The Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine

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Title: La fille du capitaine

Author: Alexandre Pouchkine

Release Date: October 19, 2004 [EBook #13798]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***




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Alexandre Pouchkine

LA FILLE DU CAPITAINE
(1836)


Table des matires

CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES
CHAPITRE II LE GUIDE
CHAPITRE III LA FORTERESSE
CHAPITRE IV LE DUEL
CHAPITRE V LA CONVALESCENCE
CHAPITRE VI POUGATCHEFF
CHAPITRE VII LASSAUT
CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE
CHAPITRE IX LA SPARATION
CHAPITRE X LE SIGE
CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES
CHAPITRE XII LORPHELINE
CHAPITRE XIII LARRESTATION
CHAPITRE XIV LE JUGEMENT


CHAPITRE I
_LE SERGENT AUX GARDES_

Mon pre, Andr Ptrovitch Grineff, aprs avoir servi dans sa
jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitt ltat militaire en
17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait
constamment habit sa terre du gouvernement de Simbirsk, o il
pousa Mlle Avdotia, 1ere fille dun pauvre gentilhomme du
voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survcus
seul; tous mes frres et soeurs moururent en bas ge. Javais t
inscrit comme sergent dans le rgiment Smnofski par la faveur du
major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus
cens tre en cong jusqu la fin de mon ducation. Alors on nous
levait autrement quaujourdhui. Ds lge de cinq ans je fus
confi au piqueur Savliitch, que sa sobrit avait rendu digne de
devenir mon menin. Grce  ses soins, vers lge de douze ans je
savais lire et crire, et pouvais apprcier avec certitude les
qualits dun lvrier de chasse.  cette poque, pour achever de
minstruire, mon pre prit  gages un Franais, M. Beaupr, quon
fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et dhuile
de Provence. Son arrive dplut fort  Savliitch. Il semble,
grce  Dieu, murmurait-il, que lenfant tait lav, peign et
nourri. O avait-on besoin de dpenser de largent et de louer un
_moussi_, comme sil ny avait pas assez de domestiques dans la
maison?

Beaupr, dans sa patrie, avait t coiffeur, puis soldat en
Prusse, puis il tait venu en Russie pour tre _outchitel_, sans
trop savoir la signification de ce mot[2]. Ctait un bon garon,
mais tonnamment distrait et tourdi. Il ntait pas, suivant son
expression, ennemi de la bouteille, cest--dire, pour parler  la
russe, quil aimait  boire. Mais, comme on ne prsentait chez
nous le vin qu table, et encore par petits verres, et que, de
plus, dans ces occasions, on passait _loutchitel_, mon Beaupr
shabitua bien vite  leau-de-vie russe, et finit mme par la
prfrer  tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique.
Nous devnmes de grands amis, et quoique, daprs le contrat, il
se ft engag  mapprendre _le franais, lallemand et toutes les
sciences, _il aima mieux apprendre de moi  babiller le russe tant
bien que mal. Chacun de nous soccupait de ses affaires; notre
amiti tait inaltrable, et je ne dsirais pas dautre mentor.
Mais le destin nous spara bientt, et ce fut  la suite dun
vnement que je vais raconter.

Quelquun raconta en riant  ma mre que Beaupr senivrait
constamment. Ma mre naimait pas  plaisanter sur ce chapitre;
elle se plaignit  son tour  mon pre, lequel, en homme
expditif, manda aussitt cette _canaille de Franais_. On lui
rpondit humblement que le _moussi_ me donnait une leon. Mon
pre accourut dans ma chambre. Beaupr dormait sur son lit du
sommeil de linnocence. De mon ct, jtais livr  une
occupation trs intressante. On mavait fait venir de Moscou une
carte de gographie, qui pendait contre le mur sans quon sen
servt, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la
solidit de son papier. Javais dcid den faire un cerf-volant,
et, profitant du sommeil de Beaupr, je mtais mis  louvrage.
Mon pre entra dans linstant mme o jattachais une queue au cap
de Bonne-Esprance.  la vue de mes travaux gographiques, il me
secoua rudement par loreille, slana prs du lit de Beaupr,
et, rveillant sans prcaution, il commena  laccabler de
reproches. Dans son trouble, Beaupr voulut vainement se lever; le
pauvre _outchitel_ tait ivre mort. Mon pre le souleva par le
collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le
mme jour,  la joie inexprimable de Savliitch. Cest ainsi que
se termina mon ducation.

Je vivais en fils de famille (_ndorossl_[3]), mamusant  faire
tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu
avec les jeunes garons de la cour. Jarrivai ainsi jusquau del
de seize ans. Mais  cet ge ma vie subit un grand changement.

Un jour dautomne, ma mre prparait dans son salon des confitures
au miel, et moi, tout en me lchant les lvres, je regardais le
bouillonnement de la liqueur. Mon pre, assis pris de la fentre,
venait douvrir _lAlmanach de la cour_, quil recevait chaque
anne. Ce livre exerait sur lui une grande influence; il ne le
lisait quavec une extrme attention, et cette lecture avait le
don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mre, Qui savait par
coeur ses habitudes et ses bizarreries, tchait de cacher si bien
le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que
l_Almanach de la cour _lui tombt sous les yeux. En revanche,
quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lchait plus durant
des heures entires. Ainsi donc mon pre lisait l_Almanach de la
cour _en haussant frquemment les paules et en murmurant  demi-
voix: Gnral!... il a t sergent dans ma compagnie. Chevalier
des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?
Finalement mon pre lana lAlmanach loin de lui sur le sofa et
resta plong dans une mditation profonde, ce qui ne prsageait
jamais rien de bon.

Avdotia Vassiliva[4], dit-il brusquement en sadressant  ma
mre, quel ge a Ptroucha[5]?

-- Sa dix-septime petite anne vient de commencer, rpondit ma
mre. Ptroucha est n la mme anne que notre tante Nastasia
Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que...

-- Bien, bien, reprit mon pre; il est temps de le mettre au
service.

La pense dune sparation prochaine fit sur ma mre une telle
impression quelle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et
des larmes coulrent de ses yeux. Quant  moi, il est difficile
dexprimer la joie qui me saisit. Lide du service se confondait
dans ma tte avec celle de la libert et des plaisirs quoffre la
ville de Saint-Ptersbourg. Je me voyais dj officier de la
garde, ce qui, dans mon opinion, tait le comble de la flicit
humaine.

Mon pre naimait ni  changer ses plans, ni  en remettre
lexcution. Le jour de mon dpart fut  linstant fix. La
veille, mon pre mannona quil allait me donner une lettre pour
non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.

Noublie pas, Andr Ptrovitch, dit ma mre, de saluer de ma part
le prince B...; dis-lui que jespre quil ne refusera pas ses
grces  mon Ptroucha.

-- Quelle btise! scria mon pre en fronant le sourcil;
pourquoi veux-tu que jcrive au prince B...?

-- Mais tu viens dannoncer que tu daignes crire au chef de
Ptroucha.

-- Eh bien! quoi?

-- Mais le chef de Ptroucha est le prince B... Tu sais bien quil
est inscrit au rgiment Smnofski.

-- Inscrit! quest-ce que cela me fait quil soit inscrit ou non?
Ptroucha nira pas  Ptersbourg. Quy apprendrait-il?  dpenser
de largent et  faire des folies. Non, quil serve  larme,
quil flaire la poudre, quil devienne un soldat et non pas un
fainant de la garde, quil use les courroies de son sac. O est
son brevet? donne-le-moi.

Ma mre alla prendre mon brevet, quelle gardait dans une cassette
avec la chemise que javais porte  mon baptme, et le prsenta 
mon pre dune main tremblante. Mon pre le lut avec attention, le
posa devant lui sur la table et commena sa lettre.

La curiosit me talonnait. O menvoie-t-on, pensais-je, si ce
nest pas  Ptersbourg? Je ne quittai pas des yeux la plume de
mon pre, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin
sa lettre, la mit avec mon brevet sous le mme couvert, ta ses
lunettes, nappela et me dit: Cette lettre est adresse  Andr
Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas  Orenbourg[7]
pour servir sous ses ordres.

Toutes mes brillantes esprances taient donc vanouies. Au lieu
de la vie gaie et anime de Ptersbourg, ctait lennui qui
mattendait dans une contre lointaine et sauvage. Le service
militaire, auquel, un instant plus tt, je pensais avec dlices,
me semblait une calamit. Mais il ny avait qu se soumettre. Le
lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amene devant le
perron. On y plaa une malle, une cassette avec un servie  th et
des serviettes noues pleines de petits pains et de petits pts,
derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes
parents me donnrent leur bndiction, et mon pre me dit: Adieu,
Pierre; sers avec fidlit celui  qui tu as prt serment; obis
 tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite
pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle-
toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant quil est neuf,
et de ton honneur pendant quil est jeune. Ma mre, tout en
larmes, me recommanda de veiller  ma sant, et  Savliitch
davoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court
_touloup_[8] de peau de livre, et, par-dessus, une grande pelisse
en peau de renard. Je massis dans la _kibitka_ avec Savliitch,
et partis -pour ma destination en pleurant amrement.

Jarrivai dans la nuit  Sirabirsk, o je devais rester vingt-
quatre heures pour diverses emplettes confies  Savliitch. Je
mtais arrt dans une auberge, tandis que, ds le matin,
Savliitch avait t courir les boutiques. Ennuy de regarder par
les fentres sur une ruelle sale, je me mis  errer par les
chambres de lauberge. Jentrai dans la pice du billard et jy
trouvai un grand monsieur dune quarantaine dannes, portant de
longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue  la main
et une pipe  la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un
verre deau-de-vie sil gagnait, et, sil perdait, devait passer
sous le billard  quatre pattes. Je me mis  les regarder jouer;
plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades 
quatre pattes devenaient frquentes, si bien quenfin le marqueur
resta sous le billard. Le monsieur pronona sur lui quelques
expressions nergiques, en guise doraison funbre, et me proposa
de jouer une partie avec lui. Je rpondis que je ne savais pas
jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort trange. Il me
regarda avec une sorte de commisration. Cependant lentretien
stablit. Jappris quil se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine,
quil tait chef descadron dans les hussards ***, quil se
trouvait alors  Simbirsk pour recevoir des recrues, et quil
avait pris son gte  la mme auberge que moi. Zourine minvita 
dner avec lui,  la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous
envoie. Jacceptai avec plaisir; nous nous mmes  table; Zourine
buvait beaucoup et minvitait  boire, en me disant quil fallait
mhabituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison
qui me faisaient rire  me tenir les ctes, et nous nous levmes
de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de mapprendre
 jouer au billard. Cest, dit-il, indispensable pour des soldats
comme nous. Je suppose, par exemple, quon arrive dans une petite
bourgade; que veux-tu quon y fasse? On ne peut pas toujours
rosser les juifs. Il faut bien, en dfinitive, aller  lauberge
et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer. Ces
raisons me convainquirent compltement, et je me mis  prendre ma
leon avec beaucoup dardeur. Zourine mencourageait  haute voix;
il stonnait de mes progrs rapides, et, aprs quelques leons,
il me proposa de jouer de largent, ne ft-ce quune _groch_ (2
kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce
qui tait, daprs lui, une fort mauvaise habitude. Jy consentis,
et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla den
goter, rptant toujours quil fallait mhabituer au service.
Car, ajouta-t-il, quel service est-ce quun service sans punch?
Je suivis son conseil. Nous continumes  jouer, et plus je
gotais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les
billes par-dessus les bandes, je me fchais, je disais des
impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait
comment; jlevais lenjeu, enfin je me conduisais comme un petit
garon qui vient de prendre la clef des champs. De cette faon, le
temps passa trs vite. Enfin Zourine jeta un regard sur lhorloge,
posa sa queue et me dclara que javais perdu cent roubles[10].
Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains
de Savliitch. Je commenais  marmotter des excuses quand Zourine
me dit Mais, mon Dieu, ne tinquite pas; je puis attendre.

Nous soupmes. Zourine ne cessait de me verser  boire, disant
toujours quil fallait mhabituer au service. En me levant de
table, je me tenais  peine sur mes jambes. Zourine me conduisit 
ma chambre.

Savliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il
aperut les indices irrcusables de mon zle pour le service.

Que test-il arriv? me dit-il dune voix lamentable. O tes-tu
rempli comme un sac?  mon Dieu! jamais un pareil malheur ntait
encore arriv.

-- Tais-toi, vieux hibou, lui rpondis-je en bgayant; je suis sr
que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi.

Le lendemain, je mveillai avec un grand mal de tte. Je me
rappelais confusment les vnements de la veille. Mes mditations
furent interrompues par Savliitch, qui entrait dans ma chambre
avec une tasse de th. Tu commences de bonne heure  ten donner,
Pitr Andritch[11], me dit-il en branlant la tte. Eh! de qui
tiens-tu? Il me semble que ni ton pre ni ton grand-pre ntaient
des ivrognes. Il ny a pas  parler de ta mre, elle na rien
daign prendre dans sa bouche depuis sa naissance, except du
_kvass_[12].  qui donc la faute? au maudit _moussi_: il ta
appris de belles choses, ce fils de chien, et ctait bien la
peine de faire dun paen ton menin, comme si notre seigneur
navait pas eu assez de ses propres gens! Javais honte; je me
retournai et lui dis: Va-ten, Savliitch, je ne veux pas de
th. Mais il tait difficile de calmer Savliitch une fois quil
stait mis en train de sermonner. Vois-tu, vois-tu, Pitr
Andritch, ce que cest que de faire des folies? Tu as mal  la
tte, tu ne veux rien prendre. Un homme qui senivre nest bon 
rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien
un demi-verre deau-de-vie, pour te dgriser. Quen dis-tu?

Dans ce moment entra un petit garon qui mapportait un billet de
la part de Zourine. Je le dpliai et lus ce qui suit:

Cher Pitr Andritch, fais-moi le plaisir de menvoyer, par mon
garon, les cent roubles que tu as perdus hier. Jai horriblement
besoin dargent.

Ton dvou,

Ivan Zourine

Il ny avait rien  faire. Je donnai  mon visage une expression
dindiffrence, et, madressant  Savliitch, je lui commandai de
remettre cent roubles au petit garon.

Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.

-- Je les lui dois, rpondis-je aussi froidement que possible.

-- Tu les lui dois? repartit Savliitch, dont ltonnement
redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une
pareille dette? Cest impossible. Fais ce que tu veux, seigneur,
mais je ne donnerai pas cet argent.

Je me dis alors que si, dans ce moment dcisif, je ne forais pas
ce vieillard obstin  mobir, il me serait difficile dans la
suite dchapper  sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je
lui dis: Je suis ton matre, tu es mon domestique. Largent est 
moi; je lai perdu parce que jai voulu le perdre. Je te
conseille, de ne pas faire lesprit fort et dobir quand on te
commande.

Mes paroles firent une impression si profonde sur Savliitch,
quil frappa des mains, et resta muet, immobile. Que fais-tu l
comme un pieu? mcriai-je avec colre. Savliitch se mit 
pleurer.  mon pre Pitr Andritch, balbutia-t-il dune voix
tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumire,
coute-moi, moi vieillard; cris  ce brigand que tu nas fait que
plaisanter, que nous navons jamais eu tant dargent. Cent
roubles! Dieu de bont!... Dis-lui que tes parents tont
svrement dfendu de jouer autre chose que des noisettes.

-- Te tairas-tu? lui dis-je en linterrompant avec svrit; donne
largent ou je te chasse dici  coups de poing. Savliitch me
regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher
mon argent. Javais piti du pauvre vieillard; mais je voulais
mmanciper et prouver que je ntais pas un enfant. Zourine eut
ses cent roubles. Savliitch sempressa de me faire quitter la
maudite auberge; il entra en mannonant que les chevaux taient
attels. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquite et des
remords silencieux, sans prendre cong de mon matre et sans
penser que je dusse le revoir jamais.


CHAPITRE II
_LE GUIDE_

Mes rflexions pendant le voyage ntaient pas trs agrables.
Daprs la valeur de largent  cette poque, ma perte tait de
quelque importance. Je ne pouvais mempcher de convenir avec moi-
mme que ma conduite  lauberge de Simbirsk avait t des plus
sottes, et je me sentais coupable envers Savliitch. Tout cela me
tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne,
sur le devant du traneau, en dtournant la tte et en faisant
entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. Javais
fermement rsolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par
o commencer. Enfin je lui dis: Voyons, voyons, Savliitch,
finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-mme que je suis
fautif. Jai fait hier des btises et je tai offens sans raison.
Je te promets dtre plus sage  lavenir et de le mieux couter.
Voyons, ne te fche plus, faisons la paix.

-- Ah! mon pre Piotr Andritch, me rpondit-il avec un profond
soupir, je suis fch contre moi-mme, cest moi qui ai tort par
tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans lauberge?
Mais que faire? Le diable sen est ml. Lide mest venue
daller voir la femme du diacre qui est ma commre, et voil,
comme dit le proverbe: jai quitt la maison et suis tomb dans la
prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparatre aux yeux de
mes matres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est
buveur et joueur?

Pour consoler le pauvre Savliitch, je lui donnai ma parole qu
lavenir je ne disposerais pas dun seul kopek sans son
consentement. Il se calma peu  peu, ce qui ne lempcha point
cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la
tte: Cent roubles! cest facile  dire.

Japprochais du lieu de ma destination. Autour de moi stendait
un dsert triste et sauvage, entrecoup de petites collines et de
ravins profonds. Tout tait couvert de neige. Le soleil se
couchait. Ma _kibitka_ suivait ltroit chemin, ou plutt la trace
quavaient laisse les traneaux de paysans. Tout  coup mon
cocher jeta les yeux de ct, et sadressant  moi: Seigneur,
dit-il en tant son bonnet, nordonnes-tu pas de retourner en
arrire?

-- Pourquoi cela?

-- Le temps nest pas sr. Il fait dj un petit vent. Vois-tu
comme il roule la neige du dessus?

-- Eh bien! quest-ce que cela fait?

-- Et vois-tu ce quil y a l-bas? (Le cocher montrait avec son
fouet le ct de lorient.)

-- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel
serein.

-- L, l, regarde... ce petit nuage.

Japerus, en effet, sur lhorizon un petit nuage blanc que
javais pris dabord pour une colline loigne. Mon cocher
mexpliqua que ce petit nuage prsageait un _bourane_[13].

Javais ou parler des _chasse-neige_ de ces contres, et je
savais quils engloutissent quelquefois des caravanes entires.
Savliitch, daccord avec le cocher, me conseillait de revenir sur
nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; javais lesprance
darriver  temps au prochain relais: jordonnai donc de redoubler
de vitesse.

Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse
du ct de lorient. Cependant le vent soufflait de plus en plus
fort. Le petit nuage devint bientt une grande nue blanche qui
slevait lourdement, croissait, stendait, et qui finit par
envahir le ciel tout entier. Une neige fine commena  tomber et
tout  coup se prcipita  gros flocons. Le vont se mit  siffler,
 hurler. Ctait un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre
se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre.
Tout disparut. Malheur  nous, seigneur! scria le cocher; cest
un _bourane_.

Je passai la tte hors de la _kibitka;_ tout tait obscurit et
tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement
froce, quil semblait en tre anim. La neige samoncelait sur
nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils
sarrtrent bientt. Pourquoi navances-tu pas? dis-je au cocher
avec impatience.

-- Mais o avancer? rpondit-il en descendant du traneau. Dieu
seul sait o nous sommes maintenant. Il ny a plus de chemin et
tout est sombre.

Je me mis  le gronder, mais Savliitch prit sa dfense.

Pourquoi ne lavoir pas cout? me dit-il avec colre. Tu serais
retourn au relais; tu aurais pris du th; tu aurais dormi
jusquau matin; lorage se serait calm et nous serions partis. Et
pourquoi tant de hte? Si ctait pour aller se marier, passe.

Savliitch avait raison. Quy avait-il  faire? La neige
continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_.
Les chevaux se tenaient immobiles, la tte baisse, et
tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour deux,
rajustant leur harnais, comme sil net eu autre chose  faire.
Savliitch grondait. Je regardais de tous cts, dans lesprance
dapercevoir quelque indice dhabitation ou de chemin; mais je ne
pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_...
Tout  coup je crus distinguer quelque chose de noir.

Hol! cocher, mcriai-je, quy a-t-il de noir l-bas?

Le cocher se mit  regarder attentivement du cot que jindiquais.

Dieu le sait, seigneur, me rpondit-il en reprenant son sige; ce
nest pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit tre
un loup ou un homme.

Je lui donnai lordre de se diriger sur lobjet inconnu, qui vint
aussi  notre rencontre. En deux minutes nous tions arrivs sur
la mme ligne, et je reconnus un homme.

Hol! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas
le chemin?

-- Le chemin est ici, rpondit le passant; je suis sur un endroit
dur. Mais  quoi diable cela sert-il?

-- coute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais
cette contre? Peux-tu nous conduire jusqu un gte pour y passer
la nuit?

-- Cette contre? Dieu merci, repartit le passant, je lai
parcourue  pied et en voiture, en long et en large. Mais vois
quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut sarrter
ici et attendre; peut-tre louragan cessera. Et le ciel sera
serein, et nous trouverons le chemin avec les toiles.

Son sang-froid me donna du courage. Je mtais dj dcid, en
mabandonnant  la grce de Dieu,  passer la nuit dans la steppe,
lorsque tout  coup le passant sassit sur le banc qui faisait le
sige du cocher: Grce  Dieu, dit-il  celui-ci, une habitation
nest pas loin. Tourne  droite et marche.

-- Pourquoi irais-je  droite? rpondit mon cocher avec humeur. O
vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux  autrui, harnais
aussi, fouette sans rpit.

Le cocher me semblait avoir raison. En effet, dis-je au nouveau
venu, pourquoi crois-tu quune habitation nest pas loin?

-- Le vent a souffl de l, rpondit-il, et jai senti une odeur
de fume, preuve quune habitation est proche.

Sa sagacit et la finesse de son odorat me remplirent
dtonnement. Jordonnai au cocher daller o lautre voulait. Les
chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_
savanait avec lenteur, tantt souleve sur un amas, tantt
prcipite dans une fosse et se balanant de ct et dautre. Cela
ressemblait beaucoup aux mouvements dune barque sur la mer
agite. Savliitch poussait des gmissements profonds, en tombant
 chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je
menveloppai dans ma pelisse et mendormis, berc par le chant de
la tempte et le roulis du traneau. Jeus alors un songe que je
nai plus oubli et dans lequel je vois encore quelque chose de
prophtique, en me rappelant les tranges aventures de ma vie. Le
lecteur mexcusera si je le lui raconte, car il sait sans doute
par sa propre exprience combien il est naturel  lhomme de
sabandonner  la superstition, malgr tout le mpris quon
affiche pour elle.

Jtais dans cette disposition de lme o la ralit commence 
se perdre dans la fantaisie, aux premires visions incertaines de
lassoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait
toujours et que nous errions sur le dsert de neige. Tout  coup
je crus voir une porte cochre, et nous entrmes dans la cour de
notre maison seigneuriale.

Ma premire ide fut la peur que mon pre ne se fcht de mon
retour involontaire sous le toit de la famille, et ne lattribut
 une dsobissance calcule. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et
je vois ma mre venir  ma rencontre avec un air de profonde
tristesse. Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton pre est 
lagonie et dsire te dire adieu. Frapp deffroi, jentre  sa
suite dans la chambre  coucher. Je regarde; lappartement est 
peine clair. Prs du lit se tiennent des gens  la figure triste
et abattue. Je mapproche sur la pointe du pied. Ma mre soulve
le rideau et dit: Andr Ptrovitch, Ptroucha est de retour; il
est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bndiction. Je
me mets  genoux et jattache mes regards sur le mourant. Mais
quoi! au lieu de mon pre, japerois dans le lit un paysan 
barbe noire, qui me regarde dun air de gaiet. Plein de surprise,
je me tourne vers ma mre: Quest-ce que cela veut dire?
mcriai-je; ce nest pas mon pre. Pourquoi veux-tu que je
demande sa bndiction  ce paysan?  -- Cest la mme chose,
Ptroucha, rpondit ma mre; celui-l est ton _pre assis_[15]_;_
baise-lui la main et quil te bnisse. Je ne voulais pas y
consentir. Alors le paysan slana du lit, tira vivement sa hache
de sa ceinture et se mit  la brandir en tous sens. Je voulus
menfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de
cadavres. Je trbuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des
mares de sang. Le terrible paysan mappelait avec douceur en me
disant: Ne crains rien, approche, viens que je te bnisse.
Leffroi et la stupeur staient empars de moi...

En ce moment je mveillai. Les chevaux taient arrts;
Savliitch me tenait par la main.

Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivs.

-- O sommes-nous arrivs? demandai-je en me frottant les yeux.

-- Au gte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombs droit
sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te
rchauffer.

Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une
moindre violence. Il faisait si noir quon pouvait, comme on dit,
se crever loeil. Lhte nous reut prs de la porte dentre, en
tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous
introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une
_loutchina_[16] lclairait. Au milieu taient suspendues une
longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.

Notre hte, Cosaque du Iak[17], tait un paysan dune soixantaine
dannes, encore frais et vert. Savliitch apporta la cassette 
th, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je
navais jamais en plus grand besoin. Lhte se hta de le servir.

O donc est notre guide? demandai-je  Savliitch.

-- Ici, Votre Seigneurie, rpondit une voix den haut.

Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et
deux yeux tincelants.

Eh bien! as-tu froid?

-- Comment navoir pas froid dans un petit cafetan tout trou?
Javais un _touloup;_ mais,  quoi bon men cacher, je lai laiss
en gage hier chez le marchand deau-de-vie; le froid ne me
semblait pas vif.

En ce moment lhte rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je
proposai  notre guide une tasse de th. Il descendit aussitt de
la soupente. Son extrieur me parut remarquable. Ctait un homme
dune quarantaine dannes, de taille moyenne, maigre, mais avec
de larges paules. Sa barbe noire commenait  grisonner. Ses
grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la
physionomie une expression assez agrable, mais non moins
malicieuse. Ses cheveux taient coups en rond. Il portait un
petit _armak_[19] dchir et de larges pantalons tatars. Je lui
offris une tasse de th, il en gota et fit la grimace. Faites-
moi la grce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un
verre deau-de-vie; le th nest pas notre boisson de Cosaques.

Jaccdai volontiers  son dsir. Lhte prit sur un des rayons de
larmoire un broc et un verre, sapprocha de lui, et, layant
regard bien en face: Eh! Eh! dit-il, te voil de nouveau dans
nos parages! Do Dieu ta-t-il amen?

Mon guide cligna de loeil dune faon toute significative et
rpondit par le dicton connu: Le moineau volait dans le verger;
il mangeait de la graine de chanvre; la grandmre lui jeta une
pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vtres?

-- Comment vont les ntres? rpliqua lhtelier en continuant de
parler proverbialement. On commenait  sonner les vpres, mais la
femme du pope la dfendu; le pope est all en visite et les
diables sont dans le cimetire.

-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de
la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des
champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais
maintenant (il cligna de loeil une seconde fois), remets ta hache
derrire ton dos[20]; le garde forestier se promne.  la sant de
_Votre Seigneurie_!

Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et
avala dun trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans
la soupente.

Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce
nest que dans la suite que je compris quils parlaient des
affaires de larme du Iak, qui venait seulement dtre rduite 
lobissance aprs la rvolte de 1772. Savliitch les coutait
parler dun air fort mcontent et jetait des regards souponneux
tantt sur lhte, tantt sur le guide. Lespce dauberge o nous
nous tions rfugis se trouvait au beau milieu de la steppe, loin
de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup  un
rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas mme
penser  se remettre en route. Linquitude de Savliitch me
divertissait beaucoup. Je mtendis sur un banc; mon vieux
serviteur se dcida enfin  monter sur la vote du pole[21];
lhte se coucha par terre. Ils se mirent bientt tous  ronfler,
et moi-mme je mendormis comme un mort.

En mveillant le lendemain assez tard, je maperus que louragan
avait cess. Le soleil brillait; la neige stendait au loin comme
une nappe blouissante. Dj les chevaux taient attels. Je payai
lhte, qui me demanda pour mon cot une telle misre, que
Savliitch lui-mme ne le marchanda pas, suivant son habitude
constante. Ses soupons de la veille staient envols tout 
fait. Jappelai le guide pour le remercier du service quil nous
avait rendu, et dis  Savliitch de lui donner un demi-rouble de
gratification.

Savliitch frona le sourcil.

Un demi-rouble! scria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as
daign toi-mme lamener  lauberge? Que ta volont soit faite,
seigneur; mais nous navons pas un demi-rouble de trop. Si nous
nous mettons  donner des pourboires  tout le monde, nous
finirons par mourir de faim..

Il mtait impossible de disputer contre Savliitch; mon argent,
daprs ma promesse formelle, tait  son entire discrtion. Je
trouvais pourtant dsagrable de ne pouvoir rcompenser un homme
qui mavait tir, sinon dun danger de mort, au moins dune
position fort embarrassante.

Bien, dis-je avec sang-froid  Savliitch, si tu ne veux pas
donner un demi-rouble, donne-lui quelquun de mes vieux habits; il
est trop lgrement vtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de
livre.

-- Aie piti de moi, mon pre Pitr Andritch, scria Savliitch;
qua-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le
premier cabaret.

-- Ceci, mon petit vieux, ce nest plus ton affaire, dit le
vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie
me fait la grce dune pelisse de son paule[22]; cest sa volont
de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais
dobir.

-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savliitch dune
voix fche. Tu vois que lenfant na pas encore toute sa raison,
et te voil tout content de le piller, grce  son bon coeur.
Quas-tu besoin dun _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas
mme le mettre sur tes maudites grosses paules.

-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je  mon menin;
apporte vite le _touloup_.

-- Oh! Seigneur mon Dieu! scria Savliitch en gmissant. Un
_touloup_ en peau de livre et compltement neuf encore!  qui le
donne-t-on?  un ivrogne en guenilles.

Cependant le _touloup_ fut apport. Le vagabond se mit  lessayer
aussitt. Le _touloup_, qui tait dj devenu trop petit pour ma
taille, lui tait effectivement beaucoup trop troit. Cependant il
parvint  le mettre avec peine, en faisant clater toutes les
coutures. Savliitch poussa comme un hurlement touff lorsquil
entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il tait trs
content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu ma
_kibitka_, et il me dit avec un profond salut: Merci, Votre
Seigneurie; que Dieu vous rcompense pour votre vertu. De ma vie
je noublierai vos bonts. Il sen alla de son ct, et je partis
du mien, sans faire attention aux bouderies de Savliitch.
Joubliai bientt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en
peau de livre.

Arriv  Orenbourg, je me prsentai directement au gnral. Je
trouvai un homme de haute taille, mais dj courb par la
vieillesse. Ses longs cheveux taient tout blancs. Son vieil
uniforme us rappelait un soldat du temps de limpratrice Anne,
et ses discours taient empreints dune forte prononciation
allemande. Je lui remis la lettre de mon pre. En lisant son nom,
il me jeta un coup doeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu
de temps quAndr Ptrovich tait de ton ache; et maintenant, quel
peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...

Il ouvrit la lettre et si mit  la parcourir  demi-voix, en
accompagnant sa lecture de remarques:

Monsieur,

Jespre que Votre Excellence... Quest-ce que cest que ces
crmonies? Fi! comment na-t-il pas de honte? Sans doute, la
discipline avant tout; mais est-ce ainsi quon crit  son vieux
camarate?... Votre Excellence naura pas oubli!... Hein!...
Eh!... quand... sous feu le feld-marchal Munich...pendant la
campagne... de mme que... nos bonnes parties de cartes. Eh! eh!
_Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines?
Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espigle...
Hum!... le tenir avec des gants de porc-pic... Quest-ce que
cela, gants de porc-pic? ce doit tre un proverbe russe...
Quest-ce que cest, tenir avec des gants de porc-pic? reprit-il
en se tournant vers moi.

-- Cela signifie, lui rpondis-je avec lair le plus innocent du
monde, traiter quelquun avec bont, pas trop svrement, lui
laisser beaucoup de libert. Voil ce que signifie tenir avec des
gants de porc-pic.

-- Hum! je comprends... Et ne pas lui donner de libert... Non,
il parat que gants de porc-pic signifie autre chose... Ci-joint
son brevet... O donc est-il? Ah! le voici... Linscrire au
rgiment de Smnofski... Cest bon, cest bon; on fera ce quil
faut... Me permettre de vous embrasser sans crmonie, et...
comme un vieux ami et camarade. Ah! enfin, il sen est souvenu...
Etc., etc... Allons, mon petit pre, dit-il aprs avoir achev la
lettre et mis mon brevet de ct, tout sera fait; tu seras
officier dans le rgiment de***; et pour ne pas perdre de temps,
va ds demain dans le fort de Blogorsk, o tu serviras sous les
ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnte homme. L, tu
serviras vritablement, et tu apprendras la discipline. Tu nas
rien  faire  Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour
un jeune homme. Aujourdhui, je tinvite  dner avec moi.

De mal en pis, pensai-je tout bas;  quoi cela maura-t-il servi
dtre sergent aux gardes ds mon enfance? O cela ma-t-il men?
dans le rgiment de*** et dans un fort abandonn sur la frontire
des steppes kirghises-kasaks. Je dnai chez Andr Karlovitch, en
compagnie de son vieil aide de camp. La svre conomie allemande
rgnait  sa table, et je pense que leffroi de recevoir parfois
un hte de plus  son ordinaire de garon navait pas t tranger
 mon prompt loignement dans une garnison perdue. Le lendemain je
pris cong du gnral et partis pour le lieu de ma destination.


CHAPITRE III
_LA FORTERESSE_

La forteresse de Blogorsk tait situe  quarante verstes
dOrenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarps
du Iak. La rivire ntait pas encore gele, et ses flots couleur
de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par
la neige. Devant moi stendaient les steppes kirghises. Je me
perdais dans mes rflexions, tristes pour la plupart. La vie de
garnison ne moffrait pas beaucoup dattraits; je tchais de me
reprsenter mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je mimaginais
un vieillard svre et morose, ne sachant rien en dehors du
service et prt  me mettre aux arrts pour la moindre vtille. Le
crpuscule arrivait; nous allions assez vite.

Y a-t-il loin dici  la forteresse? demandai-je au cocher.

-- Mais on la voit dici, rpondit-il.

Je me mis  regarder de tous cts, mattendant  voir de hauts
bastions, une muraille et un foss. Mais je ne vis rien quun
petit village entour dune palissade en bois. Dun ct
slevaient trois ou quatre tas de foin,  demi recouverts de
neige; dun autre, un moulin  vent pench sur le ct, et dont
les ailes, faites de grosse corce de tilleul, pendaient
paresseusement.

O donc est la forteresse? demandai-je tonn.

-- Mais la voil, repartit le cocher en me montrant le village o
nous venions de pntrer.

Japerus prs de la porte un vieux canon en fer. Les rues taient
troites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] taient
couvertes en chaume. Jordonnai quon me ment chez le commandant,
et presque aussitt ma _kibitka_ sarrta devant une maison en
bois, btie sur une minence, prs de lglise, qui tait en bois
galement.

Personne ne vint  ma rencontre. Du perron jentrai dans
lantichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, tait
occup  coudre une pice bleue au coude dun uniforme vert. Je
lui dis de mannoncer. Entre, mon petit pre, me dit linvalide,
les ntres sont  la maison. Je pntrai dans une chambre trs
propre, arrange  la vieille mode. Dans un coin tait dresse une
armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplme
dofficier pendait encadr et sous verre. Autour du cadre taient
rangs des tableaux dcorce[24], qui reprsentaient la _Prise de
Kustrin _et _dOtchakov_, le _Choix de la fiance_ et
l_Enterrement du chat par les souris_. Prs de la fentre se
tenait assise une vieille femme en mantelet, la tte enveloppe
dun mouchoir.



Elle tait occupe  dvider du fil que tenait, sur ses mains
cartes, un petit vieillard borgne en habit dofficier. Que
dsirez-vous, mon petit pre? me dit-elle sans interrompre son
occupation. Je rpondis que jtais venu pour entrer au service,
et que, daprs la rgle, jaccourais me prsenter  monsieur le
capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard
borgne, que javais pris pour le commandant. Mais la bonne dame
interrompit le discours que javais prpar  lavance.

Ivan Kouzmitch[25] nest pas  la maison, dit-elle. Il est all en
visite chez le pre Garasim. Mais cest la mme chose, je suis sa
femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grce[26]. Assieds-toi,
mon petit pre.

Elle appela une servante et lui dit de faire venir
_louriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement
de son oeil unique. Oserais-je vous demander, me dit-il, dans
quel rgiment vous avez daign servir? Je satisfis sa curiosit.

Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez
daign passer de la garde dans notre garnison?

Je rpondis que ctait par ordre de lautorit.

Probablement pour des actions peu santes  un officier de la
garde? reprit linfatigable questionneur.

-- Veux-tu bien cesser de dire des btises? lui dit la femme du
capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigu de la
route. Il a autre chose  faire que de te rpondre. Tiens mieux
tes mains. Et toi, mon petit pre, continua-t-elle en se tournant
vers moi, ne tafflige pas trop de ce quon tait fourr dans
notre bicoque; tu nes pas le premier, tu ne seras pas le dernier.
On souffre, mais on shabitue. Tenez, Chvabrine, Alexi
Ivanitch[28], il y a dj quatre ans quon la transfr chez nous
pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui tait arriv. Voil
quun jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils
avaient pris des pes, et ils se mirent  se piquer lun lautre,
et Alexi Ivanitch a tu le lieutenant, et encore devant deux
tmoins. Que veux-tu! contre le malheur il ny a pas de matre.

En ce moment entre l_ouriadnik_, jeune et beau Cosaque.
Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement 
monsieur lofficier, et propre.

-- Jobis, Vassilissa Igorovna[29], rpondit l_ouriadnik_ Ne
faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poljaeff?

-- Tu radotes, Maximitch, rpliqua la commandante; Poljaeff est
dj log trs  ltroit; et puis cest mon compre; et puis il
noublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur
lofficier... Comment est votre nom, mon petit pre?

-- Pitr Andritch.

-- Conduis Pitr Andritch chez Simon Kouzoff. Le coquin a laiss
entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre,
Maximitch?

-- Grce  Dieu, tout est tranquille, rpondit le Cosaque; il ny
a que le caporal Prokoroff qui sest battu au bain avec la femme
Oustinia Pgoulina pour un seau deau chaude.

-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit
vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif,
et punis-les tous deux.

-- Cest bon, Maximitch, va-ten avec Dieu.

-- Pitr Andritch, Maximitch vous conduira  votre logement.

Je pris cong; l_ouriadnik_ me conduisit  une _isba_ qui se
trouvait sur le bord escarp de la rivire, tout au bout de la
forteresse. La moiti de l_isba_ tait occupe par la famille de
Simon Kouzoff, lautre me fut abandonne. Cette moiti se
composait dune chambre assez propre, coupe en deux par une
cloison. Savliitch commena  sy installer, et moi, je regardai
par ltroite fentre. Je voyais devant moi stendre une steppe
nue et triste; sur le ct slevaient des cabanes. Quelques
poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le
perron et tenant une auge  la main, appelait des cochons qui lui
rpondaient par un grognement amical. Et voil dans quelle contre
jtais condamn  passer ma jeunesse!... Une tristesse amre me
saisit; je quittai la fentre et me couchai sans souper, malgr
les exhortations de Savliitch, qui ne cessait de rpter avec
angoisse:  Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait
ma matresse si lenfant allait tomber malade?

Le lendemain,  peine avais-je commenc de mhabiller, que la
porte de ma chambre souvrit. Il entra un jeune officier, de
petite taille, de traits peu rguliers, mais dont la figure
basane avait une vivacit remarquable.

Pardonnez-moi, me dit-il en franais, si je viens ainsi sans
crmonie faire votre connaissance. Jai appris hier votre
arrive, et le dsir de voir enfin une figure humaine sest
tellement empar de moi que je nai pu y rsister plus longtemps.
Vous comprendrez cela quand vous aurez vcu ici quelque temps.

Je devinai sans peine que ctait lofficier renvoy de la garde
pour laffaire du duel. Nous fmes connaissance. Chvabrine avait
beaucoup desprit. Sa conversation tait anime, intressante. Il
me dpeignit avec beaucoup de verve et de gaiet la famille du
commandant, sa socit et en gnral toute la contre o le sort
mavait jet. Je riais de bon coeur, lorsque ce mme invalide, que
javais vu rapicer son uniforme dans lantichambre du capitaine,
entra et minvita  dner de la part de Vassilissa Igorovna.
Chvabrine dclara quil maccompagnait.

En nous approchant de la maison du commandant, nous vmes sur la
place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues
queues et des chapeaux  trois cornes. Ils taient rangs en ligne
de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore
vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton.
Ds quil nous aperut, il sapprocha de nous, me dit quelques
mots affables, et se remit  commander lexercice. Nous allions
nous arrter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria daller
sur-le-champ chez Vassilissa Igorovna, promettant quil nous
rejoindrait aussitt. Ici, nous dit-il, vous navez vraiment rien
 voir.

Vassilissa Igorovna nous reut avec simplicit et bonhomie, et me
traita comme si elle met ds longtemps connu. Linvalide et
Palachka mettaient la nappe.

Quest-ce qua donc aujourdhui mon Ivan Kouzmitch  instruire si
longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le
chercher pour dner. Mais o est donc Macha[31]?

 peine avait-elle prononc ce nom, quentra dans la chambre une
jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les
cheveux lisss en bandeau et retenus derrire ses oreilles que
rougissaient la pudeur et lembarras. Elle ne me plut pas
extrmement au premier coup doeil; je la regardai avec
prvention. Chvabrine mavait dpeint Marie, la fille du
capitaine, sous les traits dune sotte. Marie Ivanovna alla
sasseoir dans un coin et se mit  coudre. Cependant on avait
apport le _chtchi_[32]. Vassilissa Igorovna, ne voyant pas
revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka lappeler.

Dis au matre que les visites attendent; le _chtchi_ se
refroidit. Grce  Dieu, lexercice ne sen ira pas, il aura tout
le temps de sgosiller  son aise.

Le capitaine apparut bientt, accompagn du petit vieillard
borgne.

Quest-ce que cela, mon petit pre? lui dit sa femme. La table
est servie depuis longtemps, et lon ne peut pas te faire venir.

-- Vois-tu bien, Vassilissa Igorovna, rpondit Ivan Kouzmitch,
jtais occup de mon service, jinstruisais mes petits soldats.

-- Va, va, reprit-elle, ce nest quune vanterie. Le service ne
leur va pas, et toi tu ny comprends rien. Tu aurais d rester 
la maison,  prier le bon Dieu; a tirait bien mieux. Mes chers
convives,  table, je vous prie.

Nous prmes place pour dner. Vassilissa Igorovna ne se taisait
pas un moment et maccablait de questions; qui taient mes
parents, sils taient en vie, o ils demeuraient, quelle tait
leur fortune? Quand elle sut que mon pre avait trois cents
paysans:

Voyez-vous! scria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce
monde! Et nous, mon petit pre, en fait d_mes_[33], nous navons
que la servante Palachka. Eh bien, grce  Dieu, nous vivons petit
 petit. Nous navons quun souci, cest Macha, une fille quil
faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous
vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu quelle trouve
quelque brave homme! sinon, la voil ternellement fille.

Je jetai un coup doeil sur Marie Ivanovna; elle tait devenue
toute rouge, et des larmes roulrent jusque sur son assiette.
Jeus piti delle, et je mempressai de changer de conversation.

Jai ou dire, mcriai-je avec assez d-propos, que les
Bachkirs ont lintention dattaquer votre forteresse.

-- Qui ta dit cela, mon petit pre? reprit Ivan Kouzmitch.

-- Je lai entendu dire  Orenbourg, rpondis-je.

-- Folies que tout cela, dit le commandant; nous nen avons pas
entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un
peuple intimid, et les Kirghises aussi ont reu de bonnes leons.
Ils noseront pas sattaquer  nous, et sils sen avisent, je
leur imprimerai une telle terreur, quils ne remueront plus de dix
ans.

-- Et vous ne craignez pas, continuai-je en madressant  la femme
du capitaine, de rester dans une forteresse expose  de tels
dangers?

-- Affaire dhabitude, mon petit pre, reprit-elle. Il y a de cela
vingt ans, quand on nous transfra du rgiment ici, tu ne saurais
croire comme javais peur de ces maudits paens. Sil marrivait
parfois de voir leur bonnet  poil, si jentendais leurs
hurlements, crois bien, mon petit pre, que mon coeur se
resserrait  mourir. Et maintenant jy suis si bien habitue, que
je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les
brigands rdent autour de la forteresse.

-- Vassilissa Igorovna est une dame trs brave, observa gravement
Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.

-- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle nest pas de
la douzaine des poltrons.

-- Et Marie Ivanovna, demandai-je  sa mre, est-elle aussi hardie
que vous?

-- Macha! rpondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu
prsent elle na pu entendre le bruit dun coup de fusil sans
trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan
Kouzmitch simagina, le jour de ma fte, de faire tirer son canon,
elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, quelle manqua de sen
aller dans lautre monde. Depuis ce jour-l, nous navons plus
tir ce maudit canon.

Nous nous levmes de table; le capitaine et sa femme allrent
dormir la sieste, et jallai chez Chvabrine, o nous passmes
ensemble la soire.


CHAPITRE IV
_LE DUEL_

Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la
forteresse de Blogorsk devint non seulement supportable, mais
agrable mme. Jtais reu comme un membre de la famille dans la
maison du commandant. Le mari et la femme taient dexcellentes
gens. Ivan Kouzmitch, qui denfant de troupe tait parvenu au rang
dofficier, tait un homme tout simple et sans ducation, mais bon
et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort 
sa paresse naturelle. Vassilissa Igorovna dirigeait les affaires
du service comme celles de son mnage, et commandait dans toute la
forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientt de
se montrer sauvage. Nous fmes plus ample connaissance. Je trouvai
en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu  peu je
mattachai  cette bonne famille, mme  Ivan Ignatiitch, le
lieutenant borgne.

Je devins officier. Mon service ne me pesait gure. Dans cette
forteresse bnie de Dieu, il ny avait ni exercice  faire, ni
garde  monter, ni revue  passer. Le commandant instruisait
quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il ntait
pas encore parvenu  leur apprendre quel tait le ct droit, quel
tait le ct gauche. Chvabrine avait quelques livres franais; je
me mis  lire, et le got de la littrature sveilla en moi. Le
matin je lisais, et je messayais  des traductions, quelquefois
mme  des compositions en vers. Je dnais presque chaque jour
chez le commandant, o je passais dhabitude le reste de la
journe. Le soir, le pre Garasim y venait accompagn de sa femme
Akoulina, qui tait la plus forte commre des environs. Il va sans
dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi.
Cependant dheure en heure sa conversation me devenait moins
agrable. Ses perptuelles plaisanteries sur la famille du
commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de
Marie Ivanovna, me dplaisaient fort. Je navais pas dautre
socit que cette famille dans la forteresse, mais je nen
dsirais pas dautre.

Malgr toutes les prophties, les Bachkirs ne se rvoltaient pas.
La tranquillit rgnait autour de notre forteresse. Mais cette
paix fut trouble subitement par une guerre intestine.

Jai dj dit que je moccupais un peu de littrature. Mes essais
taient passables pour lpoque, et Soumarokoff[34] lui-mme leur
rendit justice bien des annes plus tard. Un jour, il marriva
dcrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que,
sous prtexte de demander des conseils, les auteurs cherchent
volontiers un auditeur bnvole; je copiai ma petite chanson, et
la portai  Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait
apprcier une oeuvre potique.

Aprs un court prambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et
lui lus les vers suivants[35]:

_Hlas! en fuyant Macha, jespre recouvrer ma libert!_
_Mais les yeux qui mont fait prisonnier sont toujours devant
moi._
_Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet tat
cruel, prends piti de ton prisonnier._

Comment trouves-tu cela? dis-je  Chvabrine, attendant une
louange comme un tribut qui mtait d.

Mais,  mon grand mcontentement, Chvabrine, qui dordinaire
montrait de la complaisance, me dclara net que ma chanson ne
valait rien.

Pourquoi cela? lui demandai-je en mefforant de cacher mon
humeur.

-- Parce que de pareils vers, me rpondit-il, sont dignes de mon
matre Trdiakofski[36].

Il prit le feuillet de mes mains, et se mit  analyser
impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me dchirant de la
faon la plus maligne. Cela dpassa mes forces; je lui arrachai le
feuillet des mains, je lui dclarai que, de ma vie, je ne lui
montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas
moins de cette menace.

Voyons, me dit-il, si tu seras en tat de tenir ta parole; les
potes ont besoin dun auditeur, comme Ivan Kouzmitch dun carafon
deau-de-vie avant dner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas
Marie Ivanovna?

-- Ce nest pas ton affaire, rpondis-je en fronant le sourcil,
de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de
tes suppositions.

-- Oh! oh! pote vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de
plus en plus. coute un conseil dami: Macha nest pas digne de
devenir ta femme.

-- Tu mens, misrable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un
effront!

Chvabrine changea de visage.

Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main
fortement; vous me donnerez satisfaction.

-- Bien, quand tu voudras! rpondis-je avec joie, car dans ce
moment jtais prt  le dchirer.

Je courus  linstant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une
aiguille  la main. Daprs lordre de la femme de commandant, il
enfilait des champignons qui devaient scher pour lhiver.

Ah! Pitr Andritch, me dit-il en mapercevant, soyez le
bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici?
oserais-je vous demander.

Je lui dclarai en peu de mots que je mtais pris de querelle
avec Alexi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch,
dtre mon second. Ivan Ignatiitch mcouta jusquau bout avec une
grande attention, en carquillant son oeil unique.

Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexi
Ivanitch, et que jen suis tmoin? cest l ce que vous voulez
dire? oserais-je vous demander.

-- Prcisment.

-- Mais, mon Dieu! Pitr Andritch, quelle folie avez-vous en
tte? Vous vous tes dit des injures avec Alexi Ivanitch; eh
bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous
a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera
une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un
troisime; et puis allez chacun de votre ct. Dans la suite, nous
vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant... Est-ce une
bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander.
Encore si ctait vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec
lui, car je ne laime gure. Mais, si cest lui qui vous perfore,
vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots
casss? oserais-je vous demander.

Les raisonnements du prudent officier ne mbranlrent pas. Je
restai ferme dans ma rsolution.

Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous
plaira; mais  quoi bon serai-je tmoin de votre duel? Des gens se
battent; quy a-t-il l dextraordinaire? oserais-je vous
demander. Grce  Dieu, jai approch de prs les Sudois et les
Turcs, et jen ai vu de toutes les couleurs.

Je tchai de lui expliquer le mieux quil me fut possible quel
tait le devoir dun second. Mais Ivan Ignatiitch tait hors
dtat de me comprendre.

Faites  votre guise, dit-il. Si javais  me mler de cette
affaire, ce serait pour aller annoncer  Ivan Kouzmitch, selon les
rgles du service, quil se trame dans la forteresse une action
criminelle et contraire aux intrts de la couronne, et faire
observer au commandant combien il serait dsirable quil avist
aux moyens de prendre les mesures ncessaires...

Jeus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au
commandant. Je parvins  grandpeine  le calmer. Cependant il me
donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.

Comme dhabitude, je passai la soire chez le commandant. Je
mefforais de paratre calme et gai, pour nveiller aucun
soupon et viter les questions importunes. Mais javoue que je
navais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se
sont trouves dans la mme position. Toute cette soire, je me
sentis dispos  la tendresse,  la sensibilit. Marie Ivanovna me
plaisait plus qu lordinaire. Lide que je la voyais peut-tre
pour la dernire fois lui donnait  mes yeux une grce touchante.
Chvabrine entra. Je le pris a part, et linformai de mon entretien
avec Ivan Ignatiitch.

Pourquoi des seconds? me dit-il schement. Nous nous passerons
deux.

Nous convnmes de nous battre derrire les tas de foin, le
lendemain matin,  six heures.  nous voir causer ainsi
amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.

Il y a longtemps que vous eussiez d faire comme cela, me dit-il
dun air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.

-- Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui
faisait une patience dans un coin; je nai pas bien entendu.

Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise
humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que
rpondre. Chvabrine le tira dembarras.

Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.

-- Et avec qui, mon petit pre, tes-tu querell?

-- Mais avec Pitr Andritch, et jusquaux gros mots.

-- Pourquoi cela?

-- Pour une vritable misre, pour une chansonnette.

-- Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment cest-il
arriv?

-- Voici comment. Pitr Andritch a compos rcemment une chanson,
et il sest mis  me la chanter ce matin. Comme je la trouvais
mauvaise, Pitr Andritch sest fch. Mais ensuite il a rflchi
que chacun est libre de son opinion et tout est dit.

Linsolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi
ne comprit ses grossires allusions. Personne au moins ne les
releva. Des posies, la conversation passa aux potes en gnral,
et le commandant fit lobservation quils taient tous des
dbauchs et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de
renoncer  la posie, comme chose contraire au service et ne
menant  rien de bon.

La prsence de Chvabrine mtait insupportable. Je me htai de
dire adieu au commandant et  sa famille. En rentrant  la maison,
jexaminai mon pe, jen essayai la pointe, et me couchai aprs
avoir donn lordre  Savliitch de mveiller le lendemain  six
heures.

Le lendemain,  lheure indique, je me trouvais derrire les
meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas 
paratre. On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hter.
Nous mmes bas nos uniformes, et, rests en gilet, nous tirmes
nos pes du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de
cinq invalides, sortit de derrire un tas de foin. Il nous intima
lordre de nous rendre chez le commandant. Nous obmes de
mauvaise humeur. Les soldats nous entourrent, et nous suivmes
Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas
militaire avec une majestueuse gravit.

Nous entrmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit
les portes  deux battants, et scria avec emphase: Ils sont
pris!.

Vassilissa Igorovna accourut  notre rencontre:

Quest-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre
forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrts...
Pitr Andritch, Alexi Ivanitch, donnez vos pes, donnez,
donnez... Palachka, emporte les pes dans le grenier... Pitr
Andritch, je nattendais pas cela de toi; comment nas-tu pas
honte? Alexi Ivanitch, cest autre chose; il a t transfr de
la garde pour avoir fait prir une me. Il ne croit pas en Notre-
Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?

Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant
de rpter: Vois-tu bien! Vassilissa Igorovna dit la vrit; les
duels sont formellement dfendus par le code militaire.

Cependant Palachka nous avait pris nos pes et les avait
emportes au grenier. Je ne pus mempcher de rire; Chvabrine
conserva toute sa gravit.

Malgr tout le respect que jai pour vous, dit-il avec sang-froid
 la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire
observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant
 votre tribunal. Abandonnez ce soin  Ivan Kouzmitch: cest son
affaire.

-- Comment, comment, mon petit pre! rpliqua la femme du
commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la mme
chair et le mme esprit? Ivan Kouzmitch, quest-ce que tu
baguenaudes? Fourre-les  linstant dans diffrents coins, au pain
et  leau, pour que cette bte dide leur sorte de la tte. Et
que le pre Garasim les mette  la pnitence, pour quils
demandent pardon  Dieu et aux hommes.

Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna tait
extrmement ple. Peu  peu la tempte se calma. La femme du
capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous
embrasser lun lautre. Palachka nous rapporta nos pes. Nous
sortmes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous
reconduisit.

Comment navez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colre, de nous
dnoncer au commandant aprs mavoir donn votre parole de nen
rien faire?

-- Comme Dieu est saint, rpondit-il, je nai rien dit  Ivan
Kouzmitch; cest Vassilissa Igorovna qui ma tout soutir. Cest
elle qui a pris toutes les mesures ncessaires  linsu du
commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!

Aprs cette rponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
Chvabrine.

Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.

-- Certainement, rpondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang
votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut
feindre pendant quelques jours. Au revoir.

Et nous nous sparmes comme sil ne se ft rien pass.

De retour chez le commandant, je massis, selon mon habitude, prs
de Marie Ivanovna; son pre ntait pas  la maison; sa mre
soccupait du mnage. Nous parlions  demi-voix. Marie Ivanovna me
reprochait linquitude que lui avait cause ma querelle avec
Chvabrine.

Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous
alliez vous battre  lpe. Comme les hommes sont tranges! pour
une parole quils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prts
 sentrgorger et  sacrifier, non seulement leur vie, mais
encore lhonneur et le bonheur de ceux qui... Mais je suis sre
que ce nest pas vous qui avez commenc la querelle: cest Alexi
Ivanitch qui a t lagresseur.

-- Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?

-- Mais parce que..., parce quil est si moqueur! Je naime pas
Alexi Ivanitch, il mest mme dsagrable, et cependant je
naurais pas voulu ne pas lui plaire, cela maurait fort
inquite.

-- Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?

Marie Ivanovna se troubla et rougit: Il me semble, dit-elle
enfin, il me semble que je lui plais.

-- Pourquoi cela?

-- Parce quil ma fait des propositions de mariage.

-- Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?

-- Lan pass, deux mois avant votre arrive,

-- Et vous navez pas consenti?

-- Comme vous voyez. Alexi Ivanitch est certainement un homme
desprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais,  la seule
ide quil faudrait, sous la couronne, lembrasser devant tous les
assistants... Non, non, pour rien au monde.

Les paroles de Marie Ivanovna mouvrirent les yeux et
mexpliqurent beaucoup de choses. Je compris la persistance que
mettait Chvabrine  la poursuivre. Il avait probablement remarqu
notre inclination mutuelle, et sefforait de nous dtourner lun
de lautre. Les paroles qui avaient provoqu notre querelle me
semblrent dautant plus infmes, quand, au lieu dune grossire
et indcente plaisanterie, jy vis une calomnie calcule. Lenvie
de punir le menteur effront devint encore plus forte en moi, et
jattendais avec impatience le moment favorable.

Je nattendis pas longtemps. Le lendemain, comme jtais occup 
composer une lgie, et que je mordais ma plume dans lattente
dune rime, Chvabrine frappa sous ma fentre. Je posai la plume,
je pris mon pe, et sortis de la maison.

Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous
observe plus. Allons au bord de la rivire; l personne ne nous
empchera.

Nous partmes en silence, et, aprs avoir descendu un sentier
escarp, nous nous arrtmes sur le bord de leau, et nos pes se
croisrent.

Chvabrine tait plus adroit que moi dans les armes; mais jtais
plus fort et plus hardi; et M. Beaupr, qui avait t entre autres
choses soldat, mavait donn quelques leons descrime, dont je
profitai. Chvabrine ne sattendait nullement  trouver en moi un
adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pmes nous
faire aucun mal lun  lautre; mais enfin, remarquant que
Chvabrine faiblissait, je lattaquai vivement, et le fis presque
entrer  reculons dans la rivire. Tout  coup jentendis mon nom
prononc  haute voix; je tournai rapidement la tte, et japerus
Savliitch qui courait  moi le long du sentier... Dans ce moment
je sentis une forte piqre dans la poitrine, sous lpaule droite,
et je tombai sans connaissance.


CHAPITRE V
_LA CONVALESCENCE_

Quand je revins  moi, je restai quelque temps sans comprendre ni
ce qui mtait arriv, ni o je me trouvais. Jtais couch sur un
lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse.
Savliitch se tenait devant moi, une lumire  la main. Quelquun
droulait avec prcaution les bandages qui entouraient mon paule
et ma poitrine. Peu  peu mes ides sclaircirent. Je me rappelai
mon duel, et devinai sans peine que jtais bless. En cet
instant, la porte gmit faiblement sur ses gonds:

Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit
tressaillir.

-- Toujours dans le mme tat, rpondit Savliitch avec un soupir;
toujours sans connaissance. Voil dj plus de quatre jours.

Je voulus me retourner, mais je nen eus pas la force.

O suis-je? Qui est ici? dis-je avec effort.

Marie Ivanovna sapprocha de mon lit, et se pencha doucement sur
moi.

Comment vous sentez-vous? me dit-elle.

-- Bien, grce  Dieu, rpondis-je dune voix faible. Cest vous,
Marie Ivanovna; dites-moi...

Je ne pus achever. Savliitch poussa un cri, la joie se peignit
sur son visage.

Il revient  lui, il revient  lui, rptait-il; grces te soient
rendues, Seigneur! Mon pre Piotr Andritch, mas-tu fait assez
peur? quatre jours! cest facile  dire...

Marie Ivanovna linterrompit.

Ne lui parle pas trop, Savliitch, dit-elle: il est encore bien
faible.

Elle sortit et ferma la porte avec prcaution. Je me sentais agit
de penses confuses. Jtais donc dans la maison du commandant,
puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus
interroger Savliitch; mais le vieillard hocha la tte et se
boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mcontentement, et
mendormis bientt.

En mveillant, jappelai Savliitch; mais, au lieu de lui, je vis
devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne
puis exprimer la sensation dlicieuse qui me pntra dans ce
moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en
larrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout 
coup je sentis sur ma joue limpression humide et brlante de ses
lvres. Un feu rapide parcourut tout mon tre.

Chre bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez
 mon bonheur.



Elle reprit sa raison:

Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu tant sa main, tous
tes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin
de vous, ... ne ft-ce que pour moi.

Aprs ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur.
Je me sentais revenir  la vie.

Ds cet instant je me sentis mieux dheure en heure. Ctait le
barbier du rgiment qui me pansait, car il ny avait pas dautre
mdecin dans la forteresse; et grce  Dieu, il ne faisait pas le
docteur. Ma jeunesse et la nature htrent ma gurison. Toute la
famille du commandant mentourait de soins. Marie Ivanovna ne me
quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la premire
occasion favorable pour continuer ma dclaration interrompue, et,
cette fois, Marie mcouta avec plus de patience. Elle me fit
navement laveu de son affection, et ajouta que ses parents
seraient sans doute heureux de son bonheur. Mais pensez-y bien,
me disait-elle; ny aura-t-il pas dobstacles de la part des
vtres?

Ce mot me fit rflchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma
mre; mais, connaissant le caractre et la faon de penser de mon
pre, je pressentais que mon amiti ne le toucherait pas
extrmement, et quil la traiterait de folie de jeunesse. Je
lavouai franchement  Marie Ivanovna; mais nanmoins je rsolus
dcrire  mon pre aussi loquemment que possible pour lui
demander sa bndiction. Je montrai ma lettre  Marie Ivanovna,
qui la trouva si convaincante et si touchante quelle ne douta
plus du succs, et sabandonna aux sentiments de son coeur avec
toute la confiance de la jeunesse.

Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma
convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel:
Vois-tu bien, Pitr Andritch, je devrais  la rigueur te mettre
aux arrts; mais te voil dj puni sans cela. Pour Alexi
Ivanich, il est enferm par mon ordre, et sous bonne garde, dans
le magasin  bl, et son pe est sous clef chez Vassilissa
Igorovna. Il aura le temps de rflchir  son aise et de se
repentir.

Jtais trop content pour garder dans mon coeur le moindre
sentiment de rancune. Je me mis  prier pour Chvabrine, et le bon
commandant, avec la permission de sa femme, consentit  lui rendre
la libert. Chvabrine vint me voir. Il tmoigna un profond regret
de tout ce qui tait arriv, avoua que toute la faute tait  lui,
et me pria doublier le pass. tant de ma nature peu rancunier,
je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je
voyais dans sa calomnie lirritation de la vanit blesse; je
pardonnai donc gnreusement  mon rival malheureux.

Je fus bientt guri compltement, et pus retourner  mon logis.
Jattendais avec impatience la rponse  ma lettre, nosant pas
esprer, mais tchant dtouffer en moi de tristes pressentiments.
Je ne mtais pas encore expliqu avec Vassilissa Igorovna et son
mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les tonner: ni moi ni
Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous tions
assurs davance de leur consentement.

Enfin, un beau jour, Savliitch entra chez moi, une lettre  la
main. Je la pris en tremblant. Ladresse tait crite de la main
de mon pre. Cette vue me prpara  quelque chose de grave, car,
dhabitude, ctait ma mre qui mcrivait, et lui ne faisait
quajouter quelques lignes  la fin. Longtemps je ne pus me
dcider  rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle:
 mon fils Pitr Andritch Grineff, gouvernement dOrenbourg,
forteresse de Blogorsk. Je tchais de dcouvrir,  lcriture de
mon pre, dans quelle disposition desprit il avait crit la
lettre. Enfin je me dcidai  dcacheter, et ds les premires
lignes je vis que toute laffaire tait au diable. Voici le
contenu de cette lettre:

Mon fils Pitr, nous avons reu le 15 de ce mois la lettre dans
laquelle tu nous demandes notre bndiction paternelle et notre
consentement  ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37].
Et non seulement je nai pas lintention de te donner ni ma
bndiction ni mon consentement, mais encore jai lintention
darriver jusqu toi et de te bien punir pour tes sottises comme
un petit garon, malgr ton rang dofficier, parce que tu as
prouv que tu nes pas digne de porter lpe qui ta t remise
pour la dfense de la patrie, et non pour te battre en duel avec
des fous de ton espce. Je vais crire  linstant mme  Andr
Carlovitch pour le prier de te transfrer de la forteresse de
Blogorsk dans quelque endroit encore plus loign afin de faire
passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mre est
tombe malade de douleur, et maintenant encore elle est alite.
Quadviendra-t-il de toi? Je prie Dieu quil te corrige, quoique
je nose pas avoir confiance en sa bont.

Ton pre,

A. G.

La lecture de cette lettre veilla en moi des sentiments divers.
Les dures expressions que mon pre ne mavait pas mnages me
blessaient profondment; le ddain avec lequel il traitait Marie
Ivanovna me semblait aussi injuste que malsant; enfin lide
dtre renvoy hors de la forteresse de Blogorsk mpouvantait.
Mais jtais surtout chagrin de la maladie de ma mre. Jtais
indign contre Savliitch, ne doutant pas que ce ne ft lui qui
avait fait connatre mon duel  mes parents. Aprs avoir march
quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je
marrtai brusquement devant lui, et lui dis avec colre: Il
parat quil ne ta pas suffi que, grce  toi, jaie t bless
et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mre.

Savliitch resta immobile comme si la foudre lavait frapp.

Aie piti de moi, seigneur, scria-t-il presque en sanglotant;
quest-ce que tu daignes me dire? Cest moi qui suis la cause que
tu as t bless? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine
devant toi pour recevoir lpe dAlexi Ivanitch. La vieillesse
maudite men a seule empch. Quai-je donc fait  ta mre?

-- Ce que tu as fait? rpondis-je. Qui est-ce qui ta charg
dcrire une dnonciation contre moi? Est-ce quon ta mis  mon
service pour tre mon espion?

-- Moi, crire une dnonciation! rpondit Savliitch tout en
larmes.  Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que
mcrit le matre, et tu verras si je te dnonais.

En mme temps il tira de sa poche une lettre quil me prsenta, et
je lus ce qui suit:

Honte  toi, vieux chien, de ce que tu ne mas rien crit de mon
fils Pitr Andritch, malgr mes ordres svres, et de ce que ce
soient des trangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi
que tu remplis ton devoir et la volont de tes seigneurs? Je
tenverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir cach la
vrit et pour ta condescendance envers le jeune homme.  la
rception de cette lettre, je tordonne de minformer
immdiatement de ltat de sa sant, qui,  ce quon me mande,
samliore, et de me dsigner prcisment lendroit o il a t
frapp, et sil a t bien guri.

videmment Savliitch navait pas en le moindre tort, et ctait
moi qui lavais offens par mes soupons et mes reproches. Je lui
demandai pardon, mais le vieillard tait inconsolable.

Voil jusquo jai vcu! rptait-il; voil quelles grces jai
mrites de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un
vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je
suis la cause de ta blessure! Non, mon pre Pitr Andritch, ce
nest pas moi qui suis fautif, cest le maudit _moussi;_ cest
lui qui ta appris  pousser ces broches de fer, en frappant du
pied, comme si  force de pousser et de frapper on pouvait se
garer dun mauvais homme! Ctait bien ncessaire de dpenser de
largent  louer le _moussi_!

Mais qui donc stait donn la peine de dnoncer ma conduite  mon
pre? Le gnral? il ne semblait pas soccuper beaucoup de moi; et
puis, Ivan Kouzmitch navait pas cru ncessaire de lui faire un
rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupons
sarrtaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans
cette dnonciation, dont la suite pouvait tre mon loignement de
la forteresse et ma sparation davec la famille du commandant.
Jallai tout raconter  Marie Ivanovna: elle venait  ma rencontre
sur le perron.

Que vous est-il arriv? me dit-elle; comme vous tes ple!

-- Tout est fini, lui rpondis-je, en lui remettant la lettre de
mon pre.

Ce fut  son tour de plir. Aprs avoir lu, elle me rendit la
lettre, et me dit dune voix mue: Ce na pas t mon destin. Vos
parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volont de
Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il
ny a rien  faire, Pitr Andritch; soyez heureux, vous au moins.

-- Cela ne sera pas, mcriai-je, en la saisissant par la main. Tu
maimes, je suis prt  tout. Allons nous jeter aux pieds de tes
parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels;
ils nous donneront, eux, leur bndiction, nous nous marierons; et
puis, avec le temps, jen suis sr, nous parviendrons  flchir
mon pre. Ma mre intercdera pour nous, il me pardonnera.

-- Non, Pitr Andritch, rpondit Marie: je ne tpouserai pas
sans la bndiction de tes parents. Sans leur bndiction tu ne
seras pas heureux. Soumettons-nous  la volont de Dieu. Si tu
rencontres une autre fiance, si tu laimes, que Dieu soit avec
toi[38]. Pitr Andritch, moi, je prierai pour vous deux.

Elle se mit  pleurer et se retira. Javais lintention de la
suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors dtat de me
possder et je rentrai  la maison. Jtais assis, plong dans une
mlancolie profonde, lorsque Savliitch vint tout  coup
interrompre mes rflexions.

Voil, seigneur, dit-il en me prsentant une feuille de papier
toute couverte dcriture; regarde si je suis un espion de mon
matre et si je tche de brouiller le pre avec le fils.

Je pris de sa main ce papier; ctait la rponse de Savliitch 
la lettre quil avait reue. La voici mot pour mot:

Seigneur Andr Ptrovitch, notre gracieux pre, jai reu votre
gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fcher contre moi,
votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les
ordres de mes matres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien,
mais votre serviteur fidle, jobis aux ordres de mes matres; et
je vous ai toujours servi avec zle jusqu mes cheveux blancs. Je
ne vous ai rien crit de la blessure de Pitr Andritch, pour ne
pas vous effrayer sans raison; et voil que nous entendons que
notre matresse, notre mre, Avdotia Vassilievna, est malade de
peur; et je men vais prier Dieu pour sa sant. Et Pitr Andritch
a t bless dans la poitrine, sons lpaule droite, sous une
cte,  la profondeur dun _verchok_ et demi[39], et il a t
couch dans la maison du commandant, o nous lavons apport du
rivage: et cest le barbier dici, Stpan Paramonoff, qui la
trait; et maintenant Pitr Andritch, grce  Dieu, se porte
bien; et il ny a rien que du bien  dire de lui: ses chefs,  ce
quon dit, sont contents de lui, et Vassilissa Igorovna le traite
comme son propre fils; et quune pareille _occasion_ lui soit
arrive, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a
quatre jambes et il bronche. Et vous daignez crire que vous
menverrez garder les cochons; que ce soit votre volont de
seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu terre.

Votre fidle esclave,

Arkhip Savlieff.


Je ne pus mempcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture
de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en tat
dcrire  mon pre, et, pour calmer ma mre, la lettre de
Savliitch me semblait suffisante.

De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait
presque plus et tchait mme de mviter. La maison du commandant
me devint insupportable; je mhabituai peu  peu  rester seul
chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Igorovna me fit des
reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en
repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service
lexigeait. Je navais que de trs rares entrevues avec Chvabrine,
qui mtait devenu dautant plus antipathique que je croyais
dcouvrir en lui une inimiti secrte, ce qui me confirmait
davantage dans mes soupons. La vie me devint  charge. Je
mabandonnai  une noire mlancolie, qualimentaient encore la
solitude et linaction. Je perdis toute espce de got pour la
lecture et les lettres. Je me laissais compltement abattre et je
craignais de devenir fou, lorsque des vnements soudains, qui
eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner  mon me
un branlement profond et salutaire.


CHAPITRE VI
_POUGATCHEFF_

Avant dentamer le rcit des vnements tranges dont je fus le
tmoin, je dois dire quelques mots sur la situation o se trouvait
le gouvernement dOrenbourg vers la fin de lanne 1773. Cette
riche et vaste province tait habite par une foule de peuplades 
demi sauvages, qui venaient rcemment de reconnatre la
souverainet des tsars russes. Leurs rvoltes continuelles, leur
impatience de toute loi et de la vie civilise, leur inconstance
et leur cruaut demandaient, de la part du gouvernement, une
surveillance constante pour les rduire  lobissance. On avait
lev des forteresses dans les lieux favorables, et dans la
plupart on avait tabli  demeure fixe des Cosaques, anciens
possesseurs des rives du Iak. Mais ces Cosaques eux-mmes, qui
auraient d garantir le calme et la scurit de ces contres,
taient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et
dangereux pour le gouvernement imprial. En 1772, une meute
survint dans leur principale bourgade. Cette meute fut cause par
les mesures svres quavait prises le gnral Tranbenberg pour
ramener larme  lobissance. Elles neurent dautre rsultat
que le meurtre barbare de Tranbenberg, llvation de nouveaux
chefs, et finalement la rpression de lmeute  force de
mitraille et de cruels chtiments.

Cela stait pass peu de temps avant mon arrive dans la
forteresse de Blogorsk. Alors tout tait ou paraissait
tranquille. Mais lautorit avait trop facilement prt foi au
feint repentir des rvolts, qui couvaient leur haine en silence,
et nattendaient quune occasion propice pour recommencer la
lutte.

Je reviens  mon rcit.

Un soir (ctait au commencement doctobre 1773), jtais seul 
la maison,  couter le sifflement du vent dautomne et  regarder
les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint
mappeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis 
linstant mme. Jy trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et
l_ouriadnik_ des Cosaques. Il ny avait dans la chambre ni la
femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour dun air
proccup. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors
_louriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et
nous dit:

Messieurs les officiers, une nouvelle importante! coutez ce
qucrit le gnral.

Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:

_ monsieur le commandant de la forteresse de Blogorsk,
capitaine Mironoff_ (secret).

Je vous informe par la prsente que le fuyard et schismatique
Cosaque du Don Imliane Pougatcheff, aprs stre rendu coupable
de limpardonnable insolence dusurper le nom du dfunt empereur
Pierre III, a runi une troupe de brigands, suscit des troubles
dans les villages du Iak, et pris et mme dtruit plusieurs
forteresses, en commettant partout des brigandages et des
assassinats. En consquence, ds la rception de la prsente, vous
aurez, monsieur le capitaine,  aviser aux mesures quil faut
prendre pour repousser le susdit sclrat et usurpateur, et, sil
est possible, pour lexterminer entirement dans le cas o il
tournerait ses armes contre la forteresse confie  vos soins.

Prendre les mesures ncessaires, dit le commandant en tant ses
lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! cest facile 
dire. Le sclrat semble fort, et nous navons que cent trente
hommes, mme en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il ny a pas
trop  compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch.

L_ouriadnik_ sourit.

Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez
ponctuels; placez des sentinelles, tablissez des rondes de nuit;
dans le cas dune attaque, fermez les portes et faites sortir les
soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut
aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le
secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le
temps.

Aprs avoir ainsi distribu ses ordres, Ivan Kouzmitch nous
congdia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que
nous venions dentendre.

Quen crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.

-- Dieu le sait, rpondit-il, nous verrons; jusqu prsent je ne
vois rien de grave. Si cependant...

Alors il se mit  rver en sifflant avec distraction un air
franais.

Malgr toutes nos prcautions, la nouvelle de lapparition de
Pougatcheff se rpandit dans la forteresse. Quel que ft le
respect dIvan Kouzmitch pour son pouse, il ne lui aurait rvl
pour rien au monde un secret confi comme affaire de service.
Aprs avoir reu la lettre du gnral, il stait assez
adroitement dbarrass de Vassilissa Igorovna, en lui disant que
le pre Garasim avait reu dOrenbourg des nouvelles
extraordinaires quil gardait dans le mystre le plus profond.
Vassilissa Igorovna prit  linstant mme le dsir daller rendre
visite  la femme du pope, et, daprs le conseil dIvan
Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur quelle ne la laisst
sennuyer toute seule.

Rest matre du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur-
le-champ, et prit soin denfermer Palachka dans la cuisine, pour
quelle ne pt nous pier.

Vassilissa Igorovna revint  la maison sans avoir rien pu.tirer
de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son
absence, un conseil de guerre stait assembl chez Ivan
Kouzmitch, et que Palachka avait t enferme sous clef. Elle se
douta que son mari lavait trompe, et se mit  laccabler de
questions. Mais Ivan Kouzmitch tait prpar  cette attaque; il
ne se troubla pas le moins du monde, et rpondit bravement  sa
curieuse moiti:

Vois-tu bien, ma petite mre, les femmes du pays se sont mis en
tte dallumer du feu avec de la paille: et comme cela peut tre
cause dun malheur, jai rassembl mes officiers et je leur ai
donn lordre de veiller  ce que les femmes ne fassent pas de feu
avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles.

-- Et quavais-tu besoin denfermer Palachka? lui demanda sa
femme; pourquoi la pauvre fille est-elle reste dans la cuisine
jusqu notre retour?

Ivan Kouzmitch ne stait pas prpar  une semblable question: il
balbutia quelques mots incohrents. Vassilissa Igorovna saperut
aussitt de la perfidie de son mari; mais, sre quelle
nobtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions
et parla des concombres sals dAkoulina Pamphilovna savait
prparer dune faon suprieure. De toute la nuit, Vassilissa
Igorovna ne put fermer loeil, nimaginant pas ce que son mari
avait en tte quelle ne pt savoir.

Le lendemain, au retour de la messe, elle aperut Ivan Ignatiitch
occup  ter du canon des guenilles, de petites pierres, des
morceaux de bois, des osselets et toutes sortes dordures que les
petits garons y avaient fourres. Que peuvent signifier ces
prparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce quon
craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il
possible quIvan Kouzmitch me cacht une pareille misre? Elle
appela Ivan Ignatiitch avec la ferme rsolution de savoir de lui
le secret qui tourmentait sa curiosit de femme.

Vassilissa Igorovna dbuta par lui faire quelques remarques sur
des objets de mnage, comme un juge qui commence un interrogatoire
par des questions trangres  laffaire pour rassurer et endormir
la prudence de laccus. Puis, aprs un silence de quelques
instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la
tte:

Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Quadviendra-t-il
de tout cela?

-- Eh! ma petite mre, rpondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est
misricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre;
jai nettoy le canon. Peut-tre bien repousserons-nous ce
Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera
personne ici.

-- Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff? demanda la femme du
commandant.

Ivan Ignatiitch vit bien quil avait trop parl, et se mordit la
langue. Mais il tait trop tard, Vassilissa Igorovna le
contraignit  lui tout raconter, aprs avoir engag sa parole
quelle ne dirait rien  personne.

Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien  personne, si ce
nest  la femme du pope, et cela par lunique raison que la vache
de cette bonne dame, tant encore dans la steppe, pouvait tre
enleve par les brigands.

Bientt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui
couraient sur son compte taient fort divers. Le commandant envoya
l_ouriadnik_ avec mission de bien senqurir de tout dans les
villages voisins. L_ouriadnik_ revint aprs une absence de deux
jours, et dclara quil avait dans la steppe,  soixante verstes
de la forteresse, une grande quantit de feux, et quil avait ou
dire aux Bachkirs quune force innombrable savanait. Il ne
pouvait rien dire de plus prcis, ayant craint de saventurer
davantage.

On commena bientt  remarquer une grande agitation parmi les
Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils sassemblaient
par petits groupes, parlaient entre eux  voix basse, et se
dispersaient ds quils apercevaient un dragon ou tout autre
soldat russe. On les fit espionner: Ioula, Kalmouk baptis, fit
au commandant une rvlation trs grave. Selon lui, l_ouriadnik_
aurait fait de faux rapports;  son retour, le perfide Cosaque
aurait dit  ses camarades quil stait avanc jusque chez les
rvolts, quil avait t prsent  leur chef, et que ce chef,
lui ayant donn sa main  baiser, stait longuement entretenu
avec lui. Le commandant fit aussitt mettre l_ouriadnik_ aux
arrts, et dsigna Ioula pour le remplacer. Ce changement fut
accueilli par les Cosaques avec un mcontentement visible. Ils
murmuraient  haute voix, et Ivan Ignatiitch, lexcuteur de
lordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire
assez clairement:

Attends, attends, rat de garnison!

Le commandant avait eu lintention dinterroger son prisonnier le
mme jour; mais l_ouriadnik_ stait chapp, sans doute avec
laide de ses complices.

Un nouvel vnement vint accrotre linquitude du capitaine. On
saisit un Bachkir porteur de lettres sditieuses.  cette
occasion, le commandant prit le parti dassembler derechef ses
officiers, et pour cela il voulut encore loigner sa femme sous un
prtexte spcieux. Mais comme Ivan Kouzmitch tait le plus adroit
et le plus sincre des hommes, il ne trouva pas dautre moyen que
celui quil avait dj employ une premire fois.

Vois-tu bien, Vassilissa Igorovna, lui dit-il en toussant 
plusieurs reprises, le pre Garasim a, dit-on, reu de la ville...

-- Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore
rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Imliane
Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois.

Ivan Kouzmitch carquilla les yeux: Eh bien, ma petite mre, dit-
il, si tu sais tout, reste, il ny a rien  faire; nous parlerons
devant toi.

-- Bien, bien, mon petit pre, rpondit-elle, ce nest pas  toi
de faire le fin. Envoie chercher les officiers.

Nous nous assemblmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant
sa femme, la proclamation de Pougatcheff, rdige par quelque
Cosaque  demi lettr. Le brigand nous dclarait son intention de
marcher immdiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques
et les soldats  se runir  lui, et conseillait aux chefs de ne
pas rsister, les menaant en ce cas du dernier supplice. La
proclamation tait crite en termes grossiers, mais nergiques, et
devait produire une grande impression sur les esprits des gens
simples,

Quel coquin! scria la femme du commandant. Voyez ce quil ose
nous proposer! de sortir  sa rencontre et de dposer  ses pieds
nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous
sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en
avons vu de toutes sortes! Est-il possible quil se soit trouv
des commandants assez lches pour obir  ce bandit!

-- a ne devrait pas tre, rpondit Ivan Kouzmitch; cependant on
dit que le sclrat sest dj empar de plusieurs forteresses.

-- Il parat quil est fort, en effet, observa Chvabrine.

-- Nous allons savoir  linstant sa force relle, reprit le
commandant; Vassilissa Igorovna, donne-moi la clef du grenier.
Ivan Ignatiitch, amne le Bachkir, et dis  Ioula dapporter des
verges.

-- Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant
de son sige; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans
cela elle entendrait, les cris, et a lui ferait peur. Et moi,
pour dire la vrit, je ne suis pas trs curieuse de pareilles
investigations. Au plaisir de vous revoir...

La torture tait alors tellement enracine dans les habitudes de
la justice, que lukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit
labolition resta longtemps sans effet. On croyait que laveu de
laccus tait indispensable  la condamnation, ide non seulement
draisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en matire
juridique; car, si le dni de laccus ne saccepte pas comme
preuve de son innocence, laveu quon lui arrache doit moins
encore servir de preuve de sa culpabilit.  prsent mme, il
marrive encore dentendre de vieux juges regretter labolition de
cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait
de la ncessit de la torture, ni les juges, ni les accuss eux-
mmes. Cest pourquoi lordre du commandant ntonna et nmut
aucun de nous. Ivan Ignatiitch sen alla chercher le Bachkir, qui
tait tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu
dinstants aprs, on lamena dans lantichambre. Le commandant
ordonna quon lintroduisit en sa prsence.

Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds
des entraves en bois. Il ta son haut bonnet et sarrta prs de
la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais
je noublierai cet homme: il paraissait g de soixante et dix ans
au moins, et navait ni nez, ni oreilles. Sa tte tait rase;
quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il tait de
petite taille, maigre, courb; mais ses yeux  la tatare
brillaient encore.

Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut  ces terribles indices
un des rvolts punis en 1741, tu es un vieux loup,  ce que je
vois; tu as dj t pris dans nos piges. Ce nest pas la
premire fois que tu te rvoltes, puisque ta tte est si bien
rabote. Approche-toi, et dis qui ta envoy.

Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air
de complte imbcillit.

Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que
tu ne comprends pas le russe? Ioula, demande-lui en votre langue
qui la envoy, dans notre forteresse.

Ioula rpta en langue tatare la question dIvan Kouzmitch. Mais
le Bachkir le regarda avec la mme expression, et sans rpondre un
mot.

Iachki[41]! scria le commandant; je te ferai parler. Voyons,
tez-lui sa robe de chambre raye, sa robe de fou, et mouchetez-
lui les paules. Voyons, Ioula, houspille-le comme il faut.

Deux invalides commencrent  dshabiller le Bachkir. Une vive
inquitude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit
 regarder de tous cts comme un pauvre petit animal pris par des
enfants. Mais lorsquun des invalides lui saisit les mains pour
les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses
paules en se courbant, lorsque Ioula prit les verges et leva la
main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gmissement faible
et puissant, et, relevant la tte, ouvrit la bouche, o, au lieu
de langue, sagitait un court tronon.

Nous fmes tous frapps dhorreur.

Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien
tirer de lui. Ioula, ramne le Bachkir au grenier; et nous,
messieurs, nous avons encore  causer.

Nous continuions  dbattre notre position, lorsque Vassilissa
Igorovna se prcipita dans la chambre, toute haletante, et avec
un air effar.

Que test-il arriv? demanda le commandant surpris.

-- Malheur! malheur! rpondit Vassilissa Igorovna: le fort de
Nijnosern a t pris ce matin; le garon du pre Garasim vient de
revenir. Il a vu comment on la pris. Le commandant et tous les
officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les
sclrats vont venir ici.

Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le
commandant de la forteresse de Nijnosern, jeune homme doux et
modeste, mtait connu. Deux mois auparavant il avait pass,
venant dOrenbourg avec sa jeune femme, et stait arrt chez
Ivan Kouzmitch. La Nijnosernia ntait situe qu vingt-cinq
verstes de notre fort. Dheure en heure il fallait nous attendre 
une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se prsenta
vivement  mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant.

coutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est
de dfendre la forteresse jusquau dernier soupir, cela sentend.
Mais il faut songer  la sret des femmes. Envoyez-les 
Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une
forteresse plus loigne et plus sre, o les sclrat naient pas
encore eu le temps de pntrer.

Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: Vois-tu bien! ma mre; en
effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin,
jusqu ce que nous ayons rduit les rebelles?

-- Quelle folie! rpondit la commandante. O est la forteresse que
les balles naient pas atteinte? En quoi la Blogorskaa nest-
elle pas sre? Grce  Dieu, voici plus de vingt et un ans que
nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-
tre y lasserons-nous Pougatcheff!

-- Eh bien, ma petite mre, rpliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu
peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-
il faire de Macha? Cest bien si nous le lassons, ou sil nous
arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?...
 -- Eh bien! alors...

Mais ici Vassilissa Igorovna ne put que bgayer et se tut,
touffe par lmotion.

Non, Vassilissa Igorovna, reprit la commandant, qui remarqua que
ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme,
peut-tre pour la premire fois de sa vie; il ne convient pas que
Macha reste ici. Envoyons-la  Orenbourg chez sa marraine. L il y
a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre.
Et mme  toi jaurais conseill de ten aller aussi l-bas; car,
bien que tu sois vieille, pense  ce qui tarrivera si la
forteresse est prise dassaut.

-- Cest bien, cest bien, dit la commandante, nous renverrons
Macha; mais ne tavise pas de me prier de partir, je nen ferais
rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles annes, de
me sparer de toi, et daller chercher un tombeau solitaire en
pays tranger. Nous avons vcu ensemble, nous mourrons ensemble.

-- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il ny a pas de
temps  perdre. Va quiper Macha pour la route; demain nous la
ferons partir  la pointe du jour, et nous lui donnerons mme un
convoi, quoique,  vrai dire, nous nayons pas ici de gens
superflus. Mais o donc est-elle?

-- Chez Akoulina Pamphilovna, rpondit la commandante; elle sest
trouve mal en apprenant la prise de Nijnosern! je crains quelle
ne tombe malade.  Dieu Seigneur! jusquo avons-nous vcu?

Vassilissa Igorovna alla faire les apprts du dpart de sa fille.
Lentretien chez le commandant continua encore; mais je ny pris
plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, ple et
les yeux rougis. Nous soupmes en silence, et nous nous levmes de
table plus tt que dordinaire. Chacun de nous regagna son logis
aprs avoir dit adieu  toute la famille. Javais oubli mon pe
et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la
prsenta.

Adieu, Pitr Andritch, me dit-elle en pleurant; on menvoie 
Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-tre que Dieu
permettra que nous nous revoyions; si non...

Elle se mit  sangloter.

Adieu, lui dis-je, adieu, ma chre Marie! Quoi quil marrive,
sois sre que ma dernire pense et ma dernire prire seront pour
toi.

Macha continuait  pleurer. Je sortis prcipitamment.


CHAPITRE VII
_LASSAUT_

De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai mme pas mes
habits. Javais eu lintention de gagner de grand matin la porte
de la forteresse par o Marie Ivanovna devait partir, pour lui
dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet.
Lagitation de mon me me semblait moins pnible que la noire
mlancolie o jtais plong prcdemment. Au chagrin de la
sparation se mlaient en moi des esprances vagues mais douces,
lattente impatiente des dangers et le sentiment dune noble
ambition. La nuit passa vite. Jallais sortir, quand ma porte
souvrit, et le caporal entra pour mannoncer que nos Cosaques
avaient quitt pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
avec eux Ioula, et quautour de nos remparts chevauchaient des
gens inconnus. Lide que Marie Ivanovna navait pu sloigner me
glaa de terreur. Je donnai  la hte quelques instructions au
caporal, et courus chez le commandant.

Il commenait  faire jour. Je descendais rapidement la rue,
lorsque je mentendis appeler par quelquun. Je marrtai.

O allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch
en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et menvoie
vous chercher. Le Pougatch[42] est arriv.

-- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
intrieur.

-- Elle nen a pas eu le temps, rpondit Ivan Ignatiitch, la route
dOrenbourg est coupe, la forteresse entoure. Cela va mal, Pitr
Andritch.

Nous nous rendmes sur le rempart, petite hauteur forme par la
nature et fortifie dune palissade. La garnison sy trouvait sous
les armes. On y avait tran le canon ds la veille. Le commandant
marchait de long en large devant sa petite troupe; lapproche du
danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire.
Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une
vingtaine de cavaliers qui semblaient tre des Cosaques; mais
parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, quil tait facile de
reconnatre  leurs bonnets et  leurs carquois. Le commandant
parcourait les rangs de la petite arme, en disant aux soldats:
Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourdhui pour notre mre
limpratrice, et faisons voir  tout le monde que nous sommes des
gens braves, fidles  nos serments.

Les soldats tmoignrent  grands cris de leur bonne volont.
Chvabrine se tenait prs de moi, examinant lennemi avec
attention. Les gens quon apercevait dans la steppe, voyant sans
doute quelques mouvements dans le fort, se runirent en groupe et
parlrent entre eux. Le commandant ordonna  Ivan Ignatiitch de
pointer sur eux le canon, et approcha lui-mme la mche. Le boulet
passa en sifflant sur leurs ttes sans leur faire aucun mal. Les
cavaliers se dispersrent aussitt, en partant au galop, et la
steppe devint dserte. En ce moment, parut sur le rempart
Vassilissa Igorovna, suivie de Marie qui navait pas voulu la
quitter.

Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? o est
lennemi?

-- Lennemi nest pas loin, rpondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu
le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?

-- Non, papa, rpondit Marie; jai plus peur seule  la maison.

Elle me jeta un regard, en sefforant de sourire. Je serrai
vivement la garde de mon pe, en me rappelant que je lavais
reue la veille de ses mains, comme pour sa dfense. Mon coeur
brlait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; javais
soif de lui prouver que jtais digne de sa confiance, et
jattendais impatiemment le moment dcisif.

Tout  coup, dbouchant dune hauteur qui se trouvait  huit
verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes dhommes
 cheval, et bientt toute la steppe se couvrit de gens arms de
lances et de flches. Parmi eux, vtu dun cafetan rouge et le
sabre  la main, se distinguait un homme mont sur un cheval
blanc. Ctait Pougatcheff lui-mme. Il sarrta, fut entour, et
bientt, probablement daprs ses ordres, quatre hommes sortirent
de la foule, et sapprochrent au grand galop jusquau rempart.
Nous reconnmes en eux quelques-uns de nos tratres. Lun deux
levait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre
portait au bout de sa pique la tte de Ioula, quil nous lana
par-dessus la palissade. La tte du pauvre Kaimouk roula aux pieds
du commandant.

Les tratres nous criaient:

Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.

-- Enfants, feu! scria le capitaine pour toute rponse.

Les soldats firent une dcharge. Le Cosaque qui tenait la lettre
vacilla et tomba de cheval; les autres senfuirent  toute bride.
Je jetai un coup doeil sur Marie Ivanovna. Glace de terreur  la
vue de la tte de Ioula, tourdie du bruit de la dcharge, elle
semblait inanime. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna
daller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal
sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval
du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut 
voix basse et la dchira en morceaux. Cependant on voyait les
rvolts se prparer  une attaque. Bientt les balles sifflrent
 nos oreilles, et quelques flches vinrent senfoncer autour de
nous dans la terre et dans les pieux de la palissade.

Vassilissa Igorovna, dit le commandant, les femmes nont rien 
faire ici. Emmne Macha; tu vois bien que cette fille est plus
morte que vive.

Vassilissa Igorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un
regard sur la steppe, o lon voyait de grands mouvements parmi la
foule, et dit  son mari: Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la
mort; bnis Macha; Macha, approche de ton pre. Ple et
tremblante, Marie sapprocha dIvan Kouzmitch, se mit  genoux et
le salua jusqu terre. Le vieux commandant fit sur elle trois
fois le signe de la croix, puis la releva, lembrassa, et lui dit
dune voix altre par lmotion: Eh bien, Macha, sois heureuse;
prie Dieu, il ne tabandonnera pas. Sil se trouve un honnte
homme, que Dieu vous donne  tous deux amour et raison. Vivez
ensemble comme nous avons vcu ma femme et moi. Eh bien, adieu,
Macha. Vassilissa Igorovna, emmne-la donc plus vite.

Marie se jeta  son cou, et se mit  sangloter. Embrassons-nous
aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch;
pardonne-moi si je tai jamais fch.

-- Adieu, adieu, ma petite mre, dit le commandant en embrassant
sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en  la maison, et,
si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43]  Macha.

La commandante sloigna avec sa fille. Je suivais Marie du
regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tte.

Ivan Kouzmitch revint  nous, et toute son attention fut tourne
sur lennemi. Les rebelles se runirent autour de leur chef et
tout  coup mirent pied  terre prcipitamment. Tenez-vous bien,
nous dit le commandant, cest lassaut qui commence. En ce moment
mme retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles
accouraient  toutes jambes sur la forteresse. Notre canon tait
charg  mitraille. Le commandant les laissa venir  trs petite
distance, et mit de nouveau le feu  sa pice. La mitraille frappa
au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef
seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter
avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cess,
redoublrent de nouveau. Maintenant, enfants! scria le
capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant!
Suivez-moi pour une sortie!

Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvmes en un
instant hors du parapet. Mais la garnison, intimide, navait pas
boug de place. Que faites-vous donc, mes enfants? scria Ivan
Kouzmitch; sil faut mourir, mourons; affaire de service!

En ce moment les rebelles se rurent sur nous, et forcrent
lentre de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses
armes. On mavait renvers par terre; mais je me relevai et
jentrai ple-mle avec la foule dans la forteresse. Je vis le
commandant bless  la tte, et press par une petite troupe de
bandits qui lui demandaient les clefs. Jallais courir  son
secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lirent
avec leurs _kouchaks_[44] en criant: Attendez, attendez ce quon
va faire de vous, tratres au tsar!

On nous trana le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout 
coup des cris annoncrent que le tsar tait sur la place,
attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la
foule se jeta de ce ct, et nos gardiens nous y tranrent.

Pougatcheff tait assis dans un fauteuil, sur le perron de la
maison du commandant. Il tait vtu dun lgant cafetan cosaque,
brod sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orn de
glands dor, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure
ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques lentouraient.



Le pre Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix  la main,
au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les
victimes amenes devant lui. Sur la place mme, on dressait  la
hte une potence. Quand nous approchmes, des Bachkirs cartrent
la foule, et lon nous prsenta  Pougatcheff. Le bruit des
cloches cessa, et le plus profond silence stablit. Qui est le
commandant? demanda lusurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des
groupes et dsigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le
vieillard avec une expression terrible et lui dit: Comment as-tu
os topposer  moi,  ton empereur?

Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernires
forces et rpondit dune voix ferme: Tu nes pas mon empereur: tu
es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!

Pougatcheff frona le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitt
plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et lentranrent
au gibet.  cheval sur la traverse, apparut le Bachkir dfigur
quon avait questionn la veille; il tenait une corde  la main,
et je vis un instant aprs le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en
lair. Alors on amena  Pougatcheff Ivan Ignatiitch.

Prte serment, lui dit Pougatcheff,  lempereur Pitr
Fdorovitch[45].

-- Tu nes pas notre empereur, rpondit le lieutenant en rptant
les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
usurpateur.

Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
Ignatiitch fut pendu auprs de son ancien chef. Ctait mon tour.
Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en mapprtant 
rpter la rponse de mes gnreux camarades. Alors,  ma surprise
inexprimable, japerus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu
le temps de se couper les cheveux en rond et dendosser un cafetan
de Cosaque. Il sapprocha de Pougatcheff et lui dit quelques mots
 loreille. Quon le pende! dit Pougatcheff sans daigner me
jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis  rciter
 voix basse une prire, en offrant  Dieu un repentir sincre de
toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui taient
chers  mon coeur. On mavait dj conduit sous le gibet. Ne
crains rien, ne crains rien! me disaient les assassins, peut-tre
pour me donner du courage. Tout  coup un cri se fit entendre:
Arrtez, maudits.

Les bourreaux sarrtrent. Je regarde... Savliitch tait tendu
aux pieds de Pougatcheff.

 mon propre pre, lui disait mon pauvre menin, quas-tu besoin
de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on ten
donnera une bonne ranon; mais pour lexemple et pour faire peur
aux autres, ordonne quon me pende, moi, vieillard.

Pougatcheff fit un signe; on me dlia aussitt. Notre pre te
pardonne, me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que
jtais trs heureux de ma dlivrance, mais je ne puis dire non
plus que je la regrettais. Mes sens taient trop troubls. On
mamena de nouveau devant lusurpateur et lon me fit agenouiller
 ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: Baise la
main, baise la main! criait-on autour de moi. Mais jaurais
prfr le plus atroce supplice  un si infme avilissement.

Mon pre Pitr Andritch, me soufflait Savliitch, qui se tenait
derrire moi et me poussait du coude, ne fais pas lobstin;
quest-ce que cela te cote? Crache et baise la main du bri...
Baise-lui la main.

Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant:
Sa Seigneurie est,  ce quil parat, toute stupide de joie;
relevez-le. On me releva, et je restai en libert. Je regardai
alors la continuation de linfme comdie.

Les habitants commencrent  prter le serment. Ils approchaient
lun aprs lautre, baisaient la croix et saluaient lusurpateur.
Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la
compagnie, arm de ses grands ciseaux mousss, leur coupait les
queues. Ils secouaient la tte et approchaient les lvres de la
main de Pougatcheff; celui-ci leur dclara quils taient
pardonns et reus dans ses troupes. Tout cela dura prs de trois
heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le
perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
richement harnach. Deux Cosaques le prirent par les bras et
laidrent  se mettre en selle. Il annona au pre Garasim quil
dnerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques
brigands tranaient sur le perron Vassilissa Igorovna, chevele
et demi-nue. Lun deux stait dj vtu de son mantelet; les
autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les
services  th et toutes sortes dobjets.

 mes pres, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grce; mes
pres, mes pres, menez-moi  Ivan Kouzmitch.

Soudain elle aperut le gibet et reconnut son mari.

Sclrats, scria-t-elle hors delle-mme, quen avez-vous fait?
 ma lumire, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les
baonnettes prussiennes ne tont touch, ni les balles turques; et
tu as pri devant un vil condamn fuyard.

-- Faites taire la vieille sorcire! dit Pougatcheff.

Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tte, et elle tomba
morte au bas des degrs du perron. Pougatcheff partit; tout le
peuple se jeta sur ses pas.


CHAPITRE VIII
_LA VISITE INATTENDUE_

La place se trouva vide. Je me tenais au mme endroit, ne pouvant
rassembler mes ides troubles par tant dmotions terribles.

Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus
que toute autre chose. O est-elle? quest-elle devenue? a-t-elle
eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sre? Rempli de
ces penses accablantes, jentrai dans la maison du commandant.
Tout y tait vide. Les chaises, les tables, les armoires taient
brles, la vaisselle en pices. Un affreux dsordre rgnait
partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait 
la chambre de Marie Ivanovna, o jallais entrer pour la premire
fois de ma vie. Son lit tait boulevers, larmoire ouverte et
dvalise. Une lampe brlait encore devant le _Kivot_[46], vide
galement. On navait pas emport non plus un petit miroir
accroch entre la porte et la fentre. Qutait devenue lhtesse
de cette simple et virginale cellule? Une ide terrible me
traversait lesprit. Jimaginai Marie dans les mains des brigands.
Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononai  haute voix
le nom de mon amante. En ce moment, un lger bruit se fit
entendre, et Palachka, toute ple, sortit de derrire larmoire.

Ah!-Pitr Andritch, dit-elle en joignant les mains, quelle
journe! quelles horreurs!

-- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie
Ivanovna?

-- La demoiselle est en vie, rpondit Palachka; elle est cache
chez Akoulina Pamphilovna.

-- Chez la femme du pope! mcriai-je avec terreur. Grand Dieu!
Pougatcheff est l!

Je me prcipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts
dans la rue, et, tout perdu, me mis  courir vers la maison du
pope. Elle retentissait de chansons, de cris et dclats de rire.
Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka mavait
suivi. Je lenvoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un
moment aprs, la femme du pope sortit dans lantichambre, un
flacon vide  la main.

Au nom du ciel, o est Marie Ivanovna? demandai-je avec une
agitation inexprimable.

-- Elle est couche, ma petite colombe, rpondit la femme du pope,
sur mon lit, derrire la cloison. Ah! Pitr Andritch, un malheur
tait bien prs darriver. Mais, grce  Dieu, tout sest
heureusement pass. Le sclrat stait  peine assis  table, que
la pauvrette se mit  gmir. Je me sentis mourir de peur. Il
lentendit: Qui est-ce qui gmit chez toi, vieille? Je saluai le
brigand jusqu terre: Ma nice, tsar; elle est malade et alite
il y a plus dune semaine.  -- Et ta nice est jeune?  -- Elle est
jeune, tsar.  -- Voyons, vieille, montre-moi ta nice. Je sentis
le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? Fort bien, tsar;
mais la fille naura pas la force de se lever et de venir devant
Ta Grce.  -- Ce nest rien, vieille; jirai moi-mme la voir.
Et, le croiras-tu? le maudit est all derrire la cloison. Il tira
le rideau, la regarda de ses yeux dpervier, et rien de plus;
Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous tions dj prpars,
moi et le pre,  une mort de martyrs? Par bonheur, la petite
colombe ne la pas reconnu.  Seigneur Dieu! quelles ftes nous
arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui laurait cru? Et Vassilissa
Igorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-l? Et vous, comment
vous a-t-on pargn? Et que direz-vous de Chvabrine, dAlexi
Ivanitch? Il sest coup les cheveux en rond, et le voil qui
bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand
jai parl de ma nice malade, croiras-tu quil ma jet un regard
comme sil et voulu me percer de son couteau? Cependant il ne
nous a pas trahis. Grces lui soient rendues, au moins pour cela!

En ce moment retentirent  la fois les cris avins des convives et
la voix du pre Garasim. Les convives demandaient du vin, et le
pope appelait sa femme.

Retournez  la maison, Pitr Andritch, me dit-elle tout en moi.
Jai autre chose  faire qu jaser avec vous. Il vous arrivera
malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Pitr
Andritch; ce qui sera sera; peut-tre que Dieu daignera ne pas
nous abandonner.

La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillis, je
retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs
Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les
bottes aux pendus. Je retins avec peine lexplosion de ma colre,
dont je sentais toute linutilit. Les brigands parcouraient la
forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait
partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai  la
maison. Savliitch me rencontra sur le seuil.

Grce  Dieu, scria-t-il en me voyant, je croyais que les
sclrats tavaient saisi de nouveau. Ah! mon pre Pitr
Andritch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les
habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils nont rien laiss.
Mais quimporte? Grces soient rendues  Dieu de ce quils ne
tont pas au moins t la vie! Mais as-tu reconnu, matre, leur
_ataman_[47]?

-- Non, je ne lai pas reconnu; qui donc est-il?

-- Comment, mon petit pre! tu as dj oubli livrogne qui ta
escroqu le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de
peau de livre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes
les coutures en lendossant.

Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon
guide tait frappante en effet. Je finis par me persuader que
Pougatcheff et lui taient bien le mme homme, et je compris alors
la grce quil mavait faite. Je ne pus assez admirer ltrange
liaison des vnements. Un _touloup_ denfant, donn  un
vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les
cabarets assigeait des forteresses et branlait lempire.

Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savliitch qui tait fidle 
ses habitudes. Il ny a rien  la maison, il est vrai; mais je
chercherai partout, et je te prparerai quelque chose.

Rest seul, je me mis  rflchir. Quavais-je  faire? Ne pas
quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre  sa
troupe, tait indigne dun officier. Le devoir voulait que
jallasse me prsenter l o je pouvais encore tre utile  ma
patrie, dans les critiques circonstances o elle se trouvait. Mais
mon amour me conseillait avec non moins de force de rester auprs
de Marie Ivanovna pour tre son protecteur et son champion.
Quoique je prvisse un changement prochain et invitable dans la
marche des choses, cependant je ne pouvais me dfendre de trembler
en me reprsentant le danger de sa position.

Mes rflexions furent interrompues par larrive dun Cosaque qui
accourait mannoncer que le grand tsar mappelait auprs de lui.

O est-il? demandai-je en me prparant  obir.

-- Dans la maison du commandant, rpondit le Cosaque. Aprs dner
notre pre est all au bain; il repose maintenant. Ah! Votre
Seigneurie, on voit bien que cest un important personnage; il a
daign manger  dner deux cochons de lait rtis; et puis il est
mont au plus haut du bain[48], o il faisait si chaud que Tarass
Kourotchine lui-mme na pu le supporter; il a pass le balai 
Bikbaeff, et nest revenu  lui qu force deau froide. Il faut
en convenir, toutes ses manires sont si majestueuses, ... et dans
le bain,  ce quon dit, il a montr ses signes de tsar: sur lun
des seins, un aigle  deux ttes grand comme un _ptak_[49]_, _et
sur lautre, sa propre figure.

Je ne crus pas ncessaire de contredire le Cosaque, et je le
suivis dans la maison du commandant, tchant de me reprsenter 
lavance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle
finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je
ntais pas pleinement rassur.

Il commenait  faire sombre quand jarrivai  la maison du
commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et
terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le
perron, prs duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui
mavait amen entra pour annoncer mon arrive; il revint aussitt,
et mintroduisit dans cette chambre o, la veille, javais dit
adieu  Marie Ivanovna.

Un tableau trange soffrit  mes regards.  une table couverte
dune nappe, et toute charge de bouteilles et de verres, tait
assis Pougatcheff, entour dune dizaine de chefs cosaques, en
bonnets et en chemises de couleur, chauffs par le vin, avec des
visages enflamms et des yeux tincelants. Je ne voyais point
parmi eux les nouveaux affids, les tratres Chvabrine et
l_ouriadnik_.

Ah! ah! cest Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant.
Soyez le bienvenu. Honneur  vous et place au banquet!

Les convives se serrrent; je massis en silence au bout de la
table. Mon voisin, jeune Cosaque lanc et de jolie figure, me
versa une rasade deau-de-vie,  laquelle je ne touchai pas.
Jtais occup  considrer curieusement la runion. Pougatcheff
tait assis  la place dhonneur, accoud sur la table et appuyant
sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage,
rguliers et agrables, navaient aucune expression farouche. Il
sadressait souvent  un homme dune cinquantaine dannes, en
lappelant tantt comte, tantt Timofitch, tantt mon oncle. Tous
se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune
dfrence bien marque pour leur chef. Ils parlaient de lassaut
du matin, du succs de la rvolte et de leurs prochaines
oprations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses
opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et cest dans cet
trange conseil de guerre quon prit la rsolution de marcher sur
Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien prs dtre couronn de
succs. Le dpart fut arrt pour le lendemain.

Les convives burent encore chacun une rasade, se levrent de
table, et prirent cong de Pougatcheff. Je voulais les suivre,
mais Pougatcheff me dit:

Reste l, je veux te parler.

Nous demeurmes en tte--tte.

Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff
me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil
gauche avec une expression indfinissable de ruse et de moquerie.
Enfin, il partit dun long clat de rire, et avec une gaiet si
peu feinte, que moi-mme, en le regardant, je me mis  rire sans
savoir pourquoi.

Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur
quand mes garons tont jet la corde au cou? je crois que le ciel
ta paru de la grandeur dune peau de mouton. Et tu te serais
balanc sous la traverse sans ton domestique. Jai reconnu 
linstant mme le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pens, Votre
Seigneurie, que lhomme qui ta conduit au gte dans la steppe
tait le grand tsar lui-mme?

En disant ces mots, il prit un air grave et mystrieux.

Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je tai fait
grce pour ta vertu, et pour mavoir rendu service quand jtais
forc de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre
chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand jaurai
recouvr mon empire. Promets-tu de me servir avec zle?

La question du bandit et son impudence me semblrent si risibles
que je ne pus rprimer un sourire.

Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronant le sourcil; est-ce
que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? rponds-moi
franchement.

Je me troublai. Reconnatre un vagabond pour empereur, je nen
tais pas capable; cela me semblait une impardonnable lchet.
Lappeler imposteur en face, ctait me dvouer  la mort; et le
sacrifice auquel jtais prt sous le gibet, en face de tout le
peuple et dans la premire chaleur de mon indignation, me
paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.

Pougatcheff attendait ma rponse dans un silence farouche. Enfin
(et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-
mme) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse
humaine. Je rpondis  Pougatcheff:

coute, je te dirai toute la vrit. Je ten fais juge. Puis-je
reconnatre en toi un tsar? tu es un homme desprit; tu verrais
bien que je mens.

-- Qui donc suis-je daprs toi?

-- Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu
prilleux.

Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:

Tu ne crois donc pas que je sois lempereur Pierre? Eh bien!
soit. Est-ce quil ny a pas de russite pour les gens hardis?
est-ce quanciennement Grichka Otrpieff[50] na pas rgn! Pense
de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Quest-ce que te
fait lun ou lautre? Qui est pope est pre. Sers-moi fidlement
et je ferai de toi un feld-marchal et un prince. Quen dis-tu?

-- Non, rpondis-je avec fermet; je suis gentilhomme; jai prt
serment  Sa Majest limpratrice; je ne puis te servir. Si tu me
veux du bien en effet, renvoie-moi  Orenbourg.

Pougatcheff se mit  rflchir:

Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas
porter les armes contre moi?

-- Comment veux-tu que je te le promette? rpondis-je; tu sais
toi-mme que cela ne dpend pas de ma volont. Si lon mordonne
de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef
maintenant, tu veux que tes subordonns tobissent. Comment puis-
je refuser de servir, si lon a besoin de mon service? Ma tte est
dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais
mourir, que Dieu te juge; mais je tai dit la vrit.

Ma franchise plut  Pougatcheff.

Soit, dit-il en me frappant sur lpaule; il faut punir jusquau
bout, ou faire grce jusquau bout. Va-ten des quatre cts, et
fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et
maintenant va te coucher; jai sommeil moi-mme.

Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit tait calme
et froide; la lune et les toiles, brillant de tout leur clat,
clairaient la place et le gibet. Tout tait tranquille et sombre
dans le reste de la forteresse. Il ny avait plus que le cabaret
o se voyait de la lumire et o sentendaient les cris des
buveurs attards. Je jetai un regard sur la maison du pope; les
portes et les volets taient ferms; tout y semblait parfaitement
tranquille.

Je rentrai chez moi et trouvai Savliitch qui dplorait mon
absence. La nouvelle de ma libert recouvre le combla de joie.

Grces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de
la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du
jour, et nous irons  la garde de Dieu. Je tai prpar quelque
petite chose; mange, mon pre, et dors jusquau matin, tranquille
comme dans la poche du Christ...

Je suivis son conseil, et, aprs avoir soup de grand apptit, je
mendormis sur le plancher tout nu, aussi fatigu desprit que de
corps.


CHAPITRE IX
_LA SPARATION_

De trs bonne heure le tambour me rveilla. Je me rendis sur la
place. L, les troupes de Pougatcheff commenaient  se ranger
autour de la potence o se trouvaient encore attaches les
victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient  cheval; les
soldats de pied, larme au bras; les enseignes flottaient.
Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le ntre, taient
poss sur des affts de campagne. Tous les habitants staient
runis au mme endroit, attendant lusurpateur. Devant le perron
de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le
corps de la commandante; on lavait pouss de ct et recouvert
dune mchante natte dcorce. Enfin Pougatcheff sortit de la
maison. Toute la foule se dcouvrit. Pougatcheff sarrta sur le
perron, et dit le bonjour  tout le monde. Lun des chefs lui
prsenta un sac rempli de pices de cuivre, quil se mit  jeter 
pleines poignes. Le peuple se prcipita pour les ramasser, en se
les disputant avec des coups. Les principaux complices de
Pougatcheff lentourrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
regards se rencontrrent, il put lire le mpris dans le mien, et
il dtourna les yeux avec une expression de haine vritable et de
feinte moquerie. Mapercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un
signe de la tte, et mappela prs de lui.

coute, me dit-il, pars  linstant mme pour Orenbourg. Tu
dclareras de ma part au gouverneur et  tous les gnraux quils
aient  mattendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir
avec soumission et amour filial; sinon ils nviteront pas un
supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.

Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: Voil,
enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obissez-lui en toute
chose; il me rpond de vous et de la forteresse.

Jentendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le matre de
la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-
t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval;
il slana rapidement en selle, sans attendre laide des Cosaques
qui sapprtaient  le soutenir.

En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savliitch; il
sapprocha de Pougatcheff, et lui prsenta une feuille de papier.
Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.

Quest-ce? demanda Pougatcheff avec dignit.

-- Lis, tu daigneras voir, rpondit Savliitch.

Pougatcheff reut le papier et lexamina longtemps dun air
dimportance. Tu cris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
lucides[51] ne peuvent rien dchiffrer. O est mon secrtaire en
chef?

Un jeune garon, en uniforme de caporal, sapprocha en courant de
Pougatcheff. Lis  haute voix, lui dit lusurpateur en lui
prsentant le papier. Jtais extrmement curieux de savoir  quel
propos mon menin stait avis dcrire  Pougatcheff. Le
secrtaire en chef se mit  peler dune voix retentissante ce qui
va suivre:

Deux robes de chambre, lune en percale, lautre en soie raye:
six roubles.

-- Quest-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en
fronant le sourcil.

-- Ordonne de lire plus loin, rpondit Savliitch avec un calme
parfait.

Le secrtaire en chef continua sa lecture:

Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.

Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.

Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix
roubles.

Une cassette avec un service  th: deux roubles et demi.

-- Quest-ce que toute cette btise? scria Pougatcheff. Que me
font ces cassettes  th et ces pantalons avec des manchettes?

Savliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit  expliquer
la chose: Cela, mon pre, daigne comprendre que cest la note du
bien de mon matre emport par les sclrats.

-- Quels sclrats? demanda Pougatcheff dun air terrible.

-- Pardon, la langue ma tourn, rpondit Savliitch; pour des
sclrats, non, ce ne sont pas des sclrats; mais cependant tes
garons ont bien fouill et bien vol; il faut en convenir. Ne te
fche pas; le cheval  quatre jambes, et pourtant il bronche.
Ordonne de lire jusquau bout.

-- Voyons, lis.

Le secrtaire continua:

Une couverture en perse, une autre en taffetas ouat: quatre
roubles.

Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
roubles.

Et encore un petit _touloup_ en peau de livre, dont on a fait
abandon  Ta Grce dans le gte de la steppe: quinze roubles.

-- Quest-ce que cela? scria Pougatcheff dont les yeux
tincelrent tout  coup.

Javoue que jeus peur pour mon pauvre menin. Il allait
sembarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff
linterrompit.

Comment as-tu bien os mimportuner de pareilles sottises?
scria-t-il en arrachant le papier des mains du secrtaire, et en
le jetant au nez de Savliitch. Sot vieillard! On vous a
dpouills, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou,
ternellement prier Dieu pour moi et mes garons, de ce que toi et
ton matre vous ne pendez pas l-haut avec les autres rebelles...
Un _touloup_ en peau de livre! je te donnerai un _touloup_ en
peau de livre! Mais sais-tu bien que je te ferai corcher vif
pour quon fasse des _touloups_ de ta peau.

-- Comme il te plaira, rpondit Savliitch; mais je ne suis pas un
homme libre, et je dois rpondre du bien de mon seigneur.

Pougatcheff tait apparemment dans un accs de grandeur dme. Il
dtourna la tte, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les
chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la
forteresse. Le peuple lui fit cortge. Je restai seul sur la place
avec Savliitch. Mon menin tenait dans la main son mmoire, et le
considrait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale
entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti.
Mais sa sage intention ne lui russit pas. Jallais le gronder
vertement pour ce zle dplac, et je ne pus mempcher de rire.

Ris, seigneur, ris, me dit Savliitch; mais quand il te faudra
remonter ton mnage  neuf, nous verrons si tu auras envie de
rire.

Je courus  la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme
du pope vint  ma rencontre pour mapprendre une douloureuse
nouvelle. Pendant la nuit, la fivre chaude stait dclare chez
la pauvre fille. Elle avait le dlire. Akoulina Pamphilovna
mintroduisit dans sa chambre. Japprochai doucement du lit. Je
fus frapp de leffrayant changement de son visage. La malade ne
me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans
entendre le pre Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute
apparence, sefforaient de me consoler. De lugubres ides
magitaient. La position dune triste orpheline, laisse seule et
sans dfense au pouvoir des sclrats, meffrayait autant que me
dsolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
mpouvantait. Rest chef, investi des pouvoirs de lusurpateur,
dans la forteresse o se trouvait la malheureuse fille objet de sa
haine, il tait capable de tous les excs. Que devais-je faire?
comment la secourir, comment la dlivrer? Un seul moyen restait et
je lembrassai. Ctait de partir en toute hte pour Orenbourg,
afin de presser la dlivrance de Blogorsk, et dy cooprer, si
ctait possible. Je pris cong du pope et dAkoulina Pamphilovna,
en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je
considrais dj comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre
jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.

Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Pitr
Andritch; peut-tre nous reverrons-nous dans un temps meilleur.
Ne nous oubliez pas et crivez-nous souvent. Vous except, la
pauvre Marie Ivanovna na plus ni soutien ni consolateur.

Sorti sur la place, je marrtai un instant devant le gibet, que
je saluai respectueusement, et je pris la route dOrenbourg, en
compagnie de Savliitch, qui ne mabandonnait pas.

Jallais ainsi, plong dans mes rflexions, lorsque jentendis
tout dun coup derrire moi un galop de chevaux. Je tournai la
tte et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en
main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour
que je lattendisse. Je marrtai, et reconnus bientt notre
_ouriadnik_. Aprs nous avoir rejoints au galop, il descendit de
son cheval, et me remettant la bride de lautre: Votre
Seigneurie, me dit-il, notre pre vous fait don dun cheval et
dune pelisse de son paule.

 la selle tait attach un simple _touloup_ de peau de mouton.

Et de plus, ajouta-t-il en hsitant, il vous donne un demi-
rouble... Mais je lai perdu en route; excusez gnreusement.

Savliitch le regarda de travers: Tu las perdu en route, dit-il;
et quest-ce qui sonne dans ta poche, effront que tu es?

-- Ce qui sonne dans ma poche! rpliqua l_ouriadnik_ sans se
dconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! cest un mors de bride
et non un demi-rouble.

-- Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part
celui qui tenvoie; tche mme de retrouver en ten allant le
demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.



-- Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son
cheval; je prierai ternellement Dieu pour vous.

 ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et
fut bientt hors de la vue.

Je mis le _touloup_ et montai  cheval, prenant Savliitch en
croupe.

Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce nest pas
inutilement que jai prsent ma supplique au bandit? Le voleur a
eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de
paysan ne vaillent pas la moiti de ce que ces coquins nous ont
vol et de ce que tu as toi-mme daign lui donner en prsent,
cependant a peut nous tre utile. Dun mchant chien, mme une
poigne de poils.


CHAPITRE X
_LE SIGE_

En approchant dOrenbourg, nous apermes une foule de forats
avec les ttes rases et des visages dfigurs par les tenailles
du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place
sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns
emportaient sur des brouettes les dcombres qui remplissaient le
foss; dautres creusaient la terre avec des bches. Des maons
transportaient des briques et rparaient les murailles. Les
sentinelles nous arrtrent aux portes pour demander nos
passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse
de Blogorsk, il nous conduisit tout droit chez le gnral. Je le
trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
dautomne avait dj dpouills de leurs feuilles, et, avec laide
dun vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille.
Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la sant. Il
parut trs content de me voir, et se mit  me questionner sur les
terribles vnements dont javais t le tmoin. Je le lui
racontai. Le vieillard mcoutait avec attention, et, tout en
mcoutant, coupait les branches mortes.

Pauvre Mironoff, dit-il quand jachevai ma triste histoire! cest
tommage, il avait t pon officier. Et matame Mironoff, elle tait
une ponne tame, et passe matresse pour saler les champignons. Et
quest devenue Macha, la fille du capitaine?

Je lui rpondis quelle tait reste  la forteresse, dans la
maison du pope.

Aie! aie! aie! fit le gnral, cest mauvais, cest trs mauvais;
il est tout  fait impossible de compter sur la discipline des
brigands.

Je lui fis observer que la forteresse de Blogorsk ntait pas
fort loigne, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas
 envoyer un dtachement de troupes pour en dlivrer les pauvres
habitants. Le gnral hocha la tte avec un air de doute.

Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps den parler. Je te
prie de venir prendre le th chez moi. Il y aura ce soir conseil
de guerre; tu peux nous donner des renseignements prcis sur ce
coquin de Pougatcheff et sur son arme. Va te reposer en
attendant.

Jallai au logis quon mavait dsign, et o dj sinstallait
Savliitch. Jy attendis impatiemment lheure fixe. Le lecteur
peut bien croire que je navais garde de manquer  ce conseil de
guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie.
 lheure indique, jtais chez le gnral.

Je trouvai chez lui lun des employs civils dOrenbourg, le
directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit
vieillard gros et rouge, vtu dun habit de soie moire. Il se mit
 minterroger sur le sort dIvan Kouzmitch, quil appelait son
compre, et souvent il minterrompait par des questions
accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne
prouvaient pas un homme verg dans les choses de la guerre,
montraient en lui de lesprit naturel et de la finesse. Pendant ce
temps, les autres convis staient runis. Quand tous eurent pris
place, et quon eut offert  chacun une tasse de th, le gnral
exposa longuement et minutieusement en quoi consistait laffaire
en question.

Maintenant, messieurs, il nous faut dcider de quelle manire
nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou
dfensivement? Chacune de ces deux manires a ses avantages et ses
dsavantages. La guerre offensive prsente plus despoir dune
rapide extermination de lennemi; mais la guerre dfensive est
plus sre et prsente moins de dangers. En consquence, nous
recueillerons les voix suivant lordre lgal, cest--dire en
consultant dabord les plus jeunes par le rang. Monsieur
lenseigne, continua-t-il en sadressant  moi, daignez nous
noncer votre opinion.

Je me levai et, aprs avoir dpeint en peu de mots Pougatcheff et
sa troupe, jaffirmai que lusurpateur ntait pas en tat de
rsister  des forces disciplines.

Mon opinion fut accueillie par les employs civils avec un visible
mcontentement. Ils y voyaient limpertinence tourdie dun jeune
homme. Un murmure sleva, et jentendis distinctement le mot
_suceur de lait_[53] prononc  demi-voix. Le gnral se tourna de
mon ct et me dit en souriant:

Monsieur lenseigne, les premires voix dans les conseils de
guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant
nous allons continuer  recueillir les votes. Monsieur le
conseiller de collge, dites-nous votre opinion.

Le petit vieillard en habit dtoffe moire se hta davaler sa
troisime tasse de th, quil avait mlang dune forte dose de
rhum.

Je crois, Votre Excellence, dit-il, quil ne faut agir ni
offensivement ni dfensivement.

-- Comment cela, monsieur le conseiller de collge? repartit le
gnral stupfait. La tactique ne prsente pas dautres moyens; il
faut agir offensivement ou dfensivement.

-- Votre Excellence, agissez subornativement[54].

-- Eh! oh! votre opinion est trs judicieuse; les actions
subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous
profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tte du
coquin soixante-dix ou mme cent roubles  prendre sur les fonds
secrets.

-- Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un
blier kirghise au lieu dtre un conseiller de collge, si ces
voleurs ne nous livrent leur _ataman_ enchan par les pieds et
les mains.

-- Nous y rflchirons et nous en parlerons encore, reprit le
gnral. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des
mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans lordre
lgal.

Toutes les opinions furent contraires  la mienne. Les assistants
parlrent  lenvi du peu de confiance quinspiraient les troupes,
de lincertitude du succs, de la ncessit de la prudence, et
ainsi de suite. Tous taient davis quil valait mieux rester
derrire une forte muraille en pierre, sous la protection du
canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin,
quand toutes les opinions se furent manifestes, le gnral secoua
la cendre de sa pipe, et pronona le discours suivant:

Messieurs, je dois tous dclarer que, pour ma part, je suis
entirement de lavis de M. lenseigne; car cette opinion est
fonde sur les prceptes de la saine tactique, qui prfre presque
toujours les mouvements offensifs aux mouvements dfensifs.

Il sarrta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
amour-propre. Je jetai un coup doeil fier sur les employs
civils, qui chuchotaient entre eux dun air dinquitude et de
mcontentement.

Mais, messieurs, continua le gnral en lchant avec un soupir
une longue bouffe de tabac, je nose pas prendre sur moi une si
grande responsabilit, quand il sagit de la sret des provinces
confies  mes soins par Sa Majest Impriale, ma gracieuse
souveraine. Cest pour cela que je me vois contraint de me ranger
 lavis de la majorit, laquelle a dcid que la prudence ainsi
que la raison veulent que nous attendions dans la ville le sige
qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de lennemi
par la force de lartillerie, et, si la possibilit sen fait
voir, par des sorties bien diriges.

Ce fut le tour des employs de me regarder dun air moqueur. Le
conseil se spara. Je ne pus mempcher de dplorer la faiblesse
du respectable soldat qui, contrairement  sa propre conviction,
stait dcid  suivre lopinion dignorants sans exprience.

Plusieurs jours aprs ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff,
fidle  sa promesse, sapprocha dOrenbourg. Du haut des
murailles de la ville, je pris connaissance de larme des
rebelles. Il me sembla que leur nombre avait dcupl depuis le
dernier assaut dont javais t tmoin. Ils avaient aussi de
lartillerie enleve dans les petites forteresses conquises par
Pougatcheff. En me rappelant la dcision du conseil, je prvis une
longue captivit dans les murs dOrenbourg, et jtais prt 
pleurer de dpit.

Loin de moi lintention de dcrire le sige dOrenbourg, qui
appartient  lhistoire et non  des mmoires de famille. Je dirai
donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de
lautorit, ce sige fut dsastreux pour les habitants, qui eurent
 souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie 
Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse
la dcision de la destine. Tous se plaignaient de la disette, qui
tait affreuse. Les habitants finirent par shabituer aux bombes
qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts mmes de Pougatcheff
nexcitait plus une grande motion. Je mourais dennui. Le temps
passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de
Blogorsk, car toutes les routes taient coupes, et la sparation
davec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
consistait  faire des promenades militaires.

Grce  Pougatcheff, javais un assez bon cheval, avec lequel je
partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du
rempart, et jallais tirailler contre les claireurs de
Pougatcheff. Dans ces espces descarmouches, lavantage restait
dordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment,
et dexcellentes montures. Notre maigre cavalerie ntait pas en
tat de leur tenir tte. Quelquefois notre infanterie affame se
mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige
lempchait dagir avec succs contre la cavalerie volante de
lennemi. Lartillerie tonnait vainement du haut des remparts, et,
dans la campagne, elle ne pouvait avancer  cause de la faiblesse
des chevaux extnus. Voil quelle tait notre faon de faire la
guerre, et voil ce que les employs dOrenbourg appelaient
prudence et prvoyance.

Un jour que nous avions russi  dissiper et  chasser devant nous
une troupe assez nombreuse, jatteignis un Cosaque rest en
arrire, et jallais le frapper de mon sabre turc, lorsquil ta
son bonnet, et scria:

Bonjour, Pitr Andritch; comment va votre sant?

Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus
content de le voir.

Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as
quitt Blogorsk?

-- Il ny a pas longtemps, mon petit pre Pitr Andritch; je ne
suis revenu quhier. Jai une lettre pour vous.

-- O est-elle? mcriai-je tout transport.

-- Avec moi, rpondit Maximitch en mettant la main dans son sein.
Jai promis  Palachka de tacher de vous la remettre.

Il me prsenta un papier pli, et partit aussitt au galop. Je
louvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:


Dieu a voulu me priver tout  coup de mon pre et de ma mre. Je
nai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. Jai recours 
vous, parce que je sais que vous mavez toujours voulu du bien, et
que vous tes toujours prt  secourir ceux qui souffrent. Je prie
Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu vous. Maximitch ma
promis de vous la faire parvenir. Palachka a ou dire aussi 
Maximitch quil vous voit souvent de loin dans les sorties, et que
vous ne vous mnagez pas, sans penser  ceux qui prient Dieu pour
vous avec des larmes. Je suis reste longtemps malade, et lorsque
enfin jai t gurie, Alexi Ivanitch, qui commande ici  la
place de feu mon pre, a forc le pre Garasim de me remettre
entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous
sa garde dans notre maison. Alexi Ivanitch me force  lpouser.
Il dit quil ma sauv la vie en ne dcouvrant pas la ruse
dAkoulina Pamphilovna quand elle ma fait passer prs des
brigands pour sa nice; mais il me serait plus facile de mourir
que de devenir la femme dun homme comme Chvabrine. Il me traite
avec beaucoup de cruaut, et menace, si je ne change pas davis,
si je ne consens pas  ses propositions, de me conduire dans le
camp du bandit, o jaurai le sort dlisabeth Kharloff[55]. Jai
pri Alexi Ivanitch de me donner quelque temps pour rflchir. Il
ma accord trois jours; si, aprs trois jours, je ne deviens pas
sa femme, je naurai plus de mnagement  attendre.  mon pre
Pitr Andritch, vous tes mon seul protecteur. Dfendez-moi,
pauvre fille. Suppliez le gnral et tous vos chefs de nous
envoyer du secours aussitt que possible, et venez vous-mme si
vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,

Marie Mironoff.


Je manquai de devenir fou  la lecture de cette lettre. Je
mlanai vers la ville, en donnant sans piti de lperon  mon
pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tte mille
projets pour dlivrer la malheureuse fille, sans pouvoir marrter
 aucun. Arriv dans la ville, jallai droit chez le gnral, et
jentrai en courant dans sa chambre.

Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe dcume.
En me voyant, il sarrta; mon aspect sans doute lavait frapp,
car il minterrogea avec une sorte danxit sur la cause de mon
entre si brusque.



Votre Excellence, lui dis-je, jaccours auprs de vous comme
auprs de mon pauvre pre. Ne repoussez pas ma demande; il y va du
bonheur de toute ma vie.

-- Quest-ce que cest, mon pre? demanda le gnral stupfait;
que puis-je faire pour toi? Parle.

-- Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de
soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la
forteresse de Blogorsk.

Le gnral me regarda fixement, croyant sans doute que javais
perdu la tte, et il ne se trompait pas beaucoup.

Comment? comment? balayer la forteresse de Blogorsk! dit-il
enfin.

-- Je vous rponds du succs, repris-je avec chaleur; laissez-moi
seulement sortir.

-- Non, jeune homme, dit-il en hochant la tte. Sur une si grande
distance, lennemi vous couperait facilement toute communication
avec le principal point stratgique, ce qui le mettrait en mesure
de remporter sur vous une victoire complte et dcisive. Une
communication intercepte, voyez-vous...

Je meffrayai en le voyant entran dans des dissertations
militaires, et je me htai de linterrompre.

La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de mcrire une
lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force  devenir sa
femme.

-- Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. Sil me tombe
sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et
nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en
attendant, il faut prendre patience.

-- Prendre patience! mcriai-je hors de moi. Mais dici l il
fera violence  Marie.

-- Oh! rpondit le gnral. Mais cependant ce ne serait pas un
grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux dtre la femme
de Chvabrine, qui peut maintenant la protger. Et quand nous
laurons fusill, alors, avec laide de Dieu, les fiancs se
trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps
filles; je veux dire quune veuve trouve plus facilement un mari.

-- Jaimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la cder 
Chvabrine.

-- Ah bah! dit le vieillard, je comprends  prsent; tu es
probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors cest une autre
affaire. Pauvre garon! Mais cependant il ne mest pas possible de
te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expdition est
draisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilit.

Je baissai la tte; le dsespoir maccablait. Tout  coup une ide
me traversa lesprit, et ce quelle fut, le lecteur le verra dans
le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.


CHAPITRE XI
_LE CAMP DES REBELLES_

Je quittai le gnral et mempressai de retourner chez moi.
Savliitch me reut avec ses remontrances ordinaires.

Quel plaisir trouves-tu, seigneur,  batailler contre ces
brigands ivres? Est-ce laffaire dun boyard? Les heures ne sont
pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu
faisais la guerre aux Turcs ou aux Sudois! Mais cest une honte
de dire  qui tu la fais.

Jinterrompis son discours:

Combien ai-je en tout dargent?

-- Tu en as encore assez, me rpondit-il dun air satisfait. Les
coquins ont eu beau fouiller partout, jai pu le leur souffler.

En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricote
toute remplie de pices de monnaie dargent.

Bien, Savliitch, lui dis-je; donne-moi la moiti de ce que tu as
l, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de
Blogorsk.

--  mon pre Pitr Andritch, dit mon bon menin dune voix
tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te
mettre en route maintenant que tous les passages sont coups par
les voleurs? Prends du moins piti de tes parents, si tu nas pas
piti de toi-mme. O veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les
troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras
aller des quatre cts.

Mais ma rsolution tait inbranlable.

Il est trop tard pour rflchir, dis-je au vieillard, je dois
partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas,
Savliitch, Dieu est plein de misricorde; nous nous reverrons
peut-tre. Je te recommande bien de navoir aucune honte de
dpenser mon argent, ne fais pas lavare; achte tout ce qui test
ncessaire, mme en payant les choses trois fois leur valeur. Je
te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois
jours...

-- Que dis-tu l, seigneur? interrompit Savliitch; que je te
laisse aller seul! mais ne pense pas mme  men prier. Si tu as
rsolu de partir, jirai avec toi, ft-ce  pied, mais je ne
tabandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derrire une
muraille de pierre! mais jaurais donc perdu lesprit. Fais ce que
tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas.

Je savais bien quil ny avait pas  disputer contre Savliitch,
et je lui permis de se prparer pour le dpart. Au bout dune
demi-heure, jtais en selle sur mon cheval, et Savliitch sur une
rosse maigre et boiteuse, quun habitant de la ville lui avait
donne pour rien, nayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnmes
les portes de la ville; les sentinelles nous laissrent passer, et
nous sortmes enfin dOrenbourg.

Il commenait  faire nuit. La route que javais  suivre passait
devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route
tait encombre et cache par la neige; mais  travers la steppe
se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouveles.
Jallais au grand trot. Savliitch avait peine  me suivre, et me
criait  chaque instant:

Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite
rosse ne peut pas attraper ton diable  longues jambes. Pourquoi
te htes-tu de la sorte? Est-ce que nous allons  un festin? Nous
sommes plutt sous la hache, Pitr Andritch!  Seigneur Dieu! cet
enfant de boyard prira pour rien.

Bientt nous vmes tinceler les feux de Berd. Nous approchmes
des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles 
la bourgade. Savliitch, sans rester pourtant en arrire,
ninterrompait pas ses supplications lamentables. Jesprais
passer heureusement devant la place ennemie, lorsque japerus
tout  coup dans lobscurit cinq paysans arms de gros btons.
Ctait une garde avance du camp de Pougatcheff. On nous cria:
Qui vive? Ne sachant pas le mot dordre, je voulais passer
devant eux sans rpondre; mais ils mentourrent  linstant mme,
et lun deux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre,
et frappai le paysan sur la tte. Son bonnet lui sauva la vie;
cependant il chancela et lcha la bride. Les autres seffrayrent
et se jetrent de ct. Profitant de leur frayeur, je piquai des
deux et partis au galop. Lobscurit de la nuit, qui
sassombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque,
regardant en arrire, je vis que Savliitch ntait plus avec moi.
Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, navait pu se
dbarrasser des brigands. Quavais-je  faire? Aprs avoir attendu
quelques instants, et certain quon lavait arrt, je tournai mon
cheval pour aller  son secours.

En approchant du ravin, jentendis de loin des cris confus et la
voix de mon Savliitch. Htant le pas, je me trouvai bientt  la
porte des paysans de la garde avance qui mavait arrt quelques
minutes auparavant. Savliitch tait au milieu deux. Ils avaient
fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se prparaient
 le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jetrent sur
moi avec de grands cris, et dans un instant je fus  bas de mon
cheval. Lun deux, leur chef,  ce quil parat, me dclara
quils allaient nous conduire devant le tsar.

Et notre pre, ajouta-t-il, ordonnera sil faut vous pendre 
lheure mme, ou si lon doit attendre la lumire de Dieu.

Je ne fis aucune rsistance. Savliitch imita mon exemple, et les
sentinelles nous emmenrent en triomphe.

Nous traversmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
maisons de paysans taient claires. On entendait partout des
cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue,
mais personne ne fit attention  nous et ne reconnut en moi un
officier dOrenbourg. On nous conduisit  une _isba_ qui faisait
langle de deux rues. Prs de la porte se trouvaient quelques
tonneaux de vin et deux pices de canon.

Voil le palais, dit lun des paysans; nous allons vous
annoncer.

Il entra dans _lisba_. Je jetai un coup doeil sur Savliitch; le
vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prires.
Nous attendmes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit:
Viens, notre pre a ordonn de faire entrer lofficier.

Jentrai dans _lisba_, ou dans le palais, comme lappelait le
paysan. Elle tait claire par deux chandelles en suif, et les
murs taient tendus de papier dor. Du reste, tous les meubles,
les bancs, la table, le petit pot  laver les mains suspendu  une
corde, lessuie-main accroch  un clou, la fourche  enfourner
dresse dans un coin, le rayon en bois charg de pots en terre,
tout tait comme dans une autre _isba_. Pougatcheff se tenait
assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet,
la main sur la hanche. Autour de lui taient rangs plusieurs de
ses principaux chefs avec une expression force de soumission et
de respect. On voyait bien que la nouvelle de larrive dun
officier dOrenbourg avait veill une grande curiosit chez les
rebelles, et quils staient prpars  me recevoir avec pompe.
Pougatcheff me reconnut au premier coup doeil. Sa feinte gravit
disparut tout  coup.

Ah! cest Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacit. Comment te
portes-tu? pourquoi Dieu tamne-t-il ici?

Je rpondis que je mtais mis en voyage pour mes propres
affaires, et que ses gens mavaient arrt.

Et pour quelles affaires? demanda-t-il.

Je ne savais que rpondre. Pougatcheff, simaginant que je ne
voulais pas mexpliquer devant tmoins, fit signe  ses camarades
de sortir. Tous obirent,  lexception de deux qui ne bougrent
pas de leur place.

Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.

Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de
lusurpateur. Lun deux, petit vieillard chtif et courb, avec
une maigre barbe grise, navait rien de remarquable quun large
ruban bleu pass en sautoir sur son cafetan de gros drap gris.
Mais je noublierai jamais son compagnon. Il tait de haute
taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans.
Une paisse barbe rousse, des yeux gris et perants, un nez sans
narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues
donnaient  son large visage coutur de petite vrole une trange
et indfinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe
kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le
sus plus tard, tait le caporal dserteur Bloborodoff. Lautre,
Athanase Sokoloff, surnomm Khlopoucha[56], tait un criminel
condamn aux mines de Sibrie, do il stait vad trois fois.
Malgr les sentiments qui magitaient alors sans partage, cette
socit o jtais jet dune manire si inattendue fit sur moi
une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite 
moi-mme par ses questions.

Parle; pour quelles affaires as-tu quitt Orenbourg?

Une ide singulire me vint  lesprit. Il me sembla que la
Providence, en mamenant une seconde fois devant Pougatcheff, me
donnait par l loccasion dexcuter mon projet Je me dcidai  la
saisir, et sans rflchir longtemps au parti que je prenais, je
rpondis  Pougatcheff:

Jallais  la forteresse de Blogorsk pour y dlivrer une
orpheline quon opprime.

Les yeux de Pougatcheff sallumrent.

Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? scria-t-il.
Et-il un front de sept pieds, il nchapperait point  ma
sentence. Parle, quel est le coupable?

-- Chvabrine, rpondis-je; il tient en esclavage la mme jeune
fille que tu as vue chez la femme du prtre, et il veut la
contraindre  devenir sa femme.

-- Je vais lui donner une leon,  Chvabrine, scria Pougatcheff
dun air farouche. Il apprendra ce que cest que de faire chez moi
 sa tte et dopprimer mon peuple. Je le ferai pendre.

-- Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha dune voix
enroue. Tu tes trop ht de donner  Chvabrine le commandement
de la forteresse, et maintenant tu te htes trop de le pendre. Tu
as dj offens les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour
chef; ne va donc pas offenser  prsent les gentilshommes en les
suppliciant  la premire accusation.

-- Il ny a ni  les combler de grces ni  les prendre en piti,
dit  son tour le petit vieillard au ruban bleu; il ny a pas de
mal de faire pendre Chvabrine; mais il ny aurait pas de mal de
bien questionner M. lofficier. Pourquoi a-t-il daign nous rendre
visite? Sil ne te reconnat pas pour tsar, il na pas  te
demander justice; et sil te reconnat, pourquoi est-il rest
jusqu prsent  Orenbourg au milieu de tes ennemis?
Nordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et dy
allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grce nous est
envoye par les gnraux dOrenbourg.

La logique du vieux sclrat me sembla plausible  moi-mme. Un
frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me
rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff aperut mon
trouble.

Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de loeil, il me
semble que mon feld-marchal a raison. Quen penses-tu?

Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma rsolution. Je lui
rpondis avec calme que jtais en sa puissance, et quil pouvait
faire de moi ce quil voulait.

Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel tat est
votre ville.

-- Grce  Dieu, rpondis-je, tout y est en bon ordre.

-- En bon ordre! rpta Pougatcheff, et le peuple y meurt de
faim.

Lusurpateur disait la vrit; mais daprs le devoir que
mimposait mon serment, je lassurai que ctait un faux bruit, et
que la place dOrenbourg tait suffisamment approvisionne.

Tu vois, scria le petit vieillard, quil te trompe avec
impudence. Tous les fuyards dclarent unanimement que la famine et
la peste sont  Orenbourg, quon y mange de la charogne, et encore
comme un mets dhonneur. Et Sa Grce nous assure que tout est en
abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au mme gibet
ce jeune garon, pour quils naient rien  se reprocher.

Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir branl
Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit  contredire son
camarade.

Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu pendre et 
trangler, il te va bien de faire le hros.  te voir, on ne sait
o ton me se tient; tu regardes dj dans la fosse, et tu veux
faire mourir les autres. Est-ce que tu nas pas assez de sang sur
la conscience?

-- Mais quel saint es-tu toi-mme? repartit Bloborodoff; do te
vient cette piti?

-- Sans doute, rpondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pcheur,
et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa
manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable
davoir vers du sang chrtien. Mais jai tu mon ennemi, et non
pas mon hte, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur,
mais non  la maison et derrire le pole, avec la hache et la
massue, et non pas avec des commrages de vieille femme.

Le vieillard dtourna la tte, et grommela entre ses dents:
Narines arraches!

-- Que murmures-tu l, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je ten
donnerai, des narines arraches; attends un peu, ton temps viendra
aussi. Jespre en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un
jour, et jusque-l prends garde que je ne tarrache ta vilaine
barbiche.

-- Messieurs les gnraux, dit Pougatcheff avec dignit, finissez
vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les
chiens galeux dOrenbourg frtillaient des jambes sous la mme
traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens  nous se
mordaient entre eux.

Khlopoucha et Bloborodoff ne dirent mot, et changrent un sombre
regard. Je sentis la ncessit de changer le sujet de lentretien,
qui pouvait se terminer pour moi dune fort dsagrable faon. Me
tournant vers Pougatcheff, je lui dis dun air souriant: Ah!
javais oubli de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_.
Sans toi je ne serais pas arriv jusqu la ville, car je serais
mort de froid pendant le trajet.

Ma ruse russit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.

La beaut de la dette, cest le payement, me dit-il avec son
habituel clignement doeil. Conte-moi maintenant lhistoire;
quas-tu  faire avec cette jeune fille que Chvabrine perscute?
naurait-elle pas accroch ton jeune coeur, eh?

-- Elle est ma fiance, rpondis-je  Pougatcheff en mapercevant
du changement favorable qui soprait eu lui, et ne voyant aucun
risque  lui dire la vrit.

-- Ta fiance! scria Pougatcheff; pourquoi ne las-tu pas dit
plus tt? Nous te marierons, et nous nous en donnerons  tes
noces.

Puis, se tournant vers Bloborodoff: coute, feld-marchal, lui
dit-il; nous sommes danciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-
nous  souper. Demain nous verrons ce quil faut faire de lui; le
matin est plus sage que le soir.

Jaurais refus de bon coeur lhonneur qui mtait propos; mais
je ne pouvais men dfendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants
du matre de _lisba_, couvrirent la table dune nappe blanche,
apportrent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et
de bire. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois  la table de
Pougatcheff et de ses terribles compagnons.

Lorgie dont je devins le tmoin involontaire continua jusque bien
avant dans la nuit. Enfin livresse finit par triompher des
convives. Pougatcheff sendormit sur sa place, et ses compagnons
se levrent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux.
Sur lordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe,
o je trouvai Savliitch, et lon me laissa seul avec lui sous
clef. Mon menin tait si tonn de tout ce quil voyait et de tout
ce qui se passait autour de lui, quil ne me fit pas la moindre
question. Il se coucha dans lobscurit, et je lentendis
longtemps gmir et se plaindre. Enfin il se mit  ronfler, et moi,
je mabandonnai  des rflexions qui ne me laissrent pas fermer
loeil un instant de la nuit.

Le lendemain matin on vint mappeler de la part de Pougatcheff. Je
me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_
attele de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue.
Pougatcheff, que je rencontrai dans lantichambre, tait vtu dun
habit de voyage, dune pelisse et dun bonnet kirghises. Ses
convives de la veille lentouraient, et avaient pris un air de
soumission qui contrastait fort avec ce que javais vu le soir
prcdent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et mordonna de
masseoir  ses cts dans la _kibitka_.

Nous prmes place.

 la forteresse de Blogorsk! dit Pougatcheff au robuste cocher
tatar qui, debout, dirigeait lattelage.

Mon coeur battit violemment. Les chevaux slancrent, la
clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.

Arrte! arrte! scria une voix que je ne connaissais que trop;
et je vis Savliitch qui courait  notre rencontre. Pougatcheff
fit arrter.

 mon pre Pitr Andritch, criait mon menin, ne mabandonne pas
dans mes vieilles annes au milieu de ces scl...

-- Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore
rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.

-- Merci, tsar, merci, mon propre pre, rpondit Savliitch en
prenant place; que Dieu te donne cent annes de vie pour avoir
rassur un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour
toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de livre.

Ce _touloup_ de livre pouvait  la fin fcher srieusement
Pougatcheff, Mais lusurpateur nentendit pas ou affecta de ne pas
entendre cette mention dplace. Les chevaux se remirent au galop.
Le peuple sarrtait dans la rue, et chacun nous saluait en se
courbant jusqu la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes
de tte  droite et  gauche. En un instant nous sortmes de la
bourgade et prmes notre course sur un chemin bien fray.

On peut aisment se figurer ce que je ressentais. Dans quelques
heures je devais revoir celle que javais crue perdue  jamais
pour moi. Je me reprsentais le moment de notre runion; mais
aussi je pensais  lhomme dans les mains duquel se trouvait ma
destine, et quun trange concours de circonstances attachait 
moi par un lien mystrieux. Je me rappelais la cruaut brusque, et
les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le dfenseur de
ma fiance. Pougatcheff ne savait pas quelle ft la fille du
capitaine Mironoff; Chvabrine, pouss  bout, tait capable de
tout lui rvler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vrit par
dautres voies. Alors, que devenait Marie?  cette ide un frisson
subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma
tte.

Tout  coup Pougatcheff interrompit mes rveries:  quoi, Votre
Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?

-- Comment veux-tu que je ne pense pas? rpondis-je; je suis un
officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et
maintenant je voyage avec toi, dans la mme voiture, et tout le
bonheur de ma vie dpend de toi.

-- Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?

Je rpondis quayant dj reu de lui grce de la vie, jesprais,
non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.

Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit lusurpateur.
Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore
aujourdhui, le petit vieux voulait me prouver  toute force que
tu es un espion et quil fallait te mettre  la torture, puis te
pendre. Mais je ny ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la
voix de peur que Savliitch et le Tatar ne lentendissent, parce
que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu
vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le prtend
ta confrrie.

Me rappelant la prise de la forteresse de Blogorsk je ne crus pas
devoir le contredire, et ne rpondis mot.

Que dit-on de moi  Orenbourg? demanda Pougatcheff aprs un court
silence.

-- Mais on dit que tu nes pas facile  mater. Il faut en
convenir, tu nous as donn de la besogne.

Le visage de lusurpateur exprima la satisfaction de lamour-
propre.

Oui, me dit-il dun air glorieux, je suis un grand guerrier.
Connat-on chez vous,  Orenbourg, la bataille de Iouzeeff[58]?
Quarante gnraux ont t tus, quatre armes faites prisonnires.
Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?

La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drle.

Quen penses-tu toi-mme? lui dis-je; pourrais-tu battre
Frdric?

-- Fdor Fdorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos
gnraux, et vos gnraux lont battu. Jusqu prsent mes armes
ont t heureuses. Attends, attends, tu en verras bien dautres
quand je marcherai sur Moscou.

-- Et tu comptes marcher sur Moscou?

Lusurpateur se mit  rflchir; puis il dit  demi-voix: Dieu
sait, ... ma rue est troite, ... jai peu de volont, ... mes
garons ne mobissent pas, ... ce sont des pillards, ... il me
faut dresser loreille... Au premier revers ils sauveront leurs
cous avec ma tte.

-- Eh bien, dis-je  Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les
abandonner toi-mme avant quil ne soit trop tard, et avoir
recours  la clmence de limpratrice?

Pougatcheff sourit amrement: Non, dit-il, le temps du repentir
est pass; on ne me fera pas grce; je continuerai comme jai
commenc. Qui sait?... Peut-tre!... Grichka Otrpieff a bien t
tsar  Moscou.

-- Mais sais-tu comment il a fini? On la jet par une fentre, on
la massacr, on la brl, on a charg un canon de sa cendre et
on la disperse  tous les vents.

Le Tatar se mit  fredonner une chanson plaintive; Savliitch,
tout endormi, vacillait de ct et dautre. Notre _kibitka_
glissait rapidement sur le chemin dhiver... Tout  coup japerus
un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un
clocher sur la rive escarpe du Iak. Un quart dheure aprs, nous
entrions dans la forteresse de Blogorsk.


CHAPITRE XII
_LORPHELINE_

La _kibitka_ sarrta devant le perron de la maison du commandant.
Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et
taient accourus en foule. Chvabrine vint  la rencontre de
lusurpateur; il tait vtu en Cosaque et avait laiss crotre sa
barbe. Le tratre aida Pougatcheff  sortir de voiture, en
exprimant par des paroles obsquieuses son zle et sa joie.  ma
vue il se troubla; mais se remettant bientt: Tu es avec nous?
dit-il; ce devrait tre depuis longtemps.

Je dtournai la tte sans lui rpondre.

Mon coeur se serra quand nous entrmes dans la petite chambre que
je connaissais si bien, o se voyait encore, contre le mur, le
diplme du dfunt commandant, comme une triste pitaphe.
Pougatcheff sassit sur ce mme sofa o maintes fois Ivan
Kouzmitch stait assoupi au bruit des gronderies de sa femme.
Chvabrine apporta lui-mme de leau-de-vie  son chef. Pougatcheff
en but un verre, et lui dit en me dsignant: Offres-en un autre 
Sa Seigneurie.

Chvabrine sapprocha de moi avec son plateau; je me dtournai pour
la seconde fois. Il me semblait hors de lui-mme. Avec sa finesse
ordinaire, il avait devin sans doute que Pougatcheff ntait pas
content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec mfiance.
Pougatcheff lui fit quelques questions sur ltat de la
forteresse, sur ce quon disait des troupes de limpratrice et
sur dautres sujets pareils. Puis, tout  coup, et dune manire
inattendue:

Dis-moi, mon frre, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille
que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi.

Chvabrine devint ple comme la mort.

Tsar, dit-il dune voix tremblante, tsar, ... elle nest pas sous
ma garde, elle est au lit dans sa chambre.

-- Mne-moi chez elle, dit lusurpateur en se levant.

Il tait impossible dhsiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff
dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.

Chvabrine sarrta dans lescalier: Tsar, dit-il, vous pouvez
exiger de moi ce quil vous plaira; mais ne permettez pas quun
tranger entre dans la chambre de ma femme.

-- Tu es mari! mcriai-je, prt  le dchirer.

-- Silence! interrompit Pougatcheff, cest mon affaire. Et toi,
continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas
limportant. Quelle soit ta femme ou non, jamne qui je veux
chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi.

 la porte de la chambre Chvabrine sarrta de nouveau et dit
dune voix entrecoupe: Tsar, je vous prviens quelle a la
fivre, et depuis trois jours elle ne cesse de dlirer.

-- Ouvre! dit Pougatcheff.

Chvabrine se mit  fouiller dans ses poches et finit par dire
quil avait oubli la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied;
la serrure cda, la porte souvrit et nous entrmes.

Je jetai un rapide coup doeil dans la chambre et faillis
mvanouir. Sur le plancher et dans un grossier vtement de
paysanne, Marie tait assise, ple, maigre, les cheveux pars.
Devant elle se trouvait une cruche deau recouverte dun morceau
de pain.  ma vue elle frmit et poussa un cri perant. Je ne
saurais dire ce que jprouvai.

Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer
sourire: Ton hpital est en ordre!

Puis, sapprochant de Marie: Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi
ton mari te punit-il ainsi?

-- Mon mari! reprit-elle; il nest pas mon mari; jamais je ne
serai sa femme. Je suis rsolue  mourir plutt, et je mourrai si
lon ne me dlivre pas.

Pougatcheff lana un regard furieux sur Chvabrine: Tu as os me
tromper, scria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mrites?

Chvabrine tomba  genoux.

Alors le mpris touffa en moi tout sentiment de haine et de
vengeance. Je regardai avec dgot un gentilhomme se traner aux
pieds dun dserteur cosaque. Pougatcheff se laissa flchir.

Je te pardonne pour cette fois, dit-il  Chvabrine; mais sache
bien qu ta premire faute je me rappellerai celle-l.

Puis, sadressant  Marie, il lui dit avec douceur: Sors, jolie
fille, je suis le tsar.

Marie Ivanovna lui jeta un coup doeil rapide, et devina que
ctait lassassin de ses parents quelle avait devant les yeux.
Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans
connaissance. Je me prcipitais pour la secourir, lorsque ma
vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre
et sempressa autour de sa matresse. Pougatcheff sortit, et nous
descendmes tous trois dans la pice de rception.

Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons
dlivr la jolie fille; quen dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer
chercher le pope, et lui faire marier sa nice. Si tu veux, je
serai ton _pre assis_, Chvabrine le garon de noce, puis nous
nous mettrons  boire, et nous fermerons les portes.

Ce que je redoutais arriva. Ds quil entendit la proposition de
Pougatcheff, Chvabrine perdit la tte.

Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais
Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille nest pas la nice du
pope: elle est la fille dIvan Mironoff, qui a t supplici  la
prise de cette forteresse.

Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.

Quest-ce que cela veut dire? scria-t-il avec la surprise de
lindignation.

-- Chvabrine ta dit vrai, rpondis-je avec fermet.

-- Tu ne mavais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage
sassombrit tout  coup.

-- Mais sois-en le juge, lui rpondis-je; pouvais-je dclarer
devant tes gens quelle tait la fille de Mironoff? Ils leussent
dchire  belles dents; rien naurait pu la sauver.

-- Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes nauraient
pas pargn cette pauvre fille; ma commre la femme du pope a bien
fait de les tromper.

-- coute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais
comment tappeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je
serais prt  te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi.
Seulement, ne me demande rien qui soit contraire  mon honneur et
 ma conscience de chrtien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu
as commenc. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline l o Dieu
nous amnera. Et nous, quoi quil arrive, et o que tu sois, nous
prierons Dieu chaque jour pour quil veille au salut de ton
me...



Je parus avoir touch le coeur farouche de Pougatcheff.

Quil soit fait comme tu le dsires, dit-il; il faut punir
jusquau bout, ou pardonner jusquau bout; cest l ma coutume.
Prends ta fiance, emmne-la o tu veux, et que Dieu vous donne
bonheur et raison.

Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de mcrire un sauf-
conduit pour toutes les barrires et forteresses soumises  son
pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme ptrifi.
Pougatcheff alla faire linspection de la forteresse; Chvabrine le
suivit, et moi je restai, prtextant les prparatifs de voyage.

Je courus  la chambre de Marie; la porte tait ferme. Je
frappai:

Qui est l? demanda Palachka.

Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrire la
porte.

Attendez, Pitr Andritch, dit-elle, je change dhabillement.
Allez chez Akoulina Pamphilovna; je my rends  linstant mme.

Jobis et gagnai la maison du pre Garasim. Le pope et sa femme
accoururent  ma rencontre. Savliitch les avait dj prvenus de
tout ce qui stait pass.

Bonjour, Pitr Andritch, me dit la femme du pope. Voil que Dieu
a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment
allez-vous? Nous avons parl de vous chaque jour. Et Marie
Ivanovna, que na-t-elle pas souffert sans vous, ma petite
colombe! Mais dites-moi, mon pre, comment vous en tes-vous tir
avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tu? Eh bien! pour
cela merci au sclrat!

-- Finis, vieille, interrompit le pte Garasim! ne radote pas sur
tout ce que tu sais;  trop parler, point de salut. Entrez, Pitr
Andritch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous
sommes vus.

La femme du pope me fit honneur de tout ce quelle avait sous la
main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment
Chvabrine les avait contraints  lui livrer Marie Ivanovna;
comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se sparer
deux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles
par lentremise de Palachka, fille adroite et rsolue, qui
faisait, comme on dit, danser _louriadnik_ lui-mme au son de son
flageolet; comment elle avait conseill  Marie Ivanovna de
mcrire une lettre, etc. De mon ct, je lui racontai en peu de
mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
quand ils entendirent que Pougatcheff savait quils lavaient
tromp.

Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina
Pamphilovna; que Dieu dtourne ce nuage! Bien, Alexi Ivanitch!
bien, fin renard!

En ce moment, la porte souvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un
sourire sur son ple visage. Elle avait quitt son vtement de
paysanne, et venait habille comme de coutume, avec simplicit et
biensance.

Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule
parole. Nous gardions tous deux le silence par plnitude de coeur.
Nos htes sentirent que nous avions autre chose  faire qu
causer avec eux; ils nous quittrent. Nous restmes seuls. Marie
me raconta tout ce qui lui tait arriv depuis la prise de la
forteresse, me dpeignit toute lhorreur de sa situation, tous les
tourments que lui avait fait souffrir linfme Chvabrine. Nous
rappelmes notre heureux pass, en versant tous deux des larmes.
Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui tait
impossible de demeurer dans une forteresse soumise  Pougatcheff
et commande par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser  me
rfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment
toutes les calamits dun sige. Marie navait plus un seul parent
dans le monde, je lui proposai donc de se rendre  la maison de
campagne de mes parents. Elle fut toute surprise dune telle
proposition. La mauvaise disposition quavait montre mon pre 
son gard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon
pre tiendrait  devoir et  honneur de recevoir chez lui la fille
dun vtran mort pour sa patrie.

Chre Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces
vnements tranges nous ont runis irrvocablement. Rien au monde
ne saurait plus nous sparer.

Marie Ivanovna mcoutait dans un silence digne, sans feinte
timidit, sans minauderies dplaces. Elle sentait, aussi bien que
moi, que sa destine tait irrvocablement lie  la mienne; mais
elle rpta quelle ne serait ma femme que de laveu de mes
parents. Je ne trouvai rien  rpliquer. Mon projet devint notre
commune rsolution.

Une heure aprs, l_ouriadnik_ mapporta mon sauf-conduit avec le
griffonnage qui servait de signature  Pougatcheff, et mannona
que le tsar mattendait chez lui. Je le trouvai prt  se mettre
en route. Comment exprimer ce que je ressentais en prsence de cet
homme, terrible et cruel pour tous except pour moi seul? Et
pourquoi ne pas dire lentire vrit? Je sentais en ce moment une
forte sympathie mentraner vers lui. Je dsirais vivement
larracher  la horde de bandits dont il tait le chef et sauver
sa tte avant quil ft trop tard. La prsence de Chvabrine et la
foule qui sempressait autour de nous mempchrent de lui
exprimer tous les sentiments dont mon coeur tait plein.

Nous nous sparmes en amis. Pougatcheff aperut dans la foule
Akoulina Pamphilovna, et la menaa amicalement du doigt en
clignant de loeil dune manire significative. Puis il sassit
dans sa _kibitka_, en donnant lordre de retourner  Berd, et
lorsque les chevaux prirent leur lan, il se pencha hors de la
voiture et me cria: Adieu, Votre Seigneurie; peut-tre que nous
nous reverrons encore.

En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles
circonstances!

Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle
glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine
disparut. Je regagnai la maison du pope, o tout se prparait pour
notre dpart. Notre petit bagage avait t mis dans le vieil
quipage du commandant. En un instant les chevaux furent attels.
Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents,
enterrs derrire lglise. Je voulais ly conduire; mais elle me
pria de la laisser aller seule, et revint bientt aprs en versant
des larmes silencieuses. Le pre Garasim et sa femme sortirent sur
le perron pour nous reconduire. Nous nous rangemes  trois dans
lintrieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Savliitch
se jucha de nouveau sur le devant.

Adieu, Marie Ivanovna, notre chre colombe; adieu, Pitr
Andritch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope;
bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!

Nous partmes. Derrire la fentre du commandant, japerus
Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une
sombre haine. Je ne voulus pas triompher lchement dun ennemi
humili, et dtournai les yeux.

Enfin, nous franchmes la barrire principale, et quittmes pour
toujours la forteresse de Blogorsk.


CHAPITRE XIII
_LARRESTATION_

Runi dune faon si merveilleuse  la jeune fille qui me causait
le matin mme tant dinquitude douloureuse, je ne pouvais croire
 mon bonheur, et je mimaginais que tout ce qui mtait arriv
ntait quun songe. Marie regardait dun air pensif, tantt moi,
tantt la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris
tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs taient trop
fatigus dmotions. Au bout de deux heures, nous tions dj
rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi 
Pougatcheff. Nous y changemes de chevaux.  voir la clrit
quon mettait  nous servir et le zle empress du Cosaque barbu
dont Pougatcheff avait fait le commandant, je maperus que grce
au babil du postillon qui nous avait amens, on me prenait pour un
favori du matre.

Quand nous nous remmes en route, il commenait  faire sombre.
Nous nous approchmes dune petite ville o, daprs le commandant
barbu, devait se trouver un fort dtachement qui tait en marche
pour se runir  lusurpateur. Les sentinelles nous arrtrent, et
au cri de: Qui vive? notre postillon rpondit  haute voix: Le
compre du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.

Aussitt un dtachement de hussards russes nous entoura avec
daffreux jurements.

Sors, compre du diable, me dit un marchal des logis aux
paisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta
bourgeoise.

Je sortis de la _kibitka_ et demandai quon me conduisit devant
lautorit. En voyant un officier, les soldats cessrent leurs
imprcations, et le marchal des logis me conduisit chez le major.
Savliitch me suivait en grommelant: En voil un, de compre du
tsar! nous tombons du feu dans la flamme.  Seigneur Dieu, comment
cela finira-t-il?

La _kibitka_ venait au pas derrire nous.

En cinq minutes, nous arrivmes  une maisonnette trs claire.
Le marchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour
annoncer sa capture. Il revint  linstant mme et me dclara que
Sa Haute Seigneurie[60] navait pas le temps de me recevoir,
quelle lui avait donn lordre de me conduire en prison et de lui
amener ma bourgeoise.

Quest-ce que cela veut dire? mcriai-je furieux; est-il devenu
fou?

-- Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, rpondit le marchal
des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonn de conduire
Votre Seigneurie en prison, et damener Sa Seigneurie  Sa Haute
Seigneurie, Votre Seigneurie.

Je mlanai sur le perron! les sentinelles neurent pas le temps
de me retenir, et jentrai tout droit dans la chambre o six
officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la
banque. Quelle fut ma surprise, lorsquaprs lavoir un moment
dvisag je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui
mavait si bien dvalis dans lhtellerie de Simbisrk!

Est-ce possible! mcriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?

-- Ah bah! Pitr Andritch! Par quel hasard? Do viens-tu?
Bonjour, frre; ne veux-tu pas ponter une carte?

-- Merci; fais-moi plutt donner un logement.

-- Quel logement te faut-il? Reste chez moi.

-- Je ne le puis, je ne suis pas seul.

-- Eh bien, amne aussi ton camarade.

-- Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.

-- Avec une dame! o las-tu pche, frre?

Aprs avoir dit ces mots, Zourine siffla dun ton si railleur que
tous les autres se mirent  rire, et je demeurai tout confus.

Eh bien, continua Zourine, il ny a rien  faire; je te donnerai
un logement. Mais cest dommage; nous aurions fait nos bamboches
comme lautre fois. Hol! garon, pourquoi namne-t-on pas la
commre de Pougatcheff? Est-ce quelle ferait lobstine? Dis-lui
quelle na rien  craindre, que le monsieur qui lappelle est
trs bon, quil ne loffensera daucune manire, et en mme temps
pousse-la ferme par les paules.

-- Que fais-tu l? dis-je  Zourine; de quelle commre de
Pougatcheff parles-tu? cest la fille du dfunt capitaine
Mironoff. Je lai dlivre de sa captivit et je lemmne
maintenant  la maison de mon pre, o je la laisserai.

-- Comment! cest donc toi quon est venu mannoncer tout 
lheure? Au nom du ciel, quest-ce que cela veut dire?

-- Je te raconterai tout cela plus tard. Mais  prsent, je ten
supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont
horriblement effraye.

Zourine fit  linstant toutes ses dispositions. Il sortit lui-
mme dans la rue pour sexcuser auprs de Marie du malentendu
involontaire quil avait commis, et donna lordre au marchal des
logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai 
coucher chez lui.

Nous soupmes ensemble, et ds que je me trouvai seul avec
Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il mcouta avec
une grande attention, et quand jeus fini, hochant de la tte:

Tout cela est bien, frre, me dit-il; mais il y a une chose qui
nest pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnte
officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-
moi, je ten conjure: le mariage nest quune folie. Est-ce bien 
toi de tembarrasser dune femme et de bercer des marmots? Crache
l-dessus. coute-moi, spare-toi de la fille du capitaine. Jai
nettoy et rendu sre la route de Simbirsk; envoie-la demain  tes
parents, et toi, reste dans mon dtachement. Tu nas que faire de
retourner  Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des
rebelles, il ne te sera pas facile de ten dptrer encore une
fois. De cette faon, ton amoureuse folie se gurira delle-mme,
et tout se passera pour le mieux.

Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je
sentais que le devoir et lhonneur exigeaient ma prsence dans
larme de limpratrice; je me dcidai donc  suivre en cela le
conseil de Zourine, cest--dire  envoyer Marie chez mes parents,
et  rester dans sa troupe.

Savliitch se prsenta pour me dshabiller. Je lui annonai quil
et  se tenir prt  partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il
commena par faire le rcalcitrant.

Que dis-tu l, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te
servira, et que diront tes parents?

Connaissant lobstination de mon menin, je rsolus de le flchir
par ma sincrit et mes caresses.

Mon ami Arkhip Savliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon
bienfaiteur. Ici je nai nul besoin de domestique, et je ne serais
pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En
la servant, tu me sers moi-mme, car je suis fermement dcid 
lpouser ds que les circonstances me le permettront.

Savliitch croisa les mains avec un air de surprise et de
stupfaction inexprimable.

Se marier! rptait-il, lenfant veut se marier! Mais que dira
ton pre? et ta mre, que pensera-t-elle?

-- Ils consentiront sans nul doute, rpondis-je, ds quils
connatront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-mme. Mon pre et ma
mre ont en toi pleine confiance. Tu intercderas pour nous,
nest-ce pas?

Le vieillard fut touch.

 mon pre Pitr Andritch, me rpondit-il, quoique tu veuilles
te marier trop tt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle,
que ce serait pcher que de laisser passer une occasion pareille.
Je ferai ce que tu dsires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu,
et je dirai en toute soumission  tes parents quune telle fiance
na pas besoin de dot.

Je remerciai Savliitch, et allai partager la chambre de Zourine.
Dans mon agitation, je me remis  babiller. Dabord Zourine
mcouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus
vagues, puis enfin il rpondit  lune de mes questions par un
ronflement aigu, et jimitai son exemple.

Le lendemain, quand je communiquai mes plans  Marie, elle en
reconnut la justesse, et consentit  leur excution. Comme le
dtachement de Zourine devait quitter la ville le mme jour, et
quil ny avait plus dhsitation possible, je me sparai de Marie
aprs lavoir confie  Savliitch, et lui avoir donn une lettre
pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute plore; je ne
pus rien lui rpondre, ne voulant pas mabandonner aux sentiments
de mon me devant les gens qui mentouraient. Je revins chez
Zourine, silencieux et pensif, il voulut mgayer, jesprais me
distraire; nous passmes bruyamment la journe, et le lendemain
nous nous mmes en marche.

Ctait vers la fin du mois de fvrier. Lhiver, qui avait rendu
les manoeuvres difficiles, touchait  son terme, et nos gnraux
sapprtaient  une campagne combine. Pougatcheff avait rassembl
ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg.  lapproche de
nos forces, les villages rvolts rentraient dans le devoir.
Bientt le prince Galitzine remporta, une victoire complte sur
Pougatcheff, qui stait aventur prs de la forteresse de
Talitcheff: le vainqueur dbloqua Orenbourg, et il semblait avoir
port le coup de grce  la rbellion. Sur ces entrefaites,
Zourine avait t dtach contre des Bachkirs rvolts, qui se
dispersrent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le
printemps, qui fit dborder les rivires et coupa ainsi les
routes, nous surprit dans un petit village tatar, o nous nous
consolions de notre inaction par lide que cette petite guerre
descarmouches avec des brigands allait bientt se terminer.

Mais Pougatcheff navait pas t pris: il reparut bientt dans les
forges de la Sibrie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et
recommena ses brigandages. Nous apprmes bientt la destruction
des forteresses de Sibrie, puis la prise de Khasan, puis la
marche audacieuse de lusurpateur sur Moscou. Zourine reut
lordre de passer la Volga.

Je ne marrterai pas au rcit des vnements de la guerre.
Seulement je dirai que les calamits furent portes au comble. Les
gentilshommes se cachaient dans les bois; lautorit navait plus
de force nulle part; les chefs des dtachements isols punissaient
ou faisaient grce sans rendre compte de leur conduite. Tout ce
vaste et beau pays tait mis  feu et  sang. Que Dieu ne nous
fasse plus voir une rvolte aussi insense et aussi impitoyable!

Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint  fuir de
nouveau. Zourine reut, bientt aprs, la nouvelle de la prise du
bandit et lordre de sarrter. La guerre tait finie. Il mtait
donc enfin possible de retourner chez mes parents. Lide de les
embrasser et de revoir Marie, dont je navais aucune nouvelle, me
remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et
me disait en haussant les paules: Attends, attends que tu sois
mari; tu verras que tout ira au diable.

Et cependant, je dois en convenir, un sentiment trange
empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de
tant de victimes innocentes et lide du supplice qui lattendait
ne me laissaient pas de repos. Imla[62], Imla, me disais-je
avec dpit, pourquoi ne tes-tu pas jet sur les baonnettes ou
offert aux coups de la mitraille? Cest ce que tu avais de mieux 
faire[63].

Cependant Zourine me donna un cong. Quelques jours plus tard,
jallais me trouver au milieu de ma famille, lorsquun coup de
tonnerre imprvu vint me frapper.

Le jour de mon dpart, au moment o jallais me mettre en route,
Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier  la main et dun
air soucieux. Je sentis une piqre au coeur; jeus peur sans
savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et mannona
quil avait  me parler.

Quy a-t-il? demandai-je avec inquitude.

-- Un petit dsagrment, rpondit-il en me tendant son papier. Lis
ce que je viens de recevoir.

Ctait un ordre secret adress  tous les chefs de dtachements
davoir  marrter partout o je me trouverais, et de menvoyer
sous bonne garde  Khasan devant la commission denqute cre
pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me
tomba des mains.

Allons, dit Zourine, mon devoir est dexcuter lordre.
Probablement que le bruit de tes voyages faits dans lintimit de
Pougatcheff est parvenu jusqu lautorit. Jespre bien que
laffaire naura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras
devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars 
linstant.

Ma conscience tait tranquille; mais lide que notre runion
tait recule pour quelques mois encore me serrait le coeur. Aprs
avoir reu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma
_tlga_[64], deux hussards sassirent  mes cts, le sabre nu, et
nous prmes la route de Khasan.


CHAPITRE XIV
_LE JUGEMENT_

Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon
loignement sans permission dOrenbourg. Je pouvais donc aisment
me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas dfendu de
faire des sorties contre lennemi, mais on nous y encourageait.
Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient tre
prouves par une foule de tmoins et devaient paratre au moins
suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires
que jallais subir et arrangeais mentalement mes rponses. Je me
dcidai  dclarer devant les juges la vrit toute pure et tout
entire, bien convaincu que ctait  la fois le moyen le plus
simple et le plus sr de me justifier.

Jarrivai  Khasan, malheureuse ville que je trouvai dvaste et
presque rduite en cendres. Le long des rues,  la place des
maisons, se voyaient des amas de matires calcines et des
murailles sans fentres ni toitures. Voil la trace que
Pougatcheff y avait laisse. On mamena  la forteresse, qui tait
reste, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre
les mains de lofficier de garde. Celui-ci fit appeler un marchal
ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant  froid. De
l, on me conduisit dans le btiment de la prison, o je restai
seul dans un troit et sombre cachot qui navait que les quatre
murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.

Un pareil dbut ne prsageait rien de bon. Cependant je ne perdis
ni mon courage ni lesprance. Jeus recours  la consolation de
tous ceux qui souffrent, et, aprs avoir got pour la premire
fois la douceur dune prire lance dun coeur innocent et plein
dangoisses, je mendormis paisiblement, sans penser  ce qui
adviendrait de moi.

Le lendemain, le gelier vint mveiller en mannonant que la
commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, 
travers une cour,  la demeure du commandant, sarrtrent dans
lantichambre et me laissrent gagner seul les appartements
intrieurs.

Jentrai dans un salon assez vaste. Derrire la table, couverte de
papiers, se tenaient deux personnages, un gnral avanc en ge,
dun aspect froid et svre, et un jeune officier aux gardes,
ayant au plus une trentaine dannes, dun extrieur agrable et
dgag; prs de la fentre, devant une autre table, tait assis un
secrtaire, la plume sur loreille et courb sur le papier, prt 
inscrire mes dpositions.

Linterrogatoire commena. On me demanda mon nom et mon tat. Le
gnral sinforma si je ntais pas le fils dAndr Ptrovitch
Grineff, et, sur ma rponse affirmative, il scria svrement:
Cest bien dommage quun homme si honorable ait un fils tellement
indigne de lui!

Je rpondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations
qui pesaient sur moi, jesprais les dissiper sans peine par un
aveu sincre de la vrit. Mon assurance lui dplut.

Tu es un hardi compre, me dit-il en fronant le sourcil; mais
nous en avons vu bien dautres.

Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et  quelle
poque jtais entre au service de Pougatcheff, et  quelles
sortes daffaires il mavait employ.

Je rpondis avec, indignation qutant officier et gentilhomme, je
navais pu me mettre au service de Pougatcheff, et quil ne
mavait charg daucune sorte daffaires.

Comment donc sest-il fait, reprit mon juge, que lofficier et le
gentilhomme ait t seul graci par lusurpateur, pendant que tous
ses camarades taient lchement assassins? Comment, sest-il fait
que le mme officier et gentilhomme ait pu vivre en fte et
amicalement avec les rebelles, et recevoir du sclrat en chef des
cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble?
Do provient une si trange intimit? et sur quoi peut-elle tre
fonde, si ce nest sur la trahison, ou tout au moins sur une
lchet criminelle et impardonnable?

Les paroles de lofficier aux gardes me blessrent profondment,
et je commenai avec chaleur ma justification. Je racontai comment
stait faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au
milieu dun ouragan; comment il mavait reconnu et fait grce  la
prise de la forteresse de Blogorsk. Je convins quen effet
javais accept de lusurpateur un _touloup_ et un cheval; mais
javais dfendu la forteresse de Blogorsk contre le sclrat
jusqu la dernire extrmit. Enfin, jinvoquai le nom de mon
gnral, qui pouvait tmoigner de mon zle pendant le sige
dsastreux dOrenbourg.

Le svre vieillard prit sur la table une lettre ouverte quil se
mit  lire  haute voix:

En rponse  la question de Votre Excellence, sur le compte de
lenseigne Grineff, qui se serait ml aux troubles et serait
entr en relations avec le brigand, relations rprouves par la
loi du service et contraires  tous les devoirs du serment, jai
lhonneur, de dclarer que ledit enseigne Grineff sest trouv au
service  Orenbourg, depuis le mois doctobre 1773 jusquau 24
fvrier de la prsente anne, jour auquel il sabsenta de la
ville, et depuis lequel il ne sest plus reprsent. Cependant, on
a ou dire aux dserteurs ennemis quil stait rendu au camp de
Pougatcheff, et quil lavait accompagn  la forteresse de
Blogorsk, o il avait t prcdemment en garnison. Dun autre
cot, par rapport  sa conduite, je puis...

Ici le gnral interrompit sa lecture, et me dit avec duret:

Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?

Jallais continuer comme javais commenc et rvler ma liaison
avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis
soudain un dgot invincible  faire une telle dclaration. Il me
vint  lesprit que, si je la nommais, la commission la ferait
comparatre; et lide dexposer son nom  tous les propos
scandaleux des sclrats interrogs, et de la mettre elle-mme en
leur prsence, cette horrible ide me frappa tellement que je me
troublai, balbutiai et finis par me taire.

Mes juges, qui semblaient couter mes rponses avec une certaine
bienveillance, furent de nouveau prvenus contre moi par la vue de
mon trouble. Lofficier aux gardes demanda que je fusse confront
avec le principal dnonciateur. Le gnral ordonna dappeler le
_coquin dhier_. Je me tournai vivement vers la porte pour
attendre lapparition de mon accusateur. Quelques moments aprs,
on entendit rsonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus
frapp du changement qui stait opr en lui. Il tait ple et
maigre. Ses cheveux, nagure noirs comme du jais, commenaient 
grisonner. Sa longue barbe tait en dsordre. Il rpta toutes ses
accusations dune voix faible, mais ferme. Daprs lui, javais
t envoy par Pougatcheff en espion  Orenbourg; je sortais tous
les jours jusqu la ligne des tirailleurs pour transmettre des
nouvelle crites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin
jtais dcidment pass du ct de lusurpateur, allant avec lui
de forteresse en forteresse, et tchant, par tous les moyens, de
nuire  mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs
places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je lcoutai
jusquau bout en silence, et me rjouis dune seule chose: il
navait pas prononc le nom de Marie. Est-ce parce que son amour-
propre souffrait  la pense de celle qui lavait ddaigneusement
repouss, ou bien est-ce que dans son coeur brlait encore une
tincelle du sentiment qui me faisait taire moi-mme? Quoi que ce
ft, la commission nentendit pas prononcer le nom de la fille du
commandant de Blogorsk. Jen fus encore mieux confirm dans la
rsolution que javais prise, et, quand les juges me demandrent
ce que javais  rpondre aux inculpations de Chvabrine, je me
bornai  dire que je men tenais  ma dclaration premire, et que
je navais rien  ajouter  ma justification. Le gnral ordonna
que nous fussions emmens; nous sortmes ensemble. Je regardai
Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit dun
sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas
pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je
neus plus  subir de nouvel interrogatoire.

Je ne fus pas tmoin de tout ce qui me reste  apprendre au
lecteur; mais jen ai entendu si souvent le rcit, que les plus
petites particularits en sont restes graves dans ma mmoire, et
quil me semble que jy ai moi-mme assist.

Marie fut reue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui
distinguait les gens dautrefois. Dans cette occasion qui leur
tait offerte de donner asile  une pauvre orpheline, ils voyaient
une grce de Dieu. Bientt ils sattachrent sincrement  elle,
car on ne pouvait la connatre sans laimer. Mon amour ne semblait
plus une folie mme  mon pre, et ma mre ne rvait plus que
lunion de son Ptroucha  la fille du capitaine.

La nouvelle de mon arrestation frappa dpouvante toute ma
famille. Cependant, Marie avait racont si navement  mes parents
lorigine de mon trange liaison avec Pougatcheff, que, non
seulement ils ne sen taient pas inquits, mais que cela les
avait fait rire de bon coeur. Mon pre ne voulait pas croire que
je pusse tre ml dans une rvolte infme dont lobjet tait le
renversement du trne et lextermination de la race des
gentilshommes. Il fit subir  Savliitch un svre interrogatoire,
dans lequel mon menin confessa que son matre avait t lhte de
Pougatcheff, et que le sclrat, certes, stait montr gnreux 
son gard. Mais en mme temps il affirma, sous un serment
solennel, que jamais il navait entendu parler daucune trahison.
Les vieux parents se calmrent un peu et attendirent avec
impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle tait
trs agite, et ne se taisait que par modestie et par prudence.

Plusieurs semaines se passrent ainsi. Tout  coup mon pre reoit
de Ptersbourg une lettre de notre parent le prince B... Aprs les
premiers compliments dusage, il lui annonait que les soupons
qui staient levs sur ma participation aux complots des rebelle
ne staient trouvs que trop fonds, ajoutant quun supplice
exemplaire aurait d matteindre, mais que limpratrice, par
considration pour les loyaux services et les cheveux blancs de
mon pre, avait daign faire grce  un fils criminel; et quen
lui faisant remise dun supplice infamant, elle avait ordonn
quil ft envoy au fond de la Sibrie pour y subir un exil
perptuel.

Ce coup imprvu faillit tuer mon pre. Il perdit sa fermet
habituelle, et sa douleur, muette dhabitude, sexhala en plainte
amres. Comment! ne cessait-il de rpter tout hors de lui-mme,
comment! mon fils a particip aux complots de Pougatcheff? Dieu
juste! jusquo ai-je vcu? Limpratrice lui fait grce de la
vie; mais est-ce plus facile  supporter pour moi? Ce nest pas le
supplice qui est horrible; mon aeul a pri sur lchafaud pour la
dfense de ce quil vnrait dans le sanctuaire de sa
conscience[65], mon pre a t frapp avec les martyrs Volynski et
Khouchlchoff[66]; mais quun gentilhomme trahisse son serment,
quil sunisse  des bandits,  des sclrats,  des esclaves
rvolts, ... honte, honte ternelle  notre race!

Effraye de son dsespoir, ma mre nosait pas pleurer en sa
prsence et sefforait de lui rendre du courage en parlant des
incertitudes et de linjustice de lopinion; mais mon pre tait
inconsolable.

Marie se dsolait plus que personne. Bien persuade que jaurais
pu me justifier si je lavais voulu, elle se doutait du motif qui
me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes
infortunes. Elle cachait  tous les yeux ses souffrances, mais ne
cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son
sofa, mon pre feuilletait le _Calendrier de la cour;_ mais ses
ides taient bien loin de l, et la lecture de ce livre ne
produisait pas sur lui limpression ordinaire. Il sifflait une
vieille marche. Ma mre tricotait en silence, et ses larmes
tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui
travaillait dans la mme chambre, dclara tout  coup  mes
parents quelle tait force de partir pour Ptersbourg, et
quelle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mre se montra
trs afflige de cette rsolution.

Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller  Ptersbourg? Toi aussi,
tu veux donc nous abandonner?

Marie rpondit que son sort dpendait de ce voyage, et quelle
allait chercher aide et protection auprs des gens en faveur,
comme fille dun homme qui avait pri victime de sa fidlit.

Mon pre baissa la tte. Chaque parole qui lui rappelait le crime
suppos de son fils lui semblait un reproche poignant.

Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre
obstacle  ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnte
homme, et non pas un tratre tach dinfamie!

Il se leva et quitta la chambre.

Reste seule avec ma mre, Marie lui confia une partie de ses
projets: ma mre lembrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui
accorder une heureuse russite. Peu de jours aprs, Marie partit
avec Palachka et le fidle Savliitch, qui, forcment spar de
moi, se consolait en pensant quil tait au service de ma fiance.

Marie arriva heureusement jusqu Sofia, et, apprenant que la cour
habitait en ce moment le palais dt de Tsars-ko-Slo, elle
rsolut de sy arrter. Dans la maison de poste on lui donna un
petit cabinet derrire une cloison. La femme du matre de poste
vint aussitt babiller avec elle, lui annona pompeusement quelle
tait la nice dun chauffeur de poles attach  la cour, et
linitia  tous les mystres du palais. Elle lui dit  quelle
heure limpratrice se levait, prenait le caf, allait  la
promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors auprs de sa
personne; ce quelle avait daign dire la veille  table; qui elle
recevait le soir; en un mot, lentretien dAnna Vlassievna[67]
semblait une page arrache aux mmoires du temps, et serait trs
prcieuse de nos jours. Marie Ivanovna lcoutait avec grande
attention. Elles allrent ensemble au jardin imprial, o Anna
Vlassievna raconta  Marie lhistoire de chaque alle et de chaque
petit pont. Toutes les doux regagnrent ensuite la maison,
enchantes lune de lautre.

Le lendemain, de trs bonne heure, Marie shabilla et retourna
dans le jardin imprial. La matine tait superbe. Le soleil
dorait de ses rayons les cimes des tilleuls quavait dj jaunis
la frache haleine de lautomne. Le large lac tincelait immobile.
Les cygnes, qui venaient de sveiller, sortaient gravement des
buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord dune
charmante prairie o lon venait driger un monument en lhonneur
des rcentes victoires du comte Roumiantzieff[68]. Tout  coup un
petit chien de race anglaise courut  sa rencontre en aboyant.
Marie sarrta effraye. En ce moment rsonna une agrable voix de
femme.

Nayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.

Marie aperut une dame assise sur un petit banc champtre vis--
vis du monument, et alla sasseoir elle-mme  lautre bout du
sige. La dame lexaminait avec attention, et, de son ct, aprs
lui avoir jet un regard  la drobe, Marie put la voir  son
aise. Elle tait en peignoir blanc du matin, en bonnet lger et en
petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa
figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une
gravit tempre par le doux regard de ses jeux bleus et son
charmant sourire. Elle rompit la premire le silence:

Vous ntes sans doute pas dici? dit-elle.

-- Il est vrai, madame; je suis arrive hier de la province.

-- Vous tes arrive avec vos parents?

-- Non, madame, seule.

-- Seule! mais vous tes bien jeune pour voyager seule.

-- Je nai ni pre ni mre.

-- Vous tes ici pour affaires?

-- Oui, madame; je suis venue prsenter une supplique 
limpratrice.

-- Vous tes orpheline; probablement vous avez  vous plaindre
dune injustice ou dune offense?

-- Non, madame; je suis venue demander grce et non justice.

-- Permettez-moi une question: qui tes-vous?

-- Je suis la fille du capitaine Mironoff.

-- Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des
forteresses de la province dOrenbourg?

-- Oui; madame.

La dame parut mue.

Pardonnez-moi, continua-t-elle dune voix encore plus douce, de
me mler de vos affaires. Mais je vais  la cour; expliquez-moi
lobjet de votre demande; peut-tre me sera-t-il possible de vous
aider.

Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
lattirait involontairement et lui inspirait de la confiance.
Marie prit dans sa poche un papier pli; elle le prsenta  sa
protectrice inconnue qui le parcourut  voix basse.

Elle commena par lire dun air attentif et bienveillant; mais
soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux
tous ses mouvements, fut effraye de lexpression svre de ce
visage si calme et si gracieux un instant auparavant.

Vous priez pour Grineff, dit la dame dun ton glac.
Limpratrice ne peut lui accorder le pardon. Il a pass 
lusurpateur, non comme un ignorant crdule, mais comme un vaurien
dprav et dangereux.

-- Ce nest pas vrai! scria Marie.

-- Comment! ce nest pas vrai? rpliqua la dame qui rougit
jusquaux yeux.

-- Ce nest pas vrai, devant Dieu, ce nest pas vrai. Je sais
tout, je vous conterai tout; cest pour moi seule quil sest
expos  tous les malheurs qui lont frapp. Et sil ne sest pas
disculp devant la justice, cest parce quil na pas voulu que je
fusse mle  cette affaire.

Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait dj.

La dame lcoutait avec une attention profonde.

O vous tes-vous loge? demanda-t-elle quand la jeune fille eut
termin son rcit.

Et en apprenant que ctait chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec
un sourire:

Ah! je sais. Adieu; ne parlez  personne de notre rencontre.
Jespre que vous nattendrez pas longtemps la rponse  votre
lettre.

 ces mots elle se leva et sloigna par une alle couverte. Marie
Ivanovna retourna chez elle remplie dune riante esprance.

Son htesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-
elle, pendant lautomne,  la sant dune jeune fille. Elle
apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de th, elle allait
reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsquune voiture
armorie sarrta devant le perron. Un laquais  la livre
impriale entra dans la chambre, annonant que limpratrice
daignait mander en sa prsence la fille du capitaine Mironoff.

Anna Vlassievna fut toute bouleverse par cette nouvelle.

Ah! Mon Dieu, scria-t-elle, limpratrice vous demande  la
cour. Comment donc a-t-elle su votre arrive? et comment vous
prsenterez-vous  limpratrice, ma petite mre? Je crois que
vous ne savez mme pas marcher  la mode de la cour. Je devrais
vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripire,
pour quelle vous prtt sa robe jaune  falbalas?

Mais le laquais dclara que limpratrice voulait que Marie
Ivanovna vint seule et dans le costume o on la trouverait. Il ny
avait qu obir, et Marie Ivanovna partit.

Elle pressentait que notre destine allait saccomplir; son coeur
battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse
sarrta devant le palais, et Marie, aprs avoir travers une
longue suite dappartements vides et somptueux, fut enfin
introduite dans le boudoir de limpratrice. Quelques seigneurs,
qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement
passage  la jeune fille. Limpratrice, dans laquelle Marie
reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:

Je suis enchante de pouvoir exaucer votre prire. Jai fait tout
rgler, convaincue de linnocence de votre fianc. Voil une
lettre que vous remettrez  votre futur beau-pre.

Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de limpratrice, qui la
releva et la baisa sur le front.

Je sais, dit-elle, que vous ntes pas riche, mais jai une dette
 acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez
tranquille sur votre avenir.

Aprs avoir combl de caresses la pauvre orpheline, limpratrice
la congdia, et Marie repartit le mme jour pour la campagne de
mon pre, sans avoir eu seulement la curiosit de jeter un regard
sur Ptersbourg.

* * *

Ici se terminent les mmoires de Pitr Andritch Grineff; mais on
sait, par des traditions de famille, quil fut dlivr de sa
captivit vers la fin de lanne 1774, quil assista au supplice
de Pougatcheff, et que celui-ci, layant reconnu dans la foule,
lui fit un dernier signe avec la tte qui, un instant plus tard,
fut montre au peuple, inanime et sanglante. Bientt aprs, Pitr
Andritch devint lpoux de Marie Ivanovna. Leur descendance
habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison
seigneuriale du village de... on montre la lettre autographe de
Catherine II, encadre sous une glace. Elle est adresse au pre
de Pitr Andritch, et contient, avec la justification de son
fils, des loges donns  lintelligence et au bon coeur de la
fille du capitaine.



      [1] Clbre gnral de Pierre le Grand et de limpratrice
Anne.
      [2] Qui veut dire matre, pdagogue. Les instituteurs
trangers lont adopt pour nommer leur profession.
      [3] Ce mot signifie qui na pas encore sa croissance. On
appelle ainsi les gentilshommes qui nont pas encore pris de
service.
      [4] Avdolia, fille de Basile. On sait quen Russie le nom
patronymique est insparable du prnom, et bien plus usit que le
nom de famille.
      [5] Diminutif de Pitr, Pierre.
      [6] Anastasie, fille de Garasim.
      [7] Chef-lieu du gouvernement dOrenbourg, le plus oriental de
la Russie dEurope, et qui stend mme en Asie.
      [8] Pelisse courte natteignant pas le genou.
      [9] Jean, fils de Jean.
      [10] Le rouble valait alors, comme aujourdhui le rouble
dargent, quatre francs de notre monnaie.
      [11] Pierre, fils dAndr.
      [12] Espce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.
      [13] Ouragan de neige.
      [14] Tapis fait de la seconde corce du tilleul et qui couvre
la capote dune kibitka.
      [15] Parrain du mariage.
      [16] Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.
      [17] Fleuve qui se jette dans lOural.
      [18] Bouilloire  th
      [19] Cafetan court.
      [20] Les paysans russes portent la hache passe dans la
ceinture ou derrire le dos.
      [21] Lit ordinaire des paysans russes.
      [22] Allusion aux rcompenses faites par les anciens tsars 
leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.
      [23] Maisons de paysans.
      [24] Grossires gravures enlumines.
      [25] Jean, fils de Kouzma.
      [26] Formule de politesse affable.
      [27] Officier subalterne de Cosaques.
      [28] Alexis, fils de Jean.
      [29] Basile (au fminin), fille dIgor.
      [30] Jean, fils dIgnace.
      [31] Diminutif de Maria.
      [32] Soupe russe faite de viande et de lgumes.
      [33] En russe, on dit tant dmes pour tant de paysans.
      [34] Pote clbre alors, oubli depuis.
      [35] Ils sont crits dans le style surann de lpoque.
      [36] Pote ridicule, dont Catherine II sest moque jusque
dans son _Rglement de lermitage_.
      [37] Manire mprisante dcrire le nom patronymique.
      [38] Formule de consentement.
      [39] Environ trois pouces.
      [40] De Catherine II.
      [41] Jurement tatar.
      [42] Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie pouvantail.
      [43] Robe pare; cest lusage, chez les Russes, denterrer
les morts dans leurs plus riches habits.
      [44] Ceintures que portent tous les paysans russes.
      [45] Pierre III.
      [46] Petite armoire plate et vitre o lon enferme les
saintes images, et qui forme un autel domestique.
      [47] Chef militaire chez les Cosaques.
      [48]  vapeur.
      [49] Pice de cinq kopeks en cuivre.
      [50] Le premier des faux Dmtrius.
      [51] Allusion aux anciennes formules des suppliques adresses
au tsar: Je frappe la terre du front, et je prsente ma supplique
 tes yeux lucides....
      [52] Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume
barbare a t abolie par lempereur Alexandre.
      [53] Blanc bec.
      [54] Il y a galement dans le russe un mot forg avec le verbe
suborner.
      [55] Fille dun autre commandant de forteresse, que tua
Pougatcheff.
      [56] Nom dun clbre bandit du sicle prcdent, qui a lutt
longtemps contre les troupes impriales.
      [57] Pour la torture.
      [58] Lgre escarmouche o lavantage tait rest 
Pougatcheff
      [59] Nom donn  Frdric le Grand par les soldats russes.
      [60] Titre dun officier suprieur.
      [61] Nom gnral des tablissements mtallurgiques de lOural.
      [62] Diminutif de Imliane.
      [63] Aprs stre avanc jusquaux portes de Moscou, quil
aurait peut-tre enlev si son audace net faibli au dernier
moment, Pougatcheff, battu, avait t livr par ses compagnons
pour cent mille roubles. Enferm dans une cage de fer et conduit 
Moscou, il fut excut en 1775.
      [64] Petit chariot dt.
      [65] Un aeul de Pouschkine fut condamn  mort par Pierre le
Grand.
      [66] Chefs du parti russe contre Biron, sous limpratrice
Anne; ils furent tous deux supplicis avec barbarie.
      [67] Anne, fille de Blaise.
      [68] Roumiantzeff, vainqueur des Turcs  Larga et  Kagoul en
1772.





End of Project Gutenberg's La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine

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