The Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot

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Title: Le neveu de Rameau

Author: Denis Diderot

Release Date: October 25, 2004 [EBook #13862]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Denis Diderot

LE NEVEU DE RAMEAU

(1761)


PRSENTATION

Rcit dialogu de Denis Diderot (1713-1784), commenc vers 1761.
Plusieurs fois remani, il fut publi d'aprs une copie autographe
par G. Monval  Paris chez Plon-Nourrit en 1891.

Avant cette date, le texte n'tait connu que par une traduction de
Goethe (1805), elle-mme retraduite en franais (1821); puis par
une copie autographe, mais dfigure par des interventions de la
fille de Diderot, Mme de Vandeul (1823); enfin par les ditions,
sensiblement plus fidles, d'Asszat (1875) et de Tourneux (1884).
Le sous-titre de l'oeuvre est _Satire seconde_ parce qu'elle vient
aprs la _Satire premire_ sur les caractres et les mots de
caractre. tant donn sa forme, on peut entendre le terme de
satire dans son sens antique de pot-pourri de libres propos; mais
il est possible aussi de le comprendre dans son acception actuelle
de critique mordante de moeurs ou de personnes, puisque le _Neveu
de Rameau_ est  l'origine une raction contre les
antiphilosophes, spcialement Palissot, qui en 1760 avait
ridiculis Diderot et ses amis dans la comdie les Philosophes.
LE NEVEU DE RAMEAU

_Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis_ (Horat., Lib. II, Satyr.
VII)

Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur
les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi
qu'on voit, toujours seul, rvant sur le banc d'Argenson. Je
m'entretiens avec moi-mme de politique, d'amour, de got ou de
philosophie. J'abandonne mon esprit  tout son libertinage. Je le
laisse matre de suivre la premire ide sage ou folle qui se
prsente, comme on voit dans l'alle de Foy nos jeunes dissolus
marcher sur les pas d'une courtisane  l'air vent, au visage
riant,  l'oeil vif, au nez retrouss, quitter celle-ci pour une
autre, les attaquant toutes et ne s'attachant  aucune. Mes
penses, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop
pluvieux, je me rfugie au caf de la Rgence; l je m'amuse 
voir jouer aux checs. Paris est l'endroit du monde, et le caf de
la Rgence est l'endroit de Paris o l'on joue le mieux  ce jeu.
C'est chez Rey que font assaut Lgal le profond, Philidor le
subtil, le solide Mayot, qu'on voit les coups les plus
surprenants, et qu'on entend les plus mauvais propos; car si l'on
peut tre homme d'esprit et grand joueur d'checs, comme Lgal; on
peut tre aussi un grand joueur d'checs, et un sot, comme Foubert
et Mayot. Un aprs-dner, j'tais l, regardant beaucoup, parlant
peu, et coutant le moins que je pouvais; lorsque je fus abord
par un des plus bizarres personnages de ce pays o Dieu n'en a pas
laiss manquer. C'est un compos de hauteur et de bassesse, de bon
sens et de draison. Il faut que les notions de l'honnte et du
dshonnte soient bien trangement brouilles dans sa tte; car il
montre ce que la nature lui a donn de bonnes qualits, sans
ostentation, et ce qu'il en a reu de mauvaises, sans pudeur. Au
reste il est dou d'une organisation forte, d'une chaleur
d'imagination singulire, et d'une vigueur de poumons peu commune.
Si vous le rencontrez jamais et que son originalit ne vous arrte
pas; ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous
enfuirez. Dieux, quels terribles poumons. Rien ne dissemble plus
de lui que lui-mme. Quelquefois, il est maigre et hve, comme un
malade au dernier degr de la consomption; on compterait ses dents
 travers ses joues. On dirait qu'il a pass plusieurs jours sans
manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras
et replet, comme s'il n'avait pas quitt la table d'un financier,
ou qu'il et t renferm dans un couvent de Bernardins.
Aujourd'hui, en linge sale, en culotte dchire, couvert de
lambeaux, presque sans souliers, il va la tte basse, il se
drobe, on serait tent de l'appeler, pour lui donner l'aumne.
Demain, poudr, chauss, fris, bien vtu, il marche la tte
haute, il se montre et vous le prendriez au peu prs pour un
honnte homme. Il vit au jour la journe. Triste ou gai, selon les
circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est lev, est
de savoir o il dnera; aprs dner, il pense o il ira souper. La
nuit amne aussi son inquitude. Ou il regagne,  pied, un petit
grenier qu'il habite,  moins que l'htesse ennuye d'attendre son
loyer, ne lui en ait redemand la clef; ou il se rabat dans une
taverne du faubourg o il attend le jour, entre un morceau de pain
et un pot de bire. Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce
qui lui arrive quelquefois, il a recours soit  un fiacre de ses
amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur
de la paille,  ct de ses chevaux. Le matin, il a encore une
partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il
arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-lyses. Il reparat
avec le jour,  la ville, habill de la veille pour le lendemain,
et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je
n'estime pas ces originaux-l. D'autres en font leurs
connaissances familires, mme leurs amis. Ils m'arrtent une fois
l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractre tranche
avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse
uniformit que notre ducation, nos conventions de socit, nos
biensances d'usage ont introduite. S'il en parat un dans une
compagnie; c'est un grain de levain qui fermente qui restitue 
chacun une portion de son individualit naturelle. Il secoue, il
agite; il fait approuver ou blmer; il fait sortir la vrit; il
fait connatre les gens de bien; il dmasque les coquins; c'est
alors que l'homme de bon sens coute, et dmle son monde. Je
connaissais celui-ci de longue main. Il frquentait dans une
maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une
fille unique. Il jurait au pre et  la mre qu'il pouserait leur
fille. Ceux-ci haussaient les paules, lui riaient au nez; lui
disaient qu'il tait fou, et je vis le moment que la chose tait
faite. Il m'empruntait quelques cus que je lui donnais. Il
s'tait introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons
honntes, o il avait son couvert, mais  la condition qu'il ne
parlerait pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait,
et mangeait de rage. Il tait excellent  voir dans cette
contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au trait, et qu'il
ouvrit la bouche; au premier mot, tous les convives s'criaient, 
Rameau! Alors la fureur tincelait dans ses yeux, et il se
remettait  manger avec plus de rage. Vous tiez curieux de savoir
le nom de l'homme, et vous le savez. C'est le neveu de ce musicien
clbre qui nous a dlivrs du plain-chant de Lulli que nous
psalmodions depuis plus de cent ans; qui a tant crit de visions
inintelligibles et de vrits apocalyptiques sur la thorie de la
musique, o ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui
nous avons un certain nombre d'opras o il y a de l'harmonie, des
bouts de chants, des ides dcousues, du fracas, des vols, des
triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires 
perte d'haleine; des airs de danse qui dureront ternellement, et
qui, aprs avoir enterr le Florentin sera enterr par les
virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre,
triste, hargneux; car personne n'a autant d'humeur, pas mme une
jolie femme qui se lve avec un bouton sur le nez, qu'un auteur
menac de survivre  sa rputation; tmoins Marivaux et Crbillon
le fils.

Il m'aborde... Ah, ah, vous voil, monsieur le philosophe, et que
faites-vous ici parmi ce tas de fainants? Est-ce que vous perdez
aussi votre temps  pousser le bois? C'est ainsi qu'on appelle par
mpris jouer aux checs ou aux dames.

MOI. -- Non, mais quand je n'ai rien de mieux  faire, je m'amuse
 regarder un instant, ceux qui le poussent bien.

LUI. -- En ce cas, vous vous amusez rarement; except Lgal et
Philidor, le reste n'y entend rien.

MOI. -- Et monsieur de Bissy donc?

LUI. -- Celui-l est en joueur d'checs, ce que mademoiselle
Clairon est en acteur. Ils savent de ces jeux, l'un et l'autre,
tout ce qu'on en peut apprendre.

MOI. -- Vous tes difficile, et je vois que vous ne faites grce
qu'aux hommes sublimes.

LUI. -- Oui, aux checs, aux dames, en posie, en loquence, en
musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la mdiocrit
dans ces genres.

MOI. -- A peu de chose, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il
y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent, pour faire
sortir l'homme de gnie. Il est un dans la multitude. Mais
laissons cela. Il y a une ternit que je ne vous ai vu. Je ne
pense gure  vous, quand je ne vous vois pas. Mais vous me
plaisez toujours  revoir. Qu'avez-vous fait?

LUI. -- Ce que vous, moi et tous les autres font; du bien, du mal
et rien. Et puis j'ai eu faim, et j'ai mang, quand l'occasion
s'en est prsente; aprs avoir mang, j'ai eu soif, et j'ai bu
quelquefois. Cependant la barbe me venait; et quand elle a t
venue, je l'ai fait raser.

MOI. -- Vous avez mal fait. C'est la seule chose qui vous manque,
pour tre un sage.

LUI. -- Oui-da. J'ai le front grand et rid; l'oeil ardent; le nez
saillant; les joues larges; le sourcil noir et fourni; la bouche
bien fendue; la lvre reborde; et la face carre. Si ce vaste
menton tait couvert d'une longue barbe; savez-vous que cela
figurerait trs bien en bronze ou en marbre.

MOI. -- A ct d'un Csar, d'un Marc-Aurle, d'un Socrate.

LUI. -- Non, je serais mieux entre Diogne et Phryn. Je suis
effront comme l'un, et je frquente volontiers chez les autres.

MOI. -- Vous portez-vous toujours bien?

LUI. -- Oui, ordinairement; mais pas merveilleusement aujourd'hui.

MOI. -- Comment? Vous voil avec un ventre de Silne; et un
visage...

LUI. -- Un visage qu'on prendrait pour son antagoniste. C'est que
l'humeur qui fait scher mon cher oncle engraisse apparemment son
cher neveu.

MOI. -- A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois?

LUI. -- Oui, passer dans la rue.

MOI. -- Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien?

LUI. -- S'il en fait  quelqu'un, c'est sans s'en douter. C'est un
philosophe dans son espce. Il ne pense qu' lui; le reste de
l'univers lui est comme d'un clou  soufflet. Sa fille et sa femme
n'ont qu' mourir, quand elles voudront; pourvu que les cloches de
la paroisse, qu'on sonnera pour elles, continuent de rsonner la
douzime et la dix-septime tout sera bien. Cela est heureux pour
lui. Et c'est ce que je prise particulirement dans les gens de
gnie. Ils ne sont bons qu' une chose. Pass cela, rien. Ils ne
savent ce que c'est d'tre citoyens, pres, mres, frres,
parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point;
mais ne pas dsirer que la graine en soit commune. Il faut des
hommes; mais pour des hommes de gnie; point. Non, ma foi, il n'en
faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe; et dans les
plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante
qu'on ne la rforme pas sans charivari. Il s'tablit partie de ce
qu'ils ont imagin. Partie reste comme il tait; de l deux
vangiles; un habit d'Arlequin. La sagesse du moine de Rabelais,
est la vraie sagesse, pour son repos et pour celui des autres:
faire son devoir, tellement quelle ment; toujours dire du bien de
Monsieur le prieur; et laisser aller le monde  sa fantaisie. Il
va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais
l'histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-
bas, par quelque homme de gnie. Mais je ne sais pas l'histoire,
parce que je ne sais rien. Le diable m'emporte, si j'ai jamais
rien appris; et si pour n'avoir rien appris, je m'en trouve plus
mal. J'tais un jour  la table d'un ministre du roi de France qui
a de l'esprit comme quatre; eh bien, il nous dmontra clair comme
un et un font deux, que rien n'tait plus utile aux peuples que le
mensonge; rien de plus nuisible que la vrit. Je ne me rappelle
pas bien ses preuves; mais il s'ensuivait videmment que les gens
de gnie sont dtestables, et que si un enfant apportait en
naissant, sur son front, la caractristique de ce dangereux
prsent de la nature, il faudrait ou l'touffer, ou le jeter au
cagnard.

MOI. -- Cependant ces personnages-l, si ennemis du gnie,
prtendent tous en avoir.

LUI. -- Je crois bien qu'ils le pensent au-dedans d'eux-mmes;
mais je ne crois pas qu'ils osassent l'avouer.

MOI. -- C'est par modestie. Vous contes donc l, une terrible
haine contre le gnie.

LUI. -- A n'en jamais revenir.

MOI. -- Mais j'ai vu un temps que vous vous dsespriez de n'tre
qu'un homme commun. Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le
contre vous afflige galement. Il faudrait prendre son parti, et y
demeurer attach. Tout en convenant avec vous que les hommes de
gnie sont communment singuliers, ou comme dit le proverbe, qu'il
n'y a point de grands esprits sans un grain de folie, on n'en
reviendra pas. On mprisera les sicles qui n'en auront pas
produit. Ils feront l'honneur des peuples chez lesquels ils auront
exist; tt ou tard, on leur lve des statues, et on les regarde
comme les bienfaiteurs du genre humain. N'en dplaise au ministre
sublime que vous m'avez cit, je crois que si le mensonge peut
servir un moment, il est ncessairement nuisible  la longue; et
qu'au contraire, la vrit sert ncessairement  la longue; bien
qu'il puisse arriver qu'elle nuise dans le moment. D'o je serais
tent de conclure que l'homme de gnie qui dcrie une erreur
gnrale, ou qui accrdite une grande vrit, est toujours un tre
digne de notre vnration. Il peut arriver que cet tre soit la
victime du prjug et des lois; mais il y a deux sortes de lois,
les unes d'une quit, d'une gnralit absolues; d'autres
bizarres qui ne doivent leur sanction qu' l'aveuglement ou la
ncessit des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui
les enfreint que d'une ignominie passagre; ignominie que le temps
reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester  jamais.
De Socrate, ou du magistrat qui lui fit boire la cigu, quel est
aujourd'hui le dshonor?

LUI. -- Le voil bien avanc! en a-t-il t moins condamn? en a-
t-il moins t mis  mort? en a-t-il moins t un citoyen
turbulent? par le mpris d'une mauvaise loi, en a-t-il moins
encourag les fous au mpris des bonnes? en a-t-il moins t un
particulier audacieux et bizarre? Vous n'tiez pas loign tout 
l'heure d'un aveu peu favorable aux hommes de gnie.

MOI. -- coutez-moi, cher homme. Une socit ne devrait point
avoir de mauvaises lois; et si elle n'en avait que de bonnes, elle
ne serait jamais dans le cas de perscuter un homme de gnie. Je
ne vous ai pas dit que le gnie ft indivisiblement attach  la
mchancet, ni la mchancet au gnie. Un sot sera plus souvent un
mchant qu'un homme d'esprit. Quand un homme de gnie serait
communment d'un commerce dur, difficile, pineux, insupportable,
quand mme ce serait un mchant, qu'en concluriez-vous?
LUI. -- Qu'il est bon  noyer.

MOI. -- Doucement; cher homme. a, dites-moi; je ne prendrai pas
votre oncle pour exemple; c'est un homme dur; c'est un brutal; il
est sans humanit; il est avare. Il est mauvais pre, mauvais
poux; mauvais oncle; mais il n'est pas assez dcid que ce soit
un homme de gnie; qu'il ait pouss son art fort loin, et qu'il
soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine? Celui-l
certes avait du gnie, et ne passait pas pour un trop bon homme.
Mais de Voltaire?

LUI. -- Ne me pressez pas; car je suis consquent.

MOI. -- Lequel des deux prfreriez-vous? Ou qu'il et t un bon
homme, identifi avec son comptoir comme Briasson ou avec son
aune, comme Barbier, faisant rgulirement tous les ans un enfant
lgitime  sa femme, bon mari; bon pre, bon oncle, bon voisin,
honnte commerant, mais rien de plus; ou qu'il et t fourbe,
tratre, ambitieux, envieux, mchant; mais auteur d'Andromaque, de
Britannicus, d'Iphignie, de Phdre, d'Athalie.

LUI. -- Pour lui, ma foi, peut-tre que de ces deux hommes, il et
mieux valu qu'il et t le premier.

MOI. -- Cela est mme infiniment plus vrai que vous ne le sentez.

LUI. -- Oh! vous voil, vous autres! Si nous disons quelque chose
de bien, c'est comme des fous, ou des inspirs; par hasard. Il n'y
a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe.
Je m'entends; et je m'entends ainsi que vous vous entendez.

MOI. -- Voyons; eh bien, pourquoi pour lui?

LUI. -- C'est que toutes ces belles choses-l qu'il a faites ne
lui ont pas rendu vingt mille francs; et que s'il et t un bon
marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honor, un bon
picier en gros, un apothicaire bien achaland, il et amass une
fortune immense, et qu'en l'amassant, il n'y aurait eu sorte de
plaisirs dont il n'et joui; qu'il aurait donn de temps en temps
la pistole  un pauvre diable de bouffon comme moi qui l'aurait
fait rire, qui lui aurait procur dans l'occasion une jeune fille
qui l'aurait dsennuy de l'ternelle cohabitation avec sa femme;
que nous aurions fait d'excellents repas chez lui, jou gros jeu;
bu d'excellents vins, d'excellentes liqueurs, d'excellents cafs,
fait des parties de campagne; et vous voyez que je m'entendais.
Vous riez. Mais laissez-moi dire. Il et t mieux pour ses
entours.

MOI. -- Sans contredit; pourvu qu'il n'et pas employ d'une faon
dshonnte l'opulence qu'il aurait acquise par un commerce
lgitime; qu'il et loign de sa maison tous ces joueurs; tous
ces parasites; tous ces fades complaisants; tous ces fainants,
tous ces pervers inutiles; et qu'il et fait assommer  coups de
btons, par ses garons de boutique, l'homme officieux qui
soulage, par la varit, les maris, du dgot d'une cohabitation
habituelle avec leurs femmes.

LUI. -- Assommer! monsieur, assommer! on n'assomme personne dans
une ville bien police. C'est un tat honnte. Beaucoup de gens,
mme titrs, s'en mlent. Et  quoi diable, voulez-vous donc qu'on
emploie son argent, si ce n'est  avoir bonne table, bonne
compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les
couleurs, amusements de toutes les espces. J'aimerais autant tre
gueux que de possder une grande fortune, sans aucune de ces
jouissances. Mais revenons  Racine. Cet homme n'a t bon que
pour des inconnus, et que pour le temps o il n'tait plus.

MOI. -- D'accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans
d'ici, il fera verser des larmes; il sera l'admiration des hommes.
Dans toutes les contres de la terre il inspirera l'humanit, la
commisration, la tendresse; on demandera qui il tait, de quel
pays, et on l'enviera  la France. Il a fait souffrir quelques
tres qui ne sont plus; auxquels nous ne prenons presque aucun
intrt; nous n'avons rien  redouter ni de ses vices ni de ses
dfauts. Il et t mieux sans doute qu'il et reu de la nature
les vertus d'un homme de bien, avec les talents d'un grand homme.
C'est un arbre qui a fait scher quelques arbres plants dans son
voisinage; qui a touff les plantes qui croissaient  ses pieds;
mais il a port sa cime jusque dans la nue; ses branches se sont
tendues au loin; il a prt son ombre  ceux qui venaient, qui
viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc
majestueux; il a produit des fruits d'un got exquis et qui se
renouvellent sans cesse. Il serait  souhaiter que de Voltaire et
encore la douceur de Duclos, l'ingnuit de l'abb Trublet, la
droiture de l'abb d'Olivet; mais puisque cela ne se peut;
regardons la chose du ct vraiment intressant; oublions pour un
moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la dure;
et tendons notre vue sur les sicles  venir, les rgions les
plus loignes, et les peuples  natre. Songeons au bien de notre
espce. Si nous ne sommes pas assez gnreux; pardonnons au moins
 la nature d'avoir t plus sage que nous. Si vous jetez de l'eau
froide sur la tte de Greuze, vous teindrez peut-tre son talent
avec sa vanit. Si vous rendez de Voltaire moins sensible  la
critique, il ne saura plus descendre dans l'me de Mrope. Il ne
vous touchera plus.

LUI. -- Mais si la nature tait aussi puissante que sage; pourquoi
ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu'elle les a faits grands?

MOI. -- Mais ne voyez-vous pas qu'avec un pareil raisonnement vous
renversez l'ordre gnral, et que si tout ici-bas tait excellent,
il n'y aurait rien d'excellent.

LUI. -- Vous avez raison. Le point important est que vous et moi
nous soyons, et que nous soyons vous et moi. Que tout aille
d'ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses,  mon
avis, est celui o je devais tre; et foin du plus parfait des
mondes, si je n'en suis pas. l'aime mieux tre, et mme tre
impertinent raisonneur que de n'tre pas.

MOI. -- Il n'y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse
le procs  l'ordre qui est; sans s'apercevoir qu'il renonce  sa
propre existence.

LUI. -- Il est vrai.

MOI. -- Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce
qu'elles nous cotent et ce qu'elles nous rendent; et laissons l
le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le
blmer; et qui n'est peut-tre ni bien ni mal; s'il est
ncessaire, comme beaucoup d'honntes gens l'imaginent.

LUI. -- Je n'entends pas grand-chose  tout ce que vous me dbitez
l. C'est apparemment de la philosophie; je vous prviens que je
ne m'en mle pas. Tout ce que je sais, c'est que je voudrais bien
tre un autre, au hasard d'tre un homme de gnie, un grand homme.
Oui, il faut que j'en convienne, il y a l quelque chose qui me le
dit. Je n'en ai jamais entendu louer un seul que son loge ne
m'ait fait secrtement enrager. le suis envieux. Lorsque
j'apprends de leur vie prive quelque trait qui les dgrade, je
l'coute avec plaisir. Cela nous rapproche: j'en supporte plus
aisment ma mdiocrit. Je me dis: certes tu n'aurais jamais fait
Mahomet; mais ni l'loge du Maupeou. J'ai donc t; je suis donc
fch d'tre mdiocre. Oui, oui, je suis mdiocre et fch. Je
n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes galantes; jamais
entendu chanter, Profonds Abmes du Tnare, Nuit, ternelle Nuit,
sans me dire avec douleur; voil ce que tu ne feras jamais.
J'tais donc jaloux de mon oncle, et s'il y avait eu  sa mort,
quelques belles pices de clavecin, dans son portefeuille, je
n'aurais pas balanc  rester moi, et  tre lui.

MOI. -- S'il n'y a que cela qui vous chagrine, cela n'en vaut pas
trop la peine.

LUI. -- Ce n'est rien. Ce sont des moments qui passent.

Puis il se remettait  chanter l'ouverture des Indes galantes, et
l'air Profonds Abmes; et il ajoutait:

Le quelque chose qui est l et qui me parle, me dit: Rameau, tu
voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-l; si tu avais fait
ces deux morceaux-l, tu en ferais bien deux autres; et quand tu
en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait
partout; quand tu marcherais, tu aurais la tte droite; la
conscience te rendrait tmoignage  toi-mme de ton propre mrite;
les autres, te dsigneraient du doigt. On dirait, c'est lui qui a
fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes; puis avec
l'air d'un homme touch, qui nage dans la joie, et qui en a les
yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains; tu aurais une
bonne maison, et il en mesurait l'tendue avec ses bras, un bon
lit, et il s'y tendait nonchalamment, de bons vins, qu'il gotait
en faisant claquer sa langue contre son palais, un bon quipage et
il levait le pied pour y monter, de jolies femmes  qui il prenait
dj la gorge et qu'il regardait voluptueusement, cent faquins me
viendraient encenser tous les jours; et il croyait les voir autour
de lui; il voyait Palissot, Poincinet, les Frrons pre et fils,
La Porte; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait,
leur souriait, les ddaignait, les mprisait, les chassait, les
rappelait; puis il continuait: et c'est ainsi que l'on te dirait
le matin que tu es un grand homme; tu lirais dans l'histoire des
Trois Sicles que tu es un grand homme; tu serais convaincu le
soir que tu es un grand homme; et le grand homme, Rameau le neveu
s'endormirait au doux murmure de l'loge qui retentirait dans son
oreille; mme en dormant, il aurait l'air satisfait; sa poitrine
se dilaterait, s'lverait, s'abaisserait avec aisance; il
ronflerait, comme un grand homme; et en parlant ainsi; il se
laissait aller mollement sur une banquette; il fermait les yeux,
et il imitait le sommeil heureux qu'il imaginait. Aprs avoir
got quelques instants la douceur de ce repos, il se rveillait,
tendait ses bras, billait, se frottait les yeux, et cherchait
encore autour de lui ses adulateurs insipides.

MOI. -- Vous croyez donc que l'homme heureux a son sommeil?

LUI. -- Si je le crois! Moi, pauvre hre, lorsque le soir j'ai
regagn mon grenier et que je me suis fourr dans mon grabat, je
suis ratatin sous ma couverture; j'ai la poitrine troite et la
respiration gne; c'est une espce de plainte faible qu'on entend
 peine; au lieu qu'un financier fait retentir son appartement, et
tonne toute sa rue. Mais ce qui m'afflige aujourd'hui, ce n'est
pas de ronfler et de dormir mesquinement, comme un misrable.

MOI. -- Cela est pourtant triste.

LUI. -- Ce qui m'est arriv l'est bien davantage.

MOI. -- Qu'est-ce donc?

LUI. -- Vous avez toujours pris quelque intrt  moi, parce que
je suis un bon diable que vous mprisez dans le fond, mais qui
vous amuse.

MOI. -- C'est la vrit.

LUI. -- Et je vais vous le dire.

Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses
deux mains  son front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et
me dit:

Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un
impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un
fieff truand, un escroc, un gourmand...

MOI. -- Quel pangyrique!

LUI. -- Il est vrai de tout point. Il n'y en a pas un mot 
rabattre. Point de contestation l-dessus, s'il vous plat.
Personne ne me connat mieux que moi; et je ne dis pas tout.

MOI. -- Je ne veux point vous fcher; et je conviendrai de tout.

LUI. -- Eh bien, je vivais avec des gens qui m'avaient pris en
gr, prcisment parce que j'tais dou,  un rare degr, de
toutes ces qualits.

MOI. -- Cela est singulier. Jusqu' prsent j'avais cru ou qu'on
se les cachait  soi-mme, ou qu'on se les pardonnait, et qu'on
les mprisait dans les autres.

LUI. -- Se les cacher, est-ce qu'on le peut? Soyez sr que, quand
Palissot est seul et qu'il revient sur lui-mme, il se dit bien
d'autres choses. Soyez sr qu'en tte  tte avec son collgue,
ils s'avouent franchement qu'ils ne sont que deux insignes
maroufles. Les mpriser dans les autres! mes gens taient plus
quitables, et leur caractre me russissait merveilleusement
auprs d'eux. J'tais comme un coq en pte. On me ftait. On ne me
perdait pas un moment, sans me regretter. J'tais leur petit
Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou l'impertinent,
l'ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bte.
Il n'y avait pas une de ces pithtes familires qui ne me valt
un sourire, une caresse, un petit coup sur l'paule, un soufflet,
un coup de pied,  table un bon morceau qu'on me jetait sur mon
assiette, hors de table une libert que je prenais sans
consquence, car moi, je suis sans consquence. On fait de moi,
avec moi, devant moi, tout ce qu'on veut, sans que je m'en
formalise; et les petits prsents qui me pleuvaient? Le grand
chien que je suis; j'ai tout perdu! J'ai tout perdu pour avoir eu
le sens commun, une fois, une seule fois en ma vie; ah, si cela
m'arrive jamais!

MOI. -- De quoi s'agissait-il donc?

LUI. -- C'est une sottise incomparable, incomprhensible,
irrmissible.

MOI. -- Quelle sottise encore?

LUI. -- Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour cela! La sottise
d'avoir eu un peu de got, un peu d'esprit, un peu de raison.
Rameau, mon ami, cela vous apprendra  rester ce que Dieu vous fit
et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l'on vous a pris
par les paules, on vous a conduit  la porte; on vous a dit,
Faquin, tirez; ne reparaissez plus. Cela veut avoir du sens, de
la raison, je crois! Tirez. Nous avons de ces qualits l, de
reste. Vous vous en tes all en vous mordant les doigts; c'est
votre langue maudite qu'il fallait mordre auparavant. Pour ne vous
en tre pas avis, vous voil sur le pav, sans le sol, et ne
sachant o donner de la tte. Vous tiez nourri  bouche que veux-
tu, et vous retournerez au regrat; bien log, et vous serez trop
heureux si l'on vous rend votre grenier; bien couch, et la paille
vous attend entre le cocher de Monsieur de Soubise et l'ami Robb.
Au lieu d'un sommeil doux et tranquille, comme vous l'aviez, vous
entendrez d'une oreille le hennissement et le pitinement des
chevaux, de l'autre, le bruit mille fois plus insupportable des
vers secs, durs et barbares. Malheureux, malavis, possd d'un
million de diables!

MOI. -- Mais n'y aurait-il pas moyen de se rapatrier? La faute que
vous avez commise est-elle si impardonnable? A votre place,
j'irais retrouver mes gens. Vous leur tes plus ncessaire que
vous ne croyez.

LUI. -- Oh, je suis sr qu' prsent qu'ils ne m'ont pas, pour les
faire rire, ils s'ennuient comme des chiens.

MOI. -- J'irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le
temps de se passer de moi; de se tourner vers quelque amusement
honnte: car qui sait ce qui peut arriver?

LUI. -- Ce n'est pas l ce que je crains. Cela n'arrivera pas.

MOI. -- Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous
remplacer.

LUI. -- Difficilement.

MOI. -- D'accord. Cependant j'irais avec ce visage dfait, ces
yeux gars, ce col dbraill, ces cheveux bouriffs, dans l'tat
vraiment tragique o vous voil. Je me jetterais aux pieds de la
divinit. Je me collerais la face contre terre; et sans me
relever, je lui dirais d'une voix basse et sanglotante: Pardon,
madame! pardon! je suis un indigne, un infme. Ce fut un
malheureux instant; car vous savez que je ne suis pas sujet 
avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie.

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que je lui tenais ce
discours, il en excutait la pantomime. Il s'tait prostern; il
avait coll son visage contre terre; il paraissait tenir entre ses
deux mains le bout d'une pantoufle; il pleurait; il sanglotait; il
disait, oui, ma petite reine; oui, je le promets; je n'en aurai
de ma vie, de ma vie. Puis se relevant brusquement, il ajouta
d'un ton srieux et rflchi:

LUI. -- Oui: vous avez raison. Je crois que c'est le mieux. Elle
est bonne. Monsieur Viellard dit qu'elle est si bonne. Moi, je
sais un peu qu'elle l'est. Mais cependant aller s'humilier devant
une guenon! Crier misricorde aux pieds d'une misrable petite
histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre!
Moi, Rameau! fils de Monsieur Rameau, apothicaire de Dijon, qui
est un homme de bien et qui n'a jamais flchi le genou devant qui
que ce soit! Moi, Rameau, le neveu de celui qu'on appelle le grand
Rameau, qu'on voit se promener droit et les bras en l'air, au
Palais-Royal, depuis que monsieur Carmontelle l'a dessin courb,
et les mains sous les basques de son habit! Moi qui ai compos des
pices de clavecins que personne ne joue, mais qui seront peut-
tre les seules qui passeront  la postrit qui les jouera; moi!
moi enfin! J'irais!... Tenez, Monsieur, cela ne se peut. Et
mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait: le me sens l
quelque chose qui s'lve et qui me dit, Rameau, tu n'en feras
rien. Il faut qu'il y ait une certaine dignit attache  la
nature de l'homme, que rien ne peut touffer. Cela se rveille 
propos de bottes. Oui,  propos de bottes; car il y a d'autres
jours o il ne m'en coterait rien pour tre vil tant qu'on
voudrait; ces jours-l, pour un liard, je baiserais le cul  la
petite Hus.

MOI. -- H, mais, l'ami; elle est blanche, jolie, jeune, douce,
potele; et c'est un acte d'humilit auquel un plus dlicat que
vous pourrait quelquefois s'abaisser.

LUI. -- Entendons-nous; c'est qu'il y a baiser le cul au simple,
et baiser le cul au figur. Demandez au gros Bergier qui baise le
cul de madame de La Marck au simple et au figur; et ma foi, le
simple et le figur me dplairaient galement l.

MOI. -- Si l'expdient que je vous suggre ne vous convient pas;
ayez donc le courage d'tre gueux.

LUI. -- Il est dur d'tre gueux, tandis qu'il y a tant de sots
opulents aux dpens desquels on peut vivre. Et puis le mpris de
soi; il est insupportable.

MOI. -- Est-ce que vous connaissez ce sentiment-l?

LUI. -- Si je le connais; combien de fois, je me suis dit:
Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables  Paris,  quinze
ou vingt couverts chacune; et de ces couverts-l, il n'y en a pas
un pour toi! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de
droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pice sur toi! Mille
petits beaux esprits, sans talent, sans mrite; mille petites
cratures, sans charmes; mille plats intrigants, sont bien vtus,
et tu irais tout nu? Et tu serais imbcile  ce point? est-ce que
tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou
manquer comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas te mettre 
quatre pattes, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas
favoriser l'intrigue de Madame, et porter le billet doux de
Monsieur, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas encourager
ce jeune homme  parler  Mademoiselle, et persuader 
Mademoiselle de l'couter, comme un autre? est-ce que tu ne
saurais pas faire entendre  la fille d'un de nos bourgeois,
qu'elle est mal mise; que de belles boucles d'oreilles, un peu de
rouge, des dentelles, une robe  la polonaise, lui siraient 
ravir? que ces petits pieds-l ne sont pas faits pour marcher dans
la rue? qu'il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit
galonn d'or, un superbe quipage, six grands laquais, qui l'a vue
en passant, qui la trouve charmante; et que depuis ce jour-l il
en a perdu le boire et le manger; qu'il n'en dort plus, et qu'il
en mourra? Mais mon papa. -- Bon, bon; votre papa! il s'en
fchera d'abord un peu. -- Et maman qui me recommande tant d'tre
honnte fille? qui me dit qu'il n'y a rien dans ce monde que
l'honneur? -- Vieux propos qui ne signifient rien. -- Et mon
confesseur? -- Vous ne le verrez plus; ou si vous persistez dans
la fantaisie d'aller lui faire l'histoire de vos amusements; il
vous en cotera quelques livres de sucre et de caf. -- C'est un
homme svre qui m'a dj refus l'absolution, pour la chanson,
viens dans ma cellule. -- C'est que vous n'aviez rien  lui
donner... Mais quand vous lui apparatrez en dentelles. -- J'aurai
donc des dentelles? -- Sans doute et de toutes les sortes... en
belles boucles de diamants. -- J'aurai donc de belles boucles de
diamants? -- Oui. -- Comme celles de cette marquise qui vient
quelquefois prendre des gants, dans notre boutique? --
Prcisment. Dans un bel quipage, avec des chevaux gris pommels;
deux grands laquais, un petit ngre, et le coureur en avant, du
rouge, des mouches, la queue porte. -- Au bal? -- Au bal... 
l'Opra,  la Comdie... Dj le coeur lui tressaillit de joie.
Tu joues avec un papier entre tes doigts. Qu'est cela? -- Ce
n'est rien -- Il me semble que si. -- C'est un billet. -- Et pour
qui? -- Pour vous, si vous tiez un peu curieuse. -- Curieuse, je
le suis beaucoup. Voyons. Elle lit. Une entrevue, cela ne se
peut. -- En allant  la messe. -- Maman m'accompagne toujours;
mais s'il venait ici, un peu matin; je me lve la premire; et je
suis au comptoir, avant qu'on soit lev. Il vient: il plat; un
beau jour,  la brune, la petite disparat, et l'on me compte mes
deux mille cus... Et quoi tu possdes ce talent-l; et tu manques
de pain! N'as-tu pas de honte, malheureux? Je me rappelais un tas
de coquins, qui n m'allaient pas  la cheville et qui
regorgeaient de richesses. J'tais en surtout de baracan, et ils
taient couverts de velours; ils s'appuyaient sur la canne  pomme
d'or et en bec de corbin; et ils avaient l'Aristote ou le Platon
au doigt. Qu'taient-ce pourtant? la plupart de misrables croque-
notes, aujourd'hui ce sont des espces de seigneurs. Alors je me
sentais du courage; l'me leve; l'esprit subtil, et capable de
tout. Mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas;
car jusqu' prsent, je n'ai pu faire un certain chemin. Quoi
qu'il en soit, voil le texte de mes frquents soliloques que vous
pouvez paraphraser  votre fantaisie; pourvu que vous en concluiez
que je connais le mpris de soi-mme, ou ce tourment de la
conscience qui nat de l'inutilit des dons que le Ciel nous a
dpartis; c'est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant
que l'homme ne ft pas n.

Je l'coutais, et  mesure qu'il faisait la scne du proxnte et
de la jeune fille qu'il sduisait; l'me agite de deux mouvements
opposs, je ne savais si je m'abandonnerais  l'envie de rire, ou
au transport de l'indignation. le souffrais. Vingt fois un clat
de rire empcha ma colre d'clater; vingt fois la colre qui
s'levait au fond de mon coeur se termina par un clat de rire.
l'tais confondu de tant de sagacit, et de tant de bassesse;
d'ides si justes et alternativement si fausses; d'une perversit
si gnrale de sentiments, d'une turpitude si complte, et d'une
franchise si peu commune. Il s'aperut du conflit qui se passait
en moi.

Qu'avez-vous? me dit-il.

MOI. -- Rien.

LUI. -- Vous me paraissez troubl.

MOI. -- Je le suis aussi.

LUI. -- Mais enfin que me conseillez-vous?

MOI. -- De changer de propos. Ah, malheureux, dans quel tat
d'abjection, vous tes n ou tomb.

LUI. -- J'en conviens. Mais cependant que mon tat ne vous touche
pas trop. Mon projet, en m'ouvrant  vous, n'tait point de vous
affliger. Je me suis fait chez ces gens quelque pargne. Songez
que je n'avais besoin de rien, mais de rien absolument; et que
l'on m'accordait tant pour mes menus plaisirs.

Alors il recommena  se frapper le front, avec un de ses poings,
 se mordre la lvre, et rouler au plafond ses yeux gars;
ajoutant, mais c'est une affaire faite. l'ai mis quelque chose de
ct. Le temps s'est coul; et c'est toujours autant d'amass.

MOI. -- Vous voulez dire de perdu.

LUI. -- Non, non, d'amass. On s'enrichit  chaque instant. Un
jour de moins  vivre, ou un cu de plus; c'est tout un. Le point
important est d'aller aisment, librement, agrablement,
copieusement, tous les soirs  la garde-robe. O stercus pretiosum!
Voil le grand rsultat de la vie dans tous les tats. Au dernier
moment, tous sont galement riches; et Samuel Bernard qui  force
de vols, de pillages, de banqueroutes laisse vingt-sept millions
en or, et Rameau qui ne laissera rien; Rameau  qui la charit
fournira la serpillire dont on l'enveloppera. Le mort n'entend
pas sonner les cloches. C'est en vain que cent prtres
s'gosillent pour lui: qu'il est prcd et suivi d'une longue
file de torches ardentes; son me ne marche pas  ct du matre
des crmonies. Pourrir sous du marbre, pourrir sous de la terre,
c'est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les Enfants
rouges, et les Enfants bleus, ou n'avoir personne, qu'est-ce que
cela fait. Et puis vous voyez bien ce poignet; il tait raide
comme un diable. Ces dix doigts, c'taient autant de btons fichs
dans un mtacarpe de bois; et ces tendons, c'taient de vieilles
cordes  boyau plus sches, plus raides, plus inflexibles que
celles qui ont servi  la roue d'un tourneur. Mais je vous les ai
tant tourmentes, tant brises, tant rompues. Tu ne veux pas
aller; et moi, mordieu, je dis que tu iras; et cela sera.

Et tout en disant cela, de la main droite, il s'tait saisi les
doigts et le poignet de la main gauche; et il les renversait en
dessus; en dessous; l'extrmit des doigts touchait au bras; les
jointures en craquaient; je craignais que les os n'en demeurassent
disloqus.

MOI. -- Prenez garde, lui dis-je; vous allez vous estropier.

LUI. -- Ne craignez rien. Ils y sont faits; depuis dix ans, je
leur en ai bien donn d'une autre faon. Malgr qu'ils en eussent,
il a bien fallu que les bougres s'y accoutumassent, et qu'ils
apprissent  se placer sur les touches et  voltiger sur les
cordes. Aussi  prsent cela va. Oui, cela va.

En mme temps, il se met dans l'attitude d'un joueur de violon; il
fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite
le mouvement de l'archet; sa main gauche et ses doigts semblent se
promener sur la longueur du manche; s'il fait un ton faux; il
s'arrte; il remonte ou baisse la corde; il la pince de l'ongle,
pour s'assurer qu'elle est juste; il reprend le morceau o il l'a
laiss; il bat la mesure du pied; il se dmne de la tte, des
pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez vu
quelquefois au Concert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque
autre virtuose, dans les mmes convulsions, m'offrant l'image du
mme supplice, et me causant  peu prs la mme peine; car n'est-
ce pas une chose pnible  voir que le tourment, dans celui qui
s'occupe  me peindre le plaisir; tirez entre cet homme et moi, un
rideau qui me le cache, s'il faut qu'il me montre un patient
appliqu  la question. Au milieu de ses agitations et de ses
cris, s'il se prsentait une tenue, un de ces endroits harmonieux
o l'archet se meut lentement sur plusieurs cordes  la fois, son
visage prenait l'air de l'extase sa voix s'adoucissait, il
s'coutait avec ravissement. Il est sr que les accords
rsonnaient dans ses oreilles et dans les miennes. Puis, remettant
son instrument sous son bras gauche, de la mme main dont il le
tenait, et laissant tomber sa main droite, avec son archet. Eh
bien, me disait-il, qu'en pensez-vous?

MOI. -- A merveille.

LUI. -- Cela va, ce me semble; cela rsonne  peu prs, comme les
autres.

Et aussitt, il s'accroupit, comme un musicien qui se met au
clavecin. le vous demande grce, pour vous et pour moi, lui dis-
je.

LUI. -- Non, non; puisque je vous tiens, vous m'entendrez. Je ne
veux point d'un suffrage qu'on m'accorde sans savoir pourquoi.
Vous me louerez d'un ton plus assur, et cela me vaudra quelque
colier.

MOI. -- Je suis si peu rpandu, et vous allez vous fatiguer en
pure perte.

LUI. -- Je ne me fatigue jamais.

Comme je vis que je voudrais inutilement avoir piti de mon homme,
car la sonate sur le violon l'avait mis tout en eau, je pris le
parti de le laisser faire. Le voil donc assis au clavecin; les
jambes flchies, la tte leve vers le plafond o l'on et dit
qu'il voyait une partition note, chantant; prludant, excutant
une pice d'Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa
voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les
touches; tantt laissant le dessus, pour prendre la basse; tantt
quittant la partie d'accompagnement, pour revenir au-dessus. Les
passions se succdaient sur son visage. On y distinguait la
tendresse, la colre, le plaisir, la douleur. On sentait les
piano, les forte. Et je suis sr qu'un plus habile que moi, aurait
reconnu le morceau, au mouvement, au caractre,  ses mines et 
quelques traits de chant qui lui chappaient par intervalle. Mais
ce qu'il y avait de bizarre; c'est que de temps en temps, il
ttonnait; se reprenait; comme s'il et manqu et se dpitait d
n'avoir plus la pice dans les doigts. Enfin, vous voyez, dit-il,
en se redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui
descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un
triton, une quinte superflue, et que l'enchanement des dominantes
nous est familier. Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a
fait tant de train, ce n'est pas la mer  boire, nous nous en
tirons.

MOI. -- Vous vous tes donn bien de la peine, pour me montrer que
vous tiez fort habile; j'tais homme  vous croire sur votre
parole.

LUI. -- Fort habile? oh non! pour mon mtier, je le sais  peu
prs, et c'est plus qu'il ne faut. Car dans ce pays-ci est-ce
qu'on est oblig de savoir ce qu'on montre?

MOI. -- Pas plus que de savoir ce qu'on apprend.

LUI. -- Cela est juste, morbleu, et trs juste. L, Monsieur le
philosophe: la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un
temps o vous n'tiez pas cossu comme aujourd'hui.

MOI. -- Je ne le suis pas encore trop.

LUI. -- Mais vous n'iriez plus au Luxembourg en t, vous vous en
souvenez...

MOI. -- Laissons cela; oui, je m en souviens.

LUI. -- En redingote de peluche grise.

MOI. -- Oui, oui.

LUI. -- reinte par un des cts; avec la manchette dchire, et
les bas de laine, noirs et recousus par derrire avec du fil
blanc.

MOI. -- Et oui, oui, tout comme il vous plaira.

LUI. -- Que faisiez-vous alors dans l'alle des Soupirs?

MOI. -- Une assez triste figure.

LUI. -- Au sortir de l, vous trottiez sur le pav.

MOI. -- D'accord.

LUI. -- Vous donniez des leons de mathmatiques.

MOI. -- Sans en savoir un mot. N'est-ce pas l que vous en vouliez
venir?

LUI. -- Justement.

MOI. -- J'apprenais en montrant aux autres, et j'ai fait quelques
bons coliers.

LUI. -- Cela se peut, mais il n'en est pas de la musique comme de
l'algbre ou de la gomtrie. Aujourd'hui que vous tes un gros
monsieur...

MOI. -- Pas si gros.

LUI. -- Que vous avez du foin dans vos bottes...

MOI. -- Trs peu.

LUI. -- Vous donnez des matres  votre fille.

MOI. -- Pas encore. C'est sa mre qui se mle de son ducation;
car il faut avoir la paix chez soi.

LUI. -- La paix chez soi? morbleu, on ne l'a que quand on est le
serviteur ou le matre; et c'est le matre qu'il faut tre. J'ai
eu une femme. Dieu veuille avoir son me mais quand il lui
arrivait quelquefois de se rebquer je m'levais sur mes ergots;
je dployais mon tonnerre; je disais, comme Dieu, que la lumire
se fasse et la lumire tait faite. Aussi en quatre annes de
temps, nous n'avons pas eu dix fois un mot, l'un plus haut que
l'autre. Quel ge a votre enfant?

MOI. -- Cela ne fait rien  l'affaire.

LUI. -- Quel ge a votre enfant?

MOI. -- Et que diable, laissons l mon enfant et son ge, et
revenons aux matres qu'elle aura.

LUI. -- Pardieu, je ne sache rien de si ttu qu'un philosophe. En
vous suppliant trs humblement, ne pourrait-on savoir de
Monseigneur le philosophe, quel ge  peu prs peut avoir
Mademoiselle sa fille.

MOI. -- Supposez-lui huit ans.

LUI. -- Huit ans! il y a quatre ans que cela devrait avoir les
doigts sur les touches.

MOI. -- Mais peut-tre ne me souci-je pas trop de faire entrer
dans le plan de son ducation, une tude qui occupe si longtemps
et qui sert si peu.

LUI. -- Et que lui apprendrez-vous donc, s'il vous plat?

MOI. -- A raisonner juste, si je puis; chose si peu commune parmi
les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.

LUI. -- Et laissez-la draisonner, tant qu'elle voudra. Pourvu
qu'elle soit jolie, amusante et coquette.

MOI. -- Puisque la nature a t assez ingrate envers elle pour lui
donner une organisation dlicate, avec une me sensible, et
l'exposer aux mmes peines de la vie que si elle avait une
organisation forte, et un coeur de bronze, je lui apprendrai, si
je puis,  les supporter avec courage.

LUI. -- Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs
agacs, comme les autres; pourvu qu'elle soit jolie, amusante et
coquette. Quoi, point de danse?

MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut pour faire une rvrence, avoir
un maintien dcent, se bien prsenter, et savoir marcher.

LUI. -- Point de chant?

MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut, pour bien prononcer.

LUI. -- Point de musique?

MOI. -- S'il y avait un bon matre d'harmonie, je la lui
confierais volontiers, deux heures par jour, pendant un ou deux
ans; pas davantage.

LUI. -- Et  la place des choses essentielles que vous
supprimez...

MOI. -- Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la
gographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.

LUI. -- Combien il me serait facile de vous prouver l'inutilit de
toutes ces connaissances-l, dans un monde tel que le ntre; que
dis-je, l'inutilit, peut-tre le danger. Mais je m'en tiendrai
pour ce moment  une question, ne lui faudrait-il pas un ou deux
matres?

MOI. -- Sans doute.

LUI. -- Ah, nous y revoil. Et ces matres, vous esprez qu'ils
sauront la grammaire, la fable, l'histoire, la gographie, la
morale dont ils lui donneront des leons? Chansons, mon cher
matre, chansons. S'ils possdaient ces choses assez pour les
montrer, ils ne les montreraient pas.

MOI. -- Et pourquoi?

LUI. -- C'est qu'ils auraient pass leur vie  les tudier Il faut
tre profond dans l'art ou dans la science, pour en bien possder
les lments. Les ouvrages classiques ne peuvent tre bien faits,
que par ceux qui ont blanchi sous le harnais. C'est le milieu et
la fin qui claircissent les tnbres du commencement. Demandez 
votre ami, monsieur d'Alembert, le coryphe de la science
mathmatique, s'il serait trop bon pour en faire des lments. Ce
n'est qu'aprs trente  quarante ans d'exercice que mon oncle a
entrevu les premires lueurs de la thorie musicale.

MOI. --  fou, archifou, m'criai-je, comment se fait il que dans
ta mauvaise tte, il se trouve des ides si justes, ple-mle,
avec tant d'extravagances.

LUI. -- Qui diable sait cela? C'est le hasard qui vous les jette,
et elles demeurent. Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on
ne sait rien de bien. On ignore o une chose va; d'o une autre
vient; o celle-ci ou celle-la veulent tre places; laquelle doit
passer la premire, o sera mieux la seconde. Montre-t-on bien
sans la mthode? Et la mthode, d'o nat-elle? Tenez, mon
philosophe, j'ai dans la tte que la physique sera toujours une
pauvre science; une goutte d'eau prise avec la pointe d'une
aiguille dans le vaste ocan; un grain dtach de la chane des
Alpes; et les raisons des phnomnes? en vrit, il vaudrait
autant ignorer que de savoir si peu et si mal; et c'tait
prcisment o j'en tais, lorsque je me fis matre
d'accompagnement et de composition. A quoi rvez-vous?

MOI. -- Je rve que tout ce que vous venez de dire, est plus
spcieux que solide. Mais laissons cela. Vous avez montr, dites-
vous, l'accompagnement et la composition?

LUI. -- Oui.

MOI. -- Et vous n'en saviez rien du tout?

LUI. -- Non, ma foi; et c'est pour cela qu'il y en avait de pires
que moi: ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne
gtais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi,
 un bon matre, comme ils n'avaient rien appris, du moins ils
n'avaient rien  dsapprendre; et c'tait toujours autant d'argent
et de temps pargns.

MOI. -- Comment faisiez-vous?

LUI. -- Comme ils font tous. J'arrivais. Je me jetais dans une
chaise: Que le temps est mauvais! que le pav est fatigant! Je
bavardais quelques nouvelles: Mademoiselle Lemierre devait faire
un rle de vestale dans l'opra nouveau. Mais elle est grosse pour
la seconde fois. On ne sait qui la doublera. Mademoiselle Arnould
vient de quitter son petit comte. On dit qu'elle est en
ngociation avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouv la
porcelaine de monsieur de Montamy. Il y avait au dernier Concert
des amateurs, une Italienne qui a chant comme un ange. C'est un
rare corps que ce Prville. Il faut le voir dans le Mercure
galant; l'endroit de l'nigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil
ne sait plus ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Allons,
Mademoiselle; prenez votre livre. Tandis que Mademoiselle, qui ne
se presse pas, cherche son livre qu'elle a gar, qu'on appelle
une femme de chambre, qu'on gronde, je continue, La Clairon est
vraiment incomprhensible. On parle d'un mariage fort saugrenu.
C'est celui de mademoiselle, comment l'appelez-vous? une petite
crature qu'il entretenait,  qui il a fait deux ou trois enfants,
qui avait t entretenue par tant d'autres. -- Allons, Rameau;
cela ne se peut, vous radotez. -- Je ne radote point. On dit mme
que la chose est faite. Le bruit court que de Voltaire est mort.
Tant mieux. -- Et pourquoi tant mieux? -- C'est qu'il va nous
donner quelque bonne folie. C'est son usage que de mourir une
quinzaine auparavant. Que vous dirai-je encore? Je disais
quelques polissonneries, que je rapportais des maisons o j'avais
t; car nous sommes tous, grands colporteurs. Je faisais le fou.
On m'coutait. On riait. On s'criait, il est toujours charmant.
Cependant, le livre de Mademoiselle s'tait enfin retrouv sous un
fauteuil o il avait t tran, mchonn, dchir, par un jeune
doguin ou par un petit chat. Elle se mettait  son clavecin.
D'abord elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je
m'approchais, aprs avoir fait  la mre un signe d'approbation.
La mre: Cela ne va pas mal; on n'aurait qu' vouloir; mais on ne
veut pas. On aime mieux perdre son temps  jaser,  chiffonner, 
courir,  je ne sais quoi. Vous n'tes pas sitt parti que le
livre est ferm, pour ne le rouvrir qu' votre retour. Aussi vous
ne la grondez jamais...

Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les
mains que je lui plaais autrement. Je me dpitais. le criais
Sol, sol, sol; Mademoiselle, c'est un sol. La mre:
Mademoiselle, est-ce que vous n'avez point d'oreille? Moi qui ne
suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens
qu'il faut un sol. Vous donnez une peine infinie  Monsieur. Je ne
conois pas sa patience. Vous ne retenez rien de ce qu'il vous
dit. Vous n'avancez point... Alors je rabattais un peu les coups,
et hochant de la tte, je disais, Pardonnez-moi, Madame,
pardonnez-moi. Cela pourrait aller mieux, si Mademoiselle voulait;
si elle tudiait un peu; mais cela ne va pas mal. La mre: A
votre place, je la tiendrais un an sur la mme pice. -- Oh pour
cela, elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toutes
les difficults; et cela ne sera pas si long que Madame le croit.
La mre: Monsieur Rameau, vous la flattez; vous tes trop bon.
Voil de sa leon la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle
saura bien me rpter dans l'occasion.-- L'heure se passait. Mon
colire me prsentait le petit cachet, avec la grce du bras et
la rvrence qu'elle avait apprise du matre  danser. Je le
mettais dans ma poche, pendant que la mre disait: Fort bien,
Mademoiselle. Si Javillier tait l, il vous applaudirait. Je
bavardais encore un moment par biensance; je disparaissais
ensuite, et voil ce qu'on appelait alors une leon
d'accompagnement.

MOI. -- Et aujourd'hui, c'est donc autre chose.

LUI. -- Vertudieu, je le crois. J'arrive. Je suis grave. Je me
hte d'ter mon manchon. J'ouvre le clavecin. J'essaie les
touches. Je suis toujours press: si l'on me fait attendre un
moment, je crie comme si l'on me volait un cu. Dans une heure
d'ici, il faut que je sois l; dans deux heures, chez madame la
duchesse une telle. Je suis attendu  dner chez une belle
marquise; et au sortir de l, c'est un concert chez monsieur le
baron de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.

MOI. -- Et cependant vous n'tes attendu nulle part?

LUI. -- Il est vrai.

MOI. -- Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-l?

LUI. -- Viles? et pourquoi, s'il vous plat? Elles sont d'usage
dans mon tat. Je ne m'avilis point en faisant comme tout le
monde. Ce n'est pas moi qui les ai inventes. Et je serais bizarre
et maladroit de ne pas m'y conformer. Vraiment, je sais bien que
si vous allez appliquer  cela certains principes gnraux de je
ne sais quelle morale qu'ils ont tous  la bouche, et qu'aucun
d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir,
et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe,
il y a une conscience gnrale. Comme il y une grammaire gnrale;
et puis des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je
crois, vous autres savants, des... aidez-moi donc... des...

MOI. -- Idiotismes.

LUI. -- Tout juste. Eh bien, chaque tat a ses exceptions  la
conscience gnrale auxquelles je donnerais volontiers le nom
d'idiotismes de mtier.

MOI. -- J'entends. Fontenelle parle bien, crit bien quoique son
style fourmille d'idiotismes franais.

LUI. -- Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat,
le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le procureur, le
commerant, le banquier, l'artisan, le matre  chanter, le matre
 danser, sont de fort honntes gens, quoique leur conduite
s'carte en plusieurs points de la conscience gnrale, et soit
remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est
ancienne, plus il y a d'idiotismes; plus les temps sont
malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme,
tant vaut le mtier; et rciproquement,  la fin, tant vaut le
mtier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le mtier tant
qu'on peut.

MOI. -- Ce que je conois clairement  tout cet entortillage,
c'est qu'il y a peu de mtiers honntement exercs, ou peu
d'honntes gens dans leurs mtiers.

LUI. -- Bon, il n'y en a point; mais en revanche, il y a peu de
fripons hors de leur boutique; et tout irait assez bien, sans un
certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant
rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au mme
toujours dans leurs boutiques, et faisant leur mtier depuis le
matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les
seuls qui deviennent opulents et qui soient estims.

MOI. -- A force d'idiotismes.

LUI. -- C'est cela. Je vois que vous m'avez compris. Or donc un
idiotisme de presque tous les tats, car il y en a de communs 
tous les pays,  tous les temps, comme il y a des sottises
communes; un idiotisme commun est de se procurer le plus de
pratiques que l'on peut; une sottise commune est de croire que le
plus habile est celui qui en a le plus. Voil deux exceptions  la
conscience gnrale auxquelles il faut se plier. C'est une espce
de crdit. Ce n'est rien en soi; mais cela vaut par l'opinion. On
a dit que bonne renomme valait mieux que ceinture dore.
Cependant qui a bonne renomme n'a pas ceinture dore; et je vois
qu'aujourd'hui qui a ceinture dore ne manque gure de renomme.
Il faut, autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture.
Et c'est mon objet, lorsque je me fais valoir par ce que vous
qualifiez d'adresses viles, d'indignes petites ruses. le donne ma
leon, et je la donne bien; voil la rgle gnrale. le fais
croire que j'en ai plus  donner que la journe n'a d'heures,
voil l'idiotisme.

MOI. -- Et la leon, vous la donnez bien.

LUI. -- Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher
oncle a bien simplifi tout cela. Autrefois je volais l'argent de
mon colier; oui, je le volais; cela est sr. Aujourd'hui, je le
gagne, du moins comme les autres.

MOI. -- Et le voliez-vous sans remords?

LUI. -- Oh, sans remords. On dit que si un voleur vole l'autre, le
diable s'en rie. Les parents regorgeaient d'une fortune acquise,
Dieu sait comment; c'taient des gens de cour, des financiers, de
gros commerants, des banquiers, des gens d'affaires. le les
aidais  restituer, moi, et une foule d'autres qu'ils employaient
comme moi. Dans la nature, toutes les espces se dvorent; toutes
les conditions se dvorent dans la socit. Nous faisons justice
les uns des autres, sans que la loi s'en mle. La Deschamps,
autrefois, aujourd'hui la Guimard venge le prince du financier; et
c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la
lingre, l'escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le
bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de
tout cela, il n'y a que l'imbcile ou l'oisif qui soit ls, sans
avoir vex personne; et c'est fort bien fait. D'o vous voyez que
ces exceptions  la conscience gnrale, ou ces idiotismes moraux
dont on fait tant de bruit, sous la dnomination de tours du bton
ne sont rien; et qu' tout, il n'y a que le coup d'oeil qu'il faut
avoir juste.

MOI. -- J'admire le vtre.

LUI. -- Et puis la misre. La voix de la conscience et de
l'honneur, est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que
si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que
je suis bien rsolu  restituer de toutes les manires possibles,
par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.

MOI. -- Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche.

LUI. -- Moi, j'en ai le soupon.

MOI. -- Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous?

LUI. -- Je ferais comme tous les gueux revtus; je serais le plus
insolent maroufle qu'on et encore vu. C'est alors que je me
rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait souffrir; et je leur
rendrais bien les avanies qu'ils m'ont faites. J'aime  commander,
et je commanderai. J'aime qu'on me loue et l'on me louera. J'aurai
 mes gages toute la troupe villemorienne, et je leur dirai, comme
on me l'a dit, Allons, faquins, qu'on m'amuse, et l'on
m'amusera; qu'on me dchire les honntes gens, et on les
dchirera, si l'on en trouve encore; et puis nous aurons des
filles, nous nous tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous
enivrerons; nous ferons des contes; nous aurons toutes sortes de
travers et de vices. Cela sera dlicieux. Nous prouverons que de
Voltaire est sans gnie; que Buffon toujours guind sur des
chasses, n'est qu'un dclamateur ampoul; que Montesquieu n'est
qu'un bel esprit; nous relguerons d'Alembert dans ses
mathmatiques, nous en donnerons sur dos et ventre  tous ces
petits Catons, comme vous, qui nous mprisent par envie; dont la
modestie est le manteau de l'orgueil, et dont la sobrit la loi
du besoin. Et de la musique? C'est alors que nous en ferons.

MOI. -- Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois
combien c'est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez l
d'une manire bien honorable pour l'espce humaine, bien utile 
vos concitoyens; bien glorieuse pour vous.

LUI. -- Mais je crois que vous vous moquez de moi; monsieur le
philosophe, vous ne savez pas  qui vous vous jouez; vous ne vous
doutez pas que dans ce moment je reprsente la partie la plus
importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les
tats ou se sont dit  eux-mmes ou ne sont pas dit les mmes
choses que je vous ai confies; mais le fait est que la vie que je
mnerais  leur place est exactement la leur. Voil o vous en
tes, vous autres. Vous croyez que le mme bonheur est fait pour
tous. Quelle trange vision! Le vtre suppose un certain tour
d'esprit romanesque que nous n'avons pas; une me singulire, un
got particulier. Vous dcorez cette bizarrerie du nom de vertu;
vous l'appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-
elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui
peut. Imaginez l'univers sage et philosophe; convenez qu'il serait
diablement triste. Tenez, vive la philosophie; vive la sagesse de
Salomon: Boire de bon vin, se gorger de mets dlicats, se rouler
sur de jolies femmes; se reposer dans des lits bien mollets.
Except cela, le reste n'est que vanit.

MOI. -- Quoi, dfendre sa patrie?

LUI. -- Vanit. Il n'y a plus de patrie. Je ne vois d'un ple 
l'autre que des tyrans et des esclaves.

MOI. -- Servir ses amis?

LUI. -- Vanit. Est-ce qu'on a des amis? Quand on en aurait,
faudrait-il en faire des ingrats? Regardez-y bien, et vous verrez
que c'est presque toujours l ce qu'on recueille des services
rendus. La reconnaissance est un fardeau; et tout fardeau est fait
pour tre secou.

MOI. -- Avoir un tat dans la socit et en remplir les devoirs?

LUI. -- Vanit. Qu'importe qu'on ait un tat, ou non; pourvu qu'on
soit riche; puisqu'on ne prend un tat que pour le devenir.
Remplir ses devoirs,  quoi cela mne-t-il? A la jalousie, au
trouble,  la perscution. Est-ce ainsi qu'on s'avance? Faire sa
cour, morbleu; faire sa cour; voir les grands; tudier leurs
gots; se prter  leurs fantaisies; servir leurs vices; approuver
leurs injustices. Voil le secret.

MOI. -- Veiller  l'ducation de ses enfants?

LUI. -- Vanit. C'est l'affaire d'un prcepteur.

MOI. -- Mais si ce prcepteur, pntr de vos principes, nglige
ses devoirs; qui est-ce qui en sera chti?

LUI. -- Ma foi, ce ne sera pas moi; mais peut-tre un jour, le
mari de ma fille, ou la femme de mon fils.

MOI. -- Mais si l'un et l'autre se prcipitent dans la dbauche et
les vices.

LUI. -- Cela est de leur tat.

MOI. -- S'ils se dshonorent.

LUI. -- Quoi qu'on fasse, on ne peut se dshonorer, quand on est
riche.

MOI. -- S'ils se ruinent.

LUI. -- Tant pis pour eux.

MOI. -- Je vois que, si vous vous dispensez de veiller  la
conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous
pourriez aisment ngliger vos affaires.

LUI. -- Pardonnez-moi; il est quelquefois difficile de trouver de
l'argent; et il est prudent de s'y prendre de loin.

MOI. -- Vous donnerez peu de soins  votre femme.

LUI. -- Aucun, s'il vous plat. Le meilleur procd, je crois,
qu'on puisse avoir avec sa chre moiti, c'est de faire ce qui lui
convient. A votre avis, la socit ne serait-elle pas fort
amusante, si chacun y tait  sa chose?

MOI. -- Pourquoi pas? La soire n'est jamais plus belle pour moi
que quand je suis content de ma matine.

LUI. -- Et pour moi aussi.

MOI. -- Ce qui rend les gens du monde si dlicats sur leurs
amusements, c'est leur profonde oisivet.

LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils s'agitent beaucoup.

MOI. -- Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se dlassent
jamais.

LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excds.

MOI. -- Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un
besoin.

LUI. -- Tant mieux, le besoin est toujours une peine

MOI. -- Ils usent tout. Leur me s'hbte. L'ennui s'en empare.
Celui qui leur terait la vie, au milieu de leur abondance
accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur
que la partie qui s'mousse le plus vite. le ne mprise pas les
plaisirs des sens. l'ai un palais aussi, et il est flatt d'un
mets dlicat, ou d'un vin dlicieux. l'ai un coeur et des yeux; et
j'aime  voir une jolie femme. J'aime  sentir sous ma main la
fermet et l rondeur de sa gorge;  presser ses lvres des
miennes;  puiser la volupt dans ses regards, et  en expirer
entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de dbauche,
mme un peu tumultueuse, ne me dplat pas. Mais je ne vous
dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir
secouru le malheureux, d'avoir termin une affaire pineuse, donn
un conseil salutaire, fait une lecture agrable; une promenade
avec un homme ou une femme chre  mon coeur; pass quelques
heures instructives avec mes enfants, crit une bonne page, rempli
les devoirs de mon tat; dit  celle que j'aime quelques choses
tendres et douces qui amnent ses bras autour de mon col. Je
connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que
je possde. C'est un sublime ouvrage que Mahomet; j'aimerais mieux
avoir rhabilit la mmoire des Calas. Un homme de ma connaissance
s'tait rfugi  Carthagne. C'tait un cadet de famille, dans un
pays o la coutume transfre tout le bien aux ans. L il apprend
que son an, enfant gt, aprs avoir dpouill son pre et sa
mre, trop faciles, de tout ce qu'ils possdaient, les avait
expulss de leur chteau, et que les bons vieillards languissaient
indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce
cadet qui, trait durement par ses parents, tait all tenter la
fortune au loin, il leur envoie des secours; il se hte d'arranger
ses affaires. Il revient opulent. Il ramne son pre et sa mre
dans leur domicile. Il marie ses soeurs. Ah, mon cher Rameau; cet
homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie.
C'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait: et moi, je sens en
vous faisant ce rcit, mon coeur se troubler de joie, et le
plaisir me couper la parole.

LUI. -- Vous tes des tres bien singuliers!

MOI. -- Vous tes des tres bien  plaindre, si vous n'imaginez
pas qu'on s'est lev au-dessus du sort, et qu'il est impossible
d'tre malheureux,  l'abri de deux belles actions, telles que
celle-ci.

LUI. -- Voil une espce de flicit avec laquelle j'aurai de la
peine  me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais 
votre compte, il faudrait donc tre d'honntes gens?

MOI. -- Pour tre heureux? Assurment.

LUI. -- Cependant, je vois une infinit d'honntes gens qui ne
sont pas heureux; et une infinit de gens qui sont heureux sans
tre honntes.

MOI. -- Il vous semble.

LUI. -- Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la
franchise un moment, que je ne sais o aller souper ce soir?

MOI. -- H non, c'est pour n'en avoir pas toujours eu. C'est pour
n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire
une ressource indpendante de la servitude.

LUI. -- Indpendante ou non, celle que je me suis faite est au
moins la plus aise. Et de faire ce que vous ne dsapprouvez pas
au simple, et ce qui me rpugne un peu au figur?

MOI. -- C'est mon avis.

LUI. -- Indpendamment de cette mtaphore qui me dplat dans ce
moment, et qui ne me dplaira pas dans un autre.

MOI. -- Quelle singularit!

LUI. -- Il n'y a rien de singulier  cela. Je veux bien tre
abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien
descendre de ma dignit... Vous riez?

MOI. -- Oui, votre dignit me fait rire.

LUI. -- Chacun a la sienne; je veux bien oublier la mienne, mais 
ma discrtion, et non  l'ordre d'autrui. Faut-il qu'on puisse me
dire: rampe, et que je sois oblig de ramper? C'est l'allure du
ver; c'est mon allure; nous la suivons l'un et l'autre, quand on
nous laisse aller; mais nous nous redressons, quand on nous marche
sur la queue. On m'a march sur la queue, et je me redresserai. Et
puis vous n'avez pas d'ide de la ptaudire dont il s'agit.
Imaginez un mlancolique et maussade personnage, dvor de
vapeurs, envelopp dans deux ou trois tours de robe de chambre;
qui se dplat  lui-mme,  qui tout dplat; qu'on fait  peine
sourire, en se disloquant le corps et l'esprit, en cent manires
diverses; qui considre froidement les grimaces plaisantes de mon
visage, et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore;
car entre nous, ce pre Nol, ce vilain bndictin si renomm pour
les grimaces; malgr ses succs  la Cour, n'est, sans me vanter
ni lui non plus,  comparaison de moi, qu'un polichinelle de bois.
J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-
Maisons, rien n'y fait. Rira-t-il? ne rira-t-il pas? Voil ce que
je suis forc de me dire au milieu de mes contorsions; et vous
pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon
hypocondre, la tte renfonce dans un bonnet de nuit qui lui
couvre les yeux, a l'air d'une pagode immobile  laquelle on
aurait attach un fil au menton, d'o il descendrait jusque sous
son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire
point; ou s'il arrive que la mchoire s'entrouvre, c'est pour
articuler un mot dsolant, un mot qui vous apprend que vous n'avez
point t aperu, et que toutes vos singeries sont perdues; ce mot
est la rponse  une question que vous lui aurez faite il y a
quatre jours; ce mot dit, le ressort mastode se dtend et la
mchoire se referme...

Puis il se mit  contrefaire son homme; il s'tait plac dans une
chaise, la tte fixe, le chapeau jusque sur ses paupires, les
yeux  demi clos, les bras pendants, remuant sa mchoire, comme un
automate, et disant:

Oui, vous avez raison, Mademoiselle. Il faut mettre de la finesse
l. C'est que cela dcide; que cela dcide toujours, et sans
appel; le soir, le matin,  la toilette,  dner, au caf; au jeu,
au thtre,  souper, au lit, et Dieu me le pardonne, je crois
entre les bras de sa matresse Je ne suis pas  porte d'entendre
ces dernires dcisions-ci; mais je suis diablement las des
autres. Triste, obscur, et tranch, comme le destin; tel est notre
patron.

Vis--vis, c'est une bgueule qui joue l'importance  qui l'on se
rsoudrait  dire qu'elle est jolie, parce qu'elle l'est encore;
quoiqu'elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-l, et
qu'elle courre aprs le volume de Madame Bouvillon. J'aime les
chairs, quand elles sont belles; mais aussi trop est trop; et le
mouvement est si essentiel  la matire! Item, elle est plus
mchante plus fire et plus bte qu'une oie. Item, elle veut avoir
d l'esprit. Item, il faut lui persuader qu'on lui en croit comme
 personne. Item, cela ne sait rien, et cela dcide aussi. Item,
il faut applaudir  ces dcisions, des pieds et des mains, sauter
d'aise, se transir d'admiration que cela est beau, dlicat, bien
dit, finement vu, singulirement senti. O les femmes prennent-
elles cela? Sans tude, par la seule force de l'instinct, par la
seule lumire naturelle cela tient du prodige. Et puis qu'on
vienne nous dire que l'exprience, l'tude, la rflexion,
l'ducation y font quelque chose, et autres pareilles sottises; et
pleurer de joie. Dix fois dans la journe, se courber, un genou
flchi en devant, l'autre jambe tire en arrire. Les bras tendus
vers la desse, chercher son dsir dans ses yeux, rester suspendu
 sa lvre, attendre son ordre et partir comme un clair. Qui est-
ce qui peut s'assujettir  un rle pareil, si ce n'est le
misrable qui trouve l, deux ou trois fois la semaine, de quoi
calmer la tribulation de ses intestins? Que penser des autres,
tels que le Palissot, le Frron, les Poinsinets, le Baculard qui
ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s'excuser par
le borborygme d'un estomac qui souffre?

MOI. -- Je ne vous aurais jamais cru si difficile.

LUI. -- Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les
autres, et je faisais comme eux, mme un peu mieux; parce que je
suis plus franchement impudent, meilleur comdien, plus affam,
fourni de meilleurs poumons. le descends apparemment en droite
ligne du fameux Stentor.

Et pour me donner une juste ide de la force de ce viscre, il se
mit  tousser d'une violence  branler les vitres du caf, et 
suspendre l'attention des joueurs d'checs.

MOI. -- Mais  quoi bon ce talent?

LUI. -- Vous ne le devinez pas?

MOI. -- Non. le suis un peu born.

LUI. -- Supposez la dispute engage et la victoire incertaine: je
me lve, et dployant mon tonnerre, je dis: Cela est, comme
Mademoiselle l'assure. C'est l ce qui s'appelle juger. Je le
donne en cent  tous nos beaux esprits. L'expression est de
gnie. Mais il ne faut pas toujours approuver de la mme manire.
On serait monotone. On aurait l'air faux. On deviendrait insipide.
On ne se sauve de l que par du jugement, de la fcondit: il faut
savoir prparer et placer ces tons majeurs et premptoires, saisir
l'occasion et le moment; lors par exemple, qu'il y a partage entre
les sentiments; que la dispute s'est leve  son dernier degr de
violence; qu'on ne s'entend plus; que tous parlent  la fois; il
faut tre plac  l'cart, dans l'angle de l'appartement le plus
loign du champ de bataille, avoir prpar son explosion par un
long silence, et tomber subitement comme une comminge, au milieu
des contendants. Personne n'a eu cet art comme moi. Mais o je
suis surprenant, c'est dans l'oppos; j'ai des petits tons que
j'accompagne d'un sourire; une varit infinie de mines
approbatives: l, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en
jeu; j'ai une souplesse de reins; une manire de contourner
l'pine du dos, de hausser ou de baisser les paules, d'tendre
les doigts, d'incliner la tte, de fermer les yeux, et d'tre
stupfait, comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix
anglique et divine. C'est l ce qui flatte. le ne sais si vous
saisissez bien toute l'nergie de cette dernire attitude-l. le
ne l'ai point invente, mais personne ne m'a surpass dans
l'excution. Voyez. Voyez.

MOI. -- Il est vrai que cela est unique.

LUI. -- Croyez-vous qu'il y ait cervelle de femme un peu vaine qui
tienne  cela?

MOI. -- Non. Il faut convenir que vous avez port le talent de
faire des fous, et de s'avilir aussi loin qu'il est possible.

LUI. -- Ils auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en
viendront jamais l. Le meilleur d'entre eux, Palissot, par
exemple, ne sera jamais qu'un bon colier. Mais si ce rle amuse
d'abord, et si l'on gote quelque plaisir  se moquer en dedans,
de la btise de ceux qu'on enivre,  la longue cela ne pique plus;
et puis aprs un certain nombre de dcouvertes, on est forc de se
rpter. L'esprit et l'art ont leurs limites. Il n'y a que Dieu ou
quelques gnies rares pour qui la carrire s'tend,  mesure
qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-tre. Il y a de celui-ci
des traits qui m'en donnent,  moi, oui  moi-mme, la plus
sublime ide. Le petit chien, le Livre de la Flicit les
flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me
confondent et m'humilient. Ce serait capable de dgoter du
mtier.

MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre petit chien?

LUI. -- D'o venez-vous donc? Quoi, srieusement vous ignorez
comment cet homme rare s'y prit pour dtacher de lui et attacher
au garde des sceaux un petit chien qui plaisait  celui-ci?

MOI. -- Je l'ignore, je le confesse.

LUI. -- Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait
imagines; toute l'Europe en a t merveille, et il n'y a pas un
courtisan dont elle n'ait excit l'envie. Vous qui ne manquez pas
de sagacit, voyons comment vous vous y seriez pris  sa place.
Songez que Bouret tait aim de son chien. Songez que le vtement
bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu'il
n'avait que huit jours pour vaincre les difficults. Il faut
connatre toutes les conditions du problme, pour bien sentir le
mrite de la solution. Eh bien?

MOI. -- Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les
choses les plus faciles m'embarrasseraient.

LUI. -- coutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur
l'paule, car il est familier; coutez et admirez. Il se fait
faire un masque qui ressemble au garde des sceaux; il emprunte
d'un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le
visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien; il
le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout  coup, changeant
de dcoration, ce n'est plus le garde des sceaux; c'est Bouret qui
appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois
jours de cet exercice continu du matin au soir, le chien sait
fuir Bouret le fermier gnral, et courir  Bouret le garde des
sceaux. Mais je suis trop bon. Vous tes un profane qui ne mritez
pas d'tre instruit des miracles qui s'oprent  ct de vous.

MOI. -- Malgr cela, je vous prie, le livre, les flambeaux?

LUI. -- Non, non. Adressez-vous aux pavs qui vous diront ces
choses-l; et profitez de la circonstance qui nous a rapprochs,
pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.

MOI. -- Vous avez raison.

LUI. -- Emprunter la robe et la perruque, j'avais oubli la
perruque, du garde des sceaux! Se faire un masque qui lui
ressemble! Le masque surtout me tourne la tte. Aussi cet homme
jouit-il de la plus haute considration. Aussi possde-t-il des
millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n'ont pas de pain;
aussi pourquoi courir aprs la croix, au hasard de se faire
chiner, et ne pas se tourner vers un tat sans pril qui ne
manque jamais sa rcompense? Voil ce qui s'appelle aller au
grand. Ce' modles-l sont dcourageants. On a piti de soi; et
l'on s'ennuie. Le masque! le masque! Je donnerais un de mes
doigts, pour avoir trouv le masque.

MOI. -- Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et
cette fertilit de gnie que vous possdez, est-ce que vous n'avez
rien invent?

LUI. -- Pardonnez-moi; par exemple, l'attitude admirative du dos
dont je vous ai parl; je la regarde comme mienne, quoiqu'elle
puisse peut-tre m'tre conteste par des envieux. Je crois bien
qu'on l'a employe auparavant; mais qui est-ce qui a senti combien
elle tait commode pour rire en dessous de l'impertinent qu'on
admirait? J'ai plus de cent faons d'entamer la sduction d'une
jeune fille,  ct de sa mre, sans que celle-ci s'en aperoive,
et mme de la rendre complice. A peine entrais-je dans la carrire
que je ddaignai toutes les manires vulgaires de glisser un
billet doux. J'ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces
moyens, j'ose me flatter qu'il y en a de nouveaux. Je possde
surtout le talent d'encourager un jeune homme timide, j'en ai fait
russir qui n'avaient ni esprit ni figure. Si cela tait crit je
crois qu'on m'accorderait quelque gnie.

MOI. -- Vous ferait un honneur singulier?

LUI. -- Je n'en doute pas.

MOI. -- A votre place, je jetterais ces choses-l sur le papier.
Ce serait dommage qu'elles se perdissent.

LUI. -- Il est vrai; mais vous ne souponnez pas combien je fais
peu de cas de la mthode et des prceptes. Celui qui a besoin d'un
protocole n'ira jamais loin. Les gnies lisent peu, pratiquent
beaucoup, et se font d'eux-mmes. Voyez Csar, Turenne, Vauban, la
marquise de Tencin, son frre le cardinal, et le secrtaire de
celui-ci l'abb Trublet. Et Bouret? qui est-ce qui a donn des
leons  Bouret? personne. C'est la nature qui forme ces hommes
rares-l. Croyez-vous que l'histoire du chien et du masque soit
crite quelque part?

MOI. -- Mais  vos heures perdues; lorsque l'angoisse de votre
estomac vide ou la fatigue de votre estomac surcharg loigne le
sommeil...

LUI. -- J'y penserai; il vaut mieux crire de grandes choses que
d'en excuter de petites. Alors l'me s'lve; l'imagination
s'chauffe, s'enflamme et s'tend; au lieu qu'elle se rtrcit 
s'tonner auprs de la petite Hus des applaudissements que ce sot
public s'obstine  prodiguer  cette minaudire de Dangeville, qui
joue si platement, qui marche presque courbe en deux sur la
scne, qui a l'affectation de regarder sans cesse dans les yeux de
celui  qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle-
mme ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la
grce;  cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus
apprte, plus tudie, plus empese qu'on ne saurait dire. Cet
imbcile parterre les claque  tout rompre, et ne s'aperoit pas
que nous sommes un peloton d'agrments; il est vrai que le peloton
grossit un peu; mais qu'importe? que nous avons la plus belle
peau; les plus beaux yeux, le plus joli bec; peu d'entrailles  la
vrit; une dmarche qui n'est pas lgre, mais qui n'est pas non
plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il
n'y en a aucune  qui nous ne damions le pion.

MOI. -- Comment dites-vous tout cela? Est-ce ironie, ou vrit?

LUI. -- Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans,
et qu'il n'en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous
parle, je sais et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela
prcisment, c'est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand
l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les
femmes de chambres sont souffletes, comme nous menons  grands
coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu'elles s'cartent
du respect qui nous est d. C'est un petit diable, vous dis-je,
tout plein de sentiment et de dignit... Ho, a; vous ne savez o
vous en tes, n'est-ce pas?

MOI. -- J'avoue que je ne saurais dmler si c'est de bonne foi ou
mchamment que vous parlez. Je suis un bon homme; ayez la bont
d'en user avec moi plus rondement; et de laisser l votre art.

LUI. -- Cela, c'est ce que nous dbitons  la petite Hus, de la
Dangeville et de la Clairon, ml par-ci par-l de quelques mots
qui vous donnassent l'veil. Je consens que vous me preniez pour
un vaurien; mais non pour un sot; et il n'y aurait qu'un sot ou un
homme perdu d'amour qui pt dire srieusement tant
d'impertinences.

MOI. -- Mais comment se rsout-on  les dire?

LUI. -- Cela ne se fait pas tout d'un coup; mais petit  petit, on
y vient. Ingenii largitor venter.

MOI. -- Il faut tre press d'une cruelle faim.

LUI. -- Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu'elles vous
paraissent, croyez que ceux  qui elles s'adressent sont plutt
accoutums  les entendre que nous  les hasarder.

MOI. -- Est-ce qu'il y a l quelqu'un qui ait le courage d'tre de
votre avis?

LUI. -- Qu'appelez-vous quelqu'un? C'est le sentiment et le
langage de toute la socit.

MOI. -- Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens,
doivent tre de grands sots.

LUI. -- Des sots l? Je vous jure qu'il n'y en a qu'un; c'est
celui qui nous fte, pour lui en imposer.

MOI. -- Mais comment s'en laisse-t-on si grossirement imposer?
car enfin la supriorit des talents de la Dangeville et de la
Clairon est dcide.

LUI. -- On avale  pleine gorge le mensonge qui nous flatte; et
l'on boit goutte  goutte une vrit qui nous est amre. Et puis
nous avons l'air si pntr, si vrai!

MOI. -- Il faut cependant que vous ayez pch une fois contre les
principes de l'art et qu'il vous soit chapp par mgarde
quelques-unes de ces vrits amres qui blessent; car en dpit du
rle misrable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois
qu'au fond, vous avez l'me dlicate.

LUI. -- Moi, point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au
fond ce que je suis. En gnral, j'ai l'esprit rond comme une
boule, et le caractre franc comme l'osier; jamais faux, pour peu
que j'aie intrt d'tre vrai; jamais vrai pour peu que j'aie
intrt d'tre faux. Je dis les choses comme elles me viennent,
senses, tant mieux; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use
en plein de mon franc-parler. Je n'ai pens de ma vie ni avant que
de dire, ni en disant, ni aprs avoir dit. Aussi je n'offense
personne.

MOI. -- Cela vous est pourtant arriv avec les honntes gens chez
qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bonts.

LUI. -- Que voulez-vous? C'est un malheur; un mauvais moment,
comme il y en a dans la vie. Point de flicit continue; j'tais
trop bien. Cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la
compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une cole
d'humanit, le renouvellement de l'antique hospitalit. Tous les
potes qui tombent, nous les ramassons. Nous emes Palissot aprs
sa Zara; Bret, aprs le Faux gnreux; tous les musiciens dcris;
tous les auteurs qu'on ne lit point; toutes les actrices siffles;
tous les acteurs hus; un tas de pauvres honteux, plats parasites
 la tte desquels j'ai l'honneur d'tre, brave chef d'une troupe
timide. C'est moi qui les exhorte  manger la premire fois qu'ils
viennent; c'est moi qui demande  boire pour eux. Ils tiennent si
peu de place! quelques jeunes gens dguenills qui ne savent o
donner de la tte, mais qui ont de la figure, d'autres sclrats
qui cajolent le patron et qui l'endorment, afin de glaner aprs
lui sur la patronne. Nous paraissons gais; mais au fond nous avons
tous de l'humeur et grand apptit. Des loups ne sont pas plus
affams; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dvorons comme
des loups, lorsque la terre a t longtemps couverte de neige;
nous dchirons comme des tigres, tout ce qui russit. Quelquefois,
les cohues Bertin, Montsauge et Villemorien se runissent; c'est
alors qu'il se fait un beau bruit dans la mnagerie. Jamais on ne
vit ensemble tant de btes tristes, acaritres, malfaisantes et
courrouces. On n'entend que les noms de Buffon, de Duclos, de
Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D'Alembert, de Diderot,
et Dieu sait de quelles pithtes ils sont accompagns. Nul n'aura
de l'esprit, s'il n'est aussi sot que nous. C'est l que le plan
de la comdie des Philosophes a t conu; la scne du colporteur,
c'est moi qui l'ai fournie, d'aprs la Thologie en Quenouille,
Vous n'tes pas pargn l plus qu'un autre.

MOI. -- Tant mieux. Peut-tre me fait-on plus d'honneur que je
n'en mrite. Je serais humili, si ceux qui disent du mal de tant
d'habiles et honntes gens, s'avisaient de dire du bien de moi.

LUI. -- Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son cot.
Aprs le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.

MOI. -- Insulter la science et la vertu pour vivre, voil du pain
bien cher.

LUI. -- Je vous l'ai dj dit, nous sommes sans consquence. Nous
injurions tout le monde et nous n'affligeons personne. Nous avons
quelquefois le pesant abb d'Olivet, le gros abb Le Blanc,
l'hypocrite Batteux. Le gros abb n'est mchant qu'avant dner.
Son caf pris il se jette dans un fauteuil, les pieds appuys
contre l tablette de la chemine, et s'endort comme un vieux
perroquet sur son bton. Si le vacarme devient violent, il bille;
il tend ses bras; il frotte ses yeux, et dit: Eh bien, qu'est-ce?
Qu'est-ce? -- il s'agit de savoir si Piron  plus d'esprit que de
Voltaire. -- Entendons-nous. C'est de l'esprit que vous dites? il
ne s'agit pas de got, car du got, votre Piron ne s'en doute pas.
-- Ne s'en doute pas? -- Non. -- Et puis nous voil embarqus dans
une dissertation sur le got. Alors le patron fait signe de la
main qu'on l'coute; car c'est surtout de got qu'il se pique. Le
got, dit-il... le got est une chose... ma foi, je ne sais
quelle chose il disait que c'tait; ni lui, non plus.

Nous avons quelquefois l'ami Robb. Il nous rgale de ses contes
cyniques, des miracles des convulsionnaires dont il a t le
tmoin oculaire; et de quelques chants de son pome sur un sujet
qu'il connat  fond. Je hais ses vers; mais j'aime  l'entendre
rciter. Il a l'air d'un nergumne. Tous s'crient autour de lui:
voil ce qu'on appelle un pote. Entre nous, cette posie-l
n'est qu'un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage
barbare des habitants de la tour de Babel.

Il nous vient aussi un certain niais qui a l'air plat et bte,
mais qui a de l'esprit comme un dmon et qui est plus malin qu'un
vieux singe; c'est une de ces figures qui appellent la
plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction
des gens qui jugent  la mine, et  qui leur miroir aurait d
apprendre qu'il est aussi ais d'tre un homme d'esprit et d'avoir
l'air d'un sot que de cacher un sot sous une physionomie
spirituelle. C'est une lchet bien commune que celle d'immoler un
bon homme  l'amusement des autres. On ne manque jamais de
s'adresser  celui-ci. C'est un pige que nous tendons aux
nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y
donnt.

J'tais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce
fou, sur les hommes et sur les caractres; et je le lui tmoignai.

C'est, me rpondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie,
comme du libertinage. On est ddommag de la perte de son
innocence, par celle de ses prjugs. Dans la socit des
mchants, o le vice se montre  masque lev, on apprend  les
connatre. Et puis j'ai un peu lu.

MOI. -- Qu'avez-vous lu?

LUI. -- J'ai lu et je lis et relis sans cesse Thophraste, La
Bruyre et Molire.

MOI. -- Ce sont d'excellents livres.

LUI. -- Ils sont bien meilleurs qu'on ne pense; mais qui est-ce
qui sait les lire?

MOI. -- Tout le monde, selon la mesure de son esprit.

LUI. -- Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu'on y
cherche?

MOI. -- L'amusement et l'instruction.

LUI. -- Mais quelle instruction; car c'est l le point?

MOI. -- La connaissance de ses devoirs; l'amour de la vertu, la
haine du vice.

LUI. -- Moi, j'y recueille tout ce qu'il faut faire, et tout ce
qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l'Avare; je me dis:
sois avare, si tu veux; mais garde-toi de parler comme l'avare.
Quand je lis le Tartuffe, je me dis: sois hypocrite, si tu veux;
mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde des vices qui te sont
utiles; mais n'en aie ni le ton ni les apparences qui te
rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces
apparences, il faut les connatre. Or, ces auteurs en ont fait des
peintures excellentes. le suis moi et je reste ce que je suis;
mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces
gens qui mprisent les moralistes. Il y a beaucoup  profiter,
surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse
les hommes que par intervalle. Les caractres apparents du vice
les blessent du matin au soir. Peut-tre vaudrait-il mieux tre un
insolent que d'en avoir la physionomie; l'insolent de caractre
n'insulte que de temps en temps; l'insolent de physionomie insulte
toujours. Au reste n'allez pas imaginer que je sois le seul
lecteur de mon espce. Je n'ai d'autre mrite ici, que d'avoir
fait par systme, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable
et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De l
vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi;
mais qu'ils restent ridicules, en dpit d'eux, au lieu que je ne
le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin
derrire moi; car le mme art qui m'apprend  me sauver du
ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres 
l'attraper suprieurement. Je me rappelle alors tout ce que les
autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui
sort de mon fonds qui est en ce genre d'une fcondit surprenante.

MOI. -- Vous avez bien fait de me rvler ces mystres; sans quoi,
je vous aurais cru en contradiction.

LUI. -- Je n'y suis point; car pour une fois o il faut viter le
ridicule; heureusement, il y en a cent o il faut s'en donner. Il
n'y a point de meilleur rle auprs des grands que celui de fou.
Longtemps il y a eu le fou du roi en titre; en aucun, il n'y a eu
en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin et de
beaucoup d'autres, le vtre peut-tre dans ce moment; ou peut-tre
vous, le mien. Celui qui serait sage n'aurait point de fou. Celui
donc qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou,
et peut-tre, ft-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-
vous que dans un sujet aussi variable que les moeurs, il n'y a
d'absolument, d'essentiellement, de gnralement vrai ou faux,
sinon qu'il faut tre ce que l'intrt veut qu'on soit; bon ou
mauvais; sage ou fou, dcent ou ridicule; honnte ou vicieux. Si
par hasard la vertu avait conduit  la fortune; ou j'aurais t
vertueux, ou j'aurais simul la vertu comme un autre. On m'a voulu
ridicule, et je me le suis fait; pour vicieux, nature seule en
avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler
votre langue; car si nous venions  nous expliquer, il pourrait
arriver que vous appelassiez vice ce que j'appelle vertu, et vertu
ce que j'appelle vice.

Nous avons aussi les auteurs de l'Opra-Comique, leurs acteurs, et
leurs actrices; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby,
Moette... tous gens de ressource et d'un mrite suprieur!

Et j'oubliais les grands critiques de la littrature. L'Avant-
Coureur, Les Petites Affiches, L'Anne littraire, L'Observateur
littraire, Le Censeur hebdomadaire, toute la clique des
feuillistes.

MOI. -- L'Anne littraire; L'Observateur littraire. Cela ne se
peut. Ils se dtestent.

LUI. -- Il est vrai. Mais tous les gueux se rconcilient  la
gamelle. Ce maudit Observateur littraire. Que le diable l'et
emport, lui et ses feuilles. C'est ce chien de petit prtre
avare, puant et usurier qui est la cause de mon dsastre. Il parut
sur notre horizon, hier, pour la premire fois. Il arriva 
l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, l'heure du dner.
Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la
pice de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s'est moqu de son
confrre qui tait arriv le matin crott jusqu' l'chine et
mouill jusqu'aux os, qui le soir rentre chez lui dans le mme
tat. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a
quelques mois, un dml violent avec le Savoyard qui s'est tabli
 notre porte. Ils taient en compte courant; le crancier voulait
que son dbiteur se liquidt, et celui-ci n'tait pas en fonds. On
sert; on fait les honneurs de la table  l'abb, on le place au
haut bout. J'entre, je l'aperois. Comment, l'abb, lui dis-je,
vous prsidez? voil qui est fort bien pour aujourd'hui; mais
demain, vous descendrez, s'il vous plat, d'une assiette; aprs-
demain, d'une autre assiette; et ainsi d'assiette en assiette,
soit  droite, soit  gauche, jusqu' ce que de la place que j'ai
occupe une fois avant vous, Frron une fois aprs moi, Dorat une
fois aprs Frron, Palissot une fois aprs Dorat, vous deveniez
stationnaire  ct de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui
siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni. L'abb qui
est bon diable et qui prend tout bien, se mit  rire.
Mademoiselle, pntre de la vrit de mon observation et de la
justesse de ma comparaison, se mit  rire; tous ceux qui
sigeaient  droite et  gauche de l'abb et qu'il avait reculs
d'un cran, se mirent  rire; tout le monde rit except monsieur
qui se fche et me tient des propos qui n'auraient rien signifi,
si nous avions t seuls: Rameau vous tes un impertinent. -- Je
le sais bien, et c'est  cette condition que vous m'avez reu. --
Un faquin. -- Comme un autre. -- Un gueux. -- Est-ce que je serais
ici, sans cela? -- Je vous ferai chasser. -- Aprs dner, je m'en
irai de moi-mme. -- Je vous le conseille.-- On dna; je n'en
perdis pas un coup de dent. Aprs avoir bien mang, bu largement;
car aprs tout il n'en aurait t ni plus ni moins, messer Gaster
est un personnage contre lequel je n'ai jamais boud; je pris mon
parti et je me disposais  m'en aller. J'avais engag ma parole en
prsence de tant de monde qu'il fallait bien la tenir. Je fus un
temps considrable  rder dans l'appartement, cherchant ma canne
et mon chapeau o ils n'taient pas, et comptant toujours que le
patron se rpandrait dans un nouveau torrent d'injures, que
quelqu'un s'interposerait, et que nous finirions par nous
raccommoder,  force de nous fcher. Je tournais, je tournais; car
moi je n'avais rien sur le coeur; mais le patron, lui, plus sombre
et plus noir que l'Apollon d'Homre, lorsqu'il dcoche ses traits
sur l'arme des Grecs son bonnet une fois plus renfonc que de
coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le
menton. Mademoiselle s'approche de moi. -- Mais Mademoiselle,
qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire? Ai-je t diffrent
aujourd'hui de moi-mme. -- Je veux qu'il sorte. -- Je sortirai,
je ne lui ai pas manqu. -- Pardonnez-moi; on invite monsieur
l'abb, et... -- C'est lui qui s'est manqu  lui-mme en invitant
l'abb, en me recevant et avec moi tant d'autres blitres tels que
moi. -- Allons, mon petit Rameau; il faut demander pardon 
monsieur l'abb. -- Je n'ai que faire de son pardon... -- Allons;
allons, tout cela s'apaisera... On me prend par la main, on
m'entrane vers le fauteuil de l'abb; j'tends les bras, je
contemple l'abb avec une espce d'admiration, car qui est-ce qui
a jamais demand pardon  l'abb? L'abb, lui dis-je; L'abb tout
ceci est bien ridicule, n'est-il pas vrai? Et puis je me mets 
rire, et l'abb aussi. Me voil donc excus de ce ct-l; mais il
fallait aborder l'autre, et ce que j'avais  lui dire tait une
autre paire de manches. le ne sais plus trop comment je tournai
mon excuse... Monsieur, voil ce fou. -- Il y a trop longtemps
qu'il me fait souffrir; je n'en veux plus entendre parler. -- Il
est fch. -- Oui je suis trs fch. -- Cela ne lui arrivera
plus. -- Qu'au premier faquin. le ne sais s'il tait dans un de
ces jours d'humeur o Mademoiselle craint d'en approcher et n'ose
le toucher qu'avec ses mitaines de velours, ou s'il entendit mal
ce que je disais, ou si je dis mal; ce fut pis qu'auparavant. Que
diable, est-ce qu'il ne me connat pas? Est-ce qu'il ne sait pas
que je suis comme les enfants, et qu'il y a des circonstances o
je laisse tout aller sous moi? Et puis, je crois Dieu me pardonne,
que je n'aurais pas un moment de relche. On userait un pantin
d'acier  tirer la ficelle du matin au soir et du soir au matin.
Il faut que je les dsennuie; c'est la condition; mais il faut que
je m'amuse quelquefois. Au milieu de cet imbroglio, il me passa
par la tte une pense funeste, une pense qui me donna de la
morgue, une pense qui m'inspira de la fiert et de l'insolence:
c'est qu'on ne pouvait se passer de moi, que j'tais un homme
essentiel.

MOI. -- Oui, je crois que vous leur tes trs utile, mais qu'ils
vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous
voudrez, une aussi bonne maison; mais eux, pour un fou qui leur
manque, ils en retrouveront cent.

LUI. -- Cent fous comme moi! Monsieur le philosophe, ils ne sont
pas si communs. Oui des plats fous. On est plus difficile en
sottise qu'en talent ou en vertu. le suis rare dans mon espce,
oui, trs rare. A prsent qu'ils ne m'ont plus, que font-ils? Ils
s'ennuient comme des chiens. le suis un sac inpuisable
d'impertinences. l'avais  chaque instant une boutade qui les
faisait rire aux larmes, j'tais pour eux les Petites Maisons tout
entires.

MOI. -- Aussi vous aviez la table, le lit, l'habit, veste et
culotte, les souliers, et la pistole par mois.

LUI. -- Voil le beau ct. Voil le bnfice; mais les charges,
vous n'en dites mot. D'abord, s'il tait bruit d'une pice
nouvelle, quelque temps qu'il fit, il fallait fureter dans tous
les greniers de Paris jusqu' ce que j'en eusse trouv l'auteur;
que je me procurasse la lecture de l'ouvrage, et que j'insinuasse
adroitement qu'il y avait un rle qui serait suprieurement rendu
par quelqu'un de ma connaissance. Et par qui, s'il vous plat? --
Par qui? belle question! Ce sont les grces, la gentillesse, la
finesse. -- Vous voulez dire, mademoiselle Dangeville? Par hasard
la connatriez-vous? -- Oui, un peu; mais ce n'est pas elle. -- Et
qui donc? le nommais tout bas. Elle! -- Oui, elle, rptais-je
un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur; et  ce nom
rpt, il fallait voir comme la physionomie du pote
s'allongeait, et d'autres fois comme on m'clatait au nez.
Cependant, bon gr, mal gr qu'il en et, il fallait que
j'amenasse mon homme  dner; et lui qui craignait de s'engager,
rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'tais trait,
quand je ne russissais pas dans ma ngociation: j'tais un butor,
un sot, un balourd, je n'tais bon  rien; je ne valais pas le
verre d'eau qu'on me donnait  boire. C'tait bien pis lorsqu'on
jouait, et qu'il fallait aller intrpidement, au milieu des hues
d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes
claquements de mains isols; attacher les regards sur moi;
quelquefois drober les sifflets  l'actrice; et our chuchoter 
ct de soi: C'est un des valets dguiss de celui qui couche; ce
maraud-l se taira-t-il? On ignore ce qui peut dterminer  cela,
on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse
tout.

MOI. -- Jusqu' l'infraction des lois civiles.

LUI. -- A la fin cependant j'tais connu, et l'on disait: Oh!
c'est Rameau. Ma ressource tait de jeter quelques mots ironiques
qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu'on
interprtait  contre sens. Convenez qu'il faut un puissant
intrt pour braver ainsi le public assembl, et que chacune de
ces corves valait mieux qu'un petit cu.

MOI. -- Que ne vous faisiez-vous prter main-forte?

LUI. -- Cela m'arrivait aussi, je glanais un peu l-dessus. Avant
que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la
mmoire des endroits brillants, o il importait de donner le ton.
S'il m'arrivait de les oublier et de me mprendre, j'en avais le
tremblement  mon retour; c'tait un vacarme dont vous n'avez pas
d'ide. Et puis  la maison une meute de chiens  soigner; il est
vrai que je m'tais sottement impos cette tche; des chats dont
j'avais la surintendance; j'tais trop heureux si Micou me
favorisait d'un coup de griffe qui dchirt ma manchette ou ma
main. Criquette est sujette  la colique; c'est moi qui lui frotte
le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait des vapeurs; ce sont
aujourd'hui des nerfs. Je ne parle point d'autres indispositions
lgres dont on ne se gne pas devant moi. Pour ceci, passe; je
n'ai jamais prtendu contraindre. J'ai lu, je ne sais o, qu'un
prince surnomm le grand restait quelquefois appuy sur le dossier
de la chaise perce de sa matresse. On en use  son aise avec ses
familiers, et j'en tais ces jours-l, plus que personne. Je suis
l'aptre de la familiarit et de l'aisance. Je les prchais l
d'exemple, sans qu'on s'en formalist; il n'y avait qu' me
laisser aller. Je vous ai bauch le patron. Mademoiselle commence
 devenir pesante; il faut entendre les bons contes qu'ils en
font.

MOI. -- Vous n'tes pas de ces gens-l?

LUI. -- Pourquoi non?

MOI. -- C'est qu'il est au moins indcent de donner des ridicules
 ses bienfaiteurs.

LUI. -- Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses
bienfaits pour avilir son protg?

MOI. -- Mais si le protg n'tait pas vil par lui-mme, rien ne
donnerait au protecteur cette autorit.

LUI. -- Mais si les personnages n'taient pas ridicules par eux-
mmes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute
s'ils s'encanaillent? Est-ce ma faute lorsqu'ils se sont
encanaills, si on les trahit, si on les bafoue? Quand on se
rsout  vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens
commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut
s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connat-on pas pour ce
que nous sommes, pour des mes intresses, viles et perfides? Si
l'on nous connat, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu'on
nous fera du bien, et que tt ou tard, nous rendrons le mal pour
le bien qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre
l'homme et son singe ou son perroquet? Brun jette les hauts cris
que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre
lui. Palissot a d faire les couplets et c'est Brun qui a tort.
Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte
les couplets qu'il avait faits contre Brun. Palissot a d mettre
sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il avait faits contre
Brun; et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abb Rey jette les
hauts cris de ce que son ami Palissot lui a souffl sa matresse
auprs de laquelle il l'avait introduit. C'est qu'il ne fallait
point introduire un Palissot chez sa matresse, ou se rsoudre 
la perdre. Palissot a fait son devoir; et c'est l'abb Rey qui a
tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associ
Palissot a couch ou voulu coucher avec sa femme; la femme du
libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laiss
croire  qui l'a voulu qu'il avait couch avec elle; que Palissot
ait couch ou non avec la femme du libraire, ce qui est difficile
 dcider, car la femme a d nier ce qui tait, et Palissot a pu
laisser croire ce qui n'tait pas. Quoi qu'il en soit, Palissot a
fait son rle et c'est David et sa femme qui ont tort.
Qu'Helvtius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la
scne comme un malhonnte homme, lui  qui il doit encore l'argent
qu'il lui prta pour se faire traiter de la mauvaise sant, se
nourrir et se vtir. A-t-il d se promettre un autre procd, de
la part d'un homme souill de toutes sortes d'infamies, qui par
passe-temps fait abjurer la religion  son ami, qui s'empare du
bien de ses associs; qui n'a ni foi, ni loi, ni sentiment; qui
court  la fortune, per fas et ne fas; qui compte ses jours par
ses sclratesses; et qui s'est traduit lui-mme sur la scne
comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois
pas qu'il y ait eu dans le pass un premier exemple, ni qu'il y en
ait un second dans l'avenir. Non. Ce n'est donc pas Palissot, mais
c'est Helvtius qui a tort. Si l'on mne un jeune provincial  la
Mnagerie de Versailles, et qu'il s'avise par sottise, de passer
la main  travers les barreaux de la loge du tigre ou de la
panthre; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de
l'animal froce, qui est-ce qui a tort? Tout cela est crit dans
le pacte tacite. Tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie.
Combien je justifierais par ce pacte universel et sacr, de gens
qu'on accuse de mchancet; tandis que c'est soi qu'on devrait
accuser de sottise. Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez
tort, lorsque vous rassemblez autour de vous, ce qu'on appelle
parmi les gens de votre sorte, des espces, et que ces espces
vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au
ressentiment des honntes gens. Les honntes gens font ce qu'ils
doivent; les espces aussi; et c'est vous qui avez tort de les
accueillir. Si Bertinhus vivait doucement, paisiblement avec sa
matresse; si par l'honntet de leurs caractres, ils s'taient
fait des connaissances honntes; s'ils avaient appel autour d'eux
des hommes  talents, des gens connus dans la socit par leur
vertu; s'ils avaient rserv pour une petite compagnie claire et
choisie, les heures de distraction qu'ils auraient drobes  la
douceur d'tre ensemble, de s'aimer, de se le dire, dans le
silence de la retraite; croyez-vous qu'on en et fait ni bons ni
mauvais contes. Que leur est-il donc arriv? ce qu'ils mritaient.
Ils ont t punis de leur imprudence; et c'est nous que la
Providence avait destins de toute ternit  faire justice des
Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle
a destins  faire justice des Montsauges et des Bertins  venir.
Mais tandis que nous excutons ses justes dcrets sur la sottise,
vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous excutez ses
justes dcrets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous
prtendions avec des moeurs honteuses, jouir de la considration
publique; que nous sommes des insenss. Et ceux qui s'attendent 
des procds honntes, de la part de gens ns vicieux, de
caractres vils et bas, sont-ils sages? Tout a son vrai loyer dans
ce monde. Il y a deux procureurs gnraux, l'un  votre porte qui
chtie les dlits contre la socit. La nature est l'autre. Celle-
ci connat de tous les vices qui chappent aux lois. Vous vous
livrez  la dbauche des femmes; vous serez hydropique. Vous tes
crapuleux; vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte  des
marauds, et vous vivez avec eux; vous serez trahis, persifls,
mpriss. Le plus court est de se rsigner  l'quit de ces
jugements; et de se dire  soi-mme, c'est bien fait, de secouer
ses oreilles, et de s'amender ou de rester ce qu'on est, mais aux
conditions susdites.

MOI -- Vous avez raison.

LUI -- Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n'en invente
aucun; je m'en tiens au rle de colporteur. Ils disent qu'il y a
quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un
vacarme enrag; toutes les sonnettes taient en branle; c'taient
les cris interrompus et sourds d'un homme qui touffe: A moi,
moi, je suffoque; je meurs. Ces cris partaient de l'appartement
du patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse crature dont la
tte tait gare, qui n'y tait plus, qui ne voyait plus, comme
il arrive dans ce moment, continuait de presser son mouvement,
s'levait sur ses deux mains, et du plus haut qu'elle pouvait
laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux 
trois cents livres, anim de toute la vitesse que donne la fureur
du plaisir. On eut beaucoup de peine  le dgager de l. Que
diable de fantaisie a un petit marteau de se placer sous une
lourde enclume.

MOI. -- Vous tes un polisson. Parlons d'autre chose. Depuis que
nous causons, j'ai une question sur la lvre.

LUI. -- Pourquoi l'avoir arrte l si longtemps?

MOI. -- C'est que j'ai craint qu'elle ne ft indiscrte.

LUI. -- Aprs ce que je viens de vous rvler, j'ignore quel
secret je puis avoir pour vous.

MOI. -- Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre
caractre.

LUI. -- Nullement. le suis  vos yeux un tre trs abject, trs
mprisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens; mais
rarement. Je me flicite plus souvent de mes vices que je ne m'en
blme. Vous tes plus constant dans votre mpris.

MOI. -- Il est vrai; mais pourquoi me montrer toute votre
turpitude.

LUI. -- D'abord, c'est que vous en connaissiez une bonne partie,
et que je voyais plus  gagner qu' perdre,  vous avouer le
reste.

MOI. -- Comment cela, s'il vous plat.

LUI. -- S'il importe d'tre sublime en quelque genre, c'est
surtout en mal. On crache sur un petit filou; mais on ne peut
refuser une sorte de considration  un grand criminel. Son
courage vous tonne. Son atrocit vous fait frmir. On prise en
tout l'unit de caractre.

MOI. -- Mais cette estimable unit de caractre, vous ne l'avez
pas encore. le vous trouve de temps en temps vacillant dans vos
principes. Il est incertain, si vous tenez votre mchancet de la
nature, ou de l'tude; et si l'tude vous a port aussi loin qu'il
est possible.

LUI. -- J'en conviens; mais j'y ai fait de mon mieux. N'ai-je pas
eu la modestie de reconnatre des tres plus parfaits que moi? Ne
vous ai-je pas parl de Bouret avec l'admiration la plus profonde?
Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.

MOI. -- Mais immdiatement aprs Bouret; c'est vous.

LUI. -- Non.

MOI. -- C'est donc Palissot?

LUI. -- C'est Palissot, mais ce n'est pas Palissot seul.

MOI. -- Et qui peut tre digne de partager le second rang avec
lui?

LUI. -- Le rengat d'Avignon.

MOI. -- Je n'ai jamais entendu parler de ce rengat d'Avignon;
mais ce doit tre un homme bien tonnant.

LUI. -- Aussi l'est-il.

MOI. -- L'histoire des grands personnages m'a toujours intress.

LUI. -- Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnte
de ces descendants d'Abraham, promis au pre des Croyants, en
nombre gal  celui des toiles.

MOI. -- Chez un Juif?

LUI. -- Chez un Juif. Il en avait surpris d'abord la
commisration, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la
plus entire. Car voil comme il en arrive toujours. Nous comptons
tellement sur nos bienfaits, qu'il est rare que nous cachions
notre secret,  celui que nous avons combl de nos bonts. Le
moyen qu'il n'y ait pas des ingrats; quand nous exposons l'homme,
 la tentation de l'tre impunment. C'est une rflexion juste que
notre Juif ne fit pas. Il confia donc au rengat qu'il ne pouvait
en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti
qu'un esprit fcond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se
passrent pendant lesquels notre rengat redoubla d'attachement.
Quand il crut son Juif bien touch, bien captiv, bien convaincu
par ses soins, qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les
tribus d'Isral... Admirez la circonspection de cet homme. Il ne
se hte pas. Il laisse mrir la poire, avant que de secouer la
branche. Trop d'ardeur pouvait faire chouer son projet. C'est
qu'ordinairement la grandeur de caractre rsulte de la balance
naturelle de plusieurs qualits opposes.

MOI. -- Eh laissez l vos rflexions, et continuez votre histoire.

LUI. -- Cela ne se peut. Il y a des jours o il faut que je
rflchisse. C'est une maladie qu'il faut abandonner  son cours.
O en tais-je?

MOI. -- A l'intimit bien tablie, entre le Juif et le rengat.

LUI. -- Alors la poire tait mre... Mais vous ne m'coutez pas. A
quoi rvez-vous?

MOI. -- Je rve  l'ingalit de votre ton; tantt haut tantt
bas.

LUI. -- Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut tre un? -- Il
arrive un soir chez son bon ami, l'air effar, la voix
entrecoupe, le visage ple comme la mort, tremblant de tous ses
membres. Qu'avez-vous? -- Nous sommes perdus. -- Perdus, et
comment? -- Perdus, vous dis-je; perdus sans ressource. --
Expliquez-vous. -- Un moment, que je me remette de mon effroi. --
Allons, remettez-vous, lui dit le Juif; au lieu de lui dire, tu
es un fieff fripon; je ne sais ce que tu as  m'apprendre, mais
tu es un fieff fripon; tu joues la terreur.

MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi?

LUI. -- C'est qu'il tait faux, et qu'il avait pass la mesure.
Cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. --
Nous sommes perdus, perdus sans ressource. Est-ce que vous ne
sentez pas l'affectation de ces perdus rpts. Un tratre nous a
dfrs  la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme
rengat, comme un infme rengat. Voyez comme le tratre ne
rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut
plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom. Vous ne
savez pas ce qu'il en cote pour en venir l.

MOI. -- Non certes. Mais cet infme rengat...

LUI. -- Est faux; mais c'est une fausset bien adroite. Le Juif
s'effraye, il s'arrache la barbe, il se roule  terre. Il voit les
sbires  sa porte; il se voit affubl du san bnito; il voit son
autodaf prpar. Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel
parti prendre...-- Quel parti? de se montrer, d'affecter la plus
grande scurit, de se conduire comme  l'ordinaire. La procdure
de ce tribunal est secrte, mais lente. Il faut user de ses dlais
pour tout vendre. J'irai louer ou je ferais louer un btiment par
un tiers; oui, par un tiers, ce sera le mieux. Nous y dposerons
votre fortune; car c'est  votre fortune principalement qu'ils en
veulent; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel,
la libert de servir notre Dieu et de suivre en sret la loi
d'Abraham et de notre conscience. Le point important dans la
circonstance prilleuse o nous nous trouvons, est de ne point
faire d'imprudence. Fait et dit. Le btiment est lou et pourvu
de vivres et de matelots. La fortune du Juif est  bord. Demain, 
la pointe du jour, ils mettent  la voile. Ils peuvent souper
gaiement et dormir en sret. Demain, ils chappent  leurs
perscuteurs. Pendant la nuit, le rengat se lve, dpouille le
Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux; se rend 
bord, et le voil parti. Et vous croyez que c'est l tout? Bon,
vous n'y tes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire; moi, je
devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacit. Vous
avez bien fait d'tre un honnte homme; vous n'auriez t qu'un
friponneau. Jusqu'ici le rengat n'est que cela. C'est un coquin
mprisable  qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa
mchancet, c'est d'avoir t lui-mme le dlateur de son bon ami
l'isralite, dont la sainte Inquisition s'empara  son rveil, et
dont, quelques jours aprs, on fit un beau feu de joie. Et ce fut
ainsi que le rengat devint tranquille possesseur de la fortune de
ce descendant maudit de ceux qui ont crucifi Notre Seigneur.

MOI. -- Je ne sais lequel des deux me fait le plus d'horreur, ou
de la sclratesse de votre rengat, ou du ton dont vous en
parlez.

LUI. -- Et voil ce que je vous disais. L'atrocit de l'action
vous porte au-del du mpris; et c'est la raison de ma sincrit.
J'ai voulu que vous connussiez jusqu'o j'excellais dans mon art;
vous arracher l'aveu que j'tais au moins original dans mon
avilissement, me placer dans votre tte sur la ligne des grands
vauriens, et m'crier ensuite, Vivat Mascarillus, fourbum
imperator! Allons, gai, Monsieur le philosophe; chorus. Vivat
Mascarillus, fourbum imperator!

Et l-dessus, il se mit  faire un chant en fugue, tout  fait
singulier. Tantt la mlodie tait grave et pleine de majest;
tantt lgre et foltre; dans un instant il imitait la basse;
dans un autre, une des parties du dessus; il m'indiquait de son
bras et de son col allongs, les endroits des tenues; et
s'excutait, se composait  lui-mme, un chant de triomphe, o
l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique qu'en bonnes
moeurs.

Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou
m'indigner. Je restai, dans le dessein de tourner la conversation
sur quelque sujet qui chasst de mon me l'horreur dont elle tait
remplie. Je commenais  supporter avec peine la prsence d'un
homme qui discutait une action horrible, un excrable forfait,
comme un connaisseur en peinture ou en posie, examine les beauts
d'un ouvrage de got; ou comme un moraliste ou un historien relve
et fait clater les circonstances d'une action hroque. Je devins
sombre, malgr moi. Il s'en aperut et me dit:

LUI. -- Qu'avez-vous? est-ce que vous vous trouvez mal?

MOI. -- Un peu; mais cela passera.

LUI. -- Vous avez l'air soucieux d'un homme tracass de quelque
ide fcheuse.

MOI. -- C'est cela.

Aprs un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant
lequel il se promenait en sifflant et en chantant; pour le ramener
 son talent, je lui dis: Que faites-vous  prsent?

LUI. -- Rien.

MOI. -- Cela est trs fatigant.

LUI. -- J'tais dj suffisamment bte. J'ai t entendre cette
musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs; qui m'a achev.

MOI. -- Vous approuvez donc ce genre.

LUI. -- Sans doute.

MOI. -- Et vous trouvez de la beaut dans ces nouveaux chants?

LUI. -- Si j'y en trouve; pardieu, je vous en rponds. Comme cela
est dclam! quelle vrit! quelle expression.

MOI. -- Tout art d'imitation a son modle dans la nature. Quel est
le modle du musicien, quand il fait un chant?

LUI. -- Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut? Qu'est-ce
qu'un chant?

MOI. -- Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes
forces. Voil comme nous sommes tous. Nous n'avons dans la mmoire
que des mots que nous croyons entendre, par l'usage frquent et
l'application mme juste que nous en faisons; dans l'esprit, que
des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n'ai pas
des notions plus nettes que vous, et la plupart de vos semblables,
quand ils disent, rputation, blme, honneur, vice, vertu, pudeur,
dcence, honte, ridicule.

LUI -- Le chant est une imitation, par les sons d'une chelle
invente par l'art ou inspire par la nature, comme il vous
plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques
ou des accents de la passion; et vous voyez qu'en changeant l-
dedans, les choses  changer, la dfinition conviendrait
exactement  la peinture,  l'loquence,  la sculpture, et  la
posie. Maintenant, pour en venir  votre question. Quel est le
modle du musicien ou du chant? c'est la dclamation, si le modle
est vivant et pensant; c'est le bruit, si le modle est inanim.
Il faut considrer la dclamation comme une ligne, et le chant
comme une autre ligne qui serpenterait sur la premire. Plus cette
dclamation, type du chant, sera forte et vraie; plus le chant qui
s'y conforme la coupera en un plus grand nombre de points; plus le
chant sera vrai; et plus il sera beau. Et c'est ce qu'ont trs
bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un
pauvre diable, on croit reconnatre la plainte d'un avare; s'il ne
chantait pas, c'est sur les mmes tons qu'il parlerait  la terre,
quand il lui confie son or et qu'il lui dit, O terre, reois mon
trsor. Et cette petite fille qui sent palpiter son coeur, qui
rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser
partir, s'exprimerait-elle autrement. Il y a dans ces ouvrages,
toutes sortes de caractres; une varit infinie de dclamations.
Cela est sublime; c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre
le morceau o le jeune homme qui se sent mourir, s'crie: Mon
coeur s'en va. -- coutez le chant; coutez la symphonie, et vous
me direz aprs quelle diffrence il y a, entre les vraies voies
d'un moribond et le tour de ce chant. Vous verrez si la ligne de
la mlodie ne concide pas tout entire avec la ligne de la
dclamation. Je ne vous parle pas de la mesure qui est encore une
des conditions du chant; je m'en tiens  l'expression, et il n'y a
rien de plus vident que le passage suivant que j'ai lu quelque
part, musices seminarium accentus. L'accent est la ppinire de la
mlodie. Jugez de l de quelle difficult et de quelle importance
il est de savoir bien faire le rcitatif. Il n'y a point de bel
air, dont on ne puisse faire un beau rcitatif, et point de beau
rcitatif, dont un habile homme ne puisse tirer un bel air. Je ne
voudrais pas assurer que celui qui rcite bien, chantera bien,
mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne st pas bien
rciter. Et croyez tout ce que je vous dis l; car c'est le vrai.

MOI. -- Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je
n'tais arrt par un petit inconvnient.

LUI. -- Et cet inconvnient?

MOI. -- C'est que, si cette musique est sublime, il faut que celle
du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et mme soit
dit entre nous, celle du cher oncle soit un peu plate.

LUI, s'approchant de mon oreille, me rpondit: -- Je ne voudrais
pas tre entendu; car il y a ici beaucoup de gens qui me
connaissent; c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me
soucie du cher oncle, puisque cher il y a. C'est une pierre. Il me
verrait tirer la langue d'un pied, qu'il ne me donnerait pas un
verre d'eau; mais il a beau faire  l'octave,  la septime, hon,
hon; hin, hin; tu, tu, tu; turelututu, avec un charivari du
diable; ceux qui commencent  s'y connatre, et qui ne prennent
plus du tintamarre pour de la musique, ne s'accommoderont jamais
de cela. On devait dfendre par une ordonnance de police, 
quelque personne, de quelque qualit ou condition qu'elle ft, de
faire chanter le Stabat du Pergolse. Ce Stabat, il fallait le
faire brler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits
bouffons, avec leur Servante Matresse, leur Tracollo, nous en ont
donn rudement dans le cul. Autrefois, un Trancrde, un Iss, une
Europe galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques,
allaient  quatre, cinq, six mois. On ne voyait point la fin des
reprsentations d'une Armide. A prsent tout cela vous tombe les
uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et
Francoeur jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est
perdu, qu'ils sont ruins; et que si l'on tolre plus longtemps
cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au
diable; et que l'Acadmie royale du cul-de-sac n'a qu' fermer
boutique. Il y a bien quelque chose de vrai, l-dedans. Les
vieilles perruques qui viennent l depuis trente  quarante ans
tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le
pass, s'ennuient et billent, sans trop savoir pourquoi. Ils se
le demandent et ne sauraient se rpondre. Que ne s'adressent-ils 
moi? La prdiction de Duni s'accomplira; et du train que cela
prend, je veux mourir si, dans quatre  cinq ans  dater du
peintre amoureux de son modle, il y a un chat  fesser dans la
clbre Impasse. Les bonnes gens, ils ont renonc  leurs
symphonies, pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru
qu'ils feraient leurs oreilles  celles-ci, sans consquence pour
leur musique vocale, comme si la symphonie n'tait pas au chant, 
un peu de libertinage prs inspir par l'tendue de l'instrument
et la mobilit des doigts? ce que le chant est  la dclamation
relle. Comme si le violon n'tait pas le singe du chanteur, qui
deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau,
le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli, fut l'aptre de
la nouvelle musique. A d'autres,  d'autres. On nous accoutumera 
l'imitation des accents de la passion ou des phnomnes de la
nature, par le chant et la voix, par l'instrument, car voil toute
l'tendue de l'objet de la musique, et nous conserverons notre
got pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les
victoires? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imagin
qu'ils pleureraient ou riraient  des scnes de tragdie ou de
comdie, musiques; qu'on porterait  leurs oreilles, les accents
de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de
l'amour, les ironies, les plaisanteries du thtre italien ou
franais; et qu'ils resteraient admirateurs de Ragonde et de
Plate. Je t'en rponds: tarare, pon pon; qu'ils prouveraient
sans cesse, avec quelle facilit, quelle flexibilit, quelle
mollesse, l'harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de
la langue italienne se prtaient  l'art, au mouvement, 
l'expression, aux tours du chant, et  la valeur mesure des sons,
et qu'ils continueraient d'ignorer combien la leur est raide,
sourde, lourde, pesante, pdantesque et monotone. Eh oui, oui. Ils
se sont persuad qu'aprs avoir ml leurs larmes aux pleurs d'une
mre qui se dsole sur la mort de son fils; aprs avoir frmi de
l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre; ils ne s'ennuieraient
pas de leur ferie, de leur insipide mythologie, de leurs petits
madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais got du
pote, que la misre de l'art qui s'en accommode. Les bonnes gens!
cela n'est pas et ne peut tre. Le vrai, le bon, le beau ont leurs
droits. On les conteste, mais on finit par admirer. Ce qui n'est
pas marqu  ce coin, on l'admire un temps; mais on finit par
biller. Billez donc, messieurs; billez  votre aise. Ne vous
gnez pas. L'empire de la nature et de ma trinit, contre laquelle
les portes de l'enfer ne prvaudront jamais; le vrai qui est le
pre, et qui engendre le bon qui est le fils; d'o procde le beau
qui est le Saint-Esprit, s'tablit tout doucement. Le dieu
tranger se place humblement sur l'autel  ct de l'idole du
pays; peu  peu, il s'y affermit; un beau jour, il pousse du coude
son camarade; et patatras, voil l'idole en bas. C'est comme cela
qu'on dit que les Jsuites ont plant le christianisme  la Chine
et aux Indes. Et ces Jansnistes ont beau dire, cette mthode
politique qui marche  son but, sans bruit, sans effusion de sang,
sans martyr, sans un toupet de cheveux arrach, me semble la
meilleure.

MOI. -- Il y a de la raison,  peu prs, dans tout ce que vous
venez de dire.

LUI. -- De la raison! tant mieux. le veux que le diable m'emporte,
si j'y tche. Cela va, comme je te pousse. le suis comme les
musiciens de l'Impasse, quand mon oncle parut; si j'adresse  la
bonne heure, c'est qu'un garon charbonnier parlera toujours mieux
de son mtier que toute une acadmie, et que tous les Duhamel du
monde.

Et puis le voil qui se met  se promener, en murmurant dans son
gosier, quelques-uns des airs de l'le des Fous, du Peintre
amoureux de son Modle, du Marchal-ferrant, de la Plaideuse, et
de temps en temps, il s'criait, en levant les mains et les yeux
au ciel: Si cela est beau, mordieu! Si cela est beau! Comment
peut-on porter  sa tte une paire d'oreilles et faire une
pareille question. Il commenait  entrer en passion, et  chanter
tout bas. Il levait le ton,  mesure qu'il se passionnait
davantage; vinrent ensuite, les gestes, les grimaces du visage et
les contorsions du corps; et je dis, bon; voil la tte qui se
perd, et quelque scne nouvelle qui se prpare; en effet, il part
d'un clat de voix, Je suis un pauvre misrable... Monseigneur,
Monseigneur, laissez-moi partir... O terre, reois mon or;
conserve bien mon trsor... Mon me, mon me, ma vie, O terre!...
Le voil le petit ami, le voil le petit ami! Aspettare e non
venire... A Zerbina penserete... Sempre in contrasti con te si
sta... Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens,
franais, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractres.
Tantt avec une voix de basse-taille, il descendait jusqu'aux
enfers; tantt s'gosillant et contrefaisant le fausset, il
dchirait le haut des airs, imitant de la dmarche, du maintien,
du geste, les diffrents personnages chantants; successivement
furieux, radouci, imprieux, ricaneur. Ici, c'est une jeune fille
qui pleure, et il en rend toute la minauderie; l il est prtre,
il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s'emporte, il
est esclave, il obit. Il s'apaise, il se dsole, il se plaint, il
rit jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du
caractre de l'air. Tous les pousse-bois avaient quitt leurs
chiquiers et s'taient rassembls autour de lui. Les fentres du
caf taient occupes, en dehors, par les passants qui s'taient
arrts au bruit. On faisait des clats de rire  entrouvrir le
plafond. Lui n'apercevait rien; il continuait, saisi d'une
alination d'esprit, d'un enthousiasme si voisin de la folie qu'il
est incertain qu'il en revienne; s'il ne faudra pas le jeter dans
un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un
lambeau des Lamentations de Jomelli, il rptait avec une
prcision, une vrit et une chaleur incroyable les plus beaux
endroits de chaque morceau; ce beau rcitatif oblig o le
prophte peint la dsolation de Jrusalem, il l'arrosa d'un
torrent de larmes qui en arrachrent de tous les yeux. Tout y
tait, et la dlicatesse du chant, et la force de l'expression, et
la douleur. Il insistait sur les endroits o le musicien s'tait
particulirement montr un grand matre. S'il quittait la partie
du chant, c'tait pour prendre celle des instruments qu'il
laissait subitement pour revenir  la voix, entrelaant l'une 
l'autre de manire  conserver les liaisons et l'unit du tout;
s'emparant de nos mes et les tenant suspendues dans la situation
la plus singulire que j'aie jamais prouve... Admirais-je? Oui,
j'admirais! tais-je touch de piti? J'tais touch de piti;
mais une teinte de ridicule tait fondue dans ces sentiments et
les dnaturait.

Mais vous vous seriez chapp en clats de rire  la manire dont
il contrefaisait les diffrents instruments. Avec des joues
renfles et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les
cors et les bassons; il prenait un son clatant et nasillard pour
les hautbois; prcipitant sa voix avec une rapidit incroyable
pour les instruments  corde dont il cherchait les sons les plus
approchs; il sifflait les petites fltes, il recoulait les
traversires, criant, chantant, se dmenant comme un forcen;
faisant lui seul, les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les
chanteuses, tout un orchestre, tout un thtre lyrique, et se
divisant en vingt rles divers, courant, s'arrtant, avec l'air
d'un nergumne, tincelant des yeux, cumant de la bouche. Il
faisait une chaleur  prir; et la sueur qui suivait les plis de
son front et la longueur de ses joues, se mlait  la poudre de
ses cheveux, ruisselait, et sillonnait le haut de son habit. Que
ne lui vis-je pas faire? Il pleurait, il riait, il soupirait il
regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux; c'tait une
femme qui se pme de douleur; c'tait un malheureux livr  tout
son dsespoir; un temple qui s'lve; des oiseaux qui se taisent
au soleil couchant; des eaux ou qui murmurent dans un lieu
solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des
montagnes; un orage; une tempte, la plainte de ceux qui vont
prir, mle au sifflement des vents, au fracas du tonnerre;
c'tait la nuit, avec ses tnbres; c'tait l'ombre et le silence,
car le silence mme se peint par des sons. Sa tte tait tout 
fait perdue. puise de fatigue, tel qu'un homme qui sort d'un
profond sommeil ou d'une longue distraction; il resta immobile,
stupide, tonn. Il tournait ses regards autour de lui, comme un
homme gar qui cherche  reconnatre le lieu o il se trouve. Il
attendait le retour de ses forces et de ses esprits; il essuyait
machinalement son visage. Semblable  celui qui verrait  son
rveil, son lit environn d'un grand nombre de personnes; dans un
entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu'il a fait, il
s'cria dans le premier moment: Eh bien, Messieurs, qu'est-ce
qu'il y a? D'o viennent vos ris et votre surprise? Qu'est-ce
qu'il y a? Ensuite il ajouta, voil ce qu'on doit appeler de la
musique et un musicien. Cependant, Messieurs, il ne faut pas
mpriser certains morceaux de Lulli. Qu'on fasse mieux la scne
Ah! j'attendrai sans changer les paroles; j'en dfie. Il ne faut
pas mpriser quelques endroits de Campra les airs de violon de mon
oncle, ses gavottes; ses entres de soldats, de prtres, de
sacrificateurs... Ples flambeaux, nuit plus affreuse que les
tnbres... Dieux du Tartare, Dieu de l'oubli. L, il enflait sa
voix; il soutenait ses sons; les voisins se mettaient aux
fentres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait,
c'est ici qu'il faut des poumons; un grand organe; un volume
d'air. Mais avant peu, serviteur  l'Assomption; le Carme et les
Rois sont passs. Ils ne savent pas encore ce qu'il faut mettre en
musique, ni par consquent ce qui convient au musicien. La posie
lyrique est encore  natre. Mais ils y viendront;  force
d'entendre le Pergolse, le Saxon, Terradoglias, Traetta, et les
autres,  force de lire le Mtastase, il faudra bien qu'ils y
viennent.

MOI. -- Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n'y
ont rien entendu.

LUI. -- Non pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite
dans tous leurs charmants pomes qu'on puisse musiquer. Ce sont
des sentences ingnieuses; des madrigaux lgers, tendres et
dlicats; mais pour savoir combien cela est vide de ressource pour
notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de
Dmosthne faites-vous rciter ces morceaux, combien ils vous
paratront, froids, languissants, monotones. C'est qu'il n'y a
rien l qui puisse servir de modle au chant. J'aimerais autant
avoir  musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou les Penses
de Pascal. C'est au cri animal de la passion,  dicter la ligne
qui nous convient. Il faut que ces expressions soient presses les
unes sur les autres; il faut que la phrase soit courte; que le
sens en soit coup, suspendu; que le musicien puisse disposer du
tout et de chacune de ses parties; en omettre un mot, ou le
rpter; y en ajouter un qui lui manque; la tourner et retourner,
comme un polype, sans la dtruire; ce qui rend la posie lyrique
franaise beaucoup plus difficile que dans les langues 
inversions qui prsentent d'elles-mmes tous ces avantages...

Barbare cruel, plonge ton poignard dans mon sein. Me voil prte
 recevoir le coup fatal. Frappe. Ose... Ah; je languis, je
meurs... Un feu secret s'allume dans mes sens... Cruel amour, que
veux-tu de moi... Laisse-moi la douce paix dont j'ai joui...
Rends-moi la raison... Il faut que les passions soient fortes; la
tendresse du musicien et du pote lyrique doit tre extrme. L'air
est presque toujours la proraison de la scne. Il nous faut des
exclamations, des interjections, des suspensions, des
interruptions, des affirmations, des ngations; nous appelons,
nous invoquons, nous crions, nous gmissons, nous pleurons, nous
rions franchement. Point d'esprit, point d'pigrammes; point de
ces jolies penses. Cela est trop loin de la simple nature. Or
n'allez pas croire que le jeu des acteurs de thtre et leur
dclamation puissent nous servir de modles. Fi donc. Il nous le
faut plus nergique, moins manir, plus vrai. Les discours
simples, les voix communes de la passion, nous sont d'autant plus
ncessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d'accent.
Le cri animal ou de l'homme passionn leur en donne.

Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou
n'entendait rien ou prenant peu d'intrt  ce qu'il disait, parce
qu'en gnral l'enfant comme l'homme, et l'homme comme l'enfant,
aime mieux s'amuser que s'instruire, s'tait retire; chacun tait
 son jeu; et nous tions rests seuls dans notre coin. Assis sur
une banquette, la tte appuye contre le mur, les bras pendants,
les yeux  demi-ferms, il me dit: Je ne sais ce que j'ai, quand
je suis venu ici, j'tais frais et dispos; et me voil rou,
bris, comme si j'avais fait dix lieues. Cela m'a pris subitement.

MOI. -- Voulez-vous vous rafrachir?

LUI. -- Volontiers. Je me sens enrou. Les forces me manquent; et
Je souffre un peu de la poitrine. Cela m'arrive presque tous les
jours, comme cela; sans que je sache pourquoi.

MOI. -- Que voulez-vous?

LUI. -- Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile. L'indigence
m'a appris  m'accommoder de tout.

On nous sert de la bire, de la limonade. Il en remplit un grand
verre qu'il vide deux ou trois fois de suite. Puis comme un homme
ranim; il tousse fortement, il se dmne, il reprend:

Mais  votre avis, Seigneur philosophe, n'est-ce pas une
bizarrerie bien trange, qu'un tranger, un Italien, un Duni
vienne nous apprendre  donner de l'accent  notre musique, 
assujettir notre chant  tous les mouvements  toutes les mesures,
 tous les intervalles,  toutes les dclamations, sans blesser la
prosodie. Ce n'tait pourtant pas la mer  boire. Quiconque avait
cout un gueux lui demander l'aumne dans la rue, un homme dans
le transport de la colre, une femme jalouse et furieuse, un amant
dsespr, un flatteur, oui un flatteur radoucissant son ton,
tranant ses syllabes, d'une voix mielleuse, en un mot une
passion, n'importe laquelle, pourvu que par son nergie, elle
mritt de servir de modle au musicien, aurait d s'apercevoir de
deux choses: l'une que les syllabes, longues ou brves, n'ont
aucune dure fixe, pas mme de rapport dtermin entre leurs
dures; que la passion dispose de la prosodie, presque comme il
lui plat; qu'elle excute les plus grands intervalles, et que
celui qui s'crie dans le fort de sa douleur: Ah, malheureux que
Je suis, monte la syllabe d'exclamation au ton le plus lev et
le plus aigu, et descend les autres aux tons les plus graves et
les plus bas, faisant l'octave ou mme un plus grand intervalle,
et donnant  chaque son la quantit qui convient au tour de la
mlodie, sans que l'oreille soit offense, sans que ni la syllabe
longue, ni la syllabe brve aient conserv la longueur ou la
brivet du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait
depuis le temps o nous citions la parenthse d'Armide, Le
vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut tre, l'Obissons sans
balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de dclamation
musicale! A prsent, ces prodiges-l me font hausser les paules
de piti. Du train dont l'art s'avance, je ne sais o il aboutira.
En attendant, buvons un coup.

Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il allait se
noyer, comme s'il s'tait puis, sans s'en apercevoir, si je
n'avais dplac la bouteille qu'il cherchait de distraction. Alors
je lui dis:

MOI. -- Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si
grande sensibilit pour les beauts de l'art musical; vous soyez
aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible
aux charmes de la vertu?

LUI. -- C'est apparemment qu'il y a pour les unes un sens que je
n'ai pas; une fibre qui ne m'a point t donne, une fibre lche
qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-tre c'est que
j'ai toujours vcu avec de bons musiciens et de mchantes gens;
d'o il est arriv que mon oreille est devenue trs fine, et que
mon coeur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque
chose de race. Le sang de mon pre et le sang de mon oncle est le
mme sang. Mon sang est le mme que celui de mon pre. La molcule
paternelle tait dure et obtuse; et cette maudite molcule
premire s'est assimil tout le reste.

MOI. -- Aimez-vous votre enfant?

LUI. -- Si je l'aime, le petit sauvage. J'en suis fou.

MOI. -- Est-ce que vous ne vous occuperez pas srieusement
d'arrter en lui l'effet de la maudite molcule paternelle.

LUI. -- J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est
destin  devenir un homme de bien, je n'y nuirai pas. Mais si la
molcule voulait qu'il ft un vaurien comme son pre, les peines
que j'aurais prises pour en faire un homme honnte lui seraient
trs nuisibles; l'ducation croisant sans cesse la pente de la
molcule, il serait tir comme par deux forces contraires, et
marcherait tout de guingois, dans le chemin de la vie, comme j'en
vois une infinit, galement gauches dans le bien et dans le mal;
c'est ce que nous appelons des espces, de toutes les pithtes la
plus redoutable, parce qu'elle marque la mdiocrit, et le dernier
degr du mpris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est
point une espce. Avant que la molcule paternelle n'et repris le
dessus et ne l'et amen  la parfaite abjection o j'en suis, il
lui faudrait un temps infini: il perdrait ses plus belles annes.
Je n'y fais rien  prsent. Je le laisse venir. Je l'examine. Il
est dj gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains
bien qu'il ne chasse de race.

MOI. -- Et vous en ferez un musicien, afin qu'il ne manque rien 
la ressemblance?

LUI. -- Un musicien! un musicien! quelquefois je le regarde, en
grinant les dents; et je dis, si tu devais jamais savoir une
note, je crois que je te tordrais le col.

MOI. -- Et pourquoi cela, s'il vous plat?

LUI. -- Cela ne mne  rien.

MOI. -- Cela mne  tout.

LUI. -- Oui, quand on excelle; mais qui est-ce qui peut se
promettre de son enfant qu'il excellera? Il y a dix mille  parier
contre un qu'il ne serait qu'un misrable racleur de cordes, comme
moi. Savez-vous qu'il serait peut-tre plus ais de trouver un
enfant propre  gouverner un royaume,  faire un grand roi qu'un
grand violon.

MOI. -- Il me semble que les talents agrables, mme mdiocres,
chez un peuple sans moeurs, perdu de dbauche et de luxe, avancent
rapidement un homme dans le chemin de la fortune. Moi qui vous
parle, j'ai entendu la conversation qui suit, entre une espce de
protecteur et une espce de protg. Celui-ci avait t adress au
premier, comme  un homme obligeant qui pourrait le servir. --
Monsieur, que savez-vous? -- Je sais passablement les
mathmatiques. -- H bien, montrez les mathmatiques; aprs vous
tre crott dix  douze ans sur le pav de Paris, vous aurez droit
 quatre cents livres de rente. -- J'ai tudi les lois, et je
suis vers dans le droit. -- Si Puffendorf et Grotius revenaient
au monde, ils mourraient de faim, contre une borne. -- Je sais
trs bien l'histoire et la gographie. -- S'il y avait des parents
qui eussent  coeur la bonne ducation de leurs enfants, votre
fortune serait faite; mais il n'y en a point. -- Je suis assez bon
musicien. -- Et que ne disiez-vous cela d'abord! Et pour vous
faire voir le parti qu'on peut tirer de ce dernier talent, j'ai
une fille. Venez tous les jours depuis sept heures et demie du
soir, jusqu' neuf; vous lui donnerez leon, et je vous donnerai
vingt-cinq louis par an. Vous djeunerez, dnerez, goterez,
souperez avec nous. Le reste de votre journe vous appartiendra.
Vous en disposerez  votre profit.

LUI. -- Et cet homme qu'est-il devenu.

MOI. -- S'il et t sage, il et fait fortune, la seule chose
qu'il parat que vous ayez en vue.

LUI. -- Sans doute. De l'or, de l'or. L'or est tout; et le reste,
sans or, n'est rien. Aussi au lieu de lui farcir la tte de belles
maximes qu'il faudrait qu'il oublit, sous peine de n'tre qu'un
gueux; lorsque je possde un louis, ce qui ne m'arrive pas
souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je
le lui montre avec admiration. J'lve les yeux au ciel. Je baise
le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore
l'importance de la pice sacre, je lui bgaye de la voix; je lui
dsigne du doigt tout ce qu'on en peut acqurir, un beau fourreau,
un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma
poche. Je me promne avec fiert; je relve la basque de ma veste;
je frappe de la main sur mon gousset; et c'est ainsi que je lui
fais concevoir que c'est du louis qui est l, que nat l'assurance
qu'il me voit.

MOI. -- On ne peut rien de mieux. Mais s'il arrivait que,
profondment pntr de la valeur du louis, un jour...

LUI. -- Je vous entends. Il faut fermer les yeux l-dessus. Il n'y
a point de principe de morale qui n'ait son inconvnient. Au pis
aller, c'est un mauvais quart d'heure, et tout est fini.

MOI. -- Mme d'aprs des vues si courageuses et si sages, je
persiste  croire qu'il serait bon d'en faire un musicien. Je ne
connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de
servir leurs vices, et de mettre  profit les siens.

LUI. -- Il est vrai; mais j'ai des projets d'un succs plus prompt
et plus sr. Ah! si c'tait aussi bien une fille!

Mais comme on ne fait pas ce qu'on veut, il faut prendre ce qui
vient; en tirer le meilleur parti; et pour cela, ne pas donner
btement, comme la plupart des pres qui ne feraient rien de pis,
quand ils auraient mdit le malheur de leurs enfants, l'ducation
de Lacdmone,  un enfant destin  vivre  Paris. Si elle est
mauvaise, c'est la faute des moeurs de ma nation, et non la
mienne. En rpondra qui pourra. Je veux que mon fils soit heureux;
ou ce qui revient au mme honor, riche et puissant. Je connais un
peu les voies les plus faciles d'arriver  ce but; et je les lui
enseignerai de bonne heure. Si vous me blmez, vous autres sages,
la multitude et le succs m'absoudront. Il aura de l'or; c'est moi
qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas
mme votre estime et votre respect.

MOI. -- Vous pourriez vous tromper.

LUI. -- Ou il s'en passera, comme bien d'autres.

Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu'on pense,
d'aprs lesquelles on se conduit; mais qu'on ne dit pas. Voil, en
vrit, la diffrence la plus marque entre mon homme et la
plupart de nos entours. Il avouait les vices qu'il avait, que les
autres ont; mais il n'tait pas hypocrite. Il n'tait ni plus ni
moins abominable qu'eux; il tait seulement plus franc, et plus
consquent; et quelquefois profond dans sa dpravation. Je
tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil matre.
Il est certain que d'aprs des ides d'institution aussi
strictement calques sur nos moeurs, il devait aller loin,  moins
qu'il ne ft prmaturment arrt en chemin.

LUI. -- Ho ne craignez rien, me dit-il. Le point important; le
point difficile auquel un bon pre doit surtout s'attacher; ce
n'est pas de donner  son enfant des vices qui l'enrichissent, des
ridicules qui le rendent prcieux aux grands; tout le monde le
fait, sinon de systme comme moi, mais au moins d'exemple et de
leon, mais de lui marquer la juste mesure, l'art d'esquiver  la
honte, au dshonneur et aux lois; ce sont des dissonances dans
l'harmonie sociale qu'il faut savoir placer, prparer et sauver.
Rien de si plat qu'une suite d'accords parfaits. Il faut quelque
chose qui pique, qui spare le faisceau, et qui en parpille les
rayons.

MOI. -- Fort bien. Par cette comparaison, vous me ramenez des
moeurs,  la musique dont je m'tais cart malgr moi; et je vous
en remercie; car,  ne vous rien celer, je vous aime mieux
musicien que moraliste.

LUI. -- Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien
suprieur en morale.

MOI. -- J'en doute; mais quand cela serait, je suis un bon homme,
et vos principes ne sont pas les miens.

LUI. -- Tant pis pour vous. Ah si j'avais vos talents.

MOI. -- Laissons mes talents; et revenons aux vtres.

LUI. -- Si je savais m'noncer comme vous. Mais j'ai un diable de
ramage saugrenu, moiti des gens du monde et des lettres, moiti
de la Halle.

MOI. -- Je parle mal. Je ne sais que dire la vrit; et cela ne
prend pas toujours, comme vous savez.

LUI. -- Mais ce n'est pas pour dire la vrit; au contraire, c'est
pour bien dire le mensonge que j'ambitionne votre talent. Si je
savais crire; fagoter un livre, tourner une ptre ddicatoire,
bien enivrer un sot de son mrite; m'insinuer auprs des femmes.

MOI. -- Et tout cela, vous le savez mille fois mieux que moi. Je
ne serais pas mme digne d'tre votre colier.

LUI. -- Combien de grandes qualits perdues, et dont vous ignorez
le prix!

MOI. -- Je recueille tout celui que j'y mets.

LUI. -- Si cela tait, vous n'auriez pas cet habit grossier, cette
veste d'tamine, ces bas de laine, ces souliers pais, et cette
antique perruque.

MOI. -- D'accord. Il faut tre bien maladroit, quand on n'est pas
riche, et que l'on se permet tout pour le devenir. Mais c'est
qu'il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse,
comme la chose du monde la plus prcieuse; gens bizarres.

LUI. -- Trs bizarres. On ne nat pas avec cette tournure-l. On
se la donne; car elle n'est pas dans la nature.

MOI. -- De l'homme?

LUI. -- De l'homme. Tout ce qui vit, sans l'en excepter, cherche
son bien-tre aux dpens de qui il appartiendra; et je suis sr
que, si je laissais venir le petit sauvage, sans lui parler de
rien: il voudrait tre richement vtu, splendidement nourri, chri
des hommes, aim des femmes, et rassembler sur lui tous les
bonheurs de la vie.

MOI. -- Si le petit sauvage tait abandonn  lui-mme; qu'il
conservt toute son imbcillit et qu'il runit au peu de raison
de l'enfant au berceau, la violence des passions de l'homme de
trente ans, il tordrait le col  son pre, et coucherait avec sa
mre.

LUI. -- Cela prouve la ncessit d'une bonne ducation; et qui
est-ce qui la conteste? et qu'est-ce qu'une bonne ducation, sinon
celle qui conduit  toutes sortes de jouissances, sans pril, et
sans inconvnient.

MOI. -- Peu s'en faut que je ne sois de votre avis; mais gardons-
nous de nous expliquer.

LUI. -- Pourquoi?

MOI. -- C'est que je crains que nous ne soyons d'accord qu'en
apparence; et que, si nous entrons une fois, dans la discussion
des prils et des inconvnients  viter, nous ne nous entendions
plus.

LUI. -- Et qu'est-ce que cela fait?

MOI. -- Laissons cela, vous dis-je. Ce que je sais l-dessus, je
ne vous l'apprendrais pas; et vous m'instruirez plus aisment de
ce que j'ignore et que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons
musique, et dites-moi comment il est arriv qu'avec la facilit de
sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands
matres; avec l'enthousiasme qu'ils vous inspirent et que vous
transmettez aux autres, vous n'avez rien fait qui vaille.

Au lieu de me rpondre, il se mit  hocher de la tte, et levant
le doigt au ciel, il ajouta, et l'astre! l'astre! Quand la nature
fit Leo, Vinci, Pergolse, Duni, elle sourit. Elle prit un air
imposant et grave, en formant le cher oncle Rameau qu'on aura
appel pendant une dizaine d'annes le grand Rameau et dont
bientt on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit
la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encore; et en
disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage;
c'tait le mpris, le ddain, l'ironie; et il semblait ptrir
entre ses doigts un morceau de pte, et sourire aux formes
ridicules qu'il lui donnait. Cela fait, il jeta la pagode
htroclite loin de lui, et il dit: C'est ainsi qu'elle me fit et
qu'elle me jeta,  ct d'autres pagodes, les unes  gros ventres
ratatins,  cols courts,  gros yeux hors de la tte,
apoplectiques; d'autres  cols obliques; il y en avait de sches,
 l'oeil vif, au nez crochu: toutes se mirent  crever de rire, en
me voyant; et moi, de mettre mes deux poings sur mes ctes et 
crever de rire, en les voyant; car les sots et les fous s'amusent
les uns des autres; ils se cherchent, ils s'attirent. Si, en
arrivant l, je n'avais pas trouv tout fait le proverbe qui dit
que l'argent des sots est le patrimoine des gens d'esprit, on me
le devrait. Je sentis que nature avait mis ma lgitime dans la
bourse des pagodes: et j'inventai mille moyens de m'en ressaisir.

MOI. -- Je sais ces moyens; vous m'en avez parl, et je les ai
fort admirs. Mais entre tant de ressource, pourquoi n'avoir pas
tent celle d'un bel ouvrage?

LUI. -- Ce propos est celui d'un homme du monde  l'abb Le
Blanc... L'abb disait: La marquise de Pompadour me prend sur la
main; me porte jusque sur le seuil de l'Acadmie; l elle retire
sa main. le tombe, et je me casse les deux jambes. L'homme du
monde lui rpondait: Eh bien, l'abb, il faut se relever, et
enfoncer la porte d'un coup de tte. L'abb lui rpliquait:
C'est ce que j'ai tent; et savez-vous ce qui m'en est revenu,
une bosse au front.

Aprs cette historiette, mon homme se mit  marcher la tte
baisse, l'air pensif et abattu; il soupirait, pleurait, se
dsolait, levait les mains et les yeux, se frappait la tte du
poing,  se briser le front ou les doigts, et il ajoutait: Il me
semble qu'il y a pourtant l quelque chose; mais j'ai beau
frapper, secouer, il ne sort rien. Puis il recommenait  secouer
sa tte et  se frapper le front de plus belle, et il disait, ou
il n'y a personne, ou l'on ne veut pas rpondre.

Un instant aprs, il prenait un air fier, il relevait sa tte, il
s'appliquait la main droite sur le coeur; il marchait et disait:
le sens, oui, je sens. Il contrefaisait l'homme qui s'irrite, qui
s'indigne, qui s'attendrit, qui commande, qui supplie, et
prononait, sans prparation des discours de colre, de
commisration, de haine, d'amour; il esquissait les caractres des
passions avec une finesse et une vrit surprenantes. Puis il
ajoutait: C'est cela, je crois. Voil que cela vient; voil ce que
c'est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, prcipiter
les douleurs et faire sortir l'enfant; seul, je prends la plume;
je veux crire. le me ronge les ongles; je m'use le front.
Serviteur. Bonsoir. Le dieu est absent; je m'tais persuad que
j'avais du gnie; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot,
un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s'lever, de penser,
de peindre fortement, en frquentant avec des gens, tels que ceux
qu'il faut voir pour vivre; au milieu des propos qu'on tient, et
de ceux qu'on entend; et de ce commrage: Aujourd'hui, le
boulevard tait charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte?
Elle joue  ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris
pommel qu'il soit possible d'imaginer. La belle madame celle-ci
commence  passer. Est-ce qu' l'ge de quarante-cinq ans, on
porte une coiffure comme celle-l. La jeune une telle est couverte
de diamants qui ne lui cotent gure. -- Vous voulez dire qui lui
cotent cher? -- Mais non. -- O l'avez-vous vue? -- A L'Enfant
d'Arlequin perdu et retrouv. La scne du dsespoir a t joue
comme elle ne l'avait pas encore t. Le Polichinelle de la Foire
a du gosier, mais point de finesse, point d'me. Madame une telle
est accouche de deux enfants  la fois. Chaque pre aura le
sien. Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les
jours, chauffe et conduit aux grandes choses?

MOI. -- Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier,
boire de l'eau, manger du pain sec, et se chercher soi-mme.

LUI. -- Peut-tre; mais je n'en ai pas le courage; et puis
sacrifier son bonheur  un succs incertain. Et le nom que je
porte donc? Rameau! s'appeler Rameau, cela est gnant. Il n'en est
pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont
l'illustration s'accrot en passant du grand-pre au pre, du pre
au fils, du fils  son petit-fils, sans que l'aeul impose quelque
mrite  son descendant. La vieille souche se ramifie en une
norme tige de sots; mais qu'importe? Il n'en est pas ainsi du
talent. Pour n'obtenir que la renomme de son pre, il faut tre
plus habile que lui. Il faut avoir hrit de sa fibre. La fibre
m'a manqu; mais le poignet s'est dgourdi; l'archet marche, et le
pot bout. Si ce n'est pas de la gloire; c'est du bouillon.

MOI. -- A votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit;
j'essaierais.

LUI. -- Et vous croyez que je n'ai pas essay. Je n'avais pas
quinze ans, lorsque je me dis, pour la premire fois: Qu'as-tu
Rameau? tu rves. Et  quoi rves-tu? que tu voudrais bien avoir
fait ou faire quelque chose qui excitt l'admiration de l'univers.
H, oui; il n'y a qu' souffler et remuer les doigts. Il n'y a
qu' ourler le bec, et ce sera une cane. Dans un ge plus avanc,
j'ai rpt le propos de mon enfance. Aujourd'hui je le rpte
encore, et je reste autour de la statue de Memnon.

MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon?

LUI. -- Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de
Memnon, il y en avait une infinit d'autres galement frappes des
rayons du soleil; mais la sienne tait la seule qui rsonnt. Un
pote, c'est de Voltaire; et puis qui encore? de Voltaire; et le
troisime, de Voltaire; et le quatrime, de Voltaire. Un musicien,
c'est Rinaldo da Capoua, c'est Hasse; c'est Pergolse; c'est
Alberti; c'est Tartini; c'est Locatelli; c'est Terradoglias; c'est
mon oncle; c'est ce petit Duni qui n'a ni mine, ni figure; mais
qui sent, mordieu, qui a du chant et de l'expression. Le reste,
autour de ce petit nombre de Memnon, autant de paires d'oreilles
fiches au bout d'un bton. Aussi sommes-nous gueux, si gueux que
c'est une bndiction. Ah, Monsieur le philosophe, la misre est
une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche bante, pour
recevoir quelques gouttes de l'eau glace qui s'chappe du tonneau
des Danades. Je ne sais si elle aiguise l'esprit du philosophe;
mais elle refroidit diablement la tte du pote. On ne chante pas
bien sous ce tonneau. Trop heureux encore, celui qui peut s'y
placer.

J'y tais; et je n'ai pas su m'y tenir. J'avais dj fait cette
sottise une fois. J'ai voyag en Bohme, en Allemagne, en Suisse,
en Hollande, en Flandre; au diable, au vert.

MOI. -- Sous le tonneau perc.

LUI. -- Sous le tonneau perc; c'tait un Juif opulent et
dissipateur qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais,
comme il plat  Dieu; je faisais le fou; je ne manquais de rien.
Mon Juif tait un homme qui savait sa loi et qui l'observait raide
comme une barre, quelquefois avec l'ami, toujours avec l'tranger.
Il se fit une mauvaise affaire qu'il faut que je vous raconte, car
elle est plaisante. Il y avait  Utrecht une courtisane charmante.
Il fut tent de la chrtienne; il lui dpcha un grison avec une
lettre de change assez forte. La bizarre crature rejeta son
offre. Le Juif en fut dsespr. Le grison lui dit: Pourquoi vous
affliger ainsi? vous voulez coucher avec une jolie femme; rien
n'est plus ais, et mme de coucher avec une plus jolie que celle
que vous poursuivez. C'est la mienne, que je vous cderai au mme
prix. Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon
Juif couche avec la femme du grison. L'chance de la lettre de
change arrive. Le Juif la laisse protester et s'inscrit en faux.
Procs. Le Juif disait: jamais cet homme n'osera dire  quel titre
il possde ma lettre, et je ne la paierai pas. A l'audience, il
interpelle le grison: Cette lettre de change, de qui la tenez-
vous? -- De vous. -- Est-ce pour de l'argent prte? -- Non. --
Est-ce pour fourniture de marchandise? -- Non. -- Est-ce pour
services rendus? -- Non. Mais il ne s'agit point de cela. J'en
suis possesseur. Vous l'avez signe, et vous l'acquitterez. -- Je
ne l'ai point signe. -- Je suis donc un faussaire? -- Vous ou un
autre dont vous tes l'agent. -- Je suis un lche, mais vous tes
un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas  bout. Je dirai tout. Je
me dshonorerai, mais je vous perdrai. Le Juif ne tint compte de
la menace; et le grison rvla toute l'affaire,  la sance qui
suivit. Ils furent blms tous les deux; et le Juif condamn 
payer la lettre de change, dont la valeur fut applique au
soulagement des pauvres. Alors je me sparai de lui. Je revins
ici. Quoi faire? car il fallait prir de misre, ou faire quelque
chose. Il me passa toutes sortes de projets par la tte. Un jour,
je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province,
galement bon ou mauvais pour le thtre ou pour l'orchestre; le
lendemain, je songeais  me faire peindre un de ces tableaux
attachs  une perche qu'on plante dans un carrefour, et o
j'aurais cri  tue-tte: Voil la ville o il est n; le voil
qui prend cong de son pre l'apothicaire; le voil qui arrive
dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle; le voil aux
genoux de son oncle qui le chasse; le voil avec un Juif, et
ctera et ctera. Le jour suivant, je me levais bien rsolu de
m'associer aux chanteurs des rues; ce n'est pas ce que j'aurais
fait de plus mal; nous serions alls concerter sous les fentres
du cher oncle qui en serait crev de rage. Je pris un autre parti.

L il s'arrta, passant successivement de l'attitude d'un homme
qui tient un violon, serrant les cordes  tour de bras,  celle
d'un pauvre diable extnu de fatigue,  qui les forces manquent,
dont les jambes flageolent, prt  expirer, si on ne lui jette un
morceau de pain; il dsignait son extrme besoin, par le geste
d'un doigt dirig vers sa bouche entrouverte; puis il ajouta: Cela
s'entend. On me jetait le lopin. Nous nous le disputions  trois
ou quatre affams que nous tions; et puis pensez grandement;
faites de belles choses au milieu d'une pareille dtresse.

MOI. -- Cela est difficile.

LUI. -- De cascade en cascade, j'tais tomb l. J'y tais comme
un coq en pte. J'en suis sorti. Il faudra derechef scier le
boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche bante. Rien de
stable dans ce monde. Aujourd'hui, au sommet; demain au bas de la
roue. De maudites circonstances nous mnent; et nous mnent fort
mal.

Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et
s'adressant  son voisin: Monsieur, par charit, une petite prise.
Vous avez l une belle bote? Vous n'tes pas musicien? -- Non. --
Tant mieux pour vous; car ce sont de pauvres bougres bien 
plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi; tandis qu'il y a,
 Montmartre peut-tre, dans un moulin, un meunier, un valet de
meunier qui n'entendra jamais que bruit du cliquet, et qui aurait
trouv les plus beaux chants. Rameau, au moulin? au moulin, c'est
l ta place.

MOI. -- A quoi que ce soit que l'homme s'applique, la Nature l'y
destinait.

LUI. -- Elle fait d'tranges bvues. Pour moi je ne vois pas de
cette hauteur o tout se confond, l'homme qui monde un arbre avec
des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'o l'on ne
voit que deux insectes diffrents, chacun  son devoir. Perchez-
vous sur l'picycle de Mercure, et de l, distribuez, si cela vous
convient, et  l'imitation de Raumur, lui la classe des mouches
en couturires, arpenteuses, faucheuses, vous, l'espce des
hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs,
chanteurs, c'est votre affaire. Je ne m'en mle pas. Je suis dans
ce monde et j'y reste. Mais s'il est dans la nature d'avoir
apptit; car c'est toujours  l'apptit que j'en reviens,  la
sensation qui m'est toujours prsente, je trouve qu'il n'est pas
du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Que diable
d'conomie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d'autres
qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme
eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c'est la posture
contrainte o nous tient le besoin. L'homme ncessiteux ne marche
pas comme un autre; il saute, il rampe, il se tortille, il se
trane; il passe sa vie  prendre et  excuter des positions.

MOI. -- Qu'est-ce que des positions?

LUI. -- Allez le demander  Noverre, Le monde en offre bien plus
que son art n'en peut imiter.

MOI. -- Et vous voil, aussi, pour me servir de votre expression,
ou de celle de Montaigne, perch sur l'picycle de Mercure, et
considrant les diffrentes pantomimes de l'espce humaine.

LUI. -- Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m'lever si
haut. J'abandonne aux grues le sjour des brouillards. Je vais
terre  terre. Je regarde autour de moi; et je prends mes
positions, ou je m'amuse des positions que je vois prendre aux
autres. Je suis excellent pantomime; comme vous en allez juger.
Puis il se met  sourire,  contrefaire l'homme admirateur,
l'homme suppliant, l'homme complaisant; il a le pied droit en
avant, le gauche en arrire, le dos courb, la tte releve, le
regard comme attach sur d'autres yeux, la bouche entrouverte, les
bras ports vers quelque objet; il attend un ordre, il le reoit;
il part comme un trait; il revient, il est excut; il en rend
compte. Il est attentif  tout; il ramasse ce qui tombe; il place
un oreiller ou un tabouret sous des pieds; il tient une soucoupe,
il approche une chaise, il ouvre une porte; il ferme une fentre;
il tire des rideaux; il observe le matre et la matresse; il est
immobile, les bras pendants; les jambes parallles; il coute; il
cherche  lire sur des visages; et il ajoute: Voil ma pantomime,
 peu prs la mme que celle des flatteurs, des courtisans, des
valets et des gueux.

Les folies de cet homme, les contes de l'abb Galiani, les
extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois fait rver
profondment. Ce sont trois magasins o je me suis pourvu de
masques ridicules que je place sur le visage des plus graves
personnages; et je vois Pantalon dans un prlat, un satyre dans un
prsident, un pourceau dans un cnobite, une autruche dans un
ministre, une oie dans son premier commis.

MOI. -- Mais  votre compte, dis-je  mon homme, il y a bien des
gueux dans ce monde-ci; et je ne connais personne qui ne sache
quelques pas de votre danse.

LUI. -- Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un
homme qui marche. C'est le souverain. Tout le reste prend des
positions.

MOI. -- Le souverain? encore y a-t-il quelque chose  dire? Et
croyez-vous qu'il ne se trouve pas, de temps en temps,  ct de
lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse
faire un peu de la pantomime? Quiconque a besoin d'un autre, est
indigent et prend une position. Le roi prend une position devant
sa matresse et devant Dieu; il fait son pas de pantomime. Le
ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de
gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions,
en cent manires plus viles les unes que les autres, devant le
ministre. L'abb de condition en rabat, et en manteau long, au
moins une fois la semaine, devant le dpositaire de la feuille des
bnfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est
le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin.

LUI. -- Cela me console.

Mais tandis que je parlais, il contrefaisait  mourir de rire, les
positions des personnages que je nommais; par exemple, pour le
petit abb, il tenait son chapeau sous le bras, et son brviaire
de la main gauche; de la droite, il relevait la queue de son
manteau; il s'avanait la tte un peu penche sur l'paule, les
yeux baisss, imitant si parfaitement l'hypocrite que je crus voir
l'auteur des Rfutations devant l'vque d'Orlans. Aux flatteurs,
aux ambitieux, il tait ventre  terre. C'tait Bouret, au
contrle gnral.

MOI. -- Cela est suprieurement excut, lui dis-je. Mais il y a
pourtant un tre dispens de la pantomime. C'est le philosophe qui
n'a rien et qui ne demande rien.

LUI. -- Et o est cet animal-l? S'il n'a rien il souffre; s'il ne
sollicite rien, il n'obtiendra rien, et il souffrira toujours.

MOI. -- Non. Diogne se moquait des besoins.

LUI. -- Mais, il faut tre vtu.

MOI. -- Non. Il allait tout nu.

LUI. -- Quelquefois il faisait froid dans Athnes.

MOI. -- Moins qu'ici.

LUI. -- On y mangeait.

MOI. -- Sans doute.

LUI. -- Aux dpens de qui?

MOI. -- De la nature. A qui s'adresse le sauvage?  la terre, aux
animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux
ruisseaux.

LUI. -- Mauvaise table.

MOI. -- Elle est grande.

LUI. -- Mais mal servie.

MOI. -- C'est pourtant celle qu'on dessert, pour couvrir les
ntres.

LUI. -- Mais vous conviendrez que l'industrie de nos cuisiniers,
ptissiers, rtisseurs, traiteurs, confiseurs y met un peu du
sien. Avec la dite austre de votre Diogne, il ne devait pas
avoir des organes fort indociles.

MOI. -- Vous vous trompez. L'habit du cynique tait autrefois,
notre habit monastique avec la mme vertu. Les cyniques taient
les carmes et les cordeliers d'Athnes.

LUI. -- Je vous y prends. Diogne a donc aussi dans la pantomime;
si ce n'est devant Pricls, du moins devant Las ou Phryn.

MOI. -- Vous vous trompez encore. Les autres achetaient bien cher
la courtisane qui se livrait  lui pour le plaisir.

LUI. -- Mais s'il arrivait que la courtisane ft occupe, et le
cynique press?

MOI. -- Il rentrait dans son tonneau, et se passait d'elle.

LUI. -- Et vous me conseilleriez de l'imiter?

MOI. -- Je veux mourir, si cela ne vaudrait mieux que de ramper,
de s'avilir, et se prostituer.

LUI. -- Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vtement
chaud en hiver; un vtement frais, en t; du repos, de l'argent,
et beaucoup d'autres choses, que je prfre de devoir  la
bienveillance, plutt que de les acqurir par le travail.

MOI. -- C'est que vous tes un fainant, un gourmand, un lche,
une me de boue.

LUI. -- Je crois vous l'avoir dit.

MOI. -- Les choses de la vie ont un prix sans doute; mais vous
ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous
dansez, vous avez dans et vous continuerez de danser la vile
pantomime.

LUI. -- Il est vrai. Mais il m'en a peu cot, et il ne m'en cote
plus rien pour cela. Et c'est par cette raison que je ferais mal
de prendre une autre allure qui me peinerait, et que je ne
garderais pas. Mais, je vois  ce que vous me dites l que ma
pauvre petite femme tait une espce de philosophe. Elle avait du
courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous
tions sans le sol. Nous avions vendu presque toutes nos nippes.
Je m'tais jet sur les pieds de notre lit, l je me creusais 
chercher quelqu'un qui me prtt un cu que je ne lui rendrais
pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait  son clavecin,
chantait et s'accompagnait. C'tait un gosier de rossignol; je
regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand j'tais de quelque
concert, je l'emmenais avec moi. Chemin faisant, je lui disais:
Allons, madame, faites-vous admirer; dployez votre talent et vos
charmes. Enlevez. Renversez. Nous arrivions; elle chantait, elle
enlevait, elle renversait. Hlas, je l'ai perdue, la pauvre
petite. Outre son talent, c'est qu'elle avait une bouche 
recevoir  peine le petit doigt; des dents, une range de perles;
des yeux, des pieds, une peau, des joues, des ttons, des jambes
de cerf, des cuisses et des fesses  modeler. Elle aurait eu, tt
ou tard, le fermier gnral, tout au moins. C'tait une dmarche,
une croupe! ah Dieu, quelle croupe!

Puis le voil qui se met  contrefaire la dmarche de sa femme; il
allait  petits pas; il portait sa tte au vent; il jouait de
l'ventail; il se dmenait de la croupe; c'tait la charge de nos
petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule.

Puis, reprenant la suite de son discours, il ajoutait: Je la
promenais partout, aux Tuileries, au Palais Royal, aux Boulevards.
Il tait impossible qu'elle me demeurt. Quand elle traversait la
rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l'air; vous vous seriez
arrt pour la voir, et vous l'auriez embrasse entre quatre
doigts, sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient
trotter avec ses petits pieds; et qui mesuraient cette large
croupe dont ses jupons lgers dessinaient la forme, doublaient le
pas; elle les laissait arriver; puis elle dtournait prestement
sur eux, ses deux grands yeux noirs et brillants qui les
arrtaient tout court. C'est que l'endroit de la mdaille ne
dparait pas le revers. Mais hlas je l'ai perdue; et mes
esprances de fortune se sont toutes vanouies avec elle. Je ne
l'avais prise que pour cela, je lui avais confi mes projets; et
elle avait trop de sagacit pour n'en pas concevoir la certitude,
et trop de jugement pour ne les pas approuver.

Et puis le voil qui sanglote et qui pleure, en disant:

Non, non, je ne m'en consolerai jamais. Depuis, j'ai pris le rabat
et la calotte.

MOI. -- De douleur?

LUI. -- Si vous le voulez. Mais le vrai, pour avoir mon cuelle
sur ma tte... Mais voyez un peu l'heure qu'il est, car il faut
que j'aille  l'Opra.

MOI. -- Qu'est-ce qu'on donne?

LUI. -- Le Dauvergne. Il y a d'assez belles choses dans sa
musique; c'est dommage qu'il ne les ait pas dites le premier.
Parmi ces morts, il y en a toujours quelques-uns qui dsolent les
vivants. Que voulez-vous? Quisque suos patimur manes.

Mais il est cinq heures et demie. J'entends la cloche qui sonne
les vpres de l'abb de Canaye et les miennes. Adieu, monsieur le
philosophe. N'est-il pas vrai que je suis toujours le mme?

MOI. -- Hlas oui, malheureusement.

LUI. -- Que j'aie ce malheur-l seulement encore une quarantaine
d'annes. Rira bien qui rira le dernier.





End of the Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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