Project Gutenberg's Les diaboliques, by Jules Amde Barbey d'Aurevilly

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Title: Les diaboliques

Author: Jules Amde Barbey d'Aurevilly

Release Date: October 25, 2004 [EBook #13848]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Amde Barbey d'Aurevilly
LES DIABOLIQUES
(1850 -- 1874)


Table des matires

Premire prface aux Diaboliques
Prface de la premire dition
Le rideau cramoisi
Le plus bel amour de Don Juan
I
II
III
IV
V
Le bonheur dans le crime
Le dessous de cartes d'une partie de whist
I
II
III
 un dner d'athes
La vengeance d'une femme



Premire prface aux Diaboliques

 qui ddier cela?...
J. B. d'A.
Voici (sauf modifications ultrieures) la Prface de mes
Diaboliques.
Pourquoi les Diaboliques?
Est-ce pour les histoires qui sont ici?
Ou pour les femmes de ces histoires?
Qui sait?

Les Histoires sont vraies. Rien d'invent. Tout vu. Tout touch du
coude ou du doigt. Il y aura certainement des ttes vives, montes
par ce titre de Diaboliques, qui ne les trouveront pas aussi
diaboliques qu'elles ont l'air de s'en vanter. Elles s'attendaient
 des inventions,  des complications,  des recherches,  des
raffinements,  tout le tremblement du mlodrame moderne, qui se
fourre partout, mme dans le roman: quelque chose comme les
Mmoires du Diable qui n'ont donn  leur auteur qu'une peine du
Diable. Mais les Diaboliques ne sont point des diableries, ce sont
des diaboliques: des histoires relles de ce temps civilis et si
divin que, quand on s'avise de les crire, il semble que ce soit
le Diable qui ait dict... Le Diable est comme Dieu. Le
manichisme qui est la souche de toutes les grandes hrsies du
Moyen-ge, le manichisme n'est pas si bte! Malebranche disait
que Dieu se reconnaissait  l'emploi DES MOYENS LES PLUS. Le
Diable aussi.

Quant aux femmes de ces histoires, pourquoi ne seraient-elles pas
les diaboliques? N'ont-elles pas assez de diabolisme en leur
personne pour mriter ce doux nom-l?... Diabolique, il n'y en a
pas une seule ici qui ne le soit  quelque degr. Il n'y en a pas
une seule  qui on puisse dire le mot de mon ange sans exagrer.
Comme le Diable qui tait un ange aussi, mais qui a culbut, si
elles sont des anges encore, c'est la tte en bas, le reste... en
haut! Pas une ici qui soit pure, vertueuse, innocente. Monstres
mme  part, elles prsentent un effectif de bons sentiments et de
moralit bien peu considrable. Elles pourraient donc s'appeler
Diaboliques sans l'avoir vol. On a voulu faire un petit Muse de
ces Dames, en attendant qu'on fasse le Muse, encore plus petit,
des Dames qui leur font pendant et contraste dans la socit, car
toutes choses sont doubles. L'Art a deux lobes, comme le cerveau.
La Nature ressemble  ces femmes qui ont un oeil bleu et un oeil
noir. Voici l'oeil noir, dessin  l'encre... de la PETITE VERTU.
Oh! de la plus petite qu'on ait pu trouver!

On donnera peut-tre l'oeil bleu, plus tard, si on trouve du bleu
assez, pur. Mais y en a-t-il?

En ce cas-l, aprs les DIABOLIQUES viendraient les CELESTES.

Fin de 1870. Dcembre.
J. B. d'A.


Prface de la premire dition

Voici les six premires!

Si le public y mord, et les trouve  son got, on publiera
prochainement les six autres; car elles sont douze, comme une
douzaine de pches, -- ces pcheresses!

Bien entendu qu'avec leur titre de Diaboliques, elles n'ont pas la
prtention d'tre un livre de prires ou d'Imitation chrtienne...
Elles ont pourtant t crites par un moraliste chrtien, mais qui
se pique d'observation vraie, quoique trs hardie, et qui croit --
c'est sa potique,  lui -- que les peintres puissants peuvent
tout peindre et que leur peinture est toujours assez morale quand
elle est tragique et qu'elle donne l'horreur des choses qu'elle
retrace. Il n'y a d'immoral que les Impassibles et les Ricaneurs.
Or, l'auteur de ceci, qui croit au Diable et  ses influences dans
le monde, n'en rit pas, et il ne les raconte aux mes pures que
pour les en pouvanter.

Quand on aura lu ces Diaboliques, je ne crois pas qu'il y ait
personne en disposition de les recommencer en fait, et toute la
moralit d'un livre est l...

Cela dit pour l'honneur de la chose, une autre question. Pourquoi
l'auteur a-t-il donn  ces petites tragdies de plain-pied ce nom
bien sonore -- peut-tre trop -- de Diaboliques?... Est-ce pour
les histoires elles-mmes qui sont ici? ou pour les femmes de ces
histoires?...

Ces histoires sont malheureusement vraies. Rien n'en a t
invent. On n'en a pas nomm les personnages: voil tout! On les a
masqus, et on a dmarqu leur linge. L'alphabet m'appartient,
disait Casanova, quand on lui reprochait de ne pas porter son nom.
L'alphabet des romanciers, c'est la vie de tous ceux qui eurent
des passions et des aventures, et il ne s'agit que de combiner,
avec la discrtion d'un art profond, les lettres de cet alphabet-
l. D'ailleurs, malgr le vif de ces histoires  prcautions
ncessaires, il y aura certainement des ttes vives, montes par
ce titre de Diaboliques, qui ne les trouveront pas aussi
diaboliques qu'elles ont l'air de s'en vanter. Elles s'attendront
 des inventions,  des complications,  des recherches,  des
raffinements,  tout le tremblement du mlodrame moderne, qui se
fourre partout, mme dans le roman. Elles se tromperont, ces mes
charmantes!... Les Diaboliques ne sont pas des diableries: ce sont
des Diaboliques, -- des histoires relles de ce temps de progrs
et d'une civilisation si dlicieuse et si divine, que, quand on
s'avise de les crire, il semble toujours que ce soit le Diable
qui ait dict!... Le Diable est comme Dieu. Le Manichisme, qui
fut la source des grandes hrsies du Moyen Age, le Manichisme
n'est pas si bte. Malebranche disait que Dieu se reconnaissait, 
l'emploi des moyens les plus simples. Le Diable aussi.

Quant aux femmes de ces histoires, pourquoi ne seraient-elles pas
les DIABOLIQUES? N'ont-elles pas assez de diabolisme en leur
personne pour mriter ce doux nom? Diaboliques! il n'y en a pas
une seule ici qui ne le soit  quelque degr. Il n'y en a pas une
seule  qui on puisse dire srieusement le mot de Mon ange! sans
exagrer. Comme le Diable, qui tait un ange aussi, mais qui a
culbut, -- si elles sont des anges, c'est comme lui, -- la tte
en bas, le... reste en haut! Pas une ici qui soit pure, vertueuse,
innocente. Monstres mme  part, elles prsentent un effectif de
bons sentiments et de moralit bien peu considrable. Elles
pourraient donc s'appeler aussi les Diaboliques, sans l'avoir
vol... On a voulu faire un petit muse de ces dames, -- en
attendant qu'on fasse le muse, encore plus petit, des dames qui
leur font pendant et contraste dans la socit, car toutes choses
sont doubles! L'art a deux lobes, comme le cerveau. La nature
ressemble  ces femmes qui ont un oeil bleu et un oeil noir. Voici
l'oeil noir dessin  l'encre --  l'encre de la petite vertu.

On donnera peut-tre l'oeil bleu plus tard.
Aprs les DIABOLIQUES, les CELESTES... si on trouve du bleu assez
pur...
Mais y en a-t-il?

Jules BARBEY D'AUREVILLY.
Paris, 1er mai 1874.


Le rideau cramoisi

Really.

Il y a terriblement d'annes, je m'en allais chasser le gibier
d'eau dans les marais de l'Ouest, -- et comme il n'y avait pas
alors de chemins de fer dans le pays o il me fallait voyager, je
prenais la diligence de *** qui passait  la patte d'oie du
chteau de Rueil et qui, pour le moment, n'avait dans son coup
qu'une seule personne. Cette personne, trs remarquable  tous
gards, et que je connaissais pour l'avoir beaucoup rencontre
dans le monde, tait un homme que je vous demanderai la permission
d'appeler le vicomte de Brassard. Prcaution probablement inutile!
Les quelques centaines de personnes qui se nomment le monde 
Paris sont bien capables de mettre ici son nom vritable... Il
tait environ cinq heures du soir. Le soleil clairait de ses feux
alentis une route poudreuse, borde de peupliers et de prairies,
sur laquelle nous nous lanmes au galop de quatre vigoureux
chevaux dont nous voyions les croupes muscles se soulever
lourdement  chaque coup de fouet du postillon, -- du postillon,
image de la vie, qui fait toujours trop claquer son fouet au
dpart!

Le vicomte de Brassard tait  cet instant de l'existence o l'on
ne fait plus gure claquer le sien... Mais c'est un de ces
tempraments dignes d'tre Anglais (il a t lev en Angleterre),
qui blesss  mort, n'en conviendraient jamais et mourraient en
soutenant qu'ils vivent. On a dans le monde, et mme dans les
livres, l'habitude de se moquer des prtentions  la jeunesse de
ceux qui ont dpass cet ge heureux de l'inexprience et de la
sottise, et on a raison, quand la forme de ces prtentions est
ridicule; mais quand elle ne l'est pas, -- quand, au contraire,
elle est imposante comme la fiert qui ne veut pas dchoir et qui
l'inspire, je ne dis pas que cela n'est point insens, puisque
cela est inutile, mais c'est beau comme tant de choses
insenses!... Si le sentiment de la Garde qui meurt et ne se rend
pas est hroque  Waterloo, il ne l'est pas moins en face de la
vieillesse, qui n'a pas, elle, la posie des baonnettes pour nous
frapper. Or, pour des ttes construites d'une certaine faon
militaire, ne jamais se rendre est,  propos de tout, toujours
toute la question, comme  Waterloo!

Le vicomte de Brassard, qui ne s'est pas rendu (il vit encore, et
je dirai comment, plus tard, car il vaut la peine de le savoir),
le vicomte de Brassard tait donc,  la minute o je montais dans
la diligence de ***, ce que le monde, froce comme une jeune
femme, appelle malhonntement un vieux beau. Il est vrai que
pour qui ne se paie pas de mots ou de chiffres dans cette question
d'ge, o l'on n'a jamais que celui qu'on parat avoir, le vicomte
de Brassard pouvait passer pour un beau tout court. Du moins, 
cette poque, la marquise de V..., qui se connaissait en jeunes
gens et qui en aurait tondu une douzaine, comme Dalila tondit
Samson, portait avec assez de faste, sur un fond bleu, dans un
bracelet trs large, en damier, or et noir, un bout de moustache
du vicomte que le diable avait encore plus roussie que le temps...
Seulement, vieux ou non, ne mettez sous cette expression de
beau, que le monde a faite, rien du frivole; du mince et de
l'exigu qu'il y met, car vous n'auriez pas la notion juste de mon
vicomte de Brassard, chez qui, esprit, manires, physionomie, tout
tait large, toff, opulent, plein de lenteur patricienne, comme
il convenait au plus magnifique dandy que j'aie connu, moi qui, ai
vu Brummel devenir fou, et d'Orsay mourir!

C'tait, en effet, un dandy que le vicomte de Brassard. S'il l'et
t moins, il serait devenu certainement marchal de France. Il
avait t ds sa jeunesse un des plus brillants officiers de la
fin du premier Empire. J'ai ou dire, bien des fois,  ses
camarades de rgiment, qu'il se distinguait par une bravoure  la
Murat, complique de Marmont. Avec cela, -- et avec une tte trs
carre et trs froide, quand le tambour ne battait pas, -- il
aurait pu, en trs peu de temps, s'lancer aux premiers rangs de
la hirarchie militaire, mais le dandysme!... Si vous combinez le
dandysme avec les qualits qui font l'officier: le sentiment de la
discipline, la rgularit dans le service, etc., etc., vous verrez
ce qui restera de l'officier dans la combinaison et s'il ne saute
pas comme une poudrire! Pour qu' vingt instants de sa vie
l'officier de Brassard n'et pas saut, c'est que, comme tous les
dandys, il tait heureux. Mazarin l'aurait employ, -- ses nices
aussi, mais pour une autre raison: il tait superbe.

Il avait eu cette beaut ncessaire au soldat plus qu' personne,
car il n'y a pas de jeunesse sans la beaut, et l'arme, c'est la
jeunesse de la France! Cette beaut, du reste, qui ne sduit pas
que les femmes, mais les circonstances elles-mmes, -- ces
coquines, -- n'avait pas t la seule protection qui se ft
tendue sur la tte du capitaine de Brassard. Il tait, je crois,
de race normande, de la race de Guillaume le Conqurant, et il
avait, dit-on, beaucoup conquis... Aprs l'abdication de
l'Empereur, il tait naturellement pass aux Bourbons, et, pendant
les Cent-Jours, surnaturellement leur tait demeur fidle. Aussi,
quand les Bourbons furent revenus, la seconde fois, le vicomte
fut-il arm chevalier de Saint-Louis de la propre main de Charles
X (alors MONSIEUR). Pendant tout le temps de la Restauration, le
beau de Brassard ne montait pas une seule fois la garde aux
Tuileries, que la duchesse d'Angoulme ne lui adresst, en
passant, quelques mots gracieux. Elle, chez qui le malheur avait
tu la grce, savait en retrouver pour lui. Le ministre, voyant
cette faveur, aurait tout fait pour l'avancement de l'homme que
Madame distinguait ainsi; mais, avec la meilleure volont du
monde, que faire pour cet enrag dandy qui -- un jour de revue --
avait mis l'pe  la main, sur le front de bandire de son
rgiment, contre son inspecteur gnral, pour une observation de
service?... C'tait assez que de lui sauver le conseil de guerre.
Ce mpris insouciant de la discipline, le vicomte de Brassard
l'avait port partout. Except en campagne, o l'officier se
retrouvait tout entier, il ne s'tait jamais astreint aux
obligations militaires. Maintes fois, on l'avait vu, par exemple,
au risque de se faire mettre  des arrts infiniment prolongs,
quitter furtivement sa garnison pour aller s'amuser dans une ville
voisine et n'y revenir que les jours de parade ou de revue, averti
par quelque soldat qui l'aimait, car si ses chefs ne se souciaient
pas d'avoir sous leurs ordres un homme dont la nature rpugnait 
toute espce de discipline et de routine, ses soldats, en
revanche, l'adoraient. Il tait excellent pour eux. Il n'en
exigeait rien que d'tre trs braves, trs pointilleux et trs
coquets, ralisant enfin le type de l'ancien soldat franais, dont
la Permission de dix heures et trois  quatre vieilles chansons,
qui sont des chefs-d'oeuvre, nous ont conserv une si exacte et si
charmante image. Il les poussait peut-tre un peu trop au duel,
mais il prtendait que c'tait l le meilleur moyen qu'il connt
de dvelopper en eux l'esprit militaire. Je ne suis pas un
gouvernement, disait-il, et je n'ai point de dcorations  leur
donner quand ils se battent bravement entre eux; mais les
dcorations dont je suis le grand-matre (il tait fort riche de
sa fortune personnelle), ce sont des gants, des buffleteries de
rechange, et tout ce qui peut les pomponner, sans que l'ordonnance
s'y oppose. Aussi, la compagnie qu'il commandait effaait-elle,
par la beaut de la tenue, toutes les autres compagnies de
grenadiers des rgiments de la Garde, si brillante dj. C'est
ainsi qu'il exaltait  outrance la personnalit du soldat,
toujours prte, en France,  la fatuit et  la coquetterie, ces
deux provocations permanentes, l'une par le ton qu'elle prend,
l'autre par l'envie qu'elle excite. On comprendra, aprs cela, que
les autres compagnies de son rgiment fussent jalouses de la
sienne. On se serait battu pour entrer dans celle-l, et battu
encore pour n'en pas sortir.

Telle avait t, sous la Restauration, la position tout
exceptionnelle du, capitaine vicomte de Brassard. Et comme il n'y
avait pas alors, tous les matins, comme sous l'Empire, la
ressource de l'hrosme en action qui fait tout pardonner,
personne n'aurait certainement pu prvoir ou deviner combien de
temps aurait dur cette martingale d'insubordination qui tonnait
ses camarades, et qu'il jouait contre ses chefs avec la mme
audace qu'il aurait jou sa vie s'il ft all au feu, lorsque la
rvolution de 1830 leur ta, s'ils l'avaient, le souci, et  lui,
l'imprudent capitaine, l'humiliation d'une destitution qui le
menaait chaque jour davantage. Bless grivement aux Trois jours,
il avait ddaign de prendre du service sous la nouvelle dynastie
des d'Orlans qu'il mprisait. Quand la rvolution de Juillet les
fit matres d'un pays qu'ils n'ont pas su garder, elle avait
trouv le capitaine dans son lit, malade d'une blessure qu'il
s'tait faite au pied en dansant -- comme il aurait charg -- au
dernier bal de la duchesse de Berry. -- Mais au premier roulement
de tambour, il ne s'en tait pas moins lev pour rejoindre sa
compagnie, et comme il ne lui avait pas t possible de mettre des
bottes,  cause de sa blessure, il s'en tait all  l'meute
comme il s'en serait all au bal, en chaussons vernis et en bas de
soie, et c'est ainsi qu'il avait pris la tte de ses grenadiers
sur la place de la Bastille, charg qu'il tait de balayer dans
toute sa longueur le boulevard. Paris, o les barricades n'taient
pas dresses encore, avait un aspect sinistre et redoutable. Il
tait dsert. Le soleil y tombait d'aplomb, comme une premire
pluie de feu qu'une autre devait suivre, puisque toutes ces
fentres, masques de leurs persiennes, allaient, tout  l'heure,
cracher la mort... Le capitaine de Brassard rangea ses soldats sur
deux lignes, le long et le plus prs possible des maisons, de
manire que chaque file de soldats ne ft expose qu'aux coups de
fusil qui lui venaient d'en face, -- et lui, plus dandy que
jamais, prit le milieu de chausse. Ajust des deux cts par des
milliers de fusils, de pistolets et de carabines, depuis la
Bastille jusqu' la rue de Richelieu, il n'avait pas t atteint,
malgr la largeur d'une poitrine dont il tait peut-tre un peu
trop fier, car le capitaine de Brassard poitrinait au feu, comme
une belle femme, au bal, qui veut mettre sa gorge en valeur,
quand, arriv devant Frascati,  l'angle de la rue de Richelieu,
et au moment o il commandait  sa troupe de se masser derrire
lui pour emporter la premire barricade qu'il trouva dresse sur
son chemin, il reut une balle dans sa magnifique poitrine, deux
fois provocatrice, et par sa largeur, et par les longs
brandebourgs d'argent qui y tincelaient d'une paule  l'autre,
et il eut le bras cass d'une pierre, -- ce qui ne l'empcha pas
d'enlever la barricade et d'aller jusqu' la Madeleine,  la tte
de ses hommes enthousiasms. L, deux femmes en calche, qui
fuyaient Paris insurg, voyant un officier de la Garde bless,
couvert de sang et couch sur les blocs de pierre qui entouraient,
 cette poque-l, l'glise de la Madeleine  laquelle on
travaillait encore, mirent leur voiture  sa disposition, et il se
fit mener par elles au Gros-Caillou, o se trouvait alors le
marchal de Raguse,  qui il dit militairement: Marchal, j'en ai
peut-tre pour deux heures; mais pendant ces deux heures-l,
mettez-moi partout o vous voudrez! Seulement il se trompait...
Il en avait pour plus de deux heures. La balle qui l'avait
travers ne le tua pas. C'est plus de quinze ans aprs que je
l'avais connu, et il prtendait alors, au mpris de la mdecine et
de son mdecin, qui lui avait expressment dfendu de boire tout
le temps qu'avait dur la fivre de sa blessure, qu'il ne s'tait
sauv d'une mort certaine qu'en buvant du vin de Bordeaux.

Et en en buvant, comme il en buvait! car, dandy en tout, il
l'tait dans sa manire de boire comme dans tout le reste... il
buvait comme un Polonais. Il s'tait fait faire un splendide verre
en cristal de Bohme, qui jaugeait, Dieu me damne! une bouteille
de bordeaux tout entire, et il le buvait d'une haleine! Il
ajoutait mme, aprs avoir bu, qu'il faisait tout dans ces
proportions-l, et c'tait vrai! Mais dans un temps o la force,
sous toutes les formes, s'en va diminuant, on trouvera peut-tre
qu'il n'y a pas de quoi tre fat. Il l'tait  la faon de
Bassompierre, et il portait le vin comme lui. Je l'ai vu sabler
douze coups de son verre de Bohme, et il n'y paraissait mme pas!
Je l'ai vu souvent encore, dans ces repas que les gens dcents
traitent d'orgies, et jamais il ne dpassait, aprs les plus
brlantes lampes, cette nuance de griserie qu'il appelait, avec
une grce lgrement soldatesque, tre un peu pompette, en
faisant le geste militaire de mettre un pompon  son bonnet. Moi,
qui voudrais vous faire bien comprendre le genre d'homme qu'il
tait, dans l'intrt de l'histoire qui va suivre, pourquoi ne
vous dirai-je pas que je lui ai connu sept matresses, en pied, 
la fois,  ce bon braguard du XIXe sicle; comme l'aurait appel
le XVIe en sa langue pittoresque. Il les intitulait potiquement
les sept cordes de sa lyre, et, certes, je n'approuve pas cette
manire musicale et lgre de parler de sa propre immoralit!
Mais, que voulez-vous? Si le capitaine vicomte de Brassard n'avait
pas t tout ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, mon
histoire serait moins piquante, et probablement n'euss-je pas
pens  vous la conter.

Il est certain que je ne m'attendais gure  le trouver l, quand
je montai dans la diligence de ***  la patte d'oie du chteau de
Rueil. Il y avait longtemps que nous ne nous tions vus, et j'eus
du plaisir  rencontrer; avec la perspective de passer quelques
heures ensemble, un homme qui tait encore de nos jours, et qui
diffrait dj tant des hommes de nos jours. Le vicomte de
Brassard, qui aurait pu entrer dans l'armure, de Franois Ier et
s'y mouvoir avec autant d'aisance que dans son svelte frac bleu
d'officier de la Garde royale, ne ressemblait, ni par la tournure,
ni par les proportions, aux plus vants ds jeunes gens d'
prsent. Ce soleil couchant d'une lgance grandiose et si
longtemps radieuse, aurait fait paratre bien maigrelets et bien
plots tous ces petits croissants de la mode, qui se lvent
maintenant  l'horizon! Beau de la beaut de l'empereur Nicolas,
qu'il rappelait par le torse, mais moins idal de visage et moins
grec de profil, il portait une courte barbe, reste noire, ainsi
que ses cheveux, par un mystre d'organisation ou de toilette...
impntrable, et cette barbe envahissait trs haut ses joues, d'un
coloris anim et mle. Sous un front de la plus haute noblesse, --
un front bomb, sans aucune ride, blanc comme le bras d'une femme,
-- et que le bonnet  poil du grenadier, qui fait tomber les
cheveux, comme le casque, en le dgarnissant un peu au sommet,
avait rendu plus vaste et plus fier, le vicomte de Brassard
cachait presque, tant ils taient enfoncs sous l'arcade
sourcilire, deux yeux tincelants, d'un bleu trs sombre, mais
trs brillants dans leur enfoncement et y piquant comme deux
saphirs taills en pointe! Ces yeux-l ne se donnaient pas la
peine de scruter, et ils pntraient. Nous nous prmes la main, et
nous causmes. Le capitaine de Brassard parlait lentement, d'une
voix vibrante qu'on sentait capable de remplir un Champ-de-Mars de
son commandement. Elev ds son enfance, comme je vous l'ai dit,
en Angleterre, il pensait peut-tre en anglais; mais cette
lenteur, sans embarras du reste, donnait un tour trs particulier
 ce qu'il disait, et mme  sa plaisanterie, car le capitaine
aimait la plaisanterie, et il l'aimait mme un peu risque. Il
avait ce qu'on appelle le propos vif. Le capitaine de Brassard
allait toujours trop loin, disait la comtesse de F..., cette jolie
veuve, qui ne porte plus que trois couleurs depuis son veuvage: du
noir, du violet et du blanc. Il fallait qu'il ft trouv de trs
bonne compagnie pour ne pas tre souvent trouv de la mauvaise.
Mais quand on en est rellement, vous savez bien qu'on se passe
tout, au faubourg Saint-Germain!

Un des avantages de la causerie en voiture, c'est qu'elle peut
cesser quand on n'a plus rien  se dire, et cela sans embarras
pour personne. Dans un salon, on n'a point cette libert. La
politesse vous fait un devoir de parler quand mme, et on est
souvent puni de cette hypocrisie innocente par le vide et l'ennui
de ces conversations o les sots, mme ns silencieux (il y en a),
se travaillent et se dtirent pour dire quelque chose et tre
aimables. En voiture publique, tout le monde est chez soi autant
que chez les autres, -- et on peut sans inconvenance rentrer dans
le silence qui plat et faire succder  la conversation la
rverie... Malheureusement, les hasards de la vie sont
affreusement plats, et jadis (car c'est jadis dj) on montait
vingt fois en voiture publique, -- comme aujourd'hui vingt fois en
wagon, -- sans rencontrer un causeur anim et intressant... Le
vicomte de Brassard changea d'abord avec moi quelques ides que
les accidents de la route, les dtails du paysage et quelques
souvenirs du monde o nous nous tions rencontrs autrefois
avaient fait natre, -- puis, le jour dclinant nous versa son
silence dans son crpuscule. La nuit, qui, en automne, semble
tomber  pic du ciel, tant elle vient vite! nous saisit de sa
fracheur, et nous nous roulmes dans nos manteaux, cherchant de
la tempe le dur coin qui est l'oreiller de ceux qui voyagent. Je
ne sais si mon compagnon s'endormit dans son angle de coup; mais
moi, je restai veill dans le mien. J'tais si blas sur la route
que nous faisions l et que j'avais tant de fois faite, que je
prenais  peine garde aux objets extrieurs, qui disparaissaient
dans le mouvement de la voiture, et qui semblaient courir dans la
nuit, en sens oppos  celui dans lequel nous courions. Nous
traversmes plusieurs petites villes, semes,  et l, sur cette
longue route que les postillons appelaient encore: un fier ruban
de queue, en souvenir de la leur, pourtant coupe depuis
longtemps. La nuit devint noire comme un four teint, -- et, dans
cette obscurit, ces villes inconnues par lesquelles nous passions
avaient d'tranges physionomies et donnaient l'illusion que nous
tions au bout du monde... Ces sortes de sensations que je note
ici, comme le souvenir des impressions dernires d'un tat de
choses disparu, n'existent plus et ne reviendront jamais pour
personne.  prsent, les chemins de fer, avec leurs gares 
l'entre des villes, ne permettent plus au voyageur d'embrasser,
en un rapide coup d'oeil, le panorama fuyant de leurs rues, au
galop des chevaux d'une diligence qui va, tout  l'heure, relayer
pour repartir. Dans la plupart de ces petites villes que nous
traversmes, les rverbres, ce luxe tardif, taient rares, et on
y voyait certainement bien moins que sur les routes que nous
venions de quitter. L, du moins, le ciel avait sa largeur, et la
grandeur de l'espace faisait une vague lumire, tandis qu'ici le
rapprochement des maisons qui semblaient se baiser, leurs ombres
portes dans ces rues troites, le peu de ciel et d'toiles qu'on
apercevait entre les deux ranges des toits, tout ajoutait au
mystre de ces villes endormies, o le seul homme qu'on rencontrt
tait --  la porte de quelque auberge -- un garon d'curie avec
sa lanterne, qui amenait les chevaux de relais, et qui bouclait
les ardillons de leur attelage, en sifflant ou en jurant contre
ses chevaux rcalcitrants ou trop vifs... Hors cela et l'ternelle
interpellation, toujours la mme, de quelque voyageur, ahuri de
sommeil, qui baissait une glace et criait dans la nuit, rendue
plus sonore  force de silence: O sommes-nous donc,
postillon?... rien de vivant ne s'entendait et ne se voyait
autour et dans cette voiture pleine de gens qui dormaient, en
cette ville endormie, o peut-tre quelque rveur, comme moi,
cherchait,  travers la vitre de son compartiment,  discerner la
faade des maisons estompe par la nuit, ou suspendait son regard
et sa pense  quelque fentre claire encore  cette heure
avance, en ces petites villes aux moeurs rgles et simples, pour
qui la nuit tait faite surtout pour dormir. La veille d'un tre
humain, -- ne ft-ce qu'une sentinelle, -- quand tous les autres
tres sont plongs dans cet assoupissement qui est
l'assoupissement de l'animalit fatigue, a toujours quelque chose
d'imposant. Mais l'ignorance de ce qui fait veiller derrire une
fentre aux rideaux baisss, o la lumire indique la vie et la
pense, ajoute la posie du rve  la posie de la ralit. Du
moins, pour moi, je n'ai jamais pu voir une fentre, -- claire
la nuit, -- dans une ville couche, par laquelle je passais, --
sans accrocher  ce cadre de lumire un monde de penses, -- sans
imaginer derrire ces rideaux des intimits et des drames... Et
maintenant, oui, au bout de tant d'annes, j'ai encore dans la
tte de ces fentres qui y sont restes ternellement et
mlancoliquement lumineuses, et qui me font dire souvent,
lorsqu'en y pensant, je les revois dans mes songeries:

Qu'y avait-il donc derrire ces rideaux?

Eh bien! une de celles qui me sont restes le plus dans la mmoire
(mais tout  l'heure vous en comprendrez la raison) est une
fentre d'une des rues de la ville de ***, par laquelle nous
passions cette nuit-l. C'tait  trois maisons -- vous voyez si
mon souvenir est prcis -- au-dessus de l'htel devant lequel nous
relayions; mais cette fentre, j'eus le loisir de la considrer
plus de temps que le temps d'un simple relais. Un accident venait
d'arriver  une des roues de notre voiture, et on avait envoy
chercher le charron qu'il fallut rveiller. Or, rveiller un
charron, dans une ville de province endormie, et le faire lever
pour resserrer un crou  une diligence qui n'avait pas de
concurrence sur cette ligne-l, n'tait pas une petite affaire de
quelques minutes... Que si le charron tait aussi endormi dans son
lit qu'on l'tait dans notre voiture, il ne devait pas tre facile
de le rveiller... De mon coup, j'entendais  travers la cloison
les ronflements des voyageurs de l'intrieur, et pas un des
voyageurs de l'impriale, qui, comme on le sait, ont la manie de
toujours descendre ds que la diligence arrte, probablement (car
la vanit se fourre partout en France, mme sur l'impriale des
voitures) pour montrer leur adresse  remonter, n'tait
descendu... Il est vrai que l'htel devant lequel nous nous tions
arrts tait ferm. On n'y soupait point. On avait soup au
relais prcdent. L'htel sommeillait, comme nous. Rien n'y
trahissait la vie. Nul bruit n'en troublait le profond silence...
si ce n'est le coup de balai, monotone et lass, de quelqu'un
(homme ou femme... on ne savait; il faisait trop nuit pour bien
s'en rendre compte) qui balayait alors la grande cour de cet htel
muet, dont la porte cochre restait habituellement ouverte. Ce
coup de balai tranard, sur le pav, avait aussi l'air de dormir,
ou du moins d'en avoir diablement envie! La faade de l'htel
tait noire comme les autres maisons de la rue o il n'y avait de
lumire qu' une seule fentre... cette fentre que prcisment
j'ai emporte dans ma mmoire et que j'ai l, toujours, sous le
front!... La maison, dans laquelle on ne pouvait pas dire que
cette lumire brillait, car elle tait tamise par un double
rideau cramoisi dont elle traversait mystrieusement l'paisseur,
tait une grande maison qui n'avait qu'un tage, -- mais plac
trs haut...

-- C'est singulier! -- fit le comte de Brassard, comme s'il se
parlait  lui-mme, on dirait que c'est toujours le mme rideau!

Je me retournai vers lui, comme si j'avais pu le voir dans notre
obscur compartiment de voiture; mais la lampe, place sous le
sige du cocher, et qui est destine  clairer les chevaux et la
route, venait justement de s'teindre... Je croyais qu'il dormait,
et il ne dormait pas, et il tait frapp comme moi de l'air
qu'avait cette fentre; mais, plus avanc que moi, il savait, lui,
pourquoi il l'tait!

Or, le ton qu'il mit  dire cela -- une chose d'une telle
simplicit! -- tait si peu dans la voix de mon dit vicomte de
Brassard et m'tonna si fort, que je voulus avoir le coeur net de
la curiosit qui me prit tout  coup de voir son visage, et que je
fis partir une allumette comme si j'avais voulu allumer mon
cigare. L'clair bleutre de l'allumette coupa l'obscurit.

Il tait ple, non pas comme un mort... mais comme la Mort elle-
mme.

Pourquoi plissait-il?... Cette fentre, d'un aspect si
particulier, cette rflexion et cette pleur d'un homme qui
plissait trs peu d'ordinaire, car il tait sanguin, et
l'motion, lorsqu'il tait mu, devait l'empourprer jusqu'au
crne, le frmissement que je sentis courir dans les muscles de
son puissant biceps, touchant alors contre mon bras dans le
rapprochement de la voiture, tout cela me produisit l'effet de
cacher quelque chose... que moi, le chasseur aux histoires, je
pourrais peut-tre savoir en m'y prenant bien.

-- Vous regardiez donc aussi cette fentre, capitaine, et mme
vous la reconnaissiez? -- lui dis-je de ce ton dtach qui semble
ne pas tenir du tout  la rponse et qui est l'hypocrisie de la
curiosit.

-- Parbleu! si je la reconnais! fit-il de sa voix ordinaire,
richement timbre et qui appuyait sur les mots.

Le calme tait dj revenu dans ce dandy, le plus carr et le plus
majestueux des dandys, lesquels -- vous le savez! -- mprisent
toute motion, comme infrieure, et ne croient pas, comme ce niais
de Goethe, que l'tonnement puisse jamais tre une position
honorable pour l'esprit humain.

-- Je ne passe pas par ici souvent, -- continua donc, trs
tranquillement, le vicomte de Brassard, -- et mme j'vite d'y
passer. Mais il est des choses qu'on n'oublie point. Il n'y en a
pas beaucoup, mais il y en a. J'en connais trois: le premier
uniforme qu'on a mis, la premire bataille o l'on a donn, et la
premire femme qu'on a eue. Eh bien! pour moi, cette fentre est
la quatrime chose que je ne puisse pas oublier.

Il s'arrta, baissa la glace qu'il avait devant lui... Etait-ce
pour mieux voir cette fentre dont il me parlait?... Le conducteur
tait all chercher le charron et ne revenait pas. Les chevaux de
relais, en retard, n'taient pas encore arrivs de la poste. Ceux
qui nous avaient trans, immobiles de fatigue, harasss, non
dtels, la tte pendant dans leurs jambes, ne donnaient pas mme
sur le pav silencieux le coup de pied de l'impatience, en rvant
de leur curie. Notre diligence endormie ressemblait  une voiture
enchante, fige par la baguette des fes,  quelque carrefour de
clairire, dans la fort de la Belle-au-Bois dormant.

-- Le fait est, -- dis-je, -- que pour un homme d'imagination,
cette fentre a de la physionomie.

-- Je ne sais pas ce qu'elle a pour vous, -- reprit le vicomte de
Brassard, -- mais je sais ce qu'elle a pour moi. C'est la fentre
de la chambre qui a t ma premire chambre de garnison. J'ai
habit l... Diable! il y a tout  l'heure trente-cinq ans!
derrire ce rideau... qui semble n'avoir pas t chang depuis
tant d'annes, et que je trouve clair, absolument clair, comme
il l'tait quand...

Il s'arrta encore, rprimant sa pense; mais je tenais  la faire
sortir.

-- Quand vous tudiiez votre tactique, capitaine, dans vos
premires veilles de sous-lieutenant?

-- Vous me faites beaucoup trop d'honneur, rpondit-il. J'tais,
il est vrai, sous-lieutenant dans ce moment-l, mais les nuits que
je passais alors, je ne les passais pas sur ma tactique, et si
j'avais ma lampe allume,  ces heures indues, comme disent les
gens rangs, ce n'tait pas pour lire le marchal de Saxe.

-- Mais, -- fis-je, preste comme un coup de raquette, -- c'tait,
peut-tre, tout de mme, pour l'imiter?

Il me renvoya mon volant.

-- Oh! -- dit-il, -- ce n'tait pas alors que j'imitais le
marchal de Saxe, comme vous l'entendez... a n'a t que bien
plus tard. Alors, je n'tais qu'un bambin de sous-lieutenant, fort
pingl dans ses uniformes, mais trs gauche et trs timide avec
les femmes, quoiqu'elles n'aient jamais voulu le croire,
probablement  cause de ma diable de figure... je n'ai jamais eu
avec elles les profits de ma timidit. D'ailleurs, je n'avais que
dix-sept ans dans ce beau temps-l. Je sortais de l'Ecole
militaire. On en sortait  l'heure o vous y entrez  prsent, car
si l'Empereur, ce terrible consommateur d'hommes, avait dur, il
aurait fini par avoir des soldats de douze ans, comme les sultans
d'Asie ont des odalisques de neuf.

S'il se met  parler de l'Empereur et des odalisques, -- pens-je,
-- je ne saurai rien.

-- Et pourtant, vicomte, -- repartis-je, -- je parierais bien que
vous n'avez gard si prsent le souvenir de cette fentre, qui
luit l-haut, que parce qu'il y a eu pour vous une femme derrire
son rideau!

-- Et vous gagneriez votre pari, Monsieur, -- fit-il gravement.

-- Ah! parbleu! -- repris-je, -- j'en tais bien sr! Pour un
homme comme vous, dans une petite ville de province o vous n'avez
peut-tre pas pass dix fois depuis votre premire garnison, il
n'y a qu'un sige que vous y auriez soutenu ou quelque femme que
vous y auriez prise, par escalade, qui puisse vous consacrer si
vivement la fentre d'une maison que vous retrouvez aujourd'hui
claire d'une certaine manire, dans l'obscurit!

-- Je n'y ai cependant pas soutenu de sige... du moins
militairement, -- rpondit-il, toujours grave; mais tre grave,
c'tait souvent sa manire de plaisanter, -- et, d'un autre ct,
quand on se rend si vite la chose peut-elle s'appeler un sige?...
Mais quant  prendre une femme avec ou sans escalade, je vous l'ai
dit, en ce temps-l, j'en tais parfaitement incapable... Aussi ne
fut-ce pas une femme qui fut prise ici: ce fut moi!

Je le saluai; -- le vit-il dans ce coup sombre?

-- On a pris Berg-op-Zoom, -- lui dis-je.

-- Et les sous-lieutenants de dix-sept ans, -- ajouta-t-il, -- ne
sont ordinairement pas des Berg-op-Zoom de sagesse et de
continence imprenables!

--Ainsi, -- fis-je gament, -- encore une madame ou une
mademoiselle Putiphar...

-- C'tait une demoiselle, -- interrompit-il avec une bonhomie
assez comique.

--  mettre  la pile de toutes les autres, capitaine! Seulement,
ici, le Joseph tait militaire... un Joseph qui n'aura pas fui...

-- Qui a parfaitement fui, au contraire, -- repartit-il, du plus
grand sang-froid, -- quoique trop tard et avec une peur!!! Avec
une peur  me faire comprendre la phrase du marchal Ney que j'ai
entendue de mes deux oreilles et qui, venant d'un pareil homme,
m'a, je l'avoue, un peu soulag: Je voudrais bien savoir quel est
le Jean-f... (il lcha le mot tout au long) qui dit n'avoir jamais
eu peur!...

-- Une histoire dans laquelle vous avez eu cette sensation-l doit
tre fameusement intressante, capitaine!

-- Pardieu! -- fit-il brusquement, -- je puis bien, si vous en
tes curieux, vous la raconter, cette histoire, qui a t un
vnement, mordant sur ma vie comme un acide sur de l'acier, et
qui a marqu  jamais d'une tache noire tous mes plaisirs de
mauvais sujet... Ah! ce n'est pas toujours profit que d'tre un
mauvais sujet! -- ajouta-t-il, avec une mlancolie qui me frappa
dans ce luron formidable que je croyais doubl de cuivre comme un
brick grec.

Et il releva la glace qu'il avait baisse, soit qu'il craignt que
les sons de sa voix ne s'en allassent par l, et qu'on n'entendt,
du dehors, ce qu'il allait raconter, quoiqu'il n'y et personne
autour de cette voiture, immobile et comme abandonne; soit que ce
rgulier coup de balai, qui allait et revenait, et qui rclait
avec tant d'appesantissement le pav de la grande cour de l'htel,
lui semblt un accompagnement importun de son histoire; -- et je
l'coutai, -- attentif  sa voix seule, -- aux moindres nuances de
sa voix, -- puisque je ne pouvais voir son visage, dans ce noir
compartiment ferm, -- et les yeux fixs plus que jamais sur cette
fentre, au rideau cramoisi, qui brillait toujours de la mme
fascinante lumire, et dont il allait me parler:

J'avais donc dix-sept ans; et je sortais de l'Ecole militaire, --
reprit-il. -- Nomm sous-lieutenant dans un simple rgiment
d'infanterie de ligne, qui attendait, avec l'impatience qu'on
avait dans ce temps-l, l'ordre de partir pour l'Allemagne, o
l'Empereur faisait cette campagne que l'histoire a nomme la
campagne de 1813, je n'avais pris que le temps d'embrasser mon
vieux pre au fond de sa province, avant de rejoindre dans la
ville o nous voici, ce soir, le bataillon dont je faisais partie;
car cette mince ville, de quelques milliers d'habitants tout au
plus, n'avait en garnison que nos deux premiers bataillons... Les
deux autres avaient t rpartis dans les bourgades voisines. Vous
qui probablement n'avez fait que passer dans cette ville-ci, quand
vous retournez dans votre Ouest, vous ne pouvez pas vous douter de
ce qu'elle est -- ou du moins de ce qu'elle tait il y a trente
ans -- pour qui est oblig comme je l'tais alors, d'y demeurer.
C'tait certainement la pire garnison o le hasard -- que je crois
le diable toujours,  ce moment-l ministre de la guerre -- pt
m'envoyer pour mon dbut. Tonnerre de Dieu! quelle platitude! Je
ne me souviens pas d'avoir fait nulle part, depuis, de plus
maussade et de plus ennuyeux sjour. Seulement, avec l'ge que
j'avais, et avec la premire ivresse de l'uniforme, -- une
sensation que vous ne connaissez pas, mais que connaissent tous
ceux qui l'ont port, -- je ne souffrais gure de ce qui, plus
tard, m'aurait paru insupportable. Au fond, que me faisait cette
morne ville de province?... Je l'habitais, aprs tout, beaucoup
moins que mon uniforme, -- un chef-d'oeuvre de Thomassin et Pied,
qui me ravissait! Cet uniforme, dont j'tais fou, me voilait et
m'embellissait toutes choses; et c'tait -- cela va vous sembler
fort, mais c'est la vrit! -- cet uniforme qui tait,  la
lettre, ma vritable garnison! Quand je m'ennuyais par trop dans
cette ville sans mouvement, sans intrt et sans vie, je me
mettais en grande tenue, -- toutes aiguillettes dehors, -- et
l'ennui fuyait devant mon hausse-col! J'tais comme ces femmes qui
n'en font pas moins leur toilette quand elles sont seules et
qu'elles n'attendent personne. Je m'habillais... pour moi. Je
jouissais solitairement de mes paulettes et de la dragonne de mon
sabre, brillant au soleil, dans quelque coin de Cours dsert o,
vers quatre heures, j'avais l'habitude de me promener, sans
chercher personne pour tre heureux, et j'avais l des gonflements
dans la poitrine, tout autant que, plus tard, au boulevard de
Gand, lorsque j'entendais dire derrire moi, en donnant le bras 
quelque femme: "Il faut convenir que voil une fire tournure
d'officier!" Il n'existait, d'ailleurs, dans cette petite ville
trs peu riche, et qui n'avait de commerce et d'activit d'aucune
sorte, que d'anciennes familles  peu prs ruines, qui boudaient
l'Empereur, parce qu'il n'avait pas, comme elles disaient, fait
rendre gorge aux voleurs de la Rvolution, et qui pour cette
raison ne ftaient gure ses officiers. Donc, ni runions, ni
bals, ni soires, ni redoutes. Tout au plus, le dimanche, un
pauvre bout de Cours o, aprs la messe de midi, quand il faisait
beau temps, les mres allaient promener et exhiber leurs filles
jusqu' deux heures, -- l'heure des Vpres, qui, ds qu'elle
sonnait son premier coup, raflait toutes les jupes et vidait ce
malheureux Cours. Cette messe de midi o nous n'allions jamais, du
reste, je l'ai vue devenir, sous la Restauration, une messe
militaire  laquelle l'tat-major des rgiments tait oblig
d'assister, et c'tait au moins un vnement vivant dans ce nant
de garnisons mortes! Pour des gaillards qui taient, comme nous, 
l'ge de la vie o l'amour, la passion des femmes, tient une si
grande place, cette messe militaire tait une ressource. Except
ceux d'entre nous qui faisaient partie du dtachement de service
sous les armes, tout le corps d'officiers s'parpillait et se
plaait  l'glise, comme il lui plaisait, dans la nef. Presque
toujours nous nous campions derrire les plus jolies femmes qui
venaient  cette messe, o elles taient sres d'tre regardes,
et nous leur donnions le plus de distractions possible en parlant,
entre nous,  mi-voix, de manire  pouvoir tre entendus d'elles,
de ce qu'elles avaient de plus charmant dans le visage ou dans la
tournure. Ah! la messe militaire! J'y ai vu commencer bien des
romans. J'y ai vu fourrer dans les manchons que les jeunes filles
laissaient sur leurs chaises, quand elles s'agenouillaient prs de
leurs mres, bien des billets doux, dont elles nous rapportaient
la rponse, dans les mmes manchons, le dimanche suivant! Mais,
sous l'Empereur, il n'y avait point de messe militaire. Aucun
moyen par consquent d'approcher des filles comme il faut de cette
petite ville o elles n'taient pour nous que des rves cachs,
plus ou moins, sous des voiles, de loin aperus! Des
ddommagements  cette perte sche de la population la plus
intressante de la ville de ***, il n'y en avait pas... Les
caravansrails que vous savez, et dont on ne parle point en bonne
compagnie, taient des horreurs. Les cafs o l'on noie tant de
nostalgies, en ces oisivets terribles des garnisons, taient
tels, qu'il tait impossible d'y mettre le pied, pour peu qu'on
respectt ses paulettes... Il n'y avait pas non plus, dans cette
petite ville o le luxe s'est accru maintenant comme partout, un
seul htel o nous puissions avoir une table passable d'officiers,
sans tre vols comme dans un bois, si bien que beaucoup d'entre
nous avaient renonc  la vie collective et s'taient disperss
dans des pensions particulires, chez des bourgeois peu riches,
qui leur louaient des appartements le plus cher possible, et
ajoutaient ainsi quelque chose  la maigreur ordinaire de leurs
tables et  la mdiocrit de leurs revenus.

J'tais de ceux-l. Un de mes camarades qui demeurait ici,  la
Poste aux chevaux, o il avait une chambre, car la Poste aux
chevaux tait dans cette rue en ce temps-l -- tenez!  quelques
portes derrire nous, et peut-tre, s'il faisait jour, verriez-
vous encore sur la faade de cette Poste aux chevaux le vieux
soleil d'or  moiti sorti de son fond de cruse, et qui faisait
cadran avec son inscription: "AU SOLEIL LEVANT!" -- Un de mes
camarades m'avait dcouvert un appartement dans son voisinage; --
 cette fentre qui est perche si haut, et qui me fait l'effet,
ce soir, d'tre la mienne toujours, comme si c'tait hier! Je
m'tais laiss loger par lui. Il tait plus g que moi, depuis
plus longtemps au rgiment, et il aimait  piloter dans ces
premiers moments et ces premiers dtails de ma vie d'officier, mon
inexprience, qui tait aussi de l'insouciance! Je vous l'ai dit,
except la sensation de l'uniforme sur laquelle j'appuie, parce
que c'est encore l une sensation dont votre gnration  congrs
de la paix et  pantalonnades philosophiques et humanitaires
n'aura bientt plus la moindre ide, et l'espoir d'entendre
ronfler le canon dans la premire bataille o je devais perdre
(passez-moi cette expression soldatesque!) mon pucelage militaire,
tout m'tait gal! Je ne vivais que dans ces deux ides, -- dans
la seconde surtout, parce qu'elle tait une esprance, et qu'on
vit plus dans la vie qu'on n'a pas que dans la vie qu'on a. Je
m'aimais pour demain, comme l'avare, et je comprenais trs bien
les dvots qui s'arrangent sur cette terre comme on s'arrange dans
un coupe-gorge o l'on n'a qu' passer une nuit. Rien ne ressemble
plus  un moine qu'un soldat, et j'tais soldat! C'est ainsi que
je m'arrangeais de ma garnison. Hors les heures des repas que je
prenais avec les personnes qui me louaient mon appartement et dont
je vous parlerai tout  l'heure, et celles du service et des
manoeuvres de chaque jour, je vivais la plus grande partie de mon
temps chez moi, couch sur un grand diable de canap de maroquin
bleu sombre, dont la fracheur me faisait l'effet d'un bain froid
aprs l'exercice, et je ne m'en relevais que pour aller faire des
armes et quelques parties d'impriale chez mon ami d'en face:
Louis de Meung, lequel tait moins oisif que moi, car il avait
ramass parmi les grisettes de la ville une assez jolie petite
fille, qu'il avait prise pour matresse, et qui lui servait,
disait-il,  tuer le temps... Mais ce que je connaissais de la
femme ne me poussait pas beaucoup  imiter mon ami Louis. Ce que
j'en savais, je l'avais vulgairement appris, l o les lves de
Saint-Cyr l'apprennent les jours de sortie... Et puis, il y a des
tempraments qui s'veillent tard... Est-ce que vous n'avez pas
connu Saint-Rmy, le plus mauvais sujet de toute une ville,
clbre par ses mauvais sujets, que nous appelions "le Minotaure",
non pas au point de vue des cornes, quoiqu'il en portt, puisqu'il
avait tu l'amant de sa femme, mais au point de vue de la
consommation?...

-- Oui, je l'ai connu, -- rpondis-je, -- mais vieux,
incorrigible, se dbauchant de plus en plus  chaque anne qui lui
tombait sur la tte. Pardieu! si je l'ai connu, ce grand rompu de
Saint-Rmy, comme on dit dans Brantme!

-- C'tait en effet un homme de Brantme, -- reprit le vicomte.

-- Eh bien! Saint-Rmy,  vingt-sept ans sonns, n'avait encore
touch ni  un verre ni  une jupe. Il vous le dira, si vous
voulez!  vingt-sept ans, il tait, en fait de femmes, aussi
innocent que l'enfant qui vient de natre, et quoiqu'il ne ttt
plus sa nourrice, il n'avait pourtant jamais bu que du lait et de
l'eau.

-- Il a joliment rattrap le temps perdu! -- fis-je.

-- Oui, -- dit le vicomte, -- et moi aussi! Mais j'ai eu moins de
peine  le rattraper! Ma premire priode de sagesse,  moi, ne
dpassa gure le temps que je passai dans cette ville de ***; et
quoique je n'y eusse pas la virginit absolue dont parle Saint-
Rmy, j'y vivais cependant, ma foi! comme un vrai chevalier de
Malte, que j'tais, attendu que je le suis de berceau... Saviez-
vous cela? J'aurais mme succd  un de mes oncles dans sa
commanderie, sans la Rvolution qui abolit l'Ordre, dont, tout
aboli qu'il ft, je me suis quelquefois permis de porter le ruban.
Une fatuit!

Quant aux htes que je m'tais donns, en louant leur
appartement, -- continua le vicomte de Brassard, -- c'tait bien
tout ce que vous pouvez imaginer de plus bourgeois. Ils n'taient
que deux, le mari et la femme, tous deux gs, n'ayant pas mauvais
ton, au contraire. Dans leurs relations avec moi, ils avaient mme
cette politesse qu'on ne trouve plus, surtout dans leur classe, et
qui est comme le parfum d'un temps vanoui. Je n'tais pas dans
l'ge o l'on observe pour observer, et ils m'intressaient trop
peu pour que je pensasse  pntrer dans le pass de ces deux
vieilles gens  la vie desquels je me mlais de la faon la plus
superficielle deux heures par jour, -- le midi et le soir, -- pour
dner et souper avec eux. Rien ne transpirait de ce pass dans
leurs conversations devant moi, lesquelles conversations
trottaient d'ordinaire sur les choses et les personnes de la
ville, qu'elles m'apprenaient  connatre et dont ils parlaient,
le mari avec une pointe de mdisance gaie, et la femme, trs
pieuse, avec plus de rserve, mais certainement non moins de
plaisir. Je crois cependant avoir entendu dire au mari qu'il avait
voyag dans sa jeunesse pour le compte de je ne sais qui et de je
ne sais quoi, et qu'il tait revenu tard pouser sa femme... qui
l'avait attendu. C'taient, au demeurant, de trs braves gens, aux
moeurs trs douces, et, de trs calmes destines. La femme passait
sa vie  tricoter des bas  ctes pour son mari, et le mari,
timbr de musique,  racler sur son violon de l'ancienne musique
de Viotti, dans une chambre  galetas au-dessus de la mienne...
Plus riches, peut-tre l'avaient-ils t. Peut-tre quelque perte
de fortune qu'ils voulaient cacher les avait-elle forcs  prendre
chez eux un pensionnaire; mais autrement que par le pensionnaire,
on ne s'en apercevait pas. Tout dans leur logis respirait
l'aisance de ces maisons de l'ancien temps, abondantes en linge
qui sent bon, en argenterie bien pesante, et dont les meubles
semblent des immeubles, tant on se met peu en peine de les
renouveler! Je m'y trouvais bien. La table tait bonne, et je
jouissais largement de la permission de la quitter ds que
j'avais, comme disait la vieille Olive qui nous servait, "les
barbes torches", ce qui faisait bien de l'honneur de les appeler
"des barbes" aux trois poils de chat de la moustache d'un gamin de
sous-lieutenant, qui n'avait pas encore fini de grandir!

J'tais donc l environ depuis un semestre, tout aussi tranquille
que mes htes, auxquels je n'avais jamais entendu dire un seul mot
ayant trait  l'existence de la personne que j'allais rencontrer
chez eux, quand un jour, en descendant pour dner  l'heure
accoutume, j'aperus dans un coin de la salle  manger une grande
personne qui, debout et sur la pointe des pieds, suspendait par
les rubans son chapeau  une patre, comme une femme parfaitement
chez elle et qui vient de rentrer. Cambre  outrance, comme elle
l'tait pour accrocher son chapeau  cette patre place trs
haut, elle dployait la taille superbe d'une danseuse qui se
renverse, et cette taille tait prise (c'est le mot, tant elle
tait lace!) dans le corselet luisant d'un spencer de soie verte
 franges qui retombaient sur sa robe blanche, une de ces robes du
temps d'alors, qui serraient aux hanches et qui n'avaient pas peur
de les montrer, quand on en avait... Les bras encore en l'air,
elle se retourna en m'entendant entrer, et elle imprima  sa nuque
une torsion qui me fit voir son visage; mais elle acheva son
mouvement comme si je n'eusse pas t l, regarda si les rubans du
chapeau n'avaient pas t froisss par elle en le suspendant, et
cela accompli lentement, attentivement et presque impertinemment,
car, aprs tout, j'tais l, debout, attendant, pour la saluer,
qu'elle prt garde  moi, elle me fit enfin l'honneur de me
regarder avec deux yeux noirs, trs froids, auxquels ses cheveux,
coups  la Titus et ramasss en boucles sur le front, donnaient
l'espce de profondeur que cette coiffure donne au regard... Je ne
savais qui ce pouvait tre,  cette heure et  cette place. Il n'y
avait jamais personne  dner chez mes htes... Cependant elle
venait probablement pour dner. La table tait mise, et il y avait
quatre couverts... Mais mon tonnement de la voir l fut de
beaucoup dpass par l'tonnement de savoir qui elle tait, quand
je le sus... quand mes deux htes, entrant dans la salle, me la
prsentrent comme leur fille qui sortait de pension et qui allait
dsormais vivre avec eux.

Leur fille! Il tait impossible d'tre moins la fille de gens
comme eux que cette fille-l! Non pas que les plus belles filles
du monde ne puissent natre de toute espce de gens. J'en ai
connu... et vous aussi, n'est-ce pas? Physiologiquement, l'tre le
plus laid peut produire l'tre le plus beau. Mais elle! entre elle
et eux, il y avait l'abme d'une race... D'ailleurs,
physiologiquement, puisque je me permets ce grand mot pdant, qui
est de votre temps, non du mien, on ne pouvait la remarquer que
pour l'air qu'elle avait, et qui tait singulier dans une jeune
fille aussi jeune qu'elle, car c'tait une espce d'air
impassible, trs difficile  caractriser. Elle ne l'aurait pas eu
qu'on aurait dit: Voil une belle fille! et on n'y aurait pas
plus pens qu' toutes les belles filles qu'on rencontre par
hasard; et dont on dit cela, pour n'y plus penser jamais aprs.
Mais cet air... qui la sparait, non pas seulement de ses parents,
mais de tous les autres, dont elle semblait n'avoir ni les
passions, ni les sentiments, vous clouait... de surprise, sur
place... L'Infante  l'pagneul, de Velasquez, pourrait, si vous
la connaissez, vous donner une ide de cet air-l, qui n'tait ni
fier, ni mprisant, ni ddaigneux, non! mais tout simplement
impassible, car l'air fier, mprisant, ddaigneux, dit aux gens
qu'ils existent, puisqu'on prend la peine de les ddaigner ou de
les mpriser, tandis que cet air-ci dit tranquillement: Pour moi,
vous n'existez mme pas. J'avoue que cette physionomie me fit
faire, ce premier jour et bien d'autres, la question qui pour moi
est encore aujourd'hui insoluble: comment cette grande fille-l
tait-elle sortie de ce gros bonhomme en redingote jaune vert et 
gilet blanc, qui avait une figure couleur des confitures de sa
femme, une loupe sur la nuque, laquelle dbordait sa cravate de
mousseline brode, et qui bredouillait?... Et si le mari
n'embarrassait pas, car le mari n'embarrasse jamais dans ces
sortes de questions, la mre me paraissait tout aussi impossible 
expliquer. Mlle Albertine (c'tait le nom de cette archiduchesse
d'altitude, tombe du ciel chez ces bourgeois comme si le ciel
avait voulu se moquer d'eux), Mlle Albertine, que ses parents
appelaient Alberte pour s'pargner la longueur du nom, mais ce qui
allait parfaitement mieux  sa figure et  toute sa personne, ne
semblait pas plus la fille de l'un que de l'autre...  ce premier
dner, comme  ceux qui suivirent, elle me parut une jeune fille
bien leve, sans affectation, habituellement silencieuse, qui,
quand elle parlait, disait en bons termes ce qu'elle avait  dire,
mais qui n'outrepassait jamais cette ligne-l... Au reste, elle
aurait eu tout l'esprit que j'ignorais qu'elle et, qu'elle
n'aurait gure trouv l'occasion de le montrer dans les dners que
nous faisions. La prsence de leur fille avait ncessairement
modifi les commrages des deux vieilles gens. Ils avaient
supprim les petits scandales de la ville. Littralement, on ne
parlait plus  cette table que de choses aussi intressantes que
la pluie et le beau temps. Aussi Mlle Albertine ou Alberte, qui
m'avait tant frapp d'abord par son air impassible, n'ayant
absolument que cela  m'offrir, me blasa bientt sur cet air-l...
Si je l'avais rencontre dans le monde pour lequel j'tais fait,
et que j'aurais d voir, cette impassibilit m'aurait trs
certainement piqu au vif... Mais, pour moi, elle n'tait pas une
fille  qui je puisse faire la cour... mme des yeux. Ma position
vis--vis d'elle,  moi en pension chez ses parents, tait
dlicate, et un rien pouvait la fausser... Elle n'tait pas assez
prs ou assez loin de moi dans la vie pour qu'elle pt m'tre
quelque chose... et j'eus bientt rpondu naturellement, et sans
intention d'aucune sorte, par la plus complte indiffrence,  son
impassibilit.

Et cela ne se dmentit jamais, ni de son ct ni du mien. Il n'y
eut entre nous que la politesse la plus froide, la plus sobre de
paroles. Elle n'tait pour moi qu'une image qu' peine je voyais;
et moi, pour elle, qu'est-ce que j'tais?...  table, -- nous ne
nous rencontrions jamais que l, -- elle regardait plus le bouchon
de la carafe ou le sucrier que ma personne... Ce qu'elle y disait,
trs correct, toujours fort bien dit, mais insignifiant, ne me
donnait aucune cl du caractre qu'elle pouvait avoir. Et puis,
d'ailleurs, que m'importait?... J'aurais pass toute ma vie sans
songer seulement  regarder dans cette calme et insolente fille, 
l'air si dplac d'Infante... Pour cela, il fallait la
circonstance que je m'en vais vous dire, et qui m'atteignit comme
la foudre, comme la foudre qui tombe, sans qu'il ait tonn!

Un soir, il y avait  peu prs un mois que Mlle Alberte tait
revenue  la maison, et nous nous mettions  table pour souper. Je
l'avais  ct de moi, et je faisais si peu d'attention  elle que
je n'avais pas encore pris garde  ce dtail de tous les jours qui
aurait d me frapper: qu'elle ft  table auprs de moi au lieu
d'tre entre sa mre et son pre, quand, au moment o je dpliais
ma serviette sur mes genoux... non, jamais je ne pourrai vous
donner l'ide de cette sensation et de cet tonnement! je sentis
une main qui prenait hardiment la mienne par-dessous la table. Je
crus rver... ou plutt je ne crus rien du tout... Je n'eus que
l'incroyable sensation de cette main audacieuse, qui venait
chercher la mienne jusque sous ma serviette! Et ce fut inou
autant qu'inattendu! Tout mon sang, allum sous cette prise, se
prcipita de mon coeur dans cette main, comme soutir par elle,
puis remonta furieusement, comme chass par une pompe, dans mon
coeur! Je vis bleu... mes oreilles tintrent. Je dus devenir d'une
pleur affreuse. Je crus que j'allais m'vanouir... que j'allais
me dissoudre dans l'indicible volupt cause par la chair tasse
de cette main, un peu grande, et forte comme celle d'un jeune
garon, qui s'tait ferme sur la mienne. -- Et, comme, vous le
savez, dans ce premier ge de la vie, la volupt a son pouvante,
je fis un mouvement pour retirer ma main de cette folle main qui
l'avait saisie, mais qui, me la serrant alors avec l'ascendant du
plaisir qu'elle avait conscience de me verser, la garda
d'autorit, vaincue comme ma volont, et dans l'enveloppement le
plus chaud, dlicieusement touffe... Il y a trente-cinq ans de
cela, et vous me ferez bien l'honneur de croire que ma main s'est
un peu blase sur l'treinte de la main des femmes; mais j'ai
encore l, quand j'y pense, l'impression de celle-ci treignant la
mienne avec un despotisme si insensment passionn! En proie aux
mille frissonnements que cette enveloppante main dardait  mon
corps tout entier, je craignais de trahir ce que j'prouvais
devant ce pre et cette mre, dont la fille, sous leurs yeux,
osait... Honteux pourtant d'tre moins homme que cette fille
hardie qui s'exposait  se perdre, et dont un incroyable sang-
froid couvrait l'garement, je mordis ma lvre au sang dans un
effort surhumain, pour arrter le tremblement du dsir, qui
pouvait tout rvler  ces pauvres gens sans dfiance, et c'est
alors que mes yeux cherchrent l'autre de ces deux mains que je
n'avais jamais remarques, et qui, dans ce prilleux moment,
tournait froidement le bouton d'une lampe qu'on venait de mettre
sur la table, car le jour commenait de tomber... Je la
regardai... C'tait donc l la soeur de cette main que je sentais
pntrant la mienne, comme un foyer d'o rayonnaient et
s'tendaient le long de mes veines d'immenses lames de feu! Cette
main, un peu paisse, mais aux doigts longs et bien tourns, au
bout desquels la lumire de la lampe, qui tombait d'aplomb sur
elle, allumait des transparences roses, ne tremblait pas et
faisait son petit travail d'arrangement de la lampe, pour la faire
aller, avec une fermet, une aisance et une gracieuse langueur de
mouvement incomparables! Cependant nous ne pouvions pas rester
ainsi... Nous avions besoin de nos mains pour dner... Celle de
Mlle Alberte quitta donc la mienne; mais au moment o elle la
quitta, son pied, aussi expressif que sa main, s'appuya avec le
mme aplomb, la mme passion, la mme souverainet, sur mon pied,
et y resta tout le temps que dura ce dner trop court, lequel me
donna la sensation d'un de ces bains insupportablement brlants
d'abord, mais auxquels on s'accoutume, et dans lesquels on finit
par se trouver si bien, qu'on croirait volontiers qu'un jour les
damns pourraient se trouver frachement et suavement dans les
brasiers de leur enfer, comme les poissons dans leur eau!... Je
vous laisse  penser si je dnai ce jour-l, et si je me mlai
beaucoup aux menus propos de mes honntes htes, qui ne se
doutaient pas, dans leur placidit, du drame mystrieux et
terrible qui se jouait alors sous la table. Ils ne s'aperurent de
rien; mais ils pouvaient s'apercevoir de quelque chose, et
positivement je m'inquitais pour eux... pour eux, bien plus que
pour moi et pour elle. J'avais l'honntet et la commisration de
mes dix-sept ans... Je me disais: Est-elle effronte? Est-elle
folle? Et je la regardais du coin de l'oeil, cette folle qui ne
perdait pas une seule fois, durant le dner, son air de Princesse
en crmonie, et dont le visage resta aussi calme que si son pied
n'avait pas dit et fait toutes les folies que peut dire et faire
un pied, -- sur le mien! J'avoue que j'tais encore plus surpris
de son aplomb que de sa folie. J'avais beaucoup lu de ces livres
lgers o la femme n'est pas mnage. J'avais reu une ducation
d'cole militaire. Utopiquement du moins, j'tais le Lovelace de
fatuit que sont plus ou moins tous les trs jeunes gens qui se
croient de jolis garons, et qui ont ptur des bottes de baisers
derrire les portes et dans les escaliers, sur les lvres des
femmes de chambre de leurs mres. Mais ceci dconcertait mon petit
aplomb de Lovelace de dix-sept ans. Ceci me paraissait plus fort
que ce que j'avais lu, que tout ce que j'avais entendu dire sur le
naturel dans le mensonge attribu aux femmes, -- sur la force de
masque qu'elles peuvent mettre  leurs plus violentes ou leurs
plus profondes motions. Songez donc! elle avait dix-huit ans! Les
avait-elle mme?... Elle sortait d'une pension que je n'avais
aucune raison pour suspecter, avec la moralit et la pit de la
mre qui l'avait choisie pour son enfant. Cette absence de tout
embarras, disons le mot, ce manque absolu de pudeur, cette
domination aise sur soi-mme en faisant les choses les plus
imprudentes, les plus dangereuses pour une jeune fille, chez
laquelle pas un geste, pas un regard n'avait prvenu l'homme
auquel elle se livrait par une si monstrueuse avance, tout cela me
montait au cerveau et apparaissait nettement  mon esprit, malgr
le bouleversement de mes sensations... Mais ni dans ce moment, ni
plus tard, je ne m'arrtai  philosopher l-dessus. Je ne me
donnai pas d'horreur factice pour la conduite de cette fille d'une
si effrayante prcocit dans le mal. D'ailleurs, ce n'est pas 
l'ge que j'avais, ni mme beaucoup plus tard, qu'on croit
dprave la femme qui -- au premier coup d'oeil -- se jette 
vous! On est presque dispos  trouver cela tout simple, au
contraire, et si on dit: La pauvre femme! c'est dj beaucoup de
modestie que cette piti! Enfin, si j'tais timide, je ne voulais
pas tre un niais! La grande raison franaise pour faire sans
remords tout ce qu'il y a de pis. Je savais, certes,  n'en pas
douter, que ce que cette fille prouvait pour moi n'tait pas de
l'amour. L'amour ne procde pas avec cette impudeur et cette
impudence, et je savais parfaitement aussi que ce qu'elle me
faisait prouver n'en tait pas non plus. Mais, amour ou non... ce
que c'tait, je le voulais!... Quand je me levai de table, j'tais
rsolu... La main de cette Alberte,  laquelle je ne pensais pas
une minute avant qu'elle et saisi la mienne, m'avait laiss,
jusqu'au fond de mon tre, le dsir de m'enlacer tout entier 
elle tout entire, comme sa main s'tait enlace  ma main!

Je montai chez moi comme un fou, et quand je me fus un peu froidi
par la rflexion, je me demandai ce que j'allais faire pour nouer
bel et bien une intrigue, comme on dit en province, avec une fille
si diaboliquement provocante. Je savais  peu prs -- comme un
homme qui n'a pas cherch  le savoir mieux -- qu'elle ne quittait
jamais sa mre; -- qu'elle travaillait habituellement prs d'elle,
 la mme chiffonnire, dans l'embrasure de cette salle  manger,
qui leur servait de salon; -- qu'elle n'avait pas d'amie en ville
qui vnt la voir, et qu'elle ne sortait gure que pour aller le
dimanche  la messe et aux vpres avec ses parents. Hein? ce
n'tait pas encourageant, tout cela!... Je commenais  me
repentir de n'avoir pas un peu plus vcu avec ces deux bonnes gens
que j'avais traits sans hauteur, mais avec la politesse dtache
et parfois distraite qu'on a pour ceux qui ne sont que d'un
intrt trs secondaire dans la vie; mais je me dis que je ne
pouvais modifier mes relations avec eux, sans m'exposer  leur
rvler ou  leur faire souponner ce que je voulais leur
cacher... Je n'avais, pour parler secrtement  Mlle Alberte, que
les rencontres sur l'escalier quand je montais  ma chambre ou que
j'en descendais; mais, sur l'escalier, on pouvait nous voir et
nous entendre... La seule ressource  ma porte, dans cette maison
si bien rgle et si troite, o tout le monde se touchait du
coude, tait d'crire; et puisque la main de cette fille hardie
savait si bien chercher la mienne par-dessous la table, cette main
ne ferait sans doute pas beaucoup de crmonies pour prendre le
billet que je lui donnerais, et je l'crivis. Ce fut le billet de
la circonstance, le billet suppliant, imprieux et enivr, d'un
homme qui a dj bu une premire gorge de bonheur et qui en
demande une seconde... Seulement, pour le remettre, il fallait
attendre le dner du lendemain, et cela me parut long; mais enfin
il arriva, ce dner! L'attisante main, dont je sentais le contact
sur ma main depuis vingt-quatre heures, ne manqua pas de revenir
chercher la mienne, comme la veille, par-dessous la table. Mlle
Alberte sentit mon billet et le prit trs bien, comme je l'avais
prvu. Mais ce que je n'avais pas prvu, c'est qu'avec cet air
d'Infante qui dfiait tout par sa hauteur d'indiffrence, elle le
plongea dans le coeur de son corsage, o elle releva une dentelle
replie, d'un petit mouvement sec, et tout cela avec un naturel et
une telle prestesse, que sa mre qui, les yeux baisss sur ce
qu'elle faisait, servait le potage, ne s'aperut de rien, et que
son imbcile de pre, qui lurait toujours quelque chose en pensant
 son violon, quand il n'en jouait pas, n'y vit que du feu.

-- Nous n'y voyons jamais que cela, capitaine! -- interrompis-je
gament, car son histoire me faisait l'effet de tourner un peu
vite  une leste aventure de garnison; mais je ne me doutais pas
de ce qui allait suivre! -- Tenez! pas plus tard que quelques
jours, il y avait  l'Opra, dans une loge  ct de la mienne,
une femme probablement dans le genre de votre demoiselle Alberte.
Elle avait plus de dix-huit ans, par exemple; mais je vous donne
ma parole d'honneur que j'ai vu rarement de femme plus majestueuse
de dcence. Pendant qu'a dur toute la pice, elle est reste
assise et immobile comme sur une base de granit. Elle ne s'est
retourne ni  droite, ni  gauche, une seule fois; mais sans
doute elle y voyait par les paules, qu'elle avait trs nues et
trs belles, car il y avait aussi, et dans ma loge  moi, par
consquent derrire nous deux, un jeune homme qui paraissait aussi
indiffrent qu'elle  tout ce qui n'tait pas l'opra qu'on jouait
en ce moment. Je puis certifier que ce jeune homme n'a pas fait
une seule des simagres ordinaires que les hommes font aux femmes
dans les endroits publics, et qu'on peut appeler des dclarations
 distance. Seulement quand la pice a t finie et que, dans
l'espce de tumulte gnral des loges qui se vident, la dame s'est
leve, droite, dans sa loge, pour agrafer son burnous, je l'ai
entendue dire  son mari, de la voix la plus conjugalement
imprieuse et la plus claire: Henri!, ramassez mon capuchon! et
alors, par-dessus le dos de Henri, qui s'est prcipit la tte en
bas, elle a tendu le bras et la main et pris un billet du jeune
homme, aussi simplement qu'elle et pris des mains de son mari son
ventail ou son bouquet. Lui s'tait relev, le pauvre homme!
tenant le capuchon -- un capuchon de satin ponceau, mais moins
ponceau que son visage, et qu'il avait, au risque d'une apoplexie,
repch sous les petits bancs, comme il avait pu... Ma foi! aprs
avoir vu cela, je m'en suis all, pensant qu'au lieu de le rendre
 sa femme, il aurait pu tout aussi bien le garder pour lui, ce
capuchon, afin de cacher sur sa tte ce qui, tout  coup, venait
d'y pousser!

-- Votre histoire est bonne, -- dit le vicomte de Brassard assez
froidement; -- dans un autre moment; peut-tre en aurait-il joui
davantage; mais laissez-moi vous achever la mienne. J'avoue
qu'avec une pareille fille, je ne fus pas inquiet deux minutes de
la destine de mon billet. Elle avait beau tre pendue  la
ceinture de sa mre, elle trouverait bien le moyen de me lire et
de me rpondre. Je comptais mme, pour tout un avenir de
conversation par crit, sur cette petite poste de par-dessous la
table que nous venions d'inaugurer, lorsque le lendemain, quand
j'entrai dans la salle  manger avec la certitude, trs caresse
au fond de ma personne, d'avoir sance tenante une rponse trs
catgorique  mon billet de la veille, je crus avoir la berlue en
voyant que le couvert avait t chang, et que Mlle Alberte tait
place l o elle aurait d toujours tre, entre son pre et sa
mre... Et pourquoi ce changement?... Que s'tait-il donc pass
que je ne savais pas?... Le pre ou la mre s'taient-ils douts
de quelque chose? J'avais Mlle Alberte en face de moi, et je la
regardais avec cette intention fixe qui veut tre comprise. Il y
avait vingt-cinq points d'interrogation dans mes yeux; mais les
siens taient aussi calmes, aussi muets, aussi indiffrents qu'
l'ordinaire. Ils me regardaient comme s'ils ne me voyaient pas. Je
n'ai jamais vu regards plus impatientants que ces longs regards
tranquilles qui tombaient sur vous comme sur une chose. Je
bouillais de curiosit, de contrarit, d'inquitude, d'un tas de
sentiments agits et dus... et je ne comprenais pas comment
cette femme, si sre d'elle-mme qu'on pouvait croire qu'au lieu
de nerfs elle et sous sa peau fine presque autant de muscles que
moi, semblt ne pas oser me faire un signe d'intelligence qui
m'avertt, -- qui me ft penser, -- qui me dt, si vite que ce pt
tre, que nous nous entendions, -- que nous tions connivents et
complices dans le mme mystre, que ce ft de l'amour, que ce ne
ft pas mme de l'amour!... C'tait  se demander si vraiment
c'tait bien la femme de la main et du pied sous la table, du
billet pris et gliss la veille, si naturellement, dans son
corsage, devant ses parents, comme si elle y et gliss une fleur!
Elle en avait tant fait qu'elle ne devait pas tre embarrasse de
m'envoyer un regard. Mais non! Je n'eus rien. Le dner passa tout
entier sans ce regard que je guettais, que j'attendais, que je
voulais allumer au mien, et qui ne s'alluma pas! Elle aura trouv
quelque moyen de me rpondre, me disais-je en sortant de table et
en remontant dans ma chambre, ne pensant pas qu'une telle personne
pt reculer, aprs s'tre si incroyablement avance; --
n'admettant pas qu'elle pt rien craindre et rien mnager, quand
il s'agissait de ses fantaisies, et parbleu! franchement, ne
pouvant pas croire qu'elle n'en et au moins une pour moi!

Si ses parents n'ont pas de soupon, -- me disais-je encore, --
si c'est le hasard qui a fait ce changement de couvert  table,
demain je me retrouverai auprs d'elle... Mais le lendemain, ni
les autres jours, je ne fus plac auprs de Mlle Alberte, qui
continua d'avoir la mme incomprhensible physionomie et le mme
incroyable ton dgag pour dire les riens et les choses communes
qu'on avait l'habitude de dire  cette table de petits bourgeois.
Vous devinez bien que je l'observais comme un homme intress  la
chose. Elle avait l'air aussi peu contrari que possible, quand je
l'tais horriblement, moi! quand je l'tais jusqu' la colre, --
une colre  me fendre en deux et qu'il fallait cacher! Et cet
air, qu'elle ne perdait jamais, me mettait encore plus loin d'elle
que ce tour de table interpos entre nous! J'tais si violemment
exaspr, que je finissais par ne plus craindre de la compromettre
en la regardant, en lui appuyant sur ses grands yeux
impntrables, et qui restaient glacs, la pesanteur menaante et
enflamme des miens! Etait-ce un mange que sa conduite? Etait-ce
coquetterie? N'tait-ce qu'un caprice aprs un autre caprice,...
ou simplement stupidit? J'ai connu, depuis, de ces femmes tout
d'abord soulvement de sens, puis aprs, tout stupidit! Si on
savait le moment! disait Ninon. Le moment de Ninon tait-il dj
pass? Cependant, j'attendais toujours... quoi? un mot, un signe,
un rien risqu,  voix basse, en se levant de table dans le bruit
des chaises qu'on drange, et comme cela ne venait pas, je me
jetais aux ides folles,  tout ce qu'il y avait au monde de plus
absurde. Je me fourrai dans la tte qu'avec toutes les
impossibilits dont nous tions entours au logis, elle m'crirait
par la poste; -- qu'elle serait assez fine, quand elle sortirait
avec sa mre, pour glisser un billet dans la bote aux lettres,
et, sous l'empire de cette ide, je me mangeais le sang
rgulirement deux fois par jour, une heure avant que le facteur
passt par la maison... Dans cette heure-l je disais dix fois 
la vieille Olive, d'une voix trangle: Y a-t-il des lettres pour
moi, Olive? laquelle me rpondait imperturbablement toujours:
Non, Monsieur, il n'y en a pas. Ah! l'agacement finit par tre
trop aigu! Le dsir tromp devint de la haine. Je me mis  har
cette Alberte, et, par haine de dsir tromp,  expliquer sa
conduite avec moi par les motifs qui pouvaient le plus me la faire
mpriser, car la haine a soif de mpris. Le mpris, c'est son
nectar,  la haine! Coquine lche, qui a peur d'une lettre! me
disais-je. Vous le voyez, j'en venais aux gros mots. Je
l'insultais dans ma pense, ne croyant pas en l'insultant la
calomnier. Je m'efforai mme de ne plus penser  elle que je
criblais des pithtes les plus militaires, quand j'en parlais 
Louis de Meung, car je lui en parlais! car l'outrance o elle
m'avait jet avait teint en moi toute espce de chevalerie, -- et
j'avais racont toute mon aventure  mon brave Louis, qui s'tait
tirebouchonn sa longue moustache blonde en m'coutant, et qui
m'avait dit, sans se gner, car nous n'tions pas des moralistes
dans le 27e:

-- Fais comme moi! Un clou chasse l'autre. Prends pour matresse
une petite cousette de la ville, et ne pense plus  cette sacre
fille-l!

Mais je ne suivis point le conseil de Louis. Pour cela, j'tais
trop piqu au jeu. Si elle avait su que je prenais une matresse,
j'en aurais peut-tre pris une pour lui fouetter le coeur ou la
vanit par la jalousie. Mais elle ne le saurait pas. Comment
pourrait-elle le savoir?... En amenant, si je l'avais fait, une
matresse chez moi, comme Louis,  son htel de la Poste, c'tait
rompre avec les bonnes gens chez qui j'habitais, et qui m'auraient
immdiatement pri d'aller chercher un autre logement que le leur;
et je ne voulais pas renoncer, si je ne pouvais avoir que cela, 
la possibilit de retrouver la main ou le pied de cette damnante
Alberte qui aprs ce qu'elle avait os, restait toujours la grande
Mademoiselle Impassible.

-- Dis plutt impossible! -- disait Louis, qui se moquait de moi.

Un mois tout entier se passa, et malgr mes rsolutions de me
montrer aussi oublieux qu'Alberte et aussi indiffrent qu'elle,
d'opposer marbre  marbre et froideur  froideur, je ne vcus plus
que de la vie tendue de l'afft, -- de l'afft que je dteste,
mme  la chasse! Oui, Monsieur, ce ne fut plus qu'afft perptuel
dans mes journes! Afft quand je descendais  dner, et que
j'esprais la trouver seule dans la salle  manger comme la
premire fois! Afft au dner, o mon regard ajustait de face ou
de ct le sien qu'il rencontrait net et infernalement calme et
qui n'vitait pas plus le mien qu'il n'y rpondait! Afft aprs le
dner, car je restais maintenant un peu aprs dner voir ces dames
reprendre leur ouvrage, dans leur embrasure de croise, guettant
si elle ne laisserait pas tomber quelque chose, son d, ses
ciseaux, un chiffon, que je pourrais ramasser, et en les lui
rendant toucher sa main, -- cette main que j'avais maintenant 
travers la cervelle! Afft chez moi, quand j'tais remont dans ma
chambre, y croyant toujours entendre le long du corridor ce pied
qui avait pitin sur le mien, avec une volont si absolue. Afft
jusque dans l'escalier, o je croyais pouvoir la rencontrer, et o
la vieille Olive me surprit un jour,  ma grande confusion, en
sentinelle! Afft  ma fentre -- cette fentre que vous voyez --
o je me plantais quand elle devait sortir avec sa mre, et d'o
je ne bougeais pas avant qu'elle ft rentre, mais tout cela aussi
vainement que le reste! Lorsqu'elle sortait, tortille dans son
chle de jeune fille, -- un chle  raies rouges et blanches: je
n'ai rien oubli! sem de fleurs noires et jaunes sur les deux
raies, elle ne retournait pas son torse insolent une seule fois,
et lorsqu'elle rentrait, toujours aux cts de sa mre, elle ne
levait ni la tte ni les yeux vers la fentre o je l'attendais!
Tels taient les misrables exercices auxquels elle m'avait
condamn! Certes, je sais bien que les femmes nous font tous plus
ou moins valeter, mais dans ces proportions-l!! Le vieux fat qui
devrait tre mort en moi s'en rvolte encore! Ah! je ne pensais
plus au bonheur de mon uniforme! Quand j'avais fait le service de
la journe, -- aprs l'exercice ou la revue, -- je rentrais vite,
mais non plus pour lire des piles de mmoires ou de romans, mes
seules lectures dans ce temps-l. Je n'allais plus chez Louis de
Meung. Je ne touchais plus  mes fleurets. Je n'avais pas la
ressource du tabac qui engourdit l'activit quand elle vous
dvore, et que vous avez, vous autres jeunes gens qui m'avez suivi
dans la vie! On ne fumait pas alors au 27e, si ce n'est entre
soldats, au corps de garde, quand on jouait la partie de brisque
sur le tambour... Je restais donc oisif de corps,  me ronger...
je ne sais pas si c'tait le coeur, sur ce canap qui ne me
faisait plus le bon froid que j'aimais dans ces six pieds carrs
de chambre, o je m'agitais comme un lionceau dans sa cage, quand
il sent la chair frache  ct.

Et si c'tait ainsi le jour, c'tait aussi de mme une grande
partie de la nuit. Je me couchais tard. Je ne dormais plus. Elle
me tenait veill, cette Alberte d'enfer, qui me l'avait allum
dans les veines, puis qui s'tait loigne comme l'incendiaire qui
ne retourne pas mme la tte pour voir son feu flamber derrire
lui! Je baissais, comme le voil, ce soir, -- ici le vicomte
passa son gant sur la glace de la voiture place devant lui, pour
essuyer la vapeur qui commenait d'y perler, -- ce mme rideau
cramoisi,  cette mme fentre, qui n'avait pas plus de persiennes
qu'elle n'en a maintenant, afin que les voisins, plus curieux en
province qu'ailleurs, ne dvisageassent pas le fond de ma chambre.
C'tait une chambre de ce temps-l, -- une chambre de l'Empire,
parquete en point de Hongrie, sans tapis, o le bronze plaquait
partout le merisier, d'abord en tte de sphinx aux quatre coins du
lit, et en pattes de lion sous ses quatre pieds, puis, sur tous
les tiroirs de la commode et du secrtaire, en cames de faces de
lion, avec des anneaux de cuivre pendant de leurs gueules
verdtres, et par lesquels on les tirait quand on voulait les
ouvrir. Une table carre, d'un merisier plus rostre que le reste
de l'ameublement,  dessus de marbre gris, grillage de cuivre,
tait en face du lit, contre le mur, entre la fentre et la porte
d'un grand cabinet de toilette; et, vis--vis de la chemine, le
grand canap de maroquin bleu dont je vous ai dj tant parl... 
tous les angles de cette chambre d'une grande lvation et d'un
large espace, il y avait des encoignures en faux laque de Chine,
et sur l'une d'elles on voyait, mystrieux et blanc, dans le noir
du coin, un vieux buste de Niob d'aprs l'antique, qui tonnait
l, chez ces bourgeois vulgaires. Mais est-ce que cette
incomprhensible Alberte n'tonnait pas bien plus? Les murs
lambrisss, et peints  l'huile, d'un blanc jaune, n'avaient ni
tableaux, ni gravures. J'y avais seulement mis mes armes, couches
sur de longues pattes-fiches en cuivre dor. Quand j'avais lou
cette grande calebasse d'appartement, -- comme disait lgamment
le lieutenant Louis de Meung, qui ne potisait pas les choses, --
j'avais fait placer au milieu une grande table ronde que je
couvrais de cartes militaires, de livres et de papiers: c'tait
mon bureau. J'y crivais quand j'avais  crire... Eh bien! un
soir, ou plutt une nuit, j'avais roul le canap auprs de cette
grande table, et j'y dessinais  la lampe, non pas pour me
distraire de l'unique pense qui me submergeait depuis un mois,
mais pour m'y plonger davantage, car c'tait la tte de cette
nigmatique Alberte que je dessinais, c'tait le visage de cette
diablesse de femme dont j'tais possd, comme les dvots disent
qu'on l'est du diable. Il tait tard. La rue, -- o passaient
chaque nuit deux diligences en sens inverse, -- comme aujourd'hui,
-- l'une  minuit trois quarts et l'autre  deux heures et demie
du matin, et qui toutes deux s'arrtaient  l'htel de la Poste
pour relayer, -- la rue tait silencieuse comme le fond d'un
puits. J'aurais entendu voler une mouche; mais si, par hasard, il
y en avait une dans ma chambre, elle devait dormir dans quelque
coin de vitre ou dans un des plis cannels de ce rideau, d'une
forte toffe de soie croise, que j'avais t de sa patre et qui
tombait devant la fentre, perpendiculaire et immobile. Le seul
bruit qu'il y et alors autour de moi, dans ce profond et complet
silence, c'tait moi qui le faisais avec mon crayon et mon
estompe. Oui, c'tait elle que je dessinais, et Dieu sait avec
quelle caresse de main et quelle proccupation enflamme! Tout 
coup, sans aucun bruit de serrure qui m'aurait averti, ma porte
s'entr'ouvrit en fltant ce son des portes dont les gonds sont
secs, et resta  moiti entrebille, comme si elle avait eu peur
du son qu'elle avait jet! Je relevai les yeux, croyant avoir mal
ferm cette porte qui, d'elle-mme, inopinment, s'ouvrait en
filant ce son plaintif, capable de faire tressaillir dans la nuit
ceux qui veillent et de rveiller ceux qui dorment. Je me levai de
ma table pour aller la fermer; mais la porte entr'ouverte s'ouvrit
plus grande et trs doucement toujours, mais en recommenant le
son aigu qui trana comme un gmissement dans la maison
silencieuse, et je vis, quand elle se fut ouverte de toute sa
grandeur, Alberte! -- Alberte qui, malgr les prcautions d'une
peur qui devait tre immense, n'avait pu empcher cette porte
maudite de crier!

Ah! tonnerre de Dieu! ils parlent de visions, ceux qui y croient;
mais la vision la plus surnaturelle ne m'aurait pas donn la
surprise, l'espce de coup au coeur que je ressentis et qui se
rpta en palpitations insenses, quand je vis venir  moi, -- de
cette porte ouverte, -- Alberte, effraye au bruit que cette porte
venait de faire en s'ouvrant, et qui allait recommencer encore, si
elle la fermait! Rappelez-vous toujours que je n'avais pas dix-
huit ans! Elle vit peut-tre ma terreur  la sienne: elle rprima,
par un geste nergique, le cri de surprise qui pouvait m'chapper,
-- qui me serait certainement chapp sans ce geste, -- et elle
referma la porte, non plus lentement, puisque cette lenteur
l'avait fait crier, mais rapidement, pour viter ce cri des gonds,
-- qu'elle n'vita pas, et qui recommena plus net, plus franc,
d'une seule venue et suraigu; -- et, la porte ferme et l'oreille
contre, elle couta si un autre bruit, qui aurait t plus
inquitant et plus terrible, ne rpondait pas  celui-l... Je
crus la voir chanceler... Je m'lanai, et je l'eus bientt dans
les bras.

-- Mais elle va bien, votre Alberte, -- dis-je au capitaine.

-- Vous croyez peut-tre, -- reprit-il, comme s'il n'avait pas
entendu ma moqueuse observation, -- qu'elle y tomba, dans mes
bras, d'effroi, de passion, de tte perdue, comme une fille
poursuivie ou qu'on peut poursuivre, -- qui ne sait plus ce
qu'elle fait quand elle fait la dernire des folies, quand elle
s'abandonne  ce dmon que les femmes ont toutes -- dit-on --
quelque part, et qui serait le matre toujours, s'il n'y en avait
pas deux autres aussi en elles, -- la Lchet et la Honte, -- pour
contrarier celui-l! Eh bien, non, ce n'tait pas cela! Si vous le
croyiez, vous vous tromperiez... Elle n'avait rien de ces peurs
vulgaires et oses... Ce fut bien plus elle qui me prit dans ses
bras que je ne la pris dans les miens... Son premier mouvement
avait t de se jeter le front contre ma poitrine, mais elle le
releva et me regarda, les yeux tout grands, -- des yeux immenses!
-- comme pour voir si c'tait bien moi qu'elle tenait ainsi dans
ses bras! Elle tait horriblement ple, et comme je ne l'avais
jamais vue ple; mais ses traits de Princesse n'avaient pas boug.
Ils avaient toujours l'immobilit et la fermet d'une mdaille.
Seulement, sur sa bouche aux lvres lgrement bombes errait je
ne sais quel garement, qui n'tait pas celui de la passion
heureuse ou qui va l'tre tout  l'heure! Et cet garement avait
quelque chose de si sombre dans un pareil moment, que, pour ne pas
le voir, je plantai sur ces belles lvres rouges et rectiles le
robuste et foudroyant baiser du dsir triomphant et roi! La bouche
s'entr'ouvrit... mais les yeux noirs,  la noirceur profonde, et
dont les longues paupires touchaient presque alors mes paupires,
ne se fermrent point, -- ne palpitrent mme pas; -- mais tout au
fond, comme sur sa bouche, je vis passer de la dmence! Agrafe
dans ce baiser de feu et comme enleve par les lvres qui
pntraient les siennes, aspire par l'haleine qui la respirait,
je la portai, toujours colle  moi, sur ce canap de maroquin
bleu, -- mon gril de saint Laurent, depuis un mois que je m'y
roulais en pensant  elle, -- et dont le maroquin se mit
voluptueusement  craquer sous son dos nu, car elle tait  moiti
nue. Elle sortait de son lit, et, pour venir, elle avait... le
croirez-vous? t oblige de traverser la chambre o son pre et
sa mre dormaient! Elle l'avait traverse  ttons, les mains en
avant, pour ne pas se choquer  quelque meuble qui aurait retenti
de son choc et qui et pu les rveiller.

-- Ah! -- fis-je, -- on n'est pas plus brave  la tranche. Elle
tait digne d'tre la matresse d'un soldat!

-- Et elle le fut ds cette premire nuit-l, reprit le vicomte. -
- Elle le fut aussi violente que moi, et je vous jure que je
l'tais! Mais c'est gal... voici la revanche! Elle ni moi ne
pmes oublier, dans les plus vifs de nos transports,
l'pouvantable situation qu'elle nous faisait  tous les deux. Au
sein de ce bonheur qu'elle venait chercher et m'offrir, elle tait
alors comme stupfie de l'acte qu'elle accomplissait d'une
volont pourtant si ferme, avec un acharnement si obstin. Je ne
m'en tonnai pas. Je l'tais bien, moi, stupfi! J'avais bien,
sans le lui dire et sans le lui montrer, la plus effroyable
anxit dans le coeur, pendant qu'elle me pressait  m'touffer
sur le sien. J'coutais,  travers ses soupirs,  travers ses
baisers,  travers le terrifiant silence qui pesait sur cette
maison endormie et confiante, une chose horrible: c'est si sa mre
ne s'veillait pas, si son pre ne se levait pas! Et jusque par-
dessus son paule, je regardais derrire elle si cette porte, dont
elle n'avait pas t la cl, par peur du bruit qu'elle pouvait
faire, n'allait pas s'ouvrir de nouveau et me montrer, ples et
indignes, ces deux ttes de Mduse, ces deux vieillards, que nous
trompions avec une lchet si hardie, surgir tout  coup dans la
nuit, images de l'hospitalit viole et de la Justice! Jusqu' ces
voluptueux craquements du maroquin bleu, qui m'avaient sonn la
diane de l'Amour, me faisaient tressaillir d'pouvante... Mon
coeur battait contre le sien, qui semblait me rpercuter ses
battements... C'tait enivrant et dgrisant tout  la fois, mais
c'tait terrible! Je me fis  tout cela plus tard.  force de
renouveler impunment cette imprudence sans nom, je devins
tranquille dans cette imprudence.  force de vivre dans ce danger
d'tre surpris, je me blasai. Je n'y pensai plus. Je ne pensai
plus qu' tre heureux. Ds cette premire nuit formidable, qui
aurait d l'pouvanter des autres, elle avait dcid qu'elle
viendrait chez moi de deux nuits en deux nuits, puisque je ne
pouvais aller chez elle, -- sa chambre de jeune fille n'ayant
d'autre issue que dans l'appartement de ses parents, -- et elle y
vint rgulirement toutes les deux nuits; mais jamais elle ne
perdit la sensation, -- la stupeur de la premire fois! Le temps
ne produisit pas sur elle l'effet qu'il produisit sur moi. Elle ne
se bronza pas au danger, affront chaque nuit. Toujours elle
restait, et jusque sur mon coeur, silencieuse, me parlant  peine
avec la voix, car, d'ailleurs, vous vous doutez bien qu'elle tait
loquente; et lorsque plus tard le calme me prit, moi,  force de
danger affront et de russite, et que je lui parlai, comme on
parle  sa matresse, de ce qu'il y avait dj de pass entre
nous, -- de cette froideur inexplicable et dmentie, puisque je la
tenais dans mes bras, et qui avait succd  ses premires
audaces; quand je lui adressai enfin tous ces pourquoi insatiables
de l'amour, qui n'est peut-tre au fond qu'une curiosit, elle ne
me rpondit jamais que par de longues treintes. Sa bouche triste
demeurait muette de tout... except de baisers! Il y a des femmes
qui vous disent: Je me perds pour vous; il y en a d'autres qui
vous disent: Tu vas bien me mpriser; et ce sont l des manires
diffrentes d'exprimer la fatalit de l'amour. Mais elle, non!
Elle ne disait mot... Chose trange! Plus trange personne! Elle
me produisait l'effet d'un pais et dur couvercle de marbre qui
brlait, chauff par en dessous... Je croyais qu'il arriverait un
moment o le marbre se fendrait enfin sous la chaleur brlante,
mais le marbre ne perdit jamais sa rigide densit. Les nuits
qu'elle venait, elle n'avait ni plus d'abandon, ni plus de
paroles, et, je me permettrai ce mot ecclsiastique, elle fut
toujours aussi difficile  confesser que la premire nuit qu'elle
tait venue. Je n'en tirai pas davantage... Tout au plus un
monosyllabe arrach, d'obsession,  ces belles lvres dont je
raffolais d'autant plus que je les avais vues plus froides et plus
indiffrentes pendant la journe, et, encore, un monosyllabe qui
ne faisait pas grande lumire sur la nature de cette fille, qui me
paraissait plus sphinx,  elle seule, que tous les Sphinx dont
l'image se multipliait autour de moi, dans cet appartement Empire.

-- Mais, capitaine, interrompis-je encore, -- il y eut pourtant
une fin  tout cela? Vous tes un homme fort, et tous les Sphinx
sont des animaux fabuleux. Il n'y en a point dans la vie, et vous
fintes bien par trouver, que diable! ce qu'elle avait dans son
giron, cette commre-l!

-- Une fin! Oui, il y eut une fin, -- fit le vicomte de Brassard
en baissant brusquement la vitre du coup, comme si la respiration
avait manqu  sa monumentale poitrine et qu'il et besoin d'air
pour achever ce qu'il avait  raconter. -- Mais le giron, comme
vous dites, de cette singulire fille n'en fut pas plus ouvert
pour cela. Notre amour, notre relation, notre intrigue, -- appelez
cela comme vous voudrez, -- nous donna, ou plutt me donna,  moi,
des sensations que je ne crois pas avoir prouves jamais depuis
avec des femmes plus aimes que cette Alberte, qui ne m'aimait
peut-tre pas, que je n'aimais peut-tre pas!! Je n'ai jamais bien
compris ce que j'avais pour elle et ce qu'elle avait pour moi, et
cela dura plus de six mois! Pendant ces six mois, tout ce que je
compris, ce fut un genre de bonheur dont on n'a pas l'ide dans la
jeunesse. Je compris le bonheur de ceux qui se cachent. Je compris
la jouissance du mystre dans la complicit, qui, mme sans
l'esprance de russir, ferait encore des conspirateurs
incorrigibles. Alberte,  la table de ses parents comme partout,
tait toujours la Madame Infante qui m'avait tant frapp le
premier jour que je l'avais vue. Son front nronien, sous ses
cheveux bleus  force d'tre noirs, qui bouclaient durement et
touchaient ses sourcils, ne laissaient rien passer de la nuit
coupable, qui n'y tendait aucune rougeur. Et moi qui essayais
d'tre aussi impntrable qu'elle, mais qui, j'en suis sr, aurais
d me trahir dix fois si j'avais eu affaire  des observateurs, je
me rassasiais orgueilleusement et presque sensuellement, dans le
plus profond de mon tre, de l'ide que toute cette superbe
indiffrence tait bien  moi et qu'elle avait pour moi toutes les
bassesses de la passion, si la passion pouvait jamais tre basse!
Nul que nous sur la terre ne savait cela... et c'tait dlicieux,
cette pense! Personne, pas mme mon ami, Louis de Meung, avec
lequel j'tais discret depuis que j'tais heureux! Il avait tout
devin, sans doute, puisqu'il tait aussi discret que moi. Il ne
m'interrogeait pas. J'avais repris avec lui, sans effort, mes
habitudes d'intimit, les promenades sur le Cours, en grande ou en
petite tenue, l'impriale, l'escrime et le punch! Pardieu! quand
on sait que le bonheur viendra, sous la forme d'une belle jeune
fille qui a comme une rage de dents dans le coeur, vous visiter
rgulirement d'une nuit l'autre,  la mme heure, cela simplifie
joliment les jours!

-- Mais ils dormaient donc comme les Sept Dormants, les parents
de cette Alberte? -- fis-je railleusement, en coupant net les
rflexions de l'ancien dandy par une plaisanterie, et pour ne pas
paratre trop pris par son histoire, qui me prenait, car, avec les
dandys, on n'a gure que la plaisanterie pour se faire un peu
respecter.

-- Vous croyez donc que je cherche des effets de conteur hors de
la ralit? -- dit le vicomte. -- Mais je ne suis pas romancier,
moi! Quelquefois Alberte ne venait pas. La porte, dont les gonds
huils taient moelleux comme de la ouate maintenant, ne s'ouvrait
pas de toute une nuit, et c'est qu'alors sa mre l'avait entendue
et s'tait crie, ou c'est que son pre l'avait aperue, filant
ou ttonnant  travers la chambre. Seulement Alberte, avec sa tte
d'acier, trouvait  chaque fois un prtexte. Elle tait
souffrante... Elle cherchait le sucrier sans flambeau, de peur de
rveiller personne...

-- Ces ttes d'acier-l ne sont pas si rares que vous avez l'air
de le croire, capitaine! -- interrompis-je encore. J'tais
contrariant. -- Votre Alberte, aprs tout, n'tait pas plus forte
que la jeune fille qui recevait toutes les nuits, dans la chambre
de sa grand-mre, endormie derrire ses rideaux, un amant entr
par la fentre, et qui, n'ayant pas de canap de maroquin bleu,
s'tablissait,  la bonne franquette, sur le tapis... Vous savez
comme moi l'histoire. Un soir, apparemment pouss par la jeune
fille trop heureuse, un soupir plus fort que les autres rveilla
la grand-mre, qui cria de dessous ses rideaux un: Qu'as-tu donc,
petite?  la faire vanouir contre le coeur de son amant; mais
elle n'en rpondit pas moins de sa place: C'est mon buse qui me
gne, grand-maman, pour chercher mon aiguille tombe sur le tapis,
et que je ne puis pas retrouver!

-- Oui, je connais l'histoire, reprit le vicomte de Brassard, que
j'avais cru humilier, par une comparaison, dans la personne de son
Alberte. -- C'tait, si je m'en souviens bien, une de Guise que la
jeune fille dont vous me parlez. Elle s'en tira comme une fille de
son nom; mais vous ne dites pas qu' partir de cette nuit-l elle
ne rouvrit plus la fentre  son amant, qui tait, je crois,
monsieur de Noirmoutier, tandis qu'Alberte revenait le lendemain
de ces accrocs terribles, et s'exposait de plus belle au danger
brav, comme si de rien n'tait. Alors, je n'tais, moi, qu'un
sous-lieutenant assez mdiocre en mathmatiques, et qui m'en
occupais fort peu; mais il tait vident, pour qui sait faire le
moindre calcul des probabilits, qu'un jour... une nuit... il y
aurait un dnoment...

-- Ah, oui! -- fis-je, me rappelant ses paroles d'avant son
histoire, -- le dnoment qui devait vous faire connatre la
sensation de la peur, capitaine.

-- Prcisment, -- rpondit-il d'un ton plus grave et qui
tranchait sur le ton lger que j'affectais. -- Vous l'avez vu,
n'est-ce pas? depuis ma main prise sous la table jusqu'au moment
o elle surgit la nuit, comme une apparition dans le cadre de ma
porte ouverte, Alberte ne m'avait pas marchand l'motion. Elle
m'avait fait passer dans l'me plus d'un genre de frisson, plus
d'un genre de terreur; mais ce n'avait t encore que l'impression
des balles qui sifflent autour de vous et des boulets dont on sent
le vent; on frissonne, mais on va toujours. Eh bien! ce ne fut
plus cela. Ce fut de la peur, de la peur complte, de la vraie
peur, et non plus pour Alberte, mais pour moi, et pour moi tout
seul! Ce que j'prouvai, ce fut positivement cette sensation qui
doit rendre le coeur aussi ple que la face; ce fut cette panique
qui fait prendre la fuite  des rgiments tout entiers. Moi qui
vous parle, j'ai vu fuir tout Chamboran, bride abattue et ventre 
terre, l'hroque Chamboran, emportant, dans son flot pouvant,
son colonel et ses officiers! Mais  cette poque je n'avais
encore rien vu, et j'appris... ce que je croyais impossible.

Ecoutez donc... C'tait une nuit. Avec la vie que nous menions,
ce ne pouvait tre qu'une nuit... une longue nuit d'hiver. Je ne
dirai pas une de nos plus tranquilles. Elles taient toutes
tranquilles, nos nuits. Elles l'taient devenues  force d'tre
heureuses. Nous dormions sur ce canon charg. Nous n'avions pas la
moindre inquitude en faisant l'amour sur cette lame de sabre
pose en travers d'un abme, comme le pont de l'enfer des Turcs!
Alberte tait venue plus tt qu' l'ordinaire, pour tre plus
longtemps. Quand elle venait ainsi, ma premire caresse, mon
premier mouvement d'amour tait pour ses pieds, ses pieds qui
n'avaient plus alors ses brodequins verts ou hortensia, ces deux
coquetteries et mes deux dlices, et qui, nus pour ne pas faire de
bruit, m'arrivaient transis de froid des briques sur lesquelles
elle avait march, le long du corridor qui menait de la chambre de
ses parents  ma chambre, place  l'autre bout de la maison. Je
les rchauffais, ces pieds glacs pour moi, qui peut-tre
ramassaient, pour moi, en sortant d'un lit chaud, quelque horrible
maladie de poitrine... Je savais le moyen de les tidir et d'y
mettre du rose ou du vermillon,  ces pieds ples et froids; mais
cette nuit-l mon moyen manqua... Ma bouche fut impuissante 
attirer sur ce cou-de-pied cambr et charmant la plaque de sang
que j'aimais souvent  y mettre, comme une rosette ponceau...
Alberte, cette nuit-l, tait plus silencieusement amoureuse que
jamais. Ses treintes avaient cette langueur et cette force qui
taient pour moi un langage, et un langage si expressif que, si je
lui parlais toujours, moi, si je lui disais toutes mes dmences et
toutes mes ivresses, je ne lui demandais plus de me rpondre et de
me parler.  ses treintes, je l'entendais. Tout  coup, je ne
l'entendis plus. Ses bras cessrent de me presser sur son coeur,
et je crus  une de ces pmoisons comme elle en avait souvent,
quoique ordinairement elle gardt, en ses pmoisons, la force
crispe de l'treinte... Nous ne sommes pas des bgueules entre
nous. Nous sommes deux hommes, et nous pouvons nous parler comme
deux hommes... J'avais l'exprience des spasmes voluptueux
d'Alberte, et quand ils la prenaient, ils n'interrompaient pas mes
caresses. Je restais comme j'tais, sur son coeur, attendant
qu'elle revnt  la vie consciente, dans l'orgueilleuse certitude
qu'elle reprendrait ses sens sous les miens, et que la foudre qui
l'avait frappe la ressusciterait en la refrappant... Mais mon
exprience fut trompe. Je la regardai comme elle tait, lie 
moi, sur le canap bleu, piant le moment o ses yeux, disparus
sous ses larges paupires, me remontreraient leurs beaux orbes de
velours noir et de feu; o ses dents, qui se serraient et
grinaient  briser leur mail au moindre baiser appliqu
brusquement sur son cou et tran longuement sur ses paules,
laisseraient, en s'entr'ouvrant, passer son souffle. Mais ni les
yeux ne revinrent, ni les dents ne se desserrrent... Le froid des
pieds d'Alberte tait mont jusque dans ses lvres et sous les
miennes... Quand je sentis cet horrible froid, je me dressai  mi-
corps pour mieux la regarder; je m'arrachai en sursaut de ses
bras, dont l'un tomba sur elle et l'autre pendit  terre, du
canap sur lequel elle tait couche. Effar, mais lucide encore,
je lui mis la main sur le coeur... Il n'y avait rien! rien au
pouls, rien aux tempes, rien aux artres carotides, rien nulle
part... que la mort qui tait partout, et dj avec son
pouvantable rigidit!

J'tais sr de la mort... et je ne voulais pas y croire! La tte
humaine a de ces volonts stupides contre la clart mme de
l'vidence et du destin. Alberte tait morte. De quoi?... Je ne
savais. Je n'tais pas mdecin. Mais elle tait morte; et quoique
je visse avec la clart du jour de midi que ce que je pourrais
faire tait inutile, je fis pourtant tout ce qui me semblait si
dsesprment inutile. Dans mon nant absolu de tout, de
connaissances, d'instruments, de ressources, je lui vidais sur le
front tous les flacons de ma toilette. Je lui frappais rsolument
dans les mains, au risque d'veiller le bruit, dans cette maison
o le moindre bruit nous faisait trembler. J'avais ou dire  un
de mes oncles, chef d'escadron au 4e dragons, qu'il avait un jour
sauv un de ses amis d'une apoplexie en le saignant vite avec une
de ces flammes dont on se sert pour saigner les chevaux. J'avais
des armes plein ma chambre. Je pris un poignard, et j'en labourai
le bras d'Alberte  la saigne. Je massacrai ce bras splendide
d'o le sang ne coula mme pas. Quelques gouttes s'y coagulrent.
Il tait fig. Ni baisers, ni succions, ni morsures ne purent
galvaniser ce cadavre raidi, devenu cadavre sous mes lvres. Ne
sachant plus ce que je faisais, je finis par m'tendre dessus, le
moyen qu'emploient (disent les vieilles histoires) les
Thaumaturges ressusciteurs, n'esprant pas y rchauffer la vie,
mais agissant comme si je l'esprais! Et ce fut sur ce corps glac
qu'une ide, qui ne s'tait pas dgage du chaos dans lequel la
bouleversante mort subite d'Alberte m'avait jet, m'apparut
nettement... et que j'eus peur!

Oh!... mais une peur... une peur immense! Alberte tait morte chez
moi, et sa mort disait tout. Qu'allais-je devenir? Que fallait-il
faire?...  cette pense, je sentis la main, la main physique de
cette peur hideuse, dans mes cheveux qui devinrent des aiguilles!
Ma colonne vertbrale se fondit en une fange glace, et je voulus
lutter -- mais en vain -- contre cette dshonorante sensation...
Je me dis qu'il fallait avoir du sang-froid... que j'tais un
homme aprs tout... que j'tais militaire. Je me mis la tte dans
mes mains, et quand le cerveau me tournait dans le crne, je
m'efforai de raisonner la situation horrible dans laquelle
j'tais pris... et d'arrter, pour les fixer et les examiner,
toutes les ides qui me fouettaient le cerveau comme une toupie
cruelle, et qui toutes allaient,  chaque tour, se heurter  ce
cadavre qui tait chez moi,  ce corps inanim d'Alberte qui ne
pouvait plus regagner sa chambre, et que sa mre devait retrouver
le lendemain dans la chambre de l'officier, morte et dshonore!
L'ide de cette mre,  laquelle j'avais peut-tre tu sa fille en
la dshonorant, me pesait plus sur le coeur que le cadavre mme
d'Alberte... On ne pouvait pas cacher la mort; mais le dshonneur,
prouv par le cadavre chez moi, n'y avait-il pas moyen de le
cacher?... C'tait la question que je me faisais, le point fixe
que je regardais dans ma tte. Difficult grandissant  mesure que
je la regardais, et qui prenait les proportions d'une
impossibilit absolue. Hallucination effroyable! par moments le
cadavre d'Alberte me semblait emplir toute ma chambre et ne
pouvoir plus en sortir. Ah! si la sienne n'avait pas t place
derrire l'appartement de ses parents, je l'aurais,  tout risque,
reporte dans son lit! Mais pouvais-je faire, moi, avec son corps
mort dans mes bras, ce qu'elle faisait, elle, dj si
imprudemment, vivante, et m'aventurer ainsi  traverser une
chambre que je ne connaissais pas, o je n'tais jamais entr, et
o reposaient endormis du sommeil lger des vieillards le pre et
la mre de la malheureuse?... Et cependant, l'tat de ma tte
tait tel, la peur du lendemain et de ce cadavre chez moi me
galopaient avec tant de furie, que ce fut cette ide, cette
tmrit, cette folie de reporter Alberte chez elle qui s'empara
de moi comme l'unique moyen de sauver l'honneur de la pauvre fille
et de m'pargner la honte des reproches du pre et de la mre, de
me tirer enfin de cette ignominie. Le croirez-vous? J'ai peine 
le croire moi-mme, quand j'y pense! J'eus la force de prendre le
cadavre d'Alberte et, le soulevant par les bras, de le charger sur
mes paules. Horrible chape, plus lourde, allez! que celle des
damns dans l'enfer du Dante! Il faut l'avoir porte, comme moi,
cette chape d'une chair qui me faisait bouillonner le sang de
dsir il n'y avait qu'une heure, et qui maintenant me
transissait!... Il faut l'avoir porte pour bien savoir ce que
c'tait! J'ouvris ma porte ainsi charg et, pieds nus comme elle,
pour faire moins de bruit, je m'enfonai dans le corridor qui
conduisait  la chambre de ses parents, et dont la porte tait au
fond, m'arrtant  chaque pas sur mes jambes dfaillantes pour
couter le silence de la maison dans la nuit, que je n'entendais
plus,  cause des battements de mon coeur! Ce fut long. Rien ne
bougeait... Un pas suivait un pas... Seulement, quand j'arrivai
tout contre la terrible porte de la chambre de ses parents, --
qu'il me fallait franchir et qu'elle n'avait pas, en venant,
entirement ferme pour la retrouver entr'ouverte au retour, et
que j'entendis les deux respirations longues et tranquilles de ces
deux pauvres vieux qui dormaient dans toute la confiance de la
vie, je n'osai plus!... Je n'osai plus passer ce seuil noir et
bant dans les tnbres... Je reculai; je m'enfuis presque avec
mon fardeau! Je rentrai chez moi de plus en plus pouvant. Je
replaai le corps d'Alberte sur le canap, et je recommenai,
accroupi sur les genoux auprs d'elle, les suppliciantes
questions: "Que faire? que devenir?..." Dans l'croulement qui se
faisait en moi, l'ide insense et atroce de jeter le corps de
cette belle fille, ma matresse de six mois! par la fentre, me
sillonna l'esprit. Mprisez-moi! J'ouvris la fentre... j'cartai
le rideau que vous voyez l... et je regardai dans le trou d'ombre
au fond duquel tait la rue, car il faisait trs sombre cette
nuit-l. On ne voyait point le pav. "On croira  un suicide",
pensai-je, et je repris Alberte, et je la soulevai... Mais voil
qu'un clair de bon sens croisa la folie! "D'o se sera-t-elle
tue? D'o sera-t-elle tombe si on la trouve sous ma fentre
demain?..." me demandai-je. L'impossibilit de ce que je voulais
faire me souffleta! J'allai refermer la fentre, qui grina dans
son espagnolette. Je retirai le rideau de la fentre, plus mort
que vif de tous les bruits que je faisais. D'ailleurs, par la
fentre, -- sur l'escalier, -- dans le corridor, -- partout o je
pouvais laisser ou jeter le cadavre, ternellement accusateur, la
profanation tait inutile. L'examen du cadavre rvlerait tout, et
l'oeil d'une mre, si cruellement avertie, verrait tout ce que le
mdecin ou le juge voudrait lui cacher... Ce que j'prouvais tait
insupportable, et l'ide d'en finir d'un coup de pistolet, en
l'tat lche de mon me dmoralise (un mot de l'Empereur que plus
tard j'ai compris!), me traversa en regardant luire mes armes
contre le mur de ma chambre. Mais que voulez-vous?... Je serai
franc: j'avais dix-sept ans, et j'aimais... mon pe. C'est par
got et sentiment de race que j'tais soldat. Je n'avais jamais vu
le feu, et je voulais le voir. J'avais l'ambition militaire. Au
rgiment nous plaisantions de Werther, un hros du temps, qui nous
faisait piti,  nous autres officiers! La pense qui m'empcha de
me soustraire, en me tuant,  l'ignoble peur qui me tenait
toujours, me conduisit  une autre qui me parut le salut mme dans
l'impasse o je me tordais! "Si j'allais trouver le colonel?" me
dis-je. -- Le colonel c'est la paternit militaire, -- et je
m'habillai comme on s'habille quand bat la gnrale, dans une
surprise... Je pris mes pistolets par une prcaution de soldat.
Qui savait ce qui pourrait arriver?... J'embrassai une dernire
fois, avec le sentiment qu'on a  dix-sept ans, -- et on est
toujours sentimental  dix-sept ans, -- la bouche muette, et qui
l'avait t toujours, de cette belle Alberte trpasse, et qui me
comblait depuis six mois de ses plus enivrantes faveurs... Je
descendis sur la pointe des pieds l'escalier de cette maison o je
laissais la mort... Haletant comme un homme qui se sauve, je mis
une heure (il me sembla que j'y mettais une heure!) 
dverrouiller la porte de la rue et  tourner la grosse cl dans
son norme serrure, et aprs l'avoir referme avec les prcautions
d'un voleur, je m'encourus, comme un fuyard, chez mon colonel.

J'y sonnai comme au feu. J'y retentis comme une trompette, comme
si l'ennemi avait t en train d'enlever le drapeau du rgiment!
Je renversai tout, jusqu' l'ordonnance qui voulut s'opposer  ce
que j'entrasse  pareille heure dans la chambre de son matre, et
une fois le colonel rveill par la tempte du bruit que je
faisais, je lui dis tout. Je me confessai d'un trait et  fond,
rapidement et crnement, car les moments pressaient, le suppliant
de me sauver...

C'tait un homme que le colonel! Il vit d'un coup d'oeil
l'horrible gouffre dans lequel je me dbattais... Il eut piti du
plus jeune de ses enfants, comme il m'appela, et je crois que
j'tais alors assez dans un tat  faire piti! Il me dit, avec le
juron le plus franais, qu'il fallait commencer par dcamper
immdiatement de la ville, et qu'il se chargerait de tout... qu'il
verrait les parents ds que je serais parti, mais qu'il fallait
partir, prendre la diligence qui allait relayer dans dix minutes 
l'htel de la Poste, gagner une ville qu'il me dsigna et o il
m'crirait... Il me donna de l'argent, car j'avais oubli d'en
prendre, m'appliqua cordialement sur les joues ses vieilles
moustaches grises, et dix minutes aprs cette entrevue, je
grimpais (il n'y avait plus que cette place) sur l'impriale de la
diligence, qui faisait le mme service que celle o nous sommes
actuellement, et je passais au galop sous la fentre (je vous
demande quels regards j'y jetai) de la funbre chambre o j'avais
laiss Alberte morte, et qui tait claire comme elle l'est ce
soir.

Le vicomte de Brassard s'arrta, sa forte voix un peu brise. Je
ne songeais plus  plaisanter. Le silence ne fut pas long entre
nous.

-- Et aprs? -- lui dis-je.

-- Eh bien! voil -- rpondit-il, il n'y a pas d'aprs! C'est cela
qui a bien longtemps tourment ma curiosit exaspre. Je suivis
aveuglment les instructions du colonel. J'attendis avec
impatience une lettre qui m'apprendrait ce qu'il avait fait et ce
qui tait arriv aprs mon dpart. J'attendis environ un mois;
mais, au bout de ce mois, ce ne fut pas une lettre que je reus du
colonel, qui n'crivait gure qu'avec son sabre sur la figure de
l'ennemi; ce fut l'ordre d'un changement de corps. Il m'tait
ordonn de rejoindre le 35e, qui allait entrer en campagne, et il
fallait que sous vingt-quatre heures je fusse arriv au nouveau
corps auquel j'appartenais. Les immenses distractions d'une
campagne, et de la premire! les batailles auxquelles j'assistai,
les fatigues et aussi les aventures de femmes que je mis par-
dessus celle-ci, me firent ngliger d'crire au colonel, et me
dtournrent du souvenir cruel de l'histoire d'Alberte, sans
pouvoir pourtant l'effacer. Je l'ai gard comme une balle qu'on ne
peut extraire... Je me disais qu'un jour ou l'autre je
rencontrerais le colonel, qui me mettrait enfin au courant de ce
que je dsirais savoir, mais le colonel se fit tuer  la tte de
son rgiment  Leipsick... Louis de Meung s'tait aussi fait tuer
un mois auparavant... C'est assez mprisable, cela, -- ajouta le
capitaine, -- mais tout s'assoupit dans l'me la plus robuste, et
peut-tre parce qu'elle est la plus robuste... La curiosit
dvorante de savoir ce qui s'tait pass aprs mon dpart finit
par me laisser tranquille. J'aurais pu depuis bien des annes, et
chang comme j'tais, revenir sans tre reconnu dans cette petite
ville-ci et m'informer du moins de ce qu'on savait, de ce qui y
avait filtr de ma tragique aventure. Mais quelque chose qui n'est
pas, certes, le respect de l'opinion, dont je me suis moqu toute
ma vie, quelque chose qui ressemblait  cette peur que je ne
voulais pas sentir une seconde fois, m'en a toujours empch.

Il se tut encore, ce dandy qui m'avait racont, sans le moindre
dandysme, une histoire d'une si triste ralit. Je rvais sous
l'impression de cette histoire, et je comprenais que ce brillant
vicomte de Brassard, la fleur non des pois, mais des plus fiers
pavots rouges du dandysme, le buveur grandiose de claret,  la
manire anglaise, ft comme un autre, un homme plus profond qu'il
ne paraissait. Le mot me revenait qu'il m'avait dit, en
commenant, sur la tache noire qui, pendant toute sa vie, avait
meurtri ses plaisirs de mauvais sujets... quand tout  coup, pour
m'tonner davantage encore, il me saisit le bras brusquement:

-- Tenez! -- me dit-il, -- voyez au rideau!

L'ombre svelte d'une taille de femme venait d'y passer en s'y
dessinant!

-- L'ombre d'Alberte! -- fit le capitaine. -- Le hasard est par
trop moqueur ce soir, ajouta-t-il avec amertume.

Le rideau avait dj repris son carr vide, rouge et lumineux.
Mais le charron, qui, pendant que le vicomte parlait, avait
travaill  son crou, venait de terminer sa besogne. Les chevaux
de relais taient prts et piaffaient, se sabotant de feu. Le
conducteur de la voiture, bonnet d'astracan aux oreilles, registre
aux dents, prit les longes et s'enleva, et une fois hiss sur sa
banquette d'impriale, cria, de sa voix claire, le mot du
commandement, dans la nuit:

Roulez!

Et nous roulmes, et nous emes bientt dpass la mystrieuse
fentre, que je vois toujours dans mes rves, avec son rideau
cramoisi.


Le plus bel amour de Don Juan

I

Le meilleur rgal du diable, c'est une innocence.
(A.)

Il vit donc toujours, ce vieux mauvais sujet?

-- Par Dieu! s'il vit! -- et par l'ordre de Dieu, Madame, fis-je
en me reprenant, car je me souvins qu'elle tait dvote, -- et de
la paroisse de Sainte-Clotilde encore, la paroisse des ducs! -- Le
roi est mort! Vive le roi! Disait-on sous l'ancienne monarchie
avant qu'elle ft casse, cette vieille porcelaine de Svres. Don
Juan, lui, malgr toutes les dmocraties, est un monarque qu'on ne
cassera pas.

-- Au fait, le diable est immortel! dit-elle comme une raison
qu'elle se serait donne.

-- Il a mme...

-- Qui?... le diable?...

-- Non, Don Juan... soup, il y a trois jours, en goguette.
Devinez o?...

--  votre affreuse Maison-d'Or, sans doute...

-- Fi donc, Madame! Don Juan n'y va plus... il n'y a rien l 
fricasser pour sa grandesse. Le seigneur Don Juan a toujours t
un peu comme ce fameux moine d'Arnaud de Brescia qui, racontent
les Chroniques, ne vivait que du sang des mes. C'est avec cela
qu'il aime  roser son vin de Champagne, et cela ne se trouve plus
depuis longtemps dans le cabaret des cocottes!

-- Vous verrez, -- reprit-elle avec ironie, -- qu'il aura soup au
couvent des Bndictines, avec ces dames...

-- De l'Adoration perptuelle, oui, Madame! Car l'adoration qu'il
a inspire une fois, ce diable d'homme! me fait l'effet de durer
toujours.

-- Pour un catholique, je vous trouve profanant, -- dit-elle
lentement, mais un peu crispe, -- et je vous prie de m'pargner
le dtail des soupers de vos coquines, si c'est une manire
invente par vous de m'en donner des nouvelles que de me parler,
ce soir de Don Juan.

-- Je n'invente rien, Madame. Les coquines du souper en question,
si ce sont des coquines, ne sont pas les miennes...
malheureusement...

-- Assez, Monsieur!

-- Permettez-moi d'tre modeste. C'taient...

-- Les mille  tr?... -- fit-elle, curieuse, se ravisant, presque
revenue  l'amabilit.

-- Oh! pas toutes, Madame... Une douzaine seulement. C'est dj,
comme cela, bien assez honnte...

-- Et dshonnte aussi, -- ajouta-t-elle.

-- D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi qu'il ne peut pas
tenir beaucoup de monde dans le boudoir de la comtesse de
Chiffrevas. On a pu y faire des choses grandes; mais il est fort
petit, ce boudoir...

-- Comment? -- se rcria-t-elle, tonne. -- C'est donc dans le
boudoir qu'on aura soup?...

-- Oui, Madame, c'est dans le boudoir. Et pourquoi pas? On dne
bien sur un champ de bataille. On voulait donner un souper
extraordinaire au seigneur Don Juan, et c'tait plus digne de lui
de le lui donner sur le thtre de sa gloire, l o les souvenirs
fleurissent  la place des orangers. Jolie ide, tendre et
mlancolique! Ce n'tait pas le bal des victimes; c'en tait le
souper.

-- Et Don Juan? -- dit-elle, comme Orgon dit Et Tartufe? dans la
pice.

-- Don Juan a fort bien pris la chose et trs bien soup,

Lui, tout seul, devant elles!

dans la personne de quelqu'un que vous connaissez... et qui n'est
pas moins que le comte Jules-Amde-Hector de Ravila de Ravils.

-- Lui! C'est bien, en effet, Don Juan, -- dit-elle.

Et, quoiqu'elle et pass l'ge de la rverie, cette dvote  bec
et  ongles, elle se mit  rver au comte Jules-Amde-Hector, --
 cet homme de race Juan, -- de cette antique race Juan ternelle,
 qui Dieu n'a pas donn le monde, mais a permis au diable de le
lui donner.


II

Ce que je venais de dire  la vieille, le marquis Guy de Ruy tait
l'exacte vrit. Il y avait trois jours  peine qu'une douzaine de
femmes du vertueux faubourg Saint-Germain (qu'elles soient bien
tranquilles, je ne les nommerai pas!) lesquelles, toutes les
douze, selon les douairires du commrage, avaient t du dernier
bien (vieille expression charmante) avec le comte Ravila de
Ravils, s'taient prises de l'ide singulire de lui offrir 
souper, --  lui seul d'homme -- pour fter... quoi? elles ne le
disaient pas. C'tait hardi, qu'un tel souper; mais les femmes,
lches individuellement, en troupe sont audacieuses. Pas une peut-
tre de ce souper fminin n'aurait os l'offrir chez elle, en tte
 tte, au comte Jules-Amde-Hector; mais ensemble, et s'paulant
toutes, les unes par les autres, elles n'avaient pas craint de
faire la chane du baquet de Mesmer autour de cet homme magntique
et compromettant, le comte de Ravila de Ravils...

-- Quel nom!

-- Un nom providentiel, Madame... Le comte de Ravila de Ravils,
qui, par parenthse, avait toujours obi  la consigne de ce nom
imprieux, tait bien l'incarnation de tous les sducteurs dont il
est parl dans les romans et dans l'histoire, et la marquise Guy
de Ruy -- une vieille mcontente, aux yeux bleus, froids et
affils, mais moins froids que son coeur et moins affils que son
esprit, -- convenait elle-mme que, dans ce temps, o la question
des femmes perd chaque jour de son importance, s'il y avait
quelqu'un qui pt rappeler Don Juan,  coup sr ce devait tre
lui! Malheureusement, c'tait Don Juan au cinquime acte. Le
prince de Ligne ne pouvait faire entrer dans sa spirituelle tte
qu'Alcibiade et jamais eu cinquante ans. Or, par ce ct-l
encore, le comte de Ravila allait continuer toujours Alcibiade.
Comme d'Orsay, ce dandy taill dans le bronze de Michel-Ange, qui
fut beau jusqu' sa dernire heure, Ravila avait eu cette beaut
particulire  la race Juan, --  cette mystrieuse race qui ne
procde pas de pre en fils, comme les autres, mais qui apparat
 et l,  de certaines distances, dans les familles de
l'humanit.

C'tait la vraie beaut, -- la beaut insolente, joyeuse,
impriale, juanesque enfin; le mot dit tout et dispense de la
description; et -- avait-il fait un pacte avec le diable? -- il
l'avait toujours... Seulement, Dieu retrouvait son compte; les
griffes de tigre de la vie commenaient  lui rayer ce front
divin, couronn des roses de tant de lvres, et sur ses larges
tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui
annoncent l'invasion prochaine des Barbares et la fin de
l'Empire... Il les portait, du reste, avec l'impassibilit de
l'orgueil surexcit par la puissance; mais les femmes qui
l'avaient aim les regardaient parfois avec mlancolie. Qui sait?
elles regardaient peut-tre l'heure qu'il tait pour elles  ce
front? Hlas, pour elles comme pour lui, c'tait l'heure du
terrible souper avec le froid Commandeur de marbre blanc, aprs
lequel il n'y a plus que l'enfer, -- l'enfer de la vieillesse, en
attendant l'autre! Et voil pourquoi peut-tre, avant de partager
avec lui ce souper amer et suprme, elles pensrent  lui offrir
le leur et qu'elles en firent un chef-d'oeuvre.

Oui, un chef-d'oeuvre de got, de dlicatesse, de luxe patricien,
de recherche, de jolies ides; le plus charmant, le plus
dlicieux, le plus friand, le plus capiteux, et surtout le plus
original des soupers. Original! pensez donc! C'est ordinairement
la joie, la soif de s'amuser qui donne  souper; mais ici, c'tait
le souvenir, c'tait le regret, c'tait presque le dsespoir, mais
le dsespoir en toilette, cach sous des sourires ou sous des
rires, et qui voulait encore cette fte ou cette folie dernire,
encore cette escapade vers la jeunesse revenue pour une heure,
encore cette griserie pour qu'il en ft fait  jamais!...

Les Amphitryonnes de cet incroyable souper, si peu dans les moeurs
trembleuses de la socit  laquelle elles appartenaient, durent y
prouver quelque chose de ce que Sardanapale ressentit sur son
bcher, quand il y entassa, pour prir avec lui, ses femmes, ses
esclaves, ses chevaux, ses bijoux, toutes les opulences de sa vie.
Elles, aussi, entassrent  ce souper brlant toutes les opulences
de la leur. Elles y apportrent tout ce qu'elles avaient de
beaut, d'esprit, de ressources, de parure, de puissance, pour les
verser, en une seule fois, en ce suprme flamboiement.

L'homme devant lequel elles s'envelopprent et se draprent dans
cette dernire flamme, tait plus  leurs yeux qu'aux yeux de
Sardanapale toute l'Asie. Elles furent coquettes pour lui comme
jamais femmes ne le furent pour aucun homme, comme jamais femmes
ne le furent pour un salon plein; et cette coquetterie, elles
l'embrasrent de cette jalousie qu'on cache dans le monde et
qu'elles n'avaient point besoin de cacher, car elles savaient
toutes que cet homme avait t  chacune d'elles, et la honte
partage n'en est plus... C'tait, parmi elles toutes,  qui
graverait le plus avant son pitaphe dans son coeur.

Lui, il eut, ce soir-l, la volupt repue, souveraine,
nonchalante, dgustatrice du confesseur de nonnes et du sultan.
Assis comme un roi -- comme le matre -- au milieu de la table, en
face de la comtesse de Chiffrevas, dans ce boudoir fleur de pcher
ou de... pch (on n'a jamais bien su l'orthographe de la couleur
de ce boudoir), le comte de Ravila embrassait de ses yeux, bleu
d'enfer, que tant de pauvres cratures avaient pris pour le bleu
du ciel, ce cercle rayonnant de douze femmes, mises avec gnie, et
qui,  cette table, charge de cristaux, de bougies allumes et de
fleurs, talaient, depuis le vermillon de la rose ouverte jusqu'
l'or adouci de la grappe ambre, toutes les nuances de la
maturit.

Il n'y avait pas l de ces jeunesses vert tendre, de ces petites
demoiselles qu'excrait Byron, qui sentent la tartelette et qui,
par la tournure, ne sont encore que des pluchettes, mais tous
ts splendides et savoureux, plantureux automnes, panouissements
et plnitudes, seins blouissants battant leur plein majestueux au
bord dcouvert des corsages, et, sous les cames de l'paule nue,
des bras de tout galbe, mais surtout des bras puissants, de ces
biceps de Sabines qui ont lutt avec les Romains, et qui seraient
capables de s'entrelacer, pour l'arrter, dans les rayons de la
roue du char de la vie.

J'ai parl d'ides. Une des plus charmantes de ce souper avait t
de le faire servir par des femmes de chambre, pour qu'il ne ft
pas dit que rien et drang l'harmonie d'une fte dont les femmes
taient les seules reines, puisqu'elles en faisaient les
honneurs... Le seigneur Don Juan -- branche de Ravila -- put donc
baigner ses fauves regards dans une mer de chairs lumineuses et
vivantes comme Rubens en met dans ses grasses et robustes
peintures, mais il put plonger aussi son orgueil dans l'ther plus
ou moins limpide, plus ou moins troubl de tous ces coeurs. C'est
qu'au fond, et malgr tout ce qui pourrait empcher de le croire,
c'est un rude spiritualiste que Don juan! Il l'est comme le dmon
lui-mme, qui aime les mes encore plus que les corps, et qui fait
mme cette traite-l de prfrence  l'autre, le ngrier infernal!

Spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais
ce soir-l hardies comme des pages de la maison du Roi quand il y
avait une maison du Roi et des pages, elles furent d'un
tincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une verve et d'un brio
incomparables. Elles s'y sentirent suprieures  tout ce qu'elles
avaient t dans leurs plus beaux soirs. Elles y jouirent d'une
puissance inconnue qui se dgageait du fond d'elles-mmes, et dont
jusque-l elles ne s'taient jamais doutes.

Le bonheur de cette dcouverte, la sensation des forces triples
de la vie; de plus, les influences physiques, si dcisives sur les
tres nerveux, l'clat des lumires, l'odeur pntrante de toutes
ces fleurs qui se pmaient dans l'atmosphre chauffe par ces
beaux corps aux effluves trop forts pour elles, l'aiguillon des
vins provocants, l'ide de ce souper qui avait justement le mrite
piquant du pch que la Napolitaine demandait  son sorbet pour le
trouver exquis, la pense enivrante de la complicit dans ce petit
crime d'un souper risqu, oui! mais qui ne versa pas vulgairement
dans le souper rgence; qui resta un souper faubourg Saint-Germain
et XIXe sicle, et o de tous ces adorables corsages, doubls de
coeurs qui avaient vu le feu et qui aimaient  l'agacer encore,
pas une pingle ne tomba; -- toutes ces choses enfin, agissant 
la fois, tendirent la harpe mystrieuse que toutes ces
merveilleuses organisations portaient en elles, aussi fort qu'elle
pouvait tre tendue sans se briser, et elles arrivrent  des
octaves sublimes,  d'inexprimables diapasons... Ce dut tre
curieux, n'est-ce pas? Cette page inoue de ses Mmoires, Ravila
l'crira-t-il un jour?... C'est une question mais lui seul peut
l'crire... Comme je le dis  la marquise Guy de Ruy, je n'tais
pas  ce souper, et si j'en vais rapporter quelques dtails et
l'histoire par laquelle il finit, c'est que je les tiens de Ravila
lui-mme, qui, fidle  l'indiscrtion traditionnelle et
caractristique de la race Juan, prit la peine, un soir de me les
raconter.


III

Il tait donc tard, -- c'est--dire tt! Le matin venait. Contre
le plafond et  une certaine place des rideaux de soie rose du
boudoir, hermtiquement ferms, on voyait poindre et rondir une
goutte d'opale, comme un oeil grandissant, l'oeil du jour curieux
qui aurait regard par l ce qu'on faisait dans ce boudoir
enflamm. L'alanguissement commenait  prendre les chevalires de
cette Table-Ronde, ces soupeuses, si animes il n'y avait qu'un
moment. On connat ce moment-l de tous les soupers o la fatigue
de l'motion et de la nuit passe semble se projeter sur tout, sur
les coiffures qui s'affaissent, les joues vermillonnes ou plies
qui brlent, les regards lasss dans les yeux cerns qui
s'alourdissent, et mme jusque sur les lumires largies et
rampantes des mille bougies des candlabres, ces bouquets de feu
aux tiges sculptes de bronze et d'or.

La conversation gnrale, longtemps faite d'entrain, partie de
volant o chacun avait allong son coup de raquette, s'tait
fragmente, miette, et rien de distinct ne s'entendait plus dans
le bruit harmonieux de toutes ces voix, aux timbres
aristocratiques, qui se mlaient et babillaient comme les oiseaux,
 l'aube, sur la lisire d'un bois... quand l'une d'elles, -- une
voix de tte, celle-l! -- imprieuse et presque impertinente,
comme doit l'tre une voix de duchesse, dit tout  coup, par-
dessus toutes les autres, au comte de Ravila, ces paroles qui
taient sans doute la suite et la conclusion d'une conversation, 
voix basse, entre eux deux, que personne de ces femmes, qui
causaient, chacune avec sa voisine, n'avait entendue:

-- Vous qui passez pour le Don Juan de ce temps-ci, vous devriez
nous raconter l'histoire de la conqute qui a le plus flatt votre
orgueil d'homme aim et que vous jugez,  cette lueur du moment
prsent, le plus bel amour de votre vie?...

Et la question, autant que la voix qui parlait, coupa nettement
dans le bruit toutes ces conversations parpilles et fit
subitement le silence.

C'tait la voix de la duchesse de ***. -- Je ne lverai pas son
masque d'astrisques; mais peut-tre la reconnatrez-vous, quand
je vous aurai dit que c'est la blonde la plus ple de teint et de
cheveux, et les yeux les plus noirs sous ses longs sourcils
d'ambre, de tout le faubourg Saint-Germain. -- Elle tait assise,
comme un juste  la droite de Dieu,  la droite du comte de
Ravila, le dieu de cette fte, qui ne rduisait pas alors ses
ennemis  lui servir de marche-pied; mince et idale comme une
arabesque et comme une fe, dans sa robe de velours vert aux
reflets d'argent, dont la longue trane se tordait autour de sa
chaise, et figurait assez bien la queue de serpent par laquelle se
terminait la croupe charmante de Mlusine.

-- C'est l une ide! -- fit la comtesse de Chiffrevas, comme pour
appuyer, en sa qualit de matresse de maison, le dsir et la
motion de la duchesse, -- oui, l'amour de tous les amours,
inspirs ou sentis, que vous voudriez le plus recommencer, si
c'tait possible.

-- Oh! je voudrais les recommencer tous! -- fit Ravila avec cet
inassouvissement d'Empereur romain qu'ont parfois ces blass
immenses. Et il leva son verre de champagne, qui n'tait pas la
coupe bte et paenne par laquelle on l'a remplac, mais le verre
lanc et svelte de nos anctres, qui est le vrai verre de
champagne, -- celui-l qu'on appelle une flte, peut-tre  cause
des clestes, mlodies qu'il nous verse souvent au coeur. -- Puis
il treignit d'un regard circulaire toutes ces femmes qui
formaient autour de la table une si magnifique ceinture. -- Et
cependant, -- ajouta-t-il en replaant son verre devant lui avec
une mlancolie tonnante pour un tel Nabuchodonosor qui n'avait
encore mang d'herbe que les salades  l'estragon du caf Anglais,
-- et cependant c'est la vrit, qu'il y en a un entre tous les
sentiments de la vie, qui rayonne toujours dans le souvenir plus
fort que les autres,  mesure que la vie s'avance, et pour lequel
on les donnerait tous!

-- Le diamant de l'crin, -- dit la comtesse de Chiffrevas
songeuse, qui regardait peut-tre dans les facettes du sien.

-- ... Et de la lgende de mon pays, -- reprit  son tour la
princesse Jable... qui est du pied des monts Ourals, -- ce fameux
et fabuleux diamant, rose d'abord, qui devient noir ensuite, mais
qui reste diamant, plus brillant encore noir que rose... -- Elle
dit cela avec le charme trange qui est en elle, cette Bohmienne!
car c'est une Bohmienne, pouse par amour par le plus beau
prince de l'migration polonaise, et qui a l'air aussi princesse
que si elle tait ne sous les courtines des Jagellons.

Alors, ce fut une explosion! Oui, -- firent-elles toutes. --
Dites-nous cela, comte! ajoutrent-elles passionnment,
suppliantes dj, avec les frmissements de la curiosit jusque
dans les frisons de leurs cous, par derrire; se tassant, paule
contre paule; les unes la joue dans la main, le coude sur la
table; les autres, renverses au dossier des chaises, l'ventail
dpli sur la bouche; le fusillant toutes de leurs yeux
merillonns et inquisiteurs.

-- Si vous le voulez absolument..., -- dit le comte, avec la
nonchalance d'un homme qui sait que l'attente exaspre le dsir.

-- Absolument! dit la duchesse en regardant comme un despote turc
aurait regard le fil de son sabre -- le fil d'or de son couteau
de dessert.

-- Ecoutez donc, -- acheva-t-il, toujours nonchalant.

Elles se fondaient d'attention, en le regardant. Elles le buvaient
et le mangeaient des yeux. Toute histoire d'amour intresse les
femmes; mais qui sait? peut-tre le charme de celle-ci tait-il,
pour chacune d'elles, la pense que l'histoire qu'il allait
raconter pouvait tre la sienne... Elles le savaient trop
gentilhomme et de trop grand monde pour n'tre pas sres qu'il
sauverait les noms et qu'il paissirait, quand il le faudrait, les
dtails par trop transparents; et cette ide, cette certitude leur
faisait d'autant plus dsirer l'histoire. Elles en avaient mieux
que le dsir; elles en avaient l'esprance.

Leur vanit se trouvait des rivales dans ce souvenir voqu comme
le plus beau souvenir de la vie d'un homme, qui devait en avoir de
si beaux et de si nombreux! Le vieux sultan allait jeter une fois
de plus le mouchoir... que nulle main ne ramasserait, mais que
celle  qui il serait jet sentirait tomber silencieusement dans
son coeur...

Or voici, avec ce qu'elles croyaient, le petit tonnerre inattendu
qu'il fit passer sur tous ces fronts coutants:


IV

J'ai ou dire souvent  des moralistes, grands exprimentateurs
de la vie, -- dit le comte de Ravila, -- que le plus fort de tous
nos amours n'est ni le premier, ni le dernier, comme beaucoup le
croient; c'est le second. Mais en fait d'amour, tout est vrai et
tout est faux, et, du reste, cela n'aura pas t pour moi... Ce
que vous me demandez, Mesdames, et ce que j'ai, ce soir,  vous
raconter, remonte au plus bel instant de ma jeunesse. Je n'tais
plus prcisment ce qu'on appelle un jeune homme, mais j'tais un
homme jeune, et, comme disait un vieil oncle  moi, chevalier de
Malte, pour dsigner cette poque de la vie, "j'avais fini mes
caravanes". En pleine force donc, je me trouvais en pleine
relation aussi, comme on dit si joliment en Italie, avec une femme
que vous connaissez toutes et que vous avez toutes admire...

Ici le regard que se jetrent en mme temps, chacune  toutes les
autres, ce groupe de femmes qui aspiraient les paroles de ce vieux
serpent, fut quelque chose qu'il faut avoir vu, car c'est
inexprimable.

Cette femme tait bien, -- continua Ravila, -- tout ce que vous
pouvez imaginer de plus distingu, dans tous les sens que l'on
peut donner  ce mot. Elle tait jeune, riche, d'un nom superbe,
belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et
naturelle avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on
l'est... D'ailleurs, n'ayant, dans ce monde-l, d'autre prtention
que celle de me plaire et de se dvouer; que de me paratre la
plus tendre des matresses et la meilleure des amies.

Je n'tais pas, je crois, le premier homme qu'elle et aim...
Elle avait dj aim une fois, et ce n'tait pas son mari; mais
'avait t vertueusement, platoniquement, utopiquement, de cet
amour qui exerce le coeur plus qu'il ne le remplit; qui en prpare
les forces pour un autre amour qui doit toujours bientt le
suivre; de cet amour d'essai, enfin, qui ressemble  la messe
blanche que disent les jeunes prtres pour s'exercer  dire, sans
se tromper, la vraie messe, la messe consacre... Lorsque
j'arrivai dans sa vie, elle n'en tait encore qu' la messe
blanche. C'est moi qui fus la vritable messe, et elle la dit
alors avec toutes les crmonies de la chose et somptueusement,
comme un cardinal.

 ce mot-l, le plus joli rond de sourires tourna sur ces douze
dlicieuses bouches attentives, comme une ondulation circulaire
sur la surface limpide d'un lac... Ce fut rapide, mais ravissant!

C'tait vraiment un tre  part! -- reprit le comte. -- J'ai vu
rarement plus de bont vraie, plus de piti, plus de sentiments
excellents, jusque dans la passion qui, comme vous le savez, n'est
pas toujours bonne. Je n'ai jamais vu moins de mange, moins de
pruderie et de coquetterie, ces deux choses si souvent emmles
dans les femmes, comme un cheveau dans lequel la griffe du chat
aurait pass... Il n'y avait point de chat en celle-ci... Elle
tait ce que ces diables de faiseurs de livres, qui nous
empoisonnent de leurs manires de parler, appelleraient une nature
primitive, pare par la civilisation; mais elle n'en avait que les
luxes charmants, et pas une seule de ces petites corruptions qui
nous paraissent encore plus charmantes que ces luxes...

-- tait-elle brune? -- interrompit tout  coup et  brle-
pourpoint la duchesse, impatiente de toute cette mtaphysique.

-- Ah! vous n'y voyez pas assez clair! -- dit Ravila finement. --
Oui, elle tait brune, brune de cheveux jusqu'au noir le plus
jais, le plus miroir d'bne que j'aie jamais vu reluire sur la
voluptueuse convexit lustre d'une tte de femme, mais elle tait
blonde de teint, -- et c'est au teint et non aux cheveux qu'il
faut juger si on est brune ou blonde, -- ajouta le grand
observateur, qui n'avait pas tudi les femmes seulement pour en
faire des portraits. -- C'tait une blonde aux cheveux noirs...

Toutes les ttes blondes de cette table, qui ne l'taient, elles,
que de cheveux, firent un mouvement imperceptible. Il tait
vident que pour elles l'intrt de l'histoire diminuait dj.

Elle avait les cheveux de la Nuit, -- reprit Ravila, -- mais sur
le visage de l'Aurore, car son visage resplendissait de cette
fracheur incarnadine, blouissante et rare, qui avait rsist 
tout dans cette vie nocturne de Paris dont elle vivait depuis des
annes, et qui brle tant de roses  la flamme de ses candlabres.
Il semblait que les siennes s'y fussent seulement embrases, tant
sur ses joues et sur ses lvres le carmin en tait presque
lumineux! Leur double clat s'accordait bien, du reste, avec le
rubis qu'elle portait habituellement sur le front, car, dans ce
temps-l, on se coiffait en ferronnire, ce qui faisait dans son
visage, avec ses deux yeux incendiaires dont la flamme empchait
de voir la couleur, comme un triangle de trois rubis! Elance,
mais robuste, majestueuse mme, taille pour tre la femme d'un
colonel de cuirassiers, -- son mari n'tait alors chef d'escadron
que dans la cavalerie lgre, -- elle avait, toute grande dame
qu'elle ft, la sant d'une paysanne qui boit du soleil par la
peau, et elle avait aussi l'ardeur de ce soleil bu, autant dans
l'me que dans les veines, -- oui, prsente et toujours prte...
Mais voici o l'trange commenait! Cet tre puissant et ingnu,
cette nature purpurine et pure comme le sang qui arrosait ses
belles joues et rosait ses bras, tait... le croirez-vous?
maladroite aux caresses...

Ici quelques yeux se baissrent, mais se relevrent, malicieux...

Maladroite aux caresses comme elle tait imprudente dans la vie,
-- continua Ravila, qui ne pesa pas plus que cela sur le
renseignement. -- Il fallait que l'homme qu'elle aimait lui
enseignt incessamment deux choses qu'elle n'a jamais apprises, du
reste...  ne pas se perdre vis--vis d'un monde toujours arm et
toujours implacable, et  pratiquer dans l'intimit le grand art
de l'amour, qui empche l'amour de mourir. Elle avait cependant
l'amour; mais l'art de l'amour lui manquait... C'tait le
contraire de tant de femmes qui n'en ont que l'art! Or, pour
comprendre et appliquer la politique du Prince, il faut tre dj
Borgia. Borgia prcde Machiavel. L'un est pote; l'autre, le
critique. Elle n'tait nullement Borgia. C'tait une honnte femme
amoureuse, nave, malgr sa colossale beaut, comme la petite
fille du dessus de porte, qui, ayant soif, veut prendre dans sa
main de l'eau de la fontaine, et qui, haletante, laisse tout
tomber  travers ses doigts, et reste confuse...

C'tait presque joli, du reste, que le contraste de cette
confusion et de cette gaucherie avec cette grande femme
passionne, qui,  la voir dans le monde, et tromp tant
d'observateurs, -- qui avait tout de l'amour, mme le bonheur,
mais qui n'avait pas la puissance de le rendre comme on le lui
donnait. Seulement je n'tais pas alors assez contemplateur pour
me contenter de ce joli d'artiste, et c'est mme la raison qui, 
certains jours, la rendait inquite, jalouse et violente, -- tout
ce qu'on est quand on aime, et elle aimait! -- Mais, jalousie,
inquitude, violence, tout cela mourait dans l'inpuisable bont
de son coeur, au premier mal qu'elle voulait ou qu'elle croyait
faire, maladroite  la blessure comme  la caresse! Lionne, d'une
espce inconnue, qui s'imaginait avoir des griffes, et qui, quand
elle voulait les allonger, n'en trouvait jamais dans ses
magnifiques pattes de velours. C'est avec du velours qu'elle
gratignait!

-- O va-t-il en venir? -- dit la comtesse de Chiffrevas  sa
voisine, -- car, vraiment, ce ne peut pas tre l le plus bel
amour de Don Juan!

Toutes ces compliques ne pouvaient croire  cette simplicit!

Nous vivions donc, -- dit Ravila, -- dans une intimit qui avait
parfois des orages, mais qui n'avait pas de dchirements, et cette
intimit n'tait, dans cette ville de province qu'on appelle
Paris, un mystre pour personne... La marquise... elle tait
marquise...

Il y en avait trois  cette table, et brunes de cheveux aussi.
Mais elles ne cillrent pas. Elles savaient trop que ce n'tait
pas d'elles qu'il parlait... Le seul velours qu'elles eussent, 
toutes les trois, tait sur la lvre suprieure de l'une d'elles,
-- lvre voluptueusement estompe, qui, pour le moment, je vous
jure, exprimait pas mal de ddain.

... Et marquise trois fois, comme les pachas peuvent tre pachas
 trois queues! continua Ravila,  qui la verve venait. La
marquise tait de ces femmes qui ne savent rien cacher et qui,
quand elles le voudraient, ne le pourraient pas. Sa fille mme,
une enfant de treize ans, malgr son innocence, ne s'apercevait
que trop du sentiment que sa mre avait pour moi. Je ne sais quel
pote a demand ce que pensent de nous les filles dont nous avons
aim les mres. Question profonde! que je me suis souvent faite
quand je surprenais le regard d'espion, noir et menaant, embusqu
sur moi, du fond des grands yeux sombres de cette fillette. Cette
enfant, d'une rserve farouche, qui le plus souvent quittait le
salon quand je venais et qui se mettait le plus loin possible de
moi quand elle tait oblige d'y rester, avait pour ma personne
une horreur presque convulsive... qu'elle cherchait  cacher en
elle, mais qui, plus forte qu'elle, la trahissait... Cela se
rvlait dans d'imperceptibles dtails, mais dont pas un ne
m'chappait. La marquise, qui n'tait pourtant pas une
observatrice, me disait sans cesse: "Il faut prendre garde, mon
ami. Je crois ma fille jalouse de vous..."

J'y prenais garde beaucoup plus qu'elle.

Cette petite aurait t le diable en personne, je l'aurais bien
dfie de lire dans mon jeu... Mais le jeu de sa mre tait
transparent. Tout se voyait dans le miroir pourpre de ce visage,
si souvent troubl!  l'espce de haine de la fille, je ne pouvais
m'empcher de penser qu'elle avait surpris le secret de sa mre 
quelque motion exprime, dans quelque regard trop noy,
involontairement, de tendresse. C'tait, si vous voulez le savoir,
une enfant chtive, parfaitement indigne du moule splendide d'o
elle tait sortie, laide, mme de l'aveu de sa mre, qui ne l'en
aimait que davantage; une petite topaze brle... que vous dirai-
je? une espce de maquette en bronze, mais avec des yeux noirs...
Une magie! Et qui, depuis...

Il s'arrta aprs cet clair... comme s'il avait voulu l'teindre
et qu'il en et trop dit... L'intrt tait revenu gnral,
perceptible, tendu,  toutes les physionomies, et la comtesse
avait dit mme entre ses belles dents le mot de l'impatience
claire: Enfin!


V

Dans les commencements de ma liaison avec sa mre, -- reprit le
comte de Ravila, -- j'avais eu avec cette petite fille toutes les
familiarits caressantes qu'on a avec tous les enfants... Je lui
apportais des sacs de drages. Je l'appelais "petite masque", et
trs souvent, en causant avec sa mre, je m'amusais  lui lisser
son bandeau sur la tempe, -- un bandeau de cheveux malades, noirs,
avec des reflets d'amadou, -- mais "la petite masque", dont la
grande bouche avait un joli sourire pour tout le monde,
recueillait, repliait son sourire pour moi, fronait prement ses
sourcils, et,  force de se crisper, devenait d'une "petite
masque" un vrai masque rid de cariatide humilie, qui semblait,
quand ma main passait sur son front, porter le poids d'un
entablement sous ma main.

Aussi bien, en voyant cette maussaderie toujours retrouve  la
mme place et qui semblait une hostilit, j'avais fini par laisser
l cette sensitive, couleur de souci, qui se rtractait si
violemment au contact de la moindre caresse... et je ne lui
parlais mme plus! Elle sent bien que vous la volez, -- me disait
la marquise. -- Son instinct lui dit que vous lui prenez une
portion de l'amour de sa mre. Et quelquefois, elle ajoutait dans
sa droiture: C'est ma conscience que cette enfant, et mon
remords, sa jalousie.

Un jour, ayant voulu l'interroger sur cet loignement profond
qu'elle avait pour moi, la marquise n'en avait obtenu que ces
rponses brises, ttues, stupides, qu'il faut tirer, avec un
tire-bouchon d'interrogations rptes, de tous les enfants qui ne
veulent rien dire... Je n'ai rien... je ne sais pas, et voyant
la duret de ce petit bronze, elle avait cess de lui faire des
questions, et, de lassitude, elle s'tait dtourne...

J'ai oubli de vous dire que cette enfant bizarre tait trs
dvote, d'une dvotion sombre, espagnole, moyen ge,
superstitieuse. Elle tordait autour de son maigre corps toutes
sortes de scapulaires et se plaquait sur sa poitrine, unie comme
le dos de la main, et autour de son cou bistr, des tas de croix,
de bonnes Vierges et de Saint-Esprits! Vous tes malheureusement
un impie, -- me disait la marquise. -- Un jour, en causant, vous
l'aurez peut-tre scandalise. Faites attention  tout ce que vous
dites devant elle, je vous en supplie. N'aggravez pas mes torts
aux yeux de cet enfant envers qui je me sens dj si coupable!
Puis, comme la conduite de cette petite ne changeait point, ne se
modifiait point: Vous finirez par la har, -- ajoutait la
marquise inquite, -- et je ne pourrai pas vous en vouloir. Mais
elle se trompait: je n'tais qu'indiffrent pour cette maussade
fillette, quand elle ne m'impatientait pas.

J'avais mis entre nous la politesse qu'on a entre grandes
personnes, et entre grandes personnes qui ne s'aiment point. Je la
traitais avec crmonie, l'appelant gros comme le bras:
Mademoiselle, et elle me renvoyait un Monsieur glacial. Elle
ne voulait rien faire devant moi qui pt la mettre, je ne dis pas
en valeur, mais seulement en dehors d'elle-mme... Jamais sa mre
ne put la dcider  me montrer un de ses dessins, ni  jouer
devant moi un air de piano. Quand je l'y surprenais, tudiant avec
beaucoup d'ardeur et d'attention, elle s'arrtait court, se levait
du tabouret et ne jouait plus...

Une seule fois, sa mre l'exigeant (il y avait du monde), elle se
plaa devant l'instrument ouvert avec un de ces airs victime qui,
je vous assure, n'avait rien de doux, et elle commena je ne sais
quelle partition avec des doigts abominablement contraris.
J'tais debout  la chemine, et je la regardais obliquement. Elle
avait le dos tourn de mon ct, et il n'y avait pas de glace
devant elle dans laquelle elle pt voir que je la regardais...
Tout  coup son dos (elle se tenait habituellement mal, et sa mre
lui disait souvent: Si tu te tiens toujours ainsi, tu finiras par
te donner une maladie de poitrine), tout  coup son dos se
redressa, comme si je lui avais cass l'pine dorsale avec mon
regard comme avec une balle; et abattant violemment le couvercle
du piano, qui fit un bruit effroyable, en tombant, elle se sauva
du salon... On alla la chercher; mais ce soir-l, on ne put jamais
l'y faire revenir.

-- Eh bien, il parat que les hommes les plus fats ne le sont
jamais assez, car la conduite de cette tnbreuse enfant, qui
m'intressait si peu, ne me donna rien  penser sur le sentiment
qu'elle avait pour moi. Sa mre, non plus. Sa mre, qui tait
jalouse de toutes les femmes de son salon, ne fut pas plus jalouse
que je n'tais fat avec cette petite fille, qui finit par se
rvler dans un de ces faits que la marquise, l'expansion mme
dans l'intimit, ple encore de la terreur qu'elle avait
ressentie, et riant aux clats de l'avoir prouve, eut
l'imprudence de me raconter.

Il avait soulign, par inflexion, le mot d'imprudence comme et
fait le plus habile acteur et en homme qui savait que tout
l'intrt de son histoire ne tenait plus qu'au fil de ce mot-l!

Mais cela suffisait apparemment, car ces douze beaux visages de
femmes s'taient renflamms d'un sentiment aussi intense que les
visages des Chrubins devant le trne de Dieu. Est-ce que le
sentiment de la curiosit chez les femmes n'est pas aussi intense
que le sentiment de l'adoration chez les Anges?... Lui, les
regarda tous, ces visages de Chrubins qui ne finissaient pas aux
paules, et les trouvant  point, sans doute, pour ce qu'il avait
 leur dire, il reprit vite et ne s'arrta plus:

Oui, elle riait aux clats, la marquise, rien que d'y penser! --
me dit-elle  quelque temps de l, lorsqu'elle me rapporta la
chose; mais elle n'avait pas toujours ri! -- "Figurez-vous, -- me
conta-t-elle (je tcherai de me rappeler ses propres paroles), --
que j'tais assise l o nous sommes maintenant." -- (C'tait sur
une de ces causeuses qu'on appelait des dos--dos, le meuble le
mieux invent pour se bouder et se raccommoder sans changer de
place.) -- Mais vous n'tiez pas o vous voil, heureusement!
quand on m'annona... devinez qui?... vous ne le devineriez
jamais... M. le cur de Saint-Germain-des-Prs. Le connaissez-
vous?... Non! Vous n'allez jamais  la messe, ce qui est trs
mal... Comment pourriez-vous donc connatre ce pauvre vieux cur
qui est un saint, et qui ne met le pied chez aucune femme de sa
paroisse, sinon quand il s'agit d'une qute pour ses pauvres ou
pour son glise? Je crus tout d'abord que c'tait pour cela qu'il
venait.

Il avait dans le temps fait faire sa premire communion  ma
fille, et elle, qui communiait souvent, l'avait gard pour
confesseur. Pour cette raison, bien des fois, depuis ce temps-l,
je l'avais invit  dner, mais en vain. Quand il entra, il tait
extrmement troubl, et je vis sur ses traits, d'ordinaire si
placides, un embarras si peu dissimul et si grand, qu'il me fut
impossible de le mettre sur le compte de la timidit toute seule,
et que je ne pus m'empcher de lui dire pour premire parole: Eh!
mon Dieu! qu'y a-t-il; monsieur le cur?

-- Il y a, -- me dit-il, -- Madame, que vous voyez l'homme le plus
embarrass qu'il y ait au monde. Voil plus de cinquante ans que
je suis dans le saint ministre, et je n'ai jamais t charg
d'une commission plus dlicate et que je comprisse moins que celle
que j'ai  vous faire...

-- Et il s'assit, me demanda de faire fermer ma porte tout le
temps de notre entretien. Vous sentez bien que toutes ces
solennits m'effrayaient un peu... Il s'en aperut.

-- Ne vous effrayez pas  ce point, Madame, -- reprit-il; -- vous
avez besoin de tout votre sang-froid pour m'couter et pour me
faire comprendre,  moi, la chose inoue dont il s'agit, et qu'en
vrit je ne puis admettre... Mademoiselle votre fille, de la part
de qui je viens, est, vous le savez comme moi, un ange de puret
et de pit. Je connais son me. Je la tiens dans mes mains depuis
son ge de sept ans, et je suis persuad qu'elle se trompe... 
force d'innocence peut-tre... Mais, ce matin, elle est venue me
dclarer en confession qu'elle tait, vous ne le croirez pas,
Madame, ni moi non plus, mais il faut bien dire le mot...
enceinte!

-- Je poussai un cri...

-- J'en ai pouss un comme vous dans mon confessionnal, ce matin,
reprit le cur,  cette dclaration faite par elle avec toutes les
marques du dsespoir le plus sincre et le plus affreux! Je sais 
fond cette enfant. Elle ignore tout de la vie et du pch... C'est
certainement de toutes les jeunes filles que je confesse celle
dont je rpondrais le plus devant Dieu. Voil tout ce que je puis
vous dire! Nous sommes, nous autres prtres, les chirurgiens des
mes, et il nous faut les accoucher des hontes qu'elles
dissimulent, avec des mains qui ne les blessent ni ne les tachent.
Je l'ai donc, avec toutes les prcautions possibles, interroge,
questionne, presse de questions, cette enfant au dsespoir, mais
qui, une fois la chose dite, la faute avoue, qu'elle appelle un
crime et sa damnation ternelle, car elle se croit damne, la
pauvre fille! ne m'a plus rpondu et s'est obstinment renferme
dans un silence qu'elle n'a rompu que pour me supplier de venir
vous trouver, Madame, et de vous apprendre son crime, -- car il
faut bien que maman le sache, -- a-t-elle dit, -- et jamais je
n'aurai la force de le lui avouer! --

J'coutais le cur de Saint-Germain-des-Prs. Vous vous doutez
bien avec quel mlange de stupfaction et d'anxit! Comme lui et
encore plus que lui, je croyais tre sre de l'innocence de ma
fille; mais les innocents tombent souvent, mme par innocence...
Et ce qu'elle avait dit  son confesseur n'tait pas impossible...
Je n'y croyais pas... Je ne voulais pas y croire; mais cependant
ce n'tait pas impossible!... Elle n'avait que treize ans, mais
elle tait une femme, et cette prcocit mme m'avait effraye...
Une fivre, un transport de curiosit me saisit.

Je veux et je vais tout savoir! -- dis-je  ce bonhomme de prtre,
ahuri devant moi et qui, en m'coutant, dbordait d'embarras son
chapeau. -- Laissez-moi, monsieur le cur. Elle ne parlerait pas
devant vous. Mais je suis sre qu'elle me dira tout... que je lui
arracherai tout, et que nous comprendrons alors ce qui est
maintenant incomprhensible!

-- Et le prtre s'en alla l-dessus, -- et ds qu'il fut parti,
je montai chez ma fille, n'ayant pas la patience de la faire
demander et de l'attendre.

Je la trouvai devant le crucifix de son lit, pas agenouille, mais
prosterne, ple comme une morte, les yeux secs, mais trs rouges,
comme des yeux qui ont beaucoup pleur. Je la pris dans mes bras,
l'assis prs de moi, puis sur mes genoux, et je lui dis que je ne
pouvais pas croire ce que venait de m'apprendre son confesseur.

Mais elle m'interrompit pour m'assurer avec des navrements de voix
et de physionomie que c'tait vrai, ce qu'il avait dit, et c'est
alors que, de plus en plus inquite et tonne, je lui demandai le
nom de celui qui...

Je n'achevai pas... Ah! ce fut le moment terrible! Elle se cacha
la tte et le visage sur mon paule... mais je voyais le ton de
feu de son cou, par derrire, et je la sentais frissonner. Le
silence qu'elle avait oppos  son confesseur, elle me l'opposa.
C'tait un mur.

-- Il faut que ce soit quelqu'un bien au-dessous de toi, puisque
tu as tant de honte?... -- lui dis-je, pour la faire parler en la
rvoltant, car je la savais orgueilleuse.

Mais c'tait toujours le mme silence, le mme engloutissement de
sa tte sur mon paule. Cela dura un temps qui me parut infini,
quand tout  coup elle me dit sans se soulever: Jure-moi que tu
me pardonneras, maman.

Je lui jurai tout ce qu'elle voulut, au risque d'tre cent fois
parjure, je m'en souciais bien! Je m'impatientais. Je bouillais...
Il me semblait que mon front allait clater et laisser chapper ma
cervelle...

- Eh bien! c'est M. de Ravila, fit-elle d'une voix basse; et
elle resta comme elle tait dans mes bras.

Ah! l'effet de ce nom, Amde! Je recevais d'un seul coup, en
plein coeur, la punition de la grande faute de ma vie! Vous tes,
en fait de femmes, un homme si terrible, vous m'avez fait craindre
de telles rivalits, que l'horrible "pourquoi pas?" dit  propos
de l'homme qu'on aime et dont on doute, se leva en moi... Ce que
j'prouvais, j'eus la force de le cacher  cette cruelle enfant,
qui avait peut-tre devin l'amour de sa mre.

-- M. de Ravila! -- fis-je, avec une voix qui me semblait dire
tout, -- mais tu ne lui parles jamais? -- Tu le fuis, -- j'allais
ajouter, car la colre commenait; je la sentais venir... Vous
tes donc bien faux tous les deux? -- Mais je rprimai cela... Ne
fallait-il pas que je susse les dtails, un par un, de cette
horrible sduction?... Et je les lui demandai avec une douceur
dont je crus mourir, quand elle m'ta de cet tau, de ce supplice,
en me disant navement:

-- Mre, c'tait un soir. Il tait dans le grand fauteuil qui est
au coin de la chemine, en face de la causeuse. Il y resta
longtemps, puis il se leva, et moi j'eus le malheur d'aller
m'asseoir aprs lui dans ce fauteuil qu'il avait quitt. Oh!
maman!... c'est comme si j'tais tombe dans du feu. je voulais me
lever, je ne pus pas... le coeur me manqua! et je sentis... tiens!
l, maman... que ce que j'avais... c'tait un enfant!...

La marquise avait ri, dit Ravila, quand elle lui avait racont
cette histoire; mais aucune des douze femmes qui taient autour de
cette table ne songea  rire, -- ni Ravila non plus.

-- Et voil, Mesdames, croyez-le, si vous voulez, -- ajouta-t-il
en forme de conclusion, -- le plus bel amour que j'aie inspir de
ma vie!

Et il se tut, elles aussi. Elles taient pensives... L'avaient-
elles compris?

Lorsque joseph tait esclave chez Mme Putiphar, il tait si beau,
dit le Koran, que, de rverie, les femmes qu'il servait  table se
coupaient les doigts avec leurs couteaux, en le regardant. Mais
nous ne sommes plus au temps de Joseph, et les proccupations
qu'on a au dessert sont moins fortes.

-- Quelle grande bte, avec tout son esprit, que votre marquise,
pour vous avoir dit pareille chose! -- fit la duchesse, qui se
permit d'tre cynique, mais qui ne se coupa rien du tout avec le
couteau d'or qu'elle tenait toujours  la main.

La comtesse de Chiffrevas regardait attentivement dans le fond
d'un verre de vin du Rhin, en cristal meraude, mystrieux comme
sa pense.

-- Et la petite masque? -- demanda-t-elle.

-- Oh, elle tait morte, bien jeune et marie en province, quand
sa mre me raconta cette histoire, rpondit Ravila.

-- Sans cela!... fit la duchesse songeuse.


Le bonheur dans le crime

Dans ce temps dlicieux, quand on raconte une histoire vraie,
c'est  croire que le Diable a dict.

J'tais un des matins de l'automne dernier  me promener au jardin
des Plantes, en compagnie du docteur Torty, certainement une de
mes plus vieilles connaissances. Lorsque je n'tais qu'un enfant,
le docteur Torty exerait la mdecine dans la ville de V...; mais
aprs environ trente ans de cet agrable exercice, et ses malades
tant morts, -- ses fermiers comme il les appelait, lesquels lui
avaient rapport plus que bien des fermiers ne rapportent  leurs
matres, sur les meilleures terres de Normandie, -- il n'en avait
pas repris d'autres; et dj sur l'ge et fou d'indpendance,
comme un animal qui a toujours march sur son bridon et qui finit
par le casser, il tait venu s'engloutir dans Paris, -- l mme,
dans le voisinage du Jardin des Plantes, rue Cuvier, je crois, --
ne faisant plus la mdecine que pour son plaisir personnel, qui,
d'ailleurs, tait grand  en faire, car il tait mdecin dans le
sang et jusqu'aux ongles, et fort mdecin, et grand observateur,
en plus, de bien d'autres cas que de cas simplement physiologiques
et pathologiques...

L'avez-vous quelquefois rencontr, le docteur Torty? C'tait un de
ces esprits hardis et vigoureux qui ne chaussent point de
mitaines, par la trs bonne et proverbiale raison que: chat gant
ne prend pas de souris, et qu'il en avait immensment pris, et
qu'il en voulait toujours prendre, ce matois de fine et forte
race; espce d'homme qui me plaisait beaucoup  moi, et je crois
bien (je me connais!) par les cts surtout qui dplaisaient le
plus aux autres. En effet, il dplaisait assez gnralement quand
on se portait bien, ce brusque original de docteur Torty; mais
ceux  qui il dplaisait le plus, une fois malades, lui faisaient
des salamalecs, comme les sauvages en faisaient au fusil de
Robinson qui pouvait les tuer, non pour les mmes raisons que les
sauvages, mais spcialement pour les raisons contraires: il
pouvait les sauver! Sans cette considration prpondrante, le
docteur n'aurait jamais gagn vingt mille livres de rente dans une
petite ville aristocratique, dvote et bgueule, qui l'aurait
parfaitement mis  la porte cochre de ses htels, si elle n'avait
cout que ses opinions et ses antipathies. Il s'en rendait
compte, du reste, avec beaucoup de sang-froid, et il en
plaisantait. Il fallait, -- disait-il railleusement pendant le
bail de trente ans qu'il avait fait  V..., -- qu'ils choisissent
entre moi et l'Extrme-Onction, et, tout dvots qu'ils taient,
ils me prenaient encore de prfrence aux Saintes Huiles. Comme
vous voyez, il ne se gnait pas, le docteur. Il avait la
plaisanterie lgrement sacrilge. Franc disciple de Cabanis en
philosophie mdicale, il tait, comme son vieux camarade
Chaussier, de l'cole de ces mdecins terribles par un
matrialisme absolu, et comme Dubois -- le premier des Dubois --
par un cynisme qui descend toutes choses et tutoierait des
duchesses et des dames d'honneur d'impratrice et les appellerait
mes petites mres, ni plus ni moins que des marchandes de
poisson. Pour vous donner une simple ide du cynisme du docteur
Torty, c'est lui qui me disait un soir, au cercle des Ganaches, en
embrassant somptueusement d'un regard de propritaire le
quadrilatre blouissant de la table orne de cent vingt convives:
C'est moi qui les fais tous!... Mose n'et pas t plus fier,
en montrant la baguette avec laquelle il changeait des rochers en
fontaines. Que voulez-vous, Madame? Il n'avait pas la bosse du
respect, et mme il prtendait que l o elle est sur le crne des
autres hommes, il y avait un trou sur le sien. Vieux, ayant pass
la soixante-dizaine, mais carr, robuste et noueux comme son nom,
d'un visage sardonique et, sous sa perruque chtain clair, trs
lisse, trs lustre et  cheveux trs courts, d'un oeil pntrant,
vierge de lunettes, vtu presque toujours en habit gris ou de ce
brun qu'on appela longtemps fume de Moscou, il ne ressemblait ni
de tenue ni d'allure  messieurs les mdecins de Paris, corrects,
cravats de blanc, comme du suaire de leurs morts! C'tait un
autre homme. Il avait, avec ses gants de daim, ses bottes  forte
semelle et  gros talons qu'il faisait retentir sous son pas trs
ferme, quelque chose d'alerte et de cavalier, et cavalier est bien
le mot, car il tait rest (combien d'annes sur trente!), le
charivari boutonn sur la cuisse, et  cheval, dans des chemins 
casser en deux des Centaures, -- et on devinait bien tout cela 
la manire dont il cambrait encore son large buste, viss sur des
reins qui n'avaient pas boug, et qui se balanait sur de fortes
jambes sans rhumatismes, arques comme celles d'un ancien
postillon. Le docteur Torty avait t une espce de Bas-de-Cuir
questre, qui avait vcu dans les fondrires du Cotentin, comme le
Bas-de-Cuir de Cooper dans les forts de l'Amrique. Naturaliste
qui se moquait, comme le hros de Cooper, des lois sociales, mais
qui, comme l'homme de Fenimore, ne les avait pas remplaces par
l'ide de Dieu, il tait devenu un de ces impitoyables
observateurs qui ne peuvent pas ne point tre des misanthropes.
C'est fatal. Aussi l'tait-il. Seulement il avait eu le temps,
pendant qu'il faisait boire la boue des mauvais chemins au ventre
sangl de son cheval, de se blaser sur les autres fanges de la
vie. Ce n'tait nullement un misanthrope  l'Alceste. Il ne
s'indignait pas vertueusement. Il ne s'encolrait pas. Non! il
mprisait l'homme aussi tranquillement qu'il prenait sa prise de
tabac, et mme il avait autant de plaisir  le mpriser qu' la
prendre.

Tel exactement il tait, ce docteur Torty, avec lequel je me
promenais.

Il faisait, ce jour-l, un de ces temps d'automne, gais et clairs,
 arrter les hirondelles qui vont partir. Midi sonnait  Notre-
Dame, et son grave bourdon semblait verser, par-dessus la rivire
verte et moire aux piles des ponts, et jusque par-dessus nos
ttes, tant l'air branl tait pur! de longs frmissements
lumineux. Le feuillage roux des arbres du jardin s'tait, par
degrs, essuy du brouillard bleu qui les noie en ces vaporeuses
matines d'octobre, et un joli soleil d'arrire-saison nous
chauffait agrablement le dos, dans sa ouate d'or, au docteur et 
moi, pendant que nous tions arrts,  regarder la fameuse
panthre noire, qui est morte, l'hiver d'aprs, comme une jeune
fille, de la poitrine. Il y avait  et l, autour de nous, le
public ordinaire du jardin des Plantes, ce public spcial de gens
du peuple, de soldats et de bonnes d'enfants, qui aiment 
badauder devant la grille des cages et qui s'amusent beaucoup 
jeter des coquilles de noix et des pelures de marrons aux btes
engourdies ou dormant derrire leurs barreaux. La panthre devant
laquelle nous tions, en rdant, arrivs, tait, si vous vous en
souvenez, de cette espce particulire  l'le de Java, le pays du
monde o la nature est le plus intense et semble elle-mme quelque
grande tigresse, inapprivoisable  l'homme, qui le fascine et qui
le mord dans toutes les productions de son sol terrible et
splendide.  Java, les fleurs ont plus d'clat et plus de parfum,
les fruits plus de got, les animaux plus de beaut et plus de
force que dans aucun autre pays de la terre, et rien ne peut
donner une ide de cette violence de vie  qui n'a pas reu les
poignantes et mortelles sensations d'une contre tout  la fois
enchantante et empoisonnante, tout ensemble Armide et Locuste!
Etale nonchalamment sur ses lgantes pattes allonges devant
elle, la tte droite, ses yeux d'meraude immobiles, la panthre
tait un magnifique chantillon des redoutables productions de son
pays. Nulle tache fauve n'toilait sa fourrure de velours noir,
d'un noir si profond et si mat que la lumire, en y glissant, ne
la lustrait mme pas, mais s'y absorbait, comme l'eau s'absorbe
dans l'ponge qui la boit... Quand on se retournait de cette forme
idale de beaut souple, de force terrible au repos, de ddain
impassible et royal, vers les cratures humaines qui la
regardaient timidement, qui la contemplaient, yeux ronds et bouche
bante, ce n'tait pas l'humanit qui avait le beau rle, c'tait
la bte. Et elle tait si suprieure, que c'en tait presque
humiliant! J'en faisais la rflexion tout bas au docteur, quand
deux personnes scindrent tout  coup le groupe amoncel devant la
panthre et se plantrent justement en face d'elle; Oui, -- me
rpondit le docteur, -- mais voyez maintenant! Voici l'quilibre
rtabli entre les espces!

C'taient un homme et une femme, tous deux de haute taille, et
qui, ds le premier regard que je leur jetai, me firent l'effet
d'appartenir aux rangs levs du monde parisien. Ils n'taient
jeunes ni l'un ni l'autre, mais nanmoins parfaitement beaux.
L'homme devait s'en aller vers quarante-sept ans et davantage, et
la femme vers quarante et plus... Ils avaient donc, comme disent
les marins revenus de la Terre de Feu, pass la ligne, la ligne
fatale, plus formidable que celle de l'quateur, qu'une fois
passe on ne repasse plus sur les mers de la vie! Mais ils
paraissaient peu se soucier de cette circonstance. Ils n'avaient
au front, ni nulle part, de mlancolie... L'homme, lanc et aussi
patricien dans sa redingote noire strictement boutonne, comme
celle d'un officier de cavalerie, que s'il avait port un de ces
costumes que le Titien donne  ses portraits, ressemblait par sa
tournure busque, son air effmin et hautain, ses moustaches
aigus comme celles d'un chat et qui  la pointe commenaient 
blanchir,  un mignon du temps de Henri III; et pour que la
ressemblance ft plus complte, il portait des cheveux courts, qui
n'empchaient nullement de voir briller  ses oreilles deux
saphirs d'un bleu sombre, qui me rappelrent les deux meraudes
que Sbogar portait  la mme place... Except ce dtail ridicule
(comme aurait dit le monde) et qui montrait assez de ddain pour
les gots et les ides du jour, tout tait simple et dandy comme
l'entendait Brummell, c'est--dire irrmarquable, dans la tenue de
cet homme qui n'attirait l'attention que par lui-mme, et qui
l'aurait confisque tout entire, s'il n'avait pas eu au bras la
femme, qu'en ce moment, il y avait... Cette femme, en effet,
prenait encore plus le regard que l'homme qui l'accompagnait, et
elle le captivait plus longtemps. Elle tait grande comme lui. Sa
tte atteignait presque  la sienne. Et, comme elle tait aussi
tout en noir, elle faisait penser  la grande Isis noire du Muse
Egyptien, par l'ampleur de ses formes, la fiert mystrieuse et la
force. Chose trange! dans le rapprochement de ce beau couple,
c'tait la femme qui avait les muscles, et l'homme qui avait les
nerfs... Je ne la voyais alors que de profil; mais; le profil,
c'est l'cueil de la beaut ou son attestation la plus clatante.
Jamais, je crois, je n'en avais vu de plus pur et de plus altier.
Quant  ses yeux, je n'en pouvais juger, fixs qu'ils taient sur
la panthre, laquelle, sans doute, en recevait une impression
magntique et dsagrable, car, immobile dj, elle sembla
s'enfoncer de plus en plus dans cette immobilit rigide,  mesure
que la femme, venue pour la voir, la regardait; et -- comme les
chats  la lumire qui les blouit -- sans que sa tte bouget
d'une ligne, sans que la fine extrmit de sa moustache,
seulement, frmt, la panthre, aprs avoir clignot quelque
temps, et comme n'en pouvant pas supporter davantage, rentra
lentement, sous les coulisses tires de ses paupires, les deux
toiles vertes de ses regards. Elle se claquemurait.

-- Eh! eh! panthre contre panthre! -- fit le docteur  mon
oreille; -- mais le satin est plus fort que le velours.

Le satin, c'tait la femme, qui avait une robe de cette toffe
miroitante -- une robe  longue trane. Et il avait vu juste, le
docteur! Noire, souple, d'articulation aussi puissante, aussi
royale d'attitude, -- dans son espce, d'une beaut gale, et d'un
charme encore plus inquitant, -- la femme, l'inconnue, tait
comme une panthre humaine, dresse devant la panthre animale
qu'elle clipsait; et la bte venait de le sentir, sans doute,
quand elle avait ferm les yeux. Mais la femme -- si c'en tait un
-- ne se contenta pas de ce triomphe. Elle manqua de gnrosit.
Elle voulut que sa rivale la vt qui l'humiliait, et rouvrt les
yeux pour la voir. Aussi, dfaisant sans mot dire les douze
boutons du gant violet qui moulait son magnifique avant-bras, elle
ta ce gant, et, passant audacieusement sa main entre les barreaux
de la cage, elle en fouetta le museau court de la panthre, qui ne
fit qu'un mouvement... mais quel mouvement!... et d'un coup de
dents, rapide comme l'clair!... Un cri partit du groupe o nous
tions. Nous avions cru le poignet emport: Ce n'tait que le
gant. La panthre l'avait englouti. La formidable bte outrage
avait rouvert des yeux affreusement dilats, et ses naseaux
froncs vibraient encore...

-- Folle! dit l'homme, en saisissant ce beau poignet, qui venait
d'chapper  la plus coupante des morsures.

Vous savez comme parfois on dit: Folle!... Il le dit ainsi; et
il le baisa, ce poignet, avec emportement.

Et, comme il tait de notre ct, elle se retourna de trois quarts
pour le regarder baisant son poignet nu, et je vis ses yeux, 
elle... ces yeux qui fascinaient des tigres, et qui taient 
prsent fascins par un homme; ses yeux, deux larges diamants
noirs, taills pour toutes les fierts de la vie, et qui
n'exprimaient plus en le regardant que toutes les adorations. De
l'amour!

Ces yeux-l taient et disaient tout un pome. L'homme n'avait pas
lch le bras, qui avait d sentir l'haleine fivreuse de la
panthre, et, le tenant repli sur son coeur, il entrana la femme
dans la grande alle du jardin, indiffrent aux murmures et aux
exclamations du groupe populaire, -- encore mu du danger que
l'imprudente venait de courir, -- et qu'il retraversa
tranquillement. Ils passrent auprs de nous, le docteur et moi,
mais leurs visages tourns l'un vers l'autre, se serrant flanc
contre flanc, comme s'ils avaient voulu se pntrer, entrer, lui
dans elle, elle dans lui, et ne faire qu'un seul corps  eux deux,
en ne regardant rien qu'eux-mmes. C'taient, aurait-on cru  les
voir ainsi passer, des cratures suprieures, qui n'apercevaient
pas mme  leurs orteils la terre sur laquelle ils marchaient, et
qui traversaient le monde dans leur nuage, comme, dans Homre, les
Immortels!

De telles choses sont rares  Paris, et, pour cette raison, nous
restmes  le voir filer, ce matre-couple, -- la femme talant sa
trane noire dans la poussire du jardin, comme un paon,
ddaigneux jusque de son plumage.

Ils taient superbes, en s'loignant ainsi, sous les rayons du
soleil de midi, dans la majest de leur entrelacement, ces deux
tres... Et voil comme ils regagnrent l'entre de la grille du
jardin et remontrent dans un coup, tincelant de cuivres et
d'attelage, qui les attendait.

-- Ils oublient l'univers! -- fis-je au docteur, qui comprit ma
pense.

-- Ah! ils s'en soucient bien de l'univers! -- rpondit-il, de sa
voix mordante. Ils ne voient rien du tout dans la cration, et, ce
qui est bien plus fort, ils passent mme auprs de leur mdecin
sans le voir.

-- Quoi, c'est vous, docteur! -- m'criai-je, -- mais alors vous
allez me dire ce qu'ils sont, mon cher docteur.

Le docteur fit ce qu'on appelle un temps, voulant faire un effet,
car en tout il tait rus, le compre!

-- Eh bien, c'est Philmon et Baucis, -- me dit-il simplement. --
Voil!

-- Peste! fis-je, -- un Philmon et une Baucis d'une fire
tournure et ressemblant peu  l'antique. Mais, docteur, ce n'est
pas leur nom... Comment les appelez-vous?

-- Comment! -- rpondit le docteur, -- dans votre monde, o je ne
vais point, vous n'avez jamais entendu parler du comte et de la
comtesse Serlon de Savigny comme d'un modle fabuleux d'amour
conjugal?

-- Ma foi, non, -- dis-je; -- on parle peu d'amour conjugal dans
le monde o je vais, docteur.

-- Hum! hum! c'est bien possible, -- fit le docteur, rpondant
bien plus  sa pense qu' la mienne.

-- Dans ce monde-l, qui est aussi le leur, on se passe beaucoup
de choses plus ou moins correctes. Mais, outre qu'ils ont une
raison pour ne pas y aller, et qu'ils habitent presque toute
l'anne leur vieux chteau de Savigny, dans le Cotentin, il a
couru autrefois de tels bruits sur eux, qu'au faubourg Saint-
Germain, o l'on a encore un reste de solidarit nobiliaire, on
aime mieux se taire que d'en parler.

-- Et quels taient ces bruits?... Ah! voil que vous
m'intressez, docteur! Vous devez en savoir quelque chose. Le
chteau de Savigny n'est pas trs loin de la ville de V..., o
vous avez t mdecin.

-- Eh! ces bruits... -- dit le docteur (il prit pensivement une
prise de tabac). -- Enfin, on les a crus faux! Tout a est
pass... Mais, malgr tout, quoique les mariages d'inclination et
les bonheurs qu'ils donnent soient en province l'idal de toutes
les mres de famille, romanesques et vertueuses, elles n'ont pas
pu beaucoup, -- celles que j'ai connues, -- parler 
mesdemoiselles leurs filles de celui-l!

-- Et, cependant, Philmon et Baucis, disiez-vous, docteur?...

-- Baucis! Baucis! Hum! Monsieur... -- interrompit le docteur
Torty, en passant brusquement son index en crochet sur toute la
longueur de son nez de perroquet (un de ses gestes), -- ne
trouvez-vous pas, voyons, qu'elle a moins l'air d'une Baucis que
d'une lady Macbeth, cette gaillarde-l?...

-- Docteur, mon cher et adorable docteur, -- repris-je, avec
toutes sortes de clineries dans la voix, -- vous allez me dire
tout ce que vous savez du comte et de la comtesse de Savigny?...

-- Le mdecin est le confesseur des temps modernes, -- fit le
docteur, avec un ton solennellement goguenard. -- Il a remplac le
prtre, Monsieur, et il est oblig au secret de la confession
comme le prtre...

Il me regarda malicieusement, car il connaissait mon respect et
mon amour pour les choses du catholicisme, dont il tait l'ennemi.
Il cligna l'oeil. Il me crut attrap.

-- Et il va le tenir... comme le prtre! -- ajouta-t-il, avec
clat, et en riant de son rire le plus cynique. -- Venez par ici.
Nous allons causer.

Et il m'emmena dans la grande alle d'arbres qui borde, par ce
ct, le Jardin des Plantes et le boulevard de l'Hpital... L,
nous nous assmes sur. un banc  dossier vert, et il commena:

Mon cher, c'est l une histoire qu'il faut aller chercher dj
loin, comme une balle perdue sous des chairs revenues; car
l'oubli, c'est comme une chair de choses vivantes qui se reforme
par-dessus les vnements et qui empche d'en voir rien, d'en
souponner rien au bout d'un certain temps, mme la place. C'tait
dans les premires annes qui suivirent la Restauration. Un
rgiment de la Garde passa par la ville de V...; et, ayant t
obligs d'y rester deux jours pour je ne sais quelle raison
militaire, les officiers de ce rgiment s'avisrent de donner un
assaut d'armes, en l'honneur de la ville. La ville, en effet,
avait bien tout ce qu'il fallait pour que ces officiers de la
Garde lui fissent honneur et fte. Elle tait, comme on disait
alors, -- plus royaliste que le Roi. -- Proportion garde avec sa
dimension (ce n'est gure qu'une ville de cinq  six mille mes),
elle foisonnait de noblesse. Plus de trente jeunes gens de ses
meilleures familles servaient alors, soit aux Gardes-du-Corps,
soit  ceux de Monsieur, et les officiers du rgiment en passage 
V... les connaissaient presque tous. Mais, la principale raison
qui dcida de cette martiale fte d'un assaut, fut la rputation
d'une ville qui s'tait appele "la bretteuse" et qui tait
encore, dans ce moment-l, la ville la plus bretteuse de France.
La Rvolution de 1789 avait eu beau enlever aux nobles le droit de
porter l'pe,  V... ils prouvaient que s'ils ne la portaient
plus, ils pouvaient toujours s'en servir. L'assaut donn par les
officiers fut trs brillant. On y vit accourir toutes les fortes
lames du pays, et mme tous les amateurs, plus jeunes d'une
gnration, qui n'avaient pas cultiv, comme on le cultivait
autrefois, un art aussi compliqu et aussi difficile que
l'escrime; et tous montrrent un tel enthousiasme pour ce
maniement de l'pe, la gloire de nos pres, qu'un ancien prvt
du rgiment, qui avait fait trois ou quatre fois son temps et dont
le bras tait couvert de chevrons, s'imagina que ce serait une
bonne place pour y finir ses jours qu'une salle d'armes qu'on
ouvrirait  V...; et le colonel,  qui il communiqua et qui
approuva son dessein, lui dlivra son cong et l'y laissa. Ce
prvt, qui s'appelait Stassin en son nom de famille, et La
Pointe-au-corps en son surnom de guerre, avait eu l tout
simplement une ide de gnie. Depuis longtemps, il n'y avait plus
 V... de salle d'armes correctement tenue; et c'tait mme une de
ces choses dont on ne parlait qu'avec mlancolie entre ces nobles,
obligs de donner eux-mmes des leons  leurs fils ou de les leur
faire donner par quelque compagnon revenu du service, qui savait 
peine ou qui savait mal ce qu'il enseignait. Les habitants de V...
se piquaient d'tre difficiles. Ils avaient, rellement le feu
sacr. Il ne leur suffisait pas de tuer leur homme; ils voulaient
le tuer savamment et artistement, par principes. Il fallait, avant
tout, pour eux, qu'un homme, comme ils disaient, ft beau sous les
armes, et ils n'avaient qu'un profond mpris pour ces robustes
maladroits, qui peuvent tre trs dangereux sur le terrain, mais
qui ne sont pas au strict et vrai mot, ce qu'on appelle "des
tireurs". La Pointe-au-corps, qui avait t un trs bel homme dans
sa jeunesse; et qui l'tait encore, -- qui, au camp de Hollande,
et bien jeune alors, avait battu  plate couture tous les autres
prvts et remport un prix de deux fleurets et de deux masques
monts en argent, -- tait, lui, justement un de ces tireurs comme
les coles n'en peuvent produire, si la nature ne leur a prpar
d'exceptionnelles organisations. Naturellement, il fut
l'admiration de V..., et bientt mieux. Rien n'galise comme
l'pe. Sous l'ancienne monarchie, les rois anoblissaient les
hommes qui leur apprenaient  la tenir. Louis XV, si je m'en
souviens bien, n'avait-il pas donn  Danet, son matre, qui nous
a laiss un livre sur l'escrime, quatre de ses fleurs de lys,
entre deux pes croises, pour mettre dans son cusson?... Ces
gentilshommes de province, qui sentaient encore  plein nez leur
monarchie, furent en peu de temps de pair  compagnon avec le
vieux prvt, comme s'il et t l'un des leurs.

Jusque-l, c'tait bien, et il n'y avait qu' fliciter Stassin,
dit La Pointe-au-corps, de sa bonne fortune; mais,
malheureusement, ce vieux prvt n'avait pas qu'un coeur de
maroquin rouge sur le plastron capitonn de peau blanche dont il
couvrait sa poitrine, quand il donnait magistralement sa leon...
Il se trouva qu'il en avait un autre par dessous, lequel se mit 
faire des siennes dans cette ville de V..., o il tait venu
chercher le havre de grce de sa vie. Il parait que le coeur d'un
soldat est toujours fait avec de la poudre. Or, quand le temps a
sch la poudre, elle n'en prend que mieux.  V..., les femmes
sont si gnralement jolies, que l'tincelle tait partout pour la
poudre sche de mon vieux prvt. Aussi, son histoire se termina-
t-elle comme celle d'un grand nombre de vieux soldats. Aprs avoir
roul dans toutes les contres de l'Europe, et pris le menton et
la taille de toutes les filles que le diable avait mises sur son
chemin, l'ancien soldat du premier Empire consomma sa dernire
fredaine en pousant,  cinquante ans passs, avec toutes les
formalits et les sacrements de la chose, --  la municipalit et
 l'glise, -- une grisette de V...; laquelle, bien entendu -- je
connais les grisettes de ce pays-l; j'en ai assez accouch pour
les connatre! -- lui campa un enfant, bel et bien au bout de ses
neuf mois, jour pour jour; et cet enfant, qui tait une fille,
n'est rien moins, mon cher, que la femme  l'air de desse qui
vient de passer, en nous frisant insolemment du vent de sa robe,
et sans prendre plus garde  nous que si nous n'avions pas t
l!

-- La comtesse de Savigny! -- m'criai-je.

Oui, la comtesse de Savigny, tout au long, elle-mme! Ah! il ne
faut pas regarder aux origines, pas plus pour les femmes que pour
les nations; il ne faut regarder au berceau de personne. Je me
rappelle avoir vu  Stockholm celui de Charles XII, qui
ressemblait  une mangeoire de cheval grossirement colorie en
rouge, et qui n'tait pas mme d'aplomb sur ses quatre piquets.
C'est de l qu'il tait sorti, cette tempte! Au fond, tous les
berceaux sont des cloaques dont on est oblig de changer le linge
plusieurs fois par jour; et cela n'est jamais potique, pour ceux
qui croient  la posie, que lorsque l'enfant n'y est plus.

Et, pour appuyer son axiome, le docteur,  cette place de son
rcit, frappa sa cuisse d'un de ses gants de daim, qu'il tenait
par le doigt du milieu; et le daim claqua sur la cuisse, de
manire  prouver  ceux qui comprennent la musique que le
bonhomme tait encore rudement muscl.

Il attendit. Je n'avais pas  le contrarier dans sa philosophie.
Voyant que je ne disais rien, il continua:

Comme tous les vieux soldats, du reste, qui aiment jusqu'aux
enfants des autres, La Pointe-au-corps dut raffoler du sien. Rien
d'tonnant  cela. Quand un homme dj sur l'ge a un enfant, il
l'aime mieux que s'il tait jeune, car la vanit, qui double tout,
double aussi le sentiment paternel. Tous les vieux roquentins que
j'ai vus, dans ma vie, avoir tardivement un enfant, adoraient leur
progniture, et ils en taient comiquement fiers comme d'une
action d'clat. Persuasion de jeunesse, que la nature, qui se
moquait d'eux, leur coulait au coeur! Je ne connais qu'un bonheur
plus grisant et une fiert plus drle: c'est quand, au lieu d'un
enfant, un vieillard, d'un coup, en fait deux! La Pointe-au-corps
n'eut pas cet orgueil paternel de deux jumeaux; mais il est vrai
de dire qu'il y avait de quoi tailler deux enfants dans le sien.
Sa fille -- vous venez de la voir; vous savez donc si elle a tenu
ses promesses! -- tait un merveilleux enfant pour la force et la
beaut. Le premier soin du vieux prvt fut de lui chercher un
parrain parmi tous ces nobles, qui hantaient perptuellement sa
salle d'armes; et il choisit, entre tous, le comte d'Avice, le
doyen de tous ces batteurs de fer et de pav, qui, pendant
l'migration, avait t lui-mme prvt  Londres,  plusieurs
guines la leon. Le comte d'Avice de Sortville-en-Beaumont, dj
chevalier de Saint-Louis et capitaine de dragons avant la
Rvolution, -- pour le moins, alors, septuagnaire, -- boutonnait
encore les jeunes gens et leur donnait ce qu'on appelle, en termes
de salle, "de superbes capotes". C'tait un vieux narquois, qui
avait des railleries en action froces. Ainsi, par exemple, il
aimait  passer son carrelet  la flamme d'une bougie, et quand
il, en avait, de cette faon, durci la lame, il appelait ce dur
fleuret, -- qui ne pliait plus et vous cassait le sternum ou les
ctes, lorsqu'il'vous touchait, -- du nom insolent de "chasse-
coquin". Il prisait beaucoup La Pointe-au-corps, qu'il tutoyait.
"La fille d'un homme comme toi -- lui disait-il -- ne doit se
nommer que comme l'pe d'un preux. Appelons-la Haute-Claire!" Et
ce fut le nom qu'il lui donna. Le cur de V... fit bien un peu la
grimace  ce nom inaccoutum, que n'avaient jamais entendu les
fonts de son glise; mais, comme le parrain tait monsieur le
comte d'Avice et qu'il y aura toujours, malgr les libraux et
leurs piailleries, des accointances indestructibles entre la
noblesse et le clerg; comme d'un autre ct, on voit dans le
calendrier romain une sainte nomme Claire, le nom de l'pe
d'Olivier passa  l'enfant, sans que la ville de V... s'en mt
beaucoup. Un tel nom semblait annoncer une destine L'ancien
prvt, qui aimait son mtier presque autant que sa fille, rsolut
de lui apprendre et de lui laisser son talent pour dot. Triste
dot! maigre pitance! avec les moeurs modernes, que le pauvre
diable de matre d'armes ne prvoyait pas! Ds que l'enfant put
donc se tenir debout, il commena de la plier aux exercices de
l'escrime; et comme c'tait un marmot solide que cette fillette,
avec des attaches et des articulations d'acier fin, il la
dveloppa d'une si trange manire, qu' dix ans, elle semblait en
avoir dj quinze, et qu'elle faisait admirablement sa partie avec
son pre et les plus forts tireurs de la ville de V... On ne
parlait partout que de la petite Hauteclaire Stassin, qui, plus
tard, devait devenir Mademoiselle Hauteclaire Stassin. C'tait
surtout, comme vous vous en doutez, de la part des jeunes
demoiselles de la ville, dans la socit de laquelle, tout bien
qu'il ft avec les pres, la fille de Stassin, dit La Pointe-au-
corps, ne pouvait dcemment aller, une incroyable, ou plutt une
trs croyable curiosit, mle de dpit et d'envie. Leurs pres et
leurs frres en parlaient avec tonnement et admiration devant
elles, et elles auraient voulu voir de prs cette Saint-Georges
femelle, dont la beaut, disaient-ils, galait le talent
d'escrime. Elles ne la voyaient que de loin et  distance.
J'arrivais alors  V..., et j'ai t souvent le tmoin de ces
curiosits ardentes. La Pointe-au-corps, qui avait, sous l'Empire,
servi dans les hussards, et qui, avec sa salle d'armes, gagnait
gros d'argent, s'tait permis d'acheter un cheval pour donner des
leons d'quitation  sa fille; et comme il dressait aussi 
l'anne de jeunes chevaux pour les habitus de sa salle, il se
promenait souvent  cheval, avec Hauteclaire, dans les routes qui
rayonnent de la ville et qui l'environnent. Je les y ai rencontrs
maintes fois, en revenant de mes visites de mdecin, et c'est dans
ces rencontres que je pus surtout juger de l'intrt,
prodigieusement enflamm, que cette grande jeune fille, si
htivement dveloppe, excitait dans les autres jeunes filles du
pays. J'tais toujours, par voies et chemins en ce temps-l, et je
m'y croisais frquemment avec les voitures de leurs parents,
allant en visite, avec elles,  tous les chteaux d'alentour. Eh
bien, vous ne pourrez jamais vous figurer avec quelle avidit, et
mme avec quelle imprudence, je les voyais se pencher et se
prcipiter aux portires ds que Mlle Hauteclaire Stassin
apparaissait, trottant ou galopant dans la perspective d'une
route, brodequin  botte avec son pre. Seulement, c'tait  peu
prs inutile; le lendemain, c'taient presque toujours des
dceptions et des regrets qu'elles m'exprimaient dans mes visites
du matin  leurs mres, car elles n'avaient jamais bien vu que la
tournure de cette fille, faite pour l'amazone, et qui la portait
comme vous -- qui venez de la voir -- pouvez le supposer, mais
dont le visage tait toujours plus ou moins cach dans un voile
gros bleu trop pais. Mlle Hauteclaire Stassin n'tait gure
connue que des hommes de la ville de V... Toute la journe le
fleuret  la main, et la figure sous les mailles de son masque
d'armes qu'elle n'tait pas beaucoup pour eux, elle ne sortait
gure de la salle de son pre, qui commenait  s'enrudir et
qu'elle remplaait souvent pour la leon. Elle se montrait trs
rarement dans la rue, -- et les femmes comme il faut ne pouvaient
la voir que l, ou encore le dimanche  la messe; mais, le
dimanche  la messe, comme dans la rue, elle tait presque aussi
masque que dans la salle de son pre, la dentelle de son voile
noir tant encore plus sombre et plus serre que les mailles de
son masque de fer. Y avait-il de l'affectation dans cette manire
de se montrer ou de se cacher, qui excitait les imaginations
curieuses?... Cela tait bien possible; mais qui le savait? qui
pouvait le dire? Et cette jeune fille, qui continuait le masque
par le voile, n'tait-elle pas encore plus impntrable de
caractre que de visage, comme la suite ne l'a que trop prouv?

Il est bien entendu, mon trs cher, que je suis oblig de passer
rapidement sur tous les dtails de cette poque, pour arriver plus
vite au moment o rellement cette histoire commence. Mlle
Hauteclaire avait environ dix-sept ans. L'ancien beau, La Pointe-
au-corps, devenu tout  fait un bonhomme, veuf de sa femme, et tu
moralement par la Rvolution de Juillet, laquelle fit partir les
nobles en deuil pour leurs chteaux et vida sa salle, tracassait
vainement ses gouttes qui n'avaient pas peur de ses appels du
pied, et s'en allait au grand trot vers le cimetire. Pour un
mdecin qui avait le diagnostic, c'tait sr... Cela se voyait. Je
ne lui en promettais pas pour longtemps, quand, un matin, fut
amen  sa salle d'armes, -- par le vicomte de Taillebois et le
chevalier de Mesnilgrand, -- un jeune homme du pays lev au loin,
et qui revenait habiter le chteau de son pre, mort rcemment.
C'tait le comte Serlon de Savigny, le prtendu (disait la ville
de V... dans son langage de petite ville) de Mlle Delphine de
Cantor. Le comte de Savigny tait certainement un des plus
brillants et des plus piaffants jeunes gens de cette poque de
jeunes gens qui piaffaient tous, car il y avait ( V... comme
ailleurs) de la vraie jeunesse, dans ce vieux monde.  prsent, il
n'y en a plus. On lui avait beaucoup parl de la fameuse
Hauteclaire Stassin, et il avait voulu voir ce miracle. Il la
trouva ce qu'elle tait, -- une admirable jeune fille, piquante et
provocante en diable dans ses chausses de soie tricotes, qui
mettaient en relief ses formes de Pallas de Velletri, et dans son
corsage de maroquin noir, qui pinait, en craquant, sa taille
robuste et dcouple, -- une de ces tailles que les Circassiennes
n'obtiennent qu'en emprisonnant leurs jeunes filles dans une
ceinture de cuir, que le dveloppement seul de leur corps doit
briser. Hauteclaire Stassin tait srieuse comme une Clorinde. Il
la regarda donner sa leon, et il lui demanda de croiser le fer
avec elle. Mais il ne fut point le Tancrde de la situation, le
comte de Savigny! Mlle Hauteclaire Stassin plia  plusieurs
reprises son pe en faucille sur le coeur du beau Serlon, et elle
ne fut pas touche une seule fois.

-- On ne peut pas vous toucher, Mademoiselle, -- lui dit-il, avec
beaucoup de grce. -- Serait-ce un augure?...

L'amour-propre, dans ce jeune homme, tait-il, ds ce soir-l,
vaincu par l'amour?

C'est  partir de ce soir-l, du reste, que le comte de Savigny
vint, tous les jours, prendre une leon d'armes  la salle de La
Pointe-au-corps. Le chteau du comte n'tait qu' la distance de
quelques lieues. Il les avait bientt avales, soit  cheval, soit
en voiture, et personne ne le remarqua dans ce nid bavard d'une
petite ville o l'on pinglait les plus petites choses du bout de
la langue, mais o l'amour de l'escrime expliquait tout. Savigny
ne fit de confidences  personne. Il vita mme de venir prendre
sa leon aux mmes heures que les autres jeunes gens de la ville.
C'tait un garon qui ne manquait pas de profondeur, ce Savigny...
Ce qui se passa entre lui et Hauteclaire, s'il se passa quelque
chose, aucun,  cette poque, ne l'a su ou ne s'en douta. Son
mariage avec Mlle Delphine de Cantor, arrt par les parents des
deux familles, il y avait des annes, et trop avanc pour ne pas
se conclure, s'accomplit trois mois aprs le retour du comte de
Savigny; et mme ce fut l pour lui une occasion de vivre tout un
mois  V..., prs de sa fiance, chez laquelle il passait, en
coupe rgle, toutes les journes, mais d'o, le soir, il s'en
allait trs rgulirement prendre sa leon...

Comme tout le monde, Mlle Hauteclaire entendit,  l'glise
paroissiale de V..., proclamer les bans du comte de Savigny et de
Mlle de Cantor; mais, ni son attitude, ni sa physionomie, ne
rvlrent qu'elle prt  ces dclarations publiques un intrt
quelconque. Il est vrai que nul des assistants ne se mit  l'afft
pour l'observer. Les observateurs n'taient pas ns encore sur
cette question, qui sommeillait, d'une liaison possible entre
Savigny et la belle Hauteclaire. Le mariage clbr, la comtesse
alla s'tablir  son chteau, fort tranquillement, avec son mari,
lequel ne renona pas pour cela  ses habitudes citadines et vint
 la ville tous les jours. Beaucoup de chtelains des environs
faisaient comme lui, d'ailleurs. Le temps s'coula. Le vieux La
Pointe-au-corps mourut. Ferme quelques instants, sa salle se
rouvrit. Mlle Hauteclaire Stassin annona qu'elle continuerait les
leons de son pre; et, loin d'avoir moins d'lves par le fait de
cette mort, elle en eut davantage. Les hommes sont tous les mmes.
L'tranget leur dplat, d'homme  homme, et les blesse; mais si
l'tranget porte des jupes, ils en raffolent. Une femme qui fait
ce que fait un homme, le ferait-elle beaucoup moins bien, aura
toujours sur l'homme, en France, un avantage marqu. Or, Mlle
Hauteclaire Stassin, pour ce qu'elle faisait, le faisait beaucoup
mieux. Elle tait devenue beaucoup plus forte que son pre. Comme
dmonstratrice,  la leon, elle tait incomparable, et comme
beaut de jeu, splendide. Elle avait des coups irrsistibles, --
de ces coups qui ne s'apprennent pas plus que le coup d'archet ou
le dmanch du violon et qu'on ne peut mettre, par enseignement,
dans la main de personne. Je ferraillais un peu dans ce temps,
comme tout ce monde dont j'tais entour, et j'avoue qu'en ma
qualit d'amateur, elle me charmait avec de certaines passes. Elle
avait, entre autres, un dgag de quarte en tierce qui ressemblait
 de la magie. Ce n'tait plus l une pe qui vous frappait,
c'tait une balle! L'homme le plus rapide  la parade ne fouettait
que le vent, mme quand elle l'avait prvenu qu'elle allait
dgager, et la botte lui arrivait, invitable, au dfaut de
l'paule et de la poitrine. On n'avait pas rencontr de fer! J'ai
vu des tireurs devenir fous de ce coup, qu'ils appelaient de
l'escamotage, et ils en auraient aval leur fleuret de fureur! Si
elle n'avait pas t femme, on lui aurait diablement cherch
querelle pour ce coup-l.  un homme, il aurait rapport vingt
duels.

Du reste, mme  part ce talent phnomnal si peu fait pour une
femme, et dont elle vivait noblement, c'tait vraiment un tre
trs intressant que cette jeune fille pauvre, sans autre
ressource que son fleuret, et qui, par le fait de son tat, se
trouvait mle aux jeunes gens les plus riches de la ville, parmi
lesquels il y en avait de trs mauvais sujets et de trs fats,
sans que sa fleur de bonne renomme en souffrt. Pas plus  propos
de Savigny qu' propos de personne, la rputation de Mlle
Hauteclaire Stassin ne fut effleure... "Il parait pourtant que
c'est une honnte fille", disaient les femmes comme il faut, --
comme elles l'auraient dit d'une actrice. Et moi-mme, puisque
j'ai commenc  vous parler de moi, moi-mme, qui me piquais
d'observation, j'tais, sur le chapitre de la vertu de
Hauteclaire, de la mme opinion que toute la ville. J'allais
quelquefois  la salle d'armes, et avant et aprs le mariage de M.
de Savigny, je n'y avais jamais vu qu'une jeune fille grave, qui
faisait sa fonction avec simplicit. Elle tait, je dois le dire,
trs imposante, et elle avait mis tout le monde sur le pied du
respect avec elle, n'tant, elle, ni familire, ni abandonne avec
qui que ce ft. Sa physionomie, extrmement fire, et qui n'avait
pas alors cette expression passionne dont vous venez d'tre si
frapp, ne trahissait ni chagrin, ni proccupation, ni rien enfin
de nature  faire prvoir, mme de la manire la plus lointaine,
la chose tonnante qui, dans l'atmosphre d'une petite ville,
tranquille et routinire, fit l'effet d'un coup de canon et cassa
les vitres...

-- Mademoiselle Hauteclaire Stassin a disparu!

Elle avait disparu: pourquoi?... comment?... o tait-elle alle?
On ne savait. Mais, ce qu'il y avait de certain, c'est qu'elle
avait disparu. Ce ne fut d'abord qu'un cri, suivi d'un silence,
mais le silence ne dura pas longtemps. Les langues partirent. Les
langues, longtemps retenues, -- comme l'eau dans une vanne et qui,
l'cluse leve, se prcipite et va faire tourner la roue du moulin
avec furie, -- se mirent  cumer et  bavarder sur cette
disparition inattendue, subite, incroyable, que rien n'expliquait,
car Mlle Hauteclaire avait disparu sans dire un mot ou laisser un
mot  personne. Elle avait disparu, comme on disparat quand on
veut rellement disparatre, -- ce n'tant pas disparatre que de
laisser derrire soi une chose quelconque, grosse comme rien, dont
les autres peuvent s'emparer pour expliquer qu'on a disparu. --
Elle avait disparu de la plus radicale manire. Elle avait fait,
non pas ce qu'on appelle un trou  la lune, car elle n'avait pas
laiss plus une dette qu'autre chose derrire elle; mais elle
avait fait ce qu'on peut trs bien appeler un trou dans le vent.
Le vent souffla, et ne la rendit pas. Le moulin des langues, pour
tourner  vide, n'en tourna pas moins, et se mit  moudre
cruellement cette rputation qui n'avait jamais donn barre sur
elle. On la reprit alors, on l'plucha, on la passa au crible, on
la carda... Comment, et avec qui, cette fille si correcte et si
fire s'en tait-elle alle?... Qui l'avait enleve? Car, bien
sr, elle avait t enleve... Nulle rponse  cela. C'tait 
rendre folle une petite ville de fureur, et, positivement, V... le
devint. Que de motifs pour tre en colre! D'abord, ce qu'on ne
savait pas, on le perdait. Puis, on perdait l'esprit sur le compte
d'une jeune fille qu'on croyait connatre et qu'on ne connaissait
pas, puisqu'on l'avait juge incapable de disparatre comme a...
Puis, encore, on perdait une jeune fille qu'on avait cru voir
vieillir ou se marier, comme les autres jeunes filles de la ville
-- internes dans cette case d'chiquier d'une ville de province,
comme des chevaux dans l'entrepont d'un btiment. Enfin, on
perdait, en perdant Mlle Stassin, qui n'tait plus alors que cette
Stassin, une salle d'armes clbre  la ronde, qui tait la
distinction, l'ornement et l'honneur de la ville, sa cocarde sur
l'oreille, son drapeau au clocher. Ah! c'tait dur, que toutes ces
pertes! Et que de raisons, en une seule, pour faire passer sur la
mmoire de cette irrprochable Hauteclaire, le torrent plus ou
moins fangeux de toutes les suppositions! Aussi y passrent-
elles... Except quelques vieux hobereaux  l'esprit grand
seigneur, qui, comme son parrain, le comte d'Avice, l'avaient vue
enfant, et qui, d'ailleurs, ne s'meuvant pas de grand'chose,
regardaient comme tout simple qu'elle et trouv une chaussure
meilleure  son pied que cette sandale de matre d'armes qu'elle y
avait mise, Hauteclaire Stassin, en disparaissant, n'eut personne
pour elle. Elle avait, en s'en allant, offens l'amour-propre de
tous; et mme ce furent les jeunes gens qui lui gardrent le plus
rancune et s'acharnrent le plus contre elle, parce qu'elle
n'avait disparu avec aucun d'eux.

Et ce fut longtemps leur grand grief et leur grande anxit. Avec
qui tait-elle partie?... Plusieurs de ces jeunes gens allaient
tous les ans vivre un mois ou deux d'hiver  Paris, et deux ou
trois d'entre eux prtendirent l'y avoir vue et reconnue, -- au
spectacle, -- ou, aux Champs-Elyses,  cheval, -- accompagne ou
seule, -- mais ils n'en taient pas bien srs. Ils ne pouvaient
l'affirmer. C'tait elle, et ce pouvait bien n'tre pas elle; mais
la proccupation y tait... Tous, ils ne pouvaient s'empcher de
penser  cette fille, qu'ils avaient admire et qui, en
disparaissant, avait mis en deuil cette ville d'pe dont elle
tait la grande artiste, la diva spciale, le rayon. Aprs que le
rayon se fut teint, c'est--dire, en d'autres termes, aprs la
disparition de cette fameuse Hauteclaire, la ville de V... tomba
dans la langueur de vie et la pleur de toutes les petites villes
qui n'ont pas un centre d'activit dans lequel les passions et les
gots convergent... L'amour des armes s'y affaiblit. Anime
nagure par toute cette martiale jeunesse, la ville de V... devint
triste. Les jeunes gens qui, quand ils habitaient leurs chteaux,
venaient tous les jours ferrailler, changrent le fleuret pour le
fusil. Ils se firent chasseurs et restrent sur leurs terres ou
dans leurs bois, le comte de Savigny comme tous les autres. Il
vint de moins en moins  V..., et si je l'y rencontrai
quelquefois, ce fut dans la famille de sa femme, dont j'tais le
mdecin. Seulement, ne souponnant d'aucune faon,  cette poque,
qu'il pt y avoir quelque chose entre lui et cette Hauteclaire qui
avait si brusquement disparu, je n'avais nulle raison pour lui
parler de cette disparition subite, sur laquelle le silence, fils
des langues fatigues, commenait de s'tendre; -- et lui non plus
ne me parlait jamais de Hauteclaire et des temps o nous nous
tions rencontrs chez elle, et ne se permettait de faire  ces
temps-l, mme de loin, la moindre allusion.

-- Je vous entends venir, avec vos petits sabots de bois, -- fis-
je au docteur, en me servant d'une expression du pays dont il me
parlait, et qui est le mien. -- C'tait lui qui l'avait enleve!

Eh bien! pas du tout, -- dit le docteur; -- c'tait mieux que
cela! Vous ne vous douteriez jamais de ce que c'tait...

Outre qu'en province, surtout, un enlvement n'est pas chose
facile au point de vue du secret, le comte de Savigny, depuis son
mariage, n'avait pas boug de son chteau de Savigny.

Il y vivait, au su de tout le monde, dans l'intimit d'un mariage
qui ressemblait  une lune de miel indfiniment prolonge, -- et
comme tout se cite et se cote en province, on le citait et on le
cotait, Savigny, comme un de ces maris qu'il faut brler, tant ils
sont rares (plaisanterie de province), pour en jeter la cendre sur
les autres. Dieu sait combien de temps j'aurais t dupe, moi-
mme, de cette rputation, si, un jour, -- plus d'un an aprs la
disparition de Hauteclaire Stassin, -- je n'avais t appel, en
termes pressants, au chteau de Savigny, dont la chtelaine tait
malade. Je partis immdiatement, et, ds mon arrive, je fus
introduit auprs de la comtesse, qui tait effectivement trs
souffrante d'un mal vague et compliqu, plus dangereux qu'une
maladie svrement caractrise. C'tait une de ces femmes de
vieille race, puise, lgante, distingue, hautaine, et qui, du
fond de leur pleur et de leur maigreur, semblent dire: "Je suis
vaincue du temps, comme ma race; je me meurs, mais je vous
mprise!" et, le diable m'emporte, tout plbien que je suis, et
quoique ce soit peu philosophique, je ne puis m'empcher de
trouver cela beau. La comtesse tait couche sur un lit de repos,
dans une espce de parloir  poutrelles noires et  murs blancs,
trs vaste, trs lev, et orn de choses d'art ancien qui
faisaient le plus grand honneur au got des comtes de Savigny. Une
seule lampe clairait cette grande pice, et sa lumire, rendue
plus mystrieuse par l'abat-jour vert qui la voilait, tombait sur
le visage de la comtesse, aux pommettes incendies par la fivre.
Il y avait quelques jours dj qu'elle tait malade, et Savigny --
pour la veiller mieux -- avait fait dresser un petit lit dans le
parloir, auprs du lit de sa bien-aime moiti. C'est quand la
fivre, plus tenace que tous ses soins, avait montr un
acharnement sur lequel il ne comptait pas, qu'il avait pris le
parti de m'envoyer chercher. Il tait l, le dos au feu, debout,
l'air sombre et inquiet,  me faire croire qu'il aimait
passionnment sa femme et qu'il la croyait en danger. Mais
l'inquitude dont son front tait charg n'tait pas pour elle,
mais pour une autre, que je ne souponnais pas au chteau de
Savigny, et dont la vue m'tonna jusqu' l'blouissement. C'tait
Hauteclaire!

-- Diable! voil qui est os! -- dis-je au docteur.

Si os, -- reprit-il, -- que je crus rver en la voyant! La
comtesse avait pri son mari de sonner sa femme de chambre,  qui
elle avait demand avant mon arrive une potion que je venais
prcisment de lui conseiller; et, quelques secondes aprs, la
porte s'tait ouverte:

-- Eulalie, et ma potion? -- dit, d'un ton bref, la comtesse
impatiente.

-- La voici, Madame! -- fit une voix que je crus reconnatre, et
qui n'eut pas plutt frapp mon oreille que je vis merger de
l'ombre qui noyait le pourtour profond du parloir, et s'avancer au
bord du cercle lumineux trac par la lampe autour du lit,
Hauteclaire Stassin; -- oui, Hauteclaire elle-mme! -- tenant,
dans ses belles mains, un plateau d'argent sur lequel fumait le
bol demand par la comtesse. C'tait  couper la respiration
qu'une telle vue! Eulalie!... Heureusement, ce nom d'Eulalie
prononc si naturellement me dit tout, et fut comme le coup d'un
marteau de glace qui me fit rentrer dans un sang-froid que
j'allais perdre, et dans mon attitude passive de mdecin et
d'observateur. Hauteclaire, devenue Eulalie, et la femme de
chambre de la comtesse de Savigny!... Son dguisement -- si tant
est qu'une femme pareille pt se dguiser -- tait complet. Elle
portait le costume des grisettes de la ville de V..., et leur
coiffe qui ressemble  un casque, et leurs longs tirebouchons de
cheveux tombant le long des joues, -- ces espces de tirebouchons
que les prdicateurs appelaient, dans ce temps-l, des serpents,
pour en dgoter les jolies filles, sans avoir jamais pu y
parvenir. -- Et elle tait l-dessous d'une beaut pleine de
rserve, et d'une noblesse d'yeux baisss, qui prouvait qu'elles
font bien tout ce qu'elles veulent de leurs satans corps, ces
couleuvres de femelles, quand elles ont le plus petit intrt 
cela... M'tant rattrap du reste, et sr de moi-mme comme un
homme qui venait de se mordre la langue pour ne pas laisser
chapper un cri de surprise, j'eus cependant la petite faiblesse
de vouloir lui montrer,  cette fille audacieuse, que je la
reconnaissais; et, pendant que la comtesse buvait sa potion, le
front dans son bol, je lui plantai,  elle, mes deux yeux dans ses
yeux, comme si j'y avais enfonc deux pattefiches; mais ses yeux -
- de biche, pour la douceur, ce soir-l -- furent plus fermes que
ceux de la panthre, qu'elle vient, il n'y a qu'un moment, de
faire baisser. Elle ne sourcilla pas. Un petit tremblement,
presque imperceptible, avait seulement pass dans les mains qui
tenaient le plateau. La comtesse buvait trs lentement, et quand
elle eut fini:

-- C'est bien, -- dit-elle. -- Remportez cela.

Et Hauteclaire-Eulalie se retourna, avec cette tournure que
j'aurais reconnue entre les vingt mille tournures des filles
d'Assurus, et elle remporta le plateau. J'avoue que je demeurai
un instant sans regarder le comte de Savigny, car je sentais ce
que mon regard pouvait tre pour lui dans un pareil moment; mais
quand je m'y risquai, je trouvai le sien fortement attach sur
moi, et qui passait alors de la plus horrible anxit 
l'expression de la dlivrance. Il venait de voir que j'avais vu,
mais il voyait aussi que je ne voulais rien voir de ce que j'avais
vu, et il respirait. Il tait sr d'une impntrable discrtion,
qu'il expliquait probablement (mais cela m'tait bien gal!) par
l'intrt du mdecin qui ne se souciait pas de perdre un client
comme lui, tandis qu'il n'y avait l que l'intrt de
l'observateur, qui ne voulait pas qu'on lui fermt la porte d'une
maison o il y avait,  l'insu de toute la terre, de pareilles
choses  observer.

Et je m'en revins, le doigt sur ma bouche, bien rsolu de ne
souffler mot  personne de ce dont personne dans le pays ne se
doutait. Ah! les plaisirs de l'observateur! ces plaisirs
impersonnels et solitaires de l'observateur, que j'ai toujours mis
au-dessus de tous les autres, j'allais pouvoir me les donner en
plein, dans ce coin de campagne, en ce vieux chteau isol, o,
comme mdecin, je pouvais venir quand il me plairait... -- Heureux
d'tre dlivr d'une inquitude, Savigny m'avait dit: "Jusqu'
nouvel ordre, docteur, venez tous les jours." Je pourrais donc
tudier, avec autant d'intrt et de suite qu'une maladie, le
mystre d'une situation qui, raconte  n'importe qui, aurait
sembl impossible... Et comme dj, ds le premier jour que je
l'entrevis, ce mystre excita en moi la facult ratiocinante, qui
est le bton d'aveugle du savant et surtout du mdecin, dans la
curiosit acharne de leurs recherches, je commenai immdiatement
de raisonner cette situation pour l'clairer... Depuis combien de
temps existait-elle?... Datait-elle de la disparition de
Hauteclaire?... Y avait-il dj plus d'un an que la chose durait
et que Hauteclaire Stassin tait femme de chambre chez la comtesse
de Savigny? Comment, except moi, qu'il avait bien fallu faire
venir, personne n'avait-il vu ce que j'avais vu, moi, si aisment
et si vite?... Toutes questions qui montrent  cheval et s'en
vinrent en croupe  V... avec moi, accompagnes de bien d'autres
qui se levrent et que je ramassai sur ma route. Le comte et la
comtesse de Savigny, qui passaient pour s'adorer, vivaient, il est
vrai, assez retirs de toute espce de monde. Mais, enfin, une
visite pouvait, de temps en temps, tomber au chteau. Il est vrai
encore que si c'tait une visite d'hommes, Hauteclaire pouvait ne
pas paratre. Et si c'tait une visite de femmes, ces femmes de
V..., pour la plupart, ne l'avaient jamais assez bien vue pour la
reconnatre, cette fille bloque, pendant des annes, par ses
leons, au fond d'une salle d'armes, et qui, aperue de loin, 
cheval ou  l'glise, portait des voiles qu'elle paississait 
dessein, -- car Hauteclaire (je vous l'ai dit) avait toujours eu
cette fiert des tres trs fiers, que trop de curiosit offense,
et qui se cachent d'autant plus qu'ils se sentent la cible de plus
de regards. Quant aux gens de M. de Savigny, avec lesquels elle
tait bien oblige de vivre, s'ils taient de V... ils ne la
connaissaient pas, et peut-tre n'en taient-ils point... Et c'est
ainsi que je rpondais, tout en trottant,  ces premires
questions, qui, au bout d'un certain temps et d'un certain chemin,
rencontraient leurs rponses, et qu'avant d'tre descendu de la
selle, j'avais dj construit tout un difice de suppositions,
plus ou moins plausibles, pour expliquer ce qui,  un autre qu'un
raisonneur comme moi, aurait t inexplicable. La seule chose
peut-tre que je n'expliquais pas si bien, c'est que l'clatante
beaut de Hauteclaire n'et pas t un obstacle  son entre dans
le service de la comtesse de Savigny, qui aimait son mari et qui
devait en tre jalouse. Mais, outre que les patriciennes de V...,
aussi fires pour le moins que les femmes des paladins de
Charlemagne, ne supposaient pas (grave erreur; mais elles
n'avaient pas lu le Mariage de Figaro!) que la plus belle fille de
chambre ft plus pour leurs maris que le plus beau laquais n'tait
pour elles, je finis par me dire, en quittant l'trier, que la
comtesse de Savigny avait ses raisons pour se croire aime, et
qu'aprs tout ce sacripant de Savigny tait bien de taille, si le
doute la prenait,  ajouter  ces raisons-l.

-- Hum! -- fis-je sceptiquement au docteur, que je ne pus
m'empcher d'interrompre, -- tout cela est bel et bon, mon cher
docteur, mais n'tait pas  la situation son imprudence.

Certes, non! -- rpondit-il; -- mais, si c'tait l'imprudence
mme qui ft la situation? -- ajouta ce grand connaisseur en
nature humaine. -- Il est des passions que l'imprudence allume, et
qui, sans le danger qu'elles provoquent, n'existeraient pas. Au
XVIe sicle, qui fut un sicle aussi passionn que peut l'tre une
poque, la plus magnifique cause d'amour fut le danger mme de
l'amour. En sortant des bras d'une matresse, on risquait d'tre
poignard; ou le mari vous empoisonnait dans le manchon de sa
femme, bais par vous et sur lequel vous aviez fait toutes les
btises d'usage; et, bien loin d'pouvanter l'amour, ce danger
incessant l'agaait, l'allumait et le rendait irrsistible! Dans
nos plates moeurs modernes, o la loi a remplac la passion, il
est vident que l'article du Code qui s'applique au mari coupable
d'avoir, -- comme elle dit grossirement, la loi, -- introduit "la
concubine dans le domicile conjugal", est un danger assez ignoble;
mais pour les mes nobles, ce danger, de cela seul qu'il est
ignoble,. est d'autant plus grand; et Savigny, en s'y exposant, y
trouvait peut-tre la seule anxieuse volupt qui enivre vraiment
les mes fortes.

Le lendemain, vous pouvez le croire, -- continua le docteur Torty,
-- j'tais au chteau de bonne heure; mais ni ce jour, ni les
suivants, je n'y vis rien qui ne ft le train de toutes les
maisons o tout est normal et rgulier. Ni du ct de la malade,
ni du ct du comte, ni mme du ct de la fausse Eulalie, qui
faisait naturellement son service comme si elle avait t
exclusivement leve pour cela, je ne remarquai quoi que ce soit
qui pt me renseigner sur le secret que j'avais surpris. Ce qu'il
y avait de certain, c'est que le comte de Savigny et Hauteclaire
Stassin jouaient la plus effroyablement impudente des comdies
avec la simplicit d'acteurs consomms, et qu'ils s'entendaient
pour la jouer. Mais ce qui n'tait pas si certain, et ce que je
voulais savoir d'abord, c'est si la comtesse tait rellement leur
dupe, et si, au cas o elle l'tait, il serait possible qu'elle le
ft longtemps. C'est donc sur la comtesse que je concentrai mon
attention. J'eus d'autant moins de peine  la pntrer qu'elle
tait ma malade, et, par le fait de sa maladie, le point de mire
de mes observations. C'tait, comme je vous l'ai dit, une vraie
femme de V..., qui ne savait rien de rien que ceci: c'est qu'elle
tait noble, et qu'en dehors de la noblesse, le monde n'tait pas
digne d'un regard... Le sentiment de leur noblesse est la seule
passion des femmes de V... dans la haute classe, -- dans toutes
les classes, fort passionnes. Mlle Delphine de Cantor, leve aux
Bndictines o, sans nulle vocation religieuse, elle s'tait
horriblement ennuye, en tait sortie pour s'ennuyer dans sa
famille, jusqu'au moment o elle pousa le comte de Savigny,
qu'elle aima, ou crut aimer, avec la facilit des jeunes filles
ennuyes  aimer le premier venu qu'on leur prsente. C'tait une
femme blanche, molle de tissus, mais dure d'os, au teint de lait
dans lequel et surnag du son, car les petites taches de rousseur
dont il tait sem taient certainement plus fonces que ses
cheveux, d'un roux trs doux. Quand elle me tendit son bras ple,
vein comme une nacre bleutre, un poignet fin et de race, o le
pouls  l'tat normal battait languissamment, elle me fit l'effet
d'tre mise au monde et cre pour tre victime... pour tre
broye sous les pieds de cette fire Hauteclaire, qui s'tait
courbe devant elle jusqu'au rle de servante. Seulement, cette
ide, qui naissait d'abord en la regardant, tait contrarie par
un menton qui se relevait,  l'extrmit de ce mince visage, un
menton de Fulvie sur les mdailles romaines, gar au bas de ce
minois chiffonn, et aussi par un front obstinment bomb, sous
ces cheveux sans rutilance. Tout cela finissait par embarrasser le
jugement. Pour les pieds de Hauteclaire, c'tait peut-tre de l
que viendrait l'obstacle; -- tant impossible qu'une situation
comme celle que j'entrevoyais dans cette maison, -- de prsent,
tranquille, -- n'aboutt pas  quelque clat affreux... En vue de
cet clat futur, je me mis donc  ausculter doublement cette
petite femme, qui ne pouvait pas rester lettre close pour son
mdecin bien longtemps. Qui confesse le corps tient vite le coeur.
S'il y avait des causes morales ou immorales  la souffrance
actuelle de la comtesse, elle aurait beau se rouler en boule avec
moi, et rentrer en elle ses impressions et ses penses, il
faudrait bien qu'elle les allonget. Voil ce que je me disais;
mais, vous pouvez vous fier  moi, je la tournai et la retournai
vainement avec ma serre de mdecin. Il me fut vident, au bout de
quelques jours, qu'elle n'avait pas le moindre soupon de la
complicit de son mari et de Hauteclaire dans le crime domestique
dont sa maison tait le silencieux et discret thtre... Etait-ce,
de sa part, dfaut de sagacit? mutisme de sentiments jaloux?
Qu'tait-ce?... Elle avait une rserve un peu hautaine avec tout
le monde, except avec son mari. Avec cette fausse Eulalie qui la
servait, elle tait imprieuse, mais douce. Cela peut sembler
contradictoire. Cela ne l'est point. Cela n'est que vrai. Elle
avait le commandement bref, mais qui n'lve jamais la voix, d'une
femme faite pour tre obie et qui est sre de l'tre... Elle
l'tait admirablement. Eulalie, cette effrayante Eulalie,
insinue, glisse chez elle, je ne savais comment, l'enveloppait
de ces soins qui s'arrtent juste  temps avant d'tre une fatigue
pour qui les reoit, et montrait dans les dtails de son service
une souplesse et une entente du caractre de sa matresse qui
tenait autant du gnie de la volont que du gnie de
l'intelligence... Je finis mme par parler  la comtesse de cette
Eulalie, que je voyais si naturellement circuler autour d'elle
pendant mes visites, et qui me donnait le froid dans le dos que
donnerait un serpent qu'on verrait se drouler et s'tendre, sans
faire le moindre bruit, en s'approchant du lit d'une femme
endormie... Un soir que la comtesse lui demanda d'aller chercher
je ne sais plus quoi, je pris occasion de sa sortie et de la
rapidit,  pas lgers, avec laquelle elle l'excuta, pour risquer
un mot qui fit peut-tre jour:

-- Quels pas de velours! dis-je, en la regardant sortir. Vous avez
l, madame la comtesse, une femme de chambre d'un bien agrable
service,  ce que je crois. Me permettez-vous de vous demander o
vous l'avez prise? Est-ce qu'elle est de V..., par hasard, cette
fille-l?

-- Oui, elle me sert fort bien, rpondit indiffremment la
comtesse, qui se regardait alors dans un petit miroir  main,
encadr dans du velours vert et entour de plumes de paon, avec
cet air impertinent qu'on a toujours quand on s'occupe de tout
autre chose que de ce qu'on vous dit. J'en suis on ne peut plus
contente. Elle n'est pas de V...; mais vous dire d'o elle est, je
n'en sais plus rien. Demandez  M. de Savigny, si vous tenez  le
savoir, docteur, car c'est lui qui me l'a amene quelque temps.
aprs notre mariage. Elle avait servi, me dit-il en me la
prsentant, chez une vieille cousine  lui, qui venait de mourir,
et elle tait reste sans place. Je l'ai prise de confiance, et
j'ai bien fait. C'est une perfection de femme de chambre. Je ne
crois pas qu'elle ait un dfaut.

-- Moi, je lui en connais un, madame la comtesse, -- dis-je en
affectant la gravit.

-- Ah! et lequel? -- fit-elle languissamment, avec le dsintrt
de ce qu'elle disait, et en regardant toujours dans sa petite
glace, o elle tudiait attentivement ses lvres ples.

-- Elle est trop belle, -- dis-je; -- elle est rellement trop
belle pour une femme de chambre. Un de ces jours, on vous
l'enlvera.

-- Vous croyez? -- fit-elle, toujours se regardant, et toujours
distraite de ce que je disais.

-- Et ce sera, peut-tre, un homme comme il faut et de votre monde
qui s'en amourachera, madame la comtesse! Elle est assez belle
pour tourner la tte  un duc.

Je prenais la mesure de mes paroles tout en les prononant.
C'tait l un coup de sonde; mais si je ne rencontrais rien, je ne
pouvais pas en donner un de plus.

-- Il n'y a pas de duc  V..., -- rpondit la comtesse, dont le
front resta aussi poli que la glace qu'elle tenait  la main. Et,
d'ailleurs, toutes ces filles-l, docteur, ajouta-t-elle en
lissant un de ses sourcils, quand elles veulent partir, ce n'est
pas l'affection que vous avez pour elles qui les en empche.
Eulalie a le service charmant, mais elle abuserait comme les
autres de l'affection que l'on aurait pour elle, et je me garde
bien de m'y attacher.

Et il ne fut plus question d'Eulalie ce jour-l. La comtesse tait
absolument abuse. Qui ne l'aurait t, du reste? Moi-mme, -- qui
de prime-abord l'avais reconnue, cette Hauteclaire vue tant de
fois,  une simple longueur d'pe, dans la salle d'armes de son
pre, -- il y avait des moments o j'tais tent de croire 
Eulalie. Savigny avait beaucoup moins qu'elle, lui qui aurait d
l'avoir davantage, la libert, l'aisance, le naturel dans le
mensonge; mais elle! ah! elle s'y mouvait et elle y vivait comme
le plus flexible des poissons vit et se meut dans l'eau. Il
fallait, certes, qu'elle l'aimt, et l'aimt trangement, pour
faire ce qu'elle faisait, pour avoir tout plant l d'une
existence exceptionnelle, qui pouvait flatter sa vanit en fixant
sur elle les regards d'une petite ville, -- pour elle l'univers, -
- o plus tard elle pouvait trouver, parmi les jeunes gens, ses
admirateurs et ses adorateurs, quelqu'un qui l'pouserait par
amour et la ferait entrer dans cette socit plus leve, dont
elle ne connaissait que les hommes, Lui, l'aimant, jouait
certainement moins gros jeu qu'elle. Il avait, en dvoment, la
position infrieure. Sa fiert d'homme devait souffrir de ne
pouvoir pargner  sa matresse l'indignit d'une situation
humiliante. Il y avait mme, dans tout cela, une inconsquence
avec le caractre imptueux qu'on attribuait  Savigny. S'il
aimait Hauteclaire au point de lui sacrifier sa jeune femme, il
aurait pu l'enlever et aller vivre avec elle en Italie, -- cela se
faisait dj trs bien en ce temps-l! -- sans passer par les
abominations d'un concubinage honteux et cach. Etait-ce donc lui
qui aimait le moins?... Se laissait-il plutt aimer par
Hauteclaire, plus aimer par elle qu'il ne l'aimait?... Etait-ce
elle qui, d'elle-mme, tait venue le forcer jusque dans les
gardes du domicile conjugal? Et lui, trouvant la chose audacieuse
et piquante, laissait-il faire cette Putiphar d'une espce
nouvelle, qui,  toute heure, lui avivait la tentation?... Ce que
je voyais ne me renseignait pas beaucoup sur Savigny et
Hauteclaire... Complices -- ils l'taient bien, parbleu! -- dans
un adultre quelconque; mais les sentiments qu'il y avait au fond
de cet adultre, quels taient-ils?... Quelle tait la situation
respective de ces deux tres l'un vis--vis de l'autre?... Cette
inconnue de mon algbre, je tenais  la dgager. Savigny tait
irrprochable pour sa femme; mais lorsque Hauteclaire-Eulalie
tait l, il avait, pour moi qui l'ajustais du coin de l'oeil, des
prcautions qui attestaient un esprit bien peu tranquille. Quand,
dans le tous-les-jours de la vie, il demandait un livre, un
journal, un objet quelconque  la femme de chambre de sa femme, il
avait des manires de prendre cet objet qui eussent tout rvl 
une autre femme que cette petite pensionnaire, leve aux
Bndictines, et qu'il avait pouse... On voyait que sa main
avait peur de rencontrer celle de Hauteclaire, comme si, la
touchant par hasard, il lui et t impossible de ne pas la
prendre. Hauteclaire n'avait point de ces embarras; de ces
prcautions pouvantes... Tentatrice comme elles le sont toutes,
qui tenteraient Dieu dans son ciel, s'il y en avait un, et le
Diable dans son enfer, elle semblait vouloir agacer, tout
ensemble, et le dsir et le danger. Je la vis une ou deux fois, --
le jour o ma visite tombait pendant le dner, que Savigny faisait
pieusement auprs du lit de sa femme. C'tait elle qui servait,
les autres domestiques n'entrant point dans l'appartement de la
comtesse. Pour mettre les plats sur la table, il fallait se
pencher un peu par-dessus l'paule de Savigny, et je la surpris
qui, en les y mettant, frottait des pointes de son corsage la
nuque et les oreilles du comte, qui devenait tout ple... et qui
regardait si sa femme ne le regardait pas. Ma foi! j'tais jeune
encore dans ce temps, et le tapage des molcules dans
l'organisation, qu'on appelle la violence des sensations, me
semblait la seule chose qui valt la peine de vivre. Aussi
m'imaginais-je qu'il devait y avoir de fameuses jouissances dans
ce concubinage cach avec une fausse servante, sous les yeux
affronts d'une femme qui pouvait tout deviner. Oui, le
concubinage dans la maison conjugale, comme dit ce vieux Prudhomme
de Code, c'est  ce moment-l que je le compris!

Mais except les pleurs et les transes rprimes de Savigny, je
ne voyais rien du roman qu'ils faisaient entre eux, en attendant
le drame et la catastrophe... selon moi invitables. O en
taient-ils tous les deux? C'tait l le secret de leur roman, que
je voulais arracher. Cela me prenait la pense comme la griffe de
sphinx d'un problme, et cela devint si fort que, de
l'observation, je tombai dans l'espionnage, qui n'est que de
l'observation  tout prix. H! h! un got vif, bientt nous
dprave... Pour savoir ce que j'ignorais, je me permis bien de
petites bassesses, trs indignes de moi, et que je jugeais telles,
et que je me permis nanmoins. Ah! l'habitude de la sonde, mon
cher! Je la jetais partout. Lorsque, dans mes visites au chteau,
je mettais mon cheval  l'curie, je faisais jaser les domestiques
sur les matres, sans avoir l'air d'y toucher. Je mouchardais (oh!
je ne m'pargne pas le mot) pour le compte de ma propre curiosit.
Mais les domestiques taient tout aussi tromps que la comtesse.
Ils prenaient Hauteclaire de trs bonne foi pour une des leurs, et
j'en aurais t pour mes frais de curiosit sans un hasard qui,
comme toujours, en fit plus, en une fois, que toutes mes
combinaisons, et m'en apprit plus que tous mes espionnages.

Il y avait plus de deux mois que j'allais voir la comtesse, dont
la sant ne s'amliorait pas et prsentait de plus en plus les
symptmes de cette dbilitation si commune maintenant, et que les
mdecins de ce temps nerv ont appele du nom d'anmie. Savigny
et Hauteclaire continuaient de jouer, avec la mme perfection, la
trs difficile comdie que mon arrive et ma prsence en ce
chteau n'avaient pas dconcerte. Nanmoins, on et dit qu'il y
avait un peu de fatigue dans les acteurs. Serlon avait maigri, et
j'avais entendu dire  V...: "Quel bon mari que ce M. de Savigny!
Il est dj tout chang de la maladie de sa femme. Quelle belle
chose donc que de s'aimer!" Hauteclaire,  la beaut immobile,
avait les yeux battus, pas battus comme on les a quand ils ont
pleur, car ces yeux-l n'ont peut-tre jamais pleur de leur vie;
mais ils l'taient comme quand on a beaucoup veill, et n'en
brillaient que plus ardents, du fond de leur cercle violtre.
Cette maigreur de Savigny, du reste, et ces yeux cerns de
Hauteclaire, pouvaient venir d'autre chose que de la vie
compressive qu'ils s'taient impose. Ils pouvaient venir de tant
de choses, dans ce milieu souterrainement volcanis! J'en tais 
regarder ces marques trahissantes  leurs visages, m'interrogeant
tout bas et ne sachant trop que me rpondre, quand un jour, tant
all faire ma tourne de mdecin dans les alentours, je revins le
soir par Savigny. Mon intention tait d'entrer au chteau, comme 
l'ordinaire; mais un accouchement trs laborieux d'une femme de la
campagne m'avait retenu fort tard, et, quand je passai par le
chteau, l'heure tait beaucoup trop avance pour que j'y pusse
entrer. Je ne savais pas mme l'heure qu'il tait. Ma montre de
chasse s'tait arrte. Mais la lune, qui avait commenc de
descendre de l'autre ct de sa courbe dans le ciel, marquait, 
ce vaste cadran bleu, un peu plus de minuit, et touchait presque,
de la pointe infrieure de son croissant, de la pointe infrieure
de son croissant, la pointe des hauts sapins de Savigny, derrire
lesquels elle allait disparatre...

-- ... tes-vous all parfois  Savigny? -- fit le docteur, en
s'interrompant tout  coup et en se tournant vers moi. -- Oui, --
reprit-il,  mon signe de tte. -- Eh bien! vous savez qu'on est
oblig d'entrer dans ce bois de sapins et de passer le long des
murs du chteau, qu'il faut doubler comme un cap, pour prendre la
route qui mne directement  V... Tout  coup, dans l'paisseur de
ce bois noir o je ne voyais goutte de lumire ni n'entendais
goutte de bruit, voil qu'il m'en arriva un  l'oreille que je
pris pour celui d'un battoir, -- le battoir de quelque pauvre
femme, occupe le jour aux champs, et qui profitait du clair de
lune pour laver son linge  quelque lavoir ou  quelque foss...
Ce ne fut qu'en avanant vers le chteau, qu' ce claquement
rgulier se mla un autre bruit qui m'claira sur la nature du
premier. C'tait un cliquetis d'pes qui se croisent, et se
frottent, et s'agacent. Vous savez comme on entend tout dans le
silence et l'air fin des nuits, comme les moindres bruits y
prennent des prcisions de distinctibilit singulire!
J'entendais,  ne pouvoir m'y mprendre, le froissement anim du
fer. Une ide me passa dans l'esprit; mais, quand je dbouchai du
bois de sapins du chteau, blmi par la lune, et dont une fentre
tait ouverte:

-- Tiens! -- fis-je, admirant la force des gots et des habitudes,
-- voil donc toujours leur manire de faire l'amour!

Il tait vident que c'tait Serlon et Hauteclaire qui faisaient
des armes  cette heure. On entendait les pes comme si on les
avait vues. Ce que j'avais pris pour le bruit des battoirs
c'taient les appels du pied des tireurs. La fentre ouverte
l'tait dans le pavillon le plus loign, des quatre pavillons, de
celui o se trouvait la chambre de la comtesse. Le chteau
endormi, morne et blanc sous la lune, tait comme une chose
morte... Partout ailleurs que dans ce pavillon, choisi  dessein,
et dont la porte-fentre, orne d'un balcon, donnait sous des
persiennes  moiti fermes, tout tait silence et obscurit; mais
c'tait de ces persiennes,  moiti fermes et zbres de lumire
sur le balcon, que venait ce double bruit des appels du pied et du
grincement des fleurets. Il tait si clair, il arrivait si net 
l'oreille, que je prjugeai avec raison, comme vous allez voir,
qu'ayant trs chaud (on tait en juillet), ils avaient ouvert la
porte du balcon sous les persiennes. J'avais arrt mon cheval sur
le bord du bois, coutant leur engagement qui paraissait trs vif,
intress par cet assaut d'armes entre amants qui s'taient aims
les armes  la main et qui continuaient de s'aimer ainsi, quand,
au bout d'un certain temps, le cliquetis des fleurets et le
claquement des appels du pied cessrent. Les persiennes de la
porte vitre du balcon furent pousses et s'ouvrirent, et je n'eus
que le temps, pour ne pas tre aperu dans cette nuit claire, de
faire reculer mon cheval dans l'ombre du bois de sapins. Serlon et
Hauteclaire vinrent s'accouder sur la rampe en fer du balcon. Je
les discernais  merveille. La lune tomba derrire le petit bois,
mais la lumire d'un candlabre, que je voyais derrire eux dans
l'appartement, mettait en relief leur double silhouette.
Hauteclaire tait vtue, si cela s'appelle vtue, comme je l'avais
vue tant de fois, donnant ses leons  V..., lace dans ce gilet
d'armes de peau de chamois qui lui faisait comme une cuirasse, et
les jambes moules par ces chausses en soie qui en prenaient si
juste le contour muscl. Savigny portait  peu prs le mme
costume. Sveltes et robustes tous deux, ils apparaissaient sur le
fond lumineux, qui les encadrait, comme deux belles statues de la
Jeunesse et de la Force. Vous venez tout  l'heure d'admirer dans
ce jardin l'orgueilleuse beaut de l'un et de l'autre, que les
annes n'ont pas dtruite encore. Eh bien! aidez-vous de cela pour
vous faire une ide de la magnificence du couple que j'apercevais
alors,  ce balcon, dans ces vtements serrs qui ressemblaient 
une nudit. Ils parlaient, appuys  la rampe, mais trop bas pour
que j'entendisse leurs paroles; mais les attitudes de leurs corps
les disaient pour eux. Il y eut un moment o Savigny laissa tomber
passionnment son bras autour de cette taille d'amazone qui
semblait faite pour toutes les rsistances et qui n'en fit pas...
Et, la fire Hauteclaire se suspendant presque en mme temps au
cou de Serlon, ils formrent,  eux deux, ce fameux et voluptueux
groupe de Canova qui est dans toutes les mmoires, et ils
restrent ainsi sculpts bouche  bouche le temps, ma foi, de
boire, sans s'interrompre et sans reprendre, au moins une
bouteille de baisers! Cela dura bien soixante pulsations comptes
 ce pouls qui allait plus vite qu' prsent, et que ce spectacle
fit aller plus vite encore...

Oh! oh! -- fis-je, quand je dbusquai de mon bois et qu'ils furent
rentrs, toujours enlacs l'un  l'autre, dans l'appartement dont
ils abaissrent les rideaux, de grands rideaux sombres. -- Il
faudra bien qu'un de ces matins ils se confient  moi. Ce n'est
pas seulement eux qu'ils auront  cacher. -- En voyant ces
caresses et cette intimit qui me rvlaient tout, j'en tirais, en
mdecin, les consquences. Mais leur ardeur devait tromper mes
prvisions. Vous savez comme moi que les tres qui s'aiment trop
(le cynique docteur dit un autre mot) ne font pas d'enfants. Le
lendemain matin, j'allai  Savigny. Je trouvai Hauteclaire
redevenue Eulalie, assise dans l'embrasure d'une des fentres du
long corridor qui aboutissait  la chambre de sa matresse, une
masse de linge et de chiffons sur une chaise devant elle, occupe
 coudre et  tailler l-dedans, elle, la tireuse d'pe de la
nuit! S'en douterait-on? pensai-je, en l'apercevant avec son
tablier blanc et ces formes que j'avais vues, comme si elles
avaient t nues, dans le cadre clair du balcon, noyes alors
dans les plis d'une jupe qui ne pouvait pas les engloutir... Je
passai, mais sans lui parler, car je ne lui parlais que le moins
possible, ne voulant pas avoir avec elle l'air de savoir ce que je
savais et ce qui aurait peut-tre filtr  travers ma voix ou mon
regard. Je me sentais bien moins comdien qu'elle, et je me
craignais... D'ordinaire, lorsque je passais le long de ce
corridor o elle travaillait toujours, quand elle n'tait pas de
service auprs de la comtesse, elle m'entendait si bien venir,
elle tait si sre que c'tait moi, qu'elle ne relevait jamais la
tte. Elle restait incline sous son casque de batiste empese, ou
sous cette autre coiffe normande qu'elle portait aussi  certains
jours, et qui ressemble au hennin d'Isabeau de Bavire, les yeux
sur son travail et les joues voiles par ces longs tire-bouchons
d'un noir bleu qui pendaient sur leur ovale ple, n'offrant  ma
vue que la courbe d'une nuque estompe par d'pais frisons, qui
s'y tordaient comme les dsirs qu'ils faisaient natre. Chez
Hauteclaire, c'est surtout l'animal qui est superbe. Nulle femme
plus qu'elle n'eut peut-tre ce genre de beaut-l... Les hommes,
qui, entre eux, se disent tout, l'avaient bien souvent remarque.
A V..., quand elle y donnait des leons d'armes, les hommes
l'appelaient entre eux: Mademoiselle Esa... Le Diable apprend aux
femmes ce qu'elles sont, ou plutt elles l'apprendraient au
Diable, s'il pouvait l'ignorer... Hauteclaire, si peu coquette
pourtant, avait en coutant, quand on lui parlait, des faons de
prendre et d'enrouler autour de ses doigts les longs cheveux
friss et tasss  cette place du cou, ces rebelles au peigne qui
avait liss le chignon, et dont un seul suffit pour troubler
l'me, nous dit la Bible. Elle savait bien les ides que ce jeu
faisait natre! Mais  prsent, depuis qu'elle tait femme de
chambre, je ne l'avais pas vue, une seule fois, se permettre ce
geste de la puissance jouant avec la flamme, mme en regardant
Savigny.

Mon cher, ma parenthse est longue; mais tout ce qui vous fera
bien connatre ce qu'tait Hauteclaire Stassin importe  mon
histoire... Ce jour-l, elle fut bien oblige de se dranger et de
venir me montrer son visage, car la comtesse la sonna et lui
commanda de me donner de l'encre et du papier dont j'avais besoin
pour une ordonnance, et elle vint. Elle vint, le d d'acier au
doigt, qu'elle ne prit pas le temps d'ter, ayant piqu l'aiguille
enfile sur sa provocante poitrine, o elle en avait piqu une
masse d'autres presses les unes contre les autres et
l'embellissant de leur acier. Mme l'acier des aiguilles allait
bien  cette diablesse de fille, faite pour l'acier, et qui, au
Moyen Age, aurait port la cuirasse. Elle se tint debout devant
moi pendant que j'crivais, m'offrant l'critoire avec ce noble et
moelleux mouvement dans les avant-bras que l'habitude de faire des
armes lui avait donn plus qu' personne. Quand j'eus fini, je
levai les yeux et je la regardai, pour ne rien affecter, et je lui
trouvai le visage fatigu de sa nuit. Savigny, qui n'tait pas l
quand j'tais arriv, entra tout  coup. Il tait bien plus
fatigu qu'elle... Il me parla de l'tat de la comtesse, qui ne
gurissait pas. Il m'en parla comme un homme impatient qu'elle ne
gurit pas. Il avait le ton amer, violent, contract de l'homme
impatient. Il allait et venait en parlant. Je le regardais
froidement, trouvant la chose trop forte pour le coup, et ce ton
napolonien avec moi un peu inconvenant. "Mais si je gurissais ta
femme, -- pensai-je insolemment, -- tu ne ferais pas des armes et
l'amour toute la nuit avec ta matresse." J'aurais pu le rappeler
au sentiment de la ralit et de la politesse qu'il oubliait, lui
planter sous le nez, si cela m'avait plu, les sels anglais d'une
bonne rponse. Je me contentai de le regarder. Il devenait plus
intressant pour moi que jamais, car il m'tait vident qu'il
jouait plus que jamais la comdie.

Et le docteur s'arrta de nouveau. Il plongea son large pouce et
son index dans sa bote d'argent guilloch et aspira une prise de
macoubac, comme il avait l'habitude d'appeler pompeusement son
tabac. Il me parut si intressant  son tour, que je ne lui fis
aucune observation et qu'il reprit, aprs avoir absorb sa prise
et pass son doigt crochu sur la courbure de son avide nez en bec
de corbin:

Oh! pour impatient, il l'tait rellement; mais ce n'tait point
parce que sa femme ne gurissait pas, cette femme  laquelle il
tait si dterminment infidle! Que diable! lui qui concubinait
avec une servante dans sa propre maison, ne pouvait gure
s'encolrer parce que sa femme ne gurissait pas! Est-ce que, elle
gurie, l'adultre n'et pas t plus difficile? Mais c'tait
vrai, pourtant, que la tranerie de ce mal sans bout le lassait,
lui portait sur les nerfs. Avait-il pens que ce serait moins
long? Et, depuis, lorsque j'y ai song, si l'ide d'en finir vint
 lui ou  elle, ou  tous les deux, puisque la maladie ou le
mdecin n'en finissait pas, c'est peut-tre de ce moment-l...

-- Quoi! docteur, ils auraient donc?...

Je n'achevai pas, tant cela me coupait la parole, l'ide qu'il me
donnait!

Il baissa la tte en me regardant, aussi tragique que la statue du
Commandeur, quand elle accepte de souper.

Oui! -- souffla-t-il lentement, d'une voix basse, rpondant  ma
pense: -- Au moins,  quelques jours de l, tout le pays apprit
avec terreur que la comtesse tait morte empoisonne...

-- Empoisonne! m'criai-je.

... Par sa femme de chambre, Eulalie, qui avait pris une fiole
l'une pour l'autre et qui, disait-on, avait fait avaler  sa
matresse une bouteille d'encre double, au lieu d'une mdecine que
j'avais prescrite. C'tait possible, aprs tout, qu'une pareille
mprise. Mais je savais, moi, qu'Eulalie, c'tait Hauteclaire!
Mais je les avais vus, tous deux, faire le groupe de Canova, au
balcon! Le monde n'avait pas vu ce que j'avais vu. Le monde n'eut
d'abord que l'impression d'un accident terrible. Mais quand, deux
ans aprs cette catastrophe, on apprit que le comte Serlon de
Savigny pousait publiquement la fille  Stassin, -- car il fallut
bien dclencher qui elle tait, la fausse Eulalie, -- et qu'il
allait la coucher dans les draps chauds encore de sa premire
femme, Mlle Delphine de Cantor, oh! alors, ce fut un grondement de
tonnerre de soupons  voix basse, comme si on avait eu peur de ce
qu'on disait et de ce qu'on pensait. Seulement, au fond, personne
ne savait. On ne savait que la monstrueuse msalliance, qui fit
montrer au doigt le comte de Savigny et l'isola comme un
pestifr. Cela suffisait bien, du reste. Vous savez quel
dshonneur c'est, ou plutt c'tait, car les choses ont bien
chang aussi dans ce pays-l, que de dire d'un homme: Il a pous
sa servante! Ce dshonneur s'tendit et resta sur Serlon comme une
souillure. Quant  l'horrible bourdonnement du crime souponn qui
avait couru, il s'engourdit bientt comme celui d'un taon qui
tombe lass dans une ornire. Mais il y avait cependant quelqu'un
qui savait et qui tait sr...

-- Et ce ne pouvait tre que vous, docteur? -- interrompis-je.

-- C'tait moi, en effet, -- reprit-il, -- mais pas moi tout seul.
Si j'avais t seul pour savoir, je n'aurais jamais eu que de
vagues lueurs, pires que l'ignorance... Je n'aurais jamais t
sr, et, fit-il, en s'appuyant sur les mots avec l'aplomb de la
scurit complte: -- je le suis!

Et, coutez bien comme je le suis! -- ajouta-t-il, en me prenant
le genou avec ses doigts noueux, comme avec une pince. Or, son
histoire me pinait encore plus que ce systme d'articulations de
crabe qui formait sa redoutable main.

Vous vous doutez bien, -- continua-t-il, -- que je fus le premier
 savoir l'empoisonnement de la comtesse. Coupables ou non, il
fallait bien qu'ils m'envoyassent chercher, moi qui tais le
mdecin. On ne prit pas la peine de seller un cheval. Un garon
d'curie vint  poil et au grand galop me trouver  V..., d'o je
le suivis, du mme galop,  Savigny. Quand j'arrivai, -- cela
avait-il t calcul? -- il n'tait plus possible d'arrter les
ravages de l'empoisonnement. Serlon, dvast de physionomie, vint
au devant de moi dans la cour et me dit, au dgag de l'trier,
comme s'il et eu peur des mots dont il se servait:

-- Une domestique s'est trompe. (Il vitait de dire: Eulalie, que
tout le monde nommait le lendemain.) Mais, docteur, ce n'est pas
possible! Est-ce que l'encre double serait un poison?...

-- Cela dpend des substances avec quoi elle est faite, --
repartis-je. -- Il m'introduisit chez la comtesse, puise de
douleur, et dont le visage rtract ressemblait  un peloton de
fil blanc tomb dans de la teinture verte... Elle tait effrayante
ainsi. Elle me sourit affreusement de ses lvres noires et de ce
sourire qui dit  un homme qui se tait: "Je sais bien ce que vous
pensez..." D'un tour d'oeil je cherchai dans la chambre si Eulalie
ne s'y trouvait pas. J'aurais voulu voir sa contenance  pareil
moment. Elle n'y tait point. Toute brave qu'elle ft, avait-elle
eu peur de moi?... Ah! je n'avais encore que d'incertaines
donnes...

La comtesse fit un effort en m'apercevant et s'tait souleve sur
son coude.

-- Ah! vous voil, docteur, -- dit-elle; -- mais vous venez trop
tard. Je suis morte. Ce n'est pas le mdecin qu'il fallait envoyer
chercher, Serlon, c'tait le prtre. Allez! donnez des ordres pour
qu'il vienne, et que tout le monde me laisse seule deux minutes
avec le docteur. Je le veux!

Elle dit ce: Je le veux, comme je ne le lui avais jamais entendu
dire, -- comme une femme qui avait ce front et ce menton dont je
vous ai parl.

-- Mme moi? -- dit Savigny, faiblement.

-- Mme vous, -- fit-elle. Et elle ajouta, presque caressante: --
Vous savez, mon ami, que les femmes ont surtout des pudeurs pour
ceux qu'elles aiment.

 peine fut-il sorti, qu'un atroce changement se produisit en
elle. De douce, elle devint fauve.

-- Docteur, -- dit-elle d'une voix haineuse, -- ce n'est pas un
accident que ma mort, c'est un crime. Serlon aime Eulalie, et elle
m'a empoisonne! Je ne vous ai pas cru quand vous m'avez dit que
cette fille tait trop belle pour une femme de chambre. J'ai eu
tort. Il aime cette sclrate, cette excrable fille qui m'a tue.
Il est plus coupable qu'elle, puisqu'il l'aime et qu'il m'a trahie
pour elle. Depuis quelques jours, les regards qu'ils se jetaient
des deux cts de mon lit m'ont bien avertie. Et encore plus le
got horrible de cette encre avec laquelle ils m'ont
empoisonne!!... Mais j'ai tout bu, j'ai tout pris, malgr cet
affreux got, parce que j'tais bien aise de mourir! Ne me parlez
pas de contre-poison. Je ne veux d'aucun de vos remdes. Je veux
mourir.

-- Alors, pourquoi m'avez-vous fait venir, madame la comtesse?...

-- Eh bien! voici pourquoi, reprit-elle haletante... -- C'est pour
vous dire qu'ils m'ont empoisonne, et pour que vous me donniez
votre parole d'honneur de le cacher. Tout ceci va faire un clat
terrible. Il ne le faut pas. Vous tes mon mdecin, et on vous
croira, vous, quand vous parlerez de cette mprise qu'ils ont
invente, quand vous direz que mme je ne serais pas morte, que
j'aurais pu tre sauve, si depuis longtemps ma sant n'avait t
perdue. Voil ce qu'il faut me jurer, docteur...

Et comme je ne rpondais pas, elle vit ce qui s'levait en moi. Je
pensais qu'elle aimait son mari au point de vouloir le sauver.
C'tait l'ide qui m'tait venue, l'ide naturelle et vulgaire,
car il est des femmes tellement ptries pour l'amour et ses
abngations, qu'elles ne rendent pas le coup dont elles meurent.
Mais la comtesse de Savigny ne m'avait jamais produit l'effet
d'tre une de ces femmes-l!

-- Ah! ce n'est pas ce que vous croyez qui me fait vous demander
de me jurer cela, docteur! Oh! non! je hais trop Serlon en ce
moment pour ne pas, malgr sa trahison, l'aimer encore... Mais je
ne suis pas si lche que de lui pardonner! Je m'en irai de cette
vie, jalouse de lui, et implacable. Mais il ne s'agit pas de
Serlon, docteur, reprit-elle avec nergie, en me dcouvrant tout
un ct de son caractre que j'avais entrevu, mais que je n'avais
pas pntr dans ce qu'il avait de plus profond. Il s'agit du
comte de Savigny. Je ne veux pas, quand je serai morte, que le
comte de Savigny passe pour l'assassin de sa femme. Je ne veux pas
qu'on le trane en cour d'assises, qu'on l'accuse de complicit
avec une servante adultre et empoisonneuse! Je ne veux pas que
cette tache reste sur ce nom de Savigny, que j'ai port. Oh! s'il
ne s'agissait que de lui, il est digne de tous les chafauds!
Mais, lui, je lui mangerais le coeur! Mais il s'agit de nous tous,
les gens comme il faut du pays! Si nous tions encore ce que nous
devrions tre, j'aurais fait jeter cette Eulalie dans une des
oubliettes du chteau de Savigny, et il n'en aurait plus t
question jamais! Mais,  prsent, nous ne sommes plus les matres
chez nous. Nous n'avons plus notre justice expditive et muette,
et je ne veux pour rien des scandales et des publicits de la
vtre, docteur; et j'aime mieux les laisser dans les bras l'un de
l'autre, heureux et dlivrs de moi, et mourir enrage comme je
meurs, que de penser, en mourant, que la noblesse de V... aurait
l'ignominie de compter un empoisonneur dans ses rangs.

Elle parlait avec une vibration inoue, malgr les tremblements
saccads de sa mchoire qui claquait  briser ses dents. Je la
reconnaissais, mais je l'apprenais encore! C'tait bien la fille
noble qui n'tait que cela, la fille noble plus forte, en mourant,
que la femme jalouse. Elle mourait bien comme une fille de V...,
la dernire ville noble de France! Et touch de cela plus peut-
tre que je n'aurais d l'tre, je lui promis et je lui jurai, si
je ne la sauvais pas, de faire ce qu'elle me demandait.

Et je l'ai fait, mon cher. Je ne la sauvai pas. Je ne pus pas la
sauver: elle refusa obstinment tout remde. Je dis ce qu'elle
avait voulu, quand elle fut morte, et je persuadai... Il y a bien
vingt-cinq ans de cela...  prsent, tout est calm, silenc,
oubli, de cette pouvantable aventure. Beaucoup de contemporains
sont morts. D'autres gnrations ignorantes, indiffrentes, ont
pouss sur leurs tombes, et la premire parole que je dis de cette
sinistre histoire, c'est  vous!

Et encore, il a fallu ce que nous venons de voir pour vous la
raconter. Il a fallu ces deux tres, immuablement beaux malgr le
temps, immuablement heureux malgr leur crime, puissants,
passionns, absorbs en eux, passant aussi superbement dans la vie
que dans ce jardin, semblables  deux de ces Anges d'autel qui
s'enlvent, unis dans l'ombre d'or de leurs quatre ailes!

J'tais pouvant... -- Mais, -- fis-je, -- si c'est vrai ce que
vous me contez l, docteur, c'est un effroyable dsordre dans la
cration que le bonheur de ces gens-l.

-- C'est un dsordre ou c'est un ordre, comme il vous plaira, --
rpondit le docteur Torty, cet athe absolu et tranquille aussi,
comme ceux dont il parlait, mais c'est un fait. Ils sont heureux
exceptionnellement, et insolemment heureux. Je suis bien vieux, et
j'ai vu dans ma vie bien des bonheurs qui n'ont pas dur; mais je
n'ai vu que celui-l qui ft aussi profond, et qui dure toujours!

Et croyez que je l'ai bien tudi, bien scrut, bien perscrut!
Croyez que j'ai bien cherch la petite bte dans ce bonheur-l! Je
vous demande pardon de l'expression, mais je puis dire que je l'ai
pouill... J'ai mis les deux pieds et les deux yeux aussi avant
que j'ai pu dans la vie de ces deux tres, pour voir s'il n'y
avait pas  leur tonnant et rvoltant bonheur un dfaut, une
cassure, si petite qu'elle ft,  quelque endroit cach; mais je
n'ai jamais rien trouv qu'une flicit  faire envie, et qui
serait une excellente et triomphante plaisanterie du Diable contre
Dieu, s'il y avait un Dieu et un Diable! Aprs la mort de la
comtesse, je demeurai, comme vous le pensez bien, en bons termes
avec Savigny. Puisque j'avais fait tant que de prter l'appui de
mon affirmation  la fable imagine par eux pour expliquer
l'empoisonnement, ils n'avaient pas d'intrt  m'carter, et moi
j'en avais un trs grand  connatre ce qui allait suivre, ce
qu'ils allaient faire, ce qu'ils allaient devenir. J'tais
horripil, mais je bravais mes horripilations... Ce qui suivit, ce
fut d'abord le deuil de Savigny, lequel dura les deux ans d'usage,
et que Savigny porta de manire  confirmer l'ide publique qu'il
tait le plus excellent des maris, passs, prsents et futurs...
Pendant ces deux ans, il ne vit absolument personne. Il s'enterra
dans son chteau avec une telle rigueur de solitude, que personne
ne sut qu'il avait gard  Savigny Eulalie, la cause involontaire
de la mort de la comtesse et qu'il aurait d, par convenance
seule, mettre  la porte, mme dans la certitude de son innocence.
Cette imprudence de garder chez soi une telle fille, aprs une
telle catastrophe, me prouvait la passion insense que j'avais
toujours souponne dans Serlon. Aussi ne fus-je nullement surpris
quand un jour, en revenant d'une de mes tournes de mdecin, je
rencontrai un domestique sur la route de Savigny,  qui je
demandai des nouvelles de ce qui se passait au chteau, et qui
m'apprit qu'Eulalie y tait toujours...  l'indiffrence avec
laquelle il me dit cela, je vis que personne, parmi les gens du
comte, ne se doutait qu'Eulalie ft sa matresse. "Ils jouent
toujours serr, -- me dis-je. Mais pourquoi ne s'en vont-ils pas
du pays? Le comte est riche. Il peut vivre grandement partout.
Pourquoi ne pas filer avec cette belle diablesse (en fait de
diablesse, je croyais  celle-l) qui, pour le mieux crocheter, a
prfr vivre dans la maison de son amant, au pril de tout, que
d'tre sa matresse  V..., dans quelque logement retir o il
serait all bien tranquillement la voir en cachette?" Il y avait
l un dessous que je ne comprenais pas. Leur dlire, leur
dvorement d'eux-mmes taient-ils donc si grands qu'ils ne
voyaient plus rien des prudences et des prcautions de la vie?...
Hauteclaire, que je supposais plus forte de caractre que Serlon,
Hauteclaire, que je croyais l'homme des deux dans leurs rapports
d'amants, voulait-elle rester dans ce chteau o on l'avait vue
servante et o l'on devait la voir matresse, et en restant, si on
l'apprenait et si cela faisait un scandale, prparer l'opinion 
un autre scandale bien plus pouvantable, son mariage avec le
comte de Savigny? Cette ide ne m'tait pas venue  moi, si elle
lui tait venue  elle, en cet instant de mon histoire.
Hauteclaire Stassin, fille de ce vieux pilier de salle d'armes, La
Pointe-au-corps, -- que nous avions tous vue,  V..., donner des
leons et se fendre  fond en pantalon collant, -- comtesse de
Savigny! Allons donc! Qui aurait cru  ce renversement,  cette
fin du monde? Oh! pardieu, je croyais trs bien, pour ma part, in
petto, que le concubinage continuerait d'aller son train entre ces
deux fiers animaux, qui avaient, au premier coup d'oeil, reconnu
qu'ils taient de la mme espce et qui avaient os l'adultre
sous les yeux mmes de la comtesse. Mais le mariage, le mariage
effrontment accompli au nez de Dieu et des hommes, mais ce dfi
jet  l'opinion de toute une contre outrage dans ses sentiments
et dans ses moeurs, j'en tais, d'honneur!  mille lieues, et si
loin que quand, au bout des deux ans du deuil de Serlon, la chose
se fit brusquement, le coup de foudre de la surprise me tomba sur
la tte comme si j'avais t un de ces imbciles qui ne
s'attendent jamais  rien de ce qui arrive, et qui, dans le pays,
se mirent alors  piauler comme les chiens, fouetts dans la nuit,
piaulent aux carrefours.

Du reste, en ces deux ans du deuil de Serlon, si strictement
observ et qui fut, quand on en vit la fin, si furieusement tax
d'hypocrisie et de bassesse, je n'allai pas beaucoup au chteau de
Savigny... Qu'y serais-je all faire?... On s'y portait trs bien,
et jusqu'au moment peu loign peut-tre o l'on m'enverrait
chercher nuitamment, pour quelque accouchement qu'il faudrait bien
cacher encore, on n'y avait pas besoin de mes services. Nanmoins,
entre temps, je risquais une visite au comte. Politesse double de
curiosit ternelle. Serlon me recevait ici ou l, selon
l'occurrence et o il tait, quand j'arrivais. Il n'avait pas le
moindre embarras avec moi. Il avait repris sa bienveillance. Il
tait grave. J'avais dj remarqu que les tres heureux sont
graves. Ils portent en eux attentivement leur coeur, comme un
verre plein, que le moindre mouvement peut faire dborder ou
briser... Malgr sa gravit et ses vtements noirs, Serlon avait
dans les yeux l'incoercible expression d'une immense flicit. Ce
n'tait plus l'expression du soulagement et de la dlivrance qui y
brillait, comme le jour o, chez sa femme, il s'tait aperu que
je reconnaissais Hauteclaire, mais que j'avais pris le parti de ne
pas la reconnatre. Non, parbleu! c'tait bel et bien du bonheur!
Quoique, en ces visites crmonieuses et rapides, nous ne nous
entretinssions que de choses superficielles et extrieures, la
voix du comte de Savigny, pour les dire, n'tait pas la mme voix
qu'au temps de sa femme. Elle rvlait  prsent, par la plnitude
presque chaude de ses intonations, qu'il avait peine  contenir
des sentiments qui ne demandaient qu' lui sortir de la poitrine.
Quant  Hauteclaire (toujours Eulalie, et au chteau, ainsi que me
l'avait dit le domestique), je fus assez longtemps sans la
rencontrer. Elle n'tait plus, quand je passais, dans le corridor
o elle se tenait du temps de la comtesse, travaillant dans son
embrasure. Et, pourtant, la pile de linge  la mme place, et les
ciseaux, et l'tui, et le d sur le bord de la fentre, disaient
qu'elle devait toujours travailler l, sur cette chaise vide et
tide peut-tre, qu'elle avait quitte, m'entendant venir. Vous
vous rappelez que j'avais la fatuit de croire qu'elle redoutait
la pntration de mon regard; mais,  prsent, elle n'avait plus 
la craindre. Elle ignorait que j'eusse reu la terrible confidence
de la comtesse. Avec la nature audacieuse et altire que je lui
connaissais, elle devait mme tre contente de pouvoir braver la
sagacit qui l'avait devine. Et, de fait, ce que je prsumais
tait la vrit, car le jour o je la rencontrai enfin, elle avait
son bonheur crit sur son front d'une si radieuse manire, qu'en y
rpandant toute la bouteille d'encre double avec laquelle elle
avait empoisonn la comtesse, on n'aurait pas pu l'effacer!

C'est dans le grand escalier du chteau que je la rencontrai cette
premire fois. Elle le descendait et je le montais. Elle le
descendait un peu vite; mais quand elle me vit, elle ralentit son
mouvement, tenant sans doute  me montrer fastueusement son
visage, et  me mettre bien au fond des yeux ses yeux qui peuvent
faire fermer ceux des panthres, mais qui ne firent pas fermer les
miens. En descendant les marches de son escalier, ses jupes
flottant en arrire sous les souffles d'un mouvement rapide, elle
semblait descendre du ciel. Elle tait sublime d'air heureux. Ah!
son air tait  quinze mille lieues au-dessus de l'air de Serlon!
Je n'en passai pas moins sans lui donner signe de politesse, car
si Louis XIV saluait les femmes de chambre dans les escaliers, ce
n'taient pas des empoisonneuses! Femme de chambre, elle l'tait
encore ce jour-l, de tenue, de mise, de tablier blanc; mais l'air
heureux de la plus triomphante et despotique matresse avait
remplac l'impassibilit de l'esclave. Cet air-l ne l'a point
quitte. Je viens de le revoir, et vous avez pu en juger. Il est
plus frappant que la beaut mme du visage sur lequel il
resplendit. Cet air surhumain de la fiert dans l'amour heureux,
qu'elle a d donner  Serlon, qui d'abord, lui, ne l'avait pas,
elle continue, aprs vingt ans, de l'avoir encore, et je ne l'ai
vu ni diminuer, ni se voiler un instant sur la face de ces deux
tranges Privilgis de la vie. C'est par cet air-l qu'ils ont
toujours rpondu victorieusement  tout,  l'abandon, aux mauvais
propos, aux mpris de l'opinion indigne, et qu'ils ont fait
croire  qui les rencontre que le crime dont ils ont t accuss
quelques jours n'tait qu'une atroce calomnie.

-- Mais vous, docteur, -- interrompis-je, -- aprs tout ce que
vous savez, vous ne pouvez pas vous laisser imposer par cet air-
l? Vous ne les avez pas suivis partout? Vous ne les voyez pas 
toute heure?

Except dans leur chambre  coucher, le soir, et ce n'est pas l
qu'ils le perdent, -- fit le docteur Torty, gaillard, mais
profond, -- je les ai vus, je crois bien,  tous les moments de
leur vie depuis leur mariage, qu'ils allrent faire je ne sais o,
pour viter le charivari que la populace de V..., aussi furieuse 
sa faon que la Noblesse  la sienne, se promettait de leur
donner. Quand ils revinrent maris, elle, authentiquement comtesse
de Savigny, et lui, absolument dshonor par un mariage avec une
servante, on les planta l, dans leur chteau de Savigny. On leur
tourna le dos. On les laissa se repatre d'eux tant qu'ils
voulurent... Seulement, ils ne s'en sont jamais repus,  ce qu'il
parat; encore tout  l'heure, leur faim d'eux-mmes n'est pas
assouvie. Pour moi, qui ne veux pas mourir, en ma qualit de
mdecin, sans avoir crit un trait de tratologie, et qu'ils
intressaient... comme des monstres, je ne me mis point  la queue
de ceux qui les fuirent. Lorsque je vis la fausse Eulalie
parfaitement comtesse, elle me reut comme si elle l'avait t
toute sa vie. Elle se souciait bien que j'eusse dans la mmoire le
souvenir de son tablier blanc et de son plateau! "Je ne suis plus
Eulalie, -- me dit-elle; -- je suis Hauteclaire, Hauteclaire
heureuse d'avoir t servante pour lui..." Je pensais qu'elle
avait t bien autre chose; mais comme j'tais le seul du pays qui
ft all  Savigny, quand ils y revinrent, j'avais toute honte
bue, et je finis par y aller beaucoup. Je puis dire que je
continuai de m'acharner  regarder et  percer dans l'intimit de
ces deux tres, si compltement heureux par l'amour. Eh bien! vous
me croirez si vous voulez, mon cher, la puret de ce bonheur,
souill par un crime dont j'tais sr, je ne l'ai pas vue, je ne
dirai pas ternie, mais assombrie une seule minute dans un seul
jour. Cette boue d'un crime lche qui n'avait pas eu le courage
d'tre sanglant, je n'en ai pas une seule fois aperu la tache sur
l'azur de leur bonheur! C'est  terrasser, n'est-il pas vrai? tous
les moralistes de la terre, qui ont invent le bel axiome du vice
puni et de la vertu rcompense! Abandonns et solitaires comme
ils l'taient, ne voyant que moi, avec lequel ils ne se gnaient
pas plus qu'avec un mdecin devenu presque un ami,  force de
hantises, ils ne se surveillaient point. Ils m'oubliaient et
vivaient trs bien, moi prsent, dans l'enivrement d'une passion 
laquelle je n'ai rien  comparer, voyez-vous, dans tous les
souvenirs de ma vie... Vous venez d'en tre le tmoin il n'y a
qu'un moment: ils sont passs l, et ils ne m'ont pas mme aperu,
et j'tais  leur coude! Une partie de ma vie avec eux, ils ne
m'ont pas vu davantage... Polis, aimables, mais le plus souvent
distraits, leur manire d'tre avec moi tait telle, que je ne
serais pas revenu  Savigny si je n'avais tenu  tudier
microscopiquement leur incroyable bonheur, et  y surprendre, pour
mon dification personnelle, le grain de sable d'une lassitude,
d'une souffrance, et, disons le grand mot: d'un remords. Mais
rien! rien! L'amour prenait tout, emplissait tout, bouchait tout
en eux, le sens moral et la conscience, -- comme vous dites, vous
autres; et c'est en les regardant, ces heureux, que j'ai compris
le srieux de la plaisanterie de mon vieux camarade Broussais,
quand il disait de la conscience: "Voil trente ans que je
dissque, et je n'ai pas seulement dcouvert une oreille de ce
petit animal-l!"

Et ne vous imaginez point, -- continua ce vieux diable de docteur
Torty, comme s'il et lu dans ma pense, -- que ce que je vous dis
l, c'est une thse... la preuve d'une doctrine que je crois
vraie, et qui nie carrment la conscience comme la niait
Broussais. Il n'y a pas de thse ici. Je ne prtends point entamer
vos opinions... Il n'y a que des faits, qui m'ont tonn autant
que vous. Il y a le phnomne d'un bonheur continu, d'une bulle de
savon qui grandit toujours et qui ne crve jamais! Quand le
bonheur est continu, c'est dj une surprise; mais ce bonheur dans
le crime, c'est une stupfaction, et voil vingt ans que je ne
reviens pas de cette stupfaction-l. Le vieux mdecin, le vieux
observateur, le vieux moraliste... ou immoraliste -- (reprit-il,
voyant mon sourire), -- est dconcert par le spectacle auquel il
assiste depuis tant d'annes, et qu'il ne peut pas vous faire voir
en dtail, car s'il y a un mot tranaill partout, tant il est
vrai! c'est que le bonheur n'a pas d'histoire. Il n'a pas plus de
description. On ne peint pas plus le bonheur, cette infusion d'une
vie suprieure dans la vie, qu'on ne saurait peindre la
circulation du sang dans les veines. On s'atteste, aux battements
des artres, qu'il y circule, et c'est ainsi que je m'atteste le
bonheur de ces deux tres que vous venez de voir, ce bonheur
incomprhensible auquel je tte le pouls depuis si longtemps. Le
comte et la comtesse de Savigny refont tous les jours, sans y
penser, le magnifique chapitre de l'amour dans le mariage de Mme
de Stal, ou les vers plus magnifiques encore du Paradis perdu
dans Milton. Pour mon compte,  moi, je n'ai jamais t bien
sentimental ni bien potique; mais ils m'ont, avec cet idal
ralis par eux, et que je croyais impossible, dgot des
meilleurs mariages que j'aie connus, et que le monde appelle
charmants. Je les ai toujours trouvs si infrieurs au leur, si
dcolors et si froids! La destine, leur toile, le hasard,
qu'est-ce que je sais? a fait qu'ils ont pu vivre pour eux-mmes.
Riches, ils ont eu ce don de l'oisivet sans laquelle il n'y a pas
d'amour, mais qui tue aussi souvent l'amour qu'elle est ncessaire
pour qu'il naisse... Par exception, l'oisivet n'a pas tu le
leur. L'amour, qui simplifie tout, a fait de leur vie une
simplification sublime. Il n'y a point de ces grosses choses qu'on
appelle des vnements dans l'existence de ces deux maris, qui
ont vcu, en apparence, comme tous les chtelains de la terre,
loin du monde auquel ils n'ont rien  demander, se souciant aussi
peu de son estime que de son mpris. Ils ne se sont jamais
quitts. O l'un va, l'autre l'accompagne. Les routes des environs
de V... revoient Hauteclaire  cheval, comme du temps du vieux La
Pointe-au-corps; mais c'est le comte de Savigny qui est avec elle,
et les femmes du pays, qui, comme autrefois, passent en voiture,
la dvisagent lus encore peut-tre que quand elle tait la grade
et mystrieuse jeune fille au voile bleu sombre, et qu'on ne
voyait pas. Maintenant, elle lve son voile, et leur montre
hardiment le visage de servante qui a su se faire pouser, et
elles rentrent indignes, mais rveuses... Le comte et la comtesse
de Savigny ne voyagent point; ils viennent quelquefois  Paris,
mais ils n'y restent que quelques jours. Leur vie se concentre
donc tout entire dans ce chteau de Savigny, qui fut le thtre
d'un crime dont ils ont peut-tre perdu le souvenir, dans l'abme
sans fond de leurs coeurs...

-- Et ils n'ont jamais eu d'enfants, docteur? -- lui dis-je.

-- Ah! -- fit le docteur Torty, -- vous croyez que c'est l qu'est
la flure, la revanche du Sort, et ce que vous appelez la
vengeance ou la justice de Dieu? Non, ils n'ont jamais eu
d'enfants. Souvenez-vous! Une fois, j'avais eu l'ide qu'ils n'en
auraient pas. Ils s'aiment trop... Le feu, -- qui dvore, --
consume et ne produit pas. Un jour, je le dis  Hauteclaire:

-- Vous n'tes donc pas triste de n'avoir pas d'enfant, madame la
comtesse?

-- Je n'en veux pas! -- fit-elle imprieusement. J'aimerais moins
Serlon. Les enfants, -- ajouta-t-elle avec une espce de mpris, -
- sont bons pour les femmes malheureuses!

Et le docteur Torty finit brusquement son histoire sur ce mot,
qu'il croyait profond.

Il m'avait intress, et je le lui dis: -- Toute criminelle
qu'elle soit, -- fis-je, -- on s'intresse  cette Hauteclaire.
Sans son crime, je comprendrais l'amour de Serlon.

-- Et peut-tre mme avec son crime! -- dit le docteur. -- Et
moi aussi! -- ajouta-t-il, le hardi bonhomme.


Le dessous de cartes d'une partie de whist

I

-- Vous moquez-vous de nous, monsieur, avec une pareille histoire?

-- Est-ce qu'il n'y a pas, madame, une espce de tulle qu'on
appelle du tulle illusion?...

( une soire chez le prince T...)

J'tais, un soir de l't dernier, chez la baronne de Mascranny,
une des femmes de Paris qui aiment le plus l'esprit comme on en
avait autrefois, et qui ouvre les deux battants de son salon -- un
seul suffirait -- au peu qui en reste parmi nous. Est-ce que
dernirement l'Esprit ne s'est pas chang en une bte  prtention
qu'on appelle l'Intelligence?... La baronne de Mascranny est, par
son mari, d'une ancienne et trs illustre famille, originaire des
Grisons. Elle porte, comme tout le monde le sait, de gueules 
trois fasces, vivres de gueules  l'aigle ploye d'argent,
addextre d'une clef d'argent, senestre d'un casque de mme,
l'cu charg, en coeur, d'un cusson d'azur  une fleur de lys
d'or; et ce chef, ainsi que les pices qui le couvrent, ont t
octroyes par plusieurs souverains de l'Europe  la famille de
Mascranny, en rcompense des services qu'elle leur a rendus 
diffrentes poques de l'histoire. Si les souverains de l'Europe
n'avaient pas aujourd'hui de bien autres affaires  dmler, ils
pourraient charger de quelque pice nouvelle un cu dj si
noblement compliqu, pour le soin vritablement hroque que la
baronne prend de la conversation cette fille expirante des
aristocraties oisives et des monarchies absolues. Avec l'esprit et
les manires de son nom, la baronne de Mascranny a fait de son
salon une espce de Coblentz dlicieux o s'est rfugie la
conversation d'autrefois, la dernire gloire de l'esprit franais,
forc d'migrer devant les moeurs utilitaires et occupes de notre
temps. C'est l que chaque soir, jusqu' ce qu'il se taise tout 
fait, il chante divinement son chant du cygne. L, comme dans les
rares maisons de Paris o l'on a conserv les grandes traditions
de la causerie, on ne carre gure de phrases, et le monologue est
 peu prs inconnu. Rien n'y rappelle l'article du journal et le
discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pense, au
dix-neuvime sicle. L'esprit se contente d'y briller en mots
charmants ou profonds, mais bientt dits; quelquefois mme en de
simples intonations, et moins que cela encore, en quelque petit
geste de gnie. Grce  ce bienheureux salon, j'ai mieux reconnu
une puissance dont je n'avais jamais dout, la puissance du
monosyllabe. Que de fois j'en ai entendu lancer ou laisser tomber
avec un talent bien suprieur  celui de Mlle Mars, la reine du
monosyllabe  la scne, mais qu'on et lestement dtrne au
faubourg Saint-Germain, si elle avait pu y paratre; car les
femmes y sont trop grandes dames pour, quand elles sont fines, y
raffiner la finesse comme une actrice qui joue Marivaux.

Or, ce soir-l, par exception, le vent n'tait pas au monosyllabe.
Quand j'entrai chez la baronne de Mascranny, il s'y trouvait assez
du monde qu'elle appelle ses intimes, et la conversation y tait
anime de cet entrain qu'elle y a toujours. Comme les fleurs
exotiques qui ornent les vases de jaspe de ses consoles, les
intimes de la baronne sont un peu de tous les pays. Il y a parmi
eux des Anglais, des Polonais, des Russes; mais ce sont tous des
Franais pour le langage et par ce tour d'esprit et de manires
qui est le mme partout,  une certaine hauteur de socit. Je ne
sais pas de quel point on tait parti pour arriver l; mais, quand
j'entrai, on parlait romans. Parier romans, c'est comme si chacun
avait parl de sa vie. Est-il ncessaire d'observer que, dans
cette runion d'hommes et de femmes du monde, on n'avait pas le
pdantisme d'agiter la question littraire? Le fond des choses, et
non la forme, proccupait. Chacun de ces moralistes suprieurs, de
ces praticiens,  divers degrs, de la passion et de la vie, qui
cachaient de srieuses expriences sous des propos lgers et des
airs dtachs, ne voyait alors dans le roman qu'une question de
nature humaine, de moeurs et d'histoire. Rien de plus. Mais n'est-
ce donc pas tout?... Du reste, il fallait qu'on et dj beaucoup
caus sur ce sujet, car les visages avaient cette intensit de
physionomie qui dnote un intrt pendant longtemps excit.
Dlicatement fouetts les uns par les autres, tous ces esprits
avaient leur mousse. Seulement, quelques mes vives -- j'en
pouvais compter trois ou quatre dans ce salon -- se tenaient en
silence, les unes le front baiss, les autres l'oeil fix
rveusement aux bagues d'une main tendue sur leurs genoux. Elles
cherchaient peut-tre  corporiser leurs rveries, ce qui est
aussi difficile que de spiritualiser ses sensations. Protg par
la discussion, je me glissai sans tre vu derrire le dos clatant
et velout de la belle comtesse de Damnaglia, qui mordait du bout
de sa lvre l'extrmit de son ventail repli, tout en coutant,
comme ils coutaient tous, dans ce monde o savoir couter est un
charme. Le jour baissait, un jour rose qui se teignait enfin de
noir, comme les vies heureuses. On tait rang en cercle et on
dessinait, dans la pnombre crpusculaire du salon, comme une
guirlande d'hommes et de femmes, dans des poses diverses,
ngligemment attentives. C'tait une espce de bracelet vivant
dont la matresse de la maison, avec son profil gyptien, et le
lit de repos sur lequel elle est ternellement couche, comme
Cloptre, formait l'agrafe. Une croise ouverte laissait voir un
pan du ciel et le balcon o se tenaient quelques personnes. Et
l'air tait si pur et le quai d'Orsay si profondment silencieux,
 ce moment-l, qu'elles ne perdaient pas une syllabe de la voix
qu'on entendait dans le salon, malgr les draperies en vnitienne
de la fentre, qui devaient amortir cette voix sonore et en
retenir les ondulations dans leurs plis. Quand j'eus reconnu celui
qui parlait, je ne m'tonnai ni de cette attention, -- qui n'tait
plus seulement une grce octroye par la grce,... -- ni de
l'audace de qui gardait ainsi la parole plus longtemps qu'on
n'avait coutume de le faire, dans ce salon d'un ton si exquis.

En effet, c'tait le plus tincelant causeur de ce royaume de la
causerie. Si ce n'est pas son nom, voil son titre! Pardon. Il en
avait encore un autre... La mdisance ou la calomnie, ces
Mnechmes qui se ressemblent tant qu'on ne peut les reconnatre,
et qui crivent leur gazette  rebours, comme si c'tait de
l'hbreu (n'en est-ce pas souvent?), crivaient en gratignures
qu'il avait t le hros de plus d'une aventure qu'il n'et pas
certainement, ce soir-l, voulu raconter.

... Les plus beaux romans de la vie -- disait-il, quand je
m'tablis sur mes coussins de canap,  l'abri des paules de la
comtesse de Damnaglia, -- sont des ralits qu'on a touches du
coude, ou mme du pied, en passant. Nous en avons tous vu. Le
roman est plus commun que l'histoire. je ne parle pas de ceux-l
qui furent des catastrophes clatantes, des drames jous par
l'audace des sentiments les plus exalts  la majestueuse barbe de
l'Opinion; mais  part ces clameurs trs rares, faisant scandale
dans une socit comme la ntre, qui tait hypocrite hier, et qui
n'est plus que lche aujourd'hui, il n'est personne de nous qui
n'ait t tmoin de ces faits mystrieux de sentiment ou de
passion qui perdent toute une destine, de ces brisements de coeur
qui ne rendent qu'un bruit sourd, comme celui d'un corps tombant
dans l'abme cach d'une oubliette, et par-dessus lequel le monde
met ses mille voix ou son silence. On peut dire souvent du roman
ce que Molire disait de la vertu: "O diable va-t-il se
nicher?..." L o on le croit le moins, on le trouve! Moi qui vous
parle, j'ai vu dans mon enfance... non, vu n'est pas le mot! j'ai
devin, pressenti, un de ces drames cruels, terribles, qui ne se
jouent pas en public, quoique le public en voie les acteurs tous
les jours; une de ces sanglantes comdies, comme disait Pascal,
mais reprsentes  huis clos, derrire une toile de manoeuvre, le
rideau de la vie prive et de l'intimit. Ce qui sort de ces
drames cachs, touffs, que j'appellerai presque  transpiration
rentre, est plus sinistre, et d'un effet plus poignant sur
l'imagination et sur le souvenir, que si le drame tout entier
s'tait droul sous vos yeux. Ce qu'on ne sait pas centuple
l'impression de ce qu'on sait. Me tromp-je? Mais je me figure que
l'enfer, vu par un soupirail, devrait tre plus effrayant que si,
d'un seul et planant regard, on pouvait l'embrasser tout entier.

Ici, il fit une lgre pause. Il exprimait un fait tellement
humain, d'une telle exprience d'imagination pour ceux qui en ont
un peu, que pas un contradicteur ne s'leva. Tous les visages
peignaient la curiosit la plus vive. La jeune Sibylle, qui tait
plie en deux aux pieds du lit de repos o s'tendait sa mre, se
rapprocha d'elle avec une crispation de terreur, comme si l'on et
gliss un aspic entre sa plate poitrine d'enfant et son corset.

-- Empche-le, maman, -- dit-elle, avec la familiarit d'une
enfant gte, leve pour tre une despote, -- de nous dire ces
atroces histoires qui font frmir.

-- je me tairai, si vous le voulez, mademoiselle Sibylle, --
rpondit celui qu'elle n'avait pas nomm, dans sa familiarit
nave et presque tendre.

Lui, qui vivait si prs de cette jeune me, en connaissait les
curiosits et les peurs; car, pour toutes choses, elle avait
l'espce d'motion que l'on a quand on plonge les pieds dans un
bain plus froid que la temprature, et qui coupe l'haleine 
mesure qu'on entre dans la saisissante fracheur de son eau.

-- Sibylle n'a pas la prtention, que je sache, d'imposer silence
 mes amis, fit la baronne en caressant la tte de sa fille, si
prmaturment pensive. Si elle a peur, elle a la ressource de ceux
qui ont peur; elle a la fuite; elle peut s'en aller.

Mais la capricieuse fillette, qui avait peut-tre autant d'envie
de l'histoire que madame sa mre, ne fuit pas, mais redressa son
maigre corps, palpitant d'intrt effray, et jeta ses yeux noirs
et profonds du ct du narrateur, comme si elle se ft penche sur
un abme.

-- Eh bien! contez, dit Mlle Sophie de Revistal, en tournant vers
lui son grand oeil brun baign de lumire, et qui est si humide
encore, quoiqu'il ait pourtant diablement brill. Tenez, voyez!
ajouta-t-elle avec un geste imperceptible, nous coutons tous.

Et il raconta ce qui va suivre. Mais pourrai-je rappeler, sans
l'affaiblir, ce rcit, nuanc par la voix et le geste, et surtout
faire ressortir le contre-coup de l'impression qu'il produisit sur
toutes les personnes rassembles dans l'atmosphre sympathique de
ce salon?

J'ai t lev en province, dit le narrateur, mis en demeure de
raconter, et dans la maison paternelle. Mon pre habitait une
bourgade jete nonchalamment les pieds dans l'eau, au bas d'une
montagne, dans un pays que je ne nommerai pas, et prs d'une
petite ville qu'on reconnatra quand j'aurai dit qu'elle est, ou
du moins qu'elle tait, dans ce temps, la plus profondment et la
plus frocement aristocratique de France. je n'ai depuis, rien vu
de pareil. Ni notre faubourg Saint-Germain, ni la place Bellecour,
 Lyon, ni les trois ou quatre grandes villes qu'on cite pour leur
esprit d'aristocratie exclusif et hautain, ne pourraient donner
une ide de cette petite ville de six mille mes qui, avant 1789,
avait cinquante voitures armories, roulant firement sur son
pav.

Il semblait qu'en se retirant de toute la surface du pays, envahi
chaque jour par une bourgeoisie insolente, l'aristocratie se ft
concentre l, comme dans le fond d'un creuset, et y jett, comme
un rubis brl, le tenace clat qui tient  la substance mme de
la pierre, et qui ne disparatra qu'avec elle.

La noblesse de ce nid de nobles, qui mourront ou qui sont morts
peut-tre dans ces prjugs que j'appelle, moi, de sublimes
vrits sociales, tait incompatible comme Dieu. Elle ne
connaissait pas l'ignominie de toutes les noblesses, la
monstruosit des msalliances.

Les filles, ruines par la Rvolution, mouraient stoquement
vieilles et vierges, appuyes sur leurs cussons qui leur
suffisaient contre tout. Ma pubert s'est embrase  la
rverbration ardente de ces belles et charmantes jeunesses qui
savaient leur beaut inutile, qui sentaient que le flot de sang
qui battait dans leurs coeurs et teignait d'incarnat leurs joues
srieuses, bouillonnait vainement.

Mes treize ans ont rv les dvoments les plus romanesques devant
ces filles pauvres qui n'avaient plus que la couronne ferme de
leurs blasons pour toute fortune, majestueusement tristes, ds
leurs premiers pas dans la vie, comme il convient  des condamnes
du Destin. Hors de son sein, cette noblesse, pure comme l'eau des
roches, ne voyait personne.

Comment voulez-vous, -- disaient-ils, -- que nous voyions tous ces
bourgeois dont les pres ont donn des assiettes aux ntres?

Ils avaient raison; c'tait impossible, car, pour cette petite
ville, c'tait vrai. On comprend l'affranchissement,  de grandes
distances; mais, sur un terrain grand comme un mouchoir, les races
se sparent par leur rapprochement mme. Ils se voyaient donc
entre eux, et ne voyaient qu'eux et quelques Anglais.

Car les Anglais taient attirs par cette petite ville qui leur
rappelait certains endroits de leurs comts. Ils l'aimaient pour
son silence, pour sa tenue rigide, pour l'lvation froide de ses
habitudes, pour les quatre pas qui la sparaient de la mer qui les
avait apports, et aussi pour la possibilit d'y doubler, par le
bas prix des choses, le revenu insuffisant des fortunes mdiocres
dans leur pays.

Fils de la mme barque de pirates que les Normands,  leurs yeux
c'tait une espce de Continental England que cette ville
normande, et ils y faisaient de longs sjours.

Les petites miss y apprenaient le franais en poussant leur
cerceau sous les grles tilleuls de la place d'armes; mais, vers
dix-huit ans, elles s'envolaient en Angleterre, car cette noblesse
ruine ne pouvait gure se permettre le luxe dangereux d'pouser
des filles qui n'ont qu'une simple dot, comme les Anglaises. Elles
partaient donc, mais d'autres migrations venaient bientt
s'tablir dans leurs demeures abandonnes, et les rues
silencieuses, o l'herbe poussait comme  Versailles, avaient
toujours  peu prs le mme nombre de promeneuses  voile vert, 
robe  carreaux, et  plaid cossais. Except ces sjours, en
moyenne de sept  dix ans, que faisaient ces familles anglaises,
presque toutes renouveles  de si longs intervalles, rien ne
rompait la monotonie d'existence de la petite ville dont il est
question. Cette monotonie tait effroyable.

On a souvent parl -- et que n'a-t-on point dit! -- du cercle
troit dans lequel tourne la vie de province; mais ici cette vie,
pauvre partout en vnements, l'tait d'autant plus que les
passions de classe  classe, les antagonismes de vanit,
n'existaient pas comme dans une foule de petits endroits, o les
jalousies, les haines, les blessures d'amour-propre, entretiennent
une fermentation sourde qui clate parfois dans quelque scandale,
dans quelque noirceur, dans une de ces bonnes petites
sclratesses sociales pour lesquelles il n'y a pas de tribunaux.

Ici, la dmarcation tait si profonde, si paisse, si
infranchissable, entre ce qui tait noble et ce qui ne l'tait
pas, que toute lutte entre la noblesse et la roture tait
impossible.

En effet, pour que la lutte existe, il faut un terrain commun et
un engagement, et il n'y en avait pas. Le diable, comme on dit,
n'y perdait rien, sans doute.

Dans le fond du coeur de ces bourgeois dont les pres avaient
donn des assiettes, dans ces ttes de fils de domestiques,
affranchis et enrichis, il y avait des cloaques de haine et
d'envie, et ces cloaques levaient souvent leur vapeur et leur
bruit d'gout contre ces nobles, qui les avaient entirement
sortis de l'orbe de leur attention et de leur rayon visuel, depuis
qu'ils avaient quitt leurs livres.

Mais tout cela n'atteignait pas ces patriciens distraits dans la
forteresse de leurs htels, qui ne s'ouvraient qu' leurs gaux,
et pour qui la vie finissait  la limite de leur caste.
Qu'importait ce qu'on disait d'eux, plus bas qu'eux?... Ils ne
l'entendaient pas. Les jeunes gens qui auraient pu s'insulter, se
prendre de querelle, ne se rencontraient point dans les lieux
publics, qui sont des arnes chauffes  rouge par la prsence et
les yeux des femmes.

Il n'y avait pas de spectacle. La salle manquant, jamais il ne
passait de comdiens. Les cafs, ignobles comme des cafs de
province, ne voyaient gure autour de leurs billards que ce qu'il
y avait de plus abaiss parmi la bourgeoisie, quelques mauvais
sujets tapageurs et quelques officiers en retraite, dbris
fatigus des guerres de l'Empire. D'ailleurs, quoique enrags
d'galit blesse (ce sentiment qui,  lui seul, explique les
horreurs de la Rvolution), ces bourgeois avaient gard, malgr
eux, la superstition des respects qu'ils n'avaient plus.

Le respect des peuples ressemble un peu  cette sainte Ampoule,
dont on s'est moqu avec une btise de tant d'esprit. Lorsqu'il
n'y en a plus, il y en a encore. Le fils du bimbelotier dclame
contre l'ingalit des rangs; mais, seul, il n'ira point traverser
la place publique de sa ville natale, o tout le monde se connat
et o l'on vit depuis l'enfance, pour insulter de gaiet de coeur
le fils d'un Clamorgan-Taillefer, par exemple, qui passe donnant
le bras  sa soeur. Il aurait la ville contre lui. Comme toutes
les choses haes et envies, la naissance exerce physiquement sur
ceux qui la dtestent une action qui est peut-tre la meilleure
preuve de son droit. Dans les temps de rvolution, on ragit
contre elle, ce qui est la subir encore; mais dans les temps
calmes, on la subit tout au long.

Or, on tait dans une de ces priodes tranquilles, en 182... Le
libralisme, qui croissait  l'ombre de la Charte
constitutionnelle comme les chiens de la lice grandissaient dans
leur chenil d'emprunt, n'avait pas encore touff un royalisme que
le passage des Princes, revenant de l'exil, avait remu dans tous
les coeurs jusqu' l'enthousiasme. Cette poque, quoi qu'on ait
dit, fut un moment superbe pour la France, convalescente
monarchique,  qui le couperet des rvolutions avait tranch les
mamelles, mais qui, pleine d'esprance, croyait pouvoir vivre
ainsi, et ne sentait pas dans ses veines les germes mystrieux du
cancer qui l'avait dj dchire, et qui, plus tard, devra la
tuer.

Pour la petite ville que j'essaie de vous faire connatre, ce fut
un moment de paix profonde et concentre. Une mission qui venait
de se clore avait, dans la socit noble, engourdi le dernier
symptme de la vie, l'agitation et les plaisirs de la jeunesse. On
ne dansait plus. Les bals taient proscrits comme une perdition.
Les jeunes filles portaient des croix de mission sur leurs
gorgerettes, et formaient des associations religieuses sous la
direction d'une prsidente. On tendait au grave,  faire mourir de
rire, si l'on avait os. Quand les quatre tables de whist taient
tablies pour les douairires et les vieux gentils-hommes, et les
deux tables d'cart pour les jeunes gens, ces demoiselles se
plaaient, comme  l'glise, dans leurs chapelles o elles taient
spares des hommes, et elles formaient, dans un angle du salon,
un groupe silencieux... pour leur sexe (car tout est relatif),
chuchotant au plus quand elles parlaient, mais billant en dedans
 se rougir les yeux, et contrastant par leur tenue un peu droite
avec la souplesse pliante de leurs tailles, le rose et le lilas de
leurs robes, et la foltre lgret de leurs plerines de blonde
et de leurs rubans.


II

La seule chose, -- continua le conteur de cette histoire o tout
est vrai et rel comme la petite ville o elle s'est passe, et
qu'il avait peinte si ressemblante que quelqu'un, moins discret
que lui, venait d'en prononcer le nom; -- la seule chose qui et,
je ne dirai pas la physionomie d'une passion, mais enfin qui
ressemblt  du mouvement,  du dsir,  de l'intensit de
sensation, dans cette socit singulire o les jeunes filles
avaient quatre-vingts ans d'ennui dans leurs mes limpides et
introubles, c'tait le jeu, la dernire passion des mes uses.

Le jeu, c'tait la grande affaire de ces anciens nobles, taills
dans le patron des grands seigneurs, et dsoeuvrs comme de
vieilles femmes aveugles. Ils jouaient comme des Normands, des
aeux d'Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Leur parent
de race avec les Anglais, l'migration en Angleterre, la dignit
de ce jeu, silencieux et contenu comme la grande diplomatie, leur
avaient fait adopter le whist. C'tait le whist qu'ils avaient
jet, pour le combler, dans l'abme sans fond de leurs jours
vides. Ils le jouaient aprs leur dner, tous les soirs, jusqu'
minuit ou une heure du matin, ce qui est une vraie saturnale pour
la province. Il y avait la partie du marquis de Saint-Albans, qui
tait l'vnement de chaque journe. Le marquis semblait tre le
seigneur fodal de tous ces nobles, et ils l'entouraient de cette
considration respectueuse qui vaut une aurole, quand ceux qui la
tmoignent la mritent.

Le marquis tait trs fort au whist. Il avait soixante-dix-neuf
ans. Avec qui n'avait-il pas jou?... Il avait jou avec Maurepas,
avec le comte d'Artois lui-mme, habile au whist comme  la paume,
avec le prince de Polignac, avec l'vque Louis de Rohan, avec
Cagliostro, avec le prince de la Lippe, avec Fox, avec Dundas,
avec Sheridan, avec le prince de Galles, avec Talleyrand, avec le
Diable, quand il se donnait  tous les diables, aux plus mauvais
jours de l'migration: Il lui fallait donc des adversaires dignes
de lui. D'ordinaire, les Anglais reus par la noblesse
fournissaient leur contingent de forces  cette partie, dont on
parlait comme d'une institution et qu'on appelait le whist de M.
de Saint-Albans, comme on aurait dit,  la cour, le whist du Roi.

Un soir, chez Mme de Beaumont, les tables vertes taient dresses;
on attendait un Anglais, un M. Hartford, pour la partie du grand
marquis. Cet Anglais tait une espce d'industriel qui faisait
aller une manufacture de coton au Pont-aux-Arches, -- par
parenthse, une des premires manufactures qu'on et vues dans ce
pays dur  l'innovation, non par ignorance ou par difficult de
comprendre, mais par cette prudence qui est le caractre
distinctif de la race normande. -- Permettez-moi encore une
parenthse: Les Normands me font toujours l'effet de ce renard si
fort en sorite dans Montaigne. O ils mettent la patte, on est sr
que la rivire est bien prise, et qu'ils peuvent, de cette
puissante patte, appuyer.

Mais, pour en revenir  notre Anglais,  ce M. Hartford, -- que
les jeunes gens appelaient Hartford tout court, quoique cinquante
ans fussent bien sonns sur le timbre d'argent de sa tte, que je
vois encore avec ses cheveux ras et luisants comme une calotte de
soie blanche, -- il tait un des favoris du marquis. Quoi
d'tonnant? C'tait un joueur de la grande espce, un homme dont
la vie (vritable fantasmagorie d'ailleurs) n'avait de
signification et de ralit que quand il tenait des cartes, un
homme, enfin, qui rptait sans cesse que le premier bonheur tait
de gagner au jeu, et que le second tait d'y perdre: magnifique
axiome qu'il avait pris  Sheridan, mais qu'il appliquait de
manire  se faire absoudre de l'avoir pris. Du reste,  ce vice
du jeu prs (en considration duquel le marquis de Saint-Albans
lui et pardonn les plus minentes vertus), M. Hartford passait
pour avoir toutes les qualits pharisaques et protestantes que
les Anglais sous-entendent dans le confortable mot d'honorability.
On le considrait comme un parfait gentleman. Le marquis l'amenait
passer des huitaines  son chteau de la Vanillire, mais  la
ville il le voyait tous les soirs. Ce soir-l donc, on s'tonnait,
et le marquis lui-mme, que l'exact et scrupuleux tranger ft en
retard...

On tait en aot. Les fentres taient ouvertes sur un de ces
beaux jardins comme il n'y en a qu'en province, et les jeunes
filles, masses dans les embrasures, causaient entre elles, le
front pench sur leurs festons. Le marquis, assis devant la table
de jeu, fronait ses longs sourcils blancs. Il avait les coudes
appuys sur la table. Ses mains, d'une beaut snile, jointes sous
son menton, soutenaient son imposante figure tonne d'attendre,
comme celle de Louis XIV, dont il avait la majest. Un domestique
annona enfin M. Hartford. Il parut, dans sa tenue irrprochable
accoutume, linge blouissant de blancheur, bagues  tous les
doigts, comme nous en avons vu depuis  M. Bulwer, un foulard des
Indes  la main, et sur les lvres (car il venait de dner) la
pastille parfume qui voilait les vapeurs des essences d'anchois,
de l'harvey-sauce et du porto.

Mais il n'tait pas seul. Il alla saluer le marquis et lui
prsenta, comme un bouclier contre tout reproche, un Ecossais de
ses amis, M. Marmor de Karkol, qui lui tait tomb  la manire
d'une bombe, pendant son dner, et qui tait le meilleur joueur de
whist des Trois Royaumes.

Cette circonstance, d'tre le meilleur whisteur de la triple
Angleterre, tendit un sourire charmant sur les lvres ples du
marquis. La partie fut aussitt constitue. Dans son empressement
 se mettre au jeu, M. de Karkol n'ta pas ses gants, qui
rappelaient par leur perfection ces clbres gants de Bryan
Brummell, coups par trois ouvriers spciaux, deux pour la main et
un pour le pouce. Il fut le partner de M. de Saint-Albans. La
douairire de Hautcardon, qui avait cette place, la lui cda.

Or, ce Marmor de Karkol, Mesdames, tait, pour la tournure, un
homme de vingt-huit ans  peu prs; mais un soleil brlant, des
fatigues ignores, ou des passions peut-tre, avaient attach sur
sa face le masque d'un homme de trente-cinq. il n'tait pas beau,
mais il tait expressif. Ses cheveux taient noirs, trs durs,
droits, un peu courts, et sa main les cartait souvent de ses
tempes et les rejetait en arrire. Il y avait dans ce mouvement
une vritable, mais sinistre loquence de geste. Il semblait
carter un remords. Cela frappait d'abord, et, comme les choses
profondes, cela frappait toujours.

J'ai connu pendant plusieurs annes ce Karkol, et je puis assurer
que ce sombre geste, rpt dix fois dans une heure, produisait
toujours son effet et faisait venir dans l'esprit de cent
personnes la mme pense. Son front rgulier, mais bas, avait de
l'audace. Sa lvre rase (on ne portait pas alors de moustaches
comme aujourd'hui) tait d'une immobilit  dsesprer Lavater, et
tous ceux qui croient que le secret de la nature d'un homme est
mieux crit dans les lignes mobiles de sa bouche que dans
l'expression de ses yeux. Quand il souriait, son regard ne
souriait pas, et il montrait des dents d'un mail de perles, comme
ces Anglais, fils de la mer, en ont parfois pour les perdre ou les
noircir,  la manire chinoise, dans les flots de leur affreux
th. Son visage tait long, creus aux joues, d'une certaine
couleur olive qui lui tait naturelle, mais chaudement hl, par-
dessus, des rayons d'un soleil qui, pour l'avoir si bien mordu,
n'avait pas d tre le soleil mouss de la vaporeuse Angleterre.
Un nez long et droit, mais qui dpassait la courbe du front,
partageait ses deux yeux noirs  la Macbeth, encore plus sombres
que noirs et trs rapprochs, ce qui est, dit-on, la marque d'un
caractre extravagant ou de quelque insanit intellectuelle. Sa
mise avait de la recherche. Assis nonchalamment comme il tait l,
 cette table de whist, il paraissait plus grand qu'il n'tait
rellement, par un lger manque de proportion dans son buste, car
il tait petit; mais, au dfaut prs que je viens de signaler,
trs bien fait et d'une vigueur de souplesse endormie, comme celle
du tigre dans sa peau de velours. Parlait-il bien le franais? La
voix, ce ciseau d'or avec lequel nous sculptons nos penses dans
l'me de ceux qui nous coutent et y gravons la sduction,
l'avait-il harmonique  ce geste que je ne puis me rappeler
aujourd'hui sans en rver? Ce qu'il y a de certain, c'est que, ce
soir-l, elle ne fit tressaillir personne. Elle ne pronona, dans
un diapason fort ordinaire, que les mots sacramentels de tricks et
d'honneurs, les seules expressions qui, au whist, coupent 
d'gaux intervalles l'auguste silence au fond duquel on joue
envelopp.

Ainsi, dans ce vaste salon plein de gens pour qui l'arrive d'un
Anglais tait une circonstance peu exceptionnelle, personne,
except la table du marquis, ne prit garde  ce whisteur inconnu,
remorqu par Hartford. Les jeunes filles ne retournrent pas
seulement la tte par-dessus l'paule pour le voir. Elles taient
 discuter (on commenait  discuter ds ce temps-l) la
composition du bureau de leur congrgation et la dmission d'une
des vice-prsidentes qui n'tait pas ce jour-l chez Mme de
Beaumont. C'tait un peu plus important que de regarder un Anglais
ou un Ecossais. Elles taient un peu blases sur ces ternelles
importations d'Anglais et d'Ecossais. Un homme qui, comme les
autres, ne s'occuperait que des dames de carreau et de trfle! Un
protestant, d'ailleurs! un hrtique! Encore, si 'et t un lord
catholique d'Irlande! Quant aux personnes ges, qui jouaient dj
aux autres tables lorsqu'on annona M. Hartford, elles jetrent un
regard distrait sur l'tranger qui le suivait et se replongrent,
de toute leur attention, dans leurs cartes, comme des cygnes
plongent dans l'eau de toute la longueur de leurs cous.

M. de Karkol ayant t choisi pour le partner du marquis de
Saint-Albans la personne qui jouait en face de M. Hartford tait
la comtesse du Tremblay de Stasseville, dont la fille Herminie, la
plus suave fleur de cette jeunesse qui s'panouissait dans les
embrasures du salon, parlait alors  Mlle Ernestine de Beaumont.
Par hasard, les yeux de Mlle Herminie se trouvaient dans la
direction de la table o jouait sa mre.

-- Regardez, Ernestine, fit-elle  demi-voix, comme cet Ecossais
donne!

M. de Karkol venait de se dganter... Il avait tir de leur tui
de chamois parfum, des mains blanches et bien sculptes,  faire
la religion d'une petite matresse qui les aurait eues, et il
donnait les cartes comme on les donne au whist, une  une, mais
avec un mouvement circulaire d'une rapidit si prodigieuse, que
cela tonnait comme le doigt de Liszt. L'homme qui maniait les
cartes ainsi devait tre leur matre... Il y avait dix ans de
tripot dans cette foudroyante et augurale manire de donner.

-- C'est la difficult vaincue dans le mauvais ton, dit la
hautaine Ernestine, de sa lvre la plus ddaigneuse, -- mais le
mauvais ton est vainqueur!

Dur jugement pour une si jeune demoiselle; mais, avoir bon ton
tait plus pour cette jolie tte-l que d'avoir l'esprit de
Voltaire. Elle a manqu sa destine, Mlle Ernestine de Beaumont,
et elle a d mourir de chagrin de n'tre pas la camerera major
d'une reine d'Espagne.

La manire de jouer de Marmor de Karkol fit quation avec cette
donne merveilleuse. Il montra une supriorit qui enivra de
plaisir le vieux marquis, car il leva la manire de jouer de
l'ancien partner de Fox, et l'enleva jusqu' la sienne. Toute
supriorit quelconque est une sduction irrsistible, qui procde
par rapt et vous emporte dans son orbite. Mais ce n'est pas tout.
Elle vous fconde en vous emportant. Voyez les grands causeurs!
ils donnent la rplique, et ils l'inspirent. Quand ils ne causent
plus, les sots, privs du rayon qui les dora, reviennent, ternes,
 fleur d'eau de conversation, comme des poissons morts retourns
qui montrent un ventre sans cailles. M. de Karkol fit bien plus
que d'apporter une sensation nouvelle  un homme qui les avait
puises: il augmenta l'ide que le marquis avait de lui-mme, il
couronna d'une pierre de plus l'oblisque, depuis longtemps
mesur, que ce roi du whist s'tait lev dans les discrtes
solitudes de son orgueil.

Malgr l'motion qui le rajeunissait, le marquis observa
l'tranger pendant la partie du fond de cette patte d'oie (comme
nous disons de la griffe du Temps, pour lui payer son insolence de
nous la mettre sur la figure) qui bridait ses yeux spirituels.
L'Ecossais ne pouvait tre got, apprci, dgust, que par un
joueur d'une trs grande force. Il avait cette attention profonde,
rflchie, qui se creuse en combinaisons sous les rencontres du
jeu, et il la voilait d'une impassibilit superbe.  ct de lui,
les sphinx accroupis dans la lave de leur basalte auraient sembl
les statues des Gnies de la confiance et de l'expansion. Il
jouait comme s'il et jou avec trois paires de mains qui eussent
tenu les cartes, sans s'inquiter de savoir  qui ces mains
appartenaient. Les dernires brises de cette soire d'aot
dferlaient en vagues de souffls et de parfums sur ces trente
chevelures de jeunes filles, nu-tte, pour arriver charges de
nouveaux parfums et d'effluves virginales, prises  ce champ de
ttes radieuses, et se briser contre ce front cuivr large et bas,
cueil de marbre humain qui ne faisait pas un seul pli. Il ne s'en
apercevait mme pas. Ses nerfs taient muets. En cet instant, il
faut l'avouer, il portait bien son nom de Marmor! Inutile de dire
qu'il gagna.

Le marquis se retirait toujours vers minuit. Il fut reconduit par
l'obsquieux Hartford, qui lui donna le bras jusqu' sa voiture.

-- C'est le dieu du chelem (slam) que ce Karkol! lui dit-il, avec
la surprise de l'enchantement; arrangez-vous pour qu'il ne nous
quitte pas de si tt.

Hartford le promit et le vieux marquis, malgr son ge et son
sexe, se prpara  jouer le rle d'une sirne d'hospitalit.

Je me suis arrt sur cette premire soire d'un sjour qui dura
plusieurs annes. je n'y tais pas; mais elle m'a t raconte par
un de mes parents plus g que moi, et qui, joueur comme tous les
jeunes gens de cette petite ville o le jeu tait l'unique
ressource qu'on et, dans cette famine de toutes les passions, se
prit de got pour le dieu du chelem. Revue en se retournant et
avec des impressions rtrospectives qui ont leur magie, cette
soire, d'une prose commune et si connue, une partie de whist
gagne, prendra des proportions qui pourront peut-tre vous
tonner. -- La quatrime personne de cette partie, la comtesse de
Stasseville, ajoutait mon parent, perdit son argent avec
l'indiffrence artistocratique qu'elle mettait  tout. Peut-tre
fut-ce de cette partie de whist que son sort fut dcid, l o se
font les destines. Qui comprend un seul mot  ce mystre de la
vie?... Personne n'avait alors d'intrt  observer la comtesse.
Le salon ne fermentait que du bruit des jetons et des fiches... Il
aurait t curieux de surprendre dans cette femme, juge alors et
rejuge un glaon poli et coupant, si ce qu'on a cru depuis et
rpt tout bas avec pouvante, a dat de ce moment-l.

La comtesse du Tremblay de Stasseville tait une femme de quarante
ans, d'une trs faible sant, ple et mince, mais d'un mince et
d'un ple que je n'ai vus qu' elle. Son nez bourbonien, un peu
pinc, ses cheveux chtain clair, ses lvres trs fines,
annonaient une femme de race, mais chez qui la fiert peut
devenir aisment cruelle. Sa pleur teinte de soufre tait
maladive.

Elle se ft nomme Constance, -- disait Mlle Ernestine de
Beaumont, qui ramassait des pigrammes jusque dans Gibbon, --
qu'on et pu l'appeler Constance Chlore.

Pour qui connaissait le genre d'esprit de Mlle de Beaumont, on
tait libre de mettre une atroce intention dans ce mot. Malgr sa
pleur, cependant, malgr la couleur hortensia pass des lvres de
la comtesse du Tremblay de Stasseville, il y avait pour
l'observateur avis, prcisment dans ces lvres  peine marques,
tnues et vibrantes comme la cordelette d'un arc, une effrayante
physionomie de fougue rprime et de volont. La socit de
province ne le voyait pas. Elle ne voyait, elle, dans la rigidit
de cette lvre troite et meurtrire, que le fil d'acier sur
lequel dansait incessamment la flche barbele de l'pigramme. Des
yeux pers (car la comtesse portait de sinople, tincel d'or, dans
son regard comme dans ses armes) couronnaient, comme deux toiles
fixes, ce visage sans le rchauffer. Ces deux meraudes, stries
de jaune, enchsses sous les sourcils blonds et fades de ce front
busqu, taient aussi froides que si on les avait retires du
ventre et du frai du poisson de Polycrate. L'esprit seul, un
esprit brillant, damasquin et affil comme une pe, allumait
parfois dans ce regard vitrifi les clairs de ce glaive qui
tourne dont parle la Bible. Les femmes hassaient cet esprit dans
la comtesse du Tremblay, comme s'il avait t de la beaut. Et, en
effet, c'tait la sienne! Comme Mlle de Retz, dont le cardinal a
laiss un portrait d'amant qui s'est dbarbouill les yeux des
dernires badauderies de sa jeunesse, elle avait un dfaut  la
taille, qui pouvait  la rigueur passer pour un vice. Sa fortune
tait considrable. Son mari, mourant, l'avait laisse trs peu
charge de deux enfants: un petit garon, bte  ravir, confi aux
soins trs paternels et trs inutiles d'un vieil abb qui ne lui
apprenait rien, et sa fille Herminie, dont la beaut aurait t
admire dans les cercles les plus difficiles et les plus artistes
de Paris. Quant  sa fille, elle l'avait leve irrprochablement,
au point de vue de l'ducation officielle. L'irrprochable de Mme
de Stasseville ressemblait toujours un peu  de l'impertinence.
Elle en faisait une jusque de sa vertu, et qui sait si ce n'tait
pas son unique raison pour y tenir? Toujours est-il qu'elle tait
vertueuse; sa rputation dfiait la calomnie. Aucune dent de
serpent ne s'tait use sur cette lime. Aussi, de regret forcen
de n'avoir pu l'entamer, on s'puisait  l'accuser de froideur.
Cela tenait, sans nul doute, disait-on (on raisonnait, on faisait
de la science!),  la dcoloration de son sang. Pour peu qu'on et
pouss ses meilleures amies, elles lui auraient dcouvert dans le
coeur la certaine barre historique qu'on avait invente contre une
femme bien charmante et bien clbre du sicle dernier, afin
d'expliquer qu'elle et laiss toute l'Europe lgante  ses
pieds, pendant dix ans, sans la faire monter d'un cran plus haut.

Le conteur sauva par la gaiet de son accent le vif de ces
dernires paroles, qui causrent comme un joli petit mouvement de
pruderie offense. Et, je dis, pruderie sans humeur, car la
pruderie des femmes bien nes, qui n'affectent rien, est quelque
chose de trs gracieux. Le jour tait si tomb, d'ailleurs, qu'on
sentit plutt ce mouvement qu'on ne le vit.

-- Sur ma parole, c'tait bien ce que vous dites, cette comtesse
de Stasseville, -- fit, en bgayant, selon son usage, le vieux
vicomte de Rassy, bossu et bgue, et spirituel comme s'il avait
t boiteux par-dessus le march. Qui ne connat pas  Paris le
vicomte de Rassy, ce memorandum encore vivant des petites
corruptions du xviiie sicle? Beau de visage dans sa jeunesse
comme le marchal de Luxembourg, il avait, comme lui, son revers
de mdaille, mais le revers seul de la mdaille lui tait rest.
Quant  l'effigie, o l'avait-il laisse?... Lorsque les jeunes
gens de ce temps le surprenaient dans quelque anachronisme de
conduite, il disait que, du moins, il ne souillait pas ses cheveux
blancs, car il portait une perruque chtain  la Ninon, avec une
raie de chair factice, et les plus incroyables et indescriptibles
tire-bouchons!

-- Ah! vous l'avez connue? -- dit le narrateur interrompu. -- Eh
bien! vous savez, vicomte, si je surfais d'un mot la vrit.

-- C'est calqu  la vitre, votre po... ortrait, -- rpondit le
vicomte en se donnant un lger soufflet sur la joue, par
impatience de bgayer, et au risque de faire tomber les grains du
rouge qu'on dit qu'il met, comme il fait tout, sans nulle pudeur.
-- je l'ai connue ... ... peu prs au temps de votre histoire.
Elle venait  Paris tous les hivers pour quelques jours. je la
rencontrais chez la princesse de Cou... ourt... tenay, dont elle
tait un peu parente. C'tait de l'esprit servi dans sa glace, une
femme froide  vous faire tousser.

Except ces quelques jours passs par hiver  Paris, -- reprit
l'audacieux conteur, qui ne mettait mme pas  ses personnages le
demi-masque d'Arlequin, -- la vie de la comtesse du Tremblay de
Stasseville tait rgle comme le papier de cette ennuyeuse
musique qu'on appelle l'existence d'une femme comme il faut, en
province. Elle tait, six mois de l'anne, au fond de son htel,
dans la ville que je vous ai dcrite au moral, et elle troquait,
pendant les autres six mois, ce fond d'htel pour un fond de
chteau, dans une belle terre qu'elle avait  quatre lieues de l.
Tous les deux ans, elle conduisait  Paris sa fille, -- qu'elle
laissait  une vieille tante, Mlle de Triflevas, quand elle y
allait seule, -- au commencement de l'hiver; mais jamais de Spa,
de Plombires, de Pyrnes! On ne la voyait point aux eaux. Etait-
ce de peur des mdisants? En province, quand une femme seule, dans
la position de Mme de Stasseville, va prendre les eaux si loin,
que ne croit-on pas?... que ne souponne-t-on pas? L'envie de ceux
qui restent se venge,  sa faon, du plaisir de ceux qui voyagent.
De singuliers airs viennent, comme des drles de souffles, rider
la puret de ces eaux. Est-ce le fleuve Jaune, ou le fleuve Bleu
sur lequel on expose les enfants, en Chine?... Les eaux, en
France, ressemblent un peu  ce fleuve-l. Si ce n'est pas un
enfant, on y expose toujours quelque chose aux yeux de ceux qui
n'y vont pas. La moqueuse comtesse du Tremblay tait bien fire
pour sacrifier un seul de ses caprices  l'opinion; mais elle
n'avait point celui des eaux; et son mdecin l'aimait mieux auprs
de lui qu' deux cents lieues, car,  deux cents lieues, les
chattemites visites  dix francs ne peuvent pas beaucoup se
multiplier. C'tait une question, d'ailleurs, que de savoir si la
comtesse avait des caprices quelconques. L'esprit n'est pas
l'imagination. Le sien tait si net, si tranchant, si positif,
mme dans la plaisanterie, qu'il excluait tout naturellement
l'ide de caprice. Quand il tait gai (ce qui tait rare), il
sonnait si bien ce son vibrant de castagnettes d'bne ou de
tambour de basque, toute peau tendue et grelots de mtal, qu'on ne
pouvait pas s'imaginer qu'il y et jamais dans cette tte sche,
en dos, non! mais en fil de couteau, rien qui rappelt la
fantaisie, rien qui pt tre pris pour une de ces curiosits
rveuses, lesquelles engendrent le besoin de quitter sa place et
de s'en aller o l'on n'tait pas. Depuis dix ans qu'elle tait
riche et veuve, matresse d'elle-mme par consquent, et de bien
des choses, elle aurait pu transporter sa vie immobile fort loin
de ce trou  nobles, o ses soires se passaient  jouer le boston
et le whist avec de vieilles filles qui avaient vu la Chouannerie,
et de vieux chevaliers, hros inconnus, qui avaient dlivr
Destouches.

Elle aurait pu, comme lord Byron, parcourir le monde avec une
bibliothque, une cuisine et une volire dans sa voiture, mais
elle n'en avait pas eu la moindre envie. Elle tait mieux
qu'indolente; elle tait indiffrente; aussi indiffrente que
Marmor de Karkol quand il jouait au whist. Seulement, Marmor
n'tait pas indiffrent au whist mme, et dans sa vie,  elle, il
n'y avait point de whist: tout tait gal! C'tait une nature
stagnante, une espce de femme-dandy, auraient dit les Anglais.
Hors l'pigramme, elle n'existait qu' l'tat de larve lgante.
"Elle est de la race des animaux  sang blanc", rptait son
mdecin dans le tuyau de l'oreille, croyant l'expliquer par une
image, comme on expliquerait une maladie par un symptme.
Quoiqu'elle et l'air malade, le mdecin dpays niait la maladie.
Etait-ce haute discrtion? ou bien rellement ne la voyait-il pas?
jamais elle ne se plaignait ni de son corps ni de son me. Elle
n'avait pas mme cette ombre presque physique de mlancolie,
tendue d'ordinaire sur le front meurtri des femmes qui ont
quarante ans. Ses jours se dtachaient d'elle et ne s'en
arrachaient pas. Elle les voyait tomber de ce regard d'Ondine,
glauque et moqueur, dont elle regardait toutes choses. Elle
semblait mentir  sa rputation de femme spirituelle, en ne
nuanant sa conduite d'aucune de ces manires d'tre personnelles,
appeles des excentricits. Elle faisait naturellement,
simplement, tout ce que faisaient les autres femmes dans sa
socit, et ni plus ni moins. Elle voulait prouver que l'galit,
cette chimre des vilains, n'existe vraiment qu'entre nobles. L
seulement sont les pairs, car la distinction de la naissance, les
quatre gnrations de noblesse ncessaires pour tre gentilhomme,
sont un niveau. "Je ne suis que le premier gentilhomme de France",
disait Henri IV, et par ce mot, il mettait les prtentions de
chacun aux pieds de la distinction de tous. Comme les autres
femmes de sa caste, qu'elle tait trop aristocratique pour vouloir
primer, la comtesse remplissait ses devoirs extrieurs de religion
et de monde avec une exacte sobrit, qui est la convenance
suprme dans ce monde o tous les enthousiasmes sont svrement
dfendus. Elle ne restait pas en de ni n'allait au del de sa
socit. Avait-elle accept en se domptant la vie monotone de
cette ville de province o s'tait tari ce qui lui restait de
jeunesse, comme une eau dormante sous des nnuphars? Ses motifs
pour agir, motifs de raison, de conscience, d'instinct, de
rflexion, de temprament, de got, tous ces flambeaux intrieurs
qui jettent leur lumire sur nos actes, ne projetaient pas de
lueurs sur les siens. Rien du dedans n'clairait les dehors de
cette femme. Rien du dehors ne se rpercutait au dedans! Fatigus
d'avoir guett si longtemps sans rien voir dans Mme de
Stasseville, les gens de province, qui ont pourtant une patience
de prisonnier ou de pcheur  la ligne, quand ils veulent
dcouvrir quelque chose, avaient fini par abandonner ce casse-
tte, comme on jette derrire un coffre un manuscrit qu'il aurait
t impossible de dchiffrer.

-- Nous sommes bien btes, -- avait dit un soir, dogmatiquement,
la comtesse de Hautcardon, -- et cela remontait  plusieurs annes
-- de nous donner un tel tintouin pour savoir ce qu'il y a dans le
fond de l'me de cette femme: probablement il n'y a rien!


III

Et cette opinion de la douairire de Hautcardon avait t
accepte. Elle avait eu force de loi sur tous ces esprits dpits
et dsappoints de l'inutilit de leurs observations, et qui ne
cherchaient qu'une raison pour se rendormir. Cette opinion rgnait
encore, mais  la manire des rois fainants, quand Marmor de
Karkol, l'homme peut-tre qui devait le moins se rencontrer dans
la vie de la comtesse du Tremblay de Stasseville, vint du bout du
monde s'asseoir  cette table verte o il manquait un partner. Il
tait n, racontait son cornac Hartford, dans les montagnes de
brume des les Shetland. Il tait du pays o se passe la sublime
histoire de Walter Scott, cette ralit du Pirate que Marmor
allait reprendre en sous-oeuvre, avec des variantes, dans une
petite ville ignore des ctes de la Manche. Il avait t lev
aux bords de cette mer sillonne par le vaisseau de Cleveland.
Tout jeune, il avait dans les danses du jeune Mordaunt avec les
filles du vieux Troil. Il les avait retenues, et plus d'une fois
il les a danses devant moi sur la feuille en chne des parquets
de cette petite ville prosaque, mais digne, qui juraient avec la
posie sauvage et bizarre de ces danses hyperborennes.  quinze
ans, on lui avait achet une lieutenance dans un rgiment anglais
qui allait aux Indes, et pendant douze ans il s'y tait battu
contre les Marattes. Voil ce qu'on apprit bientt de lui et de
Hartford, et aussi qu'il tait gentilhomme, parent des fameux
Douglas d'Ecosse au coeur sanglant. Mais ce fut tout. Pour le
reste, on l'ignorait, et on devait l'ignorer toujours. Ses
aventures aux Indes, dans ce pays grandiose et terrible o les
hommes dilats apprennent des manires de respirer auxquelles
l'air de l'Occident ne suffit plus, il ne les raconta jamais.
Elles taient traces en caractres mystrieux sur le couvercle de
ce front d'or bruni, qui ne s'ouvrait pas plus que ces botes 
poison asiatique, gardes, pour le jour de la dfaite et des
dsastres, dans l'crin des sultans indiens. Elles se rvlaient
par un clair aigu de ces yeux noirs, qu'il savait teindre quand
on le regardait, comme on souffle un flambeau quand on ne veut pas
tre vu, et par l'autre clair de ce geste avec lequel il
fouettait ses cheveux sur sa tempe, dix fois de suite, pendant un
robber de whist ou une partie d'cart. Mais hors ces hiroglyphes
de geste et de physionomie que savent lire les observateurs, et
qui n'ont, comme la langue des hiroglyphes, qu'un fort petit
nombre de mots, Marmor de Karkol tait indchiffrable, autant, 
sa manire, que la comtesse du Tremblay l'tait  la sienne.
C'tait un Cleveland silencieux. Tous les jeunes nobles de la
ville qu'il habitait, et il y en avait plusieurs de fort
spirituels, curieux comme des femmes et entortillants comme des
couleuvres, taient dmangs du dsir de lui faire raconter les
mmoires indits de sa jeunesse, entre deux cigarettes de
maryland. Mais ils avaient toujours chou. Ce lion marin des les
Hbrides, roussi par le soleil de Lahore, ne se prenait pas  ces
souricires de salon offertes aux apptits de la vanit,  ces
piges  paon o la fatuit franaise laisse toutes ses plumes,
pour le plaisir de les taler. La difficult ne put jamais tre
tourne. Il tait sobre comme un Turc qui croirait au Coran.
Espce de muet qui gardait bien le srail de ses penses! Je ne
l'ai jamais vu boire que de l'eau et du caf. Les cartes, qui
semblaient sa passion, taient-elles sa passion relle ou une
passion qu'il s'tait donne? car on se donne des passions comme
des maladies. Etaient-elles une espce d'cran qu'il semblait
dplier pour cacher son me? Je l'ai toujours cru, quand je l'ai
vu jouer comme il jouait. Il enveloppa, creusa, invtra cette
passion du jeu dans l'me joueuse de cette petite ville, au point
que, quand il fut parti, un spleen affreux, le spleen des passions
trompes, tomba sur elle comme un sirocco maudit et la fit
ressembler davantage  une ville anglaise. Chez lui, la table de
whist tait ouverte ds le matin. La journe, quand il n'tait pas
 la Vanillire ou dans quelque chteau des environs, avait la
simplicit de celle des hommes qui sont brls par l'ide fixe. Il
se levait  neuf heures, prenait son th avec quelque ami venu
pour le whist, qui commenait alors et ne finissait qu' cinq
heures de l'aprs-midi. Comme il y avait beaucoup de monde  ces
runions, on se relayait  chaque robber, et ceux qui ne jouaient
point pariaient. Du reste, il n'y avait pas que des jeunes gens 
ces espces de matines, mais les hommes les plus graves de la
ville. Des pres de famille, comme disaient les femmes de trente
ans, osaient passer leurs journes dans ce tripot, et elles
beurraient, en toute occasion, d'intentions perfides, mille
tartelettes au verjus sur le compte de cet Ecossais, comme s'il
avait inocul la peste  toute la contre dans la personne de
leurs maris. Elles taient pourtant bien accoutumes  les voir
jouer, mais non dans ces proportions d'obstination et de furie.
Vers cinq heures, on se sparait, pour se retrouver le soir dans
le monde et s'y conformer, en apparence, au jeu officiel et
command par l'usage des matresses de maison chez lesquelles on
allait, mais, sous main et en ralit, pour jouer le jeu convenu
le matin mme, au whist de Karkol. Je vous laisse  penser  quel
degr de force ces hommes, qui ne faisaient plus qu'une chose,
atteignirent. Ils levrent ce whist jusqu' la hauteur de la plus
difficile et de la plus magnifique escrime. Il y eut sans doute
des pertes fort considrables; mais ce qui empcha les
catastrophes et les ruines que le jeu trane toujours aprs soi,
ce furent prcisment sa fureur et la supriorit de ceux qui
jouaient. Toutes ces forces finissaient par s'quilibrer entre
elles; et puis, dans un rayon si troit, on tait trop souvent
partner les uns des autres pour ne pas, au bout d'un certain
temps, comme on dit en termes de jeu, se rattraper.

L'influence de Marmor de Karkol, contre laquelle regimbrent en
dessous les femmes raisonnables, ne diminua point, mais augmenta
au contraire. On le conoit. Elle venait moins de Marmor et d'une
manire d'tre entirement personnelle, que d'une passion qu'il
avait trouve l, vivante, et que sa prsence,  lui qui la
partageait, avait exalte. Le meilleur moyen, le seul peut-tre de
gouverner les hommes, c'est de les tenir par leurs passions.
Comment ce Karkol n'et-il pas t puissant? Il avait ce qui fait
la force des gouvernements, et, de plus, il ne songeait pas 
gouverner. Aussi arriva-t-il  cette domination qui ressemble  un
ensorcellement. On se l'arrachait. Tout le temps qu'il resta dans
cette ville, il fut toujours reu avec le mme accueil, et cet
accueil tait une fivreuse recherche. Les femmes, qui le
redoutaient, aimaient mieux le voir chez elles que de savoir leurs
fils ou leurs maris chez lui, et elles le recevaient comme les
femmes reoivent, mme sans l'aimer, un homme qui est le centre
d'une attention, d'une proccupation, d'un mouvement quelconque.
L't, il allait passer quinze jours, un mois,  la campagne. Le
marquis de Saint-Albans l'avait pris sous son admiration spciale,
-- protection ne dirait pas assez.  la campagne, comme  la
ville, c'taient des whists ternels. Je me rappelle avoir assist
(j'tais un colier en vacances alors)  une superbe partie de
pche au saumon, dans les eaux brillantes de la Douve, pendant
tout le temps de laquelle Marmor de Karkol joua, en canot, au
whist  deux morts (double dummy), avec un gentilhomme du pays. Il
ft tomb dans la rivire qu'il et jou encore!... Seule, une
femme de cette socit ne recevait pas l'Ecossais  la campagne,
et  peine  la ville. C'tait la comtesse du Tremblay.

Qui pouvait s'en tonner? Personne. Elle tait veuve, et elle
avait une fille charmante. En province, dans cette socit
envieuse et aligne o chacun plonge dans la vie de tous, on ne
saurait prendre trop de prcautions contre des inductions faciles
 faire de ce qu'on voit  ce qu'on ne voit pas. La comtesse du
Tremblay les prenait en n'invitant jamais Marmor  son chteau de
Stasseville, et en ne le recevant  la ville que fort publiquement
et les jours qu'elle recevait toutes ses connaissances. Sa
politesse tait pour lui froide, impersonnelle. C'tait une
consquence de ces bonnes manires qu'on doit avoir avec tous, non
pour eux, mais pour soi. Lui, de son ct, rpondait par une
politesse du mme genre; et cela tait si peu affect, si naturel
dans tous les deux, qu'on a pu y tre pris pendant quatre ans. Je
l'ai dj dit: hors le jeu, Karkol ne semblait pas exister. Il
parlait peu. S'il avait quelque chose  cacher, il le couvrait
trs bien de ses habitudes de silence. Mais la comtesse avait,
elle, si vous vous le rappelez, l'esprit trs extrieur et trs
mordant. Pour ces sortes d'esprits, toujours en dehors, brillants,
agressifs, se retenir, se voiler, est chose difficile. Se voiler,
n'est-ce pas mme une manire de se trahir? Seulement, si elle
avait les cailles fascinantes et la triple langue du serpent,
elle en avait aussi la prudence. Rien donc n'altra l'clat et
l'emploi froces de sa plaisanterie habituelle. Souvent, quand on
parlait de Karkol devant elle, elle lui dcochait de ces mots qui
sifflent et qui percent, et que Mlle de Beaumont, sa rivale
d'pigrammes, lui enviait. Si ce fut l un mensonge de plus,
jamais mensonge ne fut mieux os. Tenait-elle cette effrayante
facult de dissimuler de son organisation sche et contractile?
Mais pourquoi s'en servait-elle, elle, l'indpendance en personne
par sa position et la fiert moqueuse du caractre? Pourquoi, si
elle aimait Karkol et si elle en tait aime, le cachait-elle
sous les ridicules qu'elle lui jetait de temps  autre, sous ces
plaisanteries apostates, rengates, impies, qui dgradent l'idole
adore... les plus grands sacrilges en amour?

Mon Dieu! qui sait? il y avait peut-tre en tout cela du bonheur
pour elle... -- Si l'on jetait, docteur, -- fit le narrateur, en
se tournant vers le docteur Beylasset, qui tait accoud sur un
meuble de Boule, et dont le beau crne chauve renvoyait la lumire
d'un candlabre que les domestiques venaient, en cet instant,
d'allumer au-dessus de sa tte, si l'on jetait sur la comtesse de
Stasseville un de ces bons regards physiologistes, -- comme vous
en avez, vous autres mdecins, et que les moralistes devraient
vous emprunter, -- il tait vident que tout, dans les impressions
de cette femme, devait rentrer, porter en dedans, comme cette
ligne hortensia pass qui formait ses lvres, tant elle les
rtractait; comme ces ailes du nez, qui se creusaient au lieu de
s'panouir, immobiles et non pas frmissantes; comme ces yeux qui,
 certains moments, se renfonaient sous leurs arcades
sourcilires et semblaient remonter vers le cerveau. Malgr son
apparente dlicatesse et une souffrance physique dont on suivait
l'influence visible dans tout son tre, comme on suit les
rayonnements d'une flure dans une substance trop sche, elle
tait le plus frappant diagnostic de la volont, de cette pile de
Volta intrieure  laquelle aboutissent nos nerfs. Tout
l'attestait, en elle, plus qu'en aucun tre vivant que j'aie
jamais contempl. Cet influx de la volont sommeillante circulait
-- qu'on me passe le mot, car il est bien pdant! --
puissanciellement jusque dans ses mains, aristocratiques et
princires pour la blancheur mate, l'opale irise des ongles et
l'lgance, mais qui, pour la maigreur, le gonflement et
l'implication des mille torsades bleutres des veines, et surtout
pour le mouvement d'apprhension avec lequel elles saisissaient
les objets, ressemblaient  des griffes fabuleuses, comme
l'tonnante posie des Anciens en attribuait  certains monstres
au visage et au sein de femme. Quand, aprs avoir lanc une de ces
plaisanteries, un de ces traits tincelants et fins comme les
artes empoisonnes dont se servent les sauvages, elle passait le
bout de sa langue viprine sur ses lvres sibilantes, on sentait
que dans une grande occasion, dans le dernier moment de la
destine, par exemple, cette femme frle et forte tout ensemble
tait capable de deviner le procd des ngres, et de pousser la
rsolution jusqu' avaler cette langue si souple, pour mourir. 
la voir, on ne pouvait douter qu'elle ne ft, en femme, une de ces
organisations comme il y en a dans tous les rgnes de la nature,
qui, de prfrence ou d'instinct, recherchent le fond au lieu de
la surface des choses; un de ces tres destins  des
cohabitations occultes, qui plongent dans la vie comme les grands
nageurs plongent et nagent sous l'eau, comme les mineurs respirent
sous la terre, passionns pour le mystre, en raison mme de leur
profondeur, le crant autour d'elles et l'aimant jusqu'au
mensonge, car le mensonge, c'est du mystre redoubl, des voiles
paissis, des tnbres faites  tout prix! Peut-tre ces sortes
d'organisations aiment-elles le mensonge pour le mensonge, comme
on aime l'art pour l'art, comme les Polonais aiment les batailles.
-- (Le docteur inclina gravement la tte en signe d'adhsion.) --
Vous le pensez, n'est-ce pas? et moi aussi! je suis convaincu que,
pour certaines mes il y a le bonheur de l'imposture. Il y a une
effroyable, mais enivrante flicit dans l'ide qu'on ment et
qu'on trompe; dans la pense qu'on se sait seul soi-mme, et qu'on
joue  la socit une comdie dont elle est la dupe, et dont on se
rembourse les frais de mise en scne par toutes les volupts du
mpris.

-- Mais c'est affreux, ce que vous dites-l! -- interrompit tout 
coup la baronne de Mascranny, avec le cri de la loyaut rvolte.

Toutes les femmes qui coutaient (et il y en avait peut-tre
quelques-unes connaisseuses en plaisirs cachs) avaient prouv
comme un frmissement aux dernires paroles du conteur. J'en
jugeai au dos nu de la comtesse de Damnaglia, alors si prs de
moi. Cette espce de frmissement nerveux, tout le monde le
connat et l'a ressenti. On l'appelle quelquefois avec posie la
mort qui passe. Etait-ce alors la vrit qui passait?...

"Oui, -- rpondit le narrateur, c'est affreux; mais est-ce vrai?
Les natures au coeur sur la main ne se font pas l'ide des
jouissances solitaires de l'hypocrisie, de ceux qui vivent et
peuvent respirer la tte lace dans un masque. Mais, quand on y
pense, ne comprend-on pas que leurs sensations aient rellement la
profondeur enflamme de l'enfer? Or, l'enfer, c'est le ciel en
creux. Le mot diabolique ou divin, appliqu  l'intensit des
jouissances, exprime la mme chose, c'est--dire des sensations
qui vont jusqu'au surnaturel. Mille de Stasseville tait-elle de
cette race d'mes?... Je ne l'accuse ni ne la justifie. Je raconte
comme je peux son histoire, que personne n'a bien sue, et je
cherche  l'clairer par une tude  la Cuvier sur sa personne.
Voil tout.

Du reste, cette analyse que je fais maintenant de la comtesse du
Tremblay, sur le souvenir de son image, empreinte dans ma mmoire
comme un cachet d'onyx fouill par un burin profond sur de la
cire, je ne la faisais point alors. Si j'ai compris cette femme,
ce n'a t que bien plus tard... La toute-puissante volont, qu'
la rflexion j'ai reconnue en elle, depuis que l'exprience m'a
appris  quel point le corps est la moulure de l'me, n'avait pas
plus soulev et tendu cette existence, encaisse dans de
tranquilles habitudes, que la vague ne gonfle et ne trouble un lac
de mer, fortement encaiss dans ses bords. Sans l'arrive de
Karkol, de cet officier d'infanterie anglaise que des
compatriotes avaient engag  aller manger sa demi-solde dans une
ville normande, digne d'tre anglaise, la dbile et ple moqueuse
qu'on appelait en riant madame de Givre, n'aurait jamais su elle-
mme quel imprieux vouloir elle portait dans son sein de neige
fondue, comme disait Mlle Ernestine de Beaumont, mais sur lequel,
au moral, tout avait gliss comme sur le plus dur mamelon des
glaces polaires. Quand il arriva, qu'prouva-t-elle? Apprit-elle
tout  coup que, pour une nature comme la sienne, sentir
fortement, c'est vouloir? Entrana-t-elle par la volont un homme
qui ne semblait plus devoir aimer que le jeu?... Comment s'y prit-
elle pour raliser une intimit dont il est difficile, en
province, d'esquiver les dangers?... Tous mystres, rests tels 
jamais, mais qui, souponns plus tard, n'avaient encore t
pressentis par personne  la fin de l'anne 182... Et cependant, 
cette poque, dans un des htels les plus paisibles de cette
ville, o le jeu tait la plus grande affaire de chaque journe et
presque de chaque nuit; sous les persiennes silencieuses et les
rideaux de mousseline brode, voiles purs, lgants, et  moiti
relevs d'une vie calme, il devait y avoir depuis longtemps un
roman qu'on aurait jur impossible. Oui, le roman tait  cette
vie correcte, irrprochable, rgle, moqueuse, froide jusqu' la
maladie, o l'esprit semblait tout et l'me rien. Il y tait, et
la rongeait sous les apparences et la renomme, comme les vers qui
seraient au cadavre d'un homme avant qu'il ne ft expir."

-- Quelle abominable comparaison! fit encore observer la baronne
de Mascranny. -- Ma pauvre Sibylle avait presque raison de ne pas
vouloir de votre histoire. Dcidment, vous avez un vilain genre
d'imagination, ce soir.

-- Voulez-vous que je m'arrte? -- rpondit le conteur, avec une
sournoise courtoisie et la petite rouerie d'un homme sr de
l'intrt qu'il a fait natre.

-- Par exemple! -- reprit la baronne; -- est-ce que nous pouvons
rester, maintenant, l'attention en l'air, avec une moiti
d'histoire?

-- Ce serait aussi par trop fatigant! -- dit, en dfrisant une de
ses longues anglaises d'un beau noir bleu, Mlle Laure d'Alzanne,
la plus languissante image de la paresse heureuse, avec le
gracieux effroi de sa nonchalance menace.

-- Et dsappointant, en plus! -- ajouta gament le docteur. -- Ne
serait-ce pas comme si un coiffeur, aprs vous avoir ras un ct
du visage, fermait tranquillement son rasoir et vous signifiait
qu'il lui est impossible d'aller plus loin?...

-- Je reprends donc, -- reprit le conteur, avec la simplicit de
l'art suprme qui consiste surtout  se bien cacher... -- En
182..., j'tais dans le salon d'un de mes oncles, maire de cette
petite ville que je vous ai dcrite comme la plus antipathique aux
passions et  l'aventure; et, quoique ce ft un jour solennel, la
fte du roi, une Saint-Louis, toujours grandement fte par ces
ultras de l'migration, par ces quitistes politiques qui avaient
invent le mot mystique de l'amour pur: Vive le roi quand mme! on
ne faisait, dans ce salon, rien de plus que ce qu'on y faisait
tous les jours. On y jouait. Je vous demande bien pardon de vous
parler de moi, c'est d'assez mauvais got, mais il le faut.
J'tais un adolescent encore. Cependant, grce  une ducation
exceptionnelle, je souponnais plus des passions et du monde qu'on
n'en souponne d'ordinaire  l'ge que j'avais. je ressemblais
moins  un de ces collgiens pleins de gaucherie, qui n'ont rien
vu que dans leurs livres de classe, qu' une de ces jeunes filles
curieuses, qui s'instruisent en coutant aux portes et en rvant
beaucoup sur ce qu'elles y ont entendu. Toute la ville se
pressait, ce soir-l, dans le salon de mon oncle, et, comme
toujours, -- car il n'y avait que des choses ternelles dans ce
monde de momies qui ne secouaient leurs bandelettes que pour
agiter des cartes, -- cette socit se divisait en deux parties,
la partie qui jouait, et les jeunes filles qui ne jouaient pas.
Momies aussi que ces jeunes filles, qui devaient se ranger, les
unes auprs des autres, dans les catacombes du clibat, mais dont
les visages, clatants d'une vie inutile et d'une fracheur qui ne
serait pas respire, enchantaient mes avides regards. Parmi elles,
il n'y avait peut-tre que Mlle Herminie de Stasseville  qui la
fortune et permis de croire  ce miracle d'un mariage d'amour,
sans droger. Je n'tais pas assez g, ou je l'tais trop, pour
me mler  cet essaim de jeunes personnes, dont les chuchotements
s'entrecoupaient de temps  autre d'un rire bien franc ou
doucement contenu. En proie  ces brlantes timidits qui sont en
mme temps des volupts et des supplices, je m'tais rfugi et
assis auprs du dieu du chelem, ce Marmor de Karkol, pour lequel
je m'tais pris de belle passion. Il ne pouvait y avoir entre lui
et moi d'amiti. Mais les sentiments ont leur hirarchie secrte.
Il n'est pas rare de voir, dans les tres qui ne sont pas
dvelopps, de ces sympathies que rien de positif, de dmontr,
n'explique, et qui font comprendre que les jeunes gens ont besoin
de chefs comme les peuples qui, malgr leur ge, sont toujours un
peu des enfants. Mon chef,  moi, et t Karkol. Il venait
souvent chez mon pre, grand joueur comme tous les hommes de cette
socit. Il s'tait souvent ml  nos rcrations gymnastiques, 
mes frres et  moi, et il avait dploy devant nous une vigueur
et une souplesse qui tenaient du prodige. Comme le duc d'Enghien,
il sautait en se jouant une rivire de dix-sept pieds. Cela seul,
sans doute, devait exercer sur la tte de jeunes gens comme nous,
levs pour devenir des hommes de guerre, un grand attrait de
sduction; mais l n'tait pas le secret pour moi de l'aimant de
Karkol. Il fallait qu'il agt sur mon imagination avec la
puissance des tres exceptionnels sur les tres exceptionnels, car
la vulgarit prserve des influences suprieures, comme un sac de
laine prserve des coups de canon. Je ne saurais dire quel rve
j'attachais  ce front, qu'on et cru sculpt dans cette substance
que les peintres d'aquarelle appellent terre de Sienne;  ces yeux
sinistres, aux paupires courtes;  toutes ces marques que des
passions inconnues avaient laisses sur la personne de l'cossais,
comme les quatre coups de barre du bourreau aux articulations d'un
rou; et surtout  ces mains d'un homme, du plus amolli des
civiliss, chez qui le sauvage finissait au poignet, et qui
savaient imprimer aux cartes cette vlocit de rotation qui
ressemblait au tournoiement de la flamme, et qui avait tant frapp
Herminie de Stasseville, la premire fois qu'elle l'avait vu. Or,
ce soir-l, dans l'angle o se dressait la table de jeu, la
persienne tait  moiti ferme. La partie tait sombre comme
l'espce de demi-jour qui l'clairait. C'tait le whist des forts.
Le Mathusalem des marquis, M. de Saint-Albans, tait le partner de
Marmor. La comtesse du Tremblay avait pris pour le sien le
chevalier de Tharsis, officier au rgiment de Provence avant la
Rvolution et chevalier de Saint-Louis, un de ces vieillards comme
il n'y en a plus debout maintenant, un de ces hommes qui furent 
cheval sur deux sicles, sans tre pour cela des colosses.  un
certain moment de la partie, et par le fait d'un mouvement de Mme
du Tremblay de Stasseville pour relever ses cartes, une des
pointes du diamant qui brillait  son doigt rencontra, dans cette
ombre projete par la persienne sur la table verte, qu'elle
rendait plus verte encore, un de ces chocs de rayon, intersects
par la pierre, comme il est impossible  l'art humain d'en
combiner, et il en jaillit un dard de feu blanc tellement
lectrique, qu'il fit presque mal aux yeux comme un clair.

-- Eh! eh! qu'est-ce qui brille? -- dit, d'une voix flte, le
chevalier de Tharsis, qui avait la voix de ses jambes.

-- Et, qui est-ce qui tousse? -- dit simultanment le marquis de
Saint-Albans, tir par une toux horriblement mate de sa
proccupation de joueur, en se retournant vers Herminie, qui
brodait une collerette  sa mre.

-- C'est mon diamant et c'est ma fille, -- fit la comtesse du
Tremblay avec un sourire de ses lvres minces, en rpondant  tous
les deux.

-- Mon Dieu! comme il est beau, votre diamant, Madame! -- reprit
le chevalier. -- Jamais je ne l'avais vu tinceler comme ce soir;
il forcerait les plus myopes  le remarquer.

On tait arriv, en disant cela,  la fin de la partie, et le
chevalier de Tharsis prit la main de la comtesse: -- Voulez-vous
permettre?... -- ajouta-t-il.

La comtesse ta languissamment sa bague, et la jeta au chevalier sur
la table de jeu.

Le vieil migr l'examina en la tournant devant son oeil comme un
kalidoscope. Mais la lumire a ses hasards et ses caprices. En
roulant sur les facettes de la pierre, elle n'en dtacha pas un
second jet de lumire nuance, semblable  celui qui venait si
rapidement d'en jaillir.

Herminie se leva et poussa la persienne, afin que le jour tombt
mieux sur la bague de sa mre et qu'on en pt mieux apprcier la
beaut.

Et elle se rassit, le coude  la table, regardant aussi la pierre
prismatique; mais la toux revint, une toux sifflante, qui lui
rougit et lui injecta la nacre de ses beaux yeux bleus, d'un
humide radical si pur.

-- Et o avez-vous pris cette affreuse toux, ma chre enfant? --
dit le marquis de Saint-Albans, plus occup de la jeune fille que
de la bague, du diamant humain que du diamant minral.

-- Je ne sais, monsieur le marquis, -- fit-elle, avec la lgret
d'une jeunesse qui croyait  l'ternit de la vie. -- Peut-tre 
me promener le soir, au bord de l'tang de Stasseville.

Je fus frapp alors du groupe qu'ils formaient  eux quatre.

La lumire rouge du couchant immergeait par la fentre ouverte. Le
chevalier de Tharsis regardait le diamant; M. de Saint-Albans,
Herminie; Mme du Tremblay, Karkol, qui regardait d'un oeil
distrait sa dame de carreau. Mais ce qui me frappa surtout, ce fut
Herminie. La Rose de Stasseville tait ple, plus ple que sa
mre. La pourpre du jour mourant, qui versait son transparent
reflet sur ses joues ples, lui donnait l'air d'une tte de
victime, rflchie dans un miroir qu'on aurait dit tam avec du
sang.

Tout  coup, j'eus froid dans les nerfs, et par je ne sais quelle
vocation foudroyante et involontaire, un souvenir me saisit avec
l'invincible brutalit de ces ides qui fcondent monstrueusement
la pense rvolte, en la violant.

Il y avait quinze jours,  peu prs, qu'un matin j'tais all chez
Marmor de Karkol. Je l'avais trouv seul. Il tait de bonne
heure. Nul des joueurs qui, d'ordinaire, jouaient le matin chez
lui, n'tait arriv. Il tait, quand j'entrai, debout devant son
secrtaire, et il semblait occup d'une opration fort dlicate
qui exigeait une extrme attention et une grande sret de main.
Je ne le voyais pas; sa tte tait penche. Il tenait entre les
doigts de sa main droite un petit flacon d'une substance noire et
brillante, qui ressemblait  l'extrmit d'un poignard cass, et,
de ce flacon microscopique, il panchait je ne sais quel liquide
dans une bague ouverte.

-- Que diable faites-vous l? -- lui dis-je en m'avanant. Mais il
me cria avec une voix imprieuse: N'approchez pas! restez o vous
tes; vous me feriez trembler la main, et ce que je fais est plus
difficile et plus dangereux que de casser  quarante pas un tire-
bouchon avec un pistolet qui pourrait crever.

C'tait une allusion  ce qui nous tait arriv, il y avait
quelque temps. Nous nous amusions  tirer avec les plus mauvais
pistolets qu'il nous ft possible de trouver, afin que l'habilet
de l'homme se montrt mieux dans la faiblesse de l'instrument, et
nous avions failli nous ouvrir le crne avec le canon d'un
pistolet qui creva.

Il put insinuer les gouttes du liquide inconnu qu'il laissait
tomber du bec effil de son flacon. Quand ce fut fait, il ferma la
bague et la jeta dans un des tiroirs de son secrtaire, comme s'il
avait voulu la cacher.

Je m'aperus qu'il avait un masque de verre.

-- Depuis quand, -- lui dis-je, en plaisantant, -- vous occupez-
vous de chimie? et sont-ce des ressources contre les pertes au
whist que vous composez?

-- Je ne compose rien, -- me rpondit-il, -- mais ce qui est l-
dedans (et il montrait le flacon noir) est une ressource contre
tout. C'est, -- ajouta-t-il avec la sombre gat du pays des
suicides d'o il tait, -- le jeu de cartes biseautes avec lequel
on est sr de gagner la dernire partie contre le Destin.

-- Quelle espce de poison? -- lui demandai-je, en prenant le
flacon dont la forme bizarre m'attirait.

-- C'est le plus admirable des poisons indiens, me rpondit-il en
tant son masque. -- Le respirer peut tre mortel, et, de quelque
manire qu'on l'absorbe, s'il ne tue pas immdiatement, vous ne
perdez rien pour attendre; son effet est aussi sr qu'il est
cach. Il attaque lentement, presque languissamment, mais
infailliblement, la vie dans ses sources, en les pntrant et en
dveloppant, au fond des organes sur lesquels il se jette, de ces
maladies connues de tous et dont les symptmes, familiers  la
science, dpayseraient le soupon et rpondraient  l'accusation
d'empoisonnement, si une telle accusation pouvait exister. On dit,
aux Indes, que des fakirs mendiants le composent avec des
substances extrmement rares, qu'eux seuls connaissent et qu'on ne
trouve que sur les plateaux du Thibet. Il dissout les liens de la
vie plus qu'il ne les rompt. En cela, il convient davantage  ces
natures d'Indiens, apathiques et molles, qui aiment la mort comme
un sommeil et s'y laissent tomber comme sur un lit de lotos. Il
est fort difficile, du reste, presque impossible de s'en procurer.
Si vous saviez ce que j'ai risqu, pour obtenir ce flacon d'une
femme qui disait m'aimer!... J'ai un ami, comme moi officier dans
l'arme anglaise, et revenu comme moi des Indes o il a pass sept
ans. Il a cherch ce poison avec le dsir furieux d'une fantaisie
anglaise, -- et plus tard, quand vous aurez vcu davantage, vous
comprendrez ce que c'est. Eh bien! il n'a jamais pu en trouver. Il
a achet, au prix de l'or, d'indignes contrefaons. De dsespoir,
il m'a crit d'Angleterre, et il m'a envoy une de ses bagues, en
me suppliant d'y verser quelques gouttes de ce nectar de la mort.
Voil ce que je faisais quand vous tes entr.

Ce qu'il me disait ne m'tonnait pas. Les hommes sont ainsi faits,
que, sans aucun mauvais dessein, sans pense sinistre, ils aiment
 avoir du poison chez eux, comme ils aiment  avoir des armes.
Ils thsaurisent les moyens d'extermination autour d'eux, comme
les avares thsaurisent les richesses. Les uns disent: Si je
voulais dtruire! comme les autres: Si je voulais jouir! C'est le
mme idalisme enfantin. Enfant, moi-mme,  cette poque, je
trouvai tout simple que Marmor de Karkol, revenu des Indes,
possdt cette curiosit d'un poison comme il n'en existe pas
ailleurs, et, parmi ses kandjars et ses flches, apports au fond
de sa malle d'officier, ce flacon de pierre noire, cette jolie
babiole de destruction qu'il me montrait. Quand j'eus bien tourn
et retourn ce bijou, poli comme une agate, qu'une Alme peut-tre
avait port entre les deux globes de topaze de sa poitrine, et
dans la substance poreuse duquel elle avait imprgn sa sueur
d'or, je le jetai dans une coupe pose sur la chemine, et je n'y
pensai plus.

Eh bien! le croiriez-vous? c'tait le souvenir de ce flacon qui me
revenait!... La figure souffrante d'Herminie, sa pleur, cette
toux qui semblait sortir d'un poumon spongieux, ramolli, o dj
peut-tre s'envenimaient ces lsions profondes que la mdecine
appelle, -- n'est-ce pas, docteur? -- dans un langage plein
d'pouvantements pittoresques, des cavernes; cette bague qui, par
une concidence inexplicable, brillait tout  coup d'un clat si
trange au moment o la jeune fille toussait, comme si le
scintillement de la pierre homicide et t la palpitation de joie
du meurtrier; les circonstances d'une matine qui tait efface de
ma mmoire, mais qui y reparaissaient tout  coup: voil ce qui
m'afflua, comme un flot de penses, au cerveau! De lien pour
rattacher les circonstances passes  l'heure prsente, je n'en
avais pas. Le rapprochement involontaire qui se faisait dans ma
tte tait insens. J'avais horreur de ma propre pense. Aussi
m'efforai-je d'touffer, d'teindre en moi cette fausse lueur, ce
flamboiement qui s'tait allum, et qui avait pass dans mon me
comme l'clair de ce diamant qui tait pass sur cette table
verte!... Pour appuyer ma volont et broyer sous elle la folle et
criminelle croyance d'un instant, je regardais attentivement
Marmor de Karkol et la comtesse du Tremblay.

Ils rpondaient trs bien l'un et l'autre par leur attitude et
leur visage, que ce que j'avais os penser tait impossible!
Marmor tait toujours Marmor. Il continuait de regarder sa dame de
carreau comme si elle et reprsent l'amour dernier, dfinitif,
de toute sa vie. Mme du Tremblay, de son ct, avait sur le front,
dans les lvres et dans le regard, le calme qui ne la quittait
jamais, mme quand elle ajustait l'pigramme, car sa plaisanterie
ressemblait  une balle, la seule arme qui tue sans se passionner,
tandis que l'pe, au contraire, partage la passion de la main.
Elle et lui, lui et elle, taient deux abmes placs en face l'un
de l'autre; seulement, l'un, Karkol, tait noir et tnbreux
comme la nuit; et l'autre, cette femme ple, tait claire et
inscrutable comme l'espace. Elle tenait toujours sur son partner
des yeux indiffrents et qui brillaient d'une impassible lumire.
Seulement, comme le chevalier de Tharsis n'en finissait pas
d'examiner la bague qui renfermait le mystre que j'aurais voulu
pntrer, elle avait pris  sa ceinture un gros bouquet de
rsdas, et elle se mit  le respirer avec une sensualit qu'on
n'et, certes, pas attendue d'une femme comme elle, si peu faite
pour les rveuses volupts. Ses yeux se fermrent aprs avoir
tourn dans je ne sais quelle pmoison indicible, et, d'une
passion avide, elle saisit avec ses lvres effiles et incolores
plusieurs tiges de fleurs odorantes, et elle les broya sous ses
dents, avec une expression idoltre et sauvage, les yeux rouverts
sur Karkol. Etait-ce un signe, une entente quelconque, une
complicit, comme en ont les amants entre eux, que ces fleurs
mches et dvores en silence?... Franchement, je le crus. Elle
remit tranquillement la bague  son doigt, quand le chevalier
l'eut assez admire, et le whist continua, renferm, muet et
sombre, comme si rien ne l'avait interrompu.

Ici, encore, le conteur s'arrta. Il n'avait plus besoin de se
presser. Il nous tenait tous sous la griffe de son rcit. Peut-
tre tout le mrite de son histoire tait-il dans sa manire de la
raconter... Quand il se tut, on entendit, dans le silence du
salon, aller et venir les respirations. Moi, qui allongeais mes
regards par-dessus mon rempart d'albtre, l'paule de la comtesse
de Damnaglia, je vis l'motion marbrer de ses nuances diverses
tous ces visages. Involontairement, je cherchais celui de la jeune
Sibylle, de la sauvage enfant qui s'tait cabre aux premiers mots
de cette histoire. J'eusse aim  voir passer les clairs de la
transe dans ces yeux noirs qui font penser au tnbreux et
sinistre canal Orfano,  Venise, car il s'y noiera plus d'un
coeur. Mais elle n'tait plus sur le canap de sa mre. Inquite
de ce qui allait suivre, la sollicitude de la baronne avait sans
doute fait  sa fille quelque signe de furtive dpartie, et elle
avait disparu.

En fin de compte, -- reprit le narrateur, -- qu'y avait-il dans
tout cela qui ft de nature  m'mouvoir si fort et  se graver
dans ma mmoire comme une eau-forte, car le temps n'a pas effac
un seul des linaments de cette scne? Je vois encore la figure de
Marmor, l'expression du calme cristallis de la comtesse, se
fondant pour une minute dans la sensation de ces rsdas respirs
et triturs avec un frissonnement presque voluptueux. Tout cela
m'est rest, et vous allez comprendre pourquoi. Ces faits dont je
ne voyais pas trs bien la relation entre eux, ces faits mal
clairs d'une intuition que je me reprochais, dans l'cheveau
entortill desquels le possible et l'incomprhensible
apparaissaient, reurent plus tard une goutte de lumire qui en
dbrouilla pour jamais en moi le chaos.

Je vous ai dit, je crois, que j'avais t mis fort tard au
collge. Les deux dernires annes de mon ducation s'y coulrent
sans que je revinsse dans mon pays. Ce fut donc au collge que
j'appris, par les lettres de ma famille, la mort de Mlle Herminie
de Stasseville, victime d'une maladie de langueur dont personne ne
s'tait dout qu' la dernire extrmit, et quand la maladie
avait t incurable. Cette nouvelle, qu'on me transmettait sans
aucun commentaire, me glaa le sang du mme froid que j'avais
senti lorsque, dans le salon de mon oncle, j'avais entendu pour la
premire fois cette toux qui sonnait la mort, et qui avait dress
en moi tout  coup de si pouvantables inductions. Ceux qui ont
l'exprience des choses de l'me me comprendront, quand je dirai
que je n'osai pas faire une seule question sur cette perte
soudaine d'une jeune fille, enleve  l'affection de sa mre et
aux plus belles esprances de la vie. J'y pensai d'une manire
trop tragique pour en parler  qui que ce ft. Revenu chez mes
parents, je trouvai la ville de *** bien change; car, en
plusieurs annes, les villes changent comme les femmes: on ne les
reconnatrait plus. C'tait aprs 1830. Depuis le passage de
Charles X, qui l'avait traverse pour aller s'embarquer 
Cherbourg, la plupart des familles nobles que j'avais connues
pendant mon enfance vivaient retires dans les chteaux
circonvoisins. Les vnements politiques avaient frapp d'autant
plus ces familles, qu'elles avaient cru  la victoire de leur
parti et qu'elles taient retombes d'une esprance. En effet,
elles avaient vu le moment o le droit d'anesse, relev par le
seul homme d'Etat qu'ait eu la Restauration, allait rtablir la
socit franaise sur la seule base de sa grandeur et de sa force;
puis, tout  coup, cette ide, doublement juste de justesse et de
justice, qui avait brill aux regards de ces hommes, dupes
sublimes de leur dvouement monarchique, comme un ddommagement 
leurs souffrances et  leur ruine, comme un dernier lambeau de
vair et d'hermine qui doublt leur cercueil et rendt moins dur
leur dernier sommeil, prir sous le coup d'une opinion publique
qu'on n'avait su ni clairer ni discipliner. La petite ville dont
il a t si souvent question dans ce rcit, n'tait plus qu'un
dsert de persiennes fermes et de portes cochres qui ne
s'ouvraient plus. La rvolution de Juillet avait effray les
Anglais, et ils taient partis d'une ville dont les moeurs et les
habitudes avaient reu des vnements une si forte rupture. Mon
premier soin avait t de demander ce qu'tait devenu M. Marmor de
Karkol. On me rpondit qu'il tait retourn aux Indes sur un
ordre de son gouvernement. La personne qui me dit cela tait
prcisment cet ternel chevalier de Tharsis, l'un des quatre de
la fameuse partie du diamant (fameuse, du moins elle l'tait pour
moi), et son oeil, en me renseignant, se fixa sur les miens avec
l'expression d'un homme qui veut tre interrog. Aussi, presque
involontairement, car les mes se devinent bien avant que la
volont n'ait agi:

-- Et Mlle du Tremblay de Stasseville?... -- lui dis-je.

-- Vous saviez donc quelque chose?... -- me rpondit-il assez
mystrieusement, comme si nous avions eu cent paires d'oreilles 
nous couter, et nous tions seuls.

-- Mais non, -- lui dis-je, -- je ne sais rien.

-- Elle est morte, -- reprit-il, -- de la poitrine, comme sa
fille, un mois aprs le dpart de ce diable de Marmor de Karkol.

-- Pourquoi cette date? -- fis-je alors, -- et pourquoi me parlez-
vous de Marmor de Karkol?...

-- C'est donc la vrit, rpondit-il, -- que vous ne savez rien!
Eh bien! mon cher, il parat qu'elle tait sa matresse. Du moins
l'a-t-on fait entendre ici, quand on en parlait  voix basse. 
prsent, on n'ose plus en parler. C'tait une hypocrite du premier
ordre que cette comtesse. Elle l'tait comme on est blonde ou
brune, elle tait ne cela. Aussi pratiquait-elle le mensonge au
point d'en faire une vrit, tant elle tait simple et naturelle,
sans effort et sans affectation en tout.  travers une habilet si
profonde qu'on n'a su que depuis bien peu de temps que c'en tait
une, il a transpir des bruits bientt touffs par la terreur qui
les transmettait...  les entendre, cet Ecossais qui n'aimait que
les cartes, n'a pas t seulement l'amant de la comtesse, laquelle
ne le recevait jamais chez elle comme tout le monde, et, mauvaise
comme le dmon, lui campait son pigramme comme  pas un de nous,
quand l'occasion s'en prsentait!... Mon Dieu, ceci ne serait
rien, s'il n'y avait que cela! Mais le pis est, dit-on, que le
dieu du chelem avait fait chelem toute la famille. Cette pauvre
petite Herminie l'adorait en silence. Mlle Ernestine de Beaumont
vous le dira si vous le voulez. C'tait comme une fatalit. Lui,
l'aimait-il? Aimait-il la mre? Les aimait-il toutes les deux? Ne
les aimait-il ni l'une ni l'autre? Trouvait-il seulement la mre
bonne pour entretenir sa mise au jeu?... Qui sait? Ici l'histoire
est fort obscure. Tout ce qu'on certifie, c'est que la mre, dont
l'me tait aussi sche que le corps, s'tait prise d'une haine
pour sa fille, qui n'a pas peu contribu  la faire mourir.

-- On dit cela! -- repris-je, plus pouvant d'avoir pens juste
que je ne l'avais t d'avoir pens faux, -- mais qui peut savoir
cela?... Karkol n'tait pas un fat. Ce n'est pas lui qui se
serait permis des confidences. On n'a pu jamais rien savoir de sa
vie. Il n'aura pas commenc d'tre confiant, ou indiscret, 
propos de la comtesse de Stasseville.

-- Non, -- rpondit le chevalier de Tharsis. -- Les deux
hypocrites faisaient la paire. Il est parti comme il est venu,
sans qu'aucun de nous ait pu dire: "Il tait autre chose qu'un
joueur." Mais, si parfaite de ton et de tenue que ft dans le
monde l'irrprochable comtesse, les femmes de chambre, pour
lesquelles il n'est point d'hrones, ont racont qu'elle
s'enfermait avec sa fille, et qu'aprs de longues heures de tte-
-tte, elles sortaient plus ples l'une que l'autre, mais la
fille toujours davantage et les yeux abms de pleurs.

-- Vous n'avez pas d'autres dtails et d'autres certitudes,
chevalier? -- lui dis-je, pour le pousser et voir plus clair. --
Mais vous n'ignorez pas ce que sont des propos de femmes de
chambre... On en saurait probablement davantage par Mlle de
Beaumont.

-- Mlle de Beaumont! -- fit le Tharsis. -- Ah! elles ne s'aimaient
pas, la comtesse et elle, car c'tait le mme genre d'esprit
toutes les deux! Aussi la survivante ne parle-t-elle de la morte
qu'avec des yeux imprcatoires et des rticences perfides. Il est
sr qu'elle veut faire croire les choses les plus atroces... et
qu'elle n'en sait qu'une, qui ne l'est pas... l'amour d'Herminie
pour Karkol.

-- Et ce n'est pas savoir grand-chose, chevalier, -- repris-je. --
Si l'on savait toutes les confidences que se font les jeunes
filles entre elles, on mettrait; sur le compte de l'amour la
premire rverie venue. Or, vous avouerez qu'un homme comme ce
Karkol avait bien tout ce qui fait rver.

-- C'est vrai, -- dit le vieux Tharsis, -- mais on a plus que des
confidences de jeunes filles. Vous rappelez-vous... non! vous
tiez trop enfant, mais on l'a assez remarqu dans notre
socit... que Mme Stasseville, qui n'avait jamais rien aim, pas
plus les fleurs que tout le reste, car je dfie de pouvoir dire
quels taient les gots de cette femme-l, portait toujours vers
la fin de sa vie un bouquet de rsdas  sa ceinture, et qu'en
jouant au whist, et partout, elle en rompait les tiges pour les
mchonner, si bien qu'un beau jour Mlle de Beaumont demanda 
Herminie, avec une petite roulade de raillerie dans la voix,
depuis quand sa mre tait herbivore?...

-- Oui, je m'en souviens, -- lui rpondis-je. Et de fait, je
n'avais jamais oubli la manire fauve, et presque amoureusement
cruelle, dont la comtesse avait respir et mang les fleurs de son
bouquet,  cette partie de whist qui avait t pour moi un
vnement.

-- Eh bien! -- fit le bonhomme, -- ces rsdas venaient d'une
magnifique jardinire que Mme de Stasseville avait dans son salon.
Oh! le temps n'tait plus o les odeurs lui faisaient mal. Nous
l'avions vue ne pouvoir les souffrir, depuis ses dernires
couches, pendant lesquelles on avait failli la tuer, nous contait-
elle langoureusement, avec un bouquet de tubreuses.  prsent,
elle les aimait et les recherchait avec fureur. Son salon
asphyxiait comme une serre dont on n'a pas encore soulev les
vitrages  midi.  cause de cela, deux ou trois femmes dlicates
n'allaient plus chez elle. C'taient l des changements! Mais on
les expliquait par la maladie et par les nerfs. Une fois morte, et
quand il a fallu fermer son salon, -- car le tuteur de son fils a
fourr au collge ce petit imbcile, que voil riche comme doit
tre un sot, -- on a voulu mettre ces beaux rsdas en pleine
terre et l'on a trouv dans la caisse, devinez quoi!... le cadavre
d'un enfant qui avait vcu...

Le narrateur fut interrompu par le cri trs vrai de deux ou trois
femmes, pourtant bien brouilles avec le naturel. Depuis
longtemps, il les avait quittes; mais, ma foi, pour cette
occasion il leur revint. Les autres, qui se dominaient davantage,
ne se permirent qu'un haut-le-corps, mais il fut presque
convulsif.

-- Quel oubli et quelle oubliette! -- fit alors, avec sa lgret
qui rit de tout, cette aimable petite pourriture ambre, le
marquis de Gourdes, que nous appelons le dernier des marquis, un
de ces tres qui plaisanteraient derrire un cercueil et mme
dedans.

-- D'o venait cet enfant? -- ajouta le chevalier de Tharsis, en
ptrissant son tabac dans sa bote d'caille. -- De qui tait-il?
Etait-il mort de mort naturelle? L'avait-on tu?... Qui l'avait
tu?... Voil ce qu'il est impossible de savoir et ce qui fait
faire, mais bien bas, des suppositions pouvantables.

-- Vous avez raison, chevalier, -- lui rpondis-je, renfonant en
moi plus avant ce que je croyais savoir de plus que lui. -- Ce
sera toujours un mystre, et mme qu'il sera bon d'paissir
jusqu'au jour o l'on n'en soufflera plus un seul mot.

-- En effet, -- dit-il, -- il n'y a que deux tres au monde qui
savent rellement ce qu'il en est, et il n'est pas probable qu'ils
le publient, ajouta-t-il, avec un sourire de ct. -- L'un est ce
Marmor de Karkol, parti pour les Grandes-Indes, la malle pleine
de l'or qu'il nous a gagn. On ne le reverra jamais. L'autre...

-- L'autre? -- fis-je tonn.

-- Ah! l'autre, -- reprit-il, avec un clignement d'oeil qu'il
croyait bien fin, -- il y a encore moins de danger pour l'autre.
C'est le confesseur de la comtesse. Vous savez, ce gros abb de
Trudaine, qu'ils ont, par parenthse, nomm dernirement au sige
de Bayeux.

-- Chevalier, . -- lui dis-je alors, frapp d'une ide qui
m'illumina, mieux que tout le reste, cette femme naturellement
cache, qu'un observateur  lunettes comme le chevalier de Tharsis
appelait hypocrite, parce qu'elle avait mis une nergique volont
par-dessus ses passions, peut-tre pour en redoubler l'orageux
bonheur, -- chevalier, vous vous tes tromp. Le voisinage de la
mort n'a pas entrouvert l'me scelle et mure de cette femme,
digne de l'Italie du seizime sicle plus que de ce temps. La
comtesse du Tremblay de Stasseville est morte... comme elle a
vcu. La voix du prtre s'est brise contre cette nature
impntrable qui a emport son secret. Si le repentir le lui et
fait verser dans le coeur du ministre de la misricorde ternelle,
on n'aurait rien trouv dans la jardinire du salon.

Le conteur avait fini son histoire, ce roman qu'il avait promis et
dont il n'avait montr que ce qu'il en savait, c'est--dire les
extrmits. L'motion prolongeait le silence. Chacun restait dans
sa pense et compltait, avec le genre d'imagination qu'il avait,
ce roman authentique dont on n'avait  juger que quelques dtails
dpareills.  Paris, o l'esprit jette si vite l'motion par la
fentre, le silence, dans un salon spirituel, aprs une histoire,
est le plus flatteur des succs:

-- Quel aimable dessous de cartes ont vos parties de whist! -- dit
la baronne de Saint-Albiti, joueuse comme une vieille
ambassadrice. -- C'est trs vrai ce que vous disiez.  moiti
montr il fait plus d'impression que si l'on avait retourn toutes
les cartes et qu'on et vu tout ce qu'il y avait dans le jeu.

-- C'est le fantastique de la ralit, -- fit gravement le
docteur.

-- Ah! -- dit passionnment Mlle Sophie de Revistal, -- il en est
galement de la musique et de la vie. Ce qui fait l'expression de
l'une et de l'autre, ce sont les silences bien plus que les
accords.

Elle regarda son amie intime, l'altire comtesse de Damnaglia, au
buste inflexible, qui rongeait toujours le bout d'ivoire, incrust
d'or, de son ventail. Que disait l'oeil d'acier bleutre de la
comtesse?... Je ne la voyais pas, mais son dos, o perlait une
sueur lgre, avait une physionomie. On prtend que, comme Mme de
Stasseville, la comtesse de Damnaglia a la force de cacher bien
des passions et bien du bonheur.

-- Vous m'avez gt des fleurs que j'aimais, -- dit la baronne de
Mascranny, en se retournant de trois quarts vers le romancier. Et,
cassant le cou  une rose bien innocente qu'elle prit  son
corsage et dont elle parpilla les dbris dans une espce
d'horreur rveuse:

-- Voil qui est fini! -- ajouta-t-elle; -- je ne porterai plus de
rsdas.


 un dner d'athes

Ceci est digne de gens sans Dieu. (ALLEN)

Le jour tombait depuis quelques instants dans les rues de la ville
de ***. Mais, dans l'glise de cette petite et expressive ville de
l'Ouest, la nuit tait tout  fait venue. La nuit avance presque
toujours dans les glises. Elle y descend plus vite que partout
ailleurs, soit  cause des reflets sombres des vitraux, quand il y
a des vitraux, soit  cause de l'entrecroisement des piliers, si
souvent compars aux arbres des forts, et aux ombres portes par
les votes. Cette nuit des glises, qui devance un peu la mort
dfinitive du jour au dehors, n'en fait gure nulle part fermer
les portes. Gnralement, elles restent ouvertes, l'Angelus sonn,
-- et mme quelquefois trs tard, la veille des grandes ftes par
exemple, dans les villes dvotes, o l'on se confesse en grand
nombre pour les communions du lendemain. Jamais,  aucune heure de
la journe, les glises de province ne sont plus hantes par ceux
qui les frquentent qu' cette heure vesprale o les travaux
cessent, o la lumire agonise, et o l'me chrtienne se prpare
 la nuit, --  la nuit qui ressemble  la mort et laquelle la
mort peut venir.  cette heure-l, on sent vraiment trs bien que
la religion chrtienne est la fille des catacombes et qu'elle a
toujours quelque chose en elle des mlancolies de son berceau.
C'est  ce moment, en effet, que ceux qui croient encore  la
prire aiment  venir s'agenouiller et s'accouder, le front dans
leurs mains, en ces nuits mystrieuses des nefs vides, qui
rpondent certainement au plus profond besoin de l'me humaine,
car si pour nous autres mondains et passionns, le tte--tte en
cachette avec la femme aime nous parat plus intime et plus
troublant dans les tnbres, pourquoi n'en serait-il pas de mme
pour les mes religieuses avec Dieu, quand il fait noir devant ses
tabernacles, et qu'elles lui parlent, de bouche  oreille, dans
l'obscurit?

Or, c'est ainsi qu'elles semblaient lui parler dans l'glise de
*** ce jour-l, les mes pieuses qui y taient venues faire leurs
prires du soir, selon leur coutume. Quoique dans la ville, grise
d'un crpuscule brumeux d'automne, les rverbres ne fussent pas
encore allums, -- ni la petite lampe grillage de la statue de la
Vierge, qu'on voyait  la faade de l'htel des dames de la
Varengerie, et qui n'y est plus  prsent, -- il y avait plus de
deux heures que les Vpres taient finies, -- car c'tait
dimanche, ce jour-l, -- et le nuage d'encens qui forme longtemps
un dais bleutre dans l'en-haut des votes du choeur, aprs les
Offices, s'y tait vapor. La nuit, paisse dj dans l'glise, y
talait sa grande draperie d'ombre qui semblait, comme une voile
tombant d'un mt, dferler des cintres. Deux maigres cierges,
perchs au tournant de deux piliers de la nef, assez loigns l'un
de l'autre, et la lampe du sanctuaire, piquant sa petite toile
immobile dans le noir du choeur, plus profond que tout ce qui
tait noir  l'entour, faisaient ramper sur les tnbres qui
noyaient la nef et les bas-cts, une lueur fantmale plutt
qu'une lumire.  cette filtration de clart incertaine, il tait
possible de se voir douteusement et confusment, mais il tait
impossible de se reconnatre... On apercevait bien, ici et l,
dans les pnombres, des groupes plus opaques que les fonds sut
lesquels ils se dtachaient vaguement, -- des dos courbs, --
quelques coiffes blanches de femmes du peuple agenouilles par
terre, -- deux ou trois mantelets qui avaient baiss leurs
capuchons; mais c'tait tout. On s'entendait mieux qu'on ne se
voyait. Toutes ces bouches qui priaient  voix basse, dans ce
grand vaisseau silencieux et sonore, et par le silence rendu plus
sonore, faisaient ce susurrement singulier qui est comme le bruit
d'une fourmilire d'mes, visibles seulement  l'oeil de Dieu. Ce
susurrement continu et menu, coup, par intervalles, de soupirs,
ce murmure labial, -- si impressionnant dans les tnbres d'une
glise muette, -- n'tait troubl par rien, si ce n'est, parfois,
par une des portes des bas-cts, qui roulait sur ses gonds et
claquait en se refermant derrire la personne qui venait d'entrer;
-- le bruit alerte et clair d'un sabot qui longeait l'ore des
chapelles; -- une chaise qui, heurte dans l'obscurit, tombait; -
- et, de temps en temps, une ou deux toux, de ces toux retenues de
dvotes qui les musiquent et qui les fltent, par respect pour les
saints chos de la maison du Seigneur. Mais ces bruits qui
n'taient que le passage rapide d'un son, n'interrompaient pas ces
mes attentives et ferventes dans le train-train de leurs prires
et l'ternit de leur susurrement.

Et voil pourquoi, de ce groupe de fidles, recueillis et
rassembls chaque soir dans l'glise de ***, aucun ne prit garde 
un homme qui en et assurment tonn plus d'un, s'il avait fait
assez de jour ou de clart pour qu'il ft possible de le
reconnatre. Ce n'tait pas, lui, un hanteur d'glise. On ne l'y
voyait jamais. Il n'y avait pas mis le pied depuis qu'il tait
revenu, aprs des annes d'absence, habiter momentanment sa ville
natale. Pourquoi donc y entrait-il ce soir-l?... Quel sentiment,
quelle ide, quel projet l'avait dcid  franchir le seuil de
cette porte, devant laquelle il passait plusieurs fois par jour
comme si elle n'et pas exist?... C'tait un homme haut en tout,
qui avait d courber sa fiert autant que sa grande taille pour
passer sous la petite porte basse cintre, et verdie par les
humidits de ce pluvieux climat de l'Ouest; et qu'il avait prise
pour entrer. Il ne manquait pas, aprs tout, de posie dans sa
tte de feu. Quand il entra dans ce lieu, qu'il avait probablement
dsappris, fut-il frapp de l'aspect presque tombal de cette
glise, qui, de construction, ressemble  une crypte, car elle est
plus basse que le pav de la place sur laquelle elle est btie, et
son portail,  escalier intrieur de quelques marches, plus lev
que le matre autel?... Il n'avait pas lu sainte Brigitte. S'il
l'avait lue, il aurait, en entrant dans cette atmosphre nocturne,
pleine de mystrieux chuchotements, pens  la vision de son
Purgatoire,  ce dortoir, morne et terrible, o l'on ne voit
personne et o l'on entend des voix basses et des soupirs qui
sortent des murs... Quelle que ft, du reste, son impression,
toujours est-il qu'il s'arrta, peu sr de lui-mme et de ses
souvenirs, s'il en avait, au milieu de la contre-alle dans
laquelle il s'tait engag. Pour qui l'et observ, il cherchait
videmment quelqu'un ou quelque chose, qu'il ne trouvait pas dans
ces ombres... Cependant, quand ses yeux s'y furent un peu faits et
qu'il put retrouver autour de lui les contours des choses, il
finit par apercevoir une vieille mendiante, croule, plutt
qu'agenouille, pour dire son chapelet,  l'extrmit du banc des
pauvres, et il lui demanda, en la touchant  l'paule, la chapelle
de la Vierge et le confessionnal d'un prtre de la paroisse qu'il
lui nomma. Renseign par cette vieille habitue du banc des
pauvres qui, depuis cinquante ans peut-tre, semblait faire partie
du mobilier de l'glise de *** et lui appartenir autant que les
marmousets de ses gargouilles, l'homme en question arriva, sans
trop d'encombre,  travers les chaises dranges et disperses par
les Offices de la journe, et se planta juste debout devant le
confessionnal qui est au fond de la chapelle. Il y resta les bras
croiss, comme les ont presque toujours, dans les glises, les
hommes qui n'y viennent pas pour prier et qui veulent pourtant y
avoir une attitude convenable et grave. Plusieurs dames de la
congrgation du Saint-Rosaire, alors en oraison autour de cette
chapelle, si elles avaient remarqu cet homme, n'auraient pu le
distinguer autrement que par je ne dirai pas l'impit, mais la
non pit de son attitude. D'ordinaire, il est vrai, les soirs de
confession, il y avait auprs de la quenouille de la Vierge, orne
de ses rubans, un cierge tors de cire jaune allum et qui
clairait la chapelle; mais, comme on avait communi en foule le
matin et qu'il n'y avait plus personne au confessionnal, le prtre
de ce confessionnal, qui y faisait solitairement sa mditation, en
tait sorti, avait teint le cierge de cire jaune, et tait rentr
dans son espce de cellule en bois pour y reprendre sa mditation,
sous l'influence de cette obscurit qui empche toute distraction
extrieure et qui fconde le recueillement. Etait-ce ce motif,
tait-ce hasard, caprice, conomie ou quelque autre raison de ce
genre, qui avait dtermin l'action trs simple de ce prtre?
Mais,  coup sr, cette circonstance sauva l'incognito, s'il
tenait  le garder, de l'homme entr dans la chapelle, et qui,
d'ailleurs, n'y demeura que peu d'instants... Le prtre, qui avait
teint son cierge avant son arrive, l'ayant aperu  travers les
barreaux de sa porte  claire-voie; rouvrit toute grande cette
porte, sans quitter le fond du confessionnal dans lequel il tait
assis; et l'homme, dcroisant ses bras, tendit au prtre un objet
indiscernable qu'il avait tir de sa poitrine:

-- Tenez, mon pre! -- dit-il d'une voix basse, mais distincte. --
Voil assez longtemps que je le trane avec moi!

Et il n'en fut pas dit davantage. Le prtre, comme s'il et su de
quoi il s'agissait, prit l'objet et referma tranquillement la
porte de son confessionnal. Les dames de la congrgation du Saint-
Rosaire crurent que l'homme qui avait parl au prtre allait
s'agenouiller et se confesser, et furent extrmement tonnes de
le voir descendre le degr de la chapelle d'un pied leste, et
regagner la contre-alle par o il tait venu.

Mais, si elles furent surprises, il fut encore plus surpris
qu'elles, car, au beau milieu de cette contre-alle qu'il
remontait pour sortir de l'glise, il fut saisi brusquement par
deux bras vigoureux, et un rire, abominablement scandaleux dans un
lieu si saint, partit presque  deux pouces de sa figure.
Heureusement pour les dents qui riaient qu'il les reconnut, si
prs de ses yeux!

-- Sacr nom de Dieu! -- fit en mme temps le rieur  mi-voix,
mais pas de manire cependant qu'on n'entendt pas, prs de l, le
blasphme et l'autre irrvrente parole, -- qu'est-ce que tu fous
donc, Mesnil, dans une glise,  pareille heure? Nous ne sommes
plus en Espagne, comme au temps o nous chiffonnions si joliment
les guimpes des religieuses d'Avila.

Celui qu'il avait appel Mesnil eut un geste de colre.

-- Tais-toi! -- dit-il, en rprimant l'clat d'une voix qui ne
demandait qu' retentir. -- Es-tu ivre?... Tu jures dans une
glise comme dans un corps de garde. Allons! pas de sottises! et
sortons d'ici dcemment tous deux.

Et il doubla le pas, enfila, suivi de l'autre, la petite porte
basse, et quand, dehors et  l'air libre de la rue, ils eurent pu
reprendre la plnitude de leur voix:

-- Que tous les tonnerres de l'enfer te brlent, Mesnil! --
continua l'autre, qui paraissait comme enrag. -- Vas-tu donc te
faire capucin?... Vas-tu donc manger de la messe?... Toi,
Mesnilgrand, toi, le capitaine de Chamboran, comme un calotin,
dans une glise!

-- Tu y tais bien, toi! -- dit Mesnil, avec tranquillit.

-- J'y tais pour t'y suivre. Je t'ai vu y entrer, plus tonn de
a, ma parole d'honneur, que si j'avais vu violer ma mre. Je me
suis dit: Qu'est-ce donc qu'il va faire dans cette grange 
prtraille?... Puis j'ai pens qu'il y avait l quelque damne
anguille de jupe sous roche, et j'ai voulu voir pour quelle
grisette ou pour quelle grande dame de la ville tu y allais.

-- Je n'y suis all que pour moi seul, mon cher, -- dit Mesnil,
avec l'insolence froide du plus complet mpris, de ce mpris qui
se soucie bien de ce qu'on pense.

-- Alors, tu m'tonnes plus diablement que jamais!

-- Mon cher, -- reprit Mesnil, en s'arrtant, -- les hommes...
comme moi, n'ont t faits, de toute ternit, que pour tonner
les hommes... comme toi.

Et, tournant le dos et htant le pas, comme quelqu'un qui n'entend
pas tre suivi, il monta la rue de Gisors et regagna la place
Thurin, dans un des angles de laquelle il demeurait.

Il demeurait chez son pre, le vieux M. de Mesnilgrand comme on
l'appelait par la ville, quand on en parlait. C'tait un vieillard
riche et avare (prtendait-on), dur  la dtente, -- c'tait le
mot dont on se servait, -- qui depuis longues annes vivait retir
de toutes compagnies, except pendant les trois mois que son fils,
qui habitait Paris, venait passer dans la ville de ***. Alors, ce
vieux M. de Mesnilgrand, qui ne voyait pas un chat d'ordinaire, se
mettait  inviter et  recevoir les anciens amis et camarades de
rgiment de son fils et  se gaver de ces somptueux dners
d'avare,  faire partout, disaient les rabelaisiens de l'endroit,
fort malproprement et fort ingratement aussi, car la chre (cette
chre de vilain vante par les proverbes) y tait excellente.

Pour vous en donner une ide, il y avait,  cette poque-l, dans
la ville de ***, un fameux receveur particulier des finances, qui
avait, quand il y arriva, produit l'effet d'un carrosse  six
chevaux entrant dans une glise. C'tait un assez mince financier
que ce gros homme, mais la nature s'tait amuse  en faire, de
vocation, un grand cuisinier. On racontait qu'en 1814, il avait
apport  Louis XVIII, dtalant vers Gand, d'une main la caisse de
son arrondissement, et de l'autre un coulis de truffes qui
semblait avoir t cuisin par les sept diables des pchs
capitaux, tant il tait dlicieux; Louis XVIII avait, comme de
juste, pris la caisse sans dire seulement merci; mais, de
reconnaissance pour le coulis, il avait orn l'estomac prpotent
de ce matre queux de gnie, pouss en pleines finances, de son
grand cordon noir de Saint-Michel, qu'on n'accordait gure qu'
des savants ou  des artistes. Avec ce large cordon moir,
toujours plaqu sur son gilet blanc, et son crachat d'or allumant
sa bedaine, ce Turcaret de M. Deltocq (il s'appelait Deltocq),
qui, les jours de Saint-Louis, portait l'pe et l'habit de
velours  la franaise, orgueilleux et insolent comme trente-six
cochers anglais poudrs d'argent, et qui croyait que tout devait
cder  l'empire de ses sauces, tait pour la ville de ***, un
personnage de vanit et de faste presque solaire... Eh bien! c'est
avec ce haut personnage dnatoire, qui se vantait de pouvoir faire
quarante-neuf potages maigres d'espces diffrentes, mais qui ne
savait pas combien il en pouvait faire de gras, -- c'tait
l'infini! -- que la cuisinire du vieux M. de Mesnilgrand luttait,
et  qui elle donnait des inquitudes, pendant le sjour  *** de
son fils, au vieux M. de Mesnilgrand!

Il en tait fier, de son fils; -- mais aussi, il en tait triste,
ce grand vieillard de pre, et il y avait de quoi! Son jeune
homme, comme il l'appelait, quoiqu'il et quarante ans passs,
avait eu la vie brise du mme coup qui avait mis l'Empire en
miettes et renvers la fortune de Celui qui alors n'tait plus que
l'EMPEREUR, comme s'il avait perdu son nom dans sa fonction et
dans sa gloire! Parti comme vlite  dix-huit ans, de l'toffe
dans laquelle se taillaient les marchaux  cette poque, le fils
Mesnilgrand avait fait les guerres de l'Empire, ayant sur son
kolback tous les panaches de l'esprance; mais le tonnerre final
de Waterloo avait brl jusqu' ras de terre ses dernires
ambitions. Il tait de ceux que la Restauration ne reprit pas 
son service, parce qu'ils n'avaient pu rsister  la fascination
du retour de l'le d'Elbe, qui fit oublier leurs serments aux
hommes les plus forts, comme s'ils avaient perdu leur libre
arbitre. Le chef d'escadron Mesnilgrand, celui dont les officiers
de Chamboran, ce rgiment romanesquement brave, disaient: On peut
tre aussi brave que Mesnilgrand; mais davantage, c'est
impossible! vit de ses camarades de rgiment, qui n'avaient pas
des tats de service comparables aux siens, devenir,  sa
moustache, colonels des plus beaux rgiments de la Garde Royale;
et, quoiqu'il ne ft pas jaloux, ce lui fut une cruelle
angoisse... C'tait une nature de l'intensit la plus redoutable.
La discipline militaire d'un temps o elle fut presque romaine,
fut seule capable d'endiguer les passions de ce violent qui -- de
ses passions inexprimablement terribles -- avait rvolt sa ville
natale avant dix-huit ans, et failli mourir. Avant dix-huit ans,
en effet, des excs de femmes, des excs insenss, lui avaient
donn une maladie nerveuse, une espce de tabes dorsal pour lequel
il avait fallu lui brler la colonne vertbrale avec des moxas.
Cette mdication effrayante qui pouvanta la ville de *** comme
ses excs l'avaient pouvante, fut un genre de supplice
exemplaire dont les pres de famille de la ville infligrent la
vue  leurs fils, pour les moraliser, comme on moralise les
peuples par la terreur. Ils les menrent voir brler le jeune
Mesnilgrand, qui n'chappa aux morsures du feu, dirent les
mdecins, que grce  une organisation d'enfer; c'tait le mot,
puisqu'elle avait si bien rsist  la flamme. Aussi quand, avec
cette organisation si prodigieusement exceptionnelle, qui, aprs
les moxas, rsista plus tard aux fatigues, aux blessures et  tous
les flaux qui puissent fondre sur un homme de guerre,
Mesnilgrand, robuste encore, se vit, en pleine maturit, sans le
grand avenir militaire qu'il avait rv, sans but dsormais, les
bras casss et l'pe cloue au fourreau, ses sentiments
s'exasprrent jusqu' la fureur la plus aigu. S'il fallait, pour
le faire comprendre, chercher dans l'histoire un homme  qui
comparer Mesnilgrand, on serait oblig de remonter jusqu'au fameux
Charles le Tmraire, duc de Bourgogne. Un moraliste ingnieux,
proccup du non-sens de nos destines, a, pour l'expliquer,
prtendu que les hommes ressemblent  des portraits dont les uns
ont la tte ou la poitrine coupe par leurs cadres, sans
proportion avec leur grandeur naturelle, et dont les autres
disparaissent, rapetisss et rduits  l'tat de nains par
l'absurde immensit du leur. Mesnilgrand, fils d'un simple
hobereau bas-normand, qui devait mourir dans l'obscurit de la vie
prive, aprs avoir manqu la grande gloire historique pour
laquelle il tait n, se rencontra avoir, -- et pour quoi en
faire? -- l'pouvante puissance de furie continue, d'envenimement
et d'ulcration enrage, qu'avait ce Tmraire, que l'histoire
appelle aussi le Terrible Waterloo, qui l'avait jet sur le pav,
fut pour lui, en une fois, ce que Granson et Morat avaient t, en
deux, pour cette foudre humaine qui s'teignit dans les neiges de
Nancy. Seulement, il n'y eut pas de neige et de Nancy pour
Mesnilgrand, le chef d'escadron dgomm, comme disent les gens qui
dshonorent tout, avec leur bas vocabulaire.  cette poque, on
crut qu'il se tuerait, ou qu'il deviendrait fou. Il ne se tua
point, et sa tte rsista. Il ne devint pas fou. Il l'tait dj,
dirent les rieurs, car il y a toujours des rieurs. S'il ne se tua
pas, -- et, sa nature tant donne, ses amis auraient pu lui
demander, mais ne lui demandrent pas pourquoi, -- il n'tait pas
homme  se laisser manger le coeur par le vautour, sans essayer
d'craser le bec du vautour. Comme Alfiri, cet incroyable
volontaire d'Alfiri, qui, ne sachant rien que dompter des
chevaux, apprit le grec  quarante ans et fit mme des vers grecs,
Mesnilgrand se jeta, ou plutt se prcipita dans la peinture,
c'est--dire dans ce qu'il y avait de plus loign de lui,
exactement comme on monte au septime tage pour se tuer mieux, en
tombant de plus haut, quand on veut se jeter par la fentre. Il ne
savait pas un mot de dessin, et il devint peintre comme Gricault,
qu'il avait, je crois, connu aux Mousquetaires. Il travailla...
avec la furie de la fuite devant l'ennemi, disait-il, avec un rire
amer, exposa, fit clat, n'exposa plus, crevant ses toiles aprs
les avoir peintes, et recommenant de travailler avec un
infatigable acharnement. Cet officier, qui avait toujours vcu le
bancal  la main, emport par son cheval  travers l'Europe, passa
sa vie piqu devant un chevalet, sabrant la toile de son pinceau,
et tellement dgot de la guerre, -- le dgot de ceux qui
adorent! -- que ce qu'il peignait le plus, c'taient des paysages,
des paysages comme ceux qu'il avait ravags. Tout en les peignant,
il mchait je ne sais quel mastic d'opium, ml au tabac qu'il
fumait jour et nuit, car il s'tait fait construire une espce de
houka de son invention, dans lequel il pouvait fumer, mme en
dormant. Mais ni les narcotiques, ni les stupfiants, ni aucun des
poisons avec lesquels l'homme se paralyse et se tue en dtail, ne
purent endormir ce monstre de fureur, qui ne s'assoupissait jamais
en lui et qu'il appelait le crocodile de sa fontaine, un crocodile
phosphorescent dans une fontaine de feu! D'aucuns, qui le
connaissaient mal, le crurent longtemps carbonaro. Mais, pour ceux
qui le connaissaient mieux, il y avait trop de dclamation et de
libralisme bte dans le carbonarisme, pour qu'un homme aussi
absolu tombt dans des niaiseries qu'il jugeait, avec la ferme
judiciaire de son pays. Et de fait, en dehors de ses passions,
dont l'extravagance avait t quelquefois sans limites, il avait
le sentiment net de la ralit qui distingue les hommes de race
normande. Il ne donna jamais dans l'illusion des conspirations. Il
avait prdit au gnral Berton sa destine. D'un autre ct, les
ides dmocratiques sur lesquelles les Imprialistes s'appuyrent
sous la Restauration, pour mieux conspirer, lui rpugnaient
d'instinct. Il tait profondment aristocrate. Il ne l'tait pas
seulement de naissance, de caste, de rang social; il l'tait de
nature, comme il tait lui, et pas un autre, et comme il l'et t
encore, aurait-il t le dernier cordonnier de sa ville, Il
l'tait enfin, comme dit Henri Heine, par sa grande manire de
sentir, et non point bourgeoisement,  la faon des parvenus qui
aiment les distinctions extrieures. Il ne portait pas ses
dcorations. Son pre, le voyant  la veille de devenir colonel,
quand s'croula l'Empire, lui avait constitu un majorat de baron;
mais il n'en prit jamais le titre, et, sur ses cartes et pour tout
le monde, il ne fut que le chevalier de Mesnilgrand. Les titres,
vids des privilges politiques dont ils taient bourrs
autrefois, et qui en faisaient de vraies armes de guerre, ne
valaient pas plus  ses yeux que des corces d'orange quand
l'orange n'y est plus, et il s'en moquait bien, mme devant ceux
qui les respectaient. Il en donna la preuve, un jour, dans cette
petite ville de ***, entiche de noblesse, o les anciens
seigneurs terriens du pays, ruins et vols par la Rvolution,
avaient, peut-tre pour se consoler, l'inoffensive manie de
s'attribuer entre eux des titres de comte et de marquis, que leurs
familles trs anciennes, et n'ayant nul besoin de cela pour tre
trs nobles, n'avaient jamais ports. Mesnilgrand, qui trouvait
cette usurpation ridicule, prit un moyen hardi pour la faire
cesser. Un soir de runion dans une des maisons les plus
aristocratiques de la ville, il dit au domestique: Annoncez le
duc de Mesnilgrand. Et le domestique, tonn, annona d'une voix
de Stentor: Monsieur le duc de Mesnilgrand! Ce fut un haut-le-
corps gnral. Ma foi, dit-il, voyant l'effet qu'il avait
produit, en tant que tout le monde se donne un titre, j'ai mieux
aim prendre celui-l! On ne souffla mot. Et mme quelques-uns de
bonne humeur se mirent  rire dans les petits coins; mais on ne
recommena plus. Il y a toujours des Chevaliers errants dans le
monde. Ils ne redressent plus les torts avec la lance, mais les
ridicules avec la raillerie, et Mesnilgrand tait de ces
Chevaliers-l.

Il avait le don du sarcasme. Mais ce n'tait pas le seul don que
le Dieu de la force lui et fait. Quoique, dans son conomie
animale, le caractre ft sur le premier plan, comme chez presque
tous les hommes d'action, l'esprit, rest en seconde ligne, n'en
tait pas moins, pour lui et contre les autres, une puissance. Nul
doute que si le chevalier de Mesnilgrand avait t un homme
heureux, il n'et t trs spirituel; mais, malheureux, il avait
des opinions de dsespr et, quand il tait gai, chose rare, une
gat de dsespr; et rien ne casse mieux que la pense fixe du
malheur le kalidoscope de l'esprit et ne l'empche mieux de
tourner, en blouissant. Seulement, ce qu'il avait par-dessus
tout, c'tait, avec les passions qui fermentaient dans son sein,
une extraordinaire loquence. Le mot qu'on a dit de Mirabeau et
qu'on peut dire de tous les orateurs: Si vous l'eussiez
entendu!... semblait fait spcialement pour lui. Il fallait le
voir,  la moindre discussion, sa poitrine de volcan souleve,
passant du ple  un ple plus profond, le front labour de houles
de rides -- comme la mer dans l'ouragan de sa colre, -- les
pupilles jaillissant de leur corne, comme pour frapper ceux  qui
il parlait, -- deux balles flamboyantes! fallait le voir haletant,
palpitant, l'haleine courte, la voix plus pathtique  mesure
qu'elle se brisait davantage, l'ironie faisant trembler l'cume
sur ses lvres, longtemps vibrantes aprs qu'il avait parl, plus
sublime d'puisement, aprs ces accs, que Talma dans Oreste, plus
magnifiquement tu et cependant ne mourant pas, n'tant pas achev
par sa colre, mais la reprenant le lendemain, une heure aprs,
une minute aprs, phnix de fureur, renaissant toujours de ses
cendres!... Et en effet, n'importe  quel moment on toucht  de
certaines cordes, immortellement tendues en lui, il s'en chappait
des rsonances  renverser celui qui aurait eu l'imprudence de les
effleurer. Il est venu passer hier la soire  la maison, disait
une jeune fille  une de ses amies. Ma chre, il y a rugi tout le
temps. C'est un dmoniaque. On finira par ne plus le recevoir du
tout, M. de Mesnilgrand. Sans ces rugissements de mauvais ton,
pour lesquels ne sont faits ni les salons, ni les mes qui les
habitent, peut-tre aurait-il intress les jeunes filles qui en
parlaient avec cette moqueuse svrit. Lord Byron commenait 
devenir fort  la mode dans ce temps-l, et quand Mesnilgrand
tait silencieux et contenu, il y avait en lui quelque chose des
hros de Byron. Ce n'tait pas la beaut rgulire que les jeunes
personnes  me froide recherchent. Il tait rudement laid; mais
son visage ple et ravag, sous ses cheveux chtains rests trs
jeunes, son front rid prmaturment, comme celui de Lara ou du
Corsaire, son nez pat de lopard, ses yeux glauques, lgrement
bords d'un filet de sang comme ceux des chevaux de race trs
ardents, avaient une expression devant laquelle les plus moqueuses
de la ville de *** se sentaient troubles. Quand il tait l, les
plus ricaneuses ne ricanaient plus. Grand, fort, bien tourn,
quoiqu'il se vott un peu du haut du corps, comme si la vie qu'il
portait et t une armure trop lourde, le chevalier de
Mesnilgrand avait, sous son costume moderne l'air perdu qu'on
retrouve dans certains majestueux portraits de famille. C'est un
portrait qui marche, disait encore une jeune fille qui le voyait
entrer dans un salon pour la premire fois. D'ailleurs,
Mesnilgrand couronnait tous ces avantages par un avantage
suprieur  tous les autres, aux yeux de ces fillettes: il tait
toujours divinement mis. Etait-ce l une dernire coquetterie de
sa vie d'homme  femmes,  ce dsespr, et qui survivait  cette
vie finie, enterre, comme le soleil couch envoie un dernier
rayon rose au flanc des nuages derrire lesquels il a sombr?...
Etait-ce un reste du luxe satrapesque, tal autrefois par cet
officier de Chamboran qui avait fait payer au vieil avare son
pre, quand son rgiment fut licenci, vingt mille francs
seulement de peaux de tigre pour ses chabraques et ses bottes
rouges? Mais, le fait est qu'aucun jeune homme de Paris ou de
Londres ne l'et emport par l'lgance sur ce misanthrope, qui
n'tait plus du monde, et qui, pendant les trois mois de son
sjour  ***, ne faisait que quelques visites, et puis aprs n'en
faisait plus.

Il y vivait, comme  Paris, livr  sa peinture jusqu' la nuit.
Il se promenait peu dans cette ville propre et charmante, 
l'aspect rveur, btie pour des rveurs, cette ville de potes, o
il n'y en avait peut-tre pas un. Quelquefois, il y passait dans
quelques rues, et le boutiquier disait  l'tranger qui remarquait
sa hautaine tournure: C'est le commandant Mesnilgrand, comme si
le commandant Mesnilgrand devait tre connu de toute la terre! Qui
l'avait vu une fois ne l'oubliait plus. Il imposait, comme tous
les hommes qui ne demandent plus rien  la vie; car qui ne demande
rien  la vie est plus haut qu'elle, et c'est elle alors qui fait
des bassesses avec nous. Il n'allait point au caf avec les autres
officiers que la Restauration avait rays de ses cadres de
service, et auxquels il ne manquait jamais de donner une poigne
de main, quand il les rencontrait. Les cafs de province
rpugnaient  son aristocratie. C'tait pour lui affaire de got
que de ne pas entrer l. Cela ne scandalisait personne. Les
camarades taient toujours srs de le rencontrer chez son pre,
devenu, pendant son sjour, magnifique, d'avare qu'il tait
pendant son absence, et qui leur donnait des festins appels par
eux des Balthazars, quoiqu'ils n'eussent jamais lu la Bible.

Il y assistait en face de son fils, et quoiqu'il ft vieux et
semblt-il, par la tenue, un personnage de comdie, on voyait que
le pre avait d tre, dans le temps, digne de procrer cette
gniture dont il avait l'orgueil... C'tait un grand vieillard
trs sec, droit comme un mt de vaisseau, qui tenait altirement
tte  la vieillesse. Toujours vtu d'une longue redingote de
couleur sombre, qui le faisait paratre encore plus grand qu'il
n'tait, il avait extrieurement l'austrit du penseur ou d'un
homme pour lequel le monde n'avait ni pompes, ni oeuvres. Il
portait, sans le quitter jamais, depuis des annes, un bonnet de
coton avec un large serre-tte lilas; mais nul plaisant n'aurait
song  rire de ce bonnet de coton, la coiffure traditionnelle du
Malade imaginaire. Le vieux M. de Mesnilgrand ne prtait pas plus
 la comdie qu' personne. Il aurait coup le rire sur les lvres
joyeuses de Regnard, et rendu plus pensif le regard pensif de
Molire. Quelle qu'et t la jeunesse de ce Gronte ou de cet
Harpagon presque majestueux; cela remontait trop loin pour qu'on
s'en souvnt. Il avait donn (disait-on) du ct de la Rvolution,
quoiqu'il ft le parent de Vicq d'Azir, le mdecin de Marie-
Antoinette, mais ce n'avait pas t long. L'homme du fait (les
Normands appellent leur bien leur fait; expression profonde!), le
possesseur, le terrien, avaient en lui promptement redress
l'homme d'ide. Seulement, de la Rvolution, il tait sorti athe
politique, comme il y tait entr athe religieux, et ces deux
athismes combins en avaient fait un ngateur carabin, qui
aurait effray Voltaire. Il parlait peu, du reste, de ses
opinions, except dans ces dners d'hommes qu'il donnait pour
fter son fils, o, se trouvant en famille d'ides, il laissait
chapper des lueurs d'opinion qui auraient justifi ce qu'on
disait de lui par la ville. Pour les gens religieux et les nobles
dont elle tait pleine, c'tait, en effet, un vieux rprouv qu'il
tait impossible de voir et qui s'tait fait justice, en n'allant
chez personne... Sa vie tait trs simple. Il ne sortait jamais.
Les limites de son jardin et de sa cour taient pour lui le bout
du monde. Assis, l'hiver, sous le grand manteau de la chemine de
sa cuisine, o il avait fait rouler un vaste fauteuil rouge brun
de velours d'Utrecht,  larges oreilles, silencieux devant les
domestiques qu'il gnait de sa prsence, car devant lui ils
n'osaient pas parler haut, et ils s'entretenaient  voix basse,
comme dans une glise; l't, il les dlivrait de sa prsence, et
il se tenait dans sa salle  manger, qui tait frache, lisant les
journaux ou quelques bouquins d'une ancienne bibliothque de
moines, achets par lui  la crie, ou classant des quittances
devant un petit secrtaire d'rable,  coins cuivrs, qu'il avait
fait descendre l, pour ne pas tre oblig de monter un tage,
quand ses fermiers venaient, et quoique ce ne ft pas l un meuble
de salle  manger. S'il se passait autre chose que des calculs
d'intrts dans sa cervelle, c'est ce que personne ne savait. Sa
face,  nez court, un peu crase, blanche comme la cruse et
troue de petite vrole, ne laissait rien filtrer de ses penses,
aussi nigmatiques que celles d'un chat, qui fait ronron au coin
du feu. La petite vrole, qui l'avait cribl, lui avait rougi les
yeux et retourn les cils en dedans, qu'il tait oblig de couper;
et cette horrible opration, qu'il fallait rpter souvent, lui
avait rendu la vue clignotante, si bien que, quand il vous
parlait, il tait oblig de mettre la main sur ses sourcils comme
un garde-vue, pour s'assurer le regard, en se renversant un peu en
arrire, ce qui lui donnait tout  la fois un grand air
d'impertinence et de fiert. On n'et certainement, avec aucun
lorgnon, obtenu un effet d'impertinence suprieur  celui
qu'obtenait le vieux M. de Mesnilgrand avec sa main tremblante,
pose de champ sur ses sourcils pour vous ajuster et vous voir
mieux, quand il vous interpellait... Sa voix tait celle d'un
homme qui avait toujours eu le droit du commandement sur les
autres, une voix de tte plus que de poitrine, comme celle d'un
homme qui a lui-mme plus de tte que de coeur; mais il ne s'en
servait pas beaucoup. On aurait dit qu'il en tait aussi avare que
de ses cus. Il l'conomisait, non pas comme le centenaire
Fontenelle conomisait la sienne, quand il interrompait sa phrase,
lorsqu'il passait une voiture, pour la reprendre aprs que le
roulement de la voiture avait cess. Le vieux M. de Mesnilgrand
n'tait pas, comme le vieux Fontenelle, un bonhomme de porcelaine
fle, perptuellement occup  surveiller ses flures. C'tait,
lui, un antique dolmen, de granit pour la solidit, et s'il
parlait peu, c'est que les dolmens parlent peu, comme les jardins
de La Fontaine. Quand cela lui arrivait, du reste, c'tait d'une
brive faon,  la Tacite. En conversation, il gravait le mot. Il
avait le style lapidaire, -- et mme lapidant, car il tait n
caustique, et les pierres qu'il jetait dans le jardin des autres
atteignaient toujours quelqu'un. Autrefois, comme beaucoup de
pres, il avait pouss des cris de cormoran contre les dpenses et
les folies de son fils; mais depuis que Mesnil -- ainsi qu'il
disait par abrviation familire -- tait rest pris comme un
Titan sous la montagne renverse de l'Empire, il avait pour lui le
respect d'un homme qui a pes la vie dans tous les trbuchets du
mpris et qui trouvait que rien n'est plus beau, aprs tout, que
la force humaine crase par la stupidit du destin!

Et il le lui tmoignait  sa manire, et cette manire tait
expressive. Quand son fils parlait devant lui, il y avait de
l'attention passionne sur cette froide face blafarde, qui
semblait une lune dessine au crayon blanc sur papier gris, et
dont les yeux, rougis par la petite vrole, eussent t passs 
la sanguine. D'ailleurs, la meilleure preuve qu'il pt donner du
cas qu'il faisait de son fils Mesnil, c'tait, pendant le sjour
chez lui de ce fils, le complet oubli de son avarice, de cette
passion qui lche le moins, de sa poigne froide, l'homme qu'elle a
pris. C'taient ces fameux dners qui empchaient M. Deltocq de
dormir et qui agitaient les lauriers... de ses jambons, au-dessus
de sa tte. C'taient ces dners comme le Diable peut seul en
tripoter pour ses favoris... Et de fait, les convives de ces
dners-l n'taient-ils pas les trs grands favoris du Diable?...
Tout ce que la ville et l'arrondissement ont de gueux et de
sclrats se trouve l, marmottaient les royalistes et les dvots,
qui avaient encore les passions de 1815. Il doit s'y dire
furieusement d'infamies -- et peut-tre s'y en faire, ajoutaient-
ils. Les domestiques, qu'on ne renvoyait pas au dessert, comme aux
soupers du baron d'Holbach, colportaient en effet des bruits
abominables par la ville sur ce qu'on disait en ces ripailles; et
la chose mme devint si forte dans l'opinion, que la cuisinire du
vieux M. de Mesnilgrand fut circonvenue par ses amies et menace
de ceci: que, pendant la visite du fils Mesnilgrand  son pre, M.
le cur ne la laisserait plus approcher des Sacrements. On
prouvait alors, dans la ville de ***, pour ces agapes si
tympanises de la place Thurin, une horreur presque gale 
l'horreur que les chrtiens, au Moyen Age, ressentaient pour ces
repas des juifs, dans lesquels ils profanaient des hosties et
gorgeaient des enfants. il est vrai que cette horreur tait un
peu tempre par les convoitises d'une sensualit trs veille,
et par tous les rcits qui faisaient venir l'eau  la bouche des
gourmands de la ville; quand on parlait devant eux des dners du
vieux M. de Mesnilgrand. En province et dans une petite ville,
tout se sait. La halle y est mieux que la maison de verre du
Romain: elle y est une maison sans murs. On savait,  un perdreau
ou  une bcassine prs, ce qu'il aurait ou ce qu'il y avait eu 
chaque dner hebdomadaire de la place Thurin. Ces repas, qui
avaient ordinairement lieu tous les vendredis, raflaient le
meilleur poisson et le meilleur coquillage  la halle, car on y
faisait impudemment chre de commissaire, en ces festins affreux
et malheureusement exquis. On y mariait fastueusement le poisson 
la viande, pour que la loi de l'abstinence et de la mortification,
prescrite par l'Eglise, ft mieux transgresse... Et cette ide-l
tait bien l'ide du vieux M. de Mesnilgrand et de ses satans
convives! Cela leur assaisonnait leur dner de faire gras les
jours maigres, et, par-dessus leur gras, de faire un maigre
dlicieux. Un vrai maigre de cardinal! Ils ressemblaient  cette
Napolitaine qui disait que son sorbet tait bon, mais qui l'aurait
trouv meilleur s'il avait t un pch. Et que dis-je? un pch!
Il aurait fallu qu'il en ft plusieurs pour ces impies, car tous,
tant qu'ils taient, qui venaient s'asseoir  cette table maudite,
c'taient des impies, -- des impies de haute graisse et de crte
carlate, de mortels ennemis du prtre, dans lequel ils voyaient
toute l'Eglise, des athes, -- absolus et furieux, -- comme on
l'tait  cette poque; l'athisme d'alors tant un athisme trs
particulier. C'tait, en effet, celui d'une priode d'hommes
d'action de la plus immense nergie, qui avaient pass par la
Rvolution et les guerres de l'Empire, et qui s'taient vautrs
dans tous les excs de ces temps terribles. Ce n'tait pas du tout
l'athisme du XVIIIe sicle, dont il tait pourtant sorti.
L'athisme du XVIIIe sicle avait des prtentions  la vrit et 
la pense. Il tait raisonneur, sophiste, dclamatoire, surtout
impertinent. Mais il n'avait pas les insolences des soudards de
l'Empire et des rgicides apostats de 93. Nous qui sommes venus
aprs ces gens-l, nous avons aussi notre athisme, absolu,
concentr, savant, glac, hasseur, hasseur implacable! ayant
pour tout ce qui est religieux la haine de l'insecte pour la
poutre qu'il perce. Mais, lui, non plus que l'autre, cet athisme-
l, ne peut donner l'ide de l'athisme forcen des hommes du
commencement du sicle, qui, levs comme des chiens par les
voltairiens, leurs pres, avaient, depuis qu'ils taient hommes,
mis leurs mains jusqu' l'paule dans toutes les horreurs de la
politique et de la guerre et de leurs doubles corruptions. Aprs
trois ou quatre heures de buveries et de mangeries
blasphmatoires, la salle  manger hurlante du vieux M. de
Mesnilgrand avait de bien autres vibrations et une bien autre
physionomie que ce pitre cabinet de restaurant, o quelques
mandarins chinois de la littrature ont fait dernirement leur
petite orgie  cinq francs par tte, contre Dieu. C'taient ici de
tout autres bombances! Et comme elles ne recommenceront
probablement jamais, du moins dans les mmes termes, il est
intressant et ncessaire, pour l'histoire des moeurs, de les
rappeler.

Ceux qui les faisaient, ces bombances sacrilges, sont morts et
bien morts; mais  cette poque ils vivaient, et mme c'est
l'poque o ils vivaient le plus, car la vie est plus forte, quand
ce ne sont pas les facults qui baissent, mais les malheurs qui
ont grandi. Tous ces amis de Mesnilgrand, tous ces commensaux de
la maison de son pre, avaient la mme plnitude de forces actives
qu'ils eussent jamais eues, et ils en avaient davantage,
puisqu'ils les avaient exerces, puisqu'ils avaient bu  la bonde
du tonneau de tous les excs du dsir et de la jouissance, sans
avoir t foudroys par ces spiritueux renversants; mais ils ne
tenaient plus entre leurs dents et leurs mains crispes la bonde
du tonneau qu'ils avaient mordue, -- comme Cyngire son vaisseau,
pour le retenir. Les circonstances leur avaient arrach des dents
cette mamelle qu'ils avaient tte, sans l'puiser, et ils n'en
avaient que plus soif, de l'avoir tte! C'tait pour eux aussi,
comme pour Mesnilgrand, l'heure de l'enragement. Ils n'avaient pas
la hauteur de l'me de Mesnil, de ce Roland le Furieux dont
l'Arioste, s'il avait eu un Arioste, aurait d ressembler de gnie
tragique  Shakespeare. Mais  leur niveau d'me,  leur tage de
passion et d'intelligence, ils avaient, comme lui, leur vie finie
avant la mort, -- qui n'est pas la fin de la vie et qui souvent
vient bien longtemps avant sa fin. C'taient des dsarms avec la
force de porter des armes. Ils n'taient pas, tous ces officiers,
que des licencis de l'arme de la Loire; c'taient les licencis
de la vie et de l'Esprance. L'Empire perdu, la Rvolution crase
par cette raction qui n'a pas su la tenir sous son pied, comme
saint Michel y tient le dragon, tous ces hommes, rejets de leurs
positions, de leurs emplois, de leurs ambitions, de tous les
bnfices de leur pass, taient retombs impuissants, dfaits,
humilis, dans leur ville natale, o ils taient revenus crever
misrablement comme des chiens, disaient-ils avec rage. Au Moyen
Age, ils auraient fait des pastoureaux, des routiers, des
capitaines d'aventure; mais on ne choisit pas son temps; mais, les
pieds pris dans les rainures d'une civilisation qui a ses
proportions gomtriques et ses prcisions imprieuses, force leur
tait de rester tranquilles, de ronger leur frein, d'cumer sur
place, de manger et de boire leur sang, et d'en ravaler le dgot!
Ils avaient bien la ressource des duels; mais que sont quelques
coups de sabre ou de pistolet, quand il leur et fallu des
hmorragies de sang vers,  noyer la terre, pour calmer
l'apoplexie de leurs fureurs et de leurs ressentiments? Vous vous
doutez bien, aprs cela, des oremus qu'ils adressaient  Dieu,
quand ils en parlaient, car s'ils n'y croyaient pas, d'autres y
croyaient: leurs ennemis! et c'tait assez pour maugrer,
blasphmer et canonner dans leurs discours tout ce qu'il y a de
saint et de sacr parmi les hommes. Mesnilgrand disait d'eux un
soir, en les regardant autour de la table de son pre, et aux
lueurs d'un punch gigantesque: qu'on en monterait un beau
corsaire! -- Rien n'y manquerait, -- ajoutait-il, en guignant
deux ou trois dfroqus, mls  ces soldats sans uniforme, -- pas
mme des aumniers, si c'tait l une fantaisie de corsaires que
des aumniers! Mais, aprs la leve du blocus continental et
l'poque folle de paix qui suivit, si ce ne fut pas le corsaire
qui manqua, ce fut l'armateur.

Eh bien! ces convives du vendredi, qui scandalisaient
hebdomadairement la ville de ***, vinrent, suivant leur usage,
dner  l'htel Mesnilgrand le vendredi en suivant le dimanche o
Mesnil avait t si brusquement apprhend dans l'glise par un de
ses anciens camarades, tonn et furieux de l'y voir. Cet ancien
camarade tait le capitaine Ranonnet, du 8e dragons, lequel, par
parenthse, arriva un des premiers au dner de ce jour-l, n'ayant
pas revu Mesnilgrand de toute la semaine et n'ayant pu encore
digrer sa visite  l'glise et la manire dont Mesnil l'avait
reu et plant l, quand il lui avait demand des explications. Il
comptait bien revenir sur cette chose stupfiante dont il avait
t tmoin, et qu'il tenait  claircir, en prsence de tous les
convis du vendredi qu'il rgalerait de cette histoire. Le
capitaine Ranonnet n'tait pas le plus mauvais garon des mauvais
garons de la bande des vendredis. Mais il tait l'un des plus
fanfarons, et tout  la fois des plus nafs d'impit. Quoiqu'il
ne ft pas sot, il en tait devenu bte. Il avait toujours l'ide
de Dieu dans l'esprit, comme une mouche dans le nez. Il tait, de
la tte aux pieds, un officier du temps, avec tous les dfauts et,
les qualits de ce temps, ptri par la guerre et pour la guerre,
et ne croyant qu' elle, et n'aimant qu'elle; un de ces dragons
qui font sonner leurs gros talons, -- comme dit la vieille chanson
dragonne. Des vingt-cinq qui dnaient ce jour-l  l'htel
Mesnilgrand, il tait peut-tre celui qui aimait le plus Mesnil,
quoiqu'il et perdu le fil de son Mesnil, depuis qu'il l'avait vu
entrer dans une glise. Est-il besoin d'en avertir?... la majorit
de ces vingt-cinq convives se composait d'officiers, mais il n'y
avait pas  ce dner que des militaires. Il y avait des mdecins,
-- les plus matrialistes des mdecins de la ville, -- quelques
anciens moines, fuyards de leur abbaye et en rupture de voeux,
contemporains du pre Mesnilgrand -- deux ou trois prtres soi-
disant maris, mais en ralit concubinaires, et, brochant sur le
tout, un ancien reprsentant du peuple, qui avait vot la mort du
Roi... Bonnets rouges ou schakos, les uns rvolutionnaires  tous
crins, les autres bonapartistes effrns, prts  se chamailler et
 s'arracher les entrailles, mais tous athes, et, sur ce point
seul de la ngation de Dieu et du mpris de toutes les Eglises, de
la plus touchante unanimit. Ce sanhdrin de diables  plusieurs
espces de cornes tait prsid par ce grand diable en bonnet de
coton, le pre Mesnilgrand,  la face blme et terrible sous cette
coiffure, qui n'avait plus rien de bouffon avec pareille tte par-
dessous, et qui se tenait droit au milieu de sa table, comme
l'Evque mitr de la messe du Sabbat, vis--vis de son fils
Mesnil, au visage fatigu de lion au repos, mais dont les muscles
taient toujours prs de jouer dans son mufle rid et de lancer
des clairs!...

Quant  lui, disons-le, il se distinguait -- imprialement -- de
tous les autres. Ces officiers, anciens beaux de l'Empire, o il y
eut tant de beaux, avaient, certes! de la beaut et mme de
l'lgance; mais leur beaut tait rgulire, tempramenteuse,
purement ou impurement physique, et leur lgance soldatesque.
Quoique en habits bourgeois, ils avaient conserv le raide de
l'uniforme, qu'ils avaient port toute leur vie. Selon une
expression de leur vocabulaire, ils taient un peu trop ficels.
Les autres convives, gens de science, comme les mdecins, ou
revenus de tout, comme ces vieux moines, qui se souciaient bien
d'un habit, aprs avoir port et foul aux pieds les ornements
sacrs de la splendeur sacerdotale, ressemblaient par le vtement
 d'indignes pleutres... Mais lui, Mesnilgrand, tait -- eussent
dit les femmes -- adorablement mis. Comme on tait au matin
encore, il portait un amour de redingote noire, et il tait
cravat (comme on se cravatait alors) d'un foulard blanc, de
nuance crue sem d'imperceptibles toiles d'or brodes  la main.
Etant chez lui, il ne s'tait pas bott. Son pied nerveux et fin,
qui faisait dire: Mon prince! aux pauvres assis aux bornes des
rues quand il passait prs d'eux, tait chauss de bas de soie 
jour et de ces escarpins, trs dcouverts et  talon lev,
qu'affectionnait Chateaubriand, l'homme le plus proccup de son
pied qu'il y et alors en Europe, aprs le grand-duc Constantin.
Sa redingote ouverte, coupe par Staub, laissait voir un pantalon
de prunelle  reflets scabieuse et un simple gilet de casimir noir
 chle, sans chane d'or; car, ce jour-l, Mesnilgrand n'avait de
bijoux d'aucune sorte, si ce n'est un came antique d'un grand
prix, reprsentant la tte d'Alexandre, qui fixait sur sa poitrine
les plis tendus de sa cravate sans noeud, -- presque militaire, -
- un hausse-col. Rien qu'en le voyant en cette tenue, d'un got si
sr, on sentait que l'artiste avait pass par le soldat et l'avait
transfigur, et que l'homme de cette mise n'tait pas de la mme
espce que les autres qui taient l, quoiqu'il ft  tu et  toi
avec beaucoup d'entre eux. Le patricien de nature, l'officier n
graine d'pinards, comme ils disaient de lui dans leur langue
militaire, se rvlait et tranchait bien sur ce vigoureux
repoussoir de soldats nergiques, excessivement vaillants, mais
vulgaires et inaptes aux commandements suprieurs. Matre de
maison, -- en seconde ligne, puisque son pre faisait les honneurs
de sa table, -- Mesnilgrand, s'il ne s'levait pas quelqu'une de
ces discussions qui l'enlevaient par les cheveux, comme Perse
enleva la tte de la Gorgone, et lui faisaient vomir les flots de
sa fougueuse loquence, Mesnilgrand parlait peu en ces runions
bruyantes, dont le ton n'tait pas compltement le sien et qui,
ds les hutres, montaient  des diapasons de voix, d'aperus et
d'ides si aigus, qu'une note de plus n'tait pas possible et que
le plafond -- ce bouchon de la salle -- risqua bien souvent d'en
sauter, aprs tous les autres bouchons.

Ce fut  midi prcis qu'on se mit  table, selon la coutume
ironique de ces irrvrents moqueurs, qui profitaient des moindres
choses pour montrer leur mpris de l'Eglise. Une ide de ce pieux
pays de l'Ouest est de croire que le Pape se met  table  midi,
et qu'avant de s'y mettre, il envoie sa bndiction  tout
l'univers chrtien. Eh bien! cet auguste Benedicite paraissait
comique  ces libres penseurs. Aussi, pour s'en gausser, le vieux
M. de Mesnilgrand ne manquait jamais, quand le premier coup de
midi sonnait au double clocher de la ville, de dire du plus haut
de sa voix de tte, avec ce sourire voltairien qui fendait parfois
en deux son immobile face lunaire:  table, Messieurs! Des
chrtiens comme nous ne doivent pas se priver de la bndiction du
Pape! Et ce mot, ou l'quivalent, tait comme un tremplin tendu
aux impits qui allaient y bondir,  travers toutes les
conversations cheveles d'un dner d'hommes, et d'hommes comme
eux. En thse gnrale, on peut dire que tous les dners d'hommes
o ne prside pas l'harmonieux gnie d'une matresse de maison, o
ne plane pas l'influence apaisante d'une femme qui jette sa grce,
comme un caduce, entre les grosses vanits, les prtentions
criantes, les colres sanguines et btes, mme chez les gens
d'esprit, des hommes attabls entre eux, sont presque toujours
d'effroyables mles de personnalits, prtes  finir toutes comme
le festin des Lapithes et des Centaures, o il n'y avait peut-tre
pas de femmes non plus. En ces sortes de repas dcouronns de
femmes, les hommes les plus polis et les mieux levs perdent de
leur charme de politesse et de leur distinction naturelle; et quoi
d'tonnant?... Ils n'ont plus la galerie  laquelle ils veulent
plaire, et ils contractent immdiatement quelque chose de sans-
gne, qui devient grossier au moindre attouchement, au moindre
choc des esprits les uns par les autres. L'gosme, l'inexilable
gosme, que l'art du monde est de voiler sous des formes
aimables, met bientt les coudes sur la table, en attendant qu'il
vous les mette dans les cts. Or, s'il en est ainsi pour les plus
athniens des hommes, que devait-il en tre pour les convives de
l'htel Mesnilgrand, pour ces espces de belluaires et de
gladiateurs, ces gens de clubs jacobins et de bivouacs militaires,
qui se croyaient toujours un peu au bivouac ou au club, et parfois
encore en pire lieu?... Difficilement peut-on s'imaginer, quand on
ne les a pas entendues, les conversations  btons rompus et 
vitres et  verres casss de ces hommes, grands mangeurs, grands
buveurs, bourrs de victuailles chauffantes, incendis de vins
capiteux, et qui, avant le troisime service, avaient lch la
bride  tous les propos et fait feu des quatre pieds dans leurs
assiettes. Ce n'taient pas toujours des impits, du reste, qui
taient le fond de ces conversations, mais c'en taient les
fleurs; et on peut dire qu'il y en avait dans tous les vases!...
Songez donc! c'tait le temps o Paul-Louis Courier, qui aurait
trs bien figur  ces dners-l, crivait cette phrase pour
fouetter le sang  la France: La question est maintenant de
savoir si nous serons capucins ou laquais. Mais ce n'tait pas
tout. Aprs la politique, la haine des Bourbons, le spectre noir
de la Congrgation, les regrets du pass pour ces vaincus, toutes
ces avalanches qui roulaient en bouillonnant d'un bout  l'autre
de cette table fumante, il y avait d'autres sujets de
conversation,  temptes et  tintamarres. Par exemple, il y avait
les femmes. La femme est l'ternel sujet de conversation des
hommes entre eux, surtout en France, le pays le plus fat de la
terre. Il y avait les femmes en gnral et les femmes en
particulier, -- les femmes de l'univers et celle de la porte 
ct, -- les femmes des pays que beaucoup de ces soldats avaient
parcourus, en faisant les beaux dans leurs grands uniformes
victorieux, et celles de la ville, chez lesquelles ils n'allaient
peut-tre pas, et qu'ils nommaient insolemment par nom et prnom,
comme s'ils les avaient intimement connues, sur le compte de qui,
parbleu! ils ne se gnaient pas, et dont, au dessert, ils pelaient
en riant la rputation, comme ils pelaient une pche, pour, aprs,
en casser le noyau. Tous prenaient part  ces bombardements de
femmes, mme les plus vieux, les plus coriaces, les plus dgots
de la femelle, ainsi qu'ils disaient cyniquement, car les hommes
peuvent renoncer  l'amour malpropre, mais jamais  l'amour-propre
de la femme, et, ft-ce sur le bord de leur fosse ouverte, ils
sont toujours prts  tremper leurs museaux dans ces galimafres
de fatuit!

Et ils les y tremprent, ce jour-l, jusqu'aux oreilles,  ce
dner qui fut, comme dchanement de langues, le plus cors de
tous ceux que le vieux M. de Mesnilgrand et donns. Dans cette
salle  manger, prsentement muette, mais dont les murs nous en
diraient de si belles s'ils pouvaient parler, puisqu'ils auraient
ce que je n'ai pas, moi, l'impassibilit des murs, l'heure des
vanteries qui arrive si vite dans les dners d'hommes, d'abord
dcente, -- puis indcente bientt, -- puis dboutonne, -- enfin
chemise leve et sans vergogne, amena les anecdotes, et chacun
raconta la sienne... Ce fut comme une confession de dmons! Tous
ces insolents railleurs, qui n'auraient pas eu assez de brocards
pour la confession d'un pauvre moine, dite  haute voix, aux pieds
de son suprieur, en prsence des frres de son Ordre, firent
absolument la mme chose, non pour s'humilier, comme le moine,
mais pour s'enorgueillir et se vanter de l'abomination de leur
vie, -- et tous, plus ou moins, crachrent en haut leur me contre
Dieu, leur me qui,  mesure qu'ils la crachrent, leur retomba
sur la figure.

Or, au milieu de ce dbordement de forfanteries de toute espce,
il y en eut une qui parut... est-ce plus piquante qu'il faut dire?
Non, plus piquante ne serait pas un mot assez fort, mais plus
poivre, plus pice, plus digne du palais de feu de ces
frntiques qui, en fait d'histoires, eussent aval du vitriol.
Celui qui la raconta, de tous ces diables, tait le plus froid
cependant... Il l'tait comme le derrire de Satan, car le
derrire de Satan, malgr l'enfer qui le chauffe, est trs froid,
-- disent les sorcires qui le baisent  la messe noire du Sabbat.
C'tait un certain et ci-devant abb Reniant, -- un nom fatidique!
-- lequel, dans cette socit  l'envers de la Rvolution, qui
dfaisait tout, s'tait fait, de son chef, de prtre sans foi,
mdecin sans science, et qui pratiquait clandestinement un
empirisme suspect et, qui sait? Peut-tre meurtrier. Avec les
hommes instruits, il ne convenait pas de son industrie. Mais, il
avait persuad aux gens des basses classes de la ville et des
environs qu'il en savait plus long que tous les mdecins  brevets
et  diplmes... On disait mystrieusement qu'il avait des secrets
pour gurir. Des secrets! ce grand mot qui rpond  tout parce
qu'il ne rpond  rien, le cheval de bataille de tous les
empiriques, qui sont maintenant tout ce qui reste des sorciers, si
puissants jadis sur l'imagination populaire. Ce ci-devant abb
Reniant -- car, disait-il avec colre, ce diable de titre d'abb
tait comme une teigne sur son nom que toutes les calottes de brai
n'auraient pu jamais en arracher! -- ne se livrait point par
amour du gain  ces fabrications caches de remdes, qui pouvaient
tre des empoisonnements: il avait de quoi vivre. Mais il
obissait au dmon dangereux des expriences, qui commence par
traiter la vie humaine comme une matire  exprimentations, et
qui finit par faire des Sainte-Croix, et des Brinvilliers! Ne
voulant pas avoir affaire avec les mdecins patents, comme il les
appelait d'un ton de mpris, il tait le propre apothicaire de ses
drogues, et il vendait ou donnait ses breuvages, -- car bien
souvent il les donnait, --  condition pourtant qu'on lui en
rapportt les bouteilles. Ce coquin, qui n'tait pas un sot,
savait intresser les passions de ses malades  sa mdecine. Il
donnait du vin blanc, ml  je ne sais quelles herbailles, aux
hydropiques par ivrognerie, et aux filles embarrasses, disaient
les paysans en clignant de l'oeil, des tisanes qui tout de mme
faisaient fondre leurs embarras. C'tait un homme de taille
moyenne, de mine frigide et discrte, vtu dans le genre du vieux
M. de Mesnilgrand (mais en bleu), portant, autour d'une figure de
la couleur du lin qui n'a pas t blanchi, des cheveux en rond (la
seule chose qu'il et garde du prtre) d'une odieuse nuance
filasse, et droits comme des chandelles; peu parleur, et
compendieux quand il se mettait  parler. Froid et propret comme
la crmaillre d'une chemine hollandaise, en ces dners o l'on
disait tout et o il sirotait mivrement son vin dans son angle de
table quand les autres lampaient le leur, il plaisait peu  ces
bouillants, qui le comparaient  du vin tourn de Sainte-Nitouche,
un vignoble de leur invention. Mais cet air-l ne donna que plus
de ragot  son histoire, quand il dit modestement que, pour lui,
ce qu'il avait fait de mieux contre l'infme de M. de Voltaire,
'avait t un jour -- dame! on fait ce qu'on peut! -- de donner
un paquet d'hosties  des cochons!

 ce mot-l, il y eut un tonnerre d'interjections triomphantes.
Mais le vieux M. de Mesnilgrand le coupa de sa voix incisive et
grle:

-- C'est, sans doute, -- dit-il, -- la dernire fois, l'abb, que
vous avez donn la communion?

Et le pince-sans-rire mit sa main blanche et sche au-dessus de
ses yeux, pour voir le Reniant, pos maigrement derrire son verre
entre les deux larges poitrines de ses deux voisins, le capitaine
Ranonnet, empourpr et flambant comme une torche, et le capitaine
au 6e cuirassiers, Travers de Mautravers, qui ressemblait  un
caisson.

-- Il y avait dj longtemps que je ne la donnais plus, -- reprit
le ci-devant prtre, -- et que j'avais jet ma souquenille aux
orties du chemin. C'tait en pleine rvolution, le temps o vous
tiez ici, citoyen Le Carpentier, en tourne de reprsentant du
peuple. Vous vous rappelez bien une jeune fille d'Hmevs que vous
ftes mettre  la maison d'arrt? une enrage! une pileptique!

-- Tiens! -- dit Mautravers, -- il y a une femme mle aux
hosties! L'avez-vous aussi donne aux cochons!

-- Tu te crois spirituel, Mautravers? -- fit Ranonnet. -- Mais
n'interromps donc pas l'abb. L'abb, finissez-nous l'histoire.

-- Ah! l'histoire, -- reprit Reniant, -- sera bientt conte. Je
disais donc, monsieur Le Carpentier, cette fille d'Hmevs, vous
en souvenez-vous? On l'appelait la Tesson... Josphine Tesson, si
j'ai bonne mmoire, une grosse mafle, -- une espce de Marie
Alacoque pour le temprament sanguin, -- l'me damne des chouans
et des prtres, qui lui avaient allum le sang, qui l'avaient
fanatise et rendue folle... Elle passait sa vie  les cacher, les
prtres... Quand il s'agissait d'en sauver un, elle et brav
trente guillotines. Ah! les ministres du Seigneur! comme elle les
nommait, elle les cachait chez elle, et partout. Elle les et
cachs sous son lit, dans son lit, sous ses jupes, et, s'ils
avaient pu y tenir, elle les aurait tous fourrs et tasss, le
Diable m'emporte! l o elle avait mis leur bote  hosties --
entre ses ttons!

-- Mille bombes! -- fit Ranonnet, exalt.

-- Non, pas mille, mais deux seulement, monsieur Ranonnet, --
dit, en riant de son calembour, le vieux apostat libertin; -- mais
elles taient de fier calibre!

Le calembour trouva de l'cho. Ce fut une rise.

-- Singulier ciboire qu'une gorge de femme! -- fit le docteur
Bleny, rveur.

-- Ah! le ciboire de la ncessit! -- reprit Reniant,  qui le
flegme tait dj revenu. Tous ces prtres qu'elle cachait,
perscuts, poursuivis, traqus, sans glise, sans sanctuaire,
sans asile quelconque, lui avaient donn  garder leur Saint-
Sacrement, et ils l'avaient camp dans sa poitrine, croyant qu'on
ne viendrait jamais le chercher l!... Oh! ils avaient une fameuse
foi en elle. Ils la disaient une sainte. Ils lui faisaient croire
qu'elle en tait une. Ils lui montaient la tte et lui donnaient
soif du martyre. Elle, intrpide, ardente, allait et venait, et
vivait hardiment avec sa bote  hosties sous sa bavette. Elle la
portait de nuit, par tous les temps, la pluie, le vent, la neige,
le brouillard,  travers des chemins de perdition, aux prtres
cachs qui faisaient communier les mourants, en catimini... Un
soir, nous l'y surprmes, dans une ferme o mourait un chouan, moi
et quelques bons garons des Colonnes Infernales de Rossignol. Il
y en eut un qui, tent par ses matres avant-postes de chair vive,
voulut prendre des liberts avec elle; mais il n'en fut pas le bon
marchand, car elle lui imprima ses dix griffes sur la figure, 
une telle profondeur qu'il a d en rester marqu pour toute sa
vie! Seulement, tout en sang qu'elle le mt, le mtin ne lcha pas
ce qu'il tenait, et il arracha la bote  bons dieux qu'il avait
trouve dans sa gorge; et j'y comptai bien une douzaine d'hosties
que, malgr ses cris et ses rues, car elle se rua sur nous comme
une furie, je fis jeter immdiatement dans l'auge aux cochons.

Et il s'arrta faisant jabot, pour une si belle chose, comme un
pou sur une tumeur qui se donnerait des airs.

-- Vous avez donc veng messieurs les porcs de l'Evangile, dans le
corps desquels Jsus-Christ fit entrer des dmons, -- dit le vieux
M. de Mesnilgrand de sa sarcastique voix de tte. -- Vous avez mis
le bon Dieu dans ceux-ci  la place du Diable: c'est un prt pour
un rendu.

-- Et en eurent-ils une indigestion, monsieur Reniant, ou bien les
amateurs qui en mangrent, demanda profondment un hideux petit
bourgeois nomm Le Hay, usurier  cinquante pour cent de son tat,
et qui avait l'habitude de dire qu'en tout il faut considrer la
fin.

Il y eut comme un temps d'arrt dans ce flot d'impits
grossires.

-- Mais toi, tu ne dis rien, Mesnil, de l'histoire de l'abb
Reniant? -- fit le capitaine Ranonner, qui guettait l'occasion
d'accrocher n'importe  quoi son histoire de la visite de
Mesnilgrand  l'glise.

Mesnil ne disait rien, en effet. Il tait accoud, la joue dans sa
main, sur le bord de la table, coutant sans horripilation, mais
sans got, toutes ces horreurs, dbites par des endurcis, et sur
lesquelles il tait blas et bronz... Il en avait tant entendu
toute sa vie dans les milieux qu'il avait traverss! Les milieux,
pour l'homme, c'est presque une destine. Au Moyen Age, le
chevalier de Mesnilgrand aurait t un crois brlant de foi. Au
XIXe sicle, c'tait un soldat de Bonaparte,  qui son incrdule
de pre n'avait jamais parl de Dieu, et qui, particulirement en
Espagne, avait vcu dans les rangs d'une arme qui se permettait
tout, et qui commettait autant de sacrilges qu' la prise de Rome
les soldats du conntable de Bourbon. Heureusement, les milieux ne
sont absolument une fatalit que pour les mes et les gnies
vulgaires. Pour les personnalits vraiment fortes, il y a quelque
chose, ne ft-ce qu'un atome, qui chappe au milieu et rsiste 
son action toute-puissante. Cet atome dormait invincible dans
Mesnilgrand. Ce jour-l, il n'aurait rien dit; il aurait laiss
passer avec l'indiffrence du bronze ce torrent de fange impie qui
roulait devant lui en bouillonnant, comme un bitume de l'enfer;
mais, interpell par Ranonnet:

-- Que veux-tu que je te dise? -- fit-il, avec une lassitude qui
touchait  la mlancolie. -- M. Reniant n'a pas fait l une chose
si crne pour que, toi, tu puisses tant l'admirer! S'il avait cru
que c'tait Dieu, le Dieu vivant, le Dieu vengeur qu'il jetait aux
porcs, au risque de la foudre sur le coup ou de l'enfer, srement,
pour plus tard, il y aurait eu l du moins de la bravoure, du
mpris de plus que la mort, puisque Dieu, s'il est, peut terniser
ta torture. Il y aurait eu l une crnerie, folle, sans doute,
mais enfin une crnerie  tenter un crne aussi crne que toi!
Mais la chose n'a pas cette beaut-l, mon cher. M. Reniant ne
croyait pas que ces hosties fussent Dieu. Il n'avait pas l-dessus
le moindre doute. Pour lui, ce n'taient que des morceaux de pain
 chanter, consacrs par une superstition imbcile, et pour lui,
comme pour toi-mme, mon pauvre Ranonnet, vider la bote aux
hosties dans l'auge aux cochons, n'tait pas plus hroque que d'y
vider une tabatire ou un cornet de pains  cacheter.

-- Eh! eh! -- fit le vieux M. de Mesnilgrand, se renversant sur le
dossier de sa chaise, ajustant son fils sous sa main en visire,
comme il l'et regard tirer un coup de pistolet bien en ligne,
toujours intress par ce que disait son fils, mme quand il n'en
partageait pas l'ide et ici il la partageait. Aussi doubla-t-il
son: Eh! eh!

-- Il n'y a donc ici, mon pauvre Ranonnet, reprit Mesnil, --
disons le mot... qu'une cochonnerie. Mais ce que je trouve beau,
moi, et trs beau, ce que je me permets d'admirer, Messieurs,
quoique je ne croie pas non plus  grand-chose, c'est cette fille
Tesson, comme vous l'appelez, monsieur Reniant, qui porte ce
qu'elle croit son Dieu sur son coeur; qui, de ses deux seins de
vierge fait un tabernacle  ce Dieu de toute puret; et qui
respire, et qui vit, et qui traverse tranquillement toutes les
vulgarits, et tous les dangers de la vie avec cette poitrine
intrpide et brlante, surcharge d'un Dieu, tabernacle et autel 
la fois, et autel qui,  chaque minute, pouvait tre arros de son
propre sang!... Toi, Ranonnet, toi, Mautravers, toi, Slune, et
moi aussi, nous avons tous eu l'Empereur sur la poitrine, puisque
nous avions sa Lgion d'Honneur, et cela nous a parfois donn plus
de courage au feu de l'y avoir. Mais elle, ce n'est pas l'image de
son Dieu qu'elle a sur la sienne; c'en est, pour elle, la ralit.
C'est le Dieu substantiel, qui se touche, qui se donne, qui se
marge, et qu'elle porte, au prix de sa vie,  ceux qui ont faim de
ce Dieu-l! Eh bien, ma parole d'honneur! je trouve cela tout
simplement sublime... Je pense de cette fille comme en pensaient
les prtres, qui lui donnaient leur Dieu  porter. Je voudrais
savoir ce qu'elle est devenue. Elle est peut-tre morte; peut-tre
vit-elle, misrable, dans quelque coin de campagne; mais je sais
bien que, fuss-je marchal de France, si je la rencontrais,
chercht-elle son pain, les pieds nus dans la fange, je
descendrais de cheval et lui terais respectueusement mon chapeau,
 cette noble fille, comme si c'tait vraiment Dieu qu'elle et
encore sur le coeur! Henri IV, un jour, ne s'est pas agenouill
dans la boue, devant le Saint-Sacrement qu'on portait  un pauvre,
avec plus d'motion que moi je ne m'agenouillerais devant cette
fille-l.

Il n'avait plus la joue sur sa main. Il avait rejet sa tte en
arrire. Et, pendant qu'il parlait de s'agenouiller, il
grandissait, et, comme la fiance de Corinthe dans la posie de
Goethe, il semblait, sans s'tre lev de sa chaise, grandi du
buste jusqu'au plafond.

-- C'est donc la fin du monde! -- dit Mautravers, en cassant un
noyau de pche avec son poing ferm, comme avec un marteau. -- Des
chefs d'escadron de hussards  genoux, maintenant, devant des
dvotes!

-- Et encore, -- dit Ranonnet, -- encore, si c'tait comme
l'infanterie devant la cavalerie, pour se relever et passer sur le
ventre  l'ennemi! Aprs tout, ce ne sont pas l de dsagrables
matresses que ces diseuses d'oremus, que toutes ces mangeuses de
bon Dieu, qui se croient damnes  chaque bonheur qu'elles nous
donnent et que nous leur faisons partager. Mais, capitaine
Mautravers, il y a pis pour un soldat que de mettre  mal quelques
bigotes: c'est de devenir dvot soi-mme, comme une poule mouille
de pkin, quand on a tran le bancal!... Pas plus tard que
dimanche dernier, o pensez-vous, Messieurs, qu' la tombe du
jour j'ai surpris le commandant Mesnilgrand, ici prsent?...

Personne ne rpondit. On cherchait; mais, de tous les points de la
table, les yeux convergeaient vers le capitaine Ranonnet.

-- Par mon sabre! -- dit Ranonnet, -- je l'ai rencontr... non
pas rencontr, car je respecte trop mes bottes pour les traner
dans le crottin de leurs chapelles; mais je l'ai aperu, de dos,
qui se glissait dans l'glise, en se courbant sous la petite porte
basse du coin de la place. Etonn, bahi. Eh! sacre-bleu! me suis-
je dit, ai-je la berlue?... Mais c'est la tournure de Mesnilgrand,
a!... Mais que va-t-il donc faire dans une glise,
Mesnilgrand?... L'ide me regalopa au cerveau de nos anciennes
farces amoureuses avec les satanes bguines des glises
d'Espagne. Tiens! fis-je, ce n'est donc pas fini? Ce sera encore
de la vieille influence de jupon. Seulement, que le Diable
m'arrache les yeux avec ses griffes si je ne vois pas la couleur
de celui-ci! Et j'entrai dans leur boutique  messes...
Malheureusement, il y faisait noir comme dans la gueule de
l'enfer. On y marchait et on y trbuchait sur de vieilles femmes 
genoux, qui y marmottaient leurs patentres. Impossible de rien
distinguer devant soi, lorsque  force de ttonner pourtant dans
cet infernal mlange d'obscurit et de carcasses de vieilles
dvotes en prires, ma main rattrapa mon Mesnil, qui filait dj
le long de la contre-alle. Mais, croirez-vous bien qu'il ne
voulut jamais me dire ce qu'il tait venu faire dans cette galre
d'glise?... Voil pourquoi je vous le dnonce aujourd'hui,
Messieurs, pour que vous le forciez  s'expliquer.

-- Allons, parle, Mesnil. Justifie-toi. Rponds  Ranonnet, --
cria-t-on de tous les coins de la salle.

-- Me justifier! -- dit Mesnil, gament. -- Je n'ai pas  me
justifier de faire ce qui me plat. Vous qui clabaudez  coeur de
journe contre l'Inquisition, est-ce que vous tes des
inquisiteurs en sens inverse,  prsent? Je suis entr dans
l'glise, dimanche soir, parce que cela m'a plu.

-- Et pourquoi cela t'a-t-il plu?... -- fit Mautravers, car si le
Diable est logicien, un capitaine de cuirassiers peut bien l'tre
aussi.

-- Ah! voil! -- dit Mesnilgrand, en riant. -- J'y allais... qui
sait? peut-tre  confesse. J'ai du moins fait ouvrir la porte
d'un confessionnal. Mais tu ne peux pas dire, Ranonnet, que ma
confession ait trop dur?...

Ils voyaient bien qu'il se jouait d'eux... Mais il y avait dans
cette jouerie quelque chose de mystrieux qui les agaait.

-- Ta confession! mille millions de flammes! Ton plongeon serait
donc fait? -- dit tristement Ranonnet, terrass, qui prenait la
chose au tragique. Puis, se rejetant devant sa pense et se
renversant comme un cheval cabr: -- Mais non, -- cria-t-il, --
tonnerre de tonnerres! c'est impossible! Voyez-vous, vous autres,
le chef d'escadron Mesnilgrand  confesse, comme une vieille bonne
femme,  deux genoux sur le strapontin, le nez au guichet, dans la
gurite d'un prtre? Voil un spectacle qui ne m'entrera jamais
dans le crne! Trente mille balles plutt.

-- Tu es bien bon; je te remercie, -- fit Mesnilgrand avec une
douceur comique, la douceur d'un agneau.

-- Parlons srieusement, -- dit Mautravers, -- je suis comme
Ranonnet. Je ne croirai jamais  une capucinade d'un homme de ton
calibre, mon brave Mesnil. Mme  l'heure de la mort, les gens
comme toi ne font pas un saut de grenouille effraye dans un
baquet d'eau bnite.

--  l'heure de la mort, je ne sais pas ce que vous ferez,
Messieurs, -- rpondit lentement Mesnilgrand; -- mais quant  moi,
avant de partir pour l'autre monde, je veux faire  tout risque
mon portemanteau.

Et, ce mot d'officier de cavalerie fut si gravement dit qu'il y
eut un silence, comme celui du pistolet qui tirait, il n'y a
qu'une minute, et tapageait, et dont la dtente a cass.

-- Laissons cela, du reste, -- continua Mesnilgrand. -- Vous tes,
 ce qu'il parat, encore plus abrutis que moi par la guerre et
par la vie que nous avons mene tous... Je n'ai rien  dire 
l'incrdulit de vos mes; mais puisque toi, Ranonnet, tu tiens 
toute force  savoir pourquoi ton camarade Mesnilgrand, que tu
crois aussi athe que toi, est entr l'autre soir  l'glise, je
veux bien et je vais te le dire. Il y a une histoire l-dessous...
Quand elle sera dite, tu comprendras peut-tre, mme sans croire 
Dieu, qu'il y soit entr.

Il fit une pause, comme pour donner plus de solennit  ce qu'il
allait raconter, puis il reprit:

-- Tu parlais de l'Espagne, Ranonnet. C'est justement en Espagne
que mon histoire s'est passe. Plusieurs d'entre vous y ont fait
la guerre fatale qui, ds 1808, commena le dsastre de l'Empire
et tous nos malheurs. Ceux qui l'ont faite, cette guerre-l, ne
l'ont pas oublie, et toi, par parenthse, moins que personne,
commandant Slune! Tu en as le souvenir grav assez avant sur la
figure pour que tu ne puisses pas l'effacer.

Le commandant Slune, assis auprs du vieux M. de Mesnilgrand,
faisait face  Mesnil. C'tait un homme d'une forte stature
militaire et qui mritait de s'appeler le Balafr encore plus que
le duc de Guise, car il avait reu en Espagne, dans une affaire
d'avant-poste, un immense coup de sabre courbe, si bien appliqu
sur sa figure qu'elle en avait t fendue, nez et tout, en
charpe, de la tempe gauche jusqu'au-dessous de l'oreille droite.
 l'tat normal, ce n'aurait t qu'une terrible blessure d'un
assez noble effet sur le visage d'un soldat; mais le chirurgien
qui avait rapproch les lvres de cette plaie bante, press ou
maladroit, les avait mal rejointes, et  la guerre comme  la
guerre! On tait en marche, et, pour en finir plus vite, il avait
coup avec des ciseaux le bourrelet de chair qui dbordait de deux
doigts l'un des cts de la plaie ferme; ce qui fit, non pas un
sillon dans le visage de Slune, mais un pouvantable ravin.
C'tait horrible, mais, aprs tout, grandiose. Quand le sang
montait au visage de Slune, qui tait violent, la blessure
rougissait, et c'tait comme un large ruban rouge qui lui
traversait sa face bronze. Tu portes, -- lui disait Mesnil au
jour de leurs communes ambitions, -- ta croix de grand-officier de
la Lgion d'honneur sur la figure, avant de l'avoir sur la
poitrine; mais sois tranquille, elle y descendra.

Elle n'y tait pas descendue; l'Empire avait fini avant. Slune
n'tait que chevalier.

-- Eh bien, Messieurs, -- continua Mesnilgrand, -- nous avons vu
des choses bien atroces en Espagne, n'est-ce pas? et mme nous en
avons fait; mais je ne crois pas avoir vu rien de plus abominable
que ce que je vais avoir l'honneur de vous raconter.

-- Pour mon compte, -- dit nonchalamment Slune, avec la fatuit
d'un vieil endurci qui n'entend pas qu'on l'meuve de rien, --
pour mon compte, j'ai vu un jour quatre-vingts religieuses jetes
l'une sur l'autre,  moiti mortes, dans un puits, aprs avoir t
pralablement trs bien violes chacune par deux escadrons.

-- Brutalit de soldats! -- fit Mesnilgrand froidement; -- mais
voici du raffinement d'officier.

Il trempa sa lvre dans son verre, et son regard cerclant la table
et l'treignant:

-- Y a-t-il quelqu'un d'entre vous, Messieurs, -- demanda-t-il, --
qui ait connu le major Ydow?

Personne ne rpondit, except Ranonnet.

-- Il y a moi, -- dit-il. -- Le major Ydow! si je l'ai connu! Eh!
parbleu! il tait avec moi au 8e dragons.

-- Puisque tu l'as connu, -- reprit Mesnilgrand, -- tu ne l'as pas
connu seul. Il tait arriv au 8e dragons, arbor d'une femme...

-- La Rosalba, dite la Pudica, -- fit Ranonnet, sa fameuse... -
- Et il dit le mot crment.

-- Oui, -- repartit Mesnilgrand, pensivement, -- car une pareille
femme ne mritait pas le nom de matresse, mme de celle d'Ydow...
Le major l'avait amene d'Italie, o, avant de venir en Espagne,
il servait dans un corps de rserve avec le grade de capitaine.
Comme il n'y a ici que toi, Ranonnet, qui l'ai connu, ce major
Ydow, tu me permettras bien de le prsenter  ces messieurs et de
leur donner une ide de ce diable d'homme, dont. l'arrive au 8e
dragons tapagea beaucoup quand il y entra, avec cette femme en
sautoir... Il n'tait pas Franais,  ce qu'il parat. Ce n'est
pas tant pis pour la France. Il tait n je ne sais o et de je ne
sais qui, en Illyrie ou en Bohme, je ne suis pas bien sr...
Mais, o qu'il ft n, il tait trange, ce qui est une manire
d'tre tranger partout. On l'aurait cru le produit d'un mlange
de plusieurs races. Il disait, lui, qu'il fallait prononcer son
nom  la grecque: [image du mot grec], pour Ydow, parce qu'il
tait d'origine grecque; et sa beaut l'aurait fait croire, car il
tait beau, et, le Diable m'emporte! peut-tre trop pour un
soldat. Qui sait si on ne tient pas moins  se faire casser la
figure, quand on l'a aussi belle? On a pour soi le respect qu'on a
pour les chefs-d'oeuvre. Tout chef-d'oeuvre qu'il ft, cependant,
il allait au feu avec les autres; mais quand on avait dit cela du
major Ydow, on avait tout dit. Il faisait son devoir, mais il ne
faisait jamais plus que son devoir. Il n'avait pas ce que
l'Empereur appelait le feu sacr. Malgr sa beaut, dont je
convenais trs bien, d'ailleurs, je lui trouvais au fond une
mauvaise figure, sous ses traits superbes. Depuis que j'ai tran
dans les muses, o vous n'allez jamais, vous autres, j'ai
rencontr la ressemblance du major Ydow. Je l'ai rencontre trs
frappante dans un des bustes d'Antinos... tenez! de celui-l
auquel le caprice ou le mauvais got du sculpteur a incrust deux
meraudes dans le marbre des prunelles. Au lieu de marbre blanc
les yeux vert de mer du major clairaient un teint chaudement
olivtre et un angle facial irrprochable; mais, dans la lueur de
ces mlancoliques toiles du soir, qui taient ses yeux, ce qui
dormait si voluptueusement ce n'tait pas Endymion: c'tait un
tigre... et, un jour, je l'ai vu s'veiller!... Le major Ydow
tait, en mme temps, brun et blond. Ses cheveux bouclaient trs
noirs et trs serrs autour d'un front petit, aux tempes renfles,
tandis que sa longue et soyeuse moustache avait le blond fauve et
presque jaune de la martre zibeline... Signe (dit-on) de trahison
ou de perfidie, qu'une chevelure et une barbe de couleur
diffrente. Tratre? le major l'aurait peut-tre t plus tard. Il
eut peut-tre, comme tant d'autres, trahi l'Empereur; mais il ne
devait pas en avoir le temps. Quand il vint au 8e dragons, il
n'tait probablement que faux, et encore pas assez pour ne pas en
avoir l'air, comme le voulait le vieux malin de Souwarow, qui s'y
connaissait... Fut-ce cet air-l qui commena son impopularit
parmi ses camarades? Toujours est-il qu'il devint, en trs peu de
temps, la bte noire du rgiment. Trs fat d'une beaut  laquelle
j'aurais prfr, moi, bien des laideurs de ma connaissance, il ne
semblait n'tre, en somme, comme disent soldatesquement les
soldats, qu'un miroir ...  ce que tu viens de nommer, Ranonnet,
 propos de la Rosalba. Le major Ydow avait trente-cinq ans. Vous
comprenez bien qu'avec cette beaut qui plat  toutes les femmes,
mme aux plus fires, -- c'est leur infirmit, -- le major Ydow
avait d tre horriblement gt par elles et chamarr de tous les
vices qu'elles donnent; mais il avait aussi, disait-on, ceux
qu'elles ne donnent pas et dont on ne se chamarre point... Certes,
nous n'tions pas, comme tu le dirais, Ranonnet, des capucins
dans ce temps-l. Nous tions mme d'assez mauvais sujets,
joueurs, libertins, coureurs de filles, duellistes, ivrognes au
besoin, et mangeurs d'argent sous toutes les espces. Nous
n'avions gure le droit d'tre difficiles. Eh bien! tels que nous
tions alors, il passait pour bien pire que nous. Nous, il y avait
des choses, -- pas beaucoup! mais enfin il y en avait bien une ou
deux, dont, si dmons que nous fussions, nous n'aurions pas t
capables. Mais, lui (prtendait-on), il tait capable de tout. Je
n'tais pas dans le 8e dragons. Seulement, j'en connaissais tous
les officiers. Ils parlaient de lui cruellement. Ils l'accusaient
de servilit avec les chefs et de basse ambition. Ils suspectaient
son caractre. Ils allrent mme jusqu' le souponner
d'espionnage, et mme il se battit courageusement deux fois pour
ce soupon entre-exprim; mais l'opinion n'en fut pas change. Il
est toujours rest sur cet homme une brume qu'il n'a pu dissiper.
De mme qu'il tait brun et blond  la fois, ce qui est assez
rare, il tait aussi  la fois heureux au jeu et heureux en
femmes; ce qui n'est pas l'usage non plus. On lui faisait payer
bien cher ces bonheurs-l, du reste. Ces doubles succs, ses airs
 la Lauzun, la jalousie qu'inspirait sa beaut, car les hommes
ont beau faire les forts et les indiffrents quand il s'agit de
laideur, et rpter le mot consolant qu'ils ont invent: qu'un
homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur  son
cheval, ils sont, entre eux, aussi petitement et lchement jaloux
que les femmes entre elles, -- tout cet ensemble d'avantages tait
l'explication, sans doute, de l'antipathie dont il tait l'objet;
antipathie qui, par haine, affectait les formes du mpris, car le
mpris outrage plus que la haine, et la haine le sait bien!... Que
de fois ne l'ai-je pas entendu traiter, entre le haut et le bas de
la voix, de dangereuse canaille, quoique, s'il et fallu prouver
clairement qu'il en tait une, on ne l'et certainement pas pu...
Et de fait, Messieurs, encore au moment o je vous parle, il est
incertain pour moi que le major Ydow ft ce qu'on disait qu'il
tait... Mais, tonnerre! -- ajouta Mesnilgrand avec une nergie
mle  une horreur trange, -- ce qu'on ne disait pas et ce qu'il
a t un jour, je le sais, et cela me suffit!

Cela nous suffira aussi, probablement, -- dit gament Ranonnet; -
- mais, sacrebleu! quel diable de rapport peut-il y avoir entre
l'glise o je t'ai vu entrer dimanche soir et ce damn major du
8e dragons, qui aurait pill toutes les glises et toutes les
cathdrales d'Espagne et de la chrtient, pour faire des bijoux 
sa coquine de femme avec l'or et les pierres prcieuses des saints
sacrements?

-- Reste donc dans le rang, Ranonnet! -- fit Mesnil, comme s'il
et command un mouvement  son escadron, -- et tiens-toi
tranquille! Tu seras donc toujours la mme tte chaude, et partout
impatient comme devant l'ennemi? Laisse-moi manoeuvrer, comme je
l'entends, mon histoire.

-- Eh bien, marche! -- fit le bouillant capitaine, qui pour se
calmer, lampa un verre de Picardan. Et Mesnilgrand reprit:

-- Il est bien probable que sans cette femme qui le suivait, et
qu'on appelait sa femme, quoiqu'elle ne ft que sa matresse et
qu'elle ne portt pas son nom, le major Ydow et peu fray avec
les officiers du 8e dragons. Mais cette femme, qu'on supposait
tout ce qu'elle tait pour s'tre agrafe  un pareil homme,
empcha qu'on ne ft autour du major le dsert qu'on aurait fait
sans elle. J'ai vu cela dans les rgiments. Un homme y tombe en
suspicion ou en discrdit, on n'a plus avec lui que de stricts
rapports de service; on ne camarade plus; on n'a plus pour lui de
poignes de main; au caf mme, ce caravansrail d'officiers dans
l'atmosphre chaude et familire du caf, o toutes les froideurs
se fondent, on reste  distance, contraint et poli jusqu' ce
qu'on ne le soit plus et qu'on clate, s'il vient le moment
d'clater. Vraisemblablement, c'est ce qui serait arriv au major;
mais une femme, c'est l'aimant du diable! Ceux qui ne l'auraient
pas vu pour lui, le virent pour elle. Qui n'aurait pas, au caf,
offert un verre de schnick au major, ddoubl de sa femme, le lui
offrait en pensant  sa moiti, en calculant que c'tait l un
moyen d'tre invit chez lui, o il serait possible de la
rencontrer... Il y a une proportion d'arithmtique morale, crite,
avant qu'elle le ft par un philosophe sur du papier, dans la
poitrine de tous les hommes, comme un encouragement du Dmon:
c'est qu'il y a plus loin d'une femme  son premier amant, que de
son premier au dixime, et c'tait,  ce qu'il semblait, plus
vrai avec la femme du major qu'avec personne. Puisqu'elle s'tait
donne  lui, elle pouvait bien se donner  un autre, et, ma foi!
tout le monde pouvait tre cet autre-l! En un temps fort court,
au 8e dragons, on sut combien il y avait peu d'audace dans cette
esprance. Pour tous ceux qui ont le flair de la femme, et qui en
respirent la vraie odeur  travers tous les voiles blancs et
parfums de vertu dans lesquels elle s'entortille, la Rosalba fut
reconnue tout de suite pour la plus corrompue des femmes
corrompues, -- dans le mal, une perfection!

Et je ne la calomnie point, n'est-ce pas, Ranonnet?... Tu l'as
eue peut-tre, et si tu l'as eue, tu sais maintenant s'il fut
jamais une plus brillante, une plus fascinante cristallisation de
tous les vices! O le major l'avait-il prise?... D'o sortait-
elle? Elle tait si jeune! On n'osa pas, tout d'abord, se le
demander; mais ce ne fut pas long, l'hsitation! L'incendie -- car
elle n'incendia pas que le 8e dragons, mais mon rgiment de
hussards  moi, mais aussi, tu t'en souviens, Ranonnet, tous les
tats-majors du corps d'expdition dont nous faisions partie, --
l'incendie qu'elle alluma prit trs vite d'tranges proportions...
Nous avions vu bien des femmes, matresses d'officiers, et suivant
les rgiments, quand les officiers pouvaient se payer le luxe
d'une femme dans leurs bagages: les colonels fermaient les yeux
sur cet abus, et quelquefois se le permettaient. Mais de femmes 
la faon de cette Rosalba, nous n'en avions pas mme l'ide. Nous
tions accoutums  de belles filles, si vous voulez, mais presque
toujours du mme type, dcid, hardi, presque masculin, presque
effront; le plus souvent de belles brunes plus ou moins
passionnes, qui ressemblaient  de jeunes garons, trs piquantes
et trs voluptueuses sous l'uniforme que la fantaisie de leurs
amants leur faisait porter quelquefois... Si les femmes
d'officiers, lgitimes et honntes, se reconnaissent des autres
femmes par quelque chose de particulier, commun  elles toutes, et
qui tient au milieu militaire dans lequel elles vivent, ce
quelque-chose-l est bien autrement marqu dans les matresses.
Mais, la Rosalba du major Ydow n'avait rien de semblable aux
aventurires de troupes et aux suiveuses de rgiment dont nous
avions l'habitude. Au premier abord, c'tait une grande jeune
fille ple, mais qui ne restait pas longtemps ple, comme vous
allez voir, -- avec une fort de cheveux blonds. Voil tout. Il
n'y avait pas de quoi s'crier. Sa blancheur de teint n'tait pas
plus blanche que celle de toutes les femmes  qui un sang frais et
sain passe sous la peau. Ses cheveux blonds n'taient pas de ce
blond tincelant, qui, a les fulgurances mtalliques de l'or ou
les teintes molles et endormies de l'ambre gris, que j'ai vu 
quelques Sudoises. Elle avait le visage classique qu'on appelle
un visage de came, mais qui ne diffrait par aucun signe
particulier de cette sorte de visage, si impatientant pour les
mes passionnes, avec son invariable correction et son unit. Au
prendre ou au laisser, c'tait certainement ce qu'on peut appeler
une belle fille, dans l'ensemble de sa personne... Mais les
philtres qu'elle faisait boire n'taient point dans sa beaut...
Ils taient ailleurs... Ils taient o vous ne devineriez jamais
qu'ils fussent... dans ce monstre d'impudicit qui osait s'appeler
Rosalba, qui osait porter ce nom immacul de Rosalba, qu'il ne
faudrait donner qu' l'innocence, et qui, non contente d'tre la
Rosalba, la Rose et Blanche, s'appelait encore la Pudique, la
Pudica, par-dessus le march!

-- Virgile aussi s'appelait "le pudique", et il a crit le Corydon
ardebat Alexim, -- insinua Reniant, qui n'avait pas oubli son
latin.

-- Et ce n'tait pas une ironie, -- continua Mesnilgrand, -- que
ce surnom de Rosalba, qui ne fut point invent par nous, mais que
nous lmes ds le premier jour sur son front, o la nature l'avait
crit avec toutes les roses de sa cration. La Rosalba n'tait pas
seulement une fille de l'air le plus tonnamment pudique pour ce
qu'elle tait; c'tait positivement la pudeur elle-mme. Elle et
t pure comme les Vierges du ciel, qui rougissent peut-tre sous
le regard des Anges, qu'elle n'et pas t plus la Pudeur. Qui
donc a dit -- ce doit tre un Anglais -- que le monde est l'oeuvre
du Diable, devenu fou? C'tait srement ce Diable-l qui, dans un
accs de folie, avait cr la Rosalba, pour se faire le plaisir...
du Diable, de fricasser, l'une aprs l'autre, la volupt dans la
pudeur et la pudeur dans la volupt, et de pimenter, avec un
condiment cleste, le ragot infernal des jouissances qu'une femme
puisse donner  des hommes mortels. La pudeur de la Rosalba
n'tait pas une simple physionomie, laquelle, par exemple, aurait,
celle-l, renvers de fond en comble le systme de Lavater. Non,
chez elle, la pudeur n'tait pas le dessus du panier; elle tait
aussi bien le dessous que le dessus de la femme, et elle
frissonnait et palpitait en elle autant dans le sang qu' la peau.
Ce n'tait pas non plus une hypocrisie. Jamais le vice de Rosalba
ne rendit cet hommage, pas plus qu'un autre,  la vertu. C'tait
rellement une vrit. La Rosalba tait pudique comme elle tait
voluptueuse, et le plus extraordinaire, c'est qu'elle l'tait en
mme temps. Quand elle disait ou faisait les choses les plus...
oses, elle avait d'adorables manires de dire: "J'ai honte!" que
j'entends encore. Phnomne inou! on tait toujours au dbut avec
elle, mme aprs le dnoment. Elle ft sortie d'une orgie de
bacchantes, comme l'innocence de son premier pch. Jusque dans la
femme vaincue, pme,  demi morte, on retrouvait la vierge
confuse, avec la grce toujours frache de ses troubles et le
charme auroral de ses rougeurs... Jamais je ne pourrai vous faire
comprendre les raffolements que ces contrastes vous mettaient au
coeur, le langage prirait  exprimer cela!

Il s'arrta. Il y pensait, et ils y pensaient. Avec ce qu'il
venait de dire, il avait, le croira-t-on? transform en rveurs
ces soldats qui avaient vu tous les genres de feux, ces moines
dbauchs, ces vieux mdecins, tous ces cumeurs de la vie et qui
en taient revenus. L'imptueux Ranonnet, lui-mme, ne souffla
mot, Il se souvenait.

Vous sentez bien, -- reprit Mesnilgrand, -- que le phnomne ne
fut connu que plus tard. Tout d'abord, quand elle arriva au 8e
dragons, on ne vit qu'une fille extrmement jolie quoique belle,
dans le genre, par exemple, de la princesse Paufine Borghse, la
soeur de l'Empereur,  qui, du reste, elle ressemblait. La
princesse Pauline avait aussi l'air idalement chaste, et vous
savez tous de quoi elle est morte... Mais, Pauline n'avait pas en
toute sa personne une goutte de pudeur pour teinter de rose la
plus petite place de son corps charmant, tandis que la Rosalba en
avait assez dans les veines pour rendre carlates toutes les
places du sien. Le mot naf et tonn de la Borghse, quand on lui
demanda comment elle avait bien pu poser nue devant Canova: "Mais
l'atelier tait chaud! il y avait un pole!" la Rosalba ne l'et
jamais dit. Si on lui et adress la mme question, elle se serait
enfuie en cachant son visage divinement pourpre dans ses mains
divinement roses. Seulement, soyez bien srs qu'en s'en allant,
il y aurait eu par derrire  sa robe un pli dans lequel auraient
nich toutes les tentations de l'enfer!

Telle donc elle tait, cette Rosalba, dont le visage de vierge
nous pipa tous, quand elle arriva au rgiment. Le major Ydow
aurait pu nous la prsenter comme sa femme lgitime, et mme comme
sa fille, que nous l'aurions cru. Quoique ses yeux d'un bleu
limpide fussent magnifiques, ils n'taient jamais plus beaux que
quand ils taient baisss. L'expression des paupires l'emportait
sur l'expression du regard. Pour des gens qui avaient roul la
guerre et les femmes; et quelles femmes! ce fut une sensation
nouvelle que cette crature  qui, comme on dit avec une
expression vulgaire, mais nergique, "on aurait donn le bon Dieu
sans confession". Quelle sacre jolie fille! se soufflaient 
l'oreille les anciens, les vieux routiers; mais quelle mijaure!
Comment s'y prend-elle pour rendre le major heureux?... Il le
savait, lui, et il ne le disait pas... Il buvait son bonheur en
silence, comme les vrais ivrognes, qui boivent seuls. Il ne
renseignait personne sur la flicit cache qui le rendait discret
et fidle pour la premire fois de sa vie, lui, le Lauzun de
garnison, le fat le plus carabin et le plus fastueux, et qu'
Naples, rapportaient des officiers qui l'y avaient connu, on
appelait le tambour-major de la sduction! Sa beaut, dont il
tait si vain, aurait fait tomber toutes les filles d'Espagne 
ses pieds, qu'il n'en et pas ramass une.  cette poque, nous
tions sur les frontires de l'Espagne et du Portugal, les Anglais
devant nous, et nous occupions dans nos marches les villes les
moins hostiles au roi Joseph. Le major Ydow et la Rosalba y
vivaient ensemble, comme ils eussent fait dans une ville de
garnison en temps de paix. Vous vous souvenez des acharnements de
cette guerre d'Espagne, de cette guerre furieuse et lente, qui ne
ressemblait  aucune autre, car nous ne nous battions pas ici
simplement pour la conqute, mais pour implanter une dynastie et
une organisation nouvelle dans un pays qu'il fallait d'abord
conqurir. Aucun de vous n'a oubli qu'au milieu de ces
acharnements il y avait des pauses, et que, dans l'entre-deux des
batailles les plus terribles, au sein de cette contre envahie
dont une partie tait  nous, nous nous amusions  donner des
ftes aux Espagnoles le plus afrancesadas des villes que nous
occupions. C'est dans ses ftes que la femme du major Ydow, comme
on disait, dj fort remarque, passa  l'tat de clbrit. Et de
fait, elle se mit  briller au milieu de ces filles brunes
d'Espagne, comme un diamant dans une torsade de jais. Ce fut l
qu'elle commena de produire sur les hommes ces effets
d'encharmement qui tenaient, sans doute,  la composition
diabolique de son tre, et qui faisaient d'elle la plus enrage
des courtisanes, avec la figure d'une des plus clestes madones de
Raphael.

Alors les passions s'allumrent et allrent leur train, faisant
leur feu dans l'ombre. Au bout d'un certain temps, tous
flambrent, mme des vieux, mme des officiers gnraux qui
avaient l'ge d'tre sages, tous flambrent pour "la Pudica",
comme on trouva piquant de l'appeler. Partout et autour d'elle les
prtentions s'affichrent; puis les coquetteries, puis l'clat des
duels, enfin tout le tremblement d'une vie de femme devenue le
centre de la galanterie la plus passionne, au milieu d'hommes
indomptables qui avaient toujours le sabre  la main. Elle fut le
sultan de ces redoutables odalisques, et elle jeta le mouchoir 
qui lui plut, et beaucoup lui plurent. Quant au major Ydow, il
laissa faire et laissa dire... Etait-il assez fat pour n'tre pas
jaloux, ou, se sentant ha et mpris, pour jouir, dans son
orgueil de possesseur, des passions qu'inspiraient  ses ennemis
la femme dont il tait le matre?... Il n'tait gure possible
qu'il ne s'apert de quelque chose. J'ai vu parfois son oeil
d'meraude passer au noir de l'escarboucle, en regardant tel de
nous que l'opinion du moment souponnait d'tre l'amant de sa
moiti; mais il se contenait... Et, comme on pensait toujours de
lui ce qu'il y avait de plus insultant, on imputait son calme
indiffrent ou son aveuglment volontaire  des motifs de la plus
abjecte espce. On pensait que sa femme tait encore moins un
pidestal  sa vanit qu'une chelle  son ambition. Cela se
disait comme ces choses-l se disent, et il ne les entendait pas.
Moi qui avais des raisons pour l'observer, et qui trouvais sans
justice la haine et le mpris qu'on lui portait, je me demandais
s'il y avait plus de faiblesse que de force, ou de force que de
faiblesse, dans l'attitude sombrement impassible de cet homme,
trahi journellement par sa matresse, et qui ne laissait rien
paratre des morsures de sa jalousie. Par Dieu! nous avons tous,
Messieurs, connu de ces hommes assez fanatiss d'une femme pour
croire en elle, quand tout l'accuse, et qui, au lieu de se venger
quand la certitude absolue d'une trahison pntre dans leur me,
prfrent s'enfoncer dans leur bonheur lche, et en tirer, comme
une couverture par-dessus leur tte, l'ignominie!

Le major Ydow tait-il de ceux-l? Peut-tre. Mais, certes! la
Pudica tait bien capable d'avoir souffl en lui ce fanatisme
dgradant. La Circ antique, qui changeait les hommes en btes,
n'tait rien en comparaison de cette Pudica, de cette Messaline-
Vierge, avant, pendant et aprs. Avec les passions qui brlaient
au fond de son tre et celles dont elle embrasait tous ces
officiers, peu dlicats en matire de femmes, elle fut bien vite
compromise, mais elle ne se compromit pas. Il faut bien entendre
cette nuance. Elle ne donnait pas prise sur elle ouvertement par
sa conduite. Si elle avait un amant, c'tait un secret entre elle
et son alcve. Extrieurement, le major Ydow n'avait pas l'toffe
du plus petit bout de scne  lui faire. L'aurait-elle aim, par
hasard?... Elle demeurait avec lui, et elle aurait pu srement, si
elle avait voulu, s'attacher  la fortune d'un autre. J'ai connu
un marchal de l'Empire assez fou d'elle pour lui tailler un
manche d'ombrelle dans son bton de marchal. Mais c'est encore
ici comme ces hommes dont je vous parlais. Il y a des femmes qui
aiment... ce n'est pas leur amant que je veux dire, quoique ce
soit leur amant aussi. Les carpes regrettent leur bourbe, disait
Mme de Maintenon. La Rosalba ne voulut pas regretter la sienne.
Elle n'en sortit pas, et moi j'y entrai.

-- Tu coupes les transitions avec ton sabre! -- fit le capitaine
Mautravers.

-- Parbleu! -- repartit Mesnilgrand, -- qu'ai-je  respecter? Vous
savez tous la chanson qu'on chantait au XVIIIe sicle:

Quand Boufflers parut  la cour,

On crut voir la reine d'amour.

Chacun s'empressait  lui plaire,

Et chacun l'avait...  son tour!

J'eus donc mon tour. J'en avais eu, des femmes, et par paquets!
Mais qu'il y en et une seule comme cette Rosalba, je ne m'en
doutais pas. La bourbe fut un paradis. Je ne m'en vais pas vous
faire des analyses  la faon des romanciers. J'tais un homme
d'action, brutal sur l'article, comme le comte Almaviva, et je
n'avais pas d'amour pour elle dans le sens lev et romanesque
qu'on donne  ce mot, moi tout le premier... Ni l'me, ni
l'esprit, ni la vanit, ne furent pour quelque chose dans l'espce
de bonheur qu'elle me prodigua; mais ce bonheur n'eut pas du tout
la lgret d'une fantaisie. Je ne croyais pas que l sensualit
pt tre profonde. Ce fut la plus profonde des sensualits.
Figurez-vous une de ces belles pches,  chair rouge, dans
lesquelles on mord  belles dents, ou plutt ne vous figurez
rien... Il n'y a pas de figures pour exprimer le plaisir qui
jaillissait de cette pche humaine, rougissant sous le regard le
moins appuy comme si vous l'aviez mordue. Imaginez ce que c'tait
quand, au lieu du regard, on mettait la lvre ou la dent de la
passion dans cette chair mue et sanguine. Ah! le corps de cette
femme tait sa seule me! Et c'est avec ce corps-l qu'elle me
donna, un soir, une fte qui vous fera juger d'elle mieux que tout
ce que je pourrais ajouter. Oui, un soir, n'eut-elle pas l'audace
et l'indcence de me recevoir, n'ayant pour tout vtement qu'une
mousseline des Indes transparente, une nue, une vapeur,  travers
laquelle on voyait ce corps, dont la forme tait la seule puret
et qui se teignait du double vermillon mobile de la volupt et de
la pudeur!... Que le Diable m'emporte si elle ne ressemblait pas,
sous sa nue blanche,  une statue de corail vivant! Aussi, depuis
ce temps, je me suis souci de la blancheur des autres femmes
comme de a!

Et Mesnilgrand envoya d'une chiquenaude une peau d'orange  la
corniche, par-dessus la tte du reprsentant Le Carpentier, qui
avait fait tomber celle du roi.

Notre liaison dura quelque temps, -- continua-t-il, -- mais ne
croyez pas que je me blasai d'elle. On ne s'en blasait pas. Dans
la sensation, qui est finie, comme disent les philosophes en leur
infme baragouin, elle transportait l'infini! Non, si je la
quittai, ce fut pour une raison de dgot moral, de fiert pour
moi, de mpris pour elle, pour elle qui, au plus fort des caresses
les plus insenses, ne me faisait pas croire qu'elle m'aimt...
Quand je lui demandais: M'aimes-tu? ce mot qu'il est impossible de
ne pas dire, mme  travers toutes les preuves qu'on vous donne
que vous tes aim, elle rpondait: "Non!" ou secouait
nigmatiquement la tte. Elle se roulait dans ses pudeurs et dans
ses hontes, et elle restait l-dessous, au milieu de tous les
dsordres de sens soulevs, impntrable comme le sphinx.
Seulement, le sphinx tait froid, et elle ne l'tait pas... Eh
bien, cette impntrabilit qui m'impatientait et m'irritait, puis
encore la certitude que j'eus bientt des fantaisies  la
Catherine II qu'elle se permettait, furent la double cause du
vigoureux coup de caveon que j'eus la force de donner pour sortir
des bras tout-puissants de cette femme, l'abreuvoir de tous les
dsirs! Je la quittai, ou plutt je ne revins plus  elle. Mais je
gardai l'ide qu'une seconde femme comme celle-l n'tait pas
possible; et de penser cela me rendit dsormais fort tranquille et
fort indiffrent avec toutes les femmes. Ah! elle m'a parachev
comme officier. Aprs elle, je n'ai plus pens qu' mon service.
Elle m'avait tremp dans le Styx.

-- Et tu es devenu tout  fait Achille! -- dit le vieux M. de
Mesnilgrand, avec orgueil.

-- Je ne sais pas ce que je suis devenu, -- reprit Mesnilgrand; --
mais je sais bien qu'aprs notre rupture, le major Ydow, qui tait
avec moi dans les mmes termes qu'avec tous les officiers de la
division, nous apprit un jour, au caf, que sa femme tait
enceinte, et qu'il aurait bientt la joie d'tre pre.  cette
nouvelle inattendue, les uns se regardrent, les autres sourirent;
mais il ne le vit pas, ou, l'ayant vu, il n'y prit garde, rsolu
qu'il tait, probablement,  ne faire jamais attention qu' ce qui
tait une injure directe. Quand il fut sorti: "L'enfant est-il de
toi, Mesnil?" me demanda  l'oreille un de mes camarades; et, dans
ma conscience une voix secrte, une voix plus prcise que la
sienne, me rpta la mme question. Je n'osais me rpondre. Elle,
la Rosalba, dans nos tte--tte les plus abandonns, ne m'avait
jamais dit un mot de cet enfant, qui pouvait tre de moi, ou du
major, ou mme d'un autre...

-- L'enfant du drapeau! -- interrompit Mautravers, comme s'il et
donn un coup de pointe avec sa latte de cuirassier.

-- Jamais, -- reprit Mesnilgrand, -- elle n'avait fait la moindre
allusion  sa grossesse; mais quoi d'tonnant? C'tait, je vous
l'ai dit, un sphinx que la Pudica, un sphinx qui dvorait le
plaisir silencieusement et gardait son secret. Rien du coeur ne
traversait les cloisons physiques de cette femme, ouverte au
plaisir seul... et chez qui la pudeur tait sans doute la premire
peur, le premier frisson, le premier embrasement du plaisir! Cela
me fit un effet singulier de la savoir enceinte. Convenons-en,
Messieurs,  prsent que nous sommes sortis de la vie bestiale des
passions: ce qu'il y a de plus affreux dans les amours partages,
-- cette gamelle! -- ce n'est pas seulement la malpropret du
partage, mais c'est de plus l'garement du sentiment paternel;
c'est cette anxit terrible qui vous empche d'couter la voix de
la nature, et qui l'touffe dans un doute dont il est impossible
de sortir. On se dit: Est-ce  moi, cet enfant?... Incertitude qui
vous poursuit comme la punition du partage, de l'indigne partage
auquel on s'est honteusement soumis! Si on pensait longtemps 
cela, quand on a du coeur, on deviendrait fou; mais la vie, la vie
puissante et lgre, vous reprend de son flot et vous emporte,
comme le bouchon en lige d'une ligne rompue. -- Aprs cette
dclaration faite  nous tous par le major Ydow; le petit
tressaillement paternel que j'avais cru sentir dans mes entrailles
s'apaisa. Rien ne bougea plus. Il est vrai qu' quelques jours
plus tard j'avais bien autre chose  penser qu'au bambin de la
Pudica. Nous nous battions  Talavera, o le commandant Titan, du
9e hussards, fut tu  la premire charge, et o je fus oblig de
prendre le commandement de l'escadron.

Cette rude peigne de Talavera exaspra la guerre que nous
faisions. Nous nous trouvmes plus souvent en marche, plus serrs,
plus inquits par l'ennemi, et forcment il fut moins question de
la Pudica entre nous. Elle suivait le rgiment en char--bancs, et
ce fut l, dit-on, qu'elle accoucha d'un enfant que le major Ydow,
qui croyait en sa paternit, se mit  aimer comme si rellement
cet enfant avait t le sien. Du moins, quand cet enfant mourut,
car il mourut quelques mois aprs sa naissance, le major eut un
chagrin trs exalt, un chagrin  folies, et on n'en rit pas dans
le rgiment. Pour la premire fois, l'antipathie dont il tait
l'objet se tut. On le plaignit beaucoup plus que la mre qui, si
elle pleura sa gniture, n'en continua pas moins d'tre la Rosalba
que nous connaissions tous, cette singulire catin arrose de
pudeur par le Diable, qui avait, malgr ses moeurs, conserv la
facult, qui tenait du prodige, de rougir jusqu' l'pine dorsale
deux cents fois par jour! Sa beaut ne diminua pas. Elle rsistait
 toutes les avaries. Et, cependant, la vie qu'elle menait devait
faire trs vite d'elle ce qu'on appelle entre cavaliers une
vieille chabraque, si cette vie de perdition avait dur.

-- Elle n'a donc pas dur? Tu sais donc, toi, ce que cette chienne
de femme-l est devenue? -- fit Ranonnet, haletant d'intrt,
excit, et oubliant pour une minute cette visite  l'glise qui le
tenait si dru.

-- Oui, -- dit Mesnilgrand, -- concentrant sa voix comme s'il
avait touch au point le plus profond de son histoire. Tu as cru,
comme tout le monde, qu'elle avait sombr avec Ydow dans le
tourbillon de guerre et d'vnements qui nous a envelopps et,
pour la plupart de nous, disperss et fait disparatre. Mais je
vais aujourd'hui te rvler le destin de cette Rosalba.

Le capitaine Ranonnet s'accouda sur la table en prenant dans sa
large main son verre, qu'il y laissa, et qu'il serra comme la
poigne d'un sabre, tout en coutant.

-- La guerre ne cessait pas, -- reprit Mesnilgrand. -- Ces
patients dans la fureur, qui ont mis cinq cents ans  chasser les
Maures, auraient mis, s'il l'avait fallu, autant de temps  nous
chasser. Nous n'avancions dans le pays qu' la condition de
surveiller chaque pas que nous y faisions. Les villages envahis
taient immdiatement fortifis par nous, et nous les retournions
contre l'ennemi. Le petit bourg d'Alcudia, dont nous nous
emparmes, fut notre garnison assez de temps. Un vaste couvent y
fut transform en caserne; mais l'tat-major se rpartit dans les
maisons du bourg, et le major Ydow eut celle de l'alcade. Or,
comme cette maison tait la plus spacieuse, le major Ydow y
recevait quelquefois le soir le corps des officiers, car nous ne
voyions plus que nous. Nous avions rompu avec les afrancesados,
nous dfiant d'eux, tant la haine pour les Franais gagnait du
terrain! Dans ces runions entre nous, quelquefois interrompues
par les coups de feu de l'ennemi  nos avant-postes, la Rosalba
nous faisait les honneurs de quelque punch, avec cet air
incomparablement chaste que j'ai toujours pris pour une
plaisanterie du Dmon. Elle y choisissait ses victimes; mais je ne
regardais pas  mes successeurs. J'avais t mon me de cette
liaison, et, d'ailleurs, je ne tranais aprs moi comme l'a dit je
ne sais plus qui, la chane rompue d'aucune esprance trompe. Je
n'avais ni dpit, ni jalousie, ni ressentiment. Je regardais vivre
et agir cette femme, qui m'intressait comme spectateur, et qui
cachait les dportements du vice le plus impudent sous les
dconcertements les plus charmants de l'innocence. J'allais donc,
chez elle, et devant le monde elle m'y parlait avec la simplicit
presque timide d'une jeune fille, rencontre par hasard  la
fontaine ou dans le fond du bois. L'ivresse, le tournoiement de
tte, la rage des sens qu'elle avait allume en moi, toutes ces
choses terribles n'taient plus. Je les tenais pour dissipes,
vanouies, impossibles! Seulement, lorsque je retrouvais
inpuisable cette nuance d'incarnat qui lui teignait le front pour
un mot ou pour un regard, je ne pouvais m'empcher d'prouver la
sensation de l'homme qui regarde dans son verre vid la dernire
goutte du champagne ros qu'il vient de boire, et qui est tent de
faire rubis sur l'ongle, avec cette dernire goutte oublie.

Je le lui dis, un soir. Ce soir-l, j'tais seul chez elle.

J'avais quitt le caf de bonne heure, et j'y avais laiss le
corps d'officiers engag dans des parties de cartes et de billard,
et jouant un jeu trs vif. C'tait le soir, mais un soir d'Espagne
o le soleil torride avait peine  s'arracher du ciel. Je la
trouvai  peine vtue, les paules au vent, embrases par une
chaleur africaine, les bras nus, ces beaux bras dans lesquels
j'avais tant mordu et qui, dans de certains moments d'motion que
j'avais si souvent fait natre, devenaient, comme disent les
peintres, du ton de l'intrieur des fraises. Ses cheveux,
appesantis par la chaleur, croulaient lourdement sur sa nuque
dore, et elle tait belle ainsi, dchevele, nglige,
languissante  tenter Satan et  venger Eve!  moiti couche sur
un guridon, elle crivait... Or, si elle crivait, la Pudica,
c'tait, pas de doute!  quelque amant, pour quelque rendez-vous,
pour quelque infidlit nouvelle au major Ydow, qui les dvorait
toutes, comme elle dvorait le plaisir, en silence. Lorsque
j'entrai, sa lettre tait crite, et elle faisait fondre pour la
cacheter,  la flamme d'une bougie, de la cire bleue paillete
d'argent, que je vois encore, et vous allez savoir, tout 
l'heure, pourquoi le souvenir de cette cire bleue paillete
d'argent m'est rest si clair.

-- O est le major? -- me dit-elle, me voyant entrer, trouble
dj, -- mais elle tait toujours trouble, cette femme qui
faisait croire  l'orgueil et aux sens des hommes qu'elle tait
mue devant eux!

-- Il joue frntiquement ce soir, -- lui rpondis-je, en riant et
en regardant avec convoitise cette friandise de flocon rose qui
venait de lui monter au front; -- et moi, j'ai ce soir une autre
frnsie.

Elle me comprit. Rien ne l'tonnait. Elle tait faite aux dsirs
qu'elle allumait chez les hommes, qu'elle aurait ramens en face
d'elle de tous les horizons.

-- Bah! -- fit-elle lentement, quoique la teinte d'incarnat que je
voulais boire sur son adorable et excrable visage se ft fonce 
la pense que je lui donnais. -- Bah! vos frnsies  vous sont
finies. -- Et elle mit le cachet sur la cire bouillante de la
lettre, qui s'teignit et se figea.

-- Tenez! -- dit-elle, insolemment provocante, -- voil votre
image! C'tait brlant il n'y a qu'une seconde, et c'est froid.

Et, tout en disant cela, elle retourna la lettre et se pencha pour
en crire l'adresse.

Faut-il que je le rpte jusqu' satit? Certes! je n'tais pas
jaloux de cette femme: mais nous sommes tous les mmes. Malgr
moi, je voulus voir  qui elle crivait, et, pour cela, ne m'tant
pas assis encore, je m'inclinai par-dessus sa tte; mais mon
regard fut intercept par l'entre-deux de ses paules, par cette
fente enivrante et duvete o j'avais fait ruisseler tant de
baisers, et, ma foi! magntis par cette vue, j'en fis tomber un
de plus dans ce ruisseau d'amour, et cette sensation l'empcha
d'crire... Elle releva sa tte de la table o elle tait penche,
comme si on lui et piqu les reins d'une pointe de feu, se
cambrant sur le dossier de son fauteuil, la tte renverse; elle
me regardait, dans ce mlange de dsir et de confusion qui tait
son charme, les yeux en l'air et tourns vers moi, qui tais
derrire elle, et qui fis descendre dans la rose mouille de sa
bouche entr'ouverte ce que je venais de faire tomber dans l'entre-
deux de ses paules.

Cette sensitive avait des nerfs de tigre. Tout  coup, elle
bondit: -- Voil le major qui monte, -- me dit-elle. -- Il aura
perdu, il est jaloux quand il a perdu. Il va me faire une scne
affreuse. Voyons! Mettez-vous l... je vais le faire partir. --
Et, se levant, elle ouvrit un grand placard dans lequel elle
pendait ses robes, et elle m'y poussa. Je crois qu'il y a bien peu
d'hommes qui n'aient t mis dans quelque placard,  l'arrive du
mari ou du possesseur en titre...

-- Je te trouve heureux avec ton placard! -- dit Slune; -- je
suis entr un jour dans un sac  charbon, moi! C'tait, bien
entendu, avant ma sacre blessure. J'tais dans les hussards
blancs, alors. Je vous demande dans quel tat je suis sorti de mon
sac  charbon!

-- Oui, -- reprit amrement Mesnilgrand, -- c'est encore l un des
revenants-bons de l'adultre et du partage! En ces moments-l, les
plus fendants ne sont pas fiers, et, par gnrosit pour une femme
pouvante, ils deviennent aussi lches qu'elle, et font cette
lchet de se cacher. J'en ai, je crois, mal au coeur encore
d'tre entr dans ce placard, en uniforme et le sabre au ct, et,
comble de ridicule! pour une femme qui n'avait pas d'honneur 
perdre et que je n'aimais pas!

Mais je n'eus pas le temps de m'appesantir sur cette bassesse
d'tre l, comme un colier dans les tnbres de mon placard et
les frlements sur mon visage de ses robes, qui sentaient son
corps  me griser. Seulement, ce que j'entendis me tira bientt de
ma sensation voluptueuse. Le major tait entr. Elle l'avait
devin, il tait d'une humeur massacrante, et, comme elle l'avait
dit, dans un accs de jalousie, et d'une jalousie d'autant plus
explosive qu'avec nous tous il la cachait. Dispos au soupon et 
la colre comme il l'tait, son regard alla probablement  cette
lettre reste sur la table, et  laquelle mes deux baisers avaient
empch la Pudica de mettre l'adresse.

-- Qu'est-ce que c'est que cette lettre?... fit-il, -- d'une voix
rude.

-- C'est une lettre pour l'Italie, -- dit tranquillement la
Pudica.

Il ne fut pas dupe de cette placide rponse.

-- Cela n'est pas vrai! -- dit-il grossirement, car vous n'aviez
pas besoin de gratter beaucoup le Lauzun dans cet homme pour y
retrouver le soudard; et je compris,  ce seul mot, la vie intime
de ces deux tres, qui engloutissaient entre eux deux des scnes
de toute espce, et dont, ce jour-l, j'allais avoir un spcimen.
Je l'eus, en effet, du fond de mon placard. Je ne les voyais pas,
mais je les entendais; et les entendre, pour moi, c'tait les
voir. Il y avait leurs gestes dans leurs paroles et dans les
intonations de leurs voix, qui montrent en quelques instants au
diapason de toutes les fureurs. Le major insista pour qu'on lui
montrt cette lettre sans adresse, et la Pudica, qui l'avait
saisie, refusa opinitrement de la donner. C'est alors qu'il
voulut la prendre de force. J'entendis les froissements et les
pitinements d'une lutte entre eux, mais vous devinez bien que le
major fut plus fort que sa femme. Il prit donc la lettre et la
lut. C'tait un rendez-vous d'amour  un homme, et la lettre
disait que cet homme avait t heureux et qu'on lui offrait le
bonheur encore... Mais cet homme-l n'tait pas nomm. Absurdement
curieux comme tous les jaloux, le major chercha en vain le nom de
l'homme pour qui on le trompait... Et la Pudica fut venge de
cette prise de lettre, arrache  sa main meurtrie, et peut-tre
ensanglante, car elle avait cri pendant la lutte: "Vous me
dchirez la main, misrable!" Ivre de ne rien savoir, dfi et
moqu par cette lettre qui ne le renseignait que sur une chose,
c'est qu'elle avait un amant, -- un amant de plus, -- le major
Ydow tomba dans une de ces rages qui dshonorent le caractre d'un
homme, et cribla la Pudica d'injures ignobles, d'injures de
cocher. Je crus qu'il la rouerait de coups. Les coups allaient
venir, mais un peu plus tard. Il lui reprocha, -- en quels termes!
d'tre... tout ce qu'elle tait. Il fut brutal, abject, rvoltant;
et elle,  toute cette fureur, rpondit en vraie femme qui n'a
plus rien  mnager, qui connat jusqu' l'axe l'homme  qui elle
s'est accouple, et qui sait que la bataille ternelle est au fond
de cette bauge de la vie  deux. Elle fut moins ignoble, mais plus
atroce, plus insultante et plus cruelle dans sa froideur, que lui
dans sa colre. Elle fut insolente, ironique, riant du rire
hystrique de la haine dans son paroxysme le plus aigu, et
rpondant au torrent d'injures que le major lui vomissait  la
face par de ces mots comme les femmes en trouvent, quand elles
veulent nous rendre fous, et qui tombent sur nos violences et dans
nos soulvements comme des grenades  feu dans de la poudre. De
tous ces mots outrageants  froid qu'elle aiguisait, celui avec
lequel elle le dardait le plus, c'est qu'elle ne l'aimait pas --
qu'elle ne l'avait jamais aim: "jamais! jamais! jamais!"
rptait-elle, avec une furie joyeuse, comme si elle lui et dans
des entrechats sur le coeur! -- Or, cette ide -- qu'elle ne
l'avait jamais aim -- tait ce qu'il y avait de plus froce, de
plus affolant pour ce fat heureux, pour cet homme dont la beaut
avait fait ravage, et qui, derrire son amour pour elle, avait
encore sa vanit! Aussi arriva-t-il une minute o, n'y tenant
plus, sous le dard de ce mot, impitoyablement rpt, qu'elle ne
l'avait jamais aim, et qu'il ne voulait pas croire, et qu'il
repoussait toujours:

-- Et notre enfant? -- objecta-t-il, l'insens! comme si c'tait
une preuve, et comme s'il et invoqu un souvenir!

-- Ah! notre enfant! -- fit-elle, en clatant de rire. -- Il
n'tait pas de toi!

J'imaginai ce qui dut se passer dans les yeux verts du major, en
entendant son miaulement trangl de chat sauvage. Il poussa un
juron  fendre le ciel. -- Et de qui est-il? garce maudite! --
demanda-t-il, avec quelque chose qui n'tait plus une voix.

Mais elle continua de rire comme une hyne.

-- Tu ne le sauras pas! -- dit-elle, en le narguant. Et elle le
cingla de ce tu ne le sauras pas! mille fois rpt, mille fois
inflig  ses oreilles; et quand elle fut lasse de le dire, -- le
croiriez-vous? -- elle le lui chanta comme une fanfare! Puis,
quand elle l'eut assez fouett avec ce mot, assez fait tourner
comme une toupie sous le fouet de ce mot, assez roul avec ce mot
dans les spirales de l'anxit et de l'incertitude, cet homme,
hors de lui, et qui n'tait plus entre ses mains qu'une
marionnette qu'elle allait casser; quand, cynique  force de
haine, elle lui eut dit, en les nommant par tous leurs noms, les
amants qu'elle avait eus, et qu'elle eut fait le tour du corps
d'officiers tout entier: "Je les ai eus tous, -- cria-t-elle, --
mais ils ne m'ont pas eue, eux! Et cet enfant que tu es assez bte
pour croire le tien, a t fait par le seul homme que j'aie jamais
aim! que j'aie jamais idoltr! Et tu ne l'as pas devin! Et tu
ne le devines pas encore?"

Elle mentait. Elle n'avait jamais aim un homme. Mais elle
sentait bien que le coup de poignard pour le major tait dans ce
mensonge, et elle l'en dagua, elle l'en larda, elle l'en hacha, et
quand elle en eut assez d'tre le bourreau de ce supplice, elle
lui enfona pour en finir, comme on enfonce un couteau jusqu'au
manche, son dernier aveu dans le coeur:

-- Eh bien! -- fit-elle, -- puisque tu ne devines pas, jette ta
langue aux chiens, imbcile! C'est le capitaine Mesnilgrand.

Elle mentait probablement encore, mais je n'en tais pas si sr,
et mon nom, ainsi prononc par elle, m'atteignit comme une balle 
travers mon placard. Aprs ce nom, il y eut un silence comme aprs
un gorgement. -- L'a-t-il tue au lieu de lui rpondre? pens-je,
lorsque j'entendis le bruit d'un cristal, jet violemment sur le
sol, et qui y volait en mille pices.

Je vous ai dit que le major Ydow avait eu, pour l'enfant qu'il
croyait le sien, un amour paternel immense et, quand il l'avait
perdu, un de ces chagrins  folies, dont notre nant voudrait
terniser et matrialiser la dure. Dans l'impossibilit o il
tait, avec sa vie militaire en campagne, d'lever  son fils un
tombeau qu'il aurait visit chaque jour, -- cette idoltrie de la
tombe! -- la major Ydow avait fait embaumer le coeur de son fils
pour mieux l'emporter avec lui partout, et il l'avait dpos
pieusement dans une urne de cristal, habituellement place sur une
encoignure, dans sa chambre  coucher. C'tait cette urne qui
volait en morceaux.

-- Ah! il n'tait pas  moi, abominable gouge! -- s'cria-t-il. Et
j'entendis, sous sa botte de dragon, grincer et s'craser le
cristal de l'urne, et pitiner le coeur de l'enfant qu'il avait
cru son fils!

Sans doute, elle voulut le ramasser, elle! l'enlever, le lui
prendre, car je l'entendis qui se prcipita; et les bruits de la
lutte recommencrent, mais avec un autre, -- le bruit des coups.

-- Eh bien! puisque tu le veux, le voil, le coeur de ton marmot,
catin dhonte! -- dit le major. Et il lui battit la figure de ce
coeur qu'il avait ador, et le lui lana  la tte comme un
projectile. L'abme appelle l'abme, dit-on. Le sacrilge cra le
sacrilge. La Pudica, hors d'elle, fit ce qu'avait fait le major.
Elle rejeta  sa tte le coeur de cet enfant, qu'elle aurait peut-
tre gard s'il n'avait pas t de lui, l'homme excr,  qui elle
et voulu rendre torture pour torture, ignominie pour ignominie!
C'est la premire fois, certainement, que si hideuse chose se soit
vue! un pre et une mre se souffletant tour  tour le visage,
avec le coeur mort de leur enfant!

Cela dura quelques minutes, ce combat impie... Et c'tait si
tonnamment tragique, que je ne pensai pas tout de suite  peser
de l'paule sur la porte du placard, pour la briser et
intervenir... quand un cri comme je n'en ai jamais entendu, ni
vous non plus, Messieurs, -- et nous en avons pourtant entendu
d'assez affreux sur les champs de bataille! -- me donna la force
d'enfoncer la porte du placard, et je vis... ce que je ne reverrai
jamais! La Pudica, terrasse, tait tombe sur la table o elle
avait crit, et le major l'y retenait d'un poignet de fer, tous
voiles relevs, son beau corps  nu, tordu, comme un serpent
coup, sous son treinte. Mais que croyez-vous qu'il faisait de
son autre main, Messieurs?... Cette table  crire, la bougie
allume, la cire  ct, toutes ces circonstances avaient donn au
major une ide infernale, -- l'ide de cacheter cette femme, comme
elle avait cachet sa lettre -- et il tait dans l'acharnement de
ce monstrueux cachetage, de cette effroyable vengeance d'amant
perversement jaloux!

-- Sois punie par o tu as pch, fille infme! -- cria-t-il.

Il ne me vit pas. Il tait pench sur sa victime, qui ne criait
plus, et c'tait le pommeau de son sabre qu'il enfonait dans la
cire bouillante et qui lui servait de cachet!

Je bondis sur lui; je ne lui dis mme pas de se dfendre, et je
lui plongeai mon sabre jusqu' la garde dans le dos, entre les
paules, et j'aurais voulu, du mme coup, lui plonger ma main et
mon bras avec mon sabre  travers le corps, pour le tuer mieux!

-- Tu as bien fait, Mesnil! dit le commandant Slune; -- il ne
mritait pas d'tre tu par devant, comme un de nous, ce brigand-
l!

-- Eh! mais c'est l'aventure d'Abailard, transpose  Hlose! --
fit l'abb Reniant.

-- Un beau cas de chirurgie, -- dit le docteur Bleny, -- et rare!

Mais Mesnilgrand, lanc, passa outre:

Il tait, -- reprit-il, -- tomb mort sur le corps de sa femme
vanouie. Je l'en arrachai, le jetai l, et poussai du pied son
cadavre. Au cri que la Pudica avait jet,  ce cri sorti comme
d'une vulve de louve, tant il tait sauvage! et qui me vibrait
encore dans les entrailles, une femme de chambre tait monte.
"Allez chercher le chirurgien du 8e dragons; il y a ici de la
besogne pour lui, ce soir!" Mais je n'eus pas le temps d'attendre
le chirurgien. Tout  coup, un boute-selle furieux sonna, appelant
aux armes. C'tait l'ennemi qui nous surprenait et qui avait
gorg au couteau, silencieusement, nos sentinelles. Il fallait
sauter  cheval. Je jetai un dernier regard sur ce corps superbe
et mutil, immobilement ple pour la premire fois sous les yeux
d'un homme. Mais, avant de partir, je ramassai ce pauvre coeur,
qui gisait  terre dans la poussire, et avec lequel ils auraient
voulu se poignarder et se dchiqueter, et je l'emportai, ce coeur
d'un enfant qu'elle avait dit le mien, dans ma ceinture de
hussard.

Ici, le chevalier de Mesnilgrand s'arrta, dans une motion qu'ils
respectrent, ces matrialistes et ces ribauds.

-- Et la Pudica?... -- dit presque timidement Ranonnet, qui ne
caressait plus son verre.

Je n'ai plus eu jamais des nouvelles de la Rosalba, dite la
Pudica, -- rpondit Mesnilgrand. -- Est-elle morte? A-t-elle pu
vivre encore? Le chirurgien a-t-il pu aller jusqu' elle? Aprs la
surprise d'Alcudia, qui nous fut si fatale, je le cherchai. Je ne
le trouvai pas. Il avait disparu, comme tant d'autres, et n'avait
pas rejoint les dbris de notre rgiment dcim.

-- Est-ce l tout? -- dit Mautravers. -- Et si c'est l tout,
voil une fire histoire! Tu avais raison, Mesnil, quand tu disais
 Slune que tu lui rendrais, en une fois, la petite monnaie de
ses quatre-vingts religieuses violes et jetes dans le puits.
Seulement, puisque Ranonnet rve maintenant derrire son
assiette, je reprendrai la question o il l'a laisse: Quelle
relation a ton histoire avec tes dvotions  l'glise, de l'autre
jour?...

-- C'est juste, -- dit Mesnilgrand. -- Tu m'y fais penser. Voici
donc ce qui me reste  dire,  Ranonnet et  toi: j'ai port
plusieurs annes, et partout, comme une relique, ce coeur d'enfant
dont je doutais; mais quand, aprs la catastrophe de Waterloo, il
m'a fallu ter cette ceinture d'officier dans laquelle j'avais
espr de mourir, et que je l'eus port encore quelques annes, ce
coeur, -- et je t'assure, Mautravers, que c'est lourd, quoique
cela paraisse bien lger, -- la rflexion venant avec l'ge, j'ai
craint de profaner un peu plus ce coeur si profan dj, et je me
suis dcid  le dposer en terre chrtienne. Sans entrer dans les
dtails que je vous donne aujourd'hui, j'en ai parl  un des
prtres de cette ville, de ce coeur qui pesait depuis si longtemps
sur le mien, et je venais de le remettre  lui-mme, dans le
confessionnal de la chapelle, quand j'ai t pris dans la contre-
alle  bras-le-corps par Ranonnet.

Le capitaine Ranonnet avait probablement son compte. Il ne
pronona pas une syllabe, les autres non plus. Nulle rflexion ne
fut risque. Un silence plus expressif que toutes les rflexions
leur pesait sur la bouche  tous.

Comprenaient-ils enfin, ces athes, que, quand l'Eglise n'aurait
t institue que pour recueillir les coeurs -- morts ou vivants -
- dont on ne sait plus que faire, c'et t assez beau comme cela!

-- Servez donc le caf! -- dit, de sa voix de tte, le vieux M. de
Mesnilgrand. -- S'il est, Mesnil, aussi fort que ton histoire, il
sera bon.


La vengeance d'une femme

Fortiter.

J'ai souvent entendu parler de la hardiesse de la littrature
moderne; mais je n'ai, pour mon compte, jamais cru  cette
hardiesse-l. Ce reproche n'est qu'une forfanterie... de moralit.
La littrature, qu'on a dit si longtemps l'expression de la
socit, ne l'exprime pas du tout, -- au contraire; et, quand
quelqu'un de plus crne que les autres a tent d'tre plus hardi,
Dieu sait quels cris il a fait pousser! Certainement, si on veut
bien y regarder, la littrature n'exprime pas la moiti des crimes
que la socit commet mystrieusement et impunment tous les
jours, avec une frquence et une facilit charmantes. Demandez 
tous les confesseurs, -- qui seraient les plus grands romanciers
que le monde aurait eus, s'ils pouvaient raconter les histoires
qu'on leur coule dans l'oreille au confessionnal. Demandez-leur le
nombre d'incestes (par exemple) enterrs dans les familles les
plus fires et les plus leves, et voyez si la littrature, qu'on
accuse tant d'immorale hardiesse, a os jamais les raconter, mme
pour en effrayer!  cela prs du petit souffle, -- qui n'est qu'un
souffle, -- et qui passe -- comme un souffle -- dans le Ren de
Chateaubriand, -- du religieux Chateaubriand, -- je ne sache pas
de livre o l'inceste, si commun dans nos moeurs, -- en haut comme
en bas, et peut-tre plus en bas qu'en haut, -- ait jamais fait le
sujet, franchement abord, d'un rcit qui pourrait tirer de ce
sujet des effets d'une moralit vraiment tragique. La littrature
moderne,  laquelle le bgueulisme jette sa petite pierre, a-t-
elle jamais os les histoires de Myrrha, d'Agrippine et d'dipe,
qui sont des histoires, croyez-moi, toujours et parfaitement
vivantes, car je n'ai pas vcu -- du moins jusqu'ici -- dans un
autre enfer que l'enfer social, et j'ai, pour ma part, connu et
coudoy pas mal de Myrrhas, d'dipes et d'Agrippines, dans la vie
prive et dans le plus beau monde, comme on dit. Parbleu! cela
n'avait jamais lieu comme au thtre ou dans l'histoire. Mais, 
travers les surfaces sociales, les prcautions, les peurs et les
hypocrisies; cela s'entrevoyait... Je connais -- et tout Paris
connat -- une Mme Henri III, qui porte en ceinture des chapelets
de petites ttes de mort, ciseles dans de l'or, sur des robes de
velours bleu, et qui se donne la discipline, mlant ainsi au
ragot de ses pnitences le ragot des autres plaisirs de Henri
III. Or, qui crirait l'histoire de cette femme, qui fait des
livres de pit, et que les jsuites croient un homme (joli dtail
plaisant!) et mme un saint?... Il n'y a dj pas tant d'annes
que tout Paris a vu une femme, du faubourg Saint-Germain, prendre
 sa mre son amant, et, furieuse de voir cet amant retourner  sa
mre qui, vieille, savait mieux pourtant se faire aimer qu'elle,
voler les lettres trs passionnes de cette dernire  cet homme
trop aim, les faire lithographier et les jeter, par milliers, du
Paradis (bien nomm pour une action pareille) dans la salle de
l'Opra, un jour de premire reprsentation. Qui a fait l'histoire
de cette autre femme-l?... La pauvre littrature ne saurait mme
par quel bout prendre de pareilles histoires, pour les raconter.

Et c'est l ce qu'il faudrait faire si on tait hardi. L'Histoire
a des Tacite et des Sutone; le Roman n'en a pas, -- du moins en
restant dans l'ordre lev et moral du talent et de la
littrature. Il est vrai que la langue latine brave l'honntet,
en paenne qu'elle est, tandis que notre langue,  nous, a t
baptise avec Clovis sur les fonts de Saint-Remy, et y a puis une
imprissable pudeur, car cette vieille rougit encore. Nonobstant,
si on osait -- oser, un Sutone ou un Tacite, romanciers,
pourraient exister, car le Roman est spcialement l'histoire des
moeurs, mise en rcit et en drame, comme l'est souvent l'Histoire
elle-mme. Et nulle autre diffrence que celles-ci: c'est que l'un
(le Roman) met ses moeurs sous le couvert de personnages
d'invention, et que l'autre (l'Histoire) donne les noms et les
adresses. Seulement, le Roman creuse bien plus avant que
l'Histoire. Il a un idal, et l'Histoire n'en a pas: elle est
bride par la ralit. Le Roman tient, aussi, bien plus longtemps
la scne. Lovelace dure plus, dans Richardson, que Tibre dans
Tacite. Mais, si Tibre, dans Tacite, tait dtaill comme
Lovelace dans Richardson, croyez-vous que l'Histoire y perdrait et
que Tacite ne serait pas plus terrible?... Certes, je n'ai pas
peur d'crire que Tacite, comme peintre, n'est pas au niveau de
Tibre comme modle, et que, malgr tout son gnie, il en est
rest cras.

Et ce n'est pas tout.  cette dfaillance inexplicable, mais
frappante, dans la littrature, quand on la compare, dans sa
ralit, avec la rputation qu'elle a, ajoutez la physionomie que
le crime a pris par ce temps d'ineffables et de dlicieux progrs!
L'extrme civilisation enlve au crime son effroyable posie et ne
permet pas  l'crivain de la lui restituer. Ce serait par trop
horrible, disent les mes qui veulent qu'on enjolive tout, mme
l'affreux. Bnfice de la philanthropie! d'imbciles criminalistes
diminuent la pnalit, et d'ineptes moralistes le crime, et encore
ils ne le diminuent que pour diminuer la pnalit. Cependant, les
crimes de l'extrme civilisation sont, certainement, plus atroces
que ceux de l'extrme barbarie par le fait de leur raffinement, de
la corruption qu'ils supposent, et de leur degr suprieur
d'intellectualit. L'Inquisition le savait bien.  une poque o
la foi religieuse et les moeurs publiques taient fortes,
l'Inquisition, ce tribunal qui jugeait la pense, cette grande
institution dont l'ide seule tortille nos petits nerfs et
escarbouille nos ttes de linottes, l'Inquisition savait bien que
les crimes spirituels taient les plus grands, et elle les
chtiait comme tels... Et, de fait, si ces crimes parlent moins
aux sens, ils parlent plus  la pense; et la pense, en fin de
compte, est ce qu'il y a de plus profond en nous. Il y a donc,
pour le romancier, tout un genre de tragique inconnu  tirer de
ces crimes, plus intellectuels que physiques, qui semblent moins
des crimes  la superficialit des vieilles socits
matrialistes, parce que le sang n'y coule pas et que le massacre
ne s'y fait que dans l'ordre des sentiments et des moeurs... C'est
ce genre de tragique dont on a voulu donner ici un chantillon, en
racontant l'histoire d'une vengeance de la plus pouvantable
originalit, dans laquelle le sang n'a pas coul, et o il n'y a
eu ni fer ni poison; un crime civilis enfin, dont rien
n'appartient  l'invention de celui qui le raconte, si ce n'est la
manire de le raconter.

Vers la fin du rgne de Louis-Philippe, un jeune homme enfilait,
un soir, la rue Basse-du-Rempart qui, dans ce temps-l, mritait
bien son nom de la Rue Basse, car elle tait moins leve que le
sol du boulevard, et formait une excavation toujours mal claire
et noire, dans laquelle on descendait du boulevard par deux
escaliers qui se tournaient le dos, si on peut dire cela de deux
escaliers. Cette excavation, qui n'existe plus et qui se
prolongeait de la rue de la Chausse-d'Antin  la rue Caumartin,
devant laquelle le terrain reprenait son niveau; cette espce de
ravin sombre, o l'on se risquait  peine le jour, tait fort mal
hante quand venait la nuit. Le Diable est le Prince des tnbres.
Il avait l une de ses principauts. Au centre,  peu prs, de
cette excavation, borde d'un ct par le boulevard formant
terrasse, et, de l'autre, par de grandes maisons silencieuses 
portes cochres et quelques magasins de bric--brac, il y avait un
passage troit et non couvert o le vent, pour peu qu'il ft du
vent, jouait comme dans une flte, et qui conduisait, le long d'un
mur et des maisons en construction, jusqu' la rue Neuve-des-
Mathurins. Le jeune homme en question, et trs bien mis du reste,
qui venait de prendre ce chemin, lequel ne devait pas tre pour
lui le droit chemin de la vertu, ne l'avait pris que parce qu'il
suivait une femme qui s'tait enfonce, sans hsitation et sans
embarras, dans la suspecte noirceur de ce passage. C'tait un
lgant que ce jeune homme, -- un gant jaune, comme on disait des
lgants de ce temps-l. -- Il avait dn longuement au Caf de
Paris, et il tait venu, tout en mchonnant son cure-dents, se
placer contre la balustrade  mi-corps de Tortoni ( prsent
supprime), et guigner de l les femmes qui passaient le long du
boulevard. Celle-l tait justement passe plusieurs fois devant
lui; et, quoique cette circonstance, ainsi que la mise trop
voyante de cette femme et le tortillement de sa dmarche fussent
de suffisantes tiquettes; quoique ce jeune homme, qui s'appelait
Robert de Tressignies, ft horriblement blas et qu'il revnt
d'Orient, -- o il avait vu l'animal femme dans toutes les
varits de son espce et de ses races, --  la cinquime passe de
cette dambulante du soir, il l'avait suivie... chiennement, comme
il disait, en se moquant de lui-mme, -- car il avait la facult
de se regarder faire et de se juger  mesure qu'il agissait, sans
que son jugement, trs souvent contraire  son acte, empcht son
acte, ou que son acte nuisit  son jugement: asymptote terrible! -
- Tressignies avait plus de trente ans. Il avait vcu cette niaise
premire jeunesse qui fait de l'homme le Jocrisse de ses
sensations, et pour qui la premire venue qui passe est un
magntisme. Il n'en tait plus l. C'tait un libertin dj froidi
et trs compliqu de cette poque positive, un libertin fortement
intellectualis, qui avait assez rflchi sur ses sensations pour
ne plus pouvoir en tre dupe, et qui n'avait peur ni horreur
d'aucune. Ce qu'il venait de voir, ou ce qu'il avait cru voir, lui
avait inspir la curiosit qui veut aller au fond d'une sensation
nouvelle. Il avait donc quitt sa balustrade et suivi... trs
rsolu  pousser  fin la trs vulgaire aventure qu'il
entrevoyait. Pour lui, en effet, cette femme qui s'en allait
devant lui, dferlant onduleusement comme une vague, n'tait
qu'une fille du plus bas tage; mais elle tait d'une telle beaut
qu'on pouvait s'tonner que cette beaut ne l'et pas classe plus
haut, et qu'elle n'et pas trouv un amateur qui l'et sauve de
l'abjection de la rue, car,  Paris, lorsque Dieu y plante une
jolie femme, le Diable, en rplique, y plante immdiatement un sot
pour l'entretenir.

Et puis, encore, il avait, ce Robert de Tressignies, une autre
raison pour la suivre que la souveraine beaut que ne voyaient
peut-tre pas ces Parisiens, si peu connaisseurs en beaut vraie
et dont l'esthtique, dmocratise comme le reste, manque
particulirement de hauteur. Cette femme tait pour lui une
ressemblance. Elle tait cet oiseau moqueur qui joue le rossignol,
dont parle Byron, dans ses Mmoires, avec tant de mlancolie. Elle
lui rappelait une autre femme, vue ailleurs... Il tait sr,
absolument sr, que ce n'tait pas elle, mais elle lui ressemblait
 s'y mprendre, si se mprendre n'avait pas t impossible... Et
il en tait, du reste, plus attir que surpris, car il avait assez
d'exprience, comme observateur, pour savoir qu'en fin de compte
il y a beaucoup moins de varit qu'on ne croit dans les figures
humaines, dont les traits sont soumis  une gomtrie troite et
inflexible, et peuvent se ramener  quelques types gnraux. La
beaut est une. Seule, la laideur est multiple, et encore sa
multiplicit est bien vite puise. Dieu a voulu qu'il n'y et
d'infini que la physionomie, parce que la physionomie est une
immersion de l'me  travers les lignes correctes ou incorrectes,
pures ou tourmentes, du visage. Tressignies se disait confusment
tout cela, en mettant son pas dans le pas de cette femme, qui
marchait le long du boulevard, sinueusement, et le coupait comme
une faux, plus fire que la reine de Saba du Tintoret lui-mme,
dans sa robe de satin safran, aux tons d'or, cette couleur aime
des jeunes Romaines, et dont elle faisait, en marchant, miroiter
et crier les plis glacs et luisants, comme un appel aux armes!
Exagrment cambre, comme il est rare de l'tre en France, elle
s'treignait dans un magnifique chle turc  larges raies
blanches, carlate et or; et la plume rouge de son chapeau blanc -
- splendide de mauvais got -- lui vibrait jusque sur l'paule. On
se souvient qu' cette poque les femmes portaient des plumes
penches sur leurs chapeaux, qu'elles appelaient des plumes en
saule pleureur. Mais rien ne pleurait en cette femme; et la sienne
exprimait bien autre chose que la mlancolie. Tressignies, qui
croyait qu'elle allait prendre la rue de la Chausse-d'Antin,
tincelante de ses mille becs de lumire, vit avec surprise tout
ce luxe piaffant de courtisane, toute cette fiert impudente de
fille enivre d'elle-mme et des soies qu'elle tranait,
s'enfoncer dans la rue Basse-du-Rempart, la honte du boulevard de
ce temps! Et l'lgant, aux bottes vernies, moins brave que la
femme, hsita avant d'entrer l-dedans... Mais ce ne fut gure
qu'une seconde... La robe d'or, perdue un instant dans les
tnbres de ce trou noir, aprs avoir dpass l'unique rverbre
qui les tatouait d'un point lumineux, reluisit au loin, et il
s'lana pour la rejoindre. Il n'eut pas grand-peine: elle
l'attendait, sre qu'il viendrait; et ce fut, alors, qu'au moment
o il la rejoignit elle lui projeta bien en face, pour qu'il pt
en juger, son visage, et lui campa ses yeux dans les yeux, avec
toute l'effronterie de son mtier. Il fut littralement aveugl de
la magnificence de ce visage empt de vermillon, mais d'un brun
dor comme les ailes de certains insectes, et que la clart blme,
tombant en maigre filet du rverbre, ne pouvait pas plir.

-- Vous tes Espagnole? -- fit Tressignies, qui venait de
reconnatre un des plus beaux types de cette race.

-- Si, -- rpondit-elle.

Etre Espagnole,  cette poque-l, c'tait quelque chose! C'tait
une valeur sur la place. Les romans d'alors, le thtre de Clara
Gazul, les posies d'Alfred de Musset, les danses de Mariano
Camprubi et de Dolors Serral, faisaient excessivement priser les
femmes orange aux joues de grenade, -- et, qui se vantait d'tre
Espagnole ne l'tait pas toujours, mais on s'en vantait.
Seulement, elle ne semblait pas plus tenir  sa qualit
d'Espagnole qu' toute autre chose qu'elle aurait fait chatoyer;
et, en franais:

-- Viens-tu? -- lui dit-elle,  brle-pourpoint, et avec le
tutoiement qu'aurait eu la dernire fille de la rue des Poulies;
existant aussi alors. Vous la rappelez-vous? Une immondice!

Le ton, la voix dj rauque, cette familiarit prmature, ce
tutoiement si divin -- le ciel! -- sur les lvres d'une femme qui
vous aime, et qui devient la plus sanglante des insolences dans la
bouche d'une crature pour qui vous n'tes qu'un passant, auraient
suffi pour dgriser Tressignies par le dgot, mais le Dmon le
tenait. La curiosit, pimente de convoitise, dont il avait t
mordu, en voyant cette fille qui tait plus pour lui que de la
chair superbe, tasse dans du satin, lui aurait fait avaler non
pas la pomme d'Eve, mais tous les crapauds d'une crapaudire!

-- Par Dieu! -- dit-il, -- si je viens! -- Comme si elle pouvait
en douter! Je me mettrai  la lessive demain, -- pensa-t-il.

Ils taient au bout du passage par lequel on gagnait la rue des
Mathurins; ils s'y engagrent. Au milieu des normes moellons qui
gisaient l et des constructions qui s'y levaient, une seule
maison reste debout sur sa base, sans voisines, troite, laide,
rechigne, tremblante, qui semblait avoir vu bien du vice et bien
du crime  tous les tages de ses vieux murs branls, et qui
avait peut-tre t laisse l pour en voir encore, se dressait,
d'un noir plus sombre, dans un ciel dj noir. Longue perche de
maison aveugle, car aucune de ses fentres (et les fentres sont
les yeux des maisons) n'tait claire, et qui avait l'air de vous
raccrocher en ttonnant dans la nuit! Cette horrible maison avait
la classique porte entrebille des mauvais lieux, et, au fond
d'une ignoble alle, l'escalier dont on voit quelques marches
claires d'en haut, par une lumire honteuse et sale... La femme
entra dans cette alle troite, qu'elle emplit de la largeur de
ses paules et de l'ampleur foisonnante et frissonnante de sa
robe; et, d'un pied accoutum  de pareilles ascensions, elle
monta lestement l'escalier en colimaon, -- image juste, car cet
escalier en avait la viscosit... Chose inaccoutume  ces bouges,
en montant, cet abominable escalier s'clairait: ce n'tait plus
la lueur paisse du quinquet puant l'huile qui rampait sur les
murs du premier tage, mais une lumire qui, au second,
s'largissait et s'panouissait jusqu' la splendeur. Deux griffes
de bronze, charges de bougies, incrustes dans le mur,
illuminaient avec un faste trange une porte, commune d'aspect,
sur laquelle tait colle, pour qu'on st chez qui on entrait, la
carte o ces filles mettent leur nom, pour que, si elles ont
quelque rputation et quelque beaut, le pavillon couvre la
marchandise. Surpris de ce luxe si dplac en pareil lieu,
Tressignies fit plus attention  ces torchres, d'un style presque
grandiose, qu'une puissante main d'artiste avait tordues, qu' la
carte et au nom de la femme, qu'il n'avait pas besoin de savoir,
puisqu'il l'accompagnait. En les regardant, -- pendant qu'elle
faisait tourner une clef dans la serrure de cette porte si
bizarrement orne et inonde de lumire, le souvenir lui revint
des surprises des petites maisons du temps de Louis XV. Cette
fille-l aura lu, -- pensa-t-il, -- quelques romans ou quelques
mmoires de ce temps, et elle aura eu la fantaisie de mettre un
joli appartement, plein de voluptueuses coquetteries, l o on ne
l'aurait jamais souponn... Mais ce qu'il trouva, la porte une
fois ouverte, dut redoubler son tonnement, -- seulement dans un
sens oppos.

Ce n'tait, en effet, que l'appartement trivial et dsordonn de
ces filles-l... Des robes, jetes  et l confusment sur tous
les meubles, et un lit vaste, -- le champ de manoeuvres, -- avec
les immorales glaces au fond et au plafond de l'alcve, disaient
bien chez qui on tait... Sur la chemine, des flacons qu'on
n'avait pas pens  reboucher, avant de repartir pour la campagne
du soir, croisaient leurs parfums dans l'atmosphre tide de cette
chambre o l'nergie des hommes devait se dissoudre  la troisime
respiration... Deux candlabres allums, du mme style que ceux de
la porte, brlaient des deux cts de la chemine. Partout, des
peaux de btes faisaient tapis par-dessus le tapis. On avait tout
prvu. Enfin, une porte ouverte laissait voir, par-dessous ses
portires, un mystrieux cabinet de toilette, la sacristie de ces
prtresses.

Mais, tous ces dtails, Tressignies ne les vit que plus tard. Tout
d'abord, il ne vit que la fille chez laquelle il venait de monter.
Sachant o il tait, il ne se gna pas. Il se mit sans faon sur
le canap attirant entre ses genoux cette femme qui avait t son
chapeau et son chle, et qui les avait jets sur le fauteuil. Il
la prit  la taille, comme s'il l'et boucle entre ses deux mains
jointes, et il la regarda ainsi de bas en haut, comme un buveur
qui lve au jour, avant de le boire, le verre de vin qu'il va
sabler! Ses impressions du boulevard n'avaient pas menti. Pour un
dgustateur de femmes, pour un homme blas, mais puissant, elle
tait vritablement splendide. La ressemblance qui l'avait tant
frapp dans les lueurs mobiles et coupes d'ombre du boulevard,
cette femme l'avait toujours, en pleine lumire fixe. Seulement,
celle  qui elle le faisait penser n'avait pas sur son visage, aux
traits si semblables qu'ils en paraissaient identiques, cette
expression de fiert rsolue et presque terrible que le Diable, ce
pre joyeux de toutes les anarchies, avait refuse  une duchesse
et avait donne -- pour quoi en faire? --  une demoiselle du
boulevard. Quand elle eut la tte nue, avec ses cheveux noirs, sa
robe jaune, ses larges paules dont ses hanches dpassaient encore
la largeur, elle rappelait la Judith de Vernet (un tableau de ce
temps), mais par le corps plus fait pour l'amour et par le visage
plus froce encore. Cette frocit sombre venait peut-tre d'un
pli qui se creusait entre ses deux beaux sourcils, qui se
prolongeaient jusque dans les tempes, comme Tressignies en avait
vu  quelques Asiatiques, en Turquie, et elle les rapprochait,
dans une proccupation si continue qu'on aurait dit qu'ils taient
barrs. Souffletant contraste! cette fille avait la taille de son
mtier; elle n'en avait pas la figure. Ce corps de courtisane, qui
disait si loquemment: Prends! -- cette coupe d'amour aux flancs
arrondis qui invitait la main et les lvres, taient surmonts
d'un visage qui aurait arrt le dsir par la hauteur de sa
physionomie, et ptrifi dans le respect la volupt la plus
brlante... Heureusement, le sourire volontairement assoupli de la
courtisane, et dont elle savait profaner la courbure idalement
ddaigneuse de ses lvres, ralliait bientt  elle ceux que la
fiert cruelle de son visage aurait pouvants. Au boulevard, elle
promenait ce raccrochant sourire, tal impudiquement sur ses
lvres rouges; mais, au moment o Tressignies la tenait debout
entre ses genoux, elle tait srieuse, et sa tte respirait
quelque chose de si trangement implacable, qu'il ne lui manquait
que le sabre recourb aux mains pour que ce dandy de Tressignies
pt, sans fatuit se croire Holopherne.

Il lui prit ses mains dsarmes, et il s'en attesta la beaut
suzeraine. Elle lui laissait faire silencieusement tout cet examen
de sa personne, et elle le regardait aussi, non pas avec la
curiosit futile ou sordidement intresse de ses pareilles, qui,
en vous regardant, vous soupsent comme de l'or suspect...
Evidemment, elle avait une autre pense que celle du gain qu'elle
allait faire ou du plaisir qu'elle allait donner. Il y avait dans
les ailes ouvertes de ce nez, aussi expressives que des yeux et
par o la passion, comme par les yeux, devait jeter des flammes,
une dcision suprme comme celle d'un crime qu'on va accomplir. --
Si l'implacabilit de ce visage tait, par hasard;
l'implacabilit de l'amour et des sens, quelle bonne fortune pour
elle et pour moi, dans ce temps d'puisement! -- pensa
Tressignies, qui, avant de s'en passer la fantaisie, la dtaillait
comme un cheval anglais...Lui, l'expriment, le fort critique en
fait de femmes, qui avait marchand les plus belles filles sur le
march d'Andrinople et qui savait le prix de la chair humaine,
quand elle avait cette couleur et cette densit, jeta, pour deux
heures de celle-ci, une poigne de louis dans une coupe de cristal
bleu, pose  niveau de main sur une console, et qui;
probablement, n'avait jamais reu tant d'or.

-- Ah! je te plais donc?... -- s'cria-t-elle audacieusement et
prte  tout, sous l'action du geste qu'il venait de faire; peut-
tre impatiente de cet examen dans lequel la curiosit semblait
plus forte que le dsir, ce qui, pour elle, tait une perte de
temps ou une insolence. -- Laisse-moi ter tout cela, -- ajouta-t-
elle, comme si sa robe lui et pes, et en faisant sauter les deux
premiers boutons de son corsage...

Et elle s'arracha de ses genoux pour aller dans le cabinet de
toilette d' ct... Prosaque dtail! voulait-elle mnager sa
robe? La robe, c'est l'outil de ces travailleuses... Tressignies,
qui rvait devant ce visage l'inassouvissement de Messaline,
retomba dans la plate banalit. Il se sentit de nouveau chez la
fille -- la fille de Paris, malgr la sublimit d'une physionomie
qui jurait cruellement avec le destin de celle qui l'avait. Bah!
-- pensa-t-il encore, -- la posie n'est jamais qu' la peau avec
ces drlesses, et il ne faut la prendre que l o elle est.

Et il se promit de l'y prendre, mais il la trouva aussi ailleurs,
-- et l o, certes, il ne se doutait pas qu'elle ft, la posie!
Jusque-l, en suivant cette femme, il n'avait obi qu' une
irrsistible curiosit et  une fantaisie sans noblesse; mais,
quand celle qui les lui avait si vite inspires sortit du cabinet
de toilette, o elle tait alle se dfaire de tous ses caparaons
du soir, et qu'elle revint vers lui, dans le costume, qui n'en
tait pas un, de gladiatrice qui va combattre, il fut
littralement foudroy d'une beaut que son oeil exerc, cet oeil
de sculpteur qu'ont les hommes  femmes, n'avait pas, au
boulevard, devine tout entire,  travers les souffles
rvlateurs de la robe et de la dmarche. Le tonnerre entrant tout
 coup, au lieu d'elle, par cette porte, ne l'aurait pas mieux
foudroy... Elle n'tait pas entirement nue; mais c'tait pis!
Elle tait bien plus indcente, -- bien plus rvoltamment
indcente que si elle et t franchement nue. Les marbres sont
nus, et la nudit est chaste. C'est mme la bravoure de la
chastet. Mais cette fille, sclratement impudique, qui se serait
allume elle-mme, comme une des torches vivantes des jardins de
Nron, pour mieux incendier les sens des hommes, et  qui son
mtier avait sans doute appris les plus basses rubriques de la
corruption, avait combin la transparence insidieuse des voiles et
l'os de la chair, avec le gnie et le mauvais got d'un
libertinage atroce, car, qui ne le sait? en libertinage, le
mauvais got est une puissance... Par le dtail de cette toilette,
monstrueusement provocante, elle rappelait  Tressignies cette
statuette indescriptible devant laquelle il s'tait parfois
arrt, expose qu'elle tait chez tous les marchands de bronze du
Paris d'alors, et sur le socle de laquelle on ne lisait que ce mot
mystrieux: Madame Husson. Dangereux rve obscne! Le rve tait
ici une ralit. Devant cette irritante ralit, devant cette
beaut absolue, mais qui n'avait pas la froideur qu'a trop souvent
la beaut absolue, Tressignies, retour de Turquie, aurait t le
plus blas des pachas  trois queues qu'il et retrouv les sens
d'un chrtien, et mme d'un anachorte. Aussi, quand, trs sre
des bouleversements qu'elle tait accoutume  produire, elle vint
imptueusement  lui, et qu'elle lui poussa,  hauteur de la
bouche, l'ventaire des magnificences savoureuses de son corsage,
avec le mouvement retrouv de la courtisane qui tente le Saint
dans le tableau de Paul Vronse, Robert de Tressignies, qui
n'tait pas un saint, eut la fringale... de ce qu'elle lui
offrait, et il la prit dans ses bras, cette brutale tentatrice,
avec une fougue qu'elle partagea, car elle s'y tait jete. Se
jetait-elle ainsi dans tous les bras qui se fermaient sur elle? Si
suprieure qu'elle ft dans son mtier ou dans son art de
courtisane, elle fut, ce soir-l, d'une si furieuse et si
hennissante ardeur, que mme l'emportement de sens exceptionnels
ou malades n'aurait pas suffi pour l'expliquer. Etait-elle au
dbut de cette horrible vie de fille, pour la faire avec une
semblable furie? Mais, vraiment, c'tait quelque chose de si fauve
et de si acharn, qu'on aurait dit qu'elle voulait laisser sa vie
ou prendre celle d'un autre dans chacune de ses caresses. En ce
temps-l, ses pareilles  Paris, qui ne trouvaient pas assez
srieux le joli nom de lorettes que la littrature leur avait
donn et qu'a immortalis Gavarni, se faisaient appeler
orientalement: des panthres. Eh bien! aucune d'elles n'aurait
mieux justifi ce nom de panthre... Elle en eut, ce soir-l, la
souplesse, les enroulements, les bonds, les gratignements et les
morsures. Tressignies put s'attester qu'aucune des femmes qui lui
taient jusque-l passes par les bras ne lui avait donn les
sensations inoues que lui donna cette crature, folle de son
corps  rendre la folie contagieuse, et pourtant il avait aim,
Tressignies. Mais, faut-il le dire  la gloire ou  la honte de la
nature humaine? Il y a dans ce qu'on appelle le plaisir, avec trop
de mpris peut-tre, des abmes tout aussi profonds que dans
l'amour. Etait-ce dans ces abmes qu'elle le roula, comme la mer
roule un fort nageur dans les siens? Elle dpassa, et bien au
del, ses plus coupables souvenirs de mauvais sujet, et mme
jusqu'aux rves d'une imagination comme la sienne, tout  la fois
violente et corrompue. Il oublia tout, -- et ce qu'elle tait, et
ce pour quoi il tait venu, et cette maison, et cet appartement
dont il avait eu presque, en y entrant, la nause. Positivement,
elle lui soutira son me,  lui, dans son corps,  elle... Elle
lui enivra jusqu'au dlire, des sens difficiles  griser. Elle le
combla enfin de telles volupts, qu'il arriva un moment o l'athe
 l'amour, le sceptique  tout, eut la pense folle d'une
fantaisie close tout  coup dans cette femme, qui faisait
marchandise de son corps. Oui, Robert de Tressignies, qui avait
presque dans la trempe la froideur d'acier de son patron Robert
Lovelace, crut avoir inspir au moins un caprice  cette
prostitue, qui ne pouvait tre ainsi avec tous les autres, sous
peine de bientt prir consume. Il le crut deux minutes, comme un
imbcile, cet homme si fort! Mais la vanit qu'elle avait allume,
au feu d'un plaisir cuisant comme l'amour, eut soudainement, entre
deux caresses, le petit frisson d'un doute subit... Une voix lui
cria du fond de son tre: Ce n'est pas toi qu'elle aime en toi!
car il venait de la surprendre, dans le temps o elle tait le
plus panthre et le plus souplement noue  lui, distraite de lui
et toute perdue dans l'absorbante contemplation d'un bracelet
qu'elle avait au bras, et sur lequel Tressignies avisa le portrait
d'un homme. Quelques mots en langue espagnole, que Tressignies,
qui ne savait pas cette langue, ne comprit pas, mls  ses cris
de bacchante, lui semblrent  l'adresse de ce portrait. Alors,
l'ide qu'il posait pour un autre, -- qu'il tait l pour le
compte d'un autre, -- ce fait, malheureusement si commun dans nos
misrables moeurs, avec l'tat surchauff et dprav de nos
imaginations, ce ddommagement de l'impossible dans les mes
enrages qui ne peuvent avoir l'objet de leur dsir, et qui se
jettent sur l'apparence, se saisit violemment de son esprit et le
glaa de frocit. Dans un de ces accs de jalousie absurde et de
vanit tigre dont l'homme n'est pas matre, il lui saisit le bras
durement, et voulut voir ce bracelet qu'elle regardait avec une
flamme qui, certainement, n'tait pas pour lui, quand tout, de
cette femme, devait tre  lui dans un pareil moment.

-- Montre-moi ce portrait! lui dit-il, avec une voix encore plus
dure que sa main.

Elle avait compris; mais, sans orgueil:

-- Tu ne peux pas tre jaloux d'une fille comme moi, -- lui dit-
elle. Seulement, ce ne fut pas le mot de fille qu'elle employa.
Non,  la stupfaction de Tressignies, elle se rima elle-mme en
tain, comme un crocheteur qui l'aurait insulte. -- Tu veux le
voir! -- ajouta-t-elle. -- Eh bien! regarde.

Et elle lui coula prs des yeux son beau bras, fumant encore de la
sueur enivrante du plaisir auquel ils venaient de se livrer.

C'tait le portrait d'un homme laid, chtif, au teint olive, aux
yeux noirs jeunes, trs sombre, mais non pas sans noblesse; l'air
d'un bandit ou d'un grand d'Espagne. Et il fallait bien que ce ft
un grand d'Espagne, car il avait au cou le collier de la Toison-
d'Or.

-- O as-tu pris cela? -- fit Tressignies, qui pensa: Elle va me
faire un conte. Elle va me dbiter la sduction d'usage, le roman
du premier, l'histoire connue qu'elles dbitent toutes...

-- Pris! -- repartit-elle, rvolte. -- C'est bien lui, POR DIOS,
qui me l'a donn!

Qui lui? ton amant, sans doute? -- dit Tressignies. -- Tu l'auras
trahi. Il t'aura chasse, et, tu auras roul jusqu'ici.

Ce n'est pas mon amant, -- fit-elle froidement, avec
l'insensibilit du bronze,  l'outrage de cette supposition.

-- Peut-tre ne l'est-il plus, -- dit Tressignies.

-- Mais tu l'aimes encore: je l'ai vu tout  l'heure dans tes
yeux.

Elle se mit  rire amrement.

-- Ah! tu ne connais donc rien ni  l'amour, ni  la, haine? --
s'cria-t-elle. -- Aimer cet homme! mais je l'excre! C'est mon
mari.

-- Ton mari!

-- Oui, mon mari, -- fit-elle, le plus grand seigneur des
Espagnes, trois fois duc, quatre fois marquis, cinq fois comte,
grand d'Espagne  plusieurs grandesses, Toison-d'Or. Je suis la
duchesse d'Arcos de Sierra-Leone.

Tressignies, presque terrass par ces incroyables paroles, n'eut
pas le moindre doute sur la vrit de cette renversante
affirmation. Il tait sr que cette fille n'avait pas menti. Il
venait de la reconnatre. La ressemblance qui l'avait tant frapp
au boulevard tait justifie.

Il l'avait rencontre dj, et il n'y avait pas si longtemps!
C'tait  Saint-Jean-de-Luz, o il tait all passer la saison des
bains une anne. Prcisment, cette anne-l, la plus haute
socit espagnole s'tait donn rendez-vous sur la cte de France,
dans cette petite ville, qui est si prs de l'Espagne qu'on s'y
rverait en Espagne encore, et que les Espagnols les plus pris de
leur pninsule peuvent y venir en villgiature, sans croire faire
une infidlit  leur pays. La duchesse de Sierra-Leone avait
habit tout un t cette bourgade, si profondment espagnole par
les moeurs, le caractre, la physionomie, les souvenirs
historiques; car on se rappelle que c'tait l que furent
clbres les ftes du mariage de Louis XIV, le seul roi de France
qui, par parenthse, ait ressembl  un roi d'Espagne, et que
c'est l aussi que vint chouer, aprs son naufrage, la grande
fortune dmte de la princesse des Ursins. La duchesse de Sierra-
Leone tait alors, disait-on, dans la lune de miel de son mariage
avec le plus grand et le plus opulent seigneur de l'Espagne.
Quand, de son ct, Tressignies arriva dans ce nid de pcheurs qui
a donn les plus terribles flibustiers au monde, elle y talait un
faste qu'on n'y connaissait plus, depuis Louis XIV, et, parmi ces
Basquaises qui, en fait de beaut, ne craignent la rivalit de
personne, avec leurs tailles de canphores antiques et leurs yeux
d'aigue-marine, si plement pers, une beaut qui pourtant
terrassait la leur. Attir par cette beaut, et d'ailleurs d'une
naissance et d'une fortune  pouvoir pntrer dans tous les
mondes, Robert de Tressignies s'effora d'aller jusqu' elle, mais
le groupe de socit espagnole dont la duchesse tait la
souveraine, strictement ferm, cette anne-l, ne s'ouvrit  aucun
des Franais qui passrent la saison  Saint-Jean-de-Luz. La
duchesse, entrevue de loin, ou sur les dunes du rivage, ou 
l'glise, repartit sans qu'il pt la connatre, et, pour cette
raison, elle lui tait reste dans le souvenir comme un de ces
mtores, d'autant plus brillants dans notre mmoire qu'ils ont
pass et que nous ne les reverrons jamais! Il parcourut la Grce
et une partie de l'Asie; mais aucune des cratures les plus
admirables de ces pays, o la beaut tient tant de place qu'on ne
conoit pas le paradis sans elle, ne put lui effacer la tenace et
flamboyante image de la duchesse.

Eh bien, aujourd'hui, par le fait d'un hasard trange et
incomprhensible, cette duchesse, admire un instant et disparue,
revenait dans sa vie par le plus incroyable des chemins! Elle
faisait un mtier infme; il l'avait achete. Elle venait de lui
appartenir. Elle n'tait plus qu'une prostitue, et encore de la
prostitution la plus basse, car il y a une hirarchie jusque dans
l'infamie... La superbe duchesse de Sierra-Leone, qu'il avait
rve et peut-tre aime, -- le rve tant si prs de l'amour dans
nos mes! -- n'tait plus... tait-ce bien possible? qu'une fille
du pav de Paris!!! C'tait elle qui venait de se rouler dans ses
bras tout  l'heure, comme elle s'tait roule probablement, la
veille, dans les bras d'un autre, -- le premier venu comme lui, --
et comme elle se roulerait encore dans les bras d'un troisime
demain, et, qui sait? peut-tre dans une heure! Ah! cette
dcouverte abominable le frappait  la poitrine et au front d'un
coup de massue de glace. L'homme, en lui, qui flambait il n'y
avait qu'une minute, -- qui, dans son dlire, croyait voir courir
du feu jusque sur les corniches de cet appartement, embras par
ses sensations, restait dsenivr, transi, cras. L'ide, la
certitude que c'tait l rellement la duchesse de Sierra-Leone,
n'avait pas ranim ses dsirs, teints aussi vite qu'une chandelle
qu'on souffle, et ne lui avait pas fait remettre sa bouche, avec
plus d'avidit que la premire fois, au feu brlant o il avait bu
 pleines gorges. En se rvlant, la duchesse avait emport
jusqu' la courtisane! Il n'y avait plus ici, pour lui, que la
duchesse; mais dans quel tat! souille, abme, perdue, une femme
 la mer, tombe de plus haut que du rocher de Leucade dans une
mer de boue, immonde et dgotante  ne pouvoir l'y repcher. Il
la fixait d'un oeil hbt, assise droite et sombre,
mtamorphose, et tragique; de Messaline, change tout  coup il
ne savait en quelle mystrieuse Agrippine, sur l'extrmit du
canap o ils s'taient vautrs tous deux; et l'envie ne le
prenait pas de la toucher du bout du doigt, cette crature dont il
venait de ptrir, avec des mains idoltres, les formes puissantes,
pour s'attester que c'tait bien l ce corps de femme qui l'avait
fait bouillonner, -- que ce n'tait pas une illusion, -- qu'il ne
rvait pas, -- qu'il n'tait pas fou! La duchesse; en mergeant 
travers la fille, l'avait ananti.

-- Oui, -- lui dit-il, d'une voix qu'il s'arracha de la gorge o
elle tait colle, tant ce qu'il avait entendu l'avait strangul!
-- je vous crois (il ne la tutoyait dj plus), car je vous
reconnais. Je vous ai vue  Saint-Jean-de-Luz, il y a trois ans.

 ce nom rappel de Saint-Jean-de-Luz, une clart passa sur le
front qui venait pour lui de s'envelopper, avec son incroyable
aveu, dans de si prodigieuses tnbres. -- Ah! -- dit-elle; sous
la lueur de ce souvenir, -- j'tais alors dans toutes les ivresses
de la vie, et  prsent...

L'clair tait dj teint, mais elle n'avait pas baiss sa tte
volontaire.

-- Et  prsent?... dit Tressignies, qui lui fit cho.

--  prsent, -- reprit-elle, -- je ne suis plus que dans
l'ivresse de la vengeance... Mais je la ferai assez profonde, --
ajouta-t-elle avec une violence concentre, -- pour y mourir, dans
cette vengeance, comme les mosquitos de mon pays, qui meurent,
gorgs de sang, dans la blessure qu'ils ont faite.

Et, lisant sur le visage de Tressignies: -- Vous ne comprenez pas,
dit-elle, -- mais je m'en vais vous faire comprendre. Vous savez
qui je suis, mais vous ne savez pas tout ce que je suis. Voulez-
vous le savoir? Voulez-vous savoir mon histoire? Le voulez-vous? -
- reprit-elle avec une insistance exalte. -- Moi, je voudrais la
dire  tous ceux qui viennent ici! Je voudrais la raconter  toute
la terre! J'en serais plus infme, mais j'en serais mieux venge.

-- Dites-la! -- fit Tressignies, crochet par une curiosit et un
intrt qu'il n'avait jamais ressentis  ce degr, ni dans la vie,
ni dans les romans, ni au thtre. Il lui semblait bien que cette
femme allait lui raconter de ces choses comme il n'en avait pas
entendu encore. Il ne pensait plus  sa beaut. Il la regardait
comme s'il avait dsir assister  l'autopsie de son cadavre.
Allait-elle le faire revivre pour lui?...

-- Oui, -- reprit-elle, -- j'ai voulu bien des fois dj la
raconter  ceux qui montent ici; mais ils n'y montent pas, disent-
ils, pour couter des histoires. Lorsque je la leur commenais,
ils m'interrompaient ou ils s'en allaient, brutes repues de ce
qu'elles taient venues chercher! Indiffrents, moqueurs,
insultants, ils m'appelaient menteuse ou bien folle. Ils ne me
croyaient pas, tandis que vous, vous me croirez. Vous, vous m'avez
vue  Saint-Jean-de-Luz, dans toutes les gloires d'une femme
heureuse, au plus haut sommet de la vie, portant comme un diadme
ce nom de Sierra-Leone que je trane maintenant  la queue de ma
robe dans toutes les fanges, comme on tranait  la queue d'un
cheval, autrefois, le blason d'un chevalier dshonor. Ce nom, que
je hais et dont je ne me pare que pour l'avilir, est encore port
par le plus grand seigneur des Espagnes et le plus orgueilleux de
tous ceux qui ont le privilge de rester couverts devant Sa
Majest le Roi, car il se croit dix fois plus noble que le roi.
Pour le duc d'Arcos de Sierra-Leone, que sont toutes les plus
illustres maisons qui ont rgn sur les Espagnes: Castille,
Aragon, Transtamare, Autriche et Bourbon?... Il est, dit-il, plus
ancien qu'elles. Il descend, lui, des anciens rois Goths, et par
Brunehild il est alli aux Mrovingiens de France. Il se pique de
n'avoir dans les veines que de ce sang azul dont les plus vieilles
races, dgrades par des msalliances, n'ont plus maintenant que
quelques gouttes... Don Christoval d'Arcos, duc de Sierra-Leone et
otros ducados, ne s'tait pas, lui, msalli en m'pousant. Je
suis une Turre-Cremata, de l'ancienne maison des Turre-Cremata
d'Italie, la dernire des Turre-Cremata, race qui finit en moi,
bien digne du reste de porter ce nom de Turre-Cremata (tour
brle), car je suis brle  tous les feux de l'enfer. Le grand
inquisiteur Torquemada, qui tait un Turre-Cremata d'origine, a
inflig moins de supplices, pendant toute sa vie, qu'il n'y en a
dans ce. sein maudit... Il faut vous dire que les Turre-Cremata
n'taient pas moins fiers que les Sierra-Leone. Diviss en deux
branches, galement illustres, ils avaient t, durant des
sicles, tout-puissants en Italie et en Espagne. Au quinzime,
sous le pontificat d'Alexandre VI, les Borgia, qui voulurent, dans
leur enivrement de la grande fortune de la papaut d'Alexandre,
s'apparenter  toutes les maisons royales de l'Europe, se dirent
nos parents; mais les Turre-Cremata repoussrent cette prtention
avec mpris, et deux d'entre eux payrent de leur vie cette
audacieuse hauteur. Ils furent, dit-on, empoisonns par Csar. Mon
mariage avec le duc de Sierra-Leone fut une affaire de race 
race. Ni de son ct, ni du mien, il n'entra de sentiment dans
notre union. C'tait tout simple qu'une Turre-Cremata poust un
Sierra-Leone. C'tait tout simple, mme pour moi, leve dans la
terrible tiquette des vieilles maisons d'Espagne qui reprsentait
celle de l'Escurial, dans cette dure et compressive tiquette qui
empcherait les coeurs de battre, si les coeurs n'taient pas plus
forts que ce corset de fer. Je fus un de ces coeurs-l... J'aimai
Don Esteban. Avant de le rencontrer, mon mariage sans bonheur de
coeur (j'ignorais mme que j'en eusse un) fut la chose grave qu'il
tait autrefois dans la crmonieuse et catholique Espagne, et qui
ne l'est plus,  prsent, que par exception, dans quelques
familles de haute classe qui ont gard les moeurs antiques. Le duc
de Sierra-Leone tait trop profondment Espagnol pour ne pas avoir
les moeurs du pass. Tout ce que vous avez entendu dire en France
de la gravit de l'Espagne, de ce pays altier, silencieux et
sombre, le duc l'avait et l'outrepassait... Trop fier pour vivre
ailleurs que dans ses terres, il habitait un chteau fodal, sur
la frontire portugaise, et il s'y montrait, dans toutes ses
habitudes, plus fodal que son chteau. Je vivais l, prs de lui,
entre mon confesseur et mes camristes, de cette vie somptueuse,
monotone et triste, qui aurait cras d'ennui toute me plus
faible que la mienne. Mais j'avais t leve pour tre ce que
j'tais: l'pouse d'un grand seigneur espagnol. Puis, j'avais la
religion d'une femme de mon rang, et j'tais presque aussi
impassible que les portraits de mes aeules qui ornaient les
vestibules et les salles du chteau de Sierra-Leone, et qu'on y
voyait reprsentes, avec leurs grandes mines svres, dans leurs
garde-infants et sous leurs buscs d'acier. Je devais ajouter une
gnration de plus  ces gnrations de femmes irrprochables et
majestueuses, dont la vertu avait t garde par la fiert comme
une fontaine par un lion. La solitude dans laquelle je vivais ne
pesait point sur mon me, tranquille comme les montagnes de marbre
rouge qui entourent Sierra-Leone. Je ne souponnais pas que sous
ces marbres dormait un volcan. J'tais dans les limbes d'avant la
naissance, mais j'allais natre et recevoir d'un seul regard
d'homme le baptme de feu. Don Esteban, marquis de Vasconcellos,
de race portugaise, et cousin du duc, vint  Sierra-Leone; et
l'amour, dont je n'avais eu l'ide que par quelques livres
mystiques, me tomba sur le coeur comme un aigle tombe  pic sur un
enfant qu'il enlve et qui crie... Je criai aussi. Je n'tais pas
pour rien une Espagnole de vieille race. Mon orgueil s'insurgea
contre ce que je sentais en prsence de ce dangereux Esteban, qui
s'emparait de moi avec cette rvoltante puissance. Je dis au duc
de le congdier sous un prtexte ou sous un autre, de lui faire au
plus vite quitter le chteau..., que je m'apercevais qu'il avait
pour moi un amour qui m'offensait comme une insolence. Mais don
Christoval me rpondit, comme le duc de Guise  l'avertissement
que Henri III l'assassinerait: "Il n'oserait!" C'tait le mpris
du Destin, qui se vengea en s'accomplissant. Ce mot me jeta 
Esteban...

Elle s'arrta un instant; -- et il l'coutait, parlant cette
langue leve qui,  elle seule, lui aurait affirm, s'il avait pu
en douter, qu'elle tait bien ce qu'elle disait: la duchesse de
Sierra-Leone. Ah! la fille du boulevard tait alors entirement
efface. On et jur d'un masque tomb, et que la vraie figure, la
vraie personne, reparaissait. L'attitude de ce corps effrn tait
devenue chaste. Tout en parlant, elle avait pris derrire elle un
chle, oubli au dos du canap, et elle s'en tait enveloppe...
Elle en avait ramen les plis sur ce sein maudit, -- comme elle
l'avait nomm, -- mais auquel la prostitution n'avait pu enlever
la perfection de sa rondeur et sa fermet virginale. Sa voix mme
avait perdu la raucit qu'elle avait dans la rue... Etait-ce une
illusion produite par ce qu'elle disait? mais il semblait 
Tressignies que cette voix tait d'un timbre plus pur, -- qu'elle
avait repris sa noblesse.

Je ne sais pas, -- continua-t-elle, -- si les autres femmes sont
comme moi. Mais cet orgueil incrdule de don Christoval, ce
ddaigneux et tranquille: "Il n'oserait!" en parlant de l'homme
que j'aimais, m'insulta pour lui, qui, dj, dans le fond de mon
tre, avait pris possession de moi comme un Dieu. -- "Prouve-lui
que tu oseras!" -- lui dis-je, le soir mme, en lui dclarant mon
amour. Je n'avais pas besoin de le lui dire. Esteban m'adorait
depuis le premier jour qu'il m'avait vue. Notre amour avait eu la
simultanit de deux coups de pistolet tirs en mme temps, et qui
tuent... J'avais fait mon devoir, de femme espagnole en
avertissant don Christoval. Je ne lui devais que ma vie, puisque
j'tais sa femme, car le coeur n'est pas libre d'aimer; et, ma
vie, il l'aurait prise trs certainement, en mettant  la porte de
son chteau don Esteban; comme je le voulais. Avec la folie de mon
coeur dchan, je serais morte de ne plus le voir, et je m'tais
expose  cette terrible chance. Mais puisque lui, le duc, mon
mari, ne m'avait pas comprise, puisqu'il se croyait au-dessus de
Vasconcellos, qu'il lui paraissait impossible que celui-ci levt
les yeux et son hommage jusqu' moi, je ne poussai pas plus loin
l'hrosme conjugal contre un amour qui tait mon matre... Je
n'essaierai pas de vous donner l'ide exacte de cet amour. Vous ne
me croiriez peut-tre pas, vous non plus... Mais qu'importe, aprs
tout, ce que vous penserez! Croyez-moi, ou ne me croyez pas! ce
fut un amour tout  la fois brlant et chaste, un amour
chevaleresque, romanesque, presque idal, presque mystique. Il est
vrai que nous avions vingt ans  peine, et que nous tions du pays
des Bivar, d'Ignace de Loyola et de sainte Thrse. Ignace, ce
chevalier de la Vierge, n'aimait pas plus purement la Reine des
cieux que ne m'aimait Vasconcellos; et moi, de mon ct, j'avais
pour lui quelque chose de cet amour extatique que sainte Thrse
avait pour son Epoux divin. L'adultre, fi donc! Est-ce que nous
pensions que nous pouvions tre adultres? Le coeur battait si
haut dans nos poitrines, nous vivions dans une atmosphre de
sentiments si transcendants et si levs, que nous ne sentions en
nous rien des mauvais dsirs et des sensualits des amours
vulgaires. Nous vivions en plein azur du ciel; seulement ce ciel
tait africain, et cet azur tait du feu. Un tel tat d'mes
aurait-il dur? Etait-ce bien possible qu'il durt? Ne jouions-
nous pas l, sans le savoir, sans nous en douter, le jeu le plus
dangereux pour de faibles cratures, et ne devions-nous pas tre
prcipits, dans un temps donn, de cette hauteur immacule?...
Esteban tait pieux comme un prtre, comme un chevalier portugais
du temps d'Albuquerque; moi, je valais assurment moins que lui,
mais j'avais en lui et dans la puret de son amour une foi qui
enflammait la puret du mien. Il m'avait dans son coeur, comme une
madone dans sa niche d'or, -- avec une lampe  ses pieds, -- une
lampe inextinguible. Il aimait mon me pour mon me. Il tait de
ces rares amants qui veulent grande la femme qu'ils adorent. Il me
voulait noble, dvoue, hroque, une grande femme de ces temps o
l'Espagne tait grande. Il aurait mieux aim me voir faire une
belle action que de valser avec moi souffle  souffle! Si les
anges pouvaient s'aimer entre eux devant le trne de Dieu, ils
devraient s'aimer comme nous nous aimions... Nous tions tellement
fondus l'un dans l'autre, que nous passions de longues heures
ensemble et seuls, la main dans la main, les yeux dans les yeux,
pouvant tout, puisque nous tions seuls, mais tellement heureux
que nous ne dsirions pas davantage. Quelquefois, ce bonheur
immense qui nous inondait nous faisait mal  force d'tre intense,
et nous dsirions mourir, mais l'un avec l'autre ou l'un pour
l'autre, et nous comprenions alors le mot de sainte Thrse: Je
meurs de ne pouvoir mourir! ce dsir de la crature finie
succombant sous un amour infini, et croyant faire plus de place 
ce torrent d'amour infini par le brisement des organes et la mort.
Je suis maintenant la dernire des cratures souilles; mais, dans
ce temps-l, croirez-vous que jamais, les lvres d'Esteban n'ont
touch les miennes, et qu'un baiser dpos par lui sur une rose,
et repris par moi, me faisait vanouir? Du fond de l'abme
d'horreur o je me suis volontairement plonge, je me rappelle 
chaque instant, pour mon supplice, ces dlices divines de l'amour
pur dans lesquelles nous vivions, perdus, perdus, et si
transparents, sans doute, dans l'innocence de cet amour sublime,
que don Christoval n'eut pas grand'peine  voir que nous nous
adorions. Nous vivions la tte dans le ciel. Comment nous
apercevoir qu'il tait jaloux, et de quelle jalousie! De la seule
dont il ft capable: de la jalousie de l'orgueil. Il ne nous
surprit pas. On ne surprend que ceux qui se cachent, Nous ne nous
cachions pas. Pourquoi nous serions-nous cachs? Nous avions la
candeur de la flamme en plein jour qu'on aperoit dans le jour
mme, et, d'ailleurs, le bonheur dbordait trop de nous pour qu'on
ne le vt pas, et l duc le vit! Cela creva enfin les yeux  son
orgueil, cette splendeur d'amour! Ah! Esteban avait os! Moi
aussi! Un soir nous tions comme nous tions toujours, comme nous
passions notre vie depuis que nous nous aimions, tte  tte, unis
par le regard seul; lui,  mes pieds, devant moi, comme devant la
Vierge Marie, dans une contemplation si profonde que nous n'avions
besoin d'aucune caresse. Tout  coup, le duc entra avec deux noirs
qu'il avait ramens des colonies espagnoles, dont il avait t
longtemps gouverneur. Nous ne les apermes pas, dans la
contemplation cleste qui enlevait nos mes en les unissant, quand
la tte d'Esteban tomba lourdement sur mes genoux. Il tait
trangl! Les noirs lui avaient jet autour du cou ce terrible
lazo avec lequel on trangle au Mexique les taureaux sauvages. Ce
fut la foudre pour la rapidit! Mais la foudre qui ne me tua pas.
Je ne m'vanouis point, je ne criai pas. Nulle larme ne jaillit de
mes yeux. Je restai muette et rigide, dans un tat sans nom
d'horreur, d'o je ne sortis que par un dchirement de tout mon
tre. Je sentis qu'on m'ouvrait la poitrine et qu'on m'en
arrachait le coeur. Hlas! ce n'tait pas  moi qu'on l'arrachait:
c'tait  Esteban,  ce cadavre d'Esteban qui gisait  mes pieds,
trangl, la poitrine fendue, fouille, comme un sac, par les
mains de ces monstres! J'avais ressenti, tant j'tais par l'amour
devenue lui, ce qu'aurait senti Esteban s'il avait t vivant.
J'avais ressenti la douleur que ne sentait pas son cadavre, et
c'tait cela qui m'avait tire de l'horreur dans laquelle je
m'tais fige quand ils me l'avaient trangl. Je me jetai  eux:
" mon tour!" leur criai-je. Je voulais mourir de la mme mort, et
je tendis ma tte  l'infme lacet. Ils allaient la prendre. --
"On ne touche pas  la reine", fit le duc, cet orgueilleux duc qui
se croyait plus que le Roi, et il les fit reculer en les fouettant
de son fouet de chasse. "Non! vous vivrez, Madame, me dit-il, mais
pour penser toujours  ce que vous allez voir..." Et il siffla.
Deux normes chiens sauvages accoururent.

Qu'on fasse manger, -- dit-il, -- le coeur de ce tratre  ces
chiens! -- Oh!  cela, je ne sais quoi se redressa en moi:

-- Allons donc, venge-toi mieux! -- lui dis-je. -- C'est  moi
qu'il faut le faire manger!

Il resta comme pouvant de mon ide... "Tu l'aimes donc
furieusement?" -- reprit-il. -- Ah! je l'aimais d'un amour qu'il
venait d'exasprer. Je l'aimais  n'avoir ni peur ni dgot de ce
coeur saignant, plein de moi, chaud de moi encore, et j'aurais
voulu le mettre dans le mien, ce coeur... Je le demandai  genoux,
les mains jointes! Je voulais pargner,  ce noble coeur ador,
cette profanation impie, sacrilge... J'aurais communi avec ce
coeur, comme avec une hostie. N'tait-il pas mon Dieu?... La
pense de Gabrielle de Vergy, dont nous avions lu, Esteban et moi,
tant de fois l'histoire ensemble, avait surgi en moi. Je
l'enviais!... Je la trouvais heureuse d'avoir fait de sa poitrine
un tombeau vivant  l'homme qu'elle avait aim. Mais la vue d'un
amour pareil rendit le duc atrocement implacable. Ses chiens
dvorrent le coeur d'Esteba devant moi. Je le leur disputai; je
me battis avec ces chiens. Je ne pus le leur arracher. Ils me
couvrirent d'affreuses morsures, et tranrent et essuyrent  mes
vtements leurs gueules sanglantes.

Elle s'interrompit. Elle tait devenue livide  ces souvenirs...
et, haletante, elle se leva d'un mouvement forcen, et, tirant 
elle un tiroir de commode par sa poigne de bronze, elle montra 
Tressignies une robe en lambeaux, teinte de sang  plusieurs
places:

Tenez! -- dit-elle, -- c'est l le sang du coeur de l'homme que
j'aimais et que je n'ai pu arracher aux chiens! Quand je me
retrouve seule dans l'excrable vie que je mne, quand le dgot
m'y prend, quand la boue m'en monte  la bouche et m'touffe,
quand le gnie de la vengeance faiblit en moi, que l'ancienne
duchesse revient et que la fille m'pouvante, je m'entortille dans
cette robe, je vautre mon corps souill dans ses plis rouges,
toujours brlants pour moi, et j'y rchauffe ma vengeance. C'est
un talisman que ces haillons sanglants! Quand je les ai autour du
corps, la rage de le venger me reprend aux entrailles, et je me
retrouve de la force,  ce qu'il me semble, pour une ternit!

Tressignies frmissait, en coutant cette femme effrayante. Il
frmissait de ses gestes, de ses paroles, de sa tte, devenue une
tte de Gorgone: il lui semblait voir autour de cette tte les
serpents que cette femme avait dans le coeur. Il commenait alors
de comprendre -- le rideau se tirait! -- ce mot vengeance, qu'elle
disait tant, -- qui lui flambait toujours aux lvres!

La vengeance! oui, -- reprit-elle, -- vous comprenez, maintenant,
ce qu'elle est, ma vengeance! Ah! je l'ai choisie entre toutes
comme on choisit de tous les genres de poignards celui qui doit
faire le plus souffrir, le cric dentel qui doit le mieux dchirer
l'tre abhorr qu'on tue. Le tuer simplement cet homme, et d'un
coup! je ne le voulais pas. Avait-il tu, lui, Vasconcellos avec
son pe, comme un gentilhomme? Non! il l'avait fait tuer par des
valets. II avait fait jeter son coeur aux chiens; et son corps au
charnier peut-tre! Je ne le savais pas. Je ne l'ai jamais su. Le
tuer, pour tout cela? Non! c'tait trop doux et trop rapide! Il
fallait quelque chose de plus lent et de plus cruel... D'ailleurs,
le duc tait brave. II ne craignait pas la mort. Les Sierra-Leone
l'ont affronte  toutes les gnrations. Mais son orgueil, son
immense orgueil tait lche, quand il s'agissait de dshonneur. Il
fallait donc l'atteindre et le crucifier dans son orgueil. Il
fallait donc dshonorer son nom dont il tait si fier. Eh bien! je
me jurai que, ce nom, je le tremperais dans la plus infecte des
boues, que je le changerais en honte, en immondice, en excrment!
et pour cela je me suis faite ce que je suis, -- une fille
publique, -- la fille Sierra-Leone, qui vous a raccroch ce
soir!...

Elle dit ces dernires paroles avec des yeux qui se mirent 
tinceler de la joie d'un coup bien frapp.

-- Mais, -- dit Tressignies, -- le sait-il, lui, le duc, ce que
vous tes devenue?...

-- S'il ne le sait pas, il le saura un jour -- rpondit-elle, avec
la scurit absolue d'une femme qui a pens  tout, qui a tout
calcul, qui est sre de l'avenir. -- Le bruit de ce que je fais
peut l'atteindre d'un jour  l'autre, d'une claboussure de ma
honte! Quelqu'un des hommes qui montent ici peut lui cracher au
visage le dshonneur de sa femme, ce crachat qu'on n'essuie
jamais; mais ce ne serait l qu'un hasard, et ce n'est pas  un
hasard que je livrerais ma vengeance! J'ai rsolu d'en mourir pour
qu'elle soit plus sre; ma mort l'assurera, en l'achevant.

Tressignies tait dpays par l'obscurit de ces dernires
paroles; mais elle en fit jaillir une hideuse clart:

Je veux mourir o meurent les filles comme moi, -- reprit-elle. -
- Rappelez-vous!... Il fut un homme, sous Franois Ier, qui alla
chercher chez une de mes pareilles une effroyable et immonde
maladie, qu'il donna  sa femme pour en empoisonner le roi, dont
elle tait la matresse, et c'est ainsi qu'il se vengea de tous
les deux... Je ne ferai pas moins que cet homme. Avec ma vie
ignominieuse de tous les soirs, il arrivera bien qu'un jour la
putrfaction de la dbauche saisira et rongera enfin la
prostitue, et qu'elle ira tomber par morceaux et s'teindre dans
quelque honteux hpital! Oh! alors, ma vie sera paye! -- ajouta-
t-elle, avec l'enthousiasme de la plus affreuse esprance; --
alors, il sera temps que le duc de Sierra-Leone apprenne comment
sa femme, la duchesse de Sierra-Leone aura vcu et comment elle
meurt!

Tressignies n'avait pas pens  cette profondeur dans la
vengeance, qui dpassait tout ce que l'histoire lui avait appris.
Ni l'Italie du XVIe sicle, ni la Corse de tous les ges, ces pays
renomms pour l'implacabilit de leurs ressentiments n'offraient 
sa mmoire un exemple de combinaison plus rflchie et plus
terrible que celle de cette femme, qui se vengeait  mme elle, 
mme son corps comme  mme son me! Il tait effray de ce
sublime horrible, car l'intensit dans les sentiments, pousse 
ce point, est sublime. Seulement, c'est le sublime de l'enfer.

Et quand il ne le saurait pas, -- reprit-elle encore, redoublant
d'clairs sur son me, -- moi, aprs tout, je le saurais! Je
saurais ce que je fais chaque soir, -- que je bois cette fange, et
que c'est du nectar, puisque c'est ma vengeance!... Est-ce que je
ne jouis pas,  chaque minute, de la pense de ce que je suis?...
Est-ce qu'au moment o je le dshonore, ce duc altier, je n'ai
pas, au fond de ma pense, l'ide enivrante que je le dshonore?
Est-ce que je ne vois pas clairement dans ma pense tout ce qu'il
souffrirait s'il le savait?... Ah! les sentiments comme les miens
ont leur folie, mais c'est leur folie qui fait le bonheur! Quand
je me suis enfuie de Sierra-Leone, j'ai emport avec moi le
portrait du duc, pour lui faire voir,  ce portrait, comme si
'avait t  lui-mme, les hontes de ma vie! Que de fois je lui
ai dit, comme s'il avait pu me voir et m'entendre: "Regarde donc!
regarde!" Et quand l'horreur me prend dans vos bras,  tous vous
autres, -- car elle m'y prend toujours: je ne puis pas
m'accoutumer au got de cette fange! -- j'ai pour ressource ce
bracelet, -- et elle leva son bras superbe d'un mouvement
tragique; -- j'ai ce cercle de feu, qui me brle jusqu' la moelle
et que je garde  mon bras, malgr le supplice de l'y porter, pour
que je ne puisse jamais oublier le bourreau d'Esteban, pour que
son image excite mes transports, -- ces transports d'une haine
vengeresse, que les hommes sont assez btes et assez fats pour
croire du plaisir qu'ils savent donner! Je ne sais pas ce que vous
tes, vous, mais vous n'tes certainement pas le premier venu
parmi tous ces hommes; et cependant vous avez cru, il n'y a qu'un
instant, que j'tais encore une crature humaine, qu'il y avait
encore une fibre qui vibrait en moi; et il n'y avait en moi que
l'ide de venger Esteban du monstre dont voici l'image! Ah! son
image, c'tait pour moi comme le coup de l'peron, large comme un
sabre, que le cavalier arabe enfonce dans le flanc de son cheval
pour lui faire traverser le dsert. J'avais, moi, des espaces de
honte encore plus grands  dvorer, et je m'enfonais cette
excrable image dans les yeux et dans le coeur, pour mieux bondir
sous vous quand vous me teniez... Ce portrait, c'tait comme si
c'tait lui! c'tait comme s'il nous voyait par ses yeux
peints!... Comme je comprenais l'envotement des sicles o l'on
envotait! Comme je comprenais le bonheur insens de planter le
couteau dans le coeur de l'image de celui qu'on et voulu tuer!
Dans le temps que j'tais religieuse, avant d'aimer cet Esteban
qui a pour moi remplac Dieu, j'avais besoin d'un crucifix pour
mieux penser au Crucifi; et, au lieu de l'aimer, je l'aurais ha,
j'eusse t une impie, que j'aurais eu besoin du crucifix pour
mieux le blasphmer et l'insulter! Hlas! -- ajouta-t-elle,
changeant de ton et passant de l'pret des sentiments les plus
cruels aux douceurs poignantes d'une incroyable mlancolie, -- je
n'ai pas le portrait d'Esteban. Je ne le vois que dans mon me...
et c'est peut-tre heureux, -- ajouta-t-elle. -- Je l'aurais sous
les yeux qu'il relverait mon pauvre coeur, qu'il me ferait rougir
des indignes abaissements de ma vie. Je me repentirais, et je ne
pourrais plus le venger!...

La Gorgone tait devenue touchante, mais ses yeux taient rests
secs. Tressignies, mu d'une tout autre motion que celles-l par
lesquelles jusqu'ici elle l'avait fait passer, lui prit la main, 
cette femme qu'il avait le droit de mpriser, et il la lui baisa
avec un respect ml de piti. Tant de malheur et d'nergie la lui
grandissaient: Quelle femme! -- pensait-il. Si, au lieu d'tre la
duchesse de Sierra-Leone elle avait t la marquise de
Vasconcellos, elle et, avec la puret et l'ardeur de son amour
pour Esteban, offert  l'admiration humaine quelque chose de
comparable et d'gal  la grande marquise de Pescaire. Seulement,
-- ajouta-t-il en lui-mme, -- elle n'aurait pas montr, et
personne n'aurait jamais su, quels gouffres de profondeur et de
volont taient en elle. Malgr le scepticisme de son poque et
l'habitude de se regarder faire et de se moquer de ce qu'il
faisait, Robert de Tressignies ne se sentit point ridicule
d'embrasser la main de cette femme perdue; mais il ne savait plus
que lui dire. Sa situation vis--vis d'elle tait embarrasse. En
jetant son histoire entre elle et lui, elle avait coup, comme
avec une hache, ces liens d'une minute qu'ils venaient de nouer.
Il y avait en lui un inexprimable mlange d'admiration, d'horreur,
et de mpris; mais il se serait trouv de trs mauvais got de
faire du sentiment ou de la morale avec cette femme. Il s'tait
souvent moqu des moralistes, sans mandat et sans autorit, qui
pullulaient dans ce temps-l o, sous l'influence de certains
drames et de certains romans, on voulait se donner les airs de
relever, comme des pots de fleurs renverss, les femmes qui
tombaient, Il tait, tout sceptique qu'il ft, dou d'assez de bon
sens pour savoir qu'il n'y avait que le prtre seul -- le prtre
du Dieu rdempteur -- qui pt relever de pareilles chutes... et,
encore croyait-il que, contre l'me de cette femme, le prtre lui-
mme se serait bris. Il avait en lui une implication de choses
douloureuses, et il gardait un silence plus pesant pour lui que
pour elle. Elle, toute  la violence de ses ides et de ses
souvenirs, continua:

Cette ide de le dshonorer, au lieu de le tuer, cet homme pour
qui l'honneur, comme le monde l'entend, tait plus que la vie, ne
me vint pas tout de suite... Je fus longtemps  trouver cela.
Aprs la mort de Vasconcellos, qu'on ne sut peut-tre pas dans le
chteau, dont le corps fut probablement jet dans quelque
oubliette avec les noirs qui l'avaient assassin, le duc ne
m'adressa plus la parole, si ce n'est brivement et
crmonieusement devant ses gens, car la femme de Csar ne doit
pas tre souponne, et je devais rester aux yeux de tous
l'impeccable duchesse d'Arcos de Sierra-Leone. Mais, tte  tte
et entre nous, jamais un seul mot, jamais une allusion; le
silence, ce silence de la haine, qui se nourrit d'elle-mme et n'a
pas besoin de parler. Don Christoval et moi, nous luttions de
force et de fiert. Je dvorais mes larmes. Je suis une Turre-
Cremata. J'ai en moi la puissante dissimulation de ma race qui est
italienne, et je me bronzais, jusque dans les yeux, pour qu'il ne
pt pas souponner ce qui fermentait sous ce front de bronze o
couvait l'ide de ma vengeance. Je fus absolument impntrable.
Grce  cette dissimulation, qui boucha tous les jours de mon tre
par lesquels mon secret aurait pu filtrer, je prparai ma fuite de
ce chteau dont les murs m'crasaient, et o ma vengeance n'aurait
pu s'accomplir que sous la main du duc, qui se serait vite leve.
Je ne me confiai  personne. Est-ce que jamais mes dugnes ou mes
camristes avaient os lever leurs yeux sur mes yeux pour savoir
ce que je pensais? J'eus d'abord le projet d'aller  Madrid; mais,
 Madrid, le duc tait tout-puissant, et le filet de toutes les
polices se serait referm sur moi  son premier signal. Il m'y
aurait facilement reprise, et, reprise une fois, il m'aurait jete
dans l'in-pace de quelque couvent, touffe l, tue entre deux
portes, supprime du monde, de ce monde dont j'avais besoin pour
me venger!... Paris tait plus sr. Je prfrai Paris. C'tait une
meilleure scne pour l'talage de mon infamie et de ma vengeance;
et, puisque je voulais qu'un jour tout cela clatt comme la
foudre, quelle bonne place que cette ville, le centre de tous les
chos,  travers laquelle passent toutes les nations du monde! Je
rsolus d'y vivre de cette vie de prostitue qui ne me faisait pas
trembler, et d'y descendre impudemment jusqu'au dernier rang de
ces filles perdues qui se vendent pour une pice de monnaie, ft-
ce  des goujats! Pieuse comme je l'tais avant de connatre
Esteban, qui m'avait arrach Dieu de la poitrine pour s'y mettre 
la place, je me levais souvent la nuit sans mes femmes, pour faire
mes oraisons  la Vierge noire de la chapelle. C'est de l qu'une
nuit je me sauvai et gagnai audacieusement les gorges des Sierras.
J'emportai tout ce que je pus de mes bijoux et de l'argent de ma
cassette. Je me cachai quelque temps chez des paysans qui me
conduisirent  la frontire. Je vins  Paris. Je m'y attelai, sans
peur,  cette vengeance qui est ma vie. J'en suis tellement
assoiffe, de cette fureur de me venger, que parfois j'ai pens 
affoler de moi quelque jeune homme nergique et  le pousser vers
le duc pour lui apprendre mon ignominie; mais j'ai fini toujours
par touffer cette pense, car ce n'est pas quelques pieds
d'ordure que je veux lever sur son nom et sur ma mmoire: c'est
toute une pyramide de fumier! Plus je serai tard venge, mieux je
serai venge...

Elle s'arrta. De livide, elle tait devenue pourpre. La sueur lui
dcoulait des tempes. Elle s'enrouait. Etait-ce le croup de la
honte?... Elle saisit fbrilement une carafe sur la commode, et se
versa un norme verre d'eau qu'elle lampa.

Cela est dur  passer, la honte! -- dit-elle; mais il faut
qu'elle passe! J'en ai assez aval depuis trois mois, pour qu'elle
puisse passer!

-- Il y a donc trois mois que ceci dure? -- (il n'osait plus dire
quoi) fit Tressignies, avec un vague plus sinistre que la
prcision.

-- Oui, -- dit-elle, -- trois mois. Mais qu'est-ce que trois mois?
-- ajouta-t-elle. -- Il faudra du temps pour cuire et recuire ce
plat de vengeance que je lui cuisine, et qui lui paiera son refus
du coeur d'Esteban qu'il n'a pas voulu me faire manger...

Elle dit cela avec une passion atroce et une mlancolie sauvage.
Tressignies ne se doutait pas qu'il pt y avoir dans une femme un
pareil mlange d'amour idoltre et de cruaut. Jamais on n'avait
regard avec une attention plus concentre une oeuvre d'art qu'il
ne regardait cette singulire et toute-puissante artiste en
vengeance, qui se dressait alors devant lui... Mais quelque chose,
qu'il tait tonn d'prouver, se mlait  sa contemplation
d'observateur. Lui qui croyait en avoir fini avec les sentiments
involontaires et dont la rflexion, au rire terrible, mordait
toujours les sensations, comme j'ai vu des charretiers mordre
leurs chevaux pour les faire obir, sentait que dans l'atmosphre
de cette femme il respirait un air dangereux. Cette chambre,
pleine de tant de passion physique et barbare, asphyxiait ce
civilis. Il avait besoin d'une gorge d'air et il pensait  s'en
aller, dt-il revenir.

Elle crut qu'il partait. Mais elle avait encore des cts  lui
faire voir dans son chef-d'oeuvre.

-- Et cela? -- fit-elle, avec un ddain et un geste retrouv de
duchesse, en lui montrant du doigt la coupe de verre bleu qu'il
avait remplie d'or.

-- Reprenez cet argent, -- dit-elle. -- Qui sait? Je suis peut-
tre plus riche que vous. L'or n'entre pas ici. Je n'en accepte de
personne. Et, avec la fiert d'une bassesse qui tait sa
vengeance, elle ajouta: "je ne suis qu'une fille  cent sous." 

Le mot fut dit comme il tait pens. Ce fut le dernier trait de ce
sublime  la renverse, de ce sublime infernal dont elle venait de
lui taler le spectacle, et dont certainement le grand Corneille,
au fond de son me tragique, ne se doutait pas! Le dgot de ce
dernier mot donna  Tressignies la force de s'en aller. Il rafla
les pices d'or de la coupe et n'y laissa que ce qu'elle
demandait. "Puisqu'elle le veut! dit-il, je pserai sur le
poignard qu'elle s'enfonce, et j'y mettrai aussi ma tache de boue,
puisque c'est de boue qu'elle a soif." Et il sortit dans une
agitation extrme. Les candlabres inondaient toujours de leur
lumire cette porte, si commune d'aspect, par laquelle il tait
dj pass. Il comprit pourquoi taient plantes l ces torchres,
quand il regarda la carte colle sur la porte, comme l'enseigne de
cette boutique de chair. Il y avait sur cette carte en grandes
lettres:

LA DUCHESSE D'ARCOS
DE SIERRA-LEONE

Et, au-dessous, un mot ignoble pour dire le mtier qu'elle
faisait.

Tressignies rentra chez lui, ce soir-l, aprs cette incroyable
aventure, dans une situation si trouble qu'il en tait presque
honteux. Les imbciles -- c'est--dire  peu prs tout le monde --
croient que rajeunir serait une invention charmante de la nature
humaine; mais ceux qui connaissent la vie savent mieux le profit
que ce serait. Tressignies se dit avec effroi qu'il allait peut-
tre se retrouver trop jeune... et voil pourquoi il se promit de
ne plus mettre le pied chez la duchesse, malgr l'intrt, ou
plutt  cause de l'intrt que cette femme inoue lui infligeait.
Pourquoi, se dit-il, retourner dans ce lieu malsain d'infection,
au fond duquel une crature de haute origine s'est volontairement
prcipite? Elle m'a cont toute sa vie, et je peux imaginer sans
effort les dtails, qui ne peuvent changer, de cette horrible vie
de chaque jour. Telle fut la rsolution de Tressignies, prise
nergiquement au coin du feu, dans la solitude de sa chambre. Il
s'y calfeutra quelque temps contre les choses et les distractions
du dehors, tte  tte avec les impressions et les souvenirs d'une
soire que son esprit ne pouvait s'empcher de savourer, comme un
pome trange et tout-puissant auquel il n'avait rien lu de
comparable, ni dans Byron, ni dans Shakespeare, ses deux potes
favoris. Aussi passa-t-il bien des heures, accoud aux bras de son
fauteuil,  feuilleter rveusement en lui les pages toujours
ouvertes de ce pome d'une hideuse nergie. Ce fut l un lotus qui
lui fit oublier les salons de Paris, -- sa patrie. Il lui fallut
mme le coup de collier de sa volont pour y retourner. Les
irrprochables duchesses qu'il y retrouva lui semblrent manquer
un peu d'accent... Quoiqu'il ne ft pas une bgueule, ce
Tressignies, ni ses amis non plus, il ne leur dit pas un seul mot
de son aventure, par un sentiment de dlicatesse qu'il traitait
d'absurde, car la duchesse ne lui avait-elle pas demand de
raconter  tout venant son histoire, et de la faire rayonner aussi
loin qu'il pourrait la faire rayonner?... Il la garda pour lui, au
contraire. Il la mit et la scella dans le coin le plus mystrieux
de son tre, comme on bouche un flacon de parfum trs rare, dont
on perdrait quelque chose en le faisant respirer. Chose tonnante,
avec la nature d'un homme comme lui! ni au Caf de Paris, ni au
cercle, ni  l'orchestre des thtres, ni nulle part o les hommes
se rencontrent seuls et se disent tout, il n'aborda jamais un de
ses amis sans avoir peur de lui entendre raconter, comme lui tant
arrive, l'aventure qui tait la sienne; et, cette chose qui
pouvait arriver faisait surgir en lui une perspective qui, dans
les dix premires minutes d'une conversation, lui causait un lger
tremblement. Nonobstant, il se tint parole, et non seulement il ne
retourna pas rue Basse-du-Rempart, mais au boulevard. Il ne
s'appuya plus, comme le faisaient les autres gants jaunes, les
lions du temps, contre la balustrade de Tortoni. Si je revoyais
flotter sa diable de robe jaune, se disait-il, je serais peut-tre
encore assez bte pour la suivre. Toutes les robes jaunes qu'il
rencontrait le faisaient rver... Il aimait  prsent les robes
jaunes, qu'il avait toujours dtestes. Elle m'a dprav le
got, se disait-il, et c'est ainsi que le dandy se moquait de
l'homme. Mais ce que Mme de Stal, qui les connaissait, appelle
quelque part les penses du Dmon, tait plus fort que l'homme et
que le dandy. Tressignies devint sombre. C'tait dans le monde un
homme d'un esprit anim, dont la gat tait aimable et redoutable
-- ce qu'il faut que toute gat soit dans ce monde, qui vous
mpriserait si, tout en l'amusant, vous ne le faisiez pas trembler
un peu. Il ne causa plus avec le mme entrain... Est-il
amoureux? disaient les commres. La vieille marquise de
Clrembault, qui croyait qu'il en voulait  sa petite-fille,
sortie tout chaud du Sacr-Coeur et romanesque comme on l'tait
alors, lui disait avec humeur: Je ne puis plus vous sentir quand
vous prenez vos airs d'Hamlet. De sombre, il passa souffrant. Son
teint se plomba. Qu'a donc M. de Tressignies? disait-on, et on
allait peut-tre lui dcouvrir le cancer  l'estomac de Bonaparte
dans la poitrine, quand, un beau jour, il supprima toutes les
questions et inquisitions sur sa personne en bouclant sa malle en
deux temps, comme un officier, et en disparaissant comme par un
trou.

O allait-il? Qui s'en occupa? Il resta plus d'un an parti, puis
il revint  Paris, reprendre le brancard de sa vie de mondain. Il
tait un soir chez l'ambassadeur d'Espagne, o, ce soir-l, par
parenthse, le monde le plus tincelant de Paris fourmillait... Il
tait tard. On allait souper. La cohue du buffet vidait les
salons. Quelques hommes, dans le salon de jeu, s'attardaient  un
whist obstin. Tout  coup, le partner de Tressignies, qui
tournait les pages d'un petit portefeuille d'caille sur lequel il
crivait les paris qu'on faisait  chaque rob, y vit quelque chose
qui lui fit faire le Ah! qu'on fait quand on retrouve ce qu'on
oubliait.

-- Monsieur l'ambassadeur d'Espagne, -- dit-il au matre de la
maison, qui, les mains derrire son dos, regardait jouer, -- y a-
t-il encore des Sierra-Leone  Madrid?

-- Certes, s'il y en a! fit l'ambassadeur. -- D'abord, il y a le
duc, qui est de pair avec tout ce qu'il y a de plus lev parmi
les Grandesses.

-- Qu'est donc cette duchesse de Sierra-Leone qui vient de mourir
 Paris, et qu'est-elle au duc? -- reprit alors l'interlocuteur.

-- Elle ne pourrait tre que sa femme, rpondit tranquillement
l'ambassadeur. Mais, il y a presque deux ans que la duchesse est
comme si elle tait morte. Elle a disparu, sans qu'on sache
pourquoi ni comment elle a disparu: -- la vrit est un profond
mystre! Figurez-vous bien que l'imposante duchesse d'Arcos de
Sierra-Leone n'tait pas une femme de ce temps-ci, une de ces
femmes  folies, qu'un amant enlve. C'tait une femme aussi
hautaine pour le moins que le duc son mari, qui est bien le plus
orgueilleux des Ricos hombres de toute l'Espagne. De plus, elle
tait pieuse, pieuse d'une pit quasi monastique. Elle n'a jamais
vcu qu' Sierra-Leone, un dsert de marbre rouge, o les aigles,
s'il y en a, doivent tomber asphyxis d'ennui de leurs pics! Un
jour, elle en a disparu, et jamais on n'a pu retrouver sa trace.
Depuis ce temps-l, le duc, un homme du temps de Charles-Quint, 
qui personne n'a jamais os poser la moindre question, est venu
habiter Madrid, et n'y a pas plus parl de sa femme et de sa
disparition que si elle n'avait jamais exist. C'tait, en son
nom, une Turre-Cremata, la dernire des Turre-Cremata, de la
branche d'Italie.

-- C'est bien cela, -- interrompit le joueur, Et il regarda ce
qu'il avait crit sur un des feuillets de son calepin d'caille. -
- Eh bien! -- ajouta-t-il solennellement, -- monsieur
l'ambassadeur d'Espagne, j'ai l'honneur d'annoncer  Votre
Excellence que la duchesse de Sierra-Leone a t enterre ce
matin, et, ce dont assurment vous ne vous douteriez jamais,
qu'elle a t enterre  l'glise de la Salptrire, comme une
pensionnaire de l'tablissement!

 ces paroles, les joueurs tournrent le nez  leurs cartes et les
plaqurent devant eux sur la table, regardant tour  tour,
effars, celui-l qui parlait et l'ambassadeur.

-- Mais oui! -- dit le joueur, qui faisait son effet, cette chose
dlicieuse en France! -- Je passais par l, ce matin, et j'ai
entendu le long des murs de l'glise un si majestueux tonnerre de
musique religieuse, que je suis entr dans cette glise, peu
accoutume  de pareilles ftes... et que je suis tomb de mon
haut, en passant par le portail, drap de noir et sem d'armoiries
 double cusson, de voir dans le choeur le plus resplendissant
catafalque. L'glise tait  peu prs vide. Il y avait au banc des
pauvres quelques mendiants, et  et l quelques femmes, de ces
horribles lpreuses de l'hpital qui est  ct, du moins de
celles-l qui ne sont pas tout  fait folles et qui peuvent encore
se tenir debout. Surpris d'un pareil personnel auprs d'un pareil
catafalque, je m'en suis approch, et j'ai lu, en grosses lettres
d'argent sur fond noir, cette inscription que j'ai, ma foi!
copie, de surprise et pour ne pas l'oublier:

CI-GIT
SANZIA-FLORINDA-CONCEPTION
DE TURRE-CREMATA,
DUCHESSE D'ARCOS DE SIERRA-LEONE
FILLE REPENTIE,
MORTE  LA SALPETRIERE, LE...
REQUIESCAT IN PACE!

Les joueurs ne songeaient plus  la partie. Quant  l'ambassadeur,
quoiqu'un diplomate ne doive pas plus tre tonn qu'un officier
ne doive avoir peur, il sentit que son tonnement pouvait le
compromettre:

-- Et vous n'avez pas pris de renseignements?... -- fit-il, comme
s'il et parl  un de ses infrieurs.

--  personne, Excellence, -- rpondit le joueur. -- Il n'y avait
que des pauvres; et les prtres, qui peut-tre auraient pu me
renseigner, chantaient l'office. D'ailleurs, je me suis souvenu
que j'aurais l'honneur de vous voir ce soir.

-- Je les aurai demain, fit l'ambassadeur. Et la partie s'acheva,
mais coupe d'interjections, et chacun si proccup de sa pense,
que tout le monde fit des fautes parmi ces forts whisteurs, et que
personne ne s'aperut de la pleur de Tressignies, qui saisit son
chapeau et sortit, sans prendre cong de personne.

Le lendemain, il tait de bonne heure  la Salptrire. Il demanda
le chapelain, -- un vieux bonhomme de prtre, -- lequel lui donna
tous les renseignements qu'il lui demanda sur le n 119 qu'tait
devenue la duchesse d'Arcos de Sierra-Leone. La malheureuse tait
venue s'abattre o elle avait prvu qu'elle s'abattrait...  ce
jeu terrible qu'elle avait jou, elle avait gagn la plus
effroyable des maladies. En peu de mois, dit le vieux prtre, elle
s'tait carie jusqu'aux os... Un de ses yeux avait saut un jour
brusquement de son orbite et tait tomb  ses pieds comme un gros
sou... L'autre s'tait liqufi et fondu... Elle tait morte --
mais stoquement -- dans d'intolrables tortures... Riche d'argent
encore et de ses bijoux, elle avait tout lgu aux malades, comme
elle, de la maison qui l'avait accueillie, et prescrit de
solennelles funrailles. Seulement, pour se punir de ses
dsordres, -- dit le vieux prtre, qui n'avait rien compris du
tout  cette femme-l, -- elle avait exig, par pnitence et par
humilit, qu'on mt aprs ses titres, sur son cercueil et sur son
tombeau, qu'elle tait une FILLE... REPENTIE.

-- Et encore, ajouta le vieux chapelain, dupe de la confession
d'une pareille femme, par humilit, elle ne voulait pas qu'on mt
repentie.

Tressignies se prit  sourire amrement du brave prtre, mais il
respecta l'illusion de cette me nave.

Car il savait, lui, qu'elle ne se repentait pas, et que cette
touchante humilit tait encore, aprs la mort, de la vengeance!





End of Project Gutenberg's Les diaboliques, by Jules Amde Barbey d'Aurevilly

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIABOLIQUES ***

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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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