The Project Gutenberg EBook of Vingt ans aprs, by Alexandre Dumas

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Title: Vingt ans aprs

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13952]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alexandre Dumas

VINGT ANS APRS

(1845)


Table des matires

I. Le fantme de Richelieu
II. Une ronde de nuit
III. Deux anciens ennemis
IV. Anne d'Autriche  quarante-six ans
V. Gascon et Italien
VI. D'Artagnan  quarante ans
VII. D'Artagnan est embarrass, mais une de nos anciennes
connaissances lui vient en aide
VIII. Des influences diffrentes que peut avoir une demi-pistole
sur un bedeau et sur un enfant de choeur
IX. Comment d'Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s'aperut
qu'il tait en croupe derrire Planchet
X. L'abb d'Herblay
XI. Les deux Gaspards
XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds
XIII. Comment d'Artagnan s'aperut, en retrouvant Porthos, que la
fortune ne fait pas le bonheur
XIV. O il est dmontr que, si Porthos tait mcontent de son
tat, Mousqueton tait fort satisfait du sien
XV. Deux ttes d'ange
XVI. Le chteau de Bragelonne
XVII. La diplomatie d'Athos
XVIII. M. de Beaufort
XIX. Ce  quoi se rcrait M. le duc de Beaufort au donjon de
Vincennes
XX. Grimaud entre en fonctions
XXI. Ce que contenaient les pts du successeur du pre Marteau
XXII. Une aventure de Marie Michon
XXIII. L'abb Scarron
XXIV. Saint-Denis
XXV. Un des quarante moyens d'vasion de Monsieur de Beaufort
XXVI. D'Artagnan arrive  propos
XXVII. La grande route
XXVIII. Rencontre
XXIX. Le bonhomme Broussel
XXX. Quatre anciens amis s'apprtent  se revoir
XXXI. La place Royale
XXXII. Le bac de l'Oise
XXXIII. Escarmouche
XXXIV. Le moine
XXXV. L'absolution
XXXVI. Grimaud parle
XXXVII. La veille de la bataille
XXXVIII. Un dner d'autrefois
XXXIX. La lettre de Charles Ier
XL. La lettre de Cromwell
XLI. Mazarin et Madame Henriette
XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la
providence
XLIII. L'oncle et le neveu
XLIV. Paternit
XLV. Encore une reine qui demande secours
XLVI. O il est prouv que le premier mouvement est toujours le
bon
XLVII. Le Te Deum de la victoire de Lens
XLVIII. Le mendiant de Saint-Eustache
XLIX. La tour de Saint-Jacques-la-Boucherie
L. L'meute
LI. L'meute se fait rvolte
LII. Le malheur donne de la mmoire
LIII. L'entrevue
LIV. La fuite
LV. Le carrosse de M. le coadjuteur
LVI. Comment d'Artagnan et Porthos gagnrent, l'un deux cent dix-
neuf, et l'autre deux cent quinze louis,  vendre de la paille
LVII. On a des nouvelles d'Aramis
LVIII. L'cossais, parjure  sa foi, pour un denier vendit son roi
LIX. Le vengeur
LX. Olivier Cromwell
LXI. Les gentilshommes
LXII. Jsus Seigneur
LXIII. O il est prouv que dans les positions les plus difficiles
les grands coeurs ne perdent jamais le courage, ni les bons
estomacs l'apptit
LXIV. Salut  la Majest tombe
LXV. D'Artagnan trouve un projet
LXVI. La partie de lansquenet
LXVII. Londres
LXVIII. Le procs
LXIX. White-Hall
LXX. Les ouvriers
LXXI. Remember
LXXII. L'homme masqu
LXXIII. La maison de Cromwell
LXXIV. Conversation
LXXV. La felouque L'clair
LXXVI. Le vin de Porto
LXXVII. Le vin de Porto (Suite)
LXXVIII. Fatality
LXXIX. O, aprs avoir manqu d'tre rti, Mousqueton manqua
d'tre mang
LXXX. Retour
LXXXI. Les ambassadeurs
LXXXII. Les trois lieutenants du gnralissime
LXXXIII. Le combat de Charenton
LXXXIV. La route de Picardie
LXXXV. La reconnaissance d'Anne d'Autriche
LXXXVI. La royaut de M. de Mazarin
LXXXVII. Prcautions
LXXXVIII. L'esprit et le bras
LXXXIX. L'esprit et le bras (Suite)
XC. Le bras et l'esprit
XCI. Le bras et l'esprit (Suite)
XCII. Les oubliettes de M. de Mazarin
XCIII. Confrences
XCIV. O l'on commence  croire que Porthos sera enfin baron et
d'Artagnan capitaine
XCV. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux qu'avec l'pe et du dvouement
XCVI. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux qu'avec l'pe et du dvouement (Suite)
XCVII. O il est prouv qu'il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir
XCVIII. O il est prouv qu'il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir
(Suite)
Conclusion



I. Le fantme de Richelieu

Dans une chambre du palais Cardinal que nous connaissons dj,
prs d'une table  coins de vermeil, charge de papiers et de
livres, un homme tait assis la tte appuye dans ses deux mains.

Derrire lui tait une vaste chemine, rouge de feu, et dont les
tisons enflamms s'croulaient sur de larges chenets dors. La
lueur de ce foyer clairait par-derrire le vtement magnifique de
ce rveur, que la lumire d'un candlabre charg de bougies
clairait par-devant.

 voir cette simarre rouge et ces riches dentelles,  voir ce
front ple et courb sous la mditation,  voir la solitude de ce
cabinet, le silence des antichambres, le pas mesur des gardes sur
le palier, on et pu croire que l'ombre du cardinal de Richelieu
tait encore dans sa chambre.

Hlas! c'tait bien en effet seulement l'ombre du grand homme. La
France affaiblie, l'autorit du roi mconnue, les grands redevenus
forts et turbulents, l'ennemi rentr en de des frontires, tout
tmoignait que Richelieu n'tait plus l.

Mais ce qui montrait encore mieux que tout cela que la simarre
rouge n'tait point celle du vieux cardinal, c'tait cet isolement
qui semblait, comme nous l'avons dit, plutt celui d'un fantme
que celui d'un vivant; c'taient ces corridors vides de
courtisans, ces cours pleines de gardes; c'tait le sentiment
railleur qui montait de la rue et qui pntrait  travers les
vitres de cette chambre branle par le souffle de toute une ville
ligue contre le ministre; c'taient enfin des bruits lointains et
sans cesse renouvels de coups de feu, tirs heureusement sans but
et sans rsultat, mais seulement pour faire voir aux gardes, aux
Suisses, aux mousquetaires et aux soldats qui environnaient le
Palais-Royal, car le palais Cardinal lui-mme avait chang de nom,
que le peuple aussi avait des armes.

Ce fantme de Richelieu, c'tait Mazarin.

Or, Mazarin tait seul et se sentait faible.

-- tranger! murmurait-il; Italien! voil leur grand mot lch!
avec ce mot, ils ont assassin, pendu et dvor Concini, et, si je
les laissais faire, ils m'assassineraient, me pendraient et me
dvoreraient comme lui, bien que je ne leur aie jamais fait
d'autre mal que de les pressurer un peu. Les niais! ils ne sentent
donc pas que leur ennemi, ce n'est point cet Italien qui parle mal
le franais, mais bien plutt ceux-l qui ont le talent de leur
dire des belles paroles avec un si pur et si bon accent parisien.

Oui, oui, continuait le ministre avec son sourire fin, qui cette
fois semblait trange sur ses lvres ples, oui, vos rumeurs me le
disent, le sort des favoris est prcaire; mais, si vous savez
cela, vous devez savoir aussi que je ne suis point un favori
ordinaire, moi! Le comte d'Essex avait une bague splendide et
enrichie de diamants que lui avait donne sa royale matresse;
moi, je n'ai qu'un simple anneau avec un chiffre et une date, mais
cet anneau a t bni dans la chapelle du Palais-Royal; aussi,
moi, ne me briseront-ils pas selon leurs voeux. Ils ne
s'aperoivent pas qu'avec leur ternel cri:  bas le Mazarin! je
leur fais crier tantt vive M. de Beaufort, tantt vive M. le
Prince, tantt vive le parlement! Eh bien! M. de Beaufort est 
Vincennes, M. le Prince ira le rejoindre un jour ou l'autre, et le
parlement...

Ici le sourire du cardinal prit une expression de haine dont sa
figure douce paraissait incapable.

-- Eh bien! le parlement... nous verrons ce que nous en ferons du
parlement; nous avons Orlans et Montargis. Oh! j'y mettrai le
temps; mais ceux qui ont commenc  crier  bas le Mazarin
finiront par crier  bas tous ces gens-l, chacun  son tour.
Richelieu, qu'ils hassaient quand il tait vivant, et dont ils
parlent toujours depuis qu'il est mort, a t plus bas que moi;
car il a t chass plusieurs fois, et plus souvent encore il a
craint de l'tre. La reine ne me chassera jamais, moi, et si je
suis contraint de cder au peuple, elle cdera avec moi; si je
fuis, elle fuira, et nous verrons alors ce que feront les rebelles
sans leur reine et sans leur roi. Oh! si seulement je n'tais pas
tranger, si seulement j'tais Franais, si seulement j'tais
gentilhomme!

Et il retomba dans sa rverie.

En effet, la position tait difficile, et la journe qui venait de
s'couler l'avait complique encore. Mazarin, toujours peronn
par sa sordide avarice, crasait le peuple d'impts, et ce peuple,
 qui il ne restait que l'me, comme le disait l'avocat gnral
Talon, et encore parce qu'on ne pouvait vendre son me  l'encan,
le peuple,  qui on essayait de faire prendre patience avec le
bruit des victoires qu'on remportait, et qui trouvait que les
lauriers n'taient pas viande dont il pt se nourrir, le peuple
depuis longtemps avait commenc  murmurer.

Mais ce n'tait pas tout; car lorsqu'il n'y a que le peuple qui
murmure, spare qu'elle en est par la bourgeoisie et les
gentilshommes, la cour ne l'entend pas; mais Mazarin avait eu
l'imprudence de s'attaquer aux magistrats! il avait vendu douze
brevets de matre des requtes, et, comme les officiers payaient
leurs charges fort cher, et que l'adjonction de ces douze nouveaux
confrres devait en faire baisser le prix, les anciens s'taient
runis, avaient jur sur les vangiles de ne point souffrir cette
augmentation et de rsister  toutes les perscutions de la cour,
se promettant les uns aux autres qu'au cas o l'un d'eux, par
cette rbellion, perdrait sa charge, ils se cotiseraient pour lui
en rembourser le prix.

Or, voici ce qui tait arriv de ces deux cts:

Le 7 de janvier, sept  huit cents marchands de Paris s'taient
assembls et mutins  propos d'une nouvelle taxe qu'on voulait
imposer aux propritaires de maisons, et ils avaient dput dix
d'entre eux pour parler au duc d'Orlans, qui, selon sa vieille
habitude, faisait de la popularit. Le duc d'Orlans les avait
reus, et ils lui avaient dclar qu'ils taient dcids  ne
point payer cette nouvelle taxe, dussent-ils se dfendre  main
arme contre les gens du roi qui viendraient pour la percevoir. Le
duc d'Orlans les avait couts avec une grande complaisance, leur
avait fait esprer quelque modration, leur avait promis d'en
parler  la reine et les avait congdis avec le mot ordinaire des
princes: On verra.

De leur ct, le 9, les matres des requtes taient venus trouver
le cardinal, et l'un d'eux, qui portait la parole pour tous les
autres, lui avait parl avec tant de fermet et de hardiesse, que
le cardinal en avait t tout tonn; aussi les avait-il renvoys
en disant comme le duc d'Orlans, que l'on verrait.

Alors, pour _voir_, on avait assembl le conseil et l'on avait
envoy chercher le surintendant des finances d'Emery.

Ce d'Emery tait fort dtest du peuple, d'abord parce qu'il tait
surintendant des finances, et que tout surintendant des finances
doit tre dtest; ensuite, il faut le dire, parce qu'il mritait
quelque peu de l'tre.

C'tait le fils d'un banquier de Lyon qui s'appelait Particelli,
et qui, ayant chang de nom  la suite de sa banqueroute, se
faisait appeler d'Emery. Le cardinal de Richelieu, qui avait
reconnu en lui un grand mrite financier, l'avait prsent au roi
Louis XIII sous le nom de M. d'Emery, et voulant le faire nommer
intendant des finances, il lui en disait grand bien.

--  merveille! avait rpondu le roi, et je suis aise que vous me
parliez de M. d'Emery pour cette place qui veut un honnte homme.
On m'avait dit que vous poussiez ce coquin de Particelli, et
j'avais peur que vous ne me forassiez  le prendre.

-- Sire! rpondit le cardinal, que Votre Majest se rassure, le
Particelli dont elle parle a t pendu.

-- Ah! tant mieux! s'cria le roi, ce n'est donc pas pour rien que
l'on m'a appel Louis Le Juste.

Et il signa la nomination de M. d'Emery.

C'tait ce mme d'Emery qui tait devenu surintendant des
finances.

On l'avait envoy chercher de la part du ministre, et il tait
accouru tout ple et tout effar, disant que son fils avait manqu
d'tre assassin le jour mme sur la place du Palais: la foule
l'avait rencontr et lui avait reproch le luxe de sa femme, qui
avait un appartement tendu de velours rouge avec des crpines
d'or. C'tait la fille de Nicolas Le Camus, secrtaire en 1617,
lequel tait venu  Paris avec vingt livres et qui, tout en se
rservant quarante mille livres de rente, venait de partager neuf
millions entre ses enfants.

Le fils d'Emery avait manqu d'tre touff, un des meutiers
ayant propos de le presser jusqu' ce qu'il et rendu l'or qu'il
dvorait. Le conseil n'avait rien dcid ce jour-l, le
surintendant tant trop occup de cet vnement pour avoir la tte
bien libre.

Le lendemain, le premier prsident Mathieu Mol, dont le courage
dans toutes ces affaires, dit le cardinal de Retz, gala celui de
M. le duc de Beaufort et celui de M. le prince de Cond, c'est--
dire des deux hommes qui passaient pour les plus braves de France;
le lendemain, le premier prsident, disons-nous, avait t attaqu
 son tour; le peuple le menaait de se prendre  lui des maux
qu'on lui voulait faire; mais le premier prsident avait rpondu
avec son calme habituel, sans s'mouvoir et sans s'tonner, que si
les perturbateurs n'obissaient pas aux volonts du roi, il allait
faire dresser des potences dans les places pour faire pendre 
l'instant mme les plus mutins d'entre eux. Ce  quoi ceux-ci
avaient rpondu qu'ils ne demandaient pas mieux que de voir
dresser des potences, et qu'elles serviraient  pendre les mauvais
juges qui achetaient la faveur de la cour au prix de la misre du
peuple.

Ce n'est pas tout; le 11, la reine allant  la messe  Notre-Dame,
ce qu'elle faisait rgulirement tous les samedis, avait t
suivie par plus de deux cents femmes criant et demandant justice.
Elles n'avaient, au reste, aucune intention mauvaise, voulant
seulement se mettre  genoux devant elle pour tcher d'mouvoir sa
piti; mais les gardes les en empchrent, et la reine passa
hautaine et fire sans couter leurs clameurs.

L'aprs-midi, il y avait eu conseil de nouveau; et l on avait
dcid que l'on maintiendrait l'autorit du roi: en consquence,
le parlement fut convoqu pour le lendemain, 12.

Ce jour, celui pendant la soire duquel nous ouvrons cette
nouvelle histoire, le roi, alors g de dix ans, et qui venait
d'avoir la petite vrole, avait, sous prtexte d'aller rendre
grce  Notre-Dame de son rtablissement, mis sur pied ses gardes,
ses Suisses et ses mousquetaires, et les avait chelonns autour
du Palais-Royal, sur les quais et sur le Pont-Neuf, et, aprs la
messe entendue, il tait pass au parlement, o, sur un lit de
justice improvis, il avait non seulement maintenu ses dits
passs, mais encore en avait rendu cinq ou six nouveaux, tous, dit
le cardinal de Retz, plus ruineux les uns que les autres. Si bien
que le premier prsident, qui, on a pu le voir, tait les jours
prcdents pour la cour, s'tait cependant lev fort hardiment
sur cette manire de mener le roi au Palais pour surprendre et
forcer la libert des suffrages.

Mais ceux qui surtout s'levrent fortement contre les nouveaux
impts, ce furent le prsident Blancmesnil et le conseiller
Broussel.

Ces dits rendus, le roi rentra au Palais-Royal. Une grande
multitude de peuple tait sur sa route; mais comme on savait qu'il
venait du parlement, et qu'on ignorait s'il y avait t pour y
rendre justice au peuple ou pour l'opprimer de nouveau, pas un
seul cri de joie ne retentit sur son passage pour le fliciter de
son retour  la sant. Tous les visages, au contraire, taient
mornes et inquiets; quelques-uns mme taient menaants.

Malgr son retour, les troupes restrent sur place: on avait
craint qu'une meute n'clatt quand on connatrait le rsultat de
la sance du parlement: et, en effet,  peine le bruit se fut-il
rpandu dans les rues qu'au lieu d'allger les impts, le roi les
avait augments, que des groupes se formrent et que de grandes
clameurs retentirent, criant:  bas le Mazarin! vive Broussel!
vive Blancmesnil! car le peuple avait su que Broussel et
Blancmesnil avaient parl en sa faveur; et quoique leur loquence
et t perdue, il ne leur en savait pas moins bon gr.

On avait voulu dissiper ces groupes, on avait voulu faire taire
ces cris, et, comme cela arrive en pareil cas, les groupes
s'taient grossis et les cris avaient redoubl. L'ordre venait
d'tre donn aux gardes du roi et aux gardes suisses, non
seulement de tenir ferme, mais encore de faire des patrouilles
dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, o ces groupes surtout
paraissaient plus nombreux et plus anims, lorsqu'on annona au
Palais-Royal le prvt des marchands.

Il fut introduit aussitt: il venait dire que si l'on ne cessait
pas  l'instant mme ces dmonstrations hostiles, dans deux heures
Paris tout entier serait sous les armes.

On dlibrait sur ce qu'on aurait  faire, lorsque Comminges,
lieutenant aux gardes, rentra ses habits tout dchirs et le
visage sanglant. En le voyant paratre, la reine jeta un cri de
surprise et lui demanda ce qu'il y avait.

Il y avait qu' la vue des gardes, comme l'avait prvu le prvt
des marchands, les esprits s'taient exasprs. On s'tait empar
des cloches et l'on avait sonn le tocsin. Comminges avait tenu
bon, avait arrt un homme qui paraissait un des principaux
agitateurs, et, pour faire un exemple avait ordonn qu'il ft
pendu  la croix du Trahoir. En consquence, les soldats l'avaient
entran pour excuter cet ordre. Mais aux halles, ceux-ci avaient
t attaqus  coups de pierres et  coups de hallebarde; le
rebelle avait profit de ce moment pour s'chapper, avait gagn la
rue des Lombards et s'tait jet dans une maison dont on avait
aussitt enfonc les portes.

Cette violence avait t inutile, on n'avait pu retrouver le
coupable. Comminges avait laiss un poste dans la rue, et avec le
reste de son dtachement, tait revenu au Palais-Royal pour rendre
compte  la reine de ce qui se passait. Tout le long de la route,
il avait t poursuivi par des cris et par des menaces, plusieurs
de ses hommes avaient t blesss de coups de pique et de
hallebarde, et lui-mme avait t atteint d'une pierre qui lui
fendait le sourcil.

Le rcit de Comminges corroborait l'avis du prvt des marchands,
on n'tait pas en mesure de tenir tte  une rvolte srieuse; le
cardinal fit rpandre dans le peuple que les troupes n'avaient t
chelonnes sur les quais et le Pont-Neuf qu' propos de la
crmonie, et qu'elles allaient se retirer. En effet, vers les
quatre heures du soir, elles se concentrrent toutes vers le
Palais-Royal; on plaa un poste  la barrire des Sergents, un
autre aux Quinze-Vingts, enfin un troisime  la butte Saint-Roch.
On emplit les cours et les rez-de-chausse de Suisses et de
mousquetaires, et l'on attendit.

Voil donc o en taient les choses lorsque nous avons introduit
nos lecteurs dans le cabinet du cardinal Mazarin, qui avait t
autrefois celui du cardinal de Richelieu. Nous avons vu dans
quelle situation d'esprit il coutait les murmures du peuple qui
arrivaient jusqu' lui et l'cho des coups de fusil qui
retentissaient jusque dans sa chambre.

Tout  coup il releva la tte, le sourcil  demi fronc, comme un
homme qui a pris son parti, fixa les yeux sur une norme pendule
qu'allait sonner dix heures, et, prenant un sifflet de vermeil
plac sur la table,  la porte de sa main, il siffla deux coups.

Une porte cache dans la tapisserie s'ouvrit sans bruit, et un
homme vtu de noir s'avana silencieusement et se tint debout
derrire le fauteuil.

-- Bernouin, dit le cardinal sans mme se retourner, car ayant
siffl deux coups il savait que ce devait tre son valet de
chambre, quels sont les mousquetaires de garde au palais?

-- Les mousquetaires noirs, Monseigneur.

-- Quelle compagnie?

-- Compagnie Trville.

-- Y a-t-il quelque officier de cette compagnie dans
l'antichambre?

-- Le lieutenant d'Artagnan.

-- Un bon, je crois?

-- Oui, Monseigneur.

-- Donnez-moi un habit de mousquetaire, et aidez-moi  m'habiller.

Le valet de chambre sortit aussi silencieusement qu'il tait
entr, et revint un instant aprs, apportant le costume demand.

Le cardinal commena alors, silencieux et pensif,  se dfaire du
costume de crmonie qu'il avait endoss pour assister  la sance
du parlement, et  se revtir de la casaque militaire, qu'il
portait avec une certaine aisance, grce  ses anciennes campagnes
d'Italie; puis quand il fut compltement habill:

-- Allez me chercher M. d'Artagnan, dit-il.

Et le valet de chambre sortit cette fois par la porte du milieu,
mais toujours aussi silencieux et aussi muet. On et dit d'une
ombre.

Rest seul, le cardinal se regarda avec une certaine satisfaction
dans une glace; il tait encore jeune, car il avait quarante-six
ans  peine, il tait d'une taille lgante et un peu au-dessous
de la moyenne; il avait le teint vif et beau, le regard plein de
feu, le nez grand, mais cependant assez bien proportionn, le
front large et majestueux, les cheveux chtains un peu crpus, la
barbe plus noire que les cheveux et toujours bien releve avec le
fer, ce qui lui donnait bonne grce. Alors il passa son baudrier,
regarda avec complaisance ses mains, qu'il avait fort belles et
desquelles il prenait le plus grand soin; puis rejetant les gros
gants de daim qu'il avait dj pris, et qui taient d'uniforme, il
passa de simples gants de soie.

En ce moment la porte s'ouvrit.

-- M. d'Artagnan, dit le valet de chambre.

Un officier entra.

C'tait un homme de trente-neuf  quarante ans, de petite taille
mais bien prise, maigre, l'oeil vif et spirituel, la barbe noire
et les cheveux grisonnants, comme il arrive toujours lorsqu'on a
trouv la vie trop bonne ou trop mauvaise, et surtout quand on est
fort brun.

D'Artagnan fit quatre pas dans le cabinet, qu'il reconnaissait
pour y tre venu une fois dans le temps du cardinal de Richelieu,
et voyant qu'il n'y avait personne dans ce cabinet qu'un
mousquetaire de sa compagnie, il arrta les yeux sur ce
mousquetaire, sous les habits duquel, au premier coup d'oeil, il
reconnut le cardinal.

-- Il demeura debout dans une pose respectueuse mais digne et
comme il convient  un homme de condition qui a eu souvent dans sa
vie occasion de se trouver avec des grands seigneurs.

Le cardinal fixa sur lui son oeil plus fin que profond, l'examina
avec attention, puis, aprs quelques secondes de silence:

-- C'est vous qui tes monsieur d'Artagnan? dit-il.

-- Moi-mme, Monseigneur, dit l'officier.

Le cardinal regarda un moment encore cette tte si intelligente et
ce visage dont l'excessive mobilit avait t enchane par les
ans et l'exprience; mais d'Artagnan soutint l'examen en homme qui
avait t regard autrefois par des yeux bien autrement perants
que ceux dont il soutenait  cette heure l'investigation.

-- Monsieur, dit le cardinal, vous allez venir avec moi, ou plutt
je vais aller avec vous.

--  vos ordres, Monseigneur, rpondit d'Artagnan.

-- Je voudrais visiter moi-mme les postes qui entourent le
Palais-Royal; croyez-vous qu'il y ait quelque danger?

-- Du danger, Monseigneur! demanda d'Artagnan d'un air tonn, et
lequel?

-- On dit le peuple tout  fait mutin.

-- L'uniforme des mousquetaires du roi est fort respect,
Monseigneur, et ne le ft-il pas, moi, quatrime je me fais fort
de mettre en fuite une centaine de ces manants.

-- Vous avez vu cependant ce qui est arriv  Comminges?

-- M. de Comminges est aux gardes et non pas aux mousquetaires,
rpondit d'Artagnan.

-- Ce qui veut dire, reprit le cardinal en souriant, que les
mousquetaires sont meilleurs soldats que les gardes?

-- Chacun a l'amour-propre de son uniforme, Monseigneur.

-- Except moi, monsieur, reprit Mazarin en souriant, puisque vous
voyez que j'ai quitt le mien pour prendre le vtre.

-- Peste, Monseigneur! dit d'Artagnan, c'est de la modestie. Quant
 moi, je dclare que, si j'avais celui de Votre minence, je m'en
contenterais et m'engagerais au besoin  n'en porter jamais
d'autre.

-- Oui, mais pour sortir ce soir, peut-tre n'et-il pas t trs
sr. Bernouin, mon feutre.

Le valet de chambre rentra, rapportant un chapeau d'uniforme 
larges bords. Le cardinal s'en coiffa d'une faon assez cavalire,
et se retourna vers d'Artagnan:

-- Vous avez des chevaux tout sells dans les curies, n'est-ce
pas?

-- Oui, Monseigneur.

-- Eh bien! partons.

-- Combien Monseigneur veut-il d'hommes?

-- Vous avez dit qu'avec quatre hommes, vous vous chargeriez de
mettre en fuite cent manants; comme nous pourrions en rencontrer
deux cents, prenez-en huit.

-- Quand Monseigneur voudra.

-- Je vous suis; ou plutt, reprit le cardinal, non, par ici.
clairez-nous, Bernouin.

Le valet prit une bougie, le cardinal prit une petite clef dore
sur son bureau, et ayant ouvert la porte d'un escalier secret, il
se trouva au bout d'un instant dans la cour du Palais-Royal.


II. Une ronde de nuit

Dix minutes aprs, la petite troupe sortait par la rue des Bons-
Enfants, derrire la salle de spectacle qu'avait btie le cardinal
de Richelieu pour y faire jouer _Mirame_, et dans laquelle le
cardinal Mazarin, plus amateur de musique que de littrature,
venait de faire jouer les premiers opras qui aient t
reprsents en France.

L'aspect de la ville prsentait tous les caractres d'une grande
agitation; des groupes nombreux parcouraient les rues, et, quoi
qu'en ait dit d'Artagnan, s'arrtaient pour voir passer les
militaires avec un air de raillerie menaante qui indiquait que
les bourgeois avaient momentanment dpos leur mansutude
ordinaire pour des intentions plus belliqueuses. De temps en temps
des rumeurs venaient du quartier des Halles. Des coups de fusil
ptillaient du ct de la rue Saint-Denis, et parfois tout  coup,
sans que l'on st pourquoi, quelque cloche se mettait  sonner,
branle par le caprice populaire.

D'Artagnan suivait son chemin avec l'insouciance d'un homme sur
lequel de pareilles niaiseries n'ont aucune influence. Quand un
groupe tenait le milieu de la rue, il poussait son cheval sans lui
dire gare, et comme si, rebelles ou non, ceux qui le composaient
avaient su  quel homme ils avaient affaire, ils s'ouvraient et
laissaient passer la patrouille. Le cardinal enviait ce calme,
qu'il attribuait  l'habitude du danger; mais il n'en prenait pas
moins pour l'officier, sous les ordres duquel il s'tait
momentanment plac, cette sorte de considration que la prudence
elle-mme accorde  l'insoucieux courage.

En approchant du poste de la barrire des Sergents, la sentinelle
cria: Qui vive? D'Artagnan rpondit, et, ayant demand les mots
de passe au cardinal, s'avana  l'ordre; les mots de passe
taient _Louis_ et _Rocroy_.

Ces signes de reconnaissance changs, d'Artagnan demanda si ce
n'tait pas M. de Comminges qui commandait le poste.

La sentinelle lui montra alors un officier qui causait,  pied, la
main appuye sur le cou du cheval de son interlocuteur. C'tait
celui que demandait d'Artagnan.

-- Voici M. de Comminges, dit d'Artagnan revenant au cardinal.

Le cardinal poussa son cheval vers eux, tandis que d'Artagnan se
reculait par discrtion; cependant,  la manire dont l'officier 
pied et l'officier  cheval trent leurs chapeaux, il vit qu'ils
avaient reconnu son minence.

-- Bravo, Guitaut, dit le cardinal au cavalier, je vois que malgr
vos soixante-quatre ans vous tes toujours le mme, alerte et
dvou. Que dites-vous  ce jeune homme?

-- Monseigneur, rpondit Guitaut, je lui disais que nous vivions 
une singulire poque, et que la journe d'aujourd'hui ressemblait
fort  l'une de ces journes de la Ligue dont j'ai tant entendu
parler dans mon jeune temps. Savez-vous qu'il n'tait question de
rien moins, dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, que de
faire des barricades.

-- Et que vous rpondait Comminges, mon cher Guitaut?

-- Monseigneur, dit Comminges, je rpondais que, pour faire une
Ligue, il ne leur manquait qu'une chose qui me paraissait assez
essentielle, c'tait un duc de Guise; d'ailleurs, on ne fait pas
deux fois la mme chose.

-- Non, mais ils feront une Fronde, comme ils disent, reprit
Guitaut.

-- Qu'est-ce que cela, une Fronde? demanda Mazarin.

-- Monseigneur, c'est le nom qu'ils donnent  leur parti.

-- Et d'o vient ce nom?

-- Il parat qu'il y a quelques jours le conseiller Bachaumont a
dit au Palais que tous les faiseurs d'meutes ressemblaient aux
coliers qui frondent dans les fosss de Paris et qui se
dispersent quand ils aperoivent le lieutenant civil, pour se
runir de nouveau lorsqu'il est pass. Alors ils ont ramass le
mot au bond, comme ont fait les gueux  Bruxelles, ils se sont
appels frondeurs. Aujourd'hui et hier, tout tait  la Fronde,
les pains, les chapeaux, les gants, les manchons, les ventails;
et, tenez, coutez.

En ce moment en effet une fentre s'ouvrit; un homme se mit 
cette fentre et commena de chanter:

_Un vent de Fronde_
_S'est lev ce matin;_
_Je crois qu'il gronde_
_Contre le Mazarin._
_Un vent de Fronde_
_S'est lev ce matin!_

-- L'insolent! murmura Guitaut.

-- Monseigneur, dit Comminges, que sa blessure avait mis de
mauvaise humeur et qui ne demandait qu' prendre une revanche et 
rendre plaie pour bosse, voulez-vous que j'envoie  ce drle-l
une balle pour lui apprendre  ne pas chanter si faux une autre
fois?

Et il mit la main aux fontes du cheval de son oncle.

-- Non pas, non pas! s'cria Mazarin. _Diavolo_! mon cher ami,
vous allez tout gter; les choses vont  merveille, au contraire!
Je connais vos Franais comme si je les avais faits depuis le
premier jusqu'au dernier: ils chantent, ils payeront. Pendant la
Ligue, dont parlait Guitaut tout  l'heure, on ne chantait que la
messe, aussi tout allait fort mal. Viens, Guitaut, viens, et
allons voir si l'on fait aussi bonne garde aux Quinze-Vingts qu'
la barrire des Sergents.

Et, saluant Comminges de la main, il rejoignit d'Artagnan, qui
reprit la tte de sa petite troupe suivi immdiatement par Guitaut
et le cardinal, lesquels taient suivis  leur tour du reste de
l'escorte.

-- C'est juste, murmura Comminges en le regardant s'loigner,
j'oubliais que, pourvu qu'on paye, c'est tout ce qu'il lui faut, 
lui.

On reprit la rue Saint-Honor en dplaant toujours des groupes;
dans ces groupes, on ne parlait que des dits du jour; on
plaignait le jeune roi qui ruinait ainsi son peuple sans le
savoir; on jetait toute la faute sur Mazarin; on parlait de
s'adresser au duc d'Orlans et  M. le Prince; on exaltait
Blancmesnil et Broussel.

D'Artagnan passait au milieu de ces groupes, insoucieux comme si
lui et son cheval eussent t de fer; Mazarin et Guitaut causaient
tout bas; les mousquetaires, qui avaient fini par reconnatre le
cardinal, suivaient en silence.

On arriva  la rue Saint-Thomas-du-Louvre, o tait le poste des
Quinze-Vingts; Guitaut appela un officier subalterne, qui vint
rendre compte.

-- Eh bien! demanda Guitaut.

-- Ah! mon capitaine, dit l'officier, tout va bien de ce ct, si
ce n'est, je crois, qu'il se passe quelque chose dans cet htel.

Et il montrait de la main un magnifique htel situ juste sur
l'emplacement o fut depuis le Vaudeville.

-- Dans cet htel, dit Guitaut, mais c'est l'htel de Rambouillet.

-- Je ne sais pas si c'est l'htel de Rambouillet, reprit
l'officier, mais ce que je sais, c'est que j'y ai vu entrer force
gens de mauvaise mine.

-- Bah! dit Guitaut en clatant de rire, ce sont des potes.

-- Eh bien, Guitaut! dit Mazarin, veux-tu bien ne pas parler avec
une pareille irrvrence de ces messieurs! tu ne sais pas que j'ai
t pote aussi dans ma jeunesse et que je faisais des vers dans
le genre de ceux de M. de Benserade.

-- Vous, Monseigneur?

-- Oui, moi. Veux-tu que je t'en dise?

-- Cela m'est gal, Monseigneur! Je n'entends pas l'italien.

-- Oui, mais tu entends le franais, n'est-ce pas, mon bon et
brave Guitaut, reprit Mazarin en lui posant amicalement la main
sur l'paule, et, quelque ordre qu'on te donne dans cette langue,
tu l'excuteras?

-- Sans doute, Monseigneur, comme je l'ai dj fait, pourvu qu'il
me vienne de la reine.

-- Ah oui! dit Mazarin en se pinant les lvres, je sais que tu
lui es entirement dvou.

-- Je suis capitaine de ses gardes depuis plus de vingt ans.

-- En route, monsieur d'Artagnan, reprit le cardinal, tout va bien
de ce ct.

D'Artagnan reprit la tte de la colonne sans souffler un mot et
avec cette obissance passive qui fait le caractre du vieux
soldat.

Il s'achemina vers la butte Saint-Roch, o tait le troisime
poste, en passant par la rue Richelieu et la rue Villedo. C'tait
le plus isol, car il touchait presque aux remparts, et la ville
tait peu peuple de ce ct-l.

-- Qui commande ce poste? demanda le cardinal.

-- Villequier, rpondit Guitaut.

-- Diable! fit Mazarin, parlez-lui seul, vous savez que nous
sommes en brouille depuis que vous avez eu la charge d'arrter
M. le duc de Beaufort; il prtendait que c'tait  lui, comme
capitaine des gardes du roi, que revenait cet honneur.

-- Je le sais bien, et je lui ai dit cent fois qu'il avait tort,
le roi ne pouvait lui donner cet ordre, puisqu' cette poque-l
le roi avait  peine quatre ans.

-- Oui, mais je pouvais le lui donner, moi, Guitaut, et j'ai
prfr que ce ft vous.

Guitaut, sans rpondre, poussa son cheval en avant, et s'tant
fait reconnatre  la sentinelle, fit appeler M. de Villequier.

Celui-ci sortit.

-- Ah! c'est vous, Guitaut! dit-il de ce ton de mauvaise humeur
qui lui tait habituel, que diable venez-vous faire ici?

-- Je viens vous demander s'il y a quelque chose de nouveau de ce
ct.

-- Que voulez-vous qu'il y ait? On crie: Vive le roi! et  bas
le Mazarin! ce n'est pas du nouveau, cela; il y a dj quelque
temps que nous sommes habitus  ces cris-l.

-- Et vous faites chorus? rpondit en riant Guitaut.

-- Ma foi, j'en ai quelquefois grande envie! je trouve qu'ils ont
bien raison, Guitaut; je donnerais volontiers cinq ans de ma paye,
qu'on ne me paye pas, pour que le roi et cinq ans de plus.

-- Vraiment, et qu'arriverait-il si le roi avait cinq ans de plus?

-- Il arriverait qu' l'instant o le roi serait majeur, le roi
donnerait ses ordres lui-mme, et qu'il y a plus de plaisir 
obir au petit-fils de Henri IV qu'au fils de Pietro Mazarini.
Pour le roi, mort-diable! je me ferais tuer avec plaisir; mais si
j'tais tu pour le Mazarin, comme votre neveu a manqu de l'tre
aujourd'hui, il n'y a point de paradis, si bien plac que j'y
fusse, qui m'en consolt jamais.

-- Bien, bien, monsieur de Villequier, dit Mazarin. Soyez
tranquille, je rendrai compte de votre dvouement au roi.

Puis se retournant vers l'escorte:

-- Allons, messieurs, continua-t-il, tout va bien, rentrons.

-- Tiens, dit Villequier, le Mazarin tait l! Tant mieux; il y
avait longtemps que j'avais envie de lui dire en face ce que j'en
pensais; vous m'en avez fourni l'occasion, Guitaut; et quoique
votre intention ne soit peut-tre pas des meilleures pour moi, je
vous remercie.

Et tournant sur ses talons, il rentra au corps de garde en
sifflant un air de Fronde.

Cependant Mazarin revenait tout pensif; ce qu'il avait
successivement entendu de Comminges, de Guitaut et de Villequier
le confirmait dans cette pense qu'en cas d'vnements graves, il
n'aurait personne pour lui que la reine, et encore la reine avait
si souvent abandonn ses amis que son appui paraissait parfois au
ministre, malgr les prcautions qu'il avait prises, bien
incertain et bien prcaire.

Pendant tout le temps que cette course nocturne avait dur, c'est-
-dire pendant une heure  peu prs, le cardinal avait, tout en
tudiant tour  tour Comminges, Guitaut et Villequier, examin un
homme. Cet homme, qui tait rest impassible devant la menace
populaire, et dont la figure n'avait pas plus sourcill aux
plaisanteries qu'avait faites Mazarin qu' celles dont il avait
t l'objet, cet homme lui semblait un tre  part et tremp pour
des vnements dans le genre de ceux dans lesquels on se trouvait,
surtout de ceux dans lesquels on allait se trouver.

D'ailleurs ce nom de d'Artagnan ne lui tait pas tout  fait
inconnu, et quoique lui, Mazarin, ne ft venu en France que vers
1634 ou 1635, c'est--dire sept ou huit ans aprs les vnements
que nous avons raconts dans une prcdente histoire, il semblait
au cardinal qu'il avait entendu prononcer ce nom comme celui d'un
homme qui, dans une circonstance qui n'tait plus prsente  son
esprit, s'tait fait remarquer comme un modle de courage,
d'adresse et de dvouement.

Cette ide s'tait tellement empare de son esprit, qu'il rsolut
de l'claircir sans retard; mais ces renseignements qu'il dsirait
sur d'Artagnan, ce n'tait point  d'Artagnan lui-mme qu'il
fallait les demander. Aux quelques mots qu'avait prononcs le
lieutenant des mousquetaires, le cardinal avait reconnu l'origine
gasconne; et Italiens et Gascons se connaissent trop bien et se
ressemblent trop pour s'en rapporter les uns aux autres de ce
qu'ils peuvent dire d'eux-mmes. Aussi, en arrivant aux murs dont
le jardin du Palais-Royal tait enclos, le cardinal frappa-t-il 
une petite porte situe  peu prs o s'lve aujourd'hui le caf
de Foy, et, aprs avoir remerci d'Artagnan et l'avoir invit 
l'attendre dans la cour du Palais-Royal, fit-il signe  Guitaut de
le suivre. Tous deux descendirent de cheval, remirent la bride de
leur monture au laquais qui avait ouvert la porte et disparurent
dans le jardin.

-- Mon cher Guitaut, dit le cardinal en s'appuyant sur le bras du
vieux capitaine des gardes, vous me disiez tout  l'heure qu'il y
avait tantt vingt ans que vous tiez au service de la reine?

-- Oui, c'est la vrit, rpondit Guitaut.

-- Or, mon cher Guitaut, continua le cardinal, j'ai remarqu
qu'outre votre courage, qui est hors de contestation, et votre
fidlit, qui est  toute preuve, vous aviez une admirable
mmoire.

-- Vous avez remarqu cela, Monseigneur? dit le capitaine des
gardes; diable! tant pis pour moi.

-- Comment cela?

-- Sans doute, une des premires qualits du courtisan est de
savoir oublier.

-- Mais vous n'tes pas un courtisan, vous, Guitaut, vous tes un
brave soldat, un de ces capitaines comme il en reste encore
quelques-uns du temps du roi Henri IV, mais comme malheureusement
il n'en restera plus bientt.

-- Peste, Monseigneur! m'avez-vous fait venir avec vous pour me
tirer mon horoscope?

-- Non, dit Mazarin en riant; je vous ai fait venir pour vous
demander si vous aviez remarqu notre lieutenant de mousquetaires.

-- M. d'Artagnan?

-- Oui.

-- Je n'ai pas eu besoin de le remarquer, Monseigneur, il y a
longtemps que je le connais.

-- Quel homme est-ce, alors?

-- Eh mais, dit Guitaut, surpris de la demande, c'est un Gascon!

-- Oui, je sais cela; mais je voulais vous demander si c'tait un
homme en qui l'on pt avoir confiance.

-- M. de Trville le tient en grande estime, et M. de Trville,
vous le savez, est des grands amis de la reine.

-- Je dsirais savoir si c'tait un homme qui et fait ses
preuves.

-- Si c'est comme brave soldat que vous l'entendez, je crois
pouvoir vous rpondre que oui. Au sige de La Rochelle, au pas de
Suze,  Perpignan, j'ai entendu dire qu'il avait fait plus que son
devoir.

-- Mais, vous le savez, Guitaut, nous autres pauvres ministres,
nous avons souvent besoin encore d'autres hommes que d'hommes
braves. Nous avons besoin de gens adroits. M. d'Artagnan ne s'est-
il pas trouv ml du temps du cardinal dans quelque intrigue dont
le bruit public voudrait qu'il se ft tir fort habilement?

-- Monseigneur, sous ce rapport, dit Guitaut, qui vit bien que le
cardinal voulait le faire parler, je suis forc de dire  Votre
minence que je ne sais que ce que le bruit public a pu lui
apprendre  elle-mme. Je ne me suis jamais ml d'intrigues pour
mon compte, et si j'ai parfois reu quelque confidence  propos
des intrigues des autres, comme le secret ne m'appartient pas,
Monseigneur trouvera bon que je le garde  ceux qui me l'ont
confi.

Mazarin secoua la tte.

-- Ah! dit-il, il y a, sur ma parole, des ministres bien heureux,
et qui savent tout ce qu'ils veulent savoir.

-- Monseigneur, reprit Guitaut, c'est que ceux-l ne psent pas
tous les hommes dans la mme balance, et qu'ils savent s'adresser
aux gens de guerre pour la guerre et aux intrigants pour
l'intrigue. Adressez-vous  quelque intrigant de l'poque dont
vous parlez, et vous en tirerez ce que vous voudrez, en payant,
bien entendu.

-- Eh, pardieu! reprit Mazarin en faisant une certaine grimace qui
lui chappait toujours lorsqu'on touchait avec lui la question
d'argent dans le sens que venait de le faire Guitaut... on
paiera... s'il n'y a pas moyen de faire autrement.

-- Est-ce srieusement que Monseigneur me demande de lui indiquer
un homme qui ait t ml dans toutes les cabales de cette poque?

-- _Per Bacco!_ reprit Mazarin, qui commenait  s'impatienter, il
y a une heure que je ne vous demande pas autre chose, tte de fer
que vous tes.

-- Il y en a un dont je vous rponds sous ce rapport, s'il veut
parler toutefois.

-- Cela me regarde.

-- Ah, Monseigneur! ce n'est pas toujours chose facile, que de
faire dire aux gens ce qu'ils ne veulent pas dire.

-- Bah! avec de la patience on y arrive. Eh bien! cet homme
c'est...

-- C'est le comte de Rochefort.

-- Le comte de Rochefort!

-- Malheureusement il a disparu depuis tantt quatre ou cinq ans
et je ne sais ce qu'il est devenu.

-- Je le sais, moi, Guitaut, dit Mazarin.

-- Alors, de quoi se plaignait donc tout  l'heure Votre minence,
de ne rien savoir?

-- Et, dit Mazarin, vous croyez que Rochefort...

-- C'tait l'me damne du cardinal, Monseigneur; mais, je vous en
prviens, cela vous cotera cher; le cardinal tait prodigue avec
ses cratures.

-- Oui, oui, Guitaut, dit Mazarin, c'tait un grand homme, mais il
avait ce dfaut-l. Merci, Guitaut, je ferai mon profit de votre
conseil, et cela ce soir mme.

Et comme en ce moment les deux interlocuteurs taient arrivs  la
cour du Palais-Royal, le cardinal salua Guitaut d'un signe de la
main; et apercevant un officier qui se promenait de long en large,
il s'approcha de lui.

C'tait d'Artagnan qui attendait le retour du cardinal, comme
celui-ci en avait donn l'ordre.

-- Venez, monsieur d'Artagnan, dit Mazarin de sa voix la plus
flte, j'ai un ordre  vous donner.

D'Artagnan s'inclina, suivit le cardinal par l'escalier secret,
et, un instant aprs, se retrouva dans le cabinet d'o il tait
parti. Le cardinal s'assit devant son bureau et prit une feuille
de papier sur laquelle il crivit quelques lignes.

D'Artagnan, debout, impassible, attendit sans impatience comme
sans curiosit: il tait devenu un automate militaire, agissant,
ou plutt obissant par ressort.

Le cardinal plia la lettre et y mit son cachet.

-- Monsieur d'Artagnan, dit-il, vous allez porter cette dpche 
la Bastille, et ramener la personne qui en est l'objet; vous
prendrez un carrosse, une escorte et vous garderez soigneusement
le prisonnier.

D'Artagnan prit la lettre, porta la main  son feutre, pivota sur
ses talons, comme et pu le faire le plus habile sergent
instructeur, sortit, et, un instant aprs, on l'entendit commander
de sa voix brve et monotone:

-- Quatre hommes d'escorte, un carrosse, mon cheval.

Cinq minutes aprs, on entendait les roues de la voiture et les
fers des chevaux retentir sur le pav de la cour.


III. Deux anciens ennemis

D'Artagnan arrivait  la Bastille comme huit heures et demie
sonnaient.

Il se fit annoncer au gouverneur, qui, lorsqu'il sut qu'il venait
de la part et avec un ordre du ministre, s'avana au-devant de lui
jusqu'au perron.

Le gouverneur de la Bastille tait alors M. du Tremblay, frre du
fameux capucin Joseph, ce terrible favori de Richelieu que l'on
appelait minence grise.

Lorsque le marchal de Bassompierre tait  la Bastille, o il
resta douze ans bien compts, et que ses compagnons, dans leurs
rves de libert, se disaient les uns aux autres: Moi, je sortirai
 telle poque; et moi, dans tel temps, Bassompierre rpondait: Et
moi, messieurs, je sortirai quand M. du Tremblay sortira. Ce qui
voulait dire qu' la mort du cardinal M. du Tremblay ne pouvait
manquer de perdre sa place  la Bastille, et Bassompierre de
reprendre la sienne  la cour.

Sa prdiction faillit en effet s'accomplir, mais d'une autre faon
que ne l'avait pens Bassompierre, car, le cardinal mort, contre
toute attente, les choses continurent de marcher comme par le
pass: M. du Tremblay ne sortit pas, et Bassompierre faillit ne
point sortir.

M. du Tremblay tait donc encore gouverneur de la Bastille lorsque
d'Artagnan s'y prsenta pour accomplir l'ordre du ministre; il le
reut avec la plus grande politesse et, comme il allait se mettre
 table, il invita d'Artagnan  souper avec lui.

-- Ce serait avec le plus grand plaisir, dit d'Artagnan; mais, si
je ne me trompe, il y a sur l'enveloppe de la lettre _trs
presse._

-- C'est juste, dit M. du Tremblay. Hol, major! que l'on fasse
descendre le numro 256.

En entrant  la Bastille, on cessait d'tre un homme et l'on
devenait un numro.

D'Artagnan se sentit frissonner au bruit des clefs; aussi resta-t-
il  cheval sans en vouloir descendre, regardant les barreaux, les
fentres renforces; les murs normes qu'il n'avait jamais vus que
de l'autre ct des fosss, et qui lui avaient fait si grand'peur
il y avait quelque vingt annes.

Un coup de cloche retentit.

-- Je vous quitte, lui dit M. du Tremblay, on m'appelle pour
signer la sortie du prisonnier. Au revoir, monsieur d'Artagnan.

-- Que le diable m'extermine si je te rends ton souhait! murmura
d'Artagnan, en accompagnant son imprcation du plus gracieux
sourire; rien que de demeurer cinq minutes dans la cour j'en suis
malade. Allons, allons, je vois que j'aime encore mieux mourir sur
la paille, ce qui m'arrivera probablement, que d'amasser dix mille
livres de rente  tre gouverneur de la Bastille.

Il achevait  peine ce monologue que le prisonnier parut. En le
voyant, d'Artagnan fit un mouvement de surprise qu'il rprima
aussitt. Le prisonnier monta dans le carrosse sans paratre avoir
reconnu d'Artagnan.

-- Messieurs, dit d'Artagnan aux quatre mousquetaires, on m'a
recommand la plus grande surveillance pour le prisonnier; or,
comme le carrosse n'a pas de serrures  ses portires; je vais
monter prs de lui. Monsieur de Lillebonne, ayez l'obligeance de
mener mon cheval en bride.

-- Volontiers, mon lieutenant, rpondit celui auquel il s'tait
adress.

D'Artagnan mit pied  terre, il donna la bride de son cheval au
mousquetaire, monta dans le carrosse, se plaa prs du prisonnier,
et, d'une voix dans laquelle il tait impossible de distinguer la
moindre motion:

-- Au Palais-Royal, et au trot, dit-il.

Aussitt la voiture partit, et d'Artagnan, profitant de
l'obscurit qui rgnait sous la vote que l'on traversait, se jeta
au cou du prisonnier.

-- Rochefort! s'cria-t-il. Vous! c'est bien vous! Je ne me trompe
pas!

-- D'Artagnan, s'cria  son tour Rochefort tonn.

-- Ah! mon pauvre ami! continua d'Artagnan, ne vous ayant pas revu
depuis quatre ou cinq ans, je vous ai cru mort.

-- Ma foi, dit Rochefort, il n'y a pas grande diffrence, je
crois, entre un mort et un enterr; or je suis enterr, ou peu
s'en faut.

-- Et pour quel crime tes-vous  la Bastille?

-- Voulez-vous que je vous dise la vrit?

-- Oui.

-- Eh bien! je n'en sais rien.

-- De la dfiance avec moi, Rochefort?

-- Non, foi de gentilhomme! car il est impossible que j'y sois
pour la cause que l'on m'impute.

-- Quelle cause?

-- Comme voleur de nuit.

-- Vous, voleur de nuit! Rochefort, vous riez?

-- Je comprends. Ceci demande explication, n'est-ce pas?

-- Je l'avoue.

-- Eh bien, voil ce qui est arriv: un soir, aprs une orgie chez
Reinard, aux Tuileries, avec le duc d'Harcourt, Fontrailles, de
Rieux et autres, le duc d'Harcourt proposa d'aller tirer des
manteaux sur le Pont-Neuf; c'est, vous le savez, un divertissement
qu'avait mis fort  la mode M. le duc d'Orlans.

-- tiez-vous fou, Rochefort!  votre ge?

-- Non, j'tais ivre; et cependant, comme l'amusement me semblait
mdiocre, je proposai au chevalier de Rieux d'tre spectateurs au
lieu d'tre acteurs, et, pour voir la scne des premires loges,
de monter sur le cheval de bronze. Aussitt dit, aussitt fait.
Grce aux perons, qui nous servirent d'triers, en un instant
nous fmes perchs sur la croupe; nous tions  merveille et nous
voyions  ravir. Dj quatre ou cinq manteaux avaient t enlevs
avec une dextrit sans gale et sans que ceux  qui on les avait
enlevs osassent dire un mot, quand je ne sais quel imbcile moins
endurant que les autres s'avise de crier:  la garde! et nous
attire une patrouille d'archers. Le duc d'Harcourt, Fontrailles et
les autres se sauvent; de Rieux veut en faire autant. Je le
retiens en lui disant qu'on ne viendra pas nous dnicher o nous
sommes. Il ne m'coute pas, met le pied sur l'peron pour
descendre, l'peron casse, il tombe, se rompt une jambe, et, au
lieu de se taire, se met  crier comme un pendu. Je veux sauter 
mon tour, mais il tait trop tard: je saute dans les bras des
archers, qui me conduisent au Chtelet, o je m'endors sur les
deux oreilles, bien certain que le lendemain je sortirais de l.
Le lendemain se passe, le surlendemain se passe, huit jours se
passent; j'cris au cardinal. Le mme jour on vient me chercher et
l'on me conduit  la Bastille; il y a cinq ans que j'y suis.
Croyez-vous que ce soit pour avoir commis le sacrilge de monter
en croupe derrire Henri IV?

-- Non, vous avez raison, mon cher Rochefort, ce ne peut pas tre
pour cela, mais vous allez savoir probablement pourquoi.

-- Ah! oui, car j'ai, moi, oubli de vous demander cela: o me
menez-vous?

-- Au cardinal.

-- Que me veut-il?

-- Je n'en sais rien, puisque j'ignorais mme que c'tait vous que
j'allais chercher.

-- Impossible. Vous, un favori!

-- Un favori, moi! s'cria d'Artagnan. Ah! mon pauvre comte! je
suis plus cadet de Gascogne que lorsque je vous vis  Meung, vous
savez, il y a tantt vingt-deux ans, hlas!

Et un gros soupir acheva sa phrase.

-- Cependant vous venez avec un commandement?

-- Parce que je me trouvais l par hasard dans l'antichambre, et
que le cardinal s'est adress  moi comme il se serait adress 
un autre; mais je suis toujours lieutenant aux mousquetaires, et
il y a, si je compte bien,  peu prs vingt et un ans que je le
suis.

-- Enfin, il ne vous est pas arriv malheur, c'est beaucoup.

-- Et quel malheur vouliez-vous qu'il m'arrivt? Comme dit je ne
sais quel vers latin que j'ai oubli, ou plutt que je n'ai jamais
bien su : La foudre ne frappe pas les valles; et je suis une
valle, mon cher Rochefort, et des plus basses qui soient.

-- Alors le Mazarin est toujours Mazarin?

-- Plus que jamais, mon cher; on le dit mari avec la reine.

-- Mari!

-- S'il n'est pas son mari, il est  coup sr son amant.

-- Rsister  un Buckingham et cder  un Mazarin!

-- Voil les femmes! reprit philosophiquement d'Artagnan.

-- Les femmes, bon, mais les reines!

-- Eh! mon Dieu! sous ce rapport, les reines sont deux fois
femmes.

-- Et M. de Beaufort, est-il toujours en prison?

-- Toujours; pourquoi?

-- Ah! c'est que, comme il me voulait du bien, il aurait pu me
tirer d'affaire.

-- Vous tes probablement plus prs d'tre libre que lui; ainsi
c'est vous qui l'en tirerez.

-- Alors, la guerre...

-- On va l'avoir.

-- Avec l'Espagnol?

-- Non, avec Paris.

-- Que voulez-vous dire?

-- Entendez-vous ces coups de fusil?

-- Oui. Eh bien?

-- Eh bien, ce sont les bourgeois qui pelotent! en attendant la
partie.

-- Est-ce que vous croyez qu'on pourrait faire quelque chose des
bourgeois?

-- Mais, oui, ils promettent, et s'ils avaient un chef qui fit de
tous les groupes un rassemblement...

-- C'est malheureux de ne pas tre libre.

-- Eh! mon Dieu! ne vous dsesprez pas. Si Mazarin vous fait
chercher, c'est qu'il a besoin de vous; et s'il a besoin de vous,
eh bien! je vous en fais mon compliment. Il y a bien des annes
que personne n'a plus besoin de moi; aussi vous voyez o j'en
suis.

-- Plaignez-vous donc, je vous le conseille!

-- coutez, Rochefort. Un trait...

-- Lequel?

-- Vous savez que nous sommes bons amis.

-- Pardieu! j'en porte les marques, de notre amiti: trois coups
d'pe!...

-- Eh bien, si vous redevenez en faveur, ne m'oubliez pas.

-- Foi de Rochefort, mais  charge de revanche.

-- C'est dit: voil ma main.

-- Ainsi,  la premire occasion que vous trouvez de parler de
moi...

-- J'en parle, et vous?

-- Moi de mme.

--  propos, et vos amis, faut-il parler d'eux aussi?

-- Quels amis?

-- Athos, Porthos et Aramis, les avez-vous donc oublis?

--  peu prs.

-- Que sont-ils devenus?

-- Je n'en sais rien.

-- Vraiment!

-- Ah! mon Dieu, oui! nous nous sommes quitts comme vous savez;
ils vivent, voil tout ce que je peux dire; j'en apprends de temps
en temps des nouvelles indirectes. Mais dans quel lieu du monde
ils sont, le diable m'emporte si j'en sais quelque chose. Non,
d'honneur! je n'ai plus que vous d'ami, Rochefort.

-- Et l'illustre... comment appelez-vous donc ce garon que j'ai
fait sergent au rgiment de Pimont?

-- Planchet?

-- Oui, c'est cela. Et l'illustre Planchet, qu'est-il devenu?

-- Mais il a pous une boutique de confiseur dans la rue des
Lombards, c'est un garon qui a toujours fort aim les douceurs;
de sorte qu'il est bourgeois de Paris et que, selon toute
probabilit, il fait de l'meute en ce moment. Vous verrez que ce
drle sera chevin avant que je sois capitaine.

-- Allons, mon cher d'Artagnan, un peu de courage! c'est quand on
est au plus bas de la roue que la roue tourne et vous lve. Ds
ce soir, votre sort va peut-tre changer.

-- Amen! dit d'Artagnan en arrtant le carrosse.

-- Que faites-vous? demanda Rochefort.

-- Je fais que nous sommes arrivs et que je ne veux pas qu'on me
voie sortir de votre voiture; nous ne nous connaissons pas.

-- Vous avez raison. Adieu.

-- Au revoir; rappelez-vous votre promesse.

Et d'Artagnan remonta  cheval et reprit la tte de l'escorte.

Cinq minutes aprs on entrait dans la cour du Palais-Royal.

D'Artagnan conduisit le prisonnier par le grand escalier et lui
fit traverser l'antichambre et le corridor. Arriv  la porte du
cabinet de Mazarin, il s'apprtait  se faire annoncer quand
Rochefort lui mit la main sur l'paule.

-- D'Artagnan, dit Rochefort en souriant, voulez-vous que je vous
avoue une chose  laquelle j'ai pens tout le long de la route, en
voyant les groupes de bourgeois que nous traversions et qui vous
regardaient, vous et vos quatre hommes, avec des yeux flamboyants?

-- Dites, rpondit d'Artagnan.

-- C'est que je n'avais qu' crier  l'aide pour vous faire mettre
en pices, vous et votre escorte, et qu'alors j'tais libre.

-- Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? dit d'Artagnan.

-- Allons donc! reprit Rochefort. L'amiti jure! Ah! si c'et t
un autre que vous qui m'et conduit, je ne dis pas...

D'Artagnan inclina la tte.

-- Est-ce que Rochefort serait devenu meilleur que moi? se dit-il.

Et il se fit annoncer chez le ministre.

-- Faites entrer M. de Rochefort, dit la voix impatiente de
Mazarin aussitt qu'il eut entendu prononcer ces deux noms, et
priez M. d'Artagnan d'attendre: je n'en ai pas encore fini avec
lui.

Ces paroles rendirent d'Artagnan tout joyeux. Comme il l'avait
dit, il y avait longtemps que personne n'avait eu besoin de lui,
et cette insistance de Mazarin  son gard lui paraissait d'un
heureux prsage.

Quant  Rochefort, elle ne lui produisit pas d'autre effet que de
le mettre parfaitement sur ses gardes. Il entra dans le cabinet et
trouva Mazarin assis  sa table avec son costume ordinaire, c'est-
-dire en monsignor; ce qui tait  peu prs l'habit des abbs du
temps, except qu'il portait les bas et le manteau violet.

Les portes se refermrent, Rochefort regarda Mazarin du coin de
l'oeil, et il surprit un regard du ministre qui croisait le sien.

Le ministre tait toujours le mme, bien peign, bien fris, bien
parfum, et, grce  sa coquetterie, ne paraissait pas mme son
ge. Quant  Rochefort, c'tait autre chose, les cinq annes qu'il
avait passes en prison avaient fort vieilli ce digne ami de
M. de Richelieu; ses cheveux noirs taient devenus tout blancs, et
les couleurs bronzes de son teint avaient fait place  une
entire pleur qui semblait de l'puisement. En l'apercevant,
Mazarin secoua imperceptiblement la tte d'un air qui voulait
dire:

-- Voil un homme qui ne me parat plus bon  grand'chose.

Aprs un silence qui fut assez long en ralit, mais qui parut un
sicle  Rochefort, Mazarin tira d'une liasse de papiers une
lettre tout ouverte, et la montrant au gentilhomme:

-- J'ai trouv l une lettre o vous rclamez votre libert,
monsieur de Rochefort. Vous tes donc en prison?

Rochefort tressaillit  cette demande.

-- Mais, dit-il, il me semblait que Votre minence le savait mieux
que personne.

-- Moi? pas du tout! il y a encore  la Bastille une foule de
prisonniers qui y sont du temps de M. de Richelieu, et dont je ne
sais pas mme les noms.

-- Oh, mais, moi, c'est autre chose, Monseigneur! et vous saviez
le mien, puisque c'est sur un ordre de Votre minence que j'ai t
transport du Chtelet  la Bastille.

-- Vous croyez?

-- J'en suis sr.

-- Oui, je crois me souvenir, en effet; n'avez-vous pas, dans le
temps, refus de faire pour la reine un voyage  Bruxelles?

-- Ah! ah! dit Rochefort, voil donc la vritable cause? Je la
cherche depuis cinq ans. Niais que je suis, je ne l'avais pas
trouve!

-- Mais je ne vous dis pas que ce soit la cause de votre
arrestation; entendons-nous, je vous fais cette question, voil
tout: n'avez-vous pas refus d'aller  Bruxelles pour le service
de la reine, tandis que vous aviez consenti  y aller pour le
service du feu cardinal?

-- C'est justement parce que j'y avais t pour le service du feu
cardinal, que je ne pouvais y retourner pour celui de la reine.
J'avais t  Bruxelles dans une circonstance terrible. C'tait
lors de la conspiration de Chalais. J'y avais t pour surprendre
la correspondance de Chalais avec l'archiduc, et dj  cette
poque, lorsque je fus reconnu, je faillis y tre mis en pices.
Comment vouliez-vous que j'y retournasse! je perdais la reine au
lieu de la servir.

-- Eh bien, vous comprenez, voici comment les meilleures
intentions sont mal interprtes, mon cher monsieur de Rochefort.
La reine n'a vu dans votre refus qu'un refus pur et simple; elle
avait eu fort  se plaindre de vous sous le feu cardinal, Sa
Majest la reine! Rochefort sourit avec mpris.

-- C'tait justement parce que j'avais bien servi M. le cardinal
de Richelieu contre la reine, que, lui mort, vous deviez
comprendre, Monseigneur, que je vous servirais bien contre tout le
monde.

-- Moi, monsieur de Rochefort, dit Mazarin, moi, je ne suis pas
comme M. de Richelieu, qui visait  la toute-puissance; je suis un
simple ministre qui n'a pas besoin de serviteurs tant celui de la
reine. Or, Sa Majest est trs susceptible; elle aura su votre
refus, elle l'aura pris pour une dclaration de guerre, et elle
m'aura, sachant combien vous tes un homme suprieur et par
consquent dangereux, mon cher monsieur de Rochefort, elle m'aura
ordonn de m'assurer de vous. Voil comment vous vous trouvez  la
Bastille.

Eh bien, Monseigneur, il me semble, dit Rochefort, que si c'est
par erreur que je me trouve  la Bastille...

-- Oui, oui, reprit Mazarin, certainement tout cela peut
s'arranger; vous tes homme  comprendre certaines affaires, vous,
et, une fois ces affaires comprises,  les bien pousser.

-- C'tait l'avis de M. le cardinal de Richelieu, et mon
admiration pour ce grand homme s'augmente encore de ce que vous
voulez bien me dire que c'est aussi le vtre.

-- C'est vrai, reprit Mazarin, M. le cardinal avait beaucoup de
politique, c'est ce qui faisait sa grande supriorit sur moi, qui
suis un homme tout simple et sans dtours; c'est ce qui me nuit,
j'ai une franchise toute franaise.

Rochefort se pina les lvres pour ne pas sourire.

-- Je viens donc au but. J'ai besoin de bons amis, de serviteurs
fidles; quand je dis j'ai besoin, je veux dire: la reine a
besoin. Je ne fais rien que par les ordres de la reine, moi,
entendez-vous bien? ce n'est pas comme M. le cardinal de
Richelieu, qui faisait tout  son caprice. Aussi, je ne serai
jamais un grand homme comme lui; mais en change, je suis un bon
homme, monsieur de Rochefort, et j'espre que je vous le
prouverai.

Rochefort connaissait cette voix soyeuse, dans laquelle glissait
de temps en temps un sifflement qui ressemblait  celui de la
vipre.

-- Je suis tout prt  vous croire, Monseigneur, dit-il, quoique,
pour ma part, j'aie eu peu de preuves de cette bonhomie dont parle
Votre minence N'oubliez pas, Monseigneur, reprit Rochefort voyant
le mouvement qu'essayait de rprimer le ministre, n'oubliez pas
que depuis cinq ans je suis  la Bastille, et que rien ne fausse
les ides comme de voir les choses  travers les grilles d'une
prison.

-- Ah! monsieur de Rochefort, je vous ai dj dit que je n'y tais
pour rien dans votre prison. La reine... (colre de femme et de
princesse, que voulez-vous! mais cela passe comme cela vient, et
aprs on n'y pense plus)...

-- Je conois, Monseigneur, qu'elle n'y pense plus, elle qui a
pass cinq ans au Palais-Royal, au milieu des ftes et des
courtisans; mais, moi, qui les ai passs  la Bastille...

-- Eh! mon Dieu, mon cher monsieur de Rochefort, croyez-vous que
le Palais-Royal soit un sjour bien gai? Non pas, allez. Nous y
avons eu, nous aussi, nos grands tracas, je vous assure. Mais,
tenez, ne parlons plus de tout cela. Moi, je joue cartes sur
table, comme toujours. Voyons, tes-vous des ntres, monsieur de
Rochefort?

-- Vous devez comprendre, Monseigneur, que je ne demande pas
mieux, mais je ne suis plus au courant de rien, moi.  la
Bastille, on ne cause politique qu'avec les soldats et les
geliers, et vous n'avez pas ide, Monseigneur, comme ces gens-l
sont peu au courant des choses qui se passent. J'en suis toujours
 M. de Bassompierre, moi... Il est toujours un des dix-sept
seigneurs?

-- Il est mort, monsieur, et c'est une grande perte. C'tait un
homme dvou  la reine, lui, et les hommes dvous sont rares.

-- Parbleu! je crois bien, dit Rochefort. Quand vous en avez, vous
les envoyez  la Bastille.

-- Mais c'est qu'aussi, dit Mazarin, qu'est-ce qui prouve le
dvouement?

-- L'action, dit Rochefort.

-- Ah! oui, l'action! reprit le ministre rflchissant; mais o
trouver des hommes d'action?

Rochefort hocha la tte.

-- Il n'en manque jamais, Monseigneur, seulement vous cherchez
mal.

-- Je cherche mal! que voulez-vous dire, mon cher monsieur de
Rochefort? Voyons, instruisez-moi. Vous avez d beaucoup apprendre
dans l'intimit de feu Monseigneur le cardinal. Ah! c'tait un si
grand homme!

-- Monseigneur se fchera-t-il si je lui fais de la morale?

-- Moi, jamais! Vous le savez bien, on peut tout me dire. Je
cherche  me faire aimer, et non  me faire craindre.

-- Eh bien, Monseigneur, il y a dans mon cachot un proverbe crit
sur la muraille, avec la pointe d'un clou.

-- Et quel est ce proverbe? demanda Mazarin.

-- Le voici, Monseigneur: _Tel matre..._

-- Je le connais: _tel valet._

-- Non: _tel serviteur._ C'est un petit changement que les gens
dvous dont je vous parlais tout  l'heure y ont introduit pour
leur satisfaction particulire.

-- Eh bien! que signifie le proverbe?

-- Il signifie que M. de Richelieu a bien su trouver des
serviteurs dvous, et par douzaines.

-- Lui, le point de mire de tous les poignards! lui qui a pass sa
vie  parer tous les coups qu'on lui portait!

-- Mais il les a pars, enfin, et pourtant ils taient rudement
ports. C'est que s'il avait de bons ennemis, il avait aussi de
bons amis.

-- Mais voil tout ce que je demande!

-- J'ai connu des gens, continua Rochefort, qui pensa que le
moment tait venu de tenir parole  d'Artagnan, j'ai connu des
gens qui, par leur adresse, ont cent fois mis en dfaut la
pntration du cardinal; par leur bravoure, battu ses gardes et
ses espions; des gens qui sans argent, sans appui, sans crdit,
ont conserv une couronne  une tte couronne et fait demander
grce au cardinal.

-- Mais ces gens dont vous parlez, dit Mazarin en souriant en lui-
mme de ce que Rochefort arrivait o il voulait le conduire, ces
gens-l n'taient pas dvous au cardinal, puisqu'ils luttaient
contre lui.

-- Non, car ils eussent t mieux rcompenss; mais ils avaient le
malheur d'tre dvous  cette mme reine pour laquelle tout 
l'heure vous demandiez des serviteurs.

-- Mais comment pouvez-vous savoir toutes ces choses?

-- Je sais ces choses parce que ces gens-l taient mes ennemis 
cette poque, parce qu'ils luttaient contre moi, parce que je leur
ai fait tout le mal que j'ai pu, parce qu'ils me l'ont rendu de
leur mieux, parce que l'un d'eux,  qui j'avais eu plus
particulirement affaire, m'a donn un coup d'pe, voil sept ans
 peu prs: c'tait le troisime que je recevais de la mme
main... la fin d'un ancien compte.

-- Ah! fit Mazarin avec une bonhomie admirable, si je connaissais
des hommes pareils.

-- Eh! Monseigneur, vous en avez un  votre porte depuis plus de
six ans, et que depuis six ans vous n'avez jug bon  rien.

-- Qui donc?

-- Monsieur d'Artagnan.

-- Ce Gascon! s'cria Mazarin avec une surprise parfaitement
joue.

-- Ce Gascon a sauv une reine, et fait confesser 
M. de Richelieu qu'en fait d'habilet, d'adresse et de politique
il n'tait qu'un colier.

-- En vrit!

-- C'est comme j'ai l'honneur de le dire  Votre minence.

-- Contez-moi un peu cela, mon cher monsieur de Rochefort.

-- C'est bien difficile, Monseigneur, dit le gentilhomme en
souriant.

-- Il me le contera lui-mme, alors.

-- J'en doute, Monseigneur.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que le secret ne lui appartient pas; parce que, comme je
vous l'ai dit, ce secret est celui d'une grande reine.

-- Et il tait seul pour accomplir une pareille entreprise?

-- Non, Monseigneur, il avait trois amis, trois braves qui le
secondaient, des braves comme vous en cherchiez tout  l'heure.

-- Et ces quatre hommes taient unis, dites-vous?

-- Comme si ces quatre hommes eussent fait qu'un, comme si ces
quatre coeurs eussent battu dans la mme poitrine; aussi, que
n'ont-ils fait  eux quatre!

-- Mon cher monsieur de Rochefort, en vrit vous piquez ma
curiosit  un point que je ne puis vous dire. Ne pourriez-vous
donc ma narrer cette histoire?

-- Non, mais je puis vous dire un conte, un vritable conte de
fe, je vous en rponds, Monseigneur.

-- Oh! dites-moi cela, monsieur de Rochefort, j'aime beaucoup les
contes.

-- Vous le voulez donc, Monseigneur? dit Rochefort en essayant de
dmler une intention sur cette figure fine et ruse.

-- Oui.

-- Eh bien! coutez! Il y avait une fois une reine... mais une
puissante reine, la reine d'un des plus grands royaumes du monde,
 laquelle un grand ministre voulait beaucoup de mal pour lui
avoir voulu auparavant trop de bien. Ne cherchez pas, Monseigneur!
vous ne pourriez pas deviner qui. Tout cela se passait bien
longtemps avant que vous vinssiez dans le royaume o rgnait cette
reine. Or, il vint  la cour un ambassadeur si brave, si riche et
si lgant, que toutes les femmes en devinrent folles, et que la
reine elle-mme, en souvenir sans doute de la faon dont il avait
trait les affaires d'tat, eut l'imprudence de lui donner
certaine parure si remarquable qu'elle ne pouvait tre remplace.
Comme cette parure venait du roi, le ministre engagea celui-ci 
exiger de la princesse que cette parure figurt dans sa toilette
au prochain bal. Il est inutile de vous dire, Monseigneur, que le
ministre savait de science certaine que la parure avait suivi
l'ambassadeur, lequel ambassadeur tait fort loin, de l'autre ct
des mers. La grande reine tait perdue! perdue comme la dernire
de ses sujettes, car elle tombait du haut de sa grandeur.

-- Vraiment, fit Mazarin.

-- Eh bien, Monseigneur! quatre hommes rsolurent de la sauver.
Ces quatre hommes, ce n'taient pas des princes, ce n'taient pas
des ducs, ce n'taient pas des hommes puissants, ce n'taient mme
pas des hommes riches; c'taient quatre soldats ayant grand coeur,
bon bras, franche pe. Ils partirent. Le ministre savait leur
dpart et avait apost des gens sur la route pour les empcher
d'arriver  leur but. Trois furent mis hors de combat par de
nombreux assaillants; mais un seul arriva au port, tua ou blessa
ceux qui voulaient l'arrter, franchit la mer et rapporta la
parure  la grande reine, qui put l'attacher sur son paule au
jour dsign, ce qui manqua de faire damner le ministre. Que
dites-vous de ce trait-l, Monseigneur?

-- C'est magnifique! dit Mazarin rveur.

-- Eh bien! j'en sais dix pareils.

Mazarin ne parlait plus, il songeait.

Cinq ou six minutes s'coulrent.

-- Vous n'avez plus rien  me demander, Monseigneur, dit
Rochefort.

-- Si fait, et M. d'Artagnan tait un de ces quatre hommes, dites-
vous?

-- C'est lui qui a men toute l'entreprise.

-- Et les autres, quels taient-ils?

-- Monseigneur, permettez que je laisse  M. d'Artagnan le soin de
vous les nommer. C'taient ses amis et non les miens; lui seul
aurait quelque influence sur eux, et je ne les connais mme pas
sous leurs vritables noms.

-- Vous vous dfiez de moi, monsieur de Rochefort. Eh bien, je
veux tre franc jusqu'au bout; j'ai besoin de vous, de lui, de
tous!

-- Commenons par moi, Monseigneur, puisque vous m'avez envoy
chercher et que me voil, puis vous passerez  eux. Vous ne vous
tonnerez pas de ma curiosit: lorsqu'il il y a cinq ans qu'on est
en prison, on n'est pas fch de savoir o l'on va vous envoyer.

-- Vous, mon cher monsieur de Rochefort, vous aurez le poste de
confiance, vous irez  Vincennes o M. de Beaufort est prisonnier:
vous me le garderez  vue. Eh bien! qu'avez-vous donc?

-- J'ai que vous me proposez l une chose impossible, dit
Rochefort en secouant la tte d'un air dsappoint.

-- Comment, une chose impossible! Et pourquoi cette chose est-elle
impossible?

-- Parce que M. de Beaufort est un de mes amis, ou plutt que je
suis un des siens; avez-vous oubli, Monseigneur, que c'est lui
qui avait rpondu de moi  la reine?

-- M. de Beaufort, depuis ce temps-l, est l'ennemi de l'tat.

-- Oui, Monseigneur, c'est possible; mais comme je ne suis ni roi,
ni reine, ni ministre, il n'est pas mon ennemi,  moi, et je ne
puis accepter ce que vous m'offrez.

-- Voil ce que vous appelez du dvouement? je vous en flicite!
Votre dvouement ne vous engage pas trop, monsieur de Rochefort.

-- Et puis, Monseigneur, reprit Rochefort, vous comprendrez que
sortir de la Bastille pour rentrer  Vincennes, ce n'est que
changer de prison.

-- Dites tout de suite que vous tes du parti de M. de Beaufort,
et ce sera plus franc de votre part.

-- Monseigneur, j'ai t si longtemps enferm que je ne suis que
d'un parti: c'est du parti du grand air. Employez-moi  tout autre
chose, envoyez-moi en mission, occupez-moi activement, mais sur
les grands chemins, si c'est possible!

-- Mon cher monsieur de Rochefort, dit Mazarin avec son air
goguenard, votre zle vous emporte: vous vous croyez encore un
jeune homme, parce que le coeur y est toujours; mais les forces
vous manqueraient. Croyez-moi donc: ce qu'il vous faut maintenant,
c'est du repos. Hol, quelqu'un!

-- Vous ne statuez donc rien sur moi, Monseigneur?

-- Au contraire, j'ai statu.

Bernouin entra.

-- Appelez un huissier, dit-il, et restez prs de moi, ajouta-t-il
tout bas.

Un huissier entra. Mazarin crivit quelques mots qu'il remit  cet
homme, puis salua de la tte.

-- Adieu, monsieur de Rochefort! dit-il.

Rochefort s'inclina respectueusement.

-- Je vois, Monseigneur, dit-il, que l'on me reconduit  la
Bastille.

-- Vous tes intelligent.

-- J'y retourne, Monseigneur; mais, je vous le rpte, vous avez
tort de ne pas savoir m'employer.

-- Vous, l'ami de mes ennemis!

-- Que voulez-vous! il me fallait faire l'ennemi de vos ennemis.

-- Croyez-vous qu'il n'y ait que vous seul, monsieur de Rochefort?
Croyez-moi, j'en trouverai qui vous vaudront bien.

-- Je vous le souhaite, Monseigneur.

-- C'est bien. Allez, allez!  propos, c'est inutile que vous
m'criviez davantage, monsieur de Rochefort, vos lettres seraient
des lettres perdues.

-- J'ai tir les marrons du feu, murmura Rochefort en se retirant;
et si d'Artagnan n'est pas content de moi quand je lui raconterai
tout  l'heure l'loge que j'ai fait de lui, il sera difficile.
Mais o diable me mne-t-on?

En effet, on conduisait Rochefort par le petit escalier, au lieu
de le faire passer par l'antichambre, o attendait d'Artagnan.
Dans la cour, il trouva son carrosse et ses quatre hommes
d'escorte; mais il chercha vainement son ami.

-- Ah! ah! se dit en lui-mme Rochefort, voil qui change
terriblement la chose! et s'il y a toujours un aussi grand nombre
de populaire dans les rues, eh bien! nous tcherons de prouver au
Mazarin que nous sommes encore bon  autre chose, Dieu merci! qu'
garder un prisonnier.

Et il sauta dans le carrosse aussi lgrement que s'il n'et eu
que vingt-cinq ans.


IV. Anne d'Autriche  quarante-six ans

Rest seul avec Bernouin, Mazarin demeura un instant pensif; il en
savait beaucoup, et cependant il n'en savait pas encore assez.
Mazarin tait tricheur au jeu; c'est un dtail que nous a conserv
Brienne: il appelait cela prendre ses avantages. Il rsolut de
n'entamer la partie avec d'Artagnan que lorsqu'il connatrait bien
toutes les cartes de son adversaire.

-- Monseigneur n'ordonne rien? demanda Bernouin.

-- Si fait, rpondit Mazarin; claire-moi, je vais chez la reine.

Bernouin prit un bougeoir et marcha le premier.

Il y avait un passage secret qui aboutissait des appartements et
du cabinet de Mazarin aux appartements de la reine; c'tait par ce
corridor que passait le cardinal pour se rendre  toute heure
auprs d'Anne d'Autriche.

En arrivant dans la chambre  coucher o donnait ce passage,
Bernouin rencontra madame Beauvais. Madame Beauvais et Bernouin
taient les confidents intimes de ces amours surannes; et madame
Beauvais se chargea d'annoncer le cardinal  Anne d'Autriche, qui
tait dans son oratoire avec le jeune Louis XIV.

Anne d'Autriche, assise dans un grand fauteuil, le coude appuy
sur une table et la tte appuye sur sa main, regardait l'enfant
royal, qui, couch sur le tapis, feuilletait un grand livre de
bataille. Anne d'Autriche tait une reine qui savait le mieux
s'ennuyer avec majest; elle restait quelquefois des heures ainsi
retire dans sa chambre ou dans son oratoire, sans lire ni prier.

Quant au livre avec lequel jouait le roi, c'tait un _Quinte-
Curce_ enrichi de gravures reprsentant les hauts faits
d'Alexandre.

Madame Beauvais apparut  la porte de l'oratoire et annona le
cardinal de Mazarin.

L'enfant se releva sur un genou, le sourcil fronc, et regardant
sa mre:

-- Pourquoi donc, dit-il, entre-t-il ainsi sans faire demander
audience?

Anne rougit lgrement.

-- Il est important, rpliqua-t-elle, qu'un premier ministre, dans
les temps o nous sommes, puisse venir rendre compte  toute heure
de ce qui se passe  la reine, sans avoir  exciter la curiosit
ou les commentaires de toute la cour.

-- Mais il me semble que M. de Richelieu n'entrait pas ainsi,
rpondit l'enfant implacable.

-- Comment vous rappelez-vous ce que faisait M. de Richelieu? vous
ne pouvez le savoir, vous tiez trop jeune.

-- Je ne me le rappelle pas, je l'ai demand, on me l'a dit.

-- Et qui vous a dit cela? reprit Anne d'Autriche avec un
mouvement d'humeur mal dguis.

-- Je sais que je ne dois jamais nommer les personnes qui
rpondent aux questions que je leur fais, rpondit l'enfant, ou
que sans cela je n'apprendrai plus rien.

En ce moment Mazarin entra. Le roi se leva alors tout  fait, prit
son livre, le plia et alla le porter sur la table, prs de
laquelle il se tint debout pour forcer Mazarin  se tenir debout
aussi.

Mazarin surveillait de son oeil intelligent toute cette scne, 
laquelle il semblait demander l'explication de celle qui l'avait
prcde.

Il s'inclina respectueusement devant la reine et fit une profonde
rvrence au roi, qui lui rpondit par un salut de tte assez
cavalier; mais un regard de sa mre lui reprocha cet abandon aux
sentiments de haine que ds son enfance Louis XIV avait voue au
cardinal, et il accueillit le sourire sur les lvres le compliment
du ministre.

Anne d'Autriche cherchait  deviner sur le visage de Mazarin la
cause de cette visite imprvue, le cardinal ordinairement ne
venant chez elle que lorsque tout le monde tait retir.

Le ministre fit un signe de tte imperceptible; alors la reine
s'adressant  madame Beauvais:

-- Il est temps que le roi se couche, dit-elle, appelez Laporte.

Dj la reine avait dit deux ou trois fois au jeune Louis de se
retirer, et toujours l'enfant avait tendrement insist pour
rester; mais cette fois, il ne fit aucune observation, seulement
il se pina les lvres et plit.

Un instant aprs, Laporte entra.

L'enfant alla droit  lui sans embrasser sa mre.

-- Eh bien, Louis, dit Anne, pourquoi ne m'embrassez-vous point?

-- Je croyais que vous tiez fche contre moi, Madame: vous me
chassez.

-- Je ne vous chasse pas: seulement vous venez d'avoir la petite
vrole, vous tes souffrant encore, et je crains que veiller ne
vous fatigue.

-- Vous n'avez pas eu la mme crainte quand vous m'avez fait aller
aujourd'hui au Palais pour rendre ces mchants dits qui ont tant
fait murmurer le peuple.

-- Sire, dit Laporte pour faire diversion,  qui Votre Majest
veut-elle que je donne le bougeoir?

--  qui tu voudras, Laporte, rpondit l'enfant, pourvu, ajouta-t-
il  haute voix, que ce ne soit pas  Mancini.

M. Mancini tait un neveu du cardinal que Mazarin avait plac prs
du roi comme enfant d'honneur et sur lequel Louis XIV reportait
une partie de la haine qu'il avait pour son ministre.

Et le roi sortit sans embrasser sa mre et sans saluer le
cardinal.

--  la bonne heure! dit Mazarin; j'aime  voir qu'on lve Sa
Majest dans l'horreur de la dissimulation.

-- Pourquoi cela? demanda la reine d'un air presque timide.

-- Mais il me semble que la sortie du roi n'a pas besoin de
commentaires; d'ailleurs, Sa Majest ne se donne pas la peine de
cacher le peu d'affection qu'elle me porte: ce qui ne m'empche
pas, du reste, d'tre tout dvou  son service, comme  celui de
Votre Majest.

-- Je vous demande pardon pour lui, cardinal, dit la reine, c'est
un enfant qui ne peut encore savoir toutes les obligations qu'il
vous a.

Le cardinal sourit.

-- Mais, continua la reine, vous tiez venu sans doute pour
quelque objet important, qu'y a-t-il donc?

Mazarin s'assit ou plutt se renversa dans une large chaise, et
d'un air mlancolique:

-- Il y a, dit-il, que, selon toute probabilit, nous serons
forcs de nous quitter bientt,  moins que vous ne poussiez le
dvouement pour moi jusqu' me suivre en Italie.

-- Et pourquoi cela? demanda la reine.

-- Parce que, comme dit l'opra de _Thisb_, reprit Mazarin:

_Le monde entier conspire  diviser nos feux._

-- Vous plaisantez, monsieur! dit la reine en essayant de
reprendre un peu de son ancienne dignit.

-- Hlas, non, Madame! dit Mazarin, je ne plaisante pas le moins
du monde; je pleurerais bien plutt, je vous prie. de le croire;
et il y a de quoi, car notez bien que j'ai dit:

_Le monde entier conspire  diviser nos feux._

Or, comme vous faites partie du monde entier, je veux dire que
vous aussi m'abandonnez.

-- Cardinal!

-- Eh! mon Dieu, ne vous ai-je pas vue sourire l'autre jour trs
agrablement  M. le duc d'Orlans ou plutt  ce qu'il vous
disait!

-- Et que me disait-il?

-- Il vous disait, Madame: C'est votre Mazarin qui est la pierre
d'achoppement; qu'il parte, et tout ira bien.

-- Que vouliez-vous que je fisse?

-- Oh! Madame, vous tes la reine, ce me semble!

-- Belle royaut,  la merci du premier gribouilleur de paperasses
du Palais-Royal ou du premier gentilltre du royaume!

-- Cependant vous tes assez forte pour loigner de vous les gens
qui vous dplaisent.

-- C'est--dire qui vous dplaisent,  vous! rpondit la reine.

--  moi!

-- Sans doute. Qui a renvoy madame de Chevreuse, qui pendant
douze ans avait t perscute sous l'autre rgne?

-- Une intrigante qui voulait continuer contre moi les cabales
commences contre M. de Richelieu!

-- Qui a renvoy madame de Hautefort, cette amie si parfaite,
qu'elle avait refus les bonnes grces du roi pour rester dans les
miennes?

-- Une prude qui vous disait chaque soir, en vous dshabillant,
que c'tait perdre votre me que d'aimer un prtre, comme si on
tait prtre parce qu'on est cardinal.

-- Qui a fait arrter M. de Beaufort?

-- Un brouillon qui ne parlait de rien moins que de m'assassiner!

-- Vous voyez bien, cardinal, reprit la reine, que vos ennemis
sont les miens.

-- Ce n'est pas assez, Madame, il faudrait encore que vos amis
fussent les miens aussi.

-- Mes amis, monsieur!... La reine secoua la tte:

Hlas! je n'en ai plus.

-- Comment n'avez-vous plus d'amis dans le bonheur, quand vous en
aviez bien dans l'adversit?

-- Parce que, dans le bonheur, j'ai oubli ces amis-l, monsieur:
Parce que j'ai fait comme la reine Marie de Mdicis, qui, au
retour de son premier exil, a mpris tous ceux qui avaient
souffert pour elle, et qui proscrite une seconde fois est morte 
Cologne, abandonne du monde entier et mme de son fils, parce que
tout le monde la mprisait  son tour.

-- Eh bien, voyons! dit Mazarin, ne serait-il pas temps de rparer
le mal? Cherchez parmi vos amis vos plus anciens.

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Rien autre chose que ce que je dis: cherchez.

-- Hlas! j'ai beau regarder autour de moi, je n'ai d'influence
sur personne. Monsieur, comme toujours, est conduit par son
favori: hier c'tait Choisy, aujourd'hui c'est La Rivire, demain
ce sera un autre. M. le Prince est conduit par le coadjuteur, qui
est conduit par madame de Gumne.

-- Aussi, Madame, je ne vous dis pas de regarder parmi vos amis du
jour, mais parmi vos amis d'autrefois.

-- Parmi mes amis d'autrefois? fit la reine.

-- Oui, parmi vos amis d'autrefois, parmi ceux qui vous ont aide
 lutter contre M. le duc de Richelieu,  le vaincre mme.

-- O veut-il en venir? murmura la reine en regardant le cardinal
avec inquitude.

-- Oui, continua celui-ci, en certaines circonstances, avec cet
esprit puissant et fin qui caractrise Votre Majest, vous avez
su, grce au concours de vos amis, repousser les attaques de cet
adversaire.

-- Moi! dit la reine, j'ai souffert, voil tout.

-- Oui, dit Mazarin, comme souffrent les femmes en se vengeant.
Voyons, allons au fait! connaissez-vous M. de Rochefort?

-- M. de Rochefort n'tait pas un de mes amis, dit la reine, mais
bien au contraire de mes ennemis les plus acharns, un des plus
fidles de M. le cardinal. Je croyais que vous saviez cela.

-- Je le sais si bien, rpondit Mazarin, que nous l'avons fait
mettre  la Bastille.

-- En est-il sorti? demanda la reine.

-- Non, rassurez-vous, il y est toujours; aussi je ne vous parle
de lui que pour arriver  un autre. Connaissez-vous M. d'Artagnan?
continua Mazarin en regardant la reine en face.

Anne d'Autriche reut le coup en plein coeur.

Le Gaston aurait-il t indiscret? murmura-t-elle.

Puis tout haut:

-- D'Artagnan! ajouta-t-elle. Attendez donc, Oui, certainement, ce
nom-l m'est familier. D'Artagnan, un mousquetaire, qui aimait une
de mes femmes, Pauvre petite crature qui est morte empoisonne 
cause de moi.

-- Voil tout? dit Mazarin.

La reine regarda le cardinal avec tonnement.

-- Mais, monsieur, dit-elle, il me semble que vous me faites subir
un interrogatoire?

-- Auquel, en tout cas, dit Mazarin avec son ternel sourire et sa
voix toujours douce, vous ne rpondez que selon votre fantaisie.

-- Exposez clairement vos dsirs, monsieur, et j'y rpondrai de
mme, dit la reine avec un commencement d'impatience.

-- Eh bien, Madame! dit Mazarin en s'inclinant, je dsire que vous
me fassiez part de vos amis, comme je vous ai fait part du peu
d'industrie et de talent que le ciel a mis en moi. Les
circonstances sont graves, et il va falloir agir nergiquement.

-- Encore! dit la reine, je croyais que nous en serions quittes
avec M. de Beaufort.

-- Oui! vous n'avez vu que le torrent qui voulait tout renverser,
et vous n'avez pas fait attention  l'eau donnante. Il y a
cependant en France un proverbe sur l'eau qui dort.

-- Achevez, dit la reine.

-- Eh bien! continua Mazarin, je souffre tous les jours les
affronts que me font vos princes et vos valets titrs, tous
automates qui ne voient pas que je tiens leur fil, et qui, sous ma
gravit patiente, n'ont pas devin le rire de l'homme irrit, qui
s'est jur  lui-mme d'tre un jour le plus fort. Nous avons fait
arrter M. de Beaufort, c'est vrai; mais c'tait le moins
dangereux de tous, il y a encore M. le Prince...

-- Le vainqueur de Rocroy! y pensez-vous?

-- Oui, Madame, et fort souvent; mais _patienza_, comme nous
disons, nous autres Italiens. Puis, aprs M. de Cond, il y a
M. le duc d'Orlans.

-- Que dites-vous l? le premier prince du sang, l'oncle du roi!

-- Non pas le premier prince du sang, non pas l'oncle du roi, mais
le lche conspirateur qui, sous l'autre rgne, pouss par son
caractre capricieux et fantasque rong d'ennuis misrables,
dvor d'une plate ambition, jaloux de tout ce qui le dpassait en
loyaut et en courage, irrit de n'tre rien, grce  sa nullit,
s'est fait l'cho de tous les mauvais bruits, s'est fait l'me de
toutes les cabales, a fait signe d'aller en avant  tous ces
braves gens qui ont eu la sottise de croire  la parole d'un homme
du sang royal, et qui les a renis lorsqu'ils sont monts sur
l'chafaud! non pas le premier prince du sang, non pas l'oncle du
roi, je le rpte, mais l'assassin de Chalais, de Montmorency et
de Cinq-Mars, qui essaye aujourd'hui de jouer le mme jeu, et qui
se figure qu'il gagnera la partie parce qu'il changera
d'adversaire et parce qu'au lieu d'avoir en face de lui un homme
qui menace il a un homme qui sourit. Mais il se trompe, il aura
perdu  perdre M. de Richelieu, et je n'ai pas intrt  laisser
prs de la reine ce ferment de discorde avec lequel feu M. le
cardinal a fait bouillir vingt ans la bile du roi.

Anne rougit et cacha sa tte dans ses deux mains.

-- Je ne veux point humilier Votre Majest, reprit Mazarin,
revenant  un ton plus calme, mais en mme temps d'une fermet
trange. Je veux qu'on respecte la reine et qu'on respecte son
ministre, puisque aux yeux de tous je ne suis que cela. Votre
Majest sait, elle, que je ne suis pas, comme beaucoup de gens le
disent, un pantin venu d'Italie; il faut que tout le monde le
sache comme Votre Majest.

-- Eh bien donc, que dois-je faire? dit Anne d'Autriche courbe
sous cette voix dominatrice.

-- Vous devez chercher dans votre souvenir le nom de ces hommes
fidles et dvous qui ont pass la mer malgr M. de Richelieu, en
laissant des traces de leur sang tout le long de la route, pour
rapporter  Votre Majest certaine parure qu'elle avait donne 
M. de Buckingham.

Anne se leva majestueuse et irrite comme si un ressort d'acier
l'et fait bondir, et, regardant le cardinal avec cette hauteur et
cette dignit qui la rendaient si puissante aux jours de sa
jeunesse:

-- Vous m'insultez, monsieur! dit-elle.

-- Je veux enfin, continua Mazarin, achevant la pense qu'avait
tranche par le milieu le mouvement de la reine, je veux que vous
fassiez aujourd'hui pour votre mari ce que vous avez fait
autrefois pour votre amant.

-- Encore cette calomnie! s'cria la reine. Je la croyais
cependant bien morte et bien touffe, car vous me l'aviez
pargne jusqu' prsent; mais voil que vous m'en parlez  votre
tour. Tant mieux! car il en sera question cette fois entre nous,
et tout sera fini, entendez-vous bien?

-- Mais, Madame, dit Mazarin tonn de ce retour de force, je ne
demande pas que vous me disiez tout.

-- Et moi je veux tout vous dire, rpondit Anne d'Autriche.
coutez donc. Je veux vous dire qu'il y avait effectivement 
cette poque quatre coeurs dvous, quatre mes loyales, quatre
pes fidles, qui m'ont sauv plus que la vie, monsieur, qui
m'ont sauv l'honneur.

-- Ah! vous l'avouez, dit Mazarin.

-- N'y a-t-il donc que les coupables dont l'honneur soit en jeu,
monsieur, et ne peut-on pas dshonorer quelqu'un, une femme
surtout, avec des apparences! Oui, les apparences taient contre
moi et j'allais tre dshonore, et cependant, je le jure, je
n'tais pas coupable. Je le jure...

La reine chercha une chose sainte sur laquelle elle pt jurer; et
tirant d'une armoire perdue dans la tapisserie un petit coffret de
bois de rose incrust d'argent, et le posant sur l'autel:

-- Je le jure, reprit-elle, sur ces reliques sacres, j'aimais
M. de Buckingham, mais M. de Buckingham n'tait pas mon amant!

-- Et quelles sont ces reliques sur lesquelles vous faites ce
serment, Madame? dit en souriant Mazarin; car je vous en prviens,
en ma qualit de Romain je suis incrdule: il y a relique et
relique.

La reine dtacha une petite clef d'or de son cou et la prsenta au
cardinal.

-- Ouvrez, monsieur, dit-elle, et voyez vous-mme.

Mazarin tonn prit la clef et ouvrit le coffret, dans lequel il
ne trouva qu'un couteau rong par la rouille et deux lettres dont
l'une tait tache de sang.

-- Qu'est-ce que cela? demanda Mazarin.

-- Qu'est-ce que cela, monsieur? dit Anne d'Autriche avec son
geste de reine et en tendant sur le coffret ouvert un bras rest
parfaitement beau malgr les annes, je vais vous le dire. Ces
deux lettres sont les deux seules lettres que je lui aie jamais
crites. Ce couteau, c'est celui dont Felton l'a frapp. Lisez ces
lettres, monsieur, et vous verrez si j'ai menti.

Malgr la permission qui lui tait donne, Mazarin, par un
sentiment naturel, au lieu de lire les lettres, prit le couteau
que Buckingham mourant avait arrach de sa blessure, et qu'il
avait, par Laporte, envoy  la reine; la lame en tait toute
ronge; car le sang tait devenu de la rouille; puis aprs un
instant d'examen, pendant lequel la reine tait devenue aussi
blanche que la nappe de l'autel sur lequel elle tait appuye, il
le replaa dans le coffret avec un frisson involontaire.

-- C'est bien, Madame, dit-il, je m'en rapporte  votre serment.

-- Non, non! lisez, dit la reine en fronant le sourcil; lisez, je
le veux, je l'ordonne, afin, comme je l'ai rsolu, que tout soit
fini de cette fois, et que nous ne revenions plus sur ce sujet.
Croyez-vous, ajouta-t-elle avec un sourire terrible, que je sois
dispose  rouvrir ce coffret  chacune de vos accusations 
venir?

Mazarin, domin par cette nergie, obit presque machinalement et
lut les deux lettres. L'une tait celle par laquelle la reine
redemandait les ferrets  Buckingham; c'tait celle qu'avait
porte d'Artagnan, et qui tait arrive  temps. L'autre tait
celle que Laporte avait remise au duc, dans laquelle la reine le
prvenait qu'il allait tre assassin et qui tait arrive trop
tard.

-- C'est bien, Madame, dit Mazarin, et il n'y a rien  rpondre 
cela.

-- Si, monsieur, dit la reine en refermant le coffret et en
appuyant sa main dessus; si, il y a quelque chose  rpondre:
c'est que j'ai toujours t ingrate envers ces hommes qui m'ont
sauve, moi, et qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour le sauver,
lui; c'est que je n'ai rien donn  ce brave d'Artagnan, dont vous
me parliez tout  l'heure, que ma main  baiser, et ce diamant.

La reine tendit sa belle main vers le cardinal et lui montra une
pierre admirable qui scintillait  son doigt.

-- Il l'a vendu,  ce qu'il parat, reprit-elle, dans un moment de
gne; il l'a vendu pour me sauver une seconde fois, car c'tait
pour envoyer un messager au duc et pour le prvenir qu'il devait
tre assassin.

-- D'Artagnan le savait donc?

-- Il savait tout. Comment faisait-il? Je l'ignore. Mais enfin il
l'a vendu  M. des Essarts, au doigt duquel je l'ai vu, et de qui
je l'ai rachet; mais ce diamant lui appartient, Monsieur, rendez-
le-lui donc de ma part, et, puisque vous avez le bonheur d'avoir
prs de vous un pareil homme, tchez de l'utiliser.

-- Merci, Madame! dit Mazarin, je profiterai du conseil.

-- Et maintenant, dit la reine comme brise par l'motion, avez-
vous autre chose  me demander?

-- Rien, Madame, rpondit le cardinal de sa voix la plus
caressante, que de vous supplier de me pardonner mes injustes
soupons; mais je vous aime tant, qu'il n'est pas tonnant que je
sois jaloux, mme du pass.

Un sourire d'une indfinissable expression passa sur les lvres de
la reine.

-- Eh bien, alors, monsieur, dit-elle, si vous n'avez rien autre
chose  me demander, laissez-moi; vous devez comprendre qu'aprs
une pareille scne j'ai besoin d'tre seule.

Mazarin s'inclina.

-- Je me retire, Madame, dit-il; me permettez-vous de revenir?

-- Oui, mais demain; je n'aurai pas trop de tout ce temps pour me
remettre.

Le cardinal prit la main de la reine et la lui baisa galamment,
puis il se retira.

 peine fut-il sorti que la reine passa dans l'appartement de son
fils et demanda  Laporte si le roi tait couch. Laporte lui
montra de la main l'enfant qui dormait.

Anne d'Autriche monta sur les marches du lit, approcha ses lvres
du front pliss de son fils et y dposa doucement un baiser; puis
elle se retira silencieuse comme elle tait venue, se contentant
de dire au valet de chambre.

-- Tchez donc, mon cher Laporte, que le roi fasse meilleure mine
 M. le cardinal, auquel lui et moi avons de si grandes
obligations.


V. Gascon et Italien

Pendant ce temps le cardinal tait revenu dans son cabinet,  la
porte duquel veillait Bernouin,  qui il demanda si rien ne
s'tait pass de nouveau et s'il n'tait venu aucune nouvelle du
dehors. Sur sa rponse ngative il lui fit signe de se retirer.

Rest seul, il alla ouvrir la porte du corridor, puis celle de
l'antichambre; d'Artagnan, fatigu, dormait sur une banquette.

-- Monsieur d'Artagnan! dit-il d'une voix douce.

D'Artagnan ne broncha point.

-- Monsieur d'Artagnan! dit-il plus haut.

D'Artagnan continua de dormir.

Le cardinal s'avana vers lui et lui toucha l'paule du bout du
doigt.

Cette fois d'Artagnan tressaillit, se rveilla, et, en se
rveillant, se trouva tout debout et comme un soldat sous les
armes.

-- Me voil, dit-il; qui m'appelle?

-- Moi, dit Mazarin avec son visage le plus souriant.

-- J'en demande pardon  Votre minence, dit d'Artagnan, mais
j'tais si fatigu...

-- Ne me demandez pas pardon, monsieur, dit Mazarin, car vous vous
tes fatigu  mon service.

D'Artagnan admira l'air gracieux du ministre.

-- Ouais! dit-il entre ses dents, est-il vrai le proverbe qui dit
que le bien vient en dormant?

-- Suivez-moi, monsieur! dit Mazarin.

-- Allons, allons, murmura d'Artagnan, Rochefort m'a tenu parole;
seulement, par o diable est-il pass?

Et il regarda jusque dans les moindres recoins du cabinet mais il
n'y avait plus de Rochefort.

-- Monsieur d'Artagnan, dit Mazarin en s'asseyant et en
s'accommodant sur son fauteuil, vous m'avez toujours paru un brave
et galant homme.

C'est possible, pensa d'Artagnan, mais il a mis le temps  me le
dire.

Ce qui ne l'empcha pas de saluer Mazarin jusqu' terre pour
rpondre  son compliment.

-- Eh bien, continua Mazarin, le moment est venu de mettre 
profit vos talents et votre valeur!

Les yeux de l'officier lancrent comme un clair de joie qui
s'teignit aussitt, car il ne savait pas o Mazarin en voulait
venir.

-- Ordonnez, Monseigneur, dit-il, je suis prt  obir  Votre
minence.

-- Monsieur d'Artagnan, continua Mazarin, vous avez fait sous le
dernier rgne certains exploits...

-- Votre minence est trop bonne de se souvenir... C'est vrai,
j'ai fait la guerre avec assez de succs.

-- Je ne parle pas de vos exploits guerriers, dit Mazarin car,
quoiqu'ils aient fait quelque bruit, ils ont t surpasss par les
autres.

D'Artagnan fit l'tonn.

-- Eh bien, dit Mazarin, vous ne rpondez pas?

-- J'attends, reprit d'Artagnan, que Monseigneur me dise de quels
exploits il veut parler.

-- Je parle de l'aventure... H! vous savez bien ce que je veux
dire.

-- Hlas! non, Monseigneur, rpondit d'Artagnan tout tonn.

-- Vous tes discret, tant mieux. Je veux parler de cette aventure
de la reine, de ces ferrets, de ce voyage que vous avez fait avec
trois de vos amis.

-- H! h! pensa le Gascon, est-ce un pige? Tenons-nous ferme.

Et il arma ses traits d'une stupfaction que lui et envie
Mondori ou Bellerose, les deux meilleurs comdiens de l'poque.

-- Fort bien! dit Mazarin en riant, bravo! on m'avait bien dit que
vous tiez l'homme qu'il me fallait. Voyons, l, que feriez-vous
bien pour moi?

-- Tout ce que Votre minence m'ordonnera de faire, dit
d'Artagnan.

-- Vous feriez pour moi ce que vous avez fait autrefois pour une
reine?

-- Dcidment, se dit d'Artagnan  lui-mme, on veut me faire
parler; voyons-le venir. Il n'est pas plus fin que le Richelieu,
que diable!... Pour une reine, Monseigneur! je ne comprends pas.

-- Vous ne comprenez pas que j'ai besoin de vous et de vos trois
amis?

-- De quels amis, Monseigneur?

-- De vos trois amis d'autrefois.

-- Autrefois, Monseigneur, rpondit d'Artagnan, je n'avais pas
trois amis, j'en avais cinquante.  vingt ans, on appelle tout le
monde ses amis.

-- Bien, bien, monsieur l'officier! dit Mazarin, la discrtion est
une belle chose; mais aujourd'hui vous pourriez vous repentir
d'avoir t trop discret.

-- Monseigneur, Pythagore faisait garder pendant cinq ans le
silence  ses disciples pour leur apprendre  se taire.

-- Et vous l'avez gard vingt ans, monsieur. C'est quinze ans de
plus qu'un philosophe pythagoricien, ce qui me semble raisonnable.
Parlez donc aujourd'hui, car la reine elle-mme vous relve de
votre serment.

-- La reine! dit d'Artagnan avec un tonnement, qui, cette fois,
n'tait pas jou.

-- Oui, la reine! et pour preuve que je vous parle en son nom,
c'est qu'elle m'a dit de vous montrer ce diamant qu'elle prtend
que vous connaissez, et qu'elle a rachet de M. des Essarts.

Et Mazarin tendit la main vers l'officier, qui soupira en
reconnaissant la bague que la reine lui avait donne le soir du
bal de l'Htel de Ville.

-- C'est vrai! dit d'Artagnan, je reconnais ce diamant, qui a
appartenu  la reine.

-- Vous voyez donc bien que je vous parle en son nom. Rpondez-moi
donc sans jouer davantage la comdie. Je vous l'ai dj dit, et je
vous le rpte, il y va de votre fortune.

-- Ma foi, Monseigneur! j'ai grand besoin de faire fortune. Votre
minence m'a oubli si longtemps!

-- Il ne faut que huit jours pour rparer cela. Voyons, vous
voil, vous, mais o sont vos amis?

-- Je n'en sais rien, Monseigneur.

-- Comment, vous n'en savez rien?

-- Non; il y a longtemps que nous nous sommes spars, car tous
trois ont quitt le service.

-- Mais o les retrouverez-vous?

-- Partout o ils seront. Cela me regarde.

-- Bien! Vos conditions?

-- De l'argent, Monseigneur, tant que nos entreprises en
demanderont. Je me rappelle trop combien parfois nous avons t
empchs, faute d'argent, et sans ce diamant, que j'ai t oblig
de vendre, nous serions rests en chemin.

-- Diable! de l'argent, et beaucoup! dit Mazarin; comme vous y
allez, monsieur l'officier! Savez-vous bien qu'il n'y en a pas,
d'argent, dans les coffres du roi?

-- Faites comme moi, alors, Monseigneur, vendez les diamants de la
couronne; croyez-moi, ne marchandons pas, on fait mal les grandes
choses avec de petits moyens.

-- Eh bien! dit Mazarin, nous verrons  vous satisfaire.

-- Richelieu, pensa d'Artagnan, m'et dj donn cinq cents
pistoles d'arrhes.

-- Vous serez donc  moi?

-- Oui, si mes amis le veulent.

-- Mais,  leur refus, je pourrais compter sur vous?

-- Je n'ai jamais rien fait de bon seul, dit d'Artagnan en
secouant la tte.

-- Allez donc les trouver.

-- Que leur dirai-je pour les dterminer  servir Votre minence?

-- Vous les connaissez mieux que moi. Selon leurs caractres vous
promettrez.

-- Que promettrai-je?

-- Qu'ils me servent comme ils ont servi la reine, et ma
reconnaissance sera clatante.

-- Que ferons-nous?

-- Tout, puisqu'il parat que vous savez tout faire.

-- Monseigneur, lorsqu'on a confiance dans les gens et qu'on veut
qu'ils aient confiance en nous, on les renseigne mieux que ne fait
Votre minence.

-- Lorsque le moment d'agir sera venu, soyez tranquille, reprit
Mazarin, vous aurez toute ma pense.

-- Et jusque-l!

-- Attendez et cherchez vos amis.

-- Monseigneur, peut-tre ne sont-ils pas  Paris, c'est probable
mme, il va falloir voyager. Je ne suis qu'un lieutenant de
mousquetaires fort pauvre et les voyages sont chers.

-- Mon intention, dit Mazarin, n'est pas que vous paraissiez avec
un grand train, mes projets ont besoin de mystre et souffriraient
d'un trop grand quipage.

-- Encore, Monseigneur, ne puis-je voyager avec ma paye, puisque
l'on est en retard de trois mois avec moi; et je ne puis voyager
avec mes conomies, attendu que depuis vingt-deux ans que je suis
au service je n'ai conomis que des dettes.

Mazarin resta un instant pensif, comme si un grand combat se
livrait en lui; puis allant  une armoire ferme d'une triple
serrure, il en tira un sac, et le pesant dans sa main deux ou
trois fois avant de le donner  d'Artagnan:

-- Prenez donc ceci, dit-il avec un soupir, voil pour le voyage.

-- Si ce sont des doublons d'Espagne ou mme des cus d'or, pensa
d'Artagnan, nous pourrons encore faire affaire ensemble.

Il salua le cardinal et engouffra le sac dans sa large poche.

-- Eh bien, c'est donc dit, rpondit le cardinal, vous allez
voyager...

-- Oui, Monseigneur.

-- crivez-moi tous les jours pour me donner des nouvelles de
votre ngociation.

-- Je n'y manquerai pas, Monseigneur.

-- Trs bien.  propos, le nom de vos amis?

-- Le nom de mes amis? rpta d'Artagnan avec un reste
d'inquitude.

-- Oui; pendant que vous cherchez de votre ct, moi, je
m'informerai du mien et peut-tre apprendrai-je quelque chose.

-- M. le comte de La Fre, autrement dit Athos; M. du Vallon,
autrement dit Porthos, et M. le chevalier d'Herblay, aujourd'hui
l'abb d'Herblay, autrement dit Aramis.

Le cardinal sourit.

-- Des cadets, dit-il, qui s'taient engags aux mousquetaires
sous de faux noms pour ne pas compromettre leurs noms de famille.
Longues rapires, mais bourses lgres; on connat cela.

-- Si Dieu veut que ces rapires-l passent au service de Votre
minence, dit d'Artagnan, j'ose exprimer un dsir, c'est que ce
soit  son tour la bourse de Monseigneur qui devienne lgre et la
leur qui devienne lourde; car avec ces trois hommes et moi, Votre
minence remuera toute la France et mme toute l'Europe, si cela
lui convient.

-- Ces Gascons, dit Mazarin en riant, valent presque les Italiens
pour la bravade.

-- En tout cas, dit d'Artagnan avec un sourire pareil  celui du
cardinal, ils valent mieux pour l'estocade.

Et il sortit aprs avoir demand un cong qui lui fut accord 
l'instant et sign par Mazarin lui-mme.

 peine dehors il s'approcha d'une lanterne qui tait dans la cour
et regarda prcipitamment dans le sac.

-- Des cus d'argent! fit-il avec mpris; je m'en doutais. Ah!
Mazarin, Mazarin! tu n'as pas confiance en moi! tant pis! cela te
portera malheur!

Pendant ce temps le cardinal se frottait les mains.

-- Cent pistoles, murmura-t-il, cent pistoles! pour cent pistoles
j'ai eu un secret que M. de Richelieu aurait pay vingt mille
cus. Sans compter ce diamant, en jetant amoureusement les yeux
sur la bague qu'il avait garde, au lieu de la donner 
d'Artagnan; sans compter ce diamant, qui vaut au moins dix mille
livres.

Et le cardinal rentra dans sa chambre tout joyeux de cette soire
dans laquelle il avait fait un si beau bnfice, plaa la bague
dans un crin garni de brillants de toute espce, car le cardinal
avait le got des pierreries, et il appela Bemouin pour le
dshabiller, sans davantage se proccuper des rumeurs qui
continuaient de venir par bouffes battre les vitres, et des coups
de fusil qui retentissaient encore dans Paris, quoiqu'il ft plus
de onze heures du soir.

Pendant ce temps d'Artagnan s'acheminait vers la rue Tiquetonne,
o il demeurait  l'htel de _La Chevrette_...

Disons en peu de mots comment d'Artagnan avait t amen  faire
choix de cette demeure.


VI. D'Artagnan  quarante ans

Hlas! depuis l'poque o, dans notre roman _des Trois
Mousquetaires_, nous avons quitt d'Artagnan, rue des Fossoyeurs,
12, il s'tait pass bien des choses, et surtout bien des annes.

D'Artagnan n'avait pas manqu aux circonstances, mais les
circonstances avaient manqu  d'Artagnan. Tant que ses amis
l'avaient entour, d'Artagnan tait rest dans sa jeunesse et sa
posie; c'tait une de ces natures fines et ingnieuses qui
s'assimilent facilement les qualits des autres. Athos lui donnait
de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son lgance. Si
d'Artagnan et continu de vivre avec ces trois hommes, il ft
devenu un homme suprieur. Athos le quitta le premier, pour se
retirer dans cette petite terre dont il avait hrit du ct de
Blois; Porthos, le second, pour pouser sa procureuse; enfin,
Aramis, le troisime, pour entrer dfinitivement dans les ordres
et se faire abb.  partir de ce moment, d'Artagnan, qui semblait
avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva
isol et faible, sans courage pour poursuivre une carrire dans
laquelle il sentait qu'il ne pouvait devenir quelque chose qu' la
condition que chacun de ses amis lui cderait, si cela peut se
dire, une part du fluide lectrique qu'il avait reu du ciel.

Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, d'Artagnan ne
s'en trouva que plus isol; il n'tait pas d'assez haute
naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s'ouvrissent
devant lui; il n'tait pas assez vaniteux, comme Porthos, pour
faire croire qu'il voyait la haute socit; il n'tait pas assez
gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son lgance
native, en tirant son lgance de lui-mme. Quelque temps le
souvenir charmant de madame Bonacieux avait imprim  l'esprit du
jeune lieutenant une certaine posie; mais comme celui de toutes
les choses de ce monde, ce souvenir prissable s'tait peu  peu
effac; la vie de garnison est fatale, mme aux organisations
aristocratiques. Des deux natures opposes qui composaient
l'individualit de d'Artagnan, la nature matrielle l'avait peu 
peu emport, et tout doucement, sans s'en apercevoir lui-mme,
d'Artagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours 
cheval, tait devenu (je ne sais comment cela s'appelait  cette
poque) ce qu'on appelle de nos jours un _vritable troupier._

Ce n'est point que pour cela d'Artagnan et perdu de sa finesse
primitive; non pas. Au contraire, peut-tre, cette finesse s'tait
augmente, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une
enveloppe un peu grossire; mais cette finesse il l'avait
applique aux petites et non aux grandes choses de la vie; au
bien-tre matriel, au bien-tre comme les soldats l'entendent,
c'est--dire  avoir bon gte, bonne table, bonne htesse.

Et d'Artagnan avait trouv tout cela depuis six ans rue
Tiquetonne,  l'enseigne de _La Chevrette._

Dans les premiers temps de son sjour dans cet htel, la matresse
de la maison, belle et frache Flamande de vingt-cinq  vingt-six
ans, s'tait singulirement prise de lui; et aprs quelques
amours fort traverses par un mari incommode, auquel dix fois
d'Artagnan avait fait semblant de passer son pe au travers du
corps, ce mari avait disparu un beau matin, dsertant  tout
jamais, aprs avoir vendu furtivement quelques pices de vin et
emport l'argent et les bijoux. On le crut mort; sa femme surtout,
qui se flattait de cette douce ide qu'elle tait veuve, soutenait
hardiment qu'il tait trpass. Enfin, aprs trois ans d'une
liaison que d'Artagnan s'tait bien gard de rompre, trouvant
chaque anne son gte et sa matresse plus agrables que jamais,
car l'une faisait crdit de l'autre, la matresse eut
l'exorbitante prtention de devenir femme, et proposa  d'Artagnan
de l'pouser.

-- Ah! fi! rpondit d'Artagnan. De la bigamie, ma chre! Allons
donc, vous n'y pensez pas!

-- Mais il est mort, j'en suis sre.

-- C'tait un gaillard trs contrariant et qui reviendrait pour
nous faire pendre.

-- Eh bien, s'il revient, vous le tuerez; vous tes si brave et si
adroit!

-- Peste! ma mie! autre moyen d'tre pendu.

-- Ainsi vous repoussez ma demande?

-- Comment donc! mais avec acharnement!

La belle htelire fut dsole. Elle et fait bien volontiers de
M. d'Artagnan non seulement son mari, mais encore son Dieu:
c'tait un si bel homme et une si fire moustache!

Vers la quatrime anne de cette liaison vint l'expdition de
Franche-Comt. D'Artagnan fut dsign pour en tre et se prpara 
partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans fin, des
promesses solennelles de rester fidle; le tout de la part de
l'htesse, bien entendu. D'Artagnan tait trop grand seigneur pour
rien promettre; aussi promit-il seulement de faire ce qu'il
pourrait pour ajouter encore  la gloire de son nom.

Sous ce rapport, on connat le courage de d'Artagnan; il paya
admirablement de sa personne, et, en chargeant  la tte de sa
compagnie, il reut au travers de la poitrine une balle qui le
coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber
de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et
tous ceux qui avaient espoir de lui succder dans son grade dirent
 tout hasard qu'il l'tait. On croit facilement ce qu'on dsire;
or,  l'arme depuis les gnraux de division qui dsirent la mort
du gnral en chef, jusqu'aux soldats qui dsirent la mort des
caporaux, tout le monde dsire la mort de quelqu'un.

Mais d'Artagnan n'tait pas homme  se laisser tuer comme cela.
Aprs tre rest pendant la chaleur du jour vanoui sur le champ
de bataille, la fracheur de la nuit le fit revenir  lui; il
gagna un village, alla frapper  la porte de la plus belle maison,
fut reu comme le sont partout et toujours les Franais, fussent-
ils blesss; il fut choy, soign, guri, et, mieux portant que
jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France, une fois
en France la route de Paris, et une fois  Paris la direction de
la rue Tiquetonne.

Mais d'Artagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau
d'homme complet, sauf l'pe, install contre la muraille.

-- Il sera revenu, dit-il; tant pis et tant mieux!

Il va sans dire que d'Artagnan songeait toujours au mari.

Il s'informa: nouveau garon, nouvelle servante; la matresse
tait alle  la promenade.

-- Seule! demanda d'Artagnan.

-- Avec monsieur.

-- Monsieur est donc revenu?

-- Sans doute, rpondit navement la servante.

-- Si j'avais de l'argent, se dit d'Artagnan  lui-mme, je m'en
irai; mais je n'en ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils
de mon htesse, en traversant les projets conjugaux de cet
importun revenant.

Il achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes
circonstances rien n'est plus naturel que le monologue, quand la
servante, qui guettait  la porte, s'cria tout  coup:

-- Ah, tenez! justement voici madame qui revient avec monsieur.

D'Artagnan jeta les yeux au loin dans la rue et vit en effet, au
tournant de la rue Montmartre, l'htesse qui revenait suspendue au
bras d'un norme Suisse, lequel se dandinait en marchant avec des
airs qui rappelrent agrablement Porthos  son ancien ami.

-- C'est l monsieur? se dit d'Artagnan. Oh! oh! il a fort grandi,
ce me semble!

Et il s'assit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vue.

L'htesse en entrant aperut tout d'abord d'Artagnan et jeta un
petit cri.

 ce petit cri, d'Artagnan se jugeant reconnu se leva, courut 
elle et l'embrassa tendrement.

Le Suisse regardait d'un air stupfait l'htesse qui demeurait
toute ple.

-- Ah! c'est vous, monsieur! Que me voulez-vous. demanda-t-elle
dans le plus grand trouble.

-- Monsieur est votre cousin? Monsieur est votre frre? dit
d'Artagnan sans se dconcerter aucunement dans le rle qu'il
jouait.

Et, sans attendre qu'elle rpondt, il se jeta dans les bras de
l'Helvtien, qui le laissa faire avec une grande froideur.

-- Quel est cet homme? demanda-t-il.

L'htesse ne rpondit que par des suffocations.

-- Quel est ce Suisse? demanda d'Artagnan.

-- Monsieur va m'pouser, rpondit l'htesse entre deux spasmes.

-- Votre mari est donc mort enfin?

-- Que vous imborde? rpondit le Suisse.

-- Il m'imborde beaucoup, rpondit d'Artagnan, attendu que vous ne
pouvez pouser madame sans mon consentement et que...

-- Et gue?... demanda le Suisse.

-- Et gue... je ne le donne pas, dit le mousquetaire.

Le Suisse devint pourpre comme une pivoine; il portait son bel
uniforme dor, d'Artagnan tait envelopp d'une espce de manteau
gris; le Suisse avait six pieds, d'Artagnan n'en avait gure plus
de cinq; le Suisse se croyait chez lui, d'Artagnan lui sembla un
intrus.

-- Foulez-vous sordir d'izi? demanda le Suisse en frappant
violemment du pied comme un homme qui commence srieusement  se
fcher.

-- Moi? pas du tout! dit d'Artagnan.

-- Mais il n'y a qu' aller chercher main-forte, dit un garon qui
ne pouvait comprendre que ce petit homme disputt la place  cet
homme si grand.

-- Toi, dit d'Artagnan que la colre commenait  prendre aux
cheveux et en saisissant le garon par l'oreille, toi, tu vas
commencer par te tenir  cette place, et ne bouge pas ou j'arrache
ce que je tiens. Quant  vous, illustre descendant de Guillaume
Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma
chambre et qui me gnent, et partir vivement pour chercher une
autre auberge.

Le Suisse se mit  rire bruyamment.

-- Moi bardir! dit-il, et bourguoi?

-- Ah! c'est bien! dit d'Artagnan, je vois que vous comprenez le
franais. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous
expliquerai le reste.

L'htesse, qui connaissait d'Artagnan pour une fine lame, commena
 pleurer et  s'arracher les cheveux.

D'Artagnan se retourna du ct de la belle plore.

-- Alors, renvoyez-le, madame, dit-il.

-- Pah! rpliqua le Suisse,  qui il avait fallu un certain temps
pour se rendre compte de la proposition que lui avait faite
d'Artagnan; pah! qui tes fous, t'apord, pour me broboser t'aller
faire un tour avec fous!

-- Je suis lieutenant aux mousquetaires de Sa Majest, dit
d'Artagnan, et par consquent votre suprieur en tout; seulement,
comme il ne s'agit pas de grade ici, mais de billet de logement,
vous connaissez la coutume. Venez chercher le vtre; le premier de
retour ici reprendra sa chambre.

D'Artagnan emmena le Suisse malgr les lamentations de l'htesse,
qui, au fond, sentait son coeur pencher pour l'ancien amour, mais
qui n'et pas t fche de donner une leon  cet orgueilleux
mousquetaire, qui lui avait fait l'affront de refuser sa main.

Les deux adversaires s'en allrent droit aux fosss Montmartre, il
faisait nuit quand ils y arrivrent; d'Artagnan pria poliment le
Suisse de lui cder la chambre et de ne plus revenir; celui-ci
refusa d'un signe de tte et tira son pe.

-- Alors, vous coucherez ici, dit d'Artagnan; c'est un vilain
gte, mais ce n'est pas ma faute et c'est vous qui l'aurez voulu.

Et  ces mots il tira le fer  son tour et croisa l'pe avec son
adversaire.

Il avait affaire  un rude poignet, mais sa souplesse tait
suprieure  toute force. La rapire de l'Allemand ne trouvait
jamais celle du mousquetaire. Le Suisse reut deux coups d'pe
avant de s'en tre aperu,  cause du froid; cependant, tout 
coup, la perte de son sang et la faiblesse qu'elle lui occasionna
le contraignirent de s'asseoir.

-- L! dit d'Artagnan, que vous avais-je prdit? vous voil bien
avanc, entt que vous tes! Heureusement que vous n'en avez que
pour une quinzaine de jours. Restez-l, et je vais vous envoyer
vos habits par le garon. Au revoir.  propos, logez-vous rue
Montorgueil, _Au Chat qui pelote_, on y est parfaitement nourri,
si c'est toujours la mme htesse. Adieu.

Et l-dessus il revint tout guilleret au logis, envoya en effet
les hardes au Suisse, que le garon trouva assis  la mme place
o l'avait laiss d'Artagnan, et tout constern encore de l'aplomb
de son adversaire.

Le garon, l'htesse et toute la maison eurent pour d'Artagnan les
gards que l'on aurait pour Hercule s'il revenait sur la terre
pour y recommencer ses douze travaux.

Mais lorsqu'il fut seul avec l'htesse:

-- Maintenant, belle Madeleine, dit-il, vous savez la distance
qu'il y a d'un Suisse  un gentilhomme; quant  vous, vous vous
tes conduite comme une cabaretire. Tant pis pour vous, car 
cette conduite vous perdez mon estime et ma pratique. J'ai chass
le Suisse pour vous humilier; mais je ne logerai plus ici; je ne
prends pas gte l o je mprise. Hol, garon! qu'on emporte ma
valise au _Muid d'amour_, rue des Bourdonnais. Adieu, madame.

D'Artagnan fut  ce qu'il parat, en disant ces paroles,  la fois
majestueux et attendrissant. L'htesse se jeta  ses pieds, lui
demanda pardon, et le retint par une douce violence. Que dire de
plus? la broche tournait, le pole ronflait, la belle Madeleine
pleurait; d'Artagnan sentit la faim, le froid et l'amour lui
revenir ensemble: il pardonna; et ayant pardonn, il resta.

Voil comment d'Artagnan tait log rue Tiquetonne,  l'htel de
_La Chevrette._


VII. D'Artagnan est embarrass, mais une de nos anciennes
connaissances lui vient en aide

D'Artagnan s'en revenait donc tout pensif, trouvant un assez vif
plaisir  porter le sac du cardinal Mazarin, et songeant  ce beau
diamant qui avait t  lui et qu'un instant il avait vu briller
au doigt du premier ministre.

-- Si ce diamant retombait jamais entre mes mains, disait-il, j'en
ferais  l'instant mme de l'argent, j'achterais quelques
proprits autour du chteau de mon pre, qui est une jolie
habitation, mais qui n'a, pour toutes dpendances, qu'un jardin,
grand  peine comme le cimetire des Innocents, et l,
j'attendrais, dans ma majest, que quelque riche hritire,
sduite par ma bonne mine, me vnt pouser; puis j'aurais trois
garons: je ferais du premier un grand seigneur comme Athos; du
second, un beau soldat comme Porthos; et du troisime un gentil
abb comme Aramis. Ma foi! cela vaudrait infiniment mieux que la
vie que je mne; mais malheureusement M. de Mazarin est un pleutre
qui ne se dessaisira pas de son diamant en ma faveur.

Qu'aurait dit d'Artagnan s'il avait su que ce diamant avait t
confi par la reine  Mazarin pour lui tre rendu?

En entrant dans la rue Tiquetonne, il vit qu'il s'y faisait une
grande rumeur; il y avait un attroupement considrable aux
environs de son logement.

-- Oh! oh! dit-il, le feu serait-il  l'htel de _La Chevrette_,
ou le mari de la belle Madeleine serait-il dcidment revenu?

Ce n'tait ni l'un ni l'autre: en approchant, d'Artagnan s'aperut
que ce n'tait pas devant son htel, mais devant la maison
voisine, que le rassemblement avait lieu. On poussait de grands
cris, on courait avec des flambeaux, et,  la lueur de ces
flambeaux, d'Artagnan aperut des uniformes.

Il demanda ce qui se passait.

On lui rpondit que c'tait un bourgeois qui avait attaqu, avec
une vingtaine de ses amis, une voiture escorte par les gardes de
M. le cardinal, mais qu'un renfort tant survenu les bourgeois
avaient t mis en fuite. Le chef du rassemblement s'tait rfugi
dans la maison voisine de l'htel, et on fouillait la maison.

Dans sa jeunesse, d'Artagnan et couru l o il voyait des
uniformes et et port main-forte aux soldats contre les
bourgeois, mais il tait revenu de toutes ces chaleurs de tte;
d'ailleurs, il avait dans sa poche les cent pistoles du cardinal,
et il ne voulait pas s'aventurer dans un rassemblement.

Il entra dans l'htel sans faire d'autres questions.

Autrefois, d'Artagnan voulait toujours tout savoir; maintenant il
en savait toujours assez.

il trouva la belle Madeleine qui ne l'attendait pas, croyant,
comme le lui avait dit d'Artagnan, qu'il passerait la nuit au
Louvre; elle lui fit donc grande fte de ce retour imprvu, qui,
cette fois, lui allait d'autant mieux qu'elle avait grand peur de
ce qui se passait dans la rue, et qu'elle n'avait aucun Suisse
pour la garder.

Elle voulut donc entamer la conversation avec lui et lui raconter
ce qui s'tait pass; mais d'Artagnan lui dit de faire monter le
souper dans sa chambre, et d'y joindre une bouteille de vieux
bourgogne.

La belle Madeleine tait dresse  obir militairement, c'est--
dire sur un signe. Cette fois, d'Artagnan avait daign parler, il
fut donc obi avec une double vitesse.

D'Artagnan prit sa clef et sa chandelle et monta dans sa chambre.
Il s'tait content, pour ne pas nuire  la location, d'une
chambre au quatrime. Le respect que nous avons pour la vrit
nous force mme  dire que la chambre tait immdiatement au-
dessus de la gouttire et au-dessous du toit.

C'tait l sa tente d'Achille. D'Artagnan se renfermait dans cette
chambre lorsqu'il voulait, par son absence, punir la belle
Madeleine.

Son premier soin fut d'aller serrer, dans un vieux secrtaire dont
la serrure tait neuve, son sac, qu'il n'eut pas mme besoin de
vrifier pour se rendre compte de la somme qu'il contenait; puis,
comme un instant aprs son souper tait servi, sa bouteille de vin
apporte, il congdia le garon, ferma la porte et se mit  table.

Ce n'tait pas pour rflchir, comme on pourrait le croire, mais
d'Artagnan pensait qu'on ne fait bien les choses qu'en les faisant
chacune  son tour. Il avait faim, il soupa, puis aprs souper il
se coucha. D'Artagnan n'tait pas non plus de ces gens qui pensent
que la nuit porte conseil; la nuit d'Artagnan dormait. Mais le
matin, au contraire, tout frais, tout avis, il trouvait les
meilleures inspirations. Depuis longtemps il n'avait pas eu
l'occasion de penser le matin, mais il avait toujours dormi la
nuit.

Au petit jour il se rveilla, sauta en bas de son lit avec une
rsolution toute militaire, et se promena autour de sa chambre en
rflchissant.

-- En 43, dit-il, six mois  peu prs avant la mort du feu
cardinal, j'ai reu une lettre d'Athos. O cela? Voyons... Ah!
c'tait au sige de Besanon, je me rappelle... j'tais dans la
tranche. Que me disait-il? Qu'il habitait une petite terre, oui,
c'est bien cela, une petite terre; mais o? J'en tais l quand un
coup de vent a emport ma lettre. Autrefois j'eusse t la
chercher, quoique le vent l'et mene  un endroit fort dcouvert.
Mais la jeunesse est un grand dfaut... quand on n'est plus jeune.
J'ai laiss ma lettre s'en aller porter l'adresse d'Athos aux
Espagnols, qui n'en ont que faire et qui devraient bien me la
renvoyer. Il ne faut donc plus penser  Athos. Voyons... Porthos.

J'ai reu une lettre de lui: il m'invitait  une grande chasse
dans ses terres, pour le mois de septembre 1646. Malheureusement,
comme  cette poque j'tais en Barn  cause de la mort de mon
pre, la lettre m'y suivit; j'tais parti quand elle arriva. Mais
elle se mit  me poursuivre et toucha  Montmdy quelques jours
aprs que j'avais quitt la ville. Enfin elle me rejoignit au mois
d'avril; mais, comme c'tait seulement au mois d'avril 1647
qu'elle me rejoignit et que l'invitation tait pour le mois de
septembre 46, je ne pus en profiter. Voyons, cherchons cette
lettre, elle doit tre avec mes titres de proprit.

D'Artagnan ouvrit une vieille cassette qui gisait dans un coin de
la chambre, pleine de parchemins relatifs  la terre d'Artagnan,
qui depuis deux cents ans tait entirement sortie de sa famille,
et il poussa un cri de joie: il venait de reconnatre la vaste
criture de Porthos et au-dessous quelques lignes en pattes de
mouche traces par la main sche de sa digne pouse.

D'Artagnan ne s'amusa point  relire la lettre, il savait ce
qu'elle contenait, il courut  l'adresse.

L'adresse tait: au chteau du Vallon.

Porthos avait oubli tout autre renseignement. Dans son orgueil il
croyait que tout le monde devait connatre le chteau auquel il
avait donn son nom.

-- Au diable le vaniteux! dit d'Artagnan, toujours le mme! Il
m'allait cependant bien de commencer par lui, attendu qu'il ne
devait pas avoir besoin d'argent, lui qui a hrit des huit cent
mille livres de M. Coquenard. Allons, voil le meilleur qui me
manque. Athos sera devenu idiot  force de boire. Quant  Aramis,
il doit tre plong dans ses pratiques de dvotion.

D'Artagnan jeta encore une fois les yeux sur la lettre de Porthos.
Il y avait un_ post-scriptum_, et ce _post-scriptum_ contenait
cette phrase:

J'cris par le mme courrier  notre digne ami Aramis en son
couvent.

-- En son couvent! oui; mais quel couvent? Il y en a deux cents 
Paris et trois mille en France. Et puis peut-tre en se mettant au
couvent a-t-il chang une troisime fois de nom. Ah! si j'tais
savant en thologie et que je me souvinsse seulement du sujet de
ses thses qu'il discutait si bien  Crvecoeur avec le cur de
Montdidier et le suprieur des jsuites, je verrais quelle
doctrine il affectionne et je dduirais de l  quel saint il a pu
se vouer, voyons, si j'allais trouver le cardinal et que je lui
demandasse un sauf-conduit pour entrer dans tous les couvents
possibles, mme dans ceux des religieuses? Ce serait une ide et
peut-tre le trouverais-je l comme Achille ... Oui, mais c'est
avouer ds le dbut mon impuissance, et au premier coup je suis
perdu dans l'esprit du cardinal. Les grands ne sont reconnaissants
que lorsque l'on fait pour eux l'impossible.Si c'et t
possible, nous disent-ils, je l'eusse fait moi-mme. Et les grands
ont raison. Mais attendons un peu et voyons. J'ai reu une lettre
de lui aussi, le cher ami,  telle enseigne qu'il me demandait
mme un petit service que je lui ai rendu. Ah! oui; mais o ai-je
mis cette lettre  prsent?

D'Artagnan rflchit un instant et s'avana vers le porte-manteau
o taient pendus ses vieux habits; il y chercha son pourpoint de
l'anne 1648, et, comme c'tait un garon d'ordre que d'Artagnan,
il le trouva accroch  son clou. Il fouilla dans la poche et en
tira un papier: c'tait justement la lettre d'Aramis.

Monsieur d'Artagnan, lui disait-il, vous sauvez que j'ai eu
querelle avec un certain gentilhomme qui m'a donn rendez-vous
pour ce soir, place Royale; comme je suis d'glise et que
l'affaire pourrait me nuire si j'en faisais part  un autre qu'
un ami aussi sr que vous, je vous cris pour que vous me serviez
de second.

Vous entrerez par la rue Neuve-Sainte-Catherine; sous le second
rverbre  droite vous trouverez votre adversaire. Je serai avec
le mien sous le troisime.

Tout  vous,

ARAMIS.

Cette fois il n'y avait pas mme d'adieux. D'Artagnan essaya de
rappeler ses souvenirs; il tait all au rendez-vous, y avait
rencontr l'adversaire indiqu, dont il n'avait jamais su le nom,
lui avait fourni un joli coup d'pe dans le bras, puis il s'tait
approch d'Aramis, qui venait de son ct au-devant de lui, ayant
dj fini son affaire.

-- C'est termin, avait dit Aramis. Je crois que j'ai tu
l'insolent. Mais, cher ami, si vous avez besoin de moi, vous savez
que je vous suis tout dvou.

Sur quoi Aramis lui avait donn une poigne de main et avait
disparu sous les arcades.

Il ne savait donc pas plus o tait Aramis qu'o taient Athos et
Porthos, et la chose commenait  devenir assez embarrassante,
lorsqu'il crut entendre le bruit d'une vitre qu'on brisait dans sa
chambre. Il pensa aussitt  son sac qui tait dans le secrtaire
et s'lana du cabinet. Il ne s'tait pas tromp, au moment o il
entrait par la porte, un homme entrait par la fentre.

-- Ah! misrable! s'cria d'Artagnan, prenant cet homme pour un
larron et mettant l'pe  la main.

-- Monsieur, s'cria l'homme, au nom du ciel, remettez votre pe
au fourreau et ne me tuez pas sans m'entendre! Je ne suis pas un
voleur, tant s'en faut! je suis un honnte bourgeois bien tabli,
ayant pignon sur rue. Je me nomme...

Eh! mais, je ne me trompe pas, vous tes monsieur d'Artagnan!

-- Et toi Planchet! s'cria le lieutenant.

-- Pour vous servir, monsieur, dit Planchet au comble du
ravissement, si j'en tais encore capable.

-- Peut-tre, dit d'Artagnan; mais que diable fais-tu  courir sur
les toits  sept heures du matin dans le mois de janvier?

-- Monsieur, dit Planchet, il faut que vous sachiez... Mais, au
fait, vous ne devez peut-tre pas le savoir.

-- Voyons, quoi? dit d'Artagnan. Mais d'abord mets une serviette
devant la vitre et tire les rideaux.

Planchet obit, puis quand il eut fini:

-- Eh bien? dit d'Artagnan.

-- Monsieur, avant toute chose, dit le prudent Planchet, comment
tes-vous avec M. de Rochefort?

-- Mais  merveille. Comment donc! Rochefort, mais tu sais bien
que c'est maintenant un de mes meilleurs amis?

-- Ah! tant mieux.

-- Mais qu'a de commun Rochefort avec cette manire d'entrer dans
ma chambre?

-- Ah! voil, monsieur! il faut vous dire d'abord que
M. de Rochefort est...

Planchet hsita.

-- Pardieu, dit d'Artagnan, je le sais bien, il est  la Bastille.

-- C'est--dire qu'il y tait, rpondit Planchet.

-- Comment, il y tait! s'cria d'Artagnan; aurait-il eu le
bonheur de se sauver?

-- Ah! monsieur, s'cria  son tour Planchet, si vous appelez cela
du bonheur, tout va bien; il faut donc vous dire qu'il parat
qu'hier on avait envoy prendre M. de Rochefort  la Bastille.

-- Et pardieu! je le sais bien, puisque c'est moi qui suis all
l'y chercher!

-- Mais ce n'est pas vous qui l'y avez reconduit, heureusement
pour lui; car si je vous eusse reconnu parmi l'escorte, croyez,
monsieur, que j'ai toujours trop de respect pour vous...

-- Achve donc, animal! voyons, qu'est-il donc arriv?

-- Eh bien! il est arriv qu'au milieu de la rue de la
Ferronnerie, comme le carrosse de M. de Rochefort traversait un
groupe de peuple, et que les gens de l'escorte rudoyaient les
bourgeois, il s'est lev des murmures; le prisonnier a pens que
l'occasion tait belle, il s'est nomm et a cri  l'aide. Moi
j'tais l, j'ai reconnu le nom du comte de Rochefort; je me suis
souvenu que c'tait lui qui m'avait fait sergent dans le rgiment
de Pimont; j'ai dit tout haut que c'tait un prisonnier, ami de
M. le duc de Beaufort. On s'est meut, on a arrt les chevaux,
on a culbut l'escorte. Pendant ce temps-l j'ai ouvert la
portire, M. de Rochefort a saut  terre et s'est perdu dans la
foule. Malheureusement en ce moment-l une patrouille passait,
elle s'est runie aux gardes et nous a chargs. J'ai battu en
retraite du ct de la rue Tiquetonne, j'tais suivi de prs, je
me suis rfugi dans la maison  ct de celle-ci; on l'a cerne,
fouille, mais inutilement; j'avais trouv au cinquime une
personne compatissante qui m'a fait cacher sous deux matelas. Je
suis rest dans ma cachette, ou  peu prs, jusqu'au jour, et,
pensant qu'au soir on allait peut-tre recommencer les
perquisitions, je me suis aventur sur les gouttires, cherchant
une entre d'abord, puis ensuite une sortie dans une maison
quelconque, mais qui ne ft point garde. Voil mon histoire, et
sur l'honneur, monsieur, je serais dsespr qu'elle vous ft
dsagrable.

-- Non pas, dit d'Artagnan, au contraire, et je suis, ma foi, bien
aise que Rochefort soit en libert; mais sais-tu bien une chose:
c'est que si tu tombes dans les mains des gens du roi, tu seras
pendu sans misricorde?

-- Pardieu, si je le sais! dit Planchet; c'est bien ce qui me
tourmente mme, et voil pourquoi je suis si content de vous avoir
retrouv; car si vous voulez me cacher, personne ne le peut mieux
que vous.

-- Oui, dit d'Artagnan, je ne demande pas mieux, quoique je ne
risque ni plus ni moins que mon grade, s'il tait reconnu que j'ai
donn asile  un rebelle.

-- Ah! monsieur, vous savez bien que moi je risquerais ma vie pour
vous.

-- Tu pourrais mme ajouter que tu l'as risque, Planchet. Je
n'oublie que les choses que je dois oublier, et quant  celle-ci,
je veux m'en souvenir. Assieds-toi donc l, mange tranquille, car
je m'aperois que tu regardes les restes de mon souper avec un
regard des plus expressifs.

-- Oui, monsieur, car le buffet de la voisine tait fort mal garni
en choses succulentes, et je n'ai mang depuis hier midi qu'une
tartine de pain et de confitures. Quoique je ne mprise pas les
douceurs quand elles viennent en leur lieu et place, j'ai trouv
le souper un peu bien lger.

-- Pauvre garon! dit d'Artagnan; eh bien! voyons, remets-toi!

-- Ah! monsieur, vous me sauvez deux fois la vie, dit Planchet.

Et il s'assit  la table, o il commena  dvorer comme aux beaux
jours de la rue des Fossoyeurs.

D'Artagnan continuait de se promener de long en large; il
cherchait dans son esprit tout le parti qu'il pouvait tirer de
Planchet dans les circonstances o il se trouvait. Pendant ce
temps, Planchet travaillait de son mieux  rparer les heures
perdues.

Enfin il poussa ce soupir de satisfaction de l'homme affam, qui
indique qu'aprs avoir pris un premier et solide acompte il va
faire une petite halte.

-- Voyons, dit d'Artagnan, qui pensa que le moment tait venu de
commencer l'interrogatoire, procdons par ordre; sais-tu o est
Athos?

-- Non, monsieur, rpondit Planchet.

-- Diable! Sais-tu o est Porthos?

-- Pas davantage.

-- Diable, diable!

-- Et Aramis?

-- Non plus.

-- Diable, diable, diable!

-- Mais, dit Planchet de son air narquois, je sais o est Bazin?

-- Comment! tu sais o est Bazin?

-- Oui, monsieur.

-- Et o est-il?

--  Notre-Dame.

-- Et que fait-il  Notre-Dame?

-- Il est bedeau.

-- Bazin bedeau  Notre-Dame! Tu en es sr?

-- Parfaitement sr; je l'ai vu, je lui ai parl.

-- Il doit savoir o est son matre.

-- Sans aucun doute.

D'Artagnan rflchit, puis il prit son manteau et son pe et
s'apprta  sortir.

-- Monsieur, dit Planchet d'un air lamentable, m'abandonnez-vous
ainsi? songez que je n'ai d'espoir qu'en vous!

-- Mais on ne viendra pas te chercher ici, dit d'Artagnan.

-- Enfin, si on y venait, dit le prudent Planchet, songez que pour
les gens de la maison, qui ne m'ont pas vu entrer, je suis un
voleur.

-- C'est juste, dit d'Artagnan; voyons, parles-tu un patois
quelconque?

-- Je parle mieux que cela, monsieur, dit Planchet, je parle une
langue; je parle le flamand.

-- Et o diable l'as-tu appris?

-- En Artois, o j'ai fait la guerre deux ans. coutez _Goeden
morgen, mynheer! ith ben begeeray te weeten the gesond bects
omstand._

-- Ce qui veut dire?

-- Bonjour, monsieur! je m'empresse de m'informer de l'tat de
votre sant.

-- Il appelle cela une langue! Mais, n'importe, dit d'Artagnan,
cela tombe  merveille.

D'Artagnan alla  la porte, appela un garon et lui ordonna de
dire  la belle Madeleine de monter.

-- Que faites-vous, monsieur, dit Planchet, vous allez confier
notre secret  une femme!

-- Sois tranquille, celle-l ne soufflera pas le mot.

En ce moment l'htesse entra. Elle accourait l'air riant,
s'attendant  trouver d'Artagnan seul; mais, en apercevant
Planchet, elle recula d'un air tonn.

-- Ma chre htesse, dit d'Artagnan, je vous prsente monsieur
votre frre qui arrive de Flandre, et que je prends pour quelques
jours  mon service.

-- Mon frre! dit l'htesse de plus en plus tonne.

-- Souhaitez donc le bonjour  votre soeur, _master Peter._

-- _Vilkom, zuster!_ dit Planchet.

-- _Goeden day, broer!_ rpondit l'htesse tonne.

-- Voici la chose, dit d'Artagnan: Monsieur est votre frre, que
vous ne connaissez pas peut-tre, mais que je connais, moi; il est
arriv d'Amsterdam; vous l'habillez pendant mon absence;  mon
retour, c'est--dire dans une heure, vous me le prsentez, et, sur
votre recommandation, quoiqu'il ne dise pas un mot de franais,
comme je n'ai rien  vous refuser, je le prends  mon service,
vous entendez?

-- C'est--dire que je devine ce que vous dsirez, et c'est tout
ce qu'il me faut, dit Madeleine.

-- Vous tes une femme prcieuse, ma belle htesse, et je m'en
rapporte  vous.

Sur quoi, ayant fait un signe d'intelligence  Planchet,
d'Artagnan sortit pour se rendre  Notre-Dame.


VIII. Des influences diffrentes que peut avoir une demi-pistole
sur un bedeau et sur un enfant de choeur

D'Artagnan prit le Pont-Neuf en se flicitant d'avoir retrouv
Planchet; car tout en ayant l'air de rendre un service au digne
garon, c'tait dans la ralit d'Artagnan qui en recevait un de
Planchet. Rien ne pouvait en effet lui tre plus agrable en ce
moment qu'un laquais brave et intelligent. Il est vrai que
Planchet, selon toute probabilit, ne devait pas rester longtemps
 son service; mais, en reprenant sa position sociale rue des
Lombards, Planchet demeurait l'oblig de d'Artagnan, qui lui
avait, en le cachant chez lui, sauv la vie ou  peu prs, et
d'Artagnan n'tait pas fch d'avoir des relations dans la
bourgeoisie au moment o celle-ci s'apprtait  faire la guerre 
la cour. C'tait une intelligence dans le camp ennemi, et, pour un
homme aussi fin que l'tait d'Artagnan, les plus petites choses
pouvaient mener aux grandes.

C'tait donc dans cette disposition d'esprit, assez satisfait du
hasard et de lui-mme, que d'Artagnan atteignit Notre-Dame. Il
monta le perron, entra dans l'glise, et, s'adressant  un
sacristain qui balayait une chapelle, il lui demanda s'il ne
connaissait pas M. Bazin.

-- M. Bazin le bedeau? dit le sacristain.

-- Lui-mme.

-- Le voil qui sert la messe l-bas,  la chapelle de la Vierge.

D'Artagnan tressaillit de joie, il lui semblait que, quoi que lui
en et dit Planchet, il ne trouverait jamais Bazin; mais
maintenant qu'il tenait un bout du fil, il rpondait bien
d'arriver  l'autre bout.

Il alla s'agenouiller en face de la chapelle pour ne pas perdre
son homme de vue. C'tait heureusement une messe basse et qui
devait finir promptement. D'Artagnan, qui avait oubli ses prires
et qui avait nglig de prendre un livre de messe, utilisa ses
loisirs en examinant Bazin.

Bazin portait son costume, on peut le dire, avec autant de majest
que de batitude. On comprenait qu'il tait arriv, ou peu s'en
fallait,  l'apoge de ses ambitions, et que la baleine garnie
d'argent qu'il tenait  la main lui paraissait aussi honorable que
le bton de commandement que Cond jeta ou ne jeta pas dans les
lignes ennemies  la bataille de Fribourg. Son physique avait subi
un changement, si on peut le dire, parfaitement analogue au
costume. Tout son corps s'tait arrondi et comme chanoinis. Quant
 sa figure, les parties saillantes semblaient s'en tre effaces.
Il avait toujours son nez, mais les joues, en s'arrondissant, en
avaient attir  elles chacune une partie; le menton fuyait sous
la gorge; chose qui tait non pas de la graisse, mais de la
bouffissure, laquelle avait enferm ses yeux; quant au front, des
cheveux taills carrment et saintement le couvraient jusqu'
trois lignes des sourcils. Htons-nous de dire que le front de
Bazin n'avait toujours eu, mme au temps de sa plus grande
dcouverte, qu'un pouce et demi de hauteur.

Le desservant achevait la messe en mme temps que d'Artagnan son
examen; il pronona les paroles sacramentelles et se retira en
donnant, au grand tonnement de d'Artagnan, sa bndiction, que
chacun recevait  genoux. Mais l'tonnement de d'Artagnan cessa
lorsque dans l'officiant il eut reconnu le coadjuteur lui-mme,
c'est--dire le fameux Jean-Franois de Gondy, qui,  cette
poque, pressentant le rle qu'il allait jouer, commenait  force
d'aumnes  se faire trs populaire. C'tait dans le but
d'augmenter cette popularit qu'il disait de temps en temps une de
ces messes matinales auxquelles le peuple seul a l'habitude
d'assister.

D'Artagnan se mit  genoux comme les autres, reut sa part de
bndiction, fit le signe de la croix; mais au moment o Bazin
passait  son tour les yeux levs au ciel, et marchant humblement
le dernier, d'Artagnan l'accrocha par le bas de sa robe. Bazin
baissa les yeux et fit un bond en arrire comme s'il et aperu un
serpent.

-- Monsieur d'Artagnan! s'cria-t-il; _vade retro, Satanas!..._

-- Eh bien, mon cher Bazin, dit l'officier en riant, voil comment
vous recevez un ancien ami!

-- Monsieur, rpondit Bazin, les vrais amis du chrtien sont ceux
qui l'aident  faire son salut, et non ceux qui l'en dtournent.

-- Je ne vous comprends pas, Bazin, dit d'Artagnan, et je ne vois
pas en quoi je puis tre une pierre d'achoppement  votre salut.

-- Vous oubliez, monsieur, rpondit Bazin, que vous avez failli
dtruire  jamais celui de mon pauvre matre, et qu'il n'a pas
tenu  vous qu'il ne se damnt en restant mousquetaire, quand sa
vocation l'entranait si ardemment vers glise.

-- Mon cher Bazin, reprit d'Artagnan, vous devez voir, par le lieu
o vous me rencontrez, que je suis fort chang en toutes choses:
l'ge amne la raison; et, comme je ne doute pas que votre matre
ne soit en train de faire son salut, je viens m'informer de vous
o il est, pour qu'il m'aide par ses conseils  faire le mien.

-- Dites plutt pour le ramener avec vous vers le monde.
Heureusement, ajouta Bazin, que j'ignore o il est, car, comme
nous sommes dans un saint lieu, je n'oserais pas mentir.

-- Comment! s'cria d'Artagnan au comble du dsappointement, vous
ignorez o est Aramis?

-- D'abord, dit Bazin, Aramis tait son nom de perdition, dans
Aramis on trouve Simara, qui est un nom de dmon, et, par bonheur
pour lui, il a quitt  tout jamais ce nom.

-- Aussi, dit d'Artagnan dcid  tre patient jusqu'au bout,
n'est-ce point Aramis que je cherchais, mais l'abb d'Herblay.
Voyons, mon cher Bazin, dites-moi o il est.

-- N'avez-vous pas entendu, monsieur d'Artagnan, que je vous ai
rpondu que je l'ignorais?

-- Oui, sans doute; mais  ceci je vous rponds, moi, que c'est
impossible.

-- C'est pourtant la vrit, monsieur, la vrit pure, la vrit
du bon Dieu.

D'Artagnan vit bien qu'il ne tirerait rien de Bazin; il tait
vident que Bazin mentait, mais il mentait avec tant d'ardeur et
de fermet, qu'on pouvait deviner facilement qu'il ne reviendrait
pas sur son mensonge.

-- C'est bien, Bazin! dit d'Artagnan; puisque vous ignorez o
demeure votre matre, n'en parlons plus, quittons-nous bons amis,
et prenez cette demi-pistole pour boire  ma sant.

-- Je ne bois pas, monsieur, dit Bazin en repoussant
majestueusement la main de l'officier, c'est bon pour des laques.

-- Incorruptible! murmura d'Artagnan. En vrit, je joue de
malheur.

Et comme d'Artagnan, distrait par ses rflexions, avait lch la
robe de Bazin, Bazin profita de la libert pour battre vivement en
retraite vers la sacristie, dans laquelle il ne se crut encore en
sret qu'aprs avoir ferm la porte derrire lui.

D'Artagnan restait immobile, pensif et les yeux fixs sur la porte
qui avait mis une barrire entre lui et Bazin, lorsqu'il sentit
qu'on lui touchait lgrement l'paule du bout du doigt.

Il se retourna et allait pousser une exclamation de surprise,
lorsque celui qui l'avait touch du bout du doigt ramena ce doigt
sur ses lvres en signe de silence.

-- Vous ici, mon cher Rochefort! dit-il  demi-voix.

-- Chut! dit Rochefort. Saviez-vous que j'tais libre!

-- Je l'ai su de premire main.

-- Et par qui?

-- Par Planchet.

-- Comment, par Planchet?

-- Sans doute! C'est lui qui vous a sauv.

-- Planchet!... En effet, j'avais cru le reconnatre. Voil ce qui
prouve, mon cher, qu'un bienfait n'est jamais perdu.

-- Et que venez-vous faire ici?

-- Je viens remercier Dieu de mon heureuse dlivrance, dit
Rochefort.

-- Et puis quoi encore? car je prsume que ce n'est pas tout.

-- Et puis prendre les ordres du coadjuteur, pour voir si nous ne
pourrons pas quelque peu faire enrager Mazarin.

-- Mauvaise tte! vous allez vous faire fourrer encore  la
Bastille.

-- Oh! quant  cela, j'y veillerai, je vous en rponds! c'est si
bon, le grand air! Aussi, continua Rochefort en respirant  pleine
poitrine, je vais aller me promener  la campagne, faire un tour
en province.

-- Tiens! dit d'Artagnan, et moi aussi!

-- Et sans indiscrtion, peut-on vous demander o vous allez?

--  la recherche de mes amis.

-- De quels amis?

-- De ceux dont vous me demandiez des nouvelles hier.

-- D'Athos, de Porthos et d'Aramis? Vous les cherchez?

-- Oui.

-- D'honneur?

-- Qu'y a-t-il donc l d'tonnant?

-- Rien. C'est drle. Et de la part de qui les cherchez-vous?

-- Vous ne vous en doutez pas.

-- Si fait.

-- Malheureusement je ne sais o ils sont.

-- Et vous n'avez aucun moyen d'avoir de leurs nouvelles? Attendez
huit jours, et je vous en donnerai, moi.

-- Huit jours, c'est trop; il faut qu'avant trois jours je les aie
trouvs.

-- Trois jours, c'est court, dit Rochefort, et la France est
grande.

-- N'importe, vous connaissez le mot _il faut;_ avec ce mot-l on
fait bien des choses.

-- Et quand vous mettez-vous  leur recherche?

-- J'y suis.

-- Bonne chance!

-- Et vous, bon voyage!

-- Peut-tre nous rencontrerons-nous par les chemins.

-- Ce n'est pas probable.

-- Qui sait! le hasard est si capricieux.

-- Adieu.

-- Au revoir.  propos, si le Mazarin vous parle de moi, dites-lui
que je vous ai charg de lui faire savoir qu'il verrait avant peu
si je suis, comme il le dit, trop vieux pour l'action.

Et Rochefort s'loigna avec un de ces sourires diaboliques qui
autrefois avaient si souvent fait frissonner d'Artagnan; mais
d'Artagnan le regarda cette fois sans angoisse, et souriant  son
tour avec une expression de mlancolie que ce souvenir seul peut-
tre pouvait donner  son visage:

-- Va, dmon, dit-il, et fais ce que tu voudras, peu m'importe: il
n'y a pas une seconde Constance! au monde!

En se retournant, d'Artagnan vit Bazin qui, aprs avoir dpos ses
habits ecclsiastiques, causait avec le sacristain  qui lui,
d'Artagnan, avait parl en entrant dans l'glise. Bazin paraissait
fort anim et faisait avec ses gros petits bras courts force
gestes. D'Artagnan comprit que, selon toute probabilit, il lui
recommandait la plus grande discrtion  son gard.

D'Artagnan profita de la proccupation des deux hommes glise pour
se glisser hors de la cathdrale et aller s'embusquer au coin de
la rue des Canettes. Bazin ne pouvait, du point o tait cach
d'Artagnan, sortir sans qu'on le vt.

Cinq minutes aprs, d'Artagnan tant  son poste, Bazin apparut
sur le parvis; il regarda de tous cts pour s'assurer s'il
n'tait pas observ; mais il n'avait garde d'apercevoir notre
officier, dont la tte seule passait  l'angle d'une maison 
cinquante pas de l. Tranquillis par les apparences, il se
hasarda dans la rue Notre-Dame. D'Artagnan s'lana de sa cachette
et arriva  temps pour lui voir tourner la rue de la Juiverie et
entrer, rue de la Calandre, dans une maison d'honnte apparence.
Aussi notre officier ne douta point que ce ne ft dans cette
maison que logeait le digne bedeau.

D'Artagnan n'avait garde d'aller s'informer  cette maison; le
concierge, s'il y en avait un, devait dj tre prvenu; et s'il
n'y en avait point,  qui s'adresserait-il?

Il entra dans un petit cabaret qui faisait le coin de la rue
Saint-loi et de la rue de la Calandre, et demanda une mesure
d'hypocras. Cette boisson demandait une bonne demi-heure de
prparation; d'Artagnan avait tout le temps d'pier Bazin sans
veiller aucun soupon.

Il avisa dans l'tablissement un petit drle de douze  quinze ans
 l'air veill, qu'il crut reconnatre pour l'avoir vu vingt
minutes auparavant sous l'habit d'enfant de choeur. Il
l'interrogea, et comme l'apprenti sous-diacre n'avait aucun
intrt  dissimuler, d'Artagnan apprit de lui qu'il exerait de
six  neuf heures du matin la profession d'enfant de choeur et de
neuf heures  minuit celle de garon de cabaret.

Pendant qu'il causait avec l'enfant, on amena un cheval  la porte
de la maison de Bazin. Le cheval tait tout sell et brid. Un
instant aprs, Bazin descendit.

-- Tiens! dit l'enfant, voil notre bedeau qui va se mettre en
route.

-- Et o va-t-il comme cela? demanda d'Artagnan.

-- Dame, je n'en sais rien.

-- Une demi-pistole, dit d'Artagnan, si tu peux le savoir.

-- Pour moi! dit l'enfant dont les yeux tincelrent de joie, si
je puis savoir o va Bazin! ce n'est pas difficile. Vous ne vous
moquez pas de moi?

-- Non, foi d'officier, tiens, voil la demi-pistole.

Et il lui montra la pice corruptrice, mais sans cependant la lui
donner.

-- Je vais lui demander.

-- C'est justement le moyen de ne rien savoir, dit d'Artagnan;
attends qu'il soit parti, et puis aprs, dame! questionne,
interroge, informe-toi. Cela te regarde, la demi-pistole est l.
Et il la remit dans sa poche.

-- Je comprends, dit l'enfant avec ce sourire narquois qui
n'appartient qu'au gamin de Paris; eh bien! on attendra.

On n'eut pas  attendre longtemps. Cinq minutes aprs, Bazin
partit au petit trot, activant le pas de son cheval  coups de
parapluie.

Bazin avait toujours eu l'habitude de porter un parapluie en guise
de cravache.

 peine eut-il tourn le coin de la rue de la Juiverie, que
l'enfant s'lana comme un limier sur sa trace.

D'Artagnan reprit sa place  la table o il s'tait assis en
entrant, parfaitement sr qu'avant dix minutes il saurait ce qu'il
voulait savoir.

En effet, avant que ce temps ft coul, l'enfant rentrait.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien, dit le petit garon, on sait la chose.

-- Et o est-il all?

-- La demi-pistole est toujours pour moi?

-- Sans doute! rponds.

-- Je demande  la voir. Prtez-la-moi, que je voie si elle n'est
pas fausse.

-- La voil.

-- Dites donc, bourgeois, dit l'enfant, monsieur demande de la
monnaie.

Le bourgeois tait  son comptoir, il donna la monnaie et prit la
demi-pistole.

L'enfant mit la monnaie dans sa poche.

-- Et maintenant, o est-il all? dit d'Artagnan, qui l'avait
regard faire son petit mange en riant.

-- Il est all  Noisy.

-- Comment sais-tu cela?

-- Ah! pardi! il n'a pas fallu tre bien malin. J'avais reconnu
le cheval pour tre celui du boucher qui le loue de temps en temps
 M. Bazin. Or, j'ai pens que le boucher ne louait pas son cheval
comme cela sans demander o on le conduisait, quoique je ne croie
pas M. Bazin capable de surmener un cheval.

-- Et il t'a rpondu que M. Bazin...

-- Allait  Noisy. D'ailleurs il parat que c'est son habitude, il
y va deux ou trois fois par semaine.

-- Et connais-tu Noisy?

-- Je crois bien, j'y ai ma nourrice.

-- Y a-t-il un couvent  Noisy?

-- Et un fier, un couvent de jsuites.

-- Bon, fit d'Artagnan, plus de doute!

-- Alors, vous tes content?

-- Oui. Comment t'appelle-t-on?

-- Friquet.

D'Artagnan prit ses tablettes et crivit le nom de l'enfant et
l'adresse du cabaret.

-- Dites donc, monsieur l'officier, dit l'enfant, est-ce qu'il y a
encore d'autres demi-pistoles  gagner?

-- Peut-tre, dit d'Artagnan.

Et comme il avait appris ce qu'il voulait savoir, il paya la
mesure d'hypocras, qu'il n'avait point bue, et reprit vivement le
chemin de la rue Tiquetonne.


IX. Comment d'Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s'aperut
qu'il tait en croupe derrire Planchet

En rentrant, d'Artagnan vit un homme assis au coin du feu: c'tait
Planchet, mais Planchet si bien mtamorphos, grce aux vieilles
hardes qu'en fuyant le mari avait laisses, que lui-mme avait
peine  le reconnatre. Madeleine le lui prsenta  la vue de tous
les garons. Planchet adressa  l'officier une belle phrase
flamande, l'officier lui rpondit par quelques paroles qui
n'taient d'aucune langue, et le march fut conclu. Le frre de
Madeleine entrait au service de d'Artagnan.

Le plan de d'Artagnan tait parfaitement arrt: il ne voulait pas
arriver de jour  Noisy, de peur d'tre reconnu. Il avait donc du
temps devant lui, Noisy n'tant situ qu' trois ou quatre lieues
de Paris, sur la route de Meaux.

Il commena par djeuner substantiellement, ce qui peut tre un
mauvais dbut quand on veut agir de la tte, mais ce qui est une
excellente prcaution lorsqu'on veut agir de son corps; puis il
changea d'habit, craignant que sa casaque de lieutenant de
mousquetaires n'inspirt de la dfiance; puis il prit la plus
forte et la plus solide de ses trois pes, qu'il ne prenait
qu'aux grands jours; puis, vers les deux heures, il fit seller les
deux chevaux, et, suivi de Planchet, il sortit par la barrire de
la Villette. On faisait toujours, dans la maison voisine de
l'htel de _La Chevrette_, les perquisitions les plus actives pour
retrouver Planchet.

 une lieue et demie de Paris, d'Artagnan, voyant que dans son
impatience il tait encore parti trop tt, s'arrta pour faire
souffler les chevaux; l'auberge tait pleine de gens d'assez
mauvaise mine qui avaient l'air d'tre sur le point de tenter
quelque expdition nocturne. Un homme envelopp d'un manteau parut
 la porte; mais voyant un tranger, il fit un signe de la main et
deux buveurs sortirent pour s'entretenir avec lui.

Quant  d'Artagnan, il s'approcha de la matresse de la maison
insoucieusement, vanta son vin, qui tait d'un horrible cru de
Montreuil, lui fit quelques questions sur Noisy, et apprit qu'il
n'y avait dans le village que deux maisons de grande apparence:
l'une qui appartenait  monseigneur l'archevque de Paris, et dans
laquelle se trouvait en ce moment sa nice, madame la duchesse de
Longueville; l'autre qui tait un couvent de jsuites, et qui,
selon l'habitude, tait la proprit de ces dignes pres; il n'y
avait pas  se tromper.

 quatre heures, d'Artagnan se remit en route, marchant au pas,
car il ne voulait arriver qu' nuit close. Or, quand on marche au
pas  cheval, par une journe d'hiver, par un temps gris, au
milieu d'un paysage sans accident, on n'a gure rien de mieux 
faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un livre dans son
gte:  songer; d'Artagnan songeait donc, et Planchet aussi.
Seulement, comme on va le voir, leurs rveries taient
diffrentes.

Un mot de l'htesse avait imprim une direction particulire aux
penses de d'Artagnan; ce mot, c'tait le nom de madame de
Longueville.

En effet, madame de Longueville avait tout ce qu'il fallait pour
faire songer: c'tait une des plus grandes dames du royaume,
c'tait une des plus belles femmes de la cour. Marie au vieux duc
de Longueville qu'elle n'aimait pas, elle avait d'abord pass pour
tre la matresse de Coligny, qui s'tait fait tuer pour elle par
le duc de Guise, dans un duel sur la place Royale; puis on avait
parl d'une amiti un peu trop tendre qu'elle aurait eue pour le
prince de Cond, son frre, et qui aurait scandalis les mes
timores de la cour; puis enfin, disait-on encore, une haine
vritable et profonde avait succd  cette amiti, et la duchesse
de Longueville, en ce moment, avait, disait-on toujours, une
liaison politique avec le prince de Marcillac, fils an du vieux
duc de La Rochefoucauld, dont elle tait en train de faire un
ennemi  M. le duc de Cond, son frre.

D'Artagnan pensait  toutes ces choses-l. Il pensait que
lorsqu'il tait au Louvre il avait vu souvent passer devant lui,
radieuse et blouissante, la belle madame de Longueville. Il
pensait  Aramis, qui, sans tre plus que lui, avait t autrefois
l'amant de madame de Chevreuse, qui tait  l'autre cour ce que
madame de Longueville tait  celle-ci. Et il se demandait
pourquoi il y a dans le monde des gens qui arrivent  tout ce
qu'ils dsirent, ceux-ci comme ambition, ceux-l comme amour,
tandis qu'il y en a d'autres qui restent, soit hasard, soit
mauvaise fortune, soit empchement naturel que la nature a mis en
eux,  moiti chemin de toutes leurs esprances.

Il tait forc de s'avouer que malgr tout son esprit, malgr
toute son adresse, il tait et resterait probablement de ces
derniers, lorsque Planchet s'approcha de lui et lui dit:

-- Je parie, monsieur, que vous pensez  la mme chose que moi.

-- J'en doute, Planchet, dit en souriant d'Artagnan; mais  quoi
penses-tu?

-- Je pense, monsieur,  ces gens de mauvaise mine qui buvaient
dans l'auberge o nous nous sommes arrts.

-- Toujours prudent, Planchet.

-- Monsieur, c'est de l'instinct.

-- Eh bien! voyons, que te dit ton instinct en pareille
circonstance?

-- Monsieur, mon instinct me disait que ces gens-l taient
rassembls dans cette auberge pour un mauvais dessein, et je
rflchissais  ce que mon instinct me disait dans le coin le plus
obscur de l'curie, lorsqu'un homme envelopp d'un manteau entra
dans cette mme curie suivi de deux autres hommes.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan, le rcit de Planchet correspondant avec
ses prcdentes observations. Eh bien?

-- L'un de ces hommes disait:

-- Il doit bien certainement tre  Noisy ou y venir ce soir, car
j'ai reconnu son domestique.

-- Tu es sr? a dit l'homme au manteau.

-- Oui, mon prince.

-- Mon prince, interrompit d'Artagnan.

-- Oui, mon prince. Mais coutez donc.

-- S'il y est, voyons dcidment, que faut-il en faire? a dit
l'autre buveur.

-- Ce qu'il faut en faire? a dit le prince.

-- Oui. Il n'est pas homme  se laisser prendre comme cela, il
jouera de l'pe.

-- Eh bien, il faudra faire comme lui, et cependant tchez de
l'avoir vivant. Avez-vous des cordes pour le lier, et un billon
pour lui mettre sur la bouche?

-- Nous avons tout cela.

-- Faites attention qu'il sera, selon toute probabilit, dguis
en cavalier.

-- Oh! oui, oui, Monseigneur, soyez tranquille.

-- D'ailleurs, je serai l, et je vous guiderai.

-- Vous rpondez que la justice...

-- Je rponds de tout, dit le prince.

-- C'est bon, nous ferons de notre mieux.

Et sur ce, ils sont sortis de l'curie.

-- Eh bien, dit d'Artagnan, en quoi cela nous regarde-t-il? C'est
quelqu'une de ces entreprises comme on en fait tous les jours.

-- tes-vous sr qu'elle n'est point dirige contre nous?

-- Contre nous! et pourquoi?

-- Dame! repassez leurs paroles: J'ai reconnu son domestique, a
dit l'un, ce qui pourrait bien se rapporter  moi.

-- Aprs?

Il doit tre  Noisy ou y venir ce soir, a dit l'autre, ce qui
pourrait bien se rapporter  vous.

-- Ensuite?

-- Ensuite le prince a dit: Faites attention qu'il sera, selon
toute probabilit, dguis en cavalier, ce qui me parat ne pas
laisser de doute, puisque vous tes en cavalier et non en officier
de mousquetaires; eh bien! que dites-vous de cela?

-- Hlas! mon cher Planchet! dit d'Artagnan en poussant un soupir,
j'en dis que je n'en suis malheureusement plus au temps o les
princes me voulaient faire assassiner. Ah! celui-l, c'tait le
bon temps. Sois donc tranquille, ces gens-l n'en veulent point 
nous.

-- Monsieur est sr?

-- J'en rponds.

-- C'est bien, alors; n'en parlons plus.

Et Planchet reprit sa place  la suite de d'Artagnan, avec cette
sublime confiance qu'il avait toujours eue pour son matre, et que
quinze ans de sparation n'avaient point altre.

On fit ainsi une lieue  peu prs.

Au bout de cette lieue, Planchet se rapprocha de d'Artagnan.

-- Monsieur, dit-il.

-- Eh bien? fit celui-ci.

-- Tenez, monsieur, regardez de ce ct, dit Planchet, ne vous
semble-t-il pas au milieu de la nuit voir passer comme des ombres?
coutez, il me semble qu'on entend des pas de chevaux.

-- Impossible, dit d'Artagnan, la terre est dtrempe par les
pluies; cependant, comme tu me le dis, il me semble voir quelque
chose.

Et il s'arrta pour regarder et couter.

-- Si l'on n'entend point les pas des chevaux, on entend leur
hennissement au moins; tenez.

Et en effet le hennissement d'un cheval vint, en traversant
l'espace et l'obscurit, frapper l'oreille de d'Artagnan.

-- Ce sont nos hommes qui sont en campagne, dit-il, mais cela ne
nous regarde pas, continuons notre chemin.

Et ils se remirent en route.

Une demi-heure aprs ils atteignaient les premires maisons de
Noisy, il pouvait tre huit heures et demie  neuf heures du soir.

Selon les habitudes villageoises, tout le monde tait couch, et
pas une lumire ne brillait dans le village.

D'Artagnan et Planchet continurent leur route.

 droite et  gauche de leur chemin se dcoupait sur le gris
sombre du ciel la dentelure plus sombre encore des toits des
maisons; de temps en temps un chien veill aboyait derrire une
porte, ou un chat effray quittait prcipitamment le milieu du
pav pour se rfugier dans un tas de fagots, o l'on voyait
briller comme des escarboucles ses yeux effars. C'taient les
seuls tres vivants qui semblaient habiter ce village.

Vers le milieu du bourg  peu prs, dominant la place principale,
s'levait une masse sombre, isole entre deux ruelles, et sur la
faade de laquelle d'normes tilleuls tendaient leurs bras
dcharns. D'Artagnan examina avec attention la btisse.

-- Ceci, dit-il  Planchet, ce doit tre le chteau de
l'archevque, la demeure de la belle madame de Longueville. Mais
le couvent, o est-il?

-- Le couvent, dit Planchet, il est au bout du village, je le
connais.

-- Eh bien, dit d'Artagnan, un temps de galop jusque-l, Planchet,
tandis que je vais resserrer la sangle de mon cheval, et reviens
me dire s'il y a quelque fentre claire chez les jsuites.

Planchet obit et s'loigna dans l'obscurit, tandis que
d'Artagnan, mettant pied  terre, rajustait, comme il l'avait dit,
la sangle de sa monture.

Au bout de cinq minutes, Planchet revint.

-- Monsieur, dit-il, il y a une seule fentre claire sur la face
qui donne vers les champs.

-- Hum! dit d'Artagnan; si j'tais frondeur, je frapperais ici et
serais sr d'avoir un bon gte; si j'tais moine, je frapperais
l-bas et serais sr d'avoir un bon souper; tandis qu'au
contraire, il est bien possible qu'entre le chteau et le couvent
nous couchions sur la dure, mourant de soif et de faim.

-- Oui, ajouta Planchet, comme le fameux ne de Buridan. En
attendant, voulez-vous que je frappe?

-- Chut! dit d'Artagnan; la seule fentre qui tait claire vient
de s'teindre.

-- Entendez-vous, monsieur? dit Planchet.

-- En effet, quel est ce bruit? C'tait comme la rumeur d'un
ouragan qui s'approchait; au mme instant deux troupes de
cavaliers, chacune d'une dizaine d'hommes, dbouchrent par
chacune des deux ruelles qui longeaient la maison, et fermant
toute issue envelopprent d'Artagnan et Planchet.

-- Ouais! dit d'Artagnan en tirant son pe et en s'abritant
derrire son cheval, tandis que Planchet excutait la mme
manoeuvre, aurais-tu pens juste, et serait-ce  nous qu'on en
veut rellement?

-- Le voil, nous le tenons! dirent les cavaliers en s'lanant
sur d'Artagnan, l'pe nue.

-- Ne le manquez pas, dit une voix haute.

-- Non, Monseigneur, soyez tranquille.

D'Artagnan crut que le moment tait venu pour lui de se mler  la
conversation.

-- Hol, messieurs! dit-il avec son accent gascon, que voulez-
vous, que demandez-vous?

-- Tu vas le savoir! hurlrent en choeur les cavaliers.

-- Arrtez, arrtez! cria celui qu'ils avaient appel Monseigneur;
arrtez, sur votre tte, ce n'est pas sa voix.

-- Ah ! messieurs, dit d'Artagnan, est-ce qu'on est enrag, par
hasard,  Noisy? Seulement, prenez-y garde, car je vous prviens
que le premier qui s'approche  la longueur de mon pe, et mon
pe est longue, je l'ventre.

Le chef s'approcha.

-- Que faites-vous l? dit-il d'une voix hautaine et comme
habitue au commandement.

-- Et vous-mme? dit d'Artagnan.

-- Soyez poli, ou l'on vous trillera de bonne sorte; car, bien
qu'on ne veuille pas se nommer, on dsire tre respect selon son
rang.

-- Vous ne voulez pas vous nommer parce que vous dirigez un guet-
apens, dit d'Artagnan; mais moi qui voyage tranquillement avec mon
laquais, je n'ai pas les mmes raisons de vous taire mon nom.

-- Assez, assez! comment vous appelez-vous?

-- Je vous dis mon nom afin que vous sachiez o me retrouver,
monsieur, Monseigneur ou mon prince, comme il vous plaira qu'on
vous appelle, dit notre Gascon, qui ne voulait pas avoir l'air de
cder  une menace, connaissez-vous M. d'Artagnan?

-- Lieutenant aux mousquetaires du roi? dit la voix.

-- C'est cela mme.

-- Oui, sans doute.

-- Eh bien! continua le Gascon, vous devez avoir entendu dire que
c'est un poignet solide et une fine lame?

-- Vous tes monsieur d'Artagnan?

-- Je le suis.

-- Alors, vous venez ici pour _le_ dfendre?

-- _Le_?... qui _le_?...

-- Celui que nous cherchons.

-- Il parat, continua d'Artagnan, qu'en croyant venir  Noisy,
j'ai abord, sans m'en douter, dans le royaume des nigmes.

-- Voyons, rpondez! dit la mme voix hautaine; l'attendez-vous
sous ces fentres? Veniez-vous  Noisy pour le dfendre?

-- Je n'attends personne, dit d'Artagnan, qui commenait 
s'impatienter, je ne compte dfendre personne que moi; mais, ce
moi, je le dfendrai vigoureusement, je vous en prviens.

-- C'est bien, dit la voix, partez d'ici et quittez-nous la place!

-- Partir d'ici! dit d'Artagnan, que cet ordre contrariait dans
ses projets, ce n'est pas facile, attendu que je tombe de
lassitude et mon cheval aussi;  moins cependant que vous ne soyez
dispos  m'offrir  souper et  coucher aux environs.

-- Maraud!

-- Eh! monsieur! dit d'Artagnan, mnagez vos paroles, je vous en
prie, car si vous en disiez encore une seconde comme celle-ci,
fussiez-vous marquis, duc, prince ou roi, je vous la ferais
rentrer dans le ventre, entendez-vous?

-- Allons, allons, dit le chef, il n'y a pas  s'y tromper, c'est
bien un Gascon qui parle, et par consquent ce n'est pas celui que
nous cherchons. Notre coup est manqu pour ce soir, retirons-nous.
Nous nous retrouverons, matre d'Artagnan, continua le chef en
haussant la voix.

-- Oui, mais jamais avec les mmes avantages, dit le Gascon en
raillant, car, lorsque vous me retrouverez, peut-tre serez-vous
seul et fera-t-il jour.

-- C'est bon, c'est bon! dit la voix; en route, messieurs! Et la
troupe, murmurant et grondant, disparut dans les tnbres,
retournant du ct de Paris.

D'Artagnan et Planchet demeurrent un instant encore sur la
dfensive; mais le bruit continuant de s'loigner, ils remirent
leurs pes au fourreau.

-- Tu vois bien, imbcile, dit tranquillement d'Artagnan 
Planchet, que ce n'tait pas  nous qu'ils en voulaient.

-- Mais  qui donc alors? demanda Planchet.

-- Ma foi, je n'en sais rien! et peu m'importe. Ce qui m'importe,
c'est d'entrer au couvent des jsuites. Ainsi,  cheval! et allons
y frapper. Vaille que vaille, que diable, ils ne nous mangeront
pas!

Et d'Artagnan se remit en selle.

Planchet venait d'en faire autant, lorsqu'un poids inattendu tomba
sur le derrire de son cheval, qui s'abattit.

-- Eh! monsieur, s'cria Planchet, j'ai un homme en croupe!

D'Artagnan se retourna et vit effectivement deux formes humaines
sur le cheval de Planchet.

-- Mais c'est donc le diable qui nous poursuit! s'cria-t-il en
tirant son pe et s'apprtant  charger le nouveau venu.

-- Non, mon cher d'Artagnan, dit celui-ci; ce n'est pas le diable.
C'est moi, c'est Aramis. Au galop, Planchet, et au bout du
village, guide  gauche.

Et Planchet, portant Aramis en croupe, partit au galop suivi de
d'Artagnan, qui commenait  croire qu'il faisait quelque rve
fantastique et incohrent.


X. L'abb d'Herblay

Au bout du village, Planchet tourna  gauche, comme le lui avait
ordonn Aramis, et s'arrta au-dessous de la fentre claire.
Aramis sauta  terre et frappa trois fois dans ses mains. Aussitt
la fentre s'ouvrit, et une chelle de corde descendit.

-- Mon cher, dit Aramis, si vous voulez monter, je serai enchant
de vous recevoir.

-- Ah , dit d'Artagnan, c'est comme cela que l'on rentre chez
vous?

-- Pass neuf heures du soir il le faut pardieu bien! dit Aramis:
la consigne du couvent est des plus svres.

-- Pardon, mon cher ami, dit d'Artagnan, il me semble que vous
avez dit pardieu!

-- Vous croyez, dit Aramis en riant, c'est possible; vous
n'imaginez pas, mon cher, combien dans ces maudits couvents on
prend de mauvaises habitudes et quelles mchantes faons ont tous
ces gens glise avec lesquels je suis forc de vivre! mais vous ne
montez pas?

-- Passez devant, je vous suis.

-- Comme disait le feu cardinal au feu roi: Pour vous montrer le
chemin, sire.

Et Aramis monta lestement  l'chelle, et en un instant il eut
atteint la fentre.

D'Artagnan monta derrire lui, mais plus doucement; on voyait que
ce genre de chemin lui tait moins familier qu' son ami.

-- Pardon, dit Aramis en remarquant sa gaucherie: si j'avais su
avoir l'honneur de votre visite, j'aurais fait apporter l'chelle
du jardinier; mais pour moi seul, celle-ci est suffisante.

-- Monsieur, dit Planchet lorsqu'il vit d'Artagnan sur le point
d'achever son ascension, cela va bien pour M. Aramis, cela va
encore pour vous, cela,  la rigueur, irait aussi pour moi, mais
les deux chevaux ne peuvent pas monter l'chelle.

-- Conduisez-les sous ce hangar, mon ami, dit Aramis en montrant 
Planchet une espce de fabrique qui s'levait dans la plaine, vous
y trouverez de la paille et de l'avoine pour eux.

-- Mais pour moi? dit Planchet.

-- Vous reviendrez sous cette fentre, vous frapperez trois fois
dans vos mains, et nous vous ferons passer des vivres. Soyez
tranquille, morbleu! on ne meurt pas de faim ici, allez!

Et Aramis, retirant l'chelle, ferma la fentre.

D'Artagnan examinait la chambre.

Jamais il n'avait vu appartement plus guerrier  la fois et plus
lgant.  chaque angle taient des trophes d'armes offrant  la
vue et  la main des pes de toutes sortes, et quatre grands
tableaux reprsentaient dans leurs costumes de bataille le
cardinal de Lorraine, le cardinal de Richelieu, le cardinal de La
Valette et l'archevque de Bordeaux. Il est vrai qu'au surplus
rien n'indiquait la demeure d'un abb; les tentures taient de
damas, les tapis venaient d'Alenon et le lit surtout avait plutt
l'air du lit d'une petite-matresse, avec sa garniture de dentelle
et son couvre-pied, que de celui d'un homme qui avait fait voeu de
gagner le ciel par l'abstinence et la macration.

-- Vous regardez mon bouge, dit Aramis. Ah! mon cher, excusez-moi.
Que voulez-vous! je suis log comme un chartreux. Mais que
cherchez-vous des yeux?

-- Je cherche qui vous a jet l'chelle; je ne vois personne, et
cependant l'chelle n'est pas venue toute seule.

-- Non, c'est Bazin.

-- Ah! ah! fit d'Artagnan.

-- Mais, continua Aramis, monsieur Bazin est un garon bien
dress, qui, voyant que je ne rentrais pas seul, se sera retir
par discrtion. Asseyez-vous, mon cher, et causons.

Et Aramis poussa  d'Artagnan un large fauteuil, dans lequel
celui-ci s'allongea en s'accoudant.

-- D'abord, vous soupez avec moi, n'est-ce pas? demanda Aramis.

-- Oui, si vous le voulez bien, dit d'Artagnan, et mme ce sera
avec grand plaisir, je vous l'avoue; la route m'a donn un apptit
de diable.

-- Ah! mon pauvre ami! dit Aramis, vous trouverez maigre chre, on
ne vous attendait pas.

-- Est-ce que je suis menac de l'omelette de Crvecoeur et des
thobromes en question? N'est-ce pas comme cela que vous appeliez
autrefois les pinards?

-- Oh! il faut esprer, dit Aramis, qu'avec l'aide de Dieu et de
Bazin nous trouverons quelque chose de mieux dans le garde-manger
des dignes pres jsuites.

-- Bazin, mon ami, dit Aramis, Bazin, venez ici.

La porte s'ouvrit et Bazin parut; mais, en apercevant d'Artagnan,
il poussa une exclamation qui ressemblait  un cri de dsespoir.

-- Mon cher Bazin, dit d'Artagnan, je suis bien aise de voir avec
quel admirable aplomb vous mentez, mme dans une glise.

-- Monsieur, dit Bazin, j'ai appris des dignes pres jsuites
qu'il tait permis de mentir lorsqu'on mentait dans une bonne
intention.

-- C'est bien, c'est bien, Bazin, d'Artagnan meurt de faim et moi
aussi, servez-nous  souper de votre mieux, et surtout, montez-
nous du bon vin.

Bazin s'inclina en signe d'obissance, poussa un gros soupir et
sortit.

-- Maintenant que nous voil seuls, mon cher Aramis, dit
d'Artagnan en ramenant ses yeux de l'appartement au propritaire
et en achevant par les habits l'examen commenc par les meubles,
dites-moi, d'o diable veniez-vous lorsque vous tes tomb en
croupe derrire Planchet?

-- Eh! corbleu! dit Aramis, vous le voyez bien, du ciel!

-- Du ciel! reprit d'Artagnan en hochant la tte, vous ne m'avez
pas plus l'air d'en revenir que d'y aller.

-- Mon cher, dit Aramis avec un air de fatuit que d'Artagnan ne
lui avait jamais vu du temps qu'il tait mousquetaire, si je ne
venais pas du ciel, au moins je sortais du paradis: ce qui se
ressemble beaucoup.

-- Alors voil les savants fixs, reprit d'Artagnan. Jusqu'
prsent on n'avait pas su s'entendre sur la situation positive du
paradis: les uns l'avaient plac sur le mont Ararat; les autres
entre le Tigre et l'Euphrate; il parait qu'on le cherchait bien
loin tandis qu'il tait bien prs. Le paradis est  Noisy-le-Sec,
sur l'emplacement du chteau de M. l'archevque de Paris. On en
sort non point par la porte, mais par la fentre; on en descend
non par les degrs de marbre d'un pristyle, mais par les branches
d'un tilleul, et l'ange  l'pe flamboyante qui le garde m'a bien
l'air d'avoir chang son nom cleste de Gabriel en celui plus
terrestre de prince de Marcillac.

Aramis clata de rire.

-- Vous tes toujours joyeux compagnon, mon cher, dit-il, et votre
spirituelle humeur gasconne ne vous a pas quitt. Oui, il y a bien
un peu de tout cela dans ce que vous me dites; seulement, n'allez
pas croire au moins que ce soit de madame de Longueville que je
sois amoureux.

-- Peste, je m'en garderai bien! dit d'Artagnan. Aprs avoir t
si longtemps amoureux de madame de Chevreuse, vous n'auriez pas
t porter votre coeur  sa plus mortelle ennemie.

-- Oui, c'est vrai, dit Aramis d'un air dtach, oui, cette pauvre
duchesse, je l'ai fort aime autrefois, et il faut lui rendre
cette justice, qu'elle nous a t fort utile; mais, que voulez-
vous! il lui a fallu quitter la France. C'tait un si rude jouteur
que ce damn cardinal! continua Aramis en jetant un coup d'oeil
sur le portrait de l'ancien ministre: il avait donn l'ordre de
l'arrter et de la conduire au chteau de Loches; il lui et fait
trancher la tte, sur ma foi, comme  Chalais,  Montmorency et 
Cinq-Mars; elle s'est sauve dguise en homme, avec sa femme de
chambre, cette pauvre Ketty; il lui est mme arriv,  ce que j'ai
entendu dire, une trange aventure dans je ne sais quel village,
avec je ne sais quel cur  qui elle demandait l'hospitalit, et
qui, n'ayant qu'une chambre et la prenant pour un cavalier, lui a
offert de la partager avec elle. C'est qu'elle portait d'une faon
incroyable l'habit d'homme, cette chre Marie. Je ne connais
qu'une femme qui le porte aussi bien; aussi avait-on fait ce
couplet sur elle:

_Laboissire, dis-moi..._
_Vous le connaissez?_

--_ Non pas; chantez-le, mon cher._

_Et Aramis reprit du ton le plus cavalier:_
_Laboissire, dis-moi,_
_Suis-je pas bien en homme_

--_ Vous chevauchez, ma foi,_

_Mieux que tant que nous sommes._
_Elle est,_
_Parmi les hallebardes,_
_Au rgiment des gardes,_
_Comme un cadet._

-- Bravo! dit d'Artagnan; vous chantez toujours  merveille, mon
cher Aramis, et je vois que la messe ne vous a pas gt la voix.

-- Mon cher, dit Aramis, vous comprenez... du temps que j'tais
mousquetaire, je montais le moins de gardes que je pouvais;
aujourd'hui que je suis abb, je dis le moins de messes que je
peux. Mais revenons  cette pauvre duchesse.

-- Laquelle? la duchesse de Chevreuse ou la duchesse de
Longueville?

-- Mon cher, je vous ai dit qu'il n'y avait rien entre moi et la
duchesse de Longueville: des coquetteries peut-tre, et voil
tout. Non, je parlais de la duchesse de Chevreuse. L'avez-vous vue
 son retour de Bruxelles, aprs la mort du roi?

-- Oui, certes, et elle tait fort belle encore.

-- Oui, dit Aramis. Aussi l'ai-je quelque peu revue  cette
poque; je lui avais donn d'excellents conseils, dont elle n'a
point profit; je me suis tu de lui dire que Mazarin tait
l'amant de la reine; elle n'a pas voulu me croire, disant qu'elle
connaissait Anne d'Autriche, et qu'elle tait trop fire pour
aimer un pareil faquin. Puis, en attendant, elle s'est jete dans
la cabale du duc de Beaufort, et le faquin a fait arrter M. le
duc de Beaufort et exil madame de Chevreuse.

-- Vous savez, dit d'Artagnan, qu'elle a obtenu la permission de
revenir?

-- Oui, et mme qu'elle est revenue... Elle va encore faire
quelque sottise.

-- Oh! mais cette fois peut-tre suivra-t-elle vos conseils.

-- Oh! cette fois, dit Aramis, je ne l'ai pas revue; elle est fort
change.

-- Ce n'est pas comme vous, mon cher Aramis, car vous tes
toujours le mme; vous avez toujours vos beaux cheveux noirs,
toujours votre taille lgante, toujours vos mains de femme, qui
sont devenues d'admirables mains de prlat.

-- Oui, dit Aramis, c'est vrai, je me soigne beaucoup. Savez-vous,
mon cher, que je me fais vieux: je vais avoir trente-sept ans.

-- coutez, mon cher, dit d'Artagnan avec un sourire, puisque nous
nous retrouvons, convenons d'une chose: c'est de l'ge que nous
aurons  l'avenir.

-- Comment cela? dit Aramis.

-- Oui, reprit d'Artagnan; autrefois c'tait moi qui tais votre
cadet de deux ou trois ans, et, si je ne fais pas d'erreur, j'ai
quarante ans bien sonns.

-- Vraiment! dit Aramis. Alors c'est moi qui me trompe, car vous
avez toujours t, mon cher, un admirable mathmaticien. J'aurais
donc quarante-trois ans,  votre compte! Diable, diable, mon cher!
n'allez pas le dire  l'htel de Rambouillet, cela me ferait tort.

-- Soyez tranquille, dit d'Artagnan, je n'y vais pas.

-- Ah  mais, s'cria Aramis, que fait donc cet animal de Bazin?
Bazin! dpchons-nous donc, monsieur le drle! nous enrageons de
faim et de soif!

Bazin, qui entrait en ce moment, leva au ciel ses mains charges
chacune d'une bouteille.

-- Enfin, dit Aramis, sommes-nous prts, voyons?

-- Oui, monsieur,  l'instant mme, dit Bazin; mais il m'a fallu
le temps de monter toutes les...

-- Parce que vous vous croyez toujours votre simarre de bedeau sur
les paules, interrompit Aramis, et que vous passez tout votre
temps  lire votre brviaire. Mais je vous prviens que si, 
force de polir toutes les affaires qui sont dans les chapelles,
vous dsappreniez  fourbir mon pe, j'allume un grand feu de
toutes vos images bnites et je vous y fais rtir.

Bazin scandalis fit un signe de croix avec la bouteille qu'il
tenait. Quant  d'Artagnan, plus surpris que jamais du ton et des
manires de l'abb d'Herblay, qui contrastaient si fort avec
celles du mousquetaire Aramis, il demeurait les yeux carquills
en face de son ami.

Bazin couvrit vivement la table d'une nappe damasse, et sur cette
nappe rangea tant de choses dores, parfumes, friandes, que
d'Artagnan en demeura tout bahi.

-- Mais vous attendiez donc quelqu'un? demanda l'officier.

-- Heu! dit Aramis, j'ai toujours un en-cas; puis je savais que
vous me cherchiez.

-- Par qui?

-- Mais par matre Bazin, qui vous a pris pour le diable, mon
cher, et qui est accouru pour me prvenir du danger qui menaait
mon me si je revoyais aussi mauvaise compagnie qu'un officier de
mousquetaires.

-- Oh! monsieur!... fit Bazin les mains jointes et d'un air
suppliant.

-- Allons, pas d'hypocrisies! vous savez que je ne les aime pas.
Vous feriez bien mieux d'ouvrir la fentre et de descendre un
pain, un poulet et une bouteille de vin  votre ami Planchet, qui
s'extermine depuis une heure  frapper dans ses mains.

En effet, Planchet, aprs avoir donn la paille et l'avoine  ses
chevaux, tait revenu sous la fentre et avait rpt deux ou
trois foi le signal indiqu.

Bazin obit, attacha au bout d'une corde les trois objets dsigns
et les descendit  Planchet, qui, n'en demandant pas davantage, se
retira aussitt sous le hangar.

-- Maintenant soupons, dit Aramis.

Les deux amis se mirent  table, et Aramis commena  dcouper
poulets, perdreaux et jambons avec une adresse toute
gastronomique.

-- Peste, dit d'Artagnan, comme vous vous nourrissez!

-- Oui, assez bien. J'ai pour les jours maigres des dispenses de
Rome que m'a fait avoir M. le coadjuteur  cause de ma sant; puis
j'ai pris pour cuisinier l'ex-cuisinier de Lafollone, vous savez?
l'ancien ami du cardinal, ce fameux, gourmand qui disait pour
toute prire aprs son dner: Mon Dieu, faites-moi la grce de
bien digrer ce que j'ai si bien mang.

-- Ce qui ne l'a pas empch de mourir d'indigestion, dit en riant
d'Artagnan.

-- Que voulez-vous, reprit Aramis d'un air rsign, on ne peut
fuir sa destine!

-- Mais pardon, mon cher, de la question que je vais vous faire,
reprit d'Artagnan.

-- Comment donc, faites, vous savez bien qu'entre nous il ne peut
y avoir d'indiscrtion.

-- Vous tes donc devenu riche?

-- Oh! mon Dieu, non! je me fais une douzaine de mille livres par
an, sans compter un petit bnfice d'un millier d'cus que m'a
fait avoir M. le Prince.

-- Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres? dit
d'Artagnan; avec vos pomes?

-- Non, j'ai renonc  la posie, except pour faire de temps en
temps quelque chanson  boire, quelque sonnet galant ou quelque
pigramme innocent: je fais des sermons, mon cher.

-- Comment, des sermons?

-- Oh! mais des sermons prodigieux, voyez-vous!  ce qu'il parat,
du moins.

-- Que vous prchez?

-- Non, que je vends.

--  qui?

--  ceux de mes compres qui visent  tre de grands orateurs
donc!

-- Ah! vraiment? Et vous n'avez pas t tent de la gloire pour
vous-mme?

-- Si fait, mon cher, mais la nature l'a emport. Quand je suis en
chaire et que par hasard une jolie femme me regarde, je la
regarde; si elle sourit, je souris aussi. Alors je bats la
campagne; au lieu de parler des tourments de l'enfer, je parle des
joies du paradis. Eh! tenez, la chose m'est arrive un jour 
l'glise Saint-Louis au Marais... Un cavalier m'a ri au nez, je me
suis interrompu pour lui dire qu'il tait un sot. Le peuple est
sorti pour ramasser des pierres; mais pendant ce temps j'ai si
bien retourn l'esprit des assistants, que c'est lui qu'ils ont
lapid. Il est vrai que le lendemain il s'est prsent chez moi,
croyant avoir affaire  un abb comme tous les abbs.

-- Et qu'est-il rsult de sa visite? dit d'Artagnan en se tenant
les ctes de rire.

-- Il en est rsult que nous avons pris pour le lendemain soir
rendez-vous sur la place Royale! Eh! pardieu, vous en savez
quelque chose.

-- Serait-ce, par hasard, contre cet impertinent que je vous
aurais servi de second? demanda d'Artagnan.

-- Justement. Vous avez vu comme je l'ai arrang.

-- En est-il mort?

-- Je n'en sais rien. Mais en tout cas je lui avais donn
l'absolution _in articulo mortis._ C'est assez de tuer le corps
sans tuer l'me.

Bazin fit un signe de dsespoir qui voulait dire qu'il approuvait
peut-tre cette morale, mais qu'il dsapprouvait fort le ton dont
elle tait faite.

-- Bazin, mon ami, vous ne remarquez pas que je vous vois dans
cette glace, et qu'une fois pour toutes je vous ai interdit tout
signe d'approbation ou d'improbation. Vous allez donc me faire le
plaisir de nous servir le vin d'Espagne et de vous retirer chez
vous. D'ailleurs, mon ami d'Artagnan a quelque chose de secret 
me dire. N'est-ce pas, d'Artagnan?

D'Artagnan fit signe de la tte que oui, et Bazin se retira aprs
avoir pos le vin d'Espagne sur la table.

Les deux amis, rests seuls, demeurrent un instant silencieux en
face l'un de l'autre. Aramis semblait attendre une douce
digestion. D'Artagnan prparait son exorde. Chacun d'eux, lorsque
l'autre ne le regardait pas, risquait un coup d'oeil en dessous.

Aramis rompit le premier le silence.


XI. Les deux Gaspards

--  quoi songez-vous, d'Artagnan, dit-il, et quelle pense vous
fait sourire?

-- Je songe, mon cher, que lorsque vous tiez mousquetaire, vous
tourniez sans cesse  l'abb, et qu'aujourd'hui que vous tes
abb, vous me paraissez tourner fort au mousquetaire.

-- C'est vrai, dit Aramis en riant. L'homme, vous le savez, mon
cher d'Artagnan, est un trange animal, tout compos de
contrastes. Depuis que je suis abb, je ne rve plus que
batailles.

-- Cela se voit  votre ameublement: vous avez l des rapires de
toutes les formes et pour les gots les plus difficiles. Est-ce
que vous tirez toujours bien?

-- Moi, je tire comme vous tiriez autrefois, mieux encore peut-
tre. Je ne fais que cela toute la journe.

-- Et avec qui?

-- Avec un excellent matre d'armes que nous avons ici.

-- Comment, ici?

-- Oui, ici, dans ce couvent, mon cher. Il y a de tout dans un
couvent de jsuites.

-- Alors vous auriez tu M. de Marcillac s'il ft venu vous
attaquer seul, au lieu de tenir tte  vingt hommes?

-- Parfaitement, dit Aramis, et mme  la tte de ses vingt
hommes, si j'avais pu dgainer sans tre reconnu.

-- Dieu me pardonne, dit tout bas d'Artagnan, je crois qu'il est
devenu plus Gascon que moi.

Puis tout haut:

-- Eh bien! mon cher Aramis, vous me demandez pourquoi je vous
cherchais?

-- Non, je ne vous le demandais pas, dit Aramis avec son air fin,
mais j'attendais que vous me le dissiez.

-- Eh bien, je vous cherchais pour vous offrir tout uniquement un
moyen de tuer M. de Marcillac, quand cela vous fera plaisir, tout
prince qu'il est.

-- Tiens, tiens, tiens! dit Aramis, c'est une ide, cela.

-- Dont je vous invite  faire votre profit, mon cher. Voyons!
avec votre abbaye de mille cus et les douze mille livres que vous
vous faites en vendant des sermons, tes-vous riche? rpondez
franchement.

-- Moi! je suis gueux comme Job, et en fouillant poches et
coffres, je crois que vous ne trouveriez pas ici cent pistoles.

-- Peste, cent pistoles! se dit tout bas d'Artagnan, il appelle
cela tre gueux comme Job! Si je les avais toujours devant moi, je
me trouverais riche comme Crsus.

Puis, tout haut:

-- tes-vous ambitieux?

-- Comme Encelade.

-- Eh bien! mon ami, je vous apporte de quoi tre riche, puissant,
et libre de faire tout ce que vous voudrez.

L'ombre d'un nuage passa sur le front d'Aramis aussi rapide que
celle qui flotte en aot sur les bls; mais si rapide qu'elle ft,
d'Artagnan la remarqua.

-- Parlez, dit Aramis.

-- Encore une question auparavant. Vous occupez-vous de politique?

Un clair passa dans les yeux d'Aramis, rapide comme l'ombre qui
avait pass sur son front, mais pas si rapide cependant que
d'Artagnan ne le vit.

-- Non, rpondit Aramis.

-- Alors toutes propositions vous agreront, puisque vous n'avez
pour le moment d'autre matre que Dieu, dit en riant le Gascon.

-- C'est possible.

-- Avez-vous, mon cher Aramis, song quelquefois  ces beaux jours
de notre jeunesse que nous passions riant, buvant ou nous battant?

-- Oui, certes, et plus d'une fois je les ai regretts. C'tait un
heureux temps, _delectabile tempus!_

-- Eh bien, mon cher, ces beaux jours peuvent renatre, cet
heureux temps peut revenir! J'ai reu mission d'aller trouver mes
compagnons, et j'ai voulu commencer par vous, qui tiez l'me de
notre association.

Aramis s'inclina plus poliment qu'affectueusement.

-- Me remettre dans la politique! dit-il d'une voix mourante et en
se renversant sur son fauteuil. Ah! cher d'Artagnan, voyez comme
je vis rgulirement et  l'aise. Nous avons essuy l'ingratitude
des grands, vous le savez!

-- C'est vrai, dit d'Artagnan; mais peut-tre les grands se
repentent-ils d'avoir t ingrats.

-- En ce cas, dit Aramis, ce serait autre chose. Voyons!  tout
pch misricorde. D'ailleurs, vous avez raison sur un point:
c'est que si l'envie nous reprenait de nous mler des affaires
tat, le moment, je crois, serait venu.

-- Comment savez-vous cela, vous qui ne vous occupez pas de
politique?

-- Eh! mon Dieu! sans m'en occuper personnellement, je vis dans un
monde o l'on s'en occupe. Tout en cultivant la posie, tout en
faisant l'amour, je me suis li avec M. Sarazin, qui est 
M. de Conti; avec M. Voiture qui est au coadjuteur, et avec
M. de Bois-Robert, qui, depuis qu'il n'est plus  M. le cardinal
de Richelieu, n'est  personne ou est  tout le monde, comme vous
voudrez; en sorte que le mouvement politique ne m'a pas tout 
fait chapp.

-- Je m'en doutais, dit d'Artagnan.

-- Au reste, mon cher, ne prenez tout ce que je vais vous dire que
pour parole de cnobite, d'homme qui parle comme un cho, en
rptant purement et simplement ce qu'il a entendu dire, reprit
Aramis. J'ai entendu dire que dans ce moment-ci le cardinal
Mazarin tait fort inquiet de la manire dont marchaient les
choses. Il parat qu'on n'a pas pour ses commandements tout le
respect qu'on avait autrefois pour ceux de notre ancien
pouvantail, le feu cardinal, dont vous voyez ici le portrait;
car, quoi qu'on en ait dit, il faut convenir, mon cher, que
c'tait un grand homme.

-- Je ne vous contredirai pas l-dessus, mon cher Aramis, c'est
lui qui m'a fait lieutenant.

-- Ma premire opinion avait t tout entire pour le cardinal: je
m'tais dit qu'un ministre n'est jamais aim, mais qu'avec le
gnie qu'on accorde  celui-ci il finirait par triompher de ses
ennemis et par se faire craindre, ce qui, selon moi, vaut peut-
tre mieux encore que de se faire aimer.

D'Artagnan fit un signe de tte qui voulait dire qu'il approuvait
entirement cette douteuse maxime.

-- Voil donc, poursuivit Aramis, quelle tait mon opinion
premire; mais comme je suis fort ignorant dans ces sortes de
matires et que l'humilit dont je fais profession m'impose la loi
de ne pas m'en rapporter  mon propre jugement, je me suis
inform. Eh bien! mon cher ami...

-- Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien! reprit Aramis, il faut que je mortifie mon orgueil, il
faut que j'avoue que je m'tais tromp.

-- Vraiment?

-- Oui; je me suis inform, comme je vous disais, et voici ce que
m'ont rpondu plusieurs personnes toutes diffrentes de got et
d'ambition: M. de Mazarin n'est point un homme de gnie, comme je
le croyais.

-- Bah! dit d'Artagnan.

-- Non. C'est un homme de rien, qui a t domestique du cardinal
Bentivoglio, qui s'est pouss par l'intrigue; un parvenu, un homme
sans nom, qui ne fera en France qu'un chemin de partisan. Il
entassera beaucoup d'cus, dilapidera fort les revenus du roi, se
paiera  lui-mme toutes les pensions que feu le cardinal de
Richelieu payait  tout le monde, mais ne gouvernera jamais par la
loi du plus fort, du plus grand ou du plus honor. Il parat en
outre qu'il n'est pas gentilhomme de manires et de coeur, ce
ministre, et que c'est une espce de bouffon, de Pulcinello, de
Pantalon. Le connaissez-vous? Moi, je ne le connais pas.

-- Heu! fit d'Artagnan, il y a un peu de vrai dans ce que vous
dites.

-- Eh bien! vous me comblez d'orgueil, mon cher, si j'ai pu, grce
 certaine pntration vulgaire dont je suis dou, me rencontrer
avec un homme comme vous, qui vivez  la cour.

-- Mais vous m'avez parl de lui personnellement et non de son
parti et de ses ressources.

-- C'est vrai. Il a pour lui la reine.

-- C'est quelque chose, ce me semble.

-- Mais il n'a pas pour lui le roi.

-- Un enfant!

-- Un enfant qui sera majeur dans quatre ans.

-- C'est le prsent.

-- Oui, mais ce n'est pas l'avenir, et encore dans le prsent, il
n'a pour lui ni le parlement ni le peuple, c'est--dire l'argent;
il n'a pour lui ni la noblesse ni les princes, c'est--dire
l'pe.

D'Artagnan se gratta l'oreille, il tait forc de s'avouer  lui-
mme que c'tait non seulement largement mais encore justement
pens.

-- Voyez, mon pauvre ami, si je suis toujours dou de ma
perspicacit ordinaire. Je vous dirai que peut-tre ai-je tort de
vous parler ainsi  coeur ouvert, car vous, vous me paraissez
pencher pour le Mazarin.

-- Moi! s'cria d'Artagnan; moi! pas le moins du monde!

-- Vous parliez de mission.

-- Ai-je parl de mission? Alors j'ai eu tort. Non, je me suis dit
comme vous le dites: Voil les affaires qui s'embrouillent. Eh
bien! jetons la plume au vent, allons du ct o le vent
l'emportera et reprenons la vie d'aventures. Nous tions quatre
chevaliers vaillants, quatre coeurs tendrement unis; unissons de
nouveau, non pas nos coeurs qui n'ont jamais t spars, mais nos
fortunes et nos courages. L'occasion est bonne pour conqurir
quelque chose de mieux qu'un diamant.

-- Vous avez raison, d'Artagnan, toujours raison, continua Aramis,
et la preuve, c'est que j'avais eu la mme ide que vous;
seulement,  moi, qui n'ai pas votre nerveuse et fconde
imagination, elle m'avait t suggre; tout le monde a besoin
aujourd'hui d'auxiliaires; on m'a fait des propositions, il a
transperc quelque chose de nos fameuses prouesses d'autrefois, et
je vous avouerai franchement que le coadjuteur m'a fait parler.

-- M. de Gondy, l'ennemi du cardinal! s'cria d'Artagnan.

-- Non, l'ami du roi, dit Aramis, l'ami du roi, entendez-vous! Eh
bien! il s'agirait de servir le roi, ce qui est le devoir d'un
gentilhomme.

-- Mais le roi est avec M. de Mazarin, mon cher!

-- De fait, pas de volont; d'apparence, mais pas de coeur, et
voil justement le pige que les ennemis du roi tendent au pauvre
enfant.

-- Ah ! mais c'est la guerre civile tout bonnement que vous me
proposez l, mon cher Aramis.

-- La guerre pour le roi.

-- Mais le roi sera  la tte de l'arme o sera Mazarin.

-- Mais il sera de coeur dans l'arme que commandera
M. de Beaufort.

-- M. de Beaufort? il est  Vincennes.

-- Ai-je dit M. de Beaufort? dit Aramis; M. de Beaufort ou un
autre, M. de Beaufort ou M. le Prince.

-- Mais M. le Prince va partir pour l'arme, il est entirement au
cardinal.

-- Heu! heu! fit Aramis, ils ont quelques discussions ensemble
justement en ce moment-ci. Mais d'ailleurs, si ce n'est M. le
Prince, M. de Gondy...

-- Mais M. de Gondy va tre cardinal, on demande pour lui le
chapeau.

-- N'y a-t-il pas des cardinaux fort belliqueux? dit Aramis.
Voyez: voici autour de vous quatre cardinaux qui,  la tte des
armes, valaient bien M. de Gubriant et M. de Gassion.

-- Mais un gnral bossu!

-- Sous sa cuirasse on ne verra pas sa bosse. D'ailleurs,
souvenez-vous qu'Alexandre boitait et qu'Annibal tait borgne.

-- Voyez-vous de grands avantages dans ce parti? demanda
d'Artagnan.

-- J'y vois la protection de princes puissants.

-- Avec la proscription du gouvernement.

-- Annule par les parlements et les meutes.

-- Tout cela pourrait se faire, comme vous le dites, si l'on
parvenait  sparer le roi de sa mre.

-- On y arrivera peut-tre.

-- Jamais! s'cria d'Artagnan rentrant cette fois dans sa
conviction. J'en appelle  vous, Aramis,  vous qui connaissez
Anne d'Autriche aussi bien que moi. Croyez-vous que jamais elle
puisse oublier que son fils est sa sret, son palladium, le gage
de sa considration, de sa fortune et de sa vie? Il faudrait
qu'elle passt avec lui du ct des princes en abandonnant
Mazarin; mais vous savez mieux que personne qu'il y a des raisons
puissantes pour qu'elle ne l'abandonne jamais.

-- Peut-tre avez-vous raison, dit Aramis rveur; ainsi je ne
m'engagerai pas.

-- Avec eux, dit d'Artagnan, mais avec moi?

-- Avec personne. Je suis prtre, qu'ai-je affaire de la
politique! je ne lis aucun brviaire; j'ai une petite clientle de
coquins d'abbs spirituels et de femmes charmantes; plus les
affaires se troubleront, moins mes escapades feront de bruit; tout
va donc  merveille sans que je m'en mle; et dcidment, tenez,
cher ami, je ne m'en mlerai pas.

-- Eh bien! tenez, mon cher, dit d'Artagnan, votre philosophie me
gagne, parole d'honneur, et je ne sais pas quelle diable de mouche
d'ambition m'avait piqu; j'ai une espce de charge qui me
nourrit; je puis,  la mort de ce pauvre M. de Trville, qui se
fait vieux, devenir capitaine; c'est un fort joli bton de
marchal pour un cadet de Gascogne, et je sens que je me rattache
aux charmes du pain modeste mais quotidien: au lieu de courir les
aventures, eh bien! j'accepterai les invitations de Porthos,
j'irai chasser dans ses terres; vous savez qu'il a des terres,
Porthos?

-- Comment donc! je crois bien. Dix lieues de bois, de marais et
de valles; il est seigneur du mont et de la plaine, et il plaide
pour droits fodaux contre l'vque de Noyon.

-- Bon, dit d'Artagnan  lui-mme, voil ce que je voulais savoir;
Porthos est en Picardie.

Puis tout haut:

-- Et il a repris son ancien nom de du Vallon?

-- Auquel il a ajout celui de Bracieux, une terre qui a t
baronnie, par ma foi!

-- De sorte que nous verrons Porthos baron.

-- Je n'en doute pas. La baronne Porthos surtout est admirable.

Les deux amis clatrent de rire.

-- Ainsi, reprit d'Artagnan, vous ne voulez pas passer au Mazarin?

-- Ni vous aux princes?

-- Non. Ne passons  personne, alors, et restons amis; ne soyons
ni cardinalistes ni frondeurs.

-- Oui, dit Aramis, soyons mousquetaires.

-- Mme avec le petit collet, reprit d'Artagnan.

-- Surtout avec le petit collet! s'cria Aramis, c'est ce qui en
fait le charme.

-- Alors donc, adieu, dit d'Artagnan.

-- Je ne vous retiens pas, mon cher, dit Aramis, vu que je ne
saurais o vous coucher, et que je ne puis dcemment vous offrir
la moiti du hangar de Planchet.

-- D'ailleurs je suis  trois lieues  peine de Paris, les chevaux
sont reposs, et en moins d'une heure je serai rendu.

Et d'Artagnan se versa un dernier verre de vin.

--  notre ancien temps! dit-il.

-- Oui, reprit Aramis, malheureusement c'est un temps pass...
_fugit irreparabile tempus ..._

-- Bah! dit d'Artagnan, il reviendra peut-tre. En tout cas, si
vous avez besoin de moi, rue Tiquetonne, htel de_ La Chevrette._

-- Et moi au couvent des jsuites: de six heures du matin  huit
heures du soir, par la porte; de huit heures du soir  six heures
du matin, par la fentre.

-- Adieu, mon cher.

-- Oh! je ne vous quitte pas ainsi, laissez-moi vous reconduire.

Et il prit son pe et son manteau.

-- Il veut s'assurer que je pars, dit en lui-mme d'Artagnan.

Aramis siffla Bazin, mais Bazin dormait dans l'antichambre sur les
restes de son souper, et Aramis fut forc de le secouer par
l'oreille pour le rveiller.

Bazin tendit les bras, se frotta les yeux et essaya de se
rendormir.

-- Allons, allons, matre dormeur, vite l'chelle.

-- Mais, dit Bazin en billant  se dmonter la mchoire, elle est
reste  la fentre, l'chelle.

-- L'autre, celle du jardinier: n'as-tu pas vu que d'Artagnan a eu
peine  monter et aura encore plus grand'peine  descendre?

D'Artagnan allait assurer Aramis qu'il descendrait fort bien,
lorsqu'il lui vint une ide; cette ide fit qu'il se tut.

Bazin poussa un profond soupir et sortit pour aller chercher
l'chelle. Un instant aprs, une bonne et solide chelle de bois
tait pose contre la fentre.

-- Allons donc, dit d'Artagnan, voil ce qui s'appelle un moyen de
communication, une femme monterait  une chelle comme celle-l.

Un regard perant d'Aramis sembla vouloir aller chercher la pense
de son ami jusqu'au fond de son coeur, mais d'Artagnan soutint ce
regard avec un air d'admirable navet.

D'ailleurs en ce moment il mettait le pied sur le premier chelon
de l'chelle et descendait.

En un instant il fut  terre. Quant  Bazin, il demeura  la
fentre.

-- Reste l, dit Aramis, je reviens.

Tous deux s'acheminrent vers le hangar:  leur approche Planchet
sortit, tenant en bride les deux chevaux.

--  la bonne heure, dit Aramis, voil un serviteur actif et
vigilant; ce n'est pas comme ce paresseux de Bazin, qui n'est plus
bon  rien depuis qu'il est homme glise Suivez-nous, Planchet;
nous allons en causant jusqu'au bout du village.

Effectivement, les deux amis traversrent tout le village en
causant de choses indiffrentes; puis, aux dernires maisons:

-- Allez donc, cher ami, dit Aramis, suivez votre carrire, la
fortune vous sourit, ne la laissez pas chapper; souvenez-vous que
c'est une courtisane, et traitez-la en consquence; quant  moi,
je reste dans mon humilit et dans ma paresse; adieu.

-- Ainsi, c'est bien dcid, dit d'Artagnan, ce que je vous ai
offert ne vous agre point?

-- Cela m'agrerait fort, au contraire, dit Aramis, si j'tais un
homme comme un autre, mais, je vous le rpte, en vrit je suis
un compos de contrastes: ce que je hais aujourd'hui, je
l'adorerai demain, et _vice versa._ Vous voyez bien que je ne puis
m'engager comme vous, par exemple, qui avez des ides arrtes.

-- Tu mens, sournois, se dit  lui-mme d'Artagnan: tu es le seul,
au contraire, qui saches choisir un but et qui y marches
obscurment.

-- Adieu donc, mon cher, continua Aramis, et merci de vos
excellentes intentions, et surtout des bons souvenirs que votre
prsence a veills en moi.

Ils s'embrassrent. Planchet tait dj  cheval. D'Artagnan se
mit en selle  son tour, puis ils se serrrent encore une fois la
main. Les cavaliers piqurent leurs chevaux et s'loignrent du
ct de Paris.

Aramis resta debout et immobile sur le milieu du pav jusqu' ce
qu'il les et perdus de vue.

Mais, au bout de deux cents pas, d'Artagnan s'arrta court, sauta
 terre, jeta la bride de son cheval au bras de Planchet, et prit
ses pistolets dans ses fontes, qu'il passa  sa ceinture.

-- Qu'avez-vous donc, monsieur? dit Planchet tout effray.

-- J'ai que, si fin qu'il soit, dit d'Artagnan, il ne sera pas dit
que je serai sa dupe. Reste ici et ne bouge pas; seulement mets-
toi sur le revers du chemin et attends-moi.

 ces mots, d'Artagnan s'lana de l'autre ct du foss qui
bordait la route, et piqua  travers la plaine de manire 
tourner le village. Il avait remarqu entre la maison qu'habitait
madame de Longueville et le couvent des jsuites un espace vide
qui n'tait ferm que par une haie.

Peut-tre une heure auparavant et-il eu de la peine  retrouver
cette haie, mais la lune venait de se lever, et quoique de temps
en temps elle ft couverte par des nuages, on y voyait, mme
pendant les obscurcies, assez clair pour retrouver son chemin.

D'Artagnan gagna donc la haie et se cacha derrire. En passant
devant la maison o avait eu lieu la scne que nous avons
raconte, il avait remarqu que la mme fentre s'tait claire
de nouveau, et il tait convaincu qu'Aramis tait pas encore
rentr chez lui, et que, lorsqu'il y rentrerait, il n'y rentrerait
pas seul.

En effet, au bout d'un instant il entendit des pas qui
s'approchaient et comme un bruit de voix qui parlaient  demi bas.

Au commencement de la haie les pas s'arrtrent.

D'Artagnan mit un genou en terre, cherchant la plus grande
paisseur de la haie pour s'y cacher.

En ce moment deux hommes apparurent, au grand tonnement de
d'Artagnan; mais bientt son tonnement cessa, car il entendit
vibrer une voix douce et harmonieuse: l'un de ces deux hommes
tait une femme dguise en cavalier.

-- Soyez tranquille, mon cher Ren, disait la voix douce, la mme
chose ne se renouvellera plus; j'ai dcouvert une espce de
souterrain qui passe sous la rue, et nous n'aurons qu' soulever
une des dalles qui sont devant la porte pour vous ouvrir une
sortie.

-- Oh! dit une autre voix que d'Artagnan reconnut pour celle
d'Aramis, je vous jure bien, princesse, que si notre renomme ne
dpendait pas de toutes ces prcautions, et que je n'y risquasse
que ma vie...

-- Oui, oui, je sais que vous tes brave et aventureux autant
qu'homme du monde; mais vous n'appartenez pas seulement  moi
seule, vous appartenez  tout notre parti. Soyez donc prudent,
soyez donc sage.

-- J'obis toujours, madame, dit Aramis, quand on me sait
commander avec une voix si douce.

Il lui baisa tendrement la main.

-- Ah! s'cria le cavalier  la voix douce.

-- Quoi? demanda Aramis.

-- Mais ne voyez-vous pas que le vent a enlev mon chapeau?

Et Aramis s'lana aprs le feutre fugitif. D'Artagnan profita de
la circonstance pour chercher un endroit de la haie moins touffu
qui laisst son regard pntrer librement jusqu'au problmatique
cavalier. En ce moment, justement, la lune, curieuse peut-tre
comme l'officier, sortait de derrire un nuage, et,  sa clart
indiscrte, d'Artagnan reconnut les grands yeux bleus, les cheveux
d'or et la noble tte de la duchesse de Longueville.

Aramis revint en riant un chapeau sur la tte et un  la main, et
tous deux continurent leur chemin vers le couvent des jsuites.

-- Bon! dit d'Artagnan en se relevant et en brossant son genou,
maintenant je te tiens, tu es frondeur et amant de madame de
Longueville.


XII. M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds

Grce aux informations prises auprs d'Aramis, d'Artagnan, qui
savait dj que Porthos, de son nom de famille, s'appelait du
Vallon, avait appris que, de son nom de terre, il s'appelait de
Bracieux, et qu' cause de cette terre de Bracieux il tait en
procs avec l'vque de Noyon.

C'tait donc dans les environs de Noyon qu'il devait aller
chercher cette terre, c'est--dire sur la frontire de l'le-de-
France et de la Picardie.

Son itinraire fut promptement arrt: il irait jusqu' Dammartin,
o s'embranchent deux routes, l'une qui va  Soissons, l'autre 
Compigne; l il s'informerait de la terre de Bracieux, et selon
la rponse il suivrait tout droit ou prendrait  gauche.

Planchet, qui n'tait pas encore bien rassur  l'endroit de son
escapade, dclara qu'il suivrait d'Artagnan jusqu'au bout du
monde, prit-il tout droit, ou prit-il  gauche. Seulement il
supplia son ancien matre de partir le soir, l'obscurit
prsentant plus de garanties. D'Artagnan lui proposa alors de
prvenir sa femme pour la rassurer au moins sur son sort; mais
Planchet rpondit avec beaucoup de sagacit qu'il tait bien
certain que sa femme ne mourrait point d'inquitude de ne pas
savoir o il tait, tandis que, connaissant l'incontinence de
langue dont elle tait atteinte, lui, Planchet, mourrait
d'inquitude si elle le savait.

Ces raisons parurent si bonnes  d'Artagnan, qu'il insista pas
davantage, et que, vers les huit heures du soir, au moment o la
brume commenait  s'paissir dans les rues, il partit de l'htel
de _La Chevrette_, et, suivi de Planchet, sortit de la capitale
par la porte Saint-Denis.

 minuit, les deux voyageurs taient  Dammartin.

C'tait trop tard pour prendre des renseignements. L'hte du
_Cygne de la Croix_ tait couch. D'Artagnan remit donc la chose
au lendemain.

Le lendemain il fit venir l'hte. C'tait un de ces russ Normands
qui ne disent ni oui ni non, et qui croient toujours qu'ils se
compromettent en rpondant directement  la question qu'on leur
fait; seulement, ayant cru comprendre qu'il devait suivre tout
droit, d'Artagnan se remit en marche sur ce renseignement assez
quivoque.  neuf heures du matin, il tait  Nanteuil; l il
s'arrta pour djeuner.

Cette fois, l'hte tait un franc et bon Picard qui, reconnaissant
dans Planchet un compatriote, ne fit aucune difficult pour lui
donner les renseignements qu'il dsirait. La terre de Bracieux
tait  quelques lieues de Villers-Cotterts.

D'Artagnan connaissait Villers-Cotterts pour y avoir suivi deux
ou trois fois la cour, car  cette poque Villers-Cotterts tait
une rsidence royale. Il s'achemina donc vers cette ville, et
descendit  son htel ordinaire, c'est--dire au _Dauphin d'or._

L les renseignements furent des plus satisfaisants. Il apprit que
la terre de Bracieux tait situe  quatre lieues de cette ville,
mais que ce n'tait point l qu'il fallait chercher Porthos.
Porthos avait eu effectivement des dmls avec l'vque de Noyon
 propos de la terre de Pierrefonds, qui limitait la sienne, et,
ennuy de tous ces dmls judiciaires auxquels il ne comprenait
rien, il avait, pour en finir, achet Pierrefonds, de sorte qu'il
avait ajout ce nouveau nom  ses anciens noms. Il s'appelait
maintenant du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, et demeurait dans
sa nouvelle proprit.  dfaut d'autre illustration, Porthos
visait videmment  celle du marquis de Carabas.

Il fallait encore attendre au lendemain, les chevaux avaient fait
dix lieues dans leur journe et taient fatigus. On aurait pu en
prendre d'autres, il est vrai, mais il y avait toute une grande
fort  traverser, et Planchet, on se le rappelle, n'aimait pas
les forts la nuit.

Il y avait une chose encore que Planchet n'aimait pas, c'tait de
se mettre en route  jeun: aussi en se rveillant, d'Artagnan
trouva-t-il son djeuner tout prt. Il n'y avait pas moyen de se
plaindre d'une pareille attention. Aussi d'Artagnan se mit-il 
table; il va sans dire que Planchet, en reprenant ses anciennes
fonctions, avait repris son ancienne humilit et n'tait pas plus
honteux de manger les restes de d'Artagnan que ne l'taient madame
de Motteville et madame du Fargis de ceux d'Anne d'Autriche.

On ne put donc partir que vers les huit heures. Il n'y avait pas 
se tromper, il fallait suivre la route qui mne de Villers-
Cotterts  Compigne, et en sortant du bois prendre  droite.

Il faisait une belle matine de printemps, les oiseaux chantaient
dans les grands arbres, de larges rayons de soleil passaient 
travers les clairires et semblaient des rideaux de gaze dore.

En d'autres endroits, la lumire perait  peine la vote paisse
des feuilles, et les pieds des vieux chnes, que rejoignaient
prcipitamment,  la vue des voyageurs, les cureuils agiles,
taient plongs dans l'ombre. Il sortait de toute cette nature
matinale un parfum d'herbes, de fleurs et de feuilles qui
rjouissait le coeur. D'Artagnan, lass de l'odeur ftide de
Paris, se disait  lui-mme que lorsqu'on portait trois noms de
terre embrochs les uns aux autres, on devait tre bien heureux
dans un pareil paradis; puis il secouait la tte en disant: Si
j'tais Porthos et que d'Artagnan me vnt faire la proposition que
je vais faire  Porthos, je sais bien ce que je rpondrais 
d'Artagnan.

Quant  Planchet, il ne pensait  rien, il digrait.

 la lisire du bois, d'Artagnan aperut le chemin indiqu, et au
bout du chemin les tours d'un immense chteau fodal.

-- Oh! oh! murmura-t-il, il me semblait que ce chteau appartenait
 l'ancienne branche d'Orlans; Porthos en aurait-il trait avec
le duc de Longueville?

-- Ma foi, monsieur, dit Planchet, voici des terres bien tenues;
et si elles appartiennent  M. Porthos, je lui en ferai mon
compliment.

-- Peste, dit d'Artagnan, ne va pas l'appeler Porthos, ni mme du
Vallon; appelle-le de Bracieux ou de Pierrefonds. Tu me ferais
manquer mon ambassade.

 mesure qu'il approchait du chteau qui avait d'abord attir ses
regards, d'Artagnan comprenait que ce n'tait point l que pouvait
habiter son ami: les tours, quoique solides et paraissant bties
d'hier, taient ouvertes et comme ventres. On et dit que
quelque gant les avait fendues  coup de hache.

Arriv  l'extrmit du chemin, d'Artagnan se trouva dominer une
magnifique valle, au fond de laquelle on voyait dormir un
charmant petit lac au pied de quelques maisons parses  et l et
qui semblaient, humbles et couvertes les unes de tuile et les
autres de chaume, reconnatre pour seigneur suzerain un joli
chteau bti vers le commencement du rgne de Henri IV, que
surmontaient des girouettes seigneuriales.

Cette fois, d'Artagnan ne douta pas qu'il ft en vue de la demeure
de Porthos.

Le chemin conduisait droit  ce joli chteau, qui tait  son
aeul le chteau de la montagne ce qu'un petit-matre de la
coterie de M. le duc d'Enghien tait  un chevalier bard de fer
du temps de Charles VII; d'Artagnan mit son cheval au trot et
suivit le chemin, Planchet rgla le pas de son coursier sur celui
de son matre.

Au bout de dix minutes, d'Artagnan se trouva  l'extrmit d'une
alle rgulirement plante de beaux peupliers, et qui aboutissait
 une grille de fer dont les piques et les bandes transversales
taient dores. Au milieu de cette avenue se tenait une espce de
seigneur habill de vert et dor comme la grille, lequel tait 
cheval sur un gros roussin.  sa droite et  sa gauche taient
deux valets galonns sur toutes les coutures; bon nombre de
croquants assembls lui rendaient des hommages fort respectueux.

-- Ah! se dit d'Artagnan, serait-ce l le seigneur du Vallon de
Bracieux de Pierrefonds? Eh! mon Dieu! comme il est recroquevill
depuis qu'il ne s'appelle plus Porthos!

-- Ce ne peut tre lui, dit Planchet rpondant  ce que d'Artagnan
s'tait dit  lui-mme. M. Porthos avait prs de six pieds, et
celui-l en a cinq  peine.

-- Cependant, reprit d'Artagnan, on salue bien bas ce monsieur.

 ces mots, d'Artagnan piqua vers le roussin, l'homme considrable
et les valets.  mesure qu'il approchait, il lui semblait
reconnatre les traits du personnage.

-- Jsus Dieu! monsieur, dit Planchet, qui de son ct croyait le
reconnatre, serait-il donc possible que ce ft lui?

 cette exclamation, l'homme  cheval se retourna lentement et
d'un air fort noble, et les deux voyageurs purent voir briller
dans tout leur clat les gros yeux, la trogne vermeille et le
sourire si loquent de Mousqueton.

En effet, c'tait Mousqueton, Mousqueton gras  lard, croulant de
bonne sant, bouffi de bien-tre, qui, reconnaissant d'Artagnan,
tout au contraire de cet hypocrite de Bazin, se laissa glisser de
son roussin par terre et s'approcha chapeau bas vers l'officier;
de sorte que les hommages de l'assemble firent un quart de
conversion vers ce nouveau soleil qui clipsait l'ancien.

-- Monsieur d'Artagnan, monsieur d'Artagnan, rptait dans ses
joues normes Mousqueton tout suant d'allgresse, monsieur
d'Artagnan! Oh! quelle joie pour mon seigneur et matre du Vallon
de Bracieux de Pierrefonds!

-- Ce bon Mousqueton! Il est donc ici, ton matre?

-- Vous tes sur ses domaines.

-- Mais, comme te voil beau, comme te voil gras, comme te voil
fleuri! continuait d'Artagnan infatigable  dtailler les
changements que la bonne fortune avait apports chez l'ancien
affam.

-- Eh! oui, dieu merci! monsieur, dit Mousqueton, je me porte
assez bien.

-- Mais ne dis-tu donc rien  ton ami Planchet?

--  mon ami Planchet! Planchet, serait-ce toi par hasard? s'cria
Mousqueton les bras ouverts et des larmes plein les yeux.

-- Moi-mme, dit Planchet toujours prudent, mais je voulais savoir
si tu n'tais pas devenu fier.

-- Devenu fier avec un ancien ami! Jamais, Planchet. Tu n'as pas
pens cela ou tu ne connais pas Mousqueton.

--  la bonne heure! dit Planchet en descendant de son cheval et
en tendant  son tour les bras  Mousqueton: ce n'est pas comme
cette canaille de Bazin, qui m'a laiss deux heures sous un hangar
sans mme faire semblant de me reconnatre.

Et Planchet et Mousqueton s'embrassrent avec une effusion qui
toucha fort les assistants et qui leur fit croire que Planchet
tait quelque seigneur dguis, tant ils apprciaient  sa plus
haute valeur la position de Mousqueton.

-- Et maintenant, monsieur, dit Mousqueton lorsqu'il se fut
dbarrass de l'treinte de Planchet, qui avait inutilement essay
de joindre ses mains derrire le dos de son ami; et maintenant,
monsieur, permettez-moi de vous quitter, car je ne veux pas que
mon matre apprenne la nouvelle de votre arrive par d'autres que
par moi; il ne me pardonnerait pas de m'tre laiss devancer.

-- Ce cher ami, dit d'Artagnan, vitant de donner  Porthos ni son
ancien ni son nouveau nom, il ne m'a donc pas oubli!

-- Oubli! lui! s'cria Mousqueton, c'est--dire, monsieur, qu'il
n'y a pas de jour que nous ne nous attendions  apprendre que vous
tiez nomm marchal, ou en place de M. de Gassion, ou en place de
M. de Bassompierre.

D'Artagnan laissa errer sur ses lvres un de ces rares sourires
mlancoliques qui avaient survcu dans le plus profond de son
coeur au dsenchantement de ses jeunes annes.

-- Et vous, manants, continua Mousqueton, demeurez prs de M. le
comte d'Artagnan, et faites-lui honneur de votre mieux, tandis que
je vais prvenir monseigneur de son arrive.

Et remontant, aid de deux mes charitables, sur son robuste
cheval, tandis que Planchet, plus ingambe, remontait tout seul sur
le sien, Mousqueton prit sur le gazon de l'avenue un petit galop
qui tmoignait encore plus en faveur des reins que des jambes du
quadrupde.

-- Ah ! mais voil qui s'annonce bien! dit d'Artagnan; pas de
mystre, pas de manteau, pas de politique par ici; on rit  gorge
dploye, on pleure de joie, je ne vois que des visages larges
d'une aune; en vrit, il me semble que la nature elle-mme est en
fte, que les arbres, au lieu de feuilles et de fleurs, sont
couverts de petits rubans verts et roses.

-- Et moi, dit Planchet, il me semble que je sens d'ici la plus
dlectable odeur de rti, que je vois des marmitons se ranger en
haie pour nous voir passer. Ah, monsieur! quel cuisinier doit
avoir M. de Pierrefonds, lui qui aimait dj tant et si bien
manger quand il ne s'appelait encore que M. Porthos!

-- Halte-l! dit d'Artagnan: tu me fais peur. Si la ralit rpond
aux apparences, je suis perdu. Un homme si heureux ne sortira
jamais de son bonheur, et je vais chouer prs de lui comme j'ai
chou prs d'Aramis.


XIII. Comment d'Artagnan s'aperut, en retrouvant Porthos, que la
fortune ne fait pas le bonheur

D'Artagnan franchit la grille et se trouva en face du chteau; il
mettait pied  terre quand une sorte de gant apparut sur le
perron. Rendons cette justice  d'Artagnan, qu' part tout
sentiment d'gosme le coeur lui battit avec joie  l'aspect de
cette haute taille et de cette figure martiale qui lui rappelaient
un homme brave et bon.

Il courut  Porthos et se prcipita dans ses bras; toute la
valetaille, range en cercle  distance respectueuse, regardait
avec une humble curiosit. Mousqueton, au premier rang, s'essuya
les yeux, le pauvre garon n'avait pas cess de pleurer de joie
depuis qu'il avait reconnu d'Artagnan et Planchet.

Porthos prit son ami par le bras.

-- Ah! quelle joie de vous revoir, cher d'Artagnan, s'cria-t-il
d'une voix qui avait tourn du baryton  la basse; vous ne m'avez
donc pas oubli, vous?

-- Vous oublier! ah! cher du Vallon, oublie-t-on les plus beaux
jours de sa jeunesse et ses amis dvous, et les prils affronts
ensemble! mais c'est--dire qu'en vous revoyant il n'y a pas un
instant de notre ancienne amiti qui ne se prsente  ma pense.

-- Oui, oui, dit Porthos en essayant de redonner  sa moustache ce
pli coquet qu'elle avait perdu dans la solitude, oui, nous en
avons fait de belles dans notre temps, et nous avons donn du fil
 retordre  ce pauvre cardinal.

Et il poussa un soupir. D'Artagnan le regarda.

-- En tout cas, continua Porthos d'un ton languissant, soyez le
bienvenu, cher ami, vous m'aiderez  retrouver ma joie; nous
courrons demain le livre dans ma plaine, qui est superbe, ou le
chevreuil dans mes bois, qui sont fort beaux: j'ai quatre lvriers
qui passent pour les plus lgers de la province, et une meute qui
n'a point sa pareille  vingt lieues  la ronde.

Et Porthos poussa un second soupir.

-- Oh, oh! se dit d'Artagnan tout bas, mon gaillard serait-il
moins heureux qu'il n'en a l'air?

Puis tout haut:

-- Mais avant tout, dit-il, vous me prsenterez  madame du
Vallon, car je me rappelle certaine lettre d'obligeante invitation
que vous avez bien voulu m'crire, et au bas de laquelle elle
avait bien voulu ajouter quelques lignes.

Troisime soupir de Porthos.

-- J'ai perdu madame du Vallon il y a deux ans, dit-il, et vous
m'en voyez encore tout afflig. C'est pour cela que j'ai quitt
mon chteau du Vallon prs de Corbeil, pour venir habiter ma terre
de Bracieux, changement qui m'a amen  acheter celle-ci. Pauvre
madame du Vallon, continua Porthos en faisant une grimace de
regret; ce n'tait pas une femme d'un caractre fort gal, mais
elle avait fini cependant par s'accoutumer  mes faons et par
accepter mes petites volonts.

-- Ainsi, vous tes riche et libre? dit d'Artagnan.

-- Hlas! dit Porthos, je suis veuf et j'ai quarante mille livres
de rente. Allons djeuner, voulez-vous?

-- Je le veux fort, dit d'Artagnan; l'air du matin m'a mis en
apptit.

-- Oui, dit Porthos, mon air est excellent.

Ils entrrent dans le chteau; ce n'taient que dorures du haut en
bas, les corniches taient dores, les moulures taient dores,
les bois des fauteuils taient dors.

Une table toute servie attendait.

-- Vous voyez, dit Porthos, c'est mon ordinaire.

-- Peste, dit d'Artagnan, je vous en fais mon compliment: le roi
n'en a pas un pareil.

-- Oui, dit Porthos, j'ai entendu dire qu'il tait fort mal nourri
par M. de Mazarin. Gotez cette ctelette, mon cher d'Artagnan,
c'est de mes moutons.

-- Vous avez des moutons fort tendres, dit d'Artagnan, et je vous
en flicite.

-- Oui, on les nourrit dans mes prairies qui sont excellentes.

-- Donnez-m'en encore.

-- Non; prenez plutt de ce livre que j'ai tu hier dans une de
mes garennes.

-- Peste! quel got! dit d'Artagnan. Ah ! vous ne les nourrissez
donc que de serpolet, vos livres?

-- Et que pensez-vous de mon vin? dit Porthos; il est agrable,
n'est-ce pas?

-- Il est charmant.

-- C'est cependant du vin du pays.

-- Vraiment!

-- Oui, un petit versant au midi, l-bas sur ma montagne; il
fournit vingt muids.

-- Mais c'est une vritable vendange, cela!

Porthos soupira pour la cinquime fois. D'Artagnan avait compt
les soupirs de Porthos.

-- Ah ! mais, dit-il curieux d'approfondir le problme, on
dirait, mon cher ami, que quelque chose vous chagrine. Seriez-vous
souffrant, par hasard?... Est-ce que cette sant...

-- Excellente, mon cher, meilleure que jamais; je tuerais un boeuf
d'un coup de poing.

-- Alors, des chagrins de famille...

-- De famille! par bonheur que je n'ai que moi au monde.

-- Mais alors qu'est-ce donc qui vous fait soupirer?

-- Mon cher, dit Porthos, je serai franc avec vous: je ne suis pas
heureux.

-- Vous, pas heureux, Porthos! vous qui avez un chteau, des
prairies, des montagnes, des bois; vous qui avez quarante mille
livres de rente, enfin, vous n'tes pas heureux?

-- Mon cher, j'ai tout cela, c'est vrai, mais je suis seul au
milieu de tout cela.

-- Ah! je comprends: vous tes entour de croquants que vous ne
pouvez pas voir sans droger.

Porthos plit lgrement, et vida un norme verre de son petit vin
du versant.

-- Non pas, dit-il, au contraire; imaginez-vous que ce sont des
hobereaux qui ont tous un titre quelconque et prtendent remonter
 Pharamond,  Charlemagne, ou tout au moins  Hugues Capet. Dans
le commencement, j'tais le dernier venu, par consquent j'ai d
faire les avances, je les ai faites; mais vous le savez, mon cher,
madame du Vallon...

Porthos, en disant ces mots, parut avaler avec peine sa salive.

-- Madame du Vallon, reprit-il, tait de noblesse douteuse, elle
avait, en premires noces (je crois, d'Artagnan, ne vous apprendre
rien de nouveau), pous un procureur. Ils trouvrent cela
nausabond. Ils ont dit nausabond. Vous comprenez, c'tait un mot
 faire tuer trente mille hommes. J'en ai tu deux; cela a fait
taire les autres, mais ne m'a pas rendu leur ami. De sorte que je
n'ai plus de socit, que je vis seul, que je m'ennuie, que je me
ronge.

D'Artagnan sourit; il voyait le dfaut de la cuirasse, et il
apprtait le coup.

-- Mais enfin, dit-il, vous tes par vous-mme, et votre femme ne
peut vous dfaire.

-- Oui, mais vous comprenez, n'tant pas de noblesse historique
comme les Coucy, qui se contentaient d'tre sires, et les Rohan,
qui ne voulaient pas tre ducs, tous ces gens-l, qui sont tous ou
vicomtes ou comtes, ont le pas sur moi,  l'glise, dans les
crmonies, partout, et je n'ai rien  dire. Ah! si j'tais
seulement...

-- Baron? n'est-ce pas? dit d'Artagnan achevant la phrase de son
ami.

-- Ah! s'cria Porthos dont les traits s'panouirent, ah! si
j'tais baron!

-- Bon! pensa d'Artagnan, je russirai ici.

Puis tout haut:

-- Eh bien! cher ami, c'est ce titre que vous souhaitez que je
viens vous apporter aujourd'hui.

Porthos fit un bond qui branla toute la salle; deux ou trois
bouteilles en perdirent l'quilibre et roulrent  terre, o elles
furent brises. Mousqueton accourut au bruit, et l'on aperut  la
perspective Planchet la bouche pleine et la serviette  la main.

-- Monseigneur m'appelle? demanda Mousqueton.

Porthos fit signe de la main  Mousqueton de ramasser les clats
de bouteilles.

-- Je vois avec plaisir, dit d'Artagnan, que vous avez toujours ce
brave garon.

-- Il est mon intendant, dit Porthos.

Puis haussant la voix:

-- Il a fait ses affaires, le drle, on voit cela; mais, continua-
t-il plus bas, il m'est attach et ne me quitterait pour rien au
monde.

-- Et il l'appelle monseigneur, pensa d'Artagnan.

-- Sortez, Mouston, dit Porthos.

-- Vous dites Mouston? Ah! oui! par abrviation: Mousqueton tait
trop long  prononcer.

-- Oui, dit Porthos, et puis cela sentait son marchal des logis
d'une lieue. Mais nous parlions affaire quand ce drle est entr.

-- Oui, dit d'Artagnan; cependant remettons la conversation  plus
tard, vos gens pourraient souponner quelque chose; il y a peut-
tre des espions dans le pays. Vous devinez, Porthos, qu'il s'agit
de choses srieuses.

Peste! dit Porthos. Eh bien! pour faire la digestion promenons-
nous dans mon parc.

-- Volontiers.

Et comme tous deux avaient suffisamment djeun, ils commencrent
 faire le tour d'un jardin magnifique; des alles de marronniers
et de tilleuls enfermaient un espace de trente arpents au moins;
au bout de chaque quinconce bien fourr de taillis et d'arbustes,
on voyait courir des lapins disparaissant dans les glandes et se
jouant dans les hautes herbes.

-- Ma foi, dit d'Artagnan, le parc correspond  tout le reste; et
s'il y a autant de poissons dans votre tang que de lapins dans
vos garennes, vous tes un homme heureux, mon cher Porthos, pour
peu que vous ayez conserv le got de la chasse et acquis celui de
la pche.

-- Mon ami, dit Porthos, je laisse la pche  Mousqueton, c'est un
plaisir de roturier; mais je chasse quelquefois; c'est--dire que
quand je m'ennuie, je m'assieds sur un de ces bancs de marbre, je
me fais apporter mon fusil, je me fais amener Gredinet, mon chien
favori, et je tire des lapins.

-- Mais c'est fort divertissant! dit d'Artagnan.

-- Oui, rpondit Porthos avec un soupir, c'est fort divertissant.

D'Artagnan ne les comptait plus.

-- Puis, ajouta Porthos, Gredinet va les chercher et les porte
lui-mme au cuisinier; il est dress  cela.

-- Ah! la charmante petite bte! dit d'Artagnan.

-- Mais, reprit Porthos, laissons l Gredinet, que je vous
donnerai si vous en avez envie, car je commence  m'en lasser, et
revenons  notre affaire.

-- Volontiers, dit d'Artagnan; seulement je vous prviens, cher
ami, pour que vous ne disiez pas que je vous ai pris en tratre,
qu'il faudra bien changer d'existence.

-- Comment cela?

-- Reprendre le harnais, ceindre l'pe, courir les aventures,
laisser, comme dans le temps pass, un peu de sa chair par les
chemins; vous savez, la manire d'autrefois, enfin.

-- Ah diable! fit Porthos.

-- Oui, je comprends, vous vous tes gt, cher ami; vous avez
pris du ventre, et le poignet n'a plus cette lasticit dont les
gardes de M. le cardinal ont eu tant de preuves.

-- Ah! le poignet est encore bon, je vous le jure, dit Porthos en
tendant une main pareille  une paule de mouton.

-- Tant mieux.

-- C'est donc la guerre qu'il faut que nous fassions?

-- Eh! mon Dieu, oui!

-- Et contre qui?

-- Avez-vous suivi la politique, mon ami?

-- Moi! pas le moins du monde.

-- Alors, tes-vous pour le Mazarin ou pour les princes?

-- Moi, je ne suis pour personne.

-- C'est--dire que vous tes pour nous. Tant mieux, Porthos,
c'est la bonne position pour faire ses affaires. Eh bien, mon
cher, je vous dirai que je viens de la part du cardinal.

Ce mot fit son effet sur Porthos, comme si on et encore t en
1640 et qu'il se ft agi du vrai cardinal.

-- Oh, oh! dit-il, que me veut Son minence?

-- Son minence veut vous avoir  son service.

-- Et qui lui a parl de moi?

-- Rochefort. Vous rappelez-vous?

-- Oui, pardieu! celui qui nous a donn tant d'ennui dans le temps
et qui nous a fait tant courir par les chemins, le mme  qui vous
avez fourni successivement trois coups d'pe, qu'il n'a pas
vols, au reste.

-- Mais vous savez qu'il est devenu notre ami? dit d'Artagnan.

-- Non, je ne le savais pas. Ah! il n'a pas de rancune!

-- Vous vous trompez, Porthos, dit d'Artagnan  son tour: c'est
moi qui n'en ai pas.

Porthos ne comprit pas trs bien; mais, on se le rappelle, la
comprhension n'tait pas son fort.

-- Vous dites donc, continua-t-il, que c'est le comte de Rochefort
qui a parl de moi au cardinal?

-- Oui, et puis la reine.

-- Comment, la reine?

-- Pour nous inspirer confiance, elle lui a mme remis le fameux
diamant, vous savez, que j'avais vendu  M. des Essarts, et qui,
je ne sais comment, est rentr en sa possession.

-- Mais il me semble, dit Porthos avec son gros bon sens, qu'elle
et mieux fait de le remettre  vous.

-- C'est aussi mon avis, dit d'Artagnan; mais que voulez-vous! les
rois et les reines ont quelquefois de singuliers caprices. Au bout
du compte, comme ce sont eux qui tiennent les richesses et les
honneurs, qui distribuent l'argent et les titres, on leur est
dvou.

-- Oui, on leur est dvou! dit Porthos. Alors vous tes donc
dvou, dans ce moment-ci?...

-- Au roi,  la reine et au cardinal, et j'ai de plus rpondu de
votre dvouement.

-- Et vous dites que vous avez fait certaines conditions pour moi?

-- Magnifiques, mon cher, magnifiques! D'abord vous avez de
l'argent, n'est-ce pas? Quarante mille livres de rente, vous me
l'avez dit.

Porthos entra en dfiance.

-- Eh! mon ami, lui dit-il, on n'a jamais trop d'argent. Madame du
Vallon a laiss une succession embrouille; je ne suis pas grand
clerc, moi, en sorte que je vis un peu au jour le jour.

-- Il a peur que je ne sois venu pour lui emprunter de l'argent,
pensa d'Artagnan. Ah! mon ami, dit-il tout haut, tant mieux si
vous tes gn!

-- Comment, tant mieux? dit Porthos.

-- Oui, car Son minence donnera tout ce que l'on voudra, terres,
argent et titres.

-- Ah! ah! ah! fit Porthos carquillant les yeux  ce dernier mot.

-- Sous l'autre cardinal, continua d'Artagnan, nous n'avons pas su
profiter de la fortune; c'tait le cas pourtant; je ne dis pas
cela pour vous qui avez vos quarante mille livres de rente, et qui
me paraissez l'homme le plus heureux de la terre.

Porthos soupira.

-- Toutefois, continua d'Artagnan, malgr vos quarante mille
livres de rente, et peut-tre mme  cause de vos quarante mille
livres de rente, il me semble qu'une petite couronne ferait bien
sur votre carrosse. Eh! eh!

-- Mais oui, dit Porthos.

-- Eh bien! mon cher, gagnez-la; elle est au bout de votre pe.
Nous ne nous nuirons pas. Votre but  vous, c'est un titre; mon
but,  moi, c'est de l'argent. Que j'en gagne assez pour faire
reconstruire Artagnan, que mes anctres appauvris par les
croisades ont laiss tomber en ruine depuis ce temps, et pour
acheter une trentaine d'arpents de terre autour, c'est tout ce
qu'il faut; je m'y retire, et j'y meurs tranquille.

-- Et moi, dit Porthos, je veux tre baron.

-- Vous le serez.

-- Et n'avez-vous donc point pens aussi  nos autres amis?
demanda Porthos.

-- Si fait, j'ai vu Aramis.

-- Et que dsire-t-il, lui? d'tre vque?

-- Aramis, dit d'Artagnan, qui ne voulait pas dsenchanter
Porthos; Aramis, imaginez-vous, mon cher, qu'il est devenu moine
et jsuite, qu'il vit comme un ours: il renonce  tout, et ne
pense qu' son salut. Mes offres n'ont pu le dcider.

-- Tant pis! dit Porthos, il avait de l'esprit. Et Athos?

-- Je ne l'ai pas encore vu, mais j'irai le voir en vous quittant.
Savez-vous o je le trouverai, lui?

-- Prs de Blois, dans une petite terre qu'il a hrite, je ne
sais de quel parent.

-- Et qu'on appelle?

-- Bragelonne. Comprenez-vous, mon cher, Athos qui tait noble
comme l'empereur et qui hrite d'une terre qui a titre de comt!
que fera-t-il de tous ces comts-l? Comt de la Fre, comt de
Bragelonne?

-- Avec cela qu'il n'a pas d'enfants, dit d'Artagnan.

-- Heu! fit Porthos, j'ai entendu dire qu'il avait adopt un jeune
homme qui lui ressemble par le visage.

-- Athos, notre Athos, qui tait vertueux comme Scipion? l'avez-
vous revu?

-- Non.

-- Eh bien! j'irai demain lui porter de vos nouvelles. J'ai peur,
entre nous, que son penchant pour le vin ne l'ait fort vieilli et
dgrad.

-- Oui, dit Porthos, c'est vrai; il buvait beaucoup.

-- Puis c'tait notre an  tous, dit d'Artagnan.

-- De quelques annes seulement, reprit Porthos; son air grave le
vieillissait beaucoup.

-- Oui, c'est vrai. Donc, si nous avons Athos, ce sera tant mieux:
si nous ne l'avons pas, eh bien! nous nous en passerons. Nous en
valons bien douze  nous deux.

-- Oui, dit Porthos souriant au souvenir de ses anciens exploits;
mais  nous quatre nous en aurions valu trente-six; d'autant plus
que le mtier sera dur,  ce que vous dites.

-- Dur pour des recrues, oui; mais pour nous, non.

-- Sera-ce long?

-- Dame! cela pourra durer trois ou quatre ans.

-- Se battra-t-on beaucoup?

-- Je l'espre.

-- Tant mieux, au bout du compte, tant mieux! s'cria Porthos:
vous n'avez point ide, mon cher, combien les os me craquent
depuis que je suis ici! Quelquefois le dimanche, en sortant de la
messe, je cours  cheval dans les champs et sur les terres des
voisins pour rencontrer quelque bonne petite querelle, car je sens
que j'en ai besoin; mais rien, mon cher! Soit qu'on me respecte,
soit qu'on ne craigne, ce qui est bien plus probable, on me laisse
fouler les luzernes avec mes chiens, passer sur le ventre  tout
le monde, et je reviens, plus ennuy, voil tout. Au moins, dites-
moi, se bat-on un peu plus facilement  Paris?

-- Quant  cela, mon cher, c'est charmant; plus d'dits, plus de
gardes du cardinal, plus de Jussac ni d'autres limiers. Mon Dieu!
voyez-vous, sous une lanterne, dans une auberge, partout; tes-
vous frondeur, on dgaine et tout est dit. M. de Guise a tu
M. de Coligny en pleine place Royale, et il n'en a rien t.

-- Ah! voil qui va bien, alors, dit Porthos.

-- Et puis avant peu, continua d'Artagnan, nous aurons des
batailles ranges, du canon, des incendies, ce sera trs vari.

-- Alors, je me dcide.

-- J'ai donc votre parole?

-- Oui, c'est dit. Je frapperai d'estoc et de taille pour Mazarin.
Mais...

-- Mais?

-- Mais il me fera baron.

-- Eh pardieu! dit d'Artagnan, c'est arrt d'avance; je vous l'ai
dit et je vous le rpte, je rponds de votre baronnie.

Sur cette promesse, Porthos, qui n'avait jamais dout de la parole
de son ami, reprit avec lui le chemin du chteau.


XIV. O il est dmontr que, si Porthos tait mcontent de son
tat, Mousqueton tait fort satisfait du sien

Tout en revenant vers le chteau et tandis que Porthos nageait
dans ses rves de baronnie, d'Artagnan rflchissait  la misre
de cette pauvre nature humaine, toujours mcontente de ce qu'elle
a, toujours dsireuse de ce qu'elle n'a pas.  la place de
Porthos, d'Artagnan se serait trouv l'homme le plus heureux de la
terre, et pour que Porthos ft heureux, il lui manquait, quoi?
cinq lettres  mettre avant tous ses noms et une petite couronne 
faire peindre sur les panneaux de sa voiture.

-- Je passerai donc toute ma vie, disait en lui-mme d'Artagnan, 
regarder  droite et  gauche sans voir jamais la figure d'un
homme compltement heureux.

Il faisait cette rflexion philosophique, lorsque la Providence
sembla vouloir lui donner un dmenti. Au moment o Porthos venait
de le quitter pour donner quelques ordres  son cuisinier, il vit
s'approcher de lui Mousqueton. La figure du brave garon, moins un
lger trouble qui, comme un nuage d't, gazait sa physionomie
plutt qu'elle ne la voilait, paraissait celle d'un homme
parfaitement heureux.

-- Voil ce que je cherchais, se dit d'Artagnan; mais, hlas! le
pauvre garon ne sait pas pourquoi je suis venu.

Mousqueton se tenait  distance. D'Artagnan s'assit sur un banc et
lui fit signe de s'approcher.

-- Monsieur, dit Mousqueton profitant de la permission, j'ai une
grce  vous demander.

-- Parle, mon ami, dit d'Artagnan.

-- C'est que je n'ose, j'ai peur que vous ne pensiez que la
prosprit m'a perdu.

-- Tu es donc heureux, mon ami, dit d'Artagnan.

-- Aussi heureux qu'il est possible de l'tre, et cependant vous
pouvez me rendre plus heureux encore.

-- Eh bien, parle! et si la chose dpend de moi, elle est faite.

-- Oh! monsieur, elle ne dpend que de vous.

-- J'attends.

-- Monsieur, la grce que j'ai  vous demander, c'est de m'appeler
non plus Mousqueton, mais bien Mouston. Depuis que j'ai l'honneur
d'tre intendant de monseigneur, j'ai pris ce dernier nom, qui est
plus digne et sert  me faire respecter de mes infrieurs. Vous
savez, monsieur, combien la subordination est ncessaire  la
valetaille.

D'Artagnan sourit; Porthos allongeait ses noms, Mousqueton
raccourcissait le sien.

-- Eh bien, monsieur? dit Mousqueton tout tremblant.

-- Eh bien, oui, mon cher Mouston, dit d'Artagnan; sois
tranquille, je n'oublierai pas ta requte, et si cela te fait
plaisir je ne te tutoierai mme plus.

-- Oh! s'cria Mousqueton rouge de joie, si vous me faisiez un
pareil honneur, monsieur, j'en serais reconnaissant toute ma vie,
mais ce serait trop demander peut-tre?

-- Hlas! dit en lui-mme d'Artagnan, c'est bien peu en change
des tribulations inattendues que j'apporte  ce pauvre diable qui
m'a si bien reu.

-- Et monsieur reste longtemps avec nous? dit Mousqueton, dont la
figure, rendue  son ancienne srnit, s'panouissait comme une
pivoine.

-- Je pars demain, mon ami, dit d'Artagnan.

-- Ah, monsieur! dit Mousqueton, c'tait donc seulement pour nous
donner des regrets que vous tiez venu?

-- J'en ai peur, dit d'Artagnan, si bas que Mousqueton, qui se
retirait en saluant, ne put l'entendre.

Un remords traversait l'esprit de d'Artagnan, quoique son coeur ce
ft fort racorni.

Il ne regrettait pas d'engager Porthos dans une route o sa vie et
sa fortune allaient tre compromises, car Porthos risquait
volontiers tout cela pour le titre de baron, qu'il dsirait depuis
quinze ans d'atteindre; mais Mousqueton, qui ne dsirait rien que
d'tre appel Mouston, n'tait-il pas bien cruel de l'arracher 
la vie dlicieuse de son grenier d'abondance? Cette ide-l le
proccupait lorsque Porthos reparut.

--  table! dit Porthos.

-- Comment,  table? dit d'Artagnan, quelle heure est-il donc?

-- Eh! mon cher, il est une heure passe.

-- Votre habitation est un paradis, Porthos, on y oublie le temps.
Je vous suis, mais je n'ai pas faim.

-- Venez, si l'on ne peut pas toujours manger, l'on peut toujours
boire; c'est une des maximes de ce pauvre Athos dont j'ai reconnu
la solidit depuis que je m'ennuie.

D'Artagnan, que son naturel gascon avait toujours fait sobre, ne
paraissait pas aussi convaincu que son ami de la vrit de
l'axiome d'Athos; nanmoins il fit ce qu'il put pour se tenir  la
hauteur de son hte.

Cependant, tout en regardant manger Porthos et en buvant de son
mieux, cette ide de Mousqueton revenait  l'esprit de d'Artagnan,
et cela avec d'autant plus de force que Mousqueton, sans servir
lui-mme  table, ce qui et t au-dessous de sa nouvelle
position, apparaissait de temps en temps  la porte et trahissait
sa reconnaissance pour d'Artagnan par l'ge et le cru des vins
qu'il faisait servir.

Aussi, quand au dessert, sur un signe de d'Artagnan, Porthos eut
renvoy ses laquais et que les deux amis se trouvrent seuls:

-- Porthos, dit d'Artagnan, qui vous accompagnera donc dans vos
campagnes?

-- Mais, rpondit naturellement Porthos, Mouston, ce me semble.

Ce fut un coup pour d'Artagnan; il vit dj se changer en grimace
de douleur le bienveillant sourire de l'intendant.

-- Cependant, rpliqua d'Artagnan, Mouston n'est plus de la
premire jeunesse, mon cher; de plus, il est devenu trs gros et
peut-tre a-t-il perdu l'habitude du service actif.

-- Je le sais, dit Porthos. Mais je me suis accoutum  lui; et
d'ailleurs il ne voudrait pas me quitter, il m'aime trop.

-- Oh! aveugle amour-propre! pensa d'Artagnan.

-- D'ailleurs, vous-mme, demanda Porthos, n'avez-vous pas
toujours  votre service votre mme laquais: ce bon, ce grave, cet
intelligent... comment l'appelez-vous donc?

-- Planchet. Oui, je l'ai retrouv, mais il n'est plus laquais.

-- Qu'est-il donc?

-- Eh bien! avec ses seize cents livres, vous savez, les seize
cents livres qu'il a gagnes au sige de La Rochelle en portant la
lettre  lord de Winter, il a lev une petite boutique rue des
Lombards, et il est confiseur.

-- Ah! il est confiseur rue des Lombards! Mais comment vous sert-
il?

-- Il a fait quelques escapades, dit d'Artagnan, et il craint
d'tre inquit.

Et le mousquetaire raconta  son ami comment il avait retrouv
Planchet.

-- Eh bien! dit alors Porthos, si on vous et dit, mon cher, qu'un
jour Planchet ferait sauver Rochefort, et que vous le cacheriez
pour cela?

-- Je ne l'aurais pas cru. Mais, que voulez-vous? les vnements
changent les hommes.

-- Rien de plus vrai, dit Porthos; mais ce qui ne change pas, ou
ce qui change pour se bonifier, c'est le vin. Gotez de celui-ci;
c'est d'un cru d'Espagne qu'estimait fort notre ami Athos: c'est
du xrs.

 ce moment, l'intendant vint consulter son matre sur le menu du
lendemain et aussi sur la partie de chasse projete.

-- Dis-moi, Mouston, dit Porthos, mes armes sont-elles en bon
tat?

D'Artagnan commena  battre la mesure sur la table pour cacher
son embarras.

-- Vos armes, monseigneur, demanda Mouston, quelles armes?

-- Eh pardieu, mes harnais!

-- Quels harnais?

-- Mes harnais de guerre.

-- Mais oui, monseigneur. Je le crois, du moins.

-- Tu t'en assureras demain, et tu les feras fourbir si elles en
ont besoin. Quel est mon meilleur cheval de course?

-- Vulcain.

-- Et de fatigue?

-- Bayard.

-- Quel cheval aimes-tu, toi?

-- J'aime Rustaud, monseigneur; c'est une bonne bte, avec
laquelle je m'entends  merveille.

-- C'est vigoureux, n'est-ce pas?

-- Normand crois Mecklembourg, a irait jour et nuit.

-- Voil notre affaire. Tu feras restaurer les trois btes, tu
fourbiras ou tu feras fourbir mes armes; plus, des pistolets pour
toi et un couteau de chasse.

-- Nous voyagerons donc, monseigneur? dit Mousqueton d'un air
inquiet.

D'Artagnan, qui n'avait jusque-l fait que des accords vagues,
battit une marche.

-- Mieux que cela, Mouston! rpondit Porthos.

-- Nous faisons une expdition, monsieur? dit l'intendant, dont
les roses commenaient  se changer en lis.

-- Nous rentrons au service, Mouston! rpondit Porthos en essayant
toujours de faire reprendre  sa moustache ce pli martial qu'elle
avait perdu.

Ces paroles taient  peine prononces que Mousqueton fut agit
d'un tremblement qui secouait ses grosses joues marbres, il
regarda d'Artagnan d'un air indicible de tendre reproche, que
l'officier ne put supporter sans se sentir attendri; puis il
chancela, et d'une voix trangle:

-- Du service! du service dans les armes du roi? dit-il.

-- Oui et non. Nous allons refaire campagne, chercher toutes
sortes d'aventures, reprendre la vie d'autrefois, enfin.

Ce dernier mot tomba sur Mousqueton comme la foudre. C'tait cet
_autrefois_ si terrible qui faisait le _maintenant_ si doux.

-- Oh! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends? dit Mousqueton avec un
regard plus suppliant encore que le premier,  l'adresse de
d'Artagnan.

-- Que voulez-vous, mon pauvre Mouston? dit d'Artagnan, la
fatalit...

Malgr la prcaution qu'avait prise d'Artagnan de ne pas le
tutoyer et de donner  son nom la mesure qu'il ambitionnait,
Mousqueton n'en reut pas moins le coup, et le coup fut si
terrible, qu'il sortit tout boulevers en oubliant de fermer la
porte.

-- Ce bon Mousqueton, il ne se connat plus de joie, dit Porthos
du ton que Don Quichotte dut mettre  encourager Sancho  seller
son grison pour une dernire campagne.

Les deux amis rests seuls se mirent  parler de l'avenir et 
faire mille chteaux en Espagne. Le bon vin de Mousqueton leur
faisait voir,  d'Artagnan une perspective toute reluisante de
quadruples et de pistoles,  Porthos le cordon bleu! et le manteau
ducal. Le fait est qu'ils dormaient sur la table lorsqu'on vint
les inviter  passer dans leur lit.

Cependant, ds le lendemain, Mousqueton fut un peu rconfort par
d'Artagnan, qui lui annona que probablement la guerre se ferait
toujours au coeur de Paris et  la porte du chteau du Vallon,
qui tait prs de Corbeil; de Bracieux, qui tait prs de Melun,
et de Pierrefonds, qui tait entre Compigne et Villers-Cotterts.

-- Mais il me semble qu'autrefois... dit timidement Mousqueton.

-- Oh! dit d'Artagnan, on ne fait pas la guerre  la manire
d'autrefois. Ce sont aujourd'hui affaires diplomatiques, demandez
 Planchet.

Mousqueton alla demander ces renseignements  son ancien ami,
lequel confirma en tout point ce qu'avait dit d'Artagnan;
seulement, ajouta-t-il, dans cette guerre, les prisonniers courent
le risque d'tre pendus.

-- Peste, dit Mousqueton, je crois que j'aime encore mieux le
sige de La Rochelle.

Quant  Porthos, aprs avoir fait tuer un chevreuil  son hte,
aprs l'avoir conduit de ses bois  sa montagne, de sa montagne 
ses tangs, aprs lui avoir fait voir ses lvriers, sa meute,
Gredinet, tout ce qu'il possdait enfin, et fait refaire trois
autres repas des plus somptueux, il demanda ses instructions
dfinitives  d'Artagnan, forc de le quitter pour continuer son
chemin.

-- Voici, cher ami! lui dit le messager; il me faut quatre jours
pour aller d'ici  Blois, un jour pour y rester, trois ou quatre
jours pour retourner  Paris. Partez donc dans une semaine avec
vos quipages; vous descendrez rue Tiquetonne,  l'htel de la
Chevrette, et vous attendrez mon retour.

-- C'est convenu, dit Porthos.

-- Moi je vais faire un tour sans espoir chez Athos, dit
d'Artagnan; mais, quoique je le croie devenu fort incapable, il
faut observer les procds avec ses amis.

-- Si j'allais avec vous, dit Porthos, cela me distrairait peut-
tre.

-- C'est possible, dit d'Artagnan, et moi aussi; mais vous
n'auriez plus le temps de faire vos prparatifs.

-- C'est vrai, dit Porthos. Partez donc, et bon courage; quant 
moi, je suis plein d'ardeur.

--  merveille! dit d'Artagnan.

Et ils se sparrent sur les limites de la terre de Pierrefonds,
jusqu'aux extrmits de laquelle Porthos voulut conduire son ami.

-- Au moins, disait d'Artagnan tout en prenant la route de
Villers-Cotterts, au moins je ne serai pas seul. Ce diable de
Porthos est encore d'une vigueur superbe. Si Athos vient, eh bien!
nous serons trois  nous moquer d'Aramis, de ce petit frocard 
bonnes fortunes.

 Villers-Cotterts il crivit au cardinal.

Monseigneur, j'en ai dj un  offrir  Votre minence, et celui-
l vaut vingt hommes. Je pars pour Blois, le comte de La Fre
habitant le chteau de Bragelonne aux environs de cette ville.

Et sur ce il prit la route de Blois tout en devisant avec
Planchet, qui lui tait une grande distraction pendant ce long
voyage.


XV. Deux ttes d'ange

Il s'agissait d'une longue route; mais d'Artagnan ne s'en
inquitait point: il savait que ses chevaux s'taient rafrachis
aux plantureux rteliers du seigneur de Bracieux. Il se lana donc
avec confiance dans les quatre ou cinq journes de marche qu'il
avait  faire suivi du fidle Planchet.

Comme nous l'avons dj dit, ces deux hommes, pour combattre les
ennuis de la route, cheminaient cte  cte et causaient toujours
ensemble. D'Artagnan avait peu  peu dpouill le matre, et
Planchet avait quitt tout  fait la peau du laquais. C'tait un
profond matois, qui, depuis sa bourgeoisie improvise, avait
regrett souvent les franches lippes du grand chemin ainsi que la
conversation et la compagnie brillante des gentilshommes, et qui,
se sentant une certaine valeur personnelle, souffrait de se voir
dmontiser par le contact perptuel des gens  ides plates.

Il s'leva donc bientt avec celui qu'il appelait encore son
matre au rang de confident. D'Artagnan depuis de longues annes
n'avait pas ouvert son coeur. Il arriva que ces deux hommes en se
retrouvant s'agencrent admirablement.

D'ailleurs, Planchet n'tait pas un compagnon d'aventures tout 
fait vulgaire; il tait homme de bon conseil; sans chercher le
danger il ne reculait pas aux coups, comme d'Artagnan avait eu
plusieurs fois occasion de s'en apercevoir; enfin, il avait t
soldat, et les armes anoblissaient; et puis, plus que tout cela,
si Planchet avait besoin de lui, Planchet ne lui tait pas non
plus inutile. Ce fut donc presque sur le pied de deux bons amis
que d'Artagnan et Planchet arrivrent dans le Blaisois.

Chemin faisant, d'Artagnan disait en secouant la tte et en
revenant  cette ide qui l'obsdait sans cesse:

-- Je sais bien que ma dmarche prs d'Athos est inutile et
absurde, mais je dois ce procd  mon ancien ami, homme qui avait
l'toffe en lui du plus noble et du plus gnreux de tous les
hommes.

-- Oh! M. Athos tait un fier gentilhomme! dit Planchet.

-- N'est-ce pas? reprit d'Artagnan.

-- Semant l'argent comme le ciel fait de la grle, continua
Planchet, mettant l'pe  la main avec un air royal. Vous
souvient-il, monsieur, du duel avec les Anglais dans l'enclos des
Carmes? Ah! que M. Athos tait beau et magnifique ce jour-l,
lorsqu'il dit  son adversaire: Vous avez exig que je vous dise
mon nom, monsieur; tant pis pour vous, car je vais tre forc de
vous tuer! J'tais prs de lui et je l'ai entendu. Ce sont mot 
mot ses propres paroles. Et ce coup d'oeil, monsieur, lorsqu'il
toucha son adversaire comme il avait dit, et que son adversaire
tomba, sans seulement dire ouf. Ah! monsieur, je le rpte,
c'tait un fier gentilhomme.

-- Oui, dit d'Artagnan, tout cela est vrai comme l'vangile, mais
il aura perdu toutes ces qualits avec un seul dfaut.

-- Je m'en souviens, dit Planchet, il aimait  boire, ou plutt il
buvait. Mais il ne buvait pas comme les autres. Ses yeux ne
disaient rien quand il portait le verre  ses lvres. En vrit,
jamais silence n'a t si parlant. Quant  moi, il me semblait que
je l'entendais murmurer: Entre, liqueur! et chasse mes chagrins.
Et comme il vous brisait le pied d'un verre ou le cou d'une
bouteille! il n'y avait que lui pour cela.

-- Eh bien! aujourd'hui, continua d'Artagnan, voici le triste
spectacle qui nous attend. Ce noble gentilhomme  l'oeil fier, ce
beau cavalier si brillant sous les armes, que l'on s'tonnait
toujours qu'il tnt une simple pe  la main au lieu d'un bton
de commandement, eh bien! il se sera transform en un vieillard
courb, au nez rouge, aux yeux pleurants. Nous allons le trouver
couch sur quelque gazon, d'o il nous regardera d'un oeil terne,
et qui peut-tre ne nous reconnatra pas. Dieu m'est tmoin,
Planchet, continua d'Artagnan, que je fuirais ce triste spectacle
si je ne tenais  prouver mon respect  cette ombre illustre du
glorieux comte de La Fre, que nous avons tant aim.

Planchet hocha la tte et ne dit mot: on voyait facilement qu'il
partageait les craintes de son matre.

-- Et puis, reprit d'Artagnan, cette dcrpitude, car Athos est
vieux maintenant; la misre, peut-tre, car il aura nglig le peu
de bien qu'il avait; et le sale Grimaud, plus muet que jamais et
plus ivrogne que son matre... tiens, Planchet, tout cela me fend
le coeur.

-- Il me semble que j'y suis, et que je le vois l bgayant et
chancelant, dit Planchet d'un ton piteux.

-- Ma seule crainte, je l'avoue, reprit d'Artagnan, c'est qu'Athos
n'accepte mes propositions dans un moment d'ivresse guerrire. Ce
serait pour Porthos et moi un grand malheur et surtout un
vritable embarras; mais, pendant sa premire orgie, nous le
quitterons, voil tout. En revenant  lui, il comprendra.

-- En tout cas, monsieur, dit Planchet, nous ne tarderons pas 
tre clairs, car je crois que ces murs si hauts, qui rougissent
au soleil couchant, sont les murs de Blois.

-- C'est probable, rpondit d'Artagnan, et ces clochetons aigus et
sculpts que nous entrevoyons l-bas  gauche dans les bois
ressemblent  ce que j'ai entendu dire de Chambord.

-- Entrerons-nous en ville? demanda Planchet.

-- Sans doute, pour nous renseigner.

-- Monsieur, je vous conseille, si nous y entrons, de goter 
certains petits pots de crme dont j'ai fort entendu parler, mais
qu'on ne peut malheureusement faire venir  Paris et qu'il faut
manger sur place.

-- Eh bien, nous en mangerons! sois tranquille, dit d'Artagnan.

En ce moment un de ces lourds chariots, attels de boeufs, qui
portent le bois coup dans les belles forts du pays jusqu'aux
ports de la Loire, dboucha par un sentier plein d'ornires sur la
route que suivaient les deux cavaliers. Un homme l'accompagnait,
portant une longue gaule arme d'un clou avec laquelle il
aiguillonnait son lent attelage.

-- H! l'ami, cria Planchet au bouvier.

-- Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs? dit le paysan avec
cette puret de langage particulire aux gens de ce pays et qui
ferait honte aux citadins puristes de la place de la Sorbonne et
de la rue de l'Universit.

-- Nous cherchons la maison de M. le comte de La Fre, dit
d'Artagnan; connaissez-vous ce nom-l parmi ceux des seigneurs des
environs?

Le paysan ta son chapeau en entendant ce nom et rpondit:

-- Messieurs, ce bois que je charrie est  lui; je l'ai coup dans
sa futaie et je le conduis au chteau.

D'Artagnan ne voulut pas questionner cet homme, il lui rpugnait
d'entendre dire par un autre peut-tre ce qu'il avait dit lui-mme
 Planchet.

-- Le _chteau_! se dit-il  lui-mme, le _chteau_! Ah! je
comprends! Athos n'est pas endurant; il aura forc, comme Porthos,
ses paysans  l'appeler monseigneur et  nommer chteau sa
bicoque: il avait la main lourde, ce cher Athos, surtout quand il
avait bu.

Les boeufs avanaient lentement. D'Artagnan et Planchet marchaient
derrire la voiture. Cette allure les impatienta.

-- Le chemin est donc celui-ci, demanda d'Artagnan au bouvier, et;
nous pouvons le suivre sans crainte de nous garer?

-- Oh! mon Dieu! oui, monsieur, dit l'homme, et vous pouvez le
prendre au lieu de vous ennuyer  escorter des btes si lentes.
Vous n'avez qu'une demi-lieue  faire et vous apercevrez un
chteau sur la droite; on ne le voit pas encore d'ici,  cause
d'un rideau de peupliers qui le cache. Ce chteau n'est point
Bragelonne, c'est La Vallire: vous passerez outre; mais  trois
portes de mousquet plus loin, une grande maison blanche,  toits
en ardoises, btie sur un tertre ombrag de sycomores normes,
c'est le chteau de M. le comte de La Fre.

-- Et cette demi-lieue est-elle longue? demanda d'Artagnan, car il
y a lieue et lieue dans notre beau pays de France.

-- Dix minutes de chemin, monsieur, pour les jambes fines de votre
cheval.

D'Artagnan remercia le bouvier et piqua aussitt; puis, troubl
malgr lui  l'ide de revoir cet homme singulier qui l'avait tant
aim, qui avait tant contribu par ses conseils et par son exemple
 son ducation de gentilhomme, il ralentit peu  peu le pas de
son cheval et continua d'avancer la tte basse comme un rveur.

Planchet aussi avait trouv dans la rencontre et l'attitude de ce
paysan matire  de graves rflexions. Jamais, ni en Normandie, ni
en Franche-Comt, ni en Artois, ni en Picardie, pays qu'il avait
particulirement habits, il n'avait rencontr chez les villageois
cette allure facile, cet air poli, ce langage pur. Il tait
tent de croire qu'il avait rencontr quelque gentilhomme,
frondeur comme lui, qui, pour cause politique, avait t forc
comme lui de se dguiser.

Bientt, au dtour du chemin, le chteau de La Vallire, comme
l'avait dit le bouvier, apparut aux yeux des voyageurs; puis  un
quart de lieue plus loin environ, la maison blanche encadre dans
ses sycomores, se dessina sur le fond d'un massif d'arbres pais
que le printemps poudrait d'une neige de fleurs.

 cette vue d'Artagnan, qui d'ordinaire s'motionnait peu, sentit
un trouble trange pntrer jusqu'au fond de son coeur, tant sont
puissants pendant tout le cours de la vie ces souvenirs de
jeunesse. Planchet, qui n'avait pas les mmes motifs d'impression,
interdit de voir son matre si agit, regardait alternativement
d'Artagnan et la maison.

Le mousquetaire fit encore quelques pas en avant et se trouva en
face d'une grille travaille avec le got qui distingue les fontes
de cette poque.

On voyait par cette grille des potagers tenus avec soin, une cour
assez spacieuse dans laquelle pitinaient plusieurs chevaux de
main tenus par des valets en livres diffrentes, et un carrosse
attel de deux chevaux du pays.

-- Nous nous trompons, ou cet homme nous a tromps, dit
d'Artagnan, ce ne peut tre l que demeure Athos. Mon Dieu!
serait-il mort, et cette proprit appartiendrait-elle  quelqu'un
de son nom? Mets pied  terre, Planchet, et va t'informer; j'avoue
que pour moi je n'en ai pas le courage.

Planchet mit pied  terre.

-- Tu ajouteras, dit d'Artagnan, qu'un gentilhomme qui passe
dsire avoir l'honneur de saluer M. le comte de La Fre, et si tu
es content des renseignements, eh bien! alors nomme-moi.

Planchet, tranant son cheval par la bride, s'approcha de la
porte, fit retentir la cloche de la grille, et aussitt un homme
de service, aux cheveux blanchis,  la taille droite malgr son
ge, vint se prsenter et reut Planchet.

-- C'est ici que demeure M. le comte de La Fre? demanda Planchet.

-- Oui, monsieur, c'est ici, rpondit le serviteur  Planchet, qui
ne portait pas de livre.

-- Un seigneur retir du service, n'est-ce pas?

-- C'est cela mme.

-- Et qui avait un laquais nomm Grimaud, reprit Planchet, qui,
avec sa prudence habituelle, ne croyait pas pouvoir s'entourer de
trop de renseignements.

-- M. Grimaud est absent du chteau pour le moment, dit le
serviteur commenant  regarder Planchet des pieds  la tte, peu
accoutum qu'il tait  de pareilles interrogations.

-- Alors, s'cria Planchet radieux, je vois bien que c'est le mme
comte de La Fre que nous cherchons. Veuillez m'ouvrir alors, car
je dsirais annoncer  M. le comte que mon matre, un gentilhomme
de ses amis, est l qui voudrait le saluer.

-- Que ne disiez-vous cela plus tt! dit le serviteur en ouvrant
la grille. Mais votre matre, o est-il?

-- Derrire moi, il me suit.

Le serviteur ouvrit la grille et prcda Planchet, lequel fit
signe  d'Artagnan, qui, le coeur plus palpitant que jamais, entra
 cheval dans la cour.

Lorsque Planchet fut sur le perron, il entendit une voix sortant
d'une salle basse et qui disait:

-- Eh bien! o est-il, ce gentilhomme, et pourquoi ne pas le
conduire ici?

Cette voix, qui parvint jusqu' d'Artagnan, rveilla dans son
coeur mille sentiments, mille souvenirs qu'il avait oublis. Il
sauta prcipitamment  bas de son cheval, tandis que Planchet, le
sourire sur les lvres, s'avanait vers le matre du logis.

-- Mais je connais ce garon-l, dit Athos en apparaissant sur le
seuil.

-- Oh! oui, monsieur le comte, vous me connaissez, et moi aussi je
vous connais bien. Je suis Planchet, monsieur le comte, Planchet,
vous savez bien...

Mais l'honnte serviteur ne put en dire davantage, tant l'aspect
inattendu du gentilhomme l'avait saisi.

-- Quoi! Planchet! s'cria Athos. M. d'Artagnan serait-il donc
ici?

-- Me voici, ami! me voici, cher Athos, dit d'Artagnan en
balbutiant et presque chancelant.

 ces mots une motion visible se peignit  son tour sur le beau
visage et les traits calmes d'Athos. Il fit deux pas rapides vers
d'Artagnan sans le perdre du regard et le serra tendrement dans
ses bras. D'Artagnan, remis de son trouble, l'treignit  son tour
avec une cordialit qui brillait en larmes dans ses yeux...

Athos le prit alors par la main, qu'il serrait dans les siennes,
et le mena au salon, o plusieurs personnes taient runies. Tout
le monde se leva.

-- Je vous prsente, dit Athos, monsieur le chevalier d'Artagnan,
lieutenant aux mousquetaires de Sa Majest, un ami bien dvou, et
l'un des plus braves et des plus aimables gentilshommes que j'aie
jamais connus.

D'Artagnan, selon l'usage, reut les compliments des assistants,
les rendit de son mieux, prit place au cercle, et, tandis que la
conversation interrompue un moment redevenait gnrale, il se mit
 examiner Athos.

Chose trange! Athos avait vieilli  peine. Ses beaux yeux,
dgags de ce cercle de bistre que dessinent les veilles et
l'orgie, semblaient plus grands et d'un fluide plus pur que
jamais; son visage, un peu allong, avait gagn en majest ce
qu'il avait perdu d'agitation fbrile; sa main, toujours
admirablement belle et nerveuse, malgr la souplesse des chairs,
resplendissait sous une manchette de dentelles, comme certaines
mains de Titien et de Van Dick; il tait plus svelte qu'autrefois;
ses paules, bien effaces et larges, annonaient une vigueur peu
commune; ses longs cheveux noirs, parsems  peine de quelques
cheveux gris, tombaient lgants sur ses paules, et onduls comme
par un pli naturel; sa voix tait toujours frache comme s'il
n'et eu que vingt-cinq ans, et ses dents magnifiques, qu'il avait
conserves blanches et intactes, donnaient un charme inexprimable
 son sourire.

Cependant les htes du comte, qui s'aperurent,  la froideur
imperceptible de l'entretien, que les deux amis brlaient du dsir
de se trouver seuls, commencrent  prparer, avec tout cet art et
cette politesse d'autrefois, leur dpart, cette grave affaire des
gens du grand monde, quand il y avait des gens du grand monde;
mais alors un grand bruit de chiens aboyants retentit dans la
cour, et plusieurs personnes dirent en mme temps:

-- Ah! c'est Raoul qui revient.

Athos,  ce nom de Raoul, regarda d'Artagnan, et sembla pier la
curiosit que ce nom devait faire natre sur son visage. Mais
d'Artagnan ne comprenait encore rien, il tait mal revenu de son
blouissement. Ce fut donc presque machinalement qu'il se
retourna, lorsqu'un beau jeune homme de quinze ans, vtu
simplement, mais avec un got parfait, entra dans le salon en
levant gracieusement son feutre orn de longues plumes rouges.

Cependant ce nouveau personnage, tout  fait inattendu, le frappa.
Tout un monde d'ides nouvelles se prsenta  son esprit, lui
expliquant par toutes les sources de son intelligence le
changement d'Athos, qui jusque-l lui avait paru inexplicable. Une
ressemblance singulire entre le gentilhomme et l'enfant lui
expliquait le mystre de cette vie rgnre. Il attendit,
regardant et coutant.

-- Vous voici de retour, Raoul? dit le comte.

-- Oui, monsieur, rpondit le jeune homme avec respect, et je me
suis acquitt de la commission que vous m'aviez donne.

-- Mais qu'avez-vous, Raoul? dit Athos avec sollicitude, vous tes
ple et vous paraissez agit.

-- C'est qu'il vient, monsieur, rpondit le jeune homme, d'arriver
un malheur  notre petite voisine.

--  mademoiselle de La Vallire? dit vivement Athos.

-- Quoi donc? demandrent quelques voix.

-- Elle se promenait avec sa bonne Marceline dans l'enclos o les
bcherons quarrissent leurs arbres, lorsqu'en passant  cheval je
l'ai aperue et me suis arrt. Elle m'a aperu  son tour, et, en
voulant sauter du haut d'une pile de bois o elle tait monte, le
pied de la pauvre enfant est tomb  faux et elle n'a pu se
relever. Elle s'est, je crois, foul la cheville.

-- Oh! mon Dieu! dit Athos; et madame de Saint-Remy, sa mre, est-
elle prvenue?

-- Non, monsieur, madame de Saint-Remy est  Blois, prs de madame
la duchesse d'Orlans. J'ai eu peur que les premiers secours
fussent inhabilement appliqus, et j'accourais, monsieur, vous
demander des conseils.

-- Envoyez vite  Blois, Raoul! ou plutt prenez votre cheval et
courez-y vous-mme.

Raoul s'inclina.

-- Mais o est Louise? continua le comte.

-- Je l'ai apporte jusqu'ici, monsieur, et l'ai dpose chez la
femme de Charlot, qui, en attendant, lui a fait mettre le pied
dans de l'eau glace.

Aprs cette explication, qui avait fourni un prtexte pour se
lever, les htes d'Athos prirent cong de lui; le vieux duc de
Barb seul, qui agissait familirement en vertu d'une amiti de
vingt ans avec la maison de La Vallire, alla voir la petite
Louise, qui pleurait et qui, en apercevant Raoul, essuya ses beaux
yeux et sourit aussitt.

Alors il proposa d'emmener la petite Louise  Blois dans son
carrosse.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Athos, elle sera plus tt prs
de sa mre; quant  vous, Raoul, je suis sr que vous avez agi
tourdiment et qu'il y a de votre faute.

-- Oh! non, non, monsieur, je vous le jure! s'cria la jeune
fille; tandis que le jeune homme plissait  l'ide qu'il tait
peut-tre la cause de cet accident...

-- Oh! monsieur, je vous assure... murmura Raoul.

-- Vous n'en irez pas moins  Blois, continua le comte avec bont,
et vous ferez vos excuses et les miennes  madame de Saint-Remy,
puis vous reviendrez.

Les couleurs reparurent sur les joues du jeune homme; il reprit,
aprs avoir consult des yeux le comte, dans ses bras dj
vigoureux la petite fille, dont la jolie tte endolorie et
souriante  la fois posait sur son paule, et il l'installa
doucement dans le carrosse; puis, sautant sur son cheval avec
l'lgance et l'agilit d'un cuyer consomm, aprs avoir salu
Athos et d'Artagnan, il s'loigna rapidement, accompagnant la
portire du carrosse, vers l'intrieur duquel ses yeux restrent
constamment fixs.


XVI. Le chteau de Bragelonne

D'Artagnan tait rest pendant toute cette scne le regard effar,
la bouche presque bante, il avait si peu trouv les choses selon
ses prvisions, qu'il en tait rest stupide d'tonnement.

Athos lui prit le bras et l'emmena dans le jardin.

-- Pendant qu'on nous prpare  souper, dit-il en souriant, vous
ne serez point fch, n'est-ce pas, mon ami, d'claircir un peu
tout ce mystre qui vous fait rver?

-- Il est vrai, monsieur le comte, dit d'Artagnan, qui avait senti
peu  peu Athos reprendre sur lui cette immense supriorit
d'aristocrate qu'il avait toujours eue.

Athos le regarda avec son doux sourire.

-- Et d'abord, dit-il, mon cher d'Artagnan, il n'y a point ici de
monsieur le comte. Si je vous ai appel chevalier, c'tait pour
vous prsenter  mes htes, afin qu'ils sussent qui vous tiez;
mais, pour vous, d'Artagnan, je suis, je l'espre, toujours Athos,
votre compagnon, votre ami. Prfrez-vous le crmonial parce que
vous m'aimez moins?

-- Oh! Dieu m'en prserve! dit le Gascon avec un de ces loyaux
lans de jeunesse qu'on retrouve si rarement dans l'ge mr.

-- Alors revenons  nos habitudes, et, pour commencer, soyons
francs. Tout vous tonne ici?

-- Profondment.

-- Mais ce qui vous tonne le plus, dit Athos en souriant, c'est
moi, avouez-le.

-- Je vous l'avoue.

-- Je suis encore jeune, n'est-ce pas, malgr mes quarante-neuf
ans, je suis reconnaissable encore?

-- Tout au contraire, dit d'Artagnan tout prt  outrer la
recommandation de franchise que lui avait faite Athos, c'est que
vous ne l'tes plus du tout.

-- Ah! je comprends, dit Athos avec une lgre rougeur, tout a une
fin, d'Artagnan, la folie comme autre chose.

-- Puis il s'est fait un changement dans votre fortune, ce me
semble. Vous tes admirablement log; cette maison est  vous, je
prsume.

-- Oui; c'est ce petit bien, vous savez, mon ami, dont je vous ai
dit que j'avais hsit quand j'ai quitt le service.

-- Vous avez parc, chevaux, quipages.

Athos sourit.

-- Le parc a vingt arpents, mon ami, dit-il; vingt arpents sur
lesquels sont pris les potagers et les communs. Mes chevaux sont
au nombre de deux; bien entendu que je ne compte pas le courtaud
de mon valet. Mes quipages se rduisent  quatre chiens de bois,
 deux lvriers et  un chien d'arrt. Encore tout ce luxe de
meute, ajouta Athos en souriant, n'est-il pas pour moi.

-- Oui, je comprends, dit d'Artagnan, c'est pour le jeune homme,
pour Raoul.

Et d'Artagnan regarda Athos avec un sourire involontaire.

-- Vous avez devin, mon ami! dit Athos.

-- Et ce jeune homme est votre commensal, votre filleul, votre
parent peut-tre? Ah! que vous tes chang, mon cher Athos!

-- Ce jeune homme, rpondit Athos avec calme, ce jeune homme,
d'Artagnan, est un orphelin que sa mre avait abandonn chez un
pauvre cur de campagne; je l'ai nourri, lev.

-- Et il doit vous tre bien attach?

-- Je crois qu'il m'aime comme si j'tais son pre.

-- Bien reconnaissant surtout?

-- Oh! quant  la reconnaissance, dit Athos, elle est rciproque,
je lui dois autant qu'il me doit; et je ne le lui dis pas,  lui,
mais je le dis  vous, d'Artagnan, je suis encore son oblig.

-- Comment cela? dit le mousquetaire tonn.

-- Eh! mon Dieu, oui! c'est lui qui a caus en moi le changement
que vous voyez: je me desschais comme un pauvre arbre isol qui
ne tient en rien sur la terre, il n'y avait qu'une affection
profonde qui pt me faire reprendre racine dans la vie. Une
matresse? j'tais trop vieux. Des amis? je ne vous avais plus l.
Eh bien! cet enfant m'a fait retrouver tout ce que j'avais perdu;
je n'avais plus le courage de vivre pour moi, j'ai vcu pour lui.
Les leons sont beaucoup pour un enfant, l'exemple vaut mieux. Je
lui ai donn l'exemple, d'Artagnan. Les vices que j'avais, je m'en
suis corrig; les vertus que je n'avais pas, j'ai feint de les
avoir. Aussi, je ne crois pas m'abuser, d'Artagnan, mais Raoul est
destin  tre un gentilhomme aussi complet qu'il est donn 
notre ge appauvri d'en fournir encore.

D'Artagnan regardait Athos avec une admiration croissante. Ils se
promenaient sous une alle frache et ombreuse,  travers laquelle
filtraient obliquement quelques rayons de soleil couchant. Un de
ces rayons dors illuminait le visage d'Athos, et ses yeux
semblaient rendre  leur tour ce feu tide et calme du soir qu'ils
recevaient.

L'ide de milady vint se prsenter  l'esprit de d'Artagnan.

-- Et vous tes heureux? dit-il  son ami.

L'oeil vigilant d'Athos pntra jusqu'au fond du coeur de
d'Artagnan, et sembla y lire sa pense.

-- Aussi heureux qu'il est permis  une crature de Dieu de l'tre
sur la terre. Mais achevez votre pense, d'Artagnan, car vous ne
me l'avez pas dite tout entire.

-- Vous tes terrible, Athos, et l'on ne vous peut rien cacher,
dit d'Artagnan. Eh bien! oui, je voulais vous demander si vous
n'avez pas quelquefois des mouvements inattendus de terreur qui
ressemblent...

--  des remords? continua Athos. J'achve votre phrase, mon ami.
Oui et non: je n'ai pas de remords, parce que cette femme, je le
crois, mritait la peine qu'elle a subie; je n'ai pas de remords,
parce que, si nous l'eussions laisse vivre, elle et sans aucun
doute continu son oeuvre de destruction; mais cela ne veut pas
dire, ami, que j'aie cette conviction que nous avions le droit de
faire ce que nous avons fait. Peut-tre tout sang vers veut-il
une expiation. Elle a accompli la sienne; peut-tre  notre tour
nous reste-t-il  accomplir la ntre.

-- Je l'ai quelquefois pens comme vous, Athos, dit d'Artagnan.

-- Elle avait un fils, cette femme?

-- Oui.

-- En avez-vous quelquefois entendu parler?

-- Jamais.

-- Il doit avoir vingt-trois ans, murmura Athos; je pense souvent
 ce jeune homme, d'Artagnan.

-- C'est trange! et moi qui l'avais oubli!

Athos sourit mlancoliquement.

-- Et lord de Winter, en avez-vous quelque nouvelle?

-- Je sais qu'il tait en grande faveur prs du roi Charles Ier.

-- Il aura suivi sa fortune, qui est mauvaise en ce moment. Tenez,
d'Artagnan, continua Athos, cela revient  ce que je vous ai dit
tout  l'heure. Lui, il a laiss couler le sang de Strafford; le
sang appelle le sang. Et la reine?

-- Quelle reine?

-- Madame Henriette d'Angleterre, la fille de Henri IV.

-- Elle est au Louvre, comme vous savez.

-- Oui, o elle manque de tout, n'est-ce pas? Pendant les grands
froids de cet hiver, sa fille malade, m'a-t-on dit, tait force,
faute de bois, de rester couche. Comprenez-vous cela? dit Athos
en haussant les paules. La fille de Henri IV grelottant faute
d'un fagot! Pourquoi n'est-elle pas venue demander l'hospitalit
au premier venu de nous au lieu de la demander au Mazarin! elle
n'et manqu de rien.

-- La connaissez-vous donc, Athos?

-- Non, mais ma mre l'a vue enfant. Vous ai-je jamais dit que ma
mre avait t dame d'honneur de Marie de Mdicis?

-- Jamais. Vous ne dites pas de ces choses-l, vous, Athos.

-- Ah! mon Dieu si, vous le voyez, reprit Athos; mais encore faut-
il que l'occasion s'en prsente.

-- Porthos ne l'attendrait pas si patiemment, dit d'Artagnan avec
un sourire.

-- Chacun sa nature, mon cher d'Artagnan. Porthos a, malgr un peu
de vanit, des qualits excellentes. L'avez-vous revu?

-- Je le quitte il y a cinq jours, dit d'Artagnan.

Et alors il raconta, avec la verve de son humeur gasconne, toutes
les magnificences de Porthos en son chteau de Pierrefonds; et,
tout en criblant son ami, il lana deux ou trois flches 
l'adresse de cet excellent M. Mouston.

-- J'admire, rpliqua Athos en souriant de cette gaiet qui lui
rappelait leurs bons jours, que nous ayons autrefois form au
hasard une socit d'hommes encore si bien lis les uns aux
autres, malgr vingt ans de sparation. L'amiti jette des racines
bien profondes dans les coeurs honntes, d'Artagnan; croyez-moi,
il n'y a que les mchants qui nient l'amiti, parce qu'ils ne la
comprennent pas. Et Aramis?

-- Je l'ai vu aussi, dit d'Artagnan, mais il m'a paru froid.

-- Ah! vous avez vu Aramis, reprit Athos en regardant d'Artagnan
avec son oeil investigateur. Mais c'est un vritable plerinage,
cher ami, que vous faites au temple de l'Amiti, comme diraient
les potes.

-- Mais oui, dit d'Artagnan embarrass.

-- Aramis, vous le savez, continua Athos, est naturellement froid,
puis il est toujours empch dans des intrigues de femmes.

-- Je lui en crois en ce moment une fort complique, dit
d'Artagnan.

Athos ne rpondit pas.

-- Il n'est pas curieux, pensa d'Artagnan.

Non seulement Athos ne rpondit pas, mais encore il changea la
conversation.

-- Vous le voyez, dit-il en faisant remarquer  d'Artagnan qu'ils
taient revenus prs du chteau, en une heure de promenade, nous
avons quasi fait le tour de mes domaines.

-- Tout y est charmant, et surtout tout y sent son gentilhomme,
rpondit d'Artagnan.

En ce moment on entendit le pas d'un cheval.

-- C'est Raoul qui revient, dit Athos, nous allons avoir des
nouvelles de la pauvre petite.

En effet, le jeune homme reparut  la grille et rentra dans la
cour tout couvert de poussire, puis sauta  bas de son cheval
qu'il remit aux mains d'une espce de palefrenier; il vint saluer
le comte et d'Artagnan.

-- Monsieur, dit Athos en posant la main sur l'paule de
d'Artagnan, monsieur est le chevalier d'Artagnan, dont vous m'avez
entendu parler souvent, Raoul.

-- Monsieur, dit le jeune homme en saluant de nouveau et plus
profondment, M. le comte a prononc votre nom devant moi comme un
exemple chaque fois qu'il a eu  citer un gentilhomme intrpide et
gnreux.

Ce petit compliment ne laissa pas que d'mouvoir d'Artagnan, qui
sentit son coeur doucement remu. Il tendit une main  Raoul en
lui disant:

-- Mon jeune ami, tous les loges que l'on fait de moi doivent
retourner  M. le comte que voici: car il a fait mon ducation en
toutes choses, et ce n'est pas sa faute si l'lve a si mal
profit. Mais il se rattrapera sur vous, j'en suis sr. J'aime
votre air, Raoul, et votre politesse m'a touch.

Athos fut plus ravi qu'on ne saurait le dire: il regarda
d'Artagnan avec reconnaissance, puis attacha sur Raoul un de ces
sourires tranges dont les enfants sont fiers lorsqu'ils les
saisissent.

--  prsent, se dit d'Artagnan,  qui ce jeu muet de physionomie
n'avait point chapp, j'en suis certain.

-- Eh bien! dit Athos, j'espre que l'accident n'a pas eu de
suite?

-- On ne sait encore rien, monsieur, et le mdecin n'a rien pu
dire  cause de l'enflure; il craint cependant qu'il n'y ait
quelque nerf endommag.

-- Et vous n'tes pas rest plus tard prs de madame de Saint-
Remy?

-- J'aurais craint de n'tre pas de retour pour l'heure de votre
dner, monsieur, dit Raoul, et par consquent de vous faire
attendre.

En ce moment un petit garon, moiti paysan, moiti laquais, vint
avertir que le souper tait servi.

Athos conduisit son hte dans une salle  manger fort simple, mais
dont les fentres s'ouvraient d'un ct sur le jardin et de
l'autre sur une serre o poussaient de magnifiques fleurs.

D'Artagnan jeta les yeux sur le service: la vaisselle tait
magnifique; on voyait que c'tait de la vieille argenterie de
famille. Sur un dressoir tait une aiguire d'argent superbe;
d'Artagnan s'arrta  la regarder.

-- Ah! voil qui est divinement fait, dit-il.

-- Oui, rpondit Athos, c'est un chef-d'oeuvre d'un grand artiste
florentin nomm Benvenuto Cellini.

-- Et la bataille qu'elle reprsente?

-- Est celle de Marignan. C'est le moment o l'un de mes anctres
donne son pe  Franois Ier, qui vient de briser la sienne. Ce
fut  cette occasion qu'Enguerrand de la Fre, mon aeul, fut fait
chevalier de Saint-Michel. En outre, le roi, quinze ans plus tard,
car il n'avait pas oubli qu'il avait combattu trois heures encore
avec l'pe de son ami Enguerrand sans qu'elle se rompt, lui fit
don de cette aiguire et d'une pe que vous avez peut-tre vue
autrefois chez moi, et qui est aussi un assez beau morceau
d'orfvrerie. C'tait le temps des gants, dit Athos. Nous sommes
des nains, nous autres,  ct de ces hommes-l. Asseyons-nous,
d'Artagnan, et soupons.  propos, dit Athos au petit laquais qui
venait de servir le potage, appelez Charlot.

L'enfant sortit, et, un instant aprs, l'homme de service auquel
les deux voyageurs s'taient adresss en arrivant entra.

-- Mon cher Charlot, lui dit Athos, je vous recommande
particulirement, pour tout le temps qu'il demeurera ici,
Planchet, le laquais de monsieur d'Artagnan. Il aime le bon vin;
vous avez la clef des caves. Il a couch longtemps sur la dure et
ne doit pas dtester un bon lit; veillez encore  cela, je vous
prie.

Charlot s'inclina et sortit.

-- Charlot est aussi un brave homme, dit le comte, voici dix-huit
ans qu'il me sert.

-- Vous pensez  tout, dit d'Artagnan, et je vous remercie pour
Planchet, mon cher Athos.

Le jeune homme ouvrit de grands yeux  ce nom, et regarda si
c'tait bien au comte que d'Artagnan parlait.

-- Ce nom vous parat bizarre, n'est-ce pas, Raoul? dit Athos en
souriant. C'tait mon nom de guerre, alors que M. d'Artagnan, deux
braves amis et moi faisions nos prouesses  La Rochelle sous le
dfunt cardinal et sous M. de Bassompierre qui est mort aussi
depuis. Monsieur daigne me conserver ce nom d'amiti, et chaque
fois que je l'entends, mon coeur est joyeux.

-- Ce nom-l tait clbre, dit d'Artagnan, et il eut un jour les
honneurs du triomphe.

-- Que voulez-vous dire, monsieur? demanda Raoul avec sa curiosit
juvnile.

-- Je n'en sais ma foi rien, dit Athos.

-- Vous avez oubli le bastion Saint-Gervais, Athos, et cette
serviette dont trois balles firent un drapeau. J'ai meilleure
mmoire que vous, je m'en souviens, et je vais vous raconter cela,
jeune homme.

Et il raconta  Raoul toute l'histoire du bastion, comme Athos lui
avait racont celle de son aeul.

 ce rcit, le jeune homme crut voir se drouler un de ces faits
d'armes raconts par le Tasse ou l'Arioste, et qui appartiennent
aux temps prestigieux de la chevalerie.

-- Mais ce que ne vous dit pas d'Artagnan, Raoul, reprit  son
tour Athos, c'est qu'il tait une des meilleures lames de son
temps: jarret de fer, poignet d'acier, coup d'oeil sr et regard
brlant, voil ce qu'il offrait  son adversaire: il avait dix-
huit ans, trois ans de plus que vous, Raoul, lorsque je le vis 
l'oeuvre pour la premire fois et contre des hommes prouvs.

-- Et M. d'Artagnan fut vainqueur? dit le jeune homme, dont les
yeux brillaient pendant cette conversation et semblaient implorer
des dtails.

-- J'en tuai un, je crois! dit d'Artagnan interrogeant Athos du
regard. Quant  l'autre, je le dsarmai, ou je le blessai, je ne
me le rappelle plus.

-- Oui, vous le blesstes. Oh! vous tiez un rude athlte!

-- Eh! je n'ai pas encore trop perdu, reprit d'Artagnan avec son
petit rire gascon plein de contentement de lui-mme, et
dernirement encore...

Un regard d'Athos lui ferma la bouche.

-- Je veux que vous sachiez, Raoul, reprit Athos, vous qui vous
croyez une fine pe et dont la vanit pourrait souffrir un jour
quelque cruelle dception; je veux que vous sachiez combien est
dangereux l'homme qui unit le sang-froid  l'agilit, car jamais
je ne pourrais vous en offrir un plus frappant exemple: priez
demain monsieur d'Artagnan, s'il n'est pas trop fatigu, de
vouloir bien vous donner une leon.

-- Peste, mon cher Athos, vous tes cependant un bon matre,
surtout sous le rapport des qualits que vous vantez en moi.
Tenez, aujourd'hui encore, Planchet me parlait de ce fameux duel
de l'enclos des Carmes, avec lord de Winter et ses compagnons. Ah!
jeune homme, continua d'Artagnan, il doit y avoir quelque part une
pe que j'ai souvent appele la premire du royaume.

-- Oh! j'aurai gt ma main avec cet enfant, dit Athos.

-- Il y a des mains qui ne se gtent jamais, mon cher Athos, dit
d'Artagnan, mais qui gtent beaucoup les autres.

Le jeune homme et voulu prolonger cette conversation toute la
nuit; mais Athos lui fit observer que leur hte devait tre
fatigu et avait besoin de repos. D'Artagnan s'en dfendit par
politesse, mais Athos insista pour que d'Artagnan prit possession
de sa chambre. Raoul y conduisit l'hte du logis; et, comme Athos
pensa qu'il resterait le plus tard possible prs de d'Artagnan
pour lui faire dire toutes les vaillantises de leur jeune temps,
il vint le chercher lui-mme un instant aprs, et ferma cette
bonne soire par une poigne de main bien amicale et un souhait de
bonne nuit au mousquetaire.


XVII. La diplomatie d'Athos

D'Artagnan s'tait mis au lit bien moins pour dormir que pour tre
seul et penser  tout ce qu'il avait vu et entendu dans cette
soire.

Comme il tait d'un bon naturel et qu'il avait eu tout d'abord
pour Athos un penchant instinctif qui avait fini par devenir une
amiti sincre, il fut enchant de trouver un homme brillant
d'intelligence et de force au lieu de cet ivrogne abruti qu'il
s'attendait  voir cuver son vin sur quelque fumier; il accepta,
sans trop regimber, cette supriorit constante d'Athos sur lui,
et, au lieu de ressentir la jalousie et le dsappointement qui
eussent attrist une nature moins gnreuse, il n'prouva en
rsum qu'une joie sincre et loyale qui lui fit concevoir pour sa
ngociation les plus favorables esprances.

Cependant il lui semblait qu'il ne retrouvait point Athos franc et
clair sur tous les points. Qu'tait-ce que ce jeune homme qu'il
disait avoir adopt et qui avait avec lui une si grande
ressemblance? Qu'taient-ce que ce retour  la vie du monde et
cette sobrit exagre qu'il avait remarque  table? Une chose
mme insignifiante en apparence, cette absence de Grimaud, dont
Athos ne pouvait se sparer autrefois et dont le nom mme n'avait
pas t prononc malgr les ouvertures faites  ce sujet, tout
cela inquitait d'Artagnan. Il ne possdait donc plus la confiance
de son ami, ou bien Athos tait attach  quelque chane
invisible, ou bien encore prvenu d'avance contre la visite qu'il
lui faisait.

Il ne put s'empcher de songer  Rochefort,  ce qu'il lui avait
dit  l'glise Notre-Dame. Rochefort aurait-il prcd d'Artagnan
chez Athos?

D'Artagnan n'avait pas de temps  perdre en longues tudes. Aussi
rsolut-il d'en venir ds le lendemain  une explication. Ce peu
de fortune d'Athos si habilement dguis annonait l'envie de
paratre et trahissait un reste d'ambition facile  rveiller. La
vigueur d'esprit et la nettet d'ides d'Athos en faisaient un
homme plus prompt qu'un autre  s'mouvoir. Il entrerait dans les
plans du ministre avec d'autant plus d'ardeur, que son activit
naturelle serait double d'une dose de ncessit.

Ces ides maintenaient d'Artagnan veill malgr sa fatigue; il
dressait ses plans d'attaque, et quoiqu'il st qu'Athos tait un
rude adversaire, il fixa l'action au lendemain aprs le djeuner.

Cependant il se dit aussi, d'un autre ct, que sur un terrain si
nouveau il fallait s'avancer avec prudence, tudier pendant
plusieurs jours les connaissances d'Athos, suivre ses nouvelles
habitudes et s'en rendre compte, essayer de tirer du naf jeune
homme, soit en faisant des armes avec lui, soit en courant quelque
gibier, les renseignements intermdiaires qui lui manquaient pour
joindre l'Athos d'autrefois  l'Athos d'aujourd'hui; et cela
devait tre facile, car le prcepteur devait avoir dteint sur le
coeur et l'esprit de son lve. Mais d'Artagnan lui-mme qui tait
un garon d'une grande finesse, comprit sur-le-champ quelles
chances il donnerait contre lui au cas o une indiscrtion ou une
maladresse laisserait  dcouvert ses manoeuvres  l'oeil exerc
d'Athos.

Puis, faut-il le dire, d'Artagnan, tout prt  user de ruse contre
la finesse d'Aramis ou la vanit de Porthos, d'Artagnan avait
honte de biaiser avec Athos, l'homme franc, le coeur loyal. Il lui
semblait qu'en le reconnaissant leur matre en diplomatie, Aramis
et Porthos l'en estimeraient davantage, tandis qu'au contraire
Athos l'en estimerait moins.

-- Ah! pourquoi Grimaud, le silencieux Grimaud, n'est-il pas ici?
disait d'Artagnan; il y a bien des choses dans son silence que
j'aurais comprises, Grimaud avait un silence si loquent!

Cependant toutes les rumeurs s'taient teintes successivement
dans la maison; d'Artagnan avait entendu se fermer les portes et
les volets; puis, aprs s'tre rpondu quelque temps les uns aux
autres dans la campagne, les chiens s'taient tus  leur tour;
enfin, un rossignol perdu dans un massif d'arbres avait quelque
temps gren au milieu de la nuit ses gammes harmonieuses et
s'tait endormi; il ne se faisait plus dans le chteau qu'un bruit
de pas gal et monotone au-dessous de sa chambre; il supposait que
c'tait la chambre d'Athos.

-- Il se promne et rflchit, pensa d'Artagnan, mais  quoi?
C'est ce qu'il est impossible de savoir. On pouvait deviner le
reste, mais non pas cela.

Enfin, Athos se mit au lit sans doute, car ce dernier bruit
s'teignit.

Le silence et la fatigue unis ensemble vainquirent d'Artagnan; il
ferma les yeux  son tour, et presque aussitt le sommeil le prit.

D'Artagnan n'tait pas dormeur.  peine l'aube eut-elle dor ses
rideaux, qu'il sauta en bas de son lit et ouvrit les fentres. Il
lui sembla alors voir  travers la jalousie quelqu'un qui rdait
dans la cour en vitant de faire du bruit. Selon son habitude de
ne rien laisser passer  sa porte sans s'assurer de ce que
c'tait, d'Artagnan regarda attentivement sans faire aucun bruit,
et reconnut le justaucorps grenat et les cheveux bruns de Raoul.

Le jeune homme, car c'tait bien lui, ouvrit la porte de l'curie,
en tira le cheval bai qu'il avait dj mont la veille, le sella
et brida lui-mme avec autant de promptitude et de dextrit
qu'et pu le faire le plus habile cuyer, puis il fit sortir
l'animal par l'alle droite du potager, ouvrit une petite porte
latrale qui donnait sur un sentier, tira son cheval dehors, la
referma derrire lui, et alors, par-dessus la crte du mur,
d'Artagnan le vit passer comme une flche en se courbant sous les
branches pendantes et fleuries des rables et des acacias.

D'Artagnan avait remarqu la veille que le sentier devait conduire
 Blois.

-- Eh, eh! dit le Gascon, voici un gaillard qui fait dj des
siennes, et qui ne me parat point partager les haines d'Athos
contre le beau sexe: il ne va pas chasser, car il n'a ni armes ni
chiens; il ne remplit pas un message, car il se cache. De qui se
cache-t-il?... est-ce de moi ou de son pre?... car je suis sr
que le comte est son pre... Parbleu! quant  cela je le saurai,
car j'en parlerai tout net  Athos.

Le jour grandissait; tous ces bruits que d'Artagnan avait entendus
s'teindre successivement la veille se rveillaient, l'un aprs
l'autre: l'oiseau dans les branches, le chien dans l'table, les
moutons dans les champs; les bateaux amarrs sur la Loire
paraissaient eux-mmes s'animer, se dtachant du rivage et se
laissant aller au fil de l'eau. D'Artagnan resta ainsi  sa
fentre pour ne rveiller personne, puis lorsqu'il eut entendu les
portes et les volets du chteau s'ouvrir, il donna un dernier pli
 ses cheveux, un dernier tour  sa moustache, brossa par habitude
les rebords de son feutre avec la manche de son pourpoint, et
descendit. Il avait  peine franchi la dernire marche du perron,
qu'il aperut Athos baiss vers terre et dans l'attitude d'un
homme qui cherche un cu dans le sable.

-- Eh! bonjour, cher hte, dit d'Artagnan.

-- Bonjour, cher ami. La nuit a-t-elle t bonne?

-- Excellente, Athos, comme votre lit, comme votre souper d'hier
soir qui devait me conduire au sommeil, comme, votre accueil quand
vous m'avez revu. Mais que regardiez-vous donc l si
attentivement? Seriez-vous devenu amateur de tulipes par hasard?

-- Mon cher ami, il ne faudrait pas pour cela vous moquer de moi.
 la campagne, les gots changent fort, et on arrive  aimer, sans
y faire attention, toutes ces belles choses que le regard de Dieu
fait sortir du fond de la terre et que l'on mprise fort dans les
villes. Je regardais tout bonnement des iris que j'avais dposs
prs de ce rservoir et qui ont t crass ce matin. Ces
jardiniers sont les gens les plus maladroits du monde. En ramenant
le cheval aprs lui avoir fait tirer de l'eau, ils l'auront laiss
marcher dans la plate-bande.

D'Artagnan se prit  sourire.

-- Ah! dit-il, vous croyez?

Et il amena son ami le long de l'alle, o bon nombre de pas
pareils  celui qui avait cras les iris taient imprims.

-- Les voici encore, ce me semble; tenez, Athos, dit-il
indiffremment.

-- Mais, oui; et des pas tout frais!

-- Tout frais, rpta d'Artagnan.

-- Qui donc est sorti par ici ce matin? se demanda Athos avec
inquitude. Un cheval se serait-il chapp de l'curie?

-- Ce n'est pas probable, dit d'Artagnan, car les pas sont trs
gaux et trs reposs.

-- O est Raoul? s'cria Athos, et comment se fait-il que je ne
l'aie pas aperu?

-- Chut! dit d'Artagnan en mettant avec un sourire son doigt sur
sa bouche.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda Athos.

D'Artagnan raconta ce qu'il avait vu, en piant la physionomie de
son hte.

-- Ah! je devine tout maintenant, dit Athos avec un lger
mouvement d'paules: le pauvre garon est all  Blois.

-- Pour quoi faire?

-- Eh, mon Dieu! pour savoir des nouvelles de la petite La
Vallire. Vous savez, cette enfant qui s'est foul hier le pied.

-- Vous croyez? dit d'Artagnan incrdule.

-- Non seulement je le crois, mais j'en suis sr, rpondit Athos.
N'avez-vous donc pas remarqu que Raoul est amoureux?

-- Bon! De qui? de cette enfant de sept ans?

-- Mon cher,  l'ge de Raoul le coeur est si plein, qu'il faut
bien le rpandre sur quelque chose, rve ou ralit. Eh bien! son
amour,  lui, est moiti l'un, moiti l'autre.

-- Vous voulez rire! Quoi! cette petite fille.

-- N'avez-vous donc pas regard? C'est la plus jolie petite
crature qui soit au monde: des cheveux d'un blond d'argent, des
yeux bleus dj mutins et langoureux  la fois.

-- Mais que dites-vous de cet amour?

-- Je ne dis rien, je ris et je me moque de Raoul; mais ces
premiers besoins du coeur sont tellement imprieux, ces
panchements de la mlancolie amoureuse chez les jeunes gens sont
si doux et si amers tout ensemble, que cela parat avoir souvent
tous les caractres de la passion. Moi, je me rappelle qu' l'ge
de Raoul j'tais devenu amoureux d'une statue grecque que le bon
roi Henri IV avait donne  mon pre, et que je pensai devenir fou
de douleur, lorsqu'on me dit que l'histoire de Pygmalion n'tait
qu'une fable.

-- C'est du dsoeuvrement. Vous n'occupez pas assez Raoul, et il
cherche  s'occuper de son ct.

-- Pas autre chose. Aussi song-je  l'loigner d'ici.

-- Et vous ferez bien.

-- Sans doute; mais ce sera lui briser le coeur, et il souffrira
autant que pour un vritable amour. Depuis trois ou quatre ans, et
 cette poque lui-mme tait un enfant, il s'est habitu  parer
et  admirer cette petite idole, qu'il finirait un jour par adorer
s'il restait ici. Ces enfants rvent tout le jour ensemble et
causent de mille choses srieuses comme de vrais amants de vingt
ans. Bref, cela a fait longtemps sourire les parents de la petite
de La Vallire, mais je crois qu'ils commencent  froncer le
sourcil.

-- Enfantillage! mais Raoul a besoin d'tre distrait; loignez-le
bien vite d'ici, ou, morbleu! vous n'en ferez jamais un homme.

-- Je crois, dit Athos, que je vais l'envoyer  Paris.

-- Ah! fit d'Artagnan.

Et il pensa que le moment des hostilits tait arriv.

-- Si vous voulez, dit-il, nous pouvons faire un sort  ce jeune
homme.

-- Ah! fit  son tour Athos.

-- Je veux mme vous consulter sur quelque chose qui m'est pass
en tte.

-- Faites.

-- Croyez-vous que le temps soit venu de prendre du service?

-- Mais n'tes-vous pas toujours au service, vous, d'Artagnan?

-- Je m'entends: du service actif. La vie d'autrefois n'a-t-elle
plus rien qui vous tente, et, si des avantages rels vous
attendaient, ne seriez-vous pas bien aise de recommencer en ma
compagnie et en celle de notre ami Porthos les exploits de notre
jeunesse?

-- C'est une proposition que vous me faites alors! dit Athos.

-- Nette et franche.

-- Pour rentrer en campagne?

-- Oui.

-- De la part de qui et contre qui demanda tout  coup Athos en
attachant son oeil si clair et si bienveillant sur le Gascon.

-- Ah diable! vous tes pressant!

-- Et surtout prcis. coutez bien d'Artagnan. Il n'y a qu'une
personne ou plutt une cause  qui un homme comme moi puisse tre
utile: celle du roi.

-- Voil prcisment, dit le mousquetaire.

-- Oui; mais entendons-nous, reprit srieusement Athos: si par la
cause du roi vous entendez celle de M. de Mazarin, nous cessons de
nous comprendre.

-- Je ne dis pas prcisment, rpondit le Gascon embarrass.

-- Voyons, d'Artagnan, dit Athos, ne jouons pas au plus fin, votre
hsitation, vos dtours me disent de quelle part vous venez. Cette
cause, en effet, on n'ose l'avouer hautement, et lorsqu'on recrute
pour elle, c'est l'oreille basse et la voix embarrasse.

-- Ah! mon cher Athos! dit d'Artagnan.

-- Eh! vous savez bien, reprit Athos, que je ne parle pas pour
vous, qui tes la perle des gens braves et hardis, je vous parle
de cet Italien mesquin et intrigant de ce cuistre qui essaie de
mettre sur sa tte une couronne qu'il a vole sous un oreiller,
de ce faquin qui appelle son parti le parti du roi, et qui s'avise
de faire mettre des princes du sang en prison, n'osant pas les
tuer, comme faisait notre cardinal  nous, le grand cardinal; un
fesse-mathieu qui pse ses cus d'or et garde les rogns, de peur,
quoiqu'il triche, de les perdre  son jeu du lendemain; un drle
enfin qui maltraite la reine,  ce qu'on assure; au reste, tant
pis pour elle! et qui va d'ici  trois mois nous faire une guerre
civile pour garder ses pensions. C'est l le matre que vous me
proposez, d'Artagnan? Grand merci!

-- Vous tes plus vif qu'autrefois, Dieu me pardonne! dit
d'Artagnan, et les annes ont chauff votre sang, au lieu de le
refroidir. Qui vous dit donc que ce soit l mon matre et que je
veuille vous l'imposer?

Diable! s'tait dit le Gascon, ne livrons pas nos secrets  un
homme si mal dispos.

-- Mais alors, cher ami, reprit Athos, qu'est-ce donc que ces
propositions?

-- Eh, mon Dieu! rien de plus simple: vous vivez dans vos terres,
vous, et il parat que vous tes heureux dans votre mdiocrit
dore. Porthos a cinquante ou soixante mille livres de revenu
peut-tre; Aramis a toujours quinze duchesses qui se disputent le
prlat, comme elles se disputaient le mousquetaire; c'est encore
un enfant gt du sort; mais moi, que fais-je en ce monde? Je
porte ma cuirasse et mon buffle depuis vingt ans, cramponn  ce
grade insuffisant, sans avancer, sans reculer, sans vivre. Je suis
mort en un mot! Eh bien! lorsqu'il s'agit pour moi de ressusciter
un peu, vous venez tous me dire: C'est un faquin! c'est un drle!
un cuistre! un mauvais matre! Eh, parbleu! je suis de votre avis,
moi, mais trouvez-m'en un meilleur, ou faites-moi des rentes.

Athos rflchit trois secondes, et pendant ces trois secondes il
comprit la ruse de d'Artagnan, qui pour s'tre trop avanc tout
d'abord rompait maintenant afin de cacher son jeu. Il vit
clairement que les propositions qu'on venait de lui faire taient
relles, et se fussent dclares dans tout leur dveloppement,
pour peu qu'il et prt l'oreille.

-- Bon! se dit-il, d'Artagnan est  Mazarin.

De ce moment il s'observa avec une extrme prudence.

De son ct d'Artagnan joua plus serr que jamais.

-- Mais, enfin, vous avez une ide? continua Athos.

-- Assurment. Je voulais prendre conseil de vous tous et aviser
au moyen de faire quelque chose, car les uns sans les autres nous
serons toujours incomplets.

-- C'est vrai. Vous me parliez de Porthos; l'avez-vous donc dcid
 chercher fortune? Mais cette fortune, il l'a.

-- Sans doute, il l'a; mais l'homme est ainsi fait, il dsire
toujours quelque chose.

-- Et que dsire Porthos?

-- D'tre baron.

-- Ah! c'est vrai, j'oubliais, dit Athos en riant.

-- C'est vrai? pensa d'Artagnan. Et d'o a-t-il appris cela?
Correspondrait-il avec Aramis? Ah! si je savais cela, je saurais
tout.

La conversation finit l, car Raoul entra juste en ce moment.
Athos voulut le gronder sans aigreur; mais le jeune homme tait si
chagrin, qu'il n'en eut pas le courage et qu'il s'interrompit pour
lui demander ce qu'il avait.

-- Est-ce que notre petite voisine irait plus mal? dit d'Artagnan.

-- Ah! monsieur, reprit Raoul presque suffoqu par la douleur, sa
chute est grave, et, sans difformit apparente, le mdecin craint
qu'elle ne boite toute sa vie.

-- Ah! ce serait affreux! dit Athos.

D'Artagnan avait une plaisanterie au bout des lvres; mais en
voyant la part que prenait Athos  ce malheur, il se retint.

-- Ah! monsieur, ce qui me dsespre surtout, reprit Raoul, c'est
que ce malheur, c'est moi qui en suis cause.

-- Comment vous, Raoul? demanda Athos.

-- Sans doute, n'est-ce point pour accourir  moi qu'elle a saut
du haut de cette pile de bois?

-- Il ne vous reste plus qu'une ressource, mon cher Raoul, c'est
de l'pouser en expiation, dit d'Artagnan.

-- Ah! monsieur, dit Raoul, vous plaisantez avec une douleur
relle: c'est mal, cela.

Et Raoul, qui avait besoin d'tre seul pour pleurer tout  son
aise, rentra dans sa chambre, d'o il ne sortit qu' l'heure du
djeuner.

La bonne intelligence des deux amis n'avait pas le moins du monde
t altre par l'escarmouche du matin; aussi djeunrent-ils du
meilleur apptit, regardant de temps en temps le pauvre Raoul,
qui, les yeux tout humides et le coeur gros, mangeait  peine.

 la fin du djeuner deux lettres arrivrent, qu'Athos lut avec
une extrme attention, sans pouvoir s'empcher de tressaillir
plusieurs fois. D'Artagnan, qui le vit lire ces lettres d'un ct
de la table  l'autre, et dont la vue tait perante, jura qu'il
reconnaissait  n'en pas douter la petite criture d'Aramis. Quant
 l'autre, c'tait une criture de femme, longue et embarrasse.

-- Allons, dit d'Artagnan  Raoul, voyant qu'Athos dsirait
demeurer seul, soit pour rpondre  ces lettres, soit pour y
rflchir; allons faire un tour dans la salle d'armes, cela vous
distraira.

Le jeune homme regarda Athos, qui rpondit  ce regard par un
signe d'assentiment.

Tous deux passrent dans une salle basse o taient suspendus des
fleurets, des masques, des gants, des plastrons, et tous les
accessoires de l'escrime.

-- Eh bien? dit Athos en arrivant un quart d'heure aprs.

-- C'est dj votre main, mon cher Athos, dit d'Artagnan, et s'il
avait votre sang-froid, je n'aurais que des compliments  lui
faire...

Quant au jeune homme, il tait un peu honteux. Pour une ou deux
fois qu'il avait touch d'Artagnan, soit au bras, soit  la
cuisse, celui-ci l'avait boutonn vingt fois en plein corps.

En ce moment, Charlot entra porteur d'une lettre trs presse pour
d'Artagnan qu'un messager venait d'apporter.

Ce fut au tour d'Athos de regarder du coin de l'oeil.

D'Artagnan lut la lettre sans aucune motion apparente et aprs
avoir lu, avec un lger hochement de tte:

-- Voyez, mon cher ami, dit-il, ce que c'est que le service, et
vous avez, ma foi, bien raison de n'en pas vouloir reprendre:
M. de Trville est malade, et voil la compagnie qui ne peut se
passer de moi; de sorte que mon cong se trouve perdu.

-- Vous retournez  Paris? dit vivement Athos.

-- Eh, mon Dieu, oui! dit d'Artagnan; mais n'y venez-vous pas
vous-mme?

Athos rougit un peu et rpondit:

-- Si j'y allais, je serais fort heureux de vous voir.

-- Hol, Planchet! s'cria d'Artagnan de la porte, nous partons
dans dix minutes: donnez l'avoine aux chevaux.

Puis se retournant vers Athos:

-- Il me semble qu'il me manque quelque chose ici, et je suis
vraiment dsespr de vous quitter sans avoir revu ce bon Grimaud.

-- Grimaud! dit Athos. Ah! c'est vrai? je m'tonnais aussi que
vous ne me demandassiez pas de ses nouvelles. Je l'ai prt  un
de mes amis.

-- Qui comprendra ses signes? dit d'Artagnan.

-- Je l'espre, dit Athos.

Les deux amis s'embrassrent cordialement. D'Artagnan serra la
main de Raoul, fit promettre  Athos de le visiter s'il venait 
Paris, de lui crire s'il ne venait pas, et il monta  cheval.
Planchet, toujours exact, tait dj en selle.

-- Ne venez-vous point avec moi, dit-il en riant  Raoul, je passe
par Blois?

Raoul se retourna vers Athos qui le retint d'un signe
imperceptible.

-- Non, monsieur, rpondit le jeune homme, je reste prs de
monsieur le comte.

-- En ce cas, adieu tous deux, mes bons amis, dit d'Artagnan en
leur serrant une dernire fois la main, et Dieu vous garde! comme
nous nous disions chaque fois que nous nous quittions du temps du
feu cardinal.

Athos lui fit un signe de la main, Raoul une rvrence, et
d'Artagnan et Planchet partirent.

Le comte les suivit des yeux, la main appuye sur l'paule du
jeune homme, dont la taille galait presque la sienne; mais
aussitt qu'ils eurent disparu derrire le mur:

-- Raoul, dit le comte, nous partons ce soir pour Paris.

-- Comment! dit le jeune homme en plissant.

-- Vous pouvez aller prsenter mes adieux et les vtres  madame
de Saint-Remy. Je vous attendrai ici  sept heures.

Le jeune homme s'inclina avec une expression mle de douleur et
de reconnaissance, et se retira pour aller seller son cheval.

Quant  d'Artagnan,  peine hors de vue de son ct, il avait tir
la lettre de sa poche et l'avait relue:

Revenez sur-le-champ  Paris.

J.M...

-- La lettre est sche, murmura d'Artagnan, et s'il n'y avait un
post-scriptum, peut-tre ne l'euss-je pas comprise; mais
heureusement il y a un_ post-scriptum._

Et il lut ce fameux _post-scriptum_ qui lui faisait passer par-
dessus la scheresse de la lettre:

_P.-S_. -- Passez chez le trsorier du roi,  Blois: dites-lui
votre nom et montrez-lui cette lettre: vous toucherez deux cents
pistoles.

-- Dcidment, dit d'Artagnan, j'aime cette prose, et le cardinal
crit mieux que je ne croyais. Allons, Planchet, allons rendre
visite  monsieur le trsorier du roi, et puis piquons.

-- Vers Paris, monsieur.

-- Vers Paris.

Et tous deux partirent au plus grand trot de leurs montures.


XVIII. M. de Beaufort

Voici ce qui tait arriv et quelles taient les causes qui
ncessitaient le retour de d'Artagnan  Paris.

Un soir que Mazarin, selon son habitude, se rendait chez la reine
 l'heure o tout le monde s'en tait retir, et qu'en passant
prs de la salle des gardes, dont une porte donnait sur ses
antichambres, il avait entendu parler haut dans cette chambre, il
avait voulu savoir de quel sujet s'entretenaient les soldats,
s'tait approch  pas de loup, selon son habitude, avait pouss
la porte, et, par l'entrebillement, avait pass la tte.

Il y avait une discussion parmi les gardes.

-- Et moi je vous rponds, disait l'un d'eux, que si Coysel a
prdit cela, la chose est aussi sre que si elle tait arrive. Je
ne le connais pas, mais j'ai entendu dire qu'il tait non
seulement astrologue, mais encore magicien.

-- Peste, mon cher, s'il est de tes amis, prends garde! tu lui
rends un mauvais service.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'on pourrait bien lui faire un procs.

-- Ah bah! on ne brle plus les sorciers, aujourd'hui.

-- Non! il me semble cependant qu'il n'y a pas si longtemps que le
feu cardinal a fait brler Urbain Grandier. J'en sais quelque
chose, moi. J'tais de garde au bcher, et je l'ai vu rtir.

-- Mon cher, Urbain Grandier n'tait pas un sorcier, c'tait un
savant, ce qui est tout autre chose. Urbain Grandier ne prdisait
pas l'avenir. Il savait le pass, ce qui quelquefois est bien pis.

Mazarin hocha la tte en signe d'assentiment; mais dsirant
connatre la prdiction sur laquelle on discutait, il demeura  la
mme place.

-- Je ne te dis pas, reprit le garde, que Coysel ne soit pas un
sorcier, mais je te dis que s'il publie d'avance sa prdiction
c'est le moyen qu'elle ne s'accomplisse point.

-- Pourquoi?

-- Sans doute. Si nous nous battons l'un contre l'autre et que je
te dise: Je vais te porter ou un coup droit ou un coup de
seconde, tu pareras tout naturellement. Eh bien si Coysel dit
assez haut pour que le cardinal l'entende: Avant tel jour, tel
prisonnier se sauvera, il est bien vident que le cardinal
prendra si bien ses prcautions que le prisonnier ne se sauvera
pas.

-- Eh! mon Dieu, dit un autre qui semblait dormir, couch sur un
banc, et qui, malgr son sommeil apparent, ne perdait pas un mot
de la conversation; eh! mon Dieu, croyez-vous que les hommes
puissent chapper  leur destine? S'il est crit l-haut que le
duc de Beaufort doit se sauver, M. de Beaufort se sauvera, et
toutes les prcautions du cardinal n'y feront rien.

Mazarin tressaillit. Il tait italien, c'est--dire superstitieux;
il s'avana rapidement au milieu des gardes, qui, l'apercevant,
interrompirent leur conversation.

-- Que disiez-vous donc, messieurs? fit-il avec son air caressant,
que M. de Beaufort s'tait vad, je crois?

-- Oh! non, monseigneur, dit le soldat incrdule; pour le moment
il n'a garde. On disait seulement qu'il devait se sauver.

-- Et qui dit cela?

-- Voyons, rptez votre histoire, Saint-Laurent, dit le garde se
tournant vers le narrateur.

-- Monseigneur, dit le garde, je racontais purement et simplement
 ces messieurs ce que j'ai entendu dire de la prdiction d'un
nomm Coysel, qui prtend que, si bien gard que soit
M. de Beaufort, il se sauvera avant la Pentecte.

-- Et ce Coysel est un rveur, un fou? reprit le cardinal toujours
souriant.

-- Non pas, dit le garde, tenace dans sa crdulit, il a prdit
beaucoup de choses qui sont arrives, comme par exemple que la
reine accoucherait d'un fils, que M. de Coligny serait tu dans
son duel avec le duc de Guise, enfin que le coadjuteur serait
nomm cardinal. Eh bien! la reine est accouche non seulement d'un
premier fils, mais encore, deux ans aprs, d'un second, et
M. de Coligny a t tu.

-- Oui, dit Mazarin; mais le coadjuteur n'est pas encore cardinal.

-- Non, Monseigneur, dit le garde, mais il le sera.

Mazarin fit une grimace qui voulait dire: il ne tient pas encore
la barrette. Puis il ajouta:

-- Ainsi votre avis, mon ami, est que M. de Beaufort doit se
sauver.

-- C'est si bien mon avis, Monseigneur, dit le soldat, que si
Votre minence m'offrait  cette heure la place de M. de Chavigny,
c'est--dire celle de gouverneur du chteau de Vincennes, je ne
l'accepterais pas. Oh! le lendemain de la Pentecte, ce serait
autre chose.

Il n'y a rien de plus convaincant qu'une grande conviction, elle
influe mme sur les incrdules; et, loin d'tre incrdule, nous
l'avons dit, Mazarin tait superstitieux. Il se retira donc tout
pensif.

-- Le ladre! dit le garde qui tait accoud contre la muraille, il
fait semblant de ne pas croire  votre magicien, Saint-Laurent,
pour n'avoir rien  vous donner; mais il ne sera pas plus tt
rentr chez lui qu'il fera son profit de votre prdiction.

En effet, au lieu de continuer son chemin vers la chambre de la
reine, Mazarin rentra dans son cabinet, et appelant Bernouin, il
donna l'ordre que le lendemain, au point du jour, on lui allt
chercher l'exempt qu'il avait plac auprs de M. de Beaufort, et
qu'on l'veillt aussitt qu'il arriverait.

Sans s'en douter, le garde avait touch du doigt la plaie la plus
vive du cardinal. Depuis cinq ans que M. de Beaufort tait en
prison, il n'y avait pas de jour que Mazarin ne penst qu' un
moment ou  un autre, il en sortirait. On ne pouvait pas retenir
prisonnier toute sa vie un petit-fils de Henri IV, surtout quand
ce petit-fils de Henri IV avait  peine trente ans. Mais, de
quelque faon qu'il en sortt, quelle haine n'avait-il pas d,
dans sa captivit, amasser contre celui  qui il la devait; qui
l'avait pris riche, brave, glorieux, aim des femmes, craint des
hommes, pour retrancher de sa vie ses plus belles annes, car ce
n'est pas exister que de vivre en prison! En attendant, Mazarin
redoublait de surveillance contre M. de Beaufort. Seulement, il
tait pareil  l'avare de la fable, qui ne pouvait dormir prs de
son trsor. Bien des fois la nuit il se rveillait en sursaut,
rvant qu'on lui avait vol M. de Beaufort. Alors il s'informait
de lui, et  chaque information qu'il prenait, il avait la douleur
d'entendre que le prisonnier jouait, buvait, chantait que c'tait
merveille; mais que tout en jouant, buvant et chantant, il
s'interrompait toujours pour jurer que le Mazarin lui payerait
cher tout ce plaisir qu'il le forait de prendre  Vincennes.

Cette pense avait fort proccup le ministre pendant son sommeil;
aussi, lorsqu' sept heures du matin Bernouin entra dans sa
chambre pour le rveiller, son premier mot fut:

-- Eh! qu'y a-t-il? Est-ce que M. de Beaufort s'est sauv de
Vincennes?

-- Je ne crois pas, Monseigneur, dit Bernouin, dont le calme
officiel ne se dmentait jamais; mais en tout cas vous allez en
avoir des nouvelles, car l'exempt La Rame, que l'on a envoy
chercher ce matin  Vincennes, est l qui attend les ordres de
Votre minence.

-- Ouvrez et faites-le entrer ici, dit Mazarin en accommodant ses
oreillers de manire  le recevoir assis dans son lit.

L'officier entra. C'tait un grand et gros homme joufflu et de
bonne mine. Il avait un air de tranquillit qui donna des
inquitudes  Mazarin.

-- Ce drle-l m'a tout l'air d'un sot, murmura-t-il.

L'exempt demeurait debout et silencieux  la porte.

-- Approchez, monsieur! dit Mazarin.

L'exempt obit.

-- Savez-vous ce qu'on dit ici? continua le cardinal.

-- Non, Votre minence.

-- Eh bien! l'on dit que M. de Beaufort va se sauver de Vincennes,
s'il ne l'a dj fait.

La figure de l'officier exprima la plus profonde stupfaction. Il
ouvrit tout ensemble ses petits yeux et sa grande bouche, pour
mieux humer la plaisanterie que Son minence lui faisait l'honneur
de lui adresser; puis ne pouvant tenir plus longtemps son srieux
 une pareille supposition, il clata de rire, mais d'une telle
faon, que ses gros membres taient secous par cette hilarit
comme par une fivre violente.

Mazarin fut enchant de cette expansion peu respectueuse, mais
cependant il ne cessa de garder son air grave.

Quand La Rame eut bien ri et qu'il se fut essuy les yeux, il
crut qu'il tait temps enfin de parler et d'excuser l'inconvenance
de sa gaiet.

-- Se sauver, Monseigneur! dit-il, se sauver! Mais Votre minence
ne sait donc pas o est M. de Beaufort?

-- Si fait, monsieur, je sais qu'il est au donjon de Vincennes.

-- Oui, Monseigneur, dans une chambre dont les murs ont sept pieds
d'paisseur, avec des fentres  grillages croiss dont chaque
barreau est gros comme le bras.

-- Monsieur, dit Mazarin, avec de la patience on perce tous les
murs, et avec un ressort de montre on scie un barreau.

-- Mais Monseigneur ignore donc qu'il a prs de lui huit gardes,
quatre dans son antichambre et quatre dans sa chambre, et que ces
gardes ne le quittent jamais.

-- Mais il sort de sa chambre, il joue au mail, il joue  la
paume!

-- Monseigneur, ce sont les amusements permis aux prisonniers.
Cependant, si Votre minence le veut, on les lui retranchera.

-- Non pas, non pas, dit le Mazarin, qui craignait, en lui
retranchant ces plaisirs, que si son prisonnier sortait jamais de
Vincennes, il n'en sortt encore plus exaspr contre lui.
Seulement je demande avec qui il joue.

-- Monsieur, il joue avec l'officier de garde, ou bien avec moi,
ou bien avec les autres prisonniers.

-- Mais n'approche-t-il point des murailles en jouant?

-- Monseigneur, Votre minence ne connat-elle point les
murailles? Les murailles ont soixante pieds de hauteur et je doute
que M. de Beaufort soit encore assez las de la vie pour risquer de
se rompre le cou en sautant du haut en bas.

-- Hum! fit le cardinal, qui commenait  se rassurer. Vous dites
donc, mon cher monsieur La Rame?...

-- Qu' moins que M. de Beaufort ne trouve moyen de se changer en
petit oiseau, je rponds de lui.

-- Prenez garde! vous vous avancez fort, reprit Mazarin.
M. de Beaufort a dit aux gardes qui le conduisaient  Vincennes,
qu'il avait souvent pens au cas o il serait emprisonn, et que,
dans ce cas, il avait trouv quarante manires de s'vader de
prison.

-- Monseigneur, si parmi ces quarante manires il y en avait eu
une bonne, rpondit La Rame, il serait dehors depuis longtemps.

-- Allons, allons, pas si bte que je croyais, murmura Mazarin.

-- D'ailleurs, Monseigneur oublie que M. de Chavigny est
gouverneur de Vincennes, continua La Rame, et que M. de Chavigny
n'est pas des amis de M. de Beaufort.

-- Oui, mais M. de Chavigny s'absente.

-- Quand il s'absente, je suis l.

-- Mais quand vous vous absentez vous-mme?

-- Oh! quand je m'absente moi-mme, j'ai en mon lieu et place un
gaillard qui aspire  devenir exempt de Sa Majest, et qui, je
vous en rponds, fait bonne garde. Depuis trois semaines que je
l'ai pris  mon service, je n'ai qu'un reproche  lui faire, c'est
d'tre trop dur au prisonnier.

-- Et quel est ce cerbre? demanda le cardinal.

-- Un certain M. Grimaud, Monseigneur.

-- Et que faisait-il avant d'tre prs de vous  Vincennes?

-- Mais il tait en province,  ce que m'a dit celui qui me l'a
recommand; il s'y est fait je ne sais quelle mchante affaire, 
cause de sa mauvaise tte, et je crois qu'il ne serait pas fch
de trouver l'impunit sous l'uniforme du roi.

-- Et qui vous a recommand cet homme?

-- L'intendant de M. le duc de Grammont.

-- Alors, on peut s'y fier,  votre avis?

-- Comme  moi-mme, Monseigneur.

-- Ce n'est pas un bavard?

-- Jsus-Dieu! Monseigneur, j'ai cru longtemps qu'il tait muet,
il ne parle et ne rpond que par signes; il parat que c'est son
ancien matre qui l'a dress  cela.

-- Eh bien! dites-lui, mon cher monsieur La Rame, reprit le
cardinal, que s'il nous fait bonne et fidle garde, on fermera les
yeux sur ses escapades de province, qu'on lui mettra sur le dos un
uniforme qui le fera respecter, et dans les poches de cet uniforme
quelques pistoles pour boire  la sant du roi.

Mazarin tait fort large en promesses: c'tait tout le contraire
de ce bon M. Grimaud, que vantait La Rame, lequel parlait peu et
agissait beaucoup.

Le cardinal fit encore  La Rame une foule de questions sur le
prisonnier, sur la faon dont il tait nourri, log et couch,
auxquelles celui-ci rpondit d'une faon si satisfaisante, qu'il
le congdia presque rassur.

Puis, comme il tait neuf heures du matin, il se leva, se parfuma,
s'habilla et passa chez la reine pour lui faire part des causes
qui l'avaient retenu chez lui. La reine, qui ne craignait gure
moins M. de Beaufort que le cardinal le craignait lui-mme, et qui
tait presque aussi superstitieuse que lui, lui fit rpter mot
pour mot toutes les promesses de La Rame et tous les loges qu'il
donnait  son second; puis lorsque le cardinal eut fini:

-- Hlas! monsieur, dit-elle  demi-voix, que n'avons-nous un
Grimaud auprs de chaque prince!

-- Patience, dit Mazarin avec son sourire italien, cela viendra
peut-tre un jour; mais en attendant...

-- Eh bien! en attendant?

-- Je vais toujours prendre mes prcautions.

Sur ce, il avait crit  d'Artagnan de presser son retour.


XIX. Ce  quoi se rcrait M. le duc de Beaufort au donjon de
Vincennes

Le prisonnier qui faisait si grand'peur  M. le cardinal, et dont
les moyens d'vasion troublaient le repos de toute la cour, ne se
doutait gure de tout cet effroi qu' cause de lui on ressentait
au Palais-Royal.

Il se voyait si admirablement gard qu'il avait reconnu
l'inutilit de ses tentatives; toute sa vengeance consistait 
lancer nombre d'imprcations et d'injures contre le Mazarin. Il
avait mme essay de faire des couplets, mais il y avait bien vite
renonc. En effet, M. de Beaufort non seulement n'avait pas reu
du ciel le don d'aligner des vers, mais encore ne s'exprimait
souvent en prose qu'avec la plus grande peine du monde. Aussi
Blot, le chansonnier de l'poque, disait-il de lui:

_Dans un combat il brille, il tonne!_

_On le redoute avec raison;_

_Mais de la faon qu'il raisonne, _

_On le prendrait pour un oison._

_Gaston, pour faire une harangue, _

_prouve bien moins d'embarras;_

_Pourquoi Beaufort n'a-t-il la langue!_

_Pourquoi Gaston n'a-t-il le bras?_

Ceci pos, on comprend que le prisonnier se soit born aux injures
et aux imprcations.

Le duc de Beaufort tait petit-fils de Henri IV et de Gabrielle
d'Estres, aussi bon, aussi brave, aussi fier et surtout aussi
Gascon que son aeul, mais beaucoup moins lettr. Aprs avoir t
pendant quelque temps,  la mort du roi Louis XIII, le favori,
l'homme de confiance, le premier  la cour enfin, un jour il lui
avait fallu cder la place  Mazarin, et il s'tait trouv le
second; et le lendemain, comme il avait eu le mauvais esprit de se
fcher de cette transposition et l'imprudence de le dire, la reine
l'avait fait arrter et conduire  Vincennes par ce mme Guitaut
que nous avons vu apparatre au commencement de cette histoire, et
que nous aurons l'occasion de retrouver. Bien entendu, qui dit la
reine dit Mazarin. Non seulement on s'tait dbarrass ainsi de sa
personne et de ses prtentions, mais encore on ne comptait plus
avec lui, tout prince populaire qu'il tait, et depuis cinq ans il
habitait une chambre fort peu royale au donjon de Vincennes.

Cet espace de temps qui et mri les ides de tout autre que
M. de Beaufort, avait pass sur sa tte sans y oprer aucun
changement. Un autre, en effet, et rflchi que, s'il n'avait pas
accept de braver le cardinal, de mpriser les princes, et de
marcher seul sans autres acolytes, comme dit le cardinal de Retz,
que quelques mlancoliques qui avaient l'air de songe-creux, il
aurait eu, depuis cinq ans, ou sa libert, ou des dfenseurs. Ces
considrations ne se prsentrent probablement pas mme  l'esprit
du duc, que sa longue rclusion ne fit au contraire qu'affermir
davantage dans sa mutinerie, et chaque jour le cardinal reut des
nouvelles de lui qui taient on ne peut plus dsagrables pour Son
minence.

Aprs avoir chou en posie, M. de Beaufort avait essay de la
peinture. Il dessinait avec du charbon les traits du cardinal, et,
comme ses talents assez mdiocres en cet ail ne lui permettaient
pas d'atteindre  une grande ressemblance, pour ne pas laisser de
doute sur l'original du portrait, il crivait au-dessous:
_Ritratto dell' illustrissimo facchino Mazarini._
M. de Chavigny, prvenu, vint faire une visite au duc et le pria
de se livrer  un autre passe-temps, ou tout au moins de faire des
portraits sans lgende. Le lendemain, la chambre tait pleine de
lgendes et de portraits. M. de Beaufort, comme tous les
prisonniers, au reste, ressemblait fort aux enfants qui ne
s'enttent qu'aux choses qu'on lui dfend.

M. de Chavigny fut prvenu de ce surcrot de profils.

M. de Beaufort, pas assez sr de lui pour risquer la tte de face,
avait fait de sa chambre une vritable salle d'exposition. Cette
fois le gouverneur ne dit rien; mais un jour que M. de Beaufort
jouait  la paume, il fit passer l'ponge sur tous ses dessins et
peindre la chambre  la dtrempe.

M. de Beaufort remercia M. de Chavigny, qui avait la bont de lui
remettre ses cartons  neuf; et cette fois il divisa sa chambre en
compartiments, et consacra chacun de ses compartiments  un trait
de la vie du cardinal Mazarin.

Le premier devait reprsenter l'illustrissime faquin Mazarini
recevant une vole de coups de bton du cardinal Bentivoglio, dont
il avait t le domestique.

Le second, l'illustrissime faquin Mazarini jouant le rle d'Ignace
de Loyola, dans la tragdie de ce nom.

Le troisime, l'illustrissime faquin Mazarini volant le
portefeuille de premier ministre  M. de Chavigny, qui croyait
dj le tenir.

Enfin, le quatrime, l'illustrissime faquin Mazarini refusant des
draps  Laporte, valet de chambre de Louis XIV, et disant que
c'est assez, pour un roi de France, de changer de draps tous les
trimestres.

C'taient l de grandes compositions et qui dpassaient
certainement la mesure du talent du prisonnier; aussi s'tait-il
content de tracer les cadres et de mettre les inscriptions.

Mais les cadres et les inscriptions suffirent pour veiller la
susceptibilit de M. de Chavigny, lequel fit prvenir
M. de Beaufort que s'il ne renonait pas aux tableaux projets, il
lui enlverait tout moyen d'excution. M. de Beaufort rpondit
que, puisqu'on lui tait la chance de se faire une rputation dans
les armes, il voulait s'en faire une dans la peinture, et que, ne
pouvant tre un Bayard ou un Trivulce, il voulait devenir un
Michel-Ange ou un Raphal.

Un jour que M. de Beaufort se promenait au prau, on enleva son
feu, avec son feu ses charbons, avec son charbon ses cendres, de
sorte qu'en rentrant il ne trouva plus le plus petit objet dont il
pt faire un crayon.

M. de Beaufort jura, tempta, hurla, dit qu'on voulait le faire
mourir de froid et d'humidit, comme taient morts Puylaurens, le
marchal Ornano et le grand prieur de Vendme, ce  quoi
M. de Chavigny rpondit qu'il n'avait qu' donner sa parole de
renoncer au dessin ou promettre de ne point faire de peintures
historiques, et qu'on lui rendrait du bois et tout ce qu'il
fallait pour l'allumer. M. de Beaufort ne voulut pas donner sa
parole, et il resta sans feu pendant tout le reste de l'hiver.

De plus, pendant une des sorties du prisonnier, on gratta les
inscriptions, et la chambre se retrouva blanche et nue sans la
moindre trace de fresque.

M. de Beaufort alors acheta  l'un de ses gardiens un chien nomm
Pistache; rien ne s'opposant  ce que les prisonniers eussent un
chien, M. de Chavigny autorisa que le quadrupde changet de
matre. M. de Beaufort restait quelquefois des heures entires
enferm avec son chien. On se doutait bien que pendant ces heures
le prisonnier s'occupait de l'ducation de Pistache, mais on
ignorait dans quelle voie il la dirigeait. Un jour, Pistache se
trouvant suffisamment dress, M. de Beaufort invita M. de Chavigny
et les officiers de Vincennes  une grande reprsentation qu'il
donna dans sa chambre. Les invits arrivrent; la chambre tait
claire d'autant de bougies qu'avait pu s'en procurer
M. de Beaufort. Les exercices commencrent.

Le prisonnier, avec un morceau de pltre dtach de la muraille,
avait trac au milieu de la chambre une longue ligne blanche
reprsentant une corde. Pistache, au premier ordre de son matre,
se plaa sur cette ligne, se dressa sur ses pattes de derrire et,
tenant une baguette  battre les habits entre ses pattes de
devant, il commena  suivre la ligne avec toutes les contorsions
que fait un danseur de corde; puis, aprs avoir parcouru deux ou
trois fois en avant et en arrire la longueur de la ligne, il
rendit la baguette  M. de Beaufort, et recommena les mmes
volutions sans balancier.

L'intelligent animal fut cribl d'applaudissements.

Le spectacle tait divis en trois parties; la premire acheve,
on passa  la seconde.

Il s'agissait d'abord de dire l'heure qu'il tait.

M. de Chavigny montra sa montre  Pistache. Il tait six heures et
demie.

Pistache leva et baissa la patte six fois, et,  la septime,
resta la patte en l'air. Il tait impossible d'tre plus clair, un
cadran solaire n'aurait pas mieux rpondu: comme chacun sait, le
cadran solaire a le dsavantage de ne dire l'heure que tant que le
soleil luit.

Ensuite, il s'agissait de reconnatre devant toute la socit quel
tait le meilleur gelier de toutes les prisons de France.

Le chien fit trois fois le tour du cercle et alla se coucher de la
faon la plus respectueuse du monde aux pieds de M. de Chavigny.

M. de Chavigny fit semblant de trouver la plaisanterie charmante
et rit du bout des dents. Quand il eut fini de rire il se mordit
les lvres et commena de froncer le sourcil.

Enfin M. de Beaufort posa  Pistache cette question si difficile 
rsoudre,  savoir: Quel tait le plus grand voleur du monde
connu?

Pistache, cette fois, fit le tour de la chambre, mais ne s'arrta
 personne, et, s'en allant  la porte, il se mit  gratter et 
se plaindre.

-- Voyez, messieurs, dit le prince, cet intressant animal ne
trouvant pas ici ce que je lui demande, va chercher dehors. Mais,
soyez tranquilles, vous ne serez pas privs de sa rponse pour
cela. Pistache, mon ami, continua le duc, venez ici. Le chien
obit. Le plus grand voleur du monde connu, reprit le prince, est-
ce M. le secrtaire du roi Le Camus, qui est venu  Paris avec
vingt livres et qui possde maintenant dix millions?

Le chien secoua la tte en signe de ngation.

-- Est-ce, continua le prince, M. le surintendant d'Emery, qui a
donn  M. Thor, son fils, en le mariant, trois cent mille livres
de rente et un htel prs duquel les Tuileries sont une masure et
le Louvre une bicoque?

Le chien secoua la tte en signe de ngation.

-- Ce n'est pas encore lui, reprit le prince. Voyons, cherchons
bien: serait-ce, par hasard, l'illustrissime _facchino_ Mazarini
di Piscina, hein?

Le chien fit dsesprment signe que oui en se levant et en
baissant la tte huit ou dix fois de suite.

-- Messieurs, vous le voyez, dit M. de Beaufort aux assistants,
qui cette fois n'osrent pas mme rire du bout des dents,
l'illustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina est le plus grand
voleur du monde connu; c'est Pistache qui le dit, du moins.

Passons  un autre exercice.

-- Messieurs, continua le duc de Beaufort, profitant d'un grand
silence qui se faisait pour produire le programme de la troisime
partie de la soire, vous vous rappelez tous que M. le duc de
Guise avait appris  tous les chiens de Paris  sauter pour
mademoiselle de Pons, qu'il avait proclame la belle des belles!
eh bien, messieurs, ce n'tait rien, car ces animaux obissaient
machinalement, ne sachant point faire de dissidence
(M. de Beaufort voulait dire diffrence) entre ceux pour lesquels
ils devaient sauter et ceux pour lesquels ils ne le devaient pas.
Pistache va vous montrer ainsi qu' monsieur le gouverneur qu'il
est fort au-dessus de ses confrres. Monsieur de Chavigny, ayez la
bont de me prter votre canne.

M. de Chavigny prta sa canne  M. de Beaufort.

M. de Beaufort la plaa horizontalement  la hauteur d'un pied.

-- Pistache, mon ami, dit-il, faites-moi le plaisir de sauter pour
madame de Montbazon.

Tout le monde se mit  rire: on savait qu'au moment o il avait
t arrt, M. de Beaufort tait l'amant dclar de madame de
Montbazon.

Pistache ne fit aucune difficult, et sauta joyeusement par-dessus
la canne.

-- Mais, dit M. de Chavigny, il me semble que Pistache fait juste
ce que faisaient ses confrres quand ils sautaient pour
mademoiselle de Pons.

-- Attendez, dit le prince. Pistache, mon ami, dit-il, sautez pour
la reine.

Et il haussa la canne de six pouces.

Le chien sauta respectueusement par-dessus la canne.

-- Pistache, mon ami, continua le duc en haussant la canne de six
pouces, sautez pour le roi.

Le chien prit son lan, et, malgr la hauteur, sauta lgrement
par-dessus.

-- Et maintenant, attention, reprit le duc en baissant la canne
presque au niveau de terre, Pistache, mon ami, sautez pour
l'illustrissime _facchino_ Mazarini di Piscina.

Le chien tourna le derrire  la canne.

-- Eh bien! qu'est-ce que cela? dit M. de Beaufort en dcrivant un
demi-cercle de la queue  la tte de l'animal, et en lui
prsentant de nouveau la canne, sautez donc, monsieur Pistache.

Mais Pistache, comme la premire fois, fit un demi-tour sur lui-
mme et prsenta le derrire  la canne.

M. de Beaufort fit la mme volution et rpta la mme phrase,
mais cette fois la patience de Pistache tait  bout; il se jeta
avec fureur sur la canne, l'arracha des mains du prince et la
brisa entre ses dents.

M. de Beaufort lui prit les deux morceaux de la gueule, et, avec
un grand srieux, les rendit  M. de Chavigny en lui faisant force
excuses et en lui disant que la soire tait finie; mais que s'il
voulait bien dans trois mois assister  une autre sance, Pistache
aurait appris de nouveaux tours.

Trois jours aprs, Pistache tait empoisonn.

On chercha le coupable; mais, comme on le pense bien, le coupable
demeura inconnu. M. de Beaufort lui fit lever un tombeau avec
cette pitaphe:

Ci-gt Pistache, un des chiens les plus intelligents qui aient
jamais exist.

Il n'y avait rien  dire de cet loge: M. de Chavigny ne put
l'empcher.

Mais alors le duc dit bien haut qu'on avait fait sur son chien
l'essai de la drogue dont on devait se servir pour lui, et un
jour, aprs son dner, il se mit au lit en criant qu'il avait des
coliques et que c'tait le Mazarin qui l'avait fait empoisonner.

Cette nouvelle espiglerie revint aux oreilles du cardinal et lui
fit grand'peur. Le donjon de Vincennes passait pour fort malsain:
madame de Rambouillet avait dit que la chambre dans laquelle
taient morts Puylaurens, le marchal Ornano et le grand prieur de
Vendme valait son pesant d'arsenic, et le mot avait fait fortune.
Il ordonna donc que le prisonnier ne manget plus rien sans qu'on
fit l'essai du vin et des viandes. Ce fut alors que l'exempt La
Rame fut plac prs de lui  titre de dgustateur.

Cependant M. de Chavigny n'avait point pardonn au duc les
impertinences qu'avait dj expies l'innocent Pistache.

M. de Chavigny tait une crature du feu cardinal, on disait mme
que c'tait son fils; il devait donc quelque peu se connatre en
tyrannie: il se mit  rendre ses noises  M. de Beaufort; il lui
enleva ce qu'on lui avait laiss jusqu'alors de couteaux de fer et
de fourchettes d'argent, il lui fit donner des couteaux d'argent
et des fourchettes de bois. M. de Beaufort se plaignit;
M. de Chavigny lui fit rpondre qu'il venait d'apprendre que le
cardinal ayant dit  madame de Vendme que son fils tait au
donjon de Vincennes pour toute sa vie, il avait craint qu' cette
dsastreuse nouvelle son prisonnier ne se portt  quelque
tentative de suicide. Quinze jours aprs, M. de Beaufort trouva
deux ranges d'arbres gros comme le petit doigt plants sur le
chemin qui conduisait au jeu de paume; il demanda ce que c'tait,
et il lui fut rpondu que c'tait pour lui donner de l'ombre un
jour. Enfin, un matin, le jardinier vint le trouver, et, sous la
couleur de lui plaire, lui annona qu'on allait faire pour lui des
plants d'asperges. Or, comme chacun le sait, les asperges, qui
mettent aujourd'hui quatre ans  venir, en mettaient cinq  cette
poque o le jardinage tait moins perfectionn. Cette civilit
mit M. de Beaufort en fureur.

Alors M. de Beaufort pensa qu'il tait temps de recourir  l'un de
ses quarante moyens, et il essaya d'abord du plus simple, qui
tait de corrompre La Rame; mais La Rame, qui avait achet sa
charge d'exempt quinze cents cus, tenait fort  sa charge. Aussi,
au lieu d'entrer dans les vues du prisonnier, alla-t-il tout
courant prvenir M. de Chavigny; aussitt M. de Chavigny mit huit
hommes dans la chambre mme du prince, doubla les sentinelles et
tripla les postes.  partir de ce moment, le prince ne marcha plus
que comme les rois de thtre, avec quatre hommes devant lui et
quatre derrire, sans compter ceux qui marchaient en serre-file.

M. de Beaufort rit beaucoup d'abord de cette svrit, qui lui
devenait une distraction. Il rpta tant qu'il put: Cela m'amuse,
cela me _diversifie_ (M. de Beaufort voulait dire: Cela me
divertit; mais, comme on sait, il ne disait pas toujours ce qu'il
voulait dire). Puis il ajoutait: D'ailleurs, quand je voudrai me
soustraire aux honneurs que vous me rendez, j'ai encore trente-
neuf autres moyens.

Mais cette distraction devint  la fin un ennui. Par fanfaronnade,
mais de Beaufort tint bon six mois; mais au bout de six mois,
voyant toujours huit hommes s'asseyant quand il s'asseyait, se
levant quand il se levait, s'arrtant quand il s'arrtait, il
commena  froncer le sourcil et  compter les jours.

Cette nouvelle perscution amena une recrudescence de haine contre
le Mazarin. Le prince jurait du matin au soir, ne parlant que de
capilotades d'oreilles mazarines. C'tait  faire frmir; le
cardinal, qui savait tout ce qui se passait  Vincennes, en
enfonait malgr lui sa barrette jusqu'au cou.

Un jour M. de Beaufort rassembla les gardiens, et malgr sa
difficult d'locution devenue proverbiale, il leur fit ce
discours qui, il est vrai, tait prpar d'avance:

-- Messieurs, leur dit-il, souffrirez-vous donc qu'un petit-fils
du bon roi Henri IV soit abreuv d'outrages et d'_ignobilies_ (il
voulait dire d'ignominies); ventre-saint-gris! comme disait mon
grand-pre, j'ai presque rgn dans Paris, savez-vous! j'ai eu en
garde pendant tout un jour le roi et Monsieur. La reine me
caressait alors et m'appelait le plus honnte homme du royaume.
Messieurs les bourgeois, maintenant, mettez-moi dehors: j'irai au
Louvre, je tordrai le cou au Mazarin, vous serez mes gardes du
corps, je vous ferai tous officiers et avec de bonnes pensions.
Ventre-saint-gris! en avant, marche!

Mais, si pathtique qu'elle ft, l'loquence du petit-fils de
Henri IV n'avait point touch ces coeurs de pierre; pas un ne
bougea: ce que voyant, M. de Beaufort leur dit qu'ils taient tous
des gredins et s'en fit des ennemis cruels.

Quelquefois, lorsque M. de Chavigny le venait voir, ce  quoi il
ne manquait pas deux ou trois fois la semaine, le duc profitait de
ce moment pour le menacer.

-- Que feriez-vous, monsieur, lui disait-il, si un beau jour vous
voyiez apparatre une arme de Parisiens tout bards de fer et
hrisss de mousquets, venant me dlivrer?

-- Monseigneur, rpondit M. de Chavigny en saluant profondment le
prince, j'ai sur les remparts vingt pices d'artillerie, et dans
mes casemates trente mille coups  tirer; je les cartonnerais de
mon mieux.

-- Oui, mais quand vous auriez tir vos trente mille coups, ils
prendraient le donjon, et le donjon pris, je serais forc de les
laisser vous pendre, ce dont je serais bien marri, certainement.

Et  son tour le prince salua M. de Chavigny avec la plus grande
politesse.

-- Mais moi, Monseigneur, reprenait M. de Chavigny, au premier
croquant qui passerait le seuil de mes poternes, ou qui mettrait
le pied sur mon rempart, je serais forc,  mon bien grand regret,
de vous tuer de ma propre main, attendu que vous m'tes confi
tout particulirement, et que je vous dois rendre mort au vif.

Et il saluait Son Altesse de nouveau.

-- Oui, continuait le duc; mais comme bien certainement ces braves
gens-l ne viendraient ici qu'aprs avoir un peu pendu M. Giulio
Mazarini, vous vous garderiez bien de porter la main sur moi et
vous me laisseriez vivre, de peur d'tre tir  quatre chevaux par
les Parisiens, ce qui est bien plus dsagrable encore que d'tre
pendu, allez.

Ces plaisanteries aigres-douces allaient ainsi dix minutes, un
quart d'heure, vingt minutes au plus, mais elles finissaient
toujours ainsi:

M. de Chavigny, se retournant vers la porte:

-- Hol! La Rame, criait-il.

La Rame entrait.

-- La Rame, continuait M. de Chavigny, je vous recommande tout
particulirement M. de Beaufort: traitez-le avec tous les gards
dus  son nom et  son rang, et  cet effet ne le perdez pas un
instant de vue.

Puis il se retirait en saluant M. de Beaufort avec une politesse
ironique qui mettait celui-ci dans des colres bleues.

La Rame tait donc devenu le commensal oblig du prince, son
gardien ternel, l'ombre de son corps; mais, il faut le dire, la
compagnie de La Rame, joyeux vivant, franc convive, buveur
reconnu, grand joueur de paume, bon diable au fond, et n'ayant
pour M. de Beaufort qu'un dfaut, celui d'tre incorruptible,
tait devenu pour le prince plutt une distraction qu'une fatigue.

Malheureusement il n'en tait point de mme pour matre La Rame,
et quoiqu'il estimt  un certain prix l'honneur d'tre enferm
avec un prisonnier de si haute importance, le plaisir de vivre
dans la familiarit du petit-fils d'Henri IV ne compensait pas
celui qu'il et prouv  aller faire de temps en temps visite 
sa famille.

On peut tre excellent exempt du roi, en mme temps que bon pre
et bon poux. Or matre La Rame adorait sa femme et ses enfants,
qu'il ne faisait plus qu'entrevoir du haut de la muraille, lorsque
pour lui donner cette consolation paternelle et conjugale ils se
venaient promener de l'autre ct des fosss; dcidment c'tait
trop peu pour lui, et La Rame sentait que sa joyeuse humeur,
qu'il avait considre comme la cause de sa bonne sant, sans
calculer qu'au contraire elle n'en tait probablement que le
rsultat, ne tiendrait pas longtemps  un pareil rgime. Cette
conviction ne fit que crotre dans son esprit, lorsque, peu  peu,
les relations de M. de Beaufort et de M. de Chavigny s'tant
aigries de plus en plus, ils cessrent tout  fait de se voir. La
Rame sentit alors la responsabilit peser plus forte sur sa tte,
et comme justement, par ces raisons que nous venons d'expliquer,
il cherchait du soulagement, il accueillit trs chaudement
l'ouverture que lui avait faite son ami, l'intendant du marchal
de Grammont, de lui donner un acolyte: il en avait aussitt parl
 M. de Chavigny, lequel avait rpondu qu'il ne s'y opposait en
aucune manire,  la condition toutefois que le sujet lui convnt.

Nous regardons comme parfaitement inutile de faire  nos lecteurs
le portrait physique et moral de Grimaud: si, comme nous
l'esprons, ils n'ont pas tout  fait oubli la premire partie de
cet ouvrage, ils doivent avoir conserv un souvenir assez net de
cet estimable personnage, chez lequel il ne s'tait fait d'autre
changement que d'avoir pris vingt ans de plus: acquisition qui
n'avait fait que le rendre plus taciturne et plus silencieux,
quoique, depuis le changement qui s'tait opr en lui, Athos lui
et rendu toute permission de parler.

Mais  cette poque il y avait dj douze ou quinze ans que
Grimaud se taisait, et une habitude de douze ou quinze ans est
devenue une seconde nature.


XX. Grimaud entre en fonctions

Grimaud se prsenta donc avec ses dehors favorables au donjon de
Vincennes. M. de Chavigny se piquait d'avoir l'oeil infaillible;
ce qui pourrait faire croire qu'il tait vritablement le fils du
cardinal de Richelieu, dont c'tait aussi la prtention ternelle.
Il examina donc avec attention le postulant, et conjectura que les
sourcils rapprochs, les lvres minces, le nez crochu et les
pommettes saillantes de Grimaud taient des indices parfaits. Il
ne lui adressa que douze paroles; Grimaud en rpondit quatre.

-- Voil un garon distingu, et je l'avais jug tel, dit
M. de Chavigny; allez vous faire agrer de M. La Rame, et dites-
lui que vous me convenez sur tous les points.

Grimaud tourna sur ses talons et s'en alla passer l'inspection
beaucoup plus rigoureuse de La Rame. Ce qui le rendait plus
difficile, c'est que M. de Chavigny savait qu'il pouvait se
reposer sur lui, et que lui voulait pouvoir se reposer sur
Grimaud.

Grimaud avait juste les qualits qui peuvent sduire un exempt qui
dsire un sous-exempt; aussi, aprs mille questions qui
n'obtinrent chacune qu'un quart de rponse, La Rame, fascin par
cette sobrit de paroles, se frotta les mains et enrla Grimaud.

-- La consigne? demanda Grimaud.

-- La voici: Ne jamais laisser le prisonnier seul, lui ter tout
instrument piquant ou tranchant, l'empcher de faire signe aux
gens du dehors ou de causer trop longtemps avec ses gardiens.

-- C'est tout? demanda Grimaud.

-- Tout pour le moment, rpondit La Rame. Des circonstances
nouvelles, s'il y en a, amneront de nouvelles consignes.

-- Bon, rpondit Grimaud.

Et il entra chez M. le duc de Beaufort.

Celui-ci tait en train de se peigner la barbe qu'il laissait
pousser ainsi que ses cheveux, pour faire pice au Mazarin en
talant sa misre et en faisant parade de sa mauvaise mine. Mais
comme quelques jours auparavant il avait cru, du haut du donjon,
reconnatre au fond d'un carrosse la belle madame de Montbazon,
dont le souvenir lui tait toujours cher, il n'avait pas voulu
tre pour elle ce qu'il tait pour Mazarin; il avait donc, dans
l'esprance de la revoir, demand un peigne de plomb qui lui avait
t accord.

M. de Beaufort avait demand un peigne de plomb, parce que comme
tous les blonds, il avait la barbe un peu rouge: il se la teignait
en se la peignant.

Grimaud, en entrant, vit le peigne que le prince venait de dposer
sur la table; il le prit en faisant une rvrence.

Le duc regarda cette trange figure avec tonnement.

La figure mit le peigne dans sa poche.

-- Hol, h! qu'est-ce que cela? s'cria le duc, et quel est ce
drle?

Grimaud ne rpondit point, mais salua une seconde fois.

-- Es-tu muet? s'cria le duc.

Grimaud fit signe que non.

-- Qu'es-tu alors? rponds, je te l'ordonne, dit le duc.

-- Gardien, rpondit Grimaud.

-- Gardien! s'cria le duc. Bien, il ne manquait que cette figure
patibulaire  ma collection. Hol! La Rame, quelqu'un!

La Rame appel accourut; malheureusement pour le prince il
allait, se reposant sur Grimaud, se rendre  Paris, il tait dj
dans la cour et remonta mcontent.

-- Qu'est-ce, mon prince? demanda-t-il.

-- Quel est ce maraud qui prend mon peigne et qui le met dans sa
poche? demanda M. de Beaufort.

-- C'est un de vos gardes, Monseigneur, un garon plein de mrite
et que vous apprcierez comme M. de Chavigny et moi, j'en suis
sr.

-- Pourquoi me prend-il mon peigne?

-- En effet, dit La Rame, pourquoi prenez-vous le peigne de
Monseigneur?

Grimaud tira le peigne de sa poche, passa son doigt dessus, et, en
regardant et montrant la grosse dent, se contenta de prononcer un
seul mot:

-- Piquant.

-- C'est vrai, dit La Rame.

-- Que dit cet animal? demanda le duc.

-- Que tout instrument piquant est interdit par le roi 
Monseigneur.

-- Ah ! dit le duc, tes-vous fou, La Rame? Mais c'est vous-
mme qui me l'avez donn, ce peigne.

-- Et grand tort j'ai eu, Monseigneur; car en vous le donnant je
me suis mis en contravention avec ma consigne.

Le duc regarda furieusement Grimaud, qui avait rendu le peigne 
La Rame.

-- Je prvois que ce drle me dplaira normment, murmura le
prince.

En effet, en prison il n'y a pas de sentiment intermdiaire. Comme
tout, hommes et choses, vous est ou ami ou ennemi, on aime ou l'on
hait quelquefois avec raison, mais bien plus souvent encore par
instinct. Or, par ce motif infiniment simple que Grimaud au
premier coup d'oeil avait plu  M. de Chavigny et  La Rame, il
devait, ses qualits aux yeux du gouverneur et de l'exempt
devenant des dfauts aux yeux du prisonnier, dplaire tout d'abord
 M. de Beaufort.

Cependant Grimaud ne voulut pas ds le premier jour rompre
directement en visire avec le prisonnier; il avait besoin, non
pas d'une rpugnance improvise, mais d'une belle et bonne haine
bien tenace.

Il se retira donc pour faire place  quatre gardes qui, venant de
djeuner, pouvaient reprendre leur service prs du prince.

De son ct, le prince avait  confectionner une nouvelle
plaisanterie sur laquelle il comptait beaucoup: il avait demand
des crevisses pour son djeuner du lendemain et comptait passer
la journe  faire une petite potence pour pendre la plus belle au
milieu de sa chambre. La couleur rouge que devait lui donner la
cuisson ne laisserait aucun doute sur l'allusion, et ainsi il
aurait eu le plaisir de pendre le cardinal en effigie en attendant
qu'il ft pendu en ralit, sans qu'on pt toutefois lui reprocher
d'avoir pendu autre chose qu'une crevisse.

La journe fut employe aux prparatifs de l'excution. On devient
trs enfant en prison, et M. de Beaufort tait de caractre  le
devenir plus que tout autre. Il alla se promener comme d'habitude,
brisa deux ou trois petites branches destines  jouer un rle
dans sa parade, et, aprs avoir beaucoup cherch, trouva un
morceau de verre cass, trouvaille qui parut lui faire le plus
grand plaisir. Rentr chez lui, il effila son mouchoir.

Aucun de ces dtails n'chappa  l'oeil investigateur de Grimaud.

Le lendemain matin la potence tait prte, et afin de pouvoir la
planter dans le milieu de la chambre, M. de Beaufort en effilait
un des bouts avec son verre bris.

La Rame le regardait faire avec la curiosit d'un pre qui pense
qu'il va peut-tre dcouvrir un joujou nouveau pour ses enfants,
et les quatre gardes avec cet air de dsoeuvrement qui faisait 
cette poque comme aujourd'hui le caractre principal de la
physionomie du soldat.

Grimaud entra comme le prince venait de poser son morceau de
verre, quoiqu'il n'et pas encore achev d'effiler le pied de sa
potence; mais il s'tait interrompu pour attacher le fil  son
extrmit oppose.

Il jeta sur Grimaud un coup d'oeil o se rvlait un reste de la
mauvaise humeur de la veille; mais comme il tait d'avance trs
satisfait du rsultat que ne pouvait manquer d'avoir sa nouvelle
invention, il n'y fit pas autrement attention.

Seulement, quand il eut fini de faire un noeud  la marinire  un
bout de son fil et un noeud coulant  l'autre, quand il eut jet
un regard sur le plat d'crevisses et choisi de l'oeil la plus
majestueuse, il se retourna pour aller chercher son morceau de
verre. Le morceau de verre avait disparu.

-- Qui m'a pris mon morceau de verre? demanda le prince en
fronant le sourcil.

Grimaud fit signe que c'tait lui.

-- Comment! toi encore? et pourquoi me l'as-tu pris?

-- Oui, demanda La Rame, pourquoi avez-vous pris le morceau de
verre  Son Altesse?

Grimaud, qui tenait  la main le fragment de vitre, passa le doigt
sur le fil, et dit:

-- Tranchant.

-- C'est juste, Monseigneur, dit La Rame. Ah peste! que nous
avons acquis l un garon prcieux!

-- Monsieur Grimaud, dit le prince, dans votre intrt, je vous en
conjure, ayez soin de ne jamais vous trouver  la porte de ma
main.

Grimaud fit la rvrence et se retira au bout de la chambre.

-- Chut, chut, Monseigneur, dit La Rame; donnez-moi votre petite
potence, je vais l'effiler avec mon couteau.

-- Vous? dit le duc en riant.

-- Oui, moi; n'tait-ce pas cela que vous dsiriez?

-- Sans doute.

-- Tiens, au fait, dit le duc, ce sera plus drle. Tenez, mon cher
La Rame.

La Rame, qui n'avait rien compris  l'exclamation du prince,
effila le pied de la potence le plus proprement du monde.

-- L, dit le duc; maintenant, faites-moi un petit trou en terre
pendant que je vais aller chercher le patient.

La Rame mit un genou en terre et creusa le sol.

Pendant ce temps, le prince suspendit son crevisse au fil.

Puis il planta la potence au milieu de la chambre en clatant de
rire.

La Rame aussi rit de tout son coeur, sans trop savoir de quoi il
riait, et les gardes firent chorus.

Grimaud seul ne rit pas.

Il s'approcha de La Rame, et, lui montrant l'crevisse qui
tournait au bout de son fil:

-- Cardinal! dit-il.

-- Pendu par Son Altesse le duc de Beaufort, reprit le prince en
riant plus fort que jamais, et par matre Jacques-Chrysostome La
Rame, exempt du roi.

La Rame poussa un cri de terreur et se prcipita vers la potence,
qu'il arracha de terre, qu'il mit incontinent en morceaux, et dont
il jeta les morceaux par la fentre. Il allait en faire autant de
l'crevisse, tant il avait perdu l'esprit, lorsque Grimaud la lui
prit des mains.

-- Bonne  manger, dit-il; et il la mit dans sa poche.

Cette fois le duc avait pris si grand plaisir  cette scne, qu'il
pardonna presque  Grimaud le rle qu'il avait jou. Mais comme,
dans le courant de la journe, il rflchit  l'intention qu'avait
eue son gardien, et qu'au fond cette intention lui parut mauvaise,
il sentit sa haine pour lui s'augmenter d'une manire sensible.

Mais l'histoire de l'crevisse n'en eut pas moins, au grand
dsespoir de La Rame, un immense retentissement dans l'intrieur
du donjon, et mme au-dehors. M. de Chavigny, qui au fond du coeur
dtestait fort le cardinal, eut soin de conter l'anecdote  deux
ou trois amis bien intentionns, qui la rpandirent  l'instant
mme.

Cela fit passer deux ou trois bonnes journes  M. de Beaufort.

Cependant, le duc avait remarqu parmi ses gardes un homme porteur
d'une assez bonne figure, et il l'amadouait d'autant plus qu'
chaque instant Grimaud lui dplaisait davantage. Or, un matin
qu'il avait pris cet homme  part, et qu'il tait parvenu  lui
parler quelque temps en tte  tte, Grimaud entra, regarda ce qui
se passait, puis s'approchant respectueusement du garde et du
prince, il prit le garde par le bras.

-- Que me voulez-vous? demanda brutalement le duc.

Grimaud conduisit le garde  quatre pas et lui montra la porte.

-- Allez, dit-il.

Le garde obit.

-- Oh! mais, s'cria le prince, vous m'tes insupportable: je vous
chtierai.

Grimaud salua respectueusement.

-- Monsieur l'espion, je vous romprai les os! s'cria le prince
exaspr.

Grimaud salua en reculant.

-- Monsieur l'espion, continua le duc, je vous tranglerai de mes
propres mains.

Grimaud salua en reculant toujours.

-- Et cela, reprit le prince, qui pensait qu'autant valait en
finir de suite, pas plus tard qu' l'instant mme.

Et il tendit ses deux mains crispes vers Grimaud, qui se
contenta de pousser le garde dehors et de fermer la porte derrire
lui.

En mme temps il sentit les mains du prince qui s'abaissaient sur
ses paules, pareilles  deux tenailles de fer; il se contenta, au
lieu d'appeler ou de se dfendre, d'amener lentement son index 
la hauteur de ses lvres et de prononcer  demi-voix, en colorant
sa figure de son plus charmant sourire, le mot:

-- Chut!

C'tait une chose si rare de la part de Grimaud qu'un geste, qu'un
sourire et qu'une parole, que Son Altesse s'arrta tout court, au
comble de la stupfaction.

Grimaud profita de ce moment pour tirer de la doublure de sa veste
un charmant petit billet  cachet aristocratique, auquel sa longue
station dans les habits de Grimaud n'avait pu faire perdre
entirement son premier parfum, et le prsenta au duc sans
prononcer une parole.

Le duc, de plus en plus tonn, lcha Grimaud, prit le billet, et,
reconnaissant l'criture:

-- De madame de Montbazon? s'cria-t-il.

Grimaud fit signe de la tte que oui.

Le duc dchira rapidement l'enveloppe, passa sa main sur ses yeux,
tant il tait bloui, et lut ce qui suit:

Mon cher duc,

Vous pouvez vous fier entirement au brave garon qui vous
remettra ce billet, car c'est le valet d'un gentilhomme qui est 
nous, et qui nous l'a garanti comme prouv par vingt ans de
fidlit. Il a consenti  entrer au service de votre exempt et 
s'enfermer avec vous  Vincennes, pour prparer et aider  votre
fuite, de laquelle nous nous occupons.

Le moment de la dlivrance approche; prenez patience et courage en
songeant que, malgr le temps et l'absence, tous vos amis vous ont
conserv les sentiments qu'ils vous avaient vous.

Votre toute et toujours affectionne,

MARIE DE MONTBAZON.

_P.-S._ -- Je signe en toutes lettres, car ce serait par trop de
vanit de penser qu'aprs cinq ans d'absence vous reconnatriez
mes initiales.

Le duc demeura un instant tourdi. Ce qu'il cherchait depuis cinq
ans sans avoir pu le trouver, c'est--dire un serviteur, un aide,
un ami, lui tombait tout  coup du ciel au moment o il s'y
attendait le moins. Il regarda Grimaud avec tonnement et revint 
sa lettre qu'il relut d'un bout  l'autre.

-- Oh! chre Marie, murmura-t-il quand il eut fini, c'est donc
bien elle que j'avais aperue au fond de son carrosse! Comment,
elle pense encore  moi aprs cinq ans de sparation! Morbleu!
voil une constance comme on n'en voit que dans l'_Astre_.

Puis se retournant vers Grimaud:

-- Et toi, mon brave garon, ajouta-t-il, tu consens donc  nous
aider?

Grimaud fit signe que oui.

-- Et tu es venu ici pour cela?

Grimaud rpta le mme signe.

-- Et moi qui voulais t'trangler! s'cria le duc. Grimaud se prit
 sourire.

-- Mais attends, dit le duc.

Et il fouilla dans sa poche.

-- Attends, continua-t-il en renouvelant l'exprience infructueuse
une premire fois, il ne sera pas dit qu'un pareil dvouement pour
un petit-fils de Henri IV restera sans rcompense.

Le mouvement du duc de Beaufort dnonait la meilleure intention
du monde. Mais une des prcautions qu'on prenait  Vincennes tait
de ne pas laisser d'argent aux prisonniers.

Sur quoi Grimaud, voyant le dsappointement du duc, tira de sa
poche une bourse pleine d'or et la lui prsenta.

-- Voil ce que vous cherchez, dit-il.

Le duc ouvrit la bourse et voulut la vider entre les mains de
Grimaud, mais Grimaud secoua la tte.

-- Merci, Monseigneur, ajouta-t-il en se reculant, je suis pay.

Le duc tombait de surprise en surprise.

Le duc lui tendit la main; Grimaud s'approcha et la lui baisa
respectueusement. Les grandes manires d'Athos avaient dteint sur
Grimaud.

-- Et maintenant, demanda le duc, qu'allons-nous faire?

-- Il est onze heures du matin, reprit Grimaud. Que Monseigneur, 
deux heures, demande  faire une partie de paume avec La Rame, et
envoie deux ou trois balles pardessus les remparts.

-- Eh bien, aprs?

-- Aprs... Monseigneur s'approchera des murailles et criera  un
homme qui travaille dans les fosss de les lui renvoyer.

-- Je comprends, dit le duc.

Le visage de Grimaud parut exprimer une vive satisfaction: le peu
d'usage qu'il faisait d'habitude de la parole lui rendait la
conversation difficile.

Il fit un mouvement pour se retirer.

-- Ah ! dit le duc, tu ne veux donc rien accepter?

-- Je voudrais que Monseigneur me ft une promesse.

-- Laquelle? parle.

-- C'est que, lorsque nous nous sauverons, je passerai toujours et
partout le premier; car si l'on rattrape Monseigneur, le plus
grand risque qu'il coure est d'tre rintgr dans sa prison,
tandis que si l'on m'attrape, moi, le moins qui puisse m'arriver,
c'est d'tre pendu.

-- C'est trop juste, dit le duc, et, foi de gentilhomme, il sera
fait comme tu demandes.

-- Maintenant, dit Grimaud, je n'ai plus qu'une chose  demander 
Monseigneur: c'est qu'il continue de me faire l'honneur de me
dtester comme auparavant.

-- Je tcherai, dit le duc.

On frappa  la porte.

Le duc mit son billet et sa bourse dans sa poche et se jeta sur
son lit. On savait que c'tait sa ressource dans ses grands
moments d'ennui. Grimaud alla ouvrir: c'tait La Rame qui venait
de chez le cardinal, o s'tait passe la scne que nous avons
raconte.

La Rame jeta un regard investigateur autour de lui, et voyant
toujours les mmes symptmes d'antipathie entre le prisonnier et
son gardien, il sourit plein d'une satisfaction intrieure.

Puis se retournant vers Grimaud:

-- Bien, mon ami, lui dit-il, bien. Il vient d'tre parl de vous
en bon lieu, et vous aurez bientt, je l'espre, des nouvelles qui
ne vous seront point dsagrables.

Grimaud salua d'un air qu'il tcha de rendre gracieux et se
retira, ce qui tait son habitude quand son suprieur entrait.

-- Eh bien, Monseigneur! dit La Rame avec son gros rire, vous
boudez donc toujours ce pauvre garon?

-- Ah! c'est vous, La Rame, dit le duc; ma foi, il tait temps
que vous arrivassiez. Je m'tais jet sur mon lit et j'avais
tourn le nez au mur pour ne pas cder  la tentation de tenir ma
promesse en tranglant ce sclrat de Grimaud.

-- Je doute pourtant, dit La Rame en faisant une spirituelle
allusion au mutisme de son subordonn, qu'il ait dit quelque chose
de dsagrable  Votre Altesse.

-- Je le crois pardieu bien! un muet d'Orient. Je vous jure qu'il
tait temps que vous revinssiez, La Rame, et que j'avais hte de
vous revoir.

-- Monseigneur est trop bon, dit La Rame, flatt du compliment.

-- Oui, continua le duc; en vrit, je me sens aujourd'hui d'une
maladresse qui vous fera plaisir  voir.

-- Nous ferons donc une partie de paume? dit machinalement La
Rame.

-- Si vous le voulez bien.

-- Je suis aux ordres de Monseigneur.

-- C'est--dire, mon cher La Rame, dit le duc, que vous tes un
homme charmant et que je voudrais demeurer ternellement 
Vincennes pour avoir le plaisir de passer ma vie avec vous.

-- Monseigneur, dit La Rame, je crois qu'il ne tiendra pas au
cardinal que vos souhaits ne soient accomplis.

-- Comment cela? L'avez-vous vu depuis peu?

-- Il m'a envoy qurir ce matin.

-- Vraiment! pour vous parler de moi?

-- De quoi voulez-vous qu'il me parle? En vrit, Monseigneur,
vous tes son cauchemar.

Le duc sourit amrement.

-- Ah! dit-il, si vous acceptiez mes offres, La Rame!

-- Allons, Monseigneur, voil encore que nous allons reparler de
cela; mais vous voyez bien que vous n'tes pas raisonnable.

-- La Rame, je vous ai dit et je vous rpte encore que je ferais
votre fortune.

-- Avec quoi? Vous ne serez pas plus tt sorti de prison que vos
biens seront confisqus.

-- Je ne serai pas plus tt sorti de prison que je serai matre de
Paris.

-- Chut! chut donc! Eh bien... mais, est-ce que je puis entendre
des choses comme cela? Voil une belle conversation  tenir  un
officier du roi! Je vois bien, Monseigneur, qu'il faudra que je
cherche un second Grimaud.

-- Allons! n'en parlons plus. Ainsi il a t question de moi entre
toi et le cardinal? La Rame, tu devrais, un jour qu'il te fera
demander, me laisser mettre tes habits; j'irais  ta place, je
l'tranglerais, et, foi de gentilhomme, si c'tait une condition,
je reviendrais me mettre en prison.

-- Monseigneur, je vois bien qu'il faut que j'appelle Grimaud.

-- J'ai tort. Et que t'a-t-il dit, le cuistre?

-- Je vous passe le mot, Monseigneur, dit La Rame d'un air fin,
parce qu'il rime avec ministre. Ce qu'il m'a dit? Il m'a dit de
vous surveiller.

-- Et pourquoi cela, me surveiller? demanda le duc inquiet.

-- Parce qu'un astrologue a prdit que vous vous chapperiez.

-- Ah! un astrologue a prdit cela? dit le duc en tressaillant
malgr lui.

-- Oh! mon Dieu, oui! ils ne savent que s'imaginer, ma parole
d'honneur, pour tourmenter les honntes gens, ces imbciles de
magiciens.

-- Et qu'as-tu rpondu  l'illustrissime minence?

-- Que si l'astrologue en question faisait des almanachs, je ne
lui conseillerais pas d'en acheter.

-- Pourquoi?

-- Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez
pinson ou roitelet.

-- Et tu as bien raison, malheureusement. Allons faire une partie
de paume, La Rame.

-- Monseigneur, j'en demande bien pardon  Votre Altesse, mais il
faut qu'elle m'accorde une demi-heure.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que monseigneur Mazarin est plus fier que vous, quoiqu'il
ne soit pas tout  fait de si bonne naissance, et qu'il a oubli
de m'inviter  djeuner.

-- Eh bien! veux-tu que je te fasse apporter  djeuner ici?

-- Non pas! Monseigneur. Il faut vous dire que le ptissier qui
demeurait en face du chteau, et qu'on appelait le pre Marteau
...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il y a huit jours qu'il a vendu son fonds  un
ptissier de Paris,  qui les mdecins,  ce qu'il parat, ont
recommand l'air de la campagne.

-- Eh bien! qu'est-ce que cela me fait  moi?

-- Attendez donc, Monseigneur; de sorte que ce damn ptissier a
devant sa boutique une masse de choses qui vous font venir l'eau 
la bouche.

-- Gourmand.

-- Eh, mon Dieu! Monseigneur, reprit La Rame, on n'est pas
gourmand parce qu'on aime  bien manger. Il est dans la nature de
l'homme de chercher la perfection dans les pts comme dans les
autres choses. Or, ce gueux de ptissier, il faut vous dire,
Monseigneur, que quand il m'a vu m'arrter devant son talage, il
est venu  moi la langue tout enfarine et m'a dit: Monsieur La
Rame, il faut me faire avoir la pratique des prisonniers du
donjon. J'ai achet l'tablissement de mon prdcesseur parce
qu'il m'a assur qu'il fournissait le chteau: et cependant, sur
mon honneur, monsieur La Rame, depuis huit jours que je suis
tabli, M. de Chavigny ne m'a pas fait acheter une tartelette.

-- Mais, lui ai-je dit alors, c'est probablement que
M. de Chavigny craint que votre ptisserie ne soit pas bonne.

-- Pas bonne, ma ptisserie! eh bien, monsieur La Rame, je veux
vous en faire juge, et cela  l'instant mme.

-- Je ne peux pas, lui ai-je rpondu, il faut absolument que je
rentre au chteau.

-- Eh bien, a-t-il dit, allez  vos affaires, puisque vous
paraissez press, mais revenez dans une demi-heure.

-- Dans une demi-heure?

-- Oui. Avez-vous djeun?

-- Ma foi, non.

-- Eh bien, voici un pt qui vous attendra avec une bouteille de
vieux bourgogne...

Et vous comprenez, Monseigneur, comme je suis  jeun, je
voudrais, avec la permission de Votre Altesse...

Et La Rame s'inclina.

-- Va donc, animal, dit le duc; mais fais attention que je ne te
donne qu'une demi-heure.

-- Puis-je promettre votre pratique au successeur du pre Marteau,
Monseigneur?

-- Oui, pourvu qu'il ne mette pas de champignons dans ses pts;
tu sais, ajouta le prince, que les champignons du bois de
Vincennes sont mortels  ma famille.

La Rame sortit sans relever l'allusion, et, cinq minutes aprs sa
sortie, l'officier de garde entra sous prtexte de faire honneur
au prince en lui tenant compagnie, mais en ralit pour accomplir
les ordres du cardinal, qui, ainsi que nous l'avons dit,
recommandait de ne pas perdre le prisonnier de vue.

Mais pendant les cinq minutes qu'il tait rest seul, le duc avait
eu le temps de relire le billet de madame de Montbazon, lequel
prouvait au prisonnier que ses amis ne l'avaient pas oubli et
s'occupaient de sa dlivrance. De quelle faon? il l'ignorait
encore, mais il se promettait bien, quel que ft son mutisme, de
faire parler Grimaud, dans lequel il avait une confiance d'autant
plus grande qu'il se rendait maintenant compte de toute sa
conduite, et qu'il comprenait qu'il n'avait invent toutes les
petites perscutions dont il poursuivait le duc, que pour ter 
ses gardiens toute ide qu'il pouvait s'entendre avec lui.

Cette ruse donna au duc une haute ide de l'intellect de Grimaud,
auquel il rsolut de se fier entirement.


XXI. Ce que contenaient les pts du successeur du pre Marteau

Une demi-heure aprs, La Rame rentra gai et allgre comme un
homme qui a bien mang, et qui surtout a bien bu. Il avait trouv
les pts excellents et le vin dlicieux.

Le temps tait beau et permettait la partie projete. Le jeu de
paume de Vincennes tait un jeu de longue paume, c'est--dire en
plein air; rien n'tait donc plus facile au duc que de faire ce
que lui avait recommand Grimaud, c'est--dire d'envoyer les
balles dans les fosss.

Cependant, tant que deux heures ne furent pas sonnes, le duc ne
fut pas trop maladroit, car deux heures taient l'heure dite. Il
n'en perdit pas moins les parties engages jusque-l, ce qui lui
permit de se mettre en colre et de faire ce qu'on fait en pareil
cas, faute sur faute.

Aussi,  deux heures sonnant, les balles commencrent-elles 
prendre le chemin des fosss,  la grande joie de La Rame qui
marquait quinze  chaque dehors que faisait le prince.

Les dehors se multiplirent tellement que bientt on manqua de
balles. La Rame proposa alors d'envoyer quelqu'un pour les
ramasser dans le foss. Mais le duc fit observer trs
judicieusement que c'tait du temps perdu, et s'approchant du
rempart qui  cet endroit, comme l'avait dit l'exempt, avait au
moins cinquante pieds de haut, il aperut un homme qui travaillait
dans un des mille petits jardins que dfrichent les paysans sur le
revers du foss.

-- Eh! l'ami? cria le duc.

L'homme leva la tte, et le duc fut prt  pousser un cri de
surprise. Cet homme, ce paysan, ce jardinier, c'tait Rochefort,
que le prince croyait  la Bastille.

-- Eh bien, qu'y a-t-il l-haut? demanda l'homme.

-- Ayez l'obligeance de nous rejeter nos balles, dit le duc.

Le jardinier fit un signe de la tte, et se mit  jeter les
balles, que ramassrent La Rame et les gardes. Une d'elles tomba
aux pieds du duc, et comme celle-l lui tait visiblement
destine, il la mit dans sa poche.

Puis, ayant fait au jardinier un signe de remerciement, il
retourna  sa partie.

Mais dcidment le duc tait dans son mauvais jour, les balles
continurent  battre la campagne: au lieu de se maintenir dans
les limites du jeu, deux ou trois retournrent dans le foss; mais
comme le jardinier n'tait plus l pour les renvoyer, elles furent
perdues, puis le duc dclara qu'il avait honte de tant de
maladresse et qu'il ne voulait pas continuer.

La Rame tait enchant d'avoir si compltement battu un prince du
sang.

Le prince rentra chez lui et se coucha; c'tait ce qu'il faisait
presque toute la journe depuis qu'on lui avait enlev ses livres.

La Rame prit les habits du prince, sous prtexte qu'ils taient
couverts de poussire, et qu'il allait les faire brosser, mais, en
ralit, pour tre sr que le prince ne bougerait pas. C'tait un
homme de prcaution que La Rame.

Heureusement le prince avait eu le temps de cacher la balle sous
son traversin.

Aussitt que la porte fut referme, le duc dchira l'enveloppe de
la balle avec ses dents, car on ne lui laissait aucun instrument
tranchant; il mangeait avec des couteaux  lames d'argent
pliantes, et qui ne coupaient pas.

Sous l'enveloppe tait une lettre qui contenait les lignes
suivantes:

Monseigneur, vos amis veillent, et l'heure de votre dlivrance
approche: demandez aprs-demain  manger un pt fait par le
nouveau ptissier qui a achet le fonds de boutique de l'ancien,
et qui n'est autre que Noirmont, votre matre d'htel; n'ouvrez le
pt que lorsque vous serez seul, j'espre que vous serez content
de ce qu'il contiendra.

Le serviteur toujours dvou de Votre Altesse,  la Bastille
comme ailleurs,

Comte de ROCHEFORT.

_P.-S_. -- Votre Altesse peut se fier  Grimaud en tout point;
c'est un garon fort intelligent et qui nous est tout  fait
dvou.

Le duc de Beaufort,  qui l'on avait rendu son feu depuis qu'il
avait renonc  la peinture, brla la lettre, comme il avait fait,
avec plus de regrets, de celle de madame de Montbazon, et il
allait en faire autant de la balle, lorsqu'il pensa qu'elle
pourrait lui tre utile pour faire parvenir sa rponse 
Rochefort.

Il tait bien gard, car au mouvement qu'il avait fait, La Rame
entra.

-- Monseigneur a besoin de quelque chose? dit-il.

-- J'avais froid, rpondit le duc, et j'attisais le feu pour qu'il
donnt plus de chaleur. Vous savez, mon cher, que les chambres du
donjon de Vincennes sont rputes pour leur fracheur. On pourrait
y conserver la glace et on y rcolte du salptre. Celles o sont
morts Puylaurens, le marchal d'Ornano et le grand prieur, mon
oncle, valaient, sous ce rapport, comme le disait madame de
Rambouillet, leur pesant d'arsenic.

Et le duc se recoucha en fourrant la balle sous son traversin. La
Rame sourit du bout des lvres. C'tait un brave homme au fond,
qui s'tait pris d'une grande affection pour son illustre
prisonnier, et qui et t dsespr qu'il lui arrivt malheur.
Or, les malheurs successifs arrivs aux trois personnages qu'avait
nomms le duc taient incontestables.

-- Monseigneur, lui dit-il, il ne faut point se livrer  de
pareilles penses. Ce sont ces penses-l qui tuent, et non le
salptre.

-- Eh! mon cher, dit le duc, vous tes charmant; si je pouvais
comme vous aller manger des pts et boire du vin de Bourgogne
chez le successeur du pre Marteau, cela me distrairait.

-- Le fait est, Monseigneur, dit La Rame, que ses pts sont, de
fameux pts, et que son vin est un fier vin.

-- En tout cas, reprit le duc, sa cave et sa cuisine n'ont pas de
peine  valoir mieux que celles de M. de Chavigny.

-- Eh bien! Monseigneur, dit La Rame donnant dans le pige, qui
vous empche d'en tter? d'ailleurs, je lui ai promis votre
pratique.

-- Tu as raison, dit le duc, si je dois rester ici  perptuit,
comme monsieur Mazarin a eu la bont de me le faire entendre, il
faut que je me cre une distraction pour mes vieux jours, il faut
que je me fasse gourmand.

-- Monseigneur, dit La Rame, croyez-en un bon conseil, n'attendez
pas que vous soyez vieux pour cela.

-- Bon, dit  part le duc de Beaufort, tout homme doit avoir, pour
perdre son coeur et son me, reu de la magnificence cleste un
des sept pchs capitaux, quand il n'en a pas reu deux; il parat
que celui de matre La Rame est la gourmandise. Soit, nous en
profiterons.

Puis tout haut:

-- Eh bien! mon cher La Rame, ajouta-t-il, c'est aprs-demain
fte?

-- Oui, Monseigneur, c'est la Pentecte.

-- Voulez-vous me donner une leon, aprs-demain?

-- De quoi?

-- De gourmandise.

-- Volontiers, Monseigneur.

-- Mais une leon en tte  tte. Nous enverrons dner les gardes
 la cantine de M. de Chavigny, et nous ferons ici un souper dont
je vous laisse la direction.

-- Hum! fit La Rame.

L'offre tait sduisante; mais La Rame, quoi qu'en et pens de
dsavantageux en le voyant M. le cardinal, tait un vieux routier
qui connaissait tous les piges que peut tendre un prisonnier.
M. de Beaufort avait, disait-il, prpar quarante moyens de fuir
de prison. Ce djeuner ne cachait-il pas quelque ruse?

Il rflchit un instant; mais le rsultat de ses rflexions fut
qu'il commanderait les vivres et le vin, et que par consquent
aucune poudre ne serait seme sur les vivres, aucune liqueur ne
serait mle au vin.

Quant  le griser, le duc ne pouvait avoir une pareille intention,
et il se mit  rire  cette seule pense; puis une ide lui vint
qui conciliait tout.

Le duc avait suivi le monologue intrieur de La Rame d'un oeil
assez inquiet  mesure que le trahissait sa physionomie; mais
enfin, le visage de l'exempt s'claira.

-- Eh bien, demanda le duc, cela va-t-il?

-- Oui, Monseigneur,  une condition.

-- Laquelle?

-- C'est que Grimaud nous servira  table.

Rien ne pouvait mieux aller au prince.

Cependant il eut cette puissance de faire prendre  sa figure une
teinte de mauvaise humeur des plus visibles.

-- Au diable votre Grimaud! s'cria-t-il, il me gtera toute la
fte.

-- Je lui ordonnerai de se tenir derrire Votre Altesse, et comme
il ne souffle pas un mot, Votre Altesse ne le verra ni ne
l'entendra, et, avec un peu de bonne volont, pourra se figurer
qu'il est  cent lieues d'elle.

-- Mon cher, dit le duc, savez-vous ce que je vois de plus clair
dans cela? c'est que vous vous dfiez de moi.

-- Monseigneur, c'est aprs-demain la Pentecte.

-- Eh bien! que me fait la Pentecte  moi? Avez-vous peur que le
Saint-Esprit ne descende sous la figure d'une langue de feu pour
m'ouvrir les portes de ma prison?

-- Non, Monseigneur; mais je vous ai racont ce qu'avait prdit ce
magicien damn.

-- Et qu'a-t-il prdit?

-- Que le jour de la Pentecte ne se passerait pas sans que Votre
Altesse ft hors de Vincennes.

-- Tu crois donc aux magiciens? imbcile!

-- Moi, dit La Rame, je m'en soucie comme de cela, et il fit
claquer ses doigts. Mais c'est monseigneur Giulio qui s'en soucie;
en qualit d'italien, il est superstitieux.

Le duc haussa les paules.

-- Eh bien, soit, dit-il avec une bonhomie parfaitement joue,
j'accepte Grimaud, car sans cela la chose n'en finirait point;
mais je ne veux personne autre que Grimaud; vous vous chargerez de
tout. Vous commanderez le souper comme vous l'entendrez, le seul
mets que je dsigne est un de ces pts dont vous m'avez parl.
Vous le commanderez pour moi, afin que le successeur du pre
Marteau se surpasse, et vous lui promettrez ma pratique, non
seulement pour tout le temps que je resterai en prison, mais
encore pour le moment o j'en serai sorti.

-- Vous croyez donc toujours que vous en sortirez? dit La Rame.

-- Dame! rpliqua le prince, ne ft-ce qu' la mort de Mazarin:
j'ai quinze ans de moins que lui. Il est vrai, ajouta-t-il en
souriant, qu' Vincennes on vit plus vite.

-- Monseigneur! reprit La Rame, Monseigneur!

-- Ou qu'on meurt plus tt, ajouta le duc de Beaufort, ce qui
revient au mme.

-- Monseigneur, dit La Rame, je vais commander le souper.

-- Et vous croyez que vous pourrez faire quelque chose de votre
lve?

-- Mais je l'espre, Monseigneur, rpondit La Rame.

-- S'il vous en laisse le temps, murmura le duc.

-- Que dit Monseigneur? demanda La Rame.

-- Monseigneur dit que vous n'pargniez pas la bourse de M. le
cardinal, qui a bien voulu se charger de notre pension.

La Rame s'arrta  la porte.

-- Qui Monseigneur veut-il que je lui envoie?

-- Qui vous voudrez, except Grimaud.

-- L'officier des gardes, alors?

-- Avec son jeu d'checs.

-- Oui.

Et La Rame sortit.

Cinq minutes aprs, l'officier des gardes entrait et le duc de
Beaufort paraissait profondment plong dans les sublimes
combinaisons de l'chec et mat.

C'est une singulire chose que la pense, et quelles rvolutions
un signe, un mot, une esprance, y oprent. Le duc tait depuis
cinq ans en prison, et un regard jet en arrire lui faisait
paratre ces cinq annes, qui cependant s'taient coules bien
lentement, moins longues que les deux jours, les quarante-huit
heures qui le sparaient encore du moment fix pour l'vasion.

Puis il y avait une chose surtout qui le proccupait affreusement:
c'tait de quelle manire s'oprerait cette vasion. On lui avait
fait esprer le rsultat; mais on lui avait cach les dtails que
devait contenir le mystrieux pt. Quels amis l'attendaient? Il
avait donc encore des amis aprs cinq ans de prison? En ce cas il
tait un prince bien privilgi.

Il oubliait qu'outre ses amis, chose bien plus extraordinaire, une
femme s'tait souvenue de lui; il est vrai qu'elle ne lui avait
peut-tre pas t bien scrupuleusement fidle, mais elle ne
l'avait pas oubli, ce qui tait beaucoup.

Il y en avait l plus qu'il n'en fallait pour donner des
proccupations du duc; aussi en fut-il des checs comme de la
longue paume: M. de Beaufort fit cole sur cole, et l'officier le
battit  son tour le soir comme l'avait battu le matin La Rame.

Mais ses dfaites successives avaient eu un avantage: c'tait de
conduire le prince jusqu' huit heures du soir; c'tait toujours
trois heures gagnes; puis la nuit allait venir, et avec la nuit,
le sommeil.

Le duc le pensait ainsi du moins: mais le sommeil est une divinit
fort capricieuse, et c'est justement lorsqu'on l'invoque qu'elle
se fait attendre. Le duc l'attendit jusqu' minuit, se tournant et
se retournant sur ses matelas comme saint Laurent sur son gril.
Enfin il s'endormit.

Mais avec le jour il s'veilla: il avait fait des rves
fantastiques; il lui tait pouss des ailes; il avait alors et
tout naturellement voulu s'envoler, et d'abord ses ailes l'avaient
parfaitement soutenu; mais, parvenu  une certaine hauteur, cet
appui trange lui avait manqu tout  coup, ses ailes s'taient
brises, et il lui avait sembl qu'il roulait dans des abmes sans
fond; et il s'tait rveill le front couvert de sueur et bris
comme s'il avait rellement fait une chute arienne.

Alors il s'tait endormi pour errer de nouveau dans un ddale de
songes plus insenss les uns que les autres;  peine ses yeux
taient-ils ferms, que son esprit, tendu vers un seul but, son
vasion, se reprenait  tenter cette vasion. Alors c'tait autre
chose: on avait trouv un passage souterrain qui devait le
conduire hors de Vincennes, il tait engag dans ce passage, et
Grimaud marchait devant lui une lanterne  la main; mais peu  peu
le passage se rtrcissait, et cependant le duc continuait
toujours son chemin; enfin le souterrain devenait si troit, que
le fugitif essayait inutilement d'aller plus loin: les parois de
la muraille se resserraient et le pressaient entre elles, il
faisait des efforts inous pour avancer, la chose tait
impossible; et cependant il voyait au loin Grimaud avec sa
lanterne qui continuait de marcher; il voulait l'appeler pour
qu'il l'aidt  se tirer de ce dfil qui l'touffait, mais
impossible de prononcer une parole. Alors,  l'autre extrmit, 
celle par laquelle il tait venu, il entendait les pas de ceux qui
le poursuivaient, ces pas se rapprochaient incessamment, il tait
dcouvert, il n'avait plus d'espoir de fuir. La muraille semblait
tre d'intelligence avec ses ennemis, et le presser d'autant plus
qu'il avait plus besoin de fuir; enfin il entendait la voix de La
Rame, il l'apercevait. La Rame tendait la main et lui posait
cette main sur l'paule en clatant de rire; il tait repris et
conduit dans cette chambre basse et vote o taient morts le
marchal Ornano, Puylaurens et son oncle; leurs trois tombes
taient l, bosselant le terrain, et une quatrime fosse tait
ouverte, n'attendant plus qu'un cadavre.

Aussi, quand il se rveilla, le duc fit-il autant d'efforts pour
se tenir veill qu'il en avait fait pour s'endormir; et lorsque
La Rame entra, il le trouva si ple et si fatigu qu'il lui
demanda s'il tait malade.

-- En effet, dit un des gardes qui avait couch dans la chambre et
qui n'avait pas pu dormir  cause d'un mal de dents que lui avait
donn l'humidit, Monseigneur a eu une nuit agite et deux ou
trois fois dans ses rves a appel au secours.

-- Qu'a donc Monseigneur? demanda La Rame.

-- Eh! c'est toi, imbcile, dit le duc, qui avec toutes tes
billeveses d'vasion m'as rompu la tte hier, et qui es cause que
j'ai rv que je me sauvais, et qu'en me sauvant je me cassais le
cou.

La Rame clata de rire.

-- Vous le voyez, Monseigneur, dit La Rame, C'est un
avertissement du ciel; aussi j'espre que Monseigneur ne commettra
jamais de pareilles imprudences qu'en rve.

-- Et vous avez raison, mon cher La Rame, dit le duc en essuyant
la sueur qui coulait encore sur son front, tout veill qu'il
tait, je ne veux plus songer qu' boire et  manger.

-- Chut! dit La Rame.

Et il loigna les gardes les uns aprs les autres sous un prtexte
quelconque.

-- Eh bien? demanda le duc quand ils furent seuls.

-- Eh bien! dit La Rame, votre souper est command.

-- Ah! fit le prince, et de quoi se composera-t-il? Voyons,
monsieur mon majordome.

-- Monseigneur a promis de s'en rapporter  moi.

-- Et il y aura un pt?

-- Je crois bien! comme une tour.

-- Fait par le successeur du pre Marteau?

-- Il est command.

-- Et tu lui as dit que c'tait pour moi?

-- Je le lui ai dit.

-- Et il a rpondu?

-- Qu'il ferait de son mieux pour contenter Votre Altesse.

--  la bonne heure! dit le duc en se frottant les mains.

-- Peste! Monseigneur, dit La Rame, comme vous mordez  la
gourmandise! je ne vous ai pas encore vu, depuis cinq ans, si
joyeux visage qu'en ce moment.

Le duc vit qu'il n'avait point t assez matre de lui; mais en ce
moment, comme s'il et cout  la porte et qu'il et compris
qu'une distraction aux ides de La Rame tait urgente, Grimaud
entra et fit signe  La Rame qu'il avait quelque chose  lui
dire.

La Rame s'approcha de Grimaud, qui lui parla tout bas. Le duc se
remit pendant ce temps.

-- J'ai dj dfendu  cet homme, dit-il, de se prsenter ici sans
ma permission.

-- Monseigneur, dit La Rame, il faut lui pardonner, car c'est moi
qui l'ai mand.

-- Et pourquoi l'avez-vous mand, puisque vous savez qu'il me
dplat?

-- Monseigneur se rappelle ce qui a t convenu, dit La Rame, et
qu'il doit nous servir  ce fameux souper. Monseigneur a oubli le
souper.

-- Non; mais j'avais oubli M. Grimaud.

-- Monseigneur sait qu'il n'y a pas de souper sans lui.

-- Allons donc, faites  votre guise.

-- Approchez, mon garon, dit La Rame, et coutez ce que je vais
vous dire.

Grimaud s'approcha avec son visage le plus renfrogn.

La Rame continua:

-- Monseigneur me fait l'honneur de m'inviter  souper demain en
tte  tte.

Grimaud fit un signe qui voulait dire qu'il ne voyait pas en quoi
la chose pouvait le regarder.

-- Si fait, si fait, dit La Rame, la chose vous regarde, au
contraire, car vous aurez l'honneur de nous servir, sans compter
que, si bon apptit et si grande soif que nous ayons, il restera
bien quelque chose au fond des plats et au fond des bouteilles, et
que ce quelque chose sera pour vous.

Grimaud s'inclina en signe de remerciement.

-- Et maintenant, Monseigneur, dit La Rame, j'en demande pardon 
Votre Altesse, il parat que M. de Chavigny s'absente pour
quelques jours, et avant son dpart il me prvient qu'il a des
ordres  me donner.

Le duc essaya d'changer un regard avec Grimaud, mais l'oeil de
Grimaud tait sans regard.

-- Allez, dit le duc  La Rame, et revenez le plus tt possible.

-- Monseigneur veut-il donc prendre sa revanche de la partie de
paume d'hier?

Grimaud fit un signe de tte imperceptible de haut en bas.

-- Oui, dit le duc; mais prenez garde, mon cher La Rame, les
jours se suivent et ne se ressemblent pas, de sorte qu'aujourd'hui
je suis dcid  vous battre d'importance.

La Rame sortit: Grimaud le suivit des yeux, sans que le reste de
son corps dvit d'une ligne; puis, lorsqu'il vit la porte
referme, il tira vivement de sa poche un crayon et un carr de
papier.

-- crivez, Monseigneur, lui dit-il.

-- Et que faut-il que j'crive?

Grimaud fit un signe du doigt et dicta:

Tout est prt pour demain soir, tenez-vous sur vos gardes de sept
 neuf heures, ayez deux chevaux de main tout prts, nous
descendrons par la premire fentre de la galerie.

-- Aprs? dit le duc.

-- Aprs, Monseigneur? reprit Grimaud tonn. Aprs, signez.

-- Et c'est tout?

-- Que voulez-vous de plus, Monseigneur? reprit Grimaud, qui tait
pour la plus austre concision.

Le duc signa.

-- Maintenant, dit Grimaud, Monseigneur a-t-il perdu la balle?

-- Quelle balle?

-- Celle qui contenait la lettre.

-- Non, j'ai pens qu'elle pouvait nous tre utile. La voici.

Et le duc prit la balle sous son oreiller et la prsenta 
Grimaud.

Grimaud sourit le plus agrablement qu'il lui fut possible.

-- Eh bien? demanda le duc.

-- Eh bien! Monseigneur, dit Grimaud, je recouds le papier dans la
balle, en jouant  la paume vous envoyez la balle dans le foss.

-- Mais peut-tre sera-t-elle perdue?

-- Soyez tranquille, Monseigneur, il y aura quelqu'un pour la
ramasser.

-- Un jardinier? demanda le duc.

Grimaud fit signe que oui.

-- Le mme qu'hier?

Grimaud rpta son signe.

-- Le comte de Rochefort, alors?

Grimaud fit trois fois signe que oui.

-- Mais, voyons, dit le duc, donne-moi au moins quelques dtails
sur la manire dont nous devons fuir.

-- Cela m'est dfendu, dit Grimaud, avant le moment mme de
l'excution.

-- Quels sont ceux qui m'attendront de l'autre ct du foss?

-- Je n'en sais rien, Monseigneur.

-- Mais, au moins, dis-moi ce que contiendra ce fameux pt, si tu
ne veux pas que je devienne fou.

-- Monseigneur, dit Grimaud, il contiendra deux poignards, une
corde  noeud et une poire d'angoisse.

-- Bien, je comprends.

-- Monseigneur voit qu'il y en aura pour tout le monde.

-- Nous prendrons pour nous les poignards et la corde, dit le duc.

-- Et nous ferons manger la poire  La Rame, rpondit Grimaud.

-- Mon cher Grimaud, dit le duc, tu ne parles pas souvent, mais
quand tu parles, c'est une justice  te rendre, tu parles d'or.


XXII. Une aventure de Marie Michon

Vers la mme poque o ces projets d'vasion se tramaient entre le
duc de Beaufort et Grimaud, deux hommes  cheval, suivis 
quelques pas par un laquais, entraient dans Paris par la rue du
faubourg Saint-Marcel. Ces deux hommes, c'taient le comte de La
Fre et le vicomte de Bragelonne.

C'tait la premire fois que le jeune homme venait  Paris, et
Athos n'avait pas mis grande coquetterie en faveur de la capitale,
son ancienne amie, en la lui montrant de ce ct. Certes, le
dernier village de la Touraine tait plus agrable  la vue que
Paris vu sous la face avec laquelle il regarde Blois. Aussi faut-
il le dire  la honte de cette ville tant vante, elle produisit
un mdiocre effet sur le jeune homme.

Athos avait toujours son air insoucieux et serein.

Arriv  Saint-mdard, Athos, qui servait dans ce grand labyrinthe
de guide  son compagnon de voyage, prit la rue des Postes, puis
celle de l'estrapade, puis celle des Fosss Saint-Michel, puis
celle de Vaugirard. Parvenus  la rue Frou, les voyageurs s'y
engagrent. Vers la moiti de cette rue, Athos leva les yeux en
souriant, et, montrant une maison de bourgeoise apparence au jeune
homme:

-- Tenez, Raoul, lui dit-il, voici une maison o j'ai pass sept
des plus douces et des plus cruelles annes de ma vie.

Le jeune homme sourit  son tour et salua la maison. La pit de
Raoul pour son protecteur se manifestait dans tous les actes de sa
vie.

Quant  Athos, nous l'avons dit, Raoul tait non seulement pour
lui le centre, mais encore, moins ses anciens souvenirs de
rgiment, le seul objet de ses affections, et l'on comprend de
quelle faon tendre et profonde cette fois pouvait aimer le coeur
d'Athos.

Les deux voyageurs s'arrtrent rue du Vieux-Colombier, 
l'enseigne du _Renard-Vert_. Athos connaissait la taverne de
longue date, cent fois il y tait venu avec ses amis; mais depuis
vingt ans il s'tait fait force changements dans l'htel, 
commencer par les matres.

Les voyageurs remirent leurs chevaux aux mains des garons, et
comme c'taient des animaux de noble race, ils recommandrent
qu'on en et le plus grand soin, qu'on ne leur donnt que de la
paille et de l'avoine, et qu'on leur lavt le poitrail et les
jambes avec du vin tide. Ils avaient fait vingt lieues dans la
journe. Puis, s'tant occups d'abord de leurs chevaux, comme
doivent faire de vrais cavaliers, ils demandrent ensuite deux
chambres pour eux.

-- Vous allez faire toilette, Raoul, dit Athos, je vous prsente 
quelqu'un.

-- Aujourd'hui, monsieur? demanda le jeune homme.

-- Dans une demi-heure.

Le jeune homme salua.

Peut-tre, moins infatigable qu'Athos, qui semblait de fer, et-il
prfr un bain dans cette rivire de Seine dont il avait tant
entendu parler, et qu'il se promettait bien de trouver infrieure
 la Loire, et son lit aprs; mais le comte de La Fre avait
parl, il ne songea qu' obir.

--  propos, dit Athos, soignez-vous, Raoul; je veux qu'on vous
trouve beau.

-- J'espre, monsieur, dit le jeune homme en souriant, qu'il ne
s'agit point de mariage. Vous savez mes engagements avec Louise.

Athos sourit  son tour.

-- Non, soyez tranquille, dit-il, quoique ce soit  une femme que
je vais vous prsenter.

-- Une femme? demanda Raoul.

-- Oui, et je dsire mme que vous l'aimiez.

Le jeune homme regarda le comte avec une certaine inquitude; mais
au sourire d'Athos, il fut bien vite rassur.

-- Et quel ge a-t-elle? demanda le vicomte de Bragelonne.

-- Mon cher Raoul, apprenez une fois pour toutes, dit Athos, que
voil une question qui ne se fait jamais. Quand vous pouvez lire
son ge sur le visage d'une femme, il est inutile de le lui
demander; quand vous ne le pouvez plus, c'est indiscret.

-- Et est-elle belle?

-- Il y a seize ans, elle passait non seulement pour la plus
jolie, mais encore pour la plus gracieuse femme de France.

Cette rponse rassura compltement le vicomte. Athos ne pouvait
avoir aucun projet sur lui et sur une femme qui passait pour la
plus jolie et la plus gracieuse de France un an avant qu'il vnt
au monde.

Il se retira donc dans sa chambre, et avec cette coquetterie qui
va si bien  la jeunesse, il s'appliqua  suivre les instructions
d'Athos, c'est--dire  se faire le plus beau qu'il lui tait
possible. Or c'tait chose facile avec ce que la nature avait fait
pour cela.

Lorsqu'il reparut, Athos le reut avec ce sourire paternel dont
autrefois il accueillait d'Artagnan, mais qui s'tait empreint
d'une plus profonde tendresse encore pour Raoul.

Athos jeta un regard sur ses pieds, sur ses mains et sur ses
cheveux, ces trois signes de race. Ses cheveux noirs taient
lgamment partags comme on les portait  cette poque et
retombaient en boucles encadrant son visage au teint mat; des
gants de daim gristres et qui s'harmonisaient avec son feutre
dessinaient une main fine et lgante, tandis que ses bottes, de
la mme couleur que ses gants et son feutre, pressaient un pied
qui semblait tre celui d'un enfant de dix ans.

-- Allons, murmura-t-il, si elle n'est pas fire de lui, elle sera
bien difficile.

Il tait trois heures de l'aprs-midi, c'est--dire l'heure
convenable aux visites. Les deux voyageurs s'acheminrent par la
rue de Grenelle, prirent la rue des Rosiers, entrrent dans la rue
Saint-Dominique, et s'arrtrent devant un magnifique htel situ
en face des Jacobins, et que surmontaient les armes de Luynes.

-- C'est ici, dit Athos.

Il entra dans l'htel de ce pas ferme et assur qui indique au
suisse que celui qui entre a le droit d'en agir ainsi. Il monta le
perron, et, s'adressant  un laquais qui attendait en grande
livre, il demanda si madame la duchesse de Chevreuse tait
visible et si elle pouvait recevoir M. le comte de La Fre.

Un instant aprs le laquais rentra, et dit que, quoique madame la
duchesse de Chevreuse n'et pas l'honneur de connatre monsieur le
comte de La Fre, elle le priait de vouloir bien entrer.

Athos suivit le laquais, qui lui fit traverser une longue file
d'appartements et s'arrta enfin devant une porte ferme. On tait
dans un salon. Athos fit signe au vicomte de Bragelonne de
s'arrter l o il tait.

Le laquais ouvrit et annona M. le comte de La Fre.

Madame de Chevreuse, dont nous avons si souvent parl dans notre
histoire des _Trois Mousquetaires_ sans avoir eu l'occasion de la
mettre en scne, passait encore pour une fort belle femme. En
effet, quoiqu'elle et  cette poque dj quarante-quatre ou
quarante-cinq ans,  peine en paraissait-elle trente-huit ou
trente-neuf; elle avait toujours ses beaux cheveux blonds, ses
grands yeux vifs et intelligents que l'intrigue avait si souvent
ouverts et l'amour si souvent ferms, et sa taille de nymphe, qui
faisait que lorsqu'on la voyait par-derrire elle semblait
toujours tre la jeune fille qui sautait avec Anne d'Autriche ce
foss des Tuileries qui priva, en 1623, la couronne de France d'un
hritier.

Au reste, c'tait toujours la mme folle crature qui a jet sur
ses amours un tel cachet d'originalit, que ses amours sont
presque devenues une illustration pour sa famille.

Elle tait dans un petit boudoir dont la fentre donnait sur le
jardin. Ce boudoir, selon la mode qu'en avait fait venir madame de
Rambouillet en btissant son htel, tait tendu d'une espce de
damas bleu  fleurs roses et  feuillage d'or. Il y avait une
grande coquetterie  une femme de l'ge de madame de Chevreuse 
rester dans un pareil boudoir, et surtout comme elle tait en ce
moment, c'est--dire couche sur une chaise longue et la tte
appuye  la tapisserie.

Elle tenait  la main un livre entr'ouvert et avait un coussin
pour soutenir le bras qui tenait ce livre.

 l'annonce du laquais, elle se souleva un peu et avana
curieusement la tte.

Athos parut.

Il tait vtu de velours violet avec des passementeries pareilles;
les aiguillettes taient d'argent bruni, son manteau n'avait
aucune broderie d'or, et une simple plume violette enveloppait son
feutre noir.

Il avait aux pieds des bottes de cuir noir, et  son ceinturon
verni pendait cette pe  la poigne magnifique que Porthos avait
si souvent admire rue Frou, mais qu'Athos n'avait jamais voulu
lui prter. De splendides dentelles formaient le col rabattu de sa
chemise; des dentelles retombaient aussi sur les revers de ses
bottes.

Il y avait dans toute la personne de celui qu'on venait d'annoncer
ainsi sous un nom compltement inconnu  madame de Chevreuse un
tel air de gentilhomme de haut lieu, qu'elle se souleva  demi, et
lui fit gracieusement signe de prendre un sige auprs d'elle.

Athos salua et obit. Le laquais allait se retirer, lorsque Athos
fit un signe qui le retint.

-- Madame, dit-il  la duchesse, j'ai eu cette audace de me
prsenter  votre htel sans tre connu de vous; elle m'a russi,
puisque vous avez daign me recevoir. J'ai maintenant celle de
vous demander une demi-heure d'entretien.

-- Je vous l'accorde, monsieur, rpondit madame de Chevreuse avec
son plus gracieux sourire.

-- Mais ce n'est pas tout, madame. Oh! je suis un grand ambitieux,
je le sais! l'entretien que je vous demande est un entretien de
tte--tte, et dans lequel j'aurais un bien vif dsir de ne pas
tre interrompu.

-- Je n'y suis pour personne, dit la duchesse de Chevreuse au
laquais. Allez.

Le laquais sortit.

Il se fit un instant de silence, pendant lequel ces deux
personnages, qui se reconnaissaient si bien  la premire vue pour
tre de haute race, s'examinrent sans aucun embarras de part ni
d'autre.

La duchesse de Chevreuse rompit la premire le silence.

-- Eh bien! monsieur, dit-elle en souriant, ne voyez-vous pas que
j'attends avec impatience?

-- Et moi, madame, rpondit Athos, je regarde avec admiration.

-- Monsieur, dit madame de Chevreuse, il faut m'excuser, car j'ai
hte de savoir  qui je parle. Vous tes homme de cour, c'est
incontestable, et cependant je ne vous ai jamais vu  la cour.
Sortez-vous de la Bastille par hasard?

-- Non, madame, rpondit en souriant Athos, mais peut-tre suis-je
sur le chemin qui y mne.

-- Ah! en ce cas, dites-moi vite qui vous tes et allez-vous-en,
rpondit la duchesse de ce ton enjou qui avait un si grand charme
chez elle, car je suis dj bien assez compromise comme cela, sans
me compromettre encore davantage.

-- Qui je suis, madame? On vous a dit mon nom, le comte de La
Fre. Ce nom, vous ne l'avez jamais su. Autrefois j'en portais un
autre que vous avez su peut-tre, mais que vous avez certainement
oubli.

-- Dites toujours, monsieur.

-- Autrefois, dit le comte de La Fre, je m'appelais Athos.

Madame de Chevreuse ouvrit de grands yeux tonns. Il tait
vident, comme le lui avait dit le comte, que ce nom n'tait pas
tout  fait effac de sa mmoire, quoiqu'il y ft fort confondu
parmi d'anciens souvenirs.

-- Athos? dit-elle, attendez donc!...

Et elle posa ses deux mains sur son front comme pour forcer les
mille ides fugitives qu'il contenait  se fixer un instant pour
lui laisser voir clair dans leur troupe brillante et diapre.

-- Voulez-vous que je vous aide, madame? dit en souriant Athos.

-- Mais oui, dit la duchesse, dj fatigue de chercher, vous me
ferez plaisir.

-- Cet Athos tait li avec trois jeunes mousquetaires qui se
nommaient d'Artagnan, Porthos, et...

Athos s'arrta.

-- Et Aramis, dit vivement la duchesse.

-- Et Aramis, c'est cela, reprit Athos; vous n'avez donc pas tout
 fait oubli ce nom?

-- Non, dit-elle, non; pauvre Aramis! c'tait un charmant
gentilhomme, lgant, discret et faisant de jolis vers; je crois
qu'il a mal tourn, ajouta-t-elle.

-- Au plus mal: il s'est fait abb.

-- Ah! quel malheur! dit madame de Chevreuse jouant ngligemment
avec son ventail. En vrit, monsieur, je vous remercie.

-- De quoi, madame?

-- De m'avoir rappel ce souvenir, qui est un des souvenirs
agrables de ma jeunesse.

-- Me permettrez-vous alors, dit Athos, de vous en rappeler un
second?

-- Qui se rattache  celui-l?

-- Oui et non.

-- Ma foi, dit madame de Chevreuse, dites toujours; d'un homme
comme vous je risque tout.

Athos salua.

-- Aramis, continua-t-il, tait li avec une jeune lingre de
Tours.

-- Une jeune lingre de Tours? dit madame de Chevreuse.

-- Oui une cousine  lui, qu'on appelait Marie Michon.

-- Ah! je la connais, s'cria madame de Chevreuse, c'est celle 
laquelle il crivait du sige de La Rochelle pour la prvenir d'un
complot qui se tramait contre ce pauvre Buckingham.

-- Justement, dit Athos; voulez-vous bien me permettre de vous
parler d'elle?

Madame de Chevreuse regarda Athos.

-- Oui, dit-elle, pourvu que vous n'en disiez pas trop de mal.

-- Je serais un ingrat, dit Athos, et je regarde l'ingratitude,
non pas comme un dfaut ou un crime, Mais comme un vice, ce qui
est bien pis.

-- Vous, ingrat envers Marie Michon, monsieur? dit madame de
Chevreuse essayant de lire dans les yeux d'Athos. Mais comment
cela pourrait-il tre? Vous ne l'avez jamais connue
personnellement.

-- Eh! madame, qui sait? reprit Athos. Il y a un proverbe
populaire qui dit qu'il n'y a que les montagnes qui ne se
rencontrent pas, et les proverbes populaires sont quelquefois
d'une justesse incroyable.

-- Oh! continuez, monsieur, continuez! dit vivement madame de
Chevreuse; car vous ne pouvez vous faire une ide combien cette
conversation m'amuse.

-- Vous m'encouragez, dit Athos; je vais donc poursuivre. Cette
cousine d'Aramis, cette Marie Michon, cette jeune lingre, enfin,
malgr sa condition vulgaire, avait les plus hautes connaissances;
elle appelait les plus grandes dames de la cour ses amies, et la
reine, toute fire qu'elle est, en sa double qualit
d'Autrichienne et d'Espagnole, l'appelait sa soeur.

-- Hlas, dit madame de Chevreuse avec un lger soupir et un petit
mouvement de sourcils qui n'appartenait qu' elle, les choses sont
bien changes depuis ce temps-l.

-- Et la reine avait raison, continua Athos; car elle lui tait
fort dvoue, dvoue au point de lui servir d'intermdiaire avec
son frre le roi d'Espagne.

-- Ce qui, reprit la duchesse, lui est imput aujourd'hui  grand
crime.

-- Si bien, continua Athos, que le cardinal, le vrai cardinal,
l'autre, rsolut un beau matin de faire arrter la pauvre Marie
Michon et de la faire conduire au chteau de Loches.

Heureusement que la chose ne put se faire si secrtement que la
chose ne transpirt; le cas tait prvu: si Marie Michon tait
menace de quelque danger, la reine devait lui faire parvenir un
livre d'heures reli en velours vert.

-- C'est cela, monsieur! vous tes bien instruit.

-- Un matin le livre vert arriva apport par le prince de
Marcillac. Il n'y avait pas de temps  perdre. Par bonheur, Marie
Michon et une suivante qu'elle avait, nomme Ketty, portaient
admirablement les habits d'hommes. Le prince leur procura,  Marie
Michon un habit de cavalier,  Ketty un habit de laquais, leur
remit deux excellents chevaux, et les deux fugitives quittrent
rapidement Tours, se dirigeant vers l'Espagne, tremblant au
moindre bruit, suivant les chemins dtourns, parce qu'elles
n'osaient suivre les grandes routes, et demandant l'hospitalit
quand elles ne trouvaient pas d'auberge.

-- Mais, en vrit, c'est que c'est cela tout  fait! s'cria
madame de Chevreuse en frappant ses mains l'une dans l'autre. Il
serait vraiment curieux...

Elle s'arrta.

-- Que je suivisse les deux fugitives jusqu'au bout de leur
voyage? dit Athos. Non, madame, je n'abuserai pas ainsi de vos
moments, et nous ne les accompagnerons que jusqu' un petit
village du Limousin situ entre Tulle et Angoulme, un petit
village que l'on nomme Roche-l'Abeille.

Madame de Chevreuse jeta un cri de surprise et regarda Athos avec
une expression d'tonnement qui fit sourire l'ancien mousquetaire.

-- Attendez, madame, continua Athos, car ce qu'il me reste  vous
dire est bien autrement trange que ce que je vous ai dit.

-- Monsieur, dit madame de Chevreuse, je vous tiens pour sorcier,
je m'attends  tout; mais en vrit...

n'importe, allez toujours.

-- Cette fois la journe avait t longue et fatigante; il faisait
froid; c'tait le 11 octobre; ce village ne prsentait ni auberge
ni chteau, les maisons des paysans taient pauvres et sales.
Marie Michon tait une personne fort aristocrate; comme la reine
sa soeur, elle tait habitue aux bonnes odeurs et au linge fin
elle rsolut donc de demander l'hospitalit au presbytre.

Athos fit une pause.

-- Oh! continuez, dit la duchesse, je vous ai prvenu que je
m'attendais  tout.

-- Les deux voyageuses frapprent  la porte; il tait tard; le
prtre, qui tait couch, leur cria d'entrer; elles entrrent, car
la porte n'tait point ferme. La confiance est grande dans les
villages. Une lampe brlait dans la chambre o tait le prtre.
Marie Michon, qui faisait bien le plus charmant cavalier de la
terre, poussa la porte, passa la tte et demanda l'hospitalit.

-- Volontiers, mon jeune cavalier, dit le prtre, si vous voulez
vous contenter des restes de mon souper et de la moiti de ma
chambre.

Les deux voyageuses se consultrent un instant; le prtre les
entendit clater de rire, puis le matre ou plutt la matresse
rpondit:

-- Merci, monsieur le cur, j'accepte.

-- Alors, soupez et faites le moins de bruit possible, rpondit
le prtre, car moi aussi j'ai couru toute la journe et ne serais
pas fch de dormir cette nuit.

Madame de Chevreuse marchait videmment de surprise en tonnement
et d'tonnement en stupfaction; sa figure, en regardant Athos,
avait pris une expression impossible  rendre; on voyait qu'elle
et voulu parler, et cependant elle se taisait, de peur de perdre
une des paroles de son interlocuteur.

-- Aprs? dit-elle.

-- Aprs? dit Athos. Ah! voil justement le plus difficile.

-- Dites, dites, dites! On peut tout me dire  moi. D'ailleurs
cela ne me regarde pas, et c'est l'affaire de mademoiselle Marie
Michon.

-- Ah! c'est juste, dit Athos. Eh bien! donc, Marie Michon soupa
avec sa suivante, et, aprs avoir soup, selon la permission qui
lui avait t donne, elle rentra dans la chambre o reposait son
hte, tandis que Ketty s'accommodait sur un fauteuil dans la
premire pice, c'est--dire dans celle o l'on avait soup.

-- En vrit, monsieur, dit madame de Chevreuse,  moins que vous
ne soyez le dmon en personne, je ne sais pas comment vous pouvez
connatre tous ces dtails.

-- C'tait une charmante femme que cette Marie Michon, reprit
Athos, une de ces folles cratures  qui passent sans cesse dans
l'esprit les ides les plus tranges, un de ces tres ns pour
nous damner tous tant que nous sommes. Or, en pensant que son hte
tait prtre, il vint  l'esprit de la coquette que ce serait un
joyeux souvenir pour sa vieillesse, au milieu de tant de souvenirs
joyeux qu'elle avait dj, que celui d'avoir damn un abb.

-- Comte, dit la duchesse, ma parole d'honneur, vous m'pouvantez!

-- Hlas! reprit Athos, le pauvre abb n'tait pas un saint
Ambroise, et, je le rpte, Marie Michon tait une adorable
crature.

-- Monsieur, s'cria la duchesse en saisissant les mains d'Athos,
dites-moi tout de suite comment vous savez tous ces dtails, ou je
fais venir un moine du couvent des Vieux-Augustins et je vous
exorcise.

Athos se mit  rire.

-- Rien de plus facile, madame. Un cavalier, qui lui-mme tait
charg d'une mission importante, tait venu demander une heure
avant vous l'hospitalit au presbytre et cela au moment mme o
le cur, appel auprs d'un mourant, quittait non seulement sa
maison, mais le village pour toute la nuit. Alors l'homme de Dieu,
plein de confiance dans son hte, qui d'ailleurs tait
gentilhomme, lui avait abandonn maison, souper et chambre.
C'tait donc  l'hte du bon abb, et non  l'abb lui-mme, que
Marie Michon tait venue demander l'hospitalit.

-- Et ce cavalier, cet hte, ce gentilhomme arriv avant elle?

-- C'tait moi, le comte de La Fre, dit Athos en se levant et en
saluant respectueusement la duchesse de Chevreuse.

La duchesse resta un moment stupfaite, puis tout  coup clatant
de rire:

-- Ah! ma foi! dit-elle, c'est fort drle, et cette folle de Marie
Michon a trouv mieux qu'elle n'esprait. Asseyez-vous, cher
comte, et reprenez votre rcit.

-- Maintenant, il me reste  m'accuser, madame. Je vous l'ai dit,
moi-mme je voyageais pour une mission presse; ds le point du
jour, je sortis de la chambre, sans bruit, laissant dormir mon
charmant compagnon de gte. Dans la premire pice dormait aussi,
la tte renverse sur un fauteuil, la suivante, en tout digne de
la matresse. Sa jolie figure me frappa; je m'approchai et je
reconnus cette petite Ketty, que notre ami Aramis avait place
auprs d'elle. Ce fut ainsi que je sus que la charmante voyageuse
tait...

-- Marie Michon! dit vivement madame de Chevreuse.

-- Marie Michon, reprit Athos. Alors je sortis de la maison,
j'allai  l'curie, je trouvai mon cheval sell et mon laquais
prt; nous partmes.

-- Et vous n'tes jamais repass par ce village? demanda vivement
madame de Chevreuse.

-- Un an aprs, madame.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je voulus revoir le bon cur. Je le trouvai fort
proccup d'un vnement auquel il ne comprenait rien. Il avait,
huit jours auparavant, reu dans une barcelonnette un charmant
petit garon de trois mois avec une bourse pleine d'or et un
billet contenant ces simples mots: 11 octobre 1633.

-- C'tait la date de cette trange aventure, reprit madame de
Chevreuse.

-- Oui, mais il n'y comprenait rien, sinon qu'il avait pass cette
nuit-l prs d'un mourant, car Marie Michon avait quitt elle-mme
le presbytre avant qu'il y ft de retour.

-- Vous savez, monsieur, que Marie Michon, lorsqu'elle revint en
France, en 1643, fit redemander  l'instant mme des nouvelles de
cet enfant; car, fugitive, elle ne pouvait le garder; mais,
revenue  Paris, elle voulait le faire lever prs d'elle.

-- Et que lui dit l'abb? demanda  son tour Athos.

-- Qu'un seigneur qu'il ne connaissait pas avait bien voulu s'en
charger, avait rpondu de son avenir, et l'avait emport avec lui.

-- C'tait la vrit.

-- Ah! je comprends alors! Ce seigneur, c'tait vous, c'tait son
pre!

-- Chut! ne parlez pas si haut, madame; il est l.

-- Il est l! s'cria madame de Chevreuse se levant vivement; il
est l, mon fils, le fils de Marie Michon est l! Mais je veux le
voir  l'instant!

-- Faites attention, madame, qu'il ne connat ni son pre ni sa
mre, interrompit Athos.

-- Vous avez gard le secret, et vous me l'amenez ainsi, pensant
que vous me rendrez bien heureuse. Oh! merci, merci, monsieur!
s'cria madame de Chevreuse en saisissant sa main, qu'elle essaya
de porter  ses lvres; merci! Vous tes un noble coeur.

-- Je vous l'amne, dit Athos en retirant sa main, pour qu' votre
tour vous fassiez quelque chose pour lui, madame. Jusqu' prsent
j'ai veill sur son ducation, et j'en ai fait, je le crois, un
gentilhomme accompli; mais le moment est venu o je me trouve de
nouveau forc de reprendre la vie errante et dangereuse d'homme de
parti. Ds demain je me jette dans une affaire aventureuse o je
puis tre tu; alors il n'aura plus que vous pour le pousser dans
le monde, o il est appel  tenir une place.

-- Oh! soyez tranquille s'cria la duchesse. Malheureusement j'ai
peu de crdit  cette heure, mais ce qu'il m'en reste est  lui;
quant  sa fortune et  son titre...

-- De ceci, ne vous inquitez point, madame; je lui ai substitu
la terre de Bragelonne, que je tiens d'hritage, laquelle lui
donne le titre de vicomte et dix mille livres de rente.

-- Sur mon me, monsieur, dit la duchesse, vous tes un vrai
gentilhomme! mais j'ai hte de voir notre jeune vicomte. O est-il
donc?

-- L, dans le salon; je vais le faire venir, si vous le voulez
bien.

Athos fit un mouvement vers la porte. Madame de Chevreuse
l'arrta.

-- Est-il beau? demanda-t-elle.

Athos sourit.

-- Il ressemble  sa mre, dit-il.

En mme temps il ouvrit la porte et fit signe au jeune homme, qui
apparut sur le seuil.

Madame de Chevreuse ne put s'empcher de jeter un cri de joie en
apercevant un si charmant cavalier, qui dpassait toutes les
esprances que son orgueil avait pu concevoir.

-- Vicomte, approchez-vous, dit Athos, madame la duchesse de
Chevreuse permet que vous lui baisiez la main.

Le jeune homme s'approcha avec son charmant sourire et, la tte
dcouverte, mit un genou en terre et baisa la main de madame de
Chevreuse.

-- Monsieur le comte, dit-il en se retournant vers Athos, n'est-ce
pas pour mnager ma timidit que vous m'avez dit que madame tait
la duchesse de Chevreuse, et n'est-ce pas plutt la reine?

-- Non, vicomte, dit madame de Chevreuse en lui prenant la main 
son tour, en le faisant asseoir auprs d'elle et en le regardant
avec des yeux brillants de plaisir. Non, malheureusement, je ne
suis point la reine, car si je l'tais, je ferais  l'instant mme
pour vous tout ce que vous mritez; mais, voyons, telle que je
suis, ajouta-t-elle en se retenant  peine d'appuyer ses lvres
sur son front si pur, voyons, quelle carrire dsirez-vous
embrasser?

Athos, debout, les regardait tous deux avec une expression
d'indicible bonheur.

-- Mais, madame, dit le jeune homme avec sa voix douce et sonore 
la fois, il me semble qu'il n'y a qu'une carrire pour un
gentilhomme, c'est celle des armes. Monsieur le comte m'a lev
avec l'intention, je crois, de faire de moi un soldat, et il m'a
laiss esprer qu'il me prsenterait  Paris  quelqu'un qui
pourrait me recommander peut-tre  M. le Prince.

-- Oui, je comprends, il va bien  un jeune soldat comme vous de
servir sous un gnral comme lui; mais voyons, attendez...
personnellement je suis assez mal avec lui,  cause des querelles
de madame de Montbazon, ma belle-mre, avec madame de Longueville;
mais par le prince de Marcillac... Eh! vraiment, tenez, comte,
c'est cela! M. le prince de Marcillac est un ancien ami  moi; il
recommandera notre jeune ami  madame de Longueville, laquelle lui
donnera une lettre pour son frre, M. le Prince, qui l'aime trop
tendrement pour ne pas faire  l'instant mme pour lui tout ce
qu'elle lui demandera.

-- Eh bien! voil qui va  merveille, dit le comte. Seulement,
oserai-je maintenant vous recommander la plus grande diligence?
J'ai des raisons pour dsirer que le vicomte ne soit plus demain
soir  Paris.

-- Dsirez-vous que l'on sache que vous vous intressez  lui,
monsieur le comte?

-- Mieux vaudrait peut-tre pour son avenir que l'on ignort qu'il
m'ait jamais connu.

-- Oh! monsieur! s'cria le jeune homme.

-- Vous savez, Bragelonne, dit le comte, que je ne fais jamais
rien sans raison.

-- Oui, monsieur, rpondit le jeune homme, je sais que la suprme
sagesse est en vous, et je vous obirai comme j'ai l'habitude de
le faire.

-- Eh bien! comte, laissez-le-moi, dit la duchesse; je vais
envoyer chercher le prince de Marcillac, qui par bonheur est 
Paris en ce moment, et je ne le quitterai pas que l'affaire ne
soit termine.

-- C'est bien, madame la duchesse, mille grces. J'ai moi-mme
plusieurs courses  faire aujourd'hui, et  mon retour, c'est--
dire vers les six heures du soir, j'attendrai le vicomte 
l'htel.

-- Que faites-vous, ce soir?

-- Nous allons chez l'abb Scarron, pour lequel j'ai une lettre,
et chez qui je dois rencontrer un de mes amis.

-- C'est bien, dit la duchesse de Chevreuse, j'y passerai moi-mme
un instant, ne quittez donc pas ce salon que vous ne m'ayez vue.

Athos salua madame de Chevreuse et s'apprta  sortir.

-- Eh bien, monsieur le comte, dit en riant la duchesse, quitte-t-
on si srieusement ses anciens amis?

-- Ah! murmura Athos en lui baisant la main, si j'avais su plus
tt que Marie Michon ft une si charmante crature!...

Et il se retira en soupirant.


XXIII. L'abb Scarron

Il y avait, rue des Tournelles, un logis que connaissaient tous
les porteurs de chaises et tous les laquais de Paris, et cependant
ce logis n'tait ni celui d'un grand seigneur ni celui d'un
financier. On n'y mangeait pas, on n'y jouait jamais, on n'y
dansait gure.

Cependant, c'tait le rendez-vous du beau monde, et tout Paris y
allait.

Ce logis tait celui du petit Scarron.

On y riait tant, chez ce spirituel abb; on y dbitait tant de
nouvelles; ces nouvelles taient si vite commentes, dchiquetes
et transformes, soit en contes, soit en pigrammes, que chacun
voulait aller passer une heure avec le petit Scarron, entendre ce
qu'il disait et reporter ailleurs ce qu'il avait dit. Beaucoup
brlaient aussi d'y placer leur mot; et, s'il tait drle, ils
taient eux-mmes les bienvenus.

Le petit abb Scarron, qui n'tait au reste abb que parce qu'il
possdait une abbaye, et non point du tout parce qu'il tait dans
les ordres, avait t autrefois un des plus coquets prbendiers de
la ville du Mans, qu'il habitait. Or, un jour de carnaval, il
avait voulu rjouir outre mesure cette bonne ville dont il tait
l'me; il s'tait donc fait frotter de miel par son valet; puis,
ayant ouvert un lit de plume, il s'tait roul dedans, de sorte
qu'il tait devenu le plus grotesque volatile qu'il ft possible
de voir. Il avait commenc alors  faire des visites  ses amis et
amies dans cet trange costume; on avait commenc par le suivre
avec bahissement, puis avec des hues, puis les crocheteurs
l'avaient insult, puis les enfants lui avaient jet des pierres,
puis enfin il avait t oblig de prendre la fuite pour chapper
aux projectiles. Du moment o il avait fui, tout le monde l'avait
poursuivi; press, traqu, relanc de tous cts, Scarron n'avait
trouv d'autre moyen d'chapper  son escorte qu'en se jetant  la
rivire. Il nageait comme un poisson, mais l'eau tait glace.
Scarron tait en sueur, le froid le saisit, et en atteignant
l'autre rive, il tait perclus.

On avait alors essay, par tous les moyens connus, de lui rendre
l'usage de ses membres; on l'avait tant fait souffrir du
traitement, qu'il avait renvoy tous les mdecins en dclarant
qu'il prfrait de beaucoup la maladie; puis il tait revenu 
Paris, o dj sa rputation d'homme d'esprit tait tablie. L,
il s'tait fait confectionner une chaise de son invention; et
comme un jour, dans cette chaise, il faisait une visite  la reine
Anne d'Autriche, celle-ci, charme de son esprit, lui avait
demand s'il ne dsirait pas quelque titre.

-- Oui, Votre Majest, il en est un que j'ambitionne fort, avait
rpondu Scarron.

-- Et lequel? avait demand Anne d'Autriche.

-- Celui de votre malade, rpondit l'abb.

Et Scarron avait t nomm _malade de la reine_ avec une pension
de quinze cents livres.

 partir de ce moment, n'ayant plus d'inquitude sur l'avenir,
Scarron avait men joyeuse vie, mangeant le fonds et le revenu.

Un jour cependant un missaire du cardinal lui avait donn 
entendre qu'il avait tort de recevoir M. le coadjuteur.

-- Et pourquoi cela? avait demand Scarron, n'est-ce donc point un
homme de naissance?

-- Si fait, pardieu!

-- Aimable?

-- Incontestablement.

-- Spirituel?

-- Il n'a malheureusement que trop d'esprit.

-- Eh bien! alors, avait rpondu Scarron, pourquoi voulez-vous que
je cesse de voir un pareil homme?

-- Parce qu'il pense mal.

-- Vraiment? et de qui?

-- Du cardinal.

-- Comment! avait dit Scarron, je continue bien de voir M. Gilles
Despraux, qui pense mal de moi, et vous voulez que je cesse de
voir M. le coadjuteur parce qu'il pense mal d'un autre?
impossible!

La conversation en tait reste l, et Scarron, par esprit de
contrarit, n'en avait vu que plus souvent M. de Gondy.

Or, le matin du jour o nous sommes arrivs, et qui tait le jour
d'chance de son trimestre, Scarron, comme c'tait son habitude,
avait envoy son laquais avec son reu pour toucher son trimestre
 la caisse des pensions; mais il lui avait t rpondu:

Que l'tat n'avait plus d'argent pour M. l'abb Scarron.

Lorsque le laquais apporta cette rponse  Scarron, il avait prs
de lui M. le duc de Longueville, qui offrait de lui donner une
pension double de celle que le Mazarin lui supprimait; mais le
rus goutteux n'avait garde d'accepter. Il fit si bien, qu'
quatre heures de l'aprs-midi toute la ville savait le refus du
cardinal. Justement c'tait jeudi, jour de rception chez l'abb;
on y vint en foule, et l'on fronda d'une manire enrage par toute
la ville.

Athos rencontra dans la rue Saint-Honor deux gentilshommes qu'il
ne connaissait pas,  cheval comme lui, suivis d'un laquais comme
lui, et faisant le mme chemin que lui. L'un des deux mit le
chapeau  la main et lui dit:

-- Croyez-vous bien, monsieur, que ce pleutre de Mazarin a
supprim la pension au pauvre Scarron!

-- Cela est extravagant, dit Athos en saluant  son tour les deux
cavaliers.

-- On voit que vous tes honnte homme, monsieur, rpondit le mme
seigneur qui avait dj adress la parole  Athos, et ce Mazarin
est un vritable flau.

-- Hlas, monsieur, rpondit Athos,  qui le dites-vous! Et ils se
sparrent avec force politesses.

-- Cela tombe bien que nous devions y aller ce soir, dit Athos au
vicomte, nous ferons notre compliment  ce pauvre homme.

-- Mais qu'est-ce donc que M. Scarron, qui met ainsi en moi tout
Paris? demanda Raoul; est-ce quelque ministre disgraci?

-- Oh! mon Dieu, non, vicomte, rpondit Athos, c'est tout
bonnement un petit gentilhomme de grand esprit qui sera tomb dans
la disgrce du cardinal pour avoir fait quelque quatrain contre
lui.

-- Est-ce que les gentilshommes font des vers? demanda navement
Raoul, je croyais que c'tait droger.

-- Oui, mon cher vicomte, rpondit Athos en riant, quand on les
fait mauvais; mais quand on les fait bons, cela illustre encore.
Voyez M. de Rotrou. Cependant, continua Athos du ton dont on donne
un conseil salutaire, je crois qu'il vaut mieux ne pas en faire.

-- Et alors, demanda Raoul, ce monsieur Scarron est pote?

-- Oui, vous voil prvenu, vicomte; faites bien attention  vous
dans cette maison; ne parlez que par gestes, ou plutt, coutez
toujours.

-- Oui, monsieur, rpondit Raoul.

-- Vous me verrez causant beaucoup avec un gentilhomme de mes
amis: ce sera l'abb d'Herblay, vous m'avez souvent entendu
parler.

-- Je me rappelle, monsieur.

-- Approchez-vous quelquefois de nous comme pour nous parler, mais
ne nous parlez pas; n'coutez pas non plus. Ce jeu servira pour
que les importuns ne nous drangent pas.

-- Fort bien, monsieur, et je vous obirai de point en point.

Athos alla faire deux visites dans Paris. Puis,  sept heures, ils
se dirigrent vers la rue des Tournelles. La rue tait obstrue
par les porteurs, les chevaux et les valets de pied. Athos se fit
faire passage et entra suivi du jeune homme. La premire personne
qui le frappa en entrant fut Aramis, install prs d'un fauteuil 
roulettes, fort large, recouvert d'un dais en tapisserie, sous
lequel s'agitait, enveloppe dans une couverture de brocart, une
petite figure assez jeune, assez rieuse, mais parfois plissante,
sans que ses yeux cessassent nanmoins d'exprimer un sentiment
vif, spirituel ou gracieux. C'tait l'abb Scarron, toujours
riant, raillant, complimentant, souffrant et se grattant avec une
petite baguette.

Autour de cette espce de tente roulante, s'empressait une foule
de gentilshommes et de dames. La chambre tait fort propre et
convenablement meuble. De grandes pentes de soies broches de
fleurs qui avaient t autrefois de couleurs vives, et qui pour le
moment taient un peu passes, tombaient de larges fentres, la
tapisserie tait modeste, mais de bon got. Deux laquais fort
polis et dresss aux bonnes manires faisaient le service avec
distinction.

En apercevant Athos, Aramis s'avana vers lui, le prit par la main
et le prsenta  Scarron, qui tmoigna autant de plaisir que de
respect pour le nouvel hte, et fit un compliment trs spirituel
pour le vicomte. Raoul resta interdit, car il ne s'tait pas
prpar  la majest du bel esprit. Toutefois il salua avec
beaucoup de grce. Athos reut ensuite les compliments de deux ou
trois seigneurs auxquels le prsenta Aramis; puis le tumulte de
son entre s'effaa peu  peu, et la conversation devint gnrale.

Au bout de quatre ou cinq minutes, que Raoul employa  se remettre
et  prendre topographiquement connaissance de l'assemble, la
porte se rouvrit, et un laquais annona mademoiselle Paulet.

Athos toucha de la main l'paule du vicomte.

-- Regardez cette femme, Raoul, dit-il, car c'est un personnage
historique; c'est chez elle que se rendait le roi Henri IV
lorsqu'il fut assassin.

Raoul tressaillit;  chaque instant, depuis quelques jours, se
levait pour lui quelque rideau qui lui dcouvrait un aspect
hroque: cette femme, encore jeune et encore belle, qui entrait,
avait connu Henri IV et lui avait parl.

Chacun s'empressa auprs de la nouvelle venue, car elle tait
toujours fort  la mode. C'tait une grande personne  taille fine
et onduleuse, avec une fort de cheveux dors, comme Raphal les
affectionnait et comme Titien en a mis  toutes ses Madeleines.
Cette couleur fauve, ou peut-tre aussi la royaut qu'elle avait
conquise sur les autres femmes, l'avait fait surnommer la Lionne.

Nos belles dames d'aujourd'hui qui visent  ce titre fashionable
sauront donc qu'il leur vient, non pas d'Angleterre, comme elles
le croyaient peut-tre, mais de leur belle et spirituelle
compatriote mademoiselle Paulet.

Mademoiselle Paulet alla droit  Scarron, au milieu du murmure qui
de toutes parts s'leva  son arrive.

-- Eh bien, mon cher abb! dit-elle de sa voix tranquille, vous
voil donc pauvre? Nous avons appris cela cet aprs-midi, chez
madame de Rambouillet, c'est M. de Grasse qui nous l'a dit.

-- Oui, mais l'tat est riche maintenant, dit Scarron; il faut
savoir se sacrifier  son pays.

-- Monsieur le cardinal va s'acheter pour quinze cents livres de
plus de pommades et de parfums par an, dit un frondeur qu'Athos
reconnut pour le gentilhomme qu'il avait rencontr rue Saint-
Honor.

-- Mais la Muse, que dira-t-elle, rpondit Aramis de sa voix
mielleuse; la Muse qui a besoin de la mdiocrit dore? Car enfin:

_Si Virgilio puer aut tolerabile desit_
_Hospitium, caderent omnes a crinibus hydri._

-- Bon! dit Scarron en tendant la main  mademoiselle Paulet; mais
si je n'ai plus mon hydre, il me reste au moins ma lionne.

Tous les mots de Scarron paraissaient exquis ce soir-l. C'est le
privilge de la perscution. M. Mnage en fit des bonds
d'enthousiasme.

Mademoiselle Paulet alla prendre sa place accoutume; mais, avant
de s'asseoir, elle promena du haut de sa grandeur un regard de
reine sur toute l'assemble, et ses yeux s'arrtrent sur Raoul.

Athos sourit.

-- Vous avez t remarqu par mademoiselle Paulet, vicomte; allez
la saluer. Donnez-vous pour ce que vous tes, pour un franc
provincial; mais ne vous avisez pas de lui parler de Henri IV.

Le vicomte s'approcha en rougissant de la Lionne, et on le
confondit bientt avec tous les seigneurs qui entouraient la
chaise.

Cela faisait dj deux groupes bien distincts: celui qui entourait
M. Mnage, et celui qui entourait mademoiselle Paulet; Scarron
courait de l'un  l'autre, manoeuvrant son fauteuil  roulettes au
milieu de tout ce monde avec autant d'adresse qu'un pilote
expriment ferait d'une barque au milieu d'une mer parseme
d'cueils.

-- Quand causerons-nous? dit Athos  Aramis.

-- Tout  l'heure, rpondit celui-ci; il n'y a pas encore assez de
monde, et nous serions remarqus.

En ce moment la porte s'ouvrit, et le laquais annona M. le
coadjuteur.

 ce nom, tout le monde se retourna, car c'tait un nom qui
commenait dj  devenir fort clbre.

Athos fit comme les autres. Il ne connaissait l'abb de Gondy que
de nom.

Il vit entrer un petit homme noir, mal fait, myope, maladroit de
ses mains  toutes choses, except  tirer l'pe et le pistolet,
qui alla tout d'abord donner contre une table qu'il faillit
renverser; mais ayant avec tout cela quelque chose de haut et de
fier dans le visage.

Scarron se retourna de son ct et vint au-devant de lui dans son
fauteuil, mademoiselle Paulet salua de sa place et de la main.

-- Eh bien! dit le coadjuteur en apercevant Scarron, ce qui ne fut
que lorsqu'il se trouva sur lui, vous voil donc en disgrce,
l'abb?

C'tait la phrase sacramentelle; elle avait t dite cent fois
dans la soire, et Scarron en tait  son centime bon mot sur le
mme sujet: aussi faillit-il rester court; mais un effort
dsespr le sauva.

-- M. le cardinal Mazarin a bien voulu songer  moi, dit-il.

-- Prodigieux! s'cria Mnage.

-- Mais comment allez-vous faire pour continuer de nous recevoir?
continua le coadjuteur. Si vos revenus baissent je vais tre
oblig de vous faire nommer chanoine de Notre-Dame.

-- Oh! non pas, dit Scarron, je vous compromettrais trop.

-- Alors vous avez des ressources que nous ne connaissons pas?

-- J'emprunterai  la reine.

-- Mais Sa Majest n'a rien  elle, dit Aramis; ne vit-elle pas
sous le rgime de la communaut?

Le coadjuteur se retourna et sourit  Aramis, en lui faisant du
bout du doigt un signe d'amiti.

-- Pardon, mon cher abb, lui dit-il, vous tes en retard, et il
faut que je vous fasse un cadeau.

-- De quoi? dit Aramis.

-- D'un cordon de chapeau.

Chacun se retourna du ct du coadjuteur, qui tira de sa poche un
cordon de soie d'une forme singulire.

-- Ah! mais, dit Scarron, c'est une fronde, cela!

-- Justement, dit le, coadjuteur, on fait tout  la fronde.
Mademoiselle Paulet, j'ai un ventail pour vous  la fronde. Je
vous donnerai mon marchand de gants, d'Herblay, il fait des gants
 la fronde; et  vous, Scarron, mon boulanger avec un crdit
illimit: il fait des pains  la fronde qui sont excellents.

Aramis prit le cordon et le noua autour de son chapeau.

En ce moment la porte s'ouvrit, et le laquais cria  haute voix:

-- Madame la duchesse de Chevreuse!

Au nom de madame de Chevreuse, tout le monde se leva.

Scarron dirigea vivement son fauteuil du ct de la porte. Raoul
rougit. Athos fit un signe  Aramis, qui alla se tapir dans
l'embrasure d'une fentre.

Au milieu des compliments respectueux qui l'accueillirent  son
entre, la duchesse cherchait visiblement quelqu'un ou quelque
chose. Enfin elle distingua Raoul, et ses yeux devinrent
tincelants: elle aperut Athos, et devint rveuse; elle vit
Aramis dans l'embrasure de la fentre, et fit un imperceptible
mouvement de surprise derrire son ventail.

--  propos, dit-elle comme pour chasser les ides qui
l'envahissaient malgr elle, comment va ce pauvre Voiture? Savez-
vous, Scarron?

-- Comment! M. Voiture est malade? demanda le seigneur qui avait
parl  Athos dans la rue Saint-Honor, et qu'a-t-il donc encore?

-- Il a jou sans avoir eu le soin de faire prendre par son
laquais des chemises de rechange, dit le coadjuteur, de sorte
qu'il a attrap un froid et s'en va mourant.

-- O donc cela?

-- Eh! mon Dieu! chez moi. Imaginez donc que le pauvre Voiture
avait fait un voeu solennel de ne plus jouer. Au bout de trois
jours il n'y peut plus tenir, et s'achemine vers l'archevch pour
que je le relve de son voeu. Malheureusement, en ce moment-l,
j'tais en affaires trs srieuses avec ce bon conseiller
Broussel, au plus profond de mon appartement, lorsque Voiture
aperoit le marquis de Luynes  une table et attendant un joueur.
Le marquis l'appelle, l'invite  se mettre  table. Voiture rpond
qu'il ne peut pas jouer que je ne l'aie relev de son voeu. Luynes
s'engage en mon nom, prend le pch pour son compte; Voiture se
met  table, perd quatre cents cus, prend froid en sortant et se
couche pour ne plus se relever.

-- Est-il donc si mal que cela, ce cher Voiture? demanda Aramis 
demi cach derrire son rideau de fentre.

-- Hlas! rpondit M. Mnage, il est fort mal, et ce grand homme
va peut-tre nous quitter, _deseret orbem._

-- Bon, dit avec aigreur mademoiselle Paulet, lui, mourir! il n'a
garde! il est entour de sultanes comme un Turc. Madame de Saintot
est accourue et lui donne des bouillons. La Renaudot lui chauffe
ses draps, et il n'y a pas jusqu' notre amie, la marquise de
Rambouillet, qui ne lui envoie des tisanes.

-- Vous ne l'aimez pas, ma chre Parthnie! dit en riant Scarron.

-- Oh! quelle injustice, mon cher malade! je le hais si peu que je
ferais dire avec plaisir des messes pour le repos de son me.

-- Vous n'tes pas nomme Lionne pour rien, ma chre, dit madame
de Chevreuse de sa place, et vous mordez rudement.

-- Vous maltraitez fort un grand pote, ce me semble, madame,
hasarda Raoul.

-- Un grand pote, lui?... Allons, on voit bien, vicomte, que vous
arrivez de province, comme vous me le disiez tout  l'heure, et
que vous ne l'avez jamais vu. Lui! un grand pote? Eh! il a 
peine cinq pieds.

-- Bravo! bravo! dit un grand homme sec et noir avec une moustache
orgueilleuse et une norme rapire. Bravo, belle Paulet! il est
temps enfin de remettre ce petit Voiture  sa place. Je dclare
hautement que je crois me connatre en posie, et que j'ai
toujours trouv la sienne fort dtestable.

-- Quel est donc ce capitan, monsieur? demanda Raoul  Athos.

-- M. de Scudry.

-- L'auteur de la _Cllie_ et du _Grand Cyrus_?

-- Qu'il a composs de compte  demi avec sa soeur, qui cause en
ce moment avec cette jolie personne, l-bas, prs de M. Scarron.

Raoul se retourna et vit effectivement deux figures nouvelles qui
venaient d'entrer: l'une toute charmante, toute frle, toute
triste, encadre dans de beaux cheveux noirs, avec des yeux
velouts comme ces belles fleurs violettes de la pense sous
lesquelles tincelle un calice d'or; l'autre femme, semblant tenir
celle-ci sous sa tutelle, tait froide, sche et jaune, une
vritable figure de dugne ou de dvote.

Raoul se promit bien de ne pas sortir du salon sans avoir parl 
la belle jeune fille aux yeux velouts qui, par un trange jeu de
la pense, venait, quoiqu'elle n'et aucune ressemblance avec
elle, de lui rappeler sa pauvre petite Louise qu'il avait laisse
souffrante au chteau de La Vallire, et qu'au milieu de tout ce
monde il avait oublie un instant.

Pendant ce temps, Aramis s'tait approch du coadjuteur, qui, avec
une mine toute rieuse, lui avait gliss quelques mots  l'oreille.
Aramis, malgr sa puissance sur lui-mme, ne put s'empcher de
faire un lger mouvement.

-- Riez donc, lui dit M. de Retz; on nous regarde.

Et il le quitta pour aller causer avec madame de Chevreuse, qui
avait un grand cercle autour d'elle.

Aramis feignit de rire pour dpister l'attention de quelques
auditeurs curieux, et, s'apercevant qu' son tour Athos tait all
se mettre dans l'embrasure de la fentre o il tait rest quelque
temps, il s'en fut, aprs avoir jet quelques mots  droite et 
gauche, le rejoindre sans affectation.

Aussitt qu'ils se furent rejoints, ils entamrent une
conversation accompagne de force gestes.

Raoul alors s'approcha d'eux, comme le lui avait recommand Athos.

-- C'est un rondeau de M. Voiture que me dbite M. l'abb, dit
Athos  haute voix, et que je trouve incomparable.

Raoul demeura quelques instants prs d'eux, puis il alla se
confondre au groupe de madame de Chevreuse, dont s'taient
rapproches mademoiselle Paulet d'un ct et mademoiselle de
Scudry de l'autre.

-- Eh bien! moi, dit le coadjuteur, je me permettrai de n'tre pas
tout  fait de l'avis de M. de Scudry; je trouve au contraire que
M. de Voiture est un pote, mais un pur pote. Les ides
politiques lui manquent compltement.

-- Ainsi donc? demanda Athos.

-- C'est demain, dit prcipitamment Aramis.

--  quelle heure?

--  six heures.

-- O cela?

--  Saint-Mand.

-- Qui vous l'a dit?

-- Le comte de Rochefort.

Quelqu'un s'approchait.

-- Et les ides philosophiques? C'taient celles-l qui lui
manquaient  ce pauvre Voiture. Moi je me range  l'avis de M. le
coadjuteur: pur pote.

-- Oui certainement, en posie il tait prodigieux, dit Mnage, et
toutefois la postrit, tout en l'admirant, lui reprochera une
chose, c'est d'avoir amen dans la facture du vers une trop grande
licence; il a tu la posie sans le savoir.

-- Tu, c'est le mot, dit Scudry.

-- Mais quel chef-d'oeuvre que ses lettres, dit madame de
Chevreuse.

-- Oh! sous ce rapport, dit mademoiselle de Scudry, c'est un
illustre complet.

-- C'est vrai, rpliqua mademoiselle Paulet, mais tant qu'il
plaisante, car dans le genre pistolaire srieux il est pitoyable,
et s'il ne dit les choses trs crment, vous conviendrez qu'il les
dit fort mal.

-- Mais vous conviendrez au moins que dans la plaisanterie il est
inimitable.

-- Oui, certainement, reprit Scudry en tordant sa moustache; je
trouve seulement que son comique est forc et sa plaisanterie est
par trop familire. Voyez sa _Lettre de la Carpe au Brochet._

-- Sans compter, reprit Mnage, que ses meilleures inspirations
lui venaient de l'htel Rambouillet. Voyez _Zlide et Alcidalis._

-- Quant  moi, dit Aramis en se rapprochant du cercle et en
saluant respectueusement madame de Chevreuse, qui lui rpondit par
un gracieux sourire; quant  moi, je l'accuserai encore d'avoir
t trop libre avec les grands. Il a manqu souvent  madame la
Princesse,  M. le marchal d'Albert,  M. de Schomberg,  la
reine elle-mme.

-- Comment,  la reine? demanda Scudry en avanant la jambe
droite comme pour se mettre en garde. Morbleu! je ne savais pas
cela. Et comment donc a-t-il manqu  Sa Majest?

-- Ne connaissez-vous donc pas sa pice:_ Je pensais?_

-- Non, dit madame de Chevreuse.

-- Non, dit mademoiselle de Scudry.

-- Non, dit mademoiselle Paulet.

-- En effet, je crois que la reine l'a communique  peu de
personnes; mais moi je la tiens de mains sres.

-- Et vous la savez?

-- Je me la rappellerais, je crois.

-- Voyons! voyons! dirent toutes les voix.

-- Voici dans quelle occasion la chose a t faite, dit Aramis.
M. de Voiture tait dans le carrosse de la reine, qui se promenait
en tte  tte avec lui dans la fort de Fontainebleau; il fit
semblant de penser pour que la reine lui demandt  quoi il
pensait, ce qui ne manqua point.

--  quoi pensez-vous donc, monsieur de Voiture? demanda Sa
Majest.

Voiture sourit, fit semblant de rflchir cinq secondes pour
qu'on crt qu'il improvisait, et rpondit:

_Je pensais que la destine,_
_Aprs tant d'injustes malheurs,_
_Vous a justement couronne_
_De gloire, d'clat et d'honneurs;_

_Mais que vous tiez plus heureuse,_
_Lorsque vous tiez autrefois,_
_Je ne dirai pas amoureuse! ..._
_La rime le veut toutefois._

Scudry, Mnage et mademoiselle Paulet haussrent les paules.

-- Attendez, attendez, dit Aramis, il y a trois strophes.

-- Oh! dites trois couplets, dit mademoiselle de Scudry, c'est
tout au plus une chanson.

_Je pensais que ce pauvre Amour,_
_Qui toujours vous prta ses armes,_
_Est banni loin de votre cour,_
_Sans ses traits, son arc et ses charmes;_

_Et de quoi puis-je profiter,_
_En pensant prs de vous, Marie,_
_Si vous pouvez si maltraiter_
_Ceux qui vous ont si bien servie?_

-- Oh! quant  ce dernier trait, dit madame de Chevreuse, je ne
sais s'il est dans les rgles potiques, mais je demande grce
pour lui comme vrit et madame de Hautefort et madame de Sennecey
se joindront  moi s'il le faut, sans compter M. de Beaufort.

-- Allez, allez, dit Scarron, cela ne me regarde plus: depuis ce
matin je ne suis plus son malade.

-- Et le dernier couplet? dit mademoiselle de Scudry, le dernier
couplet? voyons.

-- Le voici, dit Aramis; celui-ci a l'avantage de procder par
noms propres, de sorte qu'il n'y a pas  s'y tromper.

_Je pensais, -- nous autres potes,_
_Nous pensons extravagamment, -_
_Ce que, dans l'humeur o vous tes,_
_Vous feriez, si dans ce moment_

_Vous avisiez en cette place_
_Venir le duc de Buckingham,_
_Et lequel serait en disgrce,_
_Du duc ou du pre Vincent._

 cette dernire strophe, il n'y eut qu'un cri sur l'impertinence
de Voiture.

-- Mais, dit  demi-voix la jeune fille aux yeux velouts, mais
j'ai le malheur de les trouver charmants, moi, ces vers.

C'tait aussi l'avis de Raoul, qui s'approcha de Scarron et lui
dit en rougissant:

-- Monsieur Scarron, faites-moi donc l'honneur, je vous prie, de
me dire quelle est cette jeune dame qui est seule de son opinion
contre toute cette illustre assemble.

-- Ah! ah! mon jeune vicomte, dit Scarron, je crois que vous avez
envie de lui proposer une alliance offensive et dfensive?

Raoul rougit de nouveau.

-- J'avoue, dit-il, que je trouve ces vers fort jolis.

-- Et ils le sont en effet, dit Scarron; mais chut, entre potes,
on ne dit pas de ces choses-l.

-- Mais moi, dit Raoul, je n'ai pas l'honneur d'tre pote, et je
vous demandais...

-- C'est vrai: quelle tait cette jeune dame, n'est-ce pas? C'est
la belle Indienne.

-- Veuillez m'excuser, monsieur, dit en rougissant Raoul, mais je
n'en sais pas plus qu'auparavant. Hlas! je suis provincial.

-- Ce qui veut dire que vous ne connaissez pas grand'chose au
phbus qui ruisselle ici de toutes les bouches. Tant mieux, jeune
homme, tant mieux! Ne cherchez pas  comprendre, vous y perdriez
votre temps; et quand vous le comprendrez, il faut esprer qu'on
ne le parlera plus.

-- Ainsi, vous me pardonnez, monsieur, dit Raoul, et vous
daignerez me dire quelle est la personne que vous appelez la belle
Indienne?

-- Oui, certes, c'est une des plus charmantes personnes qui
existent, mademoiselle Franoise d'Aubign.

-- Est-elle de la famille du fameux Agrippa, l'ami du roi Henri
IV?

-- C'est sa petite-fille. Elle arrive de la Martinique, voil
pourquoi je l'appelle la belle Indienne.

Raoul ouvrit des yeux excessifs; et ses yeux rencontrrent ceux de
la jeune dame qui sourit.

On continuait  parler de Voiture.

-- Monsieur, dit mademoiselle d'Aubign en s'adressant  son tour
 Scarron comme pour entrer dans la conversation qu'il avait avec
le jeune vicomte, n'admirez-vous pas les amis du pauvre Voiture!
Mais coutez donc comme ils le plument tout en le louant! L'un lui
te le bon sens, l'autre la posie, l'autre l'originalit, l'autre
le comique, l'autre l'indpendance, l'autre... Eh mais, bon Dieu!
que vont-ils donc lui laisser,  cet illustre complet? comme a dit
mademoiselle de Scudry.

Scarron se mit  rire et Raoul aussi. La belle Indienne, tonne
elle-mme de l'effet qu'elle avait produit, baissa les yeux et
reprit son air naf.

-- Voil une spirituelle personne, dit Raoul.

Athos, toujours dans l'embrasure de la fentre planait sur toute
cette scne, le sourire du ddain sur les lvres.

-- Appelez donc M. le comte de La Fre, dit madame de Chevreuse au
coadjuteur, j'ai besoin de lui parler.

-- Et moi, dit le coadjuteur, j'ai besoin qu'on croie que je ne
lui parle pas. Je l'aime et l'admire, car je connais ses anciennes
aventures, quelques-unes, du moins; mais je ne compte le saluer
qu'aprs-demain matin.

-- Et pourquoi aprs-demain matin? demanda madame de Chevreuse.

-- Vous saurez cela demain soir, dit le coadjuteur en riant.

-- En vrit, mon cher Gondy, dit la duchesse, vous parlez comme
l'Apocalypse. Monsieur d'Herblay, ajouta-t-elle en se retournant
du ct d'Aramis, voulez-vous bien encore une fois tre mon
servant ce soir?

-- Comment donc, duchesse? dit Aramis, ce soir, demain, toujours,
ordonnez.

-- Eh bien! allez me chercher le comte de La Fre, je veux lui
parler.

Aramis s'approcha d'Athos et revint avec lui.

-- Monsieur le comte, dit la duchesse en remettant une lettre 
Athos, voici ce que je vous ai promis. Notre protg sera
parfaitement reu.

-- Madame, dit Athos, il est bien heureux de vous devoir quelque
chose.

-- Vous n'avez rien  lui envier sous ce rapport; car moi je vous
dois de l'avoir connu, rpliqua la malicieuse femme avec un
sourire qui rappela Marie Michon  Aramis et  Athos.

Et  ce mot, elle se leva et demanda son carrosse. Mademoiselle
Paulet tait dj partie, mademoiselle de Scudry partait.

-- Vicomte, dit Athos en s'adressant  Raoul, suivez madame la
duchesse de Chevreuse; priez-la qu'elle vous fasse la grce de
prendre votre main pour descendre, et en descendant remerciez-la.

La belle indienne s'approcha de Scarron pour prendre cong de lui.

-- Vous vous en allez dj? dit-il.

-- Je m'en vais une des dernires, comme vous le voyez. Si vous
avez des nouvelles de M. de Voiture, et qu'elles soient bonnes
surtout, faites-moi la grce de m'en envoyer demain.

-- Oh! maintenant, dit Scarron, il peut mourir.

-- Comment cela? dit la jeune fille aux yeux de velours.

-- Sans doute, son pangyrique est fait.

Et l'on se quitta en riant, la jeune fille se retournant pour
regarder le pauvre paralytique avec intrt, le pauvre paralytique
la suivant des yeux avec amour.

Peu  peu les groupes s'claircirent. Scarron ne fit pas semblant
de voir que certains de ses htes s'taient parl mystrieusement,
que des lettres taient venues pour plusieurs, et que sa soire
semblait avoir eu un but mystrieux qui s'cartait de la
littrature, dont on avait cependant tant fait de bruit. Mais
qu'importait  Scarron? on pouvait maintenant fronder chez lui
tout  l'aise: depuis le matin comme il l'avait dit, il n'tait
plus le malade de la reine.

Quant  Raoul, il avait en effet accompagn la duchesse jusqu'
son carrosse, o elle avait pris place en lui donnant sa main 
baiser; puis, par un de ses fous caprices qui la rendaient si
adorable et surtout si dangereuse, elle l'avait saisi tout  coup
par la tte et l'avait embrass au front en lui disant:

-- Vicomte, que mes voeux et ce baiser vous portent bonheur!

Puis elle l'avait repouss et avait ordonn au cocher de toucher 
l'htel de Luynes. Le carrosse tait parti; madame de Chevreuse
avait fait au jeune homme un dernier signe par la portire, et
Raoul tait remont tout interdit.

Athos comprit ce qui s'tait pass et sourit.

-- Venez, vicomte, dit-il, il est temps de vous retirer; vous
partez demain pour l'arme de M. le Prince; dormez bien votre
dernire nuit de citadin.

-- Je serai donc soldat? dit le jeune homme; oh! monsieur, merci
de tout mon coeur!

-- Adieu, comte, dit l'abb d'Herblay; je rentre dans mon couvent.

-- Adieu, l'abb, dit le coadjuteur, je prche demain, et j'ai
vingt textes  consulter ce soir.

-- Adieu, messieurs, dit le comte; moi je vais dormir vingt-quatre
heures de suite, je tombe de lassitude.

Les trois hommes se salurent aprs avoir chang un dernier
regard.

Scarron les suivait du coin de l'oeil  travers les portires de
son salon.

-- Pas un d'eux ne fera ce qu'il dit, murmura-t-il avec son petit
sourire de singe; mais qu'ils aillent, les braves gentilshommes!
Qui sait s'ils ne travaillent pas  me faire rendre ma pension!...
Ils peuvent remuer les bras, eux, c'est beaucoup; hlas! moi je
n'ai que la langue, mais je tcherai de prouver que c'est quelque
chose. Hol! Champenois, voil onze heures qui sonnent. Venez me
rouler vers mon lit... En vrit, cette demoiselle d'Aubign est
bien charmante!

Sur ce, le pauvre paralytique disparut dans sa chambre  coucher,
dont la porte se referma derrire lui, et les lumires
s'teignirent l'une aprs l'autre dans le salon de la rue des
Tournelles.


XXIV. Saint-Denis

Le jour commenait  poindre lorsque Athos se leva et se fit
habiller; il tait facile de voir,  sa pleur, plus grande que
d'habitude, et  ces traces que l'insomnie laisse sur le visage,
qu'il avait d passer presque toute la nuit sans dormir. Contre
l'habitude de cet homme si ferme et si dcid, il y avait ce matin
dans toute sa personne quelque chose de lent et d'irrsolu.

C'est qu'il s'occupait des prparatifs de dpart de Raoul et qu'il
cherchait  gagner du temps. D'abord, il fourbit lui-mme une pe
qu'il tira de son tui de cuir parfum, examina si la poigne
tait bien en garde, et si la lame tenait solidement  la poigne.

Puis il jeta au fond d'une valise destine au jeune homme un petit
sac plein de louis, appela Olivain, c'tait le nom du laquais qui
l'avait suivi de Blois, lui fit faire le portemanteau! devant lui,
veillant  ce que toutes les choses ncessaires  un jeune homme
qui se met en campagne y fussent renfermes.

Enfin, aprs avoir employ  peu prs une heure  tous ces soins,
il ouvrit la porte qui conduisait dans la chambre du vicomte et
entra lgrement.

Le soleil, dj radieux, pntrait dans la chambre par la fentre
 larges panneaux, dont Raoul, rentr tard, avait nglig de
fermer les rideaux la veille. Il dormait encore, la tte
gracieusement appuye sur son bras. Ses longs cheveux noirs
couvraient  demi son front charmant et tout humide de cette
vapeur qui roule en perles le long des joues de l'enfant fatigu.

Athos s'approcha, et le corps inclin dans une attitude pleine de
tendre mlancolie, il regarda longtemps ce jeune homme  la bouche
souriante, aux paupires mi-closes, dont les rves devaient tre
doux et le sommeil lger, tant son ange protecteur mettait dans sa
garde muette de sollicitude et d'affection. Peu  peu Athos se
laissa entraner charmes de sa rverie en prsence de cette
jeunesse si riche et si pure. Sa jeunesse  lui reparut, apportant
tous ces souvenirs suaves, qui sont plutt des parfums que des
penses. De ce pass au prsent il y avait un abme. Mais
l'imagination a le vol de l'ange et de l'clair; elle franchit les
mers o nous avons failli faire naufrage, les tnbres o nos
illusions se sont perdues, le prcipice o notre bonheur s'est
englouti. Il songea que toute la premire partie de sa vie  lui
avait t brise par une femme; il pensa avec terreur quelle
influence pouvait avoir l'amour sur une organisation si fine et si
vigoureuse  la fois.

En se rappelant tout ce qu'il avait souffert, il prvit tout ce
que Raoul pouvait souffrir, et l'expression de la tendre et
profonde piti qui passa dans son coeur se rpandit dans le regard
humide dont il couvrit le jeune homme.

 ce moment Raoul s'veilla de ce rveil sans nuages, sans
tnbres et sans fatigues qui caractrise certaines organisations
dlicates comme celle de l'oiseau. Ses yeux s'arrtrent sur ceux
d'Athos, et il comprit sans doute tout ce qui se passait dans le
coeur de cet homme qui attendait son rveil comme un amant attend
le rveil de sa matresse, car son regard  son tour prit
l'expression d'un amour infini.

-- Vous tiez l, monsieur? dit-il avec respect.

-- Oui, Raoul, j'tais l, dit le comte.

-- Et vous ne m'veilliez point?

-- Je voulais vous laisser encore quelques moments de ce bon
sommeil, mon ami; vous devez tre fatigu de la journe d'hier,
qui s'est prolonge si avant dans la nuit.

-- Oh! monsieur, que vous tes bon! dit Raoul.

Athos sourit.

-- Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.

-- Mais parfaitement bien, monsieur, et tout  fait remis et
dispos.

-- C'est que vous grandissez encore, continua Athos avec un
intrt paternel et charmant d'homme mr pour le jeune homme, et
que les fatigues sont doubles  votre ge.

-- Oh! monsieur, je vous demande bien pardon, dit Raoul honteux de
tant de prvenances, mais dans un instant je vais tre habill.

Athos appela Olivain, et en effet au bout de dix minutes, avec
cette ponctualit qu'Athos, rompu au service militaire, avait
transmise  son pupille, le jeune homme fut prt.

-- Maintenant, dit le jeune homme au laquais, occupez-vous de mon
bagage.

-- Vos bagages vous attendent, Raoul, dit Athos. J'ai fait faire
la valise sous mes yeux, et rien ne vous manquera. Elle doit dj,
ainsi que le portemanteau du laquais, tre place sur les chevaux,
si toutefois on a suivi les ordres que j'ai donns.

-- Tout a t fait selon la volont de monsieur le comte, dit
Olivain, et les chevaux attendent.

-- Et moi qui dormais, s'cria Raoul, tandis que vous, monsieur,
vous aviez la bont de vous occuper de tous ces dtails! Oh! mais,
en vrit, monsieur, vous me comblez de bonts.

-- Ainsi vous m'aimez un peu, je l'espre du moins? rpliqua Athos
d'un ton presque attendri.

-- Oh! monsieur, s'cria Raoul, qui, pour ne pas manifester son
motion par un lan de tendresse, se domptait presque  suffoquer,
oh! Dieu m'est tmoin que je vous aime et que je vous vnre.

-- Voyez si vous n'oubliez rien, dit Athos en faisant semblant de
chercher autour de lui pour cacher son motion.

-- Mais non, monsieur, dit Raoul.

Le laquais s'approcha alors d'Athos avec une certaine hsitation,
et lui dit tout bas:

-- M. le vicomte n'a pas d'pe, car monsieur le comte m'a fait
enlever hier soir celle qu'il a quitte.

-- C'est bien, dit Athos, cela me regarde.

Raoul ne parut pas s'apercevoir du colloque. Il descendit,
regardant le comte  chaque instant pour voir si le moment des
adieux tait arriv; mais Athos ne sourcillait pas.

Arriv sur le perron, Raoul vit trois chevaux.

-- Oh! monsieur, s'cria-t-il tout radieux, vous m'accompagnez
donc?

-- Je veux vous conduire quelque peu, dit Athos.

La joie brilla dans les yeux de Raoul, et il s'lana lgrement
sur son cheval.

Athos monta lentement sur le sien aprs avoir dit un mot tout bas
au laquais, qui, au lieu de suivre immdiatement, remonta au
logis. Raoul, enchant d'tre en la compagnie du comte, ne
s'aperut ou feignit de ne s'apercevoir de rien.

Les deux gentilshommes prirent par le Pont-Neuf, suivirent les
quais ou plutt ce qu'on appelait alors l'abreuvoir Ppin, et
longrent les murs du Grand-Chtelet. Ils entraient dans la rue
Saint-Denis lorsqu'ils furent rejoints par le laquais.

La route se fit silencieusement. Raoul sentait bien que le moment
de la sparation approchait; le comte avait donn la veille
diffrents ordres pour des choses qui le regardaient, dans le
courant de la journe. D'ailleurs ses regards redoublaient de
tendresse, et les quelques paroles qu'il laissait chapper
redoublaient d'affection. De temps en temps une rflexion ou un
conseil lui chappait, et ses paroles taient pleines de
sollicitude.

Aprs avoir pass la porte Saint-Denis, et comme les deux
cavaliers taient arrivs  la hauteur des Rcollets, Athos jeta
les yeux sur la monture du vicomte.

-- Prenez-y garde, Raoul, lui dit-il, je vous l'ai dj dit
souvent; il faudrait ne point oublier cela, car c'est un grand
dfaut dans un cuyer. Voyez! votre cheval est dj fatigu; il
cume, tandis que le mien semble sortir de l'curie. Vous lui
endurcissez la bouche en lui serrant ainsi le mors; et, faites-y
attention, vous ne pouvez plus le faire manoeuvrer avec la
promptitude ncessaire. Le salut d'un cavalier est parfois dans la
prompte obissance de son cheval. Dans huit jours, songez-y, vous
ne manoeuvrerez plus dans un mange, mais sur un champ de
bataille.

Puis tout  coup, pour ne point donner une trop triste importance
 cette observation:

-- Voyez donc, Raoul, continua Athos, la belle plaine pour voler
la perdrix.

Le jeune homme profitait de la leon, et admirait surtout avec
quelle tendre dlicatesse elle tait donne.

-- J'ai encore remarqu l'autre jour une chose, disait Athos,
c'est qu'en tirant le pistolet vous teniez le bras trop tendu.
Cette tension fait perdre la justesse du coup. Aussi, sur douze
fois manqutes-vous trois fois le but.

-- Que vous atteigntes douze fois, vous, monsieur, rpondit en
souriant Raoul.

-- Parce que je pliais la saigne et que je reposais ainsi ma main
sur mon coude. Comprenez-vous bien ce que je veux vous dire,
Raoul?

-- Oui, monsieur; j'ai tir seul depuis en suivant ce conseil, et
j'ai obtenu un succs entier.

-- Tenez, reprit Athos, c'est comme en faisant des armes, vous
chargez trop votre adversaire. C'est un dfaut de votre ge, je le
sais bien; mais le mouvement du corps en chargeant drange
toujours l'pe de la ligne; et si vous aviez affaire  un homme
de sang-froid, il vous arrterait au premier pas que vous feriez
ainsi par un simple dgagement, ou mme par un coup droit.

-- Oui, monsieur, comme vous l'avez fait bien souvent, mais tout
le monde n'a pas votre adresse et votre courage.

-- Que voil un vent frais! reprit Athos, c'est un souvenir de
l'hiver.  propos, dites-moi, si vous allez au feu, et vous irez,
car vous tes recommand  un jeune gnral qui aime fort la
poudre, souvenez-vous bien dans une lutte particulire, comme cela
arrive souvent  nous autres cavaliers surtout, souvenez-vous bien
de ne tirer jamais le premier: qui tire le premier touche rarement
son homme, car il tire avec la crainte de rester dsarm devant un
ennemi arm; puis, lorsqu'il tirera, faites cabrer votre cheval;
cette manoeuvre m'a sauv deux ou trois fois la vie.

-- Je l'emploierai, ne ft-ce que par reconnaissance.

-- Eh! dit Athos, ne sont-ce pas des braconniers qu'on arrte l-
bas? Oui, vraiment... Puis encore une chose importante, Raoul: si
vous tes bless dans une charge, si vous tombez de votre cheval
et s'il vous reste encore quelque force, drangez-vous de la ligne
qu'a suivie votre rgiment; autrement, il peut tre ramen, et
vous seriez foul aux pieds des chevaux. En tout cas, si vous
tiez bless, crivez-moi  l'instant mme, ou faites-moi crire;
nous nous connaissons en blessures, nous autres, ajouta Athos en
souriant.

-- Merci, monsieur, rpondit le jeune homme tout mu.

-- Ah! nous voici  Saint-Denis, murmura Athos.

Ils arrivaient effectivement en ce moment  la porte de la ville,
garde par deux sentinelles. L'une dit  l'autre:

-- Voici encore un jeune gentilhomme qui m'a l'air de se rendre 
l'arme.

Athos se retourna: tout ce qui s'occupait, d'une faon mme
indirecte, de Raoul prenait aussitt un intrt  ses yeux.

--  quoi voyez-vous cela? demanda-t-il.

--  son air, monsieur, dit la sentinelle. D'ailleurs il a l'ge.
C'est le second d'aujourd'hui.

-- Il est dj pass ce matin un jeune homme comme moi? demanda
Raoul.

-- Oui, ma foi, de haute mine et dans un bel quipage, cela m'a eu
l'air de quelque fils de bonne maison.

-- Ce me sera un compagnon de route, monsieur, reprit Raoul en
continuant son chemin; mais, hlas! il ne me fera pas oublier
celui que je perds.

-- Je ne crois pas que vous le rejoigniez, Raoul, car j'ai  vous
parler ici, et ce que j'ai  vous dire durera peut-tre assez de
temps pour que ce gentilhomme prenne de l'avance sur vous.

-- Comme il vous plaira, monsieur.

Tout en causant ainsi on traversait les rues qui taient pleines
de monde  cause de la solennit de la fte, et l'on arrivait en
face de la vieille basilique, dans laquelle on disait une premire
messe.

-- Mettons pied  terre, Raoul, dit Athos. Vous, Olivain, gardez
nos chevaux et me donnez l'pe.

Athos prit  la main l'pe que lui tendait le laquais, et les
deux gentilshommes entrrent dans l'glise.

Athos prsenta de l'eau bnite  Raoul. Il y a dans certains
coeurs de pre un peu de cet amour prvenant qu'un amant a pour sa
matresse.

Le jeune homme toucha la main d'Athos, salua et se signa. Athos
dit un mot  l'un des gardiens, qui s'inclina et marcha dans la
direction des caveaux.

-- Venez, Raoul, dit Athos, et suivons cet homme.

Le gardien ouvrit la grille des tombes royales et se tint sur la
haute marche, tandis qu'Athos et Raoul descendaient. Les
profondeurs de l'escalier spulcral taient claires par une
lampe d'argent brlant sur la dernire marche, et juste au-dessous
de cette lampe reposait, envelopp d'un large manteau de velours
violet sem de fleurs de lis d'or, un catafalque soutenu par des
chevalets de chne.

Le jeune homme, prpar  cette situation par l'tat de son propre
coeur plein de tristesse, par la majest de l'glise qu'il avait
traverse, tait descendu d'un pas lent et solennel, et se tenait
debout et la tte dcouverte devant cette dpouille mortelle du
dernier roi, qui ne devait aller rejoindre ses aeux que lorsque
son successeur viendrait le rejoindre lui-mme, et qui semblait
demeurer l pour dire  l'orgueil humain, parfois si facile 
s'exalter sur le trne:

-- Poussire terrestre, je t'attends!

Il se fit un instant de silence.

Puis Athos leva la main, et dsignant du doigt le cercueil:

-- Cette spulture incertaine, dit-il, est celle d'un homme faible
et sans grandeur, et qui eut cependant un rgne plein d'immenses
vnements; c'est qu'au-dessus de ce roi veillait l'esprit d'un
autre homme, comme cette lampe veille au-dessus de ce cercueil et
l'claire. Celui-l, c'tait le roi rel, Raoul; l'autre n'tait
qu'un fantme dans lequel il mettait son me. Et cependant, tant
est puissante la majest monarchique chez nous, cet homme n'a pas
mme l'honneur d'une tombe aux pieds de celui pour la gloire
duquel il a us sa vie, car cet homme, Raoul, souvenez-vous de
cette chose, s'il a fait ce roi petit, il a fait la royaut
grande, et il y a deux choses enfermes au palais du Louvre: le
roi, qui meurt, et la royaut qui ne meurt pas. Ce rgne est
pass, Raoul; ce ministre tant redout, tant craint, tant ha de
son matre, est descendu dans la tombe, tirant aprs lui le roi
qu'il ne voulait pas laisser vivre seul, de peur sans doute qu'il
ne dtruist son oeuvre, car un roi n'difie que lorsqu'il a prs
de lui soit Dieu, soit l'esprit de Dieu. Alors, cependant, tout le
monde regarda la mort du cardinal comme une dlivrance, et moi-
mme, tant sont aveugles les contemporains, j'ai quelquefois
travers en face les desseins de ce grand homme qui tenait la
France dans ses mains, et qui, selon qu'il les serrait ou les
ouvrait, l'touffait ou lui donnait de l'air  son gr. S'il ne
m'a pas broy, moi et mes amis, dans sa terrible colre, c'tait
sans doute pour que je puisse aujourd'hui vous dire: Raoul, sachez
distinguer toujours le roi de la royaut; le roi n'est qu'un
homme, la royaut, c'est l'esprit de Dieu; quand vous serez dans
le doute de savoir qui vous devez servir, abandonnez l'apparence
matrielle pour le principe invisible, car le principe invisible
est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en
l'incarnant dans un homme. Raoul, il me semble que je vois votre
avenir comme  travers un nuage. Il est meilleur que le ntre, je
le crois. Tout au contraire de nous, qui avons eu un ministre sans
roi, vous aurez, vous, un roi sans ministre. Vous pourrez donc
servir, aimer et respecter le roi. Si ce roi est un tyran, car la
toute-puissance a son vertige qui la pousse  la tyrannie, servez,
aimez et respectez la royaut, c'est--dire la chose infaillible,
c'est--dire l'esprit de Dieu sur la terre, c'est--dire cette
tincelle cleste qui fait la poussire si grande et si sainte
que, nous autres gentilshommes de haut lieu cependant, nous sommes
aussi peu de chose devant ce corps tendu sur la dernire marche
de cet escalier que ce corps lui-mme devant le trne du Seigneur.

-- J'adorerai Dieu, monsieur, dit Raoul, je respecterai la
royaut; je servirai le roi, et tcherai, si je meurs, que ce soit
pour le roi, pour la royaut ou pour Dieu. Vous ai-je bien
compris?

Athos sourit.

-- Vous tes une noble nature, dit-il, voici votre pe.

Raoul mit un genou en terre.

-- Elle a t porte par mon pre, un loyal gentilhomme. Je l'ai
porte  mon tour, et lui ai fait honneur quelquefois quand la
poigne tait dans ma main et que son fourreau pendait  mon ct.
Si votre main est faible encore pour manier cette pe, Raoul,
tant mieux, vous aurez plus de temps  apprendre  ne la tirer que
lorsqu'elle devra voir le jour.

-- Monsieur, dit Raoul en recevant l'pe de la main du comte, je
vous dois tout; cependant, cette pe est le plus prcieux prsent
que vous m'ayez fait. Je la porterai, je vous jure, en homme
reconnaissant.

Et il approcha ses lvres de la poigne, qu'il baisa avec respect.

-- C'est bien, dit Athos. Relevez-vous, vicomte, et embrassons-
nous.

Raoul se releva et se jeta avec effusion dans les bras d'Athos.

-- Adieu, murmura le comte, qui sentait son coeur se fondre,
adieu, et pensez  moi.

-- Oh! ternellement! ternellement! s'cria le jeune homme. Oh!
je le jure, monsieur, et s'il m'arrive malheur, votre nom sera le
dernier nom que je prononcerai, votre souvenir ma dernire pense.

Athos remonta prcipitamment pour cacher son motion, donna une
pice d'or au gardien des tombeaux, s'inclina devant l'autel et
gagna  grands pas le porche de l'glise, au bas duquel Olivain
attendait avec les deux autres chevaux.

-- Olivain, dit-il en montrant le baudrier de Raoul, resserrez la
boucle de cette pe qui tombe un peu bas. Bien. Maintenant, vous
accompagnerez M. le vicomte jusqu' ce que Grimaud vous ait
rejoints; lui venu, vous quitterez le vicomte. Vous entendez,
Raoul? Grimaud est un vieux serviteur plein de courage et de
prudence, Grimaud vous suivra.

-- Oui, monsieur, dit Raoul.

-- Allons,  cheval, que je vous voie partir.

Raoul obit.

-- Adieu! Raoul, dit le comte, adieu, mon cher enfant.

-- Adieu, monsieur, dit Raoul, adieu, mon bien-aim protecteur!

Athos fit signe de la main, car il n'osait parler, et Raoul
s'loigna, la tte dcouverte.

Athos resta immobile et le regardant aller jusqu'au moment o il
disparut au tournant d'une rue.

Alors le comte jeta la bride de son cheval aux mains d'un paysan,
remonta lentement les degrs, rentra dans l'glise, alla
s'agenouiller dans le coin le plus obscur et pria.


XXV. Un des quarante moyens d'vasion de Monsieur de Beaufort

Cependant le temps s'coulait pour le prisonnier comme pour ceux
qui s'occupaient de sa fuite: seulement, il s'coulait plus
lentement. Tout au contraire des autres hommes qui prennent avec
ardeur une rsolution prilleuse et qui se refroidissent  mesure
que le moment de l'excuter se rapproche, le duc de Beaufort, dont
le courage bouillant tait pass en proverbe, et qu'avait enchan
une inaction de cinq annes, le duc de Beaufort semblait pousser
le temps devant lui et appelait de tous ses voeux l'heure de
l'action. Il y avait dans son vasion seule,  part les projets
qu'il nourrissait pour l'avenir, projets, il faut l'avouer, encore
fort vagues et fort incertains, un commencement de vengeance qui
lui dilatait le coeur. D'abord sa fuite tait une mauvaise affaire
pour M. de Chavigny, qu'il avait pris en haine  cause des petites
perscutions auxquelles il l'avait soumis; puis, une plus mauvaise
affaire contre le Mazarin, qu'il avait pris en excration  cause
des grands reproches qu'il avait  lui faire. On voit que toute
proportion tait garde entre les sentiments que M. de Beaufort
avait vous au gouverneur et au ministre, au subordonn et au
matre.

Puis M. de Beaufort, qui connaissait si bien l'intrieur du
Palais-Royal, qui n'ignorait pas les relations de la reine et du
cardinal, mettait en scne, de sa prison, tout ce mouvement
dramatique qui allait s'oprer, quand ce bruit retentirait du
cabinet du ministre  la chambre d'Anne d'Autriche: M. de Beaufort
est sauv! En se disant tout cela  lui-mme, M. de Beaufort
souriait doucement, se croyait dj dehors, respirant l'air des
plaines et des forts, pressant un cheval vigoureux entre ses
jambes et criant  haute voix: Je suis libre!

Il est vrai qu'en revenant  lui, il se trouvait entre ses quatre
murailles, voyait  dix pas de lui La Rame qui tournait ses
pouces l'un autour de l'autre, et dans l'antichambre, ses gardes
qui riaient ou qui buvaient.

La seule chose qui le reposait de cet odieux tableau, tant est
grande l'instabilit de l'esprit humain, c'tait la figure
refrogne de Grimaud, cette figure qu'il avait prise d'abord en
haine, et qui depuis tait devenue toute son esprance. Grimaud
lui semblait un Antinos.

Il est inutile de dire que tout cela tait un jeu de l'imagination
fivreuse du prisonnier. Grimaud tait toujours le mme. Aussi
avait-il conserv la confiance entire de son suprieur La Rame,
qui maintenant se serait fi  lui mieux qu' lui-mme: car, nous
l'avons dit, La Rame se sentait au fond du coeur un certain
faible pour M. de Beaufort.

Aussi ce bon La Rame se faisait-il une fte de ce petit souper en
tte  tte avec son prisonnier. La Rame n'avait qu'un dfaut, il
tait gourmand; il avait trouv les pts bons, le vin excellent.
Or, le successeur du pre Marteau lui avait promis un pt de
faisan au lieu d'un pt de volaille, et du vin de Chambertin au
lieu du vin de Mcon. Tout cela, rehauss de la prsence de cet
excellent prince qui tait si bon au fond, qui inventait de si
drles de tours contre M. de Chavigny, et de, si bonnes
plaisanteries contre le Mazarin, faisait pour La Rame, de cette
belle Pentecte qui allait venir, une des quatre grandes ftes de
l'anne.

La Rame attendait donc six heures du soir avec autant
d'impatience que le duc.

Ds le matin il s'tait proccup de tous les dtails, et, ne se
fiant qu' lui-mme, il avait fait en personne une visite au
successeur du pre Marteau. Celui-ci s'tait surpass: il lui
montra un vritable pt monstre, orn sur sa couverture des armes
de M. de Beaufort: le pt tait vide encore, mais prs de lui
taient un faisan et deux perdrix, piqus si menu, qu'ils avaient
l'air chacun d'une pelote d'pingles. L'eau en tait venue  la
bouche de La Rame, et il tait rentr dans la chambre du duc en
se frottant les mains.

Pour comble de bonheur, comme nous l'avons dit, M. de Chavigny, se
reposant sur La Rame, tait all faire lui-mme un petit voyage,
et tait parti le matin mme, ce qui faisait de La Rame le sous-
gouverneur du chteau.

Quant  Grimaud, il paraissait plus refrogn que jamais.

Dans la matine, M. de Beaufort avait fait avec La Rame une
partie de paume; un signe de Grimaud lui avait fait comprendre de
faire attention  tout.

Grimaud, marchant devant, traait le chemin qu'on avait  suivre
le soir. Le jeu de paume tait dans ce qu'on appelait l'enclos de
la petite cour du chteau. C'tait un endroit assez dsert, o
l'on ne mettait de sentinelles qu'au moment o M. de Beaufort
faisait sa partie; encore,  cause de la hauteur de la muraille,
cette prcaution paraissait-elle superflue.

Il y avait trois portes  ouvrir avant d'arriver  cet enclos.
Chacune s'ouvrait avec une clef diffrente.

En arrivant  l'enclos, Grimaud alla machinalement s'asseoir prs
d'une meurtrire, les jambes pendantes en dehors de la muraille.
Il devenait vident que c'tait  cet endroit qu'on attacherait
l'chelle de corde.

Toute cette manoeuvre, comprhensible pour le duc de Beaufort,
tait, on en conviendra, inintelligible pour La Rame.

La partie commena. Cette fois, M. de Beaufort tait en veine, et
l'on et dit qu'il posait avec la main les balles o il voulait
qu'elles allassent. La Rame fut compltement battu.

Quatre des gardes de M. de Beaufort l'avaient suivi et ramassaient
les balles: le jeu termin, M. de Beaufort, tout en raillant  son
aise La Rame sur sa maladresse, offrit aux gardes deux louis pour
aller boire  sa sant avec leurs quatre autres camarades.

Les gardes demandrent l'autorisation de La Rame, qui la leur
donna, mais pour le soir seulement. Jusque-l, La Rame avait 
s'occuper de dtails importants; il dsirait, comme il avait des
courses  faire, que le prisonnier ne ft pas perdu de vue.

M. de Beaufort aurait arrang les choses lui-mme que, selon toute
probabilit, il les et faites moins  sa convenance que ne le
faisait son gardien.

Enfin six heures sonnrent; quoiqu'on ne dt se mettre  table
qu' sept heures, le dner se trouvait prt et servi. Sur un
buffet tait le pt colossal aux armes du duc et paraissant cuit
 point, autant qu'on en pouvait juger par la couleur dore qui
enluminait sa crote.

Le reste du dner tait  l'avenant.

Tout le monde tait impatient, les gardes d'aller boire, La Rame
de se mettre  table, et M. de Beaufort de se sauver.

Grimaud seul tait impassible. On et dit qu'Athos avait fait son
ducation dans la prvision de cette grande circonstance.

Il y avait des moments o, en le regardant, le duc de Beaufort se
demandait s'il ne faisait point un rve, et si cette figure de
marbre tait bien rellement  son service et s'animerait au
moment venu.

La Rame renvoya les gardes en leur recommandant de boire  la
sant du prince; puis, lorsqu'ils furent partis, il ferma les
portes, mit les clefs dans sa poche, et montra la table au prince
d'un air qui voulait dire:

-- Quand Monseigneur voudra.

Le prince regarda Grimaud, Grimaud regarda la pendule: il tait
six heures un quart  peine, l'vasion tait fixe  sept heures,
il y avait donc trois quarts d'heure  attendre.

Le prince, pour gagner un quart d'heure, prtexta une lecture qui
l'intressait et demanda  finir son chapitre. La Rame
s'approcha, regarda par-dessus son paule quel tait ce livre qui
avait sur le prince cette influence de l'empcher de se mettre 
table quand le dner tait servi.

C'taient les _Commentaires de Csar_, que lui-mme, contre les
ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procurs trois jours
auparavant.

La Rame se promit bien de ne plus se mettre en contravention avec
les rglements du donjon.

En attendant, il dboucha les bouteilles et alla flairer le pt.

 six heures et demie, le duc se leva en disant avec gravit:

-- Dcidment, Csar tait le plus grand homme de l'antiquit.

-- Vous trouvez, Monseigneur, dit La Rame.

-- Oui.

-- Eh bien! moi, reprit La Rame, j'aime mieux Annibal.

-- Et pourquoi cela, matre La Rame? demanda le duc.

-- Parce qu'il n'a pas laiss de Commentaires, dit La Rame avec
son gros sourire.

Le duc comprit l'allusion et se mit  table en faisant signe  La
Rame de se placer en face de lui.

L'exempt ne se le fit pas rpter deux fois.

Il n'y a pas de figure aussi expressive que celle d'un vritable
gourmand qui se trouve en face d'une bonne table; aussi, en
recevant son assiette de potage des mains de Grimaud, la figure de
La Rame prsentait-elle le sentiment de la parfaite batitude.

Le duc le regarda avec un sourire.

-- Ventre-saint-gris! La Rame, s'cria-t-il, savez-vous que si on
me disait qu'il y a en ce moment en France un homme plus heureux
que vous, je ne le croirais pas!

-- Et vous auriez, ma foi, raison, Monseigneur, dit La Rame.
Quant  moi, j'avoue que lorsque j'ai faim, je ne connais pas de
vue plus agrable qu'une table bien servie, et si vous ajoutez,
continua La Rame, que celui qui fait les honneurs de cette table
est le petit-fils de Henri le Grand, alors vous comprendrez,
Monseigneur, que l'honneur qu'on reoit double le plaisir qu'on
gote.

Le prince s'inclina  son tour, et un imperceptible sourire parut
sur le visage de Grimaud, qui se tenait derrire La Rame.

-- Mon cher La Rame, dit le duc, il n'y a en vrit que vous pour
tourner un compliment.

-- Non, Monseigneur, dit La Rame dans l'effusion de son me; non,
en vrit, je dis ce que je pense, il n'y a pas de compliment dans
ce que je vous dis l.

-- Alors, vous m'tes attach? demanda le prince.

-- C'est--dire, reprit La Rame, que je ne me consolerais pas si
Votre Altesse sortait de Vincennes.

-- Une drle de manire de tmoigner votre affliction. (Le prince
voulait dire affection.)

-- Mais, Monseigneur, dit La Rame, que feriez-vous dehors?
Quelque folie qui vous brouillerait avec la cour et vous ferait
mettre  la Bastille au lieu d'tre  Vincennes. M. de Chavigny
n'est pas aimable, j'en conviens, continua La Rame en savourant
un verre de madre, mais M. du Tremblay, c'est bien pis.

-- Vraiment! dit le duc, qui s'amusait du tour que prenait la
conversation et qui de temps en temps regardait la pendule, dont
l'aiguille marchait avec une lenteur dsesprante.

-- Que voulez-vous attendre du frre d'un capucin nourri  l'cole
du cardinal de Richelieu! Ah! Monseigneur, croyez-moi, c'est un
grand bonheur que la reine, qui vous a toujours voulu du bien, 
ce que j'ai entendu dire du moins, ait eu l'ide de vous envoyer
ici, o il y a promenade, jeu de paume, bonne table, bon air.

-- En vrit, dit le duc,  vous entendre, La Rame, je suis donc
bien ingrat d'avoir eu un instant l'ide de sortir d'ici?

-- Oh! Monseigneur, c'est le comble de l'ingratitude, reprit La
Rame; mais Votre Altesse n'y a jamais song srieusement.

-- Si fait, reprit le duc, et, je dois vous l'avouer, c'est peut-
tre une folie, je ne dis pas non, mais de temps en temps j'y
songe encore.

-- Toujours par un de vos quarante moyens, Monseigneur?

-- Eh! mais, oui, reprit le duc.

-- Monseigneur, dit La Rame, puisque nous sommes aux
panchements, dites-moi un de ces quarante moyens invents par
Votre Altesse.

-- Volontiers, dit le duc. Grimaud, donnez-moi le pt.

-- J'coute, dit La Rame en se renversant sur son fauteuil, en
soulevant son verre et en clignant de l'oeil, pour regarder le
soleil  travers le rubis liquide qu'il contenait.

Le duc jeta un regard sur la pendule. Dix minutes encore et elle
allait sonner sept heures.

Grimaud apporta le pt devant le prince, qui prit son couteau 
lame d'argent pour enlever le couvercle; mais La Rame, qui
craignait qu'il n'arrivt malheur  cette belle pice, passa au
duc son couteau, qui avait une lame de fer.

-- Merci, La Rame, dit le duc en prenant le couteau.

-- Eh bien Monseigneur, dit l'exempt, ce fameux moyen?

-- Faut-il que je vous dise, reprit le duc, celui sur lequel je
comptais le plus, celui que j'avais rsolu d'employer le premier?

-- Oui, celui-l, dit La Rame.

-- Eh bien! dit le duc, en creusant le pt d'une main et en
dcrivant de l'autre un cercle avec son couteau, j'esprais
d'abord avoir pour gardien un brave garon comme vous, monsieur La
Rame.

-- Bien! dit La Rame; vous l'avez, Monseigneur. Aprs?

-- Et je m'en flicite.

La Rame salua.

-- Je me disais, continua le prince, si une fois j'ai prs de moi
un bon garon comme La Rame, je tcherai de lui faire recommander
par quelque ami  moi, avec lequel il ignorera mes relations, un
homme qui me soit dvou, et avec lequel je puisse m'entendre pour
prparer ma fuite.

-- Allons! allons! dit La Rame, pas mal imagin.

-- N'est-ce pas? reprit le prince; par exemple, le serviteur de
quelque brave gentilhomme, ennemi lui-mme du Mazarin, comme doit
l'tre tout gentilhomme.

-- Chut! Monseigneur, dit La Rame, ne parlons pas politique.

-- Quand j'aurai cet homme prs de moi, continua le duc, pour peu
que cet homme soit adroit et ait su inspirer de la confiance  mon
gardien, celui-ci se reposera sur lui, et alors j'aurai des
nouvelles du dehors.

-- Ah! oui, dit La Rame, mais comment cela, des nouvelles du
dehors?

-- Oh! rien de plus facile, dit le duc de Beaufort, en jouant  la
paume, par exemple.

-- En jouant  la paume? demanda La Rame, commenant  prter la
plus grande attention au rcit du duc.

-- Oui, tenez, j'envoie une balle dans le foss, un homme est l
qui la ramasse. La balle renferme une lettre; au lieu de renvoyer
cette balle que je lui ai demande du haut des remparts, il m'en
envoie une autre. Cette autre balle contient une lettre. Ainsi,
nous avons chang nos ides, et personne n'y a rien vu.

-- Diable! diable! dit La Rame en se grattant l'oreille, vous
faites bien de me dire cela, Monseigneur, je surveillerai les
ramasseurs des balles.

Le duc sourit.

-- Mais, continua La Rame, tout cela, au bout du compte, n'est
qu'un moyen de correspondre.

-- C'est dj beaucoup, ce me semble.

-- Ce n'est pas assez.

-- Je vous demande pardon. Par exemple, je dis  mes amis:
Trouvez-vous tel jour,  telle heure, de l'autre ct du foss
avec deux chevaux de main.

-- Eh bien! aprs? dit La Rame avec une certaine inquitude; 
moins que ces chevaux n'aient des ailes pour monter sur le rempart
et venir vous y chercher.

-- Eh! mon Dieu, dit ngligemment le prince, il ne s'agit pas que
les chevaux aient des ailes pour monter sur les remparts, mais que
j'aie, moi, un moyen d'en descendre.

-- Lequel?

-- Une chelle de corde.

-- Oui, mais, dit La Rame en essayant de rire, une chelle de
corde ne s'envoie pas comme une lettre, dans une balle de paume.

-- Non, mais elle s'envoie dans autre chose.

-- Dans autre chose, dans autre chose! dans quoi?

-- Dans un pt, par exemple.

-- Dans un pt? dit La Rame.

-- Oui. Supposez une chose, reprit le duc; supposez, par exemple,
que mon matre d'htel, Noirmont, ait trait du fonds de boutique
du pre Marteau...

-- Eh bien? demanda La Rame tout frissonnant.

-- Eh bien! La Rame, qui est un gourmand, voit ces pts, trouve
qu'ils ont meilleure mine que ceux de ses prdcesseurs, vient
m'offrir de m'en faire goter. J'accepte,  la condition que La
Rame en gotera avec moi. Pour tre plus  l'aise, La Rame
carte les gardes et ne conserve que Grimaud pour nous servir.
Grimaud est l'homme qui m'a t donn par un ami, ce serviteur
avec lequel je m'entends, prt  me seconder en toutes choses. Le
moment de ma fuite est marqu  sept heures. Eh bien!  sept
heures moins quelques minutes...

--  sept heures moins quelques minutes?... reprit La Rame,
auquel la sueur commenait  perler sur le front.

--  sept heures moins quelques minutes, reprit le duc en joignant
l'action aux paroles, j'enlve la crote du pt. J'y trouve deux
poignards, une chelle de corde et un billon. Je mets un des
poignards sur la poitrine de La Rame et je lui dis: Mon ami,
j'en suis dsol, mais si tu fais un geste, si tu pousses un cri,
tu es mort!

Nous l'avons dit, en prononant ces derniers mots, le duc avait
joint l'action aux paroles. Le duc tait debout prs de lui et lui
appuyait la pointe d'un poignard sur la poitrine avec un accent
qui ne permettait pas  celui auquel il s'adressait de conserver
de doute sur sa rsolution.

Pendant ce temps Grimaud, toujours silencieux, tirait du pt le
second poignard, l'chelle de corde et la poire d'angoisse.

La Rame suivait des yeux chacun de ces objets avec une terreur
croissante.

-- Oh! Monseigneur, s'cria-t-il en regardant le duc avec une
expression de stupfaction qui et fait clater de rire le prince
dans un autre moment, vous n'aurez pas le coeur de me tuer!

-- Non, si tu ne t'opposes pas  ma fuite.

-- Mais, Monseigneur, si je vous laisse fuir, je suis un homme
ruin.

-- Je te rembourserai le prix de ta charge.

-- Et vous tes bien dcid  quitter le chteau?

-- Pardieu!

-- Tout ce que je pourrais vous dire ne vous fera pas changer de
rsolution?

-- Ce soir, je veux tre libre.

-- Et si je me dfends, si j'appelle, si je crie?

-- Foi de gentilhomme, je te tue.

En ce moment la pendule sonna.

-- Sept heures, dit Grimaud, qui n'avait pas encore prononc une
parole.

-- Sept heures, dit le duc, tu vois, je suis en retard.

La Rame fit un mouvement comme pour l'acquit de sa conscience.

Le duc frona le sourcil, et l'exempt sentit la pointe du poignard
qui, aprs avoir travers ses habits, s'apprtait  lui traverser
la poitrine.

-- Bien, Monseigneur, dit-il, cela suffit. Je ne bougerai pas.

-- Htons-nous, dit le duc.

-- Monseigneur, une dernire grce.

-- Laquelle? Parle, dpche-toi.

-- Liez-moi bien, Monseigneur.

-- Pourquoi cela, te lier?

-- Pour qu'on ne croie pas que je suis votre complice.

-- Les mains! dit Grimaud.

-- Non pas par devant, par derrire donc, par derrire!

-- Mais avec quoi? dit le duc.

-- Avec votre ceinture, Monseigneur, reprit La Rame.

Le duc dtacha sa ceinture et la donna  Grimaud, qui lia les
mains de La Rame de manire  le satisfaire.

-- Les pieds, dit Grimaud.

La Rame tendit les jambes, Grimaud prit une serviette, la dchira
par bandes et ficela La Rame.

-- Maintenant mon pe, dit La Rame; liez-moi donc la garde de
mon pe.

Le duc arracha un des rubans de son haut-de-chausses, et accomplit
le dsir de son gardien.

-- Maintenant, dit le pauvre La Rame, la poire d'angoisse, je la
demande; sans cela on me ferait mon procs parce que je n'ai pas
cri. Enfoncez, Monseigneur, enfoncez.

Grimaud s'apprta  remplir le dsir de l'exempt, qui fit un
mouvement en signe qu'il avait quelque chose  dire.

-- Parle, dit le duc.

-- Maintenant, Monseigneur, dit La Rame, n'oubliez pas, s'il
m'arrive malheur  cause de vous, que j'ai une femme et quatre
enfants.

-- Sois tranquille. Enfonce, Grimaud.

En une seconde La Rame fut billonn et couch  terre, deux ou
trois chaises furent renverses en signe de lutte. Grimaud prit
dans les poches de l'exempt toutes les clefs qu'elles contenaient,
ouvrit d'abord la porte de la chambre o ils se trouvaient, la
referma  double tour quand ils furent sortis, puis tous deux
prirent rapidement le chemin de la galerie qui conduisait au petit
enclos. Les trois portes furent successivement ouvertes et fermes
avec une promptitude qui faisait honneur  la dextrit de
Grimaud. Enfin l'on arriva au jeu de paume. Il tait parfaitement
dsert, pas de sentinelles, personne aux fentres.

Le duc courut au rempart et aperut de l'autre ct des fosss
trois cavaliers avec deux chevaux en main. Le duc changea un
signe avec eux, c'tait bien pour lui qu'ils taient l.

Pendant ce temps, Grimaud attachait le fil conducteur.

Ce n'tait pas une chelle de corde, mais un peloton de soie, avec
un bton qui devait se passer entre les jambes et se dvider de
lui-mme par le poids de celui qui se tenait dessus 
califourchon.

-- Va, dit le duc.

-- Le premier, Monseigneur? demanda Grimaud.

Sans doute, dit le duc; si on me rattrape, je ne risque que la
prison; si on t'attrape, toi, tu es pendu.

-- C'est juste, dit Grimaud.

Et aussitt Grimaud, se mettant  cheval sur le bton, commena sa
prilleuse descente; le duc le suivit des yeux avec une terreur
involontaire; il tait dj arriv aux trois quarts de la
muraille, lorsque tout  coup la corde cassa. Grimaud tomba
prcipit dans le foss.

Le duc jeta un cri, mais Grimaud ne poussa pas une plainte; et
cependant il devait tre bless grivement, car il tait rest
tendu  l'endroit o il tait tomb.

Aussitt un des hommes qui attendaient se laissa glisser dans le
foss, attacha sous les paules de Grimaud l'extrmit d'une
corde, et les deux autres, qui en tenaient le bout oppos,
tirrent Grimaud  eux.

-- Descendez, Monseigneur, dit l'homme qui tait dans la fosse; il
n'y a qu'une quinzaine de pieds de distance et le gazon est
moelleux.

Le duc tait dj  l'oeuvre. Sa besogne  lui tait plus
difficile, car il n'avait plus de bton pour se soutenir; il
fallait qu'il descendt  la force des poignets, et cela d'une
hauteur d'une cinquantaine de pieds. Mais, nous l'avons dit, le
duc tait adroit, vigoureux et plein de sang-froid; en moins de
cinq minutes, il se trouva  l'extrmit de la corde; comme le lui
avait dit le gentilhomme, il n'tait plus qu' quinze pieds de
terre. Il lcha l'appui qui le soutenait et tomba sur ses pieds
sans se faire aucun mal.

Aussitt il se mit  gravir le talus du foss, au haut duquel il
trouva Rochefort. Les deux autres gentilshommes lui taient
inconnus. Grimaud, vanoui, tait attach sur un cheval.

-- Messieurs, dit le prince, je vous remercierai plus tard; mais 
cette heure, il n'y a pas un instant  perdre, en route donc, en
route! qui m'aime, me suive!

Et il s'lana sur son cheval, partit au grand galop, respirant 
pleine poitrine, et criant avec une expression de joie impossible
 rendre:

-- Libre!... Libre!... Libre!...


XXVI. D'Artagnan arrive  propos

D'Artagnan toucha  Blois la somme que Mazarin, dans son dsir de
le revoir prs de lui, s'tait dcid  lui donner pour ses
services futurs.

De Blois  Paris il y avait quatre journes pour un cavalier
ordinaire. D'Artagnan arriva vers les quatre heures de l'aprs-
midi du troisime jour  la barrire Saint-Denis. Autrefois il
n'en et mis que deux. Nous avons vu qu'Athos, parti trois heures
aprs lui, tait arriv vingt-quatre heures auparavant.

Planchet avait perdu l'usage de ces promenades forces; d'Artagnan
lui reprocha sa mollesse.

-- Eh! monsieur, quarante lieues en trois jours! je trouve cela
fort joli pour un marchand de pralines.

-- Es-tu rellement devenu marchand, Planchet, et comptes-tu
srieusement, maintenant que nous nous sommes retrouvs, vgter
dans ta boutique?

-- Heu! reprit Planchet, vous seul en vrit tes fait pour
l'existence active. Voyez M. Athos, qui dirait que c'est cet
intrpide chercheur d'aventures que nous avons connu? Il vit
maintenant en vritable gentilhomme fermier, en vrai seigneur
campagnard. Tenez, monsieur, il n'y a en vrit de dsirable
qu'une existence tranquille.

-- Hypocrite! dit d'Artagnan, que l'on voit bien que tu te
rapproches de Paris, et qu'il y a  Paris une corde et une potence
qui t'attendent!

En effet, comme ils en taient l de leur conversation, les deux
voyageurs arrivrent  la barrire. Planchet baissait son feutre
en songeant qu'il allait passer dans des rues o il tait fort
connu, et d'Artagnan relevait sa moustache en se rappelant Porthos
qui devait l'attendre rue Tiquetonne. Il pensait aux moyens de lui
faire oublier sa seigneurie de Bracieux et les cuisines homriques
de Pierrefonds.

En tournant le coin de la rue Montmartre, il aperut,  l'une des
fentres de l'htel de la Chevrette, Porthos vtu d'un splendide
justaucorps bleu de ciel tout brod d'argent, et billant  se
dmonter la mchoire, de sorte que les passants contemplaient avec
une certaine admiration respectueuse ce gentilhomme si beau et si
riche, qui semblait si fort ennuy de sa richesse et de sa
grandeur.

 peine d'ailleurs, de leur ct, d'Artagnan et Planchet avaient-
ils tourn l'angle de la rue, que Porthos les avait reconnus.

-- Eh! d'Artagnan, s'cria-t-il, Dieu soit lou! c'est vous!

-- Eh! bonjour, cher ami! rpondit d'Artagnan.

Une petite foule de badauds se forma bientt autour des chevaux
que les valets de l'htel tenaient dj par la bride, et des
cavaliers qui causaient ainsi le nez en l'air; mais un froncement
de sourcils de d'Artagnan et deux ou trois gestes mal intentionns
de Planchet et bien compris des assistants, dissiprent la foule,
qui commenait  devenir d'autant plus compacte qu'elle ignorait
pourquoi elle tait rassemble.

Porthos tait dj descendu sur le seuil de l'htel.

-- Ah! mon cher ami, dit-il, que mes chevaux sont mal ici.

-- En vrit! dit d'Artagnan, j'en suis au dsespoir pour ces
nobles animaux.

-- Et moi aussi, j'tais assez mal, dit Porthos, et n'tait
l'htesse continua-t-il en se balanant sur ses jambes avec son
gros air content de lui-mme, qui est assez avenante et qui entend
la plaisanterie, j'aurais t chercher gte ailleurs.

La belle Madeleine, qui s'tait approche pendant ce colloque, fit
un pas en arrire et devint ple comme la mort en entendant les
paroles de Porthos, car elle crut que la scne du Suisse allait se
renouveler; mais  sa grande stupfaction d'Artagnan ne sourcilla
point, et, au lieu de se fcher, il dit en riant  Porthos:

-- Oui, je comprends, cher ami, l'air de la rue Tiquetonne ne vaut
pas celui de la valle de Pierrefonds; mais, soyez tranquille, je
vais vous en faire prendre un meilleur.

-- Quand cela?

-- Ma foi, bientt, je l'espre.

-- Ah! tant mieux!

 cette exclamation de Porthos succda un gmissement bas et
profond qui partait de l'angle d'une porte. D'Artagnan, qui venait
de mettre pied  terre, vit alors se dessiner en relief sur le mur
l'norme ventre de Mousqueton, dont la bouche attriste laissait
chapper de sourdes plaintes.

-- Et vous aussi, mon pauvre monsieur Mouston, tes dplac dans
ce chtif htel, n'est-ce pas? demanda d'Artagnan de ce ton
railleur qui pouvait tre aussi bien de la compassion que de la
moquerie.

-- Il trouve la cuisine dtestable, rpondit Porthos.

-- Eh bien, mais, dit d'Artagnan, que ne la faisait-il lui-mme
comme  Chantilly?

-- Ah! monsieur, je n'avais plus ici, comme l-bas, les tangs de
M. le Prince, pour y pcher ces belles carpes, et les forts de
Son Altesse pour y prendre au collet ces fines perdrix. Quant  la
cave, je l'ai visite en dtail, et en vrit c'est bien peu de
chose.

-- Monsieur Mouston, dit d'Artagnan, en vrit je vous plaindrais,
si je n'avais pour le moment quelque chose de bien autrement
press  faire.

Alors, prenant Porthos  part:

-- Mon cher du Vallon, continua-t-il, vous voil tout habill, et
c'est heureux, car je vous mne de ce pas chez le cardinal.

-- Bah! vraiment? dit Porthos en ouvrant de grands yeux bahis.

-- Oui, mon ami.

-- Une prsentation?

-- Cela vous effraie?

-- Non, mais cela m'meut.

-- Oh! soyez tranquille; vous n'avez plus affaire  l'autre
cardinal, et celui-ci ne vous terrassera pas sous sa majest.

-- C'est gal, vous comprenez, d'Artagnan, la cour!

-- Eh! mon ami, il n'y a plus de cour.

-- La reine!

-- J'allais dire: il n'y a plus de reine. La reine? rassurez-vous,
nous ne la verrons pas.

-- Et vous dites que nous allons de ce pas au Palais-Royal?

-- De ce pas. Seulement, pour ne point faire de retard, je vous
emprunterai un de vos chevaux.

--  votre aise: ils sont tous les quatre  votre service.

-- Oh! je n'en ai besoin que d'un pour le moment.

-- N'emmenons-nous pas nos valets?

-- Oui, prenez Mousqueton, cela ne fera pas mal. Quant  Planchet,
il a ses raisons pour ne pas venir  la cour.

-- Et pourquoi cela?

-- Heu! il est mal avec Son minence.

-- Mouston, dit Porthos, sellez Vulcain et Bayard.

-- Et moi, monsieur, prendrai-je Rustaud?

-- Non, prenez un cheval de luxe, prenez Phbus ou Superbe, nous
allons en crmonie.

-- Ah! dit Mousqueton respirant, il ne s'agit donc que de faire
une visite?

-- Eh! mon Dieu, oui, Mouston, pas d'autre chose. Seulement, 
tout hasard, mettez des pistolets dans les fontes; vous trouverez
 ma selle les miens tout chargs.

Mouston poussa un soupir, il comprenait peu ces visites de
crmonie qui se faisaient arm jusqu'aux dents.

-- Au fait, dit Porthos en regardant s'loigner complaisamment son
ancien laquais, vous avez raison, d'Artagnan, Mouston suffira,
Mouston a fort belle apparence.

D'Artagnan sourit.

Et vous, dit Porthos, ne vous habillez-vous point de frais?

-- Non pas, je reste comme je suis.

-- Mais vous tes tout mouill de sueur et de poussire, vos
bottes sont fort crottes?

-- Ce nglig de voyage tmoignera de mon empressement  me rendre
aux ordres du cardinal.

En ce moment Mousqueton revint avec les trois chevaux tout
accommods. D'Artagnan se remit en selle comme s'il se reposait
depuis huit jours.

-- Oh! dit-il  Planchet, ma longue pe...

-- Moi, dit Porthos montrant une petite pe de parade  la garde
toute dore, j'ai mon pe de cour.

-- Prenez votre rapire, mon ami.

-- Et pourquoi?

-- Je n'en sais rien, mais prenez toujours, croyez-moi.

-- Ma rapire, Mouston, dit Porthos.

-- Mais c'est tout un attirail de guerre, monsieur! dit celui-ci;
nous allons donc faire campagne? Alors dites-le moi tout de suite,
je prendrai mes prcautions en consquence.

-- Avec nous, Mouston, vous le savez, reprit d'Artagnan, les
prcautions sont toujours bonnes  prendre. Ou vous n'avez pas
grande mmoire, ou vous avez oubli que nous n'avons pas
l'habitude de passer nos nuits en bals et en srnades.

-- Hlas! c'est vrai, dit Mousqueton en s'armant de pied en cap,
mais je l'avais oubli.

Ils partirent d'un trait assez rapide et arrivrent au Palais-
Cardinal vers les sept heures un quart. Il y avait foule dans les
rues, car c'tait le jour de la Pentecte, et cette foule
regardait passer avec tonnement ces deux cavaliers, dont l'un
tait si frais qu'il semblait sortir d'une bote, et l'autre si
poudreux qu'on et dit qu'il quittait un champ de bataille.

Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le
roman de Don Quichotte tait alors dans toute sa vogue, quelques-
uns disaient que c'tait Sancho qui, aprs avoir perdu un matre,
en avait trouv deux.

En arrivant  l'antichambre, d'Artagnan se trouva en pays de
connaissance. C'taient des mousquetaires de sa compagnie qui
justement taient de garde. Il fit appeler l'huissier et montra la
lettre du cardinal qui lui enjoignait de revenir sans perdre une
seconde. L'huissier s'inclina et entra chez Son minence.

D'Artagnan se tourna vers Porthos, et crut remarquer qu'il tait
agit d'un lger tremblement. Il sourit, et s'approchant de son
oreille, il lui dit:

-- Bon courage, mon brave ami! ne soyez pas intimid; croyez-moi,
l'oeil de l'aigle est ferm, et nous n'avons plus affaire qu'au
simple vautour. Tenez-vous raide comme au jour du bastion Saint-
Gervais, et ne saluez pas trop bas cet Italien, cela lui donnerait
une pauvre ide de vous.

-- Bien, bien, rpondit Porthos.

L'huissier reparut.

-- Entrez, messieurs dit-il, Son minence vous attend.

En effet, Mazarin tait assis dans son cabinet, travaillant 
raturer le plus de noms possible sur une liste de pensions et de
bnfices. Il vit du coin de l'oeil entrer d'Artagnan et Porthos
et quoique son regard et ptill de joie  l'annonce de
l'huissier, il ne parut pas s'mouvoir.

-- Ah! c'est vous, monsieur le lieutenant? dit-il, vous avez fait
diligence, c'est bien; soyez le bienvenu.

-- Merci, Monseigneur. Me voil aux ordres de Votre minence,
ainsi que M. du Vallon, celui de mes anciens amis, celui qui
dguisait sa noblesse sous le nom de Porthos.

Porthos salua le cardinal.

-- Un cavalier magnifique, dit Mazarin.

Porthos tourna la tte  droite et  gauche, et fit des mouvements
d'paule pleins de dignit.

-- La meilleure pe du royaume, Monseigneur, dit d'Artagnan, et
bien des gens le savent qui ne le disent pas et qui ne peuvent pas
le dire.

Porthos salua d'Artagnan.

Mazarin aimait presque autant les beaux soldats que Frdric de
Prusse les aima plus tard. Il se mit  admirer les mains
nerveuses, les vastes paules et l'oeil fixe de Porthos. Il lui
sembla qu'il avait devant lui le salut de son ministre et du
royaume, taill en chair et en os. Cela lui rappela que l'ancienne
association des mousquetaires tait forme de quatre personnes.

-- Et vos deux autres amis? demanda Mazarin.

Porthos ouvrait la bouche, croyant que c'tait l'occasion de
placer un mot  son tour. D'Artagnan lui fit un signe du coin de
l'oeil.

-- Nos autres amis sont empchs en ce moment, ils nous
rejoindront plus tard.

Mazarin toussa lgrement.

-- Et monsieur, plus libre qu'eux, reprendra volontiers du
service? demanda Mazarin.

-- Oui, Monseigneur, et cela par un dvouement, car M. de Bracieux
est riche.

-- Riche? dit Mazarin,  qui ce seul mot avait toujours le
privilge d'inspirer une grande considration.

-- Cinquante mille livres de rente, dit Porthos.

C'tait la premire parole qu'il avait prononce.

-- Par pur dvouement, reprit Mazarin avec son fin sourire, par
pur dvouement alors?

-- Monseigneur ne croit peut-tre pas beaucoup  ce mot-l?
demanda d'Artagnan.

-- Et vous, monsieur le Gascon? dit Mazarin en appuyant ses deux
coudes sur son bureau et son menton dans ses deux mains.

-- Moi, dit d'Artagnan, je crois au dvouement comme  un nom de
baptme, par exemple, qui doit tre naturellement suivi d'un nom
de terre. On est d'un naturel plus ou moins dvou, certainement;
mais il faut toujours qu'au bout d'un dvouement il y ait quelque
chose.

-- Et votre ami, par exemple, quelle chose dsirerait-il avoir au
bout de son dvouement?

-- Eh bien! Monseigneur, mon ami a trois terres magnifiques: celle
du Vallon,  Corbeil; celle de Bracieux, dans le Soissonnais, et
celle de Pierrefonds dans le Valois; or, Monseigneur, il
dsirerait que l'une de ses trois terres ft rige en baronnie.

-- N'est-ce que cela? dit Mazarin, dont les yeux ptillrent de
joie en voyant qu'il pouvait rcompenser le dvouement de Porthos
sans bourse dlier; n'est-ce que cela? la chose pourra s'arranger.

-- Je serai baron! s'cria Porthos en faisant un pas en avant.

-- Je vous l'avais dit, reprit d'Artagnan en l'arrtant de la
main, et Monseigneur vous le rpte.

-- Et vous, monsieur d'Artagnan, que dsirez-vous?

Monseigneur, dit d'Artagnan, il y aura vingt ans au mois de
septembre prochain que M. le cardinal de Richelieu m'a fait
lieutenant.

-- Oui, et vous voudriez que le cardinal Mazarin vous ft
capitaine.

D'Artagnan salua.

-- Eh bien! tout cela n'est pas chose impossible. On verra,
messieurs, on verra. Maintenant, monsieur du Vallon, dit Mazarin,
quel service prfrez-vous? celui de la ville? celui de la
campagne?

Porthos ouvrit la bouche pour rpondre.

-- Monseigneur, dit d'Artagnan, M. du Vallon est comme moi, il
aime le service extraordinaire, c'est--dire des entreprises qui
sont rputes comme folles et impossibles.

Cette gasconnade ne dplut pas  Mazarin, qui se mit  rver.

-- Cependant, je vous avoue que je vous avais fait venir pour vous
donner un poste sdentaire. J'ai certaines inquitudes. Eh bien!
qu'est-ce que cela? dit Mazarin.

En effet, un grand bruit se faisait entendre dans l'antichambre,
et presque en mme temps la porte du cabinet s'ouvrit; un homme
couvert de poussire se prcipita dans la chambre en criant:

-- Monsieur le cardinal? o est monsieur le cardinal?

Mazarin crut qu'on voulait l'assassiner, et se recula en faisant
rouler son fauteuil. D'Artagnan et Porthos firent un mouvement qui
les plaa entre le nouveau venu et le cardinal.

-- Eh! monsieur, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc, que vous entrez
ici comme dans les halles?

-- Monseigneur, dit l'officier  qui s'adressait ce reproche, deux
mots, je voudrais vous parler vite et en secret. Je suis
M. de Poins, officier aux gardes, en service au donjon de
Vincennes.

L'officier tait si ple et si dfait, que Mazarin, persuad qu'il
tait porteur d'une nouvelle d'importance, fit signe  d'Artagnan
et  Porthos de faire place au messager.

D'Artagnan et Porthos se retirrent dans un coin du cabinet.

-- Parlez, monsieur, parlez vite, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc?

-- Il y a, Monseigneur, dit le messager, que M. de Beaufort vient
de s'vader du chteau de Vincennes.

Mazarin poussa un cri et devint  son tour plus ple que celui qui
lui annonait cette nouvelle; il retomba sur son fauteuil presque
ananti.

-- vad! dit-il, M. de Beaufort vad?

-- Monseigneur, je l'ai vu fuir du haut de la terrasse.

-- Et vous n'avez pas tir dessus?

-- Il tait hors de porte.

-- Mais M. de Chavigny, que faisait-il donc?

-- Il tait absent.

-- Mais La Rame?

-- On l'a trouv garrott dans la chambre du prisonnier, un
billon dans la bouche et un poignard prs de lui.

-- Mais cet homme qu'il s'tait adjoint?

-- Il tait complice du duc et s'est vad avec lui.

Mazarin poussa un gmissement.

-- Monseigneur, dit d'Artagnan faisant un pas vers le cardinal.

-- Quoi? dit Mazarin.

-- Il me semble que Votre minence perd un temps prcieux.

-- Comment cela?

-- Si Votre minence ordonnait qu'on court aprs le prisonnier,
peut-tre le rejoindrait-on encore. La France est grande, et la
plus proche frontire est  soixante lieues.

-- Et qui courrait aprs lui? s'cria Mazarin.

-- Moi, pardieu!

-- Et vous l'arrteriez?

-- Pourquoi pas?

-- Vous arrteriez le duc de Beaufort, arm, en campagne?

-- Si Monseigneur m'ordonnait d'arrter le diable, je
l'empoignerais par les cornes et je le lui amnerais.

-- Moi aussi, dit Porthos.

-- Vous aussi? dit Mazarin en regardant ces deux hommes avec
tonnement. Mais le duc ne se rendra pas sans un combat acharn.

-- Eh bien! dit d'Artagnan dont les yeux s'enflammaient, bataille!
il y a longtemps que nous ne nous sommes battus, n'est-ce pas,
Porthos?

-- Bataille! dit Porthos.

-- Et vous croyez le rattraper?

-- Oui, si nous sommes mieux monts que lui.

-- Alors, prenez ce que vous trouverez de gardes ici et courez.

-- Vous l'ordonnez, Monseigneur.

-- Je le signe, dit Mazarin en prenant un papier et en crivant
quelques lignes.

-- Ajoutez, Monseigneur, que nous pourrons prendre tous les
chevaux que nous rencontrerons sur notre route.

-- Oui, oui, dit Mazarin, service du roi! Prenez et courez!

-- Bon, Monseigneur.

-- Monsieur du Vallon, dit Mazarin, votre baronnie est en croupe
du duc de Beaufort; il ne s'agit que de le rattraper. Quant 
vous, mon cher monsieur d'Artagnan, je ne vous promets rien, mais
si vous le ramenez, mort ou vif, vous demanderez ce que vous
voudrez.

--  cheval, Porthos! dit d'Artagnan en prenant la main de son
ami.

-- Me voici, rpondit Porthos avec son sublime sang-froid.

Et ils descendirent le grand escalier, prenant avec eux les gardes
qu'ils rencontraient sur leur route en criant:  cheval! 
cheval!

Une dizaine d'hommes se trouvrent runis.

D'Artagnan et Porthos sautrent l'un sur Vulcain, l'autre sur
Bayard, Mousqueton enfourcha Phbus.

-- Suivez-moi! cria d'Artagnan.

-- En route, dit Porthos.

Et ils enfoncrent l'peron dans les flancs de leurs nobles
coursiers, qui partirent par la rue Saint-Honor comme une tempte
furieuse.

-- Eh bien! monsieur le baron! je vous avais promis de l'exercice,
vous voyez que je vous tiens parole.

-- Oui, mon capitaine, rpondit Porthos.

Ils se retournrent, Mousqueton, plus suant que son cheval, se
tenait  la distance oblige. Derrire Mousqueton galopaient les
dix gardes.

Les bourgeois bahis sortaient sur le seuil de leur porte, et les
chiens effarouchs suivaient les cavaliers en aboyant.

Au coin du cimetire Saint-Jean, d'Artagnan renversa un homme;
mais c'tait un trop petit vnement pour arrter des gens si
presss. La troupe galopante continua donc son chemin comme si les
chevaux eussent eu des ailes.

Hlas! Il n'y a pas de petits vnements dans ce monde, et nous
verrons que celui-ci pensa perdre la monarchie!


XXVII. La grande route

Ils coururent ainsi pendant toute la longueur du faubourg Saint-
Antoine et la route de Vincennes; bientt ils se trouvrent hors
de la ville, bientt dans la fort, bientt en vue du village.

Les chevaux semblaient s'animer de plus en plus  chaque pas, et
leurs naseaux commenaient  rougir comme des fournaises ardentes.
D'Artagnan, les perons dans le ventre de son cheval, devanait
Porthos de deux pieds au plus. Mousqueton suivait  deux
longueurs. Les gardes venaient distancs selon la valeur de leurs
montures.

Du haut d'une minence d'Artagnan vit un groupe de personnes
arrtes de l'autre ct du foss, en face de la partie du donjon
qui regarde Saint-Maur. Il comprit que c'tait par l que le
prisonnier avait fui, et que c'tait de ce ct qu'il aurait des
renseignements. En cinq minutes il tait arriv  ce but, o le
rejoignirent successivement les gardes.

Tous les gens qui composaient ce groupe taient fort occups; ils
regardaient la corde encore pendante  la meurtrire et rompue 
vingt pieds du sol. Leurs yeux mesuraient la hauteur, et ils
changeaient force conjectures. Sur le haut du rempart allaient et
venaient des sentinelles  l'air effar.

Un poste de soldats, command par un sergent, loignait les
bourgeois de l'endroit o le duc tait mont  cheval.

D'Artagnan piqua droit au sergent.

-- Mon officier, dit le sergent, on ne s'arrte pas ici.

-- Cette consigne n'est pas pour moi, dit d'Artagnan. A-t-on
poursuivi les fuyards?

-- Oui, mon officier; malheureusement ils sont bien monts.

-- Et combien sont-ils?

-- Quatre valides, et un cinquime qu'ils ont emport bless.

-- Quatre! dit d'Artagnan en regardant Porthos; entends-tu, baron?
ils ne sont que quatre!

Un joyeux sourire illumina la figure de Porthos.

-- Et combien d'avance ont-ils?

-- Deux heures un quart, mon officier.

-- Deux heures un quart, ce n'est rien, nous sommes bien monts,
n'est-ce pas, Porthos?

Porthos poussa un soupir; il pensa  ce qui attendait ses pauvres
chevaux.

-- Fort bien, dit d'Artagnan, et maintenant de quel ct sont-ils
partis?

-- Quant  ceci, mon officier, dfense de le dire.

D'Artagnan tira de sa poche un papier.

-- Ordre du roi, dit-il.

-- Parlez au gouverneur alors.

-- Et o est le gouverneur?

--  la campagne.

La colre monta au visage de d'Artagnan, son front se plissa, ses
tempes se colorrent.

-- Ah! misrable! dit-il au sergent, je crois que tu te moques de
moi. Attends!

Il dplia le papier, le prsenta d'une main au sergent et de
l'autre prit dans ses fontes un pistolet qu'il arma.

-- Ordre du roi, te dis-je. Lis et rponds, ou je te fais sauter
la cervelle! quelle route ont-ils prise?

Le sergent vit que d'Artagnan parlait srieusement.

-- Route du Vendmois, rpondit-il.

-- Et par quelle porte sont-ils sortis?

-- Par la porte de Saint-Maur.

-- Si tu me trompes, misrable, dit d'Artagnan, tu seras pendu
demain!

-- Et vous, si vous les rejoignez, vous ne reviendrez pas me faire
pendre, murmura le sergent.

D'Artagnan haussa les paules, fit un signe  son escorte et
piqua.

-- Par ici, messieurs, par ici! cria-t-il en se dirigeant vers la
porte du parc indique.

Mais maintenant que le duc s'tait sauv, le concierge avait jug
 propos de fermer la porte  double tour. Il fallut le forcer de
l'ouvrir comme on avait forc le sergent, et cela fit perdre
encore dix minutes.

Le dernier obstacle franchi, la troupe reprit sa course avec la
mme vlocit.

Mais tous les chevaux ne continurent pas avec la mme ardeur;
quelques-uns ne purent soutenir longtemps cette course effrne;
trois s'arrtrent aprs une heure de marche; un tomba.

D'Artagnan, qui ne tournait pas la tte, ne s'en aperut mme pas.
Porthos le lui dit avec son air tranquille.

-- Pourvu que nous arrivions  deux, dit d'Artagnan, c'est tout ce
qu'il faut, puisqu'ils ne sont que quatre.

-- C'est vrai, dit Porthos.

Et il mit les perons dans le ventre de son cheval.

Au bout de deux heures, les chevaux avaient fait douze lieues sans
s'arrter; leurs jambes commenaient  trembler et l'cume qu'ils
soufflaient mouchetait les pourpoints des cavaliers, tandis que la
sueur pntrait sous leurs hauts-de-chausses.

-- Reposons-nous un instant pour faire souffler ces malheureuses
btes, dit Porthos.

-- Tuons-les, au contraire, tuons-les! dit d'Artagnan, et
arrivons. Je vois des traces fraches, il n'y a pas plus d'un
quart d'heure qu'ils sont passs ici.

Effectivement, le revers de la route tait labour par les pieds
des chevaux. On voyait les traces aux derniers rayons du jour.

Ils repartirent; mais aprs deux lieues, le cheval de Mousqueton
s'abattit.

-- Bon! dit Porthos, voil Phbus flamb!

-- Le cardinal vous le paiera mille pistoles.

-- Oh! dit Porthos, je suis au-dessus de cela.

-- Repartons donc, et au galop!

-- Oui, si nous pouvons.

En effet, le cheval de d'Artagnan refusa d'aller plus loin, il ne
respirait plus; un dernier coup d'peron, au lieu de le faire
avancer, le fit tomber.

-- Ah! diable! dit Porthos, voil Vulcain fourbu!

-- Mordieu! s'cria d'Artagnan en saisissant ses cheveux  pleine
poigne, il faut donc s'arrter! Donnez-moi votre cheval, Porthos.
Eh bien! mais, que diable faites-vous?

-- Eh! pardieu! je tombe, dit Porthos, ou plutt c'est Bayard qui
s'abat.

D'Artagnan voulut le faire relever pendant que Porthos se tirait
comme il pouvait des triers, mais il s'aperut que le sang lui
sortait par les naseaux.

-- Et de trois! dit-il. Maintenant tout est fini!

En ce moment un hennissement se fit entendre.

-- Chut! dit d'Artagnan.

-- Qu'y a-t-il?

-- J'entends un cheval.

-- C'est celui de quelqu'un de nos compagnons qui nous rejoint.

-- Non, dit d'Artagnan, c'est en avant.

-- Alors, c'est autre chose, dit Porthos.

Et il couta  son tour en tendant l'oreille du ct qu'avait
indiqu d'Artagnan.

-- Monsieur, dit Mousqueton, qui, aprs avoir abandonn son cheval
sur la grande route, venait de rejoindre son matre  pied;
monsieur, Phbus n'a pu rsister, et...

-- Silence donc! dit Porthos.

En effet, en ce moment un second hennissement passait emport par
la brise de la nuit.

-- C'est  cinq cents pas d'ici, en avant de nous, dit d'Artagnan.

-- En effet, monsieur, dit Mousqueton, et  cinq cents pas de nous
il y a une petite maison de chasse.

-- Mousqueton, tes pistolets, dit d'Artagnan.

-- Je les ai  la main, monsieur.

-- Porthos, prenez les vtres dans vos fontes.

-- Je les tiens.

-- Bien! dit d'Artagnan en s'emparant  son tour des siens;
maintenant vous comprenez, Porthos?

-- Pas trop.

-- Nous courons pour le service du roi.

-- Eh bien?

-- Pour le service du roi nous requrons ces chevaux.

-- C'est cela, dit Porthos.

-- Alors, pas un mot et  l'oeuvre!

Tous trois s'avancrent dans la nuit, silencieux comme des
fantmes.  un dtour de la route, ils virent briller une lumire
au milieu des arbres.

-- Voil la maison, dit d'Artagnan tout bas. Laissez-moi faire,
Porthos, et faites comme je ferai.

Ils se glissrent d'arbre en arbre, et arrivrent jusqu' vingt
pas de la maison sans avoir t vus. Parvenus  cette distance,
ils aperurent,  la faveur dune lanterne suspendue sous un
hangar, quatre chevaux d'une belle mine. Un valet les pansait.
Prs deux taient les selles et les brides.

D'Artagnan s'approcha vivement, faisant signe  ses deux
compagnons de se tenir quelques pas en arrire.

-- J'achte ces chevaux, dit-il au valet.

Celui-ci se retourna tonn, mais sans rien dire.

-- N'as-tu pas entendu, drle? reprit d'Artagnan.

-- Si fait, dit celui-ci.

-- Pourquoi ne rponds-tu pas?

-- Parce que ces chevaux ne sont pas  vendre.

-- Je les prends alors, dit d'Artagnan.

Et il mit la main sur celui qui tait  sa porte. Ses deux
compagnons apparurent au mme moment et en firent autant.

-- Mais, messieurs! s'cria le laquais, ils viennent de faire une
traite de six lieues, et il y a  peine une demi-heure qu'ils sont
dessells.

-- Une demi-heure de repos suffit, dit d'Artagnan, et ils n'en
seront que mieux en haleine.

Le palefrenier appela  son aide. Une espce d'intendant sortit
juste au moment o d'Artagnan et ses compagnons mettaient la selle
sur le dos des chevaux.

L'intendant voulut faire la grosse voix.

-- Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous dites un mot je vous
brle la cervelle.

Et il lui montra le canon d'un pistolet qu'il remit aussitt sous
son bras pour continuer sa besogne.

-- Mais, monsieur, dit l'intendant, savez-vous que ces chevaux
appartiennent  M. de Montbazon?

-- Tant mieux, dit d'Artagnan, ce doivent tre de bonnes btes.

-- Monsieur, dit l'intendant en reculant pas  pas et en essayant
de regagner la porte, je vous prviens que je vais appeler mes
gens.

-- Et moi les miens, dit d'Artagnan. Je suis lieutenant aux
mousquetaires du roi, j'ai dix gardes qui me suivent, et, tenez,
les entendez-vous galoper? Nous allons voir.

On n'entendait rien, mais l'intendant eut peur d'entendre.

-- Y tes-vous, Porthos? dit d'Artagnan.

-- J'ai fini.

-- Et vous, Mouston?

-- Moi aussi.

-- Alors en selle, et partons.

Tous trois s'lancrent sur leurs chevaux.

--  moi! dit l'intendant,  moi, les laquais et les carabines!

-- En route! dit d'Artagnan, il va y avoir de la mousquetade.

Et tous trois partirent comme le vent.

--  moi! hurla l'intendant, tandis que le palefrenier courait
vers le btiment voisin.

-- Prenez garde de tuer vos chevaux! cria d'Artagnan en clatant
de rire.

-- Feu! rpondit l'intendant.

Une lueur pareille  celle d'un clair illumina le chemin; puis en
mme temps que la dtonation, les trois cavaliers entendirent
siffler les balles, qui se perdirent dans l'air.

-- Ils tirent comme des laquais, dit Porthos. On tirait mieux que
cela du temps de M. de Richelieu. Vous rappelez-vous la route de
Crvecoeur, Mousqueton?

-- Ah! monsieur, la fesse droite m'en fait encore mal.

-- tes-vous sr que nous sommes sur la piste, d'Artagnan? demanda
Porthos.

-- Pardieu! n'avez-vous donc pas entendu?

-- Quoi?

-- Que ces chevaux appartiennent  M. de Montbazon.

-- Eh bien?

-- Eh bien! M. de Montbazon est le mari de madame de Montbazon.

-- Aprs?

-- Et madame de Montbazon est la matresse de M. de Beaufort.

-- Ah! je comprends, dit Porthos. Elle avait dispos des relais.

-- Justement.

-- Et nous courons aprs le duc avec les chevaux qu'il vient de
quitter.

-- Mon cher Porthos, vous tes vraiment d'une intelligence
suprieure, dit d'Artagnan de son air moiti figue, moiti raisin.

-- Peuh! fit Porthos, voil comme je suis, moi!

On courut ainsi une heure, les chevaux taient blancs d'cume et
le sang leur coulait du ventre.

-- Hein! qu'ai-je vu l-bas? dit d'Artagnan.

-- Vous tes bien heureux si vous y voyez quelque chose par une
pareille nuit, dit Porthos.

-- Des tincelles.

-- Moi aussi, dit Mousqueton, je les ai vues.

-- Ah! ah! les aurions-nous rejoints?

-- Bon! un cheval mort! dit d'Artagnan en ramenant sa monture d'un
cart qu'elle venait de faire, il parat qu'eux aussi sont au bout
de leur haleine.

-- Il semble qu'on entend le bruit d'une troupe de cavaliers, dit
Porthos pench sur la crinire de son cheval.

-- Impossible.

-- Ils sont nombreux.

-- Alors, c'est autre chose.

-- Encore un cheval! dit Porthos.

-- Mort?

-- Non, expirant.

-- Sell ou dessell?

-- Sell.

-- Ce sont eux, alors.

-- Courage! nous les tenons.

-- Mais s'ils sont nombreux, dit Mousqueton, ce n'est pas nous qui
les tenons, ce sont eux qui nous tiennent.

-- Bah! dit d'Artagnan, ils nous croiront plus forts qu'eux,
puisque nous les poursuivons; alors ils prendront peur et se
disperseront.

-- C'est sr, dit Porthos.

-- Ah! voyez-vous, s'cria d'Artagnan.

-- Oui, encore des tincelles; cette fois je les ai vues  mon
tour, dit Porthos.

-- En avant, en avant! dit d'Artagnan de sa voix stridente et dans
cinq minutes nous allons rire.

Et ils s'lancrent de nouveau. Les chevaux, furieux de douleur et
d'mulation, volaient sur la route sombre, au milieu de laquelle
on commenait d'apercevoir une masse plus compacte et plus obscure
que le reste de l'horizon.


XXVIII. Rencontre

On courut dix minutes encore ainsi.

Soudain, deux points noirs se dtachrent de la masse, avancrent,
grossirent, et,  mesure qu'ils grossissaient, prirent la forme de
deux cavaliers.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan, on vient  nous.

-- Tant pis pour ceux qui viennent, dit Porthos.

-- Qui va l? cria une voix rauque.

Les trois cavaliers lancs ne s'arrtrent ni ne rpondirent,
seulement on entendit le bruit des pes qui sortaient du fourreau
et le cliquetis des chiens de pistolet qu'armaient les deux
fantmes noirs.

-- Bride aux dents! dit d'Artagnan.

Porthos comprit, et d'Artagnan et lui tirrent chacun de la main
gauche un pistolet de leurs fontes et l'armrent  leur tour.

-- Qui va l? s'cria-t-on une seconde fois. Pas un pas de plus ou
vous tes morts!

-- Bah! rpondit Porthos presque trangl par la poussire et
mchant sa bride comme son cheval mchait son mors, bah! nous en
avons vu bien d'autres!

 ces mots les deux ombres barrrent le chemin, et l'on vit,  la
clart des toiles, reluire les canons des pistolets abaisss.

-- Arrire! cria d'Artagnan, ou c'est vous qui tes morts!

Deux coups de pistolet rpondirent  cette menace, mais les deux
assaillants venaient avec une telle rapidit qu'au mme instant
ils furent sur leurs adversaires. Un troisime coup de pistolet
retentit, tir  bout portant par d'Artagnan, et son ennemi tomba.
Quant  Porthos il heurta le sien avec tant de violence que,
quoique son pe et t dtourne, il l'envoya du choc rouler 
dix pas de son cheval.

-- Achve, Mousqueton, achve! dit Porthos.

Et il s'lana en avant aux cts de son ami, qui avait dj
repris sa poursuite.

-- Eh bien? dit Porthos.

-- Je lui ai cass la tte, dit d'Artagnan; et vous?

-- Je l'ai renvers seulement; mais tenez...

On entendit un coup de carabine: c'tait Mousqueton qui, en
passant, excutait l'ordre de son matre.

-- Sus! sus! dit d'Artagnan; cela va bien et nous avons la
premire manche!

-- Ah! ah! dit Porthos, voil d'autres joueurs.

En effet, deux autres cavaliers apparaissaient dtachs du groupe
principal, et s'avanaient rapidement pour barrer de nouveau la
route.

Cette fois, d'Artagnan n'attendit pas mme qu'on lui adresst la
parole.

-- Place! cria-t-il le premier, place!

-- Que voulez-vous? dit une voix.

-- Le duc! hurlrent  la fois Porthos et d'Artagnan.

Un clat de rire rpondit, mais il s'acheva dans un gmissement;
d'Artagnan avait perc le rieur de part en part avec son pe.

En mme temps deux dtonations ne faisaient qu'un seul coup:
c'taient Porthos et son adversaire qui tiraient l'un sur l'autre.

D'Artagnan se retourna et vit Porthos prs de lui.

-- Bravo! Porthos, dit-il, vous l'avez tu, ce me semble?

-- Je crois que je n'ai touch que le cheval, dit Porthos.

-- Que voulez-vous, mon cher? on ne fait pas mouche  tous coups,
et il ne faut pas se plaindre quand on met dans la carte. H!
parbleu! qu'a donc mon cheval?

-- Votre cheval a qu'il s'abat, dit Porthos en arrtant le sien.

En effet, le cheval de d'Artagnan butait et tombait sur les
genoux, puis il poussa un rle et se coucha.

Il avait reu dans le poitrail la balle du premier adversaire de
d'Artagnan.

D'Artagnan poussa un juron  faire clater le ciel.

-- Monsieur veut-il un cheval? dit Mousqueton.

-- Pardieu! si j'en veux un, cria d'Artagnan.

-- Voici, dit Mousqueton.

-- Comment diable as-tu deux chevaux de main? dit d'Artagnan en
sautant sur l'un d'eux.

-- Leurs matres sont morts: j'ai pens qu'ils pouvaient nous tre
utiles, et je les ai pris.

Pendant ce temps Porthos avait recharg son pistolet.

-- Alerte! dit d'Artagnan, en voil deux autres.

-- Ah , mais! il y en aura donc jusqu' demain! dit Porthos.

En effet, deux autres cavaliers s'avanaient rapidement.

-- Eh! monsieur, dit Mousqueton, celui que vous avez renvers se
relve.

-- Pourquoi n'en as-tu pas fait autant que du premier?

-- J'tais embarrass, monsieur, je tenais les chevaux.

Un coup de feu partit, Mousqueton jeta un cri de douleur.

-- Ah! monsieur, cria-t-il, dans l'autre! juste dans l'autre! Ce
coup-l fera le pendant de celui de la route d'Amiens.

Porthos se retourna comme un lion, fondit sur le cavalier dmont,
qui essaya de tirer son pe, mais avant qu'elle ft hors du
fourreau, Porthos, du pommeau de la sienne, lui avait port un si
terrible coup sur la tte qu'il tait tomb comme un boeuf sous la
masse du boucher.

Mousqueton, tout en gmissant, s'tait laiss glisser le long de
son cheval, la blessure qu'il avait reue ne lui permettait pas de
rester en selle.

En apercevant les cavaliers, d'Artagnan s'tait arrt et avait
recharg son pistolet; de plus, son nouveau cheval avait une
carabine  l'aron de la selle.

-- Me voil! dit Porthos, attendons-nous ou chargeons-nous?

-- Chargeons, dit d'Artagnan.

-- Chargeons, dit Porthos.

Ils enfoncrent leurs perons dans le ventre de leurs chevaux.

Les cavaliers n'taient plus qu' vingt pas d'eux.

-- De par le roi! cria d'Artagnan, laissez-nous passer.

-- Le roi n'a rien  faire ici! rpliqua une voix sombre et
vibrante qui semblait sortir d'une nue, car le cavalier arrivait
envelopp d'un tourbillon de poussire.

-- C'est bien, nous verrons si le roi ne passe pas partout, reprit
d'Artagnan.

-- Voyez, dit la mme voix.

Deux coups de pistolet partirent presque en mme temps, un tir
par d'Artagnan, l'autre par l'adversaire de Porthos. La balle de
d'Artagnan enleva le chapeau de son ennemi; la balle de
l'adversaire de Porthos traversa la gorge de son cheval, qui tomba
raide en poussant un gmissement.

-- Pour la dernire fois, o allez-vous? dit la mme voix.

-- Au diable! rpondit d'Artagnan.

-- Bon! soyez tranquille alors, vous arriverez.

D'Artagnan vit s'abaisser vers lui le canon d'un mousquet; il
n'avait pas le temps de fouiller  ses fontes; il se souvint d'un
conseil que lui avait donn autrefois Athos. Il fit cabrer son
cheval.

La balle frappa l'animal en plein ventre. D'Artagnan sentit qu'il
manquait sous lui, et avec son agilit merveilleuse se jeta de
ct.

-- Ah , mais! dit la mme voix vibrante et railleuse, c'est une
boucherie de chevaux et non un combat d'hommes que nous faisons
l.  l'pe! monsieur,  l'pe!

Et il sauta  bas de son cheval.

--  l'pe, soit, dit d'Artagnan, c'est mon affaire.

En deux bonds d'Artagnan fut contre son adversaire, dont il sentit
le fer sur le sien. D'Artagnan, avec son adresse ordinaire, avait
engag l'pe en tierce, sa garde favorite.

Pendant ce temps, Porthos, agenouill derrire son cheval, qui
trpignait dans les convulsions de l'agonie, tenait un pistolet
dans chaque main.

Cependant le combat tait commenc entre d'Artagnan et son
adversaire. D'Artagnan l'avait attaqu rudement, selon sa coutume;
mais cette fois il avait rencontr un jeu et un poignet qui le
firent rflchir. Deux fois ramen en quatre, d'Artagnan fit un
pas en arrire; son adversaire ne bougea point; d'Artagnan revint
et engagea de nouveau l'pe en tierce.

Deux ou trois coups furent ports de part et d'autre sans
rsultat, les tincelles jaillissaient par gerbes des pes.

Enfin, d'Artagnan pensa que c'tait le moment d'utiliser sa feinte
favorite; il l'amena fort habilement, l'excuta avec la rapidit
de l'clair, et porta le coup avec une vigueur qu'il croyait
irrsistible.

Le coup fut par.

-- Mordious! s'cria-t-il avec son accent gascon.

 cette exclamation, son adversaire bondit en arrire, et,
penchant sa tte dcouverte, il s'effora de distinguer  travers
les tnbres le visage de d'Artagnan.

Quant  d'Artagnan, craignant une feinte, il se tenait sur la
dfensive.

-- Prenez garde, dit Porthos  son adversaire, j'ai encore mes
deux pistolets chargs.

-- Raison de plus pour que vous tiriez le premier, rpondit celui-
ci.

Porthos tira: un clair illumina le champ de bataille.

 cette lueur, les deux autres combattants jetrent chacun un cri.

-- Athos! dit d'Artagnan.

-- D'Artagnan! dit Athos.

Athos leva son pe, d'Artagnan baissa la sienne.

-- Aramis! cria Athos, ne tirez pas.

-- Ah! ah! c'est vous, Aramis? dit Porthos.

Et il jeta son pistolet.

Aramis repoussa le sien dans ses fontes et remit son pe au
fourreau.

-- Mon fils! dit Athos en tendant la main  d'Artagnan.

C'tait le nom qu'il lui donnait autrefois dans ses moments de
tendresse.

-- Athos, dit d'Artagnan en se tordant les mains, vous le dfendez
donc? Et moi qui avais jur de le ramener mort ou vif! Ah! je suis
dshonor.

-- Tuez-moi, dit Athos en dcouvrant sa poitrine, si votre honneur
a besoin de ma mort.

-- Oh! malheur  moi! malheur  moi! s'criait d'Artagnan, il n'y
avait qu'un homme au monde qui pouvait m'arrter, et il faut que
la fatalit mette cet homme sur mon chemin! Ah! que dirai-je au
cardinal?

-- Vous lui direz, monsieur, rpondit une voix qui dominait le
champ de bataille, qu'il avait envoy contre moi les deux seuls
hommes capables de renverser quatre hommes, de lutter corps 
corps sans dsavantage contre le comte de La Fre et le chevalier
d'Herblay, et de ne se rendre qu' cinquante hommes.

-- Le prince! dirent en mme temps Athos et Aramis en faisant un
mouvement pour dmasquer le duc de Beaufort, tandis que d'Artagnan
et Porthos faisaient de leur ct un pas en arrire.

-- Cinquante cavaliers! murmurrent d'Artagnan et Porthos.

-- Regardez autour de vous, messieurs, si vous en doutez, dit le
duc.

D'Artagnan et Porthos regardrent autour d'eux; ils taient en
effet entirement envelopps par une troupe d'hommes  cheval.

-- Au bruit de votre combat, dit le duc, j'ai cru que vous tiez
vingt hommes, et je suis revenu avec tous ceux qui m'entouraient,
las de toujours fuir, et dsireux de tirer un peu l'pe  mon
tour, vous n'tiez que deux.

-- Oui, Monseigneur, dit Athos, mais vous l'avez dit, deux qui en
valent vingt.

-- Allons, messieurs, vos pes, dit le duc.

-- Nos pes! dit d'Artagnan relevant la tte et revenant  lui,
nos pes! jamais!

-- Jamais! dit Porthos.

Quelques hommes firent un mouvement.

-- Un instant, Monseigneur, dit Athos, deux mots.

Et il s'approcha du prince, qui se pencha vers lui et auquel il
dit quelques paroles tout bas.

-- Comme vous voudrez, comte, dit le prince. Je suis trop votre
oblig pour vous refuser votre premire demande. cartez-vous,
messieurs, dit-il aux hommes de son escorte. Messieurs d'Artagnan
et du Vallon, vous tes libres.

L'ordre fut aussitt excut, et d'Artagnan et Porthos se
trouvrent former le centre d'un vaste cercle.

-- Maintenant, d'Herblay, dit Athos, descendez de cheval et venez.

Aramis mit pied  terre et s'approcha de Porthos, tandis qu'Athos
s'approchait de d'Artagnan. Tous quatre alors se trouvrent
runis.

-- Amis, dit Athos, regrettez-vous encore de n'avoir pas vers
notre sang?

-- Non, dit d'Artagnan, je regrette de nous voir les uns contre
les autres, nous qui avions toujours t si bien unis, je regrette
de nous rencontrer dans deux camps opposs. Ah! rien ne nous
russira plus.

-- Oh! mon Dieu! non, c'est fini, dit Porthos.

-- Eh bien! soyez des ntres alors, dit Aramis.

-- Silence, d'Herblay, dit Athos, on ne fait point de ces
propositions-l  des hommes comme ces messieurs. S'ils sont
entrs dans le parti de Mazarin, c'est que leur conscience les a
pousss de ce ct, comme la ntre nous a pousss du ct des
princes.

-- En attendant, nous voil ennemis, dit Porthos; sang-bleu! qui
aurait jamais cru cela?

D'Artagnan ne dit rien, mais poussa un soupir.

Athos les regarda et prit leurs mains dans les siennes.

-- Messieurs, dit-il, cette affaire est grave, et mon coeur
souffre comme si vous l'aviez perc d'outre en outre. Oui, nous
sommes spars, voil la grande, voil la triste vrit, mais nous
ne nous sommes pas dclar la guerre encore; peut-tre avons-nous
des conditions  faire, un entretien suprme est indispensable.

-- Quant  moi, je le rclame, dit Aramis.

-- Je l'accepte, dit d'Artagnan avec fiert.

Porthos inclina la tte en signe d'assentiment.

-- Prenons donc un lieu de rendez-vous, continua Athos,  la
porte de nous tous, et dans une dernire entrevue rglons
dfinitivement notre position rciproque et la conduite que nous
devons tenir les uns vis--vis des autres.

-- Bien! dirent les trois autres.

-- Vous tes donc de mon avis? demanda Athos.

-- Entirement.

-- Eh bien! le lieu?

-- La place Royale vous convient-elle? demanda d'Artagnan.

--  Paris?

-- Oui.

Athos et Aramis se regardrent, Aramis fit un signe de tte
approbatif.

-- La place Royale, soit! dit Athos.

-- Et quand cela?

-- Demain soir, si vous voulez.

-- Serez-vous de retour?

-- Oui.

--  quelle heure?

--  dix heures de la nuit, cela vous convient-il?

--  merveille.

-- De l, dit Athos, sortira la paix ou la guerre, mais notre
honneur du moins, amis, sera sauf.

-- Hlas! murmura d'Artagnan, notre honneur de soldat est perdu, 
nous.

-- D'Artagnan, dit gravement Athos, je vous jure que vous me
faites mal de penser  ceci quand je ne pense, moi, qu' une
chose, c'est que nous avons crois l'pe l'un contre l'autre.
Oui, continua-t-il en secouant douloureusement la tte, oui, vous
l'avez dit; le malheur est sur nous; venez, Aramis.

-- Et nous, Porthos, dit d'Artagnan, retournons porter notre honte
au cardinal.

-- Et dites-lui surtout, cria une voix, que je ne suis pas trop
vieux pour tre un homme d'action.

D'Artagnan reconnut la voix de Rochefort.

-- Puis-je quelque chose pour vous, messieurs? dit le prince.

-- Rendre tmoignage que nous avons fait ce que nous avons pu,
Monseigneur.

-- Soyez tranquille, cela sera fait. Adieu, messieurs, dans
quelque temps nous nous reverrons, je l'espre, sous Paris, et
mme dans Paris peut-tre, et alors vous pourrez prendre votre
revanche.

 ces mots, le duc salua de la main, remit son cheval au galop et
disparut suivi de son escorte, dont la vue alla se perdre dans
l'obscurit et le bruit dans l'espace.

D'Artagnan et Porthos se trouvrent seuls sur la grande route avec
un homme qui tenait deux chevaux de main.

Ils crurent que c'tait Mousqueton et s'approchrent.

-- Que vois-je! s'cria d'Artagnan, c'est toi, Grimaud?

-- Grimaud! dit Porthos.

Grimaud fit signe aux deux amis qu'ils ne se trompaient pas.

-- Et  qui les chevaux? demanda d'Artagnan.

-- Qui nous les donne? demanda Porthos.

-- M. le comte de La Fre.

-- Athos, Athos, murmura d'Artagnan, vous pensez  tout et vous
tes vraiment un gentilhomme.

--  la bonne heure! dit Porthos, j'avais peur d'tre oblig de
faire l'tape  pied.

Et il se mit en selle. D'Artagnan y tait dj.

-- Eh bien! o vas-tu donc, Grimaud? demanda d'Artagnan; tu
quittes ton matre?

-- Oui, dit Grimaud, je vais rejoindre le vicomte de Bragelonne 
l'arme de Flandre.

Ils firent alors silencieusement quelques pas sur le grand chemin
en venant vers Paris, mais tout  coup ils entendirent des
plaintes qui semblaient sortir d'un foss.

-- Qu'est-ce que cela? demanda d'Artagnan.

-- Cela, dit Porthos, c'est Mousqueton.

-- Eh! oui, monsieur, c'est moi, dit une voix plaintive, tandis
qu'une espce d'ombre se dressait sur le revers de la route.

Porthos courut  son intendant, auquel il tait rellement
attach.

-- Serais-tu bless dangereusement, mon cher Mouston? dit-il.

-- Mouston! reprit Grimaud en ouvrant des yeux bahis.

-- Non, monsieur, je ne crois pas; mais je suis bless d'une
manire fort gnante.

-- Alors, tu ne peux pas monter  cheval?

-- Ah! monsieur, que me proposez-vous l!

-- Peux-tu aller  pied?

-- Je tcherai, jusqu' la premire maison.

-- Comment faire? dit d'Artagnan, il faut cependant que nous
revenions  Paris.

-- Je me charge de Mousqueton, dit Grimaud.

-- Merci, mon bon Grimaud! dit Porthos.

Grimaud mit pied  terre et alla donner le bras  son ancien ami,
qui l'accueillit les larmes aux yeux, sans que Grimaud pt
positivement savoir si ces larmes venaient du plaisir de le revoir
ou de la douleur que lui causait blessure.

Quant  d'Artagnan et  Porthos, ils continurent silencieusement
leur route vers Paris.

Trois heures aprs, ils furent dpasss par une espce de courrier
couvert de poussire: c'tait un homme envoy par le duc et qui
portait au cardinal une lettre dans laquelle, comme l'avait promis
le prince, il rendait tmoignage de ce qu'avaient fait Porthos et
d'Artagnan.

Mazarin avait pass une fort mauvaise nuit lorsqu'il reut cette
lettre, dans laquelle le prince lui annonait lui-mme qu'il tait
en libert et qu'il allait lui faire une guerre mortelle.

Le cardinal la lut deux ou trois fois, puis la pliant et la
mettant dans sa poche:

-- Ce qui me console, dit-il, puisque d'Artagnan l'a manqu, c'est
qu'au moins en courant aprs lui il a cras Broussel. Dcidment
le Gascon est un homme prcieux, et il me sert jusque dans ses
maladresses.

Le cardinal faisait allusion  cet homme qu'avait renvers
d'Artagnan au coin du cimetire Saint-Jean  Paris, et qui n'tait
autre que le conseiller Broussel.


XXIX. Le bonhomme Broussel

Mais malheureusement pour le cardinal Mazarin, qui tait en ce
moment-l en veine de guignon, le bonhomme Broussel n'tait pas
cras.

En effet, il traversait tranquillement la rue Saint-Honor quand
le cheval emport de d'Artagnan l'atteignit  l'paule et le
renversa dans la boue. Comme nous l'avons dit, d'Artagnan n'avait
pas fait attention  un si petit vnement. D'ailleurs d'Artagnan
partageait la profonde et ddaigneuse indiffrence que la
noblesse, et surtout la noblesse militaire, professait  cette
poque pour la bourgeoisie. Il tait donc rest insensible au
malheur arriv au petit homme noir, bien qu'il ft cause de ce
malheur, et avant mme que le pauvre Broussel et eu le temps de
jeter un cri, toute la tempte de ces coureurs arms tait passe.
Alors seulement le bless put tre entendu et relev.

On accourut, on vit cet homme gmissant, on lui demanda son nom,
son adresse, son titre, et aussitt qu'il eut dit qu'il se nommait
Broussel, qu'il tait conseiller au Parlement et qu'il demeurait
rue Saint-Landry, un cri s'leva dans cette foule, cri terrible et
menaant, et qui fit autant de peur au bless que l'ouragan qui
venait de lui passer sur le corps.

-- Broussel! s'criait-on, Broussel, notre pre! celui qui dfend
nos droits contre le Mazarin! Broussel, l'ami du peuple, tu,
foul aux pieds par ces sclrats de cardinalistes! Au secours!
aux armes!  mort!

En un moment la foule devint immense; on arrta un carrosse pour y
mettre le petit conseiller; mais un homme du peuple ayant fait
observer que, dans l'tat o tait le bless, le mouvement de la
voiture pouvait empirer son mal, des fanatiques proposrent de le
porter  bras, proposition qui fut accueillie avec enthousiasme et
accepte  l'unanimit. Sitt dit, sitt fait. Le peuple le
souleva, menaant et doux  la fois, et l'emporta, pareil  ce
gant des contes fantastiques qui gronde tout en caressant et en
berant un nain entre ses bras.

Broussel se doutait bien dj de cet attachement des Parisiens
pour sa personne; il n'avait pas sem l'opposition pendant trois
ans sans un secret espoir de recueillir un jour la popularit.
Cette dmonstration, qui arrivait  point, lui fit donc plaisir et
l'enorgueillit, car elle lui donnait la mesure de son pouvoir;
mais d'un autre ct, ce triomphe tait troubl par certaines
inquitudes. Outre les contusions qui le faisaient fort souffrir,
il craignait  chaque coin de rue de voir dboucher quelque
escadron de gardes et de mousquetaires, pour charger cette
multitude, et alors que deviendrait le triomphateur dans cette
bagarre?

Il avait sans cesse devant les yeux ce tourbillon d'hommes, cet
orage au pied de fer qui d'un souffle l'avait culbut. Aussi
rptait-il d'une voix teinte:

-- Htons-nous, mes enfants, car en vrit je souffre beaucoup.

Et  chacune de ces plaintes c'tait autour de lui une
recrudescence de gmissements et un redoublement de maldictions.

On arriva, non sans peine,  la maison de Broussel. La foule qui
bien avant lui avait dj envahi la rue avait attir aux croises
et sur les seuils des portes tout le quartier.  la fentre d'une
maison  laquelle donnait entre une porte troite, on voyait se
dmler une vieille servante qui criait de toutes ses forces, et
une femme, dj ge aussi, qui pleurait. Ces deux personnes, avec
une inquitude visible quoique exprime de faon diffrente,
interrogeaient le peuple, lequel leur envoyait pour toute rponse
des cris confus et inintelligibles.

Mais lorsque le conseiller, port par huit hommes, apparut tout
ple et regardant d'un oeil mourant son logis, sa femme et sa
servante, la bonne dame Broussel s'vanouit, et la servante,
levant les bras au ciel, se prcipita dans l'escalier pour aller
au-devant de son matre en criant: O mon Dieu! mon Dieu! si
Friquet tait l, au moins, pour aller chercher un chirurgien!

Friquet tait l. O n'est pas le gamin de Paris?

Friquet avait naturellement profit du jour de la Pentecte pour
demander son cong au matre de la taverne, cong qui ne pouvait
lui tre refus, vu que son engagement portait qu'il serait libre
pendant les quatre grandes ftes de l'anne.

Friquet tait  la tte du cortge. L'ide lui tait bien venue
d'aller chercher un chirurgien, mais il trouvait plus amusant en
somme de crier  tue-tte: Ils ont tu M. Broussel! M. Broussel
le pre du peuple! Vive M. Broussel! que de s'en aller tout seul
par des rues dtournes dire tout simplement  un homme noir:
Venez, monsieur le chirurgien, le conseiller Broussel a besoin de
vous.

Malheureusement pour Friquet, qui jouait un rle d'importance dans
le cortge, il eut l'imprudence de s'accrocher aux grilles de la
fentre du rez-de-chausse, afin de dominer la foule. Cette
ambition le perdit; sa mre l'aperut et l'envoya chercher le
mdecin.

Puis elle prit le bonhomme dans ses bras et voulut le porter
jusqu'au premier; mais au bas de l'escalier le conseiller se remit
sur ses jambes et dclara qu'il se sentait assez fort pour monter
seul. Il priait en outre Gervaise, c'tait le nom de sa servante,
de tcher d'obtenir du peuple qu'il se retirt, mais Gervaise ne
l'coutait pas.

-- Oh! mon pauvre matre! mon cher matre, s'criait-elle. -- Oui,
ma bonne, oui, Gervaise, murmurait Broussel pour la calmer,
tranquillise-toi, ce ne sera rien. -- Que je me tranquillise,
quand vous tes broy, cras, moulu! -- Mais non, mais non,
disait Broussel; ce n'est rien ou presque rien. -- Rien, et vous
tes couvert de boue! Rien, et vous avez du sang, vos cheveux! Ah!
mon Dieu, mon Dieu, mon pauvre matre! -- Chut donc! disait
Broussel, chut! -- Du sang, mon Dieu, du sang! criait Gervaise. --
Un mdecin! un chirurgien! un docteur, hurlait la foule; le
conseiller Broussel se meurt! Ce sont les Mazarin qui l'ont tu!

-- Mon Dieu, disait Broussel, se dsesprant, les malheureux vont
faire brler la maison! -- Mettez-vous  votre fentre et montrez-
vous, notre matre. -- Je m'en garderai bien, peste! disait
Broussel; c'est bon pour un roi de se montrer. Dis-leur que je
suis mieux, Gervaise; dis-leur que je vais me mettre, non pas  la
fentre, mais au lit, et qu'ils se retirent. -- Mais pourquoi donc
voulez-vous qu'ils se retirent? Mais cela vous fait honneur,
qu'ils soient l. -- Oh! mais ne vois-tu pas, disait Broussel
dsespr, qu'ils me, feront pendre! Allons! voil ma femme qui se
trouve mal!

-- Broussel! Broussel! criait la foule; vive Broussel! Un
chirurgien pour Broussel!

Ils firent tant de bruit que ce qu'avait prvu Broussel arriva. Un
peloton de gardes balaya avec la crosse des mousquets cette
multitude, assez inoffensive du reste; mais aux premiers cris de
La garde! les soldats! Broussel, qui tremblait qu'on ne le prt
pour l'instigateur de ce tumulte, se fourra tout habill dans son
lit.

Grce  cette balayade, la vieille Gervaise, sur l'ordre trois
fois ritr de Broussel, parvint  fermer la porte de la rue.
Mais  peine la porte fut-elle ferme et Gervaise remonte prs de
son matre, que l'on heurta fortement  cette porte.

Mme Broussel, revenue  elle, dchaussait son mari par le pied de
son lit, tout en tremblant comme une feuille.

-- Regardez qui frappe, dit Broussel, et n'ouvrez qu' bon
escient, Gervaise.

Gervaise regarda.

-- C'est M. le prsident Blancmesnil, dit-elle.

-- Alors, dit Broussel, il n'y a pas d'inconvnient, ouvrez.

-- Eh bien! dit le prsident en entrant, que vous ont-ils donc
fait, mon cher Broussel? J'entends dire que vous avez failli tre
assassin? -- Le fait est que, selon toute probabilit, quelque
chose a t tram contre ma vie, rpondit Broussel avec une
fermet qui parut stoque. -- Mon pauvre ami! Oui, ils ont voulu
commencer par vous; mais notre tour viendra  chacun, et ne
pouvant nous vaincre en masse, ils chercheront  nous dtruire les
uns aprs les autres. -- Si j'en rchappe, dit Broussel, je veux
les craser  leur tour sous le poids de ma parole. -- Vous en
reviendrez, dit Blancmesnil, et pour leur faire payer cher cette
agression.

Mme Broussel pleurait  chaudes larmes; Gervaise se dsesprait.

-- Qu'y a-t-il donc? s'cria un beau jeune homme aux formes
robustes en se prcipitant dans la chambre. Mon pre bless? --
Vous voyez une victime de la tyrannie, dit Blancmesnil en vrai
Spartiate. -- Oh! dit le jeune homme en se retournant vers la
porte, malheur  ceux qui vous ont touch, mon pre! -- Jacques,
dit le conseiller en le relevant, allez plutt chercher un
mdecin, mon ami. -- J'entends les cris du peuple, dit la vieille;
c'est sans doute Friquet qui en amne un; mais non, c'est un
carrosse.

Blancmesnil regarda par la fentre. -- Le coadjuteur! dit-il.

-- M. le coadjuteur! rpta Broussel. Eh! mon Dieu, attendez donc
que j'aille au-devant de lui!

Et le conseiller, oubliant sa blessure, allait s'lancer  la
rencontre de M. de Retz, si Blancmesnil ne l'et arrt.

-- Eh bien! mon cher Broussel, dit le coadjuteur en entrant, qu'y
a-t-il donc? On parle de guet-apens, d'assassinat? Bonjour,
monsieur Blancmesnil. J'ai pris en passant mon mdecin, et je vous
l'amne. -- Ah! monsieur, dit Broussel, que de grces je vous
dois! Il est vrai que j'ai t cruellement renvers et foul aux
pieds par les mousquetaires du roi. -- Dites du cardinal, reprit
le coadjuteur, dites du Mazarin. Mais nous lui ferons payer tout
cela, soyez tranquille. N'est-ce pas, monsieur de Blancmesnil?

Blancmesnil s'inclinait lorsque la porte s'ouvrit tout  coup,
pousse par un coureur. Un laquais  grande livre le suivait, qui
annona  haute voix:

-- M. le duc de Longueville.

-- Quoi! s'cria Broussel, M. le duc ici? quel honneur  moi! Ah!
monseigneur! -- Je viens gmir, monsieur, dit le duc, sur le sort
de notre brave dfenseur. tes-vous donc bless, mon cher
conseiller? -- Si je l'tais votre visite me gurirait,
monseigneur. -- Vous souffrez, cependant? -- Beaucoup, dit
Broussel. -- J'ai amen mon mdecin, dit le duc, permettez-vous
qu'il entre? -- Comment donc! dit Broussel.

Le duc fit signe  son laquais qui introduisit un homme noir.

-- J'avais eu la mme ide que vous, mon prince, dit le
coadjuteur.

Les deux mdecins se regardrent. -- Ah! c'est vous, monsieur le
coadjuteur? dit le duc. Les amis du peuple se rencontrent sur leur
vritable terrain. -- Ce bruit m'avait effray et je suis accouru,
mais je crois que le plus press serait que les mdecins
visitassent notre brave conseiller. -- Devant vous, messieurs? dit
Broussel tout intimid. -- Pourquoi pas, mon cher? Nous avons
hte, je vous le jure, de savoir ce qu'il en est. -- Eh! mon Dieu,
dit Mme Broussel, qu'est-ce encore que ce nouveau tumulte? -- On
dirait des applaudissements, dit Blancmesnil en courant  la
fentre. -- Quoi? s'cria Broussel plissant, qu'y a-t-il encore?
-- La livre de M. le prince de Conti! s'cria Blancmesnil. M. le
prince de Conti lui-mme!

Le coadjuteur et M. de Longueville avaient une norme envie de
rire. Les mdecins allaient lever la couverture de Broussel.
Broussel les arrta. En ce moment le prince de Conti entra.

-- Ah! messieurs, dit-il en voyant le coadjuteur, vous m'avez
prvenu! Mais il ne faut pas m'en vouloir, mon cher monsieur
Broussel. Quand j'ai appris votre accident, j'ai cru que vous
manqueriez peut-tre de mdecin, et j'ai pass pour prendre le
mien. Comment allez-vous, et qu'est-ce que cet assassinat dont on
parle?

Broussel voulut parler, mais les paroles lui manqurent; il tait
cras sous le poids des honneurs qui lui arrivaient.

-- Eh bien! mon cher docteur, voyez, dit le prince de Conti  un
homme noir qui l'accompagnait. -- Messieurs, dit un des mdecins,
c'est alors une consultation. -- C'est ce que vous voudrez, dit le
prince, mais rassurez-moi vite sur l'tat de ce cher conseiller.

Les trois mdecins s'approchrent du lit. Broussel tirait la
couverture  lui de toutes ses forces; mais malgr sa rsistance
il fut dpouill et examin.

Il n'avait qu'une contusion au bras et l'autre  la cuisse.

Les trois mdecins se regardrent, ne comprenant pas qu'on et
runi trois des hommes les plus savants de la facult de Paris
pour une pareille misre.

-- Eh bien? dit le coadjuteur. -- Eh bien? dit le duc. -- Eh bien?
dit le prince.

-- Nous esprons que l'accident n'aura pas de suite, dit l'un des
trois mdecins. Nous allons nous retirer dans la chambre voisine
pour faire l'ordonnance.

-- Broussel! des nouvelles de Broussel! criait le peuple. Comment
va Broussel?

Le coadjuteur courut  la fentre.  sa vue le peuple fit silence.

-- Mes amis, dit-il, rassurez-vous, M. Broussel est hors de
danger. Cependant sa blessure est srieuse et le repos est
ncessaire.

Les cris Vive Broussel! Vive le coadjuteur! retentirent aussitt
dans la rue.

M. de Longueville fut jaloux et alla  son tour  la fentre.

-- Vive M. de Longueville! cria-t-on aussitt.

-- Mes amis, dit le duc en saluant de la main, retirez-vous en
paix, et ne donnez pas la joie du dsordre  nos ennemis.

-- Bien! monsieur le duc, dit Broussel de son lit; voil qui est
parl en bon Franais. -- Oui, messieurs les Parisiens, dit le
prince de Conti allant  son tour  la fentre pour avoir sa part
des applaudissements; oui, M. Broussel vous en prie. D'ailleurs il
a besoin de repos, et le bruit pourrait l'incommoder.

-- Vive M. le prince de Conti! cria la foule. Le prince salua.

Tous trois prirent alors cong du conseiller, et la foule qu'ils
avaient renvoye au nom de Broussel leur fit escorte. Ils taient
sur les quais que Broussel de son lit saluait encore.

La vieille servante, stupfaite, regardait son matre avec
admiration. Le conseiller avait grandi d'un pied  ses yeux.

-- Voil ce que c'est que de servir son pays selon sa conscience,
dit Broussel avec satisfaction.

Les mdecins sortirent aprs une heure de dlibration et
ordonnrent de bassiner les contusions avec de l'eau et du sel.

Ce fut toute la journe une procession de carrosses. Toute la
Fronde se fit inscrire chez Broussel.

-- Quel beau triomphe, mon pre! dit le jeune homme, qui, ne
comprenant pas le vritable motif qui poussait tous ces gens-l
chez son pre, prenait au srieux cette dmonstration des grands,
des princes et de leurs amis. -- Hlas! mon cher Jacques, dit
Broussel, j'ai bien peur de payer ce triomphe-l un peu cher, et
je m'abuse fort, ou M. Mazarin,  cette heure, est en train de me
faire la carte des chagrins que je lui cause.

Friquet rentra  minuit, il n'avait pas pu trouver de mdecin.


XXX. Quatre anciens amis s'apprtent  se revoir

-- Eh bien! dit Porthos, assis dans la cour de l'htel de _La
Chevrette_,  d'Artagnan, qui, la figure allonge et maussade,
rentrait du Palais-Cardinal; eh bien! il vous a mal reu, mon
brave d'Artagnan?

-- Ma foi, oui! Dcidment, c'est une laide bte que cet homme!
Que mangez-vous l, Porthos?

-- Eh! vous voyez, je trempe un biscuit dans un verre de vin
d'Espagne. Faites-en autant.

-- Vous avez raison. Gimblou, un verre!

Le garon apostroph par ce nom harmonieux apporta le verre
demand, et d'Artagnan s'assit prs de son ami.

-- Comment cela s'est-il pass?

-- Dame! vous comprenez, il n'y avait pas deux moyens de dire la
chose. Je suis entr, il m'a regard de travers; j'ai hauss les
paules, et je lui ai dit:

-- Eh bien! Monseigneur, nous n'avons pas t les plus forts.

-- Oui, je sais tout cela; mais racontez-moi les dtails.

Vous comprenez, Porthos, je ne pouvais pas raconter les dtails
sans nommer nos amis, et les nommer, c'tait les perdre.

-- Pardieu!

-- Monseigneur, ai-je dit, ils taient cinquante et nous tions
deux.

-- Oui, mais cela n'empche pas, a-t-il rpondu, qu'il y a eu des
coups de pistolet changs,  ce que j'ai entendu dire.

-- Le fait est que de part et d'autre, il y a eu quelques charges
de poudre de brles.

-- Et les pes ont vu le jour? a-t-il ajout.

--C'est--dire la nuit, Monseigneur, ai-je rpondu.

-- Ah ! a continu le cardinal, je vous croyais Gascon, mon
cher?

-- Je ne suis Gascon que quand je russis, Monseigneur.

La rponse lui a plu, car il s'est mis  rire.

-- Cela m'apprendra, a-t-il dit,  faire donner de meilleurs
chevaux  mes gardes; car s'ils eussent pu vous suivre, et qu'ils
eussent fait chacun autant que vous et votre ami, vous eussiez
tenu votre parole et me l'eussiez ramen mort ou vif.

-- Eh bien! mais il me semble que ce n'est pas mal, cela, reprit
Porthos.

-- Eh! mon Dieu, non, mon cher, mais c'est la manire dont c'est
dit. C'est incroyable, interrompit d'Artagnan, combien ces
biscuits tiennent de vin! Ce sont de vritables ponges! Gimblou,
une autre bouteille.

La bouteille fut apporte avec une promptitude qui prouvait le
degr de considration dont d'Artagnan jouissait dans
l'tablissement. Il continua:

-- Aussi je me retirais, lorsqu'il m'a rappel.

-- Vous avez eu trois chevaux tant tus que fourbus? m'a-t-il
demand.

-- Oui, Monseigneur.

-- Combien valaient-ils?

-- Mais, dit Porthos, c'est un assez bon mouvement, cela, il me
semble.

-- Mille pistoles, ai-je rpondu.

-- Mille pistoles! dit Porthos; oh! oh! c'est beaucoup, et s'il se
connat en chevaux, il a d marchander.

-- Il en avait, ma foi, bien envie, le pleutre, car il a fait un
soubresaut terrible et m'a regard. Je l'ai regard aussi; alors
il a compris, et mettant la main dans une armoire, il en a tir
des billets sur la banque de Lyon.

-- Pour mille pistoles?

-- Pour mille pistoles! tout juste, le ladre! pas pour une de
plus.

-- Et vous les avez?

-- Les voici.

-- Ma foi! je trouve que c'est agir convenablement, dit Porthos.

-- Convenablement! avec des gens qui non seulement viennent de
risquer leur peau, mais encore de lui rendre un grand service?

-- Un grand service, et lequel? demanda Porthos.

-- Dame! il parat que je lui ai cras un conseiller au
parlement.

-- Comment! ce petit homme noir que vous avez renvers au coin du
cimetire Saint-Jean.

-- Justement, mon cher. Eh bien! il le gnait. Malheureusement, je
ne l'ai pas cras  plat. Il parat qu'il en reviendra et qu'il
le gnera encore.

-- Tiens! dit Porthos, et moi qui ai drang mon cheval qui allait
donner en plein dessus! Ce sera pour une autre fois.

-- Il aurait d me payer le conseiller, le cuistre!

-- Dame! dit Porthos, s'il n'tait pas cras tout  fait...

-- Ah! M. de Richelieu et dit: Cinq cents cus pour le
conseiller! Enfin n'en parlons plus. Combien vous cotaient vos
btes, Porthos?

-- Ah! mon ami, si le pauvre Mousqueton tait l, il vous dirait
la chose  livre, sou et denier.

-- N'importe! dites toujours,  dix cus prs.

-- Mais Vulcain et Bayard me cotaient chacun deux cents pistoles
 peu prs, et en mettant Phbus  cent cinquante, je crois que
nous approcherons du compte.

-- Alors, il reste donc quatre cent cinquante pistoles, dit
d'Artagnan assez satisfait.

-- Oui, dit Porthos, mais il y a les harnais.

-- C'est pardieu vrai.  combien les harnais?

-- Mais en mettant cent pistoles pour les trois...

-- Va pour cent pistoles, dit d'Artagnan. Il reste alors trois
cent cinquante pistoles.

Porthos inclina la tte en signe d'adhsion.

-- Donnons les cinquante pistoles  l'htesse pour notre dpense,
dit d'Artagnan, et partageons les trois cents autres.

-- Partageons, dit Porthos.

-- Pitre affaire! murmura d'Artagnan en serrant ses billets.

-- Heu! dit Porthos, c'est toujours cela. Mais dites donc?

-- Quoi?

-- N'a-t-il en aucune faon parl de moi?

-- Ah! si fait! s'cria d'Artagnan, qui craignait de dcourager
son ami en lui disant que le cardinal n'avait pas souffl un mot
de lui; si fait! il a dit...

-- Il a dit? reprit Porthos.

-- Attendez, je tiens  me rappeler ses propres paroles;

il a dit: Quant  votre ami, annoncez-lui qu'il peut dormir sur
ses deux oreilles.

-- Bon, dit Porthos; cela signifie clair comme le jour qu'il
compte toujours me faire baron.

En ce moment neuf heures sonnrent  l'glise voisine. D'Artagnan
tressaillit.

-- Ah! c'est vrai, dit Porthos, voil neuf heures qui sonnent, et
c'est  dix, vous vous le rappelez, que nous avons rendez-vous 
la place Royale.

-- Ah! tenez, Porthos, taisez-vous! s'cria d'Artagnan avec un
mouvement d'impatience, ne me rappelez pas ce souvenir, c'est cela
qui m'a rendu maussade depuis hier. Je n'irai pas.

-- Et pourquoi? demanda Porthos.

-- Parce que ce m'est une chose douloureuse que de revoir ces deux
hommes qui ont fait chouer notre entreprise.

-- Cependant, reprit Porthos, ni l'un ni l'autre n'ont eu
l'avantage. J'avais encore un pistolet charg, et vous tiez en
face l'un de l'autre, l'pe  la main.

-- Oui, dit d'Artagnan; mais, si ce rendez-vous cache quelque
chose...

-- Oh! dit Porthos, vous ne le croyez pas, d'Artagnan.

C'tait vrai. D'Artagnan ne croyait pas Athos capable d'employer
la ruse, mais il cherchait un prtexte de ne point aller  ce
rendez-vous.

-- Il faut y aller, continua le superbe seigneur de Bracieux; ils
croiraient que nous avons eu peur. Eh! cher ami, nous avons bien
affront cinquante ennemis sur la grande route; nous affronterons
bien deux amis sur la place Royale.

-- Oui, oui, dit d'Artagnan, je le sais; mais ils ont pris le
parti des princes sans nous en prvenir; mais Athos et Aramis ont
jou avec moi un jeu qui m'alarme. Nous avons dcouvert la vrit
hier.  quoi sert-il d'aller apprendre aujourd'hui autre chose?

-- Vous vous dfiez donc rellement? dit Porthos.

-- D'Aramis, oui, depuis qu'il est devenu abb. Vous ne pouvez pas
vous figurer, mon cher, ce qu'il est devenu. Il nous voit sur le
chemin qui doit le conduire  son vch, et ne serait pas fch
de nous supprimer peut-tre.

-- Ah! de la part d'Aramis, c'est autre chose, dit Porthos, et
cela ne m'tonnerait pas.

-- M. de Beaufort peut essayer de nous faire saisir  son tour.

-- Bah! puisqu'il nous tenait et qu'il nous a lchs. D'ailleurs,
mettons-nous sur nos gardes, armons-nous et emmenons Planchet avec
sa carabine.

-- Planchet est frondeur, dit d'Artagnan.

-- Au diable les guerres civiles! dit Porthos; on ne peut plus
compter ni sur ses amis, ni sur ses laquais. Ah! si le pauvre
Mousqueton tait l! En voil un qui ne me quittera jamais.

-- Oui, tant que vous serez riche. Eh! mon cher, ce ne sont pas
les guerres civiles qui nous dsunissent; c'est que nous n'avons
plus vingt ans chacun, c'est que les loyaux lans de la jeunesse
ont disparu pour faire place au murmure des intrts, au souffle
des ambitions, aux conseils de l'gosme. Oui, vous avez raison,
allons-y, Porthos, mais allons-y bien arms. Si nous n'y allons
pas, ils diraient que nous avons peur.

-- Hol! Planchet! dit d'Artagnan.

Planchet apparut.

-- Faites seller les chevaux, et prenez votre carabine.

-- Mais, monsieur, contre qui allons-nous d'abord!

-- Nous n'allons contre personne, dit d'Artagnan; c'est une simple
mesure de prcaution dans le cas o nous serions attaqus.

-- Vous savez, monsieur, qu'on a voulu tuer ce bon conseiller
Broussel, le pre du peuple?

-- Ah! vraiment? dit d'Artagnan.

-- Oui, mais il a t bien veng, car il a t report chez lui
dans les bras du peuple. Depuis hier sa maison ne dsemplit pas.
Il a reu la visite du coadjuteur, de M. de Longueville et du
prince de Conti. Madame de Chevreuse et madame de Vendme se sont
fait inscrire chez lui, et quand il voudra maintenant...

-- Eh bien! quand il voudra?

Planchet se mit  chantonner:

_Un vent de Fronde_
_S'est lev ce matin;_
_Je crois qu'il gronde_
_Contre le Mazarin._
_Un vent de Fronde_
_S'est lev ce matin._

-- Cela ne m'tonne plus, dit tout bas d'Artagnan  Porthos, que
le Mazarin et prfr de beaucoup que j'eusse cras tout  fait
son conseiller.

-- Vous comprenez donc, monsieur, reprit Planchet, que si c'tait
pour quelque entreprise pareille  celle qu'on a trame contre
M. Broussel, que vous me priez de prendre ma carabine...

-- Non, sois tranquille; mais de qui tiens-tu tous ces dtails?

-- Oh! de bonne source, monsieur. Je les tiens de Friquet.

-- De Friquet? dit d'Artagnan. Je connais ce nom-l.

-- C'est le fils de la servante de M. Broussel, un gaillard qui,
je vous en rponds, dans une meute ne donnerait pas sa part aux
chiens.

-- N'est-il pas enfant de choeur  Notre-Dame! demanda d'Artagnan.

-- Oui, c'est cela; Bazin le protge.

-- Ah! ah! je sais, dit d'Artagnan. Et garon de comptoir au
cabaret de la rue de la Calandre?

-- Justement.

-- Que vous fait ce marmot? dit Porthos.

-- Heu! dit d'Artagnan, il m'a dj donn de bons renseignements,
et dans l'occasion il pourrait m'en donner encore.

--  vous qui avez failli craser son matre?

-- Et qui le lui dira?

-- C'est juste.

 ce mme moment, Athos et Aramis entraient dans Paris par le
faubourg Saint-Antoine. Ils s'taient rafrachis en route et se
htaient pour ne pas manquer au rendez-vous. Bazin seul les
suivait. Grimaud, on se le rappelle, tait rest pour soigner
Mousqueton, et devait rejoindre directement le jeune vicomte de
Bragelonne, qui se rendait  l'arme de Flandre.

-- Maintenant, dit Athos, il nous faut entrer dans quelque auberge
pour prendre l'habit de ville, dposer nos pistolets et nos
rapires, et dsarmer notre valet.

-- Oh, point du tout, cher comte, et en ceci, vous me permettrez,
non seulement de n'tre point de votre avis, mais encore d'essayer
de vous ramener au mien.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que c'est  un rendez-vous de guerre que nous allons.

-- Que voulez-vous dire, Aramis?

-- Que la place Royale est la suite de la grande route du
Vendmois, et pas autre chose.

-- Comment! nos amis...

-- Sont devenus nos plus dangereux ennemis, Athos; croyez-moi,
dfions-nous, et surtout dfiez-vous.

-- Oh! mon cher d'Herblay!

-- Qui vous dit que d'Artagnan n'a pas rejet sa dfaite sur nous
et n'a pas prvenu le cardinal? Qui vous dit que le cardinal ne
profitera pas de ce rendez-vous pour nous faire saisir?

-- Eh quoi! Aramis, vous pensez que d'Artagnan, que Porthos
prteraient les mains  une pareille infamie?

-- Entre amis, mon cher Athos, vous avez raison, ce serait une
infamie; mais entre ennemis, c'est une ruse.

Athos croisa les bras et laissa tomber sa belle tte sur sa
poitrine.

-- Que voulez-vous, Athos! dit Aramis, les hommes sont ainsi
faits, et n'ont pas toujours vingt ans. Nous avons cruellement
bless, vous le savez, cet amour-propre qui dirige aveuglment les
actions de d'Artagnan. Il a t vaincu. Ne l'avez-vous pas entendu
se dsesprer sur la route? Quant  Porthos, sa baronnie dpendait
peut-tre de la russite de cette affaire. Eh bien! il nous a
rencontrs sur son chemin, et ne sera pas encore baron de cette
fois-ci. Qui vous dit que cette fameuse baronnie ne tient pas 
notre entrevue de ce soir? Prenons nos prcautions, Athos.

-- Mais s'ils allaient venir sans armes, eux? Quelle honte pour
nous, Aramis!

-- Oh! soyez tranquille, mon cher, je vous rponds qu'il n'en sera
pas ainsi. D'ailleurs, nous avons une excuse, nous, nous arrivons
de voyage et nous sommes rebelles!

-- Une excuse  nous! Il nous faut prvoir le cas o nous aurions
besoin dune excuse vis--vis de d'Artagnan, vis--vis de Porthos!
Oh! Aramis, Aramis continua Athos en secouant tristement la tte,
sur mon me, vous me rendez le plus malheureux des hommes. Vous
dsenchantez un coeur qui n'tait pas entirement mort  l'amiti!
Tenez, Aramis, j'aimerais presque autant, je vous le jure, qu'on
me l'arracht de la poitrine. Allez-y comme vous voudrez, Aramis.
Quant  moi, j'irai dsarm.

-- Non pas, car je ne vous laisserai pas aller ainsi. Ce n'est
plus un homme, ce n'est plus Athos, ce n'est plus mme le comte de
La Fre que vous trahirez par cette faiblesse; c'est un parti tout
entier auquel vous appartenez et qui compte sur vous.

-- Qu'il soit fait comme vous dites, rpondit tristement Athos.

Et ils continurent leur chemin.

 peine arrivaient-ils par la rue du Pas-de-la-Mule, aux grilles
de la place dserte, qu'ils aperurent sous l'arcade, au dbouch
de la rue Sainte-Catherine, trois cavaliers.

C'taient d'Artagnan et Porthos marchant envelopps de leurs
manteaux que relevaient les pes. Derrire eux venait Planchet,
le mousquet  la cuisse.

Athos et Aramis descendirent de cheval en apercevant d'Artagnan et
Porthos.

Ceux-ci en firent autant. D'Artagnan remarqua que les trois
chevaux, au lieu d'tre tenus par Bazin, taient attachs aux
anneaux des arcades. Il ordonna  Planchet de faire comme faisait
Bazin.

Alors ils s'avancrent, deux contre deux, suivis des valets,  la
rencontre les uns des autres, et se salurent poliment.

-- O vous plat-il que nous causions, messieurs? dit Athos, qui
s'aperut que plusieurs personnes s'arrtaient et les regardaient,
comme s'il s'agissait d'un de ces fameux duels, encore vivants
dans la mmoire des Parisiens, et surtout de ceux qui habitaient
la place Royale.

-- La grille est ferme, dit Aramis, mais si ces messieurs aiment
le frais sous les arbres et une solitude inviolable, je prendrai
la clef  l'htel de Rohan, et nous serons  merveille.

D'Artagnan plongea son regard dans l'obscurit de la place, et
Porthos hasarda sa tte entre deux barreaux pour sonder les
tnbres.

-- Si vous prfrez un autre endroit, messieurs, dit Athos de sa
voix noble et persuasive, choisissez vous-mmes.

-- Cette place, si M. d'Herblay peut s'en procurer la clef, sera,
je le crois, le meilleur terrain possible.

Aramis s'carta aussitt, en prvenant Athos de ne pas rester seul
ainsi  porte de d'Artagnan et de Porthos; mais celui auquel il
donnait ce conseil ne fit que sourire ddaigneusement, et fit un
pas vers ses anciens amis qui demeurrent tous deux  leur place.

Aramis avait effectivement t frapper  l'htel de Rohan, il
parut bientt avec un homme qui disait:

-- Vous me le jurez, monsieur?

-- Tenez, dit Aramis en lui donnant un louis.

-- Ah! vous ne voulez pas jurer, mon gentilhomme! disait le
concierge en secouant la tte.

-- Eh! peut-on jurer de rien, dit Aramis. Je vous affirme
seulement qu' cette heure ces messieurs sont nos amis.

-- Oui, certes, dirent froidement Athos, d'Artagnan et Porthos.

D'Artagnan avait entendu le colloque et avait compris.

-- Vous voyez? dit-il  Porthos.

-- Qu'est-ce que je vois?

-- Qu'il n'a pas voulu jurer.

-- Jurer, quoi?

-- Cet homme voulait qu'Aramis lui jurt que nous n'allions pas
sur la place Royale pour nous battre.

-- Et Aramis n'a pas voulu jurer?

-- Non.

-- Attention, alors.

Athos ne perdait pas de vue les deux discoureurs. Aramis ouvrit la
porte et s'effaa pour que d'Artagnan et Porthos pussent entrer.
En entrant, d'Artagnan engagea la poigne de son pe dans la
grille et fut forc d'carter son manteau. En cartant son manteau
il dcouvrit la crosse luisante de ses pistolets, sur lesquels se
reflta un rayon de la lune.

-- Voyez-vous, dit Aramis en touchant l'paule d'Athos d'une main
et en lui montrant de l'autre l'arsenal que d'Artagnan portait 
sa ceinture.

-- Hlas! oui, dit Athos avec un profond soupir.

Et il entra le troisime. Aramis entra le dernier et ferma la
grille derrire lui. Les deux valets restrent dehors; mais comme
si eux aussi se mfiaient l'un de l'autre, ils restrent 
distance.


XXXI. La place Royale

On marcha silencieusement jusqu'au centre de la place; mais comme
en ce moment la lune venait de sortir d'un nuage, on rflchit
qu' cette place dcouverte on serait facilement vu, et l'on gagna
les tilleuls, o l'ombre tait plus paisse.

Des bancs taient disposs de place en place; les quatre
promeneurs s'arrtrent devant l'un d'eux. Athos fit un signe,
d'Artagnan et Porthos s'assirent. Athos et Aramis restrent debout
devant eux.

Au bout d'un moment de silence dans lequel chacun sentait
l'embarras qu'il y avait  commencer l'explication:

-- Messieurs, dit Athos, une preuve de la puissance de notre
ancienne amiti, c'est notre prsence  ce rendez-vous; pas un n'a
manqu, pas un n'avait donc de reproches  se faire.

-- coutez, monsieur le comte, dit d'Artagnan, au lieu de nous
faire des compliments que nous ne mritons peut-tre ni les uns ni
les autres, expliquons-nous en gens de coeur.

-- Je ne demande pas mieux, rpondit Athos. Je suis franc; parlez
avec toute franchise: avez-vous quelque chose  me reprocher, 
moi ou  M. l'abb d'Herblay?

-- Oui, dit d'Artagnan; lorsque j'eus l'honneur de vous voir au
chteau de Bragelonne, je vous portais des propositions que vous
avez comprises; au lieu de me rpondre comme  un ami, vous m'avez
jou comme un enfant, et cette amiti que vous vantez ne s'est pas
rompue hier par le choc de nos pes, mais par votre dissimulation
 votre chteau.

-- D'Artagnan! dit Athos d'un ton de doux reproche.

-- Vous m'avez demand de la franchise, dit d'Artagnan, en voil;
vous demandez ce que je pense, je vous le dis. Et maintenant j'en
ai autant  votre service, monsieur l'abb d'Herblay. J'ai agi de
mme avec vous et vous m'avez abus aussi.

-- En vrit, monsieur, vous tes trange, dit Aramis; vous tes
venu me trouver pour me faire des propositions, mais me les avez-
vous faites? Non, vous m'avez sond, voil tout. Eh bien! que vous
ai-je dit? que Mazarin tait un cuistre et que je ne servirais pas
Mazarin. Mais voil tout. Vous ai-je dit que je ne servirais pas
un autre? Au contraire, je vous ai fait entendre, ce me semble,
que j'tais aux princes. Nous avons mme, si je ne m'abuse, fort
agrablement plaisant sur le cas trs probable o vous recevriez
du cardinal mission de m'arrter. tiez-vous homme de parti? Oui,
sans doute. Eh bien! pourquoi ne serions-nous pas  notre tour
gens de parti? Vous aviez votre secret comme nous avions le ntre;
nous ne les avons pas changs, tant mieux: cela prouve que nous
savons garder nos secrets.

-- Je ne vous reproche rien, monsieur, dit d'Artagnan, c'est
seulement parce que M. le comte de La Fre a parl d'amiti que
j'examine vos procds.

-- Et qu'y trouvez-vous? demanda Aramis avec hauteur.

Le sang monta aussitt aux tempes de d'Artagnan, qui se leva et
rpondit:

-- Je trouve que ce sont bien ceux d'un lve des jsuites.

En voyant d'Artagnan se lever, Porthos s'tait lev aussi. Les
quatre hommes se retrouvaient donc debout et menaants en face les
uns des autres.

 la rponse de d'Artagnan, Aramis fit un mouvement comme pour
porter la main  son pe.

Athos l'arrta.

-- D'Artagnan, dit-il, vous venez ce soir ici encore tout furieux
de notre aventure d'hier. D'Artagnan, je vous croyais assez grand
coeur pour qu'une amiti de vingt ans rsistt chez vous  une
dfaite d'amour-propre d'un quart d'heure. Voyons, dites cela 
moi. Croyez-vous avoir quelque chose  me reprocher? Si je suis en
faute, d'Artagnan, j'avouerai ma faute.

Cette voix grave et harmonieuse d'Athos avait toujours sur
d'Artagnan son ancienne influence, tandis que celle d'Aramis,
devenue aigre et criarde dans ses moments de mauvaise humeur,
l'irritait. Aussi rpondit-il  Athos:

-- Je crois, monsieur le comte, que vous aviez une confidence  me
faire au chteau de Bragelonne, et que monsieur, continua-t-il en
dsignant Aramis, en avait une  me faire  son couvent; je ne me
fusse point jet alors dans une aventure o vous deviez me barrer
le chemin; cependant, parce que j'ai t discret, il ne faut pas
tout  fait me prendre pour un sot. Si j'avais voulu approfondir
la diffrence des gens que M. d'Herblay reoit par une chelle de
corde avec celle des gens qu'il reoit par une chelle de bois, je
l'aurais bien forc de me parler.

-- De quoi vous mlez-vous? s'cria Aramis, ple de colre au
doute qui lui vint dans le coeur qu'pi par d'Artagnan, il avait
t vu avec madame de Longueville.

-- Je me mle de ce qui me regarde, et je sais faire semblant de
ne pas avoir vu ce qui ne me regarde pas, mais je hais les
hypocrites, et, dans cette catgorie, je range les mousquetaires
qui font les abbs et les abbs qui font les mousquetaires, et,
ajouta-t-il en se tournant vers Porthos, voici monsieur qui est de
mon avis.

Porthos, qui n'avait pas encore parl, ne rpondit que par un mot
et un geste.

Il dit Oui, et mit l'pe  la main.

Aramis fit un bond en arrire et tira la sienne. D'Artagnan se
courba, prt  attaquer ou  se dfendre.

Alors Athos tendit la main avec le geste de commandement suprme
qui n'appartenait qu' lui, tira lentement pe et fourreau tout 
la fois, brisa le fer dans sa gaine en le frappant sur son genou,
et jeta les deux morceaux  sa droite.

Puis se retournant vers Aramis:

-- Aramis, dit-il, brisez votre pe.

Aramis hsita.

-- Il le faut, dit Athos. Puis d'une voix plus basse et plus
douce: Je le veux.

Alors Aramis, plus ple encore, mais subjugu par ce geste, vaincu
par cette voix, rompit dans ses mains la lame flexible, puis se
croisa les bras et attendit frmissant de rage.

Ce mouvement fit reculer d'Artagnan et Porthos; d'Artagnan ne tira
point son pe, Porthos remit la sienne au fourreau.

-- Jamais, dit Athos en levant lentement la main droite au ciel,
jamais, je le jure devant Dieu qui nous voit et nous coute
pendant la solennit de cette nuit, jamais mon pe ne touchera
les vtres, jamais mon oeil n'aura pour vous un regard de colre,
jamais mon coeur un battement de haine. Nous avons vcu ensemble,
ha et aim ensemble; nous avons vers et confondu notre sang; et
peut-tre, ajouterai-je encore, y a-t-il entre nous un lien plus
puissant que celui de l'amiti, peut-tre y a-t-il le pacte du
crime; car, tous quatre, nous avons condamn, jug, excut un
tre humain que nous n'avions peut-tre pas le droit de retrancher
de ce monde, quoique plutt qu' ce monde il part appartenir 
l'enfer. D'Artagnan, je vous ai toujours aim comme mon fils.
Porthos, nous avons dormi dix ans cte  cte; Aramis est votre
frre comme il est le mien, car Aramis vous a aims comme je vous
aime encore, comme je vous aimerai toujours. Qu'est-ce que le
cardinal de Mazarin peut tre pour nous, qui avons forc la main
et le coeur d'un homme comme Richelieu? Qu'est-ce que tel ou tel
prince pour nous qui avons consolid la couronne sur la tte d'une
reine? D'Artagnan, je vous demande pardon d'avoir hier crois le
fer avec vous; Aramis en fait autant pour Porthos. Et maintenant,
hassez-moi si vous pouvez, mais, moi, je vous jure que, malgr
votre haine, je n'aurai que de l'estime et de l'amiti pour vous.
Maintenant rptez mes paroles, Aramis, et aprs, s'ils le
veulent, et si vous le voulez, quittons nos anciens amis pour
toujours.

Il se fit un instant de silence solennel qui fut rompu par Aramis.

-- Je le jure, dit-il avec un front calme et un regard loyal, mais
d'une voix dans laquelle vibrait un dernier tremblement d'motion,
je jure que je n'ai plus de haine contre ceux qui furent mes amis;
je regrette d'avoir touch votre pe, Porthos. Je jure enfin que
non seulement la mienne ne se dirigera plus sur votre poitrine,
mais encore qu'au fond de ma pense la plus secrte, il ne restera
pas dans l'avenir l'apparence de sentiments hostiles contre vous.
Venez, Athos.

Athos fit un mouvement pour se retirer.

-- Oh! non, non! ne vous en allez pas! s'cria d'Artagnan,
entran par un de ces lans irrsistibles qui trahissaient la
chaleur de son sang et la droiture native de son me, ne vous en
allez pas; car, moi aussi, j'ai un serment  faire, je jure que je
donnerais jusqu' la dernire goutte de mon sang, jusqu'au dernier
lambeau de ma chair pour conserver l'estime d'un homme comme vous,
Athos, l'amiti d'un homme comme vous, Aramis.

Et il se prcipita dans les bras d'Athos.

-- Mon fils! dit Athos en le pressant sur son coeur.

-- Et moi, dit Porthos, je ne jure rien, mais j'touffe,
sacrebleu! S'il me fallait me battre contre vous, je crois que je
me laisserais percer d'outre en outre, car je n'ai jamais aim que
vous au monde.

Et l'honnte Porthos se mit  fondre en larmes en se jetant dans
les bras d'Aramis.

-- Mes amis, dit Athos, voil ce que j'esprais, voil ce que
j'attendais de deux coeurs comme les vtres; oui, je l'ai dit et
je le rpte, nos destines sont lies irrvocablement, quoique
nous suivions une route diffrente. Je respecte votre opinion,
d'Artagnan; je respecte votre conviction, Porthos; mais quoique
nous combattions pour des causes opposes, gardons-nous amis; les
ministres, les princes, les rois passeront comme un torrent, la
guerre civile comme une flamme, mais nous, resterons-nous? j'en ai
le pressentiment.

-- Oui, dit d'Artagnan, soyons toujours mousquetaires, et gardons
pour unique drapeau cette fameuse serviette du bastion de Saint-
Gervais, o le grand cardinal avait fait broder trois fleurs de
lis.

-- Oui, dit Aramis, cardinalistes ou frondeurs, que nous importe!
Retrouvons nos bons seconds pour les duels, nos amis dvous dans
les affaires graves, nos joyeux compagnons pour le plaisir!

-- Et chaque fois, dit Athos, que nous nous rencontrerons dans la
mle,  ce seul mot: Place Royale! passons nos pes dans la main
gauche et tendons-nous la main droite, ft-ce au milieu du
carnage!

-- Vous parlez  ravir, dit Porthos.

-- Vous tes le plus grand des hommes, dit d'Artagnan, et, quant 
nous, vous nous dpassez de dix coudes.

Athos sourit d'un sourire d'ineffable joie.

-- C'est donc conclu, dit-il. Allons, messieurs, votre main. tes-
vous quelque peu chrtiens?

-- Pardieu! dit d'Artagnan.

-- Nous le serons dans cette occasion, pour rester fidles  notre
serment, dit Aramis.

-- Ah! je suis prt  jurer par ce qu'on voudra, dit Porthos, mme
par Mahomet! Le diable m'emporte si j'ai jamais t si heureux
qu'en ce moment.

Et le bon Porthos essuyait ses yeux encore humides.

-- L'un de vous a-t-il une croix? demanda Athos.

Porthos et d'Artagnan se regardrent en secouant la tte comme des
hommes pris au dpourvu.

Aramis sourit et tira de sa poitrine une croix de diamants
suspendue  son cou par un fil de perles.

-- En voil une, dit-il.

-- Eh bien! reprit Athos, jurons sur cette croix, qui malgr sa
matire est toujours une croix, jurons d'tre unis malgr tout et
toujours; et puisse ce serment non seulement nous lier nous-mmes,
mais encore lier nos descendants! Ce serment vous convient-il?

-- Oui, dirent-ils tout d'une voix.

-- Ah! tratre! dit tout bas d'Artagnan en se penchant  l'oreille
d'Aramis, vous nous avez fait jurer sur le crucifix d'une
frondeuse.


XXXII. Le bac de l'Oise

Nous esprons que le lecteur n'a point tout  fait oubli le jeune
voyageur que nous avons laiss sur la route de Flandre.

Raoul, en perdant de vue son protecteur, qu'il avait laiss le
suivant des yeux en face de la basilique royale, avait piqu son
cheval pour chapper d'abord  ses douloureuses penses, et
ensuite pour drober  Olivain l'motion qui altrait ses traits.

Une heure de marche rapide dissipa bientt cependant toutes ces
sombres vapeurs qui avaient attrist l'imagination si riche du
jeune homme. Ce plaisir inconnu d'tre libre, plaisir qui a sa
douceur, mme pour ceux qui n'ont jamais souffert de leur
dpendance, dora pour Raoul le ciel et la terre, et surtout cet
horizon lointain et azur de la vie qu'on appelle l'avenir.

Cependant il s'aperut, aprs plusieurs essais de conversation
avec Olivain, que de longues journes passes ainsi seraient bien
tristes, et la parole du comte, si douce, si persuasive et si
intressante, lui revint en mmoire  propos des villes que l'on
traversait, et sur lesquelles personne ne pouvait plus lui donner
ces renseignements prcieux qu'il et tirs d'Athos, le plus
savant et le plus amusant de tous les guides.

Un autre souvenir attristait encore Raoul: on arrivait  Louvres,
il avait vu, perdu derrire un rideau de peupliers, un petit
chteau qui lui avait si fort rappel celui de La Vallire, qu'il
s'tait arrt  le regarder prs de dix minutes, et avait repris
sa route en soupirant, sans mme rpondre  Olivain, qui l'avait
interrog respectueusement sur la cause de cette attention.
L'aspect des objets extrieurs est un mystrieux conducteur, qui
correspond aux fibres de la mmoire et va les rveiller
quelquefois malgr nous; une fois ce fil veill, comme celui
d'Ariane, il conduit dans un labyrinthe de penses o l'on s'gare
en suivant cette ombre du pass qu'on appelle le souvenir. Or, la
vue de ce chteau avait rejet Raoul  cinquante lieues du ct de
l'occident, et lui avait fait remonter sa vie depuis le moment o
il avait pris cong de la petite Louise jusqu' celui o il
l'avait vue pour la premire fois, et chaque touffe de chne,
chaque girouette entrevue au haut d'un toit d'ardoises, lui
rappelaient qu'au lieu de retourner vers ses amis d'enfance, il
s'en loignait chaque instant davantage, et que peut-tre mme il
les avait quitts pour jamais.

Le coeur gonfl, la tte lourde, il commanda  Olivain de conduire
les chevaux  une petite auberge qu'il apercevait sur la route 
une demi-porte de mousquet  peu prs en avant de l'endroit o
l'on tait parvenu. Quant  lui, il mit pied  terre, s'arrta
sous un beau groupe de marronniers en fleurs, autour desquels
murmuraient des multitudes d'abeilles, et dit  Olivain de lui
faire apporter par l'hte du papier  lettres et de l'encre sur
une table qui paraissait l toute dispose pour crire.

Olivain obit et continua sa route, tandis que Raoul s'asseyait le
coude appuy sur cette table, les regards vaguement perdus sur ce
charmant paysage tout parsem de champs verts et de bouquets
d'arbres, et faisant de temps en temps tomber de ses cheveux ces
fleurs qui descendaient sur lui comme une neige.

Raoul tait l depuis dix minutes  peu prs, et il y en avait
cinq qu'il tait perdu dans ses rveries, lorsque dans le cercle
embrass par ses regards distraits il vit se mouvoir une figure
rubiconde qui, une serviette autour du corps, une serviette sur le
bras, un bonnet blanc sur la tte, s'approchait de lui, tenant
papier, encore et plume.

-- Ah! ah! dit l'apparition, on voit que tous les gentilshommes
ont des ides pareilles, car il n'y a qu'un quart d'heure qu'un
jeune seigneur, bien mont comme vous, de haute mine comme vous,
et de votre ge  peu prs, a fait halte devant ce bouquet
d'arbres, y a fait apporter cette table et cette chaise, et y a
dn, avec un vieux monsieur qui avait l'air d'tre son
gouverneur, d'un pt dont ils n'ont pas laiss un morceau, et
d'une bouteille de vieux vin de Mcon dont ils n'ont pas laiss
une goutte; mais heureusement nous avons encore du mme vin et des
pts pareils, et si monsieur veut donner ses ordres...

-- Non, mon ami, dit Raoul en souriant, et je vous remercie, je
n'ai besoin pour le moment que des choses que j'ai fait demander;
seulement je serais bien heureux que l'encre ft noire et que la
plume ft bonne;  ces conditions je paierai la plume au prix de
la bouteille, et l'encre au prix du pt.

-- Eh bien! monsieur, dit l'hte, je vais donner le pt et la
bouteille  votre domestique, de cette faon-l vous aurez la
plume et l'encre par-dessus le march.

-- Faites comme vous voudrez, dit Raoul, qui commenait son
apprentissage avec cette classe toute particulire de la socit
qui, lorsqu'il y avait des voleurs sur les grandes routes, tait
associe avec eux, et qui, depuis qu'il n'y en a plus, les a
avantageusement remplacs.

L'hte, tranquillis sur sa recette, dposa sur la table papier,
encre et plume. Par hasard, la plume tait passable, et Raoul se
mit  crire.

L'hte tait rest devant lui et considrait avec une espce
d'admiration involontaire cette charmante figure si srieuse et si
douce  la fois. La beaut a toujours t et sera toujours une
reine.

-- Ce n'est pas un convive comme celui de tout  l'heure, dit
l'hte  Olivain, qui venait rejoindre Raoul pour voir s'il
n'avait besoin de rien, et votre jeune matre n'a pas d'apptit.

-- Monsieur en avait encore il y a trois jours, de l'apptit, mais
que voulez-vous! il l'a perdu depuis avant-hier.

Et Olivain et l'hte s'acheminrent vers l'auberge. Olivain, selon
la coutume des laquais heureux de leur condition, racontant au
tavernier tout ce qu'il crut pouvoir dire sur le compte du jeune
gentilhomme.

Cependant Raoul crivait:

Monsieur,

Aprs quatre heures de marche, je m'arrte pour vous crire, car
vous me faites faute  chaque instant, et je suis toujours prt 
tourner la tte, comme pour rpondre lorsque vous me parliez. J'ai
t si tourdi de votre dpart, et si affect du chagrin de notre
sparation, que je ne vous ai que bien faiblement exprim tout ce
que je ressentais de tendresse et de reconnaissance pour vous.
Vous m'excuserez, monsieur, car votre coeur est si gnreux, que
vous avez compris tout ce qui se passait dans le mien. crivez-
moi, monsieur, je vous en prie, car vos conseils sont une partie
de mon existence; et puis, si j'ose vous le dire, je suis inquiet,
il m'a sembl que vous vous prpariez vous-mme  quelque
expdition prilleuse, sur laquelle je n'ai point os vous
interroger, car vous ne m'en avez rien dit. J'ai donc, vous le
voyez, grand besoin d'avoir de vos nouvelles. Depuis que je ne
vous ai plus l, prs de moi, j'ai peur  tout moment de manquer.
Vous me souteniez puissamment, monsieur, et aujourd'hui, je le
jure, je me trouve bien seul.

Aurez-vous l'obligeance, monsieur, si vous recevez des nouvelles
de Blois, de me toucher quelques mots de ma petite amie Mlle de La
Vallire, dont, vous le savez, la sant, lors de notre dpart,
pouvait donner quelque inquitude? Vous comprenez, monsieur et
cher protecteur, combien les souvenirs du temps que j'ai pass
prs de vous me sont prcieux et indispensables. J'espre que
parfois vous penserez aussi  moi, et si je vous manque  de
certaines heures, si vous ressentez comme un petit regret de mon
absence, je serais combl de joie en songeant que vous avez senti
mon affection et mon dvouement pour vous, et que j'ai su vous les
faire comprendre pendant que j'avais le bonheur de vivre auprs de
vous.

Cette lettre acheve, Raoul se sentit plus calme; il regarda bien
si Olivain et l'hte ne le guettaient pas, et il dposa un baiser
sur ce papier, muette et touchante caresse que le coeur d'Athos
tait capable de deviner en ouvrant la lettre.

Pendant ce temps, Olivain avait bu sa bouteille et mang son pt;
les chevaux aussi s'taient rafrachis. Raoul fit signe  l'hte
de venir, jeta un cu sur la table, remonta  cheval, et  Senlis,
jeta la lettre  la poste.

Le repos qu'avaient pris cavaliers et chevaux leur permettait de
continuer leur route sans s'arrter.  Verberie, Raoul ordonna 
Olivain de s'informer de ce jeune gentilhomme qui les prcdait;
on l'avait vu passer il n'y avait pas trois quarts d'heure, mais
il tait bien mont, comme l'avait dj dit le tavernier, et
allait bon train.

-- Tchons de rattraper ce gentilhomme, dit Raoul  Olivain, il va
comme nous  l'arme, et ce nous sera une compagnie agrable.

Il tait quatre heures de l'aprs-midi lorsque Raoul arriva 
Compigne; il y dna de bon apptit et s'informa de nouveau du
jeune gentilhomme qui le prcdait: il s'tait arrt comme Raoul
 l'_Htel_ _de la Cloche et de la Bouteille_, qui tait le
meilleur de Compigne, et avait continu sa route en disant qu'il
voulait aller coucher  Noyon.

-- Allons coucher  Noyon, dit Raoul.

-- Monsieur, rpondit respectueusement Olivain, permettez-moi de
vous faire observer que nous avons dj fort fatigu les chevaux
ce matin. Il sera bon, je crois, de coucher ici et de repartir
demain de bon matin. Dix-huit lieues suffisent pour une premire
tape.

-- M. le comte de La Fre dsire que je me hte, rpondit Raoul,
et que j'aie rejoint M. le Prince dans la matine du quatrime
jour: poussons donc jusqu' Noyon, ce sera une tape pareille 
celles que nous avons faites en allant de Blois  Paris. Nous
arriverons  huit heures. Les chevaux auront toute la nuit pour se
reposer, et demain,  cinq heures du matin, nous nous remettrons
en route.

Olivain n'osa s'opposer  cette dtermination; mais il suivit en
murmurant.

-- Allez, allez, disait-il entre ses dents, jetez votre feu le
premier jour; demain, en place d'une journe de vingt lieues, vous
en ferez une de dix, aprs-demain, une de cinq, et dans trois
jours vous serez au lit. L, il faudra bien que vous vous
reposiez. Tous ces jeunes gens sont de vrais fanfarons.

On voit qu'Olivain n'avait pas t lev  l'cole des Planchet et
des Grimaud.

Raoul se sentait las en effet; mais il dsirait essayer ses
forces, et nourri des principes d'Athos, sr de l'avoir entendu
mille fois parler d'tapes de vingt-cinq lieues, il ne voulait pas
rester au-dessous de son modle. D'Artagnan, cet homme de fer qui
semblait tout bti de nerfs et de muscles, l'avait frapp
d'admiration.

Il allait donc toujours pressant de plus en plus le pas de son
cheval, malgr les observations d'Olivain, et suivant un charmant
petit chemin qui conduisait  un bac et qui raccourcissait d'une
lieue la route,  ce qu'on lui avait assur, lorsque, en arrivant
au sommet d'une colline, il aperut devant lui la rivire. Une
petite troupe d'hommes  cheval se tenait sur le bord et tait
prte  s'embarquer. Raoul ne douta point que ce ne ft le
gentilhomme et son escorte; il poussa un cri d'appel, mais il
tait encore trop loin pour tre entendu; alors, tout fatigu
qu'tait son cheval, Raoul le mit au galop; mais une ondulation de
terrain lui droba bientt la vue des voyageurs, et lorsqu'il
parvint sur une nouvelle hauteur, le bac avait quitt le bord et
voguait vers l'autre rive.

Raoul, voyant qu'il ne pouvait arriver  temps pour passer le bac
en mme temps que les voyageurs, s'arrta pour attendre Olivain.

En ce moment on entendit un cri qui semblait venir de la rivire.
Raoul se retourna du ct d'o venait le cri, et mettant la main
sur ses yeux qu'blouissait le soleil couchant:

-- Olivain! s'cria-t-il, que vois-je donc l-bas?

Un second cri retentit plus perant que le premier.

-- Eh! monsieur, dit Olivain, la corde du bac a cass et le bateau
drive. Mais que vois-je donc dans l'eau? cela se dbat.

-- Eh! sans doute, s'cria Raoul, fixant ses regards vers un point
de la rivire que les rayons du soleil illuminaient splendidement,
un cheval, un cavalier.

-- Ils enfoncent, cria  son tour Olivain.

C'tait vrai, et Raoul aussi venait d'acqurir la certitude qu'un
accident tait arriv et qu'un homme se noyait. Il rendit la main
 son cheval, lui enfona les perons dans le ventre, et l'animal,
press par la douleur et sentant qu'on lui livrait l'espace,
bondit par-dessus une espce de garde-fou qui entourait le
dbarcadre, et tomba dans la rivire en faisant jaillir au loin
des flots d'cume.

-- Ah! monsieur, s'cria Olivain, que faites-vous donc, Seigneur
Dieu!

Raoul dirigeait son cheval vers le malheureux en danger. C'tait,
au reste, un exercice qui lui tait familier. lev sur les bords
de la Loire, il avait pour ainsi dire t berc dans ses flots;
cent fois, il l'avait traverse  cheval, mille fois en nageant.
Athos, dans la prvoyance du temps o il ferait du vicomte un
soldat, l'avait aguerri dans toutes ces entreprises.

-- Oh! mon Dieu! continuait Olivain dsespr, que dirait M. le
comte s'il vous voyait?

-- M. le comte et fait comme moi, rpondit Raoul en poussant
vigoureusement son cheval.

-- Mais moi! mais moi! s'criait Olivain ple et dsespr en
s'agitant sur la rive, comment passerai-je, moi?

-- Saute, poltron! cria Raoul nageant toujours.

Puis s'adressant au voyageur qui se dbattait  vingt pas de lui:

-- Courage, monsieur, dit-il, courage, on vient  votre aide.

Olivain avana, recula, fit cabrer son cheval, le fit tourner, et
enfin, mordu au coeur par la honte, s'lana comme avait fait
Raoul, mais en rptant: Je suis mort, nous sommes perdus!

Cependant le bac descendait rapidement, emport par le fil de
l'eau, et on entendait crier ceux qu'il emportait.

Un homme  cheveux gris s'tait jet du bac  la rivire et
nageait vigoureusement vers la personne qui se noyait; mais il
avanait lentement, car il lui fallait remonter le cours de l'eau.

Raoul continuait sa route et gagnait visiblement du terrain; mais
le cheval et le cavalier, qu'il ne quittait pas du regard,
s'enfonaient visiblement: le cheval n'avait plus que les naseaux
hors de l'eau, et le cavalier, qui avait quitt les rnes en se
dbattant, tendait les bras et laissait aller sa tte en arrire.
Encore une minute, et tout disparaissait.

-- Courage, cria Raoul, courage!

-- Trop tard, murmura le jeune homme, trop tard!

L'eau passa par-dessus sa tte et teignit sa voix dans sa bouche.

Raoul s'lana de son cheval, auquel il laissa le soin de sa
propre conservation, et en trois ou quatre brasses fut prs du
gentilhomme. Il saisit aussitt le cheval par la gourmette, et lui
souleva la tte hors de l'eau; l'animal alors respira plus
librement, et comme s'il et compris que l'on venait  son aide,
il redoubla d'efforts; Raoul en mme temps saisissait une des
mains du jeune homme et la ramenait  la crinire,  laquelle elle
se cramponna avec cette tnacit de l'homme qui se noie. Sr alors
que le cavalier ne lcherait plus prise, Raoul ne s'occupa que du
cheval, qu'il dirigea vers la rive oppose en l'aidant  couper
l'eau et en l'encourageant de la langue.

Tout  coup l'animal buta contre un bas-fond et prit pied sur le
sable.

-- Sauv! s'cria l'homme aux cheveux gris en prenant pied  son
tour.

-- Sauv! murmura machinalement le gentilhomme en lchant la
crinire et en se laissant glisser de dessus la selle aux bras de
Raoul.

Raoul n'tait qu' dix pas de la rive; il y porta le gentilhomme
vanoui, le coucha sur l'herbe, desserra les cordons de son col et
dboutonna les agrafes de son pourpoint.

Une minute aprs, l'homme aux cheveux gris tait prs de lui.

Olivain avait fini par aborder  son tour aprs force signes de
croix, et les gens du bac se dirigeaient du mieux qu'ils pouvaient
vers le bord,  l'aide d'une perche qui se trouvait par hasard
dans le bateau.

Peu  peu, grce aux soins de Raoul et de l'homme qui accompagnait
le jeune cavalier, la vie revint sur les joues ples du moribond,
qui ouvrit d'abord deux yeux gars, mais qui bientt se fixrent
sur celui qui l'avait sauv.

-- Ah! monsieur, s'cria-t-il, c'est vous que je cherchais: sans
vous j'tais mort, trois fois mort.

-- Mais on ressuscite, monsieur, comme vous voyez, dit Raoul, et
nous en serons quittes pour un bain.

-- Ah! monsieur, que de reconnaissance! s'cria l'homme aux
cheveux gris.

-- Ah! vous voil, mon bon d'Arminges! je vous ai fait grand'peur,
n'est-ce pas? mais c'est votre faute: vous tiez mon prcepteur,
pourquoi ne m'avez-vous pas fait apprendre  mieux nager?

-- Ah! monsieur le comte, dit le vieillard, s'il vous tait arriv
malheur, je n'aurais jamais os me reprsenter devant le marchal.

-- Mais comment la chose est-elle donc arrive? demanda Raoul.

-- Ah! monsieur, de la manire la plus simple, rpondit celui 
qui l'on avait donn le titre de comte. Nous tions au tiers de la
rivire  peu prs quand la corde du bac a cass. Aux cris et aux
mouvements qu'ont faits les bateliers, mon cheval s'est effray et
a saut  l'eau. Je nage mal et n'ai pas os me lancer  la
rivire. Au lieu d'aider les mouvements de mon cheval, je les
paralysais, et j'tais en train de me noyer le plus galamment du
monde lorsque vous tes arriv l tout juste pour me tirer de
l'eau. Aussi, monsieur, si vous le voulez bien, c'est dsormais
entre nous  la vie et  la mort.

-- Monsieur, dit Raoul en s'inclinant, je suis tout  fait votre
serviteur, je vous l'assure.

-- Je me nomme le comte de Guiche, continua le cavalier; mon pre
est le marchal de Grammont. Et maintenant que vous savez qui je
suis, me ferez-vous l'honneur de me dire qui vous tes?

-- Je suis le vicomte de Bragelonne, dit Raoul en rougissant de ne
pouvoir nommer son pre comme avait fait le comte de Guiche.

-- Vicomte, votre visage, votre bont et votre courage m'attirent
 vous; vous avez dj toute ma reconnaissance. Embrassons-nous,
je vous demande votre amiti.

-- Monsieur, dit Raoul en rendant au comte son accolade, je vous
aime aussi dj de tout mon coeur, faites donc tat de moi, je
vous prie, comme d'un ami dvou.

-- Maintenant, o allez-vous, vicomte? demanda de Guiche.

--  l'arme de M. le Prince, comte.

-- Et moi aussi, s'cria le jeune homme avec un transport de joie.
Ah! tant mieux, nous allons faire ensemble le premier coup de
pistolet.

-- C'est bien, aimez-vous, dit le gouverneur; jeunes tous deux,
vous n'avez sans doute qu'une mme toile, et vous deviez vous
rencontrer.

Les deux jeunes gens sourirent avec la confiance de la jeunesse.

-- Et maintenant, dit le gouverneur, il vous faut changer
d'habits; vos laquais,  qui j'ai donn des ordres au moment o
ils sont sortis du bac, doivent tre arrivs dj  l'htellerie.
Le linge et le vin chauffent, venez.

Les jeunes gens n'avaient aucune objection  faire  cette
proposition; au contraire, la trouvrent-ils excellente; ils
remontrent donc aussitt  cheval, en se regardant et en
s'admirant tous deux: c'taient en effet deux lgants cavaliers 
la tournure svelte et lance, deux nobles visages au front
dgag, au regard doux et fier, au sourire loyal et fin.

De Guiche pouvait avoir dix-huit ans, mais il n'tait gure plus
grand que Raoul, qui n'en avait que quinze.

Ils se tendirent la main par un mouvement spontan, et piquant
leurs chevaux, firent cte  cte le trajet de la rivire 
l'htellerie, l'un trouvant bonne et riante cette vie qu'il avait
failli perdre, l'autre remerciant Dieu d'avoir dj assez vcu
pour avoir fait quelque chose qui serait agrable  son
protecteur.

Quant  Olivain, il tait le seul que cette belle action de son
matre ne satisft pas entirement. Il tordait les manches et les
basques de son justaucorps en songeant qu'une halte  Compigne
lui et sauv non seulement l'accident auquel il venait
d'chapper, mais encore les fluxions de poitrine et les
rhumatismes qui devaient naturellement en tre le rsultat.


XXXIII. Escarmouche

Le sjour  Noyon fut court, chacun y dormait d'un profond
sommeil. Raoul avait recommand de le rveiller si Grimaud
arrivait, mais Grimaud n'arriva point.

Les chevaux apprcirent de leur ct, sans doute, les huit heures
de repos absolu et d'abondante litire qui leur furent accordes.
Le comte de Guiche fut rveill  cinq heures du matin par Raoul,
qui lui vint souhaiter le bonjour. On djeuna  la hte, et  six
heures on avait dj fait deux lieues.

La conversation du jeune comte tait des plus intressantes pour
Raoul. Aussi Raoul coutait-il beaucoup, et le jeune comte
racontait-il toujours. lev  Paris, o Raoul n'tait venu qu'une
fois;  la cour que Raoul n'avait jamais vue, ses folies de page,
deux duels qu'il avait dj trouv moyen d'avoir malgr les dits
et surtout malgr son gouverneur, taient des choses de la plus
haute curiosit pour Raoul. Raoul n'avait t que chez M. Scarron;
il nomma  Guiche les personnes qu'il y avait vues. Guiche
connaissait tout le monde: madame de Neuillan, mademoiselle
d'Aubign, mademoiselle de Scudry, mademoiselle Paulet, madame de
Chevreuse. Il railla tout le monde avec esprit; Raoul tremblait
qu'il ne raillt aussi madame de Chevreuse, pour laquelle il se
sentait une relle et profonde sympathie; mais soit instinct, soit
affection pour la duchesse de Chevreuse, il en dit le plus grand
bien possible. L'amiti de Raoul pour le comte redoubla de ces
loges.

Puis vint l'article des galanteries et des amours. Sous ce rapport
aussi, Bragelonne avait beaucoup plus  couter qu' dire. Il
couta donc et il lui sembla voir  travers trois ou quatre
aventures assez diaphanes que, comme lui, le comte cachait un
secret au fond du coeur.

De Guiche, comme nous l'avons dit, avait t lev  la cour, et
les intrigues de toute cette cour lui taient connues. C'tait la
cour dont Raoul avait tant entendu parler au comte de La Fre;
seulement elle avait fort chang de face depuis l'poque o Athos
lui-mme l'avait vue. Tout le rcit du comte de Guiche fut donc
nouveau pour son compagnon de voyage. Le jeune comte, mdisant et
spirituel, passa tout le monde en revue; il raconta les anciennes
amours de madame de Longueville avec Coligny, et le duel de celui-
ci  la place Royale, duel qui lui fut si fatal, et que madame de
Longueville vit  travers une jalousie; ses amours nouvelles avec
le prince de Marcillac, qui en tait jaloux, disait-on,  vouloir
faire tuer tout le monde, et mme l'abb d'Herblay, son directeur;
les amours de M. le prince de Galles avec Mademoiselle, qu'on
appela plus tard la grande Mademoiselle, si clbre depuis par son
mariage secret avec Lauzun. La reine elle-mme ne fut pas
pargne, et le cardinal Mazarin eut sa part de raillerie aussi.

La journe passa rapide comme une heure. Le gouverneur du comte,
bon vivant, homme du monde, savant jusqu'aux dents, comme le
disait son lve, rappela plusieurs fois  Raoul la profonde
rudition et la raillerie spirituelle et mordante d'Athos; mais
quant  la grce,  la dlicatesse et  la noblesse des
apparences, personne, sur ce point, ne pouvait tre compar au
comte de La Fre.

Les chevaux, plus mnags que la veille, s'arrtrent vers quatre
heures du soir  Arras. On s'approchait du thtre de la guerre,
et l'on rsolut de s'arrter dans cette ville jusqu'au lendemain,
des partis d'Espagnols profitant quelquefois de la nuit pour faire
des expditions jusque dans les environs d'Arras.

L'arme franaise tenait depuis Pont--Marc jusqu' Valenciennes,
en revenant sur Douai. On disait M. le Prince de sa personne 
Bthune.

L'arme ennemie s'tendait de Cassel  Courtray, et, comme il
n'tait sorte de pillages et de violences qu'elle ne commt, les
pauvres gens de la frontire quittaient leurs habitations isoles
et venaient se rfugier dans les villes fortes qui leur
promettaient un abri. Arras tait encombre de fuyards.

On parlait d'une prochaine bataille qui devait tre dcisive,
M. le Prince n'ayant manoeuvr jusque-l que dans l'attente de
renforts, qui venaient enfin d'arriver. Les jeunes gens se
flicitaient de tomber si  propos.

Ils souprent ensemble et couchrent dans la mme chambre. Ils
taient  l'ge des promptes amitis, il leur semblait qu'ils se
connaissaient depuis leur naissance et qu'il leur serait
impossible de jamais plus se quitter.

La soire fut employe  parler guerre; les laquais fourbirent les
armes; les jeunes gens chargrent des pistolets en cas
d'escarmouche; et ils se rveillrent dsesprs, ayant rv tous
deux qu'ils arrivaient trop tard pour prendre part  la bataille.

Le matin, le bruit se rpandit que le prince de Cond avait vacu
Bthune pour se retirer sur Carvin, en laissant cependant garnison
dans cette premire ville. Mais comme cette nouvelle ne prsentait
rien de positif, les jeunes gens dcidrent qu'ils continueraient
leur chemin vers Bthune, quittes, en route,  obliquer  droite
et  marcher sur Carvin.

Le gouverneur du comte de Guiche connaissait parfaitement le pays;
il proposa en consquence de prendre un chemin de traverse qui
tenait le milieu entre la route de Lens et celle de Bthune. 
Ablain, on prendrait des informations. Un itinraire fut laiss
pour Grimaud.

On se mit en route vers les sept heures du matin.

De Guiche, qui tait jeune et emport, disait  Raoul:

-- Nous voici trois matres et trois valets; nos valets sont bien
arms, et le vtre me parat assez ttu.

-- Je ne l'ai jamais vu  l'oeuvre, rpondit Raoul, mais il est
Breton, cela promet.

-- Oui, oui, reprit de Guiche, et je suis certain qu'il ferait le
coup de mousquet  l'occasion; quant  moi, j'ai deux hommes srs,
qui ont fait la guerre avec mon pre; c'est donc six combattants
que nous reprsentons; si nous trouvions une petite troupe de
partisans gale en nombre  la ntre, et mme suprieure, est-ce
que nous ne chargerions pas, Raoul?

-- Si fait, monsieur, rpondit le vicomte.

-- Hol! jeunes gens, hol! dit le gouverneur se mlant  la
conversation, comme vous y allez, vertudieu! et mes instructions,
 moi, monsieur le comte? oubliez-vous que j'ai ordre de vous
conduire sain et sauf  M. le Prince? Une fois  l'arme, faites-
vous tuer si c'est votre bon plaisir; mais d'ici l je vous
prviens qu'en ma qualit de gnral d'arme j'ordonne la
retraite, et tourne le dos au premier plumet que j'aperois.

De Guiche et Raoul se regardrent du coin de l'oeil en souriant.
Le pays devenait assez couvert, et de temps en temps on
rencontrait de petites troupes de paysans qui se retiraient,
chassant devant eux leurs bestiaux et tranant dans des charrettes
ou portant  bras leurs objets les plus prcieux.

On arriva jusqu' Ablain sans accident. L on prit langue, et on
apprit que M. le Prince avait quitt effectivement Bthune et se
tenait entre Cambrin et La Venthie. On reprit alors, en laissant
toujours la carte  Grimaud, un chemin de traverse qui conduisit
en une demi-heure la petite troupe sur la rive d'un petit ruisseau
qui va se jeter dans la Lys.

Le pays tait charmant, coup de valles vertes comme de
l'meraude. De temps en temps on trouvait de petits bois, que
traversait le sentier que l'on suivait.  chacun de ces bois, dans
la prvoyance d'une embuscade, le gouverneur faisait prendre la
tte aux deux laquais du comte, qui formaient ainsi l'avant-garde.
Le gouverneur et les deux jeunes gens reprsentaient le corps
d'arme, et Olivain, la carabine sur le genou et l'oeil au guet,
veillait sur les derrires.

Depuis quelque temps, un bois assez pais se prsentait 
l'horizon; arriv  cent pas de ce bois, M. d'Arminges prit ses
prcautions habituelles et envoya en avant les deux laquais du
comte.

Les laquais venaient de disparatre sous les arbres; les jeunes
gens et le gouverneur riant et causant suivaient  cent pas  peu
prs. Olivain se tenait en arrire  pareille distance, lorsque
tout  coup cinq ou six coups de mousquet retentirent. Le
gouverneur cria halte, les jeunes gens obirent et retinrent leurs
chevaux. Au mme instant on vit revenir au galop les deux laquais.

Les deux jeunes gens impatients de connatre la cause de cette
mousqueterie, piqurent vers les laquais. Le gouverneur les suivit
par derrire.

-- Avez-vous t arrts? demandrent vivement les deux jeunes
gens.

-- Non, rpondirent les laquais; il est mme probable que nous
n'avons pas t vus: les coups de fusil ont clat  cent pas en
avant de nous,  peu prs dans l'endroit le plus pais du bois, et
nous sommes revenus pour demander avis.

-- Mon avis, dit M. d'Arminges, et au besoin mme ma volont est
que nous fassions retraite: ce bois peut cacher une embuscade.

-- N'avez-vous donc rien vu? demanda le comte aux laquais.

-- Il m'a sembl voir, dit l'un d'eux, des cavaliers vtus de
jaune qui se glissaient dans le lit du ruisseau.

-- C'est cela, dit le gouverneur, nous sommes tombs dans un parti
d'Espagnols. Arrire, messieurs, arrire!

Les deux jeunes gens se consultrent du coin de l'oeil, et en ce
moment on entendit un coup de pistolet suivi de deux ou trois cris
qui appelaient au secours.

Les deux jeunes gens s'assurrent par un dernier regard que chacun
d'eux tait dans la disposition de ne pas reculer, et, comme le
gouverneur avait dj fait retourner son cheval, tous deux
piqurent en avant, Raoul criant:  moi, Olivain! et le comte de
Guiche criant:  moi, Urbain et Blanchet!

Et avant que le gouverneur ft revenu de sa surprise, ils taient
dj disparus dans la fort.

En mme temps qu'ils piquaient leurs chevaux, les deux jeunes gens
avaient mis le pistolet au poing.

Cinq minutes aprs, ils taient arrivs  l'endroit d'o le bruit
semblait tre venu. Alors ils ralentirent leurs chevaux,
s'avanant avec prcaution.

-- Chut! dit de Guiche, des cavaliers.

-- Oui, trois  cheval, et trois qui ont mis pied  terre.

-- Que font-ils? Voyez-vous?

-- Oui, il me semble qu'ils fouillent un homme bless ou mort.

-- C'est quelque lche assassinat, dit de Guiche.

-- Ce sont des soldats cependant, reprit Bragelonne.

-- Oui, mais des partisans, c'est--dire des voleurs de grand
chemin.

-- Donnons! dit Raoul.

-- Donnons! dit de Guiche.

-- Messieurs! s'cria le pauvre gouverneur; messieurs, au nom du
ciel...

Mais les jeunes gens n'coutaient point. Ils taient partis 
l'envi l'un de l'autre, et les cris du gouverneur n'eurent d'autre
rsultat que de donner l'veil aux Espagnols.

Aussitt les trois partisans qui taient  cheval s'lancrent 
la rencontre des jeunes gens, tandis que les trois autres
achevaient de dvaliser les deux voyageurs; car, en approchant,
les deux jeunes gens, au lieu d'un corps tendu, en aperurent
deux.

 dix pas, de Guiche tira le premier et manqua son homme;
l'Espagnol qui venait au-devant de Raoul tira  son tour, et Raoul
sentit au bras gauche une douleur pareille  un coup de fouet. 
quatre pas, il lcha son coup, et l'Espagnol, frapp au milieu de
la poitrine, tendit les bras et tomba  la renverse sur la croupe
de son cheval, qui tourna bride et l'emporta.

En ce moment, Raoul vit comme  travers un nuage le canon d'un
mousquet se diriger sur lui. La recommandation d'Athos lui revint
 l'esprit: par un mouvement rapide comme l'clair, il fit cabrer
sa monture, le coup partit.

Le cheval fit un bond de ct, manqua des quatre pieds, et tomba
engageant la jambe de Raoul sous lui.

L'Espagnol s'lana, saisissant son mousquet par le canon pour
briser la tte de Raoul avec sa crosse.

Malheureusement, dans la position o tait Raoul, il ne pouvait ni
tirer l'pe de son fourreau, ni tirer le pistolet de ses fontes:
il vit la crosse tournoyer au-dessus de sa tte, et, malgr lui,
il allait fermer les yeux, lorsque d'un bond Guiche arriva sur
l'Espagnol et lui mit le pistolet sur la gorge.

-- Rendez-vous! lui dit-il, ou vous tes mort!

Le mousquet tomba des mains du soldat, qui se rendit  l'instant
mme.

Guiche appela un de ses laquais, lui remit le prisonnier en garde
avec ordre de lui brler la cervelle s'il faisait un mouvement
pour s'chapper, sauta  bas de son cheval, et s'approcha de
Raoul.

-- Ma foi! monsieur, dit Raoul en riant, quoique sa pleur traht
l'motion invitable d'une premire affaire, vous payez vite vos
dettes et n'avez pas voulu m'avoir longue obligation. Sans vous,
ajouta-t-il en rptant les paroles du comte, j'tais mort, trois
fois mort.

-- Mon ennemi en prenant la fuite, dit de Guiche, m'a laiss toute
facilit de venir  votre secours; mais tes-vous bless
gravement, je vous vois tout ensanglant?

-- Je crois, dit Raoul, que j'ai quelque chose comme une
gratignure au bras. Aidez-moi donc  me tirer de dessous mon
cheval, et rien, je l'espre, ne s'opposera  ce que nous
continuions notre route.

M. d'Arminges et Olivain taient dj  terre et soulevaient le
cheval, qui se dbattait dans l'agonie. Raoul parvint  tirer son
pied de l'trier, et sa jambe de dessous le cheval, et en un
instant il se trouva debout.

-- Rien de cass? dit de Guiche.

-- Ma foi, non, grce au ciel, rpondit Raoul. Mais que sont
devenus les malheureux que les misrables assassinaient?

-- Nous sommes arrivs trop tard, ils les ont tus, je crois, et
ont pris la fuite en emportant leur butin; mes deux laquais sont
prs des cadavres.

-- Allons voir s'ils ne sont point tout  fait morts et si on peut
leur porter secours, dit Raoul. Olivain, nous avons hrit de deux
chevaux, mais j'ai perdu le mien: prenez le meilleur des deux pour
vous et vous me donnerez le vtre.

Et ils s'approchrent de l'endroit o gisaient les victimes.


XXXIV. Le moine

Deux hommes taient tendus: l'un immobile; la face contre terre,
perc de trois balles et nageant dans son sang... celui-l tait
mort.

L'autre, adoss  un arbre par les deux laquais, les yeux au ciel
et les mains jointes, faisait une ardente prire... il avait reu
une balle qui lui avait bris le haut de la cuisse.

Les jeunes gens allrent d'abord au mort et se regardrent avec
tonnement.

-- C'est un prtre, dit Bragelonne, il est tonsur. Oh! les
maudits! qui portent la main sur les ministres de Dieu!

-- Venez ici, monsieur, dit Urbain, vieux soldat qui avait fait
toutes les campagnes avec le cardinal-duc; venez ici... il n'y a
plus rien  faire avec l'autre, tandis que celui-ci, peut-tre
peut-on encore le sauver.

Le bless sourit tristement.

-- Me sauver! non, dit-il; mais m'aider  mourir, oui.

-- tes-vous prtre? demanda Raoul.

-- Non, monsieur.

-- C'est que votre malheureux compagnon m'a paru appartenir 
glise, reprit Raoul.

-- C'est le cur de Bthune, monsieur; il portait en lieu sr les
vases sacrs de son glise et le trsor du chapitre; car M. le
Prince a abandonn notre ville hier, et peut-tre l'Espagnol y
sera-t-il demain; or, comme on savait que des partis ennemis
couraient la campagne, et que la mission tait prilleuse,
personne n'a os l'accompagner, alors je me suis offert.

-- Et ces misrables vous ont attaqus, ces misrables ont tir
sur un prtre!

-- Messieurs, dit le bless en regardant autour de lui, je souffre
bien, et cependant je voudrais tre transport dans quelque
maison.

-- O vous puissiez tre secouru? dit de Guiche.

-- Non, o je puisse me confesser.

-- Mais peut-tre, dit Raoul, n'tes-vous point bless si
dangereusement que vous croyez.

-- Monsieur, dit le bless, croyez-moi, il n'y a pas de temps 
perdre, la balle a bris le col du fmur et a pntr jusqu'aux
intestins.

-- tes-vous mdecin? demanda de Guiche.

-- Non, dit le moribond, mais je me connais un peu aux blessures,
et la mienne est mortelle. Tchez donc de me transporter quelque
part o je puisse trouver un prtre, ou prenez cette peine de m'en
amener un ici, et Dieu rcompensera cette sainte action; c'est mon
me qu'il faut sauver car, pour mon corps, il est perdu.

-- Mourir en faisant une bonne oeuvre, c'est impossible! et Dieu
vous assistera.

-- Messieurs, au nom du ciel! dit le bless rassemblant toutes ses
forces comme pour se lever, ne perdons point le temps en paroles
inutiles: ou aidez-moi  gagner le prochain village, ou jurez-moi
sur votre salut que vous m'enverrez ici le premier moine, le
premier cur, le premier prtre que vous rencontrerez. Mais,
ajouta-t-il avec l'accent du dsespoir, peut-tre nul n'osera
venir, car on sait que les Espagnols courent la campagne, et je
mourrai sans absolution. Mon Dieu! mon Dieu! ajouta le bless avec
un accent de terreur qui fit frissonner les jeunes gens, vous ne
permettrez point cela, n'est-ce pas? ce serait trop terrible!

-- Monsieur, tranquillisez-vous, dit de Guiche, je vous jure que
vous allez avoir la consolation que vous demandez. Dites-nous
seulement o il y a une maison o nous puissions demander du
secours, et un village o nous puissions aller qurir un prtre.

-- Merci, et que Dieu vous rcompense! Il y a une auberge  une
demi-lieue d'ici en suivant cette route et  une lieue  peu prs
au-del de l'auberge vous trouverez le village de Greney. Allez
trouver le cur; si le cur n'est pas chez lui, entrez dans le
couvent des Augustins, qui est la dernire maison du bourg 
droite, et amenez-moi un frre, qu'importe! moine ou cur, pourvu
qu'il ait reu de notre sainte glise la facult d'absoudre _in
articulo mortis._

-- Monsieur d'Arminges, dit de Guiche, restez prs de ce
malheureux, et veillez  ce qu'il soit transport le plus
doucement possible. Faites un brancard avec des branches d'arbre,
mettez-y tous nos manteaux; deux de nos laquais le porteront,
tandis que le troisime se tiendra prt  prendre la place de
celui qui sera las. Nous allons, le vicomte et moi, chercher un
prtre.

-- Allez, monsieur le comte, dit le gouverneur; mais au nom du
ciel! ne vous exposez pas.

-- Soyez tranquille. D'ailleurs, nous sommes sauvs pour
aujourd'hui; vous connaissez l'axiome:_ Non bis in idem._

-- Bon courage, monsieur! dit Raoul au bless, nous allons
excuter votre dsir.

-- Dieu vous bnisse, messieurs! rpondit le, moribond avec un
accent de reconnaissance impossible  dcrire.

Et les deux jeunes gens partirent au galop dans la direction
indique, tandis que le gouverneur du comte de Guiche prsidait 
la confection du brancard.

Au bout de dix minutes de marche les deux jeunes gens aperurent
l'auberge.

Raoul, sans descendre de cheval, appela l'hte, le prvint qu'on
allait lui amener un bless et le pria de prparer, en attendant,
tout ce qui serait ncessaire  son pansement, c'est--dire un
lit, des bandes, de la charpie, l'invitant en outre, s'il
connaissait dans les environs quelque mdecin, chirurgien ou
oprateur,  renvoyer chercher, se chargeant, lui, de rcompenser
le messager.

L'hte, qui vit deux jeunes seigneurs richement vtus, promit tout
ce qu'ils lui demandrent, et nos deux cavaliers, aprs avoir vu
commencer les prparatifs de la rception, partirent de nouveau et
piqurent vivement vers Greney.

Ils avaient fait plus d'une lieue et distinguaient dj les
premires maisons du village dont les toits couverts de tuiles
rougetres se dtachaient vigoureusement sur les arbres verts qui
les environnaient, lorsqu'ils aperurent, venant  leur rencontre,
mont sur une mule, un pauvre moine qu' son large chapeau et  sa
robe de laine grise ils prirent pour un frre augustin. Cette fois
le hasard semblait leur envoyer ce qu'ils cherchaient.

Ils s'approchrent du moine.

C'tait un homme de vingt-deux  vingt-trois ans, mais que les
pratiques asctiques avaient vieilli en apparence. Il tait ple,
non de cette pleur mate qui est une beaut, mais d'un jaune
bilieux; ses cheveux courts, qui dpassaient  peine le cercle que
son chapeau traait autour de son front, taient d'un blond ple,
et ses yeux, d'un bleu clair, semblaient dnus de regard.

-- Monsieur, dit Raoul avec sa politesse ordinaire, tes-vous
ecclsiastique?

-- Pourquoi me demandez-vous cela? dit l'tranger avec une
impassibilit presque incivile.

-- Pour le savoir, dit le comte de Guiche avec hauteur.

L'tranger toucha sa mule du talon et continua son chemin.

De Guiche sauta d'un bond en avant de lui, et lui barra la route.

-- Rpondez, monsieur! dit-il, on vous a interrog poliment, et
toute question vaut une rponse.

-- Je suis libre, je suppose, de dire ou de ne pas dire qui je
suis aux deux premires personnes venues  qui il prend le caprice
de m'interroger.

De Guiche rprima  grand-peine la furieuse envie qu'il avait de
casser les os au moine.

-- D'abord, dit-il en faisant un effort sur lui-mme, nous ne
sommes pas les deux premires personnes venues; mon ami que voil
est le vicomte de Bragelonne, et moi je suis le comte de Guiche.
Enfin, ce n'est point par caprice que nous vous faisons cette
question; car un homme est l, bless et mourant, qui rclame les
secours de l'glise tes-vous prtre, je vous somme, au nom de
l'humanit, de me suivre pour secourir cet homme; ne l'tes-vous
pas, c'est autre chose. Je vous prviens, au nom de la courtoisie,
que vous paraissez si compltement ignorer, que je vais vous
chtier de votre insolence.

La pleur du moine devint de la lividit, et il sourit d'une si
trange faon que Raoul, qui ne le quittait pas des yeux, sentit
ce sourire lui serrer le coeur comme une insulte.

-- C'est quelque espion espagnol ou flamand, dit-il en mettant la
main sur la crosse de ses pistolets.

Un regard menaant et pareil  un clair rpondit  Raoul.

-- Eh bien! monsieur, dit de Guiche, rpondez-vous?

-- Je suis prtre, messieurs, dit le jeune homme.

Et sa figure reprit son impassibilit ordinaire.

-- Alors, mon pre, dit Raoul laissant retomber ses pistolets dans
ses fontes et imposant  ses paroles un accent respectueux qui ne
sortait pas de son coeur, alors, si vous tes prtre, vous allez
trouver, comme vous l'a dit mon ami, une occasion d'exercer votre
tat: un malheureux bless vient  notre rencontre et doit
s'arrter au prochain htel; il demande l'assistance d'un ministre
de Dieu; nos gens l'accompagnent.

-- J'y vais, dit le moine.

Et il donna du talon  sa mule.

-- Si vous n'y allez pas, monsieur, dit de Guiche, croyez que nous
avons des chevaux capables de rattraper votre mule, un crdit
capable de vous faire saisir partout o vous serez; et alors, je
vous le jure, votre procs sera bientt fait: on trouve partout un
arbre et une corde.

L'oeil du moine tincela de nouveau, mais ce fut tout; il rpta
sa phrase: J'y vais, et il partit.

-- Suivons-le, dit de Guiche, ce sera plus sr.

-- J'allais vous le proposer, dit de Bragelonne.

Et les deux jeunes gens se remirent en route, rglant leur pas sur
celui du moine, qu'ils suivaient ainsi  une porte de pistolet.

Au bout de cinq minutes, le moine se retourna pour s'assurer s'il
tait suivi ou non.

-- Voyez-vous, dit Raoul, que nous avons bien fait!

-- L'horrible figure que celle de ce moine! dit le comte de
Guiche.

-- Horrible, rpondit Raoul, et d'expression surtout; ces cheveux
jaunes, ces yeux ternes, ces lvres qui disparaissent au moindre
mot qu'il prononce...

-- Oui, oui, dit de Guiche, qui avait t moins frapp que Raoul
de tous ces dtails, attendu que Raoul examinait tandis que de
Guiche parlait; oui, figure trange; mais ces moines sont
assujettis  des pratiques si dgradantes: les jenes les font
plir, les coups de discipline les font hypocrites, et c'est 
force de pleurer les biens de la vie, qu'ils ont perdus et dont
nous jouissons, que leurs yeux deviennent ternes.

-- Enfin, dit Raoul, ce pauvre homme va avoir son prtre; mais, de
par Dieu! le pnitent a la mine de possder une conscience
meilleure que celle du confesseur. Quant  moi, je l'avoue, je
suis accoutum  voir des prtres d'un tout autre aspect.

-- Ah! dit de Guiche, comprenez-vous? Celui-ci est un de ces
frres errants qui s'en vont mendiant sur les grandes routes
jusqu'au jour o un bnfice leur tombe du ciel; ce sont des
trangers pour la plupart: cossais, Irlandais, Danois. On m'en a
quelquefois montr de pareils.

-- Aussi laids?

-- Non, mais raisonnablement hideux, cependant.

-- Quel malheur pour ce pauvre bless de mourir entre les mains
d'un pareil frocard!

-- Bah! dit de Guiche, l'absolution vient, non de celui qui la
donne, mais de Dieu. Cependant, voulez-vous que je vous dise, eh
bien! j'aimerais mieux mourir impnitent que d'avoir affaire  un
pareil confesseur. Vous tes de mon avis, n'est-ce pas, vicomte?
et je vous voyais caresser le pommeau de votre pistolet comme si
vous aviez quelque intention de lui casser la tte.

-- Oui, comte, c'est une chose trange, et qui va vous surprendre,
j'ai prouv  l'aspect de cet homme une horreur indfinissable.
Avez-vous quelquefois fait lever un serpent sur votre chemin?

-- Jamais, dit de Guiche.

-- Eh bien!  moi cela m'est arriv dans nos forts du Blaisois,
et je me rappelle qu' la vue du premier qui me regarda de ses
yeux ternes, repli sur lui-mme, branlant la tte et agitant la
langue, je demeurai fixe, ple et comme fascin jusqu'au moment o
le comte de La Fre...

-- Votre pre? demanda de Guiche.

-- Non, mon tuteur, rpondit Raoul en rougissant.

-- Fort bien.

-- Jusqu'au moment, reprit Raoul, o le comte de La Fre me dit:
Allons, Bragelonne, dgainez. Alors seulement je courus au reptile
et le tranchai en deux, au moment o il se dressait sur sa queue
en sifflant pour venir lui-mme au-devant de moi. Eh bien! je vous
jure que j'ai ressenti exactement la mme sensation  la vue de
cet homme lorsqu'il a dit: _Pourquoi me demandez-vous cela?_ et
qu'il m'a regard.

-- Alors, vous vous reprochez de ne l'avoir pas coup en deux
comme votre serpent?

-- Ma foi, oui, presque, dit Raoul.

En ce moment, on arrivait en vue de la petite auberge, et l'on
apercevait de l'autre ct le cortge du bless qui s'avanait
guid par M. d'Arminges. Deux hommes portaient le moribond, le
troisime tenait les chevaux en main.

Les jeunes gens donnrent de l'peron.

-- Voici le bless, dit de Guiche en passant prs du frre
augustin; ayez la bont de vous presser un peu, sire moine.

Quant  Raoul, il s'loigna du frre de toute la largeur de la
route, et passa en dtournant la tte avec dgot.

C'taient alors les jeunes gens qui prcdaient le confesseur au
lieu de le suivre. Ils allrent au-devant du bless et lui
annoncrent cette bonne nouvelle. Celui-ci se souleva pour
regarder dans la direction indique, vit le moine qui s'approchait
en htant le pas de sa mule, et retomba sur sa litire le visage
clair d'un rayon de joie.

-- Maintenant, dirent les jeunes gens, nous avons fait pour vous
tout ce que nous avons pu faire, et comme nous sommes presss de
rejoindre l'arme de M. le Prince, nous allons continuer notre
route; vous nous excusez, n'est-ce pas, monsieur? Mais on dit
qu'il va y avoir une bataille, et nous ne voudrions pas arriver le
lendemain.

-- Allez, mes jeunes seigneurs, dit le bless, et soyez bnis tous
deux pour votre pit. Vous avez en effet, et comme vous l'avez
dit, fait pour moi tout ce que vous pouviez faire; moi, je ne puis
que vous dire encore une fois: Dieu vous garde, vous et ceux qui
vous sont chers!

-- Monsieur, dit de Guiche  son gouverneur, nous allons devant
vous nous rejoindrez sur la route de Cambrin.

L'hte tait sur sa porte et avait tout prpar, lit, bandes et
charpie, et un palefrenier tait all chercher un mdecin  Lens,
qui tait la ville la plus proche.

-- Bien, dit l'aubergiste, il sera fait comme vous le dsirez;
mais ne vous arrtez-vous pas, monsieur, pour panser votre
blessure? continua-t-il en s'adressant  Bragelonne.

-- Oh! ma blessure,  moi, n'est rien, dit le vicomte, et il sera
temps que je m'en occupe  la prochaine halte; seulement ayez la
bont, si vous voyez passer un cavalier, et si ce cavalier vous
demande des nouvelles d'un jeune homme mont sur un alezan et
suivi d'un laquais, de lui dire qu'effectivement vous m'avez vu,
mais que j'ai continu ma route et que je compte dner 
Mazingarbe et coucher  Cambrin. Ce cavalier est mon serviteur.

-- Ne serait-il pas mieux, et pour plus grande sret, que je lui
demandasse son nom et que je lui dise le vtre? rpondit l'hte.

-- Il n'y a pas de mal au surcrot de prcaution, dit Raoul, je me
nomme le vicomte de Bragelonne et lui Grimaud.

En ce moment le bless arrivait d'un ct et le moine de l'autre;
les deux jeunes gens se reculrent pour laisser passer le
brancard; de son ct le moine descendait de sa mule, et ordonnait
qu'on la conduist  l'curie sans la desseller.

-- Sire moine, dit de Guiche, confessez bien ce brave homme, et ne
vous inquitez pas de votre dpense ni de celle de votre mule:
tout est pay.

-- Merci, monsieur! dit le moine avec un de ces sourires qui
avaient fait frissonner Bragelonne.

-- Venez, comte, dit Raoul, qui semblait instinctivement ne
pouvoir supporter la prsence de l'augustin, venez, je me sens mal
ici.

-- Merci, encore une fois, mes beaux jeunes seigneurs, dit le
bless, et ne m'oubliez pas dans vos prires!

-- Soyez tranquille! dit de Guiche en piquant pour rejoindre
Bragelonne, qui tait dj de vingt pas en avant.

En ce moment le brancard, port par les deux laquais, entrait dans
la maison. L'hte et sa femme, qui tait accourue, se tenaient
debout sur les marches de l'escalier. Le malheureux bless
paraissait souffrir des douleurs atroces; et cependant il n'tait
proccup que de savoir si le moine le suivait.

 la vue de cet homme ple et ensanglant, la femme saisit
fortement le bras de son mari.

-- Eh bien! qu'y a-t-il? demanda celui-ci. Est-ce que par hasard
tu te trouverais mal?

-- Non, mais regarde! dit l'htesse en montrant  son mari le
bless.

-- Dame! rpondit celui-ci, il me parat bien malade.

-- Ce n'est pas cela que je veux dire, continua la femme toute
tremblante, je te demande si tu le reconnais?

-- Cet homme? attends donc...

-- Ah! je vois que tu le reconnais, dit la femme, car tu plis 
ton tour.

-- En vrit! s'cria l'hte. Malheur  notre maison, c'est
l'ancien bourreau de Bthune.

-- L'ancien bourreau de Bthune! murmura le jeune moine en faisant
un mouvement d'arrt et en laissant voir sur son visage le
sentiment de rpugnance que lui inspirait son pnitent.

M. d'Arminges, qui se tenait  la porte, s'aperut de son
hsitation.

-- Sire moine, dit-il, pour tre ou pour avoir t bourreau, ce
malheureux n'en est pas moins un homme. Rendez-lui donc le dernier
service qu'il rclame de vous, et votre oeuvre n'en sera que plus
mritoire.

Le moine ne rpondit rien, mais il continua silencieusement son
chemin vers la chambre basse o les deux valets avaient dj
dpos le mourant sur un lit.

En voyant l'homme de Dieu s'approcher du chevet du bless, les
deux laquais sortirent en fermant la porte sur le moine et sur le
moribond.

D'Arminges et Olivain les attendaient; ils remontrent  cheval,
et tous quatre partirent au trot, suivant le chemin  l'extrmit
duquel avaient dj disparu Raoul et son compagnon.

Au moment o le gouverneur et son escorte disparaissaient  leur
tour, un nouveau voyageur s'arrtait devant le seuil de l'auberge.

-- Que dsire monsieur? dit l'hte, encore ple et tremblant de la
dcouverte qu'il venait de faire.

Le voyageur fit le signe d'un homme qui boit, et, mettant pied 
terre, montra son cheval et fit le signe d'un homme qui frotte.

-- Ah diable! se dit l'hte, il parat que celui-ci est muet.

-- Et o voulez-vous boire? demanda-t-il.

-- Ici, dit le voyageur en montrant une table.

-- Je me trompais, dit l'hte, il n'est pas tout  fait muet.

Et il s'inclina, alla chercher une bouteille de vin et des
biscuits, qu'il posa devant son taciturne convive.

-- Monsieur ne dsire pas autre chose? demanda-t-il.

-- Si fait, dit le voyageur.

-- Que dsire monsieur?

-- Savoir si vous avez vu passer un jeune gentilhomme de quinze
ans, mont sur un cheval alezan et suivi d'un laquais.

-- Le vicomte de Bragelonne? dit l'hte.

-- Justement.

-- Alors c'est vous qui vous appelez M. Grimaud?

Le voyageur fit signe que oui.

-- Eh bien! dit l'hte, votre jeune matre tait ici il n'y a
qu'un quart d'heure; il dnera  Mazingarbe et couchera  Cambrin.

-- Combien d'ici  Mazingarbe?

-- Deux lieues et demie.

-- Merci.

Grimaud, assur de rencontrer son jeune matre avant la fin du
jour, parut plus calme, s'essuya le front et se versa un verre de
vin, qu'il but silencieusement.

Il venait de poser son verre sur la table et se disposait  le
remplir une seconde fois, lorsqu'un cri terrible partit de la
chambre o taient le moine et le mourant.

Grimaud se leva tout debout.

-- Qu'est-ce que cela, dit-il, et d'o vient ce cri?

-- De la chambre du bless, dit l'hte.

-- Quel bless? demanda Grimaud.

-- L'ancien bourreau de Bthune, qui vient d'tre assassin par
les partisans espagnols, qu'on a apport ici, et qui se confesse
en ce moment  un frre augustin: il parat qu'il souffre bien.

-- L'ancien bourreau de Bthune? murmura Grimaud rappelant ses
souvenirs... un homme de cinquante-cinq  soixante ans, grand,
vigoureux, basan, cheveux et barbe noirs?

-- C'est cela, except que sa barbe a grisonn et que ses cheveux
ont blanchi. Le connaissez-vous? demanda l'hte.

-- Je l'ai vu une fois, dit Grimaud, dont le front s'assombrit au
tableau que lui prsentait ce souvenir.

La femme tait accourue toute tremblante.

-- As-tu entendu? dit-elle  son mari.

-- Oui, rpondit l'hte en regardant avec inquitude du ct de la
porte.

En ce moment, un cri moins fort que le premier, mais suivi d'un
gmissement long et prolong, se fit entendre.

Les trois personnages se regardrent en frissonnant.

-- Il faut voir ce que c'est, dit Grimaud.

-- On dirait le cri d'un homme qu'on gorge, murmura l'hte.

-- Jsus! dit la femme en se signant.

Si Grimaud parlait peu, on sait qu'il agissait beaucoup. Il
s'lana vers la porte et la secoua vigoureusement, mais elle
tait ferme par un verrou intrieur.

-- Ouvrez! cria l'hte, ouvrez; sire moine, ouvrez  l'instant!

Personne ne rpondit.

-- Ouvrez, ou j'enfonce la porte! dit Grimaud.

Mme silence.

Grimaud jeta les yeux autour de lui et avisa une pince qui
d'aventure se trouvait dans un coin; il s'lana dessus, et, avant
que l'hte et pu s'opposer  son dessein, il avait mis la porte
en dedans.

La chambre tait inonde du sang qui filtrait  travers les
matelas, le bless ne parlait plus et rlait; le moine avait
disparu.

-- Le moine? cria l'hte; o est le moine?

Grimaud s'lana vers une fentre ouverte qui donnait sur la cour.

-- Il aura fui par l, s'cria-t-il.

-- Vous croyez? dit l'hte effar. Garon, voyez si la mule du
moine est  l'curie.

-- Plus de mule! cria celui  qui cette question tait adresse.

Grimaud frona le sourcil, l'hte joignit les mains et regarda
autour de lui avec dfiance. Quant  la femme, elle n'avait pas
os entrer dans la chambre et se tenait debout, pouvante,  la
porte.

Grimaud s'approcha du bless, regardant ses traits rudes et
marqus qui lui rappelaient un souvenir si terrible.

Enfin, aprs un moment de morne et muette contemplation:

-- Il n'y a plus de doute, dit-il, c'est bien lui.

-- Vit-il encore? demanda l'hte.

Grimaud, sans rpondre, ouvrit son justaucorps pour lui tter le
coeur, tandis que l'hte s'approchait  son tour; mais tout  coup
tous deux reculrent, l'hte en poussant un cri d'effroi, Grimaud
en plissant.

La lame d'un poignard tait enfonce jusqu' la garde du ct
gauche de la poitrine du bourreau.

-- Courez chercher du secours, dit Grimaud, moi je resterai prs
de lui.

L'hte sortit de la chambre tout gar; quant  la femme, elle
s'tait enfuie au cri qu'avait pouss son mari.


XXXV. L'absolution

Voici ce qui s'tait pass.

Nous avons vu que ce n'tait point par un effet de sa propre
volont, mais au contraire assez  contrecoeur que le moine
escortait le bless qui lui avait t recommand d'une si trange
manire. Peut-tre et-il cherch  fuir, s'il en avait vu la
possibilit; mais les menaces des deux gentilshommes, leur suite
qui tait reste aprs eux et qui sans doute avait reu leurs
instructions, et pour tout dire enfin, la rflexion mme avait
engag le moine, sans laisser paratre trop de mauvais vouloir, 
jouer jusqu'au bout son rle de confesseur, et, une fois entr
dans la chambre, il s'tait approch du chevet du bless.

Le bourreau examina de ce regard rapide, particulier  ceux qui
vont mourir et qui, par consquent, n'ont pas de temps  perdre,
la figure de celui qui devait tre son consolateur; il fit un
mouvement de surprise et dit:

-- Vous tes bien jeune, mon pre?

-- Les gens qui portent ma robe n'ont point d'ge, rpondit
schement le moine.

-- Hlas! parlez-moi plus doucement, mon pre, dit le bless, j'ai
besoin d'un ami  mes derniers moments.

-- Vous souffrez beaucoup? demanda le moine.

-- Oui; mais de l'me bien plus que du corps.

-- Nous sauverons votre me, dit le jeune homme; mais tes-vous
rellement le bourreau de Bthune, comme le disaient ces gens?

-- C'est--dire, reprit vivement le bless, qui craignait sans
doute que ce nom de bourreau n'loignt de lui les derniers
secours qu'il rclamait, c'est--dire que je l'ai t, mais je ne
le suis plus; il y a quinze ans que j'ai cd ma charge. Je figure
encore aux excutions, mais je ne frappe plus moi-mme, oh non!

-- Vous avez donc horreur de votre tat?

Le bourreau poussa un profond soupir.

-- Tant que je n'ai frapp qu'au nom de la loi et de la justice,
dit-il, mon tat m'a laiss dormir tranquille, abrit que j'tais
sous la justice et sous la loi; mais depuis cette nuit terrible o
j'ai servi d'instrument  une vengeance particulire et o j'ai
lev avec haine le glaive sur une crature de Dieu, depuis ce
jour...

Le bourreau s'arrta en secouant la tte d'un air dsespr.

-- Parlez, dit le moine, qui s'tait assis au pied du lit du
bless et qui commenait  prendre intrt  un rcit qui
s'annonait d'une faon si trange.

-- Ah! s'cria le moribond avec tout l'lan d'une douleur
longtemps comprime et qui finit enfin par se faire jour, ah! j'ai
pourtant essay d'touffer ce remords par vingt ans de bonnes
oeuvres; j'ai dpouill la frocit naturelle  ceux qui versent
le sang;  toutes les occasions j'ai expos ma vie pour sauver la
vie de ceux qui taient en pril, et j'ai conserv  la terre des
existences humaines, en change de celle que je lui avais enleve.
Ce n'est pas tout: le bien acquis dans l'exercice de ma
profession, je l'ai distribu aux pauvres, je suis devenu assidu
aux glises, les gens qui me fuyaient se sont habitus  me voir.
Tous m'ont pardonn, quelques-uns mme m'ont aim; mais je crois
que Dieu ne m'a pas pardonn, lui, car le souvenir de cette
excution me poursuit sans cesse, et il me semble chaque nuit voir
se dresser devant moi le spectre de cette femme.

-- Une femme! C'est donc une femme que vous avez assassine?
s'cria le moine.

-- Et vous aussi! s'cria le bourreau, vous vous servez donc de ce
mot qui retentit  mon oreille: assassine! Je l'ai donc
assassine et non pas excute! je suis donc un assassin et non
pas un justicier!

Et il ferma les yeux en poussant un gmissement.

Le moine craignit sans doute qu'il ne mourt sans en dire
davantage, car il reprit vivement:

-- Continuez, je ne sais rien, et quand vous aurez achev votre
rcit, Dieu et moi jugerons.

-- Oh! mon pre! continua le bourreau sans rouvrir les yeux, comme
s'il craignait, en les rouvrant, de revoir quelque objet
effrayant, c'est surtout lorsqu'il fait nuit et que je traverse
quelque rivire, que cette terreur que je n'ai pu vaincre
redouble: il me semble alors que ma main s'alourdit, comme si mon
coutelas y pesait encore; que l'eau devient couleur de sang, et
que toutes les voix de la nature, le bruissement des arbres, le
murmure du vent, le clapotement du flot, se runissent pour former
une voix pleurante, dsespre, terrible, qui me crie: Laissez
passer la justice de Dieu!

-- Dlire! murmura le moine en secouant la tte  son tour.

Le bourreau rouvrit les yeux, fit un mouvement pour se retourner
du ct du jeune homme et lui saisit le bras.

-- Dlire, rpta-t-il, dlire, dites-vous? Oh! non pas, car
c'tait le soir, car j'ai jet son corps dans la rivire, car les
paroles que mes remords me rptent, ces paroles, c'est moi qui
dans mon orgueil les ai prononces: aprs avoir t l'instrument
de la justice humaine, je croyais tre devenu celui de la justice
de Dieu.

-- Mais, voyons, comment cela s'est-il fait? parlez, dit le moine.

-- C'tait un soir, un homme me vint chercher, me montra un ordre,
je le suivis. Quatre autres seigneurs m'attendaient. Ils
m'emmenrent masqu. Je me rservais toujours de rsister si
l'office qu'on rclamait de moi me paraissait injuste. Nous fmes
cinq ou six lieues, sombres, silencieux et presque sans changer
une parole; enfin,  travers les fentres d'une petite chaumire,
ils me montrrent une femme accoude sur une table et me dirent:
Voici celle qu'il faut excuter.

-- Horreur! dit le moine. Et vous avez obi?

-- Mon pre, cette femme tait un monstre: elle avait empoisonn,
disait-on, son second mari, tent d'assassiner son beau-frre, qui
se trouvait parmi ces hommes; elle venait d'empoisonner une jeune
femme qui tait sa rivale, et avant de quitter l'Angleterre elle
avait, disait-on, fait poignarder le favori du roi.

-- Buckingham? s'cria le moine.

-- Oui, Buckingham, c'est cela.

-- Elle tait donc Anglaise, cette femme?

-- Non, elle tait Franaise, mais elle s'tait marie en
Angleterre.

Le moine plit, s'essuya le front et alla fermer la porte au
verrou. Le bourreau crut qu'il l'abandonnait et retomba en
gmissant sur son lit.

-- Non, non, me voil, reprit le moine en revenant vivement prs
de lui; continuez: quels taient ces hommes?

-- L'un tait tranger, Anglais, je crois. Les quatre autres
taient Franais et portaient le costume de mousquetaires.

-- Leurs noms? demanda le moine.

-- Je ne les connais pas. Seulement les quatre autres seigneurs
appelaient l'Anglais milord.

-- Et cette femme tait-elle belle?

-- Jeune et belle! Oh! oui, belle surtout. Je la vois encore,
lorsque,  genoux  mes pieds, elle priait, la tte renverse en
arrire. Je n'ai jamais compris depuis, comment j'avais abattu
cette tte si belle et si ple.

Le moine semblait agit d'une motion trange. Tous ses membres
tremblaient; on voyait qu'il voulait faire une question, mais il
n'osait pas.

Enfin, aprs un violent effort sur lui-mme:

-- Le nom de cette femme? dit-il.

-- Je l'ignore. Comme je vous le dis, elle s'tait marie deux
fois,  ce qu'il parat: une fois en France, et l'autre en
Angleterre.

-- Et elle tait jeune, dites-vous?

-- Vingt-cinq ans.

-- Belle?

--  ravir.

-- Blonde?

-- Oui.

-- De grands cheveux, n'est-ce pas? qui tombaient jusque sur ses
paules.

-- Oui.

-- Des yeux d'une expression admirable?

-- Quand elle voulait. Oh! oui, c'est bien cela.

-- Une voix d'une douceur trange?

-- Comment le savez-vous?

Le bourreau s'accouda sur son lit et fixa son regard pouvant sur
le moine, qui devint livide.

-- Et vous l'avez tue! dit le moine; vous avez servi d'instrument
 ces lches, qui n'osaient la tuer eux-mmes! vous n'avez pas eu
piti de cette jeunesse, de cette beaut, de cette faiblesse! vous
avez tu cette femme?

-- Hlas! reprit le bourreau, je vous l'ai dit, mon pre, cette
femme, sous cette enveloppe cleste, cachait un esprit infernal,
et quand je la vis, quand je me rappelai tout le mal qu'elle
m'avait fait  moi-mme...

--  vous? et qu'avait-elle pu vous faire  vous? Voyons.

-- Elle avait sduit et perdu mon frre, qui tait prtre; elle
s'tait sauve avec lui de son couvent.

-- Avec ton frre?

-- Oui. Mon frre avait t son premier amant: elle avait t la
cause de la mort de mon frre. Oh! mon pre! mon pre! ne me
regardez donc pas ainsi. Oh! je suis donc coupable? Oh! vous ne me
pardonnerez donc pas?

Le moine composa son visage.

-- Si fait, si fait, dit-il, je vous pardonnerai si vous me dites
tout!

-- Oh! s'cria le bourreau, tout! tout! tout!

-- Alors, rpondez. Si elle a sduit votre frre... vous dites
qu'elle l'a sduit, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Si elle a caus sa mort... vous avez dit qu'elle avait caus sa
mort?

-- Oui, rpta le bourreau.

-- Alors, vous devez savoir son nom de jeune fille?

-- O mon Dieu! dit le bourreau, mon Dieu! il me semble que je vais
mourir. L'absolution, mon pre! l'absolution!

-- Dis son nom! s'cria le moine, et je te la donnerai.

-- Elle s'appelait... mon Dieu, ayez piti de moi! murmura le
bourreau.

Et il se laissa aller sur son lit, ple, frissonnant et pareil 
un homme qui va mourir.

-- Son nom! rpta le moine se courbant sur lui comme pour lui
arracher ce nom s'il ne voulait pas le lui dire; son nom!...
parle, ou pas d'absolution!

Le mourant parut rassembler toutes ses forces. Les yeux du moine
tincelaient.

-- Anne de Bueil, murmura le bless.

-- Anne de Bueil! s'cria le moine en se redressant et en levant
les deux mains au ciel; Anne de Bueil! tu as bien dit Anne de
Bueil, n'est-ce pas?

-- Oui, oui, c'tait son nom, et maintenant absolvez-moi, car je
me meurs.

-- Moi, t'absoudre! s'cria le prtre avec un rire qui fit dresser
les cheveux sur la tte du mourant, moi, t'absoudre? je ne suis
pas prtre!

-- Vous n'tes pas prtre! s'cria le bourreau, mais qu'tes-vous
donc alors?

-- Je vais te le dire  mon tour, misrable!

-- Ah! Seigneur! mon Dieu!

-- Je suis John Francis de Winter!

-- Je ne vous connais pas! s'cria le bourreau.

-- Attends, attends, tu vas me connatre: je suis John Francis de
Winter, rpta-t-il, et cette femme...

-- Eh bien! cette femme?

-- C'tait ma mre!

Le bourreau poussa le premier cri, ce cri si terrible qu'on avait
entendu d'abord.

-- Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, murmura-t-il, sinon au nom de
Dieu, du moins en votre nom; sinon comme prtre, du moins comme
fils.

-- Te pardonner! s'cria le faux moine, te pardonner! Dieu le fera
peut-tre, mais moi, jamais!

-- Par piti, dit le bourreau en tendant ses bras vers lui.

-- Pas de piti pour qui n'a pas eu de piti; meurs impnitent,
meurs dsespr, meurs et sois damn!

Et tirant de sa robe un poignard et le lui enfonant dans la
poitrine:

-- Tiens, dit-il, voil mon absolution!

Ce fut alors que l'on entendit ce second cri plus faible que le
premier, qui avait t suivi d'un long gmissement.

Le bourreau, qui s'tait soulev, retomba renvers sur son lit.
Quant au moine, sans retirer le poignard de la plaie, il courut 
la fentre, l'ouvrit, sauta sur les fleurs d'un petit jardin, se
glissa dans l'curie, prit sa mule, sortit par une porte de
derrire, courut jusqu'au prochain bouquet de bois, y jeta sa robe
de moine, tira de sa valise un habit complet de cavalier, s'en
revtit, gagna  pied la premire poste, prit un cheval et
continua  franc trier son chemin vers Paris.


XXXVI. Grimaud parle

Grimaud tait rest seul auprs du bourreau: l'hte tait all
chercher du secours; la femme priait.

Au bout d'un instant, le bless rouvrit les yeux.

-- Du secours! murmura-t-il; du secours! O mon Dieu, mon Dieu! ne
trouverai-je donc pas un ami dans ce monde qui m'aide  vivre ou 
mourir?

Et il porta avec effort sa main  sa poitrine; sa main rencontra
le manche du poignard.

-- Ah! dit-il comme un homme qui se souvient.

Et il laissa retomber son bras prs de lui.

-- Ayez courage, dit Grimaud, on est all chercher du secours.

-- Qui tes-vous? demanda le bless en fixant sur Grimaud des yeux
dmesurment ouverts.

-- Une ancienne connaissance, dit Grimaud.

-- Vous?

Le bless chercha  se rappeler les traits de celui qui lui
parlait ainsi.

-- Dans quelles circonstances nous sommes-nous donc rencontrs?
demanda-t-il.

-- Il y a vingt ans, une nuit; mon matre vous avait pris 
Bthune et vous conduisit  Armentires.

-- Je vous reconnais bien, dit le bourreau, vous tes un des
quatre laquais.

-- C'est cela.

-- D'o venez-vous?

-- Je passais sur la route; je me suis arrt dans cette auberge
pour faire rafrachir mon cheval. On me racontait que le bourreau
de Bthune tait l bless, quand vous avez pouss deux cris. Au
premier nous sommes accourus, au second nous avons enfonc la
porte.

-- Et le moine? dit le bourreau; avez-vous vu le moine?

-- Quel moine?

-- Le moine qui tait enferm avec moi?

-- Non, il n'y tait dj plus; il parat qu'il a fui par cette
fentre. Est-ce donc lui qui vous a frapp?

-- Oui, dit le bourreau.

Grimaud fit un mouvement pour sortir.

-- Qu'allez-vous faire? demanda le bless.

-- Il faut courir aprs lui.

-- Gardez-vous-en bien!

-- Et pourquoi?

-- Il s'est veng, et il a bien fait. Maintenant j'espre que Dieu
me pardonnera, car il y a expiation.

-- Expliquez-vous, dit Grimaud.

-- Cette femme que vous et vos matres m'avez fait tuer...

-- Milady?

-- Oui, Milady, c'est vrai, vous l'appeliez ainsi...

-- Qu'a de commun Milady et le moine?

-- C'tait sa mre.

Grimaud chancela et regarda le mourant d'un oeil terne et presque
hbt.

-- Sa mre? rpta-t-il.

-- Oui, sa mre.

-- Mais il sait donc ce secret?

-- Je l'ai pris pour un moine, et je le lui ai rvl en
confession.

-- Malheureux! s'cria Grimaud, dont les cheveux se mouillrent de
sueur  la seule ide des suites que pouvait avoir une pareille
rvlation; malheureux! vous n'avez nomm personne, j'espre?

-- Je n'ai prononc aucun nom, car je n'en connais aucun, except
le nom de fille de sa mre, et c'est  ce nom qu'il l'a reconnue;
mais il sait que son oncle tait au nombre des juges.

Et il retomba puis, Grimaud voulut lui porter secours et avana
sa main vers le manche du poignard.

-- Ne me touchez pas, dit le bourreau; si l'on retirait ce
poignard, je mourrais.

Grimaud resta la main tendue, puis tout  coup se frappant le
front du poing:

-- Ah! mais si jamais cet homme apprend qui sont les autres, mon
matre est perdu alors.

-- Htez-vous, htez-vous! s'cria le bourreau, prvenez-le, s'il
vit encore; prvenez ses amis; ma mort, croyez-le bien, ne sera
pas le dnouement de cette terrible aventure.

-- O allait-il? demanda Grimaud.

-- Vers Paris.

-- Qui l'a arrt?

-- Deux jeunes gentilshommes qui se rendaient  l'arme, et dont
l'un d'eux, j'ai entendu son nom prononc par son camarade,
s'appelle le vicomte de Bragelonne.

-- Et c'est ce jeune homme qui vous a amen ce moine?

-- Oui.

Grimaud leva les yeux au ciel.

-- C'tait donc la volont de Dieu? dit-il.

-- Sans doute, dit le bless.

-- Alors voil qui est effrayant, murmura Grimaud; et cependant
cette femme, elle avait mrit son sort. N'est-ce donc plus votre
avis?

-- Au moment de mourir, dit le bourreau, on voit les crimes des
autres bien petits en comparaison des siens.

Et il tomba puis en fermant les yeux.

Grimaud tait retenu entre la piti qui lui dfendait de laisser
cet homme sans secours et la crainte qui lui commandait de partir
 l'instant mme pour aller porter cette nouvelle au comte de La
Fre, lorsqu'il entendit du bruit dans le corridor et vit l'hte
qui rentrait avec le chirurgien, qu'on avait enfin trouv.

Plusieurs curieux suivaient, attirs par la curiosit; le bruit de
l'trange vnement commenait  se rpandre.

Le praticien, s'approcha du mourant, qui semblait vanoui.

-- Il faut d'abord extraire le fer de la poitrine, dit-il en
secouant la tte d'une faon significative.

Grimaud se rappela la prophtie que venait de faire le bless et
dtourna les yeux.

Le chirurgien carta le pourpoint, dchira la chemise et mit la
poitrine  nu.

Le fer, comme nous l'avons dit, tait enfonc jusqu' la garde.

Le chirurgien le prit par l'extrmit de la poigne;  mesure
qu'il l'attirait, le bless ouvrait les yeux avec une fixit
effrayante. Lorsque la lame fut sortie entirement de la plaie,
une mousse rougetre vint couronner la bouche du bless, puis au
moment o il respira, un flot de sang jaillit de l'orifice de sa
blessure; le mourant fixa son regard sur Grimaud avec une
expression singulire, poussa un rle touff, et expira sur-le-
champ.

Alors, Grimaud ramassa le poignard inond de sang qui gisait dans
la chambre et faisait horreur  tous, fit signe  l'hte de le
suivre, paya la dpense avec une gnrosit digne de son matre et
remonta  cheval.

Grimaud avait pens tout d'abord  retourner droit  Paris, mais
il songea  l'inquitude o son absence prolonge tiendrait Raoul;
il se rappela que Raoul n'tait qu' deux lieues de l'endroit o
il se trouvait lui-mme, qu'en un quart d'heure il serait prs de
lui, et qu'alle, retour et explication ne lui prendraient pas une
heure: il mit son cheval au galop, et dix minutes aprs il
descendait au_ Mulet-Couronn_, la seule auberge de Mazingarbe.

Aux premiers mots qu'il changea avec l'hte, il acquit la
certitude qu'il avait rejoint celui qu'il cherchait.

Raoul tait  table avec le comte de Guiche et son gouverneur,
mais la sombre aventure de la matine laissait sur les deux jeunes
fronts une tristesse que la gaiet de M. d'Arminges, plus
philosophe qu'eux par la grande habitude qu'il avait de ces sortes
de spectacles, ne pouvait parvenir  dissiper.

Tout  coup la porte s'ouvrit, et Grimaud se prsenta ple,
poudreux et encore couvert du sang du malheureux bless.

-- Grimaud, mon bon Grimaud, s'cria Raoul, enfin te voici.
Excusez-moi, messieurs, ce n'est pas un serviteur, c'est un ami.

Et se levant et courant  lui:

-- Comment va M. le comte? continua-t-il; me regrette-t-il un peu?
L'as-tu vu depuis que nous nous sommes quitts? Rponds, mais j'ai
de mon ct bien des choses  te dire. Va, depuis trois jours, il
nous est arriv force aventures; mais qu'as-tu? comme tu es ple!
Du sang! pourquoi ce sang?

-- En effet, il y a du sang! dit le comte en se levant. tes-vous
bless, mon ami?

-- Non, monsieur, dit Grimaud, ce sang n'est pas  moi.

-- Mais  qui? demanda Raoul.

-- C'est le sang du malheureux que vous avez laiss  l'auberge,
et qui est mort entre mes bras.

-- Entre tes bras! cet homme! mais sais-tu qui il tait?

-- Oui, dit Grimaud.

-- Mais c'tait l'ancien bourreau de Bthune.

-- Je le sais.

-- Et tu le connaissais?

-- Je le connaissais.

-- Et il est mort?

-- Oui.

Les deux jeunes gens se regardrent.

-- Que voulez-vous, messieurs, dit d'Arminges, c'est la loi
commune, et pour avoir t bourreau on n'en est pas exempt. Du
moment o j'ai vu sa blessure, j'en ai eu mauvaise ide; et, vous
le savez, c'tait son opinion  lui-mme, puisqu'il demandait un
moine.

 ce mot de moine, Grimaud plit.

-- Allons, allons,  table! dit d'Arminges, qui, comme tous les
hommes de cette poque et surtout de son ge, n'admettait pas la
sensibilit entre deux services.

-- Oui, monsieur, vous avez raison, dit Raoul. Allons, Grimaud,
fais-toi servir; ordonne, commande, et aprs que tu seras repos,
nous causerons.

-- Non, monsieur, non, dit Grimaud, je ne puis pas m'arrter un
instant, il faut que je reparte pour Paris.

-- Comment, que tu repartes pour Paris! tu te trompes, c'est
Olivain qui va partir; toi tu restes.

-- C'est Olivain qui reste, au contraire, et c'est moi qui pars.
Je suis venu tout exprs pour vous l'apprendre.

-- Mais  quel propos ce changement?

-- Je ne puis vous le dire.

-- Explique-toi.

-- Je ne puis m'expliquer.

-- Allons, qu'est-ce que cette plaisanterie?

-- Monsieur le vicomte sait que je ne plaisante jamais.

-- Oui, mais je sais aussi que M. le comte de La Fre a dit que
vous resteriez prs de moi et qu'Olivain retournerait  paris. Je
suivrai les ordres de M. le comte.

-- Pas dans cette circonstance, monsieur.

-- Me dsobirez-vous, par hasard?

-- Oui, monsieur, car il le faut.

-- Ainsi, vous persistez?

-- Ainsi je pars; soyez heureux, monsieur le vicomte.

Et Grimaud salua et tourna vers la porte pour sortir.

Raoul, furieux et inquiet tout  la fois, courut aprs lui et
l'arrta par le bras.

-- Grimaud! s'cria Raoul, restez, je le veux!

-- Alors, dit Grimaud, vous voulez que je laisse tuer M. le comte.

Grimaud salua et s'apprta  sortir.

-- Grimaud, mon ami, dit le vicomte, vous ne partirez pas ainsi,
vous ne me laisserez pas dans une pareille inquitude. Grimaud,
parle, parle, au nom du ciel!

Et Raoul tout chancelant tomba sur un fauteuil.

-- Je ne puis vous dire qu'une chose, monsieur, car le secret que
vous me demandez n'est pas  moi. Vous avez rencontr un moine,
n'est-ce pas?

-- Oui.

Les deux jeunes gens se regardrent avec effroi.

-- Vous l'avez conduit prs du bless?

-- Oui.

-- Vous avez eu le temps de le voir, alors?

-- Oui.

-- Et peut-tre le reconnatriez-vous si jamais vous le
rencontriez?

-- Oh! oui, je le jure, dit Raoul.

-- Et moi aussi, dit de Guiche.

-- Eh bien! si vous le rencontrez jamais, dit Grimaud, quelque
part que ce soit, sur la grande route, dans la rue, dans une
glise, partout o il sera et o vous serez, mettez le pied dessus
et crasez-le sans piti, sans misricorde, comme vous feriez
d'une vipre, d'un serpent, d'un aspic; crasez-le et ne le
quittez que quand il sera mort; la vie de cinq hommes sera pour
moi en doute tant qu'il vivra.

Et sans ajouter une seule parole, Grimaud profita de l'tonnement
et de la terreur o il avait jet ceux qui l'coutaient pour
s'lancer hors de l'appartement.

-- Eh bien! comte, dit Raoul en se retournant vers de Guiche, ne
l'avais-je pas bien dit que ce moine me faisait l'effet d'un
reptile!

Deux minutes aprs on entendait sur la route le galop d'un cheval.
Raoul courut  la fentre.

C'tait Grimaud qui reprenait la route de Paris. Il salua le
vicomte en agitant son chapeau et disparut bientt  l'angle du
chemin.

En route Grimaud rflchit  deux choses: la premire, c'est qu'au
train dont il allait son cheval ne le mnerait pas dix lieues.

La seconde, c'est qu'il n'avait pas d'argent.

Mais Grimaud avait l'imagination d'autant plus fconde qu'il
parlait moins.

Au premier relais qu'il rencontra il vendit son cheval, et avec
l'argent de son cheval il prit la poste.


XXXVII. La veille de la bataille

Raoul fut tir de ces sombres rflexions par l'hte, qui entra
prcipitamment dans la chambre o venait de se passer la scne que
nous avons raconte, en criant:

-- Les Espagnols! les Espagnols!

Ce cri tait assez grave pour que toute proccupation ft place 
celle qu'il devait causer. Les jeunes gens demandrent quelques
informations et apprirent que l'ennemi s'avanait effectivement
par Houdin et Bthune.

Tandis que M. d'Arminges donnait les ordres pour que les chevaux,
qui se rafrachissaient, fussent mis en tat de partir, les deux
jeunes gens montrent aux plus hautes fentres de la maison qui
dominaient les environs, et virent effectivement poindre du ct
de Hersin et de Lens un corps nombreux d'infanterie et de
cavalerie. Cette fois, ce n'tait plus une troupe nomade de
partisans, c'tait toute une arme.

Il n'y avait donc d'autre parti  prendre qu' suivre les sages
instructions de M. d'Arminges et  battre en retraite.

Les jeunes gens descendirent rapidement. M. d'Arminges tait dj
 cheval. Olivain tenait en main les deux montures des jeunes
gens, et les laquais du comte de Guiche gardaient soigneusement
entre eux le prisonnier espagnol, mont sur un bidet qu'on venait
d'acheter  son intention. Pour surcrot de prcaution, il avait
les mains lies.

La petite troupe prit au trot le chemin de Cambrin, o l'on
croyait trouver le prince; mais il n'y tait plus depuis la veille
et s'tait retir  La Basse, une fausse nouvelle lui ayant
appris que l'ennemi devait passer la Lys  Estaire.

En effet, tromp par ces renseignements, le prince avait retir
ses troupes de Bthune, concentr toutes ses forces entre Vieille-
Chapelle et La Venthie, et lui-mme, aprs la reconnaissance sur
toute la ligne avec le marchal de Grammont, venait de rentrer et
de se mettre  table, interrogeant les officiers, qui taient
assis  ses cts, sur les renseignements qu'il avait charg
chacun d'eux de prendre; mais nul n'avait de nouvelles positives.
L'arme ennemie avait disparu depuis quarante-huit heures et
semblait s'tre vanouie.

Or, jamais une arme ennemie n'est si proche et par consquent si
menaante que lorsqu'elle a disparu compltement. Le prince tait
donc maussade et soucieux contre son habitude, lorsqu'un officier
de service entra et annona au marchal de Grammont que quelqu'un
demandait  lui parler.

Le duc de Grammont prit du regard la permission du prince et
sortit.

Le prince le suivit des yeux, et ses regards restrent fixs sur
la porte, personne n'osant parler, de peur de le distraire de sa
proccupation.

Tout  coup un bruit sourd retentit; le prince se leva vivement en
tendant la main du ct d'o venait le bruit. Ce bruit lui tait
bien connu, c'tait celui du canon.

Chacun s'tait lev comme lui.

En ce moment la porte s'ouvrit.

-- Monseigneur, dit le marchal de Grammont radieux, Votre Altesse
veut-elle permettre que mon fils, le comte de Guiche, et son
compagnon de voyage, le vicomte de Bragelonne, viennent lui donner
des nouvelles de l'ennemi que nous cherchons, nous, et qu'ils ont
trouv, eux?

-- Comment donc! dit vivement le prince, si je le permets! non
seulement je le permets, mais je le dsire. Qu'ils entrent.

Le marchal poussa les deux jeunes gens, qui se trouvrent en face
du prince.

-- Parlez, messieurs, dit le prince en les saluant, parlez
d'abord; ensuite nous nous ferons les compliments d'usage. Le plus
press pour nous tous maintenant est de savoir o est l'ennemi et
ce qu'il fait.

C'tait au comte de Guiche que revenait naturellement la parole;
non seulement il tait le plus g des deux jeunes gens, mais
encore il tait prsent au prince par son pre. D'ailleurs, il
connaissait depuis longtemps le prince, que Raoul voyait pour la
premire fois.

Il raconta donc au prince ce qu'ils avaient vu de l'auberge de
Mazingarbe.

Pendant ce temps, Raoul regardait ce jeune gnral dj si fameux
par les batailles de Rocroy, de Fribourg et de Nordlingen.

Louis de Bourbon, prince de Cond, que, depuis la mort de Henri de
Bourbon, son pre, on appelait, par abrviation et selon
l'habitude du temps, Monsieur le Prince, tait un jeune homme de
vingt-six  vingt-sept ans  peine, au regard d'aigle, _agl'occhi
grifani_, comme dit Dante, au nez recourb, aux longs cheveux
flottant par boucles,  la taille mdiocre mais bien prise, ayant
toutes les qualits d'un grand homme de guerre, c'est--dire coup
d'oeil, dcision rapide, courage fabuleux; ce qui ne l'empchait
pas d'tre en mme temps homme d'lgance et d'esprit, si bien
qu'outre la rvolution qu'il faisait dans la guerre par les
nouveaux aperus qu'il y portait, il avait aussi fait rvolution 
Paris parmi les jeunes seigneurs de la cour, dont il tait le chef
naturel, et qu'en opposition aux lgants de l'ancienne cour, dont
Bassompierre, Bellegarde et le duc d'Angoulme avaient t les
modles, on appelait les petits-matres.

Aux premiers mots du comte de Guiche et  la direction de laquelle
venait le bruit du canon, le prince avait tout compris. L'ennemi
avait d passer la Lys  Saint-Venant et marchait sur Lens, dans
l'intention sans doute de s'emparer de cette ville et de sparer
l'arme franaise de la France. Ce canon qu'on entendait, dont les
dtonations dominaient de temps en temps les autres, c'taient des
pices de gros calibre qui rpondaient au canon espagnol et
lorrain.

Mais de quelle force tait cette troupe? tait-ce un corps destin
 produire une simple diversion? tait-ce l'arme tout entire?

C'tait la dernire question du prince,  laquelle il tait
impossible  de Guiche de rpondre.

Or, comme c'tait la plus importante, c'tait aussi celle 
laquelle surtout le prince et dsir une rponse exacte, prcise,
positive.

Raoul alors surmonta le sentiment bien naturel de timidit qu'il
sentait, malgr lui, s'emparer de sa personne en face du prince,
et se rapprochant de lui:

-- Monseigneur me permettra-t-il de hasarder sur ce sujet quelques
paroles qui peut-tre le tireront d'embarras? dit-il.

Le prince se retourna et sembla envelopper tout entier le jeune
homme dans un seul regard; il sourit en reconnaissant en lui un
enfant de quinze ans  peine.

-- Sans doute, monsieur, parlez, dit-il en adoucissant sa voix
brve et accentue, comme s'il et cette fois adress la parole 
une femme.

-- Monseigneur, rpondit Raoul en rougissant, pourrait interroger
le prisonnier espagnol.

-- Vous avez fait un prisonnier espagnol? s'cria le prince.

-- Oui, Monseigneur.

-- Ah! c'est vrai, rpondit de Guiche, je l'avais oubli.

-- C'est tout simple, c'est vous qui l'avez fait, comte, dit Raoul
en souriant.

Le vieux marchal se retourna vers le vicomte reconnaissant de cet
loge donn  son fils, tandis que le prince s'criait:

-- Le jeune homme a raison, qu'on amne le prisonnier.

Pendant ce temps, le prince prit de Guiche  part et l'interrogea
sur la manire dont ce prisonnier avait t fait, et lui demanda
quel tait ce jeune homme.

-- Monsieur, dit le prince en revenant vers Raoul, je sais que
vous avez une lettre de ma soeur, madame de Longueville, mais je
vois que vous avez prfr vous recommander vous-mme en me
donnant un bon avis.

-- Monseigneur, dit Raoul en rougissant, je n'ai point voulu
interrompre Votre Altesse dans une conversation aussi importante
que celle qu'elle avait entame avec M. le comte. Mais voici la
lettre.

-- C'est bien, dit le prince, vous me la donnerez plus tard. Voici
le prisonnier, pensons au plus press.

En effet, on amenait le partisan. C'tait un de ces condottieri
comme il en restait encore  cette poque, vendant leur sang  qui
voulait l'acheter et vieillis dans la ruse et le pillage. Depuis
qu'il avait t pris, il n'avait pas prononc une seule parole; de
sorte que ceux qui l'avaient pris ne savaient pas eux-mmes 
quelle nation il appartenait.

Le prince le regarda d'un air d'indicible dfiance.

-- De quelle nation es-tu? demanda le prince.

Le prisonnier rpondit quelques mots en langue trangre.

-- Ah! ah! il parat qu'il est Espagnol. Parlez-vous espagnol,
Grammont?

-- Ma foi, Monseigneur, fort peu.

-- Et moi, pas du tout, dit le prince en riant; messieurs, ajouta-
t-il en se retournant vers ceux qui l'environnaient, y a-t-il
parmi vous quelqu'un qui parle espagnol et qui veuille me servir
d'interprte?

-- Moi, Monseigneur, dit Raoul.

-- Ah! vous parlez espagnol?

-- Assez, je crois, pour excuter les ordres de Votre Altesse en
cette occasion.

Pendant tout ce temps, le prisonnier tait rest impassible et
comme s'il n'et pas compris le moins du monde de quelle chose il
s'agissait.

-- Monseigneur vous a fait demander de quelle nation vous tes,
dit le jeune homme dans le plus pur castillan.

--_ Ich bin ein Deutscher_, rpondit le prisonnier.

-- Que diable dit-il? demanda le prince, et quel nouveau baragouin
est celui-l?

-- Il dit qu'il est Allemand, Monseigneur, reprit Raoul; cependant
j'en doute, car son accent est mauvais et sa prononciation
dfectueuse.

-- Vous parlez donc allemand aussi? demanda le prince.

-- Oui, Monseigneur, rpondit Raoul.

-- Assez pour l'interroger dans cette langue?

-- Oui, Monseigneur.

-- Interrogez-le donc, alors.

Raoul commena l'interrogatoire, mais les faits vinrent  l'appui
de son opinion. Le prisonnier n'entendait pas ou faisait semblant
de ne pas entendre ce que Raoul lui disait, et Raoul, de son ct,
comprenait mal ses rponses mlanges de flamand et d'alsacien.
Cependant, au milieu de tous les efforts du prisonnier pour luder
un interrogatoire en rgle, Raoul avait reconnu l'accent naturel 
cet homme.

-- _Non siete Spagnuolo_, dit-il, _non siete Tedesco, siete
Italiano._

Le prisonnier fit un mouvement et se mordit les lvres.

-- Ah! ceci, je l'entends  merveille, dit le prince de Cond, et
puisqu'il est Italien, je vais continuer l'interrogatoire. Merci,
vicomte, continua le prince en riant, je vous nomme,  partir de
ce moment, mon interprte.

Mais le prisonnier n'tait pas plus dispos  rpondre en italien
que dans les autres langues; ce qu'il voulait, c'tait luder les
questions. Aussi ne savait-il rien, ni le nombre de l'ennemi, ni
le nom de ceux qui le commandaient, ni l'intention de la marche de
l'arme.

-- C'est bien, dit le prince, qui comprit les causes de cette
ignorance; cet homme a t pris pillant et assassinant; il aurait
pu racheter sa vie en parlant, il ne veut pas parler, emmenez-le
et passez-le par les armes.

Le prisonnier plit, les deux soldats qui l'avaient emmen le
prirent chacun par un bras et le conduisirent vers la porte,
tandis que le prince, se retournant vers le marchal de Grammont,
paraissait dj avoir oubli l'ordre qu'il avait donn.

Arriv au seuil de la porte, le prisonnier s'arrta; les soldats,
qui ne connaissaient que leur consigne, voulurent le forcer 
continuer son chemin.

-- Un instant, dit le prisonnier en franais: je suis prt 
parler, Monseigneur.

-- Ah! ah! dit le prince en riant, je savais bien que nous
finirions par l. J'ai un merveilleux secret pour dfier les
langues; jeunes gens, faites-en votre profit pour le temps o vous
commanderez  votre tour.

-- Mais  la condition, continua le prisonnier, que Votre Altesse
me jurera la vie sauve.

-- Sur ma foi de gentilhomme, dit le prince.

-- Alors, interrogez, Monseigneur.

-- O l'arme a-t-elle pass la Lys?

-- Entre Saint-Venant et Aire.

-- Par qui est-elle commande?

-- Par le comte de Fuensaldagna, par le gnral Beck et par
l'archiduc en personne.

-- De combien d'hommes se compose-t-elle?

-- De dix-huit mille hommes et de trente-six pices de canon.

-- Et elle marche?

-- Sur Lens.

-- Voyez-vous, messieurs! dit le prince en se retournant d'un air
de triomphe vers le marchal de Grammont et les autres officiers.

-- Oui, Monseigneur, dit le marchal, vous avez devin tout ce
qu'il tait possible au gnie humain de deviner.

-- Rappelez Le Plessis-Bellivre, Villequier et d'Erlac dit le
prince, rappelez toutes les troupes qui sont en de de la Lys,
qu'elles se tiennent prtes  marcher cette nuit: demain, selon
toute probabilit, nous attaquons l'ennemi.

-- Mais, Monseigneur, dit le marchal de Grammont, songez qu'en
runissant tout ce que nous avons d'hommes disponibles, nous
atteindrons  peine le chiffre de 13.000 hommes.

-- Monsieur le marchal, dit le prince avec cet admirable regard
qui n'appartenait qu' lui, c'est avec les petites armes qu'on
gagne les grandes batailles.

Puis se retournant vers le prisonnier:

-- Que l'on emmne cet homme, et qu'on le garde soigneusement 
vue. Sa vie repose sur les renseignements qu'il nous a donns:
s'ils sont faux, qu'on le fusille.

On emmena le prisonnier.

-- Comte de Guiche, reprit le prince, il y a longtemps que vous
n'avez vu votre pre, restez prs de lui. Monsieur, continua-t-il
en s'adressant  Raoul, si vous n'tes pas trop fatigu, suivez-
moi.

-- Au bout du monde! Monseigneur, s'cria Raoul, prouvant pour ce
jeune gnral, qui lui paraissait si digne de sa renomme, un
enthousiasme inconnu.

Le prince sourit; il mprisait les flatteurs, mais estimait fort
les enthousiastes.

-- Allons, monsieur, dit-il, vous tes bon au conseil, nous venons
de l'prouver; demain nous verrons comment vous tes  l'action.

-- Et moi, Monseigneur, dit le marchal, que ferai-je?

-- Restez pour recevoir les troupes; ou je reviendrai les chercher
moi-mme, ou je vous enverrai un courrier pour que vous me les
ameniez. Vingt gardes des mieux monts c'est tout ce dont j'ai
besoin pour mon escorte.

-- C'est bien peu, dit le marchal.

-- C'est assez, dit le prince. Avez-vous un bon cheval, monsieur
de Bragelonne?

-- Le mien a t tu ce matin, Monseigneur, et je monte
provisoirement celui de mon laquais.

-- Demandez et choisissez vous-mme dans mes curies celui qui
vous conviendra. Pas de fausse honte, prenez le cheval qui vous
semblera le meilleur. Vous en aurez besoin ce soir peut-tre, et
demain certainement.

Raoul ne se le fit pas dire deux fois; il savait qu'avec les
suprieurs, et surtout quand ces suprieurs sont princes, la
politesse suprme est d'obir sans retard et sans raisonnements;
il descendit aux curies, choisit un cheval andalou de couleur
isabelle, le sella, le brida lui-mme, -- car Athos lui avait
recommand, au moment du danger, de ne confier ces soins
importants  personne, -- et il vint rejoindre le prince qui, en
ce moment, montait  cheval.

-- Maintenant, monsieur, dit-il  Raoul, voulez-vous me remettre
la lettre dont vous tes porteur?

Raoul tendit la lettre au prince.

-- Tenez-vous prs de moi, monsieur, dit celui-ci.

Le prince piqua des deux, accrocha sa bride au pommeau de sa selle
comme il avait l'habitude de le faire quand il voulait avoir les
mains libres, dcacheta la lettre de Mme de Longueville et partit
au galop sur la route de Lens, accompagn de Raoul, et suivi de sa
petite escorte; tandis que les messagers qui devaient rappeler les
troupes partaient de leur ct  franc trier dans des directions
opposes.

Le prince lisait tout en courant.

-- Monsieur, dit-il aprs un instant, on me dit le plus grand bien
de vous; je n'ai qu'une chose  vous apprendre, c'est que, d'aprs
le peu que j'ai vu et entendu, j'en pense encore plus qu'on ne
m'en dit.

Raoul s'inclina.

Cependant,  chaque pas qui conduisait la petite troupe vers Lens,
les coups de canon retentissaient plus rapprochs. Le regard du
prince tait tendu vers ce bruit avec la fixit de celui d'un
oiseau de proie. On et dit qu'il avait la puissance de percer les
rideaux d'arbres qui s'tendaient devant lui et qui bornaient
l'horizon.

De temps en temps les narines du prince se dilataient, comme s'il
avait eu hte de respirer l'odeur de la poudre, et il soufflait
comme son cheval.

Enfin on entendit le canon de si prs qu'il tait vident qu'on
n'tait plus gure qu' une lieue du champ de bataille. En effet,
au dtour du chemin, on aperut le petit village d'Annay.

Les paysans taient en grande confusion; le bruit des cruauts des
Espagnols s'tait rpandu et effrayait chacun; les femmes avaient
dj fui, se retirant vers Vitry; quelques hommes restaient seuls.

 la vue du prince, ils accoururent; un d'eux le reconnut.

-- Ah! Monseigneur, dit-il, venez-vous chasser tous ces gueux
d'Espagnols et tous ces pillards de Lorrains?

-- Oui, dit le prince, si tu veux me servir de guide.

-- Volontiers, Monseigneur; o Votre Altesse veut-elle que je la
conduise?

-- Dans quelque endroit lev, d'o je puisse dcouvrir Lens et
ses environs.

-- J'ai votre affaire, en ce cas.

-- Je puis me fier  toi, tu es bon Franais?

-- Je suis un vieux soldat de Rocroy, Monseigneur.

-- Tiens, dit le prince en lui donnant sa bourse, voil pour
Rocroy. Maintenant, veux-tu un cheval ou prfres-tu aller  pied?

--  pied, Monseigneur,  pied, j'ai toujours servi dans
l'infanterie. D'ailleurs, je compte faire passer Votre Altesse par
des chemins o il faudra bien qu'elle mette pied  terre.

-- Viens donc, dit le prince, et ne perdons pas de temps.

Le paysan partit, courant devant le cheval du prince; puis,  cent
pas du village, il prit par un petit chemin perdu au fond d'un
joli vallon. Pendant une demi-lieue, on marcha ainsi sous un
couvert d'arbres, les coups de canon retentissant si prs qu'on
et dit  chaque dtonation qu'on allait entendre siffler le
boulet. Enfin, on trouva un sentier qui quittait le chemin pour
s'escarper au flanc de la montagne. Le paysan prit le sentier en
invitant le prince  le suivre. Celui-ci mit pied  terre, ordonna
 un de ses aides de camp et  Raoul d'en faire autant, aux autres
d'attendre ses ordres en se gardant et se tenant sur le qui-vive,
et il commena de gravir le sentier.

Au bout de dix minutes, on tait arriv aux ruines d'un vieux
chteau; ces ruines couronnaient le sommet d'une colline du haut
de laquelle on dominait tous les environs.  un quart de lieue 
peine, on dcouvrait Lens aux abois, et, devant Lens, toute
l'arme ennemie.

D'un seul coup d'oeil, le prince embrassa l'tendue qui se
dcouvrait  ses yeux depuis Lens jusqu' Vimy. En un instant,
tout le plan de la bataille qui devait le lendemain sauver la
France pour la seconde fois d'une invasion se droula dans son
esprit. Il prit un crayon, dchira une page de ses tablettes et
crivit:

Mon cher marchal,

Dans une heure Lens sera au pouvoir de l'ennemi. Venez me
rejoindre; amenez avec vous toute l'arme. Je serai  Vendin pour
lui faire prendre sa position. Demain nous aurons repris Lens et
battu l'ennemi.

Puis, se retournant vers Raoul:

-- Allez, monsieur, dit-il, partez  franc trier et remettez
cette lettre  M. de Grammont.

Raoul s'inclina, prit le papier, descendit rapidement la montagne,
s'lana sur son cheval et partit au galop.

Un quart d'heure aprs il tait prs du marchal.

Une partie des troupes tait dj arrive, on attendait le reste
d'instant en instant.

Le marchal de Grammont se mit  la tte de tout ce qu'il avait
d'infanterie et de cavalerie disponible, et prit la route de
Vendin, laissant le duc de Chtillon pour attendre et amener le
reste.

Toute l'artillerie tait en mesure de partir  l'instant mme et
se mit en marche.

Il tait sept heures du soir lorsque le marchal arriva au rendez-
vous. Le prince l'y attendait. Comme il l'avait prvu, Lens tait
tomb au pouvoir de l'ennemi presque aussitt aprs le dpart de
Raoul. La cessation de la canonnade avait annonc d'ailleurs cet
vnement.

On attendit la nuit.  mesure que les tnbres s'avanaient, les
troupes mandes par le prince arrivaient successivement. On avait
ordonn qu'aucune d'elles ne battt le tambour ni ne sonnt de la
trompette.

 neuf heures, la nuit tait tout  fait venue. Cependant un
dernier crpuscule clairait encore la plaine. On se mit en marche
silencieusement, le prince conduisant la colonne.

Arrive au-del d'Annay, l'arme aperut Lens; deux ou trois
maisons taient en flammes, et une sourde rumeur qui indiquait
l'agonie d'une ville prise d'assaut arrivait jusqu'aux soldats.

Le prince indiqua  chacun son poste: le marchal de Grammont
devait tenir l'extrme gauche et devait s'appuyer  Mricourt; le
duc de Chtillon formait le centre; enfin le prince, qui formait
l'aile droite, resterait en avant d'Annay.

L'ordre de bataille du lendemain devait tre le mme que celui des
positions prises la veille. Chacun en se rveillant se trouverait
sur le terrain o il devait manoeuvrer.

Le mouvement s'excuta dans le plus profond silence et avec la
plus grande prcision.  dix heures, chacun tenait sa position, 
dix heures et demie, le prince parcourut les postes et donna
l'ordre du lendemain.

Trois choses taient recommandes par-dessus toutes aux chefs, qui
devaient veiller  ce que les soldats les observassent
scrupuleusement. La premire, que les diffrents corps se
regarderaient bien marcher, afin que la cavalerie et l'infanterie
fussent bien sur la mme ligne et que chacun gardt ses
intervalles.

La seconde, de n'aller  la charge qu'au pas.

La troisime, de laisser tirer l'ennemi le premier.

Le prince donna le comte de Guiche  son pre et retint pour lui
Bragelonne; mais les deux jeunes gens demandrent  passer cette
nuit ensemble, ce qui leur fut accord.

Une tente fut pose pour eux prs de celle du marchal. Quoique la
journe et t fatigante, ni l'un ni l'autre n'avaient besoin de
dormir.

D'ailleurs c'est une chose grave et imposante, mme pour les vieux
soldats, que la veille d'une bataille;  plus forte raison pour
deux jeunes gens qui allaient voir ce terrible spectacle pour la
premire fois.

La veille d'une bataille, on pense  mille choses qu'on avait
oublies jusque-l et qui vous reviennent alors  l'esprit. La
veille d'une bataille, les indiffrents deviennent des amis, les
amis deviennent des frres.

Il va sans dire que si on a au fond du coeur quelque sentiment
plus tendre, ce sentiment atteint tout naturellement le plus haut
degr d'exaltation auquel il puisse atteindre.

Il faut croire que chacun des deux jeunes gens prouvait quelque
sentiment car au bout d'un instant, chacun d'eux s'assit  une
extrmit de la tente et se mit  crire sur ses genoux.

Les ptres furent longues, les quatre pages se couvrirent
successivement de lettres fines et rapproches. De temps en temps
les deux jeunes gens se regardaient en souriant. Ils se
comprenaient sans rien dire; ces deux organisations lgantes et
sympathiques taient faites pour s'entendre sans se parler.

Les lettres finies, chacun mit la sienne dans deux enveloppes, o
nul ne pouvait lire le nom de la personne  laquelle elle tait
adresse qu'en dchirant la premire enveloppe; puis tous deux
s'approchrent l'un de l'autre et changrent leurs lettres en
souriant.

-- S'il m'arrivait malheur, dit Bragelonne.

-- Si j'tais tu, dit de Guiche.

-- Soyez tranquille, dirent-ils tous deux.

Puis ils s'embrassrent comme deux frres, s'envelopprent chacun
dans son manteau et s'endormirent de ce sommeil jeune et gracieux
dont dorment les oiseaux, les fleurs et les enfants.


XXXVIII. Un dner d'autrefois

La seconde entrevue des anciens mousquetaires n'avait pas t
pompeuse et menaante comme la premire. Athos avait jug, avec sa
raison toujours suprieure, que la table serait le centre le plus
rapide et le plus complet de la runion; et au moment o ses amis,
redoutant sa distinction et sa sobrit, n'osaient parler d'un de
ces bons dners d'autrefois mangs soit  la _Pomme-de-Pin_, soit
au _Parpaillot_, il proposa le premier de se trouver autour de
quelque table bien servie, et de s'abandonner sans rserve chacun
 son caractre et  ses manires, abandon qui avait entretenu
cette bonne intelligence qui les avait fait nommer autrefois les
insparables.

La proposition fut agrable  tous et surtout  d'Artagnan, lequel
tait avide de retrouver le bon got et la gaiet des entretiens
de sa jeunesse; car depuis longtemps son esprit fin et enjou
n'avait rencontr que des satisfactions insuffisantes, une vile
pture, comme il le disait lui-mme. Porthos, au moment d'tre
baron, tait enchant de trouver cette occasion d'tudier dans
Athos et dans Aramis le ton et les manires des gens de qualit.
Aramis voulait savoir les nouvelles du Palais-Royal par d'Artagnan
et par Porthos, et se mnager pour toutes les occasions des amis
si dvous, qui autrefois soutenaient ses querelles avec des pes
si promptes et si invincibles.

Quant  Athos, il tait le seul qui n'et rien  attendre ni 
recevoir des autres et qui ne ft m que par un sentiment de
grandeur simple et d'amiti pure.

On convint donc que chacun donnerait son adresse trs positive, et
que sur le besoin de l'un des associs la runion serait convoque
chez un fameux traiteur de la rue de la Monnaie,  l'enseigne de
l'_Ermitage_. Le premier rendez-vous fut fix au mercredi suivant
et  huit heures prcises du soir.

En effet, ce jour-l, les quatre amis arrivrent ponctuellement 
l'heure dite, et chacun de son ct. Porthos avait eu  essayer un
nouveau cheval, d'Artagnan descendait sa garde du Louvre, Aramis
avait eu  visiter une de ses pnitentes dans le quartier, et
Athos, qui avait tabli son domicile rue Gungaud, se trouvait
presque tout port. Ils furent donc surpris de se rencontrer  la
porte de l'_Ermitage_, Athos dbouchant par le Pont-Neuf, Porthos
par la rue du Roule, d'Artagnan par la rue des Fosss-Saint-
Germain-l'Auxerrois, Aramis par la rue de Bthisy.

Les premires paroles changes entre les quatre amis, justement
par l'affectation que chacun mit dans ses dmonstrations, furent
donc un peu forces et le repas lui-mme commena avec une espce
de raideur. On voyait que d'Artagnan se forait pour rire, Athos
pour boire, Aramis pour conter, Porthos pour se taire. Athos
s'aperut de cet embarras, et ordonna, pour y porter un prompt
remde, d'apporter quatre bouteilles de vin de Champagne.

 cet ordre donn avec le calme habituel d'Athos, on vit se
dcider l figure du Gascon et s'panouir le front de Porthos.

Aramis fut tonn. Il savait non seulement qu'Athos ne buvait
plus, mais encore qu'il prouvait une certaine rpugnance pour le
vin.

Cet tonnement redoubla quand Aramis vit Athos se verser rasade et
boire avec son enthousiasme d'autrefois. D'Artagnan remplit et
vida aussitt son verre; Porthos et Aramis choqurent les leurs.
En un instant les quatre bouteilles furent vides. On et dit que
les convives avaient hte de divorcer avec leurs arrire-penses.

En un instant cet excellent spcifique eut dissip jusqu'au
moindre nuage qui pouvait rester au fond de leur coeur. Les quatre
amis se mirent  parler plus haut sans attendre que l'un et fini
pour que l'autre comment, et  prendre sur la table chacun sa
posture favorite. Bientt, chose norme, Aramis dfit deux
aiguillettes de son pourpoint; ce que voyant, Porthos dnoua
toutes les siennes.

Les batailles, les longs chemins, les coups reus et donns firent
les premiers frais de la conversation. Puis on passa aux luttes
sourdes soutenues contre celui qu'on appelait maintenant le grand
cardinal.

-- Ma foi, dit Aramis en riant, voici assez d'loges donns aux
morts, mdisons un peu des vivants. Je voudrais bien un peu mdire
du Mazarin. Est-ce permis?

-- Toujours, dit d'Artagnan en clatant de rire, toujours; contez
votre histoire, et je vous applaudirai si elle est bonne.

-- Un grand prince, dit Aramis, dont le Mazarin recherchait
l'alliance, fut invit par celui-ci  lui envoyer la liste des
conditions moyennant lesquelles il voulait bien lui faire
l'honneur de frayer avec lui. Le prince, qui avait quelque
rpugnance  traiter avec un pareil cuistre, fit sa liste 
contrecoeur et la lui envoya. Sur cette liste il y avait trois
conditions qui dplaisaient  Mazarin; il fit offrir au prince d'y
renoncer pour dix mille cus.

-- Ah! ah! ah! s'crirent les trois amis, ce n'tait pas cher, et
il n'avait pas  craindre d'tre pris au mot. Que fit le prince?

-- Le prince envoya aussitt cinquante mille livres  Mazarin en
le priant de ne plus jamais lui crire, et en lui offrant vingt
mille livres de plus s'il engageait  ne plus jamais lui parler.

-- Que fit Mazarin?

-- Il se fcha? dit Athos.

-- Il fit btonner le messager? dit Porthos.

-- Il accepta la somme? dit d'Artagnan.

-- Vous avez devin, d'Artagnan, dit Aramis.

Et tous d'clater de rire si bruyamment que l'hte monta en
demandant si ces messieurs n'avaient pas besoin de quelque chose.

Il avait cru que l'on se battait.

L'hilarit se calma enfin.

-- Peut-on crosser M. de Beaufort? demanda d'Artagnan, j'en ai
bien envie.

-- Faites, dit Aramis, qui connaissait  fond cet esprit gascon si
fin et si brave qui ne reculait jamais d'un seul pas sur aucun
terrain.

-- Et vous, Athos? demanda d'Artagnan.

-- Je vous jure, foi de gentilhomme, que nous rirons si vous tes
drle, dit Athos.

-- Je commence, dit d'Artagnan. M. de Beaufort, causant un jour
avec un des amis de M. le Prince, lui dit que sur les premires
querelles du Mazarin et du parlement, il s'tait trouv un jour en
diffrend avec M. de Chavigny, et que le voyant attach au nouveau
cardinal, lui qui tenait  l'ancien par tant de manires, il
l'avait _gourm_ de bonne faon.

Cet ami, qui connaissait M. de Beaufort pour avoir la main fort
lgre, ne fut pas autrement tonn du fait, et l'alla tout
courant conter  M. le Prince. La chose se rpand, et voil que
chacun tourne le dos  Chavigny. Celui-ci cherche l'explication de
cette froideur gnrale: on hsite  la lui faire connatre; enfin
quelqu'un se hasarde  lui dire que chacun s'tonne qu'il se soit
laiss _gourmer_ par M. de Beaufort, tout prince qu'il est.

-- Et qui a dit que le prince m'avait gourm? demanda Chavigny.

-- Le prince lui-mme, rpond l'ami.

On remonte  la source et l'on trouve la personne  laquelle le
prince a tenu ce propos, laquelle, adjure sur l'honneur de dire
la vrit, le rpte et l'affirme.

Chavigny, au dsespoir d'une pareille calomnie,  laquelle il ne
comprend rien, dclare  ses amis qu'il mourra plutt que de
supporter une pareille injure. En consquence, il envoie deux
tmoins au prince, avec mission de lui demander s'il est vrai
qu'il ait dit qu'il avait gourm M. de Chavigny.

-- Je l'ai dit et je le rpte, rpondit le prince, car c'est la
vrit.

-- Monseigneur, dit alors l'un des parrains de Chavigny,
permettez-moi de dire  Votre Altesse que des coups  un
gentilhomme dgradent autant celui qui les donne que celui qui les
reoit. Le roi Louis XIII ne voulait pas avoir de valets de
chambre gentilshommes, pour avoir le droit de battre ses valets de
chambre.

-- Eh bien mais, demanda M. de Beaufort tonn, qui a reu des
coups et qui parle de battre?

-- Mais vous, Monseigneur, qui prtendez avoir battu....

-- Qui?

-- M. de Chavigny.

-- Moi?

-- N'avez-vous pas gourm M. de Chavigny,  ce que vous dites au
moins, Monseigneur?

-- Oui.

-- Eh bien! lui dment.

-- Ah! par exemple, dit le prince, je l'ai si bien gourm que
voil mes propres paroles, dit M. de Beaufort avec toute la
majest que vous lui connaissez:

Mon cher Chavigny, vous tes blmable de prter secours  un
drle comme ce Mazarin.

-- Ah! Monseigneur, s'cria le second, je comprends, c'est
gourmander que vous avez voulu dire.

-- Gourmander, gourmer, que fait cela? dit le prince; n'est-ce
pas la mme chose? En vrit, vos faiseurs de morts sont bien
pdants!

On rit beaucoup de cette erreur philologique de M. de Beaufort,
dont les bvues en ce genre commenaient  devenir proverbiales,
et il fut convenu que, l'esprit de parti tant exil  tout jamais
de ces runions amicales, d'Artagnan et Porthos pourraient railler
les princes,  la condition qu'Athos et Aramis pourraient
_gourmer_ le Mazarin.

-- Ma foi, dit d'Artagnan  ses deux amis, vous avez raison de lui
vouloir du mal,  ce Mazarin, car de son ct, je vous le jure, il
ne vous veut pas de bien.

-- Bah! vraiment? dit Athos. Si je croyais que ce drle me connt
par mon nom, je me ferais dbaptiser, de peur qu'on ne crt que je
le connais, moi.

-- Il ne vous connat point par votre nom, mais par vos faits; il
sait qu'il y a deux gentilshommes qui ont plus particulirement
contribu  l'vasion de M. de Beaufort, et il les fait chercher
activement, je vous en rponds.

-- Par qui?

-- Par moi.

-- Comment, par vous?

-- Oui, il m'a encore envoy chercher ce matin pour me demander si
j'avais quelque renseignement.

-- Sur ces deux gentilshommes?

-- Oui.

-- Et que lui avez-vous rpondu?

-- Que je n'en avais pas encore, mais que je dnais avec deux
personnes qui pourraient m'en donner.

-- Vous lui avez dit cela! dit Porthos avec son gros rire panoui
sur sa large figure. Bravo! Et cela ne vous fait pas peur, Athos?

-- Non, dit Athos, ce n'est pas la recherche du Mazarin que je
redoute.

-- Vous, reprit Aramis, dites-moi un peu ce que vous redoutez?

-- Rien, dans le prsent du moins, c'est vrai.

-- Et dans le pass? dit Porthos.

-- Ah! dans le pass, c'est autre chose, dit Athos avec un soupir;
dans le pass et dans l'avenir...

-- Est-ce que vous craignez pour votre jeune Raoul? demanda
Aramis.

-- Bon! dit d'Artagnan, on n'est jamais tu  la premire affaire.

-- Ni  la seconde, dit Aramis.

-- Ni  la troisime, dit Porthos. D'ailleurs, quand on est tu,
on en revient, et la preuve c'est que nous voil.

-- Non, dit Athos, ce n'est pas Raoul non plus qui m'inquite, car
il se conduira, je l'espre, en gentilhomme, et s'il est tu, eh
bien! ce sera bravement; mais tenez, si ce malheur lui arrivait,
eh bien...

Athos passa la main sur son front ple.

-- Eh bien? demanda Aramis.

-- Eh bien! je regarderais ce malheur comme une expiation.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, je sais ce que vous voulez dire.

-- Et moi aussi, dit Aramis; mais il ne faut pas songer  cela,
Athos: le pass est le pass.

-- Je ne comprends pas, dit Porthos.

-- L'affaire d'Armentires, dit tout bas d'Artagnan.

-- L'affaire d'Armentires? demanda celui-ci.

-- Milady...

-- Ah.! oui, dit Porthos, je l'avais oublie, moi.

Athos le regarda de son oeil profond.

-- Vous l'avez oublie, vous, Porthos? dit-il.

-- Ma foi, oui, dit Porthos, il y a longtemps de cela.

-- La chose ne pse donc point  votre conscience?

-- Ma foi, non! dit Porthos.

-- Et  vous, Aramis?

-- Mais, j'y pense parfois, dit Aramis, comme  un des cas de
conscience qui prtent le plus  la discussion.

-- Et  vous, d'Artagnan?

-- Moi, j'avoue que lorsque mon esprit s'arrte sur cette poque
terrible, je n'ai de souvenirs que pour le corps glac de cette
pauvre Mme Bonacieux. Oui, Oui, murmura-t-il, j'ai eu bien des
fois des regrets pour la victime, jamais de remords pour son
assassin.

Athos secoua la tte d'un air de doute.

-- Songez, dit Aramis, que si vous admettez la justice divine et
sa participation aux choses de ce monde, cette femme a t punie
de par la volont de Dieu. Nous avons t les instruments, voil
tout.

-- Mais le libre arbitre, Aramis?

-- Que fait le juge? il a son libre arbitre et il condamne sans
crainte. Que fait le bourreau? Il est matre de son bras, et
cependant il frappe sans remords.

-- Le bourreau... murmura Athos.

Et l'on vit qu'il s'arrtait  un souvenir.

-- Je sais que c'est effrayant, dit d'Artagnan, mais quand on
pense que nous avons tu des Anglais, des Rochelois, des
Espagnols, des Franais mme, qui n'avaient jamais fait d'autre
mal que de nous coucher en joue et de nous manquer, qui n'avaient
jamais eu d'autre tort que de croiser le fer avec nous et de ne
pas arriver  la parade assez vite, je m'excuse pour ma part dans
le meurtre de cette femme, parole d'honneur!

-- Moi, dit Porthos, maintenant que vous m'en avez fait souvenir,
Athos, je revois encore la scne comme si j'y tais: Milady tait
l, o vous tes (Athos plit); moi j'tais  la place o se
trouve d'Artagnan. J'avais au ct une pe qui coupait comme un
damas... Vous vous la rappelez, Aramis, car vous l'appeliez
toujours Balizarde? Eh bien! je vous jure  tous trois que s'il
n'y avait pas eu l le bourreau de Bthune... Est-ce de
Bthune?... Oui, ma foi, de Bthune... j'eusse coup le cou 
cette sclrate, sans m'y reprendre, et mme en m'y reprenant.
C'tait une mchante femme.

-- Et puis, dit Aramis, avec ce ton d'insoucieuse philosophie
qu'il avait pris depuis qu'il tait glise, et dans lequel il y
avait bien plus d'athisme que de confiance en Dieu,  quoi bon
songer  tout cela! ce qui est fait est fait. Nous nous
confesserons de cette action  l'heure suprme et Dieu saura bien
mieux que nous si c'est un crime, une faute ou une action
mritoire. M'en repentir? me direz-vous; ma foi, non. Sur
l'honneur et sur la croix, je ne me repens que parce qu'elle tait
femme.

-- Le plus tranquillisant dans tout cela, dit d'Artagnan, c'est
que de tout cela il ne reste aucune trace.

-- Elle avait un fils, dit Athos.

-- Ah! oui, je le sais bien, dit d'Artagnan, et vous m'en avez
parl; mais qui sait ce qu'il est devenu? Mort le serpent, morte
la couve? Croyez-vous que de Winter, son oncle, aura lev ce
serpenteau-l? De Winter aura condamn le fils comme il a condamn
la mre.

-- Alors, dit Athos, malheur  de Winter, car l'enfant n'avait
rien fait, lui.

-- L'enfant est mort, ou le diable m'emporte! dit Porthos. Il fait
tant de brouillard dans cet affreux pays,  ce que dit d'Artagnan,
du moins...

Au moment o cette conclusion de Porthos allait peut-tre ramener
la gaiet sur tous ces fronts plus ou moins assombris, un bruit de
pas se fit entendre dans l'escalier, et l'on frappa  la porte.

-- Entrez, dit Athos.

-- Messieurs, dit l'hte, il y a un garon trs press qui demande
 parler  l'un de vous.

-- Auquel? demandrent les quatre amis.

--  celui qui se nomme le comte de La Fre.

-- C'est moi, dit Athos. Et comment s'appelle ce garon?

-- Grimaud.

-- Ah! fit Athos plissant, dj de retour? Qu'est-il donc arriv
 Bragelonne?

-- Qu'il entre! dit d'Artagnan, qu'il entre!

Mais dj Grimaud avait franchi l'escalier et attendait sur le
degr; il s'lana dans la chambre et congdia l'hte d'un geste.

L'hte referma la porte: les quatre amis restrent dans l'attente.
L'agitation de Grimaud, sa pleur, la sueur qui mouillait son
visage, la poussire qui souillait ses vtements, tout annonait
qu'il s'tait fait le messager de quelque importante et terrible
nouvelle.

-- Messieurs, dit-il, cette femme avait un enfant, l'enfant est
devenu un homme; la tigresse avait un petit, le tigre est lanc,
il vient  vous, prenez garde!

Athos regarda ses amis avec un sourire mlancolique. Porthos
chercha  son ct son pe, qui tait pendue  la muraille;
Aramis saisit son couteau, d'Artagnan se leva.

-- Que veux-tu dire, Grimaud? s'cria ce dernier.

-- Que le fils de Milady a quitt l'Angleterre, qu'il est en
France, qu'il vient  Paris, s'il n'y est dj.

-- Diable! dit Porthos, tu es sr?

-- Sr, dit Grimaud.

Un long silence accueillit cette dclaration. Grimaud tait si
haletant, si fatigu, qu'il tomba sur une chaise.

Athos remplit un verre de Champagne et le lui porta.

-- Eh bien! aprs tout, dit d'Artagnan, quand il vivrait, quand il
viendrait  Paris, nous en avons vu bien d'autres! Qu'il vienne!

-- Oui, dit Porthos, caressant du regard son pe pendue  la
muraille, nous l'attendons: qu'il vienne!

-- D'ailleurs ce n'est qu'un enfant, dit Aramis.

Grimaud se leva.

-- Un enfant! dit-il. Savez-vous ce qu'il a fait, cet enfant?
Dguis en moine, il a dcouvert toute l'histoire en confessant le
bourreau de Bthune, et aprs l'avoir confess, aprs avoir tout
appris de lui, il lui a, pour absolution, plant dans le coeur le
poignard que voil. Tenez, il est encore rouge et humide, car il
n'y a pas plus de trente heures qu'il est sorti de la plaie.

Et Grimaud jeta sur la table le poignard oubli par le moine dans
la blessure du bourreau.

D'Artagnan, Porthos et Aramis se levrent, et d'un mouvement
spontan coururent  leurs pes.

Athos seul demeura sur sa chaise calme et rveur.

-- Et tu dis qu'il est vtu en moine, Grimaud?

-- Oui, en moine augustin.

-- Quel homme est-ce?

-- De ma taille,  ce que m'a dit l'hte, maigre, ple, avec des
yeux bleu clair, et des cheveux blonds!

-- Et... il n'a pas vu Raoul? dit Athos.

-- Au contraire, ils se sont rencontrs, et c'est le vicomte lui-
mme qui l'a conduit au lit du mourant.

Athos se leva sans dire une parole et alla  son tour dcrocher
son pe.

-- Ah , messieurs, dit d'Artagnan essayant de rire, savez-vous
que nous avons l'air de femmelettes! Comment, nous, quatre hommes,
qui avons sans sourciller tenu tte  des armes, voil que nous
tremblons devant un enfant!

-- Oui, dit Athos, mais cet enfant vient au nom de Dieu.

Et ils sortirent empresss de l'htellerie.


XXXIX. La lettre de Charles Ier

Maintenant, il faut que le lecteur franchisse avec nous la Seine,
et nous suive jusqu' la porte du couvent des Carmlites de la rue
Saint-Jacques.

Il est onze heures du matin, et les pieuses soeurs viennent de
dire une messe pour le succs des armes de Charles Ier. En sortant
de l'glise, une femme et une jeune fille vtues de noir, l'une
comme une veuve, l'autre comme une orpheline, sont rentres dans
leur cellule.

La femme s'est agenouille sur un prie-Dieu de bois peint, et 
quelques pas d'elle la jeune fille, appuye sur une chaise, se
tient debout et pleure.

La femme a d tre belle, mais on voit que ses larmes l'ont
vieillie. La jeune fille est charmante, et ses pleurs
l'embellissent encore. La femme parat avoir quarante ans, la
jeune fille en a quatorze.

-- Mon Dieu! disait la suppliante agenouille, conservez mon
poux, conservez mon fils, et prenez ma vie si triste et si
misrable.

-- Mon Dieu! disait la jeune fille, conservez-moi ma mre!

-- Votre mre ne peut plus rien pour vous en ce monde, Henriette,
dit en se retournant la femme afflige qui priait. Votre mre n'a
plus ni trne, ni poux, ni fils, ni argent, ni amis; votre mre,
ma pauvre enfant, est abandonne de tout l'univers.

Et la femme, se renversant aux bras de sa fille qui se prcipitait
pour la soutenir, se laissa aller elle-mme aux sanglots.

-- Ma mre, prenez courage! dit la jeune fille.

-- Ah! les rois sont malheureux cette anne, dit la mre en posant
sa tte sur l'paule de l'enfant; et personne ne songe  nous dans
ce pays, car chacun songe  ses propres affaires. Tant que votre
frre a t avec nous, il m'a soutenue; mais votre frre est
parti: il est  prsent sans pouvoir donner de ses nouvelles  moi
ni  son pre. J'ai engag mes derniers bijoux, vendu toutes mes
hardes et les vtres pour payer les gages de ses serviteurs, qui
refusaient de l'accompagner si je n'eusse fait ce sacrifice.
Maintenant nous en sommes rduites de vivre aux dpens des filles
du Seigneur. Nous sommes des pauvres secourues par Dieu.

-- Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas  la reine votre soeur?
demanda la jeune fille.

-- Hlas! dit l'afflige, la reine ma soeur n'est plus reine, mon
enfant, et c'est un autre qui rgne en son nom. Un jour vous
pourrez comprendre cela.

-- Eh bien, alors, au roi votre neveu. Voulez-vous que je lui
parle? Vous savez comme il m'aime, ma mre.

-- Hlas! le roi, mon neveu, n'est pas encore roi, et lui-mme,
vous le savez bien, Laporte nous l'a dit vingt fois, lui-mme
manque de tout.

-- Alors adressons-nous  Dieu, dit la jeune fille.

Et elle s'agenouilla prs de sa mre.

Ces deux femmes qui priaient ainsi au mme prie-Dieu, c'taient la
fille et la petite-fille de Henri IV, la femme et la fille de
Charles Ier.

Elles achevaient leur double prire lorsqu'une religieuse gratta
doucement  la porte de la cellule.

-- Entrez, ma soeur, dit la plus ge des deux femmes en essuyant
ses pleurs et en se relevant.

La religieuse entrouvrit respectueusement la porte.

-- Que Votre Majest veuille bien m'excuser si je trouble ses
mditations, dit-elle; mais il y a au parloir un seigneur tranger
qui arrive d'Angleterre, et qui demande l'honneur de prsenter une
lettre  Votre Majest.

-- Oh! une lettre! une lettre du roi peut-tre! des nouvelles de
votre pre, sans doute! Entendez-vous, Henriette?

-- Oui, Madame, j'entends et j'espre.

-- Et quel est ce seigneur, dites?

-- Un gentilhomme de quarante-cinq  cinquante ans.

-- Son nom? a-t-il dit son nom?

-- Milord de Winter.

-- Milord de Winter! s'cria la reine; l'ami de mon poux! Eh!
faites entrer, faites entrer!

Et la reine courut au-devant du messager, dont elle saisit la main
avec empressement.

Lord de Winter, en entrant dans la cellule, s'agenouilla et
prsenta  la reine une lettre roule dans un tui d'or.

-- Ah! milord, dit la reine, vous nous apportez trois choses que
nous n'avions pas vues depuis bien longtemps: de l'or, un ami
dvou et une lettre du roi notre poux et matre.

De Winter salua de nouveau; mais il ne put rpondre, tant il tait
profondment mu.

-- Milord, dit la reine montrant la lettre, vous comprenez que je
suis presse de savoir ce que contient ce papier.

-- Je me retire, madame, dit de Winter.

-- Non, restez, dit la reine, nous lirons devant vous. Ne
comprenez-vous pas que j'ai mille questions  vous faire?

De Winter recula de quelques pas, et demeura debout en silence.

La mre et la fille, de leur ct, s'taient retires dans
l'embrasure d'une fentre, et lisaient avidement, la fille appuye
au bras de la mre, la lettre suivante:

Madame et chre pouse,

Nous voici arrivs au terme. Toutes les ressources que Dieu m'a
laisses sont concentres en ce camp de Naseby, d'o je vous cris
 la hte. L j'attends l'arme de mes sujets rebelles, et je vais
lutter une dernire fois contre eux. Vainqueur, j'ternise la
lutte; vaincu, je suis perdu compltement. Je veux, dans ce
dernier cas (hlas! quand on en est o nous en sommes, il faut
tout prvoir), je veux essayer de gagner les ctes de France. Mais
pourra-t-on, voudra-t-on y recevoir un roi malheureux, qui
apportera un si funeste exemple dans un pays dj soulev par les
discordes civiles? Votre sagesse et votre affection me serviront
de guide. Le porteur de cette lettre vous dira, Madame, ce que je
ne puis confier au risque d'un accident. Il vous expliquera quelle
dmarche j'attends de vous. Je le charge aussi de ma bndiction
pour mes enfants et de tous les sentiments de mon coeur pour vous,
Madame et chre pouse.

La lettre tait signe, au lieu de Charles, roi, Charles,
encore roi.

Cette triste lecture, dont de Winter suivait les impressions sur
le visage de la reine, amena cependant dans ses yeux un clair
d'esprance.

-- Qu'il ne soit plus roi! s'cria-t-elle, qu'il soit vaincu,
exil, proscrit, mais qu'il vive! Hlas! le trne est un poste
trop prilleux aujourd'hui pour que je dsire qu'il y reste. Mais,
dites-moi, milord, continua la reine, ne me cachez rien, o en est
le roi? Sa position est-elle donc aussi dsespre qu'il le pense?

-- Hlas! Madame, plus dsespre qu'il ne le pense lui-mme. Sa
Majest a le coeur si bon, qu'elle ne comprend pas la haine; si
loyal, qu'elle ne devine pas la trahison. L'Angleterre est
atteinte d'un esprit de vertige qui, j'en ai bien peur, ne
s'teindra que dans le sang.

-- Mais lord Montrose? rpondit la reine. J'avais entendu parler
de grands et rapides succs, de batailles gagnes  Inverlochy, 
Auldearn,  Alford et  Kilsyth. J'avais entendu dire qu'il
marchait  la frontire pour se joindre  son roi.

-- Oui, Madame; mais  la frontire il a rencontr Lesley. Il
avait lass la victoire  force d'entreprises surhumaines: la
victoire l'a abandonn. Montrose, battu  Philiphaugh, a t forc
de congdier les restes de son arme et de fuir dguis en
laquais. Il est  Bergen en Norvge.

-- Dieu le garde! dit la reine. C'est au moins une consolation de
savoir que ceux qui ont tant de fois risqu leur vie pour nous
sont en sret. Et maintenant, milord, que je vois la position du
roi telle qu'elle est, c'est--dire dsespre, dites-moi ce que
vous avez  me dire de la part de mon royal poux.

-- Eh bien! Madame, dit de Winter, le roi dsire que vous tchiez
de pntrer les dispositions du roi et de la reine  son gard.

-- Hlas! vous le savez, rpondit la reine, le roi n'est encore
qu'un enfant, et la reine est une femme, bien faible mme: c'est
M. de Mazarin qui est tout.

-- Voudrait-il donc jouer en France le rle que Cromwell joue en
Angleterre?

-- Oh! non. C'est un Italien souple et rus, qui peut-tre rve le
crime mais n'osera jamais le commettre; et, tout au contraire de
Cromwell, qui dispose des deux chambres, Mazarin n'a pour appui
que la reine dans sa lutte avec le parlement.

-- Raison de plus alors pour qu'il protge un roi que les
parlements poursuivent.

La reine hocha la tte avec amertume.

-- Si j'en juge par moi-mme, milord, dit-elle, le cardinal ne
fera rien, ou peut-tre mme sera contre nous. Ma prsence et
celle de ma fille en France lui psent dj:  plus forte raison,
celle du roi. Milord, ajouta Henriette en souriant avec
mlancolie, c'est triste et presque honteux  dire, mais nous
avons pass l'hiver au Louvre sans argent, sans linge, presque
sans pain, et souvent ne nous levant pas faute de feu.

-- Horreur! s'cria de Winter. La fille de Henri IV, la femme du
roi Charles! Que ne vous adressiez-vous donc, Madame, au premier
venu de nous?

-- Voil l'hospitalit que donne  une reine le ministre auquel un
roi veut la demander.

-- Mais j'avais entendu parler d'un mariage entre monseigneur le
prince de Galles et mademoiselle d'Orlans dit de Winter.

-- Oui, j'en ai eu un instant l'espoir. Les enfants s'aimaient;
mais la reine, qui avait d'abord donn les mains  cet amour, a
chang d'avis; mais M. le duc d'Orlans, qui avait encourag le
commencement de leur familiarit, a dfendu  sa fille de songer
davantage  cette union. Ah! milord, continua la reine sans songer
mme  essuyer ses larmes, mieux vaut combattre comme a fait le
roi, et mourir comme il va faire peut-tre, que de vivre en
mendiant comme je le fais.

-- Du courage, Madame, dit de Winter, du courage. Ne dsesprez
pas. Les intrts de la couronne de France, si branle en ce
moment, sont de combattre la rbellion chez le peuple le plus
voisin. Mazarin est homme d'tat et il comprendra cette ncessit.

-- Mais tes-vous sr, dit la reine d'un air de doute, que vous ne
soyez pas prvenu?

-- Par qui? demanda de Winter.

-- Mais par les Joyce, par les Pride, par les Cromwell.

-- Par un tailleur! par un charretier par un brasseur! Ah! je
l'espre, Madame, le cardinal n'entrerait pas en alliance avec de
pareils hommes.

-- Eh! qu'est-il lui-mme? demanda Madame Henriette.

-- Mais, pour l'honneur du roi, pour celui de la reine...

-- Allons, esprons qu'il fera quelque chose pour cet honneur, dit
Madame Henriette. Un ami possde une si bonne loquence, milord,
que vous me rassurez. Donnez-moi donc la main et allons chez le
ministre.

-- Madame, dit de Winter en s'inclinant, je suis confus de cet
honneur.

-- Mais enfin, s'il refusait, dit Madame Henriette s'arrtant, et
que le roi perdt la bataille?

-- Sa Majest alors se rfugierait en Hollande, o j'ai entendu
dire qu'tait monseigneur le prince de Galles.

-- Et Sa Majest pourrait-elle compter pour sa fuite sur beaucoup
de serviteurs comme vous?

-- Hlas! non, madame, dit de Winter; mais le cas est prvu, et je
viens chercher des allis en France.

-- Des allis! dit la reine en secouant la tte.

-- Madame, rpondit de Winter, que je retrouve d'anciens amis que
j'ai eus autrefois, et je rponds de tout.

-- Allons donc, milord, dit la reine avec ce doute poignant des
gens qui ont t longtemps malheureux, allons donc, et que Dieu
vous entende!

La reine monta dans sa voiture, et de Winter,  cheval, suivi de
deux laquais, l'accompagna  la portire.


XL. La lettre de Cromwell

Au moment o Madame Henriette quittait les Carmlites pour se
rendre au Palais-Royal, un cavalier descendait de cheval  la
porte de cette demeure royale, et annonait aux gardes qu'il avait
quelque chose de consquence  dire au cardinal Mazarin.

Bien que le cardinal et souvent peur, comme il avait encore plus
souvent besoin d'avis et de renseignements, il tait assez
accessible. Ce n'tait point  la premire porte qu'on trouvait la
difficult vritable, la seconde mme se franchissait assez
facilement, mais  la troisime veillait, outre le garde et les
huissiers, le fidle Bernouin, cerbre qu'aucune parole ne pouvait
flchir, qu'aucun rameau, ft-il d'or, ne pouvait charmer.

C'tait donc  la troisime porte que celui qui sollicitait ou
rclamait une audience devait subir un interrogatoire formel.

Le cavalier, ayant laiss son cheval attach aux grilles de la
cour, monta le grand escalier, et s'adressant aux gardes dans la
premire salle:

-- M. le cardinal Mazarin? dit-il.

-- Passez, rpondirent les gardes sans lever le nez, les uns de
dessus leurs cartes et les autres de dessus leurs ds, enchants
d'ailleurs de faire comprendre que ce n'tait pas  eux de remplir
l'office de laquais.

Le cavalier entra dans la seconde salle. Celle-ci tait garde par
les mousquetaires et les huissiers.

Le cavalier rpta sa demande.

-- Avez-vous une lettre d'audience? demanda un huissier s'avanant
au-devant du solliciteur.

-- J'en ai une, mais pas du cardinal Mazarin.

-- Entrez et demandez M. Bernouin, dit l'huissier. Et il ouvrit la
porte de la troisime chambre. Soit par hasard, soit qu'il se tnt
 son poste habituel, Bernouin tait debout derrire cette porte
et avait tout entendu.

-- C'est moi, monsieur, que vous cherchez, dit-il. De qui est la
lettre que vous apportez  Son minence?

-- Du gnral Olivier Cromwell, dit le nouveau venu; veuillez dire
ce nom  Son minence, et venir rapporter s'il peut me recevoir
oui ou non.

Et il se tint debout dans l'attitude sombre et fire qui tait
particulire aux puritains.

Bernouin, aprs avoir promen sur toute la personne du jeune homme
un regard inquisiteur, rentra dans le cabinet du cardinal, auquel
il transmet les paroles du messager.

-- Un homme porteur d'une lettre d'Olivier Cromwell? dit Mazarin;
et quelle espce d'homme?

-- Un vrai Anglais, monseigneur; cheveux blond roux, plutt roux
que blonds; oeil gris bleu, plutt gris que bleu; pour le reste,
orgueil et raideur.

-- Qu'il donne sa lettre.

-- Monseigneur demande la lettre, dit Bernouin en repassant du
cabinet dans l'antichambre.

-- Monseigneur ne verra pas la lettre sans le porteur, rpondit le
jeune homme; mais pour vous convaincre que je suis rellement
porteur d'une lettre, regardez, la voici.

Bernouin regarda le cachet; et, voyant que la lettre venait
vritablement du gnral Olivier Cromwell, il s'apprta 
retourner prs de Mazarin.

-- Ajoutez, dit le jeune homme, que je suis non pas un simple
messager, mais un envoy extraordinaire.

Bernouin rentrant dans le cabinet, et sortant aprs quelques
secondes:

-- Entrez, monsieur, dit-il en tenant la porte ouverte.

Mazarin avait eu besoin de toutes ces alles et venues pour se
remettre de l'motion que lui avait cause l'annonce de cette
lettre, mais quelque perspicace que ft son esprit, il cherchait
en vain quel motif avait pu porter Cromwell  entrer avec lui en
communication.

Le jeune homme parut sur le seuil de son cabinet; il tenait son
chapeau d'une main et la lettre de l'autre.

Mazarin se leva.

-- Vous avez, monsieur, dit-il, une lettre de crance pour moi?

-- La voici, Monseigneur, dit le jeune homme.

Mazarin prit la lettre, la dcacheta et lut:

M. Mordaunt, un de mes secrtaires, remettra cette lettre
d'introduction  Son minence le cardinal Mazarini,  Paris; il
est porteur, en outre, pour Son minence, d'une seconde lettre
confidentielle.

OLIVIER CROMWELL.

-- Fort bien, monsieur Mordaunt, dit Mazarin, donnez-moi cette
seconde lettre et asseyez-vous.

Le jeune homme tira de sa poche une seconde lettre, la donna au
cardinal et s'assit.

Cependant, tout  ses rflexions, le cardinal avait pris la
lettre, et, sans la dcacheter, la tournait et la retournait dans
sa main; mais pour donner le change au messager, il se mit 
l'interroger selon son habitude, et convaincu qu'il tait, par
l'exprience, que peu d'hommes parvenaient  lui cacher quelque
chose lorsqu'il interrogeait et regardait  la fois:

-- Vous tes bien jeune, monsieur Mordaunt, pour ce rude mtier
d'ambassadeur o chouent parfois les plus vieux diplomates.

-- Monseigneur, j'ai vingt-trois ans; mais Votre minence se
trompe en me disant que je suis jeune. J'ai plus d'ge qu'elle,
quoique je n'aie point sa sagesse.

-- Comment cela, monsieur? dit Mazarin, je ne vous comprends pas.

-- Je dis, Monseigneur, que les annes de souffrance comptent
double, et que depuis vingt ans je souffre.

-- Ah! oui, je comprends, dit Mazarin, dfaut de fortune; vous
tes pauvre, n'est-ce pas?

Puis il ajouta en lui-mme:

-- Ces rvolutionnaires anglais sont tous des gueux et des
manants.

-- Monseigneur, je devais avoir un jour une fortune de six
millions; mais on me l'a prise.

-- Vous n'tes donc pas un homme du peuple? dit Mazarin tonn.

-- Si je portais mon titre je serais lord; si je portais mon nom,
vous eussiez entendu un des noms les plus illustres de
l'Angleterre.

-- Comment vous appelez-vous donc? demanda Mazarin.

-- Je m'appelle M. Mordaunt, dit le jeune homme en s'inclinant.

Mazarin comprit que l'envoy de Cromwell dsirait garder son
incognito.

Il se tut un instant, mais pendant cet instant, il le regarda avec
une attention plus grande encore qu'il n'avait fait la premire
fois.

Le jeune homme tait impassible.

-- Au diable ces puritains! dit tout bas Mazarin, ils sont taills
dans le marbre.

Et tout haut:

-- Mais il vous reste des parents? dit-il.

-- Il m'en reste un, oui, Monseigneur.

-- Alors il vous aide?

-- Je me suis prsent trois fois pour implorer son appui, et
trois fois il m'a fait chasser par ses valets.

-- Oh! mon Dieu! mon cher monsieur Mordaunt, dit Mazarin, esprant
faire tomber le jeune homme dans quelque pige par sa fausse
piti, mon Dieu! que votre rcit m'intresse donc! Vous ne
connaissez donc pas votre naissance?

-- Je ne la connais que depuis peu de temps.

-- Et jusqu'au moment o vous l'avez connue?...

-- Je me considrais comme un enfant abandonn.

-- Alors vous n'avez jamais vu votre mre?

-- Si fait, Monseigneur; quand j'tais enfant, elle vint trois
fois chez ma nourrice; je me rappelle la dernire fois qu'elle
vint comme si c'tait aujourd'hui.

-- Vous avez bonne mmoire, dit Mazarin.

-- Oh, oui, Monseigneur, dit le jeune homme, avec un si singulier
accent, que le cardinal sentit un frisson lui courir par les
veines.

-- Et qui vous levait? demanda Mazarin.

-- Une nourrice franaise, qui me renvoya quand j'eus cinq ans,
parce que personne ne la payait plus, en me nommant ce parent dont
souvent ma mre lui avait parl.

-- Que devntes-vous?

-- Comme je pleurais et mendiais sur les grands chemins, un
ministre de Kingston me recueillit, m'instruisit dans la religion
calviniste, me donna toute la science qu'il avait lui-mme, et
m'aida dans les recherches que je fis de ma famille.

-- Et ces recherches?

-- Furent infructueuses; le hasard fit tout.

-- Vous dcouvrtes ce qu'tait devenue votre mre?

-- J'appris qu'elle avait t assassine par ce parent aid de
quatre de ses amis, mais je savais dj que j'avais t dgrad de
la noblesse et dpouill de tous mes biens par le roi Charles Ier.

-- Ah! je comprends maintenant pourquoi vous servez M. Cromwell.
Vous hassez le roi.

-- Oui, Monseigneur, je le hais! dit le jeune homme.

Mazarin vit avec tonnement l'expression diabolique avec laquelle
le jeune homme pronona ces paroles: comme les visages ordinaires
se colorent de sang, son visage,  lui, se colora de fiel et
devint livide.

-- Votre histoire est terrible, monsieur Mordaunt, et me touche
vivement; mais, par bonheur pour vous, vous servez un matre tout-
puissant. Il doit vous aider dans vos recherches. Nous avons tant
de renseignements, nous autres.

-- Monseigneur,  un bon chien de race il ne faut montrer que le
bout d'une piste pour qu'il arrive srement  l'autre bout.

-- Mais ce parent dont vous m'avez entretenu, voulez-vous que je
lui parle? dit Mazarin qui tenait  se faire un ami prs de
Cromwell.

-- Merci, Monseigneur, je lui parlerai moi-mme.

-- Mais ne m'avez-vous pas dit qu'il vous maltraitait?

-- Il me traitera mieux la premire fois que je le verrai.

-- Vous avez donc un moyen de l'attendrir?

-- J'ai un moyen de me faire craindre.

Mazarin regardait le jeune homme, mais  l'clair qui jaillit de
ses yeux il baissa la tte, et embarrass de continuer une
semblable conversation, il ouvrit la lettre de Cromwell.

Peu  peu les yeux du jeune homme redevinrent ternes et vitreux
comme d'habitude, et il tomba dans une rverie profonde. Aprs
avoir lu les premires lignes, Mazarin se hasarda  regarder en
dessous si Mordaunt n'piait pas sa physionomie; et remarquant son
indiffrence:

-- Faites donc faire vos affaires, dit-il en haussant
imperceptiblement les paules, par des gens qui font en mme temps
les leurs! Voyons ce que veut cette lettre.

Nous la reproduisons textuellement:

 Son minence

Monseigneur le cardinal Mazarini.

J'ai voulu, Monseigneur, connatre vos intentions au sujet des
affaires prsentes de l'Angleterre. Les deux royaumes sont trop
voisins pour que la France ne s'occupe pas de notre situation,
comme nous nous occupons de celle de la France. Les Anglais sont
presque tous unanimes pour combattre la tyrannie du roi Charles et
de ses partisans. Plac  la tte de ce mouvement par la confiance
publique, j'en apprcie mieux que personne la nature et les
consquences. Aujourd'hui je fais la guerre et je vais livrer au
roi Charles une bataille dcisive. Je la gagnerai, car l'espoir de
la nation et l'esprit du Seigneur sont avec moi. Cette bataille
gagne, le roi n'a plus de ressources en Angleterre ni en cosse;
et s'il n'est pas pris ou tu, il va essayer de passer en France
pour recruter des soldats et se refaire des armes et de l'argent.
Dj la France a reu la reine Henriette, et, involontairement
sans doute, a entretenu un foyer de guerre civile inextinguible
dans mon pays; mais Madame Henriette est fille de France et
l'hospitalit de la France lui tait due. Quant au roi Charles, la
question change de face: en le recevant et en le secourant, la
France improuverait les actes du peuple anglais et nuirait si
essentiellement  l'Angleterre et surtout  la marche du
gouvernement qu'elle compte se donner, qu'un pareil tat
quivaudrait  des hostilits flagrantes...

 ce moment, Mazarin, fort inquiet de la tournure que prenait la
lettre, cessa de lire de nouveau et regarda le jeune homme en
dessous.

Il rvait toujours.

Mazarin continua:

Il est donc urgent, Monseigneur, que je sache  quoi m'en tenir
sur les vues de la France: les intrts de ce royaume et ceux de
l'Angleterre, quoique dirigs en sens inverse, se rapprochent
cependant plus qu'on ne saurait le croire. L'Angleterre a besoin
de tranquillit intrieure pour consommer l'expulsion de son roi,
la France a besoin de cette tranquillit pour consolider le trne
de son jeune monarque; vous avez autant que nous besoin de cette
paix intrieure,  laquelle nous touchons, nous, grce  l'nergie
de notre gouvernement.

Vos querelles avec le parlement, vos dissensions bruyantes avec
les princes qui aujourd'hui combattent pour vous et demain
combattront contre vous, la tnacit populaire dirige par le
coadjuteur, le prsident Blancmesnil et le conseiller Broussel;
tout ce dsordre enfin qui parcourt les diffrents degrs de l'tat
doit vous faire envisager avec inquitude l'ventualit d'une
guerre trangre: car alors l'Angleterre, surexcite par
l'enthousiasme des ides nouvelles, s'allierait avec l'Espagne qui
dj convoite cette alliance. J'ai donc pens, Monseigneur,
connaissant votre prudence et la position toute personnelle que
les vnements vous font aujourd'hui, j'ai pens que vous aimeriez
mieux concentrer vos forces dans l'intrieur du royaume de France
et abandonner aux siennes le gouvernement nouveau de l'Angleterre.
Cette neutralit consiste seulement  loigner le roi Charles du
territoire de France, et  ne secourir ni par armes, ni par
argent, ni par troupes, ce roi entirement tranger  votre pays.

Ma lettre est donc toute confidentielle, et c'est pour cela que
je vous l'envoie par un homme de mon intime confiance; elle
prcdera, par un sentiment que Votre minence apprciera, les
mesures que je prendrai d'aprs les vnements. Olivier Cromwell a
pens qu'il ferait mieux entendre la raison  un esprit
intelligent comme celui de Mazarini, qu' une reine admirable de
fermet sans doute, mais trop soumise aux vains prjugs de la
naissance et du pouvoir divin.

Adieu, Monseigneur, si je n'ai pas de rponse dans quinze jours,
je regarderai ma lettre comme non avenue.

OLIVIER CROMWELL

-- Monsieur Mordaunt, dit le cardinal en levant la voix comme
pour veiller le songeur, ma rponse  cette lettre sera d'autant
plus satisfaisante pour le gnral Cromwell, que je serai plus sr
qu'on ignorera que je la lui aurai faite. Allez donc l'attendre 
Boulogne-sur-Mer, et promettez-moi de partir demain matin.

-- Je vous le promets, Monseigneur, rpondit Mordaunt, mais
combien de jours Votre minence me fera-t-elle attendre cette
rponse?

-- Si vous ne l'avez pas reue dans dix jours, vous pouvez partir.

Mordaunt s'inclina.

-- Ce n'est pas tout, monsieur, continua Mazarin, vos aventures
particulires m'ont vivement touch; en outre, la lettre de
M. Cromwell vous rend important  mes yeux comme ambassadeur.
Voyons, je vous le rpte, dites-moi, que puis-je faire pour vous?

Mordaunt rflchit un instant, et, aprs une visible hsitation,
il allait ouvrir la bouche pour parler, quand Bernouin entra
prcipitamment, se pencha vers l'oreille du cardinal et lui parla
tout bas.

-- Monseigneur, lui dit-il, la reine Henriette accompagne d'un
gentilhomme anglais entre en ce moment au Palais-Royal.

Mazarin fit sur sa chaise un bond qui n'chappa point au jeune
homme et rprima la confidence qu'il allait sans doute faire.

-- Monsieur, dit le cardinal, vous avez entendu, n'est-ce pas? Je
vous fixe Boulogne parce que je pense que toute ville de France
vous est indiffrente; si vous en prfrez une autre, nommez-l;
mais vous concevez facilement qu'entour comme je le suis
d'influences auxquelles je n'chappe qu' force de discrtion, je
dsire qu'on ignore votre prsence  Paris.

-- Je partirai, monsieur, dit Mordaunt en faisant quelques pas
vers la porte par laquelle il tait entr.

-- Non, point par l, monsieur, je vous prie! s'cria vivement le
cardinal: veuillez passer par cette galerie d'o vous gagnerez le
vestibule. Je dsire qu'on ne vous voie pas sortir, notre entrevue
doit tre secrte.

Mordaunt suivit Bernouin, qui le fit passer dans une salle voisine
et le remit  un huissier en lui indiquant une porte de sortie.

Puis il revint  la hte vers son matre pour introduire prs de
lui la reine Henriette, qui traversait dj la galerie vitre.


XLI. Mazarin et Madame Henriette

Le cardinal se leva et alla recevoir en hte la reine
d'Angleterre. Il la joignit au milieu de la galerie qui prcdait
son cabinet.

Il tmoignait d'autant plus de respect  cette reine sans suite et
sans parure, qu'il sentait lui-mme qu'il avait bien quelque
reproche  se faire sur son avarice et son manque de coeur.

Mais les suppliants savent contraindre leur visage  prendre
toutes les expressions, et la fille de Henri IV souriait en venant
au-devant de celui qu'elle hassait et mprisait.

-- Ah! se dit  lui-mme Mazarin, quel doux visage! Viendrait-elle
pour m'emprunter de l'argent?

Et il jeta un regard inquiet sur le panneau de son coffre-fort; il
tourna mme en dedans le chaton du diamant magnifique dont l'clat
attirait les yeux sur sa main, qu'il avait d'ailleurs blanche et
belle. Malheureusement cette bague n'avait pas la vertu de celle
de Gygs, qui rendait son matre invisible lorsqu'il faisait ce
que venait de faire Mazarin.

Or, Mazarin et bien dsir tre invisible en ce moment, car il
devinait que Madame Henriette venait lui demander quelque chose;
du moment o une reine qu'il avait traite ainsi apparaissait avec
le sourire sur les lvres, au lieu d'avoir la menace sur la
bouche, elle venait en suppliante.

-- Monsieur le cardinal, dit l'auguste visiteuse, j'avais d'abord
eu l'ide de parler de l'affaire qui m'amne avec la reine ma
soeur, mais j'ai rflchi que les choses politiques regardent
avant tout les hommes.

-- Madame, dit Mazarin, croyez que Votre Majest me confond avec
cette distinction flatteuse.

-- Il est bien gracieux, pensa la reine, m'aurait-il donc devine?

On tait arriv au cabinet du cardinal. Il fit asseoir la reine,
et lorsqu'elle fut accommode dans son fauteuil:

-- Donnez, dit-il, vos ordres au plus respectueux de vos
serviteurs.

-- Hlas! monsieur, rpondit la reine, j'ai perdu l'habitude de
donner des ordres, et pris celle de faire des prires. Je viens
vous prier, trop heureuse si ma prire est exauce par vous.

-- Je vous coute, Madame, dit Mazarin.

-- Monsieur le cardinal, il s'agit de la guerre que le roi mon
mari soutient contre ses sujets rebelles. Vous ignorez peut-tre
qu'on se bat en Angleterre, dit la reine avec un sourire triste,
et que dans peu l'on se battra d'une faon bien plus dcisive
encore qu'on ne l'a fait jusqu' prsent.

-- Je l'ignore compltement, madame, dit le cardinal en
accompagnant ces paroles d'un lger mouvement d'paule. Hlas! nos
guerres  nous absorbent le temps et l'esprit d'un pauvre ministre
incapable et infirme comme je le suis.

-- Eh bien! monsieur le cardinal, dit la reine, je vous apprendrai
donc que Charles Ier, mon poux, est  la veille d'engager une
action dcisive. En cas d'chec... Mazarin fit un mouvement... Il
faut tout prvoir, continua la reine; en cas d'chec, il dsire se
retirer en France et y vivre comme un simple particulier. Que
dites-vous de ce projet?

Le cardinal avait cout sans qu'une fibre de son visage trahit
l'impression qu'il prouvait; en coutant, son sourire resta ce
qu'il tait toujours, faux et clin, et quand la reine eut fini:

-- Croyez-vous, Madame, dit-il de sa voix la plus soyeuse, que la
France, tout agite et toute bouillante comme elle est elle-mme,
soit un port bien salutaire pour un roi dtrn? La couronne est
dj peu solide sur la tte du roi Louis XIV, comment
supporterait-il un double poids?

-- Ce poids n'a pas t bien lourd, quant  ce qui me regarde,
interrompit la reine avec un douloureux sourire, et je ne demande
pas qu'on fasse plus pour mon poux qu'on n'a fait pour moi. Vous
voyez que nous sommes des rois bien modestes, monsieur.

-- Oh! vous, Madame, vous, se hta de dire le cardinal pour couper
court aux explications qu'il voyait arriver, vous, c'est autre
chose, une fille de Henri IV, de ce grand, de ce sublime roi...

-- Ce qui ne vous empche pas de refuser l'hospitalit  son
gendre, n'est-ce pas, monsieur? Vous devriez pourtant vous
souvenir que ce grand, ce sublime roi, proscrit un jour comme va
l'tre mon mari, a t demander du secours  l'Angleterre, et que
l'Angleterre lui en a donn; il est vrai de dire que la reine
lisabeth n'tait pas sa nice.

-- _Peccato!_ dit Mazarin se dbattant sous cette logique si
simple, Votre Majest ne me comprend pas; elle juge mal mes
intentions, et cela sans doute parce que je m'explique mal en
franais.

-- Parlez italien, monsieur; la reine Marie de Mdicis, notre
mre, nous a appris cette langue avant que le cardinal votre
prdcesseur l'ait envoye mourir en exil. S'il est rest quelque
chose de ce grand, de ce sublime roi Henri dont vous parliez tout
 l'heure, il doit bien s'tonner de cette profonde admiration
pour lui jointe  si peu de piti pour sa famille.

La sueur coulait  grosses gouttes sur le front de Mazarin.

-- Cette admiration est, au contraire, si grande et si relle,
Madame, dit Mazarin sans accepter l'offre que lui faisait la reine
de changer d'idiome, que, si le roi Charles Ier -- que Dieu le
garde de tout malheur! -- venait en France, je lui offrirais ma
maison, ma propre maison; mais, hlas! ce serait une retraite peu
sre. Quelque jour le peuple brlera cette maison comme il a brl
celle du marchal d'Ancre. Pauvre Concino Concini! il ne voulait
cependant que le bien de la France.

-- Oui, Monseigneur, comme vous, dit ironiquement la reine.

Mazarin fit semblant de ne pas comprendre le double sens de la
phrase qu'il avait dite lui-mme, et continua de s'apitoyer sur le
sort de Concino Concini.

-- Mais enfin, monseigneur le cardinal, dit la reine impatiente,
que me rpondez-vous?

-- Madame, s'cria Mazarin de plus en plus attendri, Madame, Votre
Majest me permettrait-elle de lui donner un conseil? Bien entendu
qu'avant de prendre cette hardiesse, je commence  me mettre aux
pieds de Votre Majest pour tout ce qui lui fera plaisir.

-- Dites, monsieur, rpondit la reine. Le conseil d'un homme aussi
prudent que vous doit tre assurment bon.

-- Madame, croyez-moi, le roi doit se dfendre jusqu'au bout.

-- Il l'a fait, monsieur, et cette dernire bataille, qu'il va
livrer avec des ressources bien infrieures  celles de ses
ennemis, prouve qu'il ne compte pas se rendre sans combattre; mais
enfin, dans le cas o il serait vaincu?

-- Eh bien, Madame, dans ce cas, mon avis, je sais que je suis
bien hardi de donner un avis  Votre Majest, mais mon avis est
que le roi ne doit pas quitter son royaume. On oublie vite les
rois absents: s'il passe en France, sa cause est perdue.

-- Mais alors, dit la reine, si c'est votre avis et que vous lui
portiez vraiment intrt, envoyez-lui quelque secours d'hommes et
d'argent; car, moi, je ne puis plus rien pour lui, j'ai vendu pour
l'aider jusqu' mon dernier diamant. Il ne me reste rien, vous le
savez, vous le savez mieux que personne, monsieur. S'il m'tait
rest quelque bijou, j'en aurais achet du bois pour me chauffer,
moi et ma fille, cet hiver.

-- Ah! Madame, dit Mazarin, Votre Majest ne sait gure ce qu'elle
me demande. Du jour o un secours d'trangers entre  la suite
d'un roi pour le replacer sur le trne, c'est avouer qu'il n'a
plus d'aide dans l'amour de ses sujets.

-- Au fait, monsieur le cardinal, dit la reine impatiente de
suivre cet esprit subtil dans le labyrinthe de mots o il
s'garait, au fait, et rpondez-moi oui ou non: si le roi persiste
 rester en Angleterre, lui enverrez-vous des secours? S'il vient
en France, lui donnerez-vous l'hospitalit?

-- Madame, dit le cardinal en affectant la plus grande franchise,
je vais montrer  Votre Majest, je l'espre, combien je lui suis
dvou et le dsir que j'ai de terminer une affaire qu'elle a tant
 coeur. Aprs quoi Votre Majest, je pense, ne doutera plus de
mon zle  la servir.

La reine se mordait les lvres et s'agitait d'impatience sur son
fauteuil.

-- Eh bien! qu'allez-vous faire? dit-elle enfin; voyons, parlez.

-- Je vais  l'instant mme aller consulter la reine, et nous
dfrerons de suite la chose au parlement.

-- Avec lequel vous tes en guerre, n'est-ce pas? Vous chargerez
Broussel d'en tre rapporteur. Assez, monsieur le cardinal, assez.
Je vous comprends, ou plutt j'ai tort. Allez en effet au
parlement; car c'est de ce parlement, ennemi des rois, que sont
venus  la fille de ce grand, de ce sublime Henri IV, que vous
admirez tant, les seuls secours qui l'aient empche de mourir de
faim et de froid cet hiver.

Et, sur ces paroles, la reine se leva avec une majestueuse
indignation.

Le cardinal tendit vers elle ses mains jointes.

-- Ah! Madame, Madame, que vous me connaissez mal, mon Dieu!

Mais la reine Henriette, sans mme se retourner du ct de celui
qui versait ces hypocrites larmes, traversa le cabinet, ouvrit la
porte elle-mme, et, au milieu des gardes nombreuses de minence,
des courtisans empresss  lui faire leur cour, du luxe d'une
royaut rivale, elle alla prendre la main de Winter, seul, isol
et debout. Pauvre reine dj dchue, devant laquelle tous
s'inclinaient encore par tiquette, mais qui n'avait plus, de
fait, qu'un seul bras sur lequel elle pt s'appuyer.

-- C'est gal, dit Mazarin quand il fut seul, cela m'a donn de la
peine, et c'est un rude rle  jouer. Mais je n'ai rien dit ni 
l'un ni  l'autre. Hum! le Cromwell est un rude chasseur de rois,
je plains ses ministres, s'il en prend jamais. Bernouin!

Bernouin entra.

-- Qu'on voie si le jeune homme au pourpoint noir et aux cheveux
courts, que vous avez tantt introduit prs de moi, est encore au
palais.

Bernouin sortit. Le cardinal occupa le temps de son absence 
retourner en dehors le chaton de sa bague,  en frotter le
diamant,  en admirer l'eau, et comme une larme roulait encore
dans ses yeux et lui rendait la vue trouble, il secoua la tte
pour la faire tomber.

Bernouin rentra avec Comminges, qui tait de garde.

-- Monseigneur, dit Comminges, comme je reconduisais le jeune
homme que Votre minence demande, il s'est approch de la porte
vitre de la galerie et a regard quelque chose avec tonnement,
sans doute le tableau de Raphal, qui est vis--vis cette porte.
Ensuite il a rv un instant, et a descendu l'escalier. Je crois
l'avoir vu monter sur un cheval gris et sortir de la cour du
palais. Mais Monseigneur ne va-t-il point chez la reine?

-- Pourquoi faire?

-- M. de Guitaut, mon oncle, vient de me dire que Sa Majest avait
reu des nouvelles de l'arme.

-- C'est bien, j'y cours.

En ce moment, M. de Villequier apparut. Il venait en effet
chercher le cardinal de la part de la reine.

Comminges avait bien vu, et Mordaunt avait rellement agi comme il
l'avait racont. En traversant la galerie parallle  la grande
galerie vitre, il aperut de Winter qui attendait que la reine
et termin sa ngociation.

 cette vue, le jeune homme s'arrta court, non point en
admiration devant le tableau de Raphal, mais comme fascin par la
vue d'un objet terrible. Ses yeux se dilatrent; un frisson courut
par tout son corps. On et dit qu'il voulait franchir le rempart
de verre qui le sparait de son ennemi; car si Comminges avait vu
avec quelle expression de haine les yeux de ce jeune homme
s'taient fixs sur de Winter, il n'et point dout un instant que
ce seigneur anglais ne ft son ennemi mortel.

Mais il s'arrta.

Ce fut pour rflchir sans doute; car au lieu de se laisser
entraner  son premier mouvement, qui avait t d'aller droit 
milord de Winter, il descendit lentement l'escalier, sortit du
palais la tte baisse, se mit en selle, fit ranger son cheval 
l'angle de la rue Richelieu et, les yeux fixs sur la grille, il
attendit que le carrosse de la reine sortt de la cour.

Il ne fut pas longtemps  attendre, car  peine la reine tait-
elle reste un quart d'heure chez Mazarin; mais ce quart d'heure
d'attente parut un sicle  celui qui attendait.

Enfin la lourde machine qu'on appelait alors un carrosse sortit,
en grondant, des grilles, et de Winter, toujours  cheval, se
pencha de nouveau  la portire pour causer avec Sa Majest.

Les chevaux partirent au trot et prirent le chemin du Louvre, o
ils entrrent. Avant de partir du couvent des Carmlites, Madame
Henriette avait dit  sa fille de venir l'attendre au Palais
qu'elle avait habit longtemps et qu'elle n'avait quitt que parce
que leur misre leur semblait plus lourde encore dans les salles
dores.

Mordaunt suivit la voiture, et lorsqu'il l'eut vue entrer sous
l'arcade sombre, il alla, lui et son cheval, s'appliquer contre
une muraille sur laquelle l'ombre s'tendait, et demeura immobile
au milieu des moulures de Jean Goujon, pareil  un bas-relief
reprsentant une statue questre.

Il attendait comme il avait dj fait au Palais-Royal.


XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la
providence

-- Eh bien! Madame? dit de Winter quand la reine eut loign ses
serviteurs.

-- Eh bien, ce que j'avais prvu arrive, milord.

-- Il refuse?

-- Ne vous l'avais-je pas dit d'avance?

-- Le cardinal refuse de recevoir le roi, la France refuse
l'hospitalit  un prince malheureux? mais c'est la premire fois,
Madame!

-- Je n'ai pas dit la France, milord, j'ai dit le cardinal, et le
cardinal n'est pas mme franais.

-- Mais la reine, l'avez-vous vue?

-- Inutile, dit Madame Henriette en secouant la tte tristement;
ce n'est pas la reine qui dira jamais oui quand le cardinal a dit
non. Ignorez-vous que cet Italien mne tout, au-dedans comme au-
dehors? Il y a plus, et j'en reviens  ce que je vous ai dit, je
ne serais pas tonne que nous eussions t prvenus par Cromwell;
il tait embarrass en me parlant, et cependant ferme dans sa
volont de refuser. Puis, avez-vous remarqu cette agitation au
Palais-Royal, ces alles, ces venues de gens affairs! Auraient-
ils reu quelques nouvelles, milord?

-- Ce n'est point d'Angleterre, Madame; j'ai fait si grande
diligence que je suis sr de n'avoir point t prvenu: je suis
parti il y a trois jours, j'ai pass par miracle au milieu de
l'arme puritaine, j'ai pris la poste avec mon laquais Tony, et
les chevaux que nous montons, nous les avons achets  Paris.
D'ailleurs, avant de rien risquer, le roi, j'en suis sr, attendra
la rponse de Votre Majest.

-- Vous lui rapporterez, milord, reprit la reine au dsespoir, que
je ne puis rien, que j'ai souffert autant que lui, plus que lui,
oblige que je suis de manger le pain de l'exil, et de demander
l'hospitalit  de faux amis qui rient de mes larmes, et que,
quant  sa personne royale, il faut qu'il se sacrifie
gnreusement et meure en roi. J'irai mourir  ses cts.

-- Madame! Madame! s'cria de Winter, Votre Majest s'abandonne au
dcouragement, et peut-tre nous reste-t-il encore quelque espoir.

-- Plus d'amis, milord! plus d'amis dans le monde entier que vous!
O mon Dieu! mon Dieu! s'cria Madame Henriette en levant les bras
au ciel, avez-vous donc repris tous les coeurs gnreux qui
existaient sur la terre!

-- J'espre que non, Madame, rpondit de Winter rveur; je vous ai
parl de quatre hommes.

-- Que voulez-vous faire avec quatre hommes?

-- Quatre hommes dvous, quatre hommes rsolus  mourir peuvent
beaucoup, croyez-moi, Madame, et ceux dont je vous parle ont
beaucoup fait dans un temps.

-- Et ces quatre hommes, o sont-ils?

-- Ah! voil ce que j'ignore. Depuis prs de vingt ans je les ai
perdus de vue, et cependant dans toutes les occasions o j'ai vu
le roi en pril j'ai song  eux.

-- Et ces hommes taient vos amis?

-- L'un d'eux a tenu ma vie entre ses mains et me l'a rendue; je
ne sais pas s'il est rest mon ami, mais depuis ce temps au moins,
moi, je suis demeur le sien.

-- Et ces hommes sont en France, milord?

-- Je le crois.

-- Dites leurs noms; peut-tre les ai-je entendu nommer et
pourrais-je vous aider dans votre recherche.

-- L'un d'eux se nommait le chevalier d'Artagnan.

-- Oh! milord! si je ne me trompe, ce chevalier d'Artagnan est
lieutenant aux gardes, j'ai entendu prononcer son nom; mais,
faites-y attention, cet homme, j'en ai peur, est tout au cardinal.

-- En ce cas, ce serait un dernier malheur, dit de Winter, et je
commencerais  croire que nous sommes vritablement maudits.

-- Mais les autres, dit la reine, qui s'accrochait  ce dernier
espoir comme un naufrag aux dbris de son vaisseau, les autres,
milord!

-- Le second, j'ai entendu son nom par hasard, car avant de se
battre contre nous ces quatre gentilshommes nous avaient dit leurs
noms, le second s'appelait le comte de La Fre. Quant aux deux
autres, l'habitude que j'avais de les appeler de noms emprunts
m'a fait oublier leurs noms vritables.

-- Oh! mon Dieu, il serait pourtant bien urgent de les retrouver,
dit la reine, puisque vous pensez que ces dignes gentilshommes
pourraient tre si utiles au roi.

-- Oh! oui, dit de Winter, car ce sont les mmes; coutez bien
ceci, Madame, et rappelez tous vos souvenirs: n'avez-vous pas
entendu raconter que la reine Anne d'Autriche avait t autrefois
sauve du plus grand danger que jamais reine ait couru?

-- Oui, lors de ses amours avec M. de Buckingham, et je ne sais 
propos de quels ferrets de diamants.

-- Eh bien! c'est cela, Madame; ces hommes, ce sont ceux qui la
sauvrent, et je souris de piti en songeant que si les noms de
ces gentilshommes ne vous sont pas connus, c'est que la reine les
a oublis, tandis qu'elle aurait d les faire les premiers
seigneurs du royaume.

-- Eh bien! milord, il faut les chercher; mais que pourront faire
quatre hommes, ou plutt trois hommes? car, je vous le dis, il ne
faut pas compter sur M. d'Artagnan.

-- Ce serait une vaillante pe de moins, Madame, mais il en
resterait toujours trois autres sans compter la mienne; or, quatre
hommes dvous autour du roi pour le garder de ses ennemis,
l'entourer dans la bataille, l'aider dans le conseil l'escorter
dans sa fuite, ce serait assez, non pas pour faire le roi
vainqueur, mais pour le sauver s'il tait vaincu, pour l'aider 
traverser la mer, et quoi qu'en dise Mazarin, une fois sur les
ctes de France, votre royal poux y trouverait autant de
retraites et d'asiles que l'oiseau de mer en trouve dans les
temptes.

-- Cherchez, milord, cherchez ces gentilshommes, et si vous les
retrouvez, s'ils consentent  passer avec vous en Angleterre, je
leur donnerai  chacun un duch le jour o nous remonterons sur le
trne, et en outre autant d'or qu'il en faudrait pour paver le
palais de White-Hall. Cherchez donc, milord, cherchez, je vous en
conjure.

-- Je chercherais bien, Madame, dit de Winter, et je les
trouverais sans doute, mais le temps me manque: Votre Majest
oublie-t-elle que le roi attend sa rponse et l'attend avec
angoisse?

-- Alors nous sommes donc perdus! s'cria la reine avec
l'expansion d'un coeur bris.

En ce moment la porte s'ouvrit, la jeune Henriette parut, et la
reine, avec cette sublime force qui est l'hrosme des mres,
renfona ses larmes au fond de son coeur en faisant signe  de
Winter de changer de conversation.

Mais cette raction, si puissante qu'elle ft, n'chappa point aux
yeux de la jeune princesse; elle s'arrta sur le seuil, poussa un
soupir, et s'adressant  la reine:

-- Pourquoi donc pleurez-vous toujours sans moi, ma mre? lui dit-
elle.

La reine sourit, et au lieu de lui rpondre:

-- Tenez, de Winter, lui dit-elle, j'ai au moins gagn une chose 
n'tre plus qu' moiti reine, c'est que mes enfants m'appellent
ma mre au lieu de m'appeler Madame.

Puis se tournant vers sa fille:

-- Que voulez-vous, Henriette? continua-t-elle.

-- Ma mre, dit la jeune princesse, un cavalier vient d'entrer au
Louvre et demande  prsenter ses respects  Votre Majest; il
arrive de l'arme, et a, dit-il, une lettre  vous remettre de la
part du marchal de Grammont, je crois.

-- Ah! dit la reine  de Winter, c'est un de mes fidles; mais ne
remarquez-vous pas, mon cher lord, que nous sommes si pauvrement
servis, que c'est ma fille qui fait les fonctions d'introductrice?

-- Madame, ayez piti de moi, dit de Winter, vous me brisez l'me.

-- Et quel est ce cavalier, Henriette? demanda la reine.

-- Je l'ai vu par la fentre, Madame; c'est un jeune homme qui
parat  peine seize ans et qu'on nomme le vicomte de Bragelonne.

La reine fit en souriant un signe de la tte, la jeune princesse
rouvrit la porte et Raoul apparut sur le seuil.

Il fit trois pas vers la reine et s'agenouilla.

-- Madame, dit-il, j'apporte  Votre Majest une lettre de mon
ami, M. le comte de Guiche, qui m'a dit avoir l'honneur d'tre de
vos serviteurs; cette lettre contient une nouvelle importante et
l'expression de ses respects.

Au nom du comte de Guiche, une rougeur se rpandit sur les joues
de la jeune princesse; la reine la regarda avec une certaine
svrit.

-- Mais vous m'aviez dit que la lettre tait du marchal de
Grammont, Henriette! dit la reine.

-- Je le croyais, Madame... balbutia la jeune fille.

-- C'est ma faute, Madame, dit Raoul, je me suis annonc
effectivement comme venant de la part du marchal de Grammont;
mais bless au bras droit, il n'a pu crire, et c'est le comte de
Guiche qui lui a servi de secrtaire.

-- On s'est donc battu? dit la reine faisant signe  Raoul de se
relever.

-- Oui, Madame, dit le jeune homme remettant la lettre  de
Winter, qui s'tait avanc pour la recevoir et qui la transmit 
la reine.

 cette nouvelle d'une bataille livre, la jeune princesse ouvrit
la bouche pour faire une question qui l'intressait sans doute;
mais sa bouche se referma sans avoir prononc une parole, tandis
que les roses de ses joues disparaissaient graduellement.

La reine vit tous ces mouvements, et sans doute son coeur maternel
les traduisit; car s'adressant de nouveau  Raoul:

-- Et il n'est rien arriv de mal au jeune comte de Guiche?
demanda-t-elle; car non seulement il est de nos serviteurs, comme
il vous l'a dit, monsieur, mais encore de nos amis.

-- Non, Madame, rpondit Raoul; mais au contraire, il a gagn dans
cette journe une grande gloire, et il a eu l'honneur d'tre
embrass par M. le Prince sur le champ de bataille.

La jeune princesse frappa ses mains l'une contre l'autre, mais
toute honteuse de s'tre laiss entraner  une pareille
dmonstration de joie, elle se tourna  demi et se pencha vers un
vase plein de roses comme pour en respirer l'odeur.

-- Voyons ce que nous dit le comte, dit la reine.

-- J'ai eu l'honneur de dire  Votre Majest qu'il crivait au nom
de son pre.

-- Oui, monsieur.

La reine dcacheta la lettre et lut:

Madame et reine,

Ne pouvant avoir l'honneur de vous crire moi-mme pour cause
d'une blessure que j'ai reue dans la main droite, je vous fais
crire par mon fils, M. le comte de Guiche, que vous savez tre
votre serviteur  l'gal de son pre, pour vous dire que nous
venons de gagner la bataille de Lens, et que cette victoire ne
peut manquer de donner grand pouvoir au cardinal Mazarin et  la
reine sur les affaires de l'Europe. Que Votre Majest, si elle
veut bien en croire mon conseil, profite donc de ce moment pour
insister en faveur de son auguste poux auprs du gouvernement du
roi. M. le vicomte de Bragelonne, qui aura l'honneur de vous
remettre cette lettre, est l'ami de mon fils, auquel il a, selon
toute probabilit, sauv la vie; c'est un gentilhomme auquel Votre
Majest peut entirement se confier, dans le cas o elle aurait
quelque ordre verbal ou crit  me faire parvenir.

J'ai l'honneur d'tre avec respect...

Marchal DE GRAMMONT.

Au moment o il avait t question du service qu'il avait rendu au
comte, Raoul n'avait pu s'empcher de tourner la tte vers la
jeune princesse, et alors il avait vu passer dans ses yeux une
expression de reconnaissance infinie pour Raoul; il n'y avait plus
de doute, la fille du roi Charles Ier aimait son ami.

-- La bataille de Lens est gagne! dit la reine. Ils sont heureux
ici, ils gagnent des batailles! Oui, le marchal de Grammont a
raison, cela va changer la face de leurs affaires; mais j'ai bien
peur qu'elle ne fasse rien aux ntres, si toutefois elle ne leur
nuit pas. Cette nouvelle est rcente, monsieur, continua la reine,
je vous sais gr d'avoir mis cette diligence  me l'apporter; sans
vous, sans cette lettre, je ne l'eusse apprise que demain, aprs-
demain peut-tre, la dernire de tout Paris.

-- Madame, dit Raoul, le Louvre est le second palais o cette
nouvelle soit arrive; personne encore ne la connat; et j'avais
jur  M. le comte de Guiche de remettre cette lettre  Votre
Majest avant mme d'avoir embrass mon tuteur.

-- Votre tuteur est-il un Bragelonne comme vous? demanda lord de
Winter. J'ai connu autrefois un Bragelonne, vit-il toujours?

-- Non, monsieur, il est mort, et c'est de lui que mon tuteur,
dont il tait parent assez proche, je crois, a hrit cette terre
dont il porte le nom.

-- Et votre tuteur, monsieur, demanda la reine, qui ne pouvait
s'empcher de prendre intrt  ce beau jeune homme, comment se
nomme-t-il?

-- M. le comte de La Fre, Madame, rpondit le jeune homme en
s'inclinant.

De Winter fit un mouvement de surprise, la reine le regarda en
clatant de joie.

-- Le comte de La Fre! s'cria-t-elle; n'est-ce point ce nom que
vous m'avez dit?

Quant  de Winter, il ne pouvait en croire ce qu'il avait entendu.

-- M. le comte de La Fre! s'cria-t-il  son tour. Oh! monsieur,
rpondez-moi, je vous en supplie: le comte de La Fre n'est-il
point un seigneur que j'ai connu beau et brave, qui fut
mousquetaire de Louis XIII, et qui peut avoir maintenant quarante-
sept  quarante-huit ans?

-- Oui, monsieur, c'est cela en tous points.

-- Et qui servait sous un nom d'emprunt?

-- Sous le nom d'Athos. Dernirement encore j'ai, entendu son ami,
M. d'Artagnan, lui donner ce nom.

-- C'est cela, Madame, c'est cela. Dieu soit lou! Et il est 
Paris? continua le comte en s'adressant  Raoul.

Puis revenant  la reine:

-- Esprez encore, esprez, lui dit-il, la Providence se dclare
pour nous, puisqu'elle fait que je retrouve ce brave gentilhomme
d'une faon si miraculeuse. Et o loge-t-il, monsieur, je vous
prie?

-- M. le comte de La Fre loge rue Gungaud, htel du Grand-Roi-
Charlemagne.

-- Merci, monsieur. Prvenez ce digne ami afin qu'il reste chez
lui, je vais aller l'embrasser tout  l'heure.

-- Monsieur, j'obis avec grand plaisir, si Sa Majest veut me
donner mon cong.

-- Allez, monsieur le vicomte de Bragelonne, dit la reine, allez,
et soyez assur de notre affection.

Raoul s'inclina respectueusement devant les deux princesses, salua
de Winter et partit.

De Winter et la reine continurent  s'entretenir quelque temps 
voix basse pour que la jeune princesse ne les entendt pas; mais
cette prcaution tait inutile, celle-ci s'entretenait avec ses
penses.

Puis comme de Winter allait prendre cong:

-- coutez, milord, dit la reine, j'avais conserv cette croix de
diamants, qui vient de ma mre, et cette plaque de saint Michel,
qui vient de mon poux; ils valent  peu prs cinquante mille
livres. J'avais jur de mourir de faim prs de ces gages prcieux
plutt que de m'en dfaire; mais aujourd'hui que ces deux bijoux
peuvent tre utiles  lui ou  ses dfenseurs, il faut sacrifier
tout  cette esprance. Prenez-les; et s'il est besoin d'argent
pour votre expdition, vendez sans crainte, milord, vendez. Mais
si vous trouvez moyen de les conserver, songez, milord, que je
vous tiens comme m'ayant rendu le plus grand service qu'un
gentilhomme puisse rendre  une reine, et qu'au jour de ma
prosprit celui qui me rapportera cette plaque et cette croix
sera bni par moi et mes enfants.

-- Madame, dit le Winter, Votre Majest sera servie par un homme
dvou. Je cours dposer en lieu sr ces deux objets, que je
n'accepterais pas s'il nous restait les ressources de notre
ancienne fortune; mais nos biens sont confisqus, notre argent
comptant est tari, et nous sommes arrivs aussi  faire ressources
de tout ce que nous possdons. Dans une heure je me rends chez le
comte de La Fre, et demain Votre Majest aura une rponse
dfinitive.

La reine tendit la main  lord de Winter, qui la baisa
respectueusement; et se tournant vers sa fille:

-- Milord, dit-elle, vous tiez charg de remettre  cette enfant
quelque chose de la part de son pre.

De Winter demeura tonn; il ne savait pas ce que la reine voulait
dire.

La jeune Henriette s'avana alors souriant et rougissant, et
tendit son front au gentilhomme.

-- Dites  mon pre que, roi ou fugitif, vainqueur ou vaincu,
puissant ou pauvre, dit la jeune princesse, il a en moi la fille
la plus soumise et la plus affectionne.

-- Je le sais, Madame, rpondit de Winter, en touchant de ses
lvres le front d'Henriette.

Puis il partit, traversant, sans tre reconduit, ces grands
appartements dserts et obscurs, essuyant les larmes que, tout
blas qu'il tait par cinquante annes de vie de cour, il ne
pouvait s'empcher de verser  la vue de cette royale infortune,
si digne et si profonde  la fois.


XLIII. L'oncle et le neveu

Le cheval et le laquais de Winter l'attendaient  la porte. Il
s'achemina alors vers son logis tout pensif et regardant derrire
lui de temps en temps pour contempler la faade silencieuse et
noire du Louvre. Ce fut alors qu'il vit un cavalier se dtacher
pour ainsi dire de la muraille et le suivre  quelque distance; il
se rappela avoir vu, en sortant du Palais-Royal, une ombre  peu
prs pareille.

Le laquais de lord de Winter, qui le suivait  quelques pas,
suivait aussi de l'oeil ce cavalier avec inquitude.

-- Tony, dit le gentilhomme en faisant signe au valet de
s'approcher.

-- Me voici, Monseigneur.

Et le valet se plaa cte  cte avec mon matre.

-- Avez-vous remarqu cet homme qui nous suit?

-- Oui, milord.

-- Qui est-il?

-- Je n'en sais rien; seulement il suit Votre Grce depuis le
Palais-Royal, s'est arrt au Louvre pour attendre sa sortie, et
repart du Louvre avec elle.

-- Quelque espion du cardinal, dit de Winter  part lui; feignons
de ne pas nous apercevoir de sa surveillance.

Et, piquant des deux, il s'enfona dans le ddale des rues qui
conduisaient  son htel situ du ct du Marais: ayant habit
longtemps la place Royale, lord de Winter tait revenu tout
naturellement se loger prs de son ancienne demeure.

L'inconnu mit son cheval au galop.

De Winter descendit  son htellerie et monta chez lui, se
promettant de faire observer l'espion; mais comme il dposait ses
gants et son chapeau sur une table, il vit dans une glace qui se
trouvait devant lui une figure qui se dessinait sur le seuil de la
chambre.

Il se retourna, Mordaunt tait devant lui.

De Winter plit et resta debout et immobile; quant  Mordaunt, il
se tenait sur la porte, froid, menaant, et pareil  la statue du
Commandeur.

Il y eut un instant de silence glac entre ces deux hommes.

-- Monsieur, dit de Winter, je croyais dj vous avoir fait
comprendre que cette perscution me fatiguait, retirez-vous donc
ou je vais appeler pour vous faire chasser comme  Londres. Je ne
suis pas votre oncle, je ne vous connais pas.

-- Mon oncle, rpliqua Mordaunt de sa voix rauque et railleuse,
vous vous trompez; vous ne me ferez pas chasser cette fois comme
vous l'avez fait  Londres, vous n'oserez. Quant  nier que je
suis votre neveu, vous y songerez  deux fois, maintenant que j'ai
appris bien des choses que j'ignorais il y a un an.

-- Et que m'importe ce que vous avez appris! dit de Winter.

-- Oh! il vous importe beaucoup, mon oncle, j'en suis sr, et vous
allez tre de mon avis tout  l'heure, ajouta-t-il avec un sourire
qui fit passer un frisson dans les veines de celui auquel il
s'adressait. Quand je me suis prsent chez vous la premire fois,
 Londres, c'tait pour vous demander ce qu'tait devenu mon bien;
quand je me suis prsent la seconde fois, c'tait pour vous
demander ce qui avait souill mon nom. Cette fois je me prsente
devant vous pour vous faire une question bien autrement terrible
que toutes ces questions, pour vous dire, comme Dieu dit au
premier meurtrier: Can, qu'as-tu fait de ton frre Abel?

-- Milord, qu'avez-vous fait de votre soeur, de votre soeur qui
tait ma mre?

De Winter recula sous le feu de ces yeux ardents.

-- De votre mre? dit-il.

-- Oui, de ma mre, milord, rpondit le jeune homme en jetant la
tte de haut en bas.

De Winter fit un effort violent sur lui-mme, et, plongeant dans
ses souvenirs pour y chercher une haine nouvelle, il s'cria:

-- Cherchez ce qu'elle est devenue, malheureux, et demandez-le 
l'enfer, peut-tre que l'enfer vous rpondra.

Le jeune homme s'avana alors dans la chambre jusqu' ce qu'il se
trouvt face  face avec lord de Winter, et croisant les bras:

-- Je l'ai demand au bourreau de Bthune, dit Mordaunt d'une voix
sourde et le visage livide de douleur et de colre, et le bourreau
de Bthune m'a rpondu.

De Winter tomba sur une chaise comme si la foudre l'avait frapp,
et tenta vainement de rpondre.

-- Oui, n'est-ce pas? continua le jeune homme, avec ce mot tout
s'explique, avec cette clef l'abme s'ouvre. Ma mre avait hrit
de son mari, et vous avez assassin ma mre! mon nom m'assurait le
bien paternel, et vous m'avez dgrad de mon nom; puis, quand vous
m'avez eu dgrad de mon nom, vous m'avez dpouill de ma fortune.
Je ne m'tonne plus maintenant que vous ne me reconnaissiez pas;
je ne m'tonne plus que vous refusiez de me reconnatre. Il est
malsant d'appeler son neveu, quand on est spoliateur, l'homme
qu'on a fait pauvre; quand on est meurtrier, l'homme qu'on a fait
orphelin!

Ces paroles produisirent l'effet contraire qu'en attendait
Mordaunt: de Winter se rappela quel monstre tait Milady; il se
releva calme et grave, contenant par son regard svre le regard
exalt du jeune homme.

-- Vous voulez pntrer dans cet horrible secret, monsieur? dit de
Winter. Eh bien, soit!... Sachez donc quelle tait cette femme
dont vous venez aujourd'hui me demander compte; cette femme avait,
selon toute probabilit, empoisonn mon frre, et, pour hriter de
moi, elle allait m'assassiner  mon tour; j'en ai la preuve. Que
direz-vous  cela?

-- Je dirai que c'tait ma mre!

-- Elle a fait poignarder, par un homme autrefois juste, bon et
pur, le malheureux duc de Buckingham. Que direz-vous  ce crime,
dont j'ai la preuve?

-- C'tait ma mre!

-- Revenue en France, elle a empoisonn dans le couvent des
Augustines de Bthune une jeune femme qu'aimait un de ses ennemis.
Ce crime vous persuadera-t-il de la justice du chtiment? Ce
crime, j'en ai la preuve!

-- C'tait ma mre! s'cria le jeune homme, qui avait donn  ces
trois exclamations une force toujours progressive.

-- Enfin, charge de meurtres, de dbauches, odieuse  tous,
menaante encore comme une panthre altre de sang, elle a
succomb sous les coups d'hommes qu'elle avait dsesprs et qui
jamais ne lui avaient caus le moindre dommage; elle a trouv des
juges que ses attentats hideux ont voqus: et ce bourreau que
vous avez vu, ce bourreau qui vous a tout racont, prtendez-vous,
ce bourreau, s'il vous a tout racont, a d vous dire qu'il avait
tressailli de joie en vengeant sur elle la honte et le suicide de
son frre. Fille pervertie, pouse adultre, soeur dnature,
homicide, empoisonneuse, excrable  tous les gens qui l'avaient
connue,  toutes les nations qui l'avaient reue dans leur sein,
elle est morte maudite du ciel et de la terre; voil ce qu'tait
cette femme.

Un sanglot plus fort que la volont de Mordaunt lui dchira la
gorge et fit remonter le sang  son visage livide; il crispa ses
poings, et le visage ruisselant de sueur, les cheveux hrisss sur
son front comme ceux d'Hamlet, il s'cria dvor de fureur:

-- Taisez-vous, monsieur! c'tait ma mre! Ses dsordres, je ne
les connais pas; ses vices, je ne les connais pas; ses crimes, je
ne les connais pas! Mais ce que je sais, c'est que j'avais une
mre, c'est que cinq hommes, ligus contre une femme, l'ont tue
clandestinement, nuitamment, silencieusement, comme des lches! Ce
que je sais, c'est que vous en tiez, monsieur; c'est que vous en
tiez, mon oncle, et que vous avez dit comme les autres, et plus
haut que les autres: _Il faut qu'elle meure!_ Donc, je vous en
prviens, coutez bien ces paroles et qu'elles se gravent dans
votre mmoire de manire que vous ne les oubliez jamais: ce
meurtre qui m'a tout ravi, ce meurtre qui m'a fait sans nom, ce
meurtre qui m'a fait pauvre, ce meurtre qui m'a fait corrompu,
mchant, implacable, j'en demanderai compte  vous d'abord, puis 
ceux qui furent vos complices, quand je les connatrai.

La haine dans les yeux, l'cume  la bouche, le poing tendu,
Mordaunt avait fait un pas de plus, un pas terrible et menaant
vers de Winter.

Celui-ci porta la main  son pe, et dit avec le sourire de
l'homme qui depuis trente ans joue avec la mort:

-- Voulez-vous m'assassiner, monsieur? alors je vous reconnatrai
pour mon neveu, car vous tes bien le fils de votre mre.

-- Non, rpliqua Mordaunt en forant toutes les fibres de son
visage, tous les muscles de son corps  reprendre leur place et 
s'effacer; non, je ne vous tuerai pas, en ce moment du moins: car
sans vous je ne dcouvrirais pas les autres. Mais quand je les
connatrai, tremblez, monsieur; j'ai poignard le bourreau de
Bthune, je l'ai poignard sans piti, sans misricorde, et
c'tait le moins coupable de vous tous.

 ces mots, le jeune homme sortit, et descendit l'escalier avec
assez de calme pour n'tre pas remarqu; puis sur le palier
infrieur il passa devant Tony, pench sur la rampe et n'attendant
qu'un cri de son matre pour monter prs de lui.

Mais de Winter n'appela point: cras, dfaillant, il resta debout
et l'oreille tendue; puis seulement lorsqu'il eut entendu le pas
du cheval qui s'loignait, il tomba sur une chaise en disant:

-- Mon Dieu! je vous remercie qu'il ne connaisse que moi.


XLIV. Paternit

Pendant que cette scne terrible se passait chez lord de Winter,
Athos, assis prs de la fentre de sa chambre, le coude appuy sur
une table, la tte incline sur sa main, coutait des yeux et des
oreilles  la fois Raoul qui lui racontait les aventures de son
voyage et les dtails de la bataille.

La belle et noble figure du gentilhomme exprimait un indicible
bonheur au rcit de ces premires motions si fraches et si
pures; il aspirait les sons de cette voix juvnile qui se
passionnait dj aux beaux sentiments, comme on fait d'une musique
harmonieuse. Il avait oubli ce qu'il y avait de sombre dans le
pass, de nuageux dans l'avenir. On et dit que le retour de cet
enfant bien-aim avait fait de ces craintes mmes des esprances.
Athos tait heureux, heureux comme jamais il ne l'avait t.

-- Et vous avez assist et pris part  cette grande bataille,
Bragelonne? disait l'ancien mousquetaire.

-- Oui, monsieur.

-- Et elle a t rude, dites-vous?

-- M. le Prince a charg onze fois en personne.

-- C'est un grand homme de guerre, Bragelonne.

-- C'est un hros, monsieur; je ne l'ai pas perdu de vue un
instant. Oh! que c'est beau, monsieur, de s'appeler Cond... et de
porter ainsi son nom!

-- Calme et brillant, n'est-ce pas?

-- Calme comme  une parade, brillant comme dans une fte. Lorsque
nous abordmes l'ennemi, c'tait au pas; on nous avait dfendu de
tirer les premiers, et nous marchions aux Espagnols, qui se
tenaient sur une hauteur, le mousqueton  la cuisse. Arriv 
trente pas d'eux, le prince se retourna vers les soldats:
Enfants, dit-il, vous allez avoir  souffrir une furieuse
dcharge; mais, aprs, soyez tranquilles, vous aurez bon march de
tous ces gens. Il se faisait un tel silence, qu'amis et ennemis
entendirent ces paroles. Puis levant son pe: Sonnez,
trompettes dit-il.

-- Bien, bien!... Dans l'occasion, vous feriez ainsi, Raoul,
n'est-ce pas?

-- S'en doute, monsieur, car j'ai trouv cela bien beau et bien
grand. Lorsque nous fmes arrivs  vingt pas, nous vmes tous ces
mousquetons s'abaisser comme une ligne brillante; car le soleil
resplendissait sur les canons.Au pas, enfants, au pas, dit le
prince, voici le moment.

-- Etes-vous peur, Raoul? demanda le comte.

-- Oui, monsieur, rpondit navement le jeune homme, je me sentis
comme un grand froid au coeur, et au mot de: Feu! qui retentit
en espagnol dans les rangs ennemis, je fermai les yeux et je
pensai  vous.

-- Bien vrai, Raoul? dit Athos en lui serrant la main.

-- Oui, monsieur. Au mme instant il se fit une telle dtonation,
qu'on et dit que l'enfer s'ouvrait et ceux qui ne furent pas tus
sentirent la chaleur de la flamme. Je rouvris les yeux, tonn de
n'tre pas mort, ou tout au moins bless; le tiers de l'escadron
tait couch  terre, mutil et sanglant. En ce moment je
rencontrai l'oeil du prince; je ne pensai plus qu' une chose,
c'est qu'il me regardait. Je piquai des deux et je me trouvai au
milieu des rangs ennemis.

-- Et le prince fut content de vous?

-- Il me le dit du moins, monsieur, lorsqu'il me chargea
d'accompagner  Paris M. de Chtillon, qui est venu donner cette
nouvelle  la reine et apporter les drapeaux pris. Allez, me dit
le prince, l'ennemi ne sera pas ralli de quinze jours. D'ici l
je n'ai pas besoin de vous. Allez embrasser ceux que vous aimez et
qui vous aiment, et dites  ma soeur de Longueville que je la
remercie du cadeau qu'elle m'a fait en vous donnant  moi. Et je
suis venu, monsieur, ajouta Raoul en regardant le comte avec un
sourire de profond amour, car j'ai pens que vous seriez bien aise
de me revoir.

Athos attira le jeune homme  lui et l'embrassa au front comme il
et fait  une jeune fille.

-- Ainsi, dit-il, vous voil lanc, Raoul; vous avez des ducs pour
amis, un marchal de France pour parrain, un prince du sang pour
capitaine, et dans une mme journe de retour vous avez t reu
par deux reines: c'est beau pour un novice.

-- Ah! monsieur, dit Raoul tout  coup, vous me rappelez une chose
que j'oubliais, dans mon empressement  vous raconter mes
exploits: c'est qu'il se trouvait chez Sa Majest la reine
d'Angleterre un gentilhomme qui, lorsque j'ai prononc votre nom,
a pouss un cri de surprise et de joie; il s'est dit de vos amis,
m'a demand votre adresse et va venir vous voir.

-- Comment s'appelle-t-il?

-- Je n'ai pas os le lui demander, monsieur; mais quoiqu'il
s'exprime lgamment,  son accent j'ai jug qu'il tait Anglais.

-- Ah! fit Athos.

Et sa tte se pencha comme pour chercher un souvenir. Puis,
lorsqu'il releva son front, ses yeux furent frapps de la prsence
d'un homme qui se tenait debout devant la porte entrouverte et le
regardait d'un air attendri.

-- Lord de Winter! s'cria le comte.

-- Athos, mon ami!

Et les deux gentilshommes se tinrent un instant embrasss; puis
Athos, lui prenant les deux mains, lui dit en le regardant:

-- Qu'avez-vous, milord? vous paraissez aussi triste que je suis
joyeux.

-- Oui, cher ami, c'est vrai; et je dirai mme plus, c'est que
votre vue redouble ma crainte.

Et de Winter regarda autour de lui comme pour chercher la
solitude. Raoul comprit que les deux amis avaient  causer, et
sortit sans affectation.

-- Voyons, maintenant que nous voil seuls, dit Athos, parlons de
vous.

-- Pendant que nous voil seuls, parlons de nous, rpondit lord de
Winter. Il est ici.

-- Qui?

-- Le fils de Milady.

Athos, encore une fois frapp par ce nom qui semblait le
poursuivre comme un cho fatal, hsita un moment, frona
lgrement le sourcil, puis d'un ton calme:

-- Je le sais, dit-il.

-- Vous le savez?

-- Oui. Grimaud l'a rencontr entre Bthune et Arras, et est
revenu  franc trier pour me prvenir de sa prsence.

-- Grimaud le connaissait donc?

-- Non, mais il a assist  son lit de mort un homme qui le
connaissait.

-- Le bourreau de Bthune! s'cria de Winter.

-- Vous savez cela? dit Athos tonn.

-- Il me quitte  l'instant, rpondit de Winter, il m'a tout dit.
Ah! mon ami, quelle horrible scne! que n'avons-nous touff
l'enfant avec la mre!

Athos, comme toutes les nobles natures, ne rendait pas  autrui
les impressions fcheuses qu'il ressentait; mais, au contraire, il
les absorbait toujours en lui-mme et renvoyait en leur place des
esprances et des consolations. On et dit que ses douleurs
personnelles sortaient de son me transformes en joies pour les
autres.

-- Que craignez-vous? dit-il revenant par le raisonnement sur la
terreur instinctive qu'il avait prouve d'abord, ne sommes-nous
pas l pour nous dfendre? Ce jeune homme s'est-il fait assassin
de profession, meurtrier de sang-froid? Il a pu tuer le bourreau
de Bthune dans un mouvement de rage, mais maintenant sa fureur
est assouvie.

De Winter sourit tristement et secoua la tte.

-- Vous ne connaissez donc plus ce sang? dit-il.

-- Bah! dit Athos en essayant de sourire  son tour, il aura perdu
de sa frocit  la deuxime gnration. D'ailleurs, ami, la
Providence nous a prvenus que nous nous mettions sur nos gardes.
Nous ne pouvons rien autre chose qu'attendre. Attendons. Mais,
comme je le disais d'abord, parlons de vous. Qui vous amne 
Paris?

-- Quelques affaires d'importance que vous connatrez plus tard.
Mais qu'ai-je ou dire chez Sa Majest la reine d'Angleterre,
M. d'Artagnan est  Mazarin! Pardonnez-moi ma franchise, mon ami,
je ne hais ni ne blme le cardinal, et vos opinions me seront
toujours sacres; seriez-vous par hasard  cet homme?

-- M. d'Artagnan est au service, dit Athos, il est soldat, il
obit au pouvoir constitu. M. d'Artagnan n'est pas riche et a
besoin pour vivre de son grade de lieutenant. Les millionnaires
comme vous, milord, sont rares en France.

-- Hlas! dit de Winter, je suis aujourd'hui aussi pauvre et plus
pauvre que lui. Mais revenons  vous.

-- Eh bien! vous voulez savoir si je suis mazarin? Non, mille fois
non. Pardonnez-moi aussi ma franchise, milord.

De Winter se leva et serra Athos dans ses bras.

-- Merci, comte, dit-il, merci de cette heureuse nouvelle. Vous me
voyez heureux et rajeuni. Ah! vous n'tes pas mazarin, vous!  la
bonne heure! d'ailleurs, ce ne pouvait pas tre. Mais, pardonnez
encore, tes-vous libre?

-- Qu'entendez-vous par libre?

-- Je vous demande si vous n'tes point mari.

-- Ah! pour cela, non, dit Athos en souriant.

-- C'est que ce jeune homme, si beau, si lgant, si gracieux...

-- C'est un enfant que j'lve et qui ne connat pas mme son
pre.

-- Fort bien; vous tes toujours le mme, Athos, grand et
gnreux.

-- Voyons, milord, que me demandez-vous?

-- Vous avez encore pour amis MM. Porthos et Aramis?

-- Et ajoutez d'Artagnan, milord. Nous sommes toujours quatre amis
dvous l'un  l'autre comme autrefois, mais lorsqu'il s'agit de
servir le cardinal ou de le combattre, d'tre mazarins ou
frondeurs, nous ne sommes plus que deux.

-- M. Aramis est avec d'Artagnan? demanda lord de Winter.

-- Non, dit Athos, M. Aramis me fait l'honneur de partager mes
convictions.

-- Pouvez-vous me mettre en relation avec cet ami si charmant et
si spirituel?

-- Sans doute, ds que cela vous sera agrable.

-- Est-il chang?

-- Il s'est fait abb, voil tout.

-- Vous m'effrayez. Son tat a d le faire renoncer alors aux
grandes entreprises.

-- Au contraire, dit Athos en souriant, il n'a jamais t si
mousquetaire que depuis qu'il est abb, et vous retrouverez un
vritable Galaor. Voulez-vous que je l'envoie chercher par Raoul?

-- Merci, comte, on pourrait ne pas le trouver  cette heure chez
lui. Mais puisque vous croyez pouvoir rpondre de lui...

-- Comme de moi-mme.

-- Pouvez-vous vous engager  me l'amener demain  dix heures sur
le pont du Louvre?

-- Ah! ah! dit Athos en souriant, vous avez un duel?

-- Oui, comte, et un beau duel, un duel dont vous serez, j'espre.

-- O irons-nous, milord?

-- Chez Sa Majest la reine d'Angleterre, qui m'a charg de vous
prsenter  elle, comte.

-- Sa Majest me connat donc?

-- Je vous connais, moi.

-- nigme, dit Athos; mais n'importe, du moment o vous en avez le
mot, je n'en demande pas davantage. Me ferez-vous l'honneur de
souper avec moi, milord?

-- Merci, comte, dit de Winter, la visite de ce jeune homme, je
vous l'avoue, m'a t l'apptit et m'tera probablement le
sommeil. Quelle entreprise vient-il accomplir  Paris? Ce n'est
pas pour m'y rencontrer qu'il est venu, car il ignorait mon
voyage. Ce jeune homme m'pouvante, comte; il y a en lui un avenir
de sang.

-- Que fait-il en Angleterre?

-- C'est un des sectateurs les plus ardents d'Olivier Cromwell.

-- Qui l'a donc ralli  cette cause? Sa mre et son pre taient
catholiques, je crois?

-- La haine qu'il a contre le roi.

-- Contre le roi?

-- Oui, le roi l'a dclar btard, l'a dpouill de ses biens, lui
a dfendu de porter le nom de Winter.

-- Et comment s'appelle-t-il maintenant?

-- Mordaunt.

-- Puritain et dguis en moine, voyageant seul sur les routes de
France.

-- En moine, dites-vous?

-- Oui, ne le saviez-vous pas?

-- Je ne sais rien que ce qu'il m'a dit.

-- C'est ainsi et que par hasard, j'en demande pardon  Dieu si je
blasphme, c'est ainsi qu'il a entendu la confession du bourreau
de Bthune.

-- Alors je devine tout: il vient envoy par Cromwell.

--  qui?

--  Mazarin; et la reine avait devin juste, nous avons t
prvenus: tout s'explique pour moi maintenant. Adieu, comte, 
demain.

-- Mais la nuit est noire, dit Athos en voyant lord de Winter
agit d'une inquitude plus grande que celle qu'il voulait laisser
paratre, et vous n'avez peut-tre pas de laquais?

-- J'ai Tony, un bon, mais naf garon.

-- Hol! Olivain, Grimaud, Blaisois, qu'on prenne le mousqueton et
qu'on appelle M. le vicomte.

Blaisois tait ce grand garon, moiti laquais, moiti paysan, que
nous avons entrevu au chteau de Bragelonne, venant annoncer que
le dner tait servi et qu'Athos avait baptis du nom de sa
province.

Cinq minutes aprs cet ordre donn, Raoul entra.

-- Vicomte, dit-il, vous allez escorter milord jusqu' son
htellerie et ne le laisserez approcher par personne.

-- Ah! comte, dit de Winter, pour qui donc me prenez-vous?

-- Pour un tranger qui ne connat point Paris, dit Athos, et 
qui le vicomte montrera le chemin.

De Winter lui serra la main.

-- Grimaud, dit Athos, mets-toi  la tte de la troupe, et gare au
moine.

Grimaud tressaillit, puis il fit un signe de tte et attendit le
dpart en caressant avec une loquence silencieuse la crosse de
son mousqueton.

--  demain, comte, dit de Winter.

-- Oui, milord.

La petite troupe s'achemina vers la rue Saint-Louis, Olivain
tremblant comme Sosie  chaque reflet de lumire quivoque;
Blaisois assez ferme parce qu'il ignorait qu'on court un danger
quelconque; Tony regardant  droite et  gauche, mais ne pouvant
dire une parole, attendu qu'il ne parlait pas franais.

De Winter et Raoul marchaient cte  cte et causaient ensemble.

Grimaud, qui, selon l'ordre d'Athos, avait prcd le cortge le
flambeau d'une main et le mousqueton de l'autre, arriva devant
l'htellerie de de Winter, frappa du poing  la porte, et,
lorsqu'on fut venu ouvrir, salua milord sans rien dire.

Il en fut de mme pour le retour; les yeux perants de Grimaud ne
virent rien de suspect qu'une espce d'ombre embusque au coin de
la rue Gungaud et du quai; il lui sembla qu'en passant il avait
dj remarqu ce guetteur de nuit qui attirait ses yeux. Il piqua
vers lui; mais, avant qu'il pt l'atteindre, l'ombre avait disparu
dans une ruelle o Grimaud ne pensa point qu'il tait prudent de
s'engager.

On rendit compte  Athos du succs de l'expdition; et comme il
tait dix heures du soir, chacun se retira dans son appartement.

Le lendemain, en ouvrant les yeux, ce fut le comte  son tour qui
aperut Raoul  son chevet. Le jeune homme tait tout habill et
lisait un livre nouveau de M. Chapelain.

-- Dj lev, Raoul? dit le comte.

-- Oui, monsieur, rpondit le jeune homme avec une lgre
hsitation, j'ai mal dormi.

-- Vous, Raoul! vous avez mal dormi? quelque chose vous
proccupait donc? demanda Athos.

-- Monsieur, vous allez dire que j'ai bien grande hte de vous
quitter quand je viens d'arriver  peine, mais...

-- Vous n'aviez donc que deux jours de cong, Raoul?

-- Au contraire, monsieur, j'en ai dix, aussi n'est-ce point au
camp que je dsirerais aller.

Athos sourit.

-- O donc, dit-il,  moins que ce ne soit un secret, vicomte?
Vous voil presque un homme, puisque vous avez fait vos premires
armes, et vous avez conquis le droit d'aller o vous voulez sans
me le dire.

-- Jamais, monsieur, dit Raoul, tant que j'aurai le bonheur de
vous avoir pour protecteur, je ne croirai avoir le droit de
m'affranchir d'une tutelle qui m'est si chre. J'aurais donc le
dsir d'aller passer un jour  Blois seulement. Vous me regardez
et vous allez rire de moi?

-- Non, au contraire, dit Athos en touffant un soupir, non, je ne
ris pas, vicomte. Vous avez envie de revoir Blois, mais c'est tout
naturel!

-- Ainsi, vous me le permettez? s'cria Raoul tout joyeux.

-- Assurment, Raoul.

-- Au fond du coeur, monsieur, vous n'tes point fch?

-- Pas du tout. Pourquoi serais-je fch de ce qui vous fait
plaisir?

-- Ah! monsieur, que vous tes bon! s'cria le jeune homme faisant
un mouvement pour sauter au cou d'Athos, mais le respect l'arrta.

Athos lui ouvrit ses bras.

-- Ainsi je puis partir tout de suite?

-- Quand vous voudrez, Raoul.

Raoul fit trois pas pour sortir.

-- Monsieur, dit-il, j'ai pens  une chose, c'est que c'est 
madame la duchesse de Chevreuse, si bonne pour moi, que j'ai d
mon introduction prs de M. le Prince.

-- Et que vous lui devez un remerciement, n'est-ce pas, Raoul?

-- Mais il me semble, monsieur; cependant c'est  vous de dcider.

-- Passez par l'htel de Luynes, Raoul, et faites demander si
madame la duchesse peut vous recevoir. Je vois avec plaisir que
vous n'oubliez pas les convenances. Vous prendrez Grimaud et
Olivain.

-- Tous deux, monsieur? demanda Raoul avec tonnement.

Raoul salua et sortit.

En lui regardant fermer la porte et en l'coutant appeler de sa
voix joyeuse et vibrante Grimaud et Olivain, Athos soupira.

-- C'est bien vite me quitter, pensa-t-il en secouant la tte;
mais il obit  la loi commune. La nature est ainsi faite, elle
regarde en avant. Dcidment il aime cette enfant; mais m'aimera-
t-il moins pour en aimer d'autres?

Et Athos s'avoua qu'il ne s'attendait point  ce prompt dpart;
mais Raoul tait si heureux que tout s'effaa dans l'esprit
d'Athos devant cette considration.

 dix heures tout tait prt pour le dpart. Comme Athos regardait
Raoul monter  cheval, un laquais le vint saluer de la part de
madame de Chevreuse. Il tait charg de dire au comte de La Fre
qu'elle avait appris le retour de son jeune protg, ainsi que la
conduite qu'il avait tenue  la bataille et qu'elle serait fort
aise de lui faire ses flicitations.

-- Dites  madame la duchesse, rpondit Athos, que M. le vicomte
montait  cheval pour se rendre  l'htel de Luynes.

Puis, aprs avoir fait de nouvelles recommandations  Grimaud,
Athos fit de la main signe  Raoul qu'il pouvait partir.

Au reste, en y rflchissant, Athos songeait qu'il n'y avait point
de mal peut-tre  ce que Raoul s'loignt de Paris en ce moment.


XLV. Encore une reine qui demande secours

Athos avait envoy prvenir Aramis ds le matin et avait donn sa
lettre  Blaisois, seul serviteur qui lui ft rest. Blaisois
trouva Bazin revtant sa robe de bedeau; il tait ce jour-l de
service  Notre-Dame.

Athos avait recommand  Blaisois de tcher de parler  Aramis
lui-mme. Blaisois, grand et naf garon, qui ne connaissait que
sa consigne, avait donc demand l'abb d'Herblay, et, malgr les
assurances de Bazin qu'il n'tait pas chez lui, il avait insist
de telle faon que Bazin s'tait mis fort en colre. Blaisois,
voyant Bazin en costume d'glise, s'tait peu inquit de ses
dngations et avait voulu passer outre, croyant celui auquel il
avait affaire dou de toutes les vertus de son habit, c'est--dire
de la patience et de la charit chrtiennes.

Mais Bazin, toujours valet de mousquetaire lorsque le sang montait
 ses gros yeux, saisit un manche  balai et rossa Blaisois en lui
disant:

-- Vous avez insult glise; mon ami, vous avez insult glise.

En ce moment et  ce bruit inaccoutum, Aramis tait apparu
entr'ouvrant avec prcaution la porte de sa chambre  coucher.
Alors Bazin avait pos respectueusement son balai sur un des deux
bouts, comme il avait vu  Notre-Dame le suisse faire de sa
hallebarde; et, Blaisois, avec un regard de reproche adress au
cerbre, avait tir sa lettre de sa poche et l'avait prsente 
Aramis.

-- Du comte de La Fre? dit Aramis, c'est bien.

Puis il tait rentr sans mme demander la cause de tout ce bruit.

Blaisois revint tristement  l'htel du _Grand-Roi-Charlemagne._
Athos lui demanda des nouvelles de sa commission. Blaisois raconta
son aventure.

-- Imbcile! dit Athos en riant, tu n'as donc pas annonc que tu
venais de ma part?

-- Non, monsieur.

-- Et qu'a dit Bazin quand il a su que vous tiez  moi?

-- Ah! monsieur, il m'a fait toute sorte d'excuses et m'a forc 
boire deux verres d'un trs bon vin muscat, dans lequel il m'a
fait tremper trois ou quatre biscuits excellents; mais c'est gal,
il est brutal en diable. Un bedeau! fi donc!

-- Bon, pensa Athos, du moment o Aramis a reu ma lettre, si
empch qu'il soit, Aramis viendra.

 dix heures, Athos, avec son exactitude habituelle, se trouvait
sur le pont du Louvre. Il y rencontra lord de Winter, qui arrivait
 l'instant mme.

Ils attendirent dix minutes  peu prs.

Milord de Winter commenait  craindre qu'Aramis ne vnt pas.

-- Patience, dit Athos, qui tenait ses yeux fixs dans la
direction de la rue du Bac, patience, voici un abb qui donne une
gourmade  un homme et qui salue une femme, ce doit tre Aramis.

C'tait lui en effet: un jeune bourgeois qui bayait aux corneilles
s'tait trouv sur son chemin, et d'un coup de poing Aramis, qu'il
avait clabouss, l'avait envoy  dix pas. En mme temps une de
ses pnitentes avait pass; et comme elle tait jeune et jolie,
Aramis l'avait salue de son plus gracieux sourire. En un instant
Aramis fut prs d'eux.

Ce furent, comme on le comprend bien, de grandes embrassades entre
lui et lord de Winter.

-- O allons-nous? dit Aramis; est-ce qu'on se bat par l,
sacrebleu? Je n'ai pas d'pe ce matin, et il faut que je repasse
chez moi pour en prendre une.

-- Non, dit de Winter, nous allons faire visite  Sa Majest la
reine d'Angleterre.

-- Ah! fort bien, dit Aramis; et dans quel but cette visite?
continua-t-il en se penchant  l'oreille d'Athos.

-- Ma foi, je n'en sais rien; quelque tmoignage qu'on rclame de
nous, peut-tre?

-- Ne serait-ce point pour cette maudite affaire? dit Aramis. Dans
ce cas je ne me soucierais pas trop d'y aller, car ce serait pour
empocher quelque semonce; et depuis que j'en donne aux autres, je
n'aime pas  en recevoir.

-- Si cela tait ainsi, dit Athos, nous ne serions pas conduits 
Sa Majest par lord de Winter, car il en aurait sa part: il tait
des ntres.

-- Ah! oui, c'est vrai. Allons donc.

Arrivs au Louvre, lord de Winter passa le premier; au reste, un
seul concierge tenait la porte.  la lumire du jour, Athos,
Aramis et l'Anglais lui-mme purent remarquer le dnment affreux
de l'habitation qu'une avare charit concdait  la malheureuse
reine. De grandes salles toutes dpouilles de meubles, des murs
dgrads sur lesquels reposaient par places d'anciennes moulures
d'or qui avaient rsist  l'abandon, des fentres qui ne
fermaient plus et qui manquaient de vitres; pas de tapis, pas de
gardes, pas de valets; voil ce qui frappa tout d'abord les yeux
d'Athos, et ce qu'il fit silencieusement remarquer  son compagnon
en le poussant du coude et en lui montrant cette misre des yeux.

-- Mazarin est mieux log, dit Aramis.

-- Mazarin est presque roi, dit Athos, et Madame Henriette n'est
presque plus reine.

-- Si vous daigniez avoir de l'esprit, Athos, dit Aramis, je crois
vritablement que vous en auriez plus que n'en avait ce pauvre
M. de Voiture.

Athos sourit.

La reine paraissait attendre avec impatience car, au premier
mouvement qu'elle entendit dans la salle qui prcdait sa chambre,
elle vint elle-mme sur le seuil pour y recevoir les courtisans de
son infortune.

-- Entrez et soyez les bienvenus, messieurs, dit-elle.

Les gentilshommes entrrent et demeurrent d'abord debout; mais
sur un geste de la reine qui leur faisait signe de s'asseoir,
Athos donna l'exemple de l'obissance. Il tait grave et calme;
mais Aramis tait furieux: cette dtresse royale l'avait exaspr,
ses yeux tudiaient chaque nouvelle trace de misre qu'il
apercevait.

-- Vous examinez mon luxe? dit Madame Henriette avec un triste
regard jet autour d'elle.

-- Madame, dit Aramis, j'en demande pardon  Votre Majest, mais
je ne saurais cacher mon indignation de voir qu' la cour de
France on traite ainsi la fille de Henri IV.

-- Monsieur n'est point cavalier? dit la reine  lord de Winter.

-- Monsieur est l'abb d'Herblay, rpondit celui-ci.

Aramis rougit.

-- Madame, dit-il, je suis abb, il est vrai, mais c'est contre
mon gr; jamais je n'eus de vocation pour le petit collet: ma
soutane ne tient qu' un bouton, et je suis toujours prt 
redevenir mousquetaire. Ce matin, ignorant que j'aurais l'honneur
de voir Votre Majest, je me suis affubl de ces habits, mais je
n'en suis pas moins l'homme que Votre Majest trouvera le plus
dvou  son service, quelque chose qu'elle veuille ordonner.

-- Monsieur le chevalier d'Herblay, reprit de Winter, est l'un de
ces vaillants mousquetaires de Sa Majest le roi Louis XIII dont
je vous ai parl, Madame... Puis, se retournant vers Athos: Quant
 monsieur, continua-t-il, c'est ce noble comte de La Fre dont la
haute rputation est si bien connue de Votre Majest.

-- Messieurs, dit la reine, j'avais autour de moi, il y a quelques
annes, des gentilshommes, des trsors, des armes;  un signe de
ma main tout cela s'employait pour mon service. Aujourd'hui,
regardez autour de moi, cela vous surprendra sans doute; mais pour
accomplir un dessein qui doit me sauver la vie, je n'ai que lord
de Winter, un ami de vingt ans, et vous, messieurs, que je vois
pour la premire fois, et que je ne connais que comme mes
compatriotes.

-- C'est assez, Madame, dit Athos en saluant profondment, si la
vie de trois hommes peut racheter la vtre.

-- Merci, messieurs. Mais coutez-moi, poursuivit-elle, je suis
non seulement la plus misrable des reines, mais la plus
malheureuse des mres, la plus dsespre des pouses: mes
enfants, deux du moins, le duc d'York et la princesse Charlotte,
sont loin de moi, exposs aux coups des ambitieux et des ennemis;
le roi mon mari trane en Angleterre une existence si douloureuse,
que c'est peu dire en vous affirmant qu'il cherche la mort comme
une chose dsirable. Tenez, messieurs, voici la lettre qu'il me
fit tenir par milord de Winter. Lisez.

Athos et Aramis s'excusrent.

Lisez, dit la reine.

Athos lut  haute voix la lettre que nous connaissons, et dans
laquelle le roi Charles demandait si l'hospitalit lui serait
accorde en France.

-- Eh bien? demanda Athos lorsqu'il eut fini cette lecture.

-- Eh bien! dit la reine, il a refus.

Les deux amis changrent un sourire de mpris.

-- Et maintenant, Madame, que faut-il faire? dit Athos.

-- Avez-vous quelque compassion pour tant de malheur? dit la reine
mue.

-- J'ai eu l'honneur de demander  Votre Majest ce qu'elle
dsirait que M. d'Herblay et moi fissions pour son service; nous
sommes prts.

-- Ah! monsieur, vous tes en effet un noble coeur! s'cria la
reine avec une explosion de voix reconnaissante, tandis que lord
de Winter la regardait en ayant l'air de lui dire: Ne vous avais-
je pas rpondu d'eux?

-- Mais vous, monsieur? demanda la reine  Aramis.

-- Moi, Madame, rpondit celui-ci, partout o va M. le comte, ft-
ce  la mort, je le suis sans demander pourquoi; mais quand il
s'agit du service de Votre Majest, ajouta-t-il en regardant la
reine avec toute la grce de sa jeunesse, alors je prcde M. le
comte.

-- Eh bien! messieurs, dit la reine, puisqu'il en est ainsi,
puisque vous voulez bien vous dvouer au service d'une pauvre
princesse que le monde entier abandonne, voici ce qu'il s'agit de
faire pour moi. Le roi est seul avec quelques gentilshommes qu'il
craint de perdre chaque jour, au milieu d'cossais dont il se
dfie, quoiqu'il soit cossais lui-mme. Depuis que lord de Winter
l'a quitt, je ne vis plus, messieurs. Eh bien! je demande
beaucoup trop peut-tre, car je n'ai aucun titre pour demander;
passez en Angleterre, joignez le roi, soyez ses amis, soyez ses
gardiens, marchez  ses cts dans la bataille, marchez prs de
lui dans l'intrieur de sa maison, o des embches se pressent
chaque jour, bien plus prilleuses que tous les risques de la
guerre; et en change de ce sacrifice que vous me ferez,
messieurs, je vous promets, non de vous rcompenser, je crois que
ce mot vous blesserait, mais de vous aimer comme une soeur et de
vous prfrer  tout ce qui ne sera pas mon poux et mes enfants,
je le jure devant Dieu!

Et la reine leva lentement et solennellement les yeux au ciel.

-- Madame, dit Athos, quand faut-il partir?

-- Vous consentez donc? s'cria la reine avec joie.

-- Oui, Madame. Seulement Votre Majest va trop loin, ce me
semble, en s'engageant  nous combler d'une amiti si fort au-
dessus de nos mrites. Nous servons Dieu, Madame, en servant un
prince si malheureux et une reine si vertueuse. Madame, nous
sommes  vous corps et me.

-- Ah! messieurs, dit la reine attendrie jusqu'aux larmes, voici
le premier instant de joie et d'espoir que j'ai prouv depuis
cinq ans. Oui, vous servez Dieu, et comme mon pouvoir sera trop
born pour reconnatre un pareil sacrifice, c'est lui qui vous
rcompensera, lui qui lit dans mon coeur tout ce que j'ai de
reconnaissance envers lui et envers vous. Sauvez mon poux, sauvez
le roi; et bien que vous ne soyez pas sensibles au prix qui peut
vous revenir sur la terre pour cette belle action, laissez-moi
l'espoir que je vous reverrai pour vous remercier moi-mme. En
attendant, je reste. Avez-vous quelque recommandation  me faire?
Je suis ds  prsent votre amie; et puisque vous faites mes
affaires, je dois m'occuper des vtres.

-- Madame, dit Athos, je n'ai rien  demander  Votre Majest que
ses prires.

-- Et moi, dit Aramis, je suis seul au monde et n'ai que Votre
Majest  servir.

La reine leur tendit sa main, qu'ils baisrent, et elle dit tout
bas  de Winter:

-- Si vous manquez d'argent, milord, n'hsitez pas un instant,
brisez les joyaux que je vous ai donns, dtachez-en les diamants
et vendez-les  un juif: vous en tirerez cinquante  soixante
mille livres; dpensez-les s'il est ncessaire, mais que ces
gentilshommes soient traits comme ils le mritent, c'est--dire
en rois.

La reine avait prpar deux lettres: une crite par elle, une
crite par la princesse Henriette sa fille. Toutes deux taient
adresses au roi Charles. Elle en donna une  Athos et une 
Aramis, afin que si le hasard les sparait, ils pussent se faire
reconnatre au roi; puis ils se retirrent.

Au bas de l'escalier, de Winter s'arrta:

-- Allez de votre ct et moi du mien, messieurs, dit-il, afin que
nous n'veillions point les soupons, et ce soir,  neuf heures,
trouvons-nous  la porte Saint-Denis. Nous irons avec mes chevaux
tant qu'ils pourront aller, puis ensuite nous prendrons la poste.
Encore une fois merci, mes chers amis, merci en mon nom, merci au
nom de la reine.

Les trois gentilshommes se serrrent la main; le comte de Winter
prit la rue Saint-Honor, et Athos et Aramis demeurrent ensemble.

-- Eh bien! dit Aramis quand ils furent seuls, que dites-vous de
cette affaire, mon cher comte?

-- Mauvaise, rpondit Athos, trs mauvaise.

-- Mais vous l'avez accueillie avec enthousiasme?

-- Comme j'accueillerai toujours la dfense d'un grand principe,
mon cher d'Herblay. Les rois ne peuvent tre forts que par la
noblesse, mais la noblesse ne peut tre grande que par les rois.
Soutenons donc les monarchies, c'est nous soutenir nous-mmes.

-- Nous allons nous faire assassiner l-bas, dit Aramis. Je hais
les Anglais, ils sont grossiers comme tous les gens qui boivent de
la bire.

-- Valait-il donc mieux rester ici, dit Athos, et nous en aller
faire un tour  la Bastille ou au donjon de Vincennes, comme ayant
favoris l'vasion de M. de Beaufort? Ah! ma foi, Aramis, croyez-
moi, il n'y a point de regret  avoir. Nous vitons la prison et
nous agissons en hros, le choix est facile.

-- C'est vrai; mais, en toute chose, mon cher, il faut en revenir
 cette premire question, fort sotte, je le sais, mais fort
ncessaire: Avez-vous de l'argent?

-- Quelque chose comme une centaine de pistoles, que mon fermier
m'avait envoyes la veille de mon dpart de Bragelonne; mais l-
dessus je dois en laisser une cinquantaine  Raoul: il faut qu'un
jeune gentilhomme vive dignement. Je n'ai donc que cinquante
pistoles  peu prs: et vous?

-- Moi, je suis sr qu'en retournant toutes mes poches et en
ouvrant tous mes tiroirs je ne trouverai pas dix louis chez moi.
Heureusement que lord de Winter est riche.

-- Lord de Winter est momentanment ruin, car c'est Cromwell qui
touche ses revenus.

-- Voil o le baron Porthos serait bon, dit Aramis.

-- Voil o je regrette d'Artagnan, dit Athos.

-- Quelle bourse ronde!

-- Quelle fire pe!

-- Dbauchons-les.

-- Ce secret n'est pas le ntre, Aramis; croyez-moi donc, ne
mettons personne dans notre confidence. Puis, en faisant une
pareille dmarche, nous paratrions douter de nous-mmes.
Regrettons  part nous, mais ne parlons pas.

-- Vous avez raison. Que ferez-vous d'ici  ce soir? Moi je suis
forc de remettre deux choses.

-- Est-ce choses qui puissent se remettre?

-- Dame! il le faudra bien.

-- Et quelles taient-elles?

-- D'abord un coup d'pe au coadjuteur, que j'ai rencontr hier
soir chez madame de Rambouillet, et que j'ai trouv mont sur un
singulier ton  mon gard.

-- Fi donc! une querelle entre prtres! un duel entre allis!

-- Que voulez-vous, mon cher! il est ferrailleur, et moi aussi; il
court les ruelles, et moi aussi; sa soutane lui pse, et j'ai, je
crois, assez de la mienne; je crois parfois qu'il est Aramis et
que je suis le coadjuteur, tant nous avons d'analogie l'un avec
l'autre. Cette espce de Sosie m'ennuie et me fait ombre;
d'ailleurs, c'est un brouillon qui perdra notre parti. Je suis
convaincu que si je lui donnais un soufflet, comme j'ai fait ce
matin  ce petit bourgeois qui m'avait clabouss, cela changerait
la face des affaires.

-- Et moi, mon cher Aramis, rpondit tranquillement Athos, je
crois que cela ne changerait que la face de M. de Retz. Ainsi,
croyez-moi, laissons les choses comme elles sont: d'ailleurs, vous
ne vous appartenez plus ni l'un ni l'autre: vous tes  la reine
d'Angleterre et lui  la Fronde; donc, si la seconde chose que
vous regrettez de ne pouvoir accomplir n'est pas plus importante
que la premire...

-- Oh! celle-l tait fort importante.

-- Alors faites-la tout de suite.

-- Malheureusement je ne suis pas libre de la faire  l'heure que
je veux. C'tait au soir, tout  fait au soir.

-- Je comprends, dit Athos en souriant,  minuit?

--  peu prs.

-- Que voulez-vous, mon cher, ce sont choses qui se remettent, que
ces choses-l, et vous la remettrez, ayant surtout une pareille
excuse  donner  votre retour...

-- Oui, si je reviens.

-- Si vous ne revenez pas, que vous importe? Soyez donc un peu
raisonnable. Voyons, Aramis, vous n'avez plus vingt ans, mon cher
ami.

--  mon grand regret, mordieu! Ah! si je les avais!

-- Oui, dit Athos, je crois que vous feriez de bonnes folies! Mais
il faut que nous nous quittions: j'ai, moi, une ou deux visites 
faire et une lettre  crire; revenez donc me prendre  huit
heures, ou plutt voulez-vous que je vous attende  souper  sept?

-- Fort bien; j'ai, moi, dit Aramis, vingt visites  faire et
autant de lettres  crire.

Et sur ce ils se quittrent. Athos alla faire une visite  madame
de Vendme, dposa son nom chez madame de Chevreuse, et crivit 
d'Artagnan la lettre suivante:

Cher ami, je pars avec Aramis pour une affaire d'importance. Je
voudrais vous faire mes adieux, mais le temps me manque. N'oubliez
pas que je vous cris pour vous rpter combien je vous aime.

Raoul est all  Blois, et il ignore mon dpart; veillez sur lui
en mon absence du mieux qu'il vous sera possible, et si par hasard
vous n'avez pas de mes nouvelles d'ici  trois mois, dites-lui
qu'il ouvre un paquet cachet  son adresse, qu'il trouvera 
Blois dans ma cassette de bronze, dont je vous envoie la clef.

Embrassez Porthos pour Aramis et pour moi. Au revoir, peut-tre
adieu.

Et il fit porter la lettre par Blaisois.

 l'heure convenue, Aramis arriva: il tait en cavalier et avait
au ct cette ancienne pe qu'il avait tire si souvent et qu'il
tait plus que jamais prt  tirer.

-- Ah ! dit-il, je crois que dcidment nous avons tort de
partir ainsi, sans laisser un petit mot d'adieu  Porthos et 
d'Artagnan.

-- C'est chose faite, cher ami, dit Athos, et j'y ai pourvu; je
les ai embrasss tous deux pour vous et pour moi.

-- Vous tes un homme admirable, mon cher comte, dit Aramis, et
vous pensez  tout.

-- Eh bien! avez-vous pris votre parti de ce voyage?

-- Tout  fait; et maintenant que j'y ai rflchi, je suis aise de
quitter Paris en ce moment.

-- Et moi aussi, rpondit Athos; seulement je regrette de ne pas
avoir embrass d'Artagnan, mais le dmon est si fin qu'il et
devin nos projets.

 la fin du souper, Blaisois rentra.

-- Monsieur, voil la rponse de M. d'Artagnan.

-- Mais je ne t'ai pas dit qu'il y et rponse, imbcile! dit
Athos.

-- Aussi tais-je parti sans l'attendre, mais il m'a fait rappeler
et il m'a donn ceci.

Et il prsenta un petit sac de peau tout arrondi et tout sonnant.

Athos l'ouvrit et commena par en tirer un petit billet conu en
ces termes:

Mon cher comte,

Quand on voyage, et surtout pour trois mois, on n'a jamais assez
d'argent; or, je me rappelle nos temps de dtresse, et je vous
envoie la moiti de ma bourse: c'est de l'argent que je suis
parvenu  faire suer au Mazarin. N'en faites donc pas un trop
mauvais usage, je vous en supplie.

Quant  ce qui est de ne plus vous revoir, je n'en crois pas un
mot; quand on a votre coeur et votre pe, on passe-partout.

Au revoir donc, et pas adieu.

Il va sans dire que du jour o j'ai vu Raoul je l'ai aim comme
mon enfant; cependant croyez que je demande bien sincrement 
Dieu de ne pas devenir son pre, quoique je fusse fier d'un fils
comme lui.

VOTRE D'ARTAGNAN.

_P.-S_. -- Bien entendu que les cinquante louis que je vous
envoie sont  vous comme  Aramis,  Aramis comme  vous.

Athos sourit, et son beau regard se voila d'une larme. D'Artagnan,
qu'il avait toujours tendrement aim, l'aimait donc toujours, tout
mazarin qu'il tait.

-- Voil, ma foi, les cinquante louis, dit Aramis en versant la
bourse sur une table, tous  l'effigie du roi Louis XIII. Eh bien,
que faites-vous de cet argent, comte, le gardez-vous ou le
renvoyez-vous?

-- Je le garde, Aramis, et je n'en aurais pas besoin que je le
garderais encore. Ce qui est offert de grand coeur doit tre
accept de grand coeur. Prenez-en vingt-cinq, Aramis, et donnez-
moi les vingt-cinq autres.

--  la bonne heure, je suis heureux de voir que vous tes de mon
avis. L, maintenant, partons-nous?

-- Quand vous voudrez; mais n'avez-vous donc point de laquais?

-- Non, cet imbcile de Bazin a eu la sottise de se faire bedeau,
comme vous savez, de sorte qu'il ne peut pas quitter Notre-Dame.

-- C'est bien, vous Prendrez Blaisois, dont je ne saurais que
faire, puisque j'ai dj Grimaud.

-- Volontiers, dit Aramis.

En ce moment, Grimaud parut sur le seuil.

-- Prts, dit-il avec son laconisme ordinaire.

-- Partons donc, dit Athos.

En effet, les chevaux attendaient tout sells. Les deux laquais en
firent autant.

Au coin du quai ils rencontrrent Bazin qui accourait tout
essouffl.

-- Ah! monsieur, dit Bazin, Dieu merci! j'arrive  temps.

-- Qu'y a-t-il?

-- M. Porthos sort de la maison et a laiss ceci pour vous, en
disant que la chose tait fort presse et devait vous tre remise
avant votre dpart.

-- Bon, dit Aramis en prenant une bourse que lui tendait Bazin,
qu'est ceci?

-- Attendez, monsieur l'abb, il y a une lettre.

-- Tu sais que je t'ai dj dit que si tu m'appelais autrement que
chevalier, je te briserais les os. Voyons la lettre.

-- Comment allez-vous lire? demanda Athos, il fait noir comme dans
un four.

-- Attendez, dit Bazin.

Bazin battit le briquet et alluma une bougie roule avec laquelle
il allumait ses cierges.  la lueur de cette bougie, Aramis lut:

Mon cher d'Herblay,

J'apprends par d'Artagnan, qui m'embrasse de votre part et de
celle du comte de La Fre, que vous partez pour une expdition qui
durera peut-tre deux ou trois mois; comme je sais que vous
n'aimez pas demander  vos amis, moi je vous offre: voici deux
cents pistoles dont vous pouvez disposer et que vous me rendrez
quand l'occasion s'en prsentera. Ne craignez pas de me gner: si
j'ai besoin d'argent, j'en ferai venir de l'un de mes chteaux;
rien qu' Bracieux j'ai vingt mille livres en or. Aussi, si je ne
vous envoie pas plus, c'est que je crains que vous n'acceptiez pas
une somme trop forte.

Je m'adresse  vous parce que vous savez que le comte de La Fre
m'impose toujours un peu malgr moi, quoique je l'aime de tout mon
coeur; mais il est bien entendu que ce que j'offre  vous, je
l'offre en mme temps  lui.

Je suis, comme vous n'en doutez pas, j'espre, votre bien dvou.

DU VALLON DE BRACIEUX DE PIERREFONDS.

-- Eh bien! dit Aramis, que dites-vous de cela?

-- Je dis, mon cher d'Herblay, que c'est presque un sacrilge de
douter de la Providence quand on a de tels amis.

-- Ainsi donc?

-- Ainsi donc nous partageons les pistoles de Porthos comme nous
avons partag les louis de d'Artagnan.

Le partage fait  la lueur du rat-de-cave de Bazin, les deux amis
se remirent en route.

Un quart d'heure aprs, ils taient  la porte Saint-Denis o de
Winter les attendait.


XLVI. O il est prouv que le premier mouvement est toujours le
bon

Les trois gentilshommes prirent la route de Picardie, cette route
si connue d'eux, et qui rappelait  Athos et  Aramis quelques-uns
des souvenirs les plus pittoresques de leur jeunesse.

-- Si Mousqueton tait avec nous, dit Athos en arrivant 
l'endroit o ils avaient eu dispute avec des paveurs, comme il
frmirait en passant ici; vous rappelez-vous, Aramis? c'est ici
que lui arriva cette fameuse balle.

-- Ma foi, je le lui permettrais, dit Aramis, car moi je me sens
frissonner  ce souvenir; tenez, voici au-del de cet arbre un
petit endroit o j'ai bien cru que j'tais mort.

On continua le chemin. Bientt ce fut  Grimaud  redescendre dans
sa mmoire. Arrivs en face de l'auberge o son matre et lui
avaient fait autrefois une si norme ripaille, il s'approcha
d'Athos, et, lui montrant le soupirail de la cave, il lui dit:

-- Saucissons!

Athos se mit  rire, et cette folie de son jeune ge lui parut
aussi amusante que si quelqu'un la lui et raconte comme d'un
autre.

Enfin, aprs deux jours et une nuit de marche, ils arrivrent vers
le soir, par un temps magnifique,  Boulogne, ville alors presque
dserte, btie entirement sur la hauteur; ce qu'on appelle la
basse ville n'existait pas. Boulogne tait une position
formidable.

En arrivant aux portes de la ville:

-- Messieurs, dit de Winter, faisons ici comme  Paris: sparons-
nous pour viter les soupons; j'ai une auberge peu frquente,
mais dont le patron m'est entirement dvou. Je vais y aller, car
des lettres doivent m'y attendre; vous, allez  la premire
htellerie de la ville,  l'_pe du Grand Henri_, par exemple;
rafrachissez-vous, et dans deux heures trouvez-vous sur la jete,
notre barque doit nous y attendre.

La chose fut arrte ainsi. Lord de Winter continua son chemin le
long des boulevards extrieurs pour entrer par une autre porte,
tandis que les deux amis entrrent par celle devant laquelle ils
se trouvaient; au bout de deux cents pas ils rencontrrent l'htel
indiqu.

On fit rafrachir les chevaux, mais sans les desseller; les
laquais souprent, car il commenait  se faire tard, et les deux
matres, fort impatients de s'embarquer, leur donnrent rendez-
vous sur la jete, avec ordre de n'changer aucune parole avec qui
que ce ft. On comprend bien que cette recommandation ne regardait
que Blaisois; pour Grimaud, il y avait longtemps qu'elle tait
devenue inutile.

Athos et Aramis descendirent vers le port.

Par leurs habits couverts de poussire, par certain air dgag qui
fait toujours reconnatre un homme habitu aux voyages, les deux
amis excitrent l'attention de quelques promeneurs.

Ils en virent un surtout  qui leur arrive avait produit une
certaine impression. Cet homme, qu'ils avaient remarqu les
premiers, par les mmes causes qui les avaient fait, eux,
remarquer des autres, allait et venait tristement sur la jete.
Ds qu'il les vit, il ne cessa de les regarder  son tour et parut
brler d'envie de leur adresser la parole.

Cet homme tait jeune et ple; il avait les yeux d'un bleu si
incertain, qu'ils paraissaient s'irriter comme ceux du tigre,
selon les couleurs qu'ils refltaient; sa dmarche, malgr la
lenteur et l'incertitude de ses dtours, tait raide et hardie; il
tait vtu de noir et portait une longue pe avec assez de grce.

Arrivs sur la jete, Athos et Aramis s'arrtrent  regarder un
petit bateau amarr  un pieu et tout quip comme s'il attendait.

-- C'est sans doute le ntre, dit Athos.

-- Oui, rpondit Aramis, et le sloop qui appareille l-bas a bien
l'air d'tre celui qui doit nous conduire  notre destination;
maintenant, continua-t-il, pourvu que de Winter ne se fasse pas
attendre. Ce n'est point amusant de demeurer ici: il n'y passe pas
une seule femme.

-- Chut! dit Athos: on nous coutait.

En effet, le promeneur, qui, pendant l'examen des deux amis, avait
pass et repass plusieurs fois derrire eux, s'tait arrt au
nom de Winter; mais comme sa figure n'avait exprim aucune motion
en entendant ce nom, ce pouvait tre aussi bien le hasard qui
l'avait fait s'arrter.

-- Messieurs, dit le jeune homme en saluant avec beaucoup
d'aisance et de politesse, pardonnez  ma curiosit, mais je vois
que vous venez de Paris, ou du moins que vous tes trangers 
Boulogne.

-- Nous venons de Paris, oui, monsieur, rpondit Athos avec la
mme courtoisie, qu'y a-t-il pour votre service?

-- Monsieur, dit le jeune homme, seriez-vous assez bon pour me
dire s'il est vrai que monsieur le cardinal Mazarin ne soit plus
ministre?

-- Voil une question trange, dit Aramis.

-- Il l'est et ne l'est pas, rpondit Athos; c'est--dire que la
moiti de la France le chasse, et qu' force d'intrigues et de
promesses, il se fait maintenir par l'autre moiti: cela peut
durer ainsi fort longtemps, comme vous voyez.

-- Enfin, monsieur, dit l'tranger, il n'est pas en fuite ni en
prison?

-- Non, monsieur, pas pour le moment du moins.

-- Messieurs, agrez mes remerciements pour votre complaisance,
dit le jeune homme en s'loignant.

-- Que dites-vous de ce questionneur? dit Aramis.

-- Je dis que c'est un provincial qui s'ennuie ou un espion qui
s'informe.

-- Et vous lui avez rpondu ainsi?

-- Rien ne m'autorisait  lui rpondre autrement. Il tait poli
avec moi, je l'ai t avec lui.

-- Mais cependant si c'est un espion...

-- Que voulez-vous que fasse un espion? nous ne sommes plus au
temps du cardinal de Richelieu, qui, sur un simple soupon,
faisait fermer les ports.

-- N'importe, vous avez eu tort de lui rpondre comme vous avez
fait, dit Aramis, en suivant des yeux le jeune homme qui
disparaissait derrire les dunes.

-- Et vous, dit Athos, vous oubliez que vous avez commis une bien
autre imprudence, c'tait celle de prononcer le nom de lord de
Winter. Oubliez-vous que c'est  ce nom que le jeune homme s'est
arrt?

-- Raison de plus, quand il vous a parl, de l'inviter  passer
son chemin.

-- Une querelle, dit Athos.

-- Et depuis quand une querelle vous fait-elle peur?

-- Une querelle me fait toujours peur lorsqu'on m'attend quelque
part et que cette querelle peut m'empcher d'arriver. D'ailleurs,
voulez-vous que je vous avoue une chose? moi aussi je suis curieux
de voir ce jeune homme de prs.

-- Et pourquoi cela?

-- Aramis, vous allez vous moquer de moi; Aramis, vous allez dire
que je rpte toujours la mme chose; vous allez m'appeler le plus
peureux des visionnaires.

-- Aprs?

--  qui trouvez-vous que cet homme ressemble?

-- En laid ou en beau? demanda en riant Aramis.

-- En laid, et autant qu'un homme peut ressembler  une femme.

-- Ah! pardieu! s'cria Aramis, vous m'y faites penser. Non,
certes, vous n'tes pas visionnaire, mon cher ami, et,  prsent
que je rflchis, oui, vous avez ma foi raison: cette bouche fine
et rentre, ces yeux qui semblent toujours aux ordres de l'esprit
et jamais  ceux du coeur. C'est quelque btard de Milady.

-- Vous riez, Aramis!

-- Par habitude, voil tout; car, je vous le jure, je n'aimerais
pas plus que vous  rencontrer ce serpenteau sur mon chemin.

-- Ah! voici de Winter qui vient, dit Athos.

-- Bon, il ne manquerait plus qu'une chose, dit Aramis, c'est que
ce fussent maintenant nos laquais qui se fissent attendre.

-- Non, dit Athos, je les aperois, ils viennent  vingt pas
derrire milord. Je reconnais Grimaud  sa tte raide et  ses
longues jambes. Tony porte nos carabines.

-- Alors nous allons nous embarquer de nuit? demanda Aramis en
jetant un coup d'oeil sur l'occident, o le soleil ne laissait
plus qu'un nuage d'or qui semblait s'teindre peu  peu en se
trempant dans la mer.

-- C'est probable, dit Athos.

-- Diable! reprit Aramis, j'aime peu la mer le jour, mais encore
moins la nuit; le bruit des flots, le bruit des vents, le
mouvement affreux du btiment, j'avoue que je prfrerais le
couvent de Noisy.

Athos sourit de son sourire triste, car il coutait ce que lui
disait son ami tout en pensant videmment  autre chose, et
s'achemina vers de Winter.

Aramis le suivit.

-- Qu'a donc notre ami? dit Aramis, il ressemble aux damns de
Dante,  qui Satan a disloqu le cou et qui regardent leurs
talons. Que diable a-t-il donc  regarder ainsi derrire lui?

En les apercevant  son tour, de Winter doubla le pas et vint 
eux avec une rapidit surprenante.

-- Qu'avez-vous donc, milord, dit Athos, et qui vous essouffle
ainsi?

-- Rien, dit de Winter, rien. Cependant, en passant prs des
dunes, il m'a sembl...

Et il se retourna de nouveau.

Athos regarda Aramis.

-- Mais partons, continua de Winter, partons, le bateau doit nous
attendre, et voici notre sloop  l'ancre, le voyez-vous d'ici? Je
voudrais dj tre dessus.

Et il se retourna encore.

-- Ah ! dit Aramis, vous oubliez donc quelque chose?

-- Non, c'est une proccupation.

-- Il l'a vu, dit tout bas Athos  Aramis.

On tait arriv  l'escalier qui conduisait  la barque. De Winter
fit descendre les premiers les laquais qui portaient les armes,
les crocheteurs qui portaient les malles, et commena  descendre
aprs eux.

En ce moment, Athos aperut un homme qui suivait le bord de la mer
parallle  la jete, et qui htant sa marche comme pour assister
de l'autre ct du port, spar de vingt pas  peine,  leur
embarquement.

Il crut, au milieu de l'ombre qui commenait  descendre,
reconnatre le jeune homme qui les avait questionns.

-- Oh! oh! se dit-il, serait-ce dcidment un espion et voudrait-
il s'opposer  notre embarquement?

Mais comme, dans le cas o l'tranger aurait eu ce projet, il
tait dj un peu tard pour qu'il ft mis  excution, Athos, 
son tour, descendit l'escalier, mais sans perdre de vue le jeune
homme. Celui-ci, pour couper court, avait paru sur une cluse.

-- Il nous en veut assurment, dit Athos, mais embarquons-nous
toujours, et, une fois en pleine mer, qu'il y vienne.

Et Athos sauta dans la barque, qui se dtacha aussitt du rivage
et qui commena de s'loigner sous l'effort de quatre vigoureux
rameurs.

Mais le jeune homme se mit  suivre ou plutt  devancer la
barque. Elle devait passer entre la pointe de la jete, domine
par le fanal qui venait de s'allumer, et un rocher qui
surplombait. On le vit de loin gravir le rocher de manire 
dominer la barque lorsqu'elle passerait.

-- Ah ! dit Aramis  Athos, ce jeune homme est dcidment un
espion.

-- Quel est ce jeune homme? demanda de Winter en se retournant.

-- Mais celui qui nous a suivis, qui nous a parl et qui nous a
attendus l-bas: voyez.

De Winter se retourna et suivit la direction du doigt d'Aramis. Le
phare inondait de clart le petit dtroit o l'on allait passer et
le rocher o se tenait debout le jeune homme, qui attendait la
tte nue et les bras croiss.

-- C'est lui! s'cria lord de Winter en saisissant le bras
d'Athos, c'est lui; j'avais bien cru le reconnatre et je ne
m'tais pas tromp.

-- Qui, lui? demanda Aramis.

-- Le fils de Milady, rpondit Athos.

-- Le moine! s'cria Grimaud.

Le jeune homme entendit ces paroles; on et dit qu'il allait se
prcipiter, tant il se tenait  l'extrmit du rocher, pench sur
la mer.

-- Oui, c'est moi, mon oncle; moi, le fils de Milady; moi, le
moine; moi, le secrtaire et l'ami de Cromwell, et je vous
connais, vous et vos compagnons.

Il y avait dans cette barque trois hommes qui taient braves,
certes, et desquels nul homme n'et os contester le courage; eh
bien,  cette voix,  cet accent,  ce geste, ils sentirent le
frisson de la terreur courir dans leurs veines.

Quant  Grimaud, ses cheveux taient hrisss sur sa tte, et la
sueur lui coulait du front.

-- Ah! dit Aramis, c'est l le neveu, c'est le moine, c'est l le
fils de Milady, comme il le dit lui-mme?

-- Hlas! oui, murmura de Winter.

-- Alors, attendez! dit Aramis.

Et il prit, avec le sang-froid terrible qu'il avait dans les
suprmes occasions, un des deux mousquets que tenait Tony, l'arma
et coucha en joue cet homme qui se tenait debout sur ce rocher
comme l'ange des maldictions.

-- Feu! cria Grimaud hors de lui.

Athos se jeta sur le canon de la carabine et arrta le coup qui
allait partir.

-- Que le diable vous emporte! s'cria Aramis, je le tenais si
bien au bout de mon mousquet; je lui eusse mis la balle en pleine
poitrine.

-- C'est bien assez d'avoir tu la mre, dit sourdement Athos.

-- La mre tait une sclrate, qui nous avait tous frapps en
nous ou dans ceux qui nous taient chers.

-- Oui, mais le fils ne nous a rien fait, lui.

Grimaud, qui s'tait soulev pour voir l'effet du coup, retomba
dcourag en frappant des mains.

Le jeune homme clata de rire.

-- Ah! c'est bien vous, dit-il, c'est bien vous, et je vous
connais maintenant.

Son rire strident et ses paroles menaantes passrent au-dessus de
la barque, emports par la brise et allrent se perdre dans les
profondeurs de l'horizon.

Aramis frmit.

-- Du calme, dit Athos. Que diable! ne sommes-nous donc plus des
hommes?

-- Si fait, dit Aramis; mais celui-l est un dmon. Et, tenez,
demandez  l'oncle si j'avais tort de le dbarrasser de son cher
neveu.

De Winter ne rpondit que par un soupir.

-- Tout tait fini, continua Aramis. Ah! j'ai bien peur, Athos,
que vous ne m'ayez fait faire une folie avec votre sagesse.

Athos prit la main de de Winter, et, essayant de dtourner la
conversation:

-- Quand aborderons-nous en Angleterre? demanda-t-il au
gentilhomme.

Mais celui-ci n'entendit point ces paroles et ne rpondit pas.

-- Tenez, Athos, dit Aramis, peut-tre serait-il encore temps.
Voyez, il est toujours  la mme place.

Athos se retourna avec effort, la vue de ce jeune homme lui tait
videmment pnible.

En effet, il tait toujours debout sur son rocher, le phare
faisant autour de lui comme une aurole de lumire.

-- Mais que fait-il  Boulogne? demanda Athos, qui, tant la
raison mme, cherchait en tout la cause, peu soucieux de l'effet.

-- Il me suivait, il me suivait, dit de Winter, qui, cette fois,
avait entendu la voix d'Athos; car la voix d'Athos correspondait 
ses penses.

-- Pour vous suivre, mon ami, dit Athos, il aurait fallu qu'il st
notre dpart; et, d'ailleurs, selon toute probabilit, au
contraire, il nous avait prcds.

-- Alors je n'y comprends rien! dit l'Anglais en secouant la tte
comme un homme qui pense qu'il est inutile d'essayer de lutter
contre une force surnaturelle.

-- Dcidment, Aramis, dit Athos, je crois que j'ai eu tort de ne
pas vous laisser faire.

-- Taisez-vous, rpondit Aramis; vous me feriez pleurer si je
pouvais.

Grimaud poussa un grognement sourd qui ressemblait  un
rugissement.

En ce moment, une voix les hla du sloop. Le pilote, qui tait
assis au gouvernail, rpondit, et la barque aborda le btiment.

En un instant, hommes, valets et bagages furent  bord. Le patron
n'attendait que les passagers pour partir; et,  peine eurent-ils
le pied sur le pont que l'on mit le cap vers Hastings o on devait
dbarquer.

En ce moment les trois amis, malgr eux, jetrent un dernier
regard vers le rocher, o se dtachait visible encore l'ombre
menaante qui les poursuivait.

Puis une voix arriva jusqu' eux, qui leur envoyait cette dernire
menace:

-- Au revoir, messieurs, en Angleterre!


XLVII. Le Te Deum de la victoire de Lens

Tout ce mouvement que Madame Henriette avait remarqu et dont elle
avait cherch vainement le motif tait occasionn par la victoire
de Lens, dont M. le Prince avait fait messager M. le duc de
Chtillon, qui y avait eu une noble part; il tait, en outre,
charg de suspendre aux votes de Notre-Dame vingt-deux drapeaux,
pris tant aux Lorrains qu'aux Espagnols.

Cette nouvelle tait dcisive: elle tranchait le procs entam
avec le parlement en faveur de la cour. Tous les impts
enregistrs sommairement, et auxquels le parlement faisait
opposition, taient toujours motivs sur la ncessit de soutenir
l'honneur de la France et sur l'esprance hasardeuse de battre
l'ennemi. Or, comme depuis Nordlingen on n'avait prouv que des
revers, le parlement avait beau jeu pour interpeller M. de Mazarin
sur les victoires toujours promises et toujours ajournes; mais
cette fois on en tait enfin venu aux mains, il y avait eu
triomphe et triomphe complet: aussi tout le monde avait-il compris
qu'il y avait double victoire pour la cour, victoire 
l'extrieur, victoire  l'intrieur, si bien qu'il n'y avait pas
jusqu'au jeune roi, qui, en apprenant cette nouvelle, ne se ft
cri:

-- Ah! messieurs du parlement, nous allons voir ce que vous allez
dire.

Sur quoi la reine avait press sur son coeur l'enfant royal, dont
les sentiments hautains et indompts s'harmonisaient si bien avec
les siens. Un conseil eut lieu le mme soir, auquel avaient t
appels le marchal de La Meilleraie et M. de Villeroy, parce
qu'ils taient mazarins; Chavigny et Sguier, parce qu'ils
hassaient le parlement, et Guitaut et Comminges, parce qu'ils
taient dvous  la reine.

Rien ne transpira de ce qui avait t dcid dans ce conseil. On
sut seulement que le dimanche suivant il y aurait un _Te Deum_
chant  Notre-Dame en l'honneur de la victoire de Lens.

Le dimanche suivant, les Parisiens s'veillrent donc dans
l'allgresse: c'tait une grande affaire,  cette poque, qu'un
_Te Deum_. On n'avait pas encore fait abus de ce genre de
crmonie, et elle produisait son effet. Le soleil, qui, de son
ct, semblait prendre part  la fte, s'tait lev radieux et
dorait les sombres tours de la mtropole, dj remplie d'une
immense quantit de peuple; les rues les plus obscures de la Cit
avaient pris un air de fte, et tout le long des quais on voyait
de longues files de bourgeois, d'artisans, de femmes et d'enfants
se rendant  Notre-Dame, semblables  un fleuve qui remonterait
vers sa source.

Les boutiques taient dsertes, les maisons fermes; chacun avait
voulu voir le jeune roi avec sa mre et le fameux cardinal de
Mazarin, que l'on hassait tant que personne ne voulait se priver
de sa prsence.

La plus grande libert, au reste, rgnait parmi ce peuple immense;
toutes les opinions s'exprimaient ouvertement et sonnaient, pour
ainsi dire, l'meute, comme les mille cloches de toutes les
glises de Paris sonnaient le _Te Deum_. La police de la ville
tait faite par la ville elle-mme, rien de menaant ne venait
troubler le concert de la haine gnrale et glacer les paroles
dans ces bouches mdisantes.

Cependant, ds huit heures du matin, le rgiment des gardes de la
reine, command par Guitaut, et en second par Comminges, son
neveu, tait venu, tambours et trompettes en tte, s'chelonner
depuis le Palais-Royal jusqu' Notre-Dame, manoeuvre que les
Parisiens avaient vue avec tranquillit, toujours curieux qu'ils
sont de musique militaire et d'uniformes clatants.

Friquet tait endimanch, et sous prtexte d'une fluxion qu'il
s'tait momentanment procure en introduisant un nombre infini de
noyaux de cerise dans un des cts de sa bouche, il avait obtenu
de Bazin son suprieur un cong pour toute la journe.

Bazin avait commenc par refuser, car Bazin tait de mauvaise
humeur, d'abord du dpart d'Aramis, qui tait parti sans lui dire
o il allait, ensuite de servir une messe dite en faveur d'une
victoire qui n'tait pas selon ses opinions, Bazin tait frondeur,
on se le rappelle; et s'il y avait eu moyen que, dans une pareille
solennit, le bedeau s'absentt comme un simple enfant de choeur,
Bazin et certainement adress  l'archevque la mme demande que
celle qu'on venait de lui faire. Il avait donc commenc par
refuser, comme nous avons dit, tout cong; mais en la prsence
mme de Bazin la fluxion de Friquet avait tellement augment de
volume, que pour l'honneur du corps des enfants de choeur, qui
aurait t compromis par une pareille difformit, il avait fini
par cder en grommelant.  la porte de l'glise, Friquet avait
crach sa fluxion et envoy du ct de Bazin un de ces gestes qui
assurent au gamin de Paris sa supriorit sur les autres gamins de
l'univers; et, quant  son htellerie, il s'en tait naturellement
dbarrass en disant qu'il servait la messe  Notre-Dame.

Friquet tait donc libre, et, ainsi que nous l'avons vu, avait
revtu sa plus somptueuse toilette; il avait surtout, comme
ornement remarquable de sa personne, un de ces bonnets
indescriptibles qui tiennent le milieu entre la barrette du moyen
ge et le chapeau du temps de Louis XIII. Sa mre lui avait
fabriqu ce curieux couvre-chef, et, soit caprice, soit manque
d'toffe uniforme, s'tait montre en le fabriquant peu soucieuse
d'assortir les couleurs; de sorte que le chef-d'oeuvre de la
chapellerie du dix-septime sicle tait jaune et vert d'un ct,
blanc et rouge de l'autre. Mais Friquet, qui avait toujours aim
la varit dans les tons, n'en tait que plus fier et plus
triomphant.

En sortant de chez Bazin, Friquet tait parti tout courant pour le
Palais-Royal; il y arriva au moment o en sortait le rgiment des
gardes, et, comme il ne venait pas pour autre chose que pour jouir
de sa vue et profiter de sa musique, il prit place en tte,
battant le tambour avec deux ardoises, et passant de cet exercice
 celui de la trompette, qu'il contrefaisait naturellement avec la
bouche d'une faon qui lui avait plus d'une fois valu les loges
des amateurs de l'harmonie imitative.

Cet amusement dura de la barrire des Sergents jusqu' la place
Notre-Dame; et Friquet y prit un vritable plaisir; mais lorsque
le rgiment s'arrta et que les compagnies, en se dveloppant,
pntrrent jusqu'au coeur de la Cit, se posant  l'extrmit de
la rue Saint-Christophe, prs de la rue Cocatrix, o demeurait
Broussel, alors Friquet, se rappelant qu'il n'avait pas djeun,
chercha de quel ct il pourrait tourner ses pas pour accomplir
cet acte important de la journe, et aprs avoir mrement
rflchi, dcida que ce serait le conseiller Broussel qui ferait
les frais de son repas.

En consquence il prit son lan, arriva tout essouffl devant la
porte du conseiller et heurta rudement.

Sa mre, la vieille servante de Broussel, vint ouvrir.

-- Que viens-tu faire ici, garnement, dit-elle, et pourquoi n'es-
tu pas  Notre-Dame?

-- J'y tais, mre Nanette, dit Friquet, mais j'ai vu qu'il s'y
passait des choses dont matre Broussel devait tre averti, et
avec la permission de M. Bazin, vous savez bien, mre Nanette,
M. Bazin le bedeau? je suis venu pour parler  M. Broussel.

-- Et que veux-tu lui dire, magot,  M. Broussel?

-- Je veux lui parler  lui-mme.

-- Cela ne se peut pas, il travaille.

-- Alors j'attendrai, dit Friquet, que cela arrangeait d'autant
mieux qu'il trouverait bien moyen d'utiliser le temps.

Et il monta rapidement l'escalier, que dame Nanette monta plus
lentement derrire lui.

-- Mais enfin, dit-elle, que lui veux-tu,  M. Broussel?

-- Je veux lui dire, rpondit Friquet en criant de toutes ses
forces, qu'il y a le rgiment des gardes tout entier qui vient de
ce ct-ci. Or, comme j'ai entendu dire partout qu'il y avait  la
cour de mauvaises dispositions contre lui, je viens le prvenir
afin qu'il se tienne sur ses gardes.

Broussel entendit le cri du jeune drle, et, charm de son excs
de zle, descendit au premier tage; car il travaillait en effet
dans son cabinet au second.

-- Eh! dit-il, mon ami, que nous importe le rgiment des gardes,
et n'es-tu pas fou de faire un pareil esclandre? Ne sais-tu pas
que c'est l'usage d'agir comme ces messieurs le font, et que c'est
l'habitude de ce rgiment de se mettre en haie sur le passage du
roi?

Friquet contrefit l'tonn, et tournant son bonnet neuf entre ses
doigts:

-- Ce n'est pas tonnant que vous le sachiez, dit-il, vous,
monsieur Broussel, qui savez tout; mais moi, en vrit du bon
Dieu, je ne le savais pas, et j'ai cru vous donner un bon avis. Il
ne faut pas m'en vouloir pour cela, monsieur Broussel.

-- Au contraire, mon garon, au contraire, et ton zle me plat.
Dame Nanette, voyez donc un peu  ces abricots que madame de
Longueville nous a envoys hier de Noisy; et donnez-en donc une
demi-douzaine  votre fils avec un croton de pain tendre.

-- Ah! merci, monsieur Broussel, dit Friquet; merci, j'aime
justement beaucoup les abricots.

Broussel alors passa chez sa femme et demanda son djeuner. Il
tait neuf heures et demie. Le conseiller se mit  la fentre. La
rue tait compltement dserte, mais au loin on entendait, comme
le bruit d'une mare qui monte, l'immense mugissement des ondes
populaires qui grossissaient dj autour de Notre-Dame.

Ce bruit redoubla lorsque d'Artagnan vint avec une compagnie de
mousquetaires se poser aux portes de Notre-Dame pour faire faire
le service de l'glise. Il avait dit  Porthos de profiter de
l'occasion pour voir la crmonie, et Porthos, en grande tenue,
monta sur son plus beau cheval, faisant le mousquetaire honoraire,
comme jadis si souvent d'Artagnan l'avait fait. Le sergent de
cette compagnie, vieux soldat des guerres d'Espagne, avait reconnu
Porthos, son ancien compagnon, et bientt il avait mis au courant
chacun de ceux qui servaient sous ses ordres des hauts faits de ce
gant, l'honneur des anciens mousquetaires de Trville. Porthos
non seulement avait t bien accueilli dans la compagnie mais
encore il y tait regard avec admiration.

 dix heures, le canon du Louvre annona la sortie du roi. Un
mouvement pareil  celui des arbres dont un vent d'orage courbe et
tourmente les cimes courut dans la multitude, qui s'agita derrire
les mousquets immobiles des gardes. Enfin le roi parut avec la
reine dans un carrosse tout dor. Dix autres carrosses suivaient,
renfermant les dames d'honneur, les officiers de la maison royale
et toute la cour.

-- Vive le roi! cria-t-on de toutes parts.

Le jeune roi mit gravement la tte  la portire, fit une petite
mine assez reconnaissante, et salua mme lgrement, ce qui fit
redoubler les cris de la multitude.

Le cortge s'avana lentement et mit prs d'une demi-heure pour
franchir l'intervalle qui spare le Louvre de la place Notre-Dame.
Arriv l, il se rendit peu  peu sous la vote immense de la
sombre mtropole, et le service divin commena.

Au moment o la cour prenait place, un carrosse aux armes de
Comminges quitta la file des carrosses de la cour, et vint
lentement se placer au bout de la rue Saint-Christophe,
entirement dserte. Arriv l, quatre gardes et un exempt qui
l'escortaient montrent dans la lourde machine et en fermrent les
mantelets; puis  travers un jour prudemment mnag, l'exempt se
mit  guetter le long de la rue Cocatrix, comme s'il attendait
l'arrive de quelqu'un.

Tout le monde tait occup de la crmonie, de sorte que ni le
carrosse ni les prcautions dont s'entouraient ceux qui taient
dedans ne furent remarqus. Friquet, dont l'oeil toujours au guet
et pu seul les pntrer, s'en tait all savourer ses abricots
sur l'entablement d'une maison du parvis Notre-Dame. De l il
voyait le roi, la reine et M. de Mazarin et entendait la messe
comme s'il l'avait servie.

Vers la fin de l'office, la reine, voyant que Comminges attendait
debout auprs d'elle une confirmation de l'ordre qu'elle lui avait
dj donn avant de quitter le Louvre, dit  demi-voix:

-- Allez Comminges, et que Dieu vous assiste!

Comminges partit aussitt, sortit de l'glise, et entra dans la
rue Saint-Christophe.

Friquet, qui vit ce bel officier marcher suivi de deux gardes,
s'amusa  le suivre, et cela avec d'autant plus d'allgresse que
la crmonie finissait  l'instant mme et que le roi remontait
dans son carrosse.

 peine l'exempt vit-il apparatre Comminges au bout de la rue
Cocatrix, qu'il dit un mot au cocher, lequel mit aussitt sa
machine en mouvement et la conduisit devant la porte de Broussel.

Comminges frappait  cette porte en mme temps que la voiture s'y
arrtait.

Friquet attendait derrire Comminges que cette porte ft ouverte.

-- Que fais-tu l, drle? demanda Comminges.

-- J'attends pour entrer chez matre Broussel, monsieur
l'officier! dit Friquet de ce ton clin que sait si bien prendre
dans l'occasion le gamin de Paris.

-- C'est donc bien l qu'il demeure? demanda Comminges.

-- Oui, monsieur.

-- Et quel tage occupe-t-il?

-- Toute la maison, dit Friquet; la maison est  lui.

-- Mais o se tient-il ordinairement?

-- Pour travailler, il se tient au second, mais pour prendre ses
repas, il descend au premier; dans ce moment il doit dner, car il
est midi.

-- Bien, dit Comminges.

En ce moment on ouvrit. L'officier interrogea le laquais, et
apprit que matre Broussel tait chez lui, et dnait
effectivement. Comminges monta derrire le laquais, et Friquet
monta derrire Comminges.

Broussel tait assis  table avec sa famille, ayant devant lui sa
femme,  ses cts ses deux filles, et au bout de la table son
fils, Louvires, que nous avons vu dj apparatre lors de
l'accident arriv au conseiller, accident dont au reste il tait
parfaitement remis. Le bonhomme, revenu en pleine sant, gotait
donc les beaux fruits que lui avait envoys madame de Longueville.

Comminges, qui avait arrt le bras du laquais au moment o celui-
ci allait ouvrir la porte pour l'annoncer, ouvrit la porte lui-
mme et se trouva en face de ce tableau de famille.

 la vue de l'officier, Broussel se sentit quelque peu mu; mais,
voyant qu'il saluait poliment, il se leva et salua aussi.

Cependant, malgr cette politesse rciproque, l'inquitude se
peignit sur le visage des femmes; Louvires devint fort ple et
attendait impatiemment que l'officier s'expliqut.

-- Monsieur, dit Comminges, je suis porteur d'un ordre du roi.

-- Fort bien, monsieur, rpondit Broussel. Quel est cet ordre?

Et il tendit la main.

-- J'ai commission de me saisir de votre personne, monsieur, dit
Comminges, toujours sur le mme ton, avec la mme politesse, et si
vous voulez bien m'en croire, vous vous pargnerez la peine de
lire cette longue lettre et vous me suivrez.

La foudre tombe au milieu de ces bonnes gens si paisiblement
assembls n'et pas produit un effet plus terrible. Broussel
recula tout tremblant. C'tait une terrible chose  cette poque
que d'tre emprisonn par l'inimiti du roi. Louvires fit un
mouvement pour sauter sur son pe, qui tait sur une chaise dans
l'angle de la salle; mais un coup d'oeil du bonhomme Broussel, qui
au milieu de tout cela ne perdait pas la tte, contint ce
mouvement dsespr. Madame Broussel, spare de son mari par la
largeur de la table, fondait en larmes, les deux jeunes filles
tenaient leur pre embrass.

-- Allons, monsieur, dit Comminges, htons-nous, il faut obir au
roi.

-- Monsieur, dit Broussel, je suis en mauvaise sant et ne puis me
rendre prisonnier en cet tat; je demande du temps.

-- C'est impossible, rpondit Comminges, l'ordre est formel et
doit tre excut  l'instant mme.

-- Impossible! dit Louvires; monsieur, prenez garde de nous
pousser au dsespoir.

-- Impossible! dit une voix criarde au fond de la chambre.

Comminges se retourna et vit dame Nanette son balai  la main et
dont les yeux brillaient de tous les feux de la colre.

-- Ma bonne Nanette, tenez-vous tranquille, dit Broussel, je vous
en prie.

-- Moi, me tenir tranquille quand on arrte mon matre, le
soutien, le librateur, le pre du pauvre peuple! Ah bien oui!
vous me connaissez encore... Voulez-vous vous en aller! dit-elle 
Comminges.

Comminges sourit.

-- Voyons, monsieur, dit-il en se retournant vers Broussel,
faites-moi taire cette femme et suivez-moi.

-- Me faire taire, moi! moi! dit Nanette; ah bien oui! il en
faudrait encore un autre que vous, mon bel oiseau du roi! Vous
allez voir.

Et dame Nanette s'lana vers la fentre, l'ouvrit, et d'une voix
si perante qu'on put l'entendre du parvis Notre-Dame:

-- Au secours! cria-t-elle, on arrte mon matre! on arrte le
conseiller Broussel! au secours!

-- Monsieur, dit Comminges, dclarez-vous tout de suite: obirez-
vous ou comptez-vous faire rbellion au roi?

-- J'obis, j'obis, monsieur, s'cria Broussel essayant de se
dgager de l'treinte de ses deux filles et de contenir du regard
son fils toujours prt  lui chapper.

-- En ce cas, dit Comminges, imposez silence  cette vieille.

-- Ah! vieille! dit Nanette.

Et elle se mit  crier de plus belle en se cramponnant aux barres
de la fentre:

-- Au secours! au secours! pour matre Broussel, qu'on arrte
parce qu'il a dfendu le peuple; au secours!

Comminges saisit la servante  bras-le-corps, et voulut l'arracher
de son poste; mais au mme instant une autre voix, sortant d'une
espce d'entresol, hurla d'un ton de fausset:

-- Au meurtre! au feu!  l'assassin! On tue M. Broussel! on gorge
M. Broussel!

C'tait la voix de Friquet. Dame Nanette, se sentant soutenue,
reprit alors avec plus de force et fit chorus.

Dj des ttes curieuses apparaissaient aux fentres. Le peuple,
attir au bout de la rue, accourait, des hommes, puis des groupes,
puis une foule: on entendait les cris; on voyait un carrosse, mais
on ne comprenait pas. Friquet sauta de l'entresol sur l'impriale
de la voiture.

-- Ils veulent arrter M. Broussel! cria-t-il; il y a des gardes
dans le carrosse, et l'officier est l-haut.

La foule se mit  gronder et s'approcha des chevaux. Les deux
gardes qui taient rests dans l'alle montrent au secours de
Comminges; ceux qui taient dans le carrosse ouvrirent les
portires et croisrent la pique.

-- Les voyez-vous? criait Friquet. Les voyez-vous? les voil.

Le cocher se retourna et envoya  Friquet un coup de fouet qui le
fit hurler de douleur.

-- Ah! cocher du diable! s'cria Friquet, tu t'en mles? attends!

Et il regagna son entresol, d'o il accabla le cocher de tous les
projectiles qu'il put trouver.

Malgr la dmonstration hostile des gardes, et peut-tre mme 
cause de cette dmonstration, la foule se mit  gronder et
s'approcher des chevaux. Les gardes firent reculer les plus mutins
 grands coups de pique.

Cependant le tumulte allait toujours croissant; la rue ne pouvait
plus contenir les spectateurs qui affluaient de toutes parts; la
presse envahissait l'espace que formaient encore entre eux et le
carrosse les redoutables piques des gardes. Les soldats, repousss
comme par des murailles vivantes, allaient tre crass contre les
moyeux des roues et les panneaux de la voiture. Les cris: Au nom
du roi! vingt fois rpts par l'exempt, ne pouvaient rien contre
cette redoutable multitude, et semblaient l'exasprer encore,
quand,  ces cris: Au nom du roi!, un cavalier accourut, et,
voyant des uniformes fort maltraits, s'lana dans la mle
l'pe  la main et apporta un secours inespr aux gardes.

Ce cavalier tait un jeune homme de quinze  seize ans  peine,
que la colre rendait ple. Il mit pied  terre comme les autres
gardes, s'adossa au timon de la voiture, se fit un rempart de son
cheval, tira de ses fontes les pistolets, qu'il passa  sa
ceinture et commena  espadonner en homme  qui le maniement de
l'pe est chose familire.

Pendant dix minutes,  lui seul le jeune homme soutint l'effort de
toute la foule.

Alors on vit paratre Comminges poussant Broussel devant lui.

-- Rompons le carrosse! criait le peuple.

-- Au secours! criait la vieille.

-- Au meurtre! criait Friquet en continuant de faire pleuvoir sur
les gardes tout ce qui se trouvait sous sa main.

-- Au nom du roi! criait Comminges.

-- Le premier qui avance est mort! cria Raoul qui, se voyant
press, fit sentir la pointe de son pe  une espce de gant qui
tait prt  l'craser, et qui, se sentant bless, recula en
hurlant.

Car c'tait Raoul qui, revenant de Blois, selon qu'il l'avait
promis au comte de La Fre, aprs cinq jours d'absence, avait
voulu jouir du coup d'oeil de la crmonie, et avait pris par les
rues qui le conduiraient plus directement  Notre-Dame. Arriv aux
environs de la rue Cocatrix, il s'tait trouv entran par le
flot du populaire, et  ce mot: Au nom du roi! il s'tait
rappel le mot d'Athos: Servez le roi et il tait accouru
combattre pour le roi, dont on maltraitait les gardes.

Comminges jeta pour ainsi dire Broussel dans le carrosse et
s'lana derrire lui. En ce moment un coup d'arquebuse retentit,
une balle traversa du haut en bas le chapeau de Comminges et cassa
le bras d'un garde. Comminges releva la tte et vit, au milieu de
la fume, la figure menaante de Louvires qui apparaissait  la
fentre du second tage.

-- C'est bien, monsieur, dit Comminges, vous entendrez parler de
moi.

-- Et vous aussi, monsieur, dit Louvires, et nous verrons lequel
parlera plus haut.

Friquet et Nanette hurlaient toujours; les cris, le bruit du coup,
l'odeur de la poudre toujours si enivrante, faisaient leur effet.

--  mort l'officier!  mort! hurla la foule.

Et il se fit un grand mouvement.

-- Un pas de plus, cria Comminges en abattant les mantelets pour
qu'on pt bien voir dans la voiture et en appuyant son pe sur la
poitrine de Broussel, un pas de plus, et je tue le prisonnier;
j'ai ordre de l'amener mort ou vif, je l'amnerai mort, voil
tout.

Un cri terrible retentit: la femme et les filles de Broussel
tendaient au peuple des mains suppliantes.

Le peuple comprit que cet officier si ple, mais qui paraissait si
rsolu, ferait comme il disait: on continua de menacer, mais on
s'carta.

Comminges fit monter avec lui dans la voiture le garde bless, et
ordonna aux autres de fermer la portire.

-- Touche au palais, dit-il au cocher plus mort que vif.

Celui-ci fouetta ses animaux, qui ouvrirent un large chemin dans
la foule; mais en arrivant au quai, il fallut s'arrter. Le
carrosse versa, les chevaux taient ports, touffs, broys par
la foule, Raoul,  pied, car il n'avait pas eu le temps de
remonter  cheval, las de distribuer des coups de plat d'pe,
comme les gardes las de distribuer des coups de plat de lame,
commenait  recourir  la pointe. Mais ce terrible et dernier
recours ne faisait qu'exasprer la multitude. On commenait de
temps en temps  voir reluire aussi au milieu de la foule le canon
d'un mousquet ou la lame d'une rapire; quelques coups de feu
retentissaient, tirs en l'air sans doute, mais dont l'cho ne
faisait pas moins vibrer les coeurs; les projectiles continuaient
de pleuvoir des fentres. On entendait des voix que l'on n'entend
que les jours d'meute; on voyait des visages qu'on ne voit que
les jours sanglants. Les cris:  mort!  mort les gardes!  la
Seine l'officier! dominaient tout ce bruit, si immense qu'il ft.
Raoul, son chapeau broy, le visage sanglant, sentait que non
seulement ses forces, mais encore sa raison, commenaient 
l'abandonner; ses yeux nageaient dans un brouillard rougetre, et
 travers ce brouillard il voyait cent bras menaants s'tendre
sur lui, prts  le saisir quand il tomberait. Comminges
s'arrachait les cheveux de rage dans le carrosse renvers. Les
gardes ne pouvaient porter secours  personne, occups qu'ils
taient chacun  se dfendre personnellement. Tout tait fini:
carrosse, chevaux, gardes, satellites et prisonnier peut-tre,
tout allait tre dispers par lambeaux, quand tout  coup une voix
bien connue de Raoul retentit, quand soudain une large pe brilla
en l'air; au mme instant la foule s'ouvrit, troue, renverse,
crase: un officier de mousquetaires, frappant et taillant de
droite et de gauche, courut  Raoul et le prit dans ses bras au
moment o il allait tomber.

-- Sangdieu! cria l'officier, l'ont-ils donc assassin? En ce cas,
malheur  eux!

Et il se retourna si effrayant de vigueur, de colre et de menace,
que les plus enrags rebelles se rurent les uns sur les autres
pour s'enfuir et que quelques-uns roulrent jusque dans la Seine.

-- Monsieur d'Artagnan, murmura Raoul.

-- Oui, sangdieu! en personne, et heureusement pour vous,  ce
qu'il parat, mon jeune ami. Voyons! ici, vous autres, s'cria-t-
il en se redressant sur ses triers et levant son pe, appelant
de la voix et du geste les mousquetaires qui n'avaient pu le
suivre tant sa course avait t rapide. Voyons, balayez-moi tout
cela! Aux mousquets! Portez armes! Apprtez armes! En joue...

 cet ordre les montagnes du populaire s'affaissrent si
subitement, que d'Artagnan ne put retenir un clat de rire
homrique.

-- Merci, d'Artagnan, dit Comminges, montrant la moiti de son
corps par la portire du carrosse renvers; merci, mon jeune
gentilhomme! Votre nom? que je le dise  la reine.

Raoul allait rpondre, lorsque d'Artagnan se pencha  son oreille:

-- Taisez-vous, dit-il, et laissez-moi rpondre.

Puis, se retournant vers Comminges:

-- Ne perdez pas votre temps, Comminges, dit-il, sortez du
carrosse si vous pouvez, et faites-en avancer un autre.

-- Mais lequel?

-- Pardieu, le premier venu qui passera sur le Pont-Neuf, ceux qui
le montent seront trop heureux, je l'espre, de prter leur
carrosse pour le service du roi.

-- Mais, dit Comminges, je ne sais.

-- Allez donc, ou, dans cinq minutes, tous les manants vont
revenir avec des pes et des mousquets. Vous serez tu et votre
prisonnier dlivr. Allez. Et, tenez, voici justement un carrosse
qui vient l-bas.

Puis se penchant de nouveau vers Raoul:

-- Surtout ne dites pas votre nom, lui souffla-t-il.

Le jeune homme le regardait d'un air tonn.

-- C'est bien, j'y cours, dit Comminges, et s'ils reviennent
faites feu.

-- Non pas, non pas, rpondit d'Artagnan, que personne ne bouge,
au contraire: un coup de feu tir en ce moment serait pay trop
cher demain.

Comminges prit ses quatre gardes et autant de mousquetaires et
courut au carrosse. Il en fit descendre les gens qui s'y
trouvaient et le ramena prs du carrosse vers.

Mais lorsqu'il fallut transporter Broussel du char bris dans
l'autre, le peuple, qui aperut celui qu'il appelait son
librateur, poussa des hurlements inimaginables et se rua de
nouveau vers le carrosse.

-- Partez, dit d'Artagnan. Voici dix mousquetaires pour vous
accompagner, j'en garde vingt pour contenir le peuple; partez et
ne perdez pas une minute. Dix hommes pour monsieur de Comminges!

Dix hommes se sparrent de la troupe, entourrent le nouveau
carrosse et partirent au galop.

Au dpart du carrosse les cris redoublrent; plus de dix mille
hommes se pressaient sur le quai, encombrant le Pont-Neuf et les
rues adjacentes.

Quelques coups de feu partirent. Un mousquetaire fut bless.

-- En avant, cria d'Artagnan pouss  bout et mordant sa
moustache.

Et il fit avec ses vingt hommes une charge sur tout ce peuple, qui
se renversa pouvant. Un seul homme demeura  sa place
l'arquebuse  la main.

-- Ah! dit cet homme, c'est toi qui dj as voulu l'assassiner!
attends!

Et il abaissa son arquebuse sur d'Artagnan, qui arrivait sur lui
au triple galop.

D'Artagnan se pencha sur le cou de son cheval, le jeune homme fit
feu; la balle coupa la plume de son chapeau.

Le cheval emport heurta l'imprudent qui,  lui seul, essayait
d'arrter une tempte, et l'envoya tomber contre la muraille.

D'Artagnan arrta son cheval tout court, et tandis que ses
mousquetaires continuaient de charger, il revint l'pe haute sur
celui qu'il avait renvers.

-- Ah! monsieur, cria Raoul, qui reconnaissait le jeune homme pour
l'avoir vu rue Cocatrix, monsieur, pargnez-le, c'est son fils.

D'Artagnan retint son bras prt  frapper.

-- Ah! vous tes son fils, dit-il; c'est autre chose.

-- Monsieur, je me rends! dit Louvires tendant  l'officier son
arquebuse dcharge.

-- Eh non! ne vous rendez pas, mordieu! filez au contraire, et
promptement; si je vous prends, vous serez pendu.

Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois, il passa sous le
cou du cheval et disparut au coin de la rue Gungaud.

-- Ma foi, dit d'Artagnan  Raoul, il tait temps que vous
m'arrtiez la main, c'tait un homme mort, et, ma foi, quand
j'aurais su qui il tait, j'eusse eu regret de l'avoir tu.

-- Ah! monsieur, dit Raoul, permettez qu'aprs vous avoir remerci
pour ce pauvre garon, je vous remercie pour moi; moi aussi,
monsieur, j'allais mourir quand vous tes arriv.

-- Attendez, attendez, jeune homme, et ne vous fatiguez pas 
parler.

Puis tirant d'une de ses fontes un flacon plein de vin d'Espagne:

-- Buvez deux gorges de ceci, dit-il.

Raoul but et voulut renouveler ses remerciements.

-- Cher, dit d'Artagnan, nous parlerons de cela plus tard.

Puis, voyant que les mousquetaires avaient balay le quai depuis
le Pont-Neuf jusqu'au quai Saint-Michel et qu'ils revenaient, il
leva son pe pour qu'ils doublassent le pas.

Les mousquetaires arrivrent au trot; en mme temps, de l'autre
ct du quai, arrivaient les dix hommes d'escorte que d'Artagnan
avait donns  Comminges.

-- Hol! dit d'Artagnan s'adressant  ceux-ci, est-il arriv
quelque chose de nouveau?

-- Eh, monsieur, dit le sergent, leur carrosse s'est encore bris
une fois; c'est une vritable maldiction.

D'Artagnan haussa les paules.

-- Ce sont des maladroits, dit-il; quand on choisit un carrosse,
il faut qu'il soit solide: le carrosse avec lequel on arrte un
Broussel doit pouvoir porter dix mille hommes.

-- Qu'ordonnez-vous, mon lieutenant?

-- Prenez le dtachement et conduisez-le au quartier.

-- Mais vous vous retirez donc seul?

-- Certainement. Croyez-vous pas que j'aie besoin d'escorte?

-- Cependant...

-- Allez donc.

Les mousquetaires partirent et d'Artagnan demeura seul avec Raoul.

-- Maintenant, souffrez-vous? lui dit-il.

-- Oui, monsieur, j'ai la tte lourde et brlante.

-- Qu'y a-t-il donc  cette tte? dit d'Artagnan levant le
chapeau. Ah! ah! une contusion.

-- Oui, j'ai reu, je crois, un pot de fleurs sur la tte.

-- Canaille! dit d'Artagnan. Mais vous avez des perons, tiez-
vous donc  cheval?

-- Oui; mais j'en suis descendu pour dfendre M. de Comminges, et
mon cheval a t pris. Et tenez, le voici.

En effet, en ce moment mme le cheval de Raoul passait mont par
Friquet, qui courait au galop, agitant son bonnet de quatre
couleurs et criant.

-- Broussel! Broussel!

-- Hol! arrte, drle! cria d'Artagnan, amne ici ce cheval.

Friquet entendit bien; mais il fit semblant de ne pas entendre, et
essaya de continuer son chemin.

D'Artagnan eut un instant envie de courir aprs matre Friquet,
mais il ne voulut point laisser Raoul seul; il se contenta donc de
prendre un pistolet dans ses fontes et de l'armer.

Friquet avait l'oeil vif et l'oreille fine, il vit le mouvement de
d'Artagnan, entendit le bruit du chien; il arrta son cheval tout
court.

-- Ah! c'est vous, monsieur l'officier, s'cria-t-il en venant 
d'Artagnan, et je suis en vrit bien aise de vous rencontrer.

D'Artagnan regarda Friquet avec attention et reconnut le petit
garon de la rue de la Calandre.

-- Ah! c'est toi, drle, dit-il; viens ici.

-- Oui, c'est moi, monsieur l'officier, dit Friquet de son air
clin.

-- Tu as donc chang de mtier? tu n'es donc plus enfant de
choeur? tu n'es donc plus garon de taverne? tu es donc voleur de
chevaux?

-- Ah! monsieur l'officier, peut-on dire! s'cria Friquet, je
cherchais le gentilhomme auquel appartient ce cheval, un beau
cavalier brave comme un Csar... Il fit semblant d'apercevoir
Raoul pour la premire fois... Ah! mais je ne me trompe pas,
continua-t-il, le voici. Monsieur, vous n'oublierez pas le garon,
n'est-ce pas?

Raoul mit la main  sa poche.

-- Qu'allez-vous faire? dit d'Artagnan.

-- Donner dix livres  ce brave garon, rpondit Raoul en tirant
une pistole de sa poche.

-- Dix coups de pied dans le ventre, dit d'Artagnan. Va-t'en,
drle! et n'oublie pas que j'ai ton adresse.

Friquet, qui ne s'attendait pas  en tre quitte  si bon march,
ne fit qu'un bond du quai  la rue Dauphine, o il disparut. Raoul
remonta sur son cheval, et tous deux marchant au pas, d'Artagnan
gardant le jeune homme comme si c'tait son fils, prirent le
chemin de la rue Tiquetonne.

Tout le long de la route il y eut bien de sourds murmures et de
lointaines menaces; mais,  l'aspect de cet officier  la tournure
si militaire,  la vue de cette puissante pe qui pendait  son
poignet soutenue par sa dragonne, on s'carta constamment, et
aucune tentative srieuse ne fut faite contre les deux cavaliers.

On arriva donc sans accident  l'hte de _La Chevrette._

La belle Madeleine annona  d'Artagnan que Planchet tait de
retour et avait amen Mousqueton, lequel avait support
hroquement l'extraction de la balle et se trouvait aussi bien
que le comportait son tat.

D'Artagnan ordonna alors d'appeler Planchet; mais, si bien qu'on
l'appelt, Planchet ne rpondit point: il avait disparu.

-- Alors, du vin! dit d'Artagnan.

Puis quand le vin fut apport et que d'Artagnan fut seul avec
Raoul:

-- Vous tes bien content de vous, n'est-ce pas? dit-il en le
regardant entre les deux yeux.

-- Mais oui, dit Raoul; il me semble que j'ai fait mon devoir.
N'ai-je pas dfendu le roi?

-- Et qui vous dit de dfendre le roi?

-- Mais M. le comte de La Fre lui-mme.

-- Oui, le roi; mais aujourd'hui vous n'avez pas dfendu le roi,
vous avez dfendu Mazarin, ce qui n'est pas la mme chose.

-- Mais, monsieur...

-- Vous avez fait une normit, jeune homme, vous vous tes ml
de choses qui ne vous regardent pas.

-- Cependant vous-mme...

-- Oh! moi, c'est autre chose; moi, j'ai d obir aux ordres de
mon capitaine. Votre capitaine,  vous, c'est M. le Prince.
Entendez bien cela, vous n'en avez pas d'autre. Mais a-t-on vu,
continua d'Artagnan, cette mauvaise tte qui va se faire mazarin,
et qui aide  arrter Broussel! Ne soufflez pas un mot de cela, au
moins, ou M. le comte de La Fre serait furieux.

-- Vous croyez que M. le comte de La Fre se fcherait contre moi?

-- Si je le crois! j'en suis sr; sans cela je vous remercierais,
car enfin vous avez travaill pour nous. Aussi je vous gronde en
son lieu et place; la tempte sera plus douce, croyez-moi. Puis,
ajouta d'Artagnan, j'use, mon cher enfant, du privilge que votre
tuteur m'a concd.

-- Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Raoul.

D'Artagnan se leva, alla  son secrtaire, prit une lettre et la
prsenta  Raoul.

Ds que Raoul eut parcouru le papier, ses regards se troublrent.

-- Oh! mon Dieu, dit-il en levant ses beaux yeux tout humides de
larmes sur d'Artagnan, M. le comte a donc quitt Paris sans me
voir?

-- Il est parti il y a quatre jours, dit d'Artagnan.

-- Mais sa lettre semble indiquer qu'il court un danger de mort.

-- Ah bien oui; lui, courir un danger de mort! soyez tranquille:
non, il voyage pour affaire et va revenir bientt; vous n'avez pas
de rpugnance, je l'espre,  m'accepter pour tuteur par intrim?

-- Oh! non, monsieur d'Artagnan, dit Raoul, vous tes si brave
gentilhomme et M. le comte de La Fre vous aime tant!

-- Eh! mon Dieu! aimez-moi aussi; je ne vous tourmenterai gure,
mais  la condition que vous serez frondeur, mon jeune ami, et
trs frondeur mme.

-- Mais puis-je continuer de voir madame de Chevreuse?

-- Je le crois mordieu bien! et M. le coadjuteur aussi, et madame
de Longueville aussi; et si le bonhomme Broussel tait l, que
vous avez si tourdiment contribu  faire arrter, je vous
dirais: Faites vos excuses bien vite  M. Broussel et embrassez-le
sur les deux joues.

-- Allons, monsieur, je vous obirai, quoique je ne vous comprenne
pas.

-- C'est inutile que vous compreniez. Tenez, continua d'Artagnan
en se tournant vers la porte qu'on venait d'ouvrir, voici M. du
Vallon qui nous arrive avec ses habits tout dchirs.

-- Oui, mais en change, dit Porthos ruisselant de sueur et tout
souill de poussire, en change j'ai dchir bien des peaux. Ces
croquants ne voulaient-ils pas m'ter mon pe! Peste! quelle
motion populaire! continua le gant avec son air tranquille; mais
j'en ai assomm plus de vingt avec le pommeau de Balizarde... Un
doigt de vin, d'Artagnan.

-- Oh! je m'en rapporte  vous, dit le Gascon en remplissant le
verre de Porthos jusqu'au bord; mais quand vous aurez bu, dites-
moi votre opinion.

Porthos avala le verre d'un trait; puis, quand il l'eut pos sur
la table et qu'il eut suc sa moustache:

-- Sur quoi? dit-il.

-- Tenez, reprit d'Artagnan, voici monsieur de Bragelonne qui
voulait  toute force aider  l'arrestation de Broussel et que
j'ai eu grand peine  empcher de dfendre M. de Comminges!

-- Peste! dit Porthos; et le tuteur, qu'aurait-il dit s'il et
appris cela?

-- Voyez-vous, interrompit d'Artagnan; frondez, mon ami, frondez
et songez que je remplace M. le comte en tout.

Et il fit sonner sa bourse.

Puis, se retournant vers son compagnon:

-- Venez-vous, Porthos? dit-il.

-- O cela? demanda Porthos en se versant un second verre de vin.

-- Prsenter nos hommages au cardinal.

Porthos avala le second verre avec la mme tranquillit qu'il
avait bu le premier, reprit son feutre, qu'il avait dpos sur une
chaise, et suivit d'Artagnan.

Quant  Raoul, il resta tout tourdi de ce qu'il voyait,
d'Artagnan lui ayant dfendu de quitter la chambre avant que toute
cette motion se ft calme.


XLVIII. Le mendiant de Saint-Eustache

D'Artagnan avait calcul ce qu'il faisait en ne se rendant pas
immdiatement au Palais-Royal: il avait donn le temps  Comminges
de s'y rendre avant lui, et par consquent de faire part au
cardinal des services minents que lui, d'Artagnan, et son ami
avaient rendus dans cette matine au parti de la reine.

Aussi tous deux furent-ils admirablement reus par Mazarin, qui
leur fit force compliments et qui leur annona que chacun d'eux
tait  plus de moiti chemin de ce qu'il dsirait: c'est--dire
d'Artagnan de son capitainat, et Porthos de sa baronnie.

D'Artagnan aurait mieux aim de l'argent que tout cela, car il
savait que Mazarin promettait facilement et tenait avec grand-
peine: il estimait donc les promesses du cardinal comme viandes
creuses; mais il ne parut pas moins trs satisfait devant Porthos,
qu'il ne voulait pas dcourager.

Pendant que les deux amis taient chez le cardinal, la reine le
fit demander. Le cardinal pensa que c'tait un moyen de redoubler
le zle de ses deux dfenseurs, en leur procurant les
remerciements de la reine elle-mme; il leur fit signe de le
suivre. D'Artagnan et Porthos lui montrrent leurs habits tout
poudreux et tout dchirs, mais le cardinal secoua la tte.

-- Ces costumes-l, dit-il, valent mieux que ceux de la plupart
des courtisans que vous trouverez chez la reine, car ce sont des
costumes de bataille.

D'Artagnan et Porthos obirent.

La cour d'Anne d'Autriche tait nombreuse et joyeusement bruyante,
car,  tout prendre, aprs avoir remport une victoire sur
l'Espagnol, on venait de remporter une victoire sur le peuple.
Broussel avait t conduit hors de Paris sans rsistance et devait
tre  cette heure dans les prisons de Saint-Germain; et
Blancmesnil, qui avait t arrt en mme temps que lui, mais dont
l'arrestation s'tait opre sans bruit et sans difficult, tait
crou au chteau de Vincennes.

Comminges tait prs de la reine, qui l'interrogeait sur les
dtails de son expdition; et chacun coutait son rcit, lorsqu'il
aperut  la porte, derrire le cardinal qui entrait, d'Artagnan
et Porthos.

-- Eh! Madame, dit-il courant  d'Artagnan, voici quelqu'un qui
peut vous dire cela mieux que moi, car c'est mon sauveur. Sans
lui, je serais probablement dans ce moment arrt aux filets de
Saint-Cloud; car il ne s'agissait de rien moins que de me jeter 
la rivire. Parlez, d'Artagnan, parlez.

Depuis qu'il tait lieutenant aux mousquetaires, d'Artagnan
s'tait trouv cent fois peut-tre dans le mme appartement que la
reine, mais jamais celle-ci ne lui avait parl.

-- Eh bien, monsieur, aprs m'avoir rendu un pareil service, vous
vous taisez? dit Anne d'Autriche.

-- Madame, rpondit d'Artagnan, je n'ai rien  dire, sinon que ma
vie est au service de Votre Majest, et que je ne serai heureux
que le jour o je la perdrai pour elle.

-- Je sais cela, monsieur, je sais cela, dit la reine, et depuis
longtemps. Aussi suis-je charme de pouvoir vous donner cette
marque publique de mon estime et de ma reconnaissance.

-- Permettez-moi, Madame, dit d'Artagnan, d'en reverser une part
sur mon ami, ancien mousquetaire de la compagnie de Trville,
comme moi (il appuya sur ces mots), et qui a fait des merveilles,
ajouta-t-il.

-- Le nom de monsieur? demanda la reine.

-- Aux mousquetaires, dit d'Artagnan, il s'appelait Porthos (la
reine tressaillit), mais son vritable nom est le chevalier du
Vallon.

-- De Bracieux de Pierrefonds, ajouta Porthos.

-- Ces noms sont trop nombreux pour que je me les rappelle tous,
et je ne veux me souvenir que du premier, dit gracieusement la
reine.

Porthos salua. D'Artagnan fit deux pas en arrire.

Il y eut un cri de surprise dans la royale assemble. Quoique
M. le coadjuteur et prch le matin mme, on savait qu'il
penchait fort du ct de la Fronde; et Mazarin, en demandant 
M. l'archevque de Paris de faire prcher son neveu, avait eu
videmment l'intention de porter  M. de Retz une de ces bottes 
l'italienne qui le rjouissaient si fort.

En effet, au sortir de Notre-Dame, le coadjuteur avait appris
l'vnement. Quoique  peu prs engag avec les principaux
frondeurs, il ne l'tait point assez pour qu'il ne pt faire
retraite si la cour lui offrait les avantages qu'il ambitionnait
et auxquels la coadjutorerie n'tait qu'un acheminement.
M. de Retz voulait tre archevque en remplacement de son oncle,
et cardinal, comme Mazarin. Or, le parti populaire pouvait
difficilement lui accorder ces faveurs toutes royales. Il se
rendait donc au palais pour faire compliment  la reine sur la
bataille de Lens, dtermin d'avance  agir pour ou contre la
cour, selon que son compliment serait bien ou mal reu.

Le coadjuteur fut donc annonc; il entra, et,  son aspect, toute
cette cour triomphante redoubla de curiosit pour entendre ses
paroles.

Le coadjuteur avait  lui seul  peu prs autant d'esprit que tous
ceux qui taient runis l pour se moquer de lui. Aussi son
discours fut-il si parfaitement habile, que, si bonne envie que
les assistants eussent d'en rire, ils n'y trouvaient point prise.
Il termina en disant qu'il mettait sa faible puissance au service
de Sa Majest.

La reine parut, tout le temps qu'elle dura, goter fort la
harangue de M. le coadjuteur; mais cette harangue termine par
cette phrase, la seule qui donnt prise aux quolibets, Anne se
retourna, et un coup d'oeil dcoch vers ses favoris leur annona
qu'elle leur livrait le coadjuteur. Aussitt les plaisants de cour
se lancrent dans la mystification. Nogent-Bautru, le bouffon de
la maison, s'cria que la reine tait bien heureuse de trouver les
secours de la religion dans un pareil moment.

Chacun clata de rire.

Le comte de Villeroy dit qu'il ne savait pas comment on avait pu
craindre un instant, quand on avait pour dfendre la cour contre
le parlement et les bourgeois de Paris, M. le coadjuteur qui, d'un
signe, pouvait lever une arme de curs, de suisses et de bedeaux.

Le marchal de La Meilleraie ajouta que, le cas chant o l'on en
viendrait aux mains, et o M. le coadjuteur ferait le coup de feu,
il tait fcheux seulement que M. le coadjuteur ne pt pas tre
reconnu  un chapeau rouge dans la mle, comme Henri IV l'avait
t  sa plume blanche  la bataille d'Ivry.

Gondy, devant cet orage qu'il pouvait rendre mortel pour les
railleurs, demeura calme et svre. La reine lui demanda alors
s'il avait quelque chose  ajouter au beau discours qu'il venait
de lui faire.

-- Oui, Madame, dit le coadjuteur, j'ai  vous prier d'y rflchir
 deux fois avant de mettre la guerre civile dans le royaume.

La reine tourna le dos et les rires recommencrent.

Le coadjuteur salua et sortit du palais en lanant au cardinal,
qui le regardait, un de ces regards qu'on comprend entre ennemis
mortels. Ce regard tait si acr, qu'il pntra jusqu'au fond du
coeur de Mazarin, et que celui-ci, sentant que c'tait une
dclaration de guerre, saisit le bras de d'Artagnan et lui dit:

-- Dans l'occasion, monsieur, vous reconnatrez bien cet homme,
qui vient de sortir, n'est-ce pas?

-- Oui, Monseigneur, dit-il.

Puis, se tournant  son tour vers Porthos:

-- Diable! dit-il, cela se gte; je n'aime pas les querelles entre
les gens glise.

Gondy se retira en semant les bndictions sur son passage et en
se donnant le malin plaisir de faire tomber  ses genoux jusqu'aux
serviteurs de ses ennemis.

-- Oh! murmura-t-il en franchissant le seuil du palais, cour
ingrate, cour perfide, cour lche! je t'apprendrai demain  rire,
mais sur un autre ton.

Mais tandis que l'on faisait des extravagances de joie au Palais-
Royal pour renchrir sur l'hilarit de la reine, Mazarin, homme de
sens, et qui d'ailleurs avait toute la prvoyance de la peur, ne
perdait pas son temps  de vaines et dangereuses plaisanteries: il
tait sorti derrire le coadjuteur, assurait ses comptes, serrait
son or, et faisait, par des ouvriers de confiance, pratiquer des
cachettes dans ses murailles.

En rentrant chez lui, le coadjuteur apprit qu'un jeune homme tait
venu aprs son dpart et l'attendait; il demanda le nom de ce
jeune homme, et tressaillit de joie en apprenant qu'il s'appelait
Louvires.

Il courut aussitt  son cabinet; en effet le fils de Broussel,
encore tout furieux et tout sanglant de la lutte contre les gens
du roi, tait l. La seule prcaution qu'il et prise pour venir 
l'archevch avait t de dposer son arquebuse chez un ami.

Le coadjuteur alla  lui et lui tendit la main. Le jeune homme le
regarda comme s'il et voulu lire au fond de son coeur.

-- Mon cher monsieur Louvires, dit le coadjuteur, croyez que je
prends une part bien relle au malheur qui vous arrive.

-- Est-ce vrai et parlez-vous srieusement? dit Louvires.

-- Du fond du coeur, dit de Gondy.

-- En ce cas, Monseigneur, le temps des paroles est pass, et
l'heure d'agir est venue; Monseigneur, si vous le voulez, mon
pre, dans trois jours, sera hors de prison, et dans six mois vous
serez cardinal.

Le coadjuteur tressaillit.

-- Oh! parlons franc, dit Louvires, et jouons cartes sur table.
On ne sme pas pour trente mille cus d'aumnes comme vous l'avez
fait depuis six mois par pure charit chrtienne, ce serait trop
beau. Vous tes ambitieux, c'est tout simple: vous tes homme de
gnie et vous sentez votre valeur. Moi je hais la cour et n'ai, en
ce moment-ci, qu'un seul dsir, la vengeance. Donnez-nous le
clerg et le peuple, dont vous disposez; moi, je vous donne la
bourgeoisie et le parlement; avec ces quatre lments, dans huit
jours Paris est  nous, et, croyez-moi, monsieur le coadjuteur, la
cour donnera par crainte ce qu'elle ne donnerait pas par
bienveillance.

Le coadjuteur regarda  son tour Louvires de son oeil perant.

-- Mais, monsieur Louvires, savez-vous que c'est tout bonnement
la guerre civile que vous me proposez l?

-- Vous la prparez depuis assez longtemps, Monseigneur, pour
qu'elle soit la bienvenue de vous.

-- N'importe, dit le coadjuteur, vous comprenez que cela demande
rflexion?

-- Et combien d'heures demandez-vous?

-- Douze heures, monsieur. Est-ce trop?

-- Il est midi;  minuit je serai chez vous.

-- Si je n'tais pas rentr, attendez-moi.

--  merveille.  minuit, Monseigneur.

--  minuit, mon cher monsieur Louvires.

Rest seul, Gondy manda chez lui tous les curs avec lesquels il
tait en relations. Deux heures aprs, il avait runi trente
desservants des paroisses les plus populeuses et par consquent
les plus remuantes de Paris.

Gondy leur raconta l'insulte qu'on venait de lui faire au Palais-
Royal, et rapporta les plaisanteries de Bautru, du comte de
Villeroy et du marchal de La Meilleraie. Les curs lui
demandrent ce qu'il y avait  faire.

-- C'est tout simple, dit le coadjuteur; vous dirigez les
consciences, eh bien! sapez-y ce misrable prjug de la crainte
et du respect des rois; apprenez  vos ouailles que la reine est
un tyran, et rptez, tant et si fort que chacun le sache, que les
malheurs de la France viennent du Mazarin, son amant et son
corrupteur; commencez l'oeuvre aujourd'hui,  l'instant mme, et
dans trois jours, je vous attends au rsultat. En outre, si
quelqu'un de vous a un bon conseil  me donner, qu'il reste, je
l'couterai avec plaisir.

Trois curs restrent: celui de Saint-Merri, celui de Saint-
Sulpice et celui de Saint-Eustache.

Les autres se retirrent.

-- Vous croyez donc pouvoir m'aider encore plus efficacement que
vos confrres? dit de Gondy.

-- Nous l'esprons, reprirent les curs.

-- Voyons, monsieur le desservant de Saint-Merri, commencez.

-- Monseigneur, j'ai dans mon quartier un homme qui pourrait vous
tre de la plus grande utilit.

-- Quel est cet homme?

-- Un marchand de la rue des Lombards, qui a la plus grande
influence sur le petit commerce de son quartier.

-- Comment l'appelez-vous?

-- C'est un nomm Planchet: il avait fait  lui seul une meute il
y a six semaines  peu prs; mais,  la suite de cette meute,
comme on le cherchait pour le pendre, il a disparu.

-- Et le retrouverez-vous?

-- Je l'espre, je ne crois pas qu'il ait t arrt; et comme je
suis confesseur de sa femme, si elle sait o il est, je le saurai.

-- Bien, monsieur le cur, cherchez-moi cet homme-l, et si vous
me le trouvez, amenez-le-moi.

--  quelle heure, Monseigneur?

--  six heures, voulez-vous?

-- Nous serons chez vous  six heures, Monseigneur.

-- Allez, mon cher cur, allez, et que Dieu vous seconde!

Le cur sortit.

-- Et vous, monsieur? dit Gondy en se retournant vers le cur de
Saint-Sulpice.

-- Moi, Monseigneur, dit celui-ci, je connais un homme qui a rendu
de grands services  un prince trs populaire, qui ferait un
excellent chef de rvolts et que je puis mettre  votre
disposition.

-- Comment nommez-vous cet homme?

-- M. le comte de Rochefort.

-- Je le connais aussi; malheureusement il n'est pas  Paris.

-- Monseigneur, il est rue Cassette.

-- Depuis quand?

-- Depuis trois jours dj.

-- Et pourquoi n'est-il pas venu me voir?

-- On lui a dit... Monseigneur me pardonnera...

-- Sans doute; dites.

-- Que Monseigneur tait en train de traiter avec la cour.

Gondy se mordit les lvres.

-- On l'a tromp; amenez-le-moi  huit heures, monsieur le cur,
et que Dieu vous bnisse comme je vous bnis!

Le second cur s'inclina et sortit.

--  votre tour, monsieur, dit le coadjuteur en se tournant vers
le dernier restant. Avez-vous aussi bien  m'offrir que ces deux
messieurs qui nous quittent?

-- Mieux, Monseigneur.

-- Diable! faites attention que vous prenez l un terrible
engagement: l'un m'a offert un marchand, l'autre m'a offert un
comte; vous allez donc m'offrir un prince, vous?

-- Je vais vous offrir un mendiant, Monseigneur.

-- Ah! ah! fit Gondy rflchissant, vous avez raison, monsieur le
cur; quelqu'un qui soulverait toute cette lgion de pauvres qui
encombrent les carrefours de Paris et qui saurait leur faire
crier, assez haut pour que toute la France l'entendt, que c'est
le Mazarin qui les a rduits  la besace.

-- Justement j'ai votre homme.

-- Bravo! et quel est cet homme?

-- Un simple mendiant comme je vous l'ai dit, Monseigneur, qui
demande l'aumne en donnant de l'eau bnite sur les marches de
l'glise Saint-Eustache depuis six ans  peu prs.

-- Et vous dites qu'il a une grande influence sur ses pareils?

-- Monseigneur sait-il que la mendicit est un corps organis, une
espce d'association de ceux qui ne possdent pas contre ceux qui
possdent, une association dans laquelle chacun apporte sa part,
et qui relve d'un chef?

-- Oui, j'ai dj entendu dire cela, reprit le coadjuteur.

-- Eh bien! cet homme que je vous offre est un syndic gnral.

-- Et que savez-vous de cet homme?

-- Rien, Monseigneur, sinon qu'il me parat tourment de quelque
remords.

-- Qui vous le fait croire?

-- Tous les 28 de chaque mois, il me fait dire une messe pour le
repos de l'me d'une personne morte de mort violente; hier encore
j'ai dit cette messe.

-- Et vous l'appelez?

-- Maillard; mais je ne pense pas que ce soit son vritable nom.

-- Et croyez-vous qu' cette heure nous le trouvions  son poste?

-- Parfaitement.

-- Allons voir votre mendiant, monsieur le cur; et s'il est tel
que vous me le dites, vous avez raison, c'est vous qui aurez
trouv le vritable trsor.

Et Gondy s'habilla en cavalier, mit un large feutre avec une plume
rouge, ceignit une longue pe, boucla des perons  ses bottes,
s'enveloppa d'un ample manteau et suivit le cur.

Le coadjuteur et son compagnon traversrent toutes les rues qui
sparent l'archevch de l'glise Saint-Eustache, examinant avec
soin l'esprit du peuple. Le peuple tait mu, mais, comme un
essaim d'abeilles effarouches, semblait ne savoir sur quelle
place s'abattre, et il tait vident que, si l'on ne trouvait des
chefs  ce peuple, tout se passerait en bourdonnements.

En arrivant  la rue des Prouvaires, le cur tendit la main vers
le parvis de l'glise.

-- Tenez, dit-il, le voil, il est  son poste.

Gondy regarda du ct indiqu, et aperut un pauvre assis sur une
chaise et adoss  une des moulures; il avait prs de lui un petit
seau et tenait un goupillon  la main.

-- Est-ce par privilge, dit Gondy, qu'il se tient l?

-- Non, Monseigneur, dit le cur, il a trait avec son
prdcesseur de la place de donneur d'eau bnite.

-- Trait?

-- Oui, ces places s'achtent; je crois que celui-ci a pay la
sienne cent pistoles.

-- Le drle est donc riche?

-- Quelques-uns de ces hommes meurent en laissant parfois vingt
mille, vingt-cinq mille, trente mille livres et mme plus.

-- Hum! fit Gondy en riant, je ne croyais pas si bien placer mes
aumnes.

Cependant on s'avanait vers le parvis; au moment o le cur et le
coadjuteur mettaient le pied sur la premire marche de l'glise,
le mendiant se leva et tendit son goupillon.

C'tait un homme de soixante-six  soixante-huit ans, petit, assez
gros, aux cheveux gris, aux yeux fauves. Il y avait sur sa figure
la lutte de deux principes opposs, une nature mauvaise dompte
par la volont, peut-tre par le repentir.

En voyant le cavalier qui accompagnait le cur, il tressaillit
lgrement et le regarda d'un air tonn.

Le cur et le coadjuteur touchrent le goupillon du bout des
doigts et firent le signe de la croix; le coadjuteur jeta une
pice d'argent dans le chapeau qui tait  terre.

-- Maillard, dit le cur, nous sommes venus, monsieur et moi, pour
causer un instant avec vous.

-- Avec moi! dit le mendiant; c'est bien de l'honneur pour un
pauvre donneur d'eau bnite.

Il y avait dans la voix du pauvre un accent d'ironie qu'il ne put
dominer tout  fait et qui tonna le coadjuteur.

-- Oui, continua le cur qui semblait habitu  cet accent, oui,
nous avons voulu savoir ce que vous pensiez des vnements
d'aujourd'hui, et ce que vous en avez entendu dire aux personnes
qui entrent  l'glise et qui en sortent.

Le mendiant hocha la tte.

-- Ce sont de tristes vnements, monsieur le cur, qui, comme
toujours, retombent sur le pauvre peuple. Quant  ce qu'on en dit,
tout le monde est mcontent, tout le monde se plaint, mais qui dit
tout le monde ne dit personne.

-- Expliquez-vous, mon cher ami, dit le coadjuteur.

-- Je dis que tous ces cris, toutes ces plaintes, toutes ces
maldictions ne produiront qu'une tempte et des clairs, voil
tout; mais que le tonnerre ne tombera que lorsqu'il y aura un chef
pour le diriger.

-- Mon ami, dit Gondy, vous me paraissez un habile homme; seriez-
vous dispos  vous mler d'une petite guerre civile dans le cas
o nous en aurions une, et  mettre  la disposition de ce chef,
si nous en trouvions un, votre pouvoir personnel et l'influence
que vous avez acquise sur vos camarades?

-- Oui, monsieur, pourvu que cette guerre ft approuve par
glise, et par consquent pt me conduire au but que je veux
atteindre, c'est--dire  la rmission de mes pchs.

-- Cette guerre sera non seulement approuve, mais encore dirige
par elle. Quant  la rmission de vos pchs, nous avons
M. l'archevque de Paris qui tient de grands pouvoirs de la cour
de Rome, et mme M. le coadjuteur qui possde des indulgences
plnires; nous vous recommanderions  lui.

-- Songez, Maillard, dit le cur, que c'est moi qui vous ai
recommand  monsieur qui est un seigneur tout-puissant, et qui en
quelque sorte ai rpondu de vous.

-- Je sais, monsieur le cur, dit le mendiant, que vous avez
toujours t excellent pour moi; aussi, de mon ct, suis-je tout
dispos  vous tre agrable.

-- Et croyez-vous votre pouvoir aussi grand sur vos confrres que
me le disait tout  l'heure M. le cur?

-- Je crois qu'ils ont pour moi une certaine estime, dit le
mendiant avec orgueil, et que non seulement ils feront tout ce que
je leur ordonnerai, mais encore que partout o j'irai ils me
suivront.

-- Et pouvez-vous me rpondre de cinquante hommes bien rsolus, de
bonnes mes oisives et bien animes, de braillards capables de
faire tomber les murs du Palais-Royal en criant:  bas le
Mazarin! comme tombaient autrefois ceux de Jricho?

-- Je crois, dit le mendiant, que je puis tre charg de choses
plus difficiles et plus importantes que cela.

-- Ah! ah! dit Gondy, vous chargeriez-vous donc dans une nuit de
faire une dizaine de barricades?

-- Je me chargerais d'en faire cinquante, et, le jour venu, de les
dfendre.

-- Pardieu, dit de Gondy, vous parlez avec une assurance qui me
fait plaisir, et puisque M. le cur me rpond de vous...

-- J'en rponds, dit le cur.

-- Voici un sac contenant cinq cents pistoles en or, faites toutes
vos dispositions, et dites-moi o je puis vous retrouver ce soir 
dix heures.

-- Il faudrait que ce ft dans un endroit lev, et d'o un signal
fait pt tre vu dans tous les quartiers de Paris.

-- Voulez-vous que je vous donne un mot pour le vicaire de Saint-
Jacques-la-Boucherie? Il vous introduira dans une des chambres de
la tour, dit le cur.

--  merveille, dit le mendiant.

-- Donc, dit le coadjuteur, ce soir,  dix heures; et si je suis
content de vous, il y aura  votre disposition un autre sac de
cinq cents pistoles.

Les yeux du mendiant brillrent d'avidit, mais il rprima cette
motion.

--  ce soir, monsieur, rpondit-il, tout sera prt.

Et il reporta sa chaise dans l'glise, rangea prs de sa chaise
son seau et son goupillon, alla prendre de l'eau bnite au
bnitier, comme s'il n'avait pas confiance dans la sienne, et
sortit de l'glise.


XLIX. La tour de Saint-Jacques-la-Boucherie

 six heures moins un quart, M. de Gondy avait fait toutes ses
courses et tait rentr  l'archevch.

 six heures on annona le cur de Saint-Merri.

Le coadjuteur jeta vivement les yeux derrire lui et vit qu'il
tait suivi d'un autre homme.

-- Faites entrer, dit-il.

Le cur entra, et Planchet avec lui.

-- Monseigneur, dit le cur de Saint-Merri, voici la personne dont
j'ai eu l'honneur de vous parler.

Planchet salua de l'air d'un homme qui a frquent les bonnes
maisons.

-- Et vous tes dispos  servir la cause du peuple? demanda
Gondy.

-- Je crois bien, dit Planchet: je suis frondeur dans l'me. Tel
que vous me voyez, Monseigneur, je suis condamn  tre pendu.

-- Et  quelle occasion?

-- J'ai tir des mains des sergents de Mazarin un noble seigneur
qu'ils reconduisaient  la Bastille, o il tait depuis cinq ans.

-- Vous le nommez?

-- Oh! Monseigneur le connat bien: c'est le comte de Rochefort.

-- Ah! vraiment oui! dit le coadjuteur, j'ai entendu parler de
cette affaire: vous aviez soulev tout le quartier, m'a-t-on dit?

--  peu prs, dit Planchet d'un air satisfait de lui-mme.

-- Et vous tes de votre tat?...

-- Confiseur, rue des Lombards.

-- Expliquez-moi comment il se fait qu'exerant un tat si
pacifique vous ayez des inclinations si belliqueuses?

-- Comment Monseigneur, tant glise, me reoit-il maintenant en
habit de cavalier, avec l'pe au ct et les perons aux bottes?

-- Pas mal rpondu, ma foi! dit Gondy en riant; mais, vous le
savez, j'ai toujours eu, malgr mon rabat, des inclinations
guerrires.

-- Eh bien, Monseigneur, moi, avant d'tre confiseur, j'ai t
trois ans sergent au rgiment de Pimont, et avant d'tre trois
ans au rgiment de Pimont, j'ai t dix-huit mois laquais de
M. d'Artagnan.

-- Le lieutenant aux mousquetaires? demanda Gondy.

-- Lui-mme, Monseigneur.

-- Mais on le dit mazarin enrag?

-- Heu... fit Planchet.

-- Que voulez-vous dire?

-- Rien, Monseigneur. M. d'Artagnan est au service; M. d'Artagnan
fait son tat de dfendre Mazarin, qui le paye, comme nous
faisons, nous autres bourgeois, notre tat d'attaquer le Mazarin,
qui nous vole.

-- Vous tes un garon intelligent, mon ami, peut-on compter sur
vous?

-- Je croyais, dit Planchet, que M. le cur vous avait rpondu
pour moi.

-- En effet; mais j'aime  recevoir cette assurance de votre
bouche.

-- Vous pouvez compter sur moi, Monseigneur, pourvu qu'il s'agisse
de faire un bouleversement par la ville.

-- Il s'agit justement de cela. Combien d'hommes croyez-vous
pouvoir rassembler dans la nuit?

-- Deux cents mousquets et cinq cents hallebardes.

-- Qu'il y ait seulement un homme par chaque quartier qui en fasse
autant, et demain nous aurons une assez forte arme.

-- Mais oui.

-- Seriez-vous dispos  obir au comte de Rochefort?

-- Je le suivrais en enfer; et ce n'est pas peu dire, car je le
crois capable d'y descendre.

-- Bravo!

--  quel signe pourra-t-on distinguer demain les amis des
ennemis?

-- Tout frondeur peut mettre un noeud de paille  son chapeau.

-- Bien. Donnez la consigne.

-- Avez-vous besoin d'argent?

-- L'argent ne fait jamais de mal en aucune chose, Monseigneur. Si
on n'en a pas, on s'en passera; si on en a, les choses n'iront que
plus vite et mieux.

Gondy alla  un coffre et tira un sac.

-- Voici cinq cents pistoles, dit-il; et si l'action va bien,
comptez demain sur pareille somme.

-- Je rendrai fidlement compte  Monseigneur de cette somme, dit
Planchet en mettant le sac sous son bras.

-- C'est bien, je vous recommande le cardinal.

-- Soyez tranquille, il est en bonnes mains.

Planchet sortit, le cur resta un peu en arrire.

-- tes-vous content, Monseigneur? dit-il.

-- Oui, cet homme m'a l'air d'un gaillard rsolu.

-- Eh bien, il fera plus qu'il n'a promis.

-- C'est merveilleux alors.

Et le cur rejoignit Planchet, qui l'attendait sur l'escalier. Dix
minutes aprs on annonait le cur de Saint-Sulpice.

Ds que la porte du cabinet de Gondy fut ouverte, un homme s'y
prcipita, c'tait le comte de Rochefort.

-- C'est donc vous, mon cher comte! dit de Gondy en lui tendant la
main.

-- Vous tes donc enfin dcid, Monseigneur? dit Rochefort.

-- Je l'ai toujours t, dit Gondy.

-- Ne parlons plus de cela, vous le dites, je vous crois; nous
allons donner le bal au Mazarin.

-- Mais... je l'espre.

-- Et quand commencera la danse?

-- Les invitations se font pour cette nuit, dit le coadjuteur,
mais les violons ne commenceront  jouer que demain matin.

-- Vous pouvez compter sur moi et sur cinquante soldats que m'a
promis le chevalier d'Humires, dans l'occasion o j'en aurais
besoin.

-- Sur cinquante soldats?

-- Oui; il fait des recrues et me les prte; la fte finie, s'il
en manque, je les remplacerai.

-- Bien, mon cher Rochefort; mais ce n'est pas tout.

-- Qu'y a-t-il encore? demanda Rochefort en souriant.

-- M. de Beaufort, qu'en avez-vous fait?

-- Il est dans le Vendmois, o il attend que je lui crive de
revenir  Paris.

-- crivez-lui, il est temps.

-- Vous tes donc sr de votre affaire?

-- Oui, mais il faut qu'il se presse; car  peine le peuple de
Paris va-t-il tre rvolt, que nous aurons dix princes pour un
qui voudront se mettre  sa tte: s'il tarde, il trouvera la place
prise.

-- Puis-je lui donner avis de votre part?

-- Oui, parfaitement.

-- Puis-je lui dire qu'il doit compter sur vous?

--  merveille.

-- Et vous lui laisserez tout pouvoir?

-- Pour la guerre, oui; quant  la politique...

-- Vous savez que ce n'est pas son fort.

-- Il me laissera ngocier  ma guise mon chapeau de cardinal.

-- Vous y tenez?

-- Puisqu'on me force de porter un chapeau d'une forme qui ne me
convient pas, dit Gondy, je dsire au moins que ce chapeau soit
rouge.

-- Il ne faut pas disputer des gots et des couleurs, dit
Rochefort en riant; je rponds de son consentement.

-- Et vous lui crivez ce soir?

-- Je fais mieux que cela, je lui envoie un messager.

-- Dans combien de jours peut-il tre ici?

-- Dans cinq jours.

-- Qu'il vienne, et il trouvera un changement.

-- Je le dsire.

-- Je vous en rponds.

-- Ainsi?

-- Allez rassembler vos cinquante hommes et tenez-vous prt.

--  quoi?

--  tout.

-- Y a-t-il un signe de ralliement?

-- Un noeud de paille au chapeau.

-- C'est bien. Adieu, Monseigneur.

-- Adieu, mon cher Rochefort.

-- Ah! mons Mazarin, mons Mazarin! dit Rochefort en entranant son
cur, qui n'avait pas trouv moyen de placer un mot dans ce
dialogue, vous verrez si je suis trop vieux pour tre un homme
d'action!

Il tait neuf heures et demie, il fallait bien une demi-heure au
coadjuteur pour se rendre de l'archevch  la tour de Saint-
Jacques-la-Boucherie.

Le coadjuteur remarqua qu'une lumire veillait  l'une des
fentres les plus leves de la tour.

-- Bon, dit-il, notre syndic est  son poste.

Il frappa, on vint lui ouvrir. Le vicaire lui-mme l'attendait et
le conduisit en l'clairant jusqu'au haut de la tour; arriv l,
il lui montra une petite porte, posa la lumire dans un angle de
la muraille pour que le coadjuteur pt la trouver en sortant, et
descendit.

Quoique la clef ft  la porte, le coadjuteur frappa.

-- Entrez, dit une voix que le coadjuteur reconnut pour celle du
mendiant.

De Gondy entra. C'tait effectivement le donneur d'eau bnite du
parvis Saint-Eustache. Il attendait couch sur une espce de
grabat.

En voyant entrer le coadjuteur il se leva.

Dix heures sonnrent.

-- Eh bien! dit Gondy, m'as-tu tenu parole?

-- Pas tout  fait, dit le mendiant.

-- Comment cela?

-- Vous m'avez demand cinq cents hommes, n'est-ce pas?

-- Oui, eh bien?

-- Eh bien! je vous en aurai deux mille.

-- Tu ne te vantes pas?

-- Voulez-vous une preuve?

-- Oui.

Trois chandelles taient allumes, chacune d'elles brlant devant
une fentre dont l'une donnait sur la Cit, l'autre sur le Palais-
Royal, l'autre sur la rue Saint-Denis.

L'homme alla silencieusement  chacune des trois chandelles et les
souffla l'une aprs l'autre.

Le coadjuteur se trouva dans l'obscurit, la chambre n'tait plus
claire que par le rayon incertain de la lune perdue dans les
gros nuages noirs dont elle frangeait d'argent les extrmits.

-- Qu'as-tu fait? dit le coadjuteur.

-- J'ai donn le signal.

-- Lequel?

-- Celui des barricades.

-- Ah! ah!

-- Quand vous sortirez d'ici vous verrez mes hommes  l'oeuvre.
Prenez seulement garde de vous casser les jambes en vous heurtant
 quelque chane ou en vous laissant tomber dans quelque trou.

-- Bien! Voici la somme, la mme que celle que tu as reue.
Maintenant souviens-toi que tu es un chef et ne va pas boire.

-- Il y a vingt ans que je n'ai bu que de l'eau.

L'homme prit le sac des mains du coadjuteur, qui entendit le bruit
que faisait la main en fouillant et en maniant les pices d'or.

-- Ah! ah! dit le coadjuteur, tu es avare, mon drle.

Le mendiant poussa un soupir et rejeta le sac.

-- Serai-je donc toujours le mme, dit-il, et ne parviendrai-je
jamais  dpouiller le vieil homme? O misre,  vanit!

-- Tu le prends, cependant.

-- Oui, mais je fais voeu devant vous d'employer ce qui me restera
 des oeuvres pies.

Son visage tait ple et contract comme l'est celui d'un homme
qui vient de subir une lutte intrieure.

-- Singulier homme! murmura Gondy.

Et il prit son chapeau pour s'en aller, mais en se retournant il
vit le mendiant entre lui et la porte.

Son premier mouvement fut que cet homme lui voulait quelque mal.

Mais bientt, au contraire, il lui vit joindre les deux mains et
il tomba  genoux.

-- Monseigneur, lui dit-il, avant de me quitter, votre
bndiction, je vous prie.

-- Monseigneur! s'cria Gondy; mon ami, tu me prends pour un
autre.

-- Non, Monseigneur, je vous prends pour ce que vous tes, c'est-
-dire pour M. le coadjuteur; je vous ai reconnu du premier coup
d'oeil.

Gondy sourit.

-- Et tu veux ma bndiction? dit-il.

-- Oui, j'en ai besoin.

Le mendiant dit ces paroles avec un ton d'humilit si grande et de
repentir si profond, que Gondy tendit sa main sur lui et lui
donna sa bndiction avec toute l'onction dont il tait capable.

-- Maintenant, dit le coadjuteur, il y a communion entre nous. Je
t'ai bni et tu m'es sacr, comme  mon tour je le suis pour toi.
Voyons, as-tu commis quelque crime que poursuive la justice
humaine dont je puisse te garantir?

Le mendiant secoua la tte.

-- Le crime que j'ai commis, Monseigneur, ne relve point de la
justice humaine, et vous ne pouvez m'en dlivrer qu'en me
bnissant souvent comme vous venez de le faire.

-- Voyons, sois franc, dit le coadjuteur, tu n'as pas fait toute
ta vie le mtier que tu fais?

-- Non, Monseigneur, je ne le fais pas depuis six ans.

-- Avant de le faire, o tais-tu?

--  la Bastille.

-- Et avant d'tre  la Bastille?

-- Je vous le dirai, Monseigneur, le jour o vous voudrez bien
m'entendre en confession.

-- C'est bien.  quelque heure du jour ou de la nuit que tu te
prsentes, souviens-toi que je suis prt  te donner l'absolution.

-- Merci, Monseigneur, dit le mendiant d'une voix sourde, mais je
ne suis pas encore prt  la recevoir.

-- C'est bien. Adieu.

-- Adieu, Monseigneur, dit le mendiant en ouvrant la porte et en
se courbant devant le prlat.

Le coadjuteur prit la chandelle, descendit et sortit tout rveur.


L. L'meute

Il tait onze heures de la nuit  peu prs. Gondy n'eut pas fait
cent pas dans les rues de Paris qu'il s'aperut du changement
trange qui s'tait opr.

Toute la ville semblait habite d'tres fantastiques; on voyait
des ombres silencieuses qui dpavaient les rues, d'autres qui
tranaient et qui renversaient des charrettes, d'autres qui
creusaient des fosss  engloutir des compagnies entires de
cavaliers. Tous ces personnages si actifs allaient, venaient,
couraient, pareils  des dmons accomplissant quelque oeuvre
inconnue: c'taient les mendiants de la cour des Miracles,
c'taient les agents du donneur d'eau bnite du parvis Saint-
Eustache qui prparaient les barricades du lendemain.

Gondy regardait ces hommes de l'obscurit, ces travailleurs
nocturnes, avec une certaine pouvante; il se demandait si, aprs
avoir fait sortir toutes ces cratures immondes de leurs repaires,
il aurait le pouvoir de les y faire rentrer. Quand quelqu'un de
ces tres s'approchait de lui, il tait prt  faire le signe de
la croix.

Il gagna la rue Saint-Honor et la suivit en s'avanant vers la
rue de la Ferronnerie. L, l'aspect changea: c'taient des
marchands qui couraient de boutique en boutique; les portes
semblaient fermes comme les contrevents; mais elles n'taient que
pousses, si bien qu'elles s'ouvraient et se refermaient aussitt
pour donner entre  des hommes qui semblaient craindre de laisser
voir ce qu'ils portaient; ces hommes, c'taient les boutiquiers
qui ayant des armes en prtaient  ceux qui n'en avaient pas.

Un individu allait de porte en porte, pliant sous le poids
d'pes, d'arquebuses, de mousquetons, d'armes de toute espce,
qu'il dposait au fur et  mesure.  la lueur d'une lanterne, le
coadjuteur reconnut Planchet.

Le coadjuteur regagna le quai par la rue de la Monnaie; sur le
quai, des groupes de bourgeois en manteaux noirs et gris, selon
qu'ils appartenaient  la haute ou  la basse bourgeoisie,
stationnaient immobiles, tandis que des hommes isols passaient
d'un groupe  l'autre. Tous ces manteaux gris ou noirs taient
relevs par-derrire par la pointe d'une pe, par-devant par le
canon d'une arquebuse ou d'un mousqueton.

En arrivant sur le Pont-Neuf, le coadjuteur trouva ce pont gard;
un homme s'approcha de lui.

-- Qui tes-vous? demanda cet homme; je ne vous reconnais pas pour
tre des ntres.

-- C'est que vous ne reconnaissez pas vos amis, mon cher monsieur
Louvires, dit le coadjuteur en levant son chapeau.

Louvires le reconnut et s'inclina.

Gondy poursuivit sa route et descendit jusqu' la tour de Nesle.
L, il vit une longue file de gens qui se glissaient le long des
murs. On et dit d'une procession de fantmes, car ils taient
tous envelopps de manteaux blancs. Arrivs  un certain endroit,
tous ces hommes semblaient s'anantir l'un aprs l'autre comme si
la terre et manqu sous leurs pieds. Gondy s'accouda dans un
angle et les vit disparatre depuis le premier jusqu' l'avant-
dernier.

Le dernier leva les yeux pour s'assurer sans doute que lui et ses
compagnons n'taient point pis, et malgr l'obscurit il aperut
Gondy. Il marcha droit  lui et lui mit le pistolet sous la gorge.

-- Hol! monsieur de Rochefort, dit Gondy en riant, ne plaisantons
pas avec les armes  feu.

Rochefort reconnut la voix.

-- Ah! c'est vous, Monseigneur? dit-il.

-- Moi-mme. Quelles gens menez-vous ainsi dans les entrailles de
la terre?

-- Mes cinquante recrues du chevalier d'Humires, qui sont
destines  entrer dans les chevau-lgers, et qui ont pour tout
quipement reu leurs manteaux blancs.

-- Et vous allez?

-- Chez un sculpteur de mes amis; seulement nous descendons par la
trappe o il introduit ses marbres.

-- Trs bien, dit Gondy.

Et il donna une poigne de main  Rochefort, qui descendit  son
tour et referma la trappe derrire lui.

Le coadjuteur rentra chez lui. Il tait une heure du matin. Il
ouvrit la fentre et se pencha pour couter.

Il se faisait par toute la ville une rumeur trange, inoue,
inconnue; on sentait qu'il se passait dans toutes ces rues,
obscures comme des gouffres, quelque chose d'inusit et de
terrible. De temps en temps un grondement pareil  celui d'une
tempte qui s'amasse ou d'une houle qui monte se faisait entendre;
mais rien de clair, rien de distinct, rien d'explicable ne se
prsentait  l'esprit: on et dit de ces bruits mystrieux et
souterrains qui prcdent les tremblements de terre.

L'oeuvre de rvolte dura toute la nuit ainsi. Le lendemain, Paris
en s'veillant sembla tressaillir  son propre aspect. On et dit
d'une ville assige. Des hommes arms se tenaient sur les
barricades l'oeil menaant, le mousquet  l'paule; des mots
d'ordre, des patrouilles, des arrestations, des excutions mme,
voil ce que le passant trouvait  chaque pas. On arrtait les
chapeaux  plumes et les pes dores pour leur faire crier: _Vive
Broussel!  bas le Mazarin!_ et quiconque se refusait  cette
crmonie tait hu, conspu et mme battu. On ne tuait pas
encore, mais on sentait que ce n'tait pas l'envie qui en
manquait.

Les barricades avaient t pousses jusqu'auprs du Palais-Royal.
De la rue des Bons-Enfants  celle de la Ferronnerie, de la rue
Saint-Thomas-du-Louvre au Pont-Neuf, de la rue Richelieu  la
porte Saint-Honor, il y avait plus de dix mille hommes arms,
dont les plus avancs criaient des dfis aux sentinelles
impassibles du rgiment des gardes places en vedettes tout autour
du Palais-Royal, dont les grilles taient refermes derrire
elles, prcaution qui rendait leur situation prcaire. Au milieu
de tout cela circulaient, par bandes de cent, de cent cinquante,
de deux cents, des hommes hves, livides, dguenills, portant des
espces d'tendards o taient crits ces mots:_ Voyez la misre
du peuple!_ Partout o passaient ces gens, des cris frntiques se
faisaient entendre; et il y avait tant de bandes semblables, que
l'on criait partout.

L'tonnement d'Anne d'Autriche et de Mazarin fut grand  leur
lever, quand on vint leur annoncer que la Cit, que la veille au
soir ils avaient laisse tranquille, se rveillait fivreuse et
tout en motion; aussi ni l'un ni l'autre ne voulaient-ils croire
les rapports qu'on leur faisait, disant qu'ils ne s'en
rapporteraient de cela qu' leurs yeux et  leurs oreilles. On
leur ouvrit une fentre. Ils virent, ils entendirent et ils furent
convaincus.

Mazarin haussa les paules et fit semblant de mpriser fort cette
populace, mais il plit visiblement et, tout tremblant, courut 
son cabinet, enfermant son or et ses bijoux dans ses cassettes, et
passant  ses doigts ses plus beaux diamants. Quant  la reine,
furieuse et abandonne  sa seule volont, elle fit venir le
marchal de La Meilleraie, lui ordonna de prendre autant d'hommes
qu'il lui plairait et d'aller voir ce que c'tait que cette
_plaisanterie._

Le marchal tait d'ordinaire fort aventureux et ne doutait de
rien, ayant ce haut mpris de la populace que professaient pour
elle les gens d'pe; il prit cent cinquante hommes et voulut
sortir par le pont du Louvre, mais l il rencontra Rochefort et
ses cinquante chevau-lgers accompagns de plus de quinze cents
personnes. Il n'y avait pas moyen de forcer une pareille barrire.
Le marchal ne l'essaya mme point et remonta le quai.

Mais au Pont-Neuf il trouva Louvires et ses bourgeois. Cette fois
le marchal essaya de charger, mais il fut accueilli  coups de
mousquet, tandis que les pierres tombaient comme grle par toutes
les fentres. Il y laissa trois hommes.

Il battit en retraite vers le quartier des Halles, mais il y
trouva Planchet et ses hallebardiers. Les hallebardes se
couchrent menaantes vers lui; il voulut passer sur le ventre 
tous ces manteaux gris, mais les manteaux gris tinrent bon, et le
marchal recula vers la rue Saint-Honor, laissant sur le champ
quatre de ses gardes qui avaient t tus tout doucement  l'arme
blanche.

Alors il s'engagea dans la rue Saint-Honor; mais l il rencontra
les barricades du mendiant de Saint-Eustache. Elles taient
gardes, non seulement par des hommes arms, mais encore par des
femmes et des enfants. Matre Friquet, possesseur d'un pistolet et
d'une pe que lui avait donns Louvires, avait organis une
bande de drles comme lui, et faisait un bruit  tout rompre.

Le marchal crut ce point plus mal gard que les autres et voulut
le forcer. Il fit mettre pied  terre  vingt hommes pour forcer
et ouvrir cette barricade, tandis que lui et le reste de sa troupe
 cheval protgeraient les assaillants. Les vingt hommes
marchrent droit  l'obstacle; mais, l, de derrire les poutres,
d'entre les roues des charrettes, du haut des pierres, une
fusillade terrible partit, et au bruit de cette fusillade, les
hallebardiers de Planchet apparurent au coin du cimetire des
Innocents, et les bourgeois de Louvires au coin de la rue de la
Monnaie.

Le marchal de La Meilleraie tait pris entre deux feux.

Le marchal de La Meilleraie tait brave, aussi rsolut-il de
mourir o il tait. Il rendit coups pour coups, et les hurlements
de douleur commencrent  retentir dans la foule. Les gardes,
mieux exercs, tiraient plus juste, mais les bourgeois, plus
nombreux, les crasaient sous un vritable ouragan de fer. Les
hommes tombaient autour de lui comme ils auraient pu tomber 
Rocroy ou  Lrida. Fontrailles, son aide de camp, avait le bras
cass, son cheval avait reu une balle dans le cou, et il avait
grand'peine  le matriser, car la douleur le rendait presque fou.
Enfin, il en tait  ce moment suprme o le plus brave sent le
frisson dans ses veines et la sueur sur son front, lorsque tout 
coup la foule s'ouvrit du ct de la rue de l'Arbre-Sec en criant:

-- _Vive le coadjuteur!_ et Gondy, en rochet et en camail, parut,
passant tranquille au milieu de la fusillade, et distribuant 
droite et  gauche ses bndictions avec autant de calme que s'il
conduisait la procession de la Fte-Dieu.

Tout le monde tomba  genoux.

Le marchal le reconnut et courut  lui.

-- Tirez-moi d'ici, au nom du ciel, dit-il, ou j'y laisserai ma
peau et celle de tous mes hommes.

Il se faisait un tumulte au milieu duquel on n'et pas entendu
gronder le tonnerre du ciel. Gondy leva la main et rclama le
silence. On se tut.

-- Mes enfants, dit-il, voici M. le marchal de La Meilleraie, aux
intentions duquel vous vous tes tromps, et qui s'engage, en
rentrant au Louvre,  demander en votre nom,  la reine, la
libert de notre Broussel. Vous y engagez-vous, marchal? ajouta
Gondy en se tournant vers La Meilleraie.

-- Morbleu! s'cria celui-ci, je le crois bien que je m'y engage!
Je n'esprais pas en tre quitte  si bon march.

-- Il vous donne sa parole de gentilhomme, dit Gondy.

Le marchal leva la main en signe d'assentiment.

-- Vive le coadjuteur! cria la foule. Quelques voix ajoutrent
mme. Vive le marchal! mais toutes reprirent en choeur:  bas
le Mazarin!

La foule s'ouvrit, le chemin de la rue Saint-Honor tait le plus
court. On ouvrit les barricades, et le marchal et le reste de sa
troupe firent retraite, prcds par Friquet et ses bandits, les
uns faisant semblant de battre du tambour, les autres imitant le
son de la trompette.

Ce fut presque une marche triomphante: seulement, derrire les
gardes, les barricades se refermaient; le marchal rongeait ses
poings.

Pendant ce temps, comme nous l'avons dit, Mazarin tait dans son
cabinet, mettant ordre  ses petites affaires. Il avait fait
demander d'Artagnan; mais, au milieu de tout ce tumulte, il
n'esprait pas le voir, d'Artagnan n'tant pas de service. Au bout
de dix minutes le lieutenant parut sur le seuil, suivi de son
insparable Porthos.

-- Ah! venez, venez, _monsou_ d'Artagnan, s'cria le cardinal, et
soyez le bienvenu, ainsi que votre ami. Mais que se passe-t-il
donc dans ce damn Paris?

-- Ce qui se passe, Monseigneur! rien de bon, dit d'Artagnan en
hochant la tte; la ville est en pleine rvolte, et tout 
l'heure, comme je traversais la rue Montorgueil avec M. du Vallon
que voici et qui est bien votre serviteur, malgr mon uniforme et
peut-tre mme  cause de mon uniforme, on a voulu nous faire
crier: Vive Broussel! et faut-il que je dise, Monseigneur, ce
qu'on a voulu nous faire crier encore?

-- Dites, dites.

-- Et:  bas Mazarin! Ma foi, voil le grand mot lch.

Mazarin sourit, mais devint fort ple.

-- Et vous avez cri? dit-il.

-- Ma foi non, dit d'Artagnan, je n'tais pas en voix; M. du
Vallon est enrhum et n'a pas cri non plus. Alors, Monseigneur...

-- Alors quoi? demanda Mazarin.

-- Regardez mon chapeau et mon manteau.

Et d'Artagnan montra quatre trous de balle dans son manteau et
deux dans son feutre. Quant  l'habit de Porthos, un coup de
hallebarde l'avait ouvert sur le flanc, et un coup de pistolet
avait coup sa plume.

-- _Diavolo_! dit le cardinal pensif et en regardant les deux amis
avec une nave admiration, j'aurais cri, moi!

En ce moment le tumulte retentit plus rapproch.

Mazarin s'essuya le front en regardant autour de lui. Il avait
bonne envie d'aller  la fentre, mais il n'osait.

-- Voyez donc ce qui se passe, monsieur d'Artagnan, dit-il.

D'Artagnan alla  la fentre avec son insouciance habituelle.

-- Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela? le marchal de La
Meilleraie qui revient sans chapeau, Fontrailles qui porte son
bras en charpe, des gardes blesss, des chevaux tout en sang...
Eh! mais... que font donc les sentinelles! elles mettent en joue,
elles vont tirer!

-- On leur a donn la consigne de tirer sur le peuple, s'cria
Mazarin, si le peuple approchait du Palais-Royal.

-- Mais si elles font feu, tout est perdu! s'cria d'Artagnan.

-- Nous avons les grilles.

-- Les grilles! il y en a pour cinq minutes; les grilles! elles
seront arraches, tordues, broyes!... Ne tirez pas, mordieu!
s'cria d'Artagnan en ouvrant la fentre.

Malgr cette recommandation, qui, au milieu du tumulte, n'avait pu
tre entendue, trois ou quatre coups de mousquet retentirent, puis
une fusillade terrible leur succda; on entendit cliqueter les
balles sur la faade du Palais-Royal, une d'elles passa sous le
bras de d'Artagnan et alla briser une glace dans laquelle Porthos
se mirait avec complaisance.

-- Ohim! s'cria le cardinal; une glace de Venise!

-- Oh! Monseigneur, dit d'Artagnan en refermant tranquillement la
fentre, ne pleurez pas encore, cela n'en vaut pas la peine, car
il est probable que dans une heure il n'en restera pas une au
Palais-Royal, de toutes vos glaces, qu'elles soient de Venise ou
de Paris.

-- Mais quel est donc votre avis, alors? dit le cardinal tout
tremblant.

-- Eh morbleu! de leur rendre Broussel, puisqu'ils vous le
redemandent! Que diable voulez-vous faire d'un conseiller au
parlement? ce n'est bon  rien!

-- Et vous, monsieur du Vallon, est-ce votre avis? Que feriez-
vous?

-- Je rendrais Broussel, dit Porthos.

-- Venez, venez, messieurs, s'cria Mazarin, je vais parler de la
chose  la reine.

Au bout du corridor il s'arrta.

-- Je puis compter sur vous, n'est-ce pas, messieurs? dit-il.

-- Nous ne nous donnons pas deux fois, dit d'Artagnan, nous nous
sommes donns  vous, ordonnez, nous obirons.

-- Eh bien! dit Mazarin, entrez dans ce cabinet, et attendez.

En faisant un dtour, il rentra dans le salon par une autre porte.


LI. L'meute se fait rvolte

Le cabinet o l'on avait fait entrer d'Artagnan et Porthos n'tait
spar du salon o se trouvait la reine que par des portires de
tapisserie. Le peu d'paisseur de la sparation permettait donc
d'entendre tout ce qui se passait, tandis que l'ouverture qui se
trouvait entre les deux rideaux, si troite qu'elle ft,
permettait de voir.

La reine tait debout dans ce salon, ple de colre; mais
cependant sa puissance sur elle-mme tait si grande, qu'on et
dit qu'elle n'prouvait aucune motion. Derrire elle taient
Comminges, Villequier et Guitaut; derrire les hommes, les femmes.

Devant elle, le chancelier Sguier, le mme qui, vingt ans
auparavant, l'avait si fort perscute, racontait que son carrosse
venait d'tre bris, qu'il avait t poursuivi, qu'il s'tait jet
dans l'Htel d'O...., que l'htel avait t aussitt envahi,
pill, dvast; heureusement il avait eu le temps de gagner un
cabinet perdu dans la tapisserie, o une vieille femme l'avait
enferm avec son frre l'vque de Meaux. L, le danger avait t
si rel, les forcens s'taient approchs de ce cabinet avec de
telles menaces, que le chancelier avait cru que son heure tait
venue, et qu'il s'tait confess  son frre, afin d'tre tout
prt  mourir s'il tait dcouvert. Heureusement ne l'avait-il
point t: le peuple, croyant qu'il s'tait vad par quelque
porte de derrire, s'tait retir et lui avait laiss la retraite
libre. Il s'tait alors dguis avec les habits du marquis d'O...
et il tait sorti de l'htel, enjambant par-dessus les corps de
son exempt et de deux gardes qui avaient t tus en dfendant la
porte de la rue.

Pendant ce rcit, Mazarin tait entr, et sans bruit s'tait
gliss prs de la reine et coutait.

-- Eh bien! demanda la reine quand le chancelier eut fini, que
pensez-vous de cela?

-- Je pense que la chose est fort grave, Madame.

-- Mais quel conseil me proposez-vous?

-- J'en proposerais bien un  Votre Majest, mais je n'ose.

-- Osez, osez, monsieur, dit la reine avec un sourire amer, vous
avez bien os autre chose.

Le chancelier rougit et balbutia quelques mots.

-- Il n'est pas question du pass, mais du prsent, dit la reine.
Vous avez dit que vous aviez un conseil  me donner, quel est-il?

-- Madame, dit le chancelier en hsitant, ce serait de relcher
Broussel.

La reine, quoique trs ple, plit visiblement encore et sa figure
se contracta.

-- Relcher Broussel! dit-elle, jamais!

En ce moment on entendit des pas dans la salle prcdente, et,
sans tre annonc, le marchal de La Meilleraie parut sur le seuil
de la porte.

-- Ah! vous voil, marchal! s'cria Anne d'Autriche avec joie,
vous avez mis toute cette canaille  la raison, j'espre?

-- Madame, dit le marchal, j'ai laiss trois hommes au Pont-Neuf,
quatre aux Halles, six au coin de la rue de l'Arbre-Sec et deux 
la porte de votre palais, en tout quinze. Je ramne dix ou douze
blesss. Mon chapeau est rest je ne sais o, emport par une
balle et, selon toute probabilit, je serais rest avec mon
chapeau, sans M. le coadjuteur, qui est venu et qui m'a tir
d'affaire.

-- Ah! au fait, dit la reine, cela m'et tonne de ne pas voir ce
basset  jambes torses ml dans tout cela.

-- Madame, dit La Meilleraie en riant, n'en dites pas trop de mal
devant moi, car le service qu'il m'a rendu est encore tout chaud.

-- C'est bon, dit la reine, soyez-lui reconnaissant tant que vous
voudrez; mais cela ne m'engage pas, moi. Vous voil sain et sauf,
c'est tout ce que je dsirais; soyez non seulement le bienvenu,
mais le bien revenu.

-- Oui, Madame; mais je suis le bien revenu  une condition, c'est
que je vous transmettrai les volonts du peuple.

-- Des volonts! dit Anne d'Autriche en fronant le sourcil. Oh!
oh! monsieur le marchal, il faut que vous vous soyez trouv dans
un bien grand danger, pour vous charger d'une ambassade si
trange!

Et ces mots furent prononcs avec un accent d'ironie qui n'chappa
point au marchal.

-- Pardon, Madame, dit le marchal, je ne suis pas avocat, je suis
homme de guerre, et par consquent peut-tre je comprends mal la
valeur des mots; c'est le _dsir_ et non la volont du peuple que
j'aurais d dire. Quant  ce que vous me faites l'honneur de me
rpondre, je crois que vous vouliez dire que j'ai eu peur.

La reine sourit.

-- Eh bien! oui, Madame, j'ai eu peur; c'est la troisime fois de
ma vie que cela m'arrive, et cependant je me suis trouv  douze
batailles ranges et je ne sais combien de combats et
d'escarmouches: oui, j'ai eu peur, et j'aime mieux tre en face de
Votre Majest, si menaant que soit son sourire, qu'en face de ces
dmons d'enfer qui m'ont accompagn jusqu'ici et qui sortent je ne
sais d'o.

-- Bravo! dit tout bas d'Artagnan  Porthos, bien rpondu.

-- Eh bien! dit la reine se mordant les lvres, tandis que les
courtisans se regardaient avec tonnement, quel est ce dsir de
mon peuple?

-- Qu'on lui rende Broussel, Madame, dit le marchal.

-- Jamais! dit la reine, jamais!

-- Votre Majest est la matresse, dit La Meilleraie saluant en
faisant un pas en arrire.

-- O allez-vous, marchal? dit la reine.

-- Je vais rendre la rponse de Votre Majest  ceux qui
l'attendent.

-- Restez, marchal, je ne veux pas avoir l'air de parlementer
avec des rebelles.

-- Madame, j'ai donn ma parole, dit le marchal.

-- Ce qui veut dire?...

-- Que si vous ne me faites pas arrter, je suis forc de
descendre.

Les yeux d'Anne d'Autriche lancrent deux clairs.

-- Oh! qu' cela ne tienne, monsieur, dit-elle, j'en ai fait
arrter de plus grands que vous; Guitaut!

Mazarin s'lana.

-- Madame, dit-il, si j'osais  mon tour vous donner un avis...

-- Serait-ce aussi de rendre Broussel, monsieur? En ce cas vous
pouvez vous en dispenser.

-- Non, dit Mazarin, quoique peut-tre celui-l en vaille bien un
autre.

-- Que serait-ce, alors?

-- Ce serait d'appeler M. le coadjuteur.

-- Le coadjuteur! s'cria la reine, cet affreux brouillon! C'est
lui qui a fait toute cette rvolte.

-- Raison de plus, dit Mazarin; s'il l'a faite, il peut la
dfaire.

-- Et tenez, Madame, dit Comminges qui se tenait prs d'une
fentre par laquelle il regardait; tenez, l'occasion est bonne,
car le voici qui donne sa bndiction sur la place du Palais-
Royal.

La reine s'lana vers la fentre.

-- C'est vrai, dit-elle, le matre hypocrite! voyez!

-- Je vois, dit Mazarin, que tout le monde s'agenouille devant
lui, quoiqu'il ne soit que coadjuteur; tandis que si j'tais  sa
place on me mettrait en pices, quoique je sois cardinal. Je
persiste donc, Madame, dans _mon dsir_ (Mazarin appuya sur ce
mot) que Votre Majest reoive le coadjuteur.

-- Et pourquoi ne dites-vous pas, vous aussi, dans _votre
volont?_ rpondit la reine  voix basse.

Mazarin s'inclina.

La reine demeura un instant pensive. Puis relevant la tte:

-- Monsieur le marchal, dit-elle, allez me chercher M. le
coadjuteur, et me l'amenez.

-- Et que dirai-je au peuple? demanda le marchal.

-- Qu'il ait patience, dit Anne d'Autriche; je l'ai bien, moi!

Il y avait dans la voix de la fire Espagnole un accent si
impratif, que le marchal ne fit aucune observation; il s'inclina
et sortit.

D'Artagnan se retourna vers Porthos:

-- Comment cela va-t-il finir? dit-il.

-- Nous le verrons bien, dit Porthos avec son air tranquille.

Pendant ce temps Anne d'Autriche allait  Comminges et lui parlait
tout bas.

Mazarin, inquiet, regardait du ct o taient d'Artagnan et
Porthos.

Les autres assistants changeaient des paroles  voix basse.

La porte se rouvrit; le marchal parut, suivi du coadjuteur.

-- Voici, Madame, dit-il, M. de Gondy qui s'empresse de se rendre
aux ordres de Votre Majest.

La reine fit quelques pas  sa rencontre et s'arrta froide,
svre, immobile et la lvre infrieure ddaigneusement avance.

Gondy s'inclina respectueusement.

-- Eh bien, monsieur, dit la reine, que dites-vous de cette
meute?

-- Que ce n'est dj plus une meute, Madame, rpondit le
coadjuteur, mais une rvolte.

-- La rvolte est chez ceux qui pensent que mon peuple puisse se
rvolter! s'cria Anne incapable de dissimuler devant le
coadjuteur, qu'elle regardait  bon titre peut-tre, comme le
promoteur de toute cette motion. La rvolte, voil comment
appellent ceux qui la dsirent le mouvement qu'ils ont fait eux-
mmes; mais, attendez, attendez, l'autorit du roi y mettra bon
ordre.

-- Est-ce pour me dire cela, Madame, rpondit froidement Gondy,
que Votre Majest m'a admis  l'honneur de sa prsence?

-- Non, mon cher coadjuteur, dit Mazarin, c'tait pour vous
demander votre avis dans la conjoncture fcheuse o nous nous
trouvons.

-- Est-il vrai, demanda de Gondy en feignant l'air d'un homme
tonn, que Sa Majest m'ait fait appeler pour me demander un
conseil?

-- Oui, dit la reine, on l'a voulu.

Le coadjuteur s'inclina.

-- Sa Majest dsire donc...

-- Que vous lui disiez ce que vous feriez  sa place, s'empressa
de rpondre Mazarin.

Le coadjuteur regarda la reine, qui fit un signe affirmatif.

--  la place de Sa Majest, dit froidement Gondy, je n'hsiterais
pas, je rendrais Broussel.

-- Et si je ne le rends pas, s'cria la reine, que croyez-vous
qu'il arrive?

-- Je crois qu'il n'y aura pas demain pierre sur pierre dans
Paris, dit le marchal.

-- Ce n'est pas vous que j'interroge, dit la reine d'un ton sec et
sans mme se retourner, c'est M. de Gondy.

-- Si c'est moi que Sa Majest interroge, rpondit le coadjuteur
avec le mme calme, je lui dirai que je suis en tout point de
l'avis de monsieur le marchal.

Le rouge monta au visage de la reine, ses beaux yeux bleus
parurent prts  lui sortir de la tte; ses lvres de carmin,
compares par tous les potes du temps  des grenades en fleur,
plirent et tremblrent de rage: elle effraya presque Mazarin lui-
mme, qui pourtant tait habitu aux fureurs domestiques de ce
mnage tourment:

-- Rendre Broussel! s'cria-t-elle enfin avec un sourire
effrayant: le beau conseil, par ma foi! On voit bien qu'il vient
d'un prtre!

Gondy tint ferme. Les injures du jour semblaient glisser sur lui
comme les sarcasmes de la veille; mais la haine et la vengeance
s'amassaient silencieusement et goutte  goutte au fond de son
coeur. Il regarda froidement la reine, qui poussait Mazarin pour
lui faire dire  son tour quelque chose.

Mazarin, selon son habitude, pensait beaucoup et parlait peu.

-- H! h! dit-il, bon conseil d'ami. Moi aussi je le rendrais, ce
bon _monsou_ Broussel, mort ou vif, et tout serait fini.

-- Si vous le rendiez mort, tout serait fini, comme vous dites,
Monseigneur, mais autrement que vous ne l'entendez.

-- Ai-je dit mort ou vif? reprit Mazarin: manire de parler; vous
savez que j'entends bien mal le franais, que vous parlez et
crivez si bien, vous, _monsou_ le coadjuteur.

-- Voil un conseil tat, dit d'Artagnan  Porthos, mais nous en
avons tenu de meilleurs  La Rochelle, avec Athos et Aramis.

-- Au bastion Saint-Gervais, dit Porthos.

-- L, et ailleurs.

Le coadjuteur laissa passer l'averse, et reprit, toujours avec le
mme flegme:

-- Madame, si Votre Majest ne gote pas l'avis que je lui
soumets, c'est sans doute parce qu'elle en a de meilleurs 
suivre; je connais trop la sagesse de la reine et celle de ses
conseillers pour supposer qu'on laissera longtemps la ville
capitale dans un trouble qui peut amener une rvolution.

-- Ainsi donc,  votre avis, reprit en ricanant l'Espagnole qui se
mordait les lvres de colre, cette meute d'hier, qui aujourd'hui
est dj une rvolte, peut demain devenir une rvolution?

-- Oui, Madame, dit gravement le coadjuteur.

-- Mais,  vous entendre, monsieur, les peuples auraient donc
oubli tout frein?

-- L'anne est mauvaise pour les rois, dit Gondy en secouant la
tte, regardez en Angleterre, Madame.

-- Oui, mais heureusement nous n'avons point en France d'Olivier
Cromwell, rpondit la reine.

-- Qui sait? dit Gondy, ces hommes-l sont pareils  la foudre: on
ne les connat que lorsqu'ils frappent.

Chacun frissonna, et il se fit un moment de silence.

Pendant ce temps, la reine avait ses deux mains appuyes sur sa
poitrine; on voyait qu'elle comprimait les battements prcipits
de son coeur.

-- Porthos, murmura d'Artagnan, regardez bien ce prtre.

-- Bon, je le vois, dit Porthos. Eh bien?

-- Eh bien! c'est un homme.

Porthos regarda d'Artagnan d'un air tonn; il tait vident qu'il
ne comprenait point parfaitement ce que son ami voulait dire.

-- Votre Majest, continua impitoyablement le coadjuteur, va donc
prendre les mesures qui conviennent. Mais je les prvois terribles
et de nature  irriter encore les mutins.

-- Eh bien, alors, vous, monsieur le coadjuteur, qui avez tant de
puissance sur eux et qui tes notre ami, dit ironiquement la
reine, vous les calmerez en leur donnant vos bndictions.

-- Peut-tre sera-t-il trop tard, dit Gondy toujours de glace, et
peut-tre aurai-je perdu moi-mme toute influence, tandis qu'en
leur rendant leur Broussel, Votre Majest coupe toute racine  la
sdition et prend droit de chtier cruellement toute recrudescence
de rvolte.

-- N'ai-je donc pas ce droit? s'cria la reine.

-- Si vous l'avez, usez-en, rpondit Gondy.

-- Peste! dit d'Artagnan  Porthos, voil un caractre comme je
les aime; que n'est-il ministre, et que ne suis-je son d'Artagnan,
au lieu d'tre  ce bltre de Mazarin! Ah! mordieu! les beaux
coups que nous ferions ensemble!

-- Oui, dit Porthos.

La reine, d'un signe, congdia la cour, except Mazarin. Gondy
s'inclina et voulut se retirer comme les autres.

-- Restez, monsieur, dit la reine.

-- Bon, dit Gondy en lui-mme, elle va cder.

-- Elle va le faire tuer, dit d'Artagnan  Porthos; mais, en tout
cas, ce ne sera point par moi. Je jure Dieu, au contraire, que si
l'on arrive sur lui, je tombe sur les arrivants.

-- Moi aussi, dit Porthos.

-- Bon! murmura Mazarin en prenant un sige, nous allons voir du
nouveau.

La reine suivait des yeux les personnes qui sortaient. Quand la
dernire eut referm la porte, elle se retourna. On voyait qu'elle
faisait des efforts inous pour dompter sa colre; elle
s'ventait, elle respirait des cassolettes, elle allait et venait.
Mazarin restait sur le sige o il s'tait assis, paraissant
rflchir. Gondy, qui commenait  s'inquiter, sondait des yeux
toutes les tapisseries, ttait la cuirasse qu'il portait sous sa
longue robe, et de temps en temps cherchait sous son camail si le
manche d'un bon poignard espagnol qu'il y avait cach tait bien 
la porte de sa main.

-- Voyons, dit la reine en s'arrtant enfin, voyons, maintenant
que nous sommes seuls, rptez votre conseil, monsieur le
coadjuteur.

-- Le voici, Madame: feindre une rflexion, reconnatre
publiquement une erreur, ce qui est la force des gouvernements
forts, faire sortir Broussel de sa prison et le rendre au peuple.

-- Oh! s'cria Anne d'Autriche, m'humilier ainsi! Suis-je oui ou
non la reine? Toute cette canaille qui hurle est-elle ou non la
foule de mes sujets? Ai-je des amis, des gardes? Ah! par Notre-
Dame! comme disait la reine Catherine, continua-t-elle en se
montant  ses propres paroles, plutt que de leur rendre cet
infme Broussel, je l'tranglerais de mes propres mains!

Et elle s'lana les poings crisps vers Gondy, que certes en ce
moment elle dtestait pour le moins autant que Broussel.

Gondy demeura immobile, pas un muscle de son visage ne bougea;
seulement son regard glac se croisa comme un glaive avec le
regard furieux de la reine.

-- Voil un homme mort, s'il y a encore quelque Vitry  la cour et
que le Vitry entre en ce moment, dit le Gascon. Mais moi, avant
qu'il arrive  ce bon prlat, je tue le Vitry, et net! M. le
cardinal de Mazarin m'en saura un gr infini.

-- Chut! dit Porthos; coutez donc.

-- Madame! s'cria le cardinal en saisissant Anne d'Autriche et en
la tirant en arrire; Madame, que faites-vous?

Puis il ajouta en espagnol:

-- Anne, tes-vous folle? vous faites ici des querelles de
bourgeoise, vous, une reine! et ne voyez-vous pas que vous avez
devant vous, dans la personne de ce prtre, tout le peuple de
Paris, auquel il est dangereux de faire insulte en ce moment, et
que, si ce prtre le veut, dans une heure vous n'aurez plus de
couronne! Allons donc, plus tard, dans une autre occasion, vous
tiendrez ferme et fort, mais aujourd'hui ce n'est pas l'heure;
aujourd'hui, flattez et caressez, ou vous n'tes qu'une femme
vulgaire.

Aux premiers mots de ce discours, d'Artagnan avait saisi le bras
de Porthos et l'avait serr progressivement; puis quand Mazarin se
fut tu:

-- Porthos, dit-il tout bas, ne dites jamais devant Mazarin que
j'entends l'espagnol ou je suis un homme perdu et vous aussi.

-- Bon, dit Porthos.

Cette rude semonce, empreinte d'une loquence qui caractrisait
Mazarin lorsqu'il parlait italien ou espagnol, et qu'il perdait
entirement lorsqu'il parlait franais, fut prononce avec un
visage impntrable qui ne laissa souponner  Gondy, si habile
physionomiste qu'il ft, qu'un simple avertissement d'tre plus
modre.

De son ct aussi, la reine rudoye s'adoucit tout  coup; elle
laissa pour ainsi dire tomber de ses yeux le feu, de ses joues le
sang, de ses lvres la colre verbeuse. Elle s'assit, et d'une
voix humide de pleurs, laissant tomber ses bras abattus  ses
cts:

-- Pardonnez-moi, monsieur le coadjuteur, dit-elle, et attribuez
cette violence  ce que je souffre. Femme, et par consquent
assujettie aux faiblesses de mon sexe, je m'effraie de la guerre
civile; reine et accoutume  tre obie, je m'emporte aux
premires rsistances.

-- Madame, dit de Gondy en s'inclinant, Votre Majest se trompe en
qualifiant de rsistance mes sincres avis. Votre Majest n'a que
des sujets soumis et respectueux. Ce n'est point  la reine que le
peuple en veut, il appelle Broussel, et voil tout, trop heureux
de vivre sous les lois de Votre Majest, si toutefois Votre
Majest lui rend Broussel, ajouta Gondy en souriant.

Mazarin qui,  ces mots:_ Ce n'est pas  la reine que le peuple en
veut_, avait dj dress l'oreille, croyant que le coadjuteur
allait parler des cris:  bas le Mazarin!, sut gr  Gondy de
cette suppression, et dit de sa voix la plus soyeuse et avec son
visage le plus gracieux:

-- Madame, croyez-en le coadjuteur, qui est l'un des plus habiles
politiques que nous ayons; le premier chapeau de cardinal qui
vaquera semble fait pour sa noble tte.

-- Ah! que tu as besoin de moi, rus coquin! dit de Gondy.

-- Et que nous promettra-t-il  nous, dit d'Artagnan, le jour o
on voudra le tuer? Peste, s'il donne comme cela des chapeaux,
apprtons-nous, Porthos, et demandons chacun un rgiment ds
demain. Corbleu! que la guerre civile dure une anne seulement, et
je ferai redorer pour moi l'pe de conntable!

-- Et moi? dit Porthos.

-- Toi! je te ferai donner le bton de marchal de M. de La
Meilleraie, qui ne me parat pas en grande faveur en ce moment.

-- Ainsi, monsieur, dit la reine, srieusement, vous craignez
l'motion populaire?

-- Srieusement, Madame, reprit Gondy tonn de ne pas tre plus
avanc; je crains, quand le torrent a rompu sa digue, qu'il ne
cause de grands ravages.

-- Et moi, dit la reine, je crois que dans ce cas, il lui faut
opposer des digues nouvelles. Allez, je rflchirai.

Gondy regarda Mazarin d'un air tonn. Mazarin s'approcha de la
reine pour lui parler. En ce moment on entendit un tumulte
effroyable sur la place du Palais-Royal.

Gondy sourit, le regard de la reine s'enflamma, Mazarin devint
trs ple.

-- Qu'est-ce encore? dit-il.

En ce moment Comminges se prcipita dans le salon.

-- Pardon, Madame, dit Comminges  la reine en entrant, mais le
peuple a broy les sentinelles contre les grilles, et en ce moment
il force les portes: qu'ordonnez-vous?

-- coutez, Madame, dit Gondy.

Le mugissement des flots, le bruit de la foudre, les rugissements
d'un volcan, ne peuvent point se comparer  la tempte de cris qui
s'leva au ciel en ce moment.

-- Ce que j'ordonne? dit la reine.

-- Oui, le temps presse.

-- Combien d'hommes  peu prs avez-vous au Palais-Royal?

-- Six cents hommes.

-- Mettez cent hommes autour du roi, et avec le reste balayez-moi
toute cette populace.

-- Madame, dit Mazarin, que faites-vous?

-- Allez! dit la reine.

Comminges sortit avec l'obissance passive du soldat.

En ce moment un craquement horrible se fit entendre, une des
portes commenait  cder.

-- Eh! Madame, dit Mazarin, vous nous perdez tous, le roi, vous et
moi.

Anne d'Autriche,  ce cri parti de l'me du cardinal effray, eut
peur  son tour, elle rappela Comminges.

-- Il est trop tard! dit Mazarin en s'arrachant les cheveux, il
est trop tard!

La porte cda, et l'on entendit les hurlements de joie de la
populace. D'Artagnan mit l'pe  la main et fit signe  Porthos
d'en faire autant.

-- Sauvez la reine! s'cria Mazarin en s'adressant au coadjuteur.

Gondy s'lana vers la fentre qu'il ouvrit; il reconnut Louvires
 la tte d'une troupe de trois ou quatre mille hommes peut-tre.

-- Pas un pas de plus! cria-t-il, la reine signe.

-- Que dites-vous? s'cria la reine.

-- La vrit, Madame, dit Mazarin lui prsentant une plume et un
papier, il le faut. Puis il ajouta: Signez, Anne, je vous en prie,
je le veux!

La reine tomba sur une chaise, prit la plume et signa.

Contenu par Louvires, le peuple n'avait pas fait un pas de plus;
mais ce murmure terrible qui indique la colre de la multitude
continuait toujours.

La reine crivit:

Le concierge de la prison de Saint-Germain mettra en libert le
conseiller Broussel. Et elle signa.

Le coadjuteur, qui dvorait des yeux ses moindres mouvements,
saisit le papier aussitt que la signature y fut dpose, revint 
la fentre, et l'agitant avec la main:

-- Voici l'ordre, dit-il.

Paris tout entier sembla pousser une grande clameur de joie; puis
les cris: Vive Broussel! Vive le coadjuteur! retentirent.

-- Vive la reine! dit le coadjuteur.

Quelques cris rpondirent au sien, mais pauvres et rares.

Peut-tre le coadjuteur n'avait-il pouss ce cri que pour faire
sentir  Anne d'Autriche sa faiblesse.

-- Et maintenant que vous avez ce que vous avez voulu, dit-elle,
allez, monsieur de Gondy.

-- Quand la reine aura besoin de moi, dit le coadjuteur en
s'inclinant, Sa Majest sait que je suis  ses ordres.

La reine fit un signe de tte, Gondy se retira.

-- Ah! prtre maudit! s'cria Anne d'Autriche en tendant la main
vers la porte  peine ferme, je te ferai boire un jour le reste
du fiel que tu m'as vers aujourd'hui.

Mazarin voulut s'approcher d'elle.

-- Laissez-moi! dit-elle; vous n'tes pas un homme!

Et elle sortit.

-- C'est vous qui n'tes pas une femme, murmura Mazarin.

Puis, aprs un instant de rverie, il se souvint que d'Artagnan et
Porthos devaient tre l, et par consquent avaient tout entendu.
Il frona le sourcil et alla droit  la tapisserie, qu'il souleva;
le cabinet tait vide.

Au dernier mot de la reine, d'Artagnan avait pris Porthos par la
main et l'avait entran vers la galerie.

Mazarin entra  son tour dans la galerie et trouva les deux amis
qui se promenaient.

-- Pourquoi avez-vous quitt le cabinet, monsieur d'Artagnan? dit
Mazarin.

-- Parce que, dit d'Artagnan, la reine a ordonn  tout le monde
de sortir et que j'ai pens que cet ordre tait pour nous comme
pour les autres.

-- Ainsi vous tes ici depuis...

-- Depuis un quart d'heure  peu prs, dit d'Artagnan en regardant
Porthos et en lui faisant signe de ne pas le dmentir.

Mazarin surprit ce signe et demeura convaincu que d'Artagnan avait
tout vu et tout entendu, mais il lui sut gr du mensonge.

-- Dcidment, monsieur d'Artagnan, vous tes l'homme que je
cherchais, et vous pouvez compter sur moi ainsi que votre ami.

Puis, saluant les deux amis de son plus charmant sourire, il
rentra plus tranquille dans son cabinet, car  la sortie de Gondy,
le tumulte avait cess comme par enchantement.


LII. Le malheur donne de la mmoire

Anne tait rentre furieuse dans son oratoire.

-- Quoi! s'cria-t-elle en tordant ses beaux bras, quoi, le peuple
a vu M. de Cond, le premier prince du sang, arrt par ma belle-
mre, Marie de Mdicis; il a vu ma belle-mre, son ancienne
rgente, chasse par le cardinal; il a vu M. de Vendme, c'est--
dire le fils de Henri IV, prisonnier  Vincennes; il n'a rien dit
tandis qu'on insultait, qu'on incarcrait, qu'on menaait ces
grands personnages! et pour un Broussel! Jsus, qu'est donc
devenue la royaut?

Anne touchait sans y penser  la question brlante. Le peuple
n'avait rien dit pour les princes, le peuple se soulevait pour
Broussel; c'est qu'il s'agissait d'un plbien, et qu'en dfendant
Broussel le peuple sentait instinctivement qu'il se dfendait lui-
mme.

Pendant ce temps, Mazarin se promenait de long en large dans son
cabinet, regardant de temps en temps sa belle glace de Venise tout
toile.

-- Eh! disait-il, c'est triste, je le sais bien, d'tre forc de
cder ainsi; mais bah! nous prendrons notre revanche: qu'importe
Broussel! c'est un nom, ce n'est pas une chose.

Si habile politique qu'il ft, Mazarin se trompait cette fois:
Broussel tait une chose et non pas un nom.

Aussi, lorsque le lendemain matin Broussel fit son entre  Paris
dans un grand carrosse, ayant son fils Louvires  ct de lui et
Friquet derrire la voiture, tout le peuple en armes se prcipita-
t-il sur son passage! les cris de: Vive Broussel! Vive notre
pre! retentissaient de toutes parts et portaient la mort aux
oreilles de Mazarin; de tous les cts les espions du cardinal et
de la reine rapportaient de fcheuses nouvelles, qui trouvaient le
ministre fort agit et la reine fort tranquille. La reine
paraissait mrir dans sa tte une grande rsolution, ce qui
redoublait les inquitudes de Mazarin. Il connaissait
l'orgueilleuse princesse et craignait fort les rsolutions d'Anne
d'Autriche.

Le coadjuteur tait rentr au parlement plus roi que le roi, la
reine et le cardinal ne l'taient  eux trois ensemble; sur son
avis, un dit du parlement avait invit les bourgeois  dposer
leurs armes et  dmolir les barricades: ils savaient maintenant
qu'il ne fallait qu'une heure pour reprendre les armes et qu'une
nuit pour refaire les barricades.

Planchet tait rentr dans sa boutique; la victoire amnistie:
Planchet n'avait donc plus peur d'tre pendu; il tait convaincu
que, si l'on faisait seulement mine de l'arrter, le peuple se
soulverait pour lui comme il venait de le faire pour Broussel.

Rochefort avait rendu ses chevau-lgers au chevalier d'Humires:
il en manquait bien deux  l'appel; mais le chevalier, qui tait
frondeur dans l'me, n'avait pas voulu entendre parler de
ddommagement.

Le mendiant avait repris sa place au parvis Saint-Eustache,
distribuant toujours son eau bnite d'une main et demandant
l'aumne de l'autre; et nul ne se doutait que ces deux mains-l
venaient d'aider  tirer de l'difice social la pierre
fondamentale de la royaut.

Louvires tait fier et content, il s'tait veng du Mazarin,
qu'il dtestait, et avait fort contribu  faire sortir son pre
de prison; son nom avait t rpt avec terreur au Palais-Royal,
et il disait en riant au conseiller rintgr dans sa famille:

-- Croyez-vous, mon pre, que si maintenant je demandais une
compagnie  la reine elle me la donnerait?

D'Artagnan avait profit du moment de calme pour renvoyer Raoul,
qu'il avait eu grand'peine  retenir enferm pendant l'meute, et
qui voulait absolument tirer l'pe pour l'un ou l'autre parti.
Raoul avait fait quelque difficult d'abord, mais d'Artagnan avait
parl au nom du comte de La Fre. Raoul avait t faire une visite
 madame de Chevreuse et tait parti pour rejoindre l'arme.

Rochefort seul trouvait la chose assez mal termine: il avait
crit  M. le duc de Beaufort de venir; le duc allait arriver et
trouverait Paris tranquille.

Il alla trouver le coadjuteur, pour lui demander s'il ne fallait
pas donner avis au prince de s'arrter en route; mais Gondy y
rflchit un instant et dit:

-- Laissez-le continuer son chemin.

-- Mais ce n'est donc pas fini? demanda Rochefort.

-- Bon! mon cher comte, nous ne sommes encore qu'au commencement.

-- Qui vous fait croire cela?

-- La connaissance que j'ai du coeur de la reine: elle ne voudra
pas demeurer battue.

-- Prpare-t-elle donc quelque chose?

-- Je l'espre.

-- Que savez-vous, voyons?

-- Je sais qu'elle a crit  M. le Prince de revenir de l'arme en
toute hte.

-- Ah! ah! dit Rochefort, vous avez raison, il faut laisser venir
M. de Beaufort.

Le soir mme de cette conversation, le bruit se rpandit que M. le
Prince tait arriv.

C'tait une nouvelle bien simple et bien naturelle, et cependant
elle eut un immense retentissement; des indiscrtions, disait-on,
avaient t commises par madame de Longueville,  qui M. le
Prince, qu'on accusait d'avoir pour sa soeur une tendresse qui
dpassait les bornes de l'amiti fraternelle, avait fait des
confidences.

Ces confidences dvoilaient de sinistres projets de la part de la
reine.

Le soir mme de l'arrive de M. le Prince, des bourgeois plus
avancs que les autres, des chevins, des capitaines de quartier
s'en allaient chez leurs connaissances, disant:

-- Pourquoi ne prendrions-nous pas le roi et ne le mettrions-nous
pas  l'Htel de Ville? c'est un tort de le laisser lever par nos
ennemis, qui lui donnent de mauvais conseils; tandis que s'il
tait dirig par M. le coadjuteur, par exemple, il sucerait des
principes nationaux et aimerait le peuple.

La nuit fut sourdement agite; le lendemain on revit les manteaux
gris et noirs, les patrouilles de marchands en armes et les bandes
de mendiants.

La reine avait pass la nuit  confrer seule  seul avec M. le
Prince;  minuit il avait t introduit dans son oratoire et ne
l'avait quitte qu' cinq heures.

 cinq heures la reine se rendit au cabinet du cardinal.

Si elle n'tait pas encore couche, elle, le cardinal tait dj
lev.

Il rdigeait une rponse  Cromwell, six jours taient dj
couls sur les dix qu'il avait demands  Mordaunt.

-- Bah! disait-il, je l'aurai fait un peu attendre, mais
M. Cromwell sait trop ce que c'est que les rvolutions pour ne pas
m'excuser.

Il relisait donc avec complaisance le premier paragraphe de son
factum, lorsqu'on gratta doucement  la porte qui communiquait aux
appartements de la reine. Anne d'Autriche pouvait seule venir par
cette porte. Le cardinal se leva et alla ouvrir.

La reine tait en nglig, mais le nglig lui allait encore, car,
ainsi que Diane de Poitiers et Ninon, Anne d'Autriche conserva ce
privilge de rester toujours belle: seulement ce matin-l elle
tait plus belle que de coutume, car ses yeux avaient tout le
brillant que donne au regard une joie intrieure.

-- Qu'avez-vous, Madame, dit Mazarin inquiet, vous avez l'air
toute fire?

-- Oui, Giulio, dit-elle, fire et heureuse, car j'ai trouv le
moyen d'touffer cette hydre.

-- Vous tes un grand politique, ma reine, dit Mazarin, voyons le
moyen.

Et il cacha ce qu'il crivait en glissant la lettre commence sous
du papier blanc.

-- Ils veulent me prendre le roi, vous savez? dit la reine.

-- Hlas! oui! et me pendre, moi.

-- Ils n'auront pas le roi.

-- Et ils ne me pendront pas, _benone._

-- coutez: je veux leur enlever mon fils et moi-mme, et vous
avec moi; je veux que cet vnement, qui du jour au lendemain
changera la face des choses, s'accomplisse sans que d'autres le
sachent que vous, moi et une troisime personne.

-- Et quelle est cette troisime personne?

-- M. le Prince.

-- Il est donc arriv, comme on me l'avait dit?

-- Hier soir.

-- Et vous l'avez vu?

-- Je le quitte.

-- Il prte les mains  ce projet?

-- Le conseil vient de lui.

-- Et Paris?

-- Il l'affame et le force  se rendre  discrtion.

-- Le projet ne manque pas de grandiose, mais je n'y vois qu'un
empchement.

-- Lequel?

-- L'impossibilit.

-- Parole vide de sens. Rien n'est impossible.

-- En projet.

-- En excution. Avons-nous de l'argent?

-- Un peu, dit Mazarin tremblant qu'Anne d'Autriche ne demandt 
puiser dans sa bourse.

-- Avons-nous des troupes?

-- Cinq ou six mille hommes.

-- Avons-nous du courage?

-- Beaucoup.

-- Alors la chose est facile. Oh! comprenez-vous, Giulio? Paris,
cet odieux Paris, se rveillant un matin sans reine et sans roi,
cern, assig, affam, n'ayant plus pour toute ressource que son
stupide parlement et son maigre coadjuteur aux jambes torses!

-- Joli! joli! dit Mazarin: je comprends l'effet; mais je ne vois
pas le moyen d'y arriver.

-- Je le trouverai, moi!

-- Vous savez que c'est la guerre, la guerre civile, ardente,
acharne, implacable.

-- Oh! oui, oui, la guerre, dit Anne d'Autriche; oui, je veux
rduire cette ville rebelle en cendres; je veux teindre le feu
dans le sang; je veux qu'un exemple effroyable ternise le crime
et le chtiment. Paris! je le hais, je le dteste.

-- Tout beau, Anne, vous voil sanguinaire! Prenez garde, nous ne
sommes pas au temps des Malatesta et des Castruccio Castracani;
vous vous ferez dcapiter, ma belle reine, et ce serait dommage.

-- Vous riez.

-- Je ris trs peu, la guerre est dangereuse avec tout un peuple:
voyez votre frre Charles Ier, il est mal, trs mal.

-- Nous sommes en France et je suis Espagnole.

-- Tant pis, _per Baccho_, tant pis, j'aimerais mieux que vous
fussiez franaise, et moi aussi: on nous dtesterait moins tous
les deux.

-- Cependant vous m'approuvez?

-- Oui, si je vois la chose possible.

-- Elle l'est, c'est moi qui vous le dis; faites vos prparatifs
de dpart.

-- Moi! je suis toujours prt  partir; seulement, vous le savez,
je ne pars jamais... et cette fois probablement pas plus que les
autres.

-- Enfin, si je pars, partirez-vous?

-- J'essaierai.

-- Vous me faites mourir, avec vos peurs, Giulio, et de quoi donc
avez-vous peur?

-- De beaucoup de choses.

-- Desquelles?

La physionomie de Mazarin, de railleuse qu'elle tait, devint
sombre.

-- Anne, dit-il, vous n'tes qu'une femme, et, comme femme, vous
pouvez insulter  votre aise les hommes, sre que vous tes de
l'impunit: vous m'accusez d'avoir peur: je n'ai pas tant peur que
vous, puisque je ne me sauve pas, moi. Contre qui crie-t-on? Est-
ce contre vous ou contre moi? Qui veut-on pendre? Est-ce vous ou
moi? Eh bien, je fais tte  l'orage, moi, cependant, que vous
accusez d'avoir peur, non pas en bravache, ce n'est pas ma mode,
mais je tiens. Imitez-moi, pas tant d'clat, plus d'effet. Vous
criez trs haut, vous n'aboutissez  rien. Vous parlez de fuir!

Mazarin haussa les paules, prit la main de la reine et la
conduisit  la fentre:

-- Regardez!

-- Eh bien? dit la reine aveugle par son enttement.

-- Eh bien, que voyez-vous de cette fentre? Ce sont, si je ne
m'abuse, des bourgeois cuirasss, casqus, arms de bons
mousquets, comme au temps de la Ligue, et qui regardent si bien la
fentre d'o vous les regardez, vous, que vous allez tre vue si
vous soulevez si fort le rideau. Maintenant, venez  cette autre:
que voyez-vous? Des gens du peuple arms de hallebardes qui
gardent vos portes.  chaque ouverture de ce palais o je vous
conduirais, vous en verriez autant; vos portes sont gardes, les
soupiraux de vos caves sont gards, et je vous dirai  mon tour ce
que ce bon La Rame me disait de M. de Beaufort:  moins d'tre
oiseau ou souris, vous ne sortirez pas.

-- Il est cependant sorti, lui.

-- Comptez-vous sortir de la mme manire?

-- Je suis donc prisonnire alors?

-- Parbleu! dit Mazarin, il y a une heure que je vous le prouve.

Et Mazarin reprit tranquillement sa dpche commence,  l'endroit
o il l'avait interrompue.

Anne, tremblante de colre, rouge d'humiliation, sortit du cabinet
en repoussant derrire elle la porte avec violence.

Mazarin ne tourna pas mme la tte.

Rentre dans ses appartements, la reine se laissa tomber sur un
fauteuil et se mit  pleurer.

Puis tout  coup frappe d'une ide subite:

-- Je suis sauve, dit-elle en se levant. Oh! oui, oui, je connais
un homme qui saura me tirer de Paris, lui, un homme que j'ai trop
longtemps oubli.

Et, rveuse, quoique avec un sentiment de joie:

-- Ingrate que je suis, dit-elle, j'ai vingt ans oubli cet homme,
dont j'eusse d faire un marchal de France. Ma belle-mre a
prodigu l'or, les dignits, les caresses  Concini, qui l'a
perdue, le roi a fait Vitry marchal de France pour un assassinat,
et moi, j'ai laiss dans l'oubli, dans la misre, ce noble
d'Artagnan qui m'a sauve.

Et elle courut  une table sur laquelle taient du papier et de
l'encre, et se mit  crire.


LIII. L'entrevue

Ce matin-l d'Artagnan tait couch dans la chambre de Porthos.
C'tait une habitude que les deux amis avaient prise depuis les
troubles. Sous leur chevet tait leur pe, et sur leur table, 
porte de la main taient leurs pistolets.

D'Artagnan dormait encore et rvait que le ciel se couvrait d'un
grand nuage jaune, que de ce nuage tombait une pluie d'or, et
qu'il tendait son chapeau sous une gouttire.

Porthos rvait de son ct que le panneau de son carrosse n'tait
pas assez large pour contenir les armoiries qu'il y faisait
peindre.

Ils furent rveills  sept heures par un valet sans livre qui
apportait une lettre  d'Artagnan.

-- De quelle part? demanda le Gascon.

-- De la part de la reine, rpondit le valet.

-- Hein! fit Porthos en se soulevant sur son lit, que dit-il donc?

D'Artagnan pria le valet de passer dans une salle voisine, et ds
qu'il eut referm la porte il sauta  bas de son lit et lut
rapidement, pendant que Porthos le regardait les yeux carquills
et sans oser lui adresser une question.

-- Ami Porthos, dit d'Artagnan en lui tendant la lettre, voici
pour cette fois ton titre de baron et mon brevet de capitaine.
Tiens, lis et juge.

Porthos tendit la main, prit la lettre, et lut ces mots d'une
voix tremblante:

La reine veut parler  monsieur d'Artagnan, qu'il suive le
porteur.

-- Eh bien! dit Porthos, je ne vois rien l que d'ordinaire.

-- J'y vois, moi, beaucoup d'extraordinaire, dit d'Artagnan. Si
l'on m'appelle, c'est que les choses sont bien embrouilles. Songe
un peu quel remue-mnage a d se faire dans l'esprit de la reine,
pour qu'aprs vingt ans mon souvenir remonte  la surface.

-- C'est juste, dit Porthos.

-- Aiguise ton pe, baron, charge tes pistolets, donne l'avoine
aux chevaux, je te rponds qu'il y aura du nouveau avant demain;
et _motus!_

-- Ah ! ce n'est point un pige qu'on nous tend pour se dfaire
de nous? dit Porthos toujours proccup de la gne que sa grandeur
future devait causer  autrui.

-- Si c'est un pige, reprit d'Artagnan, je le flairerai, sois
tranquille. Si Mazarin est Italien, je suis Gascon, moi.

Et d'Artagnan s'habilla en un tour de main.

Comme Porthos, toujours couch, lui agrafait son manteau, on
frappa une seconde fois  la porte.

-- Entrez, dit d'Artagnan.

Un second valet entra.

-- De la part de Son minence le cardinal Mazarin, dit-il.

D'Artagnan regarda Porthos.

-- Voil qui se complique, dit Porthos, par o commencer?

-- Cela tombe  merveille, dit d'Artagnan; Son minence me donne
rendez-vous dans une demi-heure.

-- Bien.

-- Mon ami, dit d'Artagnan se retournant vers le valet, dites 
Son minence que dans une demi-heure je suis  ses ordres.

Le valet salua et sortit.

-- C'est bien heureux qu'il n'ait pas vu l'autre, reprit
d'Artagnan.

-- Tu crois donc qu'ils ne t'envoient pas chercher tous deux pour
la mme chose?

-- Je ne le crois pas, j'en suis sr.

-- Allons, allons, d'Artagnan, alerte! Songe que la reine
t'attend; aprs la reine, le cardinal; et aprs le cardinal, moi.

D'Artagnan rappela le valet d'Anne d'Autriche.

-- Me voil, mon ami, dit-il, conduisez-moi.

Le valet le conduisit par la rue des Petits-Champs, et, tournant 
gauche, le fit entrer par la petite porte du jardin qui donnait
sur la rue Richelieu, puis on gagna un escalier drob, et
d'Artagnan fut introduit dans l'oratoire.

Une certaine motion dont il ne pouvait se rendre compte faisait
battre le coeur du lieutenant; il n'avait plus la confiance de la
jeunesse, et l'exprience lui avait appris toute la gravit des
vnements passs. Il savait ce que c'tait que la noblesse des
princes et la majest des rois, il s'tait habitu  classer sa
mdiocrit aprs les illustrations de la fortune et de la
naissance. Jadis il et abord Anne d'Autriche en jeune homme qui
salue une femme. Aujourd'hui c'tait autre chose: il se rendait
prs d'elle comme un humble soldat prs d'un illustre chef.

Un lger bruit troubla le silence de l'oratoire. D'Artagnan
tressaillit et vit une blanche main soulever la tapisserie, et 
sa forme,  sa blancheur,  sa beaut, il reconnut cette main
royale qu'un jour on lui avait donne  baiser.

La reine entra.

-- C'est vous, monsieur d'Artagnan, dit-elle en arrtant sur
l'officier un regard plein d'affectueuse mlancolie, c'est vous et
je vous reconnais bien. Regardez-moi  votre tour, je suis la
reine; me reconnaissez-vous?

-- Non, Madame, rpondit d'Artagnan.

-- Mais ne savez-vous donc plus, continua Anne d'Autriche avec cet
accent dlicieux qu'elle savait, lorsqu'elle le voulait, donner 
sa voix, que la reine a eu besoin d'un jeune cavalier brave et
dvou, qu'elle a trouv ce cavalier, et que, quoiqu'il ait pu
croire qu'elle l'avait oubli, elle lui a gard une place au fond
de son coeur?

-- Non, Madame, j'ignore cela, dit le mousquetaire.

-- Tant pis, monsieur, dit Anne d'Autriche, tant pis, pour la
reine du moins, car la reine aujourd'hui a besoin de ce mme
courage et de ce mme dvouement.

-- Eh quoi! dit d'Artagnan, la reine, entoure comme elle est de
serviteurs si dvous, de conseillers si sages, d'hommes si grands
enfin par leur mrite ou leur position, daigne jeter les yeux sur
un soldat obscur!

Anne comprit ce reproche voil; elle en fut mue plus qu'irrite.
Tant d'abngation et de dsintressement de la part du gentilhomme
gascon l'avait maintes fois humilie, elle s'tait laisse vaincre
en gnrosit.

-- Tout ce que vous me dites de ceux qui m'entourent, monsieur
d'Artagnan, est vrai peut-tre, dit la reine: mais moi je n'ai de
confiance qu'en vous seul. Je sais que vous tes  M. le cardinal,
mais soyez  moi aussi et je me charge de votre fortune. Voyons,
feriez-vous pour moi aujourd'hui ce que fit jadis pour la reine ce
gentilhomme que vous ne connaissez pas?

-- Je ferai tout ce qu'ordonnera Votre Majest, dit d'Artagnan.

La reine rflchit un moment; et, voyant l'attitude circonspecte
du mousquetaire:

-- Vous aimez peut-tre le repos? dit-elle.

-- Je ne sais, car je ne me suis jamais repos, Madame.

-- Avez-vous des amis?

-- J'en avais trois: deux ont quitt Paris et j'ignore o ils sont
alls. Un seul me reste, mais c'est un de ceux qui connaissaient,
je crois, le cavalier dont Votre Majest m'a fait l'honneur de me
parler.

-- C'est bien, dit la reine: vous et votre ami, vous valez une
arme.

-- Que faut-il que je fasse, Madame?

-- Revenez  cinq heures et je vous le dirai; mais ne parlez  me
qui vive, monsieur, du rendez-vous que je vous donne.

-- Non, Madame.

-- Jurez-le sur le Christ.

-- Madame, je n'ai jamais menti  ma parole; quand je dis non,
c'est non.

La reine, quoique tonne de ce langage, auquel ses courtisans ne
l'avaient pas habitue, en tira un heureux prsage pour le zle
que d'Artagnan mettrait  la servir dans l'accomplissement de son
projet. C'tait un des artifices du Gascon de cacher parfois sa
profonde subtilit sous les apparences d'une brutalit loyale.

-- La reine n'a pas autre chose  m'ordonner pour le moment? dit-
il.

-- Non, monsieur, rpondit Anne d'Autriche, et vous pouvez vous
retirer jusqu'au moment que je vous ai dit.

D'Artagnan salua et sortit.

-- Diable! dit-il lorsqu'il fut  la porte, il parat qu'on a bien
besoin de moi ici.

Puis, comme la demi-heure tait coule. Il traversa la galerie et
alla heurter  la porte du cardinal.

Bernouin l'introduisit.

-- Je me rends  vos ordres, Monseigneur, dit-il.

Et, selon son habitude, d'Artagnan jeta un coup d'oeil rapide
autour de lui, et remarqua que Mazarin avait devant lui une lettre
cachete. Seulement elle tait pose sur le bureau du ct de
l'criture, de sorte qu'il tait impossible de voir  qui elle
tait adresse.

-- Vous venez de chez la reine? dit Mazarin en regardant fixement
d'Artagnan.

-- Moi, Monseigneur! qui vous a dit cela?

-- Personne; mais je le sais.

-- Je suis dsespr de dire  Monseigneur qu'il se trompe,
rpondit impudemment le Gascon, fort de la promesse qu'il venait
de faire  Anne d'Autriche.

-- J'ai ouvert moi-mme l'antichambre, et je vous ai vu venir du
bout de la galerie.

-- C'est que j'ai t introduit par l'escalier drob.

-- Comment cela?

-- Je l'ignore; il y aura eu malentendu.

Mazarin savait qu'on ne faisait pas dire facilement  d'Artagnan
ce qu'il voulait cacher; aussi renona-t-il  dcouvrir pour le
moment le mystre que lui faisait le Gascon.

-- Parlons de mes affaires, dit le cardinal, puisque vous ne
voulez rien me dire des vtres.

D'Artagnan s'inclina.

-- Aimez-vous les voyages? demanda le cardinal.

-- J'ai pass ma vie sur les grands chemins.

-- Quelque chose vous retiendrait-il  Paris?

-- Rien ne me retiendrait  Paris qu'un ordre suprieur.

-- Bien. Voici une lettre qu'il s'agit de remettre  son adresse.

--  son adresse, Monseigneur? mais il n'y en a pas.

En effet, le ct oppos au cachet tait intact de toute criture.

-- C'est--dire, reprit Mazarin, qu'il y a une double enveloppe.

-- Je comprends, et je dois dchirer la premire, arriv  un
endroit donn seulement.

--  merveille. Prenez et partez. Vous avez un ami, M. du Vallon,
je l'aime fort, vous l'emmnerez.

-- Diable! se dit d'Artagnan, il sait que nous avons entendu sa
conversation d'hier, et il veut nous loigner de Paris.

-- Hsiteriez-vous? demanda Mazarin.

-- Non, Monseigneur, et je pars sur-le-champ. Seulement je
dsirerais une chose...

-- Laquelle? dites.

-- C'est que Votre minence passt chez la reine.

-- Quand cela?

--  l'instant mme.

-- Pourquoi faire?

-- Pour lui dire seulement ces mots: J'envoie M. d'Artagnan
quelque part, et je le fais partir tout de suite.

-- Vous voyez bien, dit Mazarin, que vous avez vu la reine.

-- J'ai eu l'honneur de dire  Votre minence qu'il tait possible
qu'il y et un malentendu.

-- Que signifie cela? demanda Mazarin.

-- Oserais-je renouveler ma prire  Son minence?

-- C'est bien, j'y vais. Attendez-moi ici.

Mazarin regarda avec attention si aucune clef n'avait t oublie
aux armoires et sortit.

Dix minutes s'coulrent, pendant lesquelles d'Artagnan fit tout
ce qu'il put pour lire  travers la premire enveloppe ce qui
tait crit sur la seconde; mais il n'en put venir  bout.

Mazarin rentra ple et vivement proccup; il alla s'asseoir  son
bureau. D'Artagnan l'examinait comme il venait d'examiner
l'ptre; mais l'enveloppe de son visage tait presque aussi
impntrable que l'enveloppe de la lettre.

-- Eh, eh! dit le Gascon, il a l'air fch. Serait-ce contre moi?
Il mdite; est-ce de m'envoyer  la Bastille? Tout beau,
Monseigneur! au premier mot que vous en dites, je vous trangle et
me fais frondeur. On me portera en triomphe comme M. Broussel, et
Athos me proclamera le Brutus franais. Ce serait drle.

Le Gascon, avec son imagination toujours galopante, avait dj vu
tout le parti qu'il pouvait tirer de la situation.

Mais Mazarin ne donna aucun ordre de ce genre et se mit au
contraire  faire patte de velours  d'Artagnan:

-- Vous aviez raison, lui dit-il, mon cher _monsou_ d'Artagnan, et
vous ne pouvez partir encore.

-- Ah! fit d'Artagnan.

-- Rendez-moi donc cette dpche, je vous prie.

D'Artagnan obit. Mazarin s'assura que le cachet tait bien
intact.

-- J'aurai besoin de vous ce soir, dit-il, revenez dans, deux
heures.

-- Dans deux heures, Monseigneur, dit d'Artagnan, j'ai un rendez-
vous auquel je ne puis manquer.

-- Que cela ne vous inquite pas, dit Mazarin, c'est le mme.

-- Bon! pensa d'Artagnan, je m'en doutais.

-- Revenez donc  cinq heures et amenez-moi ce cher M. du Vallon;
seulement, laissez-le dans l'antichambre: je veux causer avec vous
seul.

D'Artagnan s'inclina.

En s'inclinant il se disait:

-- Tous deux le mme ordre, tous deux  la mme heure, tous deux
au Palais-Royal; je devine. Ah! voil un secret que M. de Gondy
et pay cent mille livres.

-- Vous rflchissez! dit Mazarin inquiet.

-- Oui, je me demande si nous devons tre arms ou non.

-- Arms jusqu'aux dents, dit Mazarin.

-- C'est bien, Monseigneur, on le sera.

D'Artagnan salua, sortit et courut rpter  son ami les promesses
flatteuses de Mazarin, lesquelles donnrent  Porthos une
allgresse inconcevable.


LIV. La fuite

Le Palais-Royal, malgr les signes d'agitation que donnait la
ville, prsentait, lorsque d'Artagnan s'y rendit vers les cinq
heures du soir, un spectacle des plus rjouissants. Ce n'tait pas
tonnant: la reine avait rendu Broussel et Blancmesnil au peuple.
La reine n'avait rellement donc rien  craindre, puisque le
peuple n'avait plus rien  demander. Son motion tait un reste
d'agitation auquel il fallait laisser le temps de se calmer, comme
aprs une tempte il faut quelquefois plusieurs journes pour
affaisser la houle.

Il y avait eu un grand festin, dont le retour du vainqueur de Lens
tait le prtexte. Les princes, les princesses taient invits,
les carrosses encombraient les cours depuis midi. Aprs le dner,
il devait y avoir jeu chez la reine.

Anne d'Autriche tait charmante, ce jour-l, de grce et d'esprit,
jamais on ne l'avait vue de plus joyeuse humeur. La vengeance en
fleurs brillait dans ses yeux et panouissait ses lvres.

Au moment o l'on se leva de table, Mazarin s'clipsa. D'Artagnan
tait dj  son poste et l'attendait dans l'antichambre. Le
cardinal parut l'air riant, le prit par la main et l'introduisit
dans son cabinet.

-- Mon cher _monsou_ d'Artagnan, dit le ministre en s'asseyant, je
vais vous donner la plus grande marque de confiance qu'un ministre
puisse donner  un officier.

D'Artagnan s'inclina.

-- J'espre, dit-il, que Monseigneur me la donne sans arrire-
pense et avec cette conviction que j'en suis digne.

-- Le plus digne de tous, mon cher ami, puisque c'est  vous que
je m'adresse.

-- Eh bien! dit d'Artagnan, je vous l'avouerai, Monseigneur, il y
a longtemps que j'attends une occasion pareille. Ainsi, dites-moi
vite ce que vous avez  me dire.

-- Vous allez, mon cher _monsou_ d'Artagnan, reprit Mazarin, avoir
ce soir entre les mains le salut de l'tat.

Il s'arrta.

-- Expliquez-vous, Monseigneur, j'attends.

-- La reine a rsolu de faire avec le roi un petit voyage  Saint-
Germain.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, c'est--dire que la reine veut quitter
Paris.

-- Vous comprenez, caprice de femme.

-- Oui, je comprends trs bien, dit d'Artagnan.

-- C'tait pour cela qu'elle vous avait fait venir ce matin, et
qu'elle vous a dit de revenir  cinq heures.

-- C'tait bien la peine de vouloir me faire jurer que je ne
parlerais de ce rendez-vous  personne! murmura d'Artagnan; oh!
les femmes! fussent-elles reines, elles sont toujours femmes.

-- Dsapprouveriez-vous ce petit voyage, mon cher _monsou_
d'Artagnan? demanda Mazarin avec inquitude.

-- Moi, Monseigneur! dit d'Artagnan, et pourquoi cela?

-- C'est que vous haussez les paules.

-- C'est une faon de me parler  moi-mme, Monseigneur.

-- Ainsi, vous approuvez ce voyage?

-- Je n'approuve pas plus que je ne dsapprouve, Monseigneur,
j'attends vos ordres.

-- Bien. C'est donc sur vous que j'ai jet les yeux pour porter le
roi et la reine  Saint-Germain.

-- Double fourbe, dit en lui-mme d'Artagnan.

-- Vous voyez bien, reprit Mazarin voyant l'impassibilit de
d'Artagnan, que, comme je vous le disais, le salut de l'tat va
reposer entre vos mains.

-- Oui, Monseigneur, et je sens toute la responsabilit d'une
pareille charge.

-- Vous acceptez, cependant?

-- J'accepte toujours.

-- Vous croyez la chose possible.

-- Tout l'est.

-- Serez-vous attaqu en chemin?

-- C'est probable.

-- Mais comment ferez-vous en ce cas?

-- Je passerai  travers ceux qui m'attaqueront.

-- Et si vous ne passez pas  travers?

-- Alors, tant pis pour eux, je passerai dessus.

-- Et vous rendrez le roi et la reine sains et saufs  Saint-
Germain?

-- Oui.

-- Sur votre vie?

-- Sur ma vie.

-- Vous tes un hros, mon cher! dit Mazarin en regardant le
mousquetaire avec admiration.

D'Artagnan sourit.

-- Et moi? dit Mazarin aprs un moment de silence et en regardant
fixement d'Artagnan.

-- Comment et vous, Monseigneur?

-- Et moi, si je veux partir?

-- Ce sera plus difficile.

-- Comment cela?

-- Votre minence peut tre reconnue.

-- Mme sous ce dguisement? dit Mazarin.

Et il leva un manteau qui couvrait un fauteuil sur lequel tait un
habit complet de cavalier gris perle et grenat tout passement
d'argent.

-- Si Votre minence se dguise, cela devient plus facile.

-- Ah! fit Mazarin en respirant.

-- Mais il faudra faire ce que Votre minence disait l'autre jour
qu'elle et fait  notre place.

-- Que faudra-t-il faire?

-- Crier:  bas Mazarin!

-- Je crierai.

-- En franais, en bon franais, Monseigneur, prenez garde 
l'accent; on nous a tu six mille Angevins en Sicile parce qu'ils
prononaient mal l'italien. Prenez garde que les Franais ne
prennent sur vous leur revanche des Vpres siciliennes.

-- Je ferai de mon mieux.

-- Il y a bien des gens arms dans les rues, continua d'Artagnan;
tes-vous sr que personne ne connat le projet de la reine?

Mazarin rflchit.

-- Ce serait une belle affaire pour un tratre, Monseigneur, que
l'affaire que vous me proposez l; les hasards d'une attaque
excuseraient tout.

Mazarin frissonna; mais il rflchit qu'un homme qui aurait
l'intention de trahir ne prviendrait pas.

-- Aussi, dit-il vivement, je ne me fie pas  tout le monde, et la
preuve, c'est que je vous ai choisi pour m'escorter.

-- Ne partez-vous pas avec la reine?

-- Non, dit Mazarin.

-- Alors, vous partez aprs la reine?

-- Non, fit encore Mazarin.

-- Ah! dit d'Artagnan qui commenait  comprendre.

-- Oui, j'ai mes plans, continua le cardinal: avec la reine, je
double ses mauvaises chances: aprs la reine, son dpart double
les miennes; puis, la cour une fois sauve, on peut m'oublier: les
grands sont ingrats.

-- C'est vrai, dit d'Artagnan en jetant malgr lui les yeux sur le
diamant de la reine que Mazarin avait  son doigt.

Mazarin suivit la direction de ce regard et tourna doucement le
chaton de sa bague en dedans.

-- Je veux donc, dit Mazarin avec son fin sourire, les empcher
d'tre ingrats envers moi.

-- C'est de charit chrtienne, dit d'Artagnan, que de ne pas
induire son prochain en tentation.

-- C'est justement pour cela, dit Mazarin, que je veux partir
avant eux.

D'Artagnan sourit; il tait homme  trs bien comprendre cette
astuce italienne.

Mazarin le vit sourire et profita du moment.

-- Vous commencerez donc par me faire sortir de Paris d'abord,
n'est-ce pas, mon cher _monsou_ d'Artagnan?

-- Rude commission, Monseigneur! dit d'Artagnan en reprenant son
air grave.

-- Mais, dit Mazarin en le regardant attentivement pour que pas
une des expressions de sa physionomie ne lui chappt, mais vous
n'avez pas fait toutes ces observations pour le roi et pour la
reine?

-- Le roi et la reine sont ma reine et mon roi, Monseigneur,
rpondit le mousquetaire; ma vie est  eux, je la leur dois. Ils
me la demandent, je n'ai rien  dire.

-- C'est juste, murmura tout bas Mazarin; mais comme ta vie n'est
pas  moi, il faut que je te l'achte, n'est-ce pas?

Et tout en poussant un profond soupir, il commena de retourner le
chaton de sa bague en dehors.

D'Artagnan sourit.

Ces deux hommes se touchaient par un point, par l'astuce. S'ils se
fussent touchs de mme par le courage, l'un et fait faire 
l'autre de grandes choses.

-- Mais aussi, dit Mazarin, vous comprenez, si je vous demande ce
service, c'est avec l'intention d'en tre reconnaissant.

-- Monseigneur n'en est-il encore qu' l'intention? demanda
d'Artagnan.

-- Tenez, dit Mazarin en tirant la bague de son doigt, mon cher
_monsou_ d'Artagnan, voici un diamant qui vous a appartenu jadis,
il est juste qu'il vous revienne; prenez-le, je vous en supplie.

D'Artagnan ne donna point  Mazarin la peine d'insister, il le
prit, regarda si la pierre tait bien la mme, et, aprs s'tre
assur de la puret de son eau, il le passa  son doigt avec un
plaisir indicible.

-- J'y tenais beaucoup, dit Mazarin en l'accompagnant d'un dernier
regard; mais n'importe, je vous le donne avec grand plaisir.

-- Et moi, Monseigneur, dit d'Artagnan, je le reois comme il
m'est donn. Voyons, parlons donc de vos petites affaires. Vous
voulez partir avant tout le monde?

-- Oui, j'y tiens.

--  quelle heure?

--  dix heures?

-- Et la reine,  quelle heure part-elle?

--  minuit.

-- Alors c'est possible: je vous fais sortir d'abord, je vous
laisse hors de la barrire, et je reviens la chercher.

--  merveille, mais comment me conduire hors de Paris?

-- Oh! pour cela, il faut me laisser faire.

-- Je vous donne plein pouvoir, prenez une escorte aussi
considrable que vous le voudrez.

D'Artagnan secoua la tte.

-- Il me semble cependant que c'est le moyen le plus sur, dit
Mazarin.

-- Oui, pour vous, Monseigneur, mais pas pour la reine.

Mazarin se mordit les lvres.

-- Alors, dit-il, comment oprerons-nous?

-- Il faut me laisser faire, Monseigneur.

-- Hum! fit Mazarin.

-- Et il faut me donner la direction entire de cette entreprise.

-- Cependant...

-- Ou en chercher un autre, dit d'Artagnan en tournant le dos.

-- Eh! fit tout bas Mazarin, je crois qu'il s'en va avec le
diamant.

Et il le rappela.

-- _Monsou_ d'Artagnan, mon cher _monsou_ d'Artagnan, dit-il d'une
voix caressante.

-- Monseigneur?

-- Me rpondez-vous de tout?

-- Je ne rponds de rien, je ferai de mon mieux.

-- De votre mieux?

-- Oui.

-- Eh bien! allons, je me fie  vous.

-- C'est bien heureux, se dit d'Artagnan  lui-mme.

-- Vous serez donc ici  neuf heures et demie.

-- Et je trouverai Votre minence prte?

-- Certainement, toute prte.

-- C'est chose convenue, alors. Maintenant, Monseigneur veut-il me
faire voir la reine?

--  quoi bon?

-- Je dsirerais prendre les ordres de Sa Majest de sa propre
bouche.

-- Elle m'a charg de vous les donner.

-- Elle pourrait avoir oubli quelque chose.

-- Vous tenez  la voir?

-- C'est indispensable, Monseigneur.

Mazarin hsita un instant, d'Artagnan demeura impassible dans sa
volont.

-- Allons donc, dit Mazarin, je vais vous conduire, mais pas un
mot de notre conversation.

-- Ce qui a t dit entre nous ne regarde que nous, Monseigneur,
dit d'Artagnan.

-- Vous jurez d'tre muet?

-- Je ne jure jamais, Monseigneur. Je dis oui ou je dis non; et
comme je suis gentilhomme, je tiens ma parole.

-- Allons, je vois qu'il faut me fier  vous sans restriction.

-- C'est ce qu'il y a de mieux, croyez-moi, Monseigneur.

-- Venez, dit Mazarin.

Mazarin fit entrer d'Artagnan dans l'oratoire de la reine et lui
dit d'attendre.

D'Artagnan n'attendit pas longtemps. Cinq minutes aprs qu'il
tait dans l'oratoire, la reine arriva en costume de grand gala.
Pare ainsi, elle paraissait trente-cinq ans  peine et tait
toujours belle.

-- C'est vous, monsieur d'Artagnan, dit-elle en souriant
gracieusement, je vous remercie d'avoir insist pour me voir.

-- J'en demande pardon  Votre Majest, dit d'Artagnan, mais j'ai
voulu prendre ses ordres de sa bouche mme.

-- Vous savez de quoi il s'agit?

-- Oui, Madame.

-- Vous acceptez la mission que je vous confie?

-- Avec reconnaissance.

-- C'est bien; soyez ici  minuit.

-- J'y serai.

-- Monsieur d'Artagnan, dit la reine, je connais trop votre
dsintressement pour vous parler de ma reconnaissance dans ce
moment-ci, mais je vous jure que je n'oublierai pas ce second
service comme j'ai oubli le premier.

-- Votre Majest est libre de se souvenir et d'oublier, et je ne
sais pas ce qu'elle veut dire.

Et d'Artagnan s'inclina.

-- Allez, monsieur, dit la reine avec son plus charmant sourire,
allez et revenez  minuit.

Elle lui fit de la main un signe d'adieu, et d'Artagnan se retira;
mais en se retirant il jeta les yeux sur la portire par laquelle
tait entre la reine, et au bas de la tapisserie il aperut le
bout d'un soulier de velours.

-- Bon, dit-il, le Mazarin coutait pour voir si je ne le
trahissais pas. En vrit, ce pantin d'Italie ne mrite pas d'tre
servi par un honnte homme.

D'Artagnan n'en fut pas moins exact au rendez-vous;  neuf heures
et demie, il entrait dans l'antichambre.

Bernouin attendait et l'introduisit.

Il trouva le cardinal habill en cavalier. Il avait fort bonne
mine sous ce costume, qu'il portait, nous l'avons dit, avec
lgance; seulement il tait fort ple et tremblait quelque peu.

-- Tout seul? dit Mazarin.

-- Oui, Monseigneur.

-- Et ce bon M. du Vallon, ne jouirons-nous pas de sa compagnie?

-- Si fait, Monseigneur, il attend dans son carrosse.

-- O cela?

--  la porte du jardin du Palais-Royal.

-- C'est donc dans son carrosse que nous partons?

-- Oui, Monseigneur.

-- Et sans autre escorte que vous deux?

-- N'est-ce donc pas assez? un des deux suffirait!

-- En vrit, mon cher monsieur d'Artagnan, dit Mazarin, vous
m'pouvantez avec votre sang-froid.

-- J'aurais cru, au contraire, qu'il devait vous inspirer de la
confiance.

-- Et Bernouin, est-ce que je ne l'emmne pas?

-- Il n'y a point de place pour lui, il viendra rejoindre Votre
minence.

-- Allons, dit Mazarin, puisqu'il faut faire en tout comme vous le
voulez.

-- Monseigneur, il est encore temps de reculer, dit d'Artagnan, et
Votre minence est parfaitement libre.

-- Non pas, non pas, dit Mazarin, partons.

Et tous deux descendirent par l'escalier drob, Mazarin appuyant
au bras de d'Artagnan son bras que le mousquetaire sentait
trembler sur le sien.

Ils traversrent les cours du Palais-Royal, o stationnaient
encore quelques carrosses de convives attards, gagnrent le
jardin et atteignirent la petite porte.

Mazarin essaya de l'ouvrir  l'aide d'une clef qu'il tira de sa
poche, mais la main lui tremblait tellement qu'il ne put trouver
le trou de la serrure.

-- Donnez, dit d'Artagnan.

Mazarin lui donna la clef, d'Artagnan ouvrit et remit la clef dans
sa poche; il comptait rentrer par l.

Le marchepied tait abaiss, la porte ouverte; Mousqueton se
tenait  la portire, Porthos tait au fond de la voiture.

-- Montez, Monseigneur, dit d'Artagnan.

Mazarin ne se le fit pas dire  deux fois et il s'lana dans le
carrosse.

D'Artagnan monta derrire lui, Mousqueton referma la portire et
se hissa avec force gmissements derrire la voiture. Il avait
fait quelques difficults pour partir sous prtexte que sa
blessure le faisait encore souffrir, mais d'Artagnan lui avait
dit:

-- Restez si vous voulez, mon cher monsieur Mouston, mais je vous
prviens que Paris sera brl cette nuit.

Sur quoi Mousqueton n'en avait pas demand davantage et avait
dclar qu'il tait prt  suivre son matre et M. d'Artagnan au
bout du monde.

La voiture partit  un trot raisonnable et qui ne dnonait pas le
moins du monde qu'elle renfermt des gens presss. Le cardinal
s'essuya le front avec son mouchoir et regarda autour de lui.

Il avait  sa gauche Porthos et  sa droite d'Artagnan; chacun
gardait une portire, chacun lui servait de rempart.

En face, sur la banquette de devant, taient deux paires de
pistolets, une paire devant Porthos, une paire devant d'Artagnan;
les deux amis avaient en outre chacun son pe au ct.

 cent pas du Palais-Royal une patrouille arrta le carrosse.

-- Qui vive? dit le chef.

-- Mazarin! rpondit d'Artagnan en clatant de rire.

Le cardinal sentit ses cheveux se dresser sur sa tte.

La plaisanterie parut excellente aux bourgeois, qui, voyant ce
carrosse sans armes et sans escorte, n'eussent jamais cru  la
ralit d'une pareille imprudence.

-- Bon voyage! crirent-ils.

Et ils laissrent passer.

-- Hein! dit d'Artagnan, que pense Monseigneur de cette rponse?

-- Homme d'esprit! s'cria Mazarin.

-- Au fait, dit Porthos, je comprends...

Vers le milieu de la rue des Petits-Champs, une seconde patrouille
arrta le carrosse.

-- Qui vive? cria le chef de la patrouille.

-- Rangez-vous, Monseigneur, dit d'Artagnan.

Et Mazarin s'enfona tellement entre les deux amis, qu'il disparut
compltement cach par eux.

-- Qui vive? reprit la mme voix avec impatience.

Et d'Artagnan sentit qu'on se jetait  la tte des chevaux.

Il sortit la moiti du corps du carrosse.

-- Eh! Planchet, dit-il.

Le chef s'approcha: c'tait effectivement Planchet. D'Artagnan
avait reconnu la voix de son ancien laquais.

-- Comment! monsieur, dit Planchet, c'est vous?

-- Eh! mon Dieu, oui, mon cher ami. Ce cher Porthos vient de
recevoir un coup d'pe, et je le reconduis  sa maison de
campagne de Saint-Cloud.

-- Oh! vraiment? dit Planchet.

-- Porthos, reprit d'Artagnan, si vous pouvez encore parler, mon
cher Porthos, dites donc un mot  ce bon Planchet.

-- Planchet, mon ami, dit Porthos d'une voix dolente, je suis bien
malade, et si tu rencontres un mdecin, tu me feras plaisir de me
l'envoyer.

-- Ah! grand Dieu! dit Planchet, quel malheur! Et comment cela
est-il arriv?

-- Je te conterai cela, dit Mousqueton.

Porthos poussa un profond gmissement.

-- Fais-nous faire place, Planchet, dit tout bas d'Artagnan, ou il
n'arrivera pas vivant: les poumons sont offenss, mon ami.

Planchet secoua la tte de l'air d'un homme qui dit: En ce cas, la
chose va mal.

Puis, Se retournant vers ses hommes:

-- Laissez passer, dit-il, ce sont des amis.

La voiture reprit sa marche, et Mazarin, qui avait retenu son
haleine, se hasarda  respirer.

-- _Bricconi!_ murmura-t-il.

Quelques pas avant la porte Saint-Honor, on rencontra une
troisime troupe; celle-ci tait compose de gens de mauvaise mine
et qui ressemblaient plutt  des bandits qu' autre chose:
c'taient les hommes du mendiant de Saint-Eustache.

-- Attention, Porthos! dit d'Artagnan.

Porthos allongea la main vers ses pistolets.

-- Qu'y a-t-il? dit Mazarin.

-- Monseigneur, je crois que nous sommes en mauvaise compagnie.

Un homme s'avana  la portire avec une espce de faux  la main.

-- Qui vive? demanda cet homme.

-- Eh! drle, dit d'Artagnan, ne connaissez-vous pas le carrosse
de M. le Prince?

-- Prince ou non, dit cet homme, ouvrez! nous avons la garde de la
porte, et personne ne passera que nous ne sachions qui passe.

-- Que faut-il faire? demanda Porthos.

-- Pardieu! passer, dit d'Artagnan.

-- Mais comment passer? dit Mazarin.

--  travers ou dessus. Cocher, au galop.

Le cocher leva son fouet.

-- Pas un pas de plus, dit l'homme qui paraissait le chef, ou je
coupe le jarret  vos chevaux.

-- Peste! dit Porthos, ce serait dommage, des btes qui me cotent
cent pistoles pice.

-- Je vous les paierai deux cents, dit Mazarin.

-- Oui; mais quand ils auront les jarrets coups, on nous coupera
le cou,  nous.

-- Il en vient un de mon ct, dit Porthos; faut-il que je le tue?

-- Oui; d'un coup de poing, si vous pouvez: ne faisons feu qu' la
dernire extrmit.

-- Je le puis, dit Porthos.

-- Venez ouvrir alors, dit d'Artagnan  l'homme  la faux, en
prenant un de ses pistolets par le canon et en s'apprtant 
frapper de la crosse.

Celui-ci s'approcha.

 mesure qu'il s'approchait, d'Artagnan, pour tre plus libre de
ses mouvements, sortait  demi par la portire; ses yeux
s'arrtrent sur ceux du mendiant, qu'clairait la lueur d'une
lanterne.

Sans doute il reconnut le mousquetaire, car il devint fort ple;
sans doute d'Artagnan le reconnut, car ses cheveux se dressrent
sur sa tte.

-- Monsieur d'Artagnan! s'cria-t-il en reculant d'un pas,
monsieur d'Artagnan! laissez passer!

Peut-tre d'Artagnan allait-il rpondre de son ct, lorsqu'un
coup pareil  celui d'une masse qui tombe sur la tte d'un boeuf
retentit: c'tait Porthos qui venait d'assommer son homme.

D'Artagnan se retourna et vit le malheureux gisant  quatre pas de
l.

-- Ventre  terre, maintenant! cria-t-il au cocher; pique! pique.

Le cocher enveloppa ses chevaux d'un large coup de fouet, les
nobles animaux bondirent. On entendit des cris comme ceux d'hommes
qui sont renverss. Puis on sentit une double secousse: deux des
roues venaient de passer sur un corps flexible et rond.

Il se fit un moment de silence. La voiture franchit la porte.

-- Au Cours-la-Reine! cria d'Artagnan au cocher.

Puis se retournant vers Mazarin:

-- Maintenant, Monseigneur, lui dit-il, vous pouvez dire cinq
_Pater_ et cinq _Ave_ pour remercier Dieu de votre dlivrance;
vous tes sauv, vous tes libre!

Mazarin ne rpondit que par une espce de gmissement, il ne
pouvait croire  un pareil miracle.

Cinq minutes aprs, la voiture s'arrta, elle tait arrive au
Cours-la-Reine.

-- Monseigneur est-il content de son escorte? demanda le
mousquetaire.

-- Enchant, _monsou_, dit Mazarin en hasardant sa tte  l'une
des portires; maintenant faites-en autant pour la reine.

-- Ce sera moins difficile, dit d'Artagnan en sautant  terre.
Monsieur du Vallon, je vous recommande Son minence.

-- Soyez tranquille, dit Porthos en tendant la main.

D'Artagnan prit la main de Porthos et la secoua.

-- Ae! fit Porthos.

D'Artagnan regarda son ami avec tonnement.

-- Qu'avez-vous donc? demanda-t-il.

-- Je crois que j'ai le poignet foul, dit Porthos.

-- Que diable, aussi, vous frappez comme un sourd.

-- Il le fallait bien, mon homme allait me lcher un coup de
pistolet; mais vous, comment vous tes-vous dbarrass du vtre?

-- Oh! le mien, dit d'Artagnan, ce n'tait pas un homme.

-- Qu'tait-ce donc?

-- C'tait un spectre.

-- Et...

-- Et je l'ai conjur.

Sans autre explication, d'Artagnan prit les pistolets qui taient
sur la banquette de devant, les passa  sa ceinture, s'enveloppa
dans son manteau, et, ne voulant pas rentrer par la mme barrire
qu'il tait sorti, il s'achemina vers la porte Richelieu.


LV. Le carrosse de M. le coadjuteur

Au lieu de rentrer par la porte Saint-Honor, d'Artagnan qui avait
du temps devant lui, fit le tour et rentra par la porte Richelieu.
On vint le reconnatre, et, quand on vit  son chapeau  plumes et
 son manteau galonn qu'il tait officier des mousquetaires, on
l'entoura avec l'intention de lui faire crier:  bas le Mazarin!
Cette premire dmonstration ne laissa pas que de l'inquiter
d'abord; mais quand il sut de quoi il tait question, il cria
d'une si belle voix que les plus difficiles furent satisfaits.

Il suivait la rue de Richelieu, rvant  la faon dont il
emmnerait  son tour la reine, car de l'emmener dans un carrosse
aux armes de France il n'y fallait pas songer, lorsqu' la porte
de l'htel de madame de Gumne il aperut un quipage.

Une ide subite l'illumina.

-- Ah! pardieu, dit-il, ce serait de bonne guerre.

Et il s'approcha du carrosse, regarda les armes qui taient sur
les panneaux et la livre du cocher qui tait sur le sige.

Cet examen lui tait d'autant plus facile que le cocher dormait
les poings ferms.

-- C'est bien le carrosse de M. le coadjuteur, dit-il; sur ma
parole, je commence  croire que la Providence est pour nous.

Il monta doucement dans le carrosse, et tirant le fil de soie qui
correspondait au petit doigt du cocher:

-- Au Palais-Royal! dit-il.

Le cocher, rveill en sursaut, se dirigea vers le point dsign
sans se douter que l'ordre vnt d'un autre que de son matre. Le
suisse allait fermer les grilles; mais en voyant ce magnifique
quipage il ne douta pas que ce ne ft une visite d'importance, et
laissa passer le carrosse, qui s'arrta sous le pristyle.

L seulement le cocher s'aperut que les laquais n'taient pas
derrire la voiture.

Il crut que M. le coadjuteur en avait dispos, sauta  bas du
sige sans lcher les rnes et vint ouvrir.

D'Artagnan sauta  son tour  terre, et, au moment o le cocher,
effray en ne reconnaissant pas son matre, faisait un pas en
arrire, il le saisit au collet de la main gauche, et de la droite
lui mit un pistolet sur la gorge:

-- Essaye de prononcer un seul mot, dit d'Artagnan, et tu es mort!

Le cocher vit  l'expression du visage de celui qui lui parlait
qu'il tait tomb dans un guet-apens, et il resta la bouche bante
et les yeux dmesurment ouverts.

Deux mousquetaires se promenaient dans la cour, d'Artagnan les
appela par leur nom.

-- Monsieur de Bellire, dit-il  l'un, faites-moi le plaisir de
prendre les rnes des mains de ce brave homme, de monter sur le
sige de la voiture, de la conduire  la porte de l'escalier
drob et de m'attendre l; c'est pour affaire d'importance et qui
tient au service du roi.

Le mousquetaire, qui savait son lieutenant incapable de faire une
mauvaise plaisanterie  l'endroit du service, obit sans dire un
mot, quoique l'ordre lui part singulier.

Alors, se retournant vers le second mousquetaire:

-- Monsieur du Verger, dit-il, aidez-moi  conduire cet homme en
lieu de sret.

Le mousquetaire crut que son lieutenant venait d'arrter quelque
prince dguis, s'inclina et, tirant son pe, fit signe qu'il
tait prt.

D'Artagnan monta l'escalier suivi de son prisonnier, qui tait
suivi lui-mme du mousquetaire, traversa le vestibule et entra
dans l'antichambre de Mazarin.

Bernouin attendait avec impatience des nouvelles de son matre.

-- Eh bien! monsieur? dit-il.

-- Tout va  merveille, mon cher monsieur Bernouin; mais voici,
s'il vous plat, un homme qu'il vous faudrait mettre en lieu de
sret...

-- O cela, monsieur?

-- O vous voudrez, pourvu que l'endroit que vous choisirez ait
des volets qui ferment au cadenas et une porte qui ferme  la
clef.

-- Nous avons cela, monsieur, dit Bernouin.

Et l'on conduisit le pauvre cocher dans un cabinet dont les
fentres taient grilles et qui ressemblait fort  une prison.

-- Maintenant, mon cher ami, je vous invite, dit d'Artagnan, 
vous dfaire en ma faveur de votre chapeau et de votre manteau.

Le cocher, comme on le comprend bien, ne fit aucune rsistance;
d'ailleurs il tait si tonn de ce qui lui arrivait qu'il
chancelait et balbutiait comme un homme ivre: d'Artagnan mit le
tout sous le bras du valet de chambre.

-- Maintenant, monsieur du Verger, dit d'Artagnan, enfermez-vous
avec cet homme jusqu' ce que M. Bernouin vienne ouvrir la porte;
la faction sera passablement longue et fort peu amusante, je le
sais, mais vous comprenez, ajouta-t-il gravement, service du roi.

--  vos ordres, mon lieutenant, rpondit le mousquetaire, qui vit
qu'il s'agissait de choses srieuses.

--  propos, dit d'Artagnan; si cet homme essaie de fuir ou de
crier, passez-lui votre pe au travers du corps.

Le mousquetaire fit un signe de tte qui voulait dire qu'il
obirait ponctuellement  la consigne.

D'Artagnan sortit emmenant Bernouin avec lui.

Minuit sonnait.

-- Menez-moi dans l'oratoire de la reine, dit-il; prvenez-la que
j'y suis, et allez me mettre ce paquet-l, avec un mousqueton bien
charg, sur le sige de la voiture qui attend au bas de l'escalier
drob.

Bernouin introduisit d'Artagnan dans l'oratoire o il s'assit tout
pensif.

Tout avait t au Palais-Royal comme d'habitude.  dix heures,
ainsi que nous l'avons dit, presque tous les convives taient
retirs; ceux qui devaient fuir avec la cour eurent le mot
d'ordre; et chacun fut invit  se trouver de minuit  une heure
au Cours-la-Reine.

 dix heures, Anne d'Autriche passa chez le roi. On venait de
coucher Monsieur; et le jeune Louis, rest le dernier, s'amusait 
mettre en bataille des soldats de plomb, exercice qui le rcrait
fort. Deux enfants d'honneur jouaient avec lui.

-- Laporte, dit la reine, il serait temps de coucher Sa Majest.

Le roi demanda  rester encore debout, n'ayant aucune envie de
dormir, disait-il; mais la reine insista.

-- Ne devez-vous pas aller demain matin  six heures vous baigner
 Conflans, Louis? C'est vous-mme qui l'avez demand, ce me
semble.

-- Vous avez raison, Madame, dit le roi, et je suis prt  me
retirer dans mon appartement quand vous aurez bien voulu
m'embrasser. Laporte, donnez le bougeoir  M. le chevalier de
Coislin.

La reine posa ses lvres sur le front blanc et poli que l'auguste
enfant lui tendait avec une gravit qui sentait dj l'tiquette.

-- Endormez-vous bien vite, Louis, dit la reine, car vous serez
rveill de bonne heure.

-- Je ferai de mon mieux pour vous obir, Madame, dit le jeune
Louis, mais je n'ai aucune envie de dormir.

-- Laporte, dit tout bas Anne d'Autriche, cherchez quelque livre
bien ennuyeux  lire  Sa Majest, mais ne vous dshabillez pas.

Le roi sortit accompagn du chevalier de Coislin, qui lui portait
le bougeoir. L'autre enfant d'honneur fut reconduit chez lui.

Alors la reine rentra dans son appartement. Ses femmes, c'est--
dire madame de Brgy, mademoiselle de Beaumont, madame de
Motteville et Socratine sa soeur, que l'on appelait ainsi  cause
de sa sagesse, venaient de lui apporter dans la garde-robe des
restes du dner, avec lesquels elle soupait, selon son habitude.

La reine alors donna ses ordres, parla d'un repas que lui offrait
le surlendemain le marquis de Villequier, dsigna les personnes
qu'elle admettait  l'honneur d'en tre, annona pour le lendemain
encore une visite au Val-de-Grce, o elle avait l'intention de
faire ses dvotions, et donna  Bringhen, son premier valet de
chambre, ses ordres pour qu'il l'accompagnt.

Le souper des dames fini, la reine feignit une grande fatigue et
passa dans sa chambre  coucher. Madame de Motteville, qui tait
de service particulier ce soir-l, l'y suivit, puis l'aida  se
dvtir. La reine alors se mit au lit, lui parla affectueusement
pendant quelques minutes et la congdia.

C'tait en ce moment que d'Artagnan entrait dans la cour du
Palais-Royal avec la voiture du coadjuteur.

Un instant aprs, les carrosses des dames d'honneur en sortaient
et la grille se refermait derrire eux.

Minuit sonnait.

Cinq minutes aprs, Bernouin frappait  la chambre  coucher de la
reine, venant par le passage secret du cardinal.

Anne d'Autriche alla ouvrir elle-mme.

Elle tait dj habille, c'est--dire qu'elle avait remis ses bas
et s'tait enveloppe d'un long peignoir.

-- C'est vous, Bernouin, dit-elle, M. d'Artagnan est-il l?

-- Oui, Madame, dans votre oratoire, il attend que Votre Majest
soit prte.

-- Je le suis. Allez dire  Laporte d'veiller et d'habiller le
roi, puis de l passez chez le marchal de Villeroy et prvenez-le
de ma part.

Bernouin s'inclina et sortit.

La reine entra dans son oratoire, qu'clairait une simple lampe en
verroterie de Venise. Elle vit d'Artagnan debout et qui
l'attendait.

-- C'est vous? lui dit-elle.

-- Oui, Madame.

-- Vous tes prt?

-- Je le suis.

-- Et M. le cardinal?

-- Est sorti sans accident. Il attend Votre Majest au Cours-la-
Reine.

-- Mais dans quelle voiture partons-nous?

-- J'ai tout prvu, un carrosse attend en bas Votre Majest.

-- Passons chez le roi.

D'Artagnan s'inclina et suivit la reine.

Le jeune Louis tait dj habill,  l'exception des souliers et
du pourpoint, il se laissait faire d'un air tonn, en accablant
de questions Laporte, qui ne lui rpondait que ces paroles:

-- Sire, c'est par l'ordre de la reine.

Le lit tait dcouvert, et l'on voyait les draps du roi tellement
uss qu'en certains endroits il y avait des trous.

C'tait encore un des effets de la lsinerie de Mazarin.

La reine entra, et d'Artagnan se tint sur le seuil. L'enfant, en
apercevant la reine, s'chappa des mains de Laporte et courut 
elle.

La reine fit signe  d'Artagnan de s'approcher.

D'Artagnan obit.

-- Mon fils, dit Anne d'Autriche, en lui montrant le mousquetaire
calme, debout et dcouvert, voici M. d'Artagnan, qui est brave
comme un de ces anciens preux dont vous aimez tant que mes femmes
vous racontent l'histoire. Rappelez-vous bien son nom, et
regardez-le bien, pour ne pas oublier son visage, car ce soir il
nous rendra un grand service.

Le jeune roi regarda l'officier de son grand oeil fier et rpta:

-- M. d'Artagnan?

-- C'est cela, mon fils.

Le jeune roi leva lentement sa petite main et la tendit au
mousquetaire; celui-ci mit un genou en terre et la baisa.

-- M. d'Artagnan, rpta Louis, c'est bien, Madame.

 ce moment on entendit comme une rumeur qui s'approchait.

-- Qu'est-ce que cela? dit la reine.

-- Oh! oh! rpondit d'Artagnan en tendant tout  la fois son
oreille fine et son regard intelligent, c'est le bruit du peuple
qui s'meut.

-- Il faut fuir, dit la reine.

-- Votre Majest m'a donn la direction de cette affaire, il faut
rester et savoir ce qu'il veut.

-- Monsieur d'Artagnan!

-- Je rponds de tout.

Rien ne se communique plus rapidement que la confiance. La reine,
pleine de force et de courage, sentait au plus haut degr ces deux
vertus chez les autres.

-- Faites, dit-elle, je m'en rapporte  vous.

-- Votre Majest veut-elle me permettre dans toute cette affaire
de donner des ordres en son nom?

-- Ordonnez, monsieur.

-- Que veut donc encore ce peuple? dit le roi.

-- Nous allons le savoir, sire, dit d'Artagnan.

Et il sortit rapidement de la chambre.

Le tumulte allait croissant, il semblait envelopper le Palais-
Royal tout entier. On entendait de l'intrieur des cris dont on ne
pouvait comprendre le sens. Il tait vident qu'il y avait clameur
et sdition. Le roi,  moiti habill, la reine et Laporte
restrent chacun dans l'tat et presque  la place o ils taient,
coutant et attendant.

Comminges, qui tait de garde cette nuit-l au Palais-Royal,
accourut; il avait deux cents hommes  peu prs dans les cours et
dans les curies, il les mettait  la disposition de la reine.

-- Eh bien! demanda Anne d'Autriche en voyant reparatre
d'Artagnan, qu'y a-t-il?

-- Il y a, madame, que le bruit s'est rpandu que la reine avait
quitt le Palais-Royal, enlevant le roi, et que le peuple demande
 avoir la preuve du contraire, ou menace de dmolir le Palais-
Royal.

-- Oh! cette fois, c'est trop fort, dit la reine, et je leur
prouverai que je ne suis point partie.

D'Artagnan vit,  l'expression du visage de la reine, qu'elle
allait donner quelque ordre violent. Il s'approcha d'elle et lui
dit tout bas:

-- Votre Majest a-t-elle toujours confiance en moi?

Cette voix la fit tressaillir.

-- Oui, monsieur, toute confiance, dit-elle... Dites.

-- La reine daigne-t-elle se conduire d'aprs mes avis?

-- Dites.

-- Que Votre Majest veuille renvoyer M. de Comminges, en lui
ordonnant de se renfermer, lui et ses hommes, dans le corps de
garde et les curies.

Comminges regarda d'Artagnan de ce regard envieux avec lequel tout
courtisan voit poindre une fortune nouvelle.

-- Vous avez entendu, Comminges? dit la reine.

D'Artagnan alla  lui, il avait reconnu avec sa sagacit ordinaire
ce coup d'oeil inquiet.

-- Monsieur de Comminges, lui dit-il, pardonnez-moi; nous sommes
tous deux serviteurs de la reine, n'est-ce pas? c'est mon tour de
lui tre utile, ne m'enviez donc pas ce bonheur.

Comminges s'inclina et sortit.

-- Allons, se dit d'Artagnan, me voil avec un ennemi de plus!

-- Et maintenant, dit la reine en s'adressant  d'Artagnan, que
faut-il faire? car, vous l'entendez, au lieu de se calmer le bruit
redouble.

-- Madame, rpondit d'Artagnan, le peuple veut voir le roi, il
faut qu'il le voie.

-- Comment, qu'il le voie! o cela! sur le balcon?

-- Non pas, Madame, mais ici, dans son lit, dormant.

-- Oh! Votre Majest, M. d'Artagnan a toute raison! s'cria
Laporte.

La reine rflchit et sourit en femme  qui la duplicit n'est pas
trangre.

-- Au fait, murmura-t-elle.

-- Monsieur Laporte, dit d'Artagnan, allez  travers les grilles
du Palais-Royal annoncer au peuple qu'il va tre satisfait et que,
dans cinq minutes, non seulement il verra le roi, mais encore
qu'il le verra dans son lit; ajoutez que le roi dort et que la
reine prie que l'on fasse silence pour ne point le rveiller.

-- Mais pas tout le monde, une dputation de deux ou quatre
personnes?

-- Tout le monde, Madame.

-- Mais ils nous tiendront jusqu'au jour, songez-y.

-- Nous en aurons pour un quart d'heure. Je rponds de tout,
Madame; croyez-moi, je connais le peuple c'est un grand enfant
qu'il ne s'agit que de caresser. Devant le roi endormi, il sera
muet, doux et timide comme un agneau.

-- Allez, Laporte, dit la reine.

Le jeune roi se rapprocha de sa mre.

-- Pourquoi faire ce que ces gens demandent? dit-il.

-- Il le faut, mon fils, dit Anne d'Autriche.

-- Mais alors, si on me dit _il le faut_, je ne suis donc plus
roi?

La reine resta muette.

-- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majest me permettra-t-elle de lui
faire une question?

Louis XIV se retourna, tonn qu'on ost lui adresser la parole;
la reine serra la main de l'enfant.

-- Oui, monsieur, dit-il.

-- Votre Majest se rappelle-t-elle avoir, lorsqu'elle jouait dans
le parc de Fontainebleau ou dans les cours du palais de
Versailles, vu tout  coup le ciel se couvrir et entendu le bruit
du tonnerre?

-- Oui, sans doute.

-- Eh bien! ce bruit du tonnerre, si bonne envie que Votre Majest
et encore de jouer, lui disait: Rentrez, sire, il le faut.

-- Sans doute, monsieur; mais aussi l'on m'a dit que le bruit du
tonnerre, c'tait la voix de Dieu.

-- Eh bien! sire, dit d'Artagnan, coutez le bruit du peuple, et
vous verrez que cela ressemble beaucoup  celui du tonnerre.

En effet, en ce moment une rumeur terrible passait emporte par la
brise de la nuit.

Tout  coup elle cessa.

-- Tenez, sire, dit d'Artagnan, on vient de dire au peuple que
vous dormiez; vous voyez bien que vous tes toujours roi.

La reine regardait avec tonnement cet homme trange que son
courage clatant faisait l'gal des plus braves, que son esprit
fin et rus faisait l'gal de tous.

Laporte entra.

-- Eh bien, Laporte? demanda la reine.

-- Madame, rpondit-il, la prdiction de M. d'Artagnan s'est
accomplie, ils se sont calms comme par enchantement. On va leur
ouvrir les portes, et dans cinq minutes ils seront ici.

-- Laporte, dit la reine, si vous mettiez un de vos fils  la
place du roi, nous partirions pendant ce temps.

-- Si Sa Majest l'ordonne, dit Laporte, mes fils, comme moi, sont
au service de la reine.

-- Non pas, dit d'Artagnan, car si l'un d'eux connaissait Votre
Majest et s'apercevait du subterfuge, tout serait perdu.

-- Vous avez raison, monsieur, toujours raison, dit Anne
d'Autriche. Laporte, couchez le roi.

Laporte posa le roi tout vtu comme il tait dans son lit, puis il
le recouvrit jusqu'aux paules avec le drap.

La reine se courba sur lui et l'embrassa au front.

-- Faites semblant de dormir, Louis, dit-elle.

-- Oui, dit le roi, mais je ne veux pas qu'un seul de ces hommes
me touche.

-- Sire, je suis l, dit d'Artagnan, et je vous rponds que si un
seul avait cette audace, il la payerait de sa vie.

-- Maintenant, que faut-il faire? demanda la reine, car je les
entends.

-- Monsieur Laporte, allez au-devant d'eux, et leur recommandez de
nouveau le silence. Madame, attendez-l  la porte. Moi je suis au
chevet du roi, tout prt  mourir pour lui.

Laporte sortit, la reine se tint debout prs de la tapisserie,
d'Artagnan se glissa derrire les rideaux.

Puis on entendit la marche sourde et contenue d'une grande
multitude d'hommes; la reine souleva elle-mme la tapisserie en
mettant un doigt sur sa bouche.

En voyant la reine, ces hommes s'arrtrent dans l'attitude du
respect.

-- Entrez, messieurs, entrez, dit la reine.

Il y eut alors parmi tout ce peuple un mouvement d'hsitation qui
ressemblait  de la honte: il s'attendait  la rsistance, il
s'attendait  tre contrari,  forcer les grilles et  renverser
les gardes; les grilles s'taient ouvertes toutes seules, et le
roi, ostensiblement du moins, n'avait  son chevet d'autre garde
que sa mre.

Ceux qui taient en tte balbutirent et essayrent de reculer.

-- Entrez donc, messieurs, dit Laporte, puisque la reine le
permet.

Alors un plus hardi que les autres se hasardant dpassa le seuil
de la porte et s'avana sur la pointe du pied. Tous les autres
l'imitrent, et la chambre s'emplit silencieusement, comme si tous
ces hommes eussent t les courtisans les plus humbles et les plus
dvous. Bien au-del de la porte on apercevait les ttes de ceux
qui, n'ayant pu entrer, se haussaient sur la pointe des pieds.
D'Artagnan voyait tout  travers une ouverture qu'il avait faite
au rideau; dans l'homme qui entra le premier il reconnut Planchet.

-- Monsieur, lui dit la reine, qui comprit qu'il tait le chef de
toute cette bande, vous avez dsir voir le roi et j'ai voulu le
montrer moi-mme. Approchez, regardez-le et dites si nous avons
l'air de gens qui veulent s'chapper.

-- Non certes, rpondit Planchet un peu tonn de l'honneur
inattendu qu'il recevait.

-- Vous direz donc  mes bons et fidles Parisiens, reprit Anne
d'Autriche avec un sourire  l'expression duquel d'Artagnan ne se
trompa point, que vous avez vu le roi couch et dormant, ainsi que
la reine prte  se mettre au lit  son tour.

-- Je le dirai, Madame, et ceux qui m'accompagnent le diront tous
ainsi que moi, mais...

-- Mais quoi? demanda Anne d'Autriche.

-- Que Votre Majest me pardonne, dit Planchet, mais est-ce bien
le roi qui est couch dans ce lit?

Anne d'Autriche tressaillit.

-- S'il y a quelqu'un parmi vous tous qui connaisse le roi, dit-
elle, qu'il s'approche et qu'il dise si c'est bien Sa Majest qui
est l.

Un homme envelopp d'un manteau, dont en se drapant il se cachait
le visage, s'approcha, se pencha sur le lit et regarda.

Un instant d'Artagnan crut que cet homme avait un mauvais dessein,
et il porta la main  son pe; mais dans le mouvement que fit en
se baissant l'homme au manteau, il dcouvrit une portion de son
visage, et d'Artagnan reconnut le coadjuteur.

-- C'est bien le roi, dit cet homme en se relevant. Dieu bnisse
Sa Majest!

-- Oui, dit  demi-voix le chef, oui, Dieu bnisse Sa Majest!

Et tous ces hommes, qui taient entrs furieux, passant de la
colre  la piti, bnirent  leur tour l'enfant royal.

-- Maintenant, dit Planchet, remercions la reine, mes amis, et
retirons-nous.

Tous s'inclinrent et sortirent peu  peu et sans bruit, comme ils
taient entrs. Planchet, entr le premier, sortait le dernier.

La reine l'arrta.

-- Comment vous nommez-vous, mon ami? lui dit-elle.

Planchet se retourna fort tonn de la question.

-- Oui, dit la reine, je me tiens tout aussi honore de vous avoir
reu ce soir que si vous tiez un prince, et je dsire savoir
votre nom.

-- Oui, pensa Planchet, pour me traiter comme un prince, merci!

D'Artagnan frmit que Planchet, sduit comme le corbeau de la
fable, ne dt son nom, et que la reine, sachant son nom, ne st
que Planchet lui avait appartenu.

-- Madame, rpondit respectueusement Planchet, je m'appelle
Dulaurier pour vous servir.

-- Merci, monsieur Dulaurier, dit la reine, et que faites-vous?

-- Madame, je suis marchand drapier dans la rue des Bourdonnais.

-- Voil tout ce que je voulais savoir, dit la reine; bien
oblige, mon cher monsieur Dulaurier, vous entendrez parler de
moi.

-- Allons, allons, murmura d'Artagnan en sortant de derrire son
rideau, dcidment matre Planchet n'est point un sot, et l'on
voit bien qu'il a t lev  bonne cole.

Les diffrents acteurs de cette scne trange restrent un instant
en face les uns des autres sans dire une seule parole, la reine
debout prs de la porte, d'Artagnan  moiti sorti de sa cachette,
le roi soulev sur son coude et prt  retomber sur son lit au
moindre bruit qui indiquerait le retour de toute cette multitude;
mais, au lieu de se rapprocher, le bruit s'loigna de plus en plus
et finit par s'teindre tout  fait.

La reine respira; d'Artagnan essuya son front humide; le roi se
laissa glisser en bas de son lit en disant:

-- Partons.

En ce moment Laporte reparut.

-- Eh bien? demanda la reine.

-- Eh bien, Madame, rpondit le valet de chambre, je les ai suivis
jusqu'aux grilles; ils ont annonc  tous leurs camarades qu'ils
ont vu le roi et que la reine leur a parl, de sorte qu'ils
s'loignent tout fiers et tout glorieux.

-- Oh! les misrables! murmura la reine, ils paieront cher leur
hardiesse, c'est moi qui le leur promets!

Puis, se retournant vers d'Artagnan:

-- Monsieur, dit-elle, vous m'avez donn ce soir les meilleurs
conseils que j'aie reus de ma vie. Continuez: que devons-nous
faire maintenant?

-- Monsieur Laporte, dit d'Artagnan, achevez d'habiller Sa
Majest.

-- Nous pouvons partir alors? demanda la reine.

-- Quand Votre Majest voudra; elle n'a qu' descendre par
l'escalier drob, elle me trouvera  la porte.

-- Allez, monsieur, dit la reine, je vous suis.

D'Artagnan descendit, le carrosse tait  son poste, le
mousquetaire se tenait sur le sige.

D'Artagnan prit le paquet qu'il avait charg Bernouin de mettre
aux pieds du mousquetaire. C'tait, on se le rappelle, le chapeau
et le manteau du cocher de M. de Gondy.

Il mit le manteau sur ses paules et le chapeau sur sa tte.

Le mousquetaire descendit du sige.

-- Monsieur, dit d'Artagnan, vous allez rendre la libert  votre
compagnon qui garde le cocher. Vous monterez sur vos chevaux, vous
irez prendre, rue Tiquetonne, htel de _La Chevrette_, mon cheval
et celui de M. du Vallon, que vous sellerez et harnacherez en
guerre, puis vous sortirez de Paris en les conduisant en main, et
vous vous rendrez au Cours-la-Reine. Si au Cours-la-Reine vous ne
trouviez plus personne, vous pousseriez jusqu' Saint-Germain.
Service du roi.

Le mousquetaire porta la main  son chapeau et s'loigna pour
accomplir les ordres qu'il venait de recevoir.

D'Artagnan monta sur le sige.

Il avait une paire de pistolets  sa ceinture, un mousqueton sous
ses pieds, son pe nue derrire lui.

La reine parut; derrire elle venaient le roi et M. le duc
d'Anjou, son frre.

-- Le carrosse de M. le coadjuteur! s'cria-t-elle en reculant
d'un pas.

-- Oui, madame, dit d'Artagnan, mais montez hardiment; c'est moi
qui le conduis.

La reine poussa un cri de surprise et monta dans le carrosse. Le
roi et Monsieur montrent aprs elle et s'assirent  ses cts.

-- Venez, Laporte, dit la reine.

-- Comment, Madame! dit le valet de chambre, dans le mme carrosse
que Vos Majests?

-- Il ne s'agit pas ce soir de l'tiquette royale, mais du salut
du roi. Montez, Laporte!

Laporte obit.

-- Fermez les mantelets, dit d'Artagnan.

-- Mais cela n'inspirera-t-il pas de la dfiance, monsieur?
demanda la reine.

-- Que Votre Majest soit tranquille, dit d'Artagnan, j'ai ma
rponse prte.

On ferma les mantelets et on partit au galop par la rue de
Richelieu. En arrivant  la porte, le chef du poste s'avana  la
tte d'une douzaine d'hommes et tenant une lanterne  la main.

D'Artagnan lui fit signe d'approcher.

-- Reconnaissez-vous la voiture? dit-il au sergent.

-- Non, rpondit celui-ci.

-- Regardez les armes.

Le sergent approcha sa lanterne du panneau.

-- Ce sont celles de M. le coadjuteur! dit-il.

-- Chut! il est en bonne fortune avec madame de Gumne.

Le sergent se mit  rire.

-- Ouvrez la porte, dit-il, je sais ce que c'est.

Puis, s'approchant du mantelet baiss:

-- Bien du plaisir, Monseigneur! dit-il.

-- Indiscret! cria d'Artagnan, vous me ferez chasser.

La barrire cria sur ses gonds; et d'Artagnan, voyant le chemin
ouvert, fouetta vigoureusement ses chevaux qui partirent au grand
trot.

Cinq minutes aprs on avait rejoint le carrosse du cardinal.

-- Mousqueton, cria d'Artagnan, relevez les mantelets du carrosse
de Sa Majest.

-- C'est lui, dit Porthos.

-- En cocher! s'cria Mazarin.

-- Et avec le carrosse du coadjuteur! dit la reine.

-- _Corpo di Dio!_ _monsou_ d'Artagnan, dit Mazarin, vous valez
votre pesant d'or!


LVI. Comment d'Artagnan et Porthos gagnrent, l'un deux cent dix-
neuf, et l'autre deux cent quinze louis,  vendre de la paille

Mazarin voulait partir  l'instant mme pour Saint-Germain, mais
la reine dclara qu'elle attendrait les personnes auxquelles elle
avait donn rendez-vous. Seulement, elle offrit au cardinal la
place de Laporte. Le cardinal accepta et passa d'une voiture dans
l'autre.

Ce n'tait pas sans raison que le bruit s'tait rpandu que le roi
devait quitter Paris dans la nuit: dix ou douze personnes taient
dans le secret de cette fuite depuis six heures du soir, et, si
discrtes qu'elles eussent t, elles n'avaient pu donner leurs
ordres de dpart sans que la chose transpirt quelque peu.
D'ailleurs, chacune de ces personnes en avait une ou deux autres
auxquelles elle s'intressait; et comme on ne doutait point que la
reine ne quittt Paris avec de terribles projets de vengeance,
chacun avait averti ses amis ou ses parents; de sorte que la
rumeur de ce dpart courut comme une trane de poudre par les
rues de la ville.

Le premier carrosse qui arriva aprs celui de la reine fut le
carrosse de M. le Prince; il contenait M. de Cond, madame la
princesse et madame la princesse douairire. Toutes deux avaient
t rveilles au milieu de la nuit et ne savaient pas de quoi il
tait question.

Le second contenait M. le duc d'Orlans, madame la duchesse, la
grande Mademoiselle et l'abb de La Rivire, favori insparable et
conseiller intime du prince.

Le troisime contenait M. de Longueville et M. le prince de Conti,
frre et beau-frre de M. le Prince. Ils mirent pied  terre,
s'approchrent du carrosse du roi et de la reine, et prsentrent
leurs hommages  Sa Majest.

La reine plongea son regard jusqu'au fond du carrosse, dont la
portire tait reste ouverte, et vit qu'il tait vide.

-- Mais o est donc madame de Longueville? dit-elle.

-- En effet, o est donc ma soeur? demanda M. le Prince.

-- Madame de Longueville est souffrante, madame, rpondit le duc,
et elle m'a charg de l'excuser prs de Votre Majest.

Anne lana un coup d'oeil rapide  Mazarin, qui rpondit par un
signe imperceptible de tte.

-- Qu'en dites-vous? demanda la reine.

-- Je dis que c'est un otage pour les Parisiens, rpondit le
cardinal.

-- Pourquoi n'est-elle pas venue? demanda tout bas M. le Prince 
son frre.

-- Silence! rpondit celui-ci; sans doute elle a ses raisons.

-- Elle nous perd, murmura le prince.

-- Elle nous sauve, dit Conti.

Les voitures arrivaient en foule. Le marchal de La Meilleraie, le
marchal de Villeroy, Guitaut, Villequier, Comminges, vinrent  la
file; les deux mousquetaires arrivrent  leur tour, tenant les
chevaux de d'Artagnan et de Porthos en main. D'Artagnan et Porthos
se mirent en selle. Le cocher de Porthos remplaa d'Artagnan sur
le sige du carrosse royal, Mousqueton remplaa le cocher,
conduisant debout, pour raison  lui connue, et pareil 
l'Automdon antique.

La reine, bien qu'occupe de mille dtails, cherchait des yeux
d'Artagnan, mais le Gascon s'tait dj replong dans la foule
avec sa prudence accoutume.

-- Faisons l'avant-garde, dit-il  Porthos, et mnageons-nous de
bons logements  Saint-Germain, car personne ne songera  nous. Je
me sens fort fatigu.

-- Moi, dit Porthos, je tombe vritablement de sommeil. Dire que
nous n'avons pas eu la moindre bataille. Dcidment les Parisiens
sont bien sots.

-- Ne serait-ce pas plutt que nous sommes bien habiles? dit
d'Artagnan.

-- Peut-tre.

-- Et votre poignet, comment va-t-il?

-- Mieux; mais croyez-vous que nous les tenons cette fois-ci?

-- Quoi?

-- Vous, votre grade; et moi, mon titre?

-- Ma foi! oui, je parierais presque. D'ailleurs, s'ils ne se
souviennent pas, je les ferai souvenir.

-- On entend la voix de la reine, dit Porthos. Je crois qu'elle
demande  monter  cheval.

-- Oh! elle le voudrait bien, elle; mais...

-- Mais quoi?

-- Mais le cardinal ne veut pas, lui. Messieurs, continua
d'Artagnan s'adressant aux deux mousquetaires, accompagnez le
carrosse de la reine, et ne quittez pas les portires. Nous allons
faire prparer les logis.

Et d'Artagnan piqua vers Saint-Germain accompagn de Porthos.

-- Partons, messieurs! dit la reine.

Et le carrosse royal se mit en route, suivi de tous les autres
carrosses et de plus de cinquante cavaliers.

On arriva  Saint-Germain sans accident; en descendant du
marchepied, la reine trouva M. le Prince qui attendait debout et
dcouvert pour lui offrir la main.

-- Quel rveil pour les Parisiens! dit Anne d'Autriche radieuse.

-- C'est la guerre, dit le prince.

-- Eh bien! la guerre, soit. N'avons-nous pas avec nous le
vainqueur de Rocroy, de Nordlingen et de Lens?

Le prince s'inclina en signe de remerciement.

Il tait trois heures du matin. La reine entra la premire dans le
chteau; tout le monde la suivit: deux cents personnes  peu prs
l'avaient accompagne dans sa fuite.

-- Messieurs, dit la reine en riant, logez-vous dans le chteau,
il est vaste et la place ne vous manquera point; mais, comme on ne
comptait pas y venir, on me prvient qu'il n'y a en tout que trois
lits, un pour le roi, un pour moi...

-- Et un pour Mazarin, dit tout bas M. le Prince.

-- Et moi, je coucherai donc sur le plancher? dit Gaston d'Orlans
avec un sourire trs inquiet...

-- Non, Monseigneur, dit Mazarin, car le troisime lit est destin
 Votre Altesse.

-- Mais vous? demanda le prince.

-- Moi, je ne me coucherai pas, dit Mazarin, j'ai  travailler.

Gaston se fit indiquer la chambre o tait le lit, sans
s'inquiter de quelle faon se logeraient sa femme et sa fille.

-- Eh bien, moi, je me coucherai, dit d'Artagnan. Venez avec moi,
Porthos.

Porthos suivit d'Artagnan avec cette profonde confiance qu'il
avait dans l'intellect de son ami.

Ils marchaient l'un  ct de l'autre sur la place du chteau,
Porthos regardant avec des yeux bahis d'Artagnan, qui calculait
sur ses doigts.

-- Quatre cents  une pistole la pice, quatre cents pistoles.

-- Oui, disait Porthos, quatre cents pistoles; mais qu'est-ce qui
fait quatre cents pistoles?

-- Une pistole n'est pas assez, continua d'Artagnan; cela vaut un
louis.

-- Qu'est-ce qui vaut un louis?

-- Quatre cents,  un louis, font quatre cents louis.

-- Quatre cents? dit Porthos.

-- Oui, ils sont deux cents; et il en faut au moins deux par
personne.  deux par personne, cela fait quatre cents.

-- Mais quatre cents quoi?

-- coutez, dit d'Artagnan.

Et comme il y avait l toutes sortes de gens qui regardaient dans
l'bahissement l'arrive de la cour, il acheva sa phrase tout bas
 l'oreille de Porthos.

-- Je comprends, dit Porthos, je comprends  merveille, par ma
foi! Deux cents louis chacun, c'est joli; mais que dira-t-on?

-- On dira ce qu'on voudra; d'ailleurs saura-t-on que c'est nous?

-- Mais qui se chargera de la distribution?

-- Mousqueton n'est-il pas l?

-- Et ma livre! dit Porthos, on reconnatra ma livre.

-- Il retournera son habit.

-- Vous avez toujours raison, mon cher, s'cria Porthos, mais o
diable puisez-vous donc toutes les ides que vous avez?

D'Artagnan sourit.

Les deux amis prirent la premire rue qu'ils rencontrrent;
Porthos frappa  la porte de la maison de droite, tandis que
d'Artagnan frappait  la porte de la maison de gauche.

-- De la paille! dirent-ils.

-- Monsieur, nous n'en avons pas, rpondirent les gens qui vinrent
ouvrir, mais adressez-vous au marchand de fourrages.

-- Et o est-il, le marchand de fourrages?

-- La dernire grand'porte de la rue.

--  droite ou  gauche?

--  gauche.

-- Et y a-t-il encore  Saint-Germain d'autres gens chez lesquels
on en pourrait trouver?

-- Il y a l'aubergiste du _Mouton-Couronn_, et Gros-Louis le
fermier.

-- O demeurent-ils?

-- Rue des Ursulines.

-- Tous deux?

-- Oui.

-- Trs bien.

Les deux amis se firent indiquer la seconde et la troisime
adresse aussi exactement qu'ils s'taient fait indiquer la
premire; puis d'Artagnan se rendit chez le marchand de fourrages
et traita avec lui de cent cinquante bottes de paille qu'il
possdait, moyennant la somme de trois pistoles. Il se rendit
ensuite chez l'aubergiste, o il trouva Porthos qui venait de
traiter de deux cents bottes pour une somme  peu prs pareille.
Enfin le fermier Louis en mit cent quatre-vingts  leur
disposition. Cela faisait un total de quatre cent trente.

Saint-Germain n'en avait pas davantage.

Toute cette rafle ne leur prit pas plus d'une demi-heure.
Mousqueton, dment duqu, fut mis  la tte de ce commerce
improvis. On lui recommanda de ne pas laisser sortir de ses mains
un ftu de paille au-dessous d'un louis la botte; on lui en
confiait pour quatre cent trente louis.

Mousqueton secouait la tte et ne comprenait rien  la spculation
des deux amis.

D'Artagnan, portant trois bottes de paille, s'en retourna au
chteau, o chacun, grelottant de froid et tombant de sommeil,
regardait envieusement le roi, la reine et Monsieur sur leurs lits
de camp.

L'entre de d'Artagnan dans la grande salle produisit un clat de
rire universel; mais d'Artagnan n'eut pas mme l'air de
s'apercevoir qu'il tait l'objet de l'attention gnrale et se mit
 disposer avec tant d'habilet, d'adresse et de gaiet sa couche
de paille que l'eau en venait  la bouche  tous ces pauvres
endormis qui ne pouvaient dormir.

-- De la paille! s'crirent-ils, de la paille! o trouve-t-on de
la paille?

-- Je vais vous conduire, dit Porthos.

Et il conduisit les amateurs  Mousqueton, qui distribuait
gnreusement les bottes  un louis la pice. On trouva bien que
c'tait un peu cher; mais quand on a bien envie de dormir, qui
est-ce qui ne paierait pas deux ou trois louis quelques heures de
bon sommeil?

D'Artagnan cdait  chacun son lit, qu'il recommena dix fois de
suite; et comme il tait cens avoir pay comme les autres sa
botte de paille un louis, il empocha ainsi une trentaine de louis
en moins d'une demi-heure.  cinq heures du matin, la paille
valait quatre-vingts livres la botte, et encore n'en trouvait-on
plus.

D'Artagnan avait eu le soin d'en mettre quatre bottes de ct pour
lui. Il prit dans sa poche la clef du cabinet o il les avait
caches, et, accompagn de Porthos, s'en retourna compter avec
Mousqueton, qui, navement et comme un digne intendant qu'il
tait, leur remit quatre cent trente louis et garda encore cent
louis pour lui.

Mousqueton, qui ne savait rien de ce qui s'tait pass au chteau,
ne comprenait pas comment l'ide de vendre de la paille ne lui
tait pas venue plus tt.

D'Artagnan mit l'or dans son chapeau, et tout en revenant fit son
compte avec Porthos. Il leur revenait  chacun deux cent quinze
louis.

Porthos alors seulement s'aperut qu'il n'avait pas de paille pour
son compte, il retourna auprs de Mousqueton; mais Mousqueton
avait vendu jusqu' son dernier ftu, ne gardant rien pour lui-
mme.

Il revint alors trouver d'Artagnan, lequel, grce  ses quatre
bottes de paille, tait en train de confectionner, et en le
savourant d'avance avec dlices, un lit si moelleux, si bien
rembourr  la tte, si bien couvert au pied, que ce lit et fait
envie au roi lui-mme, si le roi n'et si bien dormi dans le sien.

D'Artagnan,  aucun prix, ne voulut dranger son lit pour Porthos;
mais moyennant quatre louis que celui-ci lui compta, il consentit
 ce que Porthos coucht avec lui.

Il rangea son pe  son chevet, posa ses pistolets  son ct,
tendit son manteau  ses pieds, plaa son feutre sur son manteau,
et s'tendit voluptueusement sur la paille qui craquait. Dj il
caressait les doux rves qu'engendre la possession de deux cent
dix-neuf louis gagns en un quart d'heure, quand une voix retentit
 la porte de la salle et le fit bondir.

-- Monsieur d'Artagnan! criait-elle, monsieur d'Artagnan!

-- Ici, dit Porthos, ici!

Porthos comprenait que si d'Artagnan s'en allait, le lit lui
resterait  lui tout seul.

Un officier s'approcha.

D'Artagnan se souleva sur son coude.

-- C'est vous qui tes monsieur d'Artagnan? dit-il.

-- Oui, monsieur; que me voulez-vous?

-- Je viens vous chercher.

-- De quelle part?

-- De la part de Son minence.

-- Dites  Monseigneur que je vais dormir et que je lui conseille
en ami d'en faire autant.

-- Son minence ne s'est pas couche et ne se couchera pas, et
elle vous demande  l'instant mme.

-- La peste touffe le Mazarin, qui ne sait pas dormir  propos!
murmura d'Artagnan. Que me veut-il? Est-ce pour me faire
capitaine? En ce cas je lui pardonne.

Et le mousquetaire se leva tout en grommelant, prit son pe, son
chapeau, ses pistolets et son manteau, puis suivit l'officier,
tandis que Porthos, rest seul unique possesseur du lit, essayait
d'imiter les belles dispositions de son ami.

-- _Monsou_ d'Artagnan, dit le cardinal en apercevant celui qu'il
venait d'envoyer chercher si mal  propos, je n'ai point oubli
avec quel zle vous m'avez servi, et je vais vous en donner une
preuve.

-- Bon! pensa d'Artagnan, cela s'annonce bien.

Mazarin regardait le mousquetaire et vit sa figure s'panouir.

-- Ah! Monseigneur...

-- Monsieur d'Artagnan, dit-il, avez-vous bien envie d'tre
capitaine?

-- Oui, Monseigneur.

-- Et votre ami dsire-t-il toujours tre baron?

-- En ce moment-ci, Monseigneur, il rve qu'il l'est!

-- Alors, dit Mazarin, tirant d'un portefeuille la lettre qu'il
avait dj montre  d'Artagnan, prenez cette dpche et portez-la
en Angleterre.

D'Artagnan regarda l'enveloppe: il n'y avait point d'adresse.

-- Ne puis-je savoir  qui je dois la remettre?

-- En arrivant  Londres, vous le saurez;  Londres seulement vous
dchirerez la double enveloppe.

-- Et quelles sont mes instructions?

-- D'obir en tout point  celui  qui cette lettre est adresse.

D'Artagnan allait faire de nouvelles questions, lorsque Mazarin
ajouta:

-- Vous partez pour Boulogne; vous trouverez, _aux Armes
d'Angleterre_, un jeune gentilhomme nomm M. Mordaunt.

-- Oui, Monseigneur, et que dois-je faire de ce gentilhomme?

-- Le suivre jusqu'o il vous mnera.

D'Artagnan regarda le cardinal d'un air stupfait.

-- Vous voil renseign, dit Mazarin; allez!

-- Allez! c'est bien facile  dire, reprit d'Artagnan; mais pour
aller il faut de l'argent et je n'en ai pas.

-- Ah! dit Mazarin en se grattant l'oreille, vous dites que vous
n'avez pas d'argent?

-- Non, Monseigneur.

-- Mais ce diamant que je vous donnai hier soir?

-- Je dsire le conserver comme un souvenir de votre minence.

Mazarin soupira.

-- Il fait cher vivre en Angleterre, Monseigneur, et surtout comme
envoy extraordinaire.

-- Hein! fit Mazarin, c'est un pays fort sobre et qui vit de
simplicit depuis la rvolution; mais n'importe.

Il ouvrit un tiroir et prit une bourse.

-- Que dites-vous de ces mille cus?

D'Artagnan avana la lvre infrieure d'une faon dmesure.

-- Je dis, Monseigneur, que c'est peu, car je ne partirai
certainement pas seul.

-- J'y compte bien, rpondit Mazarin, M. du Vallon vous
accompagnera, le digne gentilhomme; car, aprs vous, mon cher
_monsou_ d'Artagnan, c'est bien certainement l'homme de France que
j'aime et estime le plus.

-- Alors, Monseigneur, dit d'Artagnan en montrant la bourse que
Mazarin n'avait point lche; alors, si vous l'aimez et l'estimez
tant, vous comprenez...

-- Soit!  sa considration, j'ajouterai deux cents cus.

-- Ladre! murmura d'Artagnan... Mais  notre retour, au moins,
ajouta-t-il tout haut, nous pourrons compter, n'est-ce pas,
M. Porthos sur sa baronnie et moi sur mon grade?

-- Foi de Mazarin!

-- J'aimerais mieux un autre serment, se dit tout bas d'Artagnan;
puis tout haut: Ne puis-je, dit-il, prsenter mes respects  Sa
Majest la reine?

-- Sa Majest dort, rpondit vivement Mazarin, et il faut que vous
partiez sans dlai; allez donc, monsieur.

-- Encore un mot, Monseigneur: si on se bat o je vais, me
battrai-je?

-- Vous ferez ce que vous ordonnera la personne  laquelle je vous
adresse.

-- C'est bien, Monseigneur, dit d'Artagnan en allongeant la main
pour recevoir le sac, et je vous prsente tous mes respects.

D'Artagnan mit lentement le sac dans sa large poche et, se
retournant vers l'officier:

-- Monsieur, lui dit-il, voulez-vous bien aller rveiller  son
tour M. du Vallon de la part de Son minence et lui dire que je
l'attends aux curies?

L'officier partit aussitt avec un empressement qui parut 
d'Artagnan avoir quelque chose d'intress.

Porthos venait de s'tendre  son tour dans son lit, et il
commenait  ronfler harmonieusement, selon son habitude,
lorsqu'il sentit qu'on lui frappait sur l'paule.

Il crut que c'tait d'Artagnan et ne bougea point.

-- De la part du cardinal, dit l'officier.

-- Hein! dit Porthos en ouvrant de grands yeux, que dites-vous?

-- Je dis que Son minence vous envoie en Angleterre, et que
M. d'Artagnan vous attend aux curies.

Porthos poussa un profond soupir, se leva, prit son feutre, ses
pistolets, son pe et son manteau, et sortit en jetant un regard
de regret sur le lit dans lequel il s'tait promis de si bien
dormir.

 peine avait-il tourn le dos que l'officier y tait install, et
il n'avait point pass le seuil de la porte que son successeur, 
son tour, ronflait  tout rompre. C'tait bien naturel, il tait
seul dans toute cette assemble, avec le roi, la reine et
Monseigneur Gaston d'Orlans, qui dormt gratis.


LVII. On a des nouvelles d'Aramis

D'Artagnan s'tait rendu droit aux curies. Le jour venait de
paratre; il reconnut son cheval et celui de Porthos attachs au
rtelier, mais au rtelier vide. Il eut piti de ces pauvres
animaux, et s'achemina vers un coin de l'curie o il voyait
reluire un peu de paille chappe sans doute  la razzia de la
nuit; mais en rassemblant cette paille avec le pied, le bout de sa
botte rencontra un corps rond qui, touch sans doute  un endroit
sensible, poussa un cri et se releva sur ses genoux en se frottant
les yeux. C'tait Mousqueton, qui, n'ayant plus de paille pour
lui-mme, s'tait accommod de celle des chevaux.

-- Mousqueton, dit d'Artagnan, allons, en route! en route!

Mousqueton, en reconnaissant la voix de l'ami de son matre, se
leva prcipitamment, et en se levant laissa choir quelques-uns des
louis gagns illgalement pendant la nuit.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan en ramassant un louis et en le flairant,
voil de l'or qui a une drle d'odeur, il sent la paille.

Mousqueton rougit si honntement et parut si fort embarrass, que
le Gascon se mit  rire et lui dit:

-- Porthos se mettrait en colre, mon cher monsieur Mousqueton,
mais moi je vous pardonne; seulement rappelons-nous que cet or
doit nous servir de topique pour notre blessure, et soyons gai,
allons!

Mousqueton prit  l'instant mme une figure des plus hilares,
sella avec activit le cheval de son matre et monta sur le sien
sans trop faire de grimace. Sur ces entrefaites, Porthos arriva
avec une figure fort maussade, et fut on ne peut plus tonn de
trouver d'Artagnan rsign et Mousqueton presque joyeux.

-- Ah, , dit-il, nous avons donc, vous votre grade, et moi ma
baronnie?

-- Nous allons en chercher les brevets, dit d'Artagnan, et  notre
retour matre Mazarini les signera.

-- Et o allons-nous? demanda Porthos.

--  Paris d'abord, rpondit d'Artagnan; j'y veux rgler quelques
affaires.

-- Allons  Paris, dit Porthos.

Et tous deux partirent pour Paris.

En arrivant aux portes ils furent tonns de voir l'attitude
menaante de la capitale. Autour d'un carrosse bris en morceaux
le peuple vocifrait des imprcations, tandis que les personnes
qui avaient voulu fuir taient prisonnires, c'est--dire un
vieillard et deux femmes.

Lorsque au contraire d'Artagnan et Porthos demandrent l'entre,
il n'est sortes de caresses qu'on ne leur ft. On les prenait pour
des dserteurs du parti royaliste, et on voulait se les attacher.

-- Que fait le roi? demanda-t-on.

-- Il dort.

-- Et l'espagnole?

-- Elle rve.

-- Et l'italien maudit?

-- Il veille. Ainsi tenez-vous fermes; car s'ils sont partis,
c'est bien certainement pour quelque chose. Mais comme, au bout du
compte, vous tes les plus forts, continua d'Artagnan, ne vous
acharnez pas aprs des femmes et des vieillards, et prenez-vous-en
aux causes vritables.

Le peuple entendit ces paroles avec plaisir et laissa aller les
dames, qui remercirent d'Artagnan par un loquent regard.

-- Maintenant, en avant! dit d'Artagnan.

Et ils continurent leur chemin, traversant les barricades,
enjambant les chanes, pousss, interrogs, interrogeant.

 la place du Palais-Royal, d'Artagnan vit un sergent qui faisait
faire l'exercice  cinq ou six cents bourgeois: c'tait Planchet
qui utilisait au profit de la milice urbaine ses souvenirs du
rgiment de Pimont.

En passant devant d'Artagnan, il reconnut son ancien matre.

-- Bonjour, monsieur d'Artagnan, dit Planchet d'un air fier.

-- Bonjour, monsieur Dulaurier, rpondit d'Artagnan.

Planchet s'arrta court, fixant sur d'Artagnan de grands yeux
bahis; le premier rang, voyant son chef s'arrter, s'arrta  son
tour, ainsi de suite jusqu'au dernier.

-- Ces bourgeois sont affreusement ridicules, dit d'Artagnan 
Porthos.

Et il continua son chemin.

Cinq minutes aprs, il mettait pied  terre  l'htel de_ La
Chevrette._

La belle Madeleine se prcipita au-devant de d'Artagnan.

-- Ma chre madame Turquaine, dit d'Artagnan, si vous avez de
l'argent, enfouissez-le vite, si vous avez des bijoux, cachez-les
promptement, si vous avez des dbiteurs, faites-vous payer; si
vous avez des cranciers, ne les payez pas.

-- Pourquoi cela? demanda Madeleine.

-- Parce que Paris va tre rduit en cendres ni plus ni moins que
Babylone, dont vous avez sans doute entendu parler.

-- Et vous me quittez dans un pareil moment?

--  l'instant mme, dit d'Artagnan.

-- Et o allez-vous?

-- Ah! si vous pouvez me le dire, vous me rendrez un vritable
service.

-- Ah! mon Dieu! mon Dieu!

-- Avez-vous des lettres pour moi? demanda d'Artagnan en faisant
signe de la main  son htesse qu'elle devait s'pargner les
lamentations, attendu que les lamentations seraient superflues.

-- Il y en a une qui vient justement d'arriver.

Et elle donna la lettre  d'Artagnan.

-- D'Athos! s'cria d'Artagnan en reconnaissant l'criture ferme
et allonge de leur ami.

-- Ah! fit Porthos, voyons un peu quelles choses il dit.

D'Artagnan ouvrit la lettre et lut:

Cher d'Artagnan, cher du Vallon, mes bons amis, peut-tre
recevez-vous de mes nouvelles pour la dernire fois. Aramis et moi
nous sommes bien malheureux; mais Dieu, notre courage et le
souvenir de notre amiti nous soutiennent. Pensez bien  Raoul. Je
vous recommande les papiers qui sont  Blois, et dans deux mois et
demi, si vous n'avez pas reu de nos nouvelles, prenez-en
connaissance. Embrassez le vicomte de tout votre coeur pour votre
ami dvou,

ATHOS.

-- Je le crois pardieu bien, que je l'embrasserai, dit d'Artagnan,
avec cela qu'il est sur notre route, et s'il a le malheur de
perdre notre pauvre Athos, de ce jour, il devient mon fils.

-- Et moi, dit Porthos, je le fais mon lgataire universel.

-- Voyons, que dit encore Athos?

Si vous rencontrez par les routes un M. Mordaunt, dfiez-vous-en.
Je ne puis vous en dire davantage dans ma lettre.

-- M. Mordaunt! dit avec surprise d'Artagnan.

-- M. Mordaunt, c'est bon, dit Porthos, on s'en souviendra. Mais
voyez donc, il y a un post-scriptum d'Aramis.

-- En effet, dit d'Artagnan.

Et il lut:

Nous vous cachons le lieu de notre sjour, chers amis,
connaissant votre dvouement fraternel, et sachant bien que vous
viendriez mourir avec nous.

-- Sacrebleu! interrompit Porthos avec une explosion de colre qui
fit bondir Mousqueton  l'autre bout de la chambre, sont-ils donc
en danger de mort?

D'Artagnan continua:

Athos vous lgue Raoul, et moi je vous lgue une vengeance. Si
vous mettez par bonheur la main sur un certain Mordaunt, dites 
Porthos de l'emmener dans un coin et de lui tordre le cou. Je
n'ose vous en dire davantage dans une lettre.

ARAMIS.

-- Si ce n'est que cela, dit Porthos, c'est facile  faire.

-- Au contraire, dit d'Artagnan d'un air sombre, c'est impossible.

-- Et pourquoi cela?

-- C'est justement ce M. Mordaunt que nous allons rejoindre 
Boulogne et avec lequel nous passons en Angleterre.

-- Eh bien! si au lieu d'aller rejoindre ce M. Mordaunt, nous
allions rejoindre nos amis? dit Porthos avec un geste capable
d'pouvanter une arme.

-- J'y ai bien pens, dit d'Artagnan; mais la lettre n'a ni date
ni timbre.

-- C'est juste, dit Porthos.

Et il se mit  errer dans la chambre comme un homme gar,
gesticulant et tirant  tout moment son pe au tiers du fourreau.

Quant  d'Artagnan, il restait debout comme un homme constern, et
la plus profonde affliction se peignait sur son visage.

-- Ah! c'est mal, disait-il; Athos nous insulte; il veut mourir
seul, c'est mal.

Mousqueton, voyant ces deux grands dsespoirs, fondait en larmes
dans son coin.

-- Allons, dit d'Artagnan, tout cela ne mne  rien. Partons,
allons embrasser Raoul comme nous avons dit, et peut-tre aura-t-
il reu des nouvelles d'Athos.

-- Tiens, c'est une ide, dit Porthos; en vrit, mon cher
d'Artagnan, je ne sais pas comment vous faites, mais vous tes
plein d'ides. Allons embrasser Raoul.

-- Gare  celui qui regarderait mon matre de travers en ce
moment, dit Mousqueton, je ne donnerais pas un denier de sa peau.

On monta  cheval et l'on partit. En arrivant  la rue Saint-
Denis, les amis trouvrent un grand concours de peuple. C'tait
M. de Beaufort qui venait d'arriver du Vendmois et que le
coadjuteur montrait aux Parisiens merveills et joyeux.

Avec M. de Beaufort, ils se regardaient dsormais comme
invincibles.

Les deux amis prirent par une petite rue pour ne pas rencontrer le
prince et gagnrent la barrire Saint-Denis.

-- Est-il vrai, dirent les gardes aux deux cavaliers, que
M. de Beaufort est arriv dans Paris?

-- Rien de plus vrai, dit d'Artagnan et la preuve, c'est qu'il
nous envoie au-devant de M. de Vendme, son pre, qui va arriver 
son tour.

-- Vive M. de Beaufort! crirent les gardes.

Et ils s'cartrent respectueusement pour laisser passer les
envoys du grand prince.

Une fois hors barrire, la route fut dvore par ces gens qui ne
connaissaient ni fatigue ni dcouragement; leurs chevaux volaient,
et eux ne cessaient de parler d'Athos et d'Aramis.

Mousqueton souffrait tous les tourments imaginables, mais
l'excellent serviteur se consolait en pensant que ses deux matres
prouvaient bien d'autres souffrances. Car il tait arriv 
regarder d'Artagnan comme son second matre et lui obissait mme
plus promptement et plus correctement qu' Porthos.

Le camp tait entre Saint-Omer et Lambres; les deux amis firent un
crochet jusqu'au camp et apprirent en dtail  l'arme la nouvelle
de la fuite du roi et de la reine, qui tait arrive sourdement
jusque-l. Ils trouvrent Raoul prs de sa tente, couch sur une
botte de foin dont son cheval tirait quelques bribes  la drobe.
Le jeune homme avait les yeux rouges et semblait abattu. Le
marchal de Grammont et le comte de Guiche taient revenus 
Paris, et le pauvre enfant se trouvait isol.

Au bout d'un instant Raoul leva les yeux et vit les deux cavaliers
qui le regardaient; il les reconnut et courut  eux les bras
ouverts.

-- Oh! c'est vous, chers amis! s'cria-t-il, me venez-vous
chercher? m'emmenez-vous avec vous? m'apportez-vous des nouvelles
de mon tuteur?

-- N'en avez-vous donc point reu? demanda d'Artagnan au jeune
homme.

-- Hlas! non, monsieur, et je ne sais en vrit ce qu'il est
devenu. De sorte, oh! de sorte que je suis inquiet  en pleurer.

Et effectivement deux grosses larmes roulaient sur les joues
brunies du jeune homme.

Porthos dtourna la tte pour ne pas laisser voir sur sa bonne
grosse figure ce qui se passait dans son coeur.

-- Que diable! dit d'Artagnan plus remu qu'il ne l'avait t
depuis bien longtemps, ne vous dsesprez point, mon ami; si vous
n'avez point reu de lettres du comte, nous avons reu, nous...
une...

-- Oh! vraiment? s'cria Raoul.

-- Et bien rassurante mme, dit d'Artagnan en voyant la joie que
cette nouvelle causait au jeune homme.

-- L'avez-vous? demanda Raoul.

-- Oui; c'est--dire je l'avais, dit d'Artagnan en faisant
semblant de chercher; attendez, elle doit tre l, dans ma poche;
il me parle de son retour, n'est-ce pas, Porthos?

Tout Gascon qu'il tait, d'Artagnan ne voulait pas prendre  lui
seul le fardeau de ce mensonge.

-- Oui, dit Porthos en toussant.

-- Oh! donnez-la-moi, dit le jeune homme.

-- Eh! je la lisais encore tantt. Est-ce que je l'aurai perdue!
Ah! pcare, ma poche est perce.

-- Oh! oui, monsieur Raoul, dit Mousqueton, et la lettre tait
mme trs consolante; ces messieurs me l'ont lue et j'en ai pleur
de joie.

-- Mais au moins, monsieur d'Artagnan, vous savez o il est?
demanda Raoul  moiti rassrn.

-- Ah! voil, dit d'Artagnan, certainement que je le sais,
pardieu! mais c'est un mystre.

-- Pas pour moi, je l'espre.

-- Non, pas pour vous, aussi je vais vous dire o il est.

Porthos regardait d'Artagnan avec ses gros yeux tonns.

-- O diable vais-je dire qu'il est pour qu'il n'essaye pas
d'aller le rejoindre? murmurait d'Artagnan.

-- Eh bien! o est-il, monsieur? demanda Raoul de sa voix douce et
caressante.

-- Il est  Constantinople!

-- Chez les Turcs! s'cria Raoul effray. Bon dieu! que me dites-
vous l?

-- Eh bien! cela vous fait peur? dit d'Artagnan. Bah! qu'est-ce
que les Turcs pour des hommes comme le comte de La Fre et l'abb
d'Herblay?

-- Ah! son ami est avec lui? dit Raoul, cela me rassure un peu.

-- A-t-il de l'esprit, ce dmon de d'Artagnan! disait Porthos tout
merveill de la ruse de son ami.

-- Maintenant, dit d'Artagnan press de changer le sujet de la
conversation, voil cinquante pistoles que M. le comte vous
envoyait par le mme courrier. Je prsume que vous n'avez plus
d'argent et qu'elles sont les bienvenues.

-- J'ai encore vingt pistoles, monsieur.

-- Eh bien! prenez toujours, cela vous en fera soixante-dix.

-- Et si vous en voulez davantage... dit Porthos mettant la main 
son gousset.

-- Merci, dit Raoul en rougissant, merci mille fois, monsieur.

En ce moment, Olivain parut  l'horizon.

--  propos, dit d'Artagnan de manire que le laquais l'entendt,
tes-vous content d'Olivain?

-- Oui, assez comme cela.

Olivain fit semblant de n'avoir rien entendu et entra dans la
tente.

-- Que lui reprochez-vous,  ce drle-l?

-- Il est gourmand, dit Raoul.

-- Oh! monsieur! dit Olivain reparaissant  cette accusation.

-- Il est un peu voleur.

-- Oh! monsieur, oh!

-- Et surtout il est fort poltron.

-- Oh! oh! oh! monsieur, vous me dshonorez, dit Olivain.

-- Peste! dit d'Artagnan, apprenez, matre Olivain, que des gens
tels que nous ne se font pas servir par des poltrons. Volez votre
matre, mangez ses confitures et buvez son vin, mais, cap de Diou!
ne soyez pas poltron, ou je vous coupe les oreilles. Regardez
monsieur Mousqueton, dites-lui de vous montrer les blessures
honorables qu'il a reues, et voyez ce que sa bravoure habituelle
a mis de dignit sur son visage.

Mousqueton tait au troisime ciel et et embrass d'Artagnan s'il
l'et os; en attendant, il se promettait de se faire tuer pour
lui si l'occasion s'en prsentait jamais.

-- Renvoyez ce drle, Raoul, dit d'Artagnan, car s'il est poltron,
il se dshonorera quelque jour.

-- Monsieur dit que je suis poltron, s'cria Olivain, parce qu'il
a voulu se battre l'autre jour avec un cornette du rgiment de
Grammont, et que j'ai refus de l'accompagner.

-- Monsieur Olivain, un laquais ne doit jamais dsobir, dit
svrement d'Artagnan.

Et le tirant  l'cart:

-- Tu as bien fait, dit-il, si ton matre avait tort, et voici un
cu pour toi; mais s'il est jamais insult et que tu ne te fasses
pas couper en quartiers prs de lui, je te coupe la langue et je
t'en balaye la figure. Retiens bien ceci.

Olivain s'inclina et mit l'cu dans sa poche.

-- Et maintenant, ami Raoul, dit d'Artagnan, nous partons, M. du
Vallon et moi, comme ambassadeurs. Je ne puis vous dire dans quel
but, je n'en sais rien moi-mme; mais si vous avez besoin de
quelque chose, crivez  madame Madelon Turquaine,  la Chevrette,
rue Tiquetonne, et tirez sur cette caisse comme sur celle d'un
banquier: avec mnagement toutefois, car je vous prviens qu'elle
n'est pas tout  fait si bien garnie que celle de M. d'Emery.

Et ayant embrass son pupille par intrim, il le passa aux
robustes bras de Porthos, qui l'enlevrent de terre et le tinrent
un moment suspendu sur le noble coeur du redoutable gant.

-- Allons, dit d'Artagnan, en route.

Et ils repartirent pour Boulogne, o vers le soir ils arrtrent
leurs chevaux tremps de sueur et blancs d'cume.

 dix pas de l'endroit o ils faisaient halte avant d'entrer en
ville tait un jeune homme vtu de noir qui paraissait attendre
quelqu'un, et qui, du moment o il les avait vus paratre, n'avait
point cess d'avoir les yeux fixs sur eux.

D'Artagnan s'approcha de lui, et voyant que son regard ne le
quittait pas:

-- H! dit-il, l'ami, je n'aime pas qu'on me toise.

-- Monsieur, dit le jeune homme sans rpondre  l'interpellation
de d'Artagnan, ne venez-vous pas de Paris, s'il vous plat?

D'Artagnan pensa que c'tait un curieux qui dsirait avoir des
nouvelles de la capitale.

-- Oui, monsieur, dit-il d'un ton plus radouci.

-- Ne devez-vous pas loger aux _Armes d'Angleterre?_

-- Oui, monsieur.

-- N'tes-vous pas charg d'une mission de la part de Son minence
M. le cardinal de Mazarin?

-- Oui, monsieur.

-- En ce cas, dit le jeune homme, c'est  moi que vous avez
affaire, je suis M. Mordaunt.

Ah! dit tout bas d'Artagnan, celui dont Athos me dit de me mfier.

-- Ah! murmura Porthos, celui qu'Aramis veut que j'trangle.

Tous deux regardrent attentivement le jeune homme.

Celui-ci se trompa  l'expression de leur regard.

-- Douteriez-vous de ma parole? dit-il; en ce cas je suis prt 
vous donner toute preuve.

-- Non, monsieur, dit d'Artagnan, et nous nous mettons  votre
disposition.

-- Eh bien! messieurs, dit Mordaunt, nous partirons sans retard;
car c'est aujourd'hui le dernier jour de dlai que m'avait demand
le cardinal. Mon btiment est prt; et, si vous n'tiez venus,
j'allais partir sans vous, car le gnral Olivier Cromwell doit
attendre mon retour avec impatience.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan, c'est donc au gnral Olivier Cromwell
que nous sommes dpchs?

-- N'avez-vous donc pas une lettre pour lui? demanda le jeune
homme.

-- J'ai une lettre dont je ne devais rompre la double enveloppe
qu' Londres; mais puisque vous me dites  qui elle est adresse,
il est inutile que j'attende jusque-l.

D'Artagnan dchira l'enveloppe de la lettre. Elle tait en effet
adresse:

 monsieur Olivier Cromwell, gnral des troupes de la nation
anglaise.

-- Ah! fit d'Artagnan, singulire commission!

-- Qu'est-ce que ce M. Olivier Cromwell? demanda tout bas Porthos.

-- Un ancien brasseur, rpondit d'Artagnan.

-- Est-ce que le Mazarin voudrait faire une spculation sur la
bire comme nous en avons fait sur la paille? demanda Porthos.

-- Allons, allons, messieurs, dit Mordaunt impatient, partons.

-- Oh! oh! dit Porthos, sans souper? Est-ce que M. Cromwell ne
peut pas bien attendre un peu?

-- Oui, mais moi? dit Mordaunt.

-- Eh bien! vous, dit Porthos, aprs?

-- Moi, je suis press.

-- Oh! si c'est pour vous, dit Porthos, la chose ne me regarde
pas, et je souperai avec votre permission ou sans votre
permission.

Le regard vague du jeune homme s'enflamma et parut prt  jeter un
clair, mais il se contint.

-- Monsieur, continua d'Artagnan, il faut excuser des voyageurs
affams. D'ailleurs notre souper ne vous retardera pas beaucoup,
nous allons piquer jusqu' l'auberge. Allez  pied jusqu'au port,
nous mangeons un morceau et nous y sommes en mme temps que vous.

-- Tout ce qu'il vous plaira, messieurs, pourvu que nous partions,
dit Mordaunt.

-- C'est bien heureux, murmura Porthos.

-- Le nom du btiment? demanda d'Artagnan.

-- _Le Standard._

-- C'est bien. Dans une demi-heure nous serons  bord.

Et tous deux, donnant de l'peron  leurs chevaux, piqurent vers
l'htel des _Armes d'Angleterre._

-- Que dites-vous de ce jeune homme? demanda d'Artagnan tout en
courant.

-- Je dis qu'il ne me revient pas du tout, dit Porthos, et que je
me suis senti une rude dmangeaison de suivre le conseil d'Aramis.

-- Gardez-vous-en, mon cher Porthos, cet homme est un envoy du
gnral Cromwell, et ce serait une faon de nous faire pauvrement
recevoir, je crois que de lui annoncer que nous avons tordu le cou
 son confident.

-- C'est gal, dit Porthos, j'ai toujours remarqu qu'Aramis tait
homme de bon conseil.

-- coutez, dit d'Artagnan, quand notre ambassade sera finie...

-- Aprs?

-- S'il nous reconduit en France...

-- Eh bien?

-- Eh bien! nous verrons.

Les deux amis arrivrent sur ce  l'htel des _Armes d'Angleterre,
_o ils souprent de grand apptit; puis, incontinent, ils se
rendirent sur le port. Un brick tait prt  mettre  la voile;
et, sur le pont de ce brick, ils reconnurent Mordaunt, qui se
promenait avec impatience.

-- C'est incroyable, disait d'Artagnan, tandis que la barque le
conduisait  bord du _Standard_, c'est tonnant comme ce jeune
homme ressemble  quelqu'un que j'ai connu, mais je ne puis dire 
qui.

Ils arrivrent  l'escalier, et, un instant aprs, ils furent
embarqus.

Mais l'embarquement des chevaux fut plus long que celui des
hommes, et le brick ne put lever l'ancre qu' huit heures du soir.

Le jeune homme trpignait d'impatience et commandait que l'on
couvrit les mts de voiles.

Porthos, reint de trois nuits sans sommeil et d'une route de
soixante-dix lieues faite  cheval, s'tait retir dans sa cabine
et dormait.

D'Artagnan, surmontant sa rpugnance pour Mordaunt, se promenait
avec lui sur le pont et faisait cent contes pour le forcer 
parler.

Mousqueton avait le mal de mer.


LVIII. L'cossais, parjure  sa foi, pour un denier vendit son roi

Et, maintenant, il faut que nos lecteurs laissent voguer
tranquillement le _Standard_, non pas vers Londres, o d'Artagnan
et Porthos croient aller, mais vers Durham, o des lettres reues
d'Angleterre pendant son sjour  Boulogne avaient ordonn 
Mordaunt de se rendre, et nous suivent au camp royaliste, situ en
de de la Tyne, auprs de la ville de Newcastle.

C'est l, places entre deux rivires, sur la frontire d'cosse,
mais sur le sol d'Angleterre, que s'talent les tentes d'une
petite arme. Il est minuit. Des hommes qu'on peut reconnatre 
leurs jambes nues,  leurs jupes courtes,  leurs plaids bariols
et  la plume qui dcore leur bonnet pour des highlanders,
veillent nonchalamment. La lune, qui glisse entre deux gros
nuages, claire  chaque intervalle qu'elle trouve sur sa route
les mousquets des sentinelles et dcoupe en vigueur les murailles,
les toits et les clochers de la ville que Charles Ier vient de
rendre aux troupes du parlement ainsi qu'Oxford et Newark, qui
tenaient encore pour lui, dans l'espoir d'un accommodement.

 l'une des extrmits du camp, prs d'une tente immense, pleine
d'officiers cossais tenant une espce de conseil prsid par le
vieux comte de Loewen, leur chef, un homme, vtu en cavalier, dort
couch sur le gazon et la main droite tendue sur son pe.

 cinquante pas de l, un autre homme, vtu aussi en cavalier,
cause avec une sentinelle cossaise; et grce  l'habitude qu'il
parat avoir, quoique tranger, de la langue anglaise, il parvient
 comprendre les rponses que son interlocuteur lui fait dans le
patois du comt de Perth.

Comme une heure du matin sonnait  la ville de Newcastle, le
dormeur s'veilla; et aprs avoir fait tous les gestes d'un homme
qui ouvre les yeux aprs un profond sommeil, il regarda
attentivement autour de lui: voyant qu'il tait seul il se leva,
et, faisant un dtour, alla passer prs du cavalier qui causait
avec la sentinelle. Celui-ci avait sans doute fini ses
interrogations, car aprs un instant il prit cong de cet homme et
suivit sans affectation la mme route que le premier cavalier que
nous avons vu passer.

 l'ombre d'une tente place sur le chemin, l'autre l'attendait.

-- Eh bien, mon cher ami? lui dit-il dans le plus pur franais qui
ait jamais t parl de Rouen  Tours.

-- Eh bien, mon ami, il n'y a pas de temps  perdre, et il faut
prvenir le roi.

-- Que se passe-t-il donc?

-- Ce serait trop long  vous dire; d'ailleurs, vous l'entendrez
tout  l'heure. Puis le moindre mot prononc ici peut tout perdre.
Allons trouver milord de Winter.

Et tous deux s'acheminrent vers l'extrmit oppose du camp; mais
comme le camp ne couvrait pas une surface de plus de cinq cents
pas carrs, ils furent bientt arrivs  la tente de celui qu'ils
cherchaient.

-- Votre matre dort-il, Tony? dit en anglais l'un des deux
cavaliers  un domestique couch dans un premier compartiment qui
servait d'antichambre.

-- Non, monsieur le comte, rpondit le laquais, je ne crois pas,
ou ce serait depuis bien peu de temps, car il a march pendant
plus de deux heures aprs avoir quitt le roi, et le bruit de ses
pas a cess  peine depuis dix minutes; d'ailleurs, ajouta le
laquais en levant la portire de la tente, vous pouvez le voir.

En effet, de Winter tait assis devant une ouverture, pratique
comme une fentre, qui laissait pntrer l'air de la nuit, et 
travers laquelle il suivait mlancoliquement des yeux la lune,
perdue, comme nous l'avons dit tout  l'heure, au milieu de gros
nuages noirs.

Les deux amis s'approchrent de de Winter, qui, la tte appuye
sur sa main, regardait le ciel; il ne les entendit pas venir et
resta dans la mme attitude, jusqu'au moment o il sentit qu'on
lui posait la main sur l'paule. Alors il se retourna, reconnut
Athos et Aramis, et leur tendit la main.

-- Avez-vous remarqu, leur dit-il, comme la lune est ce soir
couleur de sang?

-- Non, dit Athos, elle m'a sembl comme  l'ordinaire.

-- Regardez, chevalier, dit de Winter.

-- Je vous avoue, dit Aramis, que je suis comme le comte de La
Fre, et que je n'y vois rien de particulier.

-- Comte, dit Athos, dans une position aussi prcaire que la
ntre, c'est la terre qu'il faut examiner, et non le ciel. Avez-
vous tudi nos cossais et en tes-vous sr?

-- Les cossais? demanda de Winter; quels cossais?

-- Eh! les ntres, pardieu! dit Athos; ceux auxquels le roi s'est
confi, les cossais du comte de Loewen.

-- Non, dit de Winter. Puis il ajouta: Ainsi, dites-moi, vous ne
voyez pas comme moi cette teinte rougetre qui couvre le ciel?

-- Pas le moins du monde, dirent ensemble Athos et Aramis.

-- Dites-moi, continua de Winter toujours proccup de la mme
ide, n'est-ce pas une tradition en France, que, la veille du jour
o il fut assassin, Henri IV, qui jouait aux checs avec
M. de Bassompierre, vit des taches de sang sur l'chiquier?

-- Oui, dit Athos et le marchal me l'a racont maintes fois 
moi-mme.

-- C'est cela, murmura de Winter, et le lendemain Henri IV fut
tu.

-- Mais quel rapport cette vision de Henri IV a-t-elle avec vous,
comte? demanda Aramis.

-- Aucune, messieurs, et en vrit je suis fou de vous entretenir
de pareilles choses, quand votre entre  cette heure dans ma
tente m'annonce que vous tes porteurs de quelque nouvelle
importante.

-- Oui, milord, dit Athos, je voudrais parler au roi.

-- Au roi? mais le roi dort.

-- J'ai  lui rvler des choses de consquence.

-- Ces choses ne peuvent-elles tre remises  demain?

-- Il faut qu'il les sache  l'instant mme, et peut-tre est-il
dj trop tard.

-- Entrons, messieurs, dit de Winter.

La tente de de Winter tait pose  ct de la tente royale, une
espce de corridor communiquait de l'une  l'autre. Ce corridor
tait gard non par une sentinelle, mais par un valet de confiance
de Charles Ier, afin qu'en cas urgent le roi pt  l'instant mme
communiquer avec son fidle serviteur.

-- Ces messieurs sont avec moi, dit de Winter.

Le laquais s'inclina et laissa passer.

En effet, sur un lit de camp, vtu de son pourpoint noir, chauss
de ses bottes longues, la ceinture lche et son feutre prs de
lui, le roi Charles, cdant  un besoin irrsistible de sommeil,
s'tait endormi. Les hommes s'avancrent, et Athos, qui marchait
le premier, considra un instant en silence cette noble figure si
ple, encadre de ses longs cheveux noirs que collait  ses tempes
la sueur d'un mauvais sommeil et que marbraient de grosses veines
bleues, qui semblaient gonfles de larmes sous ses yeux fatigus.

Athos poussa un profond soupir; ce soupir rveilla le roi, tant il
dormait d'un faible sommeil.

Il ouvrit les yeux.

-- Ah? dit-il en se soulevant sur son coude, c'est vous, comte de
La Fre?

-- Oui, sire, rpondit Athos.

-- Vous veillez tandis que je dors, et vous venez m'apporter
quelque nouvelle?

-- Hlas! sire, rpondit Athos, Votre Majest a devin juste.

-- Alors, la nouvelle est mauvaise? dit le roi en souriant avec
mlancolie.

-- Oui, sire.

-- N'importe, le messager est le bienvenu, et vous ne pouvez
entrer chez moi sans me faire toujours plaisir. Vous dont le
dvouement ne connat ni patrie, ni malheur, vous m'tes envoy
par Henriette; quelle que soit la nouvelle que vous m'apportez,
parlez donc avec assurance.

-- Sire, M. Cromwell est arriv cette nuit  Newcastle.

-- Ah! fit le roi, pour me combattre?

-- Non, sire, pour vous acheter.

-- Que dites-vous?

-- Je dis, sire, qu'il est d  l'arme cossaise quatre cent
mille livres sterling.

-- Pour solde arrire; oui, je le sais. Depuis prs d'un an mes
braves et fidles cossais se battent pour l'honneur.

Athos sourit.

-- Eh bien! sire, quoique l'honneur soit une belle chose, il se
sont lasss de se battre pour lui, et, cette nuit, ils vous ont
vendu pour deux cent mille livres, c'est--dire pour la moiti de
ce qui leur tait d.

-- Impossible! s'cria le roi, les cossais vendre leur roi pour
deux cent mille livres!

-- Les Juifs ont bien vendu leur Dieu pour trente deniers.

-- Et quel est le Judas qui a fait ce march infme?

-- Le comte de Loewen.

-- En tes-vous sr, monsieur?

-- Je l'ai entendu de mes propres oreilles.

Le roi poussa un soupir profond, comme si son coeur se brisait, et
laissa tomber sa tte entre ses mains.

-- Oh! les cossais! dit-il, les cossais! que j'appelais mes
fidles; les cossais!  qui je m'tais confi, quand je pouvais
fuir  Oxford; les cossais! mes compatriotes; les cossais! mes
frres! Mais en tes-vous bien sr, monsieur?

-- Couch derrire la tente du comte de Loewen, dont j'avais
soulev la toile, j'ai tout vu, tout entendu.

-- Et quand doit se consommer cet odieux march?

-- Aujourd'hui, dans la matine. Comme le voit Votre Majest, il
n'y a pas de temps  perdre.

-- Pour quoi faire, puisque vous dites que je suis vendu?

-- Pour traverser la Tyne, pour gagner l'cosse, pour rejoindre
lord Montrose, qui ne vous vendra pas, lui.

-- Et que ferais-je en cosse? une guerre de partisans? une
pareille guerre est indigne d'un roi.

-- L'exemple de Robert Bruce est l pour vous absoudre, sire.

-- Non, non! il y a trop longtemps que je lutte; s'ils m'ont
vendu, qu'ils me livrent, et que la honte ternelle de leur
trahison retombe sur eux.

-- Sire, dit Athos, peut-tre est-ce ainsi que doit agir un roi,
mais ce n'est point ainsi que doit agir un poux et un pre. Je
suis venu au nom de votre femme et de votre fille, et, au nom de
votre femme et de votre fille et des deux autres enfants que vous
avez encore  Londres, je vous dis: Vivez, sire, Dieu le veut!

Le roi se leva, resserra sa ceinture, ceignit son pe, et
essuyant d'un mouchoir son front mouill de sueur:

-- Eh bien! dit-il, que faut-il faire?

-- Sire, avez-vous dans toute l'arme un rgiment sur lequel vous
puissiez compter?

-- De Winter, dit le roi, croyez-vous  la fidlit du vtre?

-- Sire, ce ne sont que des hommes, et les hommes sont devenus
bien faibles ou bien mchants. Je crois  leur fidlit, mais je
n'en rponds pas; je leur confierais ma vie, mais j'hsite  leur
confier celle de Votre Majest.

-- Eh bien! dit Athos,  dfaut de rgiment, nous sommes trois
hommes dvous, nous suffirons. Que Votre Majest monte  cheval,
qu'elle se place au milieu de nous, nous traversons la Tyne, nous
gagnons cosse, et nous sommes sauvs.

-- Est-ce votre avis, de Winter? demanda le roi.

-- Oui, sire.

-- Est-ce le vtre, monsieur d'Herblay?

-- Oui, sire.

-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le voulez. De Winter,
donnez les ordres.

De Winter sortit; pendant ce temps, le roi acheva sa toilette. Les
premiers rayons du jour commenaient  filtrer  travers les
ouvertures de la tente lorsque de Winter entra.

-- Tout est prt, sire, dit-il.

-- Et nous? demanda Athos.

-- Grimaud et Blaisois vous tiennent vos chevaux tout sells.

-- En ce cas, dit Athos, ne perdons pas un instant et partons.

-- Partons, dit le roi.

-- Sire, dit Aramis, Votre Majest ne prvient-elle pas ses amis?

-- Mes amis, dit Charles Ier en secouant tristement la tte, je
n'en ai plus d'autres que vous trois. Un ami de vingt ans qui ne
m'a jamais oubli; deux amis de huit jours que je n'oublierai
jamais. Venez, messieurs, venez.

Le roi sortit de sa tente et trouva effectivement son cheval prt.
C'tait un cheval isabelle qu'il montait depuis trois ans et qu'il
affectionnait beaucoup.

Le cheval en le voyant hennit de plaisir.

-- Ah! dit le roi, j'tais injuste, et voil encore, sinon un ami,
du moins un tre qui m'aime. Toi, tu me seras fidle, n'est-ce
pas, Arthus?

Et comme s'il et entendu ces paroles, le cheval approcha ses
naseaux fumants du visage du roi, en relevant ses lvres et en
montrant joyeusement ses dents blanches.

-- Oui, oui, dit le roi en le flattant de la main; oui, c'est
bien, Arthus, et je suis content de toi.

Et avec cette lgret qui faisait du roi un des meilleurs
cavaliers de l'Europe, Charles se mit en selle, et, se retournant
vers Athos, Aramis et de Winter:

-- Eh bien! messieurs, dit-il, je vous attends.

Mais Athos tait debout, immobile, les yeux fixs et la main
tendue vers une ligne noire, qui suivait le rivage de la Tyne et
qui s'tendait sur une longueur double de celle du camp.

-- Qu'est-ce que cette ligne? dit Athos, auquel les dernires
tnbres de la nuit, luttant avec les premiers rayons du jour, ne
permettaient pas bien de distinguer encore. Qu'est-ce que cette
ligne? je ne l'ai pas vue hier.

-- C'est sans doute le brouillard qui s'lve de la rivire, dit
le roi.

-- Sire, c'est quelque chose de plus compact qu'une vapeur.

-- En effet, je vois comme une barrire rougetre, dit de Winter.

-- C'est l'ennemi qui sort de Newcastle et qui nous enveloppe,
s'cria Athos.

-- L'ennemi! dit le roi.

-- Oui, l'ennemi. Il est trop tard. Tenez! tenez! sous ce rayon de
soleil, l, du ct de la ville, voyez-vous reluire les ctes de
fer?

On appelait ainsi les cuirassiers dont Cromwell avait fait ses
gardes.

-- Ah! dit le roi, nous allons savoir s'il est vrai que mes
cossais me trahissent.

-- Qu'allez-vous faire? s'cria Athos.

-- Leur donner l'ordre de charger et passer avec eux sur le ventre
de ces misrables rebelles.

Et le roi, piquant son cheval, s'lana vers la tente du comte de
Loewen.

-- Suivons-le, dit Athos.

-- Allons, dit Aramis.

-- Est-ce que le roi serait bless? dit de Winter. Je vois  terre
des taches de sang.

Et il s'lana sur la trace des deux amis. Athos l'arrta.

-- Allez rassembler votre rgiment, dit-il, je prvois que nous en
aurons besoin tout  l'heure.

De Winter tourna bride, et les deux amis continurent leur route.
En deux secondes le roi tait arriv  la tente du gnral en chef
de l'arme cossaise. Il sauta  terre et entra.

Le gnral tait au milieu des principaux chefs.

-- Le roi! s'crirent-ils en se levant et en se regardant avec
stupfaction.

En effet, Charles tait debout devant eux, le chapeau sur la tte,
les sourcils froncs, et fouettant sa botte avec la cravache.

-- Oui, messieurs, dit-il, le roi en personne; le roi qui vient
vous demander compte de ce qui se passe.

-- Qu'y a-t-il donc, sire? demanda le comte de Loewen.

-- Il y a, monsieur, dit le roi, se laissant emporter par la
colre, que le gnral Cromwell est arriv cette nuit  Newcastle;
que vous le savez et que je n'en suis pas averti; il y a que
l'ennemi sort de la ville et nous ferme le passage de la Tyne, que
vos sentinelles ont d voir ce mouvement, et que je n'en suis pas
averti; il y a que vous m'avez, par un infme trait, vendu deux
cent mille livres sterling au parlement, mais que de ce trait au
moins j'en suis averti. Voici ce qu'il y a, messieurs; rpondez ou
disculpez-vous, car je vous accuse.

-- Sire, balbutia le comte de Loewen, sire, Votre Majest aura t
trompe par quelque faux rapport.

-- J'ai vu de mes yeux l'arme ennemie s'tendre entre moi et
cosse, dit Charles, et je puis presque dire: J'ai entendu de mes
propres oreilles dbattre les clauses du march.

Les chefs cossais se regardrent en fronant le sourcil  leur
tour.

-- Sire, murmura le comte de Loewen courb sous le poids de la
honte, sire, nous sommes prts  vous donner toutes preuves.

-- Je n'en demande qu'une seule, dit le roi. Mettez l'arme en
bataille et marchons  l'ennemi.

-- Cela ne se peut pas, sire, dit le comte.

-- Comment! cela ne se peut pas! et qui empche que cela se
puisse? s'cria Charles Ier.

-- Votre Majest sait bien qu'il y a trve entre nous et l'arme
anglaise, rpondit le comte.

-- S'il y a trve, l'arme anglaise l'a rompue en sortant de la
ville, contre les conventions qui l'y tenaient enferme; or, je
vous le dis, il faut passer avec moi  travers cette arme et
rentrer en cosse, et si vous ne le faites pas, eh bien!
choisissez entre les deux noms qui font les hommes en mpris et en
excration aux autres hommes: ou vous tes des lches, ou vous
tes des tratres!

Les yeux des cossais flamboyrent, et, comme cela arrive souvent
en pareille occasion, ils passrent de l'extrme honte  l'extrme
impudence, et deux chefs de clan s'avanant de chaque ct du roi:

-- Eh bien, oui, dirent-ils, nous avons promis de dlivrer cosse
et l'Angleterre de celui qui depuis vingt-cinq ans boit le sang et
l'or de l'Angleterre et de cosse Nous avons promis, et nous
tenons nos promesses. Roi Charles Stuart, vous tes notre
prisonnier.

Et tous deux tendirent en mme temps la main pour saisir le roi;
mais avant que le bout de leurs doigts toucht sa personne, tous
deux taient tombs, l'un vanoui et l'autre mort.

Athos avait assomm l'un avec le pommeau de son pistolet, et
Aramis avait pass son pe au travers du corps de l'autre.

Puis, comme le comte de Loewen et les autres chefs reculaient
devant ce secours inattendu qui semblait tomber du ciel  celui
qu'ils croyaient dj leur prisonnier, Athos et Aramis
entranrent le roi hors de la tente parjure, o il s'tait si
imprudemment aventur, et sautant sur les chevaux que les laquais
tenaient prpars, tous trois reprirent au galop le chemin de la
tente royale.

En passant ils aperurent de Winter qui accourait  la tte de son
rgiment. Le roi lui fit signe de les accompagner.


LIX. Le vengeur

Tous quatre entrrent dans la tente; il n'y avait point de plan de
fait, il fallait en arrter un.

Le roi se laissa tomber sur un fauteuil.

-- Je suis perdu, dit-il.

-- Non, sire, rpondit Athos, vous tes seulement trahi.

Le roi poussa un profond soupir.

-- Trahi, trahi par les cossais, au milieu desquels je suis n,
que j'ai toujours prfrs aux Anglais! Oh! les misrables!

-- Sire, dit Athos, ce n'est point l'heure des rcriminations,
mais le moment de montrer que vous tes roi et gentilhomme.
Debout, sire, debout! car vous avez du moins ici trois hommes qui
ne vous trahiront pas, vous pouvez tre tranquille. Ah! si
seulement nous tions cinq! murmura Athos en pensant  d'Artagnan
et  Porthos.

-- Que dites-vous? demanda Charles en se levant.

-- Je dis, sire, qu'il n'y a plus qu'un moyen. Milord de Winter
rpond de son rgiment ou  peu prs, ne chicanons pas sur les
mots: il se met  la tte de ses hommes; nous nous mettons, nous,
aux cts de Sa Majest, nous faisons une troue dans l'arme de
Cromwell et nous gagnons l'cosse.

-- Il y a encore un moyen, dit Aramis, c'est que l'un de nous
prenne le costume et le cheval du roi: tandis qu'on s'acharnerait
aprs celui-l, le roi passerait peut-tre.

-- L'avis est bon, dit Athos, et si Sa Majest veut faire  l'un
de nous cet honneur, nous lui en serons bien reconnaissants.

-- Que pensez-vous de ce conseil, de Winter? dit le roi, regardant
avec admiration ces deux hommes, dont l'unique proccupation tait
d'amasser sur leur tte les dangers qui le menaaient.

-- Je pense, sire, que s'il y a un moyen de sauver votre Majest,
monsieur d'Herblay vient de le proposer. Je supplie donc bien
humblement Votre Majest de faire promptement son choix, car nous
n'avons pas de temps  perdre.

-- Mais si j'accepte, c'est la mort, c'est tout au moins la prison
pour celui qui prendra ma place.

-- C'est l'honneur d'avoir sauv son roi! s'cria de Winter.

Le roi regarda son vieil ami les larmes aux yeux, dtacha le
cordon du Saint-Esprit, qu'il portait pour faire honneur aux deux
Franais qui l'accompagnaient, et le passa au cou de de Winter,
qui reut  genoux cette terrible marque de l'amiti et de la
confiance de son souverain.

-- C'est juste, dit Athos: il y a plus longtemps qu'il sert que
nous.

Le roi entendit ces mots et se retourna les larmes aux yeux.

-- Messieurs, dit-il, attendez un instant, j'ai aussi un cordon 
donner  chacun de vous.

Puis il alla  une armoire o taient renferms ses propres
ordres, et prit deux Cordons de la Jarretire.

-- Ces ordres ne peuvent tre pour nous, dit Athos.

-- Et Pourquoi cela, monsieur? demanda Charles.

-- Ces ordres sont presque royaux, et nous ne sommes que de
simples gentilshommes.

-- Passez-moi en revue tous les trnes de la terre, dit le roi, et
trouvez-moi de plus grands coeurs que les vtres.

Non, non, vous ne vous rendez pas justice, messieurs, mais je suis
l pour vous la rendre, moi.  genoux, comte.

Athos s'agenouilla, le roi lui passa le cordon de gauche  droite
comme d'habitude, et levant son pe, au lieu de la formule
habituelle: Je vous fais chevalier, soyez brave, fidle et loyal,
il dit:

-- Vous tes brave fidle et loyal, je vous fais chevalier,
monsieur le comte.

Puis se retournant vers Aramis:

--  votre tour, monsieur le chevalier, dit-il.

Et la mme crmonie recommena avec les mmes paroles, tandis que
de Winter, aid des cuyers, dtachait sa cuirasse de cuivre pour
tre mieux pris pour le roi.

Puis, lorsque Charles en eut fini avec Aramis comme il avait fini
avec Athos, il les embrassa tous deux.

-- Sire, dit de Winter, qui, en face d'un grand dvouement, avait
repris toute sa force et tout son courage, nous sommes prts.

Le roi regarda les trois gentilshommes.

-- Ainsi donc il faut fuir? dit-il.

-- Fuir  travers une arme, sire, dit Athos, dans tous les pays
du monde s'appelle charger.

-- Je mourrai donc l'pe  la main, dit Charles. Monsieur le
comte, monsieur le chevalier, si jamais je suis roi...

-- Sire, vous nous avez dj honors plus qu'il n'appartenait  de
simples gentilshommes; ainsi la reconnaissance vient de nous. Mais
ne perdons pas de temps, car nous n'en avons dj que trop perdu.

Le roi leur tendit une dernire fois la main  tous les trois,
changea son chapeau avec celui de de Winter et sortit.

Le rgiment de de Winter tait rang sur une plate-forme qui
dominait le camp; le roi, suivi des trois amis, se dirigea vers la
plate-forme.

Le camp cossais semblait tre veill enfin; les hommes taient
sortis de leurs tentes et avaient pris leur rang comme pour la
bataille.

-- Voyez-vous, dit le roi, peut-tre se repentent-ils et sont-ils
prts  marcher.

-- S'ils se repentent, sire, rpondit Athos, ils nous suivront.

-- Bien! dit le roi, que faisons-nous?

-- Examinons l'arme ennemie, dit Athos.

Les yeux du petit groupe se fixrent  l'instant mme sur cette
ligne qu' l'aube du jour on avait prise pour du brouillard, et
que les premiers rayons du soleil dnonaient maintenant pour une
arme range en bataille. L'air tait pur et limpide comme il est
d'ordinaire  cette heure de la matine. On distinguait
parfaitement les rgiments, les tendards et jusqu' la couleur
des uniformes et des chevaux.

Alors on vit sur une petite colline, un peu en avant du front
ennemi, apparatre un homme petit, trapu et lourd; cet homme tait
entour de quelques officiers. Il dirigea une lunette sur le
groupe dont le roi faisait partie.

-- Cet homme connat-il personnellement Votre Majest? demanda
Aramis.

Charles sourit.

-- Cet homme, c'est Cromwell, dit-il.

-- Alors, abaissez votre chapeau, sire, qu'il ne s'aperoive pas
de la substitution.

-- Ah! dit Athos, nous avons perdu bien du temps.

-- Alors, dit le roi, en avant! et partons.

-- Le donnez-vous, sire? demanda Athos.

-- Non, je vous nomme mon lieutenant gnral, dit le roi.

-- coutez alors, milord de Winter, dit Athos; loignez-vous,
Sire, je vous prie; ce que nous allons dire ne regarde pas Votre
Majest.

Le roi fit en souriant trois pas en arrire.

-- Voici ce que je propose, continua Athos. Nous divisons notre
rgiment en deux escadrons; vous vous mettez  la tte du premier;
Sa Majest et nous  la tte du second; si rien ne vient nous
barrer le passage, nous chargeons tous ensemble pour forcer la
ligne ennemie et nous jeter dans la Tyne, que nous traversons,
soit  gu, soit  la nage; si au contraire on nous pousse quelque
obstacle sur le chemin, vous et vos hommes vous vous faites tuer
jusqu'au dernier, nous et le roi nous continuons notre route: une
fois arrivs au bord de la rivire, fussent-ils sur trois rangs
d'paisseur, si votre escadron fait son devoir, cela nous regarde.

--  cheval! dit de Winter.

--  cheval! dit Athos, tout est prvu et dcid.

-- Alors, messieurs, dit le roi, en avant! rallions-nous 
l'ancien cri de France: Montjoie et Saint-Denis! Le cri de
l'Angleterre est rpt maintenant par trop de tratres.

On monta  cheval, le roi sur le cheval de de Winter, de Winter
sur le cheval du roi; puis de Winter se mit au premier rang du
premier escadron, et le roi, ayant Athos  sa droite et Aramis 
sa gauche, au premier rang du second.

Toute l'arme cossaise regardait ces prparatifs avec
l'immobilit et le silence de la honte.

On vit quelques chefs sortir des rangs et briser leurs pes.

-- Allons, dit le roi, cela me console, ils ne sont pas tous des
tratres.

En ce moment la voix de de Winter retentit:

-- En avant! criait-il.

Le premier escadron s'branla, le second le suivit et descendit de
la plate-forme. Un rgiment de cuirassiers  peu prs gal en
nombre se dveloppait derrire la colline et venait ventre  terre
au-devant de lui.

Le roi montra  Athos et  Aramis ce qui se passait.

-- Sire, dit Athos, le cas est prvu, et si les hommes de de
Winter font leur devoir, cet vnement nous sauve au lieu de nous
perdre.

En ce moment on entendit, par-dessus tout le bruit que faisaient
les chevaux en galopant et hennissant, de Winter qui criait:

-- Sabre en main!

Tous les sabres  ce commandement sortirent du fourreau et
parurent comme des clairs.

-- Allons, messieurs, cria le roi  son tour, enivr par le bruit
et par la vue, allons, messieurs, sabre en main!

Mais  ce commandement, dont le roi donna l'exemple, Athos et
Aramis seuls obirent.

-- Nous sommes trahis, dit tout bas le roi.

-- Attendons encore, dit Athos, peut-tre n'ont-ils pas reconnu la
voix de Votre Majest, et attendent-ils l'ordre de leur chef
d'escadron.

-- N'ont-ils pas entendu celui de leur colonel! Mais voyez!
s'cria le roi, arrtant son cheval d'une secousse qui le fit
plier sur ses jarrets, et saisissant la bride du cheval d'Athos.

-- Ah! lches! ah! misrables! ah! tratres! criait de Winter,
dont on entendait la voix, tandis que ses hommes, quittant leurs
rangs, s'parpillaient dans la plaine.

Une quinzaine d'hommes  peine taient groups autour de lui et
attendaient la charge des cuirassiers de Cromwell.

-- Allons mourir avec eux! dit le roi.

-- Allons mourir! dirent Athos et Aramis.

--  moi tous les coeurs fidles! cria de Winter. Cette voix
arriva jusqu'aux deux amis, qui partirent au galop.

-- Pas de quartier! cria en franais, et rpondant  la voix de de
Winter, une voix qui les fit tressaillir.

Quant  de Winter, au son de cette voix il demeura ple et comme
ptrifi.

Cette voix, c'tait celle d'un cavalier mont sur un magnifique
cheval noir, et qui chargeait en tte du rgiment anglais que,
dans son ardeur, il devanait de dix pas.

-- C'est lui! murmura de Winter les yeux fixes et laissant pendre
son pe  ses cts.

-- Le roi! le roi! crirent plusieurs voix se trompant au cordon
bleu et au cheval isabelle de de Winter; prenez-le vivant!

-- Non, ce n'est pas le roi! s'cria le cavalier; ne vous y
trompez pas. N'est-ce pas, milord de Winter, que vous n'tes pas
le roi? n'est-ce pas que vous tes mon oncle?

Et en mme temps, Mordaunt, car c'tait lui, dirigea le canon d'un
pistolet contre de Winter. Le coup partit; la balle traversa la
poitrine du vieux gentilhomme, qui fit un bond sur sa selle et
retomba entre les bras d'Athos en murmurant:

-- Le vengeur!

-- Souviens-toi de ma mre, hurla Mordaunt en passant outre,
emport qu'il tait par le galop furieux de son cheval.

-- Misrable! cria Aramis en lui lchant un coup de pistolet
presque  bout portant et comme il passait  ct de lui; mais
l'amorce seule prit feu et le coup ne partit point.

En ce moment le rgiment tout entier tomba sur les quelques hommes
qui avaient tenu, et les deux Franais furent entours, presss,
envelopps. Athos, aprs s'tre assur que de Winter tait mort,
lcha le cadavre, et tirant son pe:

-- Allons, Aramis, pour l'honneur de la France.

Et les deux Anglais qui se trouvaient les plus proches des deux
gentilshommes tombrent tous deux frapps mortellement.

Au mme instant un hourra terrible retentit et trente lames
tincelrent au-dessus de leurs ttes.

Tout  coup un homme s'lance du milieu des rangs anglais, qu'il
bouleverse, bondit sur Athos, l'enlace de ses bras nerveux, lui
arrache son pe en lui disant  l'oreille:

-- Silence! rendez-vous. Vous rendre  moi, ce n'est pas vous
rendre.

Un gant a aussi saisi les deux poignets d'Aramis, qui essaie en
vain de se soustraire  sa formidable treinte.

-- Rendez-vous, lui dit-il en le regardant fixement.

Aramis lve la tte, Athos se retourne.

-- D'Art..., s'cria Athos dont le Gascon ferma la bouche avec la
main.

-- Je me rends, dit Aramis en tendant son pe  Porthos.

-- Feu! feu! criait Mordaunt en revenant sur le groupe o taient
les deux amis.

-- Et pourquoi feu? dit le colonel, tout le monde s'est rendu.

-- C'est le fils de Milady, dit Athos  d'Artagnan.

-- Je l'ai reconnu.

-- C'est le moine, dit Porthos  Aramis.

-- Je le sais.

En mme temps les rangs commencrent  s'ouvrir. D'Artagnan tenait
la bride du cheval d'Athos, Porthos celle du cheval d'Aramis.
Chacun deux essayait d'entraner son prisonnier loin du champ de
bataille.

Ce mouvement dcouvrit l'endroit o tait tomb le corps de de
Winter. Avec l'instinct de la haine, Mordaunt l'avait retrouv, et
le regardait, pench sur son cheval, avec un sourire hideux.

Athos, tout calme qu'il tait, mit la main  ses fontes encore
garnies de pistolets.

-- Que faites-vous? dit d'Artagnan.

-- Laissez-moi le tuer.

-- Pas un geste qui puisse faire croire que vous le connaissez, ou
nous sommes perdus tous quatre.

Puis se retournant vers le jeune homme:

-- Bonne prise! s'cria-t-il, bonne prise! ami Mordaunt. Nous
avons chacun le ntre, M. du Vallon et moi: des chevaliers de la
jarretire, rien que cela.

-- Mais, s'cria Mordaunt, regardant Athos et Aramis avec des yeux
sanglants, mais ce sont des Franais, ce me semble?

-- Je n'en sais ma foi rien. tes-vous Franais, monsieur?
demanda-t-il  Athos.

-- Je le suis, rpondit gravement celui-ci.

-- Eh bien! mon cher monsieur, vous voil prisonnier d'un
compatriote.

-- Mais le roi? dit Athos avec angoisse, le roi?

D'Artagnan serra vigoureusement la main de son prisonnier et lui
dit:

-- Eh! nous le tenons, le roi!

-- Oui, dit Aramis, par une trahison infme.

Porthos broya le poignet de son ami et lui dit avec un sourire:

-- Eh! monsieur! la guerre se fait autant par l'adresse que par la
force: regardez!

En effet on vit en ce moment l'escadron qui devait protger la
retraite de Charles s'avancer  la rencontre du rgiment anglais,
enveloppant le roi, qui marchait seul  pied dans un grand espace
vide. Le prince tait calme en apparence, mais on voyait ce qu'il
devait souffrir pour paratre calme; ainsi la sueur coulait de son
front, et il s'essuyait les tempes et les lvres avec un mouchoir
qui chaque fois s'loignait de sa bouche teint de sang.

-- Voil Nabuchodonosor, s'cria un des cuirassiers de Cromwell,
vieux puritain, dont les yeux s'enflammrent  l'aspect de celui
qu'on appelait le tyran.

-- Que dites-vous donc, Nabuchodonosor? dit Mordaunt avec un
sourire effrayant. Non, c'est le roi Charles Ier, le bon roi
Charles qui dpouille ses sujets pour en hriter.

Charles leva les yeux vers l'insolent qui parlait ainsi, mais il
ne le reconnut point. Cependant la majest calme et religieuse de
son visage fit baisser le regard de Mordaunt.

-- Bonjour, messieurs, dit le roi aux deux gentilshommes qu'il
vit, l'un aux mains de d'Artagnan, l'autre aux mains de Porthos.
La journe a t malheureuse, mais ce n'est point votre faute,
Dieu merci! O est mon vieux de Winter!

Les deux gentilshommes tournrent la tte et gardrent le silence.

-- Cherche o est Strafford, dit la voix stridente de Mordaunt.

Charles tressaillit: le dmon avait frapp juste. Strafford,
c'tait son remords ternel, l'ombre de ses jours, le fantme de
ses nuits.

Le roi regarda autour de lui et vit un cadavre  ses pieds.
C'tait celui de de Winter.

Charles ne jeta pas un cri, ne versa pas une larme, seulement une
pleur plus livide s'tendit sur son visage; il mit un genou en
terre, souleva la tte de de Winter, l'embrassa au front, et
reprenant le cordon du Saint-Esprit qu'il lui avait pass au cou,
il le mit religieusement sur sa poitrine.

-- De Winter est donc tu? demanda d'Artagnan en fixant ses yeux
sur le cadavre.

-- Oui, dit Athos, et par son neveu.

-- Allons! c'est le premier de nous qui s'en va, murmura
d'Artagnan; qu'il dorme en paix, c'tait un brave.

-- Charles Stuart, dit alors le colonel du rgiment anglais en
s'avanant vers le roi qui venait de reprendre les insignes de la
royaut, vous rendez-vous notre prisonnier?

-- Colonel Thomlison, dit Charles, le roi ne se rend point;
l'homme cde  la force, voil tout.

-- Votre pe.

Le roi tira son pe et la brisa sur son genou.

En ce moment un cheval sans cavalier, ruisselant d'cume, l'oeil
en flamme, les naseaux ouverts, accourut, et reconnaissant son
matre, s'arrta prs de lui en hennissant de joie: c'tait
Arthus.

Le roi sourit, le flatta de la main et se mit lgrement en selle.

-- Allons, messieurs, dit-il, conduisez-moi o vous voudrez.

Puis se retournant vivement:

-- Attendez, dit-il; il m'a sembl voir remuer de Winter; s'il vit
encore, par ce que vous avez de plus sacr, n'abandonnez pas ce
noble gentilhomme.

-- Oh! soyez tranquille, roi Charles, dit Mordaunt, la balle a
travers le coeur.

-- Ne soufflez pas un mot, ne faites pas un geste, ne risquez pas
un regard pour moi ni pour Porthos, dit d'Artagnan  Athos et 
Aramis, car Milady n'est pas morte, et son me vit dans le corps
de ce dmon!

Et le dtachement s'achemina vers la ville, emmenant sa royale
capture; mais  moiti chemin, un aide de camp du gnral Cromwell
apporta l'ordre au colonel Thomlison de conduire le roi 
Holdenby-Castle.

En mme temps les courriers partaient dans toutes les directions
pour annoncer  l'Angleterre et  toute l'Europe que le roi
Charles Stuart tait prisonnier du gnral Olivier Cromwell.


LX. Olivier Cromwell

-- Venez-vous chez le gnral? dit Mordaunt  d'Artagnan et 
Porthos, vous savez qu'il vous a mands aprs l'action.

-- Nous allons d'abord mettre nos prisonniers en lieu de sret,
dit d'Artagnan  Mordaunt. Savez-vous, monsieur, que ces
gentilshommes valent chacun quinze cents pistoles?

-- Oh! soyez tranquilles, dit Mordaunt en les regardant d'un oeil
dont il essayait en vain de rprimer la frocit, mes cavaliers
les garderont, et les garderont bien; je vous rponds d'eux.

-- Je les garderai encore mieux moi-mme, reprit d'Artagnan;
d'ailleurs, que faut-il? une bonne chambre avec des sentinelles,
ou leur simple parole qu'ils ne chercheront pas  fuir. Je vais
mettre ordre  cela, puis nous aurons l'honneur de nous prsenter
chez le gnral et de lui demander ses ordres pour Son minence.

-- Vous comptez donc partir bientt? demanda Mordaunt.

-- Notre mission est finie et rien ne nous arrte plus en
Angleterre que le bon plaisir du grand homme prs duquel nous
avons t envoys.

Le jeune homme se mordit les lvres, et se penchant  l'oreille du
sergent:

-- Vous suivrez ces hommes, lui dit-il, vous ne les perdrez pas de
vue; et quand vous saurez o ils sont logs, vous reviendrez
m'attendre  la porte de la ville.

Le sergent fit signe qu'il serait obi.

Alors, au lieu de suivre le gros des prisonniers qu'on ramenait
dans la ville, Mordaunt se dirigea vers la colline d'o Cromwell
avait regard la bataille et o il venait de faire dresser sa
tente.

Cromwell avait dfendu qu'on laisst pntrer personne prs de
lui: mais la sentinelle, qui connaissait Mordaunt pour un des
confidents les plus intimes du gnral, pensa que la dfense ne
regardait point le jeune homme.

Mordaunt carta donc la toile de la tente et vit Cromwell assis
devant une table, la tte cache entre ses deux mains; en outre,
il lui tournait le dos.

Soit qu'il entendt ou non le bruit que fit Mordaunt en entrant,
Cromwell ne se retourna point.

Mordaunt resta debout prs de la porte.

Enfin, au bout d'un instant, Cromwell releva son front appesanti,
et, comme s'il et senti instinctivement que quelqu'un tait l,
il tourna lentement la tte.

-- J'avais dit que je voulais tre seul! s'cria-t-il en voyant le
jeune homme.

-- On n'a pas cru que cette dfense me regardt, monsieur, dit
Mordaunt; cependant, si vous l'ordonnez, je suis prt  sortir.

-- Ah! c'est vous, Mordaunt! dit Cromwell, claircissant, comme
par la force de sa volont, le voile qui couvrait ses yeux;
puisque vous voil, c'est bien, restez.

-- Je vous apporte mes flicitations.

-- Vos flicitations! et de quoi?

-- De la prise de Charles Stuart. Vous tes le matre de
l'Angleterre maintenant.

-- Je l'tais bien mieux il y a deux heures, dit Cromwell.

-- Comment cela, gnral?

-- L'Angleterre avait besoin de moi pour prendre le tyran,
maintenant le tyran est pris. L'avez-vous vu?

-- Oui, monsieur, dit Mordaunt.

-- Quelle attitude a-t-il?

Mordaunt hsita, mais la vrit sembla sortir de force de ses
lvres.

-- Calme et digne, dit-il.

-- Qu'a-t-il dit?

-- Quelques paroles d'adieu  ses amis.

--  ses amis! murmura Cromwell; il a donc des amis, lui?

Puis tout haut:

-- S'est-il dfendu?

-- Non, monsieur, il a t abandonn de tous, except de trois ou
quatre hommes; il n'y avait donc pas moyen de se dfendre.

--  qui a-t-il rendu son pe?

-- Il ne l'a pas rendue, il l'a brise.

-- Il a bien fait; mais au lieu de la briser il et mieux fait
encore de s'en servir avec plus d'avantage.

Il y eut un instant de silence.

-- Le colonel du rgiment qui servait d'escorte au roi,  Charles,
a t tu, ce me semble? dit Cromwell en regardant fixement
Mordaunt.

-- Oui, monsieur.

-- Par qui? demanda Cromwell.

-- Par moi.

-- Comment se nommait-il?

-- Lord de Winter.

-- Votre oncle? s'cria Cromwell.

-- Mon oncle! reprit Mordaunt; les tratres  l'Angleterre ne sont
pas de ma famille.

Cromwell resta un instant pensif, regardant ce jeune homme; puis,
avec cette profonde mlancolie que peint si bien Shakespeare:

-- Mordaunt, lui dit-il, vous tes un terrible serviteur.

-- Quand le Seigneur ordonne, dit Mordaunt, il n'y a pas 
marchander avec ses ordres. Abraham a lev le couteau sur Isaac,
et Isaac tait son fils.

-- Oui, dit Cromwell, mais le Seigneur n'a pas laiss s'accomplir
le sacrifice.

-- J'ai regard autour de moi, dit Mordaunt, et je n'ai vu ni bouc
ni chevreau arrt dans les buissons de la plaine.

Cromwell s'inclina.

-- Vous tes fort parmi les forts, Mordaunt, dit-il. Et les
Franais, comment se sont-ils conduits?

-- En gens de coeur, monsieur, dit Mordaunt.

-- Oui, oui, murmura Cromwell, les Franais se battent bien; et,
en effet, si ma lunette est bonne, il me semble que je les ai vus
au premier rang.

-- Ils y taient, dit Mordaunt.

-- Aprs vous, cependant, dit Cromwell.

-- C'est la faute de leurs chevaux et non la leur.

Il se fit encore un moment de silence.

-- Et les cossais? demanda Cromwell.

-- Ils ont tenu leur parole, dit Mordaunt, et n'ont pas boug.

-- Les misrables! murmura Cromwell.

-- Leurs officiers demandent  vous voir, monsieur.

-- Je n'ai pas le temps. Les a-t-on pays?

-- Cette nuit.

-- Qu'ils partent alors, qu'ils retournent dans leurs montagnes,
qu'ils y cachent leur honte, si leurs montagnes sont assez hautes
pour cela; je n'ai plus affaire  eux, ni eux  moi. Et
maintenant, allez, Mordaunt.

-- Avant de m'en aller, dit Mordaunt, j'ai quelques questions 
vous adresser, monsieur, et une demande  vous faire, mon matre.

--  moi?

Mordaunt s'inclina:

-- Je viens  vous, mon hros, mon protecteur, mon pre, et je
vous dis: Matre, tes-vous content de moi?

Cromwell le regarda avec tonnement.

Le jeune homme demeura impassible.

-- Oui, dit Cromwell; vous avez fait, depuis que je vous connais,
non seulement votre devoir, mais encore plus que votre devoir,
vous avez t fidle ami, adroit ngociateur, bon soldat.

-- Avez-vous souvenir, monsieur, que c'est moi qui ai eu la
premire ide de traiter avec les cossais de l'abandon de leur
roi?

-- Oui, la pense vient de vous, c'est vrai; je ne poussais pas
encore le mpris des hommes jusque-l.

-- Ai-je t bon ambassadeur en France?

-- Oui, et vous avez obtenu de Mazarin ce que je demandais.

-- Ai-je combattu toujours ardemment pour votre gloire et vos
intrts?

-- Trop ardemment peut-tre, c'est ce que je vous reprochais tout
 l'heure. Mais o voulez-vous en venir avec toutes vos questions?

--  vous dire, milord, que le moment est venu o vous pouvez d'un
mot rcompenser tous mes services.

-- Ah! fit Olivier avec un lger mouvement de ddain; c'est vrai,
j'oubliais que tout service mrite sa rcompense, que vous m'avez
servi et que vous n'tes pas encore rcompens.

-- Monsieur, je puis l'tre  l'instant mme et au-del de mes
souhaits.

-- Comment cela?

-- J'ai le prix sous la main et je le tiens presque.

-- Et quel est ce prix? demanda Cromwell. Vous a-t-on offert de
l'or? Demandez-vous un grade? Dsirez-vous un gouvernement?

-- Monsieur, m'accorderez-vous ma demande?

-- Voyons ce qu'elle est d'abord.

-- Monsieur, lorsque vous m'avez dit: Vous allez accomplir un
ordre, vous ai-je jamais rpondu: Voyons cet ordre?

-- Si cependant votre dsir tait impossible  raliser.

-- Lorsque vous avez eu un dsir et que vous m'avez charg de son
accomplissement, vous ai-je jamais rpondu: C'est impossible?

-- Mais une demande formule avec tant de prparation...

-- Ah! soyez tranquille, monsieur, dit Mordaunt avec une simple
expression, elle ne vous minera pas.

-- Eh bien donc, dit Cromwell, je vous promets de faire droit 
votre demande autant que la chose sera en mon pouvoir; demandez.

-- Monsieur, rpondit Mordaunt, on a fait ce matin deux
prisonniers, je vous les demande.

-- Ils ont donc offert une ranon considrable? dit Cromwell.

-- Je les crois pauvres, au contraire, monsieur.

-- Mais ce sont donc des amis  vous?

-- Oui, monsieur, s'cria Mordaunt, ce sont des amis  moi, de
chers amis, et je donnerais ma vie pour la leur.

-- Bien, Mordaunt, dit Cromwell, reprenant, avec un certain
mouvement de joie, une meilleure opinion du jeune homme; bien, je
te les donne, je ne veux mme pas savoir qui ils sont; fais-en ce
que tu voudras.

-- Merci, monsieur, s'cria Mordaunt, merci! ma vie est dsormais
 vous, et en la perdant je vous serai encore redevable; merci,
vous venez de me payer magnifiquement de mes services.

Et il se jeta aux genoux de Cromwell, et, malgr les efforts du
gnral puritain, qui ne voulait pas ou qui faisait semblant de ne
pas vouloir se laisser rendre cet hommage presque royal, il prit
sa main qu'il baisa.

-- Quoi! dit Cromwell, l'arrtant  son tour au moment o il se
relevait, pas d'autres rcompenses? Pas d'or? Pas de grade?

-- Vous m'avez donn tout ce que vous pouviez me donner, milord,
et de ce jour je vous tiens quitte du reste.

Et Mordaunt s'lana hors de la tente du gnral avec, une joie
qui dbordait de son coeur et de ses yeux.

Cromwell le suivit du regard.

-- Il a tu son oncle! murmura-t-il; hlas! quels sont donc mes
serviteurs? Peut-tre celui-ci, qui ne me rclame rien ou qui
semble ne rien rclamer, a-t-il plus demand devant Dieu que ceux
qui viendront rclamer l'or des provinces et le pain des
malheureux; personne ne me sert pour rien, Charles, qui est mon
prisonnier, a peut-tre encore des amis, et moi je n'en ai pas.

Et il reprit en soupirant sa rverie interrompue par Mordaunt.


LXI. Les gentilshommes

Pendant que Mordaunt s'acheminait vers la tente de Cromwell,
d'Artagnan et Porthos ramenaient leurs prisonniers dans la maison
qui leur avait t assigne pour logement  Newcastle.

La recommandation faite par Mordaunt au sergent n'avait point
chapp au Gascon; aussi avait-il recommand de l'oeil  Athos et
 Aramis la plus svre prudence. Aramis et Athos avaient en
consquence march silencieux prs de leurs vainqueurs; ce qui ne
leur avait pas t difficile, chacun ayant assez  faire de
rpondre  ses propres penses.

Si jamais homme fut tonn, ce fut Mousqueton, lorsque du seuil de
la porte il vit s'avancer les quatre amis suivis du sergent et
d'une dizaine d'hommes. Il se frotta les yeux, ne pouvant se
dcider  reconnatre Athos et Aramis, mais enfin force lui fut de
se rendre  l'vidence. Aussi allait-il se confondre en
exclamations, lorsque Porthos lui imposa silence d'un de ces coups
d'oeil qui n'admettent pas de discussion.

Mousqueton resta coll le long de la porte, attendant
l'explication d'une chose si trange; ce qui le bouleversait
surtout, c'est que les quatre amis avaient l'air de ne plus se
reconnatre.

La maison dans laquelle d'Artagnan et Porthos conduisirent Athos
et Aramis tait celle qu'ils habitaient depuis la veille et qui
leur avait t donne par le gnral Cromwell: elle faisait
l'angle d'une rue, avait une espce de jardin et des curies en
retour sur la rue voisine.

Les fentres du rez-de-chausse, comme cela arrive souvent dans
les petites villes de province, taient grilles, de sorte
qu'elles ressemblaient fort  celles d'une prison.

Les deux amis firent entrer les prisonniers devant eux et se
tinrent sur le seuil aprs avoir ordonn  Mousqueton de conduire
les quatre chevaux  l'curie.

-- Pourquoi n'entrons-nous pas avec eux? dit Porthos.

-- Parce que, auparavant, rpondit d'Artagnan, il faut voir ce que
nous veulent ce sergent et les huit ou dix hommes qui
l'accompagnent.

Le sergent et les huit ou dix hommes s'tablirent dans le petit
jardin.

D'Artagnan leur demanda ce qu'ils dsiraient et pourquoi ils se
tenaient l.

-- Nous avons reu l'ordre, dit le sergent, de vous aider  garder
vos prisonniers.

Il n'y avait rien  dire  cela, c'tait au contraire une
attention dlicate dont il fallait avoir l'air de savoir gr 
celui qui l'avait eue. D'Artagnan remercia le sergent et lui donna
une couronne pour boire  la sant du gnral Cromwell.

Le sergent rpondit que les puritains ne buvaient point et mit la
couronne dans sa poche.

-- Ah! dit Porthos, quelle affreuse journe, mon cher d'Artagnan!

-- Que dites-vous l, Porthos, vous appelez une affreuse journe
celle dans laquelle nous avons retrouv nos amis!

-- Oui, mais dans quelle circonstance!

Il est vrai que la conjoncture est embarrassante, dit d'Artagnan;
mais n'importe, entrons chez eux, et tchons de voir clair un peu
dans notre position.

-- Elle est fort embrouille, dit Porthos, et je comprends
maintenant pourquoi Aramis me recommandait si fort d'trangler cet
affreux Mordaunt.

-- Silence donc! dit d'Artagnan, ne prononcez pas ce nom.

-- Mais, dit Porthos, puisque je parle franais et qu'ils sont
anglais!

D'Artagnan regarda Porthos avec cet air d'admiration qu'un homme
raisonnable ne peut refuser aux normits de tout genre.

Puis, comme Porthos de son ct le regardait sans rien comprendre
 son tonnement, d'Artagnan le poussa en lui disant:

-- Entrons.

Porthos entra le premier, d'Artagnan le second; d'Artagnan referma
soigneusement la porte et serra successivement les deux amis dans
ses bras.

Athos tait d'une tristesse mortelle. Aramis regardait
successivement Porthos et d'Artagnan sans rien dire, mais son
regard tait si expressif, que d'Artagnan le comprit.

-- Vous voulez savoir comment il se fait que nous sommes ici? Eh!
mon Dieu! c'est bien facile  deviner, Mazarin nous a chargs
d'apporter une lettre au gnral Cromwell.

-- Mais comment vous trouvez-vous  ct de Mordaunt? dit Athos,
de Mordaunt, dont je vous avais dit de vous dfier, d'Artagnan.

-- Et que je vous avais recommand d'trangler, Porthos, dit
Aramis.

-- Toujours Mazarin. Cromwell l'avait envoy  Mazarin; Mazarin
nous a envoys  Cromwell. Il y a de la fatalit dans tout cela.

-- Oui, vous avez raison, d'Artagnan, une fatalit qui nous divise
et qui nous perd. Ainsi, mon cher Aramis, n'en parlons plus et
prparons-nous  subir notre sort.

-- Sang-Diou! parlons-en, au contraire, car il a t convenu une
fois pour toutes, que nous sommes toujours ensemble, quoique dans
des causes opposes.

-- Oh! oui, bien opposes, dit en souriant Athos; car ici, je vous
le demande, quelle cause servez-vous? Ah! d'Artagnan, voyez  quoi
le misrable Mazarin vous emploie. Savez-vous de quel crime vous
vous tes rendu coupable aujourd'hui? De la prise du roi, de son
ignominie, de sa mort.

-- Oh! oh! dit Porthos, croyez-vous?

-- Vous exagrez, Athos, dit d'Artagnan, nous n'en sommes pas l.

-- Eh, mon Dieu! nous y touchons, au contraire. Pourquoi arrte-t-
on un roi? Quand on veut le respecter comme un matre, on ne
l'achte pas comme un esclave. Croyez-vous que ce soit pour le
remettre sur le trne que Cromwell l'a pay deux cent mille livres
sterling? Amis, ils le tueront, soyez-en srs, et c'est encore le
moindre crime qu'ils puissent commettre. Mieux vaut dcapiter que
souffleter un roi.

-- Je ne vous dis pas non, et c'est possible aprs tout, dit
d'Artagnan; mais que nous fait tout cela? Je suis ici, moi, parce
que je suis soldat, parce que je sers mes matres, c'est--dire
ceux qui me payent ma solde. J'ai fait serment d'obir et j'obis;
mais vous qui n'avez pas fait de serment, pourquoi tes-vous ici,
et quelle cause y servez-vous?

-- La cause la plus sacre qu'il y ait au monde, dit Athos; celle
du malheur, de la royaut et de la religion. Un ami, une pouse,
une fille, nous ont fait l'honneur de nous appeler  leur aide.
Nous les avons servis selon nos faibles moyens, et Dieu nous
tiendra compte de la volont  dfaut du pouvoir. Vous pouvez
penser d'une autre faon, d'Artagnan, envisager les choses d'une
autre manire, mon ami; je ne vous en dtourne pas, mais je vous
blme.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan, et que me fait au bout du compte que
M. Cromwell, qui est Anglais, se rvolte contre son roi, qui est
cossais? Je suis Franais, moi, toutes ces choses ne me regardent
pas. Pourquoi donc voudriez-vous m'en rendre responsable?

-- Au fait, dit Porthos.

-- Parce que tous les gentilshommes sont frres, parce que vous
tes gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les
premiers entre les gentilshommes, parce que la plbe aveugle,
ingrate et bte prend toujours plaisir  abaisser ce qui lui est
suprieur; et c'est vous, vous, d'Artagnan, l'homme de la vieille
seigneurie, l'homme au beau nom, l'homme  la bonne pe, qui avez
contribu  livrer un roi  des marchands de bire,  des
tailleurs,  des charretiers! Ah! d'Artagnan, comme soldat, peut-
tre avez-vous fait votre devoir, mais comme gentilhomme, vous
tes coupable, je vous le dis.

D'Artagnan mchonnait une tige de fleur, ne rpondait pas et se
sentait mal  l'aise; car lorsqu'il dtournait son regard de celui
d'Athos, il rencontrait celui d'Aramis.

-- Et vous, Porthos, continua le comte comme s'il et eu piti de
l'embarras de d'Artagnan; vous, le meilleur coeur, le meilleur
ami, le meilleur soldat que je connaisse; vous que votre me
faisait digne de natre sur les degrs d'un trne, et qui tt ou
tard serez rcompens par un roi intelligent; vous, mon cher
Porthos, vous, gentilhomme par les moeurs, par les gots et par le
courage, vous tes aussi coupable que d'Artagnan.

Porthos rougit, mais de plaisir plutt que de confusion, et
cependant, baissant la tte comme s'il tait humili:

-- Oui, oui, dit-il, je crois que vous avez raison, mon cher
comte.

Athos se leva.

-- Allons, dit-il en marchant  d'Artagnan et en lui tendant la
main; allons, ne bougez pas, mon cher fils, car tout ce que je
vous ai dit, je vous l'ai dit sinon avec la voix, du moins avec le
coeur d'un pre. Il m'et t plus facile, croyez-moi, de vous
remercier de m'avoir sauv la vie et de ne pas vous toucher un
seul mot de mes sentiments.

-- Sans doute, sans doute, Athos, rpondit d'Artagnan en lui
serrant la main  son tour; mais c'est qu'aussi vous avez de
diables de sentiments que tout le monde ne peut avoir. Qui va
s'imaginer qu'un homme raisonnable va quitter sa maison, la
France, son pupille, un jeune homme charmant, car nous l'avons vu
au camp, pour courir o? Au secours d'une royaut pourrie et
vermoulue qui va crouler un de ces matins comme une vieille
baraque. Le sentiment que vous dites est beau, sans doute, si beau
qu'il est surhumain.

-- Quel qu'il soit, d'Artagnan, rpondit Athos sans donner dans le
pige qu'avec son adresse gasconne son ami tendait  son affection
paternelle pour Raoul, quel qu'il soit, vous savez bien au fond du
coeur qu'il est juste; mais j'ai tort de discuter avec mon mettre.
D'Artagnan, je suis votre prisonnier, traitez-moi donc comme tel.

-- Ah! pardieu! dit d'Artagnan, vous savez bien que vous ne le
serez pas longtemps, mon prisonnier.

-- Non, dit Aramis, on nous traitera sans doute comme ceux qui
furent faits  Philip-Haugh.

-- Et comment les a-t-on traits? demanda d'Artagnan.

-- Mais, dit Aramis, on en a pendu une moiti et l'on a fusill
l'autre.

-- Eh bien! moi, dit d'Artagnan, je vous rponds que tant qu'il me
restera une goutte de sang dans les veines, vous ne serez ni
pendus ni fusills. Sang-Diou! qu'ils y viennent! D'ailleurs,
voyez-vous cette porte, Athos?

-- Eh bien?

-- Eh bien! vous passerez par cette porte quand vous voudrez; car,
 partir de ce moment, vous et Aramis, vous tes libres comme
l'air.

-- Je vous reconnais bien l, mon brave d'Artagnan, rpondit
Athos, mais vous n'tes plus matres de nous: cette porte est
garde, d'Artagnan, vous le savez bien.

-- Eh bien, vous la forcerez, dit Porthos. Qu'y a-t-il l? dix
hommes tout au plus.

-- Ce ne serait rien pour nous quatre, c'est trop pour nous deux.
Non, tenez, diviss comme nous sommes maintenant, il faut que nous
prissions. Voyez l'exemple fatal: sur la route du Vendmois,
d'Artagnan, vous si brave, Porthos, vous si vaillant et si fort,
vous avez t battus; aujourd'hui Aramis et moi nous le sommes,
c'est notre tour. Or, jamais cela ne nous tait arriv lorsque
nous tions tous quatre runis; mourons donc comme est mort de
Winter; quant  moi, je le dclare, je ne consens  fuir que tous
quatre ensemble.

-- Impossible, dit d'Artagnan, nous sommes sous les ordres de
Mazarin.

-- Je le sais, et ne vous presse point davantage; mes
raisonnements n'ont rien produit; sans doute ils taient mauvais,
puisqu'ils n'ont point eu d'empire sur des esprits aussi justes
que les vtres.

-- D'ailleurs eussent-ils fait effet, dit Aramis, le meilleur est
de ne pas compromettre deux excellents amis comme sont d'Artagnan
et Porthos. Soyez tranquilles, messieurs, nous vous ferons honneur
en mourant; quant  moi, je me sens tout fier d'aller au-devant
des balles et mme de la corde avec vous, Athos, car vous ne
m'avez jamais paru si grand qu'aujourd'hui.

D'Artagnan ne disait rien, mais, aprs avoir rong la tige de sa
fleur, il se rongeait les doigts.

-- Vous figurez-vous, reprit-il enfin, que l'on va vous tuer? Et
pourquoi faire? Qui a intrt  votre mort? D'ailleurs, vous tes
nos prisonniers.

-- Fou, triple fou! dit Aramis, ne connais-tu donc pas Mordaunt?
Eh bien! moi, je n'ai chang qu'un regard avec lui, et j'ai vu
dans ce regard que nous tions condamns.

-- Le fait est que je suis fch de ne pas l'avoir trangl comme
vous me l'aviez dit, Aramis, reprit Porthos.

-- Eh! je me moque pas mal de Mordaunt! s'cria d'Artagnan; cap de
Diou! s'il me chatouille de trop prs, je l'craserai, cet
insecte! Ne vous sauvez donc pas, c'est inutile, car, je vous le
jure, vous tes ici aussi en sret que vous l'tiez il y a vingt
ans, vous, Athos, dans la rue Frou, et vous, Aramis, rue de
Vaugirard.

-- Tenez, dit Athos en tendant la main vers une des deux fentres
grilles qui clairaient la chambre, vous saurez tout  l'heure 
quoi vous en tenir, car le voil qui accourt.

-- Qui?

-- Mordaunt.

En effet, en suivant la direction qu'indiquait la main d'Athos,
d'Artagnan vit un cavalier qui accourait au galop.

C'tait en effet Mordaunt.

D'Artagnan s'lana hors de la chambre.

Porthos voulut le suivre.

-- Restez, dit d'Artagnan, et ne venez que lorsque vous
m'entendrez battre le tambour avec les doigts contre la porte.


LXII. Jsus Seigneur

Lorsque Mordaunt arriva en face de la maison, il vit d'Artagnan
sur le seuil et les soldats couchs  et l avec leurs armes, sur
le gazon du jardin.

-- Hol! cria-t-il d'une voix trangle par la prcipitation de sa
course, les prisonniers sont-ils toujours l?

-- Oui, monsieur, dit le sergent en se levant vivement ainsi que
ses hommes, qui portrent vivement comme lui la main  leur
chapeau.

-- Bien. Quatre hommes pour les prendre et les mener  l'instant
mme  mon logement.

Quatre hommes s'apprtrent.

-- Plat-il? dit d'Artagnan avec cet air goguenard que nos
lecteurs ont d lui voir bien des fois depuis qu'ils le
connaissent. Qu'y a-t-il, s'il vous plat?

-- Il y a, monsieur, dit Mordaunt, que j'ordonnais  quatre hommes
de prendre les prisonniers que nous avons faits ce matin et de les
conduire  mon logement.

-- Et pourquoi cela? demanda d'Artagnan. Pardon de la curiosit;
mais vous comprenez que je dsire tre difi  ce sujet.

-- Parce que les prisonniers sont  moi maintenant, rpondit
Mordaunt avec hauteur, et que j'en dispose  ma fantaisie.

-- Permettez, permettez, mon jeune monsieur, dit d'Artagnan, vous
faites erreur, ce me semble; les prisonniers sont d'habitude 
ceux qui les ont pris et non  ceux qui les ont regard prendre.
Vous pouviez prendre milord de Winter, qui tait votre oncle,  ce
que l'on dit; vous avez prfr le tuer, c'est bien; nous
pouvions, M. du Vallon et moi, tuer ces deux gentilshommes, nous
avons prfr les prendre, chacun son got.

Les lvres de Mordaunt devinrent blanches.

D'Artagnan comprit que les choses ne tarderaient pas  se gter,
et se mit  tambouriner la marche des gardes sur la porte.

 la premire mesure, Porthos sortit et vint se placer de l'autre
ct de la porte, dont ses pieds touchaient le seuil et son front
le fate.

La manoeuvre n'chappa point  Mordaunt.

-- Monsieur, dit-il avec une colre qui commenait  poindre, vous
feriez une rsistance inutile, ces prisonniers viennent de m'tre
donns  l'instant mme par le gnral en chef mon illustre
patron, par M. Olivier Cromwell.

D'Artagnan fut frapp de ces paroles comme d'un coup de foudre. Le
sang lui monta aux tempes, un nuage passa devant ses yeux, il
comprit l'esprance froce du jeune homme; et sa main descendit
par un mouvement instinctif  la garde de son pe.

Quant  Porthos, il regardait d'Artagnan pour savoir ce qu'il
devait faire et rgler ses mouvements sur les siens.

Ce regard de Porthos inquita plus qu'il ne rassura d'Artagnan, et
il commena  se reprocher d'avoir appel la force brutale de
Porthos dans une affaire qui lui semblait surtout devoir tre
mene par la ruse.

La Violence, se disait-il tout bas, nous perdrait tous;
d'Artagnan, mon ami, prouve  ce jeune serpenteau que tu es non
seulement plus fort, mais encore plus fin que lui.

-- Ah! dit-il en faisant un profond salut, que ne commenciez-vous
par dire cela, monsieur Mordaunt! Comment! vous venez de la part
de M. Olivier Cromwell, le plus illustre capitaine de ces temps-
ci?

-- Je le quitte, monsieur, dit Mordaunt en mettant pied  terre et
en donnant son cheval  tenir  l'un de ses soldats, je le quitte
 l'instant mme.

-- Que ne disiez-vous donc cela tout de suite, mon cher monsieur!
continua d'Artagnan; toute l'Angleterre est  M. Cromwell, et
puisque vous venez me demander mes prisonniers en son nom, je
m'incline, monsieur, ils sont  vous, prenez-les.

Mordaunt s'avana radieux, et Porthos, ananti et regardant
d'Artagnan avec une stupeur profonde, ouvrait la bouche pour
parler.

D'Artagnan marcha sur la botte de Porthos, qui comprit alors que
c'tait un jeu que son ami jouait.

Mordaunt posa le pied sur le premier degr de la porte, et le
chapeau  la main, s'apprta  passer entre les deux amis, en
faisant signe  ses quatre hommes de le suivre.

-- Mais, pardon, dit d'Artagnan avec le plus charmant sourire et
en posant la main sur l'paule du jeune homme, si l'illustre
gnral Olivier Cromwell a dispos de nos prisonniers en votre
faveur, il vous a sans doute fait par crit cet acte de donation.

Mordaunt s'arrta court.

-- Il vous a donn quelque petite lettre pour moi, le moindre
chiffon de papier, enfin, qui atteste que vous venez en son nom.
Veuillez me confier ce chiffon pour que j'excuse au moins par un
prtexte l'abandon de mes compatriotes. Autrement, vous comprenez,
quoique je sois sr que le gnral Olivier Cromwell ne peut leur
vouloir de mal, ce serait d'un mauvais effet.

Mordaunt recula, et sentant le coup, lana un terrible regard 
d'Artagnan; mais celui-ci rpondit par la mine la plus aimable et
la plus amicale qui ait jamais panoui un visage.

-- Lorsque je vous dis une chose, monsieur, dit Mordaunt, me
faites-vous l'injure d'en douter?

-- Moi! s'cria d'Artagnan, moi! douter de ce que vous dites! Dieu
m'en prserve, mon cher monsieur Mordaunt! je vous tiens au
contraire pour un digne et accompli gentilhomme, suivant les
apparences; et puis, monsieur, voulez-vous que je vous parle
franc? continua d'Artagnan avec sa mine ouverte.

-- Parlez, monsieur, dit Mordaunt.

-- Monsieur du Vallon que voil est riche, il a quarante mille
livres de rente, et par consquent ne tient point  l'argent; je
ne parle donc pas pour lui, mais pour moi.

-- Aprs, monsieur?

-- Eh bien, moi, je ne suis pas riche; en Gascogne ce n'est pas un
dshonneur, monsieur; personne ne l'est, et Henri IV, de glorieuse
mmoire, qui tait le roi des Gascons, comme Sa Majest Philippe
IV est le roi de toutes les Espagnes, n'avait jamais le sou dans
sa poche.

-- Achevez, monsieur, dit Mordaunt; je vois o vous voulez en
venir, et si c'est ce que je pense qui vous retient, on pourra
lever cette difficult-l.

-- Ah! je savais bien, dit d'Artagnan, que vous tiez un garon
d'esprit. Eh bien! voil le fait, voil o le bt me blesse, comme
nous disons, nous autres Franais; je suis un officier de fortune,
pas autre chose; je n'ai que ce que me rapporte mon pe, c'est--
dire plus de coups que de bank-notes. Or, en prenant ce matin deux
Franais qui me paraissent de grande naissance, deux chevaliers de
la Jarretire, enfin, je me disais: Ma fortune est faite. Je dis
deux, parce que, en pareille circonstance, M. du Vallon, qui est
riche, me cde toujours ses prisonniers.

Mordaunt, compltement abus par la verbeuse bonhomie de
d'Artagnan, sourit en homme qui comprend  merveille les raisons
qu'on lui donne, et rpondit avec douceur:

-- J'aurai l'ordre sign tout  l'heure, monsieur, et avec cet
ordre deux mille pistoles; mais en attendant, monsieur, laissez-
moi emmener ces hommes.

-- Non, dit d'Artagnan; que vous importe un retard d'une demi-
heure? je suis homme d'ordre, monsieur, faisons les choses dans
les rgles.

-- Cependant, reprit Mordaunt, je pourrais vous forcer, monsieur,
je commande ici.

-- Ah! monsieur, dit d'Artagnan en souriant agrablement, on voit
bien que, quoique nous ayons eu l'honneur de voyager, M. du Vallon
et moi, en votre compagnie, vous ne nous connaissez pas. Nous
sommes gentilshommes, nous sommes capables,  nous deux, de vous
tuer, vous et vos huit hommes. Pour Dieu! monsieur Mordaunt, ne
faites pas l'obstin, car lorsque l'on s'obstine je m'obstine
aussi, et alors je deviens d'un enttement froce; et voil
monsieur, continua d'Artagnan, qui, dans ce cas-l, est bien plus
entt encore et bien plus froce que moi: sans compter que nous
sommes envoys par M. le cardinal Mazarin, lequel reprsente le
roi de France. Il en rsulte que, dans ce moment-ci, nous
reprsentons le roi et le cardinal, ce qui fait qu'en notre
qualit d'ambassadeurs nous sommes inviolables, chose que
M. Olivier Cromwell, aussi grand politique certainement qu'il est
grand gnral, est tout  fait homme  comprendre. Demandez-lui
donc l'ordre crit. Qu'est-ce que cela vous cote, mon cher
monsieur Mordaunt?

-- Oui, l'ordre crit, dit Porthos, qui commenait  comprendre
l'intention de d'Artagnan; on ne vous demande que cela.

Si bonne envie que Mordaunt et d'avoir recours  la violence, il
tait homme  trs bien reconnatre pour bonnes les raisons que
lui donnait d'Artagnan. D'ailleurs sa rputation lui imposait, et,
ce qu'il lui avait vu faire le matin venant en aide  sa
rputation, il rflchit. Puis, ignorant compltement les
relations de profonde amiti qui existaient entre les quatre
Franais, toutes ses inquitudes avaient disparu devant le motif,
fort plausible d'ailleurs, de la ranon.

Il rsolut donc d'aller non seulement chercher l'ordre, mais
encore les deux mille pistoles auxquelles il avait estim lui-mme
les deux prisonniers.

Mordaunt remonta donc  cheval, et, aprs avoir recommand au
sergent de faire bonne garde, il tourna bride et disparut.

-- Bon! dit d'Artagnan, un quart d'heure pour aller  la tente, un
quart d'heure pour revenir, c'est plus qu'il ne nous en faut.

Puis, revenant  Porthos, sans que son visage exprimt le moindre
changement, de sorte que ceux qui l'piaient eussent pu croire
qu'il continuait la mme conversation:

-- Ami Porthos, lui dit-il en le regardant en face, coutez bien
ceci... D'abord, pas un seul mot  nos amis de ce que vous venez
d'entendre; il est inutile qu'ils sachent le service que nous leur
rendons.

-- Bien, dit Porthos, je comprends.

-- Allez-vous-en  l'curie, vous y trouverez Mousqueton, vous
sellerez les chevaux, vous leur mettrez les pistolets dans les
fontes, vous les ferez sortir, et vous les conduirez dans la rue
d'en bas, afin qu'il n'y ait plus qu' monter dessus; le reste me
regarde.

Porthos ne fit pas la moindre observation, et obit avec cette
sublime confiance qu'il avait en son ami.

-- J'y vais, dit-il; seulement, entrerai-je dans la chambre o
sont ces messieurs?

-- Non, c'est inutile.

-- Eh bien! faites-moi le plaisir d'y prendre ma bourse que j'ai
laisse sur la chemine.

-- Soyez tranquille.

Porthos s'achemina de son pas calme et tranquille vers l'curie,
et passa au milieu des soldats qui ne purent, tout Franais qu'il
tait, s'empcher d'admirer sa haute taille et ses membres
vigoureux.  l'angle de la rue, il rencontra Mousqueton, qu'il
emmena avec lui.

Alors d'Artagnan rentra tout en sifflotant un petit air qu'il
avait commenc au dpart de Porthos.

-- Mon cher Athos, je viens de rflchir  vos raisonnements, et
ils m'ont convaincu; dcidment je regrette de m'tre trouv 
toute cette affaire. Vous l'avez dit, Mazarin est un cuistre. Je
suis donc rsolu de fuir avec vous. Pas de rflexions, tenez-vous
prts; vos deux pes sont dans le coin, ne les oubliez pas, c'est
un outil qui, dans les circonstances o nous nous trouvons, peut
tre fort utile; cela me rappelle la bourse de Porthos. Bon! la
voil.

Et d'Artagnan mit la bourse dans sa poche. Les deux amis le
regardaient faire avec stupfaction.

-- Eh bien! qu'y a-t-il donc d'tonnant? dit d'Artagnan, je vous
le demande. J'tais aveugle: Athos m'a fait voir clair, voil
tout. Venez ici.

Les deux amis s'approchrent.

-- Voyez-vous cette rue? dit d'Artagnan, c'est l que seront les
chevaux; vous sortirez par la porte, vous tournerez  gauche, vous
sauterez en selle, et tout sera dit; ne vous inquitez de rien que
de bien couter le signal. Ce signal sera quand je crierai: Jsus
Seigneur!

-- Mais, vous, votre parole que vous viendrez, d'Artagnan! dit
Athos.

-- Sur Dieu, je vous le jure!

-- C'est dit, s'cria Aramis. Au cri de: Jsus Seigneur! nous
sortons, nous renversons tout ce qui s'oppose  notre passage,
nous courons  nos chevaux, nous sautons en selle, et nous
piquons; est-ce cela?

--  merveille!

-- Voyez, Aramis, dit Athos, je vous le dis toujours, d'Artagnan
est le meilleur de nous tous.

-- Bon! dit d'Artagnan, des compliments, je me sauve. Adieu.

-- Et vous fuyez avec nous, n'est-ce pas?

Je le crois bien. N'oubliez pas le signal: Jsus Seigneur!

Et il sortit du mme pas qu'il tait entr, en reprenant l'air
qu'il sifflotait en entrant  l'endroit o il l'avait interrompu.

Les soldats jouaient ou dormaient; deux chantaient faux dans un
coin le psaume: _Super flumina Babylonis_.

D'Artagnan appela le sergent.

-- Mon cher monsieur, lui dit-il, le gnral Cromwell m'a fait
demander par M. Mordaunt; veillez bien, je vous prie, sur les
prisonniers.

Le sergent fit signe qu'il ne comprenait pas le franais.

Alors d'Artagnan essaya de lui faire comprendre par gestes ce
qu'il n'avait pu comprendre par paroles.

Le sergent fit signe que c'tait bien.

D'Artagnan descendit vers l'curie: il trouva les cinq chevaux
sells, le sien comme les autres.

-- Prenez chacun un cheval en main, dit-il  Porthos et 
Mousqueton, tournez  gauche de faon qu'Athos et Aramis vous
voient bien de leur fentre.

-- Ils vont venir alors? dit Porthos.

-- Dans un instant.

-- Vous n'avez pas oubli ma bourse?

-- Non, soyez tranquille.

-- Bon.

Et Porthos et Mousqueton, tenant chacun un cheval en main, se
rendirent  leur poste.

Alors d'Artagnan, rest seul, battit le briquet, alluma un morceau
d'amadou deux fois grand comme une lentille, monta  cheval, et
vint s'arrter tout au milieu des soldats, en face de la porte.

L, tout en flattant l'animal de la main, il lui introduisit le
petit morceau d'amadou dans l'oreille.

Il fallait tre aussi bon cavalier que l'tait d'Artagnan pour
risquer un pareil moyen, car  peine l'animal eut-il senti la
brlure ardente qu'il jeta un cri de douleur, se cabra et bondit
comme s'il devenait fou.

Les soldats, qu'il menaait d'craser, s'loignrent
prcipitamment.

--  moi!  moi! criait d'Artagnan. Arrtez! arrtez! mon cheval a
le vertige.

En effet, en un instant, le sang parut lui sortir des yeux et il
devint blanc d'cume.

--  moi! criait toujours d'Artagnan sans que les soldats osassent
venir  son aide.  moi! me laisserez-vous tuer? Jsus Seigneur!

 peine d'Artagnan avait-il pouss ce cri, que la porte s'ouvrit,
et qu'Athos et Aramis l'pe  la main s'lancrent. Mais grce 
la ruse de d'Artagnan, le chemin tait libre.

-- Les prisonniers qui se sauvent! les prisonniers qui se sauvent!
cria le sergent.

-- Arrte! arrte! cria d'Artagnan en lchant la bride  son
cheval furieux, qui s'lana renversant deux ou trois hommes.

-- Stop! stop! crirent les soldats en courant  leurs armes.

Mais les prisonniers taient dj en selle, et une fois en selle
ils ne perdirent pas de temps, s'lanant vers la porte la plus
prochaine. Au milieu de la rue ils aperurent Grimaud et Blaisois,
qui revenaient cherchant leurs matres.

D'un signe Athos fit tout comprendre  Grimaud, lequel se mit  la
suite de la petite troupe qui semblait un tourbillon et que
d'Artagnan, qui venait par derrire, aiguillonnait encore de la
voix. Ils passrent sous la porte comme des ombres, sans que les
gardiens songeassent seulement  les arrter, et se trouvrent en
rase campagne.

Pendant ce temps, les soldats criaient toujours: Stop! stop! et le
sergent, qui commenait  s'apercevoir qu'il avait t dupe d'une
ruse, s'arrachait les cheveux.

Sur ces entrefaites, on vit arriver un cavalier au galop et tenant
un papier  la main.

C'tait Mordaunt, qui revenait avec l'ordre.

-- Les prisonniers? cria-t-il en sautant  bas de son cheval.

Le sergent n'eut pas la force de lui rpondre, il lui montra la
porte bante et la chambre vide. Mordaunt s'lana vers les
degrs, comprit tout, poussa un cri comme si on lui et dchir
les entrailles, et tomba vanoui sur la pierre.


LXIII. O il est prouv que dans les positions les plus difficiles
les grands coeurs ne perdent jamais le courage, ni les bons
estomacs l'apptit

La petite troupe, sans changer une parole, sans regarder en
arrire, courut ainsi au grand galop, traversant une petite
rivire, dont personne ne savait le nom, et laissant  sa gauche
une ville qu'Athos prtendit tre Durham.

Enfin on aperut un petit bois, et l'on donna un dernier coup
d'peron aux chevaux en les dirigeant de ce ct.

Ds qu'ils eurent disparu derrire un rideau de verdure assez
pais pour les drober aux regards de ceux qui pouvaient les
poursuivre, ils s'arrtrent pour tenir conseil; on donna les
chevaux  deux laquais, afin qu'ils soufflassent sans tre
dessells ni dbrids, et l'on plaa Grimaud en sentinelle.

-- Venez d'abord, que je vous embrasse, mon ami, dit Athos 
d'Artagnan, vous notre sauveur, vous qui tes le vrai hros parmi
nous!

-- Athos a raison et je vous admire, dit  son tour Aramis en le
serrant dans ses bras;  quoi ne devriez-vous pas prtendre avec
un matre intelligent, oeil infaillible, bras d'acier, esprit
vainqueur!

-- Maintenant, dit le Gascon, a va bien, j'accepte tout pour moi
et pour Porthos, embrassades et remerciements: nous avons du temps
 perdre, allez, allez.

Les deux amis, rappels par d'Artagnan  ce qu'ils devaient aussi
 Porthos, lui serrrent  son tour la main.

-- Maintenant, dit Athos, il s'agirait de ne point courir au
hasard et comme des insenss, mais d'arrter un plan. Qu'allons-
nous faire?

-- Ce que nous allons faire, mordious! Ce n'est point difficile 
dire.

-- Dites donc alors, d'Artagnan.

-- Nous allons gagner le port de mer le plus proche, runir toutes
nos petites ressources, frter un btiment et passer en France.
Quant  moi, j'y mettrai jusqu' mon dernier sou. Le premier
trsor, c'est la vie, et la ntre, il faut le dire, ne tient qu'
un fil.

-- Qu'en dites-vous, du Vallon? demanda Athos.

-- Moi, dit Porthos, je suis absolument de l'avis de d'Artagnan;
c'est un vilain pays que cette Angleterre.

-- Vous tes bien dcid  la quitter, alors? demanda Athos 
d'Artagnan.

-- Sang-Diou, dit d'Artagnan, je ne vois pas ce qui m'y
retiendrait.

Athos changea un regard avec Aramis.

-- Allez donc, mes amis, dit-il en soupirant.

-- Comment! allez? dit d'Artagnan. Allons, ce me semble!

-- Non, mon ami, dit Athos; il faut nous quitter.

-- Vous quitter! dit d'Artagnan tout tourdi de cette nouvelle
inattendue.

-- Bah! fit Porthos; pourquoi donc nous quitter, puisque nous
sommes ensemble?

-- Parce que votre mission est remplie,  vous, et que vous
pouvez, et que vous devez mme retourner en France, mais la ntre
ne l'est pas,  nous.

-- Votre mission n'est pas accomplie? dit d'Artagnan en regardant
Athos avec surprise.

-- Non, mon ami, rpondit Athos de sa voix si douce et si ferme 
la fois. Nous sommes venus ici pour dfendre le roi Charles, nous
l'avons mal dfendu, il nous reste  le sauver.

-- Sauver le roi! fit d'Artagnan en regardant Aramis comme il
avait regard Athos.

Aramis se contenta de faire un signe de tte.

Le visage de d'Artagnan prit un air de profonde compassion; il
commena  croire qu'il avait affaire  deux insenss.

-- Il ne se peut pas que vous parliez srieusement, Athos, dit
d'Artagnan; le roi est au milieu d'une arme qui le conduit 
Londres. Cette arme est commande par un boucher, ou un fils de
boucher, peu importe, le colonel Harrison. Le procs de Sa Majest
va tre fait  son arrive  Londres, je vous en rponds; j'en ai
entendu sortir assez sur ce sujet de la bouche de M. Olivier
Cromwell pour savoir  quoi m'en tenir.

Athos et Aramis changrent un second regard.

-- Et son procs fait, le jugement ne tardera pas  tre mis 
excution, continua d'Artagnan. Oh! ce sont des gens qui vont vite
en besogne que messieurs les puritains.

-- Et  quelle peine pensez-vous que le roi soit condamn? demanda
Athos.

-- Je crains bien que ce ne soit  la peine de mort; ils en ont
trop fait contre lui pour qu'il leur pardonne, ils n'ont plus
qu'un moyen: c'est de le tuer. Ne connaissez-vous donc pas le mot
de M. Olivier Cromwell quand il est venu  Paris et qu'on lui a
montr le donjon de Vincennes, o tait enferm M. de Vendme?

-- Quel est ce mot? demanda Porthos.

-- Il ne faut toucher les princes qu' la tte.

-- Je le connaissais, dit Athos.

-- Et vous croyez qu'il ne mettra point sa maxime  excution,
maintenant qu'il tient le roi?

-- Si fait, j'en suis sr mme, mais raison de plus pour ne point
abandonner l'auguste tte menace.

-- Athos, vous devenez fou.

-- Non, mon ami, rpondit doucement le gentilhomme, mais de Winter
est venu nous chercher en France, il nous a conduits  Madame
Henriette; Sa Majest nous a fait l'honneur,  M. d'Herblay et 
moi, de nous demander notre aide pour son poux; nous lui avons
engag notre parole, notre parole renfermait tout. C'tait notre
force, c'tait notre intelligence, c'tait notre vie, enfin, que
nous lui engagions; il nous reste  tenir notre parole. Est-ce
votre avis, d'Herblay?

-- Oui, dit Aramis, nous avons promis.

-- Puis, continua Athos, nous avons une autre raison, et la voici;
coutez bien. Tout est pauvre et mesquin en France en ce moment.
Nous avons un roi de dix ans qui ne sait pas encore ce qu'il veut;
nous avons une reine qu'une passion tardive rend aveugle; nous
avons un ministre qui rgit la France comme il ferait d'une vaste
ferme, c'est--dire ne se proccupant que de ce qu'il peut y
pousser d'or en la labourant avec l'intrigue et l'astuce
italiennes; nous avons des princes qui font de l'opposition
personnelle et goste, qui n'arriveront  rien qu' tirer des
mains de Mazarin quelques lingots d'or, quelques bribes de
puissance. Je les ai servis, non par enthousiasme, Dieu sait que
je les estime  ce qu'ils valent, et qu'ils ne sont pas bien haut
dans mon estime, mais par principe. Aujourd'hui c'est autre chose;
aujourd'hui je rencontre sur ma route une haute infortune, une
infortune royale, une infortune europenne, je m'y attache. Si
nous parvenons  sauver le roi, ce sera beau: si nous mourons pour
lui, ce sera grand!

-- Ainsi, d'avance, vous savez que vous y prirez, dit d'Artagnan.

-- Nous le craignons, et notre seule douleur est de mourir loin de
vous.

-- Qu'allez-vous faire dans un pays tranger, ennemi?

-- Jeune, j'ai voyag en Angleterre, je parle anglais comme un
Anglais, et de son ct Aramis a quelque connaissance de la
langue. Ah! si nous vous avions, mes amis! Avec vous, d'Artagnan,
avec vous, Porthos, tous quatre, et runis pour la premire fois
depuis vingt ans, nous tiendrions tte non seulement 
l'Angleterre, mais aux trois royaumes!

-- Et avez-vous promis  cette reine, reprit d'Artagnan avec
humeur, de forcer la Tour de Londres, de tuer cent mille soldats,
de lutter victorieusement contre le voeu d'une nation et
l'ambition d'un homme, quand cet homme s'appelle Cromwell? Vous ne
l'avez pas vu, cet homme, vous, Athos, vous, Aramis. Eh bien!
c'est un homme de gnie, qui m'a fort rappel notre cardinal,
l'autre, le grand! vous savez bien. Ne vous exagrez donc pas vos
devoirs. Au nom du ciel, mon cher Athos, ne faites pas du
dvouement inutile! Quand je vous regarde, en vrit, il me semble
que je vois un homme raisonnable; quand vous me rpondez, il me
semble que j'ai affaire  un fou. Voyons, Porthos, joignez-vous
donc  moi. Que pensez-vous de cette affaire, dites franchement?

-- Rien de bon, rpondit Porthos.

-- Voyons, continua d'Artagnan, impatient de ce qu'au lieu de
l'couter Athos semblait couter une voix qui parlait en lui-mme,
jamais vous ne vous tes mal trouv de mes conseils; eh bien!
croyez-moi, Athos, votre mission est termine, termine noblement;
revenez en France avec nous.

-- Ami, dit Athos, notre rsolution est inbranlable.

-- Mais vous avez quelque autre motif que nous ne connaissons pas?

Athos sourit.

D'Artagnan frappa sur sa cuisse avec colre et murmura les raisons
les plus convaincantes qu'il put trouver; mais  toutes ces
raisons, Athos se contenta de rpondre par un sourire calme et
doux, et Aramis par des signes de tte.

-- Eh bien! s'cria enfin d'Artagnan furieux, eh bien! puisque
vous le voulez, laissons donc nos os dans ce gredin de pays, o il
fait froid toujours, o le beau temps est du brouillard, le
brouillard de la pluie, la pluie du dluge; o le soleil ressemble
 la lune, et la lune  un fromage  la crme. Au fait, mourir l
ou mourir ailleurs, puisqu'il faut mourir, peu nous importe.

-- Seulement, songez-y, dit Athos, cher ami, c'est mourir plus
tt.

-- Bah! un peu plus tt, un peu plus tard, cela ne vaut pas la
peine de chicaner.

-- Si je m'tonne de quelque chose, dit sentencieusement Porthos,
c'est que ce ne soit pas dj fait.

-- Oh! cela se fera, soyez tranquille, Porthos, dit d'Artagnan.
Ainsi, c'est convenu, continua le Gascon, et si Porthos ne s'y
oppose pas...

-- Moi, dit Porthos, je ferai ce que vous voudrez. D'ailleurs je
trouve trs beau ce qu'a dit tout  l'heure le comte de La Fre.

-- Mais votre avenir, d'Artagnan? vos ambitions, Porthos?

-- Notre avenir, nos ambitions! dit d'Artagnan avec une volubilit
fivreuse; avons-nous besoin de nous occuper de cela, puisque nous
sauvons le roi? Le roi sauv, nous rassemblons ses amis, nous
battons les puritains, nous reconqurons l'Angleterre, nous
rentrons dans Londres avec lui, nous le reposons bien carrment
sur son trne...

-- Et il nous fait ducs et pairs, dit Porthos, dont les yeux
tincelaient de joie, mme en voyant cet avenir  travers une
fable.

-- Ou il nous oublie, dit d'Artagnan.

-- Oh! fit Porthos.

-- Dame! cela s'est vu, ami Porthos; et il me semble que nous
avons autrefois rendu  la reine Anne d'Autriche un service qui ne
le cdait pas de beaucoup  celui que nous voulons rendre
aujourd'hui  Charles Ier, ce qui n'a point empch la reine Anne
d'Autriche de nous oublier pendant prs de vingt ans.

-- Eh bien, malgr cela, d'Artagnan, dit Athos, tes-vous fch de
lui avoir rendu service?

-- Non, ma foi, dit d'Artagnan, et j'avoue mme que dans mes
moments de plus mauvaise humeur, eh bien! j'ai trouv une
consolation dans ce souvenir.

-- Vous voyez bien, d'Artagnan; que les princes sont ingrats
souvent, mais que Dieu ne l'est jamais.

-- Tenez, Athos, dit d'Artagnan, je crois que si vous rencontriez
le diable sur la terre, vous feriez si bien, que vous le
ramneriez avec vous au ciel.

-- Ainsi donc? dit Athos en tendant la main  d'Artagnan.

-- Ainsi donc, c'est convenu, dit d'Artagnan, je trouve
l'Angleterre un pays charmant, et j'y reste, mais  une condition.

-- Laquelle?

-- C'est qu'on ne me forcera pas d'apprendre l'anglais.

-- Eh bien? maintenant, dit Athos triomphant, je vous le jure, mon
ami, par ce Dieu qui nous entend, par mon nom que je crois sans
tache, je crois qu'il y a une puissance qui veille sur nous, et
j'ai l'espoir que nous reverrons tous quatre la France.

-- Soit, dit d'Artagnan; mais moi j'avoue que j'ai la conviction
toute contraire.

-- Ce cher d'Artagnan! dit Aramis, il reprsente au milieu de nous
l'opposition des parlements, qui disent toujours _non_ et qui font
toujours _oui_.

-- Oui, mais qui, en attendant, sauvent la patrie, dit Athos.

-- Eh bien! maintenant que tout est arrt, dit Porthos en se
frottant les mains, si nous pensions  dner! il me semble que,
dans les situations les plus critiques de notre vie, nous avons
dn toujours.

-- Ah! oui, parlez donc de dner dans un pays o l'on mange pour
tout festin du mouton cuit  l'eau, et o, pour tout rgal, on
boit de la bire! Comment diable tes-vous venu dans un pays
pareil, Athos? Ah! pardon, ajouta-t-il en souriant, j'oubliais que
vous n'tes plus Athos. Mais, n'importe, voyons votre plan pour
dner, Porthos.

-- Mon plan!

-- Oui, avez-vous un plan?

-- Non, j'ai faim, voil tout.

-- Pardieu! si ce n'est que cela, moi aussi j'ai faim; mais ce
n'est pas le tout que d'avoir faim, il faut trouver  manger, et 
moins que de brouter l'herbe comme nos chevaux...

-- Ah! fit Aramis, qui n'tait pas tout  fait si dtach des
choses de la terre qu'Athos, quand nous tions au _Parpaillot_,
vous rappelez-vous les belles hutres que nous mangions?

-- Et ces gigots de mouton des marais salants! fit Porthos en
passant sa langue sur ses lvres.

-- Mais, dit d'Artagnan, n'avons-nous pas notre ami Mousqueton,
qui vous faisait si bien vivre  Chantilly, Porthos?

-- En effet, dit Porthos, nous avons Mousqueton, mais depuis qu'il
est intendant, il s'est fort alourdi; n'importe, appelons-le.

Et pour tre sr qu'il rpondt agrablement:

-- Eh! Mouston! fit Porthos.

Mouston parut; il avait la figure fort piteuse.

-- Qu'avez-vous donc, mon cher monsieur Mouston? dit d'Artagnan;
seriez-vous malade?

-- Monsieur, j'ai trs faim, rpondit Mousqueton.

-- Eh bien! c'est justement pour cela que nous vous faisons venir,
mon cher monsieur Mouston. Ne pourriez-vous donc pas vous procurer
au collet quelques-uns de ces gentils lapins et quelques-unes de
ces charmantes perdrix dont vous faisiez des gibelottes et des
salmis  l'htel de... ma foi, je ne me rappelle plus le nom de
l'htel?

--  l'htel de... dit Porthos. Ma foi, je ne me rappelle pas non
plus.

-- Peu importe; et au lasso quelques-unes de ces bouteilles de
vieux vin de Bourgogne qui ont si vivement guri, votre matre de
sa foulure.

-- Hlas! monsieur, dit Mousqueton, je crains bien que tout ce que
vous me demandez l ne soit fort rare dans cet affreux pays, et je
crois que nous ferons mieux d'aller demander l'hospitalit au
matre d'une petite maison que l'on aperoit de la lisire du
bois.

-- Comment! il y a une maison aux environs? demanda d'Artagnan.

-- Oui monsieur, rpondit Mousqueton.

-- Eh bien! comme vous le dites, mon ami, allons demander  dner
au matre de cette maison. Messieurs, qu'en pensez-vous, et le
conseil de M. Mouston ne vous parat-il pas plein de sens?

-- Eh! eh! dit Aramis, si le matre est puritain?...

-- Tant mieux, mordioux! dit d'Artagnan: s'il est puritain, nous
lui apprendrons la prise du roi, et en l'honneur de cette
nouvelle, il nous donnera ses poules blanches.

-- Mais s'il est cavalier? dit Porthos.

-- Dans ce cas, nous prendrons un air de deuil, et nous plumerons
ses poules noires.

-- Vous tes bien heureux, dit Athos en souriant malgr lui de la
saillie de l'indomptable Gascon, car vous voyez toute chose en
riant.

-- Que voulez-vous? dit d'Artagnan, je suis d'un pays o il n'y a
pas un nuage au ciel.

-- Ce n'est pas comme dans celui-ci, dit Porthos en tendant la
main pour s'assurer si un sentiment de fracheur qu'il venait de
ressentir sur la joue tait bien rellement caus par une goutte
de pluie.

-- Allons, allons, dit d'Artagnan, raison de plus pour nous mettre
en route... Hol, Grimaud!

Grimaud apparut.

-- Eh bien, Grimaud, mon ami, avez-vous vu quelque chose? demanda
d'Artagnan.

-- Rien, rpondit Grimaud.

-- Ces imbciles, dit Porthos, ils ne nous ont mme pas
poursuivis. Oh! si nous eussions t  leur place!

-- Eh! ils ont eu tort, dit d'Artagnan; je dirais volontiers deux
mots au Mordaunt dans cette petite Thbade. Voyez la jolie place
pour coucher proprement un homme  terre.

-- Dcidment, dit Aramis, je crois, messieurs, que le fils n'est
pas de la force de la mre.

-- Eh! cher ami, rpondit Athos, attendez donc, nous le quittons
depuis deux heures  peine, il ne sait pas encore de quel ct
nous nous dirigeons, il ignore o nous sommes. Nous dirons qu'il
est moins fort que sa mre en mettant le pied sur la terre de
France, si d'ici l nous ne sommes ni tus, ni empoisonns.

-- Dnons toujours en attendant, dit Porthos.

-- Ma foi, oui, dit Athos, car j'ai grand'faim.

-- Gare aux poules noires! dit Aramis.

Et les quatre amis, conduits par Mousqueton, s'acheminrent vers
la maison, dj presque rendus  leur insouciance premire, car
ils taient maintenant tous les quatre unis et d'accord, comme
l'avait dit Athos.


LXIV. Salut  la Majest tombe

 mesure qu'ils approchaient de la maison, nos fugitifs voyaient
la terre corche comme si une troupe considrable de cavaliers
les et prcds; devant la porte les traces taient encore plus
visibles; cette troupe, quelle qu'elle ft, avait fait l une
halte.

-- Pardieu! dit d'Artagnan, la chose est claire, le roi et son
escorte ont pass par ici.

-- Diable! dit Porthos, en ce cas ils auront tout dvor.

-- Bah! dit d'Artagnan, ils auront bien laiss une poule. Et il
sauta  bas de son cheval et frappa  la porte; mais personne ne
rpondit.

Il poussa la porte qui n'tait pas ferme, et vit que la premire
chambre tait vide et dserte.

-- Eh bien? demanda Porthos.

-- Je ne vois personne, dit d'Artagnan. Ah! ah!

-- Quoi?

-- Du sang!

 ce mot, les trois amis sautrent  bas de leurs chevaux et
entrrent dans la premire chambre; mais d'Artagnan avait dj
pouss la porte de la seconde, et  l'expression de son visage, il
tait clair qu'il y voyait quelque objet extraordinaire.

Les trois amis s'approchrent et aperurent un homme encore jeune
tendu  terre et baign dans une mare de sang.

On voyait qu'il avait voulu gagner son lit, mais il n'en avait pas
eu la force, il tait tomb auparavant.

Athos fut le premier qui se rapprocha de ce malheureux: il avait
cru lui voir faire un mouvement.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

-- Eh bien! dit Athos, s'il est mort, il n'y a pas longtemps car
il est chaud encore. Mais non, son coeur bat. Eh! mon ami!

Le bless poussa un soupir; d'Artagnan prit de l'eau dans le creux
de sa main et la lui jeta au visage.

L'homme rouvrit les yeux, fit un mouvement pour relever sa tte et
retomba.

Athos alors essaya de la lui porter sur son genou, mais il
s'aperut que la blessure tait un peu au-dessus du cervelet et
lui fendait le crne; le sang s'en chappait avec abondance.

Aramis trempa une serviette dans l'eau et l'appliqua sur la plaie;
la fracheur rappela le bless  lui, il rouvrit une seconde fois
les yeux.

Il regarda avec tonnement ces hommes qui paraissaient le
plaindre, et qui, autant qu'il tait en leur pouvoir, essayaient
de lui porter secours.

-- Vous tes avec des amis, dit Athos en anglais, rassurez-vous
donc, et, si vous en avez la force, racontez-nous ce qui est
arriv.

-- Le roi, murmura le bless, le roi est prisonnier.

-- Vous l'avez vu? demanda Aramis dans la mme langue.

L'homme ne rpondit pas.

-- Soyez tranquille, reprit Athos, nous sommes de fidles
serviteurs de Sa Majest.

-- Est-ce vrai ce que vous me dites l? demanda le bless.

-- Sur notre honneur de gentilshommes.

-- Alors je puis donc vous dire?

-- Dites.

-- Je suis le frre de Parry, le valet de chambre de Sa Majest.

Athos et Aramis se rappelrent que c'tait de ce nom que de Winter
avait appel le laquais qu'ils avaient trouv dans le corridor de
la tente royale.

-- Nous le connaissons, dit Athos; il ne quittait jamais le roi!

-- Oui, c'est cela, dit le bless. Eh bien! voyant le roi pris, il
songea  moi; on passait devant la maison, il demanda au nom du
roi qu'on s'y arrtt. La demande fut accorde. Le roi, disait-on,
avait faim; on le fit entrer dans la chambre o je suis, afin
qu'il y prit son repas, et l'on plaa des sentinelles aux portes
et aux fentres. Parry connaissait cette chambre, car plusieurs
fois, tandis que Sa Majest tait  Newcastle, il tait venu me
voir. Il savait que dans cette chambre il y avait une trappe, que
cette trappe conduisait  la cave, et que de cette cave on pouvait
gagner le verger. Il me fit un signe. Je le compris. Mais sans
doute ce signe fut intercept par les gardiens du roi et les mit
en dfiance. Ignorant qu'on se doutait de quelque chose, je n'eus
plus qu'un dsir, celui de sauver Sa Majest. Je fis donc semblant
de sortir pour aller chercher du bois, en pensant qu'il n'y avait
pas de temps  perdre. J'entrai dans le passage souterrain qui
conduisait  la cave  laquelle cette trappe correspondait. Je
levai la planche avec ma tte; et tandis que Parry poussait
doucement le verrou de la porte, je fis signe au roi de me suivre.
Hlas! il ne le voulait pas; on et dit que cette fuite lui
rpugnait. Mais Parry joignit les mains en le suppliant; je
l'implorai aussi de mon ct pour qu'il ne perdit pas une pareille
occasion. Enfin il se dcida  me suivre. Je marchai devant par
bonheur; le roi venait  quelques pas derrire moi, lorsque tout 
coup, dans le passage souterrain, je vis se dresser comme une
grande ombre. Je voulus crier pour avertir le roi, mais je n'en
eus pas le temps. Je sentis un coup comme si la maison s'croulait
sur ma tte, et je tombai vanoui.

-- Bon et loyal Anglais! fidle serviteur! dit Athos.

-- Quand je revins  moi, j'tais tendu  la mme place. Je me
tranai jusque dans la cour; le roi et son escorte taient partis.
Je mis une heure peut-tre  venir de la cour ici; mais les forces
me manqurent, et je m'vanouis pour la seconde fois.

-- Et  cette heure, comment vous sentez-vous?

-- Bien mal, dit le bless.

-- Pouvons-nous quelque chose pour vous? demanda Athos.

-- Aidez-moi  me mettre sur le lit; cela me soulagera, il me
semble.

-- Aurez-vous quelqu'un qui vous porte secours?

-- Ma femme est  Durham, et va revenir d'un moment  l'autre.
Mais vous-mmes, n'avez-vous besoin de rien, ne dsirez-vous rien?

-- Nous tions venus dans l'intention de vous demander  manger.

-- Hlas! ils ont tout pris, il ne reste pas un morceau de pain
dans la maison.

-- Vous entendez, d'Artagnan? dit Athos, il nous faut aller
chercher notre dner ailleurs.

-- Cela m'est bien gal, maintenant, dit d'Artagnan; je n'ai plus
faim.

-- Ma foi, ni moi non plus, dit Porthos.

Et ils transportrent l'homme sur son lit. On fit venir Grimaud,
qui pansa sa blessure. Grimaud avait, au service des quatre amis,
eu tant de fois l'occasion de faire de la charpie et des
compresses, qu'il avait pris une certaine teinte de chirurgie.

Pendant ce temps, les fugitifs taient revenus dans la premire
chambre et tenaient conseil.

-- Maintenant, dit Aramis, nous savons  quoi nous en tenir: c'est
bien le roi et son escorte qui sont passs par ici; il faut
prendre du ct oppos. Est-ce votre avis, Athos?

Athos ne rpondit pas, il rflchissait.

-- Oui, dit Porthos, prenons du ct oppos. Si nous suivons
l'escorte, nous trouverons tout dvor et nous finirons par mourir
de faim; quel maudit pays que cette Angleterre! c'est la premire
fois que j'aurai manqu  dner. Le dner est mon meilleur repas,
 moi.

-- Que pensez-vous, d'Artagnan? dit Athos, tes-vous de l'avis
d'Aramis?

-- Non point, dit d'Artagnan, je suis au contraire de l'avis tout
oppos.

-- Comment! vous voulez suivre l'escorte? dit Porthos effray.

-- Non, mais faire route avec elle.

Les yeux d'Athos brillrent de joie.

-- Faire route avec l'escorte! s'cria Aramis.

-- Laissez dire d'Artagnan, vous savez que c'est l'homme aux bons
conseils, dit Athos.

-- Sans doute, dit d'Artagnan, il faut aller o l'on ne nous
cherchera pas. Or, on se gardera bien de nous chercher parmi les
puritains; allons donc parmi les puritains.

-- Bien, ami, bien! excellent conseil, dit Athos, j'allais le
donner quand vous m'avez devanc.

-- C'est donc aussi votre avis? demanda Aramis.

-- Oui. On croira que nous voulons quitter l'Angleterre, on nous
cherchera dans les ports; pendant ce temps nous arriverons 
Londres avec le roi; une fois  Londres, nous sommes introuvables;
au milieu d'un million d'hommes, il n'est pas difficile de se
cacher; sans compter, continua Athos en jetant un regard  Aramis,
les chances que nous offre ce voyage.

-- Oui, dit Aramis, je comprends.

-- Moi, je ne comprends pas, dit Porthos, mais n'importe; puisque
cet avis est  la fois celui de d'Artagnan et d'Athos, ce doit
tre le meilleur.

-- Mais, dit Aramis, ne paratrons-nous point suspects au colonel
Harrison?

-- Eh! mordioux! dit d'Artagnan, c'est justement sur lui que je
compte; le colonel Harrison est de nos amis; nous l'avons vu deux
fois chez le gnral Cromwell; il sait que nous lui avons t
envoys de France par mons Mazarini: il nous regardera comme des
frres. D'ailleurs, n'est-ce pas le fils d'un boucher? Oui, n'est-
ce pas? Eh bien! Porthos lui montrera comment on assomme un boeuf
d'un coup de poing, et moi comment on renverse un taureau en le
prenant par les cornes; cela captera sa confiance.

Athos sourit.

Vous tes le meilleur compagnon que je connaisse, d'Artagnan, dit-
il en tendant la main au Gascon, et je suis bien heureux de vous
avoir retrouv, mon cher fils.

C'tait, comme on le sait, le nom qu'Athos donnait  d'Artagnan
dans ses grandes effusions de coeur.

En ce moment Grimaud sortit de la chambre. Le bless tait pans
et se trouvait mieux.

Les quatre amis prirent cong de lui et lui demandrent s'il
n'avait pas quelque commission  leur donner pour son frre.

-- Dites-lui, rpondit le brave homme, qu'il fasse savoir au roi
qu'ils ne m'ont pas tu tout  fait; si peu que je sois, je suis
sr que Sa Majest me regrette et se reproche ma mort.

-- Soyez tranquille, dit d'Artagnan, il le saura avant ce soir.

La petite troupe se remit en marche; il n'y avait point  se
tromper de chemin; celui qu'il voulait suivre tait visiblement
trac  travers la plaine.

Au bout de deux heures de marche silencieuse, d'Artagnan, qui
tenait la tte, s'arrta au tournant d'un chemin.

-- Ah! ah! dit-il, voici nos gens.

En effet, une troupe considrable de cavaliers apparaissait  une
demi-lieue de l environ.

-- Mes chers amis, dit d'Artagnan, donnez vos pes  M. Mouston,
qui vous les remettra en temps et lieu, et n'oubliez point que
vous tes nos prisonniers.

Puis on mit au trot les chevaux qui commenaient  se fatiguer, et
l'on eut bientt rejoint l'escorte.

Le roi, plac en tte, entour d'une partie du rgiment du colonel
Harrison, cheminait impassible, toujours digne et avec une sorte
de bonne volont.

En apercevant Athos et Aramis, auxquels on ne lui avait pas mme
laiss le temps de dire adieu, et en lisant dans les regards de
ces deux gentilshommes qu'il avait encore des amis  quelques pas
de lui, quoiqu'il crt ces amis prisonniers, une rougeur de
plaisir monta aux joues plies du roi.

D'Artagnan gagna la tte de la colonne, et, laissant ses amis sous
la garde de Porthos, il alla droit  Harrison, qui le reconnut
effectivement pour l'avoir vu chez Cromwell, et qui l'accueillit
aussi poliment qu'un homme de cette condition et de ce caractre
pouvait accueillir quelqu'un. Ce qu'avait prvu d'Artagnan arriva:
le colonel n'avait et ne pouvait avoir aucun soupon.

On s'arrta: c'tait  cette halte que devait dner le roi.
Seulement cette fois les prcautions furent prises pour qu'il ne
tentt pas de s'chapper. Dans la grande chambre de l'htellerie,
une petite table fut place pour lui, et une grande table pour les
officiers.

-- Dnez-vous avec moi? demanda Harrison  d'Artagnan.

-- Diable! dit d'Artagnan, cela me ferait grand plaisir, mais j'ai
mon compagnon, M. du Vallon, et mes deux prisonniers que je ne
puis quitter et qui encombreraient votre table. Mais faisons
mieux: faites dresser une table dans un coin, et envoyez-nous ce
que bon vous semblera de la vtre, car, sans cela, nous courrons
grand risque de mourir de faim. Ce sera toujours dner ensemble,
puisque nous dnerons dans la mme chambre.

-- Soit, dit Harrison.

La chose fut arrange comme le dsirait d'Artagnan, et lorsqu'il
revint prs du colonel il trouva le roi dj assis  sa petite
table et servi par Parry, Harrison et ses officiers attabls en
communaut, et dans un coin les places rserves pour lui et ses
compagnons.

La table  laquelle taient assis les officiers puritains tait
ronde, et, soit par hasard, soit grossier calcul, Harrison
tournait le dos au roi.

Le roi vit entrer les quatre gentilshommes, mais il ne parut faire
aucune attention  eux.

Ils allrent s'asseoir  la table qui leur tait rserve et se
placrent pour ne tourner le dos  personne. Ils avaient en face
d'eux la table des officiers et celle du roi.

Harrison, pour faire honneur  ses htes, leur envoyait les
meilleurs plats de sa table; malheureusement pour les quatre amis,
le vin manquait. La chose paraissait compltement indiffrente 
Athos, mais d'Artagnan, Porthos et Aramis faisaient la grimace
chaque fois qu'il leur fallait avaler la bire, cette boisson
puritaine.

-- Ma foi, colonel, dit d'Artagnan, nous vous sommes bien
reconnaissants de votre gracieuse invitation, car, sans vous, nous
courions le risque de nous passer de dner, comme nous nous sommes
passs de djeuner; et voil mon ami, M. du Vallon, qui partage ma
reconnaissance, car il avait grand'faim.

-- J'ai faim encore, dit Porthos en saluant le colonel Harrison.

-- Et comment ce grave vnement vous est-il donc arriv, de vous
passer de djeuner? demanda le colonel en riant.

-- Par une raison bien simple, colonel, dit d'Artagnan. J'avais
hte de vous rejoindre, et, pour arriver  ce rsultat, j'avais
pris la mme route que vous, ce que n'aurait pas d faire un vieux
fourrier comme moi, qui doit savoir que l o a pass un bon et
brave rgiment comme le vtre, il ne reste rien  glaner. Aussi,
vous comprenez notre dception lorsqu'en arrivant  une jolie
petite maison situe  la lisire d'un bois, et qui, de loin, avec
son toit rouge et ses contrevents verts, avait un petit air de
fte qui faisait plaisir  voir, au lieu d'y trouver les poules
que nous nous apprtions  faire rtir, et les jambons que nous
comptions faire griller, nous ne vmes qu'un pauvre diable
baign... Ah! mordioux! colonel, faites mon compliment  celui de
vos officiers qui a donn ce coup-l, il tait bien donn, si bien
donn, qu'il a fait l'admiration de M. du Vallon, mon ami, qui les
donne gentiment aussi, les coups.

-- Oui, dit Harrison en riant et en s'adressant des yeux  un
officier assis  sa table, quand Groslow se charge de cette
besogne, il n'y a pas besoin de revenir aprs lui.

-- Ah! c'est monsieur, dit d'Artagnan en saluant l'officier; je
regrette que monsieur ne parle pas franais, pour lui faire mon
compliment.

-- Je suis prt  le recevoir et  vous le rendre, monsieur, dit
l'officier en assez bon franais, car j'ai habit trois ans Paris.

-- Eh bien! monsieur, je m'empresse de vous dire, continua
d'Artagnan, que le coup tait si bien appliqu, que vous avez
presque tu votre homme.

-- Je croyais l'avoir tu tout  fait, dit Groslow.

-- Non. Il ne s'en est pas fallu grand'chose, c'est vrai, mais il
n'est pas mort.

Et en disant ces mots, d'Artagnan jeta un regard sur Parry, qui se
tenait debout devant le roi, la pleur de la mort au front, pour
lui indiquer que cette nouvelle tait  son adresse.

Quant au roi, il avait cout toute cette conversation le coeur
serr d'une indicible angoisse, car il ne savait pas o l'officier
franais en voulait venir et ces dtails cruels, cachs sous une
apparence insoucieuse, le rvoltaient.

Aux derniers mots qu'il pronona seulement, il respira avec
libert.

-- Ah diable! dit Groslow, je croyais avoir mieux russi. S'il n'y
avait pas si loin d'ici  la maison de ce misrable, je
retournerais pour l'achever.

-- Et vous feriez bien, si vous avez peur qu'il en revienne, dit
d'Artagnan, car vous le savez, quand les blessures  la tte ne
tuent pas sur le coup, au bout de huit jours elles sont guries.

Et d'Artagnan lana un second regard  Parry, sur la figure duquel
se rpandit une telle expression de joie, que Charles lui tendit
la main en souriant.

Parry s'inclina sur la main de son matre et la baisa avec
respect.

-- En vrit, d'Artagnan, dit Athos, vous tes  la fois homme de
parole et d'esprit. Mais que dites-vous du roi?

-- Sa physionomie me revient tout  fait, dit d'Artagnan; il a
l'air  la fois noble et bon.

-- Oui, mais il se laisse prendre, dit Porthos, c'est un tort.

-- J'ai bien envie de boire  la sant du roi, dit Athos.

-- Alors, laissez-moi porter la sant, dit d'Artagnan.

-- Faites, dit Aramis.

Porthos regardait d'Artagnan, tout tourdi des ressources que son
esprit gascon fournissait incessamment  son camarade.

D'Artagnan prit son gobelet d'tain, l'emplit et se leva.

-- Messieurs, dit-il  ses compagnons, buvons, s'il vous plat, 
celui qui prside le repas.  notre colonel, et qu'il sache que
nous sommes bien  son service jusqu' Londres et au-del.

Et comme, en disant ces paroles, d'Artagnan regardait Harrison,
Harrison crut que le toast tait pour lui, se leva et salua les
quatre amis, qui, les yeux attachs sur le roi Charles, burent
ensemble, tandis que Harrison, de son ct, vidait son verre sans
aucune dfiance.

Charles,  son tour, tendit son verre  Parry, qui y versa
quelques gouttes de bire, car le roi tait au rgime de tout le
monde; et le portant  ses lvres, en regardant  son tour les
quatre gentilshommes, il but avec un sourire plein de noblesse et
de reconnaissance.

-- Allons, messieurs, s'cria Harrison en reposant son verre et
sans aucun gard pour l'illustre prisonnier qu'il conduisait, en
route!

-- O couchons-nous, colonel?

--  Tirsk, rpondit Harrison.

-- Parry, dit le roi en se levant  son tour et en se retournant
vers son valet, mon cheval. Je veux aller  Tirsk.

-- Ma foi, dit d'Artagnan  Athos, votre roi m'a vritablement
sduit et je suis tout  fait  son service.

-- Si ce que vous me dites l est sincre, rpondit Athos, il
n'arrivera pas jusqu' Londres.

-- Comment cela?

-- Oui, car avant ce moment nous l'aurons enlev.

-- Ah! pour cette fois, Athos, dit d'Artagnan, ma parole
d'honneur, vous tes fou.

-- Avez-vous donc quelque projet arrt? demanda Aramis.

-- Eh! dit Porthos, la chose ne serait pas impossible si on avait
un bon projet.

-- Je n'en ai pas, dit Athos; mais d'Artagnan en trouvera un.

D'Artagnan haussa les paules, et on se mit en route.


LXV. D'Artagnan trouve un projet

Athos connaissait d'Artagnan mieux peut-tre que d'Artagnan ne se
connaissait lui-mme. Il savait que, dans un esprit aventureux
comme l'tait celui du Gascon, il s'agit de laisser tomber une
pense, comme dans une terre riche et vigoureuse il s'agit
seulement de laisser tomber une graine.

Il avait donc laiss tranquillement son ami hausser les paules,
et il avait continu son chemin en lui parlant de Raoul,
conversation qu'il avait, dans une autre circonstance,
compltement laisse tomber, on se le rappelle.

 la nuit ferme on arriva  Tirsk. Les quatre amis parurent
compltement trangers et indiffrents aux mesures de prcaution
que l'on prenait pour s'assurer de la personne du roi. Ils se
retirrent dans une maison particulire, et, comme ils avaient
d'un moment  l'autre  craindre pour eux-mmes, ils s'tablirent
dans une seule chambre en se mnageant une issue en cas d'attaque.
Les valets furent distribus  des postes diffrents; Grimaud
coucha sur une botte de paille en travers de la porte.

D'Artagnan tait pensif, et semblait avoir momentanment perdu sa
loquacit ordinaire. Il ne disait pas mot, sifflotant sans cesse,
allant de son lit  la croise. Porthos, qui ne voyait jamais rien
que les choses extrieures, lui, parlait comme d'habitude.
D'Artagnan rpondait par monosyllabes. Athos et Aramis se
regardaient en souriant.

La journe avait t fatigante, et cependant,  l'exception de
Porthos, dont le sommeil tait aussi inflexible que l'apptit, les
amis dormirent mal.

Le lendemain matin, d'Artagnan fut le premier debout. Il tait
descendu aux curies, il avait dj visit les chevaux, il avait
dj donn tous les ordres ncessaires  la journe qu'Athos et
Aramis n'taient point levs, et que Porthos ronflait encore.

 huit heures du matin, on se mit en marche dans le mme ordre que
la veille. Seulement d'Artagnan laissa ses amis cheminer de leur
ct, et alla renouer avec M. Groslow la connaissance entame la
veille.

Celui-ci, que ses loges avaient doucement caress au coeur, le
reut avec un gracieux sourire.

-- En vrit, monsieur, lui dit d'Artagnan, je suis heureux de
trouver quelqu'un avec qui parler ma pauvre langue.

M. du Vallon, mon ami, est d'un caractre fort mlancolique, de
sorte qu'on ne saurait lui tirer quatre paroles par jour; quant 
nos deux prisonniers, vous comprenez qu'ils sont peu en train de
faire la conversation.

-- Ce sont des royalistes enrags, dit Groslow.

-- Raison de plus pour qu'ils nous boudent d'avoir pris le Stuart,
 qui, je l'espre bien, vous allez faire un bel et bon procs.

-- Dame! dit Groslow, nous le conduisons  Londres pour cela.

-- Et vous ne le perdez pas de vue, je prsume?

-- Peste! je le crois bien! Vous le voyez, ajouta l'officier en
riant, il a une escorte vraiment royale.

-- Oui, le jour, il n'y a pas de danger qu'il vous chappe; mais
la nuit...

-- La nuit, les prcautions redoublent.

-- Et quel mode de surveillance employez-vous?

-- Huit hommes demeurent constamment dans sa chambre.

-- Diable! fit d'Artagnan, il est bien gard. Mais, outre ces huit
hommes, vous placez sans doute une garde dehors? On ne peut
prendre trop de prcaution contre un pareil prisonnier.

-- Oh! non. Pensez donc: que voulez-vous que fassent deux hommes
sans armes contre huit hommes arms?

-- Comment, deux hommes?

-- Oui, le roi et son valet de chambre.

-- On a donc permis  son valet de chambre de ne pas le quitter?

-- Oui, Stuart a demand qu'on lui accordt cette grce, et le
colonel Harrison y a consenti. Sous prtexte qu'il est roi, il
parat qu'il ne peut pas s'habiller ni se dshabiller tout seul.

-- En vrit, capitaine, dit d'Artagnan dcid  continuer 
l'endroit de l'officier anglais le systme laudatif qui lui avait
si bien russi, plus je vous coute, plus je m'tonne de la
manire facile et lgante avec laquelle vous parlez le franais.
Vous avez habit Paris trois ans, c'est bien; mais j'habiterais
Londres toute ma vie que je n'arriverais pas, j'en suis sr, au
degr o vous en tes. Que faisiez-vous donc  Paris?

-- Mon pre, qui est commerant, m'avait plac chez son
correspondant, qui, de son ct, avait envoy son fils chez mon
pre; c'est l'habitude entre ngociants de faire de pareils
changes.

-- Et Paris vous a-t-il plu, monsieur?

-- Oui, mais vous auriez grand besoin d'une rvolution dans le
genre de la ntre; non pas contre votre roi, qui n'est qu'un
enfant, mais contre ce ladre d'italien qui est l'amant de votre
reine.

-- Ah! je suis bien de votre avis, monsieur, et que ce serait
bientt fait, si nous avions seulement douze officiers comme vous,
sans prjugs, vigilants, intraitables! Ah! nous viendrions bien
vite  bout du Mazarin, et nous lui ferions un bon petit procs
comme celui que vous allez faire  votre roi.

-- Mais, dit l'officier, je croyais que vous tiez  son service,
et que c'tait lui qui vous avait envoy au gnral Cromwell?

-- C'est--dire que je suis au service du roi, et que, sachant
qu'il devait envoyer quelqu'un en Angleterre, j'ai sollicit cette
mission, tant tait grand mon dsir de connatre l'homme de gnie
qui commande  cette heure aux trois royaumes. Aussi, quand il
nous a propos,  M. du Vallon et  moi, de tirer l'pe en
l'honneur de la vieille Angleterre, vous avez vu comme nous avons
mordu  la proposition.

-- Oui, je sais que vous avez charg aux cts de M. Mordaunt.

--  sa droite et  sa gauche, monsieur. Peste, encore un brave et
excellent jeune homme que celui-l. Comme il vous a dcousu
monsieur son oncle! avez-vous vu?

-- Le connaissez-vous? demanda l'officier.

-- Beaucoup; je puis mme dire que nous sommes fort lis: M. du
Vallon et moi sommes venus avec lui de France.

-- Il parat mme que vous l'avez fait attendre fort longtemps 
Boulogne.

-- Que voulez-vous, dit d'Artagnan, j'tais comme vous, j'avais un
roi en garde.

-- Ah! ah! dit Groslow, et quel roi?

-- Le ntre, pardieu! le petit _king_, Louis le quatorzime.

Et d'Artagnan ta son chapeau. L'Anglais en fit autant par
politesse.

-- Et combien de temps l'avez-vous gard?

-- Trois nuits, et, par ma foi, je me rappellerai toujours ces
trois nuits avec plaisir.

-- Le jeune roi est donc bien aimable?

-- Le roi! il dormait les poings ferms.

-- Mais alors, que voulez-vous dire?

-- Je veux dire que mes amis les officiers aux gardes et aux
mousquetaires me venaient tenir compagnie, et que nous passions
nos nuits  boire et  jouer.

-- Ah! oui, dit l'Anglais avec un soupir, c'est vrai, vous tes
joyeux compagnons, vous autres Franais.

-- Ne jouez-vous donc pas aussi, quand vous tes de garde?

-- Jamais, dit l'Anglais.

-- En ce cas vous devez fort vous ennuyer et je vous plains, dit
d'Artagnan.

-- Le fait est, reprit l'officier, que je vois arriver mon tour
avec une certaine terreur. C'est fort long, une nuit tout entire
 veiller.

-- Oui, quand on veille seul ou avec des soldats stupides; mais
quand on veille avec un joyeux _partner_, quand on fait rouler
l'or et les ds sur une table, la nuit passe comme un rve.
N'aimez-vous donc pas le jeu?

-- Au contraire.

-- Le lansquenet, par exemple?

-- J'en suis fou, je le jouais presque tous les soirs en France.

-- Et depuis que vous tes en Angleterre?

-- Je n'ai pas tenu un cornet ni une carte.

-- Je vous plains, dit d'Artagnan d'un air de compassion profonde.

-- coutez, dit l'Anglais, faites une chose.

-- Laquelle?

-- Demain je suis de garde.

-- Prs du Stuart?

-- Oui. Venez passer la nuit avec moi.

-- Impossible.

-- Impossible?

-- De toute impossibilit.

-- Comment cela?

-- Chaque nuit je fais la partie de M. du Vallon. Quelquefois nous
ne nous couchons pas... Ce matin, par exemple, au jour nous
jouions encore.

-- Eh bien?

-- Eh bien! il s'ennuierait si je ne faisais pas sa partie.

-- Il est beau joueur?

-- Je lui ai vu perdre jusqu' deux mille pistoles en riant aux
larmes.

-- Amenez-le alors.

-- Comment voulez-vous? Et nos prisonniers?

-- Ah diable! c'est vrai, dit l'officier. Mais faites-les garder
par vos laquais.

-- Oui, pour qu'ils se sauvent! dit d'Artagnan, je n'ai garde.

-- Ce sont donc des hommes de condition, que vous y tenez tant?

Peste! l'un est un riche seigneur de la Touraine; l'autre est un
chevalier de Malte de grande maison. Nous avons trait de leur
ranon  chacun: deux mille livres sterling en arrivant en France.
Nous ne voulons donc pas quitter un seul instant des hommes que
nos laquais savent des millionnaires. Nous les avons bien un peu
fouills en les prenant et je vous avouerai mme que c'est leur
bourse que nous nous tiraillons chaque nuit, M. du Vallon et moi;
mais ils peuvent nous avoir cach quelque pierre prcieuse,
quelque diamant de prix, de sorte que nous sommes comme les
avares, qui ne quittent pas leur trsor; nous nous sommes
constitus gardiens permanents de nos hommes, et quand je dors,
M. du Vallon veille.

-- Ah! ah! fit Groslow.

-- Vous comprenez donc maintenant ce qui me force de refuser votre
politesse,  laquelle au reste je suis d'autant plus sensible, que
rien n'est plus ennuyeux que de jouer toujours avec la mme
personne; les chances se compensent ternellement, et au bout d'un
mois on trouve qu'on ne s'est fait ni bien ni mal.

-- Ah! dit Groslow avec un soupir, il y a quelque chose de plus
ennuyeux encore, c'est de ne pas jouer du tout.

-- Je comprends cela, dit d'Artagnan.

-- Mais voyons, reprit l'Anglais, sont-ce des hommes dangereux que
vos hommes?

-- Sous quel rapport?

-- Sont-ils capables de tenter un coup de main?

D'Artagnan clata de rire.

-- Jsus Dieu! s'cria-t-il; l'un des deux tremble la fivre, ne
pouvant pas se faire au charmant pays que vous habitez; l'autre
est un chevalier de Malte, timide comme une jeune fille; et, pour
plus grande scurit, nous leur avons t jusqu' leurs couteaux
fermants et leurs ciseaux de poche.

-- Eh bien, dit Groslow, amenez-les.

-- Comment, vous voulez! dit d'Artagnan.

-- Oui, j'ai huit hommes.

-- Eh bien?

-- Quatre les garderont, quatre garderont le roi.

-- Au fait, dit d'Artagnan, la chose peut s'arranger ainsi,
quoique ce soit un grand embarras que je vous donne.

-- Bah! venez toujours; vous verrez comment j'arrangerai la chose.

-- Oh! je ne m'en inquite pas, dit d'Artagnan;  un homme comme
vous, je me livre les yeux ferms.

Cette dernire flatterie tira de l'officier un de ces petits rires
de satisfaction qui font les gens amis de celui qui les provoque,
car ils sont une vaporation de la vanit caresse.

-- Mais, dit d'Artagnan, j'y pense, qui nous empche de commencer
ce soir?

-- Quoi?

-- Notre partie.

-- Rien au monde, dit Groslow.

-- En effet, venez ce soir chez nous, et demain nous irons vous
rendre votre visite. Si quelque chose vous inquite dans nos
hommes, qui, comme vous le savez, sont des royalistes enrags, eh
bien! il n'y aura rien de dit, et ce sera toujours une bonne nuit
de passe.

--  merveille! Ce soir chez vous, demain chez Stuart, aprs-
demain chez moi.

-- Et les autres jours  Londres. Eh mordioux! dit d'Artagnan,
vous voyez bien qu'on peut mener joyeuse vie partout.

-- Oui, quand on rencontre des Franais, et des Franais comme
vous, dit Groslow.

-- Et comme M. du Vallon; vous verrez bien quel gaillard! un
frondeur enrag, un homme qui a failli tuer Mazarin entre deux
portes; on l'emploie parce qu'on en a peur.

-- Oui, dit Groslow, il a une bonne figure, et sans que je le
connaisse, il me revient tout  fait.

-- Ce sera bien autre chose quand vous le connatrez. Eh! tenez,
le voil qui m'appelle. Pardon, nous sommes tellement lis qu'il
ne peut se passer de moi. Vous m'excusez?

-- Comment donc!

--  ce soir.

-- Chez vous?

-- Chez moi.

Les deux hommes changrent un salut, et d'Artagnan revint vers
ses compagnons.

-- Que diable pouviez-vous dire  ce bouledogue? dit Porthos.

-- Mon cher ami, ne parlez point ainsi de M. Groslow, c'est un de
mes amis intimes.

-- Un de vos amis, dit Porthos, ce massacreur de paysans.

-- Chut! mon cher Porthos. Eh bien! oui, M. Groslow est un peu
vif, c'est vrai, mais au fond, je lui ai dcouvert deux bonnes
qualits: il est bte et orgueilleux.

Porthos ouvrit de grands yeux stupfaits, Athos et Aramis se
regardrent avec un sourire; ils connaissaient d'Artagnan et
savaient qu'il ne faisait rien sans but.

-- Mais, continua d'Artagnan, vous l'apprcierez vous-mme.

-- Comment cela?

-- Je vous le prsente ce soir, il vient jouer avec nous.

-- Oh! oh! dit Porthos, dont les yeux s'allumrent  ce mot, et il
est riche?

-- C'est le fils d'un des plus forts ngociants de Londres.

-- Et il connat le lansquenet?

-- Il l'adore.

-- La bassette?

-- C'est sa folie.

-- Le biribi?

-- Il y raffine.

-- Bon, dit Porthos, nous passerons une agrable nuit.

-- D'autant plus agrable qu'elle nous promettra une nuit
meilleure.

-- Comment cela?

-- Oui, nous lui donnons  jouer ce soir; lui, donne  jouer
demain.

-- O cela?

-- Je vous le dirai. Maintenant ne nous occupons que d'une chose:
c'est de recevoir dignement l'honneur que nous fait M. Groslow.
Nous nous arrtons ce soir  Derby: que Mousqueton prenne les
devants, et s'il y a une bouteille de vin dans toute la ville,
qu'il l'achte. Il n'y aura pas de mal non plus qu'il prpart un
petit souper, auquel vous ne prendrez point part, vous, Athos,
parce que vous avez la fivre, et vous, Aramis, parce que vous
tes chevalier de Malte, et que les propos de soudards comme nous
vous dplaisent et vous font rougir. Entendez-vous bien cela?

-- Oui, dit Porthos; mais le diable m'emporte si je comprends.

-- Porthos, mon ami, vous savez que je descends des prophtes par
mon pre, et des sibylles par ma mre, que je ne parle que par
paraboles et par nigmes; que ceux qui ont des oreilles coutent,
et que ceux qui ont des yeux regardent, je n'en puis pas dire
davantage pour le moment.

-- Faites, mon ami, dit Athos, je suis sr que ce que vous faites
est bien fait.

-- Et vous, Aramis, tes-vous dans la mme opinion?

-- Tout  fait, mon cher d'Artagnan.

--  la bonne heure, dit d'Artagnan, voil de vrais croyants, et
il y a plaisir d'essayer des miracles pour eux; ce n'est pas comme
cet incrdule de Porthos, qui veut toujours voir et toucher pour
croire.

-- Le fait est, dit Porthos d'un air fin, que je suis trs
incrdule.

D'Artagnan lui donna une claque sur l'paule, et, comme on
arrivait  la station du djeuner, la conversation en resta l.

Vers les cinq heures du soir, comme la chose tait convenue, on
fit partir Mousqueton en avant. Mousqueton ne parlait pas anglais,
mais, depuis qu'il tait en Angleterre, il avait remarqu une
chose, c'est que Grimaud, par l'habitude du geste, avait
parfaitement remplac la parole. Il s'tait donc mis  tudier le
geste avec Grimaud, et en quelques leons, grce  la supriorit
du matre, il tait arriv  une certaine force. Blaisois
l'accompagna.

Les quatre amis, en traversant la principale rue de Derby,
aperurent Blaisois debout sur le seuil d'une maison de belle
apparence; c'est l que leur logement tait prpar.

De toute la journe, ils ne s'taient pas approchs du roi, de
peur de donner des soupons, et au lieu de dner  la table du
colonel Harrison, comme ils l'avaient fait la veille, ils avaient
dn entre eux.

 l'heure convenue, Groslow vint. D'Artagnan le reut comme il et
reu un ami de vingt ans. Porthos le toisa des pieds  la tte et
sourit en reconnaissant que malgr le coup remarquable qu'il avait
donn au frre de Parry, il n'tait pas de sa force. Athos et
Aramis firent ce qu'ils purent pour cacher le dgot que leur
inspirait cette nature brutale et grossire.

En somme, Groslow parut content de la rception.

Athos et Aramis se tinrent dans leur rle.  minuit ils se
retirrent dans leur chambre, dont on laissa, sous prtexte de
surveillance, la porte ouverte. En outre, d'Artagnan les y
accompagna, laissant Porthos aux prises avec Groslow.

Porthos gagna cinquante pistoles  Groslow, et trouva, lorsqu'il
se fut retir, qu'il tait d'une compagnie plus agrable qu'il ne
l'avait cru d'abord.

Quant  Groslow, il se promit de rparer le lendemain sur
d'Artagnan l'chec qu'il avait prouv avec Porthos, et quitta le
Gascon en lui rappelant le rendez-vous du soir.

Nous disons du soir, car les joueurs se quittrent  quatre heures
du matin.

La journe se passa comme d'habitude; d'Artagnan allait du
capitaine Groslow au colonel Harrison et du colonel Harrison  ses
amis. Pour quelqu'un qui ne connaissait pas d'Artagnan, il
paraissait tre dans son assiette ordinaire; pour ses amis, c'est-
-dire pour Athos et Aramis, sa gaiet tait de la fivre.

-- Que peut-il machiner? disait Aramis.

-- Attendons, disait Athos.

Porthos ne disait rien, seulement il comptait l'une aprs l'autre,
dans son gousset, avec un air de satisfaction qui se trahissait 
l'extrieur, les cinquante pistoles qu'il avait gagnes  Groslow.

En arrivant le soir  Ryston, d'Artagnan rassembla ses amis. Sa
figure avait perdu ce caractre de gaiet insoucieuse qu'il avait
port comme un masque toute la journe; Athos serra la main 
Aramis.

-- Le moment approche, dit-il.

-- Oui, dit d'Artagnan qui avait entendu, oui, le moment approche:
cette nuit, messieurs, nous sauvons le roi.

Athos tressaillit, ses yeux s'enflammrent.

-- D'Artagnan, dit-il, doutant aprs avoir espr, ce n'est point
une plaisanterie, n'est-ce pas? elle me ferait trop grand mal!

-- Vous tes trange, Athos, dit d'Artagnan, de douter ainsi de
moi. O et quand m'avez-vous vu plaisanter avec le coeur d'un ami
et la vie d'un roi? Je vous ai dit et je vous rpte que cette
nuit nous sauvons Charles Ier. Vous vous en tes rapport  moi de
trouver un moyen, le moyen est trouv.

Porthos regardait d'Artagnan avec un sentiment d'admiration
profonde. Aramis souriait en homme qui espre.

Athos tait ple comme la mort et tremblait de tous ses membres.

-- Parlez, dit Athos.

Porthos ouvrit ses gros yeux, Aramis se pendit pour ainsi dire aux
lvres de d'Artagnan.

-- Nous sommes invits  passer la nuit chez M. Groslow, vous
savez cela?

-- Oui, rpondit Porthos, il nous a fait promettre de lui donner
sa revanche.

-- Bien. Mais savez-vous o nous lui donnons sa revanche?

-- Non.

-- Chez le roi.

-- Chez le roi! s'cria Athos.

-- Oui, messieurs, chez le roi. M. Groslow est de garde ce soir
prs de Sa Majest, et, pour se distraire dans sa faction, il nous
invite  aller lui tenir compagnie.

-- Tous quatre? demanda Athos.

-- Pardieu! certainement, tous quatre; est-ce que nous quittons
nos prisonniers!

-- Ah! ah! fit Aramis.

-- Voyons, dit Athos palpitant.

-- Nous allons donc chez Groslow, nous avec nos pes, vous avec
des poignards;  nous quatre nous nous rendons matres de ces huit
imbciles et de leur stupide commandant. Monsieur Porthos, qu'en
dites-vous?

-- Je dis que c'est facile, dit Porthos.

-- Nous habillons le roi en Groslow; Mousqueton, Grimaud et
Blaisois nous tiennent des chevaux tout sells au dtour de la
premire rue, nous sautons dessus, et avant le jour nous sommes 
vingt lieues d'ici! est-ce tram cela, Athos?

Athos posa ses deux mains sur les paules de d'Artagnan et le
regarda avec son calme et doux sourire.

-- Je dclare, ami, dit-il, qu'il n'y a pas de crature sous le
ciel qui vous gale en noblesse et en courage; pendant que nous
vous croyions indiffrent  nos douleurs que vous pouviez sans
crime ne point partager, vous seul d'entre nous trouvez ce que
nous cherchions vainement. Je te le rpte donc, d'Artagnan, tu es
le meilleur de nous, et je te bnis et je t'aime, mon cher fils.

-- Dire que je n'ai point trouv cela, dit Porthos en se frappant
sur le front, c'est si simple!

-- Mais, dit Aramis, si j'ai bien compris, nous tuerons tout,
n'est-ce pas?

Athos frissonna et devint fort ple.

-- Mordioux! dit d'Artagnan, il le faudra bien. J'ai cherch
longtemps s'il n'y avait pas moyen d'luder la chose, mais j'avoue
que je n'en ai pas pu trouver.

-- Voyons, dit Aramis, il ne s'agit pas ici de marchander avec la
situation; comment procdons-nous?

-- J'ai fait un double plan, rpondit d'Artagnan.

-- Voyons le premier, dit Aramis.

-- Si nous sommes tous les quatre runis,  mon signal, et ce
signal sera le mot _enfin_, vous plongez chacun un poignard dans
le coeur du soldat qui est le plus proche de vous, nous en faisons
autant de notre ct; voil d'abord quatre hommes morts; la partie
devient donc gale, puisque nous nous trouvons quatre contre cinq;
ces cinq-l se rendent, et on les billonne, ou ils se dfendent
et on les tue; si par hasard notre amphitryon change d'avis et ne
reoit  sa partie que Porthos et moi, dame! il faudra prendre les
grands moyens en frappant double; ce sera un peu plus long et un
peu bruyant, mais vous vous tiendrez dehors avec des pes et vous
accourrez au bruit.

-- Mais si l'on vous frappait vous-mmes? dit Athos.

-- Impossible! dit d'Artagnan, ces buveurs de bire sont trop
lourds et trop maladroits; d'ailleurs vous frapperez  la gorge,
Porthos, cela tue aussi vite et empche de crier ceux que l'on
tue.

-- Trs bien! dit Porthos, ce sera un joli petit gorgement.

-- Affreux! affreux! dit Athos.

-- Bah! monsieur l'homme sensible, dit d'Artagnan, vous en feriez
bien d'autres dans une bataille. D'ailleurs, ami, continua-t-il,
si vous trouvez que la vie du roi ne vaille pas ce qu'elle doit
coter, rien n'est dit, et je vais prvenir M. Groslow que je suis
malade.

-- Non, dit Athos, j'ai tort, mon ami, et c'est vous qui avez
raison, pardonnez-moi.

En ce moment la porte s'ouvrit et un soldat parut.

-- M. le capitaine Groslow, dit-il en mauvais franais, fait
prvenir monsieur d'Artagnan et monsieur du Vallon qu'il les
attend.

-- O cela?

-- O cela? demanda d'Artagnan.

-- Dans la chambre du Nabuchodonosor anglais, rpondit le soldat,
puritain renforc.

-- C'est bien, rpondit en excellent anglais Athos,  qui le rouge
tait mont au visage  cette insulte faite  la majest royale,
c'est bien; dites au capitaine Groslow que nous y allons.

Puis le puritain sortit; l'ordre avait t donn aux laquais de
seller huit chevaux, et d'aller attendre, sans se sparer les uns
des autres ni sans mettre pied  terre, au coin d'une rue situe 
vingt pas  peu prs de la maison o tait log le roi.


LXVI. La partie de lansquenet

En effet, il tait neuf heures du soir; les postes avaient t
relevs  huit, et depuis une heure la garde du capitaine Groslow
avait commenc.

D'Artagnan et Porthos arms de leurs pes, et Athos et Aramis
ayant chacun un poignard cach dans la poitrine, s'avancrent vers
la maison qui ce soir-l servait de prison  Charles Stuart. Ces
deux derniers suivaient leurs vainqueurs, humbles et dsarms en
apparence, comme des captifs.

-- Ma foi, dit Groslow en les apercevant, je ne comptais presque
plus sur vous.

D'Artagnan s'approcha de celui-ci et lui dit tout bas:

-- En effet, nous avons hsit un instant, M. du Vallon et moi.

-- Et pourquoi? demanda Groslow.

D'Artagnan lui montra de l'oeil Athos et Aramis.

-- Ah! ah! dit Groslow,  cause des opinions? peu importe. Au
contraire, ajouta-t-il en riant; s'ils veulent voir leur Stuart,
ils le verront.

-- Passons-nous la nuit dans la chambre du roi? demanda
d'Artagnan.

-- Non, mais dans la chambre voisine; et comme la porte restera
ouverte, c'est exactement comme si nous demeurions dans sa chambre
mme. Vous tes-vous munis d'argent? Je vous dclare que je compte
jouer ce soir un jeu d'enfer.

-- Entendez-vous? dit d'Artagnan en faisant sonner l'or dans ses
poches.

-- _Very good!_ dit Groslow, et il ouvrit la porte de la chambre.
C'est pour vous montrer le chemin, messieurs, dit-il.

Et il entra le premier.

D'Artagnan se retourna vers ses amis. Porthos tait insoucieux
comme s'il s'agissait d'une partie ordinaire; Athos tait ple,
mais rsolu; Aramis essuyait avec un mouchoir son front mouill
d'une lgre sueur.

Les huit gardes taient  leur poste: quatre taient dans la
chambre du roi, deux  la porte de communication, deux  la porte
par laquelle entraient les quatre amis.  la vue des pes nues,
Athos sourit; ce n'tait donc plus une boucherie, mais un combat.

 partir de ce moment toute sa bonne humeur parut revenue.

Charles, que l'on apercevait  travers une porte ouverte, tait
sur son lit tout habill: seulement une couverture de laine tait
rejete sur lui.

 son chevet, Parry tait assis lisant  voix basse, et cependant
assez haute pour que Charles, qui l'coutait les yeux ferms,
l'entendt, un chapitre dans une Bible catholique.

Une chandelle de suif grossier, place sur une table noire,
clairait le visage rsign du roi et le visage infiniment moins
calme de son fidle serviteur.

De temps en temps Parry s'interrompait, croyant que le roi dormait
visiblement; mais alors le roi rouvrait les yeux et lui disait en
souriant:

-- Continue, mon bon Parry, j'coute.

Groslow s'avana jusqu'au seuil de la chambre du roi, remit avec
affectation sur sa tte le chapeau qu'il avait tenu  la main pour
recevoir ses htes, regarda un instant avec mpris ce tableau
simple et touchant d'un vieux serviteur lisant la Bible  son roi
prisonnier, s'assura que chaque homme tait bien au poste qu'il
lui avait assign, et, se retournant vers d'Artagnan, il regarda
triomphalement le Franais comme pour mendier un loge sur sa
tactique.

--  merveille, dit le Gascon; cap de Diou! vous ferez un gnral
un peu distingu.

-- Et croyez-vous, demanda Groslow, que ce sera tant que je serai
de garde prs de lui que le Stuart se sauvera?

-- Non, certes, rpondit d'Artagnan.  moins qu'il ne lui pleuve
des amis du ciel.

Le visage de Groslow s'panouit.

Comme Charles Stuart avait gard pendant cette scne ses yeux
constamment ferms, on ne peut dire s'il s'tait aperu ou non de
l'insolence du capitaine puritain. Mais malgr lui, ds qu'il
entendit le timbre accentu de la voix de d'Artagnan, ses
paupires se rouvrirent.

Parry, de son ct, tressaillit et interrompit la lecture.

--  quoi songes-tu donc de t'interrompre? dit le roi, continue,
mon bon Parry;  moins que tu ne sois fatigu, toutefois.

-- Non, sire, dit le valet de chambre.

Et il reprit sa lecture.

Une table tait prpare dans la premire chambre, et sur cette
table, couverte d'un tapis, taient deux chandelles allumes, des
cartes, deux cornets et des ds.

-- Messieurs, dit Groslow, asseyez-vous, je vous prie, moi, en
face du Stuart, que j'aime tant  voir, surtout o il est; vous,
monsieur d'Artagnan, en face de moi.

Athos rougit de colre, d'Artagnan le regarda en fronant le
sourcil.

-- C'est cela, dit d'Artagnan; vous, monsieur le comte de La Fre,
 la droite de monsieur Groslow; vous, monsieur le chevalier
d'Herblay,  sa gauche; vous, du Vallon, prs de moi. Vous pariez
pour moi, et ces messieurs pour monsieur Groslow.

D'Artagnan les avait ainsi: Porthos  sa gauche, et il lui parlait
du genou; Athos et Aramis en face de lui, et il les tenait sous
son regard.

Aux noms du comte de La Fre et du chevalier d'Herblay, Charles
rouvrit les yeux, et malgr lui, relevant sa noble tte, embrassa
d'un regard tous les acteurs de cette scne.

En ce moment Parry tourna quelques feuillets de sa Bible et lut
tout haut ce verset de Jrmie:

Dieu dit: coutez les paroles des prophtes, mes serviteurs, que
je vous ai envoys avec grand soin, et que j'ai conduits vers
vous.

Les quatre amis changrent un regard. Les paroles que venait de
dire Parry leur indiquaient que leur prsence tait attribue par
le roi  son vritable motif.

Les yeux de d'Artagnan ptillrent de joie.

-- Vous m'avez demand tout  l'heure si j'tais en fonds? dit
d'Artagnan en mettant une vingtaine de pistoles sur la table.

-- Oui, dit Groslow.

-- Eh bien, reprit d'Artagnan,  mon tour je vous dis. Tenez bien
votre trsor, mon cher monsieur Groslow, car je vous rponds que
nous ne sortirons d'ici qu'en vous l'enlevant.

-- Ce ne sera pas sans que je le dfende, dit Groslow.

-- Tant mieux, dit d'Artagnan. Bataille, mon cher capitaine,
bataille! Vous savez ou vous ne savez pas que c'est ce que nous
demandons.

-- Ah! oui, je sais bien, dit Groslow en clatant de son gros
rire, vous ne cherchez que plaies et bosses, vous autres Franais.

En effet, Charles avait tout entendu, tout compris. Une lgre
rougeur monta  son visage. Les soldats qui le gardaient le virent
donc peu  peu tendre ses membres fatigus, et, sous prtexte
d'une excessive chaleur, provoque par un pole chauff  blanc,
rejeter peu  peu la couverture cossaise sous laquelle, nous
l'avons dit, il tait couch tout vtu.

Athos et Aramis tressaillirent de joie en voyant que le roi tait
couch habill.

La partie commena. Ce soir-l la veine avait tourn et tait pour
Groslow, il tenait tout et gagnait toujours. Une centaine de
pistoles passa ainsi d'un ct de la table  l'autre. Groslow
tait d'une gaiet folle.

Porthos, qui avait reperdu les cinquante pistoles qu'il avait
gagnes la veille, et en outre une trentaine de pistoles  lui,
tait fort maussade et interrogeait d'Artagnan du genou, comme
pour lui demander s'il n'tait pas bientt temps de passer  un
autre jeu; de leur ct, Athos et Aramis le regardaient d'un oeil
scrutateur, mais d'Artagnan restait impassible.

Dix heures sonnrent. On entendit la ronde qui passait.

-- Combien faites-vous de rondes comme celle-l? dit d'Artagnan en
tirant de nouvelles pistoles de sa poche.

-- Cinq, dit Groslow, une toutes les deux heures.

-- Bien, dit d'Artagnan, c'est prudent.

Et  son tour, il lana un coup d'oeil  Athos et  Aramis. On
entendit les pas de la patrouille qui s'loignait.

D'Artagnan rpondit pour la premire fois au coup de genou de
Porthos par un coup de genou pareil.

Cependant, attirs par cet attrait du jeu et par la vue de l'or,
si puissante chez tous les hommes, les soldats, dont la consigne
tait de rester dans la chambre du roi, s'taient peu  peu
rapprochs de la porte, et l, en se haussant sur la pointe du
pied, ils regardaient par-dessus l'paule de d'Artagnan et de
Porthos; ceux de la porte s'taient rapprochs aussi, secondant de
cette faon les dsirs des quatre amis, qui aimaient mieux les
avoir sous la main que d'tre obligs de courir  eux aux quatre
coins de la chambre. Les deux sentinelles de la porte avaient
toujours l'pe nue, seulement elles s'appuyaient sur la pointe,
et regardaient les joueurs.

Athos semblait se calmer  mesure que le moment approchait; ses
deux mains blanches et aristocratiques jouaient avec des louis,
qu'il tordait et redressait avec autant de facilit que si l'or
et t de l'tain; moins matre de lui, Aramis fouillait
continuellement sa poitrine; impatient de perdre toujours, Porthos
jouait du genou  tout rompre.

D'Artagnan se retourna, regardant machinalement en arrire, et vit
entre deux soldats Parry debout, et Charles appuy sur son coude,
joignant les mains et paraissant adresser  Dieu une fervente
prire. D'Artagnan comprit que le moment tait venu, que chacun
tait  son poste et qu'on n'attendait plus que le mot: Enfin!
qui, on se le rappelle, devait servir de signal.

Il lana un coup d'oeil prparatoire  Athos et  Aramis, et tous
deux reculrent lgrement leur chaise pour avoir la libert du
mouvement.

Il donna un second coup de genou  Porthos, et celui-ci se leva
comme pour se dgourdir les jambes; seulement en se levant il
s'assura que son pe pouvait sortir facilement du fourreau.

-- Sacrebleu! dit d'Artagnan, encore vingt pistoles de perdues! En
vrit, capitaine Groslow, vous avez trop de bonheur, cela ne peut
durer.

Et il tira vingt autres pistoles de sa poche.

-- Un dernier coup, capitaine. Ces vingt pistoles sur un coup, sur
un seul, sur le dernier.

-- Va pour vingt pistoles, dit Groslow.

Et il retourna deux cartes comme c'est l'habitude, un roi pour
d'Artagnan, un as pour lui.

-- Un roi, dit d'Artagnan, c'est de bon augure. Matre Groslow,
ajouta-t-il, prenez garde au roi.

Et, malgr sa puissance sur lui-mme, il y avait dans la voix de
d'Artagnan une vibration trange qui fit tressaillir son
_partner_.

Groslow commena  retourner les cartes les unes aprs les autres.
S'il retournait un as d'abord, il avait gagn; s'il retournait un
roi, il avait perdu.

Il retourna un roi.

-- Enfin! dit d'Artagnan.

 ce mot, Athos et Aramis se levrent, Porthos recula d'un pas.

Poignards et pes allaient briller, mais soudain la porte
s'ouvrit, et Harrison parut sur le seuil, accompagn d'un homme
envelopp dans un manteau.

Derrire cet homme, on voyait briller les mousquets de cinq ou six
soldats.

Groslow se leva vivement, honteux d'tre surpris au milieu du vin,
des cartes et des ds. Mais Harrison ne fit point attention  lui,
et, entrant dans la chambre du roi suivi de son compagnon:

-- Charles Stuart, dit-il, l'ordre arrive de vous conduire 
Londres sans s'arrter ni jour ni nuit. Apprtez-vous donc 
partir  l'instant mme.

-- Et de quelle part cet ordre est-il donn? demanda le roi, de la
part du gnral Olivier Cromwell?

-- Oui, dit Harrison, et voici monsieur Mordaunt qui l'apporte 
l'instant mme et qui a charge de le faire excuter.

-- Mordaunt! murmurrent les quatre amis en changeant un regard.

D'Artagnan rafla sur la table tout l'argent que lui et Porthos
avaient perdu et l'engouffra dans sa vaste poche; Athos et Aramis
se rangrent derrire lui.  ce mouvement Mordaunt se retourna,
les reconnut et poussa une exclamation de joie sauvage.

-- Je crois que nous sommes pris, dit tout bas d'Artagnan  ses
amis.

-- Pas encore, dit Porthos.

-- Colonel! colonel! dit Mordaunt, faites entourer cette chambre,
vous tes trahis. Ces quatre Franais se sont sauvs de Newcastle
et veulent sans doute enlever le roi. Qu'on les arrte.

-- Oh! jeune homme, dit d'Artagnan en tirant son pe, voici un
ordre plus facile  dire qu' excuter.

Puis, dcrivant autour de lui un moulinet terrible:

-- En retraite, amis, cria-t-il, en retraite!

En mme temps il s'lana vers la porte, renversa deux des soldats
qui la gardaient avant qu'ils eussent eu le temps d'armer leurs
mousquets; Athos et Aramis le suivirent; Porthos fit l'arrire-
garde, et avant que soldats, officiers, colonel, eussent eu le
temps de se reconnatre, ils taient tous quatre dans la rue.

-- Feu! cria Mordaunt, feu sur eux!

Deux ou trois coups de mousquet partirent effectivement, mais
n'eurent d'autre effet que de montrer les quatre fugitifs tournant
sains et saufs l'angle de la rue.

Les chevaux taient  l'endroit dsign; les valets n'eurent qu'
jeter la bride  leurs matres, qui se trouvrent en selle avec la
lgret de cavaliers consomms.

-- En avant! dit d'Artagnan, de l'peron, ferme!

Ils coururent ainsi suivant d'Artagnan et reprenant la route
qu'ils avaient dj faite dans la journe, c'est--dire se
dirigeant vers l'cosse. Le bourg n'avait ni portes ni murailles, ils
en sortirent donc sans difficult.

 cinquante pas de la dernire maison, d'Artagnan s'arrta.

-- Halte! dit-il.

-- Comment, halte? s'cria Porthos. Ventre  terre, vous voulez
dire?

-- Pas du tout, rpondit d'Artagnan. Cette fois-ci on va nous
poursuivre, laissons-les sortir du bourg et courir aprs nous sur
la route cosse; et quand nous les aurons vus passer au galop,
suivons la route oppose.

 quelques pas de l passait un ruisseau, un pont tait jet sur
le ruisseau; d'Artagnan conduisit son cheval sous l'arche de ce
pont; ses amis le suivirent.

Ils n'y taient pas depuis dix minutes qu'ils entendirent
approcher le galop rapide d'une troupe de cavaliers. Cinq minutes
aprs, cette troupe passait sur leur tte, bien loin de se douter
que ceux qu'ils cherchaient n'taient spars d'eux que par
l'paisseur de la vote du pont.


LXVII. Londres

Lorsque le bruit des chevaux se fut perdu dans le lointain,
d'Artagnan regagna le bord de la rivire, et se mit  arpenter la
plaine en s'orientant autant que possible sur Londres. Ses trois
amis le suivirent en silence, jusqu' ce qu' l'aide d'un large
demi-cercle ils eussent laiss la ville loin derrire eux.

-- Pour cette fois, dit d'Artagnan lorsqu'il se crut enfin assez
loin du point de dpart pour passer du galop au trot, je crois
bien que dcidment tout est perdu, et que ce que nous avons de
mieux  faire est de gagner la France. Que dites-vous de la
proposition, Athos? ne la trouvez-vous point raisonnable?

-- Oui, cher ami, rpondit Athos; mais vous avez prononc l'autre
jour une parole plus que raisonnable, une parole noble et
gnreuse, vous avez dit: Nous mourrons ici! Je vous rappellerai
votre parole.

-- Oh! dit Porthos, la mort n'est rien, et ce n'est pas la mort
qui doit nous inquiter, puisque nous ne savons pas ce que c'est;
mais c'est l'ide d'une dfaite qui me tourmente.  la faon dont
les choses tournent, je vois qu'il nous faudra livrer bataille 
Londres, aux provinces,  toute l'Angleterre, et en vrit nous ne
pouvons  la fin manquer d'tre battus.

-- Nous devons assister  cette grande tragdie jusqu' la fin,
dit Athos; quel qu'il soit, ne quittons l'Angleterre qu'aprs le
dnouement. Pensez-vous comme moi, Aramis?

-- En tout point, mon cher comte; puis je vous avoue que je ne
serais pas fch de retrouver le Mordaunt; il me semble que nous
avons un compte  rgler avec lui, et que ce n'est pas notre
habitude de quitter les pays sans payer ces sortes de dettes.

-- Ah! ceci est autre chose, dit d'Artagnan, et voil une raison
qui me parat plausible. J'avoue, quant  moi, que, pour retrouver
le Mordaunt en question, je resterai s'il le faut un an  Londres.
Seulement logeons-nous chez un homme sr et de faon  n'veiller
aucun soupon, car  cette heure, M. Cromwell doit nous faire
chercher, et autant que j'en ai pu juger, il ne plaisante pas,
M. Cromwell. Athos, connaissez-vous dans toute la ville une
auberge o l'on trouve des draps blancs, du rosbif raisonnablement
cuit et du vin qui ne soit pas fait avec du houblon ou du
genivre?

-- Je crois que j'ai votre affaire, dit Athos. De Winter nous a
conduits chez un homme qu'il disait tre un ancien Espagnol
naturalis Anglais de par les guines de ses nouveaux
compatriotes. Qu'en dites-vous Aramis?

-- Mais le projet de nous arrter chez el seor Perez me parat
des plus raisonnables, je l'adopte donc pour mon compte. Nous
invoquerons le souvenir de ce pauvre de Winter, pour lequel il
paraissait avoir une grande vnration; nous lui dirons que nous
venons en amateurs pour voir ce qui se passe; nous dpenserons
chez lui chacun une guine par jour, et je crois que, moyennant
toutes ces prcautions, nous pourrons demeurer assez tranquilles.

-- Vous en oubliez une, Aramis, et une prcaution assez importante
mme.

-- Laquelle?

-- Celle de changer d'habits.

-- Bah! dit Porthos, pourquoi faire, changer d'habits? nous sommes
si bien  notre aise dans ceux-ci!

-- Pour ne pas tre reconnus, dit d'Artagnan. Nos habits ont une
coupe et presque une couleur uniforme qui dnonce leur _Frenchman_
 la premire vue. Or, je ne tiens pas assez  la coupe de mon
pourpoint ou  la couleur de mes chausses pour risquer, par amour
pour elles, d'tre pendu  Tyburn ou d'aller faire un tour aux
Indes. Je vais m'acheter un habit marron. J'ai remarqu que tous
ces imbciles de puritains raffolaient de cette couleur.

-- Mais retrouverez-vous votre homme? dit Aramis.

-- Oh! certainement, il demeurait Green-Hall street_, Bedford's
Tavern;_ d'ailleurs j'irais dans la cit les yeux ferms.

-- Je voudrais dj y tre, dit d'Artagnan, et mon avis serait
d'arriver  Londres avant le jour, dussions-nous crever nos
chevaux.

-- Allons donc, dit Athos, car si je ne me trompe pas dans mes
calculs, nous ne devons gure en tre loigns que de huit ou dix
lieues.

Les amis pressrent leurs chevaux, et effectivement ils arrivrent
vers les cinq heures du matin.  la porte par laquelle ils se
prsentrent, un poste les arrta; mais Athos rpondit en
excellent anglais qu'ils taient envoys par le colonel Harrison
pour prvenir son collgue, M. Pride, de l'arrive prochaine du
roi. Cette rponse amena quelques questions sur la prise du roi,
et Athos donna des dtails si prcis et si positifs, que si les
gardiens des portes avaient quelques soupons, ces soupons
s'vanouirent compltement. Le passage fut donc livr aux quatre
amis avec toutes sortes de congratulations puritaines.

Athos avait dit vrai; il alla droit  _Bedford's Tavern_ et se fit
reconnatre de l'hte, qui fut si fort enchant de le voir revenir
en si nombreuse et si belle compagnie, qu'il fit prparer 
l'instant mme ses plus belles chambres.

Quoiqu'il ne ft pas jour encore, nos quatre voyageurs, en
arrivant  Londres, avaient trouv toute la ville en rumeur. Le
bruit que le roi, ramen par le colonel Harrison, s'acheminait
vers la capitale, s'tait rpandu ds la veille, et beaucoup ne
s'taient point couchs de peur que le Stuart, comme ils
l'appelaient, n'arrivt dans la nuit et qu'ils ne manquassent son
entre.

Le projet de changement d'habits avait t adopt  l'unanimit,
on se le rappelle, moins la lgre opposition de Porthos. On
s'occupa donc de le mettre  excution. L'hte se fit apporter des
vtements de toute sorte comme s'il voulait remonter sa garde-
robe. Athos prit un habit noir qui lui donnait l'air d'un honnte
bourgeois; Aramis, qui ne voulait pas quitter l'pe, choisit un
habit fonc de coupe militaire; Porthos fut sduit par un
pourpoint rouge et par des chausses vertes; d'Artagnan, dont la
couleur tait arrte d'avance, n'eut qu' s'occuper de la nuance,
et, sous l'habit marron qu'il convoitait, reprsenta assez
exactement un marchand de sucre retir.

Quant  Grimaud et  Mousqueton, qui ne portaient pas de livre,
ils se trouvrent tout dguiss; Grimaud, d'ailleurs, offrait le
type calme, sec et raide de l'Anglais circonspect; Mousqueton,
celui de l'Anglais ventru, bouffi et flneur.

-- Maintenant, dit d'Artagnan, passons au principal; coupons-nous
les cheveux afin de n'tre point insults par la populace. N'tant
plus gentilshommes par l'pe, soyons puritains par la coiffure.
C'est, vous le savez, le point important qui spare le
covenantaire du cavalier.

Sur ce point important, d'Artagnan trouva Aramis fort insoumis; il
voulait  toute force garder sa chevelure, qu'il avait fort belle
et dont il prenait le plus grand soin, et il fallut qu'Athos, 
qui toutes ces questions taient indiffrentes, lui donnt
l'exemple. Porthos livra sans difficult son chef  Mousqueton,
qui tailla  pleins ciseaux dans l'paisse et rude chevelure.
D'Artagnan se dcoupa lui-mme une tte de fantaisie qui ne
ressemblait pas mal  une mdaille du temps de Franois Ier ou de
Charles IX.

-- Nous sommes affreux, dit Athos.

-- Et il me semble que nous puons le puritain  faire frmir, dit
Aramis.

-- J'ai froid  la tte, dit Porthos.

-- Et moi, je me sens envie de prcher, dit d'Artagnan.

-- Maintenant, dit Athos, que nous ne nous reconnaissons pas nous-
mmes et que nous n'avons point par consquent la crainte que les
autres nous reconnaissent, allons voir entrer le roi; s'il a
march toute la nuit, il ne doit pas tre loin de Londres.

En effet, les quatre amis n'taient pas mls depuis deux heures 
la foule que de grands cris et un grand mouvement annoncrent que
Charles arrivait. On avait envoy un carrosse au-devant de lui, et
de loin le gigantesque Porthos, qui dpassait de la tte toutes
les ttes, annona qu'il voyait venir le carrosse royal.
D'Artagnan se dressa sur la pointe des pieds, tandis qu'Athos et
Aramis coutaient pour tcher de se rendre compte eux-mmes de
l'opinion gnrale. Le carrosse passa, et d'Artagnan reconnut
Harrison  une portire et Mordaunt  l'autre. Quant au peuple,
dont Athos et Aramis tudiaient les impressions, il lanait force
imprcations contre Charles.

Athos rentra dsespr.

-- Mon cher, lui dit d'Artagnan, vous vous enttez inutilement, et
je vous proteste, moi, que la position est mauvaise. Pour mon
compte je ne m'y attache qu' cause de vous et par un certain
intrt d'artiste en politique  la mousquetaire; je trouve qu'il
serait trs plaisant d'arracher leur proie  tous ces hurleurs et
de se moquer d'eux. J'y songerai.

Ds le lendemain, en se mettant  sa fentre qui donnait sur les
quartiers les plus populeux de la Cit, Athos entendit crier le
bill du parlement qui traduisait  la barre l'ex-roi Charles Ier,
coupable prsum de trahison et d'abus de pouvoir.

D'Artagnan tait prs de lui. Aramis consultait une carte, Porthos
tait absorb dans les dernires dlices d'un succulent djeuner.

-- Le parlement! s'cria Athos, il n'est pas possible que le
parlement ait rendu un pareil bill.

-- coutez, dit d'Artagnan, je comprends peu l'anglais; mais,
comme l'anglais n'est que du franais mal prononc, voici ce que
j'entends: _Parliament's bill;_ ce qui veut dire bill du
parlement, ou Dieu me damne, comme ils disent ici.

En ce moment l'hte entrait; Athos lui fit signe de venir.

-- Le parlement a rendu ce bill? lui demanda Athos en anglais.

-- Oui milord, le parlement pur.

-- Comment, le parlement pur! il y a donc deux parlements?

-- Mon ami, interrompit d'Artagnan, comme je n'entends pas
l'anglais, mais que nous entendons tous l'espagnol, faites-nous le
plaisir de nous entretenir dans cette langue, qui est la vtre, et
que, par consquent, vous devez parler avec plaisir quand vous en
retrouvez l'occasion.

-- Ah! parfait, dit Aramis.

Quant  Porthos, nous l'avons dit, toute son attention tait
concentre sur un os de ctelette qu'il tait occup  dpouiller
de son enveloppe charnue.

-- Vous demandiez donc? dit l'hte en espagnol.

-- Je demandais, reprit Athos dans la mme langue, s'il y avait
deux parlements, un pur et un impur.

-- Oh! que c'est bizarre! dit Porthos en levant lentement la tte
et en regardant ses amis d'un air tonn, je comprends donc
maintenant l'anglais? j'entends ce que vous dites.

-- C'est que nous parlons espagnol, cher ami, dit Athos avec son
sang-froid ordinaire.

-- Ah! diable! dit Porthos, j'en suis fch, cela m'aurait fait
une langue de plus.

-- Quand je dis le parlement pur, seor, reprit l'hte, je parle
de celui que M. le colonel Pride a pur.

-- Ah! vraiment, dit d'Artagnan, ces gens-ci sont bien ingnieux;
il faudra qu'en revenant en France je donne ce moyen 
M. de Mazarin et  M. le coadjuteur. L'un purera au nom de la
cour, l'autre au nom du peuple, de sorte qu'il n'y aura plus de
parlement du tout.

-- Qu'est-ce que le colonel Pride? demanda Aramis, et de quelle
faon s'y est-il pris pour purer le parlement?

-- Le colonel Pride, dit l'espagnol, est un ancien charretier,
homme de beaucoup d'esprit, qui avait remarqu une chose en
conduisant sa charrette: c'est que lorsqu'une pierre se trouvait
sur sa route, il tait plus court d'enlever la pierre que
d'essayer de faire passer la roue par-dessus. Or, sur deux cent
cinquante et un membres dont se composait le parlement, cent
quatre-vingt-onze le gnaient et auraient pu faire verser sa
charrette politique. Il les a pris comme autrefois il prenait les
pierres, et les a jets hors de l Chambre.

-- Joli! dit d'Artagnan, qui, homme d'esprit surtout, estimait
fort l'esprit partout o il le rencontrait.

-- Et tous ces expulss taient stuartistes? demanda Athos.

-- Sans aucun doute, seor, et vous comprenez qu'ils eussent sauv
le roi.

-- Pardieu! dit majestueusement Porthos, ils faisaient majorit.

-- Et vous pensez, dit Aramis, qu'il consentira  paratre devant
un tel tribunal?

-- Il le faudra bien, rpondit l'espagnol; s'il essayait d'un
refus, le peuple l'y contraindrait.

-- Merci, matre Perez, dit Athos; maintenant je suis suffisamment
renseign.

-- Commencez-vous  croire enfin que c'est une cause perdue,
Athos, dit d'Artagnan, et qu'avec les Harrison, les Joyce, les
Pride et les Cromwell, nous ne serons jamais  la hauteur?

-- Le roi sera dlivr au tribunal, dit Athos; le silence mme de
ses partisans indique un complot.

D'Artagnan haussa les paules.

-- Mais, dit Aramis, s'ils osent condamner leur roi, ils le
condamneront  l'exil ou  la prison, voil tout.

D'Artagnan siffla d'un petit air d'incrdulit.

-- Nous le verrons bien, dit Athos; car nous irons aux sances, je
le prsume.

-- Vous n'aurez pas longtemps  attendre, dit l'hte, car elles
commencent demain.

-- Ah ! rpondit Athos, la procdure tait donc instruite avant
que le roi et t pris?

-- Sans doute, dit d'Artagnan, on l'a commence du jour o il a
t achet.

-- Vous savez, dit Aramis, que c'est notre ami Mordaunt qui a
fait, sinon le march, du moins les premires ouvertures de cette
petite affaire.

-- Vous savez, dit d'Artagnan, que partout o il me tombe sous la
main, je le tue, M. Mordaunt.

-- Fi donc! dit Athos, un pareil misrable!

-- Mais c'est justement parce que c'est un misrable que je le
tue, reprit d'Artagnan. Ah! cher ami, je fais assez vos volonts
pour que vous soyez indulgent aux miennes; d'ailleurs, cette fois,
que cela vous plaise ou non, je vous dclare que ce Mordaunt ne
sera tu que par moi.

-- Et par moi, dit Porthos.

-- Et par moi, dit Aramis.

Touchante unanimit, s'cria d'Artagnan, et qui convient bien  de
bons bourgeois que nous sommes. Allons faire un tour par la ville;
ce Mordaunt lui-mme ne nous reconnatrait point  quatre pas avec
le brouillard qu'il fait.

Allons boire un peu de brouillard.

-- Oui, dit Porthos, cela nous changera de la bire.

Et les quatre amis sortirent en effet pour prendre, comme on le
dit vulgairement, l'air du pays.


LXVIII. Le procs

Le lendemain une garde nombreuse conduisait Charles Ier devant la
haute cour qui devait le juger.

La foule envahissait les rues et les maisons voisines du palais;
aussi, ds les premiers pas que firent les quatre amis, ils furent
arrts par l'obstacle presque infranchissable de ce mur vivant;
quelques hommes du peuple, robustes et hargneux, repoussrent mme
Aramis si rudement, que Porthos leva son poing formidable et le
laissa retomber sur la face farineuse d'un boulanger, laquelle
changea immdiatement de couleur et se couvrit de sang, cache
qu'elle tait comme une grappe de raisins mrs. La chose fit
grande rumeur; trois hommes voulurent s'lancer sur Porthos; mais
Athos en carta un, d'Artagnan l'autre, et Porthos jeta le
troisime par-dessus sa tte. Quelques Anglais amateurs de pugilat
apprcirent la faon rapide et facile avec laquelle avait t
excute cette manoeuvre, et battirent des mains. Peu s'en fallut
alors qu'au lieu d'tre assomms, comme ils commenaient  le
craindre, Porthos et ses amis ne fussent ports en triomphe; mais
nos quatre voyageurs, qui craignaient tout ce qui pouvait les
mettre en lumire, parvinrent  se soustraire  l'ovation.
Cependant ils gagnrent une chose  cette dmonstration
herculenne, c'est que la foule s'ouvrit devant eux et qu'ils
parvinrent au rsultat qui un instant auparavant leur avait paru
impossible, c'est--dire  aborder le palais.

Tout Londres se pressait aux portes des tribunes; aussi, lorsque
les quatre amis russirent  pntrer dans une d'elles,
trouvrent-ils les trois premiers bancs occups. Ce n'tait que
demi-mal pour des gens qui dsiraient ne pas tre reconnus; ils
prirent donc leurs places, fort satisfaits d'en tre arrivs l, 
l'exception de Porthos, qui dsirait montrer son pourpoint rouge
et ses chausses vertes, et qui regrettait de ne pas tre au
premier rang.

Les bancs taient disposs en amphithtre, et de leur place les
quatre amis dominaient toute l'assemble. Le hasard avait fait
justement qu'ils taient entrs dans la tribune du milieu et
qu'ils se trouvaient juste en face du fauteuil prpar pour
Charles Ier.

Vers onze heures du matin le roi parut sur le seuil de la salle.
Il entra environn de gardes, mais couvert et l'air calme, et
promena de tous cts un regard plein d'assurance, comme s'il
venait prsider une assemble de sujets soumis, et non rpondre
aux accusations d'une cour rebelle.

Les juges, fiers d'avoir un roi  humilier, se prparaient
visiblement  user de ce droit qu'ils s'taient arrog. En
consquence, un huissier vint dire  Charles Ier que l'usage tait
que l'accus se dcouvrt devant lui.

Charles, sans rpondre un seul mot, enfona son feutre sur sa
tte, qu'il tourna d'un autre ct; puis, lorsque l'huissier se
fut loign, il s'assit sur le fauteuil prpar en face du
prsident, fouettant sa botte avec un petit jonc qu'il portait 
la main.

Parry, qui l'accompagnait, se tint debout derrire lui.

D'Artagnan, au lieu de regarder tout ce crmonial, regardait
Athos, dont le visage refltait toutes les motions que le roi, 
force de puissance sur lui-mme, parvenait  chasser du sien.
Cette agitation d'Athos, l'homme froid et calme, l'effraya.

-- J'espre bien, lui dit-il en se penchant  son oreille, que
vous allez prendre exemple de Sa Majest et ne pas vous faire
sottement tuer dans cette cage?

-- Soyez tranquille, dit Athos.

-- Ah! ah! continua d'Artagnan, il parat que l'on craint quelque
chose, car voici les postes qui se doublent; nous n'avions que des
pertuisanes, voici des mousquets. Il y en a maintenant pour tout
le monde: les pertuisanes regardent les auditeurs du parquet, les
mousquets sont  notre intention.

-- Trente, quarante, cinquante, soixante-dix hommes, dit Porthos
en comptant les nouveaux venus.

-- Eh! dit Aramis, vous oubliez l'officier, Porthos, il vaut
cependant, ce me semble, bien la peine d'tre compt.

-- Oui-da! dit d'Artagnan.

Et il devint ple de colre, car il avait reconnu Mordaunt qui,
l'pe nue, conduisait les mousquetaires derrire le roi, c'est--
dire en face des tribunes.

-- Nous aurait-il reconnus? continua d'Artagnan; c'est que, dans
ce cas, je battrais trs promptement en retraite. Je ne me soucie
aucunement qu'on m'impose un genre de mort, et dsire fort mourir
 mon choix. Or, je ne choisis pas d'tre fusill dans une bote.

-- Non, dit Aramis, il ne nous a pas vus. Il ne voit que le roi.
Mordieu! avec quels yeux il le regarde, l'insolent! Est-ce qu'il
harait Sa Majest autant qu'il nous hait nous-mmes?

-- Pardieu! dit Athos, nous ne lui avons enlev que sa mre, nous,
et le roi l'a dpouill de son nom et de sa fortune.

-- C'est juste, dit Aramis; mais, silence! voici le prsident qui
parle au roi.

En effet, le prsident Bradshaw interpellait l'auguste accus.

-- Stuart, lui dit-il, coutez l'appel nominal de vos juges, et
adressez au tribunal les observations que vous aurez  faire.

Le roi, comme si ces paroles ne s'adressaient point  lui, tourna
la tte d'un autre ct.

Le prsident attendit, et comme aucune rponse ne vint, il se fit
un instant de silence.

Sur cent soixante-trois membres dsigns, soixante-treize
seulement pouvaient rpondre car les autres, effrays de la
complicit d'un pareil acte, s'taient abstenus.

-- Je procde  l'appel, dit Bradshaw sans paratre remarquer
l'absence des trois cinquimes de l'assemble.

Et il commena  nommer les uns aprs les autres les membres
prsents et absents. Les prsents rpondaient d'une voix forte ou
faible, selon qu'ils avaient ou non le courage de leur opinion. Un
court silence suivait le nom des absents, rpts deux fois.

Le nom du colonel Fairfax vint  son tour, et fut suivi d'un de
ces silences courts mais solennels qui dnonaient l'absence des
membres qui n'avaient pas voulu personnellement prendre part  ce
jugement.

-- Le colonel Fairfax? rpta Bradshaw.

-- Fairfax? rpondit une voix moqueuse, qu' son timbre argentin
on reconnut pour une voix de femme, il a trop d'esprit pour tre
ici.

Un immense clat de rire accueillit ces paroles prononces avec
cette audace que les femmes puisent dans leur propre faiblesse,
faiblesse qui les soustrait  toute vengeance.

-- C'est une voix de femme, s'cria Aramis. Ah! par ma foi, je
donnerais beaucoup pour qu'elle ft jeune et jolie.

Et il monta sur le gradin pour tcher de voir dans la tribune d'o
la voix tait partie.

-- Sur mon me, dit Aramis, elle est charmante! regardez donc,
d'Artagnan, tout le monde la regarde, et malgr le regard de
Bradshaw, elle n'a point pli.

-- C'est lady Fairfax elle-mme, dit d'Artagnan; vous la rappelez-
vous, Porthos? nous l'avons vue avec son mari chez le gnral
Cromwell.

Au bout d'un instant le calme troubl par cet trange pisode se
rtablit, et l'appel continua.

-- Ces drles vont lever la sance, quand ils s'apercevront qu'ils
ne sont pas en nombre suffisant, dit le comte de La Fre.

-- Vous ne les connaissez pas, Athos; remarquez donc le sourire de
Mordaunt, voyez comme il regarde le roi. Ce regard est-il celui
d'un homme qui craint que sa victime lui chappe? Non, non, c'est
le sourire de la haine satisfaite, de la vengeance sre de
s'assouvir. Ah! basilic maudit, ce sera un heureux jour pour moi
que celui o je croiserai avec toi autre chose que le regard!

-- Le roi est vritablement beau, dit Porthos; et puis voyez, tout
prisonnier qu'il est, comme il est vtu avec soin.

La plume de son chapeau vaut au moins cinquante pistoles,
regardez-la donc, Aramis.

L'appel achev, le prsident donna ordre de passer  la lecture de
l'acte d'accusation.

Athos, plit: il tait tromp encore une fois dans son attente.
Quoique les juges fussent en nombre insuffisant, le procs allait
s'instruire, le roi tait donc condamn d'avance.

-- Je vous l'avais dit, Athos, fit d'Artagnan en haussant les
paules. Mais vous doutez toujours. Maintenant prenez votre
courage  deux mains et coutez, sans vous faire trop de mauvais
sang, je vous prie, les petites horreurs que ce monsieur en noir
va dire de son roi avec licence et privilge.

En effet, jamais plus brutale accusation, jamais injures plus
basses, jamais plus sanglant rquisitoire n'avaient encore fltri
la majest royale. Jusque-l on s'tait content d'assassiner les
rois, mais ce n'tait du moins qu' leurs cadavres qu'on avait
prodigu l'insulte.

Charles Ier coutait le discours de l'accusateur avec une
attention toute particulire, laissant passer les injures,
retenant les griefs, et, quand la haine dbordait par trop, quand
l'accusateur se faisait bourreau par avance, il rpondait par un
sourire de mpris. C'tait, aprs tout, une oeuvre capitale et
terrible que celle o ce malheureux roi retrouvait toutes ses
imprudences changes en guet-apens, ses erreurs transformes en
crimes.

D'Artagnan, qui laissait couler ce torrent d'injures avec tout le
ddain qu'elles mritaient, arrta cependant son esprit judicieux
sur quelques-unes des inculpations de l'accusateur.

-- Le fait est, dit-il, que si l'on punit pour imprudence et
lgret, ce pauvre roi mrite punition; mais il me semble que
celle qu'il subit en ce moment est assez cruelle.

-- En tout cas, rpondit Aramis, la punition ne saurait atteindre
le roi, mais ses ministres, puisque la premire loi de la
constitution est: _Le roi ne peut faillir._

Pour moi, pensait Porthos en regardant Mordaunt et ne s'occupant
que de lui, si ce n'tait troubler la majest de la situation, je
sauterais de la tribune en bas, je tomberais en trois bonds sur
M. Mordaunt, que j'tranglerais; je le prendrais par les pieds et
j'en assommerais tous ces mauvais mousquetaires qui parodient les
mousquetaires de France. Pendant ce temps-l, d'Artagnan, qui est
plein d'esprit et d'-propos, trouverait peut-tre un moyen de
sauver le roi. Il faudra que je lui en parle.

Quant  Athos, le feu au visage, les poings crisps, les lvres
ensanglantes par ses propres morsures, il cumait sur son banc,
furieux de cette ternelle insulte parlementaire et de cette
longue patience royale, et ce bras inflexible, ce coeur
inbranlable s'taient changs en une main tremblante et un corps
frissonnant.

 ce moment l'accusateur terminait son office par ces mots:

La prsente accusation est porte par nous au nom du peuple
anglais.

Il y eut  ces paroles un murmure dans les tribunes, et une autre
voix, non pas une voix de femme, mais une voix d'homme, mle et
furieuse, tonna derrire d'Artagnan.

-- Tu mens! s'cria cette voix, et les neuf diximes du peuple
anglais ont horreur de ce que tu dis!

Cette voix tait celle d'Athos, qui, hors de lui, debout, le bras
tendu, interpellait ainsi l'accusateur public.

 cette apostrophe, roi, juges, spectateurs, tout le monde tourna
les yeux vers la tribune o taient les quatre amis. Mordaunt fit
comme les autres et reconnut le gentilhomme autour duquel
s'taient levs les trois autres Franais, ples et menaants. Ses
yeux flamboyrent de joie, il venait de retrouver ceux  la
recherche et  la mort desquels il avait vou sa vie. Un mouvement
furieux appela prs de lui vingt de ses mousquetaires, et montrant
du doigt la tribune o taient ses ennemis:

-- Feu sur cette tribune! dit-il.

Mais alors, rapides comme la pense, d'Artagnan saisissant Athos
par le milieu du corps, Porthos emportant Aramis, sautrent  bas
des gradins, s'lancrent dans les corridors, descendirent
rapidement les escaliers et se perdirent dans la foule; tandis
qu' l'intrieur de la salle les mousquets abaisss menaaient
trois mille spectateurs, dont les cris de misricorde et les
bruyantes terreurs arrtrent l'lan dj donn au carnage.

Charles avait aussi reconnu les quatre Franais; il mit une main
sur son coeur pour en comprimer les battements, l'autre sur ses
yeux pour ne pas voir gorger ses fidles amis.

Mordaunt, ple et tremblant de rage, se prcipita hors de la
salle, l'pe nue  la main, avec dix hallebardiers, fouillant la
foule, interrogeant, haletant, puis il revint sans avoir rien
trouv.

Le trouble tait inexprimable. Plus d'une demi-heure se passa sans
que personne pt se faire entendre. Les juges croyaient chaque
tribune prte  tonner. Les tribunes voyaient les mousquets
dirigs sur elles, et, partages entre la crainte et la curiosit,
demeuraient tumultueuses et agites.

Enfin le calme se rtablit.

-- Qu'avez-vous  dire pour votre dfense? demanda Bradshaw au
roi.

Alors, du ton d'un juge et non de celui d'un accus, la tte
toujours couverte, se levant, non point par humilit, mais par
domination:

-- Avant de m'interroger, dit Charles, rpondez-moi. J'tais libre
 Newcastle, j'y avais conclu un trait avec les deux chambres. Au
lieu d'accomplir de votre part ce trait que j'accomplissais de la
mienne, vous m'avez achet aux cossais, pas cher, je le sais, et
cela fait honneur  l'conomie de votre gouvernement. Mais pour
m'avoir pay le prix d'un esclave, esprez-vous que j'aie cess
d'tre votre roi? Non pas. Vous rpondre serait l'oublier. Je ne
vous rpondrai donc que lorsque vous m'aurez justifi de vos
droits  m'interroger. Vous rpondre serait vous reconnatre pour
mes juges, et je ne vous reconnais que pour mes bourreaux.

Et au milieu d'un silence de mort, Charles, calme, hautain et
toujours couvert, se rassit sur son fauteuil.

-- Que ne sont-ils l, les Franais! murmura Charles avec orgueil
et en tournant les yeux vers la tribune o ils taient apparus un
instant, ils verraient que leur ami, vivant, est digne d'tre
dfendu; mort, d'tre pleur.

Mais il eut beau sonder les profondeurs de la foule, et demander
en quelque sorte  Dieu ces douces et consolantes prsences, il ne
vit rien que des physionomies hbtes et craintives; il se sentit
aux prises avec la haine et la frocit.

-- Eh bien, dit le prsident voyant Charles dcid  se taire
invinciblement, soit, nous vous jugerons malgr votre silence;
vous tes accus de trahison, d'abus de pouvoir et d'assassinat.
Les tmoins feront foi. Allez, et une prochaine sance accomplira
ce que vous vous refusez  faire dans celle-ci.

Charles se leva, et se retournant vers Parry, qu'il voyait ple et
les tempes mouilles de sueur:

-- Eh bien! mon cher Parry, lui dit-il, qu'as-tu donc et qui peut
t'agiter ainsi?

-- Oh! sire, dit Parry les larmes aux yeux et d'une voix
suppliante, sire, en sortant de la salle, ne regardez pas  votre
gauche.

-- Pourquoi cela, Parry?

-- Ne regardez pas, je vous en supplie, mon roi!

-- Mais qu'y a-t-il? parle donc, dit Charles en essayant de voir 
travers la haie de gardes qui se tenaient derrire lui.

-- Il y a; mais vous ne regarderez point, sire, n'est-ce pas? Il y
a que, sur une table, ils ont fait apporter la hache avec laquelle
on excute les criminels. Cette vue est hideuse; ne regardez pas,
sire, je vous en supplie.

-- Les sots! dit Charles, me croient-ils donc un lche comme eux?
Tu fais bien de m'avoir prvenu; merci, Parry.

Et comme le moment tait venu de se retirer, le roi sortit suivant
ses gardes.

 gauche de la porte, en effet, brillait d'un reflet sinistre,
celui du tapis rouge sur lequel elle tait dpose, la hache
blanche, au long manche poli par la main de l'excuteur.

Arriv en face d'elle, Charles s'arrta; et se tournant avec un
sourire:

-- Ah! ah! dit-il en riant, la hache! pouvantail ingnieux et
bien digne de ceux qui ne savent pas ce que c'est qu'un
gentilhomme; tu ne me fais pas peur, hache du bourreau, ajouta-t-
il en la fouettant du jonc mince et flexible qu'il tenait  la
main, et je te frappe, en attendant patiemment et chrtiennement
que tu me le rendes.

Et haussant les paules avec un royal ddain, il continua sa
route, laissant stupfaits ceux qui s'taient presss en foule
autour de cette table pour voir quelle figure ferait le roi en
voyant cette hache qui devait sparer sa tte de son corps.

-- En vrit, Parry, continua le roi en s'loignant, tous ces
gens-l me prennent, Dieu me pardonne! pour un marchand de coton
des Indes, et non pour un gentilhomme accoutum  voir briller le
fer; pensent-ils donc que je ne vaux pas bien un boucher!

Comme il disait ces mots, il arriva  la porte. Une longue file de
peuple tait accourue, qui, n'ayant pu trouver place dans les
tribunes, voulait au moins jouir de la fin du spectacle dont la
plus intressante partie lui tait chappe. Cette multitude
innombrable, dont les rangs taient sems de physionomies
menaantes, arracha un lger soupir au roi.

-- Que de gens, pensa-t-il, et pas un ami dvou!

Et comme il disait ces paroles de doute et de dcouragement en
lui-mme, une voix rpondant  ces paroles dit prs de lui:

-- Salut  la majest tombe!

Le roi se retourna vivement, les larmes aux yeux et au coeur.

C'tait un vieux soldat de ses gardes qui n'avait pas voulu voir
passer devant lui son roi captif sans lui rendre ce dernier
hommage.

Mais au mme instant le malheureux fut presque assomm  coups de
pommeau d'pe.

Parmi les assommeurs, le roi reconnut le capitaine Groslow.

-- Hlas! dit Charles, voici un bien grand chtiment pour une bien
petite faute.

Puis, le coeur serr, il continua son chemin, mais il n'avait pas
fait cent pas, qu'un furieux, se penchant entre deux soldats de la
haie, cracha au visage du roi, comme jadis un Juif infme et
maudit avait crach au visage de Jsus le Nazaren.

De grands clats de rire et de sombres murmures retentirent tout
ensemble: la foule s'carta, se rapprocha, ondula comme une mer
temptueuse, et il sembla au roi qu'il voyait reluire au milieu de
la vague vivante les yeux tincelants d'Athos.

Charles s'essuya le visage et dit avec un triste sourire:

-- Le malheureux! pour une demi-couronne il en ferait autant  son
pre.

Le roi ne s'tait pas tromp; il avait vu en effet Athos et ses
amis, qui, mls de nouveau dans les groupes, escortaient d'un
dernier regard le roi martyr.

Quand le soldat salua Charles, le coeur d'Athos se fondit de joie;
et lorsque ce malheureux revint  lui, il put trouver dans sa
poche dix guines qu'y avait glisses le gentilhomme franais.
Mais quand le lche insulteur cracha au visage du roi prisonnier,
Athos porta la main  son poignard.

Mais d'Artagnan arrta cette main, et d'une voix rauque:

-- Attends! dit-il.

Jamais d'Artagnan n'avait tutoy ni Athos ni le comte de La Fre.

Athos s'arrta.

D'Artagnan s'appuya sur Athos, fit signe  Porthos et  Aramis de
ne pas s'loigner, et vint se placer derrire l'homme aux bras
nus, qui riait encore de son infme plaisanterie et que
flicitaient quelques autres furieux.

Cet homme s'achemina vers la Cit. D'Artagnan, toujours appuy sur
Athos, le suivit en faisant signe  Porthos et  Aramis de les
suivre eux-mmes.

L'homme aux bras nus, qui semblait un garon boucher, descendit
avec deux compagnons par une petite rue rapide et isole qui
donnait sur la rivire.

D'Artagnan avait quitt le bras d'Athos et marchait derrire
l'insulteur.

Arrivs prs de l'eau, ces trois hommes s'aperurent qu'ils
taient suivis, s'arrtrent, et, regardant insolemment les
Franais, changrent quelques lazzi entre eux.

-- Je ne sais pas l'anglais, Athos, dit d'Artagnan, mais vous le
savez, vous, et vous m'allez servir d'interprte.

Et  ces mots, doublant le pas, ils dpassrent les trois hommes.
Mais se retournant tout  coup, d'Artagnan marcha droit au garon
boucher, qui s'arrta, et le touchant  la poitrine du bout de son
index:

-- Rptez-lui ceci, Athos, dit-il  son ami: Tu as t lche, tu
as insult un homme sans dfense, tu as souill la face de ton
roi, tu vas mourir!...

Athos, ple comme un spectre et que d'Artagnan tenait par le
poignet, traduisit ces tranges paroles  l'homme, qui, voyant ces
prparatifs sinistres et l'oeil terrible de d'Artagnan, voulut se
mettre en dfense. Aramis,  ce mouvement, porta la main  son
pe.

-- Non, pas de fer, pas de fer! dit d'Artagnan, le fer est pour
les gentilshommes.

Et, saisissant le boucher  la gorge:

-- Porthos, dit d'Artagnan, assommez-moi ce misrable d'un seul
coup de poing.

Porthos leva son bras terrible, le fit siffler en l'air comme la
branche d'une fronde, et la masse pesante s'abattit avec un bruit
sourd sur le crne du lche, qu'elle brisa.

L'homme tomba comme tombe un boeuf sous le marteau.

Ses compagnons voulurent crier, voulurent fuir, mais la voix
manqua  leur bouche, et leurs jambes tremblantes se drobrent
sous eux.

-- Dites-leur encore ceci, Athos, continua d'Artagnan: Ainsi
mourront tous ceux qui oublient qu'un homme enchan est une tte
sacre, qu'un roi captif est deux fois le reprsentant du
Seigneur.

Athos rpta les paroles de d'Artagnan.

Les deux hommes, muets et les cheveux hrisss, regardrent le
corps de leur compagnon qui nageait dans des flots de sang noir;
puis, retrouvant  la fois la voix et les forces, ils s'enfuirent
avec un cri et en joignant les mains.

-- Justice est faite! dit Porthos en s'essuyant le front.

-- Et maintenant, dit d'Artagnan  Athos, ne doutez point de moi
et tenez-vous tranquille, je me charge de tout ce qui regarde le
roi.


LXIX. White-Hall

Le parlement condamna Charles Stuart  mort, comme il tait facile
de le prvoir. Les jugements politiques sont toujours de vaines
formalits, car les mmes passions qui font accuser font condamner
aussi. Telle est la terrible logique des rvolutions.

Quoique nos amis s'attendissent  cette condamnation, elle les
remplit de douleur. D'Artagnan, dont l'esprit n'avait jamais plus
de ressources que dans les moments extrmes, jura de nouveau qu'il
tenterait tout au monde pour empcher le dnouement de la
sanglante tragdie. Mais par quels moyens? C'est ce qu'il
n'entrevoyait que vaguement encore. Tout dpendrait de la nature
des circonstances. En attendant qu'un plan complet pt tre
arrt, il fallait  tout prix, pour gagner du temps, mettre
obstacle  ce que l'excution et lieu le lendemain ainsi que les
juges en avaient dcid. Le seul moyen, c'tait de faire
disparatre le bourreau de Londres.

Le bourreau disparu, la sentence ne pouvait tre excute. Sans
doute on enverrait chercher celui de la ville la plus voisine de
Londres, mais cela faisait gagner au moins un jour, et un jour en
pareil cas, c'est le salut peut-tre! D'Artagnan se chargea de
cette tche plus que difficile.

Une chose non moins essentielle, c'tait de prvenir Charles
Stuart qu'on allait tenter de le sauver, afin qu'il secondt
autant que possible ses dfenseurs, ou que du moins il ne fit rien
qui pt contrarier leurs efforts. Aramis se chargea de ce soin
prilleux. Charles Stuart avait demand qu'il ft permis 
l'vque Juxon de le visiter dans sa prison de White-Hall.
Mordaunt tait venu chez l'vque ce soir-l mme pour lui faire
connatre le dsir religieux exprim par le roi, ainsi que
l'autorisation de Cromwell. Aramis rsolut d'obtenir de l'vque,
soit par la terreur, soit par la persuasion, qu'il le laisst
pntrer  sa place et revtu de ses insignes sacerdotaux, dans le
palais de White-Hall.

Enfin, Athos se chargea de prparer,  tout vnement, les moyens
de quitter l'Angleterre en cas d'insuccs comme en cas de
russite.

La nuit tant venue, on se donna rendez-vous  l'htel  onze
heures, et chacun se mit en route pour excuter sa dangereuse
mission.

Le palais de White-Hall tait gard par trois rgiments de
cavalerie et surtout par les inquitudes incessantes de Cromwell,
qui allait, venait, envoyait ses gnraux ou ses agents.

Seul et dans sa chambre habituelle, claire par la lueur de deux
bougies, le monarque condamn  mort regardait tristement le luxe
de sa grandeur passe, comme on voit  la dernire heure l'image
de la vie plus brillante et plus suave que jamais.

Parry n'avait point quitt son matre, et depuis sa condamnation
n'avait point cess de pleurer.

Charles Stuart, accoud sur une table, regardait un mdaillon sur
lequel taient, prs l'un de l'autre, les portraits de sa femme et
de sa fille. Il attendait d'abord Juxon; puis aprs Juxon, le
martyre.

Quelquefois sa pense s'arrtait sur ces braves gentilshommes
franais qui dj lui paraissaient loigns de cent lieues,
fabuleux, chimriques, et pareils  ces figures que l'on voit en
rve et qui disparaissent au rveil.

C'est qu'en effet parfois Charles se demandait si tout ce qui
venait de lui arriver n'tait pas un rve ou tout au moins le
dlire de la fivre.

 cette pense, il se levait, faisait quelques pas comme pour
sortir de sa torpeur, allait jusqu' la fentre; mais aussitt au-
dessous de la fentre il voyait reluire les mousquets des gardes.
Alors il tait forc de s'avouer qu'il tait bien rveill et que
son rve sanglant tait bien rel.

Charles revenait silencieux  son fauteuil, s'accoudait de nouveau
 la table, laissait retomber sa tte sur sa main, et songeait.

-- Hlas! disait-il en lui-mme, si j'avais au moins pour
confesseur une de ces lumires de l'glise dont l'me a sond tous
les mystres de la vie, toutes les petitesses de la grandeur,
peut-tre sa voix toufferait-elle la voix qui se lamente dans mon
me! Mais j'aurai un prtre  l'esprit vulgaire, dont j'ai bris,
par mon malheur, la carrire et la fortune. Il me parlera de Dieu
et de la mort comme il en a parl  d'autres mourants, sans
comprendre que ce mourant royal laisse un trne  l'usurpateur
quand ses enfants n'ont plus de pain.

Puis, approchant le portrait de ses lvres, il murmurait tour 
tour et l'un aprs l'autre le nom de chacun de ses enfants.

Il faisait, comme nous l'avons dit, une nuit brumeuse et sombre.
L'heure sonnait lentement  l'horloge de l'glise voisine. Les
ples clarts des deux bougies semaient dans cette grande et haute
chambre des fantmes clairs d'tranges reflets. Ces fantmes
c'taient les aeux du roi Charles qui se dtachaient de leurs
cadres d'or; ces reflets c'taient les dernires lueurs bleutres
et miroitantes d'un feu de charbon qui s'teignait.

Une immense tristesse s'empara de Charles. Il ensevelit son front
entre ses deux mains, songea au monde si beau lorsqu'on le quitte
ou plutt lorsqu'il nous quitte, aux caresses des enfants si
suaves et si douces, surtout quand on est spar de ses enfants
pour ne plus les revoir; puis  sa femme, noble et courageuse
crature qui l'avait soutenu jusqu'au dernier moment. Il tira de
sa poitrine la croix de diamants et la plaque de la Jarretire
qu'elle lui avait envoyes par ces gnreux Franais, et les
baisa; puis, songeant qu'elle ne reverrait ces objets que
lorsqu'il serait couch froid et mutil dans une tombe, il sentit
passer en lui un de ces frissons glacs que la mort nous jette
comme son premier manteau.

Alors dans cette chambre qui lui rappelait tant de souvenirs
royaux, o avaient pass tant de courtisans et tant de flatteries,
seul avec un serviteur dsol dont l'me faible ne pouvait
soutenir son me, le roi laissa tomber son courage au niveau de
cette faiblesse, de ces tnbres, de ce froid d'hiver; et, le
dira-t-on, ce roi qui mourut si grand, si sublime, avec le sourire
de la rsignation sur les lvres, essuya dans l'ombre une larme
qui tait tombe sur la table et qui tremblait sur le tapis brod
d'or.

Soudain on entendit des pas dans les corridors, la porte s'ouvrit,
des torches emplirent la chambre d'une lumire fumeuse, et un
ecclsiastique, revtu des habits piscopaux, entra suivi de deux
gardes auxquels Charles fit de la main un geste imprieux.

Ces deux gardes se retirrent; la chambre rentra dans son
obscurit.

-- Juxon! s'cria Charles, Juxon! Merci, mon dernier ami, vous
arrivez  propos.

L'vque jeta un regard oblique et inquiet sur cet homme qui
sanglotait dans l'angle du foyer.

-- Allons, Parry, dit le roi, ne pleure plus, voici Dieu qui vient
 nous.

-- Si c'est Parry, dit l'vque, je n'ai plus rien  craindre;
mais, sire, permettez-moi de saluer Votre Majest et de lui dire
qui je suis et pour quelle chose je viens.

 cette vue,  cette voix, Charles allait s'crier sans doute,
mais Aramis mit un doigt sur ses lvres, et salua profondment le
roi d'Angleterre.

-- Le chevalier, murmura Charles.

-- Oui, sire, interrompit Aramis en levant la voix, oui, l'vque
Juxon, fidle chevalier du Christ, et qui se rend aux voeux de
Votre Majest.

Charles joignit les mains; il avait reconnu d'Herblay, il restait
stupfait, ananti, devant ces hommes qui, trangers, sans aucun
mobile qu'un devoir impos par leur propre conscience, luttaient
ainsi contre la volont d'un peuple et contre la destine d'un
roi.

-- Vous, dit-il, vous! comment tes-vous parvenu jusqu'ici? Mon
Dieu, s'ils vous reconnaissaient, vous seriez perdu.

Parry tait debout, toute sa personne exprimait le sentiment d'une
nave et profonde admiration.

-- Ne songez pas  moi, sire, dit Aramis en recommandant toujours
du geste le silence au roi, ne songez qu' vous; vos amis
veillent, vous le voyez; ce que nous ferons, je ne sais pas
encore; mais quatre hommes dtermins peuvent faire beaucoup. En
attendant, ne fermez pas l'oeil de la nuit, ne vous tonnez de
rien et attendez-vous  tout.

Charles secoua la tte.

-- Ami, dit-il, savez-vous que vous n'avez pas de temps  perdre
et que si vous voulez agir, il faut vous presser? Savez-vous que
c'est demain  dix heures que je dois mourir?

-- Sire, quelque chose se passera d'ici l qui rendra l'excution
impossible.

Le roi regarda Aramis avec tonnement.

En ce moment mme il se fit, au-dessous de la fentre du roi, un
bruit trange et comme ferait celui d'une charrette de bois qu'on
dcharge.

-- Entendez-vous? dit le roi.

Ce bruit fut suivi d'un cri de douleur.

-- J'coute, dit Aramis, mais je ne comprends pas quel est ce
bruit, et surtout ce cri.

-- Ce cri, j'ignore qui a pu le pousser, dit le roi, mais ce
bruit, je vais vous en rendre compte. Savez-vous que je dois tre
excut en dehors de cette fentre? ajouta Charles en tendant la
main vers la place sombre et dserte, peuple seulement de soldats
et de sentinelles.

-- Oui, sire, dit Aramis, je le sais.

-- Eh bien! ces bois qu'on apporte sont les poutres et les
charpentes avec lesquelles on va construire mon chafaud. Quelque
ouvrier se sera bless en les dchargeant.

Aramis frissonna malgr lui.

-- Vous voyez bien, dit Charles, qu'il est inutile que vous vous
obstiniez davantage; je suis condamn, laissez-moi subir mon sort.

-- Sire, dit Aramis en reprenant sa tranquillit un instant
trouble, ils peuvent bien dresser un chafaud, mais ils ne
pourront pas trouver un excuteur.

-- Que voulez-vous dire? demanda le roi.

-- Je veux dire qu' cette heure, sire, le bourreau est enlev ou
sduit; demain, l'chafaud sera prt, mais le bourreau manquera,
on remettra alors l'excution  aprs-demain.

-- Eh bien? dit le roi.

-- Eh bien? dit Aramis, demain dans la nuit nous vous enlevons.

-- Comment cela? s'cria le roi, dont le visage s'illumina malgr
lui d'un clair de joie.

-- Oh! monsieur, murmura Parry les mains jointes, soyez bnis,
vous et les vtres.

-- Comment cela? rpta le roi; il faut que je le sache, afin que
je vous seconde s'il en est besoin.

-- Je n'en sais rien, sire, dit Aramis; mais le plus adroit, le
plus brave, le plus dvou de nous quatre m'a dit en me quittant:
Chevalier, dites au roi que demain  dix heures du soir nous
l'enlevons. Puisqu'il l'a dit, il le fera.

-- Dites-moi le nom de ce gnreux ami, dit le roi, pour que je
lui en garde une reconnaissance ternelle, qu'il russisse ou non.

-- D'Artagnan, sire, le mme qui a failli vous sauver quand le
colonel Harrison est entr si mal  propos.

-- Vous tes en vrit des hommes merveilleux! dit le roi, et l'on
m'et racont de pareilles choses que je ne les eusse pas crues.

-- Maintenant, sire, reprit Aramis, coutez-moi. N'oubliez pas un
seul instant que nous veillons pour votre salut; le moindre geste,
le moindre chant, le moindre signe de ceux qui s'approcheront de
vous, piez tout, coutez tout, commentez tout.

-- Oh! chevalier! s'cria le roi, que puis-je vous dire? aucune
parole, vnt-elle du plus profond de mon coeur, n'exprimerait ma
reconnaissance. Si vous russissez, je ne vous dirai pas que vous
sauvez un roi; non, vue de l'chafaud comme je la vois, la
royaut, je vous le jure, est bien peu de chose; mais vous
conserverez un mari  sa femme, un pre  ses enfants. Chevalier,
touchez ma main, c'est celle d'un ami qui vous aimera jusqu'au
dernier soupir.

Aramis voulut baiser la main du roi, mais le roi saisit la sienne
et l'appuya contre son coeur.

En ce moment un homme entra sans mme frapper  la porte; Aramis
voulut retirer sa main, le roi la retint.

Celui qui entrait tait un de ces puritains demi-prtres, demi-
soldats, comme il en pullulait prs de Cromwell.

-- Que voulez-vous, monsieur? lui dit le roi.

-- Je dsire savoir si la confession de Charles Stuart est
termine, dit le nouveau venu.

-- Que vous importe? dit le roi, nous ne sommes pas de la mme
religion.

-- Tous les hommes sont frres, dit le puritain. Un de mes frres
va mourir, et je viens l'exhorter  la mort.

-- Assez, dit Parry, le roi n'a que faire de vos exhortations.

-- Sire, dit tout bas Aramis, mnagez-le, c'est sans doute quelque
espion.

-- Aprs le rvrend docteur vque, dit le roi, je vous entendrai
avec plaisir, monsieur.

L'homme au regard louche se retira, non sans avoir observ Juxon
avec une attention qui n'chappa point au roi.

-- Chevalier, dit-il quand la porte fut referme, je crois que
vous aviez raison et que cet homme est venu ici avec des
intentions mauvaises; prenez garde en vous retirant qu'il ne vous
arrive malheur.

-- Sire, dit Aramis, je remercie Votre Majest; mais qu'elle se
tranquillise, sous cette robe j'ai une cotte de mailles et un
poignard.

-- Allez donc, monsieur, et que Dieu vous ait dans sa sainte
garde, comme je disais du temps que j'tais roi.

Aramis sortit; Charles le reconduisit jusqu'au seuil. Aramis lana
sa bndiction, qui fit incliner les gardes, passa majestueusement
 travers les antichambres pleines de soldats, remonta dans son
carrosse, o le suivirent ses deux gardiens, et se fit ramener 
l'vch, o ils le quittrent.

Juxon attendait avec anxit.

-- Eh bien? dit-il en apercevant Aramis.

-- Eh bien! dit celui-ci, tout a russi selon mes souhaits;
espions, gardes, satellites m'ont pris pour vous, et le roi vous
bnit en attendant que vous le bnissiez.

-- Dieu vous protge, mon fils, car votre exemple m'a donn  la
fois espoir et courage.

Aramis reprit ses habits et son manteau, et sortit en prvenant
Juxon qu'il aurait encore une fois recours  lui.

 peine eut-il fait dix pas dans la rue qu'il s'aperut qu'il
tait suivi par un homme envelopp dans un grand manteau; il mit
la main sur son poignard et s'arrta. L'homme vint droit  lui.
C'tait Porthos.

-- Ce cher ami! dit Aramis en lui tendant la main.

-- Vous le voyez, mon cher, dit Porthos, chacun de nous avait sa
mission; la mienne tait de vous garder, et je vous gardais. Avez-
vous vu le roi?

-- Oui, et tout va bien. Maintenant, nos amis, o sont-ils?

-- Nous avons rendez-vous  onze heures  l'htel.

-- Il n'y a pas de temps  perdre alors, dit Aramis.

En effet, dix heures et demie sonnaient  l'glise Saint-Paul.

Cependant, comme les deux amis firent diligence, ils arrivrent,
les premiers.

Aprs eux, Athos entra.

-- Tout va bien, dit-il avant que ses amis eussent eu le temps de
l'interroger.

-- Qu'avez-vous fait? dit Aramis.

J'ai lou une petite felouque, troite comme une pirogue, lgre
comme une hirondelle; elle nous attend  Greenwich, en face de
l'le des Chiens; elle est monte d'un patron et de quatre hommes,
qui, moyennant cinquante livres sterling, se tiendront tout 
notre disposition trois nuits de suite. Une fois  bord avec le
roi, nous profitons de la mare, nous descendons la Tamise, et en
deux heures nous sommes en pleine mer. Alors, en vrais pirates,
nous suivons les ctes, nous nichons sur les falaises, ou si la
mer est libre, nous mettons le cap sur Boulogne. Si j'tais tu,
le patron se nomme le capitaine Roger, et la felouque _l'clair_.
Avec ces renseignements, vous les retrouverez l'un et l'autre. Un
mouchoir nou aux quatre coins est le signe de reconnaissance.

Un instant aprs, d'Artagnan rentra  son tour.

-- Videz vos poches, dit-il, jusqu' concurrence de cent livres
sterling, car, quant aux miennes...

Et d'Artagnan retourna ses poches absolument vides.

La somme fut faite  la seconde; d'Artagnan sortit et rentra un
instant aprs.

-- L! dit-il, c'est fini. Ouf! ce n'est pas sans peine.

-- Le bourreau a quitt Londres? demanda Athos.

-- Ah bien, oui! ce n'tait pas assez sr, cela. Il pouvait sortir
par une porte et rentrer par l'autre.

-- Et o est-il? demanda Athos.

-- Dans la cave.

-- Dans quelle cave?

-- Dans la cave de notre hte! Mousqueton est assis sur le seuil,
et voici la clef.

-- Bravo! dit Aramis. Mais comment avez-vous dcid cet homme 
disparatre?

-- Comme on dcide tout en ce monde, avec de l'argent; cela m'a
cot cher, mais il y a consenti.

-- Et combien cela vous a-t-il cot, ami? dit Athos; car, vous le
comprenez, maintenant que nous ne sommes plus tout  fait de
pauvres mousquetaires sans feu ni lieu, toutes dpenses doivent
tre communes.

-- Cela m'a cot douze mille livres, dit d'Artagnan.

-- Et o les avez-vous trouves? demanda Athos; possdiez-vous
donc cette somme?

-- Et le fameux diamant de la reine! dit d'Artagnan avec un
soupir.

-- Ah! c'est vrai, dit Aramis, je l'avais reconnu  votre doigt.

-- Vous l'avez donc rachet  M. des Essarts? demanda Porthos.

-- Eh! mon Dieu, oui, dit d'Artagnan; mais il est crit l-haut
que je ne pourrai pas le garder. Que voulez-vous! les diamants, 
ce qu'il faut croire, ont leurs sympathies et leurs antipathies
comme les hommes; il parat que celui-l me dteste.

-- Mais, dit Athos, voil qui va bien pour le bourreau;
malheureusement tout bourreau a son aide, son valet, que sais-je
moi.

-- Aussi celui-l avait-il le sien; mais nous jouons de bonheur.

-- Comment cela?

-- Au moment o je croyais que j'allais avoir une seconde affaire
 traiter, on a rapport mon gaillard avec une cuisse casse. Par
excs de zle, il a accompagn jusque sous les fentres du roi la
charrette qui portait les poutres et les charpentes; une de ces
poutres lui est tombe sur la jambe et la lui a brise.

-- Ah! dit Aramis, c'est donc lui qui a pouss le cri que j'ai
entendu de la chambre du roi?

-- C'est probable, dit d'Artagnan; mais comme c'est un homme bien
pensant, il a promis en se retirant d'envoyer en son lieu et place
quatre ouvriers experts et habiles pour aider ceux qui sont dj 
la besogne, et en rentrant chez son patron, tout bless qu'il
tait, il a crit  l'instant mme  matre Tom Low, garon
charpentier de ses amis, de se rendre  White-Hall pour accomplir
sa promesse. Voici la lettre qu'il envoyait par un exprs qui
devait la porter pour dix pence et qui me l'a vendue un louis.

-- Et que diable voulez-vous faire de cette lettre? demanda Athos.

-- Vous ne devinez pas? dit d'Artagnan avec ses yeux brillants
d'intelligence.

-- Non, sur mon me!

-- Eh bien! mon cher Athos, vous qui parlez anglais comme John
Bull lui-mme, vous tes matre Tom Low, et nous sommes, nous, vos
trois compagnons; comprenez-vous maintenant?

Athos poussa un cri de joie et d'admiration, courut  un cabinet,
en tira des habits d'ouvrier, que revtirent aussitt les quatre
amis; aprs quoi ils sortirent de l'htel, Athos portant une scie,
Porthos une pince, Aramis une hache, et d'Artagnan un marteau et
des clous.

La lettre du valet de l'excuteur faisait foi prs du matre
charpentier que c'tait bien eux que l'on attendait.


LXX. Les ouvriers

Vers le milieu de la nuit, Charles entendit un grand fracas au-
dessous de sa fentre: c'taient des coups de marteau et de hache,
des morsures de pince et des cris de scie.

Comme il s'tait jet tout habill sur son lit et qu'il commenait
 s'endormir, ce bruit l'veilla en sursaut; et comme, outre son
retentissement matriel, ce bruit avait un cho moral et terrible
dans son me, les penses affreuses de la veille vinrent
l'assaillir de nouveau. Seul en face des tnbres et de
l'isolement, il n'eut pas la force de soutenir cette nouvelle
torture, qui n'tait pas dans le programme de son supplice, et il
envoya Parry dire  la sentinelle de prier les ouvriers de frapper
moins fort et d'avoir piti du dernier sommeil de celui qui avait
t leur roi.

La sentinelle ne voulut point quitter son poste, mais laissa
passer Parry.

Arriv prs de la fentre, aprs avoir fait le tour du palais,
Parry aperut de plain-pied avec le balcon, dont on avait descell
la grille, un large chafaud inachev, mais sur lequel on
commenait  clouer une tenture de serge noire.

Cet chafaud, lev  la hauteur de la fentre, c'est--dire 
prs de vingt pieds, avait deux tages infrieurs. Parry, si
odieuse que lui ft cette vue, chercha parmi huit ou dix ouvriers
qui btissaient la sombre machine ceux dont le bruit devait tre
le plus fatigant pour le roi, et sur le second plancher il aperut
deux hommes qui descellaient  l'aide d'une pince les dernires
fiches du balcon de fer; l'un d'eux, vritable colosse, faisait
l'office du blier antique charg de renverser les murailles. 
chaque coup de son instrument la pierre volait en clats. L'autre,
qui se tenait  genoux tirait  lui les pierres branles.

Il tait vident que c'taient ceux-l qui faisaient le bruit dont
se plaignait le roi.

Parry monta  l'chelle et vint  eux.

-- Mes amis, dit-il, voulez-vous travailler un peu plus doucement,
je vous prie? Le roi dort, et il a besoin de sommeil.

L'homme qui frappait avec sa pince arrta son mouvement et se
tourna  demi; mais comme il tait debout, Parry ne put voir son
visage perdu dans les tnbres qui s'paississaient prs du
plancher.

L'homme qui tait  genoux se retourna aussi; et comme, plus bas
que son compagnon, il avait le visage clair par la lanterne,
Parry put le voir.

Cet homme le regarda fixement et porta un doigt  sa bouche.

Parry recula stupfait.

-- C'est bien, c'est bien, dit l'ouvrier en excellent anglais,
retourne dire au roi que s'il dort mal cette nuit-ci, il dormira
mieux la nuit prochaine.

Ces rudes paroles, qui, en les prenant au pied de la lettre,
avaient un sens si terrible, furent accueillies des ouvriers qui
travaillaient sur les cts et  l'tage infrieur avec une
explosion d'affreuse joie.

Parry se retira, croyant qu'il faisait un rve.

Charles l'attendait avec impatience.

Au moment o il rentra, la sentinelle qui veillait  la porte
passa curieusement sa tte par l'ouverture pour voir ce que
faisait le roi.

Le roi tait accoud sur son lit.

Parry ferma la porte, et, allant au roi le visage rayonnant de
joie:

-- Sire, dit-il  voix basse, savez-vous quels sont ces ouvriers
qui font tant de bruit?

-- Non, dit Charles en secouant mlancoliquement la tte; comment
veux-tu que je sache cela? est-ce que je connais ces hommes?

-- Sire, dit Parry plus bas encore et en se penchant vers le lit
de son matre, sire, c'est le comte de La Fre et son compagnon.

-- Qui dressent mon chafaud? dit le roi tonn.

-- Oui, et qui en le dressant font un trou  la muraille.

-- Chut! dit le roi en regardant avec terreur autour de lui. Tu
les as vus?

-- Je leur ai parl.

Le roi joignit les mains et leva les yeux au ciel; puis, aprs une
courte et fervente prire, il se jeta  bas de son lit et alla 
la fentre, dont il carta les rideaux; les sentinelles du balcon
y taient toujours; puis au-del du balcon s'tendait une sombre
plate-forme sur laquelle elles passaient comme des ombres.

Charles ne put rien distinguer, mais il sentit sous ses pieds la
commotion des coups que frappaient ses amis. Et chacun de ces
coups maintenant lui rpondait au coeur.

Parry ne s'tait pas tromp, et il avait bien reconnu Athos.
C'tait lui, en effet, qui, aid de Porthos, creusait un trou sur
lequel devait poser une des charpentes transversales.

Ce trou communiquait dans une espce de tambour pratiqu sous le
plancher mme de la chambre royale. Une fois dans ce tambour, qui
ressemblait  un entre-sol fort bas, on pouvait, avec une pince et
de bonnes paules, et cela regardait Porthos, faire sauter une
lame du parquet; le roi alors se glissait par cette ouverture,
regagnait avec ses sauveurs un des compartiments de l'chafaud
entirement recouvert de drap noir, s'affublait  son tour d'un
habit d'ouvrier qu'on lui avait prpar, et, sans affectation,
sans crainte, il descendait avec les quatre compagnons.

Les sentinelles, sans soupon, voyant des ouvriers qui venaient de
travailler  l'chafaud, laissaient passer.

Comme nous l'avons dit, la felouque tait toute prte.

Ce plan tait large, simple et facile, comme toutes les choses qui
naissent d'une rsolution hardie.

Donc Athos dchirait ses belles mains si blanches et si fines 
lever les pierres arraches de leur base par Porthos. Dj il
pouvait passer la tte sous les ornements qui dcoraient la
crdence du balcon. Deux heures encore, il y passerait tout le
corps. Avant le jour, le trou serait achev et disparatrait sous
les plis d'une tenture intrieure que poserait d'Artagnan.
D'Artagnan s'tait fait passer pour un ouvrier franais et posait
les clous avec la rgularit du plus habile tapissier. Aramis
coupait l'excdent de la serge, qui pendait jusqu' terre et
derrire laquelle se levait la charpente de l'chafaud.

Le jour parut au sommet des maisons. Un grand feu de tourbe et de
charbon avait aid les ouvriers  passer cette nuit si froide du
29 au 30 janvier;  tout moment les plus acharns  leur ouvrage
s'interrompaient pour aller se rchauffer. Athos et Porthos seuls
n'avaient point quitt leur oeuvre. Aussi, aux premires lueurs du
matin, le trou tait-il achev. Athos y entra, emportant avec lui
les habits destins au roi, envelopps dans un coupon de serge
noire. Porthos lui passa une pince; et d'Artagnan cloua, luxe bien
grand mais fort utile, une tenture de serge intrieure, derrire
laquelle le trou et celui qu'il cachait disparurent.

Athos n'avait plus que deux heures de travail pour pouvoir
communiquer avec le roi; et, selon la prvision des quatre amis,
ils avaient toute la journe devant eux, puisque, le bourreau
manquant, on serait forc d'aller chercher celui de Bristol.

D'Artagnan alla reprendre son habit marron, et Porthos son
pourpoint rouge; quant  Aramis, il se rendit chez Juxon, afin de
pntrer, s'il tait possible, avec lui jusqu'auprs du roi.

Tous trois avaient rendez-vous  midi sur la place de White-Hall
pour voir ce qui s'y passerait.

Avant de quitter l'chafaud, Aramis s'tait approch de
l'ouverture o tait cach Athos, afin de lui annoncer qu'il
allait tcher de revoir Charles.

-- Adieu donc et bon courage, dit Athos; rapportez au roi o en
sont les choses; dites-lui que lorsqu'il sera seul il frappe au
parquet, afin que je puisse continuer srement ma besogne. Si
Parry pouvait m'aider en dtachant d'avance la plaque infrieure
de la chemine, qui sans doute est une dalle de marbre, ce serait
autant de fait. Vous, Aramis, tchez de ne pas quitter le roi.
Parlez haut, trs haut, car on vous coutera de la porte. S'il y a
une sentinelle dans l'intrieur de l'appartement, tuez-la sans
marchander; s'il y en a deux, que Parry en tue une et vous
l'autre; s'il y en a trois, faites-vous tuer, mais sauvez le roi.

-- Soyez tranquille, dit Aramis, je prendrai deux poignards, afin
d'en donner un  Parry. Est-ce tout?

-- Oui, allez; mais recommandez bien au roi de ne pas faire de
fausse gnrosit. Pendant que vous vous battrez, s'il y a combat,
qu'il fuie; la plaque une fois replace sur sa tte, vous, mort ou
vivant sur cette plaque, on sera dix minutes au moins  retrouver
le trou par lequel il aura fui. Pendant ces dix minutes nous
aurons fait du chemin et le roi sera sauv.

-- Il sera fait comme vous le dites, Athos. Votre main, car peut-
tre ne nous reverrons-nous plus.

Athos passa ses bras autour du cou d'Aramis et l'embrassa:

-- Pour vous, dit-il. Maintenant, si je meurs, dites  d'Artagnan
que je l'aime comme un enfant, et embrassez-le pour moi. Embrassez
aussi notre bon et brave Porthos. Adieu.

-- Adieu, dit Aramis. Je suis aussi sr maintenant que le roi se
sauvera que je suis sr de tenir et de serrer la plus loyale main
qui soit au monde.

Aramis quitta Athos, descendit de l'chafaud  son tour et regagna
l'htel en sifflotant l'air d'une chanson  la louange de
Cromwell. Il trouva ses deux autres amis attabls prs d'un bon
feu, buvant une bouteille de vin de Porto et dvorant un poulet
froid. Porthos mangeait, tout en maugrant force injures sur ces
infmes parlementaires; d'Artagnan mangeait en silence, mais en
btissant dans sa pense les plans les plus audacieux.

Aramis lui conta tout ce qui tait convenu; d'Artagnan approuva de
la tte et Porthos de la voix.

-- Bravo! dit-il; d'ailleurs nous serons l au moment de sa fuite:
on est trs bien cach sous cet chafaud, et nous pouvons nous y
tenir. Entre d'Artagnan, moi, Grimaud et Mousqueton, nous en
tuerons bien huit: je ne parle pas de Blaisois, il n'est bon qu'
garder les chevaux.  deux minutes par homme, c'est quatre
minutes; Mousqueton en perdra une, c'est cinq, pendant ces cinq
minutes-l vous pouvez avoir fait un quart de lieue.

Aramis mangea rapidement un morceau, but un verre de vin et
changea d'habits.

-- Maintenant, dit-il, je, me rends chez Sa Grandeur. Chargez-vous
de prparer les armes, Porthos; surveillez bien votre bourreau,
d'Artagnan.

-- Soyez tranquille, Grimaud a relev Mousqueton, et il a le pied
dessus.

-- N'importe, redoublez de surveillance et ne demeurez pas un
instant inactif.

-- Inactif! Mon cher, demandez  Porthos: je ne vis pas, je suis
sans cesse sur mes jambes, j'ai l'air d'un danseur. Mordioux! que
j'aime la France en ce moment, et qu'il est bon d'avoir une patrie
 soi, quand on est si mal dans celle des autres.

Aramis les quitta comme il avait quitt Athos, c'est--dire en les
embrassant; puis il se rendit chez l'vque Juxon, auquel il
transmit sa requte. Juxon consentit d'autant plus facilement 
emmener Aramis, qu'il avait dj prvenu qu'il aurait besoin d'un
prtre, au cas certain o le roi voudrait communier, et surtout au
cas probable o le roi dsirerait entendre une messe.

Vtu comme Aramis l'tait la veille, l'vque monta dans sa
voiture. Aramis, plus dguis encore par sa pleur et sa tristesse
que par son costume de diacre, monta prs de lui. La voiture
s'arrta  la porte de White-Hall; il tait neuf heures du matin 
peu prs. Rien ne semblait chang; les antichambres et les
corridors, comme la veille, taient pleins de gardes. Deux
sentinelles veillaient  la porte du roi, deux autres se
promenaient devant le balcon sur la plate-forme de l'chafaud, o
le billot tait dj pos.

Le roi tait plein d'esprance; en revoyant Aramis, cette
esprance se changea en joie. Il embrassa Juxon, il serra la main
d'Aramis. L'vque affecta de parler haut et devant tout le monde
de leur entrevue de la veille. Le roi lui rpondit que les paroles
qu'il lui avait dites dans cette entrevue avaient port leur
fruit, et qu'il dsirait encore un entretien pareil. Juxon se
retourna vers les assistants et les pria de le laisser seul avec
le roi. Tout le monde se retira.

Ds que la porte se fut referme:

-- Sire, dit Aramis avec rapidit, vous tes sauv! Le bourreau de
Londres a disparu; son aide s'est cass la cuisse hier sous les
fentres de Votre Majest. Ce cri que nous avons entendu, c'tait
le sien. Sans doute on s'est dj aperu de la disparition de
l'excuteur; mais il n'y a de bourreau qu' Bristol, et il faut le
temps de l'aller chercher. Nous avons donc au moins jusqu'
demain.

-- Mais le comte de La Fre? demanda le roi.

--  deux pieds de vous, sire. Prenez le poker du brasier et
frappez trois coups, vous allez l'entendre vous rpondre.

Le roi, d'une main tremblante, prit l'instrument et frappa trois
coups  intervalles gaux. Aussitt des coups sourds et mnags,
rpondant au signal donn, retentirent sous le parquet.

-- Ainsi, dit le roi, celui qui me rpond l...

-- Est le comte de La Fre, sire, dit Aramis. Il prpare la voie
par laquelle Votre Majest pourra fuir. Parry, de son ct,
soulvera cette dalle de marbre, et un passage sera tout ouvert.

-- Mais, dit Parry, je n'ai aucun instrument.

-- Prenez ce poignard, dit Aramis; seulement prenez garde de le
trop mousser, car vous pourrez bien en avoir besoin pour creuser
autre chose que la pierre.

-- Oh! Juxon, dit Charles, se retournant vers l'vque et lui
prenant les deux mains, Juxon, retenez la prire de celui qui fut
votre roi...

-- Qui l'est encore et qui le sera toujours, dit Juxon en baisant
la main du prince.

-- Priez toute votre vie pour ce gentilhomme que vous voyez, pour
cet autre que vous entendez sous nos pieds, pour deux autres
encore qui, quelque part qu'ils soient, veillent, j'en suis sr, 
mon salut.

-- Sire rpondit Juxon, vous serez obi. Chaque jour il y aura,
tant que je vivrai, une prire offerte  Dieu pour ces fidles
amis de Votre Majest.

Le mineur continua quelque temps encore son travail, qu'on sentait
incessamment se rapprocher. Mais tout  coup un bruit inattendu
retentit dans la galerie. Aramis saisit le poker et donna le
signal de l'interruption.

Ce bruit se rapprochait: c'tait celui d'un certain nombre de pas
gaux et rguliers. Les quatre hommes restrent immobiles; tous
les yeux se fixrent sur la porte, qui s'ouvrit lentement et avec
une sorte de solennit.

Des gardes taient forms en haie dans la chambre qui prcdait
celle du roi. Un commissaire du parlement, vtu de noir et plein
d'une gravit de mauvais augure, entra, salua le roi, et dployant
un parchemin, lui lut son arrt comme on a l'habitude de le faire
aux condamns qui vont marcher  l'chafaud.

-- Que signifie cela? demanda Aramis  Juxon.

Juxon fit un signe qui voulait dire qu'il tait en tout point
aussi ignorant que lui.

-- C'est donc pour aujourd'hui? demanda le roi avec une motion
perceptible seulement pour Juxon et Aramis.

-- N'tiez-vous point prvenu, sire, que c'tait pour ce matin?
rpondit l'homme vtu de noir.

-- Et, dit le roi, je dois prir comme un criminel ordinaire, de
la main du bourreau de Londres?

-- Le bourreau de Londres a disparu, sire, dit le commissaire du
parlement; mais  sa place un homme s'est offert. L'excution ne
sera donc retarde que du temps seulement que vous demanderez pour
mettre ordre  vos affaires temporelles et spirituelles.

Une lgre sueur qui perla  la racine des cheveux de Charles fut
la seule trace d'motion qu'il donna en apprenant cette nouvelle.

Mais Aramis devint livide. Son coeur ne battait plus: il ferma les
yeux et appuya sa main sur une table. En voyant cette profonde
douleur, Charles parut oublier la sienne.

Il alla  lui, lui prit la main et l'embrassa.

-- Allons, ami, dit-il avec un doux et triste sourire, du courage.

Puis se retournant vers le commissaire:

-- Monsieur, dit-il, je suis prt. Vous le voyez, je ne dsire que
deux choses qui ne vous retarderont pas beaucoup, je crois: la
premire, de communier; la seconde, d'embrasser mes enfants et de
leur dire adieu pour la dernire fois; cela me sera-t-il permis?

-- Oui, sire, rpondit le commissaire du parlement.

Et il sortit.

Aramis, rappel  lui, s'enfonait les ongles dans la chair, un
immense gmissement sortit de sa poitrine.

-- Oh! Monseigneur, s'cria-t-il en saisissant les mains de Juxon,
o est Dieu? o est Dieu?

-- Mon fils, dit avec fermet l'vque, vous ne le voyez point,
parce que les passions de la terre le cachent.

-- Mon enfant, dit le roi  Aramis, ne te dsole pas ainsi. Tu
demandes ce que fait Dieu? Dieu regarde ton dvouement et mon
martyre, et, crois-moi, l'un et l'autre auront leur rcompense;
prends-t'en donc de ce qui arrive aux hommes, et non  Dieu. Ce
sont les hommes qui me font mourir, ce sont les hommes qui te font
pleurer.

-- Oui, sire, dit Aramis, oui, vous avez raison; c'est aux hommes
qu'il faut que je m'en prenne, et c'est  eux que je m'en
prendrai.

-- Asseyez-vous, Juxon, dit le roi en tombant  genoux, car il
vous reste  m'entendre, et il me reste  me confesser. Restez,
monsieur, dit-il  Aramis qui faisait un mouvement pour se
retirer; restez, Parry, je n'ai rien  dire, mme dans le secret
de la pnitence, qui ne puisse se dire en face de tous; restez, et
je n'ai qu'un regret, c'est que le monde entier ne puisse pas
m'entendre comme vous et avec vous.

Juxon s'assit, et le roi, agenouill devant lui comme le plus
humble des fidles, commena sa confession.


LXXI. _Remember_

La confession royale acheve, Charles communia, puis il demanda 
voir ses enfants. Dix heures sonnaient; comme l'avait dit le roi,
ce n'tait donc pas un grand retard.

Cependant le peuple tait dj prt; il savait que dix heures
taient le moment fix pour l'excution, il s'entassait dans les
rues adjacentes au palais, et le roi commenait  distinguer ce
bruit lointain que font la foule et la mer, quand l'une est agite
par ses passions, l'autre par ses temptes.

Les enfants du roi arrivrent: c'tait d'abord la princesse
Charlotte, puis le duc de Glocester, c'est--dire une petite fille
blonde, belle et les yeux mouills de larmes, puis un jeune garon
de huit  neuf ans, dont l'oeil sec et la lvre ddaigneusement
releve accusaient la fiert naissante. L'enfant avait pleur
toute la nuit, mais devant tout ce monde il ne pleurait pas.

Charles sentit son coeur se fondre  l'aspect de ces deux enfants
qu'il n'avait pas vus depuis deux ans, et qu'il ne revoyait qu'au
moment de mourir. Une larme vint  ses yeux et il se retourna pour
l'essuyer, car il voulait tre fort devant ceux  qui il lguait
un si lourd hritage de souffrance et de malheur.

Il parla  la jeune fille d'abord; l'attirant  lui, il lui
recommanda la pit, la rsignation et l'amour filial; puis,
passant de l'un  l'autre, il prit le jeune duc de Glocester, et
l'asseyant sur son genou pour qu' la fois il pt le presser sur
son coeur et baiser son visage:

-- Mon fils, lui dit-il, vous avez vu par les rues et dans les
antichambres beaucoup de gens en venant ici; ces gens vont couper
la tte  votre pre, ne l'oubliez jamais. Peut-tre un jour, vous
voyant prs d'eux et vous ayant en leur pouvoir, voudront-ils vous
faire roi  l'exclusion du prince de Galles ou du duc d'York, vos
frres ans qui sont, l'un en France, l'autre je ne sais o; mais
vous n'tes pas le roi, mon fils, et vous ne pouvez le devenir que
par leur mort. Jurez-moi donc de ne pas vous laisser mettre la
couronne sur la tte, que vous n'ayez lgitimement droit  cette
couronne; car un jour, coutez bien, mon fils, si vous faisiez
cela, tte et couronne, ils abattraient tout, et ce jour-l vous
ne pourriez mourir calme et sans remords, comme je meurs. Jurez,
mon fils.

L'enfant tendit sa petite main dans celle de son pre, et dit.

-- Sire, je jure  Votre Majest...

Charles l'interrompit.

-- Henri, dit-il, appelle-moi ton pre.

-- Mon pre, reprit l'enfant, je vous jure qu'ils me tueront avant
de me faire roi.

-- Bien, mon fils, dit Charles. Maintenant embrassez-moi, et vous
aussi, Charlotte, et ne m'oubliez point.

-- Oh! non, jamais! jamais! s'crirent les deux enfants en
lanant leurs bras au cou du roi.

-- Adieu, dit Charles; adieu, mes enfants. Emmenez-les, Juxon;
leurs larmes m'teraient le courage de mourir.

Juxon arracha les pauvres enfants des bras de leur pre et les
remit  ceux qui les avaient amens.

Derrire eux les portes s'ouvrirent, et tout le monde put entrer.

Le roi, se voyant seul au milieu de la foule des gardes et des
curieux qui commenaient  envahir la chambre, se rappela que le
comte de La Fre tait l bien prs, sous le parquet de
l'appartement, ne le pouvant voir et esprant peut-tre toujours.

Il tremblait que le moindre bruit ne semblt un signal pour Athos,
et que celui-ci, en se remettant au travail, ne se trahit lui-
mme. Il affecta donc l'immobilit et contint par son exemple tous
les assistants dans le repos.

Le roi ne se trompait point, Athos tait rellement sous ses
pieds: il coutait, il se dsesprait de ne pas entendre le
signal; il commenait parfois, dans son impatience,  dchiqueter
de nouveau la pierre; mais, craignant d'tre entendu, il
s'arrtait aussitt.

Cette horrible inaction dura deux heures. Un silence de mort
rgnait dans la chambre royale.

Alors Athos se dcida  chercher la cause de cette sombre et
muette tranquillit que troublait seule l'immense rumeur de la
foule. Il entr'ouvrit la tenture qui cachait le trou de la
crevasse, et descendit sur le premier tage de l'chafaud. Au-
dessus de sa tte,  quatre pouces  peine, tait le plancher qui
s'tendait au niveau de la plate-forme et qui faisait l'chafaud.

Ce bruit qu'il n'avait entendu que sourdement jusque-l et qui ds
lors parvint  lui, sombre et menaant, le fit bondir de terreur.
Il alla jusqu'au bord de l'chafaud, entr'ouvrit le drap noir  la
hauteur de son oeil et vit les cavaliers acculs  la terrible
machine; au-del des cavaliers, une range de pertuisaniers; au-
del des pertuisaniers, des mousquetaires; et au-del des
mousquetaires les premires files du peuple, qui, pareil  un
sombre ocan, bouillonnait et mugissait.

-- Qu'est-il donc arriv? se demanda Athos plus tremblant que le
drap dont il froissait les plis. Le peuple se presse, les soldats
sont sous les armes, et parmi les spectateurs, qui tous ont les
yeux fixs sur la fentre, j'aperois d'Artagnan! Qu'attend-il?
Que regarde-t-il? Grand Dieu auraient-ils laiss chapper le
bourreau!

Tout  coup le tambour roula sourd et funbre sur la place; un
bruit de pas pesants et prolongs retentit au-dessus de sa tte.
Il lui sembla que quelque chose de pareil  une procession immense
foulait les parquets de White-Hall; bientt il entendit craquer
les planches mmes de l'chafaud. Il jeta un dernier regard sur la
place, et l'attitude des spectateurs lui apprit ce qu'une dernire
esprance reste au fond de son coeur l'empchait encore de
deviner.

Le murmure de la place avait cess entirement. Tous les yeux
taient fixs sur la fentre de White-Hall, les bouches
entr'ouvertes et les haleines suspendues indiquaient l'attente de
quelque terrible spectacle.

Ce bruit de pas que, de la place qu'il occupait alors sous le
parquet de l'appartement du roi, Athos avait entendu au-dessus de
sa tte se reproduisit sur l'chafaud, qui plia sous le poids, de
faon  ce que les planches touchrent presque la tte du
malheureux gentilhomme. C'tait videmment deux files de soldats
qui prenaient leur place.

Au mme instant une voix bien connue du gentilhomme, une noble
voix pronona ces paroles au-dessus de sa tte:

-- Monsieur le colonel, je dsire parler au peuple.

Athos frissonna des pieds  la tte: c'tait bien le roi qui
parlait sur l'chafaud.

En effet, aprs avoir bu quelques gouttes de vin et rompu un pain,
Charles, las d'attendre la mort, s'tait tout  coup dcid 
aller au-devant d'elle et avait donn le signal de la marche.

Alors on avait ouvert  deux battants la fentre donnant sur la
place, et du fond de la vaste chambre, le peuple avait pu voir
s'avancer silencieusement d'abord un homme masqu, qu' la hache
qu'il tenait  la main il avait reconnu pour le bourreau. Cet
homme s'tait approch du billot et y avait dpos sa hache.

C'tait le premier bruit qu'Athos avait entendu.

Puis, derrire cet homme, ple sans doute, mais calme et marchant
d'un pas ferme, Charles Stuart, lequel s'avanait entre deux
prtres suivis de quelques officiers suprieurs, chargs de
prsider  l'excution, et escort de deux files de pertuisaniers,
qui se rangrent aux deux cts de l'chafaud.

La vue de l'homme masqu avait provoqu une longue rumeur. Chacun
tait plein de curiosit pour savoir quel tait ce bourreau
inconnu qui s'tait prsent si  point pour que le terrible
spectacle promis au peuple pt avoir lieu, quand le peuple avait
cru que ce spectacle tait remis au lendemain. Chacun l'avait donc
dvor des yeux; mais tout ce qu'on avait pu voir, c'est que
c'tait un homme de moyenne taille, vtu tout en noir, et qui
paraissait dj d'un certain ge, car l'extrmit d'une barbe
grisonnante dpassait le bas du masque qui lui couvrait le visage.

Mais  la vue du roi si calme, si noble, si digne, le silence
s'tait  l'instant mme rtabli, de sorte que chacun put entendre
le dsir qu'il avait manifest de parler au peuple.

 cette demande, celui  qui elle tait adresse avait sans doute
rpondu par un signe affirmatif, car d'une voix ferme et sonore,
et qui vibra jusqu'au fond du coeur d'Athos, le roi commena de
parler.

Il expliquait sa conduite au peuple et lui donnait des conseils
pour le bien de l'Angleterre.

-- Oh! se disait Athos en lui-mme, est-il bien possible que
j'entende ce que j'entends et que je voie ce que je vois? Est-il
bien possible que Dieu ait abandonn son reprsentant sur la terre
 ce point qu'il le laisse mourir si misrablement!... Et moi qui
ne l'ai pas vu! moi qui ne lui ai pas dit adieu!

Un bruit pareil  celui qu'aurait fait l'instrument de mort remu
sur le billot se fit entendre.

Le roi s'interrompit.

-- Ne touchez pas  la hache, dit-il.

Et il reprit son discours o il l'avait laiss.

Le discours fini, un silence de glace s'tablit sur la tte du
comte. Il avait la main  son front, et entre sa main et son front
ruisselaient des gouttes de sueur, quoique l'air ft glac.

Ce silence indiquait les derniers prparatifs.

Le discours termin, le roi avait promen sur la foule un regard
plein de misricorde; et dtachant l'ordre qu'il portait, et qui
tait cette mme plaque en diamants que la reine lui avait
envoye, il la remit au prtre qui accompagnait Juxon. Puis il
tira de sa poitrine une petite croix en diamants aussi. Celle-l,
comme la plaque, venait de Madame Henriette.

-- Monsieur, dit-il en s'adressant au prtre qui accompagnait
Juxon, je garderai cette croix dans ma main jusqu'au dernier
moment; vous me la reprendrez quand je serai mort.

-- Oui, sire, dit une voix qu'Athos reconnut pour celle d'Aramis.

Alors Charles, qui jusque-l s'tait tenu la tte couverte, prit
son chapeau et le jeta prs de lui; puis un  un il dfit tous les
boutons de son pourpoint, se dvtit et le jeta prs de son
chapeau. Alors, comme il faisait froid, il demanda sa robe de
chambre, qu'on lui donna.

Tous ces prparatifs avaient t faits avec un calme effrayant.

On et dit que le roi allait se coucher dans son lit et non dans
son cercueil.

Enfin, relevant ses cheveux avec la main:

-- Vous gneront-ils, monsieur? dit-il au bourreau. En ce cas on
pourrait les retenir avec un cordon.

Charles accompagna ces paroles d'un regard qui semblait vouloir
pntrer sous le masque de l'inconnu. Ce regard si noble, si calme
et si assur fora cet homme  dtourner la tte. Mais derrire le
regard profond du roi il trouva le regard ardent d'Aramis.

Le roi, voyant qu'il ne rpondait pas, rpta sa question.

-- Il suffira, rpondit l'homme d'une voix sourde, que vous les
cartiez sur le cou.

Le roi spara ses cheveux avec les deux mains, et regardant le
billot:

-- Ce billot est bien bas, dit-il, n'y en aurait-il point de plus
lev?

-- C'est le billot ordinaire, rpondit l'homme masqu.

-- Croyez-vous me couper la tte d'un seul coup? demanda le roi.

-- Je l'espre, rpondit l'excuteur.

Il y avait dans ces deux mots: _Je l'espre_, une si trange
intonation, que tout le monde frissonna, except le roi.

-- C'est bien, dit le roi; et maintenant, bourreau, coute.

L'homme masqu fit un pas vers le roi et s'appuya sur sa hache.

-- Je ne veux pas que tu me surprennes, lui dit Charles. Je
m'agenouillerai pour prier, alors ne frappe pas encore.

-- Et quand frapperai-je? demanda l'homme masqu.

-- Quand je poserai le cou sur le billot et que je tendrai les
bras en disant: _Remember_, alors frappe hardiment.

L'homme masqu s'inclina lgrement.

-- Voici le moment de quitter le monde, dit le roi  ceux qui
l'entouraient. Messieurs, je vous laisse au milieu de la tempte
et vous prcde dans cette patrie qui ne connat pas d'orage.
Adieu.

Il regarda Aramis et lui fit un signe de tte particulier.

-- Maintenant, continua-t-il, loignez-vous et laissez-moi faire
tout bas ma prire, je vous prie. loigne-toi aussi, dit-il 
l'homme masqu; ce n'est que pour un instant, et je sais que je
t'appartiens; mais souviens-toi de ne frapper qu' mon signal.

Alors Charles s'agenouilla, fit le signe de la croix, approcha sa
bouche des planches comme s'il et voulu baiser la plate-forme;
puis s'appuyant d'une main sur le plancher et de l'autre sur le
billot:

-- Comte de La Fre, dit-il en franais, tes-vous l et puis-je
parler?

Cette voix frappa droit au coeur d'Athos et le pera comme un fer
glac.

-- Oui, Majest, dit-il en tremblant.

-- Ami fidle, coeur gnreux, dit le roi, je n'ai pu tre sauv
je ne devais pas l'tre. Maintenant, duss-je commettre un
sacrilge, je te dirai: Oui, j'ai parl aux hommes, j'ai parl 
Dieu, je te parle  toi le dernier. Pour soutenir une cause que
j'ai crue sacre, j'ai perdu le trne de mes pres et diverti
l'hritage de mes enfants. Un million en or me reste, je l'ai
enterr dans les caves du chteau de Newcastle au moment o j'ai
quitt cette ville. Cet argent, toi seul sais qu'il existe, fais-
en usage quand tu croiras qu'il en sera temps pour le plus grand
bien de mon fils an; et maintenant, comte de La Fre, dites-moi
adieu.

-- Adieu, Majest sainte et martyre, balbutia Athos glac de
terreur.

Il se fit alors un instant de silence, pendant lequel il sembla 
Athos que le roi se relevait et changeait de position.

Puis d'une voix pleine et sonore, de manire qu'on l'entendt non
seulement sur l'chafaud, mais encore sur la place:

-- _Remember_, dit le roi.

Il achevait  peine ce mot qu'un coup terrible branla le plancher
de l'chafaud; la poussire s'chappa du drap et aveugla le
malheureux gentilhomme. Puis soudain, comme par un mouvement
machinal il levait les yeux et la tte, une goutte chaude tomba
sur son front. Athos recula avec un frisson d'pouvante, et au
mme instant, les gouttes se changrent en une noire cascade, qui
rejaillit sur le plancher.

Athos, tomb lui-mme  genoux, demeura pendant quelques instants
comme frapp de folie et d'impuissance. Bientt,  son murmure
dcroissant, il s'aperut que la foule s'loignait; il demeura
encore un instant immobile, muet et constern. Alors se
retournant, il alla tremper le bout de son mouchoir dans le sang
du roi martyr; puis, comme la foule s'loignait de plus en plus,
il descendit, fendit le drap, et se glissa entre deux chevaux, se
mla au peuple dont il portait le vtement, et arriva le premier 
la taverne.

Mont  sa chambre, il se regarda dans une glace, vit son front
marqu d'une large tache rouge, porta la main  son front, la
retira pleine du sang du roi et s'vanouit.


LXXII. L'homme masqu

Quoiqu'il ne ft que quatre heures du soir, il faisait nuit close;
la neige tombait paisse et glace. Aramis rentra  son tour et
trouva Athos, sinon sans connaissance, du moins ananti.

Aux premiers mots de son ami, le comte sortit de l'espce de
lthargie o il tait tomb.

-- Eh bien! dit Aramis, vaincus par la fatalit.

-- Vaincus! dit Athos. Noble et malheureux roi!

-- tes-vous donc bless? demanda Aramis.

-- Non, ce sang est le sien.

Le comte s'essuya le front.

-- O tiez-vous donc?

-- O vous m'aviez laiss, sous l'chafaud.

-- Et vous avez tout vu?

-- Non, mais tout entendu; Dieu me garde d'une autre heure
pareille  celle que je viens de passer! N'ai-je point les cheveux
blancs?

-- Alors vous savez que je ne l'ai point quitt?

-- J'ai entendu votre voix jusqu'au dernier moment.

-- Voici la plaque qu'il m'a donne, dit Aramis, voici la croix
que j'ai retire de sa main; il dsirait qu'elles fussent remises
 la reine.

-- Et voil un mouchoir pour les envelopper, dit Athos.

Et il tira de sa poche le mouchoir qu'il avait tremp dans le sang
du roi.

-- Maintenant, demanda Athos, qu'a-t-on fait de ce pauvre cadavre?

-- Par ordre de Cromwell, les honneurs royaux lui seront rendus.
Nous avons plac le corps dans un cercueil de plomb; les mdecins
s'occupent d'embaumer ces malheureux restes, et, leur oeuvre
finie, le roi sera dpos dans une chapelle ardente.

-- Drision! murmura sombrement Athos; les honneurs royaux  celui
qu'ils ont assassin!

-- Cela prouve, dit Aramis, que le roi meurt, mais que la royaut
ne meurt pas.

-- Hlas! dit Athos, c'est peut-tre le dernier roi chevalier
qu'aura eu le monde.

-- Allons, ne vous dsolez pas, comte, dit une grosse voix dans
l'escalier, o retentissaient les larges pas de Porthos, nous
sommes tous mortels, mes pauvres amis.

-- Vous arrivez tard, mon cher Porthos, dit le comte de La Fre.

-- Oui, dit Porthos, il y avait des gens sur ma route qui m'ont
retard. Ils dansaient, les misrables! J'en ai pris un par le cou
et je crois l'avoir un peu trangl. Juste en ce moment une
patrouille est venue. Heureusement, celui  qui j'avais eu
particulirement affaire a t quelques minutes sans pouvoir
parler. J'ai profit de cela pour me jeter dans une petite rue.
Cette petite rue m'a conduit dans une autre plus petite encore.
Alors je me suis perdu. Je ne connais pas Londres, je ne sais pas
l'anglais, j'ai cru que je ne me retrouverais jamais; enfin me
voil.

-- Mais d'Artagnan, dit Aramis, ne l'avez-vous point vu et ne lui
serait-il rien arriv?

-- Nous avons t spars par la foule, dit Porthos, et, quelques
efforts que j'aie faits, je n'ai pas pu le rejoindre.

-- Oh! dit Athos avec amertume, je l'ai vu, moi; il tait au
premier rang de la foule, admirablement plac pour ne rien perdre;
et comme,  tout prendre, le spectacle tait curieux, il aura
voulu voir jusqu'au bout.

-- Oh! comte de La Fre, dit une voix calme, quoique touffe par
la prcipitation de la course, est-ce bien vous qui calomniez les
absents?

Ce reproche atteignit Athos au coeur. Cependant, comme
l'impression que lui avait produite d'Artagnan aux premiers rangs
de ce peuple stupide et froce tait profonde, il se contenta de
rpondre:

-- Je ne vous calomnie pas, mon ami. On tait inquiet de vous ici,
et j'ai dit o vous tiez. Vous ne connaissiez pas le roi Charles,
ce n'tait qu'un tranger pour vous, et vous n'tiez pas forc de
l'aimer.

Et en disant ces mots il tendit la main  son ami. Mais d'Artagnan
fit semblant de ne point voir le geste d'Athos et garda sa main
sous son manteau.

Athos laissa retomber lentement la sienne prs de lui.

-- Ouf! je suis las, dit d'Artagnan, et il s'assit.

-- Buvez un verre de porto, dit Aramis en prenant une bouteille
sur une table et en remplissant un verre; buvez, cela vous
remettra.

-- Oui, buvons, dit Athos, qui, sensible au mcontentement du
Gascon, voulait choquer son verre contre le sien, buvons et
quittons cet abominable pays. La felouque nous attend, vous le
savez; partons ce soir, nous n'avons plus rien  faire ici.

-- Vous tes bien press, monsieur le comte, dit d'Artagnan.

-- Ce sol sanglant me brle les pieds, dit Athos.

-- La neige ne me fait pas cet effet,  moi, dit tranquillement le
Gascon.

-- Mais que voulez-vous donc que nous fassions, dit Athos,
maintenant que le roi est mort?

-- Ainsi, monsieur le comte, dit d'Artagnan avec ngligence, vous
ne voyez point qu'il vous reste quelque chose  faire en
Angleterre?

-- Rien, rien, dit Athos, qu' douter de la bont divine et 
mpriser mes propres forces.

-- Eh bien! moi, dit d'Artagnan, moi chtif, moi badaud
sanguinaire, qui suis all me placer  trente pas de l'chafaud
pour mieux voir tomber la tte de ce roi que je ne connaissais
pas, et qui,  ce qu'il parat, m'tait indiffrent, je pense
autrement que monsieur le comte... je reste!

Athos plit extrmement; chaque reproche de son ami vibrait
jusqu'au plus profond de son coeur.

-- Ah! vous restez  Londres? dit Porthos  d'Artagnan.

-- Oui, dit celui-ci. Et vous?

-- Dame! dit Porthos un peu embarrass vis--vis d'Athos et
d'Aramis, dame! si vous restez, comme je suis venu avec vous, je
ne m'en irai qu'avec vous; je ne vous laisserai pas seul dans cet
abominable pays.

-- Merci, mon excellent ami. Alors j'ai une petite entreprise 
vous proposer, et que nous mettrons  excution ensemble quand
monsieur le comte sera parti, et dont l'ide m'est venue pendant
que je regardais le spectacle que vous savez.

-- Laquelle? dit Porthos.

-- C'est de savoir quel est cet homme masqu qui s'est offert si
obligeamment pour couper le cou du roi.

-- Un homme masqu! s'cria Athos, vous n'avez donc pas laiss
fuir le bourreau?

-- Le bourreau? dit d'Artagnan, il est toujours dans la cave, o
je prsume qu'il dit deux mots aux bouteilles de notre hte. Mais
vous m'y faites penser...

Il alla  la porte.

-- Mousqueton! dit-il.

-- Monsieur? rpondit une voix qui semblait sortir des profondeurs
de la terre.

-- Lchez votre prisonnier, dit d'Artagnan, tout est fini.

-- Mais, dit Athos, quel est donc le misrable qui a port la main
sur son roi?

-- Un bourreau amateur, qui, du reste, manie la hache avec
facilit, car, ainsi qu'il l'_esprait_, dit Aramis, il ne lui a
fallu qu'un coup.

-- N'avez-vous point vu son visage? demanda Athos.

-- Il avait un masque, dit d'Artagnan.

-- Mais vous qui tiez prs de lui, Aramis?

-- Je n'ai vu qu'une barbe grisonnante qui passait sous le masque.

-- C'est donc un homme d'un certain ge? demanda Athos.

-- Oh! dit d'Artagnan, cela ne signifie rien. Quand on met un
masque, on peut bien mettre une barbe.

-- Je suis fch de ne pas l'avoir suivi, dit Porthos.

-- Eh bien! mon cher Porthos, dit d'Artagnan, voil justement
l'ide qui m'est venue,  moi.

Athos comprit tout; il se leva.

-- Pardonne-moi, d'Artagnan, dit-il; j'ai dout de Dieu, je
pouvais bien douter de toi. Pardonne-moi, ami.

-- Nous verrons cela tout  l'heure, dit d'Artagnan avec un demi-
sourire.

-- Eh bien? dit Aramis.

-- Eh bien, reprit d'Artagnan, tandis que je regardais, non pas le
roi, comme le pense monsieur le comte, car je sais ce que c'est
qu'un homme qui va mourir, et, quoique je dusse tre habitu  ces
sortes de choses, elles me font toujours mal, mais bien le
bourreau masqu, cette ide me vint, ainsi que je vous l'ai dit,
de savoir qui il tait. Or, comme nous avons l'habitude de nous
complter les uns par les autres, et de nous appeler  l'aide,
comme on appelle sa seconde main au secours de la premire, je
regardai machinalement autour de moi pour voir si Porthos ne
serait pas l; car je vous avais reconnu prs du roi, Aramis, et
vous, comte, je savais que vous deviez tre sous l'chafaud. Ce
qui fait que je vous pardonne, ajouta-t-il en tendant la main 
Athos, car vous avez bien d souffrir. Je regardais donc autour de
moi quand je vis  ma droite une tte qui avait t fendue, et
qui, tant bien que mal, s'tait raccommode avec du taffetas
noir. Parbleu! me dis-je, il me semble que voil une couture de ma
faon, et que j'ai recousu ce crne-l quelque part. En effet,
c'tait ce malheureux cossais, le frre de Parry, vous savez,
celui sur lequel Groslow s'est amus  essayer ses forces, et qui
n'avait plus qu'une moiti de tte quand nous le rencontrmes.

-- Parfaitement, dit Porthos, l'homme aux poules noires.

-- Vous l'avez dit, lui-mme; il faisait des signes  un autre
homme qui se trouvait  ma gauche; je me retournai, et je reconnus
l'honnte Grimaud, tout occup comme moi  dvorer des yeux mon
bourreau masqu.

-- Oh! lui fis-je. Or, comme cette syllabe est l'abrviation dont
se sert M. le comte les jours o il lui parle, Grimaud comprit que
c'tait lui qu'on appelait, et se retourna comme m par un
ressort; il me reconnut  son tour, alors, allongeant le doigt
vers l'homme masqu:

-- Hein? dit-il. Ce qui voulait dire: avez-vous vu?

-- Parbleu! rpondis-je.

Nous nous tions parfaitement compris.

Je me retournai vers notre cossais; celui-l aussi avait des
regards parlants.

Bref, tout finit, vous savez comment, d'une faon fort lugubre.
Le peuple s'loigna; peu  peu le soir venait; je m'tais retir
dans un coin de la place avec Grimaud et l'cossais, auquel
j'avais fait signe de demeurer avec nous, et je regardais de l le
bourreau, qui, rentr dans la chambre royale, changeait d'habit;
le sien tait ensanglant sans doute. Aprs quoi il mit un chapeau
noir sur sa tte, s'enveloppa d'un manteau et disparut. Je devinai
qu'il allait sortir et je courus en face de la porte. En effet,
cinq minutes aprs nous le vmes descendre l'escalier.

-- Vous l'avez suivi? s'cria Athos.

-- Parbleu! dit d'Artagnan; mais ce n'est pas sans peine, allez! 
chaque instant il se retournait; alors nous tions obligs de nous
cacher ou de prendre des airs indiffrents. J'aurais t  lui et
je l'aurais bien tu; mais je ne suis pas goste, moi, et c'tait
un rgal que je vous mnageais,  Aramis et  vous, Athos, pour
vous consoler un peu. Enfin, aprs une demi-heure de marche 
travers les rues les plus tortueuses de la Cit, il arriva  une
petite maison isole, o pas un bruit, pas une lumire
n'annonaient la prsence de l'homme.

Grimaud tira de ses larges chausses un pistolet.

-- Hein? dit-il en le montrant.

-- Non pas, lui dis-je. Et je lui arrtai le bras.

Je vous l'ai dit, j'avais mon ide.

L'homme masqu s'arrta devant une porte basse et tira une clef;
mais avant de la mettre dans la serrure, il se retourna pour voir
s'il n'avait pas t suivi. J'tais blotti derrire un arbre;
Grimaud derrire une borne; l'cossais, qui n'avait rien pour se
cacher, se jeta  plat ventre sur le chemin.

Sans doute celui que nous poursuivons se crut bien seul, car
j'entendis le grincement de la clef; la porte s'ouvrit et il
disparut.

-- Le misrable! dit Aramis, pendant que vous tes revenu, il aura
fui, et nous ne le retrouverons pas.

-- Allons donc, Aramis, dit d'Artagnan, vous me prenez pour un
autre.

-- Cependant, dit Athos, en votre absence...

-- Eh bien, en mon absence, n'avais-je pas pour me remplacer
Grimaud et l'cossais? Avant qu'il et le temps de faire dix pas
dans l'intrieur j'avais fait le tour de la maison, moi.  l'une
des portes, celle par laquelle il tait entr, j'ai mis notre
cossais en lui faisant signe que si l'homme au masque noir
sortait, il fallait le suivre o il allait, tandis que Grimaud le
suivrait lui-mme et reviendrait nous attendre o nous tions.
Enfin, j'ai mis Grimaud  la seconde issue, en lui faisant la mme
recommandation, et me voil. La bte est cerne; maintenant, qui
veut voir l'hallali?

Athos se prcipita dans les bras de d'Artagnan, qui s'essuyait le
front.

-- Ami, dit-il, en vrit vous avez t trop bon de me pardonner;
j'ai tort, cent fois tort, je devrais vous connatre pourtant;
mais il y a au fond de nous quelque chose de mchant qui doute
sans cesse.

-- Hum! dit Porthos, est-ce que le bourreau ne serait point par
hasard M. Cromwell, qui pour tre sr que sa besogne ft bien
faite, aurait voulu la faire lui-mme!

-- Ah bien oui! M. Cromwell est gros et court, et celui-l mince,
lanc et plutt grand que petit.

-- Quelque soldat condamn auquel on aura offert sa grce  ce
prix, dit Athos, comme on a fait pour le malheureux Chalais.

-- Non, non, continua d'Artagnan, ce n'est point la marche mesure
d'un fantassin; ce n'est point non plus le pas cart d'un homme
de cheval. Il y a dans tout cela une jambe fine, une allure
distingue. Ou je me trompe fort, ou nous avons affaire  un
gentilhomme.

-- Un gentilhomme! s'cria Athos, impossible! ce serait un
dshonneur pour toute la seigneurie.

-- Belle chasse! dit Porthos avec un rire qui fit trembler les
vitres; belle chasse, mordieu!

-- Partez-vous toujours, Athos? demanda d'Artagnan.

-- Non, je reste, rpondit le gentilhomme avec un geste de menace
qui ne promettait rien de bon  celui  qui ce geste tait
adress.

-- Alors, les pes! dit Aramis, les pes! et ne perdons pas un
instant.

Les quatre amis reprirent promptement leurs habits de
gentilshommes, ceignirent leurs pes, firent monter Mousqueton,
Blaisois, et leur ordonnrent de rgler la dpense avec l'hte et
de tenir tout prt pour leur dpart, les probabilits tant que
l'on quitterait Londres la nuit mme.

La nuit s'tait assombrie encore, la neige continuait de tomber et
semblait un vaste linceul tendu sur la ville rgicide; il tait
sept heures du soir  peu prs,  peine voyait-on quelques
passants dans les rues, chacun s'entretenait en famille et tout
bas des vnements terribles de la journe.

Les quatre amis, envelopps de leurs manteaux, traversrent toutes
les places et les rues de la Cit, si frquentes le jour, et si
dsertes cette nuit-l. D'Artagnan les conduisait, essayant de
reconnatre de temps en temps des croix qu'il avait faites avec
son poignard sur les murailles; mais la nuit tait si sombre que
les vestiges indicateurs avaient grand'peine  tre reconnus.
Cependant d'Artagnan avait si bien incrust dans sa tte chaque
borne, chaque fontaine, chaque enseigne, qu'au bout d'une demi-
heure de marche il parvint, avec ses trois compagnons, en vue de
la maison isole.

D'Artagnan crut un instant que le frre de Parry avait disparu; il
se trompait: le robuste cossais, accoutum aux glaces de ses
montagnes, s'tait tendu contre une borne, et comme une statue
abattue de sa base, insensible aux intempries de la saison,
s'tait laiss recouvrir de neige; mais  l'approche des quatre
hommes il se leva.

-- Allons, dit Athos, voici encore un bon serviteur. Vrai Dieu!
les braves gens sont moins rares qu'on ne le croit; cela
encourage.

-- Ne nous pressons pas de tresser des couronnes pour notre
cossais, dit d'Artagnan; je crois que le drle est ici pour son
propre compte. J'ai entendu dire que ces messieurs qui ont vu le
jour de l'autre ct de la Tweed sont fort rancuniers. Gare 
matre Groslow! il pourra bien passer un mauvais quart d'heure
s'il le rencontre.

En se dtachant de ses amis il s'approcha de l'cossais et se fit
reconnatre. Puis il fit signe aux autres de venir.

-- Eh bien? dit Athos en anglais.

-- Personne n'est sorti, rpondit le frre de Parry.

-- Bien, restez avec cet homme, Porthos, et vous aussi, Aramis.
D'Artagnan va me conduire  Grimaud.

Grimaud, non moins habile que l'cossais, tait coll contre un
saule creux dont il s'tait fait une gurite. Un instant, comme il
l'avait craint pour l'autre sentinelle, d'Artagnan crut que
l'homme masqu tait sorti et que Grimaud l'avait suivi.

Tout  coup une tte apparut et fit entendre un lger sifflement.

-- Oh! dit Athos.

-- Oui, rpondit Grimaud.

Ils se rapprochrent du saule.

-- Eh bien, demanda d'Artagnan, quelqu'un est-il sorti?

-- Non, mais quelqu'un est entr, dit Grimaud.

-- Un homme ou une femme?

-- Un homme.

-- Ah! ah! dit d'Artagnan; ils sont deux, alors.

-- Je voudrais qu'ils fussent quatre, dit Athos, au moins la
partie serait gale.

-- Peut-tre sont-ils quatre, dit d'Artagnan.

-- Comment cela?

-- D'autres hommes ne pouvaient-ils pas tre dans cette maison
avant eux et les y attendre?

-- On peut voir, dit Grimaud en montrant une fentre  travers les
contrevents de laquelle filtraient quelques rayons de lumire.

-- C'est juste, dit d'Artagnan, appelons les autres.

Et ils tournrent autour de la maison pour faire signe  Porthos
et  Aramis de venir.

Ceux-ci accoururent empresss.

-- Avez-vous vu quelque chose? dirent-ils.

-- Non, mais nous allons voir, rpondit d'Artagnan en montrant
Grimaud, qui, en s'accrochant aux asprits de la muraille, tait
dj parvenu  cinq ou six pieds de la terre.

Tous quatre se rapprochrent. Grimaud continuait son ascension
avec l'adresse d'un chat; enfin il parvint  saisir un de ces
crochets qui servent  maintenir les contrevents quand ils sont
ouverts; en mme temps son pied trouva une moulure qui parut lui
prsenter un point d'appui suffisant, car il fit un signe qui
indiquait qu'il tait arriv  son but. Alors il approcha son oeil
de la fente du volet.

-- Eh bien? demanda d'Artagnan.

Grimaud montra sa main ferme avec deux doigts ouverts seulement.

-- Parle, dit Athos, on ne voit pas tes signes. Combien sont-ils?

Grimaud fit un effort sur lui-mme.

-- Deux, dit-il, l'un est en face de moi; l'autre me tourne le
dos.

-- Bien. Et quel est celui qui est en face de toi?

-- L'homme que j'ai vu passer.

-- Le connais-tu?

-- J'ai cru le reconnatre et je ne me trompais pas; gros et
court.

-- Qui est-ce? demandrent ensemble et  voix basse les quatre
amis.

-- Le gnral Olivier Cromwell.

Les quatre amis se regardrent.

-- Et l'autre? demanda Athos.

-- Maigre et lanc.

-- C'est le bourreau, dirent  la fois d'Artagnan et Aramis.

-- Je ne vois que son dos, reprit Grimaud; mais attendez, il fait
un mouvement, il se retourne; et s'il a dpos son masque, je
pourrai voir... Ah!

Grimaud, comme s'il et t frapp au coeur, lcha le crochet de
fer et se rejeta en arrire en poussant un gmissement sourd.
Porthos le retint dans ses bras.

-- L'as-tu vu? dirent les quatre amis.

-- Oui, dit Grimaud les cheveux hrisss et la sueur au front.

-- L'homme maigre et lanc? dit d'Artagnan.

-- Oui.

-- Le bourreau, enfin? demanda Aramis.

-- Oui.

-- Et qui est-ce? dit Porthos.

-- Lui! lui! balbutia Grimaud ple comme un mort et saisissant de
ses mains tremblantes la main de son matre.

-- Qui, lui? demanda Athos.

-- Mordaunt! ... rpondit Grimaud.

D'Artagnan, Porthos et Aramis poussrent une exclamation de joie.

Athos fit un pas en arrire et passa la main sur son front:

-- Fatalit! murmura-t-il.


LXXIII. La maison de Cromwell

C'tait effectivement Mordaunt que d'Artagnan avait suivi sans le
reconnatre.

En entrant dans la maison il avait t son masque, enlev la barbe
grisonnante qu'il avait mise pour se dguiser, avait mont
l'escalier, avait ouvert une porte, et, dans une chambre claire
par la lueur d'une lampe et tendue d'une tenture de couleur
sombre, s'tait trouv en face d'un homme assis devant un bureau
et crivant.

Cet homme, c'tait Cromwell.

Cromwell avait dans Londres, on le sait, deux ou trois de ces
retraites inconnues mme au commun de ses amis, et dont il ne
livrait le secret qu' ses plus intimes. Or, Mordaunt, on se le
rappelle, pouvait tre compt au nombre de ces derniers.

Lorsqu'il entra, Cromwell leva la tte.

-- C'est vous, Mordaunt, lui dit-il, vous venez tard.

-- Gnral, rpondit Mordaunt, j'ai voulu voir la crmonie
jusqu'au bout, cela m'a retard.

-- Ah! dit Cromwell, je ne vous croyais pas d'ordinaire aussi
curieux que cela.

-- Je suis toujours curieux de voir la chute d'un des ennemis de
Votre Honneur, et celui-l n'tait pas compt au nombre des plus
petits. Mais vous, gnral, n'tiez-vous pas  White-Hall?

-- Non, dit Cromwell.

Il y eut un moment de silence.

-- Avez-vous eu des dtails? demanda Mordaunt.

-- Aucun. Je suis ici depuis le matin. Je sais seulement qu'il y
avait un complot pour sauver le roi.

-- Ah! vous saviez cela? dit Mordaunt.

-- Peu importe. Quatre hommes dguiss en ouvriers devaient tirer
le roi de prison et le conduire  Greenwich, o une barque
l'attendait.

-- Et sachant tout cela, Votre Honneur se tenait ici, loin de la
Cit, tranquille et inactif!

-- Tranquille, oui, rpondit Cromwell; mais qui vous dit inactif?

-- Cependant, si le complot avait russi?

-- Je l'eusse dsir.

-- Je pensais que Votre Honneur regardait la mort de Charles Ier
comme un malheur ncessaire au bien de l'Angleterre.

-- Eh bien! dit Cromwell, c'est toujours mon avis. Mais, pourvu
qu'il mourt, c'tait tout ce qu'il fallait; mieux et valu, peut-
tre, que ce ne ft point sur un chafaud.

-- Pourquoi cela, Votre Honneur?

Cromwell sourit.

-- Pardon, dit Mordaunt, mais vous savez, gnral, que je suis un
apprenti politique, et je dsire profiter en toutes circonstances
des leons que veut bien me donner mon matre.

-- Parce qu'on et dit que je l'avais fait condamner par justice,
et que je l'avais laiss fuir par misricorde.

-- Mais s'il avait fui effectivement?

-- Impossible.

-- Impossible?

-- Oui, mes prcautions taient prises.

-- Et Votre Honneur connat-il les quatre hommes qui avaient
entrepris de sauver le roi?

-- Ce sont ces quatre Franais dont deux ont t envoys par
Madame Henriette  son mari, et deux par Mazarin  moi.

-- Et croyez-vous, monsieur, que Mazarin les ait chargs de faire
ce qu'ils ont fait?

-- C'est possible, mais il les dsavouera.

-- Vous croyez?

-- J'en suis sr.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'ils ont chou.

-- Votre Honneur m'avait donn deux de ces Franais alors qu'ils
n'taient coupables que d'avoir port les armes en faveur de
Charles Ier. Maintenant qu'ils sont coupables de complot contre
l'Angleterre, Votre Honneur veut-il me les donner tous les quatre?

-- Prenez-les, dit Cromwell.

Mordaunt s'inclina avec un sourire de triomphale frocit.

-- Mais, dit Cromwell, voyant que Mordaunt s'apprtait  le
remercier, revenons, s'il vous plat,  ce malheureux Charles. A-
t-on cri parmi le peuple?

-- Fort peu, si ce n'est: Vive Cromwell!

-- O tiez-vous plac?

Mordaunt regarda un instant le gnral pour essayer de lire dans
ses yeux s'il faisait une question inutile et s'il savait tout.

Mais le regard ardent de Mordaunt ne put pntrer dans les sombres
profondeurs du regard de Cromwell.

-- J'tais plac de manire  tout voir et  tout entendre,
rpondit Mordaunt.

Ce fut au tour de Cromwell de regarder fixement Mordaunt et au
tour de Mordaunt de se rendre impntrable. Aprs quelques
secondes d'examen, il dtourna les yeux avec indiffrence.

-- Il parat, dit Cromwell, que le bourreau improvis a fort bien
fait son devoir. Le coup,  ce qu'on m'a rapport du moins, a t
appliqu de main de matre.

Mordaunt se rappela que Cromwell lui avait dit n'avoir aucun
dtail, et il fut ds lors convaincu que le gnral avait assist
 l'excution, cach derrire quelque rideau ou quelque jalousie.

-- En effet, dit Mordaunt d'une voix calme et avec un visage
impassible, un seul coup a suffi.

-- Peut-tre, dit Cromwell, tait-ce un homme du mtier.

-- Le croyez-vous, monsieur?

-- Pourquoi pas?

-- Cet homme n'avait pas l'air d'un bourreau.

-- Et quel autre qu'un bourreau, demanda Cromwell, et voulu
exercer cet affreux mtier?

-- Mais, dit Mordaunt, peut-tre quelque ennemi personnel du roi
Charles, qui aura fait voeu de vengeance et qui aura accompli ce
voeu, peut-tre quelque gentilhomme qui avait de graves raisons de
har le roi dchu, et qui, sachant qu'il allait fuir et lui
chapper, s'est plac ainsi sur sa route, le front masqu et la
hache  la main, non plus comme supplant du bourreau, mais comme
mandataire de la fatalit.

-- C'est possible, dit Cromwell.

-- Et si cela tait ainsi, dit Mordaunt, Votre Honneur
condamnerait-il son action?

-- Ce n'est point  moi de juger, dit Cromwell. C'est une affaire
entre lui et Dieu.

-- Mais si Votre Honneur connaissait ce gentilhomme?

-- Je ne le connais pas, monsieur, rpondit Cromwell, et ne veux
pas le connatre. Que m'importe  moi que ce soit celui-l ou un
autre? Du moment o Charles tait condamn, ce n'est point un
homme qui a tranch la tte, c'est une hache.

-- Et cependant, sans cet homme, dit Mordaunt, le roi tait sauv.

Cromwell sourit.

-- Sans doute, vous l'avez dit vous-mme, on l'enlevait.

-- On l'enlevait jusqu' Greenwich. L il s'embarquait sur une
felouque avec ses quatre sauveurs. Mais sur la felouque taient
quatre hommes  moi, et cinq tonneaux de poudre  la nation. En
mer, les quatre hommes descendaient dans la chaloupe, et vous tes
dj trop habile politique, Mordaunt, pour que je vous explique le
reste.

-- Oui, en mer ils sautaient tous.

-- Justement. L'explosion faisait ce que la hache n'avait pas
voulu faire. Le roi Charles disparaissait ananti. On disait
qu'chapp  la justice humaine, il avait t poursuivi et atteint
par la vengeance cleste; nous n'tions plus que ses juges et
c'tait Dieu qui tait son bourreau. Voil ce que m'a fait perdre
votre gentilhomme masqu, Mordaunt. Vous voyez donc bien que
j'avais raison quand je ne voulais pas le connatre; car, en
vrit, malgr ses excellentes intentions, je ne saurais lui tre
reconnaissant de ce qu'il a fait.

-- Monsieur, dit Mordaunt, comme toujours je m'incline et
m'humilie devant vous; vous tes un profond penseur, et, continua-
t-il, votre ide de la felouque mine est sublime.

-- Absurde, dit Cromwell, puisqu'elle est devenue inutile. Il n'y
a d'ide sublime en politique que celle qui porte ses fruits;
toute ide qui avorte est folle et aride. Vous irez donc ce soir 
Greenwich, Mordaunt, dit Cromwell en se levant; vous demanderez le
patron de la felouque _l'clair_, vous lui montrerez un mouchoir
blanc nou par les quatre bouts, c'tait le signe convenu; vous
direz aux gens de reprendre terre, et vous ferez reporter la
poudre  l'arsenal,  moins que...

--  moins que... rpondit Mordaunt, dont le visage s'tait
illumin d'une joie sauvage pendant que Cromwell parlait.

--  moins que cette felouque telle qu'elle est ne puisse servir 
vos projets personnels.

-- Ah! milord, milord! s'cria Mordaunt, Dieu, en vous faisant son
lu, vous a donn son regard, auquel rien ne peut chapper.

-- Je crois que vous m'appelez milord! dit Cromwell en riant.
C'est bien, parce que nous sommes entre nous, mais il faudrait
faire attention qu'une pareille parole ne vous chappt devant nos
imbciles de puritains.

-- N'est-ce pas ainsi que Votre Honneur sera appel bientt?

-- Je l'espre du moins, dit Cromwell, mais il n'est pas encore
temps.

Cromwell se leva et prit son manteau.

-- Vous vous retirez, monsieur, demanda Mordaunt.

-- Oui, dit Cromwell, j'ai couch ici hier et avant-hier, et vous
savez que ce n'est pas mon habitude de coucher trois fois dans le
mme lit.

-- Ainsi, dit Mordaunt, Votre Honneur me donne toute libert pour
la nuit?

Et mme pour la journe de demain si besoin est, dit Cromwell.
Depuis hier soir, ajouta-t-il en souriant, vous avez assez fait
pour mon service, et si vous avez quelques affaires personnelles 
rgler, il est juste que je vous laisse votre temps.

-- Merci, monsieur; il sera bien employ, je l'espre.

Cromwell fit  Mordaunt un signe de la tte; puis, se retournant:

-- tes-vous arm? demanda-t-il.

-- J'ai mon pe, dit Mordaunt.

-- Et personne qui vous attende  la porte?

-- Personne.

-- Alors vous devriez venir avec moi, Mordaunt.

-- Merci, monsieur; les dtours que vous tes oblig de faire en
passant par le souterrain me prendraient du temps, et, d'aprs ce
que vous venez de me dire, je n'en ai peut-tre que trop perdu. Je
sortirai par l'autre porte.

-- Allez donc, dit Cromwell.

Et posant la main sur un bouton cach, il fit ouvrir une porte si
bien perdue dans la tapisserie qu'il tait impossible  l'oeil le
plus exerc de la reconnatre.

Cette porte, mue par un ressort d'acier, se referma sur lui.

C'tait une de ces issues secrtes comme l'histoire nous dit qu'il
en existait dans toutes les mystrieuses maisons qu'habitait
Cromwell.

Celle-l passait sous la rue dserte et allait s'ouvrir au fond
d'une grotte, dans le jardin d'une autre maison situe  cent pas
de celle que le futur protecteur venait de quitter.

C'tait pendant cette dernire partie de la scne, que, par
l'ouverture que laissait un pan du rideau mal tir, Grimaud avait
aperu les deux hommes et avait successivement reconnu Cromwell et
Mordaunt.

On a vu l'effet qu'avait produit la nouvelle sur les quatre amis.

D'Artagnan fut le premier qui reprit la plnitude de ses facults.

-- Mordaunt, dit-il; ah! par le ciel! c'est Dieu lui-mme qui nous
l'envoie.

-- Oui, dit Porthos, enfonons la porte et tombons sur lui.

-- Au contraire, dit d'Artagnan, n'enfonons rien, pas de bruit,
le bruit appelle du monde; car, s'il est, comme le dit Grimaud,
avec son digne matre, il doit y avoir, cach  une cinquantaine
de pas d'ici, quelque poste des ctes de fer. Hol! Grimaud, venez
ici, et tchez de vous tenir sur vos jambes.

Grimaud s'approcha. La fureur lui tait revenue avec le sentiment,
mais il tait ferme.

-- Bien, continua d'Artagnan. Maintenant montez de nouveau  ce
balcon, et dites-nous si le Mordaunt est encore en compagnie, s'il
s'apprte  sortir ou  se coucher; s'il est en compagnie, nous
attendrons qu'il soit seul; s'il sort, nous le prendrons  la
sortie; s'il reste, nous enfoncerons la fentre. C'est toujours
moins bruyant et moins difficile qu'une porte.

Grimaud commena  escalader silencieusement la fentre.

-- Gardez l'autre issue, Athos et Aramis; nous restons ici avec
Porthos.

Les deux amis obirent.

-- Eh bien! Grimaud! demanda d'Artagnan.

-- Il est seul, dit Grimaud.

-- Tu en es sr?

-- Oui.

-- Nous n'avons pas vu sortir son compagnon.

-- Peut-tre est-il sorti par l'autre porte.

-- Que fait-il?

-- Il s'enveloppe de son manteau et met ses gants.

--  nous! murmura d'Artagnan.

Porthos mit la main  son poignard, qu'il tira machinalement du
fourreau.

-- Rengaine, ami Porthos, dit d'Artagnan, il ne s'agit point ici
de frapper d'abord. Nous le tenons, procdons avec ordre. Nous
avons quelques explications mutuelles  nous demander, et ceci est
un pendant de la scne d'Armentires; seulement, esprons que
celui-ci n'aura point de progniture, et que, si nous l'crasons,
tout sera bien cras avec lui.

-- Chut! dit Grimaud; le voil qui s'apprte  sortir. Il
s'approche de la lampe. Il la souffle. Je ne vois plus rien.

--  terre, alors,  terre!

Grimaud sauta en arrire et tomba sur ses pieds. La neige
assourdissait le bruit. On n'entendit rien.

-- Va prvenir Athos et Aramis qu'ils se placent de chaque ct de
la porte, comme nous allons faire Porthos et moi; qu'ils frappent
dans leurs mains s'ils le tiennent, nous frapperons dans les
ntres si nous le tenons.

Grimaud disparut.

-- Porthos, Porthos, dit d'Artagnan, effacez mieux vos larges
paules, cher ami; il faut qu'il sorte sans rien voir.

-- Pourvu qu'il sorte par ici!

-- Chut! dit d'Artagnan.

Porthos se colla contre le mur  croire qu'il y voulait rentrer.
D'Artagnan en fit autant.

On entendit alors retentir le pas de Mordaunt dans l'escalier
sonore. Un guichet inaperu glissa en grinant dans son
coulisseau. Mordaunt regarda, et, grce aux prcautions prises par
les deux amis, il ne vit rien. Alors il introduisit la clef dans
la serrure; la porte s'ouvrit et il parut sur le seuil.

Au mme instant, il se trouva face  face avec d'Artagnan.

Il voulut repousser la porte. Porthos s'lana sur le bouton et la
rouvrit toute grande.

Porthos frappa trois fois dans ses mains. Athos et Aramis
accoururent.

Mordaunt devint livide, mais il ne poussa point un cri, mais
n'appela point au secours.

D'Artagnan marcha droit sur Mordaunt, et, le repoussant pour ainsi
dire avec sa poitrine, lui fit remonter  reculons tout
l'escalier, clair par une lampe qui permettait au Gascon de ne
pas perdre de vue les mains de Mordaunt; mais Mordaunt comprit
que, d'Artagnan tu, il lui resterait encore  se dfaite de ses
trois autres ennemis. Il ne fit donc pas un seul mouvement de
dfense, pas un seul geste de menace. Arriv  la porte, Mordaunt
se sentit accul contre elle, et sans doute il crut que c'tait l
que tout allait finir pour lui; mais il se trompait, d'Artagnan
tendit la main et ouvrit la porte. Mordaunt et lui se trouvrent
donc dans la chambre o dix minutes auparavant le jeune homme
causait avec Cromwell.

Porthos entra derrire lui; il avait tendu le bras et dcroch la
lampe du plafond;  l'aide de cette premire lampe il alluma la
seconde.

Athos et Aramis parurent  la porte, qu'ils refermrent  clef.

-- Prenez donc la peine de vous asseoir, dit d'Artagnan en
prsentant un sige au jeune homme.

Celui-ci prit la chaise des mains de d'Artagnan et s'assit, ple
mais calme.  trois pas de lui, Aramis approcha trois siges pour
lui, d'Artagnan et Porthos.

Athos alla s'asseoir dans un coin,  l'angle le plus loign de la
chambre, paraissant rsolu de rester spectateur immobile de ce qui
allait se passer.

Porthos s'assit  la gauche et Aramis  la droite de d'Artagnan.

Athos paraissait accabl. Porthos se frottait les paumes des mains
avec une impatience fivreuse.

Aramis se mordait, tout en souriant, les lvres jusqu'au sang.

D'Artagnan seul se modrait, du moins en apparence.

-- Monsieur Mordaunt, dit-il au jeune homme, puisque, aprs tant
de jours perdus  courir les uns aprs les autres, le hasard nous
rassemble enfin, causons un peu, s'il vous plat.


LXXIV. Conversation

Mordaunt avait t surpris si inopinment, il avait mont les
degrs sous l'impression d'un sentiment si confus encore, que sa
rflexion n'avait pu tre complte; ce qu'il y avait de rel,
c'est que son premier sentiment avait t tout entier  l'motion,
 la surprise et  l'invincible terreur qui saisit tout homme dont
un ennemi mortel et suprieur en force treint le bras au moment
mme o il croit cet ennemi dans un autre lieu et occup d'autres
soins.

Mais une fois assis, mais du moment qu'il s'aperut qu'un sursis
lui tait accord, n'importe dans quelle intention, il concentra
toutes ses ides et rappela toutes ses forces.

Le feu du regard de d'Artagnan, au lieu de l'intimider,
l'lectrisa pour ainsi dire, car ce regard, tout brlant de menace
qu'il se rpandt sur lui, tait franc dans sa haine et dans sa
colre. Mordaunt, prt  saisir toute occasion qui lui serait
offerte de se tirer d'affaire, soit par la force, soit par la
ruse, se ramassa donc sur lui-mme, comme fait l'ours accul dans
sa tanire, et qui suit d'un oeil en apparence immobile tous les
gestes du chasseur qui l'a traqu.

Cependant cet oeil, par un mouvement rapide, se porta sur l'pe
longue et forte qui battait sur sa hanche; il posa sans
affectation sa main gauche sur la poigne, la ramena  la porte
de la main droite et s'assit, comme l'en priait d'Artagnan.

Ce dernier attendait sans doute quelque parole agressive pour
entamer une de ces conversations railleuses ou terribles comme il
les soutenait si bien. Aramis se disait tout bas: Nous allons
entendre des banalits. Porthos mordait sa moustache en
murmurant: Voil bien des faons, mordieu! pour craser ce
serpenteau! Athos s'effaait dans l'angle de la chambre, immobile
et ple comme un bas-relief de marbre, et sentant malgr son
immobilit son front se mouiller de sueur.

Mordaunt ne disait rien; seulement lorsqu'il se fut bien assur
que son pe tait toujours  sa disposition, il croisa
imperturbablement les jambes et attendit.

Ce silence ne pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir
ridicule; d'Artagnan le comprit; et comme il avait invit Mordaunt
 s'asseoir pour _causer_, il pensa que c'tait  lui de commencer
la conversation.

-- Il me parat, monsieur, dit-il avec sa mortelle politesse, que
vous changez de costume presque aussi rapidement que je l'ai vu
faire aux mimes italiens que M. le cardinal Mazarin fit venir de
Bergame, et qu'il vous a sans doute men voir pendant votre voyage
en France.

Mordaunt ne rpondit rien.

-- Tout  l'heure, continua d'Artagnan, vous tiez dguis, je
veux dire habill en assassin, et maintenant...

-- Et maintenant, au contraire, j'ai tout l'air d'tre dans
l'habit d'un homme qu'on va assassiner, n'est-ce pas? rpondit
Mordaunt de sa voix calme et brve.

-- Oh! monsieur, rpondit d'Artagnan, comment pouvez-vous dire de
ces choses-l, quand vous tes en compagnie de gentilshommes et
que vous avez une si bonne pe au ct!

-- Il n'y a pas si bonne pe monsieur, qui vaille quatre pes et
quatre poignards; sans compter les pes et les poignards de vos
acolytes qui vous attendent  la porte.

-- Pardon, monsieur, reprit d'Artagnan, vous faites erreur, ceux
qui nous attendent  la porte ne sont point nos acolytes, mais nos
laquais. Je tiens  rtablir les choses dans leur plus scrupuleuse
vrit.

Mordaunt ne rpondit que par un sourire qui crispa ironiquement
ses lvres.

-- Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, reprit d'Artagnan, et
j'en reviens  ma question. Je me faisais donc l'honneur de vous
demander, monsieur, pourquoi vous aviez chang d'extrieur. Le
masque vous tait assez commode, ce me semble; la barbe grise vous
seyait  merveille, et quant  cette hache dont vous avez fourni
un si illustre coup, je crois qu'elle ne vous irait pas mal non
plus dans ce moment. Pourquoi donc vous en tes-vous dessaisi?

-- Parce qu'en me rappelant la scne d'Armentires, j'ai pens que
je trouverais quatre haches pour une, puisque j'allais me trouver
entre quatre bourreaux.

-- Monsieur, rpondit d'Artagnan avec le plus grand calme, bien
qu'un lger mouvement de ses sourcils annont qu'il commenait 
s'chauffer, monsieur, quoique profondment vicieux et corrompu,
vous tes excessivement jeune, ce qui fait que je ne m'arrterai
pas  vos discours frivoles. Oui frivoles, car ce que vous venez
de dire  propos d'Armentires n'a pas le moindre rapport avec la
situation prsente. En effet, nous ne pouvions pas offrir une pe
 madame votre mre et la prier de s'escrimer contre nous; mais 
vous, monsieur,  un jeune cavalier qui joue du poignard et du
pistolet comme nous vous avons vu faire, et qui porte une pe de
la taille de celle-ci, il n'y a personne qui n'ait le droit de
demander la faveur d'une rencontre.

-- Ah! ah! dit Mordaunt, c'est donc un duel que vous voulez?

Et il se leva, l'oeil tincelant, comme s'il tait dispos 
rpondre  l'instant mme  la provocation.

Porthos se leva aussi, prt comme toujours  ces sortes
d'aventures.

-- Pardon, pardon, dit d'Artagnan avec le mme sang-froid; ne nous
pressons pas, car chacun de nous doit dsirer que les choses se
passent dans toutes les rgles. Rasseyez-vous donc, cher Porthos,
et vous, monsieur Mordaunt, veuillez demeurer tranquille. Nous
allons rgler au mieux cette affaire, et je vais tre franc avec
vous. Avouez, monsieur Mordaunt, que vous avez bien envie de nous
tuer les uns ou les autres?

-- Les uns et les autres, rpondit Mordaunt.

D'Artagnan se retourna vers Aramis et lui dit:

-- C'est un bien grand bonheur, convenez-en, cher Aramis, que
M. Mordaunt connaisse si bien les finesses de la langue franaise;
au moins il n'y aura pas de malentendu entre nous, et nous allons
tout rgler merveilleusement.

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- Cher monsieur Mordaunt, continua-t-il, je vous dirai que ces
messieurs payent de retour vos bons sentiments  leur gard, et
seraient charms de vous tuer aussi. Je vous dirai plus, c'est
qu'ils vous tueront probablement; toutefois, ce sera en
gentilshommes loyaux, et la meilleure preuve que l'on puisse
fournir, la voici.

Et ce disant, d'Artagnan jeta son chapeau sur le tapis, recula sa
chaise contre la muraille, fit signe  ses amis d'en faire autant,
et saluant Mordaunt avec une grce toute franaise:

--  vos ordres, monsieur, continua-t-il; car si vous n'avez rien
 dire contre l'honneur que je rclame, c'est moi qui commencerai,
s'il vous plat. Mon pe est plus courte que la vtre, c'est
vrai, mais bast! j'espre que le bras supplera  l'pe.

-- Halte-l! dit Porthos en s'avanant; je commence, moi, et sans
rhtorique.

-- Permettez, Porthos, dit Aramis.

Athos ne fit pas un mouvement; on et dit d'une statue; sa
respiration mme semblait arrte.

-- Messieurs, messieurs, dit d'Artagnan, soyez tranquilles, vous
aurez votre tour. Regardez donc les yeux de monsieur, et lisez-y
la haine bienheureuse que nous lui inspirons; voyez comme il a
habilement dgain; admirez avec quelle circonspection il cherche
tout autour de lui s'il ne rencontrera pas quelque obstacle qui
l'empche de rompre. Eh bien! tout cela ne vous prouve-t-il pas
que M. Mordaunt est une fine lame et que vous me succderez avant
peu, pourvu que je le laisse faire? Demeurez donc  votre place
comme Athos, dont je ne puis trop vous recommander le calme, et
laissez-moi l'initiative que j'ai prise. D'ailleurs, continua-t-il
tirant son pe avec un geste terrible, j'ai particulirement
affaire  monsieur, et je commencerai. Je le dsire, je le veux.

C'tait la premire fois que d'Artagnan prononait ce mot en
parlant  ses amis. Jusque-l, il s'tait content de le penser.

Porthos recula, Aramis mit son pe sous son bras; Athos demeura
immobile dans l'angle obscur o il se tenait, non pas calme, comme
le disait d'Artagnan, mais suffoqu, mais haletant.

-- Remettez votre pe au fourreau, chevalier, dit d'Artagnan 
Aramis, monsieur pourrait croire  des intentions que vous n'avez
pas.

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- Monsieur, lui dit-il, je vous attends.

-- Et moi, messieurs, je vous admire. Vous discutez  qui
commencera de se battre contre moi, et vous ne me consultez pas
l-dessus, moi que la chose regarde un peu, ce me semble. Je vous
hais tous quatre, c'est vrai, mais  des degrs diffrents.
J'espre vous tuer tous quatre, mais j'ai plus de chance de tuer
le premier que le second, le second que le troisime, le troisime
que le dernier. Je rclame donc le droit de choisir mon
adversaire. Si vous me dniez ce droit, tuez-moi, je ne me battrai
pas.

Les quatre amis se regardrent.

-- C'est juste, dirent Porthos et Aramis, qui espraient que le
choix tomberait sur eux.

Athos ni d'Artagnan ne dirent rien; mais leur silence mme tait
un assentiment.

-- Eh bien! dit Mordaunt au milieu du silence profond et solennel
qui rgnait dans cette mystrieuse maison; eh bien! je choisis
pour mon premier adversaire celui de vous qui, ne se croyant plus
digne de se nommer le comte de La Fre, s'est fait appeler Athos!

Athos se leva de sa chaise comme si un ressort l'et mis sur ses
pieds; mais au grand tonnement de ses amis, aprs un moment
d'immobilit et de silence:

-- Monsieur Mordaunt, dit-il en secouant la tte, tout duel entre
nous deux est impossible, faites  quelque autre l'honneur que
vous me destiniez.

Et il se rassit.

-- Ah! dit Mordaunt, en voil dj un qui a peur.

-- Mille tonnerres, s'cria d'Artagnan en bondissant vers le jeune
homme, qui a dit ici qu'Athos avait peur?

-- Laissez dire, d'Artagnan, reprit Athos avec un sourire plein de
tristesse et de mpris.

-- C'est votre dcision, Athos? reprit le Gascon.

-- Irrvocable.

-- C'est bien, n'en parlons plus.

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- Vous l'avez entendu, monsieur, dit-il, le comte de La Fre ne
veut pas vous faire l'honneur de se battre avec vous. Choisissez
parmi nous quelqu'un qui le remplace.

-- Du moment que je ne me bats pas avec lui, dit Mordaunt, peu
m'importe avec qui je me batte. Mettez vos noms dans un chapeau,
et je tirerai au hasard.

-- Voil une ide, dit d'Artagnan.

-- En effet, ce moyen concilie tout, dit Aramis.

-- Je n'y eusse point song, dit Porthos, et cependant c'est bien
simple.

-- Voyons, Aramis, dit d'Artagnan, crivez-nous cela de cette
jolie petite criture avec laquelle vous criviez  Marie Michon
pour la prvenir que la mre de monsieur voulait faire assassiner
milord Buckingham.

Mordaunt supporta cette nouvelle attaque sans sourciller; il tait
debout, les bras croiss, et paraissait aussi calme qu'un homme
peut l'tre en pareille circonstance. Si ce n'tait pas du
courage, c'tait du moins de l'orgueil, ce qui y ressemble
beaucoup.

Aramis s'approcha du bureau de Cromwell, dchira trois morceaux de
papier d'gale grandeur, crivit sur le premier son nom  lui et
sur les deux autres les noms de ses compagnons, les prsenta tout
ouverts  Mordaunt, qui, sans les lire, fit un signe de tte qui
voulait dire qu'il s'en rapportait parfaitement  lui; puis, les
ayant rouls, il les mit dans un chapeau et les prsenta au jeune
homme.

Celui-ci plongea la main dans le chapeau et en tira un de trois
papiers, qu'il laissa ddaigneusement retomber, sans le lire, sur
la table.

-- Ah! serpenteau! murmura d'Artagnan, je donnerais toutes mes
chances au grade de capitaine des mousquetaires pour que ce
bulletin portt mon nom!

Aramis ouvrit le papier; mais, quelque calme et quelque froideur
qu'il affectt, on voyait que sa voix tremblait de haine et de
dsir.

-- D'Artagnan! lut-il  haute voix.

D'Artagnan jeta un cri de joie.

-- Ah! dit-il, il y a donc une justice au ciel!

Puis se retournant vers Mordaunt:

-- J'espre, monsieur, dit-il, que vous n'avez aucune objection 
faire?

-- Aucune, monsieur, dit Mordaunt en tirant  son tour son pe et
en appuyant la pointe sur sa botte.

Du moment que d'Artagnan fut sr que son dsir tait exauc et que
son homme ne lui chapperait point, il reprit toute sa
tranquillit, tout son calme et mme toute la lenteur qu'il avait
l'habitude de mettre aux prparatifs de cette grave affaire qu'on
appelle un duel. Il releva promptement ses manchettes, frotta la
semelle de son pied droit sur le parquet, ce qui ne l'empcha pas
de remarquer que, pour la seconde fois, Mordaunt lanait autour de
lui le singulier regard qu'une fois dj il avait saisi au
passage.

-- tes-vous prt, monsieur? dit-il enfin.

-- C'est moi qui vous attends, monsieur, rpondit Mordaunt en
relevant la tte et en regardant d'Artagnan avec un regard dont il
serait impossible de rendre l'expression.

-- Alors, prenez garde  vous, monsieur, dit le Gascon, car je
tire assez bien l'pe.

-- Et moi aussi, dit Mordaunt.

-- Tant mieux; cela met ma conscience en repos. En garde!

-- Un moment, dit le jeune homme, engagez-moi votre parole,
messieurs, que vous ne me chargerez que les uns aprs les autres.

-- C'est pour avoir le plaisir de nous insulter que tu nous
demandes cela, petit serpent! dit Porthos.

-- Non, c'est pour avoir, comme disait monsieur tout  l'heure, la
conscience tranquille.

-- Ce doit tre pour autre chose, murmura d'Artagnan en secouant
la tte et en regardant avec une certaine inquitude autour de
lui.

-- Foi de gentilhomme! dirent ensemble Aramis et Porthos.

-- En ce cas, messieurs, dit Mordaunt, rangez-vous dans quelque
coin, comme a fait M. le comte de La Fre, qui, s'il ne veut point
se battre, me parat connatre au moins les rgles du combat, et
livrez-nous de l'espace; nous allons en avoir besoin.

-- Soit, dit Aramis.

-- Voil bien des embarras! dit Porthos.

-- Rangez-vous, messieurs, dit d'Artagnan; il ne faut pas laisser
 monsieur le plus petit prtexte de se mal conduire, ce dont,
sauf le respect que je lui dois, il me semble avoir grande envie.

Cette nouvelle raillerie alla s'mousser sur la face impassible de
Mordaunt.

Porthos et Aramis se rangrent dans le coin parallle  celui o
se tenait Athos, de sorte que les deux champions se trouvrent
occuper le milieu de la chambre, c'est--dire qu'ils taient
placs en pleine lumire, les deux lampes qui clairaient la scne
tant poses sur le bureau de Cromwell. Il va sans dire que la
lumire s'affaiblissait  mesure qu'on s'loignait du centre de
son rayonnement.

-- Allons, dit d'Artagnan, tes-vous enfin prt, monsieur?

-- Je le suis, dit Mordaunt.

Tous deux firent en mme temps un pas en avant, et grce  ce seul
et mme mouvement, les fers furent engags.

D'Artagnan tait une lame trop distingue pour s'amuser, comme on
dit en termes d'acadmie,  tter son adversaire. Il fit une
feinte brillante et rapide; la feinte fut pare par Mordaunt.

-- Ah! ah! fit-il avec un sourire de satisfaction.

Et, sans perdre de temps, croyant voir une ouverture, il allongea
un coup droit, rapide et flamboyant comme l'clair.

Mordaunt para un contre de quarte si serr qu'il ne ft pas sorti
de l'anneau d'une jeune fille.

-- Je commence  croire que nous allons nous amuser, dit
d'Artagnan.

-- Oui, murmura Aramis, mais en vous amusant, jouez serr.

-- Sangdieu! mon ami, faites attention, dit Porthos.

Mordaunt sourit  son tour.

-- Ah! monsieur, dit d'Artagnan, que vous avez un vilain sourire!
C'est le diable qui vous a appris  sourire ainsi, n'est-ce pas?

Mordaunt ne rpondit qu'en essayant de lier l'pe de d'Artagnan
avec une force que le Gascon ne s'attendait pas  trouver dans ce
corps dbile en apparence; mais, grce  une parade non moins
habile que celle que venait d'excuter son adversaire, il
rencontra  temps le fer de Mordaunt, qui glissa le long du sien
sans rencontrer sa poitrine.

Mordaunt fit rapidement un pas en arrire.

-- Ah! vous rompez, dit d'Artagnan, vous tournez? comme il vous
plaira, j'y gagne mme quelque chose: je ne vois plus votre
mchant sourire. Me voil tout  fait dans l'ombre; tant mieux.
Vous n'avez pas ide comme vous avez le regard faux, monsieur,
surtout lorsque vous avez peur. Regardez un peu mes yeux, et vous
verrez une chose que votre miroir ne vous montrera jamais, c'est-
-dire un regard loyal et franc.

Mordaunt,  ce flux de paroles, qui n'tait peut-tre pas de trs
bon got, mais qui tait habituel  d'Artagnan, lequel avait pour
principe de proccuper son adversaire, ne rpondit pas un seul
mot; mais il rompait, et, tournant toujours, il parvint ainsi 
changer de place avec d'Artagnan.

Il souriait de plus en plus. Ce sourire commena d'inquiter le
Gascon.

-- Allons, allons, il faut en finir, dit d'Artagnan, le drle a
des jarrets de fer, en avant les grands coups!

Et  son tour il pressa Mordaunt, qui continua de rompre, mais
videmment par tactique, sans faire une faute dont d'Artagnan pt
profiter, sans que son pe s'cartt un instant de la ligne.
Cependant, comme le combat avait lieu dans une chambre et que
l'espace manquait aux combattants, bientt le pied de Mordaunt
toucha la muraille,  laquelle il appuya sa main gauche.

-- Ah! fit d'Artagnan, pour cette fois vous ne romprez plus, mon
bel ami! Messieurs, continua-t-il en serrant les lvres et en
fronant le sourcil, avez-vous jamais vu un scorpion clou  un
mur? Non. Eh bien! vous allez le voir...

Et, en une seconde, d'Artagnan porta trois coups terribles 
Mordaunt. Tous trois le touchrent, mais en l'effleurant.
D'Artagnan ne comprenait rien  cette puissance. Les trois amis
regardaient haletants, la sueur au front.

Enfin d'Artagnan, engag de trop prs, fit  son tour un pas en
arrire pour prparer un quatrime coup, ou plutt pour
l'excuter; car, pour d'Artagnan, les armes comme les checs
taient une vaste combinaison dont tous les dtails s'enchanaient
les uns aux autres. Mais au moment o, aprs une feinte rapide et
serre, il attaquait prompt comme l'clair, la muraille sembla se
fendre; Mordaunt disparut par l'ouverture bante, et l'pe de
d'Artagnan, prise entre les deux panneaux, se brisa comme si elle
et t de verre.

D'Artagnan fit un pas en arrire. La muraille se referma.

Mordaunt avait manoeuvr, tout en se dfendant, de manire  venir
s'adosser  la porte secrte par laquelle nous avons vu sortir
Cromwell. Arriv l, il avait de la main gauche cherch et pouss
le bouton; puis il avait disparu comme disparaissent au thtre
ces mauvais gnies qui ont le don de passer  travers les
murailles.

Le Gascon poussa une imprcation furieuse,  laquelle, de l'autre
ct du panneau de fer, rpondit un rire sauvage, rire funbre qui
fit passer un frisson jusque dans les veines du sceptique Aramis.

--  moi, messieurs! cria d'Artagnan, enfonons cette porte.

-- C'est le dmon en personne! dit Aramis en accourant  l'appel
de son ami.

-- Il nous chappe, sangdieu! il nous chappe, hurla Porthos en
appuyant sa large paule contre la cloison, qui, retenue par
quelque ressort secret, ne bougea point.

-- Tant mieux, murmura sourdement Athos.

-- Je m'en doutais, mordioux! dit d'Artagnan en s'puisant en
efforts inutiles, je m'en doutais; quand le misrable a tourn
autour de la chambre, je prvoyais quelque infme manoeuvre, je
devinais qu'il tramait quelque chose; mais qui pouvait se douter
de cela?

-- C'est un affreux malheur que nous envoie le diable son ami!
s'cria Aramis.

-- C'est un bonheur manifeste que nous envoie Dieu! dit Athos avec
une joie vidente.

-- En vrit, rpondit d'Artagnan en haussant les paules et en
abandonnant la porte qui dcidment ne voulait pas s'ouvrir, vous
baissez, Athos! Comment pouvez-vous dire des choses pareilles 
des gens comme nous, mordioux! Vous ne comprenez donc pas la
situation?

-- Quoi donc? quelle situation? demanda Porthos.

--  ce jeu-l, quiconque ne tue pas est tu, reprit d'Artagnan.
Voyons maintenant, mon cher, entre-t-il dans vos jrmiades
expiatoires que M. Mordaunt nous sacrifie  sa pit filiale? Si
c'est votre avis dites-le franchement.

-- Oh! d'Artagnan, mon ami!

-- C'est qu'en vrit, c'est piti que de voir les choses  ce
point de vue! Le misrable va nous envoyer cent ctes de fer qui
nous pileront comme grains dans ce mortier de M. Cromwell. Allons!
allons! en route! si nous demeurons cinq minutes seulement ici,
c'est fait de nous.

-- Oui, vous avez raison, en route! reprirent Athos et Aramis.

-- Et o allons-nous? demanda Porthos.

--  l'htel, cher ami, prendre nos hardes et nos chevaux; puis de
l, s'il plat  Dieu, en France, o, du moins, je connais
l'architecture des maisons. Notre bateau nous attend; ma foi,
c'est encore heureux.

Et d'Artagnan, joignant l'exemple au prcepte, remit au fourreau
son tronon d'pe, ramassa son chapeau, ouvrit la porte de
l'escalier et descendit rapidement suivi de ses trois compagnons.

 la porte les fugitifs retrouvrent leurs laquais et leur
demandrent des nouvelles de Mordaunt; mais ils n'avaient vu
sortir personne.


LXXV. La felouque L'clair

D'Artagnan avait devin juste: Mordaunt n'avait pas de temps 
perdre et n'en avait pas perdu. Il connaissait la rapidit de
dcision et d'action de ses ennemis, il rsolut donc d'agir en
consquence. Cette fois les mousquetaires avaient trouv un
adversaire digne d'eux.

Aprs avoir referm avec soin la porte derrire lui, Mordaunt se
glissa dans le souterrain, tout en remettant au fourreau son pe
inutile, et, gagnant la maison voisine, il s'arrta pour se tter
et reprendre haleine.

-- Bon! dit-il, rien, presque rien: des gratignures, voil tout;
deux au bras, l'autre  la poitrine. Les blessures que je fais
sont meilleures, moi! Qu'on demande au bourreau de Bthune,  mon
oncle de Winter et au roi Charles! Maintenant pas une seconde 
perdre, car une seconde de perdue les sauve peut-tre, et il faut
qu'ils meurent tous quatre ensemble, d'un seul coup, dvors par
la foudre des hommes  dfaut de celle de Dieu. Il faut qu'ils
disparaissent briss, anantis, disperss. Courons donc jusqu' ce
que mes jambes ne puissent plus me porter, jusqu' ce que mon
coeur se gonfle dans ma poitrine, mais arrivons avant eux.

Et Mordaunt se mit  marcher d'un pas rapide mais plus gal vers
la premire caserne de cavalerie, distante d'un quart de lieue 
peu prs. Il fit ce quart de lieue en quatre ou cinq minutes.

Arriv  la caserne, il se fit reconnatre, prit le meilleur
cheval de l'curie, sauta dessus et gagna la route. Un quart
d'heure aprs, il tait  Greenwich.

-- Voil le port, murmura-t-il; ce point sombre l-bas, c'est
l'le des Chiens. Bon! j'ai une demi-heure d'avance sur eux... une
heure, peut-tre. Niais que j'tais! j'ai failli m'asphyxier par
ma prcipitation insense. Maintenant, ajouta-t-il en se dressant
sur ses triers comme pour voir au loin parmi tous ces cordages,
parmi tous ces mts, _l'clair_, o est _l'clair_?

Au moment o il prononait mentalement ces paroles, comme pour
rpondre  sa pense un homme couch sur un rouleau de cbles se
leva et fit quelques pas vers Mordaunt.

Mordaunt tira un mouchoir de sa poche et le fit flotter un instant
en l'air. L'homme parut attentif, mais demeura  la mme place
sans faire un pas en avant ni en arrire.

Mordaunt fit un noeud  chacun des coins de son mouchoir; l'homme
s'avana jusqu' lui. C'tait, on se le rappelle, le signal
convenu. Le marin tait envelopp d'un large caban de laine qui
cachait sa taille et lui voilait le visage.

-- Monsieur, dit le marin, ne viendrait-il pas par hasard de
Londres pour faire une promenade sur mer?

-- Tout exprs, rpondit Mordaunt, du ct de l'le des Chiens.

-- C'est cela. Et sans doute monsieur a une prfrence quelconque?
Il aimerait mieux un btiment qu'un autre? Il voudrait un btiment
marcheur, un btiment rapide?...

-- Comme l'clair, rpondit Mordaunt.

-- Bien, alors, c'est mon btiment que monsieur cherche, je suis
le patron qu'il lui faut.

-- Je commence  le croire, dit Mordaunt, surtout si vous n'avez
pas oubli certain signe de reconnaissance.

-- Le voil, monsieur, dit le marin en tirant de la poche de son
caban un mouchoir nou aux quatre coins.

-- Bon! bon! s'cria Mordaunt en sautant  bas de son cheval.
Maintenant il n'y a pas de temps  perdre. Faites conduire mon
cheval  la premire auberge et menez-moi  votre btiment.

-- Mais vos compagnons? dit le marin; je croyais que vous tiez
quatre, sans compter les laquais.

-- coutez, dit Mordaunt en se rapprochant du marin, je ne suis
pas celui que vous attendez, comme vous n'tes pas celui qu'ils
esprent trouver. Vous avez pris la place du capitaine Roggers,
n'est-ce pas? vous tes ici par l'ordre du gnral Cromwell, et
moi je viens de sa part.

-- En effet, dit le patron, je vous reconnais, vous tes le
capitaine Mordaunt.

Mordaunt tressaillit.

-- Oh! ne craignez rien, dit le patron en abaissant son capuchon
et en dcouvrant sa tte, je suis un ami.

-- Le capitaine Groslow! s'cria Mordaunt.

-- Lui-mme. Le gnral s'est souvenu que j'avais t autrefois
officier de marine, et il m'a charg de cette expdition. Y a-t-il
donc quelque chose de chang?

-- Non, rien. Tout demeure dans le mme tat, au contraire.

-- C'est qu'un instant j'avais pens que la mort du roi...

-- La mort du roi n'a fait que hter leur fuite; dans un quart
d'heure, dans dix minutes ils seront ici peut-tre.

-- Alors, que venez-vous faire?

-- M'embarquer avec vous.

-- Ah! ah! le gnral douterait-il de mon zle?

-- Non; mais je veux assister moi-mme  ma vengeance. N'avez-vous
point quelqu'un qui puisse me dbarrasser de mon cheval?

Groslow siffla, un marin parut.

-- Patrick, dit Groslow, conduisez ce cheval  l'curie de
l'auberge la plus proche. Si l'on vous demande  qui il
appartient, vous direz que c'est  un seigneur irlandais.

Le marin s'loigna sans faire une observation.

-- Maintenant, dit Mordaunt, ne craignez-vous point qu'ils vous
reconnaissent?

-- Il n'y a pas de danger sous ce costume, envelopp de ce caban,
par cette nuit sombre; d'ailleurs vous ne m'avez pas reconnu,
vous; eux,  plus forte raison, ne me reconnatront point.

-- C'est vrai, dit Mordaunt; d'ailleurs ils seront loin de songer
 vous. Tout est prt, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- La cargaison est charge?

-- Oui.

-- Cinq tonneaux pleins?

-- Et cinquante vides.

-- C'est cela.

-- Nous conduisons du porto  Anvers.

--  merveille. Maintenant menez-moi  bord et revenez prendre
votre poste, car ils ne tarderont pas  arriver.

-- Je suis prt.

-- Il est important qu'aucun de vos gens ne me voie entrer.

-- Je n'ai qu'un homme  bord, et je suis sr de lui comme de moi-
mme. D'ailleurs, cet homme ne vous connat pas, et, comme ses
compagnons, il est prt  obir  nos ordres, mais il ignore tout.

-- C'est bien. Allons.

Ils descendirent alors vers la Tamise. Une petite barque tait
amarre au rivage par une chane de fer fixe  un pieu. Groslow
tira la barque  lui, l'assura tandis que Mordaunt descendait
dedans, puis il sauta  son tour, et, presque aussitt saisissant
les avirons, il se mit  ramer de manire  prouver  Mordaunt la
vrit de ce qu'il avait avanc, c'est--dire qu'il n'avait pas
oubli son mtier de marin.

Au bout de cinq minutes on fut dgag de ce monde de btiments
qui,  cette poque dj, encombraient les approches de Londres,
et Mordaunt put voir, comme un point sombre, la petite felouque se
balanant  l'ancre  quatre ou cinq encablures de l'le des
Chiens.

En approchant de _l'clair_, Groslow siffla d'une certaine faon,
et vit la tte d'un homme apparatre au-dessus de la muraille.

-- Est-ce vous, capitaine? demanda cet homme.

-- Oui, jette l'chelle.

Et Groslow, passant lger et rapide comme une hirondelle sous le
beaupr, vint se ranger bord  bord avec lui.

-- Montez, dit Groslow  son compagnon.

Mordaunt, sans rpondre, saisit la corde et grimpa le long des
flancs du navire avec une agilit et un aplomb peu ordinaires aux
gens de terre; mais son dsir de vengeance lui tenait lieu
d'habitude et le rendait apte  tout.

Comme l'avait prvu Groslow, le matelot de garde  bord de
_l'clair_ ne parut pas mme remarquer que son patron revenait
accompagn.

Mordaunt et Groslow s'avancrent vers la chambre du capitaine.
C'tait une espce de cabine provisoire btie en planches sur le
pont.

L'appartement d'honneur avait t cd par le capitaine Roggers 
ses passagers.

-- Et eux, demanda Mordaunt, o sont-ils?

--  l'autre extrmit du btiment, rpondit Groslow.

-- Et ils n'ont rien  faire de ce ct?

-- Rien absolument.

--  merveille! Je me tiens cach chez vous. Retournez  Greenwich
et ramenez-les. Vous avez une chaloupe?

-- Celle dans laquelle nous sommes venus.

-- Elle m'a paru lgre et bien taille.

-- Une vritable pirogue.

-- Amarrez-la  la poupe avec une liasse de chanvre, mettez-y les
avirons afin qu'elle suive dans le sillage et qu'il n'y ait que la
corde  couper. Munissez-la de rhum et de biscuits. Si par hasard
la mer tait mauvaise, vos hommes ne seraient pas fchs de
trouver sous leur main de quoi se rconforter.

-- Il sera fait comme vous dites. Voulez-vous visiter la sainte-
barbe!

-- Non,  votre retour. Je veux placer la mche moi-mme, pour
tre sr qu'elle ne fera pas long feu. Surtout cachez bien votre
visage, qu'ils ne vous reconnaissent pas.

-- Soyez donc tranquille.

-- Allez, voil dix heures qui sonnent  Greenwich.

En effet, les vibrations d'une cloche dix fois rptes
traversrent tristement l'air charg de gros nuages qui roulaient
au ciel pareils  des vagues silencieuses.

Groslow repoussa la porte, que Mordaunt ferma en dedans, et, aprs
avoir donn au matelot de garde l'ordre de veiller avec la plus
grande attention, il descendit dans sa barque, qui s'loigna
rapidement, cumant le flot de son double aviron.

Le vent tait froid et la jete dserte lorsque Groslow aborda 
Greenwich; plusieurs barques venaient de partir  la mare pleine.
Au moment o Groslow prit terre, il entendit comme un galop de
chevaux sur le chemin pav de galets.

-- Oh! oh! dit-il, Mordaunt avait raison de me presser. Il n'y
avait pas de temps de perdre; les voici.

En effet, c'taient nos amis ou plutt leur avant-garde compose
de d'Artagnan et d'Athos. Arrivs en face de l'endroit o se
tenait Groslow, ils s'arrtrent comme s'ils eussent devin que
celui  qui ils avaient affaire tait l. Athos mit pied  terre
et droula tranquillement un mouchoir dont les quatre coins
taient nous, et qu'il fit flotter au vent, tandis que
d'Artagnan, toujours prudent, restait  demi pench sur son
cheval, une main enfonce dans les fontes.

Groslow, qui, dans le doute o il tait que les cavaliers fussent
bien ceux qu'il attendait, s'tait accroupi derrire un de ces
canons plants dans le sol et qui servent  enrouler les cbles,
se leva alors, en voyant le signal convenu, et marcha droit aux
gentilshommes. Il tait tellement encapuchonn dans son caban,
qu'il tait impossible de voir sa figure. D'ailleurs la nuit tait
si sombre, que cette prcaution tait superflue.

Cependant l'oeil perant d'Athos devina, malgr l'obscurit, que
ce n'tait pas Roggers qui tait devant lui.

-- Que voulez-vous? dit-il  Groslow en faisant un pas en arrire.

-- Je veux vous dire, milord, rpondit Groslow en affectant
l'accent irlandais, que vous cherchez le patron Roggers, mais que
vous cherchez vainement.

-- Comment cela? demanda Athos.

-- Parce que ce matin il est tomb d'un mt de hune et qu'il s'est
cass la jambe. Mais je suis son cousin; il m'a cont toute
l'affaire et m'a charg de reconnatre pour lui et de conduire 
sa place, partout o ils le dsireraient, les gentilshommes qui
m'apporteraient un mouchoir nou aux quatre coins comme celui que
vous tenez  la main et comme celui que j'ai dans ma poche.

Et  ces mots Groslow tira de sa poche le mouchoir qu'il avait
dj montr  Mordaunt.

-- Est-ce tout? demanda Athos.

-- Non pas, milord; car il y a encore soixante-quinze livres
promises si je vous dbarque sains et saufs  Boulogne ou sur tout
autre point de la France que vous m'indiquerez.

-- Que dites-vous de cela, d'Artagnan? demanda Athos en franais.

-- Que dit-il, d'abord? rpondit celui-ci.

-- Ah! c'est vrai, dit Athos; j'oubliais que vous n'entendez pas
l'anglais.

Et il redit  d'Artagnan la conversation qu'il venait d'avoir avec
le patron.

-- Cela me parat assez vraisemblable, dit le Gascon.

-- Et  moi aussi, rpondit Athos.

-- D'ailleurs, reprit d'Artagnan, si cet homme nous trompe, nous
pourrons toujours lui brler la cervelle.

-- Et qui nous conduira?

-- Vous, Athos; vous savez tant de choses, que je ne doute pas que
vous ne sachiez conduire un btiment.

-- Ma foi, dit Athos avec un sourire, tout en plaisantant, ami,
vous avez presque rencontr juste; j'tais destin par mon pre 
servir dans la marine, et j'ai quelques vagues notions du
pilotage.

-- Voyez-vous! s'cria d'Artagnan.

-- Allez donc chercher nos amis, d'Artagnan, et revenez, il est
onze heures, nous n'avons pas de temps  perdre.

D'Artagnan s'avana vers deux cavaliers qui, le pistolet au poing,
se tenaient en vedette aux premires maisons de la ville,
attendant et surveillant sur le revers de la route et rangs
contre une espce de hangar; trois autres cavaliers faisaient le
guet et semblaient attendre aussi.

Les deux vedettes du milieu de la route taient Porthos et Aramis.

Les trois cavaliers du hangar taient Mousqueton, Blaisois et
Grimaud; seulement ce dernier, en y regardant de plus prs, tait
double, car il avait en croupe Parry, qui devait ramener  Londres
les chevaux des gentilshommes et de leurs gens, vendus  l'hte
pour payer les dettes qu'ils avaient faites chez lui. Grce  ce
coup de commerce, les quatre amis avaient pu emporter avec eux une
somme sinon considrable, du moins suffisante pour faire face aux
retards et aux ventualits.

D'Artagnan transmit  Porthos et  Aramis l'invitation de le
suivre, et ceux-ci firent signe  leurs gens de mettre pied 
terre et de dtacher leurs porte-manteaux.

Parry se spara, non sans regret, de ses amis; on lui avait
propos de venir en France, mais il avait opinitrement refus.

-- C'est tout simple, avait dit Mousqueton, il a son ide 
l'endroit de Groslow.

On se rappelle que c'tait le capitaine Groslow qui lui avait
cass la tte.

La petite troupe rejoignit Athos. Mais dj d'Artagnan avait
repris sa mfiance naturelle; il trouvait le quai trop dsert, la
nuit trop noire, le patron trop facile.

Il avait racont  Aramis l'incident que nous avons dit, et
Aramis, non moins dfiant que lui, n'avait pas peu contribu 
augmenter ses soupons.

Un petit claquement de la langue contre ses dents traduisit 
Athos les inquitudes du Gascon.

-- Nous n'avons pas le temps d'tre dfiants, dit Athos, la barque
nous attend, entrons.

-- D'ailleurs, dit, Aramis, qui nous empche d'tre dfiants et
d'entrer tout de mme? on surveillera le patron.

-- Et s'il ne marche pas droit, je l'assommerai. Voil tout.

-- Bien dit, Porthos, reprit d'Artagnan. Entrons donc. Passe,
Mousqueton.

Et d'Artagnan arrta ses amis, faisant passer les valets les
premiers afin qu'ils essayassent la planche qui conduisait de la
jete  la barque.

Les trois valets passrent sans accident.

Athos les suivit, puis Porthos, puis Aramis. D'Artagnan passa le
dernier, tout en continuant de secouer la tte.

-- Que diable avez-vous donc, mon ami? dit Porthos; sur ma parole,
vous feriez peur  Csar.

-- J'ai, rpondit d'Artagnan, que je ne vois sur ce port ni
inspecteur, ni sentinelle, ni gabelou.

-- Plaignez-vous donc! dit Porthos, tout va comme sur une pente
fleurie.

-- Tout va trop bien, Porthos. Enfin, n'importe,  la grce de
Dieu.

Aussitt que la planche fut retire, le patron s'assit au
gouvernail et fit signe  l'un de ses matelots, qui, arm d'une
gaffe, commena  manoeuvrer pour sortir du ddale de btiments au
milieu duquel la petite barque tait engage.

L'autre matelot se tenait dj  bbord, son aviron  la main.

Lorsqu'on put se servir des rames, son compagnon vint le
rejoindre, et la barque commena de filer plus rapidement.

-- Enfin, nous partons! dit Porthos.

-- Hlas! rpondit le comte de La Fre, nous partons seuls!

-- Oui; mais nous partons tous quatre ensemble, et sans une
gratignure; c'est une consolation.

-- Nous ne sommes pas encore arrivs, dit d'Artagnan; gare les
rencontres!

-- Eh! mon cher, dit Porthos, vous tes comme les corbeaux, vous!
vous chantez toujours malheur. Qui peut nous rencontrer par cette
nuit sombre, o l'on ne voit pas  vingt pas de distance?

-- Oui, mais demain matin? dit d'Artagnan.

-- Demain matin nous serons  Boulogne.

-- Je le souhaite de tout mon coeur, dit le Gascon, et j'avoue ma
faiblesse. Tenez, Athos, vous allez rire! mais tant que nous avons
t  porte de fusil de la jete ou des btiments qui la
bordaient, je me suis attendu  quelque effroyable mousquetade qui
nous crasait tous.

-- Mais, dit Porthos avec un gros bon sens, c'tait chose
impossible, car on et tu en mme temps le patron et les
matelots.

-- Bah! voil une belle affaire pour M. Mordaunt croyez-vous qu'il
y regarde de si prs?

-- Enfin, dit Porthos, je suis bien aise que d'Artagnan avoue
qu'il ait eu peur.

-- Non seulement je l'avoue, mais je m'en vante. Je ne suis pas un
rhinocros comme vous. Oh! qu'est-ce que cela?

-- _L'clair_, dit le patron.

-- Nous sommes donc arrivs? demanda Athos en anglais.

-- Nous arrivons, dit le capitaine.

En effet, aprs trois coups de rame, on se trouvait cte  cte
avec le petit btiment.

Le matelot attendait, l'chelle tait prpare; il avait reconnu
la barque.

Athos monta le premier avec une habilet toute marine; Aramis,
avec l'habitude qu'il avait depuis longtemps des chelles de corde
et des autres moyens plus ou moins ingnieux qui existent pour
traverser les espaces dfendus; d'Artagnan comme un chasseur
d'isard et de chamois; Porthos, avec ce dveloppement de force qui
chez lui supplait  tout.

Chez les valets l'opration fut plus difficile; non pas pour
Grimaud, espce de chat de gouttire, maigre et effil, qui
trouvait toujours moyen de se hisser partout, mais pour Mousqueton
et pour Blaisois, que les matelots furent obligs de soulever dans
leurs bras  la porte de la main de Porthos, qui les empoigna par
le collet de leur justaucorps et les dposa tout debout sur le
pont du btiment.

Le capitaine conduisit ses passagers  l'appartement qui leur
tait prpar, et qui se composait d'une seule pice qu'ils
devaient habiter en communaut; puis il essaya de s'loigner sous
le prtexte de donner quelques ordres.

-- Un instant, dit d'Artagnan; combien d'hommes avez-vous  bord,
patron?

-- Je ne comprends pas, rpondit celui-ci en anglais.

-- Demandez-lui cela dans sa langue, Athos.

Athos fit la question que dsirait d'Artagnan.

-- Trois, rpondit Groslow, sans me compter, bien entendu.

D'Artagnan comprit, car en rpondant le patron avait lev trois
doigts.

-- Oh! dit d'Artagnan, trois, je commence  me rassurer.
N'importe, pendant que vous vous installerez, moi, je vais faire
un tour dans le btiment.

-- Et moi, dit Porthos, je vais m'occuper du souper.

-- Ce projet est beau et gnreux, Porthos, mettez-le  excution.
Vous, Athos, prtez-moi Grimaud, qui, dans la compagnie de son ami
Parry, a appris  baragouiner un peu d'anglais; il me servira
d'interprte.

-- Allez, Grimaud, dit Athos.

Une lanterne tait sur le pont, d'Artagnan la souleva d'une main,
prit un pistolet de l'autre et dit au patron:

-- _Come_.

C'tait, avec _Goddam_, tout ce qu'il avait pu retenir de la
langue anglaise.

D'Artagnan gagna l'coutille et descendit dans l'entrepont.

L'entrepont tait divis en trois compartiments: celui dans lequel
d'Artagnan descendait et qui pouvait s'tendre du troisime
mtereau  l'extrmit de la poupe, et qui par consquent tait
recouvert par le plancher de la chambre dans laquelle Athos,
Porthos et Aramis se prparaient  passer la nuit; le second, qui
occupait le milieu du btiment, et qui tait destin au logement
des domestiques; le troisime qui s'allongeait sous la proue,
c'est--dire sous la cabine improvise par le capitaine et dans
laquelle Mordaunt se trouvait cach.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan, descendant l'escalier de l'coutille et
se faisant prcder de sa lanterne, qu'il tenait tendue de toute
la longueur du bras, que de tonneaux! on dirait la caverne d'Ali-
Baba.

Les _Mille et Une Nuits_ venaient d'tre traduites pour la
premire fois et taient fort  la mode  cette poque.

-- Que dites-vous? demanda en anglais le capitaine.

D'Artagnan comprit  l'intonation de la voix.

-- Je dsire savoir ce qu'il y a dans ces tonneaux? demanda
d'Artagnan en posant sa lanterne sur l'une des futailles.

Le patron fit un mouvement pour remonter l'chelle, mais il se
contint.

-- Porto, rpondit-il.

-- Ah! du vin de Porto? dit d'Artagnan, c'est toujours une
tranquillit, nous ne mourrons pas de soif.

Puis se retournant vers Groslow, qui essuyait sur son front de
grosses gouttes de sueur:

-- Et elles sont pleines? demanda-t-il.

Grimaud traduisit la question.

Les unes pleines, les autres vides, dit Groslow d'une voix dans
laquelle, malgr ses efforts, se trahissait son inquitude.

D'Artagnan frappa du doigt sur les tonneaux, reconnut cinq
tonneaux pleins et les autres vides; puis il introduisit, toujours
 la grande terreur de l'Anglais, sa lanterne dans les intervalles
des barriques, et reconnaissant que ces intervalles taient
inoccups:

-- Allons, passons, dit-il, et il s'avana vers la porte qui
donnait dans le second compartiment.

-- Attendez, dit l'Anglais, qui tait rest derrire, toujours en
proie  cette motion que nous avons indique; attendez, c'est moi
qui ai la clef de cette porte.

Et, passant rapidement devant d'Artagnan et Grimaud, il
introduisit d'une main tremblante la clef dans la serrure et l'on
se trouva dans le second compartiment, o Mousqueton et Blaisois
s'apprtaient  souper.

Dans celui-l ne se trouvait videmment rien  chercher ni 
reprendre: on en voyait tous les coins et tous les recoins  la
lueur de la lampe qui clairait ces dignes compagnons.

On passa donc rapidement et l'on visita le troisime compartiment.

Celui-l tait la chambre des matelots.

Trois ou quatre hamacs pendus au plafond, une table soutenue par
une double corde passe  chacune de ses extrmits, deux bancs
vermoulus et boiteux en formaient tout l'ameublement. D'Artagnan
alla soulever deux ou trois vieilles voiles pendantes contre les
parois, et, ne voyant encore rien de suspect, regagna par
l'coutille le pont du btiment.

-- Et cette chambre? demanda d'Artagnan.

Grimaud traduisit  l'Anglais les paroles du mousquetaire.

-- Cette chambre est la mienne, dit le patron; y voulez-vous
entrer?

-- Ouvrez la porte, dit d'Artagnan.

L'Anglais obit: d'Artagnan allongea son bras arm de la lanterne,
passa la tte par la porte entrebille, et voyant que cette
chambre tait un vritable rduit:

-- Bon, dit-il, s'il y a une arme  bord, ce n'est point ici
qu'elle sera cache. Allons voir si Porthos a trouv de quoi
souper.

En remerciant le patron d'un signe de tte, il regagna la chambre
d'honneur, o taient ses amis.

Porthos n'avait rien trouv,  ce qu'il parat, ou, s'il avait
trouv quelque chose, la fatigue l'avait emport sur la faim, et,
couch dans son manteau, il dormait profondment lorsque
d'Artagnan rentra.

Athos et Aramis, bercs par les mouvements moelleux des premires
vagues de la mer, commenaient de leur ct  fermer les yeux; ils
les rouvrirent au bruit que fit leur compagnon.

-- Eh bien? fit Aramis.

-- Tout va bien, dit d'Artagnan, et nous pouvons dormir
tranquilles.

Sur cette assurance, Aramis laissa retomber sa tte; Athos fit de
la sienne un signe affectueux; et d'Artagnan, qui, comme Porthos,
avait encore plus besoin de dormir que de manger, congdia
Grimaud, et se coucha dans son manteau l'pe nue, de telle faon
que son corps barrait le passage et qu'il tait impossible
d'entrer dans la chambre sans le heurter.


LXXVI. Le vin de Porto

Au bout de dix minutes, les matres dormaient, mais il n'en tait
pas ainsi des valets, affams et surtout altrs.

Blaisois et Mousqueton s'apprtaient  prparer leur lit, qui
consistait en une planche et une valise, tandis que sur une table
suspendue comme celle de la chambre voisine se balanaient, au
roulis de la mer, un pot de bire et trois verres.

-- Maudit roulis! disait Blaisois. Je sens que cela va me
reprendre comme en venant.

-- Et n'avoir pour combattre le mal de mer, rpondit Mousqueton,
que du pain d'orge et du vin de houblon! pouah!

-- Mais votre bouteille d'osier, monsieur Mousqueton, demanda
Blaisois, qui venait d'achever la prparation de sa couche et qui
s'approchait en trbuchant de la table devant laquelle Mousqueton
tait dj assis et o il parvint  s'asseoir; mais votre
bouteille d'osier, l'avez-vous perdue?

-- Non pas, dit Mousqueton, mais Parry l'a garde. Ces diables
d'cossais ont toujours soif. Et vous, Grimaud, demanda Mousqueton
 son compagnon, qui venait de rentrer aprs avoir accompagn
d'Artagnan dans sa tourne, avez-vous soif?

-- Comme un cossais, rpondit laconiquement Grimaud.

Et il s'assit prs de Blaisois et de Mousqueton, tira un carnet de
sa poche et se mit  faire les comptes de la socit, dont il
tait l'conome.

-- Oh! l, l! dit Blaisois, voil mon coeur qui s'embrouille!

-- S'il en est ainsi, dit Mousqueton d'un ton doctoral, prenez un
peu de nourriture.

-- Vous appelez cela de la nourriture? dit Blaisois en
accompagnant d'une mine piteuse le doigt ddaigneux dont il
montrait le pain d'orge et le pot de bire.

-- Blaisois, reprit Mousqueton, souvenez-vous que le pain est la
vraie nourriture du Franais; encore le Franais n'en a-t-il pas
toujours, demandez  Grimaud.

-- Oui, mais la bire, reprit Blaisois avec une promptitude qui
faisait honneur  la vivacit de son esprit de repartie, mais la
bire, est-ce l sa vraie boisson?

-- Pour ceci, dit Mousqueton, pris par le dilemme et assez
embarrass d'y rpondre, je dois avouer que non, et que la bire
lui est aussi antipathique que le vin l'est aux Anglais.

-- Comment, monsieur Mouston, dit Blaisois, qui cette fois doutait
des profondes connaissances de Mousqueton, pour lesquelles, dans
les circonstances ordinaires de la vie, il avait cependant
l'admiration la plus entire; comment: monsieur Mouston, les
Anglais n'aiment pas le vin?

-- Ils le dtestent.

-- Mais je leur en ai vu boire, cependant.

-- Par pnitence; et la preuve, continua Mousqueton en se
rengorgeant, c'est qu'un prince anglais est mort un jour parce
qu'on l'avait mis dans un tonneau de malvoisie. J'ai entendu
raconter le fait  M. l'abb d'Herblay.

-- L'imbcile! dit Blaisois, je voudrais bien tre  sa place!

-- Tu le peux, dit Grimaud tout en alignant ses chiffres.

-- Comment cela, dit Blaisois, je le peux?

-- Oui, continua Grimaud tout en retenant quatre et en reportant
ce nombre  la colonne suivante.

-- Je le peux? expliquez-vous, monsieur Grimaud.

Mousqueton gardait le silence pendant les interrogations de
Blaisois, mais il tait facile de voir  l'expression de son
visage que ce n'tait point par indiffrence.

Grimaud continua son calcul et posa son total.

-- Porto, dit-il alors en tendant la main dans la direction du
premier compartiment visit par d'Artagnan et lui en compagnie du
patron.

-- Comment! ces tonneaux que j'ai aperus  travers la porte
entr'ouverte?

-- Porto, rpta Grimaud, qui recommena une nouvelle opration
arithmtique.

-- J'ai entendu dire, reprit Blaisois en s'adressant  Mousqueton,
que le porto est un excellent vin d'Espagne.

-- Excellent, dit Mousqueton en passant le bout de sa langue sur
ses lvres, excellent. Il y en a dans la cave de M. le baron de
Bracieux.

-- Si nous priions ces Anglais de nous en vendre une bouteille?
demanda l'honnte Blaisois.

-- Vendre! dit Mousqueton amen  ses anciens instincts de
marauderie. On voit bien, jeune homme, que vous n'avez pas encore
l'exprience des choses de la vie. Pourquoi donc acheter quand on
peut prendre?

-- Prendre, dit Blaisois, convoiter le bien du prochain! la chose
est dfendue, ce me semble.

-- O cela? demanda Mousqueton.

-- Dans les commandements de Dieu ou de l'glise, je ne sais plus
lesquels. Mais ce que je sais, c'est qu'il y a:

_Bien d'autrui ne convoiteras, _

_Ni son pouse mmement._

-- Voil encore une raison d'enfant, monsieur Blaisois, dit de son
ton le plus protecteur Mousqueton. Oui, d'enfant, je rpte le
mot. O avez-vous vu dans les critures, je vous le demande, que
les Anglais fussent votre prochain?

-- Ce n'est nulle part, la chose est vraie, dit Blaisois, du moins
je ne me le rappelle pas.

-- Raison d'enfant, je le rpte, reprit Mousqueton. Si vous aviez
fait dix ans la guerre comme Grimaud et moi, mon cher Blaisois,
vous sauriez faire la diffrence qu'il y a entre le bien d'autrui
et le bien de l'ennemi. Or, un Anglais est un ennemi, je pense, et
ce vin de Porto appartient aux Anglais. Donc il nous appartient,
puisque nous sommes Franais. Ne connaissez-vous pas le proverbe:
Autant de pris sur l'ennemi?

Cette faconde, appuye de toute l'autorit que puisait Mousqueton
dans sa longue exprience, stupfia Blaisois. Il baissa la tte
comme pour se recueillir, et tout  coup relevant le front en
homme arm d'un argument irrsistible:

-- Et les matres, dit-il, seront-ils de votre avis, monsieur
Mouston?

Mousqueton sourit avec ddain.

-- Il faudrait peut-tre, dit-il, que j'allasse troubler le
sommeil de ces illustres seigneurs pour leur dire: Messieurs,
votre serviteur Mousqueton a soif, voulez-vous lui permettre de
boire? Qu'importe, je vous le demande,  M. de Bracieux que j'aie
soif ou non?

-- C'est du vin bien cher, dit Blaisois en secouant la tte.

-- Ft-ce de l'or potable, monsieur Blaisois, dit Mousqueton, nos
matres ne s'en priveraient pas. Apprenez que M. le baron de
Bracieux est  lui seul assez riche pour boire une tonne de porto,
ft-il oblig de la payer une pistole la goutte. Or, je ne vois
pas, continua Mousqueton de plus en plus magnifique dans son
orgueil, puisque les matres ne s'en priveraient pas, pourquoi les
valets s'en priveraient.

Et Mousqueton, se levant, prit le pot de bire qu'il vida par un
sabord jusqu' la dernire goutte, et s'avana majestueusement
vers la porte qui donnait dans le compartiment.

-- Ah! ah! ferme, dit-il. Ces diables d'Anglais, comme ils sont
dfiants!

-- Ferme! dit Blaisois d'un ton non moins dsappoint que celui
de Mousqueton. Ah! peste! c'est malheureux; avec cela que je sens
mon coeur qui se barbouille de plus en plus.

Mousqueton se retourna vers Blaisois avec un visage si piteux,
qu'il tait vident qu'il partageait  un haut degr le
dsappointement du brave garon.

-- Ferme! rpta-t-il.

-- Mais, hasarda Blaisois, je vous ai entendu raconter, monsieur
Mouston, qu'une fois dans votre jeunesse,  Chantilly, je crois,
vous avez nourri votre matre et vous-mme en prenant des perdrix
au collet, des carpes  la ligne et des bouteilles au lacet.

-- Sans doute, rpondit Mousqueton, c'est l'exacte vrit, et
voil Grimaud qui peut vous le dire. Mais il y avait un soupirail
 la cave, et le vin tait en bouteilles. Je ne puis pas jeter le
lacet  travers cette cloison, ni tirer avec une ficelle une pice
de vin qui pse peut-tre deux quintaux.

-- Non, mais vous pouvez lever deux ou trois planches de la
cloison, dit Blaisois, et faire  l'un des tonneaux un trou avec
une vrille.

Mousqueton carquilla dmesurment ses yeux ronds et regardant
Blaisois en homme merveill de rencontrer dans un autre homme des
qualits qu'il ne souponnait pas:

-- C'est vrai, dit-il, cela se peut; mais un ciseau pour faire
sauter les planches, une vrille pour percer le tonneau?

-- La trousse, dit Grimaud tout en tablissant la balance de ses
comptes.

-- Ah! oui, la trousse, dit Mousqueton, et moi qui n'y pensais
pas!

Grimaud, en effet, tait non seulement l'conome de la troupe,
mais encore son armurier; outre un registre il avait une trousse.
Or, comme Grimaud tait homme de suprme prcaution, cette
trousse, soigneusement roule dans sa valise, tait garnie de tous
les instruments de premire ncessit.

Elle contenait donc une vrille d'une raisonnable grosseur.

Mousqueton s'en empara.

Quant au ciseau, il n'eut point  le chercher bien loin, le
poignard qu'il portait  sa ceinture pouvait le remplacer
avantageusement. Mousqueton chercha un coin o les planches
fussent disjointes, ce qu'il n'eut pas de peine  trouver, et se
mit immdiatement  l'oeuvre.

Blaisois le regardait faire avec une admiration mle
d'impatience, hasardant de temps en temps sur la faon de faire
sauter un clou ou de pratiquer une pese des observations pleines
d'intelligence et de lucidit.

Au bout d'un instant, Mousqueton avait fait sauter trois planches.

-- L, dit Blaisois.

Mousqueton tait le contraire de la grenouille de la fable qui se
croyait plus grosse qu'elle n'tait. Malheureusement, s'il tait
parvenu  diminuer son nom d'un tiers, il n'en tait pas de mme
de son ventre. Il essaya de passer par l'ouverture pratique et
vit avec douleur qu'il lui faudrait encore enlever deux ou trois
planches au moins pour que l'ouverture ft  sa taille.

Il poussa un soupir et se retira pour se remettre  l'oeuvre.

Mais Grimaud, qui avait fini ses comptes, s'tait lev, et, avec
un intrt profond pour l'opration qui s'excutait, il s'tait
approch de ses deux compagnons et avait vu les efforts inutiles
tents par Mousqueton pour atteindre la terre promise.

-- Moi, dit Grimaud.

Ce mot valait  lui seul tout un sonnet, qui vaut  lui seul,
comme on le sait, tout un pome.

Mousqueton se retourna.

-- Quoi, vous? demanda-t-il.

-- Moi, je passerai.

-- C'est vrai, dit Mousqueton en jetant un regard sur le corps
long et mince de son ami, vous passerez, vous, et mme facilement.

-- C'est juste, il connat les tonneaux pleins, dit Blaisois,
puisqu'il a dj t dans la cave avec M. le chevalier d'Artagnan.
Laissez passer M. Grimaud, monsieur Mouston.

-- J'y serais pass aussi bien que Grimaud, dit Mousqueton un peu
piqu.

-- Oui, mais ce serait plus long, et j'ai bien soif. Je sens mon
coeur qui se barbouille de plus en plus.

-- Passez donc, Grimaud, dit Mousqueton en donnant  celui qui
allait tenter l'expdition  sa place le pot de bire et la
vrille.

-- Rincez les verres, dit Grimaud.

Puis il fit un geste amical  Mousqueton, afin que celui-ci lui
pardonnt d'achever une expdition si brillamment commence par un
autre, et comme une couleuvre il se glissa par l'ouverture bante
et disparut.

Blaisois semblait ravi, en extase. De tous les exploits accomplis
depuis leur arrive en Angleterre par les hommes extraordinaires
auxquels ils avaient le bonheur d'tre adjoint, celui-l lui
semblait sans contredit le plus miraculeux.

-- Vous allez voir, dit alors Mousqueton en regardant Blaisois
avec une supriorit  laquelle celui-ci n'essaya mme point de se
soustraire, vous allez voir, Blaisois, comment, nous autres
anciens soldats, nous buvons quand nous avons soif.

-- Le manteau, dit Grimaud du fond de la cave.

-- C'est juste, dit Mousqueton.

-- Que dsire-t-il? demanda Blaisois.

-- Qu'on bouche l'ouverture avec un manteau.

-- Pourquoi faire? demande Blaisois.

-- Innocent! dit Mousqueton, et si quelqu'un entrait?

-- Ah! c'est vrai! s'cria Blaisois avec une admiration de plus en
plus visible. Mais il n'y verra pas clair.

-- Grimaud voit toujours clair, rpondit Mousqueton, la nuit comme
le jour.

-- Il est bien heureux, dit Blaisois; quand je n'ai pas de
chandelle, je ne puis pas faire deux pas sans me cogner, moi.

-- C'est que vous n'avez pas servi, dit Mousqueton; sans cela vous
auriez appris  ramasser une aiguille dans un four. Mais silence!
On vient, ce me semble.

Mousqueton fit entendre un petit sifflement d'alarme qui tait
familier aux laquais aux jours de leur jeunesse, reprit sa place 
table et fit signe  Blaisois d'en faire autant.

Blaisois obit.

La porte s'ouvrit. Deux hommes envelopps dans leurs manteaux
parurent.

-- Oh! oh! dit l'un d'eux, pas encore couchs  onze heures et un
quart? c'est contre les rgles. Que dans un quart d'heure tout
soit teint et que tout le monde ronfle.

Les deux hommes s'acheminrent vers la porte du compartiment dans
lequel s'tait gliss Grimaud, ouvrirent cette porte, entrrent et
la refermrent derrire eux.

-- Ah! dit Blaisois frmissant, il est perdu!

-- C'est un bien fin renard que Grimaud, murmura Mousqueton.

Et ils attendirent, l'oreille au guet et l'haleine suspendue.

Dix minutes s'coulrent, pendant lesquelles on n'entendit aucun
bruit qui pt faire souponner que Grimaud ft dcouvert.

Ce temps coul, Mousqueton et Blaisois virent la porte se
rouvrir, les deux hommes en manteau sortirent, refermrent la
porte avec la mme prcaution qu'ils avaient fait en entrant et
ils s'loignrent en renouvelant l'ordre de se coucher et
d'teindre les lumires.

-- Obirons-nous? demanda Blaisois; tout cela me semble louche.

-- Ils ont dit un quart d'heure; nous avons encore cinq minutes,
reprit Mousqueton.

-- Si nous prvenions les matres?

-- Attendons Grimaud.

-- Mais s'ils l'ont tu?

-- Grimaud et cri.

-- Vous savez qu'il est presque muet.

-- Nous eussions entendu le coup, alors.

-- Mais s'il ne revient pas?

-- Le voici.

En effet, au moment mme Grimaud cartait le manteau qui cachait
l'ouverture et passait  travers cette ouverture une tte livide
dont les yeux arrondis par l'effroi laissaient voir une petite
prunelle dans un large cercle blanc. Il tenait  la main le pot de
bire plein d'une substance quelconque, l'approcha du rayon de
lumire qu'envoyait la lampe fumeuse, et murmura ce simple
monosyllabe: _Oh!_ avec une expression de si profonde terreur, que
Mousqueton recula pouvant et que Blaisois pensa s'vanouir.

Tous deux jetrent nanmoins un regard curieux dans le pot 
bire: il tait plein de poudre.

Une fois convaincu que le btiment tait charg de poudre au lieu
de l'tre de vin, Grimaud s'lana vers l'coutille et ne fit
qu'on bond jusqu' la chambre o dormaient les quatre amis. Arriv
 cette chambre, il repoussa doucement la porte, laquelle en
s'ouvrant rveilla immdiatement d'Artagnan couch derrire elle.

 peine eut-il vu la figure dcompose de Grimaud, qu'il comprit
qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire et voulut
s'crier; mais Grimaud, d'un geste plus rapide que la parole elle-
mme, mit un doigt sur ses lvres, et, d'un souffle qu'on n'et
pas souponn dans un corps si frle, il teignit la petite
veilleuse  trois pas.

D'Artagnan se souleva sur le coude, Grimaud mit un genou en terre,
et l, le cou tendu, tous les sens surexcits, il lui glissa dans
l'oreille un rcit qui,  la rigueur, tait assez dramatique pour
se passer du geste et du jeu de physionomie.

Pendant ce rcit, Athos, Porthos et Aramis dormaient comme des
hommes qui n'ont pas dormi depuis huit jours, et dans l'entrepont,
Mousqueton nouait par prcaution ses aiguillettes, tandis que
Blaisois, saisi d'horreur, les cheveux hrisss sur sa tte,
essayait d'en faire autant.

Voici ce qui s'tait pass.

 peine Grimaud eut-il disparu par l'ouverture et se trouva-t-il
dans le premier compartiment, qu'il se mit en qute et qu'il
rencontra un tonneau. Il frappa dessus: le tonneau tait vide. Il
passa  un autre, il tait vide encore; mais le troisime sur
lequel il rpta l'exprience rendit un son si mat qu'il n'y avait
point  s'y tromper. Grimaud reconnut qu'il tait plein.

Il s'arrta  celui-ci, chercha une place convenable pour le
percer avec sa vrille, et, en cherchant cet endroit, mit la main
sur un robinet.

-- Bon! dit Grimaud, voil qui m'pargne de la besogne.

Et il approcha son pot  bire, tourna le robinet et sentit que le
contenu passait tout doucement d'un rcipient dans l'autre.

Grimaud, aprs avoir pralablement pris la prcaution de fermer le
robinet, allait porter le pot  ses lvres, trop consciencieux
qu'il tait pour apporter  ses compagnons une liqueur dont il
n'et pas pu leur rpondre, lorsqu'il entendit le signal de
l'alarme que lui donnait Mousqueton; il se douta de quelque ronde
de nuit, se glissa dans l'intervalle de deux tonneaux et se cacha
derrire une futaille.

En effet, un instant aprs, la porte s'ouvrit et se referma aprs
avoir donn passage aux deux hommes  manteau que nous avons vus
passer et repasser devant Blaisois et Mousqueton en donnant
l'ordre d'teindre les lumires.

L'un des deux portait une lanterne garnie de vitres, soigneusement
ferme et d'une telle hauteur que la flamme ne pouvait atteindre 
son sommet. De plus, les vitres elles-mmes taient recouvertes
d'une feuille de papier blanc qui adoucissait ou plutt absorbait
la lumire et la chaleur.

Cet homme tait Groslow.

L'autre tenait  la main quelque chose de long, de flexible et de
roul comme une corde blanchtre. Son visage tait recouvert d'un
chapeau  larges bords. Grimaud, croyant que le mme sentiment que
le sien les attirait dans le caveau, et que, comme lui, ils
venaient faire une visite au vin de Porto, se blottit de plus en
plus derrire sa futaille, se disant qu'au reste, s'il tait
dcouvert, le crime n'tait pas bien grand.

Arrivs au tonneau derrire lequel Grimaud tait cach, les deux
hommes s'arrtrent.

-- Avez-vous la mche? demanda en anglais celui qui portait le
falot.

-- La voici, dit l'autre.

 la voix du dernier, Grimaud tressaillit et sentit un frisson lui
passer dans la moelle des os; il se souleva lentement, jusqu' ce
que sa tte dpasst le cercle de bois, et sous le large chapeau
il reconnut la ple figure de Mordaunt.

-- Combien de temps peut durer cette mche? demanda-t-il.

-- Mais... cinq minutes  peu prs, dit le patron.

Cette voix, non plus, n'tait pas trangre  Grimaud. Ses regards
passrent de l'un  l'autre, et aprs Mordaunt il reconnut
Groslow.

-- Alors, dit Mordaunt, vous allez prvenir vos hommes de se tenir
prts, sans leur dire  quoi. La chaloupe suit-elle le btiment?

-- Comme un chien suit son matre au bout d'une laisse de chanvre.

-- Alors, quand la pendule piquera le quart aprs minuit vous
runirez vos hommes, vous descendrez sans bruit dans la
chaloupe...

-- Aprs avoir mis le feu  la mche?

-- Ce soin me regarde. Je veux tre sr de ma vengeance. Les rames
sont dans le canot?

-- Tout est prpar.

-- Bien.

-- C'est entendu, alors.

Mordaunt s'agenouilla et assura un bout de sa mche au robinet,
pour n'avoir plus qu' mettre le feu  l'extrmit oppose.

Puis, cette opration acheve, il tira sa montre.

-- Vous avez entendu? au quart d'heure aprs minuit, dit-il en se
relevant, c'est--dire...

Il regarda sa montre.

-- Dans vingt minutes.

-- Parfaitement, monsieur, rpondit Groslow; seulement, je dois
vous faire observer une dernire fois qu'il y a quelque danger
pour la mission que vous vous rservez, et qu'il vaudrait mieux
charger un de nos hommes de mettre le feu  l'artifice.

-- Mon cher Groslow, dit Mordaunt, vous connaissez le proverbe
franais: _On n'est bien servi que par soi-mme_. Je le mettrai en
pratique.

Grimaud avait tout cout, sinon tout entendu; mais la vue
supplait chez lui au dfaut de comprhension parfaite de la
langue; il avait vu et reconnu les deux mortels ennemis des
mousquetaires; il avait vu Mordaunt disposer la mche; il avait
entendu le proverbe, que pour sa plus grande facilit Mordaunt
avait dit en franais. Enfin il palpait et repalpait le contenu du
cruchon qu'il tenait  la main, et, au lieu du liquide
qu'attendaient Mousqueton et Blaisois, criaient et s'crasaient
sous ses doigts les grains d'une poudre grossire.

Mordaunt s'loigna avec le patron.  la porte il s'arrta,
coutant.

-- Entendez-vous comme ils dorment? dit-il.

En effet, on entendait ronfler Porthos  travers le plancher.

-- C'est Dieu qui nous les livre, dit Groslow.

-- Et cette fois, dit Mordaunt, le diable ne les sauverait pas!

Et tous deux sortirent.


LXXVII. Le vin de Porto (Suite)

Grimaud attendit qu'il et entendu grincer le pne de la porte
dans la serrure, et quand il se fut assur qu'il tait seul, il se
dressa lentement le long de la muraille.

-- Ah! fit-il en essuyant avec sa manche de larges gouttes de
sueur qui perlaient sur son front; comme c'est heureux que
Mousqueton ait eu soif!

Il se hta de passer par son trou, croyant encore rver; mais la
vue de la poudre dans le pot de bire lui prouva que ce rve tait
un cauchemar mortel.

D'Artagnan, comme on le pense, couta tous ces dtails avec un
intrt croissant, et, sans attendre que Grimaud et fini, il se
leva sans secousse, et approchant sa bouche de l'oreille d'Aramis,
qui dormait  sa gauche, et lui touchant l'paule en mme temps
pour prvenir tout mouvement brusque:

-- Chevalier, lui dit-il, levez-vous, et ne faites pas le moindre
bruit.

Aramis s'veilla. D'Artagnan lui rpta son invitation en lui
serrant la main. Aramis obit.

-- Vous avez Athos  votre gauche, dit-il, prvenez-le comme je
vous ai prvenu.

Aramis rveilla facilement Athos, dont le sommeil tait lger
comme l'est ordinairement celui de toutes les natures fines et
nerveuses; mais on eut plus de difficult pour rveiller Porthos.
Il allait demander les causes et les raisons de cette interruption
de son sommeil, qui lui paraissait fort dplaisante, lorsque
d'Artagnan, pour toute explication, lui appliqua la main sur la
bouche.

Alors notre Gascon, allongeant ses bras et les ramenant  lui,
enferma dans leur cercle les trois ttes de ses amis, de faon
qu'elles se touchassent pour ainsi dire.

-- Amis, dit-il, nous allons immdiatement quitter ce bateau, ou
nous sommes tous morts.

-- Bah! dit Athos, encore?

-- Savez-vous quel tait le capitaine du bateau?

-- Non.

-- Le capitaine Groslow.

Un frmissement des trois mousquetaires apprit  d'Artagnan que
son discours commenait  faire quelque impression sur ses amis.

-- Groslow! fit Aramis, diable!

-- Qu'est-ce que c'est que cela, Groslow? demanda Porthos, je ne
me le rappelle plus.

-- Celui qui a cass la tte  Parry et qui s'apprte en ce moment
 casser les ntres.

-- Oh! oh!

-- Et son lieutenant, savez-vous qui c'est?

-- Son lieutenant? il n'en a pas, dit Athos. On n'a pas de
lieutenant dans une felouque monte par quatre hommes.

-- Oui, mais M. Groslow n'est pas un capitaine comme un autre; il
a un lieutenant, lui, et ce lieutenant est M. Mordaunt.

Cette fois ce fut plus qu'un frmissement parmi les mousquetaires,
ce fut presque un cri. Ces hommes invincibles taient soumis 
l'influence mystrieuse et fatale qu'exerait ce nom sur eux, et
ressentaient de la terreur  l'entendre seulement prononcer.

-- Que faire? dit Athos.

-- Nous emparer de la felouque, dit Aramis.

-- Et le tuer, dit Porthos.

-- La felouque est mine, dit d'Artagnan. Ces tonneaux que j'ai
pris pour des futailles pleines de porto sont des tonneaux de
poudre. Quand Mordaunt se verra dcouvert, il fera tout sauter,
amis et ennemis, et ma foi c'est un monsieur de trop mauvaise
compagnie pour que j'aie le dsir de me prsenter en sa socit,
soit au ciel, soit  l'enfer.

-- Vous avez donc un plan? demanda Athos.

-- Oui.

-- Lequel?

-- Avez-vous confiance en moi?

-- Ordonnez, dirent ensemble les trois mousquetaires.

-- Eh bien, venez!

D'Artagnan alla  une fentre basse comme un dalot, mais qui
suffisait pour donner passage  un homme; il la fit glisser
doucement sur sa charnire.

-- Voil le chemin, dit-il.

-- Diable! dit Aramis, il fait bien froid, cher ami!

-- Restez si vous voulez ici, mais je vous prviens qu'il y fera
chaud tout  l'heure.

-- Mais nous ne pouvons gagner la terre  la nage.

-- La chaloupe suit en laisse, nous gagnerons la chaloupe et nous
couperons la laisse. Voil tout. Allons, messieurs.

-- Un instant, dit Athos; les laquais?

-- Nous voici, dirent Mousqueton et Blaisois, que Grimaud avait
t chercher pour concentrer toutes les forces dans la cabine, et
qui, par l'coutille qui touchait presque  la porte, taient
entrs sans tre vus.

Cependant les trois amis taient rests immobiles devant le
terrible spectacle que leur avait dcouvert d'Artagnan en
soulevant le volet et qu'ils voyaient par cette troite ouverture.

En effet, quiconque a vu ce spectacle une fois sait que rien n'est
plus profondment saisissant qu'une mer houleuse, roulant avec de
sourds murmures ses vagues noires  la ple clart d'une lune
d'hiver.

-- Cordieu! dit d'Artagnan, nous hsitons, ce me semble! Si nous
hsitons, nous, que feront donc les laquais?

-- Je n'hsite pas, moi, dit Grimaud.

-- Monsieur, dit Blaisois, je ne sais nager que dans les rivires,
je vous en prviens.

-- Et moi, je ne sais pas nager du tout, dit Mousqueton.

Pendant ce temps, d'Artagnan s'tait gliss par l'ouverture.

-- Vous tes donc dcid, ami? dit Athos.

-- Oui, rpondit le Gascon. Allons, Athos, vous qui tes l'homme
parfait, dites  l'esprit de dominer la matire. Vous, Aramis,
donnez le mot aux laquais. Vous, Porthos, tuez tout ce qui nous
fera obstacle.

Et d'Artagnan, aprs avoir serr la main d'Athos, choisit le
moment o par un mouvement de tangage la felouque plongeait de
l'arrire; de sorte qu'il n'eut qu' se laisser glisser dans
l'eau, qui l'enveloppait dj jusqu' la ceinture.

Athos le suivit avant mme que la felouque ft releve; aprs
Athos elle se releva, et l'on vit se tendre et sortir de l'eau le
cble qui attachait la chaloupe.

D'Artagnan nagea vers ce cble et l'atteignit.

L il attendit suspendu  ce cble par une main et la tte seule 
fleur d'eau.

Au bout d'une seconde, Athos le rejoignit.

Puis l'on vit au tournant de la felouque poindre deux autres
ttes. C'taient celle d'Aramis et de Grimaud.

-- Blaisois m'inquite, dit Athos. N'avez-vous pas entendu,
d'Artagnan, qu'il a dit qu'il ne savait nager que dans les
rivires?

-- Quand on sait nager, on nage partout, dit d'Artagnan;  la
barque!  la barque!

-- Mais Porthos? je ne le vois pas.

-- Porthos va venir, soyez tranquille, il nage comme Lviathan
lui-mme.

En effet Porthos ne paraissait point; car une scne, moiti
burlesque, moiti dramatique, se passait entre lui, Mousqueton et
Blaisois.

Ceux-ci, pouvants par le bruit de l'eau, par le sifflement du
vent, effars par la vue de cette eau noire bouillonnant dans le
gouffre, reculaient au lieu d'avancer.

-- Allons! allons! dit Porthos,  l'eau!

-- Mais, monsieur, disait Mousqueton, je ne sais pas nager,
laissez-moi ici.

-- Et moi aussi, monsieur, disait Blaisois.

-- Je vous assure que je vous embarrasserai dans cette petite
barque, reprit Mousqueton.

-- Et moi je me noierai bien sr avant que d'y arriver, continuait
Blaisois.

-- Ah , je vous trangle tous deux si vous ne sortez pas, dit
Porthos en les saisissant  la gorge. En avant, Blaisois!

Un gmissement touff par la main de fer de Porthos fut toute la
rponse de Blaisois, car le gant, le tenant par le cou et par les
pieds, le fit glisser comme une planche par la fentre et l'envoya
dans la mer tte en bas.

-- Maintenant, Mouston, dit Porthos, j'espre que vous
n'abandonnerez pas votre matre.

-- Ah! monsieur, dit Mousqueton les larmes aux yeux, pourquoi
avez-vous repris du service? nous tions si bien au chteau de
Pierrefonds!

Et sans autre reproche, devenu pensif et obissant, soit par
dvouement rel, soit par l'exemple donn  l'gard de Blaisois,
Mousqueton donna tte baisse dans la mer.

Action sublime en tout cas, car Mousqueton se croyait mort.

Mais Porthos n'tait pas homme  abandonner ainsi son fidle
compagnon. Le matre suivit de si prs son valet, que la chute des
deux corps ne fit qu'un seul et mme bruit; de sorte que lorsque
Mousqueton revint sur l'eau tout aveugl, il se trouva retenu par
la large main de Porthos, et put, sans avoir besoin de faire aucun
mouvement, s'avancer vers la corde avec la majest d'un dieu
marin.

Au mme instant, Porthos vit tourbillonner quelque chose  la
porte de son bras. Il saisit ce quelque chose par la chevelure:
c'tait Blaisois, au-devant duquel venait dj Athos.

-- Allez, allez, comte, dit Porthos, je n'ai pas besoin de _vous_.

Et en effet, d'un coup de jarret vigoureux, Porthos se dressa
comme le gant Adamastor au-dessus de la lame, et en trois lans
il se trouva avoir rejoint ses compagnons.

D'Artagnan, Aramis et Grimaud aidrent Mousqueton et Blaisois 
monter; puis vint le tour de Porthos, qui, en enjambant par-dessus
le bord, manqua de faire chavirer la petite embarcation.

-- Et Athos? demanda d'Artagnan.

-- Me voici! dit Athos, qui, comme un gnral soutenant la
retraite, n'avait voulu monter que le dernier et se tenait au
rebord de la barque. tes-vous tous runis?

-- Tous, dit d'Artagnan. Et vous, Athos, avez-vous votre poignard?

-- Oui.

-- Alors coupez le cble et venez.

Athos tira un poignard acr de sa ceinture et coupa la corde; la
felouque s'loigna; la barque resta stationnaire, sans autre
mouvement que celui que lui imprimaient les vagues.

-- Venez, Athos! dit d'Artagnan.

Et il tendit la main au comte de La Fre, qui prit  son tour
place dans le bateau.

-- Il tait temps, dit le Gascon, et vous allez voir quelque chose
de curieux.


LXXVIII. _Fatality_

En effet, d'Artagnan achevait  peine ces paroles qu'un coup de
sifflet retentit sur la felouque, qui commenait  s'enfoncer dans
la brume et dans l'obscurit.

-- Ceci, comme vous le comprenez bien, reprit le Gascon, veut dire
quelque chose.

En ce moment on vit un falot apparatre sur le pont et dessiner
des ombres  l'arrire.

Soudain un cri terrible, un cri de dsespoir traversa l'espace; et
comme si ce cri et chass les nuages, le voile qui cachait la
lune s'carta, et l'on vit se dessiner sur le ciel, argent d'une
ple lumire, la voilure grise et les cordages noirs de la
felouque.

Des ombres couraient perdues sur le navire, et des cris
lamentables accompagnaient ces promenades insenses.

Au milieu de ces cris, on vit apparatre, sur le couronnement de
la poupe, Mordaunt, une torche  la main.

Ces ombres qui couraient perdues sur le navire, c'tait Groslow
qui,  l'heure indique par Mordaunt, avait rassembl ses hommes;
tandis que celui-ci, aprs avoir cout  la porte de la cabine si
les mousquetaires dormaient toujours, tait descendu dans la cale,
rassur par le silence.

En effet, qui et pu souponner ce qui venait de se passer?

Mordaunt avait en consquence ouvert la porte et couru  la mche;
ardent comme un homme altr de vengeance et sr de lui comme ceux
que Dieu aveugle, il avait mis le feu au soufre.

Pendant ce temps, Groslow et ses matelots s'taient runis 
l'arrire.

-- Halez la corde, dit Groslow, et attirez la chaloupe  nous.

Un des matelots enjamba la muraille du navire, saisit le cble et
tira; le cble vint  lui sans rsistance aucune.

-- Le cble est coup! s'cria le marin: plus de canot!

-- Comment! plus de canot! dit Groslow en s'lanant  son tour
sur le bastingage, c'est impossible!

-- Cela est cependant, dit le marin, voyez plutt; rien dans le
sillage, et d'ailleurs voil le bout du cble.

C'tait alors que Groslow avait pouss ce rugissement que les
mousquetaires avaient entendu.

-- Qu'y a-t-il? s'cria Mordaunt, qui, sortant de l'coutille,
s'lana  son tour vers l'arrire sa torche  la main.

-- Il y a que nos ennemis nous chappent; il y a qu'ils ont coup
la corde et qu'ils fuient avec le canot.

Mordaunt ne fit qu'un bond jusqu' la cabine, dont il enfona la
porte d'un coup de pied.

-- Vide! s'cria-t-il. Oh! les dmons!

-- Nous allons les poursuivre, dit Groslow; ils ne peuvent tre
loin, et nous les coulerons en passant sur eux.

-- Oui, mais le feu! dit Mordaunt, j'ai mis le feu!

--  quoi?

--  la mche!

-- Mille tonnerres! hurla Groslow en se prcipitant vers
l'coutille. Peut-tre est-il encore temps.

Mordaunt ne rpondit que par un rire terrible; et, les traits
bouleverss par la haine plus encore que par la terreur, cherchant
le ciel de ses yeux hagards pour lui lancer un dernier blasphme,
il jeta d'abord sa torche dans la mer, puis il s'y prcipita lui-
mme.

Au mme instant et comme Groslow mettait le pied sur l'escalier de
l'coutille, le navire s'ouvrit comme le cratre d'un volcan; un
jet de feu s'lana vers le ciel avec une explosion pareille 
celle de cent pices de canon qui tonneraient  la fois; l'air
s'embrasa tout sillonn de dbris embrass eux-mmes, puis
l'effroyable clair disparut, les dbris tombrent l'un aprs
l'autre, frmissant dans l'abme, o ils s'teignirent, et, 
l'exception d'une vibration dans l'air, au bout d'un instant on
et cru qu'il ne s'tait rien pass.

Seulement la felouque avait disparu de la surface de la mer, et
Groslow et ses trois hommes taient anantis.

Les quatre amis avaient tout vu, aucun des dtails de ce terrible
drame ne leur avait chapp. Un instant inonds de cette lumire
clatante qui avait clair la mer  plus d'une lieue, on aurait
pu les voir chacun dans une attitude diverse, exprimant l'effroi
que, malgr leurs coeurs de bronze, ils ne pouvaient s'empcher de
ressentir. Bientt la pluie de flammes retomba tout autour d'eux;
puis enfin le volcan s'teignit comme nous l'avons racont, et
tout rentra dans l'obscurit, barque flottante et ocan houleux.

Ils demeurrent un instant silencieux et abattus. Porthos et
d'Artagnan, qui avaient pris chacun une rame, la soutenaient
machinalement au-dessus de l'eau en pesant dessus de tout leur
corps et en l'treignant de leurs mains crispes.

-- Ma foi, dit Aramis rompant le premier ce silence de mort, pour
cette fois je crois que tout est fini.

--  moi, milords!  l'aide! au secours! cria une voix lamentable
dont les accents parvinrent aux quatre amis, et pareille  celle
de quelque esprit de la mer.

Tous se regardrent. Athos lui-mme tressaillit.

-- C'est lui, c'est sa voix! dit-il.

Tous gardrent le silence, car tous avaient, comme Athos, reconnu
cette voix. Seulement leurs regards aux prunelles dilates se
tournrent dans la direction o avait disparu le btiment, faisant
des efforts inous pour percer l'obscurit.

Au bout d'un instant on commena de distinguer un homme; il
s'approchait nageant avec vigueur.

Athos tendit lentement le bras vers lui, le montrant du doigt 
ses compagnons.

-- Oui, oui, dit d'Artagnan, je le vois bien.

-- Encore lui! dit Porthos en respirant comme un soufflet de
forge. Ah , mais il est donc de fer?

-- O mon Dieu! murmura Athos.

Aramis et d'Artagnan se parlaient  l'oreille.

Mordaunt fit encore quelques brasses, et, levant en signe de
dtresse une main au-dessus de la mer:

-- Piti! messieurs, piti, au nom du ciel! je sens mes forces qui
m'abandonnent, je vais mourir!

La voix qui implorait secours tait si vibrante, qu'elle alla
veiller la compassion au fond du coeur d'Athos.

-- Le malheureux! murmura-t-il.

-- Bon! dit d'Artagnan, il ne vous manque plus que de le plaindre!
En vrit, je crois qu'il nage vers nous. Pense-t-il donc que nous
allons le prendre? Ramez, Porthos, ramez!

Et donnant l'exemple, d'Artagnan plongea sa rame dans la mer, deux
coups d'aviron loignrent la barque de vingt brasses.

-- Oh! vous ne m'abandonnerez pas! vous ne me laisserez pas prir!
vous ne serez pas sans piti! s'cria Mordaunt.

-- Ah! ah! dit Porthos  Mordaunt, je crois que nous vous tenons,
enfin, mon brave, et que vous n'avez pour vous sauver d'ici
d'autres portes que celles de l'enfer!

-- Oh! Porthos! murmura le comte de La Fre.

-- Laissez-moi tranquille, Athos; en vrit vous devenez ridicule
avec vos ternelles gnrosits! D'abord, s'il approche  dix
pieds de la barque, je vous dclare que je lui fends la tte d'un
coup d'aviron.

-- Oh! de grce... ne me fuyez pas, messieurs... de grce... ayez
piti de moi! cria le jeune homme, dont la respiration haletante
faisait parfois, quand sa tte disparaissait sous la vague,
bouillonner l'eau glace.

D'Artagnan, qui tout en suivant de l'oeil chaque mouvement de
Mordaunt, avait termin son colloque avec Aramis, se leva:

-- Monsieur, dit-il en s'adressant au nageur, loignez-vous, s'il
vous plat. Votre repentir est de trop frache date pour que nous
y ayons une bien grande confiance; faites attention que le bateau
dans lequel vous avez voulu nous griller fume encore  quelques
pieds sous l'eau, et que la situation dans laquelle vous tes est
un lit de roses en comparaison de celle o vous vouliez nous
mettre et o vous avez mis M. Groslow et ses compagnons.

-- Messieurs, reprit Mordaunt avec un accent plus dsespr, je
vous jure que mon repentir est vritable. Messieurs, je suis si
jeune, j'ai vingt-trois ans  peine! messieurs, j'ai t entran
par un ressentiment bien naturel, j'ai voulu venger ma mre, et
vous eussiez tous fait ce que j'ai fait.

-- Peuh! fit d'Artagnan, voyant qu'Athos s'attendrissait de plus
en plus; c'est selon.

Mordaunt n'avait plus que trois ou quatre brasses  faire pour
atteindre la barque, car l'approche de la mort semblait lui donner
une vigueur surnaturelle.

-- Hlas! reprit-il, je vais donc mourir! vous allez donc tuer le
fils comme vous avez tu la mre! Et cependant je n'tais pas
coupable; selon toutes les lois divines et humaines, un fils doit
venger sa mre. D'ailleurs, ajouta-t-il en joignant les mains, si
c'est un crime, puisque je m'en repens, puisque j'en demande
pardon, je dois tre pardonn.

Alors, comme si les forces lui manquaient, il sembla ne plus
pouvoir se soutenir sur l'eau, et une vague passa sur sa tte, qui
teignit sa voix.

-- Oh! cela me dchire! dit Athos.

Mordaunt reparut.

-- Et moi, rpondit d'Artagnan, je dis qu'il faut en finir;
monsieur l'assassin de votre oncle, monsieur le bourreau du roi
Charles, monsieur l'incendiaire, je vous engage  vous laisser
couler  fond; ou, si vous approchez encore de la barque d'une
seule brasse, je vous casse la tte avec mon aviron.

Mordaunt, comme au dsespoir, fit une brasse. D'Artagnan prit sa
rame  deux mains, Athos se leva.

-- D'Artagnan! d'Artagnan! s'cria-t-il; d'Artagnan! mon fils, je
vous en supplie. Le malheureux va mourir, et c'est affreux de
laisser mourir un homme sans lui tendre la main, quand on n'a qu'
lui tendre la main pour le sauver. Oh! mon coeur me dfend une
pareille action; je ne puis y rsister, il faut qu'il vive!

-- Mordieu! rpliqua d'Artagnan, pourquoi ne vous livrez-vous pas
tout de suite pieds et poings lis  ce misrable? Ce sera plus
tt fait. Ah! comte de La Fre, vous voulez prir par lui; eh
bien! moi, votre fils, comme vous m'appelez, je ne le veux pas.

C'tait la premire fois que d'Artagnan rsistait  une prire
qu'Athos faisait en l'appelant son fils.

Aramis tira froidement son pe, qu'il avait emporte entre ses
dents  la nage.

-- S'il pose la main sur le bordage, dit-il, je la lui coupe comme
 un rgicide qu'il est.

-- Et moi, dit Porthos, attendez...

-- Qu'allez-vous faire? demanda Aramis.

-- Je vais me jeter  l'eau et je l'tranglerai.

-- Oh! messieurs, s'cria Athos avec un sentiment irrsistible,
soyons hommes, soyons chrtiens!

D'Artagnan poussa un soupir qui ressemblait  un gmissement,
Aramis abaissa son pe, Porthos se rassit.

-- Voyez, continua Athos, voyez, la mort se peint sur son visage;
ses forces sont  bout, une minute encore, et il coule au fond de
l'abme. Ah! ne me donnez pas cet horrible remords, ne me forcez
pas  mourir de honte  mon tour; mes amis, accordez-moi la vie de
ce malheureux, je vous bnirai, je vous...

-- Je me meurs! murmura Mordaunt;  moi!...  moi!...

-- Gagnons une minute, dit Aramis en se penchant  gauche et en
s'adressant  d'Artagnan. Un coup d'aviron, ajouta-t-il en se
penchant  droite vers Porthos.

D'Artagnan ne rpondit ni du geste ni de la parole; il commenait
d'tre mu, moiti des supplications d'Athos, moiti par le
spectacle qu'il avait sous les yeux. Porthos seul donna un coup de
rame, et, comme ce coup n'avait pas de contre-poids, la barque
tourna seulement sur elle-mme et ce mouvement rapprocha Athos du
moribond.

-- Monsieur le comte de La Fre! s'cria Mordaunt, monsieur le
comte de La Fre! C'est  vous que je m'adresse, c'est vous que je
supplie, ayez piti de moi... O tes-vous, monsieur le comte de
La Fre? Je n'y vois plus... Je me meurs!...  moi!  moi!

-- Me voici, monsieur, dit Athos en se penchant et en tendant le
bras vers Mordaunt avec cet air de noblesse et de dignit qui lui
tait habituel, me voici; prenez ma main, et entrez dans notre
embarcation.

-- J'aime mieux ne pas regarder, dit d'Artagnan, cette faiblesse
me rpugne.

Il se retourna vers les deux amis, qui, de leur ct, se
pressaient au fond de la barque comme s'ils eussent craint de
toucher celui auquel Athos ne craignait pas de tendre la main.

Mordaunt fit un effort suprme, se souleva, saisit cette main qui
se tendait vers lui et s'y cramponna avec la vhmence du dernier
espoir.

-- Bien! dit Athos, mettez votre autre main ici.

Et il lui offrait son paule comme second point d'appui, de sorte
que sa tte touchait presque la tte de Mordaunt, et que ces deux
ennemis mortels se tenaient embrasss comme deux frres.

Mordaunt treignit de ses doigts crisps le collet d'Athos.

-- Bien, monsieur, dit le comte, maintenant vous voil sauv,
tranquillisez-vous.

-- Ah! ma mre, s'cria Mordaunt avec un regard flamboyant et avec
un accent de haine impossible  dcrire, je ne peux t'offrir
qu'une victime, mais ce sera du moins celle que tu eusses choisie!

Et tandis que d'Artagnan poussait un cri, que Porthos levait
l'aviron, qu'Aramis cherchait une place pour frapper, une
effrayante secousse donne  la barque entrana Athos dans l'eau,
tandis que Mordaunt, poussant un cri de triomphe, serrait le cou
de sa victime et enveloppait, pour paralyser ses mouvements, ses
jambes et les siennes comme aurait pu le faire un serpent.

Un instant, sans pousser un cri, sans appeler  son aide, Athos
essaya de se maintenir  la surface de la mer, mais le poids
l'entranant, il disparut peu  peu; bientt on ne vit plus que
ses longs cheveux flottants; puis tout disparut, et un large
bouillonnement, qui s'effaa  son tour, indiqua seul l'endroit o
tous deux s'taient engloutis.

Muets d'horreur, immobiles, suffoqus par l'indignation et
l'pouvante, les trois amis taient rests la bouche bante, les
yeux dilats, les bras tendus; ils semblaient des statues et
cependant, malgr leur immobilit, on entendait battre leur coeur.
Porthos le premier revint  lui, et s'arrachant les cheveux 
pleines mains:

-- Oh! s'cria-t-il avec un sanglot dchirant chez un pareil homme
surtout, oh! Athos, Athos! noble coeur! malheur! malheur sur nous
qui t'avons laiss mourir!

-- Oh! oui, rpta d'Artagnan, malheur!

-- Malheur! murmura Aramis.

En ce moment, au milieu du vaste cercle illumin des rayons de la
lune,  quatre ou cinq brasses de la barque, le mme
tourbillonnement qui avait annonc l'absorption se renouvela, et
l'on vit reparatre d'abord des cheveux, puis un visage ple aux
yeux ouverts mais cependant morts, puis un corps qui, aprs s'tre
dress jusqu'au buste au-dessus de la mer, se renversa mollement
sur le dos, selon le caprice de la vague.

Dans la poitrine du cadavre tait enfonc un poignard dont le
pommeau d'or tincelait.

-- Mordaunt! Mordaunt! Mordaunt! s'crirent les trois amis, c'est
Mordaunt!

-- Mais Athos? dit d'Artagnan.

Tout  coup la barque pencha  gauche sous un poids nouveau et
inattendu, et Grimaud poussa un hurlement de joie; tous se
retournrent, et l'on vit Athos, livide, l'oeil teint et la main
tremblante, se reposer en s'appuyant sur le bord du canot. Huit
bras nerveux l'enlevrent aussitt et le dposrent dans la
barque, o dans un instant Athos se sentit rchauff, ranim,
renaissant sous les caresses et dans les treintes de ses amis
ivres de joie.

-- Vous n'tes pas bless, au moins? demanda d'Artagnan.

-- Non, rpondit Athos... Et lui?

-- Oh! lui, cette fois, Dieu merci! il est bien mort. Tenez!

Et d'Artagnan, forant Athos de regarder dans la direction qu'il
lui indiquait, lui montra le corps de Mordaunt flottant sur le dos
des lames, et qui, tantt submerg, tantt relev, semblait encore
poursuivre les quatre amis d'un regard charg d'insulte et de
haine mortelle.

Enfin il s'abma. Athos l'avait suivi d'un oeil empreint de
mlancolie et de piti.

-- Bravo, Athos! dit Aramis avec une effusion bien rare chez lui.

-- Le beau coup! s'cria Porthos.

-- J'avais un fils, dit Athos, j'ai voulu vivre.

-- Enfin, dit d'Artagnan, voil o Dieu a parl.

-- Ce n'est pas moi qui l'ai tu, murmura Athos, c'est le destin.


LXXIX. O, aprs avoir manqu d'tre rti, Mousqueton manqua
d'tre mang

Un profond silence rgna longtemps dans le canot aprs la scne
terrible que nous venons de raconter. La lune, qui s'tait montre
un instant comme si Dieu et voulu qu'aucun dtail de cet
vnement ne restt cach aux yeux des spectateurs, disparut
derrire les nuages; tout rentra dans cette obscurit si
effrayante dans tous les dserts et surtout dans ce dsert liquide
qu'on appelle l'Ocan, et l'on n'entendit plus que le sifflement
du vent d'ouest dans la crte des lames.

Porthos rompit le premier le silence.

-- J'ai vu bien des choses, dit-il, mais aucune ne m'a mu comme
celle que je viens de voir. Cependant, tout troubl que je suis,
je vous dclare que je me sens excessivement heureux. J'ai cent
livres de moins sur la poitrine, et je respire enfin librement.

En effet, Porthos respira avec un bruit qui faisait honneur au jeu
puissant de ses poumons.

-- Pour moi, dit Aramis, je n'en dirai pas autant que vous,
Porthos; je suis encore pouvant. C'est au point que je n'en
crois pas mes yeux, que je doute de ce que j'ai vu, que je cherche
tout autour du canot, et que je m'attends  chaque minute  voir
reparatre ce misrable tenant  la main le poignard qu'il avait
dans le coeur.

-- Oh! moi, je suis tranquille, reprit Porthos; le coup lui a t
port vers la sixime cte et enfonc jusqu' la garde. Je ne vous
en fais pas un reproche, Athos, au contraire. Quand on frappe,
c'est comme cela qu'il faut frapper. Aussi je vis  prsent, je
respire, je suis joyeux.

-- Ne vous htez pas de chanter victoire, Porthos! dit d'Artagnan.
Jamais nous n'avons couru un danger plus grand qu' cette heure;
car un homme vient  bout d'un homme, mais non pas d'un lment.
Or, nous sommes en mer la nuit, sans guide, dans une frle barque;
qu'un coup de vent fasse chavirer le canot, et nous sommes perdus.

Mousqueton poussa un profond soupir.

-- Vous tes ingrat, d'Artagnan, dit Athos; oui, ingrat de douter
de la Providence au moment o elle vient de nous sauver tous d'une
faon si miraculeuse. Croyez-vous qu'elle nous ait fait passer, en
nous guidant par la main,  travers tant de prils, pour nous
abandonner ensuite? Non pas. Nous sommes partis par un vent
d'ouest, ce vent souffle toujours. Athos s'orienta sur l'toile
polaire. Voici le Chariot, par consquent l est la France.
Laissons-nous aller au vent, et tant qu'il ne changera point il
nous poussera vers les ctes de Calais ou de Boulogne. Si la
barque chavire, nous sommes assez forts et assez bons nageurs, 
nous cinq du moins, pour la retourner, ou pour nous attacher 
elle si cet effort est au-dessus de nos forces. Or, nous nous
trouvons sur la route de tous les vaisseaux qui vont de Douvres 
Calais et de Portsmouth  Boulogne; si l'eau conservait leurs
traces, leur sillage et creus une valle  l'endroit mme o
nous sommes. Il est donc impossible qu'au jour nous ne
rencontrions pas quelque barque de pcheur qui nous recueillera.

-- Mais si nous n'en rencontrions point, par exemple, et que le
vent tournt au nord!

-- Alors, dit Athos, c'est autre chose, nous ne retrouverions la
terre que de l'autre ct de l'Atlantique.

-- Ce qui veut dire que nous mourrions de faim, reprit Aramis.

-- C'est plus que probable, dit le comte de La Fre.

Mousqueton poussa un second soupir plus douloureux encore que le
premier.

-- Ah! ! Mouston, demanda Porthos, qu'avez-vous donc  gmir
toujours ainsi? cela devient fastidieux!

-- J'ai que j'ai froid, monsieur, dit Mousqueton.

-- C'est impossible, dit Porthos.

-- Impossible? dit Mousqueton tonn.

-- Certainement. Vous avez le corps couvert d'une couche de
graisse qui le rend impntrable  l'air. Il y a autre chose,
parlez franchement.

-- Eh bien, oui, monsieur, et c'est mme cette couche de graisse,
dont vous me glorifiez, qui m'pouvante, moi!

-- Et pourquoi cela, Mouston? parlez hardiment, ces messieurs vous
le permettent.

-- Parce que, monsieur, je me rappelais que dans la bibliothque
du chteau de Bracieux il y a une foule de livres de voyages, et
parmi ces livres de voyages ceux de Jean Mocquet, le fameux
voyageur du roi Henri IV.

-- Aprs?

-- Eh bien! monsieur, dit Mousqueton, dans ces livres il est fort
parl d'aventures maritimes et d'vnements semblables  celui qui
nous menace en ce moment!

-- Continuez, Mouston, dit Porthos, cette analogie est pleine
d'intrt.

-- Eh bien, monsieur, en pareil cas, les voyageurs affams, dit
Jean Mocquet, ont l'habitude affreuse de se manger les uns les
autres et de commencer par...

-- Par le plus gras! s'cria d'Artagnan ne pouvant s'empcher de
rire, malgr la gravit de la situation.

-- Oui, monsieur, rpondit Mousqueton, un peu abasourdi de cette
hilarit, et permettez-moi de vous dire que je ne vois pas ce
qu'il peut y avoir de risible l-dedans.

-- C'est le dvouement personnifi que ce brave Mousqueton! reprit
Porthos. Gageons que tu te voyais dj dpec et mang par ton
matre?

-- Oui, monsieur, quoique cette joie que vous devinez en moi ne
soit pas, je vous l'avoue, sans quelque mlange de tristesse.
Cependant je ne me regretterais pas trop, monsieur, si en mourant
j'avais la certitude de vous tre utile encore.

-- Mouston, dit Porthos attendri, si nous revoyons jamais mon
chteau de Pierrefonds, vous aurez, en toute proprit, pour vous
et vos descendants, le clos de vignes qui surmonte la ferme.

--Et vous le nommerez la vigne du Dvouement, Mouston, dit Aramis,
pour transmettre aux derniers ges le souvenir de votre sacrifice.

-- Chevalier, dit d'Artagnan en riant  son tour, vous eussiez
mang du Mouston sans trop de rpugnance, n'est-ce pas, surtout
aprs deux ou trois jours de dite?

-- Oh! ma foi, non, reprit Aramis, j'eusse mieux aim Blaisois: il
y a moins longtemps que nous le connaissons.

On conoit que pendant cet change de plaisanteries, qui avaient
pour but surtout d'carter de l'esprit d'Athos la scne qui venait
de se passer,  l'exception de Grimaud, qui savait qu'en tout cas
le danger, quel qu'il ft, passerait au-dessus de sa tte, les
valets ne fussent point tranquilles.

Aussi Grimaud, sans prendre aucune part  la conversation, et
muet, selon son habitude, s'escrimait-il de son mieux, un aviron
de chaque main.

-- Tu rames donc, toi? dit Athos.

Grimaud fit signe que oui.

-- Pourquoi rames-tu?

-- Pour avoir chaud.

En effet, tandis que les autres naufrags grelottaient de froid,
le silencieux Grimaud suait  grosses gouttes.

Tout  coup Mousqueton poussa un cri de joie en levant au-dessus
de sa tte sa main arme d'une bouteille.

-- Oh! dit-il en passant la bouteille  Porthos, oh! monsieur,
nous sommes sauvs! la barque est garnie de vivres.

Et fouillant vivement sous le banc d'o il avait dj tir le
prcieux spcimen, il amena successivement une douzaine de
bouteilles pareilles, du pain et un morceau de boeuf sal.

Il est inutile de dire que cette trouvaille rendit la gaiet 
tous, except  Athos.

-- Mordieu! dit Porthos, qui, on se le rappelle, avait dj faim
en mettant le pied sur la felouque, c'est tonnant comme les
motions creusent l'estomac!

Et il avala une bouteille d'un coup et mangea  lui seul un bon
tiers du pain et du boeuf sal.

-- Maintenant, dit Athos, dormez ou tchez de dormir, messieurs;
moi, je veillerai.

Pour d'autres hommes que pour nos hardis aventuriers une pareille
proposition et t drisoire. En effet, ils taient mouills
jusqu'aux os, il faisait un vent glacial, et les motions qu'ils
venaient d'prouver semblaient leur dfendre de fermer l'oeil;
mais pour ces natures d'lite, pour ces tempraments de fer, pour
ces corps briss  toutes les fatigues, le sommeil, dans toutes
les circonstances, arrivait  son heure sans jamais manquer 
l'appel.

Aussi au bout d'un instant chacun, plein de confiance dans le
pilote, se fut-il accoud  sa faon, et eut-il essay de profiter
du conseil donn par Athos, qui, assis au gouvernail et les yeux
fixs sur le ciel, o sans doute il cherchait non seulement le
chemin de la France, mais encore le visage de Dieu, demeura seul,
comme il l'avait promis, pensif et veill, dirigeant la petite
barque dans la voie qu'elle devait suivre.

Aprs quelques heures de sommeil, les voyageurs furent rveills
par Athos.

Les premires lueurs du jour venaient de blanchir la mer bleutre,
et  dix portes de mousquet  peu prs vers l'avant on apercevait
une masse noire au-dessus de laquelle se dployait une voile
triangulaire fine et allonge comme l'aile d'une hirondelle.

-- Une barque! dirent d'une mme voix les quatre amis, tandis que
les laquais, de leur ct, exprimaient aussi leur joie sur des
tons diffrents.

C'tait en effet une flte dunkerquoise qui faisait voile vers
Boulogne.

Les quatre matres, Blaisois et Mousqueton unirent leurs voix en
un seul cri qui vibra sur la surface lastique des flots, tandis
que Grimaud, sans rien dire, mettait son chapeau au bout de sa
rame pour attirer les regards de ceux qu'allait frapper le son de
la voix.

Un quart d'heure aprs, le canot de cette flte les remorquait;
ils mettaient le pied sur le pont du petit btiment. Grimaud
offrait vingt guines au patron de la part de son matre, et 
neuf heures du matin, par un bon vent, nos Franais mettaient le
pied sur le sol de la patrie.

-- Mordieu! qu'on est fort l-dessus! dit Porthos en enfonant ses
larges pieds dans le sable. Qu'on vienne me chercher noise
maintenant, me regarder de travers ou me chatouiller, et l'on
verra  qui l'on a affaire! Morbleu! je dfierais tout un royaume!

-- Et moi, dit d'Artagnan, je vous engage  ne pas faire sonner ce
dfi trop haut, Porthos; car il me semble qu'on nous regarde
beaucoup par ici.

-- Pardieu! dit Porthos, on nous admire.

-- Eh bien, moi, rpondit d'Artagnan, je n'y mets point d'amour-
propre, je vous jure, Porthos! Seulement j'aperois des hommes en
robe noire, et dans notre situation les hommes en robe noire
m'pouvantent, je l'avoue.

-- Ce sont les greffiers des marchandises du port, dit Aramis.

-- Sous l'autre cardinal, sous le grand, dit Athos, on et plus
fait attention  nous qu'aux marchandises. Mais sous celui-ci,
tranquillisez-vous, amis, on fera plus attention aux marchandises
qu' nous.

-- Je ne m'y fie pas, dit d'Artagnan, et je gagne les dunes.

-- Pourquoi pas la ville? dit Porthos. J'aimerais mieux une bonne
auberge que ces affreux dserts de sable que Dieu a crs pour les
lapins seulement. D'ailleurs j'ai faim, moi.

-- Faites comme vous voudrez, Porthos! dit d'Artagnan; mais, quant
 moi, je suis convaincu que ce qu'il y a de plus sr pour des
hommes dans notre situation, c'est la rase campagne.

Et d'Artagnan, certain de runir la majorit, s'enfona dans les
dunes sans attendre la rponse de Porthos.

La petite troupe le suivit et disparut bientt avec lui derrire
les monticules de sable, sans avoir attir sur elle l'attention
publique.

-- Maintenant, dit Aramis quand on eut fait un quart de lieue 
peu prs, causons.

-- Non pas, dit d'Artagnan, fuyons. Nous avons chapp  Cromwell,
 Mordaunt,  la mer, trois abmes qui voulaient nous dvorer;
nous n'chapperons pas au sieur Mazarin.

-- Vous avez raison, d'Artagnan, dit Aramis, et mon avis est que,
pour plus de scurit mme, nous nous sparions.

-- Oui, oui, Aramis, dit d'Artagnan, sparons-nous.

Porthos voulut parler pour s'opposer  cette rsolution, mais
d'Artagnan lui fit comprendre, en lui serrant la main, qu'il
devait se taire. Porthos tait fort obissant  ces signes de son
compagnon, dont avec sa bonhomie ordinaire il reconnaissait la
supriorit intellectuelle. Il renfona donc les paroles qui
allaient sortir de sa bouche.

-- Mais pourquoi nous sparer? dit Athos.

-- Parce que, dit d'Artagnan, nous avons t envoys  Cromwell
par M. de Mazarin, Porthos et moi, et qu'au lieu de servir
Cromwell nous avons servi le roi Charles Ier, ce qui n'est pas du
tout la mme chose. En revenant avec messieurs de La Fre et
d'Herblay, notre crime est avr; en revenant seuls, notre crime
demeure  l'tat de doute, et avec le doute on mne les hommes
trs loin. Or, je veux faire voir du pays  M. de Mazarin, moi.

-- Tiens, dit Porthos, c'est vrai!

-- Vous oubliez, dit Athos, que nous sommes vos prisonniers, que
nous ne nous regardons pas du tout comme dgags de notre parole
envers vous, et qu'en nous ramenant prisonniers  Paris...

-- En vrit, Athos, interrompit d'Artagnan, je suis fch qu'un
homme d'esprit comme vous dise toujours des pauvrets dont
rougiraient des coliers de troisime. Chevalier, continua
d'Artagnan en s'adressant  Aramis, qui, camp firement sur son
pe, semblait, quoiqu'il et d'abord mis une opinion contraire,
s'tre au premier mot ralli  celle de son compagnon, chevalier,
comprenez donc qu'ici comme toujours mon caractre dfiant
exagre. Porthos et moi ne risquons rien, au bout du compte. Mais
si par hasard cependant on essayait de nous arrter devant vous,
eh bien! on n'arrterait pas sept hommes comme on en arrte trois;
les pes verraient le soleil, et l'affaire, mauvaise pour tout le
monde, deviendrait une normit qui nous perdrait tous quatre.
D'ailleurs, si malheur arrive  deux de nous, ne vaut-il pas mieux
que les deux autres soient en libert pour tirer ceux-l
d'affaire, pour ramper, miner, saper, les dlivrer enfin? Et puis,
qui sait si nous n'obtiendrons pas sparment, vous de la reine,
nous de Mazarin, un pardon qu'on nous refuserait runis? Allons,
Athos et Aramis, tirez  droite; vous, Porthos, venez  gauche
avec moi; laissez ces messieurs filer sur la Normandie, et nous,
par la route la plus courte, gagnons Paris.

-- Mais si l'on nous enlve en route, comment nous prvenir
mutuellement de cette catastrophe? demanda Aramis.

-- Rien de plus facile, rpondit d'Artagnan; convenons d'un
itinraire dont nous ne nous carterons pas. Gagnez Saint-Valery,
puis Dieppe, puis suivez la route droite de Dieppe  Paris; nous,
nous allons prendre par Abbeville, Amiens, Pronne, Compigne et
Senlis, et dans chaque auberge, dans chaque maison o nous nous
arrterons, nous crirons sur la muraille avec la pointe du
couteau, ou sur la vitre avec le tranchant d'un diamant, un
renseignement qui puisse guider les recherches de ceux qui
seraient libres.

-- Ah! mon ami, dit Athos, comme j'admirerais les ressources de
votre tte, si je ne m'arrtais pas, pour les adorer,  celles de
votre coeur.

Et il tendit la main  d'Artagnan.

-- Est-ce que le renard a du gnie, Athos? dit le Gascon avec un
mouvement d'paules. Non, il sait croquer les poules, dpister les
chasseurs et retrouver son chemin le jour comme la nuit, voil
tout. Eh bien, est-ce dit?

-- C'est dit.

-- Alors, partageons l'argent, reprit d'Artagnan, il doit rester
environ deux cents pistoles. Combien reste-t-il, Grimaud?

-- Cent quatre-vingts demi-louis, monsieur.

-- C'est cela. Ah! vivat! voil le soleil! Bonjour, ami soleil!
Quoique tu ne sois pas le mme que celui de la Gascogne, je te
reconnais ou je fais semblant de te reconnatre. Bonjour. Il y
avait bien longtemps que je ne t'avais vu.

-- Allons, allons, d'Artagnan, dit Athos, ne faites pas l'esprit
fort, vous avez les larmes aux yeux. Soyons toujours francs entre
nous, cette franchise dt-elle laisser voir nos bonnes qualits.

-- Eh mais, dit d'Artagnan, est-ce que vous croyez, Athos, qu'on
quitte de sang-froid et dans un moment qui n'est pas sans danger
deux amis comme vous et Aramis?

-- Non, dit Athos; aussi venez dans mes bras, mon fils!

-- Mordieu! dit Porthos en sanglotant, je crois que je pleure;
comme c'est bte!

Et les quatre amis se jetrent en un seul groupe dans les bras les
uns des autres. Ces quatre hommes, runis par l'treinte
fraternelle, n'eurent certes qu'une me en ce moment.

Blaisois et Grimaud devaient suivre Athos et Aramis.

Mousqueton suffisait  Porthos et  d'Artagnan.

On partagea, comme on avait toujours fait, l'argent avec une
fraternelle rgularit; puis aprs s'tre individuellement serr
la main et s'tre mutuellement ritr l'assurance d'une amiti
ternelle, les quatre gentilshommes se sparrent pour prendre
chacun la route convenue, non sans se retourner, non sans se
renvoyer encore d'affectueuses paroles que rptaient les chos de
la dune.

Enfin ils se perdirent de vue.

-- Sacrebleu! d'Artagnan, dit Porthos, il faut que je vous dise
cela tout de suite, car je ne saurais jamais garder sur le coeur
quelque chose contre vous, je ne vous ai pas reconnu dans cette
circonstance!

-- Pourquoi? demanda d'Artagnan avec son fin sourire.

-- Parce que si, comme vous le dites, Athos et Aramis courent un
vritable danger, ce n'est pas le moment de les abandonner. Moi,
je vous avoue que j'tais tout prt  les suivre et que je le suis
encore  les rejoindre malgr tous les Mazarins de la terre.

-- Vous auriez raison, Porthos, s'il en tait ainsi, dit
d'Artagnan; mais apprenez une toute petite chose, qui cependant,
toute petite qu'elle est, va changer le cours de vos ides: c'est
que ce ne sont pas ces messieurs qui courent le plus grave danger,
c'est nous; c'est que ce n'est point pour les abandonner que nous
les quittons, mais pour ne pas les compromettre.

-- Vrai? dit Porthos en ouvrant de grands yeux tonns.

-- Eh! sans doute: qu'ils soient arrts, il y va pour eux de la
Bastille tout simplement; que nous le soyons, nous, il y va de la
place de Grve.

-- Oh! oh! dit Porthos, il y a loin de l  cette couronne de
baron que vous me promettiez, d'Artagnan!

-- Bah! pas si loin que vous le croyez, peut-tre, Porthos, vous
connaissez le proverbe: Tout chemin mne  Rome.

-- Mais pourquoi courons-nous des dangers plus grands que ceux que
courent Athos et Aramis? demanda Porthos.

-- Parce qu'ils n'ont fait, eux, que de suivre la mission qu'ils
avaient reue de la reine Henriette, et que nous avons trahi,
nous, celle que nous avons reue de Mazarin; parce que, partis
comme messagers  Cromwell, nous sommes devenus partisans du roi
Charles; parce que, au lieu de concourir  faire tomber sa tte
royale condamne par ces cuistres qu'on appelle MM. Mazarin,
Cromwell, Joyce, Pride, Fairfax, etc., nous avons failli le
sauver.

-- C'est, ma foi, vrai, dit Porthos; mais comment voulez-vous, mon
cher ami, qu'au milieu de ces grandes proccupations le gnral
Cromwell ait eu le temps de penser...

-- Cromwell pense  tout, Cromwell a du temps pour tout; et,
croyez-moi, cher ami, ne perdons pas le ntre, il est prcieux.
Nous ne serons en sret qu'aprs avoir vu Mazarin, et encore...

-- Diable! dit Porthos, et que lui dirons-nous  Mazarin?

-- Laissez-moi faire, j'ai mon plan; rira bien qui rira le
dernier. M. Cromwell est bien fort; M. Mazarin est bien rus, mais
j'aime encore mieux faire de la diplomatie contre eux que contre
feu M. Mordaunt.

-- Tiens! dit Porthos, c'est agrable de dire _feu monsieur
Mordaunt._

-- Ma foi, oui! dit d'Artagnan; mais en route!

Et tous deux, sans perdre un instant, se dirigrent  vue de pays
vers la route de Paris, suivis de Mousqueton, qui, aprs avoir eu
trop froid toute la nuit, avait dj trop chaud au bout d'un quart
d'heure.


LXXX. Retour

Athos et Aramis avaient pris l'itinraire que leur avait indiqu
d'Artagnan et avaient chemin aussi vite qu'ils avaient pu. Il
leur semblait qu'il serait plus avantageux pour eux d'tre arrts
prs de Paris que loin.

Tous les soirs, dans la crainte d'tre arrts pendant la nuit,
ils traaient soit sur la muraille, soit sur les vitres, le signe
de reconnaissance convenu; mais tous les matins ils se
rveillaient libres,  leur grand tonnement.

 mesure qu'ils avanaient vers Paris, les grands vnements
auxquels ils avaient assist et qui venaient de bouleverser
l'Angleterre s'vanouissaient comme des songes; tandis qu'au
contraire ceux qui pendant leur absence avaient remu Paris et la
province venaient au-devant d'eux.

Pendant ces six semaines d'absence, il s'tait pass en France
tant de petites choses qu'elles avaient presque compos un grand
vnement. Les Parisiens, en se rveillant le matin sans reine,
sans roi, furent fort tourments de cet abandon; et l'absence de
Mazarin, si vivement dsire, ne compensa point celle des deux
augustes fugitifs.

Le premier sentiment qui remua Paris lorsqu'il apprit la fuite 
Saint-Germain, fuite  laquelle nous avons fait assister nos
lecteurs, fut donc cette espce d'effroi qui saisit les enfants
lorsqu'ils se rveillent dans la nuit ou dans la solitude. Le
parlement s'mut, et il fut dcid qu'une dputation irait trouver
la reine, pour la prier de ne pas plus longtemps priver Paris de
sa royale prsence.

Mais la reine tait encore sous la double impression du triomphe
de Lens et de l'orgueil de sa fuite si heureusement excute. Les
dputs non seulement n'eurent pas l'honneur d'tre reus par
elle, mais encore on les fit attendre sur le grand chemin, o le
chancelier, ce mme chancelier Sguier que nous avons vu dans la
premire partie de cet ouvrage poursuivre si obstinment une
lettre jusque dans le corset de la reine, vint leur remettre
l'ultimatum de la cour, portant que si le parlement ne s'humiliait
pas devant la majest royale en passant condamnation sur toutes
les questions qui avaient amen la querelle qui les divisait,
Paris serait assig le lendemain; que mme dj, dans la
prvision de ce sige, le duc d'Orlans occupait le pont de Saint-
Cloud, et que M. le Prince, tout resplendissant encore de sa
victoire de Lens, tenait Charenton et Saint-Denis.

Malheureusement pour la cour,  qui une rponse modre et rendu
peut-tre bon nombre de partisans, cette rponse menaante
produisit un effet contraire de celui qui tait attendu. Elle
blessa l'orgueil du parlement, qui, se sentant vigoureusement
appuy par la bourgeoisie,  qui la grce de Broussel avait donn
la mesure de sa force, rpondit  ces lettres patentes en
dclarant que le cardinal Mazarin tant notoirement l'auteur de
tous les dsordres, il le dclarait ennemi du roi et de l'tat, et
lui ordonnait de se retirer de la cour le jour mme, et de la
France sous huit jours, et, aprs ce dlai expir, s'il
n'obissait pas, enjoignait  tous les sujets du roi de lui courir
sus.

Cette rponse nergique,  laquelle la cour avait t loin de
s'attendre, mettait  la fois Paris et Mazarin hors la loi.
Restait  savoir seulement qui l'emporterait du parlement ou de la
cour.

La cour fit alors ses prparatifs d'attaque, et Paris ses
prparatifs de dfense. Les bourgeois taient donc occups 
l'oeuvre ordinaire des bourgeois en temps d'meute, c'est--dire 
tendre des chanes et  dpaver les rues, lorsqu'ils virent
arriver  leur aide, conduits par le coadjuteur, M. le prince de
Conti, frre de M. le prince de Cond, et M. le duc de
Longueville, son beau-frre. Ds lors ils furent rassurs, car ils
avaient pour eux deux princes du sang, et de plus l'avantage du
nombre. C'tait le 10 janvier que ce secours inespr tait venu
aux Parisiens.

Aprs une discussion orageuse, M. le prince de Conti fut nomm
gnralissime des armes du roi hors Paris, avec MM. les ducs
d'Elbeuf et de Bouillon et le marchal de La Mothe pour
lieutenants gnraux. Le duc de Longueville, sans charge et sans
titre, se contentait de l'emploi d'assister son beau-frre.

Quant  M. de Beaufort, il tait arriv, lui, du Vendmois
apportant, dit la chronique, sa haute mine, de beaux et longs
cheveux et cette popularit qui lui valut la royaut des Halles.

L'arme parisienne s'tait alors organise avec cette promptitude
que les bourgeois mettent  se dguiser en soldats, lorsqu'ils
sont pousss  cette transformation par un sentiment quelconque.
Le 19, l'arme improvise avait tent une sortie, plutt pour
s'assurer et assurer les autres de sa propre existence que pour
tenter quelque chose de srieux, faisant flotter au-dessus de sa
tte un drapeau, sur lequel on lisait cette singulire devise:
_Nous cherchons notre roi._

Les jours suivants furent occups  quelques petites oprations
partielles qui n'eurent d'autre rsultat que l'enlvement de
quelques troupeaux et l'incendie de deux ou trois maisons.

On gagna ainsi les premiers jours de fvrier, et c'tait le 1er de
ce mois que nos quatre compagnons avaient abord  Boulogne et
avaient pris leur course vers Paris chacun de son ct.

Vers la fin du quatrime jour de marche ils vitaient Nanterre
avec prcaution, afin de ne pas tomber dans quelque parti de la
reine.

C'tait bien  contre-coeur qu'Athos prenait toutes ces
prcautions, mais Aramis lui avait trs judicieusement fait
observer qu'ils n'avaient pas le droit d'tre imprudents, qu'ils
taient chargs, de la part du roi Charles, d'une mission suprme
et sacre, et que cette mission reue au pied de l'chafaud ne
s'achverait qu'aux pieds de la reine.

Athos cda donc.

Aux faubourgs, nos voyageurs trouvrent bonne garde, tout Paris
tait arm. La sentinelle refusa de laisser passer les deux
gentilshommes, et appela son sergent.

Le sergent sortit aussitt, et prenant toute l'importance qu'ont
l'habitude de prendre les bourgeois lorsqu'ils ont le bonheur
d'tre revtus d'une dignit militaire:

-- Qui tes-vous, messieurs? demanda-t-il.

-- Deux gentilshommes, rpondit Athos.

-- D'o venez-vous?

-- De Londres.

-- Que venez-vous faire  Paris?

-- Accomplir une mission prs de Sa Majest la reine d'Angleterre.

-- Ah ! tout le monde va donc aujourd'hui chez la reine
d'Angleterre! rpliqua le sergent. Nous avons dj au poste trois
gentilshommes dont on visite les passes et qui vont chez Sa
Majest. O sont les vtres?

-- Nous n'en avons point.

-- Comment! vous n'en avez point?

-- Non, nous arrivons d'Angleterre, comme nous vous l'avons dit;
nous ignorons compltement o en sont les affaires politiques,
ayant quitt Paris avant le dpart du roi.

-- Ah! dit le sergent d'un air fin, vous tes des mazarins qui
voudriez bien entrer chez nous pour nous espionner.

-- Mon cher ami, dit Athos, qui avait jusque-l laiss  Aramis le
soin de rpondre, si nous tions des mazarins, nous aurions au
contraire tous les passes possibles. Dans la situation o vous
tes, dfiez-vous avant tout, croyez-moi, de ceux qui sont
parfaitement en rgle.

-- Entrez au corps de garde, dit le sergent; vous exposerez vos
raisons au chef du poste.

Il fit un signe  la sentinelle, elle se rangea; le sergent passa
le premier, les deux gentilshommes le suivirent au corps de garde.

Ce corps de garde tait entirement occup par des bourgeois et
des gens du peuple; les uns jouaient, les autres buvaient, les
autres proraient.

Dans un coin et presque gards  vue, taient les trois
gentilshommes arrivs les premiers et dont l'officier visitait les
passes. Cet officier tait dans la chambre voisine, l'importance
de son grade lui concdant l'honneur d'un logement particulier.

Le premier mouvement des nouveaux venus et des premiers arrivs
fut, des deux extrmits du corps de garde, de jeter un regard
rapide et investigateur les uns sur les autres. Les premiers venus
taient couverts de longs manteaux dans les plis desquels ils
taient soigneusement envelopps. L'un d'eux, moins grand que ses
compagnons, se tenait en arrire dans l'ombre.

 l'annonce que fit en entrant le sergent, que selon, toute
probabilit, il amenait deux mazarins, les trois gentilshommes
dressrent l'oreille et prtrent attention. Le plus petit des
trois, qui avait fait deux pas en avant, en fit un en arrire et
se retrouva dans l'ombre.

Sur l'annonce que les nouveaux venus n'avaient point de passes,
l'avis unanime du corps de garde parut tre qu'ils n'entreraient
pas.

-- Si fait, dit Athos, il est probable au contraire que nous
entrerons, car nous paraissons avoir affaire  des gens
raisonnables. Or, il y aura une chose bien simple  faire: ce sera
de faire passer nos noms  Sa Majest la reine d'Angleterre; et si
elle rpond de nous, j'espre que vous ne verrez plus aucun
inconvnient  nous laisser le passage libre.

 ces mots l'attention du gentilhomme cach dans l'ombre redoubla
et fut mme accompagne d'un mouvement de surprise tel, que son
chapeau, repouss par le manteau dont il s'enveloppait plus
soigneusement encore qu'auparavant, tomba; il se baissa et le
ramassa vivement.

-- Oh! mon Dieu! dit Aramis poussant Athos du coude, avez-vous vu?

-- Quoi? demanda Athos.

-- La figure du plus petit des trois gentilshommes?

-- Non.

-- C'est qu'il m'a sembl... mais c'est chose impossible...

En ce moment le sergent, qui tait all dans la chambre
particulire prendre des ordres de l'officier du poste, sortit, et
dsignant les trois gentilshommes, auxquels il remit un papier:

-- Les passes sont en rgle, dit-il, laissez passer ces trois
messieurs.

Les trois gentilshommes firent un signe de tte et s'empressrent
de profiter de la permission et du chemin qui, sur l'ordre du
sergent, s'ouvrait devant eux.

Aramis les suivit des yeux; et au moment o le plus petit passait
devant lui, il serra vivement la main d'Athos.

-- Qu'avez-vous, mon cher? demanda celui-ci.

-- J'ai... c'est une vision sans doute.

Puis, s'adressant au sergent:

-- Dites-moi, monsieur, ajouta-t-il, connaissez-vous les trois
gentilshommes qui viennent de sortir d'ici?

-- Je les connais d'aprs leur passe: ce sont MM. de Flamarens, de
Chtillon et de Bruy, trois gentilshommes frondeurs qui vont
rejoindre M. le duc de Longueville.

-- C'est trange, dit Aramis rpondant  sa propre pense plutt
qu'au sergent, j'avais cru reconnatre le Mazarin lui-mme.

Le sergent clata de rire.

-- Lui, dit-il, se hasarder ainsi chez nous, pour tre pendu; pas
si bte!

-- Ah! murmura Aramis, je puis bien m'tre tromp, je n'ai pas
l'oeil infaillible de d'Artagnan.

-- Qui parle ici de d'Artagnan? demanda l'officier, qui, en ce
moment mme, apparaissait sur le seuil de sa chambre.

-- Oh! fit Grimaud en carquillant les yeux.

-- Quoi? demandrent  la fois Aramis et Athos.

-- Planchet! reprit Grimaud; Planchet avec le hausse-col!

-- Messieurs de La Fre et d'Herblay, s'cria l'officier, de
retour  Paris! Oh! quelle joie pour moi, messieurs! car sans
doute vous venez vous joindre  MM. les princes!

-- Comme tu vois, mon cher Planchet, dit Aramis, tandis qu'Athos
souriait en voyant le grade important qu'occupait dans la milice
bourgeoise l'ancien camarade de Mousqueton, de Bazin et de
Grimaud.

-- Et M. d'Artagnan dont vous parliez tout  l'heure, monsieur
d'Herblay, oserai-je vous demander si vous avez de ses nouvelles?

-- Nous l'avons quitt il y a quatre jours, mon cher ami, et tout
nous portait  croire qu'il nous avait prcds  Paris.

-- Non, monsieur, j'ai la certitude qu'il n'est point rentr dans
la capitale; aprs cela, peut-tre est-il rest  Saint-Germain.

-- Je ne crois pas, nous avons rendez-vous  _La Chevrette._

-- J'y suis pass aujourd'hui mme.

-- Et la belle Madeleine n'avait pas de ses nouvelles? demanda
Aramis en souriant.

-- Non, monsieur, je ne vous cacherai mme point qu'elle
paraissait fort inquite.

Au fait, dit Aramis, il n'y a point de temps de perdu, et nous
avons fait grande diligence. Permettez donc, mon cher Athos, sans
que je m'informe davantage de notre ami, que je fasse mes
compliments  M. Planchet.

-- Ah! monsieur le chevalier! dit Planchet en s'inclinant.

-- Lieutenant! dit Aramis.

-- Lieutenant, et promesse pour tre capitaine.

-- C'est fort beau, dit Aramis; et comment tous ces honneurs sont-
ils venus  vous?

-- D'abord vous savez, messieurs, que c'est moi qui ai fait sauver
M. de Rochefort?

-- Oui, pardieu! il nous a cont cela.

-- J'ai  cette occasion failli tre pendu par le Mazarin, ce qui
m'a rendu naturellement plus populaire encore que je n'tais.

-- Et grce  cette popularit...

-- Non, grce  quelque chose de mieux. Vous savez d'ailleurs,
messieurs, que j'ai servi dans le rgiment de Pimont, o j'avais
l'honneur d'tre sergent.

-- Oui.

-- Eh bien! un jour que personne ne pouvait mettre en rang une
foule de bourgeois arms qui partaient les uns du pied gauche et
les autres du pied droit, je suis parvenu, moi,  les faire partir
tous du mme pied, et l'on m'a fait lieutenant sur le champ de...
manoeuvre.

-- Voil l'explication, dit Aramis.

-- De sorte, dit Athos, que vous avez une foule de noblesse avec
vous?

-- Certes! Nous avons d'abord, comme vous le savez sans doute,
M. le prince de Conti, M. le duc de Longueville, M. le duc de
Beaufort, M. le duc d'Elbeuf, le duc de Bouillon, le duc de
Chevreuse, M. de Brissac, le marchal de La Mothe, M. de Luynes,
le marquis de Vitry, le prince de Marcillac, le marquis de
Noirmoutiers, le comte de Fiesque, le marquis de Laigues, le comte
de Montrsor, le marquis de Svign, que sais-je encore, moi.

-- Et M. Raoul de Bragelonne? demanda Athos d'une voix mue;
d'Artagnan m'a dit qu'il vous l'avait recommand en partant, mon
bon Planchet.

-- Oui, monsieur le comte, comme si c'tait son propre fils, et je
dois dire que je ne l'ai pas perdu de vue un seul instant.

-- Alors, reprit Athos d'une voix altre par la joie, il se porte
bien? aucun accident ne lui est arriv?

-- Aucun, monsieur.

-- Et il demeure?

-- Au_ Grand-Charlemagne_ toujours.

-- Il passe ses journes?...

-- Tantt chez la reine d'Angleterre, tantt chez madame de
Chevreuse. Lui et le comte de Guiche ne se quittent point.

-- Merci, Planchet, merci! dit Athos en lui tendant la main.

-- Oh! monsieur le comte, dit Planchet en touchant cette main du
bout des doigts.

-- Eh bien! que faites-vous donc, comte?  un ancien laquais! dit
Aramis.

-- Ami, dit Athos, il me donne des nouvelles de Raoul.

-- Et maintenant, messieurs, demanda Planchet qui n'avait point
entendu l'observation, que comptez-vous faire?

-- Rentrer dans Paris, si toutefois vous nous en donnez la
permission, mon cher monsieur Planchet, dit Athos.

-- Comment! si je vous en donnerai la permission! vous vous moquez
de moi, monsieur le comte; je ne suis pas autre chose que votre
serviteur.

Et il s'inclina.

Puis, se retournant vers ses hommes:

-- Laissez passer ces messieurs, dit-il, je les connais, ce sont
des amis de M. de Beaufort.

-- Vive M. de Beaufort! cria tout le poste d'une seule voix en
ouvrant un chemin  Athos et  Aramis.

Le sergent seul s'approcha de Planchet:

-- Quoi! sans passeport? murmura-t-il.

-- Sans passeport, dit Planchet.

-- Faites attention, capitaine, continua-t-il en donnant d'avance
 Planchet le titre qui lui tait promis, faites attention qu'un
des trois hommes qui sont sortis tout  l'heure m'a dit tout bas
de me dfier de ces messieurs.

-- Et moi, dit Planchet avec majest, je les connais et j'en
rponds.

Cela dit, il serra la main de Grimaud, qui parut fort honor de
cette distinction.

-- Au revoir donc, capitaine, reprit Aramis de son ton goguenard;
s'il nous arrivait quelque chose, nous nous rclamerions de vous.

-- Monsieur, dit Planchet, en cela comme en toutes choses, je suis
bien votre valet.

-- Le drle a de l'esprit, et beaucoup, dit Aramis en montant 
cheval.

-- Et comment n'en aurait-il pas, dit Athos en se mettant en selle
 son tour, aprs avoir si longtemps bross les chapeaux de son
matre?


LXXXI. Les ambassadeurs

Les deux amis se mirent aussitt en route, descendant la pente
rapide du faubourg; mais arrivs au bas de cette pente, ils virent
avec un grand tonnement que les rues de Paris taient changes en
rivires et les places en lacs.  la suite de grandes pluies qui
avaient eu lieu pendant le mois de janvier, la Seine avait dbord
et la rivire avait fini par envahir la moiti de la capitale.

Athos et Aramis entrrent bravement dans cette inondation avec
leurs chevaux; mais bientt les pauvres animaux en eurent jusqu'au
poitrail, et il fallut que les deux gentilshommes se dcidassent 
les quitter et  prendre une barque: ce qu'ils firent aprs avoir
recommand aux laquais d'aller les attendre aux Halles.

Ce fut donc en bateau qu'ils abordrent le Louvre. Il tait nuit
close, et Paris, vu ainsi  la lueur de quelques ples falots
tremblotants parmi tous ces tangs, avec ses barques charges de
patrouilles aux armes tincelantes, avec tous ces cris de veille
changs la nuit entre les postes, Paris prsentait un aspect dont
fut bloui Aramis, l'homme le plus accessible aux sentiments
belliqueux qu'il ft possible de rencontrer.

On arriva chez la reine; mais force fut de faire antichambre, Sa
Majest donnant en ce moment mme audience  des gentilshommes qui
apportaient des nouvelles d'Angleterre.

-- Et nous aussi, dit Athos au serviteur qui lui faisait cette
rponse, nous aussi, non seulement nous apportons des nouvelles
d'Angleterre, mais encore nous en arrivons.

-- Comment donc vous nommez-vous, messieurs? demanda le serviteur.

-- M. le comte de La Fre et M. le chevalier d'Herblay, dit
Aramis.

-- Ah! en ce cas, messieurs, dit le serviteur en entendant ces
noms que tant de fois la reine avait prononcs dans son espoir, en
ce cas c'est autre chose, et je crois que Sa Majest ne me
pardonnerait pas de vous avoir fait attendre un seul instant.
Suivez-moi, je vous prie.

Et il marcha devant, suivi d'Athos et d'Aramis.

Arrivs  la chambre o se tenait la reine, il leur fit signe
d'attendre; et ouvrant la porte:

-- Madame, dit-il, j'espre que Votre Majest me pardonnera
d'avoir dsobi  ses ordres, quand elle saura que ceux que je
viens lui annoncer sont messieurs le comte de La Fre et le
chevalier d'Herblay.

 ces deux noms, la reine poussa un cri de joie que les deux
gentilshommes entendirent de l'endroit o ils s'taient arrts.

-- Pauvre reine! murmura Athos.

-- Oh! qu'ils entrent! qu'ils entrent! s'cria  son tour la jeune
princesse en s'lanant vers la porte.

La pauvre enfant ne quittait point sa mre et essayait de lui
faire oublier par ses soins filiaux l'absence de ses deux frres
et de sa soeur.

-- Entrez, entrez, messieurs, dit-elle en ouvrant elle-mme la
porte.

Athos et Aramis se prsentrent. La reine tait assise dans un
fauteuil, et devant elle se tenaient debout deux des trois
gentilshommes qu'ils avaient rencontrs dans le corps de garde.

C'taient MM. de Flamarens et Gaspard de Coligny, duc de
Chtillon, frre de celui qui avait t tu sept ou huit ans
auparavant dans un duel sur la place Royale, duel qui avait eu
lieu  propos de madame de Longueville.

 l'annonce des deux amis, ils reculrent d'un pas et changrent
avec inquitude quelques paroles  voix basse.

-- Eh bien! messieurs? s'cria la reine d'Angleterre en apercevant
Athos et Aramis. Vous voil enfin, amis fidles, mais les
courriers tat vont encore plus vite que vous. La cour a t
instruite des affaires de Londres au moment o vous touchiez les
portes de Paris, et voil messieurs de Flamarens et de Chtillon
qui m'apportent de la part de Sa Majest la reine Anne d'Autriche
les plus rcentes informations.

Aramis et Athos se regardrent; cette tranquillit, cette joie
mme, qui brillaient dans les regards de la reine, les comblaient
de stupfaction.

-- Veuillez continuer, dit-elle, en s'adressant  MM. de Flamarens
et de Chtillon; vous disiez donc que Sa Majest Charles Ier', mon
auguste matre, avait t condamn  mort malgr le voeu de la
majorit des sujets anglais?

-- Oui, madame, balbutia Chtillon.

Athos et Aramis se regardaient de plus en plus tonns.

-- Et que, conduit  l'chafaud, continua la reine,  l'chafaud!
 mon seigneur!  mon roi!... et que, conduit  l'chafaud, il
avait t sauv par le peuple indign?

-- Oui, madame, rpondit Chtillon d'une voix si basse, que ce fut
 peine si les deux gentilshommes, cependant fort attentifs,
purent entendre cette affirmation.

La reine joignit les mains avec une gnreuse reconnaissance,
tandis que sa fille passait un bras autour du cou de sa mre et
l'embrassait les yeux baigns de larmes de joie.

-- Maintenant, il ne nous reste plus qu' prsenter  Votre
Majest nos humbles respects, dit Chtillon,  qui ce rle
semblait peser et qui rougissait  vue d'oeil sous le regard fixe
et perant d'Athos.

-- Un moment encore, messieurs, dit la reine en les retenant d'un
signe. Un moment, de grce! car voici messieurs de La Fre et
d'Herblay qui, ainsi que vous avez pu l'entendre, arrivent de
Londres et qui vous donneront peut-tre, comme tmoins oculaires,
des dtails que vous ne connaissez pas. Vous porterez ces dtails
 la reine, ma bonne soeur. Parlez, messieurs, parlez, je vous
coute. Ne me cachez rien; ne mnagez rien. Ds que Sa Majest vit
encore et que l'honneur royal est sauf, tout le reste m'est
indiffrent.

Athos plit et porta la main sur son coeur.

-- Eh bien! dit la reine, qui vit ce mouvement et cette pleur,
parlez donc, monsieur, je vous en prie.

-- Pardon, madame, dit Athos; mais je ne veux rien ajouter au
rcit de ces messieurs avant qu'ils aient reconnu que peut-tre
ils se sont tromps.

-- Tromps! s'cria la reine presque suffoque; tromps!... Qu'y
a-t-il donc?  mon Dieu!

-- Monsieur, dit M. de Flamarens  Athos, si nous nous sommes
tromps, c'est de la part de la reine que vient l'erreur, et vous
n'avez pas, je suppose, la prtention de la rectifier, car ce
serait donner un dmenti  Sa Majest.

-- De la reine, monsieur? reprit Athos de sa voix calme et
vibrante.

-- Oui, murmura Flamarens en baissant les yeux.

Athos soupira tristement.

-- Ne serait-ce pas plutt de la part de celui qui vous
accompagnait, et que nous avons vu avec vous au corps de garde de
la barrire du Roule, que viendrait cette erreur? dit Aramis avec
sa politesse insultante. Car, si nous ne nous sommes tromps, le
comte de La Fre et moi, vous tiez trois en entrant dans Paris.

Chtillon et Flamarens tressaillirent.

-- Mais expliquez-vous, comte! s'cria la reine dont l'angoisse
croissait de moment en moment; sur votre front je lis le
dsespoir, votre bouche hsite  m'annoncer quelque nouvelle
terrible, vos mains tremblent... Oh! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-il
donc arriv?

-- Seigneur! dit la jeune princesse en tombant  genoux prs de sa
mre, ayez piti de nous!

-- Monsieur, dit Chtillon, si vous portez une nouvelle funeste,
vous agissez en homme cruel lorsque vous annoncez cette nouvelle 
la reine.

Aramis s'approcha de Chtillon presque  le toucher.

-- Monsieur, lui dit-il les lvres pinces et le regard
tincelant, vous n'avez pas, je le suppose, la prtention
d'apprendre  M. le comte de La Fre et  moi ce que nous avons 
dire ici?

Pendant cette courte altercation, Athos, toujours la main sur son
coeur et la tte incline, s'tait approch de la reine, et d'une
voix mue:

-- Madame, lui dit-il, les princes, qui, par leur nature, sont au-
dessus des autres hommes, ont reu du ciel un coeur fait pour
supporter de plus grandes infortunes que celles du vulgaire; car
leur coeur participe de leur supriorit. On ne doit donc pas, ce
me semble, en agir avec une grande reine comme Votre Majest de la
mme faon qu'avec une femme de notre tat. Reine, destine  tous
les martyres sur cette terre, voici le rsultat de la mission dont
vous nous avez honors.

Et Athos, s'agenouillant devant la reine palpitante et glace,
tira de son sein, enferms dans la mme bote, l'ordre en diamants
qu'avant son dpart la reine avait remis  lord de Winter, et
l'anneau nuptial qu'avant sa mort Charles avait remis  Aramis;
depuis qu'il les avait reus, ces deux objets n'avaient point
quitt Athos.

Il ouvrit la bote et les tendit  la reine avec une muette et
profonde douleur.

La reine avana la main, saisit l'anneau, le porta convulsivement
 ses lvres, et sans pouvoir pousser un soupir, sans pouvoir
particulier un sanglot, elle tendit les bras, plit et tomba sans
connaissance dans ceux de ses femmes et de sa fille.

Athos baisa le bas de la robe de la malheureuse veuve, et se
relevant avec une majest qui fit sur les assistants une
impression profonde:

-- Moi, comte de La Fre, dit-il, gentilhomme qui n'a jamais
menti, je jure devant Dieu d'abord, et ensuite devant cette pauvre
reine, que tout ce qu'il tait possible de faire pour sauver le
roi, nous l'avons fait sur le sol d'Angleterre. Maintenant,
chevalier, ajouta-t-il en se tournant vers d'Herblay, partons,
notre devoir est accompli.

-- Pas encore, dit Aramis; il nous reste un mot  dire  ces
messieurs.

Et se retournant vers Chtillon:

-- Monsieur, lui dit-il, ne vous plairait-il pas de sortir, ne
ft-ce qu'un instant, pour entendre ce mot que je ne puis dire
devant la reine?

Chtillon s'inclina sans rpondre en signe d'assentiment; Athos et
Aramis passrent les premiers, Chtillon et Flamarens les
suivirent; ils traversrent sans mot dire le vestibule; mais
arrivs  une terrasse de plain-pied avec une fentre, Aramis prit
le chemin de cette terrasse, tout  fait solitaire;  la fentre
il s'arrta, et se retournant vers le duc de Chtillon:

-- Monsieur, lui dit-il, vous vous tes permis tout  l'heure, ce
me semble, de nous traiter bien cavalirement. Cela n'tait point
convenable en aucun cas, moins encore de la part de gens qui
venaient apporter  la reine le message d'un menteur.

-- Monsieur! s'cria Chtillon.

-- Qu'avez-vous donc fait de M. de Bruy? demanda ironiquement
Aramis. Ne serait-il point par hasard all changer sa figure qui
ressemble trop  celle de M. Mazarin? On sait qu'il y a au Palais-
Royal bon nombre de masques italiens de rechange, depuis celui
d'Arlequin jusqu' celui de Pantalon.

-- Mais vous nous provoquez, je crois! dit Flamarens.

-- Ah! vous ne faites que le croire, messieurs?

-- Chevalier! chevalier! dit Athos.

-- Eh! laissez-moi donc faire, dit Aramis avec humeur, vous savez
bien que je n'aime pas les choses qui restent en chemin.

-- Achevez donc, monsieur, dit Chtillon avec une hauteur qui ne
le cdait en rien  celle d'Aramis.

Aramis s'inclina.

-- Messieurs, dit-il, un autre que moi ou M. le comte de La Fre
vous ferait arrter, car nous avons quelques amis  Paris; mais
nous vous offrons un moyen de partir sans tre inquits. Venez
causer cinq minutes l'pe  la main avec nous sur cette terrasse
abandonne.

-- Volontiers, dit Chtillon.

-- Un moment, messieurs, s'cria Flamarens. Je sais bien que la
proposition est tentante, mais  cette heure il est impossible de
l'accepter.

-- Et pourquoi cela? dit Aramis de son ton goguenard; est-ce donc
le voisinage de Mazarin qui vous rend si prudents?

-- Oh! vous entendez, Flamarens, dit Chtillon, ne pas rpondre
serait une tache  mon nom et  mon honneur.

-- C'est mon avis, dit Aramis.

-- Vous ne rpondrez pas, cependant, et ces messieurs tout 
l'heure seront, j'en suis sr, de mon avis.

Aramis secoua la tte avec un geste d'incroyable insolence.

Chtillon vit ce geste et porta la main  son pe.

-- Duc, dit Flamarens, vous oubliez que demain vous commandez une
expdition de la plus haute importance, et que, dsign par M. le
Prince, agr par la reine, jusqu' demain soir vous ne vous
appartenez pas.

-- Soit.  aprs-demain matin donc, dit Aramis.

--  aprs-demain matin, dit Chtillon, c'est bien long,
messieurs.

-- Ce n'est pas moi, dit Aramis, qui fixe ce terme, et qui demande
ce dlai, d'autant plus, ce me semble, ajouta-t-il, qu'on pourrait
se retrouver  cette expdition.

-- Oui, monsieur, vous avez raison, s'cria Chtillon, et avec
grand plaisir, si vous voulez prendre la peine de venir jusqu'aux
portes de Charenton.

-- Comment donc, monsieur! pour avoir l'honneur de vous rencontrer
j'irais au bout du monde,  plus forte raison ferai-je dans ce but
une ou deux lieues.

-- Eh bien!  demain, monsieur.

-- J'y compte. Allez-vous-en donc rejoindre votre cardinal. Mais
auparavant jurez sur l'honneur que vous ne le prviendrez pas de
notre retour.

-- Des conditions!

-- Pourquoi pas?

-- Parce que c'est aux vainqueurs  en faire, et que vous ne
l'tes pas, messieurs.

--Alors, dgainons sur-le-champ. Cela nous est gal,  nous qui ne
commandons pas l'expdition de demain.

Chtillon et Flamarens se regardrent; il y avait tant d'ironie
dans la parole et dans le geste d'Aramis, que Chtillon surtout
avait grand'peine de tenir en bride sa colre. Mais sur un mot de
Flamarens il se contint.

-- Eh bien! soit, dit-il, notre compagnon, quel qu'il soit, ne
saura rien de ce qui s'est pass. Mais vous me promettez bien,
monsieur, de vous trouver demain  Charenton, n'est-ce pas?

-- Ah! dit Aramis, soyez tranquilles, messieurs.

Les quatre gentilshommes se salurent, mais cette fois ce furent
Chtillon et Flamarens qui sortirent du Louvre les premiers, et
Athos en Aramis qui les suivirent.

--  qui donc en avez-vous avec toute cette fureur, Aramis?
demanda Athos.

-- Eh pardieu! j'en ai  ceux  qui je m'en suis pris.

-- Que vous ont-il fait?

-- Ils m'ont fait... Vous n'avez donc pas vu?

-- Non.

-- Ils ont rican quand nous avons jur que nous avions fait notre
devoir en Angleterre. Or, ils l'ont cru ou ne l'ont pas cru; s'ils
l'ont cru, c'tait pour nous insulter qu'ils ricanaient; s'ils ne
l'ont pas cru, ils nous insultaient encore, et il est urgent de
leur prouver que nous sommes bons  quelque chose. Au reste, je ne
suis pas fch qu'ils aient remis la chose  demain, je crois que
nous avons ce soir quelque chose de mieux  faire que de tirer
l'pe.

-- Qu'avons-nous  faire?

-- Eh pardieu! nous avons  faire prendre le Mazarin.

Athos allongea ddaigneusement les lvres.

-- Ces expditions ne me vont pas, vous le savez, Aramis.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'elles ressemblent  des surprises.

-- En vrit, Athos, vous seriez un singulier gnral d'arme;
vous ne vous battriez qu'au grand jour; vous feriez prvenir votre
adversaire de l'heure  laquelle vous l'attaqueriez, et vous vous
garderiez bien de rien tenter la nuit contre lui, de peur qu'il ne
vous accust d'avoir profit de l'obscurit.

Athos sourit.

-- Vous savez qu'on ne peut pas changer sa nature, dit-il;
d'ailleurs, savez-vous o nous en sommes, et si l'arrestation du
Mazarin ne serait pas plutt un mal qu'un bien, un embarras qu'un
triomphe?

-- Dites, Athos, que vous dsapprouvez ma proposition.

-- Non pas, je crois au contraire qu'elle est de bonne guerre;
cependant...

-- Cependant, quoi?

-- Je crois que vous n'auriez pas d faire jurer  ces messieurs
de ne rien dire au Mazarin; car en leur faisant jurer cela, vous
avez presque pris l'engagement de ne rien faire.

-- Je n'ai pris aucun engagement, je vous jure; je me regarde
comme parfaitement libre. Allons, allons, Athos! allons!

-- O?

-- Chez M. de Beaufort ou chez M. de Bouillon; nous leur dirons ce
qu'il en est.

-- Oui, mais  une condition: c'est que nous commencerons par le
coadjuteur. C'est un prtre; il est savant sur les cas de
conscience, et nous lui conterons le ntre.

-- Ah! fit Aramis, il va tout gter, tout s'approprier; finissons
par lui au lieu de commencer.

Athos sourit. On voyait qu'il avait au fond du coeur une pense
qu'il ne disait pas.

-- Eh bien! soit, dit-il; par lequel commenons-nous?

-- Par M. de Bouillon, si vous voulez bien; c'est celui qui se
prsente le premier sur notre chemin.

-- Maintenant vous me permettrez une chose, n'est-ce pas?

-- Laquelle?

-- C'est que je passe  l'htel du _Grand-Roi-Charlemagne_ pour
embrasser Raoul.

-- Comment donc! j'y vais avec vous, nous l'embrasserons ensemble.

Tous deux avaient repris le bateau qui les avait amens et
s'taient fait conduire aux Halles. Ils y trouvrent Grimaud et
Blaisois, qui leur tenaient leurs chevaux, et tous quatre
s'acheminrent vers la rue Gungaud.

Mais Raoul n'tait point  l'htel du _Grand-Roi;_ il avait reu
dans la journe un message de M. le Prince et tait parti avec
Olivain aussitt aprs l'avoir reu.


LXXXII. Les trois lieutenants du gnralissime

Selon qu'il avait t convenu et dans l'ordre arrt entre eux,
Athos et Aramis, en sortant de l'auberge du _Grand-Roi-
Charlemagne, _s'acheminrent vers l'htel de M. le duc de
Bouillon.

La nuit tait noire, et, quoique s'avanant vers les heures
silencieuses et solitaires, elle continuait de retentir de ces
mille bruits qui rveillent en sursaut une ville assige. 
chaque pas on rencontrait des barricades,  chaque dtour des rues
des chanes tendues,  chaque carrefour des bivouacs; les
patrouilles se croisaient, changeant les mots d'ordre; les
messagers expdis par les diffrents chefs sillonnaient les
places; enfin, des dialogues anims, et qui indiquaient
l'agitation des esprits, s'tablissaient entre les habitants
pacifiques qui se tenaient aux fentres et leurs concitoyens plus
belliqueux qui couraient les rues la pertuisane sur l'paule ou
l'arquebuse au bras.

Athos et Aramis n'avaient pas fait cent pas sans tre arrts par
les sentinelles places aux barricades, qui leur avaient demand
le mot d'ordre; mais ils avaient rpondu qu'ils allaient chez
M. de Bouillon pour lui annoncer une nouvelle d'importance, et
l'on s'tait content de leur donner un guide qui, sous prtexte
de les accompagner et de leur faciliter les passages, tait charg
de veiller sur eux. Celui-ci tait parti les prcdant et
chantant:

_Ce brave monsieur de Bouillon_
_Est incommod de la goutte._

C'tait un triolet des plus nouveaux et qui se composait de je ne
sais combien de couplets o chacun avait sa part.

En arrivant aux environs de l'htel de Bouillon, on croisa une
petite troupe de trois cavaliers qui avaient tous les mots du
monde, car ils marchaient sans guide et sans escorte, et en
arrivant aux barricades n'avaient qu' changer avec ceux qui les
gardaient quelques paroles pour qu'on les laisst passer avec
toutes les dfrences qui sans doute taient dues  leur rang. 
leur aspect, Athos et Aramis s'arrtrent.

-- Oh! oh! dit Aramis, voyez-vous, comte?

-- Oui, dit Athos.

-- Que vous semble de ces trois cavaliers?

-- Et  vous Aramis?

-- Mais que ce sont nos hommes.

-- Vous ne vous tes pas tromp, j'ai parfaitement reconnu
M. de Flamarens.

-- Et moi, M. de Chtillon.

-- Quant au cavalier au manteau brun...

-- C'est le cardinal.

-- En personne.

-- Comment diable se hasardent-ils ainsi dans le voisinage de
l'htel de Bouillon? demanda Aramis.

Athos sourit, mais il ne rpondit point. Cinq minutes aprs ils
frappaient  la porte du prince.

La porte tait garde par une sentinelle, comme c'est l'habitude
pour les gens revtus de grades suprieurs; un petit poste se
tenait mme dans la cour, prt  obir aux ordres du lieutenant de
M. le prince de Conti.

Comme le disait la chanson, M. le duc de Bouillon avait la goutte
et se tenait au lit; mais malgr cette grave indisposition, qui
l'empchait de monter  cheval depuis un mois, c'est--dire depuis
que Paris tait assig, il n'en fit pas moins dire qu'il tait
prt  recevoir MM. le comte de La Fre et le chevalier d'Herblay.

Les deux amis furent introduits prs de M. le duc de Bouillon. Le
malade tait dans sa chambre, couch, mais entour de l'appareil
le plus militaire qui se pt voir. Ce n'taient partout, pendus
aux murailles, qu'pes, pistolets, cuirasses et arquebuses, et il
tait facile de voir que, ds qu'il n'aurait plus la goutte,
M. de Bouillon donnerait un joli peloton de fil  retordre aux
ennemis du parlement. En attendant,  son grand regret, disait-il,
il tait forc de se tenir au lit.

-- Ah! messieurs, s'cria-t-il en apercevant les deux visiteurs et
en faisant pour se soulever sur son lit un effort qui lui arracha
une grimace de douleur, vous tes bien heureux, vous; vous pouvez
monter  cheval, aller, venir, combattre pour la cause du peuple.
Mais moi, vous le voyez, je suis clou sur mon lit. Ah! diable de
goutte! fit-il en grimaant de nouveau. Diable de goutte!

-- Monseigneur, dit Athos, nous arrivons d'Angleterre, et notre
premier soin en touchant  Paris a t de venir prendre des
nouvelles de votre sant.

-- Grand merci, messieurs, grand merci! reprit le duc. Mauvaise,
comme vous le voyez, ma sant... Diable de goutte! Ah! vous
arrivez d'Angleterre? et le roi Charles se porte bien,  ce que je
viens d'apprendre?

-- Il est mort, Monseigneur, dit Aramis.

-- Bah! fit le duc tonn.

-- Mort sur un chafaud, condamn par le parlement.

-- Impossible!

-- Et excut en notre prsence.

-- Que me disait donc M. de Flamarens?

-- M. de Flamarens? fit Aramis.

-- Oui, il sort d'ici.

Athos sourit.

-- Avec deux compagnons? dit-il.

-- Avec deux compagnons, oui, reprit le duc; puis il ajouta avec
quelque inquitude: Les auriez-vous rencontrs?

-- Mais oui, dans la rue ce me semble, dit Athos.

Et il regarda en souriant Aramis, qui, de son ct, le regarda
d'un air quelque peu tonn.

-- Diable de goutte! s'cria M. de Bouillon videmment mal  son
aise.

-- Monseigneur, dit Athos, en vrit il faut tout votre dvouement
 la cause parisienne pour rester, souffrant comme vous l'tes, 
la tte des armes, et cette persvrance cause en vrit notre
admiration,  M. d'Herblay et  moi.

-- Que voulez-vous, messieurs! il faut bien, et vous en tes un
exemple, vous si braves et si dvous, vous  qui mon cher
collgue le duc de Beaufort doit la libert et peut-tre la vie,
il faut bien se sacrifier  la chose publique. Aussi vous le
voyez, je me sacrifie; mais, je l'avoue, je suis au bout de ma
force. Le coeur est bon, la tte est bonne; mais cette diable de
goutte me tue, et j'avoue que si la cour faisait droit  mes
demandes, demandes bien justes, puisque je ne fais que demander
une indemnit promise par l'ancien cardinal lui-mme lorsqu'on m'a
enlev ma principaut de Sedan, oui, je l'avoue, si l'on me
donnait des domaines de la mme valeur, si l'on m'indemnisait de
la non-jouissance de cette proprit depuis qu'elle m'a t
enleve, c'est--dire depuis huit ans; si le titre de prince tait
accord  ceux de ma maison, et si mon frre de Turenne tait
rintgr dans son commandement, je me retirerais immdiatement
dans mes terres et laisserais la cour et le parlement s'arranger
entre eux comme ils l'entendraient.

-- Et vous auriez bien raison, Monseigneur, dit Athos.

-- C'est votre avis, n'est-ce pas, monsieur le comte de La Fre?

-- Tout  fait.

-- Et  vous aussi, monsieur le chevalier d'Herblay?

-- Parfaitement.

-- Eh bien! je vous assure, messieurs, reprit le duc, que selon
toute probabilit, c'est celui que j'adopterai. La cour me fait
des ouvertures en ce moment; il ne tient qu' moi de les accepter.
Je les avais repousses jusqu' cette heure, mais puisque des
hommes comme vous me disent que j'ai tort, mais puisque surtout
cette diable de goutte me met dans l'impossibilit de rendre aucun
service  la cause parisienne, ma foi, j'ai bien envie de suivre
votre conseil et d'accepter la proposition que vient de me faire
M. de Chtillon.

-- Acceptez, prince, dit Aramis, acceptez.

-- Ma foi, oui. Je suis mme fch, ce soir, de l'avoir presque
repousse... mais il y a confrence demain, et nous verrons.

Les deux amis salurent le duc.

-- Allez, messieurs, leur dit celui-ci, allez, vous devez tre
bien fatigus du voyage. Pauvre roi Charles! Mais enfin, il y a
bien un peu de sa faute dans tout cela, et ce qui doit nous
consoler c'est que la France n'a rien  se reprocher dans cette
occasion, et qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour le sauver.

-- Oh! quant  cela, dit Aramis, nous en sommes tmoins,
M. de Mazarin surtout....

-- Eh bien! voyez-vous, je suis bien aise que vous lui rendiez ce
tmoignage; il a du bon au fond, le cardinal, et s'il n'tait pas
tranger... eh bien! on lui rendrait justice. Ae! diable de
goutte!

Athos et Aramis sortirent, mais jusque dans l'antichambre les cris
de M. de Bouillon les accompagnrent; il tait vident que le
pauvre prince souffrait comme un damn.

Arrivs  la porte de la rue:

-- Eh bien! demanda Aramis  Athos, que pensez-vous?

-- De qui?

-- De M. de Bouillon, pardieu!

-- Mon ami, j'en pense ce qu'en pense le triolet de notre guide,
reprit Athos:

_Ce pauvre monsieur de Bouillon_
_Est incommod de la goutte._

-- Aussi, dit Aramis, vous voyez que je ne lui ai pas souffl mot
de l'objet qui nous amenait.

-- Et vous avez agi prudemment, vous lui eussiez redonn un accs.
Allons chez M. de Beaufort.

Et les deux amis s'acheminrent vers l'htel de Vendme.

Dix heures sonnaient comme ils arrivaient.

L'htel de Vendme tait non moins bien gard et prsentait un
aspect non moins belliqueux que celui de Bouillon. Il y avait
sentinelles, poste dans la cour, armes aux faisceaux, chevaux tout
sells aux anneaux. Deux cavaliers, sortant comme Athos et Aramis
entraient, furent obligs de faire faire un pas en arrire  leurs
montures pour laisser passer ceux-ci.

-- Ah! ah! messieurs, dit Aramis, c'est dcidment la nuit aux
rencontres, j'avoue que nous serions bien malheureux, aprs nous
tre si souvent rencontrs ce soir, si nous allions ne point
parvenir  nous rencontrer demain.

-- Oh! quant  cela, monsieur, repartit Chtillon (car c'tait
lui-mme qui sortait avec Flamarens de chez le duc de Beaufort),
vous pouvez tre tranquille; si nous nous rencontrons la nuit sans
nous chercher,  plus forte raison nous rencontrerons-nous le jour
en nous cherchant.

-- Je l'espre, monsieur, dit Aramis.

-- Et moi, j'en suis sr, dit le duc.

MM. de Flamarens et de Chtillon continurent leur chemin, et
Athos et Aramis mirent pied  terre.

 peine avaient-ils pass la bride de leurs chevaux aux bras de
leurs laquais et s'taient-ils dbarrasss de leurs manteaux,
qu'un homme s'approcha d'eux, et aprs les avoir regards un
instant  la douteuse clart d'une lanterne suspendue au milieu de
la cour, poussa un cri de surprise et vint se jeter dans leurs
bras.

-- Comte de La Fre, s'cria cet homme, chevalier d'Herblay!
comment tes-vous ici,  Paris?

-- Rochefort! dirent ensemble les deux amis.

-- Oui, sans doute. Nous sommes arrivs, comme vous l'avez su, du
Vendmois, il y a quatre ou cinq jours, et nous nous apprtons 
donner de la besogne au Mazarin. Vous tes toujours des ntres, je
prsume?

-- Plus que jamais. Et le duc?

-- Il est enrag contre le cardinal. Vous savez ses succs, 
notre cher duc! c'est le vritable roi de Paris, il ne peut pas
sortir sans risquer qu'on l'touffe.

-- Ah! tant mieux, dit Aramis; mais dites-moi, n'est-ce pas
MM. de Flamarens et de Chtillon qui sortent d'ici?

-- Oui, ils viennent d'avoir audience du duc; ils venaient de la
part du Mazarin sans doute, mais ils auront trouv  qui parler,
je vous en rponds.

--  la bonne heure! dit Athos. Et ne pourrait-on avoir l'honneur
de voir Son Altesse?

-- Comment donc!  l'instant mme. Vous savez que pour vous elle
est toujours visible. Suivez-moi, je rclame l'honneur de vous
prsenter.

Rochefort marcha devant. Toutes les portes s'ouvrirent devant lui
et devant les deux amis. Ils trouvrent M. de Beaufort prs de se
mettre  table. Les mille occupations de la soire avaient retard
son souper jusqu' ce moment-l; mais, malgr la gravit de la
circonstance, le prince n'eut pas plus tt entendu les deux noms
que lui annonait Rochefort, qu'il se leva de la chaise qu'il
tait en train d'approcher de la table, et que s'avanant vivement
au-devant des deux amis:

-- Ah! pardieu, dit-il, soyez les bienvenus, messieurs.

Vous venez prendre votre part de mon souper, n'est-ce pas?
Boisjoli, prviens Noirmont que j'ai deux convives. Vous
connaissez Noirmont, n'est-ce pas, messieurs? c'est mon matre
d'htel, le successeur du pre Marteau, qui confectionne les
excellents pts que vous savez. Boisjoli, qu'il envoie un de sa
faon, mais pas dans le genre de celui qu'il avait fait pour La
Rame. Dieu merci! nous n'avons plus besoin d'chelles de corde,
de poignards ni de poires d'angoisse.

-- Monseigneur, dit Athos, ne drangez pas pour nous votre
illustre matre d'htel, dont nous connaissons les talents
nombreux et varis. Ce soir, avec la permission de Votre Altesse,
nous aurons seulement l'honneur de lui demander des nouvelles de
sa sant et de prendre ses ordres.

-- Oh! quant  ma sant, vous voyez, messieurs, excellente. Une
sant qui a rsist  cinq ans de Vincennes accompagns de
M. de Chavigny est capable de tout. Quant  mes ordres, ma foi,
j'avoue que je serais fort embarrass de vous en donner, attendu
que chacun donne les siens de son ct, et que je finirai, si cela
continue, par n'en pas donner du tout.

-- Vraiment? dit Athos, je croyais cependant que c'tait sur votre
union que le parlement comptait.

-- Ah! oui, notre union! elle est belle! Avec le duc de Bouillon,
a va encore, il a la goutte et ne quitte pas son lit, il y a
moyen de s'entendre; mais avec M. d'Elbeuf et ses lphants de
fils... Vous connaissez le triolet sur le duc d'Elbeuf, messieurs?

-- Non, Monseigneur.

-- Vraiment!

Le duc se mit  chanter:

_Monsieur d'Elbeuf et ses enfants_
_Font rage  la place Royale._
_Ils vont tous quatre piaffant,_
_Monsieur d'Elbeuf et ses enfants._
_Mais sitt qu'il faut battre aux champs,_
_Adieu leur humeur martiale._
_Monsieur d'Elbeuf et ses enfants_
_Font rage  la place Royale_

-- Mais, reprit Athos, il n'en est pas ainsi avec le coadjuteur,
j'espre?

-- Ah! bien oui! avec le coadjuteur, c'est pis encore. Dieu vous
garde des prlats brouillons, surtout quand ils portent une
cuirasse sous leur simarre! Au lieu de se tenir tranquille dans
son vch  chanter des _Te Deum_ pour les victoires que nous ne
remportons pas, ou pour les victoires o nous sommes battus,
savez-vous ce qu'il fait?

-- Non.

-- Il lve un rgiment auquel il donne son nom, le rgiment de
Corinthe. Il fait des lieutenants et des capitaines ni plus ni
moins qu'un marchal de France, et des colonels comme le roi.

-- Oui, dit Aramis; mais lorsqu'il faut se battre, j'espre qu'il
se tient  son archevch?

-- Eh bien! pas du tout, voil ce qui vous trompe, mon cher
d'Herblay! Lorsqu'il faut se battre, il se bat; de sorte que comme
la mort de son oncle lui a donn sige au parlement, maintenant on
l'a sans cesse dans les jambes; au parlement, au conseil, au
combat. Le prince de Conti est gnral en peinture, et quelle
peinture! Un prince bossu! Ah! tout cela va bien mal, messieurs,
tout cela va bien mal!

-- De sorte, Monseigneur, que Votre Altesse est mcontente? dit
Athos en changeant un regard avec Aramis.

-- Mcontente, comte! dites que Mon Altesse est furieuse. C'est au
point, tenez, je le dis  vous, je ne le dirais point  d'autres,
c'est au point que si la reine, reconnaissant ses torts envers
moi, rappelait ma mre exile et me donnait la survivance de
l'amiraut, qui est  monsieur mon pre et qui m'a t promise 
sa mort, eh bien! je ne serais pas bien loign de dresser des
chiens  qui j'apprendrais  dire qu'il y a encore en France de
plus grands voleurs que M. de Mazarin.

Ce ne fut plus un regard seulement, ce furent un regard et un
sourire qu'changrent Athos et Aramis; et ne les eussent-ils pas
rencontrs, ils eussent devin que MM. de Chtillon et de
Flamarens avaient pass par l. Aussi ne soufflrent-ils pas mot
de la prsence  Paris de M. de Mazarin.

-- Monseigneur, dit Athos, nous voil satisfaits. Nous n'avions,
en venant  cette heure chez Votre Altesse, d'autre but que de
faire preuve de notre dvouement, et de lui dire que nous nous
tenions  sa disposition comme ses plus fidles serviteurs.

-- Comme mes plus fidles amis, messieurs, comme mes plus fidles
amis! vous l'avez prouv; et si jamais je me raccommode avec la
cour, je vous prouverai, je l'espre, que moi aussi je suis rest
votre ami ainsi que celui de ces messieurs; comment diable les
appelez-vous, d'Artagnan et Porthos?

-- D'Artagnan et Porthos.

-- Ah! oui, c'est cela. Ainsi donc, vous comprenez, comte de La
Fre, vous comprenez, chevalier d'Herblay, tout et toujours 
vous.

Athos et Aramis s'inclinrent et sortirent.

-- Mon cher Athos, dit Aramis, je crois que vous n'avez consenti 
m'accompagner, Dieu me pardonne! que pour me donner une leon?

-- Attendez donc, mon cher, dit Athos, il sera temps de vous en
apercevoir quand nous sortirons de chez le coadjuteur.

-- Allons donc  l'archevch, dit Aramis.

Et tous deux s'acheminrent vers la Cit.

En se rapprochant du berceau de Paris, Athos et Aramis trouvrent
les rues inondes, et il fallut reprendre une barque.

Il tait onze heures passes, mais on savait qu'il n'y avait pas
d'heure pour se prsenter chez le coadjuteur; son incroyable
activit faisait, selon les besoins, de la nuit le jour, et du
jour la nuit.

Le palais archipiscopal sortait du sein de l'eau, et on et dit,
au nombre des barques amarres de tous cts autour de ce palais,
qu'on tait, non  Paris, mais  Venise. Ces barques allaient,
venaient, se croisaient en tous sens, s'enfonant dans le ddale
des rues de la Cit, ou s'loignant dans la direction de l'Arsenal
ou du quai Saint-Victor, et alors nageaient comme sur un lac. De
ces barques les unes taient muettes et mystrieuses, les autres
taient bruyantes et claires. Les deux amis glissrent au milieu
de ce monde d'embarcations et abordrent  leur tour.

Tout le rez-de-chausse de l'archevch tait inond, mais des
espces d'escaliers avaient t adapts aux murailles; et tout le
changement qui tait rsult de l'inondation, c'est qu'au lieu
d'entrer par les portes on entrait par les fentres.

Ce fut ainsi qu'Athos et Aramis abordrent dans l'antichambre du
prlat. Cette antichambre tait encombre de laquais, car une
douzaine de seigneurs taient entasss dans le salon d'attente.

-- Mon Dieu! dit Aramis, regardez donc, Athos! est-ce que ce fat
de coadjuteur va se donner le plaisir de nous faire faire
antichambre?

Athos sourit.

-- Mon cher ami, lui dit-il, il faut prendre les gens avec tous
les inconvnients de leur position; le coadjuteur est en ce moment
un des sept ou huit rois qui rgnent  Paris, il a une cour.

-- Oui, dit Aramis; mais nous ne sommes pas des courtisans, nous.

-- Aussi allons-nous lui faire passer nos noms, et s'il ne fait
pas en les voyant une rponse convenable, eh bien! nous le
laisserons aux affaires de la France et aux siennes. Il ne s'agit
que d'appeler un laquais et de lui mettre une demi-pistole dans la
main.

-- Eh! justement, s'cria Aramis, je ne me trompe pas... oui...
non... si fait, Bazin; venez ici, drle!

Bazin, qui dans ce moment traversait l'antichambre,
majestueusement revtu de ses habits d'glise, se retourna, le
sourcil fronc, pour voir quel tait l'impertinent qui
l'apostrophait de cette manire. Mais  peine eut-il reconnu
Aramis, que le tigre se fit agneau, et que s'approchant des deux
gentilshommes:

-- Comment! dit-il, c'est vous, monsieur le chevalier! c'est vous,
monsieur le comte! Vous voil tous deux au moment o nous tions
si inquiets de vous! Oh! que je suis heureux de vous revoir!

-- C'est bien, c'est bien, matre Bazin, dit Aramis; trve de
compliments. Nous venons pour voir M. le coadjuteur, mais nous
sommes presss, et il faut que nous le voyions  l'instant mme.

-- Comment donc! dit Bazin,  l'instant mme, sans doute; ce n'est
point  des seigneurs de votre sorte qu'on fait faire antichambre.
Seulement en ce moment il est en confrence secrte avec un
M. de Bruy.

-- De Bruy! s'crirent ensemble Athos et Aramis.

-- Oui! c'est moi qui l'ai annonc, et je me rappelle parfaitement
son nom. Le connaissez-vous, monsieur? ajouta Bazin en se
retournant vers Aramis.

-- Je crois le connatre.

-- Je n'en dirai pas autant, moi, reprit Bazin, car il tait si
bien envelopp dans son manteau, que, quelque persistance que j'y
aie mise, je n'ai pas pu voir le plus petit coin de son visage.
Mais je vais entrer pour annoncer, et cette fois peut-tre serai-
je plus heureux.

-- Inutile, dit Aramis, nous renonons  voir M. le coadjuteur
pour ce soir, n'est-ce pas, Athos?

-- Comme vous voudrez, dit le comte.

-- Oui, il a de trop grandes affaires  traiter avec ce
M. de Bruy.

-- Et lui annoncerai-je que ces messieurs taient venus 
l'archevch?

-- Non, ce n'est pas la peine, dit Aramis; venez, Athos.

Et les deux amis, fendant la foule des laquais, sortirent de
l'archevch suivis de Bazin, qui tmoignait de leur importance en
leur prodiguant les salutations.

-- Eh bien! demanda Athos lorsque Aramis et lui furent dans la
barque, commencez-vous  croire, mon ami, que nous aurions jou un
bien mauvais tour  tous ces gens-l en arrtant M. de Mazarin?

-- Vous tes la sagesse incarne, Athos, rpondit Aramis.

Ce qui avait surtout frapp les deux amis, c'tait le peu
d'importance qu'avaient pris  la cour de France les vnements
terribles qui s'taient passs en Angleterre et qui leur
semblaient,  eux, devoir occuper l'attention de toute l'Europe.

En effet,  part une pauvre veuve et une orpheline royale qui
pleuraient dans un coin du Louvre, personne ne paraissait savoir
qu'il et exist un roi Charles Ier et que ce roi venait de mourir
sur un chafaud.

Les deux amis s'taient donn rendez-vous pour le lendemain matin
 dix heures, car, quoique la nuit ft fort avance lorsqu'ils
taient arrivs  la porte de l'htel, Aramis avait prtendu qu'il
avait encore quelques visites d'importance  faire et avait laiss
Athos entrer seul.

Le lendemain  dix heures sonnantes ils taient runis. Depuis six
heures du matin Athos tait sorti de son ct.

-- Eh bien! avez-vous eu quelques nouvelles? demanda Athos.

-- Aucune; on n'a vu d'Artagnan nulle part, et Porthos n'a pas
encore paru. Et chez vous?

-- Rien.

-- Diable! fit Aramis.

-- En effet, dit Athos, ce retard n'est point naturel; ils ont
pris la route la plus directe, et par consquent ils auraient d
arriver avant nous.

-- Ajoutez  cela, dit Aramis, que nous connaissons d'Artagnan
pour la rapidit de ses manoeuvres, et qu'il n'est pas homme 
avoir perdu une heure, sachant que nous l'attendons...

-- Il comptait, si vous vous rappelez, tre ici le cinq.

-- Et nous voil au neuf. C'est ce soir qu'expire le dlai.

-- Que comptez-vous faire, demanda Athos, si ce soir nous n'avons
pas de nouvelles?

-- Pardieu! nous mettre  sa recherche.

-- Bien, dit Athos.

-- Mais Raoul? demanda Aramis.

Un lger nuage passa sur le front du comte.

-- Raoul me donne beaucoup d'inquitude, dit-il, il a reu hier un
message du prince de Cond, il est all le rejoindre  Saint-Cloud
et n'est pas revenu.

-- N'avez-vous point vu madame de Chevreuse?

-- Elle n'tait point chez elle. Et vous, Aramis, vous deviez
passer, je crois, chez madame de Longueville?

-- J'y ai pass en effet.

-- Eh bien?

-- Elle n'tait point chez elle non plus, mais au moins elle avait
laiss l'adresse de son nouveau logement.

-- O tait-elle?

-- Devinez, je vous le donne en mille.

-- Comment voulez-vous que je devine o est  minuit, car je
prsume que c'est en me quittant que vous vous tes prsent chez
elle, comment, dis-je, voulez-vous que je devine o est  minuit
la plus belle et la plus active de toutes les frondeuses?

--  l'Htel de Ville! mon cher!

-- Comment,  l'Htel de Ville! Est-elle donc nomme prvt des
marchands?

-- Non, mais elle s'est faite reine de Paris par intrim, et comme
elle n'a pas os de prime abord aller s'tablir au Palais-Royal ou
aux Tuileries, elle s'est installe  l'Htel de Ville, o elle va
donner incessamment un hritier ou une hritire  ce cher duc.

-- Vous ne m'aviez pas fait part de cette circonstance, Aramis,
dit Athos.

-- Bah! vraiment! C'est un oubli alors, excusez-moi.

-- Maintenant, demanda Athos, qu'allons-nous faire d'ici  ce
soir? Nous voici fort dsoeuvrs, ce me semble.

-- Vous oubliez, mon ami, que nous avons de la besogne toute
taille.

-- O cela?

-- Du ct de Charenton, morbleu! J'ai l'esprance, d'aprs sa
promesse, de rencontrer l un certain M. de Chtillon que je
dteste depuis longtemps.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce qu'il est frre d'un certain M. de Coligny.

-- Ah! c'est vrai, j'oubliais... lequel a prtendu  l'honneur
d'tre votre rival. Il a t bien cruellement puni de cette
audace, mon cher, et, en vrit, cela devrait vous suffire.

-- Oui; mais que voulez-vous! cela ne me suffit point. Je suis
rancunier; c'est le seul point par lequel je tienne  l'glise Aprs
cela, vous comprenez, Athos, vous n'tes aucunement forc de me
suivre.

-- Allons donc, dit Athos, vous plaisantez!

-- En ce cas, mon cher, si vous tes dcid  m'accompagner, il
n'y a point de temps  perdre. Le tambour a battu, j'ai rencontr
les canons qui partaient, j'ai vu les bourgeois qui se rangeaient
en bataille sur la place de l'Htel-de-Ville; on va bien
certainement se battre vers Charenton, comme l'a dit hier le duc
de Chtillon.

-- J'aurais cru, dit Athos, que les confrences de cette nuit
avaient chang quelque chose  ces dispositions belliqueuses.

-- Oui sans doute, mais on ne s'en battra pas moins, ne ft-ce que
pour mieux masquer ces confrences.

-- Pauvres gens! dit Athos, qui vont se faire tuer pour qu'on
rende Sedan  M. de Bouillon, pour qu'on donne la survivance de
l'amiraut  M. de Beaufort, et pour que le coadjuteur soit
cardinal!

-- Allons! allons! mon cher, dit Aramis, convenez que vous ne
seriez pas si philosophe si votre Raoul ne se devait point trouver
 toute cette bagarre.

-- Peut-tre dites-vous vrai, Aramis.

-- Eh bien! allons donc o l'on se bat, c'est un moyen sr de
retrouver d'Artagnan, Porthos, et peut-tre mme Raoul.

-- Hlas! dit Athos.

-- Mon bon ami, dit Aramis, maintenant que nous sommes  Paris, il
vous faut, croyez-moi, perdre cette habitude de soupirer sans
cesse.  la, guerre, morbleu! comme  la guerre, Athos! N'tes-
vous plus homme d'pe, et vous tes-vous fait glise, voyons!
Tenez, voil de beaux bourgeois qui passent; c'est engageant,
tudieu! Et ce capitaine, voyez donc, a vous a presque une
tournure militaire!

-- Ils sortent de la rue du Mouton.

-- Tambour en tte, comme de vrais soldats! Mais voyez donc ce
gaillard-l, comme il se balance, comme il se cambre!

-- Heu! fit Grimaud.

-- Quoi? demanda Athos.

-- Planchet, monsieur.

-- Lieutenant hier, dit Aramis, capitaine aujourd'hui, colonel
sans doute demain; dans huit jours le gaillard sera marchal de
France.

-- Demandons-lui quelques renseignements, dit Athos.

Et les deux amis s'approchrent de Planchet, qui, plus fier que
jamais d'tre vu en fonctions, daigna expliquer aux deux
gentilshommes qu'il avait ordre de prendre position sur la place
Royale avec deux cents hommes formant l'arrire-garde de l'arme
parisienne, et de se diriger de l vers Charenton quand besoin
serait.

Comme Athos et Aramis allaient du mme ct, ils escortrent
Planchet jusque sur son terrain.

Planchet fit assez adroitement manoeuvrer ses hommes sur la place
Royale, et les chelonna derrire une longue file de bourgeois
place rue et faubourg Saint-Antoine, en attendant le signal du
combat.

-- La journe sera chaude, dit Planchet d'un ton belliqueux.

-- Oui, sans doute, rpondit Aramis; mais il y a loin d'ici 
l'ennemi.

-- Monsieur, on rapprochera la distance, rpondit un dizainier.

Aramis salua, puis se retournant vers Athos:

-- Je ne me soucie pas de camper place Royale avec tous ces gens-
l, dit-il; voulez-vous que nous marchions en avant? nous verrons
mieux les choses.

-- Et puis M. de Chtillon ne viendrait point vous chercher place
Royale, n'est-ce pas? Allons donc en avant, mon ami.

-- N'avez-vous pas deux mots  dire de votre ct 
M. de Flamarens?

-- Ami, dit Athos, j'ai pris une rsolution, c'est de ne plus
tirer l'pe que je n'y sois forc absolument.

-- Et depuis quand cela?

-- Depuis que j'ai tir le poignard.

-- Ah bon! encore un souvenir de M. Mordaunt! Eh bien! mon cher,
il ne vous manquerait plus que d'prouver des remords d'avoir tu
celui-l!

-- Chut! dit Athos en mettant un doigt sur sa bouche avec ce
sourire triste qui n'appartenait qu' lui, ne parlons plus de
Mordaunt, cela nous porterait malheur.

Et Athos piqua vers Charenton, longeant le faubourg, puis la
valle de Fcamp, toute noire de bourgeois arms. Il va sans dire
qu'Aramis le suivait d'une demi-longueur de cheval.


LXXXIII. Le combat de Charenton

 mesure qu'Athos et Aramis avanaient, et qu'en avanant ils
dpassaient les diffrents corps chelonns sur la route, ils
voyaient les cuirasses fourbies et clatantes succder aux armes
rouilles, et les mousquets tincelants aux pertuisanes bigarres.

-- Je crois que c'est ici le vrai champ de bataille, dit Aramis;
voyez-vous ce corps de cavalerie qui se tient en avant du pont, le
pistolet au poing? Eh! prenez garde, voici du canon qui arrive.

-- Ah a! mon cher, dit Athos, o nous avez-vous mens? Il me
semble que je vois tout autour de nous des figures appartenant 
des officiers de l'arme royale. N'est-ce pas M. de Chtillon lui-
mme qui s'avance avec ces deux brigadiers?

Et Athos mit l'pe  la main, tandis qu'Aramis, croyant qu'en
effet il avait dpass les limites du camp parisien, portait la
main  ses fontes.

-- Bonjour, messieurs, dit le duc en s'approchant, je vois que
vous ne comprenez rien  ce qui se passe, mais un mot vous
expliquera tout. Nous sommes pour le moment en trve; il y a
confrence: M. le Prince, M. de Retz, M. de Beaufort et
M. de Bouillon causent en ce moment politique. Or, de deux choses
l'une: ou les affaires ne s'arrangeront pas, et nous nous
retrouverons, chevalier; ou elles s'arrangeront, et, comme je
serai dbarrass de mon commandement, nous nous retrouverons
encore.

-- Monsieur, dit Aramis, vous parlez  merveille. Permettez-moi
donc de vous adresser une question.

-- Faites, monsieur.

-- O sont les plnipotentiaires?

--  Charenton mme, dans la seconde maison  droite en entrant du
ct de Paris.

-- Et cette confrence n'tait pas prvue!

-- Non, messieurs. Elle est,  ce qu'il parat, le rsultat de
nouvelles propositions que M. de Mazarin a fait faire hier soir
aux Parisiens.

Athos et Aramis se regardrent en riant; ils savaient mieux que
personne quelles taient ces propositions,  qui elles avaient t
faites et qui les avait faites.

-- Et cette maison o sont les plnipotentiaires, demanda Athos,
appartient...?

--  M. de Chanleu, qui commande vos troupes  Charenton. Je dis
vos troupes, parce que je prsume que ces messieurs sont
frondeurs.

-- Mais...  peu prs, dit Aramis.

-- Comment  peu prs?

-- Eh! sans doute, monsieur; vous le savez mieux que personne,
dans ce temps-ci on ne peut pas dire bien prcisment ce qu'on
est.

-- Nous sommes pour le roi et MM. les princes, dit Athos.

-- Il faut cependant nous entendre, dit Chtillon: le roi est avec
nous, et il a pour gnralissimes MM. d'Orlans et de Cond.

-- Oui, dit Athos, mais sa place est dans nos rangs avec
MM. de Conti, de Beaufort, d'Elbeuf et de Bouillon.

-- Cela peut tre, dit Chtillon, et l'on sait que pour mon compte
j'ai assez peu de sympathie pour M. de Mazarin; mes intrts mmes
sont  Paris: j'ai l un grand procs d'o dpend toute ma
fortune, et, tel que vous me voyez, je viens de consulter mon
avocat...

--  Paris?

-- Non pas,  Charenton... M. Viole, que vous connaissez de nom,
un excellent homme, un peu ttu; mais il n'est pas du parlement
pour rien. Je comptais le voir hier soir, mais notre rencontre m'a
empch de m'occuper de mes affaires. Or, comme il faut que les
affaires se fassent, j'ai profit de la trve, et voil comment je
me trouve au milieu de vous.

-- M. Viole donne donc ses consultations en plein vent? demanda
Aramis en riant.

-- Oui, monsieur, et  cheval mme. Il commande cinq cents
pistoliers pour aujourd'hui, et je lui ai rendu visite accompagn,
pour lui faire honneur, de ces deux petites pices de canon, en
tte desquelles vous avez paru si tonns de me voir. Je ne le
reconnaissais pas d'abord, je dois l'avouer; il a une longue pe
sur sa robe et des pistolets  sa ceinture, ce qui lui donne un
air formidable qui vous ferait plaisir, si vous aviez le bonheur
de le rencontrer.

-- S'il est si curieux  voir, on peut se donner la peine de le
chercher tout exprs, dit Aramis.

-- Il faudrait vous hter, monsieur, car les confrences ne
peuvent durer longtemps encore.

-- Et si elles sont rompues sans amener de rsultat, dit Athos,
vous allez tenter d'enlever Charenton?

-- C'est mon ordre; je commande les troupes d'attaque, et je ferai
de mon mieux pour russir.

-- Monsieur, dit Athos, puisque vous commandez la cavalerie...

-- Pardon! je commande en chef.

-- Mieux encore!... Vous devez connatre tous vos officiers,
j'entends tous ceux qui sont de distinction.

-- Mais oui,  peu prs.

-- Soyez assez bon pour me dire alors si vous n'avez pas sous vos
ordres M. le chevalier d'Artagnan, lieutenant aux mousquetaires.

-- Non, monsieur, il n'est pas avec nous; depuis plus de six
semaines il a quitt Paris, et il est, dit-on, en mission en
Angleterre.

-- Je savais cela, mais je le croyais de retour.

-- Non, monsieur, et je ne sache point que personne l'ait revu. Je
puis d'autant mieux vous rpondre  ce sujet que les mousquetaires
sont des ntres, et que c'est M. de Cambon qui, par intrim, tient
la place de M. d'Artagnan.

Les deux amis se regardrent.

-- Vous voyez, dit Athos.

-- C'est trange, dit Aramis.

-- Il faut absolument qu'il leur soit arriv malheur en route.

-- Nous sommes aujourd'hui le huit, c'est ce soir qu'expire le
dlai fix. Si ce soir nous n'avons point de nouvelles, demain
matin nous partirons.

Athos fit de la tte un signe affirmatif, puis se retournant:

-- Et M. de Bragelonne, un jeune homme de quinze ans, attach 
M. le Prince, demanda Athos presque embarrass de laisser percer
ainsi devant le sceptique Aramis ses proccupations paternelles,
a-t-il l'honneur d'tre connu de vous, monsieur le duc?

-- Oui, certainement, rpondit Chtillon, il nous est arriv ce
matin avec M. le Prince. Un charmant jeune homme! il est de vos
amis, monsieur le comte?

-- Oui, monsieur, rpliqua Athos doucement mu;  telle enseigne,
que j'aurais mme le dsir de le voir. Est-ce possible?

-- Trs possible, monsieur. Veuillez m'accompagner et je vous
conduirai au quartier gnral.

-- Hol! dit Aramis en se retournant, voil bien du bruit derrire
nous, ce me semble.

-- En effet, un gros de cavaliers vient  nous! fit Chtillon.

-- Je reconnais M. le coadjuteur  son chapeau de la fronde.

-- Et moi, M. de Beaufort  ses plumes blanches.

-- Ils viennent au galop. M. le Prince est avec eux. Ah! voil
qu'il les quitte.

-- On bat le rappel, s'cria Chtillon. Entendez-vous? Il faut
nous informer.

En effet, on voyait les soldats courir  leurs armes, les
cavaliers qui taient  pied se remettre en selle, les trompettes
sonnaient, les tambours battaient; M. de Beaufort tira l'pe.

De son ct, M. le Prince fit un signe de rappel, et tous les
officiers de l'arme royale, mls momentanment aux troupes
parisiennes, coururent  lui.

-- Messieurs, dit Chtillon, la trve est rompue, c'est vident;
on va se battre. Rentrez donc dans Charenton, car j'attaquerai
sous peu. Voil le signal que M. le Prince me donne.

En effet, une cornette levait par trois fois en l'air le guidon
de M. le Prince.

-- Au revoir, monsieur le chevalier! cria Chtillon.

Et il partit au galop pour rejoindre son escorte.

Athos et Aramis tournrent bride de leur ct et vinrent saluer le
coadjuteur et M. de Beaufort. Quant  M. de Bouillon, il avait eu
vers la fin de la confrence un si terrible accs de goutte, qu'on
avait t oblig de le reconduire  Paris en litire.

En change, M. le duc d'Elbeuf, entour de ses quatre fils comme
d'un tat-major, parcourait les rangs de l'arme parisienne.

Pendant ce temps, entre Charenton et l'arme royale se formait un
long espace blanc qui semblait se prparer pour servir de dernire
couche aux cadavres.

-- Ce Mazarin est vritablement une honte pour la France, dit le
coadjuteur en resserrant le ceinturon de son pe qu'il portait, 
la mode des anciens prlats militaires, sur sa simarre
archipiscopale. C'est un cuistre qui voudrait gouverner la France
comme une mtairie. Aussi la France ne peut-elle esprer de
bonheur et de tranquillit que lorsqu'il en sera sorti.

-- Il parat que l'on ne s'est pas entendu sur la couleur du
chapeau, dit Aramis.

Au mme instant, M. de Beaufort leva son pe.

-- Messieurs, dit-il, nous avons fait de la diplomatie inutile;
nous voulions nous dbarrasser de ce pleutre de Mazarini; mais la
reine, qui en est embguine, le veut absolument garder pour
ministre, de sorte qu'il ne nous reste plus qu'une ressource,
c'est de le battre congrment.

-- Bon! dit le coadjuteur, voil l'loquence accoutume de
M. de Beaufort.

-- Heureusement, dit Aramis, qu'il corrige ses fautes de franais
avec la pointe de son pe.

-- Peuh! fit le coadjuteur avec mpris, je vous jure que dans
toute cette guerre il est bien ple.

Et il tira son pe  son tour.

-- Messieurs, dit-il, voil l'ennemi qui vient  nous; nous lui
pargnerons bien, je l'espre, la moiti du chemin.

Et sans s'inquiter s'il tait suivi ou non, il partit. Son
rgiment, qui portait le nom de rgiment de Corinthe, du nom de
son archevch, s'branla derrire lui et commena la mle.

De son ct, M. de Beaufort lanait sa cavalerie, sous la conduite
de M. de Noirmoutiers, vers tampes, o elle devait rencontrer un
convoi de vivres impatiemment attendu par les Parisiens.
M. de Beaufort s'apprtait  le soutenir.

M. de Clanleu, qui commandait la place, se tenait, avec le plus
fort de ses troupes, prt  rsister  l'assaut, et mme, au cas
o l'ennemi serait repouss,  tenter une sortie.

Au bout d'une demi-heure le combat tait engag sur tous les
points. Le coadjuteur, que la rputation de courage de
M. de Beaufort exasprait, s'tait jet en avant et faisait
personnellement des merveilles de courage. Sa vocation, on le
sait, tait l'pe, et il tait heureux chaque fois qu'il la
pouvait tirer du fourreau, n'importe pour qui ou pour quoi. Mais
dans cette circonstance, s'il avait bien fait son mtier de
soldat, il avait mal fait celui de colonel. Avec sept ou huit
cents hommes il tait all heurter trois mille hommes, lesquels, 
leur tour, s'taient branls tout d'une masse et ramenaient
tambour battant les soldats du coadjuteur, qui arrivrent en
dsordre aux remparts. Mais le feu de l'artillerie de Clanleu
arrta court l'arme royale, qui parut un instant branle.
Cependant cela dura peu, et elle alla se reformer derrire un
groupe de maisons et un petit bois.

Clanleu crut que le moment tait venu; il s'lana  la tte de
deux rgiments pour poursuivre l'arme royale; mais, comme nous
l'avons dit, elle s'tait reforme et revenait  la charge, guide
par M. de Chtillon en personne. La charge fut si rude et si
habilement conduite, que Clanleu et ses hommes se trouvrent
presque entours. Clanleu ordonna la retraite, qui commena de
s'excuter pied  pied, pas  pas. Malheureusement, au bout d'un
instant, Clanleu tomba mortellement frapp.

M. de Chtillon le vit tomber et annona tout haut cette mort, qui
redoubla le courage de l'arme royale et dmoralisa compltement
les deux rgiments avec lesquels Clanleu avait fait sa sortie. En
consquence, chacun songea  son salut et ne s'occupa plus que de
regagner les retranchements, au pied desquels le coadjuteur
essayait de reformer son rgiment charp.

Tout  coup un escadron de cavalerie vint  la rencontre des
vainqueurs, qui entraient ple-mle avec les fugitifs dans les
retranchements. Athos et Aramis chargeaient en tte, Aramis l'pe
et le pistolet  la main, Athos l'pe au fourreau, le pistolet
aux fontes. Athos tait calme et froid comme dans une parade,
seulement son beau et noble regard s'attristait en voyant
s'entr'gorger tant d'hommes que sacrifiaient d'un ct
l'enttement royal, et de l'autre ct la rancune des princes.
Aramis, au contraire, tuait et s'enivrait peu  peu, selon son
habitude. Ses yeux vifs devenaient ardents; sa bouche, si finement
dcoupe, souriait d'un sourire lugubre; ses narines ouvertes
aspiraient l'odeur du sang; chacun de ses coups d'pe frappait
juste, et le pommeau de son pistolet achevait, assommait le bless
qui essayait de se relever.

Du ct oppos, et dans les rangs de l'arme royale, deux
cavaliers, l'un couvert d'une cuirasse dore, l'autre d'un simple
buffle duquel sortaient les manches d'un justaucorps de velours
bleu, chargeaient au premier rang. Le cavalier  la cuirasse dore
vint heurter Aramis et lui porta un coup d'pe qu'Aramis para
avec son habilet ordinaire.

-- Ah! c'est vous, monsieur de Chtillon! s'cria le chevalier;
soyez le bienvenu, je vous attendais!

-- J'espre ne vous avoir pas trop fait attendre, monsieur, dit le
duc; en tout cas, me voici.

-- Monsieur de Chtillon, dit Aramis en tirant de ses fontes un
second pistolet qu'il avait rserv pour cette occasion, je crois
que si votre pistolet est dcharg vous tes un homme mort.

-- Dieu merci, dit Chtillon, il ne l'est pas!

Et le duc, levant son pistolet sur Aramis, l'ajusta et fit feu.
Mais Aramis courba la tte au moment o il vit le duc appuyer le
doigt sur la gchette, et la balle passa, sans l'atteindre, au-
dessus de lui.

-- Oh! vous m'avez manqu, dit Aramis. Mais moi, j'en jure Dieu,
je ne vous manquerai pas.

-- Si je vous en laisse le temps! s'cria M. de Chtillon en
piquant son cheval et en bondissant sur lui l'pe haute.

Aramis l'attendit avec ce sourire terrible qui lui tait propre en
pareille occasion; et Athos, qui voyait M. de Chtillon s'avancer
sur Aramis avec la rapidit de l'clair, ouvrait la bouche pour
crier: Tirez! mais tirez donc! quand le coup partit.
M. de Chtillon ouvrit les bras et se renversa sur la croupe de
son cheval.

La balle lui tait entre dans la poitrine par l'chancrure de la
cuirasse.

-- Je suis mort! murmura le duc.

Et il glissa de son cheval  terre.

-- Je vous l'avais dit, monsieur, et je suis fch maintenant
d'avoir si bien tenu ma parole. Puis-je vous tre bon  quelque
chose?

Chtillon fit un signe de la main; et Aramis s'apprtait 
descendre, quand tout  coup il reut un choc violent dans le
ct: c'tait un coup d'pe, mais la cuirasse para le coup.

Il se tourna vivement, saisit ce nouvel antagoniste par le
poignet, quand deux cris partirent en mme temps, l'un pouss par
lui, l'autre par Athos:

-- Raoul!

Le jeune homme reconnut  la fois la figure du chevalier d'Herblay
et la voix de son pre, et laissa tomber son pe. Plusieurs
cavaliers de l'arme parisienne s'lancrent en ce moment sur
Raoul, mais Aramis le couvrit de son pe.

-- Prisonnier  moi! Passez donc au large! cria-t-il.

Athos, pendant ce temps, prenait le cheval de son fils par la
bride et l'entranait hors de la mle.

En ce moment M. le Prince, qui soutenait M. de Chtillon en
seconde ligne, apparut au milieu de la mle; on vit briller son
oeil d'aigle et on le reconnut  ses coups.

 sa vue, le rgiment de l'archevque de Corinthe, que le
coadjuteur, malgr tous ses efforts, n'avait pu rorganiser, se
jeta au milieu des troupes parisiennes, renversa tout et rentra en
fuyant dans Charenton, qu'il traversa sans s'arrter. Le
coadjuteur, entran par lui, repassa prs du groupe form par
Athos, par Aramis et Raoul.

-- Ah! ah! dit Aramis, qui ne pouvait, dans sa jalousie, ne pas se
rjouir de l'chec arriv au coadjuteur, en votre qualit
d'archevque, Monseigneur, vous devez connatre les critures.

-- Et qu'ont de commun les critures avec ce qui m'arrive? demanda
le coadjuteur.

-- Que M. le Prince vous traite aujourd'hui comme saint Paul, la
premire aux Corinthiens.

-- Allons! allons! dit Athos, le mot est joli, mais il ne faut pas
attendre ici les compliments. En avant, en avant, ou plutt en
arrire, car la bataille m'a bien l'air d'tre perdue pour les
frondeurs.

-- Cela m'est bien gal! dit Aramis, je ne venais ici que pour
rencontrer M. de Chtillon. Je l'ai rencontr, je suis content; un
duel avec un Chtillon, c'est flatteur!

-- Et de plus un prisonnier, dit Athos en montrant Raoul.

Les trois cavaliers continurent la route au galop.

Le jeune homme avait ressenti un frisson de joie en retrouvant son
pre. Ils galopaient l'un  ct de l'autre, la main gauche du
jeune homme dans la main droite d'Athos.

Quand ils furent loin du champ de bataille:

-- Qu'alliez-vous donc faire si avant dans la mle, mon ami?
demanda Athos au jeune homme; ce n'tait point l votre place, ce
me semble, n'tant pas mieux arm pour le combat.

-- Aussi ne devais-je point me battre aujourd'hui, monsieur.
J'tais charg d'une mission pour le cardinal, et je partais pour
Rueil, quand, voyant charger M. de Chtillon, l'envie me prit de
charger  ses cts. C'est alors qu'il me dit que deux cavaliers
de l'arme parisienne me cherchaient, et qu'il me nomma le comte
de La Fre.

-- Comment! vous saviez que nous tions l, et vous avez voulu
tuer votre ami le chevalier?

-- Je n'avais point reconnu M. le chevalier sous son armure, dit
en rougissant Raoul, mais j'aurais d le reconnatre  son adresse
et  son sang-froid.

-- Merci du compliment, mon jeune ami, dit Aramis, et l'on voit
qui vous a donn des leons de courtoisie. Mais vous allez 
Rueil, dites-vous?

-- Oui.

-- Chez le cardinal?

-- Sans doute. J'ai une dpche de M. le Prince pour Son minence.

-- Il faut la porter, dit Athos.

-- Oh! pour cela, un instant, pas de fausse gnrosit, comte. Que
diable! notre sort, et, ce qui est plus important, le sort de nos
amis, est peut-tre dans cette dpche.

-- Mais il ne faut pas que ce jeune homme manque  son devoir, dit
Athos.

-- D'abord, comte, ce jeune homme est prisonnier, vous l'oubliez.
Ce que nous faisons l est de bonne guerre. D'ailleurs, des
vaincus ne doivent pas tre difficiles sur le choix des moyens.
Donnez cette dpche, Raoul.

Raoul hsita, regardant Athos comme pour chercher une rgle de
conduite dans ses yeux.

-- Donnez la dpche, Raoul, dit Athos, vous tes le prisonnier du
chevalier d'Herblay.

Raoul cda avec rpugnance, mais Aramis, moins scrupuleux que le
comte de La Fre, saisit la dpche avec empressement, la
parcourut, et la rendant  Athos:

-- Vous, dit-il, qui tes croyant, lisez et voyez, en y
rflchissant, dans cette lettre, quelque chose que la Providence
juge important que nous sachions.

Athos prit la lettre tout en fronant son beau sourcil, mais
l'ide qu'il tait question, dans la lettre, de d'Artagnan l'aida
 vaincre le dgot qu'il prouvait  la lire.

Voici ce qu'il y avait dans la lettre:

Monseigneur, j'enverrai ce soir  Votre minence, pour renforcer
la troupe de M. de Comminges, les dix hommes que vous demandez. Ce
sont de bons soldats, propres  maintenir les deux rudes
adversaires dont Votre minence craint l'adresse et la
rsolution.

-- Oh! oh! dit Athos.

-- Eh bien! demanda Aramis, que vous semble de deux adversaires
qu'il faut, outre la troupe de Comminges, dix bons soldats pour
garder? cela ne ressemble-t-il pas comme deux gouttes d'eau 
d'Artagnan et  Porthos?

-- Nous allons battre Paris toute la journe, dit Athos, et si
nous n'avons pas de nouvelles ce soir, nous reprendrons le chemin
de la Picardie, et je rponds, grce  l'imagination de
d'Artagnan, que nous ne tarderons pas  trouver quelque indication
qui nous enlvera tous nos doutes.

-- Battons donc Paris, et informons-nous,  Planchet surtout, s'il
n'aura point entendu parler de son ancien matre.

-- Ce pauvre Planchet! vous en parlez bien  votre aise, Aramis,
il est massacr sans doute. Tous ces belliqueux bourgeois seront
sortis, et l'on aura fait un massacre.

Comme c'tait assez probable, ce fut avec un sentiment
d'inquitude que les deux amis rentrrent  Paris par la porte du
Temple, et qu'ils se dirigrent vers la place Royale o ils
comptaient avoir des nouvelles de ces pauvres bourgeois. Mais
l'tonnement des deux amis fut grand lorsqu'ils les trouvrent
buvant et goguenardant, eux et leur capitaine, toujours camps
place Royale et pleurs sans doute par leurs familles qui
entendaient le bruit du canon de Charenton et les croyaient au
feu.

Athos et Aramis s'informrent de nouveau  Planchet; mais il
n'avait rien su de d'Artagnan., Ils voulurent l'emmener, il leur
dclara qu'il ne pouvait quitter son poste sans ordre suprieur.

 cinq heures seulement ils rentrrent chez eux en disant qu'ils
revenaient de la bataille; ils n'avaient pas perdu de vue le
cheval de bronze de Louis XIII.

-- Mille tonnerres! dit Planchet en rentrant dans sa boutique de
la rue des Lombards, nous avons t battus  plate couture. Je ne
m'en consolerai jamais!


LXXXIV. La route de Picardie

Athos et Aramis, fort en sret dans Paris, ne se dissimulaient
pas qu' peine auraient-ils mis le pied dehors ils courraient les
plus grands dangers; mais on sait ce qu'tait la question de
danger pour de pareils hommes. D'ailleurs ils sentaient que le
dnouement de cette seconde odysse approchait, et qu'il n'y avait
plus, comme on dit, qu'un coup de collier  donner.

Au reste, Paris lui-mme n'tait pas tranquille; les vivres
commenaient  manquer, et selon que quelqu'un des gnraux de
M. le prince de Conti avait besoin de reprendre son influence, il
se faisait une petite meute qu'il calmait et qui lui donnait un
instant la supriorit sur ses collgues.

Dans une de ces meutes, M. de Beaufort avait fait piller la
maison et la bibliothque de M. de Mazarin pour donner, disait-il,
quelque chose  ronger  ce pauvre peuple.

Athos et Aramis quittrent Paris sur ce coup tat, qui avait eu
lieu dans la soire mme du jour o les Parisiens avaient t
battus  Charenton.

Tous deux laissaient Paris dans la misre et touchant presque  la
famine, agit par la crainte, dchir par les factions. Parisiens
et frondeurs, ils s'attendaient  trouver mme misre, mmes
craintes, mmes intrigues dans le camp ennemi. Leur surprise fut
donc grande lorsque, en passant  Saint-Denis, ils apprirent qu'
Saint-Germain on riait, on chansonnait et l'on menait joyeuse vie.

Les deux gentilshommes prirent des chemins dtourns, d'abord pour
ne pas tomber aux mains des mazarins pars dans l'le-de-France,
ensuite, pour chapper aux frondeurs qui tenaient la Normandie, et
qui n'eussent pas manqu de les conduire  M. de Longueville pour
que M. de Longueville reconnt en eux des amis ou des ennemis. Une
fois chapps  ces deux dangers, ils rejoignirent le chemin de
Boulogne  Abbeville, et le suivirent pas  pas, trace  trace.

Cependant ils furent quelque temps indcis; deux ou trois
aubergistes avaient t interrogs, sans qu'un seul indice vnt
clairer leurs doutes ou guider leurs recherches, lorsqu'
Montreuil Athos sentit sur la table quelque chose de rude au
toucher de ses doigts dlicats. Il leva la nappe, et lut sur le
bois ces hiroglyphes creuss profondment avec la lame d'un
couteau:

_Port... -- d'Art... -- 2 fvrier._

--  merveille, dit Athos en faisant voir l'inscription  Aramis;
nous voulions coucher ici, mais c'est inutile. Allons plus loin.

Ils remontrent  cheval et gagnrent Abbeville. L ils
s'arrtrent fort perplexes  cause de la grande quantit
d'htelleries. On ne pouvait pas les visiter toutes. Comment
deviner dans laquelle avaient log ceux que l'on cherchait?

-- Croyez-moi, Athos, dit Aramis, ne songeons pas  rien trouver 
Abbeville. Si nous sommes embarrasss, nos amis l'ont t aussi.
S'il n'y avait que Porthos, Porthos et t loger  la plus
magnifique htellerie, et, nous la faisant indiquer, nous serions
srs de retrouver trace de son passage. Mais d'Artagnan n'a point
de ces faiblesses-l; Porthos aura eu beau lui faire observer
qu'il mourait de faim, il aura continu sa route, inexorable comme
le destin, et c'est ailleurs qu'il faut le chercher.

Ils continurent donc leur route, mais rien ne se prsenta.
C'tait une tche des plus pnibles et surtout des plus
fastidieuses qu'avaient entreprise l Athos et Aramis, et sans ce
triple mobile de l'honneur, de l'amiti et de la reconnaissance
incrust dans leur me, nos deux voyageurs eussent cent fois
renonc  fouiller le sable,  interroger les passants, 
commenter les signes,  pier les visages.

Ils allrent ainsi jusqu' Pronne.

Athos commenait  dsesprer. Cette noble et intressante nature
se reprochait cette obscurit dans laquelle Aramis et lui se
trouvaient. Sans doute ils avaient mal cherch; sans doute ils
n'avaient pas mis dans leurs questions assez de persistance, dans
leurs investigations assez de perspicacit. Ils taient prts 
retourner sur leurs pas, lorsqu'en traversant le faubourg qui
conduisait aux portes de la ville, sur un mur blanc qui faisait
l'angle d'une rue tournant autour du rempart, Athos jeta les yeux
sur un dessin de pierre noire qui reprsentait, avec la navet
des premires tentatives d'un enfant, deux cavaliers galopant avec
frnsie; l'un des deux cavaliers tenait  la main une pancarte o
taient crits en espagnol ces mots:

On nous suit.

-- Oh! oh! dit Athos, voil qui est clair comme le jour. Tout
suivi qu'il tait, d'Artagnan se sera arrt cinq minutes ici;
cela prouve au reste qu'il n'tait pas suivi de bien prs; peut-
tre sera-t-il parvenu  s'chapper.

Aramis secoua la tte.

-- S'il tait chapp, nous l'aurions revu ou nous en aurions au
moins entendu parler.

-- Vous avez raison, Aramis, continuons.

Dire l'inquitude et l'impatience des deux gentilshommes serait
chose impossible. L'inquitude tait pour le coeur tendre et
amical d'Athos; l'impatience tait pour l'esprit nerveux et si
facile  garer d'Aramis. Aussi galoprent-ils tous deux pendant
trois ou quatre heures avec la frnsie des deux cavaliers de la
muraille. Tout  coup, dans une gorge troite, resserre entre
deux talus, ils virent la route  moiti barre par une norme
pierre. Sa place primitive tait indique sur un des cts du
talus, et l'espce d'alvole qu'elle y avait laiss, par suite de
l'extraction, prouvait qu'elle n'avait pu rouler toute seule,
tandis que sa pesanteur indiquait qu'il avait fallu, pour la faire
mouvoir, le bras d'un Encelade ou d'un Briare.

Aramis s'arrta.

-- Oh! dit-il en regardant la pierre, il y a l-dedans de l'Ajax
de Tlamon ou du Porthos. Descendons, s'il vous plat, comte, et
examinons ce rocher.

Tous deux descendirent. La pierre avait t apporte dans le but
vident de barrer le chemin  des cavaliers. Elle avait donc t
place d'abord en travers; puis les cavaliers avaient trouv cet
obstacle, taient descendus et l'avaient cart.

Les deux amis examinrent la pierre de tous les cts exposs  la
lumire: elle n'offrait rien d'extraordinaire. Ils appelrent
alors Blaisois et Grimaud.  eux quatre, ils parvinrent 
retourner le rocher. Sur le ct qui touchait la terre tait
crit:

Huit chevau-lgers nous poursuivent. Si nous arrivons jusqu'
_Compigne_, nous nous arrterons au _Paon-Couronn;_ l'hte est
de nos amis.

-- Voil quelque chose de positif, dit Athos, et dans l'un ou
l'autre cas nous saurons  quoi nous en tenir. Allons donc au_
Paon-Couronn._

-- Oui, dit Aramis; mais si nous voulons y arriver, donnons
quelque relche  nos chevaux; ils sont presque fourbus.

Aramis disait vrai. On s'arrta au premier bouchon; on fit avaler
 chaque cheval double mesure d'avoine dtrempe dans du vin, on
leur donna trois heures de repos et l'on se remit en route. Les
hommes eux-mmes taient crass de fatigue, mais l'esprance les
soutenait.

Six heures aprs, Athos et Aramis entraient  Compigne et
s'informaient du _Paon-Couronn_. On leur montra une enseigne
reprsentant le dieu Pan avec une couronne sur la tte.

Les deux amis descendirent de cheval sans s'arrter autrement  la
prtention de l'enseigne, que, dans un autre temps, Aramis et
fort critique. Ils trouvrent un brave homme d'htelier, chauve
et pansu comme un magot de la Chine, auquel ils demandrent s'il
n'avait pas log plus ou moins longtemps deux gentilshommes
poursuivis par des chevau-lgers. L'hte, sans rien rpondre, alla
chercher dans un bahut une moiti de lame de rapire.

-- Connaissez-vous cela? dit-il.

Athos ne fit que jeter un coup d'oeil sur cette lame.

-- C'est l'pe de d'Artagnan, dit-il.

-- Du grand ou du petit? demanda l'hte.

-- Du petit, rpondit Athos.

-- Je vois que vous tes des amis de ces messieurs.

-- Eh bien! que leur est-il arriv?

-- Qu'ils sont entrs dans ma cour avec des chevaux fourbus, et
qu'avant qu'ils aient eu le temps de refermer la grande porte huit
chevau-lgers qui les poursuivaient sont entrs aprs eux.

-- Huit! dit Aramis, cela m'tonne bien que d'Artagnan et Porthos,
deux vaillants de cette nature, se soient laiss arrter par huit
hommes.

-- Sans doute, monsieur, et les huit hommes n'en seraient pas
venus  bout s'ils n'eussent recrut par la ville une vingtaine de
soldats du rgiment de Royal-Italien, en garnison dans cette
ville, de sorte que vos deux amis ont t littralement accabls
par le nombre.

-- Arrts! dit Athos, et sait-on pourquoi?

-- Non, monsieur, on les a emmens tout de suite, et ils n'ont eu
le temps de me rien dire; seulement, quand ils ont t partis,
j'ai trouv ce fragment d'pe sur le champ de bataille en aidant
 ramasser deux morts et cinq ou six blesss.

-- Et  eux, demanda Aramis, ne leur est-il rien arriv?

-- Non, monsieur, je ne crois pas.

-- Allons, dit Aramis, c'est toujours une consolation.

-- Et savez-vous o on les a conduits? demanda Athos.

-- Du ct de Louvres.

-- Laissons Blaisois et Grimaud ici, dit Athos, ils reviendront
demain  Paris avec les chevaux, qui aujourd'hui nous laisseraient
en route, et prenons la poste.

-- Prenons la poste, dit Aramis.

On envoya chercher des chevaux. Pendant ce temps, les deux amis
dnrent  la hte; ils voulaient, s'ils trouvaient  Louvres
quelques renseignements, pouvoir continuer leur route.

Ils arrivrent  Louvres. Il n'y avait qu'une auberge. On y buvait
une liqueur qui a conserv de nos jours sa rputation, et qui s'y
fabriquait dj  cette poque.

-- Descendons ici, dit Athos, d'Artagnan n'aura pas manqu cette
occasion, non pas de boire un verre de liqueur, mais de nous
laisser un indice.

Ils entrrent et demandrent deux verres de liqueur sur le
comptoir, comme avaient d les demander d'Artagnan et Porthos. Le
comptoir sur lequel on buvait d'habitude tait recouvert d'une
plaque d'tain. Sur cette plaque on avait crit avec la pointe
d'une grosse pingle: Rueil, D.

-- Ils sont  Rueil! dit Aramis, que cette inscription frappa le
premier.

-- Allons donc  Rueil, dit Athos.

-- C'est nous jeter dans la gueule du loup, dit Aramis.

-- Si j'eusse t l'ami de Jonas comme je suis celui de
d'Artagnan, dit Athos, je l'eusse suivi jusque dans le ventre de
la baleine et vous en feriez autant que moi, Aramis.

-- Dcidment, mon cher comte, je crois que vous me faites
meilleur que je ne suis. Si j'tais seul, je ne sais pas si
j'irais ainsi  Rueil sans de grandes prcautions; mais o vous
irez, j'irai.

Ils prirent des chevaux et partirent pour Rueil.

Athos, sans s'en douter, avait donn  Aramis le meilleur conseil
qui pt tre suivi. Les dputs du parlement venaient d'arriver 
Rueil pour ces fameuses confrences qui devaient durer trois
semaines et amener cette paix boiteuse  la suite de laquelle
M. le Prince fut arrt. Rueil tait encombr, de la part des
Parisiens, d'avocats, de prsidents, de conseillers, de robins de
toute espce; et enfin, de la part de la cour, de gentilshommes,
d'officiers et de gardes; il tait donc facile, au milieu de cette
confusion, de demeurer aussi inconnu qu'on dsirait l'tre.
D'ailleurs, les confrences avaient amen une trve, et arrter
deux gentilshommes en ce moment, fussent-ils frondeurs au premier
chef, c'tait porter atteinte au droit des gens.

Les deux amis croyaient tout le monde occup de la pense qui les
tourmentait. Ils se mlrent aux groupes, croyant qu'ils
entendraient dire quelque chose de d'Artagnan et de Porthos; mais
chacun n'tait occup que d'articles et d'amendements. Athos
opinait pour qu'on allt droit au ministre.

-- Mon ami, objecta Aramis, ce que vous dites l est bien beau,
mais, prenez-y garde, notre scurit vient de notre obscurit. Si
nous nous faisons connatre d'une faon ou d'une autre, nous irons
immdiatement rejoindre nos amis dans quelque cul-de-basse-fosse
d'o le diable ne nous tirera pas. Tchons de ne pas les retrouver
par accident, mais bien  notre fantaisie. Arrts  Compigne,
ils ont t amens  Rueil, comme nous en avons acquis la
certitude  Louvres; conduits  Rueil, ils ont t interrogs par
le cardinal, qui, aprs cet interrogatoire, les a gards prs de
lui ou les a envoys  Saint-Germain. Quant  la Bastille ils n'y
sont point, puisque la Bastille est aux frondeurs et que le fils
de Broussel y commande. Ils ne sont pas morts, car la mort de
d'Artagnan serait bruyante. Quant  Porthos, je le crois ternel
comme Dieu, quoiqu'il soit moins patient. Ne dsesprons pas,
attendons, et restons  Rueil, car ma conviction est qu'ils sont 
Rueil. Mais qu'avez-vous donc? vous plissez!

-- J'ai, dit Athos d'une voix presque tremblante, que je me
souviens qu'au chteau de Rueil M. de Richelieu avait fait
fabriquer une affreuse oubliette...

-- Oh! soyez tranquille, dit Aramis, M. de Richelieu tait un
gentilhomme, notre gal  tous par la naissance, notre suprieur
par la position. Il pouvait, comme un roi, toucher les plus grands
de nous  la tte et, en les touchant, faire vaciller cette tte
sur les paules. Mais M. de Mazarin est un cuistre qui peut tout
au plus nous prendre au collet comme un archer. Rassurez-vous
donc, ami, je persiste  dire que d'Artagnan et Porthos sont 
Rueil, vivants et bien vivants.

-- N'importe, dit Athos, il nous faudrait obtenir du coadjuteur
d'tre des confrences, et ainsi nous entrerions  Rueil.

-- Avec tous ces affreux robins! y pensez-vous, mon cher? et
croyez-vous qu'il y sera le moins du monde discut de la libert
et de la prison de d'Artagnan et de Porthos? Non, je suis d'avis
que nous cherchions quelque autre moyen.

-- Eh bien! reprit Athos, j'en reviens  ma premire pense; je ne
connais point de meilleur moyen que d'agir franchement et
loyalement. J'irai trouver non pas Mazarin, mais la reine, et je
lui dirai: Madame, rendez-nous vos deux serviteurs et nos deux
amis.

Aramis secoua la tte.

-- C'est une dernire ressource dont vous serez toujours libre
d'user, Athos; mais croyez-moi, n'en usez qu' l'extrmit; il
sera toujours temps d'en venir l. En attendant, continuons nos
recherches.

Ils continurent donc de chercher, et prirent tant d'informations,
firent, sous mille prtextes plus ingnieux les uns que les
autres, causer tant de personnes, qu'ils finirent par trouver un
chevau-lger qui leur avoua avoir fait partie de l'escorte qui
avait amen d'Artagnan et Porthos de Compigne  Rueil. Sans les
chevau-lgers, on n'aurait pas mme su qu'ils y taient rentrs.

Athos en revenait ternellement  son ide de voir la reine.

-- Pour voir la reine, disait Aramis, il faut d'abord voir le
cardinal, et  peine aurons-nous vu le cardinal, rappelez-vous ce
que je vous dis, Athos, que nous serons runis  nos amis, mais
point de la faon que nous l'entendons. Or, cette faon d'tre
runis  eux me sourit assez peu, je l'avoue. Agissons en libert
pour agir bien et vite.

-- Je verrai la reine, dit Athos.

-- Eh bien, mon ami, si vous tes dcid  faire cette folie,
prvenez-moi, je vous prie, un jour  l'avance.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que je profiterai de la circonstance pour aller faire une
visite  Paris.

--  qui?

-- Dame? que sais-je! peut-tre bien  madame de Longueville. Elle
est toute-puissante l-bas; elle m'aidera. Seulement faites-moi
dire par quelqu'un si vous tes arrt, alors je me retournerai de
mon mieux.

-- Pourquoi ne risquez-vous point l'arrestation avec moi, Aramis?
dit Athos.

-- Non merci.

-- Arrts  quatre et runis, je crois que nous ne risquons plus
rien. Au bout de vingt-quatre heures nous sommes tous quatre
dehors.

-- Mon cher, depuis que j'ai tu Chtillon, l'adoration des dames
de Saint-Germain, j'ai trop d'clat autour de ma personne pour ne
pas craindre doublement la prison. La reine serait capable de
suivre les conseils de Mazarin en cette occasion, et le conseil
que lui donnerait Mazarin serait de me faire juger.

-- Mais pensez-vous donc, Aramis, qu'elle aime cet Italien au
point qu'on le dit?

-- Elle a bien aim un Anglais.

-- Eh! mon cher, elle est femme!

-- Non pas; vous vous trompez, Athos, elle est reine!

-- Cher ami, je me dvoue et vais demander audience  Anne
d'Autriche.

-- Adieu, Athos, je vais lever une arme.

-- Pour quoi faire?

-- Pour revenir assiger Rueil.

-- O nous retrouverons-nous?

-- Au pied de la potence du cardinal.

Et les deux amis se sparrent, Aramis pour retourner  Paris,
Athos pour s'ouvrir par quelques dmarches prparatoires un chemin
jusqu' la reine.


LXXXV. La reconnaissance d'Anne d'Autriche

Athos prouva beaucoup moins de difficult qu'il ne s'y tait
attendu  pntrer prs d'Anne d'Autriche;  la premire dmarche,
tout s'aplanit, au contraire, et l'audience qu'il dsirait lui fut
accorde pour le lendemain,  la suite du lever, auquel sa
naissance lui donnait le droit d'assister.

Une grande foule emplissait les appartements de Saint-Germain;
jamais au Louvre ou au Palais-Royal Anne d'Autriche n'avait eu
plus grand nombre de courtisans; seulement, un mouvement s'tait
fait parmi cette foule qui appartenait  la noblesse secondaire,
tandis que tous les premiers gentilshommes de France taient prs
de M. de Conti, de M. de Beaufort et du coadjuteur.

Au reste, une grande gaiet rgnait dans cette cour. Le caractre
particulier de cette guerre fut qu'il y eut plus de couplets faits
que de coups de canon tirs. La cour chansonnait les Parisiens,
qui chansonnaient la cour, et les blessures, pour n'tre pas
mortelles, n'en taient pas moins douloureuses, faites qu'elles
taient avec l'arme du ridicule.

Mais au milieu de cette hilarit gnrale et de cette futilit
apparente, une grande proccupation vivait au fond de toutes les
penses, Mazarin resterait-il ministre ou favori, ou Mazarin, venu
du Midi comme un nuage, s'en irait-il emport par le vent qui
l'avait apport? Tout le monde l'esprait, tout le monde le
dsirait; de sorte que le ministre sentait qu'autour de lui tous
les hommages, toutes les courtisaneries recouvraient un fond de
haine mal dguise sous la crainte et sous l'intrt. Il se
sentait mal  l'aise, ne sachant sur quoi faire compte ni sur qui
s'appuyer.

M. le Prince lui-mme, qui combattait pour lui, ne manquait jamais
une occasion ou de le railler ou de l'humilier; et,  deux ou
trois reprises, Mazarin ayant voulu, devant le vainqueur de
Rocroy, faire acte de volont, celui-ci l'avait regard de manire
 lui faire comprendre que, s'il le dfendait, ce n'tait ni par
conviction ni par enthousiasme.

Alors le cardinal se rejetait vers la reine, son seul appui. Mais
 deux ou trois reprises il lui avait sembl sentir cet appui
vaciller sous sa main.

L'heure de l'audience arrive, on annona au comte de La Fre
qu'elle aurait toujours lieu, mais qu'il devait attendre quelques
instants, la reine ayant conseil  tenir avec le ministre.

C'tait la vrit. Paris venait d'envoyer une nouvelle dputation
qui devait tcher de donner enfin quelque tournure aux affaires,
et la reine se consultait avec Mazarin sur l'accueil  faire  ces
dputs.

La proccupation tait grande parmi les hauts personnages de l'tat
Athos ne pouvait donc choisir un plus mauvais moment pour parler
de ses amis, pauvres atomes perdus dans ce tourbillon dchan.

Mais Athos tait un homme inflexible qui ne marchandait pas avec
une dcision prise, quand cette dcision lui paraissait mane de
sa conscience et dicte par son devoir; il insista pour tre
introduit, en disant que, quoiqu'il ne ft dput ni de
M. de Conti, ni de M. de Beaufort, ni de M. de Bouillon, ni de
M. d'Elbeuf, ni du coadjuteur, ni de madame de Longueville, ni de
Broussel, ni du parlement, et qu'il vnt pour son propre compte il
n'en avait pas moins les choses les plus importantes  dire  Sa
Majest.

La confrence finie, la reine le fit appeler dans son cabinet.

Athos fut introduit et se nomma. C'tait un nom qui avait trop de
fois retenti aux oreilles de Sa Majest et trop de fois vibr dans
son coeur, pour qu'Anne d'Autriche ne le reconnt point; cependant
elle demeura impassible, se contentant de regarder ce gentilhomme
avec cette fixit qui n'est permise qu'aux femmes reines soit par
la beaut, soit par le sang.

-- C'est donc un service que vous offrez de nous rendre, comte?
demanda Anne d'Autriche aprs un instant de silence.

-- Oui, Madame, encore un service, dit Athos, choqu de ce que la
reine ne paraissait point le reconnatre.

C'tait un grand coeur qu'Athos, et par consquent un bien pauvre
courtisan.

Anne frona le sourcil. Mazarin, qui, assis devant une table,
feuilletait des papiers comme et pu le faire un simple secrtaire
tat, leva la tte.

-- Parlez, dit la reine.

Mazarin se remit  feuilleter ses papiers.

-- Madame, reprit Athos, deux de nos amis, deux des plus
intrpides serviteurs de Votre Majest, M. d'Artagnan et M. du
Vallon, envoys en Angleterre par M. le cardinal, ont disparu tout
 coup au moment o ils mettaient le pied sur la terre de France,
et l'on ne sait ce qu'ils sont devenus.

-- Eh bien? dit la reine.

-- Eh bien! dit Athos, je m'adresse  la bienveillance de Votre
Majest pour savoir ce que sont devenus ces deux gentilshommes, me
rservant, s'il le faut ensuite, de m'adresser  sa justice.

-- Monsieur, rpondit Anne d'Autriche avec cette hauteur qui, vis-
-vis de certains hommes, devenait de l'impertinence, voil donc
pourquoi vous nous troublez au milieu des grandes proccupations
qui nous agitent? Une affaire de police! Eh! monsieur, vous savez
bien, ou vous devez bien le savoir, que nous n'avons plus de
police depuis que nous ne sommes plus  Paris.

-- Je crois que Votre Majest, dit Athos en s'inclinant avec un
froid respect, n'aurait pas besoin de s'informer  la police pour
savoir ce que sont devenus MM. d'Artagnan et du Vallon; et que si
elle voulait bien interroger M. le cardinal  l'endroit de ces
deux gentilshommes, M. le cardinal pourrait lui rpondre sans
interroger autre chose que ses propres souvenirs.

-- Mais, Dieu me pardonne! dit Anne d'Autriche avec ce ddaigneux
mouvement des lvres qui lui tait particulier, je crois que vous
interrogez vous-mme.

-- Oui, Madame, et j'en ai presque le droit, car il s'agit de
M. d'Artagnan, de M. d'Artagnan, entendez-vous bien, Madame? dit-
il de manire  courber sous les souvenirs de la femme le front de
la reine.

Mazarin comprit qu'il tait temps de venir au secours d'Anne
d'Autriche.

-- _Monsou_ le comte, dit-il, je veux bien vous apprendre une
chose qu'ignore Sa Majest, c'est ce que sont devenus ces deux
gentilshommes. Ils ont dsobi, et ils sont aux arrts.

-- Je supplie donc Votre Majest, dit Athos toujours impassible et
sans rpondre  Mazarin, de lever ces arrts en faveur de
MM. d'Artagnan et du Vallon.

-- Ce que vous me demandez est une affaire de discipline et ne me
regarde point, monsieur, rpondit la reine.

-- M. d'Artagnan n'a jamais rpondu cela lorsqu'il s'est agi du
service de Votre Majest, dit Athos en saluant avec dignit.

Et il fit deux pas en arrire pour regagner la porte, Mazarin
l'arrta.

-- Vous venez aussi d'Angleterre, monsieur? dit-il en faisant un
signe  la reine, qui plissait visiblement et s'apprtait 
donner un ordre rigoureux.

-- Et j'ai assist aux derniers moments du roi Charles Ier, dit
Athos. Pauvre roi! coupable tout au plus de faiblesse, et que ses
sujets ont puni bien svrement; car les trnes sont bien branls
 cette heure, et il ne fait pas bon, pour les coeurs dvous, de
servir les intrts des princes. C'tait la seconde fois que
M. d'Artagnan allait en Angleterre: la premire, c'tait pour
l'honneur d'une grande reine; la seconde, c'tait pour la vie d'un
grand roi.

-- Monsieur, dit Anne d'Autriche  Mazarin avec un accent dont
toute son habitude de dissimuler n'avait pu chasser la vritable
expression, voyez si l'on peut faire quelque chose pour ces
gentilshommes.

-- Madame, dit Mazarin, je ferai tout ce qu'il plaira  Votre
Majest.

-- Faites ce que demande M. le comte de La Fre. N'est-ce pas
comme cela que vous vous appelez, monsieur?

-- J'ai encore un autre nom, Madame; je me nomme Athos.

-- Madame, dit Mazarin avec un sourire qui indiquait avec quelle
facilit il comprenait  demi-mot, vous pouvez tre tranquille,
vos dsirs seront accomplis.

-- Vous avez entendu, monsieur? dit la reine.

-- Oui, Madame, et je n'attendais rien moins de la justice de
Votre Majest. Ainsi, je vais revoir mes amis; n'est-ce pas,
Madame? c'est bien ainsi que Votre Majest l'entend?

-- Vous allez les revoir, oui, monsieur. Mais,  propos, vous tes
de la Fronde, n'est-ce pas?

-- Madame, je sers le roi.

-- Oui,  votre manire.

-- Ma manire est celle de tous les vrais gentilshommes, et je
n'en connais pas deux, rpondit Athos avec hauteur.

-- Allez donc, monsieur, dit la reine en congdiant Athos du
geste; vous avez obtenu ce que vous dsiriez obtenir, et nous
savons tout ce que nous dsirions savoir.

Puis s'adressant  Mazarin, quand la portire fut retombe
derrire lui:

-- Cardinal, dit-elle, faites arrter cet insolent gentilhomme
avant qu'il soit sorti de la cour.

-- J'y pensais, dit Mazarin, et je suis heureux que Votre Majest
me donne un ordre que j'allais solliciter d'elle. Ces casse-bras
qui apportent dans notre poque les traditions de l'autre rgne
nous gnent fort; et puisqu'il y en a dj deux de pris, joignons-
y le troisime.

Athos n'avait pas t entirement dupe de la reine. Il y avait
dans son accent quelque chose qui l'avait frapp et qui lui
semblait menacer tout en promettant. Mais il n'tait pas homme 
s'loigner sur un simple soupon, surtout quand on lui avait dit
clairement qu'il allait revoir ses amis. Il attendit donc, dans
une des chambres attenantes au cabinet o il avait eu audience,
qu'on ament vers lui d'Artagnan et Porthos, ou qu'on le vnt
chercher pour le conduire vers eux.

Dans cette attente, il s'tait approch de la fentre et regardait
machinalement dans la cour. Il y vit entrer la dputation des
Parisiens, qui venait pour rgler le lieu dfinitif des
confrences et saluer la reine. Il y avait des conseillers au
parlement, des prsidents, des avocats, parmi lesquels taient
perdus quelques hommes d'pe. Une escorte imposante les attendait
hors des grilles.

Athos regardait avec plus d'attention, car au milieu de cette
foule il avait cru reconnatre quelqu'un, lorsqu'il sentit qu'on
lui touchait lgrement l'paule.

Il se retourna.

-- Ah! monsieur de Comminges! dit-il.

-- Oui, monsieur le comte, moi-mme, et charg d'une mission pour
laquelle je vous prie d'agrer toutes mes excuses.

-- Laquelle, monsieur? demanda Athos.

-- Veuillez me rendre votre pe, comte.

Athos sourit, et ouvrant la fentre:

-- Aramis! cria-t-il.

Un gentilhomme se retourna: c'tait celui qu'avait cru reconnatre
Athos. Ce gentilhomme, C'tait Aramis. Il salua amicalement le
comte.

-- Aramis, dit Athos, on m'arrte.

-- Bien, rpondit flegmatiquement Aramis.

-- Monsieur, dit Athos en se retournant vers Comminges et en lui
prsentant avec politesse son pe par la poigne, voici mon pe;
veuillez me la garder avec soin pour me la rendre quand je
sortirai de prison. J'y tiens, elle a t donne par le roi
Franois Ier  mon aeul. Dans son temps on armait les
gentilshommes, on ne les dsarmait pas. Maintenant, o me
conduisez-vous?

-- Mais... dans ma chambre d'abord, dit Comminges. La reine fixera
le lieu de votre domicile ultrieurement.

Athos suivit Comminges sans ajouter un seul mot.


LXXXVI. La royaut de M. de Mazarin

L'arrestation n'avait fait aucun bruit, caus aucun scandale et
tait mme reste  peu prs inconnue. Elle n'avait donc en rien
entrav la marche des vnements, et la dputation envoye par la
ville de Paris fut avertie solennellement qu'elle allait paratre
devant la reine.

La reine la reut, muette et superbe comme toujours; elle couta
les dolances et les supplications des dputs; mais, lorsqu'ils
eurent fini leurs discours, nul n'aurait pu dire, tant le visage
d'Anne d'Autriche tait rest indiffrent, si elle les avait
entendus.

En revanche, Mazarin, prsent  cette audience entendait trs bien
ce que ces dputs demandaient: c'tait son renvoi en termes
clairs et prcis, purement et simplement.

Les discours finis, la reine restant muette:

-- Messieurs, dit Mazarin, je me joindrai  vous pour supplier la
reine de mettre un terme aux maux de ses sujets. J'ai fait tout ce
que j'ai pu pour les adoucir, et cependant la croyance publique,
dites-vous, est qu'ils viennent de moi, pauvre tranger qui n'ai
pu russir  plaire aux Franais. Hlas! on ne m'a point compris,
et c'tait raison: je succdais  l'homme le plus sublime qui et
encore soutenu le sceptre des rois de France. Les souvenirs de
M. de Richelieu m'crasent. En vain, si j'tais ambitieux,
lutterais-je contre ces souvenirs; mais je ne le suis pas, et j'en
veux donner une preuve. Je me dclare vaincu. Je ferai ce que
demande le peuple. Si les Parisiens ont quelques torts, et qui
n'en a pas, messieurs? Paris est assez puni; assez de sang a
coul, assez de misre accable une ville prive de son roi et de
la justice. Ce n'est pas  moi, simple particulier, de prendre
tant d'importance que de diviser une reine avec son royaume.
Puisque vous exigez que je me retire, eh bien! je me retirerai.

-- Alors, dit Aramis  l'oreille de son voisin, la paix est faite
et les confrences sont inutiles. Il n'y a plus qu' envoyer sous
bonne garde M. Mazarini  la frontire la plus loigne, et 
veiller  ce qu'il ne rentre ni par celle-l, ni par les autres.

-- Un instant, monsieur, un instant, dit l'homme de robe auquel
Aramis s'adressait. Peste! comme vous y allez! On voit bien que
vous tes des hommes d'pe. Il y a le chapitre des rmunrations
et des indemnits  mettre au net.

-- Monsieur le chancelier, dit la reine en se tournant vers ce
mme Sguier, notre ancienne connaissance, vous ouvrirez les
confrences; elles auront lieu  Rueil. M. le cardinal a dit des
choses qui m'ont fort mue. Voil pourquoi je ne vous rponds pas
plus longuement. Quant  ce qui est de rester ou de partir, j'ai
trop de reconnaissance  M. le cardinal pour ne pas le laisser
libre en tous points de ses actions. M. le cardinal fera ce qu'il
voudra.

Une pleur fugitive nuana le visage intelligent du premier
ministre. Il regarda la reine avec inquitude. Son visage tait
tellement impassible, qu'il en tait, comme les autres,  ne
pouvoir lire ce qui se passait dans son coeur.

-- Mais, ajouta la reine, en attendant la dcision de
M. de Mazarin, qu'il ne soit, je vous prie, question que du roi.

Les dputs s'inclinrent et sortirent.

-- Eh quoi! dit la reine quand le dernier d'entre eux eut quitt
la chambre, vous cderiez  ces robins et  ces avocats!

-- Pour le bonheur de Votre Majest, Madame, dit Mazarin en fixant
sur la reine son oeil perant, il n'y a point de sacrifice que je
ne sois prt  m'imposer.

Anne baissa la tte et tomba dans une de ces rveries qui lui
taient si habituelles. Le souvenir d'Athos lui revint  l'esprit.
La tournure hardie du gentilhomme, sa parole ferme et digne  la
fois, les fantmes qu'il avait voqus d'un mot, lui rappelaient
tout un pass d'une posie enivrante: la jeunesse, la beaut,
l'clat des amours de vingt ans, et les rudes combats de ses
soutiens, et la fin sanglante de Buckingham, le seul homme qu'elle
et aim rellement, et l'hrosme de ses obscurs dfenseurs qui
l'avaient sauve de la double haine de Richelieu et du roi.

Mazarin la regardait, et maintenant qu'elle se croyait seule et
qu'elle n'avait plus tout un monde d'ennemis pour l'pier, il
suivait ses penses sur son visage, comme on voit dans les lacs
transparents passer les nuages, reflets du ciel comme les penses.

-- Il faudrait donc, murmura Anne d'Autriche, cder  l'orage,
acheter la paix, attendre patiemment et religieusement des temps
meilleurs?

Mazarin sourit amrement  cette proposition, qui annonait
qu'elle avait pris la proposition du ministre au srieux.

Anne avait la tte incline et ne vit pas ce sourire; mais
remarquant que sa demande n'obtenait aucune rponse, elle releva
le front.

-- Eh bien! vous ne me rpondez point, cardinal; que pensez-vous?

-- Je pense, Madame, que cet insolent gentilhomme que nous avons
fait arrter par Comminges a fait allusion  M. de Buckingham, que
vous laisstes assassiner;  madame de Chevreuse, que vous
laisstes exiler;  M. de Beaufort, que vous ftes emprisonner.
Mais s'il a fait allusion  moi, c'est qu'il ne sait pas ce que je
suis pour vous.

Anne d'Autriche tressaillit comme elle faisait lorsqu'on la
frappait dans son orgueil; elle rougit et enfona, pour ne pas
rpondre, ses ongles acrs dans ses belles mains.

-- Il est homme de bon conseil, d'honneur et d'esprit, sans
compter qu'il est homme de rsolution. Vous en savez quelque
chose, n'est-ce pas, Madame? Je veux donc lui dire, c'est une
grce personnelle que je lui fais, en quoi il s'est tromp  mon
gard. C'est que, vraiment, ce qu'on me propose, c'est presque une
abdication, et une abdication mrite qu'on y rflchisse.

-- Une abdication! dit Anne; je croyais, monsieur, qu'il n'y avait
que les rois qui abdiquaient.

-- Eh bien! reprit Mazarin, ne suis-je pas presque roi, et roi de
France mme? Jete sur le pied d'un lit royal, je vous assure,
Madame, que ma simarre de ministre ressemble fort, la nuit,  un
manteau royal.

C'tait l une des humiliations que lui faisait le plus souvent
subir Mazarin, et sous lesquelles elle courbait constamment la
tte. Il n'y eut qu'lisabeth et Catherine II qui restrent  la
fois matresses et reines pour leurs amants.

Anne d'Autriche regarda donc avec une sorte de terreur la
physionomie menaante du cardinal, qui, dans ces moments-l, ne
manquait pas d'une certaine grandeur.

-- Monsieur, dit-elle, n'ai-je point dit, et n'avez-vous point
entendu que j'ai dit  ces gens-l que vous feriez ce qu'il vous
plairait?

-- En ce cas, dit Mazarin, je crois qu'il doit me plaire de
demeurer. C'est non seulement mon intrt, mais encore j'ose dire
que c'est votre salut.

-- Demeurez donc, monsieur, je ne dsire pas autre chose, mais
alors ne me laissez pas insulter.

-- Vous voulez parler des prtentions des rvolts et du ton dont
ils les expriment? Patience! Ils ont choisi un terrain sur lequel
je suis gnral plus habile qu'eux, les confrences. Nous les
battrons rien qu'en temporisant. Ils ont dj faim; ce sera bien
pis dans huit jours.

-- Eh! mon Dieu! oui, monsieur, je sais que nous finirons par l.
Mais ce n'est pas d'eux seulement qu'il s'agit; ce n'est pas eux
qui m'adressent les injures les plus blessantes pour moi.

-- Ah! je vous comprends. Vous voulez parler des souvenirs
qu'voquent perptuellement ces trois ou quatre gentilshommes.
Mais nous les tenons prisonniers, et ils sont juste assez
coupables pour que nous les laissions en captivit tout le temps
qu'il nous conviendra; un seul est encore hors de notre pouvoir et
nous brave. Mais, que diable! nous parviendrons bien  le joindre
 ses compagnons. Nous avons fait des choses plus difficiles que
cela, ce me semble. J'ai d'abord et par prcaution fait enfermer 
Rueil, c'est--dire prs de moi, c'est--dire sous mes yeux,  la
porte de ma main, les deux plus intraitables. Aujourd'hui mme le
troisime les y rejoindra.

-- Tant qu'ils seront prisonniers, ce sera bien, dit Anne
d'Autriche, mais ils sortiront un jour.

-- Oui, si Votre Majest les met en libert.

-- Ah! continua Anne d'Autriche rpondant  sa propre pense,
c'est ici qu'on regrette Paris!

-- Et pourquoi donc?

-- Pour la Bastille, monsieur, qui est si forte et si discrte.

-- Madame, avec les confrences nous avons la paix; avec la paix
nous avons Paris; avec Paris nous avons la Bastille! nos quatre
matamores y pourriront.

Anne d'Autriche frona lgrement le sourcil, tandis que Mazarin
lui baisait la main pour prendre cong d'elle.

Mazarin sortit aprs cet acte moiti humble, moiti galant. Anne
d'Autriche le suivit du regard, et  mesure qu'il s'loignait on
et pu voir un ddaigneux sourire se dessiner sur ses lvres.

-- J'ai mpris, murmura-t-elle, l'amour d'un cardinal qui ne
disait jamais Je ferai, mais J'ai fait. Celui-l connaissait
des retraites plus sres que Rueil, plus sombres et plus muettes
encore que la Bastille. Oh! le monde dgnre!


LXXXVII. Prcautions

Aprs avoir quitt Anne d'Autriche, Mazarin reprit le chemin de
Rueil, o tait sa maison. Mazarin marchait fort accompagn, par
ces temps de trouble, et souvent mme il marchait dguis. Le
cardinal, nous l'avons dj, dit, sous les habits d'un homme
d'pe, tait un fort beau gentilhomme.

Dans la cour du vieux chteau, il monta en carrosse et gagna la
Seine  Chatou. M. le Prince lui avait fourni cinquante chevau-
lgers d'escorte, non pas tant pour le garder encore que pour
montrer aux dputs combien les gnraux de la reine disposaient
facilement de leurs troupes et les pouvaient dissminer selon leur
caprice.

Athos, gard  vue par Comminges,  cheval et sans pe, suivait
le cardinal sans dire un seul mot. Grimaud, laiss  la porte du
chteau par son matre, avait entendu la nouvelle de son
arrestation quand Athos l'avait crie  Aramis, et, sur un signe
du comte, il tait all, sans dire un seul mot, prendre rang prs
d'Aramis, comme s'il ne se ft rien pass.

Il est vrai que Grimaud, depuis vingt-deux ans qu'il servait son
matre, avait vu celui-ci se tirer de tant d'aventures, que rien
ne l'inquitait plus.

Les dputs, aussitt aprs leur audience, avaient repris le
chemin de Paris, c'est--dire qu'ils prcdaient le cardinal
d'environ cinq cents pas. Athos pouvait donc, en regardant devant
lui, voir le dos d'Aramis, dont le ceinturon dor et la tournure
fire fixrent ses regards parmi cette foule, tout autant que
l'espoir de la dlivrance qu'il avait mis en lui, l'habitude, la
frquentation et l'espce d'attraction qui rsulte de toute
amiti.

Aramis, au contraire, ne paraissait pas s'inquiter le moins du
monde s'il tait suivi par Athos. Une seule fois il se retourna;
il est vrai que ce fut en arrivant au chteau. Il supposait que
Mazarin laisserait peut-tre l son nouveau prisonnier dans le
petit chteau fort, sentinelle qui gardait le pont et qu'un
capitaine gouvernait pour la reine. Mais il n'en fut point ainsi.
Athos passa Chatou  la suite du cardinal.

 l'embranchement du chemin de Paris  Rueil, Aramis se retourna.
Cette fois ses prvisions ne l'avaient pas tromp. Mazarin prit 
droite, et Aramis put voir le prisonnier disparatre au tournant
des arbres. Athos, au mme instant, m par une pense identique,
regarda aussi en arrire. Les deux amis changrent un simple
signe de tte, et Aramis porta son doigt  son chapeau comme pour
saluer. Athos seul comprit que son compagnon lui faisait signe
qu'il avait une pense.

Dix minutes aprs, Mazarin rentrait dans la cour du chteau, que
le cardinal son prdcesseur avait fait disposer pour lui  Rueil.

Au moment o il mettait pied  terre au bas du perron, Comminges
s'approcha de lui.

-- Monseigneur, demanda-t-il, o plairait-il  Votre minence que
nous logions M. de La Fre?

-- Mais au pavillon de l'orangerie, en face du pavillon o est le
poste. Je veux qu'on fasse honneur  M. le comte de La Fre, bien
qu'il soit prisonnier de Sa Majest la reine.

-- Monseigneur, hasarda Comminges, il demande la faveur d'tre
conduit prs de M. d'Artagnan, qui occupe, ainsi que Votre
minence l'a ordonn, le pavillon de chasse en face de
l'orangerie.

Mazarin rflchit un instant.

Comminges vit qu'il se consultait.

-- C'est un poste trs fort, ajouta-t-il; quarante hommes srs,
des soldats prouvs, presque tous Allemands, et par consquent
n'ayant aucune relation avec les frondeurs ni aucun intrt dans
la Fronde.

-- Si nous mettions ces trois hommes ensemble, _monsou_ de
Comminges, dit Mazarin, il nous faudrait doubler le poste et nous
ne sommes pas assez riches en dfenseurs pour faire de ces
prodigalits-l.

Comminges sourit. Mazarin vit ce sourire et le comprit.

-- Vous ne les connaissez pas, _monsou_ Comminges, mais moi je les
connais, par eux-mmes d'abord, puis par tradition. Je les avais
chargs de porter secours au roi Charles, et ils ont fait pour le
sauver des choses miraculeuses; il a fallu que la destine s'en
mlt pour que ce cher roi Charles ne soit pas  cette heure en
sret au milieu de nous.

-- Mais s'ils ont si bien servi Votre minence, pourquoi donc
Votre minence les tient-elle en prison?

-- En prison! dit Mazarin; et depuis quand Rueil est-il une
prison?

-- Depuis qu'il y a des prisonniers, dit Comminges.

-- Ces messieurs ne sont pas mes prisonniers, Comminges, dit
Mazarin en souriant de son sourire narquois, ce sont mes htes;
htes si prcieux, que j'ai fait griller les fentres et mettre
des verrous aux portes des appartements qu'ils habitent, tant je
crains qu'ils ne se lassent de me tenir compagnie. Mais tant il y
a que, tout prisonniers qu'ils semblent tre au premier abord, je
les estime grandement; et la preuve, c'est que je dsire rendre
visite  M. de La Fre pour causer avec lui en tte  tte. Donc,
pour que nous ne soyons pas drangs dans cette causerie, vous le
conduirez, comme je vous l'ai dj dit, dans le pavillon de
l'orangerie; vous savez que c'est ma promenade habituelle; eh
bien! en faisant ma promenade, j'entrerai chez lui et nous
causerons. Tout mon ennemi qu'on prtend qu'il est, j'ai de la
sympathie pour lui, et, s'il est raisonnable, peut-tre en ferons-
nous quelque chose.

Comminges s'inclina et revint vers Athos, qui attendait, avec un
calme apparent, mais avec une inquitude relle, le rsultat de la
confrence.

-- Eh bien? demanda-t-il au lieutenant des gardes.

-- Monsieur, rpondit Comminges, il parat que c'est impossible.

-- Monsieur de Comminges, dit Athos, j'ai toute ma vie t soldat,
je sais donc ce que c'est qu'une consigne; mais en dehors de cette
consigne vous pourriez me rendre un service.

-- Je le veux de grand coeur, monsieur, rpondit Comminges, depuis
que je sais qui vous tes et quels services vous avez rendus
autrefois  Sa Majest; depuis que je sais combien vous touche ce
jeune homme qui est si vaillamment venu  mon secours le jour de
l'arrestation de ce vieux drle de Broussel, je me dclare tout
vtre, sauf cependant la consigne.

-- Merci, monsieur, je n'en dsire pas davantage et je vais vous
demander une chose qui ne vous compromettra aucunement.

-- Si elle ne me compromet qu'un peu, monsieur, dit en souriant
M. de Comminges, demandez toujours. Je n'aime pas beaucoup plus
que vous M. Mazarini: je sers la reine, ce qui m'entrane tout
naturellement  servir le cardinal; mais je sers l'une avec joie
et l'autre  contrecoeur. Parlez donc, je vous prie; j'attends et
j'coute.

-- Puisqu'il n'y a aucun inconvnient, dit Athos, que je sache que
M. d'Artagnan est ici, il n'y en a pas davantage, je prsume,  ce
qu'il sache que j'y suis moi-mme?

-- Je n'ai reu aucun ordre  cet endroit, monsieur.

-- Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui prsenter mes
civilits et de lui dire que je suis son voisin. Vous lui
annoncerez en mme temps ce que vous m'annonciez tout  l'heure,
c'est--dire que M. de Mazarin m'a plac dans le pavillon de
l'orangerie pour me pouvoir faire visite, et vous lui direz que je
profiterai de cet honneur qu'il me veut bien accorder, pour
obtenir quelque adoucissement  notre captivit.

-- Qui ne peut durer, ajouta Comminges; M. le cardinal me le
disait lui-mme, il n'y a point ici de prison.

-- Il y a des oubliettes, dit en souriant Athos.

-- Oh! ceci est autre chose, dit Comminges. Oui, je sais qu'il y a
des traditions  ce sujet; mais un homme de petite naissance comme
l'est le cardinal, un Italien qui est venu chercher fortune en
France, n'oserait se porter  de pareils excs envers des hommes
comme vous; ce serait une normit. C'tait bon du temps de
l'autre cardinal, qui tait un grand seigneur; mais mons Mazarin!
allons donc! les oubliettes sont vengeances royales et auxquelles
ne doit pas toucher un pleutre comme lui. On sait votre
arrestation, on saura bientt celle de vos amis, monsieur, et
toute la noblesse de France lui demanderait compte de votre
disparition. Non, non, tranquillisez-vous, les oubliettes de Rueil
sont devenues, depuis dix ans, des traditions  l'usage des
enfants. Demeurez donc sans inquitude  cet endroit. De mon ct,
je prviendrai M. d'Artagnan de votre arrive ici. Qui sait si
dans quinze jours vous ne me rendrez pas quelque service analogue!

-- Moi, monsieur?

-- Eh! sans doute; ne puis-je pas  mon tour tre prisonnier de
M. le coadjuteur?

-- Croyez bien que dans ce cas, monsieur, dit Athos en
s'inclinant, je m'efforcerais de vous plaire.

-- Me ferez-vous l'honneur de souper avec moi, monsieur le comte?
demanda Comminges.

-- Merci, monsieur, je suis de sombre humeur et je vous ferais
passer la soire triste. Merci.

Comminges alors conduisit le comte dans une chambre du rez-de-
chausse d'un pavillon faisant suite  l'orangerie et de plain-
pied avec elle. On arrivait  cette orangerie par une grande cour
peuple de soldats et de courtisans. Cette cour, qui formait le
fer  cheval, avait  son centre les appartements habits par
M. de Mazarin, et  chacune de ses ailes le pavillon de chasse, o
tait d'Artagnan, et le pavillon de l'orangerie, o venait
d'entrer Athos. Derrire l'extrmit de ces deux ailes s'tendait
le parc.

Athos, en arrivant dans la chambre qu'il devait habiter, aperut 
travers sa fentre, soigneusement grille, des murs et des toits.

-- Qu'est-ce que ce btiment? dit-il.

-- Le derrire du pavillon de chasse o vos amis sont dtenus, dit
Comminges. Malheureusement, les fentres qui donnent de ce ct
ont t bouches du temps de l'autre cardinal, car plus d'une fois
les btiments ont servi de prison, et M. de Mazarin, en vous y
enfermant, ne fait que les rendre  leur destination premire. Si
ces fentres n'taient pas bouches, vous auriez eu la consolation
de correspondre par signes avec vos amis.

-- Et vous tes sr, monsieur de Comminges, dit Athos, que le
cardinal me fera l'honneur de me visiter?

-- Il me l'a assur, du moins, monsieur.

Athos soupira en regardant ses fentres grilles.

-- Oui, c'est vrai, dit Comminges, c'est presque une prison, rien
n'y manque, pas mme les barreaux. Mais aussi quelle singulire
ide vous a-t-il pris,  vous qui tes une fleur de noblesse,
d'aller panouir votre bravoure et votre loyaut parmi tous ces
champignons de la Fronde! Vraiment, comte, si j'eusse jamais cru
avoir quelque ami dans les rangs de l'arme royale, c'est  vous
que j'eusse pens. Un frondeur, vous, le comte de La Fre, du
parti d'un Broussel, d'un Blancmesnil, d'un Viole! Fi donc! cela
ferait croire que madame votre mre tait quelque petite robine.
Vous tes un frondeur!

-- Ma foi, mon cher monsieur, dit Athos, il fallait tre mazarin
ou frondeur. J'ai longtemps fait rsonner ces deux noms  mon
oreille, et je me suis prononc pour le dernier; c'est un nom
franais, au moins. Et puis, je suis frondeur, non pas avec
M. Broussel, avec M. Blancmesnil et avec M. Viole, mais avec
M. de Beaufort, M. de Bouillon et M. d'Elbeuf, avec des princes et
non avec des prsidents, des conseillers, des robins. D'ailleurs,
l'agrable rsultat que de servir M. le cardinal! Regardez ce mur
sans fentres, monsieur de Comminges, il vous en dira de belles
sur la reconnaissance mazarine.

-- Oui, reprit en riant Comminges, et surtout s'il rpte ce que
M. d'Artagnan lui lance depuis huit jours de maldictions.

-- Pauvre d'Artagnan! dit Athos avec cette mlancolie charmante
qui faisait une des faces de son caractre, un homme si brave, si
bon, si terrible  ceux qui n'aiment pas ceux qu'il aime! Vous
avez l deux rudes prisonniers, monsieur de Comminges, et je vous
plains si l'on a mis sous votre responsabilit ces deux hommes
indomptables.

-- Indomptables! dit en souriant  son tour Comminges, eh!
monsieur, vous voulez me faire peur.

Le premier jour de son emprisonnement, M. d'Artagnan a provoqu
tous les soldats et tous les bas officiers, sans doute afin
d'avoir une pe; cela a dur le lendemain, s'est tendu mme
jusqu'au surlendemain, mais ensuite il est devenu calme et doux
comme un agneau.  prsent il chante des chansons gasconnes qui
nous font mourir de rire.

-- Et M. du Vallon? demanda Athos.

-- Ah! celui-l, c'est autre chose. J'avoue que c'est un
gentilhomme effrayant. Le premier jour, il a enfonc toutes les
portes d'un seul coup d'paule, et je m'attendais  le voir sortir
de Rueil comme Samson est sorti de Gaza. Mais son humeur a suivi
la mme marche que celle de M. d'Artagnan. Maintenant, non
seulement il s'accoutume  sa captivit, mais encore il en
plaisante.

-- Tant mieux, dit Athos, tant mieux.

-- En attendiez-vous donc autre chose? demanda Comminges, qui,
rapprochant ce qu'avait dit Mazarin de ses prisonniers avec ce
qu'en disait le comte de La Fre, commenait  concevoir quelques
inquitudes.

De son ct, Athos rflchissait que trs certainement cette
amlioration dans le moral de ses amis naissait de quelque plan
form par d'Artagnan. Il ne voulut donc pas leur nuire pour trop
les exalter.

-- Eux? dit-il, ce sont des ttes inflammables; l'un est Gascon,
l'autre Picard; tous deux s'allument facilement, mais s'teignent
vite. Vous en avez la preuve, et ce que vous venez de me raconter
tout  l'heure fait foi de ce que je vous dis maintenant.

C'tait l'opinion de Comminges; aussi se retira-t-il plus rassur,
et Athos demeura seul dans la vaste chambre, o, suivant l'ordre
du cardinal, il fut trait avec les gards dus  un gentilhomme.

Il attendait, au reste, pour se faire une ide prcise de sa
situation, cette fameuse visite promise par Mazarin lui-mme.


LXXXVIII. L'esprit et le bras

Maintenant passons de l'orangerie au pavillon de chasse.

Au fond de la cour, o, par un portique ferm de colonnes
ioniennes, on dcouvrait les chenils, s'levait un btiment oblong
qui semblait s'tendre comme un bras au-devant de cet autre bras,
le pavillon de l'orangerie, demi-cercle enserrant la cour
d'honneur.

C'est dans ce pavillon, au rez-de-chausse, qu'taient renferms
Porthos et d'Artagnan, partageant les longues heures d'une
captivit antipathique  ces deux tempraments.

D'Artagnan se promenait comme un tigre, l'oeil fixe, et rugissant
parfois sourdement le long des barreaux d'une large fentre
donnant sur la cour de service.

Porthos ruminait en silence un excellent dner dont on venait de
desservir les restes.

L'un semblait priv de raison, et il mditait; l'autre semblait
mditer profondment, et il dormait. Seulement, son sommeil tait
un cauchemar, ce qui pouvait se deviner  la manire incohrente
et entrecoupe dont il ronflait.

-- Voil, dit d'Artagnan, le jour qui baisse. Il doit tre quatre
heures  peu prs. Il y a tantt cent quatre-vingt-trois heures
que nous sommes l-dedans.

-- Hum! fit Porthos pour avoir l'air de rpondre.

-- Entendez-vous, ternel dormeur? dit d'Artagnan, impatient
qu'un autre pt se livrer au sommeil le jour, quand il avait, lui,
toutes les peines du monde  dormir la nuit.

-- Quoi? dit Porthos.

-- Ce que je dis?

-- Que dites-vous?

-- Je dis, reprit d'Artagnan, que voil tantt cent quatre-vingt-
trois heures que nous sommes ici.

-- C'est votre faute, dit Porthos.

-- Comment! c'est ma faute?...

-- Oui, je vous ai offert de nous en aller.

-- En descellant un barreau ou en enfonant une porte?

-- Sans doute.

-- Porthos, des gens comme nous ne s'en vont pas purement et
simplement.

-- Ma foi, dit Porthos, moi je m'en irais avec cette puret et
cette simplicit que vous me semblez ddaigner par trop.

D'Artagnan haussa les paules.

-- Et puis, dit-il, ce n'est pas le tout que de sortir de cette
chambre.

-- Cher ami, dit Porthos, vous me semblez aujourd'hui d'un peu
meilleure humeur qu'hier. Expliquez-moi comment ce n'est pas le
tout que de sortir de cette chambre.

-- Ce n'est pas le tout, parce que n'ayant ni armes ni mot de
passe, nous ne ferons pas cinquante pas dans la cour sans heurter
une sentinelle.

-- Eh bien! dit Porthos, nous assommerons la sentinelle et nous
aurons ses armes.

-- Oui, mais avant d'tre assomme tout  fait, cela a la vie
dure, un Suisse, elle poussera un cri ou tout au moins un
gmissement qui fera sortir le poste; nous serons traqus et pris
comme des renards, nous qui sommes des lions, et l'on nous jettera
dans quelque cul-de-basse-fosse o nous n'aurons pas mme la
consolation de voir cet affreux ciel gris de Rueil, qui ne
ressemble pas plus au ciel de Tarbes que la lune ne ressemble au
soleil. Mordioux! si nous avions quelqu'un au dehors, quelqu'un
qui pt nous donner des renseignements sur la topographie morale
et physique de ce chteau, sur ce que Csar appelait les _moeurs_
et les _lieux_,  ce qu'on m'a dit, du moins... Eh! quand on pense
que durant vingt ans, pendant lesquels je ne savais que faire, je
n'ai pas eu l'ide d'occuper une de ces heures-l  venir tudier
Rueil.

-- Qu'est-ce que a fait? dit Porthos, allons-nous-en toujours.

-- Mon cher, dit d'Artagnan, savez-vous pourquoi les matres
ptissiers ne travaillent jamais de leurs mains?

-- Non, dit Porthos; mais je serais flatt de le savoir.

-- C'est que devant leurs lves ils craindraient de faire
quelques tartes trop rties ou quelques crmes tournes.

-- Aprs?

-- Aprs, on se moquerait d'eux, et il ne faut jamais qu'on se
moque des matres ptissiers.

-- Et pourquoi les matres ptissiers  propos de nous?

-- Parce que nous devons, en fait d'aventures, jamais n'avoir
d'chec ni prter  rire de nous. En Angleterre dernirement nous
avons chou, nous avons t battus, et c'est une tache  notre
rputation.

-- Par qui donc avons-nous t battus? demanda Porthos.

-- Par Mordaunt.

-- Oui, mais nous avons noy M. Mordaunt.

-- Je le sais bien, et cela nous rhabilitera un peu dans l'esprit
de la postrit, si toutefois la postrit s'occupe de nous. Mais
coutez-moi, Porthos; quoique M. Mordaunt ne ft pas  mpriser,
M. Mazarin me parat bien autrement fort que M. Mordaunt, et nous
ne le noierons pas aussi facilement. Observons-nous donc bien et
jouons serr; car, ajouta d'Artagnan avec un soupir,  nous deux,
nous en valons huit autres peut-tre, mais nous ne valons pas les
quatre que vous savez.

-- C'est vrai, dit Porthos en correspondant par un soupir au
soupir de d'Artagnan.

-- Eh bien! Porthos, faites comme moi, promenez-vous de long en
large jusqu' ce qu'une nouvelle de nos amis nous arrive ou qu'une
bonne ide nous vienne; mais ne dormez pas toujours comme vous le
faites, il n'y a rien qui alourdisse l'esprit comme le sommeil.
Quant  ce qui nous attend, c'est peut-tre moins grave que nous
ne le pensions d'abord. Je ne crois pas que M. de Mazarin songe 
nous faire couper la tte, parce qu'on ne nous couperait pas la
tte sans procs, que le procs ferait du bruit, que le bruit
attirerait nos amis, et qu'alors ils ne laisseraient pas faire
M. de Mazarin.

-- Que vous raisonnez bien! dit Porthos avec admiration.

-- Mais oui, pas mal, dit d'Artagnan. Et puis, voyez-vous, si l'on
ne nous fait pas notre procs, si l'on ne nous coupe pas la tte,
il faut qu'on nous garde ici ou qu'on nous transporte ailleurs.

-- Oui, il le faut ncessairement, dit Porthos.

-- Eh bien! il est impossible que matre Aramis, ce fin limier, et
qu'Athos, ce sage gentilhomme, ne dcouvrent pas notre retraite;
alors, ma foi, il sera temps.

-- Oui, d'autant plus qu'on n'est pas absolument mal ici; 
l'exception d'une chose, cependant.

-- De laquelle?

-- Avez-vous remarqu, d'Artagnan, qu'on nous a donn du mouton
brais trois jours de suite?

-- Non, mais s'il s'en prsente une quatrime fois, je m'en
plaindrai, soyez tranquille.

-- Et puis quelquefois ma maison me manque; il y a bien longtemps
que je n'ai visit mes chteaux.

-- Bah! oubliez-les momentanment; nous les retrouverons,  moins
que M. de Mazarin ne les ait fait raser.

-- Croyez-vous qu'il se soit permis cette tyrannie? demanda
Porthos avec inquitude.

-- Non; c'tait bon pour l'autre cardinal, ces rsolutions-l. Le
ntre est trop mesquin pour risquer de pareilles choses.

-- Vous me tranquillisez, d'Artagnan.

-- Eh bien! alors faites bon visage comme je le fais; plaisantons
avec les gardiens; intressons les soldats, puisque nous ne
pouvons les corrompre; cajolez-les plus que vous ne faites,
Porthos, quand ils viendront sous nos barreaux. Jusqu' prsent
vous n'avez fait que leur montrer le poing, et plus votre poing
est respectable, Porthos, moins il est attirant. Ah! je donnerais
beaucoup pour avoir cinq cents louis seulement.

-- Et moi aussi, dit Porthos, qui ne voulait pas demeurer en reste
de gnrosit avec d'Artagnan, je donnerais bien cent pistoles.

Les deux prisonniers en taient l de leur conversation, quand
Comminges entra, prcd d'un sergent et de deux hommes qui
portaient le souper dans une manne remplie de bassins et de plats.


LXXXIX. L'esprit et le bras (Suite)

-- Bon! dit Porthos, encore du mouton!

-- Mon cher monsieur de Comminges, dit d'Artagnan, vous saurez que
mon ami, M. du Vallon, est dcid  se porter aux plus dures
extrmits, si M. de Mazarin s'obstine  le nourrir de cette sorte
de viande.

-- Je dclare mme, dit Porthos, que je ne mangerai de rien autre
chose si on ne l'emporte pas.

-- Emportez le mouton, dit Comminges, je veux que M. du Vallon
soupe agrablement, d'autant plus que j'ai  lui annoncer une
nouvelle qui, j'en suis sr, va lui donner de l'apptit.

-- M. de Mazarin serait-il trpass? demanda Porthos.

-- Non, j'ai mme le regret de vous annoncer qu'il se porte 
merveille.

-- Tant pis, dit Porthos.

-- Et quelle est cette nouvelle? demanda d'Artagnan. C'est du
fruit si rare qu'une nouvelle en prison, que vous excuserez, je
l'espre, mon impatience, n'est-ce pas, monsieur de Comminges?
d'autant plus que vous nous avez laiss entendre que la nouvelle
tait bonne.

-- Seriez-vous aise de savoir que M. le comte de La Fre se porte
bien? rpondit Comminges.

Les petits yeux de d'Artagnan s'ouvrirent dmesurment.

-- Si j'en serais aise! s'cria-t-il, j'en serais plus qu'aise,
j'en serais heureux.

-- Eh bien! je suis charg par lui-mme de vous prsenter tous ses
compliments et de vous dire qu'il est en bonne sant.

D'Artagnan faillit bondir de joie. Un coup d'oeil rapide traduisit
 Porthos sa pense: Si Athos sait o nous sommes, disait ce
regard, s'il nous fait parler, avant peu Athos agira.

Porthos n'tait pas trs habile  comprendre les coups d'oeil;
mais cette fois, comme il avait, au nom d'Athos, prouv la mme
impression que d'Artagnan, il comprit.

-- Mais, demanda timidement le Gascon, M. le comte de La Fre,
dites-vous, vous a charg de tous ses compliments pour M. du
Vallon et moi?

-- Oui, monsieur.

-- Vous l'avez donc vu?

-- Sans doute.

-- O cela? sans indiscrtion.

-- Bien prs d'ici, rpondit Comminges en souriant.

-- Bien prs d'ici! rpta d'Artagnan, dont les yeux tincelrent.

-- Si prs, que si les fentres qui donnent dans l'orangerie
n'taient pas bouches, vous pourriez le voir de la place o vous
tes.

Il rde aux environs du chteau, pensa d'Artagnan. Puis tout haut:

-- Vous l'avez rencontr  la chasse, dit-il, dans le parc peut-
tre?

-- Non pas, plus prs, plus prs encore. Tenez, derrire ce mur,
dit Comminges en frappant contre ce mur.

-- Derrire ce mur? Qu'y a-t-il donc derrire ce mur? On m'a amen
ici de nuit, de sorte que le diable m'emporte si je sais o je
suis.

-- Eh bien! dit Comminges, supposez une chose.

-- Je supposerai tout ce que vous voudrez.

-- Supposez qu'il y ait une fentre  ce mur.

-- Eh bien?

-- Eh bien! de cette fentre vous verriez M. de La Fre  la
sienne.

-- M. de La Fre est donc log au chteau?

-- Oui.

--  quel titre?

-- Au mme titre que vous.

-- Athos est prisonnier?

-- Vous savez bien, dit en riant Comminges, qu'il n'y a pas de
prisonniers  Rueil, puisqu'il n'y a pas de prison.

-- Ne jouons pas sur les mots, monsieur; Athos a t arrt?

-- Hier,  Saint-Germain, en sortant de chez la reine.

Les bras de d'Artagnan retombrent inertes  son ct. On et dit
qu'il tait foudroy.

La pleur courut comme un nuage blanc sur son teint bruni, mais
disparut presque aussitt.

-- Prisonnier! rpta-t-il.

-- Prisonnier! rpta aprs lui Porthos abattu.

Tout  coup d'Artagnan releva la tte et on vit luire en ses yeux
un clair imperceptible pour Porthos lui-mme. Puis, le mme
abattement qui l'avait prcd suivit cette fugitive lueur.

-- Allons, allons, dit Comminges, qui avait un sentiment rel
d'affection pour d'Artagnan depuis le service signal que celui-ci
lui avait rendu le jour de l'arrestation de Broussel en le tirant
des mains des Parisiens; allons, ne vous dsolez pas, je n'ai pas
prtendu vous apporter une triste nouvelle, tant s'en faut. Par la
guerre qui court, nous sommes tous des tres incertains. Riez donc
du hasard qui rapproche votre ami de vous et de M. du Vallon, au
lieu de vous dsesprer.

Mais cette invitation n'eut aucune influence sur d'Artagnan, qui
conserva son air lugubre.

-- Et quelle mine faisait-il? demanda Porthos, qui, voyant que
d'Artagnan laissait tomber la conversation, en profita pour placer
son mot.

-- Mais fort bonne mine, dit Comminges. D'abord, comme vous, il
avait paru assez dsespr; mais quand il a su que M. le cardinal
devait lui faire une visite ce soir mme...

-- Ah! fit d'Artagnan, M. le cardinal doit faire visite au comte
de La Fre?

-- Oui, il l'en a fait prvenir, et M. le comte de La Fre, en
apprenant cette nouvelle, m'a charg de vous dire,  vous, qu'il
profiterait de cette faveur que lui faisait le cardinal pour
plaider votre cause et la sienne.

-- Ah! ce cher comte! dit d'Artagnan.

-- Belle affaire, grogna Porthos, grande faveur! Pardieu! M. le
comte de La Fre, dont la famille a t allie aux Montmorency et
aux Rohan, vaut bien M. de Mazarin.

-- N'importe, dit, d'Artagnan avec son ton le plus clin, en y
rflchissant, mon cher du Vallon, c'est beaucoup d'honneur pour
M. le comte de La Fre, c'est surtout beaucoup d'esprance 
concevoir, une visite! et mme,  mon avis, c'est un honneur si
grand pour un prisonnier, que je crois que M. de Comminges se
trompe.

-- Comment! je me trompe!

-- Ce sera non pas M. de Mazarin qui ira visiter le comte de La
Fre, mais M. le comte de La Fre qui sera appel par
M. de Mazarin?

-- Non, non, non, dit Comminges, qui tenait  rtablir les faits
dans toute leur exactitude. J'ai parfaitement entendu ce que m'a
dit le cardinal. Ce sera lui qui ira visiter le comte de La Fre.

D'Artagnan essaya de surprendre un des regards de l'importance de
cette visite, mais Porthos ne regardait pas mme de son ct.

-- C'est donc l'habitude de M. le cardinal de se promener dans son
orangerie? demanda d'Artagnan.

-- Chaque soir il s'y enferme, dit Comminges. Il parat que c'est
l qu'il mdite sur les affaires de l'tat.

-- Alors, dit d'Artagnan, je commence  croire que M. de La Fre
recevra la visite de Son minence; d'ailleurs, il se fera
accompagner, sans doute.

-- Oui, par deux soldats.

-- Et il causera ainsi d'affaires devant deux trangers?

-- Les soldats sont des Suisses des petits cantons et ne parlent
qu'allemand. D'ailleurs, selon toute probabilit, ils attendront 
la porte.

D'Artagnan s'enfonait les ongles dans les paumes des mains pour
que son visage n'exprimt pas autre chose que ce qu'il voulait lui
permettre d'exprimer.

-- Que M. de Mazarin prenne garde d'entrer ainsi seul chez M. le
comte de La Fre, dit d'Artagnan, car le comte de La Fre doit
tre furieux.

Comminges se mit  rire.

-- Ah ! mais, en vrit, on dirait que vous tes des
anthropophages! M. de La Fre est courtois, il n'a point d'armes,
d'ailleurs; au premier cri de Son minence, les deux soldats qui
l'accompagnent toujours accourraient.

-- Deux soldats, dit d'Artagnan paraissant rappeler ses souvenirs,
deux soldats, oui; c'est donc cela que j'entends appeler deux
hommes chaque soir, et que je les vois se promener pendant une
demi-heure quelquefois sous ma fentre.

-- C'est cela, ils attendent le cardinal, ou plutt Bernouin, qui
vient les appeler quand le cardinal sort.

-- Beaux hommes, ma foi! dit d'Artagnan.

-- C'est le rgiment qui tait  Lens, et que M. le Prince a donn
au cardinal pour lui faire honneur.

-- Ah! monsieur, dit d'Artagnan comme pour rsumer en un mot toute
cette longue conversation, pourvu que Son minence s'adoucisse et
accorde notre libert  M. de La Fre.

-- Je le dsire de tout mon coeur, dit Comminges.

-- Alors, s'il oubliait cette visite, vous ne verriez aucun
inconvnient  la lui rappeler?

-- Aucun, au contraire.

-- Ah! voil qui me tranquillise un peu.

Cet habile changement de conversation et paru une manoeuvre
sublime  quiconque et pu lire dans l'me du Gascon.

-- Maintenant, continua-t-il, une dernire grce, je vous prie,
mon cher monsieur de Comminges.

-- Tout  votre service, monsieur.

-- Vous reverrez M. le comte de La Fre?

-- Demain matin.

-- Voulez-vous lui souhaiter le bonjour pour nous, et lui dire
qu'il sollicite pour moi la mme faveur qu'il aura obtenue?

-- Vous dsirez que M. le cardinal vienne ici?

-- Non; je me connais et ne suis point si exigeant. Que Son
minence me fasse l'honneur de m'entendre, c'est tout ce que je
dsire.

-- Oh! murmura Porthos en secouant la tte, je n'aurais jamais cru
cela de sa part. Comme l'infortune vous abat un homme!

-- Cela sera fait, dit Comminges.

-- Assurez aussi le comte que je me porte  merveille, et que vous
m'avez vu triste, mais rsign.

-- Vous me plaisez, monsieur, en disant cela.

-- Vous direz la mme chose pour M. du Vallon.

-- Pour moi, non pas! s'cria Porthos. Moi, je ne suis pas rsign
du tout.

-- Mais vous vous rsignerez, mon ami.

-- Jamais!

-- Il se rsignera, monsieur de Comminges. Je le connais mieux
qu'il ne se connat lui-mme, et je lui sais mille excellentes
qualits qu'il ne se souponne mme pas. Taisez-vous, cher du
Vallon, et rsignez-vous.

-- Adieu, messieurs, dit Comminges. Bonne nuit!

-- Nous y tcherons.

Comminges salua et sortit. D'Artagnan le suivit des yeux dans la
mme posture humble et avec le mme visage rsign. Mais  peine
la porte fut-elle referme sur le capitaine des gardes, que,
s'lanant vers Porthos, il le serra dans ses bras avec une
expression de joie sur laquelle il n'y avait pas  se tromper.

-- Oh! oh! dit Porthos, qu'y a-t-il donc? est-ce que vous devenez
fou, mon pauvre ami?

-- Il y a, dit d'Artagnan, que nous sommes sauvs!

-- Je ne vois pas cela le moins du monde, dit Porthos; je vois au
contraire que nous sommes tous pris,  l'exception d'Aramis, et
que nos chances de sortir sont diminues depuis qu'un de plus est
entr dans la souricire de M. de Mazarin.

-- Pas du tout, Porthos, mon ami, cette souricire tait
suffisante pour deux; elle devient trop faible pour trois.

-- Je ne comprends pas du tout, dit Porthos.

-- Inutile, dit d'Artagnan, mettons-nous  table et prenons des
forces, nous en aurons besoin pour la nuit.

-- Que ferons-nous donc cette nuit? demanda Porthos de plus en
plus intrigu.

-- Nous voyagerons probablement.

-- Mais...

-- Mettons-nous  table, cher ami, les ides me viennent en
mangeant. Aprs le souper, quand mes ides seront au grand
complet, je vous les communiquerai.

Quelque dsir qu'et Porthos d'tre mis au courant du projet de
d'Artagnan, comme il connaissait les faons de faire de ce
dernier, il se mit  table sans insister davantage et mangea avec
un apptit qui faisait honneur  la confiance que lui inspirait
l'imaginative de d'Artagnan.


XC. Le bras et l'esprit

Le souper fut silencieux, mais non pas triste; car de temps en
temps un de ces fins sourires qui lui taient habituels dans ses
moments de bonne humeur illuminait le visage de d'Artagnan.
Porthos ne perdait pas un de ces sourires, et  chacun d'eux il
poussait quelque exclamation qui indiquait  son ami que,
quoiqu'il ne la comprt pas, il n'abandonnait pas davantage la
pense qui bouillonnait dans son cerveau.

Au dessert, d'Artagnan se coucha sur sa chaise, croisa une jambe
sur l'autre, et se dandina de l'air d'un homme parfaitement
satisfait de lui-mme.

Porthos appuya son menton sur ses deux mains, posa ses deux coudes
sur la table et regarda d'Artagnan avec ce regard confiant qui
donnait  ce colosse une si admirable expression de bonhomie.

-- Eh bien? fit d'Artagnan au bout d'un instant.

-- Eh bien? rpta Porthos.

-- Vous disiez donc, cher ami?...

-- Moi! je ne disais rien.

-- Si fait, vous disiez que vous aviez envie de vous en aller
d'ici.

-- Ah! pour cela, oui, ce n'est point l'envie qui me manque.

-- Et vous ajoutiez que, pour vous en aller d'ici, il ne
s'agissait que de desceller une porte ou une muraille.

-- C'est vrai, je disais cela, et mme je le dis encore.

-- Et moi je vous rpondais, Porthos, que c'tait un mauvais
moyen, et que nous ne ferions point cent pas sans tre repris et
assomms,  moins que nous n'eussions des habits pour nous
dguiser et des armes pour nous dfendre.

-- C'est vrai, il nous faudrait des habits et des armes.

-- Eh bien! dit d'Artagnan en se levant, nous les avons, ami
Porthos, et mme quelque chose de mieux.

-- Bah! dit Porthos en regardant autour de lui.

-- Ne cherchez pas, c'est inutile, tout cela viendra nous trouver
au moment voulu.  quelle heure  peu prs avons-nous vu se
promener hier les deux gardes suisses?

-- Une heure, je crois, aprs que la nuit fut tombe.

-- S'ils sortent aujourd'hui comme hier, nous ne serons donc pas
un quart d'heure  attendre le plaisir de les voir.

-- Le fait est que nous serons un quart d'heure tout au plus.

-- Vous avez toujours le bras assez bon, n'est-ce pas, Porthos?

Porthos dboutonna sa manche, releva sa chemise, et regarda avec
complaisance ses bras nerveux, gros comme la cuisse d'un homme
ordinaire.

-- Mais oui, dit-il, assez bon.

-- De sorte que vous feriez, sans trop vous gner, un cerceau de
cette pincette et un tire-bouchon de cette pelle?

-- Certainement, dit Porthos.

-- Voyons, dit d'Artagnan.

Le gant prit les deux objets dsigns et opra avec la plus
grande facilit et sans aucun effort apparent les deux
mtamorphoses dsires par son compagnon.

-- Voil! dit-il.

-- Magnifique! dit d'Artagnan, et vritablement vous tes dou,
Porthos.

-- J'ai entendu parler, dit Porthos, d'un certain Milon de Crotone
qui faisait des choses fort extraordinaires, comme de serrer son
front avec une corde et de la faire clater, de tuer un boeuf d'un
coup de poing et de l'emporter chez lui sur ses paules, d'arrter
un cheval par les pieds de derrire, etc., etc. Je me suis fait
raconter toutes ses prouesses, l-bas  Pierrefonds, et j'ai fait
tout ce qu'il faisait, except de briser une corde en enflant mes
tempes.

-- C'est que votre force n'est pas dans votre tte, Porthos, dit
d'Artagnan.

-- Non, elle est dans mes bras et dans mes paules, rpondit
navement Porthos.

-- Eh bien! mon ami, approchons de la fentre et servez-vous de
votre force pour desceller un barreau. Attendez que j'teigne la
lampe.


XCI. Le bras et l'esprit (Suite)

Porthos s'approcha de la fentre, prit un barreau  deux mains,
s'y cramponna, l'attira vers lui et le fit plier comme un arc, si
bien que les deux bouts sortirent de l'alvole de pierre o depuis
trente ans le ciment les tenait scells.

-- Eh bien! mon ami, dit d'Artagnan, voil ce que n'aurait jamais
pu faire le cardinal, tout homme de gnie qu'il est.

-- Faut-il en arracher d'autres? demanda Porthos.

-- Non pas, celui-ci nous suffira; un homme peut passer
maintenant.

Porthos essaya et sortit son torse tout entier.

-- Oui, dit-il.

-- En effet, c'est une assez jolie ouverture. Maintenant passez
votre bras.

-- Par o?

-- Par cette ouverture.

-- Pourquoi faire?

-- Vous le saurez tout  l'heure. Passez toujours.

Porthos obit, docile comme un soldat, et passa son bras  travers
les barreaux.

--  merveille! dit d'Artagnan.

-- Il parat que cela marche?

-- Sur des roulettes, cher ami.

-- Bon. Maintenant que faut-il que je fasse?

-- Rien.

-- C'est donc fini?

-- Pas encore.

-- Je voudrais cependant bien comprendre, dit Porthos.

-- coutez, mon cher ami, et en deux mots vous serez au fait. La
porte du poste s'ouvre, comme vous voyez.

-- Oui, je vois.

-- On va envoyer dans notre cour, que traverse M. de Mazarin pour
se rendre  l'orangerie, les deux gardes qui l'accompagnent.

-- Les voil qui sortent.

-- Pourvu qu'ils referment la porte du poste. Bon! ils la
referment.

-- Aprs?

-- Silence! ils pourraient nous entendre.

-- Je ne saurai rien, alors.

-- Si fait, car  mesure que vous excuterez vous comprendrez.

-- Cependant, j'aurais prfr...

-- Vous aurez le plaisir de la surprise.

-- Tiens, c'est vrai, dit Porthos.

-- Chut!

Porthos demeura muet et immobile.

En effet, les deux soldats s'avanaient du ct de la fentre en
se frottant les mains, car on tait, comme nous l'avons dit, au
mois de fvrier, et il faisait froid.

En ce moment la porte du corps de garde s'ouvrait et l'on rappela
un des soldats. Le soldat quitta son camarade et rentra dans le
corps de garde.

-- Cela va donc toujours? dit Porthos.

-- Mieux que jamais, rpondit d'Artagnan. Maintenant, coutez. Je
vais appeler ce soldat et causer avec lui, comme j'ai fait hier
avec un de ses camarades, vous rappelez-vous?

-- Oui; seulement je n'ai pas entendu un mot de ce qu'il disait.

-- Le fait est qu'il avait un accent un peu prononc. Mais ne
perdez pas un mot de ce que je vais vous dire; tout est dans
l'excution, Porthos.

-- Bon, l'excution, c'est mon fort.

-- Je le sais pardieu bien; aussi je compte sur vous.

-- Dites.

-- Je vais donc appeler le soldat et causer avec lui.

-- Vous l'avez dj dit.

-- Je me tournerai  gauche, de sorte qu'il sera plac, lui, 
votre droite au moment o il montera sur le banc.

-- Mais s'il n'y monte pas!

-- Il y montera, soyez tranquille. Au moment o il montera sur le
banc, vous allongerez votre bras formidable et le saisirez au cou.
Puis, l'enlevant comme Tobie enleva le poisson par les oues, vous
l'introduirez dans notre chambre, en ayant soin de serrer assez
fort pour l'empcher de crier.

-- Oui, dit Porthos; mais si je l'trangle?

-- D'abord ce ne sera qu'un Suisse de moins; mais vous ne
l'tranglerez pas, je l'espre. Vous le dposerez tout doucement
ici et nous le billonnerons, et l'attacherons, peu importe o,
quelque part enfin. Cela nous fera d'abord un habit d'uniforme et
une pe.

-- Merveilleux! dit Porthos en regardant d'Artagnan avec la plus
profonde admiration.

-- Hein! fit le Gascon.

-- Oui, reprit Porthos en se ravisant; mais un habit d'uniforme et
une pe, ce n'est pas assez pour deux.

-- Eh bien! est-ce qu'il n'a pas son camarade?

-- C'est juste, dit Porthos.

-- Donc, quand je tousserai, allongez le bras, il sera temps.

-- Bon!

Les deux amis prirent chacun le poste indiqu. Plac comme il
tait, Porthos se trouvait entirement cach dans l'angle de la
fentre.

-- Bonsoir, camarade, dit d'Artagnan de sa voix la plus charmante
et de son diapason le plus modr.

-- Ponsoir, monsir, rpondit le soldat.

-- Il ne fait pas trop chaud  se promener, dit d'Artagnan.

-- Brrrrrrroun, fit le soldat.

-- Et je crois qu'un verre de vin ne vous serait pas dsagrable?

-- Un ferre de fin, il serait le bienfenu.

-- Le poisson mord! le poisson mord! murmura d'Artagnan  Porthos.

-- Je comprends, dit Porthos.

-- J'en ai l une bouteille, dit d'Artagnan.

-- Une pouteille!

-- Oui.

-- Une pouteille bleine?

-- Tout entire, et elle est  vous si vous voulez la boire  ma
sant.

-- Eh! moi fouloir pien, dit le soldat en s'approchant.

-- Allons, venez la prendre, mon ami, dit le Gascon.

-- Pien folontiers. Ch grois qu'il y a un panc.

-- Oh! mon Dieu, on dirait qu'il a t plac exprs l.

Montez dessus... L, bien, c'est cela, mon ami.

Et d'Artagnan toussa.

Au mme moment, le bras de Porthos s'abattit; son poignet d'acier
mordit, rapide comme l'clair et ferme comme une tenaille, le cou
du soldat, l'enleva en l'touffant, l'attira  lui par l'ouverture
au risque de l'corcher en passant, et le dposa sur le parquet,
o d'Artagnan, en lui laissant tout juste le temps de reprendre sa
respiration, le billonna avec son charpe, et, aussitt
billonn, se mit  le dshabiller avec la promptitude et la
dextrit d'un homme qui a appris son mtier sur le champ de
bataille.

Puis le soldat garrott et billonn fut port dans l'tre, dont
nos amis avaient pralablement teint la flamme.

-- Voici toujours une pe et un habit, dit Porthos.

-- Je les prends, dit d'Artagnan. Si vous voulez un autre habit et
une autre pe, il faut recommencer le tour. Attention! Je vois
justement l'autre soldat qui sort du corps de garde et qui vient
de ce ct.

-- Je crois, dit Porthos, qu'il serait imprudent de recommencer
pareille manoeuvre. On ne russit pas deux fois,  ce qu'on
assure, par le mme moyen. Si je le manquais, tout serait perdu.
Je vais descendre, le saisir au moment o il ne se dfiera pas, et
je vous l'offrirai tout billonn.

-- C'est mieux, rpondit le Gascon.

-- Tenez-vous prt, dit Porthos en se laissant glisser par
l'ouverture.

La chose s'effectua comme Porthos l'avait promis. Le gant se
cacha sur son chemin, et, lorsque le soldat passa devant lui, il
le saisit au cou, le billonna, le poussa pareil  une momie 
travers les barreaux largis de la fentre et rentra derrire lui.

On dshabilla le second prisonnier comme on avait dshabill
l'autre. On le coucha sur le lit, on l'assujettit avec des
sangles; et comme le lit tait de chne massif et que les sangles
taient doubles, on fut non moins tranquille sur celui-l que sur
le premier.

-- L, dit d'Artagnan, voici qui va  merveille. Maintenant,
essayez-moi l'habit de ce gaillard-l, Porthos, je doute qu'il
vous aille; mais s'il vous est par trop troit, ne vous inquitez
point, le baudrier vous suffira, et surtout le chapeau  plumes
rouges.

Il se trouva par hasard que le second tait un Suisse gigantesque,
de sorte qu' l'exception de quelques points qui craqurent dans
les coutures tout alla le mieux du monde.

Pendant quelque temps on n'entendit que le froissement du drap,
Porthos et d'Artagnan s'habillant  la hte.

-- C'est fait, dirent-ils en mme temps. Quant  vous, compagnons,
ajoutrent-ils en se retournant vers les deux soldats, il ne vous
arrivera rien si vous tes bien gentils; mais si vous bougez, vous
tes morts.

Les soldats se tinrent cois. Ils avaient compris au poignet de
Porthos que la chose tait des plus srieuses et qu'il n'tait pas
le moins du monde question de plaisanter.

-- Maintenant, dit d'Artagnan, vous ne seriez pas fch de
comprendre, n'est-ce pas Porthos?

-- Mais oui, pas mal.

-- Eh bien, nous descendons dans la cour.

-- Oui.

-- Nous prenons la place de ces deux gaillards-l.

-- Bien.

-- Nous nous promenons de long en large.

-- Et ce sera bien vu, attendu qu'il ne fait pas chaud.

-- Dans un instant le valet de chambre appelle comme hier et
avant-hier le service.

-- Nous rpondons?

-- Non, nous ne rpondons pas, au contraire.

-- Comme vous voudrez. Je ne tiens pas  rpondre.

-- Nous ne rpondons donc pas; nous enfonons seulement notre
chapeau sur notre tte et nous escortons Son minence

-- O cela?

-- O elle va, chez Athos. Croyez-vous qu'il sera fch de nous
voir?

-- Oh! s'cria Porthos, oh! je comprends!

-- Attendez pour vous crier, Porthos; car, sur ma parole, vous
n'tes pas au bout, dit le Gascon tout goguenard.

-- Que va-t-il donc arriver? dit Porthos.

-- Suivez-moi, rpondit d'Artagnan. Qui vivra verra.

Et passant par l'ouverture, il se laissa lgrement glisser dans
la cour. Porthos le suivit par le mme chemin, quoique avec plus
de peine et moins de diligence.

On entendait frissonner de peur les deux soldats lis dans la
chambre.

 peine d'Artagnan et Porthos eurent-ils touch terre, qu'une
porte s'ouvrit et que la voix du valet de chambre cria:

-- Le service!

En mme temps le poste s'ouvrit  son tour et une voix cria:

-- La Bruyre et du Barthois, partez!

-- Il parat que je m'appelle La Bruyre, dit d'Artagnan.

-- Et moi du Barthois, dit Porthos.

-- O tes-vous? demanda le valet de chambre, dont les yeux
blouis par la lumire ne pouvaient sans doute distinguer nos deux
hros dans l'obscurit.

-- Nous voici, dit d'Artagnan.

Puis, se tournant vers Porthos:

-- Que dites-vous de cela, monsieur du Vallon?

-- Ma foi, pourvu que cela dure, je dis que c'est joli!

Les deux soldats improviss marchrent gravement derrire le valet
de chambre; il leur ouvrit une porte du vestibule, puis une autre
qui semblait tre celle d'un salon d'attente, et leur montrant
deux tabourets:

-- La consigne est bien simple, leur dit-il, ne laissez entrer
qu'une personne ici, une seule, entendez-vous bien? pas davantage;
 cette personne obissez en tout. Quant au retour, il n'y a pas 
vous tromper, vous attendrez que je vous relve.

D'Artagnan tait fort connu de ce valet de chambre, qui n'tait
autre que Bernouin, qui, depuis six ou huit mois, l'avait
introduit une dizaine de fois prs du cardinal. Il se contenta
donc, au lieu de rpondre, de grommeler le_ ia_ le moins gascon et
le plus allemand possible.

Quant  Porthos, d'Artagnan avait exig et obtenu de lui la
promesse qu'en aucun cas il ne parlerait. S'il tait pouss 
bout, il lui tait permis de profrer pour toute rponse le
_tarteifle_ proverbial et solennel.

Bernouin s'loigna en fermant la porte.

-- Oh! oh! dit Porthos en entendant la clef de la serrure, il
parat qu'ici c'est de mode d'enfermer les gens. Nous n'avons
fait, ce me semble, que de troquer de prison: seulement, au lieu
d'tre prisonniers l-bas, nous le sommes dans l'orangerie. Je ne
sais pas si nous y avons gagn.

-- Porthos, mon ami, dit tout bas d'Artagnan, ne doutez pas de la
Providence, et laissez-moi mditer et rflchir.

-- Mditez et rflchissez donc, dit Porthos de mauvaise humeur en
voyant que les choses tournaient ainsi au lieu de tourner
autrement.

-- Nous avons march quatre-vingts pas, murmura d'Artagnan, nous
avons mont six marches, c'est donc ici, comme l'a dit tout 
l'heure mon illustre ami du Vallon, cet autre pavillon parallle
au ntre et qu'on dsigne sous le nom de pavillon de l'orangerie.
Le comte de La Fre ne doit pas tre loin; seulement les portes
sont fermes.

-- Voil une belle difficult! dit Porthos, et avec un coup
d'paule...

-- Pour Dieu! Porthos, mon ami, dit d'Artagnan, mnagez vos tours
de force, ou ils n'auront plus, dans l'occasion, toute la valeur
qu'ils mritent; n'avez-vous pas entendu qu'il va venir ici
quelqu'un?

-- Si fait.

-- Eh bien! ce quelqu'un nous ouvrira les portes.

-- Mais, mon cher, dit Porthos, si ce quelqu'un nous reconnat, si
ce quelqu'un en nous reconnaissant se met  crier, nous sommes
perdus; car enfin vous n'avez pas le dessein, j'imagine, de me
faire assommer ou trangler cet homme glise. Ces manires-l sont
bonnes envers les Anglais et les Allemands.

-- Oh! Dieu m'en prserve et vous aussi! dit d'Artagnan. Le jeune
roi nous en aurait peut-tre quelque reconnaissance; mais la reine
ne nous le pardonnerait pas, et c'est elle qu'il faut mnager;
puis d'ailleurs, du sang inutile! jamais! au grand jamais! J'ai
mon plan. Laissez-moi donc faire et nous allons rire.

-- Tant mieux, dit Porthos, j'en prouve le besoin.

-- Chut! dit d'Artagnan, voici le quelqu'un annonc.

On entendit alors dans la salle prcdente, c'est--dire dans le
vestibule, le retentissement d'un pas lger. Les gonds de la porte
crirent et un homme parut en habit de cavalier, envelopp d'un
manteau brun, un large feutre rabattu sur ses yeux et une lanterne
 la main.

Porthos s'effaa contre la muraille, mais il ne put tellement se
rendre invisible que l'homme au manteau ne l'apert; il lui
prsenta sa lanterne et lui dit:

-- Allumez la lampe du plafond.

Puis s'adressant  d'Artagnan:

-- Vous connaissez la consigne, dit-il.

--_ Ia_, rpliqua le Gascon, dtermin  se borner  cet
chantillon de la langue allemande.

-- _Tedesco_, fit le cavalier, _va bene._

Et s'avanant vers la porte situe en face de celle par laquelle
il tait entr, il l'ouvrit et disparut derrire elle en la
refermant.

-- Et maintenant, dit Porthos, que ferons-nous?

-- Maintenant, nous nous servirons de votre paule si cette porte
est ferme, ami Porthos. Chaque chose en son temps, et tout vient
 propos  qui sait attendre. Mais d'abord barricadons la premire
porte d'une faon convenable, ensuite nous suivrons le cavalier.

Les deux amis se mirent aussitt  la besogne et embarrassrent la
porte de tous les meubles qui se trouvrent dans la salle,
embarras qui rendait le passage d'autant plus impraticable que la
porte s'ouvrait en dedans.

-- L, dit d'Artagnan, nous voil srs de ne pas tre surpris par
derrire. Allons, en avant.


XCII. Les oubliettes de M. de Mazarin

On arriva  la porte par laquelle avait disparu Mazarin; elle
tait ferme; d'Artagnan tenta inutilement de l'ouvrir.

-- Voil o il s'agit de placer votre coup d'paule, dit
d'Artagnan. Poussez, ami Porthos, mais doucement, sans bruit;
n'enfoncez rien, disjoignez les battants, voil tout.

Porthos appuya sa robuste paule contre un des panneaux, qui plia,
et d'Artagnan introduisit alors la pointe de son pe entre le
pne et la gche de la serrure. Le pne, taill en biseau, cda,
et la porte s'ouvrit.

-- Quand je vous disais, ami Porthos, qu'on obtenait tout des
femmes et des portes en les prenant par la douceur.

-- Le fait est, dit Porthos, que vous tes un grand moraliste.

-- Entrons, dit d'Artagnan.

Ils entrrent. Derrire un vitrage,  la lueur de la lanterne du
cardinal, pose  terre au milieu de la galerie, on voyait les
orangers et les grenadiers du chteau de Rueil aligns en longues
files formant une grande alle et deux alles latrales plus
petites.

-- Pas de cardinal, dit d'Artagnan, mais sa lampe seule; o diable
est-il donc?

Et comme il explorait une des ailes latrales, aprs avoir fait
signe  Porthos d'explorer l'autre, il vit tout  coup  sa gauche
une caisse carte de son rang, et,  la place de cette caisse un
trou bant.

Dix hommes eussent eu de la peine  faire mouvoir cette caisse,
mais, par un mcanisme quelconque, elle avait tourn avec la dalle
qui la supportait.

D'Artagnan, comme nous l'avons dit, vit un trou  cette place, et,
dans ce trou, les degrs de l'escalier tournant.

Il appela Porthos de la main et lui montra le trou et les degrs.

Les deux hommes se regardrent avec une mine effare.

-- Si nous ne voulions que de l'or, dit tout bas d'Artagnan, nous
aurions trouv notre affaire et nous serions riches  tout jamais.

-- Comment cela?

-- Ne comprenez-vous pas, Porthos, qu'au bas de cet escalier est,
selon toute probabilit, ce fameux trsor du cardinal, dont on
parle tant, et que nous n'aurions qu' descendre, vider une
caisse, enfermer dedans le cardinal  double tour, nous en aller
en emportant ce que nous pourrions traner d'or, remettre  sa
place cet oranger, et que personne au monde ne viendrait nous
demander d'o nous vient notre fortune, pas mme le cardinal?

-- Ce serait un beau coup pour des manants, dit Porthos, mais
indigne, ce me semble, de deux gentilshommes.

-- C'est mon avis, dit d'Artagnan; aussi ai-je dit: Si nous ne
voulions que de l'or... mais nous voulons autre chose.

Au mme instant, et comme d'Artagnan penchait la tte vers le
caveau pour couter, un son mtallique et sec comme celui d'un sac
d'or qu'on remue vint frapper son oreille; il tressaillit.
Aussitt une porte se referma et les premiers reflets d'une
lumire parurent dans l'escalier.

Mazarin avait laiss sa lampe dans l'orangerie pour faire croire
qu'il se promenait. Mais il avait une bougie de cire pour explorer
son mystrieux coffre-fort.

-- H! dit-il en italien, tandis qu'il remontait les marches en
examinant un sac de raux  la panse arrondie; h! voil de quoi
payer cinq conseillers au parlement et deux gnraux de Paris. Moi
aussi je suis un grand capitaine; seulement je fais la guerre  ma
faon...

D'Artagnan et Porthos s'taient tapis chacun dans une alle
latrale, derrire une caisse, et attendaient.

Mazarin vint,  trois pas de d'Artagnan, pousser un ressort cach
dans le mur. La dalle tourna, et l'oranger support par elle
revint de lui-mme prendre sa place.

Alors le cardinal teignit sa bougie, qu'il remit dans sa poche;
et, reprenant sa lampe:

-- Allons voir M. de La Fre, dit-il.

-- Bon, c'est notre chemin, pensa d'Artagnan, nous irons ensemble.

Tous trois se mirent en marche. M. de Mazarin suivant l'alle du
milieu, et Porthos et d'Artagnan les alles parallles. Ces deux
derniers vitaient avec soin ces longues lignes lumineuses que
traait  chaque pas entre les caisses la lampe du cardinal.

Celui-ci arriva  une seconde porte vitre sans s'tre aperu
qu'il tait suivi, le sable mou amortissant le bruit des pas de
ses deux accompagnateurs.

Puis il tourna sur la gauche, prit un corridor auquel Porthos et
d'Artagnan n'avaient pas encore fait attention; mais au moment
d'en ouvrir la porte, il s'arrta pensif.

-- Ah! _diavolo_! dit-il, j'oubliais la recommandation de
Comminges. Il me faut prendre les soldats et les placer  cette
porte, afin de ne pas me mettre  la merci de ce diable  quatre.
Allons.

Et, avec un mouvement d'impatience, il se retourna pour revenir
sur ses pas.

-- Ne vous donnez pas la peine, Monseigneur, dit d'Artagnan le
pied en avant, le feutre  la main et la figure gracieuse, nous
avons suivi Votre minence pas  pas, et nous voici.

-- Oui, nous voici, dit Porthos.

Et il fit le mme geste d'agrable salutation.

Mazarin porta ses yeux effars de l'un  l'autre, les reconnut
tous deux, et laissa chapper sa lanterne en poussant un
gmissement d'pouvante.

D'Artagnan la ramassa; par bonheur elle ne s'tait pas teinte
dans la chute.

-- Oh! quelle imprudence, Monseigneur! dit d'Artagnan; il ne fait
pas bon  aller ici sans lumire! Votre minence pourrait se
cogner contre quelque caisse ou tomber dans quelque trou.

-- Monsieur d'Artagnan! murmura Mazarin, qui ne pouvait revenir de
son tonnement.

-- Oui, Monseigneur, moi-mme, et j'ai l'honneur de vous prsenter
M. du Vallon, cet excellent ami  moi, auquel Votre minence a eu
la bont de s'intresser si vivement autrefois.

Et d'Artagnan dirigea la lumire de la lampe vers le visage joyeux
de Porthos, qui commenait  comprendre et qui en tait tout fier.

-- Vous alliez chez M. de La Fre, continua d'Artagnan. Que nous
ne vous gnions pas, Monseigneur. Veuillez nous montrer le chemin,
et nous vous suivrons.

Mazarin reprenait peu  peu ses esprits.

-- Y a-t-il longtemps que vous tes dans l'orangerie, messieurs?
demanda-t-il d'une voix tremblante en songeant  la visite qu'il
venait de faire  son trsor.

Porthos ouvrit la bouche pour rpondre, d'Artagnan lui fit un
signe, et la bouche de Porthos, demeure muette, se referma
graduellement.

-- Nous arrivons  l'instant mme, Monseigneur, dit d'Artagnan.

Mazarin respira: il ne craignait plus pour son trsor; il ne
craignait que pour lui-mme. Une espce de sourire passa sur ses
lvres.

-- Allons, dit-il, vous m'avez pris au pige, messieurs, et je me
dclare vaincu. Vous voulez me demander votre libert, n'est-ce
pas? Je vous la donne.

-- Oh! Monseigneur, dit d'Artagnan, vous tes bien bon; mais notre
libert, nous l'avons, et nous aimerions autant vous demander
autre chose.

-- Vous avez votre libert? dit Mazarin tout effray.

-- Sans doute, et c'est au contraire vous, Monseigneur, qui avez
perdu la vtre, et maintenant, que voulez-vous, Monseigneur, c'est
la loi de la guerre, il s'agit de la racheter.

Mazarin se sentit frissonner jusqu'au fond du coeur. Son regard si
perant se fixa en vain sur la face moqueuse du Gascon et sur le
visage impassible de Porthos. Tous deux taient cachs dans
l'ombre, et la sibylle de Cumes elle-mme n'aurait pas su y lire.

-- Racheter ma libert! rpta Mazarin.

-- Oui, Monseigneur.

-- Et combien cela me cotera-t-il, monsieur d'Artagnan?

-- Dame, Monseigneur, je ne sais pas encore. Nous allons demander
cela au comte de La Fre, si Votre minence veut bien le
permettre. Que Votre minence daigne donc ouvrir la porte qui mne
chez lui, et dans dix minutes elle sera fixe.

Mazarin tressaillit.

-- Monseigneur, dit d'Artagnan, Votre minence voit combien nous y
mettons de formes, mais cependant nous sommes obligs de la
prvenir que nous n'avons pas de temps  perdre; ouvrez donc,
Monseigneur, s'il vous plat, et veuillez vous souvenir, une fois
pour toutes, qu'au moindre mouvement que vous feriez pour fuir, au
moindre en que vous pousseriez pour chapper, notre position tant
tout exceptionnelle, il ne faudrait pas nous en vouloir si nous
nous portions  quelque extrmit.

-- Soyez tranquilles, messieurs, dit Mazarin, je ne tenterai rien,
je vous en donne ma parole d'honneur.

D'Artagnan fit un signe  Porthos de redoubler de surveillance,
puis, se retournant vers Mazarin:

-- Maintenant, Monseigneur, entrons, s'il vous plat.


XCIII. Confrences

Mazarin fit jouer le verrou d'une double porte, sur le seuil de
laquelle se trouva Athos tout prt  recevoir son illustre
visiteur, selon l'avis que Comminges lui avait donn.

En apercevant Mazarin il s'inclina.

-- Votre minence, dit-il, pouvait se dispenser de se faire
accompagner; l'honneur que je reois est trop grand pour que je
l'oublie.

-- Aussi, mon cher comte, dit d'Artagnan, Son minence ne voulait-
elle pas absolument de nous; c'est du Vallon et moi qui avons
insist, d'une faon inconvenante peut-tre, tant nous avions
grand dsir de vous voir.

 cette voix,  son accent railleur,  ce geste si connu qui
accompagnait cet accent et cette voix, Athos fit un bond de
surprise.

-- D'Artagnan! Porthos! s'cria-t-il.

-- En personne, cher ami.

-- En personne, rpta Porthos.

-- Que veut dire ceci? demanda le comte.

-- Ceci veut dire, rpondit Mazarin, en essayant, comme il l'avait
dj fait, de sourire, et en se mordant les lvres en souriant,
cela veut dire que les rles ont chang, et qu'au lieu que ces
messieurs soient mes prisonniers, c'est moi qui suis le prisonnier
de ces messieurs, si bien que vous me voyez forc de recevoir ici
la loi au lieu de la faire. Mais, messieurs, je vous en prviens,
 moins que vous ne m'gorgiez, votre victoire sera de peu de
dure; j'aurai mon tour, on viendra...

-- Ah! Monseigneur, dit d'Artagnan, ne menacez point; c'est d'un
mauvais exemple. Nous sommes si doux et si charmants avec Votre
minence! Voyons, mettons de ct toute mauvaise humeur, cartons
toute rancune, et causons gentiment.

-- Je ne demande pas mieux, messieurs, dit Mazarin; mais au moment
de discuter ma ranon, je ne veux pas que vous teniez votre
position pour meilleure qu'elle n'est; en me prenant au pige,
vous vous tes pris avec moi. Comment sortirez-vous d'ici? Voyez
les grilles, voyez les portes, voyez ou plutt devinez les
sentinelles qui veillent derrire ces portes et ces grilles, les
soldats qui encombrent ces cours, et composons. Tenez, je vais
vous montrer que je suis loyal.

-- Bon! pensa d'Artagnan, tenons-nous bien, il va nous jouer un
tour.

-- Je vous offrais votre libert, continua le ministre, je vous
l'offre encore. En voulez-vous? Avant une heure vous serez
dcouverts, arrts, forcs de me tuer, ce qui serait un crime
horrible et tout  fait indigne de loyaux gentilshommes comme
vous.

-- Il a raison, pensa Athos.

Et comme toute raison qui passait dans cette me qui n'avait que
de nobles penses, sa pense se reflta dans ses yeux.

-- Aussi, dit d'Artagnan pour corriger l'espoir que l'adhsion
tacite d'Athos avait donn  Mazarin, ne nous porterons-nous 
cette violence qu' la dernire extrmit.

-- Si au contraire, continua Mazarin, vous me laissez aller en
acceptant votre libert...

-- Comment, interrompit d'Artagnan, voulez-vous que nous
acceptions notre libert, puisque vous pouvez nous la reprendre,
vous le dites vous-mme, cinq minutes aprs nous l'avoir donne?
Et, ajouta d'Artagnan, tel que je vous connais, Monseigneur, vous
nous la reprendriez.

-- Non, foi de cardinal... Vous ne me croyez pas?

-- Monseigneur, je ne crois pas aux cardinaux qui ne sont pas
prtres.

-- Eh bien! foi de ministre!

-- Vous ne l'tes plus, Monseigneur, vous tes prisonnier.

-- Alors, foi de Mazarin! Je le suis et le serai toujours, je
l'espre.

-- Hum! fit d'Artagnan, j'ai entendu parler d'un Mazarin qui avait
peu de religion pour ses serments, et j'ai peur que ce ne soit un
des anctres de Votre minence.

-- Monsieur d'Artagnan, dit Mazarin, vous avez beaucoup d'esprit,
et je suis tout  fait fch de m'tre brouill avec vous.

-- Monseigneur, raccommodons-nous, je ne demande pas mieux.

-- Eh bien! dit Mazarin, si je vous mets en sret d'une faon
vidente, palpable?...

-- Ah! c'est autre chose, dit Porthos.

-- Voyons, dit Athos.

-- Voyons, dit d'Artagnan.

-- D'abord, acceptez-vous? demanda le cardinal.

-- Expliquez-nous votre plan, Monseigneur, et nous verrons.

-- Faites attention que vous tes enferms, pris.

-- Vous savez bien, Monseigneur, dit d'Artagnan, qu'il nous reste
toujours une dernire ressource.

-- Laquelle?

-- Celle de mourir ensemble.

Mazarin frissonna.

-- Tenez, dit-il, au bout du corridor est une porte dont j'ai la
clef; cette porte donne dans le parc. Partez avec cette clef. Vous
tes alertes, vous tes vigoureux, vous tes arms.  cent pas, en
tournant  gauche, vous rencontrerez le mur du parc; vous le
franchirez, et en trois bonds vous serez sur la route et libres.
Maintenant je vous connais assez pour savoir que si l'on vous
attaque, ce ne sera point un obstacle  votre fuite.

-- Ah! pardieu! Monseigneur, dit d'Artagnan,  la bonne heure,
voil qui est parl. O est cette clef que vous voulez bien nous
offrir?

-- La voici.

-- Ah! Monseigneur, dit d'Artagnan, vous nous conduirez bien vous-
mme jusqu' cette porte.

-- Trs volontiers, dit le ministre, s'il vous faut cela pour vous
tranquilliser.

Mazarin, qui n'esprait pas en tre quitte  si bon march, se
dirigea tout radieux vers le corridor et ouvrit la porte.

Elle donnait bien sur le parc, et les trois fugitifs s'en
aperurent au vent de la nuit qui s'engouffra dans le corridor et
leur fit voler la neige au visage.

-- Diable! diable! dit d'Artagnan, il fait une nuit horrible,
Monseigneur. Nous ne connaissons pas les localits, et jamais nous
ne trouverons notre chemin. Puisque Votre minence a tant fait que
de venir jusqu'ici, quelques pas encore, Monseigneur... conduisez-
nous au mur.

-- Soit, dit le cardinal.

Et coupant en ligne droite, il marcha d'un pas rapide vers le mur,
au pied duquel tous quatre furent en un instant.

-- tes-vous contents, messieurs? demanda Mazarin.

-- Je crois bien! nous serions difficiles! Peste! quel honneur!
trois pauvres gentilshommes escorts par un prince de l'glise! Ah!
 propos, Monseigneur, vous disiez tout  l'heure que nous tions
braves, alertes et arms?

-- Oui.

-- Vous vous trompez: il n'y a d'arms que M. du Vallon et moi;
M. le comte ne l'est pas, et si nous tions rencontrs par quelque
patrouille, il faut que nous puissions nous dfendre.

-- C'est trop juste.

-- Mais o trouverons-nous une pe? demanda Porthos.

-- Monseigneur, dit d'Artagnan, prtera au comte la sienne qui lui
est inutile.

-- Bien volontiers, dit le cardinal; je prierai mme M. le comte
de vouloir bien la garder en souvenir de moi.

-- J'espre que voil qui est galant, comte! dit d'Artagnan.

-- Aussi, rpondit Athos, je promets  Monseigneur de ne jamais
m'en sparer.

-- Bien, dit d'Artagnan, change de procds, comme c'est
touchant! N'en avez-vous point les larmes aux yeux, Porthos?

-- Oui, dit Porthos; mais je ne sais si c'est cela ou si c'est le
vent qui me fait pleurer. Je crois que c'est le vent.

-- Maintenant montez, Athos, fit d'Artagnan, et faites vite.

Athos, aid de Porthos, qui l'enleva comme une plume, arriva sur
le perron.

-- Maintenant sautez, Athos.

Athos sauta et disparut de l'autre ct du mur.

-- tes-vous  terre? demanda d'Artagnan.

-- Oui.

-- Sans accident?

-- Parfaitement sain et sauf.

-- Porthos, observez M. le cardinal tandis que je vais monter;
non, je n'ai pas besoin de vous, je monterai bien tout seul.
Observez M. le cardinal, voil tout.

-- J'observe, dit Porthos. Eh bien?...

-- Vous avez raison, c'est plus difficile que je ne croyais,
prtez-moi votre dos, mais sans lcher M. le cardinal.

-- Je ne le lche pas.

Porthos prta son dos  d'Artagnan, qui en un instant, grce  cet
appui, fut  cheval sur le couronnement du mur.

Mazarin affectait de rire.

-- Y tes-vous? demanda Porthos.

-- Oui, mon ami, et maintenant...

-- Maintenant, quoi?

-- Maintenant, passez-moi M. le cardinal, et au moindre cri qu'il
poussera, touffez-le.

Mazarin voulut s'crier; mais Porthos l'treignit de ses deux
mains et l'leva jusqu' d'Artagnan, qui,  son tour, le saisit au
collet et l'assit prs de lui. Puis d'un ton menaant:

-- Monsieur, sautez  l'instant mme en bas, prs de M. de La
Fre, ou je vous tue, foi de gentilhomme!

-- _Monsou_, _monsou_, s'cria Mazarin, vous manquez  la foi
promise.

-- Moi! O vous ai-je promis quelque chose, Mon seigneur?

Mazarin poussa un gmissement.

-- Vous tes libre par moi, monsieur, dit-il, votre libert
c'tait ma ranon.

-- D'accord; mais la ranon de cet immense trsor enfoui dans la
galerie et prs duquel on descend en poussant un ressort cach
dans la muraille, lequel fait tourner une caisse qui, en tournant,
dcouvre un escalier, ne faut-il pas aussi en parler un peu,
dites, Monseigneur?

-- Jsous! dit Mazarin presque suffoqu et en joignant les mains,
Jsous mon Diou! Je suis un homme perdu.

Mais, sans s'arrter  ses plaintes, d'Artagnan le prit par-
dessous le bras et le fit glisser doucement aux mains d'Athos, qui
tait demeur impassible au bas de la muraille.

Alors, se retournant vers Porthos:

-- Prenez ma main, dit d'Artagnan; je me tiens au mur.

Porthos fit un effort qui branla la muraille, et  son tour il
arriva au sommet.

-- Je n'avais pas compris tout  fait, dit-il, mais je comprends
maintenant; c'est trs drle.

-- Trouvez-vous? dit d'Artagnan; tant mieux! Mais pour que ce soit
drle jusqu'au bout, ne perdons pas de temps.

Et il sauta au bas du mur.

Porthos en fit autant.

-- Accompagnez M. le cardinal, messieurs, dit d'Artagnan, moi, je
sonde le terrain.

Le Gascon tira son pe et marcha  l'avant-garde.

-- Monseigneur, dit-il, par o faut-il tourner pour gagner la
grande route? Rflchissez bien avant de rpondre; car si Votre
minence se trompait, cela pourrait avoir de graves inconvnients,
non seulement pour nous, mais encore pour elle.

-- Longez le mur, monsieur, dit Mazarin, et vous ne risquez pas de
vous perdre.

Les trois amis doublrent le pas, mais au bout de quelques
instants ils furent obligs de ralentir leur marche; quoiqu'il y
mt toute la bonne volont possible, le cardinal ne pouvait les
suivre.

Tout  coup d'Artagnan se heurta  quelque chose de tide qui fit
un mouvement.

-- Tiens! un cheval! dit-il; je viens de trouver un cheval,
messieurs!

-- Et moi aussi! dit Athos.

-- Et moi aussi! dit Porthos, qui, fidle  la consigne, tenait
toujours le cardinal par le bras.

-- Voil ce qui s'appelle de la chance, Monseigneur, dit
d'Artagnan, juste au moment o Votre minence se plaignait d'tre
oblige d'aller  pied...

Mais au moment o il prononait ces mots, un canon de pistolet
s'abaissa sur sa poitrine; il entendit ces mots prononcs
gravement:

-- Touchez pas!

-- Grimaud! s'cria-t-il, Grimaud! que fais-tu l? Est-ce le ciel
qui t'envoie?

-- Non, monsieur, dit l'honnte domestique, c'est M. Aramis qui
m'a dit de garder les chevaux.

-- Aramis est donc ici?

-- Oui, monsieur, depuis hier.

-- Et que faites-vous?

-- Nous guettons.

-- Quoi! Aramis est ici? rpta Athos.

--  la petite porte du chteau. C'tait l son poste.

-- Vous tes donc nombreux?

-- Nous sommes soixante.

-- Fais-le prvenir.

--  l'instant mme, monsieur.

Et pensant que personne ne ferait mieux la commission que lui,
Grimaud partit  toutes jambes, tandis que, venant d'tre enfin
runis, les trois amis attendaient.

Il n'y avait dans tout le groupe que M. de Mazarin qui ft de fort
mauvaise humeur.


XCIV. O l'on commence  croire que Porthos sera enfin baron et
d'Artagnan capitaine

Au bout de dix minutes Aramis arriva accompagn de Grimaud et de
huit ou dix gentilshommes. Il tait tout radieux, et se jeta au
cou de ses amis.

-- Vous tes donc libres, frres! libres sans mon aide! je n'aurai
donc rien pu faire pour vous malgr tous mes efforts!

-- Ne vous dsolez pas, cher ami. Ce qui est diffr n'est pas
perdu. Si vous n'avez pas pu faire, vous ferez.

-- J'avais cependant bien pris mes mesures, dit Aramis. J'ai
obtenu soixante hommes de M. le coadjuteur; vingt gardent les murs
du parc, vingt la route de Rueil  Saint-Germain, vingt sont
dissmins dans les bois. J'ai intercept ainsi, et grce  ces
dispositions stratgiques, deux courriers de Mazarin  la reine.

Mazarin dressa les oreilles.

-- Mais, dit d'Artagnan, vous les avez honntement, je l'espre,
renvoys  M. le cardinal?

-- Ah! oui, dit Aramis, c'est bien avec lui que je me piquerais de
semblable dlicatesse! Dans l'une de ces dpches, le cardinal
dclare  la reine que les coffres sont vides et que Sa Majest
n'a plus d'argent; dans l'autre, il annonce qu'il va faire
transporter ses prisonniers  Melun, Rueil ne lui paraissant pas
une localit assez sre. Vous comprenez, cher ami, que cette
dernire lettre m'a donn bon espoir. Je me suis embusqu avec mes
soixante hommes, j'ai cern le chteau, j'ai fait prparer des
chevaux de main que j'ai confis  l'intelligent Grimaud, et j'ai
attendu votre sortie; je n'y comptais gure que pour demain matin,
et je n'esprais pas vous dlivrer sans escarmouche. Vous tes
libres ce soir, libres sans combat, tant mieux! Comment avez-vous
fait pour chapper  ce pleutre de Mazarin? vous devez avoir eu
fort  vous en plaindre.

-- Mais pas trop, dit d'Artagnan.

-- Vraiment!

-- Je dirai mme plus, nous avons eu  nous louer de lui.

-- Impossible!

-- Si fait, en vrit; c'est grce  lui que nous sommes libres.

-- Grce  lui?

-- Oui, il nous a fait conduire dans l'orangerie par M. Bernouin,
son valet de chambre, puis de l nous l'avons suivi jusque chez le
comte de La Fre. Alors il nous a offert de nous rendre notre
libert, nous avons accept, et il a pouss la complaisance
jusqu' nous montrer le chemin et nous conduire au mur du parc,
que nous venions d'escalader avec le plus grand bonheur, quand
nous avons rencontr Grimaud.

-- Ah! bien, dit Aramis, voici qui me raccommode avec lui, et je
voudrais qu'il ft l pour lui dire que je ne le croyais pas
capable d'une si belle action.

-- Monseigneur, dit d'Artagnan incapable de se contenir plus
longtemps, permettez que je vous prsente M. le chevalier
d'Herblay, qui dsire offrir, comme vous avez pu l'entendre, ses
flicitations respectueuses  Votre minence.

Et il se retira, dmasquant Mazarin confus aux regards effars
d'Aramis.

-- Oh! oh! fit celui-ci, le cardinal? Belle prise! Hol! hol!
amis! les chevaux! les chevaux!

Quelques cavaliers accoururent.

-- Pardieu! dit Aramis, j'aurai donc t utile  quelque chose.
Monseigneur, daigne Votre minence recevoir tous mes hommages! Je
parie que c'est ce saint Christophe de Porthos qui a encore fait
ce coup-l?  propos, j'oubliais...

Et il donna tout bas un ordre  un cavalier.

-- Je crois qu'il serait prudent de partir, dit d'Artagnan.

-- Oui, mais j'attends quelqu'un... un ami d'Athos.

-- Un ami? dit le comte.

-- Et tenez, le voil qui arrive au galop  travers les
broussailles.

-- Monsieur le comte! monsieur le comte! cria une jeune voix qui
fit tressaillir Athos.

-- Raoul! Raoul! s'cria le comte de La Fre.

Un instant le jeune homme oublia son respect habituel; il se jeta
au cou de son pre.

-- Voyez, monsieur le cardinal, n'et-ce pas t dommage de
sparer des gens qui s'aiment comme nous nous aimons! Messieurs,
continua Aramis en s'adressant aux cavaliers qui se runissaient
plus nombreux  chaque instant, messieurs, entourez Son minence
pour lui faire honneur; elle veut bien nous accorder la faveur de
sa compagnie; vous lui en serez reconnaissants, je l'espre.
Porthos, ne perdez pas de vue Son minence.

Et Aramis se runit  d'Artagnan et  Athos, qui dlibraient, et
dlibra avec eux.

-- Allons, dit d'Artagnan aprs cinq minutes de confrence, en
route!

-- Et o allons-nous? demanda Porthos.

-- Chez vous, cher ami,  Pierrefonds; votre beau chteau est
digne d'offrir son hospitalit seigneuriale  Son minence. Et
puis, trs bien situ, ni trop prs ni trop loin de Paris; on
pourra de l tablir des communications faciles avec la capitale.
Venez, Monseigneur, vous serez l comme un prince, que vous tes.

-- Prince dchu, dit piteusement Mazarin.

-- La guerre a ses chances, Monseigneur, rpondit Athos, mais
soyez assur que nous n'en abuserons point.

-- Non, mais nous en userons, dit d'Artagnan.

Tout le reste de la nuit, les ravisseurs coururent avec cette
rapidit infatigable d'autrefois; Mazarin, sombre et pensif, se
laissait entraner au milieu de cette course de fantmes.

 l'aube, on avait fait douze lieues d'une seule traite; la moiti
de l'escorte tait harasse, quelques chevaux tombrent.

-- Les chevaux d'aujourd'hui ne valent pas ceux d'autrefois, dit
Porthos, tout dgnre.

-- J'ai envoy Grimaud  Dammartin, dit Aramis; il doit nous
ramener cinq chevaux frais, un pour son minence, quatre pour
nous. Le principal est que nous ne quittions pas Monseigneur; le
reste de l'escorte nous rejoindra plus tard; une fois Saint-Denis
pass, nous n'avons plus rien  craindre.

Grimaud ramena effectivement cinq chevaux; le Seigneur auquel il
s'tait adress, tant un ami de Porthos, s'tait empress, non
pas de les vendre, comme on le lui avait propos, mais de les
offrir. Dix minutes aprs, l'escorte s'arrtait  Ermenonville;
mais les quatre amis couraient avec une ardeur nouvelle, escortant
M. de Mazarin.

 midi on entrait dans l'avenue du chteau de Porthos.

-- Ah! fit Mousqueton, qui tait plac prs de d'Artagnan et qui
n'avait pas souffl un seul mot pendant toute la route; ah! vous
me croirez si vous voulez, monsieur, mais voil la premire fois
que je respire depuis mon dpart de Pierrefonds.

Et il mit son cheval au galop pour annoncer aux autres serviteurs
l'arrive de M. du Vallon et de ses amis.

-- Nous sommes quatre, dit d'Artagnan  ses amis; nous nous
relayons pour garder Monseigneur, et chacun de nous veillera trois
heures. Athos va visiter le chteau, qu'il s'agit de rendre
imprenable en cas de sige, Porthos veillera aux
approvisionnements, et Aramis aux entres des garnisons; c'est--
dire qu'Athos sera ingnieur en chef, Porthos munitionnaire
gnral, et Aramis gouverneur de la place.

En attendant, on installa Mazarin dans le plus bel appartement du
chteau.

-- Messieurs, dit-il quand cette installation fut faite, vous ne
comptez pas, je prsume, me garder ici longtemps incognito?

-- Non, Monseigneur, rpondit d'Artagnan, et, tout au contraire,
comptons-nous publier bien vite que nous vous tenons.

-- Alors on vous assigera.

-- Nous y comptons bien.

-- Et que ferez-vous?

-- Nous nous dfendrons. Si feu M. le cardinal de Richelieu vivait
encore, il vous raconterait une certaine histoire d'un bastion
Saint-Gervais, o nous avons tenu  nous quatre, avec nos quatre
laquais et douze morts, contre toute une arme.

-- Ces prouesses-l se font une fois, monsieur, et ne se
renouvellent pas.

-- Aussi, aujourd'hui, n'aurons-nous pas besoin d'tre si
hroques; demain l'arme parisienne sera prvenue, aprs-demain,
elle sera ici. La bataille, au lieu de se livrer  Saint-Denis ou
 Charenton, se livrera donc vers Compigne ou Villers-Cotterts.

-- M. le Prince vous battra, comme il vous a toujours battus.

-- C'est possible, Monseigneur; mais avant la bataille nous ferons
filer Votre minence sur un autre chteau de notre ami du Vallon,
et il en a trois comme celui-ci. Nous ne voulons pas exposer Votre
minence aux hasards de la guerre.

-- Allons, dit Mazarin, je vois qu'il faudra capituler.

-- Avant le sige?

-- Oui, les conditions seront peut-tre meilleures.

-- Ah! Monseigneur, pour ce qui est des conditions, vous verrez
comme nous sommes raisonnables.

-- Voyons, quelles sont-elles, vos conditions?

-- Reposez-vous d'abord, Monseigneur, et nous, nous allons
rflchir.

-- Je n'ai pas besoin de repos, messieurs, j'ai besoin de savoir
si je suis entre des mains amies ou ennemies.

-- Amies, Monseigneur. Amies!

-- Eh bien, alors, dites-moi tout de suite ce que vous voulez,
afin que je voie si un arrangement est possible entre nous.
Parlez, monsieur le comte de La Fre.

-- Monseigneur, dit Athos, je n'ai rien  demander pour moi et
j'aurais trop  demander pour la France. Je me rcuse donc et
passe la parole  M. le chevalier d'Herblay.

Athos, s'inclinant, fit un pas en arrire et demeura debout,
appuy contre la chemine, en simple spectateur de la confrence.

-- Parlez donc, monsieur le chevalier d'Herblay, dit le cardinal.
Que dsirez-vous? Pas d'ambages, pas d'ambiguts. Soyez clair,
court et prcis.

-- Moi, Monseigneur, je jouerai cartes sur table.

-- Abattez donc votre jeu.

-- J'ai dans ma poche, dit Aramis, le programme des conditions
qu'est venue vous imposer avant-hier  Saint-Germain la dputation
dont je faisais partie. Respectons d'abord les droits anciens; les
demandes qui seront portes au programme seront accordes.

--Nous tions presque d'accord sur celles-l, dit Mazarin, passons
donc aux conditions particulires.

-- Vous croyez donc qu'il y en aura? dit en souriant Aramis.

-- Je crois que vous n'aurez pas tous le mme dsintressement que
M. le comte de La Fre, dit Mazarin en se retournant vers Athos en
le saluant.

-- Ah? Monseigneur, vous avez raison, dit Aramis, et je suis
heureux de voir que vous rendez enfin justice au comte. M. de La
Fre est un esprit suprieur qui plane au-dessus des dsirs
vulgaires et des passions humaines; c'est une me antique et
fire. M. le comte est un homme  part. Vous avez raison,
Monseigneur, nous ne le valons pas, et nous sommes les premiers 
le confesser avec vous.

-- Aramis, dit Athos, raillez-vous?

-- Non, mon cher comte, non, je dis ce que nous pensons et ce que
pensent tous ceux qui vous connaissent. Mais vous avez raison, ce
n'est pas de vous qu'il s'agit, c'est de Monseigneur et de son
indigne serviteur le chevalier d'Herblay.

-- Eh bien! que dsirez-vous, monsieur, outre les conditions
gnrales sur lesquelles nous reviendrons?

-- Je dsire, Monseigneur, qu'on donne la Normandie  madame de
Longueville, avec l'absolution pleine et entire, et cinq cent
mille livres. Je dsire que Sa Majest le roi daigne tre le
parrain du fils dont elle vient d'accoucher; puis que Monseigneur,
aprs avoir assist au baptme, aille prsenter ses hommages 
notre saint-pre le pape.

-- C'est--dire que vous voulez que je me dmette de mes fonctions
de ministre, que je quitte la France, que je m'exile?

-- Je veux que Monseigneur soit pape  la premire vacance, me
rservant alors de lui demander des indulgences plnires pour moi
et mes amis.

Mazarin fit une grimace intraduisible.

-- Et vous, monsieur? demanda-t-il  d'Artagnan.

-- Moi, Monseigneur, dit le Gascon, je suis en tout point du mme
avis que M. le chevalier d'Herblay, except sur le dernier
article, sur lequel je diffre entirement de lui. Loin de vouloir
que Monseigneur quitte la France, je veux qu'il demeure premier
ministre, car Monseigneur est un grand politique. Je tcherai
mme, autant qu'il dpendra de moi, qu'il ait le d sur la Fronde
tout entire; mais  la condition qu'il se souviendra quelque peu
des fidles serviteurs du roi, et qu'il donnera la premire
compagnie de mousquetaires  quelqu'un que je dsignerai. Et vous,
du Vallon?

-- Oui,  votre tour, monsieur, dit Mazarin, parlez.

-- Moi, dit Porthos, je voudrais que monsieur le cardinal, pour
honorer ma maison qui lui a donn asile, voult bien, en mmoire
de cette aventure, riger ma terre en baronnie, avec promesse de
l'ordre pour un de mes amis  la premire promotion que fera Sa
Majest.

-- Vous savez, monsieur, que pour recevoir l'ordre il faut faire
ses preuves.

-- Cet ami les fera. D'ailleurs, s'il le fallait absolument,
Monseigneur lui dirait comment on vite cette formalit.

Mazarin se mordit les lvres, le coup tait direct, et il reprit
assez schement:

-- Tout cela se concilie fort mal, ce me semble, messieurs; car si
je satisfais les uns, je mcontente ncessairement les autres. Si
je reste  Paris, je ne puis aller  Rome, si je deviens pape, je
ne puis rester ministre, et si je ne suis pas ministre, je ne puis
pas faire M. d'Artagnan capitaine et M. du Vallon baron.

-- C'est vrai, dit Aramis. Aussi, comme je fais minorit, je
retire ma proposition en ce qui est du voyage de Rome et de la
dmission de Monseigneur.

-- Je demeure donc ministre? dit Mazarin.

-- Vous demeurez ministre, c'est entendu, Monseigneur, dit
d'Artagnan; la France a besoin de vous.

-- Et moi je me dsiste de mes prtentions, reprit Aramis, Son
minence restera premier ministre, et mme favori de Sa Majest,
si elle veut m'accorder,  moi et  mes amis, ce que nous
demandons pour la France et pour nous.

-- Occupez-vous de vous, messieurs, et laissez la France
s'arranger avec moi comme elle l'entendra, dit Mazarin.

-- Non pas! non pas! reprit Aramis, il faut un trait aux
frondeurs, et Votre minence voudra bien le rdiger et le signer
devant nous, en s'engageant par le mme trait  obtenir la
ratification de la reine.

-- Je ne puis rpondre que de moi, dit Mazarin, je ne puis
rpondre de la reine. Et si Sa Majest refuse?

-- Oh! dit d'Artagnan, Monseigneur sait bien que Sa Majest n'a
rien  lui refuser.

-- Tenez, Monseigneur, dit Aramis, voici le trait propos par la
dputation des frondeurs; plaise  Votre minence de le lire et de
l'examiner.

-- Je le connais, dit Mazarin.

-- Alors, signez-le donc.

-- Rflchissez, messieurs, qu'une signature donne dans les
circonstances o nous sommes pourrait tre considre comme
arrache par la violence.

-- Monseigneur sera l pour dire qu'elle a t donne
volontairement.

-- Mais enfin, si je refuse?

-- Alors, Monseigneur, dit d'Artagnan, Votre minence ne pourra
s'en prendre qu' elle des consquences de son refus.

-- Vous oseriez porter la main sur un cardinal?

-- Vous l'avez bien porte, Monseigneur, sur des mousquetaires de
Sa Majest!

-- La reine me vengera, messieurs!

-- Je n'en crois rien, quoique je ne pense pas que la bonne envie
lui en manque; mais nous irons  Paris avec Votre minence, et les
Parisiens sont gens  nous dfendre...

-- Comme on doit tre inquiet en ce moment  Rueil et  Saint-
Germain! dit Aramis; comme on doit se demander o est le cardinal,
ce qu'est devenu le ministre, o est pass le favori! comme on
doit chercher Monseigneur dans tous les coins et recoins! comme on
doit faire des commentaires, et si la Fronde sait la disparition
de Monseigneur, comme la Fronde doit triompher!

-- C'est affreux, murmura Mazarin.

-- Signez donc le trait, Monseigneur, dit Aramis.

-- Mais si je le signe et que la reine refuse de le ratifier?

-- Je me charge d'aller voir Sa Majest, dit d'Artagnan, et
d'obtenir sa signature.

-- Prenez garde, dit Mazarin, de ne pas recevoir  Saint-Germain
l'accueil que vous croyez avoir le droit d'attendre.

-- Ah bah! dit d'Artagnan, je m'arrangerai de manire  tre le
bienvenu; je sais un moyen.

-- Lequel?

-- Je porterai  Sa Majest la lettre par laquelle Monseigneur lui
annonce le complet puisement des finances.

-- Ensuite? dit Mazarin plissant.

-- Ensuite, quand je verrai Sa Majest au comble de l'embarras, je
la mnerai  Rueil, je la ferai entrer dans l'orangerie, et je lui
indiquerai certain ressort qui fait mouvoir une caisse.

-- Assez, monsieur, murmura le cardinal, assez! O est le trait?

-- Le voici, dit Aramis.

-- Vous voyez que nous sommes gnreux, dit d'Artagnan, car nous
pouvions faire bien des choses avec un pareil secret.

-- Donc, signez, dit Aramis en lui prsentant la plume.

Mazarin se leva, se promena quelques instants, plutt rveur
qu'abattu. Puis s'arrtant tout  coup:

-- Et quand j'aurai sign, messieurs, quelle sera ma garantie?

-- Ma parole d'honneur, monsieur, dit Athos.

Mazarin tressaillit, se retourna vers le comte de La Fre, examina
un instant ce visage noble et loyal, et prenant la plume:

-- Cela me suffit, monsieur le comte, dit-il.

Et il signa.

-- Et maintenant, monsieur d'Artagnan, ajouta-t-il, prparez-vous
 partir pour Saint-Germain et  porter une lettre de moi  la
reine.


XCV. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux qu'avec l'pe et du dvouement

D'Artagnan connaissait sa mythologie: il savait que l'occasion n'a
qu'une touffe de cheveux par laquelle on puisse la saisir, et il
n'tait pas homme  la laisser passer sans l'arrter par le
toupet. Il organisa un systme de voyage prompt et sr en envoyant
d'avance des chevaux de relais  Chantilly, de faon qu'il pouvait
tre  Paris en cinq ou six heures. Mais avant de partir, il
rflchit que, pour un garon d'esprit et d'exprience, c'tait
une singulire position que de marcher  l'incertain en laissant
le certain derrire soi.

-- En effet, se dit-il au moment de monter  cheval pour remplir
sa dangereuse mission, Athos est un hros de roman pour la
gnrosit; Porthos, une nature excellente, mais facile 
influencer; Aramis, un visage hiroglyphique, c'est--dire
toujours illisible. Que produiront ces trois lments quand je ne
serai plus l pour les relier entre eux?... la dlivrance du
cardinal peut-tre. Or, la dlivrance du cardinal, c'est la ruine
de nos esprances, et nos esprances sont jusqu' prsent l'unique
rcompense de vingt ans de travaux prs desquels ceux d'Hercule
sont des oeuvres de pygme.

Il alla trouver Aramis.

-- Vous tes, vous, mon cher chevalier d'Herblay, lui dit-il, la
Fronde incarne. Mfiez-vous donc d'Athos, qui ne veut faire les
affaires de personne, pas mme les siennes. Mfiez-vous surtout de
Porthos, qui, pour plaire au comte, qu'il regarde comme la
Divinit sur la terre, l'aidera  faire vader Mazarin, si Mazarin
a seulement l'esprit de pleurer ou de faire de la chevalerie.

Aramis sourit de son sourire fin et rsolu  la fois.

-- Ne craignez rien, dit-il, j'ai mes conditions  poser. Je ne
travaille pas pour moi, mais pour les autres. Il faut que ma
petite ambition aboutisse au profit de qui de droit.

-- Bon, pensa d'Artagnan, de ce ct je suis tranquille.

Il serra la main d'Aramis et alla trouver Porthos.

-- Ami, lui dit-il, vous avez tant travaill avec moi  difier
notre fortune, jusqu'au moment o nous sommes sur le point de
recueillir le fruit de nos travaux, ce serait une duperie ridicule
 vous que de vous laisser dominer par Aramis, dont vous
connaissez la finesse, finesse qui, nous pouvons le dire entre
nous, n'est pas toujours exempte d'gosme; ou par Athos, homme
noble et dsintress, mais aussi homme blas, qui, ne dsirant
plus rien pour lui-mme, ne comprend pas que les autres aient des
dsirs. Que diriez-vous si l'un ou l'autre de nos deux amis vous
proposait de laisser aller Mazarin?

-- Mais je dirais que nous avons eu trop de mal  le prendre pour
le lcher ainsi.

-- Bravo! Porthos, et vous auriez raison, mon ami; car avec lui
vous lcheriez votre baronnie, que vous tenez entre vos mains;
sans compter qu'une fois hors d'ici Mazarin vous ferait pendre.

-- Bon! vous croyez?

-- J'en suis sr.

-- Alors je tuerais plutt tout que de le laisser chapper.

-- Et vous auriez raison. Il ne s'agit pas, vous comprenez, quand
nous avons cru faire nos affaires, d'avoir fait celles des
frondeurs, qui d'ailleurs n'entendent pas les questions politiques
comme nous, qui sommes de vieux soldats.

-- N'ayez pas peur, cher ami, dit Porthos, je vous regarde par la
fentre monter  cheval, je vous suis des yeux jusqu' ce que vous
ayez disparu, puis je reviens m'installer  la porte du cardinal,
 une porte vitre qui donne dans la chambre. De l je verrai
tout, et au moindre geste suspect j'extermine.

-- Bravo! pensa d'Artagnan, de ce ct, je crois, le cardinal sera
bien gard.

Et il serra la main du seigneur de Pierrefonds et alla trouver
Athos.

-- Mon cher Athos, dit-il, je pars. Je n'ai qu'une chose  vous
dire: vous connaissez Anne d'Autriche, la captivit de
M. de Mazarin garantit seule ma vie; si vous le lchez, je suis
mort.

-- Il ne me fallait rien moins qu'une telle considration, mon
cher d'Artagnan, pour me dcider  faire le mtier de gelier. Je
vous donne ma parole que vous retrouverez le cardinal o vous le
laissez.

-- Voil qui me rassure plus que toutes les signatures royales,
pensa d'Artagnan. Maintenant que j'ai la parole d'Athos, je puis
partir.

D'Artagnan partit effectivement seul, sans autre escorte que son
pe et avec un simple laissez-passer de Mazarin pour parvenir
prs de la reine.

Six heures aprs son dpart de Pierrefonds, il tait  Saint-
Germain.

La disparition de Mazarin tait encore ignore; Anne d'Autriche
seule la savait et cachait son inquitude  ses plus intimes. On
avait retrouv dans la chambre de d'Artagnan et de Porthos les
deux soldats garrotts et billonns. On leur avait immdiatement
rendu l'usage des membres et de la parole; mais ils n'avaient rien
autre chose  dire que ce qu'ils savaient, c'est--dire comme ils
avaient t harponns, lis et dpouills. Mais de ce qu'avaient
fait Porthos et d'Artagnan une fois sortis, par o les soldats
taient entrs, c'est ce dont ils taient aussi ignorants que tous
les habitants du chteau.

Bernouin seul en savait un peu plus que les autres.

Bernouin, ne voyant pas revenir son matre et entendant sonner
minuit, avait pris sur lui de pntrer dans l'orangerie. La
premire porte, barricade avec les meubles, lui avait dj donn
quelques soupons; mais cependant il n'avait voulu faire part de
ses soupons  personne, et avait patiemment fray son passage au
milieu de tout ce dmnagement. Puis il tait arriv au corridor,
dont il avait trouv toutes les portes ouvertes. Il en tait de
mme de la porte de la chambre d'Athos et de celle du parc. Arriv
l, il lui fut facile de suivre les pas sur la neige. Il vit que
ces pas aboutissaient au mur; de l'autre ct, il retrouva la mme
trace, puis des pitinements de chevaux, puis les vestiges d'une
troupe de cavalerie tout entire qui s'tait loigne dans la
direction d'Enghien. Ds lors il n'avait plus conserv aucun doute
que le cardinal et t enlev par les trois prisonniers, puisque
les prisonniers taient disparus avec lui, et il avait couru 
Saint-Germain pour prvenir la reine de cette disparition.

Anne d'Autriche lui avait recommand le silence, et Bernouin
l'avait scrupuleusement gard; seulement elle avait fait prvenir
M. le Prince, auquel elle avait tout dit, et M. le Prince avait
aussitt mis en campagne cinq ou six cents cavaliers, avec ordre
de fouiller tous les environs et de ramener  Saint-Germain toute
troupe suspecte qui s'loignerait de Rueil, dans quelque direction
que ce ft.

Or, comme d'Artagnan ne formait pas une troupe, puisqu'il tait
seul, puisqu'il ne s'loignait pas de Rueil, puisqu'il allait 
Saint-Germain, personne ne fit attention  lui, et son voyage ne
fut aucunement entrav.

En entrant dans la cour du vieux chteau, la premire personne que
vit notre ambassadeur fut matre Bernouin en personne, qui, debout
sur le seuil, attendait des nouvelles de son matre disparu.

 la vue de d'Artagnan, qui entrait  cheval dans la cour
d'honneur, Bernouin se frotta les yeux et crut se tromper. Mais
d'Artagnan lui fit de la tte un petit signe amical, mit pied 
terre, et, jetant la bride de son cheval au bras d'un laquais qui
passait, il s'avana vers le valet de chambre, qu'il aborda le
sourire sur les lvres.

-- Monsieur d'Artagnan! s'cria celui-ci, pareil  un homme qui a
le cauchemar et qui parle en dormant; monsieur d'Artagnan!

-- Lui-mme, monsieur Bernouin.

-- Et que venez-vous faire ici?

-- Apporter des nouvelles de M. de Mazarin, et des plus fraches
mme.

-- Et qu'est-il donc devenu?

-- Il se porte comme vous et moi.

-- Il ne lui est donc rien arriv de fcheux?

-- Rien absolument. Il a seulement prouv le besoin de faire une
course dans l'le-de-France, et nous a pris, M. le comte de La
Fre, M. du Vallon et moi, de l'accompagner. Nous tions trop ses
serviteurs pour lui refuser une pareille demande. Nous sommes
partis hier soir, et nous voil.

-- Vous voil.

-- Son minence avait quelque chose  faire dire  Sa Majest,
quelque chose de secret et d'intime, une mission qui ne pouvait
tre confie qu' un homme sr, de sorte qu'elle m'a envoy 
Saint-Germain. Ainsi donc, mon cher monsieur Bernouin, si vous
voulez faire quelque chose qui soit agrable  votre matre,
prvenez Sa Majest que j'arrive et dites-lui dans quel but.

Qu'il parlt srieusement ou que son discours ne ft qu'une
plaisanterie, comme il tait vident que d'Artagnan tait, dans
les circonstances prsentes, le seul homme qui pt tirer Anne
d'Autriche d'inquitude, Bernouin ne fit aucune difficult d'aller
la prvenir de cette singulire ambassade, et comme il l'avait
prvu, la reine lui donna l'ordre d'introduire  l'instant mme
M. d'Artagnan.

D'Artagnan s'approcha de sa souveraine avec toutes les marques du
plus profond respect.

Arriv  trois pas d'elle, il mit un genou en terre et lui
prsenta la lettre.

C'tait, comme nous l'avons dit, une simple lettre, moiti
d'introduction, moiti de crance. La reine la lut, reconnut
parfaitement l'criture du cardinal, quoiqu'elle ft un peu
tremble; et comme cette lettre ne lui disait rien de ce qui
s'tait pass, elle demanda des dtails.

D'Artagnan lui raconta tout avec cet air naf et simple qu'il
savait si bien prendre dans certaines circonstances.

La reine,  mesure qu'il parlait, le regardait avec un tonnement
progressif; elle ne comprenait pas qu'un homme ost concevoir une
telle entreprise, et encore moins qu'il et l'audace de la
raconter  celle dont l'intrt et presque le devoir tait de la
punir.

-- Comment, monsieur! s'cria, quand d'Artagnan eut termin son
rcit, la reine rouge d'indignation, vous osez m'avouer votre
crime! me raconter votre trahison!

-- Pardon, Madame, mais il me semble, ou que je me suis mal
expliqu, ou que Votre Majest m'a mal compris; il n'y a l-dedans
ni crime ni trahison. M. de Mazarin nous tenait en prison, M. du
Vallon et moi, parce que nous n'avons pu croire qu'il nous ait
envoys en Angleterre pour voir tranquillement couper le cou au
roi Charles Ier, le beau-frre du feu roi votre mari, l'poux de
Madame Henriette, votre soeur et votre hte, et que nous avons
fait tout ce que nous avons pu pour sauver la vie du martyr royal.
Nous tions donc convaincus, mon ami et moi, qu'il y avait l-
dessous quelque erreur dont nous tions victimes, et qu'une
explication entre nous et Son minence tait ncessaire. Or, pour
qu'une explication porte ses fruits, il faut qu'elle se fasse
tranquillement, loin du bruit des importuns. Nous avons en
consquence emmen M. le cardinal dans le chteau de mon ami, et
l nous nous sommes expliqus. Eh bien! Madame, ce que nous avions
prvu est arriv, il y avait erreur. M. de Mazarin avait pens que
nous avions servi le gnral Cromwell, au lieu d'avoir servi le
roi Charles, ce qui et t une honte qui et rejailli de nous 
lui, de lui  Votre Majest, une lchet qui et tach  sa tige
la royaut de votre illustre fils. Or, nous lui avons donn la
preuve du contraire et cette preuve, nous sommes prts  la donner
 Votre Majest elle-mme, en en appelant  l'auguste veuve qui
pleure dans ce Louvre o l'a loge votre royale munificence. Cette
preuve l'a si bien satisfait, qu'en signe de satisfaction il m'a
envoy, comme Votre Majest peut le voir, pour causer avec elle
des rparations naturellement dues  des gentilshommes mal
apprcis et perscuts  tort.

Je vous coute et vous admire, monsieur, dit Anne d'Autriche. En
vrit, j'ai rarement vu un pareil excs d'impudence.

-- Allons, dit d'Artagnan, voici Votre Majest qui,  son tour, se
trompe sur nos intentions comme avait fait M. de Mazarin.

-- Vous tes dans l'erreur, monsieur, dit la reine, et je me
trompe si peu, que dans dix minutes vous serez arrt et que dans
une heure je partirai pour aller dlivrer mon ministre  la tte
de mon arme.

-- Je suis sr que Votre Majest ne commettra point une pareille
imprudence, dit d'Artagnan, d'abord parce qu'elle serait inutile
et qu'elle amnerait les plus graves rsultats. Avant d'tre
dlivr, M. le cardinal serait mort, et Son minence est si bien
convaincue de la vrit de ce que je dis qu'elle m'a au contraire
pri, dans le cas o je verrais Votre Majest dans ces
dispositions, de faire tout ce que je pourrais pour obtenir
qu'elle change de projet.

-- Eh bien! je me contenterai donc de vous faire arrter.

-- Pas davantage, Madame, car le cas de mon arrestation est aussi
bien prvu que celui de la dlivrance du cardinal. Si demain, 
une heure fixe, je ne suis pas revenu, aprs-demain matin M. le
cardinal sera conduit  Paris.

-- On voit bien, monsieur, que vous vivez, par votre position,
loin des hommes et des choses; car autrement vous sauriez que
M. le cardinal a t cinq ou six fois  Paris, et cela depuis que
nous en sommes sortis, et qu'il y a vu M. de Beaufort,
M. de Bouillon, M. le coadjuteur, M. d'Elbeuf, et que pas un n'a
eu l'ide de le faire arrter.

-- Pardon, Madame, je sais tout cela; aussi n'est-ce ni 
M. de Beaufort, ni  M. de Bouillon, ni  M. le coadjuteur, ni 
M. d'Elbeuf, que mes amis conduiront M. le cardinal, attendu que
ces messieurs font la guerre pour leur propre compte, et qu'en
leur accordant ce qu'ils dsirent M. le cardinal en aurait bon
march; mais bien au parlement, qu'on peut acheter en dtail sans
doute, mais que M. de Mazarin lui-mme n'est pas assez riche pour
acheter en masse.

-- Je crois, dit Anne d'Autriche en fixant son regard, qui,
ddaigneux chez une femme, devenait terrible chez une reine, je
crois que vous menacez la mre de votre roi.

-- Madame, dit d'Artagnan, je menace parce qu'on m'y force. Je me
grandis parce qu'il faut que je me place  la hauteur des
vnements et des personnes. Mais croyez bien une chose, Madame,
aussi vrai qu'il y a un coeur qui bat pour vous dans cette
poitrine, croyez bien que vous avez t l'idole constante de notre
vie, que nous avons, vous le savez bien, mon Dieu, risque vingt
fois pour Votre Majest. Voyons, Madame, est-ce que Votre Majest
n'aura pas piti de ses serviteurs, qui ont depuis vingt ans
vgt dans l'ombre, sans laisser chapper dans un seul soupir les
secrets saints et solennels qu'ils avaient eu le bonheur de
partager avec vous? Regardez-moi, moi qui vous parle, Madame, moi
que vous accusez d'lever la voix et de prendre un ton menaant.
Que suis-je? un pauvre officier sans fortune, sans abri, sans
avenir, si le regard de ma reine, que j'ai si longtemps cherch,
ne se fixe pas un moment sur moi. Regardez M. le comte de La Fre,
un type de noblesse, une fleur de la chevalerie; il a pris parti
contre sa reine, ou plutt, non pas, il a pris parti contre son
ministre, et celui-l n'a pas d'exigences, que je crois. Voyez
enfin M. du Vallon, cette me fidle, ce bras d'acier, il attend
depuis vingt ans de votre bouche un mot qui le fasse par le blason
ce qu'il est par le sentiment et par la valeur. Voyez enfin votre
peuple, qui est bien quelque chose pour une reine, votre peuple
qui vous aime et qui cependant souffre, que vous aimez et qui
cependant a faim, qui ne demande pas mieux que de vous bnir et
qui cependant vous... Non, j'ai tort; jamais votre peuple ne vous
maudira, Madame. Eh bien! dites un mot, et tout est fini, et la
paix succde  la guerre, la joie aux larmes, le bonheur aux
calamits.

Anne d'Autriche regarda avec un certain tonnement le visage
martial de d'Artagnan, sur lequel on pouvait lire une expression
singulire d'attendrissement.

-- Que n'avez-vous dit tout cela avant d'agir! dit-elle.

-- Parce que, Madame, il s'agissait de prouver  Votre Majest une
chose dont elle doutait, ce me semble: c'est que nous avons encore
quelque valeur, et qu'il est juste qu'on fasse quelque cas de
nous.

-- Et cette valeur ne reculerait devant rien,  ce que je vois?
dit Anne d'Autriche.

-- Elle n'a recul devant rien dans le pass, dit d'Artagnan;
pourquoi donc ferait-elle moins dans l'avenir?

-- Et cette valeur, en cas de refus, et par consquent en cas de
lutte, irait jusqu' m'enlever moi-mme au milieu de ma cour pour
me livrer  la Fronde, comme vous voulez livrer mon ministre?

Nous n'y avons jamais song, Madame, dit d'Artagnan avec cette
forfanterie gasconne qui n'tait chez lui que de la navet; mais
si nous l'avions rsolu entre nous quatre, nous le ferions bien
certainement.

-- Je devais le savoir, murmura Anne d'Autriche, ce sont des
hommes de fer.

-- Hlas! Madame, dit d'Artagnan, cela me prouve que c'est
seulement d'aujourd'hui que Votre Majest a une juste ide de
nous.

-- Bien, dit Anne, mais cette ide, si je l'ai enfin...

-- Votre Majest nous rendra justice. Nous rendant justice, elle
ne nous traitera plus comme des hommes vulgaires. Elle verra en
moi un ambassadeur digne des hauts intrts qu'il est charg de
discuter avec vous.

-- O est le trait?

-- Le voici.


XCVI. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux qu'avec l'pe et du dvouement (Suite)

Anne d'Autriche jeta les yeux, sur le trait que lui prsentait
d'Artagnan.

-- Je n'y vois, dit-elle, que des conditions gnrales. Les
intrts de M. de Conti, de M. de Beaufort, de M. de Bouillon, de
M. d'Elbeuf et de M. le coadjuteur y sont tablis. Mais les
vtres?

-- Nous nous rendons justice, Madame, tout en nous plaant  notre
hauteur. Nous avons pens que nos noms n'taient pas dignes de
figurer prs de ces grands noms.

-- Mais vous, vous n'avez pas renonc, je prsume,  m'exposer vos
prtentions de vive voix?

-- Je crois que vous tes une grande et puissante reine, Madame,
et qu'il serait indigne de votre grandeur et de votre puissance de
ne pas rcompenser dignement les bras qui ramneront Son minence
 Saint-Germain.

-- C'est mon intention, dit la reine; voyons, parlez.

-- Celui qui a trait l'affaire (pardon si je commence par moi,
mais il faut bien que je m'accorde l'importance, non pas que j'ai
prise, mais qu'on m'a donne), celui qui a trait l'affaire du
rachat de M. le cardinal doit tre, ce me semble, pour que la
rcompense ne soit pas au-dessous de Votre Majest, celui-l doit
tre fait chef des gardes, quelque chose comme capitaine des
mousquetaires.

-- C'est la place de M. de Trville que vous me demandez l!

-- La place est vacante, Madame, et depuis un an que
M. de Trville l'a quitte, il n'a point t remplac.

-- Mais c'est une des premires charges militaires de la maison du
roi!

-- M. de Trville tait un simple cadet de Gascogne comme moi,
Madame, et il a occup cette charge vingt ans.

-- Vous avez rponse  tout, monsieur, dit Anne d'Autriche.

Et elle prit sur un bureau un brevet qu'elle remplit et signa.

Certes, Madame, dit d'Artagnan en prenant le brevet et en
s'inclinant, voil une belle et noble rcompense; mais les choses
de ce monde sont pleines d'instabilit, et un homme qui tomberait
dans la disgrce de Votre Majest perdrait cette charge demain.

-- Que voulez-vous donc alors? dit la reine, rougissant d'tre
pntre par cet esprit aussi subtil que le sien.

Cent mille livres pour ce pauvre capitaine des mousquetaires,
payables le jour o ses services n'agreront plus  Votre Majest.

Anne hsita.

-- Et dire que les Parisiens, reprit d'Artagnan, offraient l'autre
jour, par arrt du parlement, six cent mille livres  qui leur
livrerait le cardinal mort ou vivant; vivant pour le pendre, mort
pour le traner  la voirie!

-- Allons, dit Anne d'Autriche, c'est raisonnable, puisque vous ne
demandez  une reine que le sixime de ce que proposait le
parlement.

Et elle signa une promesse de cent mille livres.

-- Aprs? dit-elle.

-- Madame, mon ami du Vallon est riche, et n'a par consquent rien
 dsirer comme fortune; mais je crois me rappeler qu'il a t
question entre lui et M. de Mazarin d'riger sa terre en baronnie.
C'est mme, autant que je puis me le rappeler, une chose promise.

-- Un croquant! dit Anne d'Autriche. On en rira.

-- Soit, dit d'Artagnan. Mais je suis sr d'une chose, c'est que
ceux qui en riront devant lui ne riront pas deux fois.

-- Va pour la baronnie, dit Anne d'Autriche, et elle signa.

-- Maintenant, reste le chevalier ou l'abb d'Herblay, comme Votre
Majest voudra.

-- Il veut tre vque?

-- Non pas, Madame, il dsire une chose plus facile.

-- Laquelle?

-- C'est que le roi daigne tre le parrain du fils de madame de
Longueville.

La reine sourit.

-- M. de Longueville est de race royale, Madame, dit d'Artagnan.

-- Oui, dit la reine; mais son fils?

-- Son fils, Madame... doit en tre, puisque le mari de sa mre en
est.

-- Et votre ami n'a rien  demander de plus pour madame de
Longueville?

-- Non, Madame; car il prsume que Sa Majest le roi, daignant
tre le parrain de son enfant, ne peut pas faire  la mre, pour
les relevailles, un cadeau de moins de cinq cent mille livres, en
conservant, bien entendu, au pre le gouvernement de la Normandie.

-- Quant au gouvernement de la Normandie, je crois pouvoir
m'engager, dit la reine; mais quant aux cinq cent mille livres,
M. le cardinal ne cesse de me rpter qu'il n'y a plus d'argent
dans les coffres de l'tat.

-- Nous en chercherons ensemble, Madame, si Votre Majest le
permet, et nous en trouverons.

-- Aprs?

-- Aprs, Madame?...

-- Oui.

-- C'est tout.

-- N'avez-vous donc pas un quatrime compagnon?

-- Si fait, Madame; M. le comte de La Fre.

-- Que demande-t-il?

-- Il ne demande rien.

-- Rien?

-- Non.

-- Il y a au monde un homme qui, pouvant demander, ne demande pas?

-- Il y a M. le comte de La Fre, Madame; M. le comte de La Fre
n'est pas un homme.

-- Qu'est-ce donc?

-- M. le comte de La Fre est un demi-dieu.

-- N'a-t-il pas un fils, un jeune homme, un parent, un neveu, dont
Comminges m'a parl comme d'un brave enfant, et qui a rapport
avec M. de Chtillon les drapeaux de Lens?

-- Il a, comme Votre Majest le dit, un pupille qui s'appelle le
vicomte de Bragelonne.

-- Si on donnait  ce jeune homme un rgiment, que dirait son
tuteur?

-- Peut-tre accepterait-il.

-- Peut-tre!

-- Oui, si Votre Majest elle-mme le priait d'accepter.

-- Vous l'avez dit, monsieur, voil un singulier homme. Eh bien,
nous y rflchirons, et nous le prierons peut-tre. tes-vous
content, monsieur?

-- Oui, Votre Majest. Mais il y a une chose que la reine n'a pas
signe.

-- Laquelle?

-- Et cette chose est la plus, importante.

-- L'acquiescement au trait?

-- Oui.

--  quoi bon? je signe le trait demain.

-- Il y a une chose que je crois pouvoir affirmer  Votre Majest,
dit d'Artagnan: c'est que si Votre Majest ne signe pas cet
acquiescement aujourd'hui, elle ne trouvera pas le temps de signer
plus tard. Veuillez donc, je vous en supplie, crire au bas de ce
programme, tout entier de la main de M. de Mazarin, comme vous le
voyez:

Je consens  ratifier le trait propos par les Parisiens.

Anne tait prise, elle ne pouvait reculer, elle signa. Mais 
peine eut-elle sign que l'orgueil clata en elle comme une
tempte, et qu'elle se prit  pleurer. D'Artagnan tressaillit en
voyant ces larmes. Ds ce temps les reines pleuraient comme de
simples femmes.

Le Gascon secoua la tte. Ces larmes royales semblaient lui brler
le coeur.

-- Madame, dit-il en s'agenouillant, regardez le malheureux
gentilhomme qui est  vos pieds, il vous prie de croire que sur un
geste de Votre Majest tout lui serait possible. Il a foi en lui-
mme, il a foi en ses amis, il veut aussi avoir foi en sa reine;
et la preuve qu'il ne craint rien, qu'il ne spcule sur rien,
c'est qu'il ramnera M. de Mazarin  Votre Majest sans
conditions. Tenez, Madame, voici les signatures sacres de Votre
Majest; si vous croyez devoir me les rendre, vous le ferez. Mais,
 partir de ce moment, elles ne vous engagent plus  rien.

Et d'Artagnan, toujours  genoux, avec un regard flamboyant
d'orgueil et de mle intrpidit, remit en masse  Anne d'Autriche
ces papiers qu'il avait arrachs un  un et avec tant de peine.

Il y a des moments, car si tout n'est pas bon, tout n'est pas
mauvais dans ce monde, il y a des moments o, dans les coeurs les
plus secs et les plus froids, germe, arros par les larmes d'une
motion extrme, un sentiment gnreux, que le calcul et l'orgueil
touffent si un autre sentiment ne s'en empare pas  sa naissance.
Anne tait dans un de ces moments-l. D'Artagnan, en cdant  sa
propre motion, en harmonie avec celle de la reine, avait accompli
l'oeuvre d'une profonde diplomatie; il fut donc immdiatement
rcompens de son adresse ou de son dsintressement, selon qu'on
voudra faire honneur  son esprit ou  son coeur de la raison qui
le fit agir.

-- Vous aviez raison, monsieur, dit Anne, je vous avais mconnu.
Voici les actes signs que je vous rends librement; allez et
ramenez-moi au plus vite le cardinal.

-- Madame, dit d'Artagnan, il y a vingt ans, j'ai bonne mmoire,
que j'ai eu l'honneur, derrire une tapisserie de l'Htel de
Ville, de baiser une de ces belles mains.

-- Voici l'autre, dit la reine, et pour que la gauche ne soit pas
moins librale que la droite (elle tira de son doigt un diamant 
peu prs pareil au premier), prenez et gardez cette bague en
mmoire de moi.

-- Madame, dit d'Artagnan en se relevant, je n'ai plus qu'un
dsir, c'est que la premire chose que vous me demandiez, ce soit
ma vie.

Et, avec cette allure qui n'appartenait qu' lui, il se releva et
sortit.

-- J'ai mconnu ces hommes, dit Anne d'Autriche en regardant
s'loigner d'Artagnan, et maintenant il est trop tard pour que je
les utilise: dans un an le roi sera majeur!

Quinze heures aprs, d'Artagnan et Porthos ramenaient Mazarin  la
reine, et recevaient, l'un son brevet de lieutenant-capitaine des
mousquetaires, l'autre son diplme de baron.

-- Eh bien! tes-vous contents? demanda Anne d'Autriche.

D'Artagnan s'inclina. Porthos tourna et retourna son diplme entre
ses doigts en regardant Mazarin.

-- Qu'y a-t-il donc encore? demanda le ministre.

-- Il y a, Monseigneur, qu'il avait t question d'une promesse de
chevalier de l'ordre  la premire promotion.

-- Mais, dit Mazarin, vous savez, monsieur le baron, qu'on ne peut
tre chevalier de l'ordre sans faire ses preuves.

-- Oh! dit Porthos, ce n'est pas pour moi, Monseigneur, que j'ai
demand le cordon bleu.

-- Et pour qui donc? demanda Mazarin.

-- Pour mon ami, M. le comte de La Fre.

-- Oh! celui-l, dit la reine, c'est autre chose: les preuves sont
faites.

-- Il l'aura?

-- Il l'a.

Le mme jour le trait de Paris tait sign, et l'on proclamait
partout que le cardinal s'tait enferm pendant trois jours pour
l'laborer avec plus de soin.

Voici ce que chacun gagnait  ce trait:

M. de Conti avait Damvilliers, et, ayant fait ses preuves comme
gnral, il obtenait de rester homme d'pe et de ne pas devenir
cardinal. De plus, on avait lch quelques mots d'un mariage avec
une nice de Mazarin; ces quelques mots avaient t accueillis
avec faveur par le prince,  qui il importait peu avec qui on le
marierait, pourvu qu'on le marit.

M. le duc de Beaufort faisait son entre  la cour avec toutes les
rparations dues aux offenses qui lui avaient t faites et tous
les honneurs qu'avait droit de rclamer son rang. On lui accordait
la grce pleine et entire de ceux qui l'avaient aid dans sa
fuite, la survivance de l'amiraut que tenait le duc de Vendme
son pre, et une indemnit pour ses maisons et chteaux que le
parlement de Bretagne avait fait dmolir.

Le duc de Bouillon recevait des domaines d'une gale valeur  sa
principaut de Sedan, une indemnit pour les huit ans de non-
jouissance de cette principaut, et le titre de prince accord 
lui et  ceux de sa maison.

M. le duc de Longueville, le gouvernement du Pont-de-l'Arche, cinq
cent mille livres pour sa femme et l'honneur de voir son fils tenu
sur les fonts de baptme par le jeune roi et la jeune Henriette
d'Angleterre.

Aramis stipula que ce serait Bazin qui officierait  cette
solennit et que ce serait Planchet qui fournirait les drages.

Le duc d'Elbeuf obtint le paiement de certaines sommes dues  sa
femme, cent mille livres pour l'an de ses fils et vingt-cinq
mille pour chacun des trois autres.

Il n'y eut que le coadjuteur qui n'obtint rien; on lui promit bien
de ngocier l'affaire de son chapeau avec le pape; mais il savait
quel fonds il fallait faire sur de pareilles promesses venant de
la reine et de Mazarin. Tout au contraire de M. de Conti, ne
pouvant devenir cardinal, il tait forc de demeurer homme d'pe.

Aussi, quand tout Paris se rjouissait de la rentre du roi, fixe
au surlendemain, Gondy seul, au milieu de l'allgresse gnrale,
tait-il de si mauvaise humeur, qu'il envoya chercher  l'instant
deux hommes qu'il avait l'habitude de faire appeler quand il tait
dans cette disposition d'esprit.

Ces deux hommes taient, l'un le comte de Rochefort, l'autre le
mendiant de Saint-Eustache.

Ils vinrent avec leur ponctualit ordinaire, et le coadjuteur
passa une partie de la nuit avec eux.


XCVII. O il est prouv qu'il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir

Pendant que d'Artagnan et Porthos taient alls conduire le
cardinal  Saint-Germain, Athos et Aramis, qui les avaient quitts
 Saint-Denis, taient rentrs  Paris.

Chacun d'eux avait sa visite  faire.

 peine dbott, Aramis courut  l'Htel de Ville, o tait madame
de Longueville.  la premire nouvelle de la paix la belle
duchesse jeta les hauts cris. La guerre la faisait reine, la paix
amenait son abdication; elle dclara qu'elle ne signerait jamais
au trait et qu'elle voulait une guerre ternelle.

Mais lorsque Aramis lui eut prsent cette paix sous son vritable
jour, c'est--dire avec tous ses avantages, lorsqu'il lui eut
montr, en change de sa royaut prcaire et conteste de Paris,
la vice-royaut de Pont-de-l'Arche, c'est--dire de la Normandie
tout entire, lorsqu'il eut fait sonner  ses oreilles les cinq
cent mille livres promises par le cardinal, lorsqu'il eut fait
briller  ses yeux l'honneur que lui ferait le roi en tenant son
enfant sur les fonts de baptme, madame de Longueville ne contesta
plus que par l'habitude qu'ont les jolies femmes de contester, et
ne se dfendit plus que pour se rendre.

Aramis fit semblant de croire  la ralit de son opposition, et
ne voulut pas  ses propres yeux s'ter le mrite de l'avoir
persuade.

-- Madame, lui dit-il, vous avez voulu battre une bonne fois M. le
Prince votre frre, c'est--dire le plus grand capitaine de
l'poque, et lorsque les femmes de gnie le veulent, elles
russissent toujours. Vous avez russi, M. le prince est battu,
puisqu'il ne peut plus faire la guerre. Maintenant, attirez-le 
notre parti. Dtachez-le tout doucement de la reine, qu'il n'aime
pas, et de M. de Mazarin, qu'il mprise. La Fronde est une comdie
dont nous n'avons encore jou que le premier acte. Attendons
M. de Mazarin au dnouement, c'est--dire au jour o M. le Prince,
grce  vous, sera tourn contre la cour.

Madame de Longueville fut persuade. Elle tait si bien convaincue
du pouvoir de ses beaux yeux, la frondeuse duchesse, qu'elle ne
douta point de leur influence, mme sur M. de Cond, et la
chronique scandaleuse du temps dit qu'elle n'avait pas trop
prsum.

Athos, en quittant Aramis  la place Royale, s'tait rendu chez
madame de Chevreuse. C'tait encore une frondeuse  persuader,
mais celle-l tait plus difficile  convaincre que sa jeune
rivale; il n'avait t stipul aucune condition en sa faveur.
M. de Chevreuse n'tait nomm gouverneur d'aucune province, et si
la reine consentait  tre marraine, ce ne pouvait tre que de son
petit-fils ou de sa petite-fille.

Aussi, au premier mot de paix, madame de Chevreuse frona-t-elle
le sourcil, et malgr toute la logique d'Athos pour lui montrer
qu'une plus longue guerre tait impossible, elle insista en faveur
des hostilits.

-- Belle amie, dit Athos, permettez-moi de vous dire que tout le
monde est las de la guerre; qu'except vous et M. le coadjuteur
peut-tre, tout le monde dsire la paix. Vous vous ferez exiler
comme du temps du roi Louis XIII. Croyez-moi, nous avons pass
l'ge des succs en intrigue, et vos beaux yeux ne sont pas
destins  s'teindre en pleurant Paris, o il y aura toujours
deux reines tant que vous y serez.

-- Oh! dit la duchesse, je ne puis faire la guerre toute seule,
mais je puis me venger de cette reine ingrate et de cet ambitieux
favori, et... foi de duchesse! je me vengerai.

-- Madame, dit Athos, je vous en supplie, ne faites pas un avenir
mauvais  M. de Bragelonne; le voil lanc, M. le Prince lui veut
du bien, il est jeune, laissons un jeune roi s'tablir! Hlas!
excusez ma faiblesse, madame, il vient un moment o l'homme revit
et rajeunit dans ses enfants.

La duchesse sourit, moiti tendrement, moiti ironiquement.

-- Comte, dit-elle, vous tes, j'en ai bien peur, gagn au parti
de la cour. N'avez-vous pas quelque cordon bleu dans votre poche?

-- Oui, madame, dit Athos, j'ai celui de la Jarretire, que le roi
Charles Ier, m'a donn quelques jours avant sa mort.

Le comte disait vrai; il ignorait la demande de Porthos et ne
savait pas qu'il en et un autre que celui-l.

-- Allons! il faut devenir vieille femme, dit la duchesse rveuse.

Athos lui prit la main et la lui baisa. Elle soupira en le
regardant.

-- Comte, dit-elle, ce doit tre une charmante habitation que
Bragelonne. Vous tes homme de got; vous devez avoir de l'eau,
des bois, des fleurs.

Elle soupira de nouveau, et elle appuya sa tte charmante sur sa
main coquettement recourbe et toujours admirable de forme et de
blancheur.

-- Madame, rpliqua le comte, que disiez-vous donc tout  l'heure?
Jamais je ne vous ai vue si jeune, jamais je ne vous ai vue plus
belle.

La duchesse secoua la tte.

-- M. de Bragelonne reste-t-il  Paris? dit-elle.

-- Qu'en pensez-vous? demanda Athos.

-- Laissez-le-moi, reprit la duchesse.

-- Non pas, madame, si vous avez oubli l'histoire d'Oedipe, moi,
je m'en souviens.

-- En vrit, vous tes charmant, comte, et j'aimerais  vivre un
mois  Bragelonne.

-- N'avez-vous pas peur de me faire bien des envieux, duchesse?
rpondit galamment Athos.

-- Non, j'irai incognito, comte, sous le nom de Marie Michon.

-- Vous tes adorable, madame.

-- Mais Raoul, ne le laissez pas prs de vous.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'il est amoureux.

-- Lui, un enfant!

-- Aussi est-ce une enfant qu'il aime!

Athos devant rveur.

-- Vous avez raison, duchesse, cet amour singulier pour une enfant
de sept ans peut le rendre bien malheureux un jour; on va se
battre en Flandre, il ira.

-- Puis  son tour vous me l'enverrez, je le cuirasserai contre
l'amour.

-- Hlas! madame, dit Athos, aujourd'hui l'amour est comme la
guerre, et la cuirasse y est devenue inutile.

En ce moment Raoul entra; il venait annoncer au comte et  la
duchesse que le comte de Guiche, son ami, l'avait prvenu que
l'entre solennelle du roi, de la reine et du ministre devait
avoir lieu le lendemain.

Le lendemain, en effet, ds la pointe du jour, la cour fit tous
ses prparatifs pour quitter Saint-Germain.

La reine, ds la veille au soir, avait fait venir d'Artagnan.

-- Monsieur, lui avait-elle dit, on m'assure que Paris n'est pas
tranquille. J'aurais peur pour le roi; mettez-vous  la portire
de droite.

-- Que Votre Majest soit tranquille, dit d'Artagnan; je rponds
du roi.

Et saluant la reine, il sortit.

En sortant de chez la reine, Bernouin vint dire  d'Artagnan que
le cardinal l'attendait pour des choses importantes.

Il se rendit aussitt chez le cardinal.

-- Monsieur, lui dit-il, on parle d'meute  Paris. Je me
trouverai  la gauche du roi, et, comme je serai principalement
menac, tenez-vous  la portire de gauche.

-- Que Votre minence se rassure, dit d'Artagnan, on ne touchera
pas  un cheveu de sa tte.

-- Diable! fit-il une fois dans l'antichambre, comment me tirer de
l? je ne puis cependant pas tre  la fois  la portire de
gauche et  celle de droite. Ah bah! je garderai le roi, et
Porthos gardera le cardinal.

Cet arrangement convint  tout le monde, ce qui est assez rare. La
reine avait confiance dans le courage de d'Artagnan qu'elle
connaissait, et le cardinal, dans la force de Porthos qu'il avait
prouve.

Le cortge se mit en route pour Paris dans un ordre arrt
d'avance; Guitaut et Comminges, en tte des gardes, marchaient les
premiers; puis venait la voiture royale, ayant  l'une de ses
portires d'Artagnan,  l'autre Porthos; puis les mousquetaires,
les vieux amis de d'Artagnan depuis vingt-deux ans, leur
lieutenant depuis vingt, leur capitaine depuis la veille.

En arrivant  la barrire, la voiture fut salue par de grands
cris de: Vive le roi! et de: Vive la reine! Quelques cris de:
Vive Mazarin! s'y mlrent, mais n'eurent point d'chos.

On se rendait  Notre-Dame, o devait tre chant un _Te Deum._

Tout le peuple de Paris tait dans les rues. On avait chelonn
les Suisses sur toute la longueur de la route; mais, comme la
route tait longue, ils n'taient placs qu' six ou huit pas de
distance, et sur un seul homme de hauteur. Le rempart tait donc
tout  fait insuffisant, et de temps en temps la digue rompue par
un flot de peuple avait toutes les peines du monde  se reformer.

 chaque rupture, toute bienveillante d'ailleurs, puisqu'elle
tenait au dsir qu'avaient les Parisiens de revoir leur roi et
leur reine, dont ils taient privs depuis une anne, Anne
d'Autriche regardait d'Artagnan avec inquitude, et celui-ci la
rassurait avec un sourire.

Mazarin, qui avait dpens un millier de louis pour faire crier
Vive Mazarin! et qui n'avait pas estim les cris qu'il avait
entendus  vingt pistoles, regardait aussi avec inquitude
Porthos; mais le gigantesque garde du corps rpondait  ce regard
avec une si belle voix de basse: Soyez tranquille, Monseigneur,
qu'en effet Mazarin se tranquillisa de plus en plus.

En arrivant au Palais-Royal, on trouva la foule plus grande
encore; elle avait afflu sur cette place par toutes les rues
adjacentes, et l'on voyait, comme une large rivire houleuse, tout
ce flot populaire venant au-devant de la voiture, et roulant
tumultueusement dans la rue Saint-Honor.

Lorsqu'on arriva sur la place, de grands cris de Vivent Leurs
Majests! retentirent. Mazarin se pencha  la portire. Deux ou
trois cris de: Vive le cardinal! salurent son apparition; mais
presque aussitt des sifflets et des hues les touffrent
impitoyablement. Mazarin plit et se jeta prcipitamment en
arrire.

-- Canailles! murmura Porthos.

D'Artagnan ne dit rien, mais frisa sa moustache avec un geste
particulier qui indiquait que sa belle humeur gasconne commenait
 s'chauffer.

Anne d'Autriche se pencha  l'oreille du jeune roi et lui dit tout
bas:

-- Faites un geste gracieux, et adressez quelques mots 
M. d'Artagnan, mon fils.

Le jeune roi se pencha  la portire.

-- Je ne vous ai pas encore souhait le bonjour, monsieur
d'Artagnan, dit-il, et cependant je vous ai bien reconnu. C'est
vous qui tiez derrire les courtines de mon lit, cette nuit o
les Parisiens ont voulu me voir dormir.

-- Et si le roi le permet, dit d'Artagnan, c'est moi qui serai
prs de lui toutes les fois qu'il y aura un danger  courir.

-- Monsieur, dit Mazarin  Porthos, que feriez-vous si toute la
foule se ruait sur nous?

-- J'en tuerais le plus que je pourrais, Monseigneur, dit Porthos.

-- Hum! fit Mazarin, tout brave et tout vigoureux que vous tes,
vous ne pourriez pas tout tuer.

-- C'est vrai, dit Porthos en se haussant sur ses triers pour
mieux dcouvrir les immensits de la foule, c'est vrai, il y en a
beaucoup.

-- Je crois que j'aimerais mieux l'autre, dit Mazarin.

Et il se rejeta dans le fond du carrosse.

La reine et son ministre avaient raison d'prouver quelque
inquitude, du moins le dernier. La foule, tout en conservant les
apparences du respect et mme de l'affection pour le roi et la
rgente, commenait  s'agiter tumultueusement. On entendait
courir de ces rumeurs sourdes qui, quand elles rasent les flots,
indiquent la tempte, et qui, lorsqu'elles rasent la multitude,
prsagent l'meute.

D'Artagnan se retourna vers les mousquetaires et fit, en clignant
de l'oeil, un signe imperceptible pour la foule, mais trs
comprhensible pour cette brave lite.

Les rangs des chevaux se resserrrent, et un lger frmissement
courut parmi les hommes.

 la barrire des Sergents on fut oblig de faire halte; Comminges
quitta la tte de l'escorte qu'il tenait, et vint au carrosse de
la reine. La reine interrogea d'Artagnan du regard; d'Artagnan lui
rpondit dans le mme langage.

-- Allez en avant, dit la reine.

Comminges regagna son poste. On fit un effort, et la barrire
vivante fut rompue violemment.

Quelques murmures s'levrent de la foule, qui, cette fois,
s'adressaient aussi bien au roi qu'au ministre.

-- En avant! cria d'Artagnan  pleine voix.

-- En avant! rpta Porthos.

Mais, comme si la multitude n'et attendu que cette dmonstration
pour clater, tous les sentiments d'hostilit qu'elle renfermait
clatrent  la fois. Les cris:  bas le Mazarin!  mort le
cardinal! retentirent de tous cts.

En mme temps, par les rues de Grenelle-Saint-Honor et du Coq, un
double flot se rua qui rompit la faible haie des gardes suisses,
et s'en vint tourbillonner jusqu'aux jambes des chevaux de
d'Artagnan et de Porthos.

Cette nouvelle irruption tait plus dangereuse que les autres, car
elle se composait de gens arms, et mieux arms mme que ne le
sont les hommes du peuple en pareil cas. On voyait que ce dernier
mouvement n'tait par l'effet du hasard qui aurait runi un
certain nombre de mcontents sur le mme point, mais la
combinaison d'un esprit hostile qui avait organis une attaque.

Ces deux masses taient conduites chacune par un chef, l'un qui
semblait appartenir, non pas au peuple, mais mme  l'honorable
corporation des mendiants; l'autre que, malgr son affectation 
imiter les airs du peuple, il tait facile de reconnatre pour un
gentilhomme.

Tous deux agissaient videmment pousss par une mme impulsion.

Il y eut une vive secousse qui retentit jusque dans la voiture
royale; puis des milliers de cris, formant une vraie clameur, se
firent entendre, entrecoups de deux ou trois coups de feu.

--  moi les mousquetaires! s'cria d'Artagnan.

L'escorte se spara en deux files; l'une passa  droite du
carrosse, l'autre  gauche; l'une vint au secours de d'Artagnan,
l'autre de Porthos.

Alors une mle s'engagea, d'autant plus terrible qu'elle n'avait
pas de but, d'autant plus funeste qu'on ne savait ni pourquoi ni
pour qui on se battait.


XCVIII. O il est prouv qu'il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir
(Suite)

Comme tous les mouvements de la populace, le choc de cette foule
fut terrible; les mousquetaires, peu nombreux, mal aligns, ne
pouvant, au milieu de cette multitude, faire circuler leurs
chevaux, commencrent par tre entams.

D'Artagnan avait voulu faire baisser les mantelets de la voiture,
mais le jeune roi avait tendu le bras en disant:

-- Non, monsieur d'Artagnan, je veux voir.

-- Si Votre Majest veut voir, dit d'Artagnan, eh bien, qu'elle
regarde!

Et se retournant avec cette furie qui le rendait si terrible,
d'Artagnan bondit vers le chef des meutiers, qui, un pistolet
d'une main, une large pe de l'autre, essayait de se frayer un
passage jusqu' la portire, en luttant avec deux mousquetaires.

-- Place, mordioux! cria d'Artagnan, place!

 cette voix, l'homme au pistolet et  la large pe leva la tte;
mais il tait dj trop tard: le coup de d'Artagnan tait port;
la rapire lui avait travers la poitrine.

-- Ah! ventre-saint-gris! cria d'Artagnan, essayant trop tard de
retenir le coup, que diable veniez-vous faire ici, comte?

-- Accomplir ma destine, dit Rochefort en tombant sur un genou.
Je me suis dj relev de trois de vos coups d'pe; mais je ne me
relverai pas du quatrime.

-- Comte, dit d'Artagnan avec une certaine motion, j'ai frapp
sans savoir que ce ft vous. Je serais fch, si vous mouriez, que
vous mourussiez avec des sentiments de haine contre moi.

Rochefort tendit la main  d'Artagnan. D'Artagnan la lui prit. Le
comte voulut parler, mais une gorge de sang touffa sa parole, il
se raidit dans une dernire convulsion et expira.

-- Arrire, canaille! cria d'Artagnan. Votre chef est mort, et
vous n'avez plus rien  faire ici.

En effet, comme si le comte de Rochefort et t l'me de
l'attaque qui se portait de ce ct du carrosse du roi, toute la
foule qui l'avait suivi et qui lui obissait prit la fuite en le
voyant tomber. D'Artagnan poussa une charge avec une vingtaine de
mousquetaires dans la rue du Coq et cette partie de l'meute
disparut comme une fume, en s'parpillant sur la place de Saint-
Germain-l'Auxerrois et en se dirigeant vers les quais.

D'Artagnan revint pour porter secours  Porthos, si Porthos en
avait besoin; mais Porthos, de son ct, avait fait son oeuvre
avec la mme conscience que d'Artagnan. La gauche du carrosse
tait non moins bien dblaye que la droite, et l'on relevait le
mantelet de la portire que Mazarin, moins belliqueux que le roi,
avait pris la prcaution de faire baisser.

Porthos avait l'air fort mlancolique.

-- Quelle diable de mine faites-vous donc l, Porthos? et quel
singulier air vous avez pour un victorieux!

-- Mais vous-mme, dit Porthos, vous me semblez tout mu!

-- Il y a de quoi, mordioux! je viens de tuer un ancien ami.

-- Vraiment! dit Porthos. Qui donc?

-- Ce pauvre comte de Rochefort!...

-- Eh bien! c'est comme moi, je viens de tuer un homme dont la
figure ne m'est pas inconnue; malheureusement je l'ai frapp  la
tte, et en un instant il a eu le visage plein de sang.

-- Et il n'a rien dit en tombant?

-- Si fait, il a dit... Ouf!

-- Je comprends, dit d'Artagnan ne pouvant s'empcher de rire,
que, s'il n'a pas dit autre chose, cela n'a pas d vous clairer
beaucoup.

-- Eh bien, monsieur? demanda la reine.

-- Madame, dit d'Artagnan, la route est parfaitement libre, et
Votre Majest peut continuer son chemin.

En effet, tout le cortge arriva sans autre accident dans l'glise
Notre-Dame, sous le portail de laquelle tout le clerg, le
coadjuteur en tte, attendait le roi, la reine et le ministre,
pour la bienheureuse rentre desquels on allait chanter le _Te
Deum._

Pendant le service et vers le moment o il tirait  sa fin, un
gamin tout effar entra dans l'glise, courut  la sacristie,
s'habilla rapidement en enfant de choeur, et fendant, grce au
respectable uniforme dont il venait de se couvrir, la foule qui
encombrait le temple, il s'approcha de Bazin, qui, revtu de sa
robe bleue et sa baleine garnie d'argent  la main, se tenait
gravement plac en face du Suisse  l'entre du choeur.

Bazin sentit qu'on le tirait par sa manche. Il abaissa vers la
terre ses yeux batement levs vers le ciel, et reconnut Friquet.

-- Eh bien! drle, qu'y a-t-il, que vous osez me dranger dans
l'exercice de mes fonctions? demanda le bedeau.

-- Il y a, monsieur Bazin, dit Friquet, que M. Maillard, vous
savez bien, le donneur d'eau bnite  Saint-Eustache...

-- Oui, aprs?...

-- Eh bien! il a reu dans la bagarre un coup d'pe sur la tte;
c'est ce grand gant qui est l, vous voyez, brod sur toutes les
coutures, qui le lui a donn.

-- Oui? en ce cas, dit Bazin, il doit tre bien malade.

-- Si malade qu'il se meurt, et qu'il voudrait, avant de mourir,
se confesser  M. le coadjuteur, qui a pouvoir,  ce qu'on dit, de
remettre les gros pchs.

-- Et il se figure que M. le coadjuteur se drangera pour lui?

-- Oui, certainement, car il parat que M. le coadjuteur le lui a
promis.

-- Et qui t'a dit cela?

-- M. Maillard lui-mme.

-- Tu l'as donc vu?

-- Certainement, j'tais l quand il est tomb.

-- Et que faisais-tu l?

-- Tiens! je criais:  bas Mazarin!  mort le cardinal!  la
potence l'italien! N'est-ce pas cela que vous m'aviez dit de
crier?

-- Veux-tu te taire, petit drle! dit Bazin en regardant avec
inquitude autour de lui.

-- De sorte qu'il m'a dit, ce pauvre M. Maillard: Va chercher
M. le coadjuteur, Friquet, et si tu me l'amnes, je te fais mon
hritier. Dites donc, pre Bazin, l'hritier de M. Maillard, le
donneur d'eau bnite  Saint-Eustache! hein! je n'ai plus qu' me
croiser les bras! C'est gal, je voudrais bien lui rendre ce
service-l, qu'en dites-vous?

-- Je vais prvenir M. le coadjuteur, dit Bazin.

En effet, il s'approcha respectueusement et lentement du prlat,
lui dit  l'oreille quelques mots, auxquels celui-ci rpondit par
un signe affirmatif, et revenant du mme pas qu'il tait all:

-- Va dire au moribond qu'il prenne patience, Monseigneur sera
chez lui dans une heure.

-- Bon, dit Friquet, voil ma fortune faite.

--  propos, dit Bazin, o s'est-il fait porter?

--  la tour Saint-Jacques-la-Boucherie.

Et, enchant du succs de son ambassade, Friquet, sans quitter son
costume d'enfant de choeur, qui d'ailleurs lui donnait une plus
grande facilit de parcours, sortit de la basilique et prit, avec
toute la rapidit dont il tait capable, la route de la tour
Saint-Jacques-la-Boucherie.

En effet, aussitt le _Te Deum_ achev, le coadjuteur, comme il
l'avait promis, et sans mme quitter ses habits sacerdotaux,
s'achemina  son tour vers la vieille tour qu'il connaissait si
bien.

Il arrivait  temps. Quoique plus bas de moment en moment, le
bless n'tait pas encore mort.

On lui ouvrit la porte de la pice o agonisait le mendiant.

Un instant aprs Friquet sortit en tenant  la main un gros sac de
cuir qu'il ouvrit aussitt qu'il fut hors de la chambre, et qu'
son grand tonnement il trouva plein d'or.

Le mendiant lui avait tenu parole et l'avait fait son hritier.

-- Ah! mre Nanette, s'cria Friquet suffoqu, ah! mre Nanette!

Il n'en put dire davantage; mais la force qui lui manquait pour
parler lui resta pour agir. Il prit vers la rue une course
dsespre, et, comme le Grec de Marathon tombant sur la place
d'Athnes son laurier  la main, Friquet arriva sur le seuil du
conseiller Broussel, et tomba en arrivant, parpillant sur le
parquet les louis qui dgorgeaient de son sac.

La mre Nanette commena par ramasser les louis, et ensuite
ramassa Friquet.

Pendant ce temps, le cortge rentrait au Palais-Royal.

-- C'est un bien vaillant homme, ma mre, que ce M. d'Artagnan,
dit le jeune roi.

-- Oui, mon fils, et qui a rendu de bien grands services  votre
pre. Mnagez-le donc pour l'avenir.

Monsieur le capitaine, dit en descendant de voiture le jeune roi 
d'Artagnan, Madame la reine me charge de vous inviter  dner pour
aujourd'hui, vous et votre ami le baron du Vallon.

C'tait un grand honneur pour d'Artagnan et pour Porthos; aussi
Porthos tait-il transport. Cependant, pendant toute la dure du
repas, le digne gentilhomme parut tout proccup.

-- Mais qu'aviez-vous donc, baron? lui dit d'Artagnan en
descendant l'escalier du Palais-Royal; vous aviez l'air tout
soucieux pendant le dner.

-- Je cherchais, dit Porthos,  me rappeler o j'ai vu ce mendiant
que je dois avoir tu.

-- Et vous ne pouvez en venir  bout?

-- Non.

-- Eh bien! cherchez, mon ami, cherchez; quand vous l'aurez
trouv, vous me le direz, n'est-ce pas?

-- Pardieu! fit Porthos.


Conclusion

En rentrant chez eux, les deux amis trouvrent une lettre d'Athos
qui leur donnait rendez-vous au _Grand-Charlemagne_ pour le
lendemain matin.

Tous deux se couchrent de bonne heure, mais ni l'un ni l'autre ne
dormit. On n'arrive pas ainsi au but de tous ses dsirs sans que
ce but atteint n'ait l'influence de chasser le sommeil, au moins
pendant la premire nuit.

Le lendemain,  l'heure indique, tous deux se rendirent chez
Athos. Ils trouvrent le comte et Aramis en habits de voyage.

-- Tiens! dit Porthos, nous partons donc tous? Moi aussi j'ai fait
mes apprts ce matin.

-- Oh! mon Dieu, oui, dit Aramis, il n'y a plus rien  faire 
Paris du moment o il n'y a plus de Fronde.

Madame de Longueville m'a invit  aller passer quelques jours en
Normandie, et m'a charg, tandis qu'on baptiserait son fils,
d'aller lui faire prparer ses logements  Rouen. Je vais
m'acquitter de cette commission; puis, s'il n'y a rien de nouveau,
je retournerai m'ensevelir dans mon couvent de Noisy-le-Sec.

-- Et moi, dit Athos, je retourne  Bragelonne. Vous le savez, mon
cher d'Artagnan, je ne suis plus qu'un bon et brave campagnard.
Raoul n'a d'autre fortune que ma fortune, pauvre enfant! et il
faut que je veille sur elle, puisque je ne suis en quelque sorte
qu'un prte-nom.

-- Et Raoul, qu'en faites-vous?

-- Je vous le laisse, mon ami. On va faire la guerre en Flandre,
vous l'emmnerez; j'ai peur que le sjour de Blois ne soit
dangereux  sa jeune tte. Emmenez-le et apprenez-lui  tre brave
et loyal comme vous.

-- Et moi, dit d'Artagnan, je ne vous aurai plus, Athos, mais au
moins je l'aurai, cette chre tte blonde; et, quoique ce ne soit
qu'un enfant, comme votre me tout entire revit en lui, cher
Athos, je croirai toujours que vous tes l prs de moi,
m'accompagnant et me soutenant.

Les quatre amis s'embrassrent les larmes aux yeux.

Puis ils se sparrent sans savoir s'ils se reverraient jamais.

D'Artagnan revint rue Tiquetonne avec Porthos, toujours proccup
et toujours cherchant quel tait cet homme qu'il avait tu. En
arrivant devant l'htel de La Chevrette, on trouva les quipages
du baron prts et Mousqueton en selle.

-- Tenez, d'Artagnan, dit Porthos, quittez l'pe et venez avec
moi  Pierrefonds,  Bracieux ou au Vallon; nous vieillirons
ensemble en parlant de nos compagnons.

-- Non pas! dit d'Artagnan. Peste! on va ouvrir la campagne, et je
veux en tre; j'espre bien y gagner quelque chose!

-- Et qu'esprez-vous donc devenir?

-- Marchal de France, pardieu!

-- Ah! ah! fit Porthos en regardant d'Artagnan, aux gasconnades
duquel il n'avait jamais pu se faire entirement.

-- Venez avec moi, Porthos, dit d'Artagnan, je vous ferai duc.

-- Non, dit Porthos, Mouston ne veut plus faire la guerre.
D'ailleurs on m'a mnag une entre solennelle chez moi, qui va
faire crever de piti tous mes voisins.

--  ceci, je n'ai rien  rpondre, dit d'Artagnan qui connaissait
la vanit du nouveau baron. Au revoir donc, mon ami.

-- Au revoir, cher capitaine, dit Porthos. Vous savez que lorsque
vous me voudrez venir voir, vous serez toujours le bienvenu dans
ma baronnie.

-- Oui, dit d'Artagnan, au retour de la campagne j'irai.

-- Les quipages de M. le baron attendent, dit Mousqueton.

Et les deux amis se sparrent aprs s'tre serr la main.
D'Artagnan resta sur la porte, suivant d'un oeil mlancolique
Porthos qui s'loignait.

Mais au bout de vingt pas, Porthos s'arrta tout court, se frappa
le front et revint.

-- Je me rappelle, dit-il.

-- Quoi? demanda d'Artagnan.

-- Quel est ce mendiant que j'ai tu.

-- Ah vraiment! qui est-ce?

-- C'est cette canaille de Bonacieux.

Et Porthos, enchant d'avoir l'esprit libre, rejoignit Mousqueton,
avec lequel il disparut au coin de la rue.

D'Artagnan demeura un instant immobile et pensif puis, en se
retournant il aperut la belle Madeleine, qui, inquite des
nouvelles grandeurs de d'Artagnan, se tenait debout sur le seuil
de la porte.

-- Madeleine, dit le Gascon, donnez-moi l'appartement du premier;
je suis oblig de reprsenter, maintenant que je suis capitaine
des mousquetaires. Mais gardez-moi toujours la chambre du
cinquime; on ne sait ce qui peut arriver.

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Vingt ans aprs, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VINGT ANS APRS ***

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