Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Correspondance, 1812-1876, Tome 4

Author: George Sand

Release Date: October 29, 2004 [EBook #13875]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 ***




Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
Team. This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.,






GEORGE SAND


CORRESPONDANCE

1812-1876

IV

PARIS

CALMANN LVY,
DITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
3, RUE AUBER, 3

1883





CCCLXX

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE

                                 Nohant, 3 janvier 1854.

Ma chre mignonne, je reois ta lettre de nouvel an; j'tais bien sre
que tu penserais  moi, et je t'embrasse mille fois, en te souhaitant
aussi tous les biens de ce monde, les vrais: le bonheur domestique, les
bons amis, et un peu d'aisance en travaillant. Je vois que, pour le
moment, tu vis comme une reine, au milieu des gteries d'une excellente
et charmante famille. Je te vois courant en traneau, emmaillote
de fourrures princires et croyant rver. Je vois aussi M. George
carquillant les yeux devant son arbre de Nol. Je te dirai que cette
fte, perdue en France, s'est conserve  la Chtre; ce qui prouve
encore une fois que le Berry est la crote aux traditions. Nini, qui est
avec moi depuis mon retour de Paris, a t invite  passer les ftes de
Nol chez Angle, qui a un joli garon du mme ge que Nini, un
George aussi, qu'elle a adopt pour son petit mari et dont elle est
positivement folle. Elle a donc vu l'arbre merveilleux et elle ne tarit
pas sur ce chapitre.

Oui, j'avais reu ta lettre  Paris, ma chre fille, et mon retard  te
rpondre est tout de ma faute: j'ai quitt Paris si enrhume, que j'en
tais imbcile. Arrive ici, j'ai travaill, jardin et si bien rempli
mon temps, que, fatigue le soir d'avoir crit ou pioch la terre toute
la journe, j'allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain.

Depuis que nous sommes littralement enterrs sous la neige,--on en a
rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette anne!--je me fatigue
encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement
malade, et dont je triomphe par une sant comme je ne l'ai jamais eue.
Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela  la fureur du
jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce
moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice; car
tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le
temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour
passer le jour de l'an avec moi et faire cette veille que tu connais,
o l'on se saute _au cou_, sur le coup de minuit, en changeant des
petits cadeaux. Ce jour heureux a t cependant bien attrist par la
mort du pauvre Planet.

Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense
que Solange remmnera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques
caprices. Elle est si drle, qu'on la gte malgr soi. Nous avons bien
pens  toi, chre fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je charge
de mille embrassades pour toi; mais je pense qu'on ne me laissera pas
fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert
n'est pas l, malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la
socit.

Bonsoir, mon enfant chri. J'embrasse Georget sur ses grosses joues
roses et je le charge d'embrasser pour moi les beaux enfants de
Marie[1].

Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sre qu'on t'aime ici de
loin comme de prs.

  [1] Belle-soeur de madame de Bertholdi.




CCCLXXI

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 16 janvier 1854

Mon cher gros,

Je sais que Solange t'avait crit une lettre de folies au jour de l'an.
Si je ne m'en suis pas mle, c'est qu'en dpit de l'arrive et de la
prsence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu,
en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus dvou, le plus
gnreux, le plus actif Berrichon qui ait exist, je crois.

Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai
pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destine
possible en ce triste monde, o nous ne sommes pas toujours sur des
roses et o il faut courage, travail, patience et volont; _rsignation_
surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que
nous aimons, _la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!_

Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande 
M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose.

Tu nous avais promis, de par ta science agricole et conomique, que le
bl n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de
misre ici. Heureusement, le froid n'a pas persist; car nous tions
au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois
augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obligs d'en
abattre pour nous chauffer et de le brler vert.

Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal
savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le
vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans
les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses
tout aller  la diable.

Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me
dit ce soir qu'il t'a rpondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus 
te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multiplies, et je
commence  craindre une dmolition. Tche donc de faire vite fortune,
afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir.

Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures
par jour, avec Nini  ct de moi, piochant et brouettant aussi.
Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bchant et
ratissant, je me mets  faire des vers. Les premiers que je livrerai 
la publicit me sont venus  propos de ce pauvre cher Planet, et je les
ai faits tout en bchant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que
dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus _l'claireur_, hlas! et j'en
interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons
vers, et je ne voudrais pas,  propos d'une tristesse srieuse et vraie,
servir d'aliment  une discussion littraire. Je les ai faits pour moi
d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis
du cher mort de prononcer un mot d'loge priv sur sa tombe, une petite
posie o il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait,
autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas t permis de lui
dcerner.

Je t'enverrai cela, tu le donneras  ceux de ses plus proches amis que
tu connais, en les prvenant bien que cela n'a pas la prtention d'tre
autre chose qu'un _ex-voto_. Bonsoir, mon cher vieux; cris-nous
souvent. Nous t'embrassons de coeur.

  [1] Dport  Lambessa aprs le coup d'tat de 1851.
  [2] Le directeur de l'_cho de l'Indre_.




CCCLXXII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                 Nohant, 31 janvier 1854.

Cher enfant,

Tu m'en cris bien court! J'espre que tu te portes bien et que tu
t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien.

Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien
que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable
tous les jours  la veille, que tu peux te dire,  toutes les heures, ce
qui se passe  Nohant, et de quoi je m'occupe.

Mon Trianon devient colossal et _Teverino_[1] a pris cinq actes. Je
remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de
nerfs qui m'empche de m'endormir bien.

Nous avons t voir la comdie bourgeoise pour les pauvres,  la Chtre.
C'est trop mauvais. Duvernet et Eugnie sont directeurs de cette troupe.
a ne leur fait pas honneur.

Il pleut depuis deux jours; jusque-l, il a fait beau et chaud le jour,
froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a
plant, dans un carr du jardin, un verger magnifique. Patureau est
revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modle de vigne. Il y a
mulation. Nini dit toutes les btises du monde et se porte comme un
charme.

Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de
garde, _on le pile_. Connais-tu a? Voici comme on procde:

Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est
rendu, par une nuit noire, chez Millochau,  la prire de ce dernier,
pour piler son chien. La nuit tait si noire, qu'Auguste passa  quatre
pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait
peut-tre bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien
avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on
le soumet  l'opration, on le met dans un mortier et on le pile avec un
pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien
qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant,
il lui dit trois fois cette formule:

  Mon bon chien, je te pile.
  Tu ne connatras ni voisin ni voisine.
  Hormis moi qui te pile.

Je continue l'histoire du chien  Millochau. Ledit chien devint si
mchant, c'est--dire si _bon_, qu'il dvorait btes et gens. Except
Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait trangler les
moutons jusque dans la bergerie, on fut oblig de le tuer. Il parat
qu'Auguste l'avait pil un peu plus qu'il ne fallait.

Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tche qu'il la reoive en personne,
car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adresss[2]. Il y
a un dsordre affreux, je crois, dans son administration.

Je vois que _Mauprat_ finit sa carrire au moment o ton thtre de
marionnettes commence la sienne. Nous serons arrivs, je crois, 
soixante reprsentations. C'est un succs honorable et voila tout. Dis
donc  Vaz[3] de m'crire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4].
Un avou du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a rclam contre la
pice et le roman. Je l'ai adress  Vaz et je n'en ai plus entendu
parler.

Bonsoir, mon vieux. Je te _bige_.

  [1] Pice joue au Gymnase, en 1854, sous le titre de _Flaminio_.
  [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le
      journal _le Mousquetaire_.
  [3] Directeur de l'Odon.
  [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans _Mauprat_.




CCCLXXIII

AU MME

                                 Nohant, 19 fvrier 1854.

Mon cher enfant,

Tu t'amuses, tu _bourines_ [1] dans le domaine des arts: c'est bien,
c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose.
Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta
journe  la peinture, que tu me parais bien ngliger, puisque tu ne
m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la
rcration de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les
heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu
de rflexion pour ton compte.

La guerre va paralyser pendant quelque temps notre dition. Elle se vend
trs peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquite. Moi, je
crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, ds qu'elle sera en
train, les affaires reprendront leur cours invitable, comme il arrive
toujours aprs une panique bourgeoise. Ne nglige donc pas tes dessins.
Voil encore une dernire livraison qui est bien rendue et dont les
compositions sont jolies except _le Centaure_[2], qui n'est pas manqu,
mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus
potique. Mais songe  apprendre _ peindre_ et fais des tableaux,
puisque tu es  Paris principalement pour y trouver toutes les
ressources et facilits qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits
de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore  placer que les
ditions  quatre sous. Mais ce resserrement des dpenses de luxe, et la
constipation gnrale n'ont jamais de dure, et, quand on a de l'ouvrage
fait, il n'est pas  faire le jour o l'occasion arrive d'en tirer
profit. Enfin mets de l'quilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en
manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas o l'amusement
l'emporterait un peu trop sur l'utile.

Tu vas donc devenir _auteur dramatique_? C'est pour le coup que le pre
Aulard te traitera _d'homme de lettres_ sur ton passeport. Je
dsirerais que la nouvelle troupe de pantomime russt: c'est si joli 
ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul rle dans ces
sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habills, costums,
et passables comme talent, ce sera un grand progrs, et Paul Legrand en
ressortira beaucoup mieux. J'aurais prfr que tu lui fisses _le Noir
et le Blanc_. Si je ne me trompe pas, c'est l que le Pierrot avait
quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de
Legrand est le drame. Dans le comique, il est trs bouffon, mais peu
distingu, et, pour faire oublier Deburau pre, pour craser le fils,
qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il
faudrait dployer les qualits que ne cherchait pas le pre et que
n'aura jamais le fils; ces qualits saisissantes, touchantes et
effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il
faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces
qualits-l  un trs haut degr. Si on les utilise, on aura du succs
avec lui, et il aura, lui, une grande vogue.

Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de
costumes, dis-le nous. Mais vite, car _le printemps s'avance_, malgr la
neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espre bien que le
beau temps te ramnera au bercail, bien vide sans toi.

Je me demande comment vous avez pu arranger votre thtre, plus petit
que celui d'ici, pour tre vu de tant de spectateurs. Il est vrai que
ton atelier est en longueur.

Je vas tout  fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tte entre mes
paules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien dfendu
pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre  jardiner avant
qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'coeure un peu. Mais je
travaille. J'ai repris ma pice d'un bout  l'autre, et j'ai bon espoir.

Bonsoir, mon cher Bouli; je te _bige_ mille fois, Nini aussi. Je ne
t'ai pas dit que le jardinier tait parti pour cause de querelles et
d'insociabilit!...

  [1] _Bouriner_, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper.
  [2] Composition destine  illustrer une dition du _Centaure_ de
      Maurice de Gurin, publie par George Sand, avec une tude sur
      cette oeuvre.




CCCLXXIV

AU MME

                                 Nohant, 11 mars 1854.

Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquite
pas de mes _bobos_: je me fais plaindre, parce que je suis comme une me
en peine quand je ne peux pas bien travailler.

J'achve ma grande pice en cinq actes pour la seconde fois. La premire
version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser  autre
chose. Je ne donnerai pas dans le _micmac_ des arrangements de _Nello_
en mousquetaire, c'est insens. Dumas m'en a crit lui-mme, je lui
rponds.

Si les bourgeons t'amnent, ce sera bientt, Dieu merci! car les voil
qui poussent. Il fait une chaleur crasante dans le jour. Nous avons t
hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du
petit ruisseau. Nous tions en sueur comme en plein t. Bonsoir, mon
enfant; je te _bige_ mille fois.




CCCLXXV

A M. ARMAND BARBS, A BELLE-ISLE EN MER

                                 Nohant, 3 juin 1854.

Dans l'impossibilit de s'crire  coeur ouvert, de se parler des choses
de la vie et de la famille, on peut au moins s'envoyer un mot de
temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est
inaltrable, comme ma muette proccupation incessante et fidle.

J'ai de vos nouvelles de plusieurs cts, je sais que votre me est
inbranlable et votre coeur toujours calme et gnreux. Je pense  vous
quand je pense  Dieu, qui vous aime, c'est vous dire que j'y pense
souvent.

GEORGE SAND.




CCCLXXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JROME), A PARIS[1]

                                 Nohant, 16 juillet 1854.

Mon cher prince,

Vous m'avez dit de vous crire, je n'ose pas trop, vous devez avoir si
peu le temps de lire! Mais voil deux lignes pour vous dire que je vous
aime toujours et que je pense  vous plus que vous ne pouvez penser 
moi. C'est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous tes dans
la fivre de la vie, et nous sommes dans le recueillement de l'attente.

On m'crit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui: On m'accuse de
chauvinisme, parce que je fais des voeux pour que nos petits soldats
entrent  Moscou et  Ptersbourg, et pour la mission que notre cher
pays est toujours charg de remplir dans le monde.

Il y a l, dans les fers, une me de hros qui prie comme moi tout
navement, et avec qui je suis fire d'tre d'accord.

Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que
par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d'attendre souvent si
longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu'il arrive, je ne peux
pas ne pas esprer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous
battront jamais. Ni vous non plus, n'est-ce pas?

Mon fils me dit tous les jours que, si je n'tais pas une mre si
_bte_, il aurait demand  vous suivre. Mais, moi, je n'ai que ce
fils-l, et comment ferais-je pour m'en passer?

Vous savez que nous avons un t abominable et que, si les pluies ne
cessent pas, nous aurons la famine! Ah! nous voil sautant sur des
cordes bien tendues!

C'est vous autres qui en tenez le bout, l-bas. Quant  l'issue que vous
souhaitez, la rsurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont
on ne parat pas s'occuper, elle viendra peut-tre fatalement. Dieu est
grand et Mahomet n'est pas son seul prophte.

Mais voil plus de deux lignes. Pardon et adieu, chre Altesse
impriale, toujours citoyen quand mme et plus que jamais, puisque vous
voil soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous
sont dus, sans prjudice de toute l'affection que je vous conserve pour
vous-mme.

GEORGE SAND.

  [1] Reue au camp de Jeffalik, prs Varna, le 5 aot 1854.




CCCLXXVII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 16 juillet 1854.

Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien,
je travaille, je reois plusieurs amis; c'est l'poque o la maison
se remplit. Je ravale d'un air gai de lourds chagrins qui me viennent
toujours d'o vous savez. On m'a repris ma petite-fille qui faisait
toute ma joie. Et encore, si c'tait pour son bien! Mais les montagnes
de douleurs qui noircissent ce ct de mon horizon seraient trop hautes,
trop tristes  vous montrer. Et puis je n'en ai pas le courage, et plus
je vois que je n'y peux rien, plus j'en souffre, plus j'ai besoin d'y
penser sans rien dire.

Autour de moi, on est heureux, c'est tout ce que je demande pour me
rconcilier avec la vie; et j'ai du travail, c'est tout ce qu'on peut
demander aux hommes pour accepter un lien avec leur socit maudite et
infortune.

Je n'ai rien reu de vous, mon enfant; si vous m'avez fait un envoi,
il s'est gar. Cela arrive souvent de Toulon  Nohant. Envoyez donc
toujours dans une lettre et ne vous inquitez pas du port. J'en paye
tant pour des envois qui m'embtent, que je suis ddommage quand je
paye ce qui me plat et m'intresse.

Oui, oui, sauvez-vous  la campagne si le cholra vous menace. Quand
mme il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu'il vous effraye,
ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver: et donnez-moi de vos
nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois  vous crire.

Si vous n'tiez pas si loin et si le voyage n'tait pas si cher, je vous
dirais: Venez  Nohant. Mais, en outre, il y fait un temps qui vous
dsesprerait tout  fait; car il nous dsespre un peu, nous autres
qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n'avons pas eu deux
jours de soleil, et la terre est si trempe de pluie, qu'on ne peut pas
sortir des chemins. Cela gne bien Maurice, qui avait repris fureur
 l'entomologie; et cela nous menace de la famine, si a continue.
Jusqu'ici, nos moissons n'ont pas encore trop souffert, mais il est
temps que a finisse. Elles commencent  courber trop la tte; et, si
une fois elles se couchent dans la boue, une dernire averse perdra
tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos bls
ne serait pas un chec irrparable; mais, si le dsastre est gnral,
comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et
je ne sais pas avec quoi nous donnerons  manger aux gens qui mourront
de faim. Dcidment, le ciel est fch et le soleil ne veut plus de nous
sur ce coin de l'univers.

Vous m'avez envoy des vers d'un de vos amis pour lesquels je ne peux
pas tre aussi indulgente que vous. Il m'en a envoy aussi de son ct,
et je n'ai pas rpondu. Que voulez-vous! je ne sais pas mentir: je
trouve cela affreusement manir, sous une affectation de fausse
simplicit, et si dcousu, si jet au hasard de la fourchette, que c'est
incomprhensible. Pourquoi d'ailleurs m'envoyer cela? Je n'y peux rien.

Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis
pas force de le dsesprer par ma franchise, j'aime mieux me taire.
Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupe, que je reois tant
de vers, tant de prose... C'est la vrit. Cela arrive tous les jours,
comme des avalanches, de tous les coins du monde; et il y a si peu
de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et
intellectuellement parlant! Pour m'achever, votre ami crit comme pour
un myope, et je suis presbyte.

Faites des vers, vous,  la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de
tout le monde, et c'est un peu votre faute.

Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Dsire et Solange, comme
je vous embrasse, de tout mon coeur maternel.




CCCLXXVIII

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 31 juillet 1854.

Mon pauvre gros,

Es-tu de retour de ton triste voyage? As-tu de meilleures esprances
pour ton pauvre vieux pre? As-tu rapport un peu de tranquillit, ou
encore plus de chagrin? Ta sant est-elle moins dtraque aprs tout
cela?

Ta lettre nous a bien attrists et nous te le disons tous, comme nous
faisons des voeux tous pour toi, et pour une existence moins accable et
moins prouve. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais.
Le dpart des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos
ternel, est une loi de la nature; et, quant  toi qui es jeune et qui
as le devoir d'tre courageux, tu n'as pas le droit de dsesprer de
Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu'un
temps viendra o, plus libre et mieux portant, tu seras content de les
retrouver et de te retrouver toi-mme en possession d'une vie plus
heureuse.

Nous avons bien du regret de ne t'avoir pas pu arrter un moment dans ta
route. cris-nous; nous sommes impatients tous d'avoir de tes nouvelles.

G. SAND.




CCCLXXIX

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 11 aot 1854,

Mon cher enfant, je vous remercie de m'crire, et je vous cris aussi,
bien que ce ne soit qu'un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet
de nous: Nous avons aussi le voisinage du cholra. Il svit assez
srieusement  Chteauroux. Peut-tre ne viendra-t-il pas jusqu'ici. Il
ne faudrait pourtant pas trop s'y fier; mais je n'en suis pas frappe
et effraye comme vous l'tes, et permettez-moi de vous dire qu'il faut
combattre un peu cette proccupation qui pourrait tre nuisible, si
vous tiez atteint mme d'un lger mal. Tant d'autres dangers roulent
incessamment sur nos ttes, qu'un de plus ne devrait pas assumer sur lui
nos angoisses. Je suis bien d'avis qu'il faut s'y soustraire autant
que possible et reculer devant le pril qui se particularise,  cause
surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu'on peut
et ce qu'on doit, il faut attendre la destine avec calme. Quand le
tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands
arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu'on a toutes
les chances, sauf une, pour qu'il ne vous atteigne pas. Vous me direz
que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le
domaine de l'inconnu, du hasard, que la surface entire du globe. Eh
bien, alors, n'y pensons pas pour nous-mmes, puisqu'un arolithe peut
tout aussi bien tomber sur nous du fond d'un ciel pur.

crivez-moi et dites-moi quand mme vos ides noires, si vous ne pouvez
les surmonter. J'aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous
disent que le flau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument 
ce qui est imprim.

Voil bien un autre cholra en Espagne! Encore une fois, la glace est
brise; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux? Avant un mois,
Espartero bombardera ces bonnes villes qui l'appellent comme un sauveur
et qui ont dj oubli ses bombes  peine refroidies! C'est partout
et toujours la mme histoire qui recommence, et c'est  dgoter des
articles de foi, dans quelque sens qu'on les envisage.

J'ai eu beaucoup de chagrin et d'inquitude pour ma fille, qui se
croyait fort malade et qui m'envoyait presque ses derniers adieux. Son
mdecin m'crit qu'elle n'a presque rien et que je me tienne tranquille.

J'embrasse Solange et Dsire. Mille tendresses d'ici, toujours.




CCCLXXX

A M. ARMAND BARBS, A BELLE-ISLE EN MER

                                 Nohant, le 5 octobre 1854.

Dieu soit bni pour avoir envoy au dictateur cette bonne pense, cette
pense de justice; car toute pense de cette nature mane de la volont
de Dieu? Votre lettre, votre fragment de lettre cit dans les journaux
est une pense divine aussi; car Dieu veut qu'en dpit des erreurs de
point de vue et des haines de parti, et de tous, les griefs fonds ou
non, nous aimions la patrie. Comment n'aimerions-nous pas la ntre,
qui reprsente,  travers toutes les vicissitudes, les ides les plus
avances, de l'univers? O est donc, _ailleurs_, le matre absolu qui
sentirait qu'un patriotisme hroque, inbranlable, dans le sein d'un
homme enchan, est une raison plus forte que la raison d'tat? Il faut
gouverner des Franais pour avoir cette lueur, de vrit, au milieu de
l'enivrement du pouvoir.

Acceptez, quoi qu'on vous dise; car il est des gens qui vous crieront
de refuser, j'en suis sre. Vous serez forc, d'ailleurs! La prison ne
reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller
de quitter la France? Non, ne le faites pas. Vous tes libre sans
conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu'il y ait une
porte de derrire pour vous exiler aprs cette parole?

Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent
pas. Ils ne l'oseront pas, j'espre.

Restez avec nous; on s'amoindrit  l'tranger, on voit faux, on
s'aigrit; on arrive, par nostalgie,  maudire la patrie ingrate, et,
par l, on devient ingrat soi-mme. Venez  nous qui avons soif de vous
voir; rappelez-vous ce rve doux et dchirant que je faisais encore,
pendant que vous tiez en jugement  Bourges: je vous appelais  Nohant,
je voulais vous y garder longtemps, refaire votre sant branle, et
vous demander de me donner,  moi, cette sant morale qui ne vous a
jamais abandonn. Venez, venez! dans huit ou dix jours, je serai  Paris
pour une quinzaine, et je veux, de l, vous ramener  Nohant. Je vous y
verrai, n'est-ce pas, tout de suite,  Paris? crivez-moi un mot, que je
sache o vous tes. Moi, je demeure rue Racine, 3, prs l'Odon.

Il y aura des misrables, peut-tre, qui diront que vous avez fait
agir pour obtenir votre libert. Oui, il y a, en tout temps, des
calomniateurs, des lches qui hassent par instinct la candeur et la
vertu. J'espre que vous n'allez pas vous occuper de cette fange. Moi,
je me tiens sur la brche pour cracher dessus; j'ai une lettre, une
dernire lettre de vous, o vous me dites ce qu'il y a dans celle que
l'empereur a lue. Je l'ai baise avec respect, cette lettre qui
me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie.
Gardons-le, ce sentiment; dfendons-le contre la hideuse joie d'une
_partie_ de notre _parti_. Rappelons-nous que l'on a tu la Rpublique
en disant: _Tout!_ les Cosaques mme, plutt que le socialisme!
Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd'hui: _Tout!_ les
Cosaques mmes, plutt que l'Empire. Et, si l'on nous dit que nous
trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n'y a pas autre chose 
faire!--Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble coeur a
tant saign, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un
jour la justice que vous refusent les hommes.

J'attends avec impatience un mot de vous; si vous aviez vu comme Maurice
tait rayonnant en m'apportant cette nouvelle, ce matin,  mon rveil!
Quelle joie dans la maison, mme pour ceux qui ne vous connaissent pas!

Si vous n'avez pas le temps d'crire, faites-moi donner avis de ce que
vous faites, par quelque ami.

GEORGE SAND.




CCCLXXXI

AU MME

                                 Paris, 28 octobre 1854

Mon ami,

Vous vous calomniez quand vous dites: J'ai agi dans un moment de
surprise, en songeant plutt  mes intrts propres qu' ceux de la
cause.

Non, ce n'est pas comme cela: vous avez cru sacrifier encore une fois
votre vie et votre repos  l'intrt moral de la cause. Moi, j'aurais
eu, _j'avais_ une autre apprciation de cet intrt. Votre action n'en
est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon
sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charit
peut faire taire l'honneur mme. Je ne dis pas le vritable honneur,
celui qu'on garde intact et serein au fond de la conscience, mais
l'honneur visible et brillant, l'honneur  l'tat d'oeuvre d'art et de
gloire historique. Cet honneur-l, de mme que celui du coeur, s'est
empar de votre existence. Vous tes dj pass  l'tat de figure
historique et vous reprsentez, de nos jours, le type du _hros_, perdu
dans notre triste socit.

Laissez-moi pourtant dfendre la charit, cette vertu toute religieuse,
toute intrieure, toute secrte peut-tre, dont l'histoire ne parlera
pas et qu'elle pourra mme mconnatre absolument. Eh bien, selon moi,
la charit vous criait: Restez, taisez-vous! acceptez cette grce;
votre fiert chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots.
Elle condamne  l'exil ternel les proscrits de Dcembre,  la mendicit
ou  la misre dont on meurt, sans se plaindre, des familles entires,
des familles nombreuses.

Ah! vous avez vcu dans votre force et dans votre saintet! vous n'avez
pas vu pleurer les femmes et les enfants?

Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blme, on fltrit les pres de
famille qui demandent  revenir gagner le pain de leurs enfants, cela
est odieux. J'en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aim
jurer de ne jamais s'occuper de politique sous l'Empire que d'abandonner
leurs fils  la honte de la mendicit et leurs filles  celle de la
prostitution; car vous savez bien que le rsultat de l'extrme dtresse;
c'est la mort ou l'infamie.

Ces farouches politiques! Ils exigeaient que tous leurs frres fussent
des saints! En avaient-ils le droit? Vous seul peut-tre aviez ce
droit-l! mais l'a-t-on jamais? je ne me suis pas senti l'avoir, moi;
j'ai fait _rentrer_ ou _sortir_ tant que j'ai pu: rentrer ceux que
l'exil et tus, sortir ceux qui en restant eussent t immols. J'ai pu
bien peu; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le
trouvent mauvais; ah! cela m'est bien gal! Je ne mprise pas les hommes
qui ne sont pas des hros et des saints. Il me faudrait mpriser trop
de gens, et moi-mme, dont les entrailles ne peuvent pas s'endurcir au
spectacle de la souffrance.

Et puis, je ne suis pas bien sre que ceux qui ont sacrifi leur
activit, leur carrire, leur avenir politique, leur rputation mme,
n'aient pas t, en certaines circonstances, les vrais saints et les
vrais martyrs. L'intolrance et le soupon, l'orgueil et le mpris,
voil de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternit!

Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pense vient
de Dieu. S'il en envoie  nos adversaires, devons-nous y rpondre par
le ddain? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces penses de
justice et de rparation? Nous ne voulons pas que ce joug devienne moins
lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons
pas aux faibles qui succombent!

Vous allez me trouver trop _femme_, je le sens bien. Mais je suis femme,
et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de
tendresse et de pit dans le coeur.

Maintenant, vais-je trop loin dans l'amour de l'abngation, et, vous,
avez-vous t trop loin dans l'amour de votre propre dignit? Que Dieu,
qui sait nos intentions pures, pardonne  celui de nous qui se trompe.
Dans un monde plus brillant et plus _libre_, comme ceux que nous promet
Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de
certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu'il nous attribue,
c'est d'agir selon nos forces et nos croyances, de manire  pouvoir
monter toujours.

J'ai  cet gard une srnit d'esprance qui m'a toujours soutenue ou
console, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un
astre mieux clair, o nous reparlerons-de ces petits vnements
d'aujourd'hui qui nous paraissent si grands.

Nous reverrons-nous dans celui-ci? Je l'ignore. Mille choses disent oui,
mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer  Nohant, je
vous aurais dit le livre que vous avez  faire et que vous ferez quand
mme, lorsqu'un peu de calme et de repos vous aura fait apparatre dans
son ensemble et dans sa signification le rsum de votre propre mission.

Ce livre, j'y pensais le jour o j'ai appris votre dlivrance. Je vous
entendais me dire: Je ne suis pas un crivain de mtier, je ne suis pas
un assembleur de paroles. Et je vous rpondais, dans mon rve: Vous le
ferez  Nohant; je l'crirai sous votre dicte, et il remplira le monde
d'une grande pense et d'une utile leon. Il y a un point de vue plus
vaste et plus humain que l'troite pit de Silvio Pellico. Et le ntre,
nous eussions pu le dire sans tre condamns ni poursuivis par aucun
gouvernement, tant nous eussions t dans des vrits suprieures 
toute socit et  nous-mmes.

Vous ferez ce livre, je le rpte. Vous le ferez autrement; je regrette
seulement de ne vous pas apporter la part d'inspiration qui nous ft
venue en commun.

Adieu, mon ami; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage
aujourd'hui. Je vis dans le mouvement du thtre en ce moment-ci. Il me
tarde de retourner  mon silence de Nohant. J'y serai dans peu de jours;
c'est l que vous pourrez toujours m'crire. Ne me laissez pas ignorer
ce que vous devenez.

A vous.

G. SAND.




CCCLXXXII

AU MME

                                 Nohant, 27 novembre 1854.

Mon ami,

Vous tes bon; oui, _bon!_ ce qui est tre grand plus que ceux qui ne
sont que grands. Je vous ai presque grond, et vous me rpondez, avec la
douceur d'un enfant, que j'ai eu raison. Il n'y a qu'une seule chose,
qu'un seul point, o je puisse avoir la raison _absolue_ pour moi. C'est
quand je m'afflige et me dsole de ne pas vous voir. Je ne vous cris
pas aujourd'hui: mon Maurice vient d'tre non dangereusement, mais assez
cruellement malade. Il va bien; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je
me trouve dans un arrir de travail effrayant.

O que vous soyez, crivez-moi quelquefois.  prsent que vous tes un
peu plus  vous-mme qu'en prison, causons de loin; mais, au moins,
causons de temps en temps.

O que vous soyez, aprs avoir repris  la vie physique, dont vous devez
avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et crivez. Vous avez de
bonnes choses  nous dire, mme en dehors de ce vain monde des faits.
Votre me a mont plus haut que les ntres, et ces _romans_ que vous
avez faits, entre ciel et terre dans les rveries de la prison, vous
nous les devez.

Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis  vous de coeur et d'esprit.

G. SAND.

30 _novembre_. Emile, occup pour Maurice d'une copie assez longue, ne
m'a remis que ce soir la lettre que j'attendais pour vous envoyer la
mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que
je pense  vous souvent; oui, bien souvent! Dans toutes les motions,
chagrin ou contentement, rflexion ou lecture, chaque fois que mon me
travaille, languit ou s'lve, je me compose un ciel, c'est--dire,
selon Jean Reynaud, une terre, un monde, o j'espre aller, et tout de
suite j'y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver.
Et puis, dans les preuves vritables, je pense aussi aux devoirs de
cette vie o nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi
un mot vieilli, mais toujours bon), se prsentent devant moi pour me
donner de la volont. Vous avez t bien malheureux, mon ami, et,
pourtant, il me semble qu'au fond du coeur vous tes le plus heureux des
hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l'quilibre le
plus divin. Vous avez la certitude d'une rcompense l-haut, tandis que,
nous autres, nous n'avons que l'espoir d'un ddommagement.

Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d'mile. Il est prolixe,
c'est sa nature, en crivant. Il ne vous entretient que de nos malades,
comme si c'tait bien intressant. Il ne se dit pas assez que vous
recevez trop de lettres et que vous y rpondez trop fidlement.--La
seule chose bonne de sa lettre, c'est la _conversion_ qu'il vous doit,
et dont il n'est pas encore bien rempli; car il ne me l'a fait savoir
qu'en me permettant de lire l'aveu qu'il en fait. Nous avions des
_querelles_ sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui
brlait d'aller l-bas, et qui y aurait t, sans la crainte de mon
dsespoir _en dedans_. Je ne l'aurais pourtant pas empch de suivre son
ide, qui tait  la fois _artistique_ et patriotique. Mais j'aurais
bien souffert!--Voil que je fais comme mile, et que je vous entretiens
de _nous_. Rien de tout cela ne vaut la peine d'tre dit.

Quand c'est  vous que je parle, je voudrais n'avoir  vous entretenir
que de choses divines. J'en ai pourtant l'esprit tout plein, et je veux,
un jour ou l'autre, faire un livre l-dessus que je vous ddierai. Je
travaille comme un ngre pour de l'argent; il en faut pour les autres.
Mais ce devoir-l est bien lourd! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an 
moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien?

Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous dclare
qu'il n'a pas eu la gale, mais tout bonnement une _urticaire_.




CCCLXXXIII

A M. CHARLES JACQUE, A BARBIZON.

                                 Nohant, 7 janvier 1855.

_Ils_ et _elles_ sont arrivs ce soir bien vivants, et je ne peux
pas vous dpeindre la scne d'tonnement et d'admiration de toute la
famille, btes et autres,  la vue de ces superbes animaux.

Quand tout cela ne donnerait ni oeufs ni poulets, c'est tellement beau
 voir, qu'on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite
install la compagnie dans son domicile et mis  l'engrais toute la
valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions
vont tre affiches  toutes les portes de l'tablissement, et j'aurai
le plaisir d'y veiller; car ce monde-l en vaut la peine.

Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et
d'obligeance! C'est si aimable  vous et si fort sans gne de ma part,
que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gr d'avoir
pris cet embarras! Je ne croyais pas que vous seriez forc de veiller
vous-mme  tout ce dtail, et je vois que vous avez choisi de main de
matre et surveill cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci
donc mille fois; mais je ne me tiens pas quitte.

J'aime bien les poules que vous expdiez; j'aime encore mieux celles que
vous faites; mais j'aimerais mieux encore vous voir  Nohant mettre
le nez dans notre famille, parce que je suis sre que vous vous y
trouveriez bien, et qu'une fois venu, vous y reviendriez. Vous me
l'aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne
teniez parole.

Maurice vous envoie toutes ses poignes de main et remerciements; car
il tait comme un enfant devant l'ouverture de ce panier plein de
merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui
relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers.

Veuillez croire  toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous.

GEORGE SAND.




CCCLXXXIV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 7 fvrier 1855.

Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette
relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne
peux pas encore parler de cette douleur, elle m'touffe toujours et j'en
dirais trop!

Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tue, ma pauvre enfant[1], tue de
toute faon. Ah! monsieur, sauvez la vtre, ne la laissez pas sortir de
l'infirmerie, et, quand elle sera gurie, tez-la de cette pension o
la malpropret est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement
mourir leurs enfants quand ils les ont auprs d'eux. Ils ne se fatiguent
pas d'une longue convalescence  surveiller, les parents qui sont de
vrais parents.

Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on
peut ngliger et oublier. Ma pauvre fille n'et pas laiss mourir la
sienne, et moi aussi, je suis bien sre que je l'aurais sauve! Je n'ai
pas l'honneur de vous connatre, monsieur, mais je suis bien touche de
ce que vous me dites.

Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sincres pour
votre chre petite. Ma fille vous remercie aussi.

GEORGE SAND.

  [1] Sa petite-fille Jeanne Clsinger.




CCCLXXXV

A DOUARD CHARTON, A PARIS

                                 Nohant, 14 fvrier 1855.

Cher ami,

Je vous ai laiss souffrant. tes-vous mieux? Parlez-moi de vous. Il y
a bien longtemps que je veux vous crire. J'allais vous adresser une
longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l'avais
lu[1]. Mais que de chagrins m'ont frappe tout  coup! d'abord j'ai
perdu deux de mes amis, et faut-il tre assez malheureux pour avoir  le
dire, cela n'tait rien! J'ai perdu subitement cette petite-fille que
j'adorais, ma Jeanne dont je vous avais parl et dont l'absence, vous le
savez, m'tait _si_ cruelle. J'allais la ravoir, le tribunal me l'avait
confie. Le pre rsistait par amour-propre: sans M. B..., qu'une haine
sournoise, instinctive, non motive sur des faits que je sache, mais
ancienne et tenace, excitait contre moi, ce pre m'et de lui-mme
ramen l'enfant. Il le voulait, il l'avait voulu. L'avocat--le
conseil--ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement
n'tait pas excutoire sur-le-champ. J'crivais en vain  ce dur et
froid avocat que ma pauvre petite tait mal soigne, triste et comme
consterne dans cette pension o il l'avait mise, lui! Et, pendant ces
pourparlers, le pre faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans
s'apercevoir qu'elle tait en robe d't. Le soir, il la ramne malade
 la pension et s'en va chasser loin de Paris, on ne sait o. L'enfant
avait la scarlatine. Elle en gurit trs vite, mais le mdecin de la
pension juge qu'elle peut sortir de l'infirmerie. Il faut au moins
quarante jours de soins extrmes et d'atmosphre gale. On n'en a pas
tenu compte. On a appel sa mre et on a consenti  lui laisser soigner
l'enfant quand on l'a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en
souriant et en parlant, touffe par une enflure gnrale, sans se
douter qu'elle ft malade, mais frappe de je ne sais quelle divination
et disant d'un air tranquille: Non, va, ma petite maman, je n'irai
pas  Nohant, je ne sortirai pas d'ici, moi!--Ma pauvre fille me l'a
apporte, elle est  Nohant!--Elle a de la force et de la sant, Dieu
merci; moi, j'ai eu du courage, je devais en avoir; mais, maintenant
que tout est calm, _arrang_, et que la vie recommence avec cet enfant
supprim de ma vie..., je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi,
et je crois qu'il vaut mieux ne pas le dire.--Ce que je veux vous dire,
c'est que le livre m'a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout
cela, je n'aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l'tablir, mais j'en
tais sre et j'en suis sre. Je vois la vie future et ternelle devant
moi comme une certitude, comme une lumire dans l'clat de laquelle les
objets sont insaisissables; mais la lumire y est, c'est tout ce qu'il
me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien
qu'elle est mieux que dans ce triste monde, o elle a t la victime des
mchants et des insenss. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle
me reconnatra, quand mme elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus.
Elle tait une partie de moi-mme, et cela ne peut tre chang. Mais ces
beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur ct dangereux.
On se sent partir avec eux, on s'en va sur leurs ailes, et il faudrait
savoir rester tout le temps qu'on doit rester ici. J'en ai bien la
volont; le devoir est si clairement trac, qu'il n'y a pas de rvolte
possible; mais je sens mon me qui s'en va malgr moi. Elle ne se
dtache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire
 sa tche et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit
ce qu'il y a au del de la vie de ce monde, plus elle se spare de la
volont, qui se trouve insuffisante. Je dis l'me, faute de savoir dire
ce que c'est qui me quitte; car la volont ne devrait pas tre quelque
chose en dehors de l'me; mais la volont ne retient pourtant pas l'me
quand l'heure est venue.

Ne rpondez pas  tout cela, cher ami; si mes enfants, qui lisent
quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si branle, ils
s'affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps
possible, faire tout ce qui me sera possible. J'irai avec mon fils
passer le mois prochain dans le Midi pour me gurir d'un tat
d'touffement qui a augment et qui n'a rien de srieux cependant.

Je passerai quatre ou cinq jours  Paris au commencement de mars, pour
prendre mon passeport. Je ne veux voir personne; mais vous, cependant,
je voudrais bien vous voir et vous charger de dire  l'auteur de _Ciel
et Terre_ tout ce que je ne vous dis pas ici, trouble que je suis trop
personnellement, et justement  cause de cette question de vie et de
mort qui est l. C'est un des plus beaux livres qui soient sortis de
l'esprit humain.

Il m'avait jete dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un
volume pour le louer comme je le sens.--Je le ferai plus tard, si je
peux me remettre  crire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas
sre que ce ct de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de
moi ni en moi, ma vie avait pass dans cette petite fille depuis deux
ans. Elle m'a emport tant de choses, que je ne sais pas ce qui me
reste, et je n'ai pas encore le courage d'y regarder. Je ne regarde que
ses poupes, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions
ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits
ouvrages, ses gants, tout ce qui tait rest autour de moi, l'attendant.
Je regarde et je touche tout cela, hbte, et me demandant si j'aurai
mon bon sens, le jour o je comprendrai enfin qu'elle ne reviendra pas
et que c'est elle qu'on vient d'enterrer sous mes yeux.

Vous voyez, je retombe toujours dans mon dchirement. Voil pourquoi
je ne peux crire presque  personne. Il y a peu de coeurs que je ne
fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, 
vous, parce que vous tes comme moi  moiti dans l'autre vie, et, pour
le moment, j'espre avec la bienfaisante placidit que j'avais nagure,
quand je n'tais pas si fatigue d'attendre.--Mais vous aviez le corps
malade. Dites-moi donc que vous tes mieux, avant que je quitte Nohant.
Vous avez une grande ressource: c'est de pouvoir vivre  l'habitude
dans le monde des ides o je vois trop en pote, c'est--dire avec
ma sensibilit plus qu'avec mon raisonnement. Vous avez une lucidit
soutenue dans ce monde-l, il me semble. C'est l qu'il faudrait pouvoir
toujours regarder, sans proccupation des soucis invitables de la vie
matrielle, des devoirs qui excdent quelquefois nos forces, et sans
ces dchirements d'entrailles que rien ne peut apaiser. C'est une loi
providentielle  coup sr que la tendresse folle des mres; mais la
Providence est bien dure  l'homme,  la femme surtout. Cher ami, adieu;
je suis  vous de coeur et d'esprit.

G. SAND

  [1] _Terre et Ciel_, par Jean Reynaud.




CCCLXXXVI.

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNVILLE

                                 Nohant, 14 fvrier 1855.

Ma chre mignonne, si je ne t'cris pas, tu sais que ce n'est pas trop
ma faute. Je suis toujours malade, touffe, j'ai des douleurs partout,
je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler.

J'ai eu le courage qu'il fallait, dans les premiers moments;  prsent,
je paye ce courage-l en dtail par une fatigue extrme.

Je ne veux pas m'y abandonner cependant. Maurice veut que j'aille passer
le mois de mars a Nice ou  Gnes, et je le lui ai promis.

Je suis dsole de ces rhumes de Bertholdi qui t'inquitent tant. On
peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je
sais par exprience combien cela fatigue, combien cela porte sur les
nerfs,  soi-mme et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir
ce froid de Lunville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et
trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire?
La gne est l'obstacle  tout. Il faudra que je revienne presque tout de
suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la mme chose. Ce
ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une
vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir?

Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien support son voyage, et s'il
avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie
bien soin de lui et ne t'en spare qu' bonnes enseignes.

Solange est  Paris mieux portante et plus tranquille du ct de ses
affaires. Son pre s'excute un peu avec elle, son mari pas du tout.
Elle pensait pouvoir t'tre utile, et, sans notre malheur, je suis sre
qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand
elle pourra sortir et se montrer un peu.

Embrasse toute ta chre maison pour moi: George, Charles et Marie,  qui
je n'ai pas la force d'crire. Je n'cris plus  personne, je ne peux
pas. Chaque fois que je parle de moi, mme pour dire un mot, je me sens
comme prise de fivre pour toute la journe; c'est un tat maladif
certainement et qui passera. Ne t'en inquite pas, j'y fais et j'y ferai
mon possible. Je t'embrasse de toute mon me. Ah! ma pauvre enfant, que
je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine!




CCCLXXXVII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                 Nohant, 24 fvrier 1855.

Cher enfant,

Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhum, tout va bien
pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne,
puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels,
mais comme de trs prcieux voyageurs allant  la dcouverte de la
Mditerrane.

Quant  Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pices. Il
y a pourtant une observation  faire, c'est que toutes les pices qu'on
ne m'a pas fait changer: _le Champi_, _Claudie_, _Victorine_, _le _Dmon
du foyer_, _le Pressoir_, ont eu un vrai succs, tandis que les autres
sont tombes ou ont eu un court succs. Je n'ai jamais vu que les ides
des autres m'aient amen le public, tandis que mes hardiesses ont pass
malgr tout.

Et quelles hardiesses! Trop d'idal, voil mon grand vice devant les
directeurs de thtre.

J'couterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'couterai ses
projets d'_amlioration_, et, si je vois qu'il faille changer le fond de
la pice, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, dcide. Je suis
lasse du thtre d'abord, et puis encore plus lasse des hsitations o
l'on me jette sur moi-mme. Je suis ce que je suis. _Yo soy quien soy_.
Ma manire et mon sentiment sont  moi. Si le public des thtres n'en
veut pas, soit, il est le matre; mais je suis matre aussi de mes
propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera forc
d'avaler au coin de son feu.

Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donns
pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de
papiers, correction d'preuves. Tout cela n'est pas fort intressant,
surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et
jeter,  travers tout cela, les profondes rflexions et les lumineux
aperus de _tes sciences_.

Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et
t'embrasse de toute mon me. Le capitaine d'Arpentigny te _colle_ ses
amitis. mile _se paye_ de copier _le Diable aux champs_.




CCCLXXXVIII

A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                 Nohant, 27 fvrier 1855.

Mademoiselle,

Je vous conseille et vous prie, mme, puisque vous avez la bont de
compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu o vous
souffrez tant, et d'aller vivre  Paris; vous y trouverez les nobles
distractions dont une me comme la vtre a besoin, la musique, les arts
et des relations que votre intelligence leve et votre coeur gnreux
sauront vite crer.

Si le catholicisme vous est ncessaire, vous rencontrerez certainement
un directeur de conscience assez clair pour vous gurir de cette
maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma
jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non,
il ne faut pas qu'une me comme la vtre succomb  ces vaines terreurs.
Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop
ignorante pour vous les indiquer; mais crivez  M. Jean Reynaud,
envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par l que je vous
connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une
frivole inquitude.

Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientt
dix ans que vous m'crivez ces grandes lettres o, au milieu des
contradictions et des troubles d'une pense ardente, j'ai toujours
trouv, votre bont si entire, si spontane, si nave, et votre
jugement si gnreux et si droit en tout ce qui est essentiel!

Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites
mieux, quittez cette solitude o vous vous consumez, o ce qui vous
entoure vous laisse et vous _rend_ encore plus seule, je le vois bien.
Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser  lui, sans
qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connatre  lui; son livre m'a
fait un grand bien,  moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver,
dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation
raisonne de tous mes instincts; car mon courage a t bien prouv
dernirement!

J'ai perdu une enfant adorable et adore, la fille de ma pauvre fille.
Je viens d'tre malade, ce qui m'a empche de vous rpondre, et,
maintenant, je suis encore si dlabre, que mon fils, mon cher fils,
m'emmne voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je
serai de retour  Nohant, o vous m'en verrez, j'espre, de meilleures
nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours
probablement  Paris. Si vous ralisez votre tentation d'y aller
demeurer, faites-le-moi savoir  Paris, dans les premiers jours de mai.

Pardonnez-moi de vous rpondre si peu, je suis brise encore, mais _je
crois_. Je suis sre de retrouver mon enfant dans un meilleur monde;
et, vous dont le coeur est si pur, vous devez tre sre aussi de votre
avenir. Douter de la bont de Dieu est une faiblesse de notre nature.
Mettez toutes les forces de votre esprit  croire  cette bont, et vous
sentirez qu'elle a son reflet en vous-mme.

N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand
on le comprend, le courage consiste  ne pas la dsirer trop.

 vous de coeur toujours, chre me en peine.

GEORGE SAND.




CCCLXXXIX

A M. EUGNE LAMBERT, A PARIS

                                 Frascati, mars 1855.

Mon cher Lambruche,

Tout va bien, Maurice nous a donn quelque inquitude, non pas  cause
de la maladie qu'il a eue, mais  cause de celle qu'il aurait pu avoir.
Heureusement, il a pass  ct, grce  un bien bon mdecin, excellent
homme par-dessus le march. Il y a eu ncessairement pour nous un peu
de spleen  Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est
triste.

D'ailleurs, Rome,  bien des gards, est une vraie _balanoire_; il faut
tre ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au
bout de trois jours, que ce qu'on a  voir est absolument pareil  ce
qu'on a dj vu sous le rapport de l'aspect, du caractre, de la couleur
et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le dtail des
ruines, des palais, des muses, etc., et, l, c'est l'infini; car il
y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas
suffire. Mais, quand on n'est qu'_artiste_, c'est--dire voulant vivre
de sa propre vie, aprs s'tre un peu imprgn des choses extrieures,
on ne trouve pas son compte dans cette ville du pass, o tout est mort;
mme ce que l'on suppose encore vivant.

C'est curieux, c'est beau, c'est intressant, c'est tonnant; mais c'est
trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement
ce fameux livre de _Rome au sicle d'Auguste_, mais encore l'histoire de
Rome  toutes les poques de son existence; il faudrait vivre l-dedans,
l'esprit tendu, la mmoire mirobolante et l'imagination teinte.

Il fut un temps, _sous l'Empire_, o l'on s'asseyait _sur le tronon
d'une colonne_, pour mditer sur les ruines de Palmyre; c'tait la
mode, tout le monde mditait. On a tant mdit, que c'est devenu fort
_embtant_ et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a pass plusieurs
journes  regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des
_colombarium_, on voudrait bien sortir un peu de l et voir la nature.
Mais,  Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu' ce que,
tout d'un coup, viennent la chaleur crasante et le mauvais air. La
ville est immonde de laideur et de salet! c'est la Chtre centuple en
grandeur; car c'est immense et orn de monuments anciens et nouveaux qui
vous cassent le nez et les yeux  chaque pas, sans vous rjouir, parce
qu'ils sont touffs et gts par des amas de btisses informes et
misrables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non,
mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est
hideux.

La campagne de Rome si vante est, en effet, d'une immensit singulire,
mais si nue, si plate, si dserte, si monotone, si triste, des lieues de
pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se brler le peu
de cervelle qu'on a conserv aprs avoir vu la ville. MAIS! mais, quand
on est sorti de cette immensit plate, quand on arrive au pied des
montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le
troisime ciel. C'est l que nous sommes. Nous avons amen Maurice,
encore tout dtraqu, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore
eu un rayon de vrai soleil, le voil tout gaillard et passant la journe
sur ses jambes.

Le lieu o nous sommes est si beau, si trange, si curieux, si sublime
et si joli en mme temps, que j'en aurai pour toute une saison  te
raconter. Rjouis-toi donc de notre fortune prsente; car nous sommes
enfin pays de nos fatigues et de nos dceptions, pays avec usure. Tu
peux lire ma lettre  Solange. Tu sauras comment nous sommes camps;
mais nos promenades, rien ne peut en donner l'ide. C'est  chaque pas
une dcouverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons pass la journe
dans un immense palais entirement abandonn au haut d'une colline. J'ai
pens  toi, mon petit Lambert.

Ah! qu'on serait heureux d'tre riche et d'associer tous ses enfants aux
vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs,
que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours
abandonnes, de rocailles brises, de statues sans nez, d'herbes folles,
de mosaques couvertes de gazon et d'asphodles! C'est  en rver; et
des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de
la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe
insens ensevelis sous la misre; et tout cela au sommet d'un panorama
de montagnes, de terres, de mers  donner le vertige. C'est trop beau.

Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et,
quand nous serons dcids sur la suite du voyage, nous te donnerons de
nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la
mienne. Au revoir au mois de mai.

Pense  nous.

G. SAND.




CCCXC

A M. JULES NRAUD, A LA CHTRE

                                 Frascati, 14 avril 1855

Cher ami,

Nous sommes  Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore
une semaine. Maurice, aprs avoir t assez souffrant au dbut de notre
installation, va si bien, qu'il ne songe qu' manger, dormir et courir.
Je suis ce rgime pour mon compte et je m'en trouve assez bien,
physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complte. Se
lever matin, faire cinq ou six lieues  pied tous les jours, rentrer
affame, tomber de sommeil aprs un affreux dner de gargote que
l'apptit fait trouver bon, je vous laisse  penser si c'est l une
vie intressante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des
souvenirs qui m'intresseront plus tard, quand j'aurai le loisir de
songer  ce qui ne fait que passer devant moi maintenant.

C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque
pour _s'ancrer_ dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature
y est belle, surtout _jolie_; car ne croyez pas un mot de la grandeur et
de la sublimit des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a
vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant.
Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette
campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environne de
montagnes. Mais les dtails, les ruines, les palais, les glises, les
collines, les lacs, les jardins, tout cela parat hors de proportion
avec la scne qui les continue.

Pour nous autres, c'est une manire de vivre trs rcrative, que de
courir toute la journe dans la solitude et de dcouvrir nous-mmes le
pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous
nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous
qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade  Crevant ou
au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous
attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac
Rgille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais
les choses sont charmantes, voil ce qui est certain.

Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors
et beaucoup de froid _ la maison_; car la temprature extrieure,
quelque prive de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les
appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses,
vots, stuqus, peints  fresque, disposs en tout pour l't. Rien ne
ferme et le peu de chemine qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois
jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous
avons couru par tous les temps.

Le jour de Pques a t aussi un beau jour trs chaud; nous l'avons
pass  Rome, o nous avons reu la bndiction _urbi et orbi_. C'est
une crmonie trs vante, mais qui n'est pas mise en scne avec art. Le
got franais manque  toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en
moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins
avec respect. Ici, en plein dsert, on marche sur le rsda, sur les
narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je
vous fais grce,  vous qui ne connaissez que les tulipes.

Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous
bavarderons  satit  Nohant; car, ici, tout est diffrent, depuis _a_
jusqu' _z_, de ce qui est chez nous. Hommes et btes, coutumes, ides,
besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la
puissance de sduction de ce pays autant qu'on me l'avait annonc. Trop
de choses sont en dsaccord avec notre manire de voir et de sentir;
mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne ft-ce que pour aimer
davantage cette douce France au ciel gris, o les hommes, si peu hommes
qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs.

Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai reu, ce soir,
votre lettre du 4 avril. Vous vous tonnez du temps qu'elles mettent 
voyager, les lettres! Ah bien, je m'tonne, moi, du contraire,  prsent
que je vois comment sont arranges ici les choses les plus simples de
la vie matrielle. Ne vous dsolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le
regrette sans doute; mais, quand on reoit des nouvelles de tout son
monde, aprs les malheurs qui nous ont frapps dans notre nid, on
s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la
mnagerie...

Nous vous chargeons de toutes nos amitis pour la maisonne. Quant  nos
amis,  qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie
encore plus. J'ai toujours le projet d'crire  tous, et je n'ai pas
trouv encore un jour de lucidit, au milieu de cette fatigue o je
me jette. Elle est vritablement excessive; mais je crois que je m'en
trouverai bien; car je fais des progrs tonnants dans l'art de grimper.
Je vais tous les jours  une lieue, au moins, et souvent  une lieue
et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes.
Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi,
j'allge ma dmarche, dj peu lgre, d'un tas de pierres dont je
remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En
quelque dsert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre
d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien
des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrasss d'expliquer
la prsence.

Bonsoir encore, mon bonhomme. crivez encore  Gnes, si vous crivez;
car c'est toujours par l que nous repasserons vers la fin du mois. A
vous de coeur.

  [1] Un aigle noir apprivois qui avait pris sa vole.




CCCXCI

A M. ERNEST PRIGOIS, A LA CHTRE

                                 La Spezzia, 9 mai 1855.

Cher ami,

Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je
viens seulement de recevoir la vtre et la douloureuse nouvelle qu'elle
m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore
me frapper, aprs tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques
annes, mes pauvres enfants! La vie gnrale tue en nous et autour de
nous, Dieu aurait d nous laisser au moins la vie personnelle, celle
de la famille et de l'amiti. Et cependant tout nous quitte  la fois!
C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en
doute moins que jamais; mais que toutes ces sparations sont navrantes
pour ceux qui restent!

J'tais tout  l'heure au bord de la mer, dans un endroit dlicieux, des
rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en libert
jusque dans le sable de la grve. Pendant que mes enfants taient 
quelque distance, j'occupais ma promenade, comme  l'ordinaire, 
ramasser des plantes. Voil deux mois qu' chaque individu nouveau pour
mes yeux, je le place dans un livre exprs, en me disant que mon pauvre
ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour
lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage.
Ainsi,  chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense 
lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois  mes cts. Eh bien,
dans ce moment, dans cette occupation mme,  laquelle mon souvenir
l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le
reverrai plus!

Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers,
et je crois vous avoir dit que j'avais retrouv et relu toutes
ses lettres; c'taient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de posie,
d'intelligence claire et de sentiment color de la nature. Je me disais
que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec
sa permission, je les publierais dans la _suite_ de mes _Mmoires_.

Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait
enregistr les petits vnements avec sa grce et son heureuse
philosophie. C'tait donc comme un pressentiment d'une sparation
prochaine, ce rapprochement de ma pense avec la sienne, aprs des
annes d'une tranquille sparation de fait; car je ne le voyais presque
plus, ses habitudes et ses gots le retenant chez lui comme moi chez
moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout prs et
je me disais qu' toute heure, je pouvais le voir, lui crire ou lui
parler. Il a toujours t pour moi le plus sage et le plus rconfortant
ami possible.

Vous dites bien, le voil heureux et en possession d'une science sans
mystres et de jouissances durables; relativement au triste monde o
nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si
trouble; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon
coeur est bris autant de la douleur de ma pauvre Angle[2] que de
la mienne propre. Pauvre chre enfant, que de dchirements rpts!
Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue
pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a donnes! Hlas!
je ne peux rien faire pour elle que de la chrir. Nous ne pouvons nous
pargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en
se donnant soi-mme  la place de ceux que la mort veut prendre!

Maurice me charge de lui dire, ainsi qu' vous, combien il est affect
pour sa part (car ce pauvre ami avait t paternel pour son enfance) et
pour celle qu'il prend  votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis
hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste,
sans oser l'interroger. J'tais un peu malade, et il n'a voulu
m'apprendre la vrit que ce matin; c'tait dans un des plus beaux
endroits de la terre, et il me semble que cette me fraternelle est
venue me parler l et chercher elle-mme  me consoler de son dpart.
Combien de fois il m'avait parl de la mort! Il fut un temps o il
partageait mes croyances en l'autre vie, et o, dans des heures de
spleen, car il en avait dans son intarissable gaiet, il me disait et
m'crivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur.

Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je
la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Gnes, de l
tout de suite pour Marseille, et je pense tre  Paris le 15 mai. Je
n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et
j'espre tre chez nous le 20.

Au revoir donc, mes chers enfants bien-aims. Je vous embrasse de coeur.

  [1] La mort de Jules Nraud (le Malgache).
  [2] Madame Angle Prigois, fille de Jules Nraud.




CCCXCII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JRME), A PARIS

                                 Nohant, 12 juillet 1855.

Chre Altesse impriale,

On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Flix
Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu dj vous
intresser. C'est le plus honnte homme de la terre et qui n'a qu'un
dfaut, celui d'crire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'tre
dvou avec enthousiasme  un gouvernement qui,  l'exemple de tant
d'autres, ne rcompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de
ct ceux dont il est sr. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du
monde sous tous les rgimes; mais la perscution, envers les siens,
c'est du luxe.

Tchez de faire rparer cette injustice et de ddommager ce digne et
excellent homme, qui a dpens tout son petit avoir pour les pauvres de
sa commune. Il est capable, archicapable d'tre un excellent prfet,
et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un
sous-prfet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il
me dit qu'il vous a mme crit. Cette fois, de mon propre mouvement, et
sans partialit pour lui, je le recommande  votre attention,  votre
quit, et  cette bont que je connais si bien.

 vous de coeur, vous le permettez toujours.

GEORGE SAND.

Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande
perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulirement connue.




CCCXCIII

A M. ***

                                 Nohant, 23 juillet 1855.

Monsieur,

Il ne m'a pas t possible de prendre plus tt connaissance de votre
lettre. Aprs l'avoir lue, j'ai ferm le manuscrit sans le lire. Je ne
donne pas de conseils, ce n'est pas mon tat, et j'ai jur de ne jamais
tre le juge d'une oeuvre indite, n'ayant jamais pu dire la vrit  un
pote sans le fcher, quand je contrariais ses esprances. Je ne doute,
monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincrit en vous parlant
ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir littraire,
il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous
affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez impos.

J'aime mieux ne pas savoir  quoi m'en tenir, et refermer dsormais tous
les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand
nombre, qu'avec toute la bonne volont du monde, je ne pourrais jamais
suffire  en prendre connaissance.

Ne vous dcouragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux,
vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le
dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les
condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous clairer et
que c'est un des devoirs les plus dlicats, et les plus pnibles de
l'amiti.

Agrez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingus.

GEORGE SAND.

Le paquet cachet est dans mon bureau  votre adresse. Si je dois vous
le renvoyer, veuillez crire un mot  M. Manceau,  Nohant, et, pour
simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon
absence, veuillez lui rclamer le numro 104.




CCCXCIV

A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS

                                 Nohant, 20 aot 1855.

Chre belle et bonne que vous tes, je ne vous tiens pas quitte de
Nohant, et, puisqu'on me joue dcidment  l'Odon le mois prochain,
j'irai vous rclamer pour une plus longue vacance si vous tes libre. Je
viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser  notre _Lys_.
N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien
contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre
jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entire.

Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et
pourquoi sont-ils tous si laids?

C'est probablement pour cela que j'aime si peu  m'occuper des miennes.
Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui
direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je
voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour
_Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai
dit: Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande.

Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on
donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai  ce
qu'on me dira par vous.

Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les
bonnes parties de la pice restent et que celles dont, malgr votre
jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas t
satisfaite, s'en aillent franchement.

Envoyez  votre frre tous mes regrets et toutes mes sympathies.

Recevez les hommages de mon fils, et, quant  moi, croyez-moi bien 
vous de coeur et d'esprit.

GEORGE SAND.

_Molire_ est tout  vous aussi. Je serais bien contente de vous voir
jouer cela. Tchez de jouer quelque chose quand je serai  Paris.

Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je
pense qu'il faut arranger _Molire_ aussi... Ce sera fait.





CCCXCV

A LA MME

                                 Nohant, 4 septembre 1855.

Ma chre belle et bonne,

Ce n'est plus la pice que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_;
mais, en la relisant seule, j'ai trouv de si grandes rvolutions  y
introduire, que j'ai remis cela paresseusement  l'anne prochaine. Et
puis j'ai pens  vous et  toute sorte de choses, et j'ai fait une
autre pice en cinq actes o je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors
de ceux que je connais au Thtre-Franais.

Nous verrons  remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et
de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais tre
_cause_ qu'un artiste ft enlev  Montigny, que j'aime de tout mon
coeur, et, quand mme je ne serais qu'une cause passive, je suis sre
que je lui ferais de la peine.

D'ailleurs et avant tout, me voil dans un autre sujet qui me plat et
m'amuse, o votre personnage est dix fois mieux dvelopp et plus fait
pour vous; o Bressant serait tout  fait l'homme qu'il me faut, et o
madame Allan nous resterait dans un rle qu'elle fera comique et o elle
restera _belle_; car j'tais chagrine de la vieillir.

J'irai  Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la pice. Elle ne
sera pas encore crite. Le dialogue est pour moi la seconde faon; car,
du gros manuscrit que j'ai l sous la main, il ne restera que ce qui
doit rester. Je demanderai  M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai
comme quoi le manque de parole du ministre  propos de _Flaminio,
autoris_ en cinq actes et non tolr en quatre, puisqu'on m'a fait
afficher un prologue et trois actes, m'est rest sur le coeur, non pas
comme une rancune, je ne connais pas a, mais comme une mfiance des
gracieusets qu'on appelle eau bnite de cour.

Nous conviendrons de quelque chose srieusement; car je ne veux pas
faire un gros travail _ad hoc_ pour le Thtre-Franais pour _m'our
dire_ que l'on a chang d'ide. Rien n'est plus contrariant que d'crire
pour certains artistes, et d'tre forc d'adapter ensuite la forme aux
qualits d'autres artistes, qui ne sont jamais les mmes qualits. Je
m'occuperai aussi de _Molire_, M. Doucet me dira par quoi l'on prfre
commencer. Moi, je prfre que l'on commence par _Franoise_; c'est
ainsi, jusqu' nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai.

A vous de coeur, ma bien charmante hrone. Aimez-moi comme je vous aime
et comme je vous comprends.

GEORGE SAND.




CCCXCVI

A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1]

                                 Nohant, septembre 1855.

Si mon _collaborateur_ se place  ce point de vue, il lui sera facile
d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me prsenter, la moelle
qui peut tre mise sur mon pain. Il y a dix mille manires d'tre
impressionn. Je n'en ai qu'une, parce que, malgr moi, mon esprit est
un peu plus absolu que mon caractre. Sera-ce un inconvnient dans un
ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit expos de principes
bien simples et bien nafs, mais invariables, une fois admis, notre
travail doit s'en trouver clairci et soutenu sans trop de dfaillance
d'un bout  l'autre.

En partant de ces ides, nous avons, c'est--dire vous avez  chercher,
dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social,
intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractre
particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de
leur amour, puis les faits, le but atteint ou manqu, le rsultat bon
ou mauvais; car nous ne nous gnerons pas trop avec eux, et nous
raconterons peut-tre de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile
 l'excellence de notre thorie, par la critique qu'il nous conviendra
d'en faire. Vous avez  fouiller dans les bibliothques, dans les crits
de ceux qui ont crit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de
madame Duchtelet, comme dans les sonnets de Ptrarque, et, l, vous ne
prendrez que les points culminants qui claireront l'application de ma
thorie. Exemple: Voltaire et madame Duchtelet s'aimaient-ils par le
coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne
s'aimaient que par l'intelligence. Voil pourquoi leur amour tait
incomplet. Mais c'tait encore quelque chose que de s'aimer sur le haut
de ces belles rgions, et le mariage de deux esprits suprieurs vaut
bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les
rsultats.

Agns Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commena-t-elle comme
une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit
l'un ou l'autre seulement) furent-ils si mus et si possds par le roi,
que l'enthousiasme prit naissance dans l'me de cette femme, comme une
rvlation? Honneur  _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire
d'Agns, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la
mmoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus
bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: C'est l'amour qui a
rvl le patriotisme  Agns; ou bien: C'est le patriotisme qui lui a
inspir l'amour.

Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire
berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en
berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_
(qui a les oreilles coupes). Voici les vers:

  Gentille Agns, plus de los tu mrites,
  La cause tant de France recouvrer,
  Que ce que peut dedans un clotre ouvrer.
  Close nonain, ou bien dvot ermite.

C'est l une digression. Revenons  notre histoire.

Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons 
moraliser. Et, dans l'antiquit, que de choses belles ou curieuses 
mettre en ordre ou en relief!

Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis
engage sur l'honneur  tout rdiger. Vous voyez que mes diteurs sont
des imbciles; mais ils sont tous comme a. Pourtant, si j'ai des
millions de pattes de mouche  tracer, je crois que vous aurez de la
besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en
procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer  Paris, il faudra
donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque
biographie, et des extraits des livres, lettres ou posies  citer. Ne
vous donnez pas la peine de conclure ni de rdiger avec le moindre soin.
Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai
besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit
des passions est quelquefois dissmin et veut tre pch  la ligne
dans un tang), il faudra emprunter l'ouvrage  la Bibliothque et me
l'envoyer. Pourvu qu'il soit en franais, car je n'entends gure autre
chose couramment! Si on peut suppler  l'envoi des livres par des
extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste  mes frais.

Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument
incapable  premire vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour
lire moi-mme. C'est donc  vous, jeune et valide, de rcapituler, dans
l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui
vaut la peine d'tre honorablement cit.

Pour ceux dont nous dcouvrirons peu de chose dans la nuit des temps,
nous ferons court, nous rservant de faire long  mesure que nous
avancerons dans la lumire des temps les plus rapproches de nous, les
plus intressants  coup sr. Vous ferez ce petit plan.  loisir; car
nous n'avons pas  commencer avant six mois au moins. Il faut que
j'achve mes _Mmoires._ Nous verrons  indiquer, dans certaines
biographies, celles qui auront servi d'intermdiaire, et cela nous
permettra de parler de quelques amours plus connus que bons  connatre,
pour leur donner du pied au derrire.

Vous voyez que vous aurez un lien  tablir et  m'indiquer. Vous
supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses,
dpenses et fatigues; car, pour tre amusant (je le crois tel), ce
travail ne sera peut-tre pas si lger que les diteurs le supposent, et
je me charge de vos intrts, puisque vous voulez bien avoir confiance
en moi.

  [1] Un diteur de Paris, M. Philippe Collier, avait trait avec George
      Sand pour qu'elle lui fit une srie d'ouvrages portant le titre
      gnral de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus
      facile  l'auteur, qui,  cette poque, restait  Nohant presque
      toute l'anne, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin
      Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes
      les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac
      ayant bientt renonc  la tche, qui lui paraissait trop lourde,
      le trait fut rompu de gr  gr entre les parties. _Evenor et
      Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'ge d'or)_ fut seul
      crit par George Sand, et donn  l'diteur comme compensation.




CCCXCVII

A M. JULES JANIN, A PASSY

                                 Paris, 1er octobre 1855.

Mon cher confrre,

Je vous appelle ainsi parce que vous tes auteur et que je peux tre
critique  l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous
trouviez mauvais tout ce que j'cris pour le thtre, et _Matre
Favilla_ particulirement, c'est votre droit, et personne ne le
conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes littraires de
mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voil qui n'est pas
quitable, et c'est  quoi j'ai le droit et le devoir de rpondre.

Le procs de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le
rsum de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apothose de
l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien,
au comdien, au pote; fi du bourgeois! honte et maldiction sur le
bourgeois! Voil un artiste qui passe, tez votre chapeau; voil un
bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres.

Je vous rpondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fche si fort:
_Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par consquent je ne hais
pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui hassez
les artistes, et votre critique le proclame.

Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de
Victorine_, la donne de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de
noble, s'est fait ngociant, et qui a puis l, dans le travail, dans la
libralit, dans la probit, dans la sagesse, dans la modestie, toute
l'humble et vritable gloire d'un caractre que Sedaine rsumait par
ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la mme pice, la femme, la
fille et le fils de Vanderke sont des tres aimants, sincres et bons.

Je n'ai rien drang aux types du matre et je me suis plu  dvelopper
celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit
bourgeois aussi, un modle de dsintressement et de fidlit. Enfin
j'ai cr celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple
commis, qui n'est ni ridicule ni hassable, vous l'avez dit vous-mme.

_Le Mariage de Victorine_ est donc une pice prise, en pleine
bourgeoisie et une apothose modeste mais franche des vertus propres 
cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs.

Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un
professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope
bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aim.

Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouvs trop
vertueux, trop dvous, trop intelligents. Et pourtant,  propos de
_Flaminio_, o il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard:
Artiste,  la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un
des noms grecs de Minerve.

Je n'ai pas lu ce que vous avez crit sur _Mauprat._ L, il n'y a ni
bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a port le rquisitoire de
votre loquence indigne.

Nous voici  _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la
premire fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous
a plu de faire une analyse infidle de ma pice, vous armant d'une
premire version qui a t imprime et _non publie_ en Belgique.

Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la pice reprsente et
publie, et vous racontez, vous citez celle qui n'a t ni publie ni
reprsente. Ce procd de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni
envers le public, ni envers vous-mme mon cher confrre, et si vous
n'tiez gravement affect, ce que je regrette et dplore sans en savoir
la cause, vous n'agiriez pas ainsi.

Que je n'aie pas t satisfaite de ma pice de _la Baronnie de
Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite  peu prs
entire; que le caractre du bourgeois Keller y ft trop durement accus
au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai chang ce
caractre, essentiellement.

Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la
bourgeoisie n'tait pas l plus gravement offense qu'elle ne l'est dans
_Matre Favilla._ Euss-je fait du pre Keller un monstre, le fils
Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et mme, dans ma premire
bauche, ce dernier personnage tait plus dvelopp et plus actif.

Aucun de mes coreligionnaires  moi (car je suis de la religion de
l'galit chrtienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'et reproch
de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et gnreux. Pourquoi
ceux qui professent la doctrine de l'autorit par la richesse
eussent-ils trouv mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur ft
prsent? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de
l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, o il n'tait point permis de
montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps mme de _Tartufe_, les
vrais chrtiens ne voyaient dans ce sclrat qu'une ombre favorable  la
vraie lumire. Je serais tente de croire, mon cher confrre, que vous
ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers
plus au srieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me
forcer d'embrasser sa dfense.

J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma premire esquisse du
bourgeois Keller m'avait paru trop schement dessine. C'tait une
figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet gnral
doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il
ne plat  votre charit fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux
qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en
semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes
sympathiques  ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris
aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est  tout prendre que
ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile
puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas
distinguer  premire vue une honnte femme d'une bohmienne, ne
pas vouloir manger tout son revenu en aumnes ou en libralits
seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hsiter  une fille
qui n'a rien que ses beaux yeux! Voil, en effet, une _condamnation_ du
bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amre, bien systmatique!
La haine systmatique, voil le reproche que je repousse, mon cher
confrre; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un
tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps,
n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir  cette race du sentiment et de
l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comdien affiche par vous
 propos de _Flaminio_, vous qui avez dcouvert et illustr l'illustre
paillasse Deburau? Qui donc vous a bless ainsi, et pourquoi reniez-vous
votre destine, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le thtre?
Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec
vous-mme, en vous citant  vous-mme; mais ce n'est pas pour lutter
contre votre judiciaire artistique que je vous cris, c'est pour vous
dire: Laissez tomber sous vos pieds ces dpits qui vous troublent, et ne
commettez pas d'injustices volontaires, quant  la morale des choses. Ma
morale,  moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrts
irrflchis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois
pour toutes, que je vous la dise.

C'est une moralit du coeur, qui m'est venue surtout avec l'ge. Ceci
n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment trs
profond et trs salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux
autres en tout temps et en tout lieu, derrire les coulisses d'un
thtre comme au comptoir d'une boutique,  la clart, du soleil qui
claire les doux rves du pote comme  celle de la lampe qui claire
les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du spculateur ou
du critique. Voyez-vous, mon cher confrre, vous avez trop veill 
cette lampe pour connatre les hommes: vous ne connaissez plus que
le papier crit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez
prononcer que sur la forme. L, en fait de forme, vous ayez t souvent
un matre. Nourri de belles lectures et brillant d'rudition, vous
avez crit des pages exquises quand vous tiez, sans passion et, sans
prvention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver 
tre un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites
de la critique en artiste, avec des motions, des boutades, des accs de
posie et des accs de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je
talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--dsarme le
jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'crie 
chaque page: Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de thtre et
de posie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il
dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type,
est sage, quitable et consquent. A celui-ci le lourd marteau de la
logique;  l'autre la marotte brillante de la fantaisie.

Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en
classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en rveurs,
en bohmiens, en sages, en fous, et mme en riches et en pauvres. Toutes
ces dmarcations taient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons
gard la tradition dans nos faons de parler, c'est par habitude.
Ouvrons, les yeux sur la socit prsente. Dans ces dernires agitations
politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins
se sont brouills comme les cartes se brouillent dans les mains du grand
joueur qui est le progrs.

Oui, le progrs quand mme est toujours plus rapide au milieu du trouble
qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les
miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien  voir ici.

Il s'est fait un grand branlement dans les moeurs et dans les ides.
Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le
ciel vaciller sur nos ttes, rveur et fantaisiste que vous tes? Ne
voyez-vous pas que les choses et les hommes ont chang? La fortune
aveugle et passive n'a-t-elle pas draill comme une machine qu'aucune
main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les
pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les
sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voil une erreur qui vous
abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs.
Le travail, le commerce, l'conomie, le calcul, la raison, c'taient l,
en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de
succs et de scurit. A prsent, c'est le hasard, la mode, la vogue,
l'audace, la _chance_, qui seules dcident des destines du riche. Le
bourgeois que notre mmoire a embaum et que votre imagination veut
faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-l, qui compte, chaque soir,
les honntes et modestes profits du travail de sa journe, qui ne joue
pas  la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les dlirantes spculations
de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le
peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan--que vous avez bien raison
d'estimer et de respecter--que la diffrence d'un peu plus ou d'un
peu moins d'activit, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre
le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut
fconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse
pniblement une aisance sans cesse inquite par l'absence de crdit, il
n'y a pas grande diffrence de plainte et de dsir  l'heure qu'il est.
Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commerant, comme
l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots,
Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla.

Ce ne sont pas l dsormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes
qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui esprent; ce
sont des frres et des gaux qui peuvent bien encore se quereller et se
mconnatre, mais qui sont  la veille de s'entendre, parce que, chez
eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que
la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment
et pourquoi voulez-vous qu'un pote _hasse_ celui-ci ou celui-l, parmi
ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms
propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le pass, dans le prsent ou
dans l'avenir?

Ce que le pote harait et rprouverait, s'il tait priv de raison ou
de charit, c'est la spculation, ce jeu terrible qui fait et dfait les
existences au profit les unes des autres,  ce point que, tous les vingt
ans (je parle d'autrefois, dsormais ce sera bien plus vite fait), la
proprit change de propritaires sur le sol de la France. Oui, la
spculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et
des passions, cette ennemie de l'idal et du rve, cette _raliste_ par
excellence, qui pousse les hommes  l'activit fivreuse du succs et
qui ddaigne galement les contemplations de l'artiste, les labeurs
rudits du critique, les systmes du philosophe et les aspirations
religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science
seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois dsormais, dans
cette socit qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses
nouvelles. Mais, si l'on y rflchit, cette race ardente, qui envahit
rapidement toutes les forces morales et physiques de notre poque, n'est
pas une classe  part, ce n'est mme pas une race distincte. C'est comme
l'glise du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en
trouve chez les potes comme chez les piciers, chez les laques comme
chez les prtres, au sommet de la socit comme dans ses rgions les
plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune,
o tout au moins pour chapper  la gne, il ne s'agit plus de
travailler  une tche patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du
ngoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le
mcanisme des banques et le calcul des ventualits financires, de
tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systmatiser les
chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est
devenu l'me de la socit moderne.

Ce serait l,  coup sr, un beau sujet de dclamation, pour ceux qui
n'entendent rien  ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais,
si l'on s'lve au-dessus de ses propres intrts froisss dans cette
lutte, si l'on se dtache du sentiment personnel pour considrer la
marche du torrent conomique et le but, chez les artistes comme chez les
politiques, vers lequel ses flots se prcipitent, on est frapp de voir
le salut gnral au bout de cette carrire ouverte  l'individualisme
effrn.

On voit les capitaux s'lancer vers les conqutes merveilleuses de
l'industrie, et se mettre forcment, fatalement, au service du gnie
des dcouvertes. On voit le principe d'association se dgager comme, le
soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de
l'humanit et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs,
dlivrs du mtier de btes de somme et appels a des occupations plus
intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme,
votre bte de l'Apocalypse, mon cher confrre, se faire place et
devenir la socit europenne, quelles que soient les formes apparentes
d'galit ou d'autorit, de rpublique, de dictature ou d'autocratie
qu'il plaise aux nations d'inscrire en tte de leurs constitutions
actuelles et futures.

Telle est la force de la solidarit des intrts, qu'aucune volont
individuelle ne peut dsormais entraver sa marche prodigieuse et que ni
guerres ni rvolutions ne sauraient dtruire ses conqutes. Certainement
les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique,
menacent  toute heure l'humanit, dtruiront encore des fortunes, des
existences, des projets, cela me semble invitable; mais ce qui est
acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les
spculateurs sont devenus intelligents, ils ont profit des travaux
d'conomie politique et sociale que tout un sicle a vus clore. Ils
s'en servent  leur profit et, en gnral, peut-tre uniquement en vue
de leur profit; mais ils s'en servent, tout est l. La civilisation y
trouvera son compte quand la lumire sera plus rpandue et le but plus
clatant.

En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de dsastres;
je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui
me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette
transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la libert d'approfondir
ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette
lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession  vous
et  moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrre,--il me
semble que notre mandat serait de lutter contre l'excs de prosasme
qui envahit forcment le monde, et, tout en laissant passer ces flots
troubls qui s'pureront tt ou tard, de sauver quelques perles ou tout
au moins quelques fleurs entranes par l'orage.

O avez-vous l'esprit, o avez-vous le coeur, vous qui, comme moi,
depuis tantt vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste,
de fulminer toutes ces imprcations contre le pote, le peintre, le
musicien, le comdien, contre tous les amants de l'idal?

  [1] Titre primitif de _Matre Favilla_.




CCCXCVIII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                 Nohant, 21 novembre 1855.

Ma belle mignonne,

J'ai t, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire
parce que a m'attirerait trente lettres d'amis effrays plus qu'il
ne faut. Ce n'tait qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un
_caractre_ nerveux, d'un bien mchant caractre. Ils m'touffent
littralement. Enfin, a va un peu mieux; mais j'ai t retarde. La
pice tait finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arrte pour
la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagn quelque chose
de mieux, et le copiste (mile) se relance de nouveau dans l'criture
moule! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette
mditation, ralentie sinon obstrue par le rhume, et je vous cris tout
de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espre,
au milieu d'un nouveau succs; je ne me rappelle dj plus de qui est
cette _Joconde_. Est-ce celle de Lonard de Vinci? Vous tes tout au
moins aussi belle, et je suis sre que l'on vous adore sous cet aspect
comme sous tous les autres.

Je pense aller  Paris avec mon gros pataud de manuscrit  la fin du
mois. C'est assez tt, n'est-ce pas? Si c'est trop tt pour que je serve
 quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la pice, si
besoin est. Faut-il que j'crive  M. Doucet pour lui dire o j'en
suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'aprs vous avoir
communiqu mon oeuvre, ainsi qu' madame Allan (car, avant tout, il faut
que vous me guidiez dans la distribution), je dois dposer le manuscrit?

M'ayez-vous trouv un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas.

Rgnier a un assez bon rle dans ladite pice: consentirait-il  lire?
Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en
sais rien.

Ne vous attendez pas  un rle brillant, ma mignonne. C'est bon et
tendre, c'est sincre, a pleure et a rit comme vous quand vous ne
jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui
aiment le champagne.

La pice est longue; votre rle ne l'est, pas, bien qu'il soit l'me et
le motif de la pice. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est
un rle dvelopp, mais _qui reoit la leon_, et lui, habitu 
toujours plaire,  toujours vaincre, il se trouvera peut-tre trop
sacrifi  la moralit de la chose. L'autre monsieur de la pice sera
plus aim du public; peut-tre voudra-t-il faire celui-l; mais il n'y
sera pas aussi bien dans ses qualits que dans l'autre, qui, en somme,
est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente,
puisqu'elle veut tre bte, cette chre femme. C'est elle qui sera le
montant et la gaiet de la pice. Provost n'a pas un long rle, mais je
le crois pas mal dessin; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux
autres comiques moins conditionns, mais assez dlicats  choisir pour
ne rien compromettre.

A prsent, la pice vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais
pas, vous me le direz; car,  force d'y regarder, je n'y vois plus
goutte. La recevra-t-on? a n'est pas sr: on a peut-tre dit non
d'avance.

Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son rle
est des plus importants. J'ai reu la prime. Je vous remercie d'avoir
t un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant,
je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille
 moi, que vous tes.

GEORGE SAND.

  [1] _L'Irrsolu,_ jou au Gymnase, sous le titre de _Franoise_.




CCCXCIX

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 26 novembre 1855.

Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je
ne demande qu' vous tre agrable, et j'ai dj destin un de mes rles
 mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommande l'anne dernire. Je
ne connais pas M. Bche[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas
recommand par complaisance et si vous vous intressez vritablement 
lui, vous voil forc de me rpondre; car je vous demande: Est-il grand,
petit, gros, jeune, vieux, gai, srieux? Ferait-il, par exemple, un
grand seigneur louche de regard et de caractre, ou un valet fripon?
Aurait-il la prtention d'un grand rle ou en accepterait-il un petit?
Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalit?

Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis
_le Demi-Monde;_ vous n'tiez pas  Paris, je crois, quand j'ai vu la
pice. C'est un chef-d'oeuvre d'habilet, d'esprit et d'observation.
C'est bien un progrs comme science du thtre et de la vie, et pourtant
j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pices o je
pleure. J'aime le drame plus que la comdie, et, comme une bonne femme,
je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la
jeune fille du _Demi-Monde_ ft si peu dveloppe aprs avoir t si
bien pose, et que cette sclrate, si vraie, d'ailleurs et si bien
joue, ft le personnage absorbant de la pice. Je sais bien qu'aprs
avoir fait la Dame aux Camlias intressante, vous deviez faire le
revers de la mdaille. L'art veut ces tudes impartiales et ces
contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je
fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques
dans le genre nouveau, dans la manire d'aujourd'hui, comme votre pre
est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier
ou d'aprs-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse  ce que je
fais; mais je m'amuse encore mieux  ce que vous faites, et vos pices
sont pour moi des vnements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer
la prochaine fois? Si vous tes dans cette veine-l, je vous promets de
ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je
vais  Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir l, et
que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y tes. C'est ici
que vous devriez venir me voir,  Nohant. Vous auriez le temps d'y
travailler et nous aurions les heures de rcration pour causer. Prenez
donc ce parti-l un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous
aime tant. Je vous envoie aussi les amitis de Maurice, et je vous prie
de dire mes tendresses  votre pre. Pourquoi ne voit-on rien de lui?
on aurait besoin de cela. Le drame hroque n'a fini que parce que les
matres l'ont quitt. Si vous me rpondez et que vous ayez des nouvelles
_fraches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons
tu en ne lui donnant pas les premiers rles. Mais est-ce notre faute?

GEORGE SAND.

  [1] Bche le comdien.




CD

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

                                 Paris, 9 janvier 1856.

M. de Girardin me dit que je ne serai pas refuse. Donc, je m'enhardis,
monsieur,  vous demander de venir dner, avec lui et madame Arnould,
chez moi, vendredi prochain,  six heures. Quand je dis chez moi, c'est
une mtaphore: je n'ai pas de chez moi  Paris; mais, pourvu qu'on dne
ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un
prtexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir
bien en tre dupe, et de me dire _oui_.

GEORGE SAND.
De chez M. de Girardin.




CDI

AU MME

                                 Paris,

Je viens de remercier Thophile Gautier de son bon article, et je vous
remercie aussi du vtre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un
scrupule de conscience qui m'a toujours empche de remercier la
_critique._ Mais, comme vous comprenez d'o venait ce scrupule, vous
comprendrez galement pourquoi il disparat vis--vis de vous.

Il y a une sotte fiert dont on est accus par ceux qui n'en ont pas
d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se mprennent pas les
caractres levs. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me
sens encourage par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante.

Si la rptition gnrale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu
d'intrt, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir;

Bien  vous,

GEORGE SAND.

  [1] Sur _Franoise_.




CDII

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY

                                 Paris, 13 avril 1856.

Chre fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugnie, je
n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour  Brinon. Ce
n'est pas parce que je ne te rponds pas (tu sais trop la vie que je
mne ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres
comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour crire, tu cris
 tout le monde, tu fais mme des mariages, et, moi, tu me plantes l.
C'est donc toi, petite fille, qui es gronde, pour t'apprendre  me
grogner comme tu fais.

Quant au mariage en question, je crois qu'il est trs bien assorti
et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en
rjouis pour les deux familles.

Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils
t'auraient dit, bcasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions
normment parl de toi.

Je t'cris ce soir en revenant du Thtre-Franais. On vient djouer mon
_Comme il vous plaira_, tir et imit de Shakspeare.

La pice a t mdiocrement joue par la plupart des acteurs. Les dcors
et les costumes splendides, le public trs hostile, compos de tous les
ennemis de la maison et du dehors. Nanmoins, le succs s'est impos
sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a
triomph plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouv le public bte et
froid; mais tout le monde dit qu'il a t trs chaud pour un public de
premire reprsentation  ce thtre, et tous mes amis sont enchants.

_Franoise_ va trs bien et le succs augmente tous les jours.

Bonsoir, chre fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de
trois pices que j'ai fait jouer depuis quatre mois.

Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour
Nohant a la fin de la semaine prochaine. cris-moi l.




CDIII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                 Nohant, 1er mai 1856.

Chre mignonne,

Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma
grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par consquent,
elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est
mlancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je
vous adresse. Je sais comme les questions sont indlicates, quand
elles ne sont pas btes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans
curiosit d'esprit, j'ai l'inquitude du coeur, et que, sans savoir le
remde  vos accs de spleen, je voudrais pouvoir le trouver.

Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou
soucieux plus ou moins.

J'ai retrouv ici avec dlices la campagne, l'air, les conditions
tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que
jamais, malgr les luttes, les fatigues, les mcomptes dans le pass et
dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant;
mais ce que j'ai retrouv aussi, c'est la prsence de cette enfant qui,
ici, ne me semble jamais possible  oublier. Dans cette maison, dans ce
jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces
jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramne des dchirements
continuels. Dieu est bon quand mme: il l'a reprise pour son bonheur, 
elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tt, un peu plus tard.

On m'crit que vous tes toujours belle et ravissante dans Clia[1], je
ne suis pas en peine de cela.

Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'tre quand on est comme
vous dans le _corps d'lite._ On y reoit-plus de blessures que dans les
autres rgiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce
qu'on le comprend mieux que le vulgaire.

Bonsoir, chre fille; dites toutes mes tendresses  qui de droit, et
puis au criocre Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et  Croquignolet[3]
quand vous le verrez. Viendrez-vous  Nohant cette anne? Tachez, et
aimez-nous. Je vous embrasse tendrement.

Votre _second_ amoureux, puisque Cicri est le premier dans les
vtrans, vous baise humblement les sandales.

Emile est  Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de
ma part, a ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et
tcher de vous voir, ne ft-ce qu'une minute, pour me parler de vous.
Bonsoir, chre; crivez quelques lignes.

  [1] De _Comme il vous plaira_.
  [2] Cicri, le peintre dcorateur.
  [3] Mathieu Plessy, frre de madame Arnould Plessy.




CDIV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 23 juillet 1856.

Cher enfant,

Je suis  Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma
fille, qui n'est gure vaillante. Elle a t trs malade  Paris et elle
est venue se gurir ici. J'espre que ce sera bientt fait: pourtant, si
ce n'tait pas fini  l'automne, je l'emmnerais voyager. O? Je n'ose
plus vous dire que ce serait de votre ct, bien que ce soit toujours
l que ma pense se reporte; mais je vous ai tant manqu de parole, ou,
pour mieux dire, j'ai tant manqu  mes esprances, que je ne veux plus
fixer de but  mes courses.

Celle que je mditais l'hiver dernier s'est rsolue en quelques jours
d'avril dans la fort de Fontainebleau, une des plus belles choses du
monde, il est vrai, mais si prs de Paris, qu'on n'appelle mme pas cela
une promenade. J'aspire pourtant toujours  l'_absence._ L'absence pour
moi, c'est le petit coin o je me reposerais de toute affaire, de tout
souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute
responsabilit de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouv,
l'autre anne,  Frascati pendant trois semaines, et  la Spezzia
pendant huit jours. C'est l ce que je demande au bon Dieu de retrouver
pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature
pittoresque; rve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de
suite sans se laisser attraper.

Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici  l'improviste; car, si
les jours de libert se prsentaient, je les prendrais aux cheveux et il
serait fcheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours
un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occup et en
possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde
de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mre.

J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous flicite du
bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans
son travail, mme ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tte
de faire des vers, et qui arrivera peut-tre  en faire d'assez jolis.

Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amitis et
de poignes de main. J'y joins mes tendres et maternelles bndictions.




CDV

A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE.

                                 Nohant, novembre 1856.

L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop us pour qu'il
soit possible de le dcrire avec certitude. Voici ce que je crois y
voir:

Deux cussons d'argent accols, sous une couronne de comte.

cusson dextre:

D'argent au lion lopard (c'est--dire qui marche), soutenant un
cussonnet o parat un agneau passant (c'est--dire marchant) sur une
_plaine_ ou champagne. Cet cusson est d'enquerre, c'est--dire mtal
sur mtal, ce qui est peu usit. La champagne est un meuble rare en
armoiries. La position de l'cussonnet et sa forme sont aussi trs
insolites. Ces armes pourraient bien tre de fantaisie.

L'cusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques.

Chevron de gueules (c'est--dire de pourpre) sur champ d'argent,
accompagn de trois ross tiges et feuilles, et surmont en chef d'un
meuble qui parat tre un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en
haut et au milieu de l'cu.

La couronne de comte ne signifie rien. Il parat qu'au XVIIIe sicle,
tout le monde se la lchait; car mon grand-pre Dupin, qui n'avait aucun
titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ
d'azur.--Mais le chevron est une marque de trs ancienne noblesse. Il
fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pices honorables_.
Il dsigne soit un trier, soit une barrire de tournoi; on n'est pas
d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie.

Si ce que j'appelle l'cussonnet de l'cusson dextre tait un gros
besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les
besants (corruption de bysantins) taient des pices de monnaie de
Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais
beaucoup plus petits que ton cussonnet. Si cet cussonnet tait un
besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant
sur le tout d tout.

J'espre que voil une rudition et une science! a ne cote pas cher et
a s'oublie, Dieu merci, aussi vite que a s'apprend.

Mille tendresses et embrassades  Eugnie. A Bientt.




CDVI

A M. ERNEST PRIGOIS, A LA CHTRE

                                 Nohant, 20 dcembre 1856.

Cher enfant, merci pour ce prcieux manuscrit qui ne me donnera pourtant
pas le courage d'crire l'histoire du Berry. Il faut tre riche pour
faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par consquent,
les diteurs ne les achtent pas. Il faut les publier  ses frais et ne
pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser
de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de
moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman
sur un moment quelconque de ce pass qui a son intrt.

Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommande;
demain ou aprs-demain, j'espre tre moins drange.

C'est bien beau, le parc de Sainte-Svre! Il y a un coin de rochers et
de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une
vritable majest. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec
Angle quand il fera un rayon de soleil.

A vous de coeur, mes chers enfants.

GEORGE SAND.




CDVII

A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS

                                 Nohant, 29 fvrier 1857.

Je n'ai fait que dire la vrit et vous m'en remerciez. Mais c'est  moi
de vous remercier du bon secours que m'a apport votre Guide, dans ma
dernire prgrination. Vous me promettez de venir  Nohant: vous voyez
qu'en toute chose, je reste votre oblige. Ne vous attendez pourtant
pas  trouver une _belle rsidence_. C'est la chose la plus humble, au
contraire, que ma retraite; mais vous y serez reu de bon coeur et cela
vaut mieux que tout.

J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte gure sur mon tourdi de
fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien
aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car
celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits
illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu
la bont de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien
faits sont prcieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour
consulter  toute heure, et vous faites l un travail des plus utiles
et des plus intressants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand
gr. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous
renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon
grain de sable. Tout  vous de coeur.

GEORGE SAND.

Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voil une chose
qui manquait! ne craignez pas d'tendre, un peu, quand vous y tes, la
partie gologique, minralogique, botanique, etc. Cela intresse mme
ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend  observer.




CDVIII

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES

                                 Nohant, 6 avril 1857.

Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colise, ta forme, ton grand
peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te
passe ton got d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec
ceux qui ont leur puissance (une vritable puissance) dans leur point de
vue. Je serais bien fche de les branler, si je le pouvais, et, comme
je ne le peux pas, mes notions et mes instincts,  moi, sont le droit de
ma thse, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la
thse contraire.

Des coups de bton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux
blagueur qui ne viens jamais les chercher.

Quant  ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit;
mais cela doit rester dans le tiroir jusqu' nouvel ordre. Tu crois donc
que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec
tes mains dans tes poches, sur le pav de Bruxelles! J'ai essay, au
dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma
pense; mais il n'est pas dit encore que cela passe.

Trois lignes sur Lamennais ont t coupes  propos des capucins de
Frascati, chez lesquels il avait demeur, et pourtant _la Presse_ fait
son possible pour laisser vivre le rdacteur; _ma_ nous sommes dans le
royaume de la mort!

Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui,  Rome, est muet, paralys,
invisible, il faut reinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y
cultive, la salet, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grce 
rien, pas mme aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux
artistes, sans entrailles, sans rflexion, sans coeur, qui vous disent:
Qu'est-ce que a fait, les prtres et les mendiants? a a du caractre,
c'est en harmonie, avec les ruines, on est trs heureux ici, on admire
la pierre, on oublie les hommes.

Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolrer dans
le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux
cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque
c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui
dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grce  moi,
Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en dgot, j'aurai
fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait
faire; mais on a les mains, lies, et je n'insiste jamais pour que
d'autres s'exposent  ma place.

Et puis, d'ailleurs, nous autres Franais, nous ne sommes jamais si
laids qu'un peuple dvot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous
grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on
a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-tre! Mais nous n'y sommes pas.

Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la
soutane, et j'ai trs bien fait de le dire  tout prix. Cela doit fcher
des coeurs italiens; s'ils rflchissent, ils doivent m'approuver.

  [1] _La Daniella_.




CDIX

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 16 avril, 1857.

Tu n'es qu'un ignoble _ptu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un
crivassier, un dcor, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un
lapin, un chou, un renard pendu, une volaille tripe. Vous ne valez
pas deux liards  vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par
Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres,
enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir
que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur
mang aux vers.

Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous
mritez que je ne pense plus jamais  vous.

Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se
l'arrache pas  Nohant; car il n'a pas daign y arriver. J'ai rpondu 
M. Grenier; son pome est trs remarquable. Moi, je vois dans le Juif
errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au
moyen ge, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'puisent jamais, son
activit, sa duret de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en
train de devenir le roi du monde et de tuer Jsus-Christ, c'est--dire
l'idal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans
cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Isralites le
prchent dj. Ils ne se trompent pas.

Bonsoir, gros misrable! je vais aller  Paris  la fin du mois. Si j'ai
l'honneur de vous y voir, je vous promets une dgele solide.

GEORGE SAND.

  [1] Pataud.




CDX

A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 13 juin 1857.

Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'poque
et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des
faits srieux, des personnages importants, des rcits de grandes choses.
Ce n'est pas l ce que je fais, et ce titre, annonc dans _la Presse_,
promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scne.
Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que
je vous explique, sans priphrase trop longue, faites, je vous prie,
retrancher de l'annonce le mot _historique_. Il vaut mieux tenir plus
qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la
chose  mon point de vue, et j'ai beaucoup cherch pour rester dans
l'exactitude historique des moindres coutumes, ides et manires d'agir
du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattach ma fable  un point
historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas
un roman de Walter Scott. On n'en fait plus!

Que devenez-vous? Et la petite fillette?

Venez-vous bientt nous voir? mon amie de la rue des Saints-Pres
est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas
mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger.

Bonsoir, cher;  vous de coeur.

G. SAND.

  [1] _Les Beaux Messieurs de Bois-Dor._
  [2] Madame Arnould-Plessy.




CDXI

A M.

                                 Gargilesse, juillet 1857.

Cher monsieur,

Voulez-vous qu'en ma qualit d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon
contingent d'observations, anonymes, bien entendu, except pour vous?

Au bord de la Creuse,  cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons
d voir le soleil un peu plus occult que vous ne l'avez vu  Paris.
Nous faisions une assez longue promenade  pied dans un des plus
adorables coins de la France. Le ravin o coule la Creuse est bord en
cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux
levs, soutenus de schistes redresss sur de puissantes assises de
gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide vgtation
perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantt agite,
bouillonne parmi leurs dbris, tantt, limpide et unie, les reflte
comme un miroir.

De la petite glise de Ceaulmont, perche au plus haut des rochers, la
vue plonge dans ces profonds mandres adorablement composs, et s'tend
au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la
Marche.

Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les
plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du
soleil, sur une grande tendue de ciel et de terrains. Nous tions l
juste au moment o le phnomne s'est produit le plus complet, et le
ciel charg de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir 
l'oeil nu,  vingt reprises diffrentes, le mince croissant qui semblait
courir dans les nues chasses par des courants suprieurs assez forts.
Ce croissant ressemblait tellement  celui de la lune, que les paysans,
tonns, croyaient le voir  la place du soleil sans trop s'inquiter de
ce que le soleil lui-mme tait devenu: A ce moment-l, les nuages,
qui s'taient amoncels comme un orage, se sont rapidement tendus
en _stratus_ lgers, et la campagne a pris un ton particulier assez
semblable  celui de l'aube, avec cette diffrence bien sensible et qui
constitue l'originalit du spectacle, qu'au crpuscule du matin ou du
soir, les horizons du ciel se colorent du ct du soleil et que ceux de
la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le znith;
tandis que, durant l'clips, la nuit semblait se faire et venir  nous
de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet
de la vote cleste. Ainsi les lointains taient indcis et entirement
dcolors, sans que les objets rapprochs fussent sensiblement altrs.
Quand le croissant solaire se dgageait des nuages, il suffisait mme
 projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une
assez vive lumire sur nos ttes avec l'loignement obstin des
lointains offrait un aspect de la nature trs insolite et trs frappant.

L'un de nous, qui a la vue particulirement longue et nette, a observ
plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec
lui lors de la dernire clipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci,
ayant un peu trop regard le soleil  l'oeil nu. Cette observation, que
je n'ai vue consigne nulle part, consiste en ceci: que le spectre
du croissant solaire s'est trouv reprsent un nombre de fois
considrable, d'une manire trs fugitive mais trs sensible pourtant,
sur les diffrentes couches de nuages qui l'environnent.

 plusieurs reprises, la personne qui a renouvel hier cette observation
a cru voir le soleil apparatre faiblement  une place o il n'tait
pas, et immdiatement se transporter  une autre place, jusqu' ce
qu'une apparition relle redresst l'erreur produite par cette sorte de
_parlie_ que je ne me charge nullement d'expliquer.

Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont aperues
de rien. Pourtant, comme l'un de nous prtendait que les liserons se
fermaient, j'ai attentivement regard une fleur de liseron-vrille qui
tait  mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le
fait n'a pas t gnral: un rossignol a lanc une roulade vive et
unique  l'heure prcise marque pour l'apoge du phnomne. Les
rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'anne.

Les coqs ont aussi jet beaucoup de fanfares simultanes de tous les
points habits de la campagne; mais aucun autre animal n'a donn signe
d'tonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder
en l'air ne se sont aperus de rien; d'o je conclus que notre pre le
soleil peut nous retirer les cinq siximes de sa lumire sans que la
terre s'en ressente beaucoup.

Ce qui est plus tonnant que tout cela, et ce que la science ne peut
pas nous expliquer, c'est le froid inou de ce mois de juillet. Nous
commenons  savoir les lois qui rgissent les astres placs  des
distances fabuleuses de notre pauvre petite plante. Mais nous ne savons
rien des causes de perturbation de notre atmosphre, de ce milieu qui
est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir
soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre  des
prvisions tant soit peu certaines.

M. Babinet ne nous avait-il pas fait esprer un t brlant? Le
ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes
observations. Il serait bien temps que la science pt tre illumine de
quelque soudaine dcouverte en ce genre, dcouverte dont les rsultats
immdiats auraient tant d'influence sur notre destine. La fourmi, que
ne surprend jamais l'orage; la taupe, dont les villes souterraines
bravent les intempries de la surface; le rat des champs, qui ne manque
jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux
migrants, qui semblent dous d'un sens divinatoire; en sauraient-ils
plus long que nous  mille gards?

A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup  la terreur des animaux,
mme durant une clipse totale de soleil. Je les crois avertis par
l'instinct du peu de dure du phnomne.




CDXII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 15 aot 1857.

Cher enfant,

Ne donnez jamais les lettres des dfunts que l'on vous demande. Cela
cache, en gnral, des spculations. Celles qui sont honntes (comme
les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick)
n'aboutissent pas, et risquent, pour tout rsultat, de vous priver de
vos autographes qui s'garent. Ces essais n'aboutissent pas, par la
raison que les parents, hritiers, ou amis excuteurs testamentaires,
rclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils
l'exercent tantt par cupidit, tantt par respect vritable pour la
mmoire du dfunt. En effet, si le dfunt revenait, il ne serait pas
toujours trs content de voir publier entirement des lettres qu'il n'a
pas destines au public. On est donc oblig de tronquer. Eh bien, cela
n'est pas trs facile. Les gens qui publient demandent,  ceux qui
cdent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant
responsables de l'authenticit de ces lettres. Ds ce moment, vous tes
 leur discrtion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas,  qui vous
en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose
 des tracasseries judiciaires fort dsagrables.

Dans mon souvenir, les lettres de Branger  vous sont aigres-douces
pour moi. Celles qu'il m'a crites sur vous sont mchantes pour vous. Il
tait mchant d'esprit et de langue, bien que le coeur ft noble et la
conduite noble dans tout ce qui avait rapport  lui-mme. Il savait
donner et ne pas recevoir. C'tait une grande science dans sa position;
mais il tait bien flatteur et bien perfide l o il ne risquait rien,
et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son
gnie, pour son ge et pour sa probit. Le pauvre Eugne Sue, mort si
jeune, avait un bien autre coeur!

Vos vers sur sainte Solange sont trs beaux et charmants. Mais vous
travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non,
pourtant: je vois aussi que vous tes courageux et que vous sentez la
consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme a.
Branger n'avait pas de famille  nourrir et  contenter. Il a t
heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous.

Bonsoir, chers enfants, et  vous de coeur.




CDXIII

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

                                 Nohant, 18 aot 1857.

Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer,
au fond des chnes-liges o il me fait soupirer aprs son retour, votre
gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes
lignes que vous lui avez consacres. Je suis bien contente que vous ayez
remarqu ses progrs et que vous ayez si dlicatement senti le caractre
de sa jeune individualit.

Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous
ces beaux et bons articles que vous nous faites lire.  quand, un livre
historique? On voudrait lire l'histoire  travers votre imagination si
vive et votre raison si saine et si droite.

Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Tho. J'espre que lui
aussi pensera  encourager mon jeune peintre. Peut-tre l'a-t-il dj
fait. Mais _le Moniteur_ n'arrive pas jusqu' nous. Dites-lui qu'avec
ou sans cela, je lui envoie toutes mes amitis, et veuillez recevoir
l'expression de mes sentiments distingus et affectueux.

G. SAND.




CDXIV

A SA MAJEST L'IMPRATRICE EUGNIE

                                 Nohant, 6 octobre 1857.

Madame,

La fconde et gracieuse protection que Votre Majest accorde aux
artistes me donne la confiance de m'adresser  Elle, en cette qualit,
pour appeler les effets de sa gnreuse bont sur une famille qui en est
digne.

Le grand nom dramatique de Marie Dorval protge cette famille et prie
pour elle. M. Luguet a pous la fille de-cette clbre artiste; il est
lui-mme artiste de talent, et honnte homme. Sa Majest l'empereur a
daign l'encourager dernirement  Plombires. M. Luguet a cinq enfants,
et nulle autre ressource que son travail quotidien.

Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majest, c'est un
aperu des nombreuses charits de Marie Dorval, morte pauvre, aprs une
vie de gloire et de fatigue.

Outre que ses grands succs au thtre ont vers plus de cent mille
francs aux hospices, madame Dorval (dame de charit de Toulouse) a fond
plusieurs lits dans les hpitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une
des crches du faubourg Saint-Antoine. Il y a l plusieurs lits sous le
patronage de saint Georges, en mmoire d'un petit-fils ador auquel la
pauvre femme ne put survivre.

Si Votre Majest daigne dire un mot, le second petit-fils de madame
Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lyce, le dveloppement d'une
belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus
dans la prcieuse vie de Votre Majest, et, j'ose en rpondre, un de
ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les
meilleurs fruits.

C'est  la mre que les mres osent s'adresser. Ce titre sacr, que le
Ciel a bni dans Votre Majest, ajoute l'espoir et la foi au profond
respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'tre,
de Votre Majest, la trs humble et trs obissante servante.

GEORGE SAND.




CDXV

A LA MME

                                 Nohant, 30 octobre 1857.

Madame,

La rponse que Votre Majest a daign faire a une demande digne de son
intrt est telle que nous l'attendions de son exquise bont. Nous vous
disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un
monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et
douce protectrice de ses enfants.

Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majest; car elle
a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance
qu'elle mrite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle
a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que l est la seule
rcompense dont elle se proccupe.

C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la
famille Luguet et au mien.

J'ai l'honneur d'tre, madame, de Votre Majest la trs humble et trs
reconnaissante servante.

GEORGE SAND.




CDXVI

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 29 novembre 1857.

Cher ami,

Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin
mise, ces jours-ci,  lire votre relation du grand voyage, et que, sans
aucun compliment ni prvention d'amiti, j'en ai t ravie. J'avais peur
d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas
voulu seulement l'ouvrir avant d'tre sre que je n'aurais plus une
comdie de trois actes  faire toutes les semaines pour le thtre de
Nohant. Je suis tranquille  prsent et je vous suis  travers les
banquises; c'est fait de main de matre, je vous assure. C'est prompt,
c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant franais comme style
et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours o l'on va fumer et
couter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui
peut vous broyer, est un dtail bien senti, mouvant comme un rcit de
Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Sude, o, prcisment,
j'ai pos mon nouveau roman. J'ai feuillet un peu, avant de lire bien,
cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas t en Dalcarlie,
o j'ai plant ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en
franais, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue),
un ouvrage sur cette partie de la Sude, et un peu de dtails sur son
histoire au XVIIIe sicle, sous Frdric-Adolphe, le mari d'Ulrique de
Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le prter. Ou indiquez-moi
quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette poque;--ou enfin
faites-moi un petit prcis de quelques pages, si vous avez cela dans la
mmoire.

Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de dcouragement; vous
avez rellement un trs solide et trs beau talent, et avec cela une
facilit miraculeuse; car l'ouvrage est norme et traite de tout; une
mmoire tonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particulire,
d'avoir pu _le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir_.
Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau  regarder une
mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus
intressantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais
assez pour en tre sre en vous le disant.--Donc, si vous avez de trs
belles facults, vous ne devez jamais vous dcourager. Vous aurez autant
de peines et de malheurs qu'un imbcile et vous les sentirez plus
vivement; mais, tout en tant beaucoup plus bless de la vie que le
vulgaire  grosse corce, vous aurez cette norme compensation qu'il n'a
pas: le travail intelligent, _attrayant_, comme disent les fouriristes.

Parlons d'affaires; ce sera bientt fait. Vous prendrez le temps qu'il
vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement
quelque argent si je viens  en avoir besoin, en change du manuscrit.

Voici le titre, sauf votre avis: _Christian Waldo._ Vous me direz que
Waldo n'est pas un nom sudois; c'est possible, mais c'est, l justement
l'histoire. Ce nom intrigue, mme celui qui le porte. Annoncez, si vous
voulez, que le roman se passe au XVIIIe sicle, afin qu'on ne croie pas
qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou
bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre allchant:
_le Chteau des toiles._ C'est un _Stelleborg_ de fantaisie
qu'un personnage s'est bti en Dalcarlie,  l'imitation de celui
d'Uraniemborg dans l'le de Haven. Dans ce chteau, il se pass des
choses bizarres. Esprons qu'elles seront amusantes; je crois, toute
rflexion faite, que ce titre plaira mieux: Dcidez. N'annoncez pas une
peinture de la Sude ni du XVIIIe sicle; car le cadre rel sera moins
tudi que celui de _Bois-Dor._ J'y ferai de mon mieux; mais c'est
surtout un roman romanesque que je fais cette fois.

Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime
comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites,
tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite
avec leur organisation. C'est trs rare; c'est mme un nouveau type dans
l'humanit littraire, qui, jusqu' ce jour, n'a pu tre ainsi par la
faute probablement du milieu social. _L'artiste jaloux,_ c'est--dire
mchant et infortun, est presque synonyme d'_artiste_. Dumas le pre
est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils
a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce sicle de
grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde
moiti de sicle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis
sre, vaudra plus que la premire.

Soyez donc calm; cher ami; je n'ai pas d'effluve magntique; mais je
_crois_, sans illusion dsormais, et c'est tout le secret de ma petite
force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant
que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi 
la bonne roue. Amitis de mes enfants.

G. SAND.




CDXVII

AU MME

                                 Nohant, 8 dcembre 1857.

Mes pressentiments n'taient donc que trop fonds. Je ne sais si c'est
un malheur pour l'avenir de _la Presse,_ je ne le crois pas[1]. Mais ce
qui m'inquite, c'est votre position, que vous semblez regarder comme
compromise dans la bagarre. Je ne peux mme pas me livrer  des
suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de
Bellevue[2] a dans l'affaire.

Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi;
mais, en me rpondant ou ne me rpondant pas sur ce point, ne me laissez
pas ignorer ce qui vous intresse personnellement et en quoi, par
hasard, du fond de ma Thbade, je pourrais vous tre utile. Ce serait
une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et
je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui
nous effleure souvent  notre insu, comme celle des comtes.

Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribu,
dans le pass,  la fatale somme des _avertissements_. La punition de
_la Daniella_ tombe  prsent sur les reins de _Bois-Dor,_ qui doivent
tre casss par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se
reprend gure d'amiti pour une chose interrompue.

Mais tout a n'empche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je
trouve la rigueur trs maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le
serment? et _la Presse_ ne va-t-elle pas retrouver des abonns au lieu
d'en perdre?

Vous tes bien l'obligeance personnifie, d'avoir pens  mes bouquins
en dpit des ennuis, des inquitudes et du mal de tte. Envoyez-moi des
ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet
donn. _Il me faut une couleur locale de la Dalcarlie au_ XVIIIe
_sicle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la
campagne sous les deux rgnes qui prcdent celui de Gustave III._ Je
ferai bien cette couleur avec les vnements; mais je n'en sais pas le
dtail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou
peu s'en faut, l'affaire _des chapeaux et des bonnets_.

J'ai les travaux de Marmier publis dans les vingt-cinq premires annes
de la _Revue des Deux Mondes_; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas.
Si son _Histoire de la Scandinavie_ ne traite que des temps anciens,
elle ne me tirera pas d'affaire. Dcidez et faites comme pour vous.
Surtout faites vite,  condition que vous ne serez pas malade; et
retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander  la caisse
de M. Rouy[3]: car il m'est red pas mal sur _Bois-Dor_ et je suis dans
une petite crise financire qui n'est pas sans exemple dans mon budget
annuel. Je pense que ma demande ne sera pas considre comme une
mfiance, je suis  mille lieues de cela. C'est tout simplement force
majeure dans mes affaires personnelles.

Autre chose,  prsent! si vous n'tes plus tenu par le collier, et que
vous puissiez considrer ce temps d'arrt comme un temps de vacances,
venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous
avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu.

Encore autre chose. Je vous ai envoy l'article sur madame Allart. Comme
il s'agit de lui tre utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai,
la rapparition de _la Presse_! Si vous en avez l'occasion, faites
passer cet article _ailleurs_, le plus tt que l'on pourra.

  [1] La publication de _la Daniella_ dans _la Presse_ avait valu  ce
      journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857;
      et, un troisime et dernier lui ayant t donn pour un article de
      M. Alphonse Peyrat, au mois de dcembre de la mme anne, cette
      feuille se trouvait ds lors expose  une suspension sans forme
      de procs.
  [2] Le prince Napolon (Jrme).
  [3] Caissier du journal _la Presse_.




CDXVIII

A SA MAJEST L'IMPRATRICE EUGNIE

                                 Nohant, 9 dcembre 1857.

Madame,

Votre Majest accueillera toujours avec bont, je le sais, tous le
savent, l'ide de mettre le baume, sur les blessures humaines et
sociales. Une mesure de rigueur lgale vient de frapper le journal _la
Presse_, en dcrtant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui
exploitent ces vastes entreprises ont peut-tre le moyen d'en subir les
accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans
la rdaction, et surtout les _mille ouvriers_ employs  la partie
matrielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein
hiver sur le pav, sont-ils coupables et doivent-ils tre punis?

Ils sont punis, cependant, pour un article o une grande partie des
lecteurs n'avait vu que le conseil donn aux dputs de prter serment
au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalit de
l'ternel malentendu qui prside aux choses de ce monde, ce n'est pas
un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de
Votre Majest.

Ce n'est pas une requte au nom de l'crivain, cause du fait; c'est
encore moins une rclamation en tant que collaboration littraire 
ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majest
d'intrts aussi minimes que les miens.

Mais le chtiment tombe sur des travailleurs trangers au fait
incrimin, et peut-tre trs dvous, pour la plupart,  la main qui les
frappe. J'ose donc dire  Votre Majest que, la loi ayant t applique
et l'autorit satisfaite, l pourraient commencer le rle de la douceur
et le bienfait de la clmence.

En faisant grce, Leurs Majests n'annuleraient pas l'effet politique et
lgal produit par la dcision du pouvoir excutif. Elles en effaceraient
gnreusement les consquences funestes pour ceux-l seuls qui les
subissent rellement, les employs et les ouvriers du journal, tous
innocents  coup sur.

Que Votre Majest daigne agrer encore, avec l'expression de ma vive
reconnaissance pour sa touchante bont, celle des sentiments respectueux
avec lesquels j'ai l'honneur d'tre, madame, de Votre Majest, la trs
humble et trs obissante servante.

GEORGE SAND.




CDXIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JEROME),

A PARIS

                                 Nohant, 17 dcembre 1857

Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les
choses de haut. Il ne s'agit pas tant de russir que de faire ce que
l'on doit, et on n'est jamais mortifi d'chouer, quand on n'a song
qu' se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez t
bon; que Dieu se charge du reste!

Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un gnie comprim.
Sans chercher  qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce
qui peut occuper le prsent d'un tre jeune et dans toute sa force,
 qui le vritable emploi de cette force n'a pas t donn par les
circonstances. Je m'imagine que les tudes scientifiques et surtout de
philosophie scientifique, auxquelles vous vous intressez, et que _vous
savez_, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de
progrs. Les membres de votre famille qui se sont adonns  la science
n'ont pas t les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres,
dans le jugement de l'avenir. Peut-tre, aussi, n'ont-ils pas t les
plus malheureux.

Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses:
les facults, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent ncessaire
pour les recherches et les explorations, moyen matriel qui manque 
tant de gnreuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup
et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas
votre nom  des travaux que vous feriez excuter sous vos yeux et dont
vous seriez l'me, parce que vous auriez l'initiative de la recherche,
et la pense mre de la philosophie de _la chose_? Je ne parle pas de
systmes particuliers, c'est trop se livrer  la critique; dans votre
situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences,
des points de vue bien tablis et bien constats, que tout regard
intelligent et toute main puissante peuvent largir, au grand profit des
connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement _les travaux_
est, je crois, d'un si puissant intrt, que l'on y oublie tous les
soucis de la vie relle.

Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'tre
frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient  de larges
poumons et de vous mettre, en dpit du sort et des hommes, dans une
sphre qui dveloppe l'intelligence au lieu de l'touffer. Il y a, je
crois, trois points ncessaires  l'extension complte de la vie: c'est
d'aimer au moins galement quelqu'un, quelque chose, et soi-mme en vue
de cette chose et de cette personne. J'ai remarqu et j'ai prouv que,
quand cet quilibre est rompu, on arrive  trop s'aimer soi-mme ou  ne
pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu o le
sort vous a plac, c'est le _quelque chose,_ la passion satisfaite d'un
but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanit,
puisque c'est pour elle qu'on travaille.

J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles,
dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements
de coeur et des blouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis
quelques notions  ma porte, que je ne saurais vous parler de cela
comme d'un _pis aller_ dans l'emploi de votre activit intrieure.

Peut-tre, un jour, des vnements que nul ne peut prvoir vous
traceront-ils une autre route. Et peut-tre aussi, en vous surprenant
dans celle-l, ne vous causeront-ils que regret et contrarit; car
notre apprciation de la vie change avec les situations qu'elle nous
prsente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir
souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les
jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous
crire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord,
je me suis mise  penser  vous, encore plus qu'au Nord, dont mon
imagination tait cependant trs _allume_.

Je vous voyais, intrpide et entt, dans les dangers et les souffrances
de cette exploration, et je me demandais: A qui diable en avait-il,
avec cette le de Jean-Mayen, qu'il voulait conqurir sur la stupide et
impassible banquise? L'aventure est raconte, par Edmond d'une manire
charmante. On y est avec vous, et,  travers la gaiet de sa narration
et le bon got de sa rserve, on vous sent l et on vous voit lutter
contre la matire avec beaucoup de nerf et de _furia francese_.

Mais, encore une fois,  qui en aviez-vous? Vous saviez bien,
monseigneur, que l'ternel hiver des rgions polaires ne connat pas les
princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir
le passage.

Dans ce moment-l, vous aimiez donc passionnment le but, non pas l'le
de Jean-Mayen, qui ne me parat pas devoir tre un paradis terrestre,
mais le fait scientifique dont vous cherchiez  vous emparer. Or, si
vous avez de telles aptitudes de volont, pourquoi faut-il qu'elles ne
reoivent leur dveloppement que dans des situations exceptionnelles,
comme les grands voyages et les grands prils? Je ne dis pas de mal des
voyages et des dangers, c'est la posie de la chose; mais pourquoi tant
d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin
du feu, ne sont-elles pas rgles par vous de manire  vous donner,
_ toute heure_, les motions vives de la dcouverte, et les joies
srieuses de la conqute, en mme temps que vous en feriez profiter tout
le monde?

Voil, cher Altesse Impriale, ce que vous soumet votre humble amie
du dsert, occupe du dsir de vous voir apprci de tous comme
d'elle-mme, et, avant tout, dsireuse de vous voir trouver en vous-mme
la force et les satisfactions que d'autres ont cherches dans le hasard,
en jouant leur me  pile ou face.

Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien  vous de coeur
srieusement et sincrement.

GEORGE SAND.




CDXX

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 9 janvier 1858.

Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement
Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide;
mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus port 
l'art, c'est--dire au sens du beau, et  cet idal qui, sous toutes les
formes, nous est aussi ncessaire que le bien et le bon.

Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous
dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle
avait mont plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps.
Qu'importe  prsent que, dans la vie prive, elle ait trop cherch
la ralit? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de prs; mais
toutes les individualits ont le point de vue qui leur est propre:
derrire la rampe, elle tait prtresse et desse. Dans la coulisse,
elle quittait sa divinit, et cela ne l'empchait pas d'tre souvent
bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien
de lui garder un bon souvenir.

Oui, je vous promets _le Chteau des toiles_[1] (par parenthse, il
m'amuse beaucoup  griffonner; est-ce bon signe?), si a peut vous tre
utile; je le promets _ vous_, pas  d'autres. Si vous quittez, je ne
reste pas. Mais vous savez que je serai oblige de vous demander de
l'argent, tout l'argent peut-tre, en vous livrant le manuscrit; quelle
que soit l'poque rapproche o il sera prt. Voyez si c'est possible;
car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible.

Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et _a ne peut pas tre
autrement_, et _a n'est, pas ma faute;_ si bien que je n'ai pas pu
acheter un manteau et une robe d'hiver cette anne, parce que l'accident
de _la Presse_ a drang mon _ordre;_ ordre trs rel dans ce que les
avares appellent mon dsordre. Je sais me priver moi-mme et de tout,
mme quelquefois du ncessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en
ressente et s'en aperoive autour de moi.

Ainsi voil, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manqu
pour _Bois-Dor,_ et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait
permis de me vtir en raison de la froidure; et surtout d'en vtir
d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture
de laine en guise de ouate et de soie.

Donc, grce  la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour
faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses
petites cascades glaces. C'est votre faute si je gle;  force de lire
_le Groenland_, je me suis amourache des glaciers, des nuits polaires,
des temptes et des banquises.

Bonsoir.

GEORGE SAND.

  [1] Premier titre de _l'Homme de neige_.




CDXXI

A MAURICE SAND A PARIS

                                 Nohant, 14 janvier 1858.

Cher Bouli,

Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin  onze heures de l'htel
Malesset, nous tions ici  six pour dner, aprs avoir pass trois
heures chez Vergne  Beauregard.

J'ai trouv ta lettre en arrivant ici, et c'est le complment de notre
charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement
change ton pole, envoie-le promener et laisse gurir ton rhume avant de
te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu
seras guri, ne vis pas trop renferm: c'est la cause de tous ces rhumes
qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une
vie et une sant  la Delacroix. Prends-lui autre chose, _si tu peux_.
Et,  propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu,
puisque tu es claquemur forcment; mais va le voir quand tu sortiras.
Qu'il te reoive ou non, donne-lui signe de vie et d'intrt.

Donc, que je te parle de Gargilesse. _La Baronnette_[1] nous a menti
_comme de coutume_. Nous sommes partis par un brouillard noir et un
verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais
plus nous allions, plus le brouillard s'paississait; si bien que nous
sommes arrivs  la descente du Pin, voyant tout juste  nous conduire.
Mais, tout d'un coup, la Creuse, glace et non glace par endroits,
cascadant et cabriolant  travers ses barrages de glace, et coulant au
milieu, tandis que ses bords blancs taient souds aux rives, s'est
montre devant nous tout isole du paysage, si bien que, si nous
n'avions pas su ce que c'tait, nous aurions cru voir un mur tout droit,
de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique.

Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la rivire,
on voyait des bouffes de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel
d'orage, tait descendu sous l'horizon. C'tait superbe en somme: a
donnait l'ide de l'cosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient
des valles, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux
allums. Il faisait trs doux. Henri[2] conduisait le cheval par la
bride sur le chemin tout ray de glace, et je m'endormais en rvant que
j'tais dans les Highlands. Arrive  Gargilesse, je trouvai la maison
chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des
lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises
possibles. La petite salle  manger de l'auberge est charmante, aussi
propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des
petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup
moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds.

Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez
sche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail  la maison
et bsigue le soir. Le surlendemain, c'est--dire hier, mme temps,
promenade de cinq heures. Nous avons pass sur l'autre rive et suivi
toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons
escalad les crtes des rochers vis--vis de l'endroit o nous avions
fait la friture au bord de l'eau. L, il a fallu s'arrter: la Creuse a
mang le chemin.

Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps
assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver
ou t, le pays est toujours ravissant. Il est mme plus beau en hiver,
plus vaste et mieux dessin. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont
plus de srieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades
glaces sont trs amusantes.

Nous avons vu la maison de Vergne[4], trs amusante aussi, bote 
compartiments; l'endroit est trs joli. Je n'ai pas eu froid, je
me porte bien, voil. Le pays est abrit et doux. Les sommets sont
_sibriens_, mais on n'y reste pas.

Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois.

  [1] Le baromtre.
  [2] Henri Sylvain, cocher de George Sand.
  [3] Peintre dcorateur, alors  Nohant.
  [4] Le docteur variste Vergne, de Cluis.




CDXXII

AU MME

                                 Nohant, 15 janvier 1858.

J'ai oubli hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. O
tais-tu pour consigner cette scne dans nos archives de la charge? a
n'est pas drle  raconter, et c'tait si drle  voir, que j'en ris
encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain
veut allonger un coup de fouet  un gros cochon qui se trouvait sur le
chemin; la mche du fouet s'enroule et se noue  la queue du cochon, qui
veut se sauver en faisant _coin coin!_ Sylvain tire, le cochon tire de
son ct.

Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir
suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est oblig de
lcher prise: le cochon effar s'enfuit, emportant le fouet. Nous
voil obligs de courir aprs. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa
porcherie. La femme  qui il appartient court aprs, nous faisant des
excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet tait si
bien nou, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et dvissait
la queue de son cochon, en disant d'un air pntr: Vl une chose
_maginante!_ Sylvain, sur son sige, tout penaud et humili, je crois,
de mon fou rire, jurait tous les _nom de Dieu_ de son vocabulaire. Au
bord du chemin, un grand paysan sec, ple, grave, malade, je pense,
disait dans une attitude de philosophe en mditation: Vl une chose
qu'on voit pas souvent!

Et les femmes, sur leur porte, rptaient en choeur, d'un air bahi:
C'est-il _maginant, c'te chouse-l!_ a s'est jamais vu! j'compte
qu'on _zen verra pus jamais!_ C'est pour te dire aussi qu'avec la grande
voiture et les deux chevaux jusqu' Cluis, o Henri, envoy de la
veille, nous attend avec la petite voiture et la jument _camuse_, on
peut faire la route assez vite et sans avoir trs froid. Nous avions
donn rendez-vous  Sylvain pour venir nous attendre  Cluis, au retour.
Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgr mes escapades. C'est
tout de mme gentil, d'avoir t sur la pointe du Capucin le 12 janvier.
Il nous reste  voir a dans les grandes eaux, ce doit tre trs beau
aussi. Je t'ai bien regrett. Il y avait dans le brouillard des choses
superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-mme.
C'tait drle aussi de voir les enfants, les chiens et les chvres
traverser la Creuse gele dans les endroits les plus profonds qui
rsistent au dgel, pendant qu' deux pas de l, elle bouillonne sur les
cluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi
un peu dessus, les figures ont leur reflet trs net dans cette petite
couche d'eau tendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche
sur l'eau. Ces traverses d'enfants et de troupeaux au milieu du dgel
n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes  voir. Les chiens
n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace  coups de
sabot par bravade quand on les regarde. Les chvres, arrives au milieu
du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer.
Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise,
ont une sonorit incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement
une parole, ou un claquement de fouet.




CDXXIII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Nohant, 10 janvier 1858.

Cher ami,

J'allais t'crire quand j'ai reu ta lettre. Moi aussi, je m'inquitais
d'tre si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que,
Dieu merci, tu prends patience avec une infirmit que je crois toujours
passagre, et qui cdera  la prolongation d'un bon rgime et d'une
bonne sant. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu ngligeais l'tat
gnral, et il faut bien qu'il se consolide un peu, avant que l'effet
partiel se produise.

Tu auras gagn  cette cruelle preuve de reconnatre le dvouement des
tiens et ton propre courage, plus que tu n'avais encore eu l'occasion de
le faire. Ce n'est pas une banalit creuse que le proverbe: A quelque
chose malheur est bon. Il est fait pour les coeurs d'lite qui le
comprennent, et le tien est de ceux-l. J'ai vu comme Eugnie et tes
enfants s'efforaient dlicatement d'en faire une vrit pour toi. Si
un temps d'ennui et de privations vaillamment support par toi, et
tendrement adouci par ta famille, doit servir  resserrer encore des
liens si doux, je suis sre que tu en sortiras plus heureux encore que
tu ne l'tais auparavant.

Sois sr aussi que tous tes amis se proccupent de toi vivement et que,
si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te
sont attachs. Au reste, nous sommes tous d'accord avec ton mdecin pour
croire fermement qu'une fatigue ne peut pas produire un mal qui rsiste
au repos.

Je vois qu'on s'amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai
_Boccaferri[1]_ les amusements et les projets de la famille. Combien je
regrette d'tre cloue au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir!

Mais chacun a ses liens bien serrs par moments! Je griffonne toujours
pour arriver  des jours de libert qui s'envolent trop vite quand je
les tiens. C'est l'histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur
industrie.

Dans mes soires d'hiver, j'ai entrepris l'ducation de la petite Marie,
celle qui jouait la comdie avec nous. De laveuse de vaisselle qu'elle
tait, je l'ai leve d'emble  la dignit de femme de charge, que sa
bonne cervelle la rend trs propre  remplir. Mais un grand obstacle,
c'tait de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n'existe plus. En
trente leons d'une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois,
elle a lu lentement, mais parfaitement, toutes les difficults de la
langue. Ce miracle est d  l'admirable mthode Laffore, applique par
moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette.
Elle commence  essayer d'crire et je prtends lui enseigner en mme
temps le franais. Elle sait dj trs bien ce que c'est qu'un verbe, et
comment il faut lire la fin des mots en _ent. Ils aiment ordinairement_,
etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette
mthode, que j'ai encore simplifie et qui se comprend en un quart
d'heure.

Il a fait un temps inou de chaleur et de soleil. Nous avons de la
pluie aujourd'hui, aprs une scheresse qui commenait  inquiter nos
jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que
Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout
de la queue.

Maurice est  Paris, lanc aussi dans les comdies de salon. Il parat
que c'est la fureur  prsent. Mais il n'a pas une petite besogne; car
il est investi aussi du rle d'auteur de ces bluettes. En outre, il a
chez lui un thtre de marionnettes et donne des soires d'artistes.

Paris est comme galvanis aux approches d'on ne sait quelles crises
politiques ou financires que les pessimistes voient en noir. Ce stupide
et froce _attentat_ a produit son invitable effet. On a serr la
mcanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois
qu'il et t beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance 
une nation dont la majorit (et mme l'opposition) prouve un extrme
dgot pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les mmes
chemins, et les mmes fautes se recommencent dans tous les partis.
Esprons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la
nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir l un
de ses enfants charp par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le
procs va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines
mres de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles
recevaient une aussi cruelle leon.

D'ailleurs, toute conscience humaine se rvolte contre le meurtre qui
sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, meutes
et coups d'tat, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la
chanson berrichonne:

  Y va voir qui veut,
  En revient qui peut.

Mais ces foudres qui rampent et qui sont de vritables guets-apens au
coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas.

Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chre famille, et
dis-leur  tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu _le Fils
naturel_ de mon fils; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule
avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et gnreuse nature, un
excellent enfant et un vrai talent. Sa pice a-t-elle les dfauts que
tu as trouvs  une premire lecture? Toute chose a ses taches: les
tableaux de Raphal en ont; leur plus grand dfaut,  mes yeux, est mme
de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts,
le premier rang n'est pas  ce qui a le moins de dfauts, mais  ce qui
a (nonobstant les dfauts) le plus de qualits. On pourrait encore dire
ainsi: peu de qualits et peu de dfauts, oeuvre sans valeur; beaucoup
de dfauts avec beaucoup de qualits, oeuvre de mrite.

Oui, j'ai t  Gargilesse par les jours les plus froids de janvier.
A midi, zro  Nohant; deux degrs et demi au-dessous de zro 
Gargilesse. Nous avons march sur la Creuse gele, c'tait superbe.

  [1] Personnage du _Chteau des Dsertes_.




CDXXIV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 25 janvier 1858.

Cher ami,

Je reois des preuves du libraire qui imprime _Bois-Dor;_ ce doit tre
la partie qui n'a pas t compose par _la Presse_ et corrige par moi.
Comme ce libraire m'envoie deux exemplaires de ladite preuve, je les
ai corriges toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n'ayez
plus  vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si
la fin de ce que j'ai corrig pour _la Presse_ il y a deux mois, et le
commencement de ce que je vous envoie aujourd'hui s'accordent bien.

Je m'tonne de n'avoir pas de vos nouvelles. O en sommes-nous de nos
derniers accords sur _le Chteau des toiles?_ Je sais bien que tout ce
qui dpend de vous  mon gard sera accord. Mais tes-vous toujours le
matre?

J'avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop
vite dans ma demande d'argent. Pourtant comment faire? Il est bien
entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientt et vous
n'en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard,
quand vous en aurez besoin.

Bonsoir et bonne sant. Maurice m'a dit que vous faisiez une pantomime.
Diable! monsieur, vous allez sur mes brises! j'en ai fait beaucoup
autrefois. Mais j'ai t dpasse par d'autres auteurs sur le thtre de
Nohant. Je retiens la vtre: nous vous la jouerons quand vous viendrez
ici.

A vous de coeur.

GEORGE SAND.




CDXXV

AU MME

                                 Nohant, 30 janvier 1858.

Je suis contente, enchante que vous soyez rinstall  votre
feuilleton. L'horizon que vous avez vu en noir s'est clairci et tous
vos amis en sont contents, moi surtout.

Quant au _Chteau des toiles_, a ne peut pas s'arranger comme a.
Comment passerais-je l't avec deux mille francs? Rappelez-vous Nohant:
il y a du monde et de la dpense! Pour m'arranger du budget que vous
m'offrez, il faudrait aller vivre  Gargilesse; ce qui ne serait pas
trs dsagrable, mais ce qui n'est possible que dans mes courts moments
de vie de garon. Donc, cherchez un autre problme, cher ami, ou
dites-moi de chercher un autre titre  annoncer dans _la Presse_.
J'aurai largement le temps de vous faire un roman pour l'poque o vous
en aurez besoin, et je pense, d'ici  une quinzaine, vous dire mon
titre.

Voil, quant au _Chteau_ en question, l'ultimatum non de ma volont,
mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement
intgral comptant (approximatif, bien entendu, sauf  nous tenir
mutuellement compte de la diffrence d'une petite somme). Publication
en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m'est encore
onreux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va
s'couler avant la publication dans le journal. C'est l tout le
sacrifice que je veux faire au plaisir trs grand et trs rel de
n'avoir affaire qu' vous.

En vous disant mes exigences, je sens bien qu'elles peuvent paratre
excessives  _la Presse_. Donc, je n'insiste que pour vous dire que je
voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Rpondez-moi donc
tout de suite, cette fois; car je reois des offres, et il ne m'est pas
possible de ne pas y rpondre dans peu de jours.

Bonsoir, cher ami. _L'attentat_ me chagrine beaucoup: il va faire
redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n'y ont pas plus
tremp que vous et moi. C'est ainsi que l'histoire humaine suit son
cours toujours dans les mmes errements et les mmes fatalits.

A vous de coeur. Vous avez reu les preuves, n'est-ce pas?

GEORGE SAND.




CDXXVI

AU MME

                                 Nohant, 18 fvrier 1858.

Cher ami, puisque _la Presse_ a publi le titre du _Chteau des
toiles_, dans le premier numro de sa rapparition, et avant que nous
ayons pu nous entendre dfinitivement sur l'poque du payement, je ne
veux pas vous donner un dmenti, et il faut conserver ce titre. J'en ai
donn un autre au roman actuel; avec de lgres modifications, il n'y
sera plus question d'_toiles._ Je vais donc en disposer, conformment
 votre entretien avec Emile Aucante, et conformment  son dsir, vous
laisser le titre que vous avez annonc. Annoncez donc; vous aurez le
roman l'automne prochain, si vous tes toujours  _la Presse_. La fin
des _Bois-Dor_ a-t-elle satisfait le public? vos abonns avaient-ils
repris got  ces pauvres abandonns depuis deux mois? c'est douteux.
Moi, ici, je ne sais rien et n'ai le temps de rien savoir.

Il me semble que _la Presse_ se tire assez habilement de la situation
qui lui est faite et que Guroult et M. Castille ne manquent pas de
_savoir-dire._ Vous voyez souvent Guroult, je prsume; faites-lui
toutes mes amitis; c'est un de mes anciens _bons camarades_.

Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu'elle ne m'aime
plus, car elle ne me donne pas signe de vie.

Bonsoir, cher ami; je suis contente de la solution que j'ai pu trouver
pour nos _titres_ de roman. a arrange tout. A vous de coeur.

GEORGE SAND.




CDXXVII

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS

                                 Nohant, 3 mars 1858.

Quelqu'un vous dit-il, cher monsieur, ce que je vais vous dire?
Peut-tre que non. Ces Parisiens sont si blass sur leurs richesses; ils
sont d'ailleurs distraits par tant d'vnements non littraires et ils
ont si peu le temps de vivre, qu'ils prennent leur plaisir sans songer
 le signaler. Moi, au fond de ma solitude, je ne suis pas sans
proccupation et sans soucis; mais, enfin, j'ai le temps de savoir ce
que je lis et je peux prendre celui de le dire sur un bout de papier 
ceux que je n'ai pas le plaisir de voir autour de moi.

Donc, je veux vous dire que vos feuilletons me paraissent de plus en
plus des chefs-d'oeuvre comme fond et comme forme. Ce ne sont pas des
feuilletons, ce sont des crits srieux  mditer, des choses pleines de
choses  chaque ligne, et dont la forme un peu dbarrasse du trop grand
luxe d'pithtes qui en gnait autrefois l'allure, devient incisive,
claire et frappante, sans cesser d'tre d'un brillant  blouir. Le
dernier article, sur _la Fille du millionnaire_, m'a paru valoir un gros
livre. Moi qui ne joue pas  la Bourse et qui ne fais pas de pice, j'ai
t aussi intresse  votre dmonstration que si j'tais l'auteur ou le
millionnaire.

Dj vous aviez mis des ides trs lumineuses sur ce sujet  propos de
_la Bourse_ de Ponsard: vous voyez que je vous suis. Je ne connais pas
assez le mcanisme de l'argent pour savoir si vous soutenez une thse
qui ne prte en rien  la rplique; mais, telle qu'elle est, elle est
d'une clart, d'une vigueur qui mrite l'examen des esprits les plus
srieux et qui doit laisser une page importante dans l'histoire
conomique.

Quand vous touchez  l'histoire, du reste, sous quelque aspect que ce
soit, vous esquissez et peignez de main de matre. Il y a l le grand
dessin et la grande couleur. J'espre toujours que vous nous ferez un
livre entier, un livre d'histoire; il le faut! nous n'avons plus de ces
historiens qui taient en mme temps des modles de forme et qui taient
aussi bien de grands potes que d'utiles chroniqueurs. Il y a de trs
grands talents; Louis Blanc est le plus beau de forme, parmi les jeunes.
Mais on peut encore autrement, et vous montrez une individualit si
belle, que c'est un devoir de vous le dire. On ne se connat jamais bien
soi-mme, peut-tre ne savez-vous pas le prix des perles que vous donnez
aux abonns.

Ne me rpondez pas, c'est toujours ennuyeux et embarrassant de rpondre
 des loges. Les miens ne veulent pas de remerciement, ils sont trop
sincres pour cela. Prenez que vous m'avez rencontre dans une alle de
jardin et que nous avons caus cinq minutes.

Tout  vous.

GEORGE SAND.




CDXXVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JRME)

                                 Nohant, 12 mars 1858.

Chre Altesse impriale,

J'ai reu amicalement votre envoy. Je ne savais rien: je n'aurais pas
voulu que mon pauvre ami s'adresst  vous qui avez tant  faire et qui
faites plus que vous ne pouvez. Cependant, puisque ce brave coeur  eu
confiance dans le vtre, sans connatre votre situation, vous n'avez pas
voulu qu'il et espr en vain et vous tes un ange, voil qui est bien
certain. Vous placez, du reste, votre confiance dans un bien digne
homme, vous le sauvez d'une situation o l'a mis son inpuisable
charit, et sur laquelle spculaient de mauvaises gens. Il en est comme
fou de reconnaissance et de joie, et, moi, j'en suis profondment
attendrie; car, bien que vous lui disiez que c'est tout simple, je
sais bien que les questions d'argent ne sont pas simples du tout en ce
moment, dans quelque proportion qu'elles nous touchent. Tenez, vraiment
vous tes un tre que l'on doit chrir autant qu'on l'estime, et la
manire dont vous faites les choses est sublime de simplicit, puisque,
vous voulez que ce soit simple absolument.

Moi, je vous remercie pour mon compte: vous m'tez un des gros chagrins
de ma pauvret; car je voulais racheter le petit avoir de mon pauvre
vieux voisin pour le lui laisser, et je ne pouvais pas!

Soyez-en donc bni et croyez que je vous en aime davantage, si c'est
possible.

GEORGE SAND.




CDXXIX

AU MME

                                 Nohant, 25 mars 1858.

Chre Altesse impriale,

Je suis navre du rsultat gnral encore plus que de mes peines
personnelles. Mais, en suivant votre devise: Faire ce qu'on doit sans
regretter sa peine et sans connatre le dpit d'chouer, je sentais
bien d'avance qu'il ne fallait pas esprer, et que les mauvais conseils
taient trop nombreux autour de celui dont l'tat est d'tre abus. Je
vous ai encore crit hier; c'est ce matin seulement que j'ai reu votre
lettre et celle de l'empereur.

Il n'y a donc plus rien  faire. Tout ce qui tait possible, vous
l'avez fait. Dieu vous en tiendra compte. Il vous en tient compte dj,
puisqu'il vous rend votre excellent pre, votre meilleur ami. C'est la
pense qui m'est venue tout de suite, en suivant dans les journaux
les bulletins de sa sant. Je me suis dit que, pendant ces jours
d'inquitude, vous aviez pens  ceux qui souffraient, et que cela vous
avait port bonheur.

Nos amis ont d partir aujourd'hui. Comment? avec quels gards ou
quelles durets? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller auprs
d'eux leur serrer la main. On dirait que c'est une _manifestation_. Je
les crois rsigns et courageux. Je suis sre au moins d'une chose:
c'est qu'ils demandent  Dieu de les garder dans cette religion de
douceur et d'humanit quand mme, qu' travers tant de chagrins, nous
nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n'ai pas pu leur
dire directement ce que vous avez tent et affront pour eux; mais ils
l'ont bien devin, et leur coeur s'en souviendra dans l'exil. Ils sont
purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c'est
l leur consolation.

Et, toute la journe, tous les jours, j'ai parl de vous, avec mon
fidle tte--tte. Nous nous disions combien sont imprvues les
ventualits de ce monde, et, tout souffrant, tout comprim, tout pein
que vous tes, nous ne vous dsirions pas la funeste tche d'avoir 
gouverner un jour une socit quelconque, en quelque lieu du monde que
ce ft.

C'est un accs de misanthropie bien naturel que de dsesprer d'une
poque o on trouve tant de dlateurs, de calomniateurs et de
perscuteurs. On se met  chercher sur la terre un coin o on ait la
libert d'tre honnte homme, et on est tent d'aller, comme Alceste, le
chercher au milieu des bois.

Enfin, prenez courage, vous qui tes jeune, et qui verrez peut-tre une
meilleure gnration grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous
rconforter, c'est que vous serez compris et aim de tout ce qui vaut
encore quelque chose.

Bien  vous de coeur et d'affection.

GEORGE SAND.




CDXXX

A M. ERNEST PRIGOIS, A TURIN [1]

                                 Nohant, 17 avril 1858.

J'ai t bien contente d'avoir enfin de vos nouvelles, cher ami.
Donnez-m'en souvent, je n'y vois pas le moindre inconvnient pour moi;
il y en aurait, que je m'en soucierais peu.

J'aspire  pouvoir m'en aller; le Pimont est mon Italie de
prdilection, et je vous envie d'tre l. Vous vous tonnez sans doute
de mon spleen; il est rel et profond. Je sais bien que tout passe et
que les situations les plus tendues se dtendent par leur excs mme;
mais je vieillis, et, pour le peu d'annes valides qui me restent, j'ai
soif de repos et de douceur dans les relations. Vous prouvez dj que
celles de l-bas sont plus cordiales et plus confiantes qu'elles ne
peuvent l'tre chez nous dsormais. Vous ressentirez chaque jour
davantage combien l'Italien du Nord est aimable, vivant et gnreux.

J'ai envoy tout de suite votre lettre  Angle et je l'ai vue ce soir:
elle revenait du Coudray. Soyez sr que sa _vaillance_ est  la hauteur
des chagrins et du devoir de sa situation; elle est active et rsolue.
Fallt-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans
se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l'appelez, elle n'aura pas 
regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours
ses amis; mais on en fait aisment de nouveaux  vos ges, et vous en
trouverez dans ce pays de libert. Vos _fanfants_ auront, certes, un
meilleur climat qu' la Chtre, et ils deviendront plus forts et plus
beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait
durer longtemps, chose que je ne crois pas; mais je parle comme si
j'tais  votre place, parce que j'ai gard du Pimont un si cher
souvenir, que, si je m'y installais une fois, il me semble que je n'en
voudrais plus revenir de sitt.

J'ai vu aussi, ce soir, les Duvernet,  qui j'ai fait part de votre
lettre. Charles a toujours l'esprance de gurir, et il semble, aux
prescriptions de son grand oculiste, qu'il y ait, en effet, une chance
encore  esprer. Dans tous les cas, il ne s'affecte pas autant que nous
le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules littraires qui
l'amusent. Il a pris trs vite l'habitude de dicter, et c'est, pour lui,
un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime  faire lire
ses petites comdies, et, comme de juste, nous les coutons avec
beaucoup d'intrt et d'encouragement.

J'ai reu des nouvelles de Francoeur[2]. Il a fait, je crois, un rude
voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m'a crit, et son
moral n'tait nullement affect. Il tait  Philippeville, ne sachant
encore o on le fixerait, et comptant trouver  travailler partout, vu
le bon accueil des populations. Les autres taient aussi arrivs  bon
port.

Courage, mon enfant! Souffrir est notre tat, et il faut bien l'accepter
sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre
ne sont pas de notre got. La vie n'est pas arrange pour que ceux qui
mettent l'esprit au-dessus de la matire ne souffrent pas: ce sont les
revenants-bons d'une situation que nous avons accepte d'avance, le jour
o nous avons cru  l'esprit de Dieu agissant dans l'humanit; et nous
savions bien que nous serions pays dans ce monde en calomnies et en
actes de rigueur, tant que l'humanit repousserait Dieu. C'est l son
mal. Le genre humain est  la violence, aux attentats mutuels; et  ceux
qui les rprouvent et qui rvent la fraternit, on rpond: Bah! ce
n'est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas har.

Triste temps, mon Dieu! Mais perdrons-nous la foi? Non certes! ne nous
repentons jamais de n'avoir pas mrit ce que nous souffrons. C'est
dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remde au
dcouragement, et je me bats contre la tristesse qui s'est empare de
moi, en me disant  toute heure: Qui peut m'empcher d'aimer et de
croire?

Comptez, cher enfant, que l'loignement ne changera pas le coeur de vos
amis et que le mien vous bnit tendrement et maternellement.

G. SAND.

  [1] Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu aprs
      l'attentat d'Orsini.
  [2] Jean Patureau, intern en Algrie.




CDXXXI

AU MME

                                 Nohant, 23 avril 1858.

Cher enfant, Angle m'envoie votre lettre du.... sans date, celle o
vous exprimez de l'inquitude et de l'impatience de n'avoir pas de nos
nouvelles. J'espre qu' prsent tout vous est arriv et que, s'il y a
eu retard, la cause doit tre attribue par vous  toute autre chose que
la ngligence. J'ai envoy, il y a quelques jours, le lendemain de votre
lettre  moi, une longue lettre de moi pour vous  _Sol_[1]; l'avez-vous
reue? Quant  Angle, elle n'a fait, je crois, que vous crire depuis
votre dpart. Mais il fallait s'attendre  cette preuve des premiers
envois. Quand on se sera bien assur que vous ne vous entretenez pas de
politique, on laissera aller ses lettres.

Soyez donc en repos, tout votre monde va bien et s'apprte, je pense,
 vous rejoindre. Personne ne vous oublie, on pense  vous et on vous
aime. _Sol_ s'apprte  partir le 26, dit-elle; elle est souffrante et
je l'engage bien  attendre deux ou trois jours de plus. Je ne sais si
elle m'coutera.

Le printemps est splendide ici, cette anne. La nature semble se rire de
nos douleurs. Mais elle doit tre encore plus belle l-bas. Vous ne me
parlez pas de l'aspect des environs. Je pense bien que vous n'avez pas
encore eu le temps de les parcourir; mais, de la ville, on voit, je
crois, le cadre des montagnes. Parlez-m'en et dcrivez-le-moi un peu.
J'ai tant d'envie d'aller vous rejoindre! Mais je ne peux pas encore,
et toute la campagne que je vais faire se bornera, pour le moment, 
Gargilesse. Il n'y a rien de nouveau, que je sache, au pays; l'pidmie
quitte la ville et svit  Saint-Martin.

Francoeur est  Guelma, par Bone, province de Constantine, Algrie.
C'est l'adresse qu'il me donne comme dfinitive. Il a trouv de
l'ouvrage tout de suite. Il est libre, _dans la commune;_ mais cette
commune est, dit-il, grande comme tout le dpartement de l'Indre. Le
pays est admirable. Il parat enthousiasm de cette nature fconde, et
rsign avec la force d'me que lui donne son inaltrable douceur. Artem
Plat est l aussi, et espre trouver de l'occupation comme mdecin. Si
vous leur crivez, vous leur ferez grand plaisir.

Bonsoir, cher et bien-aim enfant. Ne soyez plus inquiet.

Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu'il vous tmoigne,
et madame Cornaro de celles qu'elle veut bien avoir pour moi.

  [1] Abrviatif de Solange.




CDXXXII

AU MME

                                 Gargilesse, 30 mai 1858.

Mon cher enfant, vous tes bien aimable de m'crire de bonnes longues
lettres, et, moi, je n'osais pas vous crire, vous voyant cras de
correspondances; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n'avez
 me rpondre que quand vous avez le temps, quand c'est un plaisir et
non une fatigue.

C'tait de trs bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je
vous enviais votre lieu d'exil. Dans mes souvenirs, ce pays est rest
un beau rve, et puis je vois que je suis l'oppos de vous, en fait
de gots pour la nature. J'ai la passion des grandes montagnes, et je
subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite
vgtation de chez nous avec une amiti relle, mais trs mlancolique.
Mon foie gmit dans cet air mou que nous respirons, et j'y deviens le
boeuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand
je peux sortir de l, ce qui est maintenant bien rare, quand je peux
voir des sommets neigeux et des prcipices, je change de nature, mon
foie disparat, mon travail s'claire en moi-mme et je comprends
pourquoi je suis au monde. Je ne prtends pas expliquer le phnomne,
mais je l'prouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier.

Et puis j'ai la haine de la proprit territoriale, je m'attache tout au
plus  la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyre, tout ce
qui est plat m'assomme, surtout quand ce _plat_ m'appartient, quand je
me dis que c'est  moi, que je suis force de l'avoir, de le garder, de
le faire entourer d'pines, et d'en faire sortir le troupeau du
pauvre, sous peine d'tre pauvre  mon tour; ce qui, dans de certaines
situations, entrane invitablement la droute de l'honneur et du
devoir.

Donc, je ne tiens pas  ma terre et  mon endroit, et, quand je suis sur
la terre et dans l'endroit des autres, je me sens plus lgre et plus
dans ma nature, qui est d'appartenir  la nature, et non au lieu. Comme
je vous sais trs pote, je m'imaginais donc que le grand pays, le
nouveau, la montagne, le parler que l'on ne comprend pas (musique
mystrieuse qui vous jette dans un monde de rveries et vous fait croire
parfois qu'on entend des dialogues et des chants superbes,  la place
des plates ralits que l'on entendrait si on comprenait), je me
figurais enfin que tout cela vous tourdirait sur le chagrin des
sparations momentanes et sur la vive contrarit de laisser en place
les affaires personnelles, c'est--dire les devoirs domestiques. Mais
tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller  la
nostalgie, sans songer que c'est nous, les _enferms_ de France, qui
sommes les plus attraps, puisqu'on fait la solitude autour de nous, en
nous disant: Restez l! vous n'avez pas mrit de partir....

Je reprends  Nohant (7 juin) cette lettre commence et mme finie
 Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais
l'_emporter_  la Chtre; mais, mon sjour l-bas s'tant un peu
prolong, j'ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d'avoir
vu Angle et les petits, afin de vous parler d'eux, et de faire que ma
lettre vous soit agrable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir
(car il est une heure du matin) et je les ai trouvs tous quatre beaux,
frais, ross, gentils  croquer; Georges trs drle et faisant la
conversation d'une faon trs comique. Il est trop mignon entre les deux
petites qu'il mne, chacune d'une main, dans les alles pleines de roses
de votre petit jardin.

La jolie nice[1] (fille de Valrie) tait avec eux, gracieuse et
lgante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si par
(c'tait la Fte-Dieu, je crois), me faisait penser qu'il y a des gens
plus navrs que vous, mon pauvre enfant! Vous reverrez tout cela, et,
moi, je n'lverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres.
Sol a fini la vie de ce ct, et Maurice semble ne vouloir jamais la
commencer. Et puis, d'ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j'aimais
celle[2] qui est alle si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas
dans ce monde?

Mais parlons de vous et de cette Belgique o vous voil, je le vois,
dcid tout  fait  aller. Angle m'apprend que c'est arrang. Donc,
adieu mes projets d'Italie; car je ne crois pas qu'on me permette
d'aller vous voir l-bas. Et puis ce milieu qui est enrag de _pouvoir_
et qui n'est pas socialiste du tout, ne me va gure. Enfin, vous le
voulez! Vous avez sans doute de fortes raisons tout  fait en dehors de
la politique, et je m'imagine les deviner, et, si je devine bien, hlas!
vous n'avez peut-tre pas tort. Ce qui me console, c'est que, si l'hiver
endommage les enfants, vous retournerez vite  Aix, o je m'imaginais
que vous seriez bien tout  fait. Ne vous fermez point cette porte
au moins, je vous en supplie! ne quittez pas M. de Cavour sans
remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous
appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement rclamer son
bon vouloir. Cela ne cote rien et n'engage  rien.

Bonsoir, mon cher enfant; j'espre avoir de vos nouvelles avant que vous
quittiez Turin, et je me hte de fermer ma lettre pour qu'elle ne tourne
pas  l'_in-octavo_, et qu'elle vous parvienne avant votre dpart.

 vous bien tendrement.

  [1] Madame Tournier, petite-fille de Jules Nraud.
  [2] Jeanne Clsinger, sa petite-fille.




CDXXXIII

A MADEMOISELLE LEROYET DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                 Nohant, 5 juin 1858.

Il n'y a pas, je crois, d'me plus gnreuse et plus pure que la vtre,
et elle ne serait pas sauve! Ce dogme catholique vous tue, et, si je
vous dis qu'il faut en sortir, vous n'aurez peut-tre plus ni amiti
pour moi, ni confiance. Pourtant, c'est ma conviction, le dogme de
l'enfer est une monstruosit, une imposture et une barbarie. Dieu, qui
nous a trac la loi du progrs et qui nous y pousse malgr nous, nous
dfend aujourd'hui de croire  la damnation ternelle; c'est une impit
que de douter de sa misricorde infinie et de croire qu'il ne pardonne
pas _toujours_, mme aux plus grands coupables.

Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les
croyances douces et tranquilles dans les belles mes me paraissent si
sacres, que je vous disais: Allez  tel prtre, ou  tel philosophe
chrtien, ou  tel ami qui vous semblera propre  vous rendre l'ancienne
srnit o vos nobles sentiments ont pris naissance et force.

Mais voil que le doute est entr en vous, et que la voix du prtre vous
jette dans une sorte de vertige. Quittez le prtre et allez  Dieu, qui
vous appelle, et qui juge apparemment que votre me est assez claire
pour ne pouvoir plus supporter un intermdiaire sujet  erreur.

Ou, si l'habitude, la convenance, le besoin des formules consacres vous
lient  la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de
libert et de vritable foi qui est en vous. Prservez-vous de cette
ide fixe qui vous ronge et qui vous loigne de Dieu. Dieu ne veut pas
qu'on doute de soi-mme, car c'est douter de lui. Votre pauvre Agathe
tait bien touchante et vous avez t son ange gardien. Pour cela seul,
vous avez mrit que Dieu vous aime particulirement et vous retire
de vos doutes; mais il faut aider  la grce, et c'est ce que vous
ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de nant et de
perdition vous envahir. C'est cela qui est coupable, et non pas les
actions de votre vie ni les lans de votre coeur.

Je vous disais, il y a quelques annes: _Allez  Paris!_ mais Paris est
devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laiss passer
du temps. Chaque anne, a nos ges, rend plus pnible le changement de
rgime et d'habitudes. Seulement vous devriez aller  Paris de temps en
temps, ne fut-ce que quelques jours chaque anne. Vous aimez les arts,
la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la
vie monotone engendre fatalement. C'est de la distraction et l'oubli de
vous-mme qu'il vous faut.

Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honore de
votre amiti et que je vous suis sincrement et fidlement dvoue.

GEORGE SAND.




CDXXXIV

A MAURICE SAND, A PARIS

                                 Nohant, 10 juin 1858.

Mon enfant,

J'ai commenc ton album fantastique[1] et j'ai reu tes dernires
lithographies. Il me faut savoir un dernier point: c'est si l'diteur
et toi avez adopt un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas,
numrote de mmoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon,
j'aimerais mieux classer moi-mme pour donner de la varit et une
espce de lien. Tu n'as pas rpondu  Manceau pour les _fac-simil_[2]
sur lesquels il t'a crit en te demandant rponse. Peut-tre recules-tu
devant le temps qu'il juge ncessaire et qui manque chaque jour
davantage,  mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j'avoue que
je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d'effroi, entreprendre ce
piochage enrag, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu'il en dise,
lui, je crains qu'en travaillant comme deux forats, vous n'arriviez
pas; car il ne me parat pas prvoir le chapitre des accidents, qu'il
faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu'il
puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu
de ce mme travail dont tu _sors d'en prendre?_

mile me dit que l'on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce
n'est pas conclu, je pense aussi  ma part de travail. Je ne recule
pas, pour te rendre service, devant l'ennui des recherches et le peu de
plaisir de ce genre de rcration; mais, vu la quantit de texte que
l'on demande, je suis trs inquite, et crains de ne pas arriver  bien.
C'est dj beaucoup qu'un album de moi, genre fantastique! Un second,
si le premier n'a pas grand succs comme texte, ne sera-t-il pas mal
accueilli? souviens-toi que le public m'a toujours assez peu seconde,
et souvent lche tout  fait, dans les tentatives que j'ai faites pour
sortir de mon genre.

Il a beaucoup siffl _Pandolphe_, qui nous paraissait gai et gentil,
et qu'il n'a pas trouv amusant du tout. Cela ne m'a pas encourage 
reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser  ce que
je pourrai dire sur ces personnages[3], qu'il faudrait si bien trousser,
et je crois qu'il y faudrait un chic et une crnerie qui ne sont ni de
mon sexe ni de mon ge. C'est Thophile Gautier ou Saint-Victor qui
feraient le succs d'un pareil album. A leur dfaut, Champfleury
vaudrait encore mieux que moi. Le _nom_ mme vaudrait mieux. Ah! un
album de Champfleury? a va tre amusant!--Tiens, un album de madame
Sand? Oh! madame Sand n'est pas gaie: a va tre aussi ennuyeux... que
_Pandolphe, Comme il vous plaira,_ etc. Ce n'est pas son affaire, les
masques!

J'entends cela d'ici, et, comme il ne s'agit pas de moi l dedans, que
j'enterrerais ton travail sous la chute du mien; j'en suis trs inquite
et je crains d'en tre d'autant plus paralyse. Songes-y bien, la chose
faite par un autre coterait moins cher,--grande considration pour
l'diteur et pour toi!--et aurait,  coup sr, beaucoup plus de succs.
Rponds-moi sur tout cela. Champfleury a donn sa clientle  mile.
mile arrangerait a tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui
vaudrait encore mieux.

J'aime beaucoup les marins couverts de neige qui s'ventent avec leur
chapeau. Ici, voil enfin de la fracheur et un peu de pluie; _beaucoup
de bruit pour rien_, c'est--dire quatre heures de tonnerre pour trois
gouttes d'eau.

Bonsoir, mon Bouli; je te _bige_ mille fois.

  [1] Les _Lgendes rustiques_.
  [2] A propos des gravures de _Masques et Bouffons_.
  [3] Ceux de _Masques et Bouffons_.




CDXXXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 19 juin 1858.

J'ai reu _le Frre et la Soeur_[1], et cela m'a rappel une grosse
rancune que j'ai eue et qui me revient contre les directeurs de
l'Odon[2]; des amis pourtant, et de braves amis  tout autre gard,
mais qui, aprs m'avoir positivement promis _dix fois_ de faire jouer
cette pice, n'ont jamais _su pouvoir_, tandis qu'ils se laissaient
imposer, par toute sorte de considrations de position et de
camaraderie, une foule d'oeuvres infiniment moins bonnes. Et leur
direction a fini sans qu'ils aient trouv place pour cette chose si
courte et si facile  monter! Ils sont  l'Opra maintenant.

Enfin, voil votre oeuvre imprime! Merci de la ddicace, mon cher
enfant. Je trouve la pice trs amliore, et, en ne me plaant plus au
point de vue de la reprsentation, je retire ma critique et j'en trouve
la lecture trs attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop
de recherche pour la scne. Dans un livre, c'est autre chose: on parle
comme on veut parler, et c'est cette grande libert du livre, ce grand
esclavage de la mise en scne qui m'ont fait revenir au roman avec
plaisir, sauf  essayer plus tard de retourner au thtre si le coeur
m'en dit.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai donn de nos nouvelles. Nous
avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a
encore jet hors de France plus d'un de nos meilleurs amis, _coupables_
apparemment de s'tre tenus tranquilles.--J'en ai t malade de chagrin
et d'indignation.--Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que
les lettres parviennent. Je prsume d'ailleurs que, chez vous, les
choses se sont passes de mme.

Maurice est encore  Paris, occup de travaux que je donne au diable;
car j'ai faim et soif de le voir. Il va arriver j'espre... Sol... est
 Turin, o elle se remet trs bien de sa sant dtraque. Emile est 
Paris, crateur d'une agence excellente, dont il devait vous envoyer
le prospectus. Vous ne m'en parlez pas; donc, je vous l'envoie et vous
engage  lui donner votre clientle. Je pense qu'il russira et qu'il
rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son
honntet et sa connaissance des affaires.

Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis
contente que _Christian Waldo[3]_ vous Amuse.

  [1] Pice de Charles Poncy.
  [2] Alphonse Royer et Gustave Waz.
  [3] _L'Homme de neige_.




CDXXXVI

A M. FERRI-PISANI, A PARIS

                                 Nohant, 28 juin 1858.

Monsieur,

Je suis charge par Maurice, qui s'honore de votre sympathie, de vous
parler d'une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui
et par une personne fonde pour en poursuivre la ralisation.

C'est une trs grande et importante question, qui dj, je le prsume,
est  l'tude entre vos mains, si vos fonctions auprs du prince
comportent maintenant, comme je l'espre, l'examen des questions vitales
de l'Algrie. Je crois donc qu'il est absolument inutile que je vous en
entretienne, d'autant que cinq minutes de votre attention sur les pices
vous auront donn plus de lumire qu'un volume de moi.

Cependant, si, au milieu du hourvari de l'installation et des
importunits des solliciteurs, cette affaire ne se prsentait pas vite,
sous vos yeux, elle pourrait courir  la mauvaise solution qu'elle a
dj subie et qu'il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un
svre examen.

Il s'agit des intrts d'une population entire, d'une illgalit 
ne pas consacrer, et des intrts de l'tat, engags dans une dpense
inutile de beaucoup de millions. Donc, il s'agit, avant tout cela, des
intrts moraux du prince et d'un des premiers devoirs de la mission
qu'il vient d'accepter. Voil pourquoi j'ai pris tout de suite  coeur
cette question ds qu'elle m'a t expose; et, comme il importe
beaucoup qu'elle soit une des premires qu'il examine, je vous demande
d'couter, pendant dix minutes seulement, mon ami mile Aucante, qui la
connat  fond et qui sait parfaitement la rsumer en peu de mots. C'est
un homme srieux qui sait la valeur du temps et une conscience  l'abri
de toute proccupation personnelle. Ce qu'il est charg de demander est
un bienfait gnral, et non point une faveur particulire; c'est une
enqute, c'est un travail et une dcision ministrielle; c'est le
redressement d'une erreur qui intresse trente mille habitants de
l'Algrie.

Les pices ont t prsentes  l'empereur, trop rcemment pour avoir
obtenu une solution. Il dpendra peut-tre de vous qu'elles ne subissent
pas l'agonie de leur numro d'ordre, et qu'elles prennent la place qui
leur appartient par leur importance.

Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me rsumer moi-mme, et de
vous dire cela en trop de mots. Mais il n'en faut qu'un pour vous dire
l'amiti qu'on se permet d'avoir ici pour vous.

GEORGE SAND.




CDXXXVII

A M. FRDRIC VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 4 septembre 1858.

Cher monsieur,

On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle
note relative  l'affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me
parat trop srieuse pour ne pas tre soumise  ses rflexions, et
j'espre que le grand vnement administratif de la suppression du
gouvernement gnral va donner au prince la libert de faire justice.

Je me rjouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation
ncessaire de son autorit. J'espre qu'il pensera  mes pauvres amis
littralement _dports_ en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie,
de _Patureau-Francoeur_, qu'il avait dj sauv, et que le farouche
ministre de la dernire raction a exil, intern en Afrique, dans un
climat impossible, o le plus courageux des ouvriers ne trouve pas 
gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de
faim. Et c'est un homme d'lite, comme caractre et comme intelligence,
que ce Patureau. Il _hassait_ l'attentat, il s'abstenait de toute
opinion d'ailleurs, ayant tout sacrifi au devoir de nourrir sa famille.
On l'a martyris dans un cachot, puis envoy comme un ballot dans le
plus rigoureux exil,  Guelma.

J'ai demand au prince si je devais m'adresser au nouveau ministre ou 
l'empereur lui-mme, pour obtenir que cet ouvrier _prcieux_, cet ami
dvou, nous ft rendu; ou, _tout au moins_, si on pouvait le faire
libre sur la terre d'Afrique, afin qu'il pt trouver de l'ouvrage et
faire venir sa famille auprs de lui. Le prince, ordinairement si exact
et si bon pour moi, ne m'a pas rpondu.

Je n'ose pas l'importuner. D'une part, il doit tre trs occup; de
l'autre, je lui ai peut-tre dplu, en lui disant que je resterais
l'amie d'une personne trs afflige qui avait besoin, plus que jamais,
des consolations de l'amiti. Je faisais pourtant avec impartialit,
avec justice, je crois, la part des excs momentans du dpit et du
chagrin.

Je vous demande de m'clairer sur ma situation auprs de Son Altesse. Je
n'affiche pas une sotte fiert; mais j'ai l'amiti discrte, et, quand
je crois m'apercevoir qu'elle ne l'est plus, je regarde comme un grand
service qu'on veuille bien me le dire. Rien ne me fche, parce que ma
personnalit et mes intrts ne sont jamais en jeu; mais j'avais mis mon
devoir  obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et briss:
c'est lui qu'il m'et t doux de remercier et de faire bnir par leurs
familles. Je ne croyais donc pas tre importune. J'espre encore, parce
que le prince a bien voulu dernirement faire placer M. Gabelin, victime
d'une affreuse injustice. Je l'en ai remerci aussitt que je l'ai
su. Mais je ne sais pas s'il reoit les lettres qu'on lui adresse rue
Montaigne.

Certes, je n'exige pas, pour avoir foi en lui, qu'il m'crive quand il
n'en a pas le temps; mais priez-le de me faire savoir, _par un mot_, ce
que je dois tenter ou esprer pour mon pauvre Patureau. Et, si c'est
vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir
de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amiti, sur laquelle, vous
voyez, je compte toujours.

GEORGE SAND.




CDXXXVIII

AU MME

                                 Nohant, 12 septembre 1858.

Merci de votre bonne rponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu,
par le mme courrier, m'en confirmer les excellentes expressions. Je
vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre
prcieuse intervention  propos de mes amis. Mais vous voil encore
forc de me rpondre trois lignes. Dans la note que vous m'avez envoye
pour Patureau, je trouve une obscurit sur laquelle je voudrais
claircie, avant de conseiller  celui-ci une localit en Afrique. La
note dit bien: _En quelle partie de l'Algrie veut-il aller?_ mais, dans
l'offre gnreuse de quarante-neuf hectares, il n'est pas dit qu'il peut
les demander n'importe dans quelle province. Puisque, sur les versants
du Ressalch, prs Sidi-bel-Abbs, province d'Oran, il y a, d'aprs les
renseignements fournis par mon neveu[1], beaucoup de bonnes terres
disponibles, j'aurais conseill  Patureau de s'y rendre, et de demander
de la terre par l, o mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas
encore, eussent pu se rendre utiles l'un  l'autre. Mais j'ignore si je
dois donner cet avis; cela dpendra du bon plaisir de Son Altesse, et je
vous demande ce mot d'explication, qui ne vous cotera qu'une question 
faire et une rponse  transmettre.

Je considrerai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir
s'tablir en Afrique, loin des passions de localit, et au sein d'une
grande nature qu'il est capable d'apprcier et de seconder. C'est une
vritable satisfaction de coeur que je dois l au prince et  vous, mon
trs gracieux avocat; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de
me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et
toujours! Quand j'irai  Paris, me demandez-vous? mon exil n'est pas
volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la
gne et le surcrot de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut
dire cela en confidence  ses amis et qu'ils ne le redisent pas; car,
malgr l'exemple d'un grand pote, je n'admets pas que les potes ne
sachent pas se rsigner  manquer d'argent. N'est-ce pas leur tat? Tout
le chagrin de l'exil serait l'oubli de ceux que l'on aime; mais, pour
votre part, vous me dites qu'il n'en sera pas ainsi, et je n'ai pas  me
plaindre, du reste, des bonnes mes que j'ai rencontres sur mon petit
chemin.

  [1] Oscar Cazamajou.




CDXXXIX

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 13 octobre 1858.

Mon cher vieux, nous regrettons que tu n'aies pu rester davantage avec
nous. Tche de t'affranchir pour qu'on te voie plus souvent.

Lambert part vendredi. J'ai longuement caus avec lui. Il est fort
abattu. Je suis d'avis qu'il essaye le thtre, _ condition_ qu'il ne
renoncera pas  la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu'il
voudrait; mais il ne croit pas que cela lui soit utile.

J'aime beaucoup l'ide des _vrais moutons_ sur la scne. Je prsume
qu'on leur mettrait un petit sac sous la queue; car ces animaux-l
fonctionnent continuellement. Je n'aime pas le titre de _Georgine_ pour
une bergerie. Bref, je n'ai song ni  cette pice-l, ni  aucune
autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous esprions le voir
et qu'il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de
Landry. Dis  Emile de te le solder.

Et des fleurs, envoies-en aussi; on les adore ici, et, moi, je m'abrutis
 les regarder.

Je dis que je ne songe  aucune pice. Si fait, je songe  un canevas
pour le thtre de Nohant; car on s'est dcid  jouer _une fois_, quand
on serait arriv  la moiti des gravures[1], c'est--dire dans quinze
jours; que n'es-tu l pour faire _l'enchanteur_ ou le _fort dtachement
de bleus!_

Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t'embrassent, et moi
aussi. J'esprais te retrouver  table  djeuner le jour de ton dpart,
mais le Polonais[2] t'a enlev! Ne sois pas trente-sept ans sans me
redonner de tes nouvelles.

G. SAND.

  [1] Pour les _Masques et Bouffons_.
  [2] Charles-Edmond.




CDXL

A M. FERRI-PISANI, A PARIS

                                 Nohant, 21 octobre 1858.

Cher monsieur,

Je vous expdie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu
sait l'orthographe d'un pareil mot!) que je vous prie de confier  un
tapissier, lequel, sur votre commande, les montera  mes frais, avec
les franges assorties au meuble de _Bellevue_. Quand j'ai commenc ce
travail avec l'intention de l'offrir au prince, je ne savais pas qu'il
lui passerait par la tte d'avoir une maison d'Horace avenue Montaigne:
autrement, j'aurais compos tout ce qu'il y a de plus _romain_. Mais,
en terminant mon tude de fleurs au gros point, je me suis dit que des
fleurs sont toujours  leur place  la campagne. Seulement j'ai vu le
meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire  un
tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu'il s'harmonise tant
soit peu avec le reste. Veuillez dire  Son Altesse; en lui faisant
agrer mon travail d'aiguille, que j'ai fait tous ces points en pensant
 lui et aux femmes de mes pauvres exils dont il a sch les larmes.

Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C'est vous qui avez
bien voulu vous charger de faire expdier l'affaire le plus tt
possible et je la mets sous vos auspices. J'espre que la formule de
_considration_ de mon pauvre vigneronne paratra pas irrespectueuse
au prince. C'est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus
respectueux. C'est dcidment  Jemmapes qu'il dsire se fixer; mais il
et fallu sans doute qu'il dsignt la localit. Comment et-il pu le
faire? on ne lui a pas permis de voir et de s'informer. On l'a rexpdi
en France tout de suite. Il a jet, seulement en passant, un regard sur
un beau pays, et on lui a dit qu'il y avait l les dix-huit vingtimes
des terres  concessionner. Que faut-il qu'il fasse pour mettre sa
demande en rgle?

Peut-tre un mot de Son Altesse impriale, qui ordonnerait purement
et simplement un _trs bon choix_ aux autorits locales comptentes,
suffirait-il pour abrger et lever la difficult. On a dit  Patureau
qu'aux environs de Sidi-bel-Abbs (et il faut peut-tre que vous sachiez
incidemment ce dtail), une _masse_ de colons espagnols cartaient
 coups de couteau les colons franais. Le renseignement paraissait
srieux. Patureau, qui n'est pas _guerrier_, a donc recul devant la
lutte; c'est pourquoi il n'a pas persist dans le dsir d'tre le voisin
de mon neveu, l'ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des
Arabes.

A cette demande de concession, je joins la demande du mme Patureau au
ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer,  l'effet
d'un sjour de deux mois de notre exil, dans sa famille. Si vous voulez
bien la faire remettre  M. Hubaine [1], je crois que c'est lui qui est
charg de la faire tenir au ministre.

Il me reste  vous parler de l'affaire Sarlande, dont vous avez promis
 Maurice et  moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On
m'crit que le trac du chemin de fer d'Alger  Blidah et Oran, soutenu
par Sarlande, a t adopt. Je ne le crois pas encore, parce que, si
cela tait, sachant combien je m'intresse  lui, je suis sre que vous
auriez eu l'obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les
cas, je suis toute dispose, par la connaissance que j'ai du caractre
et de la position de M. Sarlande,  lui servir d'avocat auprs du prince
pour qu'il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m'crit aussi
qu'il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous,
avant tout, qu'on leur garantisse _tout de suite_ l'intrt de cinq pour
cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables
de l'Algrie, et qui a dj fait plusieurs traits avec les chefs de
bureau du ministre, offre  l'tat cet avantage, de ne demander la
garantie d'intrts qu'au fur et  mesure de l'excution des travaux.
Enfin, comme c'est grce  la persvrante et intelligente rclamation
de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les intrts des populations
qu'il reprsente, qu'elle l'a emport dans un esprit srieux et attentif
comme celui du prince-ministre, je pense qu'il doit avoir bonne chance
auprs de Son Altesse impriale, si vous voulez bien encore lui servir
d'avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse.

Cependant, il se peut que Son Altesse ait dispos dj de cette
concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu' aucun prix je ne
voudrais faire le mtier d'importun, qui consiste  demander ce qui ne
peut tre obtenu et  mettre une personne amie, si haut place qu'elle
soit, dans l'ennuyeuse ncessit de dire non.

Vous pouvez faire que je ne joue pas le rle _d'ennuyeuse_ et que celui
_d'ennuy_ soit pargn au prince, en me disant, courrier par courrier,
s'il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance
pourrait tre coute, vu que, dans le cas contraire, je pourrais
pargner aussi  mon client des dmarches inutiles. M. Sarlande,
ancien avocat, s'exprime trs clairement et est si bien au courant des
questions relatives  cette affaire et  l'Algrie en gnral, que, dans
tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps  l'couter une
demi-heure.

Pardonnez cette longue lettre: je suis un auteur  _longueurs_; mais ma
reconnaissance est aussi durable que mon style est _durant. Endurez-le_
avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur,  mes
sentiments bien affectueux.

Maurice vous prie d'agrer les siens, et, tous deux, nous vous prions
de ne pas nous oublier auprs de notre cousine de Champrosay[2], quand,
plus heureux que nous, vous la verrez.

GEORGE SAND.

Je joins  la demande de Patureau au ministre, la demande au mme effet
qu'il a cru devoir adresser au prfet de l'Indre. Je pense que cette
demande renvoye par le ministre audit prfet, aura du poids, tandis
qu'elle en perdra beaucoup en passant par mes mains.

  [1] Alors secrtaire du prince Napolon.
  [2] Madame Frdric Villot.




CDXLI

A M. EDOUARD CHARTON, A PARIS

                                 Nohant, 20 novembre 1858.

Cher excellent coeur ami, je vois que vous prenez du souci de ce qui me
touche; merci mille fois!--Je ne connais pas le pamphlet Breuillard[1].
Maurice et mes amis ont dit qu'il fallait poursuivre et j'ai t de leur
avis, en leur entendant dire qu'il y avait l injure personnelle et
calomnie  la vie prive.

Mais je ne voulais que la rparation ncessaire  tout individu attaqu,
dont le silence pourrait tre regard comme un aveu des turpitudes qu'on
lui prte. D'autres amis ont cru qu'il fallait faire plus de bruit,
appeler  mon aide un grand avocat, avoir dans les journaux la
reproduction de son plaidoyer, etc. Je m'y suis refuse d'abord parce
que, _dans l'espce,_ la reproduction est interdite, m'a-t-on dit, et
que le retentissement n'aurait pas eu lieu; ensuite parce que c'tait
plus de bruit qu'il ne fallait, mme en restreignant ce bruit  la
localit. J'ai pri mes amis de se consulter entre eux. Ils l'ont fait,
ils m'ont donn raison, on m'a dsign l'avou et l'avocat. Ceux-ci ont
accept le mandat offert; maintenant, si j'ai eu tort, il n'est plus
temps d'y revenir.

Que vous dire de moi, maintenant,  propos de thtre? je ne sais pas.
C'est un jour oui, et un jour non. Ai-je du talent pour cela? je ne
crois pas; j'ai cru qu'il m'en viendrait, je mdis encore quelquefois,
sous mes cheveux gris, qu'il peut m'en venir. Mais on a tant dit le
contraire, que je n'en sais plus rien, et que j'en aurais peut-tre en
pure perte. Si les auteurs sont rares et mauvais comme vous le dites,
c'est peut-tre bien la faute du public, qui veut de mauvaises choses,
ou qui ne sait pas ce qu'il veut. Montigny m'crivait dernirement: Que
faut-il faire pour le contenter? si on lui donne des choses littraires,
il dit que c'est ennuyeux; si on lui donne des choses qui ne sont
qu'amusantes, il dit que ce n'est pas littraire. Le fait m'a paru
constant dans ces dernires annes. On se plaignait de voir toujours la
mme pice; mais toute ide nouvelle tait repousse. Que faire? N'y pas
songerai crire quand le coeur vous le dit. C'est ce que je ferai quand
mme.

Mon pauvre Maurice vient d'tre trs souffrant, moi par contre-coup.
Nous revoil sur pied, lui au physique, moi au moral.

Je lis la _Correspondance_ de Lamennais. Qu'est-ce que vous en dites, de
ce premier volume? Moi, j'ai besoin de faire un effort pour voir l'homme
de bien et de coeur  travers cet ultramontain passionn. Et pourtant
c'est bien le mme homme plac  un autre point de vue que celui o nous
l'avons connu. Bonsoir, cher ami;  vous de coeur toujours.

G. S.

  [1] Ce Breuillard tait un inconnu de province qui avait publi contre
      George Sand un crit diffamatoire.




CDXLII

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                 Nohant, 9 dcembre 1858.

Ma bonne, bonne fille,

Vous faites tout ce qu'il est possible pour cette sainte et chre
martyre[1]. Si cela n'arrivait pas assez vite, donnez, de ma part, ce
qu'il faut pour attendre, en mme temps que vous donnerez pour vous, et
sans lui en parler. Cela, aura l'air d'tre ajout par le ministre au
premier envoi. Ah! quelle situation! quelle douleur! On n'ose pas penser
 soi-mme quand on pense  _elle_! Pourtant c'est un grand chagrin pour
nous aussi. Nous l'aimions tendrement, lui [2], cet excellent coeur uni
 un si charmant caractre et  une si noble intelligence! C'tait un
vrai ami, sans langueur et sans oubli dans son affection. Il ne se
passait gure de mois sans que je visse arriver sa bonne criture ronde
et courante: des lettres courtes mais pleines, et parlant de sa femme
avec une telle adoration! Pauvre femme qui devait mourir avant lui!
C'tait toute sa crainte,  lui. Tous les chagrins, tous les dboires,
disait-il, pourvu qu'elle vive!--Il est mort, et elle ne vivra pas!
Il faut bien croire que Dieu sait ce qu'il fait et que cette mort si
redoute des hommes est une rcompense quand elle n'est pas la fin d'une
expiation, couronne pour les bons, chane dtache pour les coupables.

Oui, vous avez raison de prendre la paix pour devise, et pour idal.
Mais ne l'esprons gure en ce monde, et mritons-la dans l'autre. Vous
tes bonne, ma chre Sylvanie[3], vous courez  ceux qui souffrent et
pour eux. Vous mritez d'avoir sur cette terre plus de bonheur que toute
autre et je vous garantis que vous en trouverez au moins dans votre
coeur.

Je vous embrasse tendrement.

Voudrez-vous remettre ma lettre  cette pauvre femme, quand vous jugerez
qu'elle lui fera plus de bien que de mal?

Mes enfants vous aiment.

G. SAND

 [1] Madame Bignon, qui s'tait fait connatre au thtre sous le nom de
     madame Albert.
 [2] Bignon.
 [3] Nom de baptme de madame Arnould-Plessy.




CDXLIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 17 dcembre 1858.

Cher enfant, j'ai envoy tout de suite votre lettre  Patureau.--Vous
faites bien de lui dire tout ce qui peut le dcider  rester; mais, moi,
je crois faire aussi bien en lui disant tout ce qui peut le dcider 
partir. Sa sagesse psera le tout. Mais je suis aussi sre que
possible qu'il profitera de la concession et des moyens qui lui sont
gnreusement accords de remplir ses devoirs de famille. Vous vous
faites difficilement une ides des impossibilits de son existence chez
nous. Outre les ennemis sans nombre que sa popularit, lui a crs 
une certaine poque, cette popularit qui existe plus que jamais, et 
laquelle il ne peut plus se soustraire, lui cre elle-mme, des soucis
et des dangers toujours renaissants. Il n'est pas d'homme plus prudent
que lui, et pourtant il est fatalement condamn  des imprudences, un
jour ou l'autre. Et puis cette popularit lui cre des devoirs dont
beaucoup sont factices selon moi, sans cesser d'tre imprieux. Les
services  rendre l'ont ruin! Le temps perdu  couter bien
des bavardages, et l'exil deux fois, l'ont forc  des emprunts
considrables. Il peut se librer en vendant tout ce qu'il a, mais,
aprs, il lui faudra redevenir simple journalier. Or les ennemis lui
refusent le travail. Que faire avec femme et enfants?--Et puis tre
journalier  son ge, c'est trs dur! Qu'une maladie l'arrte, c'est la
famine  la maison. Il fait son devoir en consacrant les dix annes de
force qu'il a encore devant lui  assurer l'existence des siens et 
leur crer un avenir. Il a d vous rpondre. Je ne dois le revoir qu'au
jour de l'an.

Bonsoir, mon cher enfant, et toutes nos tendresses  vous et chez vous.




CDXLIV

AU MME

                                 Nohant, 28 dcembre 1858.

Enfin! tout est arriv, _aujourd'hui seulement_, 28,  dix heures du
matin; et... consolez-vous: tout en bon tat, les coquillages vivants!
notez bien ceci, que, si Toulon voulait en envoyer  Paris, ces
animaux-l se conservent et se moquent de notre climat, lequel, du
reste, est trs doux depuis un mois de dluge. Nous avions renonc 
recevoir ce malheureux envoi; nous pensions qu'il tait gar ou dvor
par les commis du chemin de fer.

C'est gal, il n'y a pas plus de conscience dans cette administration
que dans toutes les autres messageries. Tout pouvait arriver gt, et
nous tions vols tout de mme. Aviez-vous mis  la grande vitesse?--Et
puis, une autre fois, je ne crois pas qu'il faille payer d'avance le
port. On se moque d'un paquet pay; c'est le dernier dont on s'occupe.

Mais oublions le chapitre, des dsagrments. Nous avons mang ce matin,
une partie des coquillages;--exquis! les moules moins fraches que les
praires; mais tout le reste aussi frais que sortant de la mer et remuant
sous le couteau de l'ouvreuse. Cette amertume dont vous parlez est peu
sensible. Je crois que le temps coul hors de l'eau bonifie beaucoup ce
comestible. Avis aux Toulonnais!

Les patates et les ignames sont, comme de juste, en tat prospre; les
grenades et les citrons aussi; les oranges, un peu foules; les raisins,
un peu sals par le voisinage des coquilles, mais on les met  l'air et
ils seront bons ce soir. Donc, compliments sans fin  l'emballeur, et
remerciements surtout; car vous vous tes donn un mal affreux pour tout
cela, et, si j'avais pu prvoir que Toulon ft dans un bouleversement
pour les vivres, je n'aurais pas voulu vous faire tant courir pour le
_plaisir de gorge_. En berrichon, on dit _gueule_; ce qui est moins
lgant.

Dites-moi ce que je vous dois pour toutes les choses que vous avez
achetes. Je ne veux pas que vous attendiez; car les truffes surtout,
c'est quelque chose. On est en train de chercher la plus belle volaille
de la cour pour la tuer. Pauvre bte! elle ne se doute pas de la gloire
 laquelle on la destine. tre truffe! quel honneur! mais comme elle
s'en passerait bien!--Je vous dirai, dans quelques jours, si vos truffes
sont aussi bonnes que belles, et si elles _enfoncent_ celles des autres
provinces du Midi. Merci encore, cher enfant, pour les renseignements
d'histoire naturelle des coquillages. Merci  Solange, merci  Dsire,
merci  vous tous qui vouliez m'envoyer toute votre terre de Chanaan.

Vous voyez que les communications sont encore mal tablies entre nous
par les chemins de fer. C'est  Lyon, je crois, que se fait le dsordre,
 cause du transvasement des colis et de la ville  traverser _sans
ligne_. Patureau avait reu votre lettre et s'informait tous les jours,
se levant  trois heures du matin, pour tre  l'arrive. Voil des
_gueulardises_ qui ont cot plus cher, en fait de peines, que ne vaut
la gourmandise; mais je ne veux pas dire plus qu'elles ne valent par
elles-mmes; car elles ont leur prix et nous apportent, surtout, un
parfum de votre pays et de votre amiti.

Nous sommes, pour deux jours, peut-tre, en rcration, Maurice et moi.
Nous avons fini des travaux de patience et de persvrance: moi, des
recherches et des romans; Maurice, un gros livre sur la _commedia
dell'arte_. Savez-vous ce que c'est? Vous le saurez quand vous aurez lu
son ouvrage, qui est l'histoire de ce genre de thtre, depuis les Grecs
jusqu' nos jours; avec cinquante figures charmantes dessines par lui
et graves par Manceau. Maurice a crit le texte en quatre mois, et
c'est un tour de force; car jamais histoire n'a t plus difficile 
repcher dans un monde d'crits, o il lui fallait chercher pour trouver
quelquefois deux lignes. Enfin, il a t rcompens de ses peines,
autant qu'un artiste peut l'tre, en dcouvrant, dans le _fleuve
d'oubli_, un grand, pote oubli en Italie et inconnu en France[1].
Mais ce pote-prosateur crit dans une langue impossible. Tous ses
personnages parlent un dialecte diffrent: l'un le vnitien, l'autre
le bolonais, un autre le padouan, un autre le bergamasque, un autre
l'ancnais.

Et tout cela, non comme on le parle maintenant, mais comme on le parlait
en 1520.--Jugez quel blouissement quand nous avons vu arriver ces vieux
bouquins tant cherchs! Eh bien, la patience triomphe de tout; avec
notre peu d'italien et mes vagues souvenirs de vnitien, nous avons tant
lu et relu, tant rflchi et tant compar, que nous sommes arrivs 
comprendre et  traduire. Nous nous disions souvent que, si nous savions
votre dialecte, nous aurions lu peut-tre cela couramment. D'autre part,
des Italiens consults ne pouvaient pourtant dchiffrer une phrase. Un
Bolonais ne pouvait lire le bolonais et nous disait que nous cherchions
 retrouver une langue perdue.--Enfin, nous l'avons retrouve, mme
sans dictionnaire des dialectes; Maurice triomphait de tous ceux qui se
rapprochaient du Pimont, et moi de tous ceux qui se rapprochaient de
l'Adriatique.

Voil notre occupation de ces derniers temps. Je vous en ai fait part,
sachant que vous vous intressez  tout ce que nous faisons. Et puis je
veux vous dire quelque chose qui vous fera peut-tre plaisir et que vous
devez, je crois, penser aussi: c'est que me voil convaincue, pour ma
part, que les dialectes sont beaucoup plus beaux que les langues. Ils
sont plus vrais, ils ne se prtent pas  l'emphase, ils sont forcs
d'exprimer des ides nettes et simples, des sentiments nergiques, et
ils se prtent, en revanche,  des manifestations plus tendues de la
pense, par un luxe d'pithtes et de verbes dont les langues faites et
chties n'approchent pas. Vous devriez, quand vous aurez des moments 
perdre, faire quelques chansons dans votre dialecte, que je ne connais
pas du tout, mais qui doit avoir aussi ses beauts. Je sais bien, moi,
que j'aime beaucoup mieux le franais que nos paysans parlaient il y a
trente ans, et que quelques vieillards de chez nous parlent encore bien,
que le franais acadmique.

Nous avons un temps affreux, des torrents d'eau, des coups de vent 
tout draciner, mais pas de froid, et ds lors on travaille. J'ai fait
deux ou trois romans depuis ceux qui ont t publis, et une comdie.
Tout cela ne fait pas de l'aisance. Mais le travail improductif au point
de vue matriel n'en est pas moins le travail, l'ami de l'me, son plus
fort soutien. Maurice ne retirera peut-tre pas quatre sous de son tour
de force, et il y a mis de sa sant, car il est trs fatigu. Mais la
passion de piocher n'en est pas affaiblie, et cette passion-l, c'est la
rcompense. Il n'y a de sr en ce monde que ce qui se passe entre Dieu
et nous.

Bonsoir, mon cher enfant. Merci encore merci cent fois pour votre
affection et celle de votre chre famille. On a dj bu  votre sant 
tous, moi avec mon eau, qui n'est pas une insulte, puisqu'elle est pour
moi le vin le plus dlicieux.

A vous de coeur.

Le pre Aulard est dans la joie de votre sonnet. Gare  vous! il va vous
en pleuvoir qui ne seront pas aussi jolis. Patureau a reu et mdit vos
lettres. Mais, tout bien pes, et grce  l'espionnage dont on continue
 l'obsder, il est bien dcid  aller planter des patates en Algrie.
Le prince, qui est trs bon, lui donne une petite somme pour couvrir les
premiers frais d'tablissement. D'ailleurs, il n'est pas probable que
l'on permette  ce brave homme de rester ici. On refuse  tous les
autres de rentrer, mme temporairement.

  [1] Angelo Beolco, dit le _Ruzzante._




CDXLV

A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS

                                 Nohant, 29 dcembre 1858.

Oui, certainement, ma belle et bonne, ce que vous avez pens et crit,
n'importe sur quoi, m'intressera toujours vivement. Envoyez!

J'ai reu de madame Bignon une lettre digne d'un ange. Elle a un dsir,
c'est de faire publier par souscription les cinq pices que son mari a
faites et qui ont du mrite, je les connais. Elle me demande de faire
une prface, je suis tout  elle.

D'autre part, Emile Aucante (qui me dit, par parenthse, que vous avez
t excellente pour lui, ce dont je vous remercie) pense que cette
souscription ne sera pas couverte. Je ne crois pas qu'il ait raison. Il
me semble qu'elle le sera, ne ft-ce que par les acteurs de Paris. Je
les ai toujours vus gnreux et spontans dans ces sortes de choses,
et il s'agit peut-tre d'un millier de francs  rassembler! Qu'en
dites-vous? Emile me donne, sur la position d'argent de cette pauvre
sainte femme, des dtails moins rassurants que les vtres. Elle n'a
peut-tre pas voulu tout vous dire. Je crois que la reprsentation  son
bnfice ne serait pas  perdre de vue. Il ne s'agit pas de lui faire
des rentes... Pauvre femme! elle ne peut pas vivre, mais d'empcher que
la misre n'ajoute  l'horreur de son sort. Elle est pleine de foi et de
soumission. Oui, vraiment on en a canonis qui ne la valaient pas!

Et votre pauvre Eugne malade l-bas? Vous avez d bien souffrir, chre
femme; mais vous tes rassure. Merci d'avance  lui pour le tabac qu'il
envoie et merci  votre amie, pour les belles pantoufles _tout en or_
que j'ai reues il y a deux jours.

Maurice a fini son travail de bndictin sur la comdie italienne. Il
va bientt vous porter mes tendresses et vous dire que nous vous aimons
tendrement.

GEORGE SAND.




CDXLVI

A M. OCTAVE FEUILLET, A PARIS

                                 Nohant, 18 fvrier 1859.

Il y a bien longtemps, monsieur, que je veux vous dire que j'aime votre
talent d'une affection toute particulire. Vous sachant fier et modeste,
je craignais de vous _effaroucher_. A prsent que de grands succs
doivent vous avoir appris enfin tout ce que vous tes, il me semble
que vous comprendrez mieux le besoin que j'prouve de vous envoyer mes
applaudissements. Vivant loin de Paris, je n'ai pas pu voir _le Roman
d'un jeune homme pauvre_; mais j'ai fait venir la pice et je l'ai lue 
un ancien ami  vous, qui est le mien depuis dix ans. Aprs cela, nous
avons parl toute la journe de la pice et de vous et j'ai voulu lire
aussi plusieurs proverbes ravissants qui m'avaient chapp. Nous avons
donc pass, avec vous, deux ou trois bonnes journes. On lit si bien 
la campagne, l'hiver, dans la vieille maison pleine de souvenirs, au
milieu de toutes ces choses et le coeur plein de tous ces sentiments que
vous peignez avec tant de charme et de tendre dlicatesse! Aprs cela,
il est bien naturel qu'on veuille vous le dire et vous remercier de ces
heures exquises que l'on vous doit. Il y aurait de l'ingratitude  ne
pas le faire, n'est-ce pas? Et puis je suis de l'ge des grand'mres et
mon compliment peut bien ressembler  une bndiction. Ce n'est donc
embarrassant ni pour vous ni pour moi. Je ne vous demande pas de m'en
savoir gr, mais je vous prie d'y croire comme  une parole sincre et
qui peut, entre mille autres, vous porter bonheur.

GEORGE SAND.




CDXLVII

AU MME

                                 Nohant, 27 fvrier 1859.

Vous croyez que je vous ai rpondu d'avance? Non. Je veux vous
remercier, moi, d'une lettre si bonne, si vraie, si affectueuse. Je ne
peux pas vous dire tout le bien qu'elle m'a fait. Je l'ai l,  ct de
moi, comme un talisman et un porte-bonheur. On a ses jours de spleen,
malgr le bonheur du coin du feu et des vieux amis.

On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d'artiste, c'est--dire
sentir que la religion de l'art, qui n'est que l'amour du vrai et du
bien, a encore des croyants, et il y en a si peu! Les uns arrivent au
scepticisme par l'exprience, les autres parce que, apparemment, leur
coeur est vide. On voit tous les jours des gens qui dsertent et qui
renient jusqu' leur mre. On se sent tout seul dans sa petite maison
avec les siens, comme No dans son arche, voguant sur les tnbres et se
demandant parfois si le soleil est mort. Alors c'est bien bon de voir
arriver l'oiseau  la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin,
comme vous l'appelez, c'est l'oiseau de la vie et un vrai fils du ciel
clair et rallum.

Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lave par ce
dluge des vnements passs depuis dix ans, j'y retrouve tout le
mal d'auparavant avec un mal nouveau, une fivre de je ne sais quoi,
toujours en vue de quelque chose de petit et d'goste, de jaloux,
de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s'affiche
aujourd'hui. Et moi qui, dans la solitude, ai pass mon temps  tcher
de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus
seule dans cette foule inquite et souffrante,  laquelle je ne trouve
rien  dire qui la console et la tranquillise, puisqu'elle a l'air de ne
plus rien comprendre.

Mais je redeviens artiste dans mon coeur, je retrouve la foi et
l'esprance quand je vois une belle action ou une belle oeuvre remuer
encore la bonne fibre de l'humanit et l'idal lutter avec gloire et
succs contre cette nuit qui monte de tous les points de l'horizon.
J'ai souffert pour mon compte, oui, bien souffert; mais, l'ge de
l'_impersonnalit_ tant venu, j'aurais connu le bonheur si j'avais vu
la gnration meilleure autour de moi. Aussi mon coeur s'attache  tout
ce que je vois poindre ou grandir. J'ai vu dj en vous l'un et l'autre,
et vous me dites que vous n'tes plus trs jeune: tant mieux, puisque
vous voil mri sans que le ver vous ait piqu. Les fruits sains sont
si rares! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et
intellectuelle destine  lutter contre les mauvais temps qui courent.

Notre pauvre sicle, si grand par certains cts, si misrable par
d'autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui
portent un flambeau et qui savent l'empcher de s'teindre. Votre lettre
me montre bien que vous avez le talent dans le coeur, c'est--dire l o
il doit tre pour chauffer et flamber toujours.

C'est un devoir de s'aimer quand on est sorti du mme temple;
aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas btes et mauvais. Croyons, 
la barbe des railleurs froids, que l'on peut vivre  plusieurs et se
rjouir d'une gloire, d'un bonheur, d'une force qui clatent au bon
soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une
belle chose, qu'on l'a faite soi-mme et que cela n'est ni  lui, ni 
toi, ni  moi, mais  tous ceux qui en boivent ou qui s'y retrempent?

Oui, voil les vrais bonheurs de l'artiste: c'est de sentir cette vie
commune et fconde qui s'teint en lui ds qu'il s'y refuse. Et il y a
pourtant des gens qui s'attristent et se dcouragent devant l'oeuvre des
autres et qui voudraient l'anantir. Les malheureux ne savent pas que
c'est un suicide qu'ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source,
sauf  mourir de soif  ct.

J'irai  Paris  la fin de mars, je crois; y serez-vous, et
viendrez-vous me voir? Oui, n'est-ce pas? ou bien vous viendrez me
voir dans ma thbade, qui n'est qu' dix heures de Paris? Laissez-moi
esprer cela; car,  Paris, on se voit en courant; et, en attendant, je
vous serre les mains de tout mon coeur.

G. SAND.




CDXLVIII

A M. LUDRE-CABILLAUD, AVOU, A LA CHTRE

                                 Nohant, 20 fvrier 1859

Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre
pendant quelques jours et je mdite l'article, quand j'ai un moment de
loisir. J'y vois ce que vous dites; mais j'y vois aussi _l'esprit_
des arrts. Il est peut-tre permis de publier quand ce n'est ni par
spculation, ni en vue d'aucune dlation ou vengeance, et quand les
lettres ne peuvent que faire honneur  celui qui les a crites; enfin,
quand on n'y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne,
et c'est ici le cas. Il est dit aussi qu'en cas exceptionnel, on peut se
trouver dans la ncessit de se dfendre. Je vois que la loi, qui n'a
rien voulu fixer absolument, est trs sage et que les dcisions sont
dictes par le sentiment de la morale et de la dlicatesse, _selon les
cas_. Je ne craindrais donc pas, ds  prsent, de publier ces lettres,
si mes convenances personnelles m'y poussaient. On pourrait certainement
me faire un procs; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait
seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d'en tre empche.
La chose faite, avec la rserve, l'annonce mme, dans une prface, que
si, les hritiers de l'crivain _non nomm, reconnaissent le style
et veulent voir les autographes_, on leur abandonnera le profit avec
empressement, je doute qu'ils pussent faire interdire la vente. Je crois
que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou aprs, par disposition
testamentaire. Si c'est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le
public n'en comprendra que mieux. Si c'est aprs ma mort, on pourra
nommer.

Que vous semble de mon ide? Je consulterai M. Delangle et d'autres, et
je vous dirai leur avis.

J'irai voir votre gamin avec plaisir.

A vous de coeur.

G. SAND.




CDXLIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JEROME), A PARIS

                                Nohant, 25 aot 1859.

Chre Altesse impriale,

Je vous remercie de coeur: avec vous, on est oblig si vite et si bien,
qu'on est deux fois plus touch et reconnaissant.

Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j'ai souffert pour
vous. Mais le temps claire toutes choses et justice se fera.

Pourtant, j'aurais t bien heureuse de vous voir et j'aurais besoin de
causer avec vous pour reprendre esprance et courage  propos de cette
pauvre Italie. J'ai une peur affreuse des confrences diplomatiques et
de ces fameuses _puissances_, qui se croient le droit de trancher
des questions de vie et de mort pour un peuple qu'elles regardaient
tranquillement mourir et qu'elles n'ont rien fait pour aider 
renatre,--tout au contraire!

Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a port de
bons fruits; l'admirable unit des voeux, exprims si noblement et si
habilement aussi,  reu de vous, j'en suis sre, une bonne impulsion
et de sages conseils. Nous vous sommes peut-tre redevables aussi du
bienfait de l'amnistie.

Bien qu'on affecte peut-tre de ne pas vous couter, je crois que ce que
vous savez dire en de certains moments laisse des traces.

S'il en est ainsi, votre rle est le plus beau de tous, puisque vous
faites le bien sans gloriole et sans intrt personnel.

Merci pour ce que vous me dites du prfet de Chteauroux, et merci
surtout de la bonne amiti que vous voulez bien me conserver. Comptez
sur un coeur trs fidle.

GEORGE SAND.




CDL

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 7 dcembre 1859.

Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique
succs et qui ne m'a pas crit un petit mot, comme autrefois, pour me le
dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit reprsentation, dit
triomphe, quand il s'agit de lui.

Aussi n'tait-ce pas de l'inquitude, c'tait de l'impatience que
j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant:
C'est l'occasion, le jour et l'heure! Mais monsieur a oubli sa
vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que
je suis heureuse quand mme, que je l'embrasse et que je compte au moins
sur le premier exemplaire qui sortira du magasin.

G. SAND.

Maurice vient aussi d'avoir son petit succs avec un gros bouquin
de costumes et de recherches[1] que les diteurs ne suffisent pas 
fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignes de main en
attendant qu'on vous les porte.

  [1] _Masques et Bouffons_.




CDLI

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 18 dcembre 1859.

Cher ami,

Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas  cder sans savoir
pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce  quoi je ne puis
cder, c'est  laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, _non,
non, non_! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux
conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me
rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas  crire dans les
journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal  ma
manire et m'tent la moiti du succs que j'ai dans les revues et en
volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de _surprises_ dans mes romans
pour que le lecteur s'amuse au dchiquetage de l'attente. Ce roman-ci,
particulirement, a besoin d'tre lu par chapitres _comme ils sont
chiffrs et coups_, pas autrement.

Donc, maintenez votre autorit et mon droit, ou bien ne commencez pas.
La _Revue des Deux Mondes_ est toute prte  me prendre l'ouvrage
aux mmes conditions, et cela ne me portera aucun prjudice. Ayez la
conscience en paix sur ce point.

A vous de coeur.

G. SAND.




CDLII

A M. DESPLANCHES

                                 Nohant, 26 dcembre 1859.

Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'tais
pas jete dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prvoyais mme
pas. J'tais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant,
toujours tonne de la haine des autres, mais sentant chaque jour
davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais
en vain: la vrit est bien plus forte que moi, et mme je suis
naturellement faible; mais je l'aime tant, la vrit, qu'elle me
pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est  peu prs
indiffrent.

Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit.
Croyez-vous que de tels encouragements ne psent pas cent fois plus dans
ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et  vous de coeur.

G. SAND.




CDLIII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Nohant, 7 janvier 1860.

Mon vieux ami,

Je te remercie d'avoir pens  moi au nouvel an, et je t'envoie tous
mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant flicite Nevers des grces,
talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande
consolation que ce petit tre apporte, en venant au monde,  travers
tant de peines qui vous ont frapp et que sa prsence a le don d'allger
sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de natre pour faire des
heureux. Dis  ma petite Berthe combien je me rjouis pour elle, et que
je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son
cher trsor! Je vois aussi Eugnie en extase et Cyprien en idiotisme
comme tu me les dpeins. J'attends la belle saison avec impatience pour
me joindre  ce concert d'adorations.

Quels temps nous avons eus! froid de Sibrie, neige, chaleur de mai,
dluge, temptes  dcorner les boeufs, clairs et tonnerre, tout
cela dans un mois, c'est  croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde
politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voil notre
drle de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre
l'Angleterre contre son coeur, et qui, aprs avoir convoqu l'Europe 
djeuner, lui fait entendre que la marmite est renverse et qu'elle peut
rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je
m'en rjouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arraches
par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprvu, trop de bizarrerie.
Si c'est de la finasserie, a ne vaut pas mieux. Du courage et de la
franchise ds le commencement des querelles eussent peut-tre vit
la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas
toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se
faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige
de ce rgne. C'est drle, mais a n'est pas si fort que a en a l'air.

Au milieu de tout a, je crains pour lui le poignard des jsuites, et je
dsirerais pourtant qu'il y et de leur part une tentative (avorte) qui
lui ft ouvrir les yeux tout  fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il
a tant cajole et qui l'a toujours pay de sa haine.

Donne-moi quelquefois de vos nouvelles  tous, mon cher vieux.

J'ai fini ton roman dans _l'Europe artiste_, et je l'ai trouv trs
amlior comme style, et intressant.

Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons  tous mille bonnes et
fidles amitis.

G. SAND.




CDLIV

A MAURICE SAND, A PARIS

                                 Nohant, 8 fvrier 1860.

Je sais enfin la lgende de _l'homme sans tte_ de Launires et autres
lieux. Elle est trs jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue,
 l'article du _cornemuseux_ de tes lgendes. Au reste, le fantastique
n'est pas encore mort chez nous. Les _hobbolds_ sont dchans. Ils sont
 Launires: ils emmnent les charrues qui sont dans les cours et vont
labourer, la nuit! Le diable est  Lalleu, dans la maison d'une femme
qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que _quelque chose
de rouge_ s'lance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe!
On a fait venir le cur pour exorciser. C'est,  coup sr, une bte de
femme, qui s'est brouille avec son _hobbold_ ou son _korigan_ et qui va
le mettre en fuite; malheur  elle!

_Rcit de la Tournite [1] sur le chteau de Briantes_.

Quand j'tais petite drlesse, ma mre me racontait qu'il y avait eu,
dans les temps, un homme de Crevant, appel Rendy, qui tait fermier
au chteau de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des
oeufs.

--Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs?

--_J'en sa rin_; l'histoire dit comme a. Il s'en _allit_ tout seul dans
une grande chambre du _chtiau_, et il se mit de manger ses oeufs.
Quand a fut au huitime, v'la le diable qui entre, habill en
bourgeois, en monsieur _tout  noir_, avec un livre dans sa main qu'il
pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais
il ne veut pas le regarder.

--Sois tranquille, qu'il dit, ton sacr livre, j'y lirai pas!

Et le v'la de manger le neuvime oeuf.

Alors monsieur le diable _revenit_ tout en colre; il dit:

--Tu y liras!

Il le prend par le _chagnon_ du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait;
mais jamais il a voulu dire quoi que c'tait, et le v'la qu'est tomb
tout _apiami[3],_ qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait
revenir; mais il a dit:

--Jamais je ne mangerai le dixime oeuf!

Tout en haut du chteau de Briantes, dit encore la Tournite, dans la
carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connat pas le fond; on
y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y
_aboter_[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.)

Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-l, des voix, des
_beurmes_[5], des _alas! mon Dieu!_ tantt comme de bestiaux, tantt
comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont
jamais voulu y monter.

L'opinion de la Tournite est que les btes reviennent. Une nuit, elle
a entendu une ouaille qui _gmait_[6] sa porte. Elle s'est leve pour
voir, elle n'a rien vu. _Vas putt_ recouche, a _gmait_ encore.
Elle connaissait bien que c'tait une ouaille; mais elle n'a pas voulu y
retourner, parce que a pouvait tre une bte morte.

Il y a encore une ouaille noire qui revient  la carrire de Camus, de
_tout temps_. Le pre Bontemps l'a ramene une nuit jusque chez lui et
l'a mise dans son curie. Ah oua! a n'y tait pus le lendemain. (Rcit
de Gabriel. La Tournite affirme la vrit du fait.)

La Tournite, tant toute petite,  Briantes (c'est son endroit), a
entendu une nuit _rebter_[7] au-dessus de la chambre o elle tait
toute seule avec sa mre. Sa mre l'y a f... une bonne giffle en lui
disant:

--Taise-te! a revient.

Quand une _parsonne_ est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et
qu'on ne mette pas vitement une _peille_[8] noire aux ruches, toutes les
abeilles meurent dans l'anne. (Tournite.)

Quant  la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort,
elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause.

_Autre rcit de la Tournite sur le chteau de Briantes, qui tait des
plus hants_.

Y avait, _dans les temps_, un jardinier qui voulait allumer du feu dans
une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient
 sauter et  lui tomber sur le dos et  le battre jusqu' ce qu'il
s'en-aille. Il y a essay plus de cent fois, jamais il a pu! C'tait la
chambre enrage, oui!

Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu
en fais, renvoie-moi cette note aprs, pour que je fasse l'article.
Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couch
dans la tour o la dame blanche revient la nuit de Nol. On a tir
brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vt personne! Il n'a
jamais voulu y recoucher.

  [1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisinire de Nohant.
  [2] Par la nuque.
  [3] Prs de rendre l'me.
  [4] Y arriver.
  [5] Des beuglements.
  [6] Gmissait.
  [7] Faire du bruit.
  [8] Un chiffon.




CDLV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant, 11 fvrier 1860.

Cher ami,

Il y a bien des jours que je veux vous rpondre pour vous dire d'abord
que je suis contente que vous soyez reu aux Franais, puisque c'tait
votre dsir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes
et aimables que vous me disiez  propos de _Constance Verrier_. Et puis
aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans _la Presse_ une
page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes,
_archicalomnieuses_, Dieu merci! mais le temps m'a manqu soir et matin,
pour vous faire remerciement de cet appel  votre amiti. Voil que je
trouve cette page insre tout au long dans _la Presse_, et je pense que
c'est  vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur.

Maurice m'crit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche
toujours avec une passion tranquille, moiti habitude, moiti besoin
d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous
aimions tant  produire, nous autres gens du mtier, et j'ai trouv une
rponse _ingnieuse_, pour quelqu'un qui dormait dj aux trois quarts:
C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme
nous l'avons souhait ou prvu, et que, dans les histoires que nous
inventons, nous sommes matres des destines de nos personnages. Nous
faisons avec eux le _mtier de Dieu_, ce qui est trs amusant, bien que
ce ne soit qu'un rgne dans le monde des rves.

Sur ce, bonsoir et encore merci, et  vous de tout coeur.

G. SAND.




CDLVI

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                 Nohant, 12 fvrier 1860.

Chre mademoiselle,

Je voudrais me mettre  votre point de vue, et trouver, dans votre
croyance, une ancre de salut  vous indiquer. Mais je ne crois pas 
l'institution catholique, et toute forme arrte dans la pratique
du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'me qui se connat.
Vous-mme, vous vous rvoltez contre l'efficacit du prtre, puisque
vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure.

Vous vous faites de Dieu une ide trop troite et vous ne voyez en lui
qu'un juge faonn  l'image de l'homme. Cela m'tonne de la part d'un
grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau
soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer
momentanment de milieu, voyager un peu, aller  Paris, secouer enfin
cette mlancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agrable  la
Divinit, rien d'utile  vos semblables.

Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la
preuve d'une grande modestie de l'me et d'un grand lan vers le Ciel,
vous avez assez souffert, vous vous tes assez dchir et mortifi le
coeur, pour tre bien sre,  prsent, que tout est expi et que vous
tes compltement purifie de vos prtendues fautes, auxquelles je ne
crois pas du tout.

Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous rellement trs
criminelle, Dieu, source de toute bont, ne veut pas qu'on doute de lui,
ni qu'on s'occupe tant de soi-mme, lorsque la vie n'est pas trop longue
pour l'aimer et lui rendre grce. Il serait plus religieux de contempler
l'ide de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant
de crainte et de sollicitude.

Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien
afflige de vos peines.

GEORGE SAND.




CDLVII

A MAURICE SAND, A GUILLERY

                                 Nohant, 16 mai 1860.

Peut-tre es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes
lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrive de toutes
tes btes.

J'ai d'abord donn les plantes au jardinier, avec les instructions
crites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas fltrie, et, au bout
du compte, ton emballage  _la Robinson dans son le_ tait trs bien
fait.

La salamandre est trs vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant
elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner 
manger. L'orthoptre dgingande tait d'une _telle ptulance_ (elle
s'tait ennuye en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin,
on l'a installe dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des
mouches, et elle a djeun d'un grand apptit en leur suant le derrire
jusqu' la ceinture; aprs quoi, elle s'est cur les dents avec beaucoup
de soin, a nettoy ses mains et s'est endormie  la renverse, sur un
cart impossible: les mains replies sur le ventre ou sur le brin de
chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une faon
triomphante. C'est bien la plus trange crature qu'on puisse voir, et
je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches.

J'ai ensuite examin les cailloux, qui ne manquent pas d'intrt. Les
hutres fossiles sont d'un bon numro. Elles ne _s'taugeaient_[1] pas
la coquille dans ce temps-l. Les pierres  btir sont des travertins.
J'ai pass deux heures  tiqueter avec soin et, demain, je rangerai
dans une case particulire.

J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrive  Paris.

Ludre ne m'a envoy aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il
faille compter les attendre  Paris, et tu les attendras d'ailleurs
moins chrement et plus commodment ici. Le temps est si beau, le jardin
et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en
perds. C'est un mois de mai _des dieux_, chaud, moite; du soleil, et, de
temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondes qui font tout
pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de
terribles ailleurs.

Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman  corriger. Je
vis dans la nature, tude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher.
Viens donc le plus tt possible; car la floraison est  prsent en
avance.

Je te _bige_ mille fois, et j'aspire  savoir que tu as fait bonne
route.

  [1] Elles ne s'en privaient pas.




CDLVIII

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

                                 Nohant; 26 mai 1860.

Cher ami,

Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui
endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tchez
de songer  lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera
possible. Croyez donc bien que, de mon ct, je ferai tout mon possible
pour rcompenser votre _vertu_, et mme votre _sournoiserie_, qui me
parat une amabilit de plus.

J'espre que Maurice va bientt venir me raconter vos dcouvertes
chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez
tir, de votre fournaise du Thtre-Franais, un fort bon mets pour le
public. Calmez les impatiences invitables du mtier d'auteur assistant
aux rptitions. Cela est terrible, je le sais, surtout  ce thtre,
o chacun en prend  son aise; mais, en somme, dites-vous que vous tes
dans l'ge o ces agitations font vivre.

Moi, je suis dans celui o l'on prise davantage la tranquillit; mais je
ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop prcoce. Les paysans
d'ici disent: On a bien le temps d'tre vieux!

Bonsoir et merci, et tout  vous de coeur.

G. SAND.

  [1] Charles Duvernet.




CDLIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON. (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 27 juin 1860.

Monseigneur et cher prince,

Je suis bien vivement affecte du coup qui vous frappe. Quelque prvu
qu'il ft,--car vous me l'aviez comme annonc, la dernire fois que je
vous ai vu,--je comprends que votre douleur doit tre grande, sachant
combien vous aimiez cet excellent pre. C'tait aussi un digne homme,
brave, loyal et d'une me gnreuse.

Vous devez  son souvenir d'tre encore lui, c'est--dire de rsister au
chagrin, aux dcouragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles
sparations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est
lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent  le
porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de
Dieu, le souvenir de ce pre si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et
noblement est une dette que vous avez contracte envers lui et que vous
saurez acquitter en restant vous-mme, dans le chagrin comme dans le
calme.

Croyez que vos amis, vous sachant afflig si profondment, vous aiment
davantage. Mon fils se joint  moi pour vous le dire du fond du coeur.

G. SAND.




CDLX

A M. JULES BOUCOIRAN, RDACTEUR EN CHEF DU _COURRIER DU GARD,_ A NMES

                                 Nohant, 31 juillet 1860.

Cher vieux,

C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le
monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille
et je rponds vite  votre demande.

Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public,
et les hritiers en ont la proprit vingt ou trente ans encore aprs
eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitt que faits, pour un
temps donn; car on ne gagne pas ses frais  diter soi-mme. La Socit
des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de
traiter que pour de trs courts crits. Au del de cent mille lettres,
elle est lie et mme je crois que ce chiffre a t rduit.

Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais crire
aux diteurs dont les ouvrages que vous dsirez reproduire sont
la proprit temporaire, afin de savoir s'ils autoriseraient la
reproduction. Je doute qu'ils soient, gentils  ce point. Mais
peut-tre, s'ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit,
verriez-vous de l'avantage  en passer par l. Il est vident que, si
ces reproductions donnent une valeur au journal, c'est parce qu'elles ne
sont pas autorises par leur _non-valeur_ commerciale.

Maurice vous embrasse de tout son coeur et vous aime toujours. Il compte
bien vous envoyer son livre de _Masques et Bouffons_ aussitt qu'il
pourra en avoir quelques exemplaires. C'est un ouvrage cher,  cause
des images, et son diteur, press de vendre, le sert le dernier.
Je n'espre pas que vous russissiez  le marier (Maurice, pas
son diteur), si vous lui cherchez femme parmi les dvots et les
lgitimistes. Je prfrerais de beaucoup une famille protestante. Voyez
pourtant ce qu'on vous dira et faites-m'en part. Je dsire bien qu'il
se dcide et qu'il devienne pre de famille. Si vous lui trouviez une
charmante personne, ayant des gots srieux, une figure agrable, de
l'intelligence, une famille honnte, qui ne prtendrait pas enchaner
le jeune couple  ses ides et  ses habitudes autrement que par
l'affection, nous rabattrions bien des prtentions d'argent.

Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous crirai ds que j'aurai une rponse
des diteurs.

A vous de coeur.

GEORGE SAND.

Quand vous verra-t-on?




CDLXI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, novembre 1860.

Chre cousine,

Je vous revois, dans mon souvenir,  travers un nuage; mais je n'ai pas
oubli que je vous ai vue un instant. Je n'avais pourtant pas ma
tte; car ce n'est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis
retrouve  Nohant. Jusque-l, j'tais dans une ruine, je ne sais o.
Vous m'avez certainement port bonheur, et votre prsence, vos souhaits,
votre coeur vivant et aimant, celui de mon Lucien[1], qui a t si
affectueux pour moi, qui a tant pleur pour moi,  ce qu'on m'a dit,
tout cela s'est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de
mon adorable petit vieux docteur Vergne.

Vous m'avez donc tous ramene  la vie. J'ai senti, sur mon lit
d'agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secou la
torpeur finale.

Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fche du triste voyage que
je vous ai fait faire, je vous en remercie; car je suis sre que ma
destine a voulu que vous vinssiez aider  me sauver.

Je suis encore faible pour crire; mais je veux vous dire que la force
m'est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon coeur, ainsi
que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul,
que je me figure connatre, quoique je sache bien ne pas l'avoir vu.

Maurice vous embrasse de toute son me.

Au revoir, chre belle cousine,  Paris et  Nohant.

G. SAND.

  [1] Lucien Villot, fils de madame Villot.




CDLXII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

                                 Nohant, 9 dcembre 1860.

Chre Altesse impriale,

Voici l'exemplaire de l'ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu
vous charger de faire agrer _al re galantuomo._ Si Maurice ne vous le
porte pas lui-mme, c'est qu'il me soigne encore un peu. Je vous envoie
aussi la lettre qu'il a crite  ce hros, dont il est justement
pris.--Le maudit hros! il m'a pourtant force, moi, d'abjurer l'ide
rpublicaine italique! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de
loyaut et de simplicit (caractre de la vraie grandeur), les thories
ont tort, le coeur est pris; et c'est le coeur qui gouverne le monde on
a beau dire que les hommes ne valent rien, c'est le _sentiment_ qui fait
les vrais miracles de l'histoire.

Mon fils avait crit cette lettre et me l'avait remise il y a dj
longtemps; mais le relieur a tard  finir la reliure, et, alors, vous
avez t frapp d'un malheur que j'ai vivement ressenti pour vous et
avec vous. Je n'ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est
venue ma maladie et l'imbcillit de la convalescence. D'ailleurs,
Victor-Emmanuel avait bien d'autres _chats  fouetter_, que d'ouvrir un
livre d'art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au gnie
italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d'tre mis aux
pieds du librateur de l'Italie. Un mot de vous expliquera et excusera
cette hardiesse. Je n'ai pas chang la date de la lettre de Maurice,
date qui tmoigne d'un empressement non second jusqu'ici par les
circonstances.

Quoique gurie, je n'ai pas la permission du mdecin pour aller  Paris,
o je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer lvrier
et mars dans le Midi; je rve les cistes et les bruyres en fleurs du
Pimont ou des frontires franaises; car ma passion du moment, c'est la
botanique. Si vous allez par l, courir aprs cette solitude qui fuit
les princes, vous tes bien sr de me rencontrer dans le coin le plus
champtre et le plus retir, vous aimant toujours d'un coeur sincre et
dvou tendrement.

GEORGE SAND.




CDLXIII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 11 dcembre 1860.

Cher enfant,

Je veux vous demander quelle prparation de fer on vous administre. Le
fer est trs  la mode et c'est bien vu. Mais les mdecins ne sont pas
tous chimistes, et, en prescrivant le fer trs  propos, ils ne savent
pas toujours, mme les plus habiles en tant que mdecins, sous quelle
forme il s'assimile avantageusement et rellement  notre conomie, et
sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme _en
encre_ et ne s'assimile en aucune faon. J'ai un vieux ami, mdecin et
chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses prparations  l'tat
d'ide fixe, et qui a essay et travaill ce mdicament durant des
annes. J'ai fait avec lui des expriences nombreuses et _je sais_ qu'il
a raison de dire qu'une seule des prparations est toujours
assimilable et jamais nuisible. Pour abrger, voyez si vos recettes
portent:--_Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes_.--Si oui, dormez
tranquille et comptez que le fer vous gurira;--si non, n'en abusez pas
et mme n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les _princes de
la science_, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-tre les princes
n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces dtails. Et, au
bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le
grand remde sera une vie modre en toute chose, pendant quelque temps;
beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du _moi_ le plus souvent
possible.

Notre grand mal  nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi
grand mal  vouloir la supprimer tout  fait; car nous ne sommes
point btis comme les oisifs oues positivistes, et l'absence totale
d'motions, de travail, de fatigue mme, nous jette dans l'atonie, qui
est le plus grand ennemi de notre organisation.

On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les mdecins et les
amis qui nous enchanent  la mdication et au calme absolu nous tuent
tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent.

Moi, j'ai le roi des mdecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que
c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour o
j'tais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain,
il m'a permis de prendre du caf, j'en ai l'habitude, et a consenti  me
laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laisse causer, rire
et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens
aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense  la maladie, je suis
malade. J'ai eu autrefois de forts accs d'hypocondrie tout  fait
contraires  ma nature, et c'tait la faute des amis et des mdecins,
qui m'ont gratifie dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez
garde  cela. Vous me dites que vous tes dcourag et atteint. Ne le
dites qu' moi, tant d'autres se rjouiraient, et ne laissez pas dire
que vous tes malade srieusement. Songez  tous ces jaloux que se
frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas
seulement les rivaux de mtier, ce sont tous les paresseux, tous
les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et
triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime 
voir hsiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera
demain si le patient rsiste. Vous avez souffert par le thtre dans ces
derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et
mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y
forgent les immenses contrarits. Vous devez vous en affecter plus que
moi et plus que tout autre, parce que, aprs les plus grands succs
obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pense,
votre forme, toutes les exigences lgitimes, toutes les hardiesses,
toute la souveraine libert de votre talent.

Vous avez trouv l'obstacle aussitt que les billets de banque ont un
peu diminu dans la caisse du thtre, et vous voil heurt  l'cueil
du sicle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont
baiss, la foi abandonne le directeur, et tous les intermdiaires dont
vous avez besoin pour rvler votre gnie au public. Le public lui-mme
s'tonne que vous grandissiez en maturit dans la science de la vie. Il
est routinier et les rapides progrs l'tourdissent. Il y rsiste et les
combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le mnage, il
croit tre fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra,
aussi assidu et aussi passionn qu'auparavant si vous ne pliez pas.
Gurissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes
pnibles et, si vous laissez dire que vous tes malade et dcourag, que
ce soit pour jeter votre bquille un beau matin et lui montrer que vous
tes plus fort que jamais.

Voil, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire;
mais je n'tais pas encore assez forte pour crire plus d'une ou deux
pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez
plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en fvrier.
Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette
grande nergie physique et intellectuelle qui vous a inspir de si
belles choses.

Songez que vous avez t l'enfant gt de la destine et que vous l'tes
encore; car vos moindres succs seraient des succs de premier ordre
pour les autres.

Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-tre
un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui
prsagent un _renouveau_ superbe. Patientez, tranez-vous en souriant,
et rptez-vous sans cesse: _a passera!_

Quand vous en serez bien convaincu, ce sera dj aux trois quarts pass.

Je vous embrasse tendrement.

G. SAND.




CDLXIV

M CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 20 dcembre 1860.

Cher enfant,

Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai
aucun parti  prendre; le temps est trop froid pour que je parte.
D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de fvrier que mes travaux me le
permettront.

Et puis vous avez le dluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes
encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois
pourtant que des circonstances particulires, en dehors des convenances
de localit, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est
dcid et nous vous verrons au moins quelques jours  Toulon.

Ce qui est dcid, grce  votre rponse sur les dpenses modres 
faire dans ces rgions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons
et que nous nous verrons enfin.

Je me porte bien, tout  fait bien,  la condition de me tenir
chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends
mon griffonnage et je suis dans une disposition trs douce et trs
calme. On a t si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais
bien ingrate de ne pas me trouver bien d'tre encore de ce monde.

On vous embrasse ici et on se rjouit de l'espoir de vous embrasser
pour de vrai bientt. Mes tendresses  votre chre famille et  vous
toujours.

G. SAND.




CDLXV

A M. ERNEST PRIGOIS, A NICE

                                 Nohant, 25 dcembre 1860.

Mon cher enfant,

J'ai su vos cruelles msaventures; mais, en somme, nous rendons tous
grce  Dieu de ce que vous en avez t quittes pour la peur, et nous
aussi, effrays rtrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez
optimiste de dire: _quittes pour la peur_, puisque vous avez eu
contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne
se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux.
Rassurez donc Angle en lui disant combien les accidents de voyage sont
rares, puisque tel touriste n'en a rencontr aucun dans toute sa vie;
celui qui vous a accroch est une garantie pour l'avenir.

Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas
partout et  toute heure? n'ai-je pas t prise de maladie terrible pour
une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin?
Du jour au lendemain, trangle au milieu du bien-tre; du calme, de la
gaiet, de la sant parfaite, j'tais  la mort. Est-ce  dire que
je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune?
Disons-nous bien que nous tenons  un fil, et, cela dit, n'y songeons
plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien
qu'Angle a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-mme;
mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-mme  des
guignons et  des pressentiments. Le danger perptuel et sous toutes les
formes tant le milieu auquel nous ne pouvons chapper, il y a aussi un
miracle perptuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes
affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y chappons
souvent. Si j'tais auprs d'elle, je suis sre que je lui ferais
oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination.

Malgr vos infortunes, je vous envie d'tre l-bas, sous un beau ciel
et dans un pays _accident_. Vous ne me dites rien de votre sant; j'en
augure qu'elle est dj meilleure et je me rjouis de ce que vous ne
soyez point  Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, o
l'hiver est froid et long, o l'on ne trouve aucun bien-tre; un pays 
donner le spleen mme aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais
Hyres est plus prs, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous
me faites frmir avec votre maison _tout entire_ pour mille francs par
mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'
Hyres je dpenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la
nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin,
nous verrons. Je vous crirai de l au mois de fvrier et peut-tre vous
tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours
vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral.

Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de
notre ct.

J'embrasse la chre famille de tout coeur.

A bientt.

G. SAND.




CDLXVI.

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                 Nohant, 27 dcembre 1860.

C'est moi, chre enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mre avant
son dpart. Mais, le froid tait trop vif et on ne me permet pas encore
de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de
Nohant  la Chtre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai  Paris
vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espre trouver la bonne
maman bien habitue et bien acclimate.

Dis  tes parents de ne plus s'inquiter du tout de moi. Je ne me
souviens plus d'avoir t malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin
des prcautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas
mcontenter des gens qui m'ont si bien soigne et  qui j'ai caus tant
d'inquitude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin
du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles.

Il me tarde de savoir que vous n'tes pas mcontents de Paris et que
la grand'mre a bien support le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma
mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le
rendre de ma part.

Ta marraine.

G. SAND.




CDLXVII

A M. ET MADAME ERNEST PRIGOIS, A NICE

                                 Nohant, 20 janvier 1861.

Chers enfants,

Je ne suis pas encore en route, quoique toujours trs dcide  partir,
et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps,
moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura t favorable 
l'un et  l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir.

Quelques mcomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le
logement, sur les agrments du Midi, soyez srs que vous avez bien fait
d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes,
et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les
pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid
pour aller affronter la temprature de Paris. J'aspire pour lui, autant
que pour moi, maintenant,  trouver une veine de temps radouci qui nous
permette de traverser le centre et le _bas centre_ de la France sans
geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons
quelques jours  tter,  chercher,  interroger notre fantaisie,
esprant trouver moins cher qu' Nice; car les dtails que vous me
donnez dpassent de beaucoup mon budget.

Je n'ai rien  vous dire, _du pays d'ici_ que vous ne sachiez mieux que
moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans
nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le
_Cosmos_ en entier, et j'en fais encore plus de cas que la premire
fois. Lisez-vous _la Mer_, de Michelet? c'est trs beau, avec les
dfauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher  la
femme sans lui relever les cottes par-dessus la tte; mais, dans cet
ouvrage-ci, les qualits l'emportent. Dans le commencement, il y a un
vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la
vie.

Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais
je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler.

Vous avez envie de voir les splendeurs de la papaut? Vous verrez trois
comparses mal costums et une bande d'affreux Allemands prtendus
Suisses, dont le dguisement tombe en loques et dont les pieds infectent
Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir
la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, 
la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement;
car les premires semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tte.

crivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent  moi
pour vous embrasser et vous aimer.

G. SAND.




CDLXVIII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHTRE

                                 Nohant, 14 fvrier 1861.

Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu
t'occupes de mon plaisir et de mon bien-tre. Et puis tu me montes la
tte avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables
et si intressantes. J'ai envoy ta lettre et tes renseignements 
Maurice, qui est dj l-bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il
n'aura rien conclu encore.

Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage.
Mais il faut que je profite de la prsence de mon gologue[1] 
Montluon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon tat
de romancier, sans en avoir l'air[2].

Mille tendresses et amitis  toi et  tout le cher, monde.

G. SAND.

  [1] M. Lon Brothier, ingnieur civil.
  [2] Elle prparait alors son roman de _la Ville noire_.




CDLXIX

A M. ET MADAME ERNEST PRIGOIS, A NICE

                                 Tamaris, 20 fvrier 1861.

Chers enfants,

Nous sommes arrivs et nous voil mme installs  une demi-heure
(par mer) de Toulon, _en de_ et _non au del_, par consquent loin
d'Hyres, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en
fourrier, a trouv Hyres fort prosaque, plein de figures de malades ou
d'Anglais, pas de _chez soi_, pas de solitude, rien aux alentours qui ne
ft trs cher ou trs incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de
Toulon et il nous a trouv, pour cinq cents francs (trois mois), les
trois quarts d'une petite maison de campagne _trs bourgeoise_, mais
extrmement propre, que le propritaire, avou  Toulon, n'habite pas en
ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu
nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes l depuis
vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable,
au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perchs nous-mmes
sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entirement,
et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude
absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protgent contre les
flneurs, la vie est trs bonne pourtant et trs confortable,  cause du
voisinage d'une petite ville qu'on appelle _la Seyne_. Nous avons pris,
pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisinire, brave fille; pour
_plus cher_, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voil
cass  merveille et trs conomiquement. Nous sommes, malgr le gchis
du quart d'heure, dans un climat superbe,  l'extrme pointe mridionale
de la France, au milieu d'une flore tout africaine.

Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays,
nous vous adresserons  des amis qui vous aideront  trouver des
conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous et t impossible de
les trouver nous-mmes, sans le secours des dvous de la localit; car
ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation.

 prsent, comment vous offrirai-je l'hospitalit? J'esprais que mon
avou-propritaire laisserait  ma disposition le reste de la maison,
qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen
de l'y dcider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voil ce que c'est
que d'avoir affaire  un homme qui ne spcule pas; cela a aussi son
inconvnient. Mais, si vous revenez par ce ct-ci, nous irons vous
chercher  Toulon,  l'htel de _la Croix d'or_, o l'on est trs bien,
ou  Hyres, que nous voulons aller voir ds qu'il fera beau. Vous
viendrez passer une journe  notre ermitage et nous vous reconduirons
_par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte.
Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crotts, voil
tout; mais deux jours de mistral les auront balays. Tchez de raliser
mon esprance; ou, si vous prolongez votre sjour  Nice, c'est nous qui
irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie,  l'adresse de
_Charles Poncy,  Toulon._

Mille tendresses de coeur  vous, et baisers  Angle.

G. SAND.




CDLXX

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Tamaris, 24 fvrier 1861.

Golfe du Lazaret,  une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort
Napolon.

C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beaut et d'une
verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, spar d'un ct de la
grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas
de notre escalier rustique. Au del de la plage, la vraie mer brise avec
plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle.
La tte sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit
au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que
marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon,
encadre de ses hautes montagnes peles, d'un gris ros par le soleil
couchant.

A droite, s'lve le cap Sicier, autre montagne trs haute et d'une
belle dcoupure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une
partie de notre vue de face, s'tend une petite plaine bien cultive,
une sorte de jardin habit. Derrire nous, le fort Napolon sur une
colline boise plus leve que la ntre et qui nous fait un premier
paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et
d'autres immenses montagnes derrire, second paravent, que dpasse en
troisime ligne la chane des Alpines du Dauphin.

Tout cela est d'un pittoresque, d'un dchir, d'un doux, d'un brusque,
d'un suave, d'un vaste et d'un contrast que ton imagination peut se
reprsenter avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau
que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien
rv de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour
chercher mieux, est peut-tre ce qu'il y a de mieux.

Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son
plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont
 peu prs les seules plantes de nos climats que j'aie encore aperues;
le reste est africain ou mridional extrme: cistes, liges, yeuses,
arbousiers, lentisques, cytises pineux, tamarins, oliviers; pins
d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne
faut pourtant pas oublier la vigne et le bl parmi nos compatriotes; on
boit ici,  bon march, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de
poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de
la nourriture avec les coquillages, trs varis, mais gnralement
dtestables pour ceux qui n'aiment pas le got de varech.

La maison que nous habitons est petite mais trs propre, et nous y
sommes seuls dans un dsert apparent. Personne n'y vient et personne n'y
passe; mais, tout prs de nous, il y a un petit port de mer appel
_la Seyne_, qui est grand comme la Chtre et o notre factotum va
s'approvisionner tous les matins. De plus, il va  Toulon tous les jours
par un petit vapeur, moyennant trois sous.

En outre du factotum mle, nous avons une cuisinire naine, qui est une
excellente fille, et un ne nain, baudet d'Afrique appel _Bou-Maza,_
qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou
aujourd'hui pour avoir aval une poigne de foin.

La maison cote cinq cents francs pour trois mois, la cuisinire
vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au propritaire, un
charmant avou qui met tout par cuelles pour nous recevoir. Nous avons
chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle  manger,
un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos btes. Le
rez-de-chausse, tu peux te le figurer: c'est la distribution du
Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques
et une troite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline
inculte, rocailleuse, ombrage d'arbres superbes  travers les tiges
desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines.
Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles
fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et
des laves; toute la cte est trs varie, par consquent, de formes et
de couleurs.

Le pays environnant est  la fois riant et sauvage. Quant au climat, il
est rude et superbe, vari et heurt comme le pays: des jours de pluie
diluvienne, des vents trs rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le
nez, d'une belle couleur), des humidits suaves et chaudes; tout cela se
succdant avec rapidit, et ne rendant gure malade; car, avant-hier,
j'ai fait deux lieues  pied pour ma premire promenade; hier, j'tais
dans mon lit avec la fivre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce
matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je
n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus.
Maurice a pass par les mmes crises.

Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renonc 
Hyres et  ses palais. Maurice y a t et a dcouvert que c'tait une
jolie ville, plante au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin
des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais o il faut toujours
tre sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous
convenir. C'tait le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais
Maurice a calcul que, lors mme qu'on nous rabattrait normment sur le
prix annonc au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est
inform nanmoins. Il a su qu'il tait  peu prs impossible de s'y
nourrir sans avoir  son service des gens du pays, comme nous les avons
pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous
assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. O
trouver cela  Hyres, pays de haute exploitation? et  qui demander de
se charger pour nous de tous ces dtails?

Le Midi n'est pas si facile  habiter qu'il s'en vante. Ici mme,  deux
pas de tout, a n'a pas t tout seul, et a ne va pas encore  souhait.
Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge;
Bou-Maza lui-mme ne veut pas sortir de son curie. On peut donc mourir
de faim chez soi, si on n'a pas pris ses prcautions. Cela se conoit
quand on a vu ce que c'est que les pluies des pays chauds. Comme ils
sont souvent  sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant
il tombe dans le Var; calcul fait, autant d'eau que dans les autres
dpartements franais, tout crve  la fois, et, dans une minute, que
l'on soit ne ou chrtien, on est tremp comme une ponge. Et puis a ne
s'arrte pas; il n'est pas question, comme chez nous, de _laisser passer
le nuage_. Le nuage ne passe pas, ou plutt il passe toujours, et douze
heures d'affile ne l'puisent pas.

Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos
amis, d'autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on
va chercher ailleurs. a ne nous empchera pas d'aller visiter toute la
cte, par consquent Hyres, quand il fera beau et qu'on pourra tenir la
mer. Nous nous rclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre
et ses beauts. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en
pleine mer font si triste figure, que nous n'avons gure envie de nous
y fourrer; car, avec ce dluge, il y a un vent d'est  dcorner les
boeufs. Aujourd'hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre,
qu'on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre.--Ce soir, clair
de lune et tempte. La mer est en argent, mais pas riante, comme de
l'argent dans la poche d'un pauvre diable.

Voil notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien
et celui de la famille. tes-vous de retour au Coudray? Quel temps y
fait-il? Es-tu sorti de tes ennuis de procdure  Nevers? Le moutard
est-il toujours beau et _brave homme_? Et Berthe? et tout le monde?
Embrasse-les tous pour moi et prsente-leur mes amitis.  toi de coeur,
mon cher vieux.

G. SAND.

  [1] Campagne de Charles Duvernet.




CDLXXI

A M. JULES BOUCOIRAN, A NMES

                                 Tamaris, 25 fvrier 1861.

Cher ami,

Nous sommes arrivs, par un temps de chien (le 18 courant),  Toulon,
o Maurice, press de me trouver un gte convenable aux environs, tait
depuis huit jours, courant d'une campagne  l'autre, et par consquent
ne pouvant songer  aller vous voir. Il a t  Hyres, il en est revenu
mcontent, ne trouvant rien l de possible pour mes gots de solitude
et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur
les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrive, il a trouv une
maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays _idalement
beau_. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs.
L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installe le 19.)--Mais, pour
y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements
locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le
chemin de fer jusqu' Toulon. L, vous irez trouver Charles Poncy, notre
ami, rue du Puits, n 7. Il vous amnera ou vous fera conduire, et, en
mme temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de
laquelle vous aurez, chez nous, un gte; car nous n'avons qu'une partie
de la maison; mais notre propritaire, homme trs aimable, nous a promis
une chambre d'ami ds que nous en aurions besoin. Voil! Nous n'avons
encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le
temps soit remis; car je ne pense pas que nous diffrions beaucoup de
temprature, sauf qu'ici nous avons des pluies insenses quand le ciel
s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne
maussade par consquent. Il faut que nous puissions vous promener dans
le soleil.

Sur ce,  bientt, j'espre, cher enfant. Ce sera une joie de famille,
et, en attendant, on vous embrasse de coeur.

G. SAND.




CDLXXII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Tamaris, 15 mars 1861.

Mon cher vieux,

Je t'adresse ma lettre  Nevers, bien que je pense que tu doives tre
au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement,
tandis que, du Coudray  Nevers, ce ne serait peut-tre pas la mme
chose.

J'ai reu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton
petit mioche te donne toutes les joies de la _grand'paternit,_--je
souligne! Voici, hlas! comment tout se compense et s'quilibre dans
le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers
d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne
verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui tait la perle et la
fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes
genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'changerai
plus rien avec elle en cette vie.--Rsignons-nous; notre cause et notre
but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu.
Ils ne peuvent donc tre mauvais, et tout, aprs la vie, doit tre
ddommagement, puisque, ds cette vie, tout conduit  la notion de
l'quilibre et de la rmunration.

Maurice a t  Hyres pour la seconde fois, un peu pouss par un dgot
momentan du sjour de Tamaris, o le mistral souffle de temps en temps,
et plusieurs jours de suite avec une violence inoue. J'tais assez
souffrante et il disait que si le climat d'Hyres tait moins brutal,
il voulait m'y transporter. Mais il a trouv que c'tait la mme chose,
alternative de bourrasques et de sries de jours admirables.

Il a t voir M. Germain, dans son chteau, trs pittoresque et trs
beau, de Saint-Pierre des Horts. Le chtelain l'a trs bien reu et lui
a offert pour moi un beau logement  trs bon march, ce qui est fort
aimable.

Mais je suis installe et c'est une assez grande affaire dans ce
pays, o, mme aux portes des villes, les ressources et les moyens de
communication n'abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont
assez ngligs et dcrivent ncessairement des courbes immenses autour
des golfes qui dentellent la cte. La mer est le seul vrai chemin, et,
quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu
claquemur. Nous avons surmont tous ces petits ennuis du commencement,
en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la
localit et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et
intelligent, aprs en avoir essay deux qui taient de charmants
garons, mais peu dgourdis, moins dgourdis que des Berrichons, et
craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractre et le
temprament, il n'y a pas de milieu. Ils sont ou tout  fait _chiffes_,
ou tout  fait nergiques. Nicolas-Napolon fait trs bien notre
service; la cuisinire Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours.
L'ne va  la provision sans regimber; le chien nous prend pour ses
matres, et les poules me suivent comme  Nohant.

On nous apporte d'excellents poissons de mer tout vivants; nous savons
maintenant qu'il n'en faut pas demander les jours de mistral; nous nous
sommes procur beaucoup de tables; car, bien que notre Coudray maritime
soit suffisamment meubl quant au reste, les tables sont ici des meubles
de luxe. On ne lit pas, on n'crit pas, on vient  la campagne pour se
promener et dormir. Nous sommes enfin bien cass, rsigns aux temptes
et trs ddommags par la possibilit de travailler et par la beaut des
journes admirables qui succdent aux ouragans. Le printemps se fait au
milieu de ces temptes comme si de rien n'tait. Les solides pins d'Alep
au parasol majestueux et les liges rugueux tendent le dos et ne rompent
pas; les plantes  feuilles persistantes s'en moquent galement et
l'olivier n'en est ni plus ni moins ple. Parmi ces insensibles, les
vraies plantes printanires commencent  sourire. Les tamarix et les
lentisques en boutons, les anmones lilas et pourpre jonchent la terre;
et les orchys fleurissent  l'ombre.

J'ai trouv dans un bois voisin _l'pipactis cphalante,_ qui n'est pas
de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout.

C'est une orchide blanc de neige, avec une tache dore sur le _labile_
trs jolie plante, lgante. J'ai t voir  Saint-Mandrier, qui est un
hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres
exotiques trs grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs
jolies graines rouges, et des _sterculies_ dont l'odeur, exprime par le
nom, n'est pas prcisment celle de la rose.

Tout cela est en dehors de mon rcit sur le docteur Germain. Pour en
revenir  lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections
d'histoire naturelle, a eu le dsappointement d'apprendre qu'elles
n'existaient que sur le prospectus; mais le personnage lui a paru tout
de mme un savant srieux et un homme de grande valeur. Je compte
certainement, le mois prochain, l'aller voir, lui et son chteau moyen
ge, dont Maurice m'a apport de sa part plusieurs photographies. Cela
s'arrange d'autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route
pour la Nivre, o il passera huit ou dix jours. Il est possible qu'une
autre anne, connaissant ce bon gte de Saint-Pierre, j'aille y frapper
pour la saison.

J'ai beaucoup travaill au _lessivage_ de _Valvdre_ depuis que je suis
ici. Je touche  la fin de ce gros travail.

Bonsoir, cher vieux; voil encore une longue causerie; mais je finis
brusquement faute de papier. Tendresses  vous tous et grandes amitis
d'ici.

G. SAND.




CDLXXIII

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Tamaris, 28 mars 1861.

Chre cousine,

Vous aurez reu dj une lettre de Lucien[1] qui a, par un heureux
hasard, vu tout de suite  Toulon, o il se trouvait hier avec Maurice
et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l'article du
_Moniteur_ concernant son pre. Ils m'ont apport cette bonne nouvelle;
le brave enfant tait ravi et 'a t fte  Tamaris. Il vous avait dj
crit, ce matin; il est parti pour Lestac.

Maurice l'a accompagn un bon bout de chemin en wagon et l'a quitt pour
aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est
revenu ce soir  onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est
sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait esprer qu'il
reviendrait passer encore deux jours avec nous; aprs quoi, il gagnera
Nmes avec notre Boucoiran, qui l'aime dj de tout son coeur et qui lui
montrera _ex professo_ tout ce qui pourra l'intresser dans ce pays.

Il va bien, votre cher enfant; il a couru comme un Basque avec ces
messieurs, bravant la tempte au bord de la mer, afin de voir dferler
les grandes lames. Il a fait, bon gr mal gr, de la botanique et de
l'entomologie. Il a appris une _patience_ qui est aussi difficile qu'un
problme de mathmatiques. Il a mang beaucoup de petits gteaux et ne
s'est point passionn pour les coquillages de nos rves qui ne valent
pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et
son arrive a t une vritable joie pour nous tous.

Ma sant se remet. Le mistral a fait place  un temps plus doux; encore
quelques jours, et nous aurons,  ce qu'on nous assure, un temps
dlicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran
 Nmes. Vous voyez qu'on n'est pas press de se quitter les uns les
autres et qu'on se reconduit pour tre plus longtemps ensemble.

Ce Boucoiran est l'ancien prcepteur de Maurice; c'est un coeur d'or et
un homme du plus grand mrite, sachant normment de choses; Lucien est
dj avec lui comme avec un papa.

Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa! nous nous
en tourmentions; nous en parlions  toute heure; mais je disais, moi:
Si le prince s'en charge, a russira, car je ne connais pas de
meilleur ami. J'espre que je le verrai lorsqu'il viendra  Toulon, o
on travaille  son yacht Si vous savez quelques jours d'avance l'poque
de son dpart, vous serez bien aimable de me l'crire pour que je ne
sois pas en tourne aux environs dans ce moment-l.

Bonsoir, chre cousine; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher
enfant nous revient, nous _le choierons_ comme de coutume.

Je vous embrasse de coeur.

G. SAND.

  [1] Lucien Villot, fils de madame Villot.




CDLXXIV

A LA MME

                                 Tamaris, 19 avril 1861.

Chre cousine,

Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d'une
longue promenade dans les montagnes, il a trouv votre lettre  la
maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu'il crit la faim depuis
deux heures, il est parti sans dner, dans la voiture qui nous ramenait
de la promenade et o nous lui avons lanc une crote de pain, un
morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgr tout cela,
sera-t-il arriv  temps  Toulon pour le dpart du chemin de fer? Nous
sommes  plus d'une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les
_quipages_ de la localit ne vont pas vite, et les bateaux ne partent
pas aprs le coucher du soleil. Donc, s'il n'arrive pas avant ma lettre
ou en mme temps, c'est qu'il aura eu un retard invitable et aura t
forc de coucher  Toulon.

Ce cher enfant avait le coeur gros de quitter ce magnifique soleil et
cette vie  travers champs dans un pays splendide. Si son coeur le
rappelait prs de vous et de son pre, ses jambes et son cerveau
regrettaient l'animation des courses et la libert du grand air; et
nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour; car nous
l'aimons tendrement et c'tait plaisir de le voir vivre  pleins poumons
dans ce climat nergique. Mais ni son coeur ni notre conscience n'ont
hsit devant l'appel srieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis,
tout chagrins du grand vide qu'il nous laisse, nous ne l'avons pourtant
pas retenu davantage. C'est un enfant excellent, un coeur d'or, une vive
intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquitudes dans
les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de
sauter comme un poulain dans un pr. Encore un peu de temps de ces
gambades ncessaires, et il travaillera; car il a, pour cela, toutes les
aptitudes et toutes les facults voulues.

 son ge, Maurice ne pouvait gure non plus s'occuper. Les garons ont
un dveloppement plus tardif que nous. Il n'est devenu _piocheur_ qu'
vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquitez donc pas de ce besoin
de flner. Il vous aime tant d'ailleurs, il a tant de vnration tendre
pour son pre, qu'il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le
regrettons, nous dsirons le revoir  Nohant, nous le chargeons bien
d'obtenir cette joie pour nous; mais nous voulons aussi que votre
volont soit faite, _aujourd'hui et toujours_.

Ce bon Lucien vous dira que j'ai t longtemps souffrante et patraque et
qu'il m'a souvent tenu compagnie finalement. Je suis presque tout  fait
bien  prsent et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours: quel
chagrin que vous soyez cloue  Paris, o il fait si triste et si froid,
quand une vingtaine d'heures de voyage peuvent vous transporter sous un
ciel bleu et chaud! Ce n'est pas que j'aime passionnment la Provence,
je lui prfre nos bords de la Creuse et nos fraches montagnes
d'Auvergne; mais nous n'avons plus de printemps par l, et, ici, a
existe encore.

Bonsoir, chre cousine; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous
les tendres respects de Maurice.

G. SAND.




CDLXXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Tamaris, 24 avril 1861.

Cher enfant,

Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre,  _ptition_,
avec enveloppes _ad hoc_. Il faut crire  l'impratrice sur ce
papier-l et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de
_ratures_; car j'y suis sujette et il n'en faut pas trop. Envoyez-moi
aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l'envoi
et le faire passer, par Damas-Hinard, secrtaire des commandements de
ladite souveraine. C'est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes
auprs d'elle.

Maintenant, cela ne russira peut-tre pas. J'ai dj beaucoup demand
pour des dsastres semblables. On ne m'a pas encore refus; essayons
encore. Je vais faire le rsum. Envoyez-moi le papier dans un petit
carton, pour que Nicolas ne m'apporte pas a chiffonn et sali.

Maintenant quelle somme faut-il demander? L'impratrice donnera de sa
bourse probablement. Esprons-le, car, si elle renvoie au ministre
de la marine, nous n'aurons que des paroles, et mme peut-tre moins.
Demandons-lui donc un secours, un mouvement de coeur, deux mille francs.
C'est peu, mais moins nous demanderons, plus srement nous obtiendrons.
Qu'en pensez vous?

Je ne sais o vous prenez vos dfauts, vos indiscrtions et toutes les
peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que
vous mettez votre cravate en fou, ce qui m'est bien gal, et que vous
faites des calembours, ce qui me rvolte de la part d'un pote. Fils
ingrat, vous vous amusez  jouer faux sur un stradivarius! sur cette
langue franaise, magnifique instrument que vous devriez tenir pour
sacr, puisqu'il a servi de manifestations  votre me,  votre coeur
et  votre gnie naturel! Qu'eussiez-vous fait avec l'instrument que
le ciel et les hommes ont donn  Mathron[1]? Il dit: Une
_seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable;_ et pourtant, il m'amuse
 entendre, parce qu'il parle comme il sait et comme il peut. Mais
savoir la musique  fond pour se dlecter aux fausses notes! Vous n'tes
qu'un ingrat et un impie.

Aprs cela, s'il vous faut absolument ces affreux _couacs_ pour digrer,
je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous tes si
bon, si aimant, si sr et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous
les passerais encore.

La sant est meilleure. J'ai fait aujourd'hui une belle course sur les
hauteurs du cap Cpet; c'tait magnifique et j'ai trouv beaucoup de
plantes.

Je vois avec chagrin que vous n'allez pas mieux et avec plaisir que vos
malades ont un peu de rpit. Nous repartons demain  une heure, pour je
ne sais o, s'il fait beau.

J'embrasse Dsire et les chres fillettes. Pauvre Anas, que de
chagrins,  la fois! Et ce pauvre naufrag, comment va-t-il?

A vous de coeur et tendres amitis d'ici.

G. SAND.

  [1] Cocher de louage.




CDLXXVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Tamaris, 11 mai 1861.

Chre cousine,

Vous tes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et
de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[1]. Lucien
a d vous dire pour combien de raisons trs vraies et trs logiques
j'aurais dsir qu'il ne ft pas question de moi. Je n'ai pas voulu
dsavouer les amis qui m'avaient porte, d'autant plus que j'avais et
que j'ai encore la certitude qu'ils doivent chouer.

J'ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde
_officiellement_ religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas tre
pardonne. J'aime bien mieux qu'on me repousse vers l'_enfer_, o ils
mettent tous les honntes gens.

Mais,  propos de cette affaire de l'Acadmie, il en est une autre dont
je veux vous parler. Buloz, qui n'a pas toujours un style trs clair,
m'crit que quelqu'un est venu le trouver pour lui dire _de me sonder_
pour savoir si j'accepterais de l'empereur un ddommagement offert d'une
faon honorable et quivalent au prix de l'Acadmie, dans le cas o il
ne me serait pas accord.

J'ai rpondu que je ne dsirais absolument rien; mais j'ai bien charg
Buloz de prsenter mon refus sous forme de remerciement trs sincre et
trs reconnaissant; or, comme une commission de cette nature, quelque
explicite et franche qu'elle soit peut, en passant par plusieurs
bouches, tre dnature, je vous demande de voir le prince, qui est net
et vrai, lui, et de lui dire ceci: Je ne mets aucune sotte fiert,
aucun esprit de parti, aucune nuance d'ingratitude  refuser un bienfait
de l'empereur. Si j'tais malade, infirme et dans la misre, je lui
demanderais peut-tre pour moi ce que j'ai plusieurs fois demand 
l'impratrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte
bien, je travaille et je n'ai pas de besoins. Il ne me paratrait pas
_honnte_ d'accepter une gnrosit  laquelle de plus  plaindre ont
des droits rels: si l'Acadmie me dcerne le prix, je l'accepterai,
_non sans chagrin_, mais pour ne pas me _poser_ en fier--bras
littraire et pour laisser donner une conscration extrieure  la
moralit de mes ouvrages prtendus immoraux. De cette faon, les
gnreuses intentions de l'empereur  mon gard seront remplies. Si,
comme j'en suis bien sre, je suis limine, je ne me regarderai pas
comme frustre d'une somme d'argent que je n'ai pas dsire et dont je
suis toute ddommage par l'intrt que l'empereur veut bien me porter.
Voil!

 prsent, je dis tout cela _au cas que_...; car j'ignore si Buloz a
bien compris ce qu'on lui a dit et s'il est vrai que l'empereur se soit
_mu_ de cette petite affaire. Buloz m'a dit que la princesse Mathilde
_se chargeait de tout_, sans plus d'explication. Si la princesse
Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira _tout ce que
dessus_, comme disent loquemment les notaires. S'il me le conseille,
j'crirai  cette excellente princesse pour la remercier, et 
l'empereur, s'il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l'aime de
toute mon me, que j'irai visiter demain son _bateau_, dans la rade de
Toulon; car je vois bien qu'il ne viendra pas ici de sitt, et il fait
bien de ne pas songer  la mer, qui est horrible et furieuse presque
continuellement. J'ai t hier, par une grosse houle, voir _l'Aigle_,
galre capitane de Sa Majest. C'est ravissant. Lucien a d vous en
faire la description; car il l'a vue avant moi.

Moi, je suis tourmente parce que Maurice veut aller faire un tour en
Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu'il voie ce pays; mais
j'ai peur qu'il ne veuille pas attendre la fin de ces temptes et a va
m'inquiter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup; car il ne
faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gter leurs
plaisirs par l'aveu de nos anxits.

Voil donc Lucien dans la botanique? L'heureux coquin, qui n'a pas autre
chose  faire, et qui a _un pre comme il en a un_, pour le guider et
rsoudre les abominables difficults de la _spcification_! Ce n'est
pourtant pas l le fond, la philosophie de la science; mais c'est par l
qu'il faut passer, et c'est long, surtout avec la complication qu'y ont
fourre et qu'y fourrent de plus en plus les _auteurs_.

Dites  ce cher enfant, qu'il est n coiff d'avoir toutes les facilits
sous la main, et que, s'il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les
chantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon
fagot. Dites-lui aussi que je suis retourne au _Revest_ et que j'y ai
trouv des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours
son chapeau, que Mathron dit toujours: _Une-t-auberge_; enfin que je
l'embrasse de tout mon coeur.

Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez; surtout le prince, qui
s'occupe aussi de moi avec le coeur que nous lui savons.

Bonsoir, chre et bonne cousine; toutes mes tendresses au cousin et aux
chers enfants.

G. SAND.

Vous savez donc aussi la botaniqne, vous? vous savez donc tout? Exigez
que Lucien soit trs ferr sur la _technologie_; a l'ennuie, mais c'est
indispensable, et pas difficile quand on sait le latin.

  [1] Plusieurs membres de l'Acadmie franaise avaient mis sa
      candidature en avant pour le prix Gobert.




CDLXXVII

A MAURICE SAND, A ALGER

                                 Tamaris, 15 mai 1861.

Cher enfant,

J'ai reu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre
d'Oscar, que je t'envoie. J'espre que tu auras eu un bon dpart et une
bonne sortie des ctes; mais, en pleine mer, tu as d trouver une forte
houle. La tempte a d laisser encore l de l'agitation. Ici, temps
magnifique; hier et aujourd'hui, chaleur complte, quelques nues
d'orage, quelques ondes, et pas un souffle de vent, pas mme au bord du
golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait ternuer et
moucher. Calme plat  prsent, la mer unie comme du satin aussi loin que
la vue peut s'tendre. C'est gal, je voudrais bien te savoir arriv
sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour
potiser ta premire impression de cette terre nouvelle.

Nous, nous avons t hier voir le _Ragas_. C'est  deux pas du dernier
moulin de la valle de Dardenne; nous en tions  un quart de lieue
quand tu as dessin le petit pont double  guirlandes de lierre. Mais
quel quart de lieue! Jamais tu n'aurais cru que ta pauvre mre pt
descendre  pic dans une gorge profonde et remonter de mme sur un
sentier de chvres. Mais _je m'en suis trs bien tire_, comme on dit 
la Chtre. Je n'ai pas fait un faux pas, et, malgr cette gymnastique,
violente pour mon ge mr, je n'ai pas t du tout fatigue. Il faisait
chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni! Je ne sais pas
si tu auras plus chaud en Afrique.

Le Ragas occupe le fond d'un amphithtre de cimes  pic, et dans le
flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente
noire tout encadre de verdure. L'endroit est grandiose et charmant;
beaucoup de vgtation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents
pieds de profondeur. Il y a encore vingt mtres d'eau en toute saison.
Aprs deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit
et dborde par cette fente, d'o l'eau se prcipite en torrent dans la
gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit 
sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on pt mme voir
l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les ctes du cap Sicier, est ce
que j'ai vu de plus _srieux_ jusqu' prsent dans nos promenades. La
Dardenne tait magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades
d'opra dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines
qu'on pourrait prendre, s'ils taient ailleurs et en ruine, pour des
amphithtres romains.

Aujourd'hui, nous avons t  Sainte-Anne, au bout des gorges
d'Ollioules, et nous, avons dcouvert, _tout_ _seuls_, un endroit
dlicieux et des masses de rochers en coupole, creuss en grotte comme
la montagne de Taormine pour les spultures antiques. Ceci est pourtant
un simple _jeu de la nature_, comme disent les itinraires. C'est
l'action du vent et de la pluie dans un grs friable qui tombe en sable
blanc et qu'on exploite,  l'entre des gorges, pour faire des glaces.

Il a pass un gros orage qui venait de la mer, j'ai pens  toi!
Heureusement il n'a pas t mchant.

Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours
content d'y avoir t.

L'impratrice m'a envoy mille francs pour le pre d'Anas. C'est trs
aimable et la famille est enchante.

Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille
fois. cris-nous, ne serait-ce qu'un mot.




CDLXXVIII

AU MME

                                 Tamaris, 22 mai 1861.

Cher enfant,

Je descendais hier de la cime du Coudon; partie  onze heures du matin,
je rentrais  onze heures du soir, quand j'ai trouv ta lettre  la
maison. Juge si j'ai dn ou soup de bon apptit! Le coeur content me
faisait oublier les jambes, vexes d'une ascension de deux heures et
d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais
quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes
d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac
incommensurable et tout  fait mystrieux  l'horizon. Le temps tait
pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et
le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix
lieues de mer par-dessus la tte du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et
je savais bien que c'tait une blague provenale impossible. N'importe,
je t'ai appel  travers l'espace, et je t'ai souhait joie et sant.
J'tais l  six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus
petite brise contrarit mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux
jours,  la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la
mer, on trouve cette atmosphre calme.

Je suis revenue en voiture (on fait la moiti du chemin avec un cheval
de charretier en _nenfort_), par un clair de lune splendide, sur une
route en zigzag des plus fantastiques. J'tais seule avec le bon
Mathron,  qui j'avais confi la garde de mes vieux os. Il ne me quitte
pas  la promenade et a le plus grand soin de moi.

J'ai grimp avant-hier  venos. C'est le chteau noir en ruine qu'on
voit dans les gorges d'Ollioules; c'est trs beau aussi, mais dans un
autre genre et moiti moins haut. Hier, par exemple, j'ai t _dtemce_
en route par une foule de contretemps insignifiants et btes: deux
heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a gars,
etc., etc. Rien de fcheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui,
mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et,
j'espre, une autre anne; si tu es content de l'Afrique, y aller avec
toi. Cette fois-ci, il faut retourner  Nohant pour n'tre pas dans la
gne avant qu'il soit peu. Nous partirons  la fin du mois au plus tard.
cris-moi  Nohant. Si je vas  Chambry, ce sera l'affaire de deux
ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique?
Prends-en une bonne lampe, mais sans trop te fatiguer et sans coups de
soleil. On dit qu'ils sont dangereux l-bas. Mnage un peu mon Mauricot,
songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te _bige_
mille fois.




CDLXXXIX


A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Chambry, 5 juin 1861.

Mon cher enfant,

Nous partons demain matin pour Lyon, Montluon, Nohant. Nous nous
portons tous bien. Nous sommes, enchants de la Savoie. Ce sont les
pres beauts de la Provence, avec la verdure normande et les jolies
constructions suisses. Quand vous aurez huit jours  vous, il faut
prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, trs
peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambry est tout
prs de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et
pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire
qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain
est si mouvement, que partout la vue est immense et belle toujours.
Vous trouvez dans les formes gologiques beaucoup de rapport avec les
approches de Montrieux, mais en grand et avec une vgtation qui est une
vraie prodigalit de la nature.

Nous avons couru toute la journe et tous les jours par une chaleur
touffante, entremle d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un
souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice
serait satisfait.

A prsent, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre
vgtation, mesquine auprs de celle de Chambry; mais nous retrouverons
notre _chez nous,_ et vous savez que c'est toujours bon.

Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous
vous attendrons avant ou aprs les vacances, ou l'hiver ou le printemps
prochain.

J'aspire  tre  Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien
certaine que, si vous en avez reu aprs mon dpart, vous me les aurez
expdies chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais
touch le port.

Embrassez pour moi tendrement la bonne Dsire et vos deux charmantes
filles. Si vous rencontrez Mathron, Nicolas et Rosine, dites-leur
que nous nous louons d'eux. Grce  votre bon choix, nous avons eu la
satisfaction de n'avoir affaire qu' des gens excellents, depuis les
patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose.

La mer tait bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous
tiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au _Var_ que
trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussire. Mais ce n'est la
faute de personne et cela ne m'empchera pas de lui garder un tendre
souvenir.

Adieu encore, cher enfant, et  vous de coeur plus que jamais.




CDLXXX

A M. MAURICE SAND, A ALGER

                                 Nohant, 8 juin 1861.

Nous sommes rentrs aujourd'hui  Nohant  cinq heures, et je vas trs
bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatigue, bien que la journe
d'hier, de Lyon  Montluon, soit longue et fatigante. On ne reste
en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois  Moulins.
N'importe, nous voil. Nous avons couch  Montluon et djeun avec le
pre Brothier, qui nous a beaucoup parl de tes aquarelles. Il a t 
Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains.
_Le Constitutionnel_ en parle avec loge. C'est le seul article que
j'aie encore trouv sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai
rcolter.

J'ai reu  Montluon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me
l'apporter en venant me chercher avec la voiture.

Je vois que tu vois du beau, du _n_ 1! Et, d'aprs tes indications, je
me reprsente assez bien ce qui te frappe. J'espre que tu n'as pas t
assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de
grle qui a tu des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu
arpentes le pays: si c'est en voiture,  cheval,  pied,  autruche ou
 chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses
dire: _Magnifique! magnifique_! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que
d'tre aux premires loges du beau thtre de la nature? J'en ai pris
une bonne goule en Savoie. Il y a peut-tre plus beau encore; mais
c'est si beau, qu'on ne songe  rien de mieux quand on y est. Il
faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs
printemps. C'est un trs petit voyage en somme, et l'on y est trs bien
sous tous les rapports.

Nous y avons couru  travers de grandes averses qui rjouissent fort les
Savoyards, privs d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la
mme chose et voil que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez
singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours)  la poursuite de
gros orages qui filent devant nous et qui crvent l o nous arrivons.

Mais ici la pluie arrive trop tard. Aprs la gele, la scheresse a svi
durement. Les foins, les bls, la vigne, les fruits, tout va mal, et
l'anne sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du
sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux.

Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et
feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fentre. Il n'y a pas de
mal, d'ailleurs,  ne pas vivre au sein des merveilles de la cration;
on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces
magnifiques endroits, je ne vois que gens blass qui s'tonnent qu'on
admire leur milieu.

La maison d'ici est propre et reluisante, la salle  manger toute
reblanchie et repeinte, fort apptissante, et j'aurai un cabinet de
travail trs gentil.

Bonsoir, mon enfant chri; cris-moi toujours autant que tu pourras. a
me fait grand bien.




CDLXXXI

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENVE

                                 Nohant, 8 juin 1861.

Cher fils,

Je suis  Nohant depuis quelques heures. J'ai t absente quatre mois.
J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambry, un paradis!
Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brle du soleil comme
une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si
bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orn, camp, fier et superbe?
J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trott sur la crte
des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands
horizons bleus.

Voil mon bulletin. Maurice s'est ennuy,  Tamaris, de voir toujours la
mer sans la franchir. Il s'est envol pour un mois en Afrique. J'ai de
ses nouvelles, il est _enthousiasm_. Je l'attends pourtant bientt.

Parlons de vous. J'ai reu votre bonne longue lettre  Tamaris (prs
Toulon), et, de l, je vous ai rpondu; vous n'avez donc pas reu? Vous
me disiez d'crire  Gnes. J'ai crit  Gnes, et vous tes sans doute
dj beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre sant dans la
lettre que je reois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21
mai.

Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais
je ne peux pas croire que bientt vous n'ayez pris le dessus; si jeune,
si bien organis et si hautement dou, _vous voudrez et vous pourrez_.
Je vous attendrai  Nohant tout l't, et, si vous tenez votre promesse,
je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir
d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de
sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu
me reposer avant de vous avoir embrass maternellement de tout mon
coeur.

G. SAND.

Ah! j'oubliais de vous parler de l'Acadmie. Je ne sais pas pourquoi on
m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas _couronne_, ni pourquoi
on m'et couronne. Entre cet aropage et moi, il y a un monde inconnu
de considrants, de _mais_, de _si_, de _parce que_ et de _quoique_
auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que
tout a m'est gal et que je vis dans une plante trs gentille, toute
en fleurs, en rves, o j'ai souffert, pleur, aim et bni le bon Dieu,
en somme; et o jamais on n'a entendu parler d'Acadmie ni de chagrins
littraires. Vous comprenez bien a, vous, mon enfant.




CDLXXXII

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 11 juin 1861.

Chre cousine,

Je suis  Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison
tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un
des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de
n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon
dpart. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bont
de vous en charger et que vous savez o le prendre.

J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont
charme; car j'aime  couter, et, avec lui, on a tout profit. Son
succs parlementaire a tonn bien des gens qui se faisaient de lui une
fausse ide; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont
entendu causer, qui ont pu tre surpris de la force de son raisonnement
et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facults, de grandes
qualits et de grandes sductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant
d'ailleurs, ou de quelques accs de secret dcouragement, rend-elle si
rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle
chane engage souvent ce puissant et gnreux esprit. Cela se perd pour
moi dans la nuit des considrations politiques. Quel malheur pour lui
et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur
libre de parler en toute occasion!

J'arrive charge de plantes qui feront, j'espre, le bonheur de Lucien,
si ce petit gueux persvre dans la botanique. J'ai un immense rangement
 faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire  faire dans la
maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le
spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, o je
travaillerai avec plaisir.

En attendant, je ne sais o fourrer ma personne, mes bouquins et mes
paperasses. Tout cela sera arrang pour les vacances, et vous pourrez
vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'tre dvore par les
souris.

Maurice est toujours au del des mers, enchant de l'Algrie et me
chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour _son Lucien_. Et
moi, chre, je vous aime bien, et vous apprcie chaque jour davantage.

G. SAND.




CDLXXXIII

A M. VICTOR BORIE, A PARIS.

                                 Nohant, 29 juin 1861.

Monsieur et illustre professeur,

Daignez permettre  un _jeune_ aspirant  la gloire littraire de vous
offrir la ddicace d'un humble essai, bien indigne d'tre mis  vos
sacrs pieds, et intitul jadis _l'Homme de campagne_, aujourd'hui _la
Famille de Germandre_, devant paratre prochainement dans le _Journal
des Dbats_.

J'espre, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas
 ce que votre nom vnrable soit le passeport de mon faible essai;
veuillez donc agrer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai
l'honneur d'tre,

L'AUTEUR _D'Andr._




Mon cher vieux,

Je ris un peu pour m'tourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince
et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-l, c'est
charmant, c'est dlicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller
en Amrique ou de revenir avec la princesse,  son choix et selon mon
consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser 
ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et
satisfaction, et opr dans des conditions si belles; mais le coeur
_crie tout bas_. S'il se dcide, comme c'est probable, il ne sera pas
de retour avant quatre ou cinq mois peut-tre. Conte cela  Lambert, et
dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin
de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du ct de _Belleville_,
je compte leur crire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se
runira pas cette anne.

J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan.

  [1] Calamatta et sa fille.




CDLXXXIV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 30 juin 1861.

Cher enfant,

Maurice me charge de vous dire qu'il est  Oran, sur le
_Jrme-Napolon_; que le prince l'a pris  Alger et l'emmne  Cadix,
Lisbonne et peut-tre en Amrique; que, par consquent, il n'est pas sur
le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitt, mais qu'il pense 
vous tous et vous embrasse bien fraternellement.

Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en rjouis, malgr un
peu de tristesse et d'inquitude que je lui cache avec soin; car il
reviendrait plutt que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une
si belle occasion pour voir du pays agrablement.

Dites  tous nos amis o il est, et qu'il comptait bien aller les voir,
sans cet incident imprvu. Rappelez-moi aussi  tous les braves gens de
la-bas.

Depuis notre arrive, j'ai travaill comme un diable. J'ai fini mon
roman, corrig, expdi. Je suis  prsent dans le rangement botanique,
et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les
beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux,
les grs de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous,  Pierrefeu,
le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient
quand mme? et les _sans-feuilles_ que vous n'avez pas pu baptiser en
franais, et les petites asprules bleues que Solangette allait me
cueillir dans le champ voisin, et tous vos prtendus muguets, etc.?--Je
repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a
dj longtemps que je vous ai quitts, tant le milieu d'ici, le climat,
la flore, les visages sont diffrents. L'accent provenal et son
compagnon intime le mistral manquent  notre existence. Je vois toujours
Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je rpte sa chanson favorite:

Nicolas, demain ta fte!

Et cette pauvre Lda? pourvu qu' force de nous chercher, elle ne s'en
aille pas trop loin et ne soit pas tue comme vagabonde dangereuse! si
elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous rponds qu'elle serait
bien reue.

Mais parlons de vous, cher enfant. La sant est-elle revenue pour
rester? Il est vident qu'il y avait dbilitation et qu'il faut refaire
l'estomac.

Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe,  cause de
sa marraine? Oh! les vilaines gens que les prtres d'aujourd'hui!... On
dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que rsulterait-il de cette
mort? Il et bien d passer  la place du pauvre Cavour!

Que fait Dsire? est-elle toujours _bien fatigue_? tes-vous 
Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Dsire, une
figure anglique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois
qu'elle manque d'nergie: votre Solange en a pour deux, et il me semble
que c'est trs bien arrang comme a par le bon Dieu.--Elles doivent
s'aimer d'autant plus qu'elles diffrent, et la charmante Anas me
parat un bien prcieux dans la famille.

Mais voil trois heures du matin et j'espre que vous ronflez tous,
mme vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espre, 
attendre le lever de la comte. Elle est un peu belle, n'est-ce pas?
Quelle queue!--Elle doit se lever du ct de Saint-Mandrier, tre sur
Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher
derrire les gorges d'Ollioules, mme un peu plus  gauche. Dites-moi si
c'est comme a.

Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la
pluie,  la grande joie des habitants, qui taient  sec depuis deux
mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous
quatre bien tendrement.

Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai
cinquante-sept. Voil deux journes que nous avons rarement passes, lui
et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous
envoie tous ses compliments et amitis.




CDLXXXV

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 2 juillet 1861.

Mon cher gros,

Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise 
dmentir  l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoy
vingt-cinq mille francs, en ddommagement du prix que m'a refus
l'Acadmie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y tait, sous forme
de vingt mille francs ou d'autre chose; on a t charg de me demander
si j'acceptais. J'ai t reconnaissante de l'intention; mais j'ai refus
de recevoir quoi que ce ft.

Si, dans quelque journal, on prtendait le contraire, je te prierais de
m'en avertir, afin que je le dmente officiellement. Avertis Emile de
cela, j'ai la tte  autre chose et je n'ai pas pens, depuis huit
jours,  lui en donner avis.




CDLXXXVI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                 Nohant, 11 juillet 1861.

Mon ami,

J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez t rcemment trs
gravement indispos. On pense que le climat de la Haye ne vous convient
pas. Pouvez-vous hsiter  chercher un ciel plus clment pour vous?
ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et
croyez-vous ne rien devoir  nous tous qui vous aimons tant? Les
circonstances ont ralenti ou intercept nos relations; mais vous n'tes
pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours
tout  vous.

J'envoie  Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier
volume de l'_Histoire de ma vie_, qu'il m'avait retourn pour que je
pusse y crire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, o je
vous ai consacr plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de
vous parvenir.

Maurice voyage. Il doit tre en route pour les tats-Unis. Mais je ne
vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien
souvent nous avons parl de vous!

Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous
blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre tat de sant
vous permettrait bien de vous soustraire,  prsent qu'on doit vous
recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et
croyez  mon inaltrable affection.

GEORGE SAND.




CDLXXXVII

A MAURICE SAND, A BORD DU _JROME-NAPOLON_

                                 Nohant, 27 juillet 1861.

Cher enfant,

Je crois bien que je t'cris toujours pour rien. Tandis que tes lettres
sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de dpasser la station
que tu m'indiques pour y rpondre. J'envoie donc  tout hasard. Je t'ai
crit bien des lettres que tu ne recevras peut-tre jamais. Mais j'ai
reu, ce matin, celle que tu m'crivais des Aores. Que te voil donc
loin, cher garon! Et,  cette heure, combien de centaines de lieues de
plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les
plus curieuses et les plus intressantes, je reois tes lettres, je me
dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne
m'inquiter de rien. Ma sant est trs bonne, malgr un t affreux,
tout pareil  celui de l'anne passe. Ta soeur vient de partir, elle a
pass un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Brengre. Nous
parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme
un ngre. Tu sais que c'est preuve de sant. Je te _bige_ mille fois.

L'Exposition est finie, les rcompenses sont donnes; rien pour toi, ni
pour Lambert, ni pour Manceau.

Je vas crire  madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son
mari y puisse quelque chose. Je te _bige_ encore; quand donc sera-ce
pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquite pas. Je suis
raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que
je lui ai crit plusieurs fois pour toi. J'ai crit aussi  Ferri.




CDLXXXVIII

A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS

                                 Nohant, 6 aot 1861.

Cher Monsieur,

J'ai reu vos _Itinraires_ et je vous remercie de votre bon souvenir.
Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit
encore au coin du feu comme des livres de voyage, aprs s'en tre servi
comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes tudes,
je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est
grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou
rcompenserait de telles entreprises. _Ma!..._

Je suis heureuse d'apprendre que vous tes mieux portant. Je suis  peu
prs gurie aprs mille petites rechutes qui ne m'ont pas empche
de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en
compagnie de votre _Itinraire_, une course de quelques jours en Savoie.
J'ai t ravie de ce pays-l. Si vous revenez quelque jour sur les
environs de Toulon, j'ai pris l bien des notes et j'y ai vu des choses
magnifiques, dont aucun _Itinraire_ ne fait mention.

Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scnes
plus tranges et plus grandioses  peu de distance. Mes notes sont 
votre service pour une autre dition.

A vous de coeur; bon courage et bonne sant, et, si vous revoyagez,
souvenez-vous de l'auberge de Nohant.

G. SAND.

Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a
pass en Amrique! Mon Dieu, que c'est loin!




CDLXXXIX

A MAURICE SAND, A BORD DU _JRME-NAPOLON_

                                 Nohant, 11 aot 1861.

Cher enfant,

J'ai reu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'crit que
votre navire a t rencontr par un btiment qui signale votre arrive
 New-York. Elle me dit que l'on peut vous crire encore une fois. O?
elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours rduite  crire
au hasard, me dsolant de l'inquitude que tu peux avoir et ne sachant
pas si M. Hubaine t'a expdi mes lettres. Cette fois, j'envoie par
madame Villot. Peut-tre, des huit ou dix lettres que je t'ai crites,
en recevras-tu au moins une!

Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien
fche de te gter ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte
bien et je me dfends de toute inquitude pour mon compte, voulant que
tu me retrouves en bon tat de sant morale et physique. Je reois tes
lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras
vues! que de choses me raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards
o vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait
de tout cela dans votre tourne d'aventures! Ce sont des souvenirs qui
s'amassent pour toi, et j'espre que tu en tiens _journal_, pour les
retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis
sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras l pour me
tracer la route! Tu auras pass cette anne par trente-sept sortes de
temps avec des saisons tout  l'envers. Pendant que tu avais froid 
Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique,
nous grelottions dans nos habits d't.

A prsent, nous avons un t superbe et nous allons tous les jours  la
rivire. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons
nous-mmes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours).

Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de chang;
car le mariage du jardinier et de la cuisinire n'a rien modifi au
personnel. Je travaille toujours dans le mme local, sauf qu'il est
propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai
le temps. Nous avons eu Brengre deux fois et elle reviendra encore. Il
y a du nouveau trs trange, trs heureux pour elle dans sa vie. Je te
conterai a. Solange est  Paris ou  Spa, on ne peut pas savoir.

Madame Villot a reu des lettres de New-York: j'espre en avoir une
de toi demain en passant  la Chtre. Les vieux Vergne sont venus la
semaine dernire et m'ont beaucoup parl de toi. Tout le monde t'aime et
te _bige_. Et moi, cher enfant, je te _bige_ mille fois et je t'aime de
toute mon me.




CDXC

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 11 aot 1861.

Chre cousine,

Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espre en avoir aussi
demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement
et vous tes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours.
J'avais reu une lettre d'Halifax et, jusque-l, Maurice n'avait rien
reu de moi, il tait assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M.
Hubaine s'occupe de lui expdier mes lettres, puisque Maurice me dit
que tout le monde en reoit, except lui. Je vous en envoie donc une,
esprant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est crit que vous me
portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'pais brouillards
et qu'ils ont d s'arrter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve.
Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse
tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des
plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le mme reproche 
Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les
allures d'un projectile!

Nous avons reu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je
ne sais pas si nous pourrons jouer cela,  cause des costumes et de la
richesse du local qui nous manquent; a demande rflexion. En attendant,
nous montons une petite pice de moi qui va paratre dans la _Revue des
deux mondes_ et qui a t crite pour le thtre de Nohant. Lucien y
a un rle; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il
suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a
sur le chantier une autre pice o il aura un rle trs tendu. Il a une
si belle mmoire, qu'on peut en profiter. J'espre que le plaisir de
voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera
calme et patience pour attendre mon absent.

A vous de coeur, chre cousine.

G. SAND.




CDXCI

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 11 aot 1861.

Mon enfant,

Nous avons reu des lettres pour vous, que Marchal vous expdie avec
soin. Nous avons reu aussi _le Roi et la Reine_. Nous ne pouvons pas
jouer a: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de
si haute vole. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez
vous-mme si a pourrait aller  la _Revue des deux mondes_. Cela
ne fait pas de doute pour moi, car c'est trs joli. Mais peut-tre
aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y dbuter par quelque
chose de plus important. La lettre de Buloz, qui tait dans la mienne,
sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a
de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas
d'inconvnient  lui accorder la lecture de votre roman quand il _sera
fini_. Il n'est pas homme  le critiquer, quand mme il n'oserait pas
le publier; c'est--dire qu'on peut compter sur sa discrtion, d'autant
plus qu'il a le dsir de vous attirer et de se bien conduire avec vous.

Nohant est si grand depuis votre dpart, que nous nous sauvons pour
quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, o nous ne vous
oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir.
Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment
heureux, en dpit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-tre l tout le
mal, une me rassasie! mais a se renouvelle, une me, une me _qu'est
pas ordinaire_, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du
renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos thories ni dans nos
imaginations; mais nous vous aimons, voil ce qu'il y a de clair et de
sr.

Je ne sais si madame Villot vous a crit. Elle ne me dit absolument
rien, sinon qu'elle a envoy exprs  Paris une personne pour chercher
le _manuscrit_; c'est  vous de savoir si vous voulez le lui rendre au
cas o elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'aprs son silence
sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie
pendant que vous tenez l'original.

En attendant de vos nouvelles et la _repromesse_ de votre retour, nous
nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une
belle rvrence.

G. SAND.




CDXCII

A MAURICE SAND, A BORD DU _JROME-NAPOLON_

                                 Nohant, 1er septembre 1861.

Je vois  tes lettres que, tout en rendant justice aux Amricains, tu
prouves parmi eux un tonnement ml de malaise, et que cette grande
question de la libert individuelle,  laquelle tu n'avais peut-tre pas
beaucoup rflchi encore, se prsente  toi grosse d'orages sur cette
terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras  ton
retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant
un trs beau livre qui, pour moi, rsume tout le coeur et toute
l'intelligence de l'Amrique. C'est le livre du pasteur amricain
unitariste Channing.

Peut-tre vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable
pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il
a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le rsumer en deux mots:

1 _La raison_, premier et principal guide de l'homme;

2 _La libert individuelle_, premier devoir et premier droit de
l'homme.

Cela parat sec, prsent ainsi, et tu seras trs tonn, quand tu
liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charit
extraordinaire, une loquence partant du coeur, enfin toutes les
qualits d'un vritable aptre.

Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en
concluant, que cet homme sincre est un aptre strile et ce coeur d'or
un coeur qui se trompe.

Channing prche une seule et simple doctrine, l'vangile. De l une
admirable et excellente tolrance. Lui protestant, il admet  sa
communion tous les dissidents, mme les catholiques. Il ouvre le temple
unitaire de la foi et du salut ternel  tout homme, quel que soit son
culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: J'aime Dieu et mon
prochain, dans l'esprit du Christ.

Il n'exige pas que l'on croie  la divinit de Jsus si la raison s'y
refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette
divinit. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un
l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se
contrarient pas, et que nul ne se mle de leurs affaires. Si cela est
possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouv le chemin vers ce
temple de la raison et de la libert soutenues par la foi?

Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y
amener les hommes; mais il tend cette tolrance  tous les actes de
la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom,
l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui parat
possible, si les hommes ont l'esprit de charit et l'esprit d'examen.
C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur
donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions
qu'on a rv ou essay de former les individus et d'lever le sens moral
des socits; depuis que le monde est monde, le niveau gnral a t
trs au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entran et
enthousiasm les masses. A preuve, tout d'abord, Jsus crucifi.

D'ailleurs,  quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne
fallait pas dire: N'importe quelles institutions. Il fallait aller
droit au fait et dire: Aucune espce d'institution.

Et tu vas voir qu'il le dit:

L'individu est plus que l'tat. Il n'est pas fait pour se dvouer et
se sacrifier  l'tat: c'est l'tat qui doit se dvouer  lui et le
protger; l'tat n'est institu que pour garantir et respecter les
droits de l'individu.

Voil donc la loi et les prophtes; voil l'essence de l'unitarisme, et,
dans ce sens, unit ne signifie plus en religion le _Soyez tous en un_
de Jsus-Christ; encore moins _l'unit_ politique et nationale que
poursuit l'Italie et que rvent les autres nations asservies de
l'Europe. Cela signifie tout simplement: Chacun pour soi et Dieu pour
tous! Or je dfie Dieu lui-mme, Dieu qui est la logique mme, d'tre
pour deux partis contraires,  plus forte raison pour les milliards
de partis contraires qui divisent l'humanit, morcele en milliards
d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre,
Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en
ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa
lumire.

Quant  l'tat, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche
 imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle,
sa douceur et sa prvoyante fcondit. Qu'il laisse toute la libert
possible  l'individu et qu'il se dise  lui-mme que c'est l un de ses
principaux devoirs, oui, certes!--mais il ne peut pas tre Dieu; qu'il
s'appelle rpublique, roi ou pape, il ne peut pas agir  la manire de
Dieu, qui nous attend dans l'ternit, et pour toute l'ternit. Il
ne peut abandonner les individus  l'impunit apparente o Dieu nous
laisse, et, comme il agit, lui, l'tat, dans le temps et dans l'espace
limits, il n'a pas dcouvert, il ne dcouvrira pas le moyen de nous
laisser tous libres d'une manire absolue,  moins que nous ne soyons
tous parfaits.

Soyez-le! rpondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres.

Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de
l'avenir. D'autres protestants du pass, les hussites taborites, avaient
dit: Un temps viendra o il n'y aura plus ni lois ni autorits dans la
ville sainte.

Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes  peine arrivs  la
premire aube de notre existence intellectuelle et morale. L'vangile de
saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons
les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous
n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni mme de rpubliques.
Personne ne prchera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs;
personne ne commentera plus la Bible pour demander  son examen la rgle
de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la _ville sainte_.

Mais o est-elle? dans une autre plante, ou dans celle-ci? Pourquoi pas
dans une autre? Notre me est libre, donc elle est immortelle et peut
aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons
la notion de la perfectibilit et nous pouvons transformer, diviniser
presque le monde o nos gnrations se succdent en se lguant leurs
travaux et leurs conqutes.

Mais nous sommes loin du but, et, si l'idal de Channing est beau et
grand, s'il est ralisable,--j'en suis persuade,--il ne l'est pas par
la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience,
de tout mon coeur et de toute ma foi.

Channing s'est tromp et beaucoup d'Europens, sduits par l'audace de
ce coeur optimiste, enthousiaste et lger, ont aim cette tolrance
religieuse qui tait l'oeuvre de notre XVIIIe sicle franais.




CDXCIII

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

                                 Nohant, 8 septembre 1861.

Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'tait affreux de se condamner  vieillir
seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de mrite; on en a
toujours quand on est aim pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle
t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de
dvouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans
repos et sans gosme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes ides
et je voudrais que mon fils et la sagesse d'en faire autant. J'aimerai
ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amne-la bientt  Nohant,
o elle sera reue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus
au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait
de toi un homme srieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle
encore de ton mariage qu' lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache
ds  prsent.

Maurice doit tre au Niagara ou au lac Suprieur, bien plus loin; il se
porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comdies; nous
n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouv un emploi;
ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a t bien malade et ne peut
bouger. Mais nous nous arrangerons tout de mme et nous aurons, comme tu
vois, un appartement  ta disposition.

A toi de coeur.

G. SAND.




CDXCIV

A MAURICE SAND, A BORD DU _JROME-NAPOLON_

                                 Nohant, 22 septembre 1861.

On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles
depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir  Paris! Je
commence  tre au bout de mon courage et  ne plus dormir. Cher enfant,
si tu ne viens pas tout de suite, cris-moi un mot de Paris. Je ne sais
pas du tout o vous dbarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande
traverse dont on ne peut rien savoir!

Tche de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comdie le soir, on
serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tt, songe que j'ai t
bien sage de ne pas me dsoler, mais que ma vaillance,  moi, menace de
faire naufrage au port.

Je te _bige_ mille fois.




CDXCV

A M. ARMAND BARBS, A LA HAYE

                                 Nohant, 4 octobre 1861.

Mon ami,

On nous dit que votre sant, loin de s'amliorer, est devenue plus
mauvaise, et que votre mdecin juge le climat de la Hollande trs
pernicieux pour vous. Je dois vous dire, _ l'insu de votre soeur_, qu'
cause d'elle, si ce n'est  cause de vous-mme, vous feriez bien, vous
feriez votre _vrai devoir_, en rentrant en France. En vous laissant
mourir, vous la tuez; en revenant auprs d'elle, vous pouvez gurir tous
les deux.

Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur
comme celle que Dieu vous a donne. Laissez-moi vous dire que ce serait
sacrifier le coeur  la tte, le devoir au fanatisme, et que vos vrais
amis en seraient consterns. Revenez, la Providence vous en donnera la
force ds que vous aurez cout et reconnu sa voix; vous savez; _ces
voix_ d'en haut font des miracles!

A vous de toute mon me.

GEORGE SAND.




CDXCVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 10 octobre 1861.

Chre cousine,

Vous tes bonne comme un ange de m'avoir donn cette bonne nouvelle. Ah!
pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous
porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous
ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien _absolument_!
La maison est toute  vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert.

Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite
possible; je deviens un peu folle.

G. SAND.

Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous
savez que nous avons une revanche  prendre avec le mlodrame, o il est
_indispensable_. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que
nous fassions la paix avec la destine, qui m'a si bien secoue de
toutes faons!




CDXCVII

A MAURICE SAND, A BORD DU _JROME-NAPOLON_

                                 Nohant, 10 octobre 1861.

Madame Villot m'crit aujourd'hui que tu dois tre au Havre aujourd'hui
10! que tu seras probablement  Paris le 11.

Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arriv rellement et de te
voir, et de te _biger_! Peut-tre auras-tu besoin de passer deux ou
trois jours  Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un
mois, je suis un peu bte. J'ai eu bien du courage jusque-l; mais tu
sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du
but, sont les plus difficiles. Tu trouveras  Paris une autre lettre de
moi que je t'avais crite, croyant que tu arriverais le 25.

Mais j'ai reu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au
retour de Qubec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir
crit de partout. a m'a soutenue jusqu' prsent. Je t'espre au plus
tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comdie, de moi. Tu sauras
qu' prsent, les plus russies de nos pices vont dans la _Revue_;
aprs quoi, les thtres me les demandent. Voil ce que c'est que le
caprice des directeurs.

Tu dois tre las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans
les jambes; j'espre que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas
trop  arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'aot, qui n'a pas
cess de tout l't. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits
d't.

Que de choses tu vas avoir  me raconter! J'ai achet une superbe carte
d'Amrique, o tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage.

Je te _bige_ mille fois. Tout le monde est en fte. J'ai rv toute la
nuit que tu tais arriv.

Enfin! enfin!




CDXCVIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 20 octobre 1861.

Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours!
Il en a mis sept pour faire la traverse de Terre-Neuve  Brest. Il a
vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les
aurores borales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins
du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux
armes, les forts vierges, que sais-je! C'est une course au clocher,
mais, en somme, une course bien intressante, et il est trs content de
son voyage.

Il est fort comme un Turc; il a pass brusquement par tous les climats
et tous les rgimes, sans avoir la plus lgre indisposition.

Vous jugez si je suis contente, moi! Je commenais  manquer un peu de
courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon
travail.

Et vous, vous avez bien trott par cette chaleur! nous en avons eu aussi
une fire dose: 35 degrs centigrades  l'ombre pendant tout l't et
encore 25  prsent; une scheresse fcheuse pour nos cultures; mais que
j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et
un ciel aussi bleu que le vtre.

J'ai reu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de
Tamaris. Tout y va bien, mme le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait
porter le deuil je ne sais pas pourquoi.

Il y a bien longtemps que je veux vous crire; mais j'ai tant de monde
en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les
absents. La maison ne peut pas dsemplir. Mais, en novembre, tout file
et on reprend les occupations raisonnables.




CDXCIX

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS,

                                 Nohant, 7 novembre 1861.

Mon cher fils,

Si ma ddicace vous fait plaisir[1], je suis assez remercie par ce
fait-l, sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donn  Nohant un
gros baiser, a disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je
ne veux tre que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez,
et je ne vous demande que a. Je ne me suis jamais aperue de ma
_supriorit_ en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce
que j'ai conu et rv, que d'une manire trs infrieure  mon ide. On
ne me fera donc jamais croire,  moi, que j'en sais plus long que les
autres. Reste enfant  tant d'gards, ce que j'aime le mieux dans
les individualits de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute
d'elles-mmes. C'est,  mon sens, le principe de leur vitalit; car
celui qui se couronne de ses propres mains a donn son dernier mot.
S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est achev et qu'il
se soutiendra peut-tre, mais qu'il n'ira pas au del. Tchons donc de
rester tout jeunes et tout tremblants jusqu' la vieillesse, et de
nous imaginer, jusqu' la veille de la mort, que nous ne faisons que
commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acqurir toujours un peu,
non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur
intrieur.

Ce sentiment que _le tout_ est plus grand, plus beau, plus fort et
meilleur que nous, nous conserve dans ce beau rve que vous appelez les
illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'idal, c'est--dire
la vue et le sens du vrai lev par-dessus la vision du ciel rampant.
Je suis optimiste en dpit de tout ce qui m'a dchire, c'est ma seule
qualit peut-tre. Vous verrez qu'elle vous viendra.

A votre ge, j'tais aussi tourmente et plus malade que vous au moral
et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-mme, j'ai dit un
beau matin: Tout a m'est gal. L'univers est grand et beau. Tout ce
que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la
peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses
vraies et srieuses, et ces choses-l, si claires et si faciles, sont
prcisment celles que j'ai ignores et ddaignes, _mea culpa!_--mais
j'ai t punie de ma btise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir,
je dois tre pardonne. Faisons la paix avec le bon Dieu.

Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'tait fait de moi; mais j'avais
ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue
trs rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis,
oublie. Rien ne s'oppose en vous  la gurison: vous n'tes pas vain,
vous n'tes pas sot, vous n'tes pas lche, et, comme le succs, qui
malheureusement engendre trs souvent ces trois vices, ne vous a pas
chang, _l'avenir est encore  vous_! Soyez-en sr. Dans dix ans, vous
me direz que j'ai eu raison de croire en vous.

Les Villot achvent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons
la pice de _Ruzzante_. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec
Maurice. Nous tcherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez
encore ici; car nous vous esprons bientt et mme tout de suite. Hein?
Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend.

Ne nous oubliez pas auprs des chtelaines.

  [1] La ddicace du _Drac_.




D

AU MME

                                 Nohant, 20 novembre 1861.

Il y a des sicles que je n'ai caus avec mon _grand fils_. Il ne faut
pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis prive de le
voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empchent de venir et
pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger a? Le mieux est
de ne pas chercher  l'arranger; c'est l'unique solution des choses
insolubles, la destine vient toujours s'en charger; mais je la
tourmente, cette destine, pour qu'elle vous ramne ici. Nous avons
fini de jouer la comdie; Marie Lambert est retourne  son Gymnase,
et pourtant nous avons encore une vellit de _trucs_ et de pices
fantastiques.

Peut-tre, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le
mois prochain), recommencerons-nous un peu nos btises. Nous esprons le
gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros
tourtereau avec sa pigeonne fluette et srieuse. Nous ne les tenons que
pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent.
Mais le grand regret, c'est d'tre forc de laisser partir votre gros
ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il
s'est fait adorer de tout le monde,  commencer par moi. Il est vrai
qu'il nous a beaucoup gts. Il nous a fait,  tous nos portraits,
merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les
portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de a, lui; il est tout
tonn d'avoir russi. Il repart dans deux jours pour voir sa mre, qui
s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle
plus si vous tiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux
alsaciens. C'est trs remarquable. Il ne connat pas la peinture; mais
il dessine joliment bien. C'est un contraste  tudier que cette grosse
nature faisant si dlicatement des choses si lgantes. Les Flamands
n'expliquent pas a; car, s'ils ont le fini des dtails, ils n'ont pas
la grce des types.

Que vous dirai-je de moi? Rien d'intressant. J'ai fln d'une manire
insense, regardant la premire page d'un roman commenc et me laissant
distraire par mille autres rveries. a ne fait rien, le temps o l'on
s'amuse, _psychiquement_ parlant, n'est pas tout  fait perdu. On vous
attend pour retrouver un peu de sens commun _littraire_. Je crois que
c'est _le Drac_ qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour
nous empcher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre
ct, a n'allait pas, le _Villemer_. A l'heure qu'il est, je suis sre
que a va trs bien ou que a a _rt_ trs bien, et puis mal et puis
mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos
cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derrire
leurs nuages, a n'est jamais inquitant.

Pourvu que vous reveniez bientt, on est content et on se console de
tous les dparts. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus  nous
et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse
en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous.

G. SAND.




DI

A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE

                                 Nohant, 1er dcembre 1861.

Mon ami,

Calmez-vous et soignez-vous. Quelque dcision que vous preniez, vous
savez bien qu'on vous chrit toujours. Ne m'crivez pas maintenant: j'ai
vu,  votre criture, que cela vous fatigue. N'tablissez pas de combat
douloureux dans votre me; reposez-vous, gurissez, et, quand vous
verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sre. Vous
tes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le
premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien trac. Mais,
ici, il ne l'est pas, vous le reconnatrez si vous ne prenez conseil
que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs,
serait ici pour vous.

Dieu vous donne force et gurison pour ceux qui vous aiment! Pour vous,
en quelque sphre de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et
calme; mais pensez un peu  nous, qui avons peut-tre encore besoin de
vous.

A vous bien tendrement et fraternellement.

G. SAND.




DII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Nohant, 7 dcembre 1861.

Mon cher ami,

J'ai enfin trouv une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve
bien; la copie qui, cette fois, est trs bonne, m'a permis de le lire
sans fatigue.

Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien
d'un bout  l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf
la tirade descriptive du jeune abb  sa tante, que je trouve hors
de place et dtruisant la couleur simple et vraie de ces personnages
rustiques. On peut remdier  cet inconvnient en prenant un biais; par
exemple: Emile voyait pour la premire fois la posie des choses qui
l'entouraient, le pr, le soleil, la rverie; tout ce que tu voudras,
mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il exprimait 
sa tante toutes ces motions nouvelles dans un langage plus potique
et plus lev que de coutume, dont elle fut frappe, et elle lui dit,
etc., etc.

Benot est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas
ncessaire de faire si laid. Laisse-le _pas beau_, mais sans accuser
trop sa disgrce, puisqu'au bout du compte il pouse. J'approuve ses
boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une
plaisanterie trop rpte n'est pas drle  la lecture; trois rappels de
ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de dveloppement 
faire disparatre, quelques ngligences de style  revoir.

Ne pas toucher aux combats intrieurs du jeune sminariste. Cette
partie-l est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le
fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement
termin; il y a de l'intrt, de la vrit, et tous les personnages sont
bons.

As-tu t en relations avec M. Nefftzer, qui tait  _la Presse_ et qui
dirige  prsent _le Temps_? Si tu ne lui as rien offert et rien envoy,
je pourrais lui parler de ce roman avec un certain dtail et le lui
proposer.

Rponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugnie et toi de tout coeur.

G. SAND.




DIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 28 dcembre 1861.

Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de
lettres  lire et  crire, pas toutes amusantes et on manque de temps
pour les meilleures.

J'ai lu le pome, qui est trs bon et trs touchant. J'ai fait, sur le
chant cinquime, quelques observations que je recopierai au premier jour
pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela
n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo
qui se fasse couter.

Mais, si vous pouvez encore vous faire diter par souscription, il ne
peut nuire  votre rputation d'tre lu et got par vos compatriotes,
et par le petit nombre de gens dissmins partout, qui s'intressent
encore  la posie.

Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-tre plus  votre
position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est trs
jeune et trs pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au
pote: Vous avez quelques sous d'conomie, payez votre gloire.

Et je ne vous conseille pas d'entamer ces conomies, avenir de votre
fille, pour payer la fume d'un succs bien restreint et bien phmre,
par le temps qui court. Achetez plutt la barque, tout en chantant
la mer. Vos posies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours
d'indiffrence, vous tes encore assez jeune pour les voir passer.

Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous bnit.


A SOLANGE PONCY

Bonjour et bon an  ma bonne Dsire, et  ma chre Solangette. Vous
tes bien gentilles de m'crire; mais c'est bien laid  la petite maman
d'tre malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de
l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je bnis la mre
et la fille, moi, la grand'-mre, et je les embrasse de toute mon me.


A ANAIS

Merci, ma mignonne Anas, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre
bienfaitrice: je suis une amie qui vous est dvoue et qui vous prie de
l'aimer. Voil tout.

Une bonne poigne de main au cher pre et  Baptistin, et bonne sant,
bonne chance  vous tous!




DIV

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JEROME) A PARIS

                                 Nohant, 7 janvier 1862.

Cher prince,

Nous avons t heureux _plus que des rois_, de la bonne nouvelle
annonce dans les journaux, et nous avons pass toute la journe  faire
des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir
de vous, et du grand Napolon aussi, par consquent, de l'hroque
Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une
petite chance, et on ne peut pas tre un esprit ni un coeur comme tout
le monde. Pourvu que cet tre-l ait une destine assortie  sa valeur!
nous tions tous les trois  deviser en dnant, et nous nous sommes
lch du vin de Champagne pour boire  sa sant et  son destin, et nous
avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une
lettre, mais que vous devinez bien.

J'ai envoy  Buloz la premire partie du voyage de Maurice, qui ne
traite que du temps qu'il a pass seul  Alger; c'est amusant, mais sans
intrt direct pour vous. Il achve la seconde partie, qui vous sera
envoye avant d'tre remise  Buloz; mais la premire partie est
accompagne d'une petite prface de moi que Buloz vous portera ou vous
enverra s'il n'est pas malade,--car il l'est continuellement,--et qu'il
n'imprimera qu'avec votre agrment. Si vous avez des observations  me
faire, vous m'crirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous
couterai avec tout mon coeur.

Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimit,
c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si
plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-mme, et
je suis force  une rserve que je n'aurais pas pour un camarade que
j'aimerais beaucoup moins.

Ou bien, si on brave ces mprisables soupons, comme, au bout du compte,
on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le
faire par sotte vanit, et pour proclamer une amiti que les autres
envient. Vous verrez si j'ai su passer  travers ces cueils.
_Rpublicaine toujours!_ mais, convaincue que vous seriez le meilleur
chef d'une rpublique, ou la _meilleure compensation_  une rpublique
impuissante  renatre, je me moque pour mon compte de l'accusation de
_trahison_ que quelques-uns ne m'pargnent pas; mais,  propos d'un
travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas
 faire une profession de foi,  tous gards intempestive; je me suis
borne  dire en deux mots que je vous aimais.

Accusez-moi _d'un mot_ rception de cette lettre-ci; je vous dirai
pourquoi. J'ai  vous crire au sujet de la _sret de mes lettres 
vous_. Ce sera pour un autre jour.

Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et
comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aim votre pre!

G. SAND.




DV

A M. ARMAND BARBS, A LA HAYE

                                 Nohant, 8 janvier 1862.

Mon ami,

J'ai bien pens  vous, et le jour de l'an encore plus que tous les
autres jours. J'avais besoin de vous crire et de vous dire que, je vous
aime pour commencer saintement et dignement l'anne. Mais la crainte de
vous fatiguer m'a retenue. L'criture de votre dernire lettre tait
altre!

Cette fois, je retrouve la sret de votre belle criture; c'est la
premire chose que je regarde, et vous me dites que vous tes mieux!
Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien pri pour vous.

Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'tais inquite aussi, va
mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est prs de moi et travaille 
des notes sur l'Amrique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette
fausse dmocratie, qui, en proclamant l'galit et la libert, n'a
oubli qu'une chose, la fraternit, qui rend les deux autres richesses
striles et mme nuisibles. Sa position un peu officielle de _visiteur_
l'oblige aux mnagements du savoir-vivre, mais ses rticences en
laissent assez deviner.

Le niveau des coeurs et des intelligences est,  ce qu'il parat,
encore plus abaiss l-bas que chez nous. Ils n'ont pas mme l'instinct
militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes
causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit
retir d'eux pour chtier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les
prjugs et les moeurs.

Soignez-vous patiemment et gnreusement  cause de nous, mon digne et
cher ami, et, quand vous serez tout  fait bien, reprenez en vous-mme
cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se rsigner,
pour _nous_.

Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous
dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une
amiti comme la vtre.

GEORGE SAND.




DVI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 22 fvrier 1862.

Chre cousine,

Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui
veux pourtant en avoir et qui retombe  chaque instant dans les larmes.
Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a mont d'un degr
dans une phase plus pure et moins douloureuse certainement que la
cruelle vie o nous nous tranons, o nous ne sommes heureux que par
l'affection, et o justement nous perdons la source de notre bonheur,
nos enfants, nos parents, nos amis, au moment o nous comptons le plus
qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'tre ainsi
tous les jours  trembler ou  pleurer, et il y a quelque chose de
mieux, ou bien tout n'est qu'un rve, Dieu, la vie, et nous-mmes.

Croyons; comptons sur une justice et sur une bont en dehors de notre
apprciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si
profondment que le dpart de cet adorable enfant ne lui a rien t de
mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et auprs de moi, comme si
je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa
tendre mre. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quitts. Il est
invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous
quelque forme qu'il existe.

Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il tait l.
Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous,
et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre pre
souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre
courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que
vous l'aimiez, et tant d'amis dvous, et nous qui ne faisons qu'un
coeur avec vous dans cette mortelle douleur!

Le prince en a t dchir aussi; il m'a crit une lettre dsole. Tout
le monde l'aimait, ce cher tre, si aimable et si expansif.

Maurice a t si boulevers et si touff, que j'en ai t inquite.
Bonne amie, panchez-vous avec nous; parlez-nous de _lui_, de Frdric,
de vous, et de Georges.

Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de rserve avec
nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de dvouement, et croyez
que nous sommes  vous, Maurice et moi, corps et me.

G. SAND.

  [1] Lucien Villot.




DVII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

                                 Nohant, 21 fvrier 1862.

Cher ami,

Tu sais quelle douleur nous a frapps. Tu connaissais peu cet enfant;
mais tu as d souvent nous entendre dire que c'tait un coeur d'or. Sous
le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il tait
vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quitts,  Tamaris, nous
pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous
l'aimions tant et avec un excs de sensibilit purile.

Ce n'tait pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se
faisait remarquer encore que par une facilit extraordinaire, et, comme
il avait une vitalit imptueuse et peu d'application  l'tude, on ne
savait s'il deviendrait o non un homme distingu. Il tait _coeur_
des pieds  la tte, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne
songeait pas  lui demander d'tre autrement qu'il n'tait. Il a eu une
mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce
de souffrance, admirable de courage. Nous avons t briss, ses pauvres
parents, Ferri, le prince; c'est une consternation.

Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns
aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant,
du reste, gure parler que de ce qui fait notre vie, et prenant
mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous
nous racontons nos vnements domestiques, et ceci en est un grand et
profondment senti  Nohant.

Tu dois avoir lu avec intrt le discours de Napolon  ces ganaches du
Snat. C'est bon et bien  lui de tenir tte  cette raction furieuse,
et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire
entend-il de cette oreille? voil la question!

Maurice s'est jet dans la gologie; mais il a eu gros  secouer. Il
pleure rarement et le chagrin l'touffe. Il aimait Lucien comme son
enfant. J'ai d lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois 
l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie rside quelque part, et,
en tudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se
perd. L'me, bien autrement prcieuse que la matire, ne se perd donc
pas.

Cher ami, embrasse pour moi Eugnie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta
chre famille. Donne-nous de vos nouvelles  tous et ne craignez pas
de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu' ceux qui nous
quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent.

G. SAND.




DVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JRME), A PARIS

                                 Nohant, 25 fvrier 1862.

Oui, vous seul tes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie.
Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher
prince, et soyez sr que la vraie France est avec vous. Elle vous
tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est dj
marque dans l'histoire du progrs comme un rayon de vrit perant les
tnbres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous bnit.

GEORGE SAND.




DIX

AU MME

                                 Nohant, 26 fvrier 1862.

Merci pour le numro du _Moniteur_ que vous avez eu la bont de
m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronqu dans les autres journaux,
quand je vous ai crit hier au soir, et je vois que vous avez encore
mieux parl que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il
est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en
retentissement. Vous ouvrez une grande tranche.

_La pense du rgne_, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y
suivra-t-elle? que de rserve timide et un peu lche, que de puril
modrantisme dans le talent _parleur_ des orateurs du gouvernement!

L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-tre croit-il
ncessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde
inquitude le dveloppement effroyable de l'esprit clrical. Il ne sait
pas, il ne peut pas savoir  quel point le prtre s'est gliss partout
et quelle hypocrisie s'est glisse aussi dans toutes les classes de
cette socit enveloppe dans le rseau de la propagande papiste. Il ne
sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous
lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit dfendre et vouloir,
quand il entend son cur dire tout haut et prcher presque dans chaque
village que l'glise est la seule puissance temporelle du sicle? Ne
serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le prtre et ne pas
perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en
ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre
les hommes du pass. Or vous savez la triste dfaillance des masses,
quand elles croient voir dfaillir le pouvoir quel qu'il soit.

L'empereur a craint le socialisme, soit;  son point de vue, il devait
le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a lev,
sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien
autrement redoutable, un parti _uni_ par l'esprit de caste et l'esprit
de corps, les _nobles_ et les _prtres_; et malheureusement je ne vois
plus de contrepoids dans la bourgeoisie.

Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son ct utile comme
prpondrance.

Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa
vanit de parvenu. Elle rsistait au prtre, elle narguait le noble,
dont elle tait jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a relev les
titres et montr des gards aux lgitimistes dont on s'est entour; vous
voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors tre bien avec
les nobles, dont on avait relev l'influence; les prtres ont fait
l'office de conciliateurs. On s'est fait dvot pour avoir entre dans
les salons lgitimistes. Les fonctionnaires ont donn l'exemple; on
s'est salu et souri  la messe, et les femmes du _tiers_ se sont
prcipites avec ardeur dans la lgitimit; car les femmes ne font rien
 demi.

Depuis un an, tout cela a fait un progrs norme, effrayant, dans les
provinces. Les prtres font des mariages, ils font avoir des dots en
change de la confession. On a poursuivi des socits secrtes qui
ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Socit de
Saint-Vincent-de-Paul est trs unie, elle marche comme un seul homme,
elle est la reine des socits secrtes. Elle a un pied partout, mme
dans les coles, et la moiti des tudiants qui ont siffl About n'ont
pas siffl le prtendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avr du
cardinal Antonelli; ce que je vous dis l, _je le sais_.

Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-tre
trop tard. La France a besoin de croire  la force de ceux qui la
conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce
prestige. Quand on hsite, quand on s'arrte, elle crie aussitt qu'on
recule, elle le croit, et on est perdu.

Il est bien trange que, rpublicaine, je vous dise tout cela, cher
prince; peut-tre ceux de mon parti, ou du moins peut-tre quelques-uns
croient-ils qu'il faudrait dire _tant mieux_. Eh bien, ils se trompent,
ils ne peuvent relever la Rpublique et, sans s'en apercevoir, ils vont
droit  la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arrire:
l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants
traits de 1815!

Si cela arrive de mon vivant, malgr le peu de forces qui me restera,
j'irai plutt vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les
parfums de la sacristie.

Cher prince, vous tes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est
abandonne; car la question de l'avenir est tout entire. Vous l'avez
dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous tre
entendu! Vous avez le vrai courage moral qui soulve toujours des
temptes, c'est une gloire dont je suis fire pour vous.

GEORGE SAND.




DX

MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

                                 Nohant, 27 fvrier 1862.

Chre bonne amie,

Je ne veux pas vous laisser reposer _de moi_. Je veux, vous tourmenter
de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur.

L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous
aimions tant. Mais il faut lui survivre avec nergie, afin que son autre
vie soit heureuse et que le lien ternel entre nous et lui ne soit pas
bris. Se retrouver ailleurs est la rcompense; pour la mriter, nous
devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret
tendre et l'esprance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas
faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'lite. Cher
cousin Frdric! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle
dsolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez
la force, le vouloir et la sant! Et cet excellent coeur si tendre, ce
digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments o
l'me se dchire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours
au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous
avons toujours devant nous le devoir du dvouement qui reste le mme, et
dont aucune souffrance, si amre qu'elle soit, ne nous dispense.

Ah! comme _il_ tait aim! toutes les lettres que je reois sont pleines
de lui. Jamais un homme si jeune n'a t si apprci et si regrett; que
ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que
ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on prouve et qu'on inspire. Je
vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent
qu'ils vous aiment.

G. SAND.




DXI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JROME), A PARIS

                                 Nohant, 5 mars 1862.

Cher prince,

Vous parlez avec un grand talent, a ne m'tonne pas, moi, et je sais
que cette loquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards,
comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils
reprsentent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de
protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur.
Cela nous laisse un peu d'espoir.

Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez  _la pense du rgne_
un courant qui peut tout sauver, et mme tout laver dans l'histoire, et
on semble fermer volontairement les yeux!

Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue  dormir ou 
trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'veillent et que les prtres
travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est
aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui
s'ensuit.

Est-ce que tous ces vieux gnraux dvots ne sont pas vendus d'avance?

Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple
intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se
suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous!

G. SAND.

Les _Dbats_ disent avec raison que vous _parlez comme personne ne
parle_, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites.




DXII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 10 mars 1862.

Vous tes un bon fils d'aimer votre _maman_ et d'aimer ceux qui
l'aiment. Certainement a me fait plaisir qu'on vous dise du bien de
moi, et qu'on en pense, quand _c'est des gens_ de coeur et de mrite
comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le
frre d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui tait dans
les bons isralites avancs et d'assez belle force en philosophie
progressiste?

Je ne sais pas si vous avez remarqu qu'avec les juifs, il n'y a pas de
milieu: quand ils se mlent d'tre gnreux et bons, ils le sont plus
que les croyants du Nouveau Testament. Je suis trs touche de ce
mariage d'E.H.... Voil ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous
reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que
des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres.

Moi, j'ai essay, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre
romancier. a m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme
tude sincre et aussi dsintresse que s'il s'agissait d'un autre,
puisque j'ai oubli jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la
mmoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'excution. Je n'ai pas
t satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et
_le Chteau des Dsertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand intrt 
rapporter; mais le phnomne que j'y cherchais et que j'y ai trouv est
assez curieux et peut vous servir.

Depuis un mois environ je ne m'tais occupe que d'histoire naturelle
avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou
moins barbares; dans mes rves, je ne voyais que prismes rhombodes,
reflets chatoyants, cassure terne, cassure rsineuse; et nous passions
des heures  nous demander: Tiens-tu l'orthose?--Tiens-tu l'albite?
et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en
mille et un cas minralogiques.

Si bien que, Maurice parti, cette tude qui,  deux, me passionnait, est
retombe pour moi dans l'tude des choses mortes. Et puis j'avais perdu
bien du temps et il fallait se remettre  son tat. Mais, alors, votre
serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand tait aussi absent de
lui-mme que s'il ft pass  l'tat fossile. Pas une ide d'abord, et
puis, les ides revenues, pas moyen d'crire un mot. Je me suis rappel
vos dsespoirs de l't dernier. Ah! c'tait bien autre chose. Vous
n'tes jamais tomb au point de ne pas pouvoir crire trois lignes dans
une langue quelconque; vous ne vous tes jamais promen dans un jardin
avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs
pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux
romans de moi pour me rappeler que jadis--il y a six semaines
encore--j'crivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout.
Peu  peu, a s'est clairci. Je me suis reconnue, dans mes qualits et
dans mes dfauts; et j'ai repris possession de mon _moi_ littraire. A
prsent, c'est fini, en voil pour, longtemps  ne pas me relire et 
fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait
reflter en s'arrtant.

Quand vous retomberez dans ces crises-l, relisez _le Rgent Mutstel_,
et _la Dame aux perles;_ ou la premire venue de vos pices, et vous
vous repcherez; car nous passons notre vie  nous noyer dans le prisme
changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre
y disparat bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se
relire souvent, s'examiner sans cesse, se connatre toujours serait un
supplice et une cause de strilit.

Croyez bien que le pre Dumas n'a d l'abondance de ses facults qu'
la dpense qu'il en a faite. Moi, j'ai des gots innocents, aussi je ne
fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un
monde d'vnements, de hros, de tratres, de magiciens, d'aventures,
lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les gots innocents ne
l'auraient pas teint? Il lui a fallu des excs de vie pour renouveler
sans cesse un norme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et
vous porterez le poids de cette double gloire, la vtre et la sienne.
La vtre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses pines. Que
voulez-vous! il a engendr vos grandes facults, et il se croit quitte
envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre
_moi_ s'est prononc l, et vous a emmen sur une autre voie o il ne
peut pas vous suivre.

C'est un peu dur et difficile d'tre forc parfois de devenir le pre
de son pre. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous
avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous
dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne  votre insu
peut-tre, mais il vous gouverne, et, s'il vous cre des devoirs dont
beaucoup de gens ne s'embarrassent gure, il vous payera bien en
puissance vraie et en repos intrieur.

Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout
passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose
reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire,
le coeur est plus frais et plus fort  soixante ans qu' trente, quand
on le laisse faire.

Je ne vous ai pas remerci, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou
d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas o
je n'aurais plus de gte  Paris. O serais-je mieux que chez mon
enfant?--Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier
rue Racine et mes habitudes de quartier Latin.

Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons
souvenirs pour les chtelaines.

G. SAND.




DXIII

A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN

                                 Paris, 31 mars 1862.

Ma Lina chrie,

Fiez-vous  nous, _fie-toi  lui_, et crois au bonheur. Il n'y en a
qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'tre aime. Nous sommes deux qui
n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pense que de te chrir et de te
gter. Nous aimons ton pre si tendrement aussi, que tous nos soins et
tous nos dsirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le
retenir le plus possible. Il en a toujours t ainsi, tu le sais. Il y a
trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et,  prsent qu'il nous
confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous
chrissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aim d'instinct;
homme, il l'a apprci, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui,
il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait  aucune autre.

Et moi donc!--Je sens bien que je te serai une mre vritable; car j'ai
besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur
des amis.

Aime ta chre Italie, mon enfant, c'est la marque d'un gnreux coeur.
Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est rveille dans
ces crises d'hrosme, et, puisque tu l'aimes passionnment, nous
l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni mritoire, et, n'en
ft-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que
tu l'aimes. Enfin, ma Lina chrie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras
que le ntre t'appartient, et que _celui_ dont j'ai plaid la cause
auprs de ton pre et de toi est digne de se charger de ton bonheur.
Nous avons travers, Maurice et moi, bien des preuves en nous tenant
toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par
l'autre; mais toujours nous nous disions: O est celle qui nous
rendrait compltement forts et heureux? Viens donc  nous, chre fille,
et sois bnie! Je t'embrasse de toute mon me, et je pense jour et nuit
au moment qui nous runira. A bientt, j'espre! j'espre et je dsire,
et je veux.

Embrasse pour moi ton bien-aim pre. Remercie-le pour moi, comme je te
remercie d'avoir confiance en nous.

G. SAND.




DXIV

A M. MARGOLL, A TOULON

                                 Paris, 6 avril 1862.

Cher monsieur,

J'ai reu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en
chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est
une vie dsordonne pour moi que ce Paris, o je ne puis m'appartenir un
instant.

J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me
renfermer dans l'intimit, je suis assige jusque sur l'escalier et
jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses  voir et  faire en
quinze jours, quand on ne vient  Paris que tous les deux ou trois ans!
Enfin j'achve mes corves et je repars dans deux jours, et je vous
lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'tude et de
rflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand intrt et trs beau de coeur
et de pense.

Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute
cette agitation politique qui rgne ici est infconde. A tous les tages
et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens
perchs sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns
avec effroi, les autres avec esprance, et tous se disant: Que fait-il?
que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va
sortir de lui? Questions insolubles! Le peuple n'en sait pas davantage
sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait gure plus sur lui-mme.
Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il
ne sait pas pourquoi il le fait?

Instruisons-le sous toutes les formes. Le rsultat de nos efforts est
peut-tre fort loign, mais au moins il est sr, et tout le reste est
inutile.

Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous crirai de
Nohant, et, en attendant, j'envoie  votre digne compagne,  votre
famille et  tous vos chers enfants mille tendres souvenirs.

G. SAND.




DXV

A M. ARMAND BARBS, A LA HAYE

                                 Nohant, 3 mai 1862.

Mon ami bien cher,

Je suis, depuis longtemps dj, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous
m'en faire donner, si le travail d'crire vous fatigue encore?
Dois-je esprer que vous tes mieux, comme, votre dernire lettre me
l'annonait?

Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille
de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un
esprit gnreux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli.

Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer
 vous-mme. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon
pensez  moi et souhaitez du bonheur  mon cher fils. Le ciel, qui vous
aime, y aura gard!

GEORGE SAND.




DXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JROME), A PARIS

                                 Nohant, 11 mai 1862.

Cher prince,

tes-vous encore  Paris? Je me hte de vous remercier de toute mon me
pour ma soeur, qui va, grce  vous, se trouver heureuse.

A prsent, j'ai le coeur tout  fait libre de cette perplexit de
famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans
quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait
si vite fait pour vous de venir, _incognito_, passer vingt-quatre
heures!--_Ma!_--peut-tre seriez-vous un peu compromis par notre libert
de conscience?--pas de prtre!

Nous sommes excommunis, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention,
ont souhait l'unit de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel;
nous nous tenons pour chasss de l'glise. Mais ne le dites pas 
la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle
croit--nous ne croyons pas, nous autres,-- l'glise catholique. Nous
serions hypocrites d'y aller.

Encore merci, et tchez, s'il vous plat, monseigneur, de nous dlivrer
Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des
transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une
grande esprance; car nous voil tous trs Italiens de coeur, et nous
vous aimons d'autant plus.

Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment o vous allez
tre pre n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que
vous avez ce bonheur!

GEORGE SAND.




DXVII

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

                                 Nohant, 7 juin 1862.

Merci de votre bon petit mot, ma chre Marie. C'est bien aimable  vous
de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient complts par un
souvenir et une flicitation de votre part. Quand on s'est franchement
aims, je crois qu'on s'aime toujours, mme pendant le temps o l'on
croit s'tre oublis. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est pass.

La vie est toujours pour moi l'heure prsente. Cette heure est telle
aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver
qui vous afflige et vous inquite.

Donc  vous toujours!

GEORGE.




DXVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JROME), A PARIS

                                 Nohant, 20 juillet 1862.

Mon cher prince,

J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux vnement; j'en
suis enchante, vous le savez d'avance.

La princesse est une brave mre de nourrir son enfant! Vous, il faut en
faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-l. Vous serez un tendre
pre, j'en suis sre, parce que vous avez t un bon fils; mais
occupez-vous _vous-mme_ de son ducation, et elle sera ce qu'elle doit
tre pour un homme de l'avenir et non du pass.

Vos amis comptent l-dessus et se rjouissent. Je ne peux pas vous dire
combien je pense  vous et combien je rve de votre fils, vous tes
content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au
nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal.

Il n'est pas encore question d'un bonheur comme a chez nous. J'attends
_l'esprance_ avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari  Nrac.
Il a t gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me
revenir.

Je vous aime de tout mon coeur, toujours.

GEORGE SAND.




DXIX

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

                                 Nohant, 7 aot 1862.

Ma chre mignonne,

Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une
charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu
ton pre hier et nous avons caus, comme tu penses, de tout ce qui vous
concerne, et de cette pauvre chre grand'mre qui est partie!

Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'crire
bientt, a fait aussi mille questions sur vous  ton pre. Et nous avons
dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons grond ton pre
de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez
nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: Cela
ne se peut pas, elle travaille, elle est force  des relations
continuelles pour ses travaux.

Un temps viendra peut-tre o tu auras un peu de vacances, et Valentine
aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'tre  Paris
quand le pre aurait  venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour
_centre d'oprations_, ton pre faisant ses courses et promenades; vous,
le peu de visites que vous tenez  faire maintenant au pays, et vous
auriez chez nous le _home_ et la famille.

Rien ici de chang essentiellement depuis les bons jours d'intimit
que nous y avons passs ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette
adorable et adore petite, immense compensation aux douleurs qui nous
ont tous frapps et aux adieux tant de fois rpts aux vivants et aux
morts.

Laisse Lina et moi faire ce bon rve de vous ravoir quelquefois prs de
nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette
_gomtrie naturelle_, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les
lecteurs sont donc btes avec leur rpulsion pour les mots! Enfin
cherchons:

  Avant nous.
  L'oeuvre avant l'ouvrier.
  Les formes primitives.
  La science avant les savants.
  L'artiste ternel.
  Histoire de la forme.
  La loi des formes naturelles.

Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui
tait le seul juste. Il faut tcher de persuader  Hetzel de le
conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage,
il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait  le placer
naturellement dans la _Bibliothque utile_ de Leneveu, qui est un
excellent recueil, trs rpandu et trs got.

Bonsoir, chre fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort.

TA MARRAINE.

  [1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitul _Evenor
      et Leucippe_, et qui s'est dfinitivement appel _les Amours de
      l'ge d'or_.




DXX

A MADAME D'AGOULT, A PARIS

                                 Nohant, 23 octobre 1862.

Chre Marie,

J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappe. Je le
ressens vivement; et, qu'il soit tard o non pour vous le dire, je veux
que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront
toujours profondment. C'est dans ces tristes branlements de la vie que
l'on sent la dure des chanes de l'affection et comme le rveil de
tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous
me flicitiez rcemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en
perdez une accomplie[1].

Croyez que l'gosme naturel au bonheur s'arrte ici et que je souffre
de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprvu
nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre me si
leve, votre esprit, qui a touch aux plus hautes solutions de la
pense, a sans doute puis des forces suprmes dans l'espoir confiant
d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien  vous dire pour vous consoler
que vous ne sachiez mieux que moi.

Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une
grande tendresse pour vos dchirements.

GEORGE.

  [1] Madame Emile Ollivier.




DXXI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JROME), A PARIS

                                 Nohant, 14 dcembre 1862.

Merci  vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me
faire envoyer. J'ai t un peu malade ces jours derniers. Je n'ai pu la
lire que cette nuit; tous ces documents sont trs frappants et de la
plus grande utilit. Esprons qu'ils ajouteront leur poids  la somme de
rflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins
longues ou un peu moins _indiffrentes_ au salut de l'Italie et de la
France.

Devant l'envahissement du pouvoir clrical, il me semble que la France
est encore plus menace que l'Italie. Est-ce une finesse de l'empereur
pour laisser constituer chez nous une glise gallicane pendant que celle
de Rome tomberait? Le jeu serait habile, mais prilleux. Le prtre
peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que
l'honneur franais gagne  remporter ce genre de victoires.

Vous avez fait encore des vtres, monseigneur! Vous avez couru, cette
anne, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps
et des aventures. Vous aimez cela, c'est bien, et on me dit que la
princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre
fils devient superbe. Voil des lments de bonheur domestique.

Mais tes-vous rassur sur nos publiques affaires? Il me semble que la
vie,  force d'tre lente, s'teint sous la cendre, aussi bien dans les
masses que sur les trnes.

Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d'affection et de
dvouement. Maurice est touch de votre bon souvenir  l'endroit de la
brochure. Il se dispose  aller passer quelques jours dans le Midi chez
son pre; aprs quoi, il ira  Paris avec sa chre et _parfaite_ petite
femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un
peu; ce que je sais, c'est que je vous aime toujours de tout mon coeur
et qu'il me tarde bien de vous revoir.

GEORGE SAND.




DXXII

A M. DOUARD CADOL, A PARIS

                                 Nohant, 29 janvier 1863.

Mon cher enfant,

Maillard m'a fait part du dsir exprim par la direction du Vaudeville
de joindre mon nom au vtre sur l'affiche. Cela ne peut pas tre, et,
tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu'il y a d'obligeant
dans leur ide, dites-leur qu' aucun titre je ne puis accepter la
_collaboration fictive_. Vous savez mieux que personne que je n'ai ni
fourni le sujet tel que vous l'avez conu et excut, ni excut quoi
que ce soit dans la pice. Les conseils que je vous ai donns taient
de ceux que le premier venu donne sous l'impression du moment, et se
rduisaient  faire ressortir un peu plus vos propres ides et votre
propre composition. D'ailleurs, je ne pourrais pas me prter  cette
collaboration fictive, quand mme je ne la rejetterais pas absolument en
principe. Des engagements personnels et particuliers s'y opposeraient
en ce moment. Voil ce que je vous prie de rpondre, ainsi que ce qui
prcde, puisque c'est la vrit.

La pice est charmante et n'a pas besoin _d'appui._ Soyez tranquille et
gardez votre nom _tout seul_. Il faut bien que les noms commencent avant
de faire autorit.

A vous de coeur.

G. SAND.




DXXIII

A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS

                                 Nohant, 2 fvrier 1863,

Ne rien mettre de son coeur dans ce qu'on crit? Je ne comprends pas
du tout, oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre
autre chose. Est-ce qu'on peut sparer son esprit de son coeur? est-ce
que c'est quelque chose de diffrent? est-ce que la sensation mme peut
se limiter? est-ce que l'tre peut se scinder? Enfin ne pas se donner
tout entier dans son oeuvre, me parat aussi impossible que de pleurer
avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son
cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire? vous me rpondrez quand
vous aurez le temps.




DXXIV

A M. DOUARD CADOL, A PARIS

                                 Nohant, 6 fvrier 1863.

Cher enfant,

J'ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j'ai donn mon avis, qui a
t cout. Nous vous savons tous gr, de votre bon coeur, qui voudrait
pouvoir nous ddier  tous la comdie que nous avons tous berce avec
tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sr, ne
doutons de votre bonne affection, et il s'agit pour nous, avant tout, de
la pice et de son succs. Ce n'est gure l'usage de ddier une pice.
N'attirez donc pas l'attention du gros public sur mon nom et sur rien
qui rappelle Nohant.

Assez d'envieux diront dans les petits coins, si la pice a du succs,
que, puisqu'elle a t faite  Nohant, j'y ai mis la main.

Les directeurs de thtre le diront aussi, croyant faire du bien  la
pice et se souciant, fort peu de faire du mal  l'auteur.

Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien
que le public de la troisime reprsentation n'en saura rien du tout.
Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu'une ddicace
les y fasse penser.

Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon
conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux
diteurs, qui veulent toujours des noms _patronns_ pour couler leur
marchandise. Il s'agit de vous faire un nom indpendant contre vent et
mare. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y
et ne craignez rien.

Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amitis de tous. crivez-nous
toujours quand vous avez le temps.

G. SAND.




DXXV

AU MME

                                 Nohant, 7 fvrier 1863.

Cher enfant,

Nous sommes bien contents et bien heureux, tous! Compliments, amitis,
joie de toute la famille. Je n'tais pas inquite du tout, moi: je
savais qu'il y avait dans la pice un fonds d'intrt et d'motion de
nature  tre compris par tout le monde; et une moralit  ne choquer
personne, tout en restant assez forte pour faire rflchir chacun. Quand
vous aurez ce fonds bien tabli, second par les dtails, vous serez
toujours certain d'avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui
prouve au spectateur payant qu'il n'est pas vol.

Pour le succs de vogue et d'argent, quel sera-t-il? nul ne peut le
savoir; cela dpend beaucoup de l'intelligence de la direction et de son
bon vouloir; et rarement les auteurs ont sujet d'tre contents, parce
que les directeurs cherchent toujours l'argent dans le gros lot de
hasard, sauf  perdre le certain modeste de chaque jour.

Attendez-vous  des misres, tout le monde est forc d'en subir.
Surveillez vos premires reprsentations en ayant toujours dans la salle
quelques amis vrais et _chauds_, qui entranent,  point et _ propos_,
le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et
dvous sont rares. Si vous n'y pouvez rien, la chose se fera peut-tre
d'elle-mme.

Dans quelques jours, le sort financier de la pice sera dcid; vous
confierez alors vos intrts  mile, et vous reviendrez nous trouver
pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous
donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes
promenades.

Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme; je ne sais ce qu'ils
resteront de jours ou de semaines  Paris; vous n'aurez pas besoin de
les attendre pour revenir  notre nid, qui est le vtre.

Tenez-nous au courant de la deuxime et de la troisime reprsentation,
qui ont aussi leur importance; et, si vous tes content, pensez, cher
Almanzor, que nous le sommes bien aussi.

G. SAND.




DXXVI

A M.

                                 Nohant, 26 fvrier 1863.

Le christianisme est une vrit abstraite. Pour tre une vrit
concrte, une vrit vraie, il lui faudrait avoir tenu compte des
notions que vous avez et que je n'ai pas besoin de vous indiquer. Le
christianisme n'est pas mensonge, il est vrit incomplte. Arme, de
progrs jadis, il est devenu outil de destruction. C'est un tombeau o
l'humanit enferme le peu qui lui reste de conscience et de lumire.
Ceci n'est pas la faute du pauvre docteur supplici: c'est l faute de
ceux qui ont difi sa mmoire. Vous direz mieux que moi ce que vous
savez avoir  dire, et ce que je crois savoir que vous direz. Vos
pages sont trs belles, leves et profondes, elles sont d'un esprit
suprieur,  la fois potique et logicien. Que Dieu vous aide pour aller
au fond des choses sans vous garer dans le grand abme o l'on ne
pntre plus que sur les ailes de l'hypothse!

Il faut l beaucoup de science du langage, et toutes les sciences de
dtail doivent concourir  former la science des sciences.

Moi qui ne sais rien, j'attends, et pourtant je permets  ma conscience
de juger ce qui se produit. C'est trs hardi,  coup sr; mais tout
esprit, si incomplet qu'il soit, a besoin de s'affirmer.

La plus belle des hypothses, celle qui aurait le droit de marquer une
nouvelle tape religieuse dans les conqutes de l'avenir, serait celle
qui ferait concorder les besoins de l'intelligence et ceux du coeur avec
les rsultats de l'exprience. Dj de nobles travaux marchent dans ce
sens et je crois tre sre que vos questions amneront une rponse de
vous-mme  vous-mme qui clairera encore cette route nouvellement
ouverte.

GEORGE SAND.




DXXVII


A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JRME), A PARIS

                                 Nohant, 22 mars 1863.

Mon grand ami,

Vous seul tes jeune et gnreux, et brave! Vous seul aimez le vrai pour
lui-mme; vous seul avez le gnie du coeur; le seul qui soit vraiment
grand et sr. Je vous estime et vous aime toujours de plus en plus,
cher noble coeur, flamme brillante au sein de ce banc de houille qu'on
appelle le Snat; mais ce n'est pas de la houille, on ne peut pas
l'allumer. Ah! c'est un monde de glace et de tnbres! Ils votent
la mort des peuples comme la chose la plus simple et la plus sage,
puisqu'ils se sentent morts eux-mmes. Soyez fier de n'tre pas aim de
ces gens-l. Tout ce qui vit encore en France vous en tiendra compte.

J'attends mon exemplaire, ne m'oubliez pas; car je n'ai que l'extrait
des journaux, et ce n'est pas assez.

Mes enfants sont heureux de vous avoir vu. Ma chre petite fille, qui
est un enfant gnreux, vous porte dans son coeur. Elle s'est trouve
malade chez vous, pourtant; sa position _intressante_ amne de petits
accidents peu graves, mais qui la foraient de se sauver de partout
sans dire bonsoir; et Maurice, inquiet de la frquence de ces
vanouissements, me l'a vite ramene. Elle va bien,  prsent. Tous
deux me chargent de leurs sentiments pour vous et je vous charge de nos
respects  tous pour la princesse. Votre fils est beau, trs beau, 
ce qu'ils disent. Lina l'a regard  pleins yeux, avec _mulation_.
Monseigneur, ne le laissez pas lever par les prtres!

A vous tous nos voeux et toute notre affection.

G. SAND.




DXXVIII

A M. EDMOND ABOUT, A PARIS

                                 Nohant, mars 1863.

Que de talent vous avez! Dix fois plus,  coup sr, que l'on ne vous
en reconnat, bien qu'on vous en reconnaisse beaucoup. Pourquoi ne
montez-vous pas jusqu'au gnie, que vous touchez, et que vous laissez
chapper  travers vos doigts. C'est parce que vous avez l'me triste,
malade peut-tre. On s'est beaucoup moqu de nos dsespoirs d'il y a
trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous
ne pleurions. Vous voyez le monde de votre temps tel qu'il est, sans
vous demander si vous ne pourriez pas le rendre moins faible en vous
faisant plus fort que lui. Je suis persuade que vous ne valez ni plus
ni moins que nous ne valions, abstraction faite du progrs de l'art, qui
se fait toujours et qui se fait encore pour les vieux comme pour les
jeunes; mais pourquoi ne pas vouloir nous dpasser? A cette grande bte
de dsesprance que nous avions, a succd, de par vous autres, une
raction de vie qui treint la ralit et qui devrait vous avoir fait
faire une vritable enjambe par-dessus nos ttes.

Un de vous ne voudra-t-il pas la faire, et pourquoi ne serait-ce pas
vous? Nous en tions  peindre l'homme souffrant, le bless de la vie.
Vous voulez peindre, ou vous peignez d'instinct l'homme ardent qui
regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter la coupe, la
remplit  pleins bords et l'avale. Mais cette coupe de force et de vie
vous tue;  preuve que tous les personnages de _Madelon_ sont morts  la
fin du drame, honteusement morts, sauf _Elle_, la personnification du
vice, toujours jeune et triomphant.

Donc, quoi? le vice seul est une force, l'honneur et la vertu n'en sont
pas. Pas un ne rsiste, et le seul vrai honnte homme, M. Honnor, finit
par le suicide, ni plus ni moins que les hros de notre temps byronien.

Pourquoi? dites! Ne croyez-vous pas qu'un homme puisse tre assez fort
pour tout braver, tout subir et tout vaincre? pas un seul? pas mme,
vous qui faites  bras tendu cette peinture de grand artiste, cette
merveille d'esprit, de vrit, de force, de couleur, de composition
et de dessin que vous intitulez _Madelon?_ Vous n'osez pas tre cet
homme-l, ou rver dans un beau livre que cet homme existe et qu'il
parle par votre plume, et qu'il agit par votre volont, et qu'il
triomphe par votre conviction? Pourquoi donc, mon Dieu? Faut-il, pour
rpandre l'idal, se faire dvot et invoquer tous les mensonges du
catholicisme, quand il est si bien prouv que l'homme est en ge d'tre
par lui-mme ds qu'il le voudra?

Prenez garde, en vrit! Tous ces charmants jeunes gens auxquels le
jeune lecteur voudrait ressembler, sont des misrables. Toutes ces
femmes honntes sont des niaises, et si impuissantes  conjurer le mal,
qu'elles sont de trop sur la terre. Elles ne servent qu' excuser les
maris infidles par l'ennui qu'elles leur procurent. Il n'y a de logique
que Madelon. Si la nature humaine est ainsi faite autour d'elle, elle a
raison de la mpriser et de ne plus rougir de rien.

Horrible conclusion d'un rcit admirable de tous points et devant lequel
tout ce que l'on a de littrature dans l'esprit, s'incline sans rserve,
mais devant lequel aussi tout ce que l'on a d'honntet dans le coeur se
rvolte douloureusement.

Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu
faire et que je ne voie pas le ct sain de cette violente tude.
Je sais que montrer et dvoiler les mauvais et les lches est plus
instructif que la prdication et la lecture de la _Vie des Saints_. Je
conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun  notre
point de vue, des lgendes plutt que des romans de moeurs. Je ne vous
demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire; et, puisque
vous connaissez si bien les plaies et les lpres de cette socit, de
susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que
vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observ et
dissqu.

Je vous demande, je vous supplie,  prsent que vous venez de faire le
chef-d'oeuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d'oeuvre du
rveil au bien. Montrez-nous un vritable homme de coeur crasant ces
vermines, bravant ces luxures, mprisant avec une facilit logique et
simple cette sotte vanit de paratre fort dans l'absurde et puissant
dans l'abus de la vie; vous venez de prouver que cette vanit est
toujours soufflete par la nature qui se venge.

Ayez le courage d'incarner la preuve du triomphe. Que les mchants
triomphent si vous voulez dans l'opinion. Inutile de farder le monde si
bte et si corrompu; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le
plus heureux de tous; si beau, que le jeune lecteur aime mieux tre Job
que tous les autres. Ah! que ne puis-je! que n'ai-je votre ge et vos
forces! que ne sais-je tout ce que vous savez!

Pourquoi _le Demi-Monde_ qui mettait  nu Madelon et ses dupes, et ses
complices; a-t-il captiv les plus rcalcitrants  ce genre de peinture,
et moi toute la premire? C'est parce qu'il y a auprs d'elle deux
hommes qui triomphent: l'un qui la dmasque et l'autre qui la rpudie,
sans que personne se venge.

Pourquoi l'auteur du _Demi-Monde_ a-t-il le droit de tout dire et de
tout montrer? C'est parce qu'on sent en lui un grand instinct de lutte
contre ce torrent o il aurait pu tre englouti. Il ne vous est pas
permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire
du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal
qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. C'est quelqu'un qui vous
a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d'un coeur mille
fois bris et toujours heureux quand mme.

GEORGE SAND.




DXXIX

A M.

                                 Nohant, avril 1863.

Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous
tes un noble, vaste et gnreux esprit. Mon fils partage vos ides; car
il s'est fait protestant avec sa femme, et compte lever ses enfants
dans la croyance avance de la Rforme, dont vous tes un des plus
minents et des plus fervents aptres. Mais, moi, tout en vous aimant
et vous admirant du meilleur de mon me, je serai de moins en moins
chrtienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre
lumire au del de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une
tranquillit toujours croissante.

Jsus n'est pas et ne pouvait pas tre le dernier mot de la vrit
accorde  l'homme. Vous admettez ingnieusement qu'il a sem une vrit
progressive  dvelopper. Mais le croyait-il, lui? Je ne le pense pas.
Il tait l'homme de son temps, quoique l'homme le plus idaliste de son
temps.

D'ailleurs, est-il le seul  vnrer dans cette poque de renouvellement
moral et intellectuel qui s'est appele le christianisme et qui a
t l'oeuvre de plusieurs hommes d'lite et de plusieurs sicles de
discussion? Ou, comme M. Renan le croit, Jsus a ignor les doctrines
qui l'entouraient, et, original au suprme degr, il a t une vive et
puissante incarnation de la pense qui planait sur son sicle; ou, comme
vous le croyez, monsieur, et comme je penche  le croire avec vous, il a
t _instruit_ et il n'est qu'un disciple plus pur et mieux dou que
ses matres. Il y a une troisime version qui ne me plat pas et qui a
pourtant sa valeur: c'est qu'il n'a jamais exist de Jsus proprement
dit, et que sa vie n'est qu'un pome et une lgende qui rsume plusieurs
existences plus ou moins intressantes, comme son vangile ne serait
qu'un ensemble de versions plus ou moins authentiques d'une mme
doctrine sujette  mille interprtations. Je crois que vous admettez la
possibilit de toutes ces choses; il faut bien l'admettre quand on n'a
pas de certitude et de preuve historique incontestable.

Mais vous dites en vous-mme: Qu'importe, aprs tout, si nous avons
sauv de tous ces naufrages de la ralit historique, une vrit
philosophique, une doctrine admirable? Trs bien, je pense comme vous;
mais je ne tiens pas  appeler christianisme cette doctrine, qui n'est
peut-tre pas du tout celle du nomm Jsus, lequel n'a peut-tre jamais
t crucifi; et je tiens encore moins  m'enthousiasmer pour un
personnage lgendaire qui n'a pas la ralit de Platon, de Pythagore,
d'Aristote et de tous les grands esprits que nous savons avoir vcu
eux-mmes, pens, parl, crit ou souffert en personne.

Remarquez que cette situation apocryphe, ou tout au moins douteuse, du
fondateur du christianisme ouvre la porte  des croyances tout  fait
contradictoires et que cette doctrine si belle a fait dans le monde
autant de mal que de bien, par la raison qu'elle part d'une sorte de
mythe. C'est un beau rayon dont le soleil est cach dans les nuages.
Platon, Pythagore et les autres fondateurs rels de doctrines ou de
mthodes bien dfinies n'ont jamais fait que du bien. Jsus a apport
l'hypocrisie et la perscution dans la vie humaine et sociale, et cela
dure depuis dix-huit cents ans et plus;  l'heure qu'il est, nous sommes
plus que jamais perscuts en son nom, privs de libert et traqus par
ses prtres dans tous les replis de notre existence. Arrire donc
le Dieu Jsus! Aimons en philosophe cette charmante figure de roman
oriental; mais ne cherchons pas  faire croire  sa divinit ni  sa
presque divinit, pas plus qu' sa ralit humaine. Nous ne savons rien
de lui, et nous voici en prsence de l'oeuvre collective des aptres,
qui souffre la critique  bien des gards. Libre  nous de choisir la
version qui nous plat le mieux et de rebtir chacun le temple de
la nouvelle Jrusalem selon les besoins de notre coeur, de notre
conscience, de notre raison ou de notre idalisme. Mais n'appelons plus
cela une religion; car ce n'en a jamais t une. Ce n'a mme pas t
une philosophie; c'est un idal romanesque pour les uns, une grossire
superstition pour les autres. La part de la raison ne s'y trouve pas, et
la pratique en est aussi lastique, aussi vague que le texte. Ce qui est
quelque chose de rel et de fort, c'est le catholicisme. Mais, comme
c'est quelque chose d'odieux, je n'en veux pas davantage.

Point d'insulte  Jsus. Il a pu tre, et il a d tre grand et bon.
Mais cela ne suffit pas  des esprits srieux pour chercher l toute la
lumire et toute la vrit.

La vrit n'a jamais appartenu en propre  un homme, et aucun Dieu n'a
daign nous la formuler. Elle est en nous tous, en quelques-uns plus
que dans la masse; mais tous peuvent chercher et trouver la somme de
sagesse, de vrit et de vertu qui est l'expression du temps o il vit.
L'homme veut tout dfinir, tout classer, tout nommer; voil pourquoi
il lui plat d'avoir des messies et des vangiles, mais ces
personnifications et ces dogmes lui ont toujours fait pour le moins
autant de mal que de bien.

Il serait temps d'avoir des lumires qui ne fussent pas des torches
d'incendie.




DXXX

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 14 juillet 1863, au soir.

Marc-Antoine Sand est n ce matin, anniversaire de la prise de la
Bastille. Il est grand et fort et il m'a regarde dans les yeux d'un air
attentif et dlibr, quand je l'ai reu tout chaud dans mon tablier.
Je crois que nous nous connaissions dj et il m'a eu l'air de vouloir
dire: Tiens! c'est donc toi? On l'a fourr dans un bain de vin de
Bordeaux, o il a gigot avec une satisfaction marque. Ce soir, il
tette avec voracit, et sa nourrice, qui n'est autre que sa petite
mre, est gaie comme un pinson. Nous avons tir le petit canon et un
_pifferari_ d'Auvergne est venu lui faire entendre le plus primitif
des chants gaulois. Le pre Maurice a pleur comme un veau et le pre
Calamatta comme une hutre,  la vue de ce solide moutard! Tout le monde
est dans la joie: voil! Merci pour votre bonne lettre du 5 juillet;
rjouissez-vous avec nous, mon grand fils, et venez bientt nous voir.

G. SAND.




DXXXI

A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG

                                 Nohant, 3 aot 1863.

Monsieur,

Vos excellents discours nous ont beaucoup frapps, mon fils, ma
belle-fille et moi, et je vais tout de suite et sans prambule rpondre
 votre bonne lettre en vous parlant  coeur ouvert.

Mon fils s'est mari civilement l'anne dernire. D'accord avec sa
femme, son beau-pre et moi, il n'a pas fait consacrer religieusement
son mariage. L'glise catholique, dans laquelle nous sommes ns,
professe des dogmes et les corrobore de doctrines antisociales et
antihumaines qu'il nous est impossible d'admettre. Un cher petit garon
est n de cette union, il y a quinze jours. Depuis que sa mre l'a conu
et port dans son sein, nous nous sommes demand tous les trois s'il
serait lev dans les vagues aspirations religieuses qui peuvent suffire
 l'ge de raison ( la condition de chercher la vrit dans des
conceptions mieux dfinies), ou si nous essayerions, dans le but de
le prparer  devenir un homme complet, de le rattacher  une foi
idaliste, sentimentale et rationnelle. Mais o trouver cette foi assez
formule de nos jours pour tre mise  la porte d'un enfant?

Nous songions au protestantisme, uniquement parce qu'il est une
protestation contre le joug romain; mais cela tait loin de nous
satisfaire. Deux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinit
de Jsus-Christ et la croyance au diable et  l'enfer, nous faisaient
reculer devant un progrs religieux qui n'avait pas encore eu la
franchise ou le courage de rejeter ces croyances.

Vos sermons nous dlivrent de ce scrupule, et mon fils, voulant que son
mariage et la naissance de son fils soient religieusement consacrs,
je n'ai plus d'objections  lui faire contre deux sacrements qui
attacheraient son union et sa paternit  votre communion.

Mais, avant de me rendre entirement, j'ai recours  votre loyaut avec
une absolue confiance, et je vous adresse une question. Faites-vous
encore partie de la communion intellectuelle de la Rforme? Perscut et
reni probablement par l'anglicanisme, par le mthodisme, par une trs
grande partie des diverses glises, pouvez-vous dire que vous appartenez
 une notable partie des esprits clairs du protestantisme? Si,  peu
prs seul, vous avez lev un tendard de rvolte, l'enfant que nous
mettrions sous l'gide de vos ides ne serait-il pas reni et rprouv
chez les protestants, en dpit de son baptme parmi eux? On peut
s'aventurer pour soi-mme dans les luttes du monde philosophique et
religieux; mais, quand on s'occupe de l'avenir d'un enfant, d'un tre n
avec le droit sacr de la libert, qui, ds que sa raison s'entr'ouvre,
a besoin de conseils et de direction, on doit non seulement chercher la
meilleure mthode  lui offrir, mais encore prparer  sa vie un milieu
moral, une solidarit, un foyer de fraternit, et quelque chose encore!
une rationalit religieuse, si je puis ainsi dire, un drapeau ayant
quelque autorit dans le monde. Il ne faut pas, ce me semble, que
l'adolescent puisse dire  son pre catholique: Vous m'avez li  un
joug de mort! ni  son pre protestant: Vous m'avez isol au sein de
la libert d'examen; vous m'avez enferm dans une petite glise, sans
appui, et me voil dj dans la lutte quand j'ai  peine compris
pourquoi j'y suis!

Dans les deux cas, cet enfant pourrait ajouter: Mieux valait ne me lier
 rien et m'lever selon votre inspiration dans l'absolue libert o
vous viviez vous-mme.

Mon fils et sa femme feront, en tout cas, ce qu'ils voudront, sans
qu'aucun nuage entre nous rsulte jamais d'une dissidence qui n'est mme
pas formule encore; mais, ayant  donner ou  rserver mon opinion un
jour ou l'autre, je vous demande,  vous, monsieur, la rponse  mon
incertitude, qui vous sera dicte par votre conscience.

Je ne connais pas le monde protestant. On me parle d'une glise tout 
fait nouvelle, ayant de l'avenir et faisant de nombreux proslytes en
Italie particulirement. Je vois, d'aprs ce que l'on me dit, que cette
glise part de vos principes et qu'il y a par le monde un souffle de
libert religieuse qui unit un certain nombre d'esprits srieux. Je
voudrais savoir si notre enfant aura dans la vie une vritable famille
 laquelle il n'aura peut-tre jamais ni le dsir ni l'occasion de
s'identifier,--car il faut prvoir l'ge o il ne voudrait suivre aucun
culte, et l s'arrtera aussi l'autorit de la famille naturelle,--mais
de laquelle il pourrait dire avec fiert qu'il a t l'lve et le
citoyen. Nos petites glises dtaches du catholicisme, comme celle de
l'abb Chtel, par exemple, ont toujours eu un caractre mesquin ou
impuissant. Celle que vous proclamez se rattache  une conception large
du christianisme et ne prsente pas ces pauvrets. Mais o est-elle,
cette glise? Est-elle maudite par l'intolrance protestante? Lui
refuse-t-on son titre religieux? Se rattache-t-elle  des nuances qui
l'aident  se constituer comme une communaut importante offrant un
ensemble de vues, d'aspirations et d'efforts?

Pardonnez-moi mon griffonnage, je ne sais pas recopier et j'aime mieux
vous envoyer ma premire impression illisible et informe. Vous me
comprendrez par le coeur, qui sait tout dchiffrer.

Je vous demande le secret jusqu' ce que nous ayons vid la question,
et vous prie de croire, monsieur, quelle qu'en soit l'issue,  mes
sentiments de fraternit vritable et profonde.

GEORGE SAND.




DXXXII

A M. JOSEPH DESSAUER, A ISCHL (AUTRICHE)

                                 Nohant, 15 aot 1863.

Bon Chrishni,

Je veux que vous trouviez une lettre de moi  Ischl, puisque vous ne
m'avez pas mise  mme de vous rpondre  Paris.

Oui, ce sont d'heureux jours, que ceux o je vous ai retrouv si
semblable  vous-mme,  peine vieilli, pas chang, toujours aussi naf,
aussi tendre et aussi aimable. Les oreilles ont d vous sonner tout le
temps de votre voyage: car on n'a pas pass une heure ici sans dire:
Bon Chrishni! cher brave homme! ami charmant! digne maestro! grand
artiste! etc., etc.; chacun et tous  la fois, duo, trio, quatuor,
etc., _tutti, tutti:_ Vive le bon Dessauer! le vrai _Favilla_! Et,
le soir, les lettres mystrieuses apportes sur, la table par l'esprit
familier, les phrases musicales qu'on, croyait entendre en les lisant,
tout cela a t got, senti, et, tout en riant, on tait attendri, on
vous sentait encore l.

Eh! n'y tes-vous pas toujours? est-ce que nous ne vivons que dans notre
corps? est-ce que nous n'habitons pas la lune et le soleil et toutes les
toiles, ds que notre pense nous y transporte? est-ce qu'on ne s'y
occupe pas de nous comme nous nous occupons d'eux, nous qui rvons
toujours d'aller les y rejoindre? Eux? qui? ils disent la mme chose
que nous, et, sans nous connatre, ils nous aiment. Et puis ne nous
connaissent-ils pas? O est notre cher grand Delacroix  cette heure?
Mais o tes-vous vous-mme,  l'heure o je vous cris? sur quelle
route? dans quel vhicule? dans quelle disposition d'esprit? L'absence
et la mort ne diffrent pas beaucoup; donc, on ne se quitte pas, on se
perd de vue; mais on sait bien que, n'importe o, on se retrouvera.
Aussi je ne dis jamais adieu dans le sens de Dieu nous spare! je le
dis toujours dans le sens Au revoir en Dieu, sur cette terre ou sur une
autre! Est-ce que l'on ne fait pas de progrs tant qu'on veut vivre et
tant qu'on croit  l'idal? est-ce que l'idal ne sert qu' cette vie
d'un jour ou deux sur la terre? Ne croyez pas cela. Nous emportons avec
nous ce que nous avons acquis, et nous l'emportons pour l'accrotre dans
l'ternit. Qu'importe que, dans une ou deux de nos existences, nous
n'ayons pas t assez encourags, si nous avons entretenu le feu sacr
en nous et dans les autres? Ne comptez pas pour rien ces heures o vous
donnez, avec votre me, celle des grands matres  vos amis; tout cela,
c'est un change, entre eux, vous et nous, de ce qu'il y a de meilleur
et de plus lev dans le sanctuaire commun.

crivez-nous, cher ami; dites-nous comment vous avez voyag, comment
vous avez retrouv les soeurs, la nice, les montagnes, le pays du sel
et les montagnards artistes.

Toute la famille d'ici vous embrasse: Maurice, que la mort de Delacroix
a beaucoup affect, surtout par la pense qu'il est mort sans famille
autour de lui; Lina, qui vous prsent son poupon  baiser; madame
Lambert qui ne cesse de parler de vous; son mari, qui vous tudie
rtrospectivement avec une sympathie dlicate; Marie Lambert, qui pleure
pour un rien, mais qui aime beaucoup; Calamatta, qui ne dit plus rien
contre Delacroix et qui le regrette comme homme, sans l'avoir jamais
compris comme peintre. Voil tout le monde... Non, il y a la grande
Marie, une nature d'lite sous sa blanche cornette; et tous vous aiment
et vous crient: Revenez!

GEORGE SAND.




DXXXIII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                 Nohant, 26 aot 1863.

Eh bien, mon cher lumineux fils, tes-vous repos de votre affreux
dpart? On m'a dit que vous tiez parti _horriblement_, par la trahison
de l'imbcile qui fait le service. Il est si facile d'avoir une voiture
de louage  la Chtre, que nous sommes tous des niais de compter sur
autre chose, aprs tous les tours que nous a jous cette diligence.
Dites-en tous mes regrets  Gautier[1], et promettez-lui que cela
n'arrivera plus. Qu'il n'oublie pas que nous comptons qu'il reviendra et
qu'on l'avertira de ce qu'il y aura _d'instructif_  voir pour la partie
matrielle, dans nos reprsentations. Remerciez-le pour moi et pour nous
tous de sa bonne visite.

Quant  vous, cher fils, je ne vous remercie pas autrement qu'en vous
aimant d'autant plus que vous vous tes dvou pour moi. Grce  vous,
je vois clair dans le travail, et je refais avec soin un scnario plus
dvelopp. Je suis mme tonne d'avoir pour cela la mmoire que je n'ai
pas pour autre chose. Je me rappelle tout ce que vous m'avez dit comme
si c'tait crit. C'est un plaisir de vous voir composer et improviser
une pice en causant.  prsent que je relis cette carcasse, je suis
tonne de sa logique et de la manire dont elle se tient. Allons,
vous n'tes pas encore crtin, mon bonhomme, et vous avez un monde de
compositions et de succs dans la _trompette_. Je ne suis pas en peine
de vous: si vous n'allez pas plus vite, c'est que vous tes paresseux.
Mais qu'est-ce que a fait si a vous plat de l'tre? Ce qui importe,
c'est que, quand vous travaillez une heure, vous travaillez comme cent.

Tout mon monde vous envoie des amitis en masse. Maurice n'est pas
encore revenu.

Votre maman vous embrasse.

  [1] Thophile Gautier.




DXXXIV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                 Nohant, 27 aot 1863.

Mes pauvres enfants! avoir tant travaill et tant souffert pour rien!
Mais non, ce n'est pas pour rien, puisque vous avez adouci ses derniers
jours et prolong, autant que possible, son illusion et son esprance.
Dieu vous en tiendra compte et elle aussi, dans un monde meilleur.

Pauvre femme! si douce, si jeune encore et si belle de charme et de
distinction naturelle! Comme elle a langui et lutt! Elle est mieux o
elle est, n'en doutez pas.--O que ce soit, elle vit et elle est en
Dieu.

Chre Solange! sois la consolation de ton pauvre pre, et que ton pre
soit la tienne aussi. Nous vous aimons bien.




DXXXV

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.

                                 Nohant, 1er octobre 1863, deux heures du matin.

Mon cher fils,

Votre lettre est d'un vrai amour de fils! Je dis donc adieu  mes
scrupules; je vois que vous avez raison, que vous m'aimez bien, et
qu'avec vous on peut avoir le coeur sur la main tout  fait.

La Rounat est venu; on lui a lu la pice, qui ne pourra passer que dans
l'hiver de 1864, parce que je ne veux pas la donner en plein printemps,
et qu'il a de l'encombrement jusque-l. a me laisse le temps de donner
encore plusieurs faons  mon labourage; car ce qu'on a lu jusqu'ici
n'est qu'un brouillon et j'y vois, chaque fois, des amliorations 
faire. Peut-tre mme remettrai-je la pice en quatre actes; elle est
pleine en cinq, mais pas assez serre  la fin. a m'amuse toujours.

Ds que j'aurai fini les corrections, je vous enverrai le manuscrit,
pour que vous m'en indiquiez des masses, et, en attendant, je vous
embrasse, pour moi qui veille et pour tous ceux qui dorment.

Votre maman.




DXXXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLON (JROME) A PARIS

                                 Nohant, 19 novembre 1863.

Mon cher prince,

Vous devez me croire morte; mais vous avez tant couru, vous, que vous
n'auriez pas eu le temps de me lire. Vous avez bien travaill pour
les arts, et pour l'industrie, et pour le progrs. Moi, j'ai fait une
comdie, c'est moins utile et moins intressant. Que vous aurai-je
appris d'instructif,  vous qui savez tout? On me dit que vous voudriez
savoir ce que je pense de la _Vie de Jsus_.

M. Renan a fait un peu descendre son hros dans mon esprit, d'un certain
ct, en le relevant pourtant de l'autre. J'aimais  me persuader que
Jsus ne s'tait jamais cru Dieu, jamais proclam fils de Dieu en
particulier, et que sa croyance  un Dieu vengeur et punisseur tait
une surcharge apocryphe faite aux vangiles. Voil du moins les
interprtations que j'avais toujours acceptes et mme cherches; mais
M. Renan arrive avec des tudes et un examen plus approfondis, plus
comptents, plus forts. On n'a pas besoin d'tre aussi savant que lui
pour sentir une vrit, un ensemble de ralits et d'apprciations
indiscutables dans son oeuvre. Ne fut-ce que par la couleur et la vie,
on est pntr, en le lisant, d'une lumire plus nette sur le temps, sur
le milieu, sur l'homme.

Je crois donc qu'il a mieux vu Jsus que nous ne l'avions entrevu
avant lui, et je l'accepte comme il nous le donne. Ce n'est plus un
philosophe, un savant, un sage, un gnie, rsumant en lui le meilleur
des philosophies et des sciences de son temps: c'est un rveur, un
enthousiaste, un pote, un inspir, un fanatique, un simple. Soit. Je
l'aime encore; mais comme il tient peu de place maintenant, pour moi,
dans l'histoire des ides! comme l'importance de son oeuvre personnelle
est diminue! comme sa religion est dsormais bien plus suscite par
la chance des vnements humains que par une de ces grandes ncessits
historiques que l'on est convenu, et un peu oblig, d'appeler
_providentielles_!

Acceptons le vrai, quand bien mme il nous surprend et change notre
point de vue. Voil Jsus bien dmoli! Tant pis pour lui! tant mieux
pour nous, peut-tre. Sa religion est arrive  faire autant de mal
pour le moins qu'elle avait fait de bien; et, comme--que ce soit ou non
l'avis de M. Renan--je suis persuade, aujourd'hui, qu'elle ne peut plus
faire que du mal, je crois que M. Renan a fait le livre le plus utile
qui pt tre fait en ce moment-ci.

J'aurais beaucoup  dire sur les artifices du langage de M. Renan. Il
faut tre courageux pour se plaindre d'une forme si admirablement belle.
Mais elle est trop sduisante et pas assez nette, quand elle s'efforce
de laisser un voile sur le degr, le mode de divinit qu'il faut
attribuer  Jsus. Il y a des traits de lumire vive dans l'ouvrage,
qui empchent un esprit attentif de s'garer. Mais il y a aussi trop
d'efforts charmants et purils pour endormir la clairvoyance des esprits
prvenus, et pour sauver d'une main ce qu'il dtruit de l'autre. Cela
tient non pas comme on l'a beaucoup dit;  un reflet de l'ducation du
sminaire, dont ce mle talent n'aurait pas su se dbarrasser,--je ne
crois pas cela,--mais  un engouement d'artiste pour son sujet. Il y a
du danger, peut-tre de l'inconvnient,  tre philosophe rudit, et
pote. Certainement cela fait un joli ensemble, et rare, dans une tte
humaine; mais, en de telles matires, l'enthousiasme met en pril la
logique, ou tout au moins la nettet des assertions.

Avez-vous lu cinq ou six pages que M. Renan a publies le mois dernier,
dans la _Revue des Deux-Mondes[1]?_ J'aime mieux cela que tout ce qu'il
a crit jusqu'ici. C'est grand, grand! Je trouve bien quelque chose 
redire encore comme dtail; mais c'est si grand, que je rsiste peu et
que j'admire beaucoup. C'est moi qui voudrais bien avoir votre pense
l-dessus, comme vous avez la mienne. Vous savez rsumer, vous,
dites-la-moi dans votre concision merveilleuse.

J'irai  Paris cet hiver. Je ne sais pas bien quand. Ma famille va bien.
Mon petit-fils est tout  fait gentil et bon garon. On dit que votre
fils est superbe; il me tarde de le voir. Mon nid vous envoie tous ses
hommages, ainsi qu' la princesse.

Est-ce vrai qu'on fera la guerre?

Ce qui est certain, cher prince, c'est que je vous aime toujours de tout
mon coeur.

GEORGE SAND.

  [1] _Les Sciences de la nature et les Sciences historiques_, lettre 
      M. Berthelot (_Dialogues et Fragments philosophiques_; Calmann
      Lvy, 1876).




DXXXVII

AU MME

                                 Nohant, 24 novembre 1863.

Cher prince,

Je vous autorise bien volontiers  donner copie de ma lettre  M. Renan;
mais ce n'est qu'une lettre, et je ne sais pas me rsumer comme vous.
Mon jugement est trs incomplet et ne va pas au fond des choses. Je suis
en train de lire Strauss, Salvador et la belle prface de M. Littr au
premier de ces deux ouvrages. Si j'avais lu cette prface plus tt,
j'aurais mieux lu M. Renan.

Votre jugement,  vous, est meilleur que le mien; je vous ai toujours
dit que vous tiez un trs grand esprit qui ne tire pas parti de
lui-mme. Vous ne voulez pas me croire, vous pourriez faire tout ce que
vous voudriez; mais vous tes paresseux et prince, quel dommage!

Je ne vous trouve pas rveur, loin de l; vous tes plus dans le _vrai
total_, que M. Renan, M. Littr et Sainte-Beuve. Ils ont vers dans
l'ornire allemande.. L est leur faiblesse. Ils ont plus de talent et
plus de gnie que tous les Allemands modernes, et, en outre, ils sont
Franais. Ils sont Franais, c'est--dire qu'ils ont de l'esprit et
qu'ils sont artistes. Cette fantaisie de dtruire l'immortalit de
l'me, la vritable et progressive persistance du _moi_ est un pch de
lse-philosophie franaise. Pour conserver tout ce que la foi a de pur
et de sublime, il faut le talent, le coeur et l'esprit franais. Les
Allemands sont trop btes pour croire  autre chose qu'au matrialisme;
je regrette de voir leur influence sur ces beaux et grands esprits dont
la France serait encore plus fire s'ils taient plus chauds et plus
hardis.

Ah! si j'tais homme, si j'avais votre capacit, votre temps, vos
livres, votre ge, votre libert, je voudrais faire une belle campagne,
non pas _contre_ ces grands esprits dont nous parlons: je les aime et
je les admire trop pour cela; mais, _ ct d'eux,_ puisant en eux
les trois quarts de ma force, et en moi, dans mon sentiment de
_l'imprissable_, la conclusion qui rpondrait au coeur.

Non, la conclusion, de MM. Renan et Littr ne suffit pas. Ressusciter
dans la postrit par la gloire, n'est pas une ide aussi dsintresse
qu'ils le disent. Leur devise est belle: Travailler sans espoir de
rcompense; la rcompense est dans le bien qu'on fait.

Oui,  condition qu'on pourra le faire toujours et le recommencer
ternellement; le faire pendant une cinquantaine d'annes, c'est se
contenter de trop peu, c'est se contenter d'un devoir trop vite fait.
Et puis, le spectacle et le sens du vrai et du beau est trop grand
pour qu'une vie suffise  le contempler et  le savourer. Ce dfaut de
proportion serait un manque d'quilibre inadmissible.

Oui, j'irai  Paris pour quelques jours seulement. Mais, _entre nous_,
je m'occupe d'arranger ma vie pour tre un peu plus libre. Me voil dans
ma soixantime anne. C'est un chiffre rond et je sens un peu le besoin
de la locomotion pour mon tardif t de la Saint-Martin.

Je serai bien heureuse de vous revoir  de moins longs
intervalles.--Nous restons quand mme, c'est--dire malgr mes reproches
 la _tendance_ matrialiste de M. Renan, bien d'accord, vous et moi,
sur l'excellence et l'utilit de sa _Vie de Jsus_. S'il savait la
lettre que vous m'avez crite, c'est celle-l qu'il voudrait, le
gourmand!

 vous de coeur, mon cher prince, pour moi et mes enfants.

G. SAND.

Je suis dans une douleur inquite aujourd'hui. Je vois, parmi les pendus
de Varsovie, le nom de Piotrowski, et je ne sais pas si c'est celui qui
s'tait vad miraculeusement de la Sibrie. Je le connaissais, c'tait
un hros. Savez-vous si c'est lui?




DXXXVIII

A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS

                                 Nohant, 28 dcembre 1863.

Je ne vous ai pas remerci du plaisir que m'a caus _Jean Baudry_.
J'esprais le voir jouer. Mais, mon, voyage  Paris tant retard, je
me suis dcide  le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les
pices qui russissent perdent trop  la lecture, la plupart du temps.
Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre pice est de celles qu'on
peut lire avec attendrissement et avec une satisfaction vraie.

Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche  faire 
la manire dont vous l'avez droul et dnou: c'est que la brave et
bonne Andre ne se mette pas tout  coup  aimer Jean  la fin, et
qu'elle ne rponde pas  son dernier mot: Oui, ramenez-le, car je
ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera; ou bien: Gurissez-le,
corrigez-le, et revenez sans lui.

Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean.
Il l'tait, ce me semble, sans ce dernier chtiment de partir sans
rcompense.

Vous me direz: La femme n'est pas capable de ces choses-l. Moi, je
dis: Pourquoi pas? Et je ne recule pas devant les bonnes grosses
moralits: un sentiment sublime est toujours fcond. Jean est sublime;
voil que cette petite Andre, qui ne l'aimait que d'amiti, se met 
l'aimer d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une
force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi
ne pas lui montrer l'opration magntique et divine sur la scne? Ce
serait plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: La
vertu ne sert qu' vous rendre malheureux.

Voil ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'te rien
 la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait
agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le
temps qui court. Je suis heureuse de votre succs.

GEORGE SAND.




DXXXIX

A M. MILE AUGIER. A CROISSY

                                 Nohant, 25 dcembre 1863.

Cher ami,

Je vous envoie, pour vous faire rire un instant, une lettre-ptition qui
m'a t adresse; plus une lettre de vous que je vous restitue; plus une
lettre de moi  ce monsieur que je ne connais pas et  qui je n'aurais
pas rpondu si vous ne l'eussiez jug digne d'une rponse de vous. J'en
conclus qu'il y a peut-tre en lui quelque chose de bon; mais,  coup
sr, il est fou, et sa vanit le rend mauvais par moment. Si vous jugez
qu'au lieu de le ramener  la raison ma lettre doit lui donner un accs
de fivre chaude, jetez le tout au feu. Sinon, jetez ma dite lettre  la
poste.

Ceci a de bon que je vous sais occup d'une nouvelle pice. Tant mieux!
ne vous laissez pas distraire par les Schiller qui frappent  votre
porte. Il doit y en avoir beaucoup, si c'est comme chez moi. Ne vous
donnez pas la peine de me rpondre, si vous tes absorb. Votre
prochaine pice sera une bonne rcompense de mes voeux d'amiti sincre.

G. SAND.




A M**

                                 Nohant, 25 dcembre 1863.

Monsieur,

Je suis franche, c'est pourquoi j'ai beaucoup d'ennemis. Je vois bien,
 votre indignation contre mon ami Augier, que, si je ne trouve pas que
vous soyez Schiller, vous m'accuserez de n'avoir pas de coeur. Soyez
donc mon ennemi tout de suite, si vous voulez.

Je refuse l'honneur que vous me faites de me prendre pour arbitre. Je ne
rends pas de services sous le coup d'une menace, et ce n'est pas parce
que vous me traitez _d'impratrice_ que je perdrais le droit de vous
dire que vous n'tes pas Schiller, et que je ne suis pas Goethe. Mais,
si vous tes rellement Schiller, consolez-vous, vous n'avez besoin de
personne, vous ferez quelque jour un chef-d'oeuvre que l'on s'arrachera.
Il ne s'agt que de le faire; moi, cela ne m'est pas encore arriv; on
ne s'arrache pas mes pices, on m'en a refus plus d'une, et je ne m'en
suis pas courrouce. Je me suis dit que je n'tais pas Goethe.

Et puis, si vous tes Schiller, pourquoi offrir vos pices aux
Folies-Dramatiques, qui probablement refuseraient Schiller en personne,
sans pour cela l'insulter ni le mconnatre, mais par la seule raison
que son gnie n'entrerait pas dans leur cadre? Prsentez vous aux
thtres vraiment littraires, et qui sont subventionns pour l'tre, et
soyez sr que, si vous leur apportez quelque chose de beau et de bon ils
l'accepteront avec empressement,  condition toutefois que ce soit dans
la forme voulue; car vous savez bien qu'on n'y peut jouer Schiller ni
Goethe qu'avec des arrangements considrables.

Mais vous luttez, dites-vous, depuis treize ans. Eh bien, il est
probable que vous n'avez pas la spcialit du thtre. Cherchez-en une
autre, on en a toujours une quand on veut s'interroger soi-mme avec
courage et modestie.

Courage donc, monsieur; je ne suis pas vindicative; je vous pardonne vos
compliments.

G. SAND.




DXL

A M. CHARLES PONCY, A VENISE

                                 Nohant, 28 dcembre 1863.

Cher enfant,

Je vous remercie de votre bonne, longue et intressante lettre, et de
vos souhaits du jour de l'an, que je vous renvoie de tout mon coeur,
ainsi qu' votre chre Solange.

Venise est donc finie? Pauvre Venise! mais rien ne finit et un jour
viendra o tout ce luxe de beaut perdue sera rajeuni et ressuscit.
Nous sommes dans le sicle du marteau qui abat et de la truelle qui
reconstruit. Vous me racontez on ne peut mieux tout ce que vous avez vu.
Cette vie errante, mais saine au corps et  l'esprit, a d faire du bien
 Solange et je vous engage  ne pas vous en lasser trop vite.

Puisque le pauvre nid est dsol encore, laissez l'herbe et les branches
pousser sur le seuil.--Quand vous reviendrez les carter, les douloureux
souvenirs auront fait place  cette grave srnit que la mort laisse
aprs elle dans les coeurs auxquels la conscience ne reproche rien.

Mais il est inutile de vouloir hter ce moment. La nature a droit aux
larmes. C'est un soulagement qu'elle exige en mme temps qu'un noble
tribut qu'elle paye. Votre chre enfant reoit par l un grand baptme.
Elle en apprciera plus tard l'effet salutaire et fortifiant.

J'ai reu toutes vos lettres.--J'ai partag et ressenti toutes vos
motions. Me voil enfin sortie, pour quelques jours, d'une grande crise
de travail. Pour m'en distraire, je lis _Emerson_, que je ne connaissais
pas. C'est un philosophe amricain,  la fois savant, pote, critique
et mtaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clarts
diverses, mais sublime, il n'y a pas  dire.

Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une
prcocit extraordinaire et qui m'inquite par moments: quelque chose
dans l'oeil qui n'est pas de son ge.--Mais je ne m'arrte pas  cette
remarque. La sant, la fracheur et l'embonpoint; en outre, la force
musculaire sont tout  fait rassurantes. La petite mre est bonne
nourrice et absolument dvoue  son petiot. Maurice est donc trs
heureux et tout le monde vous embrasse tendrement.




DXLI

A M. EUGNE CLERH, A PARIS

                                 Nohant, 31 dcembre 1863.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de
nouvelle anne. Les petits services que j'ai pu vous rendre portent avec
eux leur rcompense, puisque vous tes digne qu'on s'intresse  vous.
Votre excellente mre m'a crit une aimable lettre dont je vous prie
de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante
sollicitude pour vous; car vous serez toujours, je n'en doute pas,
raisonnable, laborieux et dlicat comme je vous connais  prsent.

Soyez sr, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destine. La
socit est, dans tous les temps, un ocan  traverser dans un sens ou
dans l'autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange
un bon nombre de passagers; mais il ne faut pas s'occuper de cela, parce
qu'on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les temptes. Il faut
s'occuper de bien naviguer si l'on a une barque, ou de bien nager si
l'on n'a que ses bras, et de ne pas tre englouti par sa faute.

Avec de l'honneur, du courage, et point de vices, un homme a beaucoup de
chances, et, outre la force qu'il puise en lui-mme, il est  peu prs
certain de rencontrer des gens qui l'aideront en le voyant s'aider; ceux
qui s'abandonnent sont infailliblement abandonns; car la mer dont nous
parlons est dure pour tous, et chacun, tant forc de penser  soi,
renonce tt ou tard aux dvouements inutiles.

Vous m'envoyez de jolies trennes et je vous envoie un _sermon_ en
change. Non, mon cher enfant, c'est un morceau de mon coeur, de mon
exprience et de ma conviction que je vous envoie.

GEORGE SAND.



FIN DU TOME QUATRIME


TABLE

1854

    CCCLXX. A madame Augustine de Bertholdi.                3 janvier.
   CCCLXXI. A M. Victor Borie.                             16 janvier.
  CCCLXXII. A Maurice Sand.                                31 janvier.
 CCCLXXIII. Au mme.                                       19 fvrier.
  CCCLXXIV. Au mme.                                       11 mars.
   CCCLXXV. A M. Armand Barbes.                             3 juin.
  CCCLXXVI. A S. A. le prince Napolon (Jrme).           16 juillet.
 CCCLXXVII. A M. Charles Poncy.                            16 juillet.
CCCLXXVIII. A M. Victor Borie.                             31 juillet.
  CCCLXXIX. A M. Charles Poney.                            11 aot.
   CCCLXXX. A M. Armand Barbs.                             5 octobre.
  CCCLXXXI. Au mme.                                       28 octobre.
 CCCLXXXII. Au mme                                        27 novembre.

1855

 CCCLXXXIII. A M. Charles Jacque.                           7 janvier.
  CCCLXXXIV. A M. Charles-Edmond.                          16 fvrier.
   CCCLXXXV. A M Edouard Charlon.                          14 fvrier.
  CCCLXXXVI. A madame Augustine de Bertholdi.              14 fvrier.
 CCCLXXXVII. A Maurice Sand.                               24 fvrier.
CCCLXXXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie.          27 fvrier.
  CCCLXXXIX. A M. Eugne Lambert.                             mars.
      CCCXC. A M. Jules Nraud.                            14 avril.
     CCCXCI. A M Ernest Prigois.                           9 mai.
    CCCXCII. A S.M. le prince Napolon (Jrme).           12 juillet.
   CCCXCIII. A M.***.                                       3 juillet.
    CCCXCIV. A madame Arnould-Plessy.                      20 Aout.
     CCCXCV. A la mme.                                     4 septembre.
   CCCXCVII. A M. Jules Janin.                            1er octobre.
  CCCXCVIII. A madame Arnould-Plessy.                      21 novembre.
   CCCXCVIX. A M. Alexandre Dumas fils.                    26 novembre.

1856

         CD. A M. Paul de Saint-Victor.                     9 janvier.
        CDI. Au mme.                                       9 avril.
       CDII. A madame Augustine de Bertholdi.              13 avril.
      CDIII. A madame Arnould-Plessy.                     1er mai.
       CDIV. A M. Charles Poney.                           23 juillet.
        CDV. A M. Charles Duvernet.                           novembre.
       CDVI. A M. Ernest Prigois.                         20 dcembre.

1857

      CDVII. A M. Adolphe Joanne.                          29 fvrier.
     CDVIII. A M. Calamatta.                                6 avril.
       CDIX. A M. Victor Borie.                            16 avril.
        CDX. A M. Charles-Edmond.                          13 juin.
       CDXI. A M.***.                                         juillet.
      CDXII. A M. Charles Poncy.                           15 aot.
     CDXIII. A M. Paul de Saint-Victor.                    18 aot.
      CDXIV. A S. M. l'impratrice Eugnie.                 6 octobre.
       CDXV. A la mme.                                    30 octobre.
      CDXVI. A M. Charles-Edmond.                          29 novembre.
     CDXVII. Au mme.                                       8 dcembre.
    CDXVIII. A S. M. l'impratrice Eugnie.                 9 dcembre.
      CDXIX. A S. A. le prince Napolon (Jrme).             dcembre.

1858

       CDXX. A M. Charles-Edmond.                           9 janvier.
      CDXXI. A Maurice Sand.                               14 janvier.
     CDXXII. Au mme.                                      15 janvier.
    CDXXIII. A M. Charles Duvernet.                        16 janvier.
     CDXXIV. A M. Charles-Edmond.                          25 janvier.
      CDXXV. Au mme.                                      30 janvier.
     CDXXVI. Au mme.                                      18 fvrier.
    CDXXVII. A M. Paul de Saint-Victor.                     3 mars.
   CDXXVIII. A. S. A. le prince Napolon (Jrme).         12 mars.
     CDXXIX. Au mme.                                      25 mars.
      CDXXX. A M. Ernest Prigois.                         17 avril.
     CDXXXI. Au mme.                                      23 avril.
    CDXXXII. Au mme.                                      30 mai.
   CDXXXIII. A. mademoiselle Leroyer de Chantepie.          5 juin.
    CDXXXIV. A Maurice Sand.                               10 juin.
     CDXXXV. A M. Charles Poncy.                           19 juin.
    CDXXXVI. A M. Ferri-Pisani.                            28 juin.
   CDXXXVII. A M. Frdric Villot.                          4 septembre.
  CDXXXVIII. Au mme.                                      12 septembre.
    CDXXXIX. A M. Victor Borie.                            13 octobre.
       CDXL. A M. Ferri-Pisani.                            21 octobre.
      CDXLI. A M. dourd Charton.                          20 novembre.
     CDXLII. A madame Arnould-Plessy.                       9 dcembre.
    CDXLIII. A M. Charles Poncy.                           17 dcembre.
     CDXLIV. Au mme.                                      28 dcembre.
      CDXLV. A madame Arnoud-Plessy.                      29 dcembre.

1859

     CDXLVI. A M. Octave Feuillet.                         19 fvrier.
    CDXLVII. Au mme.                                      27 fvrier.
   CDXLVIII. A M. Ludre Gabillaud.                         29 fvrier.
     CDXLIX. A S. A. le prince Napolon (Jrme).          25 aot.
        CDL. A M. Alexandre Dumas fils.                     7 dcembre.
       CDII. A.M. Charles-Edmond.                          18 dcembre.
      CDLII. A M. Desplanches.                             26 dcembre.

1860

     CDLIII. A M. Charles Duvernet.                         7 janvier.
      CDLIV. A Maurice Sand.                                8 fvrier.
       CDLV. A M. Charles-Edmond.                          11 fvrier.
      CDLVI. A mademoiselle Leroyer de Chantepie.          12 fvrier.
     CDLVII. A Maurice Sand.                               16 mai.
    CDLVIII. A M. Charles-Edmond.                          26 mai.
      CDLIX.  S. A. le prince Napolon (Jrme).          27 juin.
       CDLX. A M. Jules Boucoiran.                         31 juillet.
      CDLXI. A madame Pauline Villot.                         novembre.
     CDLXII. A S. A. le prince Napolon (Jrme).           9 dcembre.
    CDLXIII. A M. Alexandre Dumas fils.                    11 dcembre.
     CDLXIV. A M. Charles Poncy.                           20 dcembre.
      CDLXV. A M. Ernest Prigois.                         25 dcembre.
     CDLXVI. A mademoiselle Nancy Fleury.                  27 dcembre.

1861

    CDLXVII. A M. et madame Ernest Prigois.               20 janvier.
   CDLXVIII. A M. Charles Duvernet.                        14 fvrier.
     CDLXIX. A. M. et madame Ernest Prigois.              20 fvrier.
      CDLXX. A M Charles Duvernet.                         24 fvrier.
     CDLXXI. A M. Jules Boucoiran.                         25 fvrier.
    CDLXXII. A M. Charles Duvernet.                        15 mars.
   CDLXXIII. A madame Pauline Villot.                      11 mai.
    CDLXXIV. A la mme.                                    19 avril.
     CDLXXV. A M. Charles Poncy.                           24 avril.
    CDLXXVI. A madame Pauline Villot.                      11 mai.
   CDLXXVII. A Maurice Sand.                               15 mai.
  CDLXXVIII. Au mme.                                      22 mai.
    CDLXXIX. A M. Charles Poncy.                            5 juin.
     CDLXXX. A Maurice Sand.                                8 juin.
    CDLXXXI. A M. Alexandre Dumas fils.                     8 juin.
   CDLXXXII. A madame Pauline Villot.                      11 juin.
  CDLXXXIII. A M. Victor Borie.                            20 juin.
   CDLXXXIV. A M. Charles Poncy.                           30 juin.
    CDLXXXV. A M. Victor Borie.                             2 juillet.
   CDLXXXVI. A M. Armand Barbes.                           14 juillet.
  CDLXXXVII. A Maurice Sand.                               27 juillet.
 CDLXXXVIII. A M. Adolphe Joanne.                           6 aot.
   CDLXXXIX. A Maurice Sand.                               11 aot.
       CDXC. A. madame Pauline Villot.                     11 aot.
      CDXCI. A M. Alexandre Dumas fils.                    11 aot.
     CDXCII. A Maurice Sand.                              1er septembre.
    CDXCIII. A M. Victor Borie.                             8 septembre.
     CDXCIV. A Maurice Sand.                               22 septembre.
      CDXCV. A M. Armand Barbes.                            4 octobre.
     CDXCVI. A madame Pauline Villot.                      10 octobre.
    CDXCVII. A Maurice Sand.                               10 octobre.
   CDXCVIII. A M. Charles Poney.                           20 octobre.
     CDXCIX. A M. Alexandre Dumas fils.                     7 novembre.
          D. Au mme.                                      20 novembre.
         DI. A M. Armand Barbes.                          1st dcembre.
        DII. A M. Charles Duvernet.                         7 dcembre.
       DIII. A M. Charles Poncy.                           28 dcembre.

1862

        DIV. A S. A. le prince Napolon (Jrme).           7 janvier.
         DV. A M. Armand Barbes.                            8 janvier.
        DVI. A madame Pauline Villot.                      22 fvrier.
       DIII. A M. Charles Duvernet.                        24 fvrier.
      DVIII. A S. A. le prince Napolon (Jrme).          25 fvrier.
        DIX. Au mme.                                      26 fvrier.
         DX. A Madame Pauline Villot.                      27 fvrier.
        DXI. A S. A. le prince Napolon (Jrme).           5 mars.
       DXII. A M. Alexandre Dumas fils.                    10 mars.
      DXIII. A mademoiselle Lina Calamatla.                31 mars.
       DXIV. A M. Marjollay.                                6 avril.
        DXV. A M. Armand Barbs.                            3 mai.
       DXVI. A S. A. le prince Napolon (Jrme).          11 mai.
      DXVII. A madame d'Agoult.                             7 juin.
     DXVIII. A S. A. le prince Napolon (Jrme).          26 juillet.
       DXIX. A mademoiselle Nancy Fleury.                   7 aot.
        DXX. A madame d'Agoult.                            23 octobre.
       DXXI. A S-A. le prince Napolon (Jrme).           14 dcembre.

1863

      DXXII. A M. Edouard Cadol.                           29 janvier.
     DXXIII. A M. Gustave Flaubert.                         2 fvrier.
      DXXIV. A M. Edouard Cadol.                            6 fvrier.
       DXXV. Au mme.                                       7 fvrier.
      DXXVI. A M.***.                                      26 fvrier.
     DXXVII. A S. A. le prince Napolon (Jrme).          22 mars.
    DXXVIII. A M. Edmond About.                               mars.
      DXXIX. A M.***.                                         avril.
       DXXX. A M. Alexandre Dumas fils.                    14 juillet.
      DXXXI. A M. Leblois.                                  3 aot.
     DXXXII. A M. Joseph Dossauer.                         15 aot.
    DXXXIII. A M. Alexandre Dumas fils.                    26 aot.
     DXXXIV. A M. Charles Poncy.                           27 aot.
      DXXXV. A M. Alexandre Dumas fils.                   1st octobre.
     DXXXVI. A S. A. le prince Napolon (Jrme).          19 novembre.
    DXXXVII. Au mme.                                      24 novembre.
   DXXXVIII. A M. Auguste Vacquerie.                       23 dcembre.
     DXXXIX. A M. Emile Augier.                            25 dcembre.
        DXL. A M. Charles Poncy.                           28 dcembre.
       DXLI. A M. Eugne Clerh.                            31 dcembre.


FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIME





End of Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 ***

***** This file should be named 13875-8.txt or 13875-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/8/7/13875/

Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
Team. This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.,


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
