Project Gutenberg's Nouveaux mystres et aventures, by Arthur Conan Doyle

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Title: Nouveaux mystres et aventures

Author: Arthur Conan Doyle

Release Date: October 19, 2004 [EBook #13795]
[Last updated: August 6, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Arthur Conan Doyle

NOUVEAUX MYSTRES ET AVENTURES
(1910)


Table des matires

NOTRE DAME DE LA MORT

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII

LES OS

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X

LE MYSTRE DE LA VALLE DE SASASSA

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII

NOTRE CAGNOTTE DU DERBY

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII

LE RCIT DE L'AMRICAIN

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI



NOTRE DAME DE LA MORT




Chapitre I


Mon existence a t accidente et la destine y a fait entrer maintes
aventures peu ordinaires. Mais parmi ces incidents, il en est un d'une
tranget telle que, quand je passe en revue ma vie, tous les autres
deviennent insignifiants.

Celui-l surgit au-dessus des brouillards d'autrefois avec un aspect
sonore et fantastique, en jetant son ombre sur les annes dpourvues
d'vnements qui le prcdrent et le suivirent.

Cette histoire-l, je ne l'ai pas souvent raconte.

Bien petit est le nombre de ceux qui l'ont entendue de ma propre bouche
et c'taient des gens qui me connaissaient bien.

De temps  autre ils m'ont demand de faire ce rcit devant une runion
d'amis, mais je m'y suis constamment refus, car je n'ambitionne pas le
moine du monde la rputation d'un Munchausen amateur.

Pourtant, j'ai dfr jusqu' un certain point  leur dsir en mettant
par crit cet expos des faits qui se rattachent  ma visite 
Dunkelthwaite.

Voici la premire lettre que m'crivit John Thurston.

Elle est date d'avril 1862.

Je la prends dans mon bureau et la copie textuellement:

Mon cher Lawrence.

Si vous saviez  quel point je suis dans la solitude et l'ennui, je
suis certain que vous auriez piti de moi et que vous viendrez partager
mon isolement.

Souvent vous avez vaguement promis de visiter Dunkelthwaite et de venir
jeter un coup d'oeil sur les landes du Yorkshire. Quel moment serait plus
favorable qu'aujourd'hui pour votre voyage?

Certes, je sais que vous tes accabl de besogne, mais comme en ce
moment vous n'avez pas de cours  suivre, vous seriez tout aussi  votre
aise pour tudier que vous l'tes dans Bakerstreet.

Emballez donc vos livres comme un bon garon que vous tes et arrivez.

Nous avons une chambrette bien confortable pourvue d'un bureau et d'un
fauteuil qui sont juste ce qu'il vous faut pour travailler.

Faites-moi savoir quand nous pourrons vous attendre.

En vous disant que je suis seul, je n'entends point dire par l qu'il
n'y ait personne chez moi. Au contraire, nous formons une maisonne
assez nombreuse.

Tout d'abord, naturellement, comptons mon pauvre oncle Jrmie, bavard
et maniaque, qui va et vient en chaussons de lisire, et compose, selon
son habitude, de mauvais vers  n'en plus finir.

Je crois vous avoir fait connatre ce dernier trait de son caractre la
dernire fois que nous nous nous sommes vus.

Cela en est arriv  un tel degr qu'il a un secrtaire dont la tache
se rduit  copier et conserver ces panchements.

Cet individu, qui se nomme Copperthorne, est devenu aussi indispensable
au vieux que sa marotte ou son Dictionnaire universel des Rimes.

Je n'irai point jusqu' dire que je m'inquite de lui, mais j'ai
toujours partag le prjug de Csar contre les gens maigres, et
pourtant, si nous en croyons les mdailles, le petit Jules faisait
videmment partie de cette catgorie.

En outre, nous avons les deux enfants de notre oncle Samuel, qui ont
t adopts par Jrmie--il y en a eu trois, mais l'un d'eux a suivi
la voie de toute chair--et une gouvernante, une brune  l'air
distingu, qui a du sang hindou dans les veines.

Outre ces personnes, il y a trois servantes et le vieux groom.

Vous voyez par l que nous formons un petit univers dans notre coin
cart.

Ce qui n'empche, mon cher Hugh, que je meurs d'envie de voir une
figure sympathique et d'avoir un compagnon agrable.

Comme je donne  fond dans la chimie, je ne vous drangerai pas dans
vos tudes. Rpondez par le retour du courrier  votre solitaire ami.

John H. Thurston.

 l'poque o je reus cette lettre, j'habitais Londres et je
travaillais ferme en vue de l'examen final qui devait me donner le droit
d'exercer la mdecine.

Thurston et moi, nous avions t amis intimes  Cambridge, avant que
j'eusse commenc l'tude de la mdecine et j'avais grand dsir de le
revoir.

D'autre part, je craignais un peu que, malgr ses assertions, mes tudes
n'eussent  souffrir de ce dplacement.

Je me reprsentais le vieillard retomb en enfance, le secrtaire
maigre, la gouvernante distingue, les deux enfants, probablement des
enfants gts et tapageurs, et j'arrivai  conclure que quand tout cela
et moi nous serions bloqus ensemble dans une maison  la campagne, il
resterait bien peu de temps pour tudier tranquillement.

Aprs deux jours de rflexion, j'avais presque rsolu de dcliner
l'invitation, lorsque je reus du Yorkshire une autre lettre encore plus
pressante que la premire:

Nous attendons des nouvelles de vous  chaque courrier, disait mon ami,
et chaque fois qu'on frappe je m'attends  recevoir un tlgramme qui
m'indique votre train.

Votre chambre est toute prte, et j'espre que vous la trouverez
confortable.

L'oncle Jrmie me prie de vous dire combien il sera heureux de vous
voir.

Il aurait crit, mais il est absorb par la composition d'un grand
pome pique de cinq mille vers ou environ.

Il passe toute la journe  courir d'une chambre  l'autre, ayant
toujours sur les talons Copperthorne, qui, pareil au monstre de
Frankenstein, le suit  pas compts, le calepin et le crayon  la main,
notant les savantes paroles qui tombent de ses lvres.

 propos, je crois vous avoir parl de la gouvernante brune si pleine
de chic.

Je pourrais me servir d'elle comme d'un appt pour vous attirer, si
vous avec gard votre got pour les tudes d'ethnologie.

Elle est fille d'un chef hindou, qui avait pous une Anglaise. Il a
t tu pendant l'Insurrection en combattant contre nous; ses domaines
ayant t confisqus par le Gouvernement, sa fille, alors ge de quinze
ans, s'est trouve presque sans ressource.

Un charitable ngociant allemand de Calcutta l'adopta, parat-il, et
l'amena en Europe avec sa propre fille.

Celle-ci mourut et alors miss Warrender--nous l'appelons ainsi, du
nom de sa mre--rpondit  une annonce insre par mon oncle, et c'est
ainsi que nous l'avons connue.

Maintenant, mon vieux, n'attendez pas qu'on vous donne l'ordre de
venir, venez tout de suite.

Il y avait dans la seconde lettre d'autres passages qui m'interdisent de
la reproduire intgralement.

Il tait impossible de tenir bon plus longtemps devant l'insistance de
mon vieil ami.

Aussi tout en pestant intrieurement, je me htai d'emballer mes livres,
je tlgraphiai le soir mme, et la premire chose que je fis le
lendemain matin, ce fut de partir pour le Yorkshire.

Je me rappelle fort bien que ce fut une journe assommante, et que le
voyage me parut interminable, recroquevill comme je l'tais dans le
coin d'un wagon  courants d'air, o je m'occupais  tourner et
retourner mentalement maintes questions de chirurgie et de mdecine.

On m'avait prvenu que la petite gare d'Ingleton,  une quinzaine de
milles de Tarnforth, tait la plus rapproche de ma destination.

J'y dbarquai  l'instant mme o John Thurston arrivait au grand trot
d'un haut dog-cart par la route de la campagne.

Il agita triomphalement son fouet en m'apercevant, poussa brusquement
son cheval, sauta  bas de voiture, et de l sur le quai.

--Mon cher Hugh, s'cria-t-il, je suis ravi de vous voir. Comme vous
avez t bon de venir!

Et il me donna une poigne de main que je sentis jusqu' l'paule.

--Je crains bien que vous ne me trouviez un compagnon dsagrable
maintenant que me voil, rpondis-je. Je suis plong jusque par dessus
les yeux dans ma besogne.

--C'est naturel, tout naturel, dit-il avec sa bonhomie ordinaire. J'en
ai tenu compte, mais nous aurons quand mme le temps de tirer un ou deux
lapins. Nous avons une assez longue trotte  faire, et vous devez tre
compltement gel, aussi nous allons repartir tout de suite pour la
maison.

Et l'on se mit  rouler sur la route poussireuse.

Je crois que votre chambre vous plaira, remarqua mon ami. Vous vous
trouverez bientt comme chez vous. Vous savez, il est fort rare que je
sjourne  Dunkelthwaite, et je commence  peine  m'installer et 
organiser mon laboratoire. Voici une quinzaine que j'y suis. C'est un
secret connu de tout le monde que je tiens une place prdominante dans
le testament du vieil oncle Jrmie. Aussi mon pre a-t-il cru que
c'tait un devoir lmentaire pour moi de venir et de me montrer poli.
tant donne la situation, je ne puis gure me dispenser de me faire
valoir un peu de temps en temps.

--Oh! certes, dis-je.

--En outre, c'est un excellent vieux bonhomme. Cela vous divertira de
voir notre mnage. Une princesse comme gouvernante, cela sonne bien,
n'est-ce pas? Je m'imagine que notre imperturbable secrtaire s'est
hasard quelque peu de ce ct-l. Relevez le collet de votre pardessus,
car il fait un vent glacial.

La route franchit une srie de collines faibles, peles, dpourvues de
toute vgtation,  l'exception d'un petit nombre de bouquets de ronces,
et d'un mince tapis d'une herbe coriace et fibreuse, o un troupeau
pais de moutons dcharns,  l'air affam, cherchaient leur nourriture.

Nous descendions et montions tour  tour dans un creux, tantt au sommet
d'une hauteur, d'o nous pouvions voir les sinuosits de la route, comme
un mince fil blanc passant d'une colline  une autre plus loigne.

 et l, la monotonie du paysage tait diversifie par des escarpements
dentels, forms par de rudes saillies du granit gris.

On et dit que le sol avait subi une blessure effrayante par o les os
fracturs avaient perc leur enveloppe.

Au loin se dressait une chane de montagnes que dominait un pic isol
surgissant parmi elles, et se drapant coquettement d'une guirlande de
nuages, o se rflchissait la nuance rouge du couchant.

--C'est Ingleborough, dit mon compagnon en me dsignant la montagne
avec son fouet, et ici ce sont les Landes du Yorkshire. Nulle part en
Angleterre, vous ne trouverez de rgion plus sauvage, plus dsole. Elle
produit une bonne race d'hommes. Les milices sans exprience qui
battirent la chevalerie cossaise  la Journe de l'tendard venaient de
cette partie du pays. Maintenant, sautez  bas, vieux camarade, et
ouvrez la porte.

Nous tions arrivs  un endroit o un long mur couvert de mousse
s'tendait paralllement  la route.

Il tait interrompu par une porte cochre en fer,  moiti disloque,
flanque de deux piliers, au haut desquels des sculptures, tailles dans
la pierre, paraissaient reprsenter quelque animal hraldique, bien que
le vent et la pluie les eussent rduites  l'tat de blocs informes.

Un cottage en ruine qui avait peut-tre, il y a longtemps, servi de
loge, se dressait,  l'un des cts.

J'ouvris la porte d'une pousse, et nous parcourmes une avenue longue
et sinueuse, encombre de hautes herbes, au sol ingal, mais borde de
chnes magnifiques, dont les branches, en s'entremlant au-dessus de
nous, formaient une vote si paisse que le crpuscule du soir fit place
soudain  une obscurit complte.

--Je crains que notre avenue ne vous impressionne pas beaucoup, dit
Thurston, en riant. C'est une des ides du vieux bonhomme, de laisser la
nature agir en tout  sa guise. Enfin, nous voici  Dunkelthwaite.

Comme il parlait, nous contournmes un dtour de l'avenue marqu par un
chne patriarcal qui dominait de beaucoup tous les autres, et nous nous
trouvmes devant une grande maison carre, blanchie  la chaux, et
prcde d'une pelouse.

Tout le bas de l'difice tait dans l'ombre, mais en haut une range de
fentres, claires d'un rouge de sang, scintillaient au soleil
couchant.

Au bruit des roues, un vieux serviteur en livre vint, tout courant,
prendre la bride du cheval ds que nous avanmes.

--Vous pouvez le rentrer  l'curie, lie, dit mon ami, ds que nous
emes saut  bas... Hugh, permettez-moi de vous prsenter  mon oncle
Jrmie.

--Comment allez-vous? Comment allez-vous? dit une voix chevrotante et
fle.

Et, levant les yeux, j'aperus un petit homme  figure rouge qui nous
attendait debout sous le porche.

Il avait un morceau d'toffe de coton roule autour de la tte, comme
dans les portraits de Pope et d'autres personnages clbres du XVIIIe
sicle.

Il se distinguait en outre par une paire d'immenses pantoufles.

Cela faisait un contraste si trange avec ses jambes grles en forme de
fuseaux qu'il avait l'air d'tre chauss de skis, et la ressemblance
tait d'autant plus frappante qu'il tait oblig, pour marcher, de
traner les pieds sur le sol, afin que ces appendices encombrants ne
l'abandonnassent pas en route.

--Vous devez tre las, Monsieur, et gel aussi, Monsieur, dit-il d'un
ton trange, saccad, en me serrant la main. Nous devons tre
hospitaliers pour vous, nous le devons certainement. L'hospitalit est
une de ces vertus de l'ancien monde que nous avons conserves. Voyons,
ces vers, quels sont-ils:

_Le bras de l'homme du Yorkshire est leste et fort_ _Mais ! comme il
est chaud, le coeur de l'homme du Yorkshire!_

Voil qui est clair, prcis, Monsieur. C'est pris dans un de mes
pomes. Quel est ce pome, Copperthorne?

--La _Poursuite de Borrodaile_, dit une voix derrire lui, en mme
temps qu'un homme de haute taille,  la longue figure, venait se placer
dans le cercle de lumire que projetait la lampe suspendue en haut du
porche.

John nous prsenta, et je me souviens que le contact de sa main me parut
visqueux et dsagrable.

Cette crmonie accomplie, mon ami me conduisit  ma chambre, en me
faisant traverser bien des passages et des corridors relis entre eux 
la faon de l'ancien temps par des marches ingales.

Chemin faisant, je remarquai l'paisseur des murs, l'tranget et la
varit des pentes du toit, qui faisait supposer l'existence d'espaces
mystrieux dans les combles.

La chambre qui m'tait destine tait, ainsi que me l'avait dit John, un
charmant petit sanctuaire, o ptillait un bon feu, et o se trouvait
une tagre bien garnie de livres.

Et, en mettant mes pantoufles, je me dis que j'aurais eu tort sans doute
de refuser cette invitation  venir dans le Yorkshire.




Chapitre II


Lorsque nous descendmes  la salle  manger, le reste de la maisonne
tait dj runi pour le dner.

Le vieux Jrmie, toujours coiff de sa singulire faon, occupait le
haut bout de la table.

 ct de lui, et  droite, tait une jeune dame trs brune,  la
chevelure et aux yeux noirs, qui me fut prsente sous le nom de miss
Warrender.

 ct d'elle taient assis deux jolis enfants, un garon et une fille,
ses lves, videmment.

J'tais plac vis--vis d'elle, ayant  ma gauche Copperthorne.

Quant  John, il faisait face  son oncle.

Je crois presque voir encore l'clat jaune de la grande lampe  huile
qui projetait des lumires et des ombres  la Rembrandt sur ce cercle de
figures, parmi lesquelles certaines taient destines  prendre tant
d'intrt pour moi.

Ce fut un repas agrable, en dehors mme de l'excellence de la cuisine
et de l'apptit qu'avait aiguis mon long voyage.

Enchant d'avoir trouv un nouvel auditeur, l'oncle Jrmie dbordait
d'anecdotes et de citations.

Quant  miss Warrender et  Copperthorne, ils ne causrent pas beaucoup,
mais tout ce que dit ce dernier rvlait l'homme rflchi et bien lev.

Pour John, il avait tant de souvenirs de collge et d'vnements
postrieurs  rappeler que je crains qu'il n'ait fait maigre chair.

Lorsqu'on apporta le dessert, miss Warrender emmena les enfants. L'oncle
Jrmie se retira dans la bibliothque, d'o nous arrivait le bruit
assourdi de sa voix, pendant qu'il dictait  son secrtaire.

Mon vieil ami et moi, nous restmes quelque temps devant le feu  causer
des diverses aventures qui nous taient arrives depuis notre dernire
rencontre.

--Eh bien, que pensez-vous de notre maisonne? me demanda-t-il enfin,
en souriant.

Je rpondis que j'tais fort intress par ce que j'en avais vu.

--Votre oncle est tout  fait un type. Il me plat beaucoup.

--Oui, il a le coeur excellent avec toutes les originalits. Votre
arrive l'a tout  fait ragaillardi, car il n'a jamais t compltement
lui-mme depuis la mort de la petite Ethel. C'tait la plus jeune des
enfants de l'oncle Sam. Elle vint ici avec les autres, mais elle eut, il
y a deux mois environ, une crise nerveuse ou je ne sais quoi dans les
massifs. Le soir, on l'y trouva morte. Ce fut un coup des plus violents
pour le vieillard.

--Ce dut tre aussi fort pnible pour miss Warrender, fis-je remarquer.

--Oui, elle fut trs afflige.  cette poque, elle n'tait ici que
depuis une semaine. Ce jour-l elle tait alle en voiture 
Kirby-Lonsdale pour faire quelque emplette.

--J'ai t trs intress, dis-je, par tout ce que vous m'avez racont
 son sujet. Ainsi donc, vous ne plaisantiez pas, je suppose.

--Non, non, tout est vrai comme l'vangile. Son pre se nommait Achmet
Genghis Khan. C'tait un chef  demi indpendant quelque part dans les
provinces centrales. C'tait  peu prs un paen fanatique, bien qu'il
et pous une Anglaise. Il devint camarade avec le Nana, et eut quelque
part dans l'affaire de Cawnpore, si bien que le gouvernement le traita
avec une extrme rigueur.

--Elle devait tre tout  fait femme quand elle quitta sa tribu,
dis-je. Quelle est sa manire de voir en affaire de religion? Tient-elle
du ct de son pre ou de celui du sa mre?

--Nous ne soulevons jamais cette question, rpondit mon ami. Entre
nous, je ne la crois pas trs orthodoxe. Sa mre tait sans doute une
femme de mrite. Outre qu'elle lui a appris l'anglais, elle se connat
assez bien en littrature franaise et elle joue d'une faon
remarquable. Tenez, coutez-la.

Comme il parlait, le son d'un piano se fit entendre dans la pice
voisine, et nous nous tmes pour couter.

Tout d'abord la musicienne piqua quelques touches isoles, comme si elle
se demandait s'il fallait continuer.

Puis, ce furent des bruits sonores, discordants, et soudain de ce chaos
sortit enfin une harmonie puissante, trange, barbare, avec des
sonorits de trompette, des clats de cymbales. Et le jeu devenant de
plus en plus nergique, devint une mlodie fougueuse, qui finit par
s'attnuer et s'teindre en un bruit dsordonn comme au dbut.

Puis, nous entendmes le piano se refermer, et la musique cessa.

--Elle fait ainsi tous les soirs, remarqua mon ami. C'est quelque
souvenir de l'Inde,  ce que je suppose. Pittoresque, ne trouvez-vous
pas? Maintenant ne vous attardez pas ici plus longtemps que vous ne
voudriez. Votre chambre est prte, ds que vous voudrez vous mettre au
travail.

Je pris mon compagnon au mot, et le laissai avec son oncle et
Copperthorne qui taient revenus dans la pice.

Je montai chez moi et tudiai pendant deux heures la lgislation
mdicale.

Je me figurais que ce jour-l je ne verrais plus aucun des habitants de
Dunkelthwaite, mais je me trompais, car vers dix heures l'oncle Jrmie
montra sa petite tte rougeaude dans la chambre:

--tes-vous bien log  votre aise? demanda-t-il.

--Tout est pour le mieux, je vous remercie, rpondis-je.

--Tenez bon. Serez sr de russir, dit-il en son langage sautillant.
Bonne nuit.

--Bonne nuit, rpondis-je.

--Bonne nuit, dit une autre voix venant du corridor.

Je m'avanai pour voir, et j'aperus la haute silhouette du secrtaire
qui glissait  la suite du vieillard comme une ombre noire et dmesure.

Je retournai  mon bureau et travaillai encore une heure.

Puis je me couchai, et je fus quelque temps avant de m'endormir, en
songeant  la singulire maisonne dont j'allais faire partie.




Chapitre III


Le lendemain je fus sur pied de bonne heure et me rendis sur la pelouse,
o je trouvai miss Warrender occupe  cueillir des primevres, dont
elle faisait un petit bouquet pour orner la table au djeuner.

Je fus prs d'elle avant qu'elle me vt et ne pus m'empcher d'admirer
sa beaut et sa souplesse pendant qu'elle se baissait pour cueillir les
fleurs.

Il y avait dans le moindre de ses mouvements une grce fline que je ne
me rappelais avoir vue chez aucune femme.

Je me ressouvins des paroles de Thurston au sujet de l'impression
qu'elle avait produite sur le secrtaire, et je n'en fus plus surpris.

En entendant mon pas, elle se redressa, et tourna vers moi sa belle et
sombre figure.

--Bonjour, miss Warrender, dis-je. Vous tes matinale comme moi.

--Oui, rpondit-elle, j'ai toujours eu l'habitude de me lever avec le
jour.

--Quel tableau trange et sauvage! remarquai-je en promenant mon regard
sur la vaste tendue des landes. Je suis un tranger comme vous-mme
dans ce pays. Comment le trouvez-vous?

--Je ne l'aime pas, dit-elle franchement. Je le dteste. C'est froid,
terne, misrable. Regardez cela, et elle leva son bouquet de primevres,
voil ce qu'ils appellent des fleurs. Elles n'ont pas mme d'odeur.

--Vous avez t accoutume  un climat plus vivant et  une vgtation
tropicale.

--Oh! je le vois, master Thurston vous a parl de moi, dit-elle avec un
sourire. Oui, j'ai t accoutume  mieux que cela.

Nous tions debout prs l'un de l'autre, quand une ombre apparut entre
nous.

Me retournant, j'aperus Copperthorne rest debout derrire nous.

Il me tendit sa main maigre et blanche avec un sourire contraint.

--Il semble que vous tes dj en tat de trouver tout seul votre
chemin, dit-il en portant ses regards alternativement de ma figure 
celle de miss Warrender. Permettez-moi de tenir ces fleurs pour vous,
Miss.

--Non, merci, dit-elle d'un ton froid. J'en ai cueilli assez, et je
vais entrer.

Elle passa rapidement  ct de lui, et traversa la pelouse pour
retourner  la maison.

Copperthorne la suivit des yeux en fronant le sourcil.

--Vous tes tudiant en mdecine, master Lawrence, me dit-il, en se
tournant vers moi et frappant le sol d'un pied, avec un mouvement
saccad, nerveux, tout en parlant.

--Oui, je le suis.

--Oh! nous avons entendu parler de vous autres, tudiants en mdecine,
fit-il en levant la voix et l'accompagnant d'un petit rire fl. Vous
tes de terribles gaillards, n'est-ce pas? Nous avons entendu parler de
vous. Il est inutile de vouloir vous tenir tte.

--Monsieur, rpondis-je, un tudiant en mdecine est d'ordinaire un
gentleman.

--C'est tout  fait vrai, dit-il en changeant de ton. Certes, je ne
voulais que plaisanter.

Nanmoins je ne pus m'empcher de remarquer que pendant tout le
djeuner, il ne cessa d'avoir les yeux fixs sur moi, tandis que miss
Warrender parlait, et si je hasardais une remarque, aussitt son regard
se portait sur elle.

On et dit qu'il cherchait  deviner sur nos physionomies ce que nous
pensions l'un de l'autre.

Il s'intressait videmment plus que de raison  la belle gouvernante,
et il n'tait pas moins vident que ses sentiments n'taient pays
d'aucun retour.

Nous emes ce matin-l une preuve visible de la simplicit naturelle de
ces bonnes gens primitifs du Yorkshire.

 ce qu'il parat, la domestique et la cuisinire, qui couchaient dans
la mme chambre, furent alarmes pendant la nuit par quelque chose que
leurs esprits superstitieux transformrent en une apparition.

Aprs le djeuner, je tenais compagnie  l'oncle Jrmie, qui, grce 
l'aide constante de son souffleur, mettait  jet contenu des citations
de posies de la frontire cossaise, lorsqu'on frappa  la porte.

La domestique entra.

Elle tait suivie de prs par la cuisinire, personne replte mais
craintive.

Elles s'encourageaient, se poussaient mutuellement.

Elles dbitrent leur histoire par strophe et antistrophe, comme un
choeur grec, Jeanne parlant jusqu' ce que l'haleine lui manqut, et
laissant alors la parole  la cuisinire qui se voyait  son tour
interrompue.

Une bonne partie de ce qu'elles dirent resta  peu prs inintelligible
pour moi,  raison du dialecte extraordinaire qu'elles employaient, mais
je pus saisir la marche gnrale de leur rcit.

Il parat que pendant les premires heures du jour, la cuisinire avait
t rveille par quelque chose qui lui touchait la figure.

Se rveillant tout  fait, elle avait vu une ombre vague debout prs de
son lit, et cette ombre s'tait glisse sans bruit hors de la chambre.

La domestique s'tait veille au cri pouss par la cuisinire et
affirmait carrment avoir vu l'apparition.

On et beau les questionner en tous sens, les raisonner, rien ne put les
branler, et elles conclurent en donnant leurs huit jours, preuve
convaincante de leur bonne foi et de leur pouvante.

Elles parurent extrmement indignes de notre scepticisme et cela finit
par leur sortie bruyante, ce qui produisit de la colre chez l'oncle
Jrmie, du ddain cher Copperthorne, et me divertit beaucoup.

Je passai dans ma chambre presque toute ma seconde journe de visite, et
j'avanai considrablement ma besogne.

Le soir, John et moi, nous nous rendmes  la garenne de lapins avec nos
fusils.

En revenant, je contai  John la scne absurde qu'avaient faite le matin
les domestiques, mais il ne me parut pas qu'il en saist, autant que
moi, le ct grotesque.

--C'est un fait, dit-il, que dans les trs vieilles demeures comme
celle-ci, o la charpente est vermoulue et dforme, on voit quelquefois
certains phnomnes curieux qui prdisposent l'esprit  la superstition.
J'ai dj entendu, depuis que je suis ici, pendant la nuit, une ou deux
choses qui auraient pu effrayer un homme nerveux et  plus forte raison
une domestique ignorante. Naturellement, toutes ces histoires
d'apparitions sont de pures sottises, mais une fois que l'imagination
est excite, il n'y a plus moyen de la retenir.

--Qu'avez-vous donc entendu? demandai-je, fort intress.

--Oh! rien qui en vaille la peine, rpondit-il. Voici les bambins et
miss Warrender. Il ne faut pas causer de ces choses en sa prsence.
Autrement elle nous donnera les huit jours, elle aussi, et ce serait une
perte pour la maison.

Elle tait assise sur une petite barrire place  la lisire du bois
qui entoure Dunkelthwaite, les deux enfants appuys sur elle de chaque
ct, leurs mains jointes autour de ses bras, et leurs figures poteles
tournes vers la sienne.

C'tait un joli tableau.

Nous nous arrtmes un instant  le contempler.

Mais elle nous avait entendus approcher.

Elle descendit d'un bond et vint  notre rencontre, les deux petits
trottinant derrire elle.

--Il faut que vous m'aidiez du poids de votre autorit, dit-elle 
John. Ces petits indociles aiment l'air du soir, et ne veulent pas se
laisser persuader de rentrer.

--Veux pas rentrer, dit le garon d'un ton dcid. Veux entendre le
reste de l'histoire.

--Oui, l'histoire, zzaya la petite.

--Vous saurez le reste de l'histoire demain, si vous tes sages. Voici
M. Lawrence qui est mdecin. Il vous dira qu'il ne vaut rien pour les
petits garons et les petites filles de rester dehors quand la rose
tombe.

--Ainsi donc vous coutiez une histoire? demanda John pendant que nous
nous remettions en route.

--Oui, une bien belle histoire, dit avec enthousiasme le bambin. Oncle
Jrmie nous en dit des histoires, mais c'est en posie, et elles ne
sont pas, oh! non, pas si jolies que les histoires de miss Warrender. Il
y en a une, o il y a des lphants.

--Et des tigres, et de l'or, continua la fillette.

--Oui, on fait la guerre, on se bat et le roi des Cigares...

--Des Cipayes, mon ami, corrigea la gouvernante.

--Et les tribus disperses qui se reconnaissent entre elles par le
moyen de signes, et l'homme qui a t tu dans la fort. Elle sait des
histoires magnifiques. Pourquoi ne lui demandez-vous pas de vous en
raconter une, cousin John?

--Vraiment, miss Warrender, dit mon compagnon, vous avez piqu notre
curiosit. Il faut que vous nous contiez ces merveilles.

-- vous, elles paratraient assez sottes, rpondit-elle en riant. Ce
sont simplement quelques souvenirs de ma vie passe.

Comme nous suivions lentement le sentier qui traverse le bois, nous
vmes Copperthorne arriver en sens oppos.

--Je vous cherchais tous, dit-il en feignant maladroitement un ton
jovial, je voulais vous informer qu'il est l'heure de dner.

--Nos montres nous l'ont dj dit, rpondit John d'une voix qui me
parut plutt bourrue.

--Et vous avez couru le lapin ensemble, dit le secrtaire, en marchant
 pas compts prs de nous.

--Pas ensemble, rpondis-je, nous avons rencontr miss Warrender et les
enfants, en revenant.

--Oh! miss Warrender est alle  votre rencontre, quand vous reveniez,
dit-il.

Cette faon de retourner promptement le sens de mes paroles, et le ton
narquois qu'il y mit, me vexrent au point que j'eusse rpondu par une
vive riposte, si je n'avais pas t retenu par la prsence de la jeune
dame.

Au mme moment, je tournai les yeux vers la gouvernante et je vis
briller dans son regard un clair de colre  l'adresse de
l'interlocuteur, ce qui me prouva qu'elle partageait mon indignation.

Aussi fus-je bien surpris cette mme nuit quand, vers dix heures,
m'tant mis  la fentre de ma chambre, je les vis se promenant ensemble
au clair de lune et causant avec animation.

Je ne sais comment cela se fit, mais cette vue m'agita au point qu'aprs
quelques vains efforts pour reprendre mes tudes, je mis mes livres de
ct et renonai au travail pour ce soir-l.

Vers onze heures, je regardai de nouveau, mais ils n'taient plus l.

Bientt aprs j'entendis le pas tranant de l'oncle Jrmie et le pas
ferme et lourd du secrtaire, quand ils remontrent l'escalier qui
menait  leurs chambres  coucher, situes  l'tage suprieur.




Chapitre IV


John Thurston ne fut jamais grand observateur et je crois que j'en
savais plus long que lui sur ce qui se passait  Dunkelthwaite, au bout
de trois jours passs sous le toit de son oncle.

Mon ami tait passionnment pris de chimie et coulait des jours heureux
au milieu de ses prouvettes, de ses solutions, parfaitement content
d'avoir  porte un compagnon sympathique, auquel il pt faire part de
ses trouvailles.

Quant  moi, j'eus toujours un faible pour l'tude et l'analyse de la
nature humaine, et je trouvais bien des sujets intressants dans le
microcosme o je vivais.

Bref, je m'absorbai dans mes observations au point de me faire craindre
qu'elles n'aient caus beaucoup de tort  mes tudes.

Ma premire dcouverte fut que le vritable matre  Dunkelthwaite
tait, et cela ne faisait aucun doute, non point l'oncle Jrmie, mais
le secrtaire de l'oncle Jrmie.

Mon flair mdical me disait que l'amour exclusif de la posie, qui et
t une excentricit inoffensive au temps o le vieillard tait encore
jeune, tait devenu dsormais une vritable monomanie qui lui emplissait
l'esprit en ne laissant nulle place  toute autre ide.

Copperthorne, en flattant le got de son matre et le dirigeant sur cet
objet unique,  ce point qu'il lui devenait indispensable, avait russi
 s'assurer un pouvoir sans limite en toutes les autres choses.

C'tait lui qui s'occupait des finances de l'oncle, qui menait les
affaires de la maison sans avoir  subir de questions ni de contrle.

 vrai dire, il avait assez de tact pour exercer son pouvoir d'une main
lgre, de faon  ne point meurtrir son esclave: aussi ne
rencontrait-il aucune rsistance.

Mon ami, tout entier  ses distillations,  ses analyses, ne se rendit
jamais compte qu'il tait devenu un zro dans la maison.

J'ai dj exprim ma conviction que si Copperthorne prouvait un tendre
sentiment  l'gard de la gouvernante, elle ne lui donnait pas le
moindre encouragement. Mais au bout de quelques jours j'en vins  penser
qu'en dehors de cet attachement non pay de retour, il existait quelque
autre lien entre ces deux personnages.

J'ai vu plus d'une fois Copperthorne prendre  l'gard de la gouvernante
un air qui ne pouvait tre qualifi autrement que d'autoritaire.

Deux ou trois fois aussi, je les avais vus arpenter la pelouse dans les
premires heures de la nuit, en causant avec animation.

Je n'arrivais pas  deviner quelle sorte d'entente rciproque existait
entre eux.

Ce mystre piqua ma curiosit.

La facilit, avec laquelle on devient amoureux en villgiature  la
campagne, est passe en proverbe, mais je n'ai jamais t d'une nature
sentimentale et mon jugement ne fut fauss par aucune prfrence en
faveur de miss Warrender. Au contraire, je me mis  l'tudier comme un
entomologiste l'et fait pour un spcimen, d'une faon minutieuse, trs
impartiale.

Pour atteindre ce but, j'organisai mon travail de manire  tre libre
quand elle sortait les enfants pour leur faire prendre de l'exercice.

Nous nous promenmes ainsi ensemble maintes fois, et cela m'avana dans
la connaissance de son caractre plus que je n'eusse pu le faire en m'y
prenant autrement.

Elle avait vraiment beaucoup lu, connaissait plusieurs langues d'une
manire superficielle, et avait une grande aptitude naturelle pour la
musique.

Au-dessous de ce vernis de culture, elle n'en avait pas moins une forte
dose de sauvagerie naturelle.

Au cours de sa conversation, il lui chappait de temps  autre quelque
sortie qui me faisait tressaillir par sa forme primitive de raisonnement
et par le ddain des conventions de la civilisation.

Je ne pouvais gure m'en tonner, en songeant qu'elle tait devenue
femme avant d'avoir quitt la tribu sauvage que son pre gouvernait.

Je me rappelle une circonstance qui me frappa tout particulirement, car
elle y laissa percer brusquement ses habitudes sauvages et originales.

Nous nous promenions sur la route de campagne. Nous parlions de
l'Allemagne, o elle avait pass quelques mois, quand soudain elle
s'arrta, et posa son doigt sur ses lvres.

--Prtez-moi votre canne, me dit-elle  voix basse.

Je la lui tendis, et aussitt,  mon grand tonnement, elle s'lana
lgrement et sans bruit  travers une ouverture de la haie, son corps
se pencha, et elle rampa avec agilit en se dissimulant derrire une
petite hauteur. J'tais encore  la suivre des yeux, tout stupfait,
quand un lapin se leva soudain devant elle et partit.

Elle lana la canne sur lui et l'atteignit, mais l'animal parvint 
s'chapper tout en boitant d'une patte.

Elle revint vers moi triomphante, essouffle:

--Je l'ai vu remuer dans l'herbe, dit-elle, je l'ai atteint.

--Oui, vous l'avez atteint, vous lui avez cass une patte, lui dis-je
avec quelque froideur.

--Vous lui avez fait mal, s'cria le petit garon d'un ton pein.

--Pauvre petite bte! s'cria-t-elle, changeant soudain de manires. Je
suis bien fche de l'avoir blesse.

Elle avait l'air tout  fait dcontenance par cet incident et causa
trs peu pendant le reste de notre promenade.

Pour ma part, je ne pouvais gure la blmer.

C'tait videmment une explosion du vieil instinct qui pousse le sauvage
vers une proie, bien que cela produist une impression assez dsagrable
de la part d'une jeune dame vtue  la dernire mode et sur une grande
route d'Angleterre.

Un jour qu'elle tait sortie, John Thurston me fit jeter un coup d'oeil
dans la chambre qu'elle habitait.

Elle avait l une quantit de bibelots hindous, qui prouvaient qu'elle
tait venue de son pays natal avec une ample cargaison.

Son amour d'Orientale pour les couleurs vives se manifestait d'une faon
amusante.

Elle tait alle  la ville o se tenait le march, y avait achet
beaucoup de feuilles de papier rouge et bleu, qu'elle avait fixes au
moyen d'pingles sur le revtement de couleur sombre que jusqu'alors
couvrait le mur.

Elle avait aussi du clinquant qu'elle avait rparti dans les endroits
les plus en vue, et pourtant il semblait qu'il y ait quelque chose de
touchant dans cet effort pour reproduire l'clat des tropiques dans
cette froide habitation anglaise.

Pendant les quelques premiers jours que j'avais passs  Dunkelthwaite,
les singuliers rapports qui existaient entre miss Warrender et le
secrtaire avaient simplement excit ma curiosit, mais aprs des
semaines, et quand je me fus intress davantage  la belle
Anglo-Indienne, un sentiment plus profond et plus personnel s'empara de
moi.

Je me mis le cerveau  la torture pour deviner quel tait le lien qui
les unissait.

Comme se faisait-il que tout en montrant de la faon la plus vidente
qu'elle ne voulait pas de sa socit pendant le jour, elle se proment
seule avec lui, la nuit venue?

Il tait possible que l'aversion qu'elle manifestait envers lui devant
des tiers ft une ruse pour cacher ses vritables sentiments.

Une telle supposition amenait  lui attribuer une profondeur de
dissimulation naturelle que semblait dmentir la franchise de son
regard, la nettet et la fiert de ses traits.

Et pourtant quelle autre hypothse pouvait expliquer le pouvoir
incontestable qu'il exerait sur elle!

Cette influence perait en bien des circonstances, mais il en usait
d'une faon si tranquille, si dissimule qu'il fallait une observation
attentive pour s'apercevoir de sa ralit.

Je l'ai surpris lui lanant un regard si imprieux, mme si menaant, 
ce qu'il me semblait, que le moment d'aprs, j'avais peine  croire que
cette figure ple et dpourvue d'expression ft capable d'en prendre une
aussi marque.

Lorsqu'il la regardait ainsi, elle se dmenait, elle frissonnait comme
si elle avait prouv de la souffrance physique.

Dcidment, me dis-je, c'est de la crainte et non de l'amour, qui
produit de tels effets.

Cette question m'intressa tant, que j'en parlai  mon ami John.

Il tait,  ce moment-l, dans son petit laboratoire, abm dans une
srie de manipulations, de distillations qui devaient aboutir  la
production d'un gaz ftide, et nous faire tousser en nous prenant  la
gorge.

Je profitai de la circonstance qui nous obligeait  respirer le grand
air, pour l'interroger sur quelques points sur lesquels je dsirais tre
renseign.

--Depuis combien de temps disiez-vous que miss Warrender se trouve chez
votre oncle? demandai-je.

John me jeta un regard narquois et agita son doigt tach d'acide.

--Il me semble que vous vous intressez bien singulirement  la fille
du dfunt et regrett Achmet Genghis, dit-il.

--Comment s'en empcher? rpondis-je franchement. Je lui trouve un des
types les plus romanesques que j'aie jamais rencontrs.

--Mfiez-vous de ces tudes-l, mon garon, dit John d'un ton paternel.
C'est une occupation qui ne vaut rien  la veille d'un examen.

--Ne faites pas le nigaud, rpliquai-je. Le premier venu pourrait
croire que je suis amoureux de miss Warrender,  vous entendre parler
ainsi. Je la regarde comme un problme intressant de psychologie, voil
tout.

--C'est bien cela, un problme intressant de psychologie, voil tout.

Il me semblait que John devait avoir encore autour de lui quelques
vapeurs de ce gaz, car ses faons taient rellement irritantes.

--Pour en revenir  ma premire question, dis-je, depuis combien de
temps est-elle ici?

--Environ dix semaines.

--Et Copperthorne?

--Plus de deux ans.

--Avez-vous quelque ide qu'ils se soient dj connus?

--C'est impossible, dclara nettement John. Elle venait d'Allemagne.
J'ai vu la lettre o le vieux ngociant donnait des indications sur sa
vie passe. Copperthorne est toujours rest dans le Yorkshire, en dehors
de ses deux ans de Cambridge. Il a d quitter l'Universit dans des
conditions peu favorables.

--En quel sens?

--Sais pas, rpondit John. On a tenu la chose sous clef. Je m'imagine
que l'oncle Jrmie le sait. Il a la marotte de ramasser des dclasss
et de leur refaire ce qu'il appelle une nouvelle vie. Un de ces jours,
il lui arrivera quelque msaventure avec un type de cette sorte.

--Aussi donc Copperthorne et miss Warrender taient absolument
trangers l'un  l'autre il y a quelques semaines?

--Absolument. Maintenant je crois que je ferai bien de rentrer et
d'analyser le prcipit.

--Laissez l votre prcipit, m'criai-je en le retenant. Il y a
d'autres choses dont j'ai  vous parler. S'ils ne se connaissent que
depuis quelques semaines, comment a-t-il fait pour acqurir le pouvoir
qu'il exerce sur elle?

John me regarda d'un air bahi.

--Son pouvoir? dit-il.

--Oui, l'influence qu'il possde sur elle.

--Mon cher Hugh, me dit bravement mon ami, je n'ai point pour habitude
de citer ainsi l'criture, mais il y a un texte qui me revient
imprieusement  l'esprit, et le voici: Trop de science les a rendus
fous. Vous aurez fait des excs d'tudes.

--Entendez-vous dire par l, m'criai-je, que vous n'avez jamais
remarqu l'entente secrte qui parat exister entre la gouvernante et le
secrtaire de votre oncle?

--Essayez du bromure de potassium, dit John. C'est un calmant trs
efficace  la dose de vingt grains.

--Essayez une paire de lunettes, rpliquai-je. Il est certain que vous
en avez grand besoin.

Et aprs avoir lanc cette flche de Parthe je pivotai sur mes talons et
m'loignai de fort mchante humeur.

Je n'avais pas fait vingt pas sur le gravier du jardin, que je vis le
couple dont nous venions de parler.

Ils taient  quelque distance, elle adosse au cadran solaire, lui
debout devant elle.

Il lui parlait vivement, et parfois avec des gestes brusques.

La dominant de sa taille haute et dgingande, avec les mouvements qu'il
imprimait  ses longs bras, il avait l'air d'une norme chauve-souris
planant au-dessus de sa victime.

Je me rappelle que cette comparaison fut celle-l mme qui se prsenta 
ma pense et qu'elle prit une nettet d'autant plus grande que je voyais
dans les moindres dtails de la belle figure se dessiner l'horreur et
l'effroi.

Ce petit tableau servait si bien d'illustration au texte, sur lequel je
venais de prcher, que je fus tent de retourner au laboratoire et
d'amener l'incrdule John pour le lui faire contempler.

Mais avant que j'eusse le temps de prendre mon parti, Copperthorne
m'avait entrevu.

Il fit demi-tour, et se dirigea d'un pas lent dans le sens oppos qui
menait vers les massifs, suivi de prs par sa compagne, qui coupait les
fleurs avec son ombrelle tout en marchant. Aprs ce petit pisode, je
rentrai dans ma chambre, bien dcid  reprendre mes tudes, mais, quoi
que je fisse, mon esprit vagabondait bien loin de mes livres, et se
mettait  spculer sur ce mystre.

J'avais appris de John que les antcdents de Copperthorne n'taient pas
des meilleurs, et pourtant il avait videmment conquis une influence
norme sur l'esprit affaibli de son matre.

Je m'expliquais ce fait, en remarquant la peine infinie, qu'il prenait
pour se dvouer au dada du vieillard, et le tact consomm avec lequel il
flattait et encourageait les singulires lubies potiques de celui-ci.

Mais comment m'expliquer l'influence non moins vidente dont il
jouissait sur la gouvernante?

Elle n'avait pas de marotte qu'on pt flatter.

Un amour mutuel et pu expliquer le lien qui existait entre elle et lui,
mais mon instinct d'homme du monde et d'observateur de la nature humaine
me disait de la faon la plus claire qu'un amour de cette sorte
n'existait pas.

Si ce n'tait point l'amour, il fallait que ce ft la crainte, et tout
ce que j'avais vu confirmait cette supposition. Qu'tait-il donc arriv
pendant ces deux mois qui pt inspirer  la hautaine princesse aux yeux
noirs quelque crainte au sujet de l'Anglais  figure ple,  la voix
douce et aux manires polies?

Tel tait le problme que j'entrepris de rsoudre en y mettant une
nergie, une application qui turent mon ardeur pour l'tude et me
rendirent inaccessible  la crainte que devait m'inspirer mon examen
prochain.

Je me hasardai  aborder le sujet dans l'aprs-midi de ce mme jour avec
miss Warrender, que je trouvai seule dans la bibliothque, les deux
bambins tant alls passer la journe dans la chambre d'enfants chez un
squire[1] du voisinage.

--Vous devez vous trouver bien seule quand il n'y a pas de visiteurs,
dis-je. Il me semble que cette partie du pays n'offre pas beaucoup
d'animation.

--Les enfants sont toujours une socit agrable, rpondit-elle.
Nanmoins je regretterai beaucoup M. Thurston et vous-mme, quand vous
serez parti.

--Je serai fch que ce jour arrive, dis-je. Je ne m'attendais pas 
trouver ce sjour aussi agrable. Pourtant vous ne serez pas dpourvue
de socit aprs notre dpart, vous aurez toujours M. Copperthorne.

--Oui, nous aurons toujours M. Copperthorne, dit-elle d'un air fort
ennuy.

--C'est un compagnon agrable, remarquai-je, tranquille, instruit,
aimable. Je ne m'tonne pas que le vieux master Thurston se soit attach
 lui.

Tout en parlant, j'examinais attentivement mon interlocutrice.

Une lgre rougeur passa sur ses joues brunes, et elle tapota
impatiemment avec ses doigts sur les bras du fauteuil.

--Ses faons ont quelquefois de la froideur...

J'allais continuer, mais elle m'interrompit, me lana un regard
tincelant de colre dans ses yeux noirs.

--Qu'est-ce que vous avez donc  me parler de lui? demanda-t-elle.

--Je vous demande pardon, rpondis-je d'un ton soumis, je ne savais pas
que c'tait un sujet interdit.

--Je ne tiens pas du tout  entendre mme son nom, s'cria-t-elle avec
emportement. Ce nom, je le dteste, comme je le hais, lui. Ah! si
j'avais seulement quelqu'un pour m'aimer, c'est--dire comme aiment les
hommes d'au-del des mers, dans mon pays, je sais bien ce que je lui
dirais.

--Que lui diriez-vous demandai-je, tout tonn de cette explosion
extraordinaire.

Elle se pencha si en avant, que je crus sentir sur ma figure sa
respiration chaude et pantelante.

--Tuez Copperthorne, dit-elle, voil ce que je lui dirais. Tuez
Copperthorne. Alors vous pourrez revenir me parler d'amour.

Rien ne pourrait donner une ide de l'intensit de fureur qu'elle mit 
lancer ces mots qui sifflrent entre ses dents blanches.

En parlant, elle avait l'air si venimeuse que je reculai
involontairement devant elle.

Se pouvait-il que ce serpent python et la jeune dame pleine de rserve
qui se tenait bien, si tranquillement,  la table de l'oncle Jrmie ne
fissent qu'un?

J'avais bien compt que j'arriverais  voir quelque peu dans son
caractre au moyen de questions dtournes, mais je ne m'attendais gure
 voquer un esprit pareil.

Elle dut voir l'horreur et l'tonnement se peindre sur ma physionomie,
car elle changea d'attitude et eut un rire nerveux.

--Vous devez certainement me croire folle, dit-elle, vous voyez que
c'est l'ducation hindoue qui se fait jour. L-bas nous ne faisons rien
 demi, dans l'amour et dans la haine.

--Et pourquoi donc hassez-vous M. Copperthorne? demandai-je.

--Au fait, rpondit-elle en radoucissant sa voix, le mot de haine est
peut-tre un peu trop fort, mieux vaudrait celui de rpulsion. Il est
des gens qu'on ne peut s'empcher de prendre en aversion, alors mme
qu'on n'a aucun motif  en donner.

videmment elle regrettait l'clat qu'elle venait de faire, et tchait
de le masquer par des explications.

Voyant qu'elle cherchait  changer de conversation, je l'y aidai.

Je fis des remarques sur un livre de gravures hindoues qu'elle tait
alle prendre avant mon arrive et qui tait rest sur ses genoux.

La Bibliothque de l'oncle Jrmie tait fort complte, et
particulirement riche en ouvrages de cette catgorie.

--Elles ne sont pas des plus exactes, dit-elle en tournant les pages
d'enluminures.

--Toutefois celle-ci est bonne, reprit-elle en dsignant une gravure
qui reprsentait un chef vtu d'une cotte de mailles, et coiff d'un
turban pittoresque; celle-ci est vraiment trs bonne. Mon pre tait
ainsi vtu quand il montait son cheval de combat tout blanc, et
conduisait tous les guerriers de Dooab  la bataille contre les
Feringhees. Mon pre fut choisi parmi eux tous, car ils savaient
qu'Achmet Genghis Khan tait un grand-prtre autant qu'un grand soldat.
Le peuple ne voulait d'autre chef qu'un Borka prouv. Il est mort
maintenant, et de tous ceux qui ont suivi son tendard, il n'en est plus
qui ne soient disperss ou qui n'aient pri, pendant que moi, sa fille,
je suis une mercenaire sur une terre lointaine.

--Sans doute, vous retournerez un jour dans l'Inde, dis-je en faisant
de mon mieux pour lui donner une faible consolation.

Elle tourna les pages distraitement quelques minutes sans rpondre.

Puis, elle laissa chapper soudain un petit cri de plaisir en voyant une
des images.

--Regardez-le, s'cria-t-elle aussitt. Voici un de nos exils. C'est
un Bhuttotee. Il est trs ressemblant.

La gravure qui l'excitait ainsi, reprsentait un indigne d'aspect fort
peu engageant, tenant d'une main un petit instrument qui avait l'air
d'une pioche en miniature, et de l'autre une pice carre de toile
raye.

--Ce mouchoir, c'est son _roomal_, dit-elle. Naturellement, il ne
circulerait pas ainsi en public comme cela. Il ne porterait pas non plus
sa hache sacre, mais sous tous les autres rapports il est exactement
tel qu'il doit tre. Bien des fois je me suis trouve avec des gens
comme lui pendant les nuits sans lune, avec les Lughaees marchant 
l'avant, quand l'tranger sans mfiance entendait le Pilhaoo  sa
gauche, et ne savait pas ce que cela signifiait. Ah, c'tait une vie qui
valait la peine d'tre vcue.

--Mais qu'est-ce qu'un _roomal_, et le Lughaee, et le reste,
demandai-je.

--Oh! ce sont des mots indiens, rpondit-elle en riant. Vous ne les
comprendriez pas.

--Mais cette gravure a pour lgende: Un Dacot et j'ai toujours cru
qu'un Dacot est un voleur.

--C'est que les Anglais n'en savent pas davantage, remarqua-t-elle.
Certes, les Dacots sont des voleurs, mais on qualifie de voleurs bien
des gens qui ne le sont rellement pas; eh bien, cet homme est un saint
homme, et selon toute probabilit c'est un gourou.

Elle m'aurait peut-tre donn plus de renseignements sur les moeurs et
les coutumes de l'Inde, car c'tait un sujet dont elle aimait  parler,
quand soudain je vis un changement se produire dans sa physionomie.

Elle tourna son regard fixe sur la fentre qui tait derrire moi.

Je me retournai pour voir, et j'aperus tout au bord la figure du
secrtaire qui piait furtivement.

J'avoue que j'eus un tressaillement  cette vue, car avec sa pleur
cadavreuse, cette tte avait l'air de celle d'un dcapit.

Il poussa la fentre et l'ouvrit en s'apercevant qu'il avait t vu.

--Je suis fch de vous dranger, dit-il en avanant la tte, mais ne
trouvez-vous pas, miss Warrender, qu'il est malheureux d'tre enferm
dans une pice troite par un si beau jour. N'tes-vous pas dispose 
sortir et faire un tour?

Bien que son langage ft poli, ses paroles taient prononces d'une voix
dure, presque menaante, qui leur donnait le ton du commandement plutt
que celui de la prire.

La gouvernante se leva et, sans protester, sans faire de remarque, elle
sortit doucement pour prendre son chapeau.

Ce fut l une preuve nouvelle de l'empire que Copperthorne exerait sur
elle.

Et comme il me regardait par la fentre ouverte, un sourire moqueur se
jouait sur ses lvres minces.

On et dit qu'il avait voulu me provoquer par cette dmonstration de son
pouvoir.

Avec le soleil derrire lui, on l'eut pris pour un dmon entour d'une
aurole.

Il resta ainsi quelques instants  me regarder fixement, la figure
empreinte d'une mchancet concentre.

Puis j'entendis son pas lourd qui faisait craquer le gravier de l'alle,
pendant qu'il se dirigeait vers la porte.




Chapitre V


Pendant les quelques jours qui suivirent l'entrevue o miss Warrender
m'avait avou la haine que lui inspirait le secrtaire, tout alla bien 
Dunkelthwaite.

J'eus plusieurs longues conversations avec elle dans des promenades que
nous faisions  l'aventure dans les bois, avec les deux bambins, mais je
ne russis point  la faire s'expliquer nettement sur l'accs de
violence qu'elle avait eu dans la bibliothque, et elle ne me dit pas un
mot qui pt jeter quelque lumire sur le problme qui m'intressait si
vivement.

Toutes les fois que je faisais une remarque qui pouvait conduire dans
cette direction, elle me rpondait avec une rserve extrme, ou bien
elle s'apercevait tout  coup qu'il n'tait que temps pour les enfants
de retourner dans leur chambre, de sorte que j'en vins  dsesprer
d'apprendre d'elle-mme quoi que ce ft.

Pendant ce temps, je ne me livrai  mes tudes que d'une manire
irrgulire, par boutades.

De temps  autre, l'oncle Jrmie, de son pas tranant, entrait chez
moi, un rouleau de manuscrits  la main, pour me lire des extraits de
son grand pome pique.

Lorsque j'prouvais le besoin d'une socit, j'allais faire un tour dans
le laboratoire de John, de mme qu'il venait me trouver chez moi, quand
la solitude lui pesait.

Parfois, je variais la monotonie de mes tudes en prenant mes livres et
m'installant  l'aise dans les massifs o je passais le jour 
travailler.

Quant  Copperthorne, je l'vitais autant que possible, et de son ct
il n'avait nullement l'air empress de cultiver ma connaissance.

Un jour, dans la seconde semaine de juin, John vint me trouver un
tlgramme  la main et l'air extrmement ennuy.

--En voil, une affaire! s'cria-t-il. Le papa m'enjoint de partir
sance tenante pour me rendre  Londres. Ce doit tre pour quelque
histoire de lgalit. Il a toujours menac de mettre ordre  ses
affaires, et maintenant il lui a pris une crise d'nergie et il veut en
finir.

--Vous ne serez pas longtemps absent, je suppose? dis-le.

--Une semaine ou deux peut-tre. C'est une chose bien dsagrable. Cela
tombe juste au moment o je comptais russir  dcomposer cet alcalode.

--Vous le retrouverez tel quel quand vous reviendrez, dis-je en riant.
Il n'y a personne ici qui se mle de le dcomposer en votre absence.

--Ce qui m'ennuie le plus, c'est de vous laisser ici, reprit-il. Il me
semble que c'est mal remplir les devoirs de l'hospitalit que de faire
venir un camarade dans ce sjour solitaire et de s'en aller brusquement
en le plantant l.

--Ne vous tourmentez pas  mon sujet rpondis-je. J'ai beaucoup trop de
besogne pour me sentir seul. En outre, j'ai trouv ici des attractions
sur lesquelles je ne comptais pas du tout. Je ne crois pas qu'il y ait
dans ma vie six semaines qui m'aient paru aussi courtes que les
dernires.

--Oh! elles ont pass si vite que cela? dit John, en se moquant.

Je suis convaincu qu'il tait toujours dans son illusion de me croire
amoureux fou de la gouvernante.

Il partit ce mme jour par un train du matin, en promettant d'crire et
de nous envoyer son adresse  Londres, car il ne savait pas dans quel
htel son pre descendrait.

Je ne me doutais pas des consquences qui rsulteraient de ce mince
dtail, je ne me doutais pas non plus de ce qui allait arriver avant que
je pusse revoir mon ami.

 ce moment-l, son dpart ne me faisait aucune peine.

Il en rsultait simplement que nous quatre qui restions nous allions
tre en contact plus intime et il semblait que cela dt favoriser la
solution du problme auquel je prenais de jour en jour un plus vif
intrt.

 un quart de mille environ de la maison de Dunkelthwaite se trouve un
petit village form d'une longue rue, qui porte le mme nom, et compos
de vingt ou trente cottages aux toits d'ardoises, et d'une glise vtue
de lierre toute voisine de l'invitable cabaret.

L'aprs-midi du jour mme o John nous quitta, miss Warrender et les
deux enfants se rendirent au bureau de poste et je m'offris  les
accompagner.

Copperthorne n'et pas demand mieux que d'empcher cette excursion ou
de venir avec nous, mais, heureusement pour nous, l'oncle Jrmie tait
en proie aux affres de l'inspiration et ne pouvait se passer des
services de son secrtaire.

Ce fut, je m'en souviens, une agrable promenade, car la route tait
bien ombrage d'arbres o les oiseaux chantaient joyeusement.

Nous fmes le trajet  loisir, en causant de bien des choses, pendant
que le bambin et la fillette couraient et cabriolaient devant nous.

Avant d'arriver au bureau de poste, il faut passer devant le cabaret
dont il a t question.

Comme nous parcourions la rue du village, nous nous apermes qu'un
petit rassemblement s'tait form devant cette maison.

Il y avait l dix ou douze garons en guenilles ou fillettes aux nattes
sales, quelques femmes la tte nue, et deux ou trois hommes sortis du
comptoir o ils flnaient.

C'tait sans doute le rassemblement le plus nombreux qui ait jamais fait
figure dans les annales de cette paisible localit.

Nous ne pouvions pas voir quelle tait la cause de leur curiosit; mais
nos bambins partirent  toutes jambes, et revinrent bientt, bourrs de
renseignements.

--Oh! miss Warrender, cria Johnnie qui accourait tout haletant
d'empressement. Il y a l un homme noir comme ceux des histoires que
vous nous racontez.

--Un bohmien, je suppose, dis-je.

--Non, non, dit Johnnie d'un ton dcisif. Il est plus noir encore que
a, n'est-ce pas, May?

--Plus noir que a, redit la fillette.

--Je crois que nous ferions mieux d'aller voir ce que c'est que cette
apparition extraordinaire, dis-je.

En parlant, je regardai ma compagne, et je fus fort surpris de la voir
toute ple, avec les yeux pour ainsi dire resplendissants d'agitation
contenue.

--Est-ce que vous vous trouvez mal? demandai-je.

--Oh non! dit-elle avec vivacit, en htant le pas. Allons, allons!

Ce fut certainement une chose curieuse qui s'offrit  notre vue quand
nous emes rejoint le petit cercle de campagnards.

J'eus aussitt prsente  la mmoire la description du Malais mangeur
d'opium que De Quincey vit dans une ferme d'cosse.

Au centre de ce groupe de simples paysans du Yorkshire, se tenait un
voyageur oriental de haute taille, au corps lanc, souple et gracieux;
ses vtements de toile salis par la poussire des routes et ses pieds
bruns sortant de ses gros souliers.

videmment, il venait de loin et avait march longtemps.

Il tenait  la main un gros bton, sur lequel il s'appuyait, tout en
promenant ses yeux noirs et pensifs dans l'espace, sans avoir l'air de
s'inquiter de la foule qui l'entourait.

Son costume pittoresque, avec le turban de couleur qui couvrait sa tte
 la teinte basane, produisait un effet trange et discordant en ce
milieu prosaque.

--Pauvre garon! me dit miss Warrender d'une voix agite et haletante.
Il est fatigu. Il a faim, sans aucun doute, et il ne peut faire
comprendre ce qu'il lui faut. Je vais lui parler.

Et, s'approchant de l'Hindou, elle lui adressa quelques mots dans le
dialecte de son pays.

Jamais je n'oublierai l'effet que produisirent ces quelques syllabes.

Sans prononcer un mot, le voyageur se jeta la face contre terre sur la
poussire de la route, et se trana littralement aux pieds de ma
compagne.

J'avais vu dans des livres de quelle faon les Orientaux manifestent
leur abaissement en prsence d'un suprieur, mais je n'aurais jamais pu
m'imaginer qu'aucun tre humain descendt jusqu' une humilit aussi
abjecte que l'indiquait l'attitude de cet homme.

Miss Warrender reprit la parole d'un ton tranchant, imprieux.

Aussitt il se redressa et resta les mains jointes, les yeux baisss,
comme un esclave devant sa matresse.

Le petit rassemblement qui semblait croire que ce brusque prosternement
tait le prlude de quelque tour de passe-passe ou d'un chef d'oeuvre
d'acrobatie, avait l'air de s'amuser et de s'intresser  l'incident.

--Consentiriez-vous  emmener les enfants et  mettre les lettres  la
poste? demanda la gouvernante. Je voudrais bien dire un mot  cet homme.

Je fis ce qu'elle me demandait.

Quelques minutes aprs, quand je revins, ils causaient encore.

L'Hindou paraissait raconter ses aventures ou expliquer les motifs de
son voyage.

Ses doigts tremblaient; ses yeux ptillaient.

Miss Warrender coutait avec attention, laissant chapper de temps 
autre un mouvement brusque ou une exclamation, et montrant ainsi combien
elle tait intresse par les dtails que donnait cet homme.

--Je dois vous prier de m'excuser pour vous avoir tenu si longtemps au
soleil, dit-elle enfin en se tournant vers moi. Il faut que nous
rentrions. Autrement nous serons en retard pour le dner.

Elle pronona ensuite quelques phrases sur un ton de commandement et
laissa son noir interlocuteur debout dans la rue du village.

Puis nous rentrmes avec les enfants.

--Et bien! demandai-je, pouss par une curiosit bien naturelle,
lorsque nous ne fmes plus  porte d'tre entendus des visiteurs. Qui
est-il? qu'est-il?

--Il vient des Provinces centrales, prs du pays des Mahrattes. C'est
un des ntres. J'ai t rellement bouleverse de rencontrer un
compatriote d'une manire aussi inattendue. Je me sens tout agite.

--Voil qui a d vous faire plaisir, remarquai-je.

--Oui, un trs grand plaisir, dit-elle vivement.

--Et comment se fait-il qu'il se soit prostern ainsi?

--Parce qu'il savait que je suis la fille d'Achmet Genghis Khan,
dit-elle avec fiert.

--Et quel hasard l'a amen ici?

--Oh! c'est une longue histoire, dit-elle ngligemment. Il a men une
vie errante. Comme il fait sombre dans cette avenue et comme les grandes
branches s'entrecroisent l-haut! Si l'on s'accroupissait sur l'une
d'elles, il serait facile de se laisser tomber sur le dos de quelqu'un
qui passerait. On ne saurait jamais que vous tes l, jusqu'au moment o
vous auriez vos doigts serrs autour de la gorge du passant.

--Quelle horrible pense! m'criai-je.

--Les endroits sombres me donnent toujours de sombres penses, dit-elle
d'un ton lger.  propos, j'ai une faveur  vous demander, M. Lawrence.

--De quoi s'agit-il? demandai-je.

--Ne dites pas un mot  la maison au sujet de mon pauvre compatriote.
On pourrait le prendre pour un coquin, un vagabond, vous savez, et
donner l'ordre de le chasser du village.

--Je suis convaincu que M. Thurston n'aurait jamais cette duret.

--Non, mais M. Copperthorne en est capable.

--Je ferai ce que vous voudrez, dis-je, mais les enfants parleront
certainement.

--Non, je ne crois pas, rpondit-elle.

Je ne sais comment elle s'y prit pour empcher ces petites langues
bavardes, mais, en fait, elles se turent sur ce point, et ce jour-l on
ne dit pas un mot de l'trange visiteur qui, de course en course, tait
venu jusque dans notre petit village.

J'avais quelque soupon subtil que ce fils des rgions tropicales
n'tait point arriv par hasard jusqu' nous, mais qu'il s'tait rendu 
Dunkelthwaite pour y remplir une mission dtermine.

Le lendemain, j'eus la preuve la plus convaincante possible qu'il tait
encore dans les environs, car je rencontrai miss Warrender pendant
qu'elle descendait par l'alle du jardin avec un panier rempli de
crotes de pain et de morceaux de viande.

Elle avait l'habitude de porter ces restes  quelques vieilles femmes du
pays.

Aussi je m'offris  l'accompagner.

--Est-ce chez la vieille Venables ou chez la bonne femme Taylforth que
vous allez aujourd'hui? demandai-je.

--Ni chez l'une ni chez l'autre, dit-elle en souriant. Il faut que je
vous dise la vrit, M. Lawrence. Vous avez toujours t un bon ami pour
moi et je sais que je puis avoir confiance en vous. Je vais suspendre le
panier  cette branche-ci et il viendra le chercher.

--Il est encore par ici? remarquai-je.

--Oui, il est encore par ici.

--Vous croyez qu'il le dcouvrira?

--Oh! pour cela, vous pouvez vous en rapporter  lui, dit-elle. Vous ne
trouverez pas mauvais que je lui donne quelque secours, n'est-ce pas?
Vous en feriez tout autant si vous aviez vcu parmi les Hindous, et que
vous vous trouviez brusquement transplant chez un Anglais. Venez dans
la serre, nous jetterons un coup d'oeil sur les fleurs.

Nous allmes ensemble dans la serre chaude.

 notre retour, le panier tait rest suspendu  la branche, mais son
contenu avait disparu.

Elle le reprit en riant et le rapporta  la maison.

Il me parut que depuis cette entrevue de la veille avec son compatriote,
elle avait l'esprit plus gai, le pas plus libre, plus lastique.

C'tait peut-tre une illusion, mais il me sembla aussi qu'elle avait
l'air moins contrainte qu' l'ordinaire en prsence de Copperthorne,
qu'elle supportait ses regards avec moins de crainte, et tait moins
sous l'influence de sa volont.

Et maintenant j'en viens  la partie de mon rcit o j'ai  dire comment
j'arrivai  pntrer les rotations qui existaient entre ces deux
tranges cratures, comment j'appris la terrible vrit au sujet de miss
Warrender, ou de la Princesse Achmet Genghis; j'aime mieux la dsigner
ainsi, car elle tenait assurment plus de ce redoutable et fanatique
guerrier, que de sa mre, si douce.

Cette rvlation fut pour moi un coup violent, dont je n'oublierai
jamais l'effet.

Il peut se faire que d'aprs la manire dont j'ai retrac ce rcit, en
appuyant sur les faits qui y ont quelque importance, et omettant ceux
qui n'en ont pas, mes lecteurs aient dj devin le projet qu'elle avait
au coeur.

Quant  moi, je dclare solennellement que jusqu'au dernier moment je
n'eus pas le plus lger soupon de la vrit.

J'ignorais tout de la femme, dont je serrais amicalement la main et dont
la voix charmait mon oreille.

Cependant, je crois aujourd'hui encore qu'elle tait vraiment bien
dispose envers moi et qu'elle ne m'aurait fait aucun mal
volontairement.

Voici comment se fit cette rvlation.

Je crois avoir dj dit qu'il se trouvait au milieu des massifs une
sorte d'abri, o j'avais l'habitude d'tudier pendant la journe.

Un soir, vers dix heures, comme je rentrais chez moi, je me rappelai que
j'avais oubli dans cet abri un trait de gyncologie, et comme je
comptais travailler un couple d'heures avant de me coucher, je me mis en
route pour aller le chercher.

L'oncle Jrmie et les domestiques taient dj au lit.

Aussi descendis-je sans faire de bruit, et je tournai doucement la clef
dans la serrure de la porte d'entre.

Une fois dehors, je traversai  grands pas la pelouse, pour gagner les
massifs, reprendre mon bien et revenir aussi promptement que possible.

J'avais  peine franchi la petite grille de bois, et j'tais  peine
entr dans le jardin que j'entendis un bruit de voix.

Je me doutai bien que j'tais tomb sur une de ces entrevues nocturnes
que j'avais remarques de ma fentre.

Ces voix taient celles du secrtaire et de la gouvernante, et il tait
vident pour moi, d'aprs la direction d'o elles venaient, qu'ils
taient assis dans l'abri, et qu'ils causaient sans se douter le moins
du monde qu'il y eut un tiers.

J'ai toujours regard le fait d'couter aux portes comme une preuve de
bassesse, en quelque circonstance que ce ft, et si curieux que je fusse
de savoir ce qui se passait entre ces deux personnes, j'allais tousser
ou indiquer ma prsence par quelque autre signal, quand j'entendis
quelques mots prononcs par Copperthorne, qui m'arrtrent brusquement
et mirent toutes mes facults en un tat de dsordre et d'horreur.

--On croira qu'il est mort d'apoplexie.

Tels furent les mots qui m'arrivrent clairement, distinctement, dans la
voix tranchante du secrtaire,  travers l'air tranquille.

Je restai la respiration suspendue,  couter de toutes mes oreilles.

Je ne songeais plus du tout  avertir de ma prsence.

Quel tait le crime que tramaient ces conspirateurs si dissemblables en
cette belle nuit d't?

J'entendis le son grave et doux de la voix de miss Warrender, mais elle
parlait si vite, si bas que je ne pus distinguer les mots.

Son intonation me permettait de juger qu'elle tait sous l'influence
d'une motion profonde.

Je me rapprochai sur la pointe des pieds, en tendant l'oreille pour
saisir le plus lger bruit.

La lune n'tait pas encore leve et il faisait trs sombre sous les
arbres.

Il y avait fort peu de chances pour que je fusse aperu.

--Mang son pain, vraiment! disait le secrtaire d'un ton de raillerie.
D'ordinaire vous n'tes pas si bgueule. Vous n'avez pas eu cette
ide-l quand il s'agissait de la petite Ethel.

--J'tais folle! j'tais folle! cria-t-elle d'une voix brise. J'avais
beaucoup pri Bouddha et la grande Bowhanee et il me semblait que dans
ce pays d'infidles, ce serait pour moi une grande et glorieuse action,
si moi, une femme isole, j'agissais suivant les enseignements de mon
noble pre. On n'admet qu'un petit nombre de femmes dans les mystres de
notre foi, et c'est uniquement le hasard qui m'a valu cet honneur. Mais
une fois que le chemin fut ouvert devant moi, j'y marchai droit, et sans
crainte, et ds ma quatorzime anne, le grand gourou Ramdeen Singh
dclara que je mritais de m'asseoir sur le tapis du Trepounee avec les
autres Bhuttotees. Oui, je le jure par la hache sacre, j'ai bien
souffert en cette occasion, car qu'avait-elle fait, la pauvre petite,
pour tre sacrifie!

--Je m'imagine que votre repentir tient beaucoup plus  ce que vous
avez t surprise par moi qu'au ct moral de l'affaire, dit
Copperthorne, railleur. J'avais dj conu des soupons, mais ce fut
seulement en vous voyant surgir le mouchoir  la main que je fus certain
d'avoir cet honneur, l'honneur d'tre en prsence d'une Princesse des
Thugs. Une potence anglaise serait une fin bien prosaque pour une
crature aussi romanesque.

--Et depuis vous vous tes servi de votre dcouverte pour tuer tout ce
qu'il y a de vivant en moi, dit-elle avec amertume. Vous avez fait de
mon existence un fardeau pour moi.

--Un fardeau pour vous! dit-il d'une voix altre. Vous savez ce que
j'prouve  votre gard. Si, de temps  autre, je vous ai dirige par la
crainte d'une dnonciation, c'est uniquement parce que je vous ai
trouve insensible  l'influence plus douce de l'amour.

--L'amour! s'cria-t-elle avec amertume. Comment aurais-je pu aimer
l'homme qui me faisait sans cesse entrevoir la perspective d'une mort
infme? Mais venons au fait. Vous me promettez ma libert sans
restriction si je fais seulement pour vous cette chose?

--Oui, rpondit Copperthorne, vous pourrez partir quand vous voudrez
ds que la chose sera faite. J'oublierai que je vous ai vue ici dans ces
massifs.

--Vous le jurez?

--Oui, je le jure.

--Je ferais n'importe quoi pour recouvrer ma libert, dit-elle.

--Nous n'aurons jamais autant de chances de succs, s'cria
Copperthorne. Le jeune Thurston est parti, et son ami dort profondment.
Il est trop stupide pour se douter de quelque chose. Le testament est
fait en ma faveur et, si le vieux meurt, il n'est pas un brin d'herbe,
pas un grain de sable qui ne m'appartienne ici.

--Pourquoi n'agissez-vous pas vous mme alors? demanda-t-elle.

--Ce n'est point dans ma manire, dit-il. En outre, je n'ai pas attrap
le tour de main. Ce _roomal_, c'est ainsi que vous appelez cela, ne
laisse aucune trace. C'est ce qui en fait l'avantage.

--C'est un acte infme que d'assassiner son bienfaiteur.

--Mais c'est une grande chose que de servir Rowhanee, la desse de
l'assassinat. Je connais assez votre religion pour savoir cela. Votre
pre ne le ferait-il pas, s'il tait ici?

--Mon pre tait le plus grand de tous les Borkas de Jublepore,
dit-elle firement. Il a fait prir plus d'hommes qu'il n'y a de jours
dans l'anne.

--J'aurais bien donn mille livres pour ne pas le rencontrer, dit
Copperthorne en riant. Mais que dirait maintenant Achmet Genghis Khan,
s'il voyait sa fille hsiter en prsence d'une chance, aussi favorable
pour servir les dieux? Jusqu' ce moment vous avez agi dans la
perfection. Il a bien d sourire en voyant la jeune me de la petite
Ethel voleter jusque devant ce dieu ou cette goule de chez vous.
Peut-tre n'est-ce pas le premier sacrifice que vous ayez fait. Parlons
un peu de la fille de ce brave ngociant allemand. Ah! je vois  votre
figure que j'ai encore raison. Aprs avoir agi ainsi, vous avez tort
d'hsiter maintenant qu'il n'y a plus aucun danger, et que toute la
tache nous sera rendue facile. En outre, cet acte vous dlivrera de
l'existence que vous menez ici, et qui ne doit pas tre des plus
agrables, attendu que vous avez continuellement la corde au cou pour
ainsi dire. Si la chose doit se faire, qu'elle se fasse sur le champ. Il
pourrait refaire son testament d'un instant  l'autre, car il a de
l'affection pour le jeune homme et il est aussi changeant qu'une
girouette.

Il y eut un long silence, un silence si profond qu'il me sembla entendre
dans l'obscurit les battements violents de mon coeur.

--Quand la chose se fera-t-elle? demanda-t-elle enfin.

--Pourquoi pas demain dans la nuit?

--Comment parviendrai-je jusqu' lui?

--Je laisserai la porte ouverte, dit Copperthorne. Il a le sommeil
lourd et je laisserai une veilleuse allume pour que vous puissiez vous
diriger.

--Et ensuite?

--Ensuite vous rentrerez chez vous. Le matin, on dcouvrira que notre
pauvre vieux matre est mort pendant son sommeil. On dcouvrira aussi
qu'il a laiss tout ce qu'il possde en ce monde  son fidle
secrtaire, comme une faible marque de reconnaissance pour son
dvouement au travail. Alors comme on n'aura plus besoin des services de
miss Warrender, elle sera libre de retourner dans sa chre patrie, o
dans tout autre pays qui lui plaira. Elle pourra se sauver, si elle
veut, avec M. John Lawrence, tudiant en mdecine.

--Vous m'insultez, dit-elle avec colre.

Puis, aprs un silence:

--Il faut que nous nous retrouvions demain soir avant que j'agisse.

--Pourquoi cela?

--Parce que j'aurai peut-tre besoin de quelques nouvelles
instructions.

--Soit, eh bien, ici,  minuit, dit-il.

--Non, pas ici, c'est trop prs de la maison. Retrouvons-nous sous le
grand chne qui est au commencement de l'avenue.

--O vous voudrez, rpondit-il d'un ton bourru, mais rappelez-vous le
bien, j'entends ne pas tre avec vous au moment o vous ferez la chose.

--Je ne vous le demanderai pas, dit-elle avec ddain. Je crois que nous
avons dit ce soir tout ce qu'il fallait dire.

J'entendis le bruit que fit l'un d'eux en se levant, et, bien qu'ils
eussent continu  causer, je ne m'arrtai pas  en entendre plus long.

Je quittai furtivement ma cachette, pour traverser la pelouse plonge
dans l'obscurit, et je gagnai la porte, que je refermai derrire moi.

Ce fut seulement quand je fus rentr chez moi, quand je me laissai aller
dans mon fauteuil, que je me trouvai en tat de remettre quelque ordre
dans mes penses bouleverses et de songer au terrible entretien que
j'aurais cout.

Cette nuit-l, pendant de longues heures, je restai immobile, mditant
sur chacune des paroles entendues, et m'efforant de combiner un plan
d'action pour l'avenir.




Chapitre VI


Les Thugs! J'avais entendu parler des froces fanatiques de ce nom qu'on
trouve dans les rgions centrales de l'Inde, et auxquels une religion
dtourne de son but prsente l'assassinat comme l'offrande la plus
prcieuse et la plus pure qu'un mortel puisse faire au Crateur.

Je me rappelle une description que j'avais lue dans les oeuvres du
colonel Meadows Taylor, o il tait question du secret des Thugs, de
leur organisation, de leur foi implacable et de l'influence terrible que
leur manie homicide exerce sur toutes les autres facults mentales et
morales.

Je me rappelai mme que le mot de _roomal_--un mot que j'avais vu
revenir plus d'une fois--dsignait le foulard sacr au moyen duquel
ils avaient coutume d'accomplir leur diabolique besogne.

Miss Warrender tait dj femme quand elle les avait quitts, et  en
croire ce qu'elle disait, elle qui tait la fille de leur principal
chef, il n'tait pas tonnant qu'une culture toute superficielle n'et
pas dracin toutes les impressions premires ni empch le fanatisme de
se faire jour  l'occasion.

C'tait probablement pendant une de ces crises qu'elle avait mis fin aux
jours de la pauvre Ethel aprs avoir soigneusement prpar un alibi pour
cacher son crime, et Copperthorne ayant dcouvert par hasard cet
assassinat, cela lui avait donn l'ascendant qu'il exerait sur son
trange complice.

De tous les genres de morts, celui de la pendaison est regard dans ces
tribus comme le plus impie, le plus dgradant, et sachant qu'elle
s'tait expose  cette mort d'aprs la loi du pays, elle y voyait
videmment une ncessit inluctable de soumettre sa volont, de dominer
sa nature imprieuse lorsqu'elle se trouvait en prsence du secrtaire.

Quant  Copperthorne, aprs avoir rflchi sur ce qu'il avait fait et
sur ce qu'il comptait faire, je me sentais l'me pleine d'horreur et de
dgot  son gard.

C'tait donc ainsi qu'il reconnaissait les bonts que lui avait
prodigues le pauvre vieux.

Il lui avait dj arrach par ses flatteries une signature qui tait
l'abandon de ses proprits, et maintenant, comme il craignait que
quelques remords de conscience ne modifiassent la volont du vieillard,
il avait rsolu de le mettre hors d'tat d'y ajouter un codicille.

Tout cela tait assez canaille, mais ce qui semblait y mettre le comble,
c'tait que trop lche pour excuter son projet de sa propre main, il
avait  mis  profit les horribles ides religieuses de cette
malheureuse crature, pour faire disparatre l'oncle Jrmie d'une faon
telle que nul soupon ne pt atteindre le vritable auteur du crime.

Je dcidai en moi-mme que, quoi qu'il dt arriver, le secrtaire
n'chapperait point au chtiment qui lui tait d.

Mais que faire?

Si j'avais connu l'adresse de mon ami, je lui aurais envoy un
tlgramme le lendemain matin, et il aurait pu tre de retour 
Dunkelthwaite avant la nuit.

Malheureusement, John tait le pire des correspondants, et bien qu'il
ft parti depuis quelques jours dj, nous n'avions point reu de ses
nouvelles.

Il y avait trois servantes dans la maison, mais pas un homme, 
l'exception du vieil lie, et je ne connaissais dans le pays personne
sur qui je puisse compter.

Toutefois, cela importait peu, car je me savais de force  lutter avec
grand avantage contre le secrtaire, et j'avais assez confiance en
moi-mme pour tre sr que ma seule rsistance suffirait pour empcher
absolument l'excution du complot.

La question tait de savoir quelles taient les meilleures mesures que
je devais prendre en de telles circonstances.

Ma premire ide fut d'attendre tranquillement jusqu'au matin, et alors
d'envoyer sans esclandre au poste de police le plus proche pour en
ramener deux constables.

Alors je pourrais livrer Copperthorne et sa complice  la justice et
raconter l'entretien que j'avais entendu.

En y rflchissant davantage, je reconnus que ce plan tait tout  fait
impraticable.

Avais-je l'ombre d'une preuve contre eux en dehors de mon histoire?

Et cette histoire ne paratrait-elle pas d'une absurde invraisemblance 
des gens qui ne me connaissaient pas.

Et je m'imaginais bien aussi de quel ton rassurant, de quel air
impassible Copperthorne repousserait l'accusation, combien il
s'tendrait sur la malveillance que j'prouvais contre lui et sa
complice  cause de leur affection rciproque; combien il lui serait
ais de faire croire  une tierce personne que je montais de toutes
pices une histoire pour nuire  un rival; combien il me serait
difficile de persuader  qui que ce fut que ce personnage  tournure
d'ecclsiastique et cette jeune personne vtue  la dernire mode
taient deux animaux de proie associs pour chasser.

Je sentais que je commettrais une grosse erreur en me montrant avant
d'tre sr que je tenais le gibier.

L'autre alternative tait de ne rien dire et de laisser les vnements
suivre leurs cours, en me tenant toujours prt  intervenir lorsque les
preuves contre les conspirateurs paratraient concluantes.

C'tait bien la marche qui se recommandait d'elle-mme  mon caractre
jeune et aventureux.

C'tait aussi celle qui semblait la plus propre  amener aux rsultats
dcisifs.

Lorsqu'enfin  la pointe du jour je m'allongeai sur mon lit, j'avais
compltement fix dans mon esprit la rsolution de garder pour moi ce
que je savais et de m'en rapporter  moi seul pour faire chouer le
complot sanguinaire que j'avais surpris.

Le lendemain, l'oncle Jrmie se montra plein d'entrain aprs le
djeuner, et voulut  toute force lire tout haut une scne des Cenci de
Shelley, oeuvre pour laquelle il avait une admiration profonde.

Copperthorne tait auprs de lui, silencieux, impntrable, except
quand il mettait quelque indication, ou lchait un cri d'admiration.

Miss Warrender semblait plonge dans ses penses et je crus voir une
fois ou deux des larmes dans ses yeux noirs.

J'prouvais une trange sensation  pier ces trois personnages et 
rflchir sur les rapports qui existaient rellement entre eux.

Mon coeur s'chauffait  la vue du petit vieux  la figure rougeaude, mon
hte, avec sa coiffure bizarre et ses faons d'autrefois.

Se me jurais intrieurement qu'on ne lui ferait aucun mal tant que je
serais en tat de l'empcher.

Le jour s'coula long, ennuyeux.

Il me fut impossible de m'absorber dans mon travail, aussi me mis-je 
errer sans trve par les corridors de la vieille btisse et par le
jardin.

Copperthorne tait en haut avec l'oncle Jrmie, et je le vis peu.

Deux fois, pendant que je me promenais dehors  grands pas, je vis la
gouvernante venant de mon ct avec les enfants, et chaque fois je
m'cartai promptement pour l'viter.

Je sentais que je ne pourrais lui parler sans laisser voir l'horreur
indicible qu'elle m'inspirait et sans lui montrer que j'tais au courant
de ce qui s'tait pass la nuit d'avant.

Elle remarqua que je l'vitais, car, au djeuner, mes yeux s'tant un
instant ports sur elle, je vis dans les siens un clair de surprise et
de colre, auquel nanmoins je ne ripostai pas.

Le courrier du jour apporta une lettre de John o il m'informait qu'il
tait descendu  l'htel Langham.

Je savais qu'il tait dsormais impossible de recourir  lui pour
partager avec lui la responsabilit de tout ce qui pourrait arriver.

Cependant, je crus de mon devoir de lui envoyer une dpche pour lui
apprendre que sa prsence serait dsirable.

Cela ncessitait une longue course pour aller jusqu' la gare, mais
cette course aurait l'avantage de m'aider  tuer le temps, et je me
sentis soulag d'un poids en entendant le grincement des aiguilles, qui
m'apprenait que mon message volait  mon but.

 mon retour d'Ingleton, quand je fus arriv  l'entre de l'avenue, je
trouvai notre vieux domestique lie debout en cet endroit, et il avait
l'air trs en colre.

--On dit qu'un rat en amne d'autres, me dit-il en soulevant son
chapeau. Il parat qu'il en est de mme avec les noirauds.

Il avait toujours dtest la gouvernante  cause de ce qu'il appelait
ses grands airs.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? demandai-je.

--C'est un de ces trangers qui reste toujours par l  se cacher et 
rder, rpondit le bonhomme. Je l'ai vu ici parmi les broussailles et je
l'ai fait partir en lui disant ma faon de penser. Est-ce qu'il regarde
du ct des poules? a se peut. Ou bien a-t-il envie de mettre le feu 
la maison et de nous assassiner tous dans nos lits? Je vais descendre au
village, M. Lawrence, et je m'informerai  son sujet.

Et il s'en alla en donnant libre cours  sa snile colre.

Le petit incident fit sur moi une vive impression, et j'y songeai
beaucoup en suivant la longue avenue.

Il tait clair que l'Hindou voyageur tournait toujours autour de la
maison.

C'tait un lment que j'avais oubli de faire entrer en ligne de
compte.

Si sa compatriote l'enrlait comme complice dans ses plans tnbreux, il
pourrait bien arriver qu' eux trois ils fussent trop forts pour moi.

Toutefois, il me semblait improbable qu'elle agt ainsi, puisqu'elle
avait pris tant de peine pour que Copperthorne ne st rien de la
prsence de l'Hindou.

J'eus un instant l'ide de prendre lie pour confident, mais en y
rflchissant j'arrivai  conclure qu'un homme de son ge serait plutt
un embarras qu'un auxiliaire.

Vers sept heures, comme je montais dans ma chambre, je rencontrai
Copperthorne qui me demanda si je pouvais lui dire o tait miss
Warrender.

Je rpondis que je ne l'avais pas vue.

--C'est bien singulier, dit-il, que personne ne l'ait vue depuis le
dner. Les enfants ne savent pas o elle est. J'ai  lui dire quelque
chose en particulier.

Il s'loigna, sans la moindre expression d'agitation et de trouble sur
sa physionomie.

Pour moi, l'absence de miss Warrender n'tait pas faite pour me
surprendre.

Sans aucun doute, elle tait quelque part dans les massifs, se montant
la tte pour la terrible besogne qu'elle avait entrepris d'excuter.

Je fermai la porte sur moi, et m'assis, un livre  la main, mais
l'esprit trop agit pour en comprendre le contenu.

Mon plan de campagne tait dj construit.

J'avais rsolu de me tenir en vue de leur lieu de rendez-vous, de les
suivre, et d'intervenir au moment o mon intervention serait le plus
efficace.

Je m'tais pourvu d'un gourdin solide, noueux, cher  mon coeur
d'tudiant, et grce auquel j'tais sr de rester matre de la
situation.

Je m'tais, en effet, assur que Copperthorne n'avait pas d'armes  feu.

Je ne me rappelle aucune poque de ma vie o les heures m'aient paru si
longues, que celles que je passai, ce jour-l, dans ma chambre.

J'entendais au loin le son adouci de l'horloge de Dunkelthwaite qui
marqua huit heures, puis neuf, puis, aprs un silence interminable, dix
heures.

Ensuite, comme j'allais et venais dans ma chambrette, il me sembla que
le temps et suspendu compltement son cours, tant j'attendais l'heure
avec crainte et aussi avec impatience, ainsi qu'on le fait quand on doit
affronter quelque grave preuve.

Nanmoins tout a une fin, et j'entendis,  travers l'air calme de la
nuit, le premier coup argentin qui annonait la onzime heure.

Alors je me levai, me chaussai de pantoufles en feutre, pris ma trique
et me glissai sans bruit hors de ma chambre pour descendre par le vieil
escalier grinant.

J'entendis le ronflement bruyant de l'oncle Jrmie  l'tage suprieur.

Je parvins  trouver mon chemin jusqu' la porte  travers l'obscurit.
Je l'ouvris et me trouvai dehors sous un beau ciel plein d'toiles.

Il me fallait tre trs attentif dans mes mouvements, car la lune
brillait d'un tel clat qu'on y voyait presque comme en plein jour.

Je marchai dans l'ombre de la maison jusqu' ce que je fusse arriv  la
haie du jardin.

Je rampai  l'abri qu'elle me donnait et je parvins sans encombre dans
le massif o je m'tais trouv la nuit prcdente.

Je traversai cet endroit, en marchant avec la plus grande prcaution,
avec lenteur, si bien que pas une branche ne se cassa sous mes pieds.

Je m'avanai ainsi jusqu' ce que je fusse cach parmi les broussailles,
au bord de la plantation.

De l je voyais en plein ce grand chne qui se dressait au bout
suprieur de l'avenue.

Il y avait quelqu'un debout dans l'ombre que projetait le chne.

Tout d'abord je ne pus deviner qui c'tait, mais bientt le personnage
remua, et s'avana sous la lumire argente que la lune versait par
l'intervalle de deux branches sur le sentier, et il regarda impatiemment
 droite et  gauche.

Alors je vis que c'tait Copperthorne, qui attendait et qui tait seul.

 ce qu'il parat, la gouvernante n'tait pas encore venue au
rendez-vous.

Comme je tenais  entendre autant qu'y voir, je me frayai passage sous
les ombres noires des arbres dans la direction du chne.

Lorsque je m'arrtai, je me trouvai  moins de quinze pas de l'endroit
o la taille haute et dgingande du secrtaire se dressait farouche et
fantastique sous la lumire changeante.

Il allait et venait d'un air inquiet, tantt disparaissant dans les
tnbres, tantt reparaissant dans les endroits qu'clairait la lumire
argente filtrant  travers l'paisseur du feuillage.

Il tait videmment, d'aprs ses allures, intrigu et dsappoint de ne
point voir venir sa complice.

Il finit par s'arrter sous une grosse branche qui cachait son corps,
mais d'o il pouvait voir dans toute son tendue la route couverte de
gravier qui partait de la maison, et par laquelle il comptait
certainement voir venir miss Warrender.

J'tais toujours tapi dans ma cachette et je me flicitais
intrieurement d'tre parvenu jusqu' un endroit o je pouvais tout
entendre sans courir le risque d'tre dcouvert, quand mes yeux
rencontrrent soudain un objet qui me saisit au coeur et faillit
m'arracher une exclamation qui et dcel ma prsence.

J'ai dit que Copperthorne se trouvait juste au-dessous d'une des grosses
branches du chne.

Au-dessous de cette branche rgnait l'obscurit la plus complte, mais
la partie suprieure de la branche mme tait tout argente par la
lumire de la lune.

 force de regarder, je finis par voir quelque chose qui descendait en
rampant le long de cette branche lumineuse; c'tait je ne sais quoi de
papillotant, d'informe qui semblait faire partie de la branche
elle-mme, et qui, nanmoins, avanait sans trve en se contournant.

Mes yeux s'tant accoutums, au bout de quelque temps,  la lumire, ce
je ne sais quoi, cet objet indfini prit forme et substance.

C'tait un tre humain, un homme.

C'tait l'Hindou que j'avais vu au village.

Les bras et les jambes enlacs autour de la grosse branche, il avanait
en descendant, sans faire plus de bruit et presque aussi vite que l'et
fait un serpent de son pays.

Avant que j'eusse le temps de faire des conjectures sur ce que
signifiait sa prsence, il tait arriv juste au-dessus de l'endroit o
le secrtaire se tenait debout, et son corps bronz se dessinait en un
contour dur et net sur le disque de la lune, qui apparaissait derrire
lui.

Je le vis dtacher quelque chose qui lui ceignait les reins, hsiter un
instant, comme s'il mesurait la distance, puis descendre d'un bond, en
faisant bruire les feuilles sur son passage.

Ensuite eut lieu un choc sourd, on et dit deux corps tombant ensemble,
puis ce fut, dans l'air de la nuit, un bruit analogue  celui qu'on fait
en se gargarisant, et qui fut suivi d'une srie de croassements, dont le
souvenir me hantera jusqu' mon dernier jour.

Pendant tout le temps que cette tragdie mit  s'accomplir sous mes
yeux, sa soudainet, son caractre d'horreur m'avaient t toute facult
d'agir en un sens quelconque.

Ceux-l seuls qui se sont trouvs dans une situation analogue pourront
se faire une ide de l'impuissance paralysante qui s'empara de l'esprit
et du corps d'un homme en pareille aventure. Elle l'empche de faire
aucune des mille choses qui pourraient plus tard vous venir  la pense,
et qui vous paratraient tout indiques par la circonstance.

Pourtant, quand ces accents d'agonie parvinrent  mon oreille, je
secouai ma lthargie et je m'lanai de ma cachette en jetant un grand
cri.

 ce bruit, le jeune Thug se dtacha de sa victime par un bond, en
grondant comme une bte froce qu'on chasse de son cadavre, et descendit
l'avenue en dtalant d'une telle vitesse que je sentis l'impossibilit
de le rejoindre.

Je courus vers le secrtaire et lui soulevai la tte.

Sa figure tait pourpre et horriblement contorsionne.

J'ouvris son col de chemise. Je fis de mon mieux pour le rappeler  la
vie. Tout fut inutile.

Le _roomal_ avait fait sa besogne; l'homme tait mort.

Je n'ai plus que quelques dtails  ajouter  mon trange rcit.

Peut-tre ai-je t un peu prolixe dans ma narration, mais je sens que
je n'ai point  m'en excuser, car je me suis born  dire la suite des
incidents dans leur ordre, d'une manire simple, dpourvue de toute
prtention, et le rcit et t incomplet si j'en avais omis un seul.

On sut par la suite que miss Warrender tait partie par le train de sept
heures vingt minutes pour Londres, et qu'elle avait gagn la capitale
assez  temps pour y tre en sret, avant qu'on pt commencer des
recherches pour la retrouver.

Quant au messager de mort qu'elle avait laiss derrire elle pour
prendre sa place au lieu du rendez-vous, on n'entendit plus parler de
lui. On ne le revit plus.

On lana son signalement dans tout le pays, mais ce fut peine perdue.

Sans doute le fugitif passait le jour dans une retraite sre, et
employait la nuit  voyager, en se nourrissant de dbris, comme un
Oriental peut le faire, jusqu' ce qu'il ft hors de danger.

John Thurston revint le lendemain, et il fut stupfait quand je lui fis
part de l'aventure.

Il fut d'accord avec moi pour reconnatre qu'il valait mieux ne rien
dire de ce que je savais sur les projets de Copperthorne et des raisons
qui l'auraient oblig  s'attarder si longtemps au dehors pendant cette
nuit d't.

Aussi la police du comt elle-mme n'a jamais su compltement l'histoire
de cette extraordinaire tragdie et elle ne la saura certainement
jamais,  moins que le hasard ne fasse tomber ce rcit sous les yeux
d'un de ses membres.

Le pauvre oncle Jrmie se lamenta sur la perte de son secrtaire, et
pondit des quantits de vers sous forme d'pitaphes et des pomes
commmoratifs.

Il a t depuis runi  ses pres, et je suis heureux de pouvoir dire
que la majeure partie de sa fortune a pass  son hritier lgitime, 
son neveu.

Il n'y a qu'un point sur lequel je dsirerais faire une remarque.

Comment le Thug voyageur tait-il arriv  Dunkelthwaite?

Cette question-l n'a jamais t claircie, mais je n'ai pas dans
l'esprit le moindre doute  ce sujet, et je suis certain que quand on
pose les circonstances, on admettra, comme moi, que son apparition ne
fut point un effet du hasard.

Cette secte formait dans l'Inde un corps nombreux et pressant, et quand
elle songea  se choisir un nouveau chef, elle se rappela tout
naturellement la fille si belle de son ancien matre.

Il ne devait pas tre malais de retrouver sa trace  Calcutta, en
Allemagne et, finalement,  Dunkelthwaite.

Il tait sans doute venu l'informer qu'elle n'tait pas oublie dans
l'Inde, et qu'elle serait accueillie avec le plus grand empressement si
elle jugeait bon de venir retrouver les dbris pars de sa tribu.

On pourra juger cette supposition un peu force mais c'est la manire de
voir qui a toujours t la mienne en cette affaire.




Chapitre VII


J'ai commenc ce rcit par la copie d'une lettre; je le finirai de mme.

Celle-ci me vint d'un vieil ami, le Docteur B. C. Haller, homme de
science encyclopdique et particulirement au fait des moeurs et coutumes
de l'Inde.

C'est grce  sa complaisance que je suis en tat de transcrire les
divers mots indignes que j'ai entendu de temps  autre prononcer par
miss Warrender, et que je n'aurais pas t capable de retrouver dans ma
mmoire, s'il ne me les avait rappels.

Dans sa lettre, il fait des commentaires sur le sujet que je lui avais
expos quelque temps auparavant au cours d'une conversation.

Mon cher Lawrence,

Je vous ai promis de vous crire au sujet du Thuggisme, mais mon temps
a t tellement pris que c'est seulement aujourd'hui que je puis tenir
mon engagement.

J'ai t fort intress par votre extraordinaire aventure et j'aurais
grand plaisir  causer encore de ce sujet avec vous.

Je puis vous apprendre qu'il est extrmement rare qu'une femme soit
initie aux mystres du Thuggisme, et dans le cas qui vous concerne,
cela a pu arriver parce qu'elle avait got, soit par hasard, soit 
dessein, le _goor_ sacr, qui est le sacrifice offert par la bande aprs
chaque assassinat.

Quiconque a fait cela peut devenir un membre actif du Thuggisme, quels
que soient son rang, son sexe et son tat.

Comme elle tait de sang noble, elle a d franchir rapidement les
divers grades, celui de Tuhaee, ou claireur, celui de Lughaee, ou
fossoyeur, celui de Shumshaee, qui maintient les mains de la victime, et
finalement celui de Bhuttotee, ou trangleur.

En tout cela, elle aurait reu les leons de son gourou, ou conseiller
spirituel, qu'elle indique dans votre rcit comme son propre pre, qui
fut un Borka ou Thug accompli.

Une fois qu'elle et atteint ce degr, je ne m'tonne pas qu'elle et
eu de temps en temps des accs de fanatisme instinctif.

Le Pilhaoo, dont elle parle  un endroit, est un prsage venu du ct
gauche, lequel, s'il est suivi du Thibaoo, ou prsage du ct droit,
tait regard comme une indication que tout irait bien.

 propos, vous parlez du vieux cocher qui vit l'Hindou sortant parmi
les broussailles dans la matine.

Ou je me trompe fort, ou bien il tait occup  creuser la fosse de
Copperthorne, car les coutumes des Thugs s'opposent absolument  ce que
le meurtre soit commis avant qu'un rceptacle soit prpar pour le
corps.

 ma connaissance, un seul officier anglais dans l'Inde a t victime
de cette confrrie, ce fut le Lieutenant Monsell, en 1812.

Depuis, le colonel Sleeman est parvenu  l'craser en grande partie,
bien que l'on ne puisse pas douter qu'elle a une extension plus grande
que ne le supposent les autorits.

Vraiment, les endroits tnbreux de la terre sont pleins de cruauts et
l'vangile seul est en tat de concourir efficacement  dissiper ces
tnbres. Je vous autorise trs volontiers  publier ces quelques
remarques, s'il vous semble qu'elles jettent quelque lumire sur votre
rcit.

Votre sincre ami

B. C. Haller




LES OS




Chapitre I


La cabane d'Abe Durton n'tait point belle.

On a entendu des gens affirmer qu'elle tait laide, et morne, suivant
l'exemple des gens de l'cluse de Harvey, aller jusqu' faire prcder
leur adjectif d'un expltif plein d'expression qui soulignait leur
apprciation.

Mais Abe tait un homme impassible, qui allait son train, et pour
l'esprit duquel les commentaires d'un public dpourvu de got ne
faisaient gure d'impression.

Il avait bti lui-mme la maison.

Elle faisait son affaire et celle de son associ; leur fallait-il
quelque chose de plus?

 vrai dire, il montrait quelque susceptibilit sur ce point.

--Quoique je dise que c'est moi qui l'ai btie, remarquait-il. Elle est
bien prfrable  tous les hangars de la valle.

Des trous? mais oui, naturellement; est-ce que vous prtendriez avoir
de l'air frais sans qu'il y ait des trous? a ne sent pas le renferm
chez moi.

La pluie? Eh bien, si elle laisse entrer la pluie, n'est-ce pas un
avantage de savoir qu'il pleut sans avoir  ouvrir la porte.

Je ne voudrais pas d'une maison qui ne laisserait pas passer l'eau
quelque part.

Quant  tre un peu carte de la perpendiculaire, eh bien, il ne me
dplat pas qu'une maison penche un peu de ct.

En tout cas elle plat  mon camarade, le patron Morgan, et ce qui est
bon pour lui est assez bon pour vous, je suppose.

Et alors son interlocuteur, sentant venir les arguments _ad homineum_,
s'esquivait ordinairement, et laissait l'architecte indign matre du
champ de bataille.

Mais si diffrentes que pussent tre les opinions quant  la beaut de
l'difice, il n'y en avait qu'une au sujet de son utilit.

--Pour le voyageur fatigu, aprs une marche pnible de la route de
Buckhurst dans la direction de l'cluse de Harvey, la belle lueur qui
brillait au sommet de la hauteur tait comme un phare d'espoir et de
confort.

Ces mmes trous, dont parlaient les voisins narquois, contribuaient 
rpandre au dehors une joyeuse atmosphre de lumire, qui tait deux
fois la bienvenue en un soir comme celui-ci.

Il n'y avait qu'un homme  l'intrieur de la hutte.

C'tait le propritaire, Abe Durton, en personne, ou Les Os, comme on
l'avait baptis d'aprs les rgles primitives du blason en usage au
camp.

Il tait assis devant le grand feu de bois, contemplant d'un air
farouche les profondeurs brlantes, et donnant de temps  autre un coup
de pied  un fagot en manire de leon ds que ce fagot faisait mine de
se consumer en cendres.

Sa figure de saxon au teint clair, aux yeux nafs et hardis,  la barbe
blonde et frise, se dessinait en un contour dcoup nettement sur
l'obscurit, quand la lumire fantasque s'y jouait.

C'tait celle d'un homme viril, rsolu.

Cependant, un physionomiste aurait pu dcouvrir, dans le dessin de la
bouche, des indices qui trahissaient je ne sais quelle faiblesse, une
indcision qui contrastait trangement avec ses paules d'hercule et ses
membres massifs.

Cette faiblesse d'Abe, c'tait d'tre une de ces natures confiantes,
simples, qui sont aussi aises  mener que difficiles  faire marcher,
et cette heureuse flexibilit de caractre avait fait de lui en mme
temps le jouet et le favori des habitants de l'cluse.

Dans cette colonisation primitive, le badinage avait des allures assez
lourdes, et cependant, si loin qu'on pousst la blague, on n'tait
jamais arriv  faire prendre  la physionomie de Les Os un air
sombre,  faire natre en son brave coeur une mchante pense.

C'tait seulement quand il se figurait qu'on mettait en jeu son
aristocratique associ, que l'on voyait sa lvre infrieure prendre une
contraction de mauvais augure et qu'un clair de colre dans ses yeux
bleus obligeait le plaisant le plus incorrigible de la colonie  rentrer
jusqu' l'apparence de sa raillerie prfre et  bifurquer vers une
dissertation srieuse et absorbante sur le temps qu'il faisait.

--Le patron est en retard ce soir, murmura-t-il en se levant et
s'tirant en un billement de gant. Par mes toiles! quelle pluie, quel
vent! N'est-ce pas, Blinky?

Blinky tait une chouette pleine de rserve,  l'humeur mditative, dont
le confort et le bien-tre taient pour son matre un sujet de
sollicitude constante, et qui, en ce moment mme, le contemplait
gravement, perche sur une des solives du toit.

C'est dommage que vous ne sachiez parler, Blinky, reprit Abe, en jetant
un coup d'oeil  sa compagne emplume, car il y a terriblement de raison
dans votre figure. Et aussi pas mal de mlancolie, on le dirait. Amour
malheureux, peut-tre, quand vous tiez jeune...  propos d'amour,
ajouta-t-il, je n'ai pas vu Suzanne de la journe.

Il alluma la bougie plante dans une bouteille noire sur la table,
traversa la chambre et alla considrer d'un air grave une des nombreuses
gravures des journaux illustrs qui s'taient gars par l, o elles
avaient t dcoupes par les habitants de la maison et colles au mur.

La gravure qui attirait particulirement son attention reprsentait une
actrice au costume trs voyant, qui, un bouquet  la main, minaudait
devant un auditoire imaginaire.

Ce dessin avait, pour je ne sais quel motif insondable, fait une
impression profonde sur le coeur sensible du mineur.

Il avait conu  l'gard de la jeune personne un intrt tout humain, et
sans que rien l'y autorist, il l'avait baptise Suzanne Banks, et avait
fait d'elle son idal de la beaut fminine.

--Vous voyez ma Suzanne, disait-il, quand un voyageur venant de
Buckhurst ou mme de Melbourne dcrivait les charmes d'une Circ qu'il
avait laisse l-bas. Il n'y a pas de jeune fille comparable  ma Suz.
Si jamais vous retournez au vieux pays, ne manquez pas de demander  la
voir. Suzanne Banks, c'est son nom, et j'ai trouv son portrait, que
j'ai mis dans la cabane.




Chapitre II


Abe tait encore  la contemplation de sa charmeuse, quand la grossire
porte s'ouvrit.

Un nuage aveuglant de rafale et de pluie pntra dans la cabane, cachant
presque entirement un jeune homme, qui avana d'un bond et se mit en
devoir de fermer la porte derrire lui, opration que la violence du
vent rendait assez malaise.

On aurait pu le prendre pour le gnie de la tempte, avec l'eau qui
ruisselait de sa longue chevelure et coulait sur sa figure ple et
distingue.

--Eh bien, dit-il, d'une voix lgrement boudeuse, n'avez-vous rien
prpar pour souper?

--Il est prt  servir, dit gaiement son compagnon, en montrant une
grande marmite qui bouillait prs du feu. Vous avez l'air un peu
mouill.

--Peste! un peu mouill! je suis tremp, ami, je suis inond jusqu'aux
os. C'est une nuit  ne pas mettre un chien dehors, du moins un chien
pour lequel j'aurais quelque respect. Passez-moi cet habit sec qui est
suspendu au clou.

Jack Morgan, ou le patron, comme on l'appelait, appartenait  une classe
plus nombreuse qu'on ne l'et suppos  l'poque de la rue qui avait
marqu les commencements.

C'tait un homme de bonne famille, qui avait reu une ducation
librale, un gradu d'une universit anglaise.

Le patron aurait, suivant le cours naturel des choses, t un vicaire
nergique.

Il aurait cherch  faire son chemin dans les carrires librales, sans
certains traits cachs de son caractre qui avaient fait irruption au
dehors, et qui avaient bien pu lui tre lgus en hritage par le vieux
sir Henry Morgan, l'homme qui avait fond la famille, grce  quelques
pices de huit vaillamment conquises dans des batailles navales.

C'tait videmment ces quelques gouttes de sang aventureux qui l'avaient
pouss  quitter, en sautant par la fentre de la chambre  coucher, le
presbytre vtu de lierre,  abandonner le home et les amis, pour venir
en Australie, tenter la fortune, le pic et la pelle  la main dans les
plaines australiennes.

Les rudes habitants de l'cluse de Harvey n'avaient pas tard 
apprendre qu'en dpit de sa figure fminine et de ses manires
prcieuses, ce petit homme possdait un courage froid, une rsolution
invincible, grce auxquels il avait conquis ce respect dans une runion
d'hommes o l'audace tait regarde comme la plus leve des qualits
humaines.

Personne d'entre eux ne savait comment Les Os et lui taient devenus
associs, et pourtant ils l'taient, associs, et l'homme le plus
vigoureux, dans sa simple et sympathique nature, prouvait un respect
presque superstitieux envers son compagnon  l'esprit clair et dcid.

--Voil qui va mieux, dit le patron en se laissant tomber dans la
chaise devenue libre devant le feu, et regardant Abe qui mettait le
couvert, deux assiettes de mtal, des couteaux  manches de corne et des
fourchettes aux dents de longueur anormale.

--Enlevez vos bottes de mineur, dit Les Os. Ce n'est pas la peine
d'emplir la cabane de terre rouge... Venez vous asseoir.

Son gigantesque associ s'approcha d'un air humble et s'assit sur un
baril.

--Qu'y a-t-il de nouveau? demanda-t-il.

--Les actions montent, dit son compagnon, voil ce qu'il y a. Regardez
a.

Et il tira de la poche de son habit fumant un numro de journal froiss.

Voici la _Sentinelle de Buckhurst_. Lisez cet article: celui qui se
rapporte  un filon qui donne un bon rendement dans la mine de Conemara.
Nous sommes fortement engags dans l'affaire, mon garon. Nous pourrions
vendre aujourd'hui et faire quelque bnfice, mais je crois qu'il vaut
mieux attendre.

Pendant qu'il parlait, Abe dchiffrait laborieusement l'article en
question, en suivant les lignes avec son gros index et marmottant sous
sa moustache couleur de rouille.

--Deux cents dollars le pied! dit-il en relevant la tte. Eh! camarade,
nous avons cent pieds chacun. a nous ferait vingt mille dollars. Avec
a on pourrait retourner au pays.

--Quelle sottise! dit son compagnon. Nous l'avons quitt pour venir
ramasser ici un peu mieux qu'un misrable millier de livres. L'affaire
doit devenir encore meilleure. Sinclair, l'essayeur, s'est rendu sur
place et il dit qu'il a l une des couches de quartz les plus riches
qu'il aie jamais vues. C'est le moment de faire l'acquisition de
machines  broyer.  propos, quel est le rsultat de la journe?

Abe tira de sa poche une petite bote de bois et la tendit  son
camarade.

Elle contenait la valeur d'une cuillre  th de sable et un ou deux
petits grains mtalliques de la grosseur d'un pois tout au plus.

Le patron Morgan se mit  rire et la rendit  son associ.

-- ce compte-l, nous ne ferons pas notre fortune, Les Os, dit-il.

Et il y eut une pause dans la conversation, pendant que les deux hommes
coutaient le vent qui tournait la petite cabane en hurlant et sifflant.

--Et des nouvelles de Buckhurst? dit Abe en se levant, et se mettant en
devoir d'extraire le contenu de la marmite.

--Pas grand-chose, dit son compagnon. Joe--l'oeil-de-coq  t tu d'un
coup de feu par Billy-Reid dans le magasin de Mac Farlane.

--Ah! dit Abe d'un air vaguement intress.

--Les coureurs de la Brousse sont en campagne et arrivs presqu' la
gare de Rochdale: on dit qu'ils vont se montrer par ici.

Le mineur sifflota en versant un peu de whisky dans une cruche.

--Rien de plus? demanda-t-il.

--Rien d'important, sinon que les Noirs se sont un peu fait voir par
l-bas vers la route de Sterling, et que l'essayeur a achet un piano,
et qu'il va faire venir sa fille de Melbourne, pour s'tablir dans la
maison neuve, de l'autre ct de la route. Ainsi, vous le voyez, mon
garon, nous aurons quelque chose  voir, ajouta-t-il en s'asseyant et
attaquant le plat qui lui tait servi.

--On dit que c'est une beaut, Les Os, reprit-il.

--Elle ne serait qu'un chiffon  coudre sur ma Suzon, rpliqua l'autre
d'un ton dcid.

Son associ sourit en regardant l'image aux couleurs criardes colle au
mur.

Soudain il posa son couteau et parut couter.

Au milieu du grondement furieux du vent et de la pluie, passait un son
sourd et roulant qui videmment ne venait pas de la lutte des lments.

--Qu'est-ce que c'est?

--Du diable! si je le sais.

Les deux hommes se dirigrent vers la porte et sondrent attentivement
l'obscurit du regard.

Bien loin sur la route de Buckhurst, ils entrevirent une lumire mobile
et le son sourd s'accrut.

--C'est un buggy qui arrive, dit Abe.

--O va-t-il?

--Je ne sais pas. Sans doute il va traverser le gu.

--Mais, mon homme, il y aura six pieds d'eau au gu cette nuit et un
courant aussi violent qu'une chute de moulin.

Maintenant la lumire tait plus rapproche. Elle se mouvait rapidement
au tournant de la route.

On entendait un galop furieux avec le cahot des roues.

--Les chevaux se sont emports, par le tonnerre?

--Mauvaise affaire pour l'homme qui est dedans.




Chapitre III


Il y avait chez les habitants de l'cluse de Harvey un rude sentiment
d'individualit, grce auquel chacun supportait  lui seul le poids de
ses msaventures et sympathisait fort peu avec celles de son prochain.

Ce qui prdominait chez les deux hommes, c'tait uniquement la curiosit
pendant qu'ils regardaient les lanternes se balancer, s'agiter  mesure
qu'elles se rapprochaient sur les dtours de la route.

--S'il n'arrive pas  se rendre matre d'eux avant qu'ils atteignent le
gu, c'est un homme flamb, remarqua Abe Durton, avec rsignation.

Une accalmie soudaine se fit dans le morne ruissellement de la pluie.

Elle ne dura qu'un moment, mais en ce moment-l, le vent apporta un long
cri qui fit tressaillir les deux hommes, qui leur fit changer un regard
puis les lana  toutes jambes sur la pente raide qui descendait vers la
route.

--Une femme, par le ciel! fit Abe, d'une voix haletante, en
franchissant d'un bond, dans sa hte tmraire, la fosse d'une mine.

Morgan tait le plus lger et le plus agile des deux.

Il eut bientt devanc son athltique compagnon.

Une minute plus tard, il tait debout, haletant, la tte nue, dans la
vase qui couvrait la route molle et dtrempe, pendant que son associ
descendait encore  grand-peine la pente trs raide.

La voiture tait presque sur lui  ce moment.

Il distinguait aisment,  la lumire des lanternes, le cheval
australien au corps efflanqu, qui, terrifi par l'orage et le bruit
qu'il faisait lui-mme, se dirigeait  une allure folle vers le gu.

L'homme, qui conduisait vit sans doute devant lui la figure ple et
rsolue de celui qui tait debout sur la route, car il hurla quelques
mots d'avertissement et fit un effort suprme pour retenir la bte.

Il y eut un cri, un juron, un bruit de craquement, et Abe, accourant en
bas, vit un cheval emport au dernier degr de fureur, qui se dressait
avec rage, soulevant un corps svelte suspendu  la bride.

Le Patron, avec cette rapide intuition qui avait fait de lui, en son
temps, le meilleur joueur de cricket, avait saisi la bride juste
au-dessous du mors et s'y tait cramponn avec une muette concentration
de force.

Une fois, il fut projet sur le sol par un choc violent et sourd,
pendant que le cheval portait brusquement la tte en avant, avec un
renclement de triomphe, mais ce fut seulement pour s'apercevoir que
l'homme, tendu  terre sous ses sabots de devant, maintenait son
treinte impitoyable.

--Tenez-le, Les Os, dit-il  un homme de haute taille qui se
prcipitait sur la route, et saisissait l'autre bride.

--Trs bien, mon vieux, je le tiens!

Et le cheval, effray  la vue d'un nouvel assaillant, ne bougea plus,
et resta tout frissonnant d'pouvante.

--Levez-vous, Patron, il n'y a plus de danger  prsent.

Mais le pauvre patron restait tendu, gmissant, dans la boue.

--Je ne peux pas, Les Os, dit-il, avec une certaine vibration dans la
voix, comme celle de la souffrance. Il y a quelque chose qui ne va pas,
mon vieux, mais ne faites pas de bruit. Ce n'est que le contrecoup.
Donnez-moi un coup de main.

Abe se pencha tendrement sur son compagnon gisant.

Il put voir qu'il tait trs ple et respirait difficilement.

--Du courage, Patron, murmura-t-il. Hallo! mes toiles!

Les deux dernires exclamations jaillirent de la poitrine du brave
mineur comme si elles en taient chasses par une force irrsistible, et
tel fut son bahissement qu'il recula de deux pas.

L, de l'autre ct de l'homme  terre,  demi enveloppe de tnbres,
se dressait une forme qui, pour l'me simple d'Abe, apparut comme la
plus belle vision qui se ft jamais montre sur terre.

Pour des yeux, qui n'ont t accoutums  se reposer sur rien de plus
captivant que les figures rougeaudes et les barbes en broussailles des
mineurs de l'cluse, il semblait que cette crature si blanche, si
dlicate ne put tre qu'une passagre venue de quelque monde plus beau.

Abe la contempla avec un respect plein d'admiration, au point d'en
oublier un moment son ami qui gisait contusionn sur le sol.

--Oh! papa, dit l'apparition d'une voix fort mue, il est bless, le
gentleman est bless.

Et avec un geste rapide de sympathie fminine, elle se pencha sur le
corps gisant du patron Morgan.

--Tiens, mais c'est Abe Durton et son associ, dit le conducteur du
buggy, en s'avanant, ce qui fit reconnatre la figure grisonnante de M.
Joshua Sinclair, l'essayeur des mines. Je ne sais comment vous
remercier, les gars. Cet infernal animal a pris le mors aux dents, et
j'ai vu le moment o il me fallait jeter Carrie par-dessus bord et
risquer ensuite la mme chance.

--Cela va bien, reprit-il en voyant Morgan se remettre debout tout
chancelant. Pas trop de mal, j'espre?

--Maintenant, je suis en tat de remonter jusqu' la cabane, dit le
jeune homme en s'appuyant  l'paule de son associ. Comment ferez-vous
pour conduire miss Sinclair chez elle?

--Oh! nous pouvons faire le trajet  pied, dit la jeune personne, qui
secoua les dernires traces de sa peur avec toute l'lasticit de son
ge.

--Nous pouvons remonter en voiture et suivre la route en contournant la
rive de manire  carter le passage  gu, dit son pre. Le cheval a
l'air tout  fait calm  prsent, et vous n'avez plus rien  en
craindre, Carrie. J'espre que nous vous verrons tous les deux  la
maison. Ni elle, ni moi, nous ne pourrons oublier l'vnement de cette
nuit.

Miss Carrie ne dit rien, mais elle trouva moyen de jeter un petit coup
d'oeil timide, plein de reconnaissance sous ses longs cils, un de ces
coups d'oeil qui eussent rendu l'honnte Abe capable d'arrter une
locomotive.

Puis on cria joyeusement bonne nuit. Le fouet claqua et le buggy
disparut  grand bruit dans l'obscurit.




Chapitre IV


--Vous m'avez dit, papa, que les gens taient butors et sales, fit miss
Sinclair, aprs un long silence, quand les deux ombres noires furent
effaces dans le lointain, et que la voiture roulait tout le long de
l'indocile torrent. Je ne le trouve pas. Ils me paraissent fort gentils.

Et Carrie fut d'une tranquillit inaccoutume pendant le reste de son
voyage, et elle parut prendre mieux son parti du destin qui l'loignait
de sa chre amie Amlie, reste l-bas bien loin,  la pension, 
Melbourne.

Cela ne l'empcha point d'crire ce mme soir  ladite jeune personne
une longue lettre, franche, pleine de dtails sur leur petite aventure.

Ils ont arrt le cheval, ma chre, et un de ces pauvres garons a t
bless.

Oh! Amy, si vous aviez vu l'autre en chemise rouge, un pistolet  la
ceinture.

Je n'ai pu m'empcher de penser  vous, ma chre.

Il tait juste ce que vous imaginiez. Vous vous rappelez? Une moustache
blonde et de grands yeux bleus.

Et comme il me dvisageait, pauvre crature! Vous n'avez jamais vu de
gens pareils dans Burke Street, non, Amy.

Et ainsi de suite quatre pages de ce joli gazouillement fminin.

Pendant ce temps, le pauvre patron, rudement secou, avait remont la
cte avec l'aide de son associ et regagn l'abri de la cabane.

Abe le soigna avec des remdes emprunts  la modeste pharmacie du camp
et lui banda son bras dmis.

Tous deux taient des gens peu loquaces.

Ni l'un ni l'autre ne fit allusion  ce qui s'tait pass.

Nanmoins, Blinky ne manqua pas de remarquer que son matre oubliait de
faire ses dvotions ordinaires du soir devant l'autel de Suzanne Banks.

Cet oiseau perspicace tira-t-il quelques conclusions de ce fait, ainsi
que de cet autre que Les Os resta longtemps, l'air grave,  fumer,
prs du feu, qui allait s'teignant? Je ne sais.

Qu'il suffise de dire que la chandelle finit par s'teindre, que le
mineur se leva de sa chaise, que son amie emplume descendit se percher
sur son paule, et que si elle ne lana point un ululement de sympathie,
c'est qu'elle en fut empche par un signe d'avertissement qu'Abe lui
fit du doigt et aussi par l'instinct des convenances, fort dvelopp en
elle.




Chapitre V


Si un voyageur de passage tait arriv dans les rues tortueuses de la
ville de l'cluse de Harvey peu de temps aprs la venue de miss
Sinclair, il aurait remarqu un changement considrable dans les
manires et les costumes de ses habitants.

tait-il d  l'influence bienfaisante qu'exerce la prsence d'une
femme, ou avait-il pour cause l'mulation que faisait natre l'extrieur
brillant d'Abe Durton?

Voir qui est difficile  dterminer: probablement les deux causes y
concouraient ensemble.

Il est certain que ce jeune homme avait senti soudain se dvelopper en
lui un got de plus en plus prononc pour la propret, et des gards
pour les conventions de la vie civilise, qui provoquaient l'tonnement
et les railleries de ses compagnons.

Que le patron Morgan prt quelque soin de son extrieur, c'tait une
chose qui avait t range depuis longtemps au nombre des phnomnes
curieux et inexplicables, qui dpendent d'une premire ducation, mais
que ce grand dgingand de Les Os, avec son laisser-aller, paradt en
chemise propre, c'tait un fait que tous les barbons de l'cluse
regardaient comme un affront direct et prmdit.

En consquence, et comme mesure dfensive, il y eut une sance de
dbarbouillement gnral aprs les heures de travail.

L'picerie fut envahie au point que le savon haussa jusqu' un prix sans
prcdent et qu'il fallut en commander un rassortiment au magasin de
Macfarlane,  Buckhurst.

--Est-ce que nous sommes ici dans un libre camp de mineurs ou dans une
maudite cole du dimanche?

Ainsi se plaignait d'un ton indign le grand Mac Coy, membre distingu
du parti ractionnaire, homme qui avait persist  marquer le pas,
pendant que le temps marchait, car il avait t absent pendant la
priode de rgnration.

Mais ses protestations ne trouvrent que peu d'chos, et au bout de deux
jours, l'aspect trouble de l'eau de la crique annona sa capitulation,
et elle fut confirme par son apparition au Bar Colonial, o il montra
une face luisante, d'un air embarrass.

Sa chevelure exhalait un relent de graisse d'ours.

--Je me sens comme qui dirait dpays, dit-il du ton d'un homme qui
s'excuse, mais j'ai voulu me rendre compte de ce qu'il y avait sous
l'argile.

Et il se contempla d'un air approbateur dans le miroir fl qui
embellissait la salle d'honneur de l'tablissement.

Notre visiteur fortuit aurait galement remarqu une modification dans
les propos de la population.

En tout cas, ds que se montrait, mme de loin, sous un certain petit
chapeau fort coquet, une charmante et douce figure de fillette, parmi
les puits hors de service et les amas de terre rouge qui dshonoraient
les flancs de la valle, on entendait des chuchotements de gens qui
s'avertissaient, et aussitt se dissipait partout le nuage de jurons,
qui tait, je regrette d'avoir  le constater, un trait caractristique
de la population travailleuse  l'cluse de Harvey.

Pour que de telles choses arrivent, il ne faut qu'un commencement, et il
fut facile de remarquer que longtemps aprs la disparition de miss
Sinclair, il y eut un mouvement d'ascension dans le baromtre moral des
fouilles.

Les gens reconnurent par exprience que leur stock d'pithtes tait
moins born qu'ils ne s'taient habitus  le croire, et que les moins
sales taient parfois les plus propres  exprimer leur pense.

Abe avait t autrefois regard, dans le camp, comme un des
apprciateurs les plus expriments, de la valeur d'un minerai.

On tait d'accord pour le croire capable d'estimer avec une exactitude
remarquable la quantit d'or que contenait un fragment de quartz.

Toutefois, c'tait l une erreur.

Sans quoi il n'eut point fait la dpense inutile de tant d'analyses
d'chantillons sans valeur, qu'il le faisait maintenant.

Master Joshua Sinclair se vit encombr d'un tel arrivage de fragments de
mica, de morceaux de roche contenant un pourcentage infinitsimal de
mtaux prcieux qu'il commenait  se faire une opinion trs dfavorable
des aptitudes du jeune homme au travail des mines.

On assure mme qu'Abe s'en alla un matin vers la maison, un sourire
d'espoir sur les lvres, et qu'aprs s'tre fouill, il tira du creux de
son tricot une moiti de brique, en faisant la remarque toute
strotype: qu' la fin il avait donn le coup de pic au bon endroit,
et qu'il tait venu, comme a, faire un tour, et se faire donner une
estimation en chiffre.

Toutefois, comme cette anecdote n'a pas d'autre fondement que
l'assertion toute gratuite de Jim Struggles, le loustic du camp, il peut
se faire que les dtails n'en soient pas d'une rigoureuse exactitude.




Chapitre VI


Ce qui est certain, c'est que soit par suite de ses visites
professionnelles de la matine, soit de celles qu'il faisait le soir
comme voisin, le gigantesque mineur tait devenu un des tres familiers
du petit salon, dans la villa des Azales, ainsi que se dnommait
somptueusement la maison neuve de l'essayeur.

Il se risquait rarement  prendre la parole en prsence de la jeune
personne qui l'occupait. Il se bornait  rester assis tout  fait au
bord de sa chaise, dans un tat d'admiration muette, pendant qu'elle
tapotait un air trs dansant sur le piano rcemment import.

Et ses pieds l'entranaient dans maints endroits tranges, inattendus.

Miss Carrie en tait venue  croire que les jambes d'Abe agissaient
d'une faon tout  fait indpendante du reste de son corps.

Elle avait renonc  se rendre compte pour quoi elle les rencontrait 
un bout de la table, pendant que leur propritaire tait  l'autre bout,
et s'excusait.

Il n'y avait qu'un nuage  l'horizon mental du brave Les Os, c'tait
l'apparition priodique de Tom Ferguson le Noir, du bac de Rochdale.

Ce jeune et rus chenapan avait russi  s'insinuer dans les bonnes
grces du vieux Joshua, et il faisait de trs frquentes visites  la
villa.

Des bruits fcheux couraient au sujet de Tom le Noir.

 l'cluse de Harvey, on n'est gure port  la censure et pourtant on y
sentait gnralement que Ferguson tait un homme  viter.

Il y avait nanmoins dans ses manires un lan tmraire, dans sa
conversation un ptillement qui charmaient d'une faon irrsistible.

Le patron lui-mme, si difficile en pareilles matires, en vint 
cultiver sa socit, tout en se faisant une ide exacte de son
caractre. Miss Carrie parut accueillir sa venue comme un soulagement.

Elle jasait pendant des heures  propos de livres, de musique, et des
plaisirs de Melbourne.

Dans de telles occasions, le pauvre Les Os tombait au fin fond des
abmes du dcouragement ou bien s'esquivait, ou restait  jeter sur son
rival des regards empreints d'une malveillance sincre qui paraissaient
divertir beaucoup ce gentleman.

Le mineur ne tint point secrte pour son associ l'admiration qu'il
prouvait pour miss Sinclair.

S'il tait silencieux lorsqu'il se trouvait avec elle, il se montrait
prodigue de paroles, lorsqu'il tait question d'elle dans la
conversation.

S'il y avait des flneurs sur la route de Buckhurst, ils purent entendre
au haut de la cte une voix de stentor lanant  toute vole un chapelet
des charmes fminins.

Il soumit ses embarras  l'intelligence suprieure du patron.

--Ce fainant de Rochdale, disait-il, on dirait que a lui est naturel
de dgoiser ainsi. Quant  moi, quand il s'agirait de ma vie, je ne
trouve pas un mot. Dites-moi, patron, qu'est-ce que vous diriez  une
demoiselle comme celle-l?

--Eh bien, je lui parlerais des choses qui l'intressent, dit son
compagnon.

--Ah! oui, voil le difficile.

--Parlez-lui des habitudes de l'endroit et du pays, dit le patron! en
aspirant d'un air mditatif une bouffe de sa pipe. Racontez-lui des
histoires de ce que vous avez vu dans les mines, des choses de ce genre.

--Eh! vous feriez a, vous? lui rpondait son compagnon un peu
encourag. Si c'est de l que a dpend, je suis son homme. Je vais
aller l-bas maintenant, je lui parlerai de Chicago Bill, et je lui
conterai comment il mit deux balles dans un homme, au tournant de la
route, le soir du bal.

Le Patron Morgan clata de rire:

--Ce ne serait gure  propos, dit-il. Si vous lui racontiez cela, vous
lui feriez peur. Dites-lui quelque chose de plus lger, voyez-vous,
quelque chose qui l'amuse, quelque chose de plaisant.

--De plaisant? dit l'amoureux inquiet, d'un ton moins confiant. Comment
vous et moi nous avons enivr Mat Roulahan, et l'avons mis dans la
chaire du ministre  l'glise baptiste, et comme quoi, le matin, il
refusa de laisser entrer le prdicateur. Quel effet a ferait-il? Hein?

--Au nom du ciel, dit son mentor tout constern, n'allez pas lui
raconter de ces sortes d'histoires. Elle n'adresserait plus la parole 
vous ni  moi. Non, ce que je veux dire, ce serait de lui parler des
habitudes des mines, de la faon dont on y vit, dont on y travaille,
dont on y meurt. Si c'est une jeune fille sense, cela devrait
l'intresser.

--Comment on vit dans les mines? Camarade, vous tes bon pour moi.
Comment on vit. Voil de quoi je peux parler avec autant d'entrain que
Tom le Noir, que le premier venu. J'en ferai l'essai sur elle la
premire fois que je la verrai.

-- propos, dit son associ d'un air indiffrent, ayez l'oeil sur cet
individu, ce Ferguson. Il n'a pas les mains trs pures, vous savez, et
il ne s'embarrasse gure de scrupules quand il a quelque chose en vue.
Vous vous rappelez Dick Williams, de la ville anglaise, qu'on a trouv
mort dans la brousse. On dit pourtant que Tom le Noir lui devait bien
plus d'argent qu'il n'eut pu jamais lui en payer. Il y a une ou deux
choses singulires sur son compte. Ayez l'oeil sur lui, Abe, faites
attention  ses actes.

--Je le ferai, dit son compagnon.

Et il le fit.

Il l'pia ce mme jour.

Il le vit sortir  grands pas de la maison de l'essayeur, la colre et
l'orgueil du se manifestant dans les moindres dtails de sa belle
figure d'un brun fonc.

Il le vit franchir d'un bond la palissade du jardin, suivre  longues et
rapides enjambes les flancs de la valle, tout en gesticulant avec
fureur, pour disparatre ensuite dans les profondeurs de la brousse.

Tout cela, Abe Durton le vit, et ce fut l'air pensif qu'il ralluma sa
pipe et regagna lentement sa cabane au sommet de la cte.




Chapitre VII


Mars tirait sa fin.

 l'cluse de Harvey l'clat aveuglant et la chaleur d'un t des
antipodes s'taient adoucis pour laisser paratre les teintes riches et
si bien fondues de l'automne.

Cette localit n'a jamais t agrable  voir.

Il y avait je ne sais quoi de dsesprment prosaque dans ces deux
crtes denteles, affaiblies, perfores par la main des hommes, avec les
bras de fer des treuils, avec les seaux briss se montrant de toutes
parts  travers les innombrables petits tertres de terre rouge.

En bas, l'axe de la valle tait parcouru par la route de Buckhurst, aux
profondes ornires, qui faisait ses tours et dtours, longeant et
franchissant le ruisseau de Harper au moyen d'un pont de bois vermoulu.

Au del de ce pont se voyait le petit groupe de buttes, avec le Bar
Colonial et l'picerie dominant de toute la majest de leur crpissage
les humbles demeures d'alentour.

La maison  vranda de l'essayeur s'levait au-dessus des excavations du
ct de la pente qui faisait face  ce spcimen d'architecture menaant
ruine, au sujet duquel notre ami Abe montrait une fiert si peu
justifie.

Il y avait un autre difice susceptible de figurer dans la classe de
ceux qu'un habitant de l'cluse aurait pu qualifier d' difices
publics en le dsignant par un mouvement de la main qui tenait sa pipe,
comme s'il avait voqu une perspective indfinie de colonnades et de
minarets.

C'tait la chapelle baptiste, une modeste construction couverte en
bardeaux, situe prs d'un coude de la rivire,  environ un mille en
amont du camp.

C'est de l que la ville paraissait sous son aspect le plus avantageux,
les contours durs et la crudit des couleurs tant un peu adoucis par
l'loignement.

Ce matin-l, le ruisseau avait l'air joli, avec ses mandres dans la
valle; joli aussi le long plateau qui s'levait  l'arrire-plan, avec
son vtement de luxuriante verdure; mais ce qu'il y avait l de plus
joli, ce fut miss Sinclair, lorsqu'elle posa  terre le panier de
fougres qu'elle rapportait et s'arrta au point culminant de la monte.

On et dit que tout n'allait pas au gr de cette jeune personne.

Elle avait dans la physionomie une expression d'inquitude qui
contrastait trangement avec son air habituel de piquante insouciance.

Quelque ennui rcent avait laiss ses traces sur elle.

Peut-tre tait-ce pour le dissiper par une promenade, qu'elle tait
alle errer par la valle.

En tout cas il est certain qu'elle respirait les fraches brises des
bois comme si leur arme rsineux lui faisait l'effet de quelque
antidote contre la souffrance humaine.

Elle resta quelque temps  contempler le panorama qui s'tendait devant
elle.

De l elle pouvait apercevoir la maison paternelle, petite tache blanche
 mi-cte et cependant, chose assez trange, ce qui semblait attirer
surtout son attention, c'tait une bande de fume bleue qui montait du
versant oppos.

Elle restait l,  regarder, la curiosit dans ses yeux couleur de
noisette.

Alors on et dit que l'isolement de sa situation la frappait.

Elle prouva un de ces accs violents de terreur inconsciente auxquels
sont sujettes les femmes les plus courageuses.

Des histoires d'indignes, de coureurs de la brousse, de leur audace et
de leur cruaut passrent dans son esprit comme des clairs.

Elle considra la vaste et mystrieuse tendue de la Brousse qui se
dployait prs d'elle, puis se baissa pour ramasser son panier, dans
l'intention de regagner au plus vite la route, dans la direction des
tranches de mines.

Elle tressaillit et eut de la peine  retenir un cri en voyant un long
bras  manche de chemise rouge apparatre derrire elle et lui prendre
son panier dans ses propres mains.

L'individu, qui se prsentait  ses yeux, et paru  certaines gens peu
fait pour dissiper ses craintes.

Les grandes bottes, la grossire chemise, la large ceinture garnie de
ses armes de mort, tout cela, sans doute, tait trop familier  miss
Carrie pour lui causer de la frayeur, et quand elle vit au-dessus de ces
objets une paire d'yeux bleus la regarder avec tendresse, et un sourire
assez timide qui se dissimulait sous une paisse moustache blonde, elle
comprit que pendant tout le reste de sa promenade, coureurs de Brousse
et indignes seraient galement hors d'tat de lui faire aucun mal.

--Oh! monsieur Durton, dit-elle, comme vous m'avez surprise!

--J'en suis fch, miss, dit Abe, tout tremblant d'avoir caus  son
idole un seul instant d'inquitude.

--Vous voyez, reprit-il avec une ruse nave, comme il faisait beau
temps et que mon associ est parti pour prospecter, j'ai cru que je
pouvais me permettre une promenade  Hagley Hill, en revenant par la
grande courbe, et voil que je vous trouve, par hasard, par pur hasard,
debout sur cette cte.

Le mineur dbita avec une grande volubilit ce mensonge effront.

Il y avait dans le ton de sa voix une franchise si bien imite qu'elle
dcelait immdiatement la supercherie.

Les Os, l'avait compose et apprise par coeur tout en suivant la trace
laisse dans l'argile par les petites bottines, et regardait son
invention comme le dernier mot de l'ingniosit humaine.

Miss Carrie ne jugea pas  propos de risquer une observation, mais il
brillait dans ses yeux une expression d'amusement qui intrigua son
amoureux.

Abe tait fort en train ce matin-l.

tait-ce l'effet du beau soleil, tait-ce la hausse rapide des actions
dans le Conemara qui lui rendait le coeur si lger?

Je suis cependant port  croire que ce n'tait ni l'une ni l'autre des
deux causes.

Si simple qu'il ft, la scne dont il avait t tmoin la veille ne
pouvait l'amener qu' une seule conclusion.

Il se voyait descendant  pas rapides la valle en des circonstances
analogues, et il avait dans le coeur de la piti pour son rival.

Il se sentait parfaitement certain que cette figure de mauvaise augure,
ce M. Thomas Ferguson, du gu de Rochdale, ne se montrerait plus dans
l'enceinte de la villa des Azales.

Alors pourquoi l'avait-elle renvoy?

Il tait beau, il tait fort  son aise.

Se pouvait-il que...?

Non, c'tait impossible, naturellement, c'tait impossible? Comment la
chose et-elle t possible?

Cette ide-l tait ridicule, d'un ridicule tel qu'elle avait ferment
toute la nuit dans le cerveau du jeune homme, qu'il n'avait pu
s'empcher d'y rflchir toute la matine et de la porter avec lui dans
son me agite.

Ils descendirent ensemble le sentier de terre rouge, puis suivirent le
bord du ruisseau.

Abe tait retomb dans le silence qui tait son tat normal.

Il avait fait un effort courageux pour tenir bon sur le terrain des
fougres, se sentant encourag par le panier qu'il tenait  la main,
mais ce n'tait point un sujet passionnant, et aprs une srie d'efforts
dcroissants, il avait abandonn sa tentative.

Pendant qu'il avait fait le trajet, il s'tait senti l'esprit plein
d'anecdotes piquantes, d'observations plaisantes.

Il avait repass un nombre infini de remarques qu'il devait conter 
miss Sinclair si capable de les apprcier. Mais  ce moment-l, on et
dit que le vide s'tait fait dans son cerveau et qu'il n'y restait plus
trace d'aucune ide, si ce n'est une tendance folle et irrsistible de
faire des commentaires sur la chaleur que donnait le soleil.

Jamais astronome ne fut si occup du calcul d'une parallaxe et si
compltement absorb par ses penses sur la constitution des corps
clestes, que l'tait le brave Les Os pendant qu'il suivait le cours
paresseux de la rivire australienne.

Soudain, son entretien avec son associ lui revint  l'esprit.

Qu'avait-il donc dit le Patron? Donne-lui les dtails sur le genre de
vie des mineurs. Il tourna et retourna mentalement la chose.

C'tait, semblait-il, un singulier sujet de conversation. Mais le patron
l'avait affirm, et le patron avait toujours raison.

Il ferait le saut.

Il commena donc, en bredouillant aprs une toux prliminaire.

--Les gens de la valle se nourrissent surtout de lard et de pois.

Il lui fut impossible de juger de l'effet produit sur sa compagne par
cette communication.

Il tait de trop haute taille pour pouvoir regarder par dessous le petit
chapeau de paille.

Elle ne rpondit pas.

Il ferait une nouvelle tentative.

--Du mouton, le dimanche, dit-il.

Mme cette nouvelle ne produisit aucun enthousiasme.

Elle avait mme l'air de rire.

videmment le patron s'tait tromp. Le jeune homme tait au dsespoir.

La vue d'une cabane en ruine au bord du sentier fit clore une ide
nouvelle.

Il s'y raccrocha comme un homme qui se noie se raccroche  un ftu.

--C'est Cockney Jack qui l'a btie.

--De quoi est-il mort? demanda sa compagne.

--Du brandy marque trois toiles, dit Abe, d'un ton dcid. J'avais
l'habitude de venir m'y asseoir, et de rester prs de lui, quand il
tait pris. Pauvre garon! il avait une femme et deux enfants  Putney.
Il dlirait, il m'appelait Polly pendant des heures. Il tait rinc 
fond. Il ne lui restait plus un rouge liard, mais les camarades
rcoltrent assez d'or brut pour lui faire des funrailles. Il est
enterr dans cette fosse que voil. C'tait son claim. Nous n'avons eu
qu' l'y descendre et  combler le trou. Nous y avons mis aussi son pic,
une pelle et un seau, de sorte qu'il se sentira un peu plus  l'aise et
chez lui.

Miss Carrie paraissait plus intresse maintenant.

--Est-ce qu'il en meurt beaucoup de cette faon? demanda-t-elle.

--Ah! oui, le brandy en tue beaucoup, mais il y en a davantage qui sont
descendus... tus d'une balle, vous savez.

--Ce n'est pas ce que je veux dire. Est-ce qu'il y a beaucoup de gens
qui meurent ainsi dans la misre et la solitude, sans que personne soit
l pour s'occuper d'eux?

Et elle indiqua du doigt le groupe de maisons qui se trouvait en bas,
devant eux.

--Y a-t-il quelqu'un qui soit maintenant en train de mourir? C'est une
chose terrible.

--Il n'y a personne qui soit prsentement sur le point de casser son
pic.

--Je vous demanderai, monsieur Durton, de ne pas employer tant
d'expressions d'argot, dit Carrie en le regardant de ses yeux violets.

C'tait tonnant  quel point cette jeune personne arrivait peu  peu 
prendre des airs de propritaire  l'gard de son gigantesque compagnon.

--Vous savez que ce n'est pas poli. Il faut vous procurer un
dictionnaire, et apprendre les termes propres.

--Mais, dit Les Os d'un ton d'excuse, c'est justement le terme
propre: quand vous n'tes pas en mesure d'avoir un perforateur  vapeur,
il faut vous rsigner  employer le pic.

--Oui, mais c'est chose facile si vous y mettez de la bonne volont.
Vous pourriez dire qu'un homme est mourant, ou moribond, si sous
aimez mieux.

--C'est a, dit le mineur enthousiasm. Moribond! en voil un mot. Vous
pourriez damer le pion au patron Morgan en fait de mots. Moribond: voil
un mot qui sonne bien!

Carrie se mit  rire.

--Ce n'est pas au son que vous devez songer; il faut vous demander si
le mot exprime bien votre pense. Pour parler srieusement, monsieur
Durton, si quelqu'un tombait malade dans le camp, il faut que vous m'en
informiez. Je sais donner des soins et je peux rendre quelques services.
Vous le ferez, n'est-ce pas?

Abe y consentit avec empressement, et, retombant dans le silence, il
rflchit  l possibilit de s'inoculer quelque maladie longue et
ennuyeuse.

On avait parl  Buckhurst d'un chien enrag. Il y aurait peut-tre
moyen d'en tirer parti.

--Et maintenant, il faut que je vous dise bonjour, dit Carrie, quand on
fut arriv  un endroit o un sentier faisant le crochet partait de la
route pour aboutir  la villa des Azales. Je vous remercie infiniment
de m'avoir escorte.

Abe demanda en vain qu'on lui permt de faire les cent yards de plus, et
employa en vain l'argument crasant du mignon petit panier qu'il
s'offrait  porter.

La jeune personne fut inexorable: elle l'avait dj trop loign de son
chemin.

Elle en tait confuse; elle ne voulut rien entendre.

Le pauvre Les Os dut donc s'en aller, prouvant un mlange confus de
sentiments.

Il l'avait intresse. Elle lui avait parl avec bont. Mais elle
l'avait renvoy avant que cela ft indispensable.

Si elle avait agi ainsi, c'est qu'elle ne se souciait pas beaucoup de
lui.

Je crois pourtant qu'il se serait senti un peu plus de courage, s'il
avait vu miss Sinclair pendant que, debout  la grille du jardin, elle
le regardait s'loigner, ayant une expression affectueuse sur sa figure
mutine, et un sourire plein de malice,  le voir partir la tte penche,
l'air dcourag.




Chapitre VIII


Le Bar Colonial tait le rendez-vous favori des habitants de l'cluse de
Harvey pendant leurs moments de loisir.

Il y avait eu une vive concurrence entre ce Bar et l'tablissement rival
appel L'picerie, et qui, en dpit de son innocente dnomination,
aspirait  vendre aussi des rafrachissements spiritueux.

L'introduction de chaises dans ce dernier avait fait apparatre dans le
premier un divan. Des crachoirs furent introduits au Bar, le jour o un
tableau fit son entre  l'picerie, et alors, comme le dirent les
clients, la premire manche fut gagne.

Toutefois, l'picerie ayant arbor des rideaux, pendant que son
concurrent inaugurait un cabinet particulier et un miroir, il fut dcid
que ce dernier avait gagn la partie, et l'cluse de Harvey montra
combien elle apprciait le zle du propritaire en retirant sa clientle
 son adversaire.

Bien que le premier venu et le droit de s'aventurer dans le Bar et de
se prlasser sous le papillotement de ses bouteilles aux couleurs
varies, il tait admis tacitement, mais gnralement, que le cabinet
particulier ou boudoir tait rserv  l'usage des citoyens les plus en
vue.

C'tait dans cette pice que se runissaient les comits, qu'taient
conues et mises au monde d'opulentes compagnies, que se faisaient
ordinairement les enqutes.

Cette dernire crmonie, j'ai le regret de le dire, tait assez
frquente  l'cluse, vers 1861, et les conclusions du coroner se
faisaient parfois remarquer par une saveur et une originalit fort
piquantes.

Pour n'en citer qu'un exemple, quand Burke le Pourfendeur, un bandit de
notorit, fut abattu d'un coup de feu par un jeune mdecin aux faons
tranquilles, un jury sympathique dclara: que le dfunt avait rencontr
la mort dans une tentative imprudente qu'il avait faite pour arrter
dans son trajet une balle de pistolet.

Dans le camp, on regarda ce verdict comme un chef-d'oeuvre de
jurisprudence, en ce qu'il dchargeait le coupable, tout en respectant
rigoureusement, incontestablement, la vrit.

Ce soir-l, il y avait dans le petit salon une runion de notabilits,
quoiqu'elles n'y eussent point t amenes par une crmonie
pathologique de ce genre.

Il tait survenu en ces derniers temps maints changements qui mritaient
discussion et c'tait dans cette pice, somptueusement meuble d'un
divan et d'un miroir, que l'cluse de Harvey avait coutume d'changer
ses ides.

Les habitudes de propret, qui commenaient  s'tablir dans la
population, causaient encore quelque agitation dans les esprits de
plusieurs.

Puis, il y avait des commentaires  faire sur miss Sinclair, ses alles
et venues, sur le filon riche du Conemara, sur les bruits rcents
relatifs aux coureurs de la brousse.

Il n'y avait donc rien d'tonnant  ce que les notables de la ville se
fussent runis au Bar Colonial.

Les coureurs de la Brousse taient en ce moment-l l'objet de la
discussion.

Depuis quelques jours, on parlait de leur prsence et la colonie
prouvait un sentiment de malaise.

La crainte physique est chose peu connue  l'cluse de Harvey.

Les mineurs se seraient mis en campagne pour faire une chasse  mort aux
brigands et ils s'y seraient livrs avec autant d'entrain que s'il
s'tait agi de tuer un mme nombre de Kangourous.

Ce qui causait leur inquitude, c'tait la prsence d'une grande
quantit d'or dans la ville.

Ils taient dcids  mettre en sret  tout prix le fruit de leur
travail.

Des messages avaient t envoys  Buckhurst pour faire venir tous les
soldats disponibles.

En attendant, la rue principale de l'cluse tait parcourue chaque nuit
par des patrouilles de bonne volont.

La panique avait augment de nouveau  la suite des nouvelles rapportes
le jour mme par Jim Struggles.

Jim tait d'un caractre ambitieux et entreprenant, et aprs avoir pass
quelque temps  considrer avec dgot le rsultat de son travail de la
dernire semaine, il avoir secou, mtaphoriquement s'entend, la
poussire de l'argile de l'cluse, et tait parti pour les bois dans
l'intention de prospecter aux environs jusqu' ce qu'il trouvt un
endroit  sa convenance.

Jim racontait qu'tant assis sur un tronc d'arbre tomb et en train de
prendre son repas de midi, compos de liquide et de lard rance, son
oreille exerce avait peru le bruit de sabots de chevaux.

Il avait eu  peine le temps de s'allonger  terre derrire l'arbre
qu'une troupe de cavaliers traversa le bois et passa  un jet de pierre
de lui.

--Il y avait l Bill Smeaton et Murphy Duff, dit-il.

C'taient les noms de deux bandits bien connus.

Il y en avait trois autres que je n'ai pas trs bien vus. Ils ont pris
la piste de droite. Ils avaient l'air d'tre partis en expdition pour
tout de bon, leurs fusils en main.

Jim fut soumis ce soir-l  un interrogatoire minutieux, mais rien ne
put le faire varier dans sa dposition ni ajouter quelque clart  ce
qu'il avait vu.

Il raconta l'histoire plusieurs fois et  de longs intervalles, mais
bien qu'il y eut peut-tre d'agrables variations dans les dtails, les
faits essentiels restaient toujours les mmes.

La chose commenait  prendre une tournure srieuse.

Il y en eut toutefois qui exprimrent bruyamment leurs doutes au sujet
de l'existence de coureurs de la brousse.

Parmi ceux qui se firent ainsi le plus remarquer, tait un jeune homme,
perch sur un baril, au milieu de la pice.

C'tait videmment un des membres influents de la population.

Nous avons dj vu cette chevelure noire et boucle, cet oeil sans clat,
cette lvre cruelle, chez Tom Ferguson le Noir, prtendant vinc de
miss Sinclair.

Il tait ais de le distinguer du reste de l'assemble, grce  son
complet  carreaux et  d'autres indices d'un caractre effmin, que
fournissait son costume et qui auraient pu lui procurer une fcheuse
rputation; mais, comme l'associ d'Abe, il s'tait fait de bonne heure
connatre pour un homme capable de tout sans en avoir l'air.

Dans la circonstance actuelle, il paraissait tre jusqu' un certain
point sous l'influence de la boisson, fait fort rare chez lui, et qu'il
fallait probablement mettre sur le compte de son chec rcent.

Il mettait un vritable emportement  combattre Jim Struggles et son
rcit.

--C'est toujours la mme chose, disait-il, qu'un homme rencontre dans
la fort quelques voyageurs, il n'en faut pas davantage pour qu'il perde
la tte et vienne raconter des histoires de coureurs de la brousse.
S'ils avaient aperu Jim Struggles en cet endroit, ils seraient partis
avec des histoires  n'en plus finir, d'un coureur de Brousse vu par eux
derrire un arbre. Quant  reconnatre des hommes qui vont  cheval, et
vite, parmi des troncs d'arbres, c'est une impossibilit.

Mais Struggles s'obstinait  soutenir sa premire assertion, et les
sarcasmes, les arguments se brisaient sur l'paisseur invulnrable de sa
placidit.

On remarqua que Ferguson avait l'air singulirement ennuy de toute
cette affaire.

On et dit aussi que quelque chose pesait sur son esprit, car de temps 
autre il se levait brusquement, arpentait la pice en long et en large,
sa figure brune anime d'une expression trs menaante.

Tous prouvrent un vrai soulagement, quand il prit brusquement son
chapeau, et disant schement bonsoir  la compagnie, il sortit, traversa
le bar et s'en alla par la rue.

--Il a l'air comme qui dirait dsappoint, dit Mac Coy le Long.

--Il ne peut pas avoir peur des coureurs de la brousse, assurment, dit
Joe Shamees, autre personnage d'importance et principal actionnaire de
l'Eldorado.

--Non, ce n'est pas un homme  avoir peur, rpondit un autre. Voici un
jour ou deux qu'il a l'air tout singulier. Il fait de longues tournes
dans les bois sans emporter aucun outil. On dit que la fille de
l'essayeur l'a envoy promener.

--Elle a parfaitement bien fait. Elle est bien trop jolie pour lui,
remarqurent plusieurs voix.

--Ce serait bien drle qu'il n'eut pas un autre tour dans son sac.
C'est un homme difficile  battre quand il s'est mis quelque chose en
tte.

--Abe Durton est le cheval gagnant, remarqua Roulahan, un petit
Irlandais barbu. Je parie sept contre quatre pour lui.

--Vous tenez donc bien  perdre votre argent, l'ami, dit un jeune homme
en riant. Il lui faut un homme qui et plus de cervelle que Les Os
n'en eut jamais. Voulez-vous parier?

--Qui a vu Les Os aujourd'hui? demanda Mac Coy.

--Je l'ai vu, dit le jeune mineur. Il allait de tous cts, demandant
un dictionnaire. Probablement il avait une lettre  crire.

--Je l'ai vu en train de le lire, dit Shamees. Il est venu me trouver
et m'a dit qu'il avait trouv du premier coup quelque chose de bon. M'a
montr un mot presque aussi long que votre bras... abdiquer... quelque
chose dans ce genre.

--C'est aujourd'hui un richard, je suppose, conclut l'Irlandais.

--Oui, il a presque fait son magot. Il possde cent pieds dans le
Conemara et les actions montent d'heure en heure. S'il vendait, il
serait en tat de retourner au pays.

--Je parie qu'il compte emmener quelqu'un au pays avec lui, dit un
autre. Le vieux Joshua ne ferait pas de difficult, vu que l'argent est
l.

Je crois avoir dj rapport dans ce rcit que Jim Struggles, le
prospecteur ambulant, s'tait fait la rputation d'homme spirituel du
camp.

Il avait conquis cette rputation non seulement par ses propos lgers et
plaisants, mais encore par la conception et l'excution de farces plus
compliques.

Son aventure du matin avait caus une certaine stagnation dans le cours
habituel de son humour, mais la socit et la boisson le remettaient peu
 peu dans un tat plus gai.

Depuis le dpart de Ferguson, il avait couv en silence une ide, qu'il
se disposait  exposer  ses compagnons attentifs.

--Dites donc, les enfants, commena-t-il, quel jour sommes-nous?

--Vendredi, n'est-ce pas?

--Non, non, pas a; quel jour du mois?

--Le diable m'emporte si je le sais.

--Eh bien! je vais vous le dire. Nous sommes au premier avril. J'ai
trouv dans la cabane un calendrier qui le dit.

--Qu'est-ce que a fait? firent plusieurs voix.

--Eh bien, ne le savez-vous pas? C'est le jour des farces. Ne
pourrions-nous pas en arranger une pour quelqu'un? Ne pourrions-nous pas
nous en divertir un peu? Eh bien, voil le vieux Les Os par exemple,
il ne se mfiera de rien. Ne pourrions-nous pas le faire aller quelque
part et le regarder _marcher_. Nous aurions ensuite de quoi le blaguer
pendant un grand mois.

Il y eut un murmure gnral d'assentiment.

Une farce, si piteuse qu'elle ft, tait toujours bienvenue  l'cluse.

Plus l'esprit en tait pataud, plus elle tait apprcie. Dans les
fosses d'exploitation, on ne va point jusqu' une dlicatesse morbide de
sensation.

--O l'enverrons-nous? se demanda-t-on.

Depuis un instant, Jim Struggles tait plong dans ses penses.

Puis une inspiration sacrilge parut lui venir.

Il partit d'un bruyant clat de rire, se frotta les mains entre les
genoux tant il tait content.

--Eh bien! Qu'est-ce que c'est? demanda l'auditoire empress.

--Voici, les enfants. Voil miss Sinclair. Vous disiez qu'Abe en est
fou. Vous pensez bien qu'elle ne fait pas grand cas de lui. Supposez que
nous lui crivions un billet, que nous le lui envoyions ce soir,
voyez-vous.

--Eh bien, quoi alors? dit Mac Coy.

--Eh bien, on dirait que le billet vient d'elle. On mettrait son nom en
bas. On mettrait qu'elle veut le voir et qu'elle lui donne un
rendez-vous  minuit dans le jardin. Il ne manquera pas d'y aller. Il
croira qu'elle veut se sauver avec lui. Ce sera la plus belle farce
joue cette anne.

clat de rire gnral.

L'vocation de ce tableau: l'honnte Les Os faisant le pied de grue au
clair de lune dans le jardin et le vieux Joshua sortant pour le
rprimander, un fusil  deux coups  la main: c'tait d'un comique
irrsistible.

Le plan fut approuv  l'unanimit.

--Voici un crayon, et voici du papier, dit l'humoriste. Qui est-ce qui
va crire la lettre?

--crivez-la vous-mme, Jim, dit Shamees.

--Bon, qu'est-ce que je dirai?

--Dites ce qui vous paratra convenable.

--Je ne sais pas comment elle s'exprimerait, dit Jim en se grattant le
front, fort perplexe. Il est vrai que Les os ne s'apercevra pas de la
diffrence. Et ceci fera-t-il l'affaire: Cher vieux, venez ce soir 
minuit, au jardin. Autrement je ne vous adresserai plus la parole.
Hein?

--Non, ce n'est pas le style qu'il faut, dit le jeune mineur.
Rappelez-vous que c'est une demoiselle qui a reu de l'ducation... Faut
mettre a comme qui dirait dans un genre fleuri, bien tendre.

--Eh bien, crivez a vous-mme, dit Jim sur un ton maussade en lui
faisant passer le crayon.

--Voici ce qu'il faut, dit le mineur en mouillant la pointe avec ses
lvres: Quand la lune est dans le ciel...

--C'est bien a, c'est magnifique, fit l'assistance.

--Et que les toiles envoient leur clat brillant, venez, oh! venez me
trouver, Adolphus,  la porte du jardin,  minuit.

--Il ne s'appelle pas Adolphus, objecta un critique.

--C'est comme a qu'on fait en posie, dit le mineur; c'est comme qui
dirait fantastique, voyez-vous. a vous a un autre son que Abe.
Rapportez-vous en  lui pour deviner ce que a veut dire. Je vais signer
a Carrie. Voil!

Cette ptre passa gravement de main en main et fit le tour de la
chambre.

On la contempla avec le respect d  une production aussi remarquable du
cerveau de l'homme.

Elle fut ensuite plie et confie aux soins d'un petit garon, qui
reut, avec accompagnement de terribles menaces, l'ordre de la porter 
la cabane et de s'esquiver avant qu'on et le temps de lui poser des
questions embarrassantes.

Ce fut seulement quand il eut disparu dans l'obscurit qu'un peu, bien
peu de componction se fit jour dans l'me d'un ou deux assistants.

--Et n'est-ce pas jouer un assez vilain tour  la demoiselle? dit
Shamees.

--Et se montrer assez cruel pour le vieux Les Os, suggra un autre.

Mais la majorit passa outre  ces objections, qui furent noyes
compltement sous une nouvelle tourne de whisky.

L'on ne songeait presque plus  la chose au moment o Abe reut la
missive et se mit  l'peler, le coeur palpitant,  la lueur de sa
chandelle solitaire.




Chapitre IX


Cette nuit-l a laiss un long souvenir  l'cluse de Harvey.

Une brise capricieuse descendait des montagnes lointaines, en gmissant
et soupirant sur les claims dserts.

Des nuages noirs passaient rapidement sur la lune, jetant leur ombre sur
le paysage terrestre et ensuite laissant reparatre la lueur argente,
froide, claire, sur la petite valle, baignant d'une lumire trange,
mystrieuse, la vaste tendue de la Brousse qui se dveloppait des deux
cts.

Une grande solitude semblait reposer sur la face de la Nature.

Les gens se rappelrent plus tard cette atmosphre fantastique, magique,
qui enveloppait la petite ville.

Il faisait trs noir, quand Abe quitta sa petite cabane.

Son associ, le patron Morgan, tait encore absent, rest dans la
brousse, de sorte qu' part la toujours vigilante Blinky, il n'y avait
pas un tre vivant qui pt pier ses alles et venues.

Il prouvait une douce surprise, en son me simple,  songer que les
doigts mignons de son ange avaient pu tracer ces grands hiroglyphes
aligns, mais le nom tait au bas, et cela lui suffisait.

Elle le demandait. Peu importait pourquoi; et ce rude mineur partait 
l'appel de son amour, avec l'hrosme d'un chevalier errant.

Il gravit tant bien que mal la route montante et tortueuse qui
conduisait  la villa des Azales.

Un petit massif d'arbrisseaux et de buisson se dressait  environ
cinquante yards de l'entre du jardin.

Abe s'y arrta un instant pour reprendre sa prsence d'esprit.

Il tait  peine minuit et il n'avait devant lui que quelques minutes.
Il s'assit sous leur vote sombre et pia la maison blanche qui se
dessinait vaguement devant lui.

C'tait une maisonnette bien simple aux yeux d'un prosaque mortel, mais
elle tait enveloppe, pour ceux de l'amoureux, d'une atmosphre de
respect et de vnration.

Le mineur, aprs cette station  l'ombre des arbres, se dirigea vers la
porte du jardin.

Il n'y avait personne.

videmment il tait venu un peu trop tt.

 ce moment, la lune brillait de tout son clat et l'on voyait les
environs aussi clairement qu'en plein jour. Abe regarda de l'autre ct
de la petite villa et vit la route, qui apparaissait comme une ligne
blanche et tortueuse, jusqu'au sommet de la cte.

Si quelqu'un s'tait trouv l pour l'pier, il et pu voir sa carrure
d'athlte se dessiner nettement, en contour prcis.

Alors il eut un mouvement brusque, comme s'il venait de recevoir une
balle, et il chancela, s'appuya  la petite porte qui se trouvait prs
de lui.

Il avait vu une chose qui fit plir encore sa figure tanne par le
soleil, et dj plie  la pense de la jeune fille qui tait si prs de
lui.

 l'endroit mme o la route faisait une courbe, et  moins de deux
cents yards de distance, il voyait une masse noire se mouvant sur la
courbe et perdue dans l'ombre de la colline.

Cela ne dura qu'un moment, mais ce moment suffit  son coup d'oeil exerc
de forestier,  sa rapidit de perception, pour se rendre compte de la
situation dans tous ses dtails.

C'tait une troupe de cavaliers qui se dirigeaient vers la villa, et
quels pouvaient tre ces cavaliers nocturnes, sinon les gens qui
terrifiaient le pays forestier, les redouts coureurs de la Brousse.

Abe tait, il faut le dire, d'une intelligence lente et se mouvait
lourdement dans les circonstances ordinaires.

Mais  l'heure du danger, il tait aussi remarquable par son sang-froid
et sa rsolution que par sa promptitude  agir d'une manire dcisive.

Tout en s'avanant  travers le jardin, il calcula les chances qu'il
avait contre lui.

Selon l'valuation la plus modre, il avait une demi-douzaine
d'adversaires, tous gens dtermins  tout et ne redoutant rien.

Il s'agissait de savoir s'il pourrait les tenir pendant un instant en
chec et les empcher de pntrer par force dans la maison.

Nous avons dj dit que des sentinelles avaient t postes dans la rue
principale de la ville. Abe se dit qu'il arriverait de l'aide moins de
dix minutes aprs le premier coup de feu.

S'il s'tait trouv dans l'intrieur de la maison, il aurait t sr de
tenir bon plus longtemps que cela. Mais les coureurs de la Brousse
arriveraient sur lui avant qu'il et pu rveiller les habitants endormis
et se faire ouvrir.

Il devait se rsigner  faire de son mieux.

En tout cas, il prouverait  Carrie que s'il ne savait pas lui parler,
il tait du moins capable de mourir pour elle.

Cette ide fit passer en lui une vraie flamme de plaisir, pendant qu'il
rampait dans l'ombre de la maison.

Il arma son rvolver: l'exprience lui avait appris l'avantage d'tre le
premier  tirer.

La route par laquelle arrivaient les coureurs de la Brousse aboutissait
 une porte de bois donnant sur le haut du petit jardin de l'essayeur.

Cette porte tait flanque  gauche et  droite d'une haute haie
d'acacia, et s'ouvrait sur une courte alle borde galement d'une
muraille infranchissable d'arbustes pineux.

Abe connaissait parfaitement la disposition des lieux.

 son avis, un homme rsolu pouvait barrer le passage pendant quelques
minutes, jusqu'au moment o les assaillants se feraient jour par quelque
autre endroit et le prendraient par derrire.

En tout cas, c'tait sa chance la plus favorable.

Il passa devant la porte de la faade, mais s'abstint de donner
l'alarme.

Sinclair tait un homme assez avanc en ge et ne pouvait lui tre bien
utile dans un combat dsespr comme celui auquel il s'attendait, et
l'apparition de lumires dans la maison avertirait les brigands de la
rsistance qu'on se prparait  leur faire.

Ah! que n'avait-il auprs de lui son associ, le patron, Chicago Bill,
n'importe lequel des vaillants hommes qui auraient accouru  son appel
et se seraient rangs  ses cts en une pareille lutte!

Il fit demi-tour dans l'troite alle.

Voici la porte de bois qu'il connaissait trs bien, et l-haut, perch
sur la traverse, un homme, dans une attitude languissante, balanait ses
jambes, et piait sur la route qui s'tendait devant lui; c'tait master
John Morgan, celui-l mme qu'Abe appelait du plus profond de son coeur.

Le temps manquait pour de longues explications.

En quelques mots htifs, le patron dit qu'en revenant de sa petite
excursion, il avait crois les coureurs de la Brousse partis  cheval
pour leur expdition tnbreuse.

Il avait surpris des propos qui lui avaient fait connatre le but.

En courant  toutes jambes, et grce  sa connaissance du pays, il tait
parvenu  les devancer.

--Pas le temps de donner l'alarme, expliqua-t-il, tout haletant de son
rcent effort, il faut les arrter nous-mmes. Pas venu pour faire le
galant... venu pour votre jeune fille... N'arriveront que par-dessus nos
corps, Les Os.

Et aprs ces quelques mots jets d'une voix entrecoupe, ces deux amis
si trangement assortis se donnrent une poigne de main, changrent un
regard de profonde affection pendant que la brise parfume des bois leur
apportait le bruit des pas des chevaux.

Il y avait six brigands en tout.

L'un d'eux, qui paraissait tre le chef, marchait en avant.

Les autres venaient derrire, formant un groupe.

Arrivs devant la maison, ils mirent leurs chevaux  l'attache  un
petit arbre, aprs quelques mots dits  voix basse par leur capitaine,
et s'avancrent avec assurance vers la porte.

Le patron Morgan et Abe taient accroupis dans l'ombre de la haie, tout
au bout de l'alle.

Ils taient invisibles pour les bandits, qui videmment s'attendaient 
ne rencontrer qu'une faible rsistance dans cette maison isole.

Comme l'homme de tte, qui s'tait avanc, se tournait  moiti pour
donner un ordre  ses camarades, les deux amis reconnurent le profil dur
et la grosse moustache de Ferguson le Noir, le prtendant refus par
miss Carrie Sinclair.

L'honnte Abe jura mentalement que celui-l du moins n'arriverait pas
vivant jusqu' la porte.

Le bandit s'avana jusqu' cette porte et mit la main sur le loquet.

Il sursauta en entendant une voix de stentor crier: Arrire du milieu
des buissons.

En guerre, comme en amour, le mineur tait homme peu bavard.

--On ne passe pas par ici, expliqua une autre voix au timbre d'une
tristesse et d'une douceur infinie, ainsi qu'elle l'tait toujours quand
son possesseur avait le diable dans le corps.

Le coureur de la Brousse reconnut cette voix: il se rappelait
l'allocution prononce d'une voix molle et languissante qu'il avait
entendue dans la salle de billard des Armes de Buckhurst, allocution qui
s'tait termine comme suit.

Le doux orateur s'tait adoss  la porte, avait sorti un rvolver et
avait demand  voir le filou qui aurait l'audace de se frayer un
passage.

--C'est ce maudit imbcile de Durton, et son ami  la face blanche,
dit-il.

Ces deux noms taient fort connus  la ronde.

Mais les coureurs de la Brousse taient des hommes tmraires et dcids
 tout.

Ils avancrent en masse jusqu' la porte.

--Dbarrassez le passage, dit leur chef d'un ton farouche,  demi-voix,
vous ne pouvez sauver la demoiselle. Allez-vous en sans une balle dans
la peau, puisqu'on vous en laisse la chance.

Les associs rpondirent par leur rire.

--Alors au diable! avancez.

La porte s'ouvrit largement et la troupe tira une salve tout en poussant
et fit un effort nergique pour pntrer dans l'alle sable.

Les revolvers firent un bruit joyeux dans le silence de la nuit entre
les buissons,  l'autre bout.

Il tait malais de tirer avec justesse dans les tnbres.

Le second homme fit un bond convulsif en l'air et tomba la face en
avant, les bras tendus. Il se tordit affreusement au clair de lune.

Le troisime fut touch  la jambe et s'arrta.

Les autres en firent autant, par esprit d'imitation.

Aprs tout, la demoiselle n'tait pas pour eux et ils mettaient peu
d'entrain  la besogne.

Leur capitaine s'lana furieusement en avant, comme un courageux bandit
qu'il tait, mais il fut accueilli par un coup formidable que lui porta
Abe, avec la crosse de son pistolet, coup lanc avec une telle violence
qu'il recula en chancelant parmi ses compagnons, le sang ruisselant de
sa mchoire brise, mis hors d'tat de lancer un juron au moment mme o
il en sentait le besoin le plus urgent.

--Ne partez pas encore, dit la voix partant des tnbres.

Mais ils n'avaient nullement l'intention de partir tout de suite.

Quelques minutes devaient s'couler, ils le savaient, avant qu'ils
eussent sur eux les gens de l'cluse de Harvey.

Ils avaient encore le temps d'enfoncer la porte s'ils pouvaient venir 
bout des dfenseurs.

Ce que redoutait Abe se ralisa.

Ferguson le Noir connaissait la maison aussi bien que lui.

Il courut de toute sa vitesse le long de la haie. Les cinq hommes s'y
frayaient passage  grand bruit partout o il paraissait y avoir une
ouverture.

Les deux amis changrent un regard.

Leur flanc tait tourn. Ils restrent l, pareils  des gens qui
connaissent le sort qui les attend et ne craignent pas de l'affronter.

Il y eut une mle furieuse de corps noirs au clair de lune, pendant
qu'clatait un cri sonore d'encouragement lanc par des voix connues.

Les farceurs de l'cluse de Harvey se trouvaient en prsence d'une
situation bien plus extraordinaire que la mystification  laquelle ils
venaient assister.

Les associs virent prs d'eux des figures amies, Shamees, Struggles,
Mac Coy.

Il y eut une reprise dsespre, un corps  corps dcisif, un nuage de
fume d'o partaient des coups de feu, des jurons farouches et, quand il
se dissipa, on vit une ombre noire s'enfuir toute seule pour sauver sa
vie, en franchissant l'ouverture de la haie.

C'tait le seul des coureurs de la Brousse qui ft rest debout.

Mais les vainqueurs ne jetrent aucun cri de triomphe.

Un silence trange rgna parmi eux, suivi d'un murmure compatissant, car
en travers du seuil qu'il avait dfendu si vaillamment, gisait le pauvre
Abe, l'homme au coeur loyal et simple.

Il respirait pniblement, car une balle lui avait travers les poumons.

On le porta dans la maison, avec tous les mnagements dont taient
capables ces rudes mineurs.

Il y avait l, j'en suis sr, des hommes qui auraient voulu avoir reu
sa blessure, s'ils avaient pu ainsi gagner l'amour de cette jeune fille
vtue de blanc qui se penchait sur le lit tach de sang, et lui disait 
demi-voix des paroles si douces et si tendres.

Cette voix parut le ranimer.

Il ouvrit ses yeux bleus, au regard de rve, et les promena autour de
lui: ils se portrent sur cette figure.

--Perdu la partie, murmura-t-il, pardon, Carrie, morib...

Et, avec un sourire languissant, il se laissa aller sur l'oreiller.




Chapitre X


Mais cette fois, Abe ne tint pas parole.

Sa robuste constitution intervint, et il triompha d'une blessure qui et
t mortelle pour un homme plus faible.

Faut-il l'attribuer  l'air balsamique des bois que la brise amenait par
dessus des milliers de milles de fort jusque dans la chambre du malade;
ou  la petite garde-malade qui le soignait avec une telle douceur?

En tout cas nous savons qu'en moins de deux mois il avait vendu ses
actions du Conemara et quitt pour toujours la petite cabane de la cte.

Peu de temps aprs, j'eus le plaisir de lire l'extrait d'une lettre
crite par une jeune personne du nom d'Amlie,  laquelle nous avons
fait une allusion passagre au cours de notre rcit.

Nous avons dj enfreint le secret d'une ptre fminine: aussi ne nous
ferons-nous gure de scrupule de jeter un coup d'oeil sur une autre
ptre:

J'ai t l'une des demoiselles d'honneur, dit-elle, et Carrie
paraissait _charmante_ (mot soulign) sous le voile et les fleurs
d'oranger.

Quel homme! Il est deux fois plus gros que votre Jack! Il tait bien
amusant avec sa rougeur; il a lch le livre de prires. Et quand on lui
a pos la question, il a rpondu _oui_, d'une voix telle, que vous
l'auriez entendu d'un bout  l'autre de George Street.

Son tmoin tait _charmant_ (mot soulign de deux traits), avec sa
figure douce. Il tait bien beau, bien gentil. Trop doux pour se
dfendre parmi ces rudes gaillards, j'en suis sre.

Il est, selon moi, parfaitement possible que quand les temps furent
accomplis, miss Amlie se soit charge de veiller elle-mme sur notre
ancien ami M. Jack Morgan, gnralement connu sous le nom de patron.

Il y a prs du coude de la rivire un arbre qu'on montre en disant:
c'est le gommier de Ferguson.

Il est inutile d'entrer dans des dtails qui seraient rpugnants.

La justice est brve et svre dans les colonies qui dbutent et les
habitants de l'cluse de Harvey taient gens srieux et pratiques.

L'lite de la socit continue  se donner rendez-vous le samedi soir
dans la chambre rserve du Bar Colonial.

En de telles circonstances, si l'on a un tranger ou un invit 
rgaler, on observe constamment le mme crmonial, qui consiste 
remplir les verres en silence,  les frapper sur la table, puis, aprs
avoir touss, comme pour s'excuser, Jim Struggles s'avance et fait la
narration du poisson d'avril et de la faon dont l'aventure se termina.

On est d'accord pour reconnatre qu'il s'en tire en vritable artiste,
lorsque, parvenu au terme de son rcit, il le conclut en balanant son
verre en l'air, et disant:

--Maintenant,  la sant de Monsieur et Madame Les Os.

Manifestation sentimentale  laquelle l'tranger ne manquera pas
d'applaudir, s'il est un homme avis.




LE MYSTRE DE LA VALLE DE SASASSA




Chapitre I


Si je sais pourquoi l'on a qualifi Tom Donahue de Tom le Chanard?

Oui, je le sais, et c'est plus que ne peut en dire un sur dix des gens
qui l'appellent ainsi.

J'ai pas mal roul le monde en mon temps, et vu maintes choses tranges,
mais aucune qui le soit plus que la faon dont Tom gagna ce sobriquet,
et avec cela sa fortune. Car je me trouvais alors avec lui.

La raconter?

Oh, certainement, mais c'est une histoire un peu longue, et une histoire
des plus tranges. Ainsi donc remplissez de nouveau votre verre, et
allumez un autre cigare, pendant que je tcherai de la dvider.

Oui, c'est une histoire fort trange, et qui laisse bien loin certains
contes de fes que j'ai entendus.

Et pourtant elle est vraie, Monsieur, vraie d'un bout  l'autre.

Il y a dans la Colonie du Cap des gens qui vivent encore, qui s'en
souviennent et qui vous confirmeront ce que je dis.

Le rcit a t fait bien des fois autour du feu dans les chaumires des
Boers depuis l'tat d'Orange jusqu'au Criqualand, oui, et aussi dans la
Brousse et aux Champs de diamants.

J'ai pris des manires assez rudes, Monsieur, mais j'ai t inscrit
jadis  Middle Temple, et j'ai fait mes tudes pour le Barreau.

Tom--c'est tant pis pour moi--fut un de mes condisciples, et nous
avons fait une rude noce pendant ce temps-l de sorte que nos finances
allaient se trouver  sec.

Nous fmes obligs de laisser l nos prtendues tudes, et de voir s'il
n'y aurait point quelque part dans le monde un pays o deux jeunes
gaillards aux bras vigoureux,  la constitution saine, pourraient faire
leur chemin.

En ce temps-l, le courant de l'migration commenait  peine  dvier
du ct du l'Afrique.

Nous pensmes donc que le meilleur parti  prendre tait d'aller l-bas,
dans la colonie du Cap.

Donc, pour couper au plus court, nous nous embarqumes, et nous
dbarqumes au Cap, avec un capital de moins de cinq livres, et alors
nous nous sparmes.

On tenta la chance dans bien des directions, l'on eut des hauts et des
bas, mais au bout du compte, quand le hasard, aprs trois ans, eut
amener chacun de nous dans le haut pays, o l'on se rencontra de
nouveau, j'ai le regret de dire que nous tions dans une situation aussi
embarrasse qu' notre point de dpart.




Chapitre II


Voil qui n'avait gure l'air d'un dbut brillant, et nous tions bien
dcourags, si dcourags, que Tom parlait de retourner en Angleterre et
de chercher une place d'employ.

Par o vous voyez que, sans le savoir, nous n'avions jou que nos basses
cartes, et que nous avions encore en main tous nos atouts.

Non, nous nous figurions que nous avions la main malheureuse en tout.

Nous nous trouvions dans une rgion presque dpourvue de population.

Il ne s'y trouvait que quelques fermes parpilles  de grandes
distances, avec des maisons d'habitation entoures d'une palissade et de
barrires pour se dfendre contre les Cafres.

Tom Donahue et moi nous avions tout juste une mchante hutte dans la
brousse, mais on savait que nous ne possdions rien, et que nous jouions
avec quelque adresse du revolver, de sorte que nous ne courions pas
grand risque.

Nous restions l,  faire quelques besognes par ci par l, et  esprer
des temps meilleurs.

Or, au bout d'un mois, il arriva un soir certaine chose qui commena 
nous remonter un peu l'un et l'autre, et c'est de cette chose-l,
Monsieur, que je vais vous parler.

Je m'en souviens bien.

Le vent hurlait auteur de notre cabane et la pluie menaait de faire
irruption par notre misrable fentre.

Nous avions allum un grand feu de bois qui ptillait et lanait des
tincelles sur le foyer.

J'tais assis  ct, m'occupant  rparer un fouet, pendant que Tom,
tendu dans la caisse qui lui servait de lit, geignait piteusement sur
la malchance qui l'avait amen dans un tel endroit.

--Du courage, Tom, du courage, dis-je. Aucun homme ne sait jamais ce
qui l'attend.

--La dveine, Jack, la dveine. J'ai toujours t le chien le plus
dveinard qu'il y ait. Voici trois ans que je suis dans cet abominable
pays. Je vois des jeunes gens qui arrivent  peine d'Angleterre, et qui
font sonner leurs poches pleines d'argent et moi je suis aussi pauvre
que le jour o j'ai dbarqu. Ah! Jack, vieux copain, si vous tenez 
rester la tte au-dessus de l'eau, il faut que vous cherchiez fortune
ailleurs qu'en ma compagnie.

--Des btises, Jack! vous tes en dveine aujourd'hui... Mais coutez,
quelqu'un marche au dehors!  son pas, je reconnais Dick Wharton. Si
quelqu'un est capable de vous remettre en train, c'est lui.

Je parlais encore, que la porte s'ouvrit pour laisser entrer l'honnte
Dick Wharton, tout ruisselant d'eau, sa bonne face rouge apparaissant 
travers une bue comme la lune dans l'quinoxe d'automne.

Il se secoua, et, aprs nous avoir dit bonjour, il s'assit prs du feu.

--Dehors, Dick, par une nuit pareille? dis-je. Vous trouverez dans le
rhumatisme un ennemi pire que les Cafres, si vous ne prenez pas des
habitudes rgulires.

Dick avait l'air plus srieux que d'ordinaire.

On eut mme pu dire qu'il paraissait effray, si l'on n'avait pas connu
son homme.

--Fallait y aller, dit-il. Fallait y aller. Une des btes de Madison
s'est gare. On l'a aperue par l-bas, dans la valle de Sasassa, et
naturellement pas un de nos noirs n'a consenti  se hasarder la nuit
dans cette valle et si nous avions attendu jusqu'au matin, l'animal se
serait trouv dans le pays des Cafres.

--Pourquoi refusent-ils d'aller la nuit dans la valle de Sasassa?
demanda Tom.

-- cause des Cafres, je suppose, dis-je.

--Fantmes, dit Dick.

Nous nous mmes tous deux  rire.

--Je suis persuad qu' un homme aussi prosaque que vous, ils n'ont
pas seulement laiss entrevoir leurs charmes? dit Tom du fond de sa
caisse.

--Si, dit Jack d'un ton srieux, mais si, j'ai vu ce dont parlent les
noirauds, et, sur ma parole, mes garons, je ne tiens pas  le revoir.

Tom se mit sur son sant:

--Des sottises, Dick, vous voulez rire, l'ami. Allons, contez-nous tout
cela: La lgende d'abord, et ensuite ce que vous avez vu. Passez-lui la
bouteille, Jack.

--Eh bien, dit Dick, pour la lgende, il parat que les noirauds se
repassent de gnration en gnration la croyance que la valle de
Sasassa est hante par un Dmon horrible. Des chasseurs, des voyageurs
qui descendaient le dfil ont vu ses yeux luisants sous les ombres des
escarpements, et le bruit court que quiconque a subi par hasard ce
regard malfaisant, est poursuivi pendant tout le reste de sa vie par la
malchance due  l'influence maudite de cet tre. Est-ce vrai, ou non?
dit Dick d'un air piteux. Je pourrai avoir l'occasion de le savoir par
moi-mme.

--Continuez, Dick, continuez, s'cria Tom. Racontez-nous ce que vous
avez vu.

--Eh bien voil: j'allais  ttons par la valle en cherchant la vache
de Madison, et j'tais arriv, je crois,  moiti chemin de la pente,
vers l'endroit o un rocher escarp, tout noir, se dresse dans le ravin
de droite. Je m'y arrtai pour boire une gorge.

 ce moment-l, j'avais les yeux tourns vers cette pointe de rocher.

Au bout d'un moment je vis surgir, en apparence, de la base du roc, 
huit pieds de terre, et  une centaine de yards de distance, une trange
flamme livide, qui papillotait, oscillait, tantt semblait prs de
s'teindre, et tantt reparaissait...

Non, non, j'ai vu bien des fois le ver luisant et la mouche de feu. Ce
n'tait rien de pareil.

Cette flamme tait bien l, et je la regardai dix bonnes minutes en
tremblant de tous mes membres.

Je fis alors un pas en avant.

Elles disparut instantanment, comme la flamme d'une bougie qu'on a
souffle.

Je fis un pas en arrire; mais il me fallut un certain temps pour
retrouver l'endroit exact et la position d'o la flamme tait visible.

 la fin, elle reparut, la lueur mystrieuse, mobile comme auparavant.

Alors, rassemblant tout mon courage, je marchai vers le rocher, mais le
sol tait si accident qu'il m'tait impossible de marcher en droite
ligne, et quoique j'aie fait tout le tour de la base du rocher, je ne
pus rien voir.

Alors je me remis en route pour la maison, et je puis vous le dire, mes
enfants, je ne me suis pas aperu qu'il pleuvait pendant tout le long du
trajet, jusqu'au moment o vous me l'avez dit.

Mais hol? Qu'est-ce qui prend  Tom?

Qu'est-ce qui lui prenait, en effet?

 ce moment-l Tom tait assis, les jambes hors de sa caisse, et sa
figure entire trahissait une excitation si intense qu'elle faisait
peine  voir.

--Le dmon aurait deux yeux. Combien avez-vous vu de lumires, Dick?
Parlez.

--Une seule.

--Hourra! s'cria Tom.  la bonne heure.

Sur quoi il lana d'un coup de pied les couvertures jusqu'au milieu de
la pice, qu'il se mit  arpenter  grands pas fivreux.

Tout  coup, il s'arrta devant Dick, et, lui mettant la main sur
l'paule:

--Dites-moi, Dick, est-ce que nous pourrions arriver dans la valle de
Sasassa avant le lever du soleil?

--Ce serait bien difficile.

--Eh bien, faites attention, nous sommes vieux amis, Dick Wharton. Je
vous le demande, d'ici  huit jours, ne parlez  personne de ce que vous
venez de nous raconter. Vous le promettez, n'est-ce pas?

Au regard que jeta Dick sur la figure de Tom, il tait facile de deviner
qu'il regardait le pauvre Tom comme devenu fou, et je dois dire que sa
conduite me confondit absolument.

Mais j'avais eu jusqu'alors tant de preuves du bon sens de mon ami et de
sa rapidit de comprhension qu'il me parut parfaitement admissible que
le rcit de Dick avait pour lui un sens, bien que mon intelligence
obtuse ne pt le saisir.




Chapitre III


Pendant toute la nuit, Tom fut extrmement agit.

Lorsque Wharton nous quitta, il lui fit rpter sa promesse.

Il se fit galement faire une description minutieuse de l'endroit o il
avait vu l'apparition, et indiquer l'heure o elle s'tait montre.

Quand Wharton fut parti, vers quatre heures du matin, je me couchai dans
ma caisse, d'o je vis Tom assis prs du feu, occup  lier ensemble,
deux btons.

Je m'endormis.

Je dus dormir environ deux heures, mais  mon rveil, je trouvai Tom
qui, dans la mme attitude, tait toujours  sa besogne.

Il avait fix un des bouts de bois  l'extrmit de l'autre de manire 
reprsenter grossirement un T et il tait actuellement en train de
fixer dans l'angle un bout de bois plus petit au moyen duquel le bras
transversal du T pouvait tre plac dans une position plus ou moins
releve ou incline.

Il avait pratiqu des entailles dans le bton vertical, de sorte qu'au
moyen de ce petit tai, la croix pouvait tre maintenue indfiniment
dans la mme position.

--Regardez cela, Jack, s'cria-t-il en me voyant rveill, venez me
donner votre opinion. Supposons que je mette ce bton juste dans la
direction d'un objet, et que je place cet autre bout de bois de manire
 maintenir le premier, dans sa position, qu'ensuite je le laisse l,
pourrais-je retrouver ensuite l'objet, si je le voulais? Ne croyez-vous
pas que je le pourrais? Jack, ne le croyez-vous pas? reprit-il avec
agitation, en me saisissant par le bras.

--Oh! dis-je, cela dpendrait de la distance o se trouverait l'objet,
et de l'exactitude avec laquelle votre bton serait orient. Si c'tait
 une distance quelconque, je taillerais des mires sur votre bton en
croix; au bout, j'attacherais une corde, que je ferais descendre en fil
 plomb; et cela vous conduirait fort prs de l'objet que vous voulez.
Mais, assurment, Tom, ce n'est point votre intention de marquer ainsi
la place exacte du fantme.

--Vous verrez ce soir, mon vieux, vous verrez ce soir. Je porterai cela
 la valle de Sasassa. Vous emprunterez le levier de Madison et vous
viendrez avec moi; mais souvenez-vous bien qu'il ne faut dire  personne
ni o vous allez, ni pourquoi vous voulez ce levier.

Tom passa toute la journe  se promener dans la pice ou  travailler 
son appareil.

Il avait les yeux brillants, les joues animes d'un rouge de fivre,
dont il prsentait au plus haut degr tous les symptmes.

--Fasse le ciel que le diagnostic de Dick ne se confirme pas, me
dis-je, en revenant avec mon levier.

Et pourtant, quand vint le soir, je me sentis envahi  mon tour par
cette excitation.

Vers six heures, Tom se leva et prit son instrument.

--Je n'y tiens plus, Jack, dit-il, prenez votre levier, et en route
pour la valle de Sasassa. La besogne de cette nuit, mon vieux, nous
rendra opulents ou nous achvera. Prenez votre revolver, pour le cas o
on rencontrerait des Cafres...

Je n'ose pas prendre le mien, Jack, reprit-il en me mettant les mains
sur les paules, car si ma dveine me poursuit encore cette nuit, je ne
sais ce que je serais capable n'en faire.

Ayant donc rempli nos poches de vivres, nous partmes pour ce fatigant
trajet de la valle de Sasassa.

En route, je fis maints efforts pour tirer de mon compagnon quelques
indications sur son projet.

Il se bornait  rpondre:

--Htons-nous, Jack. Qui sait combien de gens ont,  cette heure,
entendu le rcit de Wharton. Htons-nous, sans quoi nous ne serons
peut-tre pas les premiers arrivs sur le terrain.

Ah! Monsieur, nous fmes un trajet de dix milles environ  travers les
montagnes.

Enfin, aprs tre descendus par une pente rapide, nous vmes s'ouvrir
devant nous un ravin si sombre, si noir qu'on et pu le prendre pour la
porte mme de l'enfer.

Des falaises hautes de plusieurs centaines de pieds enfermaient de tous
cts ce dfil encombr de blocs bouls qui conduisait  travers le
pays hant, dans la direction du Pays des Cafres.

La lune, surgissant au-dessus des escarpements, dessinait en contours
des plus nets les dentelures irrgulires des rochers qui en formaient
les sommets, pendant qu'au-dessous de cela tout tait noir comme
l'rbe.

--La valle de Sasassa? dis-je.

--Oui, rpondit Tom.

Je le regardai.

En ce moment, il tait calme.

L'ardeur fbrile avait disparu.

Il agissait avec rflexion, avec lenteur.

Cependant, il avait dans les traits une certaine raideur, dans l'oeil une
lueur qui annonaient que l'instant grave tait venu.




Chapitre IV


Nous entrmes dans le dfil, en trbuchant parmi les boulis.

Tout  coup j'entendis une exclamation courte, vive, lance par Tom.

--Le voici, le rocher, s'cria-t-il en dsignant une grande masse qui
se dressait devant nous dans l'obscurit.

--Maintenant, je vous en supplie, faites bon usage de vos yeux. Nous
sommes  environ cent yards de la falaise,  ce que je crois. Avancez
lentement d'un ct; j'en ferai autant de l'autre. Si vous apercevez
quelque chose, arrtez-vous et appelez. Ne faites pas plus de douze
pouces  chaque pas et tenez les yeux fixes sur l'escarpement  environ
huit pieds de terre. tes-vous prt?

--Oui!

 ce moment j'tais encore plus excit que lui.

Quelle tait son intention, qu'avait-il en vue?

Je n'avais pas mme de supposition  ce sujet, si ce n'est qu'il se
proposait d'examiner en plein jour la partie de la falaise d'o venait
la lumire.

Mais l'influence de cette situation romanesque et de l'agitation que mon
compagnon prouvait en la comprimant, tait si forte que je sentais le
sang courir dans mes veines et le pouls battre violemment  mes tempes.

--Partez, cria Tom.

Et alors nous nous mmes en marche, lui  droite, moi  gauche, en
tenant les yeux fixs sur la base du rocher.

J'avais avanc d'environ vingt pas, quand la chose m'apparut soudain.

 travers la nuit de plus en plus noire, brillait une petite lueur
rouge, une lueur qui diminuait, qui augmentait, papillotait, oscillait,
qui  chaque changement faisait un effet de plus en plus trange.

L'antique superstition cafre s'empara de mon esprit et je sentis passer
en moi un frisson glacial.

Dans mon agitation, je fis un pas en arrire.

Alors la lueur disparut instantanment, laissant  sa place une profonde
obscurit.

Je m'avanai de nouveau.

Elle reparut, la lueur rouge,  la base du rocher.

--Tom, Tom! criai-je.

--Oui, j'y vais, l'entendis-je crier  son tour, comme il accourait 
moi.

--La voici... l, en haut, contre le rocher.

Tom tait tout prs de moi.

--Je ne vois rien, dit-il.

--Voyons, l, l, ami, en face de vous.

En disant ces mots, je m'cartai un peu vers la droite, et aussitt la
lueur disparut  mes yeux.

Mais  en juger par les exclamations joyeuses que lanait Tom, il tait
vident qu'aprs avoir pris la place que j'avais occupe, il voyait
aussi la lueur.

--Jack, s'cria-t-il en se tournant et me serrant la main de toutes ses
forces, Jack, vous et moi nous n'aurons plus lieu de nous plaindre de
notre malchance.

Maintenant faisons un tas de pierres  l'endroit o nous sommes. C'est
cela.

 prsent nous allons fixer solidement notre poteau indicateur au
sommet. Voil!

Il faudrait un vent bien fort pour l'abattre et il nous suffit qu'il
tienne bon jusqu'au matin.

Oh! Jack, mon garon, quand je songe que nous parlions hier de nous
faire employs, et vous qui rpondiez que personne ne sait ce qui
l'attend.

Par Jupiter, Jack, voil qui ferait une jolie nouvelle.

 ce moment, nous avions fix solidement le piquet vertical entre deux
grosses pierres.

Tom se baissa et visa au moyen du montant horizontal.

Il resta un bon quart d'heure  le faire monter et descendre tour 
tour; enfin, poussant un soupir de satisfaction, il fixa le support dans
l'angle et se redressa.

--Regardez sur cette ligne, Jack, dit-il. Vous avez le coup d'oeil le
plus juste que j'aie jamais rencontr.

Je regardai sur la mire.

L-bas,  porte de la vue, brillait la tache scintillante.

On et dit qu'elle tait au bout de la mire, tant la vise avait t
exactement faite.

--Et maintenant, mon garon, dit Tom, mangeons un peu et dormons.

Il n'y a plus rien  faire cette nuit, mais demain nous aurons besoin
de tout ce que nous aurons d'esprit et de force.

Ramassons du bois et faisons un feu ici. Alors nous serons en tat
d'avoir l'oeil sur notre poteau indicateur et de veiller  ce que rien ne
lui arrive pendant la nuit.

Nous fmes du feu, et nous soupmes pendant que le dmon de la Sasassa
nous contemplait face  face de son oeil mobile et tincelant.

Il continua de le faire pendant toute la nuit.

Toutefois ce ne fut pas toujours du mme endroit, car, aprs souper,
quand je regardai le long de la mire pour le revoir, il tait
entirement invisible.

Mais cette information ne troubla nullement Tom; il se borna  cette
remarque:

--C'est la lune, et non l'objet, qui a chang de place.

Puis, se recroquevillant sur lui-mme, il s'endormit.

Le lendemain, ds la pointe du jour, nous tions debout, et nous
examinions le rocher au bout de notre mire. Nous ne distinguions rien,
qu'une surface terne, ardoise, uniforme, peut-tre un peu plus
raboteuse  l'endroit o arrivait notre ligne de mire, mais sans autre
particularit remarquable.

--Maintenant mettons  excution votre ide, Jack, dit Tom Donahue, en
droulant d'autour de sa taille une longue ficelle, fixez-la par un
bout, tandis que j'irai jusqu' l'autre bout.

En disant ces mots, il partit dans la direction de la base de
l'escarpement, en tenant un bout de la corde, pendant que je tirais sur
l'autre en l'enroulant autour du piquet, et le faisant passer par la
mire du bout.

De cette faon, je pouvais dire  Tom d'aller  droite ou  gauche.

Notre corde tait maintenue tendue depuis son point d'attache, par le
point de mire, et de l dans la direction du rocher, o elle aboutissait
 environ huit pieds du sol.

Tom traa  la craie un cercle d'environ trois pieds de diamtre autour
de ce point.

Alors il me cria de venir le rejoindre.

--Nous avons combin l'affaire ensemble, Jack, dit-il, et nous ferons
la trouvaille ensemble, s'il y en a une.

Le cercle, qu'il avait trac, comprenait une partie du rocher plus lisse
que le reste, except au centre, ou se remarquaient quelques noyaux
saillants et rugueux.

Tom m'en montra un en poussant un cri de joie.

C'tait une masse assez irrgulire, de teinte brune, qui avait  peu
prs le volume du poing d'un homme, et qu'on et pris pour un tesson de
verre sale incrust dans le mur escarp.

--C'est cela! s'cria-t-il, c'est cela!

--Cela, quoi?

--Eh! mon homme, un _diamant_, et un diamant tel qu'il n'y a monarque
au monde qui n'en envie la possession  Tom Donahue! Jouez de votre
barre de fer, et bientt nous aurons exorcis le dmon de la valle de
Sasassa.

J'tais si abasourdi que pendant un instant je restai muet de surprise,
 contempler le trsor qui tait tomb entre nos mains de faon si
inespre.

--Allons, dit Tom, passez-moi le levier.  prsent, en prenant comme
point d'appui la saillie qui sort ici du rocher, nous pourrons le faire
sauter... Oui, il cde. Je n'aurais jamais cru qu'il serait venu aussi
facilement...  prsent, Jack, plus nous nous dpcherons de retourner 
la cabane, et de l d'aller au Cap, mieux nous ferons.




Chapitre V


Aprs avoir envelopp notre trsor, nous reprmes  travers les collines
la route de la maison. Chemin faisant, Tom me conta qu'au temps o il
tudiait le droit  Middle-Temple, il avait trouv dans la bibliothque
une brochure poudreuse d'un certain Jans Van Hounym, qui racontait une
aventure fort semblable  la ntre, et qui tait arrive  ce brave
Hollandais vers la fin du XVIIe sicle, aventure qui avait abouti  la
dcouverte d'un diamant lumineux.

Ce rcit s'tait reprsent  l'esprit de Tom pendant qu'il coutait
l'histoire de fantme de l'honnte Dick Wharton.

Quant aux moyens invents pour vrifier la supposition, ils taient
sortis de son fertile cerveau d'Irlandais.

Nous le porterons au Cap, dit Tom, et si nous ne pouvons nous en dfaire
avantageusement dans cette ville, nous gagnerons bien notre voyage en
nous embarquant pour Londres. Tout de mme allons d'abord chez Madison;
il se connat un peu en ces choses, et peut-tre nous donnera quelque
ide de ce que nous pouvons regarder comme un prix quitable pour notre
trsor.

En consquence, nous quittmes notre route, au lieu de retourner  notre
butte, pour prendre le sentier troit qui conduisait  la ferme de
Madison.

Nous le trouvmes en train de djeuner.

Une minute aprs, nous tions assis  sa table, grce  l'hospitalit
sud-africaine.

--Eh bien, dit-il, quand les domestiques furent partis, qu'y a-t-il
sous roche? Vous avez quelque chose  me dire, je le vois. Qu'est-ce que
c'est?

Tom tira son paquet, dnoua d'un air solennel les mouchoirs qui
l'enveloppaient.

--Voil, dit-il, en posant le cristal sur la table, quel prix vous
paratrait-il honnte d'offrir pour ceci?

Madison prit l'objet et l'examina d'un air de connaisseur.

--Eh bien, dit-il, en le remettant sur la table,  l'tat brut, cela
vaudrait douze shillings la tonne.

--Douze shillings, s'cria Tom, en se dressant d'un bond. Ne voyez-vous
pas ce que c'est?

--Du sel gemme.

--Au diable le sel gemme! C'est du diamant.

--Gotez-y, dit Madison.

Tom le porta  ses lvres, le jeta  terre en poussant un juron
terrible, et sortit aussitt de la chambre.

Je me sentais moi-mme attrist, du, mais me rappelant ce que Tom
avait dit au sujet du rvolver, je sortis aussi et retournai  la hutte,
plantant l Madison, muet, abasourdi.

Quand j'entrai, je trouvai Tom couch dans sa caisse, la figure tourne
vers le mur, et l'air trop dcourag pour accepter mes paroles de
consolation.

Maudissant Dick et Madison, le dmon de Sasassa et tout le reste,
j'allai faire un tour hors de la hutte et me rconfortai de notre
pnible msaventure en fumant une pipe.

J'tais arriv  cinquante pas de la hutte quand j'en entendis partir le
bruit auquel je m'attendais le moins de ce ct-l.

Si ce son avait t un gmissement ou un juron, je l'aurais trouv tout
naturel, mais celui qui me fit m'arrter et retirer ma pipe de ma bouche
tait un bruyant clat de rire.

L'instant d'aprs, Tom en personne sortait de la hutte, la figure toute
rayonnante de joie.




Chapitre VI


--En chasse pour dix autres milles  pied, vieux camarade.

--Ah! oui, pour un autre morceau de sel gemme,  douze shillings la
tonne...

--Ne parlons plus de cela, Jack, me dit Tom avec un large rire, si vous
avez de l'affection pour moi. Maintenant faites attention, Jack. Quels
sots, quels fous nous avons t de nous laisser jeter  bas par une
bagatelle? Asseyez-vous seulement, un instant sur cette souche, et je
vous rendrai la chose aussi claire que le jour. Vous avez vu plus d'une
fois un bloc de sel gemme incrust dans de la roche, et moi aussi j'en
ai vu, quoique j'aie fait tant d'affaires avec celui-ci. Eh bien, Jack,
avez-vous jamais vu de ces morceaux-l briller dans l'obscurit  peine
autant qu'une luciole?

--Non, je ne peux pas dire que j'en aie vu.

--Je puis m'enhardir jusqu' prdire que si nous attendions jusqu' la
nuit, ce que nous ne ferons pas, nous verrions cette lumire briller de
nouveau parmi les rochers. Donc, Jack, quand nous avons dtach ce sel
sans valeur, nous nous sommes tromps de cristal. Il n'y a rien
d'trange, dans ces collines,  ce qu'un morceau de sel gemme se trouve
 un pied de distance d'un diamant. Il en a pris l'clat, et nous tions
surexcits, nous nous somms conduits sottement, et avons laiss en
place la vritable pierre. Vous pouvez y compter, Jack, la pierre
prcieuse de Sasassa est incruste dans le primtre du cercle magique
trac  la craie sur la surface de ce rocher de l-bas. Venez, vieux
camarade, allumez votre pipe, et reprenez votre rvolver, et nous serons
bien loin avant que ce Madison ait eu le temps d'additionner deux et
deux.

Je ne crois pas avoir montr un bien vif enthousiasme cette fois.

J'avais dj commenc  regarder ce diamant comme un flau sans
compensation. Mais dcid  ne point jeter d'eau froide sur les
esprances de Tom, je me dclarai tout prt  partir.

Quelle marche ce fut?

Tom avait toujours t bon marcheur de montagne, mais ce jour-l
l'excitation paraissait lui donner des ailes, pendant que je m'vertuais
de mon mieux  gravir derrire lui.

Quand nous fmes arrivs  moins d'un demi-mille, il prit le pas de
charge, et ne s'arrta que quand il fut devant le cercle blanc trac sur
le rocher.

Pauvre vieux Tom! quand je l'eus rejoint, son tat d'esprit avait
chang.

Il tait l, debout, les mains dans les poches, et le regard distrait,
flottant devant lui, la mine piteuse.

--Voyez, examinez, dit-il en me montrant le rocher.

Il ne s'y voyait absolument rien qui ressemblt  un diamant.

Dans le cercle on n'apercevait que la surface lisse de couleur ardoise,
avec un gros trou, celui d'o nous avions arrach le morceau de sel
gemme, et un ou deux petits creux. Quant  la pierre prcieuse, pas de
trace.

--Je l'ai examin pouce par pouce, dit le pauvre Tom; elle n'est pas
l; quelqu'un sera venu et aura remarqu le cercle, et l'aura prise.
Rentrons  la maison, Jack, je me sens nerv, fatigu. Oh! y eut-il
jamais une mauvaise chance pareille  la mienne.

Je faisais demi-tour pour partir, mais je jetai d'abord un dernier coup
d'oeil sur l'escarpement.

Tom avait dj fait une dizaine de pas.

--Hol! criai-je, n'apercevez-vous aucun changement dans ce cercle
depuis hier?

--Que voulez-vous dire? demanda Tom.

--Retrouvez-vous une certaine chose qui y tait auparavant?

--Le sel gemme? dit Tom.

--Non, mais le petit corps saillant et arrondi dont nous nous sommes
servi comme point d'appui. Je suppose que nous l'aurons descell en
manoeuvrant le levier. Regardons un peu de quoi il tait fait.

En consquence, nous cherchmes parmi les cailloux dtachs qui se
trouvaient au pied de l'escarpement.

--Nous y voil, Jack. Nous avons russi enfin. Nous voil redevenus des
hommes.

Je fis demi-tour et me trouvai en face de Tom qui rayonnait de joie et
qui tenait  la main un petit morceau de roche noire.

Au premier coup d'oeil, on eut pris cela pour un clat de la pierre, mais
tout prs de la base, il en sortait un objet que Tom me montrait avec
enthousiasme.

On eut dit tout d'abord un oeil de verre, mais il y avait l, un clat et
une profondeur transparente que jamais ne donna aucune espce de verre.

Cette fois, il n'y avait pas erreur, nous tions bien possesseurs d'une
pierre prcieuse de grande valeur.

Nous quittmes donc la valle d'un coeur lger, en emportant le dmon
qui y avait rgn si longtemps.




Chapitre VII


Voil la chose, Monsieur, je l'ai conte d'une faon trop prolixe, et je
vous ai peut-tre fatigu.

Vous le voyez, quand je me mets  parler de ces rudes temps d'autrefois,
je crois revoir la petite cabane, le ruisseau qui coulait auprs, et la
Brousse qui l'entourait, et je crois entendre encore la voix de ce brave
Tom.

Il me reste peu de chose  ajouter.

Nous prosprmes grce  la pierre prcieuse.

Tom Donahue, comme vous le savez, s'est tabli ici, et il est bien connu
dans la ville.

De mon ct j'ai russi, je me livre  l'agriculture et  l'levage des
autruches en Afrique.

Nous avons donn au vieux Dick Wharton, de quoi s'tablir pour son
compte, et il est un de nos plus proches voisins.

Si jamais vous venez de notre ct, Monsieur, ne manquez pas de demander
Jack Turnbull, propritaire de la ferme de Sasassa.




NOTRE CAGNOTTE DU DERBY




Chapitre I


--Bob! criai-je.

Pas de rponse.

--Bob!

Un rapide crescendo de ronflements s'achve en un billement prolong.

--Rveillez-vous, Bob.

--Que diable signifie tout ce vacarme? dit une voix toute endormie.

--Il est bientt l'heure du djeuner, expliquai-je.

--Que le diable emporte le djeuner! dit l'esprit rebelle de son lit.

--Et il y a une lettre, Bob, dis-je.

--Est-ce que vous ne pouviez pas le dire plus tt? Apportez-la tout de
suite.

Et sur cette aimable invitation, j'entrai dans la chambre de mon frre
et m'assis sur le bord de son lit.

--Voici la chose: timbre poste de l'Inde, timbre de la poste de
Brindisi. De qui cela peut-il venir?

--Mlez-vous de ce qui vous regarde, Trognon, dit mon frre, rejetant
en arrire ses cheveux friss en dsordre.

Puis, aprs s'tre frott les yeux, il se mit en devoir de rompre le
cachet.

Or, s'il est un sobriquet qui m'inspire une plus profonde aversion que
les autres, c'est bien celui de Trognon.

Une misrable bonne, impressionne par les proportions entre ma figure
ronde et grave et mes petites jambes piquetes de taches de rousseur,
m'infligea ce sobriquet aux jours de mon enfance.

En ralit, je ne suis pas plus un trognon que n'importe quelle autre
jeune fille de dix sept ans.

En la circonstance actuelle, je me dressai avec toute la dignit
qu'inspire la colre, et je me prparais  bourrer de coups de traversin
la tte de mon frre, quand je fus arrte par l'expression d'intrt
que marquait sa physionomie.

--Vous ne devineriez jamais qui va venir, Nelly, dit-il. C'tait un de
vos amis autrefois.

--Comment? De l'Inde? Ce n'est pas Jack Hawthorne?

--Tout juste, dit Bob. Jack revient et va passer quelques jours chez
nous. Il dit qu'il arrivera ici, presque en mme temps que sa lettre. Ne
vous mettez pas  danser comme cela. Vous ferez tomber les fusils ou
vous causerez quelque autre accident. Tenez-vous tranquille comme une
fille bien sage et rasseyez-vous.

Bob parlait avec toute l'autorit des vingt-deux ts qui avaient pass
sur sa tte moutonne.

Aussi je me calmai et repris ma premire position.

--Comme ce sera charmant! m'criai-je; mais, Bob, la dernire fois
qu'il tait ici, ce n'tait qu'un jeune garon, et maintenant c'est un
homme. Ce ne sera plus du tout le mme Jack.

--Oh! quant  cela, dit Bob, vous n'tiez alors qu'un bout de fille,
une mchante gamine avec des boucles; tandis qu' prsent...

--Tandis qu' prsent?... demandai-je.

On et dit vraiment que Bob tait sur le point de me faire un
compliment.

--Eh bien, vous n'avez plus les boucles, et vous tes maintenant bien
plus grosse et plus mauvaise.

 un certain point de vue, c'est excellent d'avoir des frres.

Il n'est pas possible  une jeune personne qui en a, de se faire de ses
mrites une opinion exagre.

Je crois qu' l'heure du djeuner, tout le monde fut content d'apprendre
le retour promis de Jack Hawthorne.

Par tout le monde j'entends ma mre, et Elsie, et Bob.

Notre cousin Salomon Barker, par contre, n'eut pas du tout l'air d'tre
accabl de joie quand je lanai cette nouvelle d'un ton triomphant,
d'une voix haletante.

Jusqu'alors je n'y avais jamais song, mais peut-tre que ce jeune
gentleman commence  s'prendre d'Elsie et qu'il redoute un rival.

Sans cela je ne vois pas pourquoi une chose aussi simple l'aurait fait
repousser son oeuf, dclarer qu'il avait djeun superbement, et cela
d'un ton agressif qui permettait de douter de sa sincrit.

Grace Maberly, l'amie d'Elsie, avait l'air trs contente, selon son
habitude.

Quant  moi, j'tais dans un tat de joie exubrante.

Jack et moi, nous avions t camarades d'enfance.

Il avait t pour moi comme un frre plus g, jusqu'au jour ou il tait
entr dans les cadets et nous avait quitts.

Que de fois Bob et lui ont grimp aux pommiers du vieux Brown, pendant
que je me tenais par-dessous et recevais le butin dans mon petit tablier
blanc.

Il n'y avait gure dans ma mmoire d'escapade, gure d'aventure o Jack
ne jout un rle de premier ordre.

Mais dsormais il tait le lieutenant Hawthorne.

Il avait fait la guerre d'Afghanistan, et, selon l'expression de Bob,
c'tait un guerrier fini.

Quelle tournure allait-il avoir?

Je ne sais comment cette expression de guerrier avait fait surgir
l'image de Jack en armure complte, avec des plumes au casque, altr de
sang, et s'escrimant avec une pe norme sur un adversaire.

Aprs un tel exploit, je craignais bien qu'il ne condescendt plus 
jouer  saute-mouton, aux charades et aux autres amusements
traditionnels de Hatherley House.

Le cousin Sol fut certainement trs dprim pendant les quelques jours
qui suivirent.

On avait toutes les peines du monde  le dcider  faire un quatrime
aux parties de tennis.

Il tmoignait une passion tout  fait extraordinaire pour la solitude et
le tabac fort.

Nous tombions sur lui dans les endroits les plus inattendus, dans les
massifs, le long de la rivire, et dans ces occasions, s'il lui tait
impossible de nous viter, il tenait son regard rigoureusement fix vers
le lointain et refusait d'entendre nos appels fminins et de
s'apercevoir qu'on agitait des ombrelles.

Cela tait certainement fort peu chic de sa part.

Un soir, aprs dner, je m'emparai de lui, et, me dressant de toute ma
hauteur, qui atteint cinq pieds quatre pouces et demi, je me mis en
devoir de lui dire ce que je pensais de lui.

C'est un procd que Bob regarde comme le comble de la charit, car il
consiste  donner libralement ce dont j'ai moi-mme le plus grand
besoin.

Le cousin Sol flnait dans un rocking-chair, le _Times_ devant lui, et
regardait le feu par dessus son journal, d'un air maussade.

Je me rangeai sur son flanc et lui envoyai ma borde.

--On dirait que nous vous avons fch, master Barker, dis-je d'un ton
de hautaine courtoisie.

--Que voulez-vous dire, Nell? demanda mon cousin en me regardant avec
surprise.

Il avait une faon bien bizarre de me regarder, le cousin Sol.

--Il semble que vous ne teniez plus  notre socit, remarquai-je.

Puis, descendant soudain de mon ton hroque:

--Vous tes stupide, Sol. Qu'est-ce qui vous a donc pris?

--Rien du tout, Nell, ou du moins rien qui en vaille la peine. Vous
savez que je passe mon examen de mdecine dans deux mois et que je dois
m'y prparer.

--Oh! dis-je, tout hrisse d'indignation, si c'est cela, alors n'en
parlons plus. Naturellement, si vous prfrez des _os_  vos jeunes
parentes, c'est fort bien. Il y a des jeunes gens qui feraient de leur
mieux pour se rendre agrables, au lieu de bouder dans les coins et
d'apprendre  dpecer leurs semblables avec des couteaux.

Et aprs avoir ainsi rsum la noble science de la chirurgie, je
m'occupai avec une violence exagre  remettre en place des ttires
qui n'en pouvaient mais.

Je voyais bien le cousin Sol regarder, d'un air amus, la petite
personne aux yeux bleus qui allait et venait en colre devant lui.

--Ne soufflez pas sur moi, Nell, dit-il. J'ai dj t cueilli une
fois, vous savez. En outre (et alors il prit une figure grave) vous
aurez assez de distractions quand arrivera ce... comment se
nomme-t-il?... le lieutenant Hawthorne.

--Ce n'est pas toujours Jack qui irait frquenter les momies et les
squelettes, remarquai-je.

--Est-ce que vous l'appelez toujours Jack? demanda l'tudiant.

--Naturellement. Ce nom de John, cela vous a l'air si raide.

--Oh! oui, c'est vrai, dit mon interlocuteur d'un air de doute.

J'avais toujours, trottant dans ma tte ma thorie au sujet d'Elsie.

Je me figurai que je pourrais essayer de donne aux choses une tournure
plus gaie.

Sol s'tait lev et regardait par la fentre.

J'allai l'y rejoindre et regardai timidement sa figure qui, d'ordinaire,
exprimait la bonhomie et qui, en ce moment, avait l'air trs sombre,
trs malheureuse.

En tout temps, il tait trs renferm, mais je pensai qu'en le poussant
un peu je l'amnerais  un aveu.

--Vous tes un vieux jaloux, dis-je.

Le jeune homme rougit et me regarda.

--Je connais votre secret, dis-je hardiment.

--Quel secret? dit-il en rougissant davantage.

--Ne vous tourmentez pas, je le connais. Permettez-moi de vous dire,
repris-je, devenant plus hardie encore, que Jack et Elsie n'ont jamais
t trs bien ensemble. Il y a bien plus de chance pour que Jack
devienne amoureux de moi. Nous avons toujours t amis.

Si j'avais plant dans le corps du cousin Sol l'aiguille  tricoter que
je tenais  la main, il n'aurait pas bondi plus haut.

--Grands Dieux! s'cria-t-il.

Et je vis fort bien dans le crpuscule ses yeux noirs se fixer sur moi.

--Est-ce que vous croyez rellement que c'est votre soeur qui m'occupe.

--Certainement, dis-je d'un ton ferme, avec la conviction que je
clouais mon drapeau au grand mt.

Jamais un simple mot ne produisit pareil effet.

Le cousin Sol fit un tour sur lui-mme, la respiration coupe de
saisissement, et sauta bel et bien par la fentre.

Il avait toujours eu de bizarres faons d'exprimer ses sentiments, mais
cette fois-ci il s'y prit d'une manire si originale que la seule
impression qui s'empara alors de moi fut celle de la stupfaction.

Je restai l  regarder fixement dans l'obscurit croissante.

Alors je vis sur la pelouse une figure qui me regardait aussi d'un air
abasourdi et stupfait.

--C'est  vous que je pense, Nell, dit la figure.

Aprs quoi elle disparut.

Puis, j'entendis le bruit de quelqu'un qui courait  toutes jambes dans
l'avenue.

C'tait un jeune homme fort extraordinaire.

Les choses allrent leur train quotidien  Hatherley House, malgr la
dclaration d'affection qu'avait faite de manire caractristique le
cousin Sol.

Il ne me sonda jamais au sujet des sentiments que j'prouvais  son
gard et plusieurs jours se passrent sans qu'il ft la moindre allusion
 la chose.

videmment, il croyait avoir fait tout ce qu'il est indispensable de
faire en pareilles circonstances.

Toutefois, de temps  autre, il lui arrivait de m'embarrasser
terriblement, quand il survenait, se plantait bien devant moi, me
regardait avec la fixit de la pierre, ce qui tait absolument
pouvantable.

--Ne faites pas a, Sol, lui dis-je un jour, vous me faites frissonner
des pieds  la tte.

--Pourquoi est-ce que je vous donne le frisson, Nelly? dit-il. N'est-ce
pas parce que vous avez de l'affection pour moi?

--Oh! oui, j'en ai assez, de l'affection. J'en ai pour Lord Nelson,
s'il s'agit de cela, mais il ne me plairait gure que sa statue vienne
se planter devant moi et reste des heures  me regarder. Voil qui me
met dans tous mes tats.

--Qu'est-ce qui a pu vous mettre lord Nelson dans la tte? dit mon
cousin.

--Il est sr que je n'en sais rien.

--Est-ce que vous avez pour moi la mme affection que vous avez pour
Lord Nelson, Nell?

--Oui, seulement plus forte.

Et le pauvre Sol dut se contenter de cette petite lueur d'encouragement,
car Elsie et miss Maberly entrrent  grand bruit dans la chambre et
mirent fin  notre tte--tte.

J'avais de l'affection pour mon cousin, c'tait certain.

Je savais quel caractre simple et loyal se cachait sous son extrieur
tranquille.

Et pourtant l'ide d'avoir pour amoureux Sol Barker--Sol, dont le nom
mme est synonyme de timidit--c'tait trop incroyable.

Que ne s'prenait-il de Grace, ou bien d'Elsie?

Elles auraient su que faire de lui. Elles taient plus ges que moi.
Elles pouvaient lui donner de l'encouragement ou le rabrouer, si elles
aimaient mieux.

Mais Grace tait occupe  flirter tout doucement avec mon frre Bob et
Elsie paraissait ne se douter absolument de rien.

J'ai gard souvenir d'un trait typique du caractre de mon cousin, que
je ne puis m'empcher de rapporter ici, bien qu'il soit tout  fait en
dehors de la suite de mon rcit.

C'tait  l'occasion de sa premire visite  Hatherley House. La femme
du Recteur vint un jour nous rendre visite et la responsabilit de la
recevoir chut  Sol et  moi.

Tout alla fort bien en commenant.

Sol se montra extraordinairement anim et causeur.

Malheureusement un mouvement d'hospitalit s'empara de lui, et, malgr
de nombreux signes, et coups d'oeil pour l'avertir, il demanda  la
visiteuse s'il se permettrait de lui offrir un verre de vin.

Or, comme si la malchance l'et voulu, notre provision venait d'tre
acheve, et bien que nous eussions crit  Londres, l'envoi n'tait pas
encore arriv  destination.

J'attendais la rponse, respirant  peine.

J'esprais un refus, mais quelle ne fut pas mon pouvante! Elle accepta
avec empressement.

--Ne vous donnez pas la peine de sonner, Nell, dit Sol. Je ferai le
sommelier.

Et avec un sourire plein de confiance, il se dirigea vers le petit
placard o l'on mettait ordinairement les carafons.

Ce fut seulement aprs s'tre engag  fond qu'il se rappela soudain
avoir entendu dire dans la matine qu'il n'y avait plus de vin  la
maison.

Son angoisse d'esprit fut telle qu'il passa le reste de la visite de
mistress Salter dans le placard et se refusa  en sortir jusqu' ce
qu'elle ft partie.

S'il y avait eu une possibilit quelconque que le placard du vin et une
autre issue, qui aboutt ailleurs, la chose se serait arrange, mais je
savais la vieille mistress Salter parfaitement au fait de la gographie
de la maison; elle la connaissait aussi bien que moi.

Elle attendit pendant trois quarts d'heure que Sol repart.

Puis elle s'en alla de fort mauvaise humeur.

--Mon cher, dit-elle en racontant l'histoire  son mari, et dans son
indignation ayant recours  un langage presque calqu sur celui de
l'criture, on et dit que le placard s'tait ouvert et l'avait
englouti.




Chapitre II


--Jack arrive par le train de deux heures, dit un matin Bob,
apparaissant au djeuner une dpche  la main.

Je pus saisir au vol un regard de reproche que me lanait Sol, mais cela
ne m'empcha point de manifester ma joie  cette nouvelle.

--Nous nous amuserons normment quand il sera l, dit Bob. Nous
viderons l'tang  poissons. Nous nous divertirons  n'en plus finir.
N'est-ce pas, Sol, ce sera charmant.

L'opinion de Sol sur ce que cela pouvait avoir de charmant tait
videmment de celles que l'on ne peut rendre par des paroles, car il ne
rpondit que par un grognement inarticul.

Ce matin-l, je songeai longuement  Jack dans le jardin.

Aprs tout, je me faisais grande fille, ainsi que Bob me l'avait rappel
un peu rudement.

Il me fallait dsormais me montrer rserve dans ma conduite.

Un homme, en chair et en os, avait bel et bien jet sur moi un regard
pris.

Quand j'tais une enfant, que j'eusse Jack derrire moi et qu'il
m'embrasst, cela pouvait aller le mieux du monde mais dsormais je
devais le tenir  distance.

Je me rappelai qu'un jour il me fit prsent d'un poisson crev qu'il
avait tir du ruisseau de Hatherley, et que je rangeai cet objet parmi
mes trsors les plus prcieux, jusqu'au jour o une odeur tratresse qui
se rpandait dans la maison fut cause que ma mre crivit  M. Burton
une lettre pleine d'injures, parce que celui-ci avait dclar que notre
systme de drainage tait aussi parfait qu'on pouvait le dsirer.

Il faut que j'apprenne  tre d'une politesse guinde qui tient les gens
 distance.

Je me reprsentai notre rencontre, et j'en fis une rptition.

Le massif de chvrefeuille reprsentant Jack, je m'en approchai
solennellement, je lui fis une rvrence majestueuse et lui adressai ces
paroles, en lui tendant la main.

--Lieutenant Hawthorne, je suis fort heureuse de vous voir.

Elsie survint pendant que je me livrais  cet exercice; elle ne fit
aucune observation, mais au lunch, je l'entendis demander  Sol si
l'idiotie se transmettait dans une famille, ou si elle restait borne
aux individus.

 ces mots, le pauvre Sol rougit terriblement et se mit  bafouiller de
la faon la plus confuse en voulant donner des explications.




Chapitre III


La cour de notre ferme donne sur l'avenue  peu prs  gale distance de
Hatherley House et de la loge.

Sol, moi, et master Nicolas Cronin, fils d'un esquire[2] du voisinage,
nous y allmes aprs le lunch.

Cette imposante dmonstration avait pour objet de mater une rvolte qui
avait clat dans le poulailler.

Les premires nouvelles de l'insurrection avaient t apportes  la
maison par le petit Bayliss, fils et hritier de l'homme prpos aux
poules, et on avait requis instamment ma prsence.

Qu'on me permette de dire en passant que la volaille tait le
dpartement d'conomie domestique dont j'tais tout spcialement
charge; et qu'il n'tait pris aucune mesure en ce qui les concernait,
sans qu'on et recours  mes conseils et  mon aide.

Le vieux Bayliss sortit en clopinant  notre arrive et me donna de
grands dtails sur l'meute. Il parat que la poule  crte et le coq de
Bantam avaient acquis des ailes d'une longueur telle qu'ils avaient pu
voler jusque dans le parc et que l'exemple donn par ces meneurs avait
t contagieux, au point que de vieilles matrones de moeurs rgulires,
telles que les Cochinchinoises aux pattes arques, avaient manifest de
la propension au vagabondage et pouss des pointes jusque sur le terrain
dfendu.

On tint un conseil de guerre dans la cour, et l'on dcida  l'unanimit
que les mutins auraient les ailes rognes.

Quelle course folle nous fmes! Par nous, j'entends master Cronin et
moi, car le cousin Sol restait  planer dans le lointain, les ciseaux 
la main, et  nous encourager.

Les deux coupables se doutaient videmment pourquoi on les rclamait,
car ils se prcipitaient sous les meules de foin, ou par dessus les
cages au point qu'on et cru avoir affaire  une demi-douzaine au moins
de poules  crte et de coqs Bantam, jouant  cache-cache dans la cour.

Les autres poules avaient l'air de s'intresser sans vacarme aux
vnements et se contentaient de lancer de temps  autre un gloussement
moqueur.

Toutefois, il n'en tait pas de mme de l'pouse favorite du Bantam.

Elle nous injuriait positivement du haut de son perchoir.

Les canards formaient la partie la plus indisciplinable de cette
runion, car bien qu'ils n'eussent rien  voir dans les dbuts de ce
dsordre, ils tmoignaient vivement leur intrt pour les fuyards,
couraient aprs eux de toute la vitesse de leurs courtes pattes jaunes
et embarrassaient les pas des poursuivants.

--Nous la tenons, criai-je toute haletante, quand la poule  crte fut
cerne dans un angle. Attrapez-la, master Cronin. Ah! vous l'avez
manque! Vous l'avez manque! Arrtez-la, Sol. Oh! mon Dieu! Elle arrive
de mon ct.

--C'est trs bien, miss Montague, s'cria master Cronin, pendant que
j'attrapais par les pattes la malheureuse volatile et que je me
disposais  la mettre sous mon bras pour l'empcher de reprendre la
fuite. Permettez-moi de vous la tenir.

--Non, non, je vous prie d'attraper le coq. Le voil! Tenez, l,
derrire la meule de foin! Passez d'un ct, je passe de l'autre.

--Il s'en va par la grande porte, cria Sol.

--Chou! criai-je  mon tour, Chou! Oh! il est parti.

Et nous nous lanmes tous deux dans le parc pour l'y poursuivre.

On tourna l'angle, on passa dans l'avenue, o je me trouvai face  face
avec un jeune homme  figure trs hale, en complet  carreaux, qui se
dirigeait vers la maison, en flnant.

Il n'y avait pas  se mprendre avec ces yeux gris et rieur.

Lors mme que je ne l'aurais pas regard, un instinct, j'en suis sre,
m'aurait dit que c'tait Jack.

M'tait-il possible d'avoir un air digne, avec la poule  crte fourre
sous mon bras?

Je fis un effort pour me redresser, mais le gredin d'oiseau semblait se
douter qu'il avait enfin trouv un protecteur, car il se mit  piauler
avec un redoublement de violence.

Dans mon dsespoir, je la lchai et j'clatai de rire.

Jack en fit autant.

--Comment a va-t-il, Nell? dit-il en me tendant la main.

Puis, d'une voix qui marquait l'tonnement:

--Tiens, vous n'tes plus du tout comme quand je vous ai vue pour la
dernire fois.

--Ah! alors je n'avais pas une poule sous le bras, dis-je.

--Qui aurait cru que la petite Nelly serait jamais devenue une femme?
dit Jack tout entier encore  sa stupfaction.

--Vous ne vous attendiez pas  ce que je devienne un homme en
grandissant, n'est-ce pas? dis-je avec une profonde indignation.

Et alors, renonant brusquement  toute rserve:

--Nous sommes rudement contents de votre arrive, Jack. Ne vous pressez
pas tant d'aller  la maison. Venez nous aider  attraper le coq bantam.

--Vous avez bien raison, dit Jack avec sa voix si gaie d'autrefois.
Allons!

Et nous voici tous les trois  courir comme des fous,  travers le parc,
pendant que le pauvre Sol s'empressait  notre aide, embarrass 
l'arrire-garde avec les ciseaux et la prisonnire.

Jack avait son costume trs froiss pour un homme en visite, quand il
prsenta ses respects  maman dans l'aprs-midi, et mes rves de dignit
et de rserve taient disperss  tous les vents.




Chapitre IV


Ce mois de mai, nous emes  Hatherley House une vritable troupe.

C'tait Bob, et Sol, et Jack Hawthorne, et master Nicolas Cronin.
C'tait, d'autre part, miss Maberly, et Elsie, et maman, et moi.

En cas de ncessit, nous pouvions recruter dans les rsidences des
environs une demi-douzaine d'invits, de manire  pouvoir former un
auditoire quand on produisait des charades ou des pices, de notre cru.

Master Nicolas Cronin, jeune tudiant d'Oxford, adonn aux sports et
plein de complaisance, fut, de l'avis de tous, une acquisition utile,
car il tait dou d'un tonnant talent pour l'organisation et
l'excution.

Jack ne montrait pas, tant s'en faut, autant d'entrain qu'autrefois.

En fait, nous fmes unanimes  l'accuser d'tre amoureux, ce qui lui fit
prendre cet air nigaud qu'ont les jeunes gens en pareille circonstance,
mais il n'essaya point de se disculper de cette charmante imputation.

--Qu'allons-nous faire aujourd'hui? dit un matin Bob. Quelqu'un de vous
a-t-il une ide?

--Vider l'tang, dit master Cronin.

--Nous n'avons pas assez d'hommes, dit Bob. Passons  autre chose.

--Il faut organiser une cagnotte pour le Derby, dit Jack.

--Oh! on a du temps de reste pour cela: les courses n'auront lieu que
dans la seconde semaine. Voyons, autre chose?

--Le Lawn-tennis, suggra Sol, avec hsitation.

--Du Lawn-tennis, il n'en faut pas.

--Vous pourriez organiser une dnette  l'Abbaye d'Hatherley, dis-je.

--Superbe, s'cria master M. Cronin, c'est bien cela. Qu'en dites-vous,
Bob?

--Une ide de premire classe, dit mon frre, adoptant la proposition
avec empressement.

Les repas sur l'herbe sont trs aims de ceux qui en sont  la premire
phase de la tendre passion.

--Eh bien, comment nous y rendrons-nous, Nell? dit Elsie.

--Je n'irai pas du tout, dis-je. J'y tiendrais normment, mais j'ai 
planter ces fougres que Sol est all me chercher. Vous feriez mieux
d'aller  pied. Ce n'est qu' trois milles, et on pourrait envoyer
d'avance le petit Bayliss avec le panier de provisions.

Il surgit alors un autre obstacle.

Le lieutenant s'tait donn une entorse la veille. Il n'en avait
jusqu'alors parl  personne, mais  prsent, a commenait  lui faire
mal.

--Vraiment, pourrais pas, dit Jack, trois milles  l'aller, trois au
retour.

--Allons, venez, ne faites pas le fainant, dit Bob.

--Mon cher garon, dit le lieutenant, j'ai fait assez de marches pour
le reste de ma vie. Si vous aviez vu avec quelle ardeur notre nergique
gnral me poussait de Kaboul  Kandahar, vous auriez piti de moi.

--Laissons le vtran tranquille, dit master Nicolas Cronin.

--Ayons piti de ce soldat blanchi sous le harnais, remarqua Bob.

--Assez blagu comme cela! fit Jack. Je vais vous dire ce que je compte
faire, reprit-il en se ranimant. Vous me donnerez la charrette anglaise,
Bob, et je la conduirai en compagnie de Nell, ds qu'elle aura fini de
planter ses fougres. Nous pourrons nous charger du panier. Vous venez,
n'est-ce pas, Nell?

--C'est entendu, dis-je.

Bob donna son approbation  cet arrangement, et tout le monde fut
content,  l'exception de master Salomon Barker, qui jeta sur le
militaire un regard imprgn d'une indulgente malice.

L'affaire dfinitivement convenue, toute la troupe alla faire les
prparatifs, et ensuite on partit par l'avenue.




Chapitre V


On ne saurait croire  quel point l'tat de la cheville s'amliora ds
que le dernier de la bande eut disparu au tournant de la haie.

Quand les fougres eurent t plantes, quand le gig[3] fut attel, Jack
avait retrouv toute son activit, toute sa vivacit.

--Il me semble que vous avez mis bien peu de temps  gurir, dis-je
pendant que nous trottions  travers les mandres du petit sentier
champtre.

--En effet, dit Jack, c'est que je n'avais rien du tout, Nell. Je
voulais causer avec vous.

--Vous n'allez pas me soutenir que vous avez dit un mensonge pour
pouvoir causer avec moi? protestai-je.

--J'en dirais quarante, dit Jack avec aplomb.

J'tais tellement perdue dans la contemplation de pareils abmes de
sclratesse dans le caractre de Jack, que je ne fis plus aucune
riposte.

Je me demandai si Elsie serait flatte ou indigne qu'on lui parlt de
commettre un tel nombre de mensonges pour elle.

--Nous avons toujours t si bons amis quand nous tions enfants, Nell,
commena mon compagnon.

--Oui, dis-je en baissant les yeux sur la couverture jete sur nos
genoux.

Je commentais  ce moment  devenir une jeune personne d'une grande
exprience, comme vous le voyez, et  comprendre ce que signifient
certaines inflexions de la voix masculine.

Ce sont des choses que l'on n'acquiert que par la pratique.

--Vous n'avez pas l'air d'avoir autant d'affection pour moi que vous en
aviez alors, dit Jack.

J'tais toujours absorbe entirement par l'examen de la peau de lopard
que j'avais devant moi.

--Savez-vous, Nelly, reprit Jack, que quand je campais en plein air
dans les passes glaces de l'Himalaya, quand je voyais l'arme ennemie
range en bataille devant moi, bref... reprit-il en prenant soudain un
ton passionn, tout le temps que j'ai pass dans ce maudit trou
d'Afghanistan, je n'ai pas eu d'autre pense que celle de la fillette
que j'avais laisse en Angleterre.

--Vraiment! dis-je  demi-voix.

--Oui, dit Jack, j'ai emport votre souvenir dans mon coeur, et quand je
suis revenu, vous n'tiez plus une fillette. Je vous ai retrouve belle
femme, Nelly, et je me suis demand si vous aviez oubli les jours
d'autrefois.

Jack commenait  devenir trs potique dans son enthousiasme.

Pendant ce temps, il avait abandonn compltement  son initiative le
vieux poney, qui se laissait aller, lui,  son penchant chronique, celui
de s'arrter pour admirer le paysage.

--Voyons, Nelly, dit Jack, avec une dfaillance dans la respiration,
comme quand on va tirer la corde de sa douche en pluie, une des choses
que l'on apprend en faisant campagne, c'est  mettre la main sur les
bonnes choses ds qu'on les aperoit. Pas de retard, pas d'hsitation,
car on ne sait pas si quelque autre ne va pas l'emporter pendant qu'on
cherche  prendre son parti.

Nous y venons, me dis-je avec dsespoir, et il n'y a pas de fentre par
o Jack puisse se jeter ds qu'il aura fait le plongeon.

J'en tais venue  former une association d'ides entre celle d'amour et
celle de saut par la fentre et cela datait de l'aveu du pauvre Sol.

--Ne croyez-vous pas, Nell, dit Jack, que vous auriez pour moi assez
d'affection pour lier ternellement votre existence  la mienne?
Voudriez-vous tre ma femme, Nelly?

Il ne sauta pas mme  bas du vhicule.

Il y resta, assis prs de moi, me regardant avec ses brillants yeux
gris, pendant que le poney allait flnant, et broutant les fleurs des
deux cts de la route.

Trs videmment il tenait  obtenir une rponse.

Je ne sais comment je crus voir une figure ple et timide me regarder
d'un fond obscur et entendre la voix de Sol me faisant sa dclaration
d'amour.

Pauvre garon, aprs tout il s'tait mis le premier en campagne!

--Le pourriez-vous, Nell? demanda Jack une fois de plus.

--J'ai beaucoup d'affection pour vous, Jack, lui dis-je en le regardant
avec un certain trouble, mais...

Comme sa figure s'altra,  ce monosyllabe:

Mais je ne crois, pas que mon affection aille jusque-l. En outre, je
suis si jeune, voyez-vous. Je crois bien que votre proposition me
vaudrait beaucoup de compliments et le reste, mais il ne faut plus
songer  moi  ce point de vue.

--Alors vous me refusez, dit Jack en plissant lgrement.

--Pourquoi ne vous adressez-vous pas  Elsie, m'criai-je dans mon
dsespoir. Pourquoi tout le monde s'adresse-t-il  moi?

--Ce n'est pas Elsie que je veux, s'cria Jack en lanant au poney un
coup de fouet qui surprit un peu ce quadrupde  l'allure peu presse.
Qu'est-ce que veut dire ce tout le monde, Nell?

Pas de rponse.

--Je vois ce que c'est, dit Jack avec amertume. J'ai remarqu ce
cousin, qui est toujours aprs vous, depuis que je suis ici. Vous tes
engage avec lui?

--Non, non, je ne le suis pas.

--Que Dieu en soit lou! rpondit dvotement Jack. Il y a encore de
l'espoir. Peut-tre, avec le temps, en viendrez-vous  de meilleures
ides. Dites-moi, Nell, aimez-vous beaucoup ce nigaud d'tudiant en
mdecine?

--Ce n'est pas un nigaud, dis-je avec indignation, et je l'aime tout
autant que je vous aimerai jamais.

--Vous pourriez l'aimer tout autant sans beaucoup l'aimer, dit Jack
d'un ton boudeur.

Puis ni l'un ni l'autre ne dmes mot, jusqu'au moment o un grand cri
pouss en choeur par Bob et master Cronin annona l'arrive du reste de
la troupe.




Chapitre VI


Si la partie de campagne fut russie, cela fut d entirement aux
efforts de ce dernier gentleman.

Trois amoureux sur quatre personnes, c'est hors de proportion, et il
fallut toutes ses facults de boute-en-train pour compenser l'effet
dsastreux de l'humeur des autres.

Bob avait l'air de ne voir que les charmes de miss Maberly.

La pauvre Elsie restait  se morfondre dans l'isolement, pendant que mes
deux admirateurs passaient leur temps  se regarder, puis  me regarder
tour  tour.

Mais master Cronin lutta courageusement contre cet tat de choses
dcourageant, se rendit agrable  tous, en explorant des ruines ou
dbouchant des bouteilles avec la mme vhmence, la mme nergie.

Le cousin Sol, en particulier, se montrait dcourag et dpourvu
d'entrain.

Il tait convaincu, j'en suis sre, que mon voyage en tte--tte avec
Jack avait t arrang d'avance entre nous. Mais il y avait dans son
expression plus de peine que de colre.

Jack, au contraire, j'ai regret de le dire, se montrait nettement
agressif.

Ce fut mme cela qui me dcida  choisir mon cousin pour m'accompagner
dans la promenade  travers bois qui suivit le lunch.

Jack avait fini par prendre des airs de propritaire si provocants que
j'tais rsolue  en finir une fois pour toutes.

Je lui en voulais aussi d'avoir pris l'air d'tre cruellement mortifi
par mon refus et d'avoir voulu dnigrer par derrire le pauvre Sol.

Il s'en fallait beaucoup que je fusse prise de l'un ou de l'autre, mais
aprs tout, avec mes ides juvniles de lutte  armes gales, j'tais
rvolte de voir l'un ou l'autre prendre une avance que je regardais
comme un avantage mal acquis.

Je sentais que si Jack n'tait pas revenu, j'aurais fini  la longue par
agrer mon cousin.

D'autre part, si ce n'avait t Sol, je n'aurais jamais pu refuser Jack.

Pour le moment, je les aimais tous les deux trop pour favoriser l'un ou
l'autre.

Comment cela finira-t-il? je me le demande, pensai-je. Il faut que je
fasse quelque chose de dcisif dans un sens ou dans l'autre,  moins
que, peut-tre, le meilleur parti soit d'attendre et de voir ce que
l'avenir amnera.

Sol montra une lgre surprise quand je le choisis pour compagnon, mais
il accepta avec un sourire de gratitude.

Son esprit parut considrablement soulag.

--Ainsi donc, je ne vous ai point encore perdue, Nell, me dit-il 
demi-voix, pendant que nous nous enfoncions sous les grands arbres et
que les voix de la troupe nous arrivaient de plus en plus affaiblies par
l'loignement.

--Personne ne peut me perdre, dis-je, car jusqu' prsent personne ne
m'a gagne. Je vous en prie, ne parlez plus de cela. Ne pourriez-vous
pas causer comme vous le faisiez il y a deux ans, et ne pas tre si
pouvantablement sentimental?

--Vous saurez un jour pourquoi, Nell, dit l'tudiant d'un ton de
reproche. Attendez jusqu'au jour o vous connatrez vous-mme l'amour;
alors vous comprendrez.

Je fis une lgre moue d'incrdulit.

--Asseyons-nous ici, Nell, dit le cousin Sol, en me dirigeant
habilement vers un petit tertre couvert de fraisiers et de mousse, et se
perchant sur une souche d'arbre  cot de moi. Maintenant, tout ce que
je vous demande, c'est de rpondre  une ou deux questions. Aprs cela
je ne vous perscuterai plus.

Je m'assis, l'air rsign, les mains sur les genoux.

--tes-vous fiance au lieutenant Hawthorne?

--Non, rpondis-je avec nergie.

--Est-ce que vous l'aimez mieux que moi?

--Non; je ne l'aime pas mieux.

Le thermomtre du bonheur de Sol marqua au moins cent degrs  l'ombre.

--Est-ce que vous m'aimez mieux que lui, Nelly, fit-il d'une voix trs
tendre.

--Non.

Le thermomtre redescendit au-dessous de zro.

--Voulez-vous dire que nous sommes,  vos yeux, exactement au mme
niveau?

--Oui.

--Mais il vous faudra choisir entre nous un jour, vous savez, dit le
cousin Sol d'un ton de doux reproche.

--Je voudrais bien qu'on ne me tourmente pas ainsi, m'criai-je en me
fchant, ce que font d'ordinaire les femmes quand elles ont tort. Vous
ne m'aimez pas du tout. Autrement vous ne seriez pas ainsi  me
harceler. Je crois qu' vous deux vous finirez par me rendre folle.

Et alors je parus sur le point d'clater en sanglots, en mme temps que
la faction Barker manifestait des indices de consternation et de
dfaite.

Est-ce que vous ne voyez pas ce qui en est, Sol? dis-je en riant 
travers mes larmes de son air dconfit. Supposez que vous ayez t lev
avec deux jeunes filles, que vous en soyez venu  les aimer beaucoup
toutes deux, mais que vous n'ayez jamais eu de prfrence pour l'une,
que vous n'ayez jamais eu l'ide d'pouser l'une ou l'autre. Puis, qu'on
vous dise comme cela,  brle pourpoint, que vous devez choisir l'une
d'elles, et rendre ainsi l'autre trs malheureuse, vous trouveriez,
n'est-ce pas, que ce n'est pas chose facile.

--En effet, je ne le trouve pas, dit l'tudiant.

--Alors vous ne pouvez pas me blmer.

--Je ne vous blme pas, Nelly, rpondit-il en s'attaquant avec sa canne
 une grande digitale pourpre. Je trouve que vous avez parfaitement le
droit de vouloir tre sre de vos dispositions. Il me semble,
continua-t-il--en parlant d'une voix un peu hache, mais disant ce
qu'il pensait, en vrai gentleman anglais qu'il tait--il me semble que
ce Hawthorne est un excellent garon. Il a plus vu le monde que moi. Il
fait, il dit toujours ce qu'il y a de mieux  faire et  dire, et quand
il le faut, et certainement ce n'est point l un des traits de mon
caractre. Puis il est de bonne famille. Il a un bel avenir. Je devrais,
je pense, vous savoir beaucoup de gr de votre hsitation, Nell, et la
regarder comme une preuve de votre bon coeur.

--Nous ne parlerons plus de cela, dis-je en pensant,  part moi, que ce
garon-l tait d'une nature bien plus fine que celui dont il faisait
l'loge. Tenez, ma jaquette est toute tache par ces affreux
champignons. Je me demande o sont les autres en ce moment.

Il ne fallut pas bien longtemps pour les dcouvrir.

Tout d'abord nous entendmes des cris et des rires qui retentissaient
dans les chos des longues clairires.

Puis, comme nous nous avancions dans cette direction, nous fmes
stupfaits de voir la flegmatique Elsie courant  toutes jambes par le
bois, sans chapeau, sa chevelure flottant au vent.

Ma premire ide fut qu'il tait arriv une effrayante catastrophe--
peut-tre des brigands, ou un chien enrag--et je vis la forte main de
mon compagnon se crisper sur sa canne.

Mais lorsque nous fmes prs de la fugitive, nous apprmes que tout le
tragique de la chose se rduisait  une partie de cache-cache organise
par l'infatigable master Cronin.

Comme on s'amusa, en se courbant, se cachant, courant parmi les chnes
de Hatherley.

Quelle horreur aurait prouve le bon vieil abb qui les avait plants
et comme la longue procession de moines en robe noire se serait mise 
marmotter ses oraisons!

Jack refusa de prendre part au jeu, en allguant sa cheville malade, et
resta  fumer sous un arbre, l'air fort boudeur, en jetant sur Salomon
Barker des regards pleins d'une sombre haine, pendant que ce dernier
gentleman participait au jeu avec enthousiasme et se distinguait en se
faisant toujours prendre et ne prenant jamais personne.




Chapitre VII


Pauvre Jack! Il fut certainement trs malheureux ce jour-l.

Mme un amoureux accueilli favorablement et t quelque peu dsorient,
je crois, par un incident survenu pendant notre retour  la maison.

Il avait t convenu que nous reviendrions tous  pied. La charrette
avait t dj renvoye avec le panier vide, de sorte que nous prmes
par l'Alle des pines, et ensuite  travers champs.

Nous tions occups justement  franchir une barrire  claire-voie pour
traverser la pice de terre de dix acres du pre Brown, quand master
Cronin revint en arrire et dit que nous ferions mieux de prendre la
route.

--La route? dit Jack. C'est absurde. Nous gagnons un quart de mille par
ce champ.

--Oui, mais il y a quelque danger. Nous ferions mieux de faire le tour.

--O est le danger? fit notre militaire en tortillant sa moustache d'un
air ddaigneux.

--Oh! ce n'est rien, dit Cronin. Ce quadrupde qui est au milieu du
pr, c'est un taureau, et un taureau qui n'a pas trs bon caractre.
Voil tout. Je ne suis pas d'avis de laisser aller les dames.

--Nous n'irons pas, dirent en choeur les dames.

--Alors suivons la haie pour regagner la route, suggra Sol.

--Vous irez par o il vous plaira, dit Jack d'un ton grognon. Quant 
moi, je passe par le pr.

--Ne faites pas le fou, Jack, dit mon frre.

--C'est bon pour vous autres de penser  tourner le dos  une vieille
vache; moi je ne trouve pas. Cela blesse mon amour-propre, voyez-vous,
et je vous rejoindrai de l'autre ct de la ferme.

Et, ce disant, Jack boutonna son habit d'un air truculent, brandit sa
canne avec jactance et entra dans la prairie de dix acres.

On se groupa prs de la barrire et on suivit d'un regard anxieux les
vnements.

Jack fit de son mieux pour avoir l'air absorb par la contemplation du
paysage et de l'tat probable du temps, car il jetait des regards autour
de lui et vers les nuages d'un air proccup.

Toutefois ses coups d'oeil partaient du ct taureau et y revenaient je
ne sais comment.

L'animal, aprs avoir examin longuement et fixement l'intrus, avait
battu en retraite dans l'ombre de la haie sur un des cts, et Jack
suivait le grand axe du champ.

--a va bien, dis-je, il s'est cart du chemin.

--Je crois qu'il le fait marcher, dit master Nicolas Cronin. C'est un
animal plein de mchancet et de roublardise.

Master Cronin finissait  peine ces mots que le taureau sortit de
l'ombre de la haie, et se mit  frapper du pied en secouant sa tte
noire  l'expression mauvaise.

 ce moment Jack tait au milieu du pr et affectait de ne pas remarquer
son adversaire, tout en htant un peu le pas.

La manoeuvre, que fit ensuite le taureau, consista  dcrire rapidement
deux ou trois petits cercles.

Puis il s'arrta, lana un mugissement, baissa la tte, dressa la queue
et se dirigea sur Jack de toute sa vitesse.

Ce n'tait plus le moment de feindre d'ignorer l'existence de l'animal.

Jack regarda un instant autour de lui.

Il n'avait d'autre arme que sa petite canne, pour tenir tte  cette
demi-tonne de viande en colre qui accourait sur lui au pas de charge.

Il fit la seule chose qui fut possible, c'est  dire qu'il courut vers
la haie de l'autre ct du pr.

Tout d'abord Jack eut la condescendance de courir, mais ensuite il se
mit  un trot tranquille, mprisant, une sorte de compromis entre sa
dignit et sa crainte, chose si plaisante que, malgr notre effroi, nous
clatmes de rire en choeur.

Peu  peu, toutefois, comme il entendait le galop des sabots se
rapprocher, il hta le pas, et finit par prendre pour tout de bon la
fuite pour trouver un abri.

Son chapeau s'tait envol, les basques de son habit voltigeaient au
vent, et son ennemi n'tait plus qu' dix yards de lui.

Quand mme notre hros de l'Afghanistan aurait eu  ses trousses toute
la cavalerie d'Ayoub Khan, il n'aurait pu parcourir cet espace en moins
de minutes.

Si vite qu'il allt, le taureau allait plus vite encore, et ils parurent
atteindre la haie en mme temps.

Nous vmes Jack s'y enfoncer hardiment, et une seconde aprs il en
sortit de l'autre ct, d'un trait, comme s'il avait t projet par un
canon, pendant que le taureau lanait une srie de mugissements
triomphants  travers le trou fait par Jack.

Nous prouvmes une sensation de soulagement en voyant Jack se secouer
pour se mettre en route dans la direction de la maison sans jeter un
regard de notre ct.

Lorsque nous arrivmes, il s'tait retir dans sa chambre et ce fut
seulement le lendemain au djeuner qu'il reparut, boitant et l'air fort
dconfit.

Mais aucun de nous n'eut la cruaut de faire allusion  l'vnement, et
par un traitement judicieux nous l'emes remis dans son tat normal de
bonne humeur avant l'heure du lunch.




Chapitre VIII


C'tait deux jours aprs la partie de campagne que devait se tirer notre
grande cagnotte du Derby.

C'tait une crmonie annuelle qu'on n'omettait jamais  Hatherley
House.

En comptant les visiteurs et les voisins il y avait gnralement autant
de demandes de tickets qu'il y avait de chevaux engags.

--La cagnotte se tire ce soir, Mesdames et Messieurs, dit Bob en
qualit de matre de la maison. Le montant est de dix shillings. Le
second a un quart de la masse, le troisime rentre dans sa mise.
Personne ne peut prendre plus d'un billet, ni vendre son billet aprs
l'avoir pris.

Tout cela fut proclam par Bob d'une voix trs pompeuse, trs
officielle, bien que l'effet en ft un peu amoindri par un sonore Amen
de master Nicolas Cronin.




Chapitre IX


Il me faut maintenant renoncer au style personnel pour un moment.

Jusqu' prsent, ma petite histoire s'est compose simplement d'une
srie d'extraits de mon journal particulier, mais j'ai maintenant 
raconter une scne que je n'appris qu'au bout de bien des mois.

Le lieutenant Hawthorne, ou Jack, comme je ne puis m'empcher de
l'appeler, avait t fort tranquille depuis la partie de campagne, et il
s'tait adonn  la rverie.

Or, le hasard voulut que master Salomon Barker vnt au fumoir aprs le
lunch, le jour de la cagnotte, et qu'il y trouvt le lieutenant assis et
faisant de la fume, pour distraire sa grandeur solitaire.

Battre en retraite et paru une lchet.

Aussi l'tudiant s'assit-il sans mot dire et se mit  feuilleter le
_Graphic_.

Les deux nivaux trouvaient la situation galement embarrassante.

Ils avaient pris l'habitude de mettre le plus grand soin  s'viter et
maintenant ils se trouvaient brusquement mis face  face, sans qu'un
tiers ft l pour jouer le rle de tampon.

Le silence finissait par devenir pnible.

Le lieutenant billa, toussa avec une nonchalance mal joue et continua
 examiner d'un air sombre le journal qu'il tenait.

Le tic-tac de la pendule, le choc des billes qui arrivait de l'autre
ct du corridor, o se trouvait la salle de billard, prenaient une
intensit et une monotonie qui,  la longue, devenaient insupportables.

Sol leva les yeux une fois, mais il rencontra les yeux de son compagnon,
qui venait de faire exactement la mme chose.

Les deux jeunes gens se donnrent aussitt l'air de s'intresser
profondment, exclusivement aux dessins du plafond.

Pourquoi me quereller avec lui? pensait Sol  part lui. Aprs tout, je
ne demande qu' jouer  chances gales. Probablement je serai mal
accueilli, mais je ne risque rien  lui offrir une entre en
conversation.

Le cigare de Sol s'tait teint: l'occasion tait trop favorable pour la
laisser passer.

--Auriez-vous l'obligeance de me donner une allumette, Lieutenant?
demanda-t-il.

Le lieutenant tait dsol, extrmement dsol, mais n'avait pas la
moindre allumette.

C'tait un mauvais dbut.

La politesse glaciale vous tient plus  distance que la grossiret
proprement dite. Mais master Salomon Barker, comme la plupart des gens
timides, tait l'audace mme, ds que la glace avait t rompue.

Il ne voulait plus de ces coups d'pingle, de ces malentendus; le moment
tait venu des mesures dfinitives.

Il poussa son fauteuil jusqu'au milieu de la chambre et se planta en
face du militaire tonn.

--Vous faites la cour  miss Nelly Montague, dit-il.

Jack se leva de son canap aussi promptement que si le taureau du
fermier Brown tait entr par la fentre.

--Et si je la fais, dit-il en tortillant sa moustache roussie, que
diable cela peut-il vous faire?

--Ne vous emportez pas, dit Sol, rasseyez-vous; et causons de l'affaire
en gens raisonnables. Je l'aime, moi aussi.

--O diable cet individu veut-il en venir? se demanda Jack en se
ressayant, et tout fumant encore de la rcente explosion.

--En un mot comme en cent, le fait est que nous l'aimons tous les deux,
reprit Sol en soulignant sa remarque d'un mouvement de son doigt osseux.

--Et aprs? dit le lieutenant, donnant quelques indices d'une rechute.
Je suppose que le plus favoris l'emportera, et que la jeune personne
est parfaitement en tat de faire elle-mme son choix. Vous ne vous
attendez pas, n'est-ce pas,  ce que je me retire de la course,
uniquement parce que vous tenez  gagner le prix?

--C'est bien cela, s'cria Sol, il faudra que l'un de nous deux se
retire. Vous avez mis la bonne ide. Vous voyez, Nelly, miss Montague
veux-je dire, vous aime mieux que moi, autant que je puis voir, mais
elle m'aime encore assez pour ne pas vouloir m'affliger par un refus
formel.

--L'honntet m'oblige  reconnatre, dit Jack d'un ton plus conciliant
que celui donc il avait parl jusqu'alors, que Nelly, miss Montague,
veux-je dire, vous aime mieux que moi, mais que, nanmoins, elle m'aime
encore assez pour ne pas prfrer mon rival ouvertement, en ma prsence.

--Je ne suis pas de votre avis, dit l'tudiant.  vrai dire, je crois
que vous vous trompez, car elle me l'a dit en propres termes. Toutefois,
ce que vous dites nous permettra d'arriver plus facilement  nous
entendre. Il est parfaitement vident que tant que nous nous montrerons
galement amoureux d'elle, aucun de nous deux ne peut avoir le moindre
espoir de faire sa conqute.

--Il y a quelque bon sens dans cela, dit le lieutenant, d'un air
rflchi, mais que proposez-vous?

--Je propose que l'un de nous se retire, pour employer votre
expression. Il n'y a pas d'autre alternative.

--Mais qui devra se retirer? demanda Jack.

--Ah! voil la question.

--Je puis allguer que je la connais depuis plus longtemps.

--Je puis allguer que j'ai t le premier  l'aimer.

L'affaire semblait arrive  un point mort. Ni l'un ni l'autre des
jeunes gens n'tait, si peu que ce ft, dispos  abdiquer en faveur de
son rival.

--Voyons, dit l'tudiant, si nous tirions au sort.

Cela paraissait quitable, tous deux en tombrent d'accord. Mais il
surgit une nouvelle difficult.

Tous deux prouvaient une rpugnance sentimentale  risquer l'ange de
leurs rves sur une chance aussi mesquine que la chute d'une pice de
monnaie ou la longueur d'une paille.

Ce fut en ce moment critique que le lieutenant Hawthorne eut une
inspiration.

--Je vais vous dire de quelle faon nous allons trancher l'affaire,
proposa-t-il. Vous et moi nous sommes inscrits pour la cagnotte de notre
Derby. Si votre cheval bat le mien, je renonce  ma chance. Si le mien
bat le vtre, vous renoncez pour toujours  miss Montague. Est-ce march
conclu?

--Je n'ai qu'une rserve  faire, dit Sol. C'est dans deux jours
qu'auront lieu les courses. Pendant ce temps-l, aucun de nous ne devra
rien faire pour gagner sur l'autre un avantage dloyal. Nous
conviendrons tous les deux d'ajourner notre cour jusqu' ce que la chose
soit dcide.

--Convenu! dit le soldat.

--Convenu! dit Salomon.

Et tous deux scellrent l'engagement d'une poigne de mains.




Chapitre X


Ainsi que je l'ai fait remarquer, je ne savais rien de l'entretien qui
avait eu lieu entre mes prtendants.

Je puis dire incidemment que, pendant ce temps-l, j'tais dans la
bibliothque, ou j'coutais du Tennyson, que me lisait de sa voix sonore
et musicale master Nicolas Cronin.

Toutefois, je m'aperus, dans la soire, que ces deux jeunes gens
montraient un entrain singulier au sujet de leurs chevaux, et que ni
l'un ni l'autre n'taient disposs  rien faire pour m'tre agrable.

Je suis heureuse de pouvoir dire qu'ils furent punis de ce crime par le
sort qui leur attribua des outsiders sans valeur.

Eurydice fut, je crois, le cheval chu  Sol, pendant que Jack tirait le
nom de Bicyclette.

Master Cronin eut pour sa part un cheval appel Iroquois. Quant aux
autres, ils parurent enchants de leur lot.

Avant d'aller me coucher, je jetai un coup d'oeil au fumoir, et je fus
enchant de voir Jack en train de consulter le prophte du sport dans le
_Champ de Courses_ tandis que Sol tait plong jusqu'au cou dans la
_Gazette_.

Cette passion soudaine pour le Turf paraissait d'autant plus trange que
si je savais mon cousin capable de distinguer un cheval d'une vache,
c'tait tout ce que ses amis pouvaient lui accorder en fait de
connaissances de cette sorte.

Les diffrentes personnes qui se trouvaient  la maison furent unanimes
 trouver que ces dix jours passaient bien lentement.

Je n'aurais pu en dire autant.

Peut-tre parce que je dcouvris une chose fort inattendue et fort
agrable au cours de cette priode.

C'tait un soulagement que de me sentir exempte de toute crainte de
blesser la susceptibilit de l'un ou de l'autre de mes anciens amoureux.

Je pouvais dire maintenant quel tait l'objet de mon choix, de ma
prfrence, car ils m'avaient compltement abandonne, et me laissaient
 la socit de mon frre Bob ou de master Nicolas Cronin.

Le nouvel lment d'entrain qu'avaient apport les courses de chevaux
semblait avoir chass entirement de leur esprit leur premire passion.
Jamais on ne vit maison envahie  ce point par les _tuyaux_ spciaux,
par un tel nombre d'odieux imprims, o il pourrait par hasard se
trouver un mot relatif  la forme des chevaux ou  leurs antcdents.

Les grooms de l'curie eux-mmes taient las de raconter comme quoi
Bicyclette descendait de Vlocipde, ou d'expliquer  l'tudiant en
mdecine comment Eurydice tait issue de Hads par Orphe. L'un d'eux
dcouvrit que la grand-mre maternelle d'Eurydice tait arrive
troisime au Handicap d'Ebor; mais la faon bizarre dont il se mettait
sur l'oeil gauche la demi-couronne qu'il avait reue, tout en adressant
de l'oeil droit un clin d'oeil au cocher, donne quelque lieu de mettre en
doute son affirmation.

Et d'une voix qui sentait la bire, il dit tout bas ce soir-l:

--Ce nigaud! Il ne s'apercevra pas de la diffrence, et rien que de
s'imaginer que c'est la vrit, a vaut un dollar pour lui.




Chapitre XI


 l'approche du jour du Derby l'motion s'accrut.

Master Cronin et moi, nous changions des coups d'oeil et des sourires,
en voyant Jack et Sol se jeter, aprs le djeuner, sur les journaux et
dvorer les listes des paris.

Mais le point culminant, ce fut le soir qui prcdait immdiatement la
course.

Le lieutenant avait couru  la gare pour s'assurer les dernires
nouvelles. Il revint toujours courant, et brandissant avec frnsie un
journal froiss au-dessus de sa tte.

--Eurydice est couronne, cria-t-il. Votre cheval est fichu, Barker.

--Quoi? hurla Sol.

--Oui, fichu... absolument abm  l'entranement, ne courra pas du
tout.

--Faites voir, gmit mon cousin, en s'emparant du journal.

Puis il le laissa tomber, s'lana hors de la chambre et descendit 
grand bruit les marches quatre  quatre.

Nous ne le revmes plus jusqu'au soir, o il reparut furtivement trs
bouriff et se hta de se glisser dans sa chambre.

Pauvre garon? j'aurais sympathis avec sa peine si je n'avais song 
la conduite dloyale qu'il avait rcemment tenue  mon gard.

Depuis ce moment, Jack parut un tout autre homme.

Il commena aussitt  me tmoigner des attentions visibles, ce qui fut
fort ennuyeux pour moi et pour une autre personne qui se trouvait l.

Il joua du piano. Il chanta. Il proposa des amusements de socit. En
somme, il usurpa les fonctions exerces d'ordinaire par master Nicolas
Cronin.

Je me souviens d'avoir t frappe d'un fait remarquable, c'est que dans
la matine du Derby, le lieutenant parut avoir compltement cess de
s'intresser de la course.

 djeuner, il se montra plein d'entrain, mais il n'ouvrit pas mme le
journal qui se trouvait devant lui.

Ce fut master Cronin qui le dploya  la fin, et jeta un regard sur les
colonnes.

--Quoi de neuf, Nick? demanda mon frre Bob.

--Pas grand-chose. Ah! si, voici quelque chose. Un autre accident de
chemin de fer. Une rencontre de trains,  ce qu'il parat, le frein
Westinghouse n'a pas fonctionn. Deux tus, sept blesss et... par
Jupiter! coutez-moi a: parmi les victimes se trouvait un des
concurrents des jeux Olympiques d'aujourd'hui. Un clat aigu de bois lui
est entr dans le ct et cet animal de valeur a d tre sacrifi sur
l'autel de l'humanit. Le nom de ce cheval est Bicyclette. Hol,
Hawthorne, voil que vous avez rpandu tout votre caf sur la nappe. Ah!
j'oubliais: Bicyclette, c'tait votre cheval, n'est-ce pas? Voil votre
chance  l'eau, je le crains. Je vois qu'Iroquois, qui avait une basse
cote au commencement, est devenu le favori du jour.




Chapitre XII


Paroles significatives, et je ne doute pas que votre perspicacit ne
vous l'ait appris, au moins depuis les trois dernires pages.

Ne me traitez pas de flirteuse, de coquette avant d'avoir pes les
faits.

Tenez compte de mon amour-propre piqu du soudain abandon de mes
amoureux, songez combien je fus charme de l'aveu que me fit celui dont
j'avais voulu me cacher l'amour, alors mme que je le lui rendais,
songez aux occasions qui s'offrirent  lui et dont il profita pendant
tout le temps que Jack et Sol m'vitrent d'une manire systmatique et
pour se conformer  leur ridicule convention.

Pesez tout cela, et alors qui d'entre vous jettera la premire pierre 
la jeune fille rougissante qui fut l'enjeu de la cagnotte du Derby?

Voici la chose, telle qu'elle parut au bout de trois mois bien courts
dans le _Morning Post_: 12 aot-- l'glise de Hatherley, mariage de
Nicolas Cronin, esquire, fils an de Nicolas Cronin, esquire, de
Woodlands, Cropshire, avec miss Eleanor Montague, fille de feu James
Montague, esquire, juge de paix,  Hatherley House.




Chapitre XIII


Jack partit en dclarant qu'il allait s'offrir comme volontaire dans une
expdition en ballon pour le Ple Nord. Mais il revint trois jours
aprs, et dit qu'il avait chang d'intention.

Il voulait refaire  pied le trajet parcouru par Stanley  travers
l'Afrique quatoriale.

Depuis, il a laiss chapper une ou deux allusions pleines d'amertume
aux esprances dues et aux joies ineffables de la mort; mais tout bien
considr, il continue  se porter fort bien, et rcemment on l'a
entendu grogner en des occasions telles que du mouton pas assez cuit et
du boeuf trop cuit, allusions que l'on peut  bon droit regarder comme
des indices de bonne sant.

Sol prit la chose avec plus de calme; mais je crains que le fer ne soit
entr plus profond dans son me.

Toutefois, il se remit d'aplomb comme un garon courageux qu'il tait.

Il poussa mme la hardiesse jusqu' dsigner les demoiselles d'honneur,
ce qui lui fournit l'occasion de se perdre dans un labyrinthe
inextricable de mots.

Il se lava les mains de la phrase rebelle, et la coupa en deux pour
s'asseoir, succombant  sa rougeur et aux applaudissements.

J'ai entendu dire qu'il avait pris pour confidente de ses douleurs et de
ses dceptions la soeur de Grace Maberly et trouv en elle la sympathie
qu'il en attendait.

Bob et Grace se marient dans quelques mois, et il se pourrait qu'un
autre mariage ait lieu  la mme poque.




LE RCIT DE L'AMRICAIN




Chapitre I


Cela vous a un air trange, disait-il au moment o j'ouvris la porte de
la chambre o se runissait notre cercle mi-social mi-littraire, mais
je pourrais vous raconter des choses bien plus drles que celles-l,
diablement plus drles.

Comme vous le voyez, a n'est pas les gens qui savent enfiler des mots
anglais correctement, et qui ont reu de bonnes ducations, qui se
trouvent dans les drles d'endroits o je me suis vu.

Messieurs, la plupart du temps, c'est des gens grossiers, qui savent
toute juste se faire comprendre de vive voix; et bien moins encore
dcrire, avec la plume et l'encre, les choses qu'ils ont vues, mais
s'ils le pouvaient, ils vous feraient dresser les cheveux d'tonnement 
vous autres Europens; oui, Messieurs, c'est comme a.

Il se nommait, je crois, Jefferson Adams.

Je sais que ses initiales taient J. A., car vous pouvez les voir encore
profondment graves  la pointe du couteau sur le panneau d'en haut, et
 droite de la porte de notre fumoir.

Il nous lgua ce souvenir, ainsi que quelques dessins artistiques
excuts par lui avec du jus de tabac sur notre tapis de Turquie, mais 
part ces reliques, notre Amricain conteur d'histoire a disparu de notre
monde.

Il flamba comme un mtore brillant au milieu de nos banales et calmes
runions, et alla se perdre dans les tnbres extrieures.

Ce soir-l, cependant, notre hte du Nevada tait compltement lanc.
Aussi j'allumai tranquillement ma pipe et m'installai sur la chaise la
plus proche, en me gardant bien d'interrompre son rcit.

--Remarquez-le bien, reprit-il, je ne veux pas chercher noise  vos
hommes de science.

J'aime, je respecte un type qui est capable de mettre  sa place
n'importe quelle bte ou plante, depuis une baie de houx jusqu' un ours
grizzly, avec des noms  vous casser la mchoire, mais si voulez des
faits vraiment intressants, des faits pleins d'un jus savoureux,
adressez-vous  vos baleiniers,  vos gens de la frontire,  vos
claireurs, aux hommes de la Baie d'Hudson, des gaillards qui savent 
peine signer leur nom.

Il y eut alors une pause, pendant laquelle master Jefferson Adams sortit
un long cigare et l'alluma.

Nous observions un rigoureux silence, car l'exprience nous avait appris
qu' la moindre interruption notre Yankee rentrait aussitt dans sa
coquille.

Il regarda autour de lui avec un sourire d'amour-propre satisfait, et
remarquant notre air attentif, il reprit  travers une aurole de fume:

--Eh bien lequel de vous, gentlemen, est jamais all dans l'Arizona?
Aucun, je parie.

Et parmi tous les Anglais et Amricains qui promnent la plume sur le
papier, combien y en a-t-il qui sont alls dans l'Arizona? Bien peu,
j'en suis sr.

J'y suis all, Monsieur, j'y ai vcu des annes, et quand je pense  ce
que j'y ai vu, c'est  peine si je me crois moi-mme aujourd'hui.

Ah! en voil un du pays!

J'tais du nombre des flibustiers de Walker.

On avait jug  propos de nous qualifier ainsi. Aprs que nous emes
t disperss, et notre chef fusill, plusieurs d'entre nous se
frayrent des routes et s'installrent par l.

C'tait une colonie anglaise, et amricaine au grand complet, avec nos
femmes et enfants.

Je crois qu'il en reste encore des anciens, et qu'ils n'ont pas encore
oubli ce que je vais vous raconter. Non, je vous garantis qu'ils ne
l'ont point oubli, tant qu'ils seront de ce ct-ci de la tombe.

Mais je parlais du pays, et je parie que je vous tonnerais normment,
si je ne vous parlais pas d'autre chose.

Songer qu'un tel pays aurait t fait pour quelques _Graisseurs_ et
quelques demi-sang! C'est faire un mauvais usage des bienfaits de la
Providence, je vous le dis.

L'herbe y poussait plus haut que la tte d'un homme  cheval, et des
arbres si serrs que pendant des lieues et des lieues vous n'arriviez
pas  entrevoir un bout de ciel bleu, et des orchides grandes comme des
parapluies. Peut-tre quelqu'un de vous a-t-il vu une plante qu'on
appelle pige  mouches quelque part dans les tats.

--_Dionoea muscipula_, dit  demi-voix Dawson, notre savant par
excellence.

--Ah! Dix au nez de municipal, c'est a! Vous voyez une mouche se poser
sur cette plante-l. Alors vous voyez aussitt les deux battants de la
feuille se rapprocher brusquement et tenir la mouche prisonnire entre
eux, la broyer, la triturer en petits morceaux.

a ressemble  s'y mprendre  une grande pieuvre avec son bec, et des
heures aprs, si vous ouvrez la feuille, vous voyez le corps de la
mouche  moiti digr, et en menus morceaux. Eh bien j'ai vu dans
l'Arizona de ces piges  mouche avec des feuilles de huit, de dix pieds
de long, des pines ou dents d'au moins un pied.

Elles taient capables de... Mais, Dieu me damne, je vais trop vite.

C'tait la mort de Joe Hawkins que je voulais votre raconter.

C'est bien la chose la plus trange que vous puisiez jamais entendre.

Il n'y avait personne du Montana qui ne connt Joe Hawkins, Alabama
Joe, comme on l'appelait l-bas.

C'tait un homme de plein air, je vous en rponds, mais le plus damn
putois qu'un homme ait jamais vu.

Un bon garon, souvenez-vous en, tant que vous le caressiez dans le
sens du poil, mais pour peu qu'on le blagut, il devenait pire qu'un
chat sauvage.

Je l'ai vu tirer ses six coups dans une foule d'hommes qui le
bousculait pour l'entraner dans le bar de Simpson, alors qu'une danse
tait en train, et il planta son _bowie-knife_ dans Tom Hooper, parce
que celui-ci lui avait vers par mgarde son verre sur son gilet.

Non, il ne reculait pas devant un assassinat, Joe, oh non, et il ne
fallait pas avoir confiance en lui, tant que vous n'aviez pas l'oeil sur
lui.

Car, au temps dont je parle, alors que Joe Hawkins faisait le matamore
par la ville et pitinait la loi sous son rvolver, il y avait l un
Anglais nomm Scott, Tom Scott, si je me souviens bien.

Ce diable de Scott tait un Anglais pour tout de bon (je demande pardon
 la compagnie prsente) et pourtant il ne plaisait gure  la bande
d'Anglais de l-bas, ou la bande d'Anglais ne lui allait pas beaucoup.

C'tait un homme tranquille, ce Scott, mme trop tranquille pour une
population aussi rude que celle-l.

On l'appelait sournois, mais il ne l'tait pas.

Il se tenait le plus souvent  l'cart et ne se mlait d'aucune affaire
tant qu'on le laissait tranquille.

Certains disaient qu'il avait t comme qui dirait perscut dans son
pays, qu'il avait t Chartiste, ou quelque chose dans ce genre, qu'il
lui avait fallu lever le pied et dcamper, mais il n'en parlait jamais
lui-mme et ne se plaignait jamais.

Cet individu de Scott tait une sorte de cible pour les gens du
Montana, tant il tait tranquille et avait l'air simple.

Il n'avait personne pour le soutenir dans ses ennuis, car, comme je le
disais tout  l'heure, c'est  peine si les Anglais le regardaient comme
l'un des leurs, et on lui fit plus d'une mauvaise farce.

Il ne rpondait jamais grossirement; il tait poli avec tout le monde.

Je crois que les gens en vinrent  croire qu'il manquait d'nergie,
jusqu'au jour o il leur montra qu'ils se trompaient.

Ce fut au bar de Simpson que le coup se monta, et a aboutit  la drle
de chose que j'allais vous conter.




Chapitre II


Alabama Joe et un ou deux autres vauriens en voulaient alors  mort aux
Anglais, et ils disaient ouvertement ce qu'ils pensaient, quoique je les
eusse avertis que a pourrait bien aboutir  une terrible affaire.

Ce soir-l, en particulier, Joe tait plus qu' moiti ivre.

Il faisait le fanfaron par la ville avec son rvolver et cherchait
quelqu'un avec qui se chamailler.

Alors il retourna au bar, o il tait certain de rencontrer quelqu'un
des Anglais aussi dispos  une querelle qu'il l'tait lui-mme.

Et pour sr, en effet; il y en avait une demi-douzaine qui flnaient
par l et Tom Scott tait debout seul devant le pole.

Joe s'assit prs de la table, et mit devant lui son rvolver et son
_bowie-knife_.

--Les voici, mes arguments, Jeff me dit-il, si jamais un de ces
Anglais au foie blanc ose me donner un dmenti.

Je tentai de l'arrter, Messieurs, mais il n'tait pas homme  se
laisser convaincre si aisment, et il se mit  tenir des propos tels que
personne ne pouvait les endurer.

Oui, un graisseur lui-mme aurait pris feu, si vous lui aviez tant
parl du pays de la Graisse.

Il y eut de l'motion dans le bar, et chacun mit la main sur ses armes,
mais avant qu'ils eussent le temps de les tirer, on entendit une voix
calme, partant du ct du pole, dire:

--Faites vos prires, Joe Hawkins, car, par le ciel, vous tes un
homme mort.

Joe fit demi-tour et fit le geste de prendre son arme, mais a ne
servait  rien.

Tom Scott tait debout et le tenait sous son Derringer.

Sa face ple tait souriante, et c'tait le diable en personne qu'on
voyait dans ses yeux.

--a n'est pas que le vieux pays se soit montr bien tendre pour moi,
dit-il, mais jamais personne n'en dira du mal devant moi.

Pendant une ou deux secondes, je vis son doigt presser peu  peu sur la
gchette.

Puis il clata de rire, et jetant son rvolver  terre:

--Non, dit-il, je ne peux pas tuer un homme qui est  moiti ivre.
Gardez votre sale existence Joe, et employez-la mieux que vous n'avez
fait. Vous avez t plus prs de la tombe ce soir que vous ne le serez
jamais jusqu' ce que votre heure soit venue. Vous ferez mieux de
partir, pour la fort, je parie. Non, ne me regardez pas de cet air
farouche. Je n'ai pas peur de votre arme: un fanfaron est bien prs
d'tre un lche.

Et il fit demi-tour d'un air mprisant, ralluma au pole sa pipe, qu'il
n'avait pas fini de fumer, pendant qu'Alabama s'esquivait du bar,
accompagn par les rires bruyants des Anglais.

Je vis sa figure quand il passa prs de moi, et sur cette figure je vis
l'assassinat, Messieurs, l'assassinat, aussi clairement que la chose que
j'ai jamais vue le plus clair.

Je m'attardai au bar aprs cette querelle, et je regardai Tom Scott 
qui tous les hommes allaient serrer la main.

a me semblait comme qui dirait trange de lui voir l'air si souriant
et si gai, car je connaissais le caractre sanguinaire de Joe, et je me
disais que l'Anglais n'avait gure de chance de voir le lendemain matin.

Il habitait dans un endroit en quelque sorte dsert, vous savez, tout 
fait en dehors de la route battue, et il lui fallait pour s'y rendre
passer par le ravin du Pige  mouche.

Ce ravin-l tait un endroit sombre et marcageux, fort solitaire mme
en plein jour, car a vous donnait le frisson rien que de voir ces
grandes feuilles de huit ou dix pieds de long se fermer brusquement pour
peu que quelque chose les toucha, mais la nuit il n'y avait pas une me
dans les environs.

En outre, dans certains endroits du ravin le sol tait mou jusqu' une
grande profondeur et si on y avait jet un corps, on ne l'aurait plus
revu le lendemain.

Je croyais voir Alabama Joe tapi sous les feuilles du grand Pige 
mouche dans la partie la plus sombre du ravin, l'air farouche, le
revolver en main, je le voyais presque, Messieurs, comme si je l'avais
eu sous les yeux.

Vers minuit, Simpson ferme son bar, en sorte qu'il nous fallut partir.

Tom Scott se mit en route d'un bon pas pour son trajet de trois milles.

Je n'avais pas manqu de lui glisser un mot d'avertissement quand il
passa prs de moi, car j'avais une sorte d'affection pour mon homme.

--Tenez votre Derringer bien libre dans votre ceinture, Monsieur, que
je dis, car il pourrait se faire que vous en ayez besoin.

Il me regarda bien en face avec un sourire tranquille, et alors je le
perdis de vue dans l'obscurit.

J'tais convaincu que je ne le reverrais plus.

Il avait  peine disparu que Simpson vient  moi et me dit:

--Il va y avoir une jolie affaire au ravin du Pige  mouche, cette
nuit. Les garons disent que Hawkins est parti une demi-heure  l'avance
pour attendre Scott et le tuer  bout portant. Je suis d'avis que le
coroner aura de la besogne demain.




Chapitre III


Que se passa-t-il dans le ravin cette nuit-l?

C'tait une question qu'on ne manqua pas de se poser le lendemain
matin.

Un demi-sang tait  la pointe du jour dans la boutique de Ferguson.

Il raconta qu'un peu auparavant il s'tait trouv aux environs du ravin
vers une heure du matin.

Il ne fut pas facile de lui faire raconter son histoire, tellement il
avait l'air effray, mais  la fin, il nous dit qu'il avait entendu des
cris pouvantables au milieu du silence de la nuit.

Il n'y avait point eu de coups de feu, mais une srie de hurlements,
comme qui dirait des hurlements touffs, tels qu'en jetterait un homme
qui aurait la tte dans un _serape_ et qui souffrirait  mort.

Abner Brandon, moi et quelques autres nous tions alors  la boutique.

Nous montmes donc  cheval pour nous rendre  la maison de Scott et
pour cela on traversa le ravin.

On n'y remarquait rien de particulier, point de sang, point de marques
de lutte; et quand nous arrivons  la maison de Scott, il sortit
au-devant de nous, aussi guilleret qu'une alouette.

--Hallo! Jeff, qu'il dit, pas du tout besoin de pistolet. Entrez
prendre un cocktail, les camarades!

--Avez-vous vu ou entendu quelque chose cette nuit en rentrant chez
vous? que je dis.

--Non, rpondit-il, a s'est pass bien tranquillement. Une sorte de
plainte jete par une chouette, dans le ravin du Pige  mouche, et
voil tout. Allons, pied  terre, et prenez un verre.

--Merci, dit Abner.

Alors nous descendons, et Tom Scott nous accompagna  cheval quand nous
repartmes.




Chapitre IV


Une agitation norme rgnait dans la Grande Rue quand nous y arrivmes.

Le parti des Amricains avait l'air d'avoir perdu la tte.

Alabama Joe avait disparu. On n'en retrouvait pas miette.

Depuis qu'il tait all au ravin, personne ne l'avait revu.

Lorsque nous mmes pied  terre, il y avait un nombreux rassemblement
devant le Bar  Simpson, et je vous rponds qu'on regardait de travers
Tom Scott.

On entendit armer des pistolets et je vis Scott mettre lui aussi la
main  sa ceinture.

Il n'y avait pas l'ombre d'un Anglais en cet endroit.

--cartez-vous, Jeff Adams, fait Zebb Humphrey, le plus grand coquin
qui ait exist, vous n'avez rien  voir dans cette affaire. Dites donc,
les amis, est-ce que de libres Amricains vont se laisser assassiner par
un maudit Anglais?

Ce fut la chose la plus prompte que j'aie jamais vu.

Il y eut une mle et un coup de feu.

Zebb tait par terre, avec une balle de Scott dans la cuisse, et Scott
lui aussi tait par terre, maintenu par une douzaine d'hommes.

a ne lui aurait servi  rien de se dbattre. Aussi ne bougeait-il pas.

Ils parurent ne pas savoir ce qu'ils feraient de lui, puis un des amis
intimes d'Alabama les dcida.

--Joe a disparu, qu'il dit. C'est tout ce qu'il y a de plus certain,
et voici l'homme qui l'a tu. Quelqu'un de vous sait qu'il est all au
ravin cette nuit pour affaire; il n'est pas revenu. Cet Anglais que
voil y est all de son ct aprs lui. Ils se sont battus. On a entendu
des cris du ct des grands Piges  mouche. Il aura jou au pauvre Joe
un de ses tours de sournois et l'aura jet dans le marais. a n'est pas
tonnant que le corps ait disparu. Est-ce que nous allons rester comme
a et laisser tuer nos camarades par les Anglais? Non, n'est-ce-pas.
Qu'il comparaisse devant le Juge Lynch, voil mon avis.

--Lynchons-le, crirent cent voix furieuses, car  ce moment toute la
colonie tait accourue jusqu'au dernier gredin.

--Allons, les enfants, qu'on apporte une corde et hissons-le.
Pendons-le  la porte de Simpson.

--Attendez un moment, dit un autre en s'avanant. Pendons-le  ct du
grand Pige  mouche dans le ravin. Que Joe voie qu'il est veng,
puisque c'est par l qu'il est enterr.

On applaudit  grands cris, et ils partirent, emmenant au milieu d'eux
Scott ficel sur un mustang, et entour d'une garde  cheval, le
rvolver prt  tirer, car nous savions qu'il y avait par l une
vingtaine d'Anglais, qui n'avaient pas l'air de reconnatre le Juge
Lynch, et qui n'attendaient que le moment de livrer bataille.

Je partis avec eux, le coeur bien mu de piti pour ce pauvre Scott, qui
pourtant n'avait pas l'air mu pour un sou, non, pas du tout.

C'tait un homme rudement tremp.

a vous parat comme qui dirait bizarre, de pendre un homme  un Pige
 mouche, mais le ntre tait bel et bien un arbre.

Les feuilles taient comme des bateaux accoupls, avec une charnire
entre les deux et les pines au fond.




Chapitre V


Nous descendmes dans ce ravin jusqu' l'endroit o poussait le plus
grand de ces arbres et nous le vmes, avec des feuilles fermes et
d'autres tales.

Mais nous vmes en cet endroit autre chose encore.

Debout autour de l'arbre taient une trentaine d'hommes, tous des
Anglais, et arms jusqu'aux dents.

videmment, ils nous attendaient et avaient l'air fort disposs  la
besogne: ils taient venus pour quelque motif et ils entendaient bien
parvenir par leur but.

Il y avait l tous les matriaux voulus pour faire la plus belle mle
que j'eusse jamais vue.

Comme nous arrivions, un grand cossais  barbe rousse--il se nommait
Cameron--fit quelques pas en avant des autres, tenant son rvolver
arm.

--Voyez, mes gaillards, vous n'avez pas le droit de toucher  un
cheveu de la tte de cet homme. Vous n'avez pas encore prouv que Joe
tait mort, et quand vous l'auriez prouv, vous n'auriez pas prouv que
c'est Scott qui l'a tu. En tout cas, il aurait t en cas de lgitime
dfense, car vous savez tous que Joe tait en embuscade pour tuer Scott,
pour l'abattre  bout portant. Donc, je vous le rpte, vous n'avez
nullement le droit de toucher  cet homme, et ce qui vaut encore mieux,
j'ai runi trente arguments  six coups chacun pour vous dissuader de le
faire.

--C'est un point intressant, et qui vaut la peine d'tre discut, dit
l'homme qui tait le camarade intime de Alabama Joe.

On entendit armer des pistolets, tirer des pistolets, tirer des
couteaux, et les deux troupes se mirent  tirer l'une sur l'autre. Il
tait vident que la moyenne de la mortalit allait s'lever dans le
Montana.

Scott tait debout en arrire, avec un pistolet  l'oreille, s'il
faisait un mouvement.

Il avait l'air aussi tranquille, aussi calme que s'il n'avait point son
argent sur la table de jeu, quand tout  coup il sursaute et jette un
cri qui retentit  nos oreilles comme un coup de trompette.

--Joe! crie-t-il, Joe. Regardez. Le voici dans le Pige  mouche.

Tout le monde se retourna et regarda du ct qu'il montrait.

Ah! Jrusalem. Je crois que ce tableau ne s'effacera jamais de notre
mmoire.

Une des grandes feuilles du Pige  mouche, qui tait reste ferme et
allonge sur le sol, commenait  s'entr'ouvrir peu  peu sur la
charnire.

Dans le creux de la feuille, Joe Alabama tait tendu, comme un enfant
dans son berceau.

En se fermant, la feuille lui avait enfonc lentement  travers le coeur
ses longues pines.

Nous vmes bien qu'il avait fait une tentative pour s'ouvrir un
passage, et sortir, car il y avait une fente dans la feuille paisse et
charnue, et il avait son _bowie-knife_ dans la main, mais la feuille
avait dj enserr.

Sans doute, il s'tait couch dedans pour attendre Scott,  l'abri de
l'humidit, et elle s'tait ferme sur lui, comme vous voyez vos petites
plantes de serre chaude se fermer sur une mouche et nous le trouvmes
l, tel qu'il tait, dchir, rduit en bouillie par les grandes dents
rugueuses de la plante cannibale.

Voil la chose, Messieurs, et vous conviendrez que c'est une curieuse
histoire.

--Et qu'advint-il de Scott? demanda Jack Sinclair.

--Eh bien nous le remportmes sur nos paules, jusqu'au bar de Simpson,
et il nous paya une tourne.

Et mme il fit un speech, un fameux speech encore, debout sur le
comptoir.

a parlait du Lion Anglais et de l'Aigle Amricain qui dsormais
iraient bras dessus, bras dessous.

 prsent, Messieurs, comme l'histoire tait longue, et que mon cigare
est fini, je crois que je vais me trotter avant qu'il soit plus tard.

Il nous souhaita le bonsoir et sortit.




Chapitre VI


--Voil une histoire bien extraordinaire, dit Dawson, qui aurait cru
qu'une _Dionoea_ aurait une telle puissance.

--Une histoire diablement trouble, dit le jeune Sinclair.

--videmment, dit le Docteur, c'est un homme qui s'en tient  la vrit
la plus prosaque.

--Ou bien c'est le menteur le plus original qui fut jamais.

Je me demande lequel des deux avait raison.


    [1] Propritaire terrien.
    [2] Titre honorifique d'un gentleman.
    [3] Cabriolet.





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by Arthur Conan Doyle

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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ways including including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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