The Project Gutenberg EBook of L'assassinat du pont-rouge, by Charles Barbara

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Title: L'assassinat du pont-rouge

Author: Charles Barbara

Release Date: October 20, 2004 [EBook #13808]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ASSASSINAT DU PONT-ROUGE ***




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L'ASSASSINAT DU PONT-ROUGE

PAR

CHARLES BARBARA


BIBLIOTHEQUE DES CHEMINS DE FER

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
PARIS, RUE PIERRE-SARRAZIN, N 14
Droit de traduction rserv


1859


TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET Cie
Imprimeurs du Snat et de la Cour de Cassation
Paris, rue de Vaugirard N9.




L'ASSASSINAT
DU PONT-ROUGE.




I.

Deux Amis.


Dans une chambre claire, inonde des rayons du soleil d'avril, deux jeunes
gens djeunaient et causaient. Le plus jeune, d'apparence frle, avec des
cheveux blonds, des yeux extrmement vifs, une physionomie  traits
prononcs o se peignait un caractre ferme, faisait,  ct de l'autre,
qui avait des joues encore roses, des buissons de cheveux bruns et cet
oeil langoureux particulier aux natures indcises qu'un rien abat et
dcourage, un contraste saisissant. Le blond disait _Rodolphe_ en
s'adressant au brun, et ce dernier appelait _Max_ le jeune homme aux yeux
bleus, dont le vrai nom tait Maximilien Destroy. C'taient deux camarades
d'enfance et de collge; ils devisaient sur la littrature, et Rodolphe
qui, dans un tat de marasme, tait venu voir son ami avec l'espoir d'un
allgement, s'appesantissait sur les mcomptes, l'amertume, _les pines
sans roses_ de la vie d'artiste.

Au contraire, il semblait que Max se ft un jeu d'ajouter  cette
mlancolie.

Les productions de ces rares lus que l'on compare justement aux arbres 
fruits exceptes, disait-il, les oeuvres d'art sont en gnral des filles
de l'obstacle et, notamment, de la douleur. Et, par l je ne prtends pas
que le bonheur striliserait un homme de gnie; mais, dans ma conviction,
nombre d'hommes suprieurs, pour ne pas dire la grande majorit, doivent
d'tre tels ou au mpris qu'on a fait d'eux, ou aux empchements qu'on a
sems sous leurs pas, en un mot,  des souffrances quelconques.

Pour Rodolphe, qui,  l'instar de tant d'autres, ne voyait gure dans les
arts qu'un moyen de satisfaire les apptits et les vanits qui
tenaillaient sa chair et gonflaient son esprit, cette sorte de profession
de foi tait littralement une ortie entre le cou et la cravate. D'un air
piteux il regardait alternativement son chapeau et la porte, et se remuait
 la faon d'un enfant tiraill par la danse de Saint-Gui.

Les ressources de Max se bornaient prsentement  une place de second
violon dans l'orchestre d'un thtre de troisime ordre. La misre ne lui
causait ni impatience ni vellit de rvolte. Loin de l: dans la douce
persuasion de porter en lui le germe d'excellents livres, il puisait la
patience hroque de l'homme sr de lui-mme et de l'avenir. Il n'avait ni
horreur ni engouement pour la pauvret; il la regardait comme un mal utile
et transitoire, et, au grand scandale de beaucoup de ses amis, comme un
stimulant nergique contre l'engourdissement de l'me et des facults. Il
comprenait parfaitement la pantomime de Rodolphe. Il n'en continua pas
moins:

Aussi, ne puis-je sans irritation entendre gmir sur les douleurs du
pote et parler de l'urgence d'en empcher le retour. J'en demande
pardon  ceux qui ont soutenu cette thse: c'est un paradoxe, un prtexte
 dclamations contre une socit  qui on peut imputer des torts plus
graves. En dfinitive, l'homme exempt de douleurs ne sera jamais qu'un
homme mdiocre. Il n'y a pas de milieu, il faut choisir ou d'tre une
borne, une vgtation, un manoeuvre, ou de souffrir....

Il semblait dcidment que Rodolphe ft dvor par des fourmis.
Vraisemblablement sa vertu tait  bout. Il se souvint  point nomm d'un
rendez-vous de consquence, et se leva avec l'tourderie d'un jouet 
surprise. Mais au moment de sortir, frapp par les sons d'un piano qui
rsonnait  l'tage infrieur, il s'arrta pour demander qui _faisait
ainsi rouler des accords_.

Une femme avec qui je fais de la musique, rpliqua Destroy.

--Est-elle jolie?

A cette question, balbutie avec un empressement qui la rendait comique,
Max fixa sur son ami des yeux tonns; puis, peu aprs, pencha la tte et
dit d'un ton rveur:

Tu es plus curieux que moi, je n'y ai point encore pris garde. Je sais,
par exemple, qu'elle est d'une lgance rare et que sa physionomie me
plat infiniment....

Oubliant dj de s'en aller, Rodolphe ne tarissait plus au sujet de cette
amie qu'il ne savait pas  Destroy. Sommairement, Max rpondit qu'elle
tait veuve, qu'elle donnait des leons de piano, qu'elle vivait avec sa
mre, et que la mre et la fille recevaient journellement la visite d'un
vieillard nomm Frdric, qui semblait tout entier  leur discrtion.

J'ai pressenti leur gne, ajouta Max, et je tche, sans le leur dire, de
leur trouver des lves.

--Comment se nomment-elles?

--Voici leur nom, ou du moins celui de la fille, dit Max en prenant une
carte de visite sur sa table: Mme Thillard-Ducornet.

Rodolphe ouvrit dmesurment les yeux, et, de la porte qu'il entr'ouvrait
dj, revint au milieu de la chambre.

Ah! fit-il tout d'une haleine, on voit bien que tu ne lis pas les
journaux. Tu connatrais au moins de nom le mari de cette veuve. Il tait
agent de change. On l'a retir de la Seine, un matin ou un soir, il n'y a
pas de cela trs-longtemps. La nouvelle, Dieu merci, a fait assez de
tapage, car on a dcouvert dans la caisse du dfunt un dficit de plus
d'un million. C'tait un vrai siphon que cet homme-l,  cheval sur deux
urnes: la Bourse et le quartier Brda; il pompait l'or dans l'une pour
l'pancher dans l'autre....

Le visage de Max exprimait une stupfaction profonde.

C'est trange! fit-il. Je pressentais bien quelque secret funbre, mais
je ne l'eusse jamais suppos si horrible.

--Attends donc, reprit Rodolphe, je me rappelle quelques dtails. Il tait
en tenue de voyage, en casquette et en manteau, avec un sac de nuit et un
portefeuille gonfl de cent mille francs en billets de banque. A dire vrai,
il n'y avait pas l de quoi plomber une de ses dents creuses; aussi
a-t-on dit qu'il ne s'tait noy que par remords de ne pas emporter
davantage.

Destroy n'coutait dj plus. Secouant la tte,
l'air pensif,  mi-voix, il disait:

Je m'explique actuellement leur mlancolie. Ce n'est rien d'tre pauvre;
mais avoir grandi au milieu du luxe et tomber dans la misre, je ne sache
pas qu'il soit d'infortune plus grande.

Cet attendrissement ramenait par une pente sensible  la conversation de
tout  l'heure, et Rodolphe, qui s'en aperut, en eut le frisson.

D'ailleurs, par le fait d'un tic singulier qui devait plus tard dgnrer
en maladie, il prouvait un besoin perptuel de locomotion, et ne semblait
entrer dans un endroit que pour songer sur-le-champ au moyen d'en sortir.
Pour la deuxime fois, il invoqua la haute gravit de son rendez-vous, et
se sauva, non moins satisfait de changer de lieu que d'chapper  ce qu'il
appelait ironiquement _les douches philosophiques du docteur Max_.




II.

Profil du hros.


Tout entier  la proccupation d'un fait qui lui donnait la clef des
tristesses que Mme Thillard essayait vainement de dissimuler sous des
manires calmes et dignes, Destroy, comme il faisait presque
quotidiennement,  une heure donne, se rendit au jardin du Luxembourg. Il
s'y rencontra avec un autre de ses amis, un nomm Henri de Villiers,
lequel, que ce ft  cause de ceci ou de cela, de sa naissance ou de son
entendement, ou d'autre chose encore, se posait en dfenseur intrpide du
pass. Bien que li avec lui, Max ne l'en trouvait pas moins tout aussi
peu logique qu'un homme qui donnerait,  tout bout de champ, ses pchs de
jeunesse en exemple aux errements d'un autre ge. De Villiers, outre cela,
chez lequel le sentiment semblait faire dfaut, tait loin d'avoir
l'humeur charitable. Mais il se piquait de mener une vie conforme aux
principes qu'il confessait, et ses opinions et ses actes en recevaient un
lustre d'honntet que Destroy ne pouvait mconnatre.

Causant de choses et d'autres, ils avaient dj mesur nombre de fois, de
bout en bout,  pas compts, l'alle de l'Observatoire, quand ils se
croisrent avec un promeneur qui dvia de son chemin pour venir  eux.

Mais c'est Clment! s'cria Max en devanant brusquement de Villiers
pour tre plus tt auprs du nouveau venu.

Dans les mystres de notre nature,  la vue de certains hommes, nous
sommes parfois assaillis d'impressions pnibles que nous ne saurions
dfinir. Leur extrieur ne suffit pas toujours  justifier l'antipathie
instinctive qu'ils soulvent; on dirait qu'il se dgage de leur vie un
fluide qui les enveloppe d'une atmosphre o l'on ne peut respirer sans
malaise. Destroy accostait prcisment un individu de ce genre. De taille
moyenne et dgage, ses jambes solides, ses bras d'athlte, sa carrure,
veillaient des ides de sant et de force que dmentaient bientt une
figure cadavreuse dont les plans  vives artes, les plis profonds, les
ravages, l'impassibilit, rappelaient ces joujoux en sapin qu'on taille au
couteau dans les villages de la fort Noire. Ses cheveux chtains aux
reflets rougetres, sa moustache rare de couleur rousse, sa peau terreuse,
parseme de taches vertes, composaient un ensemble de tons qui donnaient 
sa tte une apparence sordide et venimeuse. Par instants, un regard teint,
louche, sinistre, perait le verre de ses lunettes en caille. videmment,
les trous et les dsordres de ce visage n'taient, on peut dire, que les
stigmates d'une vie terrible. Aussi, n'et-on pas imagin de problme
psychologique d'un attrait plus mouvant que celui de rechercher par suite
de quelles impressions, penses, luttes, douleurs, cet homme, jeune encore,
avec un beau front, des traits fermement dessins, un menton prominent,
tous indices de force et d'intelligence, tait devenu l'image d'une
dgradation immonde.

Max lui saisit les mains avec effusion; de Villiers, au contraire, se
composa un maintien glacial. Ledit Clment, de son ct, se borna envers
ce dernier  un froid salut, tandis qu'il rpondit avec assez
d'empressement aux amitis de Destroy.

Aux questions de celui-ci, qui s'tonnait de ne l'avoir pas vu depuis
longtemps et lui demandait s'il n'tait plus  Paris:

Si fait, rpondit-il d'un air de ngligence. J'ai chang de milieu, voil
tout.

--Est-ce que tu as hrit? ajouta Max en jetant les yeux sur les
vtements neufs et bien faits de son ami.

Une expression d'inquitude se peignit sur le visage
de Clment.

Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il. Parce que tu me vois mieux vtu?
Mais j'ai une place, je gagne ma vie....

Destroy l'en flicita cordialement.

Peuh! fit Clment en hochant la tte; j'ai aussi de lourdes charges: une
femme presque toujours malade, un enfant en nourrice, de vieilles dettes 
teindre....

--Tu parles de femme malade, d'enfant en nourrice, dit Max  la suite
d'une pause; serais-tu mari?

--Oui, rpondit Clment; avec Rosalie.

--Avec Rosalie! s'cria Destroy, qui semblait n'en pas croire ses
oreilles.

--N'est-ce pas la chose du monde qui devrait le moins te surprendre? dit
Clment avec calme. J'ai, du reste,  te conter des faits bien autrement
curieux. Mais, ajouta-t-il en regardant de Villiers avec des yeux o il y
avait de la dfiance et de la haine, ce serait trop long, je n'ai pas le
temps. Viens donc me voir un de ces jours, nous dnerons ensemble et nous
causerons. Je suis certain aussi que Rosalie sera heureuse de te revoir.

Destroy affirma qu'il lui rendrait visite d'ici  une poque
trs-prochaine. Clment lui indiqua son domicile, et, quelques pas plus
loin, lui serra les mains et s'loigna.

A la suite de cette rencontre, Max et de Villiers arpentrent quelque
temps la promenade sans souffler mot. Pntrs l'un et l'autre de la
persuasion d'tre d'une opinion essentiellement diffrente sur le
personnage avec lequel ils venaient de se rencontrer, ils ne paraissaient
nullement jaloux d'avoir une discussion qui ne pouvait tre que pnible.

Mais, chose singulire, sans se parler ils s'entendaient et se
comprenaient parfaitement. Aussi quand Max, par inadvertance, pensa tout
haut et laissa chapper un mot de compassion sur Clment, la rplique de
de Villiers ne se fit-elle pas attendre.

A la bonne heure! dit-il durement; il vous reste  faire le pangyrique
de ce misrable!

--Ah! fit Destroy d'un ton de reproche.

--Pas de talent et pas de conscience! poursuivit de Villiers; et
par-dessus cela, de l'orgueil et de l'envie  gonfler cent poitrines. Cet
homme sans foi, sans ide, avec des apptits de brute, serait le plus
grand des sclrats, n'tait la crainte des lois.

--On peut contredire, repartit Max avec vivacit. Depuis ma liaison au
collge avec lui,  part cette anne et la prcdente, je l'ai  peine
perdu de vue. Je connais ses tentatives dsespres contre une misre
innommable. Matre de lui-mme  moins de seize ans, sans famille et sans
ressources, de tous ces tats o l'apprentissage n'est pas rigoureusement
ncessaire, je n'en sais aucun qu'il n'ait essay. Il a t tour  tour
plieur de bandes dans un journal, correcteur d'preuves, journaliste,
homme de lettres, vaudevilliste, que sais-je? Un moment, ne s'est-il pas
rsolu  tudier la pharmacie, et,  cet effet, n'est-il pas rest six
mois chez un apothicaire? Enfin, ce que sans doute vous ignorez, il n'y a
pas encore dix-huit mois, en sortant de l'hpital, rduit au dnment le
plus horrible, couvert littralement de haillons, impuissant  trouver un
ami pitoyable, oblig, en outre, de pourvoir aux besoins de cette Rosalie
avec qui il vivait depuis trois ans, il est entr, ce qui de sa part
exigeait certainement plus que du courage, chez un agent de change, 
titre de garon de bureau. Aussi je le dclare, loin de lui jeter la
pierre  cause de ses vices, suis-je prt  m'tonner de ne pas le voir
plus mprisable.

--Allons donc! rpondit nergiquement de Villiers. Je prfrerais en
appeler  sa propre franchise. Oubliez-vous donc qu'il a gch les
lments de dix avenirs, qu'il a t aim plus que pas un de la fortune et
des hommes! Du nombre considrable de personnes qui lui ont rendu de bons
offices, citez-m'en une seule, si vous pouvez, qu'il n'ait pas aline, je
ne dirai pas par ses dsordres, mais par l'indcence mme de sa conduite
vis--vis d'elle. N'est-il pas, en outre, parfaitement avr qu'il n'a
jamais recouru au travail qu' l'heure o les dupes lui manquaient? Et ce
n'est pas tout! Crevant d'gosme, de vanit, d'envie, de haine, incapable
de rendre un rel service, n'ayant jamais eu d'amis que pour les exploiter,
il ne suffit pas que sa vie n'ait t qu'une perptuelle dbauche des
sens et de l'esprit, il faut encore que, dpourvu absolument d'indulgence,
except pour ses vices, il se soit incessamment montr le plus impitoyable
critique des travers d'autrui. Aprs cela, qu'on dplore sa dpravation et
qu'on l'en plaigne, passe encore; mais qu'on s'extasie, en quelque sorte,
 ses mrites, cela m'exaspre!

--Vous ne tenez pas non plus assez compte des passions.

--Les passions!... Mais nous en avons pour les combattre, et non pour nous
y abandonner  l'instar des animaux.

--En dfinitive, reprit Max, qu'a-t-il fait, sinon ce que font, sur une
moins vaste chelle, bien d'autres jeunes gens de notre gnration?
Combien ont en eux le germe des vices qui sont en fleur chez lui, et
n'atteignent point  l'normit de ses fautes, uniquement parce qu'il leur
manque sa force, son temprament, son audace!

--Mais je suis de votre avis, dit brusquement de Villiers. Votre Clment
n'est pas le seul que j'aie en vue. Il est pour moi un type d'une
actualit saisissante. Sans chercher plus loin, on pourrait dire qu'en lui
sont vraiment concentrs et rsums les vices, les prjugs, le
scepticisme, l'ignorance et l'esprit de ces bohmes dont l'histoire
superficielle semble suffire  l'ambition de votre ami Rodolphe....




III.

Sur la mort d'un agent de change.


Le lendemain, dans l'aprs-midi, Destroy descendit chez ses voisines, avec
quelques autres proccupations que celles d'y faire simplement de la
musique. En traversant l'antichambre, il aperut, par la porte
entre-bille d'une petite cuisine, le vieux Frdric qui attisait les
charbons d'un fourneau. La mre et la fille accueillirent Max comme elles
faisaient toujours, avec un empressement affectueux.

Il est  remarquer que celui-ci, dans sa conversation avec Rodolphe, avait
singulirement attnu la beaut surprenante de Mme Thillard: peut-tre
avait-il craint que la vivacit de son enthousiasme n'inspirt quelque
pigramme  son ami. Outre qu'elle tait grande, pas trop cependant, et
svelte, elle avait des paules incomparables, que le deuil faisait plus
belles encore. Son visage ovale, d'une chaude pleur, n'offrait, quoique
d'une rgularit parfaite, aucun de ces contours arrts, dlicats, qui
donnent aux figures anglaises quelque chose de si froid; le model en
tait gras, doux, harmonieux; on n'y et pas dcouvert l'ombre d'un pli.
Un regard de ses yeux noirs produisait l'effet d'un clair; quand elle
souriait, l'ivoire lgrement dor de ses dents ne faisait point mal sur
le rouge des lvres un peu fortes. Il semblait qu'elle rougit de ses
charmes, par exemple, de sa chevelure brune, dont elle essayait, mais en
vain, de dissimuler l'exubrance splendide; de ses mains blanches
coquettement enfouies sous des nuages de dentelles; des courbes gracieuses
de son pied que gardaient en jaloux les ombres de sa robe. Par-dessus cela,
tout, dans ses mouvements, tait souplesse et grce, et du bout de son
pied  l'extrmit de ses cheveux, les sductions ruisselaient vraiment de
sa personne. Si,  la voir, le moins qu'on pt faire tait de l'aimer, aux
sons de sa voix musicale et sympathique, c'tait miracle que cet amour
n'allt pas jusqu' l'adoration.

L'autre femme, avec sa grave et belle figure, encadre de boucles blanches,
comparables  des flocons de soie, avec ses yeux d'o la bont coulait
comme d'une source, tait bien la digne mre de Mme Thillard. D'un mot,
Destroy faisait de Mme Ducornet un loge auquel on ne peut rien ajouter:
C'tait, disait-il, une de ces rares femmes qui savent vieillir, une de
celles qu'on voudrait pour mre, quand on n'a plus la sienne.

Mme Thillard s'assit au piano et Max accorda son violon; ils jourent une
des grandes sonates de Beethoven pour ces deux instruments. Destroy avait
une manire large et une vigueur qui naturellement nuisaient beaucoup au
fini de son excution. Mais il avait un mrite rare: celui de sentir et de
s'identifier  ce point avec son violon, qu'il semblait que l'instrument
ft partie intgrante de lui-mme. Bien que la faon tout exceptionnelle
dont il interprta l'_andante_ manqut de ces tatillonnages prmdits qui
mettent l'instrumentiste au niveau d'un bateleur de haut got, il n'en fit
pas moins sur Mme Thillard la plus vive impression.

Quelle magnifique chose! s'cria-t-elle avec enthousiasme.

L'me de Max dbordait de rveries.

Oui, fit-il  mi-voix, cet homme est le vrai pote de notre poque, On
jurerait qu'il a prvu nos dchirements et compos en vue de nos misres.
J'imagine que, dans le principe,  ct du calme et profond Haydn, il
devait paratre singulirement turbulent et tnbreux. Ses oeuvres sont
aujourd'hui une source inpuisable de consolations  la hauteur des
calamits qui psent sur nous. Heureux qui les admirent autrement que sur
parole! Il l'a dit lui-mme: Celui qui sentira pleinement ma musique sera
 tout jamais dlivr des misres que les autres tranent aprs eux.

Au moment o Mme Thillard et Destroy achevaient la sonate, le vieux
Frdric se trouvait l et se disposait  sortir. C'tait un petit homme
maigre, entirement chauve, toujours frais ras, plein de verdeur encore,
sur le visage duquel brillait ce que l'on peut appeler la passion du
sacrifice. Max l'avait toujours vu en cravate blanche, avec la mme
redingote bleu  petit collet et le mme pantalon gris-souris. Il ne s'en
alla pas qu'il n'et donn un coup d'oeil  toutes choses et n'et pris
humblement cong de la mre et de la fille. Destroy, que brlait l'envie
de le questionner, le suivit de prs et le joignit bientt, comme par
hasard.

Le bonhomme avait pour Max une prdilection marque; il fut visiblement
enchant de la circonstance. Promenant sa manche sur une tabatire ronde
en buis qu'il tira de sa poche, il respira une forte pince de tabac,
aprs en avoir offert  Destroy. Celui-ci, pour le faire jaser, usa
d'ambages au moins inutiles. Frdric, tout discret qu'il tait, ne
pouvait songer  taire les points essentiels d'une histoire que les
journaux avaient colporte dans toute la France. D'un air navr, en termes
amers, il en indiqua  grands traits les phases notables. Depuis nombre
d'annes dj il tait au service de M. Ducornet, quand Thillard, encore
imberbe, y tait entr au titre le plus humble. Des dehors sduisants, de
l'application, une prcoce intelligence des affaires, et notamment une
souplesse d'esprit peu commune, lui avaient rapidement concili les bonnes
grces du patron; et, tout entier  l'ambition d'exploiter cette
bienveillance, il avait fait un chemin qui, vu le point de dpart, dut le
surprendre lui-mme. En moins de dix annes, aprs en avoir employ la
moiti au plus  conqurir la place de premier commis, il tait devenu,
sans possder un sou vaillant, l'associ de M. Ducornet, puis son gendre,
finalement son successeur. Jusque-l, il est vrai, rien n'tait plus
lgitime. Mais comment devait-il en user et acquitter sa dette envers une
famille qui, eu gard seulement au chiffre de sa fortune, pouvait exiger
dans un gendre bien autre chose que du mrite.

Son beau-pre mourut. A observer l'effet de cette mort sur Thillard, on
et dit d'un homme qu'on dbarrasse de chanes pesantes,  la suite d'une
longue et dure rclusion. Toute la vertu de son pass n'tait qu'une
imperturbable hypocrisie. Actuellement, aux plus mauvais instincts,  un
gosme incommensurable, il fallait joindre une vanit sans contre-poids
de parvenu et le vertige dont le frappait l'clat d'une fortune inespre.
Sa femme et sa belle-mre, engoues de lui  en perdre toute clairvoyance,
ne discontinurent pas d'tre ses dupes et ses victimes. Elles furent les
dernires  connatre ses dsordres, et, hormis un luxe ruineux, elles
crurent jusqu' la fin n'avoir point de reproche  lui faire. Cependant,
bien qu'il se montrt vis--vis d'elles toujours aussi empress, toujours
aussi jaloux de leur plaire, sa pense s'loignait de plus en plus de sa
femme et de son intrieur. Entran par gloriole au milieu de ces rentiers
parasites autour de qui rdent des industriels de toutes sortes, comme
font les requins autour d'un navire, il achetait le triste honneur de
cette compagnie par un mpris de l'argent analogue  celui d'un homme qui
n'est pas le fils de ses oeuvres ou qui l'est devenu trop vite. En proie
au jeu,  d'insatiables courtisanes,  une dissipation effrne, bientt 
l'usure, quand, aprs quatre annes de ces excs, l'embarras de ses
affaires exigeait des mesures urgentes, nergiques, radicales, il achevait
de compromettre irrparablement sa position en se jetant pieds et poings
lis dans des spculations hasardeuses. Enfin, aux dfiances dont il tait
l'objet,  son crdit branl, il n'tait plus possible de prvoir comment,
 moins d'un miracle, il parviendrait  conjurer sa ruine.

Je vous laisse  penser dans quelles anxits je vivais, continua
Frdric qui, en cet endroit, plongea de nouveau les doigts dans sa
tabatire. Notez que je me consolais un peu en songeant que madame
Ducornet et sa fille, quoi qu'il arrivt, auraient toujours les ressources
de leur avoir personnel. Qu'est-ce que je devins donc quand je m'aperus
que M. Thillard, qui probablement combinait dj sa fuite, fondait des
esprances sur sa femme et sur sa belle-mre, et ne prmditait rien moins
que de les dpouiller toutes deux? Ah! je fus pire qu'un diable. Trente
annes passes dans la maison me donnaient bien d'ailleurs quelque droit.
Hors de moi, je jurai  madame Ducornet et  sa fille que M. Thillard
avait creus un abime que des millions ne combleraient pas, et les
suppliai,  mains jointes, de prendre piti d'elles-mmes. Mais, ouiche!
qu'est-ce que je pouvais peser, moi, vieux radoteur,  ct d'un homme
jeune, beau garon, brillant, spirituel, qui tait ador de sa femme 
laquelle il faisait accroire ce qu'il voulait! Il joua auprs d'elle sa
comdie d'habitude, eut l'air de l'aimer plus que jamais, et, finalement,
arracha  l'aveugle faiblesse des deux femmes les signatures dont il avait
besoin.

--Quel misrable! dit Max indign.

--Oui, misrable, en effet, ajouta le vieillard en secouant la tte, et
plus que vous ne pensez. Aussi, il avait trop d'avantages superficiels
pour ne pas tre mauvais au fond. Un homme ne peut pas tout avoir, que
diable! Je n'avais pas attendu jusqu' ce jour pour reconnatre qu'il
manquait absolument de coeur. Il sortait de parents extrmement pauvres
qui s'taient impos les plus dures privations pour lui faire apprendre
quelque chose. Eh bien! il en rougissait, il les reniait, il les
consignait  sa porte et les laissait dans la misre. Le malheureux
semblait n'avoir d'autre vocation que celle de prendre en haine ceux qui
lui avaient fait du bien ou l'aimaient. Comment expliquer autrement qu'il
dlaisst madame Thillard, la beaut, l'amour, le dvouement en personne,
pour de malhonntes femmes, souvent laides, quelquefois vieilles, toujours
dgotantes par leurs moeurs, qui le volaient, le ruinaient et se
moquaient de lui?

--Mais, dit Max tout  coup, o un pareil homme a-t-il pris le courage de
se tuer?

Frdric s'arrta et regarda Destroy avec tonnement.

C'est une question que je me suis adresse plus d'une fois, fit-il en se
croisant les bras. Il remarcha et poursuivit:--Sans compter que ce qu'on a
trouv dans son portefeuille tait bien peu de chose, par rapport aux
sommes qu'il venait de recevoir. Il m'est singulirement difficile
d'admettre, du caractre dont je le connaissais, que le remords se soit
empar de lui. Au total, je ne m'en cache pas, ce suicide n'a cess d'tre
pour moi un problme.

Il y avait moins de crainte que de surprise et de curiosit dans l'air
dont Destroy s'cria aussitt:

Est-ce que vous croiriez?...

--Non, non, rpta le vieillard d'un air pensif. D'ailleurs, la justice,
qui a de meilleurs yeux que les miens, n'a rien vu de louche dans cette
mort.

--Au surplus, ajouta Max, sa fuite ou sa mort, c'tait tout un: madame
Thillard et sa mre n'en taient pas moins irrvocablement ruines.

--videmment, rpliqua Frdric sur le point de quitter Destroy. Et,
voyez-vous,--ici il prit un air capable et respira voluptueusement une
norme prise,--quand je songe  tout cela, je suis tent de me demander ce
que fait le bon Dieu l-haut!...




IV.

Intrieur de Clment.


Clment occupait, dans une vieille maison situe rue du Cherche-Midi, un
appartement au troisime. L'ameublement, simple et propre, offrait, dans
la forme et les couleurs, cette disparit des meubles achets d'occasion
chez divers marchands. On y avait vit avec soin tout ce qui tait
susceptible d'veiller la tristesse. Aux murs et aux fentres des pices
leves du logement, rempli de lumire, taient un papier et des rideaux
d'une nuance claire, seme de grosses fleurs rouges, vertes et bleues.

Une vieille femme vint ouvrir. Avant que Max n'et parl, elle dit:
Monsieur n'est pas l. Mais Clment qui, sans doute d'un observatoire
secret, avait reconnu son ami, apparut au moment o celui-ci descendait
l'escalier et le rappela.

Viens par ici, lui dit-il en l'entranant  travers plusieurs chambres,
nous serons plus tranquilles. Ma femme garde le lit. On a d la sparer de
son enfant, puisqu'elle ne peut nourrir, et elle est trs-souffrante. Tu
la verras une autre fois.

Ils furent bientt installs dans une petite pice qui rappelait un
cabinet d'hommes d'affaires,  cause d'une bibliothque en acajou, comble
de livres  reliure uniforme, d'un grand casier dont la double pile de
cartons verts tait spare par des registres arms de mtal poli, et d'un
bureau devant lequel s'ouvraient les bras circulaires d'un fauteuil
recouvert de cuir rouge.

Tu n'as pas dn, au moins? dit Clment  son ami.... Nous dnerons
ensemble, ajouta-t-il en tirant de toute sa force le cordon d'une
sonnette.

La vieille femme accourut.

Marguerite, cria Clment qui accompagna ses paroles d'une pantomime
expressive, vous dresserez la table ici: vous mettrez deux couverts. Ne
fais pas attention, dit-il ensuite  Destroy dont le visage accusait de la
surprise et des proccupations, la pauvre vieille est presque sourde.

--Je l'avais devin  son air, repartit Max. Ce n'est pas pour t'entendre
lever la voix que je suis tonn. A te parler franchement, depuis mon
entre ici, je ne remarque que des choses qui me confondent.

--Qu'est-ce qui t'tonne donc tant? demanda Clment.

--Comment! fit Destroy, quand on t'a vu, comme je t'ai vu pendant dix ans,
vivre au jour la journe, changer d'htel tous les quinze jours, prendre
racine dans les bals, te railler infatigablement de la vie bourgeoise, tu
ne veux pas que je m'tonne de te trouver mari, pre de famille,
travaillant, conomisant, vivant au coin de ton feu, ni plus ni moins
qu'un notaire ou qu'un sous-prfet?

--C'est prcisment parce que j'ai vcu ainsi, dit Clment avec assez de
raison, que tu ne devrais pas t'tonner de me voir vivre d'une autre
manire.

--Crois au moins, s'empressa d'ajouter Max, que ma surprise n'a rien de
dsobligeant pour toi: elle clate, au contraire, du plaisir que j'prouve
 te rencontrer tout autre. Certes, je t'aime mieux ici que dans cet
horrible bouge de la rue Saint-Louis en l'Ile o je t'ai vu avec Rosalie
l'avant-dernier automne, je crois.

Le tressaillement qui agita les nerfs de Clment attesta que Max venait de
lui rappeler un souvenir extrmement pnible.

A moins que tu n'en veuilles  notre repos, dit-il d'un air tout assombri,
tu ne parleras jamais, surtout devant ma femme, de ce temps funeste....
Tu me feras galement plaisir en cessant de t'extasier  notre position
nouvelle. Tu seras peut-tre tout le premier  l'estimer bien modeste,
quand je t'en aurai dtaill l'origine. Outre que j'ai d me plier  des
pratiques honteuses, que de temps il m'a fallu pour parvenir o j'en suis!
Cela ne parat pas; mais l'tat mdiocre o tu me vois, si prcaire encore,
est pourtant la rsultante d'une lutte quotidienne de deux annes au
moins; car il y a bien autant que je ne t'ai pas aperu.

--Oh! pas tant, dit Destroy.

--Au reste, mes livres font foi, dit Clment.

--Tu tiens aussi des livres?

--Certainement, repartit Clment dont le visage brilla de satisfaction, et
un journal! Depuis le moment o j'ai eu cette ide, je puis rendre compte
non-seulement de ce que j'ai reu et dpens,  un centime prs, mais,
encore de chacun de mes jours, heure par heure, minute par minute. Je veux
te montrer cela.

Il se leva en effet, et alla  son casier.

Ce n'est pas la peine, disait Max; il me suffit de te savoir plus
heureux.

Clment insista.

Si, si, rpta-t-il en posant un des registres du casier sur son bureau.
Tu pourras toi-mme en tirer quelque enseignement. D'ailleurs, il est bon
que tu aies de quoi rpondre  ceux qui feraient des commentaires sur moi.

--Quels commentaires veux-tu qu'on fasse?

--Peuh! que sais-je? moi, fit Clment d'un air ambigu, j'ai tant d'ennemis!
Que je suis de la police, par exemple....

Quoique Destroy se dclart incapable de voir clair dans les livres de
comptes, Clment lui mit le registre sous les yeux et l'obligea 
l'examiner....

Tu t'abuses, lui dit-il, les chiffres ne sont pas si diables qu'ils sont
noirs. Il n'y a rien l au-dessus de l'intelligence d'un enfant. Voici la
colonne des recettes, puis celle des dpenses. Je te fais grce des
dtails de celle-ci, cela est pour moi. Mais tu peux jeter un coup d'oeil
sur les recettes; la liste n'en est pas longue, tu auras bientt fait....

Les trois premiers mois, je n'ai pas touch d'autre argent que celui de
ma place. Regarde: janvier, 100 fr.; fvrier, d; mars, d;
ci 300 fr.

Le trimestre suivant, outre une augmentation de vingt-cinq francs par
mois,
ci 375 fr.

J'ai rdig,  la prire d'un bottier catholique, une brochure sur l'_Art
de se chausser commodment et modestement_, qui m'a t paye cinq cents
francs,
ci 500 fr.

Ce petit livre n'a pas paru, que je sache; il ne paratra peut-tre
jamais. Peu m'importe! Il est du reste convenu que mon nom n'y figurera
pas.

Au troisime trimestre, sans travailler davantage, au lieu de cent
vingt-cinq francs par mois, j'en margeais cent cinquante. Or, si je ne me
trompe, voil un an que cela dure, ce qui fait au total une somme de
dix-huit cents francs,
ci 1800 fr.

Dans l'intervalle, j'ai excut divers travaux, entre autres, pour une
librairie religieuse, des _Petits livres de pit_, des _Contes pour les
enfants_, des _Histoires de Saints_; le tout, ma foi, assez bien pay.
Juges-en,
ci 900 fr.

J'ai encore publi,  mon compte, l'_Almanach des dvots_, qui m'a
rapport net deux cents francs,
ci 200 fr.

J'ajouterai que le duc de L..., sduit par ma belle criture que tu
connais, m'a donn  faire la copie d'un manuscrit de cent cinquante pages,
 raison de un franc par page, ce qui fait juste cent cinquante francs,
ci 150 fr.

Enfin, tout rcemment, j'ai reu du ministre de l'intrieur, bureau des
secours gnraux, car je ne suis pas fier, une somme de cent francs,
ci 100 fr.

Somme toute, tu le vois, continua Clment en faisant jouer avec
complaisance les feuillets du registre, j'ai normment travaill et gagn
beaucoup d'argent. Par malheur, eu gard aux choses dont nous avions
besoin, telles que linge, habits, meubles, vaisselle, et le reste, a t
un grain de mil dans une gueule d'ne. La grossesse de Rosalie, qui est
venue ensuite, a occasionn forcment un surcrot de dpenses. Je ne me
rappelle pas sans frmir qu'au moment des couches il n'y avait pas un sou
 la maison, et je me demande encore o j'ai trouv des forces et des
ressources pour doubler ce cap terrible. Quoi que j'en eusse, il a bien
fallu faire de nouvelles dettes et escompter encore une fois l'avenir. Ce
n'est heureusement qu'une gne momentane dont le terme est mme
trs-prochain. Tel que tu me vois, je suis rsolu  faire de l'industrie;
j'ai dj sur le chantier une dizaine d'affaires trs-belles. C'est
trange, n'est-ce pas? Mais j'ai pris got au bien-tre, je me suis affol
de considration, et il me semble que je n'aurai jamais assez ni de l'un
ni de l'autre. Je prtends payer peu  peu intgralement mes vieilles
dettes, vivre dans l'aisance et devenir un parfait honnte homme, selon le
monde. C'est si simple! Pour commencer, j'espre qu'avant peu tu me verras
mieux log et dans un quartier moins triste. Je veux avoir de beaux
meubles, acheter un piano, et faire apprendre la musique  cette pauvre
Rosalie qui s'ennuie  prir. Nous verrons....

Tout en disant cela, Clment inclinait vers la terre un front charg de
rveries funbres, ce qui tait au moins l'aveu d'une satisfaction borne.

Quant aux faits qu'il venait d'grener complaisamment, ils taient appuys
de preuves si catgoriques, que l'authenticit n'en pouvait tre mise en
doute; aussi, Max ne se proccupait-il que de connatre le prix auquel
Clment avait obtenu une aussi belle place et tant de travaux lucratifs
par-dessus le march.

Voil o je t'attendais! s'cria tout  coup ce dernier en se levant. Il
ferma son registre et le remit en place. A la vue du dner qui tait
servi: Mais, dit-il avec une inflexion de voix plus calme, mettons-nous 
table, nous causerons tout aussi bien en mangeant. Il ajouta d'un air
profondment ironique: D'ailleurs, m'est avis qu'il te faut des forces,
en prvision des faiblesses que pourra te causer le rcit de mes
turpitudes prmdites, formellement voulues....

Ils n'taient pas assis depuis cinq minutes l'un devant l'autre et
n'avaient pas mang trois bouches, que la vieille sourde entra 
l'improviste.

Clment, qui lui avait fait comprendre qu'on n'avait plus besoin d'elle,
la regarda avec colre.

Qu'est-ce qu'il y a? lui cria-t-il brutalement.

--Mme Rosalie vous demande, rpondit la vieille femme.

--Ah! fit Clment avec des marques d'impatience et de mauvaise humeur,
cette diablesse de Rosalie est insupportable; elle ne peut pas rester un
moment seule, il faut toujours que je sois l.

Cependant il s'excusa auprs de son ami et suivit la vieille Marguerite.

Destroy ne savait que penser de tout cela. Quoiqu'il n'et sous les yeux
que des objets capables d'gayer l'esprit, il n'en sentait pas moins des
bouffes de tristesse l'oppresser,  peu prs comme dans une tincelante
et joyeuse cuisine, la fume acre des viandes grilles vous prend  la
gorge et vous touffe.

Clment ne tarda pas  revenir.

Maintenant, dit-il, nous ne serons plus drangs; je lui ai fait prendre
un peu d'opium.

--Qu'avait-elle? demanda Max.

--Est-ce que je sais? ft Clment en haussant les paules; elle ne pouvait
pas dormir, elle rvait les yeux ouverts.... Laissons cela, revenons  ce
que je te disais....




V.

Ses confidences.


Aprs avoir mang quelque temps en silence, il poursuivit:

Le titre seul de mes travaux te stupfie, et tu te demandes ce que j'ai
fait pour les avoir. Rien que de facile. Du moment o l'on se dcide  ne
reculer devant aucune normit, on ne saurait manquer de russir.
Rappelle-toi en quelles circonstances j'avais accept la place que
j'occupais, il y a deux ans. Je sortais de maladie, j'tais extnu,
affreux  voir. En plein hiver, par un froid rigoureux, outre que j'tais
sans linge, j'avais un pantalon de toile, des souliers informes, un
chapeau gris digne du reste. Pour avoir spcul incessamment sur
l'obligeance d'autrui, je ne trouvais plus que des gens impitoyables
jusqu' la frocit. D'ailleurs, les hommes sont comme les chiens, les
haillons les offusquent: je n'inspirais pas moins de peur que de mpris.
Il fallait bien, puisque je tenais encore  vivre, user de l'unique
ressource que m'offrait le hasard. Mais la fureur me fouettait par
instants, comme et fait le supplice du knout; sans balancer j'eusse 
l'occasion commis un crime. Un dernier dsastre acheva de m'exasprer. Le
patron chez lequel, depuis trois mois, moyennant soixante francs par mois
et un logement infect, je balayais les bureaux et faisais les courses,
disparut tout  coup. Il ne se bornait pas  dpouiller ses clients, 
ruiner sa famille, il emportait jusqu'aux appointements de ses commis,
jusqu'aux gages de ses domestiques. Le dsespoir qui s'empara de Rosalie
et de moi,  cette nouvelle, ne peut pas se rendre. Les soixante francs
que nous volait cet homme reprsentait trente jours de notre vie. Nous ne
nous tions certainement pas encore trouvs dans une position aussi
effroyable. Il ne paraissait pas cette fois que nous pussions jamais
sortir de cet abme. Aussi, fatigus d'une lutte strile,  bout de
patience, passmes-nous la nuit entire  mrir srieusement un projet de
suicide. Le courage de mourir tait de la faiblesse  ct de celui qui
tait ncessaire pour continuer de vivre ainsi, et,  coup sr, nous
eussions excut notre rsolution, si, au matin, heureusement ou
malheureusement, un souvenir ne m'avait subitement travers l'esprit....

Les propres paroles de Clment n'ajouteraient rien  l'intrt de ce qu'il
conta. Quelque six mois auparavant, en un jour o prcisment il tait
habill de neuf, il avait fait la connaissance d'un prtre; cela, du reste,
bien  son insu. Par surprise, bien plus que par suite d'un got naturel,
car il n'aimait que mdiocrement  boire, il s'tait graduellement enivr
dans une runion de femmes et d'hommes. Accabl de chaleur, les nerfs
agits, aux prises avec le besoin de respirer et d'agir, il se glissa
furtivement dehors. Le grand air accrut son ivresse. Il faisait nuit.
L'oeil trouble, incapable de joindre deux ides, heurtant les passants et
les murs, manquant  chaque pas de rouler  terre, il arriva, sans savoir
comment, sur la place Saint-Sulpice, et, dcidment trahi par ses forces,
alla, d'oscillation en oscillation, s'affaisser aux pieds de la grille du
sminaire. Il ne se souvenait pas de ce qui s'tait pass depuis ce moment
jusqu' celui o il avait rouvert les yeux. Il s'tait trouv renvers sur
une chaise, dans une salle nue; quelqu'un rafrachissait ses tempes avec
de l'eau froide. A la lueur d'une lampe, il aperut un prtre, lequel lui
demanda avec sollicitude:

Eh bien! monsieur, vous sentez-vous mieux actuellement?

Clment tait stupfait.

Mais, comment est-ce que je me trouve ici? s'cria-t-il.

--Comme je rentrais, rpliqua l'ecclsiastique d'une voix pleine de
sensibilit, vous gisiez  terre contre la porte, et je me suis permis de
vous faire transporter en cet endroit pour vous y donner des soins.

C'tait bien le moins que Clment se montrt aimable envers un homme qui
lui avait pargn l'ennui d'tre ramass dans la rue et probablement
transport dans un poste. Il rpondit donc avec assez de politesse aux
questions du prtre sur la position qu'il occupait dans le monde. Il avoua
qu'il tait homme de lettres _par ncessit_; puis, qu'il et de
prfrence tudi les sciences naturelles, s'il lui et t permis de
suivre ses gots. Il se trouvait que l'abb s'tait jadis occup
discrtement de physique et d'entomologie. De cette sympathie pour les
mmes choses dont ils parlrent en courant, il rsulta bientt entre eux
de l'aisance et une certaine intimit. Clment, avec une franchise qui
frisait la brutalit, ne lui en dclara pas moins qu'il ne croyait  rien
et qu'il tait bien prs de penser que la grande majorit des prtres ne
croyait pas  grand'chose. L'abb ne sut que sourire  ces aveux. Il ne
s'en cachait pas, Clment lui plaisait beaucoup, et il assurait qu'il
serait trs-heureux de le revoir.

Il se peut, dit-il de l'air le plus riant, qu'au milieu de votre vie _un
peu aventureuse_, vous ayez besoin,  un moment donn, d'un conseil, et,
qui sait? peut-tre aussi d'une recommandation. Souvenez-vous alors que
j'ai quelque crdit et venez mettre mon amiti  l'preuve.

Il dit encore:

Tout en regrettant que votre _belle intelligence_ se noie dans des
futilits, n'allez pas croire que j'agisse dans des vues d'intrt et que
je me propose sournoisement de vous perscuter avec des sermons. Vous
n'aurez jamais  craindre auprs de moi rien de semblable.

Clment, pour la forme, prit le nom du prtre. Il n'avait pas prouv, 
le voir, ces lans de mpris et de haine qu'une soutane manquait rarement
de soulever dans sa poitrine. Cependant, il ne l'eut pas plus tt quitt,
qu'il n'y pensa plus.

Mais au moment d'attenter  sa vie,  l'heure o il cherchait quelque
chose  quoi s'accrocher, il tait naturel qu'il se souvnt de ce prtre
et de ses offres de service. A tout hasard, il rsolut de l'aller voir.
Sans fonder grand espoir sur cette dmarche, il songeait qu'au cas o elle
ne produirait rien, elle n'ajouterait non plus rien au mal. Au pralable,
il concerta avec lui-mme un plan de conduite et se dcida  jouer une
audacieuse comdie. Ce qui n'est point rare, d'une visite rpugnante d'o
il attendait peu de chose, il retira les plus grands avantages. L'abb
Frpillon le reconnut sur-le-champ et lui fit le plus grand accueil.

Je crains bien, lui dit Clment tout d'abord, que le dnment o je me
trouve ne vous fasse suspecter la sincrit de mes dclarations.

A la suite des dngations obligeantes du prtre, il lui confessa qu'il
avait horreur de sa vie passe. Cette horreur tait telle, qu'il avait t
sur le point d'en finir avec l'existence. Le souvenir de l'abb l'avait
retenu.

--Je ne vous cache pas, continua-t-il, qu' votre gard je ne suis qu'un
noy qui s'attache  une branche quelconque. Il ne fallait rien moins que
ma passion de vivre pour me rappeler votre nom et le dsir que vous avez
exprim de m'tre utile. Je ne viens donc vous imposer quoi que ce soit.
Je vous ferai seulement remarquer que la conversion clatante d'un
dbauch de ma sorte pourrait tre d'un bon exemple.

Le digne prtre rpliqua qu'il l'et oblig quand mme; que, nanmoins, il
tait heureux de le voir dans ce train d'ides. Clment lui dpeignit
catgoriquement sa misre. L'abb s'empressa de dire:

Je partagerai de grand coeur avec vous ce que je possde. Je voudrais
tre plus riche. Mais je m'engage  ne pas me reposer que je ne vous aie
trouv des protections efficaces. Je serais bien surpris si je ne vous
avais bientt cas convenablement.

Aprs un petit sermon fort doux, qui roulait sur la persvrance, et dont
la conclusion tait qu'il fallait se confesser le plus promptement
possible, il lui remit soixante francs et le congdia en l'invitant 
revenir dans quelques jours. Clment s'en alla ressaisi par l'esprance.
Il avait rencontr un homme naf et rellement charitable, dont la
crdulit tait facile  exploiter. Selon ses propres expressions: Malgr
sa soutane, l'abb Frpillon tait un brave homme, un imbcile.

Clment, en homme habile, s'tait gard d'omettre qu'il vivait avec une
femme  laquelle il tait fort attach et qu'il s'agissait d'une double
conversion. Peu aprs, l'abb Frpillon lui remit un nouveau secours en
argent et lui annona qu'il l'avait chaudement recommand  divers
personnages, notamment au duc de L.... et au prsident de la socit de
Saint-Franois-Rgis.

Pendant ce temps-l, Rosalie et Clment, se faisant violence, _le mpris
et le dgot au coeur_, ce sont les termes de Clment, s'agenouillaient
dans un confessionnal, recevaient l'absolution et communiaient. Ils
suivaient rgulirement les offices, choisissaient  l'glise les places
les mieux claires et s'y faisaient remarquer par une attitude humble et
repentante. Ils ne tardrent pas  toucher la monnaie de leur hypocrisie.
Leur confesseur commun les pressa bientt de rgulariser leur position en
faisant sanctifier leur commerce par l'glise, et leur insinua mme qu'on
n'attendait que cet acte de soumission pour assurer leur avenir. Ils
consentirent volontiers  un mariage qui tait dj dans leur pense. La
socit de Saint-Franois-Rgis, fonde en prvision du pauvre qui consent
 faire sa femme de sa matresse, leur vint en aide comme elle fait pour
d'honntes ouvriers. Elle se chargea naturellement de tous les frais, et
leur fournit en outre, par une faveur spciale, du linge, des habits,
quelques avances en argent et un mobilier modeste. Ce n'est pas tout.
Clment n'tait pas mari depuis huit jours, qu'il reut une lettre par
laquelle le prsident de cette mme socit l'avertissait qu'il tait
charg de lui offrir, en attendant mieux, une petite place actuellement
vacante dans les bureaux de l'administration. Clment accepta. La
persistance avec laquelle il soutint son rle lui valut de nouvelles
faveurs. Il lui fut permis ds lors d'esprer, sinon la fortune, du moins,
prochainement, une aisance convenable. Tous ces faits taient consigns
scrupuleusement sur son journal qu'il comptait lguer, en cas de mort, 
son ami Max qui pourrait y puiser les lments d'un roman curieux....

Clment avouait encore que le fait seul de se dmasquer en prsence d'un
ami lui procurait un bonheur qui approchait de la volupt. Il tait
capable de tout, et, cependant, mentir lui causait un supplice presque
intolrable. Son mpris pour les croyances qu'on lui attribuait ne pouvait
se comparer qu' l'horreur secrte avec laquelle il se prtait  des
crmonies qu'il jugeait ridicules. A prsent au moins, au cas o son
assiduit dans les glises s'bruiterait, il se consolerait en songeant
qu'il n'tait plus seul  apprcier la valeur de sa conversion drisoire.

Mais, dit-il tout  coup, ce n'est pas l o j'en voulais venir.




VI.

Son portrait en pied.


Il prit en cet endroit un ton plus dcid.

Tu es convaincu, toi, fit-il, que nous naissons avec le sentiment du bien
et du mal, qu'il est un Dieu, une Providence; tu es la proie, en un mot,
de toutes ces inepties hyperphysiques  l'aide desquelles on exploite les
niais. Que ne puis-je t'arracher de dsastreuses illusions et te
soustraire du nombre des dupes! Regarde-moi! c'est ma jouissance et mon
orgueil: outre que je suis une ngation vivante, agissante et prospre de
ces croyances et de ces prjugs, fut-il jamais exemple plus clatant du
triomphe de l'ignominie habile sur ce qu'on appelle honntet, droiture,
vertu?...

Il s'arrta d'un air interrogeant, et continua bientt avec une animation
croissante:

Tu m'as dit quelquefois que j'tais meilleur que je ne me faisais. C'est
me connatre mal. Je ne suis pas un fanfaron de vices, non, certes; aussi
peux-tu me croire quand j'affirme que, si mauvaise que soit ma rputation,
je vaux encore mille fois moins qu'elle. En passant la revue de tous ces
actes qualifis crimes par les hommes, je serais en peine d'en trouver un
que je n'ai pas commis. Mon orgueil et mon gosme sont sans bornes; je
sacrifierais,  l'occasion, le monde entier  la moindre de mes
fantaisies. J'ai t beaucoup aim, et je n'ai jamais aim personne.
Pendant nombre d'annes, je n'ai vcu que de dettes. J'en faisais d'autant
plus volontiers que je ne pensais pas pouvoir les payer jamais. J'ai puis
sans scrupule dans la bourse de mes amis, et je ne puis pas dire que je me
sois jamais employ efficacement pour aucun d'eux. J'ai fait plus: je les
ai diffams ds qu'ils ne pouvaient plus ou ne voulaient plus me rendre
service. Enfin, non content d'exploiter, de duper sciemment tous les gens
que j'ai trouvs sur mon chemin, je me suis complu dans les plus ignobles
dbauches, je me suis roul complaisamment dans la fange. Je n'ai pas mme
recul devant l'infamie de vivre aux dpens de plusieurs femmes....

En cet instant, sous l'empire d'une exaltation  chaque instant plus vive,
il se leva et arpenta son cabinet  grands pas.

L'ide de Dieu, poursuivit-il, n'a pas une seule fois t mise devant
moi, que je n'aie sur-le-champ profr un blasphme: je l'ai maudit, dfi;
ce Dieu; j'eusse voulu croire  son existence, afin d'tre convaincu
qu'il entendait ces blasphmes et ces provocations; j'ai souhait de
revenir au temps o l'on vendait son me.... Regarde-moi!

Debout devant Max, les bras croiss sur la poitrine, le visage livide, les
traits contracts, l'impudence sur le front, Clment faisait peur  voir.
Il ajouta:

Moi, ptri d'iniquits, gt jusqu' la moelle, charg de souillures; moi,
dont chaque molcule est un vice; moi, plus criminel que pas un de ceux
qu'on livre aux bourreaux et qu'on jette dans les prisons, il m'a suffi de
prendre un rle ignoble, de simuler des sentiments que j'excre, de
consentir  tre plus infme que je n'tais, pour passer de la misre 
l'aisance, pour conqurir la scurit, pour tre heureux!...

Destroy exprimait des doutes en branlant la tte d'un air plein de
tristesse.

Je pourrai tre soumis aux douleurs physiques, dit encore Clment; quant
aux douleurs morales, je n'en veux point avoir, et je n'en aurai point. Je
serai heureux! moi, le plus indigne des hommes au point de vue social,
pendant que toi, pauvre Maximilien, aussi honnte que je le suis peu, tu
vis et vivras misrable, dchir de mille supplices, humili, insult et
calomni par des gens de mon espce.

Ce qui tait contradictoire, il disait: _Je serai heureux!_ de la manire
dont on dit: _Ah! que je souffre!_ Max ne lui en fit pas moins remarquer
que son bonheur d'aujourd'hui, ft-il rel et profond, ne lui permettait
d'aucune faon de prjuger celui de l'avenir.

Ce que je tiens, s'cria Clment, il n'est pas de puissance humaine qui
puisse faire que je m'en dessaisisse. Quant aux ides qui prtendraient me
troubler intrieurement, j'en connais trop bien la source artificielle
pour manquer jamais de la force de les fouler aux pieds. Craindrais-je les
hommes? Rien n'est plus facile que de leur en imposer. Je mentirai
effrontment en leur prsence, je me montrerai  eux tel qu'ils veulent
que je sois, et j'aurai leur considration.

--Es-tu donc aussi assur contre l'impuissance de vivre avec toi-mme?
demanda Destroy.

--Aprs? fit Clment. Je serai toujours le matre de mettre un terme  une
vie insupportable. Las de jouissances ou d'ennuis, j'embrasserai la mort,
je me plongerai dans le nant, je m'endormirai d'un sommeil ternel.

--Qu'en sais-tu, dit Max avec commisration.

--Un Dieu ne saurait tre! rpliqua Clment d'un ton de vhmence
indicible. D'o sortirait-il? Pourquoi serait-il plutt Dieu que moi?
D'ailleurs, ce Dieu qui connatrait le pass et l'avenir, qui embrasserait
absolument toutes choses d'un coup d'oeil, pour lequel il ne saurait y
avoir ni joie, ni peine, ni imprvu, serait saisi d'un ennui
incommensurable et mourrait de son ternit mme...

Destroy, qui savait par coeur ces tristes arguments, ne connaissait rien
de plus affligeant que de discuter avec des hommes capables de s'y
arrter.

Ils traitent de visions, disait-il, tous les lans de l'me et soumettent
leur esprit au joug du plus vulgaire bon sens. Ils ont bientt fait de
trouver qu'il n'y a rien en dehors d'eux, que ce qu'ils ne conoivent pas
ne saurait exister, que, partant, l'inconnu est leur gal; de ne croire
enfin qu' ce qu'ils touchent et de s'crier: _Dieu n'est pas!_ parce que,
dans l'troitesse de leur cerveau, ils ne sauraient concevoir comment il
peut tre.

--La douleur me fera nier ternellement Dieu, s'cria Clment au paroxisme
de l'exaltation. Je te le dclare, je ne serais condamn qu' souffrir
quinze jours d'un petit caillou dans mon soulier, que je dirais
opinitrement: Non, IL n'est pas.

--Je ne saisis pas le rapport, dit Max. En quoi la douleur implique-t-elle
la non existence d'un Dieu? C'est parler comme une harengre: _Si Dieu
existait, souffrirait-il cela?_ La douleur existe, c'est un fait; reste 
savoir si, essentiellement, elle est un bien ou si elle est un mal,
pourquoi elle existe,  quoi elle sert. Quant  moi, je l'avoue, sans elle,
je ne me rends compte de la possibilit d'aucune existence. Elle est la
force de cohsion qui soude l'un  l'autre les atomes de la matire. Elle
est le souffle, l'me, la conservatrice, non pas seulement de tout ce qui
vit, mais encore de tout ce qui vgte. Sans elle, ces myriades de trompes
capillaires, par o l'arbre aspire la sve, deviennent inertes, et l'arbre
prit; sans elle, la fleur oublie de tourner son calice au vent charg de
pollen et se dessche dans la strilit. Son action sur nous est encore
plus saisissante. Langues, arts, sciences, industries, elle est l'origine,
la source de toutes les merveilles que l'homme doit aux hommes. Elle est
l'aiguillon infatigable qui nous inquite dans l'inaction et nous jette
dans le chemin de la perfectibilit. Elle nous fconde, elle est la mre
des grandes penses et des grandes actions. Beaucoup de ceux qui sont
grands parmi les hommes sont fils de la douleur,  ce point qu'on pourrait
dire: _Celui-l sera le plus grand parmi vous qui aura le plus souffert_.
Aussi, les gens de bonne volont, qui, pleins d'enthousiasme, se sont
levs avec l'ambition de soustraire l'homme  la douleur, outre qu'ils ont
chou devant l'impossible, me semblent-ils, si grand qu'ait t leur
gnie, avoir prouv plus de sentiment que de pntration.

--C'est trop fort! s'cria Clment avec une sorte de fureur. Comment! tu
t'estimes heureux de souffrir! Comment! un dsir lgitime que tu ne peux
contenter te rjouit! Comment! les prventions ineptes sous lesquelles tu
succombes te remplissent de joie!

--Le cheval qu'on peronne, rpliqua Destroy, ou qu'on cingle avec un
fouet, n'est pas heureux; mais il va plus vite. Combien de fois ne me
suis-je pas cri: O mes amis!  force de me ddaigner, de ne me compter
pour rien, de me juger  tort et  travers, vous me contraindrez  faire
des chefs-d'oeuvre.

--N'allons pas plus loin, fit Clment hors de lui; le sang bout dans mes
veines, je ne sais  quoi l'exaspration pourrait me porter. Si tu n'tais
pas mon ami, je t'aurais dj broy dans mes mains. Comment veux-tu qu'en
prsence d'aussi rvoltantes opinions, je ne crie pas de toutes mes
forces: Je suis athe!

--Tu crois l'tre.

--Aurais-tu la prtention de voir plus clair en moi que moi-mme.

--Oui, certes; car tu rappelles une lanterne sourde devant laquelle on a
tir le volet: celui-l mme qui la porte ne peut pas voir la lumire qui
est dedans.

--Ma conviction est telle, continua Clment, que je suis prt  en tirer
toutes les consquences possibles. Il n'est au monde de respectable et de
dsirable que l'argent, et il n'est d'obstacle pour s'en procurer que la
loi qu'il faut dfendre jusqu'au jour o l'on peut la violer impunment.
Le reste n'est que prjug. Oui, oui, je l'atteste, demain je pourrais,
sans encourir de peine, prendre un million dans la caisse d'un banquier,
que je le ferais sans balancer.

--Que ne mets-tu tout de suite un meurtre  la place d'un vol? fit
Destroy croyant lui causer de l'embarras.

Clment hsita en effet; mais son audace eut promptement le dessus. Avec
une nergie sourde:

Si un assassinat pouvait m'enrichir, dit-il, et que l'impunit me ft
assure, pourquoi ne le ferais-je pas?

Max, par ses gestes, marquait la plus profonde incrdulit.

Je m'obstine, dit-il avec l'accent de la conviction,  ne voir l que de
monstrueuses fanfaronnades. On s'enivre avec des ides comme avec du vin,
et tu es  ce degr d'ivresse o l'on ne se connat plus.

--Tu tiens toujours,  ce qu'il parat, dit Clment dont la chaleur de
tte se tempra tout  coup pour redescendre  la glace,  ce que je sois
moins mauvais que je ne le prtends. Garde ton illusion: mon dsir de te
l'enlever ne va pas prsentement jusqu' me commander des aveux plus
complets. Sache seulement, pour ta gouverne, que mon scepticisme est
d'autant plus inbranlable que mon repos en dpend, et que, de par ma
seule volont, tes plus solides preuves n'auront jamais  mes yeux mme
l'importance des bulles de savon.

Destroy regarda Clment avec surprise. Il se dfendit d'avoir voulu
prouver quelque chose. Il tait d'avis qu'en mtaphysique on ne prouve
rien, ou, mieux, qu'on prouve tout ce qu'on veut, le pour et le contre,
avec une gale force, et que le simple sentiment remporte souvent sur
mille preuves rationnelles.

Au lieu de discuter avec toi, ajouta-t-il, j'eusse mieux fait de me
borner  une simple observation. Si notre penchant nous porte  mal faire,
notre intrt nous commande de bien agir. A un moment donn de notre vie,
cela est infaillible, de la somme de nos actions dcoule pour nous une
moyenne de joie ou de peine en rapport rigoureux avec la qualit de ces
mmes actions. Mme de Maintenon reconnaissait videmment la vrit de cela
quand elle disait: _Il y a dans la droiture autant d'habilet que de
vertu_.




VII.

Mme Thillard chez Clment.


Tout en Clment tait trange et inexplicable: son mariage, sa manire de
vivre, sa proccupation des jugements d'autrui  l'gard de son aisance,
son affectation  en expliquer l'origine, jusqu'au tressaillement qu'il
prouvait ds qu'on sonnait  sa porte. Si Max russissait  voir de
l'exagration dans la perversit dont son ami faisait parade, il ne
parvenait pas aussi aisment  se tranquilliser au sujet du mystre qui en
imprgnait, pour ainsi dire, les actions et le langage. Il l'avait revu
plusieurs fois, et s'tait senti plus empch  l'issue de chaque visite.
En d'autres instants, las de conjecturer, il aimait  croire sa
pntration en dfaut, et se persuadait qu'il n'y avait pas dans
l'histoire de Clment autre chose que les dtails bien assez scandaleux
dj que celui-ci en racontait. Au reste, il gardait pour lui ses
observations et ses doutes. Se flattant peut-tre de voir Clment venir un
jour  rsipiscence, il n'en parlait mme jamais que pour en faire valoir
_l'heureuse transfiguration_. Il eut,  cause de cela, une nouvelle et
assez aigre altercation avec de Villiers.

Il parat, dit de Villiers, que vous avez renou avec lui?

--Vous ne le reconnatriez pas, dit Max, tant il est chang.

--Serait-il malade? demanda de Villiers d'un ton sarcastique.

--Il est mari, il travaille, il vit tranquille chez lui.

--En voil pour combien de temps? continua de Villiers du mme ton.

--Ainsi, fit Destroy, votre intolrance ne souffre mme pas que vous
admettiez le repentir?

--Des gens de cette espce ne se repentent jamais!

--Qu'en savez-vous? rpliqua Max sourdement irrit. A cet gard, rien ne
m'tonnerait moins que de vous prendre un jour en flagrant dlit de
contradiction....

A quelque temps de l, Destroy rencontra Rodolphe qui lui dit:

Eh bien, le Pactole coule donc dcidment chez l'ami Clment?

--Il est plus heureux, je crois, repartit Max; est-ce l ce que tu veux
dire?

--Y dne-t-on bien?

--Rien n'empche que tu n'ailles t'assurer de cela par toi-mme.

Max n'avait pu voir Rosalie qu'aprs avoir t diverses fois chez Clment.
A la vue de cette pauvre femme, il n'avait pas t moins frapp de
surprise qu'mu de piti. Rosalie, eu gard  sa nature de blonde,  ses
traits fins et rguliers,  son temprament froid, semblait destine 
conserver longtemps sa jeunesse et sa fracheur. Quand, deux annes
auparavant, elle resplendissait encore de tous les charmes extrieurs que
peut envier une jeune femme, rien ne pouvait donc autant surprendre
Destroy que de la retrouver ple, amaigrie, extnue, prte, en quelque
sorte,  rendre le dernier soupir, et cela, sans qu'il ft possible de
prciser sa maladie ou seulement son mal. Son oeil, autrefois d'un bleu
magnifique et d'une limpidit juvnile, tait actuellement ple et
s'teignait; ses lvres, dont jadis le rouge vif rappelait la fleur du
grenadier, devenaient violettes et dessinaient une ligne sans grce; ses
cheveux s'claircissaient et ne suffisaient dj plus, en plusieurs
endroits,  cacher la tte. On songeait  l'oiseau au moment de la mue, au
rosier  l'automne, avec cette diffrence qu'il ne paraissait pas que la
pauvre femme dt jamais reprendre des forces et refleurir.

Cependant la visite de Max, qu'elle accueillit avec effusion, eut
momentanment sur elle une influence salutaire. Elle sortit de la torpeur
o elle tait plonge; son visage s'claira de joie, ses lvres sourirent
mlancoliquement, le sang coula sous sa peau avec plus de vivacit. Sa
langue aussi se dlia pour causer avec son ami, le questionner avec
intrt sur sa position et lui rappeler certains pisodes du pass. Vous
souvenez-vous de ceci, cher Max; vous souvenez-vous de cela? disait-elle.
Et sa figure respirait un attendrissement ml de regret, et des larmes
apparaissaient aux bords de ses paupires. Clment les coutait d'un air
ddaigneux ou les raillait impitoyablement de leurs souvenirs. Rosalie
parla ensuite de son enfant avec une tendresse passionne. Son grand
regret tait de ne pas pouvoir le nourrir. Elle devait se contenter d'en
avoir des nouvelles hebdomadairement. Il tait en nourrice 
Saint-Germain.

Un jour, dit-elle  Destroy, nous irons le voir ensemble.

--A la bonne heure, dit Clment; tche d'aller mieux; nous ferons tous les
trois cette promenade.

Rosalie, que sa faiblesse habituelle rendait incapable de bouger et qui
mangeait  peine, avoua bientt que depuis longtemps elle ne s'tait
trouve aussi bien. Elle eut effectivement la force de faire quelques pas
et de s'asseoir  table. Son mari en marqua beaucoup de joie; il drida
son front et laissa glisser de ses lvres quelques saillies de son ancien
rpertoire. Rosalie, qui attribuait le bien-tre exceptionnel qu'elle
gotait  la prsence de Destroy, puisa les tmoignages de la plus tendre
amiti envers lui, et le supplia, ds qu'il pensa  s'en aller, de ne pas
tarder  revenir.

Venez dner avec nous tous les jours, si vous voulez, ajouta-t-elle, ne
vous gnez pas; ce n'est pas du plaisir, c'est du bonheur que vous nous
causerez.

Clment, avec l'accent de la franchise, confirma pleinement ce que disait
sa femme.

A dater de ce moment, Max fit de frquentes apparitions dans cet
intrieur. A dire vrai, sa venue qui, dans le principe, agissait si
heureusement sur Rosalie, perdit sensiblement de son efficacit. Il crut
remarquer que la pauvre femme ne redoutait rien autant que la solitude, et
que ses nombreuses rechutes provenaient surtout du manque de distractions.
Il en parla  Clment. Celui-ci dplorait son impuissance  y remdier. A
cause de sa place, il ne pouvait rester auprs de Rosalie plus qu'il ne
faisait. Elle tait d'ailleurs trop faible pour qu'il songet  la
conduire soit au thtre, soit  la promenade. Du moins esprait-il
pouvoir prochainement la mettre  mme de se distraire sans quitter la
maison.

En effet, quelques mois plus tard, ayant touch les premiers bnfices
d'une opration commerciale qu'il dtailla minutieusement  son ami, il
s'empressa de raliser le plan qu'il avait lentement mri dans sa tte. Il
loua, rue de Seine, au second d'une maison magnifique, un bel appartement
qu'il garnit de meubles neufs, commodes et lgants. Tout en effectuant
ces dpenses, il s'accusait de faire des folies et ajoutait qu'au cas de
la plus lgre dception dans ses entreprises, il pouvait se trouver dans
les plus graves embarras. Aussi reculait-il devant l'normit du prix d'un
piano, malgr son envie immodre d'en avoir un. Max vint  son aide. Il
le mit en rapport avec un facteur qui,  la suite de quelques informations,
consentit  lui livrer un excellent instrument en change de billets
payables de trimestre en trimestre.

Clment se proccupa alors d'une matresse de musique pour Rosalie, et
Destroy pensa naturellement  Mme Thillard. Son intimit avec cette
dernire devenait chaque jour plus troite; il en tait dj au moins
l'ami le plus aim. Aprs s'tre concert avec elle, il la proposa 
Clment pour donner des leons  sa femme.

Ce n'est pas seulement une bonne musicienne, ajouta-t-il, c'est encore
une femme charmante que Rosalie, j'en suis sr, sera bien aise de
connatre.

Clment fit sur-le-champ une supposition injurieuse  laquelle Max
ddaigna de rpondre. Il fut ensuite convenu que la protge de celui-ci
viendrait deux fois par semaine, le mardi et le vendredi,  raison de cinq
francs le cachet.

Les leons, au dbut, se succdrent assez rgulirement. Rosalie, sans
avoir de grands moyens, s'appliqua avec fivre  cette tude et y fit des
progrs rapides. Malheureusement, l'tat toujours plus chancelant de sa
sant la contraignit bientt de ralentir son zle, et Mme Thillard ne
tarda pas  se trouver frquemment en prsence d'une lve incapable de
l'entendre. Les choses en vinrent  ce point que Clment dit  Max: Deux
leons par semaine fatiguent ma femme, elle n'en prendra plus qu'une. Au
lieu de celle du vendredi, si cela te convient, tu apporteras ton violon
et tu feras de la musique avec ton amie. Je donnerai  chacun de vous un
cachet en change. A cause de la gne dont Clment ne cessait pas de se
plaindre, Destroy n'accepta des honoraires que vaincu par la persistance
opinitre de Clment et de Rosalie.

Mme Thillard consentit volontiers  ces nouveaux arrangements.

De vritables soires musicales devaient prochainement rsulter de ces
sances intimes.

Mme Thillard n'avait trait directement dans aucune de ces ngociations;
Max, son fond de pouvoirs, l'avait toujours remplace, et, par le fait de
l'habitude, il ne l'avait encore dsigne que sous le prnom de _Mme
Henriette_. Un matin, Clment, devant sa femme, dit  Max qui djeunait
avec eux: Ah a! tu ne nous as pas encore dit le nom de ton amie la
musicienne.

--C'est singulier, rpondit Destroy. Il ajouta aussitt: Mme
Thillard-Ducornet.

Ce nom fut un coup de foudre pour le mari et la femme; tous deux
tressaillirent, notamment Rosalie, qui, moins matresse d'elle-mme,
faillit se trouver mal.

Comment! s'cria Clment en regardant Max avec stupeur, la femme de cet
agent de change qui a t assassin?

--Non, qui s'est noy, fit observer Destroy.

Tout  coup, Rosalie, frappant dans ses mains, clata de rire, mais d'un
rire forc et convulsif, tandis que son mari, l'air hbt, reprenait
prcipitamment:

Oui, c'est ce que je voulais dire, noy. On l'a repch, si je ne me
trompe, dans les filets de Saint-Cloud.

--Est-ce que tu l'as connu? demanda Max.

--Pardieu! fit Clment qui recouvra subitement son sang-froid. Juge
toi-mme si j'ai lieu d'tre surpris: Thillard-Ducornet est prcisment
l'agent de change chez lequel j'ai t garon de recettes.

--Effectivement, dit Max stupfait  son tour, la rencontre est on ne peut
plus tonnante.

--Et je riais, dit Rosalie, en songeant combien la fortune est drle.
Voici une femme qui jadis n'et pas voulu de moi pour sa femme de chambre
et qui est aujourd'hui ma matresse de piano.

Destroy, qui ne s'tait pas aperu que Rosalie ft vindicative, ne put,
sans tonnement, l'entendre parler ainsi.

Le fait est, dit Clment enchrissant sur sa femme, que ce jeu de bascule
a quelque chose de comique.

Max fut d'avis que, par mnagement pour Mme Thillard, loin d'bruiter
cette circonstance, il fallait la tenir dans le plus profond secret.

C'est justement ce que j'allais te dire, rpliqua Clment....




VIII.

Singulires proccupations de Rosalie.


Avec l'aisance, commenaient  se glisser, dans l'intrieur de Clment,
les connaissances et les amis. En premier lieu, par suite de son
changement d'tat, il s'tait cr de nouvelles relations, relations, pour
la plupart, des plus honorables. Ainsi, sans parler de l'abb Frpillon,
qui, occup d'un cours de thologie, vivant d'ailleurs comme un bndictin,
ne venait le voir qu' de rares intervalles, il recevait frquemment la
visite d'un beau vieillard, prtre, chanoine, qu'on appelait l'abb
Ponceau, et celle d'un juge d'instruction, nomm M. Durosoir, ces deux
derniers, par parenthse, grands amateurs de musique. Clment, devenu
graduellement membre d'une foule de socits, entre autres de celles de
Saint-Vincent-de-Paul et de Saint-Franois-Xavier, passait les dimanches
et les ftes au milieu des confrences et des instructions. Il y avait li
commerce avec le juge et s'en tait  ce point concili la bienveillance,
que M. Durosoir avait consenti  tre le parrain de son enfant, lequel
avait t simplement ondoy et devait tre baptis solennellement ds que
la sant de Rosalie le permettrait. D'autre part, entre beaucoup de
confesseurs qu'on lui avait indiqus, Clment avait choisi de prfrence
l'abb Ponceau, parce que celui-ci avait l'oreille un peu dure.

Ce chanoine, pour le dire en passant, car il ne doit gure sortir de la
demi-teinte, tait d'une apparence  commander sur-le-champ la vnration.
De haute taille, la tte couronne de cheveux d'un blanc de neige, avec
des yeux et d'pais sourcils noirs qui se dtachaient sur sa ple figure
comme des caractres arabes sur un vieux parchemin, il et t impossible
de rver  l'autel un officiant plus rempli de majest. L'impression, 
dire vrai, ne se maintenait pas  cette hauteur ds qu'on l'abordait et
l'entendait causer. Commis au soin, par dcision piscopale, c'tait la
chronique dans la maison Clment, de remanier de fond en comble les douze
volumes d'un brviaire ou paroissien, peu importe, il avait consacr vingt
annes de sa vie  cette vaste compilation, et dans ce travail, qui
l'avait astreint  une vie sdentaire, voire  une sorte d'immobilit
automatique, il avait gagn toutes les infirmits navrantes qui dparaient
son extrieur imposant. Outre qu'il tait l'homme du monde le plus
distrait, une paralysie partielle de la langue occasionnait parfois sur
ses lvres un bgayement intolrable; il fallait parler haut pour se faire
entendre de lui, et sa myopie tait extrme; un catarrhe, des rhumatismes,
la goutte, se saisissaient de sa personne  tour de rle et la laissaient
rarement en repos. A cela prs, sa simplicit d'enfant, sa candeur, sa
bont inaltrable, en faisaient vraiment un ange. Il raffolait de musique,
jouait de la basse, et, quoiqu'il jout faux, tait trs-bon musicien.

Clment, chez lequel semblait dcidment affluer l'argent, ne se bornait
pas  donner de temps en temps  dner; il achetait encore, 
l'instigation de Max, un quatuor d'instruments  archet et toute la
musique de Haydn, de Mozart et de Beethoven pour ces quatre instruments,
ainsi que des trios et des quintetti avec accompagnement de piano. A
certains jours o,  ct de Rosalie, n'taient admis  titre d'auditeurs
que Mme Ducornet et M. Durosoir, l'abb Ponceau venait discrtement
prendre un violoncelle et faire de la musique avec Mme Thillard et
Destroy. Outre cela, en l'absence du digne chanoine,  qui son caractre
interdisait des runions plus nombreuses, Clment fondait, de quinzaine en
quinzaine, une soire o, avec l'aide de trois ou quatre musiciens
recruts par Max, on excutait toute sorte de musique de chambre.
L'excution, sans tre irrprochable, tait parfois assez bonne pour
satisfaire mme un juge difficile. Le nombre des auditeurs augmentait
insensiblement. Mme Thillard et sa mre, M. Durosoir, Destroy, Rodolphe et
quelques autres, formaient dj le noyau d'une socit qui allait se
dvelopper et s'tendre jusqu' faire la maison trop petite. Bien des
tmoins desdites sances musicales ne se gnaient pas pour en parler au
dehors. Dans le milieu o avait prcdemment vcu Clment, o il avait t
vilipend, regard comme le plus abject des hommes, d'o finalement il
avait t ignominieusement repouss, chass, circulaient mille dtails 
sa louange qui y donnaient grandement  rflchir. Celui que, d'une voix
presque unanime, on avait t jusqu' proclamer un misrable passible de
la cour d'assises dpouillait peu  peu, aux yeux mmes de ses plus
implacables accusateurs, ses souillures, ses sentiments crapuleux, ses
travers, ses vices, ses fautes, et cessait d'tre criminel et rpugnant
pour devenir un personnage digne de considration. Avec des gradations
mnages, pour sauvegarder les apparences, on allait actuellement  sa
rencontre. Il n'apercevait plus que des visages avenants et gracieux. Il
trouvait chaque jour quelque nouveau nom chez son concierge. On
l'accablait littralement d'offres de service. Il ne devait pas tarder
enfin  tre effray du chiffre de ses amis et  se voir contraint d'en
consigner la moiti  sa porte.

Cependant, la pauvre Rosalie ne se rtablissait pas; sa vie continuait
d'tre une alternative rgulire de convalescences et d'agonies. Sur les
instances des deux poux, quand Clment tait  son bureau, Destroy venait
la voir frquemment dans la journe. Il la trouvait quelquefois calme,
mais le plus souvent sous l'empire d'un morne accablement. Il fut un jour
bien surpris de l'objet de ses proccupations. Son abattement tait plus
profond que de coutume; elle semblait la proie de rveries funbres. Max
essaya quelque temps, sans y russir, de l'arracher  cet tat douloureux.
Enfin, relevant la tte, et attachant sur son ami de longs regards
mlancoliques:

Croyez-vous, cher Max, dit-elle d'une voix altre, qu'il y ait un Dieu?

Destroy l'examina avec tonnement.

Oui, fit-il, je le crois.

--Et aprs la mort, pensez-vous qu'il y ait quelque chose?

L'tonnement de Max devenait de la stupeur.

Je ne saurais concevoir, dit-il, comment prirait l'me d'un corps qui ne
doit subir qu'une transformation.

--Ainsi, il se pourrait qu'il y et des chtiments?

La question tait embarrassante; en trois mots, Rosalie en disait plus
qu'il n'en faut pour dconcerter mille sages personnes qui ne sont point
pntres de la science premptoire des thologiens. Destroy balana 
rpondre. De l'air d'un homme que la crainte des sarcasmes intimide:

Je crois, dit-il enfin, qu'il est des lois morales comme il en est de
physiques; et, de mme que, si ces dernires taient troubles, il en
rsulterait infailliblement un dsastre, je suis convaincu qu'on ne peut
enfreindre les autres sans qu'il s'ensuive, dans le monde de l'esprit, un
malaise qui, pour cesser, exige une expiation.

--Mais enfin cette expiation est-elle individuelle? dit Rosalie de plus en
plus inquite.

--En mme temps qu'elle est individuelle, repartit Max, tous les hommes en
souffrent  un degr quelconque. Rivs  la mme plante, englobs dans la
mme atmosphre, quoi que nous fassions, notre solidarit en toutes choses
est permanente et fatale, dans les joies comme dans les douleurs, dans les
bonnes actions comme dans les mauvaises.

--Tout cela ne me dit pas ce que je voudrais savoir, fit Rosalie avec une
sorte d'impatience. Moi, par exemple, en supposant que j'aie commis de
grandes fautes, souffrirai-je aprs ma mort?

--Est-il donc si ridicule de penser, rpliqua Destroy, qu'au cas o la
somme de vos douleurs ne sera pas adquate  celle de vos pchs, vous
rajeunirez dans la mort pour continuer l'expiation?

--Qu'importe! dit prcipitamment Rosalie, si je perds le souvenir de ma
vie antrieure.

--En souffrirez-vous moins pour ignorer la raison de votre supplice? dit
Max. Au reste, reprit-il, dans l'existence qui embrasse ses crimes, il est
au moins douteux que l'homme ne subisse pas en partie son chtiment.
Admettez seulement qu'il ait une famille, la seule pense de transmettre 
ses enfants un hritage de malheur n'est-elle pas suffisamment effroyable?

--Hlas! hlas! fit Rosalie qui se cacha la tte
dans ses mains et clata en sanglots.

Destroy, bien que tout cela lui part singulirement trange, ne voulut
voir dans cette explosion de chagrin que l'effet de scrupules outrs.

Peu aprs, Clment revint de son bureau. Accoutum de longue date  voir
les sombres tristesses de sa femme, il ne prit pas mme garde  la trace
de ses larmes rcentes. Au surplus, il tait proccup. D'un ton
sarcastique et en termes injurieux, il dclara qu'il communiait le
lendemain et conseilla  sa femme, puisque aussi bien sa faiblesse la
dispensait de cette _ignoble comdie_, de se confesser au moins plus
souvent qu'elle ne faisait. Rosalie, pour la premire fois peut-tre, ne
cacha point son affliction de l'entendre parler avec cette irrvrence.

Quoi? qu'est-ce? fit Clment avec une colre hautaine. Les lieux communs
de l'abb auraient-ils fait impression sur toi?... N'oublie pas, ajouta-il
avec une nergie effrayante, que je ne veux mme pas de l'ombre d'un tiers
ou d'une pense entre nous deux! Plutt que d'tre  la merci d'un prtre,
je prfrerais subir le dernier supplice!

Max penchait la tte d'un air soucieux.

Serais-tu jaloux d'un vieillard? demanda Rosalie en s'efforant de
sourire.

Loin de protester contre cette faon d'interprter sa colre, Clment se
calma tout  coup et changea brusquement de conversation.

Il tait rare qu'un jour s'coult sans tre marqu par quelque incident
nouveau. Ainsi, dans la mme semaine, Destroy se trouvant auprs de Mme
Thillard, lgrement indispose:

Il parat, lui dit celle-ci, que votre M. Clment a t jadis commis dans
notre maison?

--Comment l'avez-vous appris? demanda Max curieusement.

--Par Frdric, dit Mme Thillard, qui est all prvenir Mme Rosalie de mon
indisposition....

Elle ajouta que le vieillard avait rapport les plus pnibles impressions
de cette visite. Clment, troubl d'abord en l'apercevant, s'tait bientt
montr envers lui aussi expansif qu'il venait d'tre rserv. Il ne
s'tait pas born  lui faire voir son appartement, il avait encore
prtendu lui raconter son histoire jusque dans les plus minimes dtails,
et l'avait oblig d'examiner ses livres, sous le prtexte de lui demander
s'ils taient bien tenus. Frdric avait t d'autant plus frapp de ce
dernier souci, que lesdits livres annonaient un comptable de premier
ordre. En dpit de son aisance, de sa vie laborieuse et de sa dvotion,
Clment avec sa figure ravage, ses yeux hagards, ses manires ambigus,
n'avait inspir au vieillard ni confiance ni sympathie. Celui-ci allait
jusqu' s'affliger, sans trop savoir pourquoi, il est vrai, des relations
de Mme Thillard avec ce _sinistre personnage_.

Pour ma part, continua Mme Thillard, je suis dsole de n'avoir pas su le
fait plus tt. Sans fausse fiert, j'eusse probablement refus d'aller
dans cette maison, et j'eusse sagement fait. Il faut bien vous le dire, si
Mme Rosalie m'inspire de la compassion, j'ai  l'endroit de son mari des
sentiments analogues  ceux de mon vieux Frdric: il me cause une
rpugnance que je ne puis russir  surmonter.

Le lendemain mme de ce jour, Destroy alla chez Clment, qui le reut avec
humeur.

Es-tu fou? s'cria-t-il. Comment! tu vas t'amuser  catchiser Rosalie! A
quoi penses-tu? Qu'avais-tu besoin de lui dire qu'il y a un Dieu, une vie
ternelle, des chtiments, et le reste?

--J'ai rpondu  ses questions, dit Max, voil tout.

--Il fallait alors lui rpondre, dit Clment avec nergie, qu'il n'est de
Dieu que pour les idiots, que la mort c'est le nant, que les chtiments
et les rcompenses sont des inventions saugrenues de l'homme.

--A cause de quoi? fit Max interdit.

--Tu ne veux pas, j'imagine, apporter le trouble dans mon mnage! rpliqua
Clment d'un trait. Voil maintenant que Rosalie ne me laisse de repos ni
jour ni nuit, et me fatigue de tous ces rabchages.... J'attends de toi un
service.

--Quel est-il?

--Il faut que tu dfasses ton ouvrage; que, par insinuations, tu touffes,
dans l'esprit de ma femme, la mauvaise graine que tu y as seme.

--Je ne puis faire cela, dit Max fermement.

--Ainsi donc, s'cria Clment furieux, il faut, parce que cela te plat,
que je souffre, moi, que je sois crucifi pour des opinions sur lesquelles
je crache!

--Je te promets seulement, repartit Destroy, d'luder les questions de
Rosalie, s'il arrive qu'elle me questionne de nouveau l-dessus.

--Eh bien, d'accord, dit Clment. Tu souffriras en outre, sans souffler,
que je la raille devant toi de ses sottes visions.

Ils parlrent ensuite du vieux Frdric.

Que fait-il? demanda Clment. Il est donc au service de ton amie?

--Ah! fit Destroy avec enthousiasme, ce vieillard est rellement
admirable! Quarante-cinq de ses annes, il en a soixante, ont t combles
par le travail. La perte totale de ses conomies,  la mort de son patron,
ne lui a pas arrach une plainte. Il ne s'est proccup que de Mme
Ducornet et de sa fille. Il les a contraintes d'accepter ses services et
s'en est constitu le serviteur presque de force. Il se tient toute la
journe  la disposition de Mme Thillard. Non content de cela, il emploie
les deux tiers peut-tre de ce qu'il gagne le soir  tenir des livres, au
soulagement des deux femmes.

--C'est un vieil imbcile! fit sur-le-champ Clment d'un air de ddain
suprme.




IX.

A la campagne.


Il y avait environ quatre mois que Rosalie n'avait vu son enfant; elle en
parlait sans cesse, elle se mourait de l'envie de l'embrasser. Dans ce
dsir, chaque jour plus vif, elle puisa passagrement quelques forces. Il
fut convenu, un samedi soir, entre elle, son mari et Max, que le lendemain
ils iraient tous trois  Saint-Germain.

A en juger par les dispositions de la pauvre femme, au dpart, il et t
difficile d'augurer mal du voyage. Le contentement agissait sur Rosalie au
point de ramener sur sa figure des apparences de sant. La rapidit du
convoi, le grand air, les panoramas pleins de soleil qui dfilaient sous
ses yeux, accumulaient en elle impression sur impression et la plongeaient
dans le ravissement. Le sang colorait ses joues ples; ses yeux brillaient
de plaisir et clairaient tout son visage; elle semblait dcidment
renatre. Son mari piait les progrs de cette transformation d'un air
d'intrt non quivoque et en marquait une vive joie, ce qu'il faisait,
comme toujours, au moyen de plaisanteries d'un got contestable. Destroy,
de son ct, observait ces dtails avec plaisir et y voyait les prsages,
pour Clment et sa femme, d'une journe exceptionnellement calme et
heureuse.

Chose surprenante, qui troubla profondment Destroy, ce qui, dans sa
pense, devait complter le bonheur de ses amis et l'tendre, y mit
brusquement un terme. Tout en Rosalie s'effaa d'abord devant l'amour
maternel. A peine eut-elle pass le seuil du domicile de la nourrice, que,
courant au berceau de son fils, elle saisit l'enfant dans ses bras et le
couvrit de caresses et de larmes. Elle l'envisagea ensuite avec une
curiosit fbrile, comme pour juger de sa mine et de sa croissance. Le
jour de la fentre tombait en plein sur l'enfant. L'examen auquel se
livrait la mre produisit instantanment sur elle l'effet d'une
catastrophe. Elle redevint ple; son oeil s'ouvrit outre mesure; la
consternation, puis l'pouvante, se rpandirent sur son visage. Clment,
lui aussi, perdait soudainement sa gaiet. Il regardait cette scne, le
front pliss, les sourcils joints, l'air morne et plein d'inquitude. Max
comprenait d'autant moins ce qu'il voyait, que l'enfant, qui pouvait avoir
quinze mois, outre qu'il tait d'une beaut remarquable, paraissait, pour
son ge, dou d'une force peu commune. Il avait les joues et les lvres
roses, de grands yeux noirs, des sourcils arqus qui semblaient dessins
avec un pinceau, et, par-dessus cela, d'pais cheveux bruns, soyeux et
boucls, qui rehaussaient encore la blancheur clatante de son teint.

Regarde! ft tout  coup Rosalie d'une voix teinte en prsentant
l'enfant  son mari.

Clment le prit dans ses bras et considra attentivement ses traits. Il le
rendit presque aussitt  la mre avec des marques de doute et de terreur.

Ton obstination n'est pas raisonnable, balbutia-t-il en dtournant la
tte. Je te jure que tu te trompes.

Et il se mit  mesurer la chambre  grands pas.

Il est bien mignon, disait la nourrice avec un attendrissement affect.
On en fait ce qu'on veut. S'il ne rit jamais, il ne pleure pas non plus.
Quand il a ce qu'il lui faut, il ne bouge pas plus qu'un terme; on dirait
qu'il rflchit.

L'enfant, pendant ce temps-l, regardait alternativement son pre et sa
mre d'un air glacial et ajoutait ainsi  leurs angoisses. Clment parut
incapable de supporter plus longtemps le poids du regard de son fils.

Voyons, la mre, dit-il d'un ton imprieux  la nourrice, prenez l'enfant,
tandis que nous irons faire un tour dans la fort.

Rosalie adressa  son mari un regard rempli de mlancolie et de
dcouragement.

Bah! fit Clment en haussant les paules. Sortons!...

Durant la promenade, Clment, en apparence matre de lui-mme, essaya
plusieurs fois de rompre un silence pnible; mais ni Rosalie, plonge dans
une invincible prostration, ni Max, sous l'empire d'impressions puissantes,
ne le secondrent. Ce n'tait plus seulement l'tonnante pantomime de
Clment et de sa femme,  la vue de l'enfant, qui troublait Destroy; 
cela se joignaient, pour le bouleverser, les remarques que lui avait
suggres l'observation attentive de ce mme enfant. Au fond de son
souvenir gisait une physionomie identique  celle du fils de Rosalie. O
l'avait-il vue? C'est ce qu'il ne pouvait se rappeler. Puis, cet enfant ne
ressemblait nullement ni  son pre ni  sa mre. Il n'avait pas seulement
une chevelure d'un noir de jais, quand Clment et Rosalie avaient des
cheveux qui tiraient sur le blond, il avait encore des traits qui leur
taient totalement trangers. Outre cela, ce qui frappait bien davantage,
sa jolie figure n'annonait ni sensibilit, ni intelligence; elle
conservait, mme sous les plus tendres caresses, l'impassibilit de
l'idiotisme. Les agaceries de sa nourrice n'taient pas parvenues  le
faire sourire; ses lvres taient restes closes comme son coeur semblait
muet. Il s'tait born  examiner opinitrement son pre et sa mre avec
une indiffrence stupide. Destroy, qui aimait beaucoup les enfants, avait
ressenti insensiblement une telle froideur  l'examen de celui-ci, qu'il
n'avait pas mme song  l'embrasser. Vingt sensations l'avaient assailli
graduellement, et sa curiosit, un moment assoupie, au sujet du mystre
qui pesait sur l'existence de Clment, s'tait rveille avec une
intensit nouvelle.

Aprs avoir dn dans une guinguette, ils retournrent chez la nourrice.
L'enfant dormait. Clment ne voulut pas qu'on le rveillt. La mre se
contenta de le baiser au front et de le mouiller silencieusement de
larmes. Clment oublia de le caresser, tant il avait hte de quitter cet
intrieur. En gagnant la voiture, Max l'entendit qui disait  Rosalie:

Pourquoi te faire tant de mal? Avec le temps, il changera srement de
visage. Je ne vois d'ailleurs dans cette ressemblance que l'effet d'un
hasard comme il y en a tant.

Rosalie secoua douloureusement la tte.

Cette journe qui, au dpart, promettait d'tre si joyeuse, s'assombrit
tout  coup, comme on l'a vu, puis se termina d'une faon lugubre.
Fatigue par le voyage, due dans son amour de mre, sous le poids de
lourdes et cruelles penses, Rosalie fut  peine de retour dans sa maison
qu'elle eut des spasmes, suivis d'un long vanouissement. Il en fut de sa
nouvelle convalescence, qu'un moment on avait pu croire srieuse, comme
des autres; ses anciennes faiblesses la reprirent; les instants de rpit
que, de temps  autre, lui laissa encore son mal, furent plus que jamais
illusoires; son tat maladif empira chaque jour plus ostensiblement.




X.

Soire musicale.


Clment donna une grande soire, sans troubler l'ordre de ses soires
habituelles.

Depuis plusieurs annes, Rodolphe, jetant sa gourme, comme on dit,
racontait en style de prcieuses, au bas d'un petit journal, les menus
dtails de sa vie intime. Dans ces feuilletons, Rodolphe, qu'on et pu
surnommer le _Bas-de-Cuir_ de la pice de cent sous, tant il passait de
temps et dpensait d'adresse  la chasse de ce gibier mtallique,
s'adjugeait le privilge de s'y moquer de lui-mme et des autres avec
infiniment de grce et d'esprit. Il y avait fte chez bien des gens le
jour o le nom de Rodolphe rayonnait  l'un des angles du petit journal.

Cependant, un dramaturge, fort habile, quoique jeune, avait eu l'ide, 
l'instigation d'un tiers, de compiler les feuilletons de Rodolphe, d'en
trier les plus amusants personnages, d'en extraire les dialogues, d'en
pressurer l'esprit, et d'infuser le tout dans les cinq actes d'une
intrigue plus ou moins attachante. Cette sorte de bouillabaisse dramatique
venait d'avoir un clatant succs.

C'tait en l'honneur de cet vnement que Clment organisait une fte 
laquelle il conviait autant de personnes que son salon, agrandi de sa
salle  manger et du cabinet o il travaillait, pouvait en contenir.

Au moment o Destroy arriva, la runion tait dj nombreuse. Il prsenta
 Clment deux ou trois musiciens de ses amis, entre autres un pianiste
dont les improvisations pleines de mrite et quelques morceaux gravs
promettaient un compositeur. Max fut soudainement frapp de surprise.
Levant les yeux sur un groupe, il venait d'apercevoir de Villiers lui-mme,
causant avec Rosalie et lui faisant sa cour avec empressement. Pour le
distraire des penses pnibles qui l'inquitrent en cette occasion, il ne
fallait pas moins que le plaisir de regarder Mme Thillard, auprs de qui
se tenaient Mme Ducornet et le vieux Frdric, et la curiosit de passer
en revue la physionomie des invits. Prs de la chemine, accol au marbre,
se tenait M. Durosoir, le juge d'instruction. Invariablement habill de
noir et en cravate blanche, il avait reu le surnom de _Spectre_, sans
doute  cause de sa grande maigreur, de son teint jaune, de son petit oeil
gris invisible, de ses airs mystiques et de sa voix spulcrale. Quoique
parlant avec lenteur et s'arrtant quelquefois au milieu d'une phrase,
comme s'il et t bgue, ce qui provenait d'une certaine difficult
d'locution, toujours est-il qu'il savait intresser et mouvoir,
notamment ds qu'il daignait entrer dans le dtail des instructions qu'il
avait faites. Il causait alors avec un pote chez lequel une aptitude
dcide pour les spculations les plus ardues n'excluait pas une posie
solide, chaude, colore, essentiellement originale et humaine. Destroy
compta encore quelques artistes et gens de lettres, et plusieurs femmes
qu'il voyait pour la premire fois. Au reste, la porte du salon ne
discontinuait pas de s'ouvrir et d'encadrer de nouvelles figures. Le hros
de la fte n'avait pas encore paru.

Une rumeur l'annona. Il vint en compagnie d'une dame, laquelle, malgr la
blancheur de sa peau et ses traits rguliers, rappelait bien plutt une
belle caillre que ce que l'imagination entrevoit sous le titre de
duchesse. Elle pouvait d'ailleurs avoir trente-cinq ans. Elle tait de la
famille des tours par l'opulence de ses formes. Sa robe dcollete, en
velours grenat d'une fracheur contestable, devait avoir servi  bien des
_Marguerites de Bourgogne_ avant de tirer l'oeil des chalands du Temple.
Elle avait aux oreilles, au cou,  la ceinture, aux poignets, au moins
deux livres pesant de bijoux en chrysocale ou en pierres fausses. A ses
cheveux bruns, dont les myriades de vrilles pendillaient de chaque ct
des tempes, taient artistement mls  la fois un double cordon de perles,
un lger feuillage, une grappe de raisins blonds, des roses naines, des
cerises et une tulipe panache de blanc et de violet, dite veuve, de telle
sorte que sa tte ressemblait  un verger en miniature. Il faut croire que
Clment avait ou parler des locutions peu acadmiques  l'usage de cette
grosse personne, car il ne l'eut pas plutt aperue, qu'il courut
au-devant de Rodolphe d'un air effray et lui dit prcipitamment  voix
basse, du ton de la menace:

Perds-tu la tte de m'amener cette crature? Je te dclare que je ne
souffrirai pas la plus lgre inconvenance, et que si elle a le malheur
d'ouvrir la bouche, j'affirmerai aux gens curieux de la connatre, que tu
es mari avec elle.

Rodolphe se le tint pour dit. Il rejoignit sa dame, la prit par la main,
la prsenta  Rosalie, la conduisit ensuite  un fauteuil et s'assit 
ct d'elle.

Douce amie, lui dit-il  l'oreille, mais assez haut pour que Max
entendt, je suis jaloux plus qu'un tigre du Bengale, jaloux  faire
comme Othello pour un simple regard. Daignez donc tirer le verrou sur vos
lvres, et conserver pour moi tous les trsors de votre conversation. Si
quelque renard, affriol par les raisins de votre tte, venait  rder aux
alentours, gardez-vous bien d'imiter le corbeau et d'ouvrir votre joli bec,
sinon je vous rpudie comme une Messaline, si je ne vous touffe comme
une Desdmona.

La reine de thtre sourit, regarda Rodolphe en coulisse et agita sa tte,
qui rendit un son comparable  celui de feuilles sches secoues par un
vent d'automne. L-dessus, Rodolphe, un peu rassur, se leva, pirouetta
sur ses talons, et dit  Max:

Dcidment, Clment vise au prix Montyon ou veut tre couronn rosire.

Rosalie, au milieu de l'affluence de personnes qui s'empressaient autour
d'elle, avait le visage riant et semblait heureuse. Sous une robe en satin
bleu clair, garnie de dentelles aux paules, au corsage, aux manches et 
la jupe,  cause de sa pleur maladive, de son oeil voil, de ses lvres
blanches, elle faisait songer aux peintures asctiques de Lesueur. A ct
d'elle brillait l'or de la reliure d'un album magnifique, vierge encore du
crayon et de la plume. Son mari, qui n'avait rien tant  coeur que de la
distraire, le lui avait offert le matin mme, en l'invitant  profiter de
la soire pour le faire couvrir d'_illustrations_. Rodolphe, le premier
dont naturellement. elle mit l'obligeance  l'preuve, s'excuta de bonne
grce et crivit sur l'un des feuillets ce passage, destin sans doute 
l'une de ses prochaines nouvelles:

  Cette pure colombe s'est laiss fasciner par le regard vainqueur d'un
  farouche milan avec qui elle plane dans les rgions bleues d'un
  platonisme transcendant.

La complaisance de Rodolphe porta bonheur  l'album, qu'on se passa de
main en main, et qui, en moins d'une heure, s'enrichit de toutes sortes
d'autographes. M. Durosoir, encore sous l'influence d'une discussion fort
vive sur les romans, mit son nom  la suite de cette pense, ou mieux de
cette boutade:

  Les romanciers sont des brouillons qui tendent incessamment  dplacer
  l'axe de toutes choses.

Deux ou trois feuillets plus loin s'panouissait cette opinion d'un
critique  qui Clment avait fait voir l'bauche sur panneau d'une
_Rsurrection_ qu'on attribuait  Jouvenet:

  On pourrait dire de Jouvenet qu'il peint au courant du pinceau, comme on
  dit d'un calligraphe qu'il a une belle criture courante.

Aprs un autographe musical du pianiste, consistant en un canon  trois
voix, qui, lu  rebours, produisait un deuxime morceau parfaitement
rgulier, le pote, dont il a t parl, transcrivit ce sonnet de mmoire:

  Que diras-tu ce soir, pauvre me solitaire,
  Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois fltri,
  A la Trs-Belle,  la Trs-Bonne,  la Trs-Chre,
  Dont le regard divin t'a soudain refleuri?

  Nous mettrons notre orgueil  chanter ses louanges;
  Rien ne vaut la douceur de son autorit;
  Sa chair spirituelle a le parfum des anges,
  Et son oeil nous revt d'un habit de clart.

  Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
  Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
  Son Fantme en dansant marche comme un flambeau;

  Parfois il parle et dit: Je suis belle et j'ordonne
  Que pour l'amour de Moi vous n'aimiez que le Beau,
  Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone.

Finalement, Rosalie n'eut qu' se louer de la bienveillance avec laquelle
potes, peintres, musiciens, etc., alternrent sur son album la prose, les
vers, les croquis et les spcimens de calligraphie musicale.

Pendant ce temps-l, Rodolphe, sautillant, communiquait sa gaiet aux
personnes les plus graves. Ayant avis un confrre capable de lui donner
la rplique, il convertissait sa langue en raquette et jouait au volant
avec des mots et des concetti. Il adressait en outre des madrigaux 
toutes les femmes, notamment  la dame aux raisins dors, qui buvait,
mangeait, riait, branlait la tte, mais ne soufflait mot.

De temps  autre on cessait de causer pour entendre soit un quatuor, soit
un trio, soit une sonate pour piano, violoncelle ou violon, soit un
morceau de chant. Le pianiste,  son tour, avec cette bonne grce et cette
discrtion que ne connaissent point les plates mdiocrits, qui finissent
par ne plus finir aprs s'tre laiss implorer comme des demi-dieux, se
mit au piano sans se faire prier, et joua,  la demande d'un groupe,
quelques-unes des _Romances sans paroles_ de Mendelssohn. M. Durosoir,
dont on se plaisait  provoquer les souvenirs, s'interrompit et prta
l'oreille  ces suaves et nbuleuses compositions. Aux prises avec une
mlancolie croissante, Max, auprs de qui Clment tait venu s'asseoir,
s'absorbait de plus en plus dans la contemplation de Mme Thillard, dont la
splendide beaut empruntait un nouvel clat  la profusion des lumires et
 l'atmosphre musicale qui l'enveloppait. Il semblait que Destroy connut
l'envie et qu'il souffrt de n'avoir point  mettre aux pieds de cette
femme adorable une gloire analogue  celle de son ami Rodolphe.

Anim d'une joie amre et mchante, Clment, qui, selon l'ordinaire des
gens systmatiquement corrompus, prtendait aux proprits des maladies
contagieuses, ne perdait pas une si belle occasion de distiller sa
philosophie mphistophlique. Il voulait voir, dans le spectacle qu'il
avait sous les yeux, une preuve clatante de ses thories. D'un air et
d'un accent o se rvlaient ses sentiments odieux, il passait la revue
des convives et imaginait, la chose la plus vaine, que les misres et les
joies taient rparties sur la tte de chacun d'eux  tort et  travers,
avec la plus parfaite injustice. Il en vint  Rodolphe, dont rien,  ses
yeux, ne justifiait la bonne aventure; puis _ cette grosse bourgeoise_,
informe et sans esprit, mre de famille, qui, dans l'oubli _de ce qu'on
appelle ses devoirs_, trouvait mille caresses pour son imbcile vanit.

Te paratrait-elle digne d'envie? interrompit Destroy avec impatience.

--En attendant, rpliqua Clment aussitt, les hautes qualits de ta Mme
Thillard n'ont dtermin que son martyre!...

Max haussa ddaigneusement les paules.

Faut-il donc, continua Clment bless au vif, que je te parle encore de
Rosalie et de moi?... Rappelle-toi ce que je t'ai dit: J'aurai de l'argent
et je deviendrai un personnage. Me suis-je tromp? J'ai l'estime, voire
l'amiti d'hommes considrables; des magistrats et des prtres frquentent
dans ma maison; j'ai des amis et des flatteurs  n'en savoir que faire. Je
deviens estimable aux yeux mmes de ton ami de Villiers, lequel, entran
par le courant, ne ddaigne plus de venir chez moi. Je pourrais mener ma
femme dans les plus respectables familles avec la certitude de l'y voir
bien accueillie. Cependant, pauvre Max, au point de vue de vous autres
gens honntes, je ne sais pas vraiment s'il est au monde deux cratures
plus viles que nous. Le mystre et l'hypocrisie sont nos seuls talismans.
Avec l'horrible fait que j'ai sur la langue, je produirais ici plus
d'pouvante que ne ferait l'boulement d'un plafond....

Il se rapprocha de Destroy et poursuivit d'une voix plus basse:

Rosalie n'a pas toujours t timore comme tu la vois actuellement.
Profitant de sa nature de cire, je l'avais ptrie et moule exactement sur
moi. Un moment, je l'ai connue avec une incrdulit plus robuste que la
mienne, et capable de me prouver qu'en fait de mal je n'tais qu'un
enfant. Il faut remonter  l'poque o j'allais tre contraint d'entrer
chez Thillard-Ducornet. Nous demeurions alors dans un htel misrable de
la rue de Bucy. Objet de dgot et de rprobation, le corps bris par des
courses striles, j'avais, en pure perte, rempli vingt lettres de rcits
navrants et de prires. De mon imagination, pressure dans tous les sens,
je ne parvenais plus  extraire mme l'apparence d'un expdient.
Grelottant de froid et mourant de faim, Rosalie et moi nous nous
regardions avec dsespoir. Tout  coup surgit simultanment en nous l'ide
d'une ressource infernale qui,  cette heure encore, me cause un frisson
mortel. Je ne prends pas plaisir  te scandaliser. En prsence de ce que
nous paraissons, je ne songe qu' te faire voir ce que nous sommes. Par ma
fuite, Rosalie eut ses couds franches.... Qu'ajouterais-je de plus? A ta
pleur, je vois que tu comprends. Nous mangemes ce soir-l, mais
seulement ce soir-l! Il en rsulta pour nous un supplice, des inquitudes
tellement intolrables, que, tout en tant d'accord sur ce point, qu'il
n'est de malhonnte et d'infme que la misre, nous dmes aussitt
renoncer  cet excrable commerce...

Max, la tte penche, dans une immobilit de pierre, touffait et suait de
terreur. Ce qu'il venait d'entendre tait en mme temps pour lui un trait
de lumire. Il tait enfin convaincu de connatre la source des remords
qui empoisonnaient l'existence de Rosalie et en faisaient une agonie
permanente, et il se sentait pris d'une incommensurable piti pour cette
malheureuse qui, au moins, avait conscience d'une dgradation que son mari
confessait avec une aussi rvoltante impudence.




XI.

trange intermde.


Cependant, dans le salon, il se produisait peu  peu un silence motiv qui
contraignait dcidment Clment  se taire. Bien des claircies se
remarquaient dj parmi les invits: Rodolphe et sa dame, de Villiers et
nombre d'autres avaient disparu; si bien que la foule de tout  l'heure se
rduisait actuellement  environ une vingtaine de personnes. Le pianiste,
pour avoir ferm le cahier des _Romances sans paroles_, n'en restait pas
moins au piano, sur lequel il prludait. Son auditoire tait all grossir
celui qui faisait cercle autour du juge d'instruction.

La voix de celui-ci, lente et grave, s'levait graduellement en raison
mme du bruit dcroissant des conversations particulires et dominait  la
fin jusqu'aux plus lgers chuchotements. Elle parvenait ainsi jusqu'aux
oreilles du pianiste, lequel, touffant les cordes avec les sourdines et
s'effaant sans y songer dans une harmonie nuageuse, prtait une attention
croissante au rcit de M. Durosoir.

On vante beaucoup trop, selon moi, disait le magistrat, l'habilet de
nous autres juges d'instruction et celles des agents placs sous nos
ordres. Rduits  nos seules forces, nous serions bien souvent dans
l'impuissance de runir les lments ncessaires au prononc d'une
condamnation. Quoi qu'on dise de la maladresse incurable des criminels, je
vous jure qu'il s'en rencontre qui mettraient en dfaut mme des esprits
bien autrement perspicaces que ne le sont les ntres. Il y a tel de ces
gens-l qui a quelquefois du gnie en son genre....

Ce dbut frappa Clment de stupeur. Il tressaillit comme l'homme qu'on
tire brusquement d'un demi-sommeil, et fixa sur le juge des yeux remplis
d'anxit.

Ma longue carrire et mon exprience me permettent d'affirmer, continua
M. Durosoir, que malgr une police exemplaire, bien des crimes resteraient
impunis, n'tait, il faut lcher le grand mot, l'intervention des hasards
providentiels. Entre des preuves multiplis de ce que j'avance, je
choisirai un fait curieux, tout rcent....

Ce n'est pas  dire que M. Durosoir prtendt  des succs de beau diseur;
c'tait mme  son insu que tant d'oreilles l'coutaient. Une fois engag
dans son rcit, la difficult de rappeler ses souvenirs, d'enchaner ses
ides et de trouver ses expressions, lui donnait un travail qui
l'absorbait compltement et lui tait jusqu' la facult de percevoir ce
qui se passait autour de lui. Il semblait que ce ft tout simplement un
greffier devant la cour, rcitant de mmoire un acte d'accusation.
Voici:

Le locataire d'une grande maison, sombre, misrable, du douzime
arrondissement, vieillard de soixante et quinze ans, du nom de Lequesne,
n'avait pas t vu de ses voisins depuis plusieurs jours. Accompagn
d'agents et d'un serrurier, le commissaire de police dudit arrondissement
se rendit sur les lieux et procda  une enqute. La serrure fut force.
On trouva en entrant la clef  terre, prs de la porte. A la vue d'un
cadavre dj en dcomposition, de deux rchauds teints, on fut convaincu
sur-le-champ que Lequesne s'tait suicid. Ce qui ajouta  cette
conviction fut que, dans la chambre, tout tmoignait d'un horrible
dnment. Il n'y avait au reste qu'une opinion sur ce vieillard. Inscrit
au bureau de bienfaisance, vivant d'aumnes au su et au vu de tout le
monde, d'un extrieur sordide, d'un caractre dfiant et taciturne, il
n'inspirait pas le moindre intrt. Sa famille, s'il en avait une, n'tait
pas connue. On le transporta  la Morgue; personne ne vint l'y rclamer;
il n'en fut pas autrement question....

Clment voulut videmment empcher M. Durosoir d'aller plus loin. De l'air
d'un homme qui n'a pas la tte saine, il se leva tout d'une pice, marcha
rapidement et bruyamment au travers de ses convives, au risque d'en
heurter quelques-uns, demanda un verre d'eau  haute voix, d'un ton
brusque, puis se tourna vers le pianiste et le pria de jouer quelque chose;
mais il ne causa que de la surprise et ne troubla que momentanment
l'attention qu'on prtait au conteur. Fascin, en quelque sorte, par les
regards qui semblaient lui demander compte de son tapage, il courba la
tte, et revint soucieux, constern, s'asseoir auprs de son ami, tandis
que l'imperturbable juge reprenait:

Deux annes plus tard, une femme plus que sexagnaire, demeurant rue
Saint-Jacques, et bien connue aux alentours sous le nom de _mre Durand_,
tait trangle et vole,  trois heures de l'aprs-midi, dans une chambre
qui n'tait spare que par une cloison d'une boutique o l'on venait
manger  toute heure du jour.

La vitrine de la rue n'avait point de rideaux; du dehors, on voyait le
comptoir  gauche, les fourneaux  droite; plus loin se dressaient les
tables. Sur le feu des fourneaux, les marmites exhalaient leurs odeurs
habituelles; des clients attendaient la matresse du logis et
s'impatientaient de ne pas la voir. Las d'appeler et de frapper les verres
de leurs couteaux, deux d'entre eux allrent questionner l'picier voisin
sur l'absence prolonge de l'htesse. L'picier prsuma que la vieille
femme avait t prise d'une indisposition subite dans sa chambre du fond.
Plus hardi que les ouvriers, il pntra dans cette chambre et y trouva
effectivement la pauvre vieille renverse  terre et ne donnant plus aucun
signe de vie. A l'une de ses mains pendait un trousseau de clefs, de
l'autre elle serrait une pice de vingt francs, et la direction de son
corps indiquait qu'au moment de sa chute elle se disposait  ouvrir son
armoire. Pendant qu'un autre voisin, ptissier de son tat, se chargeait
d'teindre les fourneaux, on courut chercher un mdecin. Il en vint deux
successivement. Le premier jeta un coup d'oeil htif sur le cadavre et
dclara aussitt qu'elle tait morte d'apoplexie foudroyante; mais l'autre,
moins press ou plus consciencieux,  la suite d'un examen attentif,
constata  la figure et  la gorge des traces de violence, et affirma que
cette vieille femme avait pri par la strangulation. Une instruction
suivit....

Le magistrat,  cet endroit, fit une pause pour reprendre haleine. Il
s'tablit un silence  faire supposer qu'un cauchemar oppressait toutes
les poitrines. On put du moins mesurer la vivacit de l'intrt et de
l'impression que causait M. Durosoir.

Mille francs, poursuivit-il, avaient disparu de l'armoire de la vieille
femme. Un sarrau en toile bleue, trouv sur le thtre du crime,
tmoignait du passage de l'assassin et du voleur. Les deux voisins,
l'picier et le ptissier, mands au parquet, donnrent le signalement
d'un individu aux allures suspectes, qui, dans l'tablissement,  l'heure
o l'on dcouvrait le cadavre, levait la voix et demandait d'un ton
brutal _si on ne lui donnerait pas bientt  manger_. Les tmoins,  qui
cet homme tait inconnu, avaient tous deux t frapps de la duret de ses
traits et de son accoutrement. Sa casquette en velours jauntre,  ctes,
sa veste en drap roux, son pantalon  raies, taient encore devant leurs
yeux. Ce signalement fut transmis aux agents de la police de sret, qui,
sans perdre un instant, se mirent en campagne.

Dissmins dans les cabarets du voisinage, ils ne tardaient pas  mettre
la main sur un individu exactement semblable  celui qu'on leur avait
signal. Les tmoins, avec qui il fut confront, crurent en effet le
reconnatre, mais non sans faire quelques rserves. Il marqua au reste une
extrme surprise, se dfendit nergiquement du crime dont on le
souponnait, et se montra parfaitement rassur sur les suites de
l'affaire. Toutes ses rponses furent prcises, catgoriques. Il
s'appelait Bannes, il tait mari, il travaillait chez un corroyeur,
demeurait rue des Noyers. Une descente eut lieu dans son domicile. Tout y
respirait l'aisance. On n'y trouva de suspect qu'une somme de quatre cents
et quelques francs cache sous le linge d'un tiroir. La femme, d'abord
mue de ces perquisitions, rpondit toutefois sans balancer que cet argent
reprsentait leurs conomies. Bannes fit une rponse identique. En mme
temps que des agents, rpandus dans les environs, prenaient des
renseignements sur les deux poux, le patron de Bannes tait questionn,
et l'on apprenait, d'une part, que ceux-ci vivaient dans l'abondance,
qu'ils ne se refusaient rien, payaient tout comptant; de l'autre, que
Bannes travaillait tout au plus quatre jours par semaine et gagnait au
maximum quatre fr. par jour. Il tait donc au moins surprenant qu'il et
ralis d'aussi grosses conomies. Aprs cela, on ne pouvait pas non plus
augurer de son pass par le prsent, et conclure, de ce qu'il travaillait
peu aujourd'hui, qu'il n'et pas jadis travaill beaucoup. D'ailleurs, le
tmoignage des tmoins, relatif  l'identit du personnage tait plus que
jamais indcis. Finalement, Bannes prouva un alibi et fut relch....

Max, dont les regards ne discontinuaient pas d'aller de Clment  Rosalie,
les voyait actuellement suivre, avec une tension d'esprit excessive, ces
dtails de cour d'assises, qui produisaient, notamment sur Rosalie, des
impressions poignantes qu'elle essayait vainement de dominer. L'inquitude,
la douleur, l'pouvante, devenaient  chaque instant plus visibles sur
son visage.

Il arrive frquemment en justice, ajouta M. Durosoir, qu'un homme est
renvoy d'une accusation sans que pour cela il soit absolument innocent 
nos yeux. Attendu que Bannes ne m'avait nullement satisfait sur l'origine
de sa petite fortune, j'tais bien dcid  ne pas le perdre tout de suite
de vue. J'usai d'un procd bien simple. Pendant plusieurs mois, sans
qu'il s'en doutt, je fis tenir un journal exact, quotidien, de l'emploi
de ses journes, de ses heures de travail et de ses dpenses. Quand,
vrification faite de son actif et de son passif, il fut raisonnable de
croire  l'puisement de ses ressources, je tombai chez lui  l'improviste.

J'eus quelque peine  cacher mon tonnement  la dcouverte, dans le mme
meuble, dans le mme tiroir,  la mme place, d'une somme plus leve que
la premire de deux ou trois pices d'or. Les poux, cette fois encore, me
rpondirent: _Ce sont nos conomies_. Mais sance tenante, mon
procs-verbal  la main, je les fis plir tous les deux avec mes calculs:
Bannes avait travaill tant d'heures, touch tant et dpens beaucoup
plus qu'il n'avait gagn; donc, rigoureusement,  moins que deux et deux
ne fissent plus quatre, non-seulement ils ne devaient pas avoir
d'conomies, mais il fallait encore forcment qu'ils eussent des dettes.
La femme ne sut que rpondre, tandis que son mari, plus ingnieux,
prtendit bientt tre rentr dans des fonds prts. A qui? A un camarade.
Son nom? Il en inventa un. O est-il? En voyage. C'tait drisoire.
Cependant, je savais aussi que dans le temps qu'on l'avait surveill, mon
homme n'avait non plus commis aucun mfait. Partant de l, ou la logique
n'tait plus la logique, ou, sans chercher plus loin, Bannes, dans la
chambre mme o je me trouvais, devait avoir quelque part une mine
d'argent plus ou moins inpuisable.

Je donnai l'ordre de mettre les tiroirs sens dessus dessous, de fouiller
les matelas, de dplacer tous les meubles, et j'eus l'indicible
satisfaction de constater que mes prvisions taient justes. Dans un
panneau de la boiserie, masque en cet endroit par une lourde commode,
avait t grossirement pratique une petite cachette au fond de laquelle
gisait une somme de neuf mille francs  peu prs, partie en or, partie en
billets de banque.

Clment avait les apparences d'une figure en cire ou encore d'une statue
peinte; Rosalie devenait livide et paraissait lutter contre un malaise
mortel: on voyait, de temps  autre, Mme Thillard se pencher vers elle
avec inquitude et s'informer de son tat.

Arrts tous deux et mis sparment au secret, reprit le magistrat  la
suite d'une nouvelle halte, le mari et la femme se renfermrent longtemps
dans un silence absolu. La femme, toutefois, n'tait pas de bronze comme
son mari; dans la solitude, sa fermet flchit peu  peu. Deux mois
n'taient pas couls, qu'elle tombait srieusement malade. Sur ma
recommandation, on lui prodigua les soins, et l'aumnier de la prison la
visita souvent. Le remords, qui entamait enfin l'endurcissement de cette
malheureuse, occasionnait en elle des luttes terribles. Dans la
prostration du dsespoir, elle suffoquait parfois de sanglots et
emplissait sa cellule de plaintes dchirantes. A voir ses traits
dcomposs, ses yeux caves, son amaigrissement, je commenais  craindre
qu'elle n'emportt son secret dans la tombe, quand, un jour o j'y pensais
le moins, m'ayant fait appeler, elle me rvla, avec des flots de larmes
et les marques d'un profond repentir, ce que, certes, je ne m'attendais
gure  savoir....

Pendant que d'un ct Rosalie oscillait convulsivement comme si des
serpents lui eussent rong les entrailles; de l'autre, une agitation,
comparable  un feu souterrain, se manifestait  cette heure chez Clment
et paraissait sur le point de le faire clater. Prs de conclure, M.
Durosoir ajoutait  l'effet de son dnoment par un accent plus ferme et
quelques gestes pathtiques. Il dit:

Vous prsumez sans doute, comme moi-mme je l'avais cru jusqu' ce jour,
que Bannes avait tremp dans le crime de la rue Saint-Jacques. L est
l'erreur! Il n'avait rien de commun avec l'assassin de la vieille
femme....

Souvenez-vous, cependant, du vieillard dont la mort avait t mise sur le
compte d'un suicide. C'tait un avare. L'histoire en est fort commune. Sa
mendicit ostensible avait pour double but de dfendre un petit trsor et
de l'accrotre. Bannes et sa femme taient ses voisins. Un lger bruit
mtallique qui plusieurs fois, la nuit, avait retenti chez Lequesne et
attir leur attention, avait veill en eux une convoitise indomptable. Le
crime semblait  ce point ais, qu'ils cdrent  la tentation. La femme,
tant parvenue  apprivoiser l'avare jusqu' lui faire accepter de temps
en temps un bouillon ou un verre de tisane, lui servit un soir, en
dissolution dans un liquide quelconque, un narcotique puissant. Le mari et
la femme profitrent du sommeil lthargique de Lequesne pour pntrer chez
lui, enlever le trsor qu'il cachait dans un coin de son matelas, boucher
toutes les issues et allumer deux fourneaux. Ils taient ensuite sortis,
avaient tourn deux fois la clef dans la serrure et avaient gliss cette
clef sous la porte. Vous prvoyez le reste.

Mais que dire du hasard? Est-ce trop que d'y joindre l'pithte
_providentiel?_ Deux annes avaient pass sur ce crime; il n'y avait pas
apparence qu'on dt jamais le dcouvrir. Dans le nombre des criminels, on
en conviendra, Bannes, plus raisonnablement que pas un, pouvait se flatter
de l'impunit. Eh bien, non. Il fallait que, par l'enchanement des
circonstances les plus singulires, il ft arrt pour un crime qu'il
n'avait pas commis, et convaincu d'un assassinat qui semblait devoir
chapper toujours  la justice des hommes!...

--Ah! mon Dieu, s'cria Mme Thillard sur ce dernier mot, Mme Rosalie se
trouve mal!...

En effet, Rosalie, blanche  faire peur, fermant les yeux, inclinant la
tte, s'affaissait sur elle-mme et offrait ainsi tous les symptmes de la
mort.

Clment bondit. D'un trait il fendit les groupes qui se pressaient autour
de sa femme, la souleva dans ses bras comme il et fait d'un lige, et se
prcipita dans sa chambre  coucher en faisant signe imprieusement qu'il
ne voulait pas tre suivi.

La runion, actuellement, tait enveloppe comme d'une gaze noire; les uns
et les autres ne croyaient pouvoir moins faire que de s'entreregarder d'un
air contrist. Le juge d'instruction surtout, qui craignait d'avoir
provoqu ce douloureux incident, marquait une dsolation sincre. La porte
de la chambre  coucher ne roula pas plutt sur ses gonds, qu'il y courut.
Peu s'en fallut qu'il ne heurtt Clment qui rentrait seul. Ces deux
hommes s'arrtrent simultanment l'un devant l'autre. Immobiles, roides,
muets,  l'instar de deux automates, ils se regardrent quelques instants
au visage, dans les yeux. Destroy, qui les voyait tous deux de profil,
observa avec un pre intrt le jeu trange du masque de Clment. Son oeil,
grand et fixe, tait plein d'pouvante; les ailes de ses narines se
dilataient  se rompre; il serrait les mchoires et les faisait craquer;
enfin, l'eau suintait au travers de sa chair, et si robuste qu'il ft, on
et dit qu'il allait tomber de faiblesse. Mais, sans qu'il s'en doutt, le
verre clatant de ses lunettes drobait les angoisses auxquelles il tait
en proie  ceux qui le considraient de face. Il est au moins certain que
M. Durosoir tait loin d'avoir une pense d'inquisition quelconque. Son
inquitude au sujet de Rosalie le troublait et lui fermait momentanment
la bouche. Quinze secondes tout au plus, et il retrouvait la parole pour
demander d'un air de compassion:

Eh bien, comment va Mme Rosalie?

--Mieux, rpondit Clment en aspirant l'air  pleins poumons. La longueur
de cette soire, ajouta-t-il, et la chaleur qu'il fait ici l'ont accable.
Actuellement elle dort; demain elle n'y pensera plus.

Malgr ces paroles rassurantes, le vide se fit rapidement dans le salon.
D'un groupe bruyant qui sortait, s'chappa cette parole:

Il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu.

--De qui parle-t-il? fit Clment en se retournant d'un air effray du
ct de Max.

Les quelques jeunes gens qui restaient ne tardrent pas  se retirer.
Clment dit  Destroy:

As-tu jamais vu un homme plus infatu de son tat que ce M. Durosoir? Que
penses-tu de sa providence qui tue une pauvre vieille pour aider 
dcouvrir l'assassin d'un vieil homme?

Disant cela, il affectait de sourire.

Clment, fit Max d'un air de profonde tristesse, avoue au moins que ce
soir tu as horriblement souffert.

--a n'est pas vrai! rpliqua Clment avec violence. Pourquoi? que me fait
cette sotte histoire? D'ailleurs, pour peu que cela me plaise, j'ai une
volont  mourir de volupt dans la douleur. Je ne veux pas souffrir! je
ne souffrirai jamais!!!...




XII.

L'enfant terrible.


A dater de cette poque, Rosalie ne cessa plus de dcliner. Il n'y avait
que le mdecin qui gardt encore de l'espoir. Du nombre de ceux pour qui
l'homme n'est qu'une machine plus ou moins parfaite, et qui ne voient dans
les maladies que la lsion ou l'affection de tel ou tel organe,  vrai
dire, il avait t d'abord perplexe. Les symptmes alarmants qu'offrait sa
cliente l'avaient conduit  la _percuter_ et  l'_ausculter_, et,  sa
grande surprise, il n'avait dcouvert aucune oblitration dans les divers
rouages de l'organisme: le coeur, les poumons, les reins, etc.,
fonctionnaient avec la prcision de la meilleure horloge. Il tait trop
honnte homme pour prescrire une ordonnance banale, mais incapable aussi
de donner tort  ses thories physiologiques; ne pouvant palper le mal, il
avait dclar qu'il n'y en avait point. Un jour, plus que jamais drout,
il se risqua  dire, il est vrai, bien timidement, qu'il se pourrait que
l'_me_ ft malade. Eh bien, rpliqua Clment, donnez-lui une potion.
Sensible au sarcasme, il en revint  sa premire dclaration, qu'il n'y
avait pas de lsion, partant, rien  gurir. Deux annes, Rosalie alla de
mal en pis, et il tint le mme langage. Elle se mourait enfin, que le
docteur soutenait de plus belle _mordicus_, qu'elle tait constitue pour
cent ans de vie et qu'elle recouvrerait la sant. Il se bornait 
recommander, outre le repos et la patience, l'essai d'une nourriture aussi
substantielle que possible.

Clment ne croyait point aux affirmations du mdecin, il puisait toutefois
dans ses prescriptions le prtexte qu'il cherchait pour ne plus donner de
soires et restreindre de plus en plus le nombre de ses connaissances.
Quelque effort qu'il ft pour ne rien laisser voir, il tait maintenant
hors de doute que sous un calme apparent il cachait des apprhensions
dvorantes, des douleurs atroces. Il surveillait sa femme avec la jalousie
d'un amoureux de vingt ans ou de soixante. S'il tolrait que Mme Thillard,
ou Max, ou Rodolphe se trouvt seul avec elle, il ne permettait plus 
aucun prtre, pas mme  l'abb Ponceau, d'en approcher. Esclave de sa
femme presque en toutes choses, sur ce chapitre il tait inflexible.
Dtermin  la maintenir dans le cercle de croyances o elle avait si
longtemps vcu, pour peu que par quelque signe extrieur elle traht la
proccupation d'un Dieu, d'une vie future ou d'autres ides de cet ordre,
il passait graduellement de l'ironie  la fureur, et n'chappait souvent
que par la fuite  l'horrible tentation de la brutaliser. Somme toute, cet
intrieur, o le trouble avait t sans cesse en augmentant, aujourd'hui,
n'tait plus qu'un enfer.

Des personnes qui y allaient encore, Max tait seul assez au fait pour
s'apercevoir de tout cela. N'et t une curiosit dont les exigences
approchaient de celles d'une manie, il n'et jamais remis les pieds dans
la maison, tant les scnes auxquelles il y assistait lui faisaient de mal.
De l'ensemble de ce qui s'y tait pass et s'y passait incessamment sous
ses yeux, il rsultait pour lui une sorte de problme dramatique dont il
souhaitait de connatre la solution, et bien que les dtails qu'il ne
discontinuait pas de surprendre lui causassent une relle terreur, il ne
mettait ni moins d'pret ni moins de passion  les recueillir et  les
grouper dans sa mmoire.

Mme Thillard eut une nouvelle indisposition qui, sans tre plus grave que
la prcdente, la fora nanmoins  garder le lit plusieurs jours. Sous
l'influence d'un amour croissant pour elle, Destroy parvint  lui arracher
la faveur de passer des heures entires auprs de son lit. N'tant jamais
entr, avant cette circonstance, dans la chambre  coucher de son amie, il
et t au moins surprenant qu'il ne l'examint pas avec le plus grand
intrt. Tout  coup,  un endroit de la muraille qu'on ne pouvait
apercevoir du lit et que l'ombre envahissait d'ordinaire, il entrevit un
portrait dont la perception, si confuse qu'elle ft, lui donna une
secousse. Cdant  une impulsion irrsistible, il se leva aussitt et s'en
approcha pour le mieux voir.

A la vue distincte de ce portrait, il s'arrta frapp de stupeur et poussa
une lgre exclamation. Ce portrait, fort bien peint, tait celui d'un
homme encore jeune. Par suite de la pleur du teint, de l'expression des
yeux, de la grce des lvres, des cheveux noirs, longs et naturellement
boucls, l'ensemble en tait sduisant. L'air doux de cette physionomie
n'en excluait pas une teinte de cruaut qui, du reste, ne frappait qu'un
homme attentif et exerc. Or, ces traits, ces yeux, cette expression, ce
visage enfin tait pour Max la rvlation d'un fait bien autrement
extraordinaire et mystrieux que tout ce qui l'avait tonn et inquit
jusqu' ce jour dans l'existence de Clment et de Rosalie. Un moment, il
voulut croire que la ressemblance d'un enfant, d'un enfant qu'il n'avait
vu qu'une fois, avec cette figure, tait extrmement lointaine et qu'il
tait dupe de ses sens ou de ses souvenirs; mais,  la suite d'un nouvel
examen, longuement rflchi, il comprit qu'il n'y avait pas de confusion
possible et que le phnomne n'tait pas contestable. Boulevers, presque
terrifi, il se tourna vers son amie, qui, de son ct, le considrait
sans comprendre sa pantomime. Ce portrait, madame, lui dit-il avec
prcipitation, n'tait-il pas autrefois dans votre salle  manger? Mme
Thillard fit un geste affirmatif. C'est cela, repartit Max d'un air
profondment pensif; je me rappelais bien l'avoir vu, mais je ne savais
plus o. Il ne dit rien de plus; si bien que Mme Thillard, dont les
pressantes questions n'eurent pas de rponse, en fut rduite  faire des
conjectures. Par le fait de cette faiblesse qui nous porte  interprter
les actes d'autrui dans le sens le plus conforme  notre passion, elle
avait jadis fait disparatre ce portrait de son mari du mur de la salle 
manger, pour avoir cru que Destroy ne le voyait pas sans dplaisir, quand,
vritablement, il y prenait  peine garde. Elle continua volontiers son
erreur, et y ajouta, en attribuant, comme elle l'avoua peu aprs,
l'motion de Max, puis son accablement,  cette mme jalousie
rtrospective qu'elle lui avait dj suppose.

Il arriva, environ trois semaines plus tard, que Mme Thillard, sa mre et
Frdric, Max, Rodolphe, de Villiers et deux ou trois autres personnes, se
trouvrent un soir runis chez Clment. C'tait la premire fois, depuis
la grande soire, que tant de visiteurs s'y rencontraient en mme temps.
Rosalie, tendue languissamment sur une chaise longue, tait l'objet d'une
sollicitude exclusive. Elle semblait extrmement touche de cet
empressement et marquait sa reconnaissance en imprimant, par intervalles,
 ses lvres sches et dcolores l'inflexion d'un sourire. Bien moins
pour elle-mme qu'une prostration insurmontable rendait incapable de
s'intresser  quoi que ce ft, que dans l'intention de procurer  son
mari une distraction qu'il prfrait  toute autre, elle pria mme
instamment Mme Thillard et Max de faire un peu de musique. Mais cette
dfrence pour les gots de Clment dpassait la mesure de ses forces. Les
sons pntrants du violon faisaient vibrer douloureusement sa chair et
produisaient sur tout son corps l'effet d'un acide sur une plaie; Destroy
fut contraint de s'arrter au tiers du morceau. Sur les ordres de Clment,
la vieille Marguerite servit une collation improvise. Si la soire tait
triste, du moins tait-elle d'une tristesse tranquille. La pendule
marquait dj dix heures. Rodolphe, de Villiers, puis bientt le vieux
Frdric, parlrent de se retirer. Au milieu du silence qui prcdait leur
dpart, la sonnette de la porte rendit tout  coup des sons clatants.
Rosalie et Clment tressaillirent.

L'heure des visites, fit Clment en regardant la pendule d'un air inquiet,
est passe, ce me semble.

La vieille sourde entra. Clment l'interpella d'une voix forte. Marguerite
rpondit que c'tait la nourrice avec l'enfant de madame. Rosalie jeta un
cri qu'on pouvait prendre pour un cri de bonheur. Elle essaya de se lever,
mais elle retomba aussitt sur le dossier de sa chaise, tandis que ses
gestes fbriles et l'animation de sa physionomie tmoignaient d'une
motion extraordinaire. Clment, qui, contrairement au voeu constant de sa
femme, voulait que l'enfant restt  Saint--Germain, se dirigea
sur-le-champ vers l'antichambre, disant d'un air irrit:

Qu'est-ce que cela signifie?

La nourrice avait suivi de prs la vieille sourde; elle entrait dans le
salon avec l'enfant juste au moment o Clment allait en sortir. Il
l'envisagea quelques secondes avec colre.

Qui vous a command d'amener cet enfant? lui dit-il ensuite d'un ton 
faire trembler une femme moins brave.

--Ah! monsieur, fit celle-ci avec vivacit, sans reculer d'un pas, votre
enfant, je ne sais plus qu'en faire. Il ne _dcesse_ pas depuis un mois de
pleurer le jour et la nuit, et d'appeler sa maman. Mon pauvre homme, qui
fatigue dans les champs du matin au soir, ne peut plus dormir. Quant  moi,
je suis sur les dents, j'en ai assez, et vous me donneriez bien cent
francs par mois que je ne voudrais pas garder davantage votre petit.
Reprenez-le...

Clment tait attr.

Donnez-le-moi! s'cria Rosalie dans un lan irrsistible de tendresse.

La nourrice, d'un air de satisfaction, tout en disant: La voil, ta maman,
mon chri, s'empressa de mettre l'enfant dans les bras de la mre.
Rosalie le baisa et le serra contre elle avec transport. Mais l'enfant,
sans paratre le moins du monde mu de ces caresses, se dmenait et
tchait  se dbarrasser du chle dont il tait emmaillot. En
accompagnant ses gestes de quelques cris aigus, il eut bientt raison de
la faible rsistance que lui opposait sa mre. Rosalie dut l'asseoir sur
ses genoux et lui dcouvrir le visage. Il tournait le dos  la lumire et
avait naturellement la face dans l'ombre;  moins d'tre prs de lui, on
ne pouvait distinguer bien nettement ses traits.

Mme Thillard, n'et-elle pas eu une relle amiti pour Rosalie, se ft
encore par simple politesse occupe de son enfant. Elle se leva donc en
vue d'en approcher. Clment, devinant tout de suite l'intention de Mme
Thiliard, secoua subitement sa torpeur pour s'agiter avec une vivacit
d'cureuil. En deux enjambes il fut devant sa femme.

Rosalie, lui dit-il d'une voix pleine d'anxit, si tu rentrais chez toi?
Cet enfant va nous importuner de ses cris, et toi-mme tu as besoin de
repos.

Et sans attendre de rponse:

Max, ajouta-t-il, viens donc m'aider  la rouler dans sa chambre...

La chaise tait dj branle.

Laissez-nous au moins le temps de le voir et de l'embrasser, dit Mme
Thillard en se baissant vers l'enfant.

Elle se redressa sur-le-champ avec effroi. Un peu aprs, croyant s'tre
trompe, elle se baissa de nouveau. Sa premire impression fut  ce point
confirme qu'elle en eut la peau moite et chancela. Clment et sa femme
taient ptrifis. A l'exception de Max, les autres personnes ne
comprenaient rien au trouble de Mme Thillard, laquelle, d'un pas incertain,
regagnant sa place, dit:

C'est trange!

Sa mre lui dit  mi-voix:

Qu'y a-t-il d'trange!

Mme Thillard s'attacha encore  l'ide d'avoir mal vu; elle alla 
l'enfant, le prit dans ses bras, le regarda de tous ses yeux; puis, le
prsentant  Mme Ducornet:

Voyez! lui dit-elle.

Mme Ducornet eut  peine jet les yeux sur l'enfant qu'elle s'cria toute
saisie:

Ah! c'est plus qu'trange!

--Voyez, Frdric! reprit Mme Thillard en tournant l'enfant du ct du
vieillard.

Celui-ci considra l'enfant  son tour et parut n'avoir point d'yeux assez
grands pour le voir.

Vous avez raison, madame, dit-il d'une voix altre, c'est vraiment
miraculeux!

Pendant ce temps, la paysanne, qui prenait pour du ravissement l'effet que
causait son nourrisson, s'approchait et disait:

Je puis bien dire qu'il est aussi mignon que gentil et qu'il n'a pas t
difficile  lever. Sauf ces derniers temps, 'a toujours t un modle de
douceur. Je rponds bien qu'il ne criera plus, le mignon chri,  cette
heure qu'il sera avec sa maman...

Mme Thillard, sa mre, Frdric, avaient toujours les yeux sur l'enfant.

C'est trange! rptaient-ils tour  tour.

Clment commenait  s'impatienter de son supplice. Il montait
insensiblement  ce degr de colre o, domin par sa propre violence, on
devient incapable de garder des mnagements. Croisant les bras;

Aprs tout, madame, fit-il d'une voix qui prsageait un orage intrieur,
que voyez-vous donc l de si trange?

Mme Thillard remettait l'enfant sur les genoux de la mre.

Elle se tourna vers Clment.

Vous avez connu mon mari, monsieur, dit-elle d'un air pntr, et vous
vous tonnez de ma surprise!

--Eh bien, quoi! madame, repartit Clment, parce que mon fils ressemble
vaguement  feu votre mari...!

--C'est  s'y mprendre, fit bien bas Mme Thillard.

--Que voulez-vous que j'y fasse, madame? dit aussitt Clment d'un ton de
plus en plus brutal.

Mme Thillard, par gard pour Rosalie, ne voulut prendre garde ni  ces
manires, ni  ce langage.

Comment! monsieur, dit-elle de l'accent le plus affectueux, vous ne
voulez pas mme que je m'tonne d'une ressemblance aussi extraordinaire?

--C'est qu'en vrit, madame, dit Clment toujours de mme, votre
tonnement a quelque chose de si injurieux pour moi!

--Mais non, monsieur, je vous assure que vous vous trompez.

--Cependant, madame, dit encore Clment, que la politesse de Mme Thillard
achevait d'exasprer, n'est-ce pas, en quelque sorte, mettre en doute
l'honneur de ma femme?

--Ah! monsieur, fit Mme Thillard en devenant rouge.

Rosalie semblait sur le point de rendre l'me. D'une voix teinte, avec
l'accent de la prire:

Clment! fit elle en joignant les mains.

Un calme sinistre suivit cette scne. Impatientes de se soustraire  ce
qu'il avait de pnible, choques, d'ailleurs, de l'inconvenante conduite
de leur hte, et peut-tre aussi travailles du dsir de la commenter, la
mre et la fille, puis, coup sur coup, les diverses autres personnes
prsentes s'en allrent. A sa demande, Rosalie, avec son enfant, fut
trane dans sa chambre par la vieille sourde, aide de la nourrice.
Destroy et Clment restrent seuls. Une rage sourde contractait
horriblement les traits de ce dernier. La tte dans les paules, le front
pench, les mains plonges convulsivement dans ses poches, il mesurait la
pice de long en large.

Tu ne peux nier, dit tout  coup Max  mi-voix, qu'il n'y ait en tout
cela quelque chose de prodigieux....

Clment s'arrta brusquement devant Destroy.

Vous tes tonnants, vous autres gens de gnie! s'cria-t-il d'un air de
haute impudence. Il faut tout vous dire. Je ne puis cacher aucune de mes
hontes. Je dois aussi confesser publiquement que ma femme a t la
matresse de Thillard....

A moins que de cela, Max ne concevait pas, en effet, qu'il ft possible
d'expliquer la conformit singulire du visage de l'enfant avec celui de
l'agent de change. Aussi, quand Mme Thillard, qu'il alla voir le lendemain,
anantit cette explication rationnelle en lui faisant remarquer que le
fils de Clment devait tre n au moins quinze ou dix-huit mois aprs la
mort de son mari, s'obstina-t-il  croire que son amie, malgr une
excellente mmoire, faisait confusion de dates.




XIII.

Mort de Rosalie.


Ds lors, Clment consigna rigoureusement les visiteurs  sa porte; hormis
Destroy et le mdecin, personne ne pntra plus chez lui. En dpit de
cette rsolution, il vivait dans des transes perptuelles; poursuivi d'une
mfiance outre, il tait incessamment sur le qui-vive, ce qui lui donnait
l'air d'un maniaque. La prsence de l'enfant dans la maison n'tait, entre
le mari et la femme, qu'un lment nouveau de discorde et de douleurs.
Stupidement srieux, apathique, il ne voulait toutefois pas se sparer de
Rosalie, bien qu'il ft insensible  sa tendresse. Elle le couvrait de
baisers, l'treignait avec amour, essayait de le faire sourire, de
l'animer; mais toujours en vain. Ds qu'elle le voyait, en rponse  ces
tendres provocations, la regarder de son air impassible, dnu
d'intelligence, elle ne manquait pas de porter la main  ses yeux en signe
de terreur et de dsespoir. Ce qui ajoutait  ses tortures, c'tait
d'observer chez ce fils une aversion  chaque instant plus profonde pour
Clment. Celui-ci n'avanait pas plutt les bras pour le saisir, que le
petit s'agitait comme un forcen et jetait des cris perants; si bien que
le pre, dont les lvres souriait d'abord, s'irritait graduellement et
parvenait  une exaspration sauvage qui faisait craindre qu'il n'toufft
son fils au lieu de l'embrasser. Rosalie avait alors des crises terribles:
ce n'tait point assez qu'elle fondt en larmes et suffoqut de sanglots,
elle tombait en proie  d'effrayantes convulsions. Sous l'influence de ces
secousses continuelles, elle mourait un peu tous les jours. Clment, lui,
desschait d'angoisses; sa fivre de surveiller sa femme mourante
rappelait toujours mieux celle d'un espion passionn. Il sollicitait
frquemment des congs pour la garder lui-mme  vue, surtout quand il
apprhendait qu'elle n'et des spasmes et le dlire. Il ne lui suffisait
plus de la priver impitoyablement de la consolation des visites, il
commenait mme  marquer de l'ombrage des assiduits de Destroy; ce qu'il
laissait voir parfois si grossirement, que Max et dj rompu
dfinitivement avec lui, n'eussent t les pleurs et les prires de
Rosalie.

Celle-ci connut enfin cette tranquillit morne qui prcde quelquefois la
mort. Aprs tre rest des semaines entires sans dormir, elle eut des
sommeils profonds, presque lthargiques. Clment, dj moins souponneux,
se relcha sensiblement dans son espionnage et cessa d'avoir autant peur
de la laisser seule avec Destroy.

Une aprs-dne, Max, tant venu  une heure o Clment travaillait encore
 son bureau, trouva Rosalie dans un tat inquitant. Elle avait les yeux
hagards, les traits bouleverss; ses gestes convulsifs accusaient des
souffrances intolrables; par intervalles, elle portait la main  sa
poitrine et disait:

Oh! mon ami, que je souffre! c'est du feu, du feu que j'ai l!

L'enfant la regardait d'un air qui n'avait rien d'humain.

Destroy ne savait que fixer sur elle un oeil rempli de commisration.

Tout  coup, elle discontinua de se plaindre. Avec des peines infinies,
elle parvint  se mettre sur son sant. A son air inspir, on et dit
qu'elle puisait dans une esprance soudaine la force de dompter toutes ses
douleurs.

coutez-moi, cher Max, balbutia-t-elle d'une voix haletante: je mourrai
peut-tre demain, peut-tre cette nuit; je sens que ma fin est proche. Il
dpend de vous, mon ami, d'adoucir mes derniers instants. J'ai commis de
grandes fautes, oh! oui, de bien grandes fautes, et je crois  la vie
ternelle!... Je ne voudrais pas m'en aller sans pardon.... Vous savez que
Clment ne veut pas entendre parler de confesseur.... Mon ami, cette
dernire preuve d'affection, je vous la demande  mains jointes, courez
vite chercher un prtre!...

puise, elle fit un effort suprme et ajouta:

Clment ne rentrera pas d'ici  trois heures. Il ne saura rien, et je
mourrai plus tranquille....

Quoique Destroy fut mu jusqu'aux larmes, il balanait  couter cette
prire. Faute d'avoir encore t pri pour un service de ce genre, dans
une situation analogue, le cas chant ne l'avait jamais proccup.
Trs-empch, pour ne point tre vers dans les usages orthodoxes, il
rpugnait en outre  une conduite tortueuse, et, par dessus cela, tait
retenu par l'incertitude des consquences que pourrait avoir sa trahison.
Mais il avait moins de prudence que de sentiment; tandis que l'une lui
conseillait de ne pas s'immiscer dans des affaires aussi dlicates,
l'autre le pressait de rpandre un peu de baume sur les blessures de cette
pauvre femme et de rendre moins cruelles ses dernires heures. Le nom de
l'abb Ponceau, que pronona Rosalie, acheva de le dcider: en tout tat
de choses, il ne pouvait tre dangereux de se confier en cet excellent
homme.

Max arriva tout essouffl au domicile du prtre. A sa demande de le voir,
on lui rpliqua qu'il tait  la sacristie; que, toutefois, c'tait
l'heure de son dner; qu'il rentrerait srement d'un moment  l'autre.
Invit  l'attendre, Destroy jugea plus prudent d'aller au-devant de lui.
Justement, comme Max escaladait les marches du parvis, l'abb Ponceau
sortait de l'glise. Demeurant dans le voisinage, le vieillard tait
coiff de sa barrette noire lisere de rouge et portait son camail de
chanoine.

Monsieur l'abb, lui dit Destroy hors d'haleine, Mme Rosalie veut
absolument vous voir; elle est  toute extrmit: il n'y a pas un moment 
perdre.

Le digne prtre, bien qu'il st Rosalie trs-malade, parut extrmement
afflig de la nouvelle. Sans hsiter un seul instant, oubliant  la fois
et qu'il tait en tenue de choeur, et qu'on l'attendait pour dner:

Allons! fit-il d'un ton rsolu.

Ils prirent une voiture. Pendant le trajet, par mesure de prcaution, Max
cru devoir dire au prtre une partie de la vrit: Clment ne voulait pas
que sa femme ft aussi mal qu'elle l'tait rellement; il tait, de plus,
sous l'empire de cette superstition commune qui consiste  voir un prsage
de mort dans la prsence d'un prtre auprs d'un malade; par ces raisons,
il reculait chaque jour d'en appeler un. Rosalie, de son ct, qui avait
conscience de sa fin prochaine, dans le double but de remplir ses devoirs
et de ne pas attrister son mari, avait donc rsolu, pour se confesser, de
profiter d'un moment o il n'tait pas l. A tout, l'abb Ponceau
rpondit: Ben, ben.. Ils eurent bientt dvor la distance qui les
sparait du domicile de Clment.

Si peu de temps qu'ils eussent mis  venir, ils arrivrent encore trop
tard. Inquiet sans savoir pourquoi, oppress de vagues pressentiments,
Clment avait quitt brusquement son bureau et tait rentr chez lui. Tout
porte  croire que Rosalie jugea  propos de l'avertir du service qu'elle
avait exig de Destroy. La vieille Marguerite n'eut pas plutt ouvert,
l'abb Ponceau et Max furent  peine dans l'antichambre, que Clment se
montra. D'une lividit de cadavre, muet de fureur, embrassant sa poitrine
de ses poings crisps, il les regarda en face avec une hauteur
foudroyante. Le rcit le plus exact et le plus ferme n'atteindra jamais 
l'horreur de la scne qui suivit. Pendant que Clment, de l'air d'une bte
fauve, tenait en arrt, magntisait, pour ainsi parler, son ami et le
prtre, au fond de l'appartement, malgr les portes closes, on entendait,
mles  des cris d'enfant d'une acuit sauvage, les plaintes d'une femme
qu'on semblait gorger.

Ces hurlements de dtresse,  mouvoir des coeurs en marbre, ajoutaient 
la rage de Clment et le jetaient insensiblement hors de lui. D'une voix
touffe, lanant les syllabes comme des flches:

Que venez-vous faire ici? dit-il  l'abb, et  Max: De quoi vous
mlez-vous?

Ceux-ci, en proie  une confusion douloureuse, baissaient la tte et
gardaient le silence.

Voulez-vous donc finir de la tuer? continua Clment, dont l'emportement
devenait de la furie. Son tat n'est-il pas assez grave? Ne sais-je pas ce
que j'ai  faire? Me fera-t-on la loi dans ma maison? Suis-je pas meilleur
juge que personne du choix de l'heure? Retirez-vous!...

Les lamentations de Rosalie retentissaient avec une intensit nouvelle.

Je tiens au moins  constater, balbutia Destroy, que ce que j'ai fait, je
ne l'ai fait que sur les instances ritres de ta femme.

--Ma femme ne sait ce qu'elle fait! repartit Clment. Elle s'abuse sur son
tat; elle a encore de longs jours  vivre!

--Souffrez, monsieur, dit  son tour l'abb, dont la frayeur accroissait
le bgayement, que je vous fasse remarquer la responsabilit redoutable
que vous assumez sur votre tte.

--C'est mon affaire! s'cria Clment avec une nergie effroyable. Que ma
femme ait commis des crimes si vous voulez, et que, par impossible, elle
meure sans absolution, eh bien! que Dieu m'accable mille fois de son
chtiment, et y ajoute, durant l'ternit, des tortures inoues!...

Depuis quelques instants, on n'entendait plus ni les cris de Rosalie, ni
ceux de l'enfant. Max et l'abb, dans une consternation profonde,
s'apprtaient  sortir.

Soudainement, l'une des portes donnant sur l'antichambre fut branle,
puis ouverte, et Rosalie apparut. Pieds nus, les cheveux pars, d'une main
elle retenait sa chemise  son cou; de l'autre, elle s'accrochait  l'un
des battants de la porte. Sur sa face hve, ses yeux agrandis, presque
sans couleur, brillaient d'une expression trange. Son corps de squelette
vacillait et menaait de s'affaisser. Max, le prtre, et Clment lui-mme,
se retournrent simultanment et s'arrtrent saisis d'pouvante.

Je me meurs! fit Rosalie chez qui la soif d'entendre une parole
consolante touffa jusqu'aux instincts de pudeur. Elle glissa sur ses
genoux, et, laissant  dcouvert une poitrine puise, tendit ses bras
dbiles vers le prtre.

Pardon! oh! pardon! s'cria-t-elle d'une voix teinte, avec toute son
me.

Le vieillard, dont le coeur s'emplit de piti, fit irrsistiblement un pas
vers elle.

Ce seul mouvement de l'abb faillit rendre Clment fou. A ce degr
d'garement qui blanchit les lvres d'cume et rend capable d'un meurtre,
de sa femme, il se tourna vers le prtre et lui cria, en jetant les poings
en arrire:

Allez-vous-en! pargnez-moi le tort de porter les mains sur vous!

Rosalie tomba  terre comme une masse inerte.

Si l'abb et Destroy ne fussent pas sortis prcipitamment, Clment, dont
la frnsie n'avait plus de bornes, accomplissait infailliblement sa
menace....

Quelques jours plus tard, Max, qui tait fermement rsolu  ne jamais
remettre les pieds dans cette maison maudite, reut une lettre o Clment,
aprs lui avoir annonc la mort de sa femme, le suppliait de venir
l'assister dans les prparatifs funbres.




XIV.

Quantum mutatus ab illo!


Le besoin que ressentent les misrables, du moins ceux qui ne sont pas
absolument stupides, de confier leurs fautes, ne serait-ce qu'au papier,
est chose notoire. Harcel par un besoin de ce genre, Clment ne voyait
pas une seule fois Max, qu'il n'et en quelque sorte son secret sur les
lvres. A cette heure, il tait impuissant  matriser les souffrances
aigus qui,  l'exemple de la gangrne, envahissaient graduellement en lui
quelque coin oubli. Ses rapports avec son fils taient d'une tranget
puissante. L'enfant avait horreur de son pre: il hurlait  son contact,
comme si on l'et touch avec un fer rouge. Clment, au contraire, donnait
le spectacle phnomnal d'une me pleine, pour le mme objet,  la fois de
haine et d'amour, c'est--dire qu'il aimait et excrait son fils avec une
gale violence. Parfois, malgr les pleurs et les convulsions du petit, il
le saisissait de ses deux mains avec l'intention de le caresser; mais au
moment de l'approcher de son visage, il l'loignait de lui brusquement, le
considrait avec effroi, puis le laissait tomber  terre d'un air
d'aversion invincible. Il essaya de tenir  distance cette sorte de
monstre, et,  cet effet, le donna en garde  des trangers. A quelque
prix que ce ft, il ne trouva personne qui, au bout de huit jours, ne lui
rament son enfant, lequel pleurait, criait, refusait toute nourriture,
jusqu' ce qu'on l'et rendu  son pre.

Destroy, bien que Clment, par ses confidences successives, et russi 
l'aliner profondment, ne laissait pas que d'y retourner d'intervalle en
intervalle. Pour aider  le comprendre, sinon  le justifier, il suffirait
de rappeler ces femmes qui, tirailles  la fois par le respect humain,
l'apprhension d'motions trop fortes et aussi par une curiosit
indomptable, ne veulent pas et veulent en mme temps assister  quelque
horrible drame de cour d'assises.

A tudier Clment, dont la constitution s'altrait, dont la tte toute
blanchie redevenait cadavreuse, dont l'oeil gardait une fixit farouche
ou s'agitait comme celui d'un fou, il n'tait pas ncessaire de l'entendre
 tout bout de champ s'crier: Cela est intolrable!, ou: Je ne peux
plus vivre de la sorte! ou encore: Il faut que cela finisse! pour
concevoir jusqu' quel point il tait impatient d'une telle vie.

Oh! que ne puis-je parler! dit-il un jour avec des sanglots dans la
gorge.

--Qui vous en empche? dit Max d'une voix teinte.

Il est  noter que, de plus en plus froids  l'gard l'un de l'autre, ils
en taient venus peu  peu  alterner le _tu_ et le _vous_, et, finalement,
 ne plus faire usage que de ce dernier terme.

Est-ce donc uniquement ma chair qui souffre? ajouta Clment qui se
serrait la tte de ses poings. Cette chair misrable est-elle susceptible
de sentir tant de choses? Non, videmment, non!... Aurais-je une me?...
Et si j'en ai une!...

--En doutez-vous encore?

--Je le voudrais, je le veux!

La manire dont Clment pencha la tte et la cacha dans ses mains
attestait que le dsespoir avait us ses forces et que son _je le veux!_
n'tait plus qu'un mot.

Est-ce ma faute, disait-il un autre jour, si j'ai vu ce que j'ai vu et
senti ce que j'ai senti? tais-je libre de penser contrairement  mes
impressions et pouvais-je croire en ce que je jugeais radicalement faux?
Le scepticisme coulait dans mes veines avec mon sang, et je ne dcouvrais
rien qui n'ajoutt encore  mon incrdulit. Dans cette socit o j'ai
grandi, je n'ai jamais aperu et n'aperois encore que confusion et
dsordre. On pourrait dire que l'habilet et la maladresse y sont les
seules mesures du crime. Elle n'a d'honnte que le masque, et cela est 
ce point vrai que, dans sa religion, ses moeurs, ses arts, sa littrature,
ce qu'elle recherche avant tout, ce qu'elle exige, c'est la forme....

Il ajouta aprs une pause:

En quoi suis-je donc plus criminel que tant d'autres qu'animent des
penses identiques, sinon en ce que j'ai prtendu tre plus rigoureux
logicien? Je dfie qui que ce soit de me contredire: Quand on est
convaincu qu'il n'y a pas de Dieu, que la conscience n'est qu'un prjug,
que la mort est le nant, ce qu'on appelle crime n'est tel que
relativement, la douleur n'a pas de sens, tout ce qu'on peut faire
impunment pour s'en dlivrer est permis, il n'est de beau et de bien que
la jouissance, et d'utile que la proccupation de se jouer des lois. Tue,
vole, viole, sois un monstre, mais qu'on ne le sache pas! Qui donc te
chtiera? Il n'est qu'un lche ou qu'un imbcile qui puisse craindre des
chimres et des fantmes!

--Que n'tes-vous entendu des pharisiens de nos jours!

--D'o je suis arriv  cette conviction imperturbable: qu'une socit qui
n'a que des lois pour la dfendre est une socit perdue!

--Il faudrait graver cela dans tous les esprits....

Clment, prtextant d'une sant chancelante, s'tait dmis de sa place. De
fait, comme l'indiquaient ses prparatifs, il projetait de s'loigner. Un
matin, il n'aperut pas plutt Destroy, qu'il s'cria:

Quelle nuit! avez-vous entendu l'orage?

--Je dormais, sans doute, rpliqua Max.

--Vous tes bien heureux! continua Clment. La tempte m'a tout  coup
veill. La pluie tombait par torrent; le vent s'engouffrait dans ma
chemine et produisait un bruit persistant analogue  celui d'orgues
lointaines. J'avais les yeux pleins d'un rouge sombre et sinistre. Je
m'imaginai soudainement que le feu tait  la maison, et, saisi d'une
terreur indicible, je sautai  terre. Je courus  ma chemine et appliquai
mon oreille  l'ouverture. Le ronflement que j'entendais tait vraiment
celui des flammes d'un vaste incendie. J'ouvris prcipitamment ma fentre
pour voir le ciel. Le ciel tait rouge; les murs voisins taient rouges
aussi. Je me penchai dehors au risque de tomber dans la rue, et tchai
d'apercevoir le toit de la maison. Il me sembla encore qu'il tait en feu.
Enfin, de tous cts, je ne voyais que les reflets rouges d'un foyer
immense. Les gouttes d'eau, larges comme des sous, qui tombaient sur mon
front, taient immdiatement sches par la chaleur intense dont mon corps,
plein de fivre, tait dvor. Je rsolus de monter  l'tage suprieur.
Au droit de mon lit, m'tant dtourn par hasard, j'aperus au fond de
l'alcve une figure ple qui me regardait. Je reculai d'un pas, puis je
roulai  terre sans connaissance.

--Mais, mon Dieu, s'cria Destroy effray, quel crime avez-vous donc
commis?

--Ne l'avez-vous pas dj devin?

--Votre vie, vos angoisses, vos remords, me font tout craindre, dit Max
qui touffait d'anxit.

--Et vous n'avez pas tort....

Max tressaillit et attacha sur Clment des yeux dmesurment ouverts.

Non, a n'est pas possible! s'cria-t-il tout  coup nergiquement; ce
que vous me donnez  entendre n'est pas! En vous supposant capable de tout,
la prudence seule et suffi  vous arrter!

--Aussi, rpliqua Clment de plus en plus sombre, a-t-il fallu que j'aie
le hasard pour complice essentiel. J'abhorrais Thillard, il est vrai, au
point d'avoir soif de sa vie; mais,  moins d'une impunit certaine, je
n'eusse jamais touch  un cheveu de sa tte. Je fus assez malheureux pour
qu'il vint lui-mme se mettre  mon entire discrtion, tenter  la fois
ma vengeance et ma cupidit, et cela, dans des circonstances telles qu'il
m'tait aussi facile de le voler et de le faire disparatre que de boire
un verre d'eau....

Blme, dans une immobilit stupide, Destroy ressemblait  une
ptrification. Il essaya pourtant de se lever et de sortir; mais ses
jambes tremblrent sous lui: il fut contraint de se rasseoir. De ses plus
pnibles cauchemars, il n'tait jamais rsult une paralysie si
douloureuse.

Clment ajouta d'un air funbre:

Demain, irrvocablement, d'une manire ou d'une autre, je pars pour ne
jamais revenir. Dans ma rage de proslytisme, je n'ai pas discontinu de
blesser tous vos instincts par des aveux rvoltants. Si j'en ai trop dit
pour ne pas achever, vous en avez trop entendu pour reculer devant ce qui
me reste  vous dire. Qu'une fois pour toutes vous connaissiez la mesure
de ce que peut l'incrdulit exaspre par la misre et servie par les
circonstances....

Max continuait d'avoir les apparences d'un homme foudroy....




XV.

Aveux complets.


A part une anne, et notamment un point de cette anne, reprit Clment 
la suite d'un long silence, vous savez ma vie presque aussi bien que
moi-mme. Jusqu' la tombe, sans doute, je vgtais, comme vous l'avez vu,
dans ma perversit lgale, n'et t mon sjour chez Thillard. Rosalie
seule en fut cause, ce que je dis sans reproche. Trois annes auparavant,
quand je me liais avec elle, blouissante de jeunesse et de fracheur,
elle tait prcisment, par le fait d'une mre infme, du nombre des
matresses de l'agent de change, lequel en tait fou et le prouvait en la
couvrant d'or. Sduite par ma gaiet bruyante, mon insolence, mon
dvergondage, la pauvre fille abandonna, sans balancer, une existence
luxueuse pour vivre de ma vie prcaire. Thillard, perdu, la relana
jusque chez moi, et, dans l'espoir de la conserver, lui proposa mme de
fermer les yeux sur notre liaison. Elle l'avait dsespr par des refus
opinitres....

Au jour o le monde n'tait plus pour nous qu'une le aride et dserte,
o l'on me traitait littralement en lpre vivante, elle songea  cet
homme. Comment? pourquoi? Je ne sus sa dmarche qu'au retour. De son aveu,
elle avait eu la faiblesse de compter sur lui en raison mme de l'offense
qu'elle lui avait faite. Une femme seulement pouvait tomber en cette
erreur. Oui, en vrit, Thillard,  la nouvelle de notre dtresse, fut mu;
mais mu d'avoir une aussi belle occasion d'assouvir sa rancune; et s'il
jura n'avoir  m'offrir qu'une place d'employ subalterne dans ses bureaux,
il est hors de doute que ce fut uniquement en vue de m'infliger
l'humiliation qu'il jugea la plus insultante pour moi.

Il y avait, en effet, mille  parier contre un que je refuserais
ddaigneusement. Rosalie, elle, le croyait si bien, que sa premire parole
fut l'expression d'une crainte: Tu vas te mettre en colre.... A dire
vrai, je sentis une tempte dans mes veines, mais aussi vite teinte
qu'une flamme de poudre. Je ne disposais dj plus librement de moi. A la
suite de courtes rflexions, j'envisageai Rosalie, et lui dis, quand elle
pensait me voir clater de fureur: Puisque tu tiens encore  vivre et
refuses de me quitter, je dois avaler les affronts comme l'ivrogne fait du
vin qu'on lui verse. Il ne s'agit que de gagner du temps. J'accepte en
attendant mieux. Nous verrons....

Le vieux Frdric vous a cont l'histoire de l'agent de change: vous
n'ignorez ni son point de dpart, ni sa dette envers la famille Ducornet,
ni sa conduite odieuse. Eh bien, ce n'tait point assez que cet homme, par
son exemple, confirmt mes principes, ajoutt  mon envie, dcuplt mon
impatience de la misre, il fallait encore qu'il et l'imprudence de me
traiter comme le plus vil des esclaves. Ce qu'il accumula, par ses
procds, de colre et de rage en mon me, est incalculable. Je n'tais
pas chez lui depuis huit jours, qu'il ne m'adressait plus la parole
qu'avec cette locution: _Mon garon, mon brave_, et me faisait faire bien
plutt la besogne d'un domestique que celle d'un employ. Je devenais une
sorte de Mercure. Outre qu'il avait des relations suivies avec une madame
de Tranchant, il tait toujours en intrigue avec quelqu'une des femmes du
quartier Brda. Pas un jour ne se passait que je ne fusse envoy tantt
chez l'une tantt chez l'autre de ces dames, porter soit une lettre, soit
des fleurs, soit mme des objets d'un plus grand volume. Ingnieux  me
mortifier, il ne craignit pas de me faire remarquer combien j'tais mal
vtu et de m'offrir de vieilles hardes d'un air de fausse compassion. Loin
de cder  l'exaspration qui m'touffait et de lui jeter ces loques  la
tte, je balbutiai mme, en les acceptant, quelques mots de
reconnaissance. La violence que je me faisais pour ne pas regimber
l'induisit peu  peu  se convaincre que j'tais trop vil pour tre
sensible aux outrages. Mon ignominie le toucha. Il se piqua ds lors de
bont  mon gard. Un jour, aprs m'avoir accord une augmentation de dix
francs par mois, il ajouta: Je possde, rue Saint-Louis-en-l'Ile, prs du
Pont-Rouge, une maison dont le rez-de-chausse est une vritable
non-valeur. Il parat que c'est inhabitable. Les gens qui consentent 
loger l sont de ceux qui payent rarement leurs termes. Si vous pouvez
vous en arranger, je vous en donne gratis la jouissance: a sera toujours
autant d'conomie.

Lui-mme tendait donc le pige o il devait bientt venir se prendre.

Vous tes venu une seule fois dans ce logement, le soir. A la nuit, vous
n'avez pu l'apprcier qu'imparfaitement. Vous vous rappelez au moins qu'il
tait au rez-de-chausse et ouvrait sur la rue. Les deux chambres
contigus, mnages dans une porte cochre mure, en taient nues et
sombres. Le plancher, ni carrel, ni planchi, rappelait le sol d'une
basse-cour dans les temps humides. Ces deux chambres, claires d'une part
par un vitrage lev qui voyait sur la rue, de l'autre par une fentre
donnant sur une cour intrieure, ne communiquaient point avec le reste de
la maison. La seule chambre du fond tait encore trop spacieuse pour notre
dnment. Trois ou quatre meubles vermoulus y dansaient  l'aise, pendant
que des journaux, des papiers, quelques livres, des fioles et divers
ustensiles de mnage, le tout entass ple-mle sur des tablettes, y
tmoignaient des tats que j'avais exercs. Somme toute, nous tions chez
nous, pouvant entrer et sortir  toute heure de nuit sans veiller
l'attention des voisins.

Les conversations qu'entendirent ces murs dans l'espace des quatre mois
que nous vcmes l ne peuvent pas se raconter. Vous m'avez fait souvent
remarquer que Rosalie, entre les mains d'un honnte homme, fut
infailliblement devenue une estimable mnagre. Cela est vrai. Entre les
miennes, elle devint en peu de temps une compagne digne de moi. Elle ne
voyait, n'entendait, ne sentait que par mes sens; elle faisait vraiment
partie intgrante de ma chair. Je ne hurlais pas plutt contre les hommes
et contre le ciel qu'elle clatait  l'octave, quand elle ne renchrissait
pas sur mes imprcations. Nous raisonnions le crime  l'instar d'une
opration commerciale, et appelions de toutes nos forces l'occasion de
nous enrichir  l'aide d'un mauvais coup. Cependant, le jour, me
croirez-vous? s'il m'arrivait de manier des billets de banque, j'avais 
peine une tentation. Je pouvais risquer d'en cacher un et d'en mettre la
perte sur le compte d'une erreur ou d'un accident. Cette seule ide
m'tranglait. Ma conscience de Code pnal gardait mieux les billets que
n'et fait une escouade d'agents de police; mais, en revanche, que de fois
je me suis dit: Ah! quand donc me sera-t-il donn de pouvoir impunment
violer la loi? quand donc pourrai-je,  la barbe de leurs bourreaux et de
leur Dieu, commettre ce qu'ils appellent un crime? Je ne devais tre que
trop bien entendu.

Novembre allait venir. Chez Thillard, une catastrophe tait imminente.
Pour le caissier, la position n'tait plus tenable. Il voulut parler 
l'agent de change qui le renvoya brutalement  ses livres. Le 30 arriva.
Je compris,  l'air du vieux Frdric, que le moment tait venu. Au lieu
de nous payer, selon qu'il avait coutume, la veille du premier, il nous
pria d'attendre jusqu'au lendemain. Un coup de foudre m'et moins
cruellement branl. Il ne s'agissait sans doute que d'un dlai; mais ce
dlai tait pour nous la mort, puisque, faute d'argent, nous n'avions rien
pris de tout le jour.

Au dehors, le temps tait en harmonie avec les lugubres penses qui me
comblaient. L'atmosphre tait obscurcie d'un brouillard  ce point
intense, surtout aux abords de la Seine, que, par ordre de police, en vue
de prvenir les accidents, outre une chane de lampions sems au coin des
rues, sur les places, sur les ponts, on avait organis un service de
guides arms de torches. Depuis plusieurs jours, je remarquais prcisment
la crue incessante des eaux et la submersion totale des berges. Notre
quartier tait entirement dsert; un silence funbre nous enveloppait.
Voyez-nous accroupis sur notre fumier, ayant faim, pntrs de froid, et
jugez, si la chose est possible, de nos angoisses et de notre dsespoir!
Ce fut alors que le suicide se prsenta  mon esprit comme une ressource
suprme.

Par suite de cette mme fatalit qui mettait Thillard sur ma route,
j'avais entre les mains un agent de destruction, de tous, peut-tre, le
plus nergique et le plus rapide. Au collge, je m'tais activement occup
de chimie, et mon passage dans le laboratoire du pharmacien n'avait fait
que raviver ce got en moi. Lors de mon sjour chez ce dernier, inspir
uniquement par une curiosit purile, je m'tais appropri deux fioles
contenant, l'une de l'opium, l'autre, en verre noir cachet, environ 12
grammes d'acide cyanhydrique, le plus actif des poisons connus. Pendant
des annes, je n'avais vcu que d'expdients; j'avais err d'htel en
htel, laissant dans celui-ci une malle, dans celui-l des livres, dans
cet autre des papiers, et, chose trange, jamais, dans aucun, je n'avais
oubli ces fioles mortelles. Elles m'embarrassaient, m'importunaient;
vingt fois je voulus les briser: toujours j'prouvai une sourde rsistance
au moment de le faire. Je pourrais dire plus justement qu'elles me
suivaient, s'accrochaient  moi, sans que ma volont y ft pour rien.

Rosalie,  qui je fis part de ma rsolution, me rpliqua sur-le-champ:
J'y pensais! La crainte seule de trop souffrir la retenait encore. Je
lui affirmai que ce poison produisait un effet analogue  celui de la
foudre, que quelques gouttes suffisaient  donner la mort presque
instantanment. Elle cessa d'hsiter. Trois ou quatre minutes de plus, et
tout tait fini. On frappa deux coups  la porte. Nous nous arrtmes
frapps de stupeur. Peut-tre bien nous tions-nous tromps. Mais deux
chocs plus forts se renouvelrent coup sur coup. Je n'avais rien 
craindre. Je remis la fiole en place, et j'allai ouvrir.

Un homme poussa la porte entr'ouverte et pntra sans crmonie jusqu'
la pice o tait la lumire. Notre stupeur redoubla en reconnaissant
Thillard. Il tait coiff d'une casquette et envelopp d'un ample manteau.
Il avait  la main une valise pleine. A la vue de la misre qui suintait,
pour ainsi dire, au travers des murailles de notre intrieur, il cacha mal
son dsappointement et son dgot. videmment, ce qu'il voyait dpassait
toutes ses prvisions. Toutefois, il parut faire de ncessit vertu. J'ai
 vous demander un service, me dit-il. Et d'abord peut-on rester ici
quelques heures sans vous gner?

Je m'inclinai en marque d'assentiment. Une motion extraordinaire
m'envahissait et paralysait ma langue. Thillard s'assura de la solidit
d'une chaise, puis s'assit, disant: Je suis sur pieds depuis ce matin, je
n'en puis plus, et par-dessus le march, je meurs de soif. Vous n'avez
sans doute rien  boire chez vous? Je fis signe que non. Il n'est que
onze heures, continua Thillard, peut-tre trouverez-vous encore un
marchand de vin ouvert et vous sera-t-il possible de vous procurer du vin
et du sucre? Il fouilla dans sa poche et en tira une pice de cinq francs
qu'il jeta sur la table. Voyez donc aussi, ajouta-t-il, s'il n'y aurait
pas moyen de faire un peu de feu, je suis glac. Toujours muet,
j'indiquai  Rosalie, non moins interdite que moi, une vieille caisse, un
tabouret, des fragments de pupitre, et lui fis comprendre par mes gestes
qu'elle devait briser cela et y mettre le feu. Je sortis.

Les tnbres taient plus profondes que jamais: sous les lanternes mmes
on ne voyait point la lumire du gaz. Je marchai  ttons le long des murs;
je gagnai, au jug, vraiment, le pont Louis-Philippe; je suivis la rampe
du quai, et parvins ainsi jusqu' la place de Grve. L, grce  la
profusion des lampions et des torches,  la lueur desquels je voyais a et
l passer quelques silhouettes, je pus mieux m'orienter. Vis--vis de
l'htel de ville, du ct de l'eau, les marchands de vin, encombrs de
clients, n'avaient hte de fermer leurs comptoirs. Je trouvai ce que je
cherchais, et je rebroussai chemin.

Cependant, que se passait-il dans ma tte? Il doit se passer quelque
chose de semblable dans celle d'un gnral au plus fort de la bataille.
Malgr un froid pntrant, mon corps brlait, mon cerveau tait en
bullition. Les ides y affluaient avec une imptuosit inconcevable.
C'tait comme vingt clairs qui se croisent en mme temps sur un ciel
noir. Je pensai tout ceci en quelque sorte  la fois: Thillard est un
sclrat; il fuit, il est charg d'or; nul ne sait qu'il est chez moi.
J'ai un poison qui ne laisse aucune trace; lui-mme m'offre le moyen de le
lui administrer; le quartier est dsert, le brouillard impntrable, la
Seine haute; Rosalie est  ma discrtion; l'impunit est certaine, etc,
etc. Jamais je n'eusse cru mon entendement capable d'une opration aussi
complexe. J'allai jusqu' penser qu'il y avait une Providence, que cette
Providence tait ma complice, qu'elle se servait de ma main pour chtier
un criminel, que j'accomplissais un devoir, une mission mme. Bien qu'en
proie  la fivre, je rentrai matre de moi. J'appelai Rosalie dans la
pice du devant et lui dis  voix basse, rapidement, d'un accent saccad:
Ne t'meus de rien; du sang-froid, de l'audace; obis-moi en tout; il n'y
a rien  craindre; notre fortune est faite. Je m'aperus,  son frisson
et  son serrement de main, qu'elle m'avait devin.

A la lumire, dans la chambre du fond, je m'assurai que, pour tre ple
comme une morte et tremblante, elle n'tait pas moins rsolue que moi.
Thillard se plaignait toujours de la soif. Plein de scurit, il faisait
face au feu de la chemine et nous tournait le dos. Pendant que, derrire
lui, je prparais le vin sur la table, il me dit en billant: Vous
connaissez madame de Tranchant pour avoir t vingt fois chez elle de ma
part. J'ai couru tout le jour aprs elle sans parvenir  la joindre. Je ne
puis diffrer mon dpart un moment de plus: je dois tre  Londres dans le
plus bref dlai. J'ai l une lettre et un paquet que je vous prierai de
lui remettre sans retard, en mains propres. La chose est tellement urgente
et dlicate que je n'ai cru pouvoir la confier qu' vous. Il est bien
entendu que, quoi qu'il arrive, vous ne devez pas m'avoir vu. Je crois
avoir le droit de compter sur votre discrtion. Je ne partirai pas, au
reste, sans vous prouver que je ne marchande pas les services qu'on me
rend.

Je ne l'entendais que vaguement, et je ne songeais gure  lui rpondre.
La prparation du vin m'absorbait entirement. Aprs y avoir fait
dissoudre le sucre et y avoir ajout des rouelles de citron, j'y glissai
quelques grains d'opium. Je versai le tout dans une bouilloire et
l'approchai du feu. Le liquide ne tarda pas  s'chauffer. Thillard
s'impatientait. Je lui prsentai un verre du breuvage. A peine fut-il
d'une chaleur supportable, qu'il l'avala d'un trait. Il m'en demanda
aussitt un second. En moins de quelques minutes, il but ainsi trois
verres pleins. L'effet du narcotique fut rapide. Thillard, dj harass,
fut saisi d'un besoin irrsistible de sommeil. Il se leva. C'est
singulier, fit-il, mes paupires se ferment malgr moi.--Si vous voulez
faire un somme sur le lit? lui dis-je d'une voix ferme. Il hsita: la
salet du lit lui causait de la rpugnance. Mais la lassitude triompha
bientt de sa dlicatesse. Au moins, dit-il en billant et en se
frottant les yeux, n'oubliez pas, cote que cote, de m'veiller dans
deux heures d'ici. Pour rien au monde je ne voudrais manquer la voiture.
Vous m'accompagnerez.

Rosalie, dont j'entendais les dents claquer, arrangea le lit de son
mieux. Thillard le recouvrit encore de son manteau et s'y tendit pour
dormir tout de suite d'un lourd sommeil. Des aiguilles dans sa chair ne
l'eussent certainement pas veill. Je saisis sur-le-champ mon autre fiole,
celle o tait le poison, j'en brisai le goulot, puis la serrai dans ma
main gauche, en appuyant fermement le pouce sur l'ouverture. Rosalie,
change en pierre, me regardait sans comprendre. Je m'approchai de
Thillard. Des doigts de ma main libre je lui pinai doucement les narines
et le contraignis peu  peu d'ouvrir la bouche. Ds qu'elle fut bante, je
lui versai l'acide dans la gorge. Il avala le contenu de la fiole d'une
seule aspiration. En mme temps, je me reculai de quelques pas.

Le poison agit avec une promptitude foudroyante. Ce fut d'abord une
violente secousse de tout le corps, puis des mouvements convulsifs
effrayants. Il entr'ouvrit les yeux, agita les lvres; mais il ne profra
pas un son. Je redoutais des vomissements: il n'y en eut point. Quatre ou
cinq minutes aprs il ne remuait dj plus. Je m'approchai. Il tait sans
pouls et sans respiration; une sueur visqueuse lui couvrait la peau; les
muscles de la face taient affaisss. Je le croyais dj mort, quand il
s'agita de nouveau convulsivement. Mais c'taient les derniers efforts de
son agonie. La rigidit des membres m'avertit bientt qu'il n'tait plus
rellement qu'un cadavre.

Avec une terreur combattue par la cupidit, je songeai alors  explorer
les vtements de Thillard. Je m'imaginai, je ne sais pourquoi, que
l'argent tait dans sa valise. En cherchant la clef de cette valise dans
l'un de ses goussets, je mis la main sur une superbe montre et sur un
porte-monnaie plein d'or. Je laissai la montre en place et me bornai 
soustraire quelques pices d'or du porte-monnaie. Je procdai 
l'inspection de la valise:  mon grand dsappointement, elle ne renfermait
que du linge. Je dis  Rosalie de la remettre dans l'tat o elle tait
d'abord. Pendant ce temps, je fouillai scrupuleusement les autres poches
de ma victime. Celles de ct du pardessus ne contenaient qu'un passeport
et des lettres, au nombre desquelles je trouvai celle  madame de
Tranchant et le paquet  l'adresse de cette mme femme. Je remis le tout
dans la poche,  l'exception, de ces deux dernires pices, dont je
voulais prendre connaissance. Il me parut prudent de m'approprier une
partie de la monnaie blanche qui garnissait les poches du pantalon. En
attendant, je ne trouvais toujours pas ce que je cherchais. Mais, au
moment mme o je commenais  tre effray du peu de valeur de mes
trouvailles, je sentis sous mes doigts, dans la poche de ct du vtement
de dessous, un portefeuille bourr de papiers.

En guise de rideaux, devant l'ouverture oblongue par o nous venait la
lumire, nous avions coutume, le soir d'appendre une partie de nos
haillons. Mon premier souci fut de tourner les yeux vers cette sorte de
fentre et de me convaincre qu'on ne pouvait pas nous apercevoir du
dehors. Je posai ensuite le portefeuille sur la table, j'en approchai la
chandelle dont j'cartelai la mche pour y mieux voir, puis je m'assis.
Rosalie vint s'asseoir  ct de moi. Il ne semblait pas qu'il fut vain de
la mettre en garde contre une motion trop vive, prcaution dont moi-mme
j'avais grand besoin. J'ouvris le portefeuille. A la premire chose que
j'en tirai, nous suffoqumes de joie, ou mieux, nous faillmes mourir sur
le coup; car cette premire chose se trouva tre une liasse de billets de
banque. Ah! enfin! ah! enfin! rptmes-nous pendant dix minutes, d'une
voix entrecoupe.

Bientt plus calmes, nous nous donnmes la jouissance de compter les
billets un  un. Nous n'en finissions pas: il y en avait trois cents,
TROIS CENT MILLE FRANCS!... Rosalie tait d'avis de tout garder. Cela ne
cadrait point avec mes combinaisons. A l'immense convoitise qui
m'envahissait se mlait une certaine prudence. Des trois cents billets,
j'en dtachai cent que je serrai prcieusement dans le portefeuille,
lequel portefeuille je replaai non moins prcieusement dans la poche o
je l'avais tir. Je bouclai ensuite la valise....

Mais qu'allons-nous en faire? me dit tout  coup Rosalie qui, un moment,
avait oubli Thillard. Sois calme, lui rpondis-je. Occupe-toi seulement
 mettre en sret ces billets dans la doublure de ta robe ou de tes
jupons....

Dans la prmditation du crime, toutes les circonstances qui me
favorisaient m'avaient frapp d'un seul coup, et bien avant mme de faire
un cadavre de l'agent de change, j'avais entrevu combien il me serait
facile de m'en dbarrasser. Au pralable, je sortis pour tter les lieux.
Le brouillard ne discontinuait pas d'tendre aux alentours son voile
impntrable. J'tais  deux pas du Pont-Rouge. De borne en borne, je me
glissai jusqu' la Seine. J'coutai. Le silence n'tait pas moins profond
que les tnbres n'taient paisses. L'eau seule, dans sa course,
bruissait et chantait sa psalmodie monotone et sinistre....

De retour  la maison, aprs m'tre dchauss, car j'tais rsolu 
sortir pieds nus, j'enveloppai Thillard et sa valise dans les plis de son
manteau. Dj d'une force herculenne, surexcit en outre au point
d'branler une montagne, je soulevai l'agent de change dans mes bras comme
j'eusse fait d'un mannequin d'osier. Sur mon ordre, Rosalie teignit la
lumire et alla m'ouvrir la porte....

Charg de mon fardeau, je marchai  pas de loup, lentement, srement vers
le pont. Quoi que j'en eusse, je sentais la sueur ruisseler sur mon
visage. Pour surcrot de terreur, je ne fus pas plutt engag sur la
passerelle, que les oscillations du tablier me firent croire que des gens
venaient  ma rencontre. Une telle sensation n'est pas exprimable. J'eus
la pense de retourner sur mes pas.... Dans ma courte halte, le pont cessa
de vaciller. Retenant mon souffle, j'avanai alors doucement, mais si
doucement que le pont n'oscillait plus; je parvins ainsi jusqu' l'endroit
o le pied de la balustrade est tangent  la courbe des chanes en fer. L,
je m'arrtai; puis, je prtai l'oreille. Des fantmes dansaient dans mes
yeux; une harmonie infernale emplissait ma tte. Il me tardait d'avoir
fini. J'levai le corps  hauteur d'homme, je le tins suspendu quelques
secondes au-dessus du fleuve, puis je l'y laissai choir. Un bruit sourd
retentit; des claboussures jaillirent  droite,  gauche, en avant, en
arrire. Ce fut tout. En mme temps, je devenais un autre homme. Je
sentais au dedans de moi-mme renatre une assurance imperturbable; ma
poitrine n'tait dj plus assez large pour contenir la volupt qui
l'envahissait; je me considrais intrieurement avec orgueil, et croisant
les bras, je regardais le ciel noir d'un air de dfi et de ddain suprme.

Mais que cette exaltation tait vaine et qu'il fallait peu de chose pour
l'teindre! Cette nuit mme, comme je poussais notre porte, que j'avais
recommand  Rosalie de laisser entr'ouverte, j'prouvai une rsistance
imprvue. Par l'entre-billement, j'appelai Rosalie  voix basse. Point de
rponse. touffant d'inquitude, je runis toutes mes forces, et je
parvins  entrer. A terre, prs de la porte, en travers, gisait la
malheureuse Rosalie sans connaissance. Elle ne revint  elle que pour
battre la campagne et me faire craindre qu'elle ne ft devenue folle. Ce
n'tait que le dlire de la fivre....




XVI.

Remords.


Outre qu'il tait rest debout jusqu' ce moment, Clment avait encore
joint  son dbit une pantomime et un accent parfois trs nergiques.
Avant d'aller plus loin, il s'assit pour se reposer et reprendre haleine.
Max, lui, n'avait pas plus remu qu'un marbre. Le sang s'tait retir de
son visage; la sueur mouillait son front; son regard, fich en terre,
avait l'inflexible roideur d'une balle chappe d'un fusil; il semblait
que la colonne d'air qui pesait sur ses paules et la densit du plomb.
Dans son accablement, il ne songea gure  mesurer l'intervalle qui spara
l'instant o Clment s'tait arrt de celui o il reprit:

A prsent, rappelez-vous ma feinte misre, ma conversion hypocrite, mon
mariage avec Rosalie sous le patronage de la socit Saint-Franois-Rgis,
ma place, mes travaux, mon aisance progressive, ma proccupation de la
justifier, de la prouver au besoin par mes livres, et vous aurez, en mme
temps que l'intelligence de ma tactique, l'explication de la plupart des
scnes nigmatiques auxquelles vous avez assist. Ce qui vous reste 
savoir, ce que vous n'avez pu que pressentir, c'est ce que j'ai souffert
et ce que je souffre encore  cette heure.

Par rapport aux faits, je ne fus tromp dans aucune de mes prvisions:
tout se passa pour moi de la manire la plus rassurante. Si la valise et
les cent mille francs accusaient chez Thillard un projet de fuite, le
corps intact, les cent mille francs mme, et, mieux que cela, une lettre
adresse  sa femme o il dclarait, en termes ambigus, que compromis
dans des spculations malheureuses, et impuissant  se relever, il se
sentait incapable d'assister au spectacle de sa honte, parurent autant de
tmoignages irrcusables de son suicide. On se borna  conjecturer qu'au
moment de passer  l'tranger, il avait t assailli par le remords et
qu'il s'tait tu pour s'y soustraire. Il n'y a donc pas  le contester:
habile autant qu'il se peut, favoris  souhait par les circonstances, mon
crime, aux yeux des hommes, n'tait vraiment pas; je n'avais  redouter ni
soupon, ni enqute; partant, d'aprs mes principes, je pouvais gager avec
moi-mme que rien au monde ne serait capable de troubler ma scurit.
Cependant, je btissais sur des mensonges. Au contraire, ce qui eut lieu,
l'tat o je suis rduit, tout tend  me faire croire que, dans une
socit purement formaliste, si la certitude de l'impunit y devient une
source de sclratesses, cette impunit, la plupart du temps, n'est que
fictive, et que le plus insigne sclrat, supposez qu'il soit assez adroit
pour chapper au bagne ou  l'chafaud, peut encore trouver en lui-mme un
chtiment mille fois plus terrible que celui dont il se joue....

Dans le principe, les bruits que je recueillais de droite et de gauche
sur l'agent de change, les plaintes de ceux de ses clients qu'il rduisait
 la misre, le dsespoir de sa belle-mre et de sa femme, le _tolle_
gnral contre lui, aidaient amplement  me rassurer, presque 
m'absoudre. Sa lettre  madame de Tranchant m'avait rvl une nouvelle et
dernire infamie. Il pressait cette femme de tout quitter: mari, enfants,
famille; il lui donnait rendez-vous  Londres; il lui recommandait de ne
pas oublier ses bijoux et lui faisait passer, dans les feuillets d'un
livre, cinq billets de cent francs pour le cas o elle ne pourrait mettre
aussi la main sur l'argent. J'ajouterai que la proccupation de nous
envelopper d'une ceinture impntrable de mensonges, le soin d'organiser
notre intrieur, notre assiduit dans les glises, les exigences de mon
emploi, les prparatifs de notre mariage, ne nous laissaient gure le
temps de songer au repentir. Mais ces jours de calme, qui nous semblaient
devoir toujours durer, passrent pour nous avec plus de rapidit encore
que, dans un convoi  toute vapeur, les panoramas ne dfilent sous les
yeux.

Cette quitude fut trouble ds les premiers jours de notre mariage. A
moins de l'intervention directe d'une puissance occulte, il faut convenir
que le hasard se montra ici trangement intelligent. Si merveilleux que
paraisse le fait, vous ne penserez mme pas  le mettre en doute, puisque
aussi bien vous en avez la preuve vivante en mon fils. Bien des gens, au
reste, ne manqueraient pas d'y voir un fait purement physique et
physiologique et de l'expliquer rationnellement. Quoi qu'il en soit, je
remarquai tout  coup des traces de tristesse sur le visage de Rosalie. Je
lui en demandai la raison. Elle luda de me rpondre. Le lendemain et les
jours suivants, sa mlancolie ne faisant que crotre, je la conjurai de me
tirer d'inquitude. Elle finit par m'avouer une chose qui ne laissa pas
que de m'mouvoir au plus haut degr. La premire nuit mme de nos noces,
en mon lieu et place, bien que nous fussions dans l'obscurit, elle avait
vu, mais vu, prtendait-elle, comme je vous vois, la figure ple de
l'agent de change. Elle avait puis inutilement ses forces  chasser ce
qu'elle prenait d'abord pour un simple souvenir: le fantme n'tait sorti
de ses yeux qu'aux premires lueurs du crpuscule. De plus, ce qui certes
tait de nature  justifier son effroi, la mme vision l'avait perscute
avec une tnacit analogue plusieurs nuits de suite. Je simulai un profond
ddain et tchai de la convaincre qu'elle avait t dupe tout uniment
d'une hallucination. Je compris, au chagrin qui s'empara d'elle et se
tourna insensiblement en cette langueur o vous l'avez vue, que je n'avais
point russi  lui inculquer mon sentiment. Une grossesse pnible, agite,
quivalente  une maladie longue et douloureuse, empira encore ce malaise
d'esprit; et, si un accouchement heureux, en la comblant de joie, eut une
influence salutaire sur son moral, ce fut de bien courte dure. Je me vis
contraint, par-dessus cela, de la priver du bonheur d'avoir son enfant
auprs d'elle, puisque, par rapport  mes ressources officielles, une
nourrice  demeure chez moi et paru une dpense au-dessus de mes moyens.

mus de sentiments  figurer dignement dans une pastorale, nous allions
voir notre enfant de quinzaine en quinzaine. Rosalie l'aimait jusqu' la
passion, et moi-mme, je n'tais pas loin de l'aimer avec frnsie; car,
chose singulire, sur les ruines amonceles en moi, les instincts de la
paternit seuls restaient encore debout. Je m'abandonnais  des rves
ineffables; je me promettais de faire donner une ducation solide  mon
enfant, de le prserver, s'il tait possible, de mes vices, de mes fautes,
de mes tortures; il tait ma consolation, mon esprance. Quand je dis moi,
je parle galement de la pauvre Rosalie qui se sentait heureuse rien qu'
l'ide de voir ce fils grandir  ses cts. Quelles ne furent donc pas nos
inquitudes, notre anxit, quand,  mesure que l'enfant se dveloppait,
nous apermes sur son visage des lignes qui rappelaient de plus en plus
celui d'une personne que nous eussions voulu  jamais oublier. Ce ne fut
d'abord qu'un doute sur lequel nous gardmes le silence mme vis--vis
l'un de l'autre. Puis, la physionomie de l'enfant approcha  ce point de
celle de Thillard, que Rosalie m'en parla avec pouvante, et que moi-mme
je ne pus cacher qu' demi mes cruelles apprhensions. Enfin, la
ressemblance nous apparut telle, qu'il nous sembla vraiment que l'agent de
change ft ren en notre fils. Le phnomne et boulevers un cerveau
moins solide que le mien. Trop ferme encore pour avoir peur, je prtendis
rester insensible au coup qu'il portait  mon affection paternelle, et
faire partager mon indiffrence  Rosalie. Je lui soutins qu'il n'y avait
l qu'un hasard: j'ajoutai qu'il n'tait rien de plus changeant que le
visage des enfants, et que, probablement, cette ressemblance s'effacerait
avec l'ge; finalement, qu'au pis aller, il nous serait toujours facile de
tenir cet enfant  l'cart. J'chouai compltement. Elle s'obstina  voir
dans l'identit des deux figures un fait providentiel, le germe d'un
chtiment effroyable qui tt ou tard devait nous craser, et, sous
l'empire de cette conviction, son repos fut pour toujours dtruit.

D'autre part, sans parler de l'enfant, quelle tait notre vie? Vous avez
pu vous-mme en observer le trouble permanent, les agitations, les
secousses chaque jour plus violentes. Quand toute trace de mon crime avait
disparu, quand je n'avais plus rien  craindre absolument des hommes,
quand l'opinion sur moi tait devenue unanimement favorable, au lieu d'une
assurance fonde en raison, je sentais crotre mes inquitudes, mes
angoisses, mes terreurs. Je m'inquitais moi-mme avec les fables les plus
absurdes; dans le geste, la voix, le regard du premier venu, je voyais une
allusion  mon crime. Les allusions m'ont tenu incessamment sur le
chevalet du bourreau. Souvenez-vous de cette soire o M. Durosoir raconta
une de ses instructions. Dix annes de douleurs lancinantes n'quivaudront
jamais  ce que je ressentis au moment o, sortant de la chambre de
Rosalie, je me trouvai vis--vis du juge qui me regardait au visage.
J'tais de verre, il lisait jusqu'au fond de ma poitrine. Un instant,
j'entrevis l'chafaud. Rappelez-vous ce dicton: Il ne faut pas parler de
corde dans la maison d'un pendu, et vingt autres dtails de ce genre.
C'tait un supplice de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les
secondes. Quoi que j'en eusse, il se faisait dans mon esprit des ravages
effrayants. L'tat de Rosalie tait de beaucoup plus douloureux encore:
elle vivait vraiment dans les flammes. La prsence de l'enfant dans la
maison acheva d'en rendre le sjour intolrable. Incessamment, jour et
nuit, nous vcmes au milieu des scnes les plus cruelles. L'enfant me
glaait d'horreur. Je faillis vingt fois l'touffer. Outre cela, Rosalie,
qui se sentait mourir, qui croyait  la vie future, aux chtiments,
aspirait  se rconcilier avec Dieu. Je la raillais, je l'insultais, je
menaais de la battre, j'entrais dans des fureurs  l'assassiner. Elle
mourut  temps pour me prserver d'un deuxime crime. Quelle agonie! Elle
ne sortira jamais de ma mmoire.

Depuis, je n'ai pas vcu. Je m'tais flatt de n'avoir plus de conscience,
de ne jamais connatre le remords, et cette conscience, ces remords
grandissent  mes cts, en chair et en os, sous la forme de mon enfant.
Cet enfant, dont, malgr l'imbcillit, je consens  tre le gardien et
l'esclave, ne cesse de me torturer par son air, ses regards tranges, par
la haine instinctive qu'il me porte. N'importe o que j'aille, il me suit
pas  pas, il marche ou s'assoit dans mon ombre. La nuit, aprs une
journe de fatigue, je le sens  mes cts, et son contact suffit 
chasser le sommeil de mes yeux ou tout au moins  me troubler de
cauchemars. Je crains que tout  coup la raison ne lui vienne, que sa
langue ne se dlie, qu'il ne parle et ne m'accuse. L'inquisition, dans son
gnie des tortures, Dante lui-mme, dans sa suppliciomanie, n'ont jamais
rien imagin de si pouvantable. J'en deviens monomane. Je me surprends
dessinant  la plume la chambre o je commis mon crime; j'cris au bas
cette lgende: _Dans cette chambre, j'empoisonnai l'agent de change
Thillard-Ducornet_, et je signe. C'est ainsi que, dans mes heures de
fivre, j'ai dtaill sur mon journal  peu prs mot pour mot tout ce que
je vous ai racont.

Ce n'est pas tout. J'ai russi  me soustraire au supplice dont les
hommes chtient le meurtrier, et voil que ce supplice se renouvelle pour
moi presque chaque nuit. Je sens une main sur mon paule et j'entends une
voix qui murmure  mon oreille: Assassin! Je suis men devant des robes
rouges; une ple figure se dresse devant moi et s'crie: Le voil! C'est
mon fils. Je nie. Mon dessin et mes propres mmoires me sont reprsents
avec ma signature. Vous le voyez, la ralit se mle au songe et ajoute 
mon pouvante. J'assiste enfin  toutes les pripties d'un procs
criminel. J'entends ma condamnation: Oui, il est coupable. On me conduit
dans une salle obscure o viennent me joindre le bourreau et ses aides. Je
veux fuir, des liens de fer m'arrtent, et une voix me crie: Il n'est
plus pour toi de misricorde! J'prouve jusqu' la sensation du froid des
ciseaux sur mon cou. Un prtre prie  mes cts et m'invite parfois au
repentir. Je le repousse avec mille blasphmes. Demi-mort, je suis cahot
par les mouvements d'une charrette sur le pav d'une ville; j'entends les
murmures de la multitude comparables  ceux des vagues de la mer, et,
au-dessus, les imprcations de mille voix. J'arrive en vue de l'chafaud.
J'en gravis les degrs. Je ne me rveille que juste  l'heure o le
couteau glisse entre les rainures; quand, toutefois, mon rve ne continue
pas, quand je ne suis pas tran en prsence de celui que j'ai voulu nier,
de Dieu mme, pour y avoir les yeux brls par la lumire, pour y plonger
dans l'abme de mes iniquits, pour y tre supplici par le sentiment de
ma propre infamie. J'touffe, la sueur m'inonde, l'horreur comble mon me.
Je ne sais plus combien de fois dj j'ai subi ce supplice.

J'ai recours  l'opium. Mes douleurs en combattent l'effet, et rien n'est
plus atroce que cette lutte de la souffrance contre les fatigues du corps.
Et il n'y a pas  prtendre que je puisse me soustraire  cela. Je ne puis
pas mourir. Que deviendrait mon enfant? Il me possde, je suis sa proie,
sa bte de somme; il tient ferme dans sa main les rnes du mors que j'ai 
la bouche, et, par instants, il tire  me faire hurler. En d'autres termes,
il me rive  la vie, il cloue mes membres sur cette terre, pour que le
remords puisse  l'aise dvorer et redvorer mon coeur, mes entrailles.

Ce n'est rien encore. Au lieu de dormir, souvent je me lve; comme un
fantme, j'erre  travers les rues, je gagne les champs, je vais m'asseoir
dans quelque endroit cart. Les millions d'toiles qui mergent dans
l'espace me semblent autant d'yeux fixs sur moi, et je courbe
honteusement la tte: le front dans les mains, en dpit de moi-mme, je me
recueille, je plonge dans le pass, je reconstruis la chane de mes ides
et de mes actions. A ces ressouvenirs se mlent, comme autant de voix qui
m'accusent, me maudissent, les bruissements des arbres et des herbes, les
hurlements lugubres des chiens. Ces bruits s'enflent graduellement et
prennent les proportions d'une tempte. Glac de terreur, je me dresse; un
cercle de spectres hideux dansent autour de moi, remplissent mon oreille
de cris sauvage, dchirent ma chair de leurs griffes. Trop robuste pour
perdre connaissance, je suis sans force pour fuir, et je dois endurer ce
supplice jusqu' l'heure o l'hallucination m'abandonne, de guerre lasse
sans doute.

Voil mon existence. Vous voyez jusqu' quel point elle est horrible. Eh
bien, je n'aspire qu' souffrir encore plus. Ah! que je rende vingt yeux
pour un oeil, vingt dents pour une dent, mais que je prisse une fois, que
mon corps soit la pture des vers et qu'enfin je connaisse le repos de la
mort!...

Clment se tut, il n'ajouta plus rien; un long et funbre silence eut lieu.

Aprs ce qu'il venait d'entendre, rempli des sentiments les plus
douloureux, muet d'ailleurs  force d'pouvante, Destroy n'avait pas un
mot  dire. Il se leva et avec une profonde irrsolution que dnotait son
pas mal assur, se dirigea vers la porte. Clment, pleurant et sanglotant
pour ainsi dire, sans pleurs ni sanglots, livide et flasque, affaiss sur
lui-mme, agonisait, en quelque sorte, comme ces condamns en proie dj 
la mort, avant mme que le couteau ait touch leur tte. Au moment de
passer le seuil, Max, qui se dtourna et vit ce spectacle, ne put se
dfendre d'un mouvement de piti. A cet homme, son ami tant d'annes, et
dont la vue actuellement ne pouvait plus lui causer que de l'horreur, il
jeta, avant de disparatre, un long regard de commisration....

Destroy quitta Clment pour ne jamais le revoir.

Courb sous le poids des plus effroyables confidences que puissent our
des oreilles humaines, le pauvre Max, marchant devant lui, gagna la
campagne et y erra longtemps au hasard. La mlancolie et l'amertume
gonflaient sa poitrine; il touffait, les yeux lui faisaient mal, et la
solitude o il cherchait un allgement augmentait encore son malaise. De
dtours en dtours, un besoin instinctif de consolation le conduisit, sans
que sa volont y ft pour rien, jusque chez Mme Thillard. Effraye, en le
voyant tout dfait:

Mon Dieu, mon ami, lui demanda celle-ci avec inquitude, que vous est-il
arriv?

A demi suffoqu, Destroy s'agenouilla aux pieds de son amie et embrassa
ses genoux avec fivre. Puis, levant vers elle un visage baign de larmes
et un oeil tincelant de passion:

Oh! madame, s'cria-t-il, que je vous aime!

A cet lan passionn qui trahissait une incommensurable douleur, Mme
Thillard, oubliant mme d'tre curieuse, sentit, elle aussi, l'motion
l'envahir et les pleurs monter  ses yeux....




XVII.

Un homme heureux.


La disparition de Clment ne laissa pas que d'tre remarque. Dans le
principe, on ne voulait point admettre que Destroy ignort ce qu'il tait
devenu: on le harcelait pour en avoir des nouvelles. Bien que fond  le
croire aux tats-Unis, il se dfendait immuablement de savoir en quel lieu
ledit Clment s'tait rfugi. Dix annes et plus s'coulrent.
Insensiblement on l'oublia, comme les absents s'oublient. Max lui-mme y
pensait dj beaucoup moins; en son souvenir, l'histoire de son ancien ami
persistait sans doute, mais comme y eussent persist les impressions d'un
rve sinistre. Peu s'en fallait qu'il ne prt toutes ces aventures pour
les fantaisies d'une sombre imagination.

Cependant, il se rencontra chez son ami Rodolphe avec un jeune homme qui
venait de parcourir le monde en touriste. Ce jeune homme, bien connu sous
le nom de Sosthnes, avait tout uniment cette valeur qu'aux yeux du plus
grand nombre donne la fortune. Pour le soustraire  l'influence ruineuse
qu'exerait sur lui une femme entretenue, sa mre l'avait oblig
d'entreprendre un long voyage. Trois annes de sjour dans l'Amrique du
Nord avaient meubl sa mmoire d'une srie d'anecdotes plus ou moins
dignes d'intrt. Il avait visit nombre d'endroits, et, en dernier lieu,
s'tait arrt assez longtemps dans une petite ville de commerce situe
sur le lac Ontario. A beau mentir, ou, au moins, a beau parler qui vient
de loin. Max et Rodolphe l'coutaient avec distraction. Il s'interrompit
tout  coup.

N'avez-vous pas connu un nomm Clment? demanda-t-il aux deux amis.

Tandis que Rodolphe, dont la curiosit prenait feu, s'empressait de
rpondre affirmativement, Max tressaillait et regardait Sosthnes avec
inquitude.

Je vous en parle, reprit Sosthnes, parce que, soi-disant, il a vcu ici
dans le monde des gens de lettres et des artistes.

Tout mu de la rencontre, Rodolphe, avec son tourderie habituelle, plus
soucieux de parler que d'couter, accumula questions sur questions.
Sosthnes, exceptionnellement, fut intressant parce qu'il avait t
intress lui-mme. Max, contre toute attente, connut, jusque dans les
moindres dtails, la nouvelle existence d'un homme auquel il ne pouvait
penser sans frmir.

Le jeune touriste reprsentait Clment comme un personnage trange,
mystrieux, foncirement misrable au milieu de la prosprit, et qui,
pour peu qu'on l'approcht, veillait aussitt chez autrui d'indicibles
impressions. Il dpassait de peu la quarantaine, et ses yeux caves, son
front chauve, ses joues creuses et livides, la maigreur de son corps
courb, lui donnaient les apparences d'un vieillard, ou mieux, celles d'un
cadavre ambulant. Tout en ayant l'humeur la plus douce, il tait sombre,
taciturne, inaccessible  la gaiet, et dvor d'une activit fbrile qui
achevait de ruiner sa constitution.

On ne se rappelait pas l'avoir jamais vu sans son fils, jeune homme ple,
plus trange encore que son pre. Un oeil noir d'une fixit stupide, de
longs cheveux bruns naturellement boucls, rehaussaient encore sa pleur.
Bien qu'il n'et pas plus de quinze ou seize ans, il en accusait vingt, 
cause de ses traits accentus et d'une lgre moustache qui estompait dj
sa lvre suprieure. Sous le rapport des facults intellectuelles, il
n'tait pas  la hauteur d'un enfant de six mois; il n'ouvrait la bouche
que pour articuler des syllabes dnues de sens ou pousser des cris
rauques. Jamais il ne quittait son pre, pas mme pour dormir.

On les rencontrait frquemment dans les rues, sur les promenades, bras
dessus, bras dessous, le pre remorquant le fils, comme le crime trane 
sa suite la honte et la vengeance. C'tait la croyance commune qu'un
incommensurable malheur empoisonnait l'existence de cet homme. Il avait
des moeurs irrprochables, il ne mesurait ses jours que par le travail et
les bonnes actions, et n'veillait partout que des antipathies. Peut-tre,
sans son fils, ft-on parvenu  les vaincre; mais la vue de ce bel et
trange idiot, qui couchait dans son ombre, soulevait une vritable
horreur: on s'en dtournait comme on se gare d'un reptile dangereux.

Clment semblait tourment d'une soif d'argent inextinguible. Se livrant
au commerce avec frnsie, d'une hardiesse sans exemple, d'une habilet
rare, d'un bonheur proverbial dans toutes ses oprations, il tait dj
plus que millionnaire. Cependant qu'il faisait btir de vastes hangars,
qu'il agrandissait ses chantiers, qu'il tendait le cercle de ses affaires,
qu'il multipliait le nombre de ses agents, il vivait avec son fils dans
la plus modeste maison de l'endroit, se passait de domestiques et se
privait mme du luxe de l'aisance. Cette austrit, si peu d'accord
non-seulement avec sa fortune, mais encore avec le poids des travaux qu'il
accumulait sur lui, surprenait d'autant plus, qu'il tait invariablement,
 l'gard des malheureux, libral jusqu' profusion. Sans parler des
aventuriers qui l'exploitaient journellement, toujours impunment, il
accordait du travail  qui en voulait, distribuait les aumnes  pleines
mains, fondait des coles, contribuait pour une somme considrable 
l'dification d'un hpital. On l'avait vu sacrifier des intrts immenses
plutt que d'avoir un procs.

Ce n'tait rien encore. A toute heure du jour et de nuit, on trouvait
Clment prt  rendre service,  se dvouer, voire  sacrifier sa vie. On
et dit mme qu'il ne ft nulle part plus  l'aise qu'au centre des plus
grands dangers. Il n'tait pas un dsastre, dans la ville, auquel ne se
rattacht le souvenir de son courage. On citait de lui plus volontiers
divers traits qui approchaient rellement de l'hrosme. Un sinistre,
allum par la foudre, menaait de dvorer la ville; le vent propageait
l'incendie de quartier en quartier avec une rapidit extraordinaire; les
habitants, comprenant leur impuissance, restaient plongs dans la terreur
et le dsespoir. Tout  coup, sur le fate d'une charpente menaant ruine,
dans un tourbillon de fume rougetre, tait apparu Clment la hache  la
main. Au risque d'tre vingt fois englouti sous les dcombres, frappant 
droite et  gauche avec une vigueur surhumaine, il tait parvenu  faire
ce qu'on appelle la part du feu et  prserver ainsi de la ruine une foule
d'artisans et d'industriels.

Quelque six mois auparavant, par un temps effroyable, pour sauver quatre
malheureux que l'orage avait surpris, il s'tait bravement, sans
hsitation, expos sur le lac  un pril peut-tre plus grand encore. En
prsence du ciel noir sillonn d'clairs, du vent furieux qui bouleversait
l'Ontario et y soulevait des montagnes, les hommes les plus intrpides
manquaient de courage. Il et fallu,  leur avis, tre frapp de dmence
pour oser affronter un pareil ouragan. Aussi ft-ce avec une indicible
pouvante qu'on vit Clment s'lancer dans une barque et s'abandonner aux
vagues. On le considra sur-le-champ comme perdu. Toutefois, il n'avait
pas seulement chapp  une mort certaine, il avait encore eu l'incroyable
bonheur de voir son audace couronne d'un plein succs.

Enfin, on ne se souvenait pas sans le plus vif enthousiasme du dvouement
vraiment sublime qu'il avait dploy durant une pidmie. La population
tait plus que dcime; les riches, les prtres, les mdecins eux-mmes,
du moins ceux qui n'avaient pas succomb, s'taient enfuis; on ne voyait
que morts et mourants;  l'aspect du drapeau noir flottant sur les glises
et la maison commune, ceux que la contagion pargnait agonisaient de peur.
Clment parut se jouer d'un flau qui rpandait l'alarme  dix lieues aux
alentours. Non content de ne pas migrer, il parcourait les rues, relevait
le courage des uns, contraignait les autres  l'action, soignait les
malades, enterrait les morts. Outre qu'il sauva nombre de gens par
l'intrpidit de son exemple,  force d'nergie il prserva de la peste
une ville dj dpeuple par l'pidmie. Cependant, le flau passa sur sa
tte et celle de son fils sans mme y toucher. Il semblait dcidment que
cet homme qui mprisait si profondment la mort ft galement mpris
d'elle.

En dpit de tels services, la reconnaissance  son gard se bornait  une
sorte d'admiration superstitieuse. Il donnait lieu  trop de marques
singulires et inquitantes. Les remercments ne lui causaient que de la
gne. Le contact de ses semblables le rendait tout honteux. Sa tristesse,
son abngation, sa tmrit, ressemblaient aux effets du remords. De plus,
il tait notoire que de sa maison, la nuit, s'chappaient parfois des
hurlements sauvages  croire que le pre et l'enfant se prenaient de
querelle et se ruaient l'un sur l'autre. Comment ne l'et-on pas fui,
quand dj son extrieur, sa taciturnit, la vue de son fils, suffisaient
et au del  teindre aussitt dans tous les esprits jusqu' la vellit
de le connatre intimement?

Sosthnes occupait le premier tage d'une maison situe non loin du
domicile de Clment. Les contradictions taient videntes dans
quelques-uns des bruits dont celui-ci tait l'objet. On pouvait d'ailleurs
les avoir invents, ou du moins singulirement exagrs. En dfinitive, il
n'tait personne qui ne tnt ce Franais pour le plus inoffensif et le
meilleur des hommes. Sosthnes s'tait dcid  lui rendre visite.

Il n'avait qu' se louer de l'accueil qu'il en avait reu. Les apparences
taient loin de rpondre aux commrages en circulation. Au premier abord,
Sosthnes se flicita d'avoir fait ses rserves. C'tait trop se hter.
Insensiblement, il se livra  des observations du caractre le plus
attristant. Clment se pliait en esclave  tous les caprices de son fils;
il semblait l'idoltrer et se complaire  lui obir. Mais l'enfant n'tait
touch ni de cette affection, ni de ces complaisances; il avait  peine ce
qu'il exigeait imprieusement par des cris, qu'il redevenait impassible.
Il repoussait en hurlant les caresses paternelles et avait le privilge
trange, avec sa pleur morne, son oeil dur, l'inflexibilit de sa bouche,
son mutisme, de remplir son pre lui-mme de terreur. Quel effet ne
devait-il pas produire sur les trangers?

Sans y tre provoqu, Clment avait fait quelques confidences  son
compatriote. Tout me russit, avait-il dit, je ne comprends rien  mon
bonheur. La plus dsastreuse entreprise devenait excellente ds qu'il
s'en mlait. On disait effectivement dans le pays: Heureux comme M.
Clment. En moins de onze ans, il avait amass une brillante fortune.
Cela ne lui suffisait pas. Il voulait avoir des millions avant de
retourner en Europe. Son intention tait d'y fonder des tablissements
utiles.

Encourag par cette confiance, Sosthnes s'tait hasard  le questionner
sur son incurable mlancolie. Clment eut l'air embarrass, J'ai perdu
une femme que j'adorais, dit-il enfin en dtournant la tte. Je comptais
passer mes vieux jours avec elle. Sa mort m'a laiss entirement seul,
puisque aussi bien, comme vous voyez, mon fils est innocent. Depuis cette
perte, je n'ai pas got une heure de repos. Ma douleur crot mme avec le
temps. Sosthnes se rappelait encore ces paroles: Je n'ai jamais ni faim
ni soif, je ne dors presque pas, quand le travail auquel je m'assujettis
briserait l'organisation la plus robuste. Au milieu des plus rudes
fatigues, je ne puis trouver l'oubli: mon esprit reste libre et travaille
de son ct. Quand je suis prt  tomber d'puisement, je le suis aussi 
succomber sous le poids de mes souvenirs. J'ignore comment je puis vivre
ainsi. Il faut que la vie tienne au corps d'une trange faon. Et comme
Sosthnes s'tonnait d'une douleur aussi persistante: Oh! reprit Clment
d'un accent et d'un air  tirer les larmes des yeux, j'ai aussi une
maladie cruelle qui exerce son influence sur moi. Je fais tout au monde
pour me distraire, pour chasser les noires tristesses qui m'accablent,
mais sans y russir.

Clment et son fils n'avaient pas tard  faire natre chez Sosthnes ce
sentiment de rpulsion que finissait toujours par causer leur prsence.
Celui-ci s'tait ht de quitter le pays pour ne plus les voir.




XVIII.

Conclusion.


Une dernire preuve attendait Destroy. Les inquitudes qu'occasionnait en
lui le fait seul d'avoir t li avec Clment ne devaient pas mme cesser
 la mort de ce dernier. Cinq ou six ans plus tard, en mme temps que les
journaux lui apprenaient cette mort, il avait le chagrin d'y entendre
mler son nom.

Clment comprit enfin que son dernier jour approchait. L'ide de revoir
son pays une dernire fois s'empara de lui avec une telle passion, qu'il
capitalisa  la hte sa fortune et prit passage avec son fils sur un
navire qui faisait voile pour l'Europe.

La traverse fut longue et incidente de frquents orages; de mmoire de
marin, jamais peut-tre l'atmosphre n'avait prsent le spectacle
d'autant de brusques variations. Extnu, dchir de douleurs atroces,
Clment tait hors d'tat de supporter une mer incessamment battue par des
vents contraris; ses jours n'taient plus qu'une vritable agonie; on
s'attendait d'heure en heure  lui voir rendre l'me. Ses douleurs lui
arrachaient des plaintes navrantes; il suppliait qu'on le jett  la mer,
ou tout au moins qu'on le dpost sur un rivage quelconque. Le capitaine
en eut piti. Il supposa que deux ou trois heures de terre calmeraient un
peu les souffrances de ce misrable. On relcha  la hauteur d'une le
inculte, de facile abord, qui spare l'espace compris entre le nouveau
monde et l'Europe en deux longueurs  peu prs gales.

Des rameurs conduisirent le capitaine et Clment au rivage. Ces deux
derniers mirent pied  terre et s'avancrent dans l'le en gravissant
lentement la rampe d'un monticule  l'ombre duquel ils disparurent
bientt. Deux heures environ s'coulrent. Le soleil se couchait dj,
qu'ils n'taient pas encore de retour. Ceux qui les avaient amens
jugeaient prudent d'aller  leur rencontre. La silhouette du capitaine se
dessina tout  coup sur le disque du soleil couchant. Il tait seul. Il
courait. En deux enjambes il rejoignit ses hommes. Clment venait de
mourir subitement comme s'il et t frapp de la foudre.

Le capitaine fit dresser un procs-verbal de cette mort et des
circonstances qui l'avaient accompagne. Clment tait d'une faiblesse
extrme; il pouvait  peine se soutenir. Une agitation fbrile, analogue 
celle du dlire, se manifesta soudainement en lui. Il jeta des regards
effars sur le paysage. Devant les yeux se droulait une plaine aride,
lgrement ondule, sans arbres, sans vgtation d'aucune sorte. A
l'horizon, s'tendait la mer dont la surface prsentait une srie infinie
de losanges alternativement sombres et lumineux. Le murmure confus,
monotone des vagues, remplissait l'me de tristesse. Un vent glacial, un
ciel gris, travers au couchant de quelques bandes d'un rouge sinistre,
achevaient de faire de cet endroit l'un des plus affreux et des plus
dsolants qu'on pt imaginer. Clment en fit la remarque. Il ajouta en
portant la main  ses yeux avec motion:

Voil, monsieur, l'image de ma vie: l'aridit, l'horreur, le dsespoir.

Peu aprs, il reprit d'un air gar:

N'entendez-vous rien? Il me semble que des voix appellent.

Le bruissement de la mer pouvait en effet produire cette illusion.

Clment fit encore quelques pas et dit:

Asseyons-nous, monsieur, je me trouve mal.

Il n'tait pas assis depuis quelques secondes, qu'il se dressa d'un bond.

Allons-nous-en! s'cria-t-il.

Ses forces le trahirent, il s'arrta.

C'est singulier, fit-il d'une voix teinte, je n'y vois plus.

Il suffoquait.

J'touffe, secourez-moi!

Le capitaine, qui l'observait avec inquitude, courut  lui. Il arriva
trop tard pour le soutenir. Clment venait de crouler  terre comme une
masse inerte. Il avait cess de vivre.

Il eut l'Ocan pour tombeau.

On trouva sur lui, parmi ses papiers, un projet informe de testament
olographe par lequel il instituait formellement Destroy son lgataire
universel. La plupart de ses autres volonts taient exprimes avec
beaucoup moins de prcision. On devinait que le temps lui avait fait
dfaut. Un homme qui le connaissait bien pouvait toutefois les pntrer
aisment. La moiti de son avoir, qui constituait une somme triple de
celle dont il avait dpouill l'agent de change, devait tre remise 
madame Thillard; sur l'autre moiti serait prlev le capital d'une
pension viagre suffisante pour que son fils ft l'objet des plus grands
soins dans une maison de sant. Une note spciale, rdige bien avant ce
testament, montrait combien profondment il aimait cet enfant et avec
quelle persistante nergie il se proccupait de son avenir. Enfin, on
utiliserait le reste de sa fortune  crer des lits dans un hospice de
vieillards et  doter divers autres tablissements de bienfaisance.

A l'occasion d'un service clbr en son honneur, quelques paroles furent
prononces qui roulaient sur ce thme: _Pertransivit benefaciendo_.

C'tait un fait. Il vivait en faisant le bien, il accumulait bonne action
sur bonne action, il s'efforait de se rendre agrable aux hommes; de
gagner leur estime, de mriter leur admiration. Ebranl dans son
scepticisme, effray, sinon repentant, il se flattait sans doute,  force
de gnrosit et de dvouement, d'apaiser ses grandissantes et atroces
terreurs.

On a vu jusqu' quel point tait profonde son illusion.

chapp d'un milieu qui ne reconnat rien en dehors de lui, d'un milieu o
la lgalit est la souveraine moralit, il tombait pourtant en proie  des
tortures inoues dont on essayerait vainement de contester la source. Les
annes, loin d'teindre en lui de dvorants souvenirs, en redoublaient la
vivacit, et tout porte  croire qu'il dsesprait de trouver, mme dans
la mort, un terme  son supplice.

Son memento contenait du moins cet aveu prcis qu'il y formulait d'une
main tremblante quelques jours avant de mourir:

Non, quoi qu'on puisse prtendre, ce qu'on appelle conscience n'est pas
uniquement le fruit de l'ducation. Il est mme des crimes que ni le
repentir, ni la douleur, ni le sacrifice perptuel de soi ne sauraient
racheter, des crimes qui outragent essentiellement la nature, qui excluent
fatalement l'homme du milieu des hommes.

Telles furent sa vie et sa fin. Si quelque chose pouvait consoler de ce
qu'elles ont d'horrible, ce serait  coup sr la bonne aventure de
Destroy. On se rappelle que, pour lui, la douleur tait comme le sel de
l'me, et que la pauvret et l'obstacle, loin de lui souffler des
sentiments de rvolte, lui semblaient un mal utile, un stimulant contre
l'engourdissement des facults. Il devait recueillir le fruit de sa
patience, de son courage, de ses ides justes. Une haute fortune, en effet,
comblait son ambition juste  l'heure o Clment, puis par de longues
et indicibles tortures, mourait loin de son pays, en proie au remords et
au dsespoir.

FIN.

       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES.

I. Deux amis      1

II. Profil du hros      7

III. Sur la mort d'un agent de change      15

IV. Intrieur de Clment      24

V. Ses confidences      33

VI. Son portrait en pied      42

VII. Mme Thillard chez Clment      51

VIII. Singulires proccupations de Rosalie      60

IX. A la campagne      71

X. Soire musicale      77

XI. trange intermde      88

XII. L'enfant terrible      102

XIII. Mort de Rosalie      115

XIV. Quantum mutatus ab illo!      124

XV. Aveux complets      131

XVI. Remords      149

XVII. Un homme heureux      162

XVIII. Conclusion      172

FIN DE LA TABLE.

       *       *       *       *       *

TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET Cie
Imprimeurs du Snat et de la Cour de Cassation
Paris, rue de Vaugirard, 9

       *       *       *       *       *

FIN






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     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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