Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Pre

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La reine Margot - Tome II

Author: Alexandre Dumas, Pre

Release Date: October 25, 2004 [EBook #13857]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II ***




This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.





Alexandre Dumas

LA REINE MARGOT
Tome II
(1845)


Table des matires

I Fraternit
II La reconnaissance du roi Charles IX
III Dieu dispose
IV La nuit des rois
V Anagramme
VI La rentre au Louvre
VII La cordelire de la reine mre
VIII Projets de vengeance
IX Les Atrides
X L'Horoscope
XI Les confidences
XII Les ambassadeurs
XIII Oreste et Pylade
XIV Orthon
XV L'htellerie de la Belle-toile
XVI De Mouy de Saint-Phale
XVII Deux ttes pour une couronne
XVIII Le livre de vnerie
XIX La chasse au vol
XX Le pavillon de Franois Ier
XXI Les investigations
XXII Acton
XXIII Le bois de Vincennes
XXIV La figure de cire
XXV Les boucliers invisibles
XXVI Les juges
XXVII La torture du brodequin
XXVIII La chapelle
XXIX La place Saint-Jean-en-Grve
XXX La tour du Pilori
XXXI La sueur de sang
XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes
XXXIII La Rgence
XXXIV Le roi est mort: vive le roi!
XXXV pilogue


DEUXIME PARTIE



I
Fraternit


En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la
vie d'un homme: il avait empch trois royaumes de changer de
souverains.

En effet, Charles IX tu, le duc d'Anjou devenait roi de France,
et le duc d'Alenon, selon toute probabilit, devenait roi de
Pologne. Quant  la Navarre, comme M. le duc d'Anjou tait l'amant
de madame de Cond, sa couronne et probablement pay au mari la
complaisance de sa femme.

Or, dans tout ce grand bouleversement il n'arrivait rien de bon
pour Henri. Il changeait de matre, voil tout; et au lieu de
Charles IX, qui le tolrait, il voyait monter au trne de France
le duc d'Anjou, qui, n'ayant avec sa mre Catherine qu'un coeur et
qu'une tte, avait jur sa mort et ne manquerait pas de tenir son
serment.

Toutes ces ides s'taient prsentes  la fois  son esprit quand
le sanglier s'tait lanc sur Charles IX, et nous avons vu ce qui
tait rsult de cette rflexion rapide comme l'clair, qu' la
vie de Charles IX tait attache sa propre vie.

Charles IX avait t sauv par un dvouement dont il tait
impossible au roi de comprendre le motif.

Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admir ce
courage trange de Henri qui, pareil  l'clair, ne brillait que
dans l'orage.

Malheureusement ce n'tait pas le tout que d'avoir chapp au
rgne du duc d'Anjou, il fallait se faire roi soi-mme. Il fallait
disputer la Navarre au duc d'Alenon et au prince de Cond; il
fallait surtout quitter cette cour o l'on ne marchait qu'entre
deux prcipices, et la quitter protg par un fils de France.

Henri, tout en revenant de Bondy, rflchit profondment  la
situation. En arrivant au Louvre, son plan tait fait.

Sans se dbotter, tel qu'il tait, tout poudreux et tout sanglant
encore, il se rendit chez le duc d'Alenon, qu'il trouva fort
agit en se promenant  grands pas dans sa chambre.

En l'apercevant, le prince fit un mouvement.

-- Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je
comprends, mon bon frre, vous m'en voulez de ce que le premier
j'ai fait remarquer au roi que votre balle avait frapp la jambe
de son cheval, au lieu d'aller frapper le sanglier, comme c'tait
votre intention. Mais que voulez-vous? je n'ai pu retenir une
exclamation de surprise. D'ailleurs le roi s'en ft toujours
aperu, n'est-ce pas?

-- Sans doute, sans doute, murmura d'Alenon. Mais je ne puis
cependant attribuer qu' mauvaise intention cette espce de
dnonciation que vous avez faite, et qui, vous l'avez vu, n'a pas
eu un rsultat moindre que de faire suspecter  mon frre Charles
mes intentions, et de jeter un nuage entre nous.

-- Nous reviendrons l-dessus tout  l'heure; et quant  la bonne
ou  la mauvaise intention que j'ai  votre gard, je viens exprs
auprs de vous pour vous en faire juge.

-- Bien! dit d'Alenon avec sa rserve ordinaire; parlez, Henri,
je vous coute.

-- Quand j'aurai parl, Franois, vous verrez bien quelles sont
mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut
toute rserve et toute prudence; et quand je vous l'aurai faite,
d'un seul mot vous pourrez me perdre!

-- Qu'est-ce donc? dit Franois, qui commenait  se troubler.

-- Et cependant, continua Henri, j'ai hsit longtemps  vous
parler de la chose qui m'amne, surtout aprs la faon dont vous
avez fait la sourde oreille aujourd'hui.

-- En vrit, dit Franois en plissant, je ne sais pas ce que
vous voulez dire, Henri.

-- Mon frre, vos intrts me sont trop chers pour que je ne vous
avertisse pas que les huguenots ont fait faire auprs de moi des
dmarches.

-- Des dmarches! demanda d'Alenon, et quelles dmarches?

-- L'un d'eux, M. de Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy
assassin par Maurevel, vous savez...

-- Oui.

-- Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me
dmontrer que j'tais en captivit.

-- Ah! vraiment! et que lui avez-vous rpondu?

-- Mon frre, vous savez que j'aime tendrement Charles, qui m'a
sauv la vie, et que la reine mre a pour moi remplac ma mre.
J'ai donc refus toutes les offres qu'il venait me faire.

-- Et quelles taient ces offres?

-- Les huguenots veulent reconstituer le trne de Navarre, et
comme en ralit ce trne m'appartient par hritage, ils me
l'offraient.

-- Oui; et M. de Mouy, au lieu de l'adhsion qu'il venait
solliciter, a reu votre dsistement?

-- Formel... par crit mme. Mais depuis..., continua Henri.

-- Vous vous tes repenti, mon frre? interrompit d'Alenon.

-- Non, j'ai cru m'apercevoir seulement que M. de Mouy, mcontent
de moi, reportait ailleurs ses vises.

-- Et o cela? demanda vivement Franois.

-- Je n'en sais rien. Prs du prince de Cond, peut-tre.

-- Oui, c'est probable, dit le duc.

-- D'ailleurs, reprit Henri, j'ai moyen de connatre d'une manire
infaillible le chef qu'il s'est choisi. Franois devint livide.

-- Mais, continua Henri, les huguenots sont diviss entre eux, et
de Mouy, tout brave et tout loyal qu'il est, ne reprsente qu'une
moiti du parti. Or, cette autre moiti, qui n'est point 
ddaigner, n'a pas perdu l'espoir de porter au trne ce Henri de
Navarre, qui, aprs avoir hsit dans le premier moment, peut
avoir rflchi depuis.

-- Vous croyez?

-- Oh! tous les jours j'en reois des tmoignages. Cette troupe
qui nous a rejoints  la chasse, avez-vous remarqu de quels
hommes elle se composait?

-- Oui, de gentilshommes convertis.

-- Le chef de cette troupe, qui m'a fait un signe, l'avez-vous
reconnu?

-- Oui, c'est le vicomte de Turenne.

-- Ce qu'ils me voulaient, l'avez-vous compris?

-- Oui, ils vous proposaient de fuir.

-- Alors, dit Henri  Franois inquiet, il est donc vident qu'il
y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut
M. de Mouy.

-- Un second parti?

-- Oui, et fort puissant, vous dis-je; de sorte que pour russir
il faudrait runir les deux partis: Turenne et de Mouy. La
conspiration marche, les troupes sont dsignes, on n'attend qu'un
signal. Or, dans cette situation suprme, qui demande de ma part
une prompte solution, j'ai dbattu deux rsolutions entre
lesquelles je flotte. Ces deux rsolutions, je viens vous les
soumettre comme  un ami.

-- Dites mieux, comme  un frre.

-- Oui, comme  un frre, reprit Henri.

-- Parlez donc, je vous coute.

-- Et d'abord je dois vous exposer l'tat de mon me, mon cher
Franois. Nul dsir, nulle ambition, nulle capacit; je suis un
bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide; le mtier
de conspirateur me prsente des disgrces mal compenses par la
perspective mme certaine d'une couronne.

-- Ah! mon frre, dit Franois, vous vous faites tort, et c'est
une situation triste que celle d'un prince dont la fortune est
limite par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans
la carrire des honneurs! Je ne crois donc pas  ce que vous me
dites.

-- Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon frre, reprit
Henri, que si je croyais avoir un ami rel, je me dmettrais en sa
faveur de la puissance que veut me confrer le parti qui s'occupe
de moi; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je n'en ai point.

-- Peut-tre. Vous vous trompez sans doute.

-- Non, ventre-saint-gris! dit Henri. Except vous, mon frre, je
ne vois personne qui me soit attach; aussi, plutt que de laisser
avorter en des dchirements affreux une tentative qui produirait 
la lumire quelque homme... indigne... je prfre en vrit
avertir le roi mon frre de ce qui se passe. Je ne nommerai
personne, je ne citerai ni pays ni date; mais je prviendrai la
catastrophe.

-- Grand Dieu! s'cria d'Alenon ne pouvant rprimer sa terreur,
que dites-vous l?... Quoi! Vous, vous la seule esprance du parti
depuis la mort de l'amiral; vous, un huguenot converti, mal
converti, on le croyait du moins, vous lveriez le couteau sur vos
frres! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez
 une seconde Saint-Barthlemy tous les calvinistes du royaume?
Savez-vous que Catherine n'attend qu'une occasion pareille pour
exterminer tout ce qui a survcu?

Et le duc tremblant, le visage marbr de plaques rouges et
livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer 
cette solution, qui le perdait.

-- Comment! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie,
vous croyez, Franois, qu'il arriverait tant de malheurs? Avec la
parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les
imprudents.

-- La parole du roi Charles IX, Henri! ... Eh! l'amiral ne
l'avait-il pas? Tligny ne l'avait-il pas? Ne l'aviez-vous pas
vous-mme? Oh! Henri, c'est moi qui vous le dis: si vous faites
cela, vous les perdez tous; non seulement eux, mais encore tout ce
qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux.

Henri parut rflchir un moment.

-- Si j'eusse t un prince important  la cour, dit-il, j'eusse
agi autrement.  votre place, par exemple,  votre place,  vous,
Franois, fils de France, hritier probable de la couronne...

Franois secoua ironiquement la tte.

--  ma place, dit-il que feriez-vous?

--  votre place, mon frre, rpondit Henri, je me mettrais  la
tte du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon crdit
rpondraient  ma conscience de la vie des sditieux, et je
tirerais utilit pour moi d'abord et pour le roi ensuite, peut-
tre, d'une entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand
mal  la France.

D'Alenon couta ces paroles avec une joie qui dilata tous les
muscles de son visage.

-- Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et qu'il
nous pargne tous ces dsastres que vous prvoyez?

-- Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment: votre
extrieur modeste, votre situation leve et intressante  la
fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours tmoigne 
ceux de la religion, les portent  vous servir.

-- Mais, dit d'Alenon, il y a schisme dans le parti. Ceux qui
sont pour vous seront-ils pour moi?

-- Je me charge de vous les concilier par deux raisons.

-- Lesquelles?

-- D'abord, par la confiance que les chefs ont en moi; ensuite,
par la crainte o ils seraient que Votre Altesse, connaissant
leurs noms...

-- Mais ces noms, qui me les rvlera?

-- Moi, ventre-saint-gris!

-- Vous feriez cela?

-- coutez, Franois, je vous l'ai dit, continua Henri, je n'aime
que vous  la cour: cela vient sans doute de ce que vous tes
perscut comme moi; et puis, ma femme aussi vous aime d'une
affection qui n'a pas d'gale...

Franois rougit de plaisir.

-- Croyez-moi, mon frre, continua Henri, prenez cette affaire en
main, rgnez en Navarre; et pourvu que vous me conserviez une
place  votre table et une belle fort pour chasser, je
m'estimerai heureux.

-- Rgner en Navarre! dit le duc; mais si...

-- Si le duc d'Anjou est nomm roi de Pologne, n'est-ce pas?
J'achve votre pense. Franois regarda Henri avec une certaine
terreur.

-- Eh bien, coutez, Franois! continua Henri; puisque rien ne
vous chappe, c'est justement dans cette hypothse que je
raisonne: si le duc d'Anjou est nomm roi de Pologne, et que notre
frre Charles, que Dieu conserve! vienne  mourir, il n'y a que
deux cents lieues de Pau  Paris, tandis qu'il y en a quatre cents
de Paris  Cracovie; vous serez donc ici pour recueillir
l'hritage juste au moment o le roi de Pologne apprendra qu'il
est vacant. Alors, si vous tes content de moi, Franois, vous me
donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus qu'un des
fleurons de votre couronne; de cette faon, j'accepte. Le pis qui
puisse vous arriver, c'est de rester roi l-bas et de faire souche
de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis
qu'ici, qu'tes-vous? un pauvre prince perscut, un pauvre
troisime fils de roi, esclave de deux ans et qu'un caprice peut
envoyer  la Bastille.

-- Oui, oui, dit Franois, je sens bien cela, si bien que je ne
comprends pas que vous renonciez  ce plan que vous me proposez.
Rien ne bat donc l?

Et le duc d'Alenon posa la main sur le coeur de son frre.

-- Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour
certaines mains; je n'essaierai pas de soulever celui-l; la
crainte de la fatigue me fait passer l'envie de la possession.

-- Ainsi, Henri, vritablement vous renoncez?

-- Je l'ai dit  de Mouy et je vous le rpte.

-- Mais en pareille circonstance, cher frre, dit d'Alenon, on ne
dit pas, on prouve.

Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son
adversaire.

-- Je le prouverai, dit-il, ce soir:  neuf heures la liste des
chefs et le plan de l'entreprise seront chez vous. J'ai mme dj
remis mon acte de renonciation  de Mouy.

Franois prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les
siennes.

Au mme instant Catherine entra chez le duc d'Alenon, et cela,
selon son habitude, sans se faire annoncer.

-- Ensemble! dit-elle en souriant; deux bons frres, en vrit!

-- Je l'espre, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid,
tandis que le duc d'Alenon plissait d'angoisse. Puis il fit
quelques pas en arrire pour laisser Catherine libre de parler 
son fils.

La reine mre alors tira de son aumnire un joyau magnifique.

-- Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour
mettre au ceinturon de votre pe. Puis tout bas:

-- Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre
bon frre Henri, ne bougez pas. Franois serra la main de sa mre,
et dit:

-- Me permettez-vous de lui montrer le beau prsent que vous venez
de me faire?

-- Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car j'en
avais ordonn une seconde  mon intention.

-- Vous entendez, Henri, dit Franois, ma bonne mre m'apporte ce
bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne.

Henri s'extasia sur la beaut de l'agrafe, et se confondit en
remerciements. Quand ses transports se furent calms:

-- Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indispose, et je
vais me mettre au lit; votre frre Charles est bien fatigu de sa
chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce
soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah! Henri,
j'oubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre
adresse: vous avez sauv votre roi et votre frre, vous en serez
rcompens.

-- Je le suis dj, madame! rpondit Henri en s'inclinant.

-- Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit
Catherine, ce n'est pas assez, et croyez que nous songeons,
Charles et moi,  faire quelque chose qui nous acquitte envers
vous.

-- Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon frre sera
bienvenu, madame. Puis il s'inclina et sortit.

-- Ah! mon frre Franois, pensa Henri en sortant, je suis sr
maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un
corps, vient de trouver une tte et un coeur. Seulement prenons
garde  nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une
rcompense: il y a quelque diablerie l-dessous; je veux confrer
ce soir avec Marguerite.



II
La reconnaissance du roi Charles IX


Maurevel tait rest une partie de la journe dans le cabinet des
Armes du roi; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment
du retour de la chasse, elle l'avait fait passer dans son oratoire
avec les sbires qui l'taient venus rejoindre.

Charles IX, averti  son arrive par sa nourrice qu'un homme avait
pass une partie de la journe dans son cabinet, s'tait d'abord
mis dans une grande colre qu'on se ft permis d'introduire un
tranger chez lui. Mais se l'tant fait dpeindre, et sa nourrice
lui ayant dit que c'tait le mme homme qu'elle avait t elle-
mme charge de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel;
et se rappelant l'ordre arrach le matin par sa mre, il avait
tout compris.

-- Oh! oh! murmura Charles, dans la mme journe o il m'a sauv
la vie; le moment est mal choisi.

En consquence il fit quelques pas pour descendre chez sa mre;
mais une pense le retint.

-- Mordieu! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une
discussion  n'en pas finir; mieux vaut que nous agissions chacun
de notre ct.

-- Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et prviens la
reine lisabeth[1], qu'un peu souffrant de la chute que j'ai faite,
je dormirai seul cette nuit.

La nourrice obit, et, comme l'heure d'excuter son projet n'tait
pas arrive, Charles se mit  faire des vers.

C'tait l'occupation pendant laquelle le temps passait le plus
vite pour le roi. Aussi neuf heures sonnrent-elles que Charles
croyait encore qu'il en tait  peine sept. Il compta l'un aprs
l'autre les battements de la cloche, et au dernier il se leva.

-- Nom d'un diable! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant
son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secrte qu'il
avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-mme
ignorait l'existence. Charles alla droit  l'appartement de Henri.
Henri n'avait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en
quittant le duc d'Alenon, et il tait sorti aussitt.

-- Il sera all souper chez Margot, se dit le roi; il tait au
mieux aujourd'hui avec elle,  ce qu'il m'a sembl du moins. Et il
s'achemina vers l'appartement de Marguerite.

Marguerite avait ramen chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas
et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de
ptisseries.

Charles heurta  la porte d'entre: Gillonne alla ouvrir; mais 
l'aspect du roi elle fut si pouvante, qu'elle trouva  peine la
force de faire la rvrence, et qu'au lieu de courir pour prvenir
sa matresse de l'auguste visite qui lui arrivait, elle laissa
passer Charles sans donner d'autre signal que le cri qu'elle avait
pouss.

Le roi traversa l'antichambre, et, guid par les clats de rire,
il s'avana vers la salle  manger.

Pauvre Henriot! dit-il, il se rjouit sans penser  mal.

-- C'est moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un
visage riant.

Marguerite poussa un cri terrible; tout riant qu'il tait, ce
visage avait produit sur elle l'effet de la tte de Mduse. Place
en face de la portire, elle venait de reconnatre Charles.

Les deux hommes tournaient le dos au roi.

-- Majest! s'cria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas,
quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur
tte vaciller sur leurs paules, fut le seul qui ne perdit pas la
sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse,
qu'en se levant il renversa la table, et qu'avec elle il culbuta
cristaux, vaisselle et bougies.

En un instant il y eut obscurit complte et silence de mort.

-- Gagne au pied, dit Coconnas  La Mole. Hardi! hardi! La Mole ne
se le fit pas dire deux fois; il se jeta contre le mur, s'orienta
des mains, cherchant la chambre  coucher pour se coucher dans le
cabinet qu'il connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la
chambre  coucher il se heurta contre un homme qui venait d'entrer
par le passage secret.

-- Que signifie donc tout cela? dit Charles dans les tnbres,
avec une voix qui commenait  prendre un formidable accent
d'impatience; suis-je donc un trouble-fte, que l'on fasse  ma
vue un pareil remue-mnage? Voyons, Henriot! Henriot! o es-tu?
rponds-moi.

-- Nous sommes sauvs! murmura Marguerite en saisissant une main
qu'elle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est
un de nos convives.

-- Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri
rpondant  la reine sur le mme ton.

-- Grand Dieu! s'cria Marguerite en lchant vivement la main
qu'elle tenait, et qui tait celle du roi de Navarre.

-- Silence! dit Henri.

-- Mille noms du diable! qu'avez-vous donc  chuchoter ainsi?
s'cria Charles. Henri, rpondez-moi, o tes-vous?

-- Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre.

-- Diable! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un
coin, voil qui se complique.

-- Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas,
brave jusqu' l'imprudence, avait rflchi qu'il fallait toujours
finir par rallumer les bougies; et pensant que le plus tt serait
le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu
des dbris un chandelier, s'approcha du chauffe-doux[2], et souffla
sur un charbon qui enflamma aussitt la mche d'une bougie. La
chambre s'claira. Charles IX jeta autour de lui un regard
interrogateur.

Henri tait prs de sa femme; la duchesse de Nevers tait seule
dans un coin; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un
chandelier  la main, clairait toute la scne.

-- Excusez-nous, mon frre, dit Marguerite, nous ne vous
attendions pas.

-- Aussi Votre Majest, comme elle peut le voir, nous a fait une
peur trange! dit Henriette.

-- Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a
t si relle qu'en me levant j'ai renvers la table. Coconnas
jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire:

 la bonne heure! voil un mari qui entend  demi-mot.

-- Quel affreux remue-mnage! rpta Charles IX. Voil ton souper
renvers, Henriot. Viens avec moi, tu l'achveras ailleurs; je te
dbauche pour ce soir.

-- Comment, Sire! dit Henri, Votre Majest me ferait l'honneur?...

-- Oui, Ma Majest te fait l'honneur de t'emmener hors du Louvre.
Prte-le moi, Margot, je te le ramnerai demain matin.

-- Ah! mon frre! dit Marguerite, vous n'avez pas besoin de ma
permission pour cela, et vous tes bien le matre.

-- Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et
je reviens  l'instant mme.

-- Tu n'en as pas besoin, Henriot; celui que tu as l est bon.

-- Mais, Sire..., essaya le Barnais.

-- Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms d'un diable!
n'entends tu pas ce que je te dis? Allons, viens donc!

-- Oui, oui, allez! dit tout  coup Marguerite en serrant le bras
de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui
apprendre qu'il se passait quelque chose d'trange.

-- Me voil, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur
Coconnas, qui continuait son office d'claireur en rallumant les
autres bougies.

-- Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il  Henri en toisant le
Pimontais; ne serait-ce point, par hasard, M. de La Mole?

-- Qui lui a donc parl de La Mole? se demanda tout bas
Marguerite.

-- Non, Sire, rpondit Henri, M. de La Mole n'est point ici, et je
le regrette, car j'aurais eu l'honneur de le prsenter  Votre
Majest en mme temps que M. de Coconnas, son ami; ce sont deux
insparables, et tous deux appartiennent  M. d'Alenon.

-- Ah! ah! notre grand tireur! dit Charles. Bon! Puis en fronant
le sourcil:

-- Ce M. de La Mole, ajouta-t-il, n'est-il pas huguenot?

-- Converti, Sire, dit Henri, et je rponds de lui comme de moi.

-- Quand vous rpondrez de quelqu'un, Henriot, aprs ce que vous
avez fait aujourd'hui, je n'ai plus le droit de douter de lui.
Mais n'importe, j'aurais voulu le voir, ce M. de La Mole. Ce sera
pour plus tard.

En faisant de ses gros yeux une dernire perquisition dans la
chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre
en le tenant par dessous le bras.

 la porte du Louvre, Henri voulut s'arrter pour parler 
quelqu'un.

-- Allons, allons! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je
te dis que l'air du Louvre n'est pas bon pour toi ce soir, que
diable! crois-moi donc.

-- Ventre-saint-gris! murmura Henri; et de Mouy, que va-t-il
devenir tout seul dans ma chambre?... Pourvu que cet air qui n'est
pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui!

-- Ah a! dit le roi lorsque Henri et lui eurent travers le pont-
levis, cela t'arrange donc, Henriot, que les gens de M. d'Alenon
fassent la cour  ta femme?

-- Comment cela, Sire?

-- Oui, ce M. de Coconnas ne fait-il pas les doux yeux  Margot?

-- Qui vous a dit cela?

-- Dame! reprit le roi, on me l'a dit.

-- Raillerie pure, Sire; M. de Coconnas fait les doux yeux 
quelqu'un, c'est vrai, mais c'est  madame de Nevers.

-- Ah bah!

-- Je puis rpondre  Votre Majest de ce que je lui dis l.
Charles se prit  rire aux clats.

-- Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des
propos, et j'allongerai agrablement sa moustache en lui contant
les exploits de sa belle-soeur. Aprs cela, dit le roi en se
ravisant, je ne sais plus si c'est de M. de Coconnas ou de
M. de La Mole qu'il m'a parl.

-- Pas plus l'un que l'autre, Sire, dit Henri, et je vous rponds
des sentiments de ma femme.

-- Bon! Henriot, bon! dit le roi; j'aime mieux te voir ainsi
qu'autrement; et, sur mon honneur, tu es si brave garon que je
crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi.

En disant ces mots, le roi se mit  siffler d'une faon
particulire, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de
la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble
s'enfoncrent dans l'intrieur de la ville.

Dix heures sonnaient.

-- Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis,
nous remettons nous  table?

-- Non, ma foi! dit la duchesse, j'ai eu trop peur. Vive la petite
maison de la rue Cloche-Perce! on n'y peut pas entrer sans en
faire le sige, et nos braves ont le droit d'y jouer des pes.
Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires,
monsieur de Coconnas?

-- Je cherche mon ami La Mole, dit le Pimontais.

-- Cherchez du ct de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y
a l un certain cabinet...

-- Bon, dit Coconnas, j'y suis. Et il entra dans la chambre.

-- Eh bien, dit une voix dans les tnbres, o en sommes-nous?

-- Eh! mordi! nous en sommes au dessert.

-- Et le roi de Navarre?

-- Il n'a rien vu; c'est un mari parfait, et j'en souhaite un
pareil  ma femme. Cependant je crains bien qu'elle ne l'ait
jamais qu'en secondes noces.

-- Et le roi Charles?

-- Ah! le roi, c'est diffrent; il a emmen le mari.

-- En vrit?

-- C'est comme je te le dis. De plus, il m'a fait l'honneur de me
regarder de ct quand il a su que j'tais  M. d'Alenon, et de
travers quand il a su que j'tais ton ami.

-- Tu crois donc qu'on lui aura parl de moi?

-- J'ai peur, au contraire, qu'on ne lui en ait dit trop de bien.
Mais ce n'est point de tout cela qu'il s'agit, je crois que ces
dames ont un plerinage  faire du ct de la rue du Roi-de-
Sicile, et que nous conduisons les plerines.

-- Mais, impossible! ... Tu le sais bien.

-- Comment, impossible?

-- Eh! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale.

-- Mordi, c'est ma foi vrai; j'oublie toujours que nous sommes en
grade, et que de gentilshommes que nous tions nous avons eu
l'honneur de passer valets.

Et les deux amis allrent exposer  la reine et  la duchesse la
ncessit o ils taient d'assister au moins au coucher de
monsieur le duc.

-- C'est bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre ct.

-- Et peut-on savoir o vous allez? demanda Coconnas.

-- Oh! vous tes trop curieux, dit la duchesse. _Quaere et
invenies._
_ _
Les deux jeunes gens salurent et montrent en toute hte chez
M. d'Alenon.

Le duc semblait les attendre dans son cabinet.

-- Ah! ah! dit-il, vous voil bien tard, messieurs.

-- Dix heures  peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa
montre.

-- C'est vrai, dit-il. Tout le monde est couch au Louvre,
cependant.

-- Oui, Monseigneur, mais nous voici  vos ordres. Faut-il
introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du
petit coucher?

-- Au contraire, passez dans la petite salle et congdiez tout le
monde.

Les deux jeunes gens obirent, excutrent l'ordre donn, qui
n'tonna personne  cause du caractre bien connu du duc, et
revinrent prs de lui.

-- Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se
mettre au lit ou travailler?

-- Non, messieurs; vous avez cong jusqu' demain.

-- Allons, allons, dit tout bas Coconnas  l'oreille de La Mole,
la cour dcouche ce soir,  ce qu'il parat; la nuit sera friande
en diable, prenons notre part de la nuit.

Et les deux jeunes gens montrent les escaliers quatre  quatre,
prirent leurs manteaux et leurs pes de nuit, et s'lancrent
hors du Louvre  la poursuite des deux dames, qu'ils rejoignirent
au coin de la rue du Coq-Saint-Honor.

Pendant ce temps, le duc d'Alenon, l'oeil ouvert, l'oreille au
guet, attendait, enferm dans sa chambre, les vnements imprvus
qu'on lui avait promis.



III
Dieu dispose


Comme l'avait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence
rgnait au Louvre.

En effet, Marguerite et madame de Nevers taient parties pour la
rue Tizon. Coconnas et La Mole s'taient mis  leur poursuite. Le
roi et Henri battaient la ville. Le duc d'Alenon se tenait chez
lui dans l'attente vague et anxieuse des vnements que lui avait
prdits la reine mre. Enfin Catherine s'tait mise au lit, et
madame de Sauve, assise  son chevet, lui faisait lecture de
certains contes italiens dont riait fort la bonne reine.

Depuis longtemps Catherine n'avait t de si belle humeur. Aprs
avoir fait de bon apptit une collation avec ses femmes, aprs
avoir rgl les comptes quotidiens de sa maison, elle avait
ordonn une prire pour le succs de certaine entreprise
importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants; c'tait
l'habitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de
faire dire dans certaines circonstances des prires et des messes
dont Dieu et elle savaient seuls le but.

Enfin elle avait revu Ren, et avait choisi, dans ses odorants
sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveauts.

-- Qu'on sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est
chez elle; et si elle y est, qu'on la prie de venir me faire
compagnie.

Le page auquel cet ordre tait adress sortit, et un instant aprs
il revint accompagn de Gillonne.

-- Eh bien, dit la reine mre, j'ai demand la matresse et non la
suivante.

-- Madame, dit Gillonne, j'ai cru devoir venir moi-mme dire 
Votre Majest que la reine de Navarre est sortie avec son amie la
duchesse de Nevers...

-- Sortie  cette heure! reprit Catherine en fronant le sourcil;
et o peut-elle tre alle?

--  une sance d'alchimie, rpondit Gillonne, laquelle doit avoir
lieu  l'htel de Guise, dans le pavillon habit par madame de
Nevers.

-- Et quand rentrera-t-elle? demanda la reine mre.

-- La sance se prolongera fort avant dans la nuit, rpondit
Gillonne, de sorte qu'il est probable que Sa Majest demeurera
demain matin chez son amie.

-- Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle
a des amies et elle est reine; elle porte une couronne, on
l'appelle Votre Majest, et elle n'a pas de sujets; elle est bien
heureuse.

Aprs cette boutade, qui fit sourire intrieurement les auditeurs:

-- Au reste, murmura Catherine, puisqu'elle est sortie! car elle
est sortie, dites-vous?

-- Depuis une demi-heure, madame.

-- Tout est pour le mieux; allez.

Gillonne salua et sortit.

-- Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de
Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la
lecture.

-- Ah!  propos, dit-elle, qu'on renvoie les gardes de la galerie.
C'tait le signal qu'attendait Maurevel. On excuta l'ordre de la
reine mre, et madame de Sauve continua son histoire.

Elle avait lu un quart d'heure  peu prs sans interruption
aucune, lorsqu'un cri long, prolong, terrible, parvint jusque
dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tte des
assistants.

Un coup de pistolet le suivit immdiatement.

-- Qu'est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus,
Carlotta?

-- Madame, dit la jeune femme plissante, n'avez-vous point
entendu?

-- Quoi? demanda Catherine.

-- Ce cri?

-- Et ce coup de pistolet? ajouta le capitaine des gardes.

-- Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n'ai rien
entendu, moi... D'ailleurs, est-ce donc une chose bien
extraordinaire au Louvre qu'un cri et qu'un coup de pistolet?
Lisez, lisez, Carlotta.

-- Mais coutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se
tenait debout la main  la poigne de son pe et n'osant sortir
sans le cong de la reine; coutez, on entend des pas, des
imprcations.

-- Faut-il que je m'informe, madame? dit ce dernier.

-- Point du tout, monsieur, restez l, dit Catherine en se
soulevant sur une main comme pour donner plus de force  son
ordre. Qui donc me garderait en cas d'alarme? Ce sont quelques
Suisses ivres qui se battent.

Le calme de la reine, oppos  la terreur qui planait sur toute
cette assemble, formait un contraste tellement remarquable que,
si timide qu'elle ft, madame de Sauve fixa un regard
interrogateur sur la reine.

-- Mais, madame, s'cria-t-elle, on dirait que l'on tue quelqu'un.

-- Et qui voulez-vous qu'on tue?

-- Mais le roi de Navarre, madame; le bruit vient du ct de son
appartement.

-- La sotte! murmura la reine, dont les lvres, malgr sa
puissance sur elle-mme, commenaient  s'agiter trangement, car
elle marmottait une prire; la sotte voit son roi de Navarre
partout.

-- Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Sauve en retombant sur son
fauteuil.

-- C'est fini, c'est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t-
elle en s'adressant  M. de Nancey, j'espre que, s'il y a du
scandale dans le palais, vous ferez demain punir svrement les
coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta.

Et Catherine retomba elle-mme sur son oreiller dans une
impassibilit qui ressemblait beaucoup  de l'affaissement, car
les assistants remarqurent que de grosses gouttes de sueur
roulaient sur son visage.

Madame de Sauve obit  cet ordre formel; mais ses yeux et sa voix
fonctionnaient seuls. Sa pense errante sur d'autres objets lui
reprsentait un danger terrible suspendu sur une tte chrie.
Enfin, aprs quelques minutes de ce combat, elle se trouva
tellement oppresse entre l'motion et l'tiquette que sa voix
cessa d'tre intelligible; le livre lui tomba des mains, elle
s'vanouit.

Soudain un fracas plus violent se fit entendre; un pas lourd et
press branla le corridor; deux coups de feu partirent faisant
vibrer les vitres; et Catherine, tonne de cette lutte prolonge
outre mesure, se dressa  son tour, droite, ple, les yeux
dilats; et au moment o le capitaine des gardes allait s'lancer
dehors, elle l'arrta en disant:

-- Que tout le monde reste ici, j'irai moi-mme voir l-bas ce qui
se passe. Voil ce qui se passait, ou plutt ce qui s'tait pass:

De Mouy avait reu le matin des mains d'Orthon la clef de Henri.
Dans cette clef, qui tait fore, il avait remarqu un papier
roul. Il avait tir le papier avec une pingle.

C'tait le mot d'ordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre,
Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui
invitaient de Mouy  venir trouver  dix heures le roi au Louvre.
 neuf heures et demie, de Mouy avait revtu une armure dont il
avait plus d'une fois dj eu l'occasion de reconnatre la
solidit; il avait boutonn dessus un pourpoint de soie, avait
agraf son pe, pass dans le ceinturon ses pistolets, recouvert
le tout du fameux manteau cerise de La Mole.

Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait jug
 propos de faire une visite  Marguerite, et comment il tait
arriv par l'escalier secret juste  temps pour heurter La Mole
dans la chambre  coucher de Marguerite, et pour prendre sa place
aux yeux du roi dans la salle  manger. C'tait prcisment au
moment mme que, grce au mot d'ordre envoy par Henri et surtout
au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre.

Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son
mieux, comme d'habitude, la dmarche de La Mole. Il trouva dans
l'antichambre Orthon qui l'attendait.

-- Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il
m'a ordonn de vous introduire chez lui et de vous dire de
l'attendre. S'il tarde par trop, il vous invite, vous le savez, 
vous jeter sur son lit.

De Mouy entra sans demander d'autre explication, car ce que venait
de lui dire Orthon n'tait que la rptition de ce qu'il lui avait
dj dit le matin.

Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de l'encre; et
s'approchant d'une excellente carte de France pendue  la
muraille, il se mit  compter et  rgler les tapes qu'il y avait
de Paris  Pau.

Mais ce travail fut l'affaire d'un quart d'heure, et ce travail
fini, de Mouy ne sut plus  quoi s'occuper.

Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, billa,
s'assit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de
l'invitation de Henri, excus d'ailleurs par les lois de
familiarit qui existaient entre les princes et leurs
gentilshommes, il dposa sur la table de nuit ses pistolets et la
lampe, s'tendit sur le vaste lit  tentures sombres qui
garnissait le fond de la chambre, plaa son pe nue le long de sa
cuisse, et, sr de n'tre pas surpris puisqu'un domestique se
tenait dans la pice prcdente, il se laissa aller  un sommeil
pesant, dont bientt le bruit fit retentir les vastes chos du
baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport
aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-mme.

C'est alors que six hommes, l'pe  la main et le poignard  la
ceinture, se glissrent silencieusement dans le corridor qui, par
une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et
par une grande donnait chez Henri.

Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son pe nue et
son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore
ses fidles pistolets accrochs  sa ceinture par des agrafes
d'argent. Cet homme, c'tait Maurevel.

Arriv  la porte de Henri, il s'arrta.

-- Vous vous tes bien assur que les sentinelles du corridor ont
disparu? demanda-t-il  celui qui paraissait commander la petite
troupe.

-- Plus une seule n'est  son poste, rpondit le lieutenant.

-- Bien, dit Maurevel. Maintenant il n'y a plus qu' s'informer
d'une chose, c'est si celui que nous cherchons est chez lui.

-- Mais, dit le lieutenant en arrtant la main que Maurevel posait
sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est
celui du roi de Navarre.

-- Qui vous dit le contraire? rpondit Maurevel.

Les sbires se regardrent tout surpris, et le lieutenant fit un
pas en arrire.

-- Heu! fit le lieutenant, arrter quelqu'un  cette heure, au
Louvre, et dans l'appartement du roi de Navarre?

-- Que rpondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que
celui que vous allez arrter est le roi de Navarre lui-mme?

-- Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans
un ordre sign de la main de Charles IX...

-- Lisez, dit Maurevel.

Et, tirant de son pourpoint l'ordre que lui avait remis Catherine,
il le donna au lieutenant.

-- C'est bien, rpondit celui-ci aprs avoir lu; je n'ai plus rien
 vous dire.

-- Et vous tes prt?

-- Je le suis.

-- Et vous? continua Maurevel en s'adressant aux cinq autres
sbires. Ceux-ci salurent avec respect.

-- coutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voil le plan: deux
de vous resteront  cette porte, deux  la porte de la chambre 
coucher, et deux entreront avec moi.

-- Ensuite? dit le lieutenant.

-- coutez bien ceci: il nous est ordonn d'empcher le prisonnier
d'appeler, de crier, de rsister; toute infraction  cet ordre
doit tre punie de mort.

-- Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant  l'homme
dsign avec lui pour suivre Maurevel chez le roi.

-- Tout  fait, dit Maurevel.

-- Pauvre diable de roi de Navarre! dit un des hommes, il tait
crit l-haut qu'il ne devait point en rchapper.

-- Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant
l'ordre de Catherine, qu'il rentra dans sa poitrine.

Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise
Catherine, et, laissant deux hommes  la porte extrieure, comme
il en tait convenu, entra avec les quatre autres dans
l'antichambre.

-- Ah! ah! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du
dormeur, dont le bruit arrivait jusqu' lui, il parat que nous
trouverons ici ce que nous cherchons.

Aussitt Orthon, pensant que c'tait son matre qui rentrait, alla
au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes arms qui
occupaient la premire chambre.

 la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel qu'on appelait le
Tueur de roi, le fidle serviteur recula, et se plaant devant la
seconde porte:

-- Qui tes-vous? dit Orthon; que voulez-vous?

-- Au nom du roi, rpondit Maurevel, o est ton matre?

-- Mon matre?

-- Oui, le roi de Navarre?

-- Le roi de Navarre n'est pas au logis, dit Orthon en dfendant
plus que jamais la porte; ainsi vous ne pouvez pas entrer.

-- Prtexte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arrire!

Les Barnais sont entts; celui-ci gronda comme un chien de ses
montagnes, et sans se laisser intimider:

-- Vous n'entrerez pas, dit-il; le roi est absent.

Et il se cramponna  la porte.

Maurevel fit un geste; les quatre hommes s'emparrent du
rcalcitrant, l'arrachant au chambranle auquel il se tenait
cramponn, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui
appliqua la main sur les lvres.

Orthon mordit furieusement l'assassin, qui retira sa main avec un
cri sourd, et frappa du pommeau de son pe le serviteur sur la
tte. Orthon chancela et tomba en criant:

-- Alarme! alarme! alarme! Sa voix expira, il tait vanoui. Les
assassins passrent sur son corps, puis deux restrent  cette
seconde porte, et les deux autres entrrent dans la chambre 
coucher, conduits par Maurevel.  la lueur de la lampe brlant sur
la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux taient ferms.

-- Oh! oh! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble.

-- Allons, sus! dit Maurevel.  cette voix, un cri rauque qui
ressemblait plutt au rugissement du lion qu' des accents humains
partit de dessous les rideaux, qui s'ouvrirent violemment, et un
homme, arm d'une cuirasse et le front couvert d'une de ces
salades qui ensevelissaient la tte jusqu'aux yeux, apparut assis,
deux pistolets  la main et son pe sur les genoux. Maurevel
n'eut pas plus tt aperu cette figure et reconnu de Mouy, qu'il
sentit ses cheveux se dresser sur sa tte; il devint d'une pleur
affreuse; sa bouche se remplit d'cume; et, comme s'il se ft
trouv en face d'un spectre, il fit un pas en arrire.

Soudain la figure arme se leva et fit en avant un pas gal 
celui que Maurevel avait fait en arrire, de sorte que c'tait
celui qui tait menac qui semblait poursuivre, et celui qui
menaait qui semblait fuir.

-- Ah! sclrat, dit de Mouy d'une voix sourde, tu viens pour me
tuer comme tu as tu mon pre!

Deux des sbires, c'est--dire ceux qui taient entrs avec
Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles
terribles; mais en mme temps qu'elles avaient t dites, le
pistolet s'tait abaiss  la hauteur du front de Maurevel.
Maurevel se jeta  genoux au moment o de Mouy appuyait le doigt
sur la dtente; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient
derrire lui, et qu'il avait dmasqu par ce mouvement, tomba
frapp au coeur. Au mme instant Maurevel riposta, mais la balle
alla s'aplatir sur la cuirasse de De Mouy.

Alors prenant son lan, mesurant la distance, de Mouy, d'un revers
de sa large pe, fendit le crne du deuxime garde, et, se
retournant vers Maurevel, engagea l'pe avec lui.

Le combat fut terrible, mais court.  la quatrime passe, Maurevel
sentit dans sa gorge le froid de l'acier; il poussa un cri
trangl, tomba en arrire, et en tombant renversa la lampe, qui
s'teignit.

Aussitt de Mouy, profitant de l'obscurit, vigoureux et agile
comme un hros d'Homre, s'lana tte baisse vers l'antichambre,
renversa un des gardes, repoussa l'autre, passa comme un clair
entre les sbires qui gardaient la porte extrieure, essuya deux
coups de pistolet, dont les balles raillrent la muraille du
corridor, et ds lors il fut sauv, car un pistolet tout charg
lui restait encore, outre cette pe qui frappait de si terribles
coups.

Un instant de Mouy hsita pour savoir s'il devait fuir chez
M. d'Alenon, dont il lui semblait que la porte venait de
s'ouvrir, ou s'il devait essayer de sortir du Louvre. Il se dcida
pour ce dernier parti, reprit sa course d'abord ralentie, sauta
dix degrs d'un seul coup, parvint au guichet, pronona les deux
mots de passe et s'lana en criant:

-- Allez l-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de
la stupfaction que ses paroles jointes au bruit des coups de
pistolet avaient jete dans le poste, il gagna au pied et disparut
dans la rue du Coq sans avoir reu une gratignure.

C'tait en ce moment que Catherine avait arrt son capitaine des
gardes en disant:

-- Demeurez, j'irai voir moi-mme ce qui se passe l-bas.

-- Mais, madame, rpondit le capitaine, le danger que pourrait
courir Votre Majest m'ordonne de la suivre.

-- Restez, monsieur, dit Catherine d'un ton plus imprieux encore
que la premire fois, restez. Il y a autour des rois une
protection plus puissante que l'pe humaine.

Le capitaine demeura.

Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules
de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein
de fume, s'avana impassible et froide comme une ombre, vers
l'appartement du roi de Navarre.

Tout tait redevenu silencieux.

Catherine arriva  la porte d'entre, en franchit le seuil, et vit
d'abord dans l'antichambre Orthon vanoui.

-- Ah! ah! dit-elle, voici toujours le laquais; plus loin sans
doute nous allons trouver le matre. Et elle franchit la seconde
porte.

L, son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe; c'tait
celui du garde qui avait eu la tte fendue; il tait compltement
mort.

Trois pas plus loin tait le lieutenant frapp d'une balle et
rlant le dernier soupir.

Enfin, devant le lit un homme qui, la tte ple comme celle d'un
mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait
le cou, raidissant ses mains crispes, essayait de se relever.

C'tait Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine;
elle vit le lit dsert, elle regarda tout autour de la chambre, et
chercha en vain parmi ces trois hommes couchs dans leur sang le
cadavre qu'elle esprait. Maurevel reconnut Catherine; ses yeux se
dilatrent horriblement, et il tendit vers elle un geste
dsespr.

-- Eh bien, dit-elle  demi-voix, o est-il? qu'est-il devenu?
Malheureux! l'auriez-vous laiss chapper?

Maurevel essaya d'articuler quelques paroles; mais un sifflement
inintelligible sortit seul de sa blessure, une cume rougetre
frangea ses lvres, et il secoua la tte en signe d'impuissance et
de douleur.

-- Mais parle donc! s'cria Catherine, parle donc! ne ft-ce que
pour me dire un seul mot!

Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques
sons inarticuls, tenta un effort qui n'aboutit qu' un rauque
rlement et s'vanouit.

Catherine alors regarda autour d'elle: elle n'tait entoure que
de cadavres et de mourants; le sang coulait  flots par la
chambre, et un silence de mort planait sur toute cette scne.

Encore une fois elle adressa la parole  Maurevel, mais sans le
rveiller: cette fois, il demeura non seulement muet, mais
immobile; un papier sortait de son pourpoint, c'tait l'ordre
d'arrestation sign du roi. Catherine s'en saisit et le cacha dans
sa poitrine.

En ce moment Catherine entendit derrire elle un lger froissement
de parquet; elle se retourna et vit debout,  la porte de la
chambre, le duc d'Alenon, que le bruit avait attir malgr lui,
et que le spectacle qu'il avait sous les yeux fascinait.

-- Vous ici? dit-elle.

-- Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu? demanda le duc.

-- Retournez chez vous, Franois, et vous apprendrez assez tt la
nouvelle.

D'Alenon n'tait pas aussi ignorant de l'aventure que Catherine
le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il
avait cout. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il
avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, devin ce
qui allait se passer, et s'tait applaudi de voir un ami si
dangereux dtruit par une main plus forte que la sienne.

Bientt des coups de feu, les pas rapides d'un fugitif, avaient
attir son attention, et il avait vu dans l'espace lumineux
projet par l'ouverture de la porte de l'escalier disparatre un
manteau rouge qui lui tait par trop familier pour qu'il ne le
reconnt pas.

-- De Mouy! s'cria-t-il, de Mouy chez mon beau-frre de Navarre!
Mais non, c'est impossible! Serait-ce M. de La Mole?...

Alors l'inquitude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui
avait t recommand par Marguerite elle-mme, et voulant
s'assurer si c'tait lui qu'il venait de voir passer, il monta
rapidement  la chambre des deux jeunes gens: elle tait vide.
Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux
manteau cerise. Ses doutes avaient t fixs: ce n'est donc pas La
Mole, mais de Mouy.

La pleur sur le front, tremblant que le huguenot ne ft dcouvert
et ne traht les secrets de la conspiration, il s'tait alors
prcipit vers le guichet du Louvre. L il avait appris que le
manteau cerise s'tait chapp sain et sauf, en annonant qu'on
tuait dans le Louvre pour le compte du roi.

-- Il s'est tromp, murmura d'Alenon; c'est pour le compte de la
reine mre. Et, revenant vers le thtre du combat, il trouva
Catherine errant comme une hyne parmi les morts.

 l'ordre que lui donna sa mre, le jeune homme rentra chez lui
affectant le calme et l'obissance, malgr les ides tumultueuses
qui agitaient son esprit.

Catherine, dsespre de voir cette nouvelle tentative choue,
appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda
que Maurevel, qui n'tait que bless, ft report chez lui, et
ordonna qu'on ne rveillt point le roi.

-- Oh! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la tte
incline sur sa poitrine, il a chapp cette fois encore. La main
de Dieu est tendue sur cet homme. Il rgnera! il rgnera!

Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la
main sur son front et se composa un sourire banal.

-- Qu'y avait-il donc, madame? demandrent tous les assistants, 
l'exception de madame de Sauve, trop effraye pour faire des
questions.

-- Rien, rpondit Catherine; du bruit, voil tout.

-- Oh! s'cria tout  coup madame de Sauve en indiquant du doigt
le passage de Catherine, Votre Majest dit qu'il n'y a rien, et
chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis!



IV
La nuit des rois


Cependant Charles IX marchait cte  cte avec Henri appuy  son
bras, suivi de ses quatre gentilshommes et prcd de deux porte-
torches.

-- Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, j'prouve un
plaisir analogue  celui qui me vient quand j'entre dans une belle
fort; je respire, je vis, je suis libre.

Henri sourit.

-- Votre Majest serait bien dans les montagnes du Barn, alors!
dit Henri.

-- Oui, et je comprends que tu aies envie d'y retourner; mais si
le dsir t'en prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en
riant, prends bien tes prcautions, c'est un conseil que je te
donne: car ma mre Catherine t'aime si fort qu'elle ne peut pas
absolument se passer de toi.

-- Que fera Votre Majest ce soir? dit Henri en dtournant cette
conversation dangereuse.

-- Je veux te faire faire une connaissance, Henriot; tu me diras
ton avis.

-- Je suis aux ordres de Votre Majest.

--  droite,  droite! nous allons rue des Barres.

Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient dpass la rue de
la Savonnerie, quand,  la hauteur de l'htel de Cond, ils virent
deux hommes envelopps de grands manteaux sortir par une fausse
porte que l'un d'eux referma sans bruit.

-- Oh! oh! dit le roi  Henri, qui selon son habitude regardait
aussi, mais sans rien dire, cela mrite attention.

-- Pourquoi dites-vous cela, Sire? demanda le roi de Navarre.

-- Ce n'est pas pour toi, Henriot. Tu es sr de ta femme, ajouta
Charles avec un sourire; mais ton cousin de Cond n'est pas sr de
la sienne, ou, s'il en est sr, il a tort, le diable m'emporte!

-- Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Cond que
visitaient ces messieurs?

-- Un pressentiment. L'immobilit de ces deux hommes, qui se sont
rangs dans la porte depuis qu'ils nous ont vus et qui n'en
bougent pas; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des
deux... Pardieu! ce serait trange.

-- Quoi?

-- Rien; une ide qui m'arrive, voil tout. Avanons. Et il marcha
droit aux deux hommes, qui, voyant alors que c'tait bien  eux
qu'on en avait, firent quelques pas pour s'loigner.

-- Hol, messieurs! dit le roi, arrtez.

-- Est-ce  nous qu'on parle? demanda une voix qui fit tressaillir
Charles et son compagnon.

-- Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-l,
maintenant?

-- Sire, dit Henri, si votre frre le duc d'Anjou n'tait point 
La Rochelle, je jurerais que c'est lui qui vient de parler.

-- Eh bien, dit Charles, c'est qu'il n'est point  La Rochelle,
voil tout.

-- Mais qui est avec lui?

-- Tu ne reconnais pas le compagnon?

-- Non, Sire.

-- Il est pourtant de taille  ne pas s'y tromper. Attends, tu vas
le reconnatre... Hol! h! vous dis-je, rpta le roi; n'avez-
vous pas entendu, mordieu!

-- tes-vous le guet pour nous arrter? dit le plus grand des deux
hommes, dveloppant son bras hors des plis de son manteau.

-- Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arrtez quand on
vous l'ordonne. Puis se penchant  l'oreille de Henri:

-- Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il.

-- Vous tes huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant
cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais
fussiez-vous cent, passez au large!

-- Ah! ah! le duc de Guise! dit Henri.

-- Ah! notre cousin de Lorraine! dit le roi; vous vous faites
enfin connatre! c'est heureux!

-- Le roi! s'cria le duc. Quant  l'autre personnage, on le vit 
ces paroles s'ensevelir dans son manteau et demeurer immobile
aprs s'tre d'abord dcouvert la tte par respect.

-- Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite  ma
belle-soeur, madame de Cond.

-- Oui... et vous avez emmen avec vous un de vos gentilshommes,
lequel?

-- Sire, rpondit le duc, Votre Majest ne le connat pas.

-- Nous ferons connaissance, alors, dit le roi.

Et marchant droit  l'autre figure, il fit signe  un des deux
laquais d'approcher avec son flambeau.

-- Pardon, mon frre! dit le duc d'Anjou en dcroisant son manteau
et s'inclinant avec un dpit mal dguis.

-- Ah! ah! Henri, c'est vous! ... Mais non, ce n'est point
possible, je me trompe... Mon frre d'Anjou ne serait all voir
personne avant de venir me voir moi-mme. Il n'ignore pas que pour
les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il n'y a qu'une
porte  Paris: c'est le guichet du Louvre.

-- Pardonnez, Sire, dit le duc d'Anjou; je prie Votre Majest
d'excuser mon inconsquence.

-- Oui-da! rpondit le roi d'un ton moqueur; et que faisiez-vous
donc, mon frre,  l'htel de Cond?

-- Eh! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que
Votre Majest disait tout  l'heure.

Et se penchant  l'oreille du roi, il termina sa phrase par un
grand clat de rire.

-- Qu'est-ce donc?... demanda le duc de Guise avec hauteur, car,
comme tout le monde  la cour, il avait pris l'habitude de traiter
assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi n'irais-je pas
voir ma belle-soeur? M. le duc d'Alenon ne va-t-il pas voir la
sienne?

Henri rougit lgrement.

-- Quelle belle-soeur? demanda Charles; je ne lui en connais pas
d'autre que la reine lisabeth.

-- Pardon, Sire! C'tait sa soeur que j'aurais d dire, madame
Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une
demi-heure dans sa litire, accompagne de deux muguets qui
trottaient chacun  une portire.

-- Vraiment! ... dit Charles. Que rpondez-vous  cela, Henri?

-- Que la reine de Navarre est bien libre d'aller o elle veut,
mais je doute qu'elle soit sortie du Louvre.

-- Et moi, j'en suis sr, dit le duc de Guise.

-- Et moi aussi, fit le duc d'Anjou,  telle enseigne que la
litire s'est arrte rue Cloche-Perce.

-- Il faut que votre belle-soeur, pas celle-ci, dit Henri en
montrant l'htel de Cond, mais celle de l-bas, et il tourna son
doigt dans la direction de l'htel de Guise, soit aussi de la
partie, car nous les avons laisses ensemble, et, comme vous le
savez, elles sont insparables.

-- Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majest, rpondit le
duc de Guise.

-- Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voil pourquoi
il y avait un muguet courant  chaque portire.

-- Eh bien, dit le duc, s'il y a scandale de la part de la reine
et de la part de mes belles-soeurs, invoquons pour le faire cesser
la justice du roi.

-- Eh! pardieu, dit Henri, laissez l madames de Cond et de
Nevers. Le roi ne s'inquite pas de sa soeur... et moi j'ai
confiance dans ma femme.

-- Non pas, non pas, dit Charles; je veux en avoir le coeur net;
mais faisons nos affaires nous-mmes. La litire s'est arrte rue
Cloche-Perce, dites-vous, mon cousin?

-- Oui, Sire.

-- Vous reconnatriez l'endroit?

-- Oui, Sire.

-- Eh bien, allons-y; et s'il faut brler la maison pour savoir
qui est dedans, on la brlera.

C'est avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la
tranquillit de ceux dont il est question, que les quatre
principaux seigneurs du monde chrtien prirent le chemin de la rue
Saint-Antoine.

Les quatre princes arrivrent rue Cloche-Perce; Charles, qui
voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes
de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais
de se tenir prs de la Bastille  six heures du matin avec deux
chevaux.

Il n'y avait que trois maisons dans la rue Cloche-Perce; la
recherche tait d'autant moins difficile que deux ne firent aucun
refus d'ouvrir; c'taient celles qui touchaient l'une  la rue
Saint-Antoine, l'autre  la rue du Roi-de-Sicile.

Quant  la troisime, ce fut autre chose: c'tait celle qui tait
garde par le concierge allemand, et le concierge allemand tait
peu traitable. Paris semblait destin  offrir cette nuit les plus
mmorables exemples de fidlit domestique.

M. de Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri d'Anjou
eut beau offrir une bourse pleine d'or, Charles eut beau aller
jusqu' dire qu'il tait lieutenant du guet, le brave Allemand ne
tint compte ni de la dclaration, ni de l'offre, ni des menaces.
Voyant que l'on insistait, et d'une manire qui devenait
importune, il glissa entre les barres de fer l'extrmit de
certaine arquebuse, dmonstration dont ne firent que rire trois
des quatre visiteurs... Henri de Navarre se tenant  l'cart,
comme si la chose et t sans intrt pour lui... attendu que
l'arme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait gure
tre dangereuse que pour un aveugle qui et t se placer en face.

Voyant qu'on ne pouvait intimider, corrompre ni flchir le
portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons;
mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint-
Antoine, le duc trouva ce qu'il cherchait: c'tait une de ces
pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax,
Tlamon et Diomde; il la chargea sur son paule, et revint en
faisant signe  ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le
concierge, qui avait vu ceux qu'il prenait pour des malfaiteurs
s'loigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de
repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment:
vritable catapulte vivante, il lana la pierre contre la porte.
La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle
elle tait scelle. La porte s'ouvrit, renversant l'Allemand, qui
tomba en donnant, par un cri terrible, l'veil  la garnison, qui,
sans ce cri, courait grand risque d'tre surprise.

Justement en ce moment-l mme, La Mole traduisait, avec
Marguerite, une idylle de Thocrite, et Coconnas buvait, sous
prtexte qu'il tait Grec aussi, force vin de Syracuse avec
Henriette.

La conversation scientifique et la conversation bachique furent
violemment interrompues.

Commencer par teindre les bougies, ouvrir les fentres, s'lancer
sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les tnbres, leur
lancer sur la tte tous les projectiles qui leur tombrent sous la
main, faire un affreux bruit de coups de plat d'pe qui
n'atteignaient que le mur, tel fut l'exercice auquel se livrrent
immdiatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharn des
assaillants, reut une aiguire d'argent sur l'paule, le duc
d'Anjou un bassin contenant une compote d'orange et de cdrats, et
le duc de Guise un quartier de venaison.

Henri ne reut rien. Il questionnait tout bas le portier, que
M. de Guise avait attach  la porte, et qui rpondait par son
ternel:

-- _Ich verstehe nicht._
_ _
Les femmes encourageaient les assigs et leur passaient des
projectiles qui se succdaient comme une grle.

-- Par la mort-diable! s'cria Charles IX en recevant sur la tte
un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez,
qu'on m'ouvre bien vite, ou je ferai tout pendre l-haut.

-- Mon frre! dit Marguerite bas  La Mole.

-- Le roi! dit celui-ci tout bas  Henriette.

-- Le roi! le roi! dit celle-ci  Coconnas, qui tranait un bahut
vers la fentre, et qui tenait  exterminer le duc de Guise,
auquel, sans le connatre, il avait particulirement affaire. Le
roi! je vous dis.

Coconnas lcha le bahut, regarda d'un air tonn.

-- Le roi? dit-il.

-- Oui, le roi.

-- Alors, en retraite.

-- Eh! justement La Mole et Marguerite sont dj partis! venez.

-- Par o?

-- Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette
entrana Coconnas par la porte secrte qui donnait dans la maison
attenante; et tous quatre, aprs avoir referm la porte derrire
eux, s'enfuirent par l'issue qui donnait rue Tizon.

-- Oh! oh! dit Charles, je crois que la garnison se rend.

On attendit quelques minutes; mais aucun bruit ne parvint
jusqu'aux assigeants.

-- On prpare quelque ruse, dit le duc de Guise.

-- Ou plutt on a reconnu la voix de mon frre et l'on dtale, dit
le duc d'Anjou.

-- Il faudra toujours bien qu'on passe par ici, dit Charles.

-- Oui, reprit le duc d'Anjou, si la maison n'a pas deux issues.

-- Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de l'autre
porte comme de celle-ci.

Le duc pensa qu'il tait inutile de recourir  de pareils moyens,
et comme il avait remarqu que la seconde porte tait moins forte
que la premire, il l'enfona d'un simple coup de pied.

-- Les torches, les torches! dit le roi.

Les laquais s'approchrent. Elles taient teintes, mais ils
avaient sur eux tout ce qu'il fallait pour les rallumer. On fit de
la flamme. Charles IX en prit une et passa l'autre au duc d'Anjou.

Le duc de Guise marcha le premier, l'pe  la main.

Henri ferma la marche.

On arriva au premier tage.

Dans la salle  manger tait servi ou plutt desservi le souper,
car c'tait particulirement le souper qui avait fourni les
projectiles. Les candlabres taient renverss, les meubles sens
dessus dessous, et tout ce qui n'tait pas vaisselle d'argent en
pices.

On passa dans le salon. L pas plus de renseignements que dans la
premire chambre sur l'identit des personnages. Des livres grecs
et latins, quelques instruments de musique, voil tout ce que l'on
trouva.

La chambre  coucher tait plus muette encore. Une veilleuse
brlait dans un globe d'albtre suspendu au plafond; mais on ne
paraissait pas mme tre entr dans cette chambre.

-- Il y a une seconde sortie, dit le roi.

-- C'est probable, dit le duc d'Anjou.

-- Mais o est-elle? demanda le duc de Guise. On chercha de tous
cts; on ne la trouva pas.

-- O est le concierge? demanda le roi.

-- Je l'ai attach  la grille, dit le duc de Guise.

-- Interrogez-le, cousin.

-- Il ne voudra pas rpondre.

-- Bah! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit
le roi en riant, et il faudra bien qu'il parle.

Henri regarda vivement par la fentre.

-- Il n'y est plus, dit-il.

-- Qui l'a dtach? demanda vivement le duc de Guise.

-- Mort-diable! s'cria le roi, nous ne saurons rien encore.

-- En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve
que ma femme et la belle-soeur de M. de Guise aient t dans cette
maison.

-- C'est vrai, dit Charles. L'criture nous apprend: il y a trois
choses qui ne laissent pas de traces: l'oiseau dans l'air, le
poisson dans l'eau, et la femme... non, je me trompe, l'homme
chez...

-- Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux  faire...

-- Oui, dit Charles, c'est de soigner, moi ma contusion; vous,
d'Anjou, d'essuyer votre sirop d'oranges, et vous, Guise, de faire
disparatre votre graisse de sanglier.

Et l-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la
porte. Arrivs  la rue Saint-Antoine:

-- O allez-vous, messieurs? dit le roi au duc d'Anjou et au duc
de Guise.

-- Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend  souper,
mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majest veut-elle venir avec
nous?

-- Non, merci; nous allons du ct oppos. Voulez-vous un de mes
porte-torches?

-- Nous vous rendons grce, Sire, dit vivement le duc d'Anjou.

-- Bon; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles 
l'oreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous
le bras:

-- Viens! Henriot, dit-il; je te donne  souper ce soir.

-- Nous ne rentrons donc pas au Louvre? demanda Henri.

-- Non, te dis-je, triple entt! viens avec moi, puisque je te
dis de venir; viens. Et il entrana Henri par la rue Geoffroy-
Lasnier.



V
Anagramme


Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue
Garnier-sur-l'Eau, et au bout de la rue Garnier-sur-l'Eau
s'tendait  droite et  gauche la rue des Barres.

L, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on
trouvait  droite une petite maison isole au milieu d'un jardin
clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule
entre.

Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui cda
aussitt, tant ferme seulement au pne; puis ayant fait passer
Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte
derrire lui.

Une seule petite fentre tait claire. Charles la montra du
doigt en souriant  Henri.

-- Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci.

-- Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles
avec tonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression
de douceur qui tait si loin du caractre habituel de sa
physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas.

-- Henriot, lui dit le roi, je t'ai dit que lorsque je sortais du
Louvre, je sortais de l'enfer. Quand j'entre ici, j'entre dans le
paradis.

-- Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majest m'ait trouv
digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle.

-- Le chemin en est troit, dit le roi en s'engageant dans un
petit escalier, mais c'est pour que rien ne manque  la
comparaison.

-- Et quel est l'ange qui garde l'entre de votre den, Sire?

-- Tu vas voir, rpondit Charles IX.

Et faisant signe  Henri de le suivre sans bruit, il poussa une
premire porte, puis une seconde, et s'arrta sur le seuil.

-- Regarde, dit-il. Henri s'approcha et son regard demeura fix
sur un des plus charmants tableaux qu'il et vus. C'tait une
femme de dix-huit  dix-neuf ans  peu prs, dormant la tte pose
sur le pied du lit d'un enfant endormi dont elle tenait entre ses
deux mains les petits pieds rapprochs de ses lvres, tandis que
ses longs cheveux ondoyaient, pandus comme un flot d'or.

On et dit un tableau de l'Albane reprsentant la Vierge et
l'enfant Jsus.

-- Oh! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante
crature?

-- L'ange de mon paradis, Henriot, le seul qui m'aime pour moi.
Henri sourit.

-- Oui, pour moi, dit Charles, car elle m'a aim avant de savoir
que j'tais roi.

-- Et depuis qu'elle le sait?

-- Eh bien, depuis qu'elle le sait, dit Charles avec un soupir qui
prouvait que cette sanglante royaut lui tait lourde parfois,
depuis qu'elle le sait, elle m'aime encore; ainsi juge.

Le roi s'approcha tout doucement, et sur la joue en fleur de la
jeune femme, il posa un baiser aussi lger que celui d'une abeille
sur un lis.

Et cependant la jeune femme se rveilla.

-- Charles! murmura-t-elle en ouvrant les yeux.

-- Tu vois, dit le roi, elle m'appelle Charles. La reine dit Sire.

-- Oh! s'cria la jeune femme, vous n'tes pas seul, mon roi.

-- Non, ma bonne Marie. J'ai voulu t'amener un autre roi plus
heureux que moi, car il n'a pas de couronne; plus malheureux que
moi, car il n'a pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation
 tout.

-- Sire, c'est le roi de Navarre? demanda Marie.

-- Lui-mme, mon enfant. Approche, Henriot.

Le roi de Navarre s'approcha. Charles lui prit la main droite.

-- Regarde cette main, Marie, dit-il; c'est la main d'un bon frre
et d'un loyal ami. Sans cette main, vois-tu...

-- Eh bien, Sire?

-- Eh bien, sans cette main, aujourd'hui, Marie, notre enfant
n'aurait plus de pre.

Marie jeta un cri, tomba  genoux, saisit la main de Henri et la
baisa.

-- Bien, Marie, bien, dit Charles.

-- Et qu'avez-vous fait pour le remercier, Sire?

-- Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec
tonnement.

-- Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant,
viens voir. Et il s'approcha du lit o l'enfant dormait toujours.

-- Eh! dit-il, si ce gros garon-l dormait au Louvre au lieu de
dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela
changerait bien des choses dans le prsent et peut-tre dans
l'avenir[3].

-- Sire, dit Marie, n'en dplaise  Votre Majest, j'aime mieux
qu'il dorme ici, il dort mieux.

-- Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi; c'est si bon de
dormir quand on ne fait pas de rves!

-- Eh bien, Sire, fit Marie en tendant la main vers une des
portes qui donnaient dans cette chambre.

-- Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX; soupons.

-- Mon bien-aim Charles, dit Marie, vous direz au roi votre frre
de m'excuser, n'est-ce pas?

-- Et de quoi?

-- De ce que j'ai renvoy nos serviteurs. Sire, continua Marie en
s'adressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut
tre servi que par moi.

-- Ventre-saint-gris! dit Henri, je le crois bien.

Les deux hommes passrent dans la salle  manger, tandis que la
mre, inquite et soigneuse, couvrait d'une chaude toffe le petit
Charles, qui, grce  son bon sommeil d'enfant que lui enviait son
pre, ne s'tait pas rveill.

Marie vint les rejoindre.

-- Il n'y a que deux couverts, dit le roi.

-- Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majests.

-- Allons, dit Charles, voil que tu me portes malheur, Henriot.

-- Comment, Sire?

-- N'entends-tu pas?

-- Pardon, Charles, pardon.

-- Je te pardonne. Mais place-toi l, prs de moi, entre nous
deux.

-- J'obis, dit Marie.

Elle apporta un couvert, s'assit entre les deux rois et les
servit.

-- N'est-ce pas, Henriot, que c'est bon, dit Charles, d'avoir un
endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir
besoin que personne fasse avant vous l'essai de vos vins et de vos
viandes?

-- Sire, dit Henri en souriant et en rpondant par le sourire 
l'apprhension ternelle de son esprit, croyez que j'apprcie
votre bonheur plus que personne.

-- Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi
heureux, il ne faut pas qu'elle se mle de politique; il ne faut
pas surtout qu'elle fasse connaissance avec ma mre.

-- La reine Catherine aime en effet Votre Majest avec tant de
passion, qu'elle pourrait tre jalouse de tout autre amour,
rpondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen d'chapper 
la dangereuse confiance du roi.

-- Marie, dit le roi, je te prsente un des hommes les plus fins
et les plus spirituels que je connaisse.  la cour, vois-tu, et ce
n'est pas peu dire, il a mis tout le monde dedans; moi seul ai vu
clair peut-tre, je ne dis pas dans son coeur, mais dans son
esprit.

-- Sire, dit Henri, je suis fch qu'en exagrant l'un comme vous
le faites, vous doutiez de l'autre.

-- Je n'exagre rien, Henriot, dit le roi; d'ailleurs, on te
connatra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme:

-- Il fait surtout les anagrammes  ravir. Dis-lui de faire celle
de ton nom et je rponds qu'il la fera.

-- Oh! que voulez-vous qu'on trouve dans le nom d'une pauvre fille
comme moi? quelle gracieuse pense peut sortir de cet assemblage
de lettres avec lesquelles le hasard a crit Marie Touchet?

-- Oh! l'anagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et
je n'ai pas eu grand mrite  la trouver.

-- Ah! ah! c'est dj fait, dit Charles. Tu vois... Marie.

Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en dchira
une page, et en dessous du nom:

_Marie Touchet,_
_ _
crivit:

_Je charme tout._
_ _
Puis il passa la feuille  la jeune femme.

-- En vrit, s'cria-t-elle, c'est impossible!

-- Qu'a-t-il trouv? demanda Charles.

-- Sire, je n'ose rpter, moi.

-- Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre
pour lettre, en faisant de l'I un J comme c'est l'habitude: _Je
charme tout._
_ _
-- En effet, s'cria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce
soit ta devise, entends-tu, Marie! Jamais devise n'a t mieux
mrite. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai crite en
diamants.

Le souper s'acheva; deux heures sonnrent  Notre-Dame.

-- Maintenant, dit Charles, en rcompense de son compliment,
Marie, tu vas lui donner un fauteuil o il puisse dormir jusqu'au
jour; bien loin de nous seulement, parce qu'il ronfle  faire
peur. Puis, si tu t'veilles avant moi, tu me rveilleras, car
nous devons tre  six heures du matin  la Bastille. Bonsoir,
Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en
s'approchant du roi de Navarre et en lui posant la main sur
l'paule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri? sur ta vie, ne sors
pas d'ici sans moi, surtout pour retourner au Louvre.

Henri avait souponn trop de choses dans ce qu'il n'avait pas
compris pour manquer  une telle recommandation.

Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard,
s'accommoda sur un fauteuil, o bientt il justifia la prcaution
qu'avait prise son beau-frre de l'loigner de lui.

Le lendemain, au point du jour, il fut veill par Charles. Comme
il tait rest tout habill, sa toilette ne fut pas longue. Le roi
tait heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre.
Les heures qu'il passait dans cette petite maison de la rue des
Barres taient ses heures de soleil.

Tous deux repassrent par la chambre  coucher. La jeune femme
dormait dans son lit; l'enfant dormait dans son berceau. Tous deux
souriaient en dormant.

Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se
tournant vers le roi de Navarre:

-- Henriot, lui dit-il, s'il t'arrivait jamais d'apprendre quel
service je t'ai rendu cette nuit, et qu' moi il m'arrivt
malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau.

Puis les embrassant tous deux au front, sans donner  Henri le
temps de l'interroger:

-- Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit
tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes
auxquels Charles IX avait donn rendez-vous, les attendaient  la
Bastille. Charles fit signe  Henri de monter  cheval, se mit en
selle, sortit par le jardin de l'Arbalte, et suivit les
boulevards extrieurs.

-- O allons-nous? demanda Henri.

-- Nous allons, rpondit Charles, voir si le duc d'Anjou est
revenu pour madame de Cond seule, et s'il y a dans ce coeur-l
autant d'ambition que d'amour, ce dont je doute fort.

Henri ne comprenait rien  l'explication: il suivit Charles sans
rien dire.

En arrivant au Marais, et comme  l'abri des palissades on
dcouvrait tout ce qu'on appelait alors les faubourgs Saint-
Laurent, Charles montra  Henri,  travers la brume gristre du
matin, des hommes envelopps de grands manteaux et coiffs de
bonnets de fourrures qui s'avanaient  cheval, prcdant un
fourgon pesamment charg.  mesure qu'ils avanaient, ces hommes
prenaient une forme prcise, et l'on pouvait voir,  cheval comme
eux et causant avec eux, un autre homme vtu d'un long manteau
brun et le front ombrag d'un chapeau  la franaise.

-- Ah! ah! dit Charles en souriant, je m'en doutais.

-- Eh! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au
manteau brun, c'est le duc d'Anjou.

-- Lui-mme, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je dsire
qu'il ne nous voie pas.

-- Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux gristres et aux
bonnets fourrs quels sont-ils? et dans ce chariot qu'y a-t-il?

-- Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et
dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il
en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la
porte du Temple, viens, Henriot, j'ai vu tout ce que je voulais
voir.



VI
La rentre au Louvre


Lorsque Catherine pensa que tout tait fini dans la chambre du roi
de Navarre, que les gardes morts taient enlevs, que Maurevel
tait transport chez lui, que les tapis taient lavs, elle
congdia ses femmes, car il tait minuit  peu prs, et elle
essaya de dormir. Mais la secousse avait t trop violente et la
dception trop forte. Ce Henri dtest, chappant ternellement 
ses embches d'ordinaire mortelles, semblait protg par quelque
puissance invincible que Catherine s'obstinait  appeler hasard,
quoique au fond de son coeur une voix lui dt que le vritable nom
de cette puissance ft la destine. Cette ide que le bruit de
cette nouvelle tentative, en se rpandant dans le Louvre et hors
du Louvre, allait donner  Henri et aux huguenots une plus grande
confiance encore dans l'avenir, l'exasprait, et en ce moment, si
ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui et
livr son ennemi, certes avec le petit poignard florentin qu'elle
portait  sa ceinture elle et djou cette fatalit si favorable
au roi de Navarre.

Les heures de la nuit, ces heures si lentes  celui qui attend et
qui veille, sonnrent donc les unes aprs les autres sans que
Catherine pt fermer l'oeil. Tout un monde de projets nouveaux se
droula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de
visions. Enfin au point du jour elle se leva, s'habilla toute
seule et s'achemina vers l'appartement de Charles IX.

Les gardes, qui avaient l'habitude de la voir venir chez le roi 
toute heure du jour et de la nuit, la laissrent passer. Elle
traversa donc l'antichambre et atteignit le cabinet des Armes.
Mais l, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait.

-- Mon fils? dit la reine.

-- Madame, il a dfendu qu'on entrt dans sa chambre avant huit
heures.

-- Cette dfense n'est pas pour moi, nourrice.

-- Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit.

-- Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici
n'a le droit de faire obstacle  Votre Majest; je la supplierai
donc d'couter la prire d'une pauvre femme et de ne pas aller
plus avant.

-- Nourrice, il faut que je parle  mon fils.

-- Madame, je n'ouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre
Majest.

-- Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux! La nourrice, 
cette voix plus respecte et surtout plus redoute au Louvre que
celle de Charles lui-mme, prsenta la clef  Catherine, mais
Catherine n'en avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui
ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte
cda. La chambre tait vide, la couche de Charles tait intacte,
et son lvrier Acton, couch sur la peau d'ours tendue  la
descente de son lit, se leva et vint lcher les mains d'ivoire de
Catherine.

-- Ah! dit la reine en fronant le sourcil, il est sorti!
J'attendrai.

Et elle alla s'asseoir, pensive et sombrement recueillie,  la
fentre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on
dcouvrait le principal guichet.

Depuis deux heures elle tait l immobile et ple comme une statue
de marbre, lorsqu'elle aperut enfin rentrant au Louvre une troupe
de cavaliers  la tte desquels elle reconnut Charles et Henri de
Navarre.

Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle
sur l'arrestation de son beau-frre, l'avait emmen et sauv
ainsi.

-- Aveugle, aveugle, aveugle! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un
instant aprs des pas retentirent dans la chambre  ct, qui
tait le cabinet des Armes.

-- Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voil rentrs au
Louvre, dites-moi pourquoi vous m'en avez fait sortir et quel est
le service que vous m'avez rendu?

-- Non pas, non pas, Henriot, rpondit Charles en riant. Un jour
tu le sauras peut-tre; mais pour le moment c'est un mystre.
Sache seulement que pour l'heure tu vas, selon toute probabilit,
me valoir une rude querelle avec ma mre.

En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva
face  face avec Catherine. Derrire lui et par-dessus son paule
apparaissait la tte ple et inquite du Barnais.

-- Ah! vous tes ici, madame! dit Charles IX en fronant le
sourcil.

-- Oui, mon fils, dit Catherine. J'ai  vous parler.

--  moi?

--  vous seul.

-- Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau-
frre, puisqu'il n'y avait pas moyen d'y chapper, le plus tt est
le mieux.

-- Je vous laisse, Sire, dit Henri.

-- Oui, oui, laisse-nous, rpondit Charles; et puisque tu es
catholique, Henriot, va entendre la messe  mon intention, moi je
reste au prche.

Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que
venait lui adresser sa mre.

-- Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au
rire; pardieu! vous m'attendez pour me gronder, n'est-ce pas? j'ai
fait manquer irrligieusement votre petit projet. Eh! mort d'un
diable! je ne pouvais pas cependant laisser arrter et conduire 
la Bastille l'homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais
pas non plus me quereller avec vous; je suis bon fils. Et puis,
ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se
querellent avec leur mre, tmoin mon frre Franois II.
Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la
plaisanterie tait bonne.

-- Sire, dit Catherine, Votre majest se trompe; il ne s'agit pas
d'une plaisanterie.

-- Si fait, si fait! et vous finirez par l'envisager ainsi, ou le
diable m'emporte!

-- Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui
devait nous amener  une grande dcouverte.

-- Bah! un plan... Est-ce que vous tes embarrasse pour un plan
avort, vous, ma mre? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux-
l, eh bien, je vous promets de vous seconder.

-- Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est
averti et il se tiendra sur ses gardes.

-- Voyons, fit le roi, venons au but. Qu'avez-vous contre Henriot?

-- J'ai contre lui qu'il conspire.

-- Oui, je comprends bien, c'est votre accusation ternelle; mais
tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette
charmante rsidence royale qu'on appelle le Louvre?

-- Mais lui conspire plus que personne, et il est d'autant plus
dangereux que personne ne s'en doute.

-- Voyez-vous, le Lorenzino! dit Charles.

-- coutez, dit Catherine s'assombrissant  ce nom qui lui
rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l'histoire
florentine; coutez, il y a un moyen de me prouver que j'ai tort.

-- Et lequel, ma mre?

-- Demandez  Henri qui tait cette nuit dans sa chambre.

-- Dans sa chambre... cette nuit?

-- Oui. Et s'il vous le dit...

-- Eh bien?

-- Eh bien, je suis prte  avouer que je me trompais.

-- Mais si c'tait une femme cependant, nous ne pouvons pas
exiger...

-- Une femme?

-- Oui.

-- Une femme qui a tu deux de vos gardes et qui a bless
mortellement peut-tre M. de Maurevel!

-- Oh! oh! dit le roi, cela devient srieux. Il y a eu du sang
rpandu?

-- Trois hommes sont rests couchs sur le plancher.

-- Et celui qui les a mis dans cet tat?

-- S'est sauv sain et sauf.

-- Par Gog et Magog! dit Charles, c'tait un brave, et vous avez
raison, ma mre, je veux le connatre.

-- Eh bien, je vous le dis d'avance, vous ne le connatrez pas, du
moins par Henri.

-- Mais par vous, ma mre? Cet homme n'a pas fui ainsi sans
laisser quelque indice, sans qu'on ait remarqu quelque partie de
son habillement?

-- On n'a remarqu que le manteau cerise fort lgant dans lequel
il tait envelopp.

-- Ah! ah! un manteau cerise, dit Charles; je n'en connais qu'un 
la cour assez remarquable pour qu'il frappe ainsi les yeux.

-- Justement, dit Catherine.

-- Eh bien? demanda Charles.

-- Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je
vais voir si mes ordres ont t excuts.

Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en
large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans
son pourpoint et laissant pendre l'autre main, que lchait son
lvrier chaque fois qu'il s'arrtait.

Quant  Henri, il tait sorti de chez son beau-frre fort inquiet,
et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le
petit escalier drob dont plus d'une fois dj il a t question
et qui conduisait au second tage. Mais  peine avait-il mont
quatre marches, qu'au premier tournant il aperut une ombre. Il
s'arrta en portant la main  son poignard. Aussitt il reconnut
une femme, et une charmante voix dont le timbre lui tait familier
lui dit en lui saisissant la main:

-- Dieu soit lou, Sire, vous voil sain et sauf. J'ai eu bien
peur pour vous; mais sans doute Dieu a exauc ma prire.

-- Qu'est-il donc arriv? dit Henri.

-- Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquitez point
d'Orthon, je l'ai recueilli.

Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si
c'tait par hasard qu'elle l'et rencontr sur l'escalier.

-- Voil qui est bizarre, se dit Henri; que s'est-il donc pass?
qu'est-il arriv  Orthon? La question malheureusement ne pouvait
tre entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve tait dj
loin.

Au haut de l'escalier Henri vit tout  coup apparatre une autre
ombre; mais celle-l c'tait celle d'un homme.

-- Chut! dit cet homme.

-- Ah! ah! c'est vous, Franois!

-- Ne m'appelez point par mon nom.

-- Que s'est-il donc pass?

-- Rentrez chez vous, et vous le saurez; puis ensuite glissez-vous
dans le corridor, regardez bien de tous cts si personne ne vous
pie, entrez chez moi, la porte sera seulement pousse.

Et il disparut  son tour par l'escalier comme ces fantmes qui au
thtre s'abment dans une trappe.

-- Ventre-saint-gris! murmura le Barnais, l'nigme se continue;
mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien.

Cependant ce ne fut pas sans motion que Henri continua son
chemin; il avait la sensibilit, cette superstition de la
jeunesse. Tout se refltait nettement sur cette me  la surface
unie comme un miroir, et tout ce qu'il venait d'entendre lui
prsageait un malheur.

Il arriva  la porte de son appartement et couta. Aucun bruit ne
s'y faisait entendre. D'ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit
de rentrer chez lui, il tait vident qu'il n'avait rien 
craindre en y rentrant. Il jeta un coup d'oeil rapide autour de
l'antichambre; elle tait solitaire, mais rien ne lui indiquait
encore quelle chose s'tait passe.

-- En effet, dit-il, Orthon n'est point l. Et il passa dans la
seconde chambre. L tout fut expliqu. Malgr l'eau qu'on avait
jete  flots, de larges taches rougetres marbraient le plancher;
un meuble tait bris, les tentures du lit dchiquetes  coups
d'pe, un miroir de Venise tait bris par le choc d'une balle;
et une main sanglante appuye contre la muraille, et qui avait
laiss sa terrible empreinte, annonait que cette chambre muette
alors avait t tmoin d'une lutte mortelle.

Henri recueillit d'un oeil hagard tous ces diffrents dtails,
passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura:

-- Ah! je comprends ce service que m'a rendu le roi; on est venu
pour m'assassiner... Et... -- Ah! de Mouy! qu'ont-ils fait de De
Mouy! Les misrables! ils l'auront tu!

Et, aussi press d'apprendre des nouvelles que le duc d'Alenon
l'tait de lui en donner, Henri, aprs avoir jet une dernire
fois un morne regard sur les objets qui l'entouraient, s'lana
hors de la chambre, gagna le corridor, s'assura qu'il tait bien
solitaire, et poussant la porte entrebille, qu'il referma avec
soin derrire lui, il se prcipita chez le duc d'Alenon.

Le duc l'attendait dans la premire pice. Il prit vivement la
main de Henri, l'entrana en mettant un doigt sur sa bouche, dans
un petit cabinet en tourelle, compltement isol, et par
consquent chappant par sa disposition  tout espionnage.

-- Ah! mon frre, lui dit-il, quelle horrible nuit!

-- Que s'est-il donc pass? demanda Henri.

-- On a voulu vous arrter.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Et  quel propos?

-- Je ne sais. O tiez-vous?

-- Le roi m'avait emmen hier soir avec lui par la ville.

-- Alors il le savait, dit d'Alenon. Mais puisque vous n'tiez
pas chez vous, qui donc y tait?

-- Y avait-il donc quelqu'un chez moi? demanda Henri comme s'il
l'et ignor.

-- Oui, un homme. Quand j'ai entendu le bruit, j'ai couru pour
vous porter secours; mais il tait trop tard.

-- L'homme tait arrt? demanda Henri avec anxit.

-- Non, il s'tait sauv aprs avoir bless dangereusement
Maurevel et tu deux gardes.

-- Ah! brave de Mouy! s'cria Henri.

-- C'tait donc de Mouy? dit vivement d'Alenon. Henri vit qu'il
avait fait une faute.

-- Du moins, je le prsume, dit-il, car je lui avais donn rendez-
vous pour m'entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je
vous avais concd tous mes droits au trne de Navarre.

-- Alors, si la chose est sue, dit d'Alenon en plissant, nous
sommes perdus.

-- Oui, car Maurevel parlera.

-- Maurevel a reu un coup d'pe dans la gorge; et je m'en suis
inform au chirurgien qui l'a pans, de plus de huit jours il ne
pourra prononcer une seule parole.

-- Huit jours! c'est plus qu'il n'en faudra  de Mouy pour se
mettre en sret.

-- Aprs cela, dit d'Alenon, a peut tre un autre que
M. de Mouy.

-- Vous croyez? dit Henri.

-- Oui, cet homme a disparu trs vite, et l'on n'a vu que son
manteau cerise.

-- En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret
et non pour un soldat. Jamais on ne souponnera de Mouy sous un
manteau cerise.

-- Non. Si l'on souponnait quelqu'un, dit d'Alenon, ce serait
plutt...

Il s'arrta.

-- Ce serait plutt M. de La Mole, dit Henri.

-- Certainement, puisque moi-mme, qui ai vu fuir cet homme, j'ai
dout un instant.

-- Vous avez dout! En effet, ce pourrait bien tre M. de La Mole.

-- Ne sait-il rien? demanda d'Alenon.

-- Rien absolument, du moins rien d'important.

-- Mon frre, dit le duc, maintenant je crois vritablement que
c'tait lui.

-- Diable! dit Henri, si c'est lui, cela va faire grand-peine  la
reine, qui lui porte intrt.

-- Intrt, dites-vous? demanda d'Alenon interdit.

-- Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, Franois, que c'est
votre soeur qui vous l'a recommand?

-- Si fait, dit le duc d'une voix sourde; aussi je voudrais lui
tre agrable, et la preuve c'est que, de peur que son manteau
rouge ne le compromt, je suis mont chez lui et je l'ai rapport
chez moi.

-- Oh! oh! dit Henri, voil qui est doublement prudent; et
maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c'tait lui.

-- Mme en justice? demanda Franois.

-- Ma foi, oui, rpondit Henri. Il sera venu m'apporter quelque
message de la part de Marguerite.

-- Si j'tais sr d'tre appuy par votre tmoignage, dit
d'Alenon, moi je l'accuserais presque.

-- Si vous accusiez, rpondit Henri, vous comprenez, mon frre,
que je ne vous dmentirais pas.

-- Mais la reine? dit d'Alenon.

-- Ah! oui, la reine.

-- Il faut savoir ce qu'elle fera.

-- Je me charge de la commission.

-- Peste, mon frre! elle aurait tort de nous dmentir, car voil
une flambante rputation de vaillant faite  ce jeune homme, et
qui ne lui aura pas cot cher, car il l'aura achete  crdit. Il
est vrai qu'il pourra bien rembourser ensemble intrt et capital.

-- Dame! que voulez-vous! dit Henri, dans ce bas monde on n'a rien
pour rien!

Et saluant d'Alenon de la main et du sourire, il passa avec
prcaution sa tte dans le corridor; et s'tant assur qu'il n'y
avait personne aux coutes, il se glissa rapidement et disparut
dans l'escalier drob qui conduisait chez Marguerite.

De son ct, la reine de Navarre n'tait gure plus tranquille que
son mari. L'expdition de la nuit dirige contre elle et la
duchesse de Nevers par le roi, par le duc d'Anjou, par le duc de
Guise et par Henri, qu'elle avait reconnu, l'inquitait fort. Sans
doute, il n'y avait aucune preuve qui put la compromettre, le
concierge dtach de sa grille par La Mole et Coconnas avait
affirm tre rest muet. Mais quatre seigneurs de la taille de
ceux  qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas
avaient tenu tte, ne s'taient pas drangs de leur chemin au
hasard et sans savoir pour qui ils se drangeaient. Marguerite
tait donc rentre au point du jour, aprs avoir pass le reste de
la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s'tait couche aussitt,
mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit.

Ce fut au milieu de ces anxits qu'elle entendit frapper  la
porte secrte, et qu'aprs avoir fait reconnatre le visiteur par
Gillonne, elle ordonna de laisser entrer.

Henri s'arrta  la porte: rien en lui n'annonait le mari bless.
Son sourire habituel errait sur ses lvres fines, et aucun muscle
de son visage ne trahissait les terribles motions  travers
lesquelles il venait de passer.

Il parut interroger de l'oeil Marguerite pour savoir si elle lui
permettrait de rester en tte--tte avec elle. Marguerite comprit
le regard de son mari et fit signe  Gillonne de s'loigner.

-- Madame, dit alors Henri, je sais combien vous tes attache 
vos amis, et j'ai bien peur de vous apporter une fcheuse
nouvelle.

-- Laquelle, monsieur? demanda Marguerite.

-- Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort
compromis.

-- Lequel?

-- Ce cher comte de la Mole.

-- M. le comte de la Mole compromis! et  propos de quoi?

--  propos de l'aventure de cette nuit. Marguerite, malgr sa
puissance sur elle-mme, ne put s'empcher de rougir. Enfin elle
fit un effort:

-- Quelle aventure? demanda-t-elle.

-- Comment! dit Henri, n'avez-vous point entendu tout ce bruit qui
s'est fait cette nuit au Louvre?

-- Non, monsieur.

-- Oh! je vous en flicite, madame, dit Henri avec une navet
charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil.

-- Eh bien, que s'est-il donc pass?

-- Il s'est pass que notre bonne mre avait donn l'ordre 
M. de Maurevel et  six de ses gardes de m'arrter.

-- Vous, monsieur! vous?

-- Oui, moi.

-- Et pour quelle raison?

-- Ah! qui peut dire les raisons d'un esprit profond comme l'est
celui de notre mre? Je les respecte, mais je ne les sais pas.

-- Et vous n'tiez pas chez vous?

-- Non, par hasard, c'est vrai. Vous avez devin cela, madame,
non, je n'tais pas chez moi. Hier au soir le roi m'a invit 
l'accompagner, mais si je n'tais pas chez moi, un autre y tait.

-- Et quel tait cet autre?

-- Il parat que c'tait le comte de la Mole.

-- Le comte de la Mole! dit Marguerite tonne.

-- Tudieu! quel gaillard que ce petit Provenal, continua Henri.
Comprenez-vous qu'il a bless Maurevel et tu deux gardes?

-- Bless M. de Maurevel et tu deux gardes... impossible!

-- Comment! vous doutez de son courage, madame?

-- Non; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas tre chez
vous.

-- Comment ne pouvait-il pas tre chez moi?

-- Mais parce que... parce que..., reprit Marguerite embarrasse,
parce qu'il tait ailleurs.

-- Ah! s'il peut prouver un alibi, reprit Henri, c'est autre
chose; il dira o il tait, et tout sera fini.

-- O il tait? dit vivement Marguerite.

-- Sans doute... La journe ne se passera pas sans qu'il soit
arrt et interrog. Mais malheureusement, comme on a des
preuves...

-- Des preuves... lesquelles?...

-- L'homme qui a fait cette dfense dsespre avait un manteau
rouge.

-- Mais il n'y a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge...
je connais un autre homme encore.

-- Sans doute, et moi aussi... Mais voil ce qui arrivera: si ce
n'est pas M. de La Mole qui tait chez moi, ce sera cet autre
homme  manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez
qui?

-- ciel!

-- Voil l'cueil; vous l'avez vu comme moi, madame, et votre
motion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes
qui parlent de la chose la plus recherche du monde... d'un
trne... du bien le plus prcieux... de la vie... De Mouy arrt
nous perd.

-- Oui, je comprends cela.

-- Tandis que M. de La Mole ne compromet personne;  moins que
vous ne le croyiez capable d'inventer quelque histoire, comme de
dire, par hasard, qu'il tait en partie avec des dames... que
sais-je... moi?

-- Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez
tranquille... il ne le dira point.

-- Comment! dit Henri, il se taira, sa mort dt-elle tre le prix
de son silence?

-- Il se taira, monsieur.

-- Vous en tes sre?

-- J'en rponds.

-- Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant.

-- Vous vous retirez, monsieur? demanda vivement Marguerite.

-- Oh! mon Dieu, oui. Voil tout ce que j'avais  vous dire.

-- Et vous allez?...

-- Tcher de nous tirer tous du mauvais pas o ce diable d'homme
au manteau rouge nous a mis.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! pauvre jeune homme! s'cria
douloureusement Marguerite en se tordant les mains.

-- En vrit, dit Henri en se retirant, c'est un bien gentil
serviteur que ce cher M. de La Mole!



VII
La cordelire de la reine mre


Charles tait entr riant et railleur chez lui; mais aprs une
conversation de dix minutes avec sa mre, on et dit que celle-ci
lui avait cd sa pleur et sa colre, tandis qu'elle avait repris
la joyeuse humeur de son fils.

-- M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole! ... il faut
appeler Henri et le duc d'Alenon. Henri, parce que ce jeune homme
tait huguenot; le duc d'Alenon, parce qu'il est  son service.

-- Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien.
Henri et Franois, j'en ai peur, son plus lis ensemble que ne
pourrait le faire croire l'apparence. Les interroger, c'est leur
donner des soupons: mieux vaudrait, je crois, l'preuve lente et
sre de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables,
mon fils, si vous laissez croire qu'ils ont chapp  votre
vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une
occasion meilleure de svir; alors nous saurons tout.

Charles se promenait indcis, rongeant sa colre, comme un cheval
qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispe son coeur
mordu par le soupon.

-- Non, non, dit-il enfin, je n'attendrai pas. Vous ne savez pas
ce que c'est que d'attendre, escort comme je le suis de fantmes.
D'ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents:
cette nuit mme deux damoiseaux n'ont-ils pas os nous tenir tte
et se rebeller contre nous?... Si M. de La Mole est innocent,
c'est bien; mais je ne suis pas fch de savoir o tait M. de La
Mole cette nuit, tandis qu'on battait mes gardes au Louvre et
qu'on me battait, moi, rue Cloche-Perce. Qu'on m'aille donc
chercher le duc d'Alenon, puis Henri; je veux les interroger
sparment. Quant  vous, vous pouvez rester, ma mre.

Catherine s'assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout
incident pouvait, courb par sa main puissante, la conduire  son
but, bien qu'il part s'en carter. De tout choc jaillit un bruit
ou une tincelle. Le bruit guide, l'tincelle claire.

Le duc d'Alenon entra: sa conversation avec Henri l'avait prpar
 l'entrevue, il tait donc assez calme.

Ses rponses furent des plus prcises. Prvenu par sa mre de
demeurer chez lui, il ignorait compltement les vnements de la
nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le
mme corridor que celui du roi de Navarre, il avait d'abord cru
entendre un bruit comme celui d'une porte qu'on enfonce, puis des
imprcations, puis des coups de feu. Alors seulement il s'tait
hasard  entrebiller sa porte, et avait vu fuir un homme en
manteau rouge.

Charles et sa mre changrent un regard.

-- En manteau rouge? dit le roi.

-- En manteau rouge, reprit d'Alenon.

-- Et ce manteau rouge ne vous a donn soupon sur personne?

D'Alenon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement
possible.

-- Au premier aspect, dit-il, je dois avouer  Votre Majest que
j'avais cru reconnatre le manteau incarnat d'un de mes
gentilshommes.

-- Et comment nommez-vous ce gentilhomme?

-- M. de La Mole.

-- Pourquoi M. de La Mole n'tait-il pas prs de vous comme son
devoir l'exigeait?

-- Je lui avais donn cong, dit le duc.

-- C'est bien; allez, dit Charles.

Le duc d'Alenon s'avana vers la porte qui lui avait donn
passage pour entrer.

-- Non point par celle-l, dit Charles; par celle-ci. Et il lui
indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas
que Franois et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu'ils se
fussent vus un instant, que cet instant et suffi pour que les
deux beaux-frres convinssent de leurs faits... Derrire
d'Alenon, et sur un signe de Charles, Henri entra  son tour.
Henri n'attendit pas que Charles l'interroget.

-- Sire, dit-il. Votre Majest a bien fait de m'envoyer chercher,
car j'allais descendre pour lui demander justice. Charles frona
le sourcil.

-- Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre
Majest de ce qu'elle m'a pris hier au soir avec elle; car en me
prenant avec elle, je sais maintenant qu'elle m'a sauv la vie;
mais qu'avais-je fait pour qu'on tentt sur moi un assassinat?

-- Ce n'tait point un assassinat, dit vivement Catherine, c'tait
une arrestation.

-- Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour tre
arrt? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu'hier
soir. Dites-moi mon crime, Sire.

Charles regarda sa mre assez embarrass de la rponse qu'il avait
 faire.

-- Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects.

-- Bien, dit Henri; et ces gens suspects me compromettent, n'est-
ce pas, madame?

-- Oui, Henri.

-- Nommez-les-moi, nommez-les-moi! Quels sont-ils? Confrontez-moi
avec eux!

-- En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une
explication.

-- Et je la demande! reprit Henri, qui, sentant la supriorit de
sa position, en voulait tirer parti; je la demande  mon frre
Charles,  ma bonne mre Catherine. Depuis mon mariage avec
Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon poux? qu'on le
demande  Marguerite; en bon catholique? qu'on le demande  mon
confesseur; en bon parent? qu'on le demande  tous ceux qui
assistaient  la chasse d'hier.

-- Oui, c'est vrai, Henriot, dit le roi; mais, que veux-tu? on
prtend que tu conspires.

-- Contre qui?

-- Contre moi.

-- Sire, si j'eusse conspir contre vous, je n'avais qu' laisser
faire les vnements, quand votre cheval ayant la cuisse casse ne
pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre
Majest.

-- Eh! mort-diable! ma mre, savez-vous qu'il a raison!

-- Mais enfin qui tait chez vous cette nuit?

-- Madame, dit Henri, dans un temps o si peu osent rpondre
d'eux-mmes, je ne rpondrai jamais des autres. J'ai quitt mon
appartement  sept heures du soir;  dix heures mon frre Charles
m'a emmen avec lui; je suis rest avec lui pendant toute la nuit.
Je ne pouvais pas  la fois tre avec Sa Majest et savoir ce qui
se passait chez moi.

-- Mais, dit Catherine, il n'en est pas moins vrai qu'un homme 
vous a tu deux gardes de Sa Majest et bless M. de Maurevel.

-- Un homme  moi? dit Henri. Quel tait cet homme, madame? nommez
le...

-- Tout le monde accuse M. de La Mole.

-- M. de La Mole n'est point  moi, madame; M. de La Mole est 
M. d'Alenon,  qui il a t recommand par votre fille.

-- Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui tait chez
toi, Henriot?

-- Comment voulez-vous que je sache cela, Sire? Je ne dis pas oui,
je ne dis pas non... M. de La Mole est un fort gentil serviteur,
tout dvou  la reine de Navarre, et qui m'apporte souvent des
messages, soit de Marguerite  qui il est reconnaissant de l'avoir
recommand  M. le duc d'Alenon, soit de M. le duc lui-mme. Je
ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole.

-- C'tait lui, dit Catherine; on a reconnu son manteau rouge.

-- M. de La Mole a donc un manteau rouge?

-- Oui.

-- Et l'homme qui a si bien arrang mes deux gardes et
M. de Maurevel...

-- Avait un manteau rouge? demanda Henri.

-- Justement, dit Charles.

-- Je n'ai rien  dire, reprit le Barnais. Mais il me semble, en
ce cas, qu'au lieu de me faire venir, moi, qui n'tais point chez
moi, c'tait M. de La Mole, qui y tait, dites-vous, qu'il fallait
interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose
 Votre Majest.

-- Laquelle?

-- Si c'tait moi qui, voyant un ordre sign de mon roi, me fusse
dfendu au lieu d'obir  cet ordre, je serais coupable et
mriterais toutes sortes de chtiments; mais ce n'est point moi,
c'est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien: on a voulu
l'arrter injustement, il s'est dfendu, trop bien dfendu mme,
mais il tait dans son droit.

-- Cependant... murmura Catherine.

-- Madame, dit Henri, l'ordre portait-il de m'arrter?

-- Oui, dit Catherine, et c'est Sa Majest elle-mme qui l'avait
sign.

-- Mais portait-il en outre d'arrter, si l'on ne me trouvait pas,
celui que l'on trouverait  ma place?

-- Non, dit Catherine.

-- Eh bien, reprit Henri,  moins qu'on ne prouve que je conspire
et que l'homme qui tait dans ma chambre conspire avec moi, cet
homme est innocent.

Puis, se retournant vers Charles IX:

-- Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis mme
prt  me rendre, sur un simple mot de Votre Majest, dans telle
prison d'tat qu'il lui plaira de m'indiquer. Mais en attendant la
preuve du contraire, j'ai le droit de me dire et je me dirai le
trs fidle serviteur, sujet et frre de Votre Majest.

Et avec une dignit qu'on ne lui avait point vue encore, Henri
salua Charles et se retira.

-- Bravo, Henriot! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti.

-- Bravo! parce qu'il nous a battus? dit Catherine.

-- Et pourquoi n'applaudirais-je pas? Quand nous faisons des armes
ensemble et qu'il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi?
Ma mre, vous avez tort de mpriser ce garon-l comme vous le
faites.

-- Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne
le mprise pas, je le crains.

-- Eh bien, vous avez tort, ma mre. Henriot est mon ami, et,
comme il l'a dit, s'il et conspir contre moi, il n'et eu qu'
laisser faire le sanglier.

-- Oui, dit Catherine, pour que M. le duc d'Anjou, son ennemi
personnel, ft le roi de France?

-- Ma mre, n'importe le motif pour lequel Henriot m'a sauv la
vie; mais il y a un fait, c'est qu'il me l'a sauve, et, mort de
tous les diables! je ne veux pas qu'on lui fasse de la peine.
Quant  M. de La Mole, eh bien, je vais m'entendre avec mon frre
d'Alenon, auquel il appartient.

C'tait un cong que Charles IX donnait  sa mre. Elle se retira
en essayant d'imprimer une certaine fixit  ses soupons errants.

M. de La Mole, par son peu d'importance, ne rpondait pas  ses
besoins.

En rentrant dans sa chambre,  son tour Catherine trouva
Marguerite qui l'attendait.

-- Ah! ah! dit-elle, c'est vous, ma fille; je vous ai envoy
chercher hier soir.

-- Je le sais, madame; mais j'tais sortie.

-- Et ce matin?

-- Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire  Votre
Majest qu'elle va commettre une grande injustice.

-- Laquelle?

-- Vous allez faire arrter M. le comte de la Mole.

-- Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arrter personne, c'est
le roi qui fait arrter, et non pas moi.

-- Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances
sont graves. On va arrter M. de La Mole, n'est-ce pas?

-- C'est probable.

-- Comme accus de s'tre trouv cette nuit dans la chambre du roi
de Navarre et d'avoir tu deux gardes et bless M. de Maurevel?

-- C'est en effet le crime qu'on lui impute.

-- On le lui impute  tort, madame, dit Marguerite; M. de La Mole
n'est pas coupable.

-- M. de La Mole n'est pas coupable! dit Catherine en faisant un
soubresaut de joie et en devinant qu'il allait jaillir quelque
lueur de ce que Marguerite venait lui dire.

-- Non, reprit Marguerite, il n'est pas coupable, il ne peut pas
l'tre, car il n'tait pas chez le roi.

-- Et o tait-il?

-- Chez moi, madame.

-- Chez vous!

-- Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant  cet aveu
d'une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains
sur sa ceinture.

-- Et... dit-elle aprs un moment de silence, si l'on arrte
M. de La Mole et qu'on l'interroge...

-- Il dira o il tait et avec qui il tait, ma mre, rpondit
Marguerite, quoiqu'elle ft sre du contraire.

-- Puisqu'il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut
pas qu'on arrte M. de La Mole.

Marguerite frissonna: il lui sembla qu'il y avait dans la manire
dont sa mre prononait ces paroles un sens mystrieux et
terrible: mais elle n'avait rien  dire, car ce qu'elle venait
demander lui tait accord.

-- Mais alors, dit Catherine, si ce n'tait point M. de La Mole
qui tait chez le roi, c'tait un autre? Marguerite se tut.

-- Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine.

-- Non, ma mre, dit Marguerite d'une voix mal assure.

-- Voyons, ne soyez pas confiante  moiti.

-- Je vous rpte, madame, que je ne le connais pas, rpondit une
seconde fois Marguerite en plissant malgr elle.

-- Bien, bien, dit Catherine d'un air indiffrent, on s'informera.
Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mre veille sur votre
honneur.

Marguerite sourit.

-- Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite
s'entendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle.
Ah! vous tes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien
forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai
les uns aprs les autres. D'ailleurs un jour viendra o Maurevel
pourra parler ou crire, prononcer un nom ou former six lettres,
et ce jour-l on saura tout...

-- Oui, mais d'ici  ce jour-l le coupable sera en sret. Ce
qu'il y a de mieux, c'est de les dsunir tout de suite.

Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des
appartements de son fils, qu'elle trouva en confrence avec
d'Alenon.

-- Ah! ah! dit Charles IX en fronant le sourcil, c'est vous, ma
mre?

-- Pourquoi n'avez-vous pas dit _encore? _Le mot tait dans votre
pense, Charles.

-- Ce qui est dans ma pense n'appartient qu' moi, madame, dit le
roi de ce ton brutal qu'il prenait quelquefois, mme pour parler 
Catherine. Que me voulez-vous? dites vite.

-- Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine  Charles;
et vous, d'Alenon, vous aviez tort.

-- En quoi, madame? demandrent les deux princes.

-- Ce n'est point M. de La Mole qui tait chez le roi de Navarre.

-- Ah! ah! dit Franois en plissant.

-- Et qui tait-ce donc? demanda Charles.

-- Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand
Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons l cette affaire qui ne
peut tarder  s'claircir, et revenons  M. de La Mole.

-- Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mre, puisqu'il
n'tait pas chez le roi de Navarre?

-- Non, dit Catherine, il n'tait pas chez le roi, mais il tait
chez... la reine.

-- Chez la reine! dit Charles en partant d'un clat de rire
nerveux.

-- Chez la reine! murmura d'Alenon en devenant ple comme un
cadavre.

-- Mais non, mais non, dit Charles, Guise m'a dit avoir rencontr
la litire de Marguerite.

-- C'est cela, dit Catherine; elle a une maison en ville.

-- Rue Cloche-Perce! s'cria le roi.

-- Oh! oh! c'est trop fort, dit d'Alenon en enfonant ses ongles
dans les chairs de sa poitrine. Et me l'avoir recommand  moi-
mme!

-- Ah! mais j'y pense! dit le roi en s'arrtant tout  coup, c'est
lui alors qui s'est dfendu cette nuit contre nous et qui m'a jet
une aiguire d'argent sur la tte, le misrable!

-- Oh! oui, rpta Franois, le misrable!

-- Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l'air
de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux
fils. Vous avez raison, car une seule indiscrtion de ce
gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de
France! il ne faut qu'un moment d'ivresse pour cela.

-- Ou de vanit, dit Franois.

-- Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons
cependant dfrer la cause  des juges,  moins que Henriot ne
consente  se porter plaignant.

-- Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l'paule de
Charles et en l'appuyant d'une faon assez significative pour
appeler toute l'attention du roi sur ce qu'elle allait proposer,
coutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir
scandale. Mais ce n'est pas avec des juges et des bourreaux qu'on
punit ces sortes de dlits  la majest royale. Si vous tiez de
simples gentilshommes, je n'aurais rien  vous apprendre, car vous
tes braves tous deux; mais vous tes princes, vous ne pouvez
croiser votre pe contre celle d'un hobereau: avisez  vous
venger en princes.

-- Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma
mre, et j'y vais rver.

-- Je vous y aiderai, mon frre, s'cria Franois.

-- Et moi, dit Catherine en dtachant la cordelire de soie noire
qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout,
termin par un gland, retombait jusqu'aux genoux, je me retire,
mais je vous laisse ceci pour me reprsenter.

Et elle jeta la cordelire aux pieds des deux princes.

-- Ah! ah! dit Charles, je comprends.

-- Cette cordelire... fit d'Alenon en la ramassant.

-- C'est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse;
seulement, ajouta-t-elle, il n'y aurait pas de mal  mettre Henri
dans tout cela.

Et elle sortit.

-- Pardieu! dit d'Alenon, rien de plus facile, et quand Henri
saura que sa femme le trahit... Ainsi, ajouta-t-il en se tournant
vers le roi, vous avez adopt l'avis de notre mre?

-- De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu'il
enfonait mille poignards dans le coeur de d'Alenon. Cela
contrariera Marguerite, mais cela rjouira Henriot.

Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l'on ft
descendre Henri; mais se ravisant:

-- Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-mme. Toi, d'Alenon,
prviens d'Anjou et Guise.

Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant
par lequel on montait au second, et qui aboutissait  la porte de
Henri.



VIII
Projets de vengeance


Henri avait profit du moment de rpit que lui donnait
l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame
de Sauve. Il y avait trouv Orthon compltement revenu de son
vanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce
n'tait que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le
chef de ces hommes l'avait frapp d'un coup de pommeau d'pe qui
l'avait tourdi. Quant  Orthon, on ne s'en tait pas inquit.
Catherine l'avait vu vanoui et l'avait cru mort.

Et comme il tait revenu  lui dans l'intervalle du dpart de la
reine mre,  l'arrive du capitaine des gardes charg de dblayer
la place, il s'tait rfugi chez madame de Sauve.

Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu' ce qu'il et
des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu o il s'tait retir, ne
pouvait manquer de lui crire. Alors il enverrait Orthon porter sa
rponse  de Mouy, et, au lieu d'un homme dvou, il pouvait alors
compter sur deux.

Ce plan arrt, il tait revenu chez lui et philosophait en se
promenant de long en large, lorsque tout  coup la porte s'ouvrit
et le roi parut.

-- Votre Majest! s'cria Henri en s'lanant au-devant du roi.

-- Moi-mme... En vrit, Henriot, tu es un excellent garon, et
je sens que je t'aime de plus en plus.

-- Sire, dit Henri, Votre Majest me comble.

-- Tu n'as qu'un tort, Henriot.

-- Lequel? celui que Votre Majest m'a dj reproch plusieurs
fois, dit Henri, de prfrer la chasse  courre  la chasse au
vol?

-- Non, non, je ne parle pas de celui-l, Henriot, je parle d'un
autre.

-- Que Votre Majest s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de
Charles que le roi tait de bonne humeur, et je tcherai de me
corriger.

-- C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus
clair que tu ne vois.

-- Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope,
Sire?

-- Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle.

-- Ah! vraiment, dit le Barnais; mais ne serait-ce pas quand je
ferme les yeux que ce malheur-l m'arrive?

-- Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je
vais te les ouvrir, moi.

-- Dieu dit: Que la lumire soit, et la lumire fut. Votre Majest
est le reprsentant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur
la terre ce que Dieu fait au ciel: j'coute.

-- Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer,
escorte d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire!

-- Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majest
commette une pareille imprudence?

-- Quand il t'a dit que ta femme tait alle rue Cloche-Perce, tu
n'as pas voulu le croire non plus!

-- Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque
publiquement sa rputation?

-- Quand nous avons assig la maison de la rue Cloche-Perce, et
que j'ai reu, moi, une aiguire d'argent sur l'paule, d'Anjou
une compote d'oranges sur la tte, et de Guise un jambon de
sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes?

-- Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majest doit se rappeler que
j'interrogeais le concierge.

-- Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi!

-- Ah! si Votre Majest a vu, c'est autre chose.

-- C'est--dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je
sais maintenant,  n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes
tait Margot, et qu'un de ces deux hommes tait M. de La Mole.

-- Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole tait rue Cloche-Perce,
il n'tait pas ici.

-- Non, dit Charles, non, il n'tait pas ici. Mais il n'est plus
question de la personne qui tait ici, on la connatra quand cet
imbcile de Maurevel pourra parler ou crire. Il est question que
Margot te trompe.

-- Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des mdisances.

-- Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle,
mort-diable! veux-tu me croire une fois, entt? Je te dis que
Margot te trompe, que nous tranglerons ce soir l'objet de ses
affections.

Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frre d'un air
stupfait.

-- Tu n'en es pas fch, Henri, au fond, avoue cela. Margot va
bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je
ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Cond soit tromp
par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Cond est mon ennemi;
mais toi, tu es mon frre, tu es plus que mon frre, tu es mon
ami.

-- Mais, Sire...

-- Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te
berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine  tous ces
godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et
courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutt qu'ils y
reviennent, corboeuf! On t'a tromp, Henriot, cela peut arriver 
tout le monde; mais tu auras, je te jure, une clatante
satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il
parat que le roi Charles aime son frre Henriot, car cette nuit
il a drlement fait tirer la langue  M. de La Mole.

-- Voyons, Sire, dit Henri, est-ce vritablement une chose bien
arrte?

-- Arrte, rsolue, dcide; le muguet n'aura pas  se plaindre.
Nous faisons l'expdition entre moi, d'Anjou, d'Alenon et Guise:
un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te
compter.

-- Comment, sans me compter?

-- Oui, tu en seras, toi.

-- Moi?

-- Oui, toi; dague-moi ce gaillard-l d'une faon royale tandis
que nous l'tranglerons.

-- Sire, dit Henri, votre bont me confond; mais comment savez-
vous?

-- Eh! corne du diable! il parat que le drle s'en est vant. Il
va tantt chez elle au Louvre, tantt rue Cloche-Perce. Ils font
des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-l;
des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font
alterner Daphnis et Corydon. Ah a, prends moi une bonne
misricorde, au moins!

-- Sire, dit Henri, en y rflchissant...

-- Quoi?

-- Votre Majest comprendra que je ne puis me trouver  une
pareille expdition. tre l en personne serait inconvenant, ce me
semble. Je suis trop intress  la chose pour que mon
intervention ne soit pas traite de frocit. Votre Majest venge
l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vant en calomniant ma
femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens
innocente, Sire, n'est pas dshonore pour cela: mais si je suis
de la partie, c'est autre chose; ma coopration fait d'un acte de
justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une excution, c'est
un assassinat; ma femme n'est plus calomnie, elle est coupable.

-- Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout  l'heure
encore  ma mre, tu as de l'esprit comme un dmon.

Et Charles regarda complaisamment son beau-frre, qui s'inclina
pour rpondre au compliment.

-- Nanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te dbarrasse de
ce muguet?

-- Tout ce que fait Votre Majest est bien fait, rpondit le roi
de Navarre.

-- C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne;
sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite.

-- Je m'en rapporte  vous, Sire, dit Henri.

-- Seulement  quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme?

-- Mais vers les neuf heures du soir.

-- Et il en sort?

-- Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais.

-- Vers...

-- Vers les onze heures.

-- Bon; descends ce soir  minuit, la chose sera faite. Et Charles
ayant cordialement serr la main  Henri, et lui ayant renouvel
ses promesses d'amiti, sortit en sifflant son air de chasse
favori.

-- Ventre-saint-gris! dit le Barnais en suivant Charles des yeux,
je suis bien tromp si toute cette diablerie ne sort pas encore de
chez la reine mre. En vrit elle ne sait qu'inventer pour nous
brouiller, ma femme et moi; un si joli mnage!

Et Henri se mit  rire comme il riait quand personne ne pouvait le
voir ni l'entendre.

Vers les sept heures du soir de la mme journe o tous ces
vnements s'taient passs, un beau jeune homme, qui venait de
prendre un bain, s'pilait et se promenait avec complaisance,
fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du
Louvre.

 ct de lui dormait ou plutt se dtirait sur un lit un autre
jeune homme.

L'un tait notre ami La Mole, dont on s'tait si fort occup dans
la journe, et dont on s'occupait encore peut-tre davantage sans
qu'il le souponnt, et l'autre son compagnon Coconnas.

En effet, tout ce grand orage avait pass autour de lui sans qu'il
et entendu gronder la foudre, sans qu'il et vu briller les
clairs. Rentr  trois heures du matin, il tait rest couch
jusqu' trois heures du soir, moiti dormant, moiti rvant,
btissant des chteaux sur ce sable mouvant qu'on appelle
l'avenir; puis il s'tait lev, avait t passer une heure chez
les baigneurs  la mode, tait all dner chez matre La Hurire,
et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire
sa visite ordinaire  la reine.

-- Et tu dis donc que tu as dn, toi? lui demanda Coconnas en
billant.

-- Ma foi, oui, et de grand apptit.

-- Pourquoi ne m'as-tu pas emmen avec toi, goste?

-- Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te rveiller.
Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de dner. Surtout n'oublie pas
de demander  matre La Hurire de ce petit vin d'Anjou qui lui
est arriv ces jours-ci.

-- Il est bon?

-- Demandes-en, je ne te dis que cela.

-- Et toi, ou vas-tu?

-- Moi, dit La Mole, tonn que son ami lui fit mme cette
question, o je vais? faire ma cour  la reine.

-- Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais dner  notre petite
maison de la rue Cloche-Perce, je dnerais des reliefs d'hier, et
il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant.

-- Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, aprs ce qui s'est
pass cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre
parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon
manteau.

-- C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oubli. Mais o
diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voil.

-- Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande.
La reine m'aime mieux avec celui-l.

-- Ah! ma foi, dit Coconnas aprs avoir regard de tous cts,
cherche-le toi-mme, je ne le trouve pas.

-- Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais o donc est-
il?

-- Tu l'auras vendu...

-- Pour quoi faire? il me reste encore six cus.

-- Alors, mets le mien.

-- Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais
l'air d'un papegeai.

-- Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras,
alors.

En ce moment, et comme aprs avoir tout mis sens dessus dessous La
Mole commenait  se rpandre en invectives contre les voleurs qui
se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alenon
parut avec le prcieux manteau tant demand.

-- Ah! s'cria La Mole, le voil, enfin!

-- Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur
l'avait fait prendre chez vous pour s'claircir  propos d'un pari
qu'il avait fait sur la nuance.

-- Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux
sortir, mais si Son Altesse dsire le garder encore...

-- Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole
agrafa son manteau.

-- Eh bien, continua La Mole,  quoi te dcides-tu?

-- Je n'en sais rien.

-- Te retrouverai-je ici ce soir?

-- Comment veux-tu que je te dise cela?

-- Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures?

-- Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu'on me
fera faire.

-- La duchesse de Nevers?

-- Non, le duc d'Alenon.

-- En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il
te fait force amitis.

-- Mais oui, dit Coconnas.

-- Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole.

-- Peuh! fit Coconnas, un cadet!

-- Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l'an, que le
ciel fera peut-tre un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas
o tu seras ce soir?

-- Non.

-- Au diable, alors... ou plutt adieu!

-- Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours
qu'on lui dise o l'on sera! est-ce qu'on le sait? D'ailleurs, je
crois que j'ai envie de dormir.

Et il se recoucha. Quant  La Mole, il prit son vol vers les
appartements de la reine. Arriv au corridor que nous connaissons,
il rencontra le duc d'Alenon.

-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince.

-- Oui, Monseigneur, rpondit La Mole en saluant avec respect.

-- Sortez-vous donc du Louvre?

-- Non, Votre Altesse; je vais prsenter mes hommages  Sa Majest
la reine de Navarre.

-- Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la
Mole?

-- Monseigneur a-t-il quelques ordres  me donner?

-- Non, pas pour le moment, mais j'aurai  vous parler ce soir.

-- Vers quelle heure?

-- Mais de neuf  dix.

-- J'aurai l'honneur de me prsenter  cette heure-l chez Votre
Altesse.

-- Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin.

-- Ce duc, dit-il, a des moments o il est ple comme un cadavre;
c'est singulier. Et il frappa  la porte de la reine. Gillonne,
qui semblait guetter son arrive, le conduisit prs de Marguerite.

Celle-ci tait occupe d'un travail qui paraissait la fatiguer
beaucoup; un papier charg de ratures et un volume d'Isocrate
taient placs devant elle. Elle fit signe  La Mole de la laisser
achever un paragraphe; puis, ayant termin, ce qui ne fut pas
long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme  s'asseoir
prs d'elle.

La Mole rayonnait. Il n'avait jamais t si beau, jamais si gai.

-- Du grec! s'cria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une
harangue d'Isocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce
papier du latin: _Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio!
_Vous allez donc haranguer ces barbares en latin?

-- Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu'ils ne parlent pas
franais.

-- Mais comment pouvez-vous faire la rponse avant d'avoir le
discours?

-- Une plus coquette que moi vous ferait croire  une
improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n'ai point de ces
sortes de tromperies: on m'a communiqu d'avance le discours, et
j'y rponds.

-- Sont-ils donc prs d'arriver, ces ambassadeurs?

-- Mieux que cela, ils sont arrivs ce matin.

-- Mais personne ne le sait?

-- Ils sont arrivs incognito. Leur entre solennelle est remise 
aprs-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec
un petit air satisfait qui n'tait point exempt de pdantisme, ce
que j'ai fait ce soir est assez cicronien; mais laissons l ces
futilits. Parlons de ce qui vous est arriv.

--  moi?

-- Oui.

-- Que m'est-il donc arriv?

-- Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu ple.

-- Alors, c'est d'avoir trop dormi; je m'en accuse bien
humblement.

-- Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout.

-- Ayez donc la bont de me mettre au courant, ma perle, car moi
je ne sais rien.

-- Voyons, rpondez-moi franchement. Que vous a demand la reine
mre?

-- La reine mre  moi! avait-elle donc  me parler?

-- Comment! vous ne l'avez pas vue?

-- Non.

-- Et le roi Charles?

-- Non.

-- Et le roi de Navarre?

-- Non.

-- Mais le duc d'Alenon, vous l'avez vu?

-- Oui, tout  l'heure, je l'ai rencontr dans le corridor.

-- Que vous a-t-il dit?

-- Qu'il avait  me donner quelques ordres entre neuf et dix
heures du soir.

-- Et pas autre chose?

-- Pas autre chose.

-- C'est trange.

-- Mais enfin, que trouvez-vous d'trange, dites-moi?

-- Que vous n'ayez entendu parler de rien.

-- Que s'est-il donc pass?

-- Il s'est pass que pendant toute cette journe, malheureux,
vous avez t suspendu sur un abme.

-- Moi?

-- Oui, vous.

--  quel propos?

-- coutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de
Navarre, que l'on voulait arrter, a tu trois hommes, et s'est
sauv, sans que l'on reconnt de lui autre chose que le fameux
manteau rouge.

-- Eh bien?

-- Eh bien, ce manteau rouge qui m'avait trompe une fois en a
tromp d'autres aussi: vous avez t souponn, accus mme de ce
triple meurtre. Ce matin on voulait vous arrter, vous juger, qui
sait? vous condamner peut-tre, car pour vous sauver vous
n'eussiez pas voulu dire o vous tiez, n'est-ce pas?

-- Dire o j'tais! s'cria La Mole, vous compromettre, vous, ma
belle Majest! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en
chantant pour pargner une larme  vos beaux yeux.

-- Hlas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux
eussent bien pleur.

-- Mais comment s'est apais ce grand orage?

-- Devinez.

-- Que sais-je, moi?

-- Il n'y avait qu'un moyen de prouver que vous n'tiez pas dans
la chambre du roi de Navarre.

-- Lequel?

-- C'tait de dire o vous tiez.

-- Eh bien?

-- Eh bien, je l'ai dit!

-- Et  qui?

--  ma mre.

-- Et la reine Catherine...

-- La reine Catherine sait que vous tes mon amant.

-- Oh! madame, aprs avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout
exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, c'est beau et grand,
Marguerite, ce que vous avez fait l! Oh! Marguerite, ma vie est
bien  vous!

-- Je l'espre, car je l'ai arrache  ceux qui me la voulaient
prendre; mais  prsent vous tes sauv.

-- Et par vous! s'cria le jeune homme, par ma reine adore!

Au mme moment un bruit clatant les fit tressaillir. La Mole se
rejeta en arrire plein d'un vague effroi; Marguerite poussa un
cri, demeura les yeux fixs sur la vitre brise d'une fentre.

Par cette vitre un caillou de la grosseur d'un oeuf venait
d'entrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit  son tour
le carreau cass et reconnut la cause du bruit.

-- Quel est l'insolent?... s'cria-t-il. Et il s'lana vers la
fentre.

-- Un moment, dit Marguerite;  cette pierre est attach quelque
chose, ce me semble.

-- En effet, dit La Mole, on dirait un papier.

Marguerite se prcipita sur l'trange projectile, et arracha la
mince feuille qui, plie comme un troit ruban, enveloppait le
caillou par le milieu.

Ce papier tait maintenu par une ficelle, laquelle sortait par
l'ouverture de la vitre casse.

Marguerite dplia la lettre et lut.

-- Malheureux! s'cria-t-elle. Elle tendit le papier  La Mole
ple, debout et immobile comme la statue de l'Effroi. La Mole, le
coeur serr d'une douleur pressentimentale, lut ces mots: On
attend M. de La Mole avec de longues pes dans le corridor qui
conduit chez M. d'Alenon. Peut-tre aimerait-il mieux sortir par
cette fentre et aller rejoindre M. de Mouy  Mantes...

-- Eh! demanda La Mole aprs avoir lu, ces pes sont-elles donc
plus longues que la mienne?

-- Non, mais il y en a peut-tre dix contre une.

-- Et quel est l'ami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole.

Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un
regard ardent.

-- L'criture du roi de Navarre! s'cria-t-elle. S'il prvient,
c'est que le danger est rel. Fuyez, La Mole, fuyez, c'est moi qui
vous en prie.

-- Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole.

-- Mais cette fentre, ne parle-t-on pas de cette fentre?

-- Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fentre pour vous
obir, duss-je vingt fois me briser en tombant.

-- Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que
cette ficelle supporte un poids.

-- Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant  eux l'objet
suspendu aprs cette corde, virent avec une joie indicible
apparatre l'extrmit d'une chelle de crin et de soie.

-- Ah! vous tes sauv, s'cria Marguerite.

-- C'est un miracle du ciel!

-- Non, c'est un bienfait du roi de Navarre.

-- Et si c'tait un pige, au contraire? dit La Mole; si cette
chelle devait se briser sous mes pieds! madame, n'avez-vous point
avou aujourd'hui votre affection pour moi?

Marguerite,  qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d'une
pleur mortelle.

-- Vous avez raison, dit-elle, c'est possible. Et elle s'lana
vers la porte.

-- Qu'allez-vous faire? s'cria La Mole.

-- M'assurer par moi-mme s'il est vrai qu'on vous attende dans le
corridor.

-- Jamais, jamais! Pour que leur colre tombe sur vous!

-- Que voulez-vous qu'on fasse  une fille de France? femme et
princesse du sang, je suis deux fois inviolable.

La reine dit ces paroles avec une telle dignit qu'en effet La
Mole comprit qu'elle ne risquait rien, et qu'il devait la laisser
agir comme elle l'entendrait.

Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant  sa
sagacit, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d'attendre son
retour, et elle s'avana dans le corridor qui, par un
embranchement, conduisait  la bibliothque ainsi qu' plusieurs
salons de rception, et qui en le suivant dans toute sa longueur
aboutissait aux appartements du roi, de la reine mre, et  ce
petit escalier drob par lequel on montait chez le duc d'Alenon
et chez Henri. Quoiqu'il ft  peine neuf heures du soir, toutes
les lumires taient teintes, et le corridor,  part une lgre
lueur qui venait de l'embranchement, tait dans la plus parfaite
obscurit. La reine de Navarre s'avana d'un pas ferme; mais
lorsqu'elle fut au tiers du corridor  peine, elle entendit comme
un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu'on prenait de
les teindre donnait un accent mystrieux et effrayant. Mais
presque aussitt le bruit cessa comme si un ordre suprieur l'et
teint, et tout rentra dans l'obscurit; car cette lueur, si
faible qu'elle ft, parut diminuer encore.

Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s'il
existait, l'attendait l. Elle tait calme en apparence, quoique
ses mains crispes indiquassent une violente tension nerveuse. 
mesure qu'elle s'approchait, ce silence sinistre redoublait, et
une ombre pareille  celle d'une main obscurcissait la tremblante
et incertaine lueur.

Tout  coup, arrive  l'embranchement du corridor, un homme fit
deux pas en avant, dmasqua un bougeoir de vermeil dont il
s'clairait en s'criant:

-- Le voil! Marguerite se trouva face  face avec son frre
Charles. Derrire lui se tenait debout, un cordon de soie  la
main, le duc d'Alenon. Au fond, dans l'obscurit, deux ombres
apparaissaient debout, l'une  ct de l'autre, ne refltant
d'autre lumire que celle que renvoyait l'pe nue qu'ils tenaient
 la main.

Marguerite embrassa tout le tableau d'un coup d'oeil. Elle fit un
effort suprme, et rpondit en souriant  Charles:

-- Vous voulez dire: _La voil, _Sire!

Charles recula d'un pas. Tous les autres demeurrent immobiles.

-- Toi, Margot! dit-il; et o vas-tu  cette heure?

--  cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard?

-- Je te demande o tu vas.

-- Chercher un livre des discours de Cicron, que je pense avoir
laiss chez notre mre.

-- Ainsi, sans lumire?

-- Je croyais le corridor clair.

-- Et tu viens de chez toi?

-- Oui.

-- Que fais-tu donc ce soir?

-- Je prpare ma harangue aux envoys polonais. N'y a-t-il pas
conseil demain, et n'est-il pas convenu que chacun soumettra sa
harangue  Votre Majest?

-- Et n'as-tu pas quelqu'un qui t'aide dans ce travail? Marguerite
rassembla toutes ses forces.

-- Oui, mon frre, dit-elle, M. de La Mole; il est trs savant.

-- Si savant, dit le duc d'Alenon, que je l'avais pri, quand il
aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me
donner des conseils,  moi qui ne suis pas de votre force.

-- Et vous l'attendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel.

-- Oui, dit d'Alenon avec impatience.

-- En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l'envoyer, mon frre,
car nous avons fini.

-- Et votre livre? dit Charles.

-- Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux frres changrent
un signe.

-- Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde.

-- Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc?

-- Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu'il y a
un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frre
d'Alenon prtend l'avoir vu, et nous sommes en qute de lui.

-- Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un
regard derrire elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor
les quatre ombres runies et qui semblaient confrer. En une
seconde elle fut  la porte de son appartement.

-- Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obit. Marguerite
s'lana dans l'appartement, et trouva La Mole qui l'attendait,
calme et rsolu, mais l'pe  la main.

-- Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous
attendent dans le corridor pour vous assassiner.

-- Vous l'ordonnez? dit La Mole.

-- Je le veux. Il faut nous sparer pour nous revoir.

Pendant l'excursion de Marguerite, La Mole avait assur l'chelle
 la barre de la fentre, il l'enjamba; mais avant de poser le
pied sur le premier chelon, il baisa tendrement la main de la
reine.

-- Si cette chelle est un pige et que je meure pour vous,
Marguerite, souvenez-vous de votre promesse.

-- Ce n'est pas une promesse, La Mole, c'est un serment. Ne
craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutt
qu'il ne descendit par l'chelle. Au mme moment on frappa  la
porte.

Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa prilleuse opration,
et ne se retourna qu'au moment o elle se fut bien assure que ses
pieds avaient touch la terre.

-- Madame, disait Gillonne, madame!

-- Eh bien? demanda Marguerite.

-- Le roi frappe  la porte.

-- Ouvrez. Gillonne obit. Les quatre princes, sans doute
impatients d'attendre, taient debout sur le seuil.

Charles entra.

Marguerite vint au-devant de son frre, le sourire sur les lvres.
Le roi jeta un regard rapide autour de lui.

-- Que cherchez-vous, mon frre? demanda Marguerite.

-- Mais, dit Charles, je cherche... je cherche... eh! corne de
boeuf! je cherche M. de La Mole.

-- M. de La Mole!

-- Oui; o est-il?Marguerite prit son frre par la main et le
conduisit  la fentre. En ce moment mme deux hommes
s'loignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de
bois; l'un d'eux dtacha son charpe, et fit en signe d'adieu
voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes taient La
Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes 
Charles.

-- Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela?

-- Cela veut dire, rpondit Marguerite, que M. le duc d'Alenon
peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d'Anjou et de Guise
leur pe dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera
pas cette nuit par le corridor.



IX
Les Atrides


Depuis son retour  Paris, Henri d'Anjou n'avait pas encore revu
librement sa mre Catherine, dont, comme chacun sait, il tait le
fils bien-aim.

C'tait pour lui non pas la vaine satisfaction de l'tiquette, non
plus un crmonial pnible  remplir, mais l'accomplissement d'un
devoir bien doux pour ce fils qui, s'il n'aimait pas sa mre,
tait sr du moins d'tre tendrement aim par elle.

En effet, Catherine prfrait rellement ce fils, soit pour sa
bravoure, soit plutt pour sa beaut, car il y avait, outre la
mre, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant
quelques chroniques scandaleuses, Henri d'Anjou rappelait  la
Florentine certaine heureuse poque de mystrieuses amours.

Catherine savait seule le retour du duc d'Anjou  Paris, retour
que Charles IX et ignor si le hasard ne l'et point conduit en
face de l'htel de Cond au moment mme o son frre en sortait.
Charles ne l'attendait que le lendemain, et Henri d'Anjou esprait
lui drober les deux dmarches qui avaient avanc son arrive d'un
jour, et qui taient sa visite  la belle Marie de Clves,
princesse de Cond, et sa confrence avec les ambassadeurs
polonais.

C'est cette dernire dmarche, sur l'intention de laquelle Charles
tait incertain, que le duc d'Anjou avait  expliquer  sa mre;
et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, tait certainement
dans l'erreur  l'endroit de cette dmarche, profitera de
l'explication.

Aussi lorsque le duc d'Anjou, longtemps attendu, entra chez sa
mre, Catherine, si froide, si compasse d'habitude, Catherine,
qui n'avait depuis le dpart de son fils bien-aim embrass avec
effusion que Coligny qui devait tre assassin le lendemain,
ouvrit ses bras  l'enfant de son amour et le serra sur sa
poitrine avec un lan d'affection maternelle qu'on tait tonn de
trouver encore dans ce coeur dessch.

Puis elle s'loignait de lui, le regardait et se reprenait encore
 l'embrasser.

-- Ah! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette
satisfaction d'embrasser sans tmoin ma mre, consolez l'homme le
plus malheureux du monde.

-- Eh! mon Dieu! mon cher enfant, s'cria Catherine, que vous est-
il donc arriv?

-- Rien que vous ne sachiez, ma mre. Je suis amoureux, je suis
aim; mais c'est cet amour mme qui fait mon malheur  moi.

-- Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine.

-- Eh! ma mre... ces ambassadeurs, ce dpart...

-- Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrivs, ce dpart
presse.

-- Il ne presse pas, ma mre, mais mon frre le pressera. Il me
dteste, je lui fais ombrage, il veut se dbarrasser de moi.
Catherine sourit.

-- En vous donnant un trne, pauvre malheureux couronn!

-- Oh! n'importe, ma mre, reprit Henri avec angoisse, je ne veux
pas partir. Moi, un fils de France, lev dans le raffinement des
moeurs polies, prs de la meilleure mre, aim d'une des plus
charmantes femmes de la terre, j'irais l-bas dans ces neiges, au
bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui
s'enivrent du matin au soir et jugent les capacits de leur roi
sur celles d'un tonneau, selon ce qu'il contient! Non, ma mre, je
ne veux point partir, j'en mourrais!

-- Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son
fils, voyons, est-ce l la vritable raison?

Henri baissa les yeux comme s'il n'osait,  sa mre elle-mme,
avouer ce qui se passait dans son coeur.

-- N'en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque,
plus raisonnable, plus politique!

-- Ma mre, ce n'est pas ma faute si cette ide m'est reste dans
l'esprit, et peut-tre y tient-elle plus de place qu'elle n'en
devrait prendre; mais ne m'avez-vous pas dit vous-mme que
l'horoscope tir  la naissance de mon frre Charles le condamnait
 mourir jeune?

-- Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils.
Moi-mme, j'en suis  esprer en ce moment que tous ces horoscopes
ne soient pas vrais.

-- Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela?

-- Son horoscope parlait d'un quart de sicle; mais il ne disait
pas si c'tait pour sa vie ou pour son rgne.

-- Eh bien, ma mre, faites que je reste. Mon frre a prs de
vingt-quatre ans: dans un an la question sera rsolue. Catherine
rflchit profondment.

-- Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait
ainsi.

-- Oh! jugez donc, ma mre, s'cria Henri, quel dsespoir pour moi
si j'allais avoir troqu la couronne de France contre celle de
Pologne! tre tourment l-bas de cette ide que je pouvais rgner
au Louvre, au milieu de cette cour lgante et lettre, prs de la
meilleure mre du monde, dont les conseils m'eussent pargn la
moiti du travail et des fatigues, qui, habitue  porter avec mon
pre une partie du fardeau de l'tat, et bien voulu le porter
encore avec moi! Ah! ma mre! j'eusse t un grand roi!

-- L, l, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait
toujours t aussi la plus douce esprance; l, ne vous dsolez
point. N'avez-vous pas song de votre ct  quelque moyen
d'arranger la chose?

-- Oh! certes, oui, et c'est surtout pour cela que je suis revenu
deux ou trois jours plus tt qu'on ne m'attendait, tout en
laissant croire  mon frre Charles que c'tait pour madame de
Cond; puis j'ai t au-devant de Lasco, le plus important des
envoys, je me suis fait connatre de lui, faisant dans cette
premire entrevue tout ce qu'il tait possible pour me rendre
hassable, et j'espre y tre parvenu.

-- Ah! mon cher enfant, dit Catherine, c'est mal. Il faut mettre
l'intrt de la France avant vos petites rpugnances.

-- Ma mre, l'intrt de la France veut-il, en cas de malheur
arriv  mon frre, que ce soit le duc d'Alenon ou le roi de
Navarre qui rgne?

-- Oh! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en
laissant l'inquitude couvrir son front de ce voile soucieux qui
s'y tendait chaque fois que cette question se reprsentait.

-- Ma foi, continua Henri, mon frre d'Alenon ne vaut gure mieux
et ne vous aime pas davantage.

-- Enfin, reprit Catherine, qu'a dit Lasco?

-- Lasco a hsit lui-mme quand je l'ai press de demander
audience. Oh! s'il pouvait crire en Pologne, casser cette
lection?

-- Folie, mon fils, folie... ce qu'une dite a consacr est sacr.

-- Mais enfin, ma mre, ne pourrait-on,  ces Polonais, leur faire
accepter mon frre  ma place?

-- C'est, sinon impossible, du moins difficile, rpondit
Catherine.

-- N'importe! essayez, tentez, parlez au roi, ma mre; rejetez
tout sur mon amour pour madame de Cond; dites que j'en suis fou,
que j'en perds l'esprit. Justement il m'a vu sortir de l'htel du
prince avec Guise, qui me rend l tous les services d'un bon ami.

-- Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je
le vois.

-- Si fait, ma mre, si fait, mais en attendant j'use de lui. Eh!
ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant?

-- Et qu'a dit le roi en vous rencontrant!

-- Il a pu croire ce que je lui ai affirm, c'est--dire que
l'amour seul m'avait ramen  Paris.

-- Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demand compte?

-- Si fait, ma mre; mais j'ai t au souper chez Nantouillet, o
j'ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se
rpandt et que le roi ne doutt point que j'y tais.

-- Alors il ignore votre visite  Lasco?

-- Absolument.

-- Bon, tant mieux. J'essaierai donc de lui parler pour vous, cher
enfant; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune
influence n'est relle.

-- Oh! ma mre, ma mre, quel bonheur si je restais, comme je vous
aimerais plus encore que je ne vous aime, si c'tait possible!

-- Si vous restez, on vous enverra encore  la guerre.

-- Oh! peu m'importe, pourvu que je ne quitte pas la France.

-- Vous vous ferez tuer.

-- Ma mre, on ne meurt pas des coups... on meurt de douleur,
d'ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester; il me
dteste.

-- Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c'est une chose
dite; pourquoi aussi tes-vous si brave et si heureux? Pourquoi, 
vingt ans  peine, avez-vous gagn des batailles comme Alexandre
et comme Csar? Mais en attendant, ne vous dcouvrez  personne,
feignez d'tre rsign, faites votre cour au roi. Aujourd'hui
mme, on se runit en conseil priv pour lire et pour discuter les
discours qui seront prononcs  la crmonie; faites le roi de
Pologne et laissez-moi le soin du reste.  propos, et votre
expdition d'hier soir?

-- Elle a chou, ma mre; le galant tait prvenu, et il a pris
son vol par la fentre.

-- Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais
gnie qui contrarie ainsi tous mes projets... En attendant, je
m'en doute, et... malheur  lui!

-- Ainsi, ma mre?... dit le duc d'Anjou.

-- Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri
sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientt
arrivrent chez la reine les princesses de sa maison. Charles
tait en belle humeur, car l'aplomb de sa soeur Margot l'avait
plus rjoui qu'affect; il n'en voulait pas autrement  La Mole,
et il l'avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce
que c'tait une espce de chasse  l'afft. D'Alenon, tout au
contraire, tait trs proccup. La rpulsion qu'il avait toujours
eue pour La Mole s'tait change en haine du moment o il avait su
que La Mole tait aim de sa soeur. Marguerite avait tout ensemble
l'esprit rveur et l'oeil au guet. Elle avait  la fois  se
souvenir et  veiller. Les dputs polonais avaient envoy le
texte des harangues qu'ils devaient prononcer. Marguerite,  qui
l'on n'avait pas plus parl de la scne de la veille que si la
scne n'avait point exist, lut les discours, et, hormis Charles,
chacun discuta ce qu'il rpondrait. Charles laissa Marguerite
rpondre comme elle l'entendrait.

Il se montra trs difficile sur le choix des termes pour
d'Alenon; mais quant au discours de Henri d'Anjou, il y apporta
plus que du mauvais vouloir: il fut acharn  corriger et 
reprendre.

Cette sance, sans rien faire clater encore, avait lourdement
envenim les esprits.

Henri d'Anjou, qui avait son discours  refaire presque
entirement, sortit pour se mettre  cette tche. Marguerite, qui
n'avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui
lui avaient t donnes au dtriment des vitres de sa fentre,
retourna chez elle dans l'esprance de l'y voir venir.

D'Alenon, qui avait lu l'hsitation dans les yeux de son frre
d'Anjou, et surpris entre lui et sa mre un regard d'intelligence,
se retira pour rver  ce qu'il regardait comme une cabale
naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever
un pieu qu'il se fabriquait lui-mme, lorsque Catherine l'arrta.

Charles, qui se doutait qu'il allait rencontrer chez sa mre
quelque opposition  sa volont, s'arrta et la regarda fixement:

-- Eh bien, dit-il, qu'avons-nous encore?

-- Un dernier mot  changer, Sire. Nous avons oubli ce mot, et
cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour
la sance publique?

-- Ah! c'est vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mre.
Eh bien!  quand vous plat-il que nous fixions le jour?

-- Je croyais, rpondit Catherine, que dans le silence mme de
Votre Majest, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose
de profondment calcul.

-- Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mre?

-- Parce que, ajouta Catherine trs doucement, il ne faudrait pas,
ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec
tant d'pret aprs cette couronne.

-- Au contraire, ma mre, dit Charles, ils se sont hts, eux, en
venant  marches forces de Varsovie ici... Honneur pour honneur,
politesse pour politesse.

-- Votre Majest peut avoir raison dans un sens, comme dans un
autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la
sance publique doit tre hte?

-- Ma foi, oui, ma mre; ne serait-ce point le vtre par hasard?

-- Vous savez que je n'ai d'avis que ceux qui peuvent le plus
concourir  votre gloire; je vous dirai donc qu'en vous pressant
ainsi je craindrais qu'on ne vous accust de profiter bien vite de
cette occasion qui se prsente de soulager la maison de France des
charges que votre frre lui impose, mais que, bien certainement,
il lui rend en gloire et en dvouement.

-- Ma mre, dit Charles,  son dpart de France, je doterai mon
frre si richement que personne n'osera mme penser ce que vous
craignez que l'on dise.

-- Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si
bonne rponse  chacune de mes objections... Mais, pour recevoir
ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des tats par les
signes extrieurs, il vous faut un dploiement considrable de
troupes, et je ne pense pas qu'il y en ait assez de convoques
dans l'le-de-France.

-- Pardonnez-moi, ma mre, car j'ai prvu l'vnement, et je me
suis prpar. J'ai rappel deux bataillons de la Normandie, un de
la Guyenne; ma compagnie d'archers est arrive hier de la
Bretagne; les chevau-lgers, rpandus dans la Touraine, seront 
Paris dans le courant de la journe; et tandis qu'on croit que je
dispose  peine de quatre rgiments, j'ai vingt mille hommes prts
 paratre.

-- Ah! ah! dit Catherine surprise; alors il ne vous manque plus
qu'une chose, mais on se la procurera.

-- Laquelle?

-- De l'argent. Je crois que vous n'en tes pas fourni outre
mesure.

-- Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J'ai
quatorze cent mille cus  la Bastille; mon pargne particulire
m'a remis ces jours passs huit cent mille cus que j'ai enfouis
dans mes caves du Louvre, et, en cas de pnurie, Nantouillet tient
trois cent mille autres cus  ma disposition.

Catherine frmit; car elle avait vu jusqu'alors Charles violent et
emport, mais jamais prvoyant.

-- Allons, fit-elle, Votre Majest pense  tout, c'est admirable,
et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se
htent, Votre Majest sera en tat de donner sance avant six
semaines.

-- Six semaines! s'cria Charles. Ma mre, les tailleurs, les
brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour o l'on a
appris la nomination de mon frre.  la rigueur, tout pourrait
tre prt pour aujourd'hui; mais,  coup sr, tout sera prt dans
trois ou quatre jours.

-- Oh! murmura Catherine, vous tes plus press encore que je ne
le croyais, mon fils.

-- Honneur pour honneur, je vous l'ai dit.

-- Bien. C'est donc cet honneur fait  la maison de France qui
vous flatte, n'est-ce pas?

-- Assurment.

-- Et voir un fils de France sur le trne de Pologne est votre
plus cher dsir?

-- Vous dites vrai.

-- Alors c'est le fait, c'est la chose et non l'homme qui vous
proccupe, et quel que soit celui qui rgne l-bas...

-- Non pas, non pas, ma mre, corboeuf! demeurons-en o nous
sommes! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts,
ces gens-l! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un
capitaine pour prince, c'est logique, peste! d'Anjou fait leur
affaire: le hros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un
gant... Qui voulez-vous que je leur envoie? d'Alenon? un lche!
cela leur donnerait une belle ide des Valois! ... D'Alenon! il
fuirait  la premire balle qui lui sifflerait aux oreilles,
tandis que Henri d'Anjou, un batailleur, bon! toujours l'pe au
poing, toujours marchant en avant,  pied ou  cheval! ... Hardi!
pique, pousse, assomme, tue! Ah! c'est un homme que mon frre
d'Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir,
depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'anne. Il boit mal,
c'est vrai; mais il les fera tuer de sang-froid, voil tout. Il
sera l dans sa sphre, ce cher Henri! Sus! sus! au champ de
bataille! Bravo les trompettes et les tambours! Vive le roi! vive
le vainqueur! vive le gnral! On le proclame _imperator _trois
fois l'an! Ce sera admirable pour la maison de France et l'honneur
des Valois... Il sera peut-tre tu; mais, ventremahon! ce sera
une mort superbe!

Catherine frissonna et un clair jaillit de ses yeux.

-- Dites, s'cria-t-elle, que vous voulez loigner Henri d'Anjou,
dites que vous n'aimez pas votre frre!

-- Ah! ah! ah! fit Charles en clatant d'un rire nerveux, vous
avez devin cela, vous, que je voulais l'loigner? Vous avez
devin cela, vous, que je ne l'aimais pas? Et quand cela serait,
voyons? Aimer mon frre! Pourquoi donc l'aimerais-je? Ah! ah! ah!
est-ce que vous voulez rire?... (Et  mesure qu'il parlait, ses
joues ples s'animaient d'une fbrile rougeur.) Est-ce qu'il
m'aime, lui? Est-ce que vous m'aimez, vous? Est-ce que, except
mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu'il y a
quelqu'un qui m'ait jamais aim? Non, non, je n'aime pas mon
frre, je n'aime que moi, entendez-vous! et je n'empche pas mon
frre d'en faire autant que je fais.

-- Sire, dit Catherine s'animant  son tour, puisque vous me
dcouvrez votre coeur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous
agissez en roi faible, en monarque mal conseill; vous renvoyez
votre second frre, le soutien naturel du trne, et qui est en
tous points digne de vous succder s'il vous advenait malheur,
laissant dans ce cas votre couronne  l'abandon; car, comme vous
le disiez, d'Alenon est jeune, incapable, faible, plus que
faible, lche! ... Et le Barnais se dresse derrire, entendez-
vous?

-- Eh! mort de tous les diables! s'cria Charles, qu'est-ce que me
fait ce qui arrivera quand je n'y serai plus? Le Barnais se
dresse derrire mon frre, dites-vous? Corboeuf! tant mieux! ...
Je disais que je n'aimais personne... je me trompais, j'aime
Henriot; oui, je l'aime, ce bon Henriot: il a l'air franc, la main
tide, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne
touche que des mains glaces. Il est incapable de trahison envers
moi, j'en jurerais. D'ailleurs je lui dois un ddommagement: on
lui a empoisonn sa mre, pauvre garon! des gens de ma famille, 
ce que j'ai entendu dire. D'ailleurs je me porte bien. Mais, si je
tombais malade, je l'appellerais, je ne voudrais pas qu'il me
quittt, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai
je le ferai roi de France et de Navarre... Et, ventre du pape! au
lieu de rire  ma mort, comme feraient mes frres, il pleurerait
ou du moins il ferait semblant de pleurer.

La foudre tombant aux pieds de Catherine l'et moins pouvante
que ces paroles. Elle demeura atterre, regardant Charles d'un
oeil hagard; puis enfin, au bout de quelques secondes:

-- Henri de Navarre! s'cria-t-elle, Henri de Navarre! roi de
France au prjudice de mes enfants! Ah! sainte madone! nous
verrons! C'est donc pour cela que vous voulez loigner mon fils?

-- Votre fils... et que suis-je donc moi? un fils de louve comme
Romulus! s'cria Charles tremblant de colre et l'oeil scintillant
comme s'il se ft allum par places. Votre fils! vous avez raison,
le roi de France n'est pas votre fils lui, le roi de France n'a
pas de frres, le roi de France n'a pas de mre, le roi de France
n'a que des sujets. Le roi de France n'a pas besoin d'avoir des
sentiments, il a des volonts. Il se passera qu'on l'aime, mais il
veut qu'on lui obisse.

-- Sire, vous avez mal interprt mes paroles: j'ai appel mon
fils celui qui allait me quitter. Je l'aime mieux en ce moment
parce que c'est lui qu'en ce moment je crains le plus de perdre.
Est-ce un crime  une mre de dsirer que son enfant ne la quitte
pas?

-- Et moi, je vous dis qu'il vous quittera, je vous dis qu'il
quittera la France, qu'il s'en ira en Pologne, et cela dans deux
jours; et si vous ajoutez une parole ce sera demain; et si vous ne
baissez pas le front, si vous n'teignez pas la menace de vos
yeux, je l'trangle ce soir comme vous vouliez qu'on tranglt
hier l'amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas,
moi, comme nous avons manqu La Mole.

Sous cette premire menace, Catherine baissa le front; mais
presque aussitt elle le releva.

-- Ah! pauvre enfant! dit-elle, ton frre veut te tuer. Eh bien,
soit tranquille, ta mre te dfendra.

-- Ah! l'on me brave! s'cria Charles. Eh bien, par le sang du
Christ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout  l'heure, mais 
l'instant mme. Ah! une arme! une dague! un couteau! ... Ah!

Et Charles, aprs avoir port inutilement les yeux autour de lui
pour chercher ce qu'il demandait, aperut le petit poignard que sa
mre portait  sa ceinture, se jeta dessus, l'arracha de sa gaine
de chagrin incruste d'argent, et bondit hors de la chambre pour
aller frapper Henri d'Anjou partout o il le trouverait. Mais en
arrivant dans le vestibule ses forces surexcites au-del de la
puissance humaine, l'abandonnrent tout  coup: il tendit le
bras, laissa tomber l'arme aigu, qui resta fiche dans le
parquet, jeta un cri lamentable, s'affaissa sur lui-mme et roula
sur le plancher.

En mme temps le sang jaillit en abondance de ses lvres et de son
nez.

-- Jsus! dit-il, on me tue;  moi!  moi!

Catherine, qui l'avait suivi, le vit tomber; elle regarda un
instant impassible et sans bouger; puis rappele  elle, non par
l'amour maternel, mais par la difficult de la situation, elle
ouvrit en criant:

-- Le roi se trouve mal! au secours! au secours!  ce cri un monde
de serviteurs, d'officiers et de courtisans s'empressrent autour
du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s'tait lance,
cartant les spectateurs et relevant Charles ple comme un
cadavre.

-- On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baign de sueur
et de sang.

-- On te tue! mon Charles! s'cria la bonne femme en parcourant
tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu' Catherine
elle-mme; et qui donc cela qui te tue?

Charles poussa un faible soupir et s'vanouit tout  fait.

-- Ah! dit le mdecin Ambroise Par, qu'on avait envoy chercher 
l'instant mme, ah! voil le roi bien malade!

-- Maintenant, de gr ou de force, se dit l'implacable Catherine,
il faudra bien qu'il accorde un dlai.

Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui
attendait avec anxit dans l'oratoire le rsultat de cet
entretien si important pour lui.



X
L'Horoscope


En sortant de l'oratoire, o elle venait d'apprendre  Henri
d'Anjou tout ce qui s'tait pass, Catherine avait trouv Ren
dans sa chambre.

C'tait la premire fois que la reine et l'astrologue se
revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite  sa
boutique du pont Saint-Michel; seulement, la veille, la reine lui
avait crit, et c'tait la rponse  ce billet que Ren lui
apportait en personne.

-- Eh bien, lui demanda la reine, l'avez-vous vu?

-- Oui.

-- Comment va-t-il?

-- Plutt mieux que plus mal.

-- Et peut-il parler?

-- Non, l'pe a travers le larynx.

-- Je vous avais dit en ce cas de le faire crire?

-- J'ai essay, lui-mme a runi toutes ses forces; mais sa main
n'a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s'est
vanoui: la veine jugulaire a t ouverte, et le sang qu'il a
perdu lui a t toutes ses forces.

-- Avez-vous vu ces lettres?

-- Les voici.

Ren tira un papier de sa poche et le prsenta  Catherine, qui le
dplia vivement.

-- Un M et un O, dit-elle... Serait-ce dcidment ce La Mole, et
toute cette comdie de Marguerite ne serait-elle qu'un moyen de
dtourner les soupons?

-- Madame, dit Ren, si j'osais mettre mon opinion dans une
affaire o Votre Majest hsite  former la sienne, je lui dirais
que je crois M. de La Mole trop amoureux pour s'occuper
srieusement de politique.

-- Vous croyez?

-- Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir
avec dvouement le roi, car il n'y a pas de vritable amour sans
jalousie.

-- Et vous le croyez donc tout  fait amoureux?

-- J'en suis sr.

-- Aurait-il eu recours  vous?

-- Oui.

-- Et il vous a demand quelque breuvage, quelque philtre?

-- Non, nous nous en sommes tenus  la figure de cire.

-- Pique au coeur?

-- Pique au coeur.

-- Et cette figure existe toujours?

-- Oui.

-- Elle est chez vous?

-- Elle est chez moi.

-- Il serait curieux, dit Catherine, que ces prparations
cabalistiques eussent rellement l'effet qu'on leur attribue.

-- Votre Majest est plus que moi  mme d'en juger.

-- La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole?

-- Elle l'aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l'a sauv
de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez,
madame, et cependant vous doutez toujours.

-- De quoi?

-- De la science.

-- C'est qu'aussi la science m'a trahie, dit Catherine en
regardant fixement Ren, qui supporta admirablement bien ce
regard.

-- En quelle occasion?

-- Oh! vous savez ce que je veux dire;  moins toutefois que ce
soit le savant et non la science.

-- Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, rpondit le
Florentin.

-- Ren, vos parfums ont-ils perdu leur odeur?

-- Non, madame, quand ils sont employs par moi; mais il est
possible qu'en passant par la main des autres... Catherine sourit
et hocha la tte.

-- Votre opiat a fait merveille, Ren, dit-elle, et madame de
Sauve a les lvres plus fraches et plus vermeilles que jamais.

-- Ce n'est pas mon opiat qu'il faut en fliciter, madame, car la
baronne de Sauve, usant du droit qu'a toute jolie femme d'tre
capricieuse, ne m'a plus reparl de cet opiat, et moi, de mon
ct, aprs la recommandation que m'avait faite Votre Majest,
j'ai jug  propos de ne lui en point envoyer. Les botes sont
donc toutes encore  la maison telles que vous les y avez
laisses, moins une qui a disparu sans que je sache quelle
personne me l'a prise ni ce que cette personne a voulu en faire.

-- C'est bien, Ren, dit Catherine; peut-tre plus tard
reviendrons-nous l-dessus; en attendant, parlons d'autre chose.

-- J'coute, madame.

-- Que faut-il pour apprcier la dure probable de la vie d'une
personne?

-- Savoir d'abord le jour de sa naissance, l'ge qu'elle a, et
sous quel signe elle a vu le jour.

-- Puis ensuite?

-- Avoir de son sang et de ses cheveux.

-- Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous
dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l'ge qu'il a,
le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l'poque probable de
sa mort?

-- Oui,  quelques jours prs.

-- C'est bien. J'ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang.

-- La personne est-elle ne pendant le jour ou pendant la nuit?

--  cinq heures vingt-trois minutes du soir.

-- Soyez demain  cinq heures chez moi, l'exprience doit tre
faite  l'heure prcise de la naissance.

-- C'est bien, dit Catherine, _nous y serons. _Ren salua et
sortit sans paratre avoir remarqu le _nous y serons_, qui
indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne
viendrait pas seule.

Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. 
minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait
rpondu que matre Ambroise Par tait prs de lui, et s'apprtait
 le saigner si la mme agitation nerveuse continuait.

Encore tressaillant dans son sommeil, encore ple du sang qu'il
avait perdu, Charles dormait sur l'paule de sa fidle nourrice,
qui, appuye contre son lit, n'avait point depuis trois heures
chang de position, de peur de troubler le repos de son cher
enfant.

Une lgre cume venait poindre de temps en temps sur les lvres
du malade, et la nourrice l'essuyait avec une fine batiste brode.
Sur le chevet tait un mouchoir tout macul de larges taches de
sang.

Catherine eut un instant l'ide de s'emparer de ce mouchoir, mais
elle pensa que ce sang, ml comme il l'tait  la salive qui
l'avait dtremp, n'aurait peut-tre pas la mme efficacit; elle
demanda  la nourrice si le mdecin n'avait pas saign son fils
comme il lui avait fait dire qu'il le devait faire. La nourrice
rpondit que si, et que la saigne avait t si abondante que
Charles s'tait vanoui deux fois.

La reine mre, qui avait quelque connaissance en mdecine comme
toutes les princesses de cette poque, demanda  voir le sang;
rien n'tait plus facile, le mdecin avait recommand qu'on le
conservt pour en tudier les phnomnes.

Il tait dans une cuvette dans le cabinet  ct de la chambre.
Catherine y passa pour l'examiner, remplit de la rouge liqueur un
petit flacon qu'elle avait apport dans cette intention; puis
rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l'extrmit et
dnonc la profanation qu'elle venait de commettre.

Au moment o elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles
rouvrit les yeux et fut frapp de la vue de sa mre. Alors
rappelant, comme  la suite d'un rve, toutes ses penses
empreintes de rancune:

-- Ah! c'est vous, madame? dit-il. Eh bien, annoncez  votre fils
bien-aim,  votre Henri d'Anjou, que ce sera pour demain.

-- Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous
voudrez. Tranquillisez-vous et dormez.

Charles, comme s'il et cd  ce conseil, ferma effectivement les
yeux; et Catherine qui l'avait donn comme on fait pour consoler
un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derrire elle,
et lorsqu'il eut entendu se refermer la porte, Charles se
redressa, et tout  coup, d'une voix touffe par l'accs dont il
souffrait encore:

-- Mon chancelier! cria-t-il, les sceaux, la cour! ... qu'on me
fasse venir tout cela.

La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tte du roi sur
son paule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme
lorsqu'il tait enfant.

-- Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je
veux travailler ce matin.

Quand Charles parlait ainsi, il fallait obir; et la nourrice
elle-mme, malgr les privilges que son royal nourrisson lui
avait conservs, n'osait aller contre ses commandements. On fit
venir ceux que le roi demandait, et la sance fut fixe, non pas
au lendemain, c'tait chose impossible, mais  cinq jours de l.

Cependant  l'heure convenue, c'est--dire  cinq heures, la reine
mre et le duc d'Anjou se rendaient chez Ren, lequel, prvenu,
comme on le sait, de cette visite, avait tout prpar pour la
sance mystrieuse.

Dans la chambre  droite, c'est--dire dans la chambre aux
sacrifices, rougissait, sur un rchaud ardent, une lame d'acier
destine  reprsenter, par ses capricieuses arabesques, les
vnements de la destine sur laquelle on consultait l'oracle; sur
l'autel tait prpar le livre des sorts, et pendant la nuit, qui
avait t fort claire, Ren avait pu tudier la marche et
l'attitude des constellations.

Henri d'Anjou entra le premier; il avait de faux cheveux; un
masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit dguisait sa
taille. Sa mre vint ensuite; et si elle n'et pas su d'avance que
c'tait son fils qui l'attendait l, elle-mme n'et pu le
reconnatre. Catherine ta son masque; le duc d'Anjou, au
contraire, garda le sien.

-- As-tu fait cette nuit tes observations? demanda Catherine.

-- Oui, madame, dit-il; et la rponse des astres m'a dj appris
le pass. Celui pour qui vous m'interrogez a, comme toutes les
personnes nes sous le signe de l'crevisse, le coeur ardent et
d'une fiert sans exemple. Il est puissant; il a vcu prs d'un
quart de sicle; il a jusqu' prsent obtenu du ciel gloire et
richesse. Est-ce cela, madame?

-- Peut-tre, dit Catherine.

-- Avez-vous les cheveux et le sang?

-- Les voici.

Et Catherine remit au ncromancien une boucle de cheveux d'un
blond fauve et une petite fiole de sang.

Ren prit la fiole, la secoua pour bien runir la fibrine et la
srosit, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de
cette chair coulante, qui bouillonna  l'instant mme et
s'extravasa bientt en dessins fantastiques.

-- Oh! madame, s'cria Ren, je le vois se tordre en d'atroces
douleurs. Entendez-vous comme il gmit, comme il crie  l'aide!
Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui? Voyez-vous
comme, enfin, autour de son lit de mort s'apprtent de grands
combats? Tenez, voici les lances; tenez, voici les pes.

-- Sera-ce long? demanda Catherine palpitante d'une motion
indicible et arrtant la main de Henri d'Anjou, qui, dans son
avide curiosit, se penchait au-dessus du brasier.

Ren s'approcha de l'autel et rpta une prire cabalistique,
mettant  cette action un feu et une conviction qui gonflaient les
veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophtiques
et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques
sur le trpied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort.

Enfin il se releva et annona que tout tait prt, prit d'une main
le flacon encore aux trois quarts plein, et de l'autre la boucle
de cheveux; puis commandant  Catherine d'ouvrir le livre au
hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il
versa sur la lame d'acier tout le sang, et jeta dans le brasier
tous les cheveux, en prononant une phrase cabalistique compose
de mots hbreux auxquels il n'entendait rien lui-mme.

Aussitt le duc d'Anjou et Catherine virent s'tendre sur cette
lame une figure blanche comme celle d'un cadavre envelopp de son
suaire.

Une autre figure, qui semblait celle d'une femme, tait incline
sur la premire.

En mme temps les cheveux s'enflammrent en donnant un seul jet de
feu, clair, rapide, dard comme une langue rouge.

-- Un an! s'cria Ren, un an  peine, et cet homme sera mort, et
une femme pleurera seule sur lui. Mais non, l-bas, au bout de la
lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses
bras.

Catherine regarda son fils, et, toute mre qu'elle tait, sembla
lui demander quelles taient ces deux femmes.

Mais Ren achevait  peine, que la plaque d'acier redevint
blanche; tout s'y tait graduellement effac.

Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d'une voix
dont, malgr toute sa force, elle ne pouvait cacher l'altration,
le distique suivant:

_Ains a peri cil que l'on redoutoit, Plus tt, trop tt, si
prudence n'toit._

Un profond silence rgna quelque temps autour du brasier.

-- Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les
signes de ce mois?

-- Florissant comme toujours, madame.  moins de vaincre le destin
par une lutte de dieu  dieu, l'avenir est bien certainement  cet
homme. Cependant...

-- Cependant, quoi?

-- Une des toiles qui composent sa pliade est reste pendant le
temps de mes observations couverte d'un nuage noir.

-- Ah! s'cria Catherine, un nuage noir... Il y aurait donc
quelque esprance?

-- De qui parlez-vous, madame? demanda le duc d'Anjou. Catherine
emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla  voix
basse. Pendant ce temps Ren s'agenouillait, et  la clart de la
flamme, versant dans sa main une dernire goutte de sang demeure
au fond de la fiole:

-- Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu
sont solides les tmoignages de la science simple que pratiquent
les hommes vulgaires! Pour tout autre que moi, pour un mdecin,
pour un savant, pour matre Ambroise Par lui-mme, voil un sang
si pur, si fcond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu'il
promet de longues annes au corps dont il est sorti; et cependant
toute cette vigueur doit disparatre bientt, toute cette vie doit
s'teindre avant un an!

Catherine et Henri d'Anjou s'taient retourns et coutaient. Les
yeux du prince brillaient  travers son masque.

-- Ah! continua Ren, c'est qu'aux savants ordinaires le prsent
seul appartient; tandis qu' nous appartiennent le pass et
l'avenir.

-- Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez  croire qu'il
mourra avant une anne?

-- Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes
qui un jour reposeront  leur tour dans le cercueil.

-- Cependant vous disiez que le sang tait pur et fcond, vous
disiez que ce sang promettait une longue vie?

-- Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n'est-il
pas possible qu'un accident...

-- Ah! oui, vous entendez, dit Catherine  Henri, un accident...

-- Hlas! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer.

-- Oh! quant  cela, n'y songez plus, c'est chose impossible.
Alors se retournant vers Ren:

-- Merci, dit le jeune homme en dguisant le timbre de sa voix,
merci; prends cette bourse.

-- Venez, _comte_, dit Catherine, donnant  dessein  son fils un
titre qui devait drouter les conjectures de Ren. Et ils
partirent.

-- Oh! ma mre, vous voyez, dit Henri, un accident! ... et si cet
accident-l arrive, je ne serai point l; je serai  quatre cents
lieues de vous...

-- Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils.

-- Oui; mais sait-on si ces gens-l me laisseront revenir? Que ne
puis-je attendre, ma mre! ...

-- Qui sait? dit Catherine; cet accident dont parle Ren n'est-il
pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur?
coutez, rentrez de votre ct, mon enfant; moi, je vais passer
par la petite porte du clotre des Augustines, ma suite m'attend
dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d'irriter
votre frre, si vous le voyez.



XI
Les confidences


La premire chose qu'apprit le duc d'Anjou en arrivant au Louvre,
c'est que l'entre solennelle des ambassadeurs tait fixe au
cinquime jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le
prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le
roi avait commands pour lui.

Pendant qu'il les essayait avec une colre qui mouillait ses yeux
de larmes, Henri de Navarre s'gayait fort d'un magnifique collier
d'meraudes, d'une pe  poigne d'or et d'une bague prcieuse
que Charles lui avait envoys le matin mme.

D'Alenon venait de recevoir une lettre et s'tait renferm dans
sa chambre pour la lire en toute libert.

Quant  Coconnas, il demandait son ami  tous les chos du Louvre.

En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de
ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commenc dans
la matine  concevoir quelque inquitude: il s'tait en
consquence mis  la recherche de son ami, commenant son
investigation par l'htel de la Belle-toile, passant de l'htel
de la Belle-toile  la rue Cloche-Perce, de la rue Cloche-Perce
 la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du
pont Saint-Michel au Louvre.

Cette investigation avait t faite, vis--vis de ceux auxquels
elle s'adressait, d'une faon tantt si originale, tantt si
exigeante, ce qui est facile  concevoir quand on connat le
caractre excentrique de Coconnas, qu'elle avait suscit entre lui
et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini 
la mode de l'poque, c'est--dire sur le terrain. Coconnas avait
mis  ces rencontres la conscience qu'il mettait d'ordinaire  ces
sortes de choses; il avait tu le premier et bless les deux
autres, en disant:

-- Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin!

C'tait au point que le dernier, qui tait le baron de Boissey,
lui avait dit en tombant:

-- Ah! pour l'amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au
moins qu'il savait le grec.

Enfin, le bruit de l'aventure du corridor avait transpir:
Coconnas s'en tait gonfl de douleur, car un instant il avait cru
que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tu son ami, et
l'avaient jet dans quelque oubliette.

Il apprit que d'Alenon avait t de la partie, et passant par-
dessus la majest qui entourait le prince du sang, il l'alla
trouver et lui demanda une explication comme il l'et fait envers
un simple gentilhomme.

D'Alenon eut d'abord bonne envie de mettre  la porte
l'impertinent qui venait lui demander compte de ses actions; mais
Coconnas parlait d'un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient
d'un tel clat, l'aventure des trois duels en moins de vingt-
quatre heures avait plac le Pimontais si haut, qu'il rflchit,
et qu'au lieu de se livrer  son premier mouvement, il rpondit 
son gentilhomme avec un charmant sourire:

-- Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d'avoir reu
sur l'paule une aiguire d'argent, le duc d'Anjou mcontent
d'avoir t coiff avec une compote d'oranges, et le duc de Guise
humili d'avoir t soufflet avec un quartier de sanglier, ont
fait la partie de tuer M. de La Mole; mais un ami de votre ami a
dtourn le coup. La partie a donc manqu, je vous en donne ma
parole de prince.

-- Ah! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un
soufflet de forge, ah! mordi, Monseigneur, voil qui est bien, et
je voudrais connatre cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance.

M. d'Alenon ne rpondit rien, mais sourit plus agrablement
encore qu'il ne l'avait fait; ce qui laissa croire  Coconnas que
cet ami n'tait autre que le prince lui-mme.

-- Eh bien, Monseigneur! reprit-il, puisque vous avez tant fait
que de me dire le commencement de l'histoire, mettez le comble 
vos bonts en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne
l'a pas tu, me dites-vous; voyons! qu'en a-t-on fait? Je suis
courageux, allez! dites, et je sais supporter une mauvaise
nouvelle. On l'a jet dans quelque cul de basse-fosse, n'est-ce
pas? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais
couter mes conseils. D'ailleurs on l'en tirera, mordi! Les
pierres ne sont pas dures pour tout le monde.

D'Alenon hocha la tte.

-- Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c'est que
depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu'on sache o il
est pass.

-- Mordi! s'cria le Pimontais en plissant de nouveau, ft-il
pass en enfer, je saurai o il est.

-- coute, dit d'Alenon qui avait, mais par des motifs bien
diffrents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir o tait La
Mole, je te donnerai un conseil d'ami.

-- Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez.

-- Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu'est
devenu celui que tu pleures.

-- S'il faut que je l'avoue  Votre Altesse, dit Coconnas, j'y
avais dj pens, mais je n'avais point os; car, outre que madame
Marguerite m'impose plus que je ne saurais dire, j'avais peur de
la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m'assure
que La Mole n'est pas mort et que Sa Majest doit savoir o il
est, je vais faire provision de courage et aller la trouver.

-- Va, mon ami, va, dit le duc Franois. Et quand tu auras des
nouvelles, donne-m'en  moi-mme; car je suis en vrit aussi
inquiet que toi. Seulement souviens-toi d'une chose, Coconnas...

-- Laquelle?

-- Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette
imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre.

-- Monseigneur, dit Coconnas, du moment o Votre Altesse me
recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche
ou comme la reine mre.

Bon prince, excellent prince, prince magnanime, murmura Coconnas
en se rendant chez la reine de Navarre.

Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son dsespoir tait
arriv jusqu' elle, et en apprenant par quels exploits ce
dsespoir s'tait signal, elle avait presque pardonn  Coconnas
la faon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la
duchesse de Nevers,  laquelle le Pimontais ne s'tait point
adress  cause d'une grosse brouille existant dj depuis deux ou
trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine
aussitt qu'annonc.

Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il
avait parl  d'Alenon qu'il prouvait toujours en face de la
reine, et qui lui tait bien plus inspir par la supriorit de
l'esprit que par celle du rang; mais Marguerite l'accueillit avec
un sourire qui le rassura tout d'abord.

-- Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou
dites-moi tout au moins ce qu'il est devenu; car sans lui je ne
puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias,
ou Oreste sans Pylade, et ayez piti de mon infortune en faveur
d'un des hros que je viens de vous citer, et dont le coeur, je
vous le jure, ne l'emportait pas en tendresse sur le mien.

Marguerite sourit, et aprs avoir fait promettre le secret 
Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fentre. Quant au lieu
de son sjour, si instantes que fussent les prires du Pimontais,
elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne
satisfaisait qu' demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller  des
aperus diplomatiques de la plus haute sphre. Il en rsulta que
Marguerite vit clairement que le duc d'Alenon tait de moiti
dans le dsir qu'avait son gentilhomme de connatre ce qu'tait
devenu La Mole.

-- Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque
chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri
de Navarre, c'est le seul qui ait le droit de parler; quant  moi,
tout ce que je puis vous dire, c'est que celui que vous cherchez
est vivant: croyez-en ma parole.

-- J'en crois une chose plus certaine encore, madame, rpondit
Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n'ont point pleur.

Puis, croyant qu'il n'y avait rien  ajouter  une phrase qui
avait le double avantage de rendre sa pense et d'exprimer la
haute opinion qu'il avait du mrite de La Mole, Coconnas se retira
en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour
elle personnellement, mais pour savoir d'elle ce qu'il n'avait pu
savoir de Marguerite.

Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l'esprit
secoue le joug aussi vite qu'il lui est possible. L'ide de
quitter Marguerite avait d'abord bris le coeur de La Mole; et
c'tait bien plutt pour sauver la rputation de la reine que pour
prserver sa propre vie qu'il avait consenti  fuir.

Aussi ds le lendemain au soir tait-il revenu  Paris pour revoir
Marguerite  son balcon. Marguerite, de son ct, comme si une
voix secrte lui et appris le retour du jeune homme, avait pass
toute la soire  sa fentre; il en rsulta que tous deux
s'taient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les
jouissances dfendues. Il y a mme plus: l'esprit mlancolique et
romanesque de La Mole trouvait un certain charme  ce contretemps.
Cependant, comme l'amant vritablement pris n'est heureux qu'un
moment, celui pendant lequel il voit ou possde, et souffre
pendant tout le temps de l'absence, La Mole, ardent de revoir
Marguerite, s'occupa d'organiser au plus vite, l'vnement qui
devait la lui rendre, c'est--dire la fuite du roi de Navarre.

Quant  Marguerite, elle se laissait, de son ct, aller au
bonheur d'tre aime avec un dvouement si pur. Souvent elle s'en
voulait de ce qu'elle regardait comme une faiblesse; elle, cet
esprit viril, mprisant les pauvrets de l'amour vulgaire,
insensible aux minuties qui en font pour les mes tendres le plus
doux, le plus dlicat, le plus dsirable de tous les bonheurs,
elle trouvait sa journe sinon heureusement remplie, du moins
heureusement termine, quand vers neuf heures, paraissant  son
balcon vtue d'un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai,
dans l'ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses lvres,
sur son coeur; c'tait alors une toux significative, qui rendait 
l'amant le souvenir de la voix aime. C'tait quelquefois aussi un
billet vigoureusement lanc par une petite main et qui enveloppait
quelque bijou prcieux, mais bien plus prcieux encore pour avoir
appartenu  celle qui l'envoyait que pour la matire qui lui
donnait sa valeur, et qui allait rsonner sur le pav  quelques
pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil  un milan, fondait sur
cette proie, la serrait dans son sein, rpondait par la mme voie,
et Marguerite ne quittait son balcon qu'aprs avoir entendu se
perdre dans la nuit les pas du cheval pouss  toute bride pour
venir, et qui, pour s'loigner, semblait d'une matire aussi
inerte que le fameux colosse qui perdit Troie.

Voil pourquoi la reine n'tait pas inquite du sort de La Mole,
auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent pis, elle
refusait opinitrement tout autre rendez-vous que ces entrevues 
l'espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans
la soire de chacun des jours qui s'coulaient dans l'attente de
la rception des ambassadeurs, rception remise  quelques jours,
comme on l'a vu, par les ordres exprs d'Ambroise Par.

La veille de cette rception, vers neuf heures du soir, comme tout
le monde au Louvre tait proccup des prparatifs du lendemain,
Marguerite ouvrit sa fentre et s'avana sur le balcon; mais 
peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La
Mole, plus press que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec
son adresse accoutume, tomber aux pieds de sa royale matresse.
Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose
de particulier, elle rentra pour la lire.

Le billet, sur le recto de la premire page, renfermait ces mots:

Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L'affaire est
urgente. J'attends.

Et sur le second recto ces mots, que l'on pouvait isoler des
premiers en sparant les deux feuilles:

Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces
baisers que je vous envoie. J'attends.

Marguerite achevait  peine cette seconde partie de la lettre,
qu'elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa rserve
habituelle, frappait  la porte commune, et demandait  Gillonne
s'il pouvait entrer.

La reine divisa aussitt la lettre, mit une des pages dans son
corset, l'autre dans sa poche, courut  la fentre qu'elle ferma,
et s'lanant vers la porte:

-- Entrez, Sire, dit-elle.

Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite et
ferm cette fentre, la commotion en tait arrive jusqu' Henri,
dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette socit
dont il se dfiait si fort, presque acquis l'exquise dlicatesse
o ils sont ports chez l'homme vivant dans l'tat sauvage. Mais
le roi de Navarre n'tait pas un de ces tyrans qui veulent
empcher leurs femmes de prendre l'air et de contempler les
toiles.

Henri tait souriant et gracieux comme d'habitude.

-- Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs
habits de crmonie, je pense  venir changer avec vous quelques
mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les
vtres, n'est-ce pas?

-- Certainement, monsieur, rpondit Marguerite, nos intrts ne
sont-ils pas toujours les mmes?

-- Oui, madame, et c'est pour cela que je voulais vous demander ce
que vous pensez de l'affectation que M. le duc d'Alenon met
depuis quelques jours  me fuir,  ce point que depuis avant-hier
il s'est retir  Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un
moyen de partir seul, car il est peu surveill, soit un moyen de
ne point partir du tout? Votre avis, s'il vous plat, madame? il
sera, je vous l'avoue, d'un grand poids pour affermir le mien.

-- Votre Majest a raison de s'inquiter du silence de mon frre.
J'y ai song aujourd'hui toute la journe, et mon avis est que,
les circonstances ayant chang, il a chang avec elles.

-- C'est--dire, n'est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade,
le duc d'Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fch de demeurer
 Paris pour garder  vue la couronne de France?

-- Justement.

-- Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu'il reste;
seulement cela change tout notre plan; car il me faut, pour partir
seul, trois fois les garanties que j'aurais demandes pour partir
avec votre frre, dont le nom et la prsence dans l'entreprise me
sauvegardaient. Ce qui m'tonne seulement, c'est de ne pas
entendre parler de M. de Mouy. Ce n'est point son habitude de
demeurer ainsi sans bouger. N'en auriez-vous point eu des
nouvelles, madame?

-- Moi, Sire! dit Marguerite tonne; et comment voulez-vous?...

-- Eh! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel; vous avez
bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La
Mole... Ce garon a d aller  Mantes... et quand on y va, on en
peut bien revenir...

-- Ah! voil qui me donne la clef d'une nigme dont je cherchais
vainement le mot, rpondit Marguerite. J'avais laiss la fentre
ouverte, et j'ai trouv, en rentrant, sur mon tapis, une espce de
billet.

-- Voyez-vous cela! dit Henri.

-- Un billet auquel d'abord je n'ai rien compris, et auquel je
n'ai attach aucune importance, continua Marguerite; peut-tre
avais-je tort et vient-il de ce ct-l.

-- C'est possible, dit Henri; j'oserais mme dire que c'est
probable. Peut-on voir ce billet?

-- Certainement, Sire, rpondit Marguerite en remettant au roi
celle des deux feuilles de papier qu'elle avait introduite dans sa
poche.

Le roi jeta les yeux dessus.

-- N'est-ce point l'criture de M. de La Mole? dit-il.

-- Je ne sais, rpondit Marguerite; le caractre m'en a paru
contrefait.

-- N'importe, lisons, dit Henri. Et il lut: Madame, il faut que
je parle au roi de Navarre. L'affaire est urgente. J'attends.

-- Ah! oui-da! ... continua Henri. Voyez-vous, il dit qu'il
attend!

-- Certainement je le vois..., dit Marguerite. Mais que voulez-
vous?

-- Eh! ventre-saint-gris, je veux qu'il vienne.

-- Qu'il vienne! s'cria Marguerite en fixant sur son mari ses
beaux yeux tonns; comment pouvez-vous dire une chose pareille,
Sire? Un homme que le roi a voulu tuer... qui est signal,
menac... qu'il vienne! dites-vous; est-ce que c'est possible?...
Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont t...

-- Obligs de fuir par la fentre... vous voulez dire?

-- Justement, et vous achevez ma pense.

-- Eh bien! mais, s'ils connaissent le chemin de la fentre,
qu'ils reprennent ce chemin, puisqu'ils ne peuvent absolument pas
entrer par la porte. C'est tout simple, cela.

-- Vous croyez? dit Marguerite rougissant de plaisir  l'ide de
se rapprocher de La Mole.

-- J'en suis sr.

-- Mais comment monter? demanda la reine.

-- N'avez-vous donc pas conserv l'chelle de corde que je vous
avais envoye? Ah! je ne reconnatrais point l votre prvoyance
habituelle.

-- Si fait, Sire, dit Marguerite.

-- Alors, c'est parfait, dit Henri.

-- Qu'ordonne donc Votre Majest?

-- Mais c'est tout simple, dit Henri, attachez-la  votre balcon
et la laissez pendre. Si c'est de Mouy qui attend... et je serais
tent de le croire... si c'est de Mouy qui attend et qu'il veuille
monter, il montera, ce digne ami.

Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour clairer
Marguerite dans la recherche qu'elle s'apprtait  faire de
l'chelle; la recherche ne fut pas longue, elle tait enferme
dans une armoire du fameux cabinet.

-- L, c'est cela, dit Henri; maintenant, madame, si ce n'est pas
trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette
chelle au balcon.

-- Pourquoi moi et non pas vous, Sire? dit Marguerite.

-- Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents.
La vue d'un homme effaroucherait peut-tre notre ami, vous
comprenez.

Marguerite sourit et attacha l'chelle.

-- L, dit Henri en restant cach dans l'angle de l'appartement,
montrez-vous bien; maintenant faites voir l'chelle.  merveille;
je suis sr que de Mouy va monter.

En effet, dix minutes aprs, un homme ivre de joie enjamba le
balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui,
demeura quelques secondes hsitant. Mais,  dfaut de Marguerite,
Henri s'avana:

-- Tiens, dit-il gracieusement, ce n'est point de Mouy, c'est
M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole; entrez donc, je vous
prie.

La Mole demeura un instant stupfait.

Peut-tre, s'il et t encore suspendu  son chelle au lieu
d'tre pos le pied ferme sur le balcon, ft-il tomb en arrire.

-- Vous avez dsir parler au roi de Navarre pour affaires
urgentes, dit Marguerite; je l'ai fait prvenir, et le voil.
Henri alla fermer la fentre.

-- Je t'aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune
homme.

-- Eh bien, monsieur, fit Henri en prsentant une chaise  La
Mole, que disons-nous?

-- Nous disons, Sire, rpondit celui-ci, que j'ai quitt
M. de Mouy  la barrire. Il dsire savoir si Maurevel a parl et
si sa prsence dans la chambre de Votre Majest est connue.

-- Pas encore, mais cela ne peut tarder; il faut donc nous hter.

-- Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la
soire, M. d'Alenon est prt  partir, il se trouvera  la porte
Saint-Marcel avec cent cinquante hommes; cinq cents vous
attendront  Fontainebleau: alors vous gagnerez Blois, Angoulme
et Bordeaux.

-- Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour
mon compte, je serai prt, le serez-vous?

Les yeux de La Mole se fixrent sur ceux de Marguerite avec une
profonde anxit.

-- Vous avez ma parole, dit la reine, partout o vous irez, je
vous suis; mais vous le savez, il faut que M. d'Alenon parte en
mme temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il
nous trahit; s'il hsite, ne bougeons pas.

-- Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole?
demanda Henri.

-- Il a d, il y a quelques jours, recevoir une lettre de
M. de Mouy.

-- Ah! ah! dit Henri, et il ne m'a parl de rien!

-- Dfiez-vous, monsieur, dit Marguerite, dfiez-vous.

-- Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir
une rponse  M. de Mouy?

-- Ne vous inquitez de rien, Sire.  droite ou  gauche de Votre
Majest, visible ou invisible, demain, pendant la rception des
ambassadeurs, il sera l: un mot dans le discours de la reine qui
lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s'il doit fuir ou
vous attendre. Si le duc d'Alenon refuse, il ne demande que
quinze jours pour tout rorganiser en votre nom.

-- En vrit, dit Henri, de Mouy est un homme prcieux. Pouvez-
vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame?

-- Rien de plus facile, rpondit Marguerite.

-- Alors, dit Henri, je verrai demain M. d'Alenon; que de Mouy
soit  son poste et comprenne  demi-mot.

-- Il y sera, Sire.

-- Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma
rponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un
serviteur?

-- Orthon est l qui m'attend sur le quai.

-- Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh! non point par la
fentre; c'est bon dans les occasions extrmes. Vous pourriez tre
vu, et comme on ne saurait pas que c'est pour moi que vous vous
exposez ainsi, vous compromettriez la reine.

-- Mais par o, Sire?

-- Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez
sortir avec moi, qui ai le mot d'ordre. Vous avez votre manteau,
j'ai le mien; nous nous envelopperons tous deux, et nous
traverserons le guichet sans difficult. D'ailleurs, je serai aise
de donner quelques ordres particuliers  Orthon. Attendez ici, je
vais voir s'il n'y a personne dans les corridors.

Henri, de l'air du monde le plus naturel, sortit pour aller
explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine.

-- Oh! quand vous reverrai-je? dit La Mole.

-- Demain soir si nous fuyons: un de ces soirs, dans la maison de
la rue Cloche-Perce, si nous ne fuyons pas.

-- Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir,
il n'y a personne. La Mole s'inclina respectueusement devant la
reine.

-- Donnez-lui votre main  baiser, madame, dit Henri; monsieur de
La Mole n'est pas un serviteur ordinaire. Marguerite obit.

--  propos, dit Henri, serrez l'chelle de corde avec soin; c'est
un meuble prcieux pour des conspirateurs; et, au moment o l'on
s'y attend le moins, on peut avoir besoin de s'en servir. Venez,
monsieur de la Mole, venez.



XII
Les ambassadeurs


Le lendemain toute la population de Paris s'tait porte vers le
faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait t dcid que les
ambassadeurs polonais feraient leur entre. Une haie de Suisses
contenait la foule, et des dtachements de cavaliers protgeaient
la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se
portaient au-devant du cortge.

Bientt parut,  la hauteur de l'abbaye Saint-Antoine, une troupe
de cavaliers vtus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des
manteaux fourrs, et tenant  la main des sabres larges et
recourbs comme les cimeterres des Turcs.

Les officiers marchaient sur le flanc des lignes.

Derrire cette premire troupe en venait une seconde quipe avec
un luxe tout  fait oriental. Elle prcdait les ambassadeurs,
qui, au nombre de quatre, reprsentaient magnifiquement le plus
mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe sicle.

L'un de ces ambassadeurs tait l'vque de Cracovie. Il portait un
costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais blouissant d'or et
de pierreries. Son cheval blanc  longs crins flottants et au pas
relev semblait souffler le feu par ses naseaux; personne n'aurait
pens que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues
chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus
presque impraticables.

Prs de l'vque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si
rapproch de la couronne qu'il avait la richesse d'un roi comme il
en avait l'orgueil.

Aprs les deux ambassadeurs principaux, qu'accompagnaient deux
autres palatins de haute naissance, venait une quantit de
seigneurs polonais dont les chevaux, harnachs de soie, d'or et de
pierreries, excitrent la bruyante approbation du peuple. En
effet, les cavaliers franais, malgr la richesse de leurs
quipages, taient compltement clipss par ces nouveaux venus,
qu'ils appelaient ddaigneusement des barbares.

Jusqu'au dernier moment, Catherine avait espr que la rception
serait remise encore et que la dcision du roi cderait  sa
faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu,
lorsqu'elle vit Charles, ple comme un spectre, revtir le
splendide manteau royal, elle comprit qu'il fallait plier en
apparence sous cette volont de fer, et elle commena de croire
que le plus sr parti pour Henri d'Anjou tait l'exil magnifique
auquel il tait condamn.

Charles,  part les quelques mots qu'il avait prononcs lorsqu'il
avait rouvert les yeux, au moment o sa mre sortait du cabinet,
n'avait point parl  Catherine depuis la scne qui avait amen la
crise  laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le
Louvre, savait qu'il y avait eu une altercation terrible entre eux
sans connatre la cause de cette altercation, et les plus hardis
tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent
les oiseaux devant le calme menaant qui prcde l'orage.

Cependant tout s'tait prpar au Louvre, non pas comme pour une
fte, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre crmonie.
L'obissance de chacun avait t morne ou passive. On savait que
Catherine avait presque trembl, et tout le monde tremblait.

La grande salle de rception du palais avait t prpare, et
comme ces sortes de sances taient ordinairement publiques, les
gardes et les sentinelles avaient reu l'ordre de laisser entrer,
avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours
pourraient contenir de populaire.

Quant  Paris, son aspect tait toujours celui que prsente la
grande ville en pareille circonstance: c'est--dire empressement
et curiosit. Seulement quiconque et bien considr ce jour-l la
population de la capitale, et reconnu parmi les groupes composs
de ces honntes figures de bourgeois navement bantes, bon nombre
d'hommes envelopps dans de grands manteaux, se rpondant les uns
aux autres par des coups d'oeil, des signes de la main quand ils
taient  distance, et changeant  voix basse quelques mots
rapides et significatifs toutes les fois qu'ils se rapprochaient.
Ces hommes, au reste, paraissaient fort proccups du cortge, le
suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d'un
vnrable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgr
sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte
activit. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens,
soit qu'il ft aid par les efforts de ses compagnons, parvint 
se glisser des premiers dans le Louvre, et, grce  la
complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu
catholique malgr sa conversion, trouva moyen de se placer
derrire les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri
de Navarre.

Henri prvenu par La Mole que de Mouy devait, sous un dguisement
quelconque, assister  la sance, jetait les yeux de tous cts.
Enfin ses regards rencontrrent ceux du vieillard et ne le
quittrent plus: un signe de De Mouy avait fix tous les doutes du
roi de Navarre. Car de Mouy tait si bien dguis que Henri lui-
mme avait dout que ce vieillard  barbe blanche pt tre le mme
que cet intrpide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six
jours auparavant, une si rude dfense.

Un mot de Henri, prononc  l'oreille de Marguerite, fixa les
regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux
s'garrent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La
Mole, mais inutilement.

La Mole n'y tait pas.

Les discours commencrent. Le premier fut au roi. Lasco lui
demandait, au nom de la dite, son assentiment  ce que la
couronne de Pologne ft offerte  un prince de la maison de
France.

Charles rpondit par une adhsion courte et prcise, prsentant le
duc d'Anjou, son frre, du courage duquel il fit un grand loge
aux envoys polonais. Il parlait en franais; un interprte
traduisait sa rponse aprs chaque priode. Et pendant que
l'interprte parlait  son tour, on pouvait voir le roi approcher
de sa bouche un mouchoir qui,  chaque fois, s'en loignait teint
de sang.

Quand la rponse de Charles fut termine, Lasco se tourna vers le
duc d'Anjou, s'inclina et commena un discours latin dans lequel
il lui offrait le trne au nom de la nation polonaise.

Le duc rpondit dans la mme langue, et d'une voix dont il
cherchait en vain  contenir l'motion, qu'il acceptait avec
reconnaissance l'honneur qui lui tait dcern. Pendant tout le
temps qu'il parla, Charles resta debout, les lvres serres,
l'oeil fix sur lui, immobile et menaant comme l'oeil d'un aigle.

Quand le duc d'Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des
Jagellons pose sur un coussin de velours rouge, et tandis que
deux seigneurs polonais revtaient le duc d'Anjou du manteau
royal, il dposa la couronne entre les mains de Charles.

Charles fit un signe  son frre. Le duc d'Anjou vint
s'agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui
posa la couronne sur la tte: alors les deux rois changrent un
des plus haineux baisers que se soient jamais donns deux frres.

Aussitt un hraut cria:

Alexandre-douard-Henri de France, duc d'Anjou, vient d'tre
couronn roi de Pologne. Vive le roi de Pologne!

Toute l'assemble rpta d'un seul cri:

-- Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite.
Le discours de la belle reine avait t gard pour le dernier. Or,
comme c'tait une galanterie qui lui avait t accorde pour faire
briller son beau gnie, comme on disait alors, chacun porta une
grande attention  la rponse, qui devait tre en latin. Nous
avons vu que Marguerite l'avait compose elle-mme.

Le discours de Lasco fut plutt un loge qu'un discours. Il avait
cd, tout Sarmate qu'il tait,  l'admiration qu'inspirait  tous
la belle reine de Navarre; et empruntant la langue  Ovide, mais
le style  Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la
plus profonde nuit, ils n'auraient su, lui et ses compagnons,
comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils
n'avaient eu deux toiles pour les guider; toiles qui devenaient
de plus en plus brillantes  mesure qu'ils approchaient de la
France, et qu'ils reconnaissaient maintenant n'tre autre chose
que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de
l'vangile au Coran, de la Syrie  l'Arabie Ptre, de Nazareth 
La Mecque, il termina en disant qu'il tait tout prt  faire ce
que faisaient les sectateurs ardents du Prophte, qui, une fois
qu'ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se
crevaient les yeux, jugeant qu'aprs avoir joui d'une si belle vue
rien dans ce monde ne valait plus la peine d'tre admir.

Ce discours fut couvert d'applaudissements de la part de ceux qui
parlaient latin, parce qu'ils partageaient l'opinion de l'orateur;
de la part de ceux qui ne l'entendaient point, parce qu'ils
voulaient avoir l'air de l'entendre.

Marguerite fit d'abord une gracieuse rvrence au galant Sarmate;
puis, tout en rpondant  l'ambassadeur, fixant les yeux sur de
Mouy, elle commena en ces termes:

_Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et
conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris
sed etiam amici orbitas.__[4]_

Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s'adressant  de Mouy,
pouvaient s'adresser  Henri d'Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il
en signe de reconnaissance.

Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours
qui lui avait t communiqu quelques jours auparavant; mais il
n'attachait point grande importance aux paroles de Marguerite,
qu'il savait tre un discours de simple courtoisie. D'ailleurs, il
comprenait fort mal le latin.

Marguerite continua:

_Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. __Sed
idem fatum que nunc sine ull mor Luteti cedere juberis, hac in
urbe detinet. Proficiscere ergo, frater; proficiscere, amice;
proficiscere sine nobis; proficiscentem sequentur spes et
desideria nostra_.[5]

On devine aisment que de Mouy coutait avec une attention
profonde ces paroles, qui, adresses aux ambassadeurs, taient
prononces pour lui seul. Henri avait bien dj deux ou trois fois
tourn la tte ngativement sur les paules, pour faire comprendre
au jeune huguenot que d'Alenon avait refus; mais ce geste, qui
pouvait tre un effet du hasard, et paru insuffisant  de Mouy,
si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or,
tandis qu'il regardait Marguerite et l'coutait de toute son me,
ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris,
frapprent Catherine, qui tressaillit comme  une commotion
lectrique, et qui ne dtourna plus son regard de ce ct de la
salle.

-- Voil une figure trange, murmura-t-elle tout en continuant de
composer son visage selon les lois du crmonial. Qui donc est cet
homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur
ct Marguerite et Henri regardent si attentivement?

Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, 
partir de ce moment, rpondait aux politesses de l'envoy
polonais, tandis que Catherine se creusait la tte, cherchant quel
pouvait tre le nom de ce beau vieillard, lorsque le matre des
crmonies, s'approchant d'elle par derrire, lui remit un sachet
de satin parfum contenant un papier pli en quatre. Elle ouvrit
le sachet, tira le papier, et lut ces mots:

Maurevel,  l'aide d'un cordial que je viens de lui donner, a
enfin repris quelque force, et est parvenu  crire le nom de
l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet
homme, c'est M. de Mouy.

-- De Mouy! pensa la reine; eh bien, j'en avais le pressentiment.
Mais ce vieillard... Eh! _cospetto! ..._ ce vieillard, c'est...

Catherine demeura l'oeil fixe, la bouche bante. Puis, se penchant
 l'oreille du capitaine des gardes qui se tenait  son ct:

-- Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans
affectation; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce
moment. Derrire lui... c'est cela... voyez-vous un vieillard 
barbe blanche, en habit de velours noir?

-- Oui, madame, rpondit le capitaine.

-- Bon, ne le perdez pas de vue.

-- Celui auquel le roi de Navarre fait un signe?

-- Justement. Placez-vous  la porte du Louvre avec dix hommes,
et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi  dner. S'il
vous suit, conduisez-le dans une chambre o vous le retiendrez
prisonnier. S'il vous rsiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez!
allez!

Heureusement Henri, fort peu occup du discours de Marguerite,
avait l'oeil arrt sur Catherine, et n'avait point perdu une
seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine
mre fixs avec un si grand acharnement sur de Mouy, il
s'inquita; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes,
il comprit tout.

Ce fut en ce moment qu'il fit le geste qu'avait surpris
M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire:
Vous tes dcouvert, sauvez-vous  l'instant mme.

De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du
discours de Marguerite qui lui tait adress. Il ne se le fit pas
dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut.

Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu'il eut vu M. de Nancey
revenir  Catherine, et qu'il eut compris  la contraction du
visage de la reine mre que celui-ci lui annonait qu'il tait
arriv trop tard. L'audience tait finie. Marguerite changeait
encore quelques paroles non officielles avec Lasco.

Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuy sur l'paule
d'Ambroise Par, qui ne le quittait pas depuis l'accident qui lui
tait arriv.

Catherine, ple de colre, et Henri, muet de douleur, le
suivirent.

Quant au duc d'Alenon, il s'tait compltement effac pendant la
crmonie; et pas une fois le regard de Charles qui ne s'tait pas
cart un instant du duc d'Anjou, ne s'tait fix sur lui.

Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mre,
enlev par ces barbares du Nord, il tait semblable  Ante, ce
fils de la Terre, qui perdait ses forces, soulev dans les bras
d'Hercule. Une fois hors de la frontire, le duc d'Anjou se
regardait comme  tout jamais exclu du trne de France.

Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mre qu'il se
retira.

Il la trouva non moins sombre et non moins proccupe que lui-
mme, car elle songeait  cette tte fine et moqueuse qu'elle
n'avait point perdue de vue pendant la crmonie,  ce Barnais
auquel la destine semblait faire place en balayant autour de lui
les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles.

En voyant son fils bien-aim ple sous sa couronne, bris sous son
manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication,
ses belles mains, qu'il tenait d'elle, Catherine se leva et alla 
lui.

-- Oh! ma mre, s'cria le roi de Pologne, me voil condamn 
mourir dans l'exil!

-- Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prdiction
de Ren? Soyez tranquille, vous n'y demeurerez pas longtemps.

-- Ma mre, je vous en conjure, dit le duc d'Anjou, au premier
bruit, au premier soupon que la couronne de France peut tre
vacante, prvenez-moi...

-- Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine; jusqu'au jour que
nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon curie un
cheval sell, et dans mon antichambre un courrier prt  partir
pour la Pologne.



XIII
Oreste et Pylade


Henri d'Anjou parti, on et dit que la paix et le bonheur taient
revenus s'asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille
d'Atrides.

Charles, oubliant sa mlancolie, reprenait sa vigoureuse sant,
chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours o il
ne pouvait chasser; ne lui reprochant qu'une chose, son apathie
pour la chasse au vol, et disant qu'il serait un prince parfait
s'il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets
comme il savait dresser braques et courants.

Catherine tait redevenue bonne mre: douce  Charles et 
d'Alenon, caressante  Henri et  Marguerite, gracieuse  madame
de Nevers et  madame de Sauve; et, sous prtexte que c'tait en
accomplissant un ordre d'elle qu'il avait t bless, elle avait
pouss la bont d'me jusqu' aller voir deux fois Maurevel
convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie.

Marguerite continuait ses amours  l'espagnole.

Tous les soirs elle ouvrait sa fentre et correspondait avec La
Mole par gestes et par crit; et dans chacune de ses lettres le
jeune homme rappelait  sa belle reine qu'elle lui avait promis
quelques instants, en rcompense de son exil, rue Cloche-Perce.

Une seule personne au monde tait seule et dpareille dans le
Louvre redevenu si calme et si paisible.

Cette personne, c'tait notre ami le comte Annibal de Coconnas.

Certes, c'tait quelque chose que de savoir La Mole vivant;
c'tait beaucoup que d'tre toujours le prfr de madame de
Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes.
Mais tout le bonheur de ce tte--tte que la belle duchesse lui
accordait, tout le repos d'esprit donn par Marguerite  Coconnas
sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du
Pimontais une heure passe avec La Mole chez l'ami La Hurire
devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses dvergondes
faites dans tous ces endroits de Paris o un honnte gentilhomme
pouvait attraper des accrocs  sa peau,  sa bourse ou  son
habit.

Madame de Nevers, il faut l'avouer  la honte de l'humanit,
supportait impatiemment cette rivalit de La Mole. Ce n'est point
qu'elle dtestt le Provenal, au contraire: entrane par cet
instinct irrsistible qui porte toute femme  tre coquette malgr
elle avec l'amant d'une autre femme, surtout quand cette femme est
son amie, elle n'avait point pargn  La Mole les clairs de ses
yeux d'meraude, et Coconnas et pu envier les franches poignes
de main et les frais d'amabilit faits par la duchesse en faveur
de son ami pendant ces jours de caprice, o l'astre du Pimontais
semblait plir dans le ciel de sa belle matresse; mais Coconnas,
qui et gorg quinze personnes pour un seul clin d'oeil de sa
dame, tait si peu jaloux de La Mole qu'il lui avait souvent fait
 l'oreille,  la suite de ces inconsquences de la duchesse,
certaines offres qui avaient fait rougir le Provenal.

Il rsulte de cet tat de choses que Henriette, que l'absence de
La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la
compagnie de Coconnas, c'est--dire de son intarissable gaiet et
de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver
Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers oblig, sans
lequel l'esprit et le coeur de Coconnas allaient s'vaporant de
jour en jour.

Marguerite, toujours compatissante et d'ailleurs presse par les
prires de La Mole et les dsirs de son propre coeur, donna
rendez-vous pour le lendemain  Henriette dans la maison aux deux
portes, afin d'y traiter  fond ces matires dans une conversation
que personne ne pourrait interrompre.

Coconnas reut d'assez mauvaise grce le billet de Henriette qui
le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s'en
achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, o il trouva
Henriette dj courrouce d'tre arrive la premire.

-- Fi! monsieur, dit-elle, que c'est mal appris de faire attendre
ainsi... je ne dirai pas une princesse, mais une femme!

-- Oh! attendre, dit Coconnas, voil bien un mot  vous, par
exemple! je parie au contraire que nous sommes en avance.

-- Moi, oui.

-- Bah! moi aussi; il est tout au plus dix heures, je parie.

-- Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie.

-- Aussi tais-je parti du Louvre  neuf heures, car je suis de
service prs de M. le duc d'Alenon, soit dit en passant; ce qui
fait que je serai oblig de vous quitter dans une heure.

-- Ce qui vous enchante?

-- Non, ma foi! attendu que M. d'Alenon est un matre fort
maussade et fort quinteux; et, que pour tre querell, j'aime
mieux l'tre par de jolies lvres comme les vtres que par une
bouche de travers comme la sienne.

-- Allons! dit la duchesse, voil qui est un peu mieux
cependant... Vous disiez donc que vous tiez sorti  neuf heures
du Louvre?

-- Oh! mon Dieu, oui, dans l'intention de venir droit ici, quand,
au coin de la rue de Grenelle, j'aperois un homme qui ressemble 
La Mole.

-- Bon! encore La Mole.

-- Toujours, avec ou sans permission.

-- Brutal!

-- Bon! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries.

-- Non, mais finissez-en avec vos rcits.

-- Ce n'est pas moi qui demande  les faire, c'est vous qui me
demandez pourquoi je suis en retard.

-- Sans doute; est-ce  moi d'arriver la premire?

-- Eh! vous n'avez personne  chercher, vous.

-- Vous tes assommant, mon cher; mais continuez. Enfin, au coin
de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble  La
Mole... Mais qu'avez-vous donc  votre pourpoint? du sang!

-- Bon! en voil encore un qui m'aura clabouss en tombant.

-- Vous vous tes battu?

-- Je le crois bien.

-- Pour votre La Mole?

-- Pour qui voulez-vous que je me batte? pour une femme?

-- Merci!

-- Je le suis donc, cet homme qui avait l'impudence d'emprunter
des airs de mon ami. Je le rejoins  la rue Coquillire, je le
devance, je le regarde sous le nez  la lueur d'une boutique. Ce
n'tait pas lui.

-- Bon! c'tait bien fait.

-- Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous tes
un fat de vous permettre de ressembler de loin  mon ami M. de La
Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de prs on voit
bien que vous n'tes qu'un truand. Sur ce, il a mis l'pe  la
main et moi aussi.  la troisime passe, voyez le mal appris! il
est tomb en m'claboussant.

-- Et lui avez-vous port secours, au moins?

-- J'allais le faire quand est pass un cavalier. Ah! cette fois,
duchesse, je suis sr que c'tait La Mole. Malheureusement le
cheval courait au galop. Je me suis mis  courir aprs le cheval,
et les gens qui s'taient rassembls pour me voir battre,  courir
derrire moi. Or, comme on et pu me prendre pour un voleur, suivi
que j'tais de toute cette canaille qui hurlait aprs mes
chausses, j'ai t oblig de me retourner pour la mettre en fuite,
ce qui m'a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le
cavalier avait disparu. Je me suis mis  sa poursuite, je me suis
inform, j'ai demand, donn la couleur du cheval; mais, baste!
inutile: personne ne l'avait remarqu. Enfin, de guerre lasse, je
suis venu ici.

-- De guerre lasse! dit la duchesse; comme c'est obligeant!

-- coutez, chre amie, dit Coconnas en se renversant
nonchalamment dans un fauteuil, vous m'allez encore perscuter 
l'endroit de ce pauvre La Mole; eh bien! vous aurez tort: car
enfin, l'amiti, voyez-vous... Je voudrais avoir son esprit ou sa
science,  ce pauvre ami; je trouverais quelque comparaison qui
vous ferait palper ma pense... L'amiti, voyez-vous, c'est une
toile, tandis que l'amour... l'amour... eh bien, je la tiens, la
comparaison... l'amour n'est qu'une bougie. Vous me direz qu'il y
en a de plusieurs espces...

-- D'amours?

-- Non! de bougies, et que dans ces espces il y en a de
prfrables: la rose, par exemple... va pour la rose... c'est la
meilleure; mais, toute rose qu'elle est, la bougie s'use, tandis
que l'toile brille toujours.  cela vous me rpondrez que quand
la bougie est use on en met une autre dans le flambeau.

-- Monsieur de Coconnas, vous tes un fat.

-- L!

-- Monsieur de Coconnas, vous tes un impertinent.

-- L! l!

-- Monsieur de Coconnas, vous tes un drle.

-- Madame, je vous prviens que vous allez me faire regretter
trois fois plus La Mole.

-- Vous ne m'aimez plus.

-- Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous
idoltre. Mais je puis vous aimer, vous chrir, vous idoltrer,
et, dans mes moments perdus, faire l'loge de mon ami.

-- Vous appelez vos moments perdus ceux o vous tes prs de moi,
alors?

-- Que voulez-vous! ce pauvre La Mole, il est sans cesse prsent 
ma pense.

-- Vous me le prfrez, c'est indigne! Tenez, Annibal! je vous
dteste. Osez tre franc, dites-moi que vous me le prfrez.
Annibal, je vous prviens que si vous me prfrez quelque chose au
monde...

-- Henriette, la plus belle des duchesses! pour votre
tranquillit, croyez-moi, ne me faites point de questions
indiscrtes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j'aime
La Mole plus que tous les hommes.

-- Bien rpondu, dit soudain une voix trangre. Et une tapisserie
de damas souleve devant un grand panneau, qui, en glissant dans
l'paisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les
deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette
porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure dore.

-- La Mole! cria Coconnas sans faire attention  Marguerite et
sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu'elle lui
avait mnage; La Mole, mon ami, mon cher La Mole!

Et il s'lana dans les bras de son ami, renversant le fauteuil
sur lequel il tait assis et la table qui se trouvait sur son
chemin.

La Mole lui rendit avec effusion ses accolades; mais tout en les
lui rendant:

-- Pardonnez-moi, madame, dit-il en s'adressant  la duchesse de
Nevers, si mon nom prononc entre vous a pu quelquefois troubler
votre charmant mnage: certes, ajouta-t-il en jetant un regard
d'indicible tendresse  Marguerite, il n'a pas tenu  moi que je
vous revisse plus tt.

-- Tu vois, dit  son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j'ai
tenu parole: le voici.

-- Est-ce donc aux seules prires de madame la duchesse que je
dois ce bonheur? demanda La Mole.

--  ses seules prires, rpondit Marguerite. Puis se tournant
vers La Mole:

-- La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un
mot de ce que je dis.

Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serr son ami
contre son coeur, qui avait tourn vingt fois autour de lui, qui
avait approch un candlabre de son visage pour le regarder tout 
son aise, alla s'agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de
sa robe.

-- Ah! c'est heureux, dit la duchesse de Nevers: vous allez me
trouver supportable  prsent.

-- Mordi! s'cria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours,
adorable; seulement je vous le dirai de meilleur coeur, et puiss-
je avoir l une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres
barbares hyperborens, pour leur faire confesser que vous tes la
reine des belles.

-- Eh! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame
Marguerite donc?...

-- Oh! je ne m'en ddis pas, s'cria Coconnas avec cet accent
demi-bouffon qui n'appartenait qu' lui, madame Henriette est la
reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines.

Mais, quoi qu'il pt dire ou faire, le Pimontais, tout entier au
bonheur d'avoir retrouv son cher La Mole, n'avait d'yeux que pour
lui.

-- Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et
laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble; ils ont
mille choses  se dire qui viendraient se mettre en travers de
notre conversation. C'est dur pour nous, mais c'est le seul remde
qui puisse, je vous en prviens, rendre l'entire sant 
M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine! puisque j'ai la
sottise d'aimer cette vilaine tte-l, comme dit son ami La Mole.

Marguerite glissa quelques mots  l'oreille de La Mole, qui, si
dsireux qu'il ft de revoir son ami, aurait bien voulu que la
tendresse de Coconnas ft moins exigeante... Pendant ce temps
Coconnas essayait,  force de protestations, de ramener un franc
sourire et une douce parole sur les lvres de Henriette, rsultat
auquel il arriva facilement.

Alors les deux femmes passrent dans la chambre  ct, o les
attendait le souper.

Les deux amis demeurrent seuls.

Les premiers dtails, on le comprend bien, que demanda Coconnas 
son ami, furent ceux de la fatale soire qui avait failli lui
coter la vie.  mesure que La Mole avanait dans sa narration, le
Pimontais, qui sur ce point cependant, on le sait, n'tait pas
facile  mouvoir, frissonnait de tous ses membres.

-- Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs
comme tu l'as fait, et de me donner les inquitudes que tu m'as
donnes, ne t'es-tu point rfugi prs de notre matre? Le duc,
qui t'avait dfendu, t'aurait cach. J'eusse vcu prs de toi, et
ma tristesse, quoique feinte, n'en et pas moins abus les niais
de la cour.

-- Notre matre! dit La Mole  voix basse, le duc d'Alenon?

-- Oui. D'aprs ce qu'il m'a dit, j'ai d croire que c'est  lui
que tu dois la vie.

-- Je dois la vie au roi de Navarre, rpondit La Mole.

-- Oh! oh! fit Coconnas, en es-tu sr?

--  n'en point douter.

-- Ah! le bon, l'excellent roi! Mais le duc d'Alenon, que
faisait-il, lui, dans tout cela?

-- Il tenait la corde pour m'trangler.

-- Mordi! s'cria Coconnas, es-tu sr de ce que tu dis, La Mole?
Comment! ce prince ple, ce roquet, ce piteux, trangler mon ami!
Ah! mordi! ds demain je veux lui dire ce que je pense de cette
action.

-- Es-tu fou?

-- C'est vrai, il recommencerait... Mais qu'importe? cela ne se
passera point ainsi.

-- Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tche de ne pas oublier
que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de
service ce soir.

-- Je m'en soucie bien de son service! Ah! bon, qu'il compte l-
dessus! Mon service! Moi, servir un homme qui a tenu la corde! ...
Tu plaisantes! ... Non! ... C'est providentiel: il est dit que je
devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici.

-- Mais malheureux, rflchis donc, tu n'es pas ivre.

-- Heureusement; car si je l'tais, je mettrais le feu au Louvre.

-- Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne l-
bas. Le service est chose sacre.

-- Retournes-tu avec moi?

-- Impossible.

-- Penserait-on encore  te tuer?

-- Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu'il y ait
contre moi un complot arrt, une rsolution suivie. Dans un
moment de caprice, on a voulu me tuer, et c'est tout: les princes
taient en gaiet ce soir-l.

-- Que fais-tu, alors?

-- Moi, rien: j'erre, je me promne.

-- Eh bien, je me promnerai comme toi, j'errerai avec toi. C'est
un charmant tat. Puis, si l'on t'attaque, nous serons deux, et
nous leur donnerons du fil  retordre. Ah! qu'il vienne, ton
insecte de duc! je le cloue comme un papillon  la muraille!

-- Mais demande-lui un cong, au moins!

-- Oui, dfinitif.

-- Prviens-le que tu le quittes, en ce cas.

-- Rien de plus juste. J'y consens. Je vais lui crire.

-- Lui crire, c'est bien leste, Coconnas,  un prince du sang!

-- Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, s'cria
Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je
m'amuse aux choses de l'tiquette!

-- Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n'aura plus
besoin du prince, ni de personne; car s'il veut venir avec nous,
nous l'emmnerons.

Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son
ami, et tout couramment composa le morceau d'loquence que l'on va
lire.

Monseigneur, Il n'est pas que Votre Altesse, verse dans les
auteurs de l'Antiquit comme elle l'est, ne connaisse l'histoire
touchante d'Oreste et de Pylade, qui taient deux hros fameux par
leurs malheurs et par leur amiti. Mon ami La Mole n'est pas moins
malheureux qu'Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que
Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui
rclament mon aide. Il est donc impossible que je me spare de
lui. Ce qui fait que, sauf l'approbation de Votre Altesse, je
prends un petit cong, dtermin que je suis de m'attacher  sa
fortune, quelque part qu'elle me conduise: c'est dire  Votre
Altesse combien est grande la violence qui m'arrache de son
service, en raison de quoi je ne dsespre pas d'obtenir son
pardon, et j'ose continuer de me dire avec respect, De Votre
Altesse royale, Monseigneur, Le trs humble et trs obissant
ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, ami insparable de M. de La Mole.

Ce chef-d'oeuvre termin, Coconnas le lut  haute voix  La Mole
qui haussa les paules.

-- Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Coconnas, qui n'avait pas vu le
mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir.

-- Je dis, rpondit La Mole, que M. d'Alenon va se moquer de
nous.

-- De nous?

-- Conjointement.

-- Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous trangler
sparment.

-- Bah! dit La Mole en riant, l'un n'empchera peut-tre point
l'autre.

-- Eh bien, tant pis! arrive qu'arrive, j'envoie la lettre demain
matin. O allons-nous coucher en sortant d'ici?

-- Chez matre La Hurire. Tu sais, dans cette petite chambre o
tu voulais me daguer quand nous n'tions pas encore Oreste et
Pylade?

-- Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hte. En ce
moment le panneau s'ouvrit.

-- Eh bien, demandrent ensemble les deux princesses, o sont
Oreste et Pylade?

-- Mordi! madame, rpondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de
faim et d'amour.

Ce fut effectivement matre La Hurire qui, le lendemain  neuf
heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de matre
Annibal de Coconnas.



XIV
Orthon


Henri, mme aprs le refus du duc d'Alenon qui remettait tout en
question, jusqu' son existence, tait devenu, s'il tait
possible, encore plus grand ami du prince qu'il ne l'tait
auparavant.

Catherine conclut de cette intimit que les deux princes non
seulement s'entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle
interrogea l-dessus Marguerite; mais Marguerite tait sa digne
fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent tait
d'viter une explication scabreuse, se garda si bien des questions
de sa mre, qu'aprs avoir rpondu  toutes, elle la laissa plus
embarrasse qu'auparavant.

La Florentine n'eut donc plus pour la conduire que cet instinct
intrigant qu'elle avait apport de la Toscane, le plus intrigant
des petits tats de cette poque, et ce sentiment de haine qu'elle
avait puis  la cour de France, qui tait la cour la plus divise
d'intrts et d'opinions de ce temps.

Elle comprit d'abord qu'une partie de la force du Barnais lui
venait de son alliance avec le duc d'Alenon, et elle rsolut de
l'isoler.

Du jour o elle eut pris cette rsolution, elle entoura son fils
avec la patience et le talent du pcheur, qui, lorsqu'il a laiss
tomber les plombs loin du poisson, les trane insensiblement
jusqu' ce que de tous cts ils aient envelopp sa proie.

Le duc Franois s'aperut de ce redoublement de caresses, et de
son ct fit un pas vers sa mre. Quant  Henri, il feignit de ne
rien voir, et surveilla son alli de plus prs qu'il ne l'avait
fait encore.

Chacun attendait un vnement.

Or, tandis que chacun tait dans l'attente de cet vnement,
certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le
soleil s'tait lev rose et distillant cette tide chaleur et ce
doux parfum qui annonce un beau jour, un homme ple, appuy sur un
bton et marchant pniblement, sortit d'une petite maison sise
derrire l'Arsenal et s'achemina par la rue du Petit-Musc.

Vers la porte Saint-Antoine, et aprs avoir long cette promenade
qui tournait comme une prairie marcageuse autour des fosss de la
Bastille, il laissa le grand boulevard  sa gauche et entra dans
le jardin de l'Arbalte, dont le concierge le reut avec de
grandes salutations.

Il n'y avait personne dans ce jardin, qui, comme l'indique son
nom, appartenait  une socit particulire: celle des
arbaltriers. Mais, y et-il eu des promeneurs, l'homme ple et
t digne de tout leur intrt, car sa longue moustache, son pas
qui conservait une allure militaire, bien qu'il ft ralenti par la
souffrance, indiquaient assez que c'tait quelque officier bless
dans une occasion rcente qui essayait ses forces par un exercice
modr et reprenait la vie au soleil.

Cependant, chose trange! lorsque le manteau dont, malgr la
chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif tait
envelopp s'ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant
aux agrafes d'argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un
large poignard et soutenait une longue pe qu'il semblait ne
pouvoir tirer, tant elle tait colossale, et qui, compltant cet
arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et
tremblantes. En outre, et pour surcrot de prcautions, le
promeneur, tout solitaire qu'il tait, lanait  chaque pas un
regard scrutateur, comme pour interroger chaque dtour d'alle,
chaque buisson, chaque foss.

Ce fut ainsi que cet homme pntra dans le jardin, gagna
paisiblement une espce de petite tonnelle donnant sur les
boulevards, dont il n'tait spar que par une haie paisse et un
petit foss qui formaient sa double clture. L, il s'tendit sur
un banc de gazon  porte d'une table o le gardien de
l'tablissement, qui joignait  son titre de concierge l'industrie
de gargotier, vint au bout d'un instant lui apporter une espce de
cordial.

Le malade tait l depuis dix minutes et avait  plusieurs
reprises port  sa bouche la tasse de faence dont il dgustait
le contenu  petites gorges, lorsque tout  coup son visage prit,
malgr l'intressante pleur qui le couvrait, une expression
effrayante. Il venait d'apercevoir, venant de la Croix-Faubin par
un sentier qui est aujourd'hui la rue de Naples, un cavalier
envelopp d'un grand manteau, lequel s'arrta proche du bastion et
attendit.

Il y tait depuis cinq minutes, et l'homme au visage ple, que le
lecteur a peut-tre dj reconnu pour Maurevel, avait  peine eu
le temps de se remettre de l'motion que lui avait cause sa
prsence, lorsqu'un jeune homme au justaucorps serr comme celui
d'un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fosss-
Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier.

Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et
mme tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier
tait de Mouy et le jeune homme au justaucorps serr Orthon, on
jugera si les oreilles et les yeux taient occups.

L'un et l'autre regardrent autour d'eux avec la plus minutieuse
attention; Maurevel retenait son souffle.

-- Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, tant
le plus jeune, tait le plus confiant, personne ne nous voit ni ne
nous coute.

-- C'est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve; tu
remettras ce billet  elle-mme, si tu la trouves chez elle; si
elle n'y est pas, tu le dposeras derrire le miroir o le roi
avait l'habitude de mettre les siens; puis tu attendras dans le
Louvre. Si l'on te donne une rponse, tu l'apporteras o tu sais;
si tu n'en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un
poitrinal  l'endroit que je t'ai dsign et d'o je sors.

-- Bien, dit Orthon; je sais.

-- Moi, je te quitte; j'ai fort affaire pendant toute la journe.
Ne te hte pas, toi, ce serait inutile; tu n'as pas besoin
d'arriver au Louvre avant qu'_il _y soit, et je crois qu'_il
_prend une leon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi
hardiment. Tu es rtabli, tu viens remercier madame de Sauve des
bonts qu'elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va,
enfant, va.

Maurevel coutait, les yeux fixes, les cheveux hrisss, la sueur
sur le front. Son premier mouvement avait t de dtacher un
pistolet de son agrafe et d'ajuster de Mouy; mais un mouvement qui
avait entrouvert son manteau lui avait montr sous ce manteau une
cuirasse bien ferme et bien solide. Il tait donc probable que la
balle s'aplatirait sur cette cuirasse, ou qu'elle frapperait dans
quelque endroit du corps o la blessure qu'elle ferait ne serait
pas mortelle. D'ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien
arm, aurait bon march de lui, bless comme il l'tait, et, avec
un soupir, il retira  lui son pistolet dj tendu vers le
huguenot.

-- Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l'abattre ici sans
autre tmoin que ce brigandeau  qui mon second coup irait si
bien!

Mais en ce moment Maurevel rflchit que ce billet donn  Orthon,
et qu'Orthon devait remettre  madame de Sauve, tait peut-tre
plus important que la vie mme du chef huguenot.

-- Ah! dit-il, tu m'chappes encore ce matin; soit. loigne-toi
sain et sauf; mais j'aurai mon tour demain, duss-je te suivre
jusque dans l'enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te
perds.

En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et
s'loigna rapidement dans la direction des marais du Temple.
Orthon reprit les fosss qui le conduisaient au bord de la
rivire.

Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d'agilit
qu'il n'osait l'esprer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra
chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu'il tait, au
risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint-
Antoine, gagna les quais et s'enfona dans le Louvre.

Cinq minutes aprs qu'il eut disparu sous le guichet, Catherine
savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les
mille cus d'or qui lui avaient t promis pour l'arrestation du
roi de Navarre.

-- Oh! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy
sera la tache noire que Ren a trouve dans l'horoscope de ce
Barnais maudit.

Un quart d'heure aprs Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se
faisait voir comme le lui avait recommand de Mouy, et gagnait
l'appartement de madame de Sauve aprs avoir parl  plusieurs
commensaux du palais.

Dariole seule tait chez sa matresse; Catherine venait de faire
demander cette dernire pour transcrire certaines lettres
importantes, et depuis cinq minutes elle tait chez la reine.

-- C'est bien, dit Orthon, j'attendrai. Et, profitant de sa
familiarit dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre 
coucher de la baronne, et aprs s'tre bien assur qu'il tait
seul, il dposa le billet derrire le miroir. Au moment mme o il
loignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon plit, car
il semblait que le regard rapide et perant de la reine mre
s'tait tout d'abord port sur le miroir.

-- Que fais-tu l, petit? demanda Catherine; ne cherches-tu point
madame de Sauve?

-- Oui, madame; il y avait longtemps que je ne l'avais vue, et en
tardant encore  la venir remercier je craignais de passer pour un
ingrat.

-- Tu l'aimes donc bien, cette chre Charlotte?

-- De toute mon me, madame.

-- Et tu es fidle,  ce qu'on dit?

-- Votre Majest comprendra que c'est une chose bien naturelle
quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je
ne mritais pas, n'tant qu'un simple serviteur.

-- Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins? demanda
Catherine, feignant d'ignorer l'vnement arriv au jeune garon.

-- Madame, lorsque je fus bless.

-- Ah! pauvre enfant! dit Catherine, tu as t bless?

-- Oui, madame.

-- Et quand cela?

-- Le soir o l'on vint pour arrter le roi de Navarre. J'eus si
grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j'appelai; l'un
d'eux me donna un coup sur la tte et je tombai vanoui.

-- Pauvre garon! Et te voil bien rtabli, maintenant?

-- Oui, madame.

-- De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez
lui?

-- Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j'avais os
rsist aux ordres de Votre Majest, m'a chass sans misricorde.

-- Vraiment! dit Catherine avec une intonation pleine d'intrt.
Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame
de Sauve, tu l'attendras inutilement; elle est occupe au-dessus
d'ici, chez moi, dans mon cabinet.

Et Catherine, pensant qu'Orthon n'avait peut-tre pas eu le temps
de cacher le billet derrire la glace, entra dans le cabinet de
madame de Sauve pour laisser toute libert au jeune homme.

Au mme moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrive
inattendue de la reine mre, se demandait si cette arrive ne
cachait pas quelque complot contre son matre, il entendit frapper
trois petits coups au plafond; c'tait le signal qu'il devait lui-
mme donner  son matre dans le cas de danger, quand son matre
tait chez madame de Sauve et qu'il veillait sur lui.

Ces trois coups le firent tressaillir; une rvlation mystrieuse
l'claira, et il pensa que cette fois l'avis tait donn  lui-
mme; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu'il y
avait dj pos.

Catherine suivait,  travers une ouverture de la tapisserie, tous
les mouvements de l'enfant; elle le vit s'lancer vers le miroir,
mais elle ne sut si c'tait pour y cacher le billet ou pour l'en
retirer.

-- Eh bien, murmura l'impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il
donc maintenant  partir? Et elle rentra aussitt dans la chambre
le visage souriant.

-- Encore ici, petit garon? dit-elle. Eh bien! mais qu'attends-tu
donc? Ne t'ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta
petite fortune? Quand je te dis une chose, en doutes-tu?

-- Oh! madame, Dieu m'en garde! rpondit Orthon. Et l'enfant,
s'approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de
sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l'antichambre
le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n'tait
pas faite pour loigner ses soupons; aussi ne fit-elle que les
redoubler. De son ct Catherine n'eut pas plus tt vu la
tapisserie de la portire retomber derrire Orthon, qu'elle
s'lana vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu'elle plongea
derrire lui sa main tremblante d'impatience, elle ne trouva aucun
billet. Et cependant elle tait sre d'avoir vu l'enfant
s'approcher du miroir. C'tait donc pour reprendre et non pour
dposer. La fatalit donnait une force gale  ses adversaires. Un
enfant devenait un homme du moment o il luttait contre elle. Elle
remua, regarda, sonda: rien! ...

-- Oh! le malheureux! s'cria-t-elle. Je ne lui voulais cependant
pas de mal, et voil qu'en retirant le billet il va au-devant de
sa destine. Hol! monsieur de Nancey, hol!

La voix vibrante de la reine mre traversa le salon et pntra
jusque dans l'antichambre ou se tenait, comme nous l'avons dit, le
capitaine des gardes.

M. de Nancey accourut.

-- Me voil, dit-il, madame. Que dsire Votre Majest?

-- Vous tes dans l'antichambre?

-- Oui, madame.

-- Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant?

--  l'instant mme.

-- Il ne peut tre loin encore?

--  moiti de l'escalier  peine.

-- Rappelez-le.

-- Comment se nomme-t-il?

-- Orthon. S'il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant
ne l'effrayez point s'il ne fait aucune rsistance. Il faut que je
lui parle  l'instant mme.

Le capitaine des gardes s'lana.

Comme il l'avait prvu, Orthon tait  peine  moiti de
l'escalier, car il descendait lentement dans l'esprance de
rencontrer dans l'escalier ou d'apercevoir dans quelque corridor
le roi de Navarre ou madame de Sauve.

Il s'entendit rappeler et tressaillit.

Son premier mouvement fut de fuir; mais avec une puissance de
rflexion au-dessus de son ge, il comprit que s'il fuyait il
perdait tout. Il s'arrta donc.

-- Qui m'appelle?

-- Moi, M. de Nancey, rpondit le capitaine des gardes en se
prcipitant par les montes.

-- Mais je suis bien press, dit Orthon.

-- De la part de Sa Majest la reine mre, reprit M. de Nancey en
arrivant prs de lui. L'enfant essuya la sueur qui coulait sur son
front et remonta. Le capitaine le suivit par-derrire.

Le premier plan qu'avait form Catherine tait d'arrter le jeune
homme, de le faire fouiller et de s'emparer du billet dont elle le
savait porteur; en consquence, elle avait song  l'accuser de
vol, et dj avait dtach de la toilette une agrafe de diamants
dont elle voulait faire peser la soustraction sur l'enfant; mais
elle rflchit que le moyen tait dangereux, en ceci qu'il
veillait les soupons du jeune homme, lequel prvenait son
matre, qui alors se dfiait, et dans sa dfiance ne donnait point
prise sur lui.

Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque
cachot; mais le bruit de l'arrestation, si secrtement qu'elle se
fit, se rpandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette
arrestation mettrait Henri sur ses gardes.

Il fallait cependant  Catherine ce billet, car un billet de
M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommand avec tant de
soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaa donc
l'agrafe o elle l'avait prise.

-- Non, non, dit-elle, ide de sbire; mauvaise ide. Mais pour un
billet... qui peut-tre n'en vaut pas la peine, continua-t-elle en
fronant les sourcils, et en parlant si bas qu'elle-mme pouvait 
peine entendre le bruit de ses paroles. Eh! ma foi, ce n'est point
ma faute; c'est la sienne. Pourquoi le petit brigand n'a-t-il
point mis le billet o il devait le mettre? Ce billet, il me le
faut.

En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine
avait une expression terrible, car le jeune homme s'arrta
plissant sur le seuil. Il tait encore trop jeune pour tre
parfaitement matre de lui-mme.

-- Madame, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me rappeler; en
quelle chose puis-je tre bon  Votre Majest?

Le visage de Catherine s'claira, comme si un rayon de soleil ft
venu le mettre en lumire.

-- Je t'ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me
plat, et que t'ayant fait une promesse, celle de m'occuper de ta
fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse,
nous autres reines, d'tre oublieuses. Ce n'est point notre coeur
qui l'est, c'est notre esprit, emport par les vnements. Or, je
me suis rappel que les rois tiennent dans leurs mains la fortune
des hommes, et je t'ai rappel. Viens, mon enfant, suis-moi.

M. de Nancey, qui prenait la scne au srieux, regardait cet
attendrissement de Catherine avec un grand tonnement.

-- Sais-tu monter  cheval, petit? demanda Catherine.

-- Oui, madame.

-- En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un
message que tu porteras  Saint-Germain.

-- Je suis aux ordres de Votre Majest.

-- Faites-lui prparer un cheval, Nancey.

M. de Nancey disparut.

-- Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la premire.
Orthon la suivit. La reine mre descendit un tage, puis elle
s'engagea dans le corridor o taient les appartements du roi et
du duc d'Alenon, gagna l'escalier tournant, descendit encore un
tage, ouvrit une porte qui aboutissait  une galerie circulaire
dont nul, except le roi et elle, n'avait la clef, fit entrer
Orthon, entra ensuite, et tira derrire elle la porte. Cette
galerie entourait comme un rempart certaines portions des
appartements du roi et de la reine mre. C'tait, comme la galerie
du chteau Saint-Ange  Rome et celle du palais Pitti  Florence,
une retraite mnage en cas de danger.

La porte tire, Catherine se trouva enferme avec le jeune homme
dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas,
Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine.

Tout  coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son
visage la mme expression sombre qu'il y avait vue dix minutes
auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d'une chatte ou d'une
panthre, semblaient jeter du feu dans l'obscurit.

-- Arrte! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses
paules: un froid mortel, pareil  un manteau de glace, tombait de
cette vote; le parquet semblait morne, comme le couvercle d'une
tombe; le regard de Catherine tait aigu, si cela peut se dire, et
pntrait dans la poitrine du jeune homme.

Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille.

-- O est le billet que tu tais charg de remettre au roi de
Navarre?

-- Le billet? balbutia Orthon.

-- Oui, ou de dposer en son absence derrire le miroir?

-- Moi, madame? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire.

-- Le billet que de Mouy t'a remis, il y a une heure, derrire le
jardin de l'Arbalte.

-- Je n'ai point de billet, dit Orthon; Votre Majest se trompe
bien certainement.

-- Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la
promesse que je t'ai faite.

-- Laquelle, madame?

-- Je t'enrichis.

-- Je n'ai point de billet, madame, reprit l'enfant.

Catherine commena un grincement de dents qui s'acheva par un
sourire.

-- Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille cus d'or?

-- Je n'ai pas de billet, madame.

-- Deux mille cus.

-- Impossible. Puisque je n'en ai pas, je ne puis vous le donner.

-- Dix mille cus, Orthon. Orthon, qui voyait la colre monter
comme une mare du coeur au front de la reine, pensa qu'il n'avait
qu'un moyen de sauver son matre, c'tait d'avaler le billet. Il
porta la main  sa poche. Catherine devina son intention et arrta
sa main.

-- Allons! enfant! dit-elle en riant. Bien, tu es fidle. Quand
les rois veulent s'attacher un serviteur, il n'y a point de mal
qu'ils s'assurent si c'est un coeur dvou. Je sais  quoi m'en
tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme premire
rcompense. Va porter ce billet  ton matre, et annonce-lui qu'
partir d'aujourd'hui tu es  mon service. Va, tu peux sortir sans
moi par la porte qui nous a donn passage: elle s'ouvre en dedans.

Et Catherine, dposant la bourse dans la main du jeune homme
stupfait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur.

Cependant le jeune homme demeurait debout et hsitant. Il ne
pouvait croire que le danger qu'il avait senti s'abattre sur sa
tte se ft loign.

-- Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine; ne t'ai-je
pas dit que tu tais libre de t'en aller, et que si tu voulais
revenir ta fortune serait faite?

-- Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grce?

-- Il y a plus, je te rcompense; tu es un bon porteur de billet
doux, un gentil messager d'amour; seulement tu oublies que ton
matre t'attend.

-- Ah! c'est vrai, dit le jeune homme en s'lanant vers la porte.

Mais  peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses
pieds. Il trbucha, tendit les deux mains, poussa un horrible
cri, disparut abm dans l'oubliette du Louvre, dont Catherine
venait de pousser le ressort.

-- Allons, murmura Catherine, maintenant grce  la tnacit de ce
drle, il me va falloir descendre cent cinquante marches.

Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint
dans le corridor, replaa le ressort, ouvrit la porte d'un
escalier  vis qui semblait s'enfoncer dans les entrailles de la
terre, et, presse par la soif insatiable d'une curiosit qui
n'tait que le ministre de sa haine, elle parvint  une porte de
fer qui s'ouvrait en retour et donnait sur le fond de l'oubliette.

C'est l que, sanglant, broy, cras par une chute de cent pieds,
mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon.

Derrire l'paisseur du mur on entendait rouler l'eau de la Seine,
qu'une infiltration souterraine amenait jusqu'au fond de
l'escalier.

Catherine entra dans la fosse humide et nausabonde qui, depuis
qu'elle existait, avait d tre tmoin de bien des chutes
pareilles  celle qu'elle venait de voir, fouilla le corps, saisit
la lettre, s'assura que c'tait bien celle qu'elle dsirait avoir,
repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort: le
fond bascula, et le cadavre glissant, emport par son propre
poids, disparut dans la direction de la rivire.

Puis refermant la porte, elle remonta, s'enferma dans son cabinet,
et lut le billet qui tait conu en ces termes:

Ce soir,  dix heures, rue de l'Arbre-Sec, htel de la Belle-
toile. Si vous venez, ne rpondez rien; si vous ne venez pas,
dites non au porteur.

DE MOUY DE SAINT-PHALE.

En lisant ce billet, il n'y avait qu'un sourire sur les lvres de
Catherine; elle songeait seulement  la victoire qu'elle allait
remporter, oubliant compltement  quel prix elle achetait cette
victoire.

Mais aussi, qu'tait-ce qu'Orthon? Un coeur fidle, une me
dvoue, un enfant jeune et beau; voil tout.

Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le
plateau de cette froide balance o se psent les destins des
empires.

Le billet lu, Catherine remonta immdiatement chez madame de
Sauve, et le plaa derrire le miroir.

En descendant, elle retrouva  l'entre du corridor le capitaine
des gardes.

-- Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu'a donns Votre
Majest, le cheval est prt.

-- Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j'ai fait
causer ce garon, et il est vritablement trop sot pour le charger
de l'emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un
laquais, et c'tait tout au plus un palefrenier; je lui ai donn
quelque argent, et l'ai renvoy par le petit guichet.

-- Mais, dit M. de Nancey, cette commission?

-- Cette commission? rpta Catherine.

-- Oui, qu'il devait faire  Saint-Germain, Votre Majest veut-
elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu'un de
mes hommes?

-- Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre
chose  faire.

Et Catherine rentra chez elle, esprant bien ce soir-l tenir
entre ses mains le sort de ce damn roi de Navarre.



XV
L'htellerie de la Belle-toile


Deux heures aprs l'vnement que nous avons racont, et dont
nulle trace n'tait reste mme sur la figure de Catherine, madame
de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son
appartement. Derrire elle Henri rentra; et, ayant su de Dariole
qu'Orthon tait venu, il alla droit  la glace et prit le billet.

Il tait, comme nous l'avons dit, conu en ces termes:

Ce soir,  dix heures, rue de l'Arbre-Sec, htel de la Belle-
toile. Si vous venez, ne rpondez rien; si vous ne venez pas,
dites non au porteur.

De suscription, il n'y en avait point.

-- Henri ne manquera pas d'aller au rendez-vous, dit Catherine,
car et-il envie de n'y point aller, il ne trouvera plus
maintenant le porteur pour lui dire non.

Sur ce point, Catherine ne s'tait point trompe. Henri s'informa
d'Orthon, Dariole lui dit qu'il tait sorti avec la reine mre;
mais, comme il trouva le billet  sa place et qu'il savait le
pauvre enfant incapable de trahison, il ne conut aucune
inquitude.

Il dna comme de coutume  la table du roi, qui railla fort Henri
sur les maladresses qu'il avait faites dans la matine  la chasse
au vol.

Henri s'excusa sur ce qu'il tait homme de montagne et non homme
de la plaine, mais il promit  Charles d'tudier la volerie.

Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria
Marguerite de lui tenir compagnie toute la soire.

 huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par
la porte Saint-Honor, fit un long dtour, rentra par la tour de
Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu' la rue
Saint-Jacques, et l il les congdia, comme s'il et t en
aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un
homme  cheval envelopp d'un manteau; il s'approcha de lui.

-- Mantes, dit l'homme.

-- Pau, rpondit le roi. L'homme mit aussitt pied  terre. Henri
s'enveloppa du manteau qui tait tout crott, monta sur le cheval
qui tait tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le
pont Saint-Michel, enfila la rue Barthlemy, passa de nouveau la
rivire sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue
de l'Arbre-Sec, et s'en vint heurter  la porte de matre La
Hurire. La Mole tait dans la salle que nous connaissons, et
crivait une longue lettre d'amour  qui vous savez. Coconnas
tait dans la cuisine avec La Hurire, regardant tourner six
perdreaux, et discutant avec son ami l'htelier sur le degr de
cuisson auquel il tait convenable de tirer les perdreaux de la
broche.

Ce fut en ce moment que Henri frappa. Grgoire alla ouvrir, et
conduisit le cheval  l'curie, tandis que le voyageur entrait en
faisant rsonner ses bottes sur le plancher, comme pour rchauffer
ses pieds engourdis.

-- Eh! matre La Hurire, dit La Mole tout en crivant, voici un
gentilhomme qui vous demande.

La Hurire s'avana, toisa Henri des pieds  la tte, et comme son
manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande vnration:

-- Qui tes-vous? demanda-t-il au roi.

-- Eh! sang-dieu! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de
vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient  Paris
pour se produire  la cour.

-- Que voulez-vous?

-- Une chambre et un souper.

-- Hum! fit La Hurire, avez-vous un laquais? C'tait, on le sait,
la question habituelle.

-- Non, rpondit Henri; mais je compte bien en prendre un ds que
j'aurai fait fortune.

-- Je ne loue pas de chambre de matre sans chambre de laquais,
dit La Hurire.

-- Mme si je vous offre de vous payer votre souper un noble  la
rose, quitte  faire notre prix demain?

-- Oh! oh! vous tes bien gnreux, mon gentilhomme! dit La
Hurire en regardant Henri avec dfiance.

-- Non; mais dans la croyance que je passerais la soire et la
nuit dans votre htel, que m'avait fort recommand un seigneur de
mon pays, qui l'habite, j'ai invit un ami  venir souper avec
moi. Avez-vous du bon vin d'Arbois?

-- J'en ai que le Barnais n'en boit pas de meilleur.

-- Bon! je le paie  part. Ah! justement, voici mon convive.

Effectivement la porte venait de s'ouvrir, et avait donn passage
 un second gentilhomme de quelques annes plus g que le
premier, tranant  son ct une immense rapire.

-- Ah! ah! dit-il, vous tes exact, mon jeune ami. Pour un homme
qui vient de faire deux cents lieues, c'est beau d'arriver  la
minute.

-- Est-ce votre convive? demanda La Hurire.

-- Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme  la rapire
et en lui serrant la main; servez-nous  souper.

-- Ici, ou dans votre chambre?

-- O vous voudrez.

-- Matre, fit La Mole en appelant La Hurire, dbarrassez-nous de
ces figures de huguenots; nous ne pourrions pas, devant eux,
Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires.

-- Dressez le souper dans la chambre numro 2, au troisime, dit
La Hurire. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs
suivirent Grgoire, qui marcha devant eux en les clairant.

La Mole les suivit des yeux jusqu' ce qu'ils eussent disparu; et,
se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tte sortait de la
cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient 
cette tte un air d'tonnement remarquable.

La Mole s'approcha de lui.

-- Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu?

-- Quoi?

-- Ces deux gentilshommes?

-- Eh bien?

-- Je jurerais que c'est...

-- Qui?

-- Mais... le roi de Navarre et l'homme au manteau rouge.

-- Jure si tu veux, mais pas trop haut.

-- Tu as donc reconnu aussi?

-- Certainement.

-- Que viennent-ils faire ici?

-- Quelque affaire d'amourettes.

-- Tu crois?

-- J'en suis sr.

-- La Mole, j'aime mieux des coups d'pe que ces amourettes-l.
Je voulais jurer tout  l'heure, je parie maintenant.

-- Que paries-tu?

-- Qu'il s'agit de quelque conspiration.

-- Ah! tu es fou.

-- Et moi, je te dis...

-- Je te dis que s'ils conspirent cela les regarde.

-- Ah! c'est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus 
M. d'Alenon; qu'ils s'arrangent comme bon leur semblera. Et comme
les perdreaux paraissaient arrivs au degr de cuisson o les
aimait Coconnas, le Pimontais, qui en comptait faire la meilleure
portion de son dner, appela matre La Hurire pour qu'il les
tirt de la broche.

Pendant ce temps, Henri et de Mouy s'installaient dans leur
chambre.

-- Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Grgoire eut dress la table,
vous avez vu Orthon?

-- Non; mais j'ai eu le billet qu'il a dpos au miroir. L'enfant
aura pris peur,  ce que je prsume; car la reine Catherine est
venue, tandis qu'il tait l, si bien qu'il s'en est all sans
m'attendre. J'ai eu un instant quelque inquitude, car Dariole m'a
dit que la reine mre l'a fait longuement causer.

-- Oh! il n'y a pas de danger, le drle est adroit; et quoique la
reine mre sache son mtier, il lui donnera du fil  retordre,
j'en suis sr.

-- Et vous, de Mouy, l'avez-vous revu? demanda Henri.

-- Non, mais je le reverrai ce soir;  minuit il doit me revenir
prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en
allant.

-- Et l'homme qui tait au coin de la rue des Mathurins?

-- Quel homme?

-- L'homme dont j'ai le cheval et le manteau, en tes-vous sr?

-- C'est un de nos plus dvous. D'ailleurs, il ne connat pas
Votre Majest, et il ignore  qui il a eu affaire.

-- Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute
tranquillit?

-- Sans aucun doute. D'ailleurs La Mole fait le guet.

--  merveille.

-- Eh bien, Sire, que dit M. d'Alenon?

-- M. d'Alenon ne veut plus partir, de Mouy; il s'est expliqu
nettement  ce sujet. L'lection du duc d'Anjou au trne de
Pologne et l'indisposition du roi ont chang tous ses desseins.

-- Ainsi, c'est lui qui a fait manquer tout notre plan?

-- Oui.

-- Il nous trahit, alors?

-- Pas encore; mais il nous trahira  la premire occasion qu'il
trouvera.

-- Coeur lche! esprit perfide! pourquoi n'a-t-il pas rpondu aux
lettres que je lui ai crites?

-- Pour avoir des preuves et n'en pas donner. En attendant tout
est perdu, n'est-ce pas, de Mouy?

-- Au contraire, Sire, tout est gagn. Vous savez bien que le
parti tout entier, moins la fraction du prince de Cond, tait
pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l'air
de se mettre en relation, que comme d'une sauvegarde. Eh bien!
depuis le jour de la crmonie, j'ai tout reli, tout rattach 
vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc
d'Alenon, j'en ai lev quinze cents; dans huit jours ils seront
prts, chelonns sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite,
ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils,
Sire, et vous croirez-vous en sret avec une arme?

Henri sourit, et lui frappant sur l'paule:

-- Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul  le savoir, que le
roi de Navarre n'est pas de son naturel aussi effray qu'on le
croit.

-- Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et j'espre qu'avant qu'il soit
longtemps la France tout entire le saura comme moi.

-- Mais quand on conspire, il faut russir. La premire condition
de la russite est la dcision; et pour que la dcision soit
rapide, franche, incisive, il faut tre convaincu qu'on russira.

-- Eh bien! Sire, quels sont les jours o il y a chasse?

-- Tous les huit ou dix jours, soit  courre, soit au vol.

-- Quand a-t-on chass?

-- Aujourd'hui mme.

-- D'aujourd'hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore?

-- Sans aucun doute, peut-tre mme avant.

-- coutez; tout me semble parfaitement calme: le duc d'Anjou est
parti; on ne pense plus  lui. Le roi se remet de jour en jour de
son indisposition. Les perscutions contre nous ont  peu prs
cess. Faites les doux yeux  la reine mre, faites les doux yeux
 M. d'Alenon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans
lui: tchez qu'il le croie, ce qui est plus difficile.

-- Sois tranquille, il le croira.

-- Croyez-vous qu'il ait si grande confiance en vous?

-- Non pas, Dieu m'en garde! mais il croit tout ce que lui dit la
reine.

-- Et la reine nous sert franchement, elle?

-- Oh! j'en ai la preuve. D'ailleurs elle est ambitieuse, et cette
couronne de Navarre absente lui brle le front.

-- Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire o
elle aura lieu: si c'est  Bondy,  Saint-Germain ou 
Rambouillet; ajoutez que vous tes prt, et quand vous verrez
M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une
fois hors de la fort, si la reine mre veut vous avoir, il faudra
qu'elle coure aprs vous; or, ses chevaux normands ne verront pas
mme, je l'espre, les fers de nos chevaux barbes et de nos gents
d'Espagne.

-- C'est dit, de Mouy.

-- Avez-vous de l'argent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa
vie il fit  cette question.

-- Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a.

-- Eh bien, soit  vous, soit  elle, emportez-en le plus que vous
pourrez.

-- Et toi, en attendant, que vas-tu faire?

-- Aprs m'tre occup des affaires de Votre Majest assez
activement, comme elle voit, Votre Majest me permettra-t-elle de
m'occuper un peu des miennes?

-- Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires?

-- coutez, Sire, Orthon m'a dit (c'est un garon fort intelligent
que je recommande  Votre Majest), Orthon m'a dit hier avoir
rencontr prs de l'Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est
rtabli grce aux soins de Ren, et qui se rchauffe au soleil
comme un serpent qu'il est.

-- Ah! oui, je comprends, dit Henri.

-- Ah! vous comprenez, bon... Vous serez roi un jour, vous, Sire,
et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne 
accomplir, vous l'accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je
dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires
seront arranges, ce qui donnera  ce brigand l cinq ou six
journes encore pour se remettre, j'irai, moi aussi, faire un tour
du ct de l'Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons
coups de rapire, aprs quoi je quitterai Paris le coeur moins
gros.

-- Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Barnais.
 propos, tu es content de La Mole, n'est-ce pas?

-- Ah! charmant garon qui vous est dvou corps et me, Sire, et
sur lequel vous pouvez compter comme sur moi... brave...

-- Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy;
une fois arrivs l, nous chercherons ce que nous devrons faire
pour le rcompenser.

Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte
s'ouvrit ou plutt s'enfona, et celui dont on faisait l'loge au
moment mme parut, ple et agit.

-- Alerte, Sire, s'cria-t-il; alerte! la maison est cerne.

-- Cerne! s'cria Henri en se levant; par qui?

-- Par les gardes du roi.

-- Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture,
bataille,  ce qu'il parat.

-- Ah! oui, dit La Mole, il s'agit bien de pistolets et de
bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes?

-- Il a raison, dit le roi, et s'il y avait quelque moyen de
retraite...

-- Il y en a un qui m'a dj servi  moi, et si Votre Majest veut
me suivre...

-- Et de Mouy?

-- M. de Mouy peut nous suivre aussi, s'il veut: mais il faut que
vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l'escalier.

-- Il est trop tard, dit Henri.

-- Ah! si l'on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes,
s'cria La Mole, je rpondrais du roi.

-- Alors, rpondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les
occuper, moi. Allez, Sire, allez.

-- Mais que feras-tu?

-- Ne vous inquitez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy
commena par faire disparatre l'assiette, la serviette et le
verre du roi, de faon qu'on pt croire qu'il tait seul  table.

-- Venez, Sire, venez, s'cria La Mole en prenant le roi par le
bras et l'entranant dans l'escalier.

-- De Mouy! mon brave de Mouy! s'cria Henri en tendant la main au
jeune homme.

De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en
referma derrire lui la porte au verrou.

-- Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui,
tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous
avoir trahis?

-- Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la
lueur des flambeaux commenait  ramper le long de l'troit
escalier, tandis qu'on entendait au bas comme une espce de
cliquetis d'pe.

-- Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans
l'obscurit, il lui fit monter deux tages, poussa la porte d'une
chambre qu'il referma au verrou, et allant ouvrir la fentre d'un
cabinet:

-- Sire, dit-il, Votre Majest craint-elle beaucoup les excursions
sur les toits?

-- Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur d'isards!

-- Eh bien, que Votre Majest me suive; je connais le chemin et
vais lui servir de guide.

-- Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le
premier, suivit un large rebord faisant gouttire, au bout duquel
il trouva une valle forme par deux toits; sur cette valle
s'ouvrait une mansarde sans fentre et donnant dans un grenier
inhabit.

-- Sire, dit La Mole, vous voici au port.

-- Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front ple o
perlait la sueur.

-- Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules;
le grenier donne sur l'escalier, l'escalier aboutit  une alle et
cette alle conduit  la rue. J'ai fait le mme chemin, Sire, par
une nuit bien autrement terrible que celle-ci.

-- Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le
premier par la fentre bante, gagna la porte mal ferme,
l'ouvrit, se trouva en haut d'un escalier tournant, et mettant
dans la main du roi la corde qui servait de rampe:

-- Venez, Sire, dit-il.

Au milieu de l'escalier Henri s'arrta; il tait arriv devant une
fentre; cette fentre donnait sur la cour de l'htellerie de la
Belle-toile. On voyait dans l'escalier en face courir des
soldats, les uns portant  la main des pes et les autres des
flambeaux.

Tout  coup, au milieu d'un groupe, le roi de Navarre aperut de
Mouy. Il avait rendu son pe et descendait tranquillement.

-- Pauvre garon, dit Henri; coeur brave et dvou!

-- Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majest remarquera qu'il a
l'air fort calme; et, tenez, mme il rit! Il faut qu'il mdite
quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement.

-- Et ce jeune homme qui tait avec vous?

-- M. de Coconnas? demanda La Mole.

-- Oui, M. de Coconnas, qu'est-il devenu?

-- Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les
soldats, il ne m'a dit qu'un mot: -- Risquons-nous quelque
chose? -- La tte, lui ai-je rpondu. -- Et te sauveras-tu,
toi? -- Je l'espre.

 -- Eh bien, moi aussi, a-t-il rpondu. Et je vous jure qu'il se
sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en rponds,
c'est qu'il lui conviendra de se laisser prendre.

-- Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tchons de
regagner le Louvre.

-- Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire;
enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de
gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux.

En effet, Henri et La Mole trouvrent la porte ouverte, et
n'prouvrent d'autre difficult pour sortir que le flot de
populaire qui encombrait la rue.

Cependant tous deux parvinrent  se glisser par la rue d'Averon;
mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place
Saint-Germain-l'Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le
capitaine des gardes, M. de Nancey.

-- Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre,  ce qu'il parat.
Diable! les guichets vont tre ferms... On prendra les noms de
tous ceux qui rentreront; et si l'on me voit rentrer aprs lui, ce
sera une probabilit que j'tais avec lui.

-- Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement
que par le guichet.

-- Comment diable veux-tu que j'y rentre?

-- Votre Majest n'a-t-elle point la fentre de la reine de
Navarre?

-- Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez
raison. Et moi qui n'y pensais pas! ... Mais comment prvenir la
reine?

-- Oh! dit La Mole en s'inclinant avec une respectueuse
reconnaissance, Votre Majest lance si bien les pierres!



XVI
De Mouy de Saint-Phale


Cette fois, Catherine avait si bien pris ses prcautions qu'elle
croyait tre sre de son fait.

En consquence, vers dix heures, elle avait renvoy Marguerite,
bien convaincue, c'tait d'ailleurs la vrit, que la reine de
Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle tait
passe chez le roi, le priant de retarder son coucher.

Intrigu par l'air de triomphe qui, malgr sa dissimulation
habituelle, panouissait le visage de sa mre, Charles questionna
Catherine, qui lui rpondit seulement ces mots:

-- Je ne puis dire qu'une chose  Votre Majest, c'est que ce soir
elle sera dlivre de ses deux plus cruels ennemis.

Charles fit ce mouvement de sourcil d'un homme qui dit en lui-
mme: C'est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand lvrier,
qui vient  lui se tranant sur le ventre comme un serpent et posa
sa tte fine et intelligente sur le genou de son matre, il
attendit.

Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et
l'oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du
Louvre.

-- Qu'est-ce que ce bruit? demanda Charles en fronant le sourcil,
tandis que le lvrier se relevait par un mouvement brusque en
redressant les oreilles.

-- Rien, dit Catherine; un signal, voil tout.

-- Et que signifie ce signal?

-- Il signifie qu' partir de ce moment, Sire, votre unique, votre
vritable ennemi, est hors de vous nuire.

-- Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mre
avec cet oeil de matre qui signifie que l'assassinat et la grce
sont deux attributs inhrents  la puissance royale.

-- Non, Sire; on vient seulement d'en arrter deux.

-- Oh! murmura Charles, toujours des trames caches, toujours des
complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mre, je suis
grand garon cependant, assez grand garon pour veiller sur moi-
mme, et n'ai besoin ni de lisire ni de bourrelet. Allez-vous-en
en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez rgner; mais ici
vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-l.

-- Mon fils, dit Catherine, c'est la dernire fois que je me mle
de vos affaires. Mais c'tait une entreprise commence depuis
longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donn tort, et je
tenais  coeur de prouver  Votre Majest que j'avais raison.

En ce moment plusieurs hommes s'arrtrent dans le vestibule, et
l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une
petite troupe.

Presque aussitt M. de Nancey fit demander la permission d'entrer
chez le roi.

-- Qu'il entre, dit vivement Charles.

M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine:

-- Madame, dit-il, les ordres de Votre Majest sont excuts: il
est pris.

-- Comment, _il?_ s'cria Catherine fort trouble; n'en avez-vous
pris qu'un?

-- Il tait seul, madame.

-- Et s'est-il dfendu?

-- Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son
pe  la premire sommation.

-- Qui cela? demanda le roi.

-- Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier,
monsieur de Nancey. Cinq minutes aprs de Mouy fut introduit.

-- De Mouy! s'cria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur?

-- Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillit parfaite, si Votre
Majest m'en accorde la permission, je lui ferai la mme demande.

-- Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la
bont, monsieur de Mouy, d'apprendre  mon fils quel est l'homme
qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit,
et qui, cette nuit-l, en rsistant aux ordres de Sa Majest comme
un rebelle qu'il est, a tu deux gardes et bless M. de Maurevel?

-- En effet, dit Charles en fronant le sourcil; sauriez-vous le
nom de cet homme, monsieur de Mouy?

-- Oui, Sire; Votre Majest dsire-t-elle le connatre?

-- Cela me ferait plaisir, je l'avoue.

-- Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale.

-- C'tait vous?

-- Moi-mme!

Catherine, tonne de cette audace, recula d'un pas vers le jeune
homme.

-- Et comment, dit Charles IX, ostes-vous rsister aux ordres du
roi?

-- D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y et un ordre de Votre
Majest; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutt qu'un homme,
M. de Maurevel, l'assassin de mon pre et de M. l'amiral. Je me
suis rappel alors qu'il y avait un an et demi, dans cette mme
chambre o nous sommes, pendant la soire du 24 aot, Votre
Majest m'avait promis, parlant  moi-mme, de nous faire justice
du meurtrier; or, comme il s'tait depuis ce temps pass de graves
vnements, j'ai pens que le roi avait t malgr lui dtourn de
ses dsirs. Et voyant Maurevel  ma porte, j'ai cru que c'tait
le ciel qui me l'envoyait. Votre Majest sait le reste, Sire; j'ai
frapp sur lui comme sur un assassin et tir sur ses hommes comme
sur des bandits.

Charles ne rpondit rien; son amiti pour Henri lui avait fait
voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de
vue que celui o il les avait envisages d'abord, et plus d'une
fois avec terreur.

La reine mre,  propos de la Saint-Barthlemy, avait enregistr
dans sa mmoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui
ressemblaient  des remords.

-- Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire  une pareille heure
chez le roi de Navarre?

-- Oh! rpondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue 
raconter; mais si cependant Sa Majest a la patience de
l'entendre...

-- Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux.

-- J'obirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant.

Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet.

-- Nous coutons, dit Charles. Ici, Acton.

Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'et
t introduit.

-- Sire, dit de Mouy, j'tais venu chez Sa Majest le roi de
Navarre comme dput de nos frres, vos fidles sujets de la
religion.

Catherine fit signe  Charles IX.

-- Soyez tranquille, ma mre, dit celui-ci, je ne perds pas un
mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi tiez-vous
venu?

-- Pour prvenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son
abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot;
mais que cependant, en souvenir de son pre, Antoine de Bourbon,
et surtout en mmoire de sa mre, la courageuse Jeanne d'Albret,
dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient
cette marque de dfrence de le prier de se dsister de ses droits
 la couronne de Navarre.

-- Que dit-il? s'cria Catherine, ne pouvant, malgr sa puissance
sur elle-mme, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la
frappait.

-- Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, qu'on fait
ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les ttes, il me
semble cependant qu'elle m'appartient un peu.

-- Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce
principe de suzerainet que le roi vient d'mettre. Aussi
espraient-ils engager Votre Majest  la fixer sur une tte qui
lui est chre.

--  moi! dit Charles, sur une tte qui m'est chre! Mort-diable!
de quelle tte voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous
comprends pas.

-- De la tte de M. le duc d'Alenon.

Catherine devint ple comme la mort, et dvora de Mouy d'un regard
flamboyant.

-- Et mon frre d'Alenon le savait?

-- Oui, Sire.

-- Et il acceptait cette couronne?

-- Sauf l'agrment de Votre Majest,  laquelle il nous renvoyait.

-- Oh! oh! dit Charles, en effet, c'est une couronne qui ira 
merveille  notre frre d'Alenon. Et moi qui n'y avais pas song!
Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des ides semblables, vous
serez le bienvenu au Louvre.

-- Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet
sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m'a fait craindre
d'tre tomb dans la disgrce de Votre Majest.

-- Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet?

-- Le roi de Navarre, madame, se soumettait au dsir de ses
frres, et sa renonciation tait prte.

-- En ce cas, s'cria Catherine, cette renonciation, vous devez
l'avoir?

-- En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l'ai sur moi,
signe de lui et date.

-- D'une date antrieure  la scne du Louvre? dit Catherine.

-- Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une
renonciation en faveur du duc d'Alenon, crite, signe de la main
de Henri, et portant la date indique.

-- Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en rgle.

-- Et que demandait Henri en change de cette renonciation?

-- Rien, madame; l'amiti du roi Charles, nous a-t-il dit, le
ddommagerait amplement de la perte d'une couronne.

Catherine mordit ses lvres de colre et tordit ses belles mains.

-- Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi.

-- Alors, reprit la reine mre, si tout tait arrt entre vous et
le roi de Navarre,  quelle fin l'entrevue que vous avez eue ce
soir avec lui?

-- Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey,
qui m'a arrt, fera foi que j'tais seul. Votre Majest peut
l'appeler.

-- Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes
reparut.

-- Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy tait-il
tout  fait seul  l'auberge de la Belle-toile?

-- Dans la chambre, oui, madame; mais dans l'auberge, non.

-- Ah! dit Catherine, quel tait son compagnon?

-- Je ne sais si c'tait le compagnon de M. de Mouy, madame; mais
je sais qu'il s'est chapp par une porte de derrire, aprs avoir
couch sur le carreau deux de mes gardes.

-- Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute?

-- Non, pas moi, mais mes gardes.

-- Et quel tait-il? demanda Charles IX.

-- M. le comte Annibal de Coconnas.

-- Annibal de Coconnas, rpta le roi assombri et rveur, celui
qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint-
Barthlemy.

-- M. de Coconnas, gentilhomme de M. d'Alenon, dit M. de Nancey.

-- C'est bien, c'est bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur
de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d'une chose...

-- De laquelle, Sire?

-- C'est que vous tes  mon service, et que vous ne devez obir
qu' moi.

M. de Nancey se retira  reculons en saluant respectueusement. De
Mouy envoya un sourire ironique  Catherine. Il se fit un silence
d'un instant.

La reine tordait la ganse de sa cordelire, Charles caressait son
chien.

-- Mais quel tait votre but, monsieur? continua Charles;
agissiez-vous violemment?

-- Contre qui, Sire?

-- Mais contre Henri, contre Franois ou contre moi.

-- Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frre,
l'agrment de votre frre; et, comme j'ai eu l'honneur de vous le
dire, nous tions sur le point de solliciter l'autorisation de
Votre Majest, lorsque est arrive cette fatale affaire du Louvre.

-- Eh bien, ma mre, dit Charles, je ne vois aucun mal  tout
cela. Vous tiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant
un roi. Oui, la Navarre peut tre et doit tre un royaume spar.
Il y a plus, ce royaume semble fait exprs pour doter mon frre
d'Alenon, qui a toujours eu si grande envie d'une couronne, que
lorsque nous portons la ntre il ne peut dtourner les yeux de
dessus elle. La seule chose qui s'opposait  cette intronisation,
c'tait le droit de Henriot; mais puisque Henriot y renonce
volontairement...

-- Volontairement, Sire.

-- Il parat que c'est la volont de Dieu! Monsieur de Mouy, vous
tes libre de retourner vers vos frres, que j'ai chtis... un
peu durement, peut-tre; mais ceci est une affaire entre moi et
Dieu: et dites-leur que, puisqu'ils dsirent pour roi de Navarre
mon frre d'Alenon, le roi de France se rend  leurs dsirs. 
partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain
s'appelle Franois. Je ne demande que huit jours pour que mon
frre quitte Paris avec l'clat et la pompe qui conviennent  un
roi. Allez, monsieur de Mouy, allez! ... Monsieur de Nancey,
laissez passer M. de Mouy, il est libre.

-- Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majest
permet-elle?

-- Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De
Mouy mit un genou  terre et baisa la main du roi.

--  propos, dit Charles en le retenant au moment o il allait se
relever, ne m'aviez-vous pas demand justice de ce brigand de
Maurevel?

-- Oui, Sire.

-- Je ne sais o il est pour vous la faire, car il se cache; mais
si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-mme, je vous y
autorise, et de grand coeur.

-- Ah! Sire, s'cria de Mouy, voil qui me comble vritablement;
que Votre Majest s'en rapporte  moi; je ne sais non plus o il
est, mais je le trouverai, soyez tranquille.

Et de Mouy, aprs avoir respectueusement salu le roi Charles et
la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l'avaient
amen missent aucun empchement  sa sortie. Il traversa les
corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit
qu'un bond de la place Saint-Germain-l'Auxerrois  l'auberge de la
Belle-toile, o il retrouva son cheval, grce auquel, trois
heures aprs la scne que nous venons de raconter, le jeune homme
respirait en sret derrire les murailles de Mantes.

Catherine, dvorant sa colre, regagna son appartement d'o elle
passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de
chambre et qui paraissait prt  se mettre au lit.

-- Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne
veut plus rien faire!



XVII
Deux ttes pour une couronne


-- Qu'on prie M. d'Alenon de me venir voir, avait dit Charles en
congdiant sa mre.

M. de Nancey, dispos d'aprs l'invitation du roi de n'obir
dsormais qu' lui-mme, ne fit qu'un bond de chez Charles chez
son frre, lui transmettant sans adoucissement aucun l'ordre qu'il
venait de recevoir.

Le duc d'Alenon tressaillit: en tout temps il avait trembl
devant Charles; et  bien plus forte raison encore depuis qu'il
s'tait fait, en conspirant, des motifs de le craindre.

Il ne s'en rendit pas moins prs de son frre avec un empressement
calcul.

Charles tait debout et sifflait entre ses dents un hallali sur
pied.

En entrant, le duc d'Alenon surprit dans l'oeil vitreux de
Charles un de ces regards envenims de haine qu'il connaissait si
bien.

-- Votre Majest m'a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que
dsire de moi Votre Majest?

-- Je dsire vous dire, mon bon frre, que, pour rcompenser cette
grande amiti que vous me portez, je suis dcid  faire
aujourd'hui pour vous la chose que vous dsirez le plus.

-- Pour moi?

-- Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous
rvez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette
chose, je vous la donne.

-- Sire, dit Franois, j'en jure  mon frre, je ne dsire que la
continuation de la bonne sant du roi.

-- Alors vous devez tre satisfait, d'Alenon; l'indisposition que
j'ai prouve  l'poque de l'arrive des Polonais est passe.
J'ai chapp, grce  Henriot,  un sanglier furieux qui voulait
me dcoudre, et je me porte de faon  n'avoir rien  envier au
mieux portant de mon royaume; vous pouviez donc sans tre mauvais
frre dsirer autre chose que la continuation de ma sant, qui est
excellente.

-- Je ne dsirais rien, Sire.

-- Si fait, si fait, Franois, reprit Charles s'impatientant; vous
dsirez la couronne de Navarre, puisque vous vous tes entendu
avec Henriot et de Mouy: avec le premier pour qu'il y renont,
avec le second pour qu'il vous la ft avoir. Eh bien, Henriot y
renonce! de Mouy m'a transmis votre demande, et cette couronne que
vous ambitionnez...

-- Eh bien? demanda d'Alenon d'une voix tremblante.

-- Eh bien, mort-diable! elle est  vous. D'Alenon plit
affreusement; puis tout  coup le sang appel  son coeur, qu'il
faillit briser, reflua vers les extrmits, et une rougeur ardente
lui brla les joues; la faveur que lui faisait le roi le
dsesprait en un pareil moment.

-- Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d'motion et cherchant
vainement  se remettre, je n'ai rien dsir et surtout rien
demand de pareil.

-- C'est possible, dit le roi, car vous tes fort discret, mon
frre; mais on a dsir, on a demand pour vous, mon frre.

-- Sire, je vous jure que jamais...

-- Ne jurez pas Dieu.

-- Mais, Sire, vous m'exilez donc?

-- Vous appelez a un exil, Franois? Peste! vous tes
difficile... Qu'espriez-vous donc de mieux? D'Alenon se mordit
les lvres de dsespoir.

-- Ma foi! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous
croyais moins populaire, Franois, et surtout moins prs des
huguenots; mais ils vous demandent, il faut bien que je m'avoue 
moi-mme que je me trompais. D'ailleurs, je ne pouvais rien
dsirer de mieux que d'avoir un homme  moi, mon frre qui m'aime
et qui est incapable de me trahir,  la tte d'un parti qui depuis
trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par
enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la
famille. Il n'y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que
mon ami. Mais il n'est point ambitieux, et ce titre, que personne
ne rclame, il le prendra, lui.

-- Oh! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le rclame... ce
titre, qui donc y a plus droit que moi? Henri n'est que votre
beau-frre par alliance; moi, je suis votre frre par le sang et
surtout par le coeur... Sire, je vous en supplie, gardez-moi prs
de vous.

-- Non pas, non pas, Franois, rpondit Charles; ce serait faire
votre malheur.

-- Comment cela?

-- Pour mille raisons.

-- Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un
compagnon si fidle que je le suis. Depuis mon enfance je n'ai
jamais quitt Votre Majest.

-- Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois mme je vous
aurais voulu voir plus loin.

-- Que veut dire le roi?

-- Rien, rien... je m'entends... Oh! que vous aurez de belles
chasses l-bas! Franois, que je vous porte envie! Savez-vous
qu'on chasse l'ours dans ces diables de montagnes comme on chasse
ici le sanglier? Vous allez nous entretenir tous de peaux
magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez; on attend
l'animal, on l'excite, on l'irrite; il marche au chasseur, et, 
quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derrire. C'est
 ce moment-l qu'on lui enfonce l'acier dans le coeur, comme
Henri a fait pour le sanglier  la dernire chasse. C'est
dangereux; mais vous tes brave, Franois, et ce danger sera pour
vous un vrai plaisir.

-- Ah! Votre Majest redouble mes chagrins, car je ne chasserai
plus avec elle.

-- Corboeuf! tant mieux! dit le roi, cela ne nous russit ni 
l'un ni  l'autre de chasser ensemble.

-- Que veut dire Votre Majest?

-- Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne
une telle motion, que vous, qui tes l'adresse en personne, que
vous qui, avec la premire arquebuse venue, abattez une pie  cent
pas, vous avez, la dernire fois que nous avons chass de
compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familire,
manqu  vingt pas un gros sanglier, et cass par contre la jambe
 mon meilleur cheval. Mort-diable! Franois, cela donne  songer,
savez-vous!

-- Oh! Sire, pardonnez  l'motion, dit d'Alenon devenu livide.

-- Eh! oui, reprit Charles, l'motion, je le sais bien; et c'est 
cause de cette motion, que j'apprcie  sa juste valeur, que je
vous dis: Croyez-moi, Franois, mieux vaut chasser loin l'un de
l'autre, surtout quand on a des motions pareilles. Rflchissez 
cela, mon frre, non pas en ma prsence, ma prsence vous trouble,
je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que
j'ai tout lieu de craindre qu' une nouvelle chasse une autre
motion ne vienne  vous prendre; car alors il n'y a rien qui
fasse relever la main comme l'motion, car alors vous tueriez le
cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bte. Peste! une
balle place trop haut ou trop bas, cela change fort la face d'un
gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille.
Quand Montgomery a tu notre pre Henri II par accident, par
motion peut-tre, le coup a port notre frre Franois II sur le
trne et notre pre Henri  Saint-Denis. Il faut si peu de chose 
Dieu pour faire beaucoup!

Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc
aussi redoutable qu'imprvu.

Il tait impossible que le roi dt plus clairement  son frre
qu'il avait tout devin. Charles, voilant sa colre sous une ombre
de plaisanterie, tait peut-tre plus terrible encore que s'il et
laiss la lave haineuse qui lui dvorait le coeur se rpandre
bouillante au-dehors; sa vengeance paraissait proportionne  sa
rancune.  mesure que l'une s'aigrissait, l'autre grandissait, et
pour la premire fois d'Alenon connut le remords, ou plutt le
regret d'avoir conu un crime qui n'avait pas russi.

Il avait soutenu la lutte tant qu'il avait pu, mais sous ce
dernier coup il plia la tte, et Charles vit poindre dans ses yeux
cette flamme dvorante qui, chez les tres d'une nature tendre,
creuse le sillon par o jaillissent les larmes.

Mais d'Alenon tait de ceux-l qui ne pleurent que de rage.

Charles tenait fix sur lui son oeil de vautour, aspirant pour
ainsi dire chacune des sensations qui se succdaient dans le coeur
du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi
prcises, grce  cette tude approfondie qu'il avait faite de sa
famille, que si le coeur du duc et t un livre ouvert.

Il le laissa ainsi un instant cras, immobile et muet. Puis d'une
voix empreinte de haineuse fermet:

-- Mon frre, dit-il, nous vous avons dit notre rsolution, et
notre rsolution est immuable: vous partirez.

D'Alenon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et
continua:

-- Je veux que la Navarre soit fire d'avoir pour prince un frre
du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui
convient  votre naissance, comme votre frre Henri l'a eu, et
comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me bnirez de loin. Mais
n'importe, les bndictions ne connaissent pas la distance.

-- Sire...

-- Acceptez, ou plutt rsignez-vous. Une fois roi, on trouvera
une femme digne d'un fils de France. Qui sait! qui vous apportera
un autre trne peut tre.

-- Mais, dit le duc d'Alenon, Votre Majest oublie son bon ami
Henri.

-- Henri! mais puisque je vous ai dit qu'il n'en voulait pas, du
trne de Navarre! Puisque je vous ai dj dit qu'il vous
l'abandonnait! Henri est un joyeux garon et non pas une face ple
comme vous. Il veut rire et s'amuser  son aise, et non scher,
comme nous sommes condamns  le faire, nous, sous des couronnes.

D'Alenon poussa un soupir.

-- Mais, dit-il, Votre Majest m'ordonne donc de m'occuper...

-- Non pas, non pas. Ne vous inquitez de rien, Franois, je
rglerai tout moi-mme; reposez-vous sur moi comme sur un bon
frre. Et maintenant que tout est convenu, allez; dites ou ne
dites pas notre entretien  vos amis: je veux prendre des mesures
pour que la chose devienne bientt publique. Allez, Franois.

Il n'y avait rien  rpondre, le duc salua et partit la rage dans
le coeur.

Il brlait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui
venait de se passer; mais il ne trouva que Catherine: en effet,
Henri fuyait l'entretien et la reine mre le recherchait.

Le duc, en voyant Catherine, touffa aussitt ses douleurs et
essaya de sourire. Moins heureux que Henri d'Anjou, ce n'tait pas
une mre qu'il cherchait dans Catherine, mais simplement une
allie. Il commenait donc par dissimuler avec elle, car, pour
faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu
mutuellement.

Il aborda donc Catherine avec un visage o ne restait plus qu'une
lgre trace d'inquitude.

-- Eh bien, madame, dit-il, voil de grandes nouvelles; les savez-
vous?

-- Je sais qu'il s'agit de faire un roi de vous, monsieur.

-- C'est une grande bont de la part de mon frre, madame.

-- N'est-ce pas?

-- Et je suis presque tent de croire que je dois reporter sur
vous une partie de ma reconnaissance; car enfin, si c'tait vous
qui lui eussiez donn le conseil de me faire don d'un trne, c'est
 vous que je le devrais; quoique j'avoue au fond qu'il m'a fait
peine de dpouiller ainsi le roi de Navarre.

-- Vous aimez fort Henriot, mon fils,  ce qu'il parat?

-- Mais oui; depuis quelque temps nous nous sommes intimement
lis.

-- Croyez-vous qu'il vous aime autant que vous l'aimez vous-mme?

-- Je l'espre, madame.

-- C'est difiant une pareille amiti, savez-vous? surtout entre
princes. Les amitis de cour passent pour peu solides, mon cher
Franois.

-- Ma mre, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore
presque frres. Catherine sourit d'un trange sourire.

-- Bon! dit-elle, est-ce qu'il y a des frres entre rois?

-- Oh! quant  cela, nous n'tions roi ni l'un ni l'autre, ma
mre, quand nous nous sommes lis ainsi; nous ne devions mme
jamais l'tre; voil pourquoi nous nous aimions.

-- Oui, mais les choses sont bien changes  cette heure.

-- Comment, bien changes?

-- Oui, sans doute; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas
tous deux rois?

Au tressaillement nerveux du duc,  la rougeur qui envahit son
front, Catherine vit que le coup lanc par elle avait port en
plein coeur.

-- Lui? dit-il. Henriot roi? et de quel royaume, ma mre?

-- D'un des plus magnifiques de la chrtient, mon fils.

-- Ah! ma mre, dit d'Alenon en plissant, que dites-vous donc
l?

-- Ce qu'une bonne mre doit dire  son fils, ce  quoi vous avez
plus d'une fois song, Franois.

-- Moi? dit le duc, je n'ai song  rien, madame, je vous jure.

-- Je veux bien vous croire; car votre ami, car votre frre Henri,
comme vous l'appelez, est, sous sa franchise apparente, un
seigneur fort habile et fort rus qui garde ses secrets mieux que
vous ne gardez les vtres, Franois. Par exemple, vous a-t-il
jamais dit que de Mouy ft son homme d'affaires?

Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un
stylet dans l'me de Franois.

Mais celui-ci n'avait qu'une vertu, ou plutt qu'un vice, la
dissimulation; il supporta donc parfaitement le regard.

-- De Mouy! dit-il avec surprise, et comme si ce nom tait
prononc pour la premire fois devant lui en pareille
circonstance.

-- Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-l mme qui a
failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant
la France et la capitale sous des habits diffrents, intrigue et
lve une arme pour soutenir votre frre Henri contre votre
famille.

Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils Franois en
st autant et mme plus qu'elle se leva sur ces mots, s'apprtant
 faire une majestueuse sortie.

Franois la retint.

-- Ma mre, dit-il, encore un mot, s'il vous plat. Puisque vous
daignez m'initier  votre politique, dites-moi comment, avec de si
faibles ressources et si peu connu qu'il est, Henri parviendrait-
il  faire une guerre assez srieuse pour inquiter ma famille?

-- Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu'il est soutenu
par plus de trente mille hommes peut-tre; que le jour o il dira
un mot, ces trente mille hommes apparatront tout  coup comme
s'ils sortaient de terre; et ces trente mille hommes, ce sont des
huguenots, songez-y, c'est--dire les plus braves soldats du
monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n'avez pas
su ou pas voulu vous concilier, vous.

-- Laquelle?

-- Il a le roi, le roi qui l'aime, qui le pousse, le roi qui, par
jalousie contre votre frre de Pologne et par dpit contre vous,
cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous
tes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans
sa famille.

-- Le roi! ... vous croyez, ma mre?

-- Ne vous tes-vous donc pas aperu qu'il chrit Henriot, son
Henriot?

-- Si fait, ma mre, si fait.

-- Et qu'il en est pay de retour? car ce mme Henriot, oubliant
que son beau-frre le voulait arquebuser le jour de la Saint-
Barthlemy, se couche  plat ventre comme un chien qui lche la
main dont il a t battu.

-- Oui, oui, murmura Franois, je l'ai dj remarqu, Henri est
bien humble avec mon frre Charles.

-- Ingnieux  lui complaire en toute chose.

-- Au point que, dpit d'tre toujours raill par le roi sur son
ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre ... Si bien
qu'hier il m'a demand, oui, pas plus tard qu'hier, si je n'avais
point quelques bons livres qui traitent de cet art.

-- Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux tincelrent comme
si une ide subite lui traversait l'esprit; attendez donc... et
que lui avez-vous rpondu?

-- Que je chercherais dans ma bibliothque.

-- Bien, dit Catherine, bien, il faut qu'il l'ait, ce livre.

-- Mais j'ai cherch, madame, et n'ai rien trouv.

-- Je trouverai, moi, je trouverai... et vous lui donnerez le
livre comme s'il venait de vous.

-- Et qu'en rsultera-t-il?

-- Avez-vous confiance en moi, d'Alenon?

-- Oui, ma mre.

-- Voulez-vous m'obir aveuglment  l'gard de Henri, que vous
n'aimez pas, quoi que vous en disiez? D'Alenon sourit.

-- Et que je dteste, moi, continua Catherine.

-- Oui, j'obirai.

-- Aprs-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai,
vous le porterez  Henri... et...

-- Et...?

-- Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste.
Franois connaissait assez sa mre pour savoir qu'elle ne s'en
rapportait point d'habitude  Dieu,  la Providence ou au hasard
du soin de servir ses amitis ou ses haines; mais il se garda
d'ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la
commission dont on le charge, il se retira chez lui.

-- Que veut-elle dire? pensa le jeune homme en montant l'escalier,
je n'en sais rien. Mais ce qu'il y a de clair pour moi dans tout
ceci, c'est qu'elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la
faire.

Pendant ce temps, Marguerite, par l'intermdiaire de La Mole,
recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux
illustres conjoints n'avaient point de secret, elle dcacheta
cette lettre et la lut.

Sans doute cette lettre lui parut intressante, car  l'instant
mme Marguerite, profitant de l'obscurit qui commenait 
descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le
passage secret, monta l'escalier tournant, et, aprs avoir regard
de tous cts avec attention, s'lana rapide comme une ombre, et
disparut dans l'antichambre du roi de Navarre.

Cette antichambre n'tait plus garde par personne depuis la
disparition d'Orthon.

Cette disparition, dont nous n'avons pas parl depuis le moment o
le lecteur l'a vu s'oprer d'une faon si tragique pour le pauvre
Orthon, avait fort inquit Henri. Il s'en tait ouvert  madame
de Sauve et  sa femme, mais ni l'une ni l'autre n'tait plus
instruite que lui; seulement, madame de Sauve lui avait donn
quelques renseignements,  la suite desquels il tait demeur
parfaitement clair  l'esprit de Henri que le pauvre enfant avait
t victime de quelque machination de la reine mre, et que
c'tait  la suite de cette machination qu'il avait failli, lui,
tre arrt avec de Mouy, dans l'auberge de la Belle-toile.

Un autre que Henri et gard le silence, car il n'et rien os
dire; mais Henri calculait tout: il comprit que son silence le
trahirait; d'ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs,
un de ses confidents, sans s'informer de lui, sans faire des
recherches. Henri s'informa donc, rechercha donc, en prsence du
roi et de la reine mre elle-mme; il demanda Orthon  tout le
monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du
Louvre, jusqu'au capitaine des gardes qui veillait dans
l'antichambre du roi; mais toute demande et toute dmarche furent
inutiles; et Henri parut si ostensiblement affect de cet
vnement et si attach au pauvre serviteur absent, qu'il dclara
qu'il ne le remplacerait que lorsqu'il aurait acquis la certitude
qu'il aurait disparu pour toujours.

L'antichambre, comme nous l'avons dit, tait donc vide lorsque
Marguerite se prsenta chez Henri.

Si lgers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et
se retourna.

-- Vous, madame! s'cria-t-il.

-- Oui, rpondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui prsenta le
papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes: Sire, le
moment est venu de mettre notre projet de fuite  excution.
Aprs-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis
Saint-Germain jusqu' Maisons, c'est--dire dans toute la longueur
de la fort. Allez  cette chasse, quoique ce soit une chasse au
vol; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles; ceignez
votre meilleure pe; montez le plus fin cheval de votre curie.
Vers midi, c'est--dire au plus fort de la chasse et quand le roi
sera lanc  la suite du faucon, drobez-vous seul si vous venez
seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit. Cinquante
des ntres seront cachs au pavillon de Franois Ier, dont nous
avons la clef; tout le monde ignorera qu'ils y sont, car ils y
seront venus de nuit et les jalousies en seront fermes. Vous
passerez par l'alle des Violettes, au bout de laquelle je
veillerai;  droite de cette alle, dans une petite clairire,
seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces
chevaux frais seront destins  remplacer le vtre et celui de Sa
Majest la reine de Navarre, si par hasard ils taient fatigus.

 Adieu, Sire; soyez prt, nous le serons.

-- Vous le serez, dit Marguerite, prononant aprs seize cents ans
les mmes paroles que Csar avait prononces sur les bords du
Rubicon.

-- Soit, madame, rpondit Henri, ce n'est pas moi qui vous
dmentirai.

-- Allons, Sire, devenez un hros; ce n'est pas difficile; vous
n'avez qu' suivre votre route; et faites-moi un beau trne, dit
la fille de Henri II.

Un imperceptible sourire effleura la lvre fine du Barnais. Il
baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le
passage, tout en fredonnant le refrain d'une vieille chanson:

_Cil qui mieux battit la muraille_
_N'entra point dedans le chasteau._

La prcaution n'tait pas mauvaise: au moment o il ouvrait la
porte de sa chambre  coucher, le duc d'Alenon ouvrait celle de
son antichambre; il fit de la main un signe  Marguerite, puis
tout haut:

-- Ah! c'est vous, mon frre, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe
de son mari, la reine avait tout compris et s'tait jete dans un
cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une norme
tapisserie.

Le duc d'Alenon entra d'un pas craintif en regardant tout autour
de lui.

-- Sommes-nous seuls, mon frre? demanda-t-il  demi-voix.

-- Parfaitement seuls. Qu'y a-t-il donc? vous paraissez tout
boulevers.

-- Il y a que nous sommes dcouverts, Henri.

-- Comment dcouverts?

-- Oui, de Mouy a t arrt.

-- Je le sais.

-- Eh bien! de Mouy a tout dit au roi.

-- Qu'a-t-il dit?

-- Il a dit que je dsirais le trne de Navarre, et que je
conspirais pour l'obtenir.

-- Ah! pcare! dit Henri, de sorte que vous voil compromis, mon
pauvre frre! Comment alors n'tes-vous pas encore arrt?

-- Je n'en sais rien moi-mme; le roi m'a raill en faisant
semblant de m'offrir le trne de Navarre. Il esprait sans doute
me tirer un aveu du coeur; mais je n'ai rien dit.

-- Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Barnais;
tenons ferme, notre vie  tous deux en dpend.

-- Oui, reprit Franois, le cas est pineux; voici pourquoi je
suis venu demander votre avis, mon frre; que croyez-vous que je
doive faire: fuir ou rester?

-- Vous avez vu le roi, puisque c'est  vous qu'il a parl?

-- Oui, sans doute.

-- Eh bien, vous avez d lire dans sa pense! Suivez votre
inspiration.

-- J'aimerais mieux rester, rpondit Franois.

Si matre qu'il ft de lui-mme, Henri laissa chapper un
mouvement de joie; si imperceptible que ft ce mouvement, Franois
le surprit au passage.

-- Restez alors, dit Henri.

-- Mais vous?

-- Dame! rpondit Henri, si vous restez, je n'ai aucun motif pour
m'en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par
dvouement, pour ne pas quitter un frre que j'aime.

-- Ainsi, dit d'Alenon, c'en est fait de tous nos plans; vous
vous abandonnez sans lutte au premier entranement de la mauvaise
fortune?

-- Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de
demeurer ici; grce  mon caractre insoucieux, je me trouve bien
partout.

-- Eh bien, soit! dit d'Alenon, n'en parlons plus; seulement, si
vous prenez quelque rsolution nouvelle, faites-la-moi savoir.

-- Corbleu! je n'y manquerai pas, croyez-le bien, rpondit Henri.
N'est-il pas convenu que nous n'avons pas de secrets l'un pour
l'autre?

D'Alenon n'insista pas davantage et se retira tout pensif, car, 
un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du
cabinet de toilette.

En effet,  peine d'Alenon tait-il sorti, que cette tapisserie
se souleva et que Marguerite reparut.

-- Que pensez-vous de cette visite? demanda Henri.

-- Qu'il y a quelque chose de nouveau et d'important.

-- Et que croyez-vous qu'il y ait?

-- Je n'en sais rien encore, mais je le saurai.

-- En attendant?

-- En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir.

-- Je n'aurai garde d'y manquer, madame! dit Henri en baisant
galamment la main de sa femme.

Et avec les mmes prcautions qu'elle en tait sortie, Marguerite
rentra chez elle.



XVIII
Le livre de vnerie


Trente-six heures s'taient coules depuis les vnements que
nous venons de raconter. Le jour commenait  paratre, mais tout
tait dj veill au Louvre, comme c'tait l'habitude les jours
de chasse, lorsque le duc d'Alenon se rendit chez la reine mre,
selon l'invitation qu'il en avait reue.

La reine mre n'tait point dans sa chambre  coucher, mais elle
avait ordonn qu'on le ft attendre s'il venait.

Au bout de quelques instants elle sortit d'un cabinet secret o
personne n'entrait qu'elle, et o elle se retirait pour faire ses
oprations chimiques.

Soit par la porte entrouverte, soit attache  ses vtements,
entra en mme temps que la reine mre l'odeur pntrante d'un cre
parfum, et, par l'ouverture de la porte, d'Alenon remarqua une
vapeur paisse, comme celle d'un aromate brl, qui flottait en
blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine.

Le duc ne put rprimer un regard de curiosit.

-- Oui, dit Catherine de Mdicis, oui, j'ai brl quelques vieux
parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que
j'ai jet du genivre sur le brasier: de l cette odeur.

D'Alenon s'inclina.

-- Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa
robe de chambre ses mains, que de lgres taches d'un jaune
rougetre diapraient a et l, qu'avez-vous de nouveau depuis
hier?

-- Rien, ma mre.

-- Avez-vous vu Henri?

-- Oui.

-- Il refuse toujours de partir?

-- Absolument.

-- Le fourbe!

-- Que dites-vous, madame?

-- Je dis qu'il part.

-- Vous croyez?

-- J'en suis sre.

-- Alors, il nous chappe?

-- Oui, dit Catherine.

-- Et vous le laissez partir?

-- Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il
faut qu'il parte.

-- Je ne vous comprends pas, ma mre.

-- coutez bien ce que je vais vous dire, Franois. Un mdecin
trs habile, le mme qui m'a remis le livre de chasse que vous
allez lui porter, m'a affirm que le roi de Navarre tait sur le
point d'tre atteint d'une maladie de consomption, d'une de ces
maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut
apporter aucun remde. Or, vous comprenez que s'il doit mourir
d'un mal si cruel, il vaut mieux qu'il meure loin de nous que sous
nos yeux,  la cour.

-- En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine.

-- Et surtout  votre frre Charles, dit Catherine; tandis que
lorsque Henri mourra aprs lui avoir dsobi, le roi regardera
cette mort comme une punition du ciel.

-- Vous avez raison, ma mre, dit Franois avec admiration, il
faut qu'il parte. Mais tes-vous bien sre qu'il partira?

-- Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la
fort de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir
d'escorte jusqu' Fontainebleau, o cinq cents autres l'attendent.

-- Et, dit d'Alenon avec une lgre hsitation et une pleur
visible, ma soeur Margot part avec lui?

-- Oui, rpondit Catherine, c'est convenu. Mais, Henri mort,
Margot revient  la cour, veuve et libre.

-- Et Henri mourra, madame! vous en tes certaine?

-- Le mdecin qui m'a remis le livre en question me l'a assur du
moins.

-- Et ce livre, o est-il, madame? Catherine retourna  pas lents
vers le cabinet mystrieux, ouvrit la porte, s'y enfona, et
reparut un instant aprs, le livre  la main.

-- Le voici, dit-elle.

D'Alenon regarda le livre que lui prsentait sa mre avec une
certaine terreur.

-- Qu'est-ce que ce livre, madame? demanda en frissonnant le duc.

-- Je vous l'ai dj dit, mon fils, c'est un travail sur l'art
d'lever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par
un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran
de Lucques.

-- Et que dois-je en faire?

-- Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l'a
demand,  ce que vous m'avez dit, lui ou quelque autre pareil,
pour s'instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au
vol aujourd'hui avec le roi, il ne manquera pas d'en lire quelques
pages, afin de prouver au roi qu'il suit ses conseils en prenant
des leons. Le tout est de le remettre  lui-mme.

-- Oh! je n'oserai pas, dit d'Alenon en frissonnant.

-- Pourquoi? dit Catherine, c'est un livre comme un autre, except
qu'il a t si longtemps renferm que les pages sont colles les
unes aux autres. N'essayez donc pas de les lire, vous, Franois,
car on ne peut les lire qu'en mouillant son doigt et en poussant
les pages feuille  feuille, ce qui prend beaucoup de temps et
donne beaucoup de peine.

-- Si bien qu'il n'y a qu'un homme qui a le grand dsir de
s'instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine? dit
d'Alenon.

-- Justement, mon fils, vous comprenez.

-- Oh! dit d'Alenon, voici dj Henriot dans la cour, donnez,
madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce
livre chez lui:  son retour il le trouvera.

-- J'aimerais mieux que vous le lui donnassiez  lui-mme,
Franois, ce serait plus sr.

-- Je vous ai dj dit que je n'oserais point, madame, reprit le
duc.

-- Allez donc; mais au moins posez-le dans un endroit bien
apparent.

-- Ouvert?... Y a-t-il inconvnient  ce qu'il soit ouvert?

-- Non.

-- Donnez alors.

D'Alenon prit d'une main tremblante le livre que, d'une main
ferme, Catherine tendait vers lui.

-- Prenez, prenez, dit Catherine, il n'y a pas de danger, puisque
j'y touche; d'ailleurs vous avez des gants.

Cette prcaution ne suffit pas pour d'Alenon, qui enveloppa le
livre dans son manteau.

-- Htez-vous, dit Catherine, htez-vous, d'un moment  l'autre
Henri peut remonter.

-- Vous avez raison, madame, j'y vais. Et le duc sortit tout
chancelant d'motion. Nous avons introduit plusieurs fois dj le
lecteur dans l'appartement du roi de Navarre, et nous l'avons fait
assister aux sances qui s'y sont passes, joyeuses ou terribles,
selon que souriait ou menaait le gnie protecteur du futur roi de
France.

Mais jamais peut-tre les murs souills de sang par le meurtre,
arross de vin par l'orgie, embaums de parfums par l'amour;
jamais ce coin du Louvre enfin n'avait vu apparatre un visage
plus ple que celui du duc d'Alenon ouvrant, son livre  la main,
la porte de la chambre  coucher du roi de Navarre.

Et cependant, comme s'y attendait le duc, personne n'tait dans
cette chambre pour interroger d'un oeil curieux ou inquiet
l'action qu'il allait commettre. Les premiers rayons du jour
clairaient l'appartement parfaitement vide.

 la muraille pendait toute prte cette pe que M. de Mouy avait
conseill  Henri d'emporter. Quelques chanons d'une ceinture de
mailles taient pars sur le parquet. Une bourse honntement
arrondie et un petit poignard taient poss sur un meuble, et des
cendres, lgres et flottantes encore, dans la chemine, jointes 
ces autres indices, disaient clairement  d'Alenon que le roi de
Navarre avait endoss une chemise de mailles, demand de l'argent
 son trsorier et brl des papiers compromettants.

-- Ma mre ne s'tait pas trompe, dit d'Alenon, le fourbe me
trahissait.

Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune
homme, car aprs avoir sond du regard tous les coins de la
chambre, aprs avoir soulev les tapisseries des portires, aprs
qu'un grand bruit retentissait dans les cours et qu'un grand
silence qui rgnait dans l'appartement lui eut prouv que personne
ne songeait  l'espionner, il tira le livre de dessous son
manteau, le posa rapidement sur la table o tait la bourse,
l'adossant  un pupitre de chne sculpt, puis, s'cartant
aussitt, il allongea le bras, et, avec une hsitation qui
trahissait ses craintes, de sa main gante il ouvrit le livre 
l'endroit d'une gravure de chasse.

Le livre ouvert, d'Alenon fit aussitt trois pas en arrire; et
retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui
venait de dvorer les lettres. La peau souple cria sur les
charbons, se tordit, et s'tala comme le cadavre d'un large
reptile, puis ne laissa bientt plus qu'un rsidu noir et crisp.

D'Alenon demeura jusqu' ce que la flamme et entirement dvor
le gant, puis il roula le manteau qui avait envelopp le livre, le
jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y
entrait, le coeur tout palpitant, il entendit des pas dans
l'escalier tournant, et, ne doutant plus que ce ft Henri qui
rentrait, il referma vivement sa porte.

Puis il s'lana vers la fentre; mais de la fentre on
n'apercevait qu'une portion de la cour du Louvre. Henri n'tait
point dans cette portion de la cour, et sa conviction s'en
affermit que c'tait lui qui venait de rentrer.

Le duc s'assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C'tait une
histoire de France depuis Pharamond jusqu' Henri II, et pour
laquelle, quelques jours aprs son avnement au trne, il avait
donn privilge.

Mais l'esprit du duc n'tait point l: la fivre de l'attente
brlait ses artres. Les battements de ses tempes retentissaient
jusqu'au fond de son cerveau; comme on voit dans un rve ou dans
une extase magntique, il semblait  Franois qu'il voyait 
travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de
Henri, malgr le triple obstacle qui le sparait de lui.

Pour carter l'objet terrible qu'il croyait voir avec les yeux de
la pense, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que
sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chne 
l'endroit de l'image; mais ce fut inutilement qu'il prit l'une
aprs l'autre ses armes, l'un aprs l'autre ses joyaux, qu'il
arpenta cent fois le mme sillon du parquet, chaque dtail de
cette image, que le duc n'avait qu'entrevue cependant, lui tait
rest dans l'esprit. C'tait un seigneur  cheval qui, remplissant
lui-mme l'office d'un valet de fauconnerie, lanait le leurre en
rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval
dans les herbes d'un marcage. Si violente que ft la volont du
duc, le souvenir triomphait de sa volont.

Puis, ce n'tait pas seulement le livre qu'il voyait, c'tait le
roi de Navarre s'approchant de ce livre, regardant cette image,
essayant de tourner les pages, et, empch par l'obstacle qu'elles
opposaient, triomphant de l'obstacle en mouillant son pouce et en
forant les feuilles  glisser.

Et  cette vue, toute fictive et toute fantastique qu'elle tait,
d'Alenon chancelant tait forc de s'appuyer d'une main  un
meuble, tandis que de l'autre il couvrait ses yeux comme si, les
yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu'il
voulait fuir.

Ce spectacle tait sa propre pense.

Tout  coup d'Alenon vit Henri qui traversait la cour; celui-ci
s'arrta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur
deux mules des provisions de chasse qui n'taient autres que de
l'argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donns, il
coupa diagonalement la cour, et s'achemina visiblement vers la
porte d'entre.

D'Alenon tait immobile  sa place. Ce n'tait donc pas Henri qui
tait mont par l'escalier secret. Toutes ces angoisses qu'il
prouvait depuis un quart d'heure, il les avait donc prouves
inutilement. Ce qu'il croyait fini ou prs de finir tait donc 
recommencer.

D'Alenon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant
ferme, il alla couter  celle du corridor. Cette fois, il n'y
avait pas  se tromper, c'tait bien Henri. D'Alenon reconnut son
pas et jusqu'au bruit particulier de la molette de ses perons.

La porte de l'appartement de Henri s'ouvrit et se referma.

D'Alenon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil.

-- Bon! se dit-il, voici ce qui se passe  cette heure: il a
travers l'antichambre, la premire pice, puis il est parvenu
jusqu' la chambre  coucher; arriv l, il aura cherch des yeux
son pe, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura
trouv le livre tout ouvert sur son dressoir.

 -- Quel est ce livre? se sera-t-il demand; qui m'a apport ce
livre?

 Puis il se sera rapproch, aura vu cette gravure reprsentant un
cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il
aura essay de tourner les feuilles.

Une sueur froide passa sur le front de Franois.

-- Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison d'un effet soudain?
Non, non, sans doute, puisque ma mre a dit qu'il devait mourir
lentement de consomption.

Cette pense le rassura un peu. Dix minutes se passrent ainsi,
sicle d'agonie us seconde par seconde, et chacune de ces
secondes fournissant tout ce que l'imagination invente de terreurs
insenses, un monde de visions. D'Alenon n'y put tenir davantage,
il se leva, traversa son antichambre, qui commenait  se remplir
de gentilshommes.

-- Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi.

Et pour tromper sa dvorante inquitude, pour prparer un alibi
peut-tre, d'Alenon descendit effectivement chez son frre.
Pourquoi descendait-il? Il l'ignorait... Qu'avait-il  lui
dire?... Rien! Ce n'tait point Charles qu'il cherchait, c'tait
Henri qu'il fuyait.

Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi
entrouverte.

Les gardes laissrent entrer le duc sans mettre aucun empchement
 son passage: les jours de chasse il n'y avait ni tiquette ni
consigne.

Franois traversa successivement l'antichambre, le salon et la
chambre  coucher sans rencontrer personne; enfin il songeait que
Charles tait sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la
porte qui donnait de la chambre  coucher dans le cabinet.

Charles tait assis devant une table, dans un grand fauteuil
sculpt  dossier aigu; il tournait le dos  la porte par laquelle
tait entr Franois.

Il paraissait plong dans une occupation qui le dominait.

Le duc s'approcha sur la pointe du pied; Charles lisait.

-- Pardieu! s'cria-t-il tout  coup, voil un livre admirable.
J'en avais bien entendu parler, mais je n'avais pas cru qu'il
existt en France.

D'Alenon tendit l'oreille, et fit un pas encore.

-- Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce  ses lvres
et en pesant sur le livre pour sparer la page qu'il avait lue de
celle qu'il voulait lire; on dirait qu'on en a coll les feuillets
pour drober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme.

D'Alenon fit un bond en avant.

Ce livre, sur lequel Charles tait courb, tait celui qu'il avait
dpos chez Henri!

Un cri sourd lui chappa.

-- Ah! c'est vous, d'Alenon? dit Charles, soyez le bienvenu, et
venez voir le plus beau livre de vnerie qui soit jamais sorti de
la plume d'un homme.

Le premier mouvement de d'Alenon fut d'arracher le livre des
mains de son frre; mais une pense infernale le cloua  sa place,
un sourire effrayant passa sur ses lvres blmies, il passa la
main sur ses yeux comme un homme bloui.

Puis revenant un peu  lui, mais sans faire un pas en avant ni en
arrire:

-- Sire, demanda d'Alenon, comment donc ce livre se trouve-t-il
dans les mains de Votre Majest?

-- Rien de plus simple. Ce matin, je suis mont chez Henriot pour
voir s'il tait prt; il n'tait dj plus chez lui: sans doute il
courait les chenils et les curies; mais,  sa place, j'ai trouv
ce trsor que j'ai descendu ici pour le lire tout  mon aise.

Et le roi porta encore une fois son pouce  ses lvres, et une
fois encore fit tourner la page rebelle.

-- Sire, balbutia d'Alenon dont les cheveux se hrissrent et qui
se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible; Sire,
je venais pour vous dire...

-- Laissez-moi achever ce chapitre, Franois, dit Charles, et
ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voil cinquante
pages que je lis, c'est  dire que je dvore.

-- Il a got vingt-cinq fois le poison, pensa Franois. Mon frre
est mort! Alors il pensa qu'il y avait un Dieu au ciel qui n'tait
peut-tre point le hasard.

Franois essuya de sa main tremblante la froide rose qui
dgouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui
avait ordonn son frre, que le chapitre ft achev.



XIX
La chasse au vol


Charles lisait toujours. Dans sa curiosit, il dvorait les pages;
et chaque page, nous l'avons dit, soit  cause de l'humidit 
laquelle elles avaient t longtemps exposes, soit pour tout
autre motif, adhrait  la page suivante.

D'Alenon considrait d'un oeil hagard ce terrible spectacle dont
il entrevoyait seul le dnouement.

-- Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je
partirais, je m'exilerais, j'irais chercher un trne imaginaire,
tandis que Henri,  la premire nouvelle de la maladie de Charles,
reviendrait dans quelque ville forte  vingt lieues de la
capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et
pourrait d'une seule enjambe tre dans la capitale; de sorte
qu'avant que le roi de Pologne et seulement appris la nouvelle de
la mort de mon frre, la dynastie serait dj change: c'est
impossible!

C'taient ces penses qui avaient domin le premier sentiment
d'horreur involontaire qui poussait Franois  arrter Charles.
C'tait cette fatalit persvrante qui semblait garder Henri et
poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore
essayer une fois de ragir.

En un instant tout son plan venait de changer  l'gard de Henri.
C'tait Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonn;
Henri devait partir, mais partir condamn. Du moment o la
fatalit venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri
restt; car Henri tait moins  craindre prisonnier  Vincennes ou
 la Bastille, que le roi de Navarre  la tte de trente mille
hommes.

Le duc d'Alenon laissa donc Charles achever son chapitre; et
lorsque le roi releva la tte:

-- Mon frre, lui dit-il, j'ai attendu parce que Votre Majest l'a
ordonn, mais c'tait  mon grand regret, parce que j'avais des
choses de la plus haute importance  vous dire.

-- Ah! au diable! dit Charles, dont les joues ples
s'empourpraient peu  peu, soit qu'il et mis une trop grande
ardeur  sa lecture, soit que le poison comment  agir; au
diable! si tu viens encore me parler de la mme chose, tu partiras
comme est parti le roi de Pologne. Je me suis dbarrass de lui,
je me dbarrasserai de toi, et plus un mot l-dessus.

-- Aussi, mon frre, dit Franois, ce n'est point de mon dpart
que je veux vous entretenir, mais de celui d'un autre. Votre
Majest m'a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus
dlicat, qui est mon dvouement pour elle comme frre, ma fidlit
comme sujet, et je tiens  lui prouver que je ne suis pas un
tratre, moi.

-- Allons, dit Charles en s'accoudant sur le livre, en croisant
ses jambes l'une sur l'autre, et en regardant d'Alenon en homme
qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons,
quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale?

-- Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule
dlicatesse m'avait seule empch de vous rvler.

-- Un complot! dit Charles, voyons le complot.

-- Sire, dit Franois, tandis que Votre Majest chassera au vol
prs de la rivire, et dans la plaine du Vsinet, le roi de
Navarre gagnera la fort de Saint-Germain, une troupe d'amis
l'attend dans cette fort et il doit fuir avec eux.

-- Ah! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie
contre mon pauvre Henriot! Ah a! en finirez-vous avec lui?

-- Votre Majest n'aura pas besoin d'attendre longtemps au moins
pour s'assurer si ce que j'ai l'honneur de lui dire est ou non une
calomnie.

-- Et comment cela?

-- Parce que ce soir notre beau-frre sera parti. Charles se leva.

-- coutez, dit-il, je veux bien une dernire fois encore avoir
l'air de croire  vos intentions; mais je vous en avertis, toi et
ta mre, cette fois c'est la dernire.

Puis haussant la voix:

-- Qu'on appelle le roi de Navarre! ajouta-t-il.

Un garde fit un mouvement pour obir; mais Franois l'arrta d'un
signe.

-- Mauvais moyen, mon frre, dit-il; de cette faon vous
n'apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices
seront avertis et disparatront; puis ma mre et moi nous serons
accuss non seulement d'tre des visionnaires, mais encore des
calomniateurs.

-- Que demandez-vous donc alors?

-- Qu'au nom de notre fraternit, Votre Majest m'coute, qu'au
nom de mon dvouement qu'elle va reconnatre, elle ne brusque
rien. Faites en sorte, Sire, que le vritable coupable, que celui
qui depuis deux ans trahit d'intention Votre Majest, en attendant
qu'il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une
preuve infaillible et puni comme il le mrite.

Charles ne rpondit rien; il alla  une fentre et l'ouvrit: le
sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement:

-- Eh bien, dit-il, que feriez-vous? Parlez, Franois.

-- Sire, dit d'Alenon, je ferais cerner la fort de Saint-Germain
par trois dtachements de chevau-lgers, qui,  une heure
convenue,  onze heures par exemple, se mettraient en marche et
rabattraient tout ce qui se trouve dans la fort sur le pavillon
de Franois Ier, que j'aurais, comme par hasard, dsign pour
l'endroit du rendez-vous, du dner. Puis quand, tout en ayant
l'air de suivre mon faucon, je verrais Henri s'loigner, je
piquerais au rendez-vous, o il se trouvera pris avec ses
complices.

-- L'ide est bonne, dit le roi; qu'on fasse venir mon capitaine
des gardes. D'Alenon tira de son pourpoint un sifflet d'argent
pendu  une chane d'or et siffla. De Nancey parut. Charles alla 
lui et lui donna ses ordres  voix basse.

Pendant ce temps, son grand lvrier Acton avait saisi une proie
qu'il roulait par la chambre et qu'il dchirait  belles dents
avec mille bonds foltres.

Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que
s'tait faite Acton, c'tait ce prcieux livre de vnerie, dont
il n'existait, comme nous l'avons dit, que trois exemplaires au
monde.

Le chtiment fut gal au crime.

Charles saisit un fouet, la lanire sifflante enveloppa l'animal
d'un triple noeud. Acton jeta un cri et disparut sous une table
couverte d'un immense tapis qui lui servait de retraite.

Charles ramassa le livre et vit avec joie qu'il n'y manquait qu'un
feuillet; et encore n'tait-il pas une page de texte, mais une
gravure.

Il le plaa avec soin sur un rayon o Acton ne pouvait atteindre.
D'Alenon le regardait faire avec inquitude. Il et voulu fort
que ce livre, maintenant qu'il avait fait sa terrible mission,
sortt des mains de Charles.

Six heures sonnrent.

C'tait l'heure  laquelle le roi devait descendre dans la cour
encombre de chevaux richement caparaonns, d'hommes et de femmes
richement vtus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs
faucons chaperonns; quelques piqueurs avaient les cors en charpe
au cas o le roi, fatigu de la chasse au vol, comme cela lui
arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil.

Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet
des Armes. D'Alenon suivait chacun de ses mouvements d'un ardent
regard et lui vit mettre la clef dans sa poche.

En descendant l'escalier, il s'arrta, porta la main  son front.

Les jambes du duc d'Alenon tremblaient non moins que celles du
roi.

-- En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est 
l'orage.

--  l'orage au mois de janvier? dit Charles, vous tes fou! Non,
j'ai des vertiges, ma peau est sche; je suis faible, voil tout.

Puis  demi-voix:

-- Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs
complots.

Mais en mettant le pied dans la cour, l'air frais du matin, les
cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes
rassembles, produisirent sur Charles leur effet ordinaire.

Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait t pour
chercher Henri. Henri tait prs de Marguerite. Ces deux
excellents poux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils
s'aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et
en trois courbettes de l'animal fut prs de son beau-frre.

-- Ah! ah! dit Charles, vous tes mont en coureur de daim,
Henriot. Vous savez cependant que c'est une chasse au vol que nous
faisons aujourd'hui.

Puis sans attendre la rponse:

-- Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse
 neuf heures! dit le roi le sourcil fronc et avec une intonation
de voix presque menaante.

Catherine regardait tout cela par une fentre du Louvre. Un rideau
soulev donnait passage  sa tte ple et voile, tout le corps
vtu de noir disparaissait dans la pnombre.

Sur l'ordre de Charles, toute cette foule dore, brode, parfume,
le roi en tte, s'allongea pour passer  travers les guichets du
Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain,
au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et
pensif, sur son cheval plus blanc que la neige.

-- Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite  Henri.

-- Il m'a flicit sur la finesse de mon cheval.

-- Voil tout?

-- Voil tout.

-- Il sait quelque chose alors.

-- J'en ai peur.

-- Soyons prudents. Henri claira son visage d'un de ces fins
sourires qui lui taient habituels, et qui voulaient dire, pour
Marguerite surtout: Soyez tranquille, ma mie. Quant  Catherine, 
peine tout ce cortge avait-il quitt la cour du Louvre qu'elle
avait laiss retomber son rideau. Mais elle n'avait point laiss
chapper une chose: c'tait la pleur de Henri, c'taient ses
tressaillements nerveux, c'taient ses confrences  voix basse
avec Marguerite. Henri tait ple parce que, n'ayant pas le
courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances o sa vie
tait mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il
arrive ordinairement, lui refluait au coeur.

Il prouvait des tressaillements nerveux parce que la faon dont
l'avait reu Charles, si diffrente de l'accueil habituel qu'il
lui faisait, l'avait vivement impressionn.

Enfin, il avait confr avec Marguerite, parce que, ainsi que nous
le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la
politique, une alliance offensive et dfensive.

Mais Catherine avait interprt les choses tout autrement.

-- Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois
qu'il en tient, ce cher Henriot.

Puis, pour s'assurer du fait, aprs avoir attendu un quart d'heure
pour donner le temps  toute la chasse de quitter Paris, elle
sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit
escalier tournant, et  l'aide de sa double clef ouvrit
l'appartement du roi de Navarre.

Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha
le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa
des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux
armoires; nulle part elle n'aperut le livre qu'elle cherchait.

-- D'Alenon l'aura dj enlev, dit-elle, c'est prudent. Et elle
descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet
avait russi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint-
Germain, o il arriva aprs une heure et demie de course rapide;
on ne monta mme pas au vieux chteau, qui s'levait sombre et
majestueux au milieu des maisons parses sur la montagne. On
traversa le pont de bois situ  cette poque en face de l'arbre
qu'aujourd'hui encore on appelle le chne de Sully. Puis on fit
signe aux barques pavoises qui suivaient la chasse, pour donner
la facilit au roi et aux gens de sa suite de traverser la rivire
et de se mettre en mouvement.

 l'instant mme toute cette joyeuse jeunesse, anime d'intrts
si divers, se mit en marche, le roi en tte, sur cette magnifique
prairie qui pend du sommet bois de Saint-Germain, et qui prit
soudain l'aspect d'une grande tapisserie  personnages diaprs de
mille couleurs et dont la rivire cumante sur sa rive simulait la
frange argente.

En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son
faucon favori au poing, marchaient les valets de vnerie vtus de
justaucorps verts et chausss de grosses bottes, qui, maintenant
de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les
roseaux qui garnissaient la rivire.

En ce moment le soleil, cach jusque-l derrire les nuages,
sortit tout  coup du sombre ocan o il s'tait plong. Un rayon
de soleil claira de sa lumire tout cet or, tous ces joyaux, tous
ces yeux ardents, et de toute cette lumire il faisait un torrent
de feu.

Alors, et comme s'il n'et attendu que ce moment pour qu'un beau
soleil clairt sa dfaite, un hron s'leva du sein des roseaux
en poussant un cri prolong et plaintif.

-- Haw! haw! cria Charles en dchaperonnant son faucon et en le
lanant aprs le fugitif.

-- Haw! haw! crirent toutes les voix pour encourager l'oiseau.

Le faucon, un instant bloui par la lumire, tourna sur lui-mme,
dcrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout  coup il
aperut le hron, et prit son vol sur lui  tire-d'aile.

Cependant le hron qui s'tait, en oiseau prudent, lev  plus de
cent pas des valets de vnerie, avait, pendant que le roi
dchaperonnait son faucon et que celui-ci s'tait habitu  la
lumire, gagn de l'espace, ou plutt de la hauteur. Il en rsulta
que lorsque son ennemi l'aperut, il tait dj  plus de cinq
cents pieds de hauteur, et qu'ayant trouv dans les zones leves
l'air ncessaire  ses puissantes ailes, il montait rapidement.

-- Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon,
prouve nous que tu es de race. Haw! haw!

Comme s'il et entendu cet encouragement, le noble animal partit,
semblable  une flche, parcourant une ligne diagonale qui devait
aboutir  la ligne verticale qu'adoptait le hron, lequel montait
toujours comme s'il et voulu disparatre dans l'ther.

-- Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif et pu
l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse
autant qu'il tait en lui, la tte renverse en arrire pour ne
pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard,
tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec-
de-Fer; haw!

En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient
l'un de l'autre, ou plutt le faucon se rapprochait du hron.

La seule question tait de savoir lequel dans cette premire
attaque conserverait le dessus.

La peur eut de meilleures ailes que le courage.

Le faucon, emport par son vol, passa sous le ventre du hron
qu'il et d dominer. Le hron profita de sa supriorit et lui
allongea un coup de son long bec.

Le faucon, frapp comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur
lui-mme, comme tourdi, et un instant on dut croire qu'il allait
redescendre. Mais, comme un guerrier bless qui se relve plus
terrible, il jeta une espce de cri aigu et menaant et reprit son
vol sur le hron.

Le hron avait profit de son avantage, et, changeant la direction
de son vol, il avait fait un coude vers la fort, essayant cette
fois de gagner de l'espace et d'chapper par la distance au lieu
d'chapper par la hauteur.

Mais le faucon tait un animal de noble race, qui avait un coup
d'oeil de gerfaut.

Il rpta la mme manoeuvre, piqua diagonalement sur le hron, qui
jeta deux ou trois cris de dtresse et essaya de monter
perpendiculairement comme il l'avait fait une premire fois.

Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux
oiseaux semblrent sur le point de disparatre dans les nuages. Le
hron n'tait pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait
un point noir qui,  chaque instant, devenait plus imperceptible.

Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun
tait demeur  sa place, les yeux fixs sur le fugitif et sur le
poursuivant.

-- Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout  coup Charles. Voyez,
voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw!

-- Ma foi, j'avoue que je ne vois plus ni l'un ni l'autre, dit
Henri.

-- Ni moi non plus, dit Marguerite.

-- Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre
encore, dit Charles; le hron du moins. Entends-tu, entends-tu? il
demande grce!

En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu'une oreille exerce
pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre.

-- coute, coute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus
vite qu'ils ne sont monts. En effet, comme le roi prononait ces
mots, les deux oiseaux commencrent  reparatre.

C'taient deux points noirs seulement, mais  la diffrence de
grosseur de ces deux points, il tait facile de voir cependant que
le faucon avait le dessus.

-- Voyez! voyez! ... cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet,
le hron, domin par l'oiseau de proie, n'essayait mme plus de se
dfendre. Il descendait rapidement, incessamment frapp par le
faucon et ne rpondant que par ses cris; tout  coup il replia ses
ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en
fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un
dernier coup de bec l'tendit; il continua sa chute en tournoyant
sur lui-mme, et, au moment o il touchait la terre, le faucon
s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri
de dfaite du vaincu.

-- Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lana son cheval au
galop dans la direction de l'endroit o les deux oiseaux s'taient
abattus. Mais tout  coup il arrta court sa monture, jeta un cri
lui-mme, lcha la bride et s'accrocha d'une main  la crinire de
son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac
comme s'il et voulu dchirer ses entrailles.  ce cri tous les
courtisans accoururent.

-- Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles, le visage enflamm
et l'oeil hagard; mais il vient de me sembler qu'on me passait un
fer rouge  travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien.

Et Charles remit son cheval au galop. D'Alenon plit.

-- Qu'y a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri  Marguerite.

-- Je n'en sais rien, rpondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon
frre tait pourpre.

-- Ce n'est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans
s'entre-regardrent tonns et suivirent le roi. On arriva 
l'endroit o les deux oiseaux s'taient abattus. Le faucon
rongeait dj la cervelle du hron. En arrivant, Charles sauta 
bas de son cheval pour voir le combat de plus prs. Mais en
touchant la terre il fut oblig de se tenir  la selle, la terre
tournait sous lui. Il prouva une violente envie de dormir.

-- Mon frre! mon frre! s'cria Marguerite, qu'avez-vous?

-- J'ai, dit Charles, j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut
aval ses charbons ardents; j'ai que je brle, et qu'il me semble
que mon haleine est de flamme.

En mme temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut
tonn de ne pas voir sortir du feu de ses lvres. Cependant, on
avait repris et rechaperonn le faucon, et tout le monde s'tait
rassembl autour de Charles.

-- Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce n'est
rien, ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la
tte et me crve les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs!
Voici toute une compagnie de halbrans. Lchez tout, lchez tout.
Corboeuf! nous allons nous amuser!

On dchaperonna en effet et on lcha  l'instant mme cinq ou six
faucons, qui s'lancrent dans la direction du gibier, tandis que
toute la chasse, le roi en tte, regagnait les bords de la
rivire.

-- Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri  Marguerite.

-- Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se
retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la fort facilement.

Henri appela le valet de vnerie qui portait le hron; et tandis
que l'avalanche bruyante et dore roulait le long du talus qui
fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arrire comme s'il
examinait le cadavre du vaincu.



XX
Le pavillon de Franois Ier


C'tait une belle chose que la chasse  l'oiseau faite par des
rois, quand les rois taient presque des demi-dieux et que la
chasse tait non seulement un loisir, mais un art.

Nanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour pntrer
dans un endroit de la fort o tous les acteurs de la scne que
nous venons de raconter vont nous rejoindre bientt.

 droite de l'alle de Violettes, longue arcade de feuillage,
retraite moussue o, parmi les lavandes et les bruyres, un livre
inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim
errant lve sa tte charge de bois, ouvre les naseaux et coute,
est une clairire assez loigne pour que de la route on ne la
voie pas; mais pas assez pour que de cette clairire on ne voie
pas la route.

Au milieu de cette clairire, deux hommes couchs sur l'herbe,
ayant sous eux un manteau de voyage,  leur ct une longue pe,
et auprs d'eux chacun un mousqueton  gueule vase, qu'on
appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l'lgance
de leur costume,  ces joyeux deviseurs du Dcamron; de prs, par
la menace de leurs armes,  ces bandits de bois que cent ans plus
tard Salvator Rosa peignit d'aprs nature dans ses paysages.

L'un d'eux tait appuy sur un genou et sur une main, et coutait
comme un de ces livres ou de ces daims dont nous avons parl tout
 l'heure.

-- Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s'tait
singulirement rapproche de nous tout  l'heure. J'ai entendu
jusqu'aux cris des veneurs encourageant le faucon.

-- Et maintenant, dit l'autre, qui paraissait attendre les
vnements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade,
maintenant, je n'entends plus rien: il faut qu'ils se soient
loigns... Je t'avais bien dit que c'tait un mauvais endroit
pour l'observation. On n'est pas vu, c'est vrai, mais on ne voit
pas.

-- Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des
interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux
chevaux  nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules
si charges que je ne sais pas comment elles feront pour nous
suivre. Or, je ne connais que ces vieux htres et ces chnes
sculaires qui puissent se charger convenablement de cette
difficile besogne. J'oserais donc dire que, loin de blmer comme
toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les prparatifs de cette
entreprise qu'il a dirige, le sens profond d'un vritable
conspirateur.

-- Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a dj
bien certainement reconnu Coconnas, bon! voil le mot lch, je
l'attendais. Je t'y prends. Nous conspirons donc.

-- Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine.

-- Qui conspirent, ce qui revient exactement au mme pour nous.

-- Coconnas, je te l'ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le
moins du monde  me suivre dans cette aventure qu'un sentiment
particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me
fait seul entreprendre.

-- Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? D'abord,
je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas  faire ce
qu'il ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller
sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable?

-- Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que j'aperois l-bas
sa blanche haquene. Oh! c'est trange comme, rien que de penser
qu'elle vient, mon coeur bat.

-- Eh bien, c'est drle, dit Coconnas en billant, le coeur ne me
bat pas du tout,  moi.

-- Ce n'tait pas elle, dit La Mole. Qu'est-il donc arriv?
c'tait pour midi, ce me semble.

-- Il est arriv qu'il n'est point midi, dit Coconnas, voil tout,
et que nous avons encore le temps de faire un somme,  ce qu'il
parat.

Et sur cette conviction, Coconnas s'tendit sur son manteau en
homme qui va joindre le prcepte aux paroles; mais comme son
oreille touchait la terre, il demeura le doigt lev et faisant
signe  La Mole de se taire.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.

-- Silence! cette fois j'entends quelque chose et je ne me trompe
pas.

-- C'est singulier, j'ai beau couter, je n'entends rien, moi.

-- Tu n'entends rien?

-- Non.

-- Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur
le bras de La Mole, regarde ce daim.

-- O?

-- L-bas. Et Coconnas montra du doigt l'animal  La Mole.

-- Eh bien?

-- Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l'animal. La tte
incline comme s'il s'apprtait  brouter, il coutait immobile.
Bientt il releva son front charg de bois superbes, et tendit
l'oreille du ct d'o sans doute venait le bruit; puis tout 
coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l'clair.

-- Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voil le
daim qui s'enfuit.

-- Donc, puisqu'il s'enfuit, dit Coconnas, c'est qu'il entend ce
que tu n'entends pas.

En effet, un bruit sourd et  peine perceptible frmissait
vaguement dans l'herbe; pour des oreilles moins exerces, c'et
t le vent; pour des cavaliers, c'tait un galop lointain de
chevaux.

La Mole fut sur pied en un moment.

-- Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus
tranquillement; la vivacit du Pimontais semblait tre passe
dans le coeur de La Mole, tandis qu'au contraire l'insouciance de
celui-ci semblait  son tour s'tre empare de son ami. C'est que
l'un, dans cette circonstance, agissait d'enthousiasme, et l'autre
 contrecoeur.

Bientt un bruit gal et cadenc frappa l'oreille des deux amis:
le hennissement d'un cheval fit dresser l'oreille aux chevaux
qu'ils tenaient prts  dix pas d'eux, et dans l'alle passa,
comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur ct,
fit un signe trange et disparut.

-- La reine! s'crirent-ils ensemble.

-- Qu'est-ce que cela signifie? dit Coconnas.

-- Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout 
l'heure...

-- Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez...

-- Ce signe rpond : _Attendez-moi._
_ _
-- Ce signe rpond : _Sauvez-vous._
_ _
-- Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction.
Pars, je resterai. Coconnas haussa les paules et se recoucha.

Au mme instant, en sens inverse du chemin qu'avait suivi la
reine, mais par la mme alle, passa, bride abattue, une troupe de
cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants
ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces
sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent.

-- Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons
au pavillon de Franois Ier.

-- Au contraire, n'y allons pas! dit La Mole. Si nous sommes
dcouverts, c'est sur ce pavillon que se portera d'abord
l'attention du roi! puisque c'tait l le rendez-vous gnral.

-- Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas.

Coconnas n'avait pas prononc ces paroles, qu'un cavalier passa
comme l'clair au milieu des arbres, et, franchissant fosss,
buissons, barrires, arriva prs des deux gentilshommes.

Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux
seulement son cheval dans cette course furieuse.

-- M. de Mouy! s'cria Coconnas inquiet et devenu plus alerte
maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc?

-- Eh! vite! cria le huguenot, dtalez, tout est perdu! J'ai fait
un dtour pour vous le dire. En route!

Et comme il n'avait pas cess de courir en prononant ces paroles,
il tait dj loin quand elles furent acheves, et par consquent
lorsque La Mole et Coconnas en saisirent compltement le sens.

-- Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se
perdit dans l'espace; de Mouy tait dj  une trop grande
distance pour l'entendre, et surtout pour lui rpondre. Coconnas
eut bientt pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et
suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui
s'ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux
chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l'autre
aux mains de La Mole, et s'apprta  piquer.

-- Allons, allons! dit-il, je rpterai ce qu'a dit de Mouy: En
route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en
route, La Mole!

-- Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque
chose.

--  moins que ce ne soit pour nous faire pendre, rpondit
Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu
vas faire de la rhtorique, paraphraser le mot fuir, parler
d'Horace qui jeta son bouclier et d'paminondas qu'on rapporta sur
le sien; mais, je dirai un seul mot: O fuit M. de Mouy de Saint-
Phale, tout le monde peut fuir.

-- M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n'est pas charg
d'enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n'aime
pas la reine Marguerite.

-- Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des
sottises pareilles  celle que je te vois mditer. Que cinq cent
mille diables d'enfer enlvent l'amour qui peut coter la tte 
deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi
Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il
faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole!

-- Sauve-toi, mon cher, je ne t'en empche pas, et mme je t'y
invite. Ta vie est plus prcieuse que la mienne. Dfends donc ta
vie.

-- Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non
me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul.

-- Bah! mon ami, rpondit La Mole, la corde est faite pour les
manants, et non pour des gentilshommes comme nous.

-- Je commence  croire, dit Coconnas avec un soupir, que la
prcaution que j'ai prise n'est pas mauvaise.

-- Laquelle?

-- De me faire un ami du bourreau.

-- Tu es sinistre, mon cher Coconnas.

-- Mais enfin que faisons-nous? s'cria celui-ci impatient.

-- Nous allons retrouver la reine.

-- O cela?

-- Je n'en sais rien... Retrouver le roi!

-- O cela?

-- Je n'en sais rien... mais nous le retrouverons, et nous ferons
 nous deux ce que cinquante personnes n'ont pu ou n'ont os
faire.

-- Tu me prends par l'amour-propre, Hyacinthe; c'est mauvais
signe.

-- Eh bien, voyons,  cheval et partons.

-- C'est bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau
de la selle; mais au moment o il mettait le pied  l'trier, une
voix imprieuse se fit entendre.

-- Halte-l! rendez-vous, dit la voix. En mme temps une figure
d'homme parut derrire un chne, puis une autre, puis trente:
c'taient les chevau-lgers, qui, devenus fantassins, s'taient
glisss  plat ventre dans les bruyres et fouillaient dans le
bois.

-- Qu'est-ce que je t'ai dit? murmura Coconnas. Une espce de
rugissement sourd fut la rponse de La Mole.

Les chevau-lgers taient encore  trente pas des deux amis.

-- Voyons! continua le Pimontais parlant tout haut au lieutenant
des chevau-lgers et tout bas  La Mole; messieurs, qu'y a-t-il?

Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas
continua tout bas:

-- En selle! La Mole, il en est temps encore: saute  cheval,
comme je t'ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers
les chevau-lgers:

-- Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des
amis. Puis  La Mole:

--  travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous
manqueront.

-- Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le
cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux
mules la compromettraient, tandis que par mes rponses
j'loignerai tout soupon. Pars! mon ami, pars!

-- Messieurs, dit Coconnas en tirant son pe et en l'levant en
l'air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-lgers
relevrent leurs mousquetons.

-- Mais d'abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions?

-- Vous le demanderez au roi de Navarre.

-- Quel crime avons-nous commis?

-- M. d'Alenon vous le dira. Coconnas et La Mole se regardrent:
le nom de leur ennemi en un pareil moment tait peu fait pour les
rassurer.

Cependant ni l'un ni l'autre ne fit rsistance. Coconnas fut
invit  descendre de cheval, manoeuvre qu'il excuta sans
observation. Puis tous deux furent placs au centre des chevau-
lgers, et l'on prit la route du pavillon de Franois Ier.

-- Tu voulais voir le pavillon de Franois Ier? dit Coconnas  La
Mole, en apercevant,  travers les arbres, les murs d'une
charmante fabrique gothique; eh bien, il parat que tu le verras.

La Mole ne rpondit rien, et tendit seulement la main  Coconnas.

 ct de ce charmant pavillon, bti du temps de Louis XII, et
qu'on appelait le pavillon de Franois Ier, parce que celui-ci le
choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, tait une
espce de hutte leve pour les piqueurs, et qui disparaissait en
quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les
pes reluisantes, comme une taupinire sous une moisson
blanchissante.

C'tait dans cette hutte qu'avaient t conduits les prisonniers.

Maintenant clairons la situation fort nuageuse, pour les deux
amis surtout, en racontant ce qui s'tait pass.

Les gentilshommes protestants s'taient runis, comme la chose
avait t convenue, dans le pavillon de Franois Ier, dont, on le
sait, de Mouy s'tait procur la clef.

Matres de la fort,  ce qu'ils croyaient du moins, ils avaient
pos par-ci, par-l quelques sentinelles, que les chevau-lgers,
moyennant un changement d'charpes blanches en charpes rouges,
prcaution due au zle ingnieux de M. de Nancey, avaient enleves
sans coup frir par une surprise vigoureuse.

Les chevau-lgers avaient continu leur battue, cernant le
pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l'avons dit, attendait
le roi au bout de l'alle des Violettes, avait vu ces charpes
rouges marchant  pas de loup, et ds ce moment les charpes
rouges lui avaient paru suspectes. Il s'tait donc jet de ct
pour n'tre point vu, et avait remarqu que le vaste cercle se
rtrcissait de manire  battre la fort et  envelopper le lieu
du rendez-vous.

Puis en mme temps, au fond de l'alle principale, il avait vu
poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la
garde du roi.

Enfin il avait reconnu le roi lui-mme, tandis que du ct oppos
il avait aperu le roi de Navarre.

Alors il avait coup l'air en croix avec son chapeau, ce qui tait
le signal convenu pour dire que tout tait perdu.

 ce signal le roi avait rebrouss chemin et avait disparu.

Aussitt de Mouy, enfonant les deux larges molettes de ses
perons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout
en fuyant avait jet les paroles d'avertissement que nous avons
dites,  La Mole et  Coconnas.

Or, le roi, qui s'tait aperu de la disparition de Henri et de
Marguerite, arrivait escort de M. d'Alenon, pour les voir sortir
tous deux de la hutte o il avait dit de renfermer tout ce qui se
trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la
fort.

D'Alenon, plein de confiance, galopait prs du roi, dont les
douleurs aigus augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois
fois il avait failli s'vanouir, et une fois il avait vomi
jusqu'au sang.

-- Allons! allons! dit le roi en arrivant, dpchons-nous, j'ai
hte de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du
terrier, c'est aujourd'hui saint Blaise, cousin de saint
Barthlemy.

 ces paroles du roi, toute cette fourmilire de piques et
d'arquebuses se mit en mouvement, et l'on fora les huguenots,
arrts soit dans la fort, soit dans le pavillon,  sortir l'un
aprs l'autre de la cabane.

Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point.

-- Eh bien, dit le roi, o est Henri, o est Margot? Vous me les
avez promis, d'Alenon, et corboeuf! il faut qu'on me les trouve.

-- Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les
avons pas mme aperus, Sire.

-- Mais les voil, dit madame de Nevers. En effet,  ce moment
mme,  l'extrmit d'une alle qui donnait sur la rivire,
parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s'il ne se ft
agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serrs
avec tant d'art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis
qu'eux, semblaient se caresser l'un l'autre des naseaux. Ce fut
alors que d'Alenon furieux fit fouiller les environs, et que l'on
trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi
firent leur entre dans le cercle que formaient les gardes avec un
fraternel enlacement. Seulement, comme ils n'taient point rois,
ils n'avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et
Marguerite: La Mole tait trop ple, Coconnas tait trop rouge.



XXI
Les investigations


Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le
cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les et-on vus qu'une
seule fois en un seul instant.

Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regard dfiler tous les
gentilshommes enferms dans la hutte des piqueurs et extraits l'un
aprs l'autre par ses gardes.

Lui et d'Alenon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide,
s'attendant  voir sortir le roi de Navarre  son tour.

Leur attente avait t trompe.

Mais ce n'tait point assez, il fallait savoir ce qu'ils taient
devenus.

Aussi, quand au bout de l'alle on vit apparatre les deux jeunes
poux, d'Alenon plit, Charles sentit son coeur se dilater; car
instinctivement il dsirait que tout ce que son frre l'avait
forc de faire retombt sur lui.

-- Il chappera encore, murmura Franois en plissant. En ce
moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes
qu'il lcha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa
des cris comme un homme en dlire. Henri s'approcha avec
empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis  parcourir
les deux cents pas qui le sparaient de son frre, Charles tait
dj remis.

-- D'o venez-vous, monsieur? dit le roi avec une duret de voix
qui mut Marguerite.

-- Mais... de la chasse, mon frre, reprit-elle.

-- La chasse tait au bord de la rivire et non dans la fort.

-- Mon faucon s'est emport sur un faisan, Sire, au moment o nous
tions rests en arrire pour voir le hron.

-- Et o est le faisan?

-- Le voici; un beau coq, n'est-ce pas?

Et Henri, de son air le plus innocent, prsenta  Charles son
oiseau de pourpre, d'azur et d'or.

-- Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous
pas rejoint?

-- Parce qu'il avait dirig son vol vers le parc, Sire; de sorte
que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivire, nous
vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant dj vers
la fort: alors nous nous sommes mis  galoper sur vos traces, car
tant de la chasse de Votre Majest nous n'avons pas voulu la
perdre.

-- Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, taient-ils invits
aussi?

-- Quels gentilshommes, rpondit Henri en jetant un regard
circulaire et interrogatif autour de lui.

-- Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si
quelqu'un les a invits ce n'est pas moi.

-- Non, Sire, rpondit Henri, mais c'est peut-tre M. d'Alenon.

-- M. d'Alenon! comment cela?

-- Moi? fit le duc.

-- Eh! oui, mon frre, reprit Henri, n'avez-vous pas annonc hier
que vous tiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont
demand pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accept la
couronne, et le roi de l'avoir donne. N'est-ce pas, messieurs?

-- Oui! oui! crirent vingt voix; vive le duc d'Alenon! vive le
roi Charles!

-- Je ne suis pas le roi des huguenots, dit Franois plissant de
colre. Puis, jetant  la drobe un regard sur Charles: Et
j'espre bien, ajouta-t-il, ne l'tre jamais.

-- N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout
cela trange.

-- Sire, dit le roi de Navarre avec fermet, on dirait, Dieu me
pardonne, que je subis un interrogatoire?

-- Et si je vous disais que je vous interroge, que rpondriez-
vous?

-- Que je suis roi comme vous, Sire, dit firement Henri, car ce
n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royaut, et
que je rpondrais  mon frre et  mon ami, mais jamais  mon
juge.

-- Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles,  quoi
m'en tenir une fois dans ma vie.

-- Qu'on amne M. de Mouy, dit d'Alenon, vous le saurez.
M. de Mouy doit tre pris.

-- M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri
eut un mouvement d'inquitude, et changea un regard avec
Marguerite; mais ce moment fut de courte dure. Aucune voix ne
rpondit.

-- M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey;
quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est
sr.

D'Alenon murmura un blasphme.

-- Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient
entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle
croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de
M. d'Alenon, interrogez-les, ils rpondront.

Le duc sentit le coup.

-- Je les ai fait arrter justement pour prouver qu'ils ne sont
point  moi, dit le duc.

Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole.

-- Oh! oh! encore ce Provenal, dit-il. Coconnas salua
gracieusement.

-- Que faisiez-vous quand on vous a arrts? dit le roi.

-- Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour.

--  cheval! arms jusqu'aux dents! prts  fuir!

-- Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majest est mal
renseigne. Nous tions couchs sous l'ombre d'un htre:

_Sub tegmine fagi._
_ _
-- Ah! vous tiez couchs sous l'ombre d'un htre?

-- Et nous eussions mme pu fuir, si nous avions cru avoir en
quelque faon encouru la colre de Votre Majest. Voyons,
messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se
retournant vers les chevau-lgers, croyez-vous que si nous
l'eussions voulu nous pouvions nous chapper?

-- Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas
fait un mouvement pour fuir.

-- Parce que leurs chevaux taient loin, dit le duc d'Alenon.

-- J'en demande humblement pardon  Monseigneur, dit Coconnas,
mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lrac
de la Mole tenait le sien par la bride.

-- Est-ce vrai, messieurs? dit le roi.

-- C'est vrai, Sire, rpondit le lieutenant; M. de Coconnas en
nous apercevant est mme descendu du sien.

Coconnas grimaa un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire!

-- Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont
elles son charges? demanda Franois.

-- Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets
d'curie? faites chercher le palefrenier qui les gardait.

-- Il n'y est pas, dit le duc furieux.

-- Alors, c'est qu'il aura pris peur et se sera sauv, reprit
Coconnas; on ne peut pas demander  un manant d'avoir le calme
d'un gentilhomme.

-- Toujours le mme systme, dit d'Alenon en grinant des dents.
Heureusement, Sire, je vous ai prvenu que ces messieurs depuis
quelques jours n'taient plus  mon service.

-- Moi! dit Coconnas, j'aurais le malheur de ne plus appartenir 
Votre Altesse?...

-- Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne,
puisque vous m'avez donn votre dmission dans une lettre assez
impertinente que j'ai conserve, Dieu merci, et que par bonheur
j'ai sur moi.

-- Oh! dit Coconnas, j'esprais que Votre Altesse m'avait pardonn
une lettre crite dans un premier mouvement de mauvaise humeur.
J'avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du
Louvre, trangler mon ami La Mole.

-- Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc?

-- J'avais cru que Votre Altesse tait seule, continua ingnument
La Mole. Mais depuis que j'ai su que trois autres personnes...

-- Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseigns.
Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir?

-- Je la donne  Votre Majest, Sire.

-- Retournez  Paris avec M. de Nancey et prenez les arrts dans
votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux
deux gentilshommes, rendez vos pes.

La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitt La Mole remit
son pe au capitaine qui tait le plus proche de lui. Coconnas en
fit autant.

-- Et M. de Mouy, l'a-t-on retrouv? demanda le roi.

-- Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il n'tait pas dans la fort,
ou il s'est sauv.

-- Tant pis, dit le roi. Retournons. J'ai froid, je suis bloui.

-- Sire, c'est la colre sans doute, dit Franois.

-- Oui, peut-tre. Mes yeux vacillent. O sont donc les
prisonniers? Je n'y vois plus. Est-ce donc dj la nuit! oh!
misricorde! je brle! ...  moi!  moi!

Et le malheureux roi lchant la bride de son cheval, tendant les
bras, tomba en arrire, soutenu par les courtisans pouvants de
cette seconde attaque.

Franois,  l'cart, essuyait la sueur de son front, car lui seul
connaissait la cause du mal qui torturait son frre.

De l'autre ct, le roi de Navarre, dj sous la garde de
M. de Nancey, considrait toute cette scne avec un tonnement
croissant.

-- Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par
moments faisait de lui un homme illumin pour ainsi dire, si
j'allais me trouver heureux d'avoir t arrt dans ma fuite?

Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilats par la surprise,
se reportaient de lui au roi et du roi  lui.

Cette fois le roi tait sans connaissance. On fit approcher une
civire sur laquelle on l'tendit. On le recouvrit d'un manteau,
qu'un des cavaliers dtacha de ses paules, et le cortge reprit
tranquillement la route de Paris, d'o l'on avait vu partir le
matin des conspirateurs allgres et un roi joyeux, et o l'on
voyait rentrer un roi moribond entour de rebelles prisonniers.

Marguerite, qui dans tout cela n'avait perdu ni sa libert de
corps ni sa libert d'esprit, fit un dernier signe d'intelligence
 son mari, puis elle passa si prs de La Mole que celui-ci put
recueillir ces deux mots grecs qu'elle laissa tomber:

-- _M did. _C'est--dire:

-- Ne crains rien.

-- Que t'a-t-elle dit? demanda Coconnas.

-- Elle m'a dit de ne rien craindre, rpondit La Mole.

-- Tant pis, murmura le Pimontais, tant pis, cela veut dire qu'il
ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot l m'a
t adress en manire d'encouragement, j'ai reu  l'instant mme
soit une balle quelque part, soit un coup d'pe dans le corps,
soit un pot de fleurs sur la tte. Ne crains rien, soit en hbreu,
soit en grec, soit en latin, soit en franais, a toujours signifi
pour moi: _Gare l-dessous! _
_ _
_-- _En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-lgers.

-- Eh! sans indiscrtion, monsieur, demanda Coconnas, o nous
mne-t on?

--  Vincennes, je crois, dit le lieutenant.

-- J'aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne
va pas toujours o l'on veut.

Pendant la route le roi tait revenu de son vanouissement et
avait repris quelque force.  Nanterre il avait mme voulu monter
 cheval, mais on l'en avait empch.

-- Faites prvenir matre Ambroise Par, dit Charles en arrivant
au Louvre.

Il descendit de sa litire, monta l'escalier appuy au bras de
Tavannes, et il gagna son appartement, o il dfendit que personne
le suivt.

Tout le monde remarqua qu'il semblait fort grave; pendant toute la
route il avait profondment rflchi, n'adressant la parole 
personne, et ne s'occupant plus ni de la conspiration ni des
conspirateurs. Il tait vident que ce qui le proccupait c'tait
sa maladie.

Maladie si subite, si trange, si aigu, et dont quelques
symptmes taient les mmes que les symptmes qu'on avait
remarqus chez son frre Franois II quelque temps avant sa mort.

Aussi la dfense faite  qui que ce ft, except matre Par,
d'entrer chez le roi, n'tonna-t-elle personne. La misanthropie,
on le savait, tait le fond du caractre du prince.

Charles entra dans sa chambre  coucher, s'assit sur une espce de
chaise longue, appuya sa tte sur des coussins, et, rflchissant
que matre Ambroise Par pourrait n'tre pas chez lui et tarder 
venir, il voulut utiliser le temps de l'attente.

En consquence, il frappa dans ses mains; un garde parut.

-- Prvenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles.
Le garde s'inclina et obit.

Charles renversa sa tte en arrire, une lourdeur effroyable de
cerveau lui laissait  peine la facult de lier ses ides les unes
aux autres, une espce de nuage sanglant flottait devant ses yeux;
sa bouche tait aride, et il avait dj, sans tancher sa soif,
vid toute une carafe d'eau.

Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut;
M. de Nancey le suivait par-derrire, mais il s'arrta dans
l'antichambre.

Le roi de Navarre attendit que la porte ft referme derrire lui.
Alors il s'avana.

-- Sire, dit-il, vous m'avez fait demander, me voici.

Le roi tressaillit  cette voix, et fit le mouvement machinal
d'tendre la main.

-- Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre  ses cts,
Votre Majest oublie que je ne suis plus son frre, mais son
prisonnier.

-- Ah! ah! c'est vrai, dit Charles; merci de me l'avoir rappel.
Il y a plus, il me souvient que vous m'avez promis, lorsque nous
serions en tte--tte, de me rpondre franchement.

-- Je suis prt  tenir cette promesse. Interrogez, Sire.

Le roi versa de l'eau froide dans sa main, et posa sa main sur son
front.

-- Qu'y a-t-il de vrai dans l'accusation du duc d'Alenon? Voyons,
rpondez, Henri.

-- La moiti seulement: c'tait M. d'Alenon qui devait fuir, et
moi qui devais l'accompagner.

-- Et pourquoi deviez-vous l'accompagner? demanda Charles; tes-
vous donc mcontent de moi, Henri?

-- Non, Sire, au contraire; je n'ai qu' me louer de Votre
Majest; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle
profonde affection je porte  mon frre et  mon roi.

-- Il me semble, dit Charles, qu'il n'est point dans la nature de
fuir les gens que l'on aime et qui nous aiment!

-- Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m'aiment, je fuyais
ceux qui me dtestent. Votre Majest me permet-elle de lui parler
 coeur ouvert?

-- Parlez, monsieur.

-- Ceux qui me dtestent ici, Sire, c'est M. d'Alenon et la reine
mre.

-- M. d'Alenon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mre
vous comble d'attentions.

-- C'est justement pour cela que je me dfie d'elle, Sire. Et bien
m'en a pris de m'en dfier!

-- D'elle?

-- D'elle ou de ceux qui l'entourent. Vous savez que le malheur
des rois, Sire, n'est pas toujours d'tre trop mal, mais trop bien
servis.

-- Expliquez-vous: c'est un engagement pris de votre part de tout
me dire.

-- Et Votre Majest voit que je l'accomplis.

-- Continuez.

-- Votre Majest m'aime, m'a-t-elle dit?

-- C'est--dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot.

-- Supposez que vous m'aimez toujours, Sire.

-- Soit!

-- Si vous m'aimez, vous devez dsirer que je vive, n'est-ce pas?

-- J'aurais t dsespr qu'il t'arrivt malheur.

-- Eh bien, Sire, deux fois Votre Majest a bien manqu de tomber
dans le dsespoir.

-- Comment cela?

-- Oui, car deux fois la Providence seule m'a sauv la vie. Il est
vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de
Votre Majest.

-- Et la premire fois, quelle marque avait-elle prise?

-- Celle d'un homme qui serait bien tonn de se voir confondu
avec elle, de Ren. Oui, vous, Sire, vous m'avez sauv du fer.

Charles frona le sourcil, car il se rappelait la nuit o il avait
emmen Henriot rue des Barres.

-- Et Ren? dit-il.

-- Ren m'a sauv du poison.

-- Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un
sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce
n'est pas l son tat.

-- Deux miracles m'ont donc sauv, Sire. Un miracle de repentir de
la part du Florentin, un miracle de bont de votre part. Eh bien,
je l'avoue  Votre Majest, j'ai peur que le ciel ne se lasse de
faire des miracles, et j'ai voulu fuir en raison de cet axiome:
Aide-toi, le ciel t'aidera.

-- Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tt, Henri?

-- En vous disant ces mmes paroles hier, j'tais un dnonciateur.

-- Et en me les disant aujourd'hui?

-- Aujourd'hui, c'est autre chose; je suis accus et je me
dfends.

-- Es-tu sr de cette premire tentative, Henriot?

-- Aussi sr que de la seconde.

-- Et l'on a tent de t'empoisonner?

-- On l'a tent.

-- Avec quoi?

-- Avec de l'opiat.

-- Et comment empoisonne-t-on avec de l'opiat?

-- Dame! Sire, demandez  Ren; on empoisonne bien avec des
gants...

Charles frona le sourcil; puis peu  peu sa figure se drida.

-- Oui, oui, dit-il, comme s'il se parlait  lui-mme; c'est dans
la nature des tres crs de fuir la mort. Pourquoi donc
l'intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l'instinct?

-- Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majest est-elle contente
de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit?

-- Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garon. Et tu crois alors
que ceux qui t'en voulaient ne se sont point lasss, que de
nouvelles tentatives auraient t faites.

-- Sire, tous les soirs, je m'tonne de me trouver encore vivant.

-- C'est parce qu'on sait que je t'aime, vois-tu, Henriot, qu'ils
veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur
mauvais vouloir. En attendant, tu es libre.

-- Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri.

-- Non pas; tu sais bien qu'il m'est impossible de me passer de
toi. Eh! mille noms d'un diable, il faut bien que j'aie quelqu'un
qui m'aime.

-- Alors, Sire, si Votre Majest me garde prs d'elle, qu'elle
veuille bien m'accorder une grce...

-- Laquelle?

-- C'est de ne point me garder  titre d'ami, mais  titre de
prisonnier.

-- Comment, de prisonnier?

-- Eh! oui. Votre Majest ne voit-elle pas que c'est son amiti
qui me perd?

-- Et tu aimes mieux ma haine?

-- Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant qu'on
me croira en disgrce, on aura moins hte de me voir mort.

-- Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu dsires, je ne
sais pas quel est ton but; mais si tes dsirs ne s'accomplissent
point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien
tonn.

-- Je puis donc compter sur la svrit du roi?

-- Oui.

-- Alors, je suis plus tranquille... Maintenant qu'ordonne Votre
Majest?

-- Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir
mes chiens et me mettre au lit.

-- Sire, dit Henri, Votre Majest aurait d faire venir un
mdecin; son indisposition d'aujourd'hui est peut-tre plus grave
qu'elle ne pense.

-- J'ai fait prvenir matre Ambroise Par, Henriot.

-- Alors, je m'loigne plus tranquille.

-- Sur mon me, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es
le seul qui m'aime vritablement.

-- Est-ce bien votre opinion, Sire?

-- Foi de gentilhomme!

-- Eh bien, recommandez-moi  M. de Nancey comme un homme  qui
votre colre ne donne pas un mois  vivre: c'est le moyen que je
vous aime longtemps.

-- Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes
entra.

-- Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains,
continua le roi, vous m'en rpondez sur votre tte.

Et Henri, la mine consterne, sortit derrire M. de Nancey.



XXII
Acton


Charles, rest seul, s'tonna de n'avoir pas vu paratre l'un ou
l'autre de ses deux fidles; ses deux fidles taient sa nourrice
Madeleine et son lvrier Acton.

-- La nourrice sera alle chanter ses psaumes chez quelque
huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Acton me boude encore
du coup de fouet que je lui ai donn ce matin.

En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La
bonne femme n'tait pas chez elle. Une porte de l'appartement de
Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes.
Il s'approcha de cette porte.

Mais, dans le trajet, une de ces crises qu'il avait dj
prouves, et qui semblaient s'abattre sur lui tout  coup, le
reprit. Le roi souffrait comme si l'on et fouill ses entrailles
avec un fer rouge. Une soif inextinguible le dvorait; il vit une
tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un
peu calm.

Alors il reprit la bougie qu'il avait pose sur un meuble, et
entra dans le cabinet.

 son grand tonnement, Acton ne vint pas au-devant de lui.
L'avait-on enferm? En ce cas, il sentirait que son matre est
revenu de la chasse, et hurlerait.

Charles appela, siffla; rien ne parut.

Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumire de la bougie
parvenait jusqu' l'angle du cabinet, il aperut dans cet angle
une masse inerte tendue sur le carreau.

-- Hol! Acton; hol! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le
chien ne bougea point. Charles courut  lui et le toucha; le
pauvre animal tait raide et froid. De sa gueule, contracte par
la douleur, quelques gouttes de fiel taient tombes, mles  une
bave cumeuse et sanglante. Le chien avait trouv dans le cabinet
une barrette de son matre, et il avait voulu mourir en appuyant
sa tte sur cet objet qui lui reprsentait un ami.

 ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui
rendit toute son nergie, la colre bouillonna dans les veines de
Charles, il voulut crier; mais enchans qu'ils sont dans leurs
grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que
tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa dfense.
Charles rflchit qu'il y avait l quelque trahison, et se tut.

Alors il s'agenouilla devant son chien et examina le cadavre d'un
oeil expert. L'oeil tait vitreux, la langue rouge et crible de
pustules. C'tait une trange maladie, et qui fit frissonner
Charles.

Le roi remit ses gants, qu'il avait ts et passs  sa ceinture,
souleva la lvre livide du chien pour examiner les dents, et
aperut dans les interstices quelques fragments blanchtres
accrochs aux pointes des crocs aigus.

Il dtacha ces fragments, et reconnut que c'tait du papier.

Prs de ce papier l'enflure tait plus violente, les gencives
taient tumfies, et la peau tait ronge comme par du vitriol.

Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient
deux ou trois parcelles de papier semblable  celui qu'il avait
dj reconnu dans la bouche du chien. L'une de ces parcelles, plus
large que les autres, offrait des traces d'un dessin sur bois.

Les cheveux de Charles se hrissrent sur sa tte, il reconnut un
fragment de cette image reprsentant un seigneur chassant au vol,
et qu'Acton avait arrache de son livre de chasse.

-- Ah! dit-il en plissant, le livre tait empoisonn. Puis tout 
coup rappelant ses souvenirs:

-- Mille dmons! s'cria-t-il, j'ai touch chaque page de mon
doigt, et  chaque page j'ai port mon doigt  ma bouche pour le
mouiller. Ces vanouissements, ces douleurs, ces vomissements! ...
Je suis mort!

Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette
effroyable ide. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il
s'lana vers la porte de son cabinet.

-- Matre Ren! cria-t-il, matre Ren le Florentin! qu'on coure
au pont Saint-Michel, et qu'on me l'amne; dans dix minutes il
faut qu'il soit ici. Que l'un de vous monte  cheval et prenne un
cheval de main pour tre plus tt de retour. Quant  matre
Ambroise Par, s'il vient, vous le ferez attendre.

Un garde partit tout courant pour obir  l'ordre donn.

-- Oh! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture 
tout le monde, je saurai qui a donn ce livre  Henriot.

Et, la sueur au front, les mains crispes, la poitrine haletante,
Charles demeura les yeux fixs sur le cadavre de son chien.

Dix minutes aprs, le Florentin heurta timidement, et non sans
inquitude,  la porte du roi. Il est de certaines consciences
pour lesquelles le ciel n'est jamais pur.

-- Entrez! dit Charles.

Le parfumeur parut. Charles marcha  lui l'air imprieux et la
lvre crispe.

-- Votre Majest m'a fait demander, dit Ren tout tremblant.

-- Vous tes habile chimiste, n'est-ce pas?

-- Sire...

-- Et vous savez tout ce que savent les plus habiles mdecins?

-- Votre Majest exagre.

-- Non, ma mre me l'a dit. D'ailleurs, j'ai confiance en vous, et
j'ai mieux aim vous consulter, vous, que tout autre. Tenez,
continua-t-il en dmasquant le cadavre du chien, regardez, je vous
prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il
est mort.

Pendant que Ren, la bougie  la main, se baissait jusqu' terre,
autant pour dissimuler son motion que pour obir au roi, Charles,
debout, les yeux fixs sur cet homme, attendait avec une
impatience facile  comprendre la parole qui devait tre sa
sentence de mort ou son gage de salut.

Ren tira une espce de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et, du bout
de la pointe, dtacha de la gueule du lvrier les parcelles de
papier adhrentes  ses gencives, et regarda longtemps et avec
attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie.

-- Sire, dit-il en tremblant, voil de bien tristes symptmes.

Charles sentit un frisson glac courir dans ses veines et pntrer
jusqu' son coeur.

-- Oui, dit-il, ce chien a t empoisonn, n'est-ce pas?

-- J'en ai peur, Sire.

-- Et avec quel genre de poison?

-- Avec un poison minral,  ce que je suppose.

-- Pourriez-vous acqurir la certitude qu'il a t empoisonn?

-- Oui, sans doute, en l'ouvrant et en examinant l'estomac.

-- Ouvrez-le; je veux ne conserver aucun doute.

-- Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider.

-- Je vous aiderai, moi, dit Charles.

-- Vous, Sire!

-- Oui, moi. Et, s'il est empoisonn, quels symptmes trouverons-
nous?

-- Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac.

-- Allons, dit Charles,  l'oeuvre. Ren, d'un coup de scalpel,
ouvrit la poitrine du lvrier et l'carta avec force de ses deux
mains, tandis que Charles, un genou en terre, clairait d'une main
crispe et tremblante.

-- Voyez, Sire, dit Ren, voyez, voici des traces videntes. Ces
rougeurs sont celles que je vous ai prdites; quant  ces veines
sanguinolentes, qui semblent les racines d'une plante, c'est ce
que je dsignais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout
ce que je cherchais.

-- Ainsi le chien est empoisonn?

-- Oui, Sire.

-- Avec un poison minral?

-- Selon toute probabilit.

-- Et qu'prouverait un homme qui, par mgarde, aurait aval de ce
mme poison?

-- Une grande douleur de tte, des brlures intrieures, comme
s'il et aval des charbons ardents; des douleurs d'entrailles,
des vomissements.

-- Et aurait-il soif? demanda Charles.

-- Une soif inextinguible.

-- C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi.

-- Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes.

--  quoi bon le chercher? Vous n'avez pas besoin de le savoir.
Rpondez  nos questions, voil tout.

-- Que Votre Majest m'interroge.

-- Quel est le contre-poison  administrer  un homme qui aurait
aval la mme substance que mon chien? Ren rflchit un instant.

-- Il y a plusieurs poisons minraux, dit-il; je voudrais bien,
avant de rpondre, savoir duquel il s'agit. Votre Majest a-t-elle
quelque ide de la faon dont son chien a t empoisonn?

-- Oui, dit Charles; il a mang une feuille d'un livre.

-- Une feuille d'un livre?

-- Oui.

-- Et Votre Majest a-t-elle ce livre?

-- Le voil, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le
rayon o il l'avait plac et en le montrant  Ren.

Ren fit un mouvement de surprise qui n'chappa point au roi.

-- Il a mang une feuille de ce livre? balbutia Ren.

-- Celle-ci. Et Charles montra la feuille dchire.

-- Permettez-vous que j'en dchire une autre, Sire?

-- Faites.

Ren dchira une feuille, l'approcha de la bougie. Le papier prit
feu, et une forte odeur alliace se rpandit dans le cabinet.

-- Il a t empoisonn avec une mixture d'arsenic, dit-il.

-- Vous en tes sr?

-- Comme si je l'avais prpare moi-mme.

-- Et le contre-poison?... Ren secoua la tte.

-- Comment, dit Charles d'une voix rauque, vous ne connaissez pas
de remde?

-- Le meilleur et le plus efficace est des blancs d'oeufs battus
dans du lait; mais...

-- Mais... quoi?

-- Mais il faudrait qu'il ft administr aussitt, sans cela...

-- Sans cela?

-- Sire, c'est un poison terrible, reprit encore une fois Ren.

-- Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles.

-- Non, mais il tue srement, peu importe le temps qu'on mette 
mourir, et quelquefois mme c'est un calcul. Charles s'appuya sur
la table de marbre.

-- Maintenant, dit-il, en posant la main sur l'paule de Ren,
vous connaissez ce livre?

-- Moi, Sire! dit Ren en plissant.

-- Oui, vous; en l'apercevant vous vous tes trahi.

-- Sire, je vous jure...

-- Ren, dit Charles, coutez bien ceci: Vous avez empoisonn la
reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonn le prince de
Porcian avec la fume d'une lampe; vous avez essay d'empoisonner
M. de Cond avec une pomme de senteur. Ren, je vous ferai enlever
la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne
me dites pas  qui appartient ce livre.

Le Florentin vit qu'il n'y avait pas  plaisanter avec la colre
de Charles IX, et rsolut de payer d'audace.

-- Et si je dis la vrit, Sire, qui me garantira que je ne serai
pas puni plus cruellement encore que si je me tais?

-- Moi.

-- Me donnerez-vous votre parole royale?

-- Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi.

-- En ce cas, ce livre m'appartient, dit-il.

--  vous! fit Charles en se reculant et en regardant
l'empoisonneur d'un oeil gar.

-- Oui,  moi.

-- Et comment est-il sorti de vos mains?

-- C'est Sa Majest la reine mre qui l'a pris chez moi.

-- La reine mre! s'cria Charles.

-- Oui.

-- Mais dans quel but?

-- Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre,
qui avait demand au duc d'Alenon un livre de ce genre pour
tudier la chasse au vol.

-- Oh! s'cria Charles, c'est cela: je tiens tout. Ce livre, en
effet, tait chez Henriot. Il y a une destine, et je la subis.

En ce moment Charles fut pris d'une toux sche et violente, 
laquelle succda une nouvelle douleur d'entrailles. Il poussa deux
ou trois cris touffs, et se renversa sur sa chaise.

-- Qu'avez-vous, Sire? demanda Ren d'une voix pouvante.

-- Rien, dit Charles; seulement j'ai soif, donnez-moi  boire.

Ren emplit un verre d'eau et le prsenta d'une main tremblante 
Charles, qui l'avala d'un seul trait.

-- Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans
l'encre, crivez sur ce livre.

-- Que faut-il que j'crive?

-- Ce que je vais vous dicter:

Ce manuel de chasse au vol a t donn par moi  la reine mre
Catherine de Mdicis.

Ren prit la plume et crivit.

-- Et maintenant signez. Le Florentin signa.

-- Vous m'avez promis la vie sauve, dit le parfumeur.

-- Et, de mon ct, je vous tiendrai parole.

-- Mais, dit Ren, du ct de la reine mre?

-- Oh! de ce ct, dit Charles, cela ne me regarde plus: si l'on
vous attaque, dfendez-vous.

-- Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie
menace?

-- Je vous rpondrai  cela dans quinze jours.

-- Mais en attendant...

Charles posa, en fronant le sourcil, son doigt sur ses lvres
livides.

-- Oh! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux d'en tre quitte 
si bon march, le Florentin s'inclina et sortit. Derrire lui, la
nourrice apparut  la porte de sa chambre.

-- Qu'y a-t-il donc, mon Charlot? dit-elle.

-- Nourrice, il y a que j'ai march dans la rose, et que cela m'a
fait mal.

-- En effet, tu es bien ple, mon Charlot.

-- C'est que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice,
pour aller jusqu' mon lit.

La nourrice s'avana vivement. Charles s'appuya sur elle et gagna
sa chambre.

-- Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul.

-- Et si matre Ambroise Par vient?

-- Tu lui diras que je vais mieux et que je n'ai plus besoin de
lui.

-- Mais, en attendant, que prendras-tu?

-- Oh! une mdecine bien simple, dit Charles, des blancs d'oeufs
battus dans du lait.  propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre
Acton est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans
un coin du jardin du Louvre. C'tait un de mes meilleurs amis...
Je lui ferai faire un tombeau... Si j'en ai le temps.



XXIII
Le bois de Vincennes


Ainsi que l'ordre en avait t donn par Charles IX, Henri fut
conduit le mme soir au bois de Vincennes. C'est ainsi qu'on
appelait  cette poque le fameux chteau dont il ne reste plus
aujourd'hui qu'un dbris, fragment colossal qui suffit  donner
une ide de sa grandeur passe.

Le voyage se fit en litire. Quatre gardes marchaient de chaque
ct. M. de Nancey, porteur de l'ordre qui devait ouvrir  Henri
les portes de la prison protectrice, marchait le premier.

 la poterne du donjon, on s'arrta. M. de Nancey descendit de
cheval, ouvrit la portire ferme  cadenas, et invita
respectueusement le roi  descendre.

Henri obit sans faire la moindre observation. Toute demeure lui
semblait plus sre que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui
se fermaient en mme temps entre lui et Catherine de Mdicis.

Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats,
franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du
bas de l'escalier; puis, toujours prcd de M. de Nancey, il
monta un tage. Arriv l, le capitaine des gardes, voyant qu'il
s'apprtait encore  monter, lui dit:

-- Monseigneur, arrtez-vous l.

-- Ah! ah! ah! dit Henri en s'arrtant, il parat qu'on me fait
les honneurs du premier tage.

-- Sire, rpondit M. de Nancey, on vous traite en tte couronne.

-- Diable! diable! se dit Henri, deux ou trois tages de plus ne
m'auraient aucunement humili. Je serai trop bien ici: on se
doutera de quelque chose.

-- Votre Majest veut-elle me suivre? dit M. de Nancey.

-- Ventre-saint-gris! dit le roi de Navarre, vous savez bien,
monsieur, qu'il ne s'agit point ici de ce que je veux ou de ce que
je ne veux pas, mais de ce qu'ordonne mon frre Charles. Ordonne-
t-il de vous suivre?

-- Oui, Sire.

-- En ce cas, je vous suis, monsieur. On s'engagea dans une espce
de corridor  l'extrmit duquel on se trouva dans une salle assez
vaste, aux murs sombres et d'un aspect parfaitement lugubre.

Henri regarda autour de lui avec un regard qui n'tait pas exempt
d'inquitude.

-- O sommes-nous? dit-il.

-- Nous traversons la salle de la question, Monseigneur.

-- Ah! ah! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y
avait un peu de tout dans cette chambre: des brocs et des
chevalets pour la question de l'eau, des coins et des maillets
pour la question des brodequins; en outre, des siges de pierre
destins aux malheureux qui attendaient la torture faisaient  peu
prs le tour de la salle, et au-dessus de ces siges,  ces siges
eux-mmes, au pied de ces siges, taient des anneaux de fer
scells dans le mur sans autre symtrie que celle de l'art
tortionnaire. Mais leur proximit des siges indiquait assez
qu'ils taient l pour attendre les membres de ceux qui seraient
assis.

Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant
pas un dtail de tout cet appareil hideux qui crivait, pour ainsi
dire, l'histoire de la douleur sur les murailles.

Cette attention  regarder autour de lui fit que Henri ne regarda
point  ses pieds et trbucha.

-- Eh! dit-il, qu'est-ce donc que cela?

Et il montrait une espce de sillon creus sur la dalle humide qui
faisait le plancher.

-- C'est la gouttire, Sire.

-- Il pleut donc, ici?

-- Oui, Sire, du sang.

-- Ah! ah! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous n'arriverons pas
bientt  ma chambre?

-- Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se
dessinait dans l'obscurit et qui devenait,  mesure qu'on
s'approchait d'elle, plus visible et plus palpable.

Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et
reconnut la figure.

-- Tiens! c'est vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous
ici?

-- Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la
forteresse de Vincennes.

-- Eh bien, mon cher ami, votre dbut vous fait honneur; un roi
pour prisonnier, ce n'est point mal.

-- Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous j'ai dj reu
deux gentilshommes.

-- Lesquels? Ah! pardon, je commets, peut-tre une indiscrtion.
Dans ce cas, prenons que je n'ai rien dit.

-- Monseigneur, on ne m'a pas recommand le secret. Ce sont
MM. de La Mole et de Coconnas.

-- Ah! c'est vrai, je les ai vu arrter, ces pauvres
gentilshommes; et comment supportent-ils ce malheur?

-- D'une faon tout oppose, l'un est gai, l'autre est triste;
l'un chante, l'autre gmit.

-- Et lequel gmit?

-- M. de La Mole, Sire.

-- Ma foi, dit Henri, je comprends plutt celui qui gmit que
celui qui chante. D'aprs ce que j'en vois, la prison n'est pas
une chose bien gaie. Et  quel tage sont-ils logs?

-- Tout en haut, au quatrime. Henri poussa un soupir. C'est l
qu'il et voulu tre.

-- Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bont de
m'indiquer ma chambre, j'ai hte de m'y voir, tant trs fatigu
de la journe que je viens de passer.

-- Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant  Henri une porte
tout ouverte.

-- Numro 2, dit Henri; et pourquoi pas le numro 1?

-- Parce qu'il est retenu, Monseigneur.

-- Ah! ah! il parat alors que vous attendez un prisonnier de
meilleure noblesse que moi?

-- Je n'ai pas dit, Monseigneur, que ce ft un prisonnier.

-- Et qui est-ce donc?

-- Que Monseigneur n'insiste point, car je serais forc de
manquer, en gardant le silence,  l'obissance que je lui dois.

-- Ah! c'est autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif
encore qu'il n'tait; ce numro 1 l'intriguait visiblement. Au
reste, le gouverneur ne dmentit pas sa politesse premire. Avec
mille prcautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui
fit toutes ses excuses des commodits qui pouvaient lui manquer,
plaa deux soldats  sa porte et sortit.

-- Maintenant, dit le gouverneur s'adressant au guichetier,
passons aux autres.

Le guichetier marcha devant. On reprit le mme chemin qu'on venait
de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le
corridor, on arriva  l'escalier; et toujours suivant son guide,
M. de Beaulieu monta trois tages.

En arrivant au haut de ces trois tages, qui, y compris le
premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement
trois portes ornes chacune de deux serrures et de trois normes
verrous.

Il touchait  peine  la troisime porte que l'on entendit une
voix joyeuse qui s'criait:

-- Eh! mordi! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de
l'air. Votre pole est tellement chaud qu'on touffe ici.

Et Coconnas, qu' son juron favori le lecteur a dj reconnu sans
doute, ne fit qu'un bond de l'endroit o il tait jusqu' la
porte.

-- Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas
pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le
gouverneur me suit.

-- Monsieur le gouverneur! dit Coconnas, et que vient-il faire?

-- Vous visiter.

-- C'est beaucoup d'honneur qu'il me fait, rpondit Coconnas; que
monsieur le gouverneur soit le bienvenu.

M. de Beaulieu entra effectivement et comprima aussitt le sourire
cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont
propres aux gouverneurs de forteresses, aux geliers et aux
bourreaux.

-- Avez-vous de l'argent, monsieur? demanda-t-il au prisonnier.

-- Moi, dit Coconnas, pas un cu!

-- Des bijoux?

-- J'ai une bague.

-- Voulez-vous permettre que je vous fouille?

-- Mordi! s'cria Coconnas rougissant de colre, bien vous prend
d'tre en prison et moi aussi.

-- Il faut tout souffrir pour le service du roi.

-- Mais, dit le Pimontais, les honntes gens qui dvalisent sur
le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi? Mordi!
j'tais bien injuste, monsieur, car jusqu' prsent je les avais
pris pour des voleurs.

-- Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Gelier, enfermez
monsieur.

Le gouverneur s'en alla emportant la bague de Coconnas, laquelle
tait une fort belle meraude que madame de Nevers lui avait
donne pour lui rappeler la couleur de ses yeux.

--  l'autre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et
le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous
recommena. La dernire porte s'ouvrit, et un soupir fut le
premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre tait plus
lugubre encore d'aspect que celle d'o M. de Beaulieu venait de
sortir. Quatre meurtrires longues et troites qui allaient en
diminuant de l'intrieur  l'extrieur clairaient faiblement ce
triste sjour. De plus des barreaux de fer croiss avec assez
d'art pour que la vue ft sans cesse arrte par une ligne opaque,
empchaient que par les meurtrires le prisonnier pt mme voir le
ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle
et allaient se runir au milieu du plafond, o ils
s'panouissaient en rosace. La Mole tait assis dans un coin, et
malgr la visite et les visiteurs, il resta comme s'il n'et rien
entendu.

Le gouverneur s'arrta sur le seuil et regarda un instant le
prisonnier, qui demeurait immobile, la tte dans ses mains.

-- Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva
lentement la tte.

-- Bonsoir, monsieur, dit-il.

-- Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller.

-- C'est inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que
j'ai.

-- Qu'avez-vous?

-- Trois cents cus environ, ces bijoux, ces bagues.

-- Donnez, monsieur, dit le gouverneur.

-- Voici.

La Mole retourna ses poches, dgarnit ses doigts, et arracha
l'agrafe de son chapeau.

-- N'avez-vous rien de plus?

-- Non pas que je sache.

-- Et ce cordon de soie serr  votre cou, que porte-t-il? demanda
le gouverneur.

-- Monsieur, ce n'est pas un joyau, c'est une relique.

-- Donnez.

-- Comment! vous exigez?...

-- J'ai ordre de ne vous laisser que vos vtements, et une relique
n'est point un vtement.

La Mole fit un mouvement de colre, qui, au milieu du calme
douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant
encore  ces gens habitus aux rudes motions.

Mais il se remit presque aussitt.

-- C'est bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous
demandez.

Alors se dtournant comme pour s'approcher de la lumire, il
dtacha la prtendue relique, laquelle n'tait autre qu'un
mdaillon contenant un portrait qu'il tira du mdaillon et qu'il
porta  ses lvres. Mais aprs l'avoir bais  plusieurs reprises,
il feignit de le laisser tomber; et appuyant violemment dessus le
talon de sa botte, il l'crasa en mille morceaux.

-- Monsieur! ... dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir s'il
ne pourrait pas sauver de la destruction l'objet inconnu que La
Mole voulait lui drober; mais la miniature tait littralement en
poussire.

-- Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il n'avait
aucun droit sur le portrait qu'il renfermait. Maintenant voici le
mdaillon, vous le pouvez prendre.

-- Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre
cong du prisonnier par une seule parole, il se retira si
courrouc, qu'il laissa au guichetier le soin de fermer les portes
sans prsider  leur fermeture. Le gelier fit quelques pas pour
sortir, et voyant que M. de Beaulieu descendait dj les premires
marches de l'escalier:

-- Ma foi! monsieur, dit-il en se retournant, bien m'en a pris de
vous inviter  me donner tout de suite les cent cus moyennant
lesquels je consens  vous laisser parler  votre compagnon; car
si vous ne les aviez pas donns, le gouvernement vous les et pris
avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait
plus de rien faire pour vous; mais j'ai t pay d'avance, je vous
ai promis que vous verriez votre camarade... venez... un honnte
homme n'a que sa parole... Seulement si cela est possible, autant
pour vous que pour moi, ne causez pas politique.

La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui
arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se
jetrent dans les bras l'un de l'autre.

Le guichetier fit semblant de s'essuyer le coin de l'oeil et
sortit pour veiller  ce qu'on ne surprit pas les prisonniers, ou
plutt  ce qu'on ne le surprt pas lui-mme.

-- Ah! te voil, dit Coconnas; eh bien, cet affreux gouverneur t'a
fait sa visite?

-- Comme  toi, je prsume.

-- Et il t'a tout pris?

-- Comme  toi aussi.

-- Oh! moi, je n'avais pas grand-chose, une bague de Henriette,
voil tout.

-- Et de l'argent comptant?

-- J'avais donn tout ce que je possdais  ce brave homme de
guichetier pour qu'il nous procurt cette entrevue.

-- Ah! ah! dit La Mole, il parat qu'il reoit des deux mains.

-- Tu l'as donc pay aussi, toi?

-- Je lui ai donn cent cus.

-- Tant mieux que notre guichetier soit un misrable!

-- Sans doute, on en fera tout ce qu'on voudra avec de l'argent,
et, il faut l'esprer, l'argent ne nous manquera point.

-- Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive?

-- Parfaitement... Nous avons t trahis.

-- Par cet excrable duc d'Alenon. J'avais bien raison de vouloir
lui tordre le cou, moi.

-- Et crois-tu que notre affaire est grave?

-- J'en ai peur.

-- Ainsi, il y a  craindre... la question.

-- Je ne te cache pas que j'y ai dj song.

-- Que diras-tu si on en vient l?

-- Et toi?

-- Moi, je garderai le silence, rpondit La Mole avec une rougeur
fbrile.

-- Tu te tairas? s'cria Coconnas.

-- Oui, si j'en ai la force.

-- Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te
garantis que je dirai bien des choses.

-- Mais quelles choses? demanda vivement La Mole.

-- Oh! sois tranquille, de ces choses qui empcheront pendant
quelque temps M. d'Alenon de dormir.

La Mole allait rpliquer, lorsque le gelier, qui sans doute avait
entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans
sa chambre et referma la porte sur lui.



XXIV
La figure de cire


Depuis huit jours, Charles tait clou dans son lit par une fivre
de langueur entrecoupe par des accs violents qui ressemblaient 
des attaques d'pilepsie. Pendant ces accs, il poussait parfois
des hurlements qu'coutaient avec effroi les gardes qui veillaient
dans son antichambre, et que rptaient dans leurs profondeurs les
chos du vieux Louvre, veills depuis quelque temps par tant de
bruits sinistres. Puis, ces accs passs, cras de fatigue,
l'oeil teint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec
des silences qui tenaient  la fois du mpris et de la terreur.

Dire ce que, chacun de son ct, sans se communiquer leurs
sensations, car la mre et son fils se fuyaient plutt qu'ils ne
se cherchaient; dire ce que Catherine de Mdicis et le duc
d'Alenon remuaient de penses sinistres au fond de leur coeur, ce
serait vouloir peindre ce fourmillement hideux qu'on voit
grouiller au fond d'un nid de vipres.

Henri avait t enferm dans sa chambre; et, sur sa propre
recommandation  Charles, personne n'avait obtenu la permission de
le voir, pas mme Marguerite. C'tait aux yeux de tous une
disgrce complte. Catherine et d'Alenon respiraient, le croyant
perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, s'esprant
oubli.

 la cour nul ne souponnait la cause de la maladie du roi. Matre
Ambroise Par et Mazille, son collgue, avaient reconnu une
inflammation d'estomac, se trompant de la cause au rsultat, voil
tout. Ils avaient, en consquence, prescrit un rgime adoucissant
qui ne pouvait qu'aider au breuvage particulier indiqu par Ren,
que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa
nourrice, et qui faisait sa principale nourriture.

La Mole et Coconnas taient  Vincennes, au secret le plus
rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix
tentatives pour arriver jusqu' eux, ou tout au moins pour leur
faire passer un billet, et n'y taient point parvenues.

Un matin, au milieu des ternelles alternatives de bien et de mal
qu'il prouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut qu'on
laisst entrer toute la cour qui, comme d'habitude, quoique le
lever n'et plus lieu, se prsentait tous les matins. Les portes
furent donc ouvertes, et l'on put reconnatre,  la pleur de ses
joues, au jaunissement de son front d'ivoire,  la flamme fbrile
qui jaillissait de ses yeux caves et entours d'un cercle de
bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune
monarque la maladie inconnue dont il tait atteint.

La chambre royale fut bientt pleine de courtisans curieux et
intresss.

Catherine, d'Alenon et Marguerite furent avertis que le roi
recevait. Tous trois entrrent  peu d'intervalle l'un de l'autre,
Catherine calme, d'Alenon souriant, Marguerite abattue.

Catherine s'assit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le
regard avec lequel celui-ci l'avait vue s'approcher.

M. d'Alenon se plaa au pied, et se tint debout. Marguerite
s'appuya  un meuble, et, voyant le front ple, le visage amaigri
et l'oeil enfonc de son frre, elle ne put retenir un soupir et
une larme. Charles, auquel rien n'chappait, vit cette larme,
entendit ce soupir, et de la tte fit un signe imperceptible 
Marguerite. Ce signe, si imperceptible qu'il ft, claira le
visage de la pauvre reine de Navarre,  qui Henri n'avait eu le
temps de rien dire, ou peut-tre mme n'avait voulu rien dire.
Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant.

Pour elle-mme elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien
La Mole, et savait qu'elle pouvait compter sur lui.

-- Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez-
vous?

-- Mieux, ma mre, mieux.

-- Et que disent vos mdecins?

-- Mes mdecins? ah! ce sont de grands docteurs, ma mre, dit
Charles en clatant de rire, et j'ai un suprme plaisir, je
l'avoue,  les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne-
moi  boire.

La nourrice apporta  Charles une tasse de sa potion ordinaire.

-- Et que vous font-ils prendre, mon fils?

-- Oh! madame, qui connat quelque chose  leurs prparations?
rpondit le roi en avalant vivement le breuvage.

-- Ce qu'il faudrait  mon frre, dit Franois, ce serait de
pouvoir se lever et prendre le beau soleil; la chasse, qu'il aime
tant, lui ferait grand bien.

-- Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc
de deviner l'expression, cependant la dernire m'a fait grand mal.

Charles avait dit ces mots d'une faon si trange que la
conversation,  laquelle les assistants ne s'taient pas un
instant mls, en resta l. Puis il fit un signe de tte. Les
courtisans comprirent que la rception tait acheve, et se
retirrent les uns aprs les autres.

D'Alenon fit un mouvement pour s'approcher de son frre, mais un
sentiment intrieur l'arrta. Il salua, et sortit. Marguerite se
jeta sur la main dcharne que son frre lui tendait, la serra et
la baisa, et sortit  son tour.

-- Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta,
conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en
tte--tte avec elle, se recula vers la ruelle avec le mme
sentiment de terreur qui fait qu'on recule devant un serpent.
C'est que Charles, instruit par les aveux de Ren, puis peut-tre
mieux encore par le silence et la mditation, n'avait plus mme le
bonheur de douter.

Il savait parfaitement  qui et  quoi attribuer sa mort.

Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son
fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut
peur.

-- Vous demeurez, madame? lui dit-il.

-- Oui, mon fils, rpondit Catherine, j'ai  vous entretenir de
choses importantes.

-- Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore.

-- Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout  l'heure
que vos mdecins taient de grands docteurs...

-- Et je l'affirme encore, madame.

-- Cependant qu'ont-ils fait depuis que vous tes malade?

-- Rien, c'est vrai... mais si vous aviez entendu ce qu'ils ont
dit... en vrit, madame, on voudrait tre malade rien que pour
entendre de si savantes dissertations.

-- Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose?

-- Comment donc? dites, ma mre.

-- Eh bien, je souponne que tous ces grands docteurs ne
connaissent rien  votre maladie!

-- Vraiment, madame!

-- Qu'ils voient peut-tre un rsultat, mais que la cause leur
chappe.

-- C'est possible, dit Charles ne comprenant pas o sa mre en
voulait venir.

-- De sorte qu'ils traitent le symptme au lieu de traiter le mal.

-- Sur mon me! reprit Charles tonn, je crois que vous avez
raison, ma mre.

-- Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni
 mon coeur ni au bien de l'tat que vous soyez malade si
longtemps, attendu que le moral pourrait finir par s'affecter chez
vous, j'ai rassembl les plus savants docteurs.

-- En art mdical, madame?

-- Non, dans un art plus profond, dans l'art qui permet non
seulement de lire dans les corps, mais encore dans les coeurs.

-- Ah! le bel art, madame, fit Charles, et qu'on a raison de ne
pas l'enseigner aux rois! Et vos recherches ont eu un rsultat?
continua-t-il.

-- Oui.

-- Lequel?

-- Celui que j'esprais; et j'apporte  Votre Majest le remde
qui doit gurir son corps et son esprit.

Charles frissonna. Il crut que sa mre, trouvant qu'il vivait trop
longtemps encore, avait rsolu d'achever sciemment ce qu'elle
avait commenc sans le savoir.

-- Et o est-il, ce remde? dit Charles en se soulevant sur un
coude et en regardant sa mre.

-- Il est dans le mal mme, rpondit Catherine.

-- Alors o est le mal?

-- coutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire
parfois qu'il est des ennemis secrets dont la vengeance  distance
assassine la victime?

-- Par le fer ou par le poison? demanda Charles sans perdre un
instant de vue la physionomie impassible de sa mre.

-- Non, par des moyens bien autrement srs, bien autrement
terribles, dit Catherine.

-- Expliquez-vous.

-- Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de
la cabale et de la magie? Charles comprima un sourire de mpris et
d'incrdulit.

-- Beaucoup, dit-il.

-- Eh bien, dit vivement Catherine, de l viennent vos
souffrances. Un ennemi de Votre Majest, qui n'et point os vous
attaquer en face, a conspir dans l'ombre. Il a dirig contre la
personne de Votre Majest une conspiration d'autant plus terrible
qu'il n'avait pas de complices, et que les fils mystrieux de
cette conspiration taient insaisissables.

-- Ma foi, non! dit Charles rvolt par tant d'astuce.

-- Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains
projets d'vasion qui devaient assurer l'impunit au meurtrier.

-- Au meurtrier! s'cria Charles, au meurtrier, dites-vous? on a
donc essay de me tuer, ma mre?

L'oeil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupire
plisse.

-- Oui, mon fils: vous en doutez peut-tre, vous; mais moi, j'en
ai acquis la certitude.

-- Je ne doute jamais de ce que vous me dites, rpondit amrement
le roi. Et comment a-t-on essay de me tuer? Je suis curieux de le
savoir.

-- Par la magie, mon fils.

-- Expliquez-vous, madame, dit Charles ramen par le dgot  son
rle d'observateur.

-- Si ce conspirateur que je veux dsigner... et que Votre Majest
a dj dsign du fond du coeur... ayant tout dispos pour ses
batteries, tant sr du succs, et russi  s'esquiver, nul peut-
tre n'et pntr la cause des souffrances de Votre Majest; mais
heureusement, Sire, votre frre veillait sur vous.

-- Quel frre?

-- Votre frre d'Alenon.

-- Ah! oui, c'est vrai; j'oublie toujours que j'ai un frre,
murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc,
madame...

-- Qu'il a heureusement rvl le ct matriel de la conspiration
 Votre Majest. Mais tandis qu'il ne cherchait, lui, enfant
inexpriment, que les traces d'un complot ordinaire, que les
preuves d'une escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des
preuves d'une action bien plus importante; car je connais la
porte de l'esprit du coupable.

-- Ah a! mais, ma mre, on dirait que vous parlez du roi de
Navarre? dit Charles voulant voir jusqu'o irait cette
dissimulation florentine.

Catherine baissa hypocritement les yeux.

-- Je l'ai fait arrter, ce me semble, et conduire  Vincennes
pour l'escapade en question, continua le roi; serait-il donc
encore plus coupable que je ne le souponne?

-- Sentez-vous la fivre qui vous dvore? demanda Catherine.

-- Oui, certes, madame, dit Charles en fronant le sourcil.

-- Sentez-vous la chaleur brlante qui ronge votre coeur et vos
entrailles?

-- Oui, madame, rpondit Charles en s'assombrissant de plus en
plus.

-- Et les douleurs aigus de tte qui passent par vos yeux pour
arriver  votre cerveau, comme autant de coups de flches?

-- Oui, oui, madame; oh! je sens bien tout cela! oh! vous savez
bien dcrire mon mal!

-- Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine; regardez...
Et elle tira de dessous son manteau un objet qu'elle prsenta au
roi.

C'tait une figurine de cire jauntre, haute de six pouces  peu
prs. Cette figure tait vtue d'abord d'une robe toile d'or, en
cire, comme la figurine; puis d'un manteau royal de mme matire.

-- Eh bien, demanda Charles, qu'est-ce que cette petite statue?

-- Voyez ce qu'elle a sur la tte, dit Catherine.

-- Une couronne, rpondit Charles.

-- Et au coeur?

-- Une aiguille.

-- Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous?

-- Moi?

-- Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau?

-- Et qui donc a fait cette figure? dit Charles que cette comdie
fatiguait; le roi de Navarre, sans doute?

-- Non pas, Sire.

-- Non pas! ... alors je ne vous comprends plus.

-- Je dis _non, _reprit Catherine, parce que Votre Majest
pourrait tenir au fait exact. J'aurais dit _oui _si Votre Majest
m'et pos la question d'une autre faon.

Charles ne rpondit pas. Il essayait de pntrer toutes les
penses de cette me tnbreuse, qui se refermait sans cesse
devant lui au moment o il se croyait tout prt  y lire.

-- Sire, continua Catherine, cette statue a t trouve, par les
soins de votre procureur gnral Laguesle, au logis de l'homme
qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout
prt pour le roi de Navarre.

-- Chez M. de La Mole? dit Charles.

-- Chez lui-mme; et, s'il vous plat, regardez encore cette
aiguille d'acier qui perce le coeur, et voyez quelle lettre est
crite sur l'tiquette qu'elle porte.

-- Je vois un M, dit Charles.

-- C'est--dire mort; c'est la formule magique, Sire. L'inventeur
crit ainsi son voeu sur la plaie mme qu'il creuse. S'il et
voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi
Charles VI, il et enfonc l'pingle dans la tte et il et mis un
F au lieu d'un M.

-- Ainsi, dit Charles IX,  votre avis, madame, celui qui en veut
 mes jours, c'est M. de La Mole?

-- Oui, comme le poignard en veut au coeur; oui, mais derrire le
poignard, il y a le bras qui le pousse.

-- Et voil toute la cause du mal dont je suis atteint? le jour o
le charme sera dtruit, le mal cessera? Mais comment s'y prendre?
demanda Charles; vous le savez, vous, ma bonne mre; mais moi,
tout au contraire de vous, qui vous en tes occupe toute votre
vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie.

-- La mort de l'inventeur rompt le charme, voil tout. Le jour o
le charme sera dtruit, le mal cessera, dit Catherine.

-- Vraiment! dit Charles d'un air tonn.

-- Comment! vous ne savez pas cela?

-- Dame! je ne suis pas sorcier, dit le roi.

-- Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majest est
convaincue, n'est ce pas?

-- Certainement.

-- La conviction va chasser l'inquitude?

-- Compltement.

-- Ce n'est point par complaisance que vous le dites?

-- Non, ma mre; c'est du fond de mon coeur. Le visage de
Catherine se drida.

-- Dieu soit lou! s'cria-t-elle, comme si elle et cru en Dieu.

-- Oui, Dieu soit lou! reprit ironiquement Charles. Je sais
maintenant comme vous  qui attribuer l'tat o je me trouve, et
par consquent qui punir.

-- Et nous punirons...

-- M. de La Mole: n'avez-vous pas dit qu'il tait le coupable?

-- J'ai dit qu'il tait l'instrument.

-- Eh bien, dit Charles, M. de La Mole d'abord; c'est le plus
important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire
natre autour de nous de dangereux soupons. Il est urgent que la
lumire se fasse, et qu' l'clat que jettera cette lumire la
vrit se dcouvre.

-- Ainsi, M. de La Mole...?

-- Me va admirablement comme coupable: je l'accepte donc.
Commenons par lui d'abord; et s'il a un complice, il parlera.

-- Oui, murmura Catherine; s'il ne parle pas, on le fera parler.
Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se
levant:

-- Vous permettez donc, Sire, que l'instruction commence?

-- Je le dsire, madame, rpondit Charles, et... le plus tt sera
le mieux.

Catherine serra la main de son fils sans comprendre le
tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne,
et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et
terrible imprcation qui suivit ce rire.

Le roi se demandait s'il n'y avait pas danger  laisser aller
ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-tre tant
de besogne qu'il n'y aurait plus moyen d'y remdier.

En ce moment, comme il regardait la portire retombant derrire
Catherine, il entendit un lger froissement derrire lui, et se
retournant il aperut Marguerite qui soulevait la tapisserie
retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice.

Marguerite dont la pleur, les yeux hagards et la poitrine
oppresse dcelaient la plus violente motion:

-- Oh! Sire, Sire! s'cria Marguerite en se prcipitant vers le
lit de son frre, vous savez bien qu'elle ment!

-- Qui, _elle?_ demanda Charles.

-- coutez, Charles: certes, c'est terrible d'accuser sa mre;
mais je me suis doute qu'elle resterait prs de vous pour les
poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la vtre, sur notre me 
tous les deux, je vous dis qu'elle ment!

-- Les poursuivre! ... qui poursuit-elle?...

Tous les deux parlaient bas par instinct: on et dit qu'ils
avaient peur de s'entendre eux-mmes.

-- Henri d'abord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est
dvou plus que personne au monde.

-- Tu le crois, Margot? dit Charles.

-- Oh! Sire, j'en suis sre.

-- Eh bien, moi aussi, dit Charles.

-- Alors, si vous en tes sr, mon frre, dit Marguerite tonne,
pourquoi l'avez-vous fait arrter et conduire  Vincennes?

-- Parce qu'il me l'a demand lui-mme.

-- Il vous l'a demand, Sire?...

-- Oui, il a de singulires ides, Henriot. Peut-tre se trompe-t-
il, peut-tre a-t-il raison; mais enfin, une de ses ides, c'est
qu'il est plus en sret dans ma disgrce que dans ma faveur, loin
de moi que prs de moi,  Vincennes qu'au Louvre.

-- Ah! je comprends, dit Marguerite, et il est en sret alors?

-- Dame! aussi en sret que peut l'tre un homme dont Beaulieu me
rpond sur sa tte.

-- Oh! merci, mon frre, voil pour Henri. Mais...

-- Mais quoi? demanda Charles.

-- Mais il y a une autre personne, Sire,  laquelle j'ai tort de
m'intresser peut-tre, mais  laquelle je m'intresse enfin.

-- Et quelle est cette personne?

-- Sire, pargnez-moi... j'oserais  peine le nommer  mon frre,
et n'ose le nommer  mon roi.

-- M. de La Mole, n'est-ce pas? dit Charles.

-- Hlas! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire,
et il n'a chapp que par miracle  votre vengeance royale.

-- Et cela, Marguerite, quand il tait coupable d'un seul crime;
mais maintenant qu'il en a commis deux...

-- Sire, il n'est pas coupable du second.

-- Mais, dit Charles, n'as-tu pas entendu ce qu'a dit notre bonne
mre, pauvre Margot?

-- Oh! je vous ai dj dit, Charles, reprit Marguerite en baissant
la voix, je vous ai dj dit qu'elle mentait.

-- Vous ne savez peut-tre pas qu'il existe une figure de cire qui
a t saisie chez M. de La Mole?

-- Si fait, mon frre, je le sais.

-- Que cette figure est perce au coeur par une aiguille, et que
l'aiguille qui la blesse ainsi porte une petite bannire avec un
M?

-- Je le sais encore.

-- Que cette figure a un manteau royal sur les paules et une
couronne royale sur la tte?

-- Je sais tout cela.

-- Eh bien, qu'avez-vous  dire?

-- J'ai  dire que cette petite figure qui porte un manteau royal
sur les paules et une couronne royale sur la tte est la
reprsentation d'une femme et non d'un homme.

-- Bah! dit Charles; et cette aiguille qui lui perce le coeur?

-- C'tait un charme pour se faire aimer de cette femme et non un
malfice pour faire mourir un homme.

-- Mais cette lettre M?

-- Elle ne veut pas dire: MORT, comme l'a dit la reine mre.

-- Que veut-elle donc dire, alors? demanda Charles.

-- Elle veut dire... elle veut dire le nom de la femme que
M. de La Mole aimait.

-- Et cette femme se nomme?

-- Cette femme se nomme Marguerite, mon frre, dit la reine de
Navarre en tombant  genoux devant le lit du roi, en prenant sa
main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baign de
larmes sur cette main.

-- Ma soeur, silence! dit Charles en promenant autour de lui un
regard tincelant sous un sourcil fronc; car, de mme que vous
avez entendu, vous, on pourrait vous entendre  votre tour.

-- Oh! que m'importe! dit Marguerite en relevant la tte et que le
monde entier n'est-il l pour m'couter! devant le monde entier,
je dclarerais qu'il est infme d'abuser de l'amour d'un
gentilhomme pour souiller sa rputation d'un soupon d'assassinat.

-- Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui
est et ce qui n'est pas?

-- Mon frre!

-- Si je te disais que M. de La Mole est innocent?

-- Vous le savez?

-- Si je te disais que je connais le vrai coupable?

-- Le vrai coupable! s'cria Marguerite; mais il y a donc eu un
crime commis?

-- Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis.

-- Sur vous?

-- Sur moi.

-- Impossible!

-- Impossible?... Regarde-moi, Margot.

La jeune femme regarda son frre et frissonna en le voyant si
ple.

-- Margot, je n'ai pas trois mois  vivre, dit Charles.

-- Vous, mon frre! Toi, mon Charles! s'cria-t-elle.

-- Margot, je suis empoisonn. Marguerite jeta un cri.

-- Tais-toi donc, dit Charles; il faut qu'on croie que je meurs
par magie.

-- Et vous connaissez le coupable?

-- Je le connais.

-- Vous avez dit que ce n'est pas La Mole?

-- Non, ce n'est pas lui.

-- Ce n'est pas Henri non plus, certainement... Grand Dieu!
serait-ce...?

-- Qui?

-- Mon frre... d'Alenon?... murmura Marguerite.

-- Peut-tre.

-- Ou bien, ou bien... (Marguerite baissa la voix comme pouvante
elle mme de ce qu'elle allait dire.) ou bien... notre mre?

Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce
qu'elle y cherchait, et tomba toujours  genoux et demi-renverse
sur un fauteuil.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, c'est impossible!

-- Impossible! dit Charles avec un rire strident; il est fcheux
que Ren ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire.

-- Lui, Ren?

-- Oui. Il te raconterait, par exemple, qu'une femme  laquelle il
n'ose rien refuser a t lui demander un livre de chasse enfoui
dans sa bibliothque; qu'un poison subtil a t vers sur chaque
page de ce livre; que le poison, destin  quelqu'un, je ne sais 
qui, est tomb par un caprice du hasard, ou par un chtiment du
ciel, sur une autre personne que celle  qui il tait destin.
Mais en l'absence de Ren, si tu veux voir le livre, il est l,
dans mon cabinet, et, crit de la main du Florentin, tu verras que
ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt
personnes encore, a t donn de sa main  sa compatriote.

-- Silence, Charles,  ton tour, silence! dit Marguerite.

-- Tu vois bien maintenant qu'il faut qu'on croie que je meurs par
magie.

-- Mais c'est inique, mais c'est affreux! grce! grce! vous savez
bien qu'il est innocent.

-- Oui, je le sais, mais il faut qu'on le croie coupable. Souffre
donc la mort de ton amant; c'est peu pour sauver l'honneur de la
maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure
avec moi.

Marguerite courba la tte, comprenant qu'il n'y avait rien  faire
pour sauver La Mole du ct du roi, et se retira toute pleurante
et n'ayant plus d'espoir qu'en ses propres ressources.

Pendant ce temps, comme l'avait prvu Charles, Catherine ne
perdait pas une minute, et elle crivait au procureur gnral
Laguesle une lettre dont l'histoire a conserv jusqu'au dernier
mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs:

Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole
a fait le sacrilge. En son logis  Paris, on a trouv beaucoup de
mchantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie
d'appeler le premier prsident et d'instruire au plus vite
l'affaire de la figure de cire  laquelle ils ont donn un coup au
coeur, et ce, contre le roi[6].

 CATHERINE.



XXV
Les boucliers invisibles


Le lendemain du jour o Catherine avait crit la lettre qu'on
vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil
des plus imposants: il se composait de deux hallebardiers et de
quatre robes noires.

Coconnas tait invit  descendre dans une salle o le procureur
Laguesle et deux juges l'attendaient pour l'interroger selon les
instructions de Catherine.

Pendant les huit jours qu'il avait passs en prison, Coconnas
avait beaucoup rflchi; sans compter que chaque jour La Mole et
lui, runis un instant pour les soins de leur gelier qui, sans
leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute
probabilit ils ne devaient pas  sa seule philanthropie; sans
compter, disons-nous, que La Mole et lui s'taient records sur la
conduite qu'ils avaient  tenir et qui tait une ngation absolue,
il tait donc persuad qu'avec un peu d'adresse son affaire
prendrait la meilleure tournure, les charges n'taient pas plus
fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite n'avaient
fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc tre
compromis dans une affaire o les principaux coupables taient
libres. Coconnas ignorait que Henri habitt le mme chteau que
lui, et la complaisance de son gelier lui apprenait qu'au-dessus
de sa tte planaient des protections qu'il appelait ses_ boucliers
invisibles_.

Jusque-l, les interrogatoires avaient port sur les desseins du
roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les
deux amis devaient prendre  cette fuite.  tous ces
interrogatoires, Coconnas avait constamment rpondu d'une faon
plus que vague et beaucoup plus qu'adroite; il s'apprtait encore
 rpondre de la mme faon, et d'avance il avait prpar toutes
ses petites reparties, lorsqu'il s'aperut tout  coup que
l'interrogatoire avait chang d'objet.

Il s'agissait d'une ou de plusieurs visites faites  Ren, d'une
ou de plusieurs figures de cire faites  l'instigation de La Mole.

Coconnas, tout prpar qu'il tait, crut remarquer que
l'accusation perdait beaucoup de son intensit, puisqu'il ne
s'agissait plus, au lieu d'avoir trahi un roi, que d'avoir fait
une statue de reine; encore cette statue tait-elle haute de huit
 dix pouces tout au plus.

Il rpondit donc fort gaiement que ni lui ni son ami ne jouaient
plus depuis longtemps  la poupe, et remarqua avec plaisir que
plusieurs fois ses rponses avaient eu le privilge de faire
sourire ses juges.

On n'avait pas encore dit en vers: _j'ai ri, me voil dsarm;
_mais cela s'tait dj beaucoup dit en prose. Et Coconnas crut
avoir  moiti dsarm ses juges parce qu'ils avaient souri.

Son interrogatoire termin, il remonta donc dans sa chambre si
chantant, si bruyant, que La Mole, pour qui il faisait tout ce
tapage, dut en tirer les plus heureuses consquences.

On le fit descendre  son tour. La Mole, comme Coconnas, vit avec
tonnement l'accusation abandonner sa premire voie et entrer dans
une voie nouvelle. On l'interrogea sur ses visites  Ren. Il
rpondit qu'il avait t chez le Florentin une fois seulement. On
lui demanda si cette fois il ne lui avait pas command une figure
de cire. Il rpondit que Ren lui avait montr cette figure toute
faite. On lui demanda si cette figure ne reprsentait pas un
homme. Il rpondit qu'elle reprsentait une femme. On lui demanda
si le charme n'avait point pour but de faire mourir cet homme. Il
rpondit que le but de ce charme tait de se faire aimer de cette
femme.

Ces questions furent faites, tournes et retournes de cent faons
diffrentes; mais  toutes ces questions, sous quelque face
qu'elles lui fussent prsentes, La Mole fit constamment les mmes
rponses.

Les juges se regardrent avec une sorte d'indcision, ne sachant
que trop dire ni que faire devant une pareille simplicit,
lorsqu'un billet apport au procureur gnral trancha la
difficult.

Il tait conu en ces termes:

Si l'accus nie, recourez  la question. C.

Le procureur mit le billet dans sa poche, sourit  La Mole, et le
congdia poliment. La Mole rentra dans son cachot presque aussi
rassur sinon presque aussi joyeux que Coconnas.

-- Je crois que tout va bien, dit-il.

Une heure aprs il entendit des pas et vit un billet qui se
glissait sous la porte, sans voir quelle main lui donnait le
mouvement. Il le prit, tout en pensant que la dpche venait,
selon toute probabilit, du guichetier.

En voyant ce billet, un espoir presque aussi douloureux qu'une
dception lui tait venu au coeur; il esprait que ce billet tait
de Marguerite, dont il n'avait eu aucune nouvelle depuis qu'il
tait prisonnier. Il s'en saisit tout tremblant. L'criture
faillit le faire mourir de joie.

Courage, disait le billet, je veille.

-- Ah! si elle veille, s'cria La Mole en couvrant de baisers ce
papier qu'avait touch une main si chre, si elle veille, je suis
sauv! ...

Il faut, pour que La Mole comprenne ce billet et pour qu'il ait
foi avec Coconnas dans ce que le Pimontais appelait ses
_boucliers invisibles_, que nous ramenions le lecteur  cette
petite maison,  cette chambre o tant de scnes d'un bonheur
enivrant, o tant de parfums,  peine vapors, o tant de doux
souvenirs, devenus depuis des angoisses, brisaient le coeur d'une
femme  demi renverse sur des coussins de velours.

-- tre reine, tre forte, tre jeune, tre riche, tre belle, et
souffrir ce que je souffre! s'criait cette femme; oh! c'est
impossible!

Puis, dans son agitation, elle se levait, marchait, s'arrtait
tout  coup, appuyait son front brlant contre quelque marbre
glac, se relevait ple et le visage couvert de larmes, se tordait
les bras avec des cris, et retombait brise sur quelque fauteuil.

Tout  coup la tapisserie qui sparait l'appartement de la rue
Cloche-Perce de l'appartement de la rue Tizon se souleva; un
frmissement soyeux effleura la boiserie, et la duchesse de Nevers
apparut.

-- Oh! s'cria Marguerite, c'est toi! Avec quelle impatience je
t'attendais! Eh bien, quelles nouvelles?

-- Mauvaises, mauvaises, ma pauvre amie. Catherine pousse elle-
mme l'instruction, et en ce moment encore elle est  Vincennes.

-- Et Ren?

-- Il est arrt.

-- Avant que tu aies pu lui parler?

-- Oui.

-- Et nos prisonniers?

-- J'ai de leurs nouvelles.

-- Par le guichetier?

-- Toujours.

-- Eh bien?

-- Eh bien, ils communiquent chaque jour ensemble. Avant-hier on
les a fouills. La Mole a bris ton portrait plutt que de le
livrer.

-- Ce cher La Mole!

-- Annibal a ri au nez des inquisiteurs.

-- Bon Annibal! Mais aprs?

-- On les a interrogs ce matin sur la fuite du roi, sur ses
projets de rbellion en Navarre, et ils n'ont rien dit.

-- Oh! je savais bien qu'ils garderaient le silence; mais ce
silence les tue aussi bien que s'ils parlaient.

-- Oui, mais nous les sauvons, nous.

-- Tu as donc pens  notre entreprise?

-- Je ne me suis occupe que de cela depuis hier.

-- Eh bien?

-- Je viens de conclure avec Beaulieu. Ah! ma chre reine, quel
homme difficile et cupide! Cela cotera la vie d'un homme et trois
cent mille cus.

-- Tu dis qu'il est difficile et cupide... et cependant il ne
demande que la vie d'un homme et trois cent mille cus... Mais
c'est pour rien!

-- Pour rien... trois cent mille cus! ... Mais tous tes joyaux et
tous les miens n'y suffiraient pas.

-- Oh! qu' cela ne tienne. Le roi de Navarre paiera, le duc
d'Alenon paiera, mon frre Charles paiera, ou sinon...

-- Allons! tu raisonnes comme une folle. Je les ai, les trois cent
mille cus.

-- Toi?

-- Oui, moi.

-- Et comment te les es-tu procurs?

-- Ah! voil!

-- C'est un secret?

-- Pour tout le monde, except pour toi.

-- Oh! mon Dieu! dit Marguerite souriant au milieu de ses larmes,
les aurais-tu vols?

-- Tu en jugeras.

-- Voyons.

-- Tu te rappelles cet horrible Nantouillet?

-- Le richard, l'usurier?

-- Si tu veux.

-- Eh bien?

-- Eh bien! tant il y a qu'un jour en voyant passer certaine femme
blonde, aux yeux verts, coiffe de trois rubis poss l'un au
front, les deux autres aux tempes, coiffure qui lui va si bien, et
ignorant que cette femme tait une duchesse, ce richard, cet
usurier s'cria: Pour trois baisers  la place de ces trois
rubis, je ferais natre trois diamants de cent mille cus chacun!

-- Eh bien, Henriette?

-- Eh bien, ma chre, les diamants sont clos et vendus.

-- Oh! Henriette! Henriette! murmura Marguerite.

-- Tiens! s'cria la duchesse avec un accent d'impudeur naf et
sublime  la fois, qui rsume et le sicle et la femme, tiens!
j'aime Annibal, moi!

-- C'est vrai, dit Marguerite en souriant et en rougissant tout 
la fois, tu l'aimes beaucoup, tu l'aimes trop mme. Et cependant
elle lui serra la main.

-- Donc, continua Henriette, grce  nos trois diamants les trois
cent mille cus et l'homme sont prts.

-- L'homme? quel homme?

-- L'homme  tuer: tu oublies qu'il faut tuer un homme.

-- Et tu as trouv l'homme qu'il te fallait?

-- Parfaitement.

-- Au mme prix? demanda en souriant Marguerite.

-- Au mme prix! j'en eusse trouv mille, rpondit Henriette. Non,
non; moyennant cinq cents cus, tout bonnement.

-- Pour cinq cents cus tu as trouv un homme qui a consenti  se
faire tuer?

-- Que veux-tu! il faut bien vivre.

-- Ma chre amie, je ne te comprends plus. Voyons, parle
clairement; les nigmes prennent trop de temps  deviner dans la
situation o nous nous trouvons.

-- Eh bien, coute: le gelier auquel est confie la garde de La
Mole et de Coconnas est un ancien soldat qui sait ce que c'est
qu'une blessure; il veut bien aider  sauver nos amis, mais il ne
veut pas perdre sa place. Un coup de poignard adroitement plac
fera l'affaire; nous lui donnerons une rcompense, et l'tat un
ddommagement. De cette faon, le brave homme recevra des deux
mains, et aura renouvel la fable du plican.

-- Mais, dit Marguerite, un coup de poignard...

-- Sois tranquille, c'est Annibal qui le donnera.

-- Au fait, dit en riant Marguerite, il a donn trois coups tant
d'pe que de poignard  La Mole, et La Mole n'en est pas mort; il
y a donc tout lieu d'esprer.

-- Mchante! tu mriterais que j'en restasse l.

-- Oh! non, non, au contraire; dis-moi le reste, je t'en supplie.
Comment les sauverons-nous, voyons?

-- Eh bien, voici l'affaire: la chapelle est le seul lieu du
chteau o puissent pntrer les femmes qui ne sont point
prisonnires. On nous fait cacher derrire l'autel: sous la nappe
de l'autel, ils trouvent deux poignards. La porte de la sacristie
est ouverte d'avance; Coconnas frappe son gelier qui tombe et
fait semblant d'tre mort; nous apparaissons, nous jetons chacune
un manteau sur les paules de nos amis; nous fuyons avec eux par
la petite porte de la sacristie, et comme nous avons le mot
d'ordre, nous sortons sans empchement.

-- Et une fois sortis?

-- Deux chevaux les attendent  la porte; ils sautent dessus,
quittent l'le-de-France et gagnent la Lorraine, d'o de temps en
temps ils reviennent incognito.

-- Oh! tu me rends la vie, dit Marguerite. Ainsi nous les
sauverons?

-- J'en rpondrais presque.

-- Et cela bientt?

-- Dame! dans trois ou quatre jours; Beaulieu nous prviendra.

-- Mais si l'on te reconnat dans les environs de Vincennes, cela
peut faire du tort  notre projet.

-- Comment veux-tu que l'on me reconnaisse? Je sors en religieuse
avec une coiffe, grce  laquelle on ne me voit pas mme le bout
du nez.

-- C'est que nous ne pouvons prendre trop de prcautions.

-- Je le sais bien, mordi! comme dirait le pauvre Annibal.

-- Et le roi de Navarre, t'en es-tu informe?

-- Je n'ai eu garde d'y manquer.

-- Eh bien?

-- Eh bien, il n'a jamais t si joyeux,  ce qu'il parat; il
rit, il chante, il fait bonne chre, et ne demande qu'une chose,
c'est d'tre bien gard.

-- Il a raison. Et ma mre?

-- Je te l'ai dit, elle pousse tant qu'elle peut le procs.

-- Oui, mais elle ne se doute de rien relativement  nous?

-- Comment voudrais-tu qu'elle se doutt de quelque chose? Tous
ceux qui sont du secret ont intrt  le garder. Ah! j'ai su
qu'elle avait fait dire aux juges de Paris de se tenir prts.

-- Agissons vite, Henriette. Si nos pauvres captifs changeaient de
prison, tout serait  recommencer.

-- Sois tranquille, je dsire autant que toi de les voir dehors.

-- Oh! oui, je le sais bien, et merci, merci cent fois de ce que
tu fais pour en arriver l.

-- Adieu, Marguerite, adieu. Je me remets en campagne.

-- Et tu es sre de Beaulieu?

-- Je l'espre.

-- Du guichetier?

-- Il a promis.

-- Des chevaux?

-- Ils seront les meilleurs de l'curie du duc de Nevers.

-- Je t'adore, Henriette. Et Marguerite se jeta au cou de son
amie, aprs quoi les deux femmes se sparrent, se promettant de
se revoir le lendemain et tous les jours au mme lieu et  la mme
heure. C'taient ces deux cratures charmantes et dvoues que
Coconnas appelait avec une si saine raison ses boucliers
invisibles.



XXVI
Les juges


-- Eh bien, mon brave ami, dit Coconnas  La Mole, lorsque les
deux compagnons se retrouvrent ensemble  la suite de
l'interrogatoire o, pour la premire fois, il avait t question
de la figure de cire, il me semble que tout marche  ravir et que
nous ne tarderons pas  tre abandonns des juges, ce qui est un
diagnostic tout oppos  celui de l'abandon des mdecins; car
lorsque le mdecin abandonne le malade, c'est qu'il ne peut plus
le sauver; mais, tout au contraire, quand le juge abandonne
l'accus, c'est qu'il perd l'espoir de lui faire couper la tte.

-- Oui, dit La Mole; il me semble mme qu' cette politesse, 
cette facilit des geliers,  l'lasticit des portes, je
reconnais nos nobles amies; mais je ne reconnais pas
M. de Beaulieu,  ce qu'on m'avait dit, du moins.

-- Je le reconnais bien, moi, dit Coconnas; seulement cela cotera
cher; mais, baste! l'une est princesse, l'autre est reine; elles
sont riches toutes deux, et jamais elles n'auront occasion de
faire un si bon emploi de leur argent. Maintenant, rcapitulons
bien notre leon: on nous mne  la chapelle, on nous laisse l
sous la garde de notre guichetier, nous trouvons  l'endroit
indiqu chacun un poignard; je pratique un trou dans le ventre de
notre guide...

-- Oh! non, pas dans le ventre, tu lui volerais ses cinq cents
cus; dans le bras.

-- Ah! oui, dans le bras ce serait le perdre, pauvre cher homme!
on verrait bien qu'il y a mis de la complaisance, et moi aussi.
Non, non, dans le ct droit, en glissant adroitement le long des
ctes: c'est un coup vraisemblable et innocent.

-- Allons, va pour celui-l; ensuite...

-- Ensuite tu barricades la grande porte avec des bancs tandis que
nos deux princesses s'lancent de l'autel o elles sont caches et
que Henriette ouvre la petite porte. Ah! ma foi! je l'aime
aujourd'hui Henriette, il faut qu'elle m'ait fait quelque
infidlit pour que cela me reprenne ainsi.

-- Et puis, dit La Mole avec cette voix frmissante qui passe
comme une musique  travers les lvres, et puis nous gagnons les
bois. Un bon baiser donn  chacun de nous nous fait joyeux et
forts. Nous vois-tu, Annibal, penchs sur nos chevaux rapides et
le coeur doucement oppress? Oh! la bonne chose que la peur! La
peur en plein air, lorsqu'on a sa bonne pe nue au flanc,
lorsqu'on crie hourra au coursier qu'on aiguillonne de l'peron,
et qui  chaque hourra bondit et vole.

-- Oui, dit Coconnas, mais la peur entre quatre murs, qu'en dis-
tu, La Mole? Moi, je puis en parler, car j'ai prouv quelque
chose comme cela. Quand ce visage blme de Beaulieu est entr pour
la premire fois dans ma chambre, derrire lui dans l'ombre
brillaient des pertuisanes et retentissait un sinistre bruit de
fer heurt contre du fer. Je te jure que j'ai pens tout aussitt
au duc d'Alenon, et que je m'attendais  voir apparatre sa
vilaine face entre deux vilaines ttes de hallebardiers. J'ai t
tromp et ce fut ma seule consolation; mais je n'ai pas tout
perdu: la nuit venue, j'en ai rv.

-- Ainsi, dit La Mole, qui suivait sa pense souriante sans
accompagner son ami dans les excursions que faisait la sienne aux
champs du fantastique, ainsi elles ont tout prvu, mme le lieu de
notre retraite. Nous allons en Lorraine, cher ami. En vrit,
j'eusse mieux aim aller en Navarre; en Navarre, j'tais chez
elle, mais la Navarre est trop loin, Nancy vaut mieux; d'ailleurs,
l, nous ne serons qu' quatre-vingts lieues de Paris. Sais-tu un
regret que j'emporte, Annibal, en sortant d'ici?

-- Ah! ma foi, non... par exemple. Quant  moi, j'avoue que j'y
laisse tous les miens.

-- Eh bien, c'est de ne pouvoir emmener avec nous le digne gelier
au lieu de...

-- Mais il ne voudrait pas, dit Coconnas, il y perdrait trop:
songe donc, cinq cents cus de nous, une rcompense du
gouvernement, de l'avancement peut-tre; comme il vivra heureux ce
gaillard-l, quand je l'aurai tu! ... Mais qu'as-tu donc?

-- Rien! Une ide qui me passe par l'esprit.

-- Elle n'est pas drle,  ce qu'il parat, car tu plis
affreusement.

-- C'est que je me demande pourquoi on nous mnerait  la
chapelle.

-- Tiens! dit Coconnas, pour faire nos pques. Voil le moment, ce
me semble.

-- Mais, dit La Mole, on ne conduit  la chapelle que les
condamns  mort ou les torturs.

-- Oh! oh! fit Coconnas en plissant lgrement  son tour, ceci
mrite attention. Interrogeons sur ce point le brave homme que je
dois ventrer incessamment. Eh! porte-clefs, mon ami!

-- Monsieur m'appelle! dit le gelier qui faisait le guet sur les
premires marches de l'escalier.

-- Oui, viens a.

-- Me voici.

-- Il est convenu que c'est de la chapelle que nous nous
sauverons, n'est-ce pas?

-- Chut! dit le porte-clefs en regardant avec effroi autour de
lui.

-- Sois tranquille, personne ne nous coute.

-- Oui, monsieur, c'est de la chapelle.

-- On nous y conduira donc  la chapelle?

-- Sans doute, c'est l'usage.

-- C'est l'usage?

-- Oui, aprs toute condamnation  mort, c'est l'usage de
permettre que le condamn passe la nuit dans la chapelle.

Coconnas et La Mole tressaillirent et se regardrent en mme
temps.

-- Vous croyez donc que nous serons condamns  mort?

-- Sans doute... mais vous aussi, vous le croyiez.

-- Comment! nous aussi, dit La Mole.

-- Certainement... si vous ne le croyiez pas, vous n'auriez pas
tout prpar pour votre fuite.

-- Sais-tu que c'est plein de sens ce qu'il dit l! fit Coconnas 
La Mole.

-- Oui... ce que je sais aussi, maintenant du moins, c'est que
nous jouons gros jeu,  ce qu'il parat.

-- Et moi donc! dit le guichetier, croyez-vous que je ne risque
rien?... Si dans un moment d'motion monsieur allait se tromper de
ct! ...

-- Eh! mordi! je voudrais tre  ta place, dit lentement Coconnas,
et ne pas avoir affaire  d'autres mains qu' cette main, 
d'autre fer que celui qui te touchera.

-- Condamns  mort! murmura La Mole, mais c'est impossible!

-- Impossible! dit navement le guichetier, et pourquoi?

-- Chut! dit Coconnas, je crois que l'on ouvre la porte d'en bas.

-- En effet, reprit vivement le gelier; rentrez, messieurs!
rentrez!

-- Et quand croyez-vous que le jugement ait lieu? demanda La Mole.

-- Demain au plus tard. Mais soyez tranquilles, les personnes qui
doivent tre prvenues le seront.

-- Alors embrassons-nous et faisons nos adieux  ces murs.

Les deux amis se jetrent dans les bras l'un de l'autre, et
rentrrent chacun dans sa chambre, La Mole soupirant, Coconnas
chantonnant.

Il ne se passa rien de nouveau jusqu' sept heures du soir. La
nuit descendit sombre et pluvieuse sur le donjon de Vincennes, une
vraie nuit d'vasion. On apporta le repas du soir de Coconnas,
lequel soupa avec son apptit ordinaire, tout en songeant au
plaisir qu'il aurait  tre mouill par cette pluie qui fouettait
les murailles, et dj il se prparait  s'endormir au murmure
sourd et monotone du vent, quand il lui sembla que ce vent, qu'il
coutait parfois avec un sentiment de mlancolie qu'il n'avait
jamais prouv avant qu'il ft en prison, sifflait plus
trangement que d'habitude sous toutes les portes, et que le pole
ronflait avec plus de rage qu' l'ordinaire. Ce phnomne avait
lieu chaque fois qu'on ouvrait un des cachots de l'tage suprieur
et surtout celui d'en face. C'est  ce bruit qu'Annibal
reconnaissait toujours que le gelier allait venir, attendu que ce
bruit indiquait qu'il sortait de chez La Mole.

Cependant cette fois, Coconnas demeura inutilement le cou tendu et
l'oreille au guet.

Le temps s'coula, personne ne vint.

-- C'est trange, dit Coconnas, on a ouvert chez La Mole et l'on
n'ouvre pas chez moi. La Mole aurait-il appel? serait-il malade?
que veut dire cela?

Tout est soupon et inquitude comme tout est joie et espoir pour
un prisonnier. Une demi-heure s'coula, puis une heure, puis une
heure et demie. Coconnas commenait  s'endormir de dpit, quand
le bruit de la serrure le fit bondir.

-- Oh! oh! dit-il, est-ce dj l'heure du dpart et va-t-on nous
conduire  la chapelle sans tre condamns? Mordi! ce serait un
plaisir de fuir par une nuit pareille, il fait noir comme dans un
four; pourvu que les chevaux ne soient point aveugls!

Il se prparait  questionner gaiement le porte-clefs, quand il
vit celui-ci appliquer son doigt sur les lvres en roulant des
yeux trs loquents.

En effet, derrire le gelier on entendait du bruit et l'on
apercevait des ombres.

Tout  coup, au milieu de l'obscurit, il distingua deux casques
sur chacun desquels la chandelle fumeuse envoya une paillette
d'or.

-- Oh! oh! demanda-t-il  demi-voix, qu'est-ce que c'est que cet
appareil sinistre? o allons-nous donc?

Le gelier ne rpondit que par un soupir qui ressemblait fort  un
gmissement.

-- Mordi! murmura Coconnas, quelle peste d'existence! toujours des
extrmes, jamais de terre ferme: on barbote dans cent pieds d'eau,
ou l'on plane au-dessus des nuages, pas de milieu. Voyons, o
allons-nous?

-- Suivez les hallebardiers, monsieur, dit une voix grasseyante
qui fit connatre  Coconnas que les soldats qu'il avait entrevus
taient accompagns d'un huissier quelconque.

-- Et M. de La Mole, demanda le Pimontais, o est-il? que
devient-il?

-- Suivez les hallebardiers, rpta la mme voix grasseyante sur
le mme ton.

Il fallait obir. Coconnas sortit de sa chambre, et aperut
l'homme noir dont la voix lui avait t si dsagrable. C'tait un
petit greffier bossu, et qui sans doute s'tait fait homme de robe
pour qu'on ne s'apert point qu'il tait bancal en mme temps.

Il descendit lentement l'escalier en spirale. Au premier tage,
les gardes s'arrtrent.

-- C'est beaucoup descendre, murmura Coconnas, mais pas encore
assez.

La porte s'ouvrit. Coconnas avait un regard de lynx et un flair de
limier; il flaira les juges, et vit dans l'ombre une silhouette
d'homme aux bras nus qui lui fit monter la sueur au front. Il n'en
prit pas moins la mine la plus souriante, pencha la tte  gauche,
selon le code des grands airs  la mode  cette poque, et, le
poing sur la hanche, entra dans la salle.

On leva une tapisserie, et Coconnas aperut effectivement des
juges et des greffiers.

 quelques pas de ces juges et de ces greffiers, La Mole tait
assis sur un banc.

Coconnas fut conduit devant un tribunal. Arriv en face des juges,
Coconnas s'arrta, salua La Mole d'un signe de tte et d'un
sourire, puis il attendit.

-- Comment vous nommez-vous, monsieur? lui demanda le prsident.

-- Marc-Annibal de Coconnas, rpondit le gentilhomme avec une
grce parfaite, comte de Montpantier, Chenaux et autres lieux;
mais on connat nos qualits, je prsume.

-- O tes-vous n?

--  Saint-Colomban, prs de Suze.

-- Quel ge avez-vous?

-- Vingt-sept ans et trois mois.

-- Bien, dit le prsident.

-- Il parat que cela lui fit plaisir, murmura Coconnas.

-- Maintenant, dit le prsident aprs un moment de silence qui
donna au greffier le temps d'crire les rponses de l'accus, quel
tait votre but en quittant la maison de M. d'Alenon?

-- De me runir  M. de La Mole, mon ami, que voil, et qui,
lorsque je la quittai, moi, l'avait dj quitte depuis quelques
jours.

-- Que faisiez-vous  la chasse o vous ftes arrt?

-- Mais, rpondit Coconnas, je chassais.

-- Le roi tait aussi  cette chasse, et il y ressentit les
premires atteintes du mal dont il souffre en ce moment.

-- Quant  ceci, je n'tais pas prs du roi, et je ne puis rien
dire. J'ignorais mme qu'il ft atteint d'un mal quelconque. Les
juges se regardrent avec un sourire d'incrdulit.

-- Ah! vous l'ignoriez? dit le prsident.

-- Oui, monsieur, et j'en suis fch. Quoique le roi de France ne
soit pas mon roi, j'ai beaucoup de sympathie pour lui.

-- Vraiment?

-- Parole d'honneur! Ce n'est pas comme pour son frre le duc
d'Alenon. Celui-l, je l'avoue...

-- Il ne s'agit point ici du duc d'Alenon, monsieur, mais de Sa
Majest.

-- Eh bien, je vous ai dj dit que j'tais son trs humble
serviteur, rpondit Coconnas en se dandinant avec une adorable
insolence.

-- Si vous tes en effet son serviteur, comme vous le prtendez,
monsieur, voulez-vous nous dire ce que vous savez d'une certaine
statue magique?

-- Ah! bon! nous revenons  l'histoire de la statue,  ce qu'il
parat?

-- Oui, monsieur, cela vous dplat-il?

-- Non point, au contraire; j'aime mieux cela. Allez.

-- Pourquoi cette statue se trouvait-elle chez M. de La Mole?

-- Chez M. de La Mole, cette statue? Chez Ren, vous voulez dire.

-- Vous reconnaissez donc qu'elle existe?

-- Dame! si on me la montre.

-- La voici. Est-ce celle que vous connaissez?

-- Trs bien.

-- Greffier, dit le prsident, crivez que l'accus reconnat la
statue pour l'avoir vue chez M. de La Mole.

-- Non pas, non pas, dit Coconnas, ne confondons point: pour
l'avoir vue chez Ren.

-- Chez Ren, soit! Quel jour?

-- Le seul jour o nous y avons t, M. de La Mole et moi.

-- Vous avouez donc que vous avez t chez Ren avec M. de La
Mole?

-- Ah! a! est-ce que je m'en suis jamais cach?

-- Greffier, crivez que l'accus avoue avoir t chez Ren pour
faire des conjurations.

-- Hol, h! tout beau, tout beau, monsieur le prsident. Modrez
votre enthousiasme, je vous prie: je n'ai pas dit un mot de tout
cela.

-- Vous niez que vous avez t chez Ren pour faire des
conjurations?

-- Je le nie. La conjuration s'est faite par accident, mais sans
prmditation.

-- Mais elle a eu lieu?

-- Je ne puis nier qu'il se soit fait quelque chose qui
ressemblait  un charme.

-- Greffier, crivez que l'accus avoue qu'il s'est fait chez Ren
un charme contre la vie du roi.

-- Comment! contre la vie du roi! C'est un infme mensonge. Il ne
s'est jamais fait de charme contre la vie du roi.

-- Vous le voyez, messieurs, dit La Mole.

-- Silence! fit le prsident. Puis se retournant vers le greffier:
-- Contre la vie du roi, continua-t-il. Y tes-vous?

-- Mais non, mais non, dit Coconnas. D'ailleurs la statue n'est
pas une statue d'homme, mais de femme.

-- Eh bien, messieurs, que vous avais-je dit? reprit La Mole.

-- Monsieur de la Mole, dit le prsident, vous rpondrez quand
nous vous interrogerons; mais n'interrompez pas l'interrogatoire
des autres.

-- Ainsi, vous dites que c'est une femme?

-- Sans doute, je le dis.

-- Pourquoi alors a-t-elle une couronne et un manteau royal?

-- Pardieu! dit Coconnas, c'est bien simple; parce que c'tait...
La Mole se leva et mit un doigt sur sa bouche.

-- C'est juste, dit Coconnas; qu'allais-je donc raconter, moi,
comme si cela regardait ces messieurs!

-- Vous persistez  dire que cette statue est une statue de femme?

-- Oui, certainement, je persiste.

-- Et vous refusez de dire quelle est cette femme?

-- Une femme de mon pays, dit La Mole, que j'aimais et dont je
voulais tre aim.

-- Ce n'est pas vous qu'on interroge, monsieur de la Mole, s'cria
le prsident; taisez-vous donc, ou l'on vous billonnera.

-- ... Billonnera! dit Coconnas; comment dites-vous cela,
monsieur de la robe noire? On billonnera mon ami! ... un
gentilhomme! Allons donc!

-- Faites entrer Ren, dit le procureur gnral Laguesle.

-- Oui, faites entrer Ren, dit Coconnas, faites; nous allons voir
un peu qui a raison, ici, de vous trois ou de nous deux.

Ren entra ple, vieilli, presque mconnaissable pour les deux
amis, courb sous le poids du crime qu'il allait commettre, bien
plus que de ceux qu'il avait commis.

-- Matre Ren, dit le juge, reconnaissez-vous les deux accuss
ici prsents?

-- Oui, monsieur, rpondit Ren d'une voix qui trahissait son
motion.

-- Pour les avoir vus o?

-- En plusieurs lieux, et notamment chez moi.

-- Combien de fois ont-ils t chez vous?

-- Une seule.

 mesure que Ren parlait, la figure de Coconnas s'panouissait.
Le visage de La Mole, au contraire, demeurait grave comme s'il
avait eu un pressentiment.

-- Et  quelle occasion ont-ils t chez vous? Ren sembla hsiter
un moment.

-- Pour me commander une figure de cire, dit-il.

-- Pardon, pardon, matre Ren, dit Coconnas, vous faites une
petite erreur.

-- Silence! dit le prsident. Puis se retournant vers Ren: Cette
figurine, continua-t-il, est-elle une figure d'homme ou de femme?

-- D'homme, rpondit Ren.

Coconnas bondit comme s'il et reu une commotion lectrique.

-- D'homme! dit-il.

-- D'homme, rpta Ren, mais d'une voix si faible qu' peine le
prsident l'entendit.

-- Et pourquoi cette statue d'homme a-t-elle un manteau sur les
paules et une couronne sur la tte?

-- Parce que cette statue reprsente un roi.

-- Infme menteur! cria Coconnas exaspr.

-- Tais-toi, Coconnas, tais-toi, interrompit La Mole, laisse dire
cet homme, chacun est matre de perdre son me.

-- Mais non pas le corps des autres, mordi!

-- Et que voulait dire cette aiguille d'acier que la statue avait
dans le coeur, avec la lettre M crite sur une petite bannire?

-- L'aiguille simulait l'pe ou le poignard, la lettre M veut
dire MORT.

Coconnas fit un mouvement pour trangler Ren, quatre gardes le
retinrent.

-- C'est bien, dit le procureur Laguesle, le tribunal est
suffisamment renseign. Reconduisez les prisonniers dans les
chambres d'attente.

-- Mais, s'criait Coconnas, il est impossible de s'entendre
accuser de pareilles choses sans protester.

-- Protestez, monsieur, on ne vous en empche pas. Gardes, vous
avez entendu? Les gardes s'emparrent des deux accuss et les
firent sortir, La Mole par une porte, Coconnas par l'autre.

Puis le procureur fit signe  cet homme que Coconnas avait aperu
dans l'ombre et lui dit:

-- Ne vous loignez pas, matre, vous aurez de la besogne cette
nuit.

-- Par lequel commencerai-je, monsieur? demanda l'homme en mettant
respectueusement le bonnet  la main.

-- Par celui-ci, dit le prsident en montrant La Mole qu'on
apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes.

Puis s'approchant de Ren, qui tait rest debout et tremblant en
attendant  son tour qu'on le reconduist au Chtelet o il tait
enferm:

-- Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le
roi sauront que c'est  vous qu'ils auront d de connatre la
vrit.

Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut
atterrer Ren, et il ne rpondit qu'en poussant un profond soupir.



XXVII
La torture du brodequin


Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot
et qu'on eut referm la porte derrire lui, que Coconnas,
abandonn  lui-mme et cessant d'tre soutenu par la lutte avec
les juges et par sa colre contre Ren, commena la srie de ses
tristes rflexions.

-- Il me semble, se dit-il  lui-mme, que cela tourne au plus
mal, et qu'il serait temps d'aller un peu  la chapelle. Je me
dfie des condamnations  mort; car incontestablement on s'occupe
de nous condamner  mort  cette heure. Je me dfie surtout des
condamnations  mort qui se prononcent dans le huis clos d'un
chteau fort devant des figures aussi laides que toutes ces
figures qui m'entouraient. On veut srieusement nous couper la
tte, hum! hum! ... Je reviens donc  ce que je disais, il serait
temps d'aller  la chapelle.

Ces mots prononcs  demi-voix furent suivis d'un silence, et ce
silence fut interrompu par un bruit sourd, touff, lugubre, et
qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille
paisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux.

Coconnas frissonna malgr lui: et cependant c'tait un homme si
brave que chez lui la valeur ressemblait  l'instinct des btes
froces; Coconnas demeura immobile  l'endroit o il avait entendu
la plainte, doutant qu'une pareille plainte pt tre prononce par
un tre humain, et la prenant pour le gmissement du vent dans les
arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent
descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne
notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus
profonde, plus poignante encore que la premire, parvint 
Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien
positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais
encore il crut reconnatre dans cette voix celle de La Mole.

 cette voix, le Pimontais oublia qu'il tait retenu par deux
portes, par trois grilles et par une muraille paisse de douze
pieds; il s'lana de tout son poids contre cette muraille comme
pour la renverser et voler au secours de la victime en s'criant:

-- On gorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin
le mur auquel il n'avait pas pens, et il tomba froiss du choc
contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout.

-- Oh! ils l'ont tu! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est
qu'on ne peut se dfendre ici... rien, pas d'armes. Il tendit les
mains autour de lui.

-- Ah! cet anneau de fer, s'cria-t-il, je l'arracherai, et
malheur  qui m'approchera!

Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une premire
secousse l'branla si violemment, qu'il tait vident qu'avec deux
secousses pareilles il le descellerait.

Mais soudain la porte s'ouvrit et une lumire produite par deux
torches envahit le cachot.

-- Venez, monsieur, lui dit la mme voix grasseyante qui lui avait
t dj si particulirement dsagrable, et qui, pour se faire
entendre cette fois trois tages au-dessous, ne lui parut pas
avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour
vous attend.

-- Bon, dit Coconnas lchant son anneau, c'est mon arrt que je
vais entendre, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur.

-- Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit l'huissier, qui
marchait devant lui de son pas compass et tenant sa baguette
noire. Malgr la satisfaction qu'il avait tmoigne dans un
premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard
inquiet  droite et  gauche, devant et derrire.

-- Oh! oh! murmura-t-il, je n'aperois pas mon digne gelier;
j'avoue que sa prsence me manque.

On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et o
demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le
procureur gnral, qui avait plusieurs fois, dans le cours de
l'interrogatoire, port la parole, et toujours avec une animosit
facile  reconnatre.

En effet, c'tait celui  qui Catherine, tantt par lettre, tantt
de vive voix, avait particulirement recommand le procs.

Un rideau lev laissait voir le fond de cette chambre, et cette
chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l'obscurit, avait
dans ses parties claires un aspect si terrible que Coconnas
sentit que les jambes lui manquaient et s'cria:

-- Oh! mon Dieu! Ce n'tait pas sans cause que Coconnas avait
pouss ce cri de terreur. Le spectacle tait en effet des plus
lugubres. La salle, cache pendant l'interrogatoire par ce rideau,
qui tait lev maintenant, apparaissait comme le vestibule de
l'enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de
cordes, de poulies et d'autres accessoires tortionnaires. Plus
loin flambait un brasier qui refltait ses lueurs rougetres sur
tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la
silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre
une des colonnes qui soutenaient la vote, un homme immobile comme
une statue se tenait debout une corde  la main. On et dit qu'il
tait de la mme pierre que la colonne  laquelle il adhrait. Sur
les murs au-dessus des bancs de grs, entre des anneaux de fer,
pendaient des chanes et reluisaient des lames.

-- Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute prpare et
qui semble ne plus attendre que le patient! Qu'est-ce que cela
signifie?

--  genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever
la tte du gentilhomme,  genoux pour entendre l'arrt qui vient
d'tre rendu contre vous!

C'tait une de ces invitations contre lesquelles toute la personne
d'Annibal ragissait instinctivement.

Mais comme elle tait en train de ragir, deux hommes appuyrent
leurs mains sur son paule d'une faon si inattendue et surtout si
pesante, qu'il tomba les deux genoux sur la dalle.

La voix continua:

Arrt rendu par la cour sant au donjon de Vincennes contre Marc-
Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lse-
majest, de tentative d'empoisonnement, de sortilge et de magie
contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la
sret de l'tat, comme aussi pour avoir entran, par ses
pernicieux conseils, un prince du sang  la rbellion...

 chacune de ces imputations, Coconnas avait hoch la tte en
battant la mesure comme font les coliers indociles.

Le juge continua:

En consquence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas
conduit de la prison  la place Saint-Jean-en-Grve pour y tre
dcapit; ses biens seront confisqus, ses hautes futaies coupes
 la hauteur de six pieds, ses chteaux ruins, et en l'air un
poteau plant avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et
le chtiment...

-- Pour ma tte, dit Coconnas, je crois bien qu'on la tranchera,
car elle est en France et fort aventure mme. Quant  mes bois de
haute futaie, et quant  mes chteaux je dfie toutes les scies et
toutes les pioches du royaume trs chrtien de mordre dedans.

-- Silence! fit le juge. Et il continua: De plus sera ledit
Coconnas...

-- Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose
encore aprs la dcapitation? Oh! oh! cela me parat bien svre.

-- Non, monsieur, dit le juge: avant...

Et il reprit:

Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'excution du jugement,
appliqu  la question extraordinaire qui est des dix coins.

Coconnas bondit, foudroyant le juge d'un regard tincelant.

-- Et pour quoi faire? s'cria-t-il, ne trouvant pas d'autres mots
que cette navet pour exprimer la foule de penses qui venaient
de surgir dans son esprit.

En effet, cette torture tait pour Coconnas le renversement
complet de ses esprances; il ne serait conduit  la chapelle
qu'aprs la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en
mourait d'autant mieux qu'on tait plus brave et plus fort, car
alors on regardait comme une lchet d'avouer; et tant qu'on
n'avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait,
mais redoublait de force.

Le juge se dispensa de rpondre  Coconnas, la suite de l'arrt
rpondant pour lui; seulement il continua: Afin de le forcer
d'avouer ses complices, complots et machinations dans le dtail.

-- Mordi! s'cria Coconnas, voil ce que j'appelle une infamie;
voil ce que j'appelle bien plus qu'une infamie, voil ce que
j'appelle une lchet.

Accoutum aux colres des victimes, colres que la souffrance
calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu'un
seul geste.

Coconnas, saisi par les pieds et par les paules, fut renvers,
emport, couch et attach sur le lit de la question avant d'avoir
pu regarder mme ceux qui lui faisaient cette violence.

-- Misrables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de
fureur le lit et les trteaux de manire  faire reculer les
tourmenteurs eux-mmes; misrables! torturez-moi, brisez-moi,
mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah!
vous croyez que c'est avec des morceaux de bois ou avec des
morceaux de fer qu'on fait parler un gentilhomme de mon nom!
Allez, allez, je vous en dfie.

-- Prparez-vous  crire, greffier, dit le juge.

-- Oui, prpare-toi! hurla Coconnas, et si tu cris tout ce que je
vais vous dire  tous, infmes bourreaux, tu auras de l'ouvrage.
cris, cris.

-- Voulez-vous faire des rvlations? dit le juge de sa mme voix
calme.

-- Rien, pas un mot; allez au diable!

-- Vous rflchirez, monsieur, pendant les prparatifs. Allons,
matre, ajustez les bottines  monsieur.

 ces mots, l'homme qui tait rest debout et immobile jusque-l,
les cordes  la main, se dtacha de la colonne, et d'un pas lent
s'approcha de Coconnas, qui se retourna de son ct pour lui faire
la grimace.

C'tait matre Caboche, le bourreau de la prvt de Paris.

Un douloureux tonnement se peignit sur les traits de Coconnas,
qui, au lieu de crier et de s'agiter, demeura immobile et ne
pouvant dtacher ses yeux du visage de cet ami oubli qui
reparaissait en un pareil moment.

Caboche, sans qu'un seul muscle de son visage ft agit, sans
qu'il part avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le
chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui
plaa deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et
ficela le tout avec la corde qu'il tenait  la main.

C'tait cet appareil qu'on appelait les brodequins.

Pour la question ordinaire, on enfonait six coins entre les deux
planches, qui en s'cartant broyaient les chairs.

Pour la question extraordinaire, on enfonait dix coins, et alors
les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient
clater les os.

L'opration prliminaire termine, matre Caboche introduisit
l'extrmit du coin entre les deux planches; puis, son maillet 
la main, agenouill sur un seul genou, il regarda le juge.

-- Voulez-vous parler? demanda celui-ci.

-- Non, rpondit rsolument Coconnas, quoiqu'il sentt la sueur
perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tte.

-- En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l'ordinaire.
Caboche leva son bras arm d'un lourd maillet et assena un coup
terrible sur le coin, qui rendit un son mat.

Le chevalet trembla.

Coconnas ne laissa point chapper une plainte  ce premier coin,
qui, d'ordinaire, faisait gmir les plus rsolus. Il y eut mme
plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle
d'un indicible tonnement. Il regarda avec des yeux stupfaits
Caboche, qui, le bras lev,  demi retourn vers le juge,
s'apprtait  redoubler.

-- Quelle tait votre intention en vous cachant dans la fort?
demanda le juge.

-- De nous asseoir  l'ombre, rpondit Coconnas.

-- Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui
rsonna comme le premier. Mais pas plus qu'au premier coup
Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le
bourreau avec la mme expression. Le juge frona le sourcil.

-- Voil un chrtien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entr
jusqu'au bout, matre?

Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit
tout bas  Coconnas:

-- Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant:

-- Jusqu'au bout, monsieur, dit-il.

-- Second coin de l'ordinaire, reprit froidement le juge. Les
quatre mots de Caboche expliquaient tout  Coconnas. Le digne
bourreau venait de rendre _ son ami_ le plus grand service qui se
puisse rendre de bourreau  gentilhomme. Il lui pargnait plus que
la douleur, il lui pargnait la honte des aveux, en lui enfonant
entre les jambes des coins de cuir lastiques, dont la partie
suprieure tait seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer
des coins de chne. De plus, il lui laissait toute sa force pour
faire face  l'chafaud.

-- Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va,
je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas
content, tu seras difficile.

Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches
l'extrmit d'un coin plus gros encore que le premier.

-- Allez, dit le juge.

 ce mot, Caboche frappa comme s'il se ft agi de dmolir d'un
seul coup le donjon de Vincennes.

-- Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus
varies. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc
garde!

-- Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela
m'tonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge.

-- Que faisiez-vous donc dans la fort? rpta le juge.

-- Eh! mordieu! je vous l'ai dj dit, je prenais le frais.

-- Allez, dit le juge.

-- Avouez, lui glissa Caboche  l'oreille.

-- Quoi?

-- Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il
donna le second coup non moins bien appliqu que le premier.
Coconnas pensa s'trangler  force de crier.

-- Oh! l, l, dit-il. Que dsirez-vous savoir, monsieur? par
ordre de qui j'tais dans le bois?

-- Oui, monsieur.

-- J'y tais par ordre de M. d'Alenon.

-- crivez, dit le juge.

-- Si j'ai commis un crime en tendant un pige au roi de Navarre,
continua Coconnas, je n'tais qu'un instrument, monsieur, et
j'obissais  mon matre.

Le greffier se mit  crire.

-- Oh! tu m'as dnonc, face blme, murmura le patient, attends,
attends.

Et il raconta la visite de Franois au roi de Navarre, les
entrevues entre de Mouy et M. d'Alenon, l'histoire du manteau
rouge, le tout en hurlant par rminiscence et en se faisant
ajouter de temps en temps un coup de marteau.

Enfin il donna tant de renseignements prcis, vridiques,
incontestables, terribles contre M. le duc d'Alenon; il fit si
bien paratre ne les accorder qu' la violence des douleurs; il
grimaa, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant
d'intonations diffrentes, que le juge lui-mme finit par
s'effaroucher d'avoir  enregistrer des dtails si compromettants
pour un fils de France.

-- Eh bien,  la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme
 qui il n'est pas besoin de dire les choses  deux fois et qui
fait bonne mesure au greffier. Jsus-Dieu! que serait-ce donc, si,
au lieu d'tre de cuir, les coins taient de bois!

Aussi fit-on grce  Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire;
mais, sans compter celui-l, il avait eu affaire  neuf autres, ce
qui suffisait parfaitement  lui mettre les jambes en bouillie.

Le juge fit valoir  Coconnas la douceur qu'il lui accordait en
faveur de ses aveux et se retira.

Le patient resta seul avec Caboche.

-- Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon
gentilhomme?

-- Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas,
sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu
viens de faire pour moi.

-- Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai
fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce
chevalet, et on ne me mnagerait point, moi, comme je vous ai
mnag.

-- Mais comment as-tu eu l'ingnieuse ide...

-- Voil, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas
dans des linges ensanglants: j'ai su que vous tiez arrt, j'ai
su qu'on faisait votre procs, j'ai su que la reine Catherine
voulait votre mort; j'ai devin qu'on vous donnerait la question,
et j'ai pris mes prcautions en consquence.

-- Au risque de ce qui pouvait arriver?

-- Monsieur, dit Caboche, vous tes le seul gentilhomme qui m'ait
donn la main, et l'on a de la mmoire et un coeur, tout bourreau
qu'on est, et peut-tre mme parce qu'on est bourreau. Vous verrez
demain comme je ferai proprement ma besogne.

-- Demain? dit Coconnas.

-- Sans doute, demain.

-- Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupfaction.

-- Comment, quelle besogne? avez-vous donc oubli l'arrt?

-- Ah! oui, en effet, l'arrt, dit Coconnas, je l'avais oubli. Le
fait est que Coconnas ne l'avait point oubli, mais qu'il n'y
pensait pas. Ce  quoi il pensait, c'tait  la chapelle, au
couteau cach sous la nappe sacre,  Henriette et  la reine, 
la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant  la
lisire de la fort; ce  quoi il pensait, c'tait  la libert,
c'tait  la course en plein air, c'tait  la scurit au-del
des frontires de France.

-- Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer
adroitement du chevalet sur la litire. N'oubliez pas que pour
tout le monde, et mme pour mes valets, vous avez les jambes
brises, et qu' chaque mouvement vous devez pousser un cri.

-- Ae! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher
de lui la litire.

-- Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez
dj, que direz-vous donc tout  l'heure?

-- Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je
vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-tre
n'auraient-ils pas la main aussi lgre que vous.

-- Posez la litire prs du chevalet, dit matre Caboche.

Les deux valets obirent. Matre Caboche prit Coconnas dans ses
bras comme il aurait fait d'un enfant, et le dposa couch sur le
brancard; mais malgr toutes ces prcautions, Coconnas poussa des
cris froces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne.

--  la chapelle, dit-il.

Et les porteurs de Coconnas se mirent en route aprs que Coconnas
eut donn  Caboche une seconde poigne de main.

La premire avait trop bien russi au Pimontais pour qu'il ft
dsormais le difficile.



XXVIII
La chapelle


Le lugubre cortge traversa dans le plus profond silence les deux
ponts-levis du donjon et la grande cour du chteau qui mne  la
chapelle, et aux vitraux de laquelle une ple lumire colorait les
figures livides des aptres en robes rouges.

Coconnas aspirait avidement l'air de la nuit, quoique cet air ft
tout charg de pluie. Il regardait l'obscurit profonde et
s'applaudissait de ce que toutes ces circonstances taient
propices  sa fuite et  celle de son compagnon.

Il lui fallut toute sa volont, toute sa prudence, toute sa
puissance sur lui-mme pour ne pas sauter en bas de la litire ds
que, port dans la chapelle, il aperut dans le choeur, et  trois
pas de l'autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc.

C'tait La Mole.

Les deux soldats qui accompagnaient la litire s'taient arrts
en dehors de la porte.

-- Puisqu'on nous fait cette suprme grce de nous runir encore
une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi prs de
mon ami.

Les porteurs n'avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc
aucune difficult d'accorder la demande de Coconnas.

La Mole tait sombre et ple, sa tte tait appuye au marbre de
la muraille; ses cheveux noirs, baigns d'une sueur abondante, qui
donnait  son visage la mate pleur de l'ivoire, semblaient avoir
conserv leur raideur aprs s'tre hrisss sur sa tte.

Sur un signe du porte-clefs les deux valets s'loignrent pour
aller chercher le prtre que demanda Coconnas.

C'tait le signal convenu.

Coconnas les suivait des yeux avec anxit; mais il n'tait pas le
seul dont le regard ardent tait fix sur eux.  peine eurent-ils
disparu, que deux femmes s'lancrent de derrire l'autel et
firent irruption dans le choeur avec des frmissements de joie qui
les prcdaient, agitant l'air comme le souffle chaud et bruyant
qui prcde l'orage.

Marguerite se prcipita vers La Mole et le saisit dans ses bras.

La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait
entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre
fou.

-- Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant
d'effroi. La Mole poussa un gmissement profond et porta ses mains
 ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite.

Marguerite fut pouvante plus encore de ce silence et de ce geste
que du cri de douleur qu'avait pouss La Mole.

-- Oh! s'cria-t-elle, qu'as-tu donc? tu es tout en sang.

Coconnas, qui s'tait lanc vers l'autel, qui avait pris le
poignard, qui tenait dj Henriette enlace, se retourna.

-- Lve-toi donc, disait Marguerite, lve-toi donc, je t'en
supplie! tu vois bien que le moment est venu.

Un sourire effrayant de tristesse passa sur les lvres blmes de
La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire.

-- Chre reine! dit le jeune homme, vous aviez compt sans
Catherine, et par consquent sans un crime. J'ai subi la question,
mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le
mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes lvres sur
votre front me cause des douleurs pires que la mort.

Et en effet, avec effort et tout plissant, La Mole appuya ses
lvres sur le front de la reine.

-- La question! s'cria Coconnas; mais moi aussi je l'ai subie;
mais le bourreau n'a-t-il donc pas fait pour toi ce qu'il a fait
pour moi?

Et Coconnas raconta tout.

-- Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donn la main le
jour de notre visite; moi j'ai oubli que tous les hommes sont
frres, j'ai fait le ddaigneux. Dieu me punit de mon orgueil,
merci  Dieu!

La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes changrent
un regard d'indicible terreur.

-- Allons, allons, dit le gelier, qui avait t jusqu' la porte
pour couter et qui tait revenu, allons, ne perdez pas de temps,
cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela
en digne gentilhomme, car ils vont venir.

Marguerite s'tait agenouille prs de La Mole, pareille  ces
figures de marbre courbes sur un tombeau, prs du simulacre de
celui qu'il renferme.

-- Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je
t'emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai mme
devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons,
partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s'agit
de ta vie.

La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime.

-- C'est vrai, il s'agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se
soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La
Mole, pendant ce temps, n'avait fait entendre qu'une espce de
rugissement sourd; mais au moment o Coconnas le lchait pour
aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que
par les bras des deux femmes, ses jambes plirent, et, malgr les
efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le
cri dchirant qu'il ne put retenir fit retentir la chapelle d'un
cho lugubre qui vibra longtemps sous ses votes.

-- Vous voyez, dit La Mole avec un accent de dtresse, vous voyez,
ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier
adieu de vous. Je n'ai point parl, Marguerite, votre secret est
donc demeur envelopp dans mon amour, et mourra tout entier avec
moi. Adieu, ma reine, adieu...

Marguerite, presque inanime elle-mme, entoura de ses bras cette
tte charmante, et y imprima un baiser presque religieux.

-- Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont pargn,
toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne-
moi cette consolation suprme de te savoir en libert.

-- L'heure passe, cria le gelier, allons, htez-vous. Henriette
essayait d'entraner doucement Annibal, tandis que Marguerite 
genoux devant La Mole, les cheveux pars et les yeux ruisselants,
semblait une Madeleine.

-- Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas  nos ennemis
le joyeux spectacle de la mort de deux innocents.

Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la
porte, et d'un geste si solennel qu'il en tait devenu majestueux:

-- Madame, dit-il, donnez d'abord les cinq cents cus que nous
avons promis  cet homme.

-- Les voici, dit Henriette.

Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tte:

-- Quant  toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant
un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas jur de vivre et
de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te
pardonne.

Et il se recoucha rsolument prs de son ami, vers lequel il
pencha sa tte et dont il effleura le front avec ses lvres.

Puis il attira doucement, doucement, comme une mre ferait pour
son enfant, la tte de son ami, qui glissa contre la muraille et
vint se reposer sur sa poitrine.

Marguerite tait sombre. Elle avait ramass le poignard que venait
de laisser tomber Coconnas.

--  ma reine, dit, en tendant les bras vers elle, La Mole, qui
comprenait sa pense;  ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour
teindre jusqu'au moindre soupon de notre amour!

-- Mais que puis-je donc faire pour toi, s'cria Marguerite
dsespre, si je ne puis pas mme mourir avec toi?

-- Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera
douce, et viendra en quelque sorte  moi avec un visage souriant.

Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour
lui dire de parler.

-- Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, o, en change de ma vie
que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis
une promesse sacre?...

Marguerite tressaillit.

-- Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes.

-- Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon me,
Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai.

Marguerite tendit de sa place la main vers l'autel, comme pour
prendre une seconde fois Dieu  tmoin de son serment.

Le visage de La Mole s'claira comme si la vote de la chapelle se
ft ouverte, et qu'un rayon cleste et descendu jusqu' lui.

-- On vient, on vient, dit le gelier. Marguerite poussa un cri,
et se prcipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses
douleurs l'arrta tremblante devant lui.

Henriette posa ses lvres sur le front de Coconnas et lui dit:

-- Je te comprends, mon Annibal, et je suis fire de toi. Je sais
bien que ton hrosme te fait mourir, mais je t'aime pour ton
hrosme. Devant Dieu je t'aimerai toujours avant et plus que
toute chose, et ce que Marguerite a jur de faire pour La Mole,
sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi
je le ferai.

Et elle tendit sa main  Marguerite.

-- C'est bien parler cela; merci, dit Coconnas.

-- Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une dernire grce:
donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en
montant  l'chafaud.

-- Oh oui! s'cria Marguerite, tiens! ...

Et elle dtacha de son cou un petit reliquaire d'or soutenu par
une chane du mme mtal.

-- Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis
mon enfance; ma mre me la passa au cou quand j'tais toute petite
et qu'elle m'aimait encore; elle vient de notre oncle le pape
Clment; je ne l'ai jamais quitte. Tiens, prends-la.

La Mole la prit et la baisa avidement.

-- On ouvre la porte, dit le gelier; fuyez, mesdames! fuyez! Les
deux femmes s'lancrent derrire l'autel, o elles disparurent.
Au mme moment le prtre entrait.



XXIX
La place Saint-Jean-en-Grve


Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les
places, dans les rues et sur les quais.

 dix heures du matin, un tombereau, le mme dans lequel les deux
amis, aprs leur duel, avaient t ramens vanouis au Louvre,
tait parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint-
Antoine, et sur son passage les spectateurs, si presss qu'ils
s'crasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux
fixes et  la bouche glace.

C'est qu'en effet il y avait ce jour-l un spectacle dchirant,
offert par la reine mre  tout le peuple de Paris.

Dans ce tombereau, dont nous avons parl, et qui s'acheminait 
travers les rues, couchs sur quelques brins de paille, deux
jeunes gens, la tte nue et compltement vtus de noir,
s'appuyaient l'un contre l'autre. Coconnas portait sur ses genoux
La Mole, dont la tte dpassait les traverses du tombereau et dont
les yeux vagues erraient a et l.

Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu'au fond
de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur
les bornes, s'accrochant aux anfractuosits des murailles, et
paraissait satisfaite lorsqu'elle tait parvenue  ne pas laisser
vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de
la souffrance pour aller  la destruction.

Il avait t dit que La Mole mourait sans avoir avou un seul des
faits qui lui taient imputs, tandis qu'au contraire, assurait-
on, Coconnas n'avait pu supporter la douleur et avait tout rvl.

Aussi, criait-on de tous cts:

-- Voyez, voyez le rouge! c'est lui qui a parl, c'est lui qui a
tout dit; c'est un lche qui est cause de la mort de l'autre.
L'autre, au contraire, est un brave et n'a rien avou.

Les deux jeunes gens entendaient bien, l'un les louanges, l'autre
les injures qui accompagnaient leur marche funbre, et tandis que
La Mole serrait les mains de son ami, un sublime ddain clatait
sur la figure du Pimontais, qui, du haut du tombereau immonde,
regardait la foule stupide comme il l'et regarde d'un char
triomphal.

L'infortune avait fait son oeuvre cleste, elle avait ennobli la
figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son me.

-- Sommes-nous bientt arrivs? demanda La Mole; je n'en puis
plus, ami, et je crois que je vais m'vanouir.

-- Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue
Tizon et devant la rue Cloche-Perce, regarde, regarde un peu.

-- Oh! soulve-moi, soulve-moi, que je voie encore une fois cette
bienheureuse maison.

Coconnas tendit la main et toucha l'paule du bourreau, il tait
assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval.

-- Matre, lui dit-il, rends-nous ce service de t'arrter un
instant en face de la rue Tizon.

Caboche fit de la tte un mouvement d'adhsion, et, arriv en face
de la rue Tizon, il s'arrta.

La Mole se souleva avec effort, aid par Coconnas; regarda, l'oeil
voil par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et
close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et  voix
basse:

-- Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, l'amour, la vie. Et il
laissa retomber sa tte sur sa poitrine.

-- Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-tre tout cela
l-haut.

-- Crois-tu? murmura La Mole.

-- Je le crois parce que le prtre me l'a dit, et surtout parce
que je l'espre. Mais ne t'vanouis pas, mon ami! ces misrables
qui nous regardent riraient de nous.

Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval d'une
main, il tendit de l'autre  Coconnas, et sans que personne le pt
voir, une petite ponge imprgne d'un rvulsif si violent que La
Mole, aprs l'avoir respir et s'en tre frott les tempes, s'en
trouva rafrachi et ranim.

-- Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu
 son cou par la chane d'or. En arrivant  l'angle du quai et en
tournant le charmant petit difice bti par Henri II, on aperut
l'chafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante:
cette plate-forme dominait toutes les ttes.

-- Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier.

Coconnas toucha une seconde fois de sa main l'paule du bourreau.

-- Qu'y a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se
retournant.

-- Brave homme, dit Coconnas, tu tiens  me faire plaisir, n'est-
ce pas? tu me l'as dit, du moins.

-- Oui, et je vous le rpte.

-- Voil mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par
consquent, a moins de force...

-- Eh bien?

-- Eh bien, il me dit qu'il souffrirait trop de me voir mourir le
premier. D'ailleurs, si je mourais le premier, il n'aurait
personne pour le porter sur l'chafaud.

-- C'est bien, c'est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec
le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous dsirez.

-- Et d'un seul coup, n'est-ce pas? dit  voix basse le
Pimontais.

-- D'un seul.

-- C'est bien... si vous avez  vous reprendre, reprenez-vous sur
moi. Le tombereau s'arrta, on tait arriv. Coconnas mit son
chapeau sur sa tte.

Une rumeur semblable  celle des flots de la mer bruit aux
oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui
manqurent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent
sous les bras.

La place tait pave de ttes, les marches de l'Htel de Ville
semblaient un amphithtre peupl de spectateurs. Chaque fentre
donnait passage  des visages anims dont les regards semblaient
flamboyer.

Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir
sur ses jambes brises faire un effort suprme pour aller de lui-
mme  l'chafaud, une clameur immense s'leva comme un cri de
dsolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes
poussaient des gmissements plaintifs.

-- C'tait un des premiers raffins de la cour, disaient les
hommes, et ce n'tait pas  Saint-Jean-en-Grve qu'il devait
mourir, c'tait au Pr-aux-Clercs.

-- Qu'il est beau! qu'il est ple! disaient les femmes; c'est
celui qui n'a point parl.

-- Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi!

-- Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui
s'carta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme
il et fait d'un enfant, et monta sans chanceler, charg de son
fardeau, l'escalier de la plate-forme o il dposa La Mole, au
milieu des cris frntiques et des applaudissements de la foule.
Coconnas leva son chapeau de dessus sa tte, et salua. Puis il
jeta son chapeau prs de lui sur l'chafaud.

-- Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les aperois-tu pas
quelque part?

Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la
place, et, arriv sur un point, il s'arrta, tendant, sans
dtourner les yeux, sa main, qui toucha l'paule de son ami.

-- Regarde, dit-il, regarde la fentre de cette petite tourelle.

Et de son autre main il montrait  La Mole le petit monument qui
existe encore aujourd'hui entre la rue de la Vannerie et la rue du
Mouton, un des dbris des sicles passs.

Deux femmes vtues de noir se tenaient appuyes l'une  l'autre,
non pas  la fentre, mais un peu en arrire.

-- Ah! fit La Mole, je ne craignais qu'une chose, c'tait de
mourir sans la revoir. Je l'ai revue, je puis mourir. Et, les yeux
avidement fixs sur la petite fentre, il porta le reliquaire  sa
bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes
avec toutes les grces qu'il se ft donnes dans un salon. En
rponse  ce signe elles agitrent leurs mouchoirs tout tremps de
larmes.

Caboche,  son tour, toucha du doigt l'paule de Coconnas, et lui
fit des yeux un signe significatif.

-- Oui, oui, dit le Pimontais. Alors se retournant vers La Mole:

-- Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point
difficile, ami, tu es si brave!

-- Ah! dit La Mole, il n'y a pas de mrite  moi de mourir bien,
je souffre tant!

Le prtre s'approcha, et tendit un crucifix  La Mole, qui lui
montra en souriant le reliquaire qu'il tenait  la main.

-- N'importe, dit le prtre, demandez toujours la force  celui
qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds
du Christ.

-- Recommandez-moi, dit-il, aux prires des Dames de la benote
Sainte Vierge.

-- Hte-toi, hte-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de
mal que je sens que je faiblis.

-- Je suis prt, dit La Mole.

-- Pourrez-vous tenir votre tte bien droite? dit Caboche
apprtant son pe derrire La Mole agenouill.

-- Je l'espre, dit celui-ci.

-- Alors tout ira bien.

-- Mais vous, dit La Mole, vous n'oublierez pas ce que je vous ai
demand; ce reliquaire vous ouvrira les portes.

-- Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tte droite.

La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite
tourelle:

-- Adieu, Marguerite, dit-il, sois b... Il n'acheva pas. D'un
revers de son glaive rapide et flamboyant comme un clair, Caboche
fit tomber d'un seul coup la tte, qui alla rouler aux pieds de
Coconnas.

Le corps s'tendit doucement comme s'il se couchait.

Un cri immense retentit form de mille cris, et dans toutes ces
voix de femmes il sembla  Coconnas qu'il avait entendu un accent
plus douloureux que tous les autres.

-- Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une
troisime fois la main au bourreau.

-- Mon fils, dit le prtre  Coconnas, n'avez-vous rien  confier
 Dieu?

-- Ma foi, non, mon pre, dit le Pimontais; tout ce que j'aurais
 lui dire, je vous l'ai dit  vous-mme hier. Puis se retournant
vers Caboche:

-- Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service.

Et avant de s'agenouiller il promena sur la foule un regard si
calme et si serein qu'un murmure d'admiration vint caresser son
oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tte de
son ami et dposant un baiser sur ses lvres violettes, il jeta un
dernier regard sur la tourelle; et s'agenouillant, tout en
conservant cette tte bien-aime entre ses mains:

--  moi, dit-il. Il n'avait pas achev ces mots que Caboche avait
fait voler sa tte.

Ce coup fait, un tremblement convulsif s'empara du digne homme.

-- Il tait temps que cela fint, murmura-t-il. Pauvre enfant!

Et il tira avec peine des mains crispes de La Mole le reliquaire
d'or; il jeta son manteau sur les tristes dpouilles que le
tombereau devait ramener chez lui.

Le spectacle tant fini, la foule s'coula.



XXX
La tour du Pilori


La nuit venait de descendre sur la ville frmissante encore du
bruit de ce supplice, dont les dtails couraient de bouche en
bouche assombrir dans chaque maison l'heure joyeuse du souper de
famille.

Cependant, tout au contraire de la ville, qui tait silencieuse et
lugubre, le Louvre tait bruyant, joyeux et illumin. C'est qu'il
y avait grande fte au palais. Une fte commande par Charles IX,
une fte qu'il avait indique pour le soir, en mme temps qu'il
indiquait le supplice pour le matin.

La reine de Navarre avait reu, ds la veille au soir, l'ordre de
s'y trouver, et, dans l'esprance que La Mole et Coconnas seraient
sauvs dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures
taient bien prises pour leur salut, elle avait rpondu  son
frre qu'elle ferait selon ses dsirs.

Mais depuis qu'elle avait perdu tout espoir, par la scne de la
chapelle; depuis qu'elle avait, dans un dernier mouvement de piti
pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu'elle avait
prouv de sa vie, assist  l'excution, elle s'tait bien promis
que ni prires ni menaces ne la feraient assister  une fte
joyeuse au Louvre le mme jour o elle avait vu une fte si
lugubre en Grve.

Le roi Charles IX avait donn ce jour-l une nouvelle preuve de
cette puissance de volont que personne peut-tre ne poussa au
mme degr que lui: alit depuis quinze jours, frle comme un
moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et
revtit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette
il s'vanouit trois fois.

Vers huit heures, il s'informa de ce qu'tait devenue sa soeur, et
demanda si on l'avait vue et si l'on savait ce qu'elle faisait.
Personne ne lui rpondit; car la reine tait rentre chez elle
vers les onze heures, et s'y tait renferme en dfendant
absolument sa porte.

Mais il n'y avait pas de porte ferme pour Charles. Appuy sur le
bras de M. de Nancey, il s'achemina vers l'appartement de la reine
de Navarre, et entra tout  coup par la porte du corridor secret.

Quoiqu'il s'attendt  un triste spectacle, et qu'il y et
d'avance prpar son coeur, celui qu'il vit tait plus dplorable
encore que celui qu'il avait rv.

Marguerite,  demi morte, couche sur une chaise longue, la tte
ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais,
depuis son retour, elle rlait comme une agonisante.

 l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme
intrpide, gisait, sans connaissance, tendue sur le tapis. En
revenant de la Grve, comme  Marguerite, les forces lui avaient
manqu, et la pauvre Gillonne allait de l'une  l'autre, n'osant
pas essayer de leur adresser une parole de consolation.

Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare
de sa douleur comme d'un trsor, et l'on tient pour ennemi
quiconque tente de nous en distraire la moindre partie.

Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le
corridor, il entra ple et tremblant.

Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui
dans ce moment portait secours  Henriette, se releva sur un genou
et tout effraye regarda le roi.

Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la rvrence,
et sortit.

Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en
silence; puis avec une intonation dont on et cru cette voix
incapable:

-- Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se
redressa:

-- Votre Majest! dit-elle.

-- Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel.

-- Oui, dit Charles, je sais bien, mais coute-moi. La reine de
Navarre fit signe qu'elle coutait.

-- Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles.

-- Moi! s'cria Marguerite.

-- Oui, et d'aprs ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne
venais pas on serait tonn de ne pas t'y voir.

-- Excusez-moi, mon frre, dit Marguerite; vous le voyez, je suis
bien souffrante.

-- Faites un effort sur vous-mme.

Marguerite parut un instant tente de rappeler son courage, puis
tout  coup s'abandonnant et laissant retomber sa tte sur ses
coussins:

-- Non, non, je n'irai pas, dit-elle.

Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui
dit:

-- Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde-
moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mre!
Toi, tu as toujours pu pleurer  l'aise comme tu pleures en ce
moment; moi,  l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours
t forc de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh
bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au
nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la
renomme de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au
Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trbuchons,
relevons-nous, courageux et rsigns comme lui.

-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'cria Marguerite.

-- Oui, dit Charles, rpondant  sa pense; oui, le sacrifice est
rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur,
les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le
plus beau trne du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien,
regarde-moi... mes yeux, mon teint, mes lvres sont d'un mourant,
c'est vrai; mais mon sourire... est-ce que mon sourire ne ferait
pas croire que j'espre? Et, cependant, dans huit jours, un mois
tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort
aujourd'hui.

-- Mon frre! ... s'cria Margot en jetant ses deux bras autour du
cou de Charles.

-- Allons, habillez-vous, chre Marguerite, dit le roi; cachez
votre pleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on
vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de
votre beaut.

-- Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout
cela maintenant!

-- La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour
toi du moins.

-- Jamais! jamais!

-- Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en
touffant ou plutt en dissimulant la souffrance que l'on honore
le mieux les morts.

-- Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme,
qui fut bue aussitt par sa paupire aride, mouilla l'oeil de
Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arrta
un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et
dit:

-- Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derrire le roi,
plusieurs pages entrrent, apportant des coffres et des crins.
Marguerite fit signe de la main que l'on dpost tout cela 
terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule.

-- Prpare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne,
dit Marguerite. La jeune fille regarda sa matresse d'un air
tonn.

-- Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de
rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend
l-bas. Dpche-toi donc! la journe aura t complte: fte  la
Grve ce matin, fte au Louvre ce soir.

-- Et madame la duchesse? dit Gillonne.

-- Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle
peut pleurer, elle peut souffrir tout  son aise. Elle n'est pas
fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine.
Aide-moi  m'habiller, Gillonne.

La jeune fille obit. Les parures taient magnifiques, la robe
splendide. Jamais Marguerite n'avait t si belle. Elle se regarda
dans une glace.

-- Mon frre a bien raison, dit-elle, et c'est une bien misrable
chose que la crature humaine. En ce moment Gillonne revint.

-- Madame, dit-elle, un homme est l qui vous demande.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Quel est cet homme?

-- Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a
fait frissonner.

-- Va lui demander son nom, dit Marguerite en plissant. Gillonne
sortit, et quelques instants aprs elle rentra.

-- Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a prie de
vous remettre ceci.

Gillonne tendit  Marguerite le reliquaire qu'elle avait donn la
veille au soir  La Mole.

-- Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine.

Et elle devint plus ple et plus glace encore qu'elle n'tait.

Un pas lourd branla le parquet. L'cho, indign sans doute de
rpter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut
sur le seuil.

-- Vous tes...? dit la reine.

-- Celui que vous rencontrtes un jour prs de Montfaucon, madame,
et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes
blesss.

-- Oui, oui, je vous reconnais, vous tes matre Caboche.

-- Bourreau de la prvt de Paris, madame. C'taient les seuls
mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une
heure on prononait autour d'elle. Elle dgagea sa tte ple de
ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'meraude,
d'o semblait sortir un double jet de flammes.

-- Et vous venez...? dit Marguerite tremblante.

-- Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux
gentilshommes,  celui qui m'a charg de vous rendre ce
reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame?

-- Ah! oui, oui, s'cria la reine, et jamais ombre plus gnreuse
n'aura plus noble satisfaction; mais o est-elle?

-- Elle est chez moi avec le corps.

-- Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apporte?

-- Je pouvais tre arrt au guichet du Louvre, on pouvait me
forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau,
on avait vu une tte?

-- C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain.

-- Demain, madame, demain, dit matre Caboche, il sera peut-tre
trop tard.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que la reine mre m'a fait retenir pour ses expriences
cabalistiques les ttes des deux premiers condamns que je
dcapiterais.

-- Oh! profanation! les ttes de nos bien-aims! Henriette,
s'cria Marguerite en courant  son amie, qu'elle retrouva debout
comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds;
Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme?

-- Oui. Eh bien, que faut-il faire?

-- Il faut aller avec lui.

Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes
se reprennent  la vie:

-- Ah! j'tais cependant si bien, dit-elle; j'tais presque morte.

Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses paules nues un
manteau de velours.

-- Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois.

Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on ament
la litire  la petite porte drobe; puis, prenant Henriette sous
le bras, descendit par le passage secret, faisant signe  Caboche
de les suivre.

 la porte d'en bas tait la litire, au guichet tait le valet de
Caboche avec une lanterne.

Les porteurs de Marguerite taient des hommes de confiance muets
et sourds, plus srs que ne l'eussent t des btes de somme.

La litire marcha pendant dix minutes  peu prs, prcde de
matre Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle
s'arrta.

Le bourreau ouvrit la portire tandis que le valet courait devant.

Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers  descendre. Dans
cette grande douleur qui les treignait toutes deux, c'tait cette
organisation nerveuse qui se trouvait tre la plus forte.

La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un
gant sombre et informe, envoyant une lumire rougetre par deux
sarbacanes qui flamboyaient  son sommet.

Le valet reparut sur la porte.

-- Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est
couch dans la tour. Au mme moment la lumire des deux
meurtrires s'teignit.

Les deux femmes, serres l'une contre l'autre, passrent sous la
petite porte en ogive et foulrent dans l'ombre une dalle humide
et raboteuse. Elles aperurent une lumire au fond d'un corridor
tournant, et, guides par le matre hideux du logis, elles se
dirigrent de ce ct. La porte se referma derrire elles.

Caboche, un flambeau de cire  la main, les introduisit dans une
salle basse et enfume. Au milieu de cette salle tait une table
dresse avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois
couverts taient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide
principal.

Dans l'endroit le plus apparent tait clou  la muraille un
parchemin scell du sceau du roi. C'tait le brevet patibulaire.

Dans un coin tait une grande pe,  poigne longue. C'tait
l'pe flamboyante de la justice.

 et l on voyait encore quelques images grossires reprsentant
des saints martyriss par tous les supplices.

Arriv l, Caboche s'inclina profondment.

-- Votre Majest m'excusera, dit-il, si j'ai os pntrer dans le
Louvre et vous amener ici. Mais c'tait la volont expresse et
suprme du gentilhomme, de sorte que j'ai d...

-- Vous avez bien fait, matre, vous avez bien fait, dit
Marguerite, et voici pour rcompenser votre zle.

Caboche regarda tristement la bourse gonfle d'or que Marguerite
venait de dposer sur la table.

-- De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Hlas! madame, que ne
puis-je moi-mme racheter  prix d'or le sang que j'ai t oblig
de rpandre aujourd'hui!

-- Matre, dit Marguerite avec une hsitation douloureuse et en
regardant autour d'elle, matre, matre, nous faudrait-il encore
aller ailleurs? je ne vois pas...

-- Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle
et que je pourrais vous pargner en vous apportant cach dans un
manteau ce que vous venez chercher.

Marguerite et Henriette se regardrent simultanment.

-- Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la
mme rsolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le
chemin et nous vous suivrons.

Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chne qui donnait
sur un escalier de quelques marches et qui s'enfonait en
plongeant sous la terre. Au mme instant un courant d'air passa,
faisant voler quelques tincelles de la torche et jetant au visage
des princesses l'odeur nausabonde de la moisissure et du sang.

Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albtre, sur le
bras de son amie  la marche plus assure; mais au premier degr
elle chancela.

-- Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle.

-- Quand on aime bien, Henriette, rpliqua la reine, on doit aimer
jusque dans la mort.

C'tait un spectacle horrible et touchant  la fois que celui que
prsentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de
beaut, de parure, se courbant sous la vote ignoble et crayeuse,
la plus faible s'appuyant  la plus forte, et la plus forte
s'appuyant au bras du bourreau.

On arriva  la dernire marche. Au fond du caveau gisaient deux
formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire.
Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit:

-- Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux
jeunes gens taient couchs cte  cte avec l'effrayante symtrie
de la mort. Leurs ttes, inclines et rapproches du tronc,
semblaient spares seulement au milieu du cou par un cercle de
rouge vif. La mort n'avait pas dsuni leurs mains, car, soit
hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La
Mole reposait dans la main gauche de Coconnas.

Il y avait un regard d'amour sous les paupires de La Mole, il y
avait un sourire de ddain sous celles de Coconnas.

Marguerite s'agenouilla prs de son amant, et de ses mains
blouissantes de pierreries leva doucement cette tte qu'elle
avait tant aime.

Quant  la duchesse de Nevers, appuye  la muraille, elle ne
pouvait dtacher son regard de ce ple visage sur lequel tant de
fois elle avait cherch la joie et l'amour.

-- La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite.

-- Annibal! Annibal! s'cria la duchesse de Nevers, si fier, si
brave, tu ne me rponds plus! ... Et un torrent de larmes
s'chappa de ses yeux.

Cette femme si ddaigneuse, si intrpide, si insolente dans le
bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute
suprme, la passion jusqu' la cruaut, cette femme n'avait jamais
pens  la mort.

Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brod
de perles et parfum des plus fines essences la tte de La Mole,
plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de
l'or, et  laquelle une prparation particulire, employe  cette
poque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beaut.
Henriette s'approcha  son tour, enveloppant la tte de Coconnas
dans un pan de son manteau.

Et toutes deux, courbes sous leur douleur plus que sous leur
fardeau, montrent l'escalier avec un dernier regard pour les
restes qu'elles laissaient  la merci du bourreau, dans ce sombre
rduit des criminels vulgaires.

-- Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard,
les gentilshommes seront ensevelis, enterrs saintement, je vous
le jure.

-- Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette
arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le
prsentant au bourreau.

On revint au Louvre comme on en tait sorti. Au guichet, la reine
se fit reconnatre; au bas de son escalier particulier, elle
descendit, rentra chez elle, dposa sa triste relique dans le
cabinet de sa chambre  coucher, destin ds ce moment  devenir
un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus ple
et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande
salle du bal, la mme o nous avons vu, il y a tantt deux ans et
demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire.

Tous les yeux se tournrent vers elle, et elle supporta ce regard
universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait
religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en
l'apercevant, traversa chancelant le flot dor qui l'entourait.

-- Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas:

-- Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang...

-- Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le
sourire sur les lvres!



XXXI
La sueur de sang


Quelques jours aprs la scne terrible que nous venons de
raconter, c'est--dire le 30 mai 1574, la cour tant  Vincennes,
on entendit tout  coup un grand bruit dans la chambre du roi,
lequel, tant retomb plus malade que jamais au milieu du bal
qu'il avait voulu donner le jour mme de la mort des deux jeunes
gens, tait, par ordre des mdecins, venu chercher  la campagne
un air plus pur.

Il tait huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans
causait avec feu dans l'antichambre, quand tout  coup retentit le
cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles,
les yeux baigns de larmes et criant d'une voix dsespre:

-- Secours au roi! secours au roi!

-- Sa Majest est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de
Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, dgag de toute
obissance  la reine Catherine pour l'attacher  sa personne.

-- Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les mdecins!
appelez les mdecins!

Mazille et Ambroise Par se relevaient tour  tour auprs de
l'auguste malade, et Ambroise Par, qui tait de garde, ayant vu
s'endormir le roi, avait profit de cet assoupissement pour
s'loigner quelques instants.

Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme
Charles tait atteint d'un relchement des vaisseaux capillaires,
et que ce relchement amenait une hmorragie de la peau, cette
sueur sanglante avait pouvant la nourrice, qui ne pouvait
s'habituer  cet trange phnomne, et qui, protestante, on se le
rappelle, lui disait sans cesse que c'tait le sang huguenot vers
le jour de la Saint-Barthlemy qui appelait son sang.

On s'lana dans toutes les directions; le docteur ne devait pas
tre loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer.

L'antichambre resta donc vide, chacun tant dsireux de montrer
son zle en ramenant le mdecin demand.

Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparatre Catherine. Elle
traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans
l'appartement de son fils.

Charles tait renvers sur son lit, l'oeil teint, la poitrine
haletante; de tout son corps dcoulait une sueur rougetre; sa
main, carte, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de
ses doigts pendait un rubis liquide.

C'tait un horrible spectacle.

Cependant, au bruit des pas de sa mre, et comme s'il les et
reconnus, Charles se redressa.

-- Pardon, madame, dit-il en regardant sa mre, je voudrais bien
mourir en paix.

-- Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagre de ce
vilain mal! Voudriez-vous donc nous dsesprer ainsi?

-- Je vous dis, madame, que je sens mon me qui s'en va. Je vous
dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les
diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis.

-- Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave
maladie; depuis le supplice si mrit de ces deux sorciers, de ces
deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances
physiques doivent avoir diminu. Le mal moral persvre seul, et,
si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous
prouverais...

-- Nourrice, dit Charles, veille  la porte, et que personne
n'entre: la reine Catherine de Mdicis veut causer avec son fils
bien-aim Charles IX.

La nourrice obit.

-- Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un
jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain,
d'ailleurs, il serait peut-tre trop tard. Seulement, une
troisime personne doit assister  notre entretien.

-- Et pourquoi?

-- Parce que, je vous le rpte, la mort est en route, reprit
Charles avec une effrayante solennit; parce que d'un moment 
l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, ple et
muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai
mis cette nuit ordre  mes affaires, de mettre ordre ce matin 
celles du royaume.

-- Et quelle est cette personne que vous dsirez voir? demanda
Catherine.

-- Mon frre, madame. Faites-le appeler.

-- Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces dnonciations,
dictes par la haine bien plus qu'arraches  la douleur,
s'effacent de votre esprit et vont bientt s'effacer de votre
coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice!

La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte.

-- Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand
M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller qurir le duc
d'Alenon.

Charles fit un signe qui retint la bonne femme prte  obir.

-- J'ai dit mon frre, madame, reprit Charles. Les yeux de
Catherine se dilatrent comme ceux de la tigresse qui va se mettre
en colre. Mais Charles leva imprativement la main.

-- Je veux parler  mon frre Henri, dit-il. Henri seul est mon
frre; non pas celui qui est roi l-bas, mais celui qui est
prisonnier ici. Henri saura mes dernires volonts.

-- Et moi, s'cria la Florentine avec une audace inaccoutume en
face de la terrible volont de son fils, tant la haine qu'elle
portait au Barnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle,
si vous tes, comme vous le dites, si prs de la tombe, croyez-
vous que je cderai  personne, surtout  un tranger, mon droit
de vous assister  votre heure suprme, mon droit de reine, mon
droit de mre?

-- Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore,
madame; je vous dis que je veux parler  mon frre Henri, et vous
n'appelez pas mon capitaine des gardes?... Mille diables, je vous
en prviens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi-
mme.

Et il fit un mouvement pour sauter  bas du lit, qui mit au jour
son corps pareil  celui du Christ aprs la flagellation.

-- Sire, s'cria Catherine en le retenant, vous nous faites injure
 tous: vous oubliez les affronts faits  notre famille, vous
rpudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller
prs du lit de mort d'un roi de France. Quant  moi ma place est
marque ici par les lois de la nature et de l'tiquette; j'y reste
donc.

-- Et  quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX.

--  titre de mre.

-- Vous n'tes pas plus ma mre, madame, que le duc d'Alenon
n'est mon frre.

-- Vous dlirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui
donne le jour n'est-elle pas la mre de celui qui l'a reu?

-- Du moment, madame, o cette mre dnature te ce qu'elle
donna, rpondit Charles en essuyant une cume sanglante qui
montait  ses lvres.

-- Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas,
murmura Catherine regardant son fils d'un oeil dilat par
l'tonnement.

-- Vous allez me comprendre, madame.

Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef
d'argent.

-- Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il
contient certains papiers qui parleront pour moi.

Et Charles tendit la main vers un coffre magnifiquement sculpt,
ferm d'une serrure d'argent comme la clef qui l'ouvrait, et qui
tenait la place la plus apparente de la chambre.

Catherine, domine par la position suprme que Charles prenait sur
elle, obit, s'avana  pas lents vers le coffre, l'ouvrit,
plongea ses regards vers l'intrieur, et tout  coup recula comme
si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile
endormi.

-- Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mre de vue, qu'y
a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame?

-- Rien, dit Catherine.

-- En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il
doit y avoir un livre, n'est-ce pas? ajouta Charles avec ce
sourire blmissant, plus terrible chez lui que n'avait jamais t
la menace chez un autre.

-- Oui, balbutia Catherine.

-- Un livre de chasse?

-- Oui.

-- Prenez-le, et apportez-le-moi.

Catherine, malgr son assurance, plit, trembla de tous ses
membres, et allongeant la main dans l'intrieur du coffre:

-- Fatalit! murmura-t-elle en prenant le livre.

-- Bien, dit Charles. coutez maintenant: ce livre de chasse...
j'tais insens... j'aimais la chasse, au-dessus de toutes
choses... ce livre de chasse, je l'ai trop lu; comprenez-vous,
madame?...

Catherine poussa un gmissement sourd.

-- C'tait une faiblesse, continua Charles; brlez-le, madame! il
ne faut pas qu'on sache les faiblesses des rois!

Catherine s'approcha de la chemine ardente, laissa tomber le
livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette,
regardant d'un oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient
les feuilles empoisonnes.

 mesure que le livre brlait, une forte odeur d'ail se rpandait
dans toute la chambre.

Bientt il fut entirement dvor.

-- Et maintenant, madame, appelez mon frre, dit Charles avec une
irrsistible majest.

Catherine, frappe de stupeur, crase sous une motion multiple
que sa profonde sagacit ne pouvait analyser, et que sa force
presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et
voulut parler.

La mre avait un remords; la reine avait une terreur;
l'empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment
domina tous les autres.

-- Maudit soit-il, s'cria-t-elle en s'lanant hors de la
chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, qu'il soit
maudit!

-- Vous entendez, mon frre, mon frre Henri, cria Charles
poursuivant sa mre de la voix; mon frre Henri  qui je veux
parler  l'instant mme au sujet de la rgence du royaume.

Presque au mme instant, matre Ambroise Par entra par la porte
oppose  celle qui venait de donner passage  Catherine, et
s'arrtant sur le seuil pour humer l'atmosphre alliace de la
chambre:

-- Qui donc a brl de l'arsenic ici? dit-il.

-- Moi, rpondit Charles.



XXXII
La plate-forme du donjon de Vincennes


Cependant Henri de Navarre se promenait seul et rveur sur la
terrasse du donjon; il savait la cour au chteau qu'il voyait 
cent pas de lui, et  travers les murailles, son oeil perant
devinait Charles moribond.

Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil
miroitait dans les plaines loignes, tandis qu'il baignait d'un
or fluide la cime des arbres de la fort, fiers de la richesse de
leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-mmes
semblaient s'imprgner de la douce chaleur du ciel, et des
ravenelles, apportes par le souffle du vent d'est dans les fentes
de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune
aux baisers d'une brise attidie.

Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines
verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dores: son regard
franchissait les espaces intermdiaires, et allait au-del se
fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destine 
devenir un jour la capitale du monde.

-- Paris, murmurait le roi de Navarre, voil Paris; c'est--dire
la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris o est le
Louvre, et le Louvre o est le trne; et dire qu'une seule chose
me spare de ce Paris tant dsir! ... ce sont les pierres qui
rampent  mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie.

Et en ramenant son regard de Paris  Vincennes, il aperut  sa
gauche, dans un vallon voil par des amandiers en fleur, un homme
sur la cuirasse duquel se jouait obstinment un rayon de soleil,
point enflamm qui voltigeait dans l'espace  chaque mouvement de
cet homme.

Cet homme tait sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un
cheval qui paraissait non moins impatient.

Le roi de Navarre arrta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer
son pe hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et
agiter ce mouchoir en faon de signal.

Au mme instant, sur la colline en face, un signal pareil se
rpta, puis tout autour du chteau voltigea comme une ceinture de
mouchoirs.

C'taient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant,
et qui, craignant qu'on ne tentt quelque chose contre Henri,
s'taient runis et se tenaient prts  dfendre ou  attaquer.

Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier,
se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et
brisant ainsi les rayons du soleil qui l'blouissait reconnut le
jeune huguenot.

-- De Mouy! s'cria-t-il comme si celui-ci et pu l'entendre. Et
dans sa joie de se voir ainsi environn d'amis, il leva lui-mme
son chapeau et fit voltiger son charpe.

Toutes les banderoles blanches s'agitrent de nouveau avec une
vivacit qui tmoignait de leur joie.

-- Hlas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre...
Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-tre! ... Maintenant
j'ai trop tard.

Et il leur fit un geste de dsespoir auquel de Mouy rpondit par
un signe qui voulait dire: _j'attendrai_.

En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans
l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots
comprirent la cause de cette retraite. Les pes rentrrent au
fourreau et les mouchoirs disparurent.

Henri vit dboucher de l'escalier une femme dont la respiration
haletante dnonait une marche rapide, et reconnut, non sans une
secrte fureur qu'il prouvait toujours en l'apercevant, Catherine
de Mdicis.

Derrire elle, taient deux gardes qui s'arrtrent au haut de
l'escalier.

-- Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de
nouveau et de grave pour que la reine mre vienne ainsi me
chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes.

Catherine s'assit sur un banc de pierre adoss aux crneaux pour
reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus
gracieux sourire:

-- Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mre? dit-il.

-- Oui, monsieur, rpondit Catherine, j'ai voulu vous donner une
dernire preuve de mon attachement. Nous touchons  un moment
suprme: le roi se meurt et veut vous entretenir.

-- Moi? dit Henri en tressaillant de joie.

-- Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement
vous regrettez le trne de Navarre, mais encore que vous
ambitionnez le trne de France.

-- Oh! fit Henri.

-- Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul
doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but
de vous tendre un pige.

--  moi?

-- Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a 
craindre ou  esprer de vous; et de votre rponse  ses offres,
faites-y attention, dpendront les derniers ordres qu'il donnera,
c'est--dire votre mort ou votre vie.

-- Mais que doit-il donc m'offrir?

-- Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement.

-- Enfin, ne devinez-vous pas, ma mre?

-- Non; mais je suppose, par exemple... Catherine s'arrta.

-- Quoi?

-- Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a
dites, il veuille acqurir de votre bouche mme la preuve de cette
ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les
coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua
Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un
gouvernement, la rgence mme.

Une joie indicible s'pandit dans le coeur oppress de Henri; mais
il devina le coup, et cette me vigoureuse et souple rebondit sous
l'attaque.

--  moi? dit-il, le pige serait trop grossier;  moi la rgence,
quand il y a vous, quand il y a mon frre d'Alenon? Catherine se
pina les lvres pour cacher sa satisfaction.

-- Alors, dit-elle vivement, vous renoncez  la rgence? Le roi
est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un pige. Puis
tout haut:

-- Il faut d'abord que j'entende le roi de France, rpondit-il,
car, de votre aveu mme, madame, tout ce que nous avons dit l
n'est que supposition.

-- Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours rpondre
de vos intentions.

-- Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de
prtentions, je n'ai pas d'intentions.

-- Ce n'est point rpondre, cela, dit Catherine, sentant que le
temps pressait, et se laissant emporter  sa colre; d'une faon
ou de l'autre, prononcez-vous.

-- Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une
rsolution positive est chose si difficile et surtout si grave 
prendre, qu'il faut attendre les ralits.

-- coutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps 
perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses
rciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez
la rgence, vous tes mort.

Le roi vit, pensa Henri. Puis tout haut:

-- Madame, dit-il avec fermet, Dieu tient la vie des hommes et
des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise  Sa Majest
que je suis prt  me prsenter devant elle.

-- Rflchissez, monsieur.

-- Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je
suis prisonnier, rpondit Henri gravement, j'ai eu le temps de
rflchir, madame, et j'ai rflchi. Ayez donc la bont de
descendre la premire prs du roi, et de lui dire que je vous
suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats,
veilleront  ce que je ne m'chappe point. D'ailleurs, ce n'est
point mon intention.

Il y avait un tel accent de fermet dans les paroles de Henri, que
Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme
qu'elles fussent dguises, ne gagneraient rien sur lui; elle
descendit prcipitamment.

Aussitt qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit  de
Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous prt
 tout vnement.

De Mouy, qui tait descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le
second cheval de main, vint au galop prendre position  deux
portes de mousquet du donjon.

Henri le remercia du geste et descendit.

Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui
l'attendaient.

Un double poste de Suisses et de chevau-lgers gardait l'entre
des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes
pour entrer au chteau et pour en sortir.

Catherine s'tait arrte l et attendait.

Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'carter,
et posant une de ses mains sur son bras:

-- Cette cour a deux portes, dit-elle;  celle-ci, que vous voyez
derrire les appartements du roi, si vous refusez la rgence, un
bon cheval et la libert vous attendent;  celle-l, sous laquelle
vous venez de passer, si vous coutez l'ambition... Que dites-
vous?

-- Je dis que si le roi me fait rgent, madame, c'est moi qui
donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je
sors du chteau  la nuit, toutes ces piques, toutes ces
hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi.

-- Insens! murmura Catherine exaspre, crois-moi, ne joue pas
avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort.

-- Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine;
pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai
gagn jusqu' prsent?

-- Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien
croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier
d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonns
qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue
historique.

-- Passez la premire, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas
rgent, l'honneur du pas vous appartient.

Catherine, devine dans toutes ses intentions, n'essaya point de
lutter, et passa la premire.



XXXIII
La Rgence


Le roi commenait  s'impatienter; il avait fait appeler
M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l'ordre
d'aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut.

En voyant son beau-frre apparatre sur le seuil de la porte,
Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura pouvant comme
s'il se ft trouv en face d'un cadavre.

Les deux mdecins qui taient  ses cts s'loignrent; le prtre
qui venait d'exhorter le malheureux prince  une fin chrtienne se
retira galement.

Charles IX n'tait pas aim, et cependant on pleurait beaucoup
dans les antichambres.  la mort des rois, quels qu'ils aient t,
il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui
craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur
successeur.

Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l'appareil
sinistre et majestueux des derniers moments d'un roi, enfin, la
vue de ce roi lui-mme, atteint d'une maladie qui s'est reproduite
depuis, mais dont la science n'avait pas encore eu d'exemple,
produisirent sur l'esprit encore jeune et par consquent encore
impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgr sa
rsolution de ne point donner de nouvelles inquitudes  Charles
sur son tat, il ne put, comme nous l'avons dit, rprimer le
sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant
ce moribond tout ruisselant de sang.

Charles sourit avec tristesse. Rien n'chappe aux mourants des
impressions de ceux qui les entourent.

-- Venez, Henriot, dit-il en tendant la main  son beau-frre avec
une douceur de voix que Henri n'avait jamais remarque en lui
jusque-l. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai
bien tourment dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le
reproche maintenant, croyez-moi! parfois j'ai prt les mains 
ceux qui vous tourmentaient; mais un roi n'est pas matre des
vnements, et outre ma mre Catherine, outre mon frre d'Anjou,
outre mon frre d'Alenon, j'avais au-dessus de moi, pendant ma
vie, quelque chose de gnant, qui cesse du jour o je touche  la
mort: la raison d'tat.

-- Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de
l'amour que j'ai toujours eu pour mon frre, que du respect que
j'ai toujours port  mon roi.

-- Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis
reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en vrit tu as
beaucoup souffert sous mon rgne, sans compter que c'est pendant
mon rgne que ta pauvre mre est morte. Mais tu as d voir que
l'on me poussait souvent. Parfois j'ai rsist; mais parfois aussi
j'ai cd de fatigue. Mais, tu l'as dit, ne parlons plus du pass;
maintenant c'est le prsent qui me pousse, c'est l'avenir qui
m'effraie.

Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans
ses mains dcharnes.

Puis, aprs un instant de silence, secouant son front pour en
chasser ces sombres ides et faisant pleuvoir autour de lui une
rose de sang:

-- Il faut sauver l'tat, continua-t-il  voix basse et en
s'inclinant vers Henri; il faut l'empcher de tomber entre les
mains des fanatiques ou des femmes.

Charles, comme nous venons de le dire, pronona ces paroles  voix
basse, et cependant Henri crut entendre derrire la coulisse du
lit comme une sourde exclamation de colre. Peut-tre quelque
ouverture pratique dans la muraille,  l'insu de Charles lui-
mme, permettait-elle  Catherine d'entendre cette suprme
conversation.

-- Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une
explication.

-- Oui, Henri, dit Charles, ma mre veut la rgence en attendant
que mon frre de Pologne revienne. Mais coute ce que je te dis,
il ne reviendra pas.

-- Comment! il ne reviendra pas? s'cria Henri, dont le coeur
bondissait sourdement de joie.

-- Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le
laisseront pas partir.

-- Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frre, que la reine mre ne
lui aura pas crit  l'avance?

-- Si fait, mais Nancey a surpris le courrier  Chteau-Thierry et
m'a rapport la lettre; dans cette lettre j'allais mourir, disait-
elle. Mais moi aussi j'ai crit  Varsovie, ma lettre y arrivera,
j'en suis sr, et mon frre sera surveill. Donc, selon toute
probabilit, Henri, le trne va tre vacant.

Un second frmissement plus sensible encore que le premier se fit
entendre dans l'alcve.

-- Dcidment, se dit Henri, elle est l; elle coute, elle
attend! Charles n'entendit rien.

-- Or, poursuivit-il, je meurs sans hritier mle.

Puis il s'arrta: une douce pense parut clairer son visage, et
posant sa main sur l'paule du roi de Navarre:

-- Hlas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu
de ce pauvre petit enfant que je t'ai montr un soir dormant dans
son berceau de soie, et veill par un ange? Hlas! Henriot, ils me
le tueront! ...

--  Sire, s'cria Henri, dont les yeux se mouillrent de larmes,
je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront 
veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi.

-- Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui tait
bien loin de son caractre, mais que cependant lui donnait la
situation. J'accepte ta parole. N'en fais pas un roi...
heureusement il n'est pas n pour le trne, mais un homme heureux.
Je lui laisse une fortune indpendante; qu'il ait la noblesse de
sa mre, celle du coeur. Peut-tre vaudrait-il mieux pour lui
qu'on le destint  l'glise; il inspirerait moins de crainte. Oh!
il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille,
si j'avais l pour me consoler les caresses de l'enfant et le doux
visage de la mre.

-- Sire, ne pouvez-vous les faire venir?

-- Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas d'ici. Voil la
condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir 
leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille.

Henri rflchit.

-- Oui, sans doute, mon roi, j'ai promis, mais pourrai-je tenir?

-- Que veux-tu dire?

-- Moi-mme, ne serai-je pas proscrit, menac comme lui, plus que
lui, mme? Car, moi, je suis un homme, et lui n'est qu'un enfant.

-- Tu te trompes, rpondit Charles; moi mort, tu seras fort et
puissant, et voil qui te donnera la force et la puissance.  ces
mots, le moribond tira un parchemin de son chevet.

-- Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revtue du sceau
royal.

-- La rgence  moi, Sire! dit-il en plissant de joie.

-- Oui, la rgence  toi, en attendant le retour du duc d'Anjou,
et comme, selon toute probabilit, le duc d'Anjou ne reviendra
point, ce n'est pas la rgence qui te donne ce papier, c'est le
trne.

-- Le trne,  moi! murmura Henri.

-- Oui, dit Charles,  toi, seul digne et surtout seul capable de
gouverner ces galants dbauchs, ces filles perdues qui vivent de
sang et de larmes. Mon frre d'Alenon est un tratre, il sera
tratre envers tous, laisse-le dans le donjon o je l'ai mis. Ma
mre voudra te tuer, exile-la. Mon frre d'Anjou, dans trois mois,
dans quatre mois, dans un an peut-tre, quittera Varsovie et
viendra te disputer la puissance; rponds  Henri par un bref du
pape. J'ai ngoci cette affaire par mon ambassadeur, le duc de
Nevers, et tu recevras incessamment le bref.

--  mon roi!

-- Ne crains qu'une chose, Henri, la guerre civile. Mais en
restant converti, tu l'vites, car le parti huguenot n'a
consistance qu' la condition que tu te mettras  sa tte, et
M. de Cond n'est pas de force  lutter contre toi. La France est
un pays de plaine, Henri, par consquent un pays catholique. Le
roi de France doit tre le roi des catholiques et non le roi des
huguenots; car le roi de France doit tre le roi de la majorit.
On dit que j'ai des remords d'avoir fait la Saint-Barthlemy; des
doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des
huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de
l'arsenic, et non du sang.

-- Oh! Sire, que dites-vous?

-- Rien. Si ma mort doit tre venge, Henriot, elle doit tre
venge par Dieu seul. N'en parlons plus que pour prvoir les
vnements qui en seront la suite. Je te lgue un bon parlement,
une arme prouve. Appuie-toi sur le parlement et sur l'arme
pour rsister  tes seuls ennemis: ma mre et le duc d'Alenon.

En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d'armes
et de commandements militaires.

-- Je suis mort, murmura Henri.

-- Tu crains, tu hsites, dit Charles avec inquitude.

-- Moi! Sire, rpliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je
n'hsite pas; j'accepte.

Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice
s'approchait de lui, tenant une potion qu'elle venait de prparer
dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la
France se dcidait  trois pas d'elle:

-- Appelle ma mre, bonne nourrice, et dis aussi qu'on fasse venir
M. d'Alenon.



XXXIV
Le roi est mort: vive le roi!


Catherine et le duc d'Alenon, livides d'effroi et tremblants de
fureur tout ensemble, entrrent quelques minutes aprs. Comme
Henri l'avait devin, Catherine savait tout et avait tout dit, en
peu de mots,  Franois. Ils firent quelques pas et s'arrtrent,
attendant.

Henri tait debout au chevet du lit de Charles.

Le roi leur dclara sa volont.

-- Madame, dit-il  sa mre, si j'avais un fils, vous seriez
rgente, ou,  dfaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, 
dfaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frre Franois; mais
je n'ai pas de fils, et aprs moi le trne appartient  mon frre
le duc d'Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l'autre il
viendra rclamer ce trne, je ne veux pas qu'il trouve  sa place
un homme qui puisse, par des droits presque gaux, lui disputer
ses droits, et qui expose par consquent le royaume  des guerres
de prtendants. Voil pourquoi je ne vous prends pas pour rgente,
madame, car vous auriez  choisir entre vos deux fils, ce qui
serait pnible pour le coeur d'une mre. Voil pourquoi je ne
choisis pas mon frre Franois, car mon frre Franois pourrait
dire  son an: Vous aviez un trne, pourquoi l'avez-vous
quitt? Non, je choisis donc un rgent qui puisse prendre en
dpt la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa
tte. Ce rgent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frre; ce
rgent, c'est le roi de Navarre!

Et avec un geste de suprme commandement, il salua Henri de la
main.

Catherine et d'Alenon firent un mouvement qui tenait le milieu
entre un tressaillement nerveux et un salut.

-- Tenez, monseigneur le rgent, dit Charles au roi de Navarre,
voici le parchemin qui, jusqu'au retour du roi de Pologne, vous
donne le commandement des armes, les clefs du trsor, le droit et
le pouvoir royal.

Catherine dvorait Henri du regard, Franois tait si chancelant
qu'il pouvait  peine se soutenir; mais cette faiblesse de l'un et
cette fermet de l'autre, au lieu de rassurer Henri, lui
montraient le danger prsent, debout, menaant.

Henri n'en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes
ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se
redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et Franois
un regard qui voulait dire:

-- Prenez garde, je suis votre matre. Catherine comprit ce
regard.

-- Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tte
sous une race trangre; jamais un Bourbon ne rgnera en France
tant qu'il restera un Valois.

-- Ma mre, ma mre, s'cria Charles IX en se redressant dans son
lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je
suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne
faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps
pour punir les meurtriers et les empoisonneurs.

-- Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l'osez. Moi je vais
donner les miens. Venez, Franois, venez.

Et elle sortit rapidement, entranant avec elle le duc d'Alenon.

-- Nancey! cria Charles; Nancey,  moi,  moi! je l'ordonne, je le
veux, Nancey, arrtez ma mre, arrtez mon frre, arrtez...

Une gorge de sang coupa la parole  Charles au moment o le
capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoqu rla sur
son lit.

Nancey n'avait entendu que son nom; les ordres qui l'avaient
suivi, prononcs d'une voix moins distincte, s'taient perdus dans
l'espace.

-- Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne.
Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps
inanim et qu'on et pu prendre pour un cadavre, si un lger
souffle n'et agit la frange d'cume qui bordait ses lvres. Il
regarda longtemps; puis se parlant  lui-mme:

-- Voici l'instant suprme, dit-il, faut-il rgner, faut-il vivre?

Au mme instant la tapisserie de l'alcve se souleva, une tte
plie parut derrire, et une voix vibra au milieu du silence de
mort qui rgnait dans la chambre royale:

-- Vivez, dit cette voix.

-- Ren! s'cria Henri.

-- Oui, Sire.

-- Ta prdiction tait donc fausse: je ne serai donc pas roi?
s'cria Henri.

-- Vous le serez, Sire, mais l'heure n'est pas encore venue.

-- Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire.

-- coutez.

-- J'coute.

-- Baissez-vous. Henri s'inclina au-dessus du corps de Charles.
Ren se pencha de son ct. La largeur du lit les sparait seule,
et encore la distance tait-elle diminue par leur double
mouvement. Entre eux deux tait couch et toujours sans voix et
sans mouvement le corps du roi moribond.

-- coutez, dit Ren; plac ici par la reine mre pour vous
perdre, j'aime mieux vous servir, moi, car j'ai confiance en votre
horoscope; en vous servant je trouve  la fois, dans ce que je
fais, l'intrt de mon corps et de mon me.

-- Est-ce la reine mre aussi qui t'a ordonn de me dire cela?
demanda Henri plein de doute et d'angoisses.

-- Non, dit Ren, mais coutez un secret. Et il se pencha encore
davantage. Henri l'imita, de sorte que les deux ttes se
touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbs sur le
corps d'un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les
cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tte et
qu'une sueur abondante perlait sur le visage de Henri.

-- coutez, continua Ren, coutez un secret que je sais seul, et
que je vous rvle si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner
la mort de votre mre.

-- Je vous l'ai dj promis une fois, dit Henri dont le visage
s'assombrit.

-- Promis, mais non jur, dit Ren en faisant un mouvement en
arrire.

-- Je le jure, dit Henri tendant la main droite sur la tte du
roi.

-- Eh bien, Sire, dit prcipitamment le Florentin, le roi de
Pologne arrive!

-- Non, dit Henri, le courrier a t arrt par le roi Charles.

-- Le roi Charles n'en a arrt qu'un sur la route de Chteau-
Thierry; mais la reine mre, dans sa prvoyance, en avait envoy
trois par trois routes.

-- Oh! malheur  moi! dit Henri.

-- Un messager est arriv ce matin de Varsovie. Le roi partait
derrire lui sans que personne songet  s'y opposer, car 
Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne prcde Henri
d'Anjou que de quelques heures.

-- Oh! si j'avais seulement huit jours! dit Henri.

-- Oui, mais vous n'avez que huit heures. Avez-vous entendu le
bruit des armes que l'on prparait?

-- Oui.

-- Ces armes, on les prparait  votre intention. Ils viendront
vous tuer jusqu'ici, jusque dans la chambre du roi.

-- Le roi n'est pas mort encore. Ren regarda fixement Charles:

-- Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes 
vivre, peut-tre moins.

-- Que faire alors?

-- Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde.

-- Mais par o? s'ils attendent dans l'antichambre, ils me tueront
quand je sortirai.

-- coutez: je risque tout pour vous, ne l'oubliez jamais.

-- Sois tranquille.

-- Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu' la
poterne. Puis, pour vous donner du temps, j'irai dire  la belle-
mre que vous descendez; vous serez cens avoir dcouvert ce
passage secret et en avoir profit pour fuir: venez, venez.

Henri se baissa vers Charles et l'embrassa au front.

-- Adieu, mon frre, dit-il; je n'oublierai point que ton dernier
dsir fut de me voir te succder. Je n'oublierai pas que ta
dernire volont fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos
frres, je te pardonne le sang vers.

-- Alerte! alerte! dit Ren, il revient  lui; fuyez avant qu'il
rouvre les yeux, fuyez.

-- Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de
Charles l'pe dsormais inutile du roi mourant, mit le parchemin
qui le faisait rgent dans sa poitrine, baisa une dernire fois le
front de Charles, tourna autour du lit, et s'lana par
l'ouverture qui se referma derrire lui.

-- Nourrice! cria le roi d'une voix plus forte, nourrice! La bonne
femme accourut.

-- Eh bien, qu'y a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle.

-- Nourrice, dit le roi, la paupire ouverte et l'oeil dilat par
la fixit terrible de la mort, il faut qu'il se soit pass quelque
chose pendant que je dormais: je vois une grande lumire, je vois
Dieu notre matre; je vois mon Seigneur Jsus, je vois la benote
Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le
Seigneur tout-puissant me pardonne... il m'appelle... Mon Dieu!
mon Dieu! recevez-moi dans votre misricorde... Mon Dieu! oubliez
que j'tais roi, car je viens  vous sans sceptre et sans
couronne... Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous
rappeler que les souffrances de l'homme... Mon dieu! me voil.

Et Charles, qui,  mesure qu'il prononait ces paroles, s'tait
soulev de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui
l'appelait, Charles, aprs ces derniers mots, poussa un soupir et
retomba immobile et glac entre les bras de sa nourrice.

Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commands par
Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel
Henri devait sortir, Henri, guid par Ren, suivait le couloir
secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui
l'attendait, et piquait vers l'endroit o il savait retrouver de
Mouy.

Tout  coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir
le pav sonore, quelques sentinelles se retournrent en criant:

-- Il fuit! il fuit!

-- Qui cela? s'cria la reine mre en s'approchant d'une fentre.

-- Le roi Henri, le roi de Navarre, crirent les sentinelles.

-- Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajustrent,
mais Henri tait dj trop loin.

-- Il fuit, s'cria la reine mre, donc il est vaincu.

-- Il fuit, murmura le duc d'Alenon, donc je suis roi. Mais au
mme instant, et tandis que Franois et sa mre taient encore 
la fentre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et
prcd par un cliquetis d'armes et par une grande rumeur, un
jeune homme lanc au galop, son chapeau  la main, entra dans la
cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts
comme lui de sueur, de poussire et d'cume.

-- Mon fils! s'cria Catherine en tendant les deux bras par la
fentre.

-- Ma mre! rpondit le jeune homme en sautant  bas du cheval.

-- Mon frre d'Anjou! s'cria avec pouvante Franois en se
rejetant en arrire.

-- Est-il trop tard? demanda Henri d'Anjou  sa mre.

-- Non, au contraire, il est temps, et Dieu t'et conduit par la
main qu'il ne t'et pas amen plus  propos; regarde et coute.

En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, s'avanait sur le
balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournrent vers
lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras tendus,
tenant les deux morceaux de chaque main:

-- Le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! le roi
Charles IX est mort! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les
deux morceaux de la baguette.

-- Vive le roi Henri III! cria alors Catherine en se signant avec
une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III!

Toutes les voix rptrent ce cri, except celle du duc Franois.

-- Ah! elle m'a jou, dit-il en dchirant sa poitrine avec ses
ongles.

-- Je l'emporte, s'cria Catherine, et cet odieux Barnais ne
rgnera pas!



XXXV
pilogue


Un an s'tait coul depuis la mort du roi Charles IX et
l'avnement au trne de son successeur.

Le roi Henri III, heureusement rgnant par la grce de Dieu et de
sa mre Catherine, tait all  une belle procession faite en
l'honneur de Notre-Dame de Clry.

Il tait parti  pied avec la reine sa femme et toute la cour.

Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps; nul
souci srieux ne l'occupait  cette heure. Le roi de Navarre tait
en Navarre, o il avait si longtemps dsir tre, et s'occupait
fort, disait-on, d'une belle fille du sang des Montmorency et
qu'il appelait la Fosseuse. Marguerite tait prs de lui, triste
et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas
une distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs
de la vie: l'absence et la mort.

Paris tait fort tranquille, et la reine mre, vritablement
rgente depuis que son cher fils Henri tait roi, y faisait sjour
tantt au Louvre, tantt  l'htel de Soissons, qui tait situ
sur l'emplacement que couvre aujourd'hui la halle au bl, et dont
il ne reste que l'lgante colonne qu'on peut voir encore
aujourd'hui.

Elle tait un soir fort occupe  tudier les astres avec Ren,
dont elle avait toujours ignor les petites trahisons, et qui
tait rentr en grce auprs d'elle pour le faux tmoignage qu'il
avait si  point port dans l'affaire de Coconnas et de La Mole,
lorsqu'on vint lui dire qu'un homme qui disait avoir une chose de
la plus haute importance  lui communiquer, l'attendait dans son
oratoire.

Elle descendit prcipitamment et trouva le sire de Maurevel.

-- _Il _est ici, s'cria l'ancien capitaine des ptardiers, ne
laissant point, contre l'tiquette royale, le temps  Catherine de
lui adresser la parole.

-- Qui, _il?_ demanda Catherine.

-- Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre?

-- Ici! dit Catherine, ici... lui... Henri... Et qu'y vient-il
faire, l'imprudent?

-- Si l'on en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve;
voil tout. Si l'on en croit les probabilits, il vient conspirer
contre le roi.

-- Et comment savez-vous qu'il est ici?

-- Hier, je l'ai vu entrer dans une maison, et un instant aprs
madame de Sauve est venue l'y joindre.

-- tes-vous sr que ce soit lui?

-- Je l'ai attendu jusqu' sa sortie, c'est--dire une partie de
la nuit.  trois heures, les deux amants se sont remis en chemin.
Le roi a conduit madame de Sauve jusqu'au guichet du Louvre; l,
grce au concierge, qui est dans ses intrts sans doute, elle est
rentre sans tre inquite, et le roi s'en est revenu tout en
chantonnant un petit air et d'un pas aussi dgag que s'il tait
au milieu de ses montagnes.

-- Et o est-il all ainsi?

-- Rue de l'Arbre-Sec, htel de la Belle-toile, chez ce mme
aubergiste o logeaient les deux sorciers que Votre Majest a fait
excuter l'an pass.

-- Pourquoi n'tes-vous pas venu me dire la chose aussitt?

-- Parce que je n'tais pas encore assez sr de mon fait.

-- Tandis que maintenant?

-- Maintenant, je le suis.

-- Tu l'as vu?

-- Parfaitement. J'tais embusqu chez un marchand de vin en face;
je l'ai vu entrer d'abord dans la mme maison que la veille; puis
comme madame de Sauve tardait, il a mis imprudemment son visage au
carreau d'une fentre du premier, et cette fois je n'ai plus
conserv aucun doute. D'ailleurs, un instant aprs, madame de
Sauve l'est venue rejoindre de nouveau.

-- Et tu crois qu'ils resteront, comme la nuit passe, jusqu'
trois heures du matin?

-- C'est probable.

-- O est donc cette maison?

-- Prs de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honor.

-- Bien, dit Catherine. M. de Sauve ne connat point votre
criture?

-- Non.

-- Asseyez-vous l et crivez. Maurevel obit et prenant la plume:

-- Je suis prt, madame, dit-il.

Catherine dicta:

Pendant que le baron de Sauve fait son service au Louvre, la
baronne est avec un muguet de ses amis, dans une maison proche de
la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honor; le baron de Sauve
reconnatra la maison  une croix rouge qui sera faite sur la
muraille.

-- Eh bien? demanda Maurevel.

-- Faites une seconde copie de cette lettre, dit Catherine.
Maurevel obit passivement.

-- Maintenant, dit la reine, faites remettre une de ces lettres
par un homme adroit au baron de Sauve, et que cet homme laisse
tomber l'autre dans les corridors du Louvre.

-- Je ne comprends pas, dit Maurevel. Catherine haussa les
paules.

-- Vous ne comprenez pas qu'un mari qui reoit une pareille lettre
se fche?

-- Mais il me semble, madame, que du temps du roi de Navarre il ne
se fchait pas.

-- Tel qui passe des choses  un roi ne les passe peut-tre pas 
un simple galant. D'ailleurs, s'il ne se fche pas, vous vous
fcherez pour lui, vous.

-- Moi?

-- Sans doute. Vous prenez quatre hommes, six hommes s'il le faut,
vous vous masquez, vous enfoncez la porte, comme si vous tiez les
envoys du baron, vous surprenez les amants au milieu de leur
tte--tte, vous frappez au nom du roi; et le lendemain le billet
perdu dans le corridor du Louvre, et trouv par quelque me
charitable qui l'a dj fait circuler, atteste que c'est le mari
qui s'est veng. Seulement, le hasard a fait que le galant tait
le roi de Navarre; mais qui pouvait deviner cela, quand chacun le
croyait  Pau?

Maurevel regarda avec admiration Catherine, s'inclina et sortit.

En mme temps que Maurevel sortait de l'htel de Soissons, madame
de Sauve entrait dans la petite maison de la Croix-des-Petits-
Champs.

Henri l'attendait la porte entrouverte.

Ds qu'il l'aperut dans l'escalier:

-- Vous n'avez pas t suivie? dit-il.

-- Mais non, dit Charlotte, que je sache, du moins.

-- C'est que je crois l'avoir t, dit Henri, non seulement cette
nuit, mais encore ce soir.

-- Oh! mon Dieu! dit Charlotte, vous m'effrayez, Sire; si un bon
souvenir donn par vous  une ancienne amie allait tourner  mal
pour vous, je ne m'en consolerais pas.

-- Soyez tranquille, ma mie, dit le Barnais, nous avons trois
pes qui veillent dans l'ombre.

-- Trois, c'est bien peu, Sire.

-- C'est assez quand ces pes s'appellent de Mouy, Saucourt et
Barthlemy.

-- De Mouy est donc avec vous  Paris?

-- Sans doute.

-- Il a os revenir dans la capitale? Il a donc, comme vous,
quelque pauvre femme folle de lui?

-- Non, mais il a un ennemi dont il a jur la mort. Il n'y a que
la haine, ma chre, qui fasse faire autant de sottises que
l'amour.

-- Merci, Sire.

-- Oh! dit Henri, je ne dis pas cela pour les sottises prsentes,
je dit cela pour les sottises passes et  venir. Mais ne
discutons pas l-dessus, nous n'avons pas de temps  perdre.

-- Vous partez donc toujours?

-- Cette nuit.

-- Les affaires pour lesquelles vous tiez revenu  Paris sont
donc termines?

-- Je n'y suis revenu que pour vous.

-- Gascon!

-- Ventre-saint-Gris! ma mie, je dis la vrit; mais cartons ces
souvenirs: j'ai encore deux ou trois heures  tre heureux, et
puis une sparation ternelle.

-- Ah! Sire, dit madame de Sauve, il n'y a d'ternel que mon
amour.

Henri venait de dire qu'il n'avait pas le temps de discuter, il ne
discuta donc point; il crut, ou, le sceptique qu'il tait, il fit
semblant de croire.

Cependant, comme l'avait dit le roi de Navarre, de Mouy et ses
deux compagnons taient cachs aux environs de la maison.

Il tait convenu que Henri sortirait  minuit de la petite maison
au lieu d'en sortir  trois heures; qu'on irait comme la veille
reconduire madame de Sauve au Louvre, et que de l on irait rue de
la Cerisaie, o demeurait Maurevel.

C'tait seulement pendant la journe qui venait de s'couler que
de Mouy avait enfin eu notion certaine de la maison qu'habitait
son ennemi.

Ils taient l depuis une heure  peu prs, lorsqu'ils virent un
homme, suivi  quelques pas de cinq autres, qui s'approchait de la
porte de la petite maison, et qui, l'une aprs l'autre, essayait
plusieurs clefs.

 cette vue, de Mouy, cach dans l'enfoncement d'une porte
voisine, ne fit qu'un bond de sa cachette  cet homme, et le
saisit par le bras.

-- Un instant, dit-il, on n'entre pas l.

L'homme fit un bond en arrire, et en bondissant son chapeau
tomba.

-- De Mouy de Saint-Phale! s'cria-t-il.

-- Maurevel! hurla le huguenot en levant son pe. Je te
cherchais; tu viens au-devant de moi, merci!

Mais la colre ne lui fit pas oublier Henri; et se retournant vers
la fentre, il siffla  la manire des ptres barnais.

-- Cela suffira, dit-il  Saucourt. Maintenant,  moi, assassin! 
moi! Et il s'lana vers Maurevel.

Celui-ci avait eu le temps de tirer de sa ceinture un pistolet.

-- Ah! cette fois, dit le Tueur de Roi en ajustant le jeune homme,
je crois que tu es mort.

Et il lcha le coup. Mais de Mouy se jeta  droite, et la balle
passa sans l'atteindre.

--  mon tour maintenant, s'cria le jeune homme. Et il fournit 
Maurevel un si rude coup d'pe que, quoique ce coup atteignt sa
ceinture de cuir, la pointe acre traversa l'obstacle et
s'enfona dans les chairs.

L'assassin poussa un cri sauvage qui accusait une si profonde
douleur que les sbires qui l'accompagnaient le crurent frapp 
mort et s'enfuirent pouvants du ct de la rue Saint-Honor.

Maurevel n'tait point brave. Se voyant abandonn par ses gens et
ayant devant lui un adversaire comme de Mouy, il essaya  son tour
de prendre la fuite, et se sauva par le mme chemin qu'ils avaient
pris, en criant:  l'aide!

De Mouy, Saucourt et Barthlemy, emports par leur ardeur, les
poursuivirent.

Comme ils entraient dans la rue de Grenelle, qu'ils avaient prise
pour leur couper le chemin, une fentre s'ouvrait et un homme
sautait du premier tage sur la terre frachement arrose par la
pluie.

C'tait Henri.

Le sifflement de De Mouy l'avait averti d'un danger quelconque, et
ce coup de pistolet, en lui indiquant que le danger tait grave,
l'avait attir au secours de ses amis.

Ardent, vigoureux, il s'lana sur leurs traces l'pe  la main.

Un cri le guida: il venait de la barrire des Sergents. C'tait
Maurevel, qui, se sentant press par de Mouy, appelait une seconde
fois  son secours ses hommes emports par la terreur.

Il fallait se retourner ou tre poignard par derrire.

Maurevel se retourna, rencontra le fer de son ennemi, et presque
aussitt lui porta un coup si habile que son charpe en fut
traverse. Mais de Mouy riposta aussitt.

L'pe s'enfona de nouveau dans la chair qu'elle avait dj
entame, et un double jet de sang s'lana par une double plaie.

-- Il en tient! cria Henri, qui arrivait. Sus! sus, de Mouy! De
Mouy n'avait pas besoin d'tre encourag. Il chargea de nouveau
Maurevel; mais celui-ci ne l'attendit point. Appuyant sa main
gauche sur sa blessure, il reprit une course dsespre.

-- Tue-le vite! tue-le! cria le roi; voici ses soldats qui
s'arrtent, et le dsespoir des lches ne vaut rien pour les
braves.

Maurevel, dont les poumons clataient, dont la respiration
sifflait, dont chaque haleine chassait une sueur sanglante, tomba
tout  coup d'puisement; mais aussitt il se releva, et, se
retournant sur un genou, il prsenta la pointe de son pe  de
Mouy.

-- Amis! amis! cria Maurevel, ils ne sont que deux. Feu, feu sur
eux!

En effet, Saucourt et Barthlemy s'taient gars  la poursuite
de deux sbires qui avaient pris par la rue des Poulies, et le roi
et de Mouy se trouvaient seuls en prsence de quatre hommes.

-- Feu! continuait de hurler Maurevel, tandis qu'un de ses soldats
apprtait effectivement son poitrinal.

-- Oui, mais auparavant, dit de Mouy, meurs, tratre, meurs,
misrable, meurs damn comme un assassin!

Et saisissant d'une main l'pe tranchante de Maurevel, de l'autre
il plongea la sienne du haut en bas dans la poitrine de son
ennemi, et cela avec tant de force qu'il le cloua contre terre.

-- Prends garde! prends garde! cria Henri. De Mouy fit un bond en
arrire, laissant son pe dans le corps de Maurevel, car un
soldat l'ajustait et allait le tuer  bout portant. En mme temps
Henri passait son pe au travers du corps du soldat, qui tomba
prs de Maurevel en jetant un cri. Les deux autres soldats prirent
la fuite.

-- Viens! de Mouy, viens! cria Henri. Ne perdons pas un instant;
si nous tions reconnus, ce serait fait de nous.

-- Attendez, Sire; et mon pe, croyez-vous que je veuille la
laisser dans le corps de ce misrable?

Et il s'approcha de Maurevel gisant et en apparence sans
mouvement; mais au moment o de Mouy mettait la main  la garde de
cette pe, qui effectivement tait reste dans le corps de
Maurevel, celui-ci se releva arm du poitrinal que le soldat avait
lch en tombant, et  bout portant il lcha le coup au milieu de
la poitrine de De Mouy.

Le jeune homme tomba sans mme pousser un cri; il tait tu raide.

Henri s'lana sur Maurevel; mais il tait tomb  son tour, et
son pe ne pera plus qu'un cadavre.

Il fallait fuir, le bruit avait attir un grand nombre de
personnes, la garde de nuit pouvait venir. Henri chercha parmi les
curieux attirs par le bruit une figure, une connaissance, et tout
 coup poussa un cri de joie.

Il venait de reconnatre matre La Hurire.

Comme la scne se passait au pied de la croix du Trahoir, c'est--
dire en face de la rue de l'Arbre-Sec, notre ancienne
connaissance, dont l'humeur naturellement sombre s'tait encore
singulirement attriste depuis la mort de La Mole et de Coconnas,
ses deux htes bien-aims, avait quitt ses fourneaux et ses
casseroles au moment o justement il apprtait le souper du roi de
Navarre et tait accouru.

-- Mon cher La Hurire, je vous recommande De Mouy, quoique j'ai
bien peur qu'il n'y ait plus rien  faire. Emportez-le chez vous,
et s'il vit encore n'pargnez rien, voil ma bourse. Quant 
l'autre laissez-le dans le ruisseau et qu'il y pourrisse comme un
chien.

-- Mais vous? dit La Hurire.

-- Moi, j'ai un adieu  dire. Je cours, et dans dix minutes, je
suis chez vous. Tenez mes chevaux prts.

Et Henri se mit effectivement  courir dans la direction de la
petite maison de la Croix-des-Petits-Champs; mais en dbouchant de
la rue de Grenelle, il s'arrta plein de terreur.

Un groupe nombreux tait amass devant la porte.

-- Qu'y a-t-il dans cette maison, demanda Henri, et qu'est-il
arriv?

-- Oh! rpondit celui auquel il s'adressait, un grand malheur,
monsieur. C'est une belle jeune femme qui vient d'tre poignarde
par son mari,  qui l'on avait remis un billet pour le prvenir
que sa femme tait avec un amant.

-- Et le mari? s'cria Henri.

-- Il s'est sauv.

-- La femme?

-- Elle est l.

-- Morte?

-- Pas encore; mais, Dieu merci, elle n'en vaut gure mieux.

-- Oh! s'cria Henri, je suis donc maudit! Et il s'lana dans la
maison. La chambre tait pleine de monde; tout ce monde entourait
un lit sur lequel tait couche la pauvre Charlotte perce de deux
coups de poignard. Son mari, qui pendant deux ans avait dissimul
sa jalousie contre Henri, avait saisi cette occasion de se venger
d'elle.

-- Charlotte! Charlotte! cria Henri fendant la foule et tombant 
genoux devant le lit.

Charlotte rouvrit ses beaux yeux dj voils par la mort; elle
jeta un cri qui fit jaillir le sang de ses deux blessures, et
faisant un effort pour se soulever.

-- Oh! je savais bien, dit-elle, que je ne pouvais pas mourir sans
le revoir.

Et en effet, comme si elle n'et attendu que ce moment pour rendre
 Henri cette me qui l'avait tant aim, elle appuya ses lvres
sur le front du roi de Navarre, murmura encore une dernire fois:
Je t'aime, et tomba morte.

Henri ne pouvait rester plus longtemps sans se perdre. Il tira son
poignard, coupa une boucle de ses beaux cheveux blonds qu'il avait
si souvent dnous pour en admirer la longueur, et sortit en
sanglotant au milieu des sanglots des assistants, qui ne se
doutaient pas qu'ils pleuraient sur de si hautes infortunes.

-- Ami, amour, s'cria Henri perdu, tout m'abandonne, tout me
quitte, tout me manque  la fois!

-- Oui, Sire, lui dit tout bas un homme qui s'tait dtach du
groupe de curieux amass devant la petite maison et qui l'avait
suivi, mais vous avez toujours le trne.

-- Ren! s'cria Henri.

-- Oui, Sire, Ren qui veille sur vous: ce misrable en expirant
vous a nomm; on sait que vous tes  Paris, les archers vous
cherchent, fuyez, fuyez!

-- Et tu dis que je serai roi, Ren! un fugitif!

-- Regardez, Sire, dit le Florentin en montrant au roi une toile
qui se dgageait, brillante, des plis d'un nuage noir, ce n'est
pas moi qui le dis, c'est elle.

Henri poussa un soupir et disparut dans l'obscurit.

FIN



      [1] Charles IX avait pous lisabeth d'Autriche, fille de
Maximilien.
      [2] Espce de brasero.
      [3] En effet, cet enfant naturel, qui n'tait autre que le
fameux duc d'Angoulme, qui mourut en 1650, supprimait, s'il et
t lgitime, Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Que nous
donnait-il  la place? L'esprit se confond et se perd dans les
tnbres d'une pareille question.
      [4] Votre prsence inespre dans cette cour nous comblerait
de joie, moi et mon mari, si elle n'amenait un grand malheur,
c'est--dire non seulement la perte d'un frre, mais encore celle
d'un ami.
      [5] Nous sommes dsesprs d'tre spars de vous, quand nous
eussions prfr partir avec vous. Mais le mme destin qui veut
que vous quittiez sans retard Paris, nous enchane, nous, dans
cette ville. Partez donc, cher frre; partez donc, cher ami;
partez sans nous. Notre esprance et nos dsirs vous suivent.
      [6] Textuelle.





End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Pre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II ***

***** This file should be named 13857-8.txt or 13857-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/8/5/13857/

This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
