous un toquet plat qui descendait
trs bas, jusqu'aux yeux, sembla hsiter. Elle devait avoir d'autres
projets; en tout cas elle me les sacrifia aisment,  ma grande
satisfaction, car j'attachais beaucoup d'importance  avoir avec moi une
jeune mnagre qui saurait bien mieux commander le dner que moi.

Il est certain qu'elle avait reprsent tout autre chose pour moi, 
Balbec. Mais notre intimit, mme quand nous ne la jugeons pas alors
assez troite, avec une femme dont nous sommes pris cre entre elle et
nous, malgr les insuffisances qui nous font souffrir alors, des liens
sociaux qui survivent  notre amour et mme au souvenir de notre amour.
Alors, dans celle qui n'est plus pour nous qu'un moyen et un chemin vers
d'autres, nous sommes tout aussi tonns et amuss d'apprendre de notre
mmoire ce que son nom signifia d'original pour l'autre tre que nous
avons t autrefois, que si, aprs avoir jet  un cocher une adresse,
boulevard des Capucines ou rue du Bac, en pensant seulement  la
personne que nous allons y voir, nous nous avisons que ces noms furent
jadis celui des religieuses capucines dont le couvent se trouvait l et
celui du bac qui traversait la Seine.

Certes, mes dsirs de Balbec avaient si bien mri le corps d'Albertine,
y avaient accumul des saveurs si fraches et si douces que, pendant
notre course au Bois, tandis que le vent, comme un jardinier soigneux,
secouait les arbres, faisait tomber les fruits, balayait les feuilles
mortes, je me disais que, s'il y avait eu un risque pour que Saint-Loup
se ft tromp, ou que j'eusse mal compris sa lettre et que mon dner
avec Mme de Stermaria ne me conduist  rien, j'eusse donn rendez-vous
pour le mme soir trs tard  Albertine, afin d'oublier pendant une
heure purement voluptueuse, en tenant dans mes bras le corps dont ma
curiosit avait jadis supput, soupes tous les charmes dont il
surabondait maintenant, les motions et peut-tre les tristesses de ce
commencement d'amour pour Mme de Stermaria. Et certes, si j'avais pu
supposer que Mme de Stermaria ne m'accorderait aucune faveur le premier
soir, je me serais reprsent ma soire avec elle d'une faon assez
dcevante. Je savais trop bien par exprience comment les deux stades
qui se succdent en nous, dans ces commencements d'amour pour une femme
que nous avons dsire sans la connatre, aimant plutt en elle la vie
particulire o elle baigne qu'elle-mme presque inconnue
encore,--comment ces deux stades se refltent bizarrement dans le
domaine des faits, c'est--dire non plus en nous-mme, mais dans nos
rendez-vous avec elle. Nous avons, sans avoir jamais caus avec elle,
hsit, tents que nous tions par la posie qu'elle reprsente pour
nous. Sera-ce elle ou telle autre? Et voici que les rves se fixent
autour d'elle, ne font plus qu'un avec elle. Le premier rendez-vous avec
elle, qui suivra bientt, devrait reflter cet amour naissant. Il n'en
est rien. Comme s'il tait ncessaire que la vie matrielle et aussi
son premier stade, l'aimant dj, nous lui parlons de la faon la plus
insignifiante: Je vous ai demand de venir dner dans cette le parce
que j'ai pens que ce cadre vous plairait. Je n'ai du reste rien de
spcial  vous dire. Mais j'ai peur qu'il ne fasse bien humide et que
vous n'ayez froid.--Mais non.--Vous le dites par amabilit. Je vous
permets, madame, de lutter encore un quart d'heure contre le froid, pour
ne pas vous tourmenter, mais dans un quart d'heure, je vous ramnerai de
force. Je ne veux pas vous faire prendre un rhume. Et sans lui avoir
rien dit, nous la ramenons, ne nous rappelant rien d'elle, tout au plus
une certaine faon de regarder, mais ne pensant qu' la revoir. Or, la
seconde fois (ne retrouvant mme plus le regard, seul souvenir, mais ne
pensant plus malgr cela qu' la revoir) le premier stade est dpass.
Rien n'a eu lieu dans l'intervalle. Et pourtant, au lieu de parler du
confort du restaurant, nous disons, sans que cela tonne la personne
nouvelle, que nous trouvons laide, mais  qui nous voudrions qu'on parle
de nous  toutes les minutes de sa vie: Nous allons avoir fort  faire
pour vaincre tous les obstacles accumuls entre nos coeurs. Pensez-vous
que nous y arriverons? Vous figurez-vous que nous puissions avoir raison
de nos ennemis, esprer un heureux avenir? Mais ces conversations,
d'abord insignifiantes, puis faisant allusion  l'amour, n'auraient pas
lieu, j'en pouvais croire la lettre de Saint-Loup. Mme de Stermaria se
donnerait ds le premier soir, je n'aurais donc pas besoin de convoquer
Albertine chez moi, comme pis aller, pour la fin de la soire. C'tait
inutile, Robert n'exagrait jamais et sa lettre tait claire!

Albertine me parlait peu, car elle sentait que j'tais proccup. Nous
fmes quelques pas  pied, sous la grotte verdtre, quasi sous-marine,
d'une paisse futaie sur le dme de laquelle nous entendions dferler le
vent et clabousser la pluie. J'crasais par terre des feuilles mortes,
qui s'enfonaient dans le sol comme des coquillages, et je poussais de
ma canne des chtaignes piquantes comme des oursins.

Aux branches les dernires feuilles convulses ne suivaient le vent que
de la longueur de leur attache, mais quelquefois, celle-ci se rompant,
elles tombaient  terre et le rattrapaient en courant. Je pensais avec
joie combien, si ce temps durait, l'le serait demain plus lointaine
encore et en tout cas entirement dserte. Nous remontmes en voiture,
et comme la bourrasque s'tait calme, Albertine me demanda de
poursuivre jusqu' Saint-Cloud. Ainsi qu'en bas les feuilles mortes, en
haut les nuages suivaient le vent. Et des soirs migrateurs, dont une
sorte de section conique pratique dans le ciel laissait voir la
superposition rose, bleue et verte, taient tout prpars  destination
de climats plus beaux. Pour voir de plus prs une desse de marbre qui
s'lanait de son socle, et, toute seule dans un grand bois qui semblait
lui tre consacr, l'emplissait de la terreur mythologique, moiti
animale, moiti sacre de ses bonds furieux, Albertine monta sur un
tertre, tandis que je l'attendais sur le chemin. Elle-mme, vue ainsi
d'en bas, non plus grosse et rebondie comme l'autre jour sur mon lit o
les grains de son cou apparaissaient  la loupe de mes yeux approchs,
mais cisele et fine, semblait une petit statue sur laquelle les minutes
heureuses de Balbec avaient pass leur patine. Quand je me retrouvai
seul chez moi, me rappelant que j'avais t faire une course
l'aprs-midi avec Albertine, que je dnais le surlendemain chez Mme de
Guermantes, et que j'avais  rpondre  une lettre de Gilberte, trois
femmes que j'avais aimes, je me dis que notre vie sociale est, comme un
atelier d'artiste, remplie des bauches dlaisses o nous avions cru un
moment pouvoir fixer notre besoin d'un grand amour, mais je ne songeai
pas que quelquefois, si l'bauche n'est pas trop ancienne, il peut
arriver que nous la reprenions et que nous en fassions une oeuvre toute
diffrente, et peut-tre mme plus importante que celle que nous avions
projete d'abord.

Le lendemain, il fit froid et beau: on sentait l'hiver (et, de fait, la
saison tait si avance que c'tait miracle si nous avions pu trouver
dans le Bois dj saccag quelques dmes d'or vert). En m'veillant je
vis, comme de la fentre de la caserne de Doncires, la brume mate, unie
et blanche qui pendait gaiement au soleil, consistante et douce comme du
sucre fil. Puis le soleil se cacha et elle s'paissit encore dans
l'aprs-midi. Le jour tomba de bonne heure, je fis ma toilette, mais il
tait encore trop tt pour partir; je dcidai d'envoyer une voiture 
Mme de Stermaria. Je n'osai pas y monter pour ne pas la forcer  faire
la route avec moi, mais je remis au cocher un mot pour elle o je lui
demandais si elle permettait que je vinsse la prendre. En attendant, je
m'tendis sur mon lit, je fermai les yeux un instant, puis les rouvris.
Au-dessus des rideaux, il n'y avait plus qu'un mince lisr de jour qui
allait s'obscurcissant. Je reconnaissais cette heure inutile, vestibule
profond du plaisir, et dont j'avais appris  Balbec  connatre le vide
sombre et dlicieux, quand, seul dans ma chambre comme maintenant,
pendant que tous les autres taient  dner, je voyais sans tristesse le
jour mourir au-dessus des rideaux, sachant que bientt, aprs une nuit
aussi courte que les nuits du ple, il allait ressusciter plus clatant
dans le flamboiement de Rivebelle. Je sautai  bas de mon lit, je passai
ma cravate noire, je donnai un coup de brosse  mes cheveux, gestes
derniers d'une mise en ordre tardive, excuts  Balbec en pensant non 
moi mais aux femmes que je verrais  Rivebelle, tandis que je leur
souriais d'avance dans la glace oblique de ma chambre, et rests  cause
de cela les signes avant-coureurs d'un divertissement ml de lumires
et de musique. Comme des signes magiques ils l'voquaient, bien plus le
ralisaient dj; grce  eux j'avais de sa vrit une notion aussi
certaine, de son charme enivrant et frivole une jouissance aussi
complte que celles que j'avais  Combray, au mois de juillet, quand
j'entendais les coups de marteau de l'emballeur et que je jouissais,
dans la fracheur de ma chambre noire, de la chaleur et du soleil.

Aussi n'tait-ce plus tout  fait Mme de Stermaria que j'aurais dsir
voir. Forc maintenant de passer avec elle ma soire, j'aurais prfr,
comme celle-ci tait ma dernire avant le retour de mes parents, qu'elle
restt libre et que je pusse chercher  revoir des femmes de Rivebelle.
Je me relavai une dernire fois les mains, et dans la promenade que le
plaisir me faisait faire  travers l'appartement, je me les essuyai dans
la salle  manger obscure. Elle me parut ouverte sur l'antichambre
claire, mais ce que j'avais pris pour la fente illumine de la porte
qui, au contraire, tait ferme, n'tait que le reflet blanc de ma
serviette dans une glace pose le long du mur, en attendant qu'on la
plat pour le retour de maman. Je repensai  tous les mirages que
j'avais ainsi dcouverts dans notre appartement et qui n'taient pas
qu'optiques, car les premiers jours j'avais cru que la voisine avait un
chien,  cause du jappement prolong, presque humain, qu'avait pris un
certain tuyau de cuisine chaque fois qu'on ouvrait le robinet. Et la
porte du palier ne se refermait d'elle-mme trs lentement, sur les
courants d'air de l'escalier, qu'en excutant les hachures de phrases
voluptueuses et gmissantes qui se superposent au choeur des Plerins,
vers la fin de l'ouverture de _Tannhuser_. J'eus du reste, comme je
venais de remettre ma serviette en place, l'occasion d'avoir une
nouvelle audition de cet blouissant morceau symphonique, car un coup de
sonnette ayant retenti, je courus ouvrir la porte de l'antichambre au
cocher qui me rapportait la rponse. Je pensais que ce serait: Cette
dame est en bas, ou Cette dame vous attend. Mais il tenait  la main
une lettre. J'hsitai un instant  prendre connaissance de ce que Mme de
Stermaria avait crit, qui tant qu'elle avait la plume en main aurait pu
tre autre, mais qui maintenant tait, dtach d'elle, un destin qui
poursuivait seul sa route et auquel elle ne pouvait plus rien changer.
Je demandai au cocher de redescendre et d'attendre un instant, quoiqu'il
maugrt contre la brume. Ds qu'il fut parti, j'ouvris l'enveloppe. Sur
la carte: Vicomtesse Alix de Stermaria, mon invite avait crit: Je
suis dsole, un contretemps m'empche de dner ce soir avec vous 
l'le du Bois. Je m'en faisais une fte. Je vous crirai plus longuement
de Stermaria. Regrets. Amitis. Je restai immobile, tourdi par le choc
que j'avais reu. A mes pieds taient tombes la carte et l'enveloppe,
comme la bourre d'une arme  feu quand le coup est parti. Je les
ramassai, j'analysai cette phrase. Elle me dit qu'elle ne peut dner
avec moi  l'le du Bois. On pourrait en conclure qu'elle pourrait dner
avec moi ailleurs. Je n'aurai pas l'indiscrtion d'aller la chercher,
mais enfin cela pourrait se comprendre ainsi. Et cette le du Bois,
comme depuis quatre jours ma pense y tait installe d'avance avec Mme
de Stermaria, je ne pouvais arriver  l'en faire revenir. Mon dsir
reprenait involontairement la pente qu'il suivait dj depuis tant
d'heures, et malgr cette dpche, trop rcente pour prvaloir contre
lui, je me prparais instinctivement encore  partir, comme un lve
refus  un examen voudrait rpondre  une question de plus. Je finis
par me dcider  aller dire  Franoise de descendre payer le cocher. Je
traversai le couloir, ne la trouvant pas, je passai par la salle 
manger; tout d'un coup mes pas cessrent de retentir sur le parquet
comme ils avaient fait jusque-l et s'assourdirent en un silence qui,
mme avant que j'en reconnusse la cause, me donna une sensation
d'touffement et de claustration. C'taient les tapis que, pour le
retour de mes parents, on avait commenc de clouer, ces tapis qui sont
si beaux par les heureuses matines, quand parmi leur dsordre le soleil
vous attend comme un ami venu pour vous emmener djeuner  la campagne,
et pose sur eux le regard de la fort, mais qui maintenant, au
contraire, taient le premier amnagement de la prison hivernale d'o,
oblig que j'allais tre de vivre, de prendre mes repas en famille, je
ne pourrais plus librement sortir.

--Que Monsieur prenne garde de tomber, ils ne sont pas encore clous, me
cria Franoise. J'aurais d allumer. On est dj  la fin de
_sectembre_, les beaux jours sont finis.

Bientt l'hiver; au coin de la fentre, comme sur un verre de Gall, une
veine de neige durcie; et, mme aux Champs-lyses, au lieu des jeunes
filles qu'on attend, rien que les moineaux tout seuls.

Ce qui ajoutait  mon dsespoir de ne pas voir Mme de Stermaria, c'tait
que sa rponse me faisait supposer que pendant qu'heure par heure,
depuis dimanche, je ne vivais que pour ce dner, elle n'y avait sans
doute pas pens une fois. Plus tard, j'appris un absurde mariage d'amour
qu'elle fit avec un jeune homme qu'elle devait dj voir  ce moment-l
et qui lui avait fait sans doute oublier mon invitation. Car si elle se
l'tait rappele, elle n'et pas sans doute attendu la voiture que je ne
devais du reste pas, d'aprs ce qui tait convenu, lui envoyer, pour
m'avertir qu'elle n'tait pas libre. Mes rves de jeune vierge fodale
dans une le brumeuse avaient fray le chemin  un amour encore
inexistant. Maintenant ma dception, ma colre, mon dsir dsespr de
ressaisir celle qui venait de se refuser, pouvaient, en mettant ma
sensibilit de la partie, fixer l'amour possible que jusque-l mon
imagination seule m'avait, mais plus mollement, offert.

Combien y en a-t-il dans nos souvenirs, combien plus dans notre oubli,
de ces visages de jeunes filles et de jeunes femmes, tous diffrents, et
auxquels nous n'avons ajout du charme et un furieux dsir de les revoir
que parce qu'ils s'taient au dernier moment drobs? A l'gard de Mme
de Stermaria c'tait bien plus et il me suffisait maintenant, pour
l'aimer, de la revoir afin que fussent renouveles ces impressions si
vives mais trop brves et que la mmoire n'aurait pas sans cela la force
de maintenir dans l'absence. Les circonstances en dcidrent autrement,
je ne la revis pas. Ce ne fut pas elle que j'aimai, mais 'aurait pu
tre elle. Et une des choses qui me rendirent peut-tre le plus cruel le
grand amour que j'allais bientt avoir, ce fut, en me rappelant cette
soire, de me dire qu'il aurait pu, si de trs simples circonstances
avaient t modifies, se porter ailleurs, sur Mme de Stermaria;
appliqu  celle qui me l'inspira si peu aprs, il n'tait donc
pas--comme j'aurais pourtant eu si envie, si besoin de le
croire--absolument ncessaire et prdestin.

Franoise m'avait laiss seul dans la salle  manger, en me disant que
j'avais tort d'y rester avant qu'elle et allum le feu. Elle allait
faire  dner, car avant mme l'arrive de mes parents et ds ce soir,
ma rclusion commenait. J'avisai un norme paquet de tapis encore tout
enrouls, lequel avait t pos au coin du buffet, et m'y cachant la
tte, avalant leur poussire et mes larmes, pareil aux Juifs qui se
couvraient la tte de cendres dans le deuil, je me mis  sangloter. Je
frissonnais, non pas seulement parce que la pice tait froide, mais
parce qu'un notable abaissement thermique (contre le danger et, faut-il
le dire, le lger agrment duquel on ne cherche pas  ragir) est caus
par certaines larmes qui pleurent de nos yeux, goutte  goutte, comme
une pluie fine, pntrante, glaciale, semblant ne devoir jamais finir.
Tout d'un coup j'entendis une voix:

--Peut-on entrer? Franoise m'a dit que tu devais tre dans la salle 
manger. Je venais voir si tu ne voulais pas que nous allions dner
quelque part ensemble, si cela ne te fait pas mal, car il fait un
brouillard  couper au couteau.

C'tait, arriv du matin, quand je le croyais encore au Maroc ou en mer,
Robert de Saint-Loup.

J'ai dit (et prcisment c'tait,  Balbec, Robert de Saint-Loup qui
m'avait, bien malgr lui, aid  en prendre conscience) ce que je pense
de l'amiti:  savoir qu'elle est si peu de chose que j'ai peine 
comprendre que des hommes de quelque gnie, et par exemple un Nietzsche,
aient eu la navet de lui attribuer une certaine valeur intellectuelle
et en consquence de se refuser  des amitis auxquelles l'estime
intellectuelle n'et pas t lie. Oui, cela m'a toujours t un
tonnement de voir qu'un homme qui poussait la sincrit avec lui-mme
jusqu' se dtacher, par scrupule de conscience, de la musique de
Wagner, se soit imagin que la vrit peut se raliser dans ce mode
d'expression par nature confus et inadquat que sont, en gnral, des
actions et, en particulier, des amitis, et qu'il puisse y avoir une
signification quelconque dans le fait de quitter son travail pour aller
voir un ami et pleurer avec lui en apprenant la fausse nouvelle de
l'incendie du Louvre. J'en tais arriv,  Balbec,  trouver le plaisir
de jouer avec des jeunes filles moins funeste  la vie spirituelle, 
laquelle du moins il reste tranger, que l'amiti dont tout l'effort est
de nous faire sacrifier la partie seule relle et incommunicable
(autrement que par le moyen de l'art) de nous-mme,  un moi
superficiel, qui ne trouve pas comme l'autre de joie en lui-mme, mais
trouve un attendrissement confus  se sentir soutenu sur des tais
extrieurs, hospitalis dans une individualit trangre, o, heureux de
la protection qu'on lui donne, il fait rayonner son bien-tre en
approbation et s'merveille de qualits qu'il appellerait dfauts et
chercherait  corriger chez soi-mme. D'ailleurs les contempteurs de
l'amiti peuvent, sans illusions et non sans remords, tre les meilleurs
amis du monde, de mme qu'un artiste portant en lui un chef-d'oeuvre et
qui sent que son devoir serait de vivre pour travailler, malgr cela,
pour ne pas paratre ou risquer d'tre goste, donne sa vie pour une
cause inutile, et la donne d'autant plus bravement que les raisons pour
lesquelles il et prfr ne pas la donner taient des raisons
dsintresses. Mais quelle que ft mon opinion sur l'amiti, mme pour
ne parler que du plaisir qu'elle me procurait, d'une qualit si mdiocre
qu'elle ressemblait  quelque chose d'intermdiaire entre la fatigue et
l'ennui, il n'est breuvage si funeste qui ne puisse  certaines heures
devenir prcieux et rconfortant en nous apportant le coup de fouet qui
nous tait ncessaire, la chaleur que nous ne pouvons pas trouver en
nous-mme.

J'tais bien loign certes de vouloir demander  Saint-Loup, comme je
le dsirais il y a une heure, de me faire revoir des femmes de
Rivebelle; le sillage que laissait en moi le regret de Mme de Stermaria
ne voulait pas tre effac si vite, mais, au moment o je ne sentais
plus dans mon coeur aucune raison de bonheur, Saint-Loup entrant, ce fut
comme une arrive de bont, de gat, de vie, qui taient en dehors de
moi sans doute mais s'offraient  moi, ne demandaient qu' tre  moi.
Il ne comprit pas lui-mme mon cri de reconnaissance et mes larmes
d'attendrissement. Qu'y a-t-il de plus paradoxalement affectueux
d'ailleurs qu'un de ces amis--diplomate, explorateur, aviateur ou
militaire--comme l'tait Saint-Loup, et qui, repartant le lendemain pour
la campagne et de l pour Dieu sait o, semblent faire tenir pour
eux-mmes, dans la soire qu'ils nous consacrent, une impression qu'on
s'tonne de pouvoir, tant elle est rare et brve, leur tre si douce,
et, du moment qu'elle leur plat tant, de ne pas les voir prolonger
davantage ou renouveler plus souvent. Un repas avec nous, chose si
naturelle, donne  ces voyageurs le mme plaisir trange et dlicieux
que nos boulevards  un Asiatique. Nous partmes ensemble pour aller
dner et tout en descendant l'escalier je me rappelai Doncires, o
chaque soir j'allais retrouver Robert au restaurant, et les petites
salles  manger oublies. Je me souvins d'une  laquelle je n'avais
jamais repens et qui n'tait pas  l'htel o Saint-Loup dnait, mais
dans un bien plus modeste, intermdiaire entre l'htellerie et la
pension de famille, et o on tait servi par la patronne et une de ses
domestiques. La neige m'avait arrt l. D'ailleurs Robert ne devait pas
ce soir-l dner  l'htel et je n'avais pas voulu aller plus loin. On
m'apporta les plats, en haut, dans une petite pice toute en bois. La
lampe s'teignit pendant le dner, la servante m'alluma deux bougies.
Moi, feignant de ne pas voir trs clair en lui tendant mon assiette,
pendant qu'elle y mettait des pommes de terre, je pris dans ma main son
avant-bras nu comme pour la guider. Voyant qu'elle ne le retirait pas,
je le caressai, puis, sans prononcer un mot, l'attirai tout entire 
moi, soufflai la bougie et alors lui dis de me fouiller, pour qu'elle
et un peu d'argent. Pendant les jours qui suivirent, le plaisir
physique me parut exiger, pour tre got, non seulement cette servante
mais la salle  manger de bois, si isole. Ce fut pourtant vers celle o
dnaient Robert et ses amis que je retournai tous les soirs, par
habitude, par amiti, jusqu' mon dpart de Doncires. Et pourtant, mme
cet htel o il prenait pension avec ses amis, je n'y songeais plus
depuis longtemps. Nous ne profitons gure de notre vie, nous laissons
inacheves dans les crpuscules d't ou les nuits prcoces d'hiver les
heures o il nous avait sembl qu'et pu pourtant tre enferm un peu de
paix ou de plaisir. Mais ces heures ne sont pas absolument perdues.
Quand chantent  leur tour de nouveaux moments de plaisir qui
passeraient de mme aussi grles et linaires, elles viennent leur
apporter le soubassement, la consistance d'une riche orchestration.
Elles s'tendent ainsi jusqu' un de ces bonheurs types, qu'on ne
retrouve que de temps  autre mais qui continuent d'tre; dans l'exemple
prsent, c'tait l'abandon de tout le reste pour dner dans un cadre
confortable qui par la vertu des souvenirs enferme dans un tableau de
nature des promesses de voyage, avec un ami qui va remuer notre vie
dormante de toute son nergie, de toute son affection, nous communiquer
un plaisir mu, bien diffrent de celui que nous pourrions devoir 
notre propre effort ou  des distractions mondaines; nous allons tre
rien qu' lui, lui faire des serments d'amiti qui, ns dans les
cloisons de cette heure, restant enferms en elle, ne seraient peut-tre
pas tenus le lendemain, mais que je pouvais faire sans scrupule 
Saint-Loup, puisque, avec un courage o il entrait beaucoup de sagesse
et le pressentiment que l'amiti ne se peut approfondir, le lendemain il
serait reparti.

Si en descendant l'escalier je revivais les soirs de Doncires, quand
nous fmes arrivs dans la rue brusquement, la nuit presque complte o
le brouillard semblait avoir teint les rverbres, qu'on ne
distinguait, bien faibles, que de tout prs, me ramena  je ne sais
quelle arrive, le soir,  Combray, quand la ville n'tait encore
claire que de loin en loin, et qu'on y ttonnait dans une obscurit
humide, tide et sainte de Crche,  peine toile a et l d'un
lumignon qui ne brillait pas plus qu'un cierge. Entre cette anne,
d'ailleurs incertaine, de Combray, et les soirs  Rivebelle revus tout 
l'heure au-dessus des rideaux, quelles diffrences! J'prouvais  les
percevoir un enthousiasme qui aurait pu tre fcond si j'tais rest
seul, et m'aurait vit ainsi le dtour de bien des annes inutiles par
lesquelles j'allais encore passer avant que se dclart la vocation
invisible dont cet ouvrage est l'histoire. Si cela ft advenu ce
soir-l, cette voiture et mrit de demeurer plus mmorable pour moi
que celle du docteur Percepied sur le sige de laquelle j'avais compos
cette petite description--prcisment retrouve il y avait peu de temps,
arrange, et vainement envoye au _Figaro_--des clochers de Martinville.
Est-ce parce que nous ne revivons pas nos annes dans leur suite
continue jour par jour, mais dans le souvenir fig dans la fracheur ou
l'insolation d'une matine ou d'un soir, recevant l'ombre de tel site
isol, enclos, immobile, arrt et perdu, loin de tout le reste, et
qu'ainsi, les changements gradus non seulement au dehors, mais dans nos
rves et notre caractre voluant, lesquels nous ont insensiblement
conduit dans la vie d'un temps  tel autre trs diffrent, se trouvant
supprims, si nous revivons un autre souvenir prlev sur une anne
diffrente, nous trouvons entre eux, grce  des lacunes,  d'immenses
pans d'oubli, comme l'abme d'une diffrence d'altitude, comme
l'incompatibilit de deux qualits incomparables d'atmosphre respire
et de colorations ambiantes? Mais entre les souvenirs que je venais
d'avoir, successivement, de Combray, de Doncires et de Rivebelle, je
sentais en ce moment bien plus qu'une distance de temps, la distance
qu'il y aurait entre des univers diffrents o la matire ne serait pas
la mme. Si j'avais voulu dans un ouvrage imiter celle dans laquelle
m'apparaissaient cisels mes plus insignifiants souvenirs de Rivebelle,
il m'et fallu veiner de rose, rendre tout d'un coup translucide,
compacte, frachissante et sonore, la substance jusque-l analogue au
grs sombre et rude de Combray. Mais Robert, ayant fini de donner ses
explications au cocher, me rejoignit dans la voiture. Les ides qui
m'taient apparues s'enfuirent. Ce sont des desses qui daignent
quelquefois se rendre visibles  un mortel solitaire, au dtour d'un
chemin, mme dans sa chambre pendant qu'il dort, alors que debout dans
le cadre de la porte elles lui apportent leur annonciation. Mais ds
qu'on est deux elles disparaissent, les hommes en socit ne les
aperoivent jamais. Et je me trouvai rejet dans l'amiti. Robert en
arrivant m'avait bien averti qu'il faisait beaucoup de brouillard, mais
tandis que nous causions il n'avait cess d'paissir. Ce n'tait plus
seulement la brume lgre que j'avais souhait voir s'lever de l'le et
nous envelopper Mme de Stermaria et moi. A deux pas les rverbres
s'teignaient et alors c'tait la nuit, aussi profonde qu'en pleins
champs, dans une fort, ou plutt dans une molle le de Bretagne vers
laquelle j'eusse voulu aller, je me sentis perdu comme sur la cte de
quelque mer septentrionale o on risque vingt fois la mort avant
d'arriver  l'auberge solitaire; cessant d'tre un mirage qu'on
recherche, le brouillard devenait un de ces dangers contre lesquels on
lutte, de sorte que nous emes,  trouver notre chemin et  arriver 
bon port, les difficults, l'inquitude et enfin la joie que donne la
scurit--si insensible  celui qui n'est pas menac de la perdre--au
voyageur perplexe et dpays. Une seule chose faillit compromettre mon
plaisir pendant notre aventureuse randonne,  cause de l'tonnement
irrit o elle me jeta un instant. Tu sais, j'ai racont  Bloch, me
dit Saint-Loup, que tu ne l'aimais pas du tout tant que a, que tu lui
trouvais des vulgarits. Voil comme je suis, j'aime les situations
tranches, conclut-il d'un air satisfait et sur un ton qui n'admettait
pas de rplique. J'tais stupfait. Non seulement j'avais la confiance
la plus absolue en Saint-Loup, en la loyaut de son amiti, et il
l'avait trahie par ce qu'il avait dit  Bloch, mais il me semblait que
de plus il et d tre empch de le faire par ses dfauts autant que
par ses qualits, par cet extraordinaire acquis d'ducation qui pouvait
pousser la politesse jusqu' un certain manque de franchise. Son air
triomphant tait-il celui que nous prenons pour dissimuler quelque
embarras en avouant une chose que nous savons que nous n'aurions pas d
faire? traduisait-il de l'inconscience? de la btise rigeant en vertu
un dfaut que je ne lui connaissais pas? un accs de mauvaise humeur
passagre contre moi le poussant  me quitter, ou l'enregistrement d'un
accs de mauvaise humeur passagre vis--vis de Bloch  qui il avait
voulu dire quelque chose de dsagrable mme en me compromettant? Du
reste sa figure tait stigmatise, pendant qu'il me disait ces paroles
vulgaires, par une affreuse sinuosit que je ne lui ai vue qu'une fois
ou deux dans la vie, et qui, suivant d'abord  peu prs le milieu de la
figure, une fois arrive aux lvres les tordait, leur donnait une
expression hideuse de bassesse, presque de bestialit toute passagre et
sans doute ancestrale. Il devait y avoir dans ces moments-l, qui sans
doute ne revenaient qu'une fois tous les deux ans, clipse partielle de
son propre moi, par le passage sur lui de la personnalit d'un aeul qui
s'y refltait. Tout autant que l'air de satisfaction de Robert, ses
paroles: J'aime les situations tranches prtaient au mme doute, et
auraient d encourir le mme blme. Je voulais lui dire que si l'on aime
les situations tranches, il faut avoir de ces accs de franchise en ce
qui vous concerne et ne point faire de trop facile vertu aux dpens des
autres. Mais dj la voiture s'tait arrte devant le restaurant dont
la vaste faade vitre et flamboyante arrivait seule  percer
l'obscurit. Le brouillard lui-mme, par les clarts confortables de
l'intrieur, semblait jusque sur le trottoir mme vous indiquer l'entre
avec la joie de ces valets qui refltent les dispositions du matre; il
s'irisait des nuances les plus dlicates et montrait l'entre comme la
colonne lumineuse qui guida les Hbreux. Il y en avait d'ailleurs
beaucoup dans la clientle. Car c'tait dans ce restaurant que Bloch et
ses amis taient venus longtemps, ivres d'un jene aussi affamant que le
jene rituel, lequel du moins n'a lieu qu'une fois par an, de caf et de
curiosit politique, se retrouver le soir. Toute excitation mentale
donnant une valeur qui prime, une qualit suprieure aux habitudes qui
s'y rattachent, il n'y a pas de got un peu vif qui ne compose ainsi
autour de lui une socit qu'il unit, et o la considration des autres
membres est celle que chacun recherche principalement dans la vie. Ici,
ft-ce dans une petite ville de province, vous trouverez des passionns
de musique; le meilleur de leur temps, le plus clair de leur argent se
passe aux sances de musique de chambre, aux runions o on cause
musique, au caf o l'on se retrouve entre amateurs et o on coudoie les
musiciens de l'orchestre. D'autres pris d'aviation tiennent  tre bien
vus du vieux garon du bar vitr perch au haut de l'arodrome;  l'abri
du vent, comme dans la cage en verre d'un phare, il pourra suivre, en
compagnie d'un aviateur qui ne vole pas en ce moment, les volutions
d'un pilote excutant des loopings, tandis qu'un autre, invisible
l'instant d'avant, vient atterrir brusquement, s'abattre avec le grand
bruit d'ailes de l'oiseau Roch. La petite coterie qui se retrouvait pour
tcher de perptuer, d'approfondir, les motions fugitives du procs
Zola, attachait de mme une grande importance  ce caf. Mais elle y
tait mal vue des jeunes nobles qui formaient l'autre partie de la
clientle et avaient adopt une seconde salle du caf, spare seulement
de l'autre par un lger parapet dcor de verdure. Ils considraient
Dreyfus et ses partisans comme des tratres, bien que vingt-cinq ans
plus tard, les ides ayant eu le temps de se classer et le dreyfusisme
de prendre dans l'histoire une certaine lgance, les fils,
bolchevisants et valseurs, de ces mmes jeunes nobles dussent dclarer
aux intellectuels qui les interrogeaient que srement, s'ils avaient
vcu en ce temps-l, ils eussent t pour Dreyfus, sans trop savoir
beaucoup plus ce qu'avait t l'Affaire que la comtesse Edmond de
Pourtals ou la marquise de Galliffet, autres splendeurs dj teintes
au jour de leur naissance. Car, le soir du brouillard, les nobles du
caf qui devaient tre plus tard les pres de ces jeunes intellectuels
rtrospectivement dreyfusards taient encore garons. Certes, un riche
mariage tait envisag par les familles de tous, mais n'tait encore
ralis pour aucun. Encore virtuel, il se contentait, ce riche mariage
dsir  la fois par plusieurs (il y avait bien plusieurs riches
partis en vue, mais enfin le nombre des fortes dots tait beaucoup
moindre que le nombre des aspirants), de mettre entre ces jeunes gens
quelque rivalit.

Le malheur voulut pour moi que, Saint-Loup tant rest quelques minutes
 s'adresser au cocher afin qu'il revnt nous prendre aprs avoir dn,
il me fallut entrer seul. Or, pour commencer, une fois engag dans la
porte tournante dont je n'avais pas l'habitude, je crus que je ne
pourrais pas arriver  en sortir. (Disons en passant, pour les amateurs
d'un vocabulaire plus prcis, que cette porte tambour, malgr ses
apparences pacifiques, s'appelle porte revolver, de l'anglais _revolving
door_.) Ce soir-l le patron, n'osant pas se mouiller en allant dehors
ni quitter ses clients, restait cependant prs de l'entre pour avoir le
plaisir d'entendre les joyeuses dolances des arrivants tout illumins
par la satisfaction de gens qui avaient eu du mal  arriver et la
crainte de se perdre. Pourtant la rieuse cordialit de son accueil fut
dissipe par la vue d'un inconnu qui ne savait pas se dgager des
volants de verre. Cette marque flagrante d'ignorance lui fit froncer le
sourcil comme  un examinateur qui a bonne envie de ne pas prononcer le
_dignus es intrare_. Pour comble de malchance j'allai m'asseoir dans la
salle rserve  l'aristocratie d'o il vint rudement me tirer en
m'indiquant, avec une grossiret  laquelle se conformrent
immdiatement tous les garons, une place dans l'autre salle. Elle me
plut d'autant moins que la banquette o elle se trouvait tait dj
pleine de monde (et que j'avais en face de moi la porte rserve aux
Hbreux qui, non tournante celle-l, s'ouvrant et se fermant  chaque
instant, m'envoyait un froid horrible). Mais le patron m'en refusa une
autre en me disant: Non, monsieur, je ne peux pas gner tout le monde
pour vous. Il oublia d'ailleurs bientt le dneur tardif et gnant que
j'tais, captiv qu'il tait par l'arrive de chaque nouveau venu, qui,
avant de demander son bock, son aile de poulet froid ou son grog
(l'heure du dner tait depuis longtemps passe), devait, comme dans les
vieux romans, payer son cot en disant son aventure au moment o il
pntrait dans cet asile de chaleur et de scurit, o le contraste avec
ce  quoi on avait chapp faisait rgner la gaiet et la camaraderie
qui plaisantent de concert devant le feu d'un bivouac.

L'un racontait que sa voiture, se croyant arrive au pont de la
Concorde, avait fait trois fois le tour des Invalides; un autre que la
sienne, essayant de descendre l'avenue des Champs-lyses, tait entre
dans un massif du Rond-Point, d'o elle avait mis trois quarts d'heure 
sortir. Puis suivaient des lamentations sur le brouillard, sur le froid,
sur le silence de mort des rues, qui taient dites et coutes de l'air
exceptionnellement joyeux qu'expliquaient la douce atmosphre de la
salle o except  ma place il faisait chaud, la vive lumire qui
faisait cligner les yeux dj habitus  ne pas voir et le bruit des
causeries qui rendait aux oreilles leur activit.

Les arrivants avaient peine  garder le silence. La singularit des
pripties, qu'ils croyaient uniques, leur brlaient la langue, et ils
cherchaient des yeux quelqu'un avec qui engager la conversation. Le
patron lui-mme perdait le sentiment des distances: M. le prince de
Foix s'est perdu trois fois en venant de la porte Saint-Martin, ne
craignit-il pas de dire en riant, non sans dsigner, comme dans une
prsentation, le clbre aristocrate  un avocat isralite qui, tout
autre jour, et t spar de lui par une barrire bien plus difficile 
franchir que la baie orne de verdures. Trois fois! voyez-vous a, dit
l'avocat en touchant son chapeau. Le prince ne gota pas la phrase de
rapprochement. Il faisait partie d'un groupe aristocratique pour qui
l'exercice de l'impertinence, mme  l'gard de la noblesse quand elle
n'tait pas de tout premier rang, semblait tre la seule occupation. Ne
pas rpondre  un salut; si l'homme poli rcidivait, ricaner d'un air
narquois ou rejeter la tte en arrire d'un air furieux; faire semblant
de ne pas connatre un homme g qui leur aurait rendu service; rserver
leur poigne de main et leur salut aux ducs et aux amis tout  fait
intimes des ducs que ceux-ci leur prsentaient, telle tait l'attitude
de ces jeunes gens et en particulier du prince de Foix. Une telle
attitude tait favorise par le dsordre de la prime jeunesse (o, mme
dans la bourgeoisie, on parat ingrat et on se montre mufle parce
qu'ayant oubli pendant des mois d'crire  un bienfaiteur qui vient de
perdre sa femme, ensuite on ne le salue plus pour simplifier), mais elle
tait surtout inspire par un snobisme de caste suraigu. Il est vrai
que,  l'instar de certaines affections nerveuses dont les
manifestations s'attnuent dans l'ge mr, ce snobisme devait
gnralement cesser de se traduire d'une faon aussi hostile chez ceux
qui avaient t de si insupportables jeunes gens. La jeunesse une fois
passe, il est rare qu'on reste confin dans l'insolence. On avait cru
qu'elle seule existait, on dcouvre tout d'un coup, si prince qu'on
soit, qu'il y a aussi la musique, la littrature, voire la dputation.
L'ordre des valeurs humaines s'en trouvera modifi, et on entre en
conversation avec les gens qu'on foudroyait du regard autrefois. Bonne
chance  ceux de ces gens-l qui ont eu la patience d'attendre et de qui
le caractre est assez bien fait--si l'on doit ainsi dire--pour qu'ils
prouvent du plaisir  recevoir vers la quarantaine la bonne grce et
l'accueil qu'on leur avait schement refuss  vingt ans.

A propos du prince de Foix il convient de dire, puisque l'occasion s'en
prsente, qu'il appartenait  une coterie de douze  quinze jeunes gens
et  un groupe plus restreint de quatre. La coterie de douze  quinze
avait cette caractristique,  laquelle chappait, je crois, le prince,
que ces jeunes gens prsentaient chacun un double aspect. Pourris de
dettes, ils semblaient des rien-du-tout aux yeux de leurs fournisseurs,
malgr tout le plaisir que ceux-ci avaient  leur dire: Monsieur le
Comte, monsieur le Marquis, monsieur le Duc... Ils espraient se tirer
d'affaire au moyen du fameux riche mariage, dit encore gros sac, et
comme les grosses dots qu'ils convoitaient n'taient qu'au nombre de
quatre ou cinq, plusieurs dressaient sourdement leurs batteries pour la
mme fiance. Et le secret tait si bien gard que, quand l'un d'eux
venant au caf disait: Mes excellents bons, je vous aime trop pour ne
pas vous annoncer mes fianailles avec Mlle d'Ambresac, plusieurs
exclamations retentissaient, nombre d'entre eux, croyant dj la chose
faite pour eux-mmes avec elle, n'ayant pas le sang-froid ncessaire
pour touffer au premier moment le cri de leur rage et de leur
stupfaction: Alors a te fait plaisir de te marier, Bibi? ne pouvait
s'empcher de s'exclamer le prince de Chtellerault, qui laissait tomber
sa fourchette d'tonnement et de dsespoir, car il avait cru que les
mmes fianailles de Mlle d'Ambresac allaient bientt tre rendues
publiques, mais avec lui, Chtellerault. Et pourtant, Dieu sait tout ce
que son pre avait adroitement cont aux Ambresac contre la mre de
Bibi. Alors a t'amuse de te marier? ne pouvait-il s'empcher de
demander une seconde fois  Bibi, lequel, mieux prpar puisqu'il avait
eu tout le temps de choisir son attitude depuis que c'tait presque
officiel, rpondait en souriant: Je suis content non pas de me marier,
ce dont je n'avais gure envie, mais d'pouser Daisy d'Ambresac que je
trouve dlicieuse. Le temps qu'avait dur cette rponse, M. de
Chtellerault s'tait ressaisi, mais il songeait qu'il fallait au plus
vite faire volte-face en direction de Mlle de la Canourque ou de Miss
Foster, les grands partis n 2 et n 3, demander patience aux cranciers
qui attendaient le mariage Ambresac, et enfin expliquer aux gens
auxquels il avait dit aussi que Mlle d'Ambresac tait charmante que ce
mariage tait bon pour Bibi, mais que lui se serait brouill avec toute
sa famille s'il l'avait pouse. Mme de Solon avait t, allait-il
prtendre, jusqu' dire qu'elle ne les recevrait pas.

Mais si, aux yeux des fournisseurs, patrons de restaurants, etc..., ils
semblaient des gens de peu, en revanche, tres doubles, ds qu'ils se
trouvaient dans le monde, ils n'taient plus jugs d'aprs le
dlabrement de leur fortune et les tristes mtiers auxquels ils se
livraient pour essayer de le rparer. Ils redevenaient M. le Prince, M.
le Duc un tel, et n'taient compts que d'aprs leurs quartiers. Un duc
presque milliardaire et qui semblait tout runir en soi passait aprs
eux parce que, chefs de famille, ils taient anciennement princes
souverains d'un petit pays o ils avaient le droit, de battre monnaie,
etc... Souvent, dans ce caf, l'un baissait les yeux quand un autre
entrait, de faon  ne pas forcer l'arrivant  le saluer. C'est qu'il
avait, dans sa poursuite imaginative de la richesse, invit  dner un
banquier. Chaque fois qu'un homme entre, dans ces conditions, en
rapports avec un banquier, celui-ci lui fait perdre une centaine de
mille francs, ce qui n'empche pas l'homme du monde de recommencer avec
un autre. On continue de brler des cierges et de consulter les
mdecins.

Mais le prince de Foix, riche lui-mme, appartenait non seulement 
cette coterie lgante d'une quinzaine de jeunes gens, mais  un groupe
plus ferm et insparable de quatre, dont faisait partie Saint-Loup. On
ne les invitait jamais l'un sans l'autre, on les appelait les quatre
gigolos, on les voyait toujours ensemble  la promenade, dans les
chteaux on leur donnait des chambres communicantes, de sorte que,
d'autant plus qu'ils taient tous trs beaux, des bruits couraient sur
leur intimit. Je pus les dmentir de la faon la plus formelle en ce
qui concernait Saint-Loup. Mais ce qui est curieux, c'est que plus tard,
si l'on apprit que ces bruits taient vrais pour tous les quatre, en
revanche chacun d'eux l'avait entirement ignor des trois autres. Et
pourtant chacun d'eux avait bien cherch  s'instruire sur les autres,
soit pour assouvir un dsir, ou plutt une rancune, empcher un mariage,
avoir barre sur l'ami dcouvert. Un cinquime (car dans les groupes de
quatre on est toujours plus de quatre) s'tait joint aux quatre
platoniciens qui l'taient plus que tous les autres. Mais des scrupules
religieux le retinrent jusque bien aprs que le groupe des quatre ft
dsuni et lui-mme mari, pre de famille, implorant  Lourdes que le
prochain enfant ft un garon ou une fille, et dans l'intervalle se
jetant sur les militaires.

Malgr la manire d'tre du prince, le fait que le propos fut tenu
devant lui sans lui tre directement adress rendit sa colre moins
forte qu'elle n'et t sans cela. De plus, cette soire avait quelque
chose d'exceptionnel. Enfin l'avocat n'avait pas plus de chance d'entrer
en relations avec le prince de Foix que le cocher qui avait conduit ce
noble seigneur. Aussi ce dernier crut-il pouvoir rpondre d'un air rogue
et  la cantonade  cet interlocuteur qui,  la faveur du brouillard,
tait comme un compagnon de voyage rencontr dans quelque plage situe
aux confins du monde, battue des vents ou ensevelie dans les brumes. Ce
n'est pas tout de se perdre, mais c'est qu'on ne se retrouve pas. La
justesse de cette pense frappa le patron parce qu'il l'avait dj
entendu exprimer plusieurs fois ce soir.

En effet, il avait l'habitude de comparer toujours ce qu'il entendait ou
lisait  un certain texte dj connu et sentait s'veiller son
admiration s'il ne voyait pas de diffrences. Cet tat d'esprit n'est
pas ngligeable car, appliqu aux conversations politiques,  la lecture
des journaux, il forme l'opinion publique, et par l rend possibles les
plus grands vnements. Beaucoup de patrons de cafs allemands admirant
seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la
France, l'Angleterre et la Russie cherchaient l'Allemagne, ont rendu
possible, au moment d'Agadir, une guerre qui d'ailleurs n'a pas clat.
Les historiens, s'ils n'ont pas eu tort de renoncer  expliquer les
actes des peuples par la volont des rois, doivent la remplacer par la
psychologie de l'individu mdiocre.

En politique, le patron du caf o je venais d'arriver n'appliquait
depuis quelque temps sa mentalit de professeur de rcitation qu' un
certain nombre de morceaux sur l'affaire Dreyfus. S'il ne retrouvait pas
les termes connus dans les propos d'un client o les colonnes d'un
journal, il dclarait l'article assommant, ou le client pas franc. Le
prince de Foix l'merveilla au contraire au point qu'il laissa  peine 
son interlocuteur le temps de finir sa phrase. Bien dit, mon prince,
bien dit (ce qui voulait dire, en somme, rcit sans faute), c'est a,
c'est a, s'cria-t-il, dilat, comme s'expriment les _Mille et une
nuits_,  la limite de la satisfaction. Mais le prince avait dj
disparu dans la petite salle. Puis, comme la vie reprend mme aprs les
vnements les plus singuliers, ceux qui sortaient de la mer de
brouillard commandaient les uns leur consommation, les autres leur
souper; et parmi ceux-ci des jeunes gens du Jockey qui,  cause du
caractre anormal du jour, n'hsitrent pas  s'installer  deux tables
dans la grande salle, et se trouvrent ainsi fort prs de moi. Tel le
cataclysme avait tabli mme de la petite salle  la grande, entre tous
ces gens stimuls par le confort du restaurant, aprs leurs longues
erreurs dans l'ocan de brume, une familiarit dont j'tais seul exclu,
et  laquelle devait ressembler celle qui rgnait dans l'arche de No.
Tout  coup, je vis le patron s'inflchir en courbettes, les matres
d'htel accourir au grand complet, ce qui fit tourner les yeux  tous
les clients. Vite, appelez-moi Cyprien, une table pour M. le marquis de
Saint-Loup, s'criait le patron, pour qui Robert n'tait pas seulement
un grand seigneur jouissant d'un vritable prestige, mme aux yeux du
prince de Foix, mais un client qui menait la vie  grandes guides et
dpensait dans ce restaurant beaucoup d'argent. Les clients de la grande
salle regardaient avec curiosit, ceux de la petite hlaient  qui mieux
mieux leur ami qui finissait de s'essuyer les pieds. Mais au moment o
il allait pntrer dans la petite salle, il m'aperut dans la grande.
Bon Dieu, cria-t-il, qu'est-ce que tu fais l, et avec la porte ouverte
devant toi, dit-il, non sans jeter un regard furieux au patron qui
courut la fermer en s'excusant sur les garons: Je leur dis toujours de
la tenir ferme.

J'avais t oblig de dranger ma table et d'autres qui taient devant
la mienne, pour aller  lui. Pourquoi as-tu boug? Tu aimes mieux dner
l que dans la petite salle? Mais, mon pauvre petit, tu vas geler. Vous
allez me faire le plaisir de condamner cette porte, dit-il au patron.--A
l'instant mme, M. le Marquis, les clients qui viendront  partir de
maintenant passeront par la petite salle, voil tout. Et pour mieux
montrer son zle, il commanda pour cette opration un matre d'htel et
plusieurs garons, et tout en faisant sonner trs haut de terribles
menaces si elle n'tait pas mene  bien. Il me donnait des marques de
respect excessives pour que j'oubliasse qu'elles n'avaient pas commenc
ds mon arrive, mais seulement aprs celle de Saint-Loup, et pour que
je ne crusse pas cependant qu'elles taient dues  l'amiti que me
montrait son riche et aristocratique client, il m'adressait  la drobe
de petits sourires o semblait se dclarer une sympathie toute
personnelle.

Derrire moi le propos d'un consommateur me fit tourner une seconde la
tte. J'avais entendu au lieu des mots: Aile de poulet, trs bien, un
peu de champagne; mais pas trop sec, ceux-ci: J'aimerais mieux de la
glycrine. Oui, chaude, trs bien. J'avais voulu voir quel tait
l'ascte qui s'infligeait un tel menu. Je retournai vivement la tte
vers Saint-Loup pour ne pas tre reconnu de l'trange gourmet. C'tait
tout simplement un docteur, que je connaissais,  qui un client,
profitant du brouillard pour le chambrer dans ce caf, demandait une
consultation. Les mdecins comme les boursiers disent je.

Cependant je regardais Robert et je songeais  ceci. Il y avait dans ce
caf, j'avais connu dans la vie, bien des trangers, intellectuels,
rapins de toute sorte, rsigns au rire qu'excitaient leur cape
prtentieuse, leurs cravates 1830 et bien plus encore leurs mouvements
maladroits, allant jusqu' le provoquer pour montrer qu'ils ne s'en
souciaient pas, et qui taient des gens d'une relle valeur
intellectuelle et morale, d'une profonde sensibilit. Ils
dplaisaient--les Juifs principalement, les Juifs non assimils bien
entendu, il ne saurait tre question des autres--aux personnes qui ne
peuvent souffrir un aspect trange, loufoque (comme Bloch  Albertine).
Gnralement on reconnaissait ensuite que, s'ils avaient contre eux
d'avoir les cheveux trop longs, le nez et les yeux trop grands, des
gestes thtraux et saccads, il tait puril de les juger l-dessus,
ils avaient beaucoup d'esprit, de coeur et taient,  l'user, des gens
qu'on pouvait profondment aimer. Pour les Juifs en particulier, il en
tait peu dont les parents n'eussent une gnrosit de coeur, une largeur
d'esprit, une sincrit,  ct desquelles la mre de Saint-Loup et le
duc de Guermantes ne fissent pitre figure morale par leur scheresse,
leur religiosit superficielle qui ne fltrissait que les scandales, et
leur apologie d'un christianisme aboutissant infailliblement (par les
voies imprvues de l'intelligence uniquement prise)  un colossal
mariage d'argent. Mais enfin chez Saint-Loup, de quelque faon que les
dfauts des parents se fussent combins en une cration nouvelle de
qualits, rgnait la plus charmante ouverture d'esprit et de coeur. Et
alors, il faut bien le dire  la gloire immortelle de la France, quand
ces qualits-l se trouvent chez un pur Franais, qu'il soit de
l'aristocratie ou du peuple, elles fleurissent--s'panouissent serait
trop dire car la mesure y persiste et la restriction--avec une grce
que l'tranger, si estimable soit-il, ne nous offre pas. Les qualits
intellectuelles et morales, certes les autres les possdent aussi, et
s'il faut d'abord traverser ce qui dplat et ce qui choque et ce qui
fait sourire, elles ne sont pas moins prcieuses. Mais c'est tout de
mme une jolie chose et qui est peut-tre exclusivement franaise, que
ce qui est beau au jugement de l'quit, ce qui vaut selon l'esprit et
le coeur, soit d'abord charmant aux yeux, color avec grce, cisel avec
justesse, ralise aussi dans sa matire et dans sa forme la perfection
intrieure. Je regardais Saint-Loup, et je me disais que c'est une jolie
chose quand il n'y a pas de disgrce physique pour servir de vestibule
aux grces intrieures, et que les ailes du nez soient dlicates et d'un
dessin parfait comme celles des petits papillons qui se posent sur les
fleurs des prairies, autour de Combray; et que le vritable _opus
francigenum_, dont le secret n'a pas t perdu depuis le XIIIe sicle,
et qui ne prirait pas avec nos glises, ce ne sont pas tant les anges
de pierre de Saint-Andr-des-Champs que les petits Franais, nobles,
bourgeois ou paysans, au visage sculpt avec cette dlicatesse et cette
franchise restes aussi traditionnelles qu'au porche fameux, mais encore
cratrices.

Aprs tre parti un instant pour veiller lui-mme  la fermeture de la
porte et  la commande du dner (il insista beaucoup pour que nous
prissions de la viande de boucherie, les volailles n'tant sans doute
pas fameuses), le patron revint nous dire que M. le prince de Foix
aurait bien voulu que M. le marquis lui permt de venir dner  une
table prs de lui. Mais elles sont toutes prises, rpondit Robert en
voyant les tables qui bloquaient la mienne.--Pour cela, cela ne fait
rien, si a pouvait tre agrable  M. le marquis, il me serait bien
facile de prier ces personnes de changer de place. Ce sont des choses
qu'on peut faire pour M. le marquis!--Mais c'est  toi de dcider, me
dit Saint-Loup, Foix est un bon garon, je ne sais pas s'il t'ennuiera,
il est moins bte que beaucoup. Je rpondis  Robert qu'il me plairait
certainement, mais que pour une fois o je dnais avec lui et o je m'en
sentais si heureux, j'aurais autant aim que nous fussions seuls. Ah!
il a un manteau bien joli, M. le prince, dit le patron pendant notre
dlibration. Oui, je le connais, rpondit Saint-Loup. Je voulais
raconter  Robert que M. de Charlus avait dissimul  sa belle-soeur
qu'il me connt et lui demander quelle pouvait en tre la raison, mais
j'en fus empch par l'arrive de M. de Foix. Venant pour voir si sa
requte tait accueillie, nous l'apermes qui se tenait  deux pas.
Robert nous prsenta, mais ne cacha pas  son ami qu'ayant  causer avec
moi, il prfrait qu'on nous laisst tranquilles. Le prince s'loigna en
ajoutant au salut d'adieu qu'il me fit, un sourire qui montrait
Saint-Loup et semblait s'excuser sur la volont de celui-ci de la
brivet d'une prsentation qu'il et souhaite plus longue. Mais  ce
moment Robert semblant frapp d'une ide subite s'loigna avec son
camarade, aprs m'avoir dit: Assieds-toi toujours et commence  dner,
j'arrive, et il disparut dans la petite salle. Je fus pein d'entendre
les jeunes gens chics, que je ne connaissais pas, raconter les histoires
les plus ridicules et les plus malveillantes sur le jeune grand-duc
hritier de Luxembourg (ex-comte de Nassau) que j'avais connu  Balbec
et qui m'avait donn des preuves si dlicates de sympathie pendant la
maladie de ma grand'mre. L'un prtendait qu'il avait dit  la duchesse
de Guermantes: J'exige que tout le monde se lve quand ma femme passe
et que la duchesse avait rpondu (ce qui et t non seulement dnu
d'esprit mais d'exactitude, la grand'mre de la jeune princesse ayant
toujours t la plus honnte femme du monde): Il faut qu'on se lve
quand passe ta femme, cela changera de sa grand'mre car pour elle les
hommes se couchaient. Puis on raconta qu'tant all voir cette anne sa
tante la princesse de Luxembourg,  Balbec, et tant descendu au Grand
Htel, il s'tait plaint au directeur (mon ami) qu'il n'et pas hiss le
fanion de Luxembourg au-dessus de la digue. Or, ce fanion tant moins
connu et de moins d'usage que les drapeaux d'Angleterre ou d'Italie, il
avait fallu plusieurs jours pour se le procurer, au vif mcontentement
du jeune grand-duc. Je ne crus pas un mot de cette histoire, mais me
promis, ds que j'irais  Balbec, d'interroger le directeur de l'htel
de faon  m'assurer qu'elle tait une invention pure. En attendant
Saint-Loup, je demandai au patron du restaurant de me faire donner du
pain. Tout de suite, monsieur le baron.--Je ne suis pas baron, lui
rpondis-je.--Oh! pardon, monsieur le comte! Je n'eus pas le temps de
faire entendre une seconde protestation, aprs laquelle je fusse
srement devenu monsieur le marquis; aussi vite qu'il l'avait annonc,
Saint-Loup rapparut dans l'entre tenant  la main le grand manteau de
vigogne du prince  qui je compris qu'il l'avait demand pour me tenir
chaud. Il me fit signe de loin de ne pas me dranger, il avana, il
aurait fallu qu'on bouget encore ma table ou que je changeasse de place
pour qu'il pt s'asseoir. Ds qu'il entra dans la grande salle, il monta
lgrement sur les banquettes de velours rouge qui en faisaient le tour
en longeant le mur et o en dehors de moi n'taient assis que trois ou
quatre jeunes gens du Jockey, connaissances  lui qui n'avaient pu
trouver place dans la petite salle. Entre les tables, des fils
lectriques taient tendus  une certaine hauteur; sans s'y embarrasser
Saint-Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle;
confus qu'elle s'exert uniquement pour moi et dans le but de m'viter
un mouvement bien simple, j'tais en mme temps merveill de cette
sret avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de voltige; et
je n'tais pas le seul; car encore qu'ils l'eussent sans doute
mdiocrement got de la part d'un moins aristocratique et moins
gnreux client, le patron et les garons restaient fascins, comme des
connaisseurs au pesage; un commis, comme paralys, restait immobile avec
un plat que des dneurs attendaient  ct; et quand Saint-Loup, ayant 
passer derrire ses amis, grimpa sur le rebord du dossier et s'y avana
en quilibre, des applaudissements discrets clatrent dans le fond de
la salle. Enfin arriv  ma hauteur, il arrta net son lan avec la
prcision d'un chef devant la tribune d'un souverain, et s'inclinant, me
tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de vigogne,
qu'aussitt aprs, s'tant assis  ct de moi, sans que j'eusse eu un
mouvement  faire, il arrangea, en chle lger et chaud, sur mes
paules.

--Dis-moi pendant que j'y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a
quelque chose  te dire. Je lui ai promis que je t'enverrais chez lui
demain soir.

--Justement j'allais te parler de lui. Mais demain soir je dne chez ta
tante Guermantes.

--Oui, il y a un gueuleton  tout casser, demain, chez Oriane. Je ne
suis pas convi. Mais mon oncle Palamde voudrait que tu n'y ailles pas.
Tu ne peux pas te dcommander? En tout cas, va chez mon oncle Palamde
aprs. Je crois qu'il tient  te voir. Voyons, tu peux bien y tre vers
onze heures. Onze heures, n'oublie pas, je me charge de le prvenir. Il
est trs susceptible. Si tu n'y vas pas, il t'en voudra. Et cela finit
toujours de bonne heure chez Oriane. Si tu ne fais qu'y dner, tu peux
trs bien tre  onze heures chez mon oncle. Du reste, moi, il aurait
fallu que je visse Oriane, pour mon poste au Maroc que je voudrais
changer. Elle est si gentille pour ces choses-l et elle peut tout sur
le gnral de Saint-Joseph de qui a dpend. Mais ne lui en parle pas.
J'ai dit un mot  la princesse de Parme, a marchera tout seul. Ah! le
Maroc, trs intressant. Il y aurait beaucoup  te parler. Hommes trs
fins l-bas. On sent la parit d'intelligence.

--Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu' la guerre 
propos de cela?

--Non, cela les ennuie, et au fond c'est trs juste. Mais l'empereur est
pacifique. Ils nous font toujours croire qu'ils veulent la guerre pour
nous forcer  cder. Cf. Poker. Le prince de Monaco, agent de Guillaume
II, vient nous dire en confidence que l'Allemagne se jette sur nous si
nous ne cdons pas. Alors nous cdons. Mais si nous ne cdions pas, il
n'y aurait aucune espce de guerre. Tu n'as qu' penser quelle chose
comique serait une guerre aujourd'hui. Ce serait plus catastrophique que
le _Dluge_ et le _Gtter Dmmerung_. Seulement cela durerait moins
longtemps.

Il me parla d'amiti, de prdilection, de regret, bien que, comme tous
les voyageurs de sa sorte, il allt repartir le lendemain pour quelques
mois qu'il devait passer  la campagne et dt revenir seulement
quarante-huit heures  Paris avant de retourner au Maroc (ou ailleurs);
mais les mots qu'il jeta ainsi dans la chaleur de coeur que j'avais ce
soir-l y allumaient une douce rverie. Nos rares tte--tte, et
celui-l surtout, ont fait depuis poque dans ma mmoire. Pour lui,
comme pour moi, ce fut le soir de l'amiti. Pourtant celle que je
ressentais en ce moment (et  cause de cela non sans quelque remords)
n'tait gure, je le craignais, celle qu'il lui et plu d'inspirer. Tout
rempli encore du plaisir que j'avais eu  le voir s'avancer au petit
galop et toucher gracieusement au but, je sentais que ce plaisir tenait
 ce que chacun des mouvements dvelopps le long du mur, sur la
banquette, avait sa signification, sa cause, dans la nature individuelle
de Saint-Loup peut-tre, mais plus encore dans celle que par la
naissance et par l'ducation il avait hrite de sa race.

Une certitude du got dans l'ordre non du beau mais des manires, et qui
en prsence d'une circonstance nouvelle faisait saisir tout de suite 
l'homme lgant--comme  un musicien  qui on demande de jouer un
morceau inconnu--le sentiment, le mouvement qu'elle rclame et y adapter
le mcanisme, la technique qui conviennent le mieux; puis permettait 
ce got de s'exercer sans la contrainte d'aucune autre considration,
dont tant de jeunes bourgeois eussent t paralyss, aussi bien par peur
d'tre ridicules aux yeux des autres en manquant aux convenances, que de
paratre trop empresss  ceux de leurs amis, et que remplaait chez
Robert un ddain que certes il n'avait jamais prouv dans son coeur,
mais qu'il avait reu par hritage en son corps, et qui avait pli les
faons de ses anctres  une familiarit qu'ils croyaient ne pouvoir que
flatter et ravir celui  qui elle s'adressait; enfin une noble
libralit qui, ne tenant aucun compte de tant d'avantages matriels
(des dpenses  profusion dans ce restaurant avaient achev de faire de
lui, ici comme ailleurs, le client le plus  la mode et le grand favori,
situation que soulignait l'empressement envers lui non pas seulement de
la domesticit mais de toute la jeunesse la plus brillante), les lui
faisait fouler aux pieds, comme ces banquettes de pourpre effectivement
et symboliquement trpignes, pareilles  un chemin somptueux qui ne
plaisait  mon ami qu'en lui permettant de venir vers moi avec plus de
grce et de rapidit; telles taient les qualits, toutes essentielles 
l'aristocratie, qui derrire ce corps non pas opaque et obscur comme et
t le mien, mais significatif et limpide, transparaissaient comme 
travers une oeuvre d'art la puissance industrieuse, efficiente qui l'a
cre, et rendaient les mouvements de cette course lgre que Robert
avait droule le long du mur, intelligibles et charmants ainsi que ceux
de cavaliers sculpts sur une frise. Hlas, et pens Robert, est-ce la
peine que j'aie pass ma jeunesse  mpriser la naissance,  honorer
seulement la justice et l'esprit,  choisir, en dehors des amis qui
m'taient imposs, des compagnons gauches et mal vtus s'ils avaient de
l'loquence, pour que le seul tre qui apparaisse en moi, dont on garde
un prcieux souvenir, soit non celui que ma volont, en s'efforant et
en mritant, a model  ma ressemblance, mais un tre qui n'est pas mon
oeuvre, qui n'est mme pas moi, que j'ai toujours mpris et cherch 
vaincre; est-ce la peine que j'aie aim mon ami prfr comme je l'ai
fait, pour que le plus grand plaisir qu'il trouve en moi soit celui d'y
dcouvrir quelque chose de bien plus gnral que moi-mme, un plaisir
qui n'est pas du tout, comme il le dit et comme il ne peut sincrement
le croire, un plaisir d'amiti, mais un plaisir intellectuel et
dsintress, une sorte de plaisir d'art? Voil ce que je crains,
aujourd'hui que Saint-Loup ait quelquefois pens. Il s'est tromp, dans
ce cas. S'il n'avait pas, comme il avait fait, aim quelque chose de
plus lev que la souplesse inne de son corps, s'il n'avait pas t si
longtemps dtach de l'orgueil nobiliaire, il y et eu plus
d'application et de lourdeur dans son agilit mme, une vulgarit
importante dans ses manires. Comme  Mme de Villeparisis il avait fallu
beaucoup de srieux pour qu'elle donnt dans sa conversation et dans ses
Mmoires le sentiment de la frivolit, lequel est intellectuel, de mme,
pour que le corps de Saint-Loup ft habit par tant d'aristocratie, il
fallait que celle-ci et dsert sa pense tendue vers de plus hauts
objets, et, rsorbe dans son corps, s'y ft fixe en lignes
inconscientes et nobles. Par l sa distinction d'esprit n'tait pas
absente d'une distinction physique qui, la premire faisant dfaut,
n'et pas t complte. Un artiste n'a pas besoin d'exprimer directement
sa pense dans son ouvrage pour que celui-ci en reflte la qualit; on a
mme pu dire que la louange la plus haute de Dieu est dans la ngation
de l'athe qui trouve la cration assez parfaite pour se passer d'un
crateur. Et je savais bien aussi que ce n'tait pas qu'une oeuvre d'art
que j'admirais en ce jeune cavalier droulant le long du mur la frise de
sa course; le jeune prince (descendant de Catherine de Foix, reine de
Navarre et petite-fille de Charles VII) qu'il venait de quitter  mon
profit, la situation de naissance et de fortune qu'il inclinait devant
moi, les anctres ddaigneux et souples qui survivaient dans l'assurance
et l'agilit, la courtoisie avec laquelle il venait disposer autour de
mon corps frileux le manteau de vigogne, tout cela n'tait-ce pas comme
des amis plus anciens que moi dans sa vie, par lesquels j'eusse cru que
nous dussions toujours tre spars, et qu'il me sacrifiait au contraire
par un choix que l'on ne peut faire que dans les hauteurs de
l'intelligence, avec cette libert souveraine dont les mouvements de
Robert taient l'image et dans laquelle se ralise la parfaite amiti?

Ce que la familiarit d'un Guermantes--au lieu de la distinction qu'elle
avait chez Robert, parce que le ddain hrditaire n'y tait que le
vtement, devenu grce inconsciente, d'une relle humilit morale--et
dcel de morgue vulgaire, j'avais pu en prendre conscience, non en M.
de Charlus chez lequel les dfauts de caractre que jusqu'ici je
comprenais mal s'taient superposs aux habitudes aristocratiques, mais
chez le duc de Guermantes. Lui aussi pourtant, dans l'ensemble commun
qui avait tant dplu  ma grand'mre quand autrefois elle l'avait
rencontr chez Mme de Villeparisis, offrait des parties de grandeur
ancienne, et qui me furent sensibles quand j'allai dner chez lui, le
lendemain de la soire que j'avais passe avec Saint-Loup.

Elles ne m'taient apparues ni chez lui ni chez la duchesse, quand je
les avais vus d'abord chez leur tante, pas plus que je n'avais vu le
premier jour les diffrences qui sparaient la Berma de ses camarades,
encore que chez celle-ci les particularits fussent infiniment plus
saisissantes que chez des gens du monde, puisqu'elles deviennent plus
marques au fur et  mesure que les objets sont plus rels, plus
concevables  l'intelligence. Mais enfin si lgres que soient les
nuances sociales (et au point que lorsqu'un peintre vridique comme
Sainte-Beuve veut marquer successivement les nuances qu'il y eut entre
le salon de Mme Geoffrin, de Mme Rcamier et de Mme de Boigne, ils
apparaissent tous si semblables que la principale vrit qui,  l'insu
de l'auteur, ressort de ses tudes, c'est le nant de la vie de salon),
pourtant, en vertu de la mme raison que pour la Berma, quand les
Guermantes me furent devenus indiffrents et que la gouttelette de leur
originalit ne fut plus vaporise par mon imagination, je pus la
recueillir, tout impondrable qu'elle ft.

La duchesse ne m'ayant pas parl de son mari,  la soire de sa tante,
je me demandais si, avec les bruits de divorce qui couraient, il
assisterait au dner. Mais je fus bien vite fix car parmi les valets de
pied qui se tenaient debout dans l'antichambre et qui (puisqu'ils
avaient d jusqu'ici me considrer  peu prs comme les enfants de
l'bniste, c'est--dire peut-tre avec plus de sympathie que leur
matre mais comme incapable d'tre reu chez lui) devaient chercher la
cause de cette rvolution, je vis se glisser M. de Guermantes qui
guettait mon arrive pour me recevoir sur le seuil et m'ter lui-mme
mon pardessus.

--Mme de Guermantes va tre tout ce qu'il y a de plus heureuse, me
dit-il d'un ton habilement persuasif. Permettez-moi de vous dbarrasser
de vos frusques (il trouvait  la fois bon enfant et comique de parler
le langage du peuple). Ma femme craignait un peu une dfection de votre
part, bien que vous eussiez donn votre jour. Depuis ce matin nous nous
disions l'un  l'autre: Vous verrez qu'il ne viendra pas. Je dois dire
que Mme de Guermantes a vu plus juste que moi. Vous n'tes pas un homme
commode  avoir et j'tais persuad que vous nous feriez faux bond.

Et le duc tait si mauvais mari, si brutal mme, disait-on, qu'on lui
savait gr, comme on sait gr de leur douceur aux mchants, de ces mots
Mme de Guermantes avec lesquels il avait l'air d'tendre sur la
duchesse une aile protectrice pour qu'elle ne fasse qu'un avec lui.
Cependant me saisissant familirement par la main, il se mit en devoir
de me guider et de m'introduire dans les salons. Telle expression
courante peu claire dans la bouche d'un paysan si elle montre la
survivance d'une tradition locale, la trace d'un vnement historique,
peut-tre ignors de celui qui y fait allusion; de mme cette politesse
de M. de Guermantes, et qu'il allait me tmoigner pendant toute la
soire, me charma comme un reste d'habitudes plusieurs fois sculaires,
d'habitudes en particulier du XVIIIe sicle. Les gens des temps passs
nous semblent infiniment loin de nous. Nous n'osons pas leur supposer
d'intentions profondes au del de ce qu'ils expriment formellement; nous
sommes tonns quand nous rencontrons un sentiment  peu prs pareil 
ceux que nous prouvons chez un hros d'Homre ou une habile feinte
tactique chez Hannibal pendant la bataille de Cannes, o il laissa
enfoncer son flanc pour envelopper son adversaire par surprise; on
dirait que nous nous imaginons ce pote pique et ce gnral aussi
loigns de nous qu'un animal vu dans un jardin zoologique. Mme chez
tels personnages de la cour de Louis XIV, quand nous trouvons des
marques de courtoisie dans des lettres crites par eux  quelque homme
de rang infrieur et qui ne peut leur tre utile  rien, elles nous
laissent surpris parce qu'elles nous rvlent tout  coup chez ces
grands seigneurs tout un monde de croyances qu'ils n'expriment jamais
directement mais qui les gouvernent, et en particulier la croyance qu'il
faut par politesse feindre certains sentiments et exercer avec le plus
grand scrupule certaines fonctions d'amabilit.

Cet loignement imaginaire du pass est peut-tre une des raisons qui
permettent de comprendre que mme de grands crivains aient trouv une
beaut gniale aux oeuvres de mdiocres mystificateurs comme Ossian. Nous
sommes si tonns que des bardes lointains puissent avoir des ides
modernes, que nous nous merveillons si, dans ce que nous croyons un
vieux chant galique, nous en rencontrons une que nous n'eussions
trouve qu'ingnieuse chez un contemporain. Un traducteur de talent n'a
qu' ajouter  un Ancien qu'il restitue plus ou moins fidlement, des
morceaux qui, signs d'un nom contemporain et publis  part,
paratraient seulement agrables: aussitt il donne une mouvante
grandeur  son pote, lequel joue ainsi sur le clavier de plusieurs
sicles. Ce traducteur n'tait capable que d'un livre mdiocre, si ce
livre et t publi comme un original de lui. Donn pour une
traduction, il semble celle d'un chef-d'oeuvre. Le pass non seulement
n'est pas fugace, il reste sur place. Ce n'est pas seulement des mois
aprs le commencement d'une guerre que des lois votes sans hte peuvent
agir efficacement sur elle, ce n'est pas seulement quinze ans aprs un
crime rest obscur qu'un magistrat peut encore trouver les lments qui
serviront  l'claircir; aprs des sicles et des sicles, le savant qui
tudie dans une rgion lointaine la toponymie, les coutumes des
habitants, pourra saisir encore en elles telle lgende bien antrieure
au christianisme, dj incomprise, sinon mme oublie au temps
d'Hrodote et qui dans l'appellation donne  une roche, dans un rite
religieux, demeure au milieu du prsent comme une manation plus dense,
immmoriale et stable. Il y en avait une aussi, bien moins antique,
manation de la vie de cour, sinon dans les manires souvent vulgaires
de M. de Guermantes, du moins dans l'esprit qui les dirigeait. Je devais
la goter encore, comme une odeur ancienne, quand je la retrouvai un peu
plus tard au salon. Car je n'y tais pas all tout de suite.

En quittant le vestibule, j'avais dit  M. de Guermantes que j'avais un
grand dsir de voir ses Elstir. Je suis  vos ordres, M. Elstir est-il
donc de vos amis? Je suis fort marri car je le connais un peu, c'est un
homme aimable, ce que nos pres appelaient l'honnte homme, j'aurais pu
lui demander de me faire la grce de venir, et le prier  dner. Il
aurait certainement t trs flatt de passer la soire en votre
compagnie. Fort peu ancien rgime quand il s'efforait ainsi de l'tre,
le duc le redevenait ensuite sans le vouloir. M'ayant demand si je
dsirais qu'il me montrt ces tableaux, il me conduisit, s'effaant
gracieusement devant chaque porte, s'excusant quand, pour me montrer le
chemin, il tait oblig de passer devant, petite scne qui (depuis le
temps o Saint-Simon raconte qu'un anctre des Guermantes lui fit les
honneurs de son htel avec les mmes scrupules dans l'accomplissement
des devoirs frivoles du gentilhomme) avait d, avant de glisser jusqu'
nous, tre joue par bien d'autres Guermantes pour bien d'autres
visiteurs. Et comme j'avais dit au duc que je serais bien aise d'tre
seul un moment devant les tableaux, il s'tait retir discrtement en me
disant que je n'aurais qu' venir le retrouver au salon.

Seulement une fois en tte  tte avec les Elstir, j'oubliai tout  fait
l'heure du dner; de nouveau comme  Balbec j'avais devant moi les
fragments de ce monde aux couleurs inconnues qui n'tait que la
projection, la manire de voir particulire  ce grand peintre et que ne
traduisaient nullement ses paroles. Les parties du mur couvertes de
peintures de lui, toutes homognes les unes aux autres, taient comme
les images lumineuses d'une lanterne magique laquelle et t, dans le
cas prsent, la tte de l'artiste et dont on n'et pu souponner
l'tranget tant qu'on n'aurait fait que connatre l'homme, c'est--dire
tant qu'on n'et fait que voir la lanterne coiffant la lampe, avant
qu'aucun verre color et encore t plac. Parmi ces tableaux,
quelques-uns de ceux qui semblaient le plus ridicules aux gens du monde
m'intressaient plus que les autres en ce qu'ils recraient ces
illusions d'optique qui nous prouvent que nous n'identifierions pas les
objets si nous ne faisions pas intervenir le raisonnement. Que de fois
en voiture ne dcouvrons-nous pas une longue rue claire qui commence 
quelques mtres de nous, alors que nous n'avons devant nous qu'un pan de
mur violemment clair qui nous a donn le mirage de la profondeur. Ds
lors n'est-il pas logique, non par artifice de symbolisme mais par
retour sincre  la racine mme de l'impression, de reprsenter une
chose par cette autre que dans l'clair d'une illusion premire nous
avons prise pour elle? Les surfaces et les volumes sont en ralit
indpendants des noms d'objets que notre mmoire leur impose quand nous
les avons reconnus. Elstir tchait d'arracher  ce qu'il venait de
sentir ce qu'il savait, son effort avait souvent t de dissoudre cet
agrgat de raisonnements que nous appelons vision.

Les gens qui dtestaient ces horreurs s'tonnaient qu'Elstir admirt
Chardin, Perroneau, tant de peintres qu'eux, les gens du monde,
aimaient. Ils ne se rendaient pas compte qu'Elstir avait pour son compte
refait devant le rel (avec l'indice particulier de son got pour
certaines recherches) le mme effort qu'un Chardin ou un Perroneau, et
qu'en consquence, quand il cessait de travailler pour lui-mme, il
admirait en eux des tentatives du mme genre, des sortes de fragments
anticips d'oeuvres de lui. Mais les gens du monde n'ajoutaient pas par
la pense  l'oeuvre d'Elstir cette perspective du Temps qui leur
permettait d'aimer ou tout au moins de regarder sans gne la peinture de
Chardin. Pourtant les plus vieux auraient pu se dire qu'au cours de leur
vie ils avaient vu, au fur et  mesure que les annes les en
loignaient, la distance infranchissable entre ce qu'ils jugeaient un
chef-d'oeuvre d'Ingres et ce qu'ils croyaient devoir rester  jamais une
horreur (par exemple l'_Olympia_ de Manet) diminuer jusqu' ce que les
deux toiles eussent l'air jumelles. Mais on ne profite d'aucune leon
parce qu'on ne sait pas descendre jusqu'au gnral et qu'on se figure
toujours se trouver en prsence d'une exprience qui n'a pas de
prcdents dans le pass.

Je fus mus de retrouver dans deux tableaux (plus ralistes, ceux-l, et
d'une manire antrieure) un mme monsieur, une fois en frac dans son
salon, une autre fois en veston et en chapeau haut de forme dans une
fte populaire au bord de l'eau o il n'avait videmment que faire, et
qui prouvait que pour Elstir il n'tait pas seulement un modle
habituel, mais un ami, peut-tre un protecteur, qu'il aimait, comme
autrefois Carpaccio tels seigneurs notoires--et parfaitement
ressemblants--de Venise,  faire figurer dans ses peintures; de mme
encore que Beethoven trouvait du plaisir  inscrire en tte d'une oeuvre
prfre le nom chri de l'archiduc Rodolphe. Cette fte au bord de
l'eau avait quelque chose d'enchanteur. La rivire, les robes des
femmes, les voiles des barques, les reflets innombrables des unes et des
autres voisinaient parmi ce carr de peinture qu'Elstir avait dcoup
dans une merveilleuse aprs-midi. Ce qui ravissait dans la robe d'une
femme cessant un moment de danser,  cause de la chaleur et de
l'essoufflement, tait chatoyant aussi, et de la mme manire, dans la
toile d'une voile arrte, dans l'eau du petit port, dans le ponton de
bois, dans les feuillages et dans le ciel. Comme dans un des tableaux
que j'avais vus  Balbec, l'hpital, aussi beau sous son ciel de lapis
que la cathdrale elle-mme, semblait, plus hardi qu'Elstir thoricien,
qu'Elstir homme de got et amoureux du moyen ge, chanter: Il n'y a pas
de gothique, il n'y a pas de chef-d'oeuvre, l'hpital sans style vaut le
glorieux portail, de mme j'entendais: La dame un peu vulgaire qu'un
dilettante en promenade viterait de regarder, excepterait du tableau
potique que la nature compose devant lui, cette femme est belle aussi,
sa robe reoit la mme lumire que la voile du bateau, et il n'y a pas
de choses plus ou moins prcieuses, la robe commune et la voile en
elle-mme jolie sont deux miroirs du mme reflet, tout le prix est dans
les regards du peintre. Or celui-ci avait su immortellement arrter le
mouvement des heures  cet instant lumineux o la dame avait eu chaud et
avait cess de danser, o l'arbre tait cern d'un pourtour d'ombre, o
les voiles semblaient glisser sur un vernis d'or. Mais justement parce
que l'instant pesait sur nous avec tant de force, cette toile si fixe
donnait l'impression la plus fugitive, on sentait que la dame allait
bientt s'en retourner, les bateaux disparatre, l'ombre changer de
place, la nuit venir, que le plaisir finit, que la vie passe et que les
instants, montrs  la fois par tant de lumires qui y voisinent
ensemble, ne se retrouvent pas. Je reconnaissais encore un aspect, tout
autre il est vrai, de ce qu'est l'instant, dans quelques aquarelles 
sujets mythologiques, datant des dbuts d'Elstir et dont tait aussi
orn ce salon. Les gens du monde avancs allaient jusqu' cette
manire-l, mais pas plus loin. Ce n'tait certes pas ce qu'Elstir avait
fait de mieux, mais dj la sincrit avec laquelle le sujet avait t
pens tait sa froideur. C'est ainsi que, par exemple, les Muses taient
reprsentes comme le seraient des tres appartenant  une espce
fossile mais qu'il n'et pas t rare, aux temps mythologiques, de voir
passer le soir, par deux ou par trois, le long de quelque sentier
montagneux. Quelquefois un pote, d'une race ayant aussi une
individualit particulire pour un zoologiste (caractrise par une
certaine insexualit), se promenait avec une Muse, comme, dans la
nature, des cratures d'espces diffrentes mais amies et qui vont de
compagnie. Dans une de ces aquarelles, on voyait un pote puis d'une
longue course en montagne, qu'un Centaure, qu'il a rencontr, touch de
sa fatigue, prend sur son dos et ramne. Dans plus d'une autre,
l'immense paysage (o la scne mythique, les hros fabuleux tiennent une
place minuscule et sont comme perdus) est rendu, des sommets  la mer,
avec une exactitude qui donne plus que l'heure, jusqu' la minute qu'il
est, grce au degr prcis du dclin du soleil,  la fidlit fugitive
des ombres. Par l l'artiste donne, en l'instantanisant, une sorte de
ralit historique vcue au symbole de la fable, le peint, et le relate
au pass dfini.

Pendant que je regardais les peintures d'Elstir, les coups de sonnette
des invits qui arrivaient avaient tint, ininterrompus, et m'avaient
berc doucement. Mais le silence qui leur succda et qui durait dj
depuis trs longtemps finit--moins rapidement il est vrai--par
m'veiller de ma rverie, comme celui qui succde  la musique de Lindor
tire Bartholo de son sommeil. J'eus peur qu'on m'et oubli, qu'on ft 
table et j'allai rapidement vers le salon. A la porte du cabinet des
Elstir je trouvai un domestique qui attendait, vieux ou poudr, je ne
sais, l'air d'un ministre espagnol, mais me tmoignant du mme respect
qu'il et mis aux pieds d'un roi. Je sentis  son air qu'il m'et
attendu une heure encore, et je pensai avec effroi au retard que j'avais
apport au dner, alors surtout que j'avais promis d'tre  onze heures
chez M. de Charlus.

Le ministre espagnol (non sans que je rencontrasse, en route, le valet
de pied perscut par le concierge, et qui, rayonnant de bonheur quand
je lui demandai des nouvelles de sa fiance, me dit que justement demain
tait le jour de sortie d'elle et de lui, qu'il pourrait passer toute la
journe avec elle, et clbra la bont de Madame la duchesse) me
conduisit au salon o je craignais de trouver M. de Guermantes de
mauvaise humeur. Il m'accueillit au contraire avec une joie videmment
en partie factice et dicte par la politesse, mais par ailleurs sincre,
inspire et par son estomac qu'un tel retard avait affam, et par la
conscience d'une impatience pareille chez tous ses invits lesquels
remplissaient compltement le salon. Je sus, en effet, plus tard, qu'on
m'avait attendu prs de trois quarts d'heure. Le duc de Guermantes pensa
sans doute que prolonger le supplice gnral de deux minutes ne
l'aggraverait pas, et que la politesse l'ayant pouss  reculer si
longtemps le moment de se mettre  table, cette politesse serait plus
complte si en ne faisant pas servir immdiatement il russissait  me
persuader que je n'tais pas en retard et qu'on n'avait pas attendu pour
moi. Aussi me demanda-t-il, comme si nous avions une heure avant le
dner et si certains invits n'taient pas encore l, comment je
trouvais les Elstir. Mais en mme temps et sans laisser apercevoir ses
tiraillements d'estomac, pour ne pas perdre une seconde de plus, de
concert avec la duchesse il procdait aux prsentations. Alors seulement
je m'aperus que venait de se produire autour de moi, de moi qui jusqu'
ce jour--sauf le stage dans le salon de Mme Swann--avais t habitu
chez ma mre,  Combray et  Paris, aux faons ou protectrices ou sur la
dfensive de bourgeoises rechignes qui me traitaient en enfant, un
changement de dcor comparable  celui qui introduit tout  coup
Parsifal au milieu des filles fleurs. Celles qui m'entouraient,
entirement dcolletes (leur chair apparaissait des deux cts d'une
sinueuse branche de mimosa ou sous les larges ptales d'une rose), ne me
dirent bonjour qu'en coulant vers moi de longs regards caressants comme
si la timidit seule les et empches de m'embrasser. Beaucoup n'en
taient pas moins fort honntes au point de vue des moeurs; beaucoup, non
toutes, car les plus vertueuses n'avaient pas pour celles qui taient
lgres cette rpulsion qu'et prouve ma mre. Les caprices de la
conduite, nis par de saintes amies, malgr l'vidence, semblaient, dans
le monde des Guermantes, importer beaucoup moins que les relations qu'on
avait su conserver. On feignait d'ignorer que le corps d'une matresse
de maison tait mani par qui voulait, pourvu que le salon ft demeur
intact. Comme le duc se gnait fort peu avec ses invits (de qui et 
qui il n'avait plus ds longtemps rien  apprendre), mais beaucoup avec
moi dont le genre de supriorit, lui tant inconnu, lui causait un peu
le mme genre de respect qu'aux grands seigneurs de la cour de Louis XIV
les ministres bourgeois, il considrait videmment que le fait de ne pas
connatre ses convives n'avait aucune importance, sinon pour eux, du
moins pour moi, et, tandis que je me proccupais  cause de lui de
l'effet que je ferais sur eux, il se souciait seulement de celui qu'ils
feraient sur moi.

Tout d'abord, d'ailleurs, se produisit un double petit imbroglio. Au
moment mme, en effet, o j'tais entr dans le salon, M. de Guermantes,
sans mme me laisser le temps de dire bonjour  la duchesse, m'avait
men, comme pour faire une bonne surprise  cette personne  laquelle il
semblait dire: Voici votre ami, vous voyez je vous l'amne par la peau
du cou, vers une dame assez petite. Or, bien avant que, pouss par le
duc, je fusse arriv devant elle, cette dame n'avait cess de m'adresser
avec ses larges et doux yeux noirs les mille sourires entendus que nous
adressons  une vieille connaissance qui peut-tre ne nous reconnat
pas. Comme c'tait justement mon cas et que je ne parvenais pas  me
rappeler qui elle tait, je dtournais la tte tout en m'avanant de
faon  ne pas avoir  rpondre jusqu' ce que la prsentation m'et
tir d'embarras. Pendant ce temps, la dame continuait  tenir en
quilibre instable son sourire destin  moi. Elle avait l'air d'tre
presse de s'en dbarrasser et que je dise enfin: Ah! madame, je crois
bien! Comme maman sera heureuse que nous nous soyons retrouvs! J'tais
aussi impatient de savoir son nom qu'elle d'avoir vu que je la saluais
enfin en pleine connaissance de cause et que son sourire indfiniment
prolong, comme un sol dise, pouvait enfin cesser. Mais M. de
Guermantes s'y prit si mal, au moins  mon avis, qu'il me sembla qu'il
n'avait nomm que moi et que j'ignorais toujours qui tait la
pseudo-inconnue, laquelle n'eut pas le bon esprit de se nommer tant les
raisons de notre intimit, obscures pour moi, lui paraissaient claires.
En effet, ds que je fus auprs d'elle elle ne me tendit pas sa main,
mais prit familirement la mienne et me parla sur le mme ton que si
j'eusse t aussi au courant qu'elle des bons souvenirs  quoi elle se
reportait mentalement. Elle me dit combien Albert, que je compris tre
son fils, allait regretter de n'avoir pu venir. Je cherchai parmi mes
anciens camarades lequel s'appelait Albert, je ne trouvai que Bloch,
mais ce ne pouvait tre Mme Bloch mre que j'avais devant moi puisque
celle-ci tait morte depuis de longues annes. Je m'efforais vainement
 deviner le pass commun  elle et  moi auquel elle se reportait en
pense. Mais je ne l'apercevais pas mieux,  travers le jais
translucide des larges et douces prunelles qui ne laissaient passer que
le sourire, qu'on ne distingue un paysage situ derrire une vitre noire
mme enflamme de soleil. Elle me demanda si mon pre ne se fatiguait
pas trop, si je ne voudrais pas un jour aller au thtre avec Albert, si
j'tais moins souffrant, et comme mes rponses, titubant dans
l'obscurit mentale o je me trouvais, ne devinrent distinctes que pour
dire que je n'tais pas bien ce soir, elle avana elle-mme une chaise
pour moi en faisant mille frais auxquels ne m'avaient jamais habitu les
autres amis de mes parents. Enfin le mot de l'nigme me fut donn par le
duc: Elle vous trouve charmant, murmura-t-il  mon oreille, laquelle
fut frappe comme si ces mots ne lui taient pas inconnus. C'taient
ceux que Mme de Villeparisis nous avait dits,  ma grand'mre et  moi,
quand nous avions fait la connaissance de la princesse de Luxembourg.
Alors je compris tout, la dame prsente n'avait rien de commun avec Mme
de Luxembourg, mais au langage de celui qui me la servait je discernai
l'espce de la bte. C'tait une Altesse. Elle ne connaissait nullement
ma famille ni moi-mme, mais issue de la race la plus noble et possdant
la plus grande fortune du monde, car, fille du prince de Parme, elle
avait pous un cousin galement princier, elle dsirait, dans sa
gratitude au Crateur, tmoigner au prochain, de si pauvre ou de si
humble extraction ft-il, qu'elle ne le mprisait pas. A vrai dire, les
sourires auraient pu me le faire deviner, j'avais vu la princesse de
Luxembourg acheter des petits pains de seigle sur la plage pour en
donner  ma grand'mre, comme  une biche du Jardin d'acclimatation.
Mais ce n'tait encore que la seconde princesse du sang  qui j'tais
prsent, et j'tais excusable de ne pas avoir dgag les traits
gnraux de l'amabilit des grands. D'ailleurs eux-mmes n'avaient-ils
pas pris la peine de m'avertir de ne pas trop compter sur cette
amabilit, puisque la duchesse de Guermantes, qui m'avait fait tant de
bonjours avec la main  l'Opra-comique, avait eu l'air furieux que je
la saluasse dans la rue, comme les gens qui, ayant une fois donn un
louis  quelqu'un, pensent qu'avec celui-l ils sont en rgle pour
toujours. Quant  M. de Charlus, ses hauts et ses bas taient encore
plus contrasts. Enfin j'ai connu, on le verra, des altesses et des
majests d'une autre sorte, reines qui jouent  la reine, et parlent non
selon les habitudes de leurs congnres, mais comme les reines dans
Sardou.

Si M. de Guermantes avait mis tant de hte  me prsenter, c'est que le
fait qu'il y ait dans une runion quelqu'un d'inconnu  une Altesse
royale est intolrable et ne peut se prolonger une seconde. C'tait
cette mme hte que Saint-Loup avait mise  se faire prsenter  ma
grand'mre. D'ailleurs, par un reste hrit de la vie des cours qui
s'appelle la politesse mondaine et qui n'est pas superficiel, mais o,
par un retournement du dehors au dedans, c'est la superficie qui devient
essentielle et profonde, le duc et la duchesse de Guermantes
considraient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez souvent
ngligs, au moins par l'un d'eux, de la charit, de la chastet, de la
piti et de la justice, celui, plus inflexible, de ne gure parler  la
princesse de Parme qu' la troisime personne.

A dfaut d'tre encore jamais de ma vie all  Parme (ce que je dsirais
depuis de lointaines vacances de Pques), en connatre la princesse,
qui, je le savais, possdait le plus beau palais de cette cit unique o
tout d'ailleurs devait tre homogne, isole qu'elle tait du reste du
monde, entre les parois polies, dans l'atmosphre, touffante comme un
soir d't sans air sur une place de petite ville italienne, de son nom
compact et trop doux, cela aurait d substituer tout d'un coup  ce que
je tchais de me figurer ce qui existait rellement  Parme, en une
sorte d'arrive fragmentaire et sans avoir boug; c'tait, dans
l'algbre du voyage  la ville de Giorgione, comme une premire quation
 cette inconnue. Mais si j'avais depuis des annes--comme un parfumeur
 un bloc uni de matire grasse--fait absorber  ce nom de princesse de
Parme le parfum de milliers de violettes, en revanche, ds que je vis la
princesse, que j'aurais t jusque-l convaincu tre au moins la
Sanseverina, une seconde opration commena, laquelle ne fut,  vrai
dire, paracheve que quelques mois plus tard, et qui consista,  l'aide
de nouvelles malaxations chimiques,  expulser toute huile essentielle
de violettes et tout parfum stendhalien du nom de la princesse et  y
incorporer  la place l'image d'une petite femme noire, occupe
d'oeuvres, d'une amabilit tellement humble qu'on comprenait tout de
suite dans quel orgueil altier cette amabilit prenait son origine. Du
reste, pareille,  quelques diffrences prs, aux autres grandes dames,
elle tait aussi peu stendhalienne que, par exemple,  Paris, dans le
quartier de l'Europe, la rue de Parme, qui ressemble beaucoup moins au
nom de Parme qu' toutes les rues avoisinantes, et fait moins penser 
la Chartreuse o meurt Fabrice qu' la salle des pas perdus de la gare
Saint-Lazare.

Son amabilit tenait  deux causes. L'une, gnrale, tait l'ducation
que cette fille de souverains avait reue. Sa mre (non seulement allie
 toutes les familles royales de l'Europe, mais encore--contraste avec
la maison ducale de Parme--plus riche qu'aucune princesse rgnante) lui
avait, ds son ge le plus tendre, inculqu les prceptes
orgueilleusement humbles d'un snobisme vanglique; et maintenant chaque
trait du visage de la fille, la courbe de ses paules, les mouvements de
ses bras semblaient rpter: Rappelle-toi que si Dieu t'a fait natre
sur les marches d'un trne, tu ne dois pas en profiter pour mpriser
ceux  qui la divine Providence a voulu (qu'elle en soit loue!) que tu
fusses suprieure par la naissance et par les richesses. Au contraire,
sois bonne pour les petits. Tes aeux taient princes de Clves et de
Juliers ds 647; Dieu a voulu dans sa bont que tu possdasses presque
toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch
qu'Edmond de Rothschild; ta filiation en ligne directe est tablie par
les gnalogistes depuis l'an 63 de l're chrtienne; tu as pour
belles-soeurs deux impratrices. Aussi n'aie jamais l'air en parlant de
te rappeler de si grands privilges, non qu'ils soient prcaires (car on
ne peut rien changer  l'anciennet de la race et on aura toujours
besoin de ptrole), mais il est inutile d'enseigner que tu es mieux ne
que quiconque et que tes placements sont de premier ordre, puisque tout
le monde le sait. Sois secourable aux malheureux. Fournis  tous ceux
que la bont cleste t'a fait la grce de placer au-dessous de toi ce
que tu peux leur donner sans dchoir de ton rang, c'est--dire des
secours en argent, mme des soins d'infirmire, mais bien entendu jamais
d'invitations  tes soires, ce qui ne leur ferait aucun bien, mais, en
diminuant ton prestige, terait de son efficacit  ton action
bienfaisante.

Aussi, mme dans les moments o elle ne pouvait pas faire de bien, la
princesse cherchait  montrer, ou plutt  faire croire par tous les
signes extrieurs du langage muet, qu'elle ne se croyait pas suprieure
aux personnes au milieu de qui elle se trouvait. Elle avait avec chacun
cette charmante politesse qu'ont avec les infrieurs les gens bien
levs et  tout moment, pour se rendre utile, poussait sa chaise dans
le but de laisser plus de place, tenait mes gants, m'offrait tous ces
services, indignes des fires bourgeoises, et que rendent bien
volontiers les souveraines, ou, instinctivement et par pli
professionnel, les anciens domestiques.

Dj, en effet, le duc, qui semblait press d'achever les prsentations,
m'avait entran vers une autre des filles fleurs. En entendant son nom
je lui dis que j'avais pass devant son chteau, non loin de Balbec.
Oh! comme j'aurais t heureuse de vous le montrer, dit-elle presque 
voix basse comme pour se montrer plus modeste, mais d'un ton senti, tout
pntr du regret de l'occasion manque d'un plaisir tout spcial, et
elle ajouta avec un regard insinuant: J'espre que tout n'est pas
perdu. Et je dois dire que ce qui vous aurait intress davantage c'et
t le chteau de ma tante Brancas; il a t construit par Mansard;
c'est la perle de la province. Ce n'tait pas seulement elle qui et
t contente de montrer son chteau, mais sa tante Brancas n'et pas t
moins ravie de me faire les honneurs du sien,  ce que m'assura cette
dame qui pensait videmment que, surtout dans un temps o la terre tend
 passer aux mains de financiers qui ne savent pas vivre, il importe que
les grands maintiennent les hautes traditions de l'hospitalit
seigneuriale, par des paroles qui n'engagent  rien. C'tait aussi parce
qu'elle cherchait, comme toutes les personnes de son milieu,  dire les
choses qui pouvaient faire le plus de plaisir  l'interlocuteur,  lui
donner la plus haute ide de lui-mme,  ce qu'il crt qu'il flattait
ceux  qui il crivait, qu'il honorait ses htes, qu'on brlait de le
connatre. Vouloir donner aux autres cette ide agrable d'eux-mmes
existe  vrai dire quelquefois mme dans la bourgeoisie elle-mme. On y
rencontre cette disposition bienveillante,  titre de qualit
individuelle compensatrice d'un dfaut, non pas, hlas, chez les amis
les plus srs, mais du moins chez les plus agrables compagnes. Elle
fleurit en tout cas tout isolment. Dans une partie importante de
l'aristocratie, au contraire, ce trait de caractre a cess d'tre
individuel; cultiv par l'ducation, entretenu par l'ide d'une grandeur
propre qui ne peut craindre de s'humilier, qui ne connat pas de
rivales, sait que par amnit elle peut faire des heureux et se complat
 en faire, il est devenu le caractre gnrique d'une classe. Et mme
ceux que des dfauts personnels trop opposs empchent de le garder dans
leur coeur en portent la trace inconsciente dans leur vocabulaire ou leur
gesticulation.

--C'est une trs bonne femme, me dit M. de Guermantes de la princesse de
Parme, et qui sait tre grande dame comme personne.

Pendant que j'tais prsent aux femmes, il y avait un monsieur qui
donnait de nombreux signes d'agitation: c'tait le comte Hannibal de
Braut-Consalvi. Arriv tard, il n'avait pas eu le temps de s'informer
des convives et quand j'tais entr au salon, voyant en moi un invit
qui ne faisait pas partie de la socit de la duchesse et devait par
consquent avoir des titres tout  fait extraordinaires pour y pntrer,
il installa son monocle sous l'arcade cintre de ses sourcils, pensant
que celui-ci l'aiderait beaucoup  discerner quelle espce d'homme
j'tais. Il savait que Mme de Guermantes avait, apanage prcieux des
femmes vraiment suprieures, ce qu'on appelle un salon, c'est--dire
ajoutait parfois aux gens de son monde quelque notabilit que venait de
mettre en vue la dcouverte d'un remde ou la production d'un
chef-d'oeuvre. Le faubourg Saint-Germain restait encore sous l'impression
d'avoir appris qu' la rception pour le roi et la reine d'Angleterre,
la duchesse n'avait pas craint de convier M. Detaille. Les femmes
d'esprit du faubourg se consolaient malaisment de n'avoir pas t
invites tant elles eussent t dlicieusement intresses d'approcher
ce gnie trange. Mme de Courvoisier prtendait qu'il y avait aussi M.
Ribot, mais c'tait une invention destine  faire croire qu'Oriane
cherchait  faire nommer son mari ambassadeur. Enfin, pour comble de
scandale, M. de Guermantes, avec une galanterie digne du marchal de
Saxe, s'tait prsent au foyer de la Comdie-Franaise et avait pri
Mlle Reichenberg de venir rciter des vers devant le roi, ce qui avait
eu lieu et constituait un fait sans prcdent dans les annales des
raouts. Au souvenir de tant d'imprvu, qu'il approuvait d'ailleurs
pleinement, tant lui-mme autant qu'un ornement et, de la mme faon
que la duchesse de Guermantes, mais dans le sexe masculin, une
conscration pour un salon, M. de Braut se demandant qui je pouvais
bien tre sentait un champ trs vaste ouvert  ses investigations. Un
instant le nom de M. Widor passa devant son esprit; mais il jugea que
j'tais bien jeune pour tre organiste, et M. Widor trop peu marquant
pour tre reu. Il lui parut plus vraisemblable de voir tout
simplement en moi le nouvel attach de la lgation de Sude duquel on
lui avait parl; et il se prparait  me demander des nouvelles du roi
Oscar par qui il avait t  plusieurs reprises fort bien accueilli;
mais quand le duc, pour me prsenter, eut dit mon nom  M. de Braut,
celui-ci, voyant que ce nom lui tait absolument inconnu, ne douta plus
ds lors que, me trouvant l, je ne fusse quelque clbrit. Oriane
dcidment n'en faisait pas d'autres et savait l'art d'attirer les
hommes en vue dans son salon, au pourcentage de un pour cent bien
entendu, sans quoi elle l'et dclass. M. de Braut commena donc  se
pourlcher les babines et  renifler de ses narines friandes, mis en
apptit non seulement par le bon dner qu'il tait sr de faire, mais
par le caractre de la runion que ma prsence ne pouvait manquer de
rendre intressante et qui lui fournirait un sujet de conversation
piquant le lendemain au djeuner du duc de Chartres. Il n'tait pas
encore fix sur le point de savoir si c'tait moi dont on venait
d'exprimenter le srum contre le cancer ou de mettre en rptition le
prochain lever de rideau au Thtre-Franais, mais grand intellectuel,
grand amateur de rcits de voyages, il ne cessait pas de multiplier
devant moi les rvrences, les signes d'intelligence, les sourires
filtrs par son monocle; soit dans l'ide fausse qu'un homme de valeur
l'estimerait davantage s'il parvenait  lui inculquer l'illusion que
pour lui, comte de Braut-Consalvi, les privilges de la pense
n'taient pas moins dignes de respect que ceux de la naissance; soit
tout simplement par besoin et difficult d'exprimer sa satisfaction,
dans l'ignorance de la langue qu'il devait me parler, en somme comme
s'il se ft trouv en prsence de quelqu'un des naturels d'une terre
inconnue o aurait atterri son radeau et avec lesquels, par espoir du
profit, il tcherait, tout en observant curieusement leurs coutumes et
sans interrompre les dmonstrations d'amiti ni pousser comme eux de
grands cris, de troquer des oeufs d'autruche et des pices contre des
verroteries. Aprs avoir rpondu de mon mieux  sa joie, je serrai la
main du duc de Chtellerault que j'avais dj rencontr chez Mme de
Villeparisis, de laquelle il me dit que c'tait une fine mouche. Il
tait extrmement Guermantes par la blondeur des cheveux, le profil
busqu, les points o la peau de la joue s'altre, tout ce qui se voit
dj dans les portraits de cette famille que nous ont laisss le XVIe et
le XVIIe sicle. Mais comme je n'aimais plus la duchesse, sa
rincarnation en un jeune homme tait sans attrait pour moi. Je lisais
le crochet que faisait le nez du duc de Chtellerault comme la signature
d'un peintre que j'aurais longtemps tudi, mais qui ne m'intressait
plus du tout. Puis je dis aussi bonjour au prince de Foix, et, pour le
malheur de mes phalanges qui n'en sortirent que meurtries, je les
laissai s'engager dans l'tau qu'tait une poigne de mains 
l'allemande, accompagne d'un sourire ironique ou bonhomme du prince de
Faffenheim, l'ami de M. de Norpois, et que, par la manie de surnoms
propre  ce milieu, on appelait si universellement le prince Von, que
lui-mme signait prince Von, ou, quand il crivait  des intimes, Von.
Encore cette abrviation-l se comprenait-elle  la rigueur,  cause de
la longueur d'un nom compos. On se rendait moins compte des raisons qui
faisaient remplacer Elisabeth tantt par Lili, tantt par Bebeth, comme
dans un autre monde pullulaient les Kikim. On s'explique que des hommes,
cependant assez oisifs et frivoles en gnral, eussent adopt Quiou
pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit
moins ce qu'ils en gagnaient  prnommer un de leurs cousins Dinand au
lieu de Ferdinand. Il ne faudrait pas croire du reste que pour donner
des prnoms les Guermantes procdassent invariablement par la rptition
d'une syllabe. Ainsi deux soeurs, la comtesse de Montpeyroux et la
vicomtesse de Vlude, lesquelles taient toutes d'une norme grosseur,
ne s'entendaient jamais appeler, sans s'en fcher le moins du monde et
sans que personne songet  en sourire, tant l'habitude tait ancienne,
que Petite et Mignonne. Mme de Guermantes, qui adorait Mme de
Montpeyroux, et, si celle-ci et t gravement atteinte, demand avec
des larmes  sa soeur: On me dit que Petite est trs mal. Mme de
l'clin portant les cheveux en bandeaux qui lui cachaient entirement
les oreilles, on ne l'appelait jamais que ventre affam. Quelquefois
on se contentait d'ajouter un _a_ au nom ou au prnom du mari pour
dsigner la femme. L'homme le plus avare, le plus sordide, le plus
inhumain du faubourg ayant pour prnom Raphal, sa charmante, sa fleur
sortant aussi du rocher signait toujours Raphala; mais ce sont l
seulement simples chantillons de rgles innombrables dont nous pourrons
toujours, si l'occasion s'en prsente, expliquer quelques-unes. Ensuite
je demandai au duc de me prsenter au prince d'Agrigente. Comment, vous
ne connaissez pas cet excellent Gri-gri, s'cria M. de Guermantes, et
il dit mon nom  M. d'Agrigente. Celui de ce dernier, si souvent cit
par Franoise, m'tait toujours apparu comme une transparente verrerie,
sous laquelle je voyais, frapps au bord de la mer violette par les
rayons obliques d'un soleil d'or, les cubes roses d'une cit antique
dont je ne doutais pas que le prince--de passage  Paris par un bref
miracle--ne ft lui-mme, aussi lumineusement sicilien et glorieusement
patin, le souverain effectif. Hlas, le vulgaire hanneton auquel on me
prsenta, et qui pirouetta pour me dire bonjour avec une lourde
dsinvolture qu'il croyait lgante, tait aussi indpendant de son nom
que d'une oeuvre d'art qu'il et possde, sans porter sur soi aucun
reflet d'elle, sans peut-tre l'avoir jamais regarde. Le prince
d'Agrigente tait si entirement dpourvu de quoi que ce ft de princier
et qui pt faire penser  Agrigente, que c'en tait  supposer que son
nom, entirement distinct de lui, reli par rien  sa personne, avait eu
le pouvoir d'attirer  soit tout ce qu'il aurait pu y avoir de vague
posie en cet homme comme chez tout autre, et de l'enfermer aprs cette
opration dans les syllabes enchantes. Si l'opration avait eu lieu,
elle avait t en tout cas bien faite, car il ne restait plus un atome
de charme  retirer de ce parent des Guermantes. De sorte qu'il se
trouvait  la fois le seul homme au monde qui ft prince d'Agrigente et
peut-tre l'homme au monde qui l'tait le moins. Il tait d'ailleurs
fort heureux de l'tre, mais comme un banquier est heureux d'avoir de
nombreuses actions d'une mine, sans se soucier d'ailleurs si cette mine
rpond au joli nom de mine Ivanhoe et de mine Primerose, ou si elle
s'appelle seulement la mine Premier. Cependant, tandis que s'achevaient
les prsentations si longues  raconter mais qui, commences ds mon
entre au salon, n'avaient dur que quelques instants, et que Mme de
Guermantes, d'un ton presque suppliant, me disait: Je suis sre que
Basin vous fatigue  vous mener ainsi de l'une  l'autre, nous voulons
que vous connaissiez nos amis, mais nous voulons surtout ne pas vous
fatiguer pour que vous reveniez souvent, le duc, d'un mouvement assez
gauche et timor, donna (ce qu'il aurait bien voulu faire depuis une
heure remplie pour moi par la contemplation des Elstir) le signe qu'on
pouvait servir.

Il faut ajouter qu'un des invits manquait, M. de Grouchy, dont la
femme, ne Guermantes, tait venue seule de son ct, le mari devant
arriver directement de la chasse o il avait pass la journe. Ce M. de
Grouchy, descendant de celui du Premier Empire et duquel on a dit
faussement que son absence au dbut de Waterloo avait t la cause
principale de la dfaite de Napolon, tait d'une excellente famille,
insuffisante pourtant aux yeux de certains entichs de noblesse. Ainsi
le prince de Guermantes, qui devait tre bien des annes plus tard moins
difficile pour lui-mme, avait-il coutume de dire  ses nices: Quel
malheur pour cette pauvre Mme de Guermantes (la vicomtesse de
Guermantes, mre de Mme de Grouchy) qu'elle n'ait jamais pu marier ses
enfants.--Mais, mon oncle, l'ane a pous M. de Grouchy.--Je n'appelle
pas cela un mari! Enfin, on prtend que l'oncle Franois a demand la
cadette, cela fera qu'elles ne seront pas toutes restes filles.

Aussitt l'ordre de servir donn, dans un vaste dclic giratoire,
multiple et simultan, les portes de la salle  manger s'ouvrirent 
deux battants; un matre d'htel qui avait l'air d'un matre des
crmonies s'inclina devant la princesse de Parme et annona la
nouvelle: Madame est servie, d'un ton pareil  celui dont il aurait
dit: Madame se meurt, mais qui ne jeta aucune tristesse dans
l'assemble, car ce fut d'un air foltre, et comme l't  Robinson, que
les couples s'avancrent l'un derrire l'autre vers la salle  manger,
se sparant quand ils avaient gagn leur place o des valets de pied
poussaient derrire eux leur chaise; la dernire, Mme de Guermantes
s'avana vers moi, pour que je la conduisisse  table et sans que
j'prouvasse l'ombre de la timidit que j'aurais pu craindre, car, en
chasseresse  qui une grande adresse musculaire a rendu la grce facile,
voyant sans doute que je m'tais mis du ct qu'il ne fallait pas, elle
pivota avec tant de justesse autour de moi que je trouvai son bras sur
le mien et le plus naturellement encadr dans un rythme de mouvements
prcis et nobles. Je leur obis avec d'autant plus d'aisance que les
Guermantes n'y attachaient pas plus d'importance qu'au savoir un vrai
savant, chez qui on est moins intimid que chez un ignorant; d'autres
portes s'ouvrirent par o entra la soupe fumante, comme si le dner
avait lieu dans un thtre de pupazzi habilement machin et o l'arrive
tardive du jeune invit mettait, sur un signe du matre, tous les
rouages en action.

C'est timide et non majestueusement souverain qu'avait t ce signe du
duc, auquel avait rpondu le dclanchement de cette vaste, ingnieuse,
obissante et fastueuse horlogerie mcanique et humaine. L'indcision du
geste ne nuisit pas pour moi  l'effet du spectacle qui lui tait
subordonn. Car je sentais que ce qui l'avait rendu hsitant et
embarrass tait la crainte de me laisser voir qu'on n'attendait que moi
pour dner et qu'on m'avait attendu longtemps, de mme que Mme de
Guermantes avait peur qu'ayant regard tant de tableaux, on ne me
fatigut et ne m'empcht de prendre mes aises en me prsentant  jet
continu. De sorte que c'tait le manque de grandeur dans le geste qui
dgageait la grandeur vritable. De mme que cette indiffrence du duc 
son propre luxe, ses gards au contraire pour un hte, insignifiant en
lui-mme mais qu'il voulait honorer. Ce n'est pas que M. de Guermantes
ne ft par certains cts fort ordinaire, et n'et mme des ridicules
d'homme trop riche, l'orgueil d'un parvenu qu'il n'tait pas.

Mais de mme qu'un fonctionnaire ou qu'un prtre voient leur mdiocre
talent multipli  l'infini (comme une vague par toute la mer qui se
presse derrire elle) par ces forces auxquelles ils s'appuient,
l'administration franaise et l'glise catholique, de mme M. de
Guermantes tait port par cette autre force, la politesse
aristocratique la plus vraie. Cette politesse exclut bien des gens. Mme
de Guermantes n'et pas reu Mme de Cambremer ou M. de Forcheville. Mais
du moment que quelqu'un, comme c'tait mon cas, paraissait susceptible
d'tre agrg au milieu Guermantes, cette politesse dcouvrait des
trsors de simplicit hospitalire plus magnifiques encore s'il est
possible que ces vieux salons, ces merveilleux meubles rests l.

Quand il voulait faire plaisir  quelqu'un, M. de Guermantes avait ainsi
pour faire de lui, ce jour-l, le personnage principal, un art qui
savait mettre  profit la circonstance et le lieu. Sans doute 
Guermantes ses distinctions et ses grces eussent pris une autre
forme. Il et fait atteler pour m'emmener faire seul avec lui une
promenade avant dner. Telles qu'elles taient, on se sentait touch par
ses faons comme on l'est, en lisant des Mmoires du temps, par celles
de Louis XIV quand il rpond avec bont, d'un air riant et avec une
demi-rvrence,  quelqu'un qui vient le solliciter. Encore faut-il,
dans les deux cas, comprendre que cette politesse n'allait pas au del
de ce que ce mot signifie.

Louis XIV (auquel les entichs de noblesse de son temps reprochent
pourtant son peu de souci de l'tiquette, si bien, dit Saint-Simon,
qu'il n'a t qu'un fort petit roi pour le rang en comparaison de
Philippe de Valois, Charles V, etc.) fait rdiger les instructions les
plus minutieuses pour que les princes du sang et les ambassadeurs
sachent  quels souverains ils doivent laisser la main. Dans certains
cas, devant l'impossibilit d'arriver  une entente, on prfre convenir
que le fils de Louis XIV, Monseigneur, ne recevra chez lui tel souverain
tranger que dehors, en plein air, pour qu'il ne soit pas dit qu'en
entrant dans le chteau l'un a prcd l'autre; et l'lecteur palatin,
recevant le duc de Chevreuse  dner, feint, pour ne pas lui laisser la
main, d'tre malade et dne avec lui mais couch, ce qui tranche la
difficult. M. le Duc vitant les occasions de rendre le service 
Monsieur, celui-ci, sur le conseil du roi son frre dont il est du reste
tendrement aim, prend un prtexte pour faire monter son cousin  son
lever et le forcer  lui passer sa chemise. Mais ds qu'il s'agit d'un
sentiment profond, des choses du coeur, le devoir, si inflexible tant
qu'il s'agit de politesse, change entirement. Quelques heures aprs la
mort de ce frre, une des personnes qu'il a le plus aimes, quand
Monsieur, selon l'expression du duc de Montfort, est encore tout
chaud, Louis XIV chante des airs d'opras, s'tonne que la duchesse de
Bourgogne, laquelle a peine  dissimuler sa douleur, ait l'air si
mlancolique, et voulant que la gaiet recommence aussitt, pour que les
courtisans se dcident  se remettre au jeu ordonne au duc de Bourgogne
de commencer une partie de brelan. Or, non seulement dans les actions
mondaines et concentres, mais dans le langage le plus involontaire,
dans les proccupations, dans l'emploi du temps de M. de Guermantes, on
retrouvait le mme contraste: les Guermantes n'prouvaient pas plus de
chagrin que les autres mortels, on peut mme dire que leur sensibilit
vritable tait moindre; en revanche, on voyait tous les jours leur nom
dans les mondanits du _Gaulois_  cause du nombre prodigieux
d'enterrements o ils eussent trouv coupable de ne pas se faire
inscrire. Comme le voyageur retrouve, presque semblables, les maisons
couvertes de terre, les terrasses que purent connatre Xnophon ou saint
Paul, de mme dans les manires de M. de Guermantes, homme attendrissant
de gentillesse et rvoltant de duret, esclave des plus petites
obligations et dli des pactes les plus sacrs, je retrouvais encore
intacte aprs plus de deux sicles couls cette dviation particulire
 la vie de cour sous Louis XIV et qui transporte les scrupules de
conscience du domaine des affections et de la moralit aux questions de
pure forme.

L'autre raison de l'amabilit que me montra la princesse de Parme tait
plus particulire. C'est qu'elle tait persuade d'avance que tout ce
qu'elle voyait chez la duchesse de Guermantes, choses et gens, tait
d'une qualit suprieure  tout ce qu'elle avait chez elle. Chez toutes
les autres personnes, elle agissait, il est vrai, comme s'il en avait
t ainsi; pour le plat le plus simple, pour les fleurs les plus
ordinaires, elle ne se contentait pas de s'extasier, elle demandait la
permission d'envoyer ds le lendemain chercher la recette ou regarder
l'espce par son cuisinier ou son jardinier en chef, personnages  gros
appointements, ayant leur voiture  eux et surtout leurs prtentions
professionnelles, et qui se trouvaient fort humilis de venir s'informer
d'un plat ddaign ou prendre modle sur une varit d'oeillets laquelle
n'tait pas moiti aussi belle, aussi panache de chinages, aussi
grande quant aux dimensions des fleurs, que celles qu'ils avaient
obtenues depuis longtemps chez la princesse. Mais si de la part de
celle-ci, chez tout le monde, cet tonnement devant les moindres choses
tait factice et destin  montrer qu'elle ne tirait pas de la
supriorit de son rang et de ses richesses un orgueil dfendu par ses
anciens prcepteurs, dissimul par sa mre et insupportable  Dieu, en
revanche, c'est en toute sincrit qu'elle regardait le salon de la
duchesse de Guermantes comme un lieu privilgi o elle ne pouvait
marcher que de surprises en dlices. D'une faon gnrale d'ailleurs,
mais qui serait bien insuffisante  expliquer cet tat d'esprit, les
Guermantes taient assez diffrents du reste de la socit
aristocratique, ils taient plus prcieux et plus rares. Ils m'avaient
donn au premier aspect l'impression contraire, je les avais trouvs
vulgaires, pareils  tous les hommes et  toutes les femmes, mais parce
que pralablement j'avais vu en eux, comme en Balbec, en Florence, en
Parme, des noms. videmment, dans ce salon, toutes les femmes que
j'avais imagines comme des statuettes de Saxe ressemblaient tout de
mme davantage  la grande majorit des femmes. Mais de mme que Balbec
ou Florence, les Guermantes, aprs avoir du l'imagination parce qu'ils
ressemblaient plus  leurs pareils qu' leur nom, pouvaient ensuite,
quoique  un moindre degr, offrir  l'intelligence certaines
particularits qui les distinguaient. Leur physique mme, la couleur
d'un rose spcial, allant quelquefois jusqu'au violet, de leur chair,
une certaine blondeur quasi clairante des cheveux dlicats, mme chez
les hommes, masss en touffes dores et douces, moiti de lichens
paritaires et de pelage flin (clat lumineux  quoi correspondait un
certain brillant de l'intelligence, car, si l'on disait le teint et les
cheveux des Guermantes, on disait aussi l'esprit des Guermantes comme
l'esprit des Mortemart--une certaine qualit sociale plus fine ds avant
Louis XIV, et d'autant plus reconnue de tous qu'ils la promulguaient
eux-mmes), tout cela faisait que, dans la matire mme, si prcieuse
ft-elle, de la socit aristocratique o on les trouvait engains a et
l, les Guermantes restaient reconnaissables, faciles  discerner et 
suivre, comme les filons dont la blondeur veine le jaspe et l'onyx, ou
plutt encore comme le souple ondoiement de cette chevelure de clart
dont les crins dpeigns courent comme de flexibles rayons dans les
flancs de l'agate-mousse.

Les Guermantes--du moins ceux qui taient dignes du nom--n'taient pas
seulement d'une qualit de chair, de cheveu, de transparent regard,
exquise, mais avaient une manire de se tenir, de marcher, de saluer, de
regarder avant de serrer la main, de serrer la main, par quoi ils
taient aussi diffrents en tout cela d'un homme du monde quelconque que
celui-ci d'un fermier en blouse. Et malgr leur amabilit on se disait:
n'ont-ils pas vraiment le droit, quoiqu'ils le dissimulent, quand ils
nous voient marcher, saluer, sortir, toutes ces choses qui, accomplies
par eux, devenaient aussi gracieuses que le vol de l'hirondelle ou
l'inclinaison de la rose, de penser: ils sont d'une autre race que nous
et nous sommes, nous, les princes de la terre? Plus tard je compris que
les Guermantes me croyaient en effet d'une race autre, mais qui excitait
leur envie, parce que je possdais des mrites que j'ignorais et qu'ils
faisaient profession de tenir pour seuls importants. Plus tard encore
j'ai senti que cette profession de foi n'tait qu' demi sincre et que
chez eux le ddain ou l'tonnement coexistaient avec l'admiration et
l'envie. La flexibilit physique essentielle aux Guermantes tait
double; grce  l'une, toujours en action,  tout moment, et si par
exemple un Guermantes mle allait saluer une dame, il obtenait une
silhouette de lui-mme, faite de l'quilibre instable de mouvements
asymtriques et nerveusement compenss, une jambe tranant un peu soit
exprs, soit parce qu'ayant t souvent casse  la chasse elle
imprimait au torse, pour rattraper l'autre jambe, une dviation 
laquelle la remonte d'une paule faisait contrepoids, pendant que le
monocle s'installait dans l'oeil, haussait un sourcil au mme moment o
le toupet des cheveux s'abaissait pour le salut; l'autre flexibilit,
comme la forme de la vague, du vent ou du sillage que garde  jamais la
coquille ou le bateau, s'tait pour ainsi dire stylise en une sorte de
mobilit fixe, incurvant le nez busqu qui sous les yeux bleus  fleur
de tte, au-dessus des lvres trop minces, d'o sortait, chez les
femmes, une voix rauque, rappelait l'origine fabuleuse enseigne au XVIe
sicle par le bon vouloir de gnalogistes parasites et hellnisants 
cette race, ancienne sans doute, mais pas au point qu'ils prtendaient
quand ils lui donnaient pour origine la fcondation mythologique d'une
nymphe par un divin Oiseau.

Les Guermantes n'taient pas moins spciaux au point de vue intellectuel
qu'au point de vue physique. Sauf le prince Gilbert (l'poux aux ides
surannes de Marie Gilbert et qui faisait asseoir sa femme  gauche
quand ils se promenaient en voiture parce qu'elle tait de moins bon
sang, pourtant royal, que lui), mais il tait une exception et faisait,
absent, l'objet des railleries de la famille et d'anecdotes toujours
nouvelles, les Guermantes, tout en vivant dans le pur gratin de
l'aristocratie, affectaient de ne faire aucun cas de la noblesse. Les
thories de la duchesse de Guermantes, laquelle  vrai dire  force
d'tre Guermantes devenait dans une certaine mesure quelque chose
d'autre et de plus agrable, mettaient tellement au-dessus de tout
l'intelligence et taient en politique si socialistes qu'on se demandait
o dans son htel se cachait le gnie charg d'assurer le maintien de la
vie aristocratique, et qui toujours invisible, mais videmment tapi
tantt dans l'antichambre, tantt dans le salon, tantt dans le cabinet
de toilette, rappelait aux domestiques de cette femme qui ne croyait pas
aux titres de lui dire Madame la duchesse,  cette personne qui
n'aimait que la lecture et n'avait point de respect humain, d'aller
dner chez sa belle-soeur quand sonnaient huit heures et de se
dcolleter pour cela.

Le mme gnie de la famille prsentait  Mme de Guermantes la situation
des duchesses, du moins des premires d'entre elles, et comme elle
multimillionnaires, le sacrifice  d'ennuyeux ths-dners en ville,
raouts, d'heures o elle et pu lire des choses intressantes, comme des
ncessits dsagrables analogues  la pluie, et que Mme de Guermantes
acceptait en exerant sur elles sa verve frondeuse mais sans aller
jusqu' rechercher les raisons de son acceptation. Ce curieux effet du
hasard que le matre d'htel de Mme de Guermantes dt toujours: Madame
la duchesse  cette femme qui ne croyait qu' l'intelligence, ne
paraissait pourtant pas la choquer. Jamais elle n'avait pens  le prier
de lui dire Madame tout simplement. En poussant la bonne volont
jusqu' ses extrmes limites, on et pu croire que, distraite, elle
entendait seulement Madame et que l'appendice verbal qui y tait
ajout n'tait pas peru. Seulement, si elle faisait la sourde, elle
n'tait pas muette. Or, chaque fois qu'elle avait une commission 
donner  son mari, elle disait au matre d'htel: Vous rappellerez 
Monsieur le duc...

Le gnie de la famille avait d'ailleurs d'autres occupations, par
exemple de faire parler de morale. Certes il y avait des Guermantes plus
particulirement intelligents, des Guermantes plus particulirement
moraux, et ce n'taient pas d'habitude les mmes. Mais les
premiers--mme un Guermantes qui avait fait des faux et trichait au jeu
et tait le plus dlicieux de tous, ouvert  toutes les ides neuves et
justes--traitaient encore mieux de la morale que les seconds, et de la
mme faon que Mme de Villeparisis, dans les moments o le gnie de la
famille s'exprimait par la bouche de la vieille dame. Dans des moments
identiques on voyait tout d'un coup les Guermantes prendre un ton
presque aussi vieillot, aussi bonhomme, et  cause de leur charme plus
grand, plus attendrissant que celui de la marquise pour dire d'une
domestique: On sent qu'elle a un bon fond, c'est une fille qui n'est
pas commune, elle doit tre la fille de gens bien, elle est certainement
reste toujours dans le droit chemin. A ces moments-l le gnie de la
famille se faisait intonation. Mais parfois il tait aussi tournure, air
de visage, le mme chez la duchesse que chez son grand-pre le marchal,
une sorte d'insaisissable convulsion (pareille  celle du Serpent, gnie
carthaginois de la famille Barca), et par quoi j'avais t plusieurs
fois saisi d'un battement de coeur, dans mes promenades matinales, quand,
avant d'avoir reconnu Mme de Guermantes, je me sentais regard par elle
du fond d'une petite crmerie. Ce gnie tait intervenu dans une
circonstance qui avait t loin d'tre indiffrente non seulement aux
Guermantes, mais aux Courvoisier, partie adverse de la famille et,
quoique d'aussi bon sang que les Guermantes, tout l'oppos d'eux (c'est
mme par sa grand'mre Courvoisier que les Guermantes expliquaient le
parti pris du prince de Guermantes de toujours parler naissance et
noblesse comme si c'tait la seule chose qui importt). Non seulement
les Courvoisier n'assignaient pas  l'intelligence le mme rang que les
Guermantes, mais ils ne possdaient pas d'elle la mme ide. Pour un
Guermantes (ft-il bte), tre intelligent, c'tait avoir la dent dure,
tre capable de dire des mchancets, d'emporter le morceau, c'tait
aussi pouvoir vous tenir tte aussi bien sur la peinture, sur la
musique, sur l'architecture, parler anglais. Les Courvoisier se
faisaient de l'intelligence une ide moins favorable et, pour peu qu'on
ne ft pas de leur monde, tre intelligent n'tait pas loin de signifier
avoir probablement assassin pre et mre. Pour eux l'intelligence
tait l'espce de pince monseigneur grce  laquelle des gens qu'on ne
connaissait ni d've ni d'Adam foraient les portes des salons les plus
respects, et on savait chez les Courvoisier qu'il finissait toujours
par vous en cuire d'avoir reu de telles espces. Aux insignifiantes
assertions des gens intelligents qui n'taient pas du monde, les
Courvoisier opposaient une mfiance systmatique. Quelqu'un ayant dit
une fois: Mais Swann est plus jeune que Palamde.--Du moins il vous le
dit; et s'il vous le dit soyez sr que c'est qu'il y trouve son
intrt, avait rpondu Mme de Gallardon. Bien plus, comme on disait de
deux trangres trs lgantes que les Guermantes recevaient, qu'on
avait fait passer d'abord celle-ci puisqu'elle tait l'ane: Mais
est-elle mme l'ane? avait demand Mme de Gallardon, non pas
positivement comme si ce genre de personnes n'avaient pas d'ge, mais
comme si, vraisemblablement dnues d'tat civil et religieux, de
traditions certaines, elles fussent plus ou moins jeunes comme les
petites chattes d'une mme corbeille entre lesquelles un vtrinaire
seul pourrait se reconnatre. Les Courvoisier, mieux que les Guermantes,
maintenaient d'ailleurs en un sens l'intgrit de la noblesse  la fois
grce  l'troitesse de leur esprit et  la mchancet de leur coeur. De
mme que les Guermantes (pour qui, au-dessous des familles royales et de
quelques autres comme les de Ligne, les La Trmoille, etc., tout le
reste se confondait dans un vague fretin) taient insolents avec des
gens de race ancienne qui habitaient autour de Guermantes, prcisment
parce qu'ils ne faisaient pas attention  ces mrites de second ordre
dont s'occupaient normment les Courvoisier, le manque de ces mrites
leur importait peu. Certaines femmes qui n'avaient pas un rang trs
lev dans leur province mais brillamment maries, riches, jolies,
aimes des duchesses, taient pour Paris, o l'on est peu au courant des
pre et mre, un excellent et lgant article d'importation. Il
pouvait arriver, quoique rarement, que de telles femmes fussent, par le
canal de la princesse de Parme, ou en vertu de leur agrment propre,
reues chez certaines Guermantes. Mais,  leur gard, l'indignation des
Courvoisier ne dsarmait jamais. Rencontrer entre cinq et six, chez leur
cousine, des gens avec les parents de qui leurs parents n'aimaient pas 
frayer dans le Perche, devenait pour eux un motif de rage croissante et
un thme d'inpuisables dclamations. Ds le moment, par exemple, o la
charmante comtesse G... entrait chez les Guermantes, le visage de Mme de
Villebon prenait exactement l'expression qu'il et d prendre si elle
avait eu  rciter le vers:

    _Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-l._

vers qui lui tait du reste inconnu. Cette Courvoisier avait aval
presque tous les lundis un clair charg de crme  quelques pas de la
comtesse G..., mais sans rsultat. Et Mme de Villebon confessait en
cachette qu'elle ne pouvait concevoir comment sa cousine Guermantes
recevait une femme qui n'tait mme pas de la deuxime socit, 
Chteaudun. Ce n'est vraiment pas la peine que ma cousine soit si
difficile sur ses relations, c'est  se moquer du monde, concluait Mme
de Villebon avec une autre expression de visage, celle-l souriante et
narquoise dans le dsespoir, sur laquelle un petit jeu de devinettes et
plutt mis un autre vers que la comtesse ne connaissait naturellement
pas davantage:

    _Grce aux dieux mon malheur passe mon esprance_.

Au reste, anticipons sur les vnements en disant que la persvrance,
rime d'esprance dans le vers suivant, de Mme de Villebon  snober Mme
G... ne fut pas tout  fait inutile. Aux yeux de Mme G... elle doua Mme
de Villebon d'un prestige tel, d'ailleurs purement imaginaire, que,
quand la fille de Mme G..., qui tait la plus jolie et la plus riche des
bals de l'poque, fut  marier, on s'tonna de lui voir refuser tous les
ducs. C'est que sa mre, se souvenant des avanies hebdomadaires qu'elle
avait essuyes rue de Grenelle en souvenir de Chteaudun, ne souhaitait
vritablement qu'un mari pour sa fille: un fils Villebon.

Un seul point sur lequel Guermantes et Courvoisier se rencontraient
tait dans l'art, infiniment vari d'ailleurs, de marquer les distances.
Les manires des Guermantes n'taient pas entirement uniformes chez
tous. Mais, par exemple, tous les Guermantes, de ceux qui l'taient
vraiment, quand on vous prsentait  eux, procdaient  une sorte de
crmonie,  peu prs comme si le fait qu'ils vous eussent tendu la main
et t aussi considrable que s'il s'tait agi de vous sacrer
chevalier. Au moment o un Guermantes, n'et-il que vingt ans, mais
marchant dj sur les traces de ses ans, entendait votre nom prononc
par le prsentateur, il laissait tomber sur vous, comme s'il n'tait
nullement dcid  vous dire bonjour, un regard gnralement bleu,
toujours de la froideur d'un acier qu'il semblait prt  vous plonger
dans les plus profonds replis du coeur. C'est du reste ce que les
Guermantes croyaient faire en effet, se jugeant tous des psychologues de
premier ordre. Ils pensaient de plus accrotre par cette inspection
l'amabilit du salut qui allait suivre et qui ne vous serait dlivr
qu' bon escient. Tout ceci se passait  une distance de vous qui,
petite s'il se ft agi d'une passe d'armes, semblait norme pour une
poigne de main et glaait dans le deuxime cas comme elle et fait dans
le premier, de sorte que quand le Guermantes, aprs une rapide tourne
accomplie dans les dernires cachettes de votre me et de votre
honorabilit, vous avait jug digne de vous rencontrer dsormais avec
lui, sa main, dirige vers vous au bout d'un bras tendu dans toute sa
longueur, avait l'air de vous prsenter un fleuret pour un combat
singulier, et cette main tait en somme place si loin du Guermantes 
ce moment-l que, quand il inclinait alors la tte, il tait difficile
de distinguer si c'tait vous ou sa propre main qu'il saluait. Certains
Guermantes n'ayant pas le sentiment de la mesure, ou incapables de ne
pas se rpter sans cesse, exagraient en recommenant cette crmonie
chaque fois qu'ils vous rencontraient. tant donn qu'ils n'avaient plus
 procder  l'enqute psychologique pralable pour laquelle le gnie
de la famille leur avait dlgu ses pouvoirs dont ils devaient se
rappeler les rsultats, l'insistance du regard perforateur prcdant la
poigne de main ne pouvait s'expliquer que par l'automatisme qu'avait
acquis leur regard ou par quelque don de fascination qu'ils pensaient
possder. Les Courvoisier, dont le physique tait diffrent, avaient
vainement essay de s'assimiler ce salut scrutateur et s'taient
rabattus sur la raideur hautaine ou la ngligence rapide. En revanche,
c'tait aux Courvoisier que certaines trs rares Guermantes du sexe
fminin semblaient avoir emprunt le salut des dames. En effet, au
moment o on vous prsentait  une de ces Guermantes-l, elle vous
faisait un grand salut dans lequel elle approchait de vous,  peu prs
selon un angle de quarante-cinq degrs, la tte et le buste, le bas du
corps (qu'elle avait fort haut jusqu' la ceinture, qui faisait pivot)
restant immobile. Mais  peine avait-elle projet ainsi vers vous la
partie suprieure de sa personne, qu'elle la rejetait en arrire de la
verticale par un brusque retrait d'une longueur  peu prs gale. Le
renversement conscutif neutralisait ce qui vous avait paru tre
concd, le terrain que vous aviez cru gagner ne restait mme pas acquis
comme en matire de duel, les positions primitives taient gardes.
Cette mme annulation de l'amabilit par la reprise des distances (qui
tait d'origine Courvoisier et destine  montrer que les avances faites
dans le premier mouvement n'taient qu'une feinte d'un instant) se
manifestait aussi clairement, chez les Courvoisier comme chez les
Guermantes, dans les lettres qu'on recevait d'elles, au moins pendant
les premiers temps de leur connaissance. Le corps de la lettre pouvait
contenir des phrases qu'on n'crirait, semble-t-il, qu' un ami, mais
c'est en vain que vous eussiez cru pouvoir vous vanter d'tre celui de
la dame, car la lettre commenait par: monsieur et finissait par:
Croyez, monsieur,  mes sentiments distingus. Ds lors, entre ce
froid dbut et cette fin glaciale qui changeaient le sens de tout le
reste, pouvaient se succder (si c'tait une rponse  une lettre de
condolance de vous) les plus touchantes peintures du chagrin que la
Guermantes avait eu  perdre sa soeur, de l'intimit qui existait entre
elles, des beauts du pays o elle villgiaturait, des consolations
qu'elle trouvait dans le charme de ses petits enfants, tout cela n'tait
plus qu'une lettre comme on en trouve dans des recueils et dont le
caractre intime n'entranait pourtant pas plus d'intimit entre vous et
l'pistolire que si celle-ci avait t Pline le Jeune ou Mme de
Simiane.

Il est vrai que certaines Guermantes vous crivaient ds les premires
fois mon cher ami, mon ami, ce n'taient pas toujours les plus
simples d'entre elles, mais plutt celles qui, ne vivant qu'au milieu
des rois et, d'autre part, tant lgres, prenaient dans leur orgueil
la certitude que tout ce qui venait d'elles faisait plaisir et dans leur
corruption l'habitude de ne marchander aucune des satisfactions qu'elles
pouvaient offrir. Du reste, comme il suffisait qu'on et eu une
trisaeule commune sous Louis XIII pour qu'un jeune Guermantes dit en
parlant de la marquise de Guermantes la tante Adam, les Guermantes
taient si nombreux que mme pour ces simples rites, celui du salut de
prsentation par exemple, il existait bien des varits. Chaque
sous-groupe un peu raffin avait le sien, qu'on se transmettait des
parents aux enfants comme une recette de vulnraire et une manire
particulire de prparer les confitures. C'est ainsi qu'on a vu la
poigne de main de Saint-Loup se dclancher comme malgr lui au moment
o il entendait votre nom, sans participation de regard, sans
adjonction de salut. Tout malheureux roturier qui pour une raison
spciale--ce qui arrivait du reste assez rarement--tait prsent 
quelqu'un du sous-groupe Saint-Loup, se creusait la tte, devant ce
minimum si brusque de bonjour, revtant volontairement les apparences de
l'inconscience, pour savoir ce que le ou la Guermantes pouvait avoir
contre lui. Et il tait bien tonn d'apprendre qu'il ou elle avait jug
 propos d'crire tout spcialement au prsentateur pour lui dire
combien vous lui aviez plu et qu'il ou elle esprait bien vous revoir.
Aussi particulariss que le geste mcanique de Saint-Loup taient les
entrechats compliqus et rapides (jugs ridicules par M. de Charlus) du
marquis de Fierbois, les pas graves et mesurs du prince de Guermantes.
Mais il est impossible de dcrire ici la richesse de cette chorgraphie
des Guermantes  cause de l'tendue mme du corps de ballet.

Pour en revenir  l'antipathie qui animait les Courvoisier contre la
duchesse de Guermantes, les premiers auraient pu avoir la consolation de
la plaindre tant qu'elle fut jeune fille, car elle tait alors peu
fortune. Malheureusement, de tout temps une sorte d'manation
fuligineuse et _sui generis_ enfouissait, drobait aux yeux, la richesse
des Courvoisier qui, si grande qu'elle ft, demeurait obscure. Une
Courvoisier fort riche avait beau pouser un gros parti, il arrivait
toujours que le jeune mnage n'avait pas de domicile personnel  Paris,
y descendait chez ses beaux-parents, et pour le reste de l'anne
vivait en province au milieu d'une socit sans mlange mais sans clat.
Pendant que Saint-Loup, qui n'avait gure plus que des dettes,
blouissait Doncires par ses attelages, un Courvoisier fort riche n'y
prenait jamais que le tram. Inversement (et d'ailleurs bien des annes
auparavant) Mlle de Guermantes (Oriane), qui n'avait pas grand'chose,
faisait plus parler de ses toilettes que toutes les Courvoisier runies
des leurs. Le scandale mme de ses propos faisait une espce de rclame
 sa manire de s'habiller et de se coiffer. Elle avait os dire au
grand-duc de Russie: Eh bien! Monseigneur, il parat que vous voulez
faire assassiner Tolsto? dans un dner auquel on n'avait point convi
les Courvoisier, d'ailleurs peu renseigns sur Tolsto. Ils ne
l'taient pas beaucoup plus sur les auteurs grecs, si l'on en juge par
la duchesse de Gallardon douairire (belle-mre de la princesse de
Gallardon, alors encore jeune fille) qui, n'ayant pas t en cinq ans
honore d'une seule visite d'Oriane, rpondit  quelqu'un qui lui
demandait la raison de son absence: Il parat qu'elle rcite de
l'Aristote (elle voulait dire de l'Aristophane) dans le monde. Je ne
tolre pas a chez moi!

On peut imaginer combien cette sortie de Mlle de Guermantes sur
Tolsto, si elle indignait les Courvoisier, merveillait les Guermantes,
et, par del, tout ce qui leur tenait non seulement de prs, mais de
loin. La comtesse douairire d'Argencourt, ne Seineport, qui recevait
un peu tout le monde parce qu'elle tait bas bleu et quoique son fils
ft un terrible snob, racontait le mot devant des gens de lettres en
disant: Oriane de Guermantes qui est fine comme l'ambre, maligne comme
un singe, doue pour tout, qui fait des aquarelles dignes d'un grand
peintre et des vers comme en font peu de grands potes, et vous savez,
comme famille, c'est tout ce qu'il y a de plus haut, sa grand'mre tait
Mlle de Montpensier, et elle est la dix-huitime Oriane de Guermantes
sans une msalliance, c'est le sang le plus pur, le plus vieux de
France.

Aussi les faux hommes de lettres, ces demi-intellectuels que recevait
Mme d'Argencourt, se reprsentant Oriane de Guermantes, qu'ils
n'auraient jamais l'occasion de connatre personnellement, comme quelque
chose de plus merveilleux et de plus extraordinaire que la princesse
Badroul Boudour, non seulement se sentaient prts  mourir pour elle en
apprenant qu'une personne si noble glorifiait par-dessus tout Tolsto,
mais sentaient aussi que reprenaient dans leur esprit une nouvelle force
leur propre amour de Tolsto, leur dsir de rsistance au tsarisme. Ces
ides librales avaient pu s'anmier entre eux, ils avaient pu douter de
leur prestige, n'osant plus les confesser, quand soudain de Mlle de
Guermantes elle-mme, c'est--dire d'une jeune fille si indiscutablement
prcieuse et autorise, portant les cheveux  plat sur le front (ce que
jamais une Courvoisier n'et consenti  faire) leur venait un tel
secours. Un certain nombre de ralits bonnes ou mauvaises gagnent ainsi
beaucoup  recevoir l'adhsion de personnes qui ont autorit sur nous.
Par exemple chez les Courvoisier, les rites de l'amabilit dans la rue
se composaient d'un certain salut, fort laid et peu aimable en lui-mme,
mais dont on savait que c'tait la manire distingue de dire bonjour,
de sorte que tout le monde, effaant de soi le sourire, le bon accueil,
s'efforait d'imiter cette froide gymnastique. Mais les Guermantes, en
gnral, et particulirement Oriane, tout en connaissant mieux que
personne ces rites, n'hsitaient pas, si elles vous apercevaient d'une
voiture,  vous faire un gentil bonjour de la main, et dans un salon,
laissant les Courvoisier faire leurs saluts emprunts et raides,
esquissaient de charmantes rvrences, vous tendaient la main comme  un
camarade en souriant de leurs yeux bleus, de sorte que tout d'un coup,
grce aux Guermantes, entraient dans la substance du chic, jusque-l un
peu creuse et sche, tout ce que naturellement on et aim et qu'on
s'tait efforc de proscrire, la bienvenue, l'panchement d'une
amabilit vraie, la spontanit. C'est de la mme manire, mais par une
rhabilitation cette fois peu justifie, que les personnes qui portent
le plus en elles le got instinctif de la mauvaise musique et des
mlodies, si banales soient-elles, qui ont quelque chose de caressant et
de facile, arrivent, grce  la culture symphonique,  mortifier en
elles ce got. Mais une fois arrives  ce point, quand, merveilles
avec raison par l'blouissant coloris orchestral de Richard Strauss,
elles voient ce musicien accueillir avec une indulgence digne d'Auber les
motifs plus vulgaires, ce que ces personnes aimaient trouve soudain dans
une autorit si haute une justification qui les ravit et elles
s'enchantent sans scrupules et avec une double gratitude, en coutant
_Salom_, de ce qui leur tait interdit d'aimer dans _Les Diamants de la
Couronne_.

Authentique ou non, l'apostrophe de Mlle de Guermantes au grand-duc,
colporte de maison en maison, tait une occasion de raconter avec
quelle lgance excessive Oriane tait arrange  ce dner. Mais si le
luxe (ce qui prcisment le rendait inaccessible aux Courvoisier) ne
nat pas de la richesse, mais de la prodigalit, encore la seconde
dure-t-elle plus longtemps si elle est enfin soutenue par la premire,
laquelle lui permet alors de jeter tous ses feux. Or, tant donn les
principes affichs ouvertement non seulement par Oriane, mais par Mme de
Villeparisis,  savoir que la noblesse ne compte pas, qu'il est ridicule
de se proccuper du rang, que la fortune ne fait pas le bonheur, que
seuls l'intelligence, le coeur, le talent ont de l'importance, les
Courvoisier pouvaient esprer qu'en vertu de cette ducation qu'elle
avait reue de la marquise, Oriane pouserait quelqu'un qui ne serait
pas du monde, un artiste, un repris de justice, un va-nu-pieds, un libre
penseur, qu'elle entrerait dfinitivement dans la catgorie de ce que
les Courvoisier appelaient les dvoys. Ils pouvaient d'autant plus
l'esprer que, Mme de Villeparisis traversant en ce moment au point de
vue social une crise difficile (aucune des rares personnes brillantes
que je rencontrai chez elle ne lui taient encore revenues), elle
affichait une horreur profonde  l'gard de la socit qui la tenait 
l'cart. Mme quand elle parlait de son neveu le prince de Guermantes
qu'elle voyait, elle n'avait pas assez de railleries pour lui parce
qu'il tait fru de sa naissance. Mais au moment mme o il s'tait agi
de trouver un mari  Oriane, ce n'taient plus les principes affichs
par la tante et la nice qui avaient men l'affaire; 'avait t le
mystrieux Gnie de la famille. Aussi infailliblement que si Mme de
Villeparisis et Oriane n'eussent jamais parl que titres de rente et
gnalogies au lieu de mrite littraire et de qualits du coeur, et
comme si la marquise, pour quelques jours avait t--comme elle serait
plus tard--morte, et en bire, dans l'glise de Combray, o chaque
membre de la famille n'tait plus qu'un Guermantes, avec une privation
d'individualit et de prnoms qu'attestait sur les grandes tentures
noires le seul G... de pourpre, surmont de la couronne ducale, c'tait
sur l'homme le plus riche et le mieux n, sur le plus grand parti du
faubourg Saint-Germain, sur le fils an du duc de Guermantes, le prince
des Laumes, que le Gnie de la famille avait port le choix de
l'intellectuelle, de la frondeuse, de l'vanglique Mme de Villeparisis.
Et pendant deux heures, le jour du mariage, Mme de Villeparisis eut
chez elle toutes les nobles personnes dont elle se moquait, dont elle se
moqua mme avec les quelques bourgeois intimes qu'elle avait convis et
auxquels le prince des Laumes mit alors des cartes avant de couper le
cble ds l'anne suivante. Pour mettre le comble au malheur des
Courvoisier, les maximes qui font de l'intelligence et du talent les
seules supriorits sociales recommencrent  se dbiter chez la
princesse des Laumes, aussitt aprs le mariage. Et  cet gard, soit
dit en passant, le point de vue que dfendait Saint-Loup quand il vivait
avec Rachel, frquentait les amis de Rachel, aurait voulu pouser
Rachel, comportait--quelque horreur qu'il inspirt dans la
famille--moins de mensonge que celui des demoiselles Guermantes en
gnral, prnant l'intelligence, n'admettant presque pas qu'on mt en
doute l'galit des hommes, alors que tout cela aboutissait  point
nomm au mme rsultat que si elles eussent profess des maximes
contraires, c'est--dire  pouser un duc richissime. Saint-Loup
agissait, au contraire, conformment  ses thories, ce qui faisait dire
qu'il tait dans une mauvaise voie. Certes, du point de vue moral,
Rachel tait en effet peu satisfaisante. Mais il n'est pas certain que
si une personne ne valait pas mieux, mais et t duchesse ou et
possd beaucoup de millions, Mme de Marsantes n'et pas t favorable
au mariage.

Or, pour en revenir  Mme des Laumes (bientt aprs duchesse de
Guermantes par la mort de son beau-pre) ce fut un surcrot de malheur
inflig aux Courvoisier que les thories de la jeune princesse, en
restant ainsi dans son langage, n'eussent dirig en rien sa conduite;
car ainsi cette philosophie (si l'on peut ainsi dire) ne nuisit
nullement  l'lgance aristocratique du salon Guermantes. Sans doute
toutes les personnes que Mme de Guermantes ne recevait pas se figuraient
que c'tait parce qu'elles n'taient pas assez intelligentes, et telle
riche Amricaine qui n'avait jamais possd d'autre livre qu'un petit
exemplaire ancien, et jamais ouvert, des posies de Parny, pos, parce
qu'il tait du temps, sur un meuble de son petit salon, montrait quel
cas elle faisait des qualits de l'esprit par les regards dvorants
qu'elle attachait sur la duchesse de Guermantes quand celle-ci entrait 
l'Opra. Sans doute aussi Mme de Guermantes tait sincre quand elle
lisait une personne  cause de son intelligence. Quand elle disait
d'une femme, il parat qu'elle est charmante, ou d'un homme qu'il
tait tout ce qu'il y a de plus intelligent, elle ne croyait pas avoir
d'autres raisons de consentir  les recevoir que ce charme ou cette
intelligence, le gnie des Guermantes n'intervenant pas  cette dernire
minute: plus profond, situ  l'entre obscure de la rgion o les
Guermantes jugeaient, ce gnie vigilant empchait les Guermantes de
trouver l'homme intelligent ou de trouver la femme charmante s'ils
n'avaient pas de valeur mondaine, actuelle ou future. L'homme tait
dclar savant, mais comme un dictionnaire, ou au contraire commun avec
un esprit de commis voyageur, la femme jolie avait un genre terrible, ou
parlait trop. Quant aux gens qui n'avaient pas de situation, quelle
horreur, c'taient des snobs. M. de Braut, dont le chteau tait tout
voisin de Guermantes, ne frquentait que des altesses. Mais il se
moquait d'elles et ne rvait que vivre dans les muses. Aussi Mme de
Guermantes tait-elle indigne quand on traitait M. de Braut de snob.
Snob, Babal! Mais vous tes fou, mon pauvre ami, c'est tout le
contraire, il dteste les gens brillants, on ne peut pas lui faire faire
une connaissance. Mme chez moi! si je l'invite avec quelqu'un de
nouveau, il ne vient qu'en gmissant. Ce n'est pas que, mme en
pratique, les Guermantes ne fissent pas de l'intelligence un tout autre
cas que les Courvoisier. D'une faon positive cette diffrence entre les
Guermantes et les Courvoisier donnait dj d'assez beaux fruits. Ainsi
la duchesse de Guermantes, du reste enveloppe d'un mystre devant
lequel rvaient de loin tant de potes, avait donn cette fte dont nous
avons dj parl, o le roi d'Angleterre s'tait plu mieux que nulle
part ailleurs, car elle avait eu l'ide, qui ne serait jamais venue 
l'esprit, et la hardiesse, qui et fait reculer le courage de tous les
Courvoisier, d'inviter, en dehors des personnalits que nous avons
cites, le musicien Gaston Lemaire et l'auteur dramatique Grandmougin.
Mais c'est surtout au point de vue ngatif que l'intellectualit se
faisait sentir. Si le coefficient ncessaire d'intelligence et de
charme allait en s'abaissant au fur et  mesure que s'levait le rang de
la personne qui dsirait tre invite chez la princesse de Guermantes,
jusqu' approcher de zro quand il s'agissait des principales ttes
couronnes, en revanche plus on descendait au-dessous de ce niveau
royal, plus le coefficient s'levait. Par exemple, chez la princesse de
Parme, il y avait une quantit de personnes que l'Altesse recevait parce
qu'elle les avait connues enfant, ou parce qu'elles taient allies 
telle duchesse, ou attaches  la personne de tel souverain, ces
personnes fussent-elles laides, d'ailleurs, ennuyeuses ou sottes; or,
pour un Courvoisier la raison aim de la princesse de Parme, soeur de
mre avec la duchesse d'Arpajon, passant tous les ans trois mois chez
la reine d'Espagne, aurait suffi  leur faire inviter de telles gens,
mais Mme de Guermantes, qui recevait poliment leur salut depuis dix ans
chez la princesse de Parme, ne leur avait jamais laiss passer son
seuil, estimant qu'il en est d'un salon au sens social du mot comme au
sens matriel o il suffit de meubles qu'on ne trouve pas jolis, mais
qu'on laisse comme remplissage et preuve de richesse, pour le rendre
affreux. Un tel salon ressemble  un ouvrage o on ne sait pas
s'abstenir des phrases qui dmontrent du savoir, du brillant, de la
facilit. Comme un livre, comme une maison, la qualit d'un salon,
pensait avec raison Mme de Guermantes, a pour pierre angulaire le
sacrifice.

Beaucoup des amies de la princesse de Parme et avec qui la duchesse de
Guermantes se contentait depuis des annes du mme bonjour convenable,
ou de leur rendre des cartes, sans jamais les inviter, ni aller  leurs
ftes, s'en plaignaient discrtement  l'Altesse, laquelle, les jours o
M. de Guermantes venait seul la voir, lui en touchait un mot. Mais le
rus seigneur, mauvais mari pour la duchesse en tant qu'il avait des
matresses, mais compre  toute preuve en ce qui touchait le bon
fonctionnement de son salon (et l'esprit d'Oriane, qui en tait
l'attrait principal), rpondait: Mais est-ce que ma femme la connat?
Ah! alors, en effet, elle aurait d. Mais je vais dire la vrit 
Madame, Oriane au fond n'aime pas la conversation des femmes. Elle est
entoure d'une cour d'esprits suprieurs--moi je ne suis pas son mari,
je ne suis que son premier valet de chambre. Sauf un tout petit nombre
qui sont, elles, trs spirituelles, les femmes l'ennuient. Voyons,
Madame, votre Altesse, qui a tant de finesse, ne me dira pas que la
marquise de Souvr ait de l'esprit. Oui, je comprends bien, la princesse
la reoit par bont. Et puis elle la connat. Vous dites qu'Oriane l'a
vue, c'est possible, mais trs peu je vous assure. Et puis je vais dire
 la princesse, il y a aussi un peu de ma faute. Ma femme est trs
fatigue, et elle aime tant tre aimable que, si je la laissais faire,
ce serait des visites  n'en plus finir. Pas plus tard qu'hier soir,
elle avait de la temprature, elle avait peur de faire de la peine  la
duchesse de Bourbon en n'allant pas chez elle. J'ai d montrer les
dents, j'ai dfendu qu'on attelt. Tenez, savez-vous, Madame, j'ai bien
envie de ne pas mme dire  Oriane que vous m'avez parl de Mme de
Souvr. Oriane aime tant votre Altesse qu'elle ira aussitt inviter Mme
de Souvr, ce sera une visite de plus, cela nous forcera  entrer en
relations avec la soeur dont je connais trs bien le mari. Je crois que
je ne dirai rien du tout  Oriane, si la princesse m'y autorise. Nous
lui viterons comme cela beaucoup de fatigue et d'agitation. Et je vous
assure que cela ne privera pas Mme de Souvr. Elle va partout, dans les
endroits les plus brillants. Nous, nous ne recevons mme pas, de petits
dners de rien, Mme de Souvr s'ennuierait  prir. La princesse de
Parme, navement persuade que le duc de Guermantes ne transmettrait pas
sa demande  la duchesse et dsole de n'avoir pu obtenir l'invitation
que dsirait Mme de Souvr, tait d'autant plus flatte d'tre une des
habitues d'un salon si peu accessible. Sans doute cette satisfaction
n'allait pas sans ennuis. Ainsi chaque fois que la princesse de Parme
invitait Mme de Guermantes, elle avait  se mettre l'esprit  la torture
pour n'avoir personne qui pt dplaire  la duchesse et l'empcher de
revenir.

Les jours habituels (aprs le dner o elle avait toujours de trs bonne
heure, ayant gard les habitudes anciennes, quelques convives), le
salon de la princesse de Parme tait ouvert aux habitus, et d'une faon
gnrale  toute la grande aristocratie franaise et trangre. La
rception consistait en ceci qu'au sortir de la salle  manger, la
princesse s'asseyait sur un canap devant une grande table ronde,
causait avec deux des femmes les plus importantes qui avaient dn, ou
bien jetait les yeux sur un magazine, jouait aux cartes (ou feignait
d'y jouer, suivant une habitude de cour allemande), soit en faisant une
patience, soit en prenant pour partenaire vrai ou suppos un personnage
marquant. Vers neuf heures la porte du grand salon ne cessant plus de
s'ouvrir  deux battants, de se refermer, de se rouvrir de nouveau, pour
laisser passage aux visiteurs qui avaient dn quatre  quatre (ou s'ils
dnaient en ville escamotaient le caf en disant qu'ils allaient
revenir, comptant en effet entrer par une porte et sortir par l'autre)
pour se plier aux heures de la princesse. Celle-ci cependant, attentive
 son jeu ou  la causerie, faisait semblant de ne pas voir les
arrivantes et ce n'est qu'au moment o elles taient  deux pas d'elle,
qu'elle se levait gracieusement en souriant avec bont pour les femmes.
Celles-ci cependant faisaient devant l'Altesse debout une rvrence qui
allait jusqu' la gnuflexion, de manire  mettre leurs lvres  la
hauteur de la belle main qui pendait trs bas et  la baiser. Mais  ce
moment la princesse, de mme que si elle et chaque fois t surprise
par un protocole qu'elle connaissait pourtant trs bien, relevait
l'agenouille comme de vive force avec une grce et une douceur sans
gales, et l'embrassait sur les joues. Grce et douceur qui avaient pour
condition, dira-t-on, l'humilit avec laquelle l'arrivante pliait le
genou. Sans doute, et il semble que dans une socit galitaire la
politesse disparatrait, non, comme on croit, par le dfaut de
l'ducation, mais parce que, chez les uns disparatrait la dfrence due
au prestige qui doit tre imaginaire pour tre efficace, et surtout chez
les autres l'amabilit qu'on prodigue et qu'on affine quand on sent
qu'elle a pour celui qui la reoit un prix infini, lequel dans un monde
fond sur l'galit tomberait subitement  rien, comme tout ce qui
n'avait qu'une valeur fiduciaire. Mais cette disparition de la
politesse dans une socit nouvelle n'est pas certaine et nous sommes
quelquefois trop disposs  croire que les conditions actuelles d'un
tat de choses en sont les seules possibles. De trs bons esprits ont
cru qu'une rpublique ne pourrait avoir de diplomatie et d'alliances, et
que la classe paysanne ne supporterait pas la sparation de l'glise et
de l'tat. Aprs tout, la politesse dans une socit galitaire ne
serait pas un miracle plus grand que le succs des chemins de fer et
l'utilisation militaire de l'aroplane. Puis, si mme la politesse
disparaissait, rien ne prouve que ce serait un malheur. Enfin une
socit ne serait-elle pas secrtement hirarchise au fur et  mesure
qu'elle serait en fait plus dmocratique? C'est fort possible. Le
pouvoir politique des papes a beaucoup grandi depuis qu'ils n'ont plus
ni tats, ni arme; les cathdrales exeraient un prestige bien moins
grand sur un dvot du XVIIe sicle que sur un athe du XXe, et si la
princesse de Parme avait t souveraine d'un tat, sans doute euss-je
eu l'ide d'en parler  peu prs autant que d'un prsident de la
rpublique, c'est--dire pas du tout.

Une fois l'imptrante releve et embrasse par la princesse, celle-ci se
rasseyait, se remettait  sa patience non sans avoir, si la nouvelle
venue tait d'importance, caus un moment avec elle en la faisant
asseoir sur un fauteuil.

Quand le salon devenait trop plein, la dame d'honneur charge du service
d'ordre donnait de l'espace en guidant les habitus dans un immense hall
sur lequel donnait le salon et qui tait rempli de portraits, de
curiosits relatives  la maison de Bourbon. Les convives habituels de
la princesse jouaient alors volontiers le rle de cicrone et disaient
des choses intressantes, que n'avaient pas la patience d'couter les
jeunes gens, plus attentifs  regarder les Altesses vivantes (et au
besoin  se faire prsenter  elles par la dame d'honneur et les filles
d'honneur) qu' considrer les reliques des souveraines mortes. Trop
occups des connaissances qu'ils pourraient faire et des invitations
qu'ils pcheraient peut-tre, ils ne savaient absolument rien, mme
aprs des annes, de ce qu'il y avait dans ce prcieux muse des
archives de la monarchie, et se rappelaient seulement confusment qu'il
tait orn de cactus et de palmiers gants qui faisaient ressembler ce
centre des lgances au Palmarium du Jardin d'Acclimatation.

Sans doute la duchesse de Guermantes, par mortification, venait parfois
faire, ces soirs-l, une visite de digestion  la princesse, qui la
gardait tout le temps  ct d'elle, tout en badinant avec le duc. Mais
quand la duchesse venait dner, la princesse se gardait bien d'avoir ses
habitus et fermait sa porte en sortant de table, de peur que des
visiteurs trop peu choisis dplussent  l'exigeante duchesse. Ces
soirs-l, si des fidles non prvenus se prsentaient  la porte de
l'Altesse, le concierge rpondait: Son Altesse Royale ne reoit pas ce
soir, et on repartait. D'avance, d'ailleurs, beaucoup d'amis de la
princesse savaient que,  cette date-l, ils ne seraient pas invits.
C'tait une srie particulire, une srie ferme  tant de ceux qui
eussent souhait d'y tre compris. Les exclus pouvaient, avec une
quasi-certitude, nommer les lus, et se disaient entre eux d'un ton
piqu: Vous savez bien qu'Oriane de Guermantes ne se dplace jamais
sans tout son tat-major. A l'aide de celui-ci, la princesse de Parme
cherchait  entourer la duchesse comme d'une muraille protectrice contre
les personnes desquelles le succs auprs d'elle serait plus douteux.
Mais  plusieurs des amis prfrs de la duchesse,  plusieurs membres
de ce brillant tat-major, la princesse de Parme tait gne de faire
des amabilits, vu qu'ils en avaient fort peu pour elle. Sans doute la
princesse de Parme admettait fort bien qu'on pt se plaire davantage
dans la socit de Mme de Guermantes que dans la sienne propre. Elle
tait bien oblige de constater qu'on s'crasait aux jours de la
duchesse et qu'elle-mme y rencontrait souvent trois ou quatre altesses
qui se contentaient de mettre leur carte chez elle. Et elle avait beau
retenir les mots d'Oriane, imiter ses robes, servir,  ses ths, les
mmes tartes aux fraises, il y avait des fois o elle restait seule
toute la journe avec une dame d'honneur et un conseiller de lgation
tranger. Aussi, lorsque (comme 'avait t par exemple le cas pour
Swann jadis) quelqu'un ne finissait jamais la journe sans tre all
passer deux heures chez la duchesse et faisait une visite une fois tous
les deux ans  la princesse de Parme, celle-ci n'avait pas grande envie,
mme pour amuser Oriane, de faire  ce Swann quelconque les avances de
l'inviter  dner. Bref, convier la duchesse tait pour la princesse de
Parme une occasion de perplexits, tant elle tait ronge par la crainte
qu'Oriane trouvt tout mal. Mais en revanche, et pour la mme raison,
quand la princesse de Parme venait dner chez Mme de Guermantes, elle
tait sre d'avance que tout serait bien, dlicieux, elle n'avait qu'une
peur, c'tait de ne pas savoir comprendre, retenir, plaire, de ne pas
savoir assimiler les ides et les gens. A ce titre ma prsence excitait
son attention et sa cupidit aussi bien que l'et fait une nouvelle
manire de dcorer la table avec des guirlandes de fruits, incertaine
qu'elle tait si c'tait l'une ou l'autre, la dcoration de la table ou
ma prsence, qui tait plus particulirement l'un de ces charmes, secret
du succs des rceptions d'Oriane, et, dans le doute, bien dcide 
tenter d'avoir  son prochain dner l'un et l'autre. Ce qui justifiait
du reste pleinement la curiosit ravie que la princesse de Parme
apportait chez la duchesse, c'tait cet lment comique, dangereux,
excitant, o la princesse se plongeait avec une sorte de crainte, de
saisissement et de dlices (comme au bord de la mer dans un de ces
bains de vagues dont les guides baigneurs signalent le pril, tout
simplement parce qu'aucun d'eux ne sait nager), d'o elle sortait
tonifie, heureuse, rajeunie, et qu'on appelait l'esprit des Guermantes.
L'esprit des Guermantes--entit aussi inexistante que la quadrature du
cercle, selon la duchesse, qui se jugeait la seule Guermantes  le
possder--tait une rputation comme les rillettes de Tours ou les
biscuits de Reims. Sans doute (une particularit intellectuelle n'usant
pas pour se propager des mmes modes que la couleur des cheveux ou du
teint) certains intimes de la duchesse, et qui n'taient pas de son
sang, possdaient pourtant cet esprit, lequel en revanche n'avait pu
envahir certains Guermantes par trop rfractaires  n'importe quelle
sorte d'esprit. Les dtenteurs non apparents  la duchesse de l'esprit
des Guermantes avaient gnralement pour caractristique d'avoir t des
hommes brillants, dous pour une carrire  laquelle, que ce ft les
arts, la diplomatie, l'loquence parlementaire, l'arme, ils avaient
prfr la vie de coterie. Peut-tre cette prfrence aurait-elle pu
tre explique par un certain manque d'originalit, ou d'initiative, ou
de vouloir, ou de sant, ou de chance, ou par le snobisme.

Chez certains (il faut d'ailleurs reconnatre que c'tait l'exception),
si le salon Guermantes avait t la pierre d'achoppement de leur
carrire, c'tait contre leur gr. Ainsi un mdecin, un peintre et un
diplomate de grand avenir n'avaient pu russir dans leur carrire, pour
laquelle ils taient pourtant plus brillamment dous que beaucoup, parce
que leur intimit chez les Guermantes faisait que les deux premiers
passaient pour des gens du monde, et le troisime pour un ractionnaire,
ce qui les avait empchs tous trois d'tre reconnus par leurs pairs.
L'antique robe et la toque rouge que revtent et coiffent encore les
collges lectoraux des facults n'est pas, ou du moins n'tait pas, il
n'y a pas encore si longtemps, que la survivance purement extrieure
d'un pass aux ides troites, d'un sectarisme ferm. Sous la toque 
glands d'or comme les grands-prtres sous le bonnet conique des Juifs,
les professeurs taient encore, dans les annes qui prcdrent
l'affaire Dreyfus, enferms dans des ides rigoureusement pharisiennes.
Du Boulbon tait au fond un artiste, mais il tait sauv parce qu'il
n'aimait pas le monde. Cottard frquentait les Verdurin. Mais Mme
Verdurin tait une cliente, puis il tait protg par sa vulgarit,
enfin chez lui il ne recevait que la Facult, dans des agapes sur
lesquelles flottait une odeur d'acide phnique. Mais dans les corps
fortement constitus, o d'ailleurs la rigueur des prjugs n'est que la
ranon de la plus belle intgrit, des ides morales les plus leves,
qui flchissent dans des milieux plus tolrants, plus libres et bien
vite dissolus, un professeur, dans sa robe rouge en satin carlate
doubl d'hermine comme celle d'un Doge (c'est--dire un duc) de Venise
enferm dans le palais ducal, tait aussi vertueux, aussi attach  de
nobles principes, mais aussi impitoyable pour tout lment tranger, que
cet autre duc, excellent mais terrible, qu'tait M. de Saint-Simon.
L'tranger, c'tait le mdecin mondain, ayant d'autres manires,
d'autres relations. Pour bien faire, le malheureux dont nous parlons
ici, afin de ne pas tre accus par ses collgues de les mpriser
(quelles ides d'homme du monde!) s'il leur cachait la duchesse de
Guermantes, esprait les dsarmer en donnant les dners mixtes o
l'lment mdical tait noy dans l'lment mondain. Il ne savait pas
qu'il signait ainsi sa perte, ou plutt il l'apprenait quand le conseil
des dix (un peu plus lev en nombre) avait  pourvoir  la vacance
d'une chaire, et que c'tait toujours le nom d'un mdecin plus normal,
ft-il plus mdiocre, qui sortait de l'urne fatale, et que le veto
retentissait dans l'antique Facult, aussi solennel, aussi ridicule,
aussi terrible que le juro sur lequel mourut Molire. Ainsi encore du
peintre  jamais tiquet homme du monde, quand des gens du monde qui
faisaient de l'art avaient russi  se faire tiqueter artistes, ainsi
pour le diplomate ayant trop d'attaches ractionnaires.

Mais ce cas tait le plus rare. Le type des hommes distingus qui
formaient le fond du salon Guermantes tait celui des gens ayant renonc
volontairement (ou le croyant du moins) au reste,  tout ce qui tait
incompatible avec l'esprit des Guermantes, la politesse des Guermantes,
avec ce charme indfinissable odieux  tout corps tant soit peu
centralis.

Et les gens qui savaient qu'autrefois l'un de ces habitus du salon de
la duchesse avait eu la mdaille d'or au Salon, que l'autre, secrtaire
de la Confrence des avocats, avait fait des dbuts retentissants  la
Chambre, qu'un troisime avait habilement servi la France comme charg
d'affaires, auraient pu considrer comme des rats les gens qui
n'avaient plus rien fait depuis vingt ans. Mais ces renseigns taient
peu nombreux, et les intresss eux-mmes auraient t les derniers  le
rappeler, trouvant ces anciens titres de nulle valeur, en vertu mme de
l'esprit des Guermantes: celui-ci ne faisait-il pas taxer de raseur, de
pion, ou bien au contraire de garon de magasin, tels ministres
minents, l'un un peu solennel, l'autre amateur de calembours, dont les
journaux chantaient les louanges, mais  ct de qui Mme de Guermantes
billait et donnait des signes d'impatience si l'imprudence d'une
matresse de maison lui avait donn l'un ou l'autre pour voisin? Puisque
tre un homme d'tat de premier ordre n'tait nullement une
recommandation auprs de la duchesse, ceux de ses amis qui avaient donn
leur dmission de la carrire ou de l'arme, qui ne s'taient pas
reprsents  la Chambre, jugeaient, en venant tous les jours djeuner
et causer avec leur grande amie, en la retrouvant chez des Altesses,
d'ailleurs peu apprcies d'eux, du moins le disaient-ils, qu'ils
avaient choisi la meilleure part, encore que leur air mlancolique, mme
au milieu de la gat, contredt un peu le bien-fond de ce jugement.

Encore faut-il reconnatre que la dlicatesse de vie sociale, la finesse
des conversations chez les Guermantes avait, si mince cela ft-il,
quelque chose de rel. Aucun titre officiel n'y valait l'agrment de
certains des prfrs de Mme de Guermantes que les ministres les plus
puissants n'auraient pu russir  attirer chez eux. Si dans ce salon
tant d'ambitions intellectuelles et mme de nobles efforts avaient t
enterrs pour jamais, du moins, de leur poussire, la plus rare
floraison de mondanit avait pris naissance. Certes, des hommes
d'esprit, comme Swann par exemple, se jugeaient suprieurs  des hommes
de valeur, qu'ils ddaignaient, mais c'est que ce que la duchesse de
Guermantes plaait au-dessus de tout, ce n'tait pas l'intelligence,
c'tait, selon elle, cette forme suprieure, plus exquise, de
l'intelligence leve jusqu' une varit verbale de talent--l'esprit.
Et autrefois chez les Verdurin, quand Swann jugeait Brichot et Elstir,
l'un comme un pdant, l'autre comme un mufle, malgr tout le savoir de
l'un et tout le gnie de l'autre, c'tait l'infiltration de l'esprit
Guermantes qui l'avait fait les classer ainsi. Jamais il n'et os
prsenter ni l'un ni l'autre  la duchesse, sentant d'avance de quel air
elle et accueilli les tirades de Brichot, les calembredaines d'Elstir,
l'esprit des Guermantes rangeant les propos prtentieux et prolongs du
genre srieux ou du genre farceur dans la plus intolrable imbcillit.

Quant aux Guermantes selon la chair, selon le sang, si l'esprit des
Guermantes ne les avait pas gagns aussi compltement qu'il arrive, par
exemple, dans les cnacles littraires, o tout le monde a une mme
manire de prononcer, d'noncer, et par voie de consquence de penser,
ce n'est pas certes que l'originalit soit plus forte dans les milieux
mondains et y mette obstacle  l'imitation. Mais l'imitation a pour
conditions, non pas seulement l'absence d'une originalit irrductible,
mais encore une finesse relative d'oreilles qui permette de discerner
d'abord ce qu'on imite ensuite. Or, il y avait quelques Guermantes
auxquels ce sens musical faisait aussi entirement dfaut qu'aux
Courvoisier.

Pour prendre comme exemple l'exercice qu'on appelle, dans une autre
acception du mot imitation, faire des imitations (ce qui se disait
chez les Guermantes faire des charges), Mme de Guermantes avait beau
le russir  ravir, les Courvoisier taient aussi incapables de s'en
rendre compte que s'ils eussent t une bande de lapins, au lieu
d'hommes et femmes, parce qu'ils n'avaient jamais su remarquer le dfaut
ou l'accent que la duchesse cherchait  contrefaire. Quand elle
imitait le duc de Limoges, les Courvoisier protestaient: Oh! non, il
ne parle tout de mme pas comme cela, j'ai encore dn hier soir avec
lui chez Bebeth, il m'a parl toute la soire, il ne parlait pas comme
cela, tandis que les Guermantes un peu cultivs s'criaient: Dieu
qu'Oriane est drolatique! Le plus fort c'est que pendant qu'elle l'imite
elle lui ressemble! Je crois l'entendre. Oriane, encore un peu Limoges!
Or, ces Guermantes-l (sans mme aller jusqu' ceux tout  fait
remarquables qui, lorsque la duchesse imitait le duc de Limoges,
disaient avec admiration: Ah! on peut dire que vous le _tenez_ ou que
tu le tiens) avaient beau ne pas avoir d'esprit, selon Mme de
Guermantes (en quoi elle tait dans le vrai),  force d'entendre et de
raconter les mots de la duchesse ils taient arrivs  imiter tant bien
que mal sa manire de s'exprimer, de juger, ce que Swann et appel,
comme le duc, sa manire de rdiger, jusqu' prsenter dans leur
conversation quelque chose qui pour les Courvoisier paraissait
affreusement similaire  l'esprit d'Oriane et tait trait par eux
d'esprit des Guermantes. Comme ces Guermantes taient pour elle non
seulement des parents, mais des admirateurs, Oriane (qui tenait fort le
reste de sa famille  l'cart, et vengeait maintenant par ses ddains
les mchancets que celle-ci lui avait faites quand elle tait jeune
fille) allait les voir quelquefois, et gnralement en compagnie du duc,
 la belle saison, quand elle sortait avec lui. Ces visites taient un
vnement. Le coeur battait un peu plus vite  la princesse d'pinay qui
recevait dans son grand salon du rez-de-chausse, quand elle apercevait
de loin, telles les premires lueurs d'un inoffensif incendie ou les
reconnaissances d'une invasion non espre, traversant lentement la
cour, d'une dmarche oblique, la duchesse coiffe d'un ravissant chapeau
et inclinant une ombrelle d'o pleuvait une odeur d't. Tiens,
Oriane, disait-elle comme un garde--vous qui cherchait  avertir ses
visiteuses avec prudence, et pour qu'on et le temps de sortir en ordre,
qu'on vacut les salons sans panique. La moiti des personnes prsentes
n'osait pas rester, se levait. Mais non, pourquoi? rasseyez-vous donc,
je suis charme de vous garder encore un peu, disait la princesse d'un
air dgag et  l'aise (pour faire la grande dame), mais d'une voix
devenue factice. Vous pourriez avoir  vous parler.--Vraiment, vous
tes presse? eh bien, j'irai chez vous, rpondait la matresse de
maison  celles qu'elle aimait autant voir partir. Le duc et la duchesse
saluaient fort poliment des gens qu'ils voyaient l depuis des annes
sans les connatre pour cela davantage, et qui leur disaient  peine
bonjour, par discrtion. A peine taient-ils partis que le duc demandait
aimablement des renseignements sur eux, pour avoir l'air de s'intresser
 la qualit intrinsque des personnes qu'il ne recevait pas par la
mchancet du destin ou  cause de l'tat nerveux d'Oriane. Qu'est-ce
que c'tait que cette petite dame en chapeau rose?--Mais, mon cousin,
vous l'avez vue souvent, c'est la vicomtesse de Tours, ne
Lamarzelle.--Mais savez-vous qu'elle est jolie, elle a l'air spirituel;
s'il n'y avait pas un petit dfaut dans la lvre suprieure, elle serait
tout bonnement ravissante. S'il y a un vicomte de Tours, il ne doit pas
s'embter. Oriane? savez-vous  quoi ses sourcils et la plantation de
ses cheveux m'ont fait penser? A votre cousine Hedwige de Ligne. La
duchesse de Guermantes, qui languissait ds qu'on parlait de la beaut
d'une autre femme qu'elle, laissait tomber la conversation. Elle avait
compt sans le got qu'avait son mari pour faire voir qu'il tait
parfaitement au fait des gens qu'il ne recevait pas, par quoi il croyait
se montrer plus srieux que sa femme. Mais, disait-il tout d'un coup
avec force, vous avez prononc le nom de Lamarzelle. Je me rappelle que,
quand j'tais  la Chambre, un discours tout  fait remarquable fut
prononc...--C'tait l'oncle de la jeune femme que vous venez de
voir.--Ah! quel talent! Non, mon petit, disait-il  la vicomtesse
d'gremont, que Mme de Guermantes ne pouvait souffrir mais qui, ne
bougeant pas de chez la princesse d'pinay, o elle s'abaissait
volontairement  un rle de soubrette (quitte  battre la sienne en
rentrant), restait confuse, plore, mais restait quand le couple ducal
tait l, dbarrassait des manteaux, tchait de se rendre utile, par
discrtion offrait de passer dans la pice voisine, ne faites pas de
th pour nous, causons tranquillement, nous sommes des gens simples, 
la bonne franquette. Du reste, ajoutait-il en se tournant vers Mme
d'pinay (en laissant l'gremont rougissante, humble, ambitieuse et
zle), nous n'avons qu'un quart d'heure  vous donner. Ce quart
d'heure tait occup tout entier  une sorte d'exposition des mots que
la duchesse avait eus pendant la semaine et qu'elle-mme n'et
certainement pas cits, mais que fort habilement le duc, en ayant l'air
de la gourmander  propos des incidents qui les avaient provoqus,
l'amenait comme involontairement  redire.

La princesse d'pinay, qui aimait sa cousine et savait qu'elle avait un
faible pour les compliments, s'extasiait sur son chapeau, son ombrelle,
son esprit. Parlez-lui de sa toilette tant que vous voudrez, disait le
duc du ton bourru qu'il avait adopt et qu'il temprait d'un malicieux
sourire pour qu'on ne prit pas son mcontentement au srieux, mais, au
nom du ciel, pas de son esprit, je me passerais fort d'avoir une femme
aussi spirituelle. Vous faites probablement allusion au mauvais
calembour qu'elle a fait sur mon frre Palamde, ajoutait-il sachant
fort bien que la princesse et le reste de la famille ignoraient encore
ce calembour et enchant de faire valoir sa femme. D'abord je trouve
indigne d'une personne qui a dit quelquefois, je le reconnais, d'assez
jolies choses, de faire de mauvais calembours, mais surtout sur mon
frre qui est trs susceptible, et si cela doit avoir pour rsultat de
me fcher avec lui, c'est vraiment bien la peine.

--Mais nous ne savons pas! Un calembour d'Oriane? Cela doit tre
dlicieux. Oh! dites-le.

--Mais non, mais non, reprenait le duc encore boudeur quoique plus
souriant, je suis ravi que vous ne l'ayez pas appris. Srieusement
j'aime beaucoup mon frre.

--coutez, Basin, disait la duchesse dont le moment de donner la
rplique  son mari tait venu, je ne sais pourquoi vous dites que cela
peut fcher Palamde, vous savez trs bien le contraire. Il est beaucoup
trop intelligent pour se froisser de cette plaisanterie stupide qui n'a
quoi que ce soit de dsobligeant. Vous allez faire croire que j'ai dit
une mchancet, j'ai tout simplement rpondu quelque chose de pas drle,
mais c'est vous qui y donnez de l'importance par votre indignation. Je
ne vous comprends pas.

--Vous nous intriguez horriblement, de quoi s'agit-il?

--Oh! videmment de rien de grave! s'criait M. de Guermantes. Vous avez
peut-tre entendu dire que mon frre voulait donner Brz, le chteau de
sa femme,  sa soeur Marsantes.

--Oui, mais on nous a dit qu'elle ne le dsirait pas, qu'elle n'aimait
pas le pays o il est, que le climat ne lui convenait pas.

--Eh bien, justement quelqu'un disait tout cela  ma femme et que si mon
frre donnait ce chteau  notre soeur, ce n'tait pas pour lui faire
plaisir, mais pour la taquiner. C'est qu'il est si taquin, Charlus,
disait cette personne. Or, vous savez que Brz, c'est royal, cela peut
valoir plusieurs millions, c'est une ancienne terre du roi, il y a l
une des plus belles forts de France. Il y a beaucoup de gens qui
voudraient qu'on leur ft des taquineries de ce genre. Aussi en
entendant ce mot de taquin appliqu  Charlus parce qu'il donnait un si
beau chteau, Oriane n'a pu s'empcher de s'crier, involontairement, je
dois le confesser, elle n'y a pas mis de mchancet, car c'est venu vite
comme l'clair, Taquin... taquin... Alors c'est Taquin le Superbe!
Vous comprenez, ajoutait en reprenant son ton bourru et non sans avoir
jet un regard circulaire pour juger de l'esprit de sa femme, le duc
qui tait d'ailleurs assez sceptique quant  la connaissance que Mme
d'pinay avait de l'histoire ancienne, vous comprenez, c'est  cause de
Tarquin le Superbe, le roi de Rome; c'est stupide, c'est un mauvais jeu
de mots, indigne d'Oriane. Et puis moi qui suis plus circonspect que ma
femme, si j'ai moins d'esprit, je pense aux suites, si le malheur veut
qu'on rpte cela  mon frre, ce sera toute une histoire. D'autant
plus, ajouta-t-il, que comme justement Palamde est trs hautain, trs
haut et aussi trs pointilleux, trs enclin aux commrages, mme en
dehors de la question du chteau, il faut reconnatre que Taquin le
Superbe lui convient assez bien. C'est ce qui sauve les mots de Madame,
c'est que mme quand elle veut s'abaisser  de vulgaires  peu prs,
elle reste spirituelle malgr tout et elle peint assez bien les gens.

Ainsi grce, une fois,  Taquin le Superbe, une autre fois  un autre
mot, ces visites du duc et de la duchesse  leur famille renouvelaient
la provision des rcits, et l'moi qu'elles avaient caus durait bien
longtemps aprs le dpart de la femme d'esprit et de son imprsario. On
se rgalait d'abord, avec les privilgis qui avaient t de la fte
(les personnes qui taient restes l), des mots qu'Oriane avait dits.
Vous ne connaissiez pas Taquin le Superbe? demandait la princesse
d'pinay.

--Si, rpondait en rougissant la marquise de Baveno, la princesse de
Sarsina (La Rochefoucauld) m'en avait parl, pas tout  fait dans les
mmes termes. Mais cela a d tre bien plus intressant de l'entendre
raconter ainsi devant ma cousine, ajoutait-elle comme elle aurait dit de
l'entendre accompagner par l'auteur. Nous parlions du dernier mot
d'Oriane qui tait ici tout  l'heure, disait-on  une visiteuse qui
allait se trouver dsole de ne pas tre venue une heure auparavant.

--Comment, Oriane tait ici?

--Mais oui, vous seriez venue un peu plus tt, lui rpondait la
princesse d'pinay, sans reproche, mais en laissant comprendre tout ce
que la maladroite avait rat. C'tait sa faute si elle n'avait pas
assist  la cration du monde ou  la dernire reprsentation de Mme
Carvalho. Qu'est-ce que vous dites du dernier mot d'Oriane? j'avoue
que j'apprcie beaucoup Taquin le Superbe, et le mot se mangeait
encore froid le lendemain  djeuner, entre intimes qu'on invitait pour
cela, et repassait sous diverses sauces pendant la semaine. Mme la
princesse faisant cette semaine-l sa visite annuelle  la princesse de
Parme en profitait pour demander  l'Altesse si elle connaissait le mot
et le lui racontait. Ah! Taquin le Superbe, disait la princesse de
Parme, les yeux carquills par une admiration _a priori_, mais qui
implorait un supplment d'explications auquel ne se refusait pas la
princesse d'pinay. J'avoue que Taquin le Superbe me plat infiniment
comme rdaction concluait la princesse. En ralit, le mot de rdaction
ne convenait nullement pour ce calembour, mais la princesse d'pinay,
qui avait la prtention d'avoir assimil l'esprit des Guermantes, avait
pris  Oriane les expressions rdig, rdaction et les employait sans
beaucoup de discernement. Or la princesse de Parme, qui n'aimait pas
beaucoup Mme d'pinay qu'elle trouvait laide, savait avare et croyait
mchante, sur la foi des Courvoisier, reconnut ce mot de rdaction
qu'elle avait entendu prononcer par Mme de Guermantes et qu'elle n'et
pas su appliquer toute seule. Elle eut l'impression que c'tait, en
effet, la rdaction qui faisait le charme de Taquin le Superbe, et sans
oublier tout  fait son antipathie pour la dame laide et avare, elle ne
put se dfendre d'un tel sentiment d'admiration pour une femme qui
possdait  ce point l'esprit des Guermantes qu'elle voulut inviter la
princesse d'pinay  l'Opra. Seule la retint la pense qu'il
conviendrait peut-tre de consulter d'abord Mme de Guermantes. Quant 
Mme d'pinay qui, bien diffrente des Courvoisier, faisait mille grces
 Oriane et l'aimait, mais tait jalouse de ses relations et un peu
agace des plaisanteries que la duchesse lui faisait devant tout le
monde sur son avarice, elle raconta en rentrant chez elle combien la
princesse de Parme avait eu de peine  comprendre Taquin le Superbe et
combien il fallait qu'Oriane ft snob pour avoir dans son intimit une
pareille dinde. Je n'aurais jamais pu frquenter la princesse de Parme
si j'avais voulu, dit-elle aux amis qu'elle avait  dner, parce que M.
d'pinay ne me l'aurait jamais permis  cause de son immoralit, faisant
allusion  certains dbordements purement imaginaires de la princesse.
Mais mme si j'avais eu un mari moins svre, j'avoue que je n'aurais
pas pu. Je ne sais pas comment Oriane fait pour la voir constamment.
Moi j'y vais une fois par an et j'ai bien de la peine  arriver au bout
de la visite. Quant  ceux des Courvoisier qui se trouvaient chez
Victurnienne au moment de la visite de Mme de Guermantes, l'arrive de
la duchesse les mettait gnralement en fuite  cause de l'exaspration
que leur causaient les salamalecs exagrs qu'on faisait pour Oriane.
Un seul resta le jour de Taquin le Superbe. Il ne comprit pas
compltement la plaisanterie, mais tout de mme  moiti, car il tait
instruit. Et les Courvoisier allrent rptant qu'Oriane avait appel
l'oncle Palamde Tarquin le Superbe, ce qui le peignait selon eux
assez bien. Mais pourquoi faire tant d'histoires avec Oriane?
ajoutaient-ils. On n'en aurait pas fait davantage pour une reine. En
somme, qu'est-ce qu'Oriane? Je ne dis pas que les Guermantes ne soient
pas de vieille souche, mais les Courvoisier ne le leur cdent en rien,
ni comme illustration, ni comme anciennet, ni comme alliances. Il ne
faut pas oublier qu'au Camp du drap d'or, comme le roi d'Angleterre
demandait  Franois Ier quel tait le plus noble des seigneurs l
prsents: Sire, rpondit le roi de France, c'est Courvoisier.
D'ailleurs tous les Courvoisier fussent-ils rests que les mots les
eussent laisss d'autant plus insensibles que les incidents qui les
faisaient gnralement natre auraient t considrs par eux d'un point
de vue tout  fait diffrent. Si, par exemple, une Courvoisier se
trouvait manquer de chaises, dans une rception qu'elle donnait, ou si
elle se trompait de nom en parlant  une visiteuse qu'elle n'avait pas
reconnue, ou si un des ses domestiques lui adressait une phrase
ridicule, la Courvoisier, ennuye  l'extrme, rougissante, frmissant
d'agitation, dplorait un pareil contretemps. Et quand elle avait un
visiteur et qu'Oriane devait venir, elle disait sur un ton anxieusement
et imprieusement interrogatif: Est-ce que vous la connaissez?
craignant, si le visiteur ne la connaissait pas, que sa prsence donnt
une mauvaise impression  Oriane. Mais Mme de Guermantes tirait, au
contraire, de tels incidents, l'occasion de rcits qui faisaient rire
les Guermantes aux larmes, de sorte qu'on tait oblig de l'envier
d'avoir manqu de chaises, d'avoir fait ou laiss faire  son domestique
une gaffe, d'avoir eu chez soi quelqu'un que personne ne connaissait,
comme on est oblig de se fliciter que les grands crivains aient t
tenus  distance par les hommes et trahis par les femmes quand leurs
humiliations et leurs souffrances ont t, sinon l'aiguillon de leur
gnie, du moins la matire de leurs oeuvres.

Les Courvoisier n'taient pas davantage capables de s'lever jusqu'
l'esprit d'innovation que la duchesse de Guermantes introduisait dans la
vie mondaine et qui, en l'adaptant selon un sr instinct aux ncessits
du moment, en faisait quelque chose d'artistique, l o l'application
purement raisonne de rgles rigides et donn d'aussi mauvais rsultats
qu' quelqu'un qui, voulant russir en amour ou dans la politique,
reproduirait  la lettre dans sa propre vie les exploits de Bussy
d'Amboise. Si les Courvoisier donnaient un dner de famille, ou un dner
pour un prince, l'adjonction d'un homme d'esprit, d'un ami de leur fils,
leur semblait une anomalie capable de produire le plus mauvais effet.
Une Courvoisier dont le pre avait t ministre de l'empereur, ayant 
donner une matine en l'honneur de la princesse Mathilde, dduisit par
esprit de gomtrie qu'elle ne pouvait inviter que des bonapartistes. Or
elle n'en connaissait presque pas. Toutes les femmes lgantes de ses
relations, tous les hommes agrables furent impitoyablement bannis,
parce que, d'opinion ou d'attaches lgitimistes, ils auraient, selon la
logique des Courvoisier, pu dplaire  l'Altesse Impriale. Celle-ci,
qui recevait chez elle la fleur du faubourg Saint-Germain, fut assez
tonne quand elle trouva seulement chez Mme de Courvoisier une
pique-assiette clbre, veuve d'un ancien prfet de l'Empire, la veuve
du directeur des postes et quelques personnes connues pour leur fidlit
 Napolon, leur btise et leur ennui. La princesse Mathilde n'en
rpandit pas moins le ruissellement gnreux et doux de sa grce
souveraine sur les laiderons calamiteux que la duchesse de Guermantes se
garda bien, elle, de convier, quand ce fut son tour de recevoir la
princesse, et qu'elle remplaa, sans raisonnements _a priori_ sur le
bonapartisme, par le plus riche bouquet de toutes les beauts, de toutes
les valeurs, de toutes les clbrits qu'une sorte de flair, de tact et
de doigt lui faisait sentir devoir tre agrables  la nice de
l'empereur, mme quand elles taient de la propre famille du roi. Il n'y
manqua mme pas le duc d'Aumale, et quand, en se retirant, la princesse,
relevant Mme de Guermantes qui lui faisait la rvrence et voulait lui
baiser la main, l'embrassa sur les deux joues, ce fut du fond du coeur
qu'elle put assurer  la duchesse qu'elle n'avait jamais pass une
meilleure journe ni assist  une fte plus russie. La princesse de
Parme tait Courvoisier par l'incapacit d'innover en matire sociale,
mais,  la diffrence des Courvoisier, la surprise que lui causait
perptuellement la duchesse de Guermantes engendrait non comme chez eux
l'antipathie, mais l'merveillement. Cet tonnement tait encore accru
du fait de la culture infiniment arrire de la princesse. Mme de
Guermantes tait elle-mme beaucoup moins avance qu'elle ne le
croyait. Mais il suffisait qu'elle le ft plus que Mme de Parme pour
stupfier celle-ci, et comme chaque gnration de critiques se borne 
prendre le contrepied des vrits admises par leurs prdcesseurs, elle
n'avait qu' dire que Flaubert, cet ennemi des bourgeois, tait avant
tout un bourgeois, ou qu'il y avait beaucoup de musique italienne dans
Wagner, pour procurer  la princesse, au prix d'un surmenage toujours
nouveau, comme  quelqu'un qui nage dans la tempte, des horizons qui
lui paraissaient inous et lui restaient confus. Stupfaction d'ailleurs
devant les paradoxes, profrs non seulement au sujet des oeuvres
artistiques, mais mme des personnes de leur connaissance, et aussi des
actions mondaines. Sans doute l'incapacit o tait Mme de Parme de
sparer le vritable esprit des Guermantes des formes rudimentairement
apprises de cet esprit (ce qui la faisait croire  la haute valeur
intellectuelle de certains et surtout de certaines Guermantes dont
ensuite elle tait confondue d'entendre la duchesse lui dire en souriant
que c'tait de simples cruches), telle tait une des causes de
l'tonnement que la princesse avait toujours  entendre Mme de
Guermantes juger les personnes. Mais il y en avait une autre et que, moi
qui connaissais  cette poque plus de livres que de gens et mieux la
littrature que le monde, je m'expliquai en pensant que la duchesse,
vivant de cette vie mondaine dont le dsoeuvrement et la strilit sont 
une activit sociale vritable ce qu'est en art la critique  la
cration, tendait aux personnes de son entourage l'instabilit de
points de vue, la soif malsaine du raisonneur qui pour tancher son
esprit trop sec va chercher n'importe quel paradoxe encore un peu frais
et ne se gnera point de soutenir l'opinion dsaltrante que la plus
belle _Iphignie_ est celle de Piccini et non celle de Gluck, au besoin
la vritable _Phdre_ celle de Pradon.

Quand une femme intelligente, instruite, spirituelle, avait pous un
timide butor qu'on voyait rarement et qu'on n'entendait jamais, Mme de
Guermantes s'inventait un beau jour une volupt spirituelle non pas
seulement en dcrivant la femme, mais en dcouvrant le mari. Dans le
mnage Cambremer par exemple, si elle et vcu alors dans ce milieu,
elle et dcrt que Mme de Cambremer tait stupide, et en revanche, que
la personne intressante, mconnue, dlicieuse, voue au silence par
une femme jacassante, mais la valant mille fois, tait le marquis, et la
duchesse et prouv  dclarer cela le mme genre de rafrachissement
que le critique qui, depuis soixante-dix ans qu'on admire _Hernani_,
confesse lui prfrer le _Lion amoureux._ A cause du mme besoin maladif
de nouveauts arbitraires, si depuis sa jeunesse on plaignait une femme
modle, une vraie sainte, d'avoir t marie  un coquin, un beau jour
Mme de Guermantes affirmait que ce coquin tait un homme lger, mais
plein de coeur, que la duret implacable de sa femme avait pouss  de
vraies inconsquences. Je savais que ce n'tait pas seulement entre les
oeuvres, dans la longue srie des sicles, mais jusqu'au sein d'une mme
oeuvre que la critique joue  replonger dans l'ombre ce qui depuis trop
longtemps tait radieux et  en faire sortir ce qui semblait vou 
l'obscurit dfinitive. Je n'avais pas seulement vu Bellini,
Winterhalter, les architectes jsuites, un bniste de la Restauration,
venir prendre la place de gnies qu'on avait dits fatigus simplement
parce que les oisifs intellectuels s'en taient fatigus, comme sont
toujours fatigus et changeants les neurasthniques. J'avais vu prfrer
en Sainte-Beuve tour  tour le critique et le pote, Musset reni quant
 ses vers sauf pour de petites pices fort insignifiantes. Sans doute
certains essayistes ont tort de mettre au-dessus des scnes les plus
clbres du _Cid_ ou de _Polyeucte_ telle tirade du _Menteur_ qui donne,
comme un plan ancien, des renseignements sur le Paris de l'poque, mais
leur prdilection, justifie sinon par des motifs de beaut, du moins
par un intrt documentaire, est encore trop rationnelle pour la
critique folle. Elle donne tout Molire pour un vers de _l'tourdi,_ et,
mme en trouvant le _Tristan_ de Wagner assommant, en sauvera une jolie
note de cor, au moment o passe la chasse. Cette dpravation m'aida 
comprendre celle dont faisait preuve Mme de Guermantes quand elle
dcidait qu'un homme de leur monde reconnu pour un brave coeur, mais sot,
tait un monstre d'gosme, plus fin qu'on ne croyait, qu'un autre connu
pour sa gnrosit pouvait symboliser l'avarice, qu'une bonne mre ne
tenait pas  ses enfants, et qu'une femme qu'on croyait vicieuse avait
les plus nobles sentiments. Comme gtes par la nullit de la vie
mondaine, l'intelligence et la sensibilit de Mme de Guermantes taient
trop vacillantes pour que le dgot ne succdt pas assez vite chez elle
 l'engouement (quitte  se sentir de nouveau attire vers le genre
d'esprit qu'elle avait tour  tour recherch et dlaiss) et pour que le
charme qu'elle avait trouv  un homme de coeur ne se changet pas, s'il
la frquentait trop, cherchait trop en elle des directions qu'elle tait
incapable de lui donner, en un agacement qu'elle croyait produit par son
admirateur et qui ne l'tait que par l'impuissance o on est de trouver
du plaisir quand on se contente de le chercher. Les variations de
jugement de la duchesse n'pargnaient personne, except son mari. Lui
seul ne l'avait jamais aime; en lui elle avait senti toujours un de ces
caractres de fer, indiffrent aux caprices qu'elle avait, ddaigneux de
sa beaut, violent, d'une volont  ne plier jamais et sous la seule loi
desquels les nerveux savent trouver le calme. D'autre part M. de
Guermantes poursuivant un mme type de beaut fminine, mais le
cherchant dans des matresses souvent renouveles, n'avait, une fois
qu'ils les avait quittes, et pour se moquer d'elles, qu'une associe
durable, identique, qui l'irritait souvent par son bavardage, mais dont
il savait que tout le monde la tenait pour la plus belle, la plus
vertueuse, la plus intelligente, la plus instruite de l'aristocratie,
pour une femme que lui M. de Guermantes tait trop heureux d'avoir
trouve, qui couvrait tous ses dsordres, recevait comme personne, et
maintenait  leur salon son rang de premier salon du faubourg
Saint-Germain. Cette opinion des autres, il la partageait lui-mme;
souvent de mauvaise humeur contre sa femme, il tait fier d'elle. Si,
aussi avare que fastueux, il lui refusait le plus lger argent pour des
charits, pour les domestiques, il tenait  ce qu'elle et les toilettes
les plus magnifiques et les plus beaux attelages. Chaque fois que Mme de
Guermantes venait d'inventer, relativement aux mrites et aux dfauts,
brusquement intervertis par elle, d'un de leurs amis, un nouveau et
friand paradoxe, elle brlait d'en faire l'essai devant des personnes
capables de le goter, d'en faire savourer l'originalit psychologique
et briller la malveillance lapidaire. Sans doute ces opinions nouvelles
ne contenaient pas d'habitude plus de vrit que les anciennes, souvent
moins; mais justement ce qu'elles avaient d'arbitraire et d'inattendu
leur confrait quelque chose d'intellectuel qui les rendait mouvantes 
communiquer. Seulement le patient sur qui venait de s'exercer la
psychologie de la duchesse tait gnralement un intime dont ceux  qui
elle souhaitait de transmettre sa dcouverte ignoraient entirement
qu'il ne ft plus au comble de la faveur; aussi la rputation qu'avait
Mme de Guermantes d'incomparable amie sentimentale, douce et dvoue,
rendait difficile de commencer l'attaque; elle pouvait tout au plus
intervenir ensuite comme contrainte et force, en donnant la rplique
pour apaiser, pour contredire en apparence, pour appuyer en fait un
partenaire qui avait pris sur lui de la provoquer; c'tait justement le
rle o excellait M. de Guermantes.

Quant aux actions mondaines, c'tait encore un autre plaisir
arbitrairement thtral que Mme de Guermantes prouvait  mettre sur
elles de ces jugements imprvus qui fouettaient de surprises incessantes
et dlicieuses la princesse de Parme. Mais ce plaisir de la duchesse, ce
fut moins  l'aide de la critique littraire que d'aprs la vie
politique et la chronique parlementaire, que j'essayai de comprendre
quel il pouvait tre. Les dits successifs et contradictoires par
lesquels Mme de Guermantes renversait sans cesse l'ordre des valeurs
chez les personnes de son milieu ne suffisant plus  la distraire, elle
cherchait aussi, dans la manire dont elle dirigeait sa propre conduite
sociale, dont elle rendait compte de ses moindres dcisions mondaines, 
goter ces motions artificielles,  obir  ces devoirs factices qui
stimulent la sensibilit des assembles et s'imposent  l'esprit des
politiciens. On sait que quand un ministre explique  la Chambre qu'il a
cru bien faire en suivant une ligne de conduite qui semble en effet
toute simple  l'homme de bon sens qui le lendemain dans son journal lit
le compte rendu de la sance, ce lecteur de bon sens se sent pourtant
remu tout d'un coup, et commence  douter d'avoir eu raison d'approuver
le ministre, en voyant que le discours de celui-ci a t cout au
milieu d'une vive agitation et ponctu par des expressions de blme
telles que: C'est trs grave, prononces par un dput dont le nom et
les titres sont si longs et suivis de mouvements si accentus que, dans
l'interruption tout entire, les mots c'est trs grave! tiennent moins
de place qu'un hmistiche dans un alexandrin. Par exemple autrefois,
quand M. de Guermantes, prince des Laumes, sigeait  la Chambre, on
lisait quelquefois dans les journaux de Paris, bien que ce ft surtout
destin  la circonscription de Msglise et afin de montrer aux
lecteurs qu'ils n'avaient pas port leurs votes sur un mandataire
inactif ou muet: Monsieur de Guermantes-Bouillon, prince des Laumes:
Ceci est grave! Trs bien! au centre et sur quelques bancs  droite,
vives exclamations  l'extrme gauche.

Le lecteur de bon sens garde encore une lueur de fidlit au sage
ministre, mais son coeur est branl de nouveaux battements par les
premiers mots du nouvel orateur qui rpond au ministre:

L'tonnement, la stupeur, ce n'est pas trop dire (vive sensation dans
la partie droite de l'hmicycle), que m'ont causs les paroles de celui
qui est encore, je suppose, membre du Gouvernement (tonnerre
d'applaudissements)... Quelques dputs s'empressent vers le banc des
ministres; M. le Sous-Secrtaire d'tat aux Postes et Tlgraphes fait
de sa place avec la tte un signe affirmatif. Ce tonnerre
d'applaudissements, emporte les dernires rsistances du lecteur de bon
sens, il trouve insultante pour la Chambre, monstrueuse, une faon de
procder qui en soi-mme est insignifiante; au besoin, quelque fait
normal, par exemple: vouloir faire payer les riches plus que les
pauvres, la lumire sur une iniquit, prfrer la paix  la guerre, il
le trouvera scandaleux et y verra une offense  certains principes
auxquels il n'avait pas pens en effet, qui ne sont pas inscrits dans le
coeur de l'homme, mais qui meuvent fortement  cause des acclamations
qu'ils dchanent et des compactes majorits qu'ils rassemblent.

Il faut d'ailleurs reconnatre que cette subtilit des hommes
politiques, qui me servit  m'expliquer le milieu Guermantes et plus
tard d'autres milieux, n'est que la perversion d'une certaine finesse
d'interprtation souvent dsigne par lire entre les lignes. Si dans
les assembles il y a absurdit par perversion de cette finesse, il y a
stupidit par manque de cette finesse dans le public qui prend tout 
la lettre, qui ne souponne pas une rvocation quand un haut dignitaire
est relev de ses fonctions sur sa demande et qui se dit: Il n'est
pas rvoqu puisque c'est lui qui l'a demand, une dfaite quand les
Russes par un mouvement stratgique se replient devant les Japonais sur
des positions plus fortes et prpares  l'avance, un refus quand une
province ayant demand l'indpendance  l'empereur d'Allemagne, celui-ci
lui accorde l'autonomie religieuse. Il est possible d'ailleurs, pour
revenir  ces sances de la Chambre, que, quand elles s'ouvrent, les
dputs eux-mmes soient pareils  l'homme de bon sens qui en lira le
compte rendu. Apprenant que des ouvriers en grve ont envoy leurs
dlgus auprs d'un ministre, peut-tre se demandent-ils navement:
Ah! voyons, que se sont-ils dit? esprons que tout s'est arrang, au
moment o le ministre monte  la tribune dans un profond silence qui
dj met en got d'motions artificielles. Les premiers mots du
ministre: Je n'ai pas besoin de dire  la Chambre que j'ai un trop haut
sentiment des devoirs du gouvernement pour avoir reu cette dlgation
dont l'autorit de ma charge n'avait pas  connatre, sont un coup de
thtre, car c'tait la seule hypothse que le bon sens des dputs
n'et pas faite. Mais justement parce que c'est un coup de thtre, il
est accueilli par de tels applaudissements que ce n'est qu'au bout de
quelques minutes que peut se faire entendre le ministre, le ministre qui
recevra, en retournant  son banc, les flicitations de ses collgues.
On est aussi mu que le jour o il a nglig d'inviter  une grande fte
officielle le prsident du Conseil municipal qui lui faisait opposition,
et on dclare que dans l'une comme dans l'autre circonstance il a agi en
vritable homme d'tat.

M. de Guermantes,  cette poque de sa vie, avait, au grand scandale des
Courvoisier, fait souvent partie des collgues qui venaient fliciter le
ministre. J'ai entendu plus tard raconter que, mme  un moment o il
joua un assez grand rle  la Chambre et o on songeait  lui pour un
ministre ou une ambassade, il tait, quand un ami venait lui demander
un service, infiniment plus simple, jouait politiquement beaucoup moins
au grand personnage politique que tout autre qui n'et pas t le duc de
Guermantes. Car s'il disait que la noblesse tait peu de chose, qu'il
considrait ses collgues comme des gaux, il n'en pensait pas un mot.
Il recherchait, feignait d'estimer, mais mprisait les situations
politiques, et comme il restait pour lui-mme M. de Guermantes, elles ne
mettaient pas autour de sa personne cet empes des grands emplois qui
rend d'autres inabordables. Et par l, son orgueil protgeait contre
toute atteinte non pas seulement ses faons d'une familiarit affiche,
mais ce qu'il pouvait avoir de simplicit vritable.

Pour en revenir  ces dcisions artificielles et mouvantes comme celles
des politiciens, Mme de Guermantes ne dconcertait pas moins les
Guermantes, les Courvoisier, tout le faubourg et plus que personne la
princesse de Parme, par des dcrets inattendus sous lesquels on sentait
des principes qui frappaient d'autant plus qu'on s'en tait moins avis.
Si le nouveau ministre de Grce donnait un bal travesti, chacun
choisissait un costume, et on se demandait quel serait celui de la
duchesse. L'une pensait qu'elle voudrait tre en Duchesse de Bourgogne,
une autre donnait comme probable le travestissement en princesse de
Dujabar, une troisime en Psych. Enfin une Courvoisier ayant demand:
En quoi te mettras-tu, Oriane? provoquait la seule rponse  quoi l'on
n'et pas pens: Mais en rien du tout! et qui faisait beaucoup marcher
les langues comme dvoilant l'opinion d'Oriane sur la vritable position
mondaine du nouveau ministre de Grce et sur la conduite  tenir  son
gard, c'est--dire l'opinion qu'on aurait d prvoir,  savoir qu'une
duchesse n'avait pas  se rendre au bal travesti de ce nouveau
ministre. Je ne vois pas qu'il y ait ncessit  aller chez le ministre
de Grce, que je ne connais pas, je ne suis pas Grecque, pourquoi
irais-je l-bas, je n'ai rien  y faire, disait la duchesse.

--Mais tout le monde y va, il parat que ce sera charmant, s'criait Mme
de Gallardon.

--Mais c'est charmant aussi de rester au coin de son feu, rpondait Mme
de Guermantes. Les Courvoisier n'en revenaient pas, mais les Guermantes,
sans imiter, approuvaient. Naturellement tout le monde n'est pas en
position comme Oriane de rompre avec tous les usages. Mais d'un ct on
ne peut pas dire qu'elle ait tort de vouloir montrer que nous exagrons
en nous mettant  plat ventre devant ces trangers dont on ne sait pas
toujours d'o ils viennent. Naturellement, sachant les commentaires que
ne manqueraient pas de provoquer l'une ou l'autre attitude, Mme de
Guermantes avait autant de plaisir  entrer dans une fte o on n'osait
pas compter sur elle, qu' rester chez soi ou  passer la soire avec
son mari au thtre, le soir d'une fte o tout le monde allait, ou
bien, quand on pensait qu'elle clipserait les plus beaux diamants par
un diadme historique, d'entrer sans un seul bijou et dans une autre
tenue que celle qu'on croyait  tort de rigueur. Bien qu'elle ft
antidreyfusarde (tout en croyant  l'innocence de Dreyfus, de mme
qu'elle passait sa vie dans le monde tout en ne croyant qu'aux ides),
elle avait produit une norme sensation  une soire chez la princesse
de Ligne, d'abord en restant assise quand toutes les dames s'taient
leves  l'entre du gnral Mercier, et ensuite en se levant et en
demandant ostensiblement ses gens quand un orateur nationaliste avait
commenc une confrence, montrant par l qu'elle ne trouvait pas que le
monde ft fait pour parler politique; toutes les ttes s'taient
tournes vers elle  un concert du Vendredi Saint o, quoique
voltairienne, elle n'tait pas reste parce qu'elle avait trouv
indcent qu'on mt en scne le Christ. On sait ce qu'est, mme pour les
plus grandes mondaines, le moment de l'anne o les ftes commencent: au
point que la marquise d'Amoncourt, laquelle, par besoin de parler, manie
psychologique, et aussi manque de sensibilit, finissait souvent par
dire des sottises, avait pu rpondre  quelqu'un qui tait venu la
condolancer sur la mort de son pre, M. de Montmorency: C'est
peut-tre encore plus triste qu'il vous arrive un chagrin pareil au
moment o on a  sa glace des centaines de cartes d'invitations. Eh
bien,  ce moment de l'anne, quand on invitait  dner la duchesse de
Guermantes en se pressant pour qu'elle ne ft pas dj retenue, elle
refusait pour la seule raison  laquelle un mondain n'et jamais pens:
elle allait partir en croisire pour visiter les fjords de la Norvge,
qui l'intressaient. Les gens du monde en furent stupfaits, et sans se
soucier d'imiter la duchesse prouvrent pourtant de son action l'espce
de soulagement qu'on a dans Kant quand, aprs la dmonstration la plus
rigoureuse du dterminisme, on dcouvre qu'au-dessus du monde de la
ncessit il y a celui de la libert. Toute invention dont on ne s'tait
jamais avis excite l'esprit, mme des gens qui ne savent pas en
profiter. Celle de la navigation  vapeur tait peu de chose auprs
d'user de la navigation  vapeur  l'poque sdentaire de la _season_.
L'ide qu'on pouvait volontairement renoncer  cent dners ou djeuners
en ville, au double de ths, au triple de soires, aux plus brillants
lundis de l'Opra et mardis des Franais pour aller visiter les fjords
de la Norvge ne parut pas aux Courvoisier plus explicable que _Vingt
mille lieues sous les Mers_, mais leur communiqua la mme sensation
d'indpendance et de charme. Aussi n'y avait-il pas de jour o l'on
n'entendt dire, non seulement vous connaissez le dernier mot
d'Oriane?, mais vous savez la dernire d'Oriane? Et de la dernire
d'Oriane, comme du dernier mot d'Oriane, on rptait: C'est bien
d'Oriane; c'est de l'Oriane tout pur. La dernire d'Oriane, c'tait,
par exemple, qu'ayant  rpondre au nom d'une socit patriotique au
cardinal X..., vque de Maon (que d'habitude M. de Guermantes, quand
il parlait de lui, appelait Monsieur de Mascon, parce que le duc
trouvait cela vieille France), comme chacun cherchait  imaginer
comment la lettre serait tourne, et trouvait bien les premiers mots:
minence ou Monseigneur, mais tait embarrass devant le reste, la
lettre d'Oriane,  l'tonnement de tous, dbutait par Monsieur le
cardinal  cause d'un vieil usage acadmique, ou par Mon cousin, ce
terme tant usit entre les princes de l'glise, les Guermantes et les
souverains qui demandaient  Dieu d'avoir les uns et les autres dans sa
sainte et digne garde. Pour qu'on parlt d'une dernire d'Oriane, il
suffisait qu' une reprsentation o il y avait tout Paris et o on
jouait une fort jolie pice, comme on cherchait Mme de Guermantes dans
la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de tant
d'autres qui l'avaient invite, on la trouvt seule, en noir, avec un
tout petit chapeau,  un fauteuil o elle tait arrive pour le lever du
rideau. On entend mieux pour une pice qui en vaut la peine,
expliquait-elle, au scandale des Courvoisier et  l'merveillement des
Guermantes et de la princesse de Parme, qui dcouvraient subitement que
le genre d'entendre le commencement d'une pice tait plus nouveau,
marquait plus d'originalit et d'intelligence (ce qui n'tait pas pour
tonner de la part d'Oriane) que d'arriver pour le dernier acte aprs un
grand dner et une apparition dans une soire. Tels taient les
diffrents genres d'tonnement auxquels la princesse de Parme savait
qu'elle pouvait se prparer si elle posait une question littraire ou
mondaine  Mme de Guermantes, et qui faisaient que, pendant ces dners
chez la duchesse, l'Altesse ne s'aventurait sur le moindre sujet qu'avec
la prudence inquite et ravie de la baigneuse mergeant entre deux
lames.

Parmi les lments qui, absents des deux ou trois autres salons  peu
prs quivalents qui taient  la tte du faubourg Saint-Germain,
diffrenciaient d'eux le salon de la duchesse de Guermantes, comme
Leibniz admet que chaque monade en refltant tout l'univers y ajoute
quelque chose de particulier, un des moins sympathiques tait
habituellement fourni par une ou deux trs belles femmes qui n'avaient
de titre  tre l que leur beaut, l'usage qu'avait fait d'elles M. de
Guermantes, et desquelles la prsence rvlait aussitt, comme dans
d'autres salons tels tableaux inattendus, que dans celui-ci le mari
tait un ardent apprciateur des grces fminines. Elles se
ressemblaient toutes un peu; car le duc avait le got des femmes
grandes,  la fois majestueuses et dsinvoltes, d'un genre intermdiaire
entre la _Vnus de Milo_ et la _Victoire de Samothrace;_ souvent
blondes, rarement brunes, quelquefois rousses, comme la plus rcente,
laquelle tait  ce dner, cette vicomtesse d'Arpajon qu'il avait tant
aime qu'il la fora longtemps  lui envoyer jusqu' dix tlgrammes par
jour (ce qui agaait un peu la duchesse), correspondait avec elle par
pigeons voyageurs quand il tait  Guermantes, et de laquelle enfin il
avait t pendant longtemps si incapable de se passer, qu'un hiver qu'il
avait d passer  Parme, il revenait chaque semaine  Paris, faisant
deux jours de voyage pour la voir.

D'ordinaire, ces belles figurantes avaient t ses matresses mais ne
l'taient plus (c'tait le cas pour Mme d'Arpajon) ou taient sur le
point de cesser de l'tre. Peut-tre cependant le prestige qu'exeraient
sur elle la duchesse et l'espoir d'tre reues dans son salon,
quoiqu'elles appartinssent elles-mmes  des milieux fort
aristocratiques mais de second plan, les avaient-elles dcides, plus
encore que la beaut et la gnrosit de celui-ci,  cder aux dsirs du
duc. D'ailleurs la duchesse n'et pas oppos  ce qu'elles pntrassent
chez elle une rsistance absolue; elle savait qu'en plus d'une, elle
avait trouv une allie, grce  laquelle, elle avait obtenu mille
choses dont elle avait envie et que M. de Guermantes refusait
impitoyablement  sa femme tant qu'il n'tait pas amoureux d'une autre.
Aussi ce qui expliquait qu'elles ne fussent reues chez la duchesse que
quand leur liaison tait dj fort avance tenait plutt d'abord  ce
que le duc, chaque fois qu'il s'tait embarqu dans un grand amour,
avait cru seulement  une simple passade en change de laquelle il
estimait que c'tait beaucoup que d'tre invit chez sa femme. Or, il se
trouvait l'offrir pour beaucoup moins, pour un premier baiser, parce que
des rsistances, sur lesquelles il n'avait pas compt, se produisaient,
ou au contraire qu'il n'y avait pas eu de rsistance. En amour, souvent,
la gratitude, le dsir de faire plaisir, font donner au del de ce que
l'esprance et l'intrt avaient promis. Mais alors la ralisation de
cette offre tait entrave par d'autres circonstances. D'abord toutes
les femmes qui avaient rpondu  l'amour de M. de Guermantes, et
quelquefois mme quand elles ne lui avaient pas encore cd, avaient t
tour  tour squestres par lui. Il ne leur permettait plus de voir
personne, il passait auprs d'elles presque toutes ses heures, il
s'occupait de l'ducation de leurs enfants, auxquels quelquefois, si
l'on doit en juger plus tard sur de criantes ressemblances, il lui
arriva de donner un frre ou une soeur. Puis si, au dbut de la liaison,
la prsentation  Mme de Guermantes, nullement envisage par le duc,
avait jou un rle dans l'esprit de la matresse, la liaison elle-mme
avait transform les points de vue de cette femme; le duc n'tait plus
seulement pour elle le mari de la plus lgante femme de Paris, mais un
homme que sa nouvelle matresse aimait, un homme aussi qui souvent lui
avait donn les moyens et le got de plus de luxe et qui avait
interverti l'ordre antrieur d'importance des questions de snobisme et
des questions d'intrt; enfin quelquefois, une jalousie de tous genres
contre Mme de Guermantes animait les matresses du duc. Mais ce cas
tait le plus rare; d'ailleurs, quand le jour de la prsentation
arrivait enfin ( un moment o elle tait d'ordinaire dj assez
indiffrente au duc, dont les actions, comme celles de tout le monde,
taient plus souvent commandes par les actions antrieures, dont le
mobile premier n'existait plus) il se trouvait souvent que 'avait t
Mme de Guermantes qui avait cherch  recevoir la matresse en qui elle
esprait et avait si grand besoin de rencontrer, contre son terrible
poux, une prcieuse allie. Ce n'est pas que, sauf  de rares moments,
chez lui, o, quand la duchesse parlait trop, il laissait chapper des
paroles et surtout des silences qui foudroyaient, M. de Guermantes
manqut vis--vis de sa femme de ce qu'on appelle les formes. Les gens
qui ne les connaissaient pas pouvaient s'y tromper. Quelquefois, 
l'automne, entre les courses de Deauville, les eaux et le dpart pour
Guermantes et les chasses, dans les quelques semaines qu'on passe 
Paris, comme la duchesse aimait le caf-concert, le duc allait avec elle
y passer une soire. Le public remarquait tout de suite, dans une de ces
petites baignoires dcouvertes o l'on ne tient que deux, cet Hercule
en smoking (puisqu'en France on donne  toute chose plus ou moins
britannique le nom qu'elle ne porte pas en Angleterre), le monocle 
l'oeil, dans sa grosse mais belle main,  l'annulaire de laquelle
brillait un saphir, un gros cigare dont il tirait de temps  autre une
bouffe, les regards habituellement tourns vers la scne, mais, quand
il les laissait tomber sur le parterre o il ne connaissait d'ailleurs
absolument personne, les moussant d'un air de douceur, de rserve, de
politesse, de considration. Quand un couplet lui semblait drle et pas
trop indcent, le duc se retournait en souriant vers sa femme,
partageait avec elle, d'un signe d'intelligence et de bont, l'innocente
gat que lui procurait la chanson nouvelle. Et les spectateurs
pouvaient croire qu'il n'tait pas de meilleur mari que lui ni de
personne plus enviable que la duchesse--cette femme en dehors de
laquelle taient pour le duc tous les intrts de la vie, cette femme
qu'il n'aimait pas, qu'il n'avait jamais cess de tromper;--quand la
duchesse se sentait fatigue, ils voyaient M. de Guermantes se lever,
lui passer lui-mme son manteau en arrangeant ses colliers pour qu'ils
ne se prissent pas dans la doublure, et lui frayer un chemin jusqu' la
sortie avec des soins empresss et respectueux qu'elle recevait avec la
froideur de la mondaine qui ne voit l que du simple savoir-vivre, et
parfois mme avec l'amertume un peu ironique de l'pouse dsabuse qui
n'a plus aucune illusion  perdre. Mais malgr ces dehors, autre partie
de cette politesse qui a fait passer les devoirs des profondeurs  la
superficie,  une certaine poque dj ancienne, mais qui dure encore
pour ses survivants, la vie de la duchesse tait difficile. M. de
Guermantes ne redevenait gnreux, humain que pour une nouvelle
matresse, qui prenait, comme il arrivait le plus souvent, le parti de
la duchesse; celle-ci voyait redevenir possibles pour elle des
gnrosits envers des infrieurs, des charits pour les pauvres, mme
pour elle-mme, plus tard, une nouvelle et magnifique automobile. Mais
de l'irritation qui naissait d'habitude assez vite, pour Mme de
Guermantes, des personnes qui lui taient trop soumises, les matresses
du duc n'taient pas exceptes. Bientt la duchesse se dgotait
d'elles. Or,  ce moment aussi, la liaison du duc avec Mme d'Arpajon
touchait  sa fin. Une autre matresse pointait.

Sans doute l'amour que M. de Guermantes avait eu successivement pour
toutes recommenait un jour  se faire sentir: d'abord cet amour en
mourant les lguait, comme de beaux marbres--des marbres beaux pour le
duc, devenu ainsi partiellement artiste, parce qu'il les avait aimes,
et tait sensible maintenant  des lignes qu'il n'et pas apprcies
sans l'amour--qui juxtaposaient, dans le salon de la duchesse, leurs
formes longtemps ennemies, dvores par les jalousies et les querelles,
et enfin rconcilies dans la paix de l'amiti; puis cette amiti mme
tait un effet de l'amour qui avait fait remarquer  M. de Guermantes,
chez celles qui taient ses matresses, des vertus qui existent chez
tout tre humain mais sont perceptibles  la seule volupt, si bien que
l'ex-matresse, devenue un excellent camarade qui ferait n'importe
quoi pour nous, est un clich comme le mdecin ou comme le pre qui ne
sont pas un mdecin ou un pre, mais un ami. Mais pendant une premire
priode, la femme que M. de Guermantes commenait  dlaisser se
plaignait, faisait des scnes, se montrait exigeante, paraissait
indiscrte, tracassire. Le duc commenait  la prendre en grippe. Alors
Mme de Guermantes avait lieu de mettre en lumire les dfauts vrais ou
supposs d'une personne qui l'agaait. Connue pour bonne, Mme de
Guermantes recevait les tlphonages, les confidences, les larmes de la
dlaisse, et ne s'en plaignait pas. Elle en riait avec son mari, puis
avec quelques intimes. Et croyant, par cette piti qu'elle montrait 
l'infortune, avoir le droit d'tre taquine avec elle, en sa prsence
mme, quoique celle-ci dt, pourvu que cela pt rentrer dans le cadre du
caractre ridicule que le duc et la duchesse lui avaient rcemment
fabriqu, Mme de Guermantes ne se gnait pas d'changer avec son mari
des regards d'ironique intelligence.

Cependant, en se mettant  table, la princesse de Parme se rappela
qu'elle voulait inviter  l'Opra la princesse de ..., et dsirant
savoir si cela ne serait pas dsagrable  Mme de Guermantes, elle
chercha  la sonder. A ce moment entra M. de Grouchy, dont le train, 
cause d'un draillement, avait eu une panne d'une heure. Il s'excusa
comme il put. Sa femme, si elle avait t Courvoisier, ft morte de
honte. Mais Mme de Grouchy n'tait pas Guermantes pour des prunes.
Comme son mari s'excusait du retard:

--Je vois, dit-elle en prenant la parole, que mme pour les petites
choses, tre en retard c'est une tradition dans votre famille.

--Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas dmonter, dit le duc.

--Tout en marchant avec mon temps, je suis force
de
reconnatre que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu'elle a permis
la restauration des Bourbons, et encore mieux d'une faon qui les a
rendus impopulaires. Mais je vois que vous tes un vritable Nemrod!

--J'ai en effet rapport quelques belles pices. Je me permettrai
d'envoyer demain  la duchesse une douzaine de faisans.

Une ide sembla passer dans les yeux de Mme de Guermantes. Elle insista
pour que M. de Grouchy ne prt pas la peine d'envoyer les faisans. Et
faisant signe au valet de pied fianc, avec qui j'avais caus en
quittant la salle des Elstir:

--Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte et
vous les rapporterez de suite, car, n'est-ce pas, Grouchy, vous
permettez que je fasse quelques politesses? Nous ne mangerons pas douze
faisans  nous deux, Basin et moi.

--Mais aprs-demain serait assez tt, dit M. de Grouchy.

--Non, je prfre demain, insista la duchesse.

Poullein tait devenu blanc; son rendez-vous avec sa fiance tait
manqu. Cela suffisait pour la distraction de la duchesse qui tenait 
ce que tout gardt un air humain.

--Je sais que c'est votre jour de sortie, dit-elle  Poullein, vous
n'aurez qu' changer avec Georges qui sortira demain et restera
aprs-demain.

Mais le lendemain la fiance de Poullein ne serait pas libre. Il lui
tait bien gal de sortir. Ds que Poullein eut quitt la pice, chacun
complimenta la duchesse de sa bont avec ses gens.

--Mais je ne fais qu'tre avec eux comme je voudrais qu'on ft avec moi.

--Justement! ils peuvent dire qu'ils ont chez vous une bonne place.

--Pas si extraordinaire que a. Mais je crois qu'ils m'aiment bien.
Celui-l est un peu agaant parce qu'il est amoureux, il croit devoir
prendre des airs mlancoliques.

A ce moment Poullein rentra.

--En effet, dit M. de Grouchy, il n'a pas l'air d'avoir le sourire. Avec
eux il faut tre bon, mais pas trop bon.

--Je reconnais que je ne suis pas terrible; dans toute sa journe il
n'aura qu' aller chercher vos faisans,  rester ici  ne rien faire et
 en manger sa part.

--Beaucoup de gens voudraient tre  sa place, dit M. de Grouchy, car
l'envie est aveugle.

--Oriane, dit la princesse de Parme, j'ai eu l'autre jour la visite de
votre cousine d'Heudicourt; videmment c'est une femme d'une
intelligence suprieure; c'est une Guermantes, c'est tout dire, mais on
dit qu'elle est mdisante...

Le duc attacha sur sa femme un long regard de stupfaction voulue. Mme
de Guermantes se mit  rire. La princesse finit par s'en apercevoir.

--Mais... est-ce que vous n'tes pas... de mon avis?... demanda-t-elle
avec inquitude.

--Mais Madame est trop bonne de s'occuper des mines de Basin. Allons,
Basin, n'ayez pas l'air d'insinuer du mal de nos parents.

--Il la trouve trop mchante? demanda vivement la princesse.

--Oh! pas du tout, rpliqua la duchesse. Je ne sais pas qui a dit 
Votre Altesse qu'elle tait mdisante. C'est au contraire une excellente
crature qui n'a jamais dit du mal de personne, ni fait de mal 
personne.

--Ah! dit Mme de Parme soulage, je ne m'en tais pas aperue non plus.
Mais comme je sais qu'il est souvent difficile de ne pas avoir un peu de
malice quand on a beaucoup d'esprit...

--Ah! cela par exemple elle en a encore moins.

--Moins d'esprit?... demanda la princesse stupfaite.

--Voyons, Oriane, interrompit le duc d'un ton plaintif en lanant autour
de lui  droite et  gauche des regards amuss, vous entendez que la
princesse vous dit que c'est une femme suprieure.

--Elle ne l'est pas?

--Elle est au moins suprieurement grosse.

--Ne l'coutez pas, Madame, il n'est pas sincre; elle est bte comme un
(heun) oie, dit d'une voix forte et enroue Mme de Guermantes, qui, bien
plus vieille France encore que le duc quand il n'y tchait pas,
cherchait souvent  l'tre, mais d'une manire oppose au genre jabot de
dentelles et dliquescent de son mari et en ralit bien plus fine, par
une sorte de prononciation presque paysanne qui avait une pre et
dlicieuse saveur terrienne. Mais c'est la meilleure femme du monde. Et
puis je ne sais mme pas si  ce degr-l cela peut s'appeler de la
btise. Je ne crois pas que j'aie jamais connu une crature pareille;
c'est un cas pour un mdecin, cela a quelque chose de pathologique,
c'est une espce d'innocente, de crtine, de demeure comme dans les
mlodrames ou comme dans _l'Arlsienne_. Je me demande toujours, quand
elle est ici, si le moment n'est pas venu o son intelligence va
s'veiller, ce qui fait toujours un peu peur. La princesse
s'merveillait de ces expressions tout en restant stupfaite du verdict.
Elle m'a cit, ainsi que Mme d'pinay, votre mot sur Taquin le
Superbe. C'est dlicieux, rpondit-elle.

M. de Guermantes m'expliqua le mot. J'avais envie de lui dire que son
frre, qui prtendait ne pas me connatre, m'attendait le soir mme 
onze heures. Mais je n'avais pas demand  Robert si je pouvais parler
de ce rendez-vous et, comme le fait que M. de Charlus me l'et presque
fix tait en contradiction avec ce qu'il avait dit  la duchesse, je
jugeai plus dlicat de me taire. Taquin le Superbe n'est pas mal, dit
M. de Guermantes, mais Mme d'Heudicourt ne vous a probablement pas
racont un bien plus joli mot qu'Oriane lui a dit l'autre jour, en
rponse  une invitation  djeuner?

--Oh! non! dites-le!

--Voyons, Basin, taisez-vous, d'abord ce mot est stupide et va me faire
juger par la princesse comme encore infrieure  ma cruche de cousine.
Et puis je ne sais pas pourquoi je dis ma cousine. C'est une cousine 
Basin. Elle est tout de mme un peu parente avec moi.

--Oh! s'cria la princesse de Parme  la pense qu'elle pourrait trouver
Mme de Guermantes bte, et protestant perdument que rien ne pouvait
faire dchoir la duchesse du rang qu'elle occupait dans son admiration.

--Et puis nous lui avons dj retir les qualits de l'esprit; comme ce
mot tend  lui en dnier certaines du coeur, il me semble inopportun.

--Dnier! inopportun! comme elle s'exprime bien! dit le duc avec une
ironie feinte et pour faire admirer la duchesse.

--Allons, Basin, ne vous moquez pas de votre femme.

--Il faut dire  Votre Altesse Royale, reprit le duc, que la cousine
d'Oriane est suprieure, bonne, grosse, tout ce qu'on voudra, mais n'est
pas prcisment, comment dirai-je... prodigue.

--Oui, je sais, elle est trs rapiate, interrompit la princesse.

--Je ne me serais pas permis l'expression, mais vous avez trouv le mot
juste. Cela se traduit dans son train de maison et particulirement dans
la cuisine, qui est excellente mais mesure.

--Cela donne mme lieu  des scnes assez comiques, interrompit M. de
Braut. Ainsi, mon cher Basin, j'ai t passer  Heudicourt un jour o
vous tiez attendus, Oriane et vous. On avait fait de somptueux
prparatifs, quand, dans l'aprs-midi, un valet de pied apporta une
dpche que vous ne viendriez pas.

--Cela ne m'tonne pas! dit la duchesse qui non seulement tait
difficile  avoir, mais aimait qu'on le st.

--Votre cousine lit le tlgramme, se dsole, puis aussitt, sans perdre
la carte, et se disant qu'il ne fallait pas de dpenses inutiles envers
un seigneur sans importance comme moi, elle rappelle le valet de pied:
Dites au chef de retirer le poulet, lui crie-t-elle. Et le soir je
l'ai entendue qui demandait au matre d'htel: Eh bien? et les restes
du boeuf d'hier? Vous ne les servez pas?

--Du reste, il faut reconnatre que la chre y est parfaite, dit le duc,
qui croyait en employant cette expression se montrer ancien rgime. Je
ne connais pas de maison o l'on mange mieux.

--Et moins, interrompit la duchesse.

--C'est trs sain et trs suffisant pour ce qu'on appelle un vulgaire
pedzouille comme moi, reprit le duc; on reste sur sa faim.

--Ah! si c'est comme cure, c'est videmment plus hyginique que
fastueux. D'ailleurs ce n'est pas tellement bon que cela, ajouta Mme de
Guermantes, qui n'aimait pas beaucoup qu'on dcernt le titre de
meilleure table de Paris  une autre qu' la sienne. Avec ma cousine, il
arrive la mme chose qu'avec les auteurs constips qui pondent tous les
quinze ans une pice en un acte ou un sonnet. C'est ce qu'on appelle des
petits chefs-d'oeuvre, des riens qui sont des bijoux, en un mot, la chose
que j'ai le plus en horreur. La cuisine chez Znade n'est pas mauvaise,
mais on la trouverait plus quelconque si elle tait moins parcimonieuse.
Il y a des choses que son chef fait bien, et puis il y a des choses
qu'il rate. J'y ai fait comme partout de trs mauvais dners, seulement
ils m'ont fait moins mal qu'ailleurs parce que l'estomac est au fond
plus sensible  la quantit qu' la qualit.

--Enfin, pour finir, conclut le duc, Znade insistait pour qu'Oriane
vnt djeuner, et comme ma femme n'aime pas beaucoup sortir de chez
elle, elle rsistait, s'informait si, sous prtexte de repas intime, on
ne l'embarquait pas dloyalement dans un grand tralala, et tchait
vainement de savoir quels convives il y aurait  djeuner. Viens,
viens, insistait Znade en vantant les bonnes choses qu'il y aurait 
djeuner. Tu mangeras une pure de marrons, je ne te dis que a, et il y
aura sept petites bouches  la reine.--Sept petites bouches, s'cria
Oriane. Alors c'est que nous serons au moins huit!

Au bout de quelques instants, la princesse ayant compris laissa clater
son rire comme un roulement de tonnerre. Ah! nous serons donc huit,
c'est ravissant! Comme c'est bien rdig! dit-elle, ayant dans un
suprme effort retrouv l'expression dont s'tait servie Mme d'pinay et
qui s'appliquait mieux cette fois.

--Oriane, c'est trs joli ce que dit la princesse, elle dit que c'est
bien rdig.

--Mais, mon ami, vous ne m'apprenez rien, je sais que la princesse est
trs spirituelle, rpondit Mme de Guermantes qui gotait facilement un
mot quand  la fois il tait prononc par une Altesse et louangeait son
propre esprit. Je suis trs fire que Madame apprcie mes modestes
rdactions. D'ailleurs, je ne me rappelle pas avoir dit cela. Et si je
l'ai dit, c'tait pour flatter ma cousine, car si elle avait sept
bouches, les bouches, si j'ose m'exprimer ainsi, eussent dpass la
douzaine.

--Elle possdait tous les manuscrits de M. de Bornier, reprit, en
parlant de Mme d'Heudicourt, la princesse, qui voulait tcher de faire
valoir les bonnes raisons qu'elle pouvait avoir de se lier avec elle.

--Elle a d le rver, je crois qu'elle ne le connaissait mme pas, dit
la duchesse.

--Ce qui est surtout intressant, c'est que ces correspondances sont de
gens  la fois des divers pays, continua la comtesse d'Arpajon qui,
allie aux principales maisons ducales et mme souveraines de l'Europe,
tait heureuse de le rappeler.

--Mais si, Oriane, dit M. de Guermantes non sans intention. Vous vous
rappelez bien ce dner o vous aviez M. de Bornier comme voisin!

--Mais, Basin, interrompit la duchesse, si vous voulez me dire que j'ai
connu M. de Bornier, naturellement, il est mme venu plusieurs fois pour
me voir, mais je n'ai jamais pu me rsoudre  l'inviter parce que
j'aurais t oblige chaque fois de faire dsinfecter au formol. Quant 
ce dner, je ne me le rappelle que trop bien, ce n'tait pas du tout
chez Znade, qui n'a pas vu Bornier de sa vie et qui doit croire, si on
lui parle de la _Fille de Roland_, qu'il s'agit d'une princesse
Bonaparte qu'on prtendait fiance au fils du roi de Grce; non, c'tait
 l'ambassade d'Autriche. Le charmant Hoyos avait cru me faire plaisir
en flanquant sur une chaise  ct de moi cet acadmicien empest. Je
croyais avoir pour voisin un escadron de gendarmes. J'ai t oblige de
me boucher le nez comme je pouvais pendant tout le dner, je n'ai os
respirer qu'au gruyre!

M. de Guermantes, qui avait atteint son but secret, examina  la drobe
sur la figure des convives l'impression produite par le mot de la
duchesse.

--Vous parlez de correspondances, je trouve admirable celle de Gambetta,
dit la duchesse de Guermantes pour montrer qu'elle ne craignait pas de
s'intresser  un proltaire et  un radical. M. de Braut comprit tout
l'esprit de cette audace, regarda autour de lui d'un oeil  la fois
mch et attendri, aprs quoi il essuya son monocle.

--Mon Dieu, c'tait bougrement embtant la _Fille de Roland_, dit M. de
Guermantes, avec la satisfaction que lui donnait le sentiment de sa
supriorit sur une oeuvre  laquelle il s'tait tant ennuy, peut-tre
aussi par le _suave mari magno_ que nous prouvons, au milieu d'un bon
dner,  nous souvenir d'aussi terribles soires. Mais il y avait
quelques beaux vers, un sentiment patriotique.

J'insinuai que je n'avais aucune admiration pour M. de Bornier. Ah!
vous avez quelque chose  lui reprocher? me demanda curieusement le duc
qui croyait toujours, quand on disait du mal d'un homme, que cela devait
tenir  un ressentiment personnel, et du bien d'une femme que c'tait le
commencement d'une amourette.

--Je vois que vous avez une dent contre lui. Qu'est-ce qu'il vous a
fait? Racontez-nous a! Mais si, vous devez avoir quelque cadavre entre
vous, puisque vous le dnigrez. C'est long la _Fille de Roland_ mais
c'est assez senti.

--Senti est trs juste pour un auteur aussi odorant, interrompit
ironiquement Mme de Guermantes. Si ce pauvre petit s'est jamais trouv
avec lui, il est assez comprhensible qu'il l'ait dans le nez!

--Je dois du reste avouer  Madame, reprit le duc en s'adressant  la
princesse de Parme, que, _Fille de Roland_  part, en littrature et
mme en musique je suis terriblement vieux jeu, il n'y a pas de si vieux
rossignol qui ne me plaise. Vous ne me croiriez peut-tre pas, mais le
soir, si ma femme se met au piano, il m'arrive de lui demander un vieil
air d'Auber, de Boeldieu, mme de Beethoven! Voil ce que j'aime. En
revanche, pour Wagner, cela m'endort immdiatement.

--Vous avez tort, dit Mme de Guermantes, avec des longueurs
insupportables Wagner avait du gnie. _Lohengrin_ est un chef-d'oeuvre.
Mme dans _Tristan_ il y a  et l une page curieuse. Et le Choeur des
fileuses du _Vaisseau fantme_ est une pure merveille.

--N'est-ce pas, Babal, dit M. de Guermantes en s'adressant  M. de
Braut, nous prfrons: Les rendez-vous de noble compagnie se donnent
tous en ce charmant sjour. C'est dlicieux. Et _Fra Diavolo_, et la
_Flte enchante_, et le _Chalet_, et les _Noces de Figaro_, et les
_Diamants de la Couronne_, voil de la musique! En littrature, c'est la
mme chose. Ainsi j'adore Balzac, le _Bal de Sceaux_, les _Mohicans de
Paris_.

--Ah! mon cher, si vous partez en guerre sur Balzac, nous ne sommes pas
prts d'avoir fini, attendez, gardez cela pour un jour o Mm sera l.
Lui, c'est encore mieux, il le sait par coeur.

Irrit de l'interruption de sa femme, le duc la tint quelques instants
sous le feu d'un silence menaant. Et ses yeux de chasseur avaient l'air
de deux pistolets chargs. Cependant Mme d'Arpajon avait chang avec la
princesse de Parme, sur la posie tragique et autre, des propos qui ne
me parvinrent pas distinctement, quand j'entendis celui-ci prononc par
Mme d'Arpajon: Oh! tout ce que Madame voudra, je lui accorde qu'il nous
fait voir le monde en laid parce qu'il ne sait pas distinguer entre le
laid et le beau, ou plutt parce que son insupportable vanit lui fait
croire que tout ce qu'il dit est beau, je reconnais avec Votre Altesse
que, dans la pice en question, il y a des choses ridicules,
inintelligibles, des fautes de got, que c'est difficile  comprendre,
que cela donne  lire autant de peine que si c'tait crit en russe ou
en chinois, car videmment c'est tout except du franais, mais quand on
a pris cette peine, comme on est rcompens, il y a tant d'imagination!
De ce petit discours je n'avais pas entendu le dbut. Je finis par
comprendre non seulement que le pote incapable de distinguer le beau du
laid tait Victor Hugo, mais encore que la posie qui donnait autant de
peine  comprendre que du russe ou du chinois tait: Lorsque l'enfant
parat, le cercle de famille applaudit  grands cris, pice de la
premire poque du pote et qui est peut-tre encore plus prs de Mme
Deshoulires que du Victor Hugo de la _Lgende des Sicles_. Loin de
trouver Mme d'Arpajon ridicule, je la vis (la premire, de cette table
si relle, si quelconque, o je m'tais assis avec tant de dception),
je la vis par les yeux de l'esprit sous ce bonnet de dentelles, d'o
s'chappent les boucles rondes de longs repentirs, que portrent Mme de
Rmusat, Mme de Broglie, Mme de Saint-Aulaire, toutes les femmes si
distingues qui dans leurs ravissantes lettres citent avec tant de
savoir et d' propos Sophocle, Schiller et _l'Imitation,_ mais  qui les
premires posies des romantiques causaient cet effroi et cette fatigue
insparables pour ma grand'mre des derniers vers de Stphane Mallarm.
Mme d'Arpajon aime beaucoup la posie, dit  Mme de Guermantes la
princesse de Parme, impressionne par le ton ardent avec lequel le
discours avait t prononc.

--Non, elle n'y comprend absolument rien, rpondit  voix basse Mme de
Guermantes, qui profita de ce que Mme d'Arpajon, rpondant  une
objection du gnral de Beautreillis, tait trop occupe de ses propres
paroles pour entendre celles que chuchota la duchesse. Elle devient
littraire depuis qu'elle est abandonne. Je dirai  Votre Altesse que
c'est moi qui porte le poids de tout a, parce que c'est auprs de moi
qu'elle vient gmir chaque fois que Basin n'est pas all la voir,
c'est--dire presque tous les jours. Ce n'est tout de mme pas ma faute
si elle l'ennuie, et je ne peux pas le forcer  aller chez elle, quoique
j'aimerais mieux qu'il lui ft un peu plus fidle, parce que je la
verrais un peu moins. Mais elle l'assomme et ce n'est pas
extraordinaire. Ce n'est pas une mauvaise personne, mais elle est
ennuyeuse  un degr que vous ne pouvez pas imaginer. Elle me donne tous
les jours de tels maux de tte que je suis oblige de prendre chaque
fois un cachet de pyramidon. Et tout cela parce qu'il a plu  Basin
pendant un an de me trompailler avec elle. Et avoir avec cela un valet
de pied qui est amoureux d'une petite grue et qui fait des ttes si je
ne demande pas  cette jeune personne de quitter un instant son
fructueux trottoir pour venir prendre le th avec moi! Oh! la vie est
assommante, conclut langoureusement la duchesse. Mme d'Arpajon
assommait surtout M. de Guermantes parce qu'il tait depuis peu l'amant
d'une autre que j'appris tre la marquise de Surgis-le-Duc. Justement le
valet de pied priv de son jour de sortie tait en train de servir. Et
je pensai que, triste encore, il le faisait avec beaucoup de trouble,
car je remarquai qu'en passant les plats  M. de Chtellerault, il
s'acquittait si maladroitement de sa tche que le coude du duc se trouva
cogner  plusieurs reprises le coude du servant. Le jeune duc ne se
fcha nullement contre le valet de pied rougissant et le regarda au
contraire en riant de son oeil bleu clair. La bonne humeur me sembla
tre, de la part du convive, une preuve de bont. Mais l'insistance de
son rire me fit croire qu'au courant de la dception du domestique il
prouvait peut-tre au contraire une joie mchante. Mais, ma chre,
vous savez que ce n'est pas une dcouverte que vous faites en nous
parlant de Victor Hugo, continua la duchesse en s'adressant cette fois 
Mme d'Arpajon qu'elle venait de voir tourner la tte d'un air inquiet.
N'esprez pas lancer ce dbutant. Tout le monde sait qu'il a du talent.
Ce qui est dtestable c'est le Victor Hugo de la fin, la _Lgende des
Sicles_, je ne sais plus les titres. Mais les _Feuilles d'Automne_, les
_Chants du Crpuscule_, c'est souvent d'un pote, d'un vrai pote. Mme
dans les _Contemplations_, ajouta la duchesse, que ses interlocuteurs
n'osrent pas contredire et pour cause, il y a encore de jolies choses.
Mais j'avoue que j'aime autant ne pas m'aventurer aprs le _Crpuscule_!
Et puis dans les belles posies de Victor Hugo, et il y en a, on
rencontre souvent une ide, mme une ide profonde. Et avec un
sentiment juste, faisant sortir la triste pense de toutes les forces de
son intonation, la posant au del de sa voix, et fixant devant elle un
regard rveur et charmant, la duchesse dit lentement: Tenez:

    _La douleur est un fruit, Dieu ne le fait pas crotre
    Sur la branche trop faible encor pour le porter_,

ou bien encore:

    _Les morts durent bien peu,
    Hlas, dans le cercueil ils tombent en poussire
    Moins vite qu'en nos coeurs_!

Et tandis qu'un sourire dsenchant fronait d'une gracieuse sinuosit
sa bouche douloureuse, la duchesse fixa sur Mme d'Arpajon le regard
rveur de ses yeux clairs et charmants. Je commenais  les connatre,
ainsi que sa voix, si lourdement tranante, si prement savoureuse. Dans
ces yeux et dans cette voix je retrouvais beaucoup de la nature de
Combray. Certes, dans l'affectation avec laquelle cette voix faisait
apparatre par moments une rudesse de terroir, il y avait bien des
choses: l'origine toute provinciale d'un rameau de la famille de
Guermantes, rest plus longtemps localis, plus hardi, plus sauvageon,
plus provocant; puis l'habitude de gens vraiment distingus et de gens
d'esprit, qui savent que la distinction n'est pas de parler du bout des
lvres, et aussi de nobles fraternisant plus volontiers avec leurs
paysans qu'avec des bourgeois; toutes particularits que la situation de
reine de Mme de Guermantes lui avait permis d'exhiber plus facilement,
de faire sortir toutes voiles dehors. Il parat que cette mme voix
existait chez des soeurs  elle, qu'elle dtestait, et qui, moins
intelligentes et presque bourgeoisement maries, si on peut se servir de
cet adverbe quand il s'agit d'unions avec des nobles obscurs, terrs
dans leur province ou  Paris, dans un faubourg Saint-Germain sans
clat, possdaient aussi cette voix mais l'avaient refrne, corrige,
adoucie autant qu'elles pouvaient, de mme qu'il est bien rare qu'un
d'entre nous ait le toupet de son originalit et ne mette pas son
application  ressembler aux modles les plus vants. Mais Oriane tait
tellement plus intelligente, tellement plus riche, surtout tellement
plus  la mode que ses soeurs, elle avait si bien, comme princesse des
Laumes, fait la pluie et le beau temps auprs du prince de Galles,
qu'elle avait compris que cette voix discordante c'tait un charme, et
qu'elle en avait fait, dans l'ordre du monde, avec l'audace de
l'originalit et du succs, ce que, dans l'ordre du thtre, une Rjane,
une Jeanne Granier (sans comparaison du reste naturellement entre la
valeur et le talent de ces deux artistes) ont fait de la leur, quelque
chose d'admirable et de distinctif que peut-tre des soeurs Rjane et
Granier, que personne n'a jamais connues, essayrent de masquer comme un
dfaut.

A tant de raisons de dployer son originalit locale, les crivains
prfrs de Mme de Guermantes: Mrime, Meilhac et Halvy, taient venus
ajouter, avec le respect du naturel, un dsir de prosasme par o elle
atteignait  la posie et un esprit purement de socit qui ressuscitait
devant moi des paysages. D'ailleurs la duchesse tait fort capable,
ajoutant  ces influences une recherche artiste, d'avoir choisi pour la
plupart des mots la prononciation qui lui semblait le plus
_Ile-de-France_, le plus _Champenoise_, puisque, sinon tout  fait au
degr de sa belle-soeur Marsantes, elle n'usait gure que du pur
vocabulaire dont et pu se servir un vieil auteur franais. Et quand on
tait fatigu du composite et bigarr langage moderne, c'tait, tout en
sachant qu'elle exprimait bien moins de choses, un grand repos d'couter
la causerie de Mme de Guermantes,--presque le mme, si l'on tait seul
avec elle et qu'elle restreignt et clarifit encore son flot, que celui
qu'on prouve  entendre une vieille chanson. Alors en regardant, en
coutant Mme de Guermantes, je voyais, prisonnier dans la perptuelle et
quite aprs-midi de ses yeux, un ciel d'Ile-de-France ou de Champagne
se tendre, bleutre, oblique, avec le mme angle d'inclinaison qu'il
avait chez Saint-Loup.

Ainsi, par ces diverses formations, Mme de Guermantes exprimait  la
fois la plus ancienne France aristocratique, puis, beaucoup plus tard,
la faon dont la duchesse de Broglie aurait pu goter et blmer Victor
Hugo sous la monarchie de juillet, enfin un vif got de la littrature
issue de Mrime et de Meilhac. La premire de ces formations me
plaisait mieux que la seconde, m'aidait davantage  rparer la dception
du voyage et de l'arrive dans ce faubourg Saint-Germain, si diffrent
de ce que j'avais cru, mais je prfrais encore la seconde  la
troisime. Or, tandis que Mme de Guermantes tait Guermantes presque
sans le vouloir, son Pailleronisme, son got pour Dumas fils taient
rflchis et voulus. Comme ce got tait  l'oppos du mien, elle
fournissait  mon esprit de la littrature quand elle me parlait du
faubourg Saint-Germain, et ne me paraissait jamais si stupidement
faubourg Saint-Germain que quand elle me parlait littrature.

mue par les derniers vers, Mme d'Arpajon s'cria:

--Ces reliques du coeur ont aussi leur poussire! Monsieur, il faudra que
vous m'criviez cela sur mon ventail, dit-elle  M. de Guermantes.

--Pauvre femme, elle me fait de la peine! dit la princesse de Parme 
Mme de Guermantes.

--Non, que madame ne s'attendrisse pas, elle n'a que ce qu'elle mrite.

--Mais... pardon de vous dire cela  vous... cependant elle l'aime
vraiment!

--Mais pas du tout, elle en est incapable, elle croit qu'elle l'aime
comme elle croit en ce moment qu'elle cite du Victor Hugo parce qu'elle
dit un vers de Musset. Tenez, ajouta la duchesse sur un ton
mlancolique, personne plus que moi ne serait touche par un sentiment
vrai. Mais je vais vous donner un exemple. Hier, elle a fait une scne
terrible  Basin. Votre Altesse croit peut-tre que c'tait parce qu'il
en aime d'autres, parce qu'il ne l'aime plus; pas du tout, c'tait parce
qu'il ne veut pas prsenter ses fils au Jockey! Madame trouve-t-elle que
ce soit d'une amoureuse? Non! Je vous dirai plus, ajouta Mme de
Guermantes avec prcision, c'est une personne d'une rare insensibilit.

Cependant c'est l'oeil brillant de satisfaction que M. de Guermantes
avait cout sa femme parler de Victor Hugo  brle-pourpoint et en
citer ces quelques vers. La duchesse avait beau l'agacer souvent, dans
des moments comme ceux-ci il tait fier d'elle. Oriane est vraiment
extraordinaire. Elle peut parler de tout, elle a tout lu. Elle ne
pouvait pas deviner que la conversation tomberait ce soir sur Victor
Hugo. Sur quelque sujet qu'on l'entreprenne, elle est prte, elle peut
tenir tte aux plus savants. Ce jeune homme doit tre subjugu.

--Mais changeons de conversation, ajouta Mme de Guermantes, parce
qu'elle est trs susceptible. Vous devez me trouver bien dmode,
reprit-elle en s'adressant  moi, je sais qu'aujourd'hui c'est considr
comme une faiblesse d'aimer les ides en posie, la posie o il y a une
pense.

--C'est dmod? dit la princesse de Parme avec le lger saisissement que
lui causait cette vague nouvelle  laquelle elle ne s'attendait pas,
bien qu'elle st que la conversation de la duchesse de Guermantes lui
rservt toujours ces chocs successifs et dlicieux, cet essoufflant
effroi, cette saine fatigue aprs lesquels elle pensait instinctivement
 la ncessit de prendre un bain de pieds dans une cabine et de marcher
vite pour faire la raction.

--Pour ma part, non, Oriane, dit Mme de Brissac, je n'en veux pas 
Victor Hugo d'avoir des ides, bien au contraire, mais de les chercher
dans ce qui est monstrueux. Au fond c'est lui qui nous a habitus au
laid en littrature. Il y a dj bien assez de laideurs dans la vie.
Pourquoi au moins ne pas les oublier pendant que nous lisons? Un
spectacle pnible dont nous nous dtournerions dans la vie, voil ce qui
attire Victor Hugo.

--Victor Hugo n'est pas aussi raliste que Zola, tout de mme? demanda
la princesse de Parme. Le nom de Zola ne fit pas bouger un muscle dans
le visage de M. de Beautreillis. L'antidreyfusisme du gnral tait trop
profond pour qu'il chercht  l'exprimer. Et son silence bienveillant
quand on abordait ces sujets touchait les profanes par la mme
dlicatesse qu'un prtre montre en vitant de vous parler de vos devoirs
religieux, un financier en s'appliquant  ne pas recommander les
affaires qu'il dirige, un hercule en se montrant doux et en ne vous
donnant pas de coups de poings.

--Je sais que vous tes parent de l'amiral Jurien de la Gravire, me dit
d'un air entendu Mme de Varambon, la dame d'honneur de la princesse de
Parme, femme excellente mais borne, procure  la princesse de Parme
jadis par la mre du duc. Elle ne m'avait pas encore adress la parole
et je ne pus jamais dans la suite, malgr les admonestations de la
princesse de Parme et mes propres protestations, lui ter de l'esprit
l'ide que je n'avais quoi que ce ft  voir avec l'amiral acadmicien,
lequel m'tait totalement inconnu. L'obstination de la dame d'honneur de
la princesse de Parme  voir en moi un neveu de l'amiral Jurien de la
Gravire avait en soi quelque chose de vulgairement risible. Mais
l'erreur qu'elle commettait n'tait que le type excessif et dessch de
tant d'erreurs plus lgres, mieux nuances, involontaires ou voulues,
qui accompagnent notre nom dans la fiche que le monde tablit
relativement  nous. Je me souviens qu'un ami des Guermantes, ayant
vivement manifest son dsir de me connatre, me donna comme raison que
je connaissais trs bien sa cousine, Mme de Chaussegros, elle est
charmante, elle vous aime beaucoup. Je me fis un scrupule, bien vain,
d'insister sur le fait qu'il y avait erreur, que je ne connaissais pas
Mme de Chaussegros. Alors c'est sa soeur que vous connaissez, c'est la
mme chose. Elle vous a rencontr en cosse. Je n'tais jamais all en
cosse et pris la peine inutile d'en avertir par honntet mon
interlocuteur. C'tait Mme de Chaussegros elle-mme qui avait dit me
connatre, et le croyait sans doute de bonne foi,  la suite d'une
confusion premire, car elle ne cessa jamais plus de me tendre la main
quand elle m'apercevait. Et comme, en somme, le milieu que je
frquentais tait exactement celui de Mme de Chaussegros, mon humilit
ne rimait  rien. Que je fusse intime avec les Chaussegros tait,
littralement, une erreur, mais, au point de vue social, un quivalent
de ma situation, si on peut parler de situation pour un aussi jeune
homme que j'tais. L'ami des Guermantes eut donc beau ne me dire que des
choses fausses sur moi, il ne me rabaissa ni ne me surleva (au point de
vue mondain) dans l'ide qu'il continua  se faire de moi. Et somme
toute, pour ceux qui ne jouent pas la comdie, l'ennui de vivre toujours
dans le mme personnage est dissip un instant, comme si l'on montait
sur les planches, quand une autre personne se fait de vous une ide
fausse, croit que nous sommes lis avec une dame que nous ne connaissons
pas et que nous sommes nots pour avoir connue au cours d'un charmant
voyage que nous n'avons jamais fait. Erreurs multiplicatrices et
aimables quand elles n'ont pas l'inflexible rigidit de celle que
commettait et commit toute sa vie, malgr mes dngations, l'imbcile
dame d'honneur de Mme de Parme, fixe pour toujours  la croyance que
j'tais parent de l'ennuyeux amiral Jurien de la Gravire. Elle n'est
pas trs forte, me dit le duc, et puis il ne lui faut pas trop de
libations, je la crois lgrement sous l'influence de Bacchus. En
ralit Mme de Varambon n'avait bu que de l'eau, mais le duc aimait 
placer ses locutions favorites. Mais Zola n'est pas un raliste,
madame! c'est un pote! dit Mme de Guermantes, s'inspirant des tudes
critiques qu'elle avait lues dans ces dernires annes et les adaptant 
son gnie personnel. Agrablement bouscule jusqu'ici, au cours du bain
d'esprit, un bain agit pour elle, qu'elle prenait ce soir, et qu'elle
jugeait devoir lui tre particulirement salutaire, se laissant porter
par les paradoxes qui dferlaient l'un aprs l'autre, devant celui-ci,
plus norme que les autres, la princesse de Parme sauta par peur d'tre
renverse. Et ce fut d'une voix entrecoupe, comme si elle perdait sa
respiration, qu'elle dit:

--Zola un pote!

--Mais oui, rpondit en riant la duchesse, ravie par cet effet de
suffocation. Que Votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu'il
touche. Vous me direz qu'il ne touche justement qu' ce qui... porte
bonheur! Mais il en fait quelque chose d'immense; il a le fumier pique!
C'est l'Homre de la vidange! Il n'a pas assez de majuscules pour crire
le mot de Cambronne.

Malgr l'extrme fatigue qu'elle commenait  prouver, la princesse
tait ravie, jamais elle ne s'tait sentie mieux. Elle n'aurait pas
chang contre un sjour  Schoenbrunn, la seule chose pourtant qui la
flattt, ces divins dners de Mme de Guermantes rendus tonifiants par
tant de sel.

--Il l'crit avec un grand C, s'cria Mme d'Arpajon.

--Plutt avec un grand M, je pense, ma petite, rpondit Mme de
Guermantes, non sans avoir chang avec son mari un regard gai qui
voulait dire: Est-elle assez idiote!

--Tenez, justement, me dit Mme de Guermantes en attachant sur moi un
regard souriant et doux et parce qu'en matresse de maison accomplie
elle voulait, sur l'artiste qui m'intressait particulirement, laisser
paratre son savoir et me donner au besoin l'occasion de faire montre du
mien, tenez, me dit-elle en agitant lgrement son ventail de plumes
tant elle tait conscience  ce moment-l qu'elle exerait pleinement
les devoirs de l'hospitalit et, pour ne manquer  aucun, faisant signe
aussi qu'on me redonnt des asperges sauce mousseline, tenez, je crois
justement que Zola a crit une tude sur Elstir, ce peintre dont vous
avez t regarder quelques tableaux tout  l'heure, les seuls du reste
que j'aime de lui, ajouta-t-elle. En ralit, elle dtestait la peinture
d'Elstir, mais trouvait d'une qualit unique tout ce qui tait chez
elle. Je demandai  M. de Guermantes s'il savait le nom du monsieur qui
figurait en chapeau haut de forme dans le tableau populaire, et que
j'avais reconnu pour le mme dont les Guermantes possdaient tout  ct
le portrait d'apparat, datant  peu prs de cette mme priode o la
personnalit d'Elstir n'tait pas encore compltement dgage et
s'inspirait un peu de Manet. Mon Dieu, me rpondit-il, je sais que
c'est un homme qui n'est pas un inconnu ni un imbcile dans sa
spcialit, mais je suis brouill avec les noms. Je l'ai l sur le bout
de la langue, monsieur... monsieur... enfin peu importe, je ne sais
plus. Swann vous dirait cela, c'est lui qui a fait acheter ces machines
 Mme de Guermantes, qui est toujours trop aimable, qui a toujours trop
peur de contrarier si elle refuse quelque chose; entre nous, je crois
qu'il nous a coll des crotes. Ce que je peux vous dire, c'est que ce
monsieur est pour M. Elstir une espce de Mcne qui l'a lanc, et l'a
souvent tir d'embarras en lui commandant des tableaux. Par
reconnaissance--si vous appelez cela de la reconnaissance, a dpend des
gots--il l'a peint dans cet endroit-l o avec son air endimanch il
fait un assez drle d'effet. a peut tre un pontife trs cal, mais il
ignore videmment dans quelles circonstances on met un chapeau haut de
forme. Avec le sien, au milieu de toutes ces filles en cheveux, il a
l'air d'un petit notaire de province en goguette. Mais dites donc, vous
me semblez tout  fait fru de ces tableaux. Si j'avais su a, je me
serais tuyaut pour vous rpondre. Du reste, il n'y a pas lieu de se
mettre autant martel en tte pour creuser la peinture de M. Elstir que
s'il s'agissait de la _Source_ d'Ingres ou des _Enfants d'douard_ de
Paul Delaroche. Ce qu'on apprcie l dedans, c'est que c'est finement
observ, amusant, parisien, et puis on passe. Il n'y a pas besoin d'tre
un rudit pour regarder a. Je sais bien que ce sont de simples
pochades, mais je ne trouve pas que ce soit assez travaill. Swann avait
le toupet de vouloir nous faire acheter une _Botte d'Asperges_. Elles
sont mme restes ici quelques jours. Il n'y avait que cela dans le
tableau, une botte d'asperges prcisment semblables  celles que vous
tes en train d'avaler. Mais moi je me suis refus  avaler les asperges
de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une
botte d'asperges! Un louis, voil ce que a vaut, mme en primeurs! Je
l'ai trouve roide. Ds qu' ces choses-l il ajoute des personnages,
cela a un ct canaille, pessimiste, qui me dplat. Je suis tonn de
voir un esprit fin, un cerveau distingu comme vous, aimer cela.

--Mais je ne sais pas pourquoi vous dites cela, Basin, dit la duchesse
qui n'aimait pas qu'on dprcit ce que ses salons contenaient. Je suis
loin de tout admettre sans distinction dans les tableaux d'Elstir. Il y
a  prendre et  laisser. Mais ce n'est toujours pas sans talent. Et il
faut avouer que ceux que j'ai achets sont d'une beaut rare.

--Oriane, dans ce genre-l je prfre mille fois la petite tude de M.
Vibert que nous avons vue  l'Exposition des aquarellistes. Ce n'est
rien si vous voulez, cela tiendrait dans le creux de la main, mais il y
a de l'esprit jusqu'au bout des ongles: ce missionnaire dcharn, sale,
devant ce prlat douillet qui fait jouer son petit chien, c'est tout un
petit pome de finesse et mme de profondeur.

--Je crois que vous connaissez M. Elstir, me dit la duchesse. L'homme
est agrable.

--Il est intelligent, dit le duc, on est tonn, quand on cause avec
lui, que sa peinture soit si vulgaire.

--Il est plus qu'intelligent, il est mme assez spirituel, dit la
duchesse de l'air entendu et dgustateur d'une personne qui s'y connat.

--Est-ce qu'il n'avait pas commenc un portrait de vous, Oriane? demanda
la princesse de Parme.

--Si, en rouge crevisse, rpondit Mme de Guermantes, mais ce n'est pas
cela qui fera passer son nom  la postrit. C'est une horreur, Basin
voulait le dtruire. Cette phrase-l, Mme de Guermantes la disait
souvent. Mais d'autres fois, son apprciation tait autre: Je n'aime
pas sa peinture, mais il a fait autrefois un beau portrait de moi. L'un
de ces jugements s'adressait d'habitude aux personnes qui parlaient  la
duchesse de son portrait, l'autre  ceux qui ne lui en parlaient pas et
 qui elle dsirait en apprendre l'existence. Le premier lui tait
inspir par la coquetterie, le second par la vanit.

--Faire une horreur avec un portrait de vous! Mais alors ce n'est pas un
portrait, c'est un mensonge: moi qui sais  peine tenir un pinceau, il
me semble que si je vous peignais, rien qu'en reprsentant ce que je
vois je ferais un chef-d'oeuvre, dit navement la princesse de Parme.

--Il me voit probablement comme je me vois, c'est--dire dpourvue
d'agrment, dit Mme de Guermantes avec le regard  la fois mlancolique,
modeste et clin qui lui parut le plus propre  la faire paratre autre
que ne l'avait montre Elstir.

--Ce portrait ne doit pas dplaire  Mme de Gallardon, dit le duc.

--Parce qu'elle ne s'y connat pas en peinture? demanda la princesse de
Parme qui savait que Mme de Guermantes mprisait infiniment sa cousine.
Mais c'est une trs bonne femme n'est-ce pas? Le duc prit un air
d'tonnement profond. Mais voyons, Basin, vous ne voyez pas que la
princesse se moque de vous (la princesse n'y songeait pas). Elle sait
aussi bien que vous que Gallardonette est une vieille _poison_, reprit
Mme de Guermantes, dont le vocabulaire, habituellement limit  toutes
ces vieilles expressions, tait savoureux comme ces plats possibles 
dcouvrir dans les livres dlicieux de Pampille, mais dans la ralit
devenus si rares, o les geles, le beurre, le jus, les quenelles sont
authentiques, ne comportent aucun alliage, et mme o on fait venir le
sel des marais salants de Bretagne:  l'accent, au choix des mots on
sentait que le fond de conversation de la duchesse venait directement de
Guermantes. Par l, la duchesse diffrait profondment de son neveu
Saint-Loup, envahi par tant d'ides et d'expressions nouvelles; il est
difficile, quand on est troubl par les ides de Kant et la nostalgie de
Baudelaire, d'crire le franais exquis d'Henri IV, de sorte que la
puret mme du langage de la duchesse tait un signe de limitation, et
qu'en elle, et l'intelligence et la sensibilit taient restes fermes
 toutes les nouveauts. L encore l'esprit de Mme de Guermantes me
plaisait justement par ce qu'il excluait (et qui composait prcisment
la matire de ma propre pense) et tout ce qu' cause de cela mme il
avait pu conserver, cette sduisante vigueur des corps souples qu'aucune
puisante rflexion, nul souci moral ou trouble nerveux n'ont altre.
Son esprit d'une formation si antrieure au mien, tait pour moi
l'quivalent de ce que m'avait offert la dmarche des jeunes filles de
la petite bande au bord de la mer. Mme de Guermantes m'offrait,
domestique et soumise par l'amabilit, par le respect envers les
valeurs spirituelles, l'nergie et le charme d'une cruelle petite fille
de l'aristocratie des environs de Combray, qui, ds son enfance, montait
 cheval, cassait les reins aux chats, arrachait l'oeil aux lapins et,
aussi bien qu'elle tait reste une fleur de vertu, aurait pu, tant elle
avait les mmes lgances, pas mal d'annes auparavant, tre la plus
brillante matresse du prince de Sagan. Seulement elle tait incapable
de comprendre ce que j'avais cherch en elle--le charme du nom de
Guermantes--et le petit peu que j'y avais trouv, un reste provincial de
Guermantes. Nos relations taient-elles fondes sur un malentendu qui ne
pouvait manquer de se manifester ds que mes hommages, au lieu de
s'adresser  la femme relativement suprieure qu'elle se croyait tre,
iraient vers quelque autre femme aussi mdiocre et exhalant le mme
charme involontaire? Malentendu si naturel et qui existera toujours
entre un jeune homme rveur et une femme du monde, mais qui le trouble
profondment, tant qu'il n'a pas encore reconnu la nature de ses
facults d'imagination et n'a pas pris son parti des dceptions
invitables qu'il doit prouver auprs des tres, comme au thtre, en
voyage et mme en amour. M. de Guermantes ayant dclar (suite aux
asperges d'Elstir et  celles qui venaient d'tre servies aprs le
poulet financire) que les asperges vertes pousses  l'air et qui,
comme dit si drlement l'auteur exquis qui signe E. de
Clermont-Tonnerre, n'ont pas la rigidit impressionnante de leurs
soeurs devraient tre manges avec des oeufs: Ce qui plat aux uns
dplat aux autres, et _vice versa_, rpondit M. de Braut. Dans la
province de Canton, en Chine, on ne peut pas vous offrir un plus fin
rgal que des oeufs d'ortolan compltement pourris. M. de Braut,
auteur d'une tude sur les Mormons, parue dans la _Revue des
Deux-Mondes_, ne frquentait que les milieux les plus aristocratiques,
mais parmi eux seulement ceux qui avaient un certain renom
d'intelligence. De sorte qu' sa prsence, du moins assidue, chez une
femme, on reconnaissait si celle-ci avait un salon. Il prtendait
dtester le monde et assurait sparment  chaque duchesse que c'tait 
cause de son esprit et de sa beaut qu'il la recherchait. Toutes en
taient, persuades. Chaque fois que, la mort dans l'me, il se
rsignait  aller  une grande soire chez la princesse de Parme, il les
convoquait toutes pour lui donner du courage et ne paraissait ainsi
qu'au milieu d'un cercle intime. Pour que sa rputation d'intellectuel
survct  sa mondanit, appliquant certaines maximes de l'esprit des
Guermantes, il partait avec des dames lgantes faire de longs voyages
scientifiques  l'poque des bals, et quand une personne snob, par
consquent sans situation encore, commenait  aller partout, il mettait
une obstination froce  ne pas vouloir la connatre,  ne pas se
laisser prsenter. Sa haine des snobs dcoulait de son snobisme, mais
faisait croire aux nafs, c'est--dire  tout le monde, qu'il en tait
exempt. Babal sait toujours tout! s'cria la duchesse de Guermantes. Je
trouve charmant un pays o on veut tre sr que votre crmier vous vende
des oeufs bien pourris, des oeufs de l'anne de la comte. Je me vois
d'ici y trempant ma mouillette beurre. Je dois dire que cela arrive
chez la tante Madeleine (Mme de Villeparisis) qu'on serve des choses en
putrfaction, mme des oeufs (et comme Mme d'Arpajon se rcriait): Mais
voyons, Phili, vous le savez aussi bien que moi. Le poussin est dj
dans l'oeuf. Je ne sais mme pas comment ils ont la sagesse de s'y tenir.
Ce n'est pas une omelette, c'est un poulailler, mais au moins ce n'est
pas indiqu sur le menu. Vous avez bien fait de ne pas venir dner
avant-hier, il y avait une barbue  l'acide phnique! a n'avait pas
l'air d'un service de table, mais d'un service de contagieux. Vraiment
Norpois pousse la fidlit jusqu' l'hrosme: il en a repris!

--Je crois vous avoir vu  dner chez elle le jour o elle a fait cette
sortie  ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-tre pour donner  un nom
isralite l'air plus tranger, ne pronona pas le _ch_ de Bloch comme un
_k_, mais comme dans _hoch_ en allemand) qui avait dit de je ne sais
plus quel _poite_ (pote) qu'il tait sublime. Chtellerault avait beau
casser les tibias de M. Bloch, celui-ci ne comprenait pas et croyait les
coups de genou de mon neveu destins  une jeune femme assise tout
contre lui (ici M. de Guermantes rougit lgrement). Il ne se rendait
pas compte qu'il agaait notre tante avec ses sublimes donns en
veux-tu en voil. Bref, la tante Madeleine, qui n'a pas sa langue dans
sa poche, lui a ripost: H, monsieur, que garderez-vous alors pour M.
de Bossuet. (M. de Guermantes croyait que devant un nom clbre,
monsieur et une particule taient essentiellement ancien rgime.)
C'tait  payer sa place.

--Et qu'a rpondu ce M. Bloch? demanda distraitement Mme de Guermantes,
qui,  court d'originalit  ce moment-l, crut devoir copier la
prononciation germanique de son mari.

--Ah! je vous assure que M. Bloch n'a pas demand son reste, il court
encore.

--Mais oui, je me rappelle trs bien vous avoir vu ce jour-l, me dit
d'un ton marqu Mme de Guermantes, comme si de sa part ce souvenir avait
quelque chose qui dt beaucoup me flatter. C'est toujours trs
intressant chez ma tante. A la dernire soire o je vous ai justement
rencontr, je voulais vous demander si ce vieux monsieur qui a pass
prs de nous n'tait pas Franois Coppe. Vous devez savoir tous les
noms, me dit-elle avec une envie sincre pour mes relations potiques et
aussi par amabilit  mon gard, pour poser davantage aux yeux de ses
invits un jeune homme aussi vers dans la littrature. J'assurai  la
duchesse que je n'avais vu aucune figure clbre  la soire de Mme de
Villeparisis. Comment! me dit tourdiment Mme de Guermantes, avouant
par l que son respect pour les gens de lettres et son ddain du monde
taient plus superficiels qu'elle ne disait et peut-tre mme qu'elle ne
croyait, comment! il n'y avait pas de grands crivains! Vous m'tonnez,
il y avait pourtant des ttes impossibles! Je me souvenais trs bien de
ce soir-l,  cause d'un incident absolument insignifiant. Mme de
Villeparisis avait prsent Bloch  Mme Alphonse de Rothschild, mais mon
camarade n'avait pas entendu le nom et, croyant avoir affaire  une
vieille Anglaise un peu folle, n'avait rpondu que par monosyllabes aux
prolixes paroles de l'ancienne Beaut quand Mme de Villeparisis, la
prsentant  quelqu'un d'autre, avait prononc, trs distinctement cette
fois: la baronne Alphonse de Rothschild. Alors taient entres
subitement dans les artres de Bloch et d'un seul coup tant d'ides de
millions et de prestige, lesquelles eussent d tre prudemment
subdivises, qu'il avait eu comme un coup au coeur, un transport au
cerveau et s'tait cri en prsence de l'aimable vieille dame: Si
j'avais su! exclamation dont la stupidit l'avait empch de dormir
pendant huit jours. Ce mot de Bloch avait peu d'intrt, mais je m'en
souvenais comme preuve que parfois dans la vie, sous le coup d'une
motion exceptionnelle, on dit ce que l'on pense. Je crois que Mme de
Villeparisis n'est pas absolument... morale, dit la princesse de Parme,
qui savait qu'on n'allait pas chez la tante de la duchesse et, par ce
que celle-ci venait de dire, voyait qu'on pouvait en parler librement.
Mais Mme de Guermantes ayant l'air de ne pas approuver, elle ajouta:

--Mais  ce degr-l, l'intelligence fait tout passer.

--Mais vous vous faites de ma tante l'ide qu'on s'en fait gnralement,
rpondit la duchesse, et qui est, en somme, trs fausse. C'est justement
ce que me disait Mm pas plus tard qu'hier. Elle rougit, un souvenir
inconnu de moi embua ses yeux. Je fis la supposition que M. de Charlus
lui avait demand de me dsinviter, comme il m'avait fait prier par
Robert de ne pas aller chez elle. J'eus l'impression que la
rougeur--d'ailleurs incomprhensible pour moi--qu'avait eue le duc en
parlant  un moment de son frre ne pouvait pas tre attribue  la mme
cause: Ma pauvre tante! elle gardera la rputation d'une personne de
l'ancien rgime, d'un esprit blouissant et d'un dvergondage effrn.
Il n'y a pas d'intelligence plus bourgeoise, plus srieuse, plus terne;
elle passera pour une protectrice des arts, ce qui veut dire qu'elle a
t la matresse d'un grand peintre, mais il n'a jamais pu lui faire
comprendre ce que c'tait qu'un tableau; et quant  sa vie, bien loin
d'tre une personne dprave, elle tait tellement faite pour le
mariage, elle tait tellement ne conjugale, que n'ayant pu conserver un
poux, qui tait du reste une canaille, elle n'a jamais eu une liaison
qu'elle n'ait pris aussi au srieux que si c'tait une union lgitime,
avec les mmes susceptibilits, les mmes colres, la mme fidlit.
Remarquez que ce sont quelquefois les plus sincres, il y a en somme
plus d'amants que de maris inconsolables.

--Pourtant, Oriane, regardez justement votre beau-frre Palamde dont
vous tes en train de parler; il n'y a pas de matresse qui puisse rver
d'tre pleure comme l'a t cette pauvre Mme de Charlus.

--Ah! rpondit la duchesse, que Votre Altesse me permette de ne pas tre
tout  fait de son avis. Tout le monde n'aime pas tre pleur de la mme
manire, chacun a ses prfrences.

--Enfin il lui a vou un vrai culte depuis sa mort. Il est vrai qu'on
fait quelquefois pour les morts des choses qu'on n'aurait pas faites
pour les vivants.

--D'abord, rpondit Mme de Guermantes sur un ton rveur qui contrastait
avec son intention gouailleuse, on va  leur enterrement, ce qu'on ne
fait jamais pour les vivants! M. de Guermantes regarda d'un air
malicieux M. de Braut comme pour le provoquer  rire de l'esprit de la
duchesse. Mais enfin j'avoue franchement, reprit Mme de Guermantes, que
la manire dont je souhaiterais d'tre pleure par un homme que
j'aimerais, n'est pas celle de mon beau-frre. La figure du duc se
rembrunit. Il n'aimait pas que sa femme portt des jugements  tort et 
travers, surtout sur M. de Charlus. Vous tes difficile. Son regret a
difi tout le monde, dit-il d'un ton rogue. Mais la duchesse avait
avec son mari cette espce de hardiesse des dompteurs ou des gens qui
vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l'irriter: Eh bien, non,
qu'est-ce que vous voulez, c'est difiant, je ne dis pas, il va tous
les jours au cimetire lui raconter combien de personnes il a eues 
djeuner, il la regrette normment, mais comme une cousine, comme une
grand'mre, comme une soeur. Ce n'est pas un deuil de mari. Il est vrai
que c'tait deux saints, ce qui rend le deuil un peu spcial. M. de
Guermantes, agac du caquetage de sa femme, fixait sur elle avec une
immobilit terrible des prunelles toutes charges. Ce n'est pas pour
dire du mal du pauvre Mm, qui, entre parenthses, n'tait pas libre ce
soir, reprit la duchesse, je reconnais qu'il est bon comme personne, il
est dlicieux, il a une dlicatesse, un coeur comme les hommes n'en ont
pas gnralement. C'est un coeur de femme, Mm!

--Ce que vous dites est absurde, interrompit vivement M. de Guermantes,
Mm n'a rien d'effmin, personne n'est plus viril que lui.

--Mais je ne vous dis pas qu'il soit effmin le moins du monde.
Comprenez au moins ce que je dis, reprit la duchesse. Ah! celui-l, ds
qu'il croit qu'on veut toucher  son frre..., ajouta-t-elle en se
tournant vers la princesse de Parme.

--C'est trs gentil, c'est dlicieux  entendre. Il n'y a rien de si
beau que deux frres qui s'aiment, dit la princesse de Parme, comme
l'auraient fait beaucoup de gens du peuple, car on peut appartenir  une
famille princire, et  une famille par le sang, par l'esprit fort
populaire.

--Puisque nous parlions de votre famille, Oriane, dit la princesse, j'ai
vu hier votre neveu Saint-Loup; je crois qu'il voudrait vous demander un
service. Le duc de Guermantes frona son sourcil jupitrien. Quand il
n'aimait pas rendre un service, il ne voulait pas que sa femme s'en
charget, sachant que cela reviendrait au mme et que les personnes 
qui la duchesse avait t oblige de le demander l'inscriraient au dbit
commun de mnage, tout aussi bien que s'il avait t demand par le mari
seul.

--Pourquoi ne me l'a-t-il pas demand lui-mme? dit la duchesse, il est
rest deux heures ici, hier, et Dieu sait ce qu'il a pu tre ennuyeux.
Il ne serait pas plus stupide qu'un autre s'il avait eu, comme tant de
gens du monde, l'intelligence de savoir rester bte. Seulement, c'est ce
badigeon de savoir qui est terrible. Il veut avoir une intelligence
ouverte... ouverte  toutes les choses qu'il ne comprend pas. Il vous
parle du Maroc, c'est affreux.

--Il ne veut pas y retourner,  cause de Rachel, dit le prince de Foix.

--Mais puisqu'ils ont rompu, interrompit M. de Braut.

--Ils ont si peu rompu que je l'ai trouve il y a deux jours dans la
garonnire de Robert; ils n'avaient pas l'air de gens brouills, je
vous assure, rpondit le prince de Foix qui aimait  rpandre tous les
bruits pouvant faire manquer un mariage  Robert et qui d'ailleurs
pouvait tre tromp par les reprises intermittentes d'une liaison en
effet finie.

--Cette Rachel m'a parl de vous, je la vois comme a en passant le
matin aux Champs-lyses, c'est une espce d'vapore comme vous dites,
ce que vous appelez une dgrafe, une sorte de Dame aux Camlias, au
figur bien entendu.

Ce discours m'tait tenu par le prince Von qui tenait  avoir l'air au
courant de la littrature franaise et des finesses parisiennes.

--Justement c'est  propos du Maroc... s'cria la princesse saisissant
prcipitamment ce joint.

--Qu'est-ce qu'il peut vouloir pour le Maroc? demanda svrement M. de
Guermantes; Oriane ne peut absolument rien dans cet ordre-l, il le sait
bien.

--Il croit qu'il a invent la stratgie, poursuivit Mme de Guermantes,
et puis il emploie des mots impossibles pour les moindres choses, ce qui
n'empche pas qu'il fait des pts dans ses lettres. L'autre jour, il a
dit qu'il avait mang des pommes de terre _sublimes_, et qu'il avait
trouv  louer une baignoire _sublime_.

--Il parle latin, enchrit le duc.

--Comment, latin? demanda la princesse.

--Ma parole d'honneur! que Madame demande  Oriane si j'exagre.

--Mais comment, madame, l'autre jour il a dit dans une seule phrase,
d'un seul trait: Je ne connais pas d'exemple de _Sic transit gloria
mundi_ plus touchant; je dis la phrase  Votre Altesse parce qu'aprs
vingt questions et en faisant appel  des _linguistes_, nous sommes
arrivs  la reconstituer, mais Robert a jet cela sans reprendre
haleine, on pouvait  peine distinguer qu'il y avait du latin l dedans,
il avait l'air d'un personnage du _Malade imaginaire_! Et tout a
s'appliquait  la mort de l'impratrice d'Autriche!

--Pauvre femme! s'cria la princesse, quelle dlicieuse crature
c'tait.

--Oui, rpondit la duchesse, un peu folle, un peu insense, mais c'tait
une trs bonne femme, une gentille folle trs aimable, je n'ai seulement
jamais compris pourquoi elle n'avait jamais achet un rtelier qui tnt,
le sien se dcrochait toujours avant la fin de ses phrases et elle tait
oblige de les interrompre pour ne pas l'avaler.

--Cette Rachel m'a parl de vous, elle m'a dit que le petit Saint-Loup
vous adorait, vous prfrait mme  elle, me dit le prince Von, tout en
mangeant comme un ogre, le teint vermeil, et dont le rire perptuel
dcouvrait toutes les dents.

--Mais alors elle doit tre jalouse de moi et me dtester, rpondis-je.

--Pas du tout, elle m'a dit beaucoup de bien de vous. La matresse du
prince de Foix serait peut-tre jalouse s'il vous prfrait  elle. Vous
ne comprenez pas? Revenez avec moi, je vous expliquerai tout cela.

--Je ne peux pas, je vais chez M. de Charlus  onze heures.

--Tiens, il m'a fait demander hier de venir dner ce soir, mais de ne
pas venir aprs onze heures moins le quart. Mais si vous tenez  aller
chez lui, venez au moins avec moi jusqu'au Thtre-Franais, vous serez
dans la priphrie, dit le prince qui croyait sans doute que cela
signifiait  proximit ou peut-tre le centre.

Mais ses yeux dilats dans sa grosse et belle figure rouge me firent
peur et je refusai en disant qu'un ami devait venir me chercher. Cette
rponse ne me semblait pas blessante. Le prince en reut sans doute une
impression diffrente, car jamais il ne m'adressa plus la parole.

Il faut justement que j'aille voir la reine de Naples, quel chagrin
elle doit avoir! dit, ou du moins me parut avoir dit, la princesse de
Parme. Car ces paroles ne m'taient arrives qu'indistinctes  travers
celles, plus proches, que m'avait adresses pourtant fort bas le prince
Von, qui avait craint sans doute, s'il parlait plus haut, d'tre entendu
de M. de Foix.

--Ah! non, rpondit la duchesse, a, je crois qu'elle n'en a aucun.

--Aucun? vous tes toujours dans les extrmes, Oriane, dit M. de
Guermantes reprenant son rle de falaise qui, en s'opposant  la vague,
la force  lancer plus haut son panache d'cume.

--Basin sait encore mieux que moi que je dis la vrit, rpondit la
duchesse, mais il se croit oblig de prendre des airs svres  cause de
votre prsence et il a peur que je vous scandalise.

--Oh! non, je vous en prie, s'cria la princesse de Parme, craignant
qu' cause d'elle on n'altrt en quelque chose ces dlicieux mercredis
de la duchesse de Guermantes, ce fruit dfendu auquel la reine de Sude
elle-mme n'avait pas encore eu le droit de goter.

--Mais c'est  lui-mme qu'elle a rpondu, comme il lui disait, d'un
air banalement triste: Mais la reine est en deuil; de qui donc? est-ce
un chagrin pour votre Majest? Non, ce n'est pas un grand deuil, c'est
un petit deuil, un tout petit deuil, c'est ma soeur. La vrit c'est
qu'elle est enchante comme cela, Basin le sait trs bien, elle nous a
invits  une fte le jour mme et m'a donn deux perles. Je voudrais
qu'elle perdt une soeur tous les jours! Elle ne pleure pas la mort de sa
soeur, elle la rit aux clats. Elle se dit probablement, comme Robert,
que _sic transit_, enfin je ne sais plus, ajouta-t-elle par modestie,
quoiqu'elle st trs bien.

D'ailleurs Mme de Guermantes faisait seulement en ceci de l'esprit, et
du plus faux, car la reine de Naples, comme la duchesse d'Alenon, morte
tragiquement aussi, avait un grand coeur et a sincrement pleur les
siens. Mme de Guermantes connaissait trop les nobles soeurs bavaroises,
ses cousines, pour l'ignorer.

--Il aurait voulu ne pas retourner au Maroc, dit la princesse de Parme
en saisissant  nouveau ce nom de Robert que lui tendait bien
involontairement comme une perche Mme de Guermantes. Je crois que vous
connaissez le gnral de Monserfeuil.

--Trs peu, rpondit la duchesse qui tait intimement lie avec cet
officier. La princesse expliqua ce que dsirait Saint-Loup.

--Mon Dieu, si je le vois, cela peut arriver que je le rencontre,
rpondit, pour ne pas avoir l'air de refuser, la duchesse dont les
relations avec le gnral de Monserfeuil semblaient s'tre rapidement
espaces depuis qu'il s'agissait de lui demander quelque chose. Cette
incertitude ne suffit pourtant pas au duc, qui, interrompant sa femme:
Vous savez bien que vous ne le verrez pas, Oriane, dit-il, et puis vous
lui avez dj demand deux choses qu'il n'a pas faites. Ma femme a la
rage d'tre aimable, reprit-il de plus en plus furieux pour forcer la
princesse  retirer sa demande sans que cela pt faire douter de
l'amabilit de la duchesse et pour que Mme de Parme rejett la chose sur
son propre caractre  lui, essentiellement quinteux. Robert pourrait
ce qu'il voudrait sur Monserfeuil. Seulement, comme il ne sait pas ce
qu'il veut, il le fait demander par nous, parce qu'il sait qu'il n'y a
pas de meilleure manire de faire chouer la chose. Oriane a trop
demand de choses  Monserfeuil. Une demande d'elle maintenant, c'est
une raison pour qu'il refuse.

--Ah! dans ces conditions, il vaut mieux que la duchesse ne fasse rien,
dit Mme de Parme.

--Naturellement, conclut le duc.

--Ce pauvre gnral, il a encore t battu aux lections, dit la
princesse de Parme pour changer de conversation.

--Oh! ce n'est pas grave, ce n'est que la septime fois, dit le duc qui,
ayant d lui-mme renoncer  la politique, aimait assez les insuccs
lectoraux des autres.

--Il s'est consol en voulant faire un nouvel enfant  sa femme.

--Comment! Cette pauvre Mme de Monserfeuil est encore enceinte, s'cria
la princesse.

--Mais parfaitement, rpondit la duchesse, c'est le seul
_arrondissement_ o le pauvre gnral n'a jamais chou.

Je ne devais plus cesser par la suite d'tre continuellement invit,
ft-ce avec quelques personnes seulement,  ces repas dont je m'tais
autrefois figur les convives comme les aptres de la Sainte-Chapelle.
Ils se runissaient l en effet, comme les premiers chrtiens, non pour
partager seulement une nourriture matrielle, d'ailleurs exquise, mais
dans une sorte de Cne sociale; de sorte qu'en peu de dners j'assimilai
la connaissance de tous les amis de mes htes, amis auxquels ils me
prsentaient avec une nuance de bienveillance si marque (comme
quelqu'un qu'ils auraient de tout temps paternellement prfr), qu'il
n'est pas un d'entre eux qui n'et cru manquer au duc et  la duchesse
s'il avait donn un bal sans me faire figurer sur sa liste, et en mme
temps, tout en buvant un des Yquem que recelaient les caves des
Guermantes, je savourais des ortolans accommods selon les diffrentes
recettes que le duc laborait et modifiait prudemment. Cependant, pour
qui s'tait dj assis plus d'une fois  la table mystique, la
manducation de ces derniers n'tait pas indispensable. De vieux amis de
M. et de Mme de Guermantes venaient les voir aprs dner, en
cure-dents aurait dit Mme Swann, sans tre attendus, et prenaient
l'hiver une tasse de tilleul aux lumires du grand salon, l't un verre
d'orangeade dans la nuit du petit bout de jardin rectangulaire. On
n'avait jamais connu, des Guermantes, dans ces aprs-dners au jardin,
que l'orangeade. Elle avait quelque chose de rituel. Y ajouter d'autres
rafrachissements et sembl dnaturer la tradition, de mme qu'un grand
raout dans le faubourg Saint-Germain n'est plus un raout s'il y a une
comdie ou de la musique. Il faut qu'on soit cens venir simplement--y
et-il cinq cents personnes--faire une visite  la princesse de
Guermantes, par exemple. On admira mon influence parce que je pus 
l'orangeade faire ajouter une carafe contenant du jus de cerise cuite,
de poire cuite. Je pris en inimiti,  cause de cela, le prince
d'Agrigente qui, comme tous les gens dpourvus d'imagination, mais non
d'avarice, s'merveillent de ce que vous buvez et vous demandent la
permission d'en prendre un peu. De sorte que chaque fois M. d'Agrigente,
en diminuant ma ration, gtait mon plaisir. Car ce jus de fruit n'est
jamais en assez grande quantit pour qu'il dsaltre. Rien ne lasse
moins que cette transposition en saveur, de la couleur d'un fruit,
lequel cuit semble rtrograder vers la saison des fleurs. Empourpr
comme un verger au printemps, ou bien incolore et frais comme le zphir
sous les arbres fruitiers, le jus se laisse respirer et regarder goutte
 goutte, et M. d'Agrigente m'empchait, rgulirement, de m'en
rassasier. Malgr ces compotes, l'orangeade traditionnelle subsista
comme le tilleul. Sous ces modestes espces, la communion sociale n'en
avait pas moins lieu. En cela, sans doute, les amis de M. et de Mme de
Guermantes taient tout de mme, comme je me les tais d'abord figurs,
rests plus diffrents que leur aspect dcevant ne m'et port  le
croire. Maints vieillards venaient recevoir chez la duchesse, en mme
temps que l'invariable boisson, un accueil souvent assez peu aimable.
Or, ce ne pouvait tre par snobisme, tant eux-mmes d'un rang auquel
nul autre n'tait suprieur; ni par amour du luxe: ils l'aimaient
peut-tre, mais, dans de moindres conditions sociales, eussent pu en
connatre un splendide, car, ces mmes soirs, la femme charmante d'un
richissime financier et tout fait pour les avoir  des chasses
blouissantes qu'elle donnerait pendant deux jours pour le roi
d'Espagne. Ils avaient refus nanmoins et taient venus  tout hasard
voir si Mme de Guermantes tait chez elle. Ils n'taient mme pas
certains de trouver l des opinions absolument conformes aux leurs, ou
des sentiments spcialement chaleureux; Mme de Guermantes lanait
parfois sur l'affaire Dreyfus, sur la Rpublique, sur les lois
antireligieuses, ou mme,  mi-voix, sur eux-mmes, sur leurs
infirmits, sur le caractre ennuyeux de leur conversation, des
rflexions qu'ils devaient faire semblant de ne pas remarquer. Sans
doute, s'ils gardaient l leurs habitudes, tait-ce par ducation
affine du gourmet mondain, par claire connaissance de la parfaite et
premire qualit du mets social, au got familier, rassurant et sapide,
sans mlange, non frelat, dont ils savaient l'origine et l'histoire
aussi bien que celle qui la leur servait, rests plus nobles en cela
qu'ils ne le savaient eux-mmes. Or, parmi ces visiteurs auxquels je fus
prsent aprs dner, le hasard fit qu'il y eut ce gnral de
Monserfeuil dont avait parl la princesse de Parme et que Mme de
Guermantes, du salon de qui il tait un des habitus, ne savait pas
devoir venir ce soir-l. Il s'inclina devant moi, en entendant mon nom,
comme si j'eusse t prsident du Conseil suprieur de la guerre.
J'avais cru que c'tait simplement par quelque inserviabilit foncire,
et pour laquelle le duc, comme pour l'esprit, sinon pour l'amour, tait
le complice de sa femme, que la duchesse avait presque refus de
recommander son neveu  M. de Monserfeuil. Et je voyais l une
indiffrence d'autant plus coupable que j'avais cru comprendre par
quelques mots chapps  la princesse de Parme que le poste de Robert
tait dangereux et qu'il tait prudent de l'en faire changer. Mais ce
fut par la vritable mchancet de Mme de Guermantes que je fus rvolt
quand, la princesse de Parme ayant timidement propos d'en parler
d'elle-mme et pour son compte au gnral, la duchesse fit tout ce
qu'elle put pour en dtourner l'Altesse.

--Mais Madame, s'cria-t-elle, Monserfeuil n'a aucune espce de crdit
ni de pouvoir avec le nouveau gouvernement. Ce serait un coup d'pe
dans l'eau.

--Je crois qu'il pourrait nous entendre, murmura la princesse en
invitant la duchesse  parler plus bas.

--Que Votre Altesse ne craigne rien, il est sourd comme un pot, dit sans
baisser la voix la duchesse, que le gnral entendit parfaitement.

--C'est que je crois que M. de Saint-Loup n'est pas dans un endroit trs
rassurant, dit la princesse.

--Que voulez-vous, rpondit la duchesse, il est dans le cas de tout le
monde, avec la diffrence que c'est lui qui a demand  y aller. Et
puis, non, ce n'est pas dangereux; sans cela vous pensez bien que je
m'en occuperais. J'en aurais parl  Saint-Joseph pendant le dner. Il
est beaucoup plus influent, et d'un travailleur! Vous voyez, il est dj
parti. Du reste ce serait moins dlicat qu'avec celui-ci, qui a
justement trois de ses fils au Maroc et n'a pas voulu demander leur
changement; il pourrait objecter cela. Puisque Votre Altesse y tient,
j'en parlerai  Saint-Joseph... si je le vois, ou  Beautreillis. Mais
si je ne les vois pas, ne plaignez pas trop Robert. On nous a expliqu
l'autre jour o c'tait. Je crois qu'il ne peut tre nulle part mieux
que l.

Quelle jolie fleur, je n'en avais jamais vu de pareille, il n'y a que
vous, Oriane, pour avoir de telles merveilles! dit la princesse de
Parme qui, de peur que le gnral de Monserfeuil n'et entendu la
duchesse, cherchait  changer de conversation. Je reconnus une plante de
l'espce de celles qu'Elstir avait peintes devant moi.

--Je suis enchante qu'elle vous plaise; elles sont ravissantes,
regardez leur petit tour de cou de velours mauve; seulement, comme il
peut arriver  des personnes trs jolies et trs bien habilles, elles
ont un vilain nom et elles sentent mauvais. Malgr cela, je les aime
beaucoup. Mais ce qui est un peu triste, c'est qu'elles vont mourir.

--Mais elles sont en pot, ce ne sont pas des fleurs coupes, dit la
princesse.

--Non, rpondit la duchesse en riant, mais a revient au mme, comme ce
sont des dames. C'est une espce de plantes o les dames et les
messieurs ne se trouvent pas sur le mme pied. Je suis comme les gens
qui ont une chienne. Il me faudrait un mari pour mes fleurs. Sans cela
je n'aurai pas de petits!

--Comme c'est curieux. Mais alors dans la nature...

--Oui! il y a certains insectes qui se chargent d'effectuer le mariage,
comme pour les souverains, par procuration, sans que le fianc et la
fiance se soient jamais vus. Aussi je vous jure que je recommande  mon
domestique de mettre ma plante  la fentre le plus qu'il peut, tantt
du ct cour, tantt du ct jardin, dans l'espoir que viendra l'insecte
indispensable. Mais cela exigerait un tel hasard. Pensez, il faudrait
qu'il ait justement t voir une personne de la mme espce et d'un
autre sexe, et qu'il ait l'ide de venir mettre des cartes dans la
maison. Il n'est pas venu jusqu'ici, je crois que ma plante est toujours
digne d'tre rosire, j'avoue qu'un peu plus de dvergondage me
plairait mieux. Tenez, c'est comme ce bel arbre qui est dans la cour, il
mourra sans enfants parce que c'est une espce trs rare dans nos pays.
Lui, c'est le vent qui est charg d'oprer l'union, mais le mur est un
peu haut.

--En effet, dit M. de Braut, vous auriez d le faire abattre de
quelques centimtres seulement, cela aurait suffi. Ce sont des
oprations qu'il faut savoir pratiquer. Le parfum de vanille qu'il y
avait dans l'excellente glace que vous nous avez servie tout  l'heure,
duchesse, vient d'une plante qui s'appelle le vanillier. Celle-l
produit bien des fleurs  la fois masculines et fminines, mais une
sorte de paroi dure, place entre elles, empche toute communication.
Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu'au jour o un jeune
ngre natif de la Runion et nomm Albins, ce qui, entre parenthses,
est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l'ide,
 l'aide d'une petite pointe, de mettre en rapport les organes spars.

--Babal, vous tes divin, vous savez tout, s'cria la duchesse.

--Mais vous-mme, Oriane, vous m'avez appris des choses dont je ne me
doutais pas, dit la princesse.

--Je dirai  Votre Altesse que c'est Swann qui m'a toujours beaucoup
parl de botanique. Quelquefois, quand cela nous embtait trop d'aller 
un th ou  une matine, nous partions pour la campagne et il me
montrait des mariages extraordinaires de fleurs, ce qui est beaucoup
plus amusant que les mariages de gens, sans lunch et sans sacristie. On
n'avait jamais le temps d'aller bien loin. Maintenant qu'il y a
l'automobile, ce serait charmant. Malheureusement dans l'intervalle il a
fait lui-mme un mariage encore beaucoup plus tonnant et qui rend tout
difficile. Ah! madame, la vie est une chose affreuse, on passe son temps
 faire des choses qui vous ennuient, et quand, par hasard, on connat
quelqu'un avec qui on pourrait aller en voir d'intressantes, il faut
qu'il fasse le mariage de Swann. Place entre le renoncement aux
promenades botaniques et l'obligation de frquenter une personne
dshonorante, j'ai choisi la premire de ces deux calamits. D'ailleurs,
au fond, il n'y aurait pas besoin d'aller si loin. Il parat que, rien
que dans mon petit bout de jardin, il se passe en plein jour plus de
choses inconvenantes que la nuit... dans le bois de Boulogne! Seulement
cela ne se remarque pas parce qu'entre fleurs cela se fait trs
simplement, on voit une petite pluie orange, ou bien une mouche trs
poussireuse qui vient essuyer ses pieds ou prendre une douche avant
d'entrer dans une fleur. Et tout est consomm!

--La commode sur laquelle la plante est pose est splendide aussi, c'est
Empire, je crois, dit la princesse qui, n'tant pas familire avec les
travaux de Darwin et de ses successeurs, comprenait mal la
signification des plaisanteries de la duchesse.

--N'est-ce pas, c'est beau? Je suis ravie que Madame l'aime, rpondit la
duchesse. C'est une pice magnifique. Je vous dirai que j'ai toujours
ador le style Empire, mme au temps o cela n'tait pas  la mode. Je
me rappelle qu' Guermantes je m'tais fait honnir de ma belle-mre
parce que j'avais dit de descendre du grenier tous les splendides
meubles Empire que Basin avait hrits des Montesquiou, et que j'en
avais meubl l'aile que j'habitais. M. de Guermantes sourit. Il devait
pourtant se rappeler que les choses s'taient passes d'une faon fort
diffrente. Mais les plaisanteries de la princesse des Laumes sur le
mauvais got de sa belle-mre ayant t de tradition pendant le peu de
temps o le prince avait t pris de sa femme,  son amour pour la
seconde avait survcu un certain ddain pour l'infriorit d'esprit de
la premire, ddain qui s'alliait d'ailleurs  beaucoup d'attachement et
de respect. Les Ina ont le mme fauteuil avec incrustations de
Wetgwood, il est beau, mais j'aime mieux le mien, dit la duchesse du
mme air d'impartialit que si elle n'avait possd aucun de ces deux
meubles; je reconnais du reste qu'ils ont des choses merveilleuses que
je n'ai pas. La princesse de Parme garda le silence. Mais c'est vrai,
Votre Altesse ne connat pas leur collection. Oh! elle devrait
absolument y venir une fois avec moi. C'est une des choses les plus
magnifiques de Paris, c'est un muse qui serait vivant. Et comme cette
proposition tait une des audaces les plus Guermantes de la duchesse,
parce que les Ina taient pour la princesse de Parme de purs
usurpateurs, leur fils portant, comme le sien, le titre de duc de
Guastalla, Mme de Guermantes en la lanant ainsi ne se retint pas (tant
l'amour qu'elle portait  sa propre originalit l'emportait encore sur
sa dfrence pour la princesse de Parme) de jeter sur les autres
convives des regards amuss et souriants. Eux aussi s'efforaient de
sourire,  la fois effrays, merveills, et surtout ravis de penser
qu'ils taient tmoins de la dernire d'Oriane et pourraient la
raconter tout chaud. Ils n'taient qu' demi stupfaits, sachant que
la duchesse avait l'art de faire litire de tous les prjugs
Courvoisier pour une russite de vie plus piquante et plus agrable.
N'avait-elle pas, au cours de ces dernires annes, runi  la princesse
Mathilde le duc d'Aumale qui avait crit au propre frre de la princesse
la fameuse lettre: Dans ma famille tous les hommes sont braves et
toutes les femmes sont chastes? Or, les princes le restant mme au
moment o ils paraissent vouloir oublier qu'ils le sont, le duc d'Aumale
et la princesse Mathilde s'taient tellement plu chez Mme de Guermantes
qu'ils taient ensuite alls l'un chez l'autre, avec cette facult
d'oublier le pass que tmoigna Louis XVIII quand il prit pour ministre
Fouch qui avait vot la mort de son frre. Mme de Guermantes
nourrissait le mme projet de rapprochement entre la princesse Murat et
la reine de Naples. En attendant, la princesse de Parme paraissait aussi
embarrasse qu'auraient pu l'tre les hritiers de la couronne des
Pays-Bas et de Belgique, respectivement prince d'Orange et duc de
Brabant, si on avait voulu leur prsenter M. de Mailly Nesle, prince
d'Orange, et M. de Charlus, duc de Brabant. Mais d'abord la duchesse, 
qui Swann et M. de Charlus (bien que ce dernier ft rsolu  ignorer les
Ina) avaient  grand'peine fini par faire aimer le style Empire,
s'cria:

--Madame, sincrement, je ne peux pas vous dire  quel point vous
trouverez cela beau! J'avoue que le style Empire m'a toujours
impressionne. Mais, chez les Ina, l, c'est vraiment comme une
hallucination. Cette espce, comment vous dire, de... reflux de
l'expdition d'gypte, et puis aussi de remonte jusqu' nous de
l'Antiquit, tout cela qui envahit nos maisons, les Sphinx qui viennent
se mettre aux pieds des fauteuils, les serpents qui s'enroulent aux
candlabres, une Muse norme qui vous tend un petit flambeau pour jouer
 la bouillotte ou qui est tranquillement monte sur votre chemine et
s'accoude  votre pendule, et puis toutes les lampes pompiennes, les
petits lits en bateau qui ont l'air d'avoir t trouvs sur le Nil et
d'o on s'attend  voir sortir Mose, ces quadriges antiques qui
galopent le long des tables de nuit...

--On n'est pas trs bien assis dans les meubles Empire, hasarda la
princesse.

--Non, rpondit la duchesse, mais, ajouta Mme de Guermantes en insistant
avec un sourire, j'aime tre mal assise sur ces siges d'acajou
recouverts de velours grenat ou de soie verte. J'aime cet inconfort de
guerriers qui ne comprennent que la chaise curule et, au milieu du grand
salon, croisaient les faisceaux et entassaient les lauriers. Je vous
assure que, chez les Ina, on ne pense pas un instant  la manire dont
on est assis, quand on voit devant soi une grande gredine de Victoire
peinte  fresque sur le mur. Mon poux va me trouver bien mauvaise
royaliste, mais je suis trs mal pensante, vous savez, je vous assure
que chez ces gens-l on en arrive  aimer tous ces N, toutes ces
abeilles. Mon Dieu, comme sous les rois, depuis pas mal de temps, on n'a
pas t trs gt du ct gloire, ces guerriers qui rapportaient tant de
couronnes qu'ils en mettaient jusque sur les bras des fauteuils, je
trouve que a a un certain chic! Votre Altesse devrait...

--Mon Dieu, si vous croyez, dit la princesse, mais il me semble que ce
ne sera pas facile.

--Mais Madame verra que tout s'arrangera trs bien. Ce sont de trs
bonnes gens, pas btes. Nous y avons men Mme de Chevreuse, ajouta la
duchesse sachant la puissance de l'exemple, elle a t ravie. Le fils
est mme trs agrable... Ce que je vais dire n'est pas trs convenable,
ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit o on voudrait
dormir--sans lui! Ce qui est encore moins convenable, c'est que j'ai t
le voir une fois pendant qu'il tait malade et couch. A ct de lui,
sur le rebord du lit, il y avait sculpte une longue Sirne allonge,
ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des
espces de lotus. Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes,--en
ralentissant son dbit pour mettre encore mieux en relief les mots
qu'elle avait l'air de modeler avec la moue de ses belles lvres, le
fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la
princesse un regard doux, fixe et profond,--qu'avec les palmettes et la
couronne d'or qui tait  ct, c'tait mouvant; c'tait tout  fait
l'arrangement du _jeune Homme et la Mort_ de Gustave Moreau (Votre
Altesse connat srement ce chef-d'oeuvre). La princesse de Parme, qui
ignorait mme le nom du peintre, fit de violents mouvements de tte et
sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau.
Mais l'intensit de sa mimique ne parvint pas  remplacer cette lumire
qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on
veut nous parler.

--Il est joli garon, je crois? demanda-t-elle.

--Non, car il a l'air d'un tapir. Les yeux sont un peu ceux d'une reine
Hortense pour abat-jour. Mais il a probablement pens qu'il serait un
peu ridicule pour un homme de dvelopper cette ressemblance, et cela se
perd dans des joues encaustiques qui lui donnent un air assez mameluck.
On sent que le frotteur doit passer tous les matins. Swann,
ajouta-t-elle, revenant au lit du jeune duc, a t frapp de la
ressemblance de cette Sirne avec _la Mort_ de Gustave Moreau. Mais
d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus rapide et pourtant srieux, afin
de faire rire davantage, il n'y a pas  nous frapper, car c'tait un
rhume de cerveau, et le jeune homme se porte comme un charme.

--On dit qu'il est snob? demanda M. de Braut d'un air malveillant,
allum et en attendant dans la rponse la mme prcision que s'il avait
dit: On m'a dit qu'il n'avait que quatre doigts  la main droite,
est-ce vrai?

--M...on Dieu, n...on, rpondit Mme de Guermantes avec un sourire de
douce indulgence. Peut-tre un tout petit peu snob d'apparence, parce
qu'il est extrmement jeune, mais cela m'tonnerait qu'il le ft en
ralit, car il est intelligent, ajouta-t-elle, comme s'il y et eu 
son avis incompatibilit absolue entre le snobisme et l'intelligence.
Il est fin, je l'ai vu drle, dit-elle encore en riant d'un air
gourmet et connaisseur, comme si porter le jugement de drlerie sur
quelqu'un exigeait une certaine expression de gat, ou comme si les
saillies du duc de Guastalla lui revenaient  l'esprit en ce moment. Du
reste, comme il n'est pas reu, ce snobisme n'aurait pas  s'exercer,
reprit-elle sans songer qu'elle n'encourageait pas beaucoup de la sorte
la princesse de Parme.

--Je me demande ce que dira le prince de Guermantes, qui l'appelle Mme
Ina, s'il apprend que je suis alle chez elle.

--Mais comment, s'cria avec une extraordinaire vivacit la duchesse,
vous savez que c'est nous qui avons cd  Gilbert (elle s'en repentait
amrement aujourd'hui!) toute une salle de jeu Empire qui nous venait de
Quiou-Quiou et qui est une splendeur! Il n'y avait pas la place ici o
pourtant je trouve que a faisait mieux que chez lui. C'est une chose de
toute beaut, moiti trusque, moiti gyptienne...

--gyptienne? demanda la princesse  qui trusque disait peu de chose.

--Mon Dieu, un peu les deux, Swann nous disait cela, il me l'a expliqu,
seulement, vous savez, je suis une pauvre ignorante. Et puis au fond,
Madame, ce qu'il faut se dire, c'est que l'gypte du style Empire n'a
aucun rapport avec la vraie gypte, ni leurs Romains avec les Romains,
ni leur trurie...

--Vraiment! dit la princesse.

--Mais non, c'est comme ce qu'on appelait un costume Louis XV sous le
second Empire, dans la jeunesse d'Anna de Mouchy ou de la mre du cher
Brigode. Tout  l'heure Basin vous parlait de Beethoven. On nous jouait
l'autre jour de lui une chose, trs belle d'ailleurs, un peu froide, o
il y a un thme russe. C'en est touchant de penser qu'il croyait cela
russe. Et de mme les peintres chinois ont cru copier Bellini.
D'ailleurs mme dans le mme pays, chaque fois que quelqu'un regarde les
choses d'une faon un peu nouvelle, les quatre quarts des gens ne voient
goutte  ce qu'il leur montre. Il faut au moins quarante ans pour qu'ils
arrivent  distinguer.

--Quarante ans! s'cria la princesse effraye.

--Mais oui, reprit la duchesse, en ajoutant de plus en plus aux mots
(qui taient presque des mots de moi, car j'avais justement mis devant
elle une ide analogue), grce  sa prononciation, l'quivalent de ce
que pour les caractres imprims on appelle italiques, c'est comme une
espce de premier individu isol d'une espce qui n'existe pas encore et
qui pullulera, un individu dou d'une espce de _sens_ que l'espce
humaine  son poque ne possde pas. Je ne peux gure me citer, parce
que moi, au contraire, j'ai toujours aim ds le dbut toutes les
manifestations intressantes, si nouvelles qu'elles fussent. Mais enfin
l'autre jour j'ai t avec la grande-duchesse au Louvre, nous avons
pass devant _l'Olympia_ de Manet. Maintenant personne ne s'en tonne
plus. 'a l'air d'une chose d'Ingres! Et pourtant Dieu sait ce que j'ai
eu  rompre de lances pour ce tableau que je n'aime pas tout, mais qui
est srement de quelqu'un. Sa place n'est peut-tre pas tout  fait au
Louvre.

--Elle va bien, la grande-duchesse? demanda la princesse de Parme  qui
la tante du tsar tait infiniment plus familire que le modle de Manet.

--Oui, nous avons parl de vous. Au fond, reprit la duchesse, qui tenait
 son ide, la vrit c'est que, comme dit mon beau-frre Palamde, l'on
a entre soi et chaque personne le mur d'une langue trangre. Du reste
je reconnais que ce n'est exact de personne autant que de Gilbert. Si
cela vous amuse d'aller chez les Ina, vous avez trop d'esprit pour
faire dpendre vos actes de ce que peut penser ce pauvre homme, qui est
une chre crature innocente, mais enfin qui a des ides de l'autre
monde. Je me sens plus rapproche, plus consanguine de mon cocher, de
mes chevaux, que de cet homme qui se rfre tout le temps  ce qu'on
aurait pens sous Philippe le Hardi ou sous Louis le Gros. Songez que,
quand il se promne dans la campagne, il carte les paysans d'un air
bonasse, avec sa canne, en disant: Allez, manants! Je suis au fond
aussi tonne quand il me parle que si je m'entendais adresser la parole
par les gisants des anciens tombeaux gothiques. Cette pierre vivante a
beau tre mon cousin, elle me fait peur et je n'ai qu'une ide, c'est de
la laisser dans son moyen ge. A part a, je reconnais qu'il n'a jamais
assassin personne.

--Je viens justement de dner avec lui chez Mme de Villeparisis, dit le
gnral, mais sans sourire ni adhrer aux plaisanteries de la duchesse.

--Est-ce que M. de Norpois tait l, demanda le prince Von, qui pensait
toujours  l'Acadmie des Sciences morales.

--Oui, dit le gnral. Il a mme parl de votre empereur.

--Il parat que l'empereur Guillaume est trs intelligent, mais il
n'aime pas la peinture d'Elstir. Je ne dis du reste pas cela contre lui,
rpondit la duchesse, je partage sa manire de voir. Quoique Elstir ait
fait un beau portrait de moi. Ah! vous ne le connaissez pas? Ce n'est
pas ressemblant mais c'est curieux. Il est intressant pendant les
poses. Il m'a fait comme une espce de vieillarde. Cela imite les
_Rgentes de l'hpital_ de Hals. Je pense que vous connaissez ces
sublimits, pour prendre une expression chre  mon neveu, dit en se
tournant vers moi la duchesse qui faisait battre lgrement son ventail
de plumes noires. Plus que droite sur sa chaise, elle rejetait noblement
sa tte en arrire, car tout en tant toujours grande dame, elle jouait
un petit peu  la grande dame. Je dis que j'tais all autrefois 
Amsterdam et  La Haye, mais que, pour ne pas tout mler, comme mon
temps tait limit, j'avais laiss de ct Haarlem.--Ah! La Haye, quel
muse! s'cria M. de Guermantes.

Je lui dis qu'il y avait sans doute admir la _Vue de Delft_ de Vermeer.
Mais le duc tait moins instruit qu'orgueilleux. Aussi se contenta-t-il
de me rpondre d'un air de suffisance, comme chaque fois qu'on lui
parlait d'une oeuvre d'un muse, ou bien du Salon, et qu'il ne se
rappelait pas: Si c'est  voir, je l'ai vu!

--Comment! vous avez fait le voyage de Hollande et vous n'tes pas all
 Haarlem? s'cria la duchesse. Mais quand mme vous n'auriez eu qu'un
quart d'heure c'est une chose extraordinaire  avoir vue que les Hals.
Je dirais volontiers que quelqu'un qui ne pourrait les voir que du haut
d'une impriale de tramway sans s'arrter, s'ils taient exposs dehors,
devrait ouvrir les yeux tout grands.

Cette parole me choqua comme mconnaissant la faon dont se forment en
nous les impressions artistiques, et parce qu'elle semblait impliquer
que notre oeil est dans ce cas un simple appareil enregistreur qui prend
des instantans.

M. de Guermantes, heureux qu'elle me parlt avec une telle comptence
des sujets qui m'intressaient, regardait la prestance clbre de sa
femme, coutait ce qu'elle disait de Frans Hals et pensait: Elle est
ferre  glace sur tout. Mon jeune invit peut se dire qu'il a devant
lui une grande dame d'autrefois dans toute l'acception du mot, et comme
il n'y en a pas aujourd'hui une deuxime. Tels je les voyais tous deux,
retirs de ce nom de Guermantes dans lequel, jadis, je les imaginais
menant une inconcevable vie, maintenant pareils aux autres hommes et aux
autres femmes, retardant seulement un peu sur leurs contemporains, mais
ingalement, comme tant de mnages du faubourg Saint-Germain o la femme
a eu l'art de s'arrter  l'ge d'or, l'homme, la mauvaise chance de
descendre  l'ge ingrat du pass, l'une restant encore Louis XV quand
le mari est pompeusement Louis-Philippe. Que Mme de Guermantes ft
pareille aux autres femmes, 'avait t pour moi d'abord une dception,
c'tait presque, par raction, et tant de bons vins aidant, un
merveillement. Un Don Juan d'Autriche, une Isabelle d'Este, situs pour
nous dans le monde des noms, communiquent aussi peu avec la grande
histoire que le ct de Msglise avec le ct de Guermantes. Isabelle
d'Este fut sans doute, dans la ralit, une fort petite princesse,
semblable  celles qui sous Louis XIV n'obtenaient aucun rang
particulier  la cour. Mais, nous semblant d'une essence unique et, par
suite, incomparable, nous ne pouvons la concevoir d'une moindre
grandeur, de sorte qu'un souper avec Louis XIV nous paratrait seulement
offrir quelque intrt, tandis qu'en Isabelle d'Este nous nous
trouverions, par une rencontre, voir de nos yeux une surnaturelle
hrone de roman. Or, aprs avoir, en tudiant Isabelle d'Este, en la
transplantant patiemment de ce monde ferique dans celui de l'histoire,
constat que sa vie, sa pense, ne contenaient rien de cette tranget
mystrieuse que nous avait suggre son nom, une fois cette dception
consomme, nous savons un gr infini  cette princesse d'avoir eu, de la
peinture de Mantegna, des connaissances presque gales  celles,
jusque-l mprises par nous et mises, comme et dit Franoise, plus
bas que terre, de M. Lafenestre. Aprs avoir gravi les hauteurs
inaccessibles du nom de Guermantes, en descendant le versant interne de
la vie de la duchesse, j'prouvais  y trouver les noms, familiers
ailleurs, de Victor Hugo, de Frans Hals et, hlas, de Vibert, le mme
tonnement qu'un voyageur, aprs avoir tenu compte, pour imaginer la
singularit des moeurs dans un vallon sauvage de l'Amrique Centrale ou
de l'Afrique du Nord, de l'loignement gographique, de l'tranget des
dnominations de la flore, prouve  dcouvrir, une fois travers un
rideau d'alos gants ou de mancenilliers, des habitants qui (parfois
mme devant les ruines d'un thtre romain et d'une colonne ddie 
Vnus) sont en train de lire _Mrope_ ou _Alzire_. Et si loin, si 
l'cart, si au-dessus des bourgeoises instruites que j'avais connues, la
culture similaire par laquelle Mme de Guermantes s'tait efforce, sans
intrt, sans raison d'ambition, de descendre au niveau de celles
qu'elle ne connatrait jamais, avait le caractre mritoire, presque
touchant  force d'tre inutilisable, d'une rudition en matire
d'antiquits phniciennes chez un homme politique ou un mdecin. J'en
aurais pu vous montrer un trs beau, me dit aimablement Mme de
Guermantes en me parlant de Hals, le plus beau, prtendent certaines
personnes, et que j'ai hrit d'un cousin allemand. Malheureusement il
s'est trouv fieff dans le chteau; vous ne connaissiez pas cette
expression? moi non plus, ajouta-t-elle par ce got qu'elle avait de
faire des plaisanteries (par lesquelles elle se croyait moderne) sur les
coutumes anciennes, mais auxquelles elle tait inconsciemment et
prement attache. Je suis contente que vous ayez vu mes Elstir, mais
j'avoue que je l'aurais t encore bien plus, si j'avais pu vous faire
les honneurs de mon Hals, de ce tableau fieff.

--Je le connais, dit le prince Von, c'est celui du grand-duc de Hesse.

--Justement, son frre avait pous ma soeur, dit M. de Guermantes, et
d'ailleurs sa mre tait cousine germaine de la mre d'Oriane.

--Mais en ce qui concerne M. Elstir, ajouta le prince, je me permettrai
de dire que, sans avoir d'opinion sur ses oeuvres, que je ne connais pas,
la haine dont le poursuit l'empereur ne me parat pas devoir tre
retenue contre lui. L'empereur est d'une merveilleuse intelligence.

--Oui, j'ai dn deux fois avec lui, une fois chez ma tante Sagan, une
fois chez ma tante Radziwill, et je dois dire que je l'ai trouv
curieux. Je ne l'ai pas trouv simple! Mais il a quelque chose
d'amusant, d'obtenu, dit-elle en dtachant le mot, comme un oeillet
vert, c'est--dire une chose qui m'tonne et ne me plat pas infiniment,
une chose qu'il est tonnant qu'on ait pu faire, mais que je trouve
qu'on aurait fait aussi bien de ne pas pouvoir. J'espre que je ne vous
choque pas?

--L'empereur est d'une intelligence inoue, reprit le prince, il aime
passionnment les arts; il a sur les oeuvres d'art un got en quelque
sorte infaillible, il ne se trompe jamais; si quelque chose est beau, il
le reconnat tout de suite, il le prend en haine. S'il dteste quelque
chose, il n'y a aucun doute  avoir, c'est que c'est excellent. (Tout le
monde sourit.)

--Vous me rassurez, dit la princesse.

--Je comparerai volontiers l'empereur, reprit le prince qui, ne sachant
pas prononcer le mot archologue (c'est--dire comme si c'tait crit
kologue), ne perdait jamais une occasion de s'en servir,  un vieil
archologue (et le prince dit arshologue) que nous avons  Berlin.
Devant les anciens monuments assyriens le vieil arshologue pleure. Mais
si c'est du moderne truqu, si ce n'est pas vraiment ancien, il ne
pleure pas. Alors, quand on veut savoir si une pice arshologique est
vraiment ancienne, on la porte au vieil arshologue. S'il pleure, on
achte la pice pour le muse. Si ses yeux restent secs, on la renvoie
au marchand et on le poursuit pour faux. Eh bien, chaque fois que je
dne  Potsdam, toutes les pices dont l'empereur me dit: Prince, il
faut que vous voyiez cela, c'est plein de gnialit, j'en prends note
pour me garder d'y aller, et quand je l'entends fulminer contre une
exposition, ds que cela m'est possible j'y cours.

--Est-ce que Norpois n'est pas pour un rapprochement anglo-franais? dit
M. de Guermantes.

--A quoi a vous servirait? demanda d'un air  la fois irrit et finaud
le prince Von qui ne pouvait pas souffrir les Anglais. Ils sont
tellement ptes. Je sais bien que ce n'est pas comme militaires qu'ils
vous aideraient. Mais on peut tout de mme les juger sur la stupidit de
leurs gnraux. Un de mes amis a caus rcemment avec Botha, vous savez,
le chef boer. Il lui disait: C'est effrayant une arme comme a. J'aime,
d'ailleurs, plutt les Anglais, mais enfin pensez que moi, qui ne suis
qu'un paysan, je les ai rosss dans toutes les batailles. Et  la
dernire, comme je succombais sous un nombre d'ennemis vingt fois
suprieur, tout en me rendant parce que j'y tais oblig, j'ai encore
trouv le moyen de faire deux mille prisonniers! 'a t bien parce que
je n'tais qu'un chef de paysans, mais si jamais ces imbciles-l
avaient  se mesurer avec une vraie arme europenne, on tremble pour
eux de penser  ce qui arriverait! Du reste, vous n'avez qu' voir que
leur roi, que vous connaissez comme moi, passe pour un grand homme en
Angleterre. J'coutais  peine ces histoires, du genre de celles que M.
de Norpois racontait  mon pre; elles ne fournissaient aucun aliment
aux rveries que j'aimais; et d'ailleurs, eussent-elles possd ceux
dont elles taient dpourvues, qu'il les et fallu d'une qualit bien
excitante pour que ma vie intrieure pt se rveiller durant ces heures
mondaines o j'habitais mon piderme, mes cheveux bien coiffs, mon
plastron de chemise, c'est--dire o je ne pouvais rien prouver de ce
qui tait pour moi dans la vie le plaisir.

--Ah! je ne suis pas de votre avis, dit Mme de Guermantes, qui trouvait
que le prince allemand manquait de tact, je trouve le roi Edouard
charmant, si simple, et bien plus fin qu'on ne croit. Et la reine est,
mme encore maintenant, ce que je connais de plus beau au monde.

--Mais, madame la duchesse, dit le prince irrit et qui ne s'apercevait
pas qu'il dplaisait, cependant si le prince de Galles avait t un
simple particulier, il n'y a pas un cercle qui ne l'aurait ray et
personne n'aurait consenti  lui serrer la main. La reine est
ravissante, excessivement douce et borne. Mais enfin il y a quelque
chose de choquant dans ce couple royal qui est littralement entretenu
par ses sujets, qui se fait payer par les gros financiers juifs toutes
les dpenses que lui devrait faire, et les nomme baronnets en change.
C'est comme le prince de Bulgarie...

--C'est notre cousin, dit la duchesse, il a de l'esprit.

--C'est le mien aussi, dit le prince, mais nous ne pensons pas pour cela
que ce soit un brave homme. Non, c'est de nous qu'il faudrait vous
rapprocher, c'est le plus grand dsir de l'empereur, mais il veut que a
vienne du coeur; il dit: ce que je veux c'est une poigne de mains, ce
n'est pas un coup de chapeau! Ainsi vous seriez invincibles. Ce serait
plus pratique que le rapprochement anglo-franais que prche M. de
Norpois.

--Vous le connaissez, je sais, me dit la duchesse de Guermantes pour ne
pas me laisser en dehors de la conversation. Me rappelant que M. de
Norpois avait dit que j'avais eu l'air de vouloir lui baiser la main,
pensant qu'il avait sans doute racont cette histoire  Mme de
Guermantes et, en tout cas, n'avait pu lui parler de moi que mchamment,
puisque, malgr son amiti avec mon pre, il n'avait pas hsit  me
rendre si ridicule, je ne fis pas ce qu'eut fait un homme du monde. Il
aurait dit qu'il dtestait M. de Norpois et le lui avait fait sentir; il
l'aurait dit pour avoir l'air d'tre la cause volontaire des mdisances
de l'ambassadeur, qui n'eussent plus t que des reprsailles
mensongres et intresses. Je dis, au contraire, qu' mon grand regret,
je croyais que M. de Norpois ne m'aimait pas. Vous vous trompez bien,
me rpondit Mme de Guermantes. Il vous aime beaucoup. Vous pouvez
demander  Basin, si on me fait la rputation d'tre trop aimable, lui
ne l'est pas. Il vous dira que nous n'avons jamais entendu parler
Norpois de quelqu'un aussi gentiment que de vous. Et il a dernirement
voulu vous faire donner au ministre une situation charmante. Comme il a
su que vous tiez souffrant et ne pourriez pas l'accepter, il a eu la
dlicatesse de ne pas mme parler de sa bonne intention  votre pre
qu'il apprcie infiniment. M. de Norpois tait bien la dernire
personne de qui j'eusse attendu un bon office. La vrit est qu'tant
moqueur et mme assez malveillant, ceux qui s'taient laiss prendre
comme moi  ses apparences de saint Louis rendant la justice sous un
chne, aux sons de voix facilement apitoys qui sortaient de sa bouche
un peu trop harmonieuse, croyaient  une vritable perfidie quand ils
apprenaient une mdisance  leur gard venant d'un homme qui avait
sembl mettre son coeur dans ses paroles. Ces mdisances taient assez
frquentes chez lui. Mais cela ne l'empchait pas d'avoir des
sympathies, de louer ceux qu'il aimait et d'avoir plaisir  se montrer
serviable pour eux. Cela ne m'tonne du reste pas qu'il vous apprcie,
me dit Mme de Guermantes, il est intelligent. Et je comprends trs bien,
ajouta-t-elle pour les autres, et faisant allusion  un projet de
mariage que j'ignorais, que ma tante, qui ne l'amuse pas dj beaucoup
comme vieille matresse, lui paraisse inutile comme nouvelle pouse.
D'autant plus que je crois que, mme matresse, elle ne l'est plus
depuis longtemps, elle est plus confite en dvotion. Booz-Norpois peut
dire comme dans les vers de Victor Hugo: Voil longtemps que celle avec
qui j'ai dormi,  Seigneur, a quitt ma couche pour la vtre! Vraiment,
ma pauvre tante est comme ces artistes d'avant-garde, qui ont tap toute
leur vie contre l'Acadmie et qui, sur le tard, fondent leur petite
acadmie  eux; ou bien les dfroqus qui se refabriquent une religion
personnelle. Alors, autant valait garder l'habit, ou ne pas se coller.
Et qui sait, ajouta la duchesse d'un air rveur, c'est peut-tre en
prvision du veuvage. Il n'y a rien de plus triste que les deuils qu'on
ne peut pas porter.

--Ah! si Mme de Villeparisis devenait Mme de Norpois, je crois que notre
cousin Gilbert en ferait une maladie, dit le gnral de Saint-Joseph.

--Le prince de Guermantes est charmant, mais il est, en effet, trs
attach aux questions de naissance et d'tiquette, dit la princesse de
Parme. J'ai t passer deux jours chez lui  la campagne pendant que
malheureusement la princesse tait malade. J'tais accompagne de Petite
(c'tait un surnom qu'on donnait  Mme d'Hunolstein parce qu'elle tait
norme). Le prince est venu m'attendre au bas du perron, m'a offert le
bras et a fait semblant de ne pas voir Petite. Nous sommes monts au
premier jusqu' l'entre des salons et alors l, en s'cartant pour me
laisser passer, il a dit: Ah! bonjour, madame d'Hunolstein (il ne
l'appelle jamais que comme cela, depuis sa sparation), en feignant
d'apercevoir seulement alors Petite, afin de montrer qu'il n'avait pas 
venir la saluer en bas.

--Cela ne m'tonne pas du tout. Je n'ai pas besoin de vous dire, dit le
duc qui se croyait extrmement moderne, contempteur plus que quiconque
de la naissance, et mme rpublicain, que je n'ai pas beaucoup d'ides
communes avec mon cousin. Madame peut se douter que nous nous entendons
 peu prs sur toutes choses comme le jour avec la nuit. Mais je dois
dire que si ma tante pousait Norpois, pour une fois je serais de l'avis
de Gilbert. tre la fille de Florimond de Guise et faire un tel mariage,
ce serait, comme on dit,  faire rire les poules, que voulez-vous que je
vous dise? Ces derniers mots, que le duc prononait gnralement au
milieu d'une phrase, taient l tout  fait inutiles. Mais il avait un
besoin perptuel de les dire, qui les lui faisait rejeter  la fin d'une
priode s'ils n'avaient pas trouv de place ailleurs. C'tait pour lui,
entre autre choses, comme une question de mtrique. Notez, ajouta-t-il,
que les Norpois sont de braves gentilshommes de bon lieu, de bonne
souche.

--coutez, Basin ce n'est pas la peine de se moquer de Gilbert pour
parler comme lui, dit Mme de Guermantes pour qui la bont d'une
naissance, non moins que celle d'un vin, consistait exactement, comme
pour le prince et pour le duc de Guermantes, dans son anciennet. Mais
moins franche que son cousin et plus fine que son mari, elle tenait  ne
pas dmentir en causant l'esprit des Guermantes et mprisait le rang
dans ses paroles quitte  l'honorer par ses actions. Mais est-ce que
vous n'tes mme pas un peu cousins? demanda le gnral de Saint-Joseph.
Il me semble que Norpois avait pous une La Rochefoucauld.

--Pas du tout de cette manire-l, elle tait de la branche des ducs de
La Rochefoucauld, ma grand'mre est des ducs de Doudeauville. C'est la
propre grand'mre d'douard Coco, l'homme le plus sage de la famille,
rpondit le duc qui avait, sur la sagesse, des vues un peu
superficielles, et les deux rameaux ne se sont pas runis depuis Louis
XIV; ce serait un peu loign.

--Tiens, c'est intressant, je ne le savais pas, dit le gnral.

--D'ailleurs, reprit M. de Guermantes, sa mre tait, je crois, la soeur
du duc de Montmorency et avait pous d'abord un La Tour d'Auvergne.
Mais comme ces Montmorency sont  peine Montmorency, et que ces La Tour
d'Auvergne ne sont pas La Tour d'Auvergne du tout, je ne vois pas que
cela lui donne une grande position. Il dit, ce qui serait le plus
important, qu'il descend de Saintrailles, et comme nous en descendons en
ligne directe...

Il y avait  Combray une rue de Saintrailles  laquelle je n'avais
jamais repens. Elle conduisait de la rue de la Bretonnerie  la rue de
l'Oiseau. Et comme Saintrailles, ce compagnon de Jeanne d'Arc, avait en
pousant une Guermantes fait entrer dans cette famille le comt de
Combray, ses armes cartelaient celles de Guermantes au bas d'un vitrail
de Saint-Hilaire. Je revis des marches de grs noirtre pendant qu'une
modulation ramenait ce nom de Guermantes dans le ton oubli o je
l'entendais jadis, si diffrent de celui o il signifiait les htes
aimables chez qui je dnais ce soir. Si le nom de duchesse de Guermantes
tait pour moi un nom collectif, ce n'tait pas que dans l'histoire, par
l'addition de toutes les femmes qui l'avaient port, mais aussi au long
de ma courte jeunesse qui avait dj vu, en cette seule duchesse de
Guermantes, tant de femmes diffrentes se superposer, chacune
disparaissant quand la suivante avait pris assez de consistance. Les
mots ne changent pas tant de signification pendant des sicles que pour
nous les noms dans l'espace de quelques annes. Notre mmoire et notre
coeur ne sont pas assez grands pour pouvoir tre fidles. Nous n'avons
pas assez de place, dans notre pense actuelle, pour garder les morts 
ct des vivants. Nous sommes obligs de construire sur ce qui a prcd
et que nous ne retrouvons qu'au hasard d'une fouille, du genre de celle
que le nom de Saintrailles venait de pratiquer. Je trouvai inutile
d'expliquer tout cela, et mme, un peu auparavant, j'avais implicitement
menti en ne rpondant pas quand M. de Guermantes m'avait dit: Vous ne
connaissez pas notre patelin? Peut-tre savait-il mme que je le
connaissais, et ne fut-ce que par bonne ducation qu'il n'insista pas.

Mme de Guermantes me tira de ma rverie. Moi, je trouve tout cela
assommant. coutez, ce n'est pas toujours aussi ennuyeux chez moi.
J'espre que vous allez vite revenir dner pour une compensation, sans
gnalogies cette fois, me dit  mi-voix la duchesse incapable de
comprendre le genre de charme que je pouvais trouver chez elle et
d'avoir l'humilit de ne me plaire que comme un herbier, plein de
plantes dmodes.

Ce que Mme de Guermantes croyait dcevoir mon attente tait, au
contraire, ce qui, sur la fin--car le duc et le gnral ne cessrent
plus de parler gnalogies--sauvait ma soire d'une dception complte.
Comment n'en eusse-je pas prouv une jusqu'ici? Chacun des convives du
dner, affublant le nom mystrieux sous lequel je l'avais seulement
connu et rv  distance, d'un corps et d'une intelligence pareils ou
infrieurs  ceux de toutes les personnes que je connaissais, m'avait
donn l'impression de plate vulgarit que peut donner l'entre dans le
port danois d'Elseneur  tout lecteur enfivr d'Hamlet. Sans doute ces
rgions gographiques et ce pass ancien, qui mettaient des futaies et
des clochers gothiques dans leur nom, avaient, dans une certaine mesure,
form leur visage, leur esprit et leurs prjugs, mais n'y subsistaient
que comme la cause dans l'effet, c'est--dire peut-tre possibles 
dgager pour l'intelligence, mais nullement sensibles  l'imagination.

Et ces prjugs d'autrefois rendirent tout  coup aux amis de M. et Mme
de Guermantes leur posie perdue. Certes, les notions possdes par les
nobles et qui font d'eux les lettrs, les tymologistes de la langue,
non des mots mais des noms (et encore seulement relativement  la
moyenne ignorante de la bourgeoisie, car si,  mdiocrit gale, un
dvot sera plus capable de vous rpondre sur la liturgie qu'un libre
penseur, en revanche un archologue anticlrical pourra souvent en
remontrer  son cur sur tout ce qui concerne mme l'glise de
celui-ci), ces notions, si nous voulons rester dans le vrai,
c'est--dire dans l'esprit, n'avaient mme pas pour ces grands seigneurs
le charme qu'elles auraient eu pour un bourgeois. Ils savaient peut-tre
mieux que moi que la duchesse de Guise tait princesse de Clves,
d'Orlans et de Porcien, etc., mais ils avaient connu, avant mme tous
ces noms, le visage de la duchesse de Guise que, ds lors, ce nom leur
refltait. J'avais commenc par la fe, dt-elle bientt prir; eux par
la femme.

Dans les familles bourgeoises on voit parfois natre des jalousies si la
soeur cadette se marie avant l'ane. Tel le monde aristocratique, des
Courvoisier surtout, mais aussi des Guermantes, rduisait sa grandeur
nobiliaire  de simples supriorits domestiques, en vertu d'un
enfantillage que j'avais connu d'abord (c'tait pour moi son seul
charme) dans les livres. Tallemant des Raux n'a-t-il pas l'air de
parler des Guermantes au lieu des Rohan, quand il raconte avec une
vidente satisfaction que M. de Gumn criait  son frre: Tu peux
entrer ici, ce n'est pas le Louvre! et disait du chevalier de Rohan
(parce qu'il tait fils naturel du duc de Clermont): Lui, du moins, il
est prince! La seule chose qui me ft de la peine dans cette
conversation, c'est de voir que les absurdes histoires touchant le
charmant grand-duc hritier de Luxembourg trouvaient crance dans ce
salon aussi bien qu'auprs des camarades de Saint-Loup. Dcidment
c'tait une pidmie, qui ne durerait peut-tre que deux ans, mais qui
s'tendait  tous. On reprit les mmes faux rcits, on en ajouta
d'autres. Je compris que la princesse de Luxembourg elle-mme, en ayant
l'air de dfendre son neveu, fournissait des armes pour l'attaquer.
Vous avez tort de le dfendre, me dit M. de Guermantes comme avait fait
Saint-Loup. Tenez, laissons mme l'opinion de nos parents, qui est
unanime, parlez de lui  ses domestiques, qui sont au fond les gens qui
nous connaissent le mieux. M. de Luxembourg avait donn son petit ngre
 son neveu. Le ngre est revenu en pleurant: Grand-duc battu moi, moi
pas canaille, grand-duc mchant, c'est patant. Et je peux en parler
sciemment, c'est un cousin  Oriane. Je ne peux, du reste, pas dire
combien de fois pendant cette soire j'entendis les mots de cousin et
cousine. D'une part, M. de Guermantes, presque  chaque nom qu'on
prononait, s'criait: Mais c'est un cousin d'Oriane! avec la mme
joie qu'un homme qui, perdu dans une fort, lit au bout de deux flches,
disposes en sens contraire sur une plaque indicatrice et suivies d'un
chiffre fort petit de kilomtres: Belvdre Casimir-Perier et Croix
du Grand-Veneur, et comprend par l qu'il est dans le bon chemin.
D'autre part, ces mots cousin et cousine taient employs dans une
intention tout autre (qui faisait ici exception) par l'ambassadrice de
Turquie, laquelle tait venue aprs le dner. Dvore d'ambition
mondaine et doue d'une relle intelligence assimilatrice, elle
apprenait avec la mme facilit l'histoire de la retraite des Dix mille
ou la perversion sexuelle chez les oiseaux. Il aurait t impossible de
la prendre en faute sur les plus rcents travaux allemands, qu'ils
traitassent d'conomie politique, des vsanies, des diverses formes de
l'onanisme, ou de la philosophie d'picure. C'tait du reste une femme
dangereuse  couter, car, perptuellement dans l'erreur, elle vous
dsignait comme des femmes ultra-lgres d'irrprochables vertus, vous
mettait en garde contre un monsieur anim des intentions les plus pures,
et racontait de ces histoires qui semblent sortir d'un livre, non 
cause de leur srieux, mais de leur invraisemblance.

Elle tait,  cette poque, peu reue. Elle frquentait quelques
semaines des femmes tout  fait brillantes comme la duchesse de
Guermantes, mais, en gnral, en tait reste, par force, pour les
familles trs nobles,  des rameaux obscurs que les Guermantes ne
frquentaient plus. Elle esprait avoir l'air tout  fait du monde en
citant les plus grands noms de gens peu reus qui taient ses amis.
Aussitt M. de Guermantes, croyant qu'il s'agissait de gens qui dnaient
souvent chez lui, frmissait joyeusement de se retrouver en pays de
connaissance et poussait un cri de ralliement: Mais c'est un cousin
d'Oriane! Je le connais comme ma poche. Il demeure rue Vaneau. Sa mre
tait Mlle d'Uzs. L'ambassadrice tait oblige d'avouer que son
exemple tait tir d'animaux plus petits. Elle tchait de rattacher ses
amis  ceux de M. de Guermantes en rattrapant celui-ci de biais: Je
sais trs bien qui vous voulez dire. Non, ce n'est pas ceux-l, ce sont
des cousins. Mais cette phrase de reflux jete par la pauvre
ambassadrice expirait bien vite. Car M. de Guermantes, dsappoint: Ah!
alors, je ne vois pas qui vous voulez dire. L'ambassadrice ne
rpliquait rien, car si elle ne connaissait jamais que les cousins de
ceux qu'il aurait fallu, bien souvent ces cousins n'taient mme pas
parents. Puis, de la part de M. de Guermantes, c'tait un flux nouveau
de Mais c'est une cousine d'Oriane, mots qui semblaient avoir pour M.
de Guermantes, dans chacune de ses phrases, la mme utilit que
certaines pithtes commodes aux potes latins, parce qu'elles leur
fournissaient pour leurs hexamtres un dactyle ou un sponde. Du moins
l'explosion de Mais c'est une cousine d'Oriane me parut-elle toute
naturelle applique  la princesse de Guermantes, laquelle tait en
effet fort proche parente de la duchesse. L'ambassadrice n'avait pas
l'air d'aimer cette princesse. Elle me dit tout bas: Elle est stupide.
Mais non, elle n'est pas si belle. C'est une rputation usurpe. Du
reste, ajouta-t-elle d'un air  la fois rflchi, rpulsif et dcid,
elle m'est fortement antipathique. Mais souvent le cousinage s'tendait
beaucoup plus loin, Mme de Guermantes se faisant un devoir de dire ma
tante  des personnes avec qui on ne lui et pas trouv un anctre
commun sans remonter au moins jusqu' Louis XV, tout aussi bien que,
chaque fois que le malheur des temps faisait qu'une milliardaire
pousait quelque prince dont le trisaeul avait pous, comme celui de
Mme de Guermantes, une fille de Louvois, une des joies de l'Amricaine
tait de pouvoir, ds une premire visite  l'htel de Guermantes, o
elle tait d'ailleurs plus ou moins mal reue et plus ou moins bien
pluche, dire ma tante  Mme de Guermantes, qui la laissait faire
avec un sourire maternel. Mais peu m'importait ce qu'tait la
naissance pour M. de Guermantes et M. de Beauserfeuil; dans les
conversations qu'ils avaient  ce sujet, je ne cherchais qu'un plaisir
potique. Sans le connatre eux-mmes, ils me le procuraient comme
eussent fait des laboureurs ou des matelots parlant de culture et de
mares, ralits trop peu dtaches d'eux-mmes pour qu'ils puissent y
goter la beaut que personnellement je me chargeais d'en extraire.

Parfois, plus que d'une race, c'tait d'un fait particulier, d'une date,
que faisait souvenir un nom. En entendant M. de Guermantes rappeler que
la mre de M. de Braut tait Choiseul et sa grand'mre Lucinge, je
crus voir, sous la chemise banale aux simples boutons de perle, saigner
dans deux globes de cristal ces augustes reliques: le coeur de Mme de
Praslin et du duc de Berri; d'autres taient plus voluptueuses, les fins
et longs cheveux de Mme Tallien ou de Mme de Sabran.

Plus instruit que sa femme de ce qu'avaient t leurs anctres, M. de
Guermantes se trouvait possder des souvenirs qui donnaient  sa
conversation un bel air d'ancienne demeure dpourvue de chefs-d'oeuvre
vritables, mais pleine de tableaux authentiques, mdiocres et
majestueux, dont l'ensemble a grand air. Le prince d'Agrigente ayant
demand pourquoi le prince X... avait dit, en parlant du duc d'Aumale,
mon oncle, M. de Guermantes rpondit: Parce que le frre de sa mre,
le duc de Wurtemberg, avait pous une fille de Louis-Philippe. Alors
je contemplai toute une chsse, pareille  celles que peignaient
Carpaccio ou Memling, depuis le premier compartiment o la princesse,
aux ftes des noces de son frre le duc d'Orlans, apparaissait habille
d'une simple robe de jardin pour tmoigner de sa mauvaise humeur d'avoir
vu repousser ses ambassadeurs qui taient alls demander pour elle la
main du prince de Syracuse, jusqu'au dernier o elle vient d'accoucher
d'un garon, le duc de Wurtemberg (le propre oncle du prince avec lequel
je venais de dner), dans ce chteau de Fantaisie, un de ces lieux aussi
aristocratiques que certaines familles. Eux aussi, durant au del d'une
gnration, voient se rattacher  eux plus d'une personnalit
historique. Dans celui-l notamment vivent cte  cte les souvenirs de
la margrave de Bayreuth, de cette autre princesse un peu fantasque (la
soeur du duc d'Orlans)  qui on disait que le nom du chteau de son
poux plaisait, du roi de Bavire, et enfin du prince X..., dont il
tait prcisment l'adresse  laquelle il venait de demander au duc de
Guermantes de lui crire, car il en avait hrit et ne le louait que
pendant les reprsentations de Wagner, au prince de Polignac, autre
fantaisiste dlicieux. Quand M. de Guermantes, pour expliquer comment
il tait parent de Mme d'Arpajon, tait oblig, si loin et si
simplement, de remonter, par la chane et les mains unies de trois ou de
cinq aeules,  Marie-Louise ou  Colbert, c'tait encore la mme chose
dans tous ces cas: un grand vnement historique n'apparaissait au
passage que masqu, dnatur, restreint, dans le nom d'une proprit,
dans les prnoms d'une femme, choisis tels parce qu'elle est la
petite-fille de Louis-Philippe et Marie-Amlie considrs non plus comme
roi et reine de France, mais seulement dans la mesure o, en tant que
grands-parents, ils laissrent un hritage. (On voit, pour d'autres
raisons, dans un dictionnaire de l'oeuvre de Balzac o les personnages
les plus illustres ne figurent que selon leurs rapports avec la _Comdie
humaine_, Napolon tenir une place bien moindre que Rastignac et la
tenir seulement parce qu'il a parl aux demoiselles de Cinq-Cygne.)
Telle l'aristocratie, en sa construction lourde, perce de rares
fentres, laissant entrer peu de jour, montrant le mme manque
d'envole, mais aussi la mme puissance massive et aveugle que
l'architecture romane, enferme toute l'histoire, l'emmure, la renfrogne.

Ainsi les espaces de ma mmoire se couvraient peu  peu de noms qui, en
s'ordonnant, en se composant les uns relativement aux autres, en nouant
entre eux des rapports de plus en plus nombreux, imitaient ces oeuvres
d'art acheves o il n'y a pas une seule touche qui soit isole, o
chaque partie tour  tour reoit des autres sa raison d'tre comme elle
leur impose la sienne.

Le nom de M. de Luxembourg tant revenu sur le tapis, l'ambassadrice de
Turquie raconta que le grand-pre de la jeune femme (celui qui avait
cette immense fortune venue des farines et des ptes) ayant invit M. de
Luxembourg  djeuner, celui-ci avait refus en faisant mettre sur
l'enveloppe: M. de ***, meunier,  quoi le grand-pre avait rpondu:
Je suis d'autant plus dsol que vous n'ayez pas pu venir, mon cher
ami, que j'aurais pu jouir de vous dans l'intimit, car nous tions dans
l'intimit, nous tions en petit comit et il n'y aurait eu au repas que
le meunier, son fils et vous. Cette histoire tait non seulement
odieuse pour moi, qui savais l'impossibilit morale que mon cher M. de
Nassau crivt au grand-pre de sa femme (duquel du reste il savait
devoir hriter) en le qualifiant de meunier; mais encore la stupidit
clatait ds les premiers mots, l'appellation de meunier tant trop
videmment place pour amener le titre de la fable de La Fontaine. Mais
il y a dans le faubourg Saint-Germain une niaiserie telle, quand la
malveillance l'aggrave, que chacun trouva que c'tait envoy et que le
grand-pre, dont tout le monde dclara aussitt de confiance que c'tait
un homme remarquable, avait montr plus d'esprit que son petit-gendre.
Le duc de Chtellerault voulut profiter de cette histoire pour raconter
celle que j'avais entendue au caf: Tout le monde se couchait, mais
ds les premiers mots et quand il eut dit la prtention de M. de
Luxembourg que, devant sa femme, M. de Guermantes se levt, la duchesse
l'arrta et protesta: Non, il est bien ridicule, mais tout de mme pas
 ce point. J'tais intimement persuad que toutes les histoires
relatives  M. de Luxembourg taient pareillement fausses et que,
chaque fois que je me trouverais en prsence d'un des acteurs ou des
tmoins, j'entendrais le mme dmenti. Je me demandai cependant si celui
de Mme de Guermantes tait d au souci de la vrit ou  l'amour-propre.
En tout cas, ce dernier cda devant la malveillance, car elle ajouta en
riant: Du reste, j'ai eu ma petite avanie aussi, car il m'a invite 
goter, dsirant me faire connatre la grande-duchesse de Luxembourg;
c'est ainsi qu'il a le bon got d'appeler sa femme en crivant  sa
tante. Je lui ai rpondu mes regrets et j'ai ajout: Quant  la
grande-duchesse de Luxembourg, entre guillemets, dis-lui que si elle
vient me voir je suis chez moi aprs 5 heures tous les jeudis. J'ai
mme eu une seconde avanie. tant  Luxembourg je lui ai tlphon de
venir me parler  l'appareil. Son Altesse allait djeuner, venait de
djeuner, deux heures se passrent sans rsultat et j'ai us alors d'un
autre moyen: Voulez-vous dire au comte de Nassau de venir me parler?
Piqu au vif, il accourut  la minute mme. Tout le monde rit du rcit
de la duchesse et d'autres analogues, c'est--dire, j'en suis convaincu,
de mensonges, car d'homme plus intelligent, meilleur, plus fin,
tranchons le mot, plus exquis que ce Luxembourg-Nassau, je n'en ai
jamais rencontr. La suite montrera que c'tait moi qui avais raison. Je
dois reconnatre qu'au milieu de toutes ses rosseries, Mme de
Guermantes eut pourtant une phrase gentille. Il n'a pas toujours t
comme cela, dit-elle. Avant de perdre la raison, d'tre, comme dans les
livres, l'homme qui se croit devenu roi, il n'tait pas bte, et mme,
dans les premiers temps de ses fianailles, il en parlait d'une faon
assez sympathique comme d'un bonheur inespr: C'est un vrai conte de
fes, il faudra que je fasse mon entre au Luxembourg dans un carrosse
de ferie, disait-il  son oncle d'Ornessan qui lui rpondit, car, vous
savez, c'est pas grand le Luxembourg: Un carrosse de ferie, je crains
que tu ne puisses pas entrer. Je te conseille plutt la voiture aux
chvres. Non seulement cela ne fcha pas Nassau, mais il fut le premier
 nous raconter le mot et  en rire.

Ornessan est plein d'esprit, il a de qui tenir, sa mre est Montjeu. Il
va bien mal, le pauvre Ornessan. Ce nom eut la vertu d'interrompre les
fades mchancets qui se seraient droules  l'infini. En effet M. de
Guermantes expliqua que l'arrire-grand'mre de M. d'Ornessan tait la
soeur de Marie de Castille Montjeu, femme de Timolon de Lorraine, et par
consquent tante d'Oriane. De sorte que la conversation retourna aux
gnalogies, cependant que l'imbcile ambassadrice de Turquie me
soufflait  l'oreille: Vous avez l'air d'tre trs bien dans les
papiers du duc de Guermantes, prenez garde, et comme je demandais
l'explication: Je veux dire, vous comprendrez  demi-mot, que c'est un
homme  qui on pourrait confier sans danger sa fille, mais non son
fils. Or, si jamais homme au contraire aima passionnment et
exclusivement les femmes, ce fut bien le duc de Guermantes. Mais
l'erreur, la contre-vrit navement crue taient pour l'ambassadrice
comme un milieu vital hors duquel elle ne pouvait se mouvoir. Son frre
Mm, qui m'est, du reste, pour d'autres raisons (il ne la saluait pas),
foncirement antipathique, a un vrai chagrin des moeurs du duc. De mme
leur tante Villeparisis. Ah! je l'adore. Voil une sainte femme, le vrai
type des grandes dames d'autrefois. Ce n'est pas seulement la vertu
mme, mais la rserve. Elle dit encore: Monsieur  l'ambassadeur
Norpois qu'elle voit tous les jours et qui, entre parenthses, a laiss
un excellent souvenir en Turquie.

Je ne rpondis mme pas  l'ambassadrice afin d'entendre les
gnalogies. Elles n'taient pas toutes importantes. Il arriva mme, au
cours de la conversation, qu'une des alliances inattendues, que m'apprit
M. de Guermantes, tait une msalliance, mais non sans charme, car,
unissant, sous la monarchie de juillet, le duc de Guermantes et le duc
de Fezensac aux deux ravissantes filles d'un illustre navigateur elle
donnait ainsi aux deux duchesses le piquant imprvu d'une grce
exotiquement bourgeoise, louisphilippement indienne. Ou bien, sous Louis
XIV, un Norpois avait pous la fille du duc de Mortemart, dont le titre
illustre frappait, dans le lointain de cette poque, le nom que je
trouvais terne et pouvais croire rcent de Norpois, y ciselait
profondment la beaut d'une mdaille. Et dans ces cas-l d'ailleurs, ce
n'tait pas seulement le nom moins connu qui bnficiait du
rapprochement: l'autre, devenu banal  force d'clat, me frappait
davantage sous cet aspect nouveau et plus obscur, comme, parmi les
portraits d'un blouissant coloriste, le plus saisissant est parfois un
portrait tout en noir. La mobilit nouvelle dont me semblaient dous
tous ces noms, venant se placer  ct d'autres dont je les aurais crus
si loin, ne tenait pas seulement  mon ignorance; ces chasss-croiss
qu'ils faisaient dans mon esprit, ils ne les avaient pas effectus moins
aisment dans ces poques o un titre, tant toujours attach  une
terre, la suivait d'une famille dans une autre, si bien que, par
exemple, dans la belle construction fodale qu'est le titre de duc de
Nemours ou de duc de Chevreuse, je pouvais dcouvrir successivement,
blottis comme dans la demeure hospitalire d'un Bernard-l'ermite, un
Guise, un prince de Savoie, un Orlans, un Luynes. Parfois plusieurs
restaient en comptition pour une mme coquille; pour la principaut
d'Orange, la famille royale des Pays-Bas et MM. de Mailly-Nesle; pour le
duch de Brabant, le baron de Charlus et la famille royale de Belgique;
tant d'autres pour les titres de prince de Naples, de duc de Parme, de
duc de Reggio. Quelquefois c'tait le contraire, la coquille tait
depuis si longtemps inhabite par les propritaires morts depuis
longtemps, que je ne m'tais jamais avis que tel nom de chteau et pu
tre,  une poque en somme trs peu recule, un nom de famille. Aussi,
comme M. de Guermantes rpondait  une question de M. de Beauserfeuil:
Non, ma cousine tait une royaliste enrage, c'tait la fille du
marquis de Fterne, qui joua un certain rle dans la guerre des
Chouans,  voir ce nom de Fterne, qui depuis mon sjour  Balbec tait
pour moi un nom de chteau, devenir ce que je n'avais jamais song qu'il
et pu tre, un nom de famille, j'eus le mme tonnement que dans une
ferie o des tourelles et un perron s'animent et deviennent des
personnes. Dans cette acception-l, on peut dire que l'histoire, mme
simplement gnalogique, rend la vie aux vieilles pierres. Il y eut dans
la socit parisienne des hommes qui y jourent un rle aussi
considrable, qui y furent plus recherchs par leur lgance ou par leur
esprit, et eux-mmes d'une aussi haute naissance que le duc de
Guermantes ou le duc de La Trmoille. Ils sont aujourd'hui tombs dans
l'oubli, parce que, comme ils n'ont pas eu de descendants, leur nom,
qu'on n'entend plus jamais, rsonne comme un nom inconnu; tout au plus
un nom de chose, sous lequel nous ne songeons pas  dcouvrir le nom
d'hommes, survit-il en quelque chteau, quelque village lointain. Un
jour prochain le voyageur qui, au fond de la Bourgogne, s'arrtera dans
le petit village de Charlus pour visiter son glise, s'il n'est pas
assez studieux ou se trouve trop press pour en examiner les pierres
tombales, ignorera que ce nom de Charlus fut celui d'un homme qui allait
de pair avec les plus grands. Cette rflexion me rappela qu'il fallait
partir et que, tandis que j'coutais M. de Guermantes parler
gnalogies, l'heure approchait o j'avais rendez-vous avec son frre.
Qui sait, continuais-je  penser, si un jour Guermantes lui-mme
paratra autre chose qu'un nom de lieu, sauf aux archologues arrts
par hasard  Combray, et qui devant le vitrail de Gilbert le Mauvais
auront la patience d'couter les discours du successeur de Thodore ou
de lire le guide du cur. Mais tant qu'un grand nom n'est pas teint, il
maintient en pleine lumire ceux qui le portrent; et c'est sans doute,
pour une part, l'intrt qu'offrait  mes yeux l'illustration de ces
familles, qu'on peut, en partant d'aujourd'hui, les suivre en remontant
degr par degr jusque bien au del du XIVe sicle, retrouver des
Mmoires et des correspondances de tous les ascendants de M. de Charlus,
du prince d'Agrigente, de la princesse de Parme, dans un pass o une
nuit impntrable couvrirait les origines d'une famille bourgeoise, et
o nous distinguons, sous la projection lumineuse et rtrospective d'un
nom, l'origine et la persistance de certaines caractristiques
nerveuses, de certains vices, des dsordres de tels ou tels Guermantes.
Presque pathologiquement pareils  ceux d'aujourd'hui, ils excitent de
sicle en sicle l'intrt alarm de leurs correspondants, qu'ils soient
antrieurs  la princesse Palatine et  Mme de Motteville, ou
postrieurs au prince de Ligne.

D'ailleurs, ma curiosit historique tait faible en comparaison du
plaisir esthtique. Les noms cits avaient pour effet de dsincarner les
invits de la duchesse, lesquels avaient beau s'appeler le prince
d'Agrigente ou de Cystira, que leur masque de chair et d'inintelligence
ou d'intelligence communes avait chang en hommes quelconques, si bien
qu'en somme j'avais atterri au paillasson du vestibule, non pas comme au
seuil, ainsi que je l'avais cru, mais au terme du monde enchant des
noms. Le prince d'Agrigente lui-mme, ds que j'eus entendu que sa mre
tait Damas, petite-fille du duc de Modne, fut dlivr, comme d'un
compagnon chimique instable, de la figure et des paroles qui empchaient
de le reconnatre, et alla former avec Damas et Modne, qui eux
n'taient que des titres, une combinaison infiniment plus sduisante.
Chaque nom dplac par l'attirance d'un autre avec lequel je ne lui
avais souponn aucune affinit, quittait la place immuable qu'il
occupait dans mon cerveau, o l'habitude l'avait terni, et, allant
rejoindre les Mortemart, les Stuarts ou les Bourbons, dessinait avec eux
des rameaux du plus gracieux effet et d'un coloris changeant. Le nom
mme de Guermantes recevait de tous les beaux noms teints et d'autant
plus ardemment rallums, auxquels j'apprenais seulement qu'il tait
attach, une dtermination nouvelle, purement potique. Tout au plus, 
l'extrmit de chaque renflement de la tige altire, pouvais-je la voir
s'panouir en quelque figure de sage roi ou d'illustre princesse, comme
le pre d'Henri IV ou la duchesse de Longueville. Mais comme ces faces,
diffrentes en cela de celles des convives, n'taient emptes pour moi
d'aucun rsidu d'exprience matrielle et de mdiocrit mondaine, elles
restaient, en leur beau dessin et leurs changeants reflets, homognes 
ces noms, qui,  intervalles rguliers, chacun d'une couleur diffrente,
se dtachaient de l'arbre gnalogique de Guermantes, et ne troublaient
d'aucune matire trangre et opaque les bourgeons translucides,
alternants et multicolores, qui, tels qu'aux antiques vitraux de Jess
les anctres de Jsus, fleurissaient de l'un et l'autre ct de l'arbre
de verre.

A plusieurs reprises dj j'avais voulu me retirer et, plus que pour
toute autre raison,  cause de l'insignifiance que ma prsence imposait
 cette runion, l'une pourtant de celles que j'avais longtemps
imagines si belles, et qui sans doute l'et t si elle n'avait pas eu
de tmoin gnant. Du moins mon dpart allait permettre aux invits, une
fois que le profane ne serait plus l, de se constituer enfin en comit
secret. Ils allaient pouvoir clbrer les mystres pour la clbration
desquels ils s'taient runis, car ce n'tait pas videmment pour
parler de Frans Hals ou de l'avarice et pour en parler de la mme faon
que font les gens de la bourgeoisie. On ne disait que des riens, sans
doute parce que j'tais l, et j'avais des remords, en voyant toutes ces
jolies femmes spares, de les empcher, par ma prsence, de mener, dans
le plus prcieux de ses salons, la vie mystrieuse du faubourg
Saint-Germain. Mais ce dpart que je voulais  tout instant effectuer,
M. et Mme de Guermantes poussaient l'esprit de sacrifice jusqu' le
reculer en me retenant. Chose plus curieuse encore, plusieurs des dames
qui taient venues, empresses, ravies, pares, constelles de
pierreries, pour n'assister, par ma faute, qu' une fte qui ne
diffrait pas plus essentiellement de celles qui se donnent ailleurs que
dans le faubourg Saint-Germain, qu'on ne se sent  Balbec dans une ville
qui diffre de ce que nos yeux ont coutume de voir--plusieurs de ces
dames se retirrent, non pas dues, comme elles auraient d l'tre,
mais remerciant avec effusion Mme de Guermantes de la dlicieuse soire
qu'elles avaient passe, comme si, les autres jours, ceux o je n'tais
pas l, il ne se passait pas autre chose.

tait-ce vraiment  cause de dners tels que celui-ci que toutes ces
personnes faisaient toilette et refusaient de laisser pntrer des
bourgeoises dans leurs salons si ferms, pour des dners tels que
celui-ci? pareils si j'avais t absent? J'en eus un instant le soupon,
mais il tait trop absurde. Le simple bon sens me permettait de
l'carter. Et puis, si je l'avais accueilli, que serait-il rest du nom
de Guermantes, dj si dgrad depuis Combray?

Au reste ces filles fleurs taient,  un degr trange, faciles  tre
contentes par une autre personne, ou dsireuses de la contenter, car
plus d'une,  laquelle je n'avais tenu pendant toute la soire que deux
ou trois propos dont la stupidit m'avait fait rougir, tint, avant de
quitter le salon,  venir me dire, en fixant sur moi ses beaux yeux
caressants, tout en redressant la guirlande d'orchides qui contournait
sa poitrine, quel plaisir intense elle avait eu  me connatre, et me
parler--allusion voile  une invitation  dner--de son dsir
d'arranger quelque chose, aprs qu'elle aurait pris jour avec Mme de
Guermantes. Aucune de ces dames fleurs ne partit avant la princesse de
Parme. La prsence de celle-ci--on ne doit pas s'en aller avant une
Altesse--tait une des deux raisons, non devines par moi, pour
lesquelles la duchesse avait mis tant d'insistance  ce que je restasse.
Ds que Mme de Parme fut leve, ce fut comme une dlivrance. Toutes les
dames ayant fait une gnuflexion devant la princesse, qui les releva,
reurent d'elle dans un baiser, et comme une bndiction qu'elles
eussent demande  genou, la permission de demander son manteau et ses
gens. De sorte que ce fut, devant la porte, comme une rcitation crie
de grands noms de l'Histoire de France. La princesse de Parme avait
dfendu  Mme de Guermantes de descendre l'accompagner jusqu'au
vestibule de peur qu'elle ne prt froid, et le duc avait ajout:
Voyons, Oriane, puisque Madame le permet, rappelez-vous ce que vous a
dit le docteur.

Je crois que la princesse de Parme a t _trs contente_ de dner avec
vous. Je connaissais la formule. Le duc avait travers tout le salon
pour venir la prononcer devant moi, d'un air obligeant et pntr, comme
s'il me remettait un diplme ou m'offrait des petits fours. Et je sentis
au plaisir qu'il paraissait prouver  ce moment-l, et qui donnait une
expression momentanment si douce  son visage, que le genre de soins
que cela reprsentait pour lui tait de ceux dont il s'acquitterait
jusqu' la fin extrme de sa vie, comme de ces fonctions honorifiques et
aises que, mme gteux, on conserve encore.

Au moment o j'allais partir, la dame d'honneur de la princesse rentra
dans le salon, ayant oubli d'emporter de merveilleux oeillets, venus de
Guermantes, que la duchesse avait donns  Mme de Parme. La dame
d'honneur tait assez rouge, on sentait qu'elle avait t bouscule, car
la princesse, si bonne envers tout le monde, ne pouvait retenir son
impatience devant la niaiserie de sa suivante. Aussi celle-ci
courait-elle vite en emportant les oeillets, mais, pour garder son air 
l'aise et mutin, elle jeta en passant devant moi: La princesse trouve
que je suis en retard, elle voudrait que nous fussions parties et avoir
les oeillets tout de mme. Dame! je ne suis pas un petit oiseau, je ne
peux pas tre  plusieurs endroits  la fois.

Hlas! la raison de ne pas se lever avant une Altesse n'tait pas la
seule. Je ne pus pas partir immdiatement, car il y en avait une autre:
c'tait que ce fameux luxe, inconnu aux Courvoisier, dont les
Guermantes, opulents ou  demi ruins, excellaient  faire jouir leurs
amis, n'tait pas qu'un luxe matriel et comme je l'avais expriment
souvent avec Robert de Saint-Loup, mais aussi un luxe de paroles
charmantes, d'actions gentilles, toute une lgance verbale, alimente
par une vritable richesse intrieure. Mais comme celle-ci, dans
l'oisivet mondaine, reste sans emploi, elle s'panchait parfois,
cherchait un drivatif en une sorte d'effusion fugitive, d'autant plus
anxieuse, et qui aurait pu, de la part de Mme de Guermantes, faire
croire  de l'affection. Elle l'prouvait d'ailleurs au moment o elle
la laissait dborder, car elle trouvait alors, dans la socit de l'ami
ou de l'amie avec qui elle se trouvait, une sorte d'ivresse, nullement
sensuelle, analogue  celle que la musique donne  certaines personnes;
il lui arrivait de dtacher une fleur de son corsage, un mdaillon et de
les donner  quelqu'un avec qui elle et souhait de faire durer la
soire, tout en sentant avec mlancolie qu'un tel prolongement n'aurait
pu mener  autre chose qu' de vaines causeries o rien n'aurait pass
du plaisir nerveux de l'motion passagre, semblables aux premires
chaleurs du printemps par l'impression qu'elles laissent de lassitude et
de tristesse. Quant  l'ami, il ne fallait pas qu'il ft trop dupe des
promesses, plus grisantes qu'aucune qu'il et jamais entendue, profres
par ces femmes, qui, parce qu'elles ressentent avec tant de force la
douceur d'un moment, font de lui, avec une dlicatesse, une noblesse
ignores des cratures normales, un chef-d'oeuvre attendrissant de grce
et de bont, et n'ont plus rien  donner d'elles-mmes aprs qu'un autre
moment est venu. Leur affection ne survit pas  l'exaltation qui la
dicte; et la finesse d'esprit qui les avait amenes alors  deviner
toutes les choses que vous dsiriez entendre et  vous les dire, leur
permettra tout aussi bien, quelques jours plus tard, de saisir vos
ridicules et d'en amuser un autre de leurs visiteurs avec lequel elles
seront en train de goter un de ces moments musicaux qui sont si
brefs.

Dans le vestibule o je demandai  un valet de pied mes snow-boots, que
j'avais pris par prcaution contre la neige, dont il tait tomb
quelques flocons vite changs en boue, ne me rendant pas compte que
c'tait peu lgant, j'prouvai, du sourire ddaigneux de tous, une
honte qui atteignit son plus haut degr quand je vis que Mme de Parme
n'tait pas partie et me voyait chaussant mes caoutchoucs amricains. La
princesse revint vers moi. Oh! quelle bonne ide, s'cria-t-elle,
comme c'est pratique! voil un homme intelligent. Madame, il faudra que
nous achetions cela, dit-elle  sa dame d'honneur, tandis que l'ironie
des valets se changeait en respect et que les invits s'empressaient
autour de moi pour s'enqurir o j'avais pu trouver ces merveilles.
Grce  cela, vous n'aurez rien  craindre, mme s'il reneige et si
vous allez loin; il n'y a plus de saison, me dit la princesse.

--Oh!  ce point de vue, Votre Altesse Royale peut se rassurer,
interrompit la dame d'honneur d'un air fin, il ne reneigera pas.

--Qu'en savez-vous, madame? demanda aigrement l'excellente princesse de
Parme, que seule russissait  agacer la btise de sa dame d'honneur.

--Je peux l'affirmer  Votre Altesse Royale, il ne peut pas reneiger,
c'est matriellement impossible.

--Mais pourquoi?

--Il ne peut plus neiger, on a fait le ncessaire pour cela: on a jet
du sel! La nave dame ne s'aperut pas de la colre de la princesse et
de la gaiet des autres personnes, car, au lieu de se taire, elle me dit
avec un sourire amne, sans tenir compte de mes dngations au sujet de
l'amiral Jurien de la Gravire: D'ailleurs qu'importe? Monsieur doit
avoir le pied marin. Bon sang ne peut mentir.

Et ayant reconduit la princesse de Parme, M. de Guermantes me dit en
prenant mon pardessus: Je vais vous aider  entrer votre pelure. Il ne
souriait mme plus en employant cette expression, car celles qui sont le
plus vulgaires taient, par cela mme,  cause de l'affectation de
simplicit des Guermantes, devenues aristocratiques.

Une exaltation n'aboutissant qu' la mlancolie, parce qu'elle tait
artificielle, ce fut aussi, quoique tout autrement que Mme de
Guermantes, ce que je ressentis une fois sorti enfin de chez elle, dans
la voiture qui allait me conduire  l'htel de M. de Charlus. Nous
pouvons  notre choix nous livrer  l'une ou l'autre de deux forces,
l'une s'lve de nous-mme, mane de nos impressions profondes; l'autre
nous vient du dehors. La premire porte naturellement avec elle une
joie, celle que dgage la vie des crateurs. L'autre courant, celui qui
essaye d'introduire en nous le mouvement dont sont agites des
personnes extrieures, n'est pas accompagn de plaisir; mais nous
pouvons lui en ajouter un, par choc en retour, en une ivresse si factice
qu'elle tourne vite  l'ennui,  la tristesse, d'o le visage morne de
tant de mondains, et chez eux tant d'tats nerveux qui peuvent aller
jusqu'au suicide. Or, dans la voiture qui me menait chez M. de Charlus,
j'tais en proie  cette seconde sorte d'exaltation, bien diffrente de
celle qui nous est donne par une impression personnelle, comme celle
que j'avais eue dans d'autres voitures, une fois  Combray, dans la
carriole du Dr Percepied, d'o j'avais vu se peindre sur le couchant les
clochers de Martinville; un jour,  Balbec, dans la calche de Mme de
Villeparisis, en cherchant  dmler la rminiscence que m'offrait une
alle d'arbres. Mais dans cette troisime voiture, ce que j'avais devant
les yeux de l'esprit, c'taient ces conversations qui m'avaient paru si
ennuyeuses au dner de Mme de Guermantes, par exemple les rcits du
prince Von sur l'empereur d'Allemagne, sur le gnral Botha et l'arme
anglaise. Je venais de les glisser dans le stroscope intrieur 
travers lequel, ds que nous ne sommes plus nous-mme, ds que, dous
d'une me mondaine, nous ne voulons plus recevoir notre vie que des
autres, nous donnons du relief  ce qu'ils ont dit,  ce qu'ils ont
fait. Comme un homme ivre plein de tendres dispositions pour le garon
de caf qui l'a servi, je m'merveillais de mon bonheur, non ressenti
par moi, il est vrai, au moment mme, d'avoir dn avec quelqu'un qui
connaissait si bien Guillaume II et avait racont sur lui des anecdotes,
ma foi, fort spirituelles. Et en me rappelant, avec l'accent allemand du
prince, l'histoire du gnral Botha, je riais tout haut, comme si ce
rire, pareil  certains applaudissements qui augmentent l'admiration
intrieure, tait ncessaire  ce rcit pour en corroborer le comique.
Derrire les verres grossissants, mme ceux des jugements de Mme de
Guermantes qui m'avaient paru btes (par exemple, sur Frans Hals qu'il
aurait fallu voir d'un tramway) prenaient une vie, une profondeur
extraordinaires. Et je dois dire que si cette exaltation tomba vite elle
n'tait pas absolument insense. De mme que nous pouvons un beau jour
tre heureux de connatre la personne que nous ddaignions le plus,
parce qu'elle se trouve tre lie avec une jeune fille que nous aimons,
 qui elle peut nous prsenter, et nous offre ainsi de l'utilit et de
l'agrment, choses dont nous l'aurions crue  jamais dnue, il n'y a
pas de propos, pas plus que de relations, dont on puisse tre certain
qu'on ne tirera pas un jour quelque chose. Ce que m'avait dit Mme de
Guermantes sur les tableaux qui seraient intressants  voir, mme d'un
tramway, tait faux, mais contenait une part de vrit qui me fut
prcieuse dans la suite.

De mme les vers de Victor Hugo qu'elle m'avait cits taient, il faut
l'avouer, d'une poque antrieure  celle o il est devenu plus qu'un
homme nouveau, o il a fait apparatre dans l'volution une espce
littraire encore inconnue, doue d'organes plus complexes. Dans ces
premiers pomes, Victor Hugo pense encore, au lieu de se contenter,
comme la nature, de donner  penser. Des penses, il en exprimait
alors sous la forme la plus directe, presque dans le sens o le duc
prenait le mot, quand, trouvant vieux jeu et encombrant que les invits
de ses grandes ftes,  Guermantes, fissent, sur l'album du chteau,
suivre leur signature d'une rflexion philosophico-potique, il
avertissait les nouveaux venus d'un ton suppliant: Votre nom, mon cher,
mais pas de pense! Or, c'taient ces penses de Victor Hugo (presque
aussi absentes de _la Lgende des Sicles_ que les airs, les
mlodies dans la deuxime manire wagnrienne) que Mme de Guermantes
aimait dans le premier Hugo. Mais pas absolument  tort. Elles taient
touchantes, et dj autour d'elles, sans que la forme et encore la
profondeur o elle ne devait parvenir que plus tard, le dferlement des
mots nombreux et des rimes richement articules les rendait
inassimilables  ces vers qu'on peut dcouvrir dans un Corneille, par
exemple, et o un romantisme intermittent, contenu, et qui nous meut
d'autant plus, n'a point pourtant pntr jusqu'aux sources physiques de
la vie, modifi l'organisme inconscient et gnralisable o s'abrite
l'ide. Aussi avais-je eu tort de me confiner jusqu'ici dans les
derniers recueils d'Hugo. Des premiers, certes, c'tait seulement d'une
part infime que s'ornait la conversation de Mme de Guermantes. Mais
justement, en citant ainsi un vers isol on dcuple sa puissance
attractive. Ceux qui taient entrs ou rentrs dans ma mmoire, au cours
de ce dner, aimantaient  leur tour, appelaient  eux avec une telle
force les pices au milieu desquelles ils avaient l'habitude d'tre
enclavs, que mes mains lectrises ne purent pas rsister plus de
quarante-huit heures  la force qui les conduisait vers le volume o
taient relis les _Orientales_ et les _Chants du Crpuscule_. Je maudis
le valet de pied de Franoise d'avoir fait don  son pays natal de mon
exemplaire des _Feuilles d'Automne_, et je l'envoyai sans perdre un
instant en acheter un autre. Je relus ces volumes d'un bout  l'autre,
et ne retrouvai la paix que quand j'aperus tout d'un coup, m'attendant
dans la lumire o elle les avait baigns, les vers que m'avait cits
Mme de Guermantes. Pour toutes ces raisons, les causeries avec la
duchesse ressemblaient  ces connaissances qu'on puise dans une
bibliothque de chteau, suranne, incomplte, incapable de former une
intelligence, dpourvue de presque tout ce que nous aimons, mais nous
offrant parfois quelque renseignement curieux, voire la citation d'une
belle page que nous ne connaissions pas, et dont nous sommes heureux
dans la suite de nous rappeler que nous en devons la connaissance  une
magnifique demeure seigneuriale. Nous sommes alors, pour avoir trouv la
prface de Balzac  _la Chartreuse_ ou des lettres indites de Joubert,
tents de nous exagrer le prix de la vie que nous y avons mene et dont
nous oublions, pour cette aubaine d'un soir, la frivolit strile.

A ce point de vue, si le monde n'avait pu au premier moment rpondre 
ce qu'attendait mon imagination, et devait par consquent me frapper
d'abord par ce qu'il avait de commun avec tous les mondes plutt que
par ce qu'il en avait de diffrent, pourtant il se rvla  moi peu 
peu comme bien distinct. Les grands seigneurs sont presque les seules
gens de qui on apprenne autant que des paysans; leur conversation s'orne
de tout ce qui concerne la terre, les demeures telles qu'elles taient
habites autrefois, les anciens usages, tout ce que le monde de l'argent
ignore profondment. A supposer que l'aristocrate le plus modr par ses
aspirations ait fini par rattraper l'poque o il vit, sa mre, ses
oncles, ses grand'tantes le mettent en rapport, quand il se rappelle son
enfance, avec ce que pouvait tre une vie presque inconnue aujourd'hui.
Dans la chambre mortuaire d'un mort d'aujourd'hui, Mme de Guermantes
n'et pas fait remarquer, mais et saisi immdiatement tous les
manquements faits aux usages. Elle tait choque de voir  un
enterrement des femmes mles aux hommes alors qu'il y a une crmonie
particulire qui doit tre clbre pour les femmes. Quant au pole dont
Bloch et cru sans doute que l'usage tait rserv aux enterrements, 
cause des cordons du pole dont on parle dans les comptes rendus
d'obsques, M. de Guermantes pouvait se rappeler le temps o, encore
enfant, il l'avait vu tenir au mariage de M. de Mailly-Nesle. Tandis que
Saint-Loup avait vendu son prcieux Arbre gnalogique, d'anciens
portraits des Bouillon, des lettres de Louis XIII, pour acheter des
Carrire et des meubles modern style, M. et Mme de Guermantes, mus par
un sentiment o l'amour ardent de l'art jouait peut-tre un moindre rle
et qui les laissait eux-mmes plus mdiocres, avaient gard leurs
merveilleux meubles de Boule, qui offraient un ensemble autrement
sduisant pour un artiste. Un littrateur et de mme t enchant de
leur conversation, qui et t pour lui--car l'affam n'a pas besoin
d'un autre affam--un dictionnaire vivant de toutes ces expressions qui
chaque jour s'oublient davantage: des cravates  la Saint-Joseph, des
enfants vous au bleu, etc., et qu'on ne trouve plus que chez ceux qui
se font les aimables et bnvoles conservateurs du pass. Le plaisir que
ressent parmi eux, beaucoup plus que parmi d'autres crivains, un
crivain, ce plaisir n'est pas sans danger, car il risque de croire que
les choses du pass ont un charme par elles-mmes, de les transporter
telles quelles dans son oeuvre, mort-ne dans ce cas, dgageant un ennui
dont il se console en se disant: C'est joli parce que c'est vrai, cela
se dit ainsi. Ces conversations aristocratiques avaient du reste, chez
Mme de Guermantes, le charme de se tenir dans un excellent franais. A
cause de cela elles rendaient lgitime, de la part de la duchesse, son
hilarit devant les mots vatique, cosmique, pythique,
surminent, qu'employait Saint-Loup,--de mme que devant ses meubles
de chez Bing.

Malgr tout, bien diffrentes en cela de ce que j'avais pu ressentir
devant des aubpines ou en gotant  une madeleine, les histoires que
j'avais entendues chez Mme de Guermantes m'taient trangres. Entres
un instant en moi, qui n'en tais que physiquement possd, on aurait
dit que (de nature sociale, et non individuelle) elles taient
impatientes d'en sortir... Je m'agitais dans la voiture, comme une
pythonisse. J'attendais un nouveau dner o je pusse devenir moi mme
une sorte de prince X..., de Mme de Guermantes, et les raconter. En
attendant, elles faisaient trpider mes lvres qui les balbutiaient et
j'essayais en vain de ramener  moi mon esprit vertigineusement emport
par une force centrifuge. Aussi est-ce avec une fivreuse impatience de
ne pas porter plus longtemps leur poids tout seul dans une voiture, o
d'ailleurs je trompais le manque de conversation en parlant tout haut,
que je sonnai  la porte de M. de Charlus, et ce fut en longs monologues
avec moi-mme, o je me rptais tout ce que j'allais lui narrer et ne
pensais plus gure  ce qu'il pouvait avoir  me dire, que je passai
tout le temps que je restai dans un salon o un valet de pied me fit
entrer, et que j'tais d'ailleurs trop agit pour regarder. J'avais un
tel besoin que M. de Charlus coutt les rcits que je brlais de lui
faire, que je fus cruellement du en pensant que le matre de la maison
dormait peut-tre et qu'il me faudrait rentrer cuver chez moi mon
ivresse de paroles. Je venais en effet de m'apercevoir qu'il y avait
vingt-cinq minutes que j'tais, qu'on m'avait peut-tre oubli, dans ce
salon, dont, malgr cette longue attente, j'aurais tout au plus pu dire
qu'il tait immense, verdtre, avec quelques portraits. Le besoin de
parler n'empche pas seulement d'couter, mais de voir, et dans ce cas
l'absence de toute description du milieu extrieur est dj une
description d'un tat interne. J'allais sortir du salon pour tcher
d'appeler quelqu'un et, si je ne trouvais personne, de retrouver mon
chemin jusqu'aux antichambres et me faire ouvrir, quand, au moment mme
o je venais de me lever et de faire quelques pas sur le parquet
mosaqu, un valet de chambre entra, l'air proccup: Monsieur le baron
a eu des rendez-vous jusqu' maintenant, me dit-il. Il y a encore
plusieurs personnes qui l'attendent. Je vais faire tout mon possible
pour qu'il reoive monsieur, j'ai dj fait tlphoner deux fois au
secrtaire.

--Non, ne vous drangez pas, j'avais rendez-vous avec monsieur le baron,
mais il est dj bien tard, et, du moment qu'il est occup ce soir, je
reviendrai un autre jour.

--Oh! non, que monsieur ne s'en aille pas, s'cria le valet de chambre.
M. le baron pourrait tre mcontent. Je vais de nouveau essayer. Je me
rappelai ce que j'avais entendu raconter des domestiques de M. de
Charlus et de leur dvouement  leur matre. On ne pouvait pas tout 
fait dire de lui comme du prince de Conti qu'il cherchait  plaire aussi
bien au valet qu'au ministre, mais il avait si bien su faire des
moindres choses qu'il demandait une espce de faveur, que, le soir,
quand, ses valets assembls autour de lui  distance respectueuse, aprs
les avoir parcourus du regard, il disait: Coignet, le bougeoir! ou:
Ducret, la chemise!, c'est en ronchonnant d'envie que les autres se
retiraient, envieux de celui qui venait d'tre distingu par le matre.
Deux, mme, lesquels s'excraient, essayaient chacun de ravir la faveur
 l'autre, en allant, sous le plus absurde prtexte, faire une
commission au baron, s'il tait mont plus tt, dans l'espoir d'tre
investi pour ce soir-l de la charge du bougeoir ou de la chemise. S'il
adressait directement la parole  l'un d'eux pour quelque chose qui ne
ft pas du service, bien plus, si, l'hiver, au jardin, sachant un de ses
cochers enrhum, il lui disait au bout de dix minutes: Couvrez-vous,
les autres ne lui reparlaient pas de quinze jours, par jalousie,  cause
de la grce qui lui avait t faite. J'attendis encore dix minutes et,
aprs m'avoir demand de ne pas rester trop longtemps, parce que M. le
baron fatigu avait d faire conduire plusieurs personnes des plus
importantes, qui avaient pris rendez-vous depuis de longs jours, on
m'introduisit auprs de lui. Cette mise en scne autour de M. de Charlus
me paraissait empreinte de beaucoup moins de grandeur que la simplicit
de son frre Guermantes, mais dj la porte s'tait ouverte, je venais
d'apercevoir le baron, en robe de chambre chinoise, le cou nu, tendu
sur un canap. Je fus frapp au mme instant par la vue d'un chapeau
haut de forme huit reflets sur une chaise avec une pelisse, comme si
le baron venait de rentrer. Le valet de chambre se retira. Je croyais
que M. de Charlus allait venir  moi. Sans faire un seul mouvement, il
fixa sur moi des yeux implacables. Je m'approchai de lui, lui dis
bonjour, il ne me tendit pas la main, ne me rpondit pas, ne me demanda
pas de prendre une chaise. Au bout d'un instant je lui demandai, comme
on ferait  un mdecin mal lev, s'il tait ncessaire que je restasse
debout. Je le fis sans mchante intention, mais l'air de colre froide
qu'avait M. de Charlus sembla s'aggraver encore. J'ignorais, du reste,
que chez lui,  la campagne, au chteau de Charlus, il avait l'habitude
aprs dner, tant il aimait  jouer au roi, de s'taler dans un fauteuil
au fumoir, en laissant ses invits debout autour de lui. Il demandait 
l'un du feu, offrait  l'autre un cigare, puis au bout de quelques
instants disait: Mais, Argencourt, asseyez-vous donc, prenez une
chaise, mon cher, etc., ayant tenu  prolonger leur station debout,
seulement pour leur montrer que c'tait de lui que leur venait la
permission de s'asseoir. Mettez-vous dans le sige Louis XIV, me
rpondit-il d'un air imprieux et plutt pour me forcer  m'loigner de
lui que pour m'inviter  m'asseoir. Je pris un fauteuil qui n'tait pas
loin. Ah! voil ce que vous appelez un sige Louis XIV! je vois que
vous tes instruit, s'cria-t-il avec drision. J'tais tellement
stupfait que je ne bougeai pas, ni pour m'en aller comme je l'aurais
d, ni pour changer de sige comme il le voulait. Monsieur, me dit-il,
en pesant tous les termes, dont il faisait prcder les plus
impertinents d'une double paire de consonnes, l'entretien que j'ai
condescendu  vous accorder,  la prire d'une personne qui dsire que
je ne la nomme pas, marquera pour nos relations le point final. Je ne
vous cacherai pas que j'avais espr mieux; je forcerais peut-tre un
peu le sens des mots, ce qu'on ne doit pas faire, mme avec qui ignore
leur valeur, et par simple respect pour soi-mme, en vous disant que
j'avais eu pour vous de la sympathie. Je crois pourtant que
bienveillance, dans son sens le plus efficacement protecteur,
n'excderait ni ce que je ressentais, ni ce que je me proposais de
manifester. Je vous avais, ds mon retour  Paris, fait savoir  Balbec
mme que vous pouviez compter sur moi. Moi qui me rappelais sur quelle
incartade M. de Charlus s'tait spar de moi  Balbec, j'esquissai un
geste de dngation. Comment! s'cria-t-il avec colre, et en effet son
visage convuls et blanc diffrait autant de son visage ordinaire que la
mer quand, un matin de tempte, on aperoit, au lieu de la souriante
surface habituelle, mille serpents d'cume et de bave, vous prtendez
que vous n'avez pas reu mon message--presque une dclaration--d'avoir 
vous souvenir de moi? Qu'y avait-il comme dcoration autour du livre que
je vous fis parvenir?

--De trs jolis entrelacs historis, lui dis-je.

--Ah! rpondit-il d'un air mprisant, les jeunes Franais connaissent
peu les chefs-d'oeuvre de notre pays. Que dirait-on d'un jeune Berlinois
qui ne connatrait pas la _Walkyrie_? Il faut d'ailleurs que vous ayez
des yeux pour ne pas voir, puisque ce chef-d'oeuvre-l vous m'avez dit
que vous aviez pass deux heures devant. Je vois que vous ne vous y
connaissez pas mieux en fleurs qu'en styles; ne protestez pas pour les
styles, cria-t-il, d'un ton de rage suraigu, vous ne savez mme pas sur
quoi vous vous asseyez. Vous offrez  votre derrire une chauffeuse
Directoire pour une bergre Louis XIV. Un de ces jours vous prendrez les
genoux de Mme de Villeparisis pour le lavabo, et on ne sait pas ce que
vous y ferez. Pareillement, vous n'avez mme pas reconnu dans la reliure
du livre de Bergotte le linteau de _myosotis_ de l'glise de Balbec. Y
avait-il une manire plus limpide de vous dire: Ne m'oubliez pas!

Je regardais M. de Charlus. Certes sa tte magnifique, et qui rpugnait,
l'emportait pourtant sur celle de tous les siens; on et dit Apollon
vieilli; mais un jus olivtre, hpatique, semblait prt  sortir de sa
bouche mauvaise; pour l'intelligence, on ne pouvait nier que la sienne,
par un vaste cart de compas, avait vue sur beaucoup de choses qui
resteraient toujours inconnues au duc de Guermantes. Mais de quelques
belles paroles qu'il colort ses haines, on sentait que, mme s'il y
avait tantt de l'orgueil offens, tantt un amour du, ou une rancune,
du sadisme, une taquinerie, une ide fixe, cet homme tait capable
d'assassiner et de prouver  force de logique et de beau langage qu'il
avait eu raison de le faire et n'en tait pas moins suprieur de cent
coudes  son frre, sa belle-soeur, etc., etc.

--Comme dans les _Lances_ de Vlasquez, continua-t-il, le vainqueur
s'avance vers celui qui est le plus humble, comme le doit tout tre
noble, puisque j'tais tout et que vous n'tiez rien, c'est moi qui ai
fait les premiers pas vers vous. Vous avez sottement rpondu  ce que ce
n'est pas  moi  appeler de la grandeur. Mais je ne me suis pas laiss
dcourager. Notre religion prche la patience. Celle que j'ai eue envers
vous me sera compte, je l'espre, et de n'avoir fait que sourire de ce
qui pourrait tre tax d'impertinence, s'il tait  votre porte d'en
avoir envers qui vous dpasse de tant de coudes; mais enfin, monsieur,
de tout cela il n'est plus question. Je vous ai soumis  l'preuve que
le seul homme minent de notre monde appelle avec esprit l'preuve de la
trop grande amabilit et qu'il dclare  bon droit la plus terrible de
toutes, la seule qui puisse sparer le bon grain de l'ivraie. Je vous
reprocherais  peine de l'avoir subie sans succs, car ceux qui en
triomphent sont bien rares. Mais du moins, et c'est la conclusion que je
prtends tirer des dernires paroles que nous changerons sur terre,
j'entends tre  l'abri de vos inventions calomniatrices. Je n'avais
pas song jusqu'ici que la colre de M. de Charlus pt tre cause par
un propos dsobligeant qu'on lui et rpt; j'interrogeai ma mmoire;
je n'avais parl de lui  personne. Quelque mchant l'avait fabriqu de
toutes pices. Je protestai  M. de Charlus que je n'avais absolument
rien dit de lui. Je ne pense pas que j'aie pu vous fcher en disant 
Mme de Guermantes que j'tais li avec vous. Il sourit avec ddain, fit
monter sa voix jusqu'aux plus extrmes registres, et l, attaquant avec
douceur la note la plus aigu et la plus insolente: Oh! monsieur,
dit-il en revenant avec une extrme lenteur  une intonation naturelle,
et comme s'enchantant, au passage, des bizarreries de cette gamme
descendante, je pense que vous vous faites tort  vous-mme en vous
accusant d'avoir dit que nous tions lis. Je n'attends pas une trs
grande exactitude verbale de quelqu'un qui prendrait facilement un
meuble de Chippendale pour une chaise rococo, mais enfin je ne pense
pas, ajouta-t-il, avec des caresses vocales de plus en plus narquoises
et qui faisaient flotter sur ses lvres jusqu' un charmant sourire, je
ne pense pas que vous ayez dit, ni cru, que nous tions _lis_! Quant 
vous tre vant de m'avoir t _prsent_, d'avoir _caus avec moi_, de
me _connatre_ un peu, d'avoir obtenu, presque sans sollicitation, de
pouvoir tre un jour mon _protg_, je trouve au contraire fort naturel
et intelligent que vous l'ayez fait. L'extrme diffrence d'ge qu'il y
a entre nous me permet de reconnatre, sans ridicule, que cette
_prsentation_, ces _causeries_, cette vague amorce de _relations_
taient pour vous, ce n'est pas  moi de dire un honneur, mais enfin 
tout le moins un avantage dont je trouve que votre sottise fut non point
de l'avoir divulgu, mais de n'avoir pas su le conserver. J'ajouterai
mme, dit-il, en passant brusquement et pour un instant de la colre
hautaine  une douceur tellement empreinte de tristesse que je croyais
qu'il allait se mettre  pleurer, que, quand vous avez laiss sans
rponse la proposition que je vous ai faite  Paris, cela m'a paru
tellement inou de votre part  vous, qui m'aviez sembl bien lev et
d'une bonne famille _bourgeoise_ (sur cet adjectif seul sa voix eut un
petit sifflement d'impertinence), que j'eus la navet de croire 
toutes les blagues qui n'arrivent jamais, aux lettres perdues, aux
erreurs d'adresses. Je reconnais que c'tait de ma part une grande
navet, mais saint Bonaventure prfrait croire qu'un boeuf pt voler
plutt que son frre mentir. Enfin tout cela est termin, la chose ne
vous a pas plu, il n'en est plus question. Il me semble seulement que
vous auriez pu (et il y avait vraiment des pleurs dans sa voix), ne
ft-ce que par considration pour mon ge, m'crire. J'avais conu pour
vous des choses infiniment sduisantes que je m'tais bien gard de vous
dire. Vous avez prfr refuser sans savoir, c'est votre affaire. Mais,
comme je vous le dis, on peut toujours _crire_. Moi  votre place, et
mme dans la mienne, je l'aurais fait. J'aime mieux  cause de cela la
mienne que la vtre, je dis  cause de cela, parce que je crois que
toutes les places sont gales, et j'ai plus de sympathie pour un
intelligent ouvrier que pour bien des ducs. Mais je peux dire que je
prfre ma place, parce que ce que vous avez fait, dans ma vie tout
entire qui commence  tre assez longue, je sais que je ne l'ai jamais
fait. (Sa tte tait tourne dans l'ombre, je ne pouvais pas voir si ses
yeux laissaient tomber des larmes comme sa voix donnait  le croire.) Je
vous disais que j'ai fait cent pas au-devant de vous, cela a eu pour
effet de vous en faire faire deux cents en arrire. Maintenant c'est 
moi de m'loigner et nous ne nous connatrons plus. Je ne retiendrai pas
votre nom, mais votre cas, afin que, les jours o je serais tent de
croire que les hommes ont du coeur, de la politesse, ou seulement
l'intelligence de ne pas laisser chapper une chance sans seconde, je
me rappelle que c'est les situer trop haut. Non, que vous ayez dit que
vous me connaissiez quand c'tait vrai--car maintenant cela va cesser de
l'tre--je ne puis trouver cela que naturel et je le tiens pour un
hommage, c'est--dire pour agrable. Malheureusement, ailleurs et en
d'autres circonstances, vous avez tenu des propos fort diffrents.

--Monsieur, je vous jure que je n'ai rien dit qui pt vous offenser.

--Et qui vous dit que j'en suis offens? s'cria-t-il avec fureur en se
redressant violemment sur la chaise longue o il tait rest jusque-l
immobile, cependant que, tandis que se crispaient les blmes serpents
cumeux de sa face, sa voix devenait tour  tour aigu et grave comme
une tempte assourdissante et dchane. (La force avec laquelle il
parlait d'habitude, et qui faisait se retourner les inconnus dehors,
tait centuple, comme l'est un _forte_, si, au lieu d'tre jou au
piano, il l'est  l'orchestre, et de plus se change en un _fortissimo_.
M. de Charlus hurlait.) Pensez-vous qu'il soit  votre porte de
m'offenser? Vous ne savez donc pas  qui vous parlez? Croyez-vous que la
salive envenime de cinq cents petits bonshommes de vos amis, juchs les
uns sur les autres, arriverait  baver seulement jusqu' mes augustes
orteils? Depuis un moment, au dsir de persuader M. de Charlus que je
n'avais jamais dit ni entendu dire de mal de lui avait succd une rage
folle, cause par les paroles que lui dictait uniquement, selon moi, son
immense orgueil. Peut-tre taient-elles du reste l'effet, pour une
partie du moins, de cet orgueil. Presque tout le reste venait d'un
sentiment que j'ignorais encore et auquel je ne fus donc pas coupable de
ne pas faire sa part. J'aurais pu au moins,  dfaut du sentiment
inconnu, mler  l'orgueil, si je m'tais souvenu des paroles de Mme de
Guermantes, un peu de folie. Mais  ce moment-l l'ide de folie ne me
vint mme pas  l'esprit. Il n'y avait en lui, selon moi, que de
l'orgueil, en moi il n'y avait que de la fureur. Celle-ci (au moment o
M. de Charlus cessant de hurler pour parler de ses augustes orteils,
avec une majest qu'accompagnaient une moue, un vomissement de dgot 
l'gard de ses obscurs blasphmateurs), cette fureur ne se contint
plus. D'un mouvement impulsif je voulus frapper quelque chose, et un
reste de discernement me faisant respecter un homme tellement plus g
que moi, et mme,  cause de leur dignit artistique, les porcelaines
allemandes places autour de lui, je me prcipitai sur le chapeau haut
de forme neuf du baron, je le jetai par terre, je le pitinai, je
m'acharnai  le disloquer entirement, j'arrachai la coiffe, dchirai en
deux la couronne, sans couter les vocifrations de M. de Charlus qui
continuaient et, traversant la pice pour m'en aller, j'ouvris la porte.
Des deux cts d'elle,  ma grande stupfaction, se tenaient deux valets
de pied qui s'loignrent lentement pour avoir l'air de s'tre trouvs
l seulement en passant pour leur service. (J'ai su depuis leurs noms,
l'un s'appelait Burnier et l'autre Charmel.) Je ne fus pas dupe un
instant de cette explication que leur dmarche nonchalante semblait me
proposer. Elle tait invraisemblable; trois autres me le semblrent
moins: l'une que le baron recevait quelquefois des htes, contre
lesquels pouvant avoir besoin d'aide (mais pourquoi?), il jugeait
ncessaire d'avoir un poste de secours voisin; l'autre, qu'attirs par
la curiosit, ils s'taient mis aux coutes, ne pensant pas que je
sortirais si vite; la troisime, que toute la scne que m'avait faite M.
de Charlus tant prpare et joue, il leur avait lui-mme demand
d'couter, par amour du spectacle joint peut-tre  un nunc erudimini
dont chacun ferait son profit.

Ma colre n'avait pas calm celle du baron, ma sortie de la chambre
parut lui causer une vive douleur, il me rappela, me fit rappeler, et
enfin, oubliant qu'un instant auparavant, en parlant de ses augustes
orteils, il avait cru me faire le tmoin de sa propre dification, il
courut  toutes jambes, me rattrapa dans le vestibule et me barra la
porte. Allons, me dit-il, ne faites pas l'enfant, rentrez une minute;
qui aime bien chtie bien, et si je vous ai bien chti, c'est que je
vous aime bien. Ma colre tait passe, je laissai passer le mot
chtier et suivis le baron qui, appelant un valet de pied, fit sans
aucun amour-propre emporter les miettes du chapeau dtruit qu'on
remplaa par un autre.

--Si vous voulez me dire, monsieur, qui m'a perfidement calomni, dis-je
 M. de Charlus, je reste pour l'apprendre et confondre l'imposteur.

--Qui? ne le savez-vous pas? Ne gardez-vous pas le souvenir de ce que
vous dites? Pensez-vous que les personnes qui me rendent le service de
m'avertir de ces choses ne commencent pas par me demander le secret? Et
croyez-vous que je vais manquer  celui que j'ai promis?

--Monsieur, c'est impossible que vous me le disiez? demandai-je en
cherchant une dernire fois dans ma tte (o je ne trouvais personne) 
qui j'avais pu parler de M. de Charlus.

--Vous n'avez pas entendu que j'ai promis le secret  mon indicateur, me
dit-il d'une voix claquante. Je vois qu'au got des propos abjects vous
joignez celui des insistances vaines. Vous devriez avoir au moins
l'intelligence de profiter d'un dernier entretien et de parler pour dire
quelque chose qui ne soit pas exactement rien.

--Monsieur, rpondis-je en m'loignant, vous m'insultez, je suis dsarm
puisque vous avez plusieurs fois mon ge, la partie n'est pas gale;
d'autre part je ne peux pas vous convaincre, je vous ai jur que je
n'avais rien dit.

--Alors je mens! s'cria-t-il d'un ton terrible, et en faisant un tel
bond qu'il se trouva debout  deux pas de moi.

--On vous a tromp.

Alors d'une voix douce, affectueuse, mlancolique, comme dans ces
symphonies qu'on joue sans interruption entre les divers morceaux, et o
un gracieux scherzo aimable, idyllique, succde aux coups de foudre du
premier morceau. C'est trs possible, me dit-il. En principe, un propos
rpt est rarement vrai. C'est votre faute si, n'ayant pas profit des
occasions de me voir que je vous avais offertes, vous ne m'avez pas
fourni, par ces paroles ouvertes et quotidiennes qui crent la
confiance, le prservatif unique et souverain contre une parole qui vous
reprsentait comme un tratre. En tout cas, vrai ou faux, le propos a
fait son oeuvre. Je ne peux plus me dgager de l'impression qu'il m'a
produite. Je ne peux mme pas dire que qui aime bien chtie bien, car je
vous ai bien chti, mais je ne vous aime plus. Tout en disant ces
mots, il m'avait forc  me rasseoir et avait sonn. Un nouveau valet
de pied entra. Apportez  boire, et dites d'atteler le coup. Je dis
que je n'avais pas soif, qu'il tait bien tard et que d'ailleurs j'avais
une voiture. On l'a probablement paye et renvoye, me dit-il, ne vous
en occupez pas. Je fais atteler pour qu'on vous ramne... Si vous
craignez qu'il ne soit trop tard... j'aurais pu vous donner une chambre
ici... Je dis que ma mre serait inquite. Ah! oui, vrai ou faux, le
propos a fait son oeuvre. Ma sympathie un peu prmature avait fleuri
trop tt; et comme ces pommiers dont vous parliez potiquement  Balbec,
elle n'a pu rsister  une premire gele. Si la sympathie de M. de
Charlus n'avait pas t dtruite, il n'aurait pourtant pas pu agir
autrement, puisque, tout en me disant que nous tions brouills, il me
faisait rester, boire, me demandait de coucher et allait me faire
reconduire. Il avait mme l'air de redouter l'instant de me quitter et
de se retrouver seul, cette espce de crainte un peu anxieuse que sa
belle-soeur et cousine Guermantes m'avait paru prouver, il y avait une
heure, quand elle avait voulu me forcer  rester encore un peu, avec une
espce de mme got passager pour moi, de mme effort pour faire
prolonger une minute. Malheureusement, reprit-il, je n'ai pas le don de
faire refleurir ce qui a t une fois dtruit. Ma sympathie pour vous
est bien morte. Rien ne peut la ressusciter. Je crois qu'il n'est pas
indigne de moi de confesser que je le regrette. Je me sens toujours un
peu comme le Booz de Victor Hugo: Je suis veuf, je suis seul, et sur
moi le soir tombe.

Je traversai avec lui le grand salon verdtre. Je lui dis, tout  fait
au hasard, combien je le trouvais beau. N'est-ce pas? me rpondit-il.
Il faut bien aimer quelque chose. Les boiseries sont de Bagard. Ce qui
est assez gentil, voyez-vous, c'est qu'elles ont t faites pour les
siges de Beauvais et pour les consoles. Vous remarquez, elles rptent
le mme motif dcoratif qu'eux. Il n'existait plus que deux demeures o
cela soit ainsi: le Louvre et la maison de M. d'Hinnisdal. Mais
naturellement, ds que j'ai voulu venir habiter dans cette rue, il s'est
trouv un vieil htel Chimay que personne n'avait jamais vu puisqu'il
n'est venu ici que pour _moi_. En somme, c'est bien. a pourrait
peut-tre tre mieux, mais enfin ce n'est pas mal. N'est-ce pas, il y a
de jolies choses: le portrait de mes oncles, le roi de Pologne et le roi
d'Angleterre, par Mignard. Mais qu'est-ce que je vous dis, vous le savez
aussi bien que moi puisque vous avez attendu dans ce salon. Non? Ah!
C'est qu'on vous aura mis dans le salon bleu, dit-il d'un air soit
d'impertinence  l'endroit de mon incuriosit, soit de supriorit
personnelle et de n'avoir pas demand o on m'avait fait attendre.
Tenez, dans ce cabinet, il y a tous les chapeaux ports par Mme
Elisabeth, la princesse de Lamballe, et par la Reine. Cela ne vous
intresse pas, on dirait que vous ne voyez pas. Peut-tre tes-vous
atteint d'une affection du nerf optique. Si vous aimez davantage ce
genre de beaut, voici un arc-en-ciel de Turner qui commence  briller
entre ces deux Rembrandt, en signe de notre rconciliation. Vous
entendez: Beethoven se joint  lui. Et en effet on distinguait les
premiers accords de la troisime partie de la Symphonie pastorale,la
joie aprs l'orage, excuts non loin de nous, au premier tage sans
doute, par des musiciens. Je demandai navement par quel hasard on
jouait cela et qui taient les musiciens. Eh bien! on ne sait pas. On
ne sait jamais. Ce sont des musiques invisibles. C'est joli, n'est-ce
pas, me dit-il d'un ton lgrement impertinent et qui pourtant rappelait
un peu l'influence et l'accent de Swann. Mais vous vous en fichez comme
un poisson d'une pomme. Vous voulez rentrer, quitte  manquer de respect
 Beethoven et  moi. Vous portez contre vous-mme jugement et
condamnation, ajouta-t-il d'un air affectueux et triste, quand le
moment fut venu que je m'en allasse. Vous m'excuserez de ne pas vous
reconduire comme les bonnes faons m'obligeraient  le faire, me dit-il.
Dsireux de ne plus vous revoir, il n'importe peu de passer cinq minutes
de plus avec vous. Mais je suis fatigu et j'ai fort  faire.
Cependant, remarquant que le temps tait beau: Eh bien! si, je vais
monter en voiture. Il fait un clair de lune superbe, que j'irai regarder
au Bois aprs vous avoir reconduit. Comment! vous ne savez pas vous
raser, mme un soir o vous dnez en ville vous gardez quelques poils,
me dit-il en me prenant le menton entre deux doigts pour ainsi dire
magntiss, qui, aprs avoir rsist un instant, remontrent jusqu' mes
oreilles comme les doigts d'un coiffeur. Ah! ce serait agrable de
regarder ce clair de lune bleu au Bois avec quelqu'un comme vous, me
dit-il avec une douceur subite et comme involontaire, puis, l'air
triste: Car vous tes gentil tout de mme, vous pourriez l'tre plus
que personne, ajouta-t-il en me touchant paternellement l'paule.
Autrefois, je dois dire que je vous trouvais bien insignifiant.
J'aurais d penser qu'il me trouvait tel encore. Je n'avais qu' me
rappeler la rage avec laquelle il m'avait parl, il y avait  peine une
demi-heure. Malgr cela j'avais l'impression qu'il tait, en ce moment,
sincre, que son bon coeur l'emportait sur ce que je considrais comme un
tat presque dlirant de susceptibilit et d'orgueil. La voiture tait
devant nous et il prolongeait encore la conversation. Allons, dit-il
brusquement, montez; dans cinq minutes nous allons tre chez vous. Et je
vous dirai un bonsoir qui coupera court et pour jamais  nos relations.
C'est mieux, puisque nous devons nous quitter pour toujours, que nous le
fassions comme en musique, sur un accord parfait. Malgr ces
affirmations solennelles que nous ne nous reverrions jamais, j'aurais
jur que M. de Charlus, ennuy de s'tre oubli tout  l'heure et
craignant de m'avoir fait de la peine, n'et pas t fch de me revoir
encore une fois. Je ne me trompais pas, car au bout d'un moment: Allons
bon! dit-il, voil que j'ai oubli le principal. En souvenir de madame
votre grand-mre, j'avais fait relier pour vous une dition curieuse de
Mme de Svign. Voil qui va empcher cette entrevue d'tre la dernire.
Il faut s'en consoler en se disant qu'on liquide rarement en un jour des
affaires compliques. Regardez combien de temps a dur le Congrs de
Vienne.

--Mais je pourrais la faire chercher sans vous dranger, dis-je
obligeamment.

--Voulez-vous vous taire, petit sot, rpondit-il avec colre, et ne pas
avoir l'air grotesque de considrer comme peu de chose l'honneur d'tre
probablement (je ne dis pas certainement, car c'est peut-tre un valet
de chambre qui vous remettra les volumes) reu par moi. Il se ressaisit:
Je ne veux pas vous quitter sur ces mots. Pas de dissonance avant le
silence ternel de l'accord de dominante! C'est pour ses propres nerfs
qu'il semblait redouter son retour immdiatement aprs d'cres paroles
de brouille. Vous ne vouliez pas venir jusqu'au Bois, me dit-il d'un
ton non pas interrogatif mais affirmatif, et,  ce qu'il me sembla, non
pas parce qu'il ne voulait pas me l'offrir, mais parce qu'il craignait
que son amour-propre n'essuyt un refus. Eh bien voil, me dit-il en
tranant encore, c'est le moment o, comme dit Whistler, les bourgeois
rentrent (peut-tre voulait-il me prendre par l'amour-propre) et o il
convient de commencer  regarder. Mais vous ne savez mme pas qui est
Whistler. Je changeai de conversation et lui demandai si la princesse
d'Ina tait une personne intelligente. M. de Charlus m'arrta, et
prenant le ton le plus mprisant que je lui connusse: Ah! monsieur,
vous faites allusion ici  un ordre de nomenclature o je n'ai rien 
voir. Il y a peut-tre une aristocratie chez les Tahitiens, mais j'avoue
que je ne la connais pas. Le nom que vous venez de prononcer, c'est
trange, a cependant rsonn, il y a quelques jours,  mes oreilles. On
me demandait si je condescendrais  ce que me ft prsent le jeune duc
de Guastalla. La demande m'tonna, car le duc de Guastalla n'a nul
besoin de se faire prsenter  moi, pour la raison qu'il est mon cousin
et me connat de tout temps; c'est le fils de la princesse de Parme, et
en jeune parent bien lev, il ne manque jamais de venir me rendre ses
devoirs le jour de l'an. Mais, informations prises, il ne s'agissait pas
de mon parent, mais d'un fils de la personne qui vous intresse. Comme
il n'existe pas de princesse de ce nom, j'ai suppos qu'il s'agissait
d'une pauvresse couchant sous le pont d'Ina et qui avait pris
pittoresquement le titre de princesse d'Ina, comme on dit la Panthre
des Batignolles ou le Roi de l'Acier. Mais non, il s'agissait d'une
personne riche dont j'avais admir  une exposition des meubles fort
beaux et qui ont sur le nom du propritaire la supriorit de ne pas
tre faux. Quant au prtendu duc de Guastalla, ce devait tre l'agent de
change de mon secrtaire, l'argent procure tant de choses. Mais non;
c'est l'Empereur, parat-il, qui s'est amus  donner  ces gens un
titre prcisment indisponible. C'est peut-tre une preuve de puissance,
ou d'ignorance, ou de malice, je trouve surtout que c'est un fort
mauvais tour qu'il a jou ainsi  ces usurpateurs malgr eux. Mais enfin
je ne puis vous donner d'claircissements sur tout cela, ma comptence
s'arrte au faubourg Saint-Germain o, entre tous les Courvoisier et
Gallardon, vous trouverez, si vous parvenez  dcouvrir un introducteur,
de vieilles gales tires tout exprs de Balzac et qui vous amuseront.
Naturellement tout cela n'a rien  voir avec le prestige de la princesse
de Guermantes, mais, sans moi et mon Ssame, la demeure de celle-ci est
inaccessible.

--C'est vraiment trs beau, monsieur,  l'htel de la princesse de
Guermantes.

--Oh! ce n'est pas trs beau. C'est ce qu'il y a de plus beau; aprs la
princesse toutefois.

--La princesse de Guermantes est suprieure  la duchesse de Guermantes?

--Oh! cela n'a pas de rapport. (Il est  remarquer que, ds que les gens
du monde ont un peu d'imagination, ils couronnent ou dtrnent, au gr
de leurs sympathies ou de leurs brouilles, ceux dont la situation
paraissait la plus solide et la mieux fixe.)

La duchesse de Guermantes (peut-tre en ne l'appelant pas Oriane
voulait-il mettre plus de distance entre elle et moi) est dlicieuse,
trs suprieure  ce que vous avez pu deviner. Mais enfin elle est
incommensurable avec sa cousine. Celle-ci est exactement ce que les
personnes des Halles peuvent s'imaginer qu'tait la princesse de
Metternich, mais la Metternich croyait avoir lanc Wagner parce qu'elle
connaissait Victor Maurel. La princesse de Guermantes, ou plutt sa
mre, a connu le vrai. Ce qui est un prestige, sans parler de
l'incroyable beaut de cette femme. Et rien que les jardins d'Esther!

--On ne peut pas les visiter?

--Mais non, il faudrait tre invit, mais on n'invite jamais _personne_
 moins que j'intervienne. Mais aussitt, retirant, aprs l'avoir jet,
l'appt de cette offre, il me tendit la main, car nous tions arrivs
chez moi. Mon rle est termin, monsieur; j'y ajoute simplement ces
quelques paroles. Un autre vous offrira peut-tre un jour sa sympathie
comme j'ai fait. Que l'exemple actuel vous serve d'enseignement. Ne le
ngligez pas. Une sympathie est toujours prcieuse. Ce qu'on ne peut pas
faire seul dans la vie, parce qu'il y a des choses qu'on ne peut
demander, ni faire, ni vouloir, ni apprendre par soi-mme, on le peut 
plusieurs et sans avoir besoin d'tre treize comme dans le roman de
Balzac, ni quatre comme dans _les Trois Mousquetaires_. Adieu.

Il devait tre fatigu et avoir renonc  l'ide d'aller voir le clair
de lune car il me demanda de dire au cocher de rentrer. Aussitt il fit
un brusque mouvement comme s'il voulait se reprendre. Mais j'avais dj
transmis l'ordre et, pour ne pas me retarder davantage, j'allai sonner 
ma porte, sans avoir plus pens que j'avais affaire  M. de Charlus,
relativement  l'empereur d'Allemagne, au gnral Botha, des rcits tout
 l'heure si obsdants, mais que son accueil inattendu et foudroyant
avait fait s'envoler bien loin de moi.

En rentrant, je vis sur mon bureau une lettre que le jeune valet de pied
de Franoise avait crite  un de ses amis et qu'il y avait oublie.
Depuis que ma mre tait absente, il ne reculait devant aucun sans-gne;
je fus plus coupable d'avoir celui de lire la lettre sans enveloppe,
largement tale et qui, c'tait ma seule excuse, avait l'air de
s'offrir  moi.

Cher ami et cousin,

J'espre que la sant va toujours bien et qu'il en est de mme pour
toute la petite famille particulirement pour mon jeune filleul Joseph
dont je n'ai pas encore le plaisir de connatre mais dont je prfre 
vous tous comme tant mon filleul, ces reliques du coeur ont aussi leur
poussire, sur leurs restes sacrs ne portons pas les mains. D'ailleurs
cher ami et cousin qui te dit que demain toi et ta chre femme ma
cousine Marie, vous ne serez pas prcipits tous deux jusqu'au fond de
la mer, comme le matelot attach en haut du grand mt, car cette vie
n'est qu'une valle obscure. Cher ami il faut te dire que ma principale
occupation, de ton tonnement j'en suis certain, est maintenant la
posie que j'aime avec dlices, car il faut bien pass le temps. Aussi
cher ami ne sois pas trop surpris si je ne suis pas encore rpondu  ta
dernire lettre,  dfaut du pardon laisse venir l'oubli. Comme tu le
sais, la mre de Madame a trpass dans des souffrances inexprimables
qui l'ont assez fatigue car elle a vu jusqu' trois mdecins. Le jour
de ses obsques fut un beau jour car toutes les relations de Monsieur
taient venues en foule ainsi que plusieurs ministres. On a mis plus de
deux heures pour aller au cimetire, ce qui vous fera tous ouvrir de
grands yeux dans votre village car on n'en fera certainement pas autant
pour la mre Michu. Aussi ma vie ne sera plus qu'un long sanglot. Je
m'amuse normment  la motocyclette dont j'ai appris dernirement. Que
diriez-vous, mes chers amis, si j'arrivais ainsi  toute vitesse aux
corces. Mais l-dessus je ne me tairai pas plus car je sens que
l'ivresse du malheur emporte sa raison. Je frquente la duchesse de
Guermantes, des personnes que tu as jamais entendu mme le nom dans nos
ignorants pays. Aussi c'est avec plaisir que j'enverrai les livres de
Racine, de Victor Hugo, de Pages choisies de Chnedoll, d'Alfred de
Musset, car je voudrais gurir le pays qui ma donner le jour de
l'ignorance qui mne fatalement jusqu'au crime. Je ne vois plus rien 
te dire et tanvoye comme le plican lass d'un long voyage mes bonnes
salutations ainsi qu' ta femme  mon filleul et  ta soeur Rose.
Puisse-t-on ne pas dire d'elle: Et Rose elle n'a vcu que ce que vivent
les roses, comme l'a dit Victor Hugo, le sonnet d'Arvers, Alfred de
Musset, tous ces grands gnies qu'on a fait  cause de cela mourir sur
les flammes du bcher comme Jeanne d'Arc. A bientt ta prochaine
missive, reois mes baisers comme ceux d'un frre.

Prigot (Joseph).

Nous sommes attirs par toute vie qui nous reprsente quelque chose
d'inconnu, par une dernire illusion  dtruire. Malgr cela les
mystrieuses paroles, grce auxquelles M. de Charlus m'avait amen 
imaginer la princesse de Guermantes comme un tre extraordinaire et
diffrent de ce que je connaissais, ne suffisent pas  expliquer la
stupfaction o je fus, bientt suivie de la crainte d'tre victime
d'une mauvaise farce machine par quelqu'un qui et voulu me faire jeter
 la porte d'une demeure o j'irais sans tre invit, quand, environ
deux mois aprs mon dner chez la duchesse et tandis que celle-ci tait
 Cannes, ayant ouvert une enveloppe dont l'apparence ne m'avait averti
de rien d'extraordinaire, je lus ces mots imprims sur une carte: La
princesse de Guermantes, ne duchesse en Bavire, sera chez elle le
***. Sans doute tre invit chez la princesse de Guermantes n'tait
peut-tre pas, au point de vue mondain, quelque chose de plus difficile
que dner chez la duchesse, et mes faibles connaissances hraldiques
m'avaient appris que le titre de prince n'est pas suprieur  celui de
duc. Puis je me disais que l'intelligence d'une femme du monde ne peut
pas tre d'une essence aussi htrogne  celle de ses congnres que le
prtendait M. de Charlus, et d'une essence si htrogne  celle d'une
autre femme. Mais mon imagination, semblable  Elstir en train de rendre
un effet de perspective sans tenir compte des notions de physique qu'il
pouvait par ailleurs possder, me peignait non ce que je savais, mais ce
qu'elle voyait; ce qu'elle voyait, c'est--dire ce que lui montrait le
nom. Or, mme quand je ne connaissais pas la duchesse, le nom de
Guermantes prcd du titre de princesse, comme une note ou une couleur
ou une quantit, profondment modifie des valeurs environnantes par le
signe mathmatique ou esthtique qui l'affecte, m'avait toujours
voqu quelque chose de tout diffrent. Avec ce titre on se trouve
surtout dans les Mmoires du temps de Louis XIII et de Louis XIV, de la
Cour d'Angleterre, de la reine d'cosse, de la duchesse d'Aumale; et je
me figurais l'htel de la princesse de Guermantes comme plus ou moins
frquent par la duchesse de Longueville et par le grand Cond, desquels
la prsence rendait bien peu vraisemblable que j'y pntrasse jamais.

Beaucoup de choses que M. de Charlus m'avait dites avaient donn un
vigoureux coup de fouet  mon imagination et, faisant oublier  celle-ci
combien la ralit l'avait due chez la duchesse de Guermantes (il en
est des noms des personnes comme des noms des pays), l'avaient aiguille
vers la cousine d'Oriane. Au reste, M. de Charlus ne me trompa quelque
temps sur la valeur et la varit imaginaires des gens du monde que
parce qu'il s'y trompait lui-mme. Et cela peut-tre parce qu'il ne
faisait rien, n'crivait pas, ne peignait pas, ne lisait mme rien d'une
manire srieuse et approfondie. Mais, suprieur aux gens du monde de
plusieurs degrs, si c'est d'eux et de leur spectacle qu'il tirait la
matire de sa conversation, il n'tait pas pour cela compris par eux.
Parlant en artiste, il pouvait tout au plus dgager le charme fallacieux
des gens du monde. Mais le dgager pour les artistes seulement, 
l'gard desquels il et pu jouer le rle du renne envers les Esquimaux;
ce prcieux animal arrache pour eux, sur des roches dsertiques, des
lichens, des mousses qu'ils ne sauraient ni dcouvrir, ni utiliser, mais
qui, une fois digrs par le renne, deviennent pour les habitants de
l'extrme Nord un aliment assimilable.

A quoi j'ajouterai que ces tableaux que M. de Charlus faisait du monde
taient anims de beaucoup de vie par le mlange de ses haines froces
et de ses dvotes sympathies. Les haines diriges surtout contre les
jeunes gens, l'adoration excite principalement par certaines femmes.

Si parmi celles-ci, la princesse de Guermantes tait place par M. de
Charlus sur le trne le plus lev, ses mystrieuses paroles sur
l'inaccessible palais d'Aladin qu'habitait sa cousine ne suffisent pas
 expliquer ma stupfaction.

Malgr ce qui tient aux divers points de vue subjectifs, dont j'aurai 
parler, dans les grossissements artificiels, il n'en reste pas moins
qu'il y a quelque ralit objective dans tous ces tres, et par
consquent diffrence entre eux.

Comment d'ailleurs en serait-il autrement? L'humanit que nous
frquentons et qui ressemble si peu  nos rves est pourtant la mme
que, dans les Mmoires, dans les Lettres de gens remarquables, nous
avons vue dcrite et que nous avons souhait de connatre. Le vieillard
le plus insignifiant avec qui nous dnons est celui dont, dans un livre
sur la guerre de 70, nous avons lu avec motion la fire lettre au
prince Frdric-Charles. On s'ennuie  dner parce que l'imagination est
absente, et, parce qu'elle nous y tient compagnie, on s'amuse avec un
livre. Mais c'est des mmes personnes qu'il est question. Nous aimerions
avoir connu Mme de Pompadour qui protgea si bien les arts, et nous nous
serions autant ennuys auprs d'elle qu'auprs des modernes gries,
chez qui nous ne pouvons nous dcider  retourner tant elles sont
mdiocres. Il n'en reste pas moins que ces diffrences subsistent. Les
gens ne sont jamais tout  fait pareils les uns aux autres, leur manire
de se comporter  notre gard, on pourrait dire  amiti gale, trahit
des diffrences qui, en fin de compte, font compensation. Quand je
connus Mme de Montmorency, elle aima  me dire des choses dsagrables,
mais si j'avais besoin d'un service, elle jetait pour l'obtenir avec
efficacit tout ce qu'elle possdait de crdit, sans rien mnager.
Tandis que telle autre, comme Mme de Guermantes, n'et jamais voulu me
faire de peine, ne disait de moi que ce qui pouvait me faire plaisir, me
comblait de toutes les amabilits qui formaient le riche train de vie
moral des Guermantes, mais, si je lui avais demand un rien en dehors de
cela, n'et pas fait un pas pour me le procurer, comme en ces chteaux
o on a  sa disposition une automobile, un valet de chambre, mais o il
est impossible d'obtenir un verre de cidre, non prvu dans l'ordonnance
des ftes. Laquelle tait pour moi la vritable amie, de Mme de
Montmorency, si heureuse de me froisser et toujours prte  me servir,
de Mme de Guermantes, souffrant du moindre dplaisir qu'on m'et caus
et incapable du moindre effort pour m'tre utile? D'autre part, on
disait que la duchesse de Guermantes parlait seulement de frivolits, et
sa cousine, avec l'esprit le plus mdiocre, de choses toujours
intressantes. Les formes d'esprit sont si varies, si opposes, non
seulement dans la littrature, mais dans le monde, qu'il n'y a pas que
Baudelaire et Mrime qui ont le droit de se mpriser rciproquement.
Ces particularits forment, chez toutes les personnes, un systme de
regards, de discours, d'actions, si cohrent, si despotique, que quand
nous sommes en leur prsence il nous semble suprieur au reste. Chez Mme
de Guermantes, ses paroles, dduites comme un thorme de son genre
d'esprit, me paraissaient les seules qu'on aurait d dire. Et j'tais,
au fond, de son avis, quand elle me disait que Mme de Montmorency tait
stupide et avait l'esprit ouvert  toutes les choses qu'elle ne
comprenait pas, ou quand, apprenant une mchancet d'elle, la duchesse
me disait: C'est cela que vous appelez une bonne femme, c'est ce que
j'appelle un monstre. Mais cette tyrannie de la ralit qui est devant
nous, cette vidence de la lumire de la lampe qui fait plir l'aurore
dj lointaine comme un simple souvenir, disparaissaient quand j'tais
loin de Mme de Guermantes, et qu'une dame diffrente me disait, en se
mettant de plain-pied avec moi et jugeant la duchesse place fort
au-dessous de nous: Oriane ne s'intresse au fond  rien, ni 
personne, et mme (ce qui en prsence de Mme de Guermantes et sembl
impossible  croire tant elle-mme proclamait le contraire): Oriane est
snob. Aucune mathmatique ne nous permettant de convertir Mme d'Arpajon
et Mme de Montpensier en quantits homognes, il m'et t impossible de
rpondre si on me demandait laquelle me semblait suprieure  l'autre.

Or, parmi les traits particuliers au salon de la princesse de
Guermantes, le plus habituellement cit tait un certain exclusivisme,
d en partie  la naissance royale de la princesse, et surtout le
rigorisme presque fossile des prjugs aristocratiques du prince,
prjugs que d'ailleurs le duc et la duchesse ne s'taient pas fait
faute de railler devant moi, et qui, naturellement, devait me faire
considrer comme plus invraisemblable encore que m'et invit cet homme
qui ne comptait que les altesses et les ducs et  chaque dner, faisait
une scne parce qu'il n'avait pas eu  table la place  laquelle il
aurait eu droit sous Louis XIV, place que, grce  son extrme rudition
en matire d'histoire et de gnalogie, il tait seul  connatre. A
cause de cela, beaucoup de gens du monde tranchaient en faveur du duc et
de la duchesse les diffrences qui les sparaient de leurs cousins. Le
duc et la duchesse sont beaucoup plus modernes, beaucoup plus
intelligents, ils ne s'occupent pas, comme les autres, que du nombre de
quartiers, leur salon est de trois cents ans en avance sur celui de leur
cousin, taient des phrases usuelles dont le souvenir me faisait
maintenant frmir en regardant la carte d'invitation  laquelle ils
donnaient beaucoup plus de chances de m'avoir t envoye par un
mystificateur.

Si encore le duc et la duchesse de Guermantes n'avaient pas t 
Cannes, j'aurais pu tcher de savoir par eux si l'invitation que j'avais
reue tait vritable. Ce doute o j'tais n'est pas mme d, comme je
m'en tais un moment flatt, au sentiment qu'un homme du monde
n'prouverait pas et qu'en consquence un crivain, appartnt-il en
dehors de cela  la caste des gens du monde, devrait reproduire afin
d'tre bien objectif et de peindre chaque classe diffremment. J'ai,
en effet, trouv dernirement, dans un charmant volume de Mmoires, la
notation d'incertitudes analogues  celles par lesquelles me faisait
passer la carte d'invitation de la princesse. Georges et moi (ou Hly
et moi, je n'ai pas le livre sous la main pour vrifier), nous grillions
si fort d'tre admis dans le salon de Mme Delessert, qu'ayant reu
d'elle une invitation, nous crmes prudent, chacun de notre ct, de
nous assurer que nous n'tions pas les dupes de quelque poisson
d'avril. Or le narrateur n'est autre que le comte d'Haussonville (celui
qui pousa la fille du duc de Broglie), et l'autre jeune homme qui de
son ct va s'assurer s'il n'est pas le jouet d'une mystification est,
selon qu'il s'appelle Georges ou Hly, l'un ou l'autre des deux
insparables amis de M. d'Haussonville, M. d'Harcourt ou le prince de
Chalais.

Le jour o devait avoir lieu la soire chez la princesse de Guermantes,
j'appris que le duc et la duchesse taient revenus  Paris depuis la
veille. Le bal de la princesse ne les et pas fait revenir, mais un de
leurs cousins tait fort malade, et puis le duc tenait beaucoup  une
redoute qui avait lieu cette nuit-l et o lui-mme devait paratre en
Louis XI et sa femme en Isabeau de Bavire. Et je rsolus d'aller la
voir le matin. Mais, sortis de bonne heure, ils n'taient pas encore
rentrs; je guettai d'abord d'une petite pice, que je croyais un bon
poste de vigie, l'arrive de la voiture. En ralit j'avais fort mal
choisi mon observatoire, d'o je distinguai  peine notre cour, mais
j'en aperus plusieurs autres ce qui, sans utilit pour moi, me
divertit un moment. Ce n'est pas  Venise seulement qu'on a de ces
points de vue sur plusieurs maisons  la fois qui ont tent les
peintres, mais  Paris tout aussi bien. Je ne dis pas Venise au hasard.
C'est  ses quartiers pauvres que font penser certains quartiers pauvres
de Paris, le matin, avec leurs hautes chemines vases, auxquelles le
soleil donne les roses les plus vifs, les rouges les plus clairs; c'est
tout un jardin qui fleurit au-dessus des maisons, et qui fleurit en
nuances si varies, qu'on dirait, plant sur la ville, le jardin d'un
amateur de tulipes de Delft ou de Haarlem. D'ailleurs l'extrme
proximit des maisons aux fentres opposes sur une mme cour y fait de
chaque croise le cadre o une cuisinire rvasse en regardant  terre,
o plus loin une jeune fille se laisse peigner les cheveux par une
vieille  figure,  peine distincte dans l'ombre, de sorcire; ainsi
chaque cour fait pour le voisin de la maison, en supprimant le bruit par
son intervalle, en laissant voir les gestes silencieux dans un rectangle
plac sous verre par la clture des fentres, une exposition de cent
tableaux hollandais juxtaposs. Certes, de l'htel de Guermantes on
n'avait pas le mme genre de vues, mais de curieuses aussi, surtout de
l'trange point trigonomtrique o je m'tais plac et o le regard
n'tait arrt par rien jusqu'aux hauteurs lointaines que formait, les
terrains relativement vagues qui prcdaient tant fort en pente,
l'htel de la princesse de Silistrie et de la marquise de Plassac,
cousines trs nobles de M. de Guermantes, et que je ne connaissais pas.
Jusqu' cet htel (qui tait celui de leur pre, M. de Brquigny), rien
que des corps de btiments peu levs, orients des faons les plus
diverses et qui, sans arrter la vue, prolongeaient la distance de leurs
plans obliques. La tourelle en tuiles rouges de la remise o le marquis
de Frcourt garait ses voitures se terminait bien par une aiguille plus
haute, mais si mince qu'elle ne cachait rien, et faisait penser  ces
jolies constructions anciennes de la Suisse, qui s'lancent isoles au
pied d'une montagne. Tous ces points vagues et divergents, o se
reposaient les yeux, faisaient paratre plus loign que s'il avait t
spar de nous par plusieurs rues ou de nombreux contreforts l'htel de
Mme de Plassac, en ralit assez voisin mais chimriquement loign
comme un paysage alpestre. Quand ses larges fentres carres, blouies
de soleil comme des feuilles de cristal de roche, taient ouvertes pour
le mnage, on avait,  suivre aux diffrents tages les valets de pied
impossibles  bien distinguer, mais qui battaient des tapis, le mme
plaisir qu' voir, dans un paysage de Turner ou d'Elstir, un voyageur en
diligence, ou un guide,  diffrents degrs d'altitude du Saint-Gothard.
Mais de ce point de vue o je m'tais plac, j'aurais risqu de ne pas
voir rentrer M. ou Mme de Guermantes, de sorte que, lorsque dans
l'aprs-midi je fus libre de reprendre mon guet, je me mis simplement
sur l'escalier, d'o l'ouverture de la porte cochre ne pouvait passer
inaperue pour moi, et ce fut dans l'escalier que je me postai, bien que
n'y apparussent pas, si blouissantes avec leurs valets de pied rendus
minuscules par l'loignement et en train de nettoyer, les beauts
alpestres de l'htel de Brquigny et Tresmes. Or cette attente sur
l'escalier devait avoir pour moi des consquences si considrables et me
dcouvrir un paysage, non plus turnrien, mais moral si important, qu'il
est prfrable d'en retarder le rcit de quelques instants, en le
faisant prcder d'abord par celui de ma visite aux Guermantes quand je
sus qu'ils taient rentrs. Ce fut le duc seul qui me reut dans sa
bibliothque. Au moment o j'y entrais, sortit un petit homme aux
cheveux tout blancs, l'air pauvre, avec une petite cravate noire comme
en avaient le notaire de Combray et plusieurs amis de mon grand-pre,
mais d'un aspect plus timide et qui, m'adressant de grands saluts, ne
voulut jamais descendre avant que je fusse pass. Le duc lui cria de la
bibliothque quelque chose que je ne compris pas, et l'autre rpondit
avec de nouveaux saluts adresss  la muraille, car le duc ne pouvait le
voir, mais rpts tout de mme sans fin, comme ces inutiles sourires
des gens qui causent avec vous par le tlphone; il avait une voix de
fausset, et me resalua avec une humilit d'homme d'affaires. Et ce
pouvait d'ailleurs tre un homme d'affaires de Combray, tant il avait le
genre provincial, surann et doux des petites gens, des vieillards
modestes de l-bas. Vous verrez Oriane tout  l'heure, me dit le duc
quand je fus entr. Comme Swann doit venir tout  l'heure lui apporter
les preuves de son tude sur les monnaies de l'Ordre de Malte, et, ce
qui est pis, une photographie immense o il a fait reproduire les deux
faces de ces monnaies, Oriane a prfr s'habiller d'abord, pour pouvoir
rester avec lui jusqu'au moment d'aller dner. Nous sommes dj
encombrs d'affaires  ne pas savoir o les mettre et je me demande o
nous allons fourrer cette photographie. Mais j'ai une femme trop
aimable, qui aime trop  faire plaisir. Elle a cru que c'tait gentil de
demander  Swann de pouvoir regarder les uns  ct des autres tous ces
grands matres de l'Ordre dont il a trouv les mdailles  Rhodes. Car
je vous disais Malte, c'est Rhodes, mais c'est le mme Ordre de
Saint-Jean de Jrusalem. Dans le fond elle ne s'intresse  cela que
parce que Swann s'en occupe. Notre famille est trs mle  toute cette
histoire; mme encore aujourd'hui, mon frre que vous connaissez est un
des plus hauts dignitaires de l'Ordre de Malte. Mais j'aurais parl de
tout cela  Oriane, elle ne m'aurait seulement pas cout. En revanche,
il a suffi que les recherches de Swann sur les Templiers (car c'est
inou la rage des gens d'une religion  tudier celle des autres)
l'aient conduit  l'Histoire des Chevaliers de Rhodes, hritiers des
Templiers, pour qu'aussitt Oriane veuille voir les ttes de ces
chevaliers. Ils taient de forts petits garons  ct des Lusignan,
rois de Chypre, dont nous descendons en ligne directe. Mais comme
jusqu'ici Swann ne s'est pas occup d'eux, Oriane ne veut rien savoir
sur les Lusignan. Je ne pus tout de suite dire au duc pourquoi j'tais
venu. En effet, quelques parentes ou amies, comme Mme de Silistrie et la
duchesse de Montrose, vinrent pour faire une visite  la duchesse, qui
recevait souvent avant le dner, et ne la trouvant pas, restrent un
moment avec le duc. La premire de ces dames (la princesse de
Silistrie), habille avec simplicit, sche, mais l'air aimable, tenait
 la main une canne. Je craignis d'abord qu'elle ne ft blesse ou
infirme. Elle tait au contraire fort alerte. Elle parla avec tristesse
au duc d'un cousin germain  lui--pas du ct Guermantes, mais plus
brillant encore s'il tait possible--dont l'tat de sant, trs atteint
depuis quelque temps, s'tait subitement aggrav. Mais il tait visible
que le duc, tout en compatissant au sort de son cousin et en rptant:
Pauvre Mama! c'est un si bon garon, portait un diagnostic favorable.
En effet le dner auquel devait assister le duc l'amusait, la grande
soire chez la princesse de Guermantes ne l'ennuyait pas, mais surtout
il devait aller  une heure du matin, avec sa femme,  un grand souper
et bal costum en vue duquel un costume de Louis XI pour lui et
d'Isabeau de Bavire pour la duchesse taient tout prts. Et le duc
entendait ne pas tre troubl dans ces divertissements multiples par la
souffrance du bon Amanien d'Osmond. Deux autres dames porteuses de
canne, Mme de Plassac et Mme de Tresmes, toutes deux filles du comte de
Brquigny, vinrent ensuite faire visite  Basin et dclarrent que
l'tat du cousin Mama ne laissait plus d'espoir. Aprs avoir hauss les
paules, et pour changer de conversation, le duc leur demanda si elles
allaient le soir chez Marie-Gilbert. Elles rpondirent que non,  cause
de l'tat d'Amanien qui tait  toute extrmit, et mme elles s'taient
dcommandes du dner o allait le duc, et duquel elles lui numrrent
les convives, le frre du roi Thodose, l'infante Marie-Conception, etc.
Comme le marquis d'Osmond tait leur parent  un degr moins proche
qu'il n'tait de Basin, leur dfection parut au duc une espce de
blme indirect de sa conduite. Aussi, bien que descendues des hauteurs
de l'htel de Brquigny pour voir la duchesse (ou plutt pour lui
annoncer le caractre alarmant, et incompatible pour les parents avec
les runions mondaines, de la maladie de leur cousin), ne
restrent-elles pas longtemps, et, munies de leur bton d'alpiniste,
Walpurge et Dorothe (tels taient les prnoms des deux soeurs) reprirent
la route escarpe de leur fate. Je n'ai jamais pens  demander aux
Guermantes  quoi correspondaient ces cannes, si frquentes dans un
certain faubourg Saint-Germain. Peut-tre, considrant toute la
paroisse comme leur domaine et n'aimant pas prendre de fiacres,
faisaient-elles de longues courses, pour lesquelles quelque ancienne
fracture, due  l'usage immodr de la chasse et des chutes de cheval
qu'il comporte souvent, ou simplement des rhumatismes provenant de
l'humidit de la rive gauche et des vieux chteaux, leur rendaient la
canne ncessaire. Peut-tre n'taient-elles pas parties, dans le
quartier, en expdition si lointaine. Et, seulement descendues dans leur
jardin (peu loign de celui de la duchesse) pour faire la cueillette
des fruits ncessaires aux compotes, venaient-elles, avant de rentrer
chez elles, dire bonsoir  Mme de Guermantes chez laquelle elles
n'allaient pourtant pas jusqu' apporter un scateur ou un arrosoir. Le
duc parut touch que je fusse venu chez eux le jour mme de son retour.
Mais sa figure se rembrunit quand je lui eus dit que je venais demander
 sa femme de s'informer si sa cousine m'avait rellement invit. Je
venais d'effleurer une de ces sortes de services que M. et Mme de
Guermantes n'aimaient pas rendre. Le duc me dit qu'il tait trop tard,
que si la princesse ne m'avait pas envoy d'invitation, il aurait l'air
d'en demander une, que dj ses cousins lui en avaient refus une, une
fois, et qu'il ne voulait plus, ni de prs, ni de loin, avoir l'air de
se mler de leurs listes, de s'immiscer, enfin qu'il ne savait mme
pas si lui et sa femme, qui dnaient en ville, ne rentreraient pas
aussitt aprs chez eux, que dans ce cas leur meilleure excuse de n'tre
pas alls  la soire de la princesse tait de lui cacher leur retour 
Paris, que, certainement sans cela, ils se seraient au contraire
empresss de lui faire connatre en lui envoyant un mot ou un coup de
tlphone  mon sujet, et certainement trop tard, car en toute hypothse
les listes de la princesse taient certainement closes. Vous n'tes pas
mal avec elle, me dit-il d'un air souponneux, les Guermantes craignant
toujours de ne pas tre au courant des dernires brouilles et qu'on ne
chercht  se raccommoder sur leur dos. Enfin comme le duc avait
l'habitude de prendre sur lui toutes les dcisions qui pouvaient sembler
peu aimables: Tenez, mon petit, me dit-il tout  coup, comme si l'ide
lui en venait brusquement  l'esprit, j'ai mme envie de ne pas dire du
tout  Oriane que vous m'avez parl de cela. Vous savez comme elle est
aimable, de plus elle vous aime normment, elle voudrait envoyer chez
sa cousine malgr tout ce que je pourrais lui dire, et si elle est
fatigue aprs dner, il n'y aura plus d'excuse, elle sera force
d'aller  la soire. Non, dcidment, je ne lui en dirai rien. Du reste
vous allez la voir tout  l'heure. Pas un mot de cela, je vous prie. Si
vous vous dcidez  aller  la soire je n'ai pas besoin de vous dire
quelle joie nous aurons de passer la soire avec vous. Les motifs
d'humanit sont trop sacrs pour que celui devant qui on les invoque ne
s'incline pas devant eux, qu'il les croie sincres ou non; je ne voulus
pas avoir l'air de mettre un instant en balance mon invitation et la
fatigue possible de Mme de Guermantes, et je promis de ne pas lui parler
du but de ma visite, exactement comme si j'avais t dupe de la petite
comdie que m'avait joue M. de Guermantes. Je demandai au duc s'il
croyait que j'avais chance de voir chez la princesse Mme de Stermaria.
Mais non, me dit-il d'un air de connaisseur; je sais le nom que vous
dites pour le voir dans les annuaires des clubs, ce n'est pas du tout le
genre de monde qui va chez Gilbert. Vous ne verrez l que des gens
excessivement comme il faut et trs ennuyeux, des duchesses portant des
titres qu'on croyait teints et qu'on a ressortis pour la circonstance,
tous les ambassadeurs, beaucoup de Cobourg; altesses trangres, mais
n'esprez pas l'ombre de Stermaria. Gilbert serait malade, mme de votre
supposition.

Tenez, vous qui aimez la peinture, il faut que je vous montre un
superbe tableau que j'ai achet  mon cousin, en partie en change des
Elstir, que dcidment nous n'aimions pas. On me l'a vendu pour un
Philippe de Champagne, mais moi je crois que c'est encore plus grand.
Voulez-vous ma pense? Je crois que c'est un Vlasquez et de la plus
belle poque, me dit le duc en me regardant dans les yeux, soit pour
connatre mon impression, soit pour l'accrotre. Un valet de pied entra.
Mme la duchesse fait demander  M. le duc si M. le duc veut bien
recevoir M. Swann, parce que Mme la duchesse n'est pas encore prte.

--Faites entrer M. Swann, dit le duc aprs avoir regard et vu  sa
montre qu'il avait lui-mme quelques minutes encore avant d'aller
s'habiller. Naturellement ma femme, qui lui a dit de venir, n'est pas
prte. Inutile de parler devant Swann de la soire de Marie-Gilbert, me
dit le duc. Je ne sais pas s'il est invit. Gilbert l'aime beaucoup,
parce qu'il le croit petit-fils naturel du duc de Berri, c'est toute une
histoire. (Sans a, vous pensez! mon cousin qui tombe en attaque quand
il voit un Juif  cent mtres.) Mais enfin maintenant a s'aggrave de
l'affaire Dreyfus, Swann aurait d comprendre qu'il devait, plus que
tout autre, couper tout cble avec ces gens-l, or, tout au contraire,
il tient des propos fcheux. Le duc rappela le valet de pied pour
savoir si celui qu'il avait envoy chez le cousin d'Osmond tait revenu.
En effet le plan du duc tait le suivant: comme il croyait avec raison
son cousin mourant, il tenait  faire prendre des nouvelles avant la
mort, c'est--dire avant le deuil forc. Une fois couvert par la
certitude officielle qu'Amanien tait encore vivant, il ficherait le
camp  son dner,  la soire du prince,  la redoute o il serait en
Louis XI et o il avait le plus piquant rendez-vous avec une nouvelle
matresse, et ne ferait plus prendre de nouvelles avant le lendemain,
quand les plaisirs seraient finis. Alors on prendrait le deuil, s'il
avait trpass dans la soire. Non, monsieur le duc, il n'est pas
encore revenu. --Cr nom de Dieu! on ne fait jamais ici les choses qu'
la dernire heure, dit le duc  la pense qu'Amanien avait eu le temps
de claquer pour un journal du soir et de lui faire rater sa redoute.
Il fit demander _le Temps_ o il n'y avait rien. Je n'avais pas vu Swann
depuis trs longtemps, je me demandai un instant si autrefois il coupait
sa moustache, ou n'avait pas les cheveux en brosse, car je lui trouvais
quelque chose de chang; c'tait seulement qu'il tait en effet trs
chang, parce qu'il tait trs souffrant, et la maladie produit dans
le visage des modifications aussi profondes que se mettre  porter la
barbe ou changer sa raie de place. (La maladie de Swann tait celle qui
avait emport sa mre et dont elle avait t atteinte prcisment 
l'ge qu'il avait. Nos existences sont en ralit, par l'hrdit, aussi
pleines de chiffres cabalistiques, de sorts jets, que s'il y avait
vraiment des sorcires. Et comme il y a une certaine dure de la vie
pour l'humanit en gnral, il y en a une pour les familles en
particulier, c'est--dire, dans les familles, pour les membres qui se
ressemblent.) Swann tait habill avec une lgance qui, comme celle de
sa femme, associait  ce qu'il tait ce qu'il avait t. Serr dans une
redingote gris perle, qui faisait valoir sa haute taille, svelte, gant
de gants blancs rays de noir, il portait un tube gris d'une forme
vase que Delion ne faisait plus que pour lui, pour le prince de Sagan,
pour M. de Charlus, pour le marquis de Modne, pour M. Charles Haas et
pour le comte Louis de Turenne. Je fus surpris du charmant sourire et de
l'affectueuse poigne de mains avec lesquels il rpondit  mon salut,
car je croyais qu'aprs si longtemps il ne m'aurait pas reconnu tout de
suite; je lui dis mon tonnement; il l'accueillit avec des clats de
rire, un peu d'indignation, et une nouvelle pression de la main, comme
si c'tait mettre en doute l'intgrit de son cerveau ou la sincrit de
son affection que supposer qu'il ne me reconnaissait pas. Et c'est
pourtant ce qui tait; il ne m'identifia, je l'ai su longtemps aprs,
que quelques minutes plus tard, en entendant rappeler mon nom. Mais nul
changement dans son visage, dans ses paroles, dans les choses qu'il me
dit, ne trahirent la dcouverte qu'une parole de M. de Guermantes lui
fit faire, tant il avait de matrise et de sret dans le jeu de la vie
mondaine. Il y apportait d'ailleurs cette spontanit dans les manires
et ces initiatives personnelles, mme en matire d'habillement, qui
caractrisaient le genre des Guermantes. C'est ainsi que le salut que
m'avait fait, sans me reconnatre, le vieux clubman n'tait pas le salut
froid et raide de l'homme du monde purement formaliste, mais un salut
tout rempli d'une amabilit relle, d'une grce vritable, comme la
duchesse de Guermantes par exemple en avait (allant jusqu' vous sourire
la premire avant que vous l'eussiez salue si elle vous rencontrait),
par opposition aux saluts plus mcaniques, habituels aux dames du
faubourg Saint-Germain. C'est ainsi encore que son chapeau, que, selon
une habitude qui tendait  disparatre, il posa par terre  ct de lui,
tait doubl de cuir vert, ce qui ne se faisait pas d'habitude, mais
parce que c'tait ( ce qu'il disait) beaucoup moins salissant, en
ralit parce que c'tait fort seyant. Tenez, Charles, vous qui tes un
grand connaisseur, venez voir quelque chose; aprs a, mes petits, je
vais vous demander la permission de vous laisser ensemble un instant
pendant que je vais passer un habit; du reste je pense qu'Oriane ne va
pas tarder. Et il montra son Vlasquez  Swann. Mais il me semble
que je connais a, fit Swann avec la grimace des gens souffrants pour
qui parler est dj une fatigue. Oui, dit le duc rendu srieux par le
retard que mettait le connaisseur  exprimer son admiration. Vous l'avez
probablement vu chez Gilbert.

--Ah! en effet, je me rappelle.

--Qu'est-ce que vous croyez que c'est?

--Eh bien, si c'tait chez Gilbert, c'est probablement un de vos
_anctres_, dit Swann avec un mlange d'ironie et de dfrence envers
une grandeur qu'il et trouv impoli et ridicule de mconnatre, mais
dont il ne voulait, par bon got, parler qu'en se jouant.

--Mais bien sr, dit rudement le duc. C'est Boson, je ne sais plus quel
numro, de Guermantes. Mais a, je m'en fous. Vous savez que je ne suis
pas aussi fodal que mon cousin. J'ai entendu prononcer le nom de
Rigaud, de Mignard, mme de Vlasquez! dit le duc en attachant sur
Swann un regard et d'inquisiteur et de tortionnaire, pour tcher  la
fois de lire dans sa pense et d'influencer sa rponse. Enfin,
conclut-il, car, quand on l'amenait  provoquer artificiellement une
opinion qu'il dsirait, il avait la facult, au bout de quelques
instants, de croire qu'elle avait t spontanment mise; voyons, pas de
flatterie. Croyez-vous que ce soit d'un des grands pontifes que je viens
de dire?

--Nnnnon, dit Swann.

--Mais alors, enfin moi je n'y connais rien, ce n'est pas  moi de
dcider de qui est ce croton-l. Mais vous, un dilettante, un matre en
la matire,  qui l'attribuez-vous? Vous tes assez connaisseur pour
avoir une ide. A qui l'attribuez-vous? Swann hsita un instant devant
cette toile que visiblement il trouvait affreuse: A la malveillance!
rpondit-il en riant au duc, lequel ne put laisser chapper un mouvement
de rage. Quand elle fut calme: Vous tes bien gentils tous les deux,
attendez Oriane un instant, je vais mettre ma queue de morue et je
reviens. Je vais faire dire  ma bourgeoise que vous l'attendez tous les
deux. Je causai un instant avec Swann de l'affaire Dreyfus et je lui
demandai comment il se faisait que tous les Guermantes fussent
antidreyfusards. D'abord parce qu'au fond tous ces gens-l sont
antismites, rpondit Swann qui savait bien pourtant par exprience que
certains ne l'taient pas, mais qui, comme tous les gens qui ont une
opinion ardente, aimait mieux, pour expliquer que certaines personnes ne
la partageassent pas, leur supposer une raison prconue, un prjug
contre lequel il n'y avait rien  faire, plutt que des raisons qui se
laisseraient discuter. D'ailleurs, arriv au terme prmatur de sa vie,
comme une bte fatigue qu'on harcle, il excrait ces perscutions et
rentrait au bercail religieux de ses pres.

--Pour le prince de Guermantes, dis-je, il est vrai, on m'avait dit
qu'il tait antismite.

--Oh! celui-l, je n'en parle mme pas. C'est au point que, quand il
tait officier, ayant une rage de dents pouvantable, il a prfr
rester  souffrir plutt que de consulter le seul dentiste de la rgion,
qui tait juif, et que plus tard il a laiss brler une aile de son
chteau, o le feu avait pris, parce qu'il aurait fallu demander des
pompes au chteau voisin qui est aux Rothschild.

--Est-ce que vous allez par hasard ce soir chez lui?

--Oui, me rpondit-il, quoique je me trouve bien fatigu: Mais il m'a
envoy un pneumatique pour me prvenir qu'il avait quelque chose  me
dire. Je sens que je serai trop souffrant ces jours-ci pour y aller ou
pour le recevoir; cela m'agitera, j'aime mieux tre dbarrass tout de
suite de cela.

--Mais le duc de Guermantes n'est pas antismite.

--Vous voyez bien que si puisqu'il est antidreyfusard, me rpondit
Swann, sans s'apercevoir qu'il faisait une ptition de principe. Cela
n'empche pas que je suis pein d'avoir du cet homme--que dis-je! ce
duc--en n'admirant pas son prtendu Mignard, je ne sais quoi.

--Mais enfin, repris-je en revenant  l'affaire Dreyfus, la duchesse,
elle, est intelligente.

--Oui, elle est charmante. A mon avis, du reste, elle l'a t encore
davantage quand elle s'appelait encore la princesse des Laumes. Son
esprit a pris quelque chose de plus anguleux, tout cela tait plus
tendre dans la grande dame juvnile, mais enfin, plus ou moins jeunes,
hommes ou femmes, qu'est-ce que vous voulez, tous ces gens-l sont d'une
autre race, on n'a pas impunment mille ans de fodalit dans le sang.
Naturellement ils croient que cela n'est pour rien dans leur opinion.

--Mais Robert de Saint-Loup pourtant est dreyfusard?

--Ah! tant mieux, d'autant plus que vous savez que sa mre est trs
contre. On m'avait dit qu'il l'tait, mais je n'en tais pas sr. Cela
me fait grand plaisir. Cela ne m'tonne pas, il est trs intelligent.
C'est beaucoup, cela.

Le dreyfusisme avait rendu Swann d'une navet extraordinaire et donn 
sa faon de voir une impulsion, un draillement plus notables encore que
n'avait fait autrefois son mariage avec Odette; ce nouveau dclassement
et t mieux appel reclassement et n'tait qu'honorable pour lui,
puisqu'il le faisait rentrer dans la voie par laquelle taient venus les
siens et d'o l'avaient dvi ses frquentations aristocratiques. Mais
Swann, prcisment au moment mme o, si lucide, il lui tait donn,
grce aux donnes hrites de son ascendance, de voir une vrit encore
cache aux gens du monde, se montrait pourtant d'un aveuglement comique.
Il remettait toutes ses admirations et tous ses ddains  l'preuve d'un
critrium nouveau, le dreyfusisme. Que l'antidreyfusisme de Mme Bontemps
la lui ft trouver bte n'tait pas plus tonnant que, quand il s'tait
mari, il l'et trouve intelligente. Il n'tait pas bien grave non plus
que la vague nouvelle atteignt aussi en lui les jugements politiques,
et lui fit perdre le souvenir d'avoir trait d'homme d'argent, d'espion
de l'Angleterre (c'tait une absurdit du milieu Guermantes) Clmenceau,
qu'il dclarait maintenant avoir tenu toujours pour une conscience, un
homme de fer, comme Cornly. Non, je ne vous ai jamais dit autrement.
Vous confondez. Mais, dpassant les jugements politiques, la vague
renversait chez Swann les jugements littraires et jusqu' la faon de
les exprimer. Barrs avait perdu tout talent, et mme ses ouvrages de
jeunesse taient faiblards, pouvaient  peine se relire. Essayez, vous
ne pourrez pas aller jusqu'au bout. Quelle diffrence avec Clmenceau!
Personnellement je ne suis pas anticlrical, mais comme,  ct de lui,
on se rend compte que Barrs n'a pas d'os! C'est un trs grand bonhomme
que le pre Clmenceau. Comme il sait sa langue! D'ailleurs les
antidreyfusards n'auraient pas t en droit de critiquer ces folies. Ils
expliquaient qu'on ft dreyfusiste parce qu'on tait d'origine juive. Si
un catholique pratiquant comme Saniette tenait aussi pour la rvision,
c'tait qu'il tait chambr par Mme Verdurin, laquelle agissait en
farouche radicale. Elle tait avant tout contre les calotins. Saniette
tait plus bte que mchant et ne savait pas le tort que la Patronne lui
faisait. Que si l'on objectait que Brichot tait tout aussi ami de Mme
Verdurin et tait membre de la Patrie franaise, c'est qu'il tait plus
intelligent. Vous le voyez quelquefois? dis-je  Swann en parlant de
Saint-Loup.

--Non, jamais. Il m'a crit l'autre jour pour que je demande au duc de
Mouchy et  quelques autres de voter pour lui au Jockey, o il a du
reste pass comme une lettre  la poste.

--Malgr l'Affaire!

--On n'a pas soulev la question. Du reste je vous dirai que, depuis
tout a, je ne mets plus les pieds dans cet endroit.

M. de Guermantes rentra, et bientt sa femme, toute prte, haute et
superbe dans une robe de satin rouge dont la jupe tait borde de
paillettes. Elle avait dans les cheveux une grande plume d'autruche
teinte de pourpre et sur les paules une charpe de tulle du mme rouge.
Comme c'est bien de faire doubler son chapeau de vert, dit la duchesse
 qui rien n'chappait. D'ailleurs, en vous, Charles, tout est joli,
aussi bien ce que vous portez que ce que vous dites, ce que vous lisez
et ce que vous faites. Swann, cependant, sans avoir l'air d'entendre,
considrait la duchesse comme il et fait d'une toile de matre et
chercha ensuite son regard en faisant avec la bouche la moue qui veut
dire: Bigre! Mme de Guermantes clata de rire. Ma toilette vous
plat, je suis ravie. Mais je dois dire qu'elle ne me plat pas
beaucoup, continua-t-elle d'un air maussade. Mon Dieu, que c'est
ennuyeux de s'habiller, de sortir quand on aimerait tant rester chez
soi!

--Quels magnifiques rubis!

--Ah! mon petit Charles, au moins on voit que vous vous y connaissez,
vous n'tes pas comme cette brute de Beauserfeuil qui me demandait s'ils
taient vrais. Je dois dire que je n'en ai jamais vu d'aussi beaux.
C'est un cadeau de la grande-duchesse. Pour mon got ils sont un peu
gros, un peu verre  bordeaux plein jusqu'aux bords, mais je les ai mis
parce que nous verrons ce soir la grande-duchesse chez Marie-Gilbert,
ajouta Mme de Guermantes sans se douter que cette affirmation dtruisait
celles du duc.

--Qu'est-ce qu'il y a chez la princesse? demanda Swann.

--Presque rien, se hta de rpondre le duc  qui la question de Swann
avait fait croire qu'il n'tait pas invit.

--Mais comment, Basin? C'est--dire que tout le ban et l'arrire-ban
sont convoqus. Ce sera une tuerie  s'assommer. Ce qui sera joli,
ajouta-t-elle en regardant Swann d'un air dlicat, si l'orage qu'il y a
dans l'air n'clate pas, ce sont ces merveilleux jardins. Vous les
connaissez. J'ai t l-bas, il y a un mois, au moment o les lilas
taient en fleurs, on ne peut pas se faire une ide de ce que a pouvait
tre beau. Et puis le jet d'eau, enfin, c'est vraiment Versailles dans
Paris.

--Quel genre de femme est la princesse? demandai-je.

--Mais vous savez dj, puisque vous l'avez vue ici, qu'elle est belle
comme le jour, qu'elle est aussi un peu idiote, trs gentille malgr
toute sa hauteur germanique, pleine de coeur et de gaffes. Swann tait
trop fin pour ne pas voir que Mme de Guermantes cherchait en ce moment 
faire de l'esprit Guermantes et sans grands frais, car elle ne faisait
que resservir sous une forme moins parfaite d'anciens mots d'elle.
Nanmoins, pour prouver  la duchesse qu'il comprenait son intention
d'tre drle et comme si elle l'avait rellement t, il sourit d'un air
un peu forc, me causant, par ce genre particulier d'insincrit, la
mme gne que j'avais autrefois  entendre mes parents parler avec M.
Vinteuil de la corruption de certains milieux (alors qu'ils savaient
trs bien qu'tait plus grande celle qui rgnait  Montjouvain),
Legrandin nuancer son dbit pour des sots, choisir des pithtes
dlicates qu'il savait parfaitement ne pouvoir tre comprises d'un
public riche ou chic, mais illettr. Voyons, Oriane, qu'est-ce que vous
dites, dit M. de Guermantes. Marie bte? Elle a tout lu, elle est
musicienne comme le violon.

--Mais, mon pauvre petit Basin, vous tes un enfant qui vient de natre.
Comme si on ne pouvait pas tre tout a et un peu idiote. Idiote est du
reste exagr, non elle est nbuleuse, elle est Hesse-Darmstadt,
Saint-Empire et gnan gnan. Rien que sa prononciation m'nerve. Mais je
reconnais, du reste, que c'est une charmante loufoque. D'abord cette
seule ide d'tre descendue de son trne allemand pour venir pouser
bien bourgeoisement un simple particulier. Il est vrai qu'elle l'a
choisi! Ah! mais c'est vrai, dit-elle en se tournant vers moi, vous ne
connaissez pas Gilbert! Je vais vous en donner une ide: il a autrefois
pris le lit parce que j'avais mis une carte  Mme Carnot... Mais, mon
petit Charles, dit la duchesse pour changer de conversation, voyant que
l'histoire de sa carte  Mme Carnot paraissait courroucer M. de
Guermantes, vous savez que vous n'avez pas envoy la photographie de nos
chevaliers de Rhodes, que j'aime par vous et avec qui j'ai si envie de
faire connaissance. Le duc, cependant, n'avait pas cess de regarder sa
femme fixement: Oriane, il faudrait au moins raconter la vrit et ne
pas en manger la moiti. Il faut dire, rectifia-t-il en s'adressant 
Swann, que l'ambassadrice d'Angleterre de ce moment-l, qui tait une
trs bonne femme, mais qui vivait un peu dans la lune et qui tait
coutumire de ce genre d'impairs, avait eu l'ide assez baroque de nous
inviter avec le Prsident et sa femme. Nous avons t, mme Oriane,
assez surpris, d'autant plus que l'ambassadrice connaissait assez les
mmes personnes que nous pour ne pas nous inviter justement  une
runion aussi trange. Il y avait un ministre qui a vol, enfin je passe
l'ponge, nous n'avions pas t prvenus, nous tions pris au pige, et
il faut du reste reconnatre que tous ces gens ont t fort polis.
Seulement c'tait dj bien comme a. Mme de Guermantes, qui ne me fait
pas souvent l'honneur de me consulter, a cru devoir aller mettre une
carte dans la semaine  l'lyse. Gilbert a peut-tre t un peu loin en
voyant l comme une tache sur notre nom. Mais il ne faut pas oublier
que, politique mise  part, M. Carnot, qui tenait du reste trs
convenablement sa place, tait le petit-fils d'un membre du tribunal
rvolutionnaire qui a fait prir en un jour onze des ntres.

--Alors, Basin, pourquoi alliez-vous dner toutes les semaines 
Chantilly? Le duc d'Aumale n'tait pas moins petit-fils d'un membre du
tribunal rvolutionnaire, avec cette diffrence que Carnot tait un
brave homme et Philippe-galit une affreuse canaille.

--Je m'excuse d'interrompre pour vous dire que j'ai envoy la
photographie, dit Swann. Je ne comprends pas qu'on ne vous l'ait pas
donne.

--a ne m'tonne qu' moiti, dit la duchesse. Mes domestiques ne me
disent que ce qu'ils jugent  propos. Ils n'aiment probablement pas
l'Ordre de Saint-Jean. Et elle sonna. Vous savez, Oriane, que quand
j'allais dner  Chantilly, c'tait sans enthousiasme.

--Sans enthousiasme, mais avec chemise de nuit pour si le prince vous
demandait de rester  coucher, ce qu'il faisait d'ailleurs rarement, en
parfait mufle qu'il tait, comme tous les Orlans. Savez-vous avec qui
nous dnons chez Mme de Saint-Euverte? demanda Mme de Guermantes  son
mari.

--En dehors des convives que vous savez, il y aura, invit de la
dernire heure, le frre du roi Thodose. A cette nouvelle les traits de
la duchesse respirrent le contentement et ses paroles l'ennui. Ah! mon
Dieu, encore des princes.

--Mais celui-l est gentil et intelligent, dit Swann.

--Mais tout de mme pas compltement, rpondit la duchesse en ayant
l'air de chercher ses mots pour donner plus de nouveaut  sa pense.
Avez-vous remarqu parmi les princes que les plus gentils ne le sont pas
tout  fait? Mais si, je vous assure! Il faut toujours qu'ils aient une
opinion sur tout. Alors comme ils n'en ont aucune, ils passent la
premire partie de leur vie  nous demander les ntres, et la seconde 
nous les resservir. Il faut absolument qu'ils disent que ceci a t bien
jou, que cela a t moins bien jou. Il n'y a aucune diffrence. Tenez,
ce petit Thodose Cadet (je ne me rappelle pas son nom) m'a demand
comment a s'appelait, un motif d'orchestre. Je lui ai rpondu, dit la
duchesse les yeux brillants et en clatant de rire de ses belles lvres
rouges: a s'appelle un motif d'orchestre. Eh bien! dans le fond, il
n'tait pas content. Ah! mon petit Charles, reprit Mme de Guermantes, ce
que a peut tre ennuyeux de dner en ville! Il y a des soirs o on
aimerait mieux mourir! Il est vrai que de mourir c'est peut-tre tout
aussi ennuyeux puisqu'on ne sait pas ce que c'est. Un laquais parut.
C'tait le jeune fianc qui avait eu des raisons avec le concierge,
jusqu' ce que la duchesse, dans sa bont, et mis entre eux une paix
apparente. Est-ce que je devrai prendre ce soir des nouvelles de M. le
marquis d'Osmond? demanda-t-il.

--Mais jamais de la vie, rien avant demain matin! Je ne veux mme pas
que vous restiez ici ce soir. Son valet de pied, que vous connaissez,
n'aurait qu' venir vous donner des nouvelles et vous dire d'aller nous
chercher. Sortez, allez o vous voudrez, faites la noce, dcouchez, mais
je ne veux pas de vous ici avant demain matin. Une joie immense dborda
du visage du valet de pied. Il allait enfin pouvoir passer de longues
heures avec sa promise qu'il ne pouvait quasiment plus voir, depuis qu'
la suite d'une nouvelle scne avec le concierge, la duchesse lui avait
gentiment expliqu qu'il valait mieux ne plus sortir pour viter de
nouveaux conflits. Il nageait,  la pense d'avoir enfin sa soire
libre, dans un bonheur que la duchesse remarqua et comprit. Elle prouva
comme un serrement de coeur et une dmangeaison de tous les membres  la
vue de ce bonheur qu'on prenait  son insu, en se cachant d'elle, duquel
elle tait irrite et jalouse. Non, Basin, qu'il reste ici, qu'il ne
bouge pas de la maison, au contraire.

--Mais, Oriane, c'est absurde, tout votre monde est l, vous aurez en
plus,  minuit, l'habilleuse et le costumier pour notre redoute. Il ne
peut servir  rien du tout, et comme seul il est ami avec le valet de
pied de Mama, j'aime mille fois mieux l'expdier loin d'ici.

--coutez, Basin, laissez-moi, j'aurai justement quelque chose  lui
faire dire dans la soire je ne sais au juste  quelle heure. Ne bougez
surtout pas d'ici d'une minute, dit-elle au valet de pied dsespr.
S'il y avait tout le temps des querelles et si on restait peu chez la
duchesse, la personne  qui il fallait attribuer cette guerre constante
tait bien inamovible, mais ce n'tait pas le concierge; sans doute pour
le gros ouvrage, pour les martyres plus fatigants  infliger, pour les
querelles qui finissent par des coups, la duchesse lui en confiait les
lourds instruments; d'ailleurs jouait-il son rle sans souponner qu'on
le lui et confi. Comme les domestiques, il admirait la bont de la
duchesse; et les valets de pied peu clairvoyants venaient, aprs leur
dpart, revoir souvent Franoise en disant que la maison du duc aurait
t la meilleure place de Paris s'il n'y avait pas eu la loge. La
duchesse jouait de la loge comme on joua longtemps du clricalisme, de
la franc-maonnerie, du pril juif, etc... Un valet de pied entra.
Pourquoi ne m'a-t-on pas mont le paquet que M. Swann a fait porter?
Mais  ce propos (vous savez que Mama est trs malade, Charles), Jules,
qui tait all prendre des nouvelles de M. le marquis d'Osmond, est-il
revenu?

--Il arrive  l'instant, M. le duc. On s'attend d'un moment  l'autre 
ce que M. le marquis ne passe.

--Ah! il est vivant, s'cria le duc avec un soupir de soulagement. On
s'attend, on s'attend! Satan vous-mme. Tant qu'il y a de la vie il y a
de l'espoir, nous dit le duc d'un air joyeux. On me le peignait dj
comme mort et enterr. Dans huit jours il sera plus gaillard que moi.

--Ce sont les mdecins qui ont dit qu'il ne passerait pas la soire.
L'un voulait revenir dans la nuit. Leur chef a dit que c'tait inutile.
M. le marquis devrait tre mort; il n'a survcu que grce  des
lavements d'huile camphre.

--Taisez-vous, espce d'idiot, cria le duc au comble de la colre.
Qu'est-ce qui vous demande tout a? Vous n'avez rien compris  ce qu'on
vous a dit.

--Ce n'est pas  moi, c'est  Jules.

--Allez-vous vous taire? hurla le duc, et se tournant vers Swann: Quel
bonheur qu'il soit vivant! Il va reprendre des forces peu  peu. Il est
vivant aprs une crise pareille. C'est dj une excellente chose. On ne
peut pas tout demander  la fois. a ne doit pas tre dsagrable un
petit lavement d'huile camphre. Et le duc, se frottant les mains: Il
est vivant, qu'est-ce qu'on veut de plus? Aprs avoir pass par o il a
pass, c'est dj bien beau. Il est mme  envier d'avoir un temprament
pareil. Ah! les malades, on a pour eux des petits soins qu'on ne prend
pas pour nous. Il y a ce matin un bougre de cuisinier qui m'a fait un
gigot  la sauce barnaise, russie  merveille, je le reconnais, mais
justement  cause de cela, j'en ai tant pris que je l'ai encore sur
l'estomac. Cela n'empche qu'on ne viendra pas prendre de mes nouvelles
comme de mon cher Amanien. On en prend mme trop. Cela le fatigue. Il
faut le laisser souffler. On le tue, cet homme, en envoyant tout le
temps chez lui.

--Eh bien! dit la duchesse au valet de pied qui se retirait, j'avais
demand qu'on montt la photographie enveloppe que m'a envoye M.
Swann.

--Madame la duchesse, c'est si grand que je ne savais pas si a
passerait dans la porte. Nous l'avons laiss dans le vestibule. Est-ce
que madame la duchesse veut que je le monte?

--Eh bien! non, on aurait d me le dire, mais si c'est si grand, je le
verrai tout  l'heure en descendant.

--J'ai aussi oubli de dire  madame la duchesse que Mme la comtesse
Mol avait laiss ce matin une carte pour madame la duchesse.

--Comment, ce matin? dit la duchesse d'un air mcontent et trouvant
qu'une si jeune femme ne pouvait pas se permettre de laisser des cartes
le matin.

--Vers dix heures, madame la duchesse.

--Montrez-moi ces cartes.

--En tout cas, Oriane, quand vous dites que Marie a eu une drle d'ide
d'pouser Gilbert, reprit le duc qui revenait  sa conversation
premire, c'est vous qui avez une singulire faon d'crire l'histoire.
Si quelqu'un a t bte dans ce mariage, c'est Gilbert d'avoir justement
pous une si proche parente du roi des Belges, qui a usurp le nom de
Brabant qui est  nous. En un mot nous sommes du mme sang que les
Hesse, et de la branche ane. C'est toujours stupide de parler de soi,
dit-il en s'adressant  moi, mais enfin quand nous sommes alls non
seulement  Darmstadt, mais mme  Cassel et dans toute la Hesse
lectorale, les landgraves ont toujours tous aimablement affect de nous
cder le pas et la premire place, comme tant de la branche ane.

--Mais enfin, Basin, vous ne me raconterez pas que cette personne qui
tait major de tous les rgiments de son pays, qu'on fianait au roi de
Sude...

--Oh! Oriane, c'est trop fort, on dirait que vous ne savez pas que le
grand-pre du roi de Sude cultivait la terre  Pau quand depuis neuf
cents ans nous tenions le haut du pav dans toute l'Europe.

--a m'empche pas que si on disait dans la rue: Tiens, voil le roi de
Sude, tout le monde courrait pour le voir jusque sur la place de la
Concorde, et si on dit: Voil M. de Guermantes, personne ne sait qui
c'est.

--En voil une raison!

--Du reste, je ne peux pas comprendre comment, du moment que le titre
de duc de Brabant est pass dans la famille royale de Belgique, vous
pouvez y prtendre.

Le valet de pied rentra avec la carte de la comtesse Mol, ou plutt
avec ce qu'elle avait laiss comme carte. Allguant qu'elle n'en avait
pas sur elle, elle avait tir de sa poche une lettre qu'elle avait
reue, et, gardant le contenu, avait corn l'enveloppe qui portait le
nom: La comtesse Mol. Comme l'enveloppe tait assez grande, selon le
format du papier  lettres qui tait  la mode cette anne-l, cette
carte, crite  la main, se trouvait avoir presque deux fois la
dimension d'une carte de visite ordinaire. C'est ce qu'on appelle la
simplicit de Mme Mol, dit la duchesse avec ironie. Elle veut nous
faire croire qu'elle n'avait pas de cartes et montrer son originalit.
Mais nous connaissons tout a, n'est-ce pas, mon petit Charles, nous
sommes un peu trop vieux et assez originaux nous-mmes pour apprendre
l'esprit d'une petite dame qui sort depuis quatre ans. Elle est
charmante, mais elle ne me semble pas avoir tout de mme un volume
suffisant pour s'imaginer qu'elle peut tonner le monde  si peu de
frais que de laisser une enveloppe comme carte et de la laisser  dix
heures du matin. Sa vieille mre souris lui montrera qu'elle en sait
autant qu'elle sur ce chapitre-l. Swann ne put s'empcher de rire en
pensant que la duchesse, qui tait du reste un peu jalouse du succs de
Mme Mol, trouverait bien dans l'esprit des Guermantes quelque rponse
impertinente  l'gard de la visiteuse. Pour ce qui est du titre de duc
de Brabant, je vous ai dit cent fois, Oriane..., reprit le duc,  qui
la duchesse coupa la parole, sans couter.

--Mais mon petit Charles, je m'ennuie aprs votre photographie.

--Ah! _extinctor draconis labrator Anubis_, dit Swann.

--Oui, c'est si joli ce que vous m'avez dit l-dessus en comparaison du
Saint-Georges de Venise. Mais je ne comprends pas pourquoi _Anubis_.

--Comment est celui qui est anctre de Babal? demanda M. de Guermantes.

--Vous voudriez voir sa baballe, dit Mme de Guermantes d'un air sec
pour montrer qu'elle mprisait elle-mme ce calembour. Je voudrais les
voir tous, ajouta-t-elle.

--coutez, Charles, descendons en attendant que la voiture soit avance,
dit le duc, vous nous ferez votre visite dans le vestibule, parce que ma
femme ne nous fichera pas la paix tant qu'elle n'aura pas vu votre
photographie. Je suis moins impatient  vrai dire, ajouta-t-il d'un air
de satisfaction. Je suis un homme calme, moi, mais elle nous ferait
plutt mourir.

--Je suis tout  fait de votre avis, Basin, dit la duchesse, allons dans
le vestibule, nous savons au moins pourquoi nous descendons de votre
cabinet, tandis que nous ne saurons jamais pourquoi nous descendons des
comtes de Brabant.

--Je vous ai rpt cent fois comment le titre tait entr dans la
maison de Hesse, dit le duc (pendant que nous allions voir la
photographie et que je pensais  celles que Swann me rapportait 
Combray), par le mariage d'un Brabant, en 1241, avec la fille du dernier
landgrave de Thuringe et de Hesse, de sorte que c'est mme plutt ce
titre de prince de Hesse qui est entr dans la maison de Brabant, que
celui de duc de Brabant dans la maison de Hesse. Vous vous rappelez du
reste que notre cri de guerre tait celui des ducs de Brabant: Limbourg
 qui l'a conquis, jusqu' ce que nous ayons chang les armes des
Brabant contre celles des Guermantes, en quoi je trouve du reste que
nous avons eu tort, et l'exemple des Gramont n'est pas pour me faire
changer d'avis.

--Mais, rpondit Mme de Guermantes, comme c'est le roi des Belges qui
l'a conquis... Du reste, l'hritier de Belgique s'appelle le duc de
Brabant.

--Mais, mon petit, ce que vous dites ne tient pas debout et pche par la
base. Vous savez aussi bien que moi qu'il y a des titres de prtention
qui subsistent parfaitement si le territoire est occup par un
usurpateur. Par exemple, le roi d'Espagne se qualifie prcisment de duc
de Brabant, invoquant par l une possession moins ancienne que la
ntre, mais plus ancienne que celle du roi des Belges. Il se dit aussi
duc de Bourgogne, roi des Indes Occidentales et Orientales, duc de
Milan. Or, il ne possde pas plus la Bourgogne, les Indes, ni le
Brabant, que je ne possde moi-mme ce dernier, ni que ne le possde le
prince de Hesse. Le roi d'Espagne ne se proclame pas moins roi de
Jrusalem, l'empereur d'Autriche galement, et ils ne possdent
Jrusalem ni l'un ni l'autre. Il s'arrta un instant, gn que le nom
de Jrusalem ait pu embarrasser Swann,  cause des affaires en cours,
mais n'en continua que plus vite: Ce que vous dites l, vous pouvez le
dire de tout. Nous avons t ducs d'Aumale, duch qui a pass aussi
rgulirement dans la maison de France que Joinville et que Chevreuse
dans la maison d'Albert. Nous n'levons pas plus de revendications sur
ces titres que sur celui de marquis de Noirmoutiers, qui fut ntre et
qui devint fort rgulirement l'apanage de la maison de La Trmoille,
mais de ce que certaines cessions sont valables, il ne s'ensuit pas
qu'elles le soient toutes. Par exemple, dit-il en se tournant vers moi,
le fils de ma belle-soeur porte le titre de prince d'Agrigente, qui nous
vient de Jeanne la Folle, comme aux La Trmoille celui de prince de
Tarente. Or Napolon a donn ce titre de Tarente  un soldat, qui
pouvait d'ailleurs tre un fort bon troupier, mais en cela l'empereur a
dispos de ce qui lui appartenait encore moins que Napolon III en
faisant un duc de Montmorency, puisque Prigord avait au moins pour mre
une Montmorency, tandis que le Tarente de Napolon Ier n'avait de
Tarente que la volont de Napolon qu'il le ft. Cela n'a pas empch
Chaix d'Est-Ange, faisant allusion  notre oncle Cond, de demander au
procureur imprial s'il avait t ramasser le titre de duc de
Montmorency dans les fosss de Vincennes.

--coutez, Basin, je ne demande pas mieux que de vous suivre dans les
fosss de Vincennes, et mme  Tarente. Et  ce propos, mon petit
Charles, c'est justement ce que je voulais vous dire pendant que vous me
parliez de votre Saint-Georges, de Venise. C'est que nous avons
l'intention, Basin et moi, de passer le printemps prochain en Italie et
en Sicile. Si vous veniez avec nous, pensez ce que ce serait diffrent!
Je ne parle pas seulement de la joie de vous voir, mais imaginez-vous,
avec tout ce que vous m'avez souvent racont sur les souvenirs de la
conqute normande et les souvenirs antiques, imaginez-vous ce qu'un
voyage comme a deviendrait, fait avec vous! C'est--dire que mme
Basin, que dis-je, Gilbert! en profiteraient, parce que je sens que
jusqu'aux prtentions  la couronne de Naples et toutes ces machines-l
m'intresseraient, si c'tait expliqu par vous dans de vieilles glises
romanes, ou dans des petits villages perchs comme dans les tableaux de
primitifs. Mais nous allons regarder votre photographie. Dfaites
l'enveloppe, dit la duchesse  un valet de pied.

--Mais, Oriane, pas ce soir! vous regarderez cela demain, implora le duc
qui m'avait dj adress des signes d'pouvante en voyant l'immensit de
la photographie.

--Mais a m'amuse de voir cela avec Charles, dit la duchesse avec un
sourire  la fois facticement concupiscent et finement psychologique,
car, dans son dsir d'tre aimable pour Swann, elle parlait du plaisir
qu'elle aurait  regarder cette photographie comme de celui qu'un malade
sent qu'il aurait  manger une orange, ou comme si elle avait  la fois
combin une escapade avec des amis et renseign un biographe sur des
gots flatteurs pour elle. Eh bien, il viendra vous voir exprs,
dclara le duc,  qui sa femme dut cder. Vous passerez trois heures
ensemble devant, si a vous amuse, dit-il ironiquement. Mais o
allez-vous mettre un joujou de cette dimension-l?

--Mais dans ma chambre, je veux l'avoir sous les yeux.

--Ah! tant que vous voudrez, si elle est dans votre chambre, j'ai chance
de ne la voir jamais, dit le duc, sans penser  la rvlation qu'il
faisait aussi tourdiment sur le caractre ngatif de ses rapports
conjugaux.

--Eh bien, vous dferez cela bien soigneusement, ordonna Mme de
Guermantes au domestique (elle multipliait les recommandations par
amabilit pour Swann). Vous n'abmerez pas non plus l'enveloppe.

--Il faut mme que nous respections l'enveloppe, me dit le duc 
l'oreille en levant les bras au ciel. Mais, Swann, ajouta-t-il, moi qui
ne suis qu'un pauvre mari bien prosaque, ce que j'admire l dedans
c'est que vous ayez pu trouver une enveloppe d'une dimension pareille.
O avez-vous dnich cela?

--C'est la maison de photogravures qui fait souvent ce genre
d'expditions. Mais c'est un mufle, car je vois qu'il a crit dessus:
la duchesse de Guermantes sans madame.

--Je lui pardonne, dit distraitement la duchesse, qui, tout d'un coup
paraissant frappe d'une ide qui l'gaya, rprima un lger sourire,
mais revenant vite  Swann: Eh bien! vous ne dites pas si vous viendrez
en Italie avec nous?

--Madame, je crois bien que ce ne sera pas possible.

--Eh bien, Mme de Montmorency a plus de chance. Vous avez t avec elle
 Venise et  Vicence. Elle m'a dit qu'avec vous on voyait des choses
qu'on ne verrait jamais sans a, dont personne n'a jamais parl, que
vous lui avez montr des choses inoues, et mme, dans les choses
connues, qu'elle a pu comprendre des dtails devant qui, sans vous, elle
aurait pass vingt fois sans jamais les remarquer. Dcidment elle a t
plus favorise que nous... Vous prendrez l'immense enveloppe des
photographies de M. Swann, dit-elle au domestique, et vous irez la
dposer, corne de ma part, ce soir  dix heures et demie, chez Mme la
comtesse Mol. Swann clata de rire. Je voudrais tout de mme savoir,
lui demanda Mme de Guermantes, comment, dix mois d'avance, vous pouvez
savoir que ce sera impossible.

--Ma chre duchesse, je vous le dirai si vous y tenez, mais d'abord vous
voyez que je suis trs souffrant.

--Oui, mon petit Charles, je trouve que vous n'avez pas bonne mine du
tout, je ne suis pas contente de votre teint, mais je ne vous demande
pas cela pour dans huit jours, je vous demande cela pour dans dix mois.
En dix mois on a le temps de se soigner, vous savez. A ce moment un
valet de pied vint annoncer que la voiture tait avance. Allons,
Oriane,  cheval, dit le duc qui piaffait dj d'impatience depuis un
moment, comme s'il avait t lui-mme un des chevaux qui attendaient.
Eh bien, en un mot la raison qui vous empchera de venir en Italie?
questionna la duchesse en se levant pour prendre cong de nous.

--Mais, ma chre amie, c'est que je serai mort depuis plusieurs mois.
D'aprs les mdecins que j'ai consults,  la fin de l'anne le mal que
j'ai, et qui peut du reste m'emporter de suite, ne me laissera pas en
tous les cas plus de trois ou quatre mois  vivre, et encore c'est un
grand maximum, rpondit Swann en souriant, tandis que le valet de pied
ouvrait la porte vitre du vestibule pour laisser passer la duchesse.

--Qu'est-ce que vous me dites l? s'cria la duchesse en s'arrtant une
seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux bleus
et mlancoliques, mais pleins d'incertitude. Place pour la premire
fois de sa vie entre deux devoirs aussi diffrents que monter dans sa
voiture pour aller dner en ville, et tmoigner de la piti  un homme
qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui
indiqut la jurisprudence  suivre et, ne sachant auquel donner la
prfrence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la
seconde alternative et  se poser, de faon  obir  la premire qui
demandait en ce moment moins d'efforts, et pensa que la meilleure
manire de rsoudre le conflit tait de le nier. Vous voulez
plaisanter? dit-elle  Swann.

--Ce serait une plaisanterie d'un got charmant, rpondit ironiquement
Swann. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas
parl de ma maladie jusqu'ici. Mais comme vous me l'avez demand et que
maintenant je peux mourir d'un jour  l'autre... Mais surtout je ne veux
pas que vous vous retardiez, vous dnez en ville, ajouta-t-il parce
qu'il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines
priment la mort d'un ami, et qu'il se mettait  leur place, grce  sa
politesse. Mais celle de la duchesse lui permettait aussi d'apercevoir
confusment que le dner o elle allait devait moins compter pour Swann
que sa propre mort. Aussi, tout en continuant son chemin vers la
voiture, baissa-t-elle les paules en disant: Ne vous occupez pas de ce
dner. Il n'a aucune importance! Mais ces mots mirent de mauvaise
humeur le duc qui s'cria: Voyons, Oriane, ne restez pas  bavarder
comme cela et  changer vos jrmiades avec Swann, vous savez bien
pourtant que Mme de Saint-Euverte tient  ce qu'on se mette  table 
huit heures tapant. Il faut savoir ce que vous voulez, voil bien cinq
minutes que vos chevaux attendent Je vous demande pardon, Charles,
dit-il en se tournant vers Swann, mais il est huit heures moins dix,
Oriane est toujours en retard, il nous faut plus de cinq minutes pour
aller chez la mre Saint-Euverte.

Mme de Guermantes s'avana dcidment vers la voiture et redit un
dernier adieu  Swann. Vous savez, nous reparlerons de cela, je ne
crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble.
On vous aura btement effray, venez djeuner, le jour que vous voudrez
(pour Mme de Guermantes tout se rsolvait toujours en djeuners), vous
me direz votre jour et votre heure, et relevant sa jupe rouge elle posa
son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, voyant
ce pied, le duc s'cria d'une voix terrible: Oriane, qu'est-ce que vous
alliez faire, malheureuse. Vous avez gard vos souliers noirs! Avec une
toilette rouge! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien,
dit-il au valet de pied, dites tout de suite  la femme de chambre de
Mme la duchesse de descendre des souliers rouges.

--Mais, mon ami, rpondit doucement la duchesse, gne de voir que
Swann, qui sortait avec moi mais avait voulu laisser passer la voiture
devant nous, avait entendu... puisque nous sommes en retard...

--Mais non, nous avons tout le temps. Il n'est que moins dix, nous ne
mettrons pas dix minutes pour aller au parc Monceau. Et puis enfin,
qu'est-ce que vous voulez, il serait huit heures et demie, ils
patienteront, vous ne pouvez pourtant pas aller avec une robe rouge et
des souliers noirs. D'ailleurs nous ne serons pas les derniers, allez,
il y a les Sassenage, vous savez qu'ils n'arrivent jamais avant neuf
heures moins vingt. La duchesse remonta dans sa chambre. Hein, nous dit
M. de Guermantes, les pauvres maris, on se moque bien d'eux, mais ils
ont du bon tout de mme. Sans moi, Oriane allait dner en souliers
noirs.

--Ce n'est pas laid, dit Swann, et j'avais remarqu les souliers noirs,
qui ne m'avaient nullement choqu.

--Je ne vous dis pas, rpondit le duc, mais c'est plus lgant qu'ils
soient de la mme couleur que la robe. Et puis, soyez tranquille, elle
n'aurait pas t plutt arrive qu'elle s'en serait aperue et c'est moi
qui aurais t oblig de venir chercher les souliers. J'aurais dn 
neuf heures. Adieu, mes petits enfants, dit-il en nous repoussant
doucement, allez-vous-en avant qu'Oriane ne redescende. Ce n'est pas
qu'elle n'aime vous voir tous les deux. Au contraire c'est qu'elle aime
trop vous voir. Si elle vous trouve encore l, elle va se remettre 
parler, elle est dj trs fatigue, elle arrivera au dner morte. Et
puis je vous avouerai franchement que moi je meurs de faim. J'ai trs
mal djeun ce matin en descendant de train. Il y avait bien une sacre
sauce barnaise, mais malgr cela, je ne serai pas fch du tout, mais
du tout, de me mettre  table. Huit heures moins cinq! Ah! les femmes!
Elle va nous faire mal  l'estomac  tous les deux. Elle est bien moins
solide qu'on ne croit. Le duc n'tait nullement gn de parler des
malaises de sa femme et des siens  un mourant, car les premiers,
l'intressant davantage, lui apparaissaient plus importants. Aussi
fut-ce seulement par bonne ducation et gaillardise, qu'aprs nous avoir
conduits gentiment, il cria  la cantonade et d'une voix de stentor, de
la porte,  Swann qui tait dj dans la cour:

--Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces btises des
mdecins, que diable! Ce sont des nes. Vous vous portez comme le
Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous!











End of the Project Gutenberg EBook of Le Ct de Guermantes, Troisime Partie
by Marcel Proust

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CT DE GUERMANTES ***

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