The Project Gutenberg EBook of Macbeth, by William Shakespeare

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Title: Macbeth

Author: William Shakespeare

Release Date: October 25, 2004 [EBook #13868]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MACBETH ***




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  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT
  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 2
  Jules Csar.
  Cloptre.--Macbeth.--Les Mprises.
  Beaucoup de bruit pour rien.

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1864

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MACBETH


TRAGDIE





NOTICE SUR MACBETH

En l'anne 1034, Duncan succda sur le trne d'cosse  son grand-pre
Malcolm. Il tenait son droit de sa mre Batrix, fille ane de Malcolm:
la cadette, Doada, tait mre de Macbeth, qui se trouvait ainsi
cousin-germain de Duncan. Le pre de Macbeth tait Finleg, thane de
Glamis, dsign sous le nom de Sinell dans la tragdie et dans la
chronique de Hollinshed, d'aprs l'autorit d'Hector Boce,  qui a t
emprunt le rcit des vnements concernant Duncan et Macbeth. Comme
Shakspeare a suivi de point en point la chronique de Hollinshed, les
faits contenus dans cette chronique sont ncessaires  rappeler; ils ont
d'ailleurs en eux-mmes un intrt vritable.

Macbeth s'tait rendu clbre par son courage, et on l'et jug
parfaitement digne de rgner s'il n'et t de sa nature, dit la
chronique, quelque peu cruel. Duncan, au contraire, prince peu
guerrier, poussait jusqu' l'excs la douceur et la bont; en sorte que
si l'on et pu fondre le caractre des deux cousins et les temprer
l'un par l'autre, on aurait eu, dit la chronique. un digne roi et un
excellent capitaine.

Aprs quelques annes d'un rgne paisible, la faiblesse de Duncan
ayant encourag les malfaiteurs, Banquo, thane de Lochaber, charg de
recueillir les revenus du roi, se vit forc de punir un peu svrement
(_somewhat sharpelie_) quelques-uns des plus coupables, ce qui
occasionna une rvolte. Banquo, dpouill de tout l'argent qu'il avait
reu, faillit perdre la vie, et ne s'chappa qu'avec peine et couvert de
blessures. Aussitt qu'elles lui permirent de se rendre  la cour, il
alla porter plainte  Duncan et il dtermina enfin celui-ci  faire
sommer les coupables de comparatre; mais ils turent le sergent d'armes
qu'on leur avait envoy et se prparrent  la dfense, excits par
Macdowald, le plus considr d'entre eux, qui, runissant autour de lui
ses parents et ses amis, leur reprsenta Duncan comme un lche au coeur
faible (_taint hearted milksop_), plus propre  gouverner des moines
qu' rgner sur une nation aussi guerrire que les cossais. La rvolte
s'tendit particulirement sur les les de l'ouest, d'o une foule
de guerriers vinrent dans le Lochaber se ranger autour de Macdowald;
l'espoir du butin attira aussi d'Irlande un grand nombre de Kernes et de
Gallouglasses[1], prts  suivre Macdowald partout o il voudrait les
conduire. Au moyen de ces renforts, Macdowald battit les troupes que le
roi avait envoyes  sa rencontre, prit leur chef Malcolm, et, aprs la
bataille, lui fit trancher la tte.

Duncan, constern de ces nouvelles, assembla un conseil o Macbeth
lui ayant vivement reproch sa faiblesse et sa lenteur  punir, qui
laissaient aux rebelles le temps de s'assembler, offrit cependant de se
charger, avec Banquo, de la conduite de la guerre. Son offre ayant
t accepte, le seul bruit de son approche avec de nouvelles troupes
effraya tellement les rebelles qu'un grand nombre dserta secrtement;
et Macdowald, ayant essay avec le reste, de tenir tte  Macbeth, fut
mis en droute et forc de s'enfuir dans un chteau o il avait renferm
sa femme et ses enfants; mais, dsesprant d'y pouvoir tenir, et dans la
crainte des supplices, il se tua, aprs avoir tu d'abord sa femme et
ses enfants. Macbeth entra sans obstacle dans le chteau, dont les
portes taient demeures ouvertes. Il n'y trouva plus que le cadavre de
Macdowald au milieu de ceux de sa famille; et la barbarie de ce temps
fut rvolte de ce qu'insensible  ce tragique spectacle, Macbeth fit
couper la tte de Macdowald pour l'envoyer au roi, et attacher le reste
du corps  un gibet. Il fit acheter trs-cher aux habitants des les le
pardon de leur rvolte, ce qui ne l'empcha pas de faire excuter
tous ceux qu'il put prendre encore dans le Lochaber. Les habitants se
rcrirent hautement contre cette violation de la foi promise, et les
injures qu'ils profrrent contre lui,  cette occasion, irritrent
tellement Macbeth qu'il fut prs de passer dans les les avec une arme
pour se venger; mais il fut dtourn de ce projet par les conseils de
ses amis, et surtout par les prsents au moyen desquels les insulaires
achetrent une seconde fois leur pardon.

[Note 1: Soldats d'infanterie, arms les premiers  la lgre, les
seconds d'armes pesantes.]

Peu de temps aprs, Sunon, roi de Norwge, ayant fait une descente en
cosse, Duncan, pour lui rsister, se mit  la tte de la portion la
plus considrable de son arme, dont il confia le reste  Macbeth et 
Banquo. Duncan, battu et prs de s'enfuir, se rfugia dans le chteau
de Perth, o Sunon vint l'assiger. Duncan ayant secrtement instruit
Macbeth de ses intentions, feignit de vouloir traiter et trana la chose
en longueur jusqu' ce qu'enfin, averti que Macbeth avait runi des
forces suffisantes, il indiqua un jour pour livrer la place, et en
attendant il offrit aux Norwgiens de leur envoyer des provisions de
bouche, qu'ils acceptrent avec d'autant plus d'empressement que depuis
plusieurs jours ils souffraient beaucoup de la disette. Le pain et la
bire qu'on leur livra avaient t mls du jus d'une baie extrmement
narcotique, en sorte que, s'en tant rassasis avec avidit, ils
tombrent dans un sommeil dont il fut impossible de les tirer. Alors
Duncan fit avertir Macbeth, qui, arrivant en diligence et entrant sans
obstacle dans le camp, massacra tous les Norwgiens, dont la plupart ne
se rveillrent pas, et dont les autres se trouvrent tellement tourdis
par l'effet du soporifique qu'ils ne purent faire aucune dfense. Un
grand nombre de mariniers de la flotte norwgienne, qui taient venus
pour prendre leur part de l'abondance rpandue dans le camp, partagrent
le sort de leurs compatriotes, et Sunon, qui se sauva, lui onzime, de
cette boucherie, trouva  peine assez d'hommes pour conduire le vaisseau
sur lequel il s'enfuit en Norwge. Ceux qu'il laissa derrire furent,
trois jours aprs, tellement battus par un vent d'est qu'ils se
brisrent les uns contre les autres et s'enfoncrent dans la mer, dans
un lieu appel les sables de Drownelow, o ils sont encore aujourd'hui
(1574), dit la chronique, au grand danger des vaisseaux qui viennent
sur la cte, la mer les couvrant entirement pendant le flux, tandis que
le reflux en laisse paratre quelques parties au-dessus de l'eau. Ce
dsastre causa une telle consternation en Norwge qu'encore plusieurs
annes aprs on n'y armait point un chevalier sans lui faire jurer
de venger ses compatriotes tus en cosse. Duncan, pour clbrer sa
dlivrance, ordonna de grandes processions; mais, pendant qu'on les
clbrait, on apprit le dbarquement d'une arme de Danois, sous les
ordres de Canut, roi d'Angleterre, qui venait venger son frre Sunon.
Macbeth et Banquo allerent au-devant d'eux, les dfirent, les forcrent
 se rembarquer et  payer une somme considrable pour obtenir la
permission d'enterrer leurs morts  Saint-Colmes-Inch, o, dit la
chronique, on voit encore un grand nombre de vieux tombeaux sur lesquels
sont gravs les armes des Danois.

Tels sont, dans les exploits de Macbeth et de Banquo, ceux dont
Shakspeare, d'aprs Hollinshed, a fait usage dans sa tragdie. Ce fut
peu de temps aprs que Macbeth et Banquo, se rendant  Fores, o tait
le roi, et chassant en chemin  travers les bois et les champs, sans
autre compagnie que seulement eux-mmes, furent soudainement accosts,
au milieu d'une lande, par trois femmes bizarrement vtues et
semblables  des cratures de l'ancien monde (_elder world_), qui
salurent Macbeth prcisment comme on le voit dans la tragdie. Sur
quoi Banquo: Quelle manire de femmes tes-vous donc, dit-il, de vous
montrer si peu favorables envers moi que vous assigniez  mon compagnon
non-seulement de grands emplois, mais encore un royaume, tandis qu'
moi vous ne me donnez rien du tout?--Vraiment, dit la premire d'entre
elles, nous te promettons de plus grands biens qu' lui, car il rgnera
en effet, mais avec une fin malheureuse, et il ne laissera aucune
postrit pour lui succder; tandis qu'au contraire toi,  la vrit,
ne rgneras pas du tout, mais de toi sortiront ceux qui gouverneront
l'cosse par une longue suite de postrit non interrompue. Aussitt
elles disparurent. Quelque temps aprs, le thane de Cawdor ayant t
mis  mort pour cause de trahison, son titre fut confr  Macbeth, qui
commena, ainsi que Banquo,  ajouter grande foi aux prdictions des
sorcires et  rver aux moyens de parvenir  la couronne.

Il avait des chances d'y arriver lgitimement, les fils de Duncan
n'tant pas encore en ge de rgner et la loi d'cosse portant que si le
roi mourait avant que ses fils ou descendants en ligne directe fussent
assez gs pour prendre le maniement des affaires, on lirait  leur
place le plus proche parent du roi dfunt. Mais Duncan ayant dsign,
avant l'ge, son fils Malcolm pour prince de Cumberland et son
successeur au trne, Macbeth, qui vit par l ses esprances renverses,
se crut en droit de venger l'injustice qu'il prouvait. Il y tait
d'ailleurs sans cesse excit par Caithness, sa femme, qui, brlant du
dsir de se voir reine, et impatiente de tout dlai, dit Boce, comme
le sont toutes les femmes, ne cessait de lui reprocher son manque de
courage. Macbeth ayant donc assembl  Inverness, d'autres disent 
Botgsvane, un grand nombre de ses amis auxquels il fit part de son
projet, tua Duncan, et se rendit avec son parti  Scone, o il se mit
sans difficult en possession de la couronne.

La chronique de Hollinshed rapporte sans aucun dtail le meurtre de
Duncan. Les incidents qu'a mis en scne Shakspeare sont tirs d'une
autre partie de cette mme chronique concernant le meurtre du roi Duffe,
assassin, plus de soixante ans auparavant, par un seigneur cossais
nomm Donwald. Voici les circonstances de ce meurtre telles que les
rapporte la chronique.

Duffe s'tait montr, ds le commencement de son rgne, trs-occup de
protger le peuple contre les malfaiteurs et personnes oisives qui
ne voulaient vivre que sur les biens des autres. Il en fit excuter
plusieurs, fora les autres  se retirer en Irlande ou bien  apprendre
quelque mtier pour vivre. Bien qu'ils ne tinssent,  ce qu'il parat,
 la haute noblesse d'cosse que par des degrs assez loigns, les
nobles, dit la chronique, furent trs-offenss de cette extrme rigueur,
regardant comme un dshonneur, pour des gens descendus de noble
parentage, d'tre contraints de gagner leur vie par le travail de leurs
mains, ce qui n'appartient qu'aux hommes de la glbe et autres de la
basse classe, ns pour travailler  nourrir la noblesse et pour obir 
ses ordres. Le roi fut, en consquence, regard par eux comme ennemi
des nobles et indigne de les gouverner, tant, disaient-ils, uniquement
dvou aux intrts du peuple et du clerg, qui faisaient, en ce
temps, cause commune contre l'oppression des grands seigneurs. Le
mcontentement s'accroissant tous les jours, il s'leva plusieurs
rvoltes, dans l'une desquelles entrrent quelques jeunes gentilshommes,
parents de Donwald, lieutenant pour le roi du chteau de Fores. Ces
jeunes gens furent pris, et Donwald, qui jusqu'alors avait servi
fidlement et utilement le roi, se flatta d'obtenir leur grce; mais
n'ayant pu y parvenir, il en conut un violent ressentiment. Sa femme,
que des causes pareilles irritaient contre le roi, n'pargna rien pour
l'aigrir et lui fit comprendre combien il lui serait facile de se venger
lorsque Duffe viendrait, comme cela lui arrivait souvent, loger  Fores,
sans autre garde que la garnison du chteau, qui tait entirement 
leur dvotion, et elle lui en indiqua tous les moyens.

Duffe tant venu peu de temps aprs  Fores, la veille de son dpart,
lorsqu'il se fut couch aprs avoir pri Dieu beaucoup plus tard qu'
l'ordinaire, Donwald et sa femme se mirent  table avec les deux
chambellans, dont ils avaient prpar avec soin l'arrire-souper ou
collation, et les enivrrent si bien qu'ils les firent tomber dans un
sommeil lthargique. Alors Donwald, quoique dans son coeur il abhorrt
cette action, excit par sa femme, appela quatre de ses domestiques
instruits de son projet, et qu'il avait sduits par des prsents. Ils
entrrent dans la chambre de Duffe, le turent, emportrent son corps
hors du chteau par une poterne, et, le mettant sur un cheval prpar
 cet effet, le transportrent  deux milles de l, prs d'une petite
rivire qu'ils dtournrent avec l'aide de quelques paysans; puis,
creusant une fosse dans le fond du lit de la rivire, ils y enterrrent
le cadavre et firent repasser les eaux par-dessus, dans la crainte que
s'il venait  tre dcouvert, ses blessures ne saignassent lorsque
Donwald en approcherait, et ne le fissent ainsi reconnatre comme
l'auteur du meurtre. Donwald, pendant ce temps, avait eu soin de se
tenir parmi ceux qui faisaient la garde, et qu'il ne quitta pas pendant
le reste de la nuit. Les circonstances subsquentes, relatives au
meurtre des deux chambellans, sont telles que Shakspeare les a
reprsentes dans Macbeth. Il en est de mme des prodiges qu'il rapporte
et qui eurent lieu  la mort de Duffe. Le soleil ne parut point durant
six mois, jusqu' ce qu'enfin les meurtriers ayant t dcouverts et
excuts, il brilla de nouveau sur la terre, et les champs se couvrirent
de fleurs, bien que ce ne ft pas la saison.

Pour revenir  Macbeth, les dix premires annes de son rgne furent
signales par un gouvernement sage, quitable et vigoureux. On rapporte
plusieurs de ses lois, dont voici quelques-unes:

Celui qui en accompagnera un autre pour lui faire cortge, soit 
l'glise, au march, ou  quelque autre lieu d'assemble publique, sera
mis  mort,  moins qu'il ne reoive sa subsistance de celui qu'il
accompagne. La peine de mort tait galement porte contre celui qui
prtait serment  tout autre qu'au roi.

Aucune sorte de seigneurs et de grands barons ne pourront, sous peine
de mort, contracter mariage les uns avec les autres, surtout si leurs
terres sont voisines.

Toute arme (_armour_) et toute pe porte pour un autre effet que
la dfense du roi et du royaume en temps de guerre sera confisque 
l'usage du roi, avec tous les autres biens meubles (_moveable goods_)
de la personne dlinquante. Il est galement dfendu  tout homme du
peuple d'entretenir un cheval pour aucun autre usage que l'agriculture,
mais cela seulement sous peine de confiscation du cheval.

Tous ceux qui, nomms gouverneurs ou (comme je puis les appeler)
capitaines, achteront quelques terres ou possessions dans les limites
de leur commandement, perdront ces terres ou possessions, et l'argent
qui aura servi  les payer. Il leur est galement dfendu, sous peine
de perdre leurs charges, sans pouvoir tre remplacs par personne de
leur famille, de marier leurs fils ou filles dans leur gouvernement.

Personne ne pourra siger dans une cour temporelle, sans y tre
autoris par une convention du roi. Tous les actes doivent tre
galement passs au nom du roi.

Quelques autres lois ont pour objet d'assurer les immunits du clerg
et l'autorit des censures de l'glise, de rgler les devoirs de
la chevalerie, les successions, etc. Plusieurs de ces lois, dont
quelques-unes assez singulires pour le temps, sont faites par des
motifs d'ordre et de rgle; d'autres sont destines  maintenir
l'indpendance civile contre le pouvoir des officiers de la couronne;
mais la plupart ont videmment pour objet de diminuer la puissance des
nobles et de concentrer toute l'autorit dans les mains du roi. Toutes
sont rapportes par les historiens du temps comme des lois sages
et bienfaisantes; et si Macbeth ft arriv au trne par des moyens
lgitimes, s'il et continu dans les voies de la justice comme il avait
commenc, il aurait pu, dit la chronique de Hollinshed, tre compt au
nombre des plus grands princes qui eussent jamais rgn.

Mais ce n'tait, continue notre chronique, qu'un zle d'quit
contrefait et contraire  son inclination naturelle. Macbeth se montra
enfin tel qu'il tait; et le mme sentiment de sa situation qui l'avait
port  rechercher la faveur publique par la justice changea la justice
en cruaut; car les remords de sa conscience le tenaient dans une
crainte continuelle qu'on ne le servt de la mme coupe qu'il avait
administre  son prdcesseur. Ds lors commence le Macbeth de la
tragdie. Le meurtre de Banquo, excut de la mme manire et pour les
mmes motifs que ceux que lui attribue Shakspeare, est suivi d'un grand
nombre d'autres crimes qui lui font trouver une telle douceur  mettre
ses nobles  mort que sa soif pour le sang ne peut plus tre satisfaite,
et le peuple n'est, pas plus que la noblesse,  l'abri de ses barbaries
et de ses rapines. Des magiciens l'avaient averti de se garder de
Macduff, dont la puissance d'ailleurs lui faisait ombrage, et sa haine
contre lui ne cherchait qu'un prtexte. Macduff, prvenu du danger,
forma le projet de passer en Angleterre pour engager Malcolm, qui s'y
tait rfugi,  venir rclamer ses droits. Macbeth en fut inform, car
les rois, dit la chronique, ont des yeux aussi perants que le lynx et
des oreilles aussi longues que Midas, et Macbeth tenait chez tous les
nobles de son royaume des espions  ses gages. La fuite de Macduff, le
massacre de tout ce qui lui appartenait, sa conversation avec Malcolm,
sont des faits tirs de la chronique. Malcolm opposa d'abord aux
empressements de Macduff des raisons tires de sa propre incontinence,
et Macduff lui rpondit comme dans Shakspeare, en ajoutant seulement:
Fais-toi toujours roi, et j'arrangerai les choses avec tant de prudence
que tu pourras te satisfaire  ton plaisir, si secrtement que personne
ne s'en apercevra. Le reste de la scne est fidlement imit par le
pote; et tout ce qui concerne la mort de Macbeth, les prdictions qui
lui avaient t faites et la manire dont elles furent  la fois ludes
et accomplies, est tir presque mot pour mot de la chronique o nous
voyons enfin comment par l'illusion du diable il dshonora, par la plus
terrible cruaut, un rgne dont les commencements avaient t utiles
 son peuple[2]. Macbeth avait assassin Duncan en 1040; il fut tu
lui-mme en 1057, aprs dix sept ans de rgne.

[Note 2: Chroniques de Hollinshed, dit. in-fol. de 1586, t. Ier, p.
168 et suiv., et pour ce qui concerne le meurtre du roi Duffe, p. 150
et suiv. C'est probablement des faits fournis par Hector Boce  cette
chronique que Buchanan, en rapportant beaucoup plus sommairement
l'histoire de Macbeth, a dit: _Multa hic fabulose quidam nostrorum
affingunt; sed quia theatris aut milesiis fabulis sunt aptiora quam
historiae, ea omitto_. (_Rerum Scot. Hist._, t. VII.)]

Tel est l'ensemble de faits auquel Shakspeare s'est charg de donner
l'me et la vie. Il se place simplement au milieu des vnements et des
personnages, et d'un souffle mettant en mouvement toutes ces choses
inanimes, il nous fait assister au spectacle de leur existence. Loin de
rien ajouter aux incidents que lui a fournis la relation  laquelle il
emprunte son sujet, il en retranche beaucoup; il lague surtout ce qui
altrerait la simplicit de sa marche et embarrasserait l'action de ses
personnages; il supprime ce qui l'empcherait de les pntrer d'une
seule vue et de les peindre en quelques traits. Macbeth, avec les crimes
et les grandes qualits que lui attribue son histoire, serait un tre
trop compliqu; il faudrait en lui trop d'ambition et trop de vertu  la
fois pour que l'une de ses dispositions pt se soutenir quelque temps en
prsence de l'autre, et l'on aurait besoin de trop grandes machines
pour faire pencher la balance de l'un ou l'autre ct. Le Macbeth de
Shakspeare n'est brillant que par ses vertus guerrires, et surtout
par sa valeur personnelle; il n'a que les qualits et les dfauts d'un
barbare: brave, mais point tranger  la crainte du pril ds qu'il y
croit, cruel et sensible par accs, perfide par inconstance, toujours
prt  cder  la tentation qui se prsente, qu'elle soit de crime ou de
vertu, il a bien, dans son ambition et dans ses forfaits, ce caractre
d'irrflexion et de mobilit qui appartient  une civilisation
presque sauvage; ses passions sont imprieuses, mais aucune srie de
raisonnements et de projets ne les dtermine et ne les gouverne; c'est
un arbre lev, mais sans racines, que le moindre vent peut branler et
dont la chute est un dsastre. De l nat sa grandeur tragique; elle est
dans sa destine plus que dans son caractre. Macbeth, plac plus loin
des esprances du trne, ft demeur vertueux, et sa vertu et t
inquite, car elle et t seulement le fruit de la circonstance; son
crime devient pour lui un supplice, parce que c'est la circonstance qui
le lui a fuit commettre: ce crime n'est pas sorti du fond de la nature
de Macbeth; et cependant il s'attache  lui, l'enveloppe, l'enchane, le
dchire de toutes parts, et lui cre ainsi une destine tourmente et
irrmissible, o le malheureux s'agite vainement, ne faisant rien qui
ne l'enfonce toujours davantage, et avec plus de dsespoir, dans la
carrire que lui prescrit dsormais son implacable perscuteur. Macbeth
est un de ces caractres marqus dans toutes les superstitions pour
devenir la proie et l'instrument de l'esprit pervers, qui prend plaisir
 les perdre parce qu'ils ont reu quelque tincelle de la nature
divine, et qui en mme temps n'y rencontre que peu de difficults, car
cette lumire cleste ne lance en eux que des rayons passagers,  chaque
instant obscurcis par des orages.

Lady Macbeth est bien prcisment la femme d'un tel homme, le produit
d'un mme tat de civilisation, d'une mme habitude de passions. Elle
y joint de plus d'tre une femme, c'est--dire sans prvoyance, sans
gnralit dans les vues, n'apercevant  la fois qu'une seule partie
d'une seule ide, et s'y livrant tout entire sans jamais admettre
ce qui pourrait l'en distraire et l'y troubler. Les sentiments qui
appartiennent  son sexe ne lui sont point trangers: elle aime son
mari, connat les joies d'une mre, et n'a pu tuer elle-mme Duncan,
parce qu'il ressemblait  son pre endormi; mais elle veut tre reine.
Il faut pour cela que Duncan prisse; elle ne voit dans la mort de
Duncan que le plaisir d'tre reine; son courage est facile, car elle
n'aperoit pas ce qui pourrait la faire reculer. Lorsque la passion sera
satisfaite et l'action commise, alors seulement les autres consquences
lui en seront rvles comme une nouveaut dont elle n'avait pas eu
la plus lgre prvision. Ces craintes, cette ncessit de nouveaux
forfaits, que son mari avait entrevus d'avance, elle n'y avait jamais
song. Elle voulait bien rejeter le crime sur les deux chambellans; mais
ce n'est pas elle qui songe  les tuer; ce n'est pas elle qui prpare le
meurtre de Banquo, le massacre de la famille de Macduff. Elle n'a pas
vu si loin; elle n'avait pas mme devin, en entrant dans la chambre de
Duncan gorg, l'effet que produirait sur elle un pareil spectacle. Elle
en sort trouble, ne ddaignant plus les terreurs de son mari, mais
l'engageant seulement  ne se pas trop arrter sur des images, dont on
voit qu'elle commence  se sentir elle-mme obsde. Le coup est port
et se rvlera dans l'admirable et terrible scne du somnambulisme:
c'est l que nous apprendrons ce que devient, lorsqu'il n'est plus
soutenu par l'aveugle emportement de la passion, ce caractre en
apparence si inbranlable. Macbeth s'est affermi dans le crime, aprs
avoir hsit  le commettre, parce qu'il le comprenait; nous verrons sa
femme, succombant sous la connaissance qu'elle en a trop tard acquise,
substituer une ide fixe  une autre, mourir pour s'en dlivrer, et
punir par la folie du dsespoir le crime que lui a fait commettre la
folie de l'ambition.

Les autres personnages, amens seulement pour concourir  ce grand
tableau de la marche et de la destine du crime, n'ont d'autre couleur
que celle de la situation que leur donne l'histoire. Les sorcires sont
bien ce qu'elles doivent tre, et je ne sais pourquoi il est d'usage
de se rcrier avec dgot contre cette portion de la reprsentation de
Macbeth: lorsqu'on voit ces viles cratures arbitres de la vie, de la
mort, de toutes les chances et de tous les intrts de l'humanit, et
qui en disposent d'aprs les plus mprisables caprices de leur odieuse
nature,  la terreur qu'inspire leur pouvoir se joint l'effroi que fait
natre leur draison, et le ridicule mme d'un tel spectacle en augmente
l'effet.

Le style de Macbeth est remarquable, dans son nergie sauvage, par
une recherche qu'on aura raison de lui reprocher, mais qu' tort on
regarderait comme contraire  la vrit autant qu'elle l'est au naturel:
la recherche n'est point incompatible avec la grossiret des moeurs et
des ides; elle semble mme assez ordinaire aux temps et aux situations
o manquent les ides gnrales. L'esprit, qui ne peut demeurer oisif,
s'attache alors aux plus petits rapports, s'y complat et s'en fait une
habitude que nous retrouvons dans toutes les situations analogues. Rien
n'est plus alambiqu que l'esprit de la littrature du moyen ge. Ce que
nous connaissons des discours des sauvages contient beaucoup d'ides
recherches; la recherche est le caractre des beaux esprits de la
classe infrieure; les injures mmes des gens du peuple sont composes
quelquefois avec une recherche tout  fait singulire, comme si, dans
ces moments o la colre exalte les facults, leur esprit saisissait
avec plus de facilit et d'abondance les rapports de ce genre, les seuls
o il soit capable d'atteindre.

On croit que Macbeth fut reprsent en 1606; l'ide de faire une
tragdie sur ce sujet, ncessairement agrable au roi Jacques, qui
venait de monter sur le trne d'Angleterre, fut probablement inspire 
Shakspeare par une pice de vers en une petite scne, qu'en 1605, des
tudiants d'Oxford rcitrent en latin devant le roi, et en anglais
devant la reine qui l'avait accompagn dans la ville. Les tudiants
taient au nombre de trois et parlaient probablement tour  tour; leurs
discours roulrent sur la prdiction faite  Banquo; et par une allusion
au triple salut qu'avait reu Macbeth, ils salurent Jacques roi
d'Angleterre, d'cosse et d'Irlande. Ils le salurent mme roi de
France, ce qui dtruisait assez gratuitement la vertu du nombre _trois_.



MACBETH

TRAGDIE



PERSONNAGES

  DUNCAN, roi d'cosse.
  MALCOLM,   | fils du roi.
  DONALBAIN, |

  MACBETH, | gnraux de l'arme du roi.
  BANQUO,  |

  MACDUFF, |
  LENOX,   |
  ROSSE,   | seigneurs cossais.
  MENTEITH,|
  ANGUS,   |
  CAITHNESS.
  FLEANCE, fils de Banquo.
  SIWARD, comte de Northumberland, gnral de l'arme anglaise.
  LE FILS DE SIWARD.
  SEYTON, officier attach  Macbeth.
  LE FILS DE MACDUFF.
  UN MDECIN ANGLAIS.
  UN MDECIN COSSAIS.
  LADY MACBETH.
  LADY MACDUFF.
  DAMES DE LA SUITE DE LADY MACBETH.
  LORDS, GENTILSHOMMES, OFFICIERS, SOLDATS, MEURTRIERS, SUIVANTS ET
  MESSAGERS.
  HECATE ET TROIS SORCIRES.
  L'OMBRE DE BANQUO ET AUTRES APPARITIONS.

La scne est en cosse, et surtout dans le chteau de Macbeth, except 
la fin du quatrime acte, o elle se passe en Angleterre.






ACTE PREMIER


SCNE I

Un lieu dcouvert.--Tonnerre, clairs.

_Entrent_ LES TROIS SORCIRES.

PREMIRE SORCIRE.--Quand nous runirons-nous maintenant toutes trois?
Sera-ce par le tonnerre, les clairs ou la pluie?

DEUXIME SORCIRE.--Quand le bacchanal aura cess, quand la bataille
sera gagne et perdue.

TROISIME SORCIRE.--Ce sera avant le coucher du soleil.

PREMIRE SORCIRE.--En quel lieu?

DEUXIME SORCIRE.--Sur la bruyre.

TROISIME SORCIRE.--Pour y rencontrer Macbeth.

(Une voix les appelle.)

PREMIRE SORCIRE.--J'y vais, Grimalkin[3]!

LES TROIS SORCIRES, _ la fois_.--Paddock[4] appelle.--Tout 
l'heure!--Horrible est le beau, beau est l'horrible. Volons  travers le
brouillard et l'air impur.

(Elles disparaissent.)

[Note 3: _Grimalkin_, nom d'un vieux chat. Grimalkin est
trs-souvent, en Angleterre, le nom propre d'un chat.]

[Note 4: _Paddock_, espce de gros crapaud. Les chats et les
crapauds jouaient, comme on sait, un rle trs-important dans la
sorcellerie.]



SCNE II

Un camp prs de Fores.


_Entrent_ LE ROI DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX, _et leur suite. Ils
vont  la rencontre d'un soldat bless et sanglant_.

DUNCAN.--Quel est cet homme tout couvert de sang? Il me semble, d'aprs
son tat, qu'il pourra nous dire o en est actuellement la rvolte.

MALCOLM.--C'est le sergent qui a combattu en brave et intrpide soldat
pour me sauver de la captivit.--Salut, mon brave ami; apprends au roi
ce que tu sais de la mle: en quel tat l'as-tu laisse?

LE SERGENT.--Elle demeurait incertaine, comme deux nageurs puiss
qui s'accrochent l'un  l'autre et paralysent tous leurs efforts.
L'impitoyable Macdowald (bien fait pour tre un rebelle, car tout
l'essaim[5] des vices de la nature s'est abattu sur lui pour l'amener
l) avait reu des les de l'ouest un renfort de Kernes[6] et de
Gallow-Glasses; et la Fortune, souriant  sa cause maudite, semblait se
faire la prostitue d'un rebelle. Mais tout cela n'a pas suffi. Le brave
Macbeth (il a bien mrit ce nom) ddaignant la Fortune, comme le favori
de la Valeur, avec son pe qu'il brandissait toute fumante d'une
sanglante excution, s'est ouvert un passage, jusqu' ce qu'il se soit
trouv en face du tratre,  qui il n'a pas donn de poigne de mains
ni dit adieu, qu'il ne l'et dcousu du nombril  la mchoire, et qu'il
n'et plac sa tte sur nos remparts.

DUNCAN.--O mon brave cousin! digne gentilhomme!

LE SERGENT.--De mme que le point o le soleil commence  luire est
celui d'o viennent clater les temptes qui brisent nos vaisseaux,
et les effroyables tonnerres, ainsi de la source d'o semblait devoir
arriver le secours ont surgi de nouvelles dtresses.--coute, roi
d'cosse, coute.--A peine la justice, arme de la valeur, avait-elle
forc ces Kernes voltigeurs  se fier  leurs jambes, que le chef des
Norwgiens, saisissant son avantage avec des bataillons tout frais et
des armes bien fourbies, a commenc une seconde attaque.

DUNCAN.--Cela n'a-t-il pas effray nos gnraux Macbeth et Banquo?

LE SERGENT.--Oui, comme les passereaux l'aigle, ou le livre le lion.
Pour dire vrai, je ne les puis comparer qu' deux canons chargs
jusqu' la gueule de doubles charges, tant ils redoublaient leurs coups
redoubls sur les ennemis.  moins qu'ils n'eussent rsolu de se baigner
dans la fume des blessures, ou de laisser  la mmoire le souvenir d'un
autre Golgotha, je n'en sais rien.--Mais je me sens faible; mes plaies
crient au secours.

DUNCAN.--Tes paroles te vont aussi bien que tes blessures: elles ont un
parfum d'honneur.--Allez avec lui, amenez-lui les chirurgiens.--(_Le
sergent sort accompagn_.) Qui s'avance vers nous?

(Entre Rosse.)

MALCOLM.--C'est le digne thane de Rosse.

LENOX.--Quel empressement peint dans ses regards! A le voir, il aurait
l'air de nous annoncer d'tranges choses.

ROSSE.--Dieu sauve le roi!

DUNCAN.--D'o viens-tu, digne thane?

ROSSE.--De Fife, grand roi, o les bannires des Norwgiens insultent
les cieux et glacent nos gens du vent qu'elles agitent. Le roi de
Norwge en personne,  la tte d'une arme terrible, et second par ce
traitre dloyal, le thane de Cawdor, avait engag un combat funeste,
lorsque le nouvel poux de Bellone, revtu d'une armure prouve,
s'est mesur avec lui  forces gales, et son fer oppos contre un
fer rebelle, bras contre bras, a dompt son farouche courage.--Pour
conclure, la victoire nous est reste.

DUNCAN.--Quel bonheur!

ROSSE.--Maintenant Sunon, le roi de Norwge, demande  entrer en
composition: nous n'avons pas daign lui permettre d'enterrer ses morts,
qu'il n'et dpos d'avance  Saint-Colmes-Inch dix mille dollars pour
notre usage gnral.

DUNCAN.--Le thane de Cawdor ne trahira plus nos intrts confidentiels.
Allez, ordonnez sa mort, et saluez Macbeth du titre qui lui a appartenu.

ROSSE.--Je vais faire excuter vos ordres.

DUNCAN.--Ce qu'il a perdu, le brave Macbeth l'a gagn.

(Ils sortent.)


[Note 5:

  _For to that
  The multiplying villainies of nature,
  Do swarm upon him_.

M. Steevens explique _to that_ par _in addition to that_ (outre cela);
je crois qu'il se trompe et que _to that_ signifie ici _pour cela_.
Le sergent, qui vient de combattre loyalement un rebelle, regarde
le caractre du rebelle comme le plus monstrueux de tous, et comme
l'assemblage de tous les vices de la nature. Dans la chronique
d'Hollinshed, le rebelle porte le nom de Macdowald.]

[Note 6: Deux espces de soldats, les premiers arms  la lgre,
les autres plus pesamment.]



SCNE III

Une bruyre.--Tonnerre.


_Entrent_ LES TROIS SORCIRES.

PREMIRE SORCIRE.--O as-tu t, ma soeur.

DEUXIME SORCIRE.--Tuer les cochons.[7]

TROISIME SORCIRE.--Et toi, ma soeur?

PREMIRE SORCIRE.--La femme d'un matelot avait des chtaignes dans son
tablier; elle mchonnait, mchonnait, mchonnait.--Donne-m'en, lui ai-je
dit.--Arrire, sorcire! m'a rpondu cette maigrichonne[8] nourrie de
croupions.--Son mari est parti pour Alep, comme patron du _Tigre_; mais
je m'embarquerai avec lui dans un tamis, et sous la forme d'un rat sans
queue,[9] je ferai, je ferai, je ferai.

DEUXIME SORCIRE.--Je te donnerai un vent.

PREMIRE SORCIRE.--Tu es bien bonne.

TROISIME SORCIRE.--Et moi un autre.

PREMIRE SORCIRE.--J'ai dj tous les autres, les ports vers lesquels
ils soufflent, et tous les endroits marqus sur la carte des marins. Je
le rendrai sec comme du foin, le sommeil ne descendra ni jour ni nuit
sur sa paupire enfonce; il vivra comme un maudit, pendant neuf fois
neuf longues semaines; il maigrira, s'affaiblira, languira; et si sa
barque ne peut prir, du moins sera-t-elle battue par la tempte.--Voyez
ce que j'ai l.

DEUXIME SORCIRE.--Montre-moi, montre-moi.

PREMIRE SORCIRE.--C'est le ponce d'un pilote qui a fait naufrage en
revenant dans son pays.

(Tambour derrire le thtre.)

TROISIME SORCIRE.--Le tambour! le tambour! Macbeth arrive.

TOUTES TROIS ENSEMBLE.--Les soeurs du Destin[10] se tenant par la main,
parcourant les terres et les mers, ainsi tournent, tournent, trois fois
pour le tien, trois fois pour le mien, et trois fois encore pour faire
neuf. Paix! le charme est accompli.

(Macbeth et Banquo paraissent, traversant cette plaine de bruyres; ils
sont suivis d'officiers et de soldats.)

MACBETH.--Je n'ai jamais vu de jour si sombre et si beau.

BANQUO.--Combien dit-on qu'il y a d'ici  Fores?--Quelles sont ces
cratures si dcharnes et vtues d'une manire si bizarre? Elles
ne ressemblent point aux habitants de la terre, et pourtant elles y
sont.--tes-vous des tres que l'homme puisse questionner? Vous semblez
me comprendre, puisque vous placez toutes trois  la fois votre doigt
dcharn sur vos lvres de parchemin. Je vous prendrais pour des femmes
si votre barbe ne me dfendait de le supposer.

MACBETH.--Parlez, si vous pouvez; qui tes-vous?

PREMIRE SORCIRE.--Salut, Macbeth! salut  toi, thane de Glamis!

DEUXIME SORCIRE.--Salut, Macbeth! salut  toi, thane de Cawdor!

TROISIME SORCIRE.--Salut, Macbeth, qui seras roi un jour!

BANQUO.--Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous, et semblez-vous
craindre des choses dont le son vous doit tre si doux?--Au nom de
la vrit, tes-vous des fantmes, ou tes-vous en effet ce que vous
paraissez tre? Vous saluez mon noble compagnon d'un titre nouveau, de
la haute prdiction d'une illustre fortune et de royales esprances,
tellement qu'il en est comme hors de lui-mme; et moi, vous ne me parlez
pas: si vos regards peuvent pntrer dans les germes du temps, et
dmler les semences qui doivent pousser et celles qui avorteront,
parlez-moi donc  moi qui ne sollicite ni ne redoute vos faveurs ou
votre haine.

PREMIRE SORCIRE.--Salut!

DEUXIME SORCIRE.--Salut!

TROISIME SORCIRE.--Salut!

PREMIRE SORCIRE.--Moindre que Macbeth et plus grand.

DEUXIME SORCIRE.--Moins heureux, et cependant beaucoup plus heureux.

TROISIME SORCIRE.--Tu engendreras des rois, quoique tu ne le sois pas.
Ainsi salut, Macbeth et Banquo!

PREMIRE SORCIRE.--Banquo et Macbeth, salut!

MACBETH.--Demeurez; vous dont les discours demeurent imparfaits,
dites-m'en davantage. Par la mort de Sinel, je sais que je suis thane
de Glamis; mais comment le serais-je de Cawdor? Le thane de Cawdor est
vivant, est un seigneur prospre; et devenir roi n'entre pas dans la
perspective de ma croyance, pas plus que d'tre thane de Cawdor. Parlez,
d'o tenez-vous ces tranges nouvelles, et pourquoi arrtez-vous nos pas
sur ces bruyres dessches par vos prophtiques saluts?--Je vous somme
de parler.

(Les sorcires disparaissent.)

BANQUO.--De la terre comme de l'eau s'lvent des bulles d'air; c'est l
ce que nous avons vu.--O se sont-elles vanouies?

MACBETH.--Dans l'air; et ce qui paraissait un corps s'est dissip comme
l'haleine dans les vents.--Plt  Dieu qu'elles eussent demeur plus
longtemps!

BANQUO.--taient-elles rellement ici ces choses dont nous parlons, ou
bien aurions-nous mang de cette racine de folie[11] qui rend la raison
captive?

MACBETH.--Vos enfants seront rois.

BANQUO.--Vous serez roi.

MACBETH.--Et thane de Cawdor aussi: cela ne s'est-il pas dit ainsi?

BANQUO.--Air et paroles.--Mais qui vient  nous?

(Entrent Rosse et Angus.)

ROSSE.--Macbeth, le roi a reu avec joie la nouvelle de tes succs; et
 la lecture de tes exploits dans le combat contre les rebelles, son
tonnement et son admiration se disputaient en lui pour savoir ce qui
devait lui rester ou t'appartenir[12]. Rduit par l au silence, en
parcourant le reste des vnements du mme jour, il t'a trouv au milieu
des solides bataillons norwgiens, sans effroi au milieu de ces tranges
spectacles de mort, ouvrage de ta main. Aussi presss que la parole,
les courriers succdaient aux courriers, chacun apportant et rpandant
devant lui les loges que tu mrites pour cette tonnante dfense de son
royaume.

ANGUS.--Nous avons t envoys pour te porter les remerciements de notre
royal matre, pour te conduire en sa prsence, non pour te rcompenser.

ROSSE.--Et pour gage de plus grands honneurs, il m'a ordonn de te
saluer de sa part _thane de Cawdor_. Ainsi, digne thane, salut sous ce
nouveau titre, car il t'appartient.

BANQUO.--Quoi! le diable peut-il dire vrai?

MACBETH.--Le thane de Cawdor est vivant. Pourquoi venez-vous me revtir
de vtements emprunts?

ANGUS.--Celui qui fut thane de Cawdor vit encore; mais sous le poids
d'un jugement auquel est soumise cette vie qu'il a mrit de perdre.
S'il tait d'intelligence avec le roi de Norwge, ou s'il prtait aux
rebelles une aide et des secours clandestins, ou si, de concert avec
tous deux, il travaillait  la ruine de son pays, c'est ce que j'ignore;
mais des trahisons capitales, avoues et prouves, l'ont perdu sans
ressource.

MACBETH.--Thane de Glamis et thane de Cawdor! le plus grand est encore
 venir.--Merci de votre peine.--N'esprez-vous pas  prsent que vos
enfants seront rois, puisque celles qui m'ont salu thane de Cawdor ne
leur ont rien moins promis?

BANQUO.--Si vous le croyez sincrement, cela pourrait bien aussi vous
faire aspirer  obtenir la couronne, outre le titre de thane de Cawdor;
mais c'est trange; et souvent, pour nous attirer  notre perte, les
ministres des tnbres nous disent la vrit: ils nous amorcent par des
bagatelles permises, pour nous prcipiter ensuite dans les consquences
les plus funestes.--Mes cousins, un mot, je vous prie.

MACBETH.--Deux vrits m'ont t dites[13], favorables prologues de la
grande scne de ce royal sujet.--Je vous remercie, messieurs.--Cette
instigation surnaturelle ne peut tre mauvaise, ne peut tre bonne. Si
elle est mauvaise, pourquoi me donnerait-elle un gage de succs, en
commenant ainsi par une vrit? Je suis thane de Cawdor. Si elle est
bonne, pourquoi est-ce que je cde  cette suggestion, dont l'horrible
image agite mes cheveux et fait que mon coeur, retenu  sa place, va
frapper mes ctes par un mouvement contraire aux lois de la nature? Les
craintes prsentes sont moins terribles que d'horribles penses. Mon
esprit, o le meurtre n'est encore qu'un fantme, branle tellement mon
individu que toutes les fonctions en sont absorbes par les conjectures;
et rien n'y existe que ce qui n'est pas.

BANQUO.--Voyez dans quelles rflexions est plong notre compagnon.

MACBETH.--Si le hasard veut me faire roi, eh bien! le hasard peut me
couronner sans que je m'en ml.

BANQUO.--Ces nouveaux honneurs lui font l'effet de nos habits neufs: ils
ne collent au corps qu'avec un peu d'usage.

MACBETH.--Arrive ce qui pourra; le temps et les heures avancent 
travers la plus mauvaise journe.

BANQUO.--Digne Macbeth, nous attendons votre bon plaisir.

MACBETH.--Pardonnez-moi: ma mauvaise tte se travaillait  retrouver des
choses oublies.--Nobles seigneurs, vos services sont consigns dans
un registre dont chaque jour je tournerai la feuille pour les
relire.--Allons trouver le roi. (_A Banquo._) Rflchissez  ce qui
est arriv; et, plus  loisir, aprs avoir tout bien pes, dans
l'intervalle, nous en parlerons  coeur ouvert.

BANQUO.--Trs-volontiers.

MACBETH.--Jusque-l c'est assez.--Allons, mes amis....

(Ils sortent.)

[Note 7: _Killing swine_. C'tait une des grandes occupations des
sorcires de faire mourir les cochons de ceux qui leur avaient dplu
d'une faon quelconque.]

[Note 8: La sorcire insulte ici la pauvret de son ennemie qui
vivait, disait-elle, des restes qu'on distribuait  la porte des
couvents et des maisons opulentes.]

[Note 9: Lorsqu'une sorcire prenait la forme d'un animal, la queue
lui manquait toujours, parce que, disait-on, il n'y a pas dans le corps
humain de partie correspondante dont on puisse faonner une queue, comme
on fait du nez le museau, des pieds et des mains les pattes, etc.]

[Note 10: _The weird sisters_. La chronique d'Hollinshed, en
rapportant l'apparition des trois figures tranges qui prdirent 
Macbeth sa future grandeur, dit que, d'aprs l'accomplissement de leurs
prophties, on fut gnralement d'opinion que c'taient ou _the weird
sisters_, comme qui dirait les desses de la destine, ou quelques
nymphes ou fes que leurs connaissances ncromantiques douaient de la
science de prophtie. Warburton les prend pour les _walkyries_, nymphes
du paradis d'Odin, charges de conduire les mes des morts et de verser
 boire aux guerriers; et les fonctions que s'attribuent, dans leur
chant magique, les sorcires de Shakspeare, taient aussi, selon
quelques auteurs, celles que la mythologie scandinave attribuait
aux walkyries. Mais on oppose  cette opinion de Warburton, que les
walkyries taient trs-belles, et ne peuvent tre reprsentes par
les sorcires de Shakspeare avec _leurs barbes_; que, d'ailleurs, les
walkyries taient plus de trois, ce qui parat tre le nombre fixe des
_weird sisters_. Il y a lieu de croire que ces divinits avaient du
rapport avec les Parques; et un ancien auteur anglais (Gawin Douglas),
qui a donn une traduction de Virgile, y rend en effet le nom de _Parc_
par ceux _weird sisters_, et on trouve le mot _wierd_ ou _weird_
employ dans le mme sens par d'autres auteurs. D'autres en ont fait un
substantif, et l'ont employ dans le sens de _prophtie_, d'aprs la
signification du mot anglo-saxon _wyrd_, d'o il est driv. Ce qui
parat clair, c'est que Shakspeare, de mme que dans _la Tempte_, au
lieu de s'astreindre  suivre exactement un systme de mythologie, a
runi sur un mme personnage les diverses attributions appartenant 
des tres d'ordres fort diffrents, et a prsent comme identiques les
soeurs du destin (_weird sisters_) et les _sorcires (witches)_ que la
chronique d'Hollinshed distingue positivement, attribuant la premire
prdiction faite  Macbeth et  Banquo aux _weird sisters_, tandis
qu'elle attribue les prdictions subsquentes  _certains sorciers_
et _sorcires_ (_wizards_ et _witches_), en qui Macbeth avait grande
confiance, et qu'il consultait habituellement. Les _weird sisters_
taient des tres surnaturels, de vritables desses qui ne se
communiquaient aux mortels que par des apparitions, tandis que les
sorciers et les sorcires taient simplement des hommes et des femmes
initis dans les mystres diaboliques de la sorcellerie. Shakspeare a de
plus subordonn ses sorcires  _Hcate_, divinit du paganisme.]

[Note 11: Probablement la cigu; on lui attribuait autrefois la
proprit de troubler la raison.]

[Note 12:

  _His wonders and his praises do contend
  Which should be thine or his._

On a tch de rendre ici exactement, mais sans espoir de la rendre
clairement, une subtilit qui a d'autant plus embarrass les
commentateurs anglais, qu'ils ont voulu y trouver plus de sens qu'elle
n'en a rellement. Shakspeare n'a prtendu dire autre chose, si ce n'est
que Duncan ne savait s'il devait plus s'tonner des exploits de Macbeth
ou l'en louer; en sorte que l'tonnement appartenant  Duncan, et les
loges  Macbeth, disputaient _which should be thine or his_.]

[Note 13: Les commentateurs sont assez embarrasss  expliquer
comment Macbeth, dj thane de Glamis, par _la mort de Sinel_, lors de
la rencontre des sorcires, peut regarder le salut qu'elles lui
ont donn sous ce premier titre comme une preuve de leur science
surnaturelle. Le traducteur cossais de Boce semble faire entendre que
Sinel ne mourut qu'aprs cette rencontre. Hollinshed dit, au contraire,
que Macbeth, par la mort de son pre, venait d'entrer (_had lately
entered_) en possession du titre de thane de Glamis. C'est bien
certainement la chronique d'Hollinshed que Shakspeare a suivie en ceci,
comme dans tout le reste de la pice; Macbeth, ayant soin de nous
apprendre quel vnement l'a rendu thane de Glamis, prouve clairement
que la nouvelle en est si rcente pour lui, que l'ide de ce titre ne
lui est pas encore familire et ne se lie qu' la circonstance qui l'en
a rendu possesseur. Shakspeare a donc voulu indiquer un vnement si
nouveau que Macbeth peut s'tonner que des personnes qui lui sont
trangres en soient dj instruites.]



SCNE IV

A Fores, un appartement dans le palais.--Fanfares.


_Entrent_ DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX _et leur suite._

DUNCAN.---t-on excut Cawdor? Ceux que j'en avais chargs ne sont-ils
pas encore revenus?

MALCOLM.--Mon souverain, ils ne sont pas encore de retour; mais j'ai
parl  quelqu'un qui l'avait vu mourir. Il m'a rapport qu'il avait
trs-franchement avou sa trahison, implor le pardon de Votre Majest,
et manifest un profond repentir. Il n'y a rien eu dans sa vie d'aussi
honorable que la manire dont il l'a quitte. Il est mort en homme
qui s'est tudi, en mourant,  laisser chapper la plus chre de ses
possessions comme une bagatelle sans importance.

DUNCAN.--Il n'y a point d'art qui apprenne  dcouvrir sur le visage
les inclinations de l'me: c'tait un homme en qui j'avais plac une
confiance absolue.--(_Entrent Macbeth, Banquo, Rosse et Angus_.) O
mon trs-digne cousin, je sentais dj peser sur moi le poids de
l'ingratitude. Tu as tellement pris les devants, que la plus rapide
rcompense n'a pour t'atteindre qu'une aile bien lente.--Je voudrais que
tu eusses moins mrit, et que tu m'eusses ainsi laiss les moyens de
rgler moi-mme la mesure de ton salaire et de ma reconnaissance. Il
me reste seulement  te dire qu'il t'est d plus qu'on ne pourrait
acquitter en allant au del de toute rcompense possible.

MACBETH.--Le service et la fidlit que je vous dois, en s'acquittant,
se rcompensent eux-mmes. Il appartient  Votre Majest de recevoir
le tribut de nos devoirs, et nos devoirs nous lient  votre trne et
 votre tat comme des enfants et des serviteurs, qui ne font que ce
qu'ils doivent en faisant tout ce qui peut mriter votre affection et
votre estime[14].

DUNCAN.--Sois ici le bienvenu: j'ai commenc  te planter, et
travaillerai  te faire parvenir  la plus haute croissance.--Noble
Banquo, tu n'as pas moins mrit, et cela ne doit pas tre moins connu.
Laisse-moi t'embrasser et te presser sur mon coeur.

BANQUO.--Si j'y acquiers du terrain, la moisson sera  vous.

DUNCAN.--Tant de joies accumules, prtes  dborder par leur plnitude,
cherchent  se cacher dans les larmes de la tristesse. Mes fils, mes
parents, vous, thanes, et vous, aprs eux les premiers en dignits,
sachez aujourd'hui que nous voulons transmettre notre couronne 
Malcolm, l'an de nos enfants, qui portera dsormais le titre de prince
de Cumberland, honneur qui ne lui doit pas profiter  lui seul, et
sans en amener d'autres  sa suite, mais qui fera briller comme
autant d'toiles des distinctions nouvelles sur tous ceux qui les ont
mrites.--Partons pour Inverness; je veux vous avoir de nouvelles
obligations.

MACBETH.--Le repos est une fatigue quand je ne vous le consacre pas. Je
veux vous annoncer moi-mme, et remplir ma femme de joie par la nouvelle
de votre arrive. Ainsi, je prends humblement cong de vous.

DUNCAN.--Mon digne Cawdor!

MACBETH, _ part._--Le prince de Cumberland! Voil un obstacle sur
lequel je dois trbucher si je ne saute pardessus, car il se trouve dans
mon chemin.--toiles, cachez vos feux; que la lumire ne puisse voir mes
profonds et sombres dsirs; l'oeil se ferme devant la main. Mais il faut
que cela se fasse, ce que mon oeil craindra de voir lorsque ce sera
fait.

(Il sort.)

DUNCAN.--C'est la vrit, digne Banquo, il est aussi vaillant que vous
le dites: je me nourris des loges qu'on lui donne; c'est pour moi
un festin. Suivons-le tandis que ses soins nous devancent pour nous
prparer un bon accueil. C'est un parent sans gal.

(Fanfares.--Ils sortent.)

[Note 14:

  _By doing every thing
  Safe toward your love and honour._

Les commentateurs ont voulu expliquer ce passage assez obscur par une
subtilit qui le rendrait inintelligible. Toute la difficult porte sur
le sens du mot _safe_, qui me parat videmment signifier ici _entier,
complet,  l'abri du reproche_.]



SCNE V

 Inverness.--Un appartement du chteau de Macbeth.


_Entre_ LADY MACBETH, _lisant une lettre_.

Elles sont venues  moi au jour du succs, et j'ai appris par le plus
incontestable tmoignage qu'en elles rsidait une intelligence plus
qu'humaine. Lorsque je brlais de leur faire d'autres questions, elles
se sont confondues dans l'air et y ont disparu. J'tais encore perdu
de surprise lorsque des envoys du roi sont venus me saluer _thane de
Cawdor_. C'tait sous ce titre que les soeurs du Destin m'avaient salu
en me renvoyant ensuite  l'avenir par ces paroles: _Salut, toi qui
seras roi_. J'ai cru que cela tait bon  te faire connatre, chre
compagne de ma grandeur: afin que tu ne perdisses pas la part de joie
qui t'est due, par ignorance de la grandeur qui t'est promise. Place
ceci dans ton coeur. Adieu.

Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi ce qu'on t'a
prdit.--Cependant je crains ta nature, elle est trop pleine du lait des
tendresses humaines pour te conduire par le chemin le plus court. Tu
voudrais tre grand, tu n'es pas sans ambition; mais tu ne la voudrais
pas accompagne du crime: ce que tu veux de grand, tu le voudrais
saintement; tu ne voudrais pas jouer malhonntement, et cependant tu
voudrais gagner dloyalement. Noble Glamis, tu voudrais obtenir ce qui
te crie: Voil ce qu'il te faut faire si tu prtends obtenir; ce que
tu crains de faire plutt que tu ne dsires que cela ne soit pas fait.
Hte-toi d'arriver, que je verse dans tes oreilles l'esprit qui m'anime,
et dompte par l'nergie de ma langue tout ce qui pourrait arrter
ta route vers ce cercle d'or dont les destins et cette assistance
surnaturelle semblent vouloir te couronner.--(_Entre un serviteur_.)
Quelles nouvelles apportes-tu?

LE SERVITEUR.--Le roi arrive ici ce soir.

LADY MACBETH.--Quelle jolie chose dis-tu l? Ton matre n'est-il pas
avec lui? Si ce que tu dis tait vrai, il m'aurait avertie de faire mes
prparatifs.

LE SERVITEUR.--Avec votre permission rien n'est plus vrai; notre thane
est en chemin: un de mes camarades a t charg de le devancer. Presque
mort de fatigue,  peine lui est-il rest assez de souffle pour
accomplir son message.

LADY MACBETH.--Prends soin de lui; il apporte de grandes nouvelles! (_Le
serviteur sort_.) La voix est prs de manquer au corbeau lui-mme,
dont les croassements annoncent l'entre fatale de Duncan entre mes
remparts.--Venez, venez, esprits qui excitez les penses homicides;
changez  l'instant mon sexe, et remplissez-moi jusqu'au bord, du sommet
de la tte jusqu' la plante des pieds, de la plus atroce cruaut.
paississez mon sang; fermez tout accs, tout passage aux remords; et
que la nature, par aucun retour de componction, ne vienne branler mon
cruel projet, ou faire trve  son excution[15]. Venez dans mes mamelles
changer mon lait en fiel, ministres du meurtre, quelque part que vous
soyez, substances invisibles, prtes  nuire au genre humain.--Viens,
paisse nuit; enveloppe-toi des plus noires fumes de l'enfer, afin que
mon poignard acr ne voie pas la blessure qu'il va faire, et que le
ciel ne puisse, perant d'un regard ta tnbreuse couverture, me crier:
_Arrte! Arrte!_--(_Entre Macbeth_.) Illustre Glamis, digne Cawdor,
plus grand encore par le salut qui les a suivis, ta lettre m'a
transporte au del de ce prsent rempli d'ignorance, et je sens dj
l'avenir exister pour moi.

MACBETH.--Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.

LADY MACBETH.--Et quand part-il d'ici?

MACBETH.--Demain; c'est son projet.

LADY MACBETH.--Oh! jamais le soleil ne verra ce lendemain.--Votre
visage, mon cher thane, est un livre o l'on pourrait lire d'tranges
choses. Pour cacher vos desseins dans cette circonstance, prenez le
maintien de la circonstance; que vos yeux, vos gestes, votre langue
parlent de bienvenue; ayez l'air d'une fleur innocente, mais soyez le
serpent cach dessous. Il faut pourvoir  la rception de celui qui va
arriver; c'est moi que vous chargerez de dpcher le grand ouvrage
de cette nuit, qui donnera dsormais  nos nuits et  nos jours la
puissance et l'autorit souveraine.

MACBETH.--Nous en reparlerons.

LADY MACBETH.--Songez seulement  montrer un visage serein: changer de
visage est toujours un signe de crainte.--Laissez-moi tout le reste.

(Ils sortent.)

[Note 15:

  _Nor keep peace between
  The effect--and it._

Johnson regarde ce passage comme inintelligible, et veut substituer 
_keep peace, keep pace_, qui signifierait ici _intervenir_, tandis que
_keep pace_ signifie _marcher d'un pas gal avec_, et, selon l'aveu mme
de Johnson, n'a jamais-t employ dans le sens qu'il veut lui donner.
_Keep peace_ me parat correspondre littralement  notre expression
franaise _faire trve_, qui prsente ici le sens le plus naturel.]



SCNE VI

Toujours  Inverness, devant le chteau de Macbeth.

(Hautbois.--Cortge compos des gens de Macbeth.)


_Entrent_ DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BANQUO, LENOX, MACDUFF, ROSSE,
ANGUS, _suite_.

DUNCAN.--Ce chteau occupe une agrable situation; l'air, suave et
lger, calme doucement les sens.

BANQUO.--Cet hte de l't, le martinet, habitant des temples, cherchant
en ces lieux son sjour favori, prouve que l'haleine des cieux les
caresse avec amour. Pas une corniche, pas une frise, pas un crneau, pas
un seul angle commode o cet oiseau n'ait suspendu son lit et le berceau
de ses enfants. Partout o ces oiseaux nichent et abondent, j'ai
remarqu que l'air est toujours pur.

(Entre lady Macbeth.)

DUNCAN.--Voyez, voil notre honorable htesse.--L'affection qui nous
suit nous cause quelquefois des embarras que nous accueillons encore
avec des remerciements, comme des marques d'affection. Ainsi je suis
pour vous une occasion d'apprendre  prier Dieu de vous rcompenser de
vos peines, et  vous remercier de l'embarras que nous vous donnons.

LADY MACBETH.--Tout notre effort, ft-il doubl ou redoubl, ne serait
qu'une faible et solitaire offrande  opposer  ce vaste amas d'honneurs
dont Votre Majest accable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les
dignits nouvelles que vous venez d'accumuler sur les premires, nous
laissent le devoir de prier pour vous[16].

DUNCAN.--O est le thane de Cawdor? Nous courions sur ses talons, et
voulions tre son introducteur auprs de vous; mais il est bon cavalier,
et la force de son amour, aussi aigu que son peron, lui a fait
atteindre sa maison avant nous. Belle et noble dame, nous serons votre
hte pour cette nuit.

LADY MACBETH.--Vos serviteurs ne se regarderont jamais eux-mmes, les
leurs et tout ce qu'ils possdent, que comme des biens reus en dpt
pour en rendre compte, selon le bon plaisir de Votre Majest, toutes les
fois qu'elle voudra rclamer ce qui lui appartient.

DUNCAN.--Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers mon hte; nous
l'aimons grandement, et continuerons de rpandre sur lui nos
bienfaits.--Avec la permission de notre htesse.

(Ils sortent.)

[Note 16:

  _We rest your hermits._

_Hermit_ est pris ici pour _beadsman_. Le _beadsman_ tait,  ce qu'il
parat, un homme qui, sous certaines conditions, s'engageait  dire pour
un autre un certain nombre de fois le chapelet (_beads_). C'taient
probablement des ermites qu'on chargeait le plus souvent de ce soin.]



SCNE VII

Toujours  Inverness.--Un appartement dans le chteau de Macbeth. Des
hautbois, des flambeaux.


_Un matre d'htel et plusieurs domestiques portant des plats et faisant
le service entrent et passent sur le thtre. Entre ensuite_ MACBETH.

MACBETH.--Si lorsque ce sera fait c'tait fini, le plus tt fait serait
le mieux. Si l'assassinat tranchait  la fois toutes les consquences,
et que sa fin nous donnt le succs, ce seul coup, qui peut tre tout et
la fin de tout, au moins ici-bas, sur ce rivage, sur ce rocher du temps,
nous hasarderions la vie  venir.--Mais en pareil cas, nous subissons
toujours cet arrt, que les sanglantes leons enseignes par nous
tournent, une fois apprises,  la ruine de leur inventeur. La Justice, 
la main toujours gale, offre  nos propres lvres le calice empoisonn
que nous avons compos nous-mmes.--Il est ici sous la foi d'une double
sauvegarde. D'abord je suis son parent et son sujet, deux puissants
motifs contre cette action; ensuite je suis son hte, et devrais fermer
la porte  son meurtrier, loin de saisir moi-mme le couteau. D'ailleurs
ce Duncan a port si doucement ses honneurs, il a rempli si justement
ses grands devoirs, que ses vertus, comme des anges  la voix de
trompette s'lveront contre le crime damnable de son meurtre, et
la piti, semblable  un enfant nouveau-n tout nu, monte sur le
tourbillon, ou porte comme un chrubin du ciel sur les invisibles
courriers de l'air, frappera si vivement tous les yeux de l'horreur de
cette action, que les larmes feront tomber le vent. Je n'ai pour
presser les flancs de mon projet d'autre peron que cette ambition
qui, s'lanant et se retournant sur elle-mme, retombe sans cesse sur
lui[17].--(_Entre lady Macbeth._) Eh bien! quelles nouvelles?

LADY MACBETH.--Il a bientt soup: pourquoi avez-vous quitt la salle?

MACBETH.--M'a-t-il demand?

LADY MACBETH.--Ne le savez-vous pas?

MACBETH.--Nous n'irons pas plus loin dans cette affaire. Il vient de
me combler d'honneurs, et j'ai acquis parmi les hommes de toutes les
classes une rputation brillante comme l'or, dont je dois me parer dans
l'clat de sa premire fracheur, au lieu de m'en dpouiller si vite.

LADY MACBETH.--tait-elle dans l'ivresse cette esprance dont vous
vous tiez fait honneur? a-t-elle dormi depuis? et se rveille-t-elle
maintenant pour paratre si ple et si livide  l'aspect de ce qu'elle
faisait de si bon coeur? Ds ce moment je commence  juger par l de ton
amour pour moi. Crains-tu de te montrer par tes actions et ton courage
ce que tu es par tes dsirs? aspireras-tu  ce que tu regardes comme
l'ornement de la vie, pour vivre en lche  tes propres yeux, laissant,
comme le pauvre chat du proverbe, le _je n'ose pas_ se placer sans cesse
auprs du _je voudrais bien[18]_?

MACBETH.--Tais-toi, je t'en prie; j'ose tout ce qui convient  un homme:
celui qui ose davantage n'en est pas un.

LADY MACBETH.--A quelle bte apparteniez-vous donc lorsque vous vous
tes ouvert  moi de cette entreprise? Quand vous avez os la former,
c'est alors que vous tiez un homme; et en osant devenir plus grand que
vous n'tiez, vous n'en seriez que plus homme. Ni l'occasion ni le lieu
ne vous secondaient alors, et cependant vous vouliez les faire natre
l'une et l'autre: elles se sont faites d'elles-mmes; et vous, par
l'-propos qu'elles vous offrent, vous voil dfait! J'ai allait, et je
sais combien il est doux d'aimer le petit enfant qui me tette; eh bien!
au moment o il me souriait, j'aurais arrach ma mamelle de ses molles
gencives, et je lui aurais fait sauter la cervelle, si je l'avais jur
comme vous avez jur ceci.

MACBETH.--Si nous allions manquer notre coup?

LADY MACBETH.--Nous, manquer notre coup! Vissez seulement votre courage
au point d'arrt, et nous ne manquerons pas notre coup. Lorsque Duncan
sera endormi (et le fatigant voyage qu'il a fait aujourd'hui va
l'entraner dans un sommeil profond), j'aurai soin,  force de vin et
de sants, de subjuguer si bien ses deux chambellans, que leur mmoire,
cette gardienne du cerveau, ne sera plus qu'une fume, et le rservoir
de leur raison un alambic. Lorsqu'un sommeil brutal accablera comme la
mort leurs corps saturs de liqueur, que ne pouvons-nous excuter, vous
et moi, sur Duncan sans dfense? Que ne pouvons-nous pas imputer  ses
officiers pleins de vin, qui porteront le crime de notre grand meurtre?

MACBETH.--Ne mets au jour que des fils, car la trempe de ton me
inflexible ne peut convenir qu' des hommes.--En effet, ne pourra-t-on
pas croire, lorsque nous aurons teint de sang, dans leur sommeil, ces
deux gardiens de sa chambre, aprs nous tre servis de leurs poignards,
que ce sont eux qui ont fait le coup?

LADY MACBETH.--Et qui osera croire autre chose, lorsque nous ferons tout
retentir de nos douleurs et de nos cris  cause de sa mort?

MACBETH.--Je suis dcid, et je tends tous les agents de mon corps
pour cette terrible action. Sortons, et amusons-les par les plus beaux
dehors: un visage perfide doit cacher ce que sait le coeur perfide.

(Il sortent.)

[Note 17:

  _I have no spur
  To prick the sides of my intent, but only
  Vaulting ambition, which overleaps itself,
  And falls on the other._

Les commentateurs se sont inutilement donn beaucoup de peine pour
expliquer cette phrase; leur embarras est venu de ce qu'ils n'ont pas
fait attention au sens du verbe _vault_, qui signifie ici _voltiger_,
_faire des tours de force_ (_to make postures_), d'o il rsulte qu'au
lieu de comparer, ainsi que l'a cru M. Steevens, son ambition  un
cheval qui, se renversant sur lui-mme, crase son cavalier, Macbeth la
reprsente comme un voltigeur (_vaulting ambition_) qui, s'lanant et
se retournant sur lui-mme (_overleaps itself_), retombe continuellement
sur le dos de son cheval, et lui tient ainsi lieu d'peron (_spur_),
pour le forcer  courir. L'image est ainsi parfaitement d'accord dans
toutes ses parties; au lieu que, dans la signification suppose par M.
Steevens, l'ambition, comme il le remarque lui-mme, se trouverait
jouer  la fois le rle du cheval et celui de l'peron. On est presque
toujours sr de se tromper lorsqu'on attribue  Shakspeare des images
incohrentes; il a au contraire le dfaut d'abandonner rarement une
image ou une comparaison, avant de l'avoir puise sous tous ses
aspects.]

[Note 18: _Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas._]


FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIME



SCNE I

Toujours  Inverness.--Cour dans l'intrieur du chteau.


_Entrent_ BANQUO ET FLEANCE, _prcds d'un domestique qui porte un
flambeau_.

BANQUO.--O en sommes-nous de la nuit, mon garon?

FLEANCE.--La lune est couche; je n'ai point entendu sonner l'heure.

BANQUO.--Et elle se couche  minuit.

FLEANCE.--Je crois qu'il est plus tard, monsieur.

BANQUO.--Tiens, prends mon pe.--Ils sont conomes dans le ciel; toutes
leurs chandelles sont teintes.--Prends encore cela; le besoin du
sommeil pse sur moi comme du plomb, et cependant je ne voudrais pas
dormir. Misricorde du ciel, rprimez en moi ces dtestables penses o
se laisse aller la nature pendant notre repos. (_Entre Macbeth, avec
un domestique portant un flambeau_.) (_A Fleance_.) Donne-moi mon
pe.--Qui est l?

MACBETH.--Un ami.

BANQUO.--Quoi, monsieur! pas encore au lit? Le roi est couch.--Il a
joui d'un plaisir inaccoutum: vos serviteurs ont reu de sa part de
grandes largesses; il offre ce diamant  votre pouse, en la saluant du
nom de la plus aimable htesse; et il s'est retir satisfait au del de
toute expression.

MACBETH.--N'tant pas prpars  le recevoir, notre volont s'est
trouve assujettie  un dfaut de moyens qui ne lui a pas permis de
s'exercer librement.

BANQUO.--Tout s'est bien pass.--La nuit dernire j'ai rv des trois
soeurs du Destin: elles se sont montres assez vridiques  votre gard.

MACBETH.--Je n'y songe plus. Cependant, quand nous en trouverons le
temps, je voudrais vous dire quelques mots de cette affaire, si vous
pouvez m'en accorder le temps.

BANQUO.--Quand cela vous sera agrable.

MACBETH.--Si vous vous unissez  mes combinaisons, lorsqu'elles auront
lieu, il vous en reviendra de l'honneur.[19]

BANQUO.--Je me dterminerai pour ce qui ne m'exposera pas  le perdre en
cherchant  l'augmenter, et me laissera conserver un coeur droit et une
fidlit sans tache.

MACBETH.--En attendant, bonne nuit.

BANQUO.--Grand merci, monsieur! je vous en souhaite autant.

(Banquo et Fleance sortent.)

MACBETH.--Va, dis  ta matresse de sonner un coup de clochette quand ma
boisson sera prte. Va te mettre au lit. (_Le domestique sort._)--Est-ce
un poignard que je vois devant moi, la poigne tourne vers ma main?
Viens, que je te saisisse.--Je ne te tiens pas, et cependant je te vois
toujours. Fatale vision, n'es-tu pas sensible au toucher comme  la vue?
ou n'es-tu qu'un poignard n de ma pense, le produit mensonger d'une
tte fatigue du battement de mes artres? Je te vois encore, et sous
une forme aussi palpable que celui que je tire en ce moment. Tu me
montres le chemin que j'allais suivre, et l'instrument dont j'allais
me servir.--Ou mes yeux sont de mes sens les seuls abuss, ou bien ils
valent seuls tous les autres.--Je te vois toujours, et sur ta lame,
sur ta poigne, je vois des gouttes de sang qui n'y taient pas tout 
l'heure.--Il n'y a l rien de rel. C'est mon projet sanguinaire qui
prend cette forme  mes yeux.--Maintenant dans la moiti du monde la
nature semble morte, et des songes funestes abusent le sommeil envelopp
de rideaux. Maintenant les sorcires clbrent leurs sacrifices 
la ple Hcate. Voici l'heure o le meurtre dcharn, averti par sa
sentinelle, le loup, dont les hurlements lui servent de garde, s'avance,
comme un fantme  pas furtifs, avec les enjambes de Tarquin le
ravisseur, vers l'excution de ses desseins.--O toi, terre solide et
bien affermie, garde-toi d'entendre mes pas, quelque chemin qu'ils
prennent, de peur que tes pierres n'aillent se dire entre elles o je
suis, et ravir  ce moment l'horrible occasion qui lui convient si
bien.--Tandis que je menace, il vit.--Les paroles portent un souffle
trop froid sur la chaleur de l'action. (_La cloche sonne._)--J'y vais.
C'en est fait, la cloche m'avertit. Ne l'entends pas, Duncan; c'est le
glas qui t'appelle au ciel ou aux enfers.

(Il sort.)

[Note 19: Selon la chronique de Hollinshed, Banquo fut averti du
projet de Macbeth, et promit de le soutenir; mais Jacques Ier (Jacques
VI d'cosse) rgnait en Angleterre lors de la reprsentation de
_Macbeth_, et comme les Stuarts prtendaient descendre de Banquo, par
Fleance, il tait naturel que le pote chercht  dissimuler cette
circonstance, faite pour diminuer l'intrt qu'il s'est plu  rpandre
sur l'auteur de leur race. Fleance, selon la chronique d'Hollinshed,
s'en fut en cosse, o il fut trs-bien accueilli par le roi, et si bien
par la princesse sa fille, que celle-ci _poussa la courtoisie_, dit
la chronique, _jusqu' souffrir qu'il lui ft un enfant_ (that she of
courtsye in the end suffered him to get her with child). Cet enfant fut
Walter, dont les grandes qualits regagnrent ce que lui avait fait
perdre la naissance; il finit par tre nomm _lord steward_ d'cosse
(grand snchal), et charg de percevoir les revenus de la couronne. Le
quatrime descendant de ce Walter pousa la fille de Robert Bruce, et en
eut un fils qui fut Robert II, roi d'cosse. On voit encore  Inverness,
dans les les occidentales d'cosse, les ruines du chteau de Macbeth,
mais la chronique ne dit pas si ce fut l qu'il tua Duncan.]



SCNE II

Le mme lieu.


LADY MACBETH _entre_.

LADY MACBETH.--Ce qui les a enivrs m'a enhardie, ce qui les a teints
m'a remplie de flamme.--coutons; silence! C'est le cri du hibou, fatal
sonneur qui donne le plus funeste bonsoir.--Il est  l'oeuvre; les
portes sont ouvertes, et les serviteurs, pleins de vin, se moquent, en
ronflant, de leurs devoirs. J'ai prpar leur boisson du soir[20], de
telle sorte que la Nature et la Mort dbattent entre elles s'ils vivent
ou meurent.

MACBETH, _derrire le thtre._--Qui est l? quoi? hol!

LADY MACBETH.--Hlas! je tremble qu'ils ne se soient veills et que
ce ne soit pas fait. La tentative sans l'action nous perd.
coutons.--J'avais apprt leurs poignards, il ne pouvait manquer de
les voir.--S'il n'et pas ressembl  mon pre endormi, je m'en serais
charge.--Mon mari!

MACBETH.--J'ai frapp le coup.--N'as-tu pas entendu un bruit?

LADY MACBETH.--J'ai entendu crier la chouette et chanter le
grillon.--N'avez-vous pas parl?

MACBETH.--Quand?

LADY MACBETH.--Tout  l'heure.

MACBETH.--Comme je descendais?

LADY MACBETH.--Oui.

MACBETH.--coute!--Qui couche dans la seconde chambre?

LADY MACBETH.--Donalbain.

MACBETH, _regardant ses mains._--C'est l une triste vue!

LADY MACBETH.--Quelle folie d'appeler cela une triste vue!

MACBETH.--L'un des deux a ri dans son sommeil, et l'autre a cri, _au
meurtre!_ Ils se sont veills l'un et l'autre: je me suis arrt en les
coutant; mais ils ont dit leurs prires et se sont remis  dormir.

LADY MACBETH.--Ils sont deux logs dans la mme chambre.

MACBETH.--L'un s'est cri: _Dieu nous bnisse!_ et l'autre, _amen_,
comme s'ils m'avaient vu, avec ces mains de bourreau, coutant leurs
terreurs; je n'ai pu rpondre _amen_ lorsqu'ils ont dit _Dieu nous
bnisse!_

LADY MACBETH.--N'y pensez pas si srieusement.

MACBETH.--Mais pourquoi n'ai-je pu prononcer _amen_? J'avais grand
besoin d'une bndiction, et _amen_ s'est arrt dans mon gosier.

LADY MACBETH.--Il ne faut pas penser ainsi  ces sortes d'actions, on en
deviendrait fou.

MACBETH.--Il m'a sembl entendre une voix crier: Ne dormez plus!
Macbeth assassine le sommeil, l'innocent sommeil, le sommeil qui
dbrouille l'cheveau confus de nos soucis; le sommeil, mort de la vie
de chaque jour, bain accord  l'pre travail, baume des mes blesses,
loi tutlaire de la nature, l'aliment principal du tutlaire festin de
la vie.

LADY MACBETH.--Que voulez-vous dire?

MACBETH.--Elle criait encore  toute la maison: Ne dormez plus. Glamis
a assassin le sommeil; c'est pourquoi Cawdor ne dormira plus, Macbeth
ne dormira plus!

LADY MACBETH.--Qui donc criait ainsi?--Quoi! digne thane, vous laissez
votre noble courage se relcher jusqu' ces rveries d'un cerveau
malade? Allez, prenez de l'eau, et lavez de vos mains ce sombre
tmoin.--Pourquoi avez-vous emport ces poignards? Il faut qu'ils
restent l-bas. Allez, reportez-les, et teignez de sang les deux
serviteurs endormis.

MACBETH.--Je n'y retournerai pas; je suis effray en songeant  ce que
j'ai fait. Je n'ose pas le regarder de nouveau.

LADY MACBETH.--Faible dans vos rsolutions!--Donnez-moi ces poignards.
Ceux qui dorment, ceux qui sont morts, ne sont que des images; c'est
l'oeil de l'enfance qui craint un diable en peinture. Si son sang coule,
j'en rougirai la face des deux serviteurs, car il faut que le crime leur
soit attribu[21].

(Elle sort.)

(On frappe derrire le thtre.)

MACBETH.--Pourquoi frappe-t-on ainsi?--Que m'arrive-t-il, que le moindre
bruit m'pouvante?--Quelles mains j'ai l! Elles me font sortir les yeux
de la tte.--Est-ce que tout l'ocan du grand Neptune pourra laver
ce sang et nettoyer ma main! Non, ma main ensanglanterait plutt
l'immensit des mers, et ferait de leur teinte verdtre une seule teinte
rouge.

(Rentre lady Macbeth.)

LADY MACBETH.--Mes mains sont de la couleur des vtres; mais j'ai honte
d'avoir conserv un coeur si blanc.--J'entends frapper  la porte du
sud.--Retirons-nous dans notre chambre: un peu d'eau va nous laver de
cette action; voyez donc combien cela est ais. Votre courage vous a
abandonn. (_On frappe_.)--coutez: on frappe encore. Prenez votre robe
de nuit, de peur que nous n'ayons occasion de paratre et de laisser
voir que nous veillions. Ne restez donc pas ainsi misrablement perdu
dans vos rflexions.

MACBETH.--Connatre ce que j'ai fait!--Mieux vaudrait ne plus me
connatre moi-mme. (_On frappe_.)--veille Duncan  force de frapper.
Plt au ciel vraiment que tu le pusses!

(Ils sortent.)

[Note 20: _Possets_, boisson compose, en gnral,  ce qu'il parait,
de lait et de vin, et qu'il tait alors d'usage de prendre en se
couchant.]

[Note 21:

  _I'll gild the faces of the grooms withal
  For it must seem their guilt._

Il est plus que probable que Shakspeare a voulu jouer ici sur les mots
_gild_ et _guilt_, dont la prononciation est la mme. Mais tout effort
pour rendre en franais ce jeu de mots et t inutile et et gt une
admirable scne. On a pens qu'il suffisait de l'indiquer.]



SCNE III


_Entre_ UN PORTIER.

(On frappe derrire le thtre.)

On frappe ici, ma foi. Si un homme tait le portier de l'enfer, il
aurait assez l'habitude de tourner la clef. (_On frappe_.) Frappe,
frappe, frappe. Qui est l, de par Belzbuth! C'est un fermier qui s'est
pendu en attendant une bonne anne. Entrez sur-le-champ, et ayez soin
d'apporter assez de mouchoirs, car on vous fera suer ici pour cela. (_On
frappe_.) Frappe, frappe, frappe. Qui est l, au nom d'un autre diable?
Par ma foi, c'est un jsuite[22] qui aurait jur pour et contre chacun
des bassins d'une balance. Il a commis assez de trahisons pour l'amour
de Dieu, et cependant le ciel n'a pas voulu entendre  ses jsuitismes.
Entrez, monsieur le jsuite. (_On frappe._) Frappe, frappe, frappe. Qui
est l? Ma foi, c'est un tailleur anglais qui vient ici pour avoir rogn
sur un haut-de-chausses franais[23]. Allons, entrez, tailleur, vous
pourrez chauffer ici votre fer  repasser. (_On frappe._) Frappe,
frappe. Jamais un moment de repos. Qui tes-vous? Mais il fait trop
froid ici pour l'enfer: je ne veux plus faire le portier du diable.
J'avais eu l'ide de laisser entrer un homme de toutes les professions
qui vont par le chemin fleuri au feu de joie ternel. (_On frappe._)
Tout  l'heure, tout  l'heure. (_Il ouvre._) Je vous prie, n'oubliez
pas le portier.

(Entrent Macduff et Lenox.)

MACDUFF.--Ami, tu t'es donc couch bien tard, pour dormir encore?

LE PORTIER.--Ma foi, monsieur, nous vidions encore, des rasades au
second chant du coq; et la boisson, seigneur, provoque grandement trois
choses.

MACDUFF.--Quelles sont les trois choses que provoque la boisson?

LE PORTIER.--Ma foi, monsieur, c'est le rouge au nez, le sommeil et
l'envie de pisser. Pour la luxure, on peut dire qu'il la provoque et ne
la provoque pas: il provoque le dsir, mais il te la facult; en sorte
qu'on peut dire que le vin est un tratre envers la luxure: il la cause
et l'teint; il l'aiguillonne et puis l'arrte en chemin; il l'excite,
et puis la dcourage; il la trahit par un sommeil qui lui donne le
dmenti, puis il la plante l.

MACDUFF.--Je crois, l'ami, que le vin t'a donn un dmenti la nuit
dernire.

LE PORTIER.--Il l'a fait, seigneur,  mon nez et  ma barbe; mais je
lui ai revalu sa trahison; et me trouvant, je crois, plus fort que lui,
quoiqu'il m'ait pris un moment par les jambes, j'ai trouv moyen de le
rejeter.

MACDUFF.--Ton matre est-il lev?--Nous l'aurons veill en frappant 
la porte.--Le voici qui vient.

(Entre Macbeth.)

LENOX.--Bonjour, noble Macbeth.

MACBETH.--Bonjour  tous les deux.

MACDUFF.--Le roi est-il lev, digne thane?

MACBETH.--Pas encore.

MACDUFF.--Il m'a ordonn de l'veiller de bon matin; j'ai presque laiss
passer l'heure.

MACBETH.--Je vais vous conduire vers lui.

MACDUFF.--Je sais que vous prenez cette peine avec plaisir, et cependant
c'en est une.

MACBETH.--Le plaisir que l'on prend  remplir un soin en gurit la
peine.--Voici la porte.

MACDUFF.--Je prendrai la libert d'entrer, car il m'en a donn l'ordre.

(Macduff sort.)

LENOX.--Le roi part-il aujourd'hui d'ici?

MACBETH.--Il part: il l'a dcid ainsi.

LENOX.--La nuit a t bien mauvaise; dans l'endroit o nous couchions,
les chemines ont t abattues par le vent: l'on a, dit-on, entendu dans
les airs des lamentations, d'tranges cris de mort, annonant, avec des
accents terribles, d'affreux bouleversements et des vnements confus,
nouvellement clos du sein de ces temps dsastreux. L'oiseau des
tnbres a pouss toute la nuit des cris aigus; quelques-uns disent que
la terre avait la la fivre et tremblait.

MACBETH.--'a t une mauvaise nuit.

LENOX.--Mon jeune souvenir ne peut en retrouver une comparable.

(Rentre Macduff.)

MACDUFF.--O horreur! horreur! horreur! ni la langue ni le coeur ne
peuvent te concevoir ou t'exprimer.

MACBETH ET LENOX.--Qu'y a-t-il?

MACDUFF.--L'abomination a fait ici son chef-d'oeuvre. Le meurtre le plus
sacrilge a ouvert par force le temple sacr du Seigneur, et a drob la
vie qui en animait la structure[24].

MACBETH.--Que dites-vous? la vie?

LENOX.--Est-ce de Sa Majest que vous parlez?

MACDUFF.--Venez, entrez dans sa chambre; et que vos yeux s'teignent
 la vue d'une nouvelle Gorgone: ne me demandez pas de vous en dire
davantage. Voyez, et parlez ensuite vous-mmes.--Qu'on s'veille, qu'on
s'veille; qu'on sonne le tocsin (_Macbeth et Lenox sortent_.)--Meurtre!
trahison!--Banquo, Donalbain, Malcolm, veillez-vous! secouez ce
calme sommeil, simulacre de la mort et venez voir la mort
elle-mme.--Levez-vous, levez-vous, et voyez une image du grand
jugement.--Malcolm, Banquo, levez-vous comme de vos tombeaux, et avancez
comme des ombres, pour tre en accord avec ces horreurs.

(La cloche sonne.)

(Entre lady Macbeth.)

LADY MACBETH.--Pour quelle affaire cette odieuse trompette
appelle-t-elle  se rassembler tous ceux qui dorment dans la maison?
Parlez, parlez.

MACDUFF.--O noble dame! ce n'est pas  vous  entendre ce que je
pourrais vous dire: ce rcit tuerait une femme au moment o il
arriverait  son oreille.--(_Banquo arrive_.) O Banquo! Banquo! notre
royal matre est assassin!

LADY MACBETH.--Oh malheur! quoi, dans notre maison!

BANQUO.--Trop cruel malheur, n'importe en quel lieu! Cher Duff[25], je
t'en prie, contredis-toi toi-mme, et dis que ce n'est pas vrai.

(Rentrent Macbeth et Lenox.)

MACBETH.--Si j'tais mort une heure avant cet vnement, j'aurais
termin une vie heureuse; car de cet instant il n'y aura plus rien
d'important dans la vie de ce monde, tout n'est plus que vanit; gloire,
grandeur, tout est mort; le vin de la vie est puis et la lie seule en
reste dans la cave.

(Entrent Malcolm et Donalbain.)

DONALBAIN.--Qu'est-il arriv de malheureux?

MACBETH.--Vous l'tes et vous ne le savez pas: la source, la fontaine de
votre sang a cess de couler, la source mme en est arrte.

MACDUFF.--Votre royal pre est assassin.

MALCOLM.--Oh! par qui?

LENOX.--Suivant les apparences, par ceux qui taient chargs de garder
sa chambre. Leurs mains et leurs visages taient tout souills de sang,
ainsi que leurs poignards que nous avons trouvs, non encore essuys,
sur leur chevet. Ils ouvraient des yeux effars et paraissaient hors
d'eux-mmes: on n'aurait pu leur confier la vie de personne.

MACBETH.--Oh! cependant je me repens du mouvement de fureur qui me les a
fait tuer!

MACDUFF.--Pourquoi donc les avez-vous tus?

MACBETH.--Eh! qui peut tre dans le mme moment sage et perdu, modr
et furieux? qui peut tre fidle et rester neutre? Personne. La rapidit
de ma violente affection a dpass ma raison plus lente. Je voyais l
Duncan tendu, l'argent de sa peau parsem de son sang dor; et ses
blessures ouvertes semblaient autant de brches aux lois de la nature,
par o devaient s'introduire les ravages de la dsolation.... L taient
les meurtriers teints des couleurs de leur mtier, et leurs poignards
honteusement couverts de sang. Comment aurait pu se contenir celui qui
a un coeur pour aimer, et dans ce coeur le courage de manifester son
amour?

LADY MACBETH.--Aidez-moi  sortir d'ici. Oh!

MACDUFF.--Secourez lady Macbeth.

MALCOLM.--Pourquoi retenons-nous nos langues? C'est  elles surtout
qu'il appartient d'exprimer de pareils sentiments.

DONALBAIN.--Eh! pourquoi parlerions-nous ici, o notre destine fatale,
cache dans le trou de l'ogre, peut s'lancer sur nous et nous saisir?
Fuyons! nos larmes ne sont pas encore prtes  couler.

MALCOLM.--Ni notre chagrin sur le pied d'agir.

BANQUO.--Secourez lady Macbeth (_on emporte lady Macbeth_), et lorsque
nous aurons couvert la nudit de notre frle nature, qui souffre ainsi
expose, rassemblons-nous et faisons des recherches sur cette sanglante
action, afin de la connatre plus  fond. Nous sommes branls par les
terreurs et les doutes, mais je suis dans la puissante main de Dieu, et
de l je combattrai les desseins secrets d'une mchancet perfide.

MACBETH.--Et moi aussi.

TOUS.--Et nous tous de mme.

MACBETH.--Allons promptement nous vtir tous d'une manire convenable,
afin de nous rassembler ensuite dans la salle.

TOUS.--Volontiers.

(Ils sortent.)

MALCOLM.--Que voulez-vous faire? Ne nous associons point avec eux.
Montrer une douleur qu'on ne sent pas est un rle ais pour l'homme
faux.--Je me retire en Angleterre.

DONALBAIN.--Et moi en Irlande. En sparant nos fortunes nous serons plus
en sret. Ici je vois des poignards dans les sourires, et celui qui est
le plus prs par le sang est le plus prt  le verser.

MALCOLM.--Le trait meurtrier qui a t lanc n'a pas encore atteint son
but; et le parti le plus sr pour nous est d'en viter le coup. Ainsi
donc,  cheval, et ne nous inquitons pas de prendre cong: tirons-nous
d'abord d'ici. Il est permis de commettre le vol, de se drober
soi-mme, quand il ne reste plus d'esprance.

(Ils sortent.)

[Note 22: _Equivocator_. Warburton pense que par cette expression
Shakspeare a positivement entendu un religieux, ou du moins un affili
de l'ordre des jsuites; mais toujours est-il certain qu'elle signifie
prcisment ce que nous entendons en franais par _jsuite_, dou d'un
_esprit jsuitique_.]

[Note 23: La plaisanterie porte sur ce que les hauts-de-chausses
franais paraissaient aux Anglais si troits et si mesquins, qu'il
fallait tre doublement damnable pour trouver encore  rogner dessus.]

[Note 24:

  _Most sacrilegious murder hath broke ope
  The lord's anointed temple, and stole thence
  The life o' the building_.

_The lord's anointed temple_ signifie en mme temps ici _le temple oint
de Dieu_ et _la tempe ointe du roi_; dans l'impossibilit de rendre ce
jeu de mots, il a fallu choisir, et l'on a pris des deux sens celui
qui formait avec le reste de la phrase une image plus complte et plus
suivie.]

[Note 25: Abrviation de Macduff.]



SCNE IV

Les dehors du chteau.


ROSSE _conversant avec_ UN VIEILLARD.

LE VIEILLARD.--Je me souviens bien de soixante-dix annes, et dans ce
long espace de temps j'ai vu de terribles moments et d'tranges choses;
mais tout ce que j'avais vu n'tait rien auprs de cette cruelle nuit.

ROSSE.--Ah! bon pre, tu vois comme le ciel, troubl par une action de
l'homme, en menace le sanglant thtre. D'aprs l'horloge il devrait
faire jour, et cependant une nuit sombre touffe le flambeau voyageur.
La nuit triomphe-t-elle? ou bien est-ce le jour, honteux de se montrer,
qui laisse les tnbres ensevelir la face de la terre, lorsqu'une
vivante lumire devrait la caresser?

LE VIEILLARD.--Cela est contre nature, comme l'action qui a t commise.
Mardi dernier, on a vu un faucon qui s'levait, fier de sa supriorit,
saisi au vol et tu par un hibou preneur de souris.

ROSSE.--Et les chevaux de Duncan (chose trs-trange, mais certaine),
qui taient si beaux, si lgers, les plus estims de leur race, sont
tout  coup redevenus sauvages, ont bris leurs rteliers, se sont
chapps, se rvoltant contre toute obissance, comme s'ils eussent
voulu entrer en guerre avec l'homme.

LE VIEILLARD.--On dit qu'ils se sont mangs l'un l'autre.

ROSSE.--Rien n'est plus vrai, au grand tonnement de mes yeux qui en
ont t tmoins. (_Macduff parat._) Voici l'honnte Macduff.--Eh bien!
monsieur, comment va le monde maintenant?

MACDUFF.--Quoi! ne le voyez-vous pas?

ROSSE.--A-t-on dcouvert qui a commis cette action plus que sanguinaire?

MACDUFF--Ceux que Macbeth a tus.

ROSSE.--Hlas! mon Dieu, quel fruit en pouvaient-ils esprer?

MACDUFF.--Ils ont t gagns. Malcolm et Donalbain, les deux fils du
roi, ont disparu et se sont sauvs. Ce qui fait tomber sur eux le
soupon du crime.

ROSSE.--Encore contre nature!--Ambition dsordonne, qui dtruis tes
propres moyens d'existence!--Alors il est probable que la souverainet
va cheoir  Macbeth.

MACDUFF.--Il est dj lu, et parti pour se faire couronner  Scone.

ROSSE.--O est le corps de Duncan?

MACDUFF.--On l'a port  Colmes-Inch, sanctuaire o se conservent les os
de ses prdcesseurs.

ROSSE.--Irez-vous  Scone?

MACDUFF.--Non, mon cousin, je vais  Fife.

ROSSE.--A la bonne heure; moi, je vais  Scone.

MACDUFF.--Allez: puissiez-vous y voir les choses se bien
passer!--Adieu.--Pourvu que nous ne trouvions pas que nos vieux habits
taient plus commodes que les neufs!

ROSSE, _au vieillard_.--Adieu, bon pre.

LE VIEILLARD.--La bndiction de Dieu soit avec vous, et avec ceux qui
voudraient changer le mal en bien, et les ennemis en amis!

(Ils sortent.)


FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME



SCNE I

A Fores,--Un appartement dans le palais.


_Entre_ BANQUO.

BANQUO.--Tu possdes maintenant, roi, thane de Cawdor, thane de Glamis,
tout ce que t'avaient promis les soeurs du Destin, et j'ai peur que tu
n'aies jou pour cela un bien vilain jeu. Mais elles ont dit aussi que
tout cela ne passerait pas  ta postrit, et que ce serait moi qui
serais la tige et le pre d'une race de rois. Si la vrit est sortie de
leur bouche (comme on le voit paratre avec clat dans leurs discours
 ton gard, Macbeth), pourquoi ces vrits, justifies pour toi, ne
deviendraient-elles pas pour moi des oracles, et n'lveraient-elles pas
mes esprances? Mais, silence! taisons-nous.

(Air de trompette.--Entrent Macbeth, roi; lady Macbeth, reine; Lenox,
Rosse, seigneurs, dames, suite.)

MACBETH.--Voici notre principal convive.

LADY MACBETH.--S'il et t oubli, c'et t un vide dans notre grande
fte, et rien ne s'y serait bien pass.

MACBETH.--Ce soir, monsieur, nous donnons un souper de crmonie, et
nous y solliciterons votre prsence.

BANQUO.--Que Votre Altesse me donne ses ordres: mon obissance y est
attache pour jamais par le lien le plus indissoluble.

MACBETH.--Montez-vous  cheval cet aprs-midi?

BANQUO.--Oui, mon gracieux seigneur.

MACBETH.--Autrement nous aurions dsir vos avis que nous avons toujours
trouvs sages et utiles, dans le conseil que nous tiendrons aujourd'hui;
mais nous les prendrons demain. Allez-vous loin?

BANQUO.--Assez loin, mon seigneur, pour remplir le temps qui doit
s'couler jusqu' l'heure du souper; et si mon cheval ne va pas
trs-bien, il faudra que j'emprunte  la nuit une ou deux de ses heures
obscures.

MACBETH.--Ne manquez pas  notre fte.

BANQUO.--Je n'y manquerai pas, mon seigneur.

MACBETH.--Nous venons d'apprendre que nos sanguinaires cousins se sont
rendus l'un en Angleterre, l'autre en Irlande; que, loin d'avouer leur
affreux parricide, ils dbitent  ceux qui les coutent d'tranges
impostures: mais nous en causerons demain; nous aurons aussi  discuter
une affaire d'tat qui exige notre prsence  tous. Dpchez-vous de
monter  cheval. Adieu jusqu' ce soir. Fleance va-t-il avec vous?

BANQUO.--Oui, mon seigneur; il est temps que nous partions.

MACBETH.--Je vous souhaite des chevaux lgers et srs, et je vous
recommande  leur dos[26]. Adieu. (_Banquo sort_.) (_Aux courtisans_.)
Que chacun dispose  son gr de son temps jusqu' sept heures du soir.
Pour trouver nous-mme plus de plaisir  la socit, nous resterons seul
jusqu'au souper: d'ici l, que Dieu soit avec vous.--(_Sortent lady
Macbeth, les seigneurs, les dames_, etc.) Hol, un mot: ces hommes
attendent-ils nos ordres?

UN DOMESTIQUE.--Oui, mon seigneur, ils sont  la porte du palais.

MACBETH.--Amenez-les devant nous.--tre o je suis n'est rien si l'on
n'y est en sret.--Nos craintes sur Banquo sont profondes, et dans ce
naturel empreint de souverainet domine ce qu'il y a de plus  craindre.
Il ose beaucoup, et  cette disposition d'esprit intrpide il joint une
sagesse qui enseigne  sa valeur la route la plus sre. Il n'y a que lui
dont l'existence m'inspire de la crainte: il intimide mon gnie, comme
Csar, dit-on, celui de Marc-Antoine. Je l'ai vu gourmander les soeurs
lorsqu'elles me donnrent d'abord le nom de roi; il leur commanda de lui
parler; et alors, d'une bouche prophtique, elles le proclamrent pre
d'une race de rois.--Elles ont plac sur ma tte une couronne sans fruit
et ont plac dans mes mains un sceptre strile que m'arrachera un bras
tranger, sans qu'aucun fils sorti de moi me succde. S'il en est ainsi,
c'est pour la race de Banquo que j'ai souill mon me; c'est pour ses
enfants que j'ai assassin l'excellent Duncan; pour eux seuls j'ai vers
les remords dans la coupe de mon repos, et livr  l'ennemi du genre
humain mon ternel trsor pour les faire rois! Les enfants de Banquo
rois! Plutt qu'il en soit ainsi, je t'attends dans l'arne, destin;
viens m'y combattre  outrance.--Qui va l? (_Rentre le domestique avec
deux assassins._) Retourne  la porte et restes-y jusqu' ce que nous
t'appelons. (_Le domestique sort._)--N'est-ce pas hier que nous avons
caus ensemble?

PREMIER ASSASSIN.--C'tait hier, avec la permission de Votre Altesse.

MACBETH.--Eh bien! avez-vous rflchi sur ce que je vous ai dit? Soyez
srs que c'est lui qui autrefois vous a tenus dans l'abaissement, ce
que vous m'avez attribu,  moi qui en tais innocent. Je vous en ai
convaincus dans notre dernire entrevue; je vous ai fait voir jusqu'
l'vidence comment vous aviez t amuss, traverss, quels avaient t
les instruments, qui les avait employs, et tant d'autres choses qui
diraient  la moiti d'une me et  une intelligence altre: Voil ce
qu'a fait Banquo.

PREMIER ASSASSIN.--Vous nous l'avez fait connatre.

MACBETH.--Je l'ai fait et j'ai t plus loin, ce qui est l'objet de
notre seconde entrevue.--Sentez-vous la patience tellement dominante en
votre nature que vous laissiez passer tout ceci? tes-vous si pntrs
de l'Evangile que vous puissiez prier pour ce brave homme et ses
enfants, lui dont la main vous a courbs vers la tombe et a rduit pour
toujours les vtres  la misre?

PREMIER ASSASSIN.--Nous sommes des hommes, mon seigneur.

MACBETH.--Oui, je sais que dans le catalogue vous comptez pour des
hommes, de mme que les chiens de chasse, les lvriers, les mtis,
pagneuls, barbets, bassets, loups et demi-loups, y sont tous appels du
nom de chien. Ensuite, parmi ceux qui en valent la peine, on distingue
l'agile, le tranquille, le fin, le chien de garde, le chasseur, chacun
selon la qualit qu'a renferme en lui la bienfaisante nature, et il en
reoit un titre particulier ajout au nom commun sous lequel on les a
tous inscrits. Il en est de mme des hommes. Si vous mritez de tenir
quelque rang parmi les hommes, et de n'tre pas rejets dans la dernire
classe, dites-le-moi, et alors je verserai dans votre sein ce projet
dont l'excution vous dlivre de votre ennemi, vous tablit dans notre
coeur et notre affection;  nous qui ne pouvons avoir, tant qu'il vivra,
qu'une sant languissante que sa mort rendra parfaite.

SECOND ASSASSIN.--Je suis un homme, mon seigneur, tellement indign par
les indignes coups et rebuffades du monde, que peu m'importe ce que je
fais pour me venger du monde.

PREMIER ASSASSIN.--Et moi un homme si las de malheurs, si ballott de
la fortune, que je mettrais ma vie sur la premire chance qui me
promettrait de l'amliorer ou de m'en dlivrer.

MACBETH.--Vous savez tous deux que Banquo tait votre ennemi?

SECOND ASSASSIN.--Cela est vrai, mon seigneur,

MACBETH.--Il est aussi le mien; et notre inimiti est si sanglante, que
chaque minute de son existence me frappe dans ce qui tient de plus prs
 la vie. Je pourrais, en faisant ouvertement usage de mon pouvoir, le
balayer de ma vue sans en donner d'autre raison que ma volont; mais je
ne dois pas le faire,  cause de quelques-uns de mes amis qui sont aussi
les siens, dont je ne puis pas perdre l'affection, et avec qui il me
faudra dplorer la chute de l'homme que j'aurai renvers moi-mme. Voil
ce qui me fait rechercher votre assistance, en cachant cette action 
l'oeil du public, pour beaucoup de raisons importantes.

SECOND ASSASSIN.--Nous excuterons, mon seigneur, ce que vous nous
commanderez.

PREMIER ASSASSIN.--Oui, quand notre vie...

MACBETH.--Votre courage perce dans votre maintien. Dans une heure au
plus, je vous indiquerai le lieu o vous devez vous poster. Ayez le plus
grand soin d'pier et de choisir le moment convenable, car il faut
que cela soit fait ce soir, et  quelque distance du palais; et
rappelez-vous que j'en veux paratre entirement innocent, et afin qu'il
ne reste dans l'ouvrage ni accrocs ni dfauts, il faut qu'avec Banquo
son fils Fleance qui l'accompagne, et dont l'absence n'est pas moins
importante pour moi que celle de son pre, subisse les destines de
cette heure de tnbres. Prenez votre rsolution tout seuls. Je vous
rejoins dans un moment.

LES ASSASSINS.--Nous sommes dcids, seigneur.

MACBETH.--Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne sortez pas de notre
palais. (_Les assassins sortent._) C'est une affaire conclue.--Banquo,
si c'est vers les cieux que ton me doit prendre son vol, elle les verra
ce soir.

(Il sort.)

[Note 26: _And so I commend you to their backs_. C'est une manire
de donner cong. Les phrases de politesse et de crmonie abondent dans
cette tragdie.]



SCNE II

Un autre appartement dans le palais


_Entrent_ LADY MACBETH ET UN DOMESTIQUE.

LADY MACBETH.--Banquo est-il sorti du palais?

LE DOMESTIQUE.--Oui, madame; mais il revient ce soir.

LADY MACBETH.--Avertissez le roi que je voudrais, s'il en a le loisir,
lui dire quelques mots.

LE DOMESTIQUE.--J'y vais, madame.

(Il sort.)

LADY MACBETH.--On n'a rien gagn, et tout dpens, quand on a obtenu
son dsir sans tre plus heureux: il vaut mieux tre celui que nous
dtruisons, que de vivre par sa destruction dans une joie trouble.
(_Macbeth entre._)

--Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi restez-vous seul, ne cherchant
pour compagnie que les images les plus funestes, toujours appliqu  des
penses qui, en vrit, devraient tre mortes avec ceux dont elles vous
occupent? On ne devrait pas penser aux choses sans remde, ce qui est
fait est fait.

MACBETH.--Nous avons bless le serpent, mais nous ne l'avons pas tu;
il runira ses tronons et redeviendra ce qu'il tait, tandis que notre
impuissante malice restera expose aux dents dont elle aura retrouv la
force. Mais que la structure de l'univers se disjoigne, que les deux
mondes prissent avant que nous consentions  prendre nos repas dans la
crainte,  dormir dans l'affliction de ces terribles songes qui viennent
nous branler toutes les nuits! Il vaudrait mieux tre avec le mort que,
pour arriver o nous sommes, nous avons envoy dans la paix, que
de demeurer ainsi, l'me sur la roue, dans une angoisse sans
relche.--Duncan est dans son tombeau: aprs les accs de fivre de la
vie, il dort bien; la trahison a fait tout ce qu'elle pouvait faire: ni
l'acier, ni le poison, ni les conspirations domestiques, ni les armes
ennemies, rien ne peut plus l'atteindre.

LADY MACBETH.--Venez, mon cher seigneur, calmez vos regards troubls:
soyez brillant et joyeux ce soir au milieu de vos convives.

MACBETH.--Je le serai, mon amour; et soyez de mme aussi, je vous y
exhorte: que votre souvenir revienne toujours  Banquo; indiquez sa
prminence par vos regards et vos paroles.--Nous ne serons jamais en
sret tant qu'il nous faudra nous laver de notre grandeur dans ce cours
de flatteries, et faire de nos visages des masques pour dguiser nos
coeurs.

LADY MACBETH.--Ne pensez plus  cela.

MACBETH.--O chre pouse, mon esprit est rempli de scorpions. Tu sais
que Banquo et son fils Fleance respirent?

LADY MACBETH.--Mais le bail qu'ils tiennent de la nature n'est pas
ternel.

MACBETH.--Il y a encore de la consolation, ils sont attaquables. Ainsi,
sois joyeuse. Avant que la chauve-souris ait achev de voler dans les
clotres, avant qu'aux appels de la noire Hcate l'escarbot cuirass
ait sonn, par son murmure assoupissant, la cloche qui appelle les
billements de la nuit, on aura consomm une action importante et
terrible.

LADY MACBETH.--Que doit-on faire?

MACBETH.--Demeure innocente de la connaissance du projet, ma chre
poule, jusqu' ce que tu applaudisses  l'action.--Viens,  nuit,
apportant ton bandeau: couvre l'oeil insensible du jour compatissant,
et de ta main invisible et sanglante dchire et mets en pices le lien
puissant qui me rend ple!--La lumire s'obscurcit, et dj le corbeau
dirige son vol vers la fort qu'il habite. Les honntes habitus du jour
commencent  languir et  s'assoupir, tandis que les noirs agents de la
nuit se lvent pour saisir leur proie.--Tu es tonne de mes discours;
mais sois tranquille: les choses que le mal a commences se consolident
par le mal. Ainsi, je te prie, viens avec moi.

(Ils sortent.)



SCNE III

Toujours  Fores.--Un parc ou une prairie donnant sur une des portes du
palais.


_Entrent_ TROIS ASSASSINS.

PREMIER ASSASSIN.--Mais qui t'a dit de venir te joindre  nous?

TROISIME ASSASSIN.--Macbeth.

SECOND ASSASSIN.--Il ne doit pas nous donner de mfiance, puisque nous
le voyons parfaitement instruit de notre commission et de ce que nous
avons  faire.

PREMIER ASSASSIN.--Reste donc avec nous.--Le couchant tincelle encore
de quelques traces du jour: c'est le moment o le voyageur attard use
de l'peron pour gagner l'auberge dsire; et celui que nous attendons
approche de bien prs.

TROISIME ASSASSIN.--coutez; j'entends des chevaux.

BANQUO, _derrire le thtre._--Donnez-nous de la lumire, hol!

SECOND ASSASSIN.--C'est srement lui. Tous ceux qui sont sur la liste
des personnes attendues sont dj rendus  la cour.

PREMIER ASSASSIN.--On emmne ses chevaux.

TROISIME ASSASSIN.-- prs d'un mille d'ici; mais il a coutume, et tous
en font autant, d'aller d'ici au palais en se promenant.

(Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant eux avec un
flambeau.)

SECOND ASSASSIN.--Un flambeau! un flambeau!

TROISIME ASSASSIN.--C'est lui.

PREMIER ASSASSIN.--Tenons-nous prts.

BANQUO.--Il tombera de la pluie cette nuit.

PREMIER ASSASSIN.--Qu'elle tombe!

(Il attaque Banquo.)

BANQUO.--O trahison!--Fuis, cher Fleance, fuis, fuis, fuis; tu pourras
me venger.--O sclrat!

(Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)

TROISIME ASSASSIN.--Qui a donc teint le flambeau?

PREMIER ASSASSIN.--N'tait-ce pas le parti le plus sr?

TROISIME ASSASSIN.--Il n'y en a qu'un de tomb: le fils s'est sauv.

SECOND ASSASSIN.--Nous avons manqu la plus belle moiti de notre coup.

PREMIER ASSASSIN.--Allons toujours dire ce qu'il y a de fait.

(Ils sortent.)



SCNE IV

Un appartement d'apparat dans le palais.--Le banquet est prpar.


_Entrent_ MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX _et autres seigneurs;
suite._

MACBETH.--Vous connaissez chacun votre rang, prenez vos places. Depuis
le premier jusqu'au dernier, je vous souhaite la bienvenue de tout mon
coeur.

LES SEIGNEURS.--Nous rendons grce  Votre Majest.

MACBETH.--Pour nous, comme un hte modeste, nous nous mlerons parmi les
convives, notre htesse garde sa place d'honneur; mais dans un moment
favorable nous lui demanderons sa bienvenue.

(Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un sige au
milieu pour Macbeth.)

LADY MACBETH.--Acquittez-moi, seigneur, envers tous nos amis; car mon
coeur leur dit qu'ils sont tous les bienvenus.

(Entre le premier assassin; il se tient  la porte.)

MACBETH.--Vois, ils te rendent tous des remerciements du fond de leur
coeur.--Le nombre des convives est gal des deux cts. Je m'assirai
ici au milieu.--Que la joie s'panouisse. Tout  l'heure nous boirons
une rasade  la ronde. (_A l'assassin._) Il y a du sang sur ton visage.

L'ASSASSIN.--C'est donc du sang de Banquo.

MACBETH.--Il vaut mieux qu'il soit sur ton visage que lui ici. Est-il
expdi?

L'ASSASSIN.--Seigneur, il a la gorge coupe; c'est moi qui lui ai rendu
ce service.

MACBETH.--Tu es le premier des hommes pour couper la gorge; cependant
celui qui en a fait autant  Fleance a bien son mrite; si c'est toi, tu
n'as pas ton pareil.

L'ASSASSIN.--Mon royal seigneur, Fleance s'est chapp.

MACBETH.--Voil mon accs qui me reprend. Sans cela tout tait parfait:
j'tais entier comme le marbre, tabli comme le roc, au large et libre
de me rpandre comme l'air qui m'environne; mais maintenant je suis
comprim, resserr, emprisonn, et asservi  l'insolence de mes
inquitudes et de mes terreurs.--Mais Banquo est en sret?

L'ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur, il est en sret dans un foss, avec
vingt larges ouvertures  la tte, dont la moindre est la mort d'un
homme.

MACBETH.--Je t'en remercie.... Ainsi, voil le gros serpent cras.
Le jeune reptile qui s'est sauv est d'une nature qui dans son temps
engendrera aussi du venin, mais  prsent il n'a pas de dents.--Va-t'en,
et demain nous t'entendrons de nouveau.

(L'assassin sort.)

LADY MACBETH.--Mon royal poux, vous ne nous mettez pas en train. C'est
vendre un festin que de ne pas tmoigner  chaque instant, pendant sa
dure, qu'il est donn de bon coeur. Pour manger il vaudrait mieux tre
chez soi; hors de l, l'assaisonnement de la bonne chre, c'est la
politesse; sans cela il y a peu de plaisir  se rassembler.

MACBETH.--Ma chre mmoire!--Qu'une bonne digestion accompagne votre
apptit, et qu'une bonne sant s'en suive.

LENOX.--Plat-il  Votre Majest de s'asseoir?

(L'ombre de Banquo sort de terre, et s'assied  la place de Macbeth.)

MACBETH.--Nous verrions ici rassembl sous notre toit l'honneur de notre
pays, si notre cher Banquo nous avait gratifi de sa prsence. Puiss-je
avoir  le quereller d'un manque d'amiti, plutt qu' le plaindre d'un
malheur!

ROSSE.--Son absence, seigneur, compromet l'honneur de sa parole. Votre
Altesse veut-elle bien nous honorer de son auguste compagnie?

MACBETH.--La table est remplie!

LENOX.--Voici une place rserve, seigneur.

MACBETH.--O cela?

LENOX.--Ici, mon seigneur. Qui est-ce qui trouble Votre Altesse?

MACBETH.--Qui de vous a fait cela?

LES SEIGNEURS.--Quoi donc, mon bon seigneur?

MACBETH.--Tu ne peux pas dire que ce soit moi qui l'aie fait.--Ne secoue
point ainsi contre moi ta chevelure sanglante.

ROSSE.--Messieurs, levez-vous; son Altesse est indispose.

LADY MACBETH.--Monsieur, mon digne ami, mon poux est souvent dans cet
tat, et il y est sujet depuis l'enfance. Je vous en prie, restez  vos
places: c'est un accs passager; le temps d'y penser, et il sera aussi
bien qu' l'ordinaire. Si vous faites trop attention  lui, vous le
blesserez et vous augmenterez son mal: continuez  manger, et ne prenez
pas garde  lui.--tes-vous un homme?

MACBETH.--Oui, et un homme intrpide, puisque j'ose regarder ce qui
pouvanterait le diable.

LADY MACBETH.--Quelles balivernes! C'est une vision cre par votre
peur, comme ce poignard dans l'air qui, disiez-vous, guidait vos pas
vers Duncan. Oh! ces tressaillements, ces soubresauts, simulacres d'une
vritable peur, conviendraient  merveille au conte que fait une femme,
en hiver, au coin du feu, d'aprs l'autorit de sa grand'mre.--C'est
une vraie honte! Pourquoi faites-vous tant de grimaces? Aprs tout, vous
ne regardez qu'une chaise!

MACBETH.--Je te prie, regarde de ce ct; vois l, vois. Que me
dites-vous? eh bien! que m'importe?--Puisque tu peux remuer la tte,
tu peux aussi parler. Si les cimetires et les tombeaux doivent nous
renvoyer ceux que nous ensevelissons, nos monuments seront donc
semblables au gsier des milans?

(L'ombre disparat.)

LADY MACBETH.--Quoi! vous perdez tout  fait la tte?

MACBETH.--Comme je suis ici, je l'ai vu.

LADY MACBETH.--Fi! quelle honte!

MACBETH.--Ce n'est pas la premire fois qu'on a rpandu le sang. Dans
les anciens temps, avant que des lois humaines eussent purg de crimes
les socits adoucies, oui vraiment, et mme depuis, il s'est commis des
meurtres trop terribles pour que l'oreille en supporte le rcit; et l'on
a vu le temps o lorsqu'on avait fait sauter la cervelle  un homme, il
mourait, et tout tait fini. Mais aujourd'hui ils se relvent avec
vingt blessures mortelles sur le crne, et viennent nous chasser de nos
siges: cela est plus trange que ne le peut tre un pareil meurtre.

LADY MACBETH.--Mon digne seigneur, vos dignes amis vous attendent.
MACBETH.--J'oubliais.... Ne prenez pas garde  moi, mes dignes amis.
J'ai une trange infirmit qui n'est rien pour ceux qui me connaissent.
Allons, amiti et sant  tous! Je vais m'asseoir: donnez-moi du vin;
remplissez jusqu'au bord. Je bois au plaisir de toute la table, et 
notre cher ami Banquo, qui nous manque ici. Que je voudrais qu'il y ft!
(_L'ombre sort de terre._) Nous buvons avec empressement  vous tous, 
lui. Tout  tous!

LES SEIGNEURS.--Nous vous prsentons nos hommages et vous faisons
raison.

MACBETH.--Loin de moi! te-toi de mes yeux! que la terre te cache! Tes
os sont desschs, ton sang est glac; rien ne se reflte dans ces yeux
que tu fixes sur moi!

LADY MACBETH.--Ne voyez l dedans, mes bons seigneurs, qu'une chose qui
lui est ordinaire, rien de plus: seulement elle gte tout le plaisir de
ce moment.

MACBETH.--Ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens sous la forme de
l'ours froce de la Russie, du rhinocros arm, ou du tigre d'Hyrcanie,
prends la forme que tu voudras, except celle-ci, et la fermet de
mes nerfs ne sera pas un instant branle; ou bien reviens  la vie,
dfie-moi au dsert avec ton pe: si alors je demeure tremblant,
dclare-moi une petite fille.--Loin d'ici, fantme horrible, insultant
mensonge! loin d'ici! (_L'ombre disparat._) A la bonne heure.--Il est
parti, je redeviens un homme. De grce, restez  vos places.

LADY MACBETH.--Vous avez fait fuir la gaiet, dtruit tout le plaisir de
cette runion par un dsordre bien trange.

MACBETH.--De telles choses peuvent-elles arriver et nous surprendre,
sans exciter en nous plus d'tonnement que ne le ferait un nuage
d't?--Vous me mettez de nouveau hors de moi-mme, lorsque je songe
maintenant que vous pouvez contempler de pareils spectacles et conserver
le mme incarnat sur vos joues, tandis que les miennes sont blanches de
frayeur.

ROSSE.--Quels spectacles, seigneur?

LADY MACBETH.--Je vous prie, ne lui parlez pas; il va de mal en pis: les
questions le mettent en fureur. Je vous souhaite le bonsoir  tous. Ne
vous inquitez pas de l'ordre de votre dpart, mais partez de suite.

LENOX.--Nous souhaitons  Votre Majest une bonne nuit et une meilleure
sant.

LADY MACBETH.--Bonne et heureuse nuit  tous.

(Sortent les seigneurs et leur suite.)

MACBETH.--Il aura du sang: on dit que le sang veut du sang. On a vu les
pierres se mouvoir et les arbres parler. Les devins, et ceux qui ont
l'intelligence de certains rapports, ont souvent mis en lumire par
le moyen des pies, des hiboux, des corbeaux, l'homme de sang le mieux
cach.--Quelle heure est-il de la nuit?

LADY MACBETH.--A ne savoir qui l'emporte d'elle ou du matin.

MACBETH.--Que dites-vous de Macduff, qui refuse de se rendre en personne
 nos ordres souverains?

LADY MACBETH.--Avez-vous envoy vers lui, seigneur?

MACBETH.--Non, je l'ai su indirectement: mais j'enverrai. Il n'y a pas
un seul d'entre eux dans la maison duquel je n'aie un homme  mes gages.
J'irai trouver demain, et de bonne heure, les soeurs du Destin: elles
m'en diront davantage; car  prsent je suis dcid  savoir le pis par
les pires moyens; je ferai tout cder  mon avantage. J'ai march
si avant dans le sang que si je cessais maintenant de m'y plonger,
retourner en arrire serait aussi fatigant que d'aller en avant. J'ai
dans la tte d'tranges choses qui passeront dans mes mains, des choses
qu'il faut excuter avant d'avoir le temps de les examiner.

LADY MACBETH.--Vous avez besoin de ce qui ranime toutes les cratures,
de sommeil.

MACBETH.--Oui, allons dormir. L'trange erreur o je suis tomb est
l'effet d'une crainte novice et qu'il faut mener rudement. Nous sommes
encore jeunes dans l'action.



SCNE V

La bruyre.--Tonnerre.


_Entrent_ HCATE; LES TROIS SORCIRES _viennent  sa rencontre._

PREMIRE SORCIRE.--Quoi! qu'y a-t-il donc, Hcate? Vous paraissez en
colre.

HCATE.--N'en ai-je pas sujet, sorcires que vous tes, insolentes,
effrontes? Comment avez-vous os entrer avec Macbeth en trait et en
commerce d'nigmes et d'annonces de mort, sans que moi, souveraine
de vos enchantements, habile matresse de tout mal, j'aie jamais t
appele  y prendre part et  signaler la gloire de notre art? Et, ce
qui est pis encore, c'est que tout ce que vous avez fait, vous l'avez
fait pour un fils capricieux, chagrin, colre, qui, comme les autres,
ne vous recherche que pour ses propres intrts et nullement pour
vous-mmes. Rparez votre faute; partez, et demain matin, venez me
trouver  la caverne de l'Achron[27]. Il y viendra pour apprendre sa
destine: prparez vos vases, vos paroles magiques, vos charmes et tout
ce qui est ncessaire. Je vais me rendre dans les airs: j'emploierai
cette nuit  l'accomplissement d'un projet fatal et terrible; un grand
ouvrage doit tre termin avant midi. A la pointe de la lune pend une
paisse goutte de vapeur; je la saisirai avant qu'elle tombe sur la
terre; et, distille par des artifices magiques, elle lvera des
visions fantastiques qui; par la force des illusions, entraneront
Macbeth  sa ruine. Il bravera les destins, mprisera la mort, et
portera ses esprances au del de toute sagesse, de toute pudeur, de
toute crainte; et vous savez toutes que la scurit est la plus
grande ennemie des mortels.--(_Chant derrire le thtre._) Viens,
viens[28],... coutez! on m'appelle. Vous voyez mon petit lutin assis
dans ce gros nuage noir: il m'attend.

(Elle sort.)

PREMIRE SORCIRE.--Allons, htons-nous; il ne tardera pas  revenir.

(Les sorcires sortent.)

[Note 27: _The pit of Acheron_ Probablement quelque caverne que l'on
supposait devoir communiquer avec l'enfer.]

[Note 28:

  Viens, viens;
  Hcate; Hcate, viens, viens.

  HCATE.

  Je viens, je viens, je viens, je viens
  Tout aussi vite que je puis.
  Tout aussi vite que je puis.

Ce chant n'est indiqu dans l'original que par les deux premiers mots,
comme un chant connu pour tre d'usage en ces sortes d'occasions. On le
trouve tout entier dans _la Sorcire_ de Middleton, pice de thtre
compose,  ce qu'on croit, peu de temps avant _Macbeth_. La mme
remarque s'applique, dans la scne VI, au chant qui termine le charme:
_Esprits noirs et blancs_, etc. Voyez, sur cela et sur une foule de
dtails relatifs aux croyances populaires que Shakspeare a employes
dans _Macbeth_, l'dition de Shakspeare, de M. Steevens.]



SCNE VI

A Fores.--Un appartement du palais.


_Entrent_ LENOX ET _un autre_ SEIGNEUR.

LENOX.--Mes premiers discours n'ont fait que rencontrer vos penses, qui
peuvent aller plus loin. Seulement, je dis que les choses ont t prises
d'une singulire manire. Le bon roi Duncan a t plaint de Macbeth!
vraiment je le crois bien, il tait mort.--Le brave et vaillant Banquo
s'est promen trop tard, et vous pouvez dire, si vous voulez, que c'est
Fleance qui l'a assassin, car Fleance s'est enfui. Il ne faut pas se
promener trop tard.--Qui de nous peut ne pas voir combien il tait
horrible de la part de Malcolm et de Donalbain d'assassiner leur bon
pre? Damnable crime! combien Macbeth en a t afflig! N'a-t-il pas
aussitt, dans une pieuse rage, mis en pices les deux coupables qui
taient les esclaves de l'ivresse et les serfs du sommeil? N'tait-ce
pas une noble action? Oui, et pleine de prudence aussi, car toute me
sensible et t irrite d'entendre ces hommes nier le crime. En sorte
que j'en reviens  dire qu'il a trs-bien pris toutes choses; et je
pense que s'il tenait les fils de Duncan sous sa clef (ce qui ne sera
pas, s'il plat au ciel), ils verraient ce que c'est que de tuer un
pre, et Fleance aussi. Mais, chut! car j'apprends que pour quelques
paroles trop libres, et parce qu'il a manqu de se rendre  la fte
du tyran[29], Macduff est tomb en disgrce. Pouvez-vous, monsieur,
m'apprendre o il s'est rfugi?

LE SEIGNEUR.--Le fils de Duncan,  qui le tyran retient son lgitime
hritage, vit  la cour du roi d'Angleterre. Le pieux Edouard lui a fait
un accueil si gracieux, que la malveillance de la fortune ne lui a rien
fait perdre de la considration due  son rang. C'est l que Macduff est
all demander au saint roi de l'aider  veiller le Northumberland et le
belliqueux Siward, afin que, par leur secours et avec l'approbation de
Celui qui est l-haut, nous puissions prendre nos repas sur nos tables,
accorder le sommeil  nos nuits, affranchir nos ftes et nos banquets
des poignards sanglants, rendre des hommages lgitimes et recevoir des
honneurs libres de contrainte, toutes choses aprs quoi nous soupirons
aujourd'hui. Ce rapport a mis le roi dans une telle fureur, qu'il se
prpare  tenter quelque expdition guerrire.

LENOX.--A-t-il envoy vers Macduff?

LE SEIGNEUR.--Oui, et sur cette rponse dcide: Moi, monsieur! non,
le sombre messager lui a tourn le dos en murmurant, comme s'il et dit:
Vous regretterez le moment o vous m'avez embarrass de cette rponse.

LENOX.--Et c'est un bon avis pour lui de se tenir aussi loign que sa
prudence pourra lui en fournir les moyens. Que quelque saint ange vole 
la cour d'Angleterre annoncer son message, avant qu'il arrive, afin que
le bonheur rentre bientt dans notre patrie, opprime sous une main
maudite!

LE SEIGNEUR.--Mes prires sont avec lui.

(Ils sortent.)

[Note 29: Ce fut, selon Hollinshed, pour ne s'tre pas rendu en
personne  Dunsinane, que Macbeth faisait btir. Dans les terreurs
perptuelles o le tenait le souvenir de ses crimes, il avait employ
l'argent pris sur les nobles, qu'il faisait journellement prir,
 s'entourer d'une garde mercenaire; mais, non content de cette
prcaution, il voulut faire lever sur la colline de Dunsinane un
chteau capable de rsister  toutes les attaques. L'entreprise tranant
en longueur,  cause de la difficult et de la dpense, il ordonna 
tous les thanes d'y envoyer des matriaux et de s'y rendre chacun  son
tour avec ses vassaux pour aider aux travaux. Quand vint le tour de
Macduff, il y envoya ses gens avec les matriaux ncessaires, leur
recommandant de se conduire de manire  ce que Macbeth ne pt avoir
aucun prtexte pour s'irriter de ce qu'il n'tait pas venu lui-mme;
mais il ne voulut pas s'y rendre, jugeant qu'il n'tait pas sans danger
pour lui de se mettre au pouvoir de Macbeth, qui lui voulait du mal;
ce qu'ayant appris Macbeth, il s'cria: Je vois bien que cet homme
n'obira jamais  mes ordres qu'on ne le monte avec une bride. Il ne se
dtermina pourtant pas immdiatement  le poursuivre.]


FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE QUATRIME



SCNE I

Une caverne obscure. Au milieu bout une chaudire.--Tonnerre.


_Entrent les trois_ SORCIRES.

PREMIRE SORCIRE.--Trois fois le chat tigr a miaul.

DEUXIME SORCIRE.--Et trois fois le jeune hrisson a gmi une fois.

TROISIME SORCIRE.--Harper[30] nous crie: Il est temps, il est temps.

PREMIRE SORCIRE.--Tournons en rond autour de la chaudire, et jetons
dans ses entrailles empoisonnes[31].

  Crapaud, qui, pendant trente et un jours et trente et une nuits,
  Endormi sous la plus froide pierre,
  T'es rempli d'un cre venin,
  Bous le premier dans la marmite enchante.

LES TROIS SORCIRES ENSEMBLE.

  Redoublons, redoublons de travail et de soins:
  Feu, brle; et chaudire, bouillonne.

PREMIRE SORCIRE.

  Filet d'un serpent des marais, bous, et cuis dans le chaudron,
  Oeil de lzard, pied de grenouille,

  Duvet de chauve-souris et langue de chien,
  Dard fourchu de vipre et aiguillon du reptile aveugle[32],
  Jambe de lzard et aile de hibou;
  Pour faire un charme puissant en dsordre,
  Bouillez et cumez comme un bouillon d'enfer.

LES TROIS SORCIRES ENSEMBLE.

  Redoublons, redoublons de travail et de soins:
  Feu, brle; et chaudire, bouillonne.

TROISIME SORCIRE.

  cailles de dragon et dents de loup,
  Momie de sorcire, estomac et gosier
  Du vorace requin des mers sales,
  Racine de cigu arrache dans la nuit,
  Foie de juif blasphmateur,
  Fiel de bouc, branches d'if
  Coupes pendant une clipse de lune,
  Nez de Turc et lvres de Tartare,
  Doigt de l'enfant d'une fille de joie
  Mis au monde dans un foss et trangl en naissant;
  Rendez la bouillie paisse et visqueuse;
  Ajoutez-y des entrailles de tigre
  Pour complter les ingrdients de notre chaudire.

LES TROIS SORCIRES ENSEMBLE.

  Redoublons, redoublons de travail et de soins:
  Feu, brle; et chaudire, bouillonne.

DEUXIME SORCIRE.

  Refroidissons le tout dans du sang de singe,
  Et notre charme est parfait et solide.

(Entre Hcate, suivie de trois autres sorcires.)

HCATE.

  Oh!  merveille! j'applaudis  votre ouvrage,
  Et chacune de vous aura part au profit,
  Maintenant, chantez autour de la chaudire,
  Dansant en rond comme les lutins et les fes,
  Pour enchanter tout ce que vous y avez mis.

(Musique.)


CHANT.

  Esprits noirs et blancs,
  Esprits rouges et gris,
  Mlez, mlez, mlez,
  Vous qui savez mler.

DEUXIME SORCIRE.--D'aprs la dmangeaison de mes pouces, il vient par
ici quelque maudit. Ouvrez-vous, verrous, qui que ce soit qui frappe.

(Entre Macbeth.)

MACBETH.--Eh bien! sorcires du mystre, des tnbres et du minuit, que
faites-vous l?

LES TROIS SORCIRES ENSEMBLE.--Une oeuvre sans nom.

MACBETH.--Je vous conjure par l'art que vous professez, de quelque
manire que vous y soyez parvenues, rpondez-moi. Dussent les vents
par vous dchans livrer la guerre aux glises; dussent les vagues
cumeuses bouleverser et engloutir les navires; dt le bl charg d'pis
verser, et les arbres tre jets  bas; dussent les chteaux s'crouler
sur la tte de leurs gardiens; dt le fate des palais et des pyramides
s'incliner vers leurs fondements; dt le trsor des germes de la nature
rouler confondu jusqu' rendre la destruction lasse d'elle-mme:
rpondez  mes questions.

PREMIRE SORCIRE.--Parle.

DEUXIME SORCIRE.--Demande.

TROISIME SORCIRE.--Nous rpondrons.

PREMIRE SORCIRE.--Dis, aimes-tu mieux recevoir la rponse de notre
bouche ou de celle de nos matres?

MACBETH.--Appelez-les, que je les voie.

PREMIRE SORCIRE.--Versons du sang d'une truie qui a dvor ses neuf
marcassins, et de la graisse qui coule du gibet d'un meurtrier; et
jetons-les dans la flamme.

LES TROIS SORCIRES ENSEMBLE.--Viens, en haut ou en bas; montre-toi, et
fais ton devoir comme il convient.

(Tonnerre.--On voit s'lever le fantme d'une tte arme d'un casque.)

MACBETH.--Dis-moi, puissance inconnue....

PREMIRE SORCIRE.--Il connat ta pense; coute ses paroles, mais ne
dis rien.

LE FANTME.--Macbeth! Macbeth! Macbeth! garde-toi de Macduff; garde-toi
du thane de Fife.--Laissez-moi partir.--C'est assez.

(Le fantme s'enfonce sous la terre.)

MACBETH.--Qui que tu sois, je te rends grce de ton bon avis. Tu as
touch la corde de ma crainte. Mais un mot encore.

PREMIRE SORCIRE.--Il ne souffre pas qu'on lui commande. En voici un
autre plus puissant que le premier.

(Tonnerre.--On voit s'lever le fantme d'un enfant ensanglant.)

LE FANTME.--Macbeth! Macbeth! Macbeth!

MACBETH.--Je t'couterais de trois oreilles si je les avais.

LE FANTME.--Sois sanguinaire, intrpide et dcid. Ris-toi
ddaigneusement du pouvoir de l'homme. Nul homme n d'une femme ne peut
nuire  Macbeth.

(Le fantme s'enfonce sous terre.)

MACBETH.--Vis donc, Macduff; qu'ai-je besoin de te redouter? Cependant
je veux rendre ma tranquillit doublement tranquille, et faire un bail
avec le Destin. Tu ne vivras pas, afin que je puisse dire  la peur
au ple courage qu'elle en a menti, et dormir en dpit du tonnerre.
(_Tonnerre._--_On voit s'lever le fantme d'un enfant couronn, ayant
un arbre dans la main._) Quel est celui-ci qui s'lve comme le fils
d'un roi, et qui porte sur son front d'enfant la couronne ferme de la
souverainet?

LES TROIS SORCIRES ENSEMBLE.--coute, mais ne parle pas.

LE FANTME.--Sois fier comme un lion orgueilleux: ne t'embarrasse pas
de ceux qui s'irritent, s'emportent et conspirent contre toi. Jamais
Macbeth ne sera vaincu, jusqu' ce que la grande fort de Birnam marche
contre lui vers la haute colline de Dunsinane.

(Le fantme rentre dans la terre.)

MACBETH.--Cela n'arrivera jamais. Qui peut _presser_[33] la fort,
commander  l'arbre de dtacher sa racine lie  la terre? O douces
prdictions!  bonheur! Rbellion, ne lve point la tte jusqu' ce que
la fort de Birnam se lve; et Macbeth, au fate de la grandeur, vivra
tout le bail de la nature, et son dernier soupir sera le tribut pay 
la vieillesse et  la loi mortelle.--Cependant mon coeur palpite encore
du dsir de savoir une chose: dites-moi (si votre art va jusqu' me
l'apprendre), la race de Banquo rgnera-t-elle un jour dans ce royaume?

TOUTES LES SORCIRES ENSEMBLE.--Ne cherche point  en savoir davantage.

MACBETH.--Je veux tre satisfait. Si vous me le refusez, qu'une
maldiction ternelle tombe sur vous!--Faites-moi connatre ce qui en
est.--Pourquoi cette chaudire disparat-elle? Quel est ce bruit?

(Hautbois.)

PREMIRE SORCIRE.--Paraissez!

DEUXIME SORCIRE.--Paraissez!

TROISIME SORCIRE.--Paraissez!

LES TROIS SORCIRES ENSEMBLE.--Paraissez  ses yeux et affligez son
coeur.--Venez comme des ombres, et loignez-vous de mme.

(Huit rois paraissent marchant  la file, le dernier tenant un miroir
dans sa main. Banquo les suit.)

MACBETH.--Tu ressembles trop  l'ombre de Banquo;  bas! ta couronne
brle mes yeux dans leur orbite.--Et toi, dont le front est galement
ceint d'un cercle d'or, tes cheveux sont pareils  ceux du premier.--Un
troisime ressemble  celui qui le prcde. Sorcires impures, pourquoi
me montrez-vous ceci?--Un quatrime! Fuyez mes yeux.--Quoi! cette ligne
se prolongera-t-elle jusqu'au jour du jugement? Encore un autre!--Un
septime! Je n'en veux pas voir davantage.--Et cependant voil le
huitime qui parat, portant un miroir o j'en dcouvre une foule
d'autres: j'en vois quelques-uns qui portent deux globes et un triple
sceptre[34]. Effroyable vue! Oui, je le vois maintenant, c'est vrai, car
voil Banquo, tout souill du sang de ses plaies, qui me sourit et me
les montre comme siens.--Quoi! en est-il ainsi?

PREMIRE SORCIRE.--Oui, seigneur, il en est ainsi.--Mais pourquoi
Macbeth reste-t-il ainsi saisi de stupeur? Venez, mes soeurs, gayons
ses esprits, et faisons-lui connatre nos plus doux plaisirs. Je vais
charmer l'air pour qu'il rende des sons, tandis que vous excuterez
votre antique ronde; il faut que ce grand roi puisse dire avec bont que
nous l'avons reu avec les hommages qui lui sont dus.

(Musique.--Les sorcires dansent et disparaissent.)

MACBETH.--O sont-elles? parties!--Que cette heure funeste soit maudite
dans le calendrier!--Venez, vous qui tes l dehors.

(Entre Lenox.)

LENOX.--Que dsire votre grce?

MACBETH.--Avez-vous vu les soeurs du Destin?

LENOX.--Non, mon seigneur.

MACBETH.--N'ont-elles pas pass prs de vous?

LENOX.--Non, en vrit, mon seigneur.

MACBETH.--Que l'air qu'elles traversent soit infect, et damnation sur
tous ceux qui croiront en elles!--J'ai entendu galoper des chevaux: qui
donc est arriv?

LENOX.--Deux ou trois personnes, seigneur, apportant la nouvelle que
Macduff s'est sauv en Angleterre.

MACBETH.--Il s'est sauv en Angleterre?

LENOX.--Oui, mon bon seigneur.

MACBETH.--O temps! tu devances mes terribles exploits. On n'atteint
jamais le dessein frivole si l'action ne marche pas avec lui. Dsormais,
les premiers mouvements de mon coeur seront aussi les premiers
mouvements de ma main; ds  prsent, pour couronner mes penses par les
actes, il faut penser et agir aussitt; je vais surprendre le chteau
de Macduff, m'emparer de Fife, passer au fil de l'pe sa femme et ses
petits enfants, et tout ce qui a le malheur d'tre de sa race. Inutile
de se vanter comme un insens; je vais accomplir cette entreprise avant
que le projet se refroidisse. Mais, plus de visions!

(_ Lenox._) O sont ces gentilshommes? Viens, conduis-moi vers eux.

(Ils sortent.)

[Note 30: _Harper_. On ne sait quel est ce _Harper_; il n'en est pas
question dans la _Sorcire_ de Middleton; c'est probablement quelque
animal que la sorcire dsigne ainsi en raison de la ressemblance de son
cri avec le son d'une corde de harpe.]

[Note 31: Shakspeare met souvent ainsi dans la bouche de ses
sorcires des phrases interrompues auxquelles elles semblent attacher un
sens complet. On peut le voir dans la premire scne.]

[Note 32: Espce de serpent.]

[Note 33: _Impress_, presser, forcer au service militaire.]

[Note 34: Allusion  la runion des deux les et des trois royaumes
de la Grande-Bretagne, sous Jacques VI d'cosse.]



SCNE II

A Fife.--Un appartement du chteau de Macduff.


_Entrent lady_ MACDUFF, _son_ JEUNE FILS, ROSSE.

LADY MACDUFF.--Qu'avait-il fait qui pt le forcer  fuir son pays?

ROSSE.--Ayez patience, madame.

LADY MACDUFF.--Il n'en a pas eu, lui. Sa fuite est une folie;  dfaut
de nos actions, ce sont nos frayeurs qui font de nous des tratres.

ROSSE.--Vous ne savez pas si 'a t en lui sagesse ou frayeur.

LADY MACDUFF.--Sagesse! de laisser sa femme, laisser ses petits enfants,
ses biens, ses titres dans un lieu d'o il s'enfuit! Il ne nous aime
point, il ne ressent point les mouvements de la nature. Le pauvre
roitelet, le plus faible des oiseaux dispute dans son nid ses petits au
hibou. Il n'y a que de la frayeur, aucune affection, et tout aussi peu
de sagesse, dans une fuite prcipite ainsi contre toute raison.

ROSSE.--Chre cousine, je vous en prie, gouvernez-vous; car, pour votre
poux, il est gnreux, sage, judicieux, et connat mieux que personne
ce qui convient aux circonstances. Je n'ose pas trop en dire davantage;
mais ce sont dis temps bien cruels que ceux o nous sommes des tratres
sans nous en douter nous-mmes, o le bruit menaant arrive jusqu'
nous sans que nous sachions ce qui nous menace, et ou nous flottons au
hasard, sans nous diriger, sur une mer capricieuse et irrite[35]. Je
prends cong de vous; vous ne tarderez pas  me revoir ici. Les choses
arrives au dernier degr du mal doivent s'arrter ou remonter vers ce
qu'elles taient nagure.--Mon joli cousin, que le ciel veille sur vous.

LADY MACDUFF.--Il a un pre, et pourtant il n'a point de pre.

ROSSE.--Je suis si peu matre de moi-mme, que si je m'arrtais plus
longtemps, je me perdrais et ne ferais qu'ajouter  vos peines. Adieu,
je prends cong de vous pour cette fois.

LADY MACDUFF.--Mon garon, votre pre est mort: qu'allez-vous devenir?
Comment vivrez-vous?

L'ENFANT.--Comme vivent les oiseaux, ma mre.

LADY MACDUFF.--Quoi! de vers et de mouches?

L'ENFANT.--De ce que je pourrai trouver, je veux dire: c'est ainsi que
vivent les oiseaux.

LADY MACDUFF.--Pauvre petit oiseau! ainsi tu ne craindrais pas le filet,
la glu, le pige, le trbuchet?

L'ENFANT.--Pourquoi les craindrais-je, ma mre? Ils ne sont pas destins
aux petits oiseaux.--Mon pre n'est pas mort, quoi que vous en disiez.

LADY MACDUFF.--Oui, il est mort. Comment feras-tu pour avoir un pre?

L'ENFANT.--Comment ferez-vous pour avoir un mari?

LADY MACDUFF.--Moi! j'en pourrais acheter vingt au premier march.

L'ENFANT.--Vous les achteriez donc pour les revendre?

LADY MACDUFF.--Tu dis tout ce que tu sais, et en vrit cela n'est pas
mal pour ton ge.

L'ENFANT.--Mon pre tait-il un tratre, ma mre?

LADY MACDUFF.--Oui, c'tait un tratre.

L'ENFANT.--Qu'est-ce que c'est qu'un tratre?

LADY MACDUFF.--C'est un homme qui jure et qui ment.

L'ENFANT.--Et tous ceux qui font cela sont-ils des tratres?

LADY MACDUFF.--Oui, tout homme qui fait cela est un tratre, et mrite
d'tre pendu.

L'ENFANT.--Et doivent-ils tre tous pendus, ceux, qui jurent et qui
mentent?

LADY MACDUFF.--Oui, tous.

L'ENFANT.--Et qui est-ce qui doit les pendre?

LADY MACDUFF.--Les honntes gens.

L'ENFANT.--Alors les menteurs et les jureurs sont des imbciles, car il
y a assez de menteurs et de jureurs pour battre les honntes gens et
pour les pendre.

LADY MACDUFF.--Que Dieu te garde, pauvre petit singe! Mais comment
feras-tu pour avoir un pre?

L'ENFANT.--S'il tait mort, vous le pleureriez, et si vous ne pleuriez
pas, ce serait un bon signe que j'aurais bientt un nouveau pre.

LADY MACDUFF.--Pauvre petit causeur, comme tu babilles!

(Arrive un messager.)

LE MESSAGER.--Dieu vous garde, belle dame! je ne vous suis pas connu,
quoique je sois parfaitement instruit du rang que vous tenez. Je crains
que quelque danger ne soit prt  fondre sur vous. Si vous voulez suivre
l'avis d'un homme simple, qu'on ne vous trouve pas en ce lieu. Fuyez
d'ici avec vos petits enfants. Je suis trop barbare, je le sens, de vous
pouvanter ainsi: vous faire plus de mal encore serait une horrible
cruaut qui est trop prs de vous atteindre. Que le ciel vous protge!
Je n'ose m'arrter plus longtemps.

(Il sort.)

LADY MACDUFF.--O pourrai-je fuir? Je n'ai point fait de mal: mais je me
rappelle maintenant que je suis dans ce monde terrestre, o faire le mal
est souvent regard comme louable, et faire le bien passe quelquefois
pour une dangereuse folie. Pourquoi donc, hlas! prsenterais-je cette
dfense de femme, et dirais-je: Je n'ai point fait de mal?--(_Entrent
des assassins._) Quelles sont ces figures?

UN ASSASSIN.--O est votre mari?

LADY MACDUFF.--Pas dans un lieu, j'espre, assez maudit du ciel pour
qu'il puisse tre trouv par un homme tel que toi.

L'ASSASSIN.--C'est un tratre.

L'ENFANT.--Tu en as menti, vilain, aux poils roux!

L'ASSASSIN, _poignardant l'enfant_.--Comment, toi qui n'es pas sorti de
ta coquille, petit frai de tratre!

L'ENFANT.--Il m'a tu, ma mre: sauvez-vous, je vous en prie.

(Il meurt. Lady Macduff sort en criant au meurtre, et poursuivie par les
assassins.)

[Note 35:

  _When we hold rumour
  From what we fear, yet know not what we fear.
  But float upon a wild and violent sea,
  Each way and move._

Les commentateurs me paraissent n'avoir pas compris ce passage; ils
veulent entendre _hold_ dans le sens de _keep_, tenir, tenir pour
certain, et je crois qu'il doit tre pris pour celui _catch_, prendre,
recevoir, comme prendre le mal, _catch the infection_. Ainsi le sens
sera: _nous recevons le bruit de ce que nous craignons sans savoir ce
que nous craignons_. Il a fallu rendre l'expression de cette pense
un peu moins littrale pour la rendre plus claire, ainsi qu'il arrive
souvent en traduisant Shakspeare; mais elle me parait d'ailleurs
entirement d'accord avec la phrase suivante, encore imparfaitement
comprise par les commentateurs, qui ne conoivent pas qu'au mot _float_
Shakspeare ait ajout _and move_, parce que, disent-ils, si nous
flottons de tous cts, il n'est pas ncessaire de nous apprendre que
nous nous _mouvons_ (move). Il est cependant certain qu'arrts par un
bruit vague dont nous ne connaissons pas la source, et ne sachant pas de
quel ct nous devons agir, nous ajoutons  l'incertitude des vnements
celle de nos propres volonts: c'est ce que Shakspeare a d et voulu
exprimer.]



SCNE III

En Angleterre.--Un appartement dans le palais du roi.

_Entrent_ MALCOLM ET MACDUFF.

MALCOLM.--Cherchons quelque sombre solitude o nous puissions vider de
larmes nos tristes coeurs.

MACDUFF.--Empoignons plutt l'pe meurtrire, et, en hommes de courage,
marchons  grands pas vers notre patrie abattue[36]. Chaque matin se
lamentent de nouvelles veuves, de nouveaux orphelins pleurent; chaque
jour de nouveaux accents de douleur vont frapper la face du ciel, qui
en retentit, comme s'il tait sensible aux maux de l'cosse, et qu'il
rpondit par des cris aussi lamentables.

MALCOLM.--Je pleure sur ce que je crois; je crois ce que j'ai appris, et
ce que je puis redresser sera redress ds que je trouverai l'occasion
amie. Il peut se faire que ce que vous m'avez racont soit vrai:
cependant ce tyran, dont le nom seul blesse notre langue, passa
autrefois pour un honnte homme; vous l'avez aim chrement; il ne vous
a point encore fait de mal. Je suis jeune, mais vous pourriez vous faire
un mrite prs de lui  mes dpens; et c'est sagesse que d'offrir un
pauvre, faible et innocent agneau pour apaiser un dieu irrit.

MACDUFF.--Je ne suis pas tratre.

MALCOLM.--Mais Macbeth l'est. Un bon et vertueux naturel peut plier sous
la main d'un monarque. Je vous demande pardon; mes ides ne changent
point ce que vous tes en effet: les anges sont demeurs brillants,
quoique le plus brillant soit tomb; et quand tout ce qu'il y a d'odieux
se prsenterait sous les traits de la vertu, la vertu n'en conserverait
pas moins son aspect ordinaire.

MACDUFF.--J'ai perdu mes esprances.

MALCOLM.--Peut-tre l mme o j'ai trouv des doutes. Pourquoi
avez-vous si brusquement quitt, sans prendre cong d'eux, votre femme
et vos enfants, ces prcieux motifs de nos actions, ces puissants liens
d'amour?--Je vous prie, ne voyez pas dans mes soupons des affronts pour
vous, mais seulement des srets pour moi: vous pouvez tre parfaitement
honnte, quoique je puisse penser.

MACDUFF.--Pris, pris, pauvre patrie! Tyrannie puissante, affermis-toi
sur tes fondements, car la vertu n'ose te rprimer; et toi, subis
tes injures, c'est maintenant  juste titre[37]. Adieu, prince: je ne
voudrais pas tre le misrable que tu souponnes pour tout l'espace qui
est sous la main du tyran, avec le riche Orient par-dessus le march.

MALCOLM.--Ne vous offensez point: ce que je dis ne vient point d'une
dfiance dcide contre vous. Je crois que notre patrie succombe sous
le joug, elle pleure, son sang coule, et chaque jour de plus ajoute une
plaie  ses blessures; je crois aussi que plus d'une main se lverait
en faveur de mes droits, et je reois ici de la gnreuse Angleterre
l'offre d'un million de bons soldats: mais aprs tout cela, quand
j'aurai foul aux pieds la tte du tyran, ou que je l'aurai place sur
la pointe de mon pe, ma pauvre patrie se trouvera en proie  plus
de vices encore qu'auparavant; elle souffrira encore, et de plus de
manires, de celui qui succdera.

MACDUFF.--Et qui sera-ce donc?

MALCOLM.--C'est moi-mme dont je veux parler; je sens en moi toutes
les sortes de vices tellement enracins, que, quand ils viendront 
s'panouir, le noir Macbeth paratra pur comme la neige; et le pauvre
tat le tiendra pour un agneau en comparaison des maux sans bornes qui
viendraient de moi.

MACDUFF.--Jamais, aux lgions de l'horrible enfer, il ne peut se joindre
un dmon assez maudit en mchancet pour surpasser Macbeth.

MALCOLM.--J'avoue qu'il est sanguinaire, esclave de la luxure, avare,
faux, trompeur, capricieux, violent, et infect de tous les vices qui
ont un nom; mais il n'y a point de limites, il n'y en a aucune 
mes ardeurs de volupt: vos femmes, vos filles, vos matrones et vos
servantes, ne pourraient combler le gouffre de mon incontinence, et mes
dsirs renverseraient tous les obstacles que la vertu opposerait  ma
volont. Macbeth vaut mieux qu'un pareil roi,

MACDUFF.--Une intemprance sans fin est une tyrannie de la nature; elle
a plus d'une fois avant le temps rendu vacant un trne fortun, et caus
la chute de beaucoup de rois. Mais ne craignez point pour cela de vous
charger de la couronne qui vous appartient. Vous pouvez abandonner
 votre passion une vaste moisson de volupts, et paratre encore
temprant, tant il vous sera ais de fasciner le public. Nous avons
assez de dames de bonne volont, et vous ne pouvez renfermer en
vous-mme un vautour capable de dvorer toutes celles qui viendront
s'offrir d'elles-mmes  l'homme revtu du pouvoir, aussitt quelles
auront dcouvert son inclination.

MALCOLM.--Outre cela, au nombre de mes penchants dsordonns s'lve en
moi une avarice si insatiable, que, si j'tais roi, je ferais prir les
nobles pour avoir leurs terres; je convoiterais les joyaux de l'un,
le chteau d'un autre; et plus j'aurais, plus cet assaisonnement
augmenterait mon apptit, en sorte que je forgerais d'injustes
accusations contre des hommes honntes et fidles, et je les dtruirais
par avidit de richesses.

MACDUFF.--L'avarice pntre plus avant et jette des racines plus
pernicieuses que l'incontinence, fruit de l't[38]; elle a t le glaive
qui a gorg nos rois. Cependant ne craignez rien: l'cosse contient des
richesses  foison pour assouvir vos dsirs, mme de votre propre bien;
tous ces vices sont tolrables quand ils sont balancs par des vertus.

MALCOLM.--Mais je n'en ai point: tout ce qui fait l'ornement des rois,
justice, franchise, temprance, fermet, libralit, persvrance,
clmence, modestie, pit, patience, courage, bravoure, tout cela n'a
pour moi aucun attrait; mais j'abonde en vices de toutes sortes, chacun
en particulier reproduit sous diffrentes formes. Oui! si j'en avais le
pouvoir, je ferais couler dans l'enfer le doux lait de la concorde, je
bouleverserais la paix universelle, et je porterais le dsordre dans
tout ce qui est uni sur la terre.

MACDUFF.--O cosse! cosse!

MALCOLM.--Si un pareil homme est fait pour gouverner, parlez; je suis
tel que je vous l'ai dit.

MACDUFF.--Fait pour gouverner! non, pas mme pour vivre! O nation
misrable! sous le joug d'un tyran usurpateur, arm d'un sceptre
ensanglant, quand reverras-tu des jours prospres, puisque le rejeton
lgitime de ton trne demeure rprouv par son propre arrt et blasphme
contre sa race? Ton pre tait un saint roi; la reine qui t'a port,
plus souvent  genoux que sur ses pieds, mourait chaque jour 
elle-mme. Adieu: ces vices dont tu t'accuses toi-mme m'ont banni
d'cosse. O mon coeur, ta dernire esprance s'vanouit ici!

MALCOLM.--Macduff, ce noble transport, fils de l'intgrit, a effac de
mon me tous ses noirs soupons, m'a convaincu de ton honneur et de ta
bonne foi. Le diabolique Macbeth a dj tent, par plusieurs artifices
semblables, de m'attirer sous sa puissance; et une modeste prudence me
dfend contre une crdulit trop prcipite. Mais que le Dieu d'en
haut traite seul entre toi et moi! De ce moment je m'abandonne  tes
conseils; je rtracte les calomnies que j'ai profres contre moi-mme,
et j'abjure ici tous les reproches, toutes les imputations dont je me
suis charg, comme trangers  mon caractre. Je suis encore inconnu
 une femme; jamais je ne fus parjure;  peine ai-je convoit la
possession de mon propre bien; jamais je n'ai viol ma foi; je ne
trahirais pas le diable  son compre; et la vrit m'est aussi chre
que la vie. Mon premier mensonge est celui que je viens de faire contre
moi. Ce que je suis en en effet, c'est  toi et  ma pauvre patrie  en
disposer, et dj, avant ton arrive en ce lieu, le vieux Siward,  la
tte de dix mille vaillants guerriers runis sur un mme point, allait
se mettre en marche pour l'cosse. Maintenant nous irons ensemble;
et puisse le succs tre aussi bon que la querelle que nous
soutenons!--Pourquoi gardes-tu le silence?

MACDUFF.--Tant d'ides agrables et tant d'ides fcheuses  la fois ne
sont pas aises  concilier.

(Entre un mdecin.)

MALCOLM, _ Macduff_.--Nous en reparlerons.--Je vous prie, le roi
va-t-il paratre?

LE MDECIN,--Oui, seigneur; il y a l une foule de malheureux qui
attendent de lui leur gurison. Leur maladie triomphe des plus puissants
moyens de l'art; mais ds qu'il les touche, telle est la vertu sainte
dont le ciel a dou sa main, qu'ils gurissent  l'instant.

MALCOLM.--Je vous remercie, docteur.

(Le mdecin sort.)

MACDUFF.--Quelle est la maladie dont il veut parler?

MALCOLM.--On l'appelle le _mal du roi_[39]: c'est une oeuvre miraculeuse
de ce bon prince, et dont j'ai t moi-mme souvent tmoin depuis mon
sjour dans cette cour. Comment il se fait exaucer du ciel, lui seul le
sait; mais le fait est qu'il gurit des gens affligs d'un mal cruel,
tout bouffis et couverts d'ulcres, pitoyables  voir, et dsespoir
de la mdecine, en leur suspendant au cou une mdaille d'or qu'il
accompagne de saintes prires; et l'on dit qu'il transmettra aux rois
ses successeurs ce bienfaisant pouvoir de gurir. Outre cette vertu
singulire, il a encore reu du ciel le don de prophtie; et les
nombreuses bndictions qui planent sur son trne annoncent assez qu'il
est rempli de la grce de Dieu.

(Entre Rosse.)

MACDUFF.--Voyez: qui vient  nous?

MALCOLM.--Un de mes compatriotes, mais je ne le reconnais pas encore.

MACDUFF, _ Rosse_.--Mon bon et cher cousin, soyez le bienvenu.

MALCOLM.--Je le reconnais  prsent. Dieu de bont, carte promptement
les causes qui nous rendent ainsi trangers les uns aux autres.

ROSSE.--_Amen_, seigneur.

MACDUFF.--L'cosse est-elle toujours  sa place?

ROSSE.--Hlas! pauvre pays qui n'ose presque plus se reconnatre! On ne
peut l'appeler notre mre, mais notre tombeau, cette patrie o l'on n'a
jamais vu sourire que ce qui est priv d'intelligence; o l'air est
dchir de soupirs, de gmissements, de cris douloureux qu'on ne
remarque plus; o la violence de la douleur est regarde comme une folie
ordinaire[40]; o la cloche mortuaire sonne sans qu' peine on demande
pour qui; o la vie des hommes de bien expire avant que soit sche la
fleur qu'ils portent  leur chapeau, ou mme avant qu'elle commence  se
fltrir.

MACDUFF.--O rcit trop exact, et cependant trop vrai!

MALCOLM.--Quel est le malheur le plus nouveau?

ROSSE.--Le malheur qui date d'une heure fait siffler celui qui le
raconte; chaque minute en enfante un nouveau.

MACDUFF.--Comment se porte ma femme?

ROSSE.--Mais, bien.

MACDUFF.--Et tous mes enfants?

ROSSE.--Bien aussi.

MACDUFF.--Et le tyran n'a pas attent  leur paix?

ROSSE.--Non, ils taient bien en paix quand je les ai quitts.

MACDUFF.--Ne soyez point avare de paroles: comment cela va-t-il?

ROSSE.--Lorsque je suis arriv ici pour apporter les nouvelles qui me
psent si cruellement, le bruit courait que plusieurs hommes de coeur
s'taient mis en campagne; et, d'aprs ce que j'ai vu des forces que le
tyran  sur pied en ce moment, je suis dispos  le croire. L'heure
est venue de nous secourir; un de vos regards en cosse crerait des
soldats, et ferait combattre jusqu'aux femmes pour s'affranchir de tant
d'horribles maux.

MALCOLM.--Qu'ils se consolent, nous allons en cosse. La gnreuse
Angleterre nous a prt le brave Siward et dix mille hommes: la
chrtient ne fournit pas un plus ancien, ni un meilleur soldat.

ROSSE.--Plt au ciel que je pusse rpondre  cette consolation en vous
rendant la pareille! mais j'ai  prononcer des paroles qu'il faudrait
hurler dans l'air solitaire, l o l'oue ne pourrait les saisir.

MACDUFF.--Qui intressent-elles? Est-ce la cause gnrale? ou bien
est-ce un patrimoine de douleur qu'un seul coeur puisse rclamer comme
sien?

ROSSE.--Il n'est point d'me honnte qui ne partage cette douleur, bien
que la principale part n'en appartienne qu' vous.

MACDUFF.--Si elle m'appartient, ne me la gardez pas plus longtemps; que
j'en sois mis en possession sur-le-champ.

ROSSE.--Que vos oreilles ne prennent pas pour jamais en aversion ma
voix, qui va les frapper des sons les plus accablants qu'elles aient
jamais entendus.

MACDUFF.--Ouf! je devine!

ROSSE.--Votre chteau a t surpris, votre femme et vos petits enfants
inhumainement massacrs. Vous dire la manire, ce serait  la cure de
ces daims massacrs vouloir ajouter encore votre mort.

MALCOLM.--Dieu de misricorde!--Allons, homme, n'enfoncez point votre
chapeau sur vos yeux; donnez des expressions  la douleur: le chagrin
qui ne parle pas murmure en secret au coeur surcharg et lui ordonne de
se rompre,

MACDUFF.--Mes enfants aussi?

ROSSE.--Femmes, enfants, serviteurs, tout ce qu'ils ont pu trouver.

MACDUFF.--Et fallait-il que je n'y fusse pas! Ma femme tue aussi!

ROSSE.--Je vous l'ai dit.

MALCOLM.--Prenez courage: cherchons dans une grande vengeance des
remdes propres  gurir cette mortelle douleur.

MACDUFF.--Il n'a point d'enfants[41]!--Tous mes jolis enfants, avez-vous
dit? tous? Oh! milan d'enfer! Tous? quoi! tous mes pauvres petits
poulets et leur mre, tous enlevs d'un seul horrible coup?

MALCOLM.--Luttez en homme contre le malheur.

MACDUFF.--Je le ferai; mais il faut bien aussi que je le sente en homme;
il faut bien aussi que je me rappelle qu'il a exist dans le monde des
tres qui taient pour moi ce qu'il y avait de plus prcieux. Le ciel
l'a vu et n'a pas pris leur dfense! Coupable Macduff! ils ont tous t
frapps pour toi! Misrable que je suis! ce n'est pas pour leurs fautes,
mais pour les miennes, que le meurtre a fondu sur eux. Que le ciel
maintenant leur donne la paix!

MALCOLM.--Que ceci aiguise votre pe; que votre douleur se change en
colre, qu'elle n'affaiblisse pas votre coeur, qu'elle l'enrage.

MACDUFF.--Oh! je pourrais jouer le rle d'une femme et celui d'un
fanfaron avec ma langue; mais,  ciel propice, abrge tout dlai;
mets-nous face  face ce dmon de l'cosse et moi; place-le  la
longueur de mon pe, s'il m'chappe, que le ciel lui pardonne aussi!

MALCOLM.--Ces accents sont d'un homme. Allons trouver le roi; notre
arme est prte; nous n'avons plus qu' prendre cong. Macbeth est
mr pour tomber, et les puissances d'en haut ont saisi la
faucille.--Acceptez tout ce qui peut vous consoler. C'est une longue
nuit que celle qui n'arrive point au jour.

(Ils sortent.)

[Note 36:

  _And like goodmen
  Bestride our down fall'n birthdom._

Les commentateurs ont voulu expliquer pur _birth right_, droit de
naissance, le mot de _birthdom_, qui signifie, je crois, pays natal.
Dans cette supposition, ils ont expliqu le mot _bestride_ par tre
 cheval,  la manire d'un homme qui met entre ses jambes, pour le
dfendre, l'objet qu'on veut lui enlever. Cette explication me parat
tre force et nullement en rapport avec le reste du dialogue.--Malcolm
parle de se retirer dans un coin pour pleurer; Macduff veut au contraire
qu'il se rende dans son pays, et part de l pour lui dcrire les maux de
ce pays: cela est naturel.]

[Note 37:

  _Wear thou thy wrongs,
  Thy title is affeer'd._

_Affeer'd_ est un terme de loi qui parat signifier confirmer. Je pense,
malgr l'opinion de la plupart des commentateurs, que Macduff s'adresse
ici  Malcolm, et lui dit, pour lui reprocher sa lchet: Subis tes
injures, ton titre est consacr, tu y as droit.]

[Note 38: _Summer seeding lust_.]

[Note 39: Les crouelles.]

[Note 40: _Modern ecstasy_.]

[Note 41: _He has no children_! On est demeur dans l'incertitude
sur le sens de cette exclamation: quelques personnes pensent qu'elle
s'adresse  Malcolm, dont les impuissantes consolations ne peuvent venir
que d'un homme qui n'a pu connatre une pareille douleur; et il est
certain qu' l'appui de cette opinion vient ce qu'a dit lady Macbeth,
dans le premier acte, du bonheur qu'elle a senti  allaiter son enfant;
de plus, les chroniques d'cosse parlent d'un fils de Macbeth, nomm
Lulah, qui fut, aprs la mort de son pre, couronn roi par quelques-uns
de ses partisans, et fut ensuite tu quatre mois environ aprs la
bataille de Dunsinane. Mais, d'un autre ct, il est clair que Macduff
rpond  Malcolm, et qu'il repousse ses consolations par l'impossibilit
o il est de se venger sur un homme qui n'a pas d'enfants. Il faut
remarquer d'ailleurs que rien dans la pice n'a indiqu que Macbeth et
des enfants vivants, et que le dsespoir avec lequel Macbeth apprend
que des enfants de Banquo rgneront aprs lui, ne parait pas porter sur
l'ide de voir priv de la couronne un enfant dj existant. Il ne dit
point: _not my son_, mais _no son of mine succeeding_; enfin, ce sens
exprime un sentiment beaucoup plus profond, et c'est une raison pour
croire que c'est celui de Shakspeare.]


FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME



SCNE I

A Dunsinane.--Un appartement du chteau.


_Entrent_ UN MDECIN ET UNE DAME _suivante de la reine._

LE MDECIN.--Voil deux nuits que je veille avec vous, et rien ne m'a
confirm la vrit de votre rapport. Quand lui est-il arriv la dernire
fois de se promener ainsi?

LA DAME SUIVANTE.--C'est depuis que Sa Majest est entre en campagne:
je l'ai vue se lever de son lit, jeter sur elle sa robe de nuit, ouvrir
son cabinet, prendre du papier, le plier, crire dessus, le lire, le
cacheter ensuite, puis retourner se mettre au lit; et pendant tout ce
temps-l demeurer dans le plus profond sommeil.

LE MDECIN.--Il faut qu'il existe un grand dsordre dans les fonctions
naturelles, pour qu'on puisse  la fois jouir des bienfaits du sommeil
et agir comme si l'on tait veill. Dites-moi, dans cette agitation
endormie, outre sa promenade et les autres actions dont vous parlez, que
lui avez-vous jamais entendu dire?

LA DAME SUIVANTE.--Ce que je ne veux pas rpter aprs elle, monsieur.

LE MDECIN.--Vous pouvez me le dire  moi, et cela est mme
trs-ncessaire.

LA DAME SUIVANTE.--Ni  vous, ni  personne, puisque je n'ai aucun
tmoin pour confirmer mon rcit. (_Entre lady Macbeth, avec un
flambeau._) Tenez, la voil qui vient absolument comme  l'ordinaire;
et, sur ma vie, elle est profondment endormie. Observez-la; demeurez 
l'cart.

LE MDECIN.--Comment a-t-elle eu cette lumire?

LA DAME SUIVANTE.--Ah! elle tait prs d'elle: elle a toujours de la
lumire prs d'elle; c'est son ordre.

LE MDECIN.--Vous voyez que ses yeux sont ouverts.

LA DAME SUIVANTE.--Oui, mais ils sont ferms  toute impression.

LE MDECIN.--Que fait-elle donc l? Voyez comme elle se frotte les
mains.

LA DAME SUIVANTE.--C'est un geste qui lui est ordinaire: elle a toujours
l'air de se laver les mains; je l'ai vue le faire sans relche un quart
d'heure de suite.

LADY MACBETH.--Il y a toujours une tache.

LE MDECIN.--coutez; elle parle. Je veux crire ce qu'elle dira, afin
d'en conserver plus nettement le souvenir.

LADY MACBETH.--Va-t'en, maudite tache...; va-t'en, te dis-je.--Une, deux
heures.--Allons, il est temps de le faire.--L'enfer est sombre!--Fi!
mon seigneur, fi! un soldat avoir peur! Qu'avons-nous besoin de nous
inquiter, qui le saura, quand personne ne pourra demander de comptes 
notre puissance?--Mais qui aurait cru que ce vieillard eut encore tant
de sang dans le corps?

LE MDECIN. _ la dame suivante_.--Remarquez-vous cela?

LADY MACBETH.--Le thane de Fife avait une femme: o est-elle
maintenant?--Quoi! ces mains ne seront-elles jamais propres?--Plus
de cela, mon seigneur, plus de cela: vous gtez tout par ces
tressaillements.

LE MDECIN.--Allez-vous-en, allez-vous-en; vous avez appris ce que vous
ne deviez pas savoir.

LA DAME SUIVANTE.--Elle a dit ce qu'elle ne devait pas dire, j'en suis
sre. Dieu sait tout ce qu'elle a su!

LADY MACBETH.--Il y a toujours l une odeur de sang. Tous les parfums de
l'Arabie ne peuvent purifier cette petite main!--Oh! oh! oh!

LE MDECIN.--Quel profond soupir! Le coeur est cruellement charg.

LA DAME SUIVANTE.--Je ne voudrais pas avoir un pareil coeur dans mon
sein, pour les grandeurs de tout ce corps.

LE MDECIN.--Bien, bien, bien.

LA DAME SUIVANTE.--Je prie Dieu qu'il en soit ainsi, docteur.

LE MDECIN.--Cette maladie est au-dessus de mon art: cependant j'ai
connu des personnes qui se promenaient durant leur sommeil, et qui sont
mortes saintement dans leur lit.

LADY MACBETH.--Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit, ne soyez pas
si ple. Je vous le rpte, Banquo est enterr, il ne peut pas sortir de
son tombeau.

LE MDECIN.--Et cela encore?

LADY MACBETH.--Au lit, au lit: on frappe  la porte; venez, venez,
venez, donnez-moi votre main. Ce qui est fait ne peut se dfaire. Au
lit, au lit, au lit!

(Elle sort.)

LE MDECIN.--Va-t-elle retourner  son lit?

LA DAME SUIVANTE.--Tout droit.

LE MDECIN.--Il a t murmur d'horribles secrets.--Des actions contre
nature produisent des dsordres contre nature. Le sourd oreiller recevra
les confidences des consciences souilles.--Elle a plus besoin d'un
prtre que d'un mdecin. Dieu! Dieu! pardonne-nous  tous.--Suivez-la;
cartez d'elle tout ce qui pourrait la dranger, et ayez toujours les
yeux sur elle; je pense, mais je n'ose parler.

LA DAME SUIVANTE.--Bonne nuit, cher docteur.

(Ils sortent.)



SCNE II

Dans la campagne, prs de Dunsinane.


_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MENTEITH, CAITHNESS, ANGUS,
LENOX, _des soldats._

MENTEITH.--L'arme anglaise approche: elle est conduite par Malcolm, son
oncle Siward et le brave Macduff. La vengeance brle dans leur coeur:
une cause si chre exciterait l'homme le plus mort au monde  se lancer
dans le sang et les terreurs de la guerre.

ANGUS.--Nous ferons bien d'aller les joindre prs de la fort de Birnam;
c'est par cette route qu'ils arrivent.

CAITHNESS.--Qui sait si Donalbain est avec son frre?

LENOX.--Certainement non, seigneur, il n'y est pas. J'ai une liste de
toute cette noblesse: le fils de Siward en est, ainsi qu'un grand nombre
de jeunes gens encore sans barbe, et qui vont pour la premire fois
faire acte de virilit.

MENTEITH.--Que fait le tyran?

CAITHNESS.--Il fait fortifier solidement le grand chteau de Dunsinane.
Quelques-uns disent qu'il est fou; d'autres, qui le hassent moins,
appellent cela une courageuse fureur. Mais ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il ne peut plus boucler la ceinture de la rgle sur une cause
aussi malade.

ANGUS.--Il sent maintenant ses meurtres secrets blesser ses propres
mains. A chaque instant de nouvelles rvoltes viennent lui reprocher
son manque de foi. Ceux qu'il commande n'obissent qu' l'autorit,
et nullement  l'amour. Il commence  sentir la dignit souveraine
l'embarrasser de son ampleur inutile, comme la robe d'un gant vole par
un nain.

MENTEITH.--Qui pourra blmer ses sens troubls de reculer et de
tressaillir, quand tout ce qui est en lui se reproche sa propre
existence?

CAITHNESS.--Marchons; allons porter notre obissance  qui elle est
lgitimement due. Allons trouver le mdecin de cet tat malade; et
versons avec lui jusqu' la dernire goutte de notre sang pour le remde
de notre patrie.

LENOX.--Tout ce qu'il en faudra du moins pour arroser la fleur royale et
noyer les mauvaises herbes. Dirigeons notre marche vers Birnam.



SCNE III

A Dunsinane.--Un appartement du chteau.


_Entrent_ MACBETH, LE MDECIN; _suite._

MACBETH, _aux personnes de sa suite_.--Ne m'apportez plus de rapports.
Qu'ils s'envolent tous; jusqu' ce que la fort de Birnam se mette en
mouvement vers Dunsinane, la crainte ne pourra m'atteindre. Qu'est-ce
que ce petit Malcolm? n'est-il pas n d'une femme? Les esprits, qui
connaissent tout l'enchanement des causes de mort, me l'ont ainsi
dclar: Ne crains rien, Macbeth; nul homme n d'une femme n'aura
jamais de pouvoir sur toi.--Fuyez donc, perfides thanes, et allez vous
confondre avec ces picuriens d'Anglais. L'esprit par lequel je gouverne
et le coeur que je porte ne seront jamais accabls par l'inquitude,
ni branls par la crainte--(_Entre un domestique._) Que le diable te
grille, vilain  face de crme! o as-tu pris cet air d'oison?

LE DOMESTIQUE.--Seigneur, il y a dix mille...

MACBETH.--Oisons, misrable!

LE DOMESTIQUE.--Soldats, seigneur.

MACBETH.--Va-t'en te piquer la figure pour cacher ta frayeur sous un peu
de rouge, drle, au foie blanc de lis[42]. Quoi, soldats! vous voil de
toutes les couleurs!--Mort de mon me! Tes joues de linge apprennent la
peur aux autres. Quoi, soldats! des visages de petit-lait!

LE DOMESTIQUE.--L'arme anglaise, sauf votre bon plaisir...

MACBETH.--te-moi d'ici ta face.--Seyton!--Le coeur me manque quand je
vois....--Seyton!--De ce coup je vais tre mis  l'aise pour toujours,
ou jet  bas.--J'ai vcu assez longtemps, la course de ma vie est
arrive  l'automne, les feuilles jaunissent, et tout ce qui devrait
accompagner la vieillesse, comme l'honneur, l'amour, les troupes d'amis,
je ne dois pas y prtendre:  leur place ce sont des maldictions
prononces tout bas, mais du fond de l'me; des hommages de bouche, vain
souffle que le pauvre coeur voudrait refuser et n'ose.--Seyton!

(Entre Seyton.)

SEYTON.--Quel est votre bon plaisir?

MACBETH.--Quelles nouvelles y a-t-il encore?

SEYTON.--Tout ce qu'on a annonc est confirm, seigneur.

MACBETH.--Je combattrai jusqu' ce que ma chair tombe en pices de
dessus mes os.--Donne-moi mon armure.

SEYTON.--Vous n'en avez pas encore besoin.

MACBETH.--Je veux la mettre. Envoie un plus grand nombre de cavaliers
parcourir le pays, qu'on pende ceux qui parlent de peur. Donne-moi mon
armure.--Comment va votre malade, docteur?

LE MDECIN.--Elle n'est pas si malade, seigneur, qu'obsde de rveries
qui se pressent dans son imagination et l'empchent de reposer.

MACBETH.--Guris-la de cela. Ne peux-tu donc soigner un esprit malade,
arracher de la mmoire un chagrin enracin, effacer les soucis gravs
dans le cerveau, et, par la vertu de quelque bienfaisant antidote
d'oubli, nettoyer le sein encombr de cette matire pernicieuse qui pse
sur le coeur?

LE MDECIN.--C'est au malade en pareil cas  se soigner lui-mme.

MACBETH.--Jette donc la mdecine aux chiens; je n'en veux pas.--Allons,
mets-moi mon armure; donne-moi ma lance.--Seyton, envoie la
cavalerie.--Docteur, les thanes m'abandonnent.--Allons, monsieur,
dpchez-vous.--Docteur, si tu pouvais,  l'inspection de l'eau de mon
royaume[43], reconnatre sa maladie, et lui rendre par tes remdes sa
bonne sant passe, je t'applaudirais  tous les chos capables de
rpter mes applaudissements.--(_A Seyton_.) te-la, te dis-je.--Quelle
sorte de rhubarbe, de sn, ou de toute autre drogue purgative,
pourrais-tu nous donner pour nous vacuer de ces Anglais? En as-tu
entendu parler?

LE MDECIN.--Mon bon seigneur, les prparatifs de Votre Majest nous en
disent quelque chose.

MACBETH, _ Seyton_.--Porte-la derrire moi.--Je n'ai  craindre ni
mort, ni ruine, jusqu' ce que la fort de Birnam vienne  Dunsinane.

(Il sort.)

LE MDECIN.--Si j'tais sain et sauf hors de Dunsinane, il ne serait pas
ais de m'y faire rentrer pour de l'argent.

(Il sort.)

[Note 42: La blancheur du foie passait pour une preuve de lchet.]

[Note 43:

  _Cast
  The water of my land._

_Cast the water_ tait alors l'expression anglaise pour _examiner les
urines_.]



SCNE IV

Dans la campagne prs de Dunsinane, et en vue d'une fort.


_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MALCOLM, LE VIEUX SIWARD ET
SON FILS, MACDUFF, MENTEITH, CAITHNESS, ANGUS, LENOX, ROSSE; _soldats en
marche._

MALCOLM.--Cousins, j'espre que le jour n'est pas loin o nous serons en
sret chez nous.

MENTEITH.--Nous n'en doutons nullement.

SIWARD.--Quelle est cette fort que je vois devant nous?

MENTEITH.--La fort de Birnam.

MALCOLM.--Que chaque soldat coupe une branche d'arbre et la porte devant
lui: par-l nous dissimulerons  l'ennemi notre force, et tromperons
ceux qu'il enverra  la dcouverte.

LES SOLDATS.--Vous allez tre obi.

SIWARD.--Nous n'avons rien appris, si ce n'est que le tyran, plein de
confiance, se tient ferme dans Dunsinane et nous y laissera mettre le
sige.

MALCOLM.--C'est sa principale ressource, car, partout o l'on en trouve
l'occasion, les grands et les petits se rvoltent contre lui. Il n'est
servi que par des machines qui lui obissent de force, tandis que leurs
coeurs sont ailleurs.

MACDUFF.--Nous jugerons justement aprs l'vnement qui ne trompe point.
Ne ngligeons aucune des ressources de l'art militaire.

SIWARD.--Le temps approche o nous apprendrons dcidment ce que nous
avons et ce que nous devons. Les ides spculatives nous entretiennent
de leurs esprances incertaines, mais les coups dterminent l'vnement
d'une manire positive: c'est  ce but qu'il faut que la guerre marche.

(Ils se mettent en marche.)



SCNE V

A Dunsinane.--Intrieur du chteau.


_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MACBETH, SEYTON, _soldats._

MACBETH.--Plantez notre tendard sur le rempart extrieur. On crie
toujours: _Ils viennent!_ Mais la force de notre chteau se moque d'un
sige. Qu'ils restent l jusqu' ce que la famine et les maladies les
consument. S'ils n'taient pas renforcs par ceux mmes qui devraient
combattre pour nous, nous aurions pu hardiment les aller rencontrer face
 face, et les reconduire battant jusque chez eux.--Quel est ce bruit?

(On entend derrire le thtre des cris de femmes.)

SEYTON.--Ce sont des cris de femmes, mon bon seigneur.

MACBETH.--J'ai presque oubli l'impression de la crainte. Il fut un
temps o mes sens se seraient glacs an bruit d'un cri nocturne; o tous
mes cheveux,  un rcit funeste, se dressaient et s'agitaient comme
s'ils eussent t dous de vie: mais je me suis rassasi d'horreurs. Ce
qu'il y a de plus sinistre, devenu familier  mes penses meurtrires,
ne saurait me surprendre.--D'o venaient ces cris?

SEYTON.--La reine est morte, mon seigneur.

MACBETH.--Elle aurait d mourir plus tard: il serait arriv un moment
auquel aurait convenu une semblable parole. Demain, demain, demain,
se glisse ainsi  petits pas d'un jour  l'autre, jusqu' la dernire
syllabe du temps inscrit; et tous nos hier n'ont travaill, les
imbciles, qu' nous abrger le chemin de la mort poudreuse[44].
teins-toi, teins-toi, court flambeau: la vie n'est qu'une ombre qui
marche; elle ressemble  un comdien qui se pavane et s'agite sur le
thtre une heure; aprs quoi il n'en est plus question; c'est un conte
racont par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne
signifie rien.--(_Entre un messager._) Tu viens pour faire usage de ta
langue: vite, ton histoire.

LE MESSAGER.--Mon gracieux seigneur, je voudrais vous rapporter ce que
je puis dire avoir vu; mais je ne sais comment m'y prendre.

MACBETH.--C'est bon, parlez, mon ami.

LE MESSAGER.--J'tais de garde sur la colline, et je regardais du ct
de Birnam, quand tout  l'heure il m'a sembl que la fort se mettait en
mouvement.

MACBETH _le frappant_.--Menteur! misrable!

LE MESSAGER.--Que j'endure votre colre si cela n'est pas vrai; vous
pouvez,  la distance de trois milles, la voir qui s'approche: c'est, je
vous le dis, un bois mouvant.

MACBETH.--Si ton rapport est faux, tu seras suspendu vivant au premier
arbre, jusqu' ce que la famine te dessche. Si ton rcit est vritable,
peu m'importe que tu m'en fasses autant: je prends mon parti rsolument,
et commence  douter des quivoques du dmon qui ment sous l'apparence
de la vrit: _Ne crains rien jusqu' ce que la fort de Birnam marche
sur Dunsinane_, et voil maintenant une fort qui s'avance vers
Dunsinane.--Aux armes, aux armes, et sortons!--S'il a vu en effet ce
qu'il assure, il ne faut plus songer  s'chapper d'ici, ni  s'y
renfermer plus longtemps.--Je commence  tre las du soleil, et
 souhaiter que toute la machine de l'univers prisse en ce
moment.--Sonnez la cloche d'alarme.--Vents, soufflez; viens,
destruction; du moins nous mourrons le harnais sur le dos.

(Ils sortent.)

[Note 44:

  _And all our yesterdays have lighted fools
  The way to dusty death._

_To light_ se prend quelquefois pour _to lighten_, allger, et je
crois que c'en est ici la signification. Les jours passs n'ont point
_clair_, mais _allg_ ou _abrg_ le chemin que nous avons  faire
jusqu' la mort. Les commentateurs ne paraissent pas l'avoir entendu
dans ce sens.]



SCNE VI

Toujours  Dunsinane.--Une plaine devant le chteau.


_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MALCOLM, LE VIEUX SIWARD,
MACDUFF, ROSSE, LENOX, ANGUS, CAITHNESS, MENTEITH, _et leurs soldats
portant des branches d'arbres,_

MALCOLM, _aux soldats_.--Nous voil assez prs: jetez ces rideaux de
feuillage, et montrez-vous pour ce que vous tes.--Vous, mon digne
oncle, avec mon cousin votre noble fils, vous commanderez le premier
corps de bataille. Le brave Macduff et nous, nous nous chargerons de
tout ce qui restera  faire, suivant le plan arrt entre nous.

SIWARD.--Adieu; joignons seulement l'arme du tyran; et je veux tre
battu si nous n'en venons pas aux mains ds ce soir.

MACDUFF.--Faites parler toutes nos trompettes: donnez toute leur voix 
ces bruyants prcurseurs du sang et de la mort.

(Ils sortent. Bruit continuel d'alarmes.)



SCNE VII

Toujours  Dunsinane.--Une autre partie de la plaine.


_Entre_ MACBETH.

MACBETH.--Ils m'ont attach  un poteau; je ne peux fuir, mais, comme
l'ours, il faut que je me batte  tout venant. O est celui qui n'est
pas n de femme? Voil l'homme que je dois craindre, ou je n'en crains
aucun.

(Entre le jeune Siward.)

LE JEUNE SIWARD.--Quel est ton nom?

MACBETH.--Tu seras enray de l'entendre.

LE JEUNE SIWARD.--Non, quand tu porterais un nom plus brlant qu'aucun
de ceux des enfers.

MACBETH.--Mon nom est Macbeth.

LE JEUNE SIWARD.--Le diable lui-mme ne pourrait prononcer un nom plus
odieux  mon oreille.

MACBETH.--Non, ni plus redoutable.

LE JEUNE SIWARD.--Tu mens, tyran abhorr: mon pe va prouver ton
mensonge.

(Ils combattent. Le jeune Siward est tu.)

MACBETH.--Tu tais n de femme. Je me moque des pes; je me ris avec
mpris de toute arme manie par l'homme qui est n de femme.

(Il sort.--Alarme.)

(Rentre Macduff.)

MACDUFF.--C'est de ce ct que le bruit s'est fait entendre. Tyran,
montre-toi! Si tu es tu sans avoir reu un coup de ma main, les ombres
de ma femme et de mes enfants ne cesseront de m'obsder. Je ne puis
frapper sur de misrables Kernes, dont les bras sont lous pour porter
leur lance. Ou toi, Macbeth, ou le tranchant de mon pe, demeur
inutile, rentrera dans le fourreau sans avoir frapp un seul coup. Tu
dois tre par l; ce grand cliquetis que j'entends semble annoncer un
guerrier du premier rang. Fais-le moi trouver, Fortune, et je ne te
demande plus rien.

(Il sort.--Alarme.)

(Entrent Malcolm et le vieux Siward.)

SIWARD.--Par ici, mon seigneur: le chteau s'est rendu sans efforts; les
soldats du tyran se partagent entre nous et lui. Les nobles thanes font
bravement leur devoir de guerriers. La journe s'est presque entirement
dclare pour vous, et il reste peu de chose  faire.

MALCOLM.--Nous avons rencontr des ennemis qui frappaient  ct de
nous.

SIWARD.--Entrons, seigneur, dans le chteau.

(Ils sortent.--Alarme.)

(Rentre Macbeth.)

MACBETH.--Pourquoi ferais-je ici sottement le Romain, et mourrais-je sur
ma propre pe? Tant que je verrai devant moi des vies, les blessures y
seront bien mieux places.

(Rentre Macduff.)

MACDUFF.--Retourne, chien d'enfer, retourne.

MACBETH.--De tous les hommes tu es le seul que j'aie vit: va-t'en, mon
me est dj trop charge du sang des tiens.

MACDUFF.--Je n'ai rien  te dire, ma rponse est dans mon pe,
misrable, plus sanguinaire qu'aucune parole ne pourrait l'exprimer.

(Ils combattent.)

MACBETH.--Tu perds ta peine. Tu pourrais aussi facilement imprimer sur
l'air subtil le tranchant de ton pe que faire couler mon sang. Que ton
fer tombe sur des ttes vulnrables: ma vie est sous un charme qui ne
peut cder  un homme n de femme.

MACDUFF.--N'espre plus en ton charme, et que l'ange que tu as toujours
servi t'apprenne que Macduff a t arrach avant le temps du sein de sa
mre.

MACBETH.--Maudite soit la langue qui a prononc ces paroles, car elle a
subjugu la meilleure partie de moi-mme! et que dsormais on n'ajoute
plus de foi  ces dmons artificieux qui se jouent de nous par des
paroles  double sens, qui tiennent leurs promesses  notre oreille en
manquant  notre espoir.--Je ne veux point combattre avec toi.

MACDUFF.--Rends-toi donc, lche, et vis pour tre expos aux regards de
notre temps. Ton portrait, comme celui des monstres les plus rares, sera
suspendu  un poteau; et au-dessous sera crit: C'est ici qu'on voit le
tyran.

MACBETH.--Je ne me rendrai point pour baiser la poussire devant les pas
du jeune Malcolm, et pour tre pouss  bout par les maldictions de la
populace. Quoique la fort de Birnam ait march vers Dunsinane, et que
je t'aie en tte, toi qui n'es pas n de femme, je tenterai un dernier
effort. Je couvre mon corps de mon bouclier de guerre. Attaque-moi,
Macduff: damn soit celui de nous deux qui criera le premier: Arrte,
c'est assez.

(Ils sortent en combattant. Retraite.--Fanfares.)

(Rentrent, avec des enseignes et des tambours, Malcolm, le vieux Siward,
Rosse, Lenox, Angus, Caithness, Menteith, soldats.)

MALCOLM.--Je voudrais que ceux de nos amis qui nous manquent fussent
arrivs en sret.

SIWARD.--Il en faudra perdre quelques-uns. Cependant, par ceux que je
vois ici, nous n'aurons pas achet cher une si grande journe.

MALCOLM.--Macduff nous manque, ainsi que votre noble fils.

ROSSE, _ Siward_.--Votre fils, monseigneur, a pay la dette d'un
soldat: il n'a vcu que pour devenir un homme, et n'a pas eu plutt
prouv sa valeur, par l'intrpidit de sa contenance dans le combat,
qu'il est mort en homme.

SIWARD.--Il est donc mort?

ROSSE.--Oui, et on l'a emport du champ de bataille. Votre affliction ne
doit pas tre mesure sur son mrite, car alors elle n'aurait point de
terme.

SIWARD.--A-t-il reu ses blessures par devant?

ROSSE.--Oui, au front.

SIWARD.--Eh bien donc! qu'il devienne le soldat de Dieu! Euss-je autant
de fils que j'aide cheveux, je ne leur souhaiterais pas une plus belle
mort: ainsi le glas est sonn pour lui.

MALCOLM.--Il mrite plus de regrets; c'est  moi  les lui rendre.

SIWARD.--Il a tout ce qu'il mrite: on dit qu'il est bien mort, et
qu'il a pay ce qu'il devait. Ainsi, que Dieu soit avec lui!--(_Rentre
Macduff, avec la tte de Macbeth  la main._) Voici de nouveaux sujets
de joie.

MACDUFF.--Salut, roi, car tu l'es. Vois, je porte la tte maudite de
l'usurpateur. Notre pays est libre. Je te vois entour des perles de ton
royaume: tous rptent mon hommage dans le fond de leurs coeurs. Que
leurs voix s'unissent tout haut  la mienne: Salut, roi d'cosse!

TOUS.--Roi d'cosse, salut!

(Fanfares.)

MALCOLM.--Nous ne laisserons pas couler beaucoup de temps avant de
compter avec les services de votre zle, et sans vous rendre ce que nous
vous devons. Mes thanes et cousins, dsormais soyez comtes, les premiers
que jamais l'cosse ait vus honors de ce titre. Ce qui nous reste 
faire, tous les actes nouveaux ncessits par la circonstance, comme le
rappel de ceux de nos amis qui se sont exils pour fuir les piges de
l'inquite tyrannie; la recherche des cruels ministres de ce boucher
dfunt et de son infernale compagne qui,  ce qu'on croit, s'est
dtruite de ses propres mains; ces devoirs, et tous les autres qui nous
regardent, avec le secours de la grce, nous les excuterons  mesure
en temps et lieu. Je vous rends grces  tous ensemble et  chacun en
particulier, et je vous invite tous  venir nous voir couronner  Scone.

(Tous sortent au bruit des fanfares.)


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE








End of the Project Gutenberg EBook of Macbeth, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MACBETH ***

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